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Copyright 2020 Dominique Tronc

LITTERATURE ET EXPERIENCE MYSTIQUE


NOTE GENERALE AUX TROIS TOMES :


On ajoutera une table

des matières partielle en fin du tome I, une table des matières partielle en fin dutome II.

Pour l’instant ces tables partielles sont absentes du fichier ! (je ne sais pas réaliser sous Word une multiplicité de tables tantôt partielles tantôt totale…)

Le tome III disposera d’une table générale ici présente (de même que d’un index général titré mais actuellement vide).



COUVERTURE ci-dessous :


La couverture se distinguera de celle des rééditions de textes de la collection. Elle sera souple mais plus résistante (il s’agit en effet d’un « manuel » dans la série d’études prenant place au sein de la collection « Sources mystiques », dont j’espère qu’il sera consulté…)

On s’inspire du beau volume réalisé pour « Prier à l’école des saints » :


Dominique Tronc


LA VIE MYSTIQUE CHEZ LES FRANCISCAINS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

TOME I

Introductions

Florilège issu de traditions franciscaines

(Observants, tiers ordres, récollets)


SOURCES MYSTIQUES


Centre Saint-Jean-de-la-Croix


Dominique Tronc


LA VIE MYSTIQUE CHEZ LES FRANCISCAINS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

TOME I

Introductions

Florilège issu de traditions franciscaines

(observants, Tiers Ordres, récollets)


PLAN DE LA SÉRIE


LA VIE MYSTIQUE CHEZ LES FRANCISCAINS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

I

Introductions et florilège issu de traditions franciscaines (observants, Tiers Ordres, récollets)

II

Florilège de figures mystiques de la réforme capucine

III

Figures mystiques féminines, minimes

Un regard sur les héritiers

Le cadre historique


Remerciements

Ce florilège présente les principaux auteurs mystiques franciscains du XVIIe siècle. Je suis très reconnaissant au P. André Derville, s.j., qui m’a introduit, lorsque la bibliothèque de Chantilly était active sous sa direction, à des spirituels franciscains, dont Archange Enguerrand, « le bon franciscain » qui éveilla la jeune Madame Guyon.

Sa structure historique a bénéficié des conseils de Pierre Moracchini : le responsable de la bibliothèque franciscaine de Paris a mis à disposition ses ressources et l’historien propose ici une première synthèse sur l’apostolat des capucins au cœur du royaume de France. Jean-Marie Gourvil souligne l’originalité franciscaine, qui permit la fécondité de ses tiers ordres dans l’activité au service des pauvres.

Des amis ont traduit les extraits d’œuvres incontournables de franciscains non francophones : trois chapitres du Royaume de Dieu dans l’âme du « Jean de la Croix flamand » Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc, par Paul Vanderstuyft ; un aperçu de La Dottrina mirabile d’un mystique napolitain, par Antonella et Alessandro Boellea. Nous remercions Sœur Marie, carmélite, pour ses corrections et suggestions.

Mon épouse Murielle a contribué à l’équilibre du corpus mystique présenté en participant au choix des textes et à leur présentation : l’œuvre est commune.

Avertissement

Nous avons tenté une recension la plus complète possible d’auteurs franciscains modernes mystiques. Cela a conduit à présenter plusieurs dizaines de figures par tome. Chaque figure retenue ne peut alors couvrir qu’un faible nombre de pages, ce qui oblige à livrer pour florilège des extraits les plus courts possibles.

Pour alléger visuellement leur lecture au profit du sens profond, des crochets encadrant les points de suspension qui signalent une omission sont parfois absents. Ceci a généralement lieu en tête et en fin de citation ou autour d’un ou quelques termes qui la précèdent en la situant. Toute omission au sein d’un paragraphe ou d’une longue phrase est par contre dûment signalée entre crochets.

On donne aussi entre crochets les paginations d’origine, ce qui assure un retour possible aux sources, étape le plus souvent nécessaire à l’occasion d’une reprise de citation pour un autre travail.

L’omission d’un saut de paragraphe propre à la source est signalée par « / » lorsqu’ils sont regroupés ici en un bloc unique.

L’orthographe et la ponctuation sont rendues conformes à l’usage actuel, mais la règle première de respect des sources est observée : aucun mot n’est remplacé par un synonyme (ce qui n’exclut pas d’en proposer en note explicative).

Les précisions précédentes rendent compte de libertés prises pour condenser en mille pages lisibles une première exploration de multiples trésors de même valeur mystique rédigés récemment en comparaison de la longue histoire franciscaine.

INTRODUCTION

Présentation générale

Toute « médecine de l’âme » s’appuie sur un exposé didactique. Il ne faut pas l’interpréter comme un chemin spirituel imposé. Il doit être associé au témoignage d’une expérience profonde chez l’écrivain mystique authentique. Ce dernier ne se soucie pas de bâtir une œuvre. Son écriture est suscitée par la demande : besoins de ceux qui l’entourent, requête du confesseur, correspondants en recherche de direction spirituelle.

Souvent cela conduit à rédiger un manuel qui fait fi de toute élégance littéraire. Ceci expliquerait l’oubli très étonnant depuis trois siècles de certains des textes que l’on va découvrir ; car leur qualité didactique, leur précision psychologique, leur souci de complétude, leur richesse et leur subtilité sont uniques.

Nos choix sont spécifiques du vécu mystique, ce qui réduit fort heureusement le champ exploré. Il s’agit de fournir une nourriture de l’âme. Notre sélection laisse de côté des aspects ascétiques et religieux et ne tente pas de rendre compte de toutes les influences exercées à l’époque au sein de la société dévote. Certains lecteurs seront surpris par l’absence de noms appartenant à la constellation franciscaine, qui ne sont pas inconnus par ailleurs1. Cependant, l’élagage accompli, il reste plus de trente figures à faire revivre !

Les pages choisies au sein de cette vaste littérature dormante de direction mystique rédigée au Grand Siècle sont distribuées selon leur appartenance aux « religions » franciscaines, puis aux capucins. Nous y rattachons quelques figures qui n’appartiennent pas directement à une branche franciscaine, mais qui témoignent de leur influence : une religieuse bénédictine disciple très fidèle à l’enseignement de Benoît de Canfield, deux minimes. Les branches franciscaines traditionnelles sont présentées selon une succession chronologique au sein de chaque « religion ». Les capucins, très présents car issus d’une réforme mystique encore récente, sont répartis en trois groupes successifs : fondateurs, extension européenne, défenseurs de la mystique.

Nous avons tenu à présenter les très rares aspects biographiques personnels qui nous sont parvenus sans insister sur des fonctions2 ni sur l’importance attribuée à l’époque3. Cette approche « personnaliste » est complétée par quelques études historiques : « L’Humus » est un rapide survol des siècles qui forme le lien avec les origines franciscaines en privilégiant quelques figures mystiques. L’étude de Pierre Moracchini, « Un Grand Siècle à Paris (1574-1689) », propose pour la première fois une synthèse, certes limitée au cœur du Royaume mais qui permet ainsi d’inclure des informations précises touchant à la vie des communautés. Il nous faire ainsi vivre aux côtés de nos auteurs. L’approche de Jean-Marie Gourvil s’attache à des « avantages » franciscains.

Ce florilège reste lacunaire puisque, à raison d’une vingtaine de pages pour une quarantaine d’entrées ou auteurs, elle ne peut rendre la richesse et l’architecture d’ouvrages de tailles souvent considérables, dépassant parfois mille pages. Car nombreux sont les capucins qui rédigent leur « manuel » : parfois c’est le seul ouvrage issu de leur main et ils le veulent alors complet, en tirant le meilleur parti de leur expérience !

Pour nous, le choix ciblé de leurs « bonnes feuilles » s’impose, car un résumé qui ne pourrait reprendre qu’une ossature commune à beaucoup ne présente pas d’intérêt. Les spirituels ne sont généralement pas des maîtres logiciens ; ils évitent même toute originalité au niveau des idées ou dans l’ordre des matières. Leur dessein et leur valeur sont autres : celui d’être des témoins et des guides avertis par leur expérience propre assistée de celle acquise dans une fonction de directeur.

Le parfum qui témoigne de la réalité de l’expérience est donc rendu ici par des « extraits sensible au cœur ». Nous pouvons établir quelque parallèle avec le domaine poétique où l’approche anthologique est généralement acceptée ; car les mots (essentiellement le vocabulaire de l’amour, assez pauvre dans notre langue) sont communs à tous ; et l’essentiel, qui distingue les mystiques de la masse des « spirituels », tout comme les bons poètes se distinguent des versificateurs, passe entre les mots.

La succession des œuvres, les « perles du collier », est proche de la séquence établie en comparant les dates de décès de leurs auteurs. Toutefois quelques-uns d’entre eux ont préparé tôt un texte qui, ayant circulé, s’est avéré source de problèmes — et ils s’en sont tenus là. Tel est le cas de Benoît de Canfield : sa Règle ne parut qu’en 1608, peu avant son décès, mais fut rédigée avant 1593. La majorité des auteurs a répondu tardivement, souvent à la demande de certains fidèles qui les entouraient, pour composer des textes publiés parfois après leur mort, mais qui circulaient auparavant par des copies manuscrites.

La juxtaposition des figures ne permet pas de poser les bases d’une « école mystique » qui serait commune à tous, sinon par l’adoption de certaines formes où jouent les influences des théologies de « grands anciens », tel Bonaventure. De telles tentatives où l’on rassemble des individus dans des écoles restent intellectuelles et extérieures (car basées sur les textes écrits, voire des règles), donc secondaires au vu de l’orientation « intérieure » qui nous intéresse.

Nous constatons une richesse concentrée au sein de quelques réseaux et discernons parfois des filiations. La vie mystique est en effet grandement facilitée par les influences qui relient une génération « d’anciens » à la génération montante : elles s’exercent de personne à personne au sein des réseaux, dans ou hors des structures, tandis que les influences indirectes par les écrits demeurent des incitations utiles, mais secondaires (à l’exception de correspondances qui doublent un lien personnel). Retrouver la trace de filiations est une autre façon d’amorcer de futures synthèses associant les figures individuelles.

Mais les nœuds propres à de tels réseaux sont reliés difficilement entre eux pour plusieurs raisons, même lorsque l’on a relevé de très nombreuses figures (environ quarante entrées auxquelles s’ajoutent de multiples figures intermédiaires citées). La durée est longue si l’on inclut tous ceux qui ont connu le XVIIe siècle : quatre générations se succèdent4. L’espace est vaste, car il comprend les régions limitrophes francophones du Royaume. Enfin, le grand nombre des franciscains du XVIIe siècle rend la reconnaissance entre mystiques aléatoire. Nos auteurs restent donc, du moins à nos yeux, souvent isolés les uns des autres, sauf quelques « paires » d’amis qui amorcent des filiations dont les autres chaînons sont perdus.

L’espace que nous accorderons à chaque nœud ou figure est tantôt court, tantôt long. Cette inégalité dans les volumes des textes retenus ne reflète pas toujours l’importance que nous attribuons à tel ou tel. Nous avons accordé plus d’espace à des auteurs dont les écrits demeurent rares ou manuscrits. Les figures principales bénéficient d’une section séparée, quelle que soit la dimension allouée au sein de la section qui leur est allouée (titres de second niveau).

Si l’Anglais d’origine Benoît de Canfield est reconnu assez largement, ou si le Rhéno-Flamand Constantin de Barbanson a toujours bénéficié de la grande estime de trop rares lecteurs, les mystiques que nous présentons à leurs côtés ne déméritent pas. Des Français plus cachés, car tardifs dans l’histoire de leur « religion », présentent l’avantage d’une écriture plus littéraire et claire que celles de Benoît ou de Constantin5.

Ce panorama ne peut être une « histoire de… », dans la mesure où des figures marquantes sont ici absentes quand elles n’ont pas ou peu laissé de traces rédigées (tel est le cas d’Ange de Joyeuse, contemporain de Benoît de Canfield). Surtout, notre orientation, qui se veut mystique laisse de côté ceux qui se limitent volontairement (ou non, puisqu’un mystique ne cherche pas à réaliser une « œuvre » littéraire) aux premiers pas du pèlerinage en faisant la part belle à la méditation et à la préparation ascétique (les capucins de l’époque sont champions dans ce domaine, même s’ils ne s’y attardent pas !) Enfin nul doute que de nombreux trésors ne restent à découvrir, peut-être en imprimé, certainement en manuscrit, et particulièrement dans le monde féminin.

Un choix « mystique »

Qu’entendons-nous par mystique ? Terme ambigu, dont l’usage fut souvent détestable, tandis que spirituel recouvre un champ trop vaste.

Pour en cerner des contenus, nous renvoyons à une liste de figures connues : avant l’an 1600, proposons, toutes appartenances confondues, les noms choisis de Guillaume de Saint-Thierry, de François d’Assise et d’Angèle de Foligno, de Ruusbroec, de Tauler, de l’auteur du Nuage d’inconnaissance, de Catherine de Gênes, de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix… Cette liste privilégie la vie intérieure sobre où les phénomènes ne font qu’accompagner l’entrée dans la vie mystique, telle par exemple l’événement mis en avant par le « frère copiste » proche d’Angèle de Foligno6.

Dans le florilège que nous proposons, un large champ religieux est écarté pour que puissent émerger des auteurs dont l’expérience peut répondre aux besoins d’un chemin intérieur déjà engagé. Les très nombreux textes ascétiques introductifs, ou bien chargés par des descriptions de phénomènes, seront ignorés, même s’ils peuvent avoir été rédigés par d’authentiques mystiques. Car ceux-ci répondent à la demande mais ne la précèdent pas.

D’où vient l’unité vécue sous-jacente à la diversité des conditions franciscaines ? Un franciscain récent explique7 qu’en vue d’apporter une réponse au défi du temps jadis, celui de la réforme protestante, « par une qualité plus élevée de la vie chrétienne catholique », tous voulaient « faire un message de leur vie spirituelle ». Mais au-delà de cette émulation, placée ici à un niveau honorable, quelques thèmes sont-ils récurrents chez nos auteurs ?

Dans une perspective chrétienne, comme « l’homme est trop faible et trop insuffisant pour aller tout droit à la volonté essentielle de Dieu, il a besoin de passer par la médiation du Verbe incarné […] réalisation de cette volonté aimante de Dieu sur sa créature ». Pour un capucin comme Benoît de Canfield, importe d’abord « l’aspect mystique de la volonté de Dieu dans cette identification de la volonté de Dieu à Dieu lui-même ».

Le charisme particulier qui rassemble ceux inspirés par l’exemple de François d’Assise, et qui est attesté dans des biographies de franciscains de cœur comme de bure, est celui de la « vertu de pauvreté ». En témoigne Angèle de Foligno qui, après l’événement « excessif » de sa rencontre avec l’Amour auquel nous venons de faire référence, donne tous ses biens. La pauvreté matérielle demande une pauvreté du cœur qui suppose la désappropriation du moi, mais qui n’est rendue possible que par le don de la grâce divine. Elle répondait chez François d’Assise à la « disposition qui le maintenait dans la présence de Dieu et dans le sentiment de sa dépendance, avant d’être une série d’actes et d’élévations »8.

Dame Pauvreté est servie dans la joie par une confiance qui répond à l’appel divin.

Résumé de l’ouvrage

Tome I. Introduction & figures mystiques des traditions franciscaines

L’INTRODUCTION se termine par une présentation synchronique en un tableau couvrant plus de vingt figures datées, chacune accompagnée d’un titre d’œuvre également daté. Elles couvrent quatre générations.

L’HUMUS est un survol rapide reliant le siècle de saint François, qui a été traditionnellement fort bien étudié, au XVIIe siècle, lui, resté ignoré ! Il relève quelques figures mystiques fondatrices, pierres posées sur un long chemin de près de quatre siècles. Des liens directs entre les figures, privilégiant les plus récentes du XVIIe siècle, sont repris dans une table des familles, agrémentée d’un arbre et suivie d’une esquisse de réseaux.

La majeure partie du tome I est structurée autour des appartenances religieuses le plus vénérables (premier niveau de titres) en privilégiant leurs figures mystiques qui se succèdent au fil du temps (second niveau de titres).

Les OBSERVANTS étaient nombreux, mais ne nous ont apparemment guère laissé de traces mystiques. L’importante cohorte des « cordeliers » est ici évoquée brièvement par deux figures : Pierre Petit est un ancêtre retenu parce qu’il exprime une dévotion populaire inchangée depuis le Moyen Âge et largement vécue jusqu’à la fin du Grand Siècle ; Pierre David regrette l’indifférence de ses condisciples quant à leur intérieur.

LES TERTIAIRES RÉGULIERS (Tiers Ordre régulier ou TOR) et les tertiaires laïcs (TO) sont introduits par leur règle commentée… et des billets de Noël : un aspect sévère est ainsi tempéré par l’humour.

Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) est le plus grand de ceux que l’on nommait familièrement tiercelins. Son œuvre est brève, rassemblée après sa mort par des disciples de l’école normande de l’Ermitage fondée par Jean de Bernières, et éditée par ce dernier. Nous donnons ici un choix de ce rigoureux directeur, après avoir reconstitué partiellement le corpus de ses écrits.

Ses dirigés comptèrent dans leurs rangs deux figures fortement marquées par des franciscains : le mystique Jean de Bernières (1602-1659), laïc du Tiers Ordre et Catherine (ou Mectilde) de Bar (1614-1698), annonciade avant de devenir fondatrice bénédictine ; ils sont étroitement en relation. Celui qu’ils appelaient « notre bon Père Chrysostome » contribua à faire naître un vaste réseau spirituel illustré en Nouvelle-France par l’ursuline Marie de l’Incarnation. Plus tard dans le siècle, Jean inspira par l’intermédiaire de Monsieur Bertot les belles figures de Madame Guyon et de Fénelon.

Parmi les nombreux disciples, le « pauvre villageois » et tertiaire Jean Aumont (1608-1689) est l’auteur de L’Ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs (1660), ouvrage parfois obscur, mais profond et savoureux. Cette vaste famille d’inspiration franciscaine, s’étendant du Canada à la Pologne, dont nous ne venons de citer que les principaux noms ayant laissé des écrits mystiques, est regroupée ici sous le titre « L’École du cœur ».

Jean-Marie de Vernon, historien du TOR et ami d’Épictète, nous présente un recueil aménagé à partir de lettres, élévations, défis, billets et documents spirituels issus de la sœur carmélite (première) Marguerite du Saint-Sacrement (1590-1660) ainsi qu’une attachante Mère Françoise de Saint-Bernard, clarisse.

Enfin Paulin d’Aumale fut définiteur du TOR. Il nous est parvenu sous forme manuscrite quelques traités de sa composition, dont la Défense de l’oraison de pure foi, devenue très nécessaire lorsque les auteurs dominants la fin du siècle font la critique de toute « mystiquerie ».

La branche des RÉCOLLETS est bien présente, car elle est née de communautés où les récollections « en désert » prenaient une large place. Des couvents avaient été désignés à cet effet en Espagne en vue « d’intérioriser » les nombreux franciscains de la commune observance.

Séverin Rubéric, est un frère mineur « passeur » en France de cette réforme. Il est demeuré discret car quelque peu isolé en Guyenne. Il rédigea des Exercices [] sur la voie d’amour (1623), un bref, mais beau texte. Le Chrétien uni à Jésus-Christ au fond du cœur (1667), du récollet Victorin Aubertin (1604-1669), décrit avec précision le vécu mystique de l’oraison. Éloy Hardouin de Saint-Jacques (1612 ?-1661), auteur d’une Conduite d’une âme dans l’oraison depuis les premiers jusques aux plus sublimes degrez (1662), se distingue par son exposition très structurée, à laquelle on reprocherait peut-être trop de précision si nous en donnions l’intégralité. Elle vise à l’union mystique.

Des extraits d’une correspondance de direction présentent une figure qui, de par son appartenance aux récollets est ici séparée de son inspirateur Jean Aumont, tertiaire régulier : il s’agit d’Archange Enguerrand (1631-1699). De retour de l’Alverne, le lieu où se retira François stigmatisé, le « bon franciscain » éveilla la jeune Madame Guyon à la vie intérieure. Ses lettres de direction adressées à une religieuse aux prises avec un tempérament scrupuleux et plongée dans la nuit spirituelle sont restées jusqu’à maintenant manuscrites : elles méritent un meilleur sort.

Maximien de Bernezay, l’auteur resté caché de Traités de la vie intérieure (1685) ferme chronologiquement nos textes écrits par des récollets. Il n’est cependant pas le dernier en qualité intérieure !

Tome II. Figures mystiques de la réforme capucine

Les FRÈRES MINEURS CAPUCINS formaient la cohorte première en nombre devant celles de tous les autres ordres religieux. Cette réforme capucine est représentée ici par plusieurs maîtres des novices.

La lacune relative à ce courant a été reconnue et soulignée par Henri Bremond qui déclare dans son Histoire littéraire du sentiment religieux : « Leur juste place n’a pas encore été faite aux capucins dans l’histoire de la renaissance que nous racontons », alors qu’« ils ne le cèdent à personne, et néanmoins très peu les connaissent »9. Bremond n’a pu combler cette lacune, tant était large le domaine qu’il explorait, et son exposé peut sembler parfois arbitraire quant à l’importance qu’il attribue à telle ou telle figure10. Mais rares sont ceux qui depuis font revivre par leurs travaux des auteurs ne figurant pas dans son exploration qui reste inégalée.

Le trésor s’ouvre sur des extraits de la Règle de Benoît de Canfield, lue tout au long du siècle dans sa version corrigée de 1609. Des extraits de Constantin de Barbanson et d’autres capucins jusqu’à ceux de l’auteur du vaste traité intitulé Le Jour mystique, trésor capucin publié en 1671, exposent les couleurs de la lumière intérieure. Mais à la fin du siècle la source capucine est tarie11. Son courant a circulé en France un siècle durant (~1580 à ~1680), aux côtés de celui de la quiétude, de ceux des deux Carmels, dont on connaît surtout celui issu de la réforme espagnole illustrée par Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, et de quelques filets d’eau mystique coulant chez les bénédictins, les jésuites, les sulpiciens. Plus précisément on distingue trois « périodes » :

La liste des FONDATEURS commence par Benoît de Canfield, dont la Règle (1608) est largement citée, avec un choix effectué surtout sur sa troisième partie, sommet de l’œuvre : nous reproduisons assez largement des textes extraits de l’édition corrigée qui fit autorité durant le siècle12. Nous lui associons une bénédictine, la réformatrice de Montmartre Marie de Beauvilliers, car elle exprime simplement son enseignement.

Archange de Pembroke a dirigé la Mère Angélique Arnauld. Le « Père Joseph » mérite mieux que d’être seulement reconnu comme « l’éminence grise » de Richelieu.

L’Exercice des trois clous (1635) de Martial d’Étampes mérite de même mieux que ce que son titre pourrait suggérer à tort d’ascèse excessive : l’étrange référence aux clous s’explique simplement par le titre canonique de « filles de la Passion » qui fut donné aux capucines d’Amiens, dont Martial était le confesseur. Quelques citations extraites de lettres et le Traité du silence soulignent la ferme douceur du directeur13. La Vraie Perfection (1635 à 1660) de Jean-François de Reims prend naturellement le relais. Cet auteur organisé et abondant, disciple de Martial, améliore sur vingt ans un ouvrage dont le volume est quadruplé… tout en conservant le même titre14 !

Enfin cinq figures de capucins spirituels plutôt que mystiques complètent et prolongent cette « première vague » capucine.

UNE EXTENSION EUROPEENNE groupe trois figures étrangères de larges influences qui, par hasard ou sous l’effet d’une latence dans la diffusion capucine en Europe, s’avèrent être presque contemporaines. Elles se retrouvent ainsi naturellement regroupées après les fondateurs ou « défricheurs », mais avant les avocats « défenseurs » de la mystique :

Gregorio da Napoli (1577-1641), quasi-inconnu dont un manuscrit fut redécouvert récemment, établit dignement une suite aux grands fondateurs capucins italiens et nous permet ainsi d’honorer leur pays d’origine. De brefs extraits traduits de son texte rendent compte d’un lyrisme transalpin.

Constantin de Barbanson (1582-1631) est présenté largement compte tenu de son extrême importance et de la rareté des sources. Des extraits remarquables (jamais édités) du manuscrit intitulé Secrets sentiers de l’esprit divin précèdent deux chapitres des Secrets sentiers de l’Amour divin (1623). Nous avons dû sacrifier ici l’Anatomie de l’âme (1635), imposante merveille jamais rééditée depuis les années où l’anatomiste Harvey découvrait la circulation du sang… Constantin est un auteur difficile, à talent métaphysique, muni d’une vaste culture, ayant accès aux auteurs d’outre-Rhin. Il présente des observations que l’on ne trouve nulle part ailleurs. L’influence de Constantin fut notable sur le spirituel anglais bénédictin Augustin Baker15, comme sur des religieuses capucines de Douai.

Le Royaume de Dieu dans l’âme de Jean-Evangéliste de Bois-le-Duc (1588-1635), écrit et publié en flamand en 1637, lui mérita l’insigne surnom de « Jean de la Croix flamand ». Nous en présentons trois chapitres traduits ici pour la première fois.

Suivent des DÉFENSEURS DU VÉCU MYSTIQUE, capucins qui assurèrent la tâche périlleuse d’être avocats de la vie mystique dans un second demi-siècle devenu critique vis-à-vis de tout « irrationnel ».

Simon de Bourg-en-Bresse, auteur de Saintes eslevations de l’âme à Dieu par tous les degrez d’oraison (1657), est un optimiste qui nous éveille à la possibilité d’atteindre « tout le blanc16 et le but ». Peu augustinien, point théoricien, c’est un bon médecin spirituel.

Pierre de Poitiers est l’auteur du Jour mystique (1671), remarquable et très ample traité qui s’avère par ailleurs être l’une des références fréquemment citées dans les Justifications de Madame Guyon. Nous en avons sélectionné des fragments présentant la voie mystique. Cette somme claire, complète, profonde, apportant toute la lumière nécessaire pour la défense des mystiques17, achèverait-elle la série des grands ouvrages didactiques de théologie mystique ?

Paul de Lagny, missionnaire capucin au Levant, termina sa vie à Paris au service des pauvres. Il est remarquable par son dernier ouvrage, Le Chemin abbrégé [sic] de la perfection chrétienne (1673).

Alexandrin de La Ciotat est un frère mineur capucin qui remplit la charge de gardien dans plusieurs couvents de Marseille ou de sa région. Son ouvrage unique, Le Parfait Dénuement de l’âme contemplative… (1680) fut apprécié par son ami le Père Piny, méditerranéen comme lui.

Franciscaines, minimes, regard sur les héritiers. Cadre historique.

La moitié du genre humain a été occultée jusqu’ici (à l’exception de la bénédictine disciple de Benoît de Canfield) : nous réparons cette injustice en présentant quelques figures FRANCISCAINES qui appartenaient aux communautés des clarisses, des capucines, des récollettes, des annonciades. Malheureusement, l’usage d’éditer leurs écrits apparaissait contraire à l’esprit de pauvreté18, tandis que l’exploration de fonds manuscrits reste à faire.

L’ordre des MINIMES est présent. Nous ne voulions pas oublier ces « cousins » de la famille franciscaine auxquels, trop peu nombreux, on ne pourrait consacrer un volume séparé. Mersenne fut l’intellectuel illustre. Mais l’ordre inclut des spirituels comme le « frère poète » Nicolas Barré, dont les manuscrits ont été redécouverts récemment, ou comme Boniface Maes, un flamand qui exerça une large influence par sa brève Théologie mystique (1668) ; elle est présentée en termes certes traditionnels, mais simples, clairs et attirants.

UN REGARD SUR LES HÉRITIERS prolonge jusqu’en 1789 une tradition stabilisée, en incluant deux spirituels qui sinon demeureraient peut-être oubliés, et en soulignant l’existence de successeurs d’une École du cœur déjà abordée. Car le crépuscule des mystiques19 est à interpréter comme sortie d’une langue et d’un corps de croyances plutôt que du vécu d’une réalité divine.

LE CADRE HISTORIQUE nous permet d’entrevoir le cadre et les conditions dans lesquelles vécurent nos mystiques : trois études complètent le florilège.

Jean-Marie Gourvil propose un aperçu de sociologue. Dans UN GRAND SIÈCLE FRANCISCAIN À PARIS (1574-1689), Pierre Moracchini défriche la complexité d’un ensemble de communautés bien vivantes dans la capitale du premier état centralisé d’Europe, sans négliger des détails révélateurs d’influences modelant les individus. Son exploration se conclut par un tableau très neuf classant les communautés franciscaines établies à Paris au milieu du siècle. Une exploration du NÉCROLOGE franciscain couvrant la région d’Île-de-France livre des extraits biographiques.

L’annexe TURBA MAGNA suggère l’immensité au sein de laquelle se détache la toute petite minorité des figures retenues. Elle fournit des listes d’auteurs franciscains consultés pour retenir dans ce florilège de rares témoignages mystiques.



Au-delà du XIIIe siècle fondateur, sur lequel l’effort des historiens à la recherche de la spiritualité franciscaine s’est porté très largement, près de quarante visages livrent ici leurs témoignages mystiques. Ce « manuel » en trois tomes suggère l’intérêt de certaines œuvres comparables aux plus grandes. Elles mériteront d’être éditées intégralement20.

L’ouverture au tome I sous le titre Humus souligne les influences du Flamand van Herp ou Harphius, des espagnols Laredo et Pierre d’Alcantara, tandis que le tome III évoque des fondateurs du Grand Siècle franciscain : il s’agit de Pierre Deschamps, de Matthias Bellintani de Salo et du réformateur du TOR Vincent Mussart.

Le premier florilège présente les observants Pierre Petit et Pierre David ; les tertiaires Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Catherine de Bar et Jean de Bernières, Jean Aumont, Jean-Marie de Vernon et Paulin d’Aumale ; les récollets Séverin Rubéric, Victorin Aubertin, Éloy Hardouin de Saint-Jacques, Archange Enguerrand, Maximien de Bernezay.

Le florilège du tome II présente les capucins Benoît de Canfield (et la bénédictine Marie de Beauvilliers), ainsi que d’autres figuressouvent mal reconnues : le « Père Joseph » en tant que spirituel, Martial d’Étampes et Jean-François de Reims, Gregorio da Napoli, Constantin de Barbanson, Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc, Simon de Bourg-en-Bresse, Pierre de Poitiers, Paul de Lagny, Alexandrin de la Ciotat…

Le florilège s’achève au tome III par des franciscaines, les minimes Nicolas Barré et Boniface Maes, des figures « isolées » au siècle suivant. Deux listes soulignent la présence « en toile de fond » d’une turba magna. Elles précèdent index et table générale.

La PRÉSENTATION SYNCHRONIQUE SELON LES ŒUVRES du tableau infra permet de situer les figures selon quatre générations ou quarts de siècle. Plus de vingt auteurs se répartissent chronologiquement, en suivant les dates de parution d’œuvres jugées essentielles. Ils figurent de gauche à droite en quatre groupes ou colonnes21. On remarque une forte concentration autour de 1635 : cinq œuvres sont publiées entre 1630 et 1637, dont trois pour la seule année 1635 ! Par contre aucune nouvelle œuvre n’est publiée entre 1637 et 1651, probablement par suite de conditions historiques défavorables : années de guerre ouverte entre 1635 et 1642 et minorité royale de 1642 à 1648.

Il semble que les années postérieures à 1673 soient de nouveau arides. Les effets d’un anti-mysticisme croissant et d’un contrôle du monde religieux particulièrement visible contre les protestants (premiers édits en 1679), contre Port-Royal (dispersion des Solitaires la même année 1679), bientôt contre les « quiétistes » (1687 puis 1699), ont sûrement beaucoup contribué à ce crépuscule. Il n’est qu’apparent : les mystiques existent mais se cachent ! Il faudrait compléter notre quête puisant dans les imprimés par l’exploration de fonds manuscrits en voie de disparition.

PRÉSENTATION SYNCHRONIQUE SELON LES ŒUVRES DES

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PREMIER QUART DE SIÈCLE

Benoît de Canfield (1562-1610)

Règle (1608-1609)



DE 1623 A 1637 (SECOND QUART DU XVIIe SIÈCLE)

[Marie de Beauvilliers (1574-1657)

Exercice divin (1631)]

Gregorio da Napoli

La Doctrine admirable (c. 1622)

Constantin de Barbanson (1582-1631)

Secrets Sentiers (1623), Anatomie de l’âme (1635)

Martial d’Étampes (1575-1635)

Traité très facile (1630), L’Exercice des trois clous (1635)

Jean-François de Reims (-1660)

La Vraie Perfection (1635)

Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (1588-1635)

Het Ryck Godts…/The Kingdome of God in the soule (1637-1639)

Séverin Rubéric ( † après 1625)

La Voie d’amour (1623)


PRINCIPAUX MYSTIQUES TOUTES BRANCHES CONFONDUES

DE 1651 A 1673 (TROISIÈME QUART DE SIÈCLE)

Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646)

Une anthologie spirituelle (1651), La Vertu d’abjection (1655)

[Jean de Bernières (1602-1659), laïc du Tiers Ordre

Le Chrétien intérieur (1660), Œuvres spirituelles (1671)]

Simon de Bourg-en-Bresse († 1694)

Saintes Eslevations de l’âme à Dieu par tous les degrez d’Oraison (1657)

Le « pauvre villageois » Jean Aumont († 1689)

L’Agneau occis dans nos cœurs… (1660)

Le « bon franciscain » récollet Archange Enguerrand (1631-1699)

Œuvres et lettres (manuscrits)

Eloy Hardouin de Saint-Jacques (1612 ?-1661)

Conduite d’une âme dans l’oraison (1661)

[Le « frère minime et poète » Nicolas Barré (1621-1686)

Poèmes (manuscrits)]

Victorin Aubertin (1604-1669)

Le Chrétien uni à Jésus-Christ au fond du cœur (1667)

[Boniface Maes (1627-1706)

Théologie mystique (1668)]

Pierre de Poitiers († 1683)

Le Jour mystique (1671)

Paul de Lagny († 1694)

Le Chemin abrégé de la perfection (1673)


DERNIER QUART DE SIÈCLE

Alexandrin de La Ciotat

Le parfait dénuement… (1680)

Maximien de Bernezay

Traités de la vie intérieure (1685)

Jean-Marie de Vernon († apr. 1686)

Conduite chrétienne et religieuse… (1687)

Paulin d’Aumale

Discours du Dieu seul (c. 1690 ?)



Figures mystiques du XIVe au XVIe siècle

Les franciscains sont répartis en multiples branches, dont nous allons retrouver certaines fortes actives au XVIIe siècle : il s’agit des tertiaires réguliers, des récollets, des capucins. Une telle diversification en plusieurs « religions » ne s’est pas faite sans peine, mais elle démontre la vitalité du grand mouvement issu de François d’Assise.

L’évocation de quelques figures attachantes des XVe et XVIe siècles — nous omettons les grandes figures fondatrices antérieures du XIIIe siècle, si intensément étudiées qu’elles font méconnaître les suivantes — illustre le thème dominant qui caractérise la spiritualité franciscaine : une pauvreté ascétique, mais vécue dans la joie. Des individualités diverses et fortes sont les ouvriers d’une renaissance franciscaine multiforme qui succède à la période troublée et en déclin du XIVe siècle1.

Nous avons retenu les figures suivantes : Harphius (1400-1477), dont l’influence considérable transmettra au XVIIe siècle la mystique flamande de Ruusbroec (1293-1381) ; une figure italienne, le fondateur des minimes François de Paule (1416-1507), parce que nous inclurons des minimes ; des figures espagnoles, dont le frère laïc médecin Bernardino de Laredo (1482–c.1540), et le rénovateur des conventuels déchaussés Pierre d’Alcantara (1499-1562), apprécié de Thérèse d’Avila.

Le réseau des influences qui sous-tend l’« invasion mystique » de la France se constitue avant même la fin de l’affrontement au sein du Royaume entre catholiques et réformés. Les pénétrations viennent d’Italie en ce qui concerne l’implantation des capucins et des tertiaires réguliers ; d’Espagne, semble-t-il, par les récollets qui s’implantent dans le Sud-Ouest, par la réforme carmélitaine liée aux « déserts » franciscains et précisément à Pierre d’Alcantara ; enfin des plaines nordiques rhéno-flamandes, par l’intermédiaire de nombreux livres traduits par des chartreux ou par des laïcs.

Une table des familles franciscaines et de leurs influences donnée à la fin de cet aperçu rappelle quelques grands noms précédant l’an 1600, puis situe par générations de trente ans les auteurs que nous présenterons (ils sont alors soulignés), accompagnés de quelques-unes des figures qui ont bénéficié de leur influence. Les franciscains ont donné naissance à de nombreuses branches, dont les trois vivantes du point de vue mystique au XVIIe siècle sont les capucins, les tertiaires (réguliers et séculiers), les récollets. Les minimes sont des cousins de la famille franciscaine. La table est suivie d’un arbre des réformes de l’Ordre des frères mineurs qui appartient à l’imagerie pittoresque des représentations traditionnelles. Le faîte d’un robuste chêne enraciné sur six vertus est constitué par la branche capucine, dont les membres seront les franciscains les plus actifs en France au XVIIe siècle.

Premier essor

Après la mort de François d’Assise en 1226 apparaissent deux tendances, celle des « Spirituels », qui veulent maintenir l’idéal de perfection du fondateur, et celle de la « Communauté », tendance majoritaire qui n’observe plus littéralement sa Règle et son Testament, favorise la fondation de grands couvents et assouplit la pratique de la pauvreté. Bien des problèmes pratiques s’opposaient en effet à la stricte pauvreté matérielle, sans compter la sirène attirante offerte par l’étude intellectuelle. Le règne « efficace » de frère Élie, de 1232 à 1239, n’arrangea rien. Celui, sensé, de saint Bonaventure, de 1257 à 1274, ne put récupérer une situation tendue2.

En 1282 on relève plus de quarante mille religieux répartis en près de mille six cents maisons, ce qui n’est plus compatible avec l’idéal des débuts et conduit à une organisation rigide. L’affrontement entre « idéalistes » et « réalistes » est tranché en faveur de la « Communauté » par Jean XXII, le pape sous lequel eut lieu le procès d’Eckhart ; la situation pouvait être réglée pacifiquement par une division de l’Ordre, ce qui se produira plus tard.

Quatre figures illustrent l’apogée franciscaine. Deux théologiens : Bonaventure (1221-1274), auteur d’un corpus abondant auquel appartient l’Incendium amoris exposant la triple voie3 et Raymond Lulle (1232-1316), voyageur à la vie mouvementée, auteur lyrique aussi bien que théorique quelque peu négligé aujourd’hui4. Deux mystiques : Jacopone da Todi (c. 1236-1306), procureur légal et notarial, pénitent après la mort brutale de sa jeune femme, franciscain proche des spirituels, excommunié, emprisonné, retiré près d’un couvent de clarisses, est l’auteur le plus admiré de Laudes, forme poétique ouverte par le Cantique des créatures de François5 ; Angèle de Foligno (1248-1309) dictera le récit de sa vie à frère Arnaud, franciscain, selon des « pas » ou étapes intérieures ; deux périodes sont séparées par une expérience très forte d’amour divin survenue lors d’un voyage à Assise en 1291 et suivie de son entrée dans le Tiers ordre6.

Puis la société européenne est troublée par l’arrivée de la peste au milieu du XIVe siècle et par le schisme avignonnais : l’ordre franciscain connaît la stagnation.

Familles franciscaines

Aux conventuels, terme qui désigne ceux qui adaptent l’idéal de pauvreté aux contingences permettant l’organisation de la croissante foule franciscaine des débuts, vont être opposé les observants, qui « s’unissent pour restaurer l’ordre dans son observance primitive et sa splendeur », avec des méthodes diverses « donnant la préférence aux couvents pauvres et écartés ». Cette dichotomie rend compte trop brutalement d’une grande complexité, car des réformes se font au sein des conventuels, tandis que certains de leurs couvents deviennent observants7. Il faut y ajouter la circulation des personnes.

En France, un mouvement de réforme naît au sein des conventuels et se développe sous l’impulsion de sainte Colette († 1448). En Espagne, l’un des foyers animés par Juan de Guadalupe († 1506) sera à l’origine des franciscains « déchaux », aux tendances érémitiques et pénitentielles.

En 1517, veille de l’expansion luthérienne, on compte pour l’Europe environ vingt-cinq milles conventuels et trente-deux mille observants, formant deux immenses familles autonomes. Le corps des observants se divise à son tour, signe d’une nouvelle poussée vitale.

Au terme d’un tel processus, la complexité issue d’une longue histoire interdit d’y trouver quelque classement ou « botanique » qui s’imposerait. Les dates de décisions juridiques traduisent en effet mal la réalité des réformes. Une filiation linéaire n’est évidemment pas possible. Le schéma retenu dépend de l’appartenance de son auteur (par exemple, suivant l’image traditionnelle donnée à la fin de ce chapitre d’un arbre branchu et feuillu, le faîte capucin ne s’impose pas. Enfin les représentations graphiques changent selon le degré de résolution recherchée8.

Situons malgré tout, pour situer quelques-unes des appellations à l’intention d’un lecteur non franciscain, en une approche selon six familles9 : trois premières familles dérivent des observants et se développent fortement en Espagne où, à des influences de spirituels d’Italie ou du Languedoc, en particulier d’Ubertin de Casale, succèdent celles de franciscains du Nord, en particulier celle de Herp (Harphius), le « passeur » de Ruusbroec 10 :

1. les déchaux s’organisent autour de diverses figures dont l’espagnol Pierre d’Alcantara (†1562) ;

2. les réformés sont liés aux « déserts » ou maisons de solitude ;

3. les récollets prospèrent bientôt en Italie et France puis en Flandres et Allemagne.

À ces familles dérivées des observants s’ajoutent trois autres branches :

4. les conventuels perdent progressivement de leur importance : restés nombreux en Allemagne et en Europe centrale, ils furent très réduits par la réforme luthérienne ;

5. la famille des capucins, née en Italie autour de 1520, donc postérieurement à la grande division entre observants et conventuels, comprendra plus de trois mille frères répartis en trois cents couvents avant même de franchir les Alpes en 1574 pour s’illustrer en France. Il s’est produit un croisement d’influences avec le mystique Philippe Néri et son Oratoire romain. En Rhénanie et en Flandre, l’essor capucin culminera dans la grande figure de Constantin de Barbanson. En France, il s’étendra sur plusieurs générations, dont se détachent les figures mystiques de Benoît de Canfield, Martial d’Étampes, Pierre de Poitiers… Cette réforme peuple notre second tome.

Enfin, des mouvements aux règles plus souples se maintiennent depuis l’origine :

6. les tertiaires ont mené tout d’abord comme laïcs une vie à part des autres branches. Certains sont à l’origine de nouvelles pousses qui ne sont plus alors directement rattachées à l’ordre franciscain, mais font partie de sa nébuleuse. D’autres rentrèrent au sein d’un monde ecclésiastique soucieux de veiller au bon ordre catholique : il s’agit des tertiaires réguliers11. En Italie, les tertiaires constituent une branche très vivante, car ils sont libres d’adapter leurs modes de vie à de nouvelles conditions sociales du fait de leur règle souple : celle-ci est adoptée par les esprits indépendants comme Catherine de Gênes (1447-1510).

Les liens qui existent entre franciscains de ces diverses espèces constituent une limitation à toute tentative de rendre compte de leur vie interne par quelque structure simple ; ainsi en Espagne, Osuna, Laredo, etc., accueille à la fois les influences de spirituels méditerranéens, en particulier d’Ubertin de Casale, et celle de franciscains du Nord de l’Europe, dont van Herp (Harphius)12.

Évoquons quelques individualités mystiques influentes italiennes puis espagnoles, parentes de l’arrivée de missionnaires en France. Elles illustrent l’esprit qui anime les franciscains :

Les Flandres : Harphius.

Henri van Herp ou Harphius (1400-1477), le « héraut de Ruusbroec », entre chez les frères de la vie commune à Delft en 1445. On lui offre une maison à Gouda dont il devient le premier recteur : il organise avec succès des conférences spirituelles et fait bâtir cinq ou six cellules pour les frères et les hôtes. En 1450, frappé par le renouveau franciscain lors d’un voyage à Rome, il se fait frère mineur franciscain et est actif à Malines près de Bruxelles, et à Anvers : la province s’accroît ainsi de trois ou quatre nouveaux couvents. Il meurt gardien du couvent de Malines. « Sa doctrine spirituelle serait en retrait par rapport à celle de Ruusbroec si l’on suit l’édition postérieure à la censure romaine : il semblerait abandonner l’opinion de Ruusbroec selon laquelle, lorsque dans la vie suressentielle l’union sans différence” est atteinte, l’âme demeure habituellement dans la Divinité, et en sort pour agir d’une manière parallèle à celle des Personnes divines13. »

Son œuvre maîtresse, Le Miroir [Spieghel] de la perfection, fut traduite en latin par un chartreux de Cologne en 1536 ; la Theologia mystica est un recueil d’œuvres rassemblées par ses disciples, dont la troisième partie, « l’Éden », semble être une belle préparation au Spieghel. Sa savoureuse traduction française du début du XVIIe siècle mériterait d’être de nouveau rendue disponible14. Il traite magnifiquement de l’amour de conformation :

[656] La flamme de la charité ne veut laisser aucun entre-deux entre soi et l’aimé. […] [683] Le conformé, donc, imitant jalousement son conformant, s’approfondit en Dieu par chacun moment, et étant fait un avec Dieu, habite toujours en unité. […] Il semble néanmoins à quelques-uns […] qu’ils n’aiment point Dieu et ne se reposent en lui ; mais l’amour est cause de cette apparence ; car quand ils désirent aimer plus intensivement qu’il ne leur est permis par leurs propres forces, et qu’ils viennent à défaillir à leur amour, ils se plaignent de ne point aimer.

Secondement, par l’envoi des rayons de ce don [d’amour], notre esprit est illuminé intellectuellement et nous enseigne à considérer notre noblesse. […] [685] Dieu opère en nous premièrement devant tous autres dons, et toutefois est le dernier de tous, connu et senti de nous en sa propre nature. Car après être devenus simples d’esprit, chômant d’action, dénués de toutes images, immobiles, libres, morts à nous-mêmes, vivants à Dieu, nous avons ainsi cherché Dieu […] nous sentons la descente des grâces […] en ce renouvellement d’attouchement, l’esprit humain tombe en famine.

L’affection amoureuse est plus importante que l’entendement. L’accès à la vie mystique est préparé par l’oraison aspirative, prière courte et intense, menée en quatre pas : s’offrir à Dieu totalement, requérir la volonté divine de se manifester afin que l’âme se connaisse, se conformer lorsque le feu de l’amour s’allume dans le cœur et consume les défectuosités, s’unir à la volonté divine en y déversant la sienne15.

Harphius évoque avec lyrisme l’union mystique :

[715] L’esprit et l’âme ne sont qu’une même substance. […] L’esprit humain est quelquefois tant soustrait du corps et de l’âme […] qu’il oublie tout ce qui est extérieur et pareillement ignore ce qui se fait […] par mémoire ou entendement. […] [720] Ami, montez plus haut. Le monter est le progrès en l’amour divin, qui est un abîme sans borne.

Son influence fut très large. Elle s’exerce (en parallèle avec celle de Ruusbroec) par l’intermédiaire de La Perle évangélique. En Espagne, il influence Osuna, franciscain comme lui, lu par Thérèse. Au XVIIe siècle, il est reconnu par Constantin de Barbanson et par Benoît de Canfield, par des chartreux et des capucins, par le carme Jean de Saint-Samson ; plus tard le pasteur Poiret appréciera Herp et le fera connaître par une Bibliotheca mysticorum (1708) qui aura une grande influence sur des Écossais et des piétistes allemands16.

L’Italie : François de Paule.

François de Paule (1416-1507), Calabrais qui a passé un an chez les franciscains à l’âge de douze ans puis s’est rendu à Assise, adopte la vie érémitique dès l’âge de quatorze ans. Il vit dans la montagne, puis des compagnons le rejoignent, qu’il appelle « les ermites de saint François d’Assise », mais sans qu’on puisse voir en ce fondateur indépendant de dix-neuf ans un réformateur franciscain. Il restera simple frère laïc, même lorsque, devenu célèbre, il sera tenu de venir jusqu’à la Cour de France en 1483. Les minimes ont pour origine les ermites groupés autour de lui dès 1450. Ils sont progressivement « normalisés » par trois règles successives17.

L’Espagne : Bernardino de Laredo et Pierre d’Alcantara

La vue selon laquelle les franciscains sont les premiers acteurs d’une renaissance mystique au sein de l’Espagne devenue exclusivement catholique est recevable (mais les sources sont des plus diverses dans ce creuset arabo-judéo-chrétien). Francisco de Osuna (c. 1492-1540) est un auteur prolixe dans sa rédaction de la Ley de amor santo (ou Cuarto abecedario)18. Sa renommée bénéficie de la conjonction de trois causes : une production quantitativement importante pendant la période charnière entourant la date de la condamnation des Alumbrados, la lecture du Tercer abecedario par la jeune Teresa, une ferme structure théologique19. Pour Miguel de Medina (1489-1578), Dios no tiene necesidad de nadie, « Dieu n’a besoin de recourir à quiconque » : tout est dit20 ! Alonso de Madrid (c. 1535) est un auteur attachant dans son Arte para servir a Dios21 qui souligne l’amour de Dieu, « un feu voulu par Dieu, qui toujours brûle sur son autel qui est notre âme22 », et l’amour du prochain, comparable à l’adoption d’un « enfant aimé de son père23 ».

Bernardino de Laredo (1482-c.1540) célèbre le chant de l’amour pur, particulièrement dans la troisième partie de la Subida del Monte Sion, selon sa version revue de 153824. Mais, outre la difficulté posée par une langue encore primitive, sa rédaction présente peu de formules remarquables se prêtant à de belles citations. Par contre sa lecture induit lentement un état de paix : la lecture du chapitre xviie de la troisième partie de la Subida del Monte Sion tira Teresa de sa perplexité quant à l’absence de toute pensée dans l’oraison de quiétude. En effet, pour Bernardino, « Dieu lui-même impose le repos à nos facultés. Bien plus, l’auteur soutient la possibilité de l’amour sans nulle connaissance ni nul antécédent25 ».

De petite noblesse, Laredo fut d’abord page, puis fit des études variées, enfin entra à vingt-huit ans chez les franciscains. Il publia deux ouvrages de médecine. Il restera frère laïc, attaché à un couvent situé à une trentaine de kilomètres de Séville, infirmier pour la province. Sa réputation médicale lui valut d’être appelé plusieurs fois à la cour du Portugal26.

Laredo aurait connu Osuna et son Tercer abecedario. Il s’adresse simplement et directement à son lecteur, comme un Pierre d’Alcantara. Son biographe suppose qu’une « école », associant Osuna, Laredo, Alcantara, Ortiz, rapproche franciscains, carmélites par l’influence déterminante d’Alcantara sur Thérèse, enfin milieu des Alumbrados par Ortiz27.

La contemplation est amour qui se perd dans l’infini divin :

La facilité de la contemplation demeure en : aimer sans condition et fondre notre amour dans Celui qui est infini ; je veux dire que l’amant se perd ainsi lui-même, qu’il ne reste rien de lui par l’infinité de l’amour en qui il fait infusion. Ainsi dit Herp [Harphius] : « que l’esprit dans cet espace cesse de vivre à lui-même, parce que tout vit à Dieu ». […] Et ainsi nous pouvons dire que l’amour de notre Dieu entre dans nos âmes comme le soleil dans le cristal, qu’il éclaire et pénètre et se montre en lui ; et il nous transforme en son amour, comme le fer en feu28.

Elle est sans intermédiaire et subite, selon la belle comparaison de la lumière qui pénètre instantanément toute ouverture :

Je dis que c’est une imperfection de s’exercer longtemps à penser à des qualités particulières aux créatures, voulant chercher en elles des raisons d’aimer Qui déborde d’amour infiniment aimable. Mais surmontant le créé et sortant de lui, l’âme va à Dieu par une élévation d’esprit subite et momentanée ; elle ne demeure en chemin pas plus longtemps que la paupière de l’œil ne prend de temps à bouger ou à cligner — à la façon d’un rayon du soleil, lequel à l’instant qu’il naît à l’Orient arrive en Occident. Ainsi doit faire l’âme qui en un instant élève l’esprit par la voie de l’aspiration, laquelle est plus légère et momentanée que le rayon même du soleil29.

La pratique de la contemplation est encore rare dans l’Espagne de son temps, même dans les déserts franciscains :

Je regrette que dans les écoles du Christ on n’étudie avec une très grande vigilance comment et de quelles manières nous connaissons notre Dieu et Seigneur par une notion amoureuse et particulière. Laquelle connaissance ne s’acquiert jamais sans que le Seigneur lui-même ne l’enseigne par la théologie mystique, laquelle s’apprend dans la contemplation. Par elle nous pouvons demeurer et persévérer, attachés dans les plus pures, les plus intérieures et les plus délicates parties de notre intérieur ; parce que le cœur prend toujours de là les sentiments qui continuellement l’éveillent à marcher vivement dans l’amour, dans lequel, qui plus longtemps se nourrit, plus longtemps persévérera à aimer et à donner du temps à la prière30.

La conformité nue est le seul moyen :

On doit comprendre que lorsque le contemplatif cherche la perfection, il ne pose guère l’œil sur son gain, ou sur sa dévotion, ou sur son utilité, parce que toute son étude est de demeurer en conformité nue simple et entière avec la volonté de Dieu31.

Pierre d’Alcantara (1499-1562) entre chez les conventuels franciscains à seize ans. Il aurait déjà eu le temps d’étudier à Salamanque les arts libéraux, la philosophie et le droit canon ! Il remplit diverses fonctions chez les franciscains devenus observants déchaussés, et fonde des couvents, voyage à Nice comme au Portugal. On le considère comme le rénovateur de ces franciscains déchaussés. Sous sa réforme ils atteignirent le nombre de sept mille et se répandirent hors d’Espagne. L’exemple fut suivi chez les carmes et d’autres ordres. Son rôle est déterminant sur la réforme du Carmel par Thérèse. « Cherchant à atteindre les gens pauvres en moyens et en temps », il écrit dans un style sobre et concis.

L’âme se nettoie de ses péchés avec l'oraison, la charité se fortifie. [...] L'esprit se réjouit, l'intérieur se fonde, le cœur se purifie, la vérité se découvre. [...] La tristesse est bannie, les sens se renouvellent […] [par les] vives étincelles des désirs du ciel qui rejaillissent sans cesse du brasier de l'amour divin32.

L'oraison est parfaite quand celui qui prie ne se souvient pas qu'il est en oraison33.

Missionnaires en France

L’influence des très nombreux franciscains présents en France dès la fin du XVIe siècle est peu reconnue en dehors de celle du capucin Benoît de Canfield. Le texte — même abstrait et abrupt — de sa Règle de perfection sera largement apprécié car le feu de l’expérience l’éclaire. L’apport en France de certains de ses confrères flamands est incontournable, mais reste peu exploré et sous-estimé34.

Les capucins seront les plus influents des franciscains. Ils se conforment assez nettement au programme de vie que François recommandait et pratiquait : place importante donnée à la vie de prière sous la forme d’une double méditation quotidienne, emprunt aux pratiques des ermites, pauvreté et pénitence, charité, prédication. Leur oraison est affective selon l’esprit d’Harphius. Ils pratiquent l’ascèse, tandis que certains ouvrent les âmes à la vie mystique, car « la pratique de la pureté d’intention dans l’exercice de l’amour divin doit y conduire. »

La Pratica dell’orazione mentale de l’italien Matthias Bellintani de Salo († 1611) est traduite dix-huit fois. Mais cet organisateur actif est peu mystique, du moins dans cette œuvre qui répond aux besoins de débutants. Il en sera de même pour Laurent de Paris († 1631). Archange de Pembroke († 1632) est actif auprès de la jeune réformatrice de Port-Royal, mais n’a rien laissé d’écrit sinon quelques lettres. François Nugent (1569-1635) est connu de Constantin de Barbanson et de Martial d’Étampes, dont le disciple est Jean-François de Reims († 1660). Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (1588-1635) est important en Flandre et en Grande-Bretagne. Joseph de Paris († 1638) est connu pour son activité politique. Louis-François d’Argentan († 1680) est éditeur et imitateur de Bernières.

Le courant se poursuit dans la seconde moitié du Grand Siècle par de très grandes figures, auteurs de synthèses qui ont été négligées à cause de leur caractère tardif35 : Éloy Hardouin de S.aint-Jacques († 1661), Pierre de Poitiers († 1683), Paul de Lagny († 1694)… Hors des capucins, le Tiers Ordre régulier est représenté en premier lieu par Chrysostome de Saint-Lô († 1646), qui est l’important directeur de Bernières, de Catherine de Bar et de bien d’autres ; les récollets sont rapidement très présents.

Sur l’histoire générale des franciscains et sur celle de la réforme capucine on dispose de bonnes études, même si la quantité est modeste en comparaison de celles consacrées aux jésuites ou à Port-Royal. Sur l’immense littérature d’un XVIIe siècle qui imprimera plus de soixante mille ouvrages religieux, nous tentons de rétablir une juste évaluation d’auteurs mystiques tardifs comparables aux plus grands. Leurs figures sont méconnues et leurs écrits n’ont généralement pas été réédités.

Familles, réformes, réseaux et branches franciscaines

Avant d’aborder successivement chaque figure mystique, voici quelques repères adoptant des représentations figurées complémentaires : une table des familles franciscaines et de leurs influences, un arbre « généalogique » des réformes de l’Ordre des frères mineurs, une esquisse de réseaux franciscains, un tableau traduisant l’évolution des branches masculines sur la durée, un tableau résumant l’évolution des branches franciscaines.

TABLE DES FAMILLES FRANCISCAINES



François (1182-1226) & Claire (1194-1252)

Bonaventure (1221-1274)

Jacopone da Todi (circa 1236-1306)

>Angèle de Foligno (1248-1309) & >Dante (†1321)

Colette (1381-1447)

>Catherine de Gênes (1447-1510) & >Angèle Mérici (1474-1540)

Hugues de Balma (circa 1400) & Harphius (van Herp) (1400-1477)

Bernardino de Laredo (1482-c.1540) & Pierre d’Alcantara (†1562)



CAPUCINS (C) (XVIIe s.)



Hors du royaume de France

En France


1600 à 1630

Jean de Landen (C) (Bruxelles)

Bellintani de Salo (C) (†1610)


*Benoît de Canfield (C) (1562-1610) (Douai, Paris)

>Madame Acarie (Marie de l’Incarnation, carmélite, 1566-1618)

>*Marie de Beauvilliers (1575-1657)


1630 à 1660

François Nugent (C) (1569-1635) (Douai)

*Constantin de Barbanson (c) (1582-1631) (Douai, Rhénanie)

>David-A. Baker (1575-1641)

>Cal Bona

*Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (C) (†1635) (Flandre)

*Archange de Pembroke (C) (†1612)

*Joseph de Paris (C) (†1638)

*Martial d’Étampes (C) (1575-1635)

*Jean-François de Reims (C) (†1660)


1660 à 1690


*Éloy Hardouin de Saint-Jacques (C) (1612 ?-1661)

*Pierre de Poitiers (C) (†1683)

*Simon de Bourg-en-Bresse (c) (†1694)


1690 à 1720


*Paul de Lagny (C) (†1694)

*Alexandrin de La Ciotat (C) (†1706)



ET DE LEURS INFLUENCES

Le cadre supérieur, page gauche, situe dans le temps quelques grands noms franciscains ou sous influence (>) qui précédèrent l’an 1600. Les autres cadres situent les auteurs mystiques qui ont connu le XVIIe siècle en quatre générations de trente ans, ainsi que des figures sous influence : à gauche figurent les tertiaires réguliers, les récollets et les minimes, à droite figurent les capucins (majoritaires, en deux colonnes : hors du Royaume, en France). Les figures qui bénéficient d’un chapitre sont signalée par « * » :


TERTIAIRES RÉGULIERS (T) (XVIIe s.)


RÉCOLLETS (R) (XVIIe s.)

[et minimes (M)]

Vincent Mussart (T) (1570-1637)

*Séverin Rubéric(R) (†apr.1625) (Guyenne)

*Jean-Chrysostome de Saint-Lô (T) (1594-1646) (Rouen, Paris)

>*Jean de Bernières (1602-1659)

*Victorin Aubertin (R) (1604-1669)

>Marie Guyart (Marie de l’Incarnation « du Canada ») (1599-1672

>Jacques Bertot (1620-1681)

*Nicolas Barré (M) (1621-1686) (Paris)

*Boniface Maes (M) (1627-1706)

*Jean Aumont (†1689) (Montmorency)

>*Catherine de Bar (la Mère du Saint Sacrement) (1614-1698)

*Jean-Marie de Vernon (T)

*Paulin d’Aumale (T)

>Jeanne-Marie Guyon (1648-1717) & François de Fénelon (1651-1715)


*Archange Enguerrand (R) (1631-1699)

*Maximien de Bernezay (R)

UN ARBRE DES RÉFORMES DE L’ORDRE DES FRÈRES MINEURS

Parmi les nombreux arbres illustrant l’évolution des franciscains à travers les siècles, ce robuste chêne aux glands abondants, solidement enraciné dans la pauvreté, l’humilité, la charité… favorise la réforme des capuccini, ici datée de 1525 : ils en sont le faîte. Les recollecti apparaissent deux fois : à mi-hauteur comme branche à gauche du tronc en 1487 comme première réforme probablement espagnole, puis en 1592, près du sommet de l’arbre sur la droite comme un rameau de la branche des observantes, au-dessus des alcantarini espagnols de 1553. On sait que les récollets s’installent (peut-être) d’abord dans le Sud-Ouest du royaume de France (nous retrouverons leur premier ministre Séverin Rubéric en Guyenne). Les tiers ordres ne sont pas représentés sur cet arbre.

UNE ESQUISSE DE RÉSEAUX FRANCISCAINS

Les appartenances (capucins : C, tertiaires réguliers : T, récollets : R ; minimes : M) sont indiquées sous les prénoms — précédés d’un astérisque * lorsqu’une section de niveau 2 leur est consacrée. Suivent les dates de naissance et de décès, puis s’il y a lieu la date soulignée de la première édition d’une œuvre influente. Quelques figures remarquables non franciscaiens mais « sous influence » sont indiquées. Les traits verticaux ou horizontaux marquent les influences ou relations attestées de personne à personne. Les multiples relations indirectes par l’intermédiaire des écrits sont omises. Les pointillés séparent des figures superposées, mais qui n’ont pas eu de relation de personne à personne.



Hors tableau infra :

*Séverin Rubéric (R) († apr.1625),

*Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (C) (1588-1635),

*« Père Joseph » du Tremblay (C) (1577-1638),

*Éloy Hardouin de Saint-Jacques (C) (1612-1661),

*Paul de Lagny (C) († 1694), *Alexandrin de La Ciotat (C) (†1706),

*Maximien de Bernezay (R), *Jean-Marie de Vernon (T), *Paulin d’Aumale (T)



François d’Assise (1182-1226)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Rhéno-Flamands >1300

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hugues de Balma (actif autour de 1400)

Harphius (1400-1477)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

François Nugent _ _ *Benoît de Canfield _ _ *Archange de Pembroke

(c) (1569-1635) (c) (1562-1610) (1608) (c) (†1632)

| | |

| | Marie de l’Incarnation [Madame Acarie]

(1566-1618)

*Martial d’Étampes *Marie de Beauvilliers

(c) (1575-1635) (1630) (1575-1657) (1631)

. . . . . . . . . . . . . . . . .

| *Constantin de Barbanson _ _ David-A. Baker

| (c) (1582-1631) (1623) (1575-1641)

*Jean-François de Reims . . . . . . . . . . . . . . . .

(c) (†1660) (1635) *Jean-Chrysostome de Saint-Lô

. . . . . . . . . . . . . . . (T) (1594-1646) (1651)

|

Marie de l’Inc. [du Canada] _ _ Jean de Bernières

(1599-1672) (1602-1659) |*Jean Aumont _ _ *Victorin Aubertin

*Mectilde (1614-1698) | (T)(†1689)(1660) (R)(1604-1699) (1667) . . . . . . . . . . . . Jacques Bertot |

*Pierre de Poitiers (1620-1681) *Archange Enguerrand

(c) (†1683) (1671) \ | / (R) (1631-1699)

Madame Guyon

(1648-1717)

Fénelon

(1651-1715)

BRANCHES MASCULINES DE L’ORDRE FRANCISCAIN : L’histoire complexe des courants et de leurs interactions est sujette à diverses représentations incertaines. Pour livrer une perspective globale, nous adaptons un tableau de Frédéric Meyer36 :



CONVENTUELS Dès 1250

>> Fusion en France avec la régulière observance en 1771.



OBSERVANCE, RÉGULIERE OBSERVANCE OU CORDELIERS

Jean de la Vallée et diverses congrégations

Jean de Puebla

Jean de Guadalupe

STRICTE OBSERVANCE

Francisco de Osuna

Pierre d’Alcantara

DÉCHAUX PUIS ALCANTARINS 1562

Espagne, Portugal, Amérique latine

RIFORMATI 1532

Italie

RÉCOLLETS 1570

France, Canada, Flandre, Allemagne



>> Fusion des conventuels, de l’observance sous toutes ses formes en 1897

Sous le nom de « Frères mineurs (OFM) ».



TIERS ORDRE RÉGULIER

Congrégation de Picpus en France en 1580

Vincent Mussart

>> XIXe siècle : « T.O.R . »



CAPUCINS

1525

Indépendants en 1619

>> XIXe siècle : « OFM cap. »

FIGURES MYSTIQUES DES TRADITIONS FRANCISCAINES AU XVIIe SIÈCLE

Les traditions suscitent des vocations, qu’une communauté accueille et oriente. Les vocations furent fort nombreuses : environ deux cents milliers d’hommes et de femmes furent attirés par la vie franciscaine sur un peu plus d’un siècle (plus de cent mille franciscains vivaient en 1680).

L’expérience mystique ne se termina pas à la disparition de François d’Assise : au sein du profond courant de vie intérieure qu’il initia, de grandes figures mystiques trouvèrent leur épanouissement et incarnèrent l’expérience la plus haute. Telles des pierres précieuses, nous les avons ordonnées suivant l’ordre chronologique au sein des branches franciscaines traditionnelles (tome I), puis « en trois vagues » au sein d’une réforme capucine particulièrement féconde (tome II). Elles s’achèvent sur des figures féminines, des minimes, enfin l’évocation d’une foule innombrable (tome III, qui comporte surtout des études de nature sociologique et historique). La majorité des chapitres porte un nom propre (s’y ajoutent quelques chapitres collectifs regroupant plusieurs figures). Après une brève biographie, nous suggérons quelques thèmes spécifiques à chaque individualité, ce qui, nous l’espérons, aidera le lecteur à apprécier les extraits des œuvres.

Le nombre des mystiques s’avère très variable selon les branches, soit parce que leurs membres étaient plus orientés vers l’activité que vers la contemplation — c’est le cas de la RÉGULIÈRE OBSERVANCE ou « cordeliers », au point que certains membres ou même des communautés entières en recherche spirituelle migrèrent vers la branche capucine — soit parce que leur communauté est très minoritaire en comparaison des multitudes de capucins et de cordeliers — c’est le cas des RÉCOLLETS français et des tertiaires (TIERS ORDRES réguliers ou laïc). Mais dans ces dernier cas, on est quand même très surpris par leur apparition fréquente au sein de familles réduites.

Au sein de chaque Ordre masculin, les figures sont présentées chronologiquement. Nous avons tenu à souligner l’importance des membres du TIERS ORDRE laïc. De même nous soulignerons au tome II la direction offerte à l’image de celle de Benoît de Canfield par la bénédictine réformatrice de l’abbaye de Montmartre. Il s’est en effet produit au cours du siècle des couplages féconds :

1. D’une part entre capucins et bénédictins, et par deux fois : outre la relation, à peine évoquée, de confesseur à dirigée qui unit Benoît de Canfield à Marie de Beauvilliers, on relève l’influence profonde de Constantin de Barbanson sur le mystique dom Augustin Baker. Le mode traditionnel de la vie bénédictine, qui fait un large appel à la célébration liturgique, peut donc ne pas s’opposer à la vie d’oraison. Un troisième cas proche — il s’agit cette fois d’une réforme cistercienne — associe Archange de Pembroke à Angélique Arnauld, la célèbre réformatrice de Port-Royal-des-Champs.

2. D’autre part, entre membres du TOR et ceux de l’École de l’Amour pur, depuis le cercle mystique normand animé par « le bon Père Chrysostome » jusqu’à Madame Guyon. Celle-ci rencontre ce cercle par « le bon franciscain » Archange Enguerrand, est formée par Monsieur Bertot, lui-même redevable à Bernières ; elle fréquentera Paulin d’Aumale et Catherine de Bar, devenue la « Mère du Saint Sacrement ».

Enfin il nous faut reconnaître un déficit en figures féminines. Elles sont largement sous-représentées dans notre exploration, la première visant à quelque exhaustivité mystique franciscaine pour le XVIIe siècle. Les sources imprimées livrant pour ces femmes leurs écrits ou rapportant leurs « dits » sont quasiment absentes, du moins pour la France. Il reste à explorer les principaux fonds manuscrits et le temps presse0 !

OBSERVANTS

La branche des observants fut longtemps la plus peuplée des « religions » entre lesquelles se répartissaient les disciples de François. Au XVIIe siècle, les observants représentent encore une grande part de l’effectif total français. Ils sont trois fois plus nombreux que les récollets, mais nous n’avons retenu que deux observants, dont un seul pour le siècle, contre cinq récollets.

En effet les observants accordaient traditionnellement la prééminence au temps accordé à la prière liturgique au détriment de celui consacré à l’oraison silencieuse : en Espagne, environ sept heures par jour étaient consacrées à l’oraison vocale et aux offices, pour — tardivement semble-t-il — une heure à l’oraison mentale ! La méditation de la Passion était alors essentielle (elle se reflète d’ailleurs dans la peinture)0. Nous n’avons pas trouvé chez eux de figure très marquante du point de vue mystique. Ceci ne veut pas dire que certains observants ne demeurèrent pas simplement fort discrets dans leurs livres imprimés, compte tenu de la nature des cercles qui les entouraient, tandis que d’autres changeaient de « religion » dans un mouvement de circulation, caché mais permanent, des personnes d’Ordre à Ordre0.

Deux observants prénommés Pierre représentent ici faiblement l’importante cohorte des « cordeliers » : Pierre Petit exprime une dévotion populaire inchangée depuis le Moyen Âge et qui poursuit sa course au XVIIe siècle ; Pierre David regrette l’indifférence de ses condisciples quant à leur intérieur, lorsqu’il présente un modèle d’Exercices des dix jours, appartenant à une littérature dont nous rencontrerons un autre exemple chez Jean-Chrysostome, du Tiers Ordre Régulier0 ; elle était adaptée aux temps de retraite annuels pratiqués par tous, aussi bien par des religieuses franciscaines (clarisses, annonciades, etc.) qu’au sein des carmels.

Pierre Petit (vers 1530)

Cet « ancien » ouvre notre séquence de figures spirituelles et mystiques par le plus court de nos chapitres — première petite perle du collier. Lui-même s’inscrit dans l’antique tradition des simples : nous en faisons mention, car elle se poursuivra au sein du peuple chrétien jusqu’au milieu du XVIIe siècle.

Pierre Petit appartenait à la communauté des cordeliers conjointe au monastère des clarisses, dit de l’Ave Maria, dans le quartier du Marais0. Ce qui permet d’entrevoir la vie spirituelle franciscaine rapprochant des communautés d’hommes et de femmes au XVIe siècle. Elle est encore proche de la ferveur du Moyen Âge comme du parfum de ses mystères.

La liturgie a toujours donné naissance à d’attachantes cantilènes. Voici deux jolis couplets extraits de la Méditation de cent vingt octosyllabes du Frère Pierre0 :



1.

Réveille-toi, cœur endormi

En sainte méditation ;

Jésus, ton époux, ton ami,

Supplieras en dévotion.

Sa mort, sa dure passion,

Pleure de cœur et d'esprit.

Lui demandant d'affection

« Miséricorde, Jésus-Christ! »

[…]

5.

Le Dieu des dieux, le Roi des rois

Fut mis à mort, pendu au vent.

Hélas, quand il portait la croix,

Sa Mère lui vint au-devant ;

Le cœur lui faillit bien souvent,

Elle pâma, son fils aussi.

Pêcheur, sois sa croix soulevant,

Et pleure en lui criant : « Merci ! »



Pierre David (?-1672)

Au milieu du siècle suivant sont publiés de Saints Exercices des dix jours sur les dix principales vertus de la Très Sainte Vierge par Pierre David0. Ce religieux fut tout autant un théologien connu comme l’un des grands scotistes du XVIIe siècle, qu’un pasteur remplissant des charges de gardien et confesseur de moniales0. On en peut tirer — outre un regret sur l’oubli de la vie intérieure chez certains observants, exprimé dans sa préface — quelques observations fort précises et très justes sinon originales ; nous avons retenu celles précisant ce qu’est et ce que requiert la vertu d’humilité. Pierre David est l’auteur de plusieurs ouvrages spirituels0.

Les Saints Exercices des dix jours

Préface

Il est nécessaire d'aimer à s'entretenir avec Dieu et avec soi-même pour désirer la solitude, que plusieurs, même religieux, ont en aversion, comme une chose pénible, et qui ne leur semble pas si agréable comme l'occupation aux choses extérieures ; parce qu'ils ont un dégoût des choses spirituelles [2], ils se servent de leur occupation pour s'exempter librement de la plus grande partie de leurs devoirs envers Dieu, s'imaginant que leur obéissance affectée suppléera à ce défaut, en quoi ils se trompent grandement, d'autant que leur obéissance n'étant pas pure, mais pleine d'amour-propre, leur négligence pour l'intérieur ne peut pas être excusée, parce qu'il faut chercher premièrement le Royaume de Dieu et la justice, et préférer le salut intérieur à toutes les occupations extérieures.

Cette imperfection est si subtile qu'elle pénètre même jusque dans les cloîtres, où il se trouve quelquefois des religieux qui sont devenus tout extérieurs, et tellement attachés à leur obédience, qui consiste dans les choses extérieures, que si les supérieurs mêmes voulaient les en retirer pour les employer à quelque autre plus intérieur et plus [3] spirituel, ils croiraient être déshonorés, et qu'on leur ferait une grande injustice de les déposer sans aucun sujet, quoiqu'on ne le fît que pour leur salut, et pour les retirer de cette attache extérieure fort préjudiciable à la vie spirituelle : ce qu'ils ne considèrent pas, leur présomption les empêchant de reconnaître leurs défauts, et leur insensibilité pour leur salut ne leur permettant pas de voir le grand besoin qu'ils ont de rentrer en eux-mêmes pour se donner totalement à Dieu ; au contraire ils se plaignent et se fâchent au lieu de reconnaître la providence spéciale de Dieu, et la grâce qu'il leur fait de les retirer des continuelles occasions qui étaient préjudiciables pour leur salut éternel.

Si on emploie ces religieux dispensés de leur obédience extérieure à quelque autre office [4] plus spirituel et plus solitaire, bien souvent par leur amour-propre ils ne veulent pas s'en acquitter, parce que peut-être cet emploi leur semble trop ravalé et indigne de leur personne ; ou s'ils s'en acquittent, c'est avec lâcheté et avec paresse, parce qu'ils ne peuvent quitter entièrement l'attache et l'affection qu'ils ont à l'obédience qui regarde les choses extérieures.

Au contraire, les hommes de l'intérieur et qui s'étudient à se perfectionner ne demandent que la retraite pour s'occuper entièrement au soin de leur salut ; et si on leur donne quelque emploi extérieur capable de les empêcher de penser à eux-mêmes, autant qu'ils croient raisonnablement être nécessaire à leur salut, ils représentent avec l'humilité ce besoin qu'ils ont de vaquer à eux-mêmes et de penser au salut de leur âme ; que si l'on n'écoute pas leur raison [5], et que l'on n'aie point d'égard à leur humble prière, tout aussitôt ils obéissent à l'aveugle et s'abandonnent à la volonté de Dieu et des supérieurs dans l'occupation des choses extérieures, sans toutefois perdre Dieu de vue, ayant toujours une vigilance actuelle sur leurs actions, et les faisant simplement pour la gloire de Dieu, dont ils prétendent faire la volonté en toutes choses ; sans désirer être dans une solitude continuelle qui les exempterait des travaux pénibles du cloître, au contraire ils s'offrent même à faire les choses les plus viles et abjectes avec humilité, et avec une fidélité si exacte qu'ils ne regardent en toutes ces choses que Dieu seul, parce qu'ils n'ont attache qu'à la divine volonté.

Il est pourtant très utile de se retirer en solitude du moins une fois l'an, pour bien réformer sa vie et ses mœurs par une parfaite [6] connaissance de son intérieur, et chasser de son âme et de sa volonté toutes les affections mauvaises, et y hausser ou fortifier la forme de vie qui est conforme à la volonté de Dieu selon notre condition. Et cette retraite est un puissant moyen pour nous renouveler par la connaissance de nos défauts et des remèdes convenables pour les corriger, et parvenir à la perfection que Dieu désire de nous. [...] [7]

Avis généraux pour bien faire les saints exercices des dix jours

Premièrement il faut avoir un grand désir de faire ces saints exercices et aspirer continuellement au temps que nous espérons les commencer, en disant avec ferveur quelques petites oraisons jaculatoires, comme celle de David pour exprimer le désir de son salut : Qui me donnera des ailes de colombes, je volerai et me reposerai0. Comme le cerf désire les eaux des fontaines, ainsi mon Dieu mon âme vous désire0. [...] [8]

2. Il faut congédier toute autre affaire et occupation extérieure pendant le temps de cette solitude, pour rentrer en vous-mêmes et considérer vos pas, et vous remettre dans le vrai chemin dont vous vous étiez un peu écarté. Si vous étiez malade, vous prendriez le temps nécessaire pour réparer votre santé corporelle ; la santé de l'âme est de plus grandes conséquences. [...] [9]

3. Il faut faire réflexion sur nous-mêmes, et considérer nos [10] passions et inclinations naturelles, la fin et l'intention que nous avons dans la retraite ; et ce qui nous donne plus de peine dans la vie spirituelle pour y apporter le règlement nécessaire. [...]

4. Il faut avoir un grand soin de conserver notre âme dans la grâce de Dieu pendant le temps des saints exercices, parce qu'il n'y a que ceux qui ont le cœur pur et net, qui voient Dieu, et qui puissent traiter avec lui familièrement0. [...] [11]

5. Il est nécessaire de reconnaître le grand bénéfice et la grâce spéciale que Dieu nous fait de permettre que nous ayons le temps de penser à notre salut éternel. [...] C'est donc une faveur particulière que Dieu nous fait, dont il ne faut pas abuser.

6. Il est bon de penser et de croire que notre présente retraite est peut-être la dernière de notre vie. [...] [12]

7. Enfin nous devons être pendant le temps de nos exercices dans un lieu retiré, et dans une solitude non seulement extérieure, n'ayant point de conversation avec les autres, mais aussi dans une solitude intérieure, par laquelle notre esprit se retire en soi-même sans penser à autre chose extérieure. C'est ainsi que l'enfant prodigue rentra en soi-même0. […]

De l'humilité, troisième vertu

I. [Sa nature]

1. La nature de l'humilité consiste dans la connaissance de notre néant, et dans une volontaire soumission de nous-mêmes à Dieu et aux hommes, d'où vient que l'humilité doit être aussi bien [73] dans notre volonté, comme elle est dans notre entendement, lorsque nous connaissons que tout ce qui est en nous est de Dieu qui nous a produits, qui nous appelle, nous justifie et nous glorifie [...] Saint Paul avait cet humble sentiment de soi-même, disant qu'il était le moindre des apôtres et indigne de porter la qualité d'apôtre ; que s'il était quelque chose, c'était par la grâce de Dieu ; et que celui qui s'estime être quelque chose, n'étant rien, se trompe soi-même dans son jugement0. [...74]

2. L'humilité est une vertu de telle importance qu'elle est nécessaire pour obtenir la gloire éternelle. [...] C'était le sentiment de Notre Seigneur qui dit aussi en saint Matthieu : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, c'est-à-dire les humbles de cœur, d'esprit, et de volonté, parce que le Royaume des cieux leur appartient0 [...76]

3. Plusieurs estiment que l'humilité est bien nécessaire pour notre salut ; mais ils ont de la peine à croire qu'elle soit honorable, et qu'il y ait de l'honneur à s'humilier devant Dieu et devant les hommes. [...80]

4. L'humilité est de plus très utile pour éclairer notre esprit, pour obtenir la grâce. [...] Elle nous augmente la lumière de l'entendement, qui est obscurci et aveuglé par la superbe. C'est ainsi que Notre Seigneur parle des pharisiens, qu'il dit être des aveugles0. [...] Elle nous procure la grâce de Dieu qui résiste aux superbes et qui donne sa grâce aux simples. Il a résisté aux anges superbes qui voulaient lui être semblables. [...]

II. [Ses propriétés]

La première propriété de l'humilité de la Sainte Vierge a été la prudence, par laquelle elle cachait toute la grâce des faveurs qu'elle recevait de Dieu, n'ayant pas même révélé le mystère de l'Incarnation, qui [84] s'opérait en elle. [...] Mais elle conservait toutes ces paroles et la connaissance de tous ces mystères dans son cœur, sans manifester la grâce qu'elle recevait continuellement de Dieu, pour nous apprendre à conserver intérieurement les biens spirituels que Dieu nous communique, parce qu'en les manifestant à tout le monde, nous nous mettrions en péril de les perdre par la vanité de louanges que nous en pourrions recevoir, et nous attribuer la gloire de nos perfections qui est due à Dieu seul0. Il ne faut donc pas que notre main gauche sache le bien que fait notre droite0, puisque Jésus-Christ même faisait tout son possible pour cacher la splendeur des miracles. [... 85]

2. La seconde propriété de l'humilité, c'est une véritable sincérité, avec laquelle on s'humilie sans dissimulation et avec une véritable et intérieure humilité et non pas seulement apparente, comme celle qui consiste seulement dans les gestes du corps, ou dans les paroles humbles, ou dans les génuflexions ; comme est aussi l'humilité apparente de ceux qui refusent les charges avec quelque répugnance extérieure, pour être plus estimés et honorés par le refus apparent de ce même qu'ils désirent dans leur cœur et à quoi on les a élus. [...86]

Un homme qui est véritablement humble devant Dieu et devant les hommes est comme la terre molle entre les mains du potier qui en fait des vases pour servir à des choses viles et abjectes, ou à un usage plus honorable, sans résister à la volonté de celui qui en peut disposer. [...87]

La troisième propriété de l'humilité est une charité qui ne soit point ambitieuse. [...88]

La quatrième propriété de l'humilité est qu'elle soit patiente ; autrement elle ne pourrait pas se soumettre aux volontés de Dieu et des supérieurs. [...90]

La cinquième propriété est la douceur avec laquelle les simples parlent doucement, même à leurs inférieurs, et les préviennent d'affection et de paroles. [...92]

III. [Les moyens de l’obtenir]

Le premier moyen, c'est de penser et parler humblement de soi-même en toutes occasions et dans des actions même louables et fort bien faites. C'est le conseil que Notre Seigneur donna à ses disciples : Quand vous aurez fait tout ce que l'on vous aura commandé, dites et pensez que vous êtes des serviteurs inutiles0. [...94]

Le second moyen est de faire des actions humbles, viles et abjectes. [...]

Le troisième moyen est de [97] souffrir patiemment toutes les humiliations qui nous arrivent ; parce que, comme dit saint Bernard, l'humiliation est le chemin qui nous conduit à l'humilité, comme le Seigneur afin de l'imiter. […]





TERTIAIRES RÉGULIERS ET LAÏCS

La première communauté du Tiers Ordre régulier (TOR) franciscain aurait été reconnue par le Pape en 1401. Les populaires tiercelins se propagent surtout en Italie : ainsi à Gênes ils ont en charge l’hôpital0 dont s’occupe la grande mystique Catherine de Gênes (1447-1510), elle-même tertiaire franciscaine laïque.

De l’Italie arrivent en France Vincent Mussart (ou « de Paris »)0 et son compagnon Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne le récit pittoresque des tribulations de nos deux ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils veulent vivre cachés dans la forêt :

Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en eut avis secrètement par une demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats et l’excès du vin les avait mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément0.

Vincent établit le monastère de Picpus entre le Faubourg Saint-Antoine et le château du bois de Vincennes ; la congrégation se développe et une bulle de 1603 ordonne qu’un chapitre provincial soit tenu tous les deux ou trois ans. Le premier chapitre a lieu en 1604. Vincent de Paris étend peu à peu sa juridiction sur d’anciens couvents tertiaires en y implantant sa réforme.

Les figures tertiaires marquantes répondent au type classique du frère mineur du XVIIe siècle, mais leur préoccupation mystique est plus prononcée. Ainsi apparaît à la génération suivante la figure du père Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), élu provincial de France en 1634, puis, lorsque la Province est divisée, devenant en 1640 le provincial de Normandie-Bretagne0. Son rôle est alors éminent auprès du groupe mystique normand de Jean de Bernières, Mectilde de Bar, Jean Aumont, qui est un membre du Tiers Ordre laïc, etc., peut-être auprès de Vincent de Paul et de M. Olier, le fondateur mystique de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.

À la fin du XVIIe siècle la congrégation espagnole compte environ 800 membres, l’italienne (incluant Flandre et Dalmatie) plus de 2250 membres. Avant la Révolution en France la congrégation réunissait encore 900 religieux répartis en 60 maisons0.

La règle commentée par Denys le chartreux et Vincent Mussart

Vincent Mussart (1570-1637), premier provincial du TOR, fit paraître un volume très complet de petit format en faisant suivre la courte règle (elle couvre les pages 12 à 17) de Commentaires et enseignements moraux sur la règle de pénitence du séraphique Père saint François, traduit du latin du Révérend Père Denys le Chartreux, surnommé le docteur extatique… : ceux-ci sont fort abondants puisque l’ensemble du volume ne comporte pas moins de 313 doubles pages0. Nous en donnons quelques extraits, car la collaboration avec le mystique chartreux éclaire des réglementations nécessairement pointilleuses et sèches (mais, comme nous le rappelle Denys : « Bien que l’habit ne fasse le moine, sans lui le moine se défait. ») Une lumière douce et profondément intérieure se dégage de cette traduction méconnue adaptée du texte ancien de Denys le chartreux (1402/3-1471). La règle est ainsi simplement expliquée à l’intention des membres novices du TOR0 :

[20] Ainsi ce genre de vie enjoint par saint François guide sûrement et traverse nos âmes au vrai port de salut, sans glisser ni faire naufrage en aucun labyrinthe, et pour ce qu'il dresse salutairement les actions de la vie humaine, enseigne le chemin de justice, censure et réforme ce qui va d'un pas inégal, justement il est honoré du titre de règle, au haut et faîte de laquelle ceux qui auront courageusement monté et grimpé recevront pour gage du Tout-Puissant paix en leur cœur et miséricorde.

Car qu'est-ce que [25] Dieu, abîme de toute gloire, regorgeant de libéralités, a promis et préparé à ses amis que soi-même et la béatifique vision de sa chère essence ; une perpétuelle, très délicieuse jouissance et assurée possession.

L’importance de la méditation qui conduit à la contemplation est soulignée :

Car l'entendement par un simple regard et par une simple intelligence connaît Dieu ; et la [58] volonté par un grand amour lui est étroitement unie, ce qui se fait en deux façons : la première est naturelle, quand l'entendement par son discours s'élève des choses sensibles jusques à Dieu, où étant parvenu il l'appréhende sans discours, considérant simplement et nuement sa bonté, sa sagesse, sa puissance, et ces autres perfections divines, dont la volonté est excitée à un amour, et à une joie, et par ce moyen est unie à Dieu. La seconde est supernaturelle, quand Dieu élève l'entendement sans aucun discours, et sans aucune coopération des facultés sensitives, et quant et quant0 unit à soi la volonté : en quoi l'âme se comporte plus passivement qu'activement, c'est-à-dire elle n'acquiert point ce bien par son travail, mais elle le reçoit gratuitement de Dieu. [...]

[51] Tiercement il est requis une soigneuse garde sur son cœur et y avoir une continuelle et amoureuse souvenance de Dieu à raison de quoi l'abbé Agathon0 disait qu'il y avait point de travail si grand que celui de bien prier. [...]

La barre idéale est placée haut :

Sans la charité les monastères et congrégations sont des enfers, et ceux qui les habitent des diables. Avec elle, les monastères sont des paradis terrestres et ceux qui y résident sont anges. Partant, bien qu'ils se macèrent à force de jeûner, qu'ils sont au lis [sic] par la forme de leurs habits, et qu'ils portent le faix de quelques offices laborieux, si avec tout cela leur intérieur est vide de charité, ils n'ont pas encore atteint le plus bas et premier degré de religion, partant il faut [61] commencer son vol de la charité, au sommet de la perfection apostolique. Ceux dont ils sont corporellement congrégés en un ne doivent être qu'un cœur, qu'une âme et une volonté en Dieu0. [...]

Le rappel suivant de grands auteurs anciens ouvre un hymne à la caritas :

Divines demeures donc, dit saint Basile, sont celles des monastères, car c'est là où toutes choses sont communes, les esprits, les pensées, les corps et toutes choses nécessaires au vivre et au vêtir. Là, il y a un Dieu commun, même trafic de piété, le salut commun, les exercices communs, les labeurs communs, les récompenses communes, et les couronnes communes : là, plusieurs sont un, et un n'est seul, mais plusieurs0. / Des monastères, dit saint Chrysostome sont du tout chassés ces deux mots qui troublent et renversent toute chose, mien et tien0. Car tout y est commun, la table, la maison, le vêtement, et ce qui est plus à admirer, tous n'ont qu'un et même esprit, tous y sont nobles de même noblesse, tous serviteurs de même service, [71] tous les livres de même liberté, là n'y a qu'un plaisir, qu'une joie, qu'un désir et une espérance pour tous. [...]

[79] Comme l'on a accoutumé de lier les vignes et les jeunes et tendres arbrisseaux, [...] celui qui se serre avec Dieu lie ou serre aucunement Dieu avec soi, et avec lui se lient aussi toutes les biens et trésors. [...]

L’humilité est le fondement :

[175] Et quand je lui aurai donné tout ce que je suis et tout ce que je puis, tout cela ne sera pas une petite étoile au parangon0 du grand et excellent soleil ; ou une goutte d'eau au regard d'une grande rivière ; une petite pierre en comparaison d'une grande montagne ; et un petit grain au rapport d'un grand amas. Que personne donc ne vive pour soi. [...]

[186] Celui-là doit être réputé pour très vil qui étant le premier en honneur et le plus haut en dignité n'est pas le plus avancé en la science des lumières intellectuelles et divines. [...] Car, comme dit saint Bernard, c'est une chose monstrueuse d'être élevé en dignité et mener une vie basse0. [...]

Le volume quitte les explications de Denys sur un sommaire des perfections « en six ailes séraphiques » précédant le testament de François :

[255] Sommaire et abrégé des perfections de la troisième règle du Père séraphique saint François. / Les perfections de la règle consistent en six ailes séraphiques0, à savoir : 1. En totale obédience. 2. En pauvreté évangélique. 3. En chasteté immaculée. 4. En humilité très profonde. 5. En simplicité pacifique. 6. En charité séraphique.

Enfin un Exercice journalier comporte « quelques petits avis » probablement de la main de Vincent :

[278] Les frères, et particulièrement les novices, seront avertis que ce temps de faire l'oraison mentale n'a pas été ordonné afin qu'en iceluy seulement ils s'adonnent à la méditation, mais afin de leur y donner un accès perpétuel, et pour mieux dire, pour faire de toute leur vie une seule et perpétuelle méditation. Ils s'efforceront donc de continuer la méditation que Dieu leur aura fait la grâce de faire, non seulement jusques au repos qu'ils prendront après matines, mais encore toute la journée. [...]

Billets de Noël

En contre point au sérieux de la règle générale existe chez ses administrés un esprit de simplicité vécue qui s’exprime avec le sourire. En témoigne un petit volume0 composé à l’intention des sœurs tertiaires de la communauté franciscaine associée au couvent de Nazareth. Il comporte nombre de billets prêts à être distribués à Noël. La coutume était assez répandue. Madame Guyon, tributaire de la spiritualité du TOR, distribuera de tels petits billets avec intentions à ceux qui l’entouraient lors de sa retraite à Blois.

Tablature spirituelle des offices et officiers de la couronne de Jésus, couché sur l'état royal de la Crèche, et payés sur l'épargne de l'étable de Bethléem, réduits en petits exercices pour la consolation des âmes dévotes qui s'addonnent à l'oraison, par un Père de la Congrégation du Tiers Ordre de saint François, Paris, 1619.

Aux vénérables religieuses de Sainte-Élisabeth du tiers ordre saint François, du dévot monastère de Notre-Dame de Nazareth à Paris.

Voici, chères Sœurs, l'accomplissement de vos désirs, ce petit, mais dévot et amoureux exercice que vous pratiquez tous les ans à l'exemple de notre séraphique Père saint François, sur la naissance du Verbe Éternel dans les mazures de Bethléem. [...] Vous verrez les officiers de sa couronne rangés et logés dans l'étable de Bethléem comme dans un Louvre royal, et leurs gages assignés sur l'épargne de sa Crèche, dont les finances ne sont que paille et foin, mais de si grand prix et valeur. [...] Il y a peu d'offices, car il y a peu d'élus, mais aussi les gages sont grands et immenses parce que ce Roi [...] donne des Royaumes éternels à ceux qui le servent, et néanmoins ces offices ne sont pas chers, [...] finançant seulement aux coffres de ce prince une obole de bonne volonté ; [...] si elle n'a de quoi payer cette petite somme, elle lui est offerte gratuitement des mêmes coffres du roi, pourvu qu'elle soit demandée avec désir et humilité. [...] Mais n'écoutez pas Lucifer ni les démons ses confrères. [...] Ces esprits malicieux et intéressés ne sont pas bons conseillers en un marché où ils ont si mal fait leurs affaires, l'incarnation du Fils de Dieu étant le sujet de leur ruine. [...] Sortez au-devant de lui avec vos lampes ardentes, car il vient au milieu de la nuit, et ne craignez pas que la porte vous soit fermée, car il naît en un lieu où il n'y a portes ni fenêtres. [...] C'est, chères âmes, à quoi vous invitent ces petits billets que vous distribuerez entre vous. [...]

§ 85. Chasser les chiens de la crèche. Tout ainsi que le chien est chassé de la cuisine par le moyen de l'eau chaude, ainsi le diable et le péché sont chassés de notre âme par le moyen des larmes ferventes. Saint Bonaventure. Priez pour les parlements de France.

§ 87. Fermer les fenêtres de la crèche. La vue, l'ouïe, le goût, le toucher et l'odorat sont les saillies de l'âme par lesquelles elle sort et convoite ce qui est hors de soi ; car par ces cinq sens du corps, comme par de certaines fenêtres, l'âme regarde les choses extérieures, et les regardant les convoite. Ce qui fait dire au prophète Jérémie : La mort est montée par la fenêtre, elle est entrée dans nos maisons0. Saint Grégoire. Priez pour les novices des ordres religieux.

§ 89. Housser les araignes de la crèche. L'ambition est un poison caché, la mère d'hypocrisie, la nourrice de la haine, la source des vices, la teigne des vertus, l'aveuglement des cœurs, convertissant comme l'araigne vénéneuse le miel en venin, et les remèdes en maladie. Humilité. Priez pour les courtisans.

§ 129. Fourier des logis de la crèche. Choisissez le lieu que vous montre votre maître, non le premier, ni le milieu, mais le dernier, après lequel il n'y en ait point d'autre plus bas. L'humilité. Saint Bernard. Priez pour les prélats de l'Église.

UN PORTRAIT DU BON PÈRE CHRYSOSTOME

[image à placer ici pleine page, car le portrait est attachant]


Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646)

Jean-Chrysostome naquit vers 1594 dans le diocèse de Bayeux en Basse-Normandie, et étudia au collège des jésuites de Rouen. Âgé de dix-huit ans, il prit l’habit, contre le gré paternel, le 3 juin 1612 au couvent de Picpus à Paris0. Il fut confirmé dans sa vocation par un laïc, Antoine le Clerc, sieur de la Forest : ce dernier est donc le probable « ancêtre » du courant spirituel de l’Ermitage qui passe par Chrysostome, par Bernières et Mectilde-Catherine de Bar, et par bien d’autres dont Monsieur Bertot, Madame Guyon.

L’influent sieur de la Forest (1563-1628)

Un aperçu biographique intéressant nous est donné par l’historien du Tiers Ordre franciscain Jean-Marie de Vernon, qui consacre très exceptionnellement plusieurs chapitres à Antoine le Clerc0 :

À vingt ans il prit les armes, où il vécut à la mode des autres guerriers, dans un grand libertinage. La guerre étant finie, il entra dans les études, s'adonnant principalement au droit. [...] Il tomba dans le malheur de l'hérésie [528] d'où il ne sortit qu'après l'espace de deux ans. [...] Son bel esprit et sa rare éloquence paraissaient dans les harangues publiques dès l'âge de vingt ans. Sa parfaite intelligence dans la langue grecque éclata lorsque le cardinal du Perron le choisit pour interprète dans la fameuse conférence de Fontainebleau contre du Plessis Mornay. [...]

[532] Un lépreux voulant une fois l'entretenir, il l'écouta avec grande joie, et l'embrassa si serrement, qu'on eut de la peine à les séparer. [...] Une autre peine lui arriva, savoir qu'étant entièrement plongé dans les pensées continuelles de Dieu qui le possédait, il ne pouvait plus vaquer aux affaires des parties dont il était avocat. [535] Ses biens de fortune étant médiocres, la subsistance de sa famille dépendait presque de son travail. [...]

Dieu lui révélait beaucoup d'événements futurs, et les secrets des consciences : par ce don céleste [sur lequel J.-M. de Vernon s’étend longuement, citant de multiples exemples], il avertissait les pécheurs, [...] marquait à quelques-uns les points de la foi dont ils doutaient ; à d'autres il indiquait en particulier ce qu'ils étaient obligés de restituer. [...] Les âmes scrupuleuses recevaient un grand soulagement par ses conseils et ses prières. [...] [537] Le père Chrysostome de Saint-Lô […] a reconnu par expérience en sa personne la certitude des prophéties du sieur de la Forest, quand une maladie le mena jusques aux portes de la mort, comme elle lui avait été présagée. [...]

Quatre mois devant sa mort, étant sur son lit dans ses infirmités ordinaires, il s'entretenait sur [542] les merveilles de l'éternité : on tira les rideaux, et sa couche lui sembla parée de noir ; un spectre sans tête parut à ses pieds tenant un fouet embrasé : cette horrible figure ne l'effrayant point, il consacra tout son être au souverain Créateur. Il parla ainsi au démon : « Je sais que tu es l'ennemi de mon Dieu, duquel je ne me séparerai jamais par sa grâce : exerce sur mon corps toute ta cruauté ; mais garde-toi bien de toucher au fond de mon âme, qui est le trône du Saint Esprit. » L'esprit malin disparaissant, le pieux Antoine demeura calme, et prit cette apparition pour un présage de sa prochaine mort ; ses forces diminuèrent toujours depuis et il tomba tout à fait malade au commencement de l'année 1628. Les sacrements de l'Église lui furent administrés en même temps. À peine avait-il l'auguste eucharistie dans l'estomac qu'il vit son âme environnée d'un soleil, et entendit cette charmante promesse de Notre Seigneur : « Je suis avec toi, ne crains point. » Les flammes de sa dilection s'allumèrent davantage, et il ne s'occupait plus qu'aux actes de l'amour divin, voire au milieu du sommeil.

[543] M. Bernard [un ami] présent sentit des atteintes si vives de l'amour de Dieu, qu'il devint immobile et fut ravi. [...] Le lendemain samedi vingt-trois de janvier, [...] il rendit l'esprit à six heures du soir dans la pratique expresse des actes de l'amour divin. [...] On permit [544] durant tout le dimanche l'entrée libre dans sa chambre aux personnes de toutes conditions, qui le venaient visiter en foule. Les religieux du tiers ordre de Saint-François gardaient son corps, qui fut transporté à Picpus.

Le maître caché des mystiques normands

Le Père Chrysostome de Saint-Lô a été plus négligé encore que Constantin de Barbanson. Pourtant, « les indices de l’influence de Jean-Chrysostome sont de plus en plus nombreux et éclairants : le cercle spirituel formé par lui, les Bernières, Jean et sa Sœur Jourdaine, Mectilde du Saint Sacrement et Jean Aumont (peut-être tertiaire régulier) auxquels les historiens en ajouteront d’autres (de Vincent de Paul à Jean-Jacques Olier), a vécu une doctrine d’abnégation, de « désoccupation », de « passivité divine0 ».

Il est la figure discrète, mais centrale à laquelle se réfèrent tous les membres du cercle mystique normand, qui n’entreprennent rien sans l’avis de leur père spirituel (seule « Sœur Marie » des Vallées jouira d’un prestige comparable). Ce que nous connaissons provient de la biographie écrite par Boudon0, et les connaisseurs de l’école des mystiques normands Souriau0, Heurtevent0, plus récemment Pazzelli0, n’ajoutent guère d’éléments. Tout ce que nous savons se réduit à quelques dates, car si Boudon est prolixe quant aux vertus, il est discret quant aux faits. Sa pieuse biographie couvre des centaines de pages qui nous conduisent, suivant le schéma canonique « de la vie aux vertus », mais le contenu spécifique au héros se réduit à quelques paragraphes.

Il assura le rôle de passeur entre l’ancien monde monacal et un monde laïc. En témoignent des lettres remarquables de direction de Catherine de Bar et de Jean de Bernières. Nous en reproduirons (pour la première fois) certaines dans les chapitres suivants consacrés à ces disciples.

Lecteur en philosophie et théologie à vingt-cinq ans, il fut définiteur de la province de France l’an 1622, devint définiteur général de son ordre et gardien de Picpus en 1625, puis de nouveau en 1631, provincial de la province de France en 1634, premier provincial de la nouvelle province de Saint-Yves, en 1640, après que la province de France eut été séparée en deux.

Le temps de son second provincialat étant expiré, on le mit confesseur des religieuses de Sainte-Élisabeth de Paris, qui fut son dernier emploi à la fin de sa troisième année [de provincialat]. [...] Au confessionnal dès cinq heures du matin, il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À peine quelquefois se donnait-il lieu de manger, ne prenant pour son dîner qu’un peu de pain et de potage, pour [y] retourner aussitôt0.

Il alla en Espagne par l’ordre exprès de la Reine, pour aller visiter de sa part une visionnaire, la Mère Louise de l’Ascension, du monastère de Burgos. Voyage rude imposé par un monde qui n’est pas le sien :

Libéral pour les pauvres, […] il ne voulait pas autre monture qu’un âne. […] Dans les dernières années de sa vie il ne pouvait plus supporter l’abord des gens du monde et surtout de ceux qui y ont le plus d’éclat0.

Aussi, libéré de son provincialat, il éprouve une sainte joie et ne tarde pas à se retirer :

Il ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits et les mettre dans une besace dont il se chargea les épaules à son ordinaire, [...] passant à travers Paris [...] sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui prenaient ses avis0.

Il enseignait « qu’il fallait laisser les âmes dans une grande liberté, pour suivre les attraits de l’Esprit de Dieu […] ; commencer par la vue des perfections divines […] ; ne regarder le prochain qu’en charité et vérité dans l’union intime avec Dieu0 ». Il eut de nombreux dirigés :

L’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis [...] courir avec ferveur. [...] La première est feu M. de Bernières de Caen. [...] La seconde personne [...] qui a fait des progrès admirables [...] sous la conduite du Vénérable Père Jean-Chrysostome a été feu M. de la Forest [qui] n’eut pas de honte de se rendre disciple de celui dont il avait été le maître0.

Enfin, après cette vie intense, l’incontournable chapitre terminant la vie d’un saint ne nous cache aucunement l’agonie difficile :

Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur [...] pour y voir la Révérende Mère du Saint Sacrement [Mectilde de Bar], maintenant supérieure générale des religieuses bénédictines du Saint Sacrement. Pour lors, il n’y avait pas longtemps qu’elle était sortie de Lorraine à raison des guerres, et elle vivait avec un très petit nombre de religieuses dans un hospice. [...] Elle était l’une des filles spirituelles du bon Père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie : il passa environ neuf ou dix jours à Saint-Maur, proche de la bonne Mère. [...] Au retour de Saint-Maur, [...] il entra dans des ténèbres épouvantables. [...] Il écrivit aux religieuses : « Mes chères Sœurs, [...] il est bien tard d’attendre à bien faire la mort et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa vie. Soyez plus sages que moi. [...] C’est une chose bien fâcheuse et bien terrible à une personne qui professait la sainte perfection de mourir avec de la paille. [...] » L’on remarqua que la plupart de religieux du couvent de Nazareth où il mourut [le 26 mars 1646, âgé de 52 ans] fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher0.

Divers traités spirituels et méditatifs (1651)

Les rares exemplaires répertoriés des livres de Jean-Chrysostome fournissent deux ensembles0 : le premier est constituée des Divers traités spirituels et méditatifs0 où le « grand contemplatif consommé de l’amour de Dieu » figure en belle, mais sévère figure de pénitent. Il est qualifié dans l’Avis au lecteur par « une passion ardente pour la pauvreté, les pauvres et les affligés, qu’il consolait avec une grâce sans pareille, [...] une intégrité inviolable, [...] un solide jugement, [...] une pleine science, [...] un insigne don de conseil pour des personnes de toutes conditions ».

Le Traité premier, « Le Temps, la mort et l’éternité », comporte des « Pensées d’éternité d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu », qui nous touchent par leur rectitude et leur grandeur. Ce texte évoque les grandes peurs que l’on rattache en général au Moyen Âge, mais révèle en outre des aspects biographiques où Jean-Chrysostome résume très sobrement la durée d’une vie spirituelle sous la forme émouvante d’une liste qui décrit les expériences fondatrices de deux amis.

S’en dégage une vue ample d’« éternité », l’amour premier de Dieu pour sa créature et sa « miséricorde infinie ». L’expérience d’amour qui marque l’entrée dans la vie mystique est tellement forte qu’elle entraîne une perte de conscience, puisque, conformément à ce que décrit Jean de la Croix : « Chez le basilic, c’est la force du poison qui tue. Lorsqu’il s’agit de Dieu, c’est l’immensité du bonheur et de la gloire qui donne la mort0. » De fortes expériences, qui peuvent faire tomber à terre, sont suivies d’années d’épreuves.

Une existence (de l’âge de 23 ans à la dernière maladie dans le second exemple) est alors résumée en quelques paragraphes, ce qui donne une impression saisissante de force associée à la brièveté de notre condition. La vie spirituelle est dynamique et couvre toute la durée d’une vie. Elle est découpée en quelques grandes périodes selon un schéma classique : état de délivrance et de liberté succédant à l’initiative divine brusque et inattendue, très longue purification, victoire définitive de l’amour.

I. Le premier [des deux amis], étant un jeune homme d’un naturel fort doux et d’un esprit fort pénétrant, […] se retira en solitude, après une forte pensée qu’il eut de l’éternité, en cette manière : c’est que huit jours durant, à même qu’il commençait la nuit à dormir dans son lit, [82] il entendit une voix très éclatante qui prononçait ce mot d’éternité, et pénétrait non seulement le sens externe, mais encore le fond de l’âme, y faisant une admirable impression.

II. Là-dessus, s’étant retiré en solitude, il lui était souvent dit à l’oraison : « Je suis ton Dieu, je te veux aimer éternellement », ce qui lui faisait une grande impression de cet amour éternel.

III. Ensuite il lui semblait que toutes les créatures lui disaient sans cesse d’une commune voix : « éternité d’amour », et son âme en demeurait fort élevée.

IV. Il passa à un état de peine, et demeura quelques années dans une vue du centre de l’enfer. [...] [84]

VI. Dieu tout bon lui fit voir un jour ce qui se passait dans le jugement particulier d’une âme qui l’avait bien servi : « Je voyais, disait-il, une miséricorde infinie qui comblait cette âme d’un amour éternel. »

VII. Une autre fois faisant oraison, il entendit une voix qui dit : Je t’ai aimé de toute éternité0 ; ce qui lui imprima une certaine idée de cet [85] amour divin, qui le séparait du souvenir des créatures. Et au même temps il fut tellement frappé d’amour qu’il en demeura comme hors de soi toute sa vie, laquelle il finit heureusement en des actes d’amour, pour les aller continuer à toute éternité. [...]

On passe maintenant à l’autre ami de Dieu. Il s’agit probablement du sieur de la Forest :

I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection [86] par les vues pensées de l’éternité. Il était de maison et façonné aux armes. Voici que environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot d’éternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose qu’il tomba par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit, sans dire son secret.

II. Le lendemain, ayant l’usage fort libre de ses puissances, environné néanmoins de la vue d’éternité, il s’alla confesser à un saint religieux avec beaucoup de larmes et lui ayant révélé son secret, il en reçut beaucoup de consolation, car il était serviteur de Dieu et homme de grande oraison, qui avait eu révélation de ce qui s’était passé, et qui en se séparant lui dit : « Mon frère, aime Dieu un moment, et tu l’aimeras éternellement. » Ces mots portés et partis d’un esprit embrasé lui furent comme une flèche de feu, qui navra son pauvre cœur d’un certain amour divin, dont l’impression lui en demeura toute sa vie.

III. Ensuite il fut tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ huit ans, dans plusieurs visions. [...]

IV. Après cet état il demeura trois autres années dans une croyance comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si extrême qu’il s’en évanouissait.

V. Ensuite de cet état, il [89] demeura un an durant fort libre de toutes peines. [...]

VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la brièveté de la vie. [...] Ce qui lui donna un si extrême mépris des choses du monde [...] [qu’il] ne pouvait comprendre comme les hommes créés pour l’éternité s’y pouvaient arrêter. [90]

VII. Ensuite [...] il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu l’aimait de toute éternité; ce qui l’affligeait, avec des larmes de tendresse et d’amour, d’autant qu’il l’aimait si peu et avait commencé si tard. Il eut conjointement des vues fort particulières de la sainte Passion.

VIII. Dans la dernière maladie il fut tourmenté d’un ardent amour envers Dieu, et d’une grande impatience d’aller à son éternité. [91]



Le Traité second : « La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul », balaye le chemin sans compromis : il faut laisser de la place, et toute la place, au divin, qui peut alors animer la créature : « Dieu opère tellement en cette âme qu’il semble que ce soit plutôt lui qui produise cet amour. [...] L’âme demeure souvent comme liée et garrotée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement. » C’est la passiveté mystique — au terme d’un long cheminement de « désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu ». Jean-Chrysostome donne des indications concrètes et des exemples plutôt qu’une théorie :

Il nous faut : 1. Pratiquer une fuite discrète des créatures. 2. Nous vider de toutes leurs images inutiles. 3. Nous attacher à l’unique beauté et bonté du Créateur. 4. Nous élever souvent à la vue de l’éternité interminable. [...] Aspirez fortement à l’état heureux de la pure désoccupation.

Dieu tout bon a imprimé votre âme de Sa belle image, pour vous divertir de la laideur des créatures et vous attacher à Sa pure beauté. […] Le Bienheureux frère Gilles, religieux mineur, enseignait que pour aller droit à la sainte perfection, il fallait que le spirituel fût un à un, c’est-à-dire seul avec Dieu seul, occupé de Dieu seul, et désoccupé de tout ce qui n’était point Dieu0. À chaque chose principale qu’il commençait dans la journée, il entrait dans un recueillement intérieur et il faisait résolution de la commencer, continuer et finir en la vue de Dieu seul ; […] désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu de sorte que toutes les créatures semblent lui disparaître, et [l’âme] ne regarde en elle que Dieu seul, intimement présent et opérant. [...] L’âme parvient à ce degré […] par la fervente pratique de l’oraison et des actes du pur amour0.

La « sainte désoccupation » est ainsi expliquée :

S’il est négligent et infidèle, il [l’homme] s’occupera de pensées et d’imaginations, pour satisfaire à l’appétit de sa propre excellence, dont il sera tenté. Et finalement il se verra réduit au lit de la mort, n’ayant rien recueilli en sa vie que du vent. […] L’âme est désoccupée en ce degré […] : 1. par la considération de son néant [...] 3. par une recherche directe de la seule gloire de Dieu en toutes choses, sans retour propriétaire sur soi-même0.

Le spirituel doit bien prendre garde à ce pas, il est très glissant ; car s’il recherche le salut de son âme par une crainte servile, il satisfait à son amour propre et non pas à Dieu. [...] L’âme se désoccupe en ce degré : 1. par des actes de vraie et sincère confiance [...] 2. par des actes de simple abandonnement [...] 3. en se résolvant généreusement de rechercher en toutes choses Dieu seul, lui remettant entièrement et sans retenue son état présent et futur, tant en cette vie qu’en l’éternité [...]0.

Et finalement « Dieu tout bon et tout aimable lui montre un visage de Père », l’âme « marche allègrement en la voie illuminative ».

Vous appelez [ce degré] la désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu ; de sorte que toutes les créatures semblent lui disparaître, et ne regarde en elle que Dieu seul, intimement présent et opérant. [...] L’âme parvient à ce degré [...] 3. par la fervente pratique de l’oraison et des actes du pur amour.

Lors [...] elle est comme déiformée et comme passive en ses opérations ; car encore que la volonté concoure à aimer Dieu, néanmoins Dieu opère tellement en cette âme qu’il semble que ce soit plutôt Lui qui produise cet amour. [...] L’âme demeure souvent comme liée et garrotée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement par le Saint-Esprit, tant Dieu est jaloux que tout ce qu’elle fait, elle le fasse pour Lui0.



Le Traité troisième : « Les Dix Journées de la sainte occupation, ou Divers motifs d’aimer Dieu et s’occuper en son amour » appartient par sa forme aux schémas de retraites, qui sont une littérature abondante propre au XVIIe siècle. Mais les thèmes de l’amour pur, incompréhensible vie de notre âme assurée par l’immuable Ami qui nous tire par là de notre néant, tranchent avec bonheur sur les schémas que nous trouvons dans des livres portés par et transmis entre carmélites, qui font de plus en plus appel à la crainte, ceci à partir de la seconde moitié du siècle. Ici, l’échange d’amour et la bonté divine sont les thèmes qui remplissent toutes les journées, dès la première : la grâce divine se manifeste par la bonté de Dieu et ne dépend pas d’une purification préalable.

Voici un bref aperçu de ce plan de retraite sur dix jours (on sait qu’une telle retraite de dix jours est encore pratiquée annuellement par les carmélites) :

Ière journée : Il veut que ses fidèles amants l’aiment [...] d’un amour si pur qu’ils ne l’aiment pas par la vue des bienfaits [190] qu’ils ont reçus, ou doivent recevoir de Lui.

IIe journée : [196] Comme Dieu le créateur a donné aux éléments leur centre, de sorte que les légers tendent rapidement en haut, et les gros et pesants se ruent fortement en bas — ainsi le feu élémentaire gagne le haut, l’air le suit, la terre se jette en bas et s’arrête vers le centre du monde —, de même Il a donné à l’homme pour son centre l’amour infini de son essence et Il lui donne grâce pour y tendre, de manière que partout ailleurs il ne peut trouver aucun repos, comme étant pour lors hors de son centre.

IIIe journée : [199] Dieu tout bon nous a tellement destinés à l’amour, qu’Il nous a aimés de toute éternité, pour nous obliger à l’aimer ensuite de notre création et des grâces qu’Il nous ferait.

Ve journée : [213] L’amour divin est la vie de notre âme en ce pèlerinage et en l’éternité, de sorte que l’âme qui est ici-bas et en l’éternité sans amour divin, est réputée comme morte.

VIIe journée : Dieu tout bon [227] est le vrai, seul, fidèle et l’immuable ami. Assurez-vous que toutes les créatures ne vous aiment point, mais seulement leurs passions, satisfactions ou intérêts, d’où finalement vous ne recueillerez que de l’inquiétude et du trouble, si ce n’est que telle amitié soit réglée dans la pure vue de Dieu et fondée en Lui seul ; ce qui est très rare.

IXe journée : [243] À vrai dire, tendre au pur amour de Dieu, c’est l’unique vrai bien et le paradis de cette vie ; tout le reste n’est que vanité et affliction d’esprit. [...] Sans cet amour je deviens comme un néant. [...]

Xe journée : [253] Je considérais que le seul amour de Dieu donnait la vue et l’affection de la vraie perfection ; et comme il était rare, je voyais que beaucoup se méprenaient par abondance de l’esprit de nature et travaux de leur perfection. [...]

Divers exercices de piété et de perfection (1654-1655)

La seconde source, soit les Divers exercices… (et non plus « traités »), dont nous connaissons trois exemplaires, publiés quatre années après les traités, comprend trois parties paginées séparément0. La première partie rassemble de nouveau divers schémas propres à des retraites qui reflètent l’atmosphère doloriste de l’époque. Quelques extraits suffiront à mieux faire comprendre ce vécu dévot, en un aperçu unique d’une littérature qui fut très abondante.

Cette littérature privilégie les croix et l’exemple du Crucifié. Elle supprime trop tôt et par volonté propre les joies naturelles à la vie, au risque de provoquer des réactions très fortes, inconscientes parce que réprimées, attribuées à l’époque aux démons. Elle met en place un réseau de contraintes où l’ascétisme prend facilement la première place, ce qui empêche toute vie intérieure mystique donnée par grâce de s’épanouir. Ce qui était liberté et joie devient limitation et peur. La vie naturelle est culpabilisée et contrôlée afin d’être évacuée au plus tôt : on privilégie ainsi l’exercice de la volonté si cher au Grand Siècle. Mais il est vrai que la vie était souvent courte et soumise aux aléas des maladies, ce qui suggérait d’aller vite !

Cet esprit du temps ne s’améliorera pas au fil du siècle. Les illustrations d’excès commis sont innombrables, telles les épreuves que s’inflige dans sa jeunesse Claude Martin, le fils de Marie de l’Incarnation du Canada, avant de devenir lui-même un très profond spirituel ; telle l’ascèse moralisante recommandée par le milieu de Port-Royal, que supporte fort mal Louis-Charles d’Albert, duc de Luynes et père du duc de Chevreuse (ce dernier deviendra disciple de Madame Guyon — qui en fournit elle-même un témoignage dans le récit de sa jeunesse). Cet excès débordera le siècle au sein du monde dévot et couvrira la première moitié du XVIIIe siècle0.

L’Imitation a été le texte préféré d’une dévotion qui s’écarte de la pure mystique d’un Ruusbroec pour se charger de culpabilité voire de pratiques masochistes imitant les souffrances physiques de Jésus0. Cette dévotion ne correspond guère à ce que propose Jean-Chrysostome : il se démarque de son temps par son insistance sur la liberté et l’absence de vœux ; l’exercice « doit être très libre, sans contrainte, et sans empressement », pour servir l’Amour toujours premier. Mais d’autre part il fonde la « Société de la sainte Abjection» et — tout en admirant les héros cornéliens ses contemporains — nous regrettons l’usure prématurée de ses disciples Renty et Bernières.

Chrysostome a dirigé des retraites, dont nous allons donner un exemple, car nous ne pouvons passer sous silence la tendance morbide qui caractérise bien d’autres textes contemporains. Un tel imaginaire dévotionnel à la frange de la vie mystique est de toute époque... La prière s’appuie ici sur des représentations sanglantes de Jésus-Christ, d’un goût trop épicé pour notre sensibilité — le piétisme, tel qu’il se présente dans les textes de certaines cantates de Bach, s’inscrira plus tard dans cette tradition.

« La Solitude des cinq jours. De la souffrance de Jésus dans le mépris d’Hérode »

[19] L’usage de cette solitude [en journées comportant des vues :] …IIIe journée / IVe vue / …Je voyais, ce me semblait, Jésus en cet état dans une humiliation très profonde et dans une angoisse inexplicable, dont il faisait oblation au Père éternel en satisfaction de notre [33] superbe et de notre orgueil, d’où en l’union de son divin Esprit, je concevais une très grande horreur de ma propre excellence…/ Ve vue / Considérant comme Hérode voulait prendre son passe-temps de Jésus, je conçus une très grande horreur, car par une même opération intellectuelle je voyais Jésus en la plénitude de sa divinité méprisée et ce roi mondain dans l’infinité de son iniquité… [35] / VIIe vue / Considérant Jésus revêtu comme d’une robe blanche et renvoyé à Pilate en cet état avec toutes sortes de railleries et de moqueries. / …Ve journée

[50] Affections ou oraisons jaculatoires... — [55] Pensées... — [62] Les secrets de ce saint mystère...

[69] Les neuf degrés du mépris de soi-même, par lesquels en union de celui de Jésus, le spirituel tend à la sainte perfection / Ve degré / J’appelle celui-ci la silencieuse et profonde mortification de toute tendreté, par laquelle, comme Jésus dans toute la suite du mépris d’Hérode n’admit jamais une seule petite tendreté sur soi, ce qu’il témoigna par un profond silence, ne voulant dire un seul mot pour se défendre et se plaindre, ainsi le spirituel ayant fait progrès entre l’union de cet esprit de Jésus, se [72] divertissant fortement de toute tendreté et de toute plainte, et de plus, par acte héroïque de sa partie intellectuelle, souhaitant tout imaginable anéantissement pour la pure gloire de Dieu et pour satisfaction de l’infinité de son orgueil.

[74-76] Le mépris de Jésus, extrait de ce qu’en dit la B. Angélique de Foligny au Ch. 60 de ses œuvres. [76-83] Les vues intellectuelles du mépris de Jésus, extraites en partie de la B. Angélique de Foligny [84-90] Vision admirable du mépris que Jésus a souffert pour notre rédemption. [91-98] Dévotion du saint mépris de Jésus-Christ de Sainte Elisabeth (de Hongrie)…

[98] De l’admirable tendance à tout mépris du B. Jacobon, mineur / …Aspirant [...] à la sainte perfection, [il] racontait [99] qu’étant en son oraison il lui fut donné d’entendre, par une très vive et belle lumière intellectuelle, que le mépris de soi-même en était le véritable, le solide et le court chemin, pourvu qu’il fût pratiqué en l’union de celui que Jésus [...] avait supporté... [105] …Encore qu’il fût savant, d’un esprit vif, excellent et pénétrant, néanmoins par amour du mépris [...] il voulut paraître …ignorant… ayant choisi, en son entrée de religion, l’humble condition de frère lai.

[108] ...du souhait de confusion à l’infini... [116] V. Je tiens que quand l’âme est pénétrée d’une vive et actuelle vue de mépris en l’union de celui de Jésus, elle n’a plus que faire de multiplication, car c’est un état beaucoup plus parfait qui absorbe l’imperfection du précédent, et qui emporte, arrête et fixe l’âme d’une manière admirable.

[117] La vue du triomphe d’anéantissement... [119] ...de pureté ...de pur amour [128] Lettre à une R. M. religieuse... II. Sachez que vivre et mourir dans le saint mépris de soi-même, c’est vivre en une très grande assurance. [...] Dieu seul peut régner et paraître dans ce rien.

« Exercice méditatif des dix jours »

[143] IIe journée / Points méditatifs des premières plaies... / I. Le tout bon Jésus, étant au jardin des Olives, réduit à une extrême agonie, en la vue de toutes les grandes peines qu’il allait souffrir, sua des grosses gouttes de sang de toutes les parties de son très pur corps, qui en ce moment furent comme des petites, mais très douloureuses plaies, figuratives des grandes qu’il devait tôt après recevoir, ce qu’il souffrit patiemment pour moi et par amour. / II. Le tout bon Jésus fut cruellement tourmenté en toutes les parties de sa bénite tête, les furieux bourreaux lui arrachant de telle violence ses beaux et longs cheveux, qu’ils lui emportaient la [144] peau et la chair. [...] / V. Le tout bon Jésus fut couronné d’épines chez Pilate, dont sa bénite tête fut percée en plusieurs endroits et mêmes pénétrées jusques au cerveau ; il y a plus, une entre autres passa jusques à l’œil. [...] / IX. [...] fut cloué en la sainte croix ayant la couronne d’épines en tête et y [146] demeura trois heures vivant en cet état, d’où les plaies de cette bénite partie se renouvelaient par l’attouchement de la couronne contre la sainte croix. [...]

Histoire / L’on dit d’un saint personnage qu’en méditant d’un grand amour [...] la douleur immense des bénites plaies, il vit en l’extase de son esprit comme l’archange saint Gabriel convoquait [...] tous les amants de la sainte Passion sur le calvaire, où étant assemblés, les saints anges [...] leur exposèrent dans un très beau linceul le très saint corps de notre très bon Sauveur, tel qu’il était en la descente de la croix, savoir est tout plaie depuis le sommet de la tête jusques aux plantes des pieds. [169] [...] L’archange saint Gabriel leur ordonna de concerter une question, savoir est, quelle fut la plaie la plus douloureuse. [...] Quelques-uns répondaient que la tête était la partie la plus sensible. [170] [...] Le plus ancien et avancé de tous les amants, ayant pris la parole, prouva [...] que la plaie du cœur avait été la plus douloureuse. [...] Jésus souffrit non seulement cette vive douleur de l’écartèlement par prévision, mais encore [...] la douleur de l’amour de ses prédestinés. [171] [...] Les amants, ayant ouï cette proposition et les raisons, conclurent tous en faveur de l’amour.

[199] VIIe journée. Points méditatifs des bénites souffrances des cinq sens corporels du bon Jésus. / I. Le tout bon Jésus fut extrêmement affligé en sa bénite vue [...] ès prunelles de ses beaux yeux, il fut cruellement tourmenté par l’épine qui pénétra jusques à la prunelle de l’œil droit, par la boue et les crachats dont ils furent couverts et salis, par les coups de poing dont ils furent pochés [...].

« La Société spirituelle de la sainte abjection »

Ce titre austère caractérise la spiritualité proposée au groupe d’amis spirituels qui se retrouvaient à l’Ermitage de Caen, maison fondée par Jean de Bernières, disciple de Jean-Chrysostome qui leur proposa de se regrouper sous le nom de « Société spirituelle de la sainte abjection ». Le terme abjection ne doit pas être pris au sens moderne d’avilissement, mais désigne la perception de son néant face à la grandeur divine. On reste malgré tout frappé par l’esprit tatillon des règles qui commandaient la vie de ces volontaires, dont les scrupules laissaient encore trop peu de place à l’action de l’Esprit Saint. Bernières mettra des années à s’en libérer, mais son pèlerinage mystique le verra passer, de 1645 à 1655 environ (il vivra jusqu’en 1659), de l’abjection à l’abandon : c’est ce qui le rend si grand à nos yeux.

Voici les règles de cette société :

Premier exercice traitant de la sainte vertu d’abjection / Premier traité : de la sainte abjection. / La société spirituelle de la sainte abjection / pratiquée en ce temps avec grand fruit de perfection, par quelques dévots de Jésus humilié et méprisé / Avis.

I. Ce livre est consacré à Jésus méprisé et abject. II. Son auteur l’a donné aux humbles de cœur, fidèles [2] amants et vrais imitateurs du saint mépris et de la sainte abjection de Jésus. III. Il est divisé en divers petits traités, pour par cette diversité récréer saintement l’esprit du lecteur. IV. Si vous êtes possédé de l’esprit humain et mondain, ne lisez pas ce livre, car il vous ferait mal au cœur et vous n’y comprendriez rien. […]

[3] Règles de la société. Chapitre premier

I. Jésus-Christ seul dans les états d’abjection de sa vie voyagère, sera le chef de cette sainte société. II. La sainte Vierge sera reconnue de tous les associés pour unique directrice. III. Tous les saints et toutes les saintes du paradis qui ont été dans la pratique et la dévotion particulière de la sainte abjection, pendant qu’ils ont travaillé à leur sainte perfection en cette vie mortelle, seront les protecteurs de la société. IV. Cette société se pratiquant seulement d’une manière spirituelle, sans aucune obligation contraire aux différents états de la vie présente, tous ceux qui aspireront à cette perfection y pourront entrer, tant [4] laïques qu'ecclésiastiques et religieux. […] VII. Pour s’engager dignement et [5] avec fruit de bénédiction à cette sainte société, ceux et celles qui seront inspirés de le faire sont exhortés de s’éprouver un mois durant pendant lequel ils purifieront leur conscience, communieront souvent, examineront leur inspiration et liront ces règles, les traités suivants et autres livres spirituels qui parlent de la sainte abjection. VIII. Le mois expiré, si l’inspiration continue d’entrer en cette sainte société, ceux et celles qui le voudront effectuer feront après la sainte communion la protestation suivante, qui n’est autre chose qu’un ferme et bon propos de s’appliquer fidèlement à la sainte vertu d’abjection, sans vœu ni obligation d’aucun péché. […]

Exercice journalier de cette sainte société. Chapitre ii

Il doit être très libre, sans contrainte et sans empressement ; [8] de sorte qu’encore qu’il soit bon et fructueux de s’y appliquer fidèlement, l’exercitant néanmoins le fasse avec amour et liberté en partie ou entièrement, selon qu’il sera mû de sa grâce et que ses dispositions ou emplois le lui pourront permettre.

II. Cet exercice consiste en sept points. 1. En destination. 2. En fidélités ou actes de la sainte abjection. 3. En examens. 4. En consécration. 5. En oraisons vocales ou mentales. 6. En communions. 7. En maximes.

III. La destination se pratique le soir précédent, ou le matin de la même journée, par laquelle le dévot de la sainte abjection prévoit légèrement, sans beaucoup s’arrêter, comment à peu près il pourra passer cette journée, en quels emplois et dans quelles occasions, et comment par conséquent il pourra s’appliquer aux actes et fidélités de sa chère vertu, et ensuite il destine et se résout de le faire. Plusieurs [9] pratiquent telle destination le soir précédent immédiatement après leur examen, les autres le font seulement le matin et au midi.

IV. Quant aux fidélités ou actes de cette sainte vertu, c’est en la pratique d’iceux que consiste le fruit principal des fidèles exercitants, car par tels actes ils entrent en une grande habitude de la sainte abjection, et en la pureté de l’esprit de Jésus-Christ abject et méprisé, et nous en voyons quelques-uns, lesquels, afin de se fortifier en leur grâce et en leur travail par la vertu du saint sacrement de pénitence, se les font ordonner en confession, en tel ou tel nombre par leurs directeurs.

V. Pour ce qui est de l’examen, les exercitants le pourront pratiquer le matin, avant le dîner, et le soir avant le coucher, et ce n’est autre chose qu’une brève ou légère revue sur nos actions, pour remarquer et abhorrer les défauts de l’ambition de la propre excellence, de la vanité, [10] de la superbe et de l’orgueil de notre misérable nature, et pour renouveler notre résolution de mieux faire et de pratiquer abjection en tout et partout, en l’union, vertu et esprit de Jésus-Christ abject et méprisé pour nous et par amour, dans les différents temps et états de sa vie voyagère.

VI. La consécration est un acte saint et efficace, par lequel le dévot exercitant se consacre de fois à autre en la journée sans contrainte et sans empressement à toute abjection, sans réserve, en la manière que Dieu sait, et qu’il ne sait pas, pour son très pur amour et pour sa très pure gloire, en l’union de Jésus-Christ abject et méprisé.

VII. Quant aux oraisons vocales ou mentales, elles servent beaucoup à glorifier l’exercitant en ses pratiques, et il les faut faire sans empressement, sans prescrire aucun temps ou nombre ; ainsi librement et selon les émotions de la grâce divine, se souvenant toujours de prier [11] pour tous les associés.

VIII. Pour ce qui est de la sainte communion, il la pratiquera librement selon son état, mais il se souviendra 1. De demander instamment d’entrer en la grâce et en l’esprit de Jésus-Christ abject et méprisé. 2. De faire prière particulière pour tous les associés qui sont en la sainte Église, afin qu’ils fassent un véritable progrès et fruit de bénédiction en la sainte abjection, et qu’ils puissent devenir extrêmement vils et abjects en cette vie aux yeux des mondains, dans la multitude des occasions que la divine providence leur présentera.

IX. Les maximes sont certaines vérités exprimées en peu de paroles, qui fortifient extrêmement les âmes, desquelles l’exercitant pourra faire usage avec liberté et sans containte ; il s’en trouve en ce livre plusieurs dont il se pourra servir. [12]

États différents et diverses pratiques de la sainte abjection…

Chapitre premier. Vues ou lumières surnaturelles de la superbe d’Adam

Le spirituel en cet état est pénétré de certaines vues ou lumières surnaturelles, par lesquelles il entre en la connaissance [14] intime de son âme et de ses parties intellectuelles, et voit clairement que tout cet être est rempli de la superbe, de l’ambition, de l’orgueil et de la vanité d’Adam. […]

Chapitre ii. Abjection dans le rien de l’être

Le spirituel en cet état voit par lumière surnaturelle comme le néant ou le rien est son principe originel. Sur quoi vous remarquerez : 1. que cette vue provient d’une grande faveur de Dieu ; 2. que par icelle l’âme se voit dans un éloignement infini de son Créateur ; 3. qu’elle le voit dans une sublimité infinie ; 4. qu’elle se réjouit selon la disposition de sa pureté [16] intérieure de voir que son Dieu soit en l’infinité de l’être et de toute perfection, et elle comme en une certaine infinité du non- être, c’est-à-dire du néant et du rien.

La pratique. L’exercitant ainsi disposé, 1. se réjouira de l’infinité divine ; 2. il prendra plaisir de se voir dans l’infinité du rien respectivement à son Dieu ; 3. il considérera que Dieu l’a tiré de ce rien par sa toute-puissance, pour l’élever et le faire entrer en la communion incompréhensible de son être divin et de sa vie divine, par les actes intellectuels et spirituels de l’entendement et de la volonté, par lesquels il est si hautement élevé que comme Dieu se connaît et s’aime, ainsi par alliance ineffable, il le connaît et l’aime. […]

Chapitre iv. Abjection d’inutilité

Cet état appartient particulièrement aux personnes qui sont [19] liées et attachées par obligation aux communautés, dont nous en voyons plusieurs extrêmement tourmentées de la vue de leur inutilité, desquelles aucunes le sont par une certaine bonté naturelle de voir leurs prochains surchargés à leur occasion, et les autres par un certain orgueil qui les pique et les aigrit ; le diable se mêle en ces deux dispositions et le spirituel doit prendre garde de s’en défendre. Pour donc en faire bon usage, 1. il considérera que celui qui agrée son abjection dans son inutilité, rend souvent plus de gloire à Dieu qu’une infinité de certains utiles, suffisants, indévots et superbes […] ; 4. il supportera patiemment les inutilités des autres prochains ; 5. il pensera que la créature [20] n’est autant agréable à Dieu qu’elle est passive à la conduite divine. [...]

Chapitre xix. Tourment d’amour en l’abjection

La superbe [l’orgueil] vide l’âme de toute disposition d’amour envers son divin Créateur, où au contraire la sainte abjection la purifie et la dispose à la pureté de cette charité divine dans les manières ineffables. […] J’appelle cet état tourment d’amour, d’autant qu’en icelui les âmes sanctifiées par les humiliations sont extrêmement [53] tourmentées des saintes ardeurs, vives flammes et divin amour. […]

Méditation xxiii. De la sainte abjection de Jésus dans le reniement de saint Pierre

[108] Considérez et pesez ensuite les circonstances de l’abjection que Jésus a souffertes au reniement de Pierre. 1. C’était le plus considérable des apôtres. 2. C’était celui qui lui avait plus témoigné de bonne volonté. 3. C’était dans une grande persécution, et lorsqu’il était délaissé de tous les siens. 4. C’était enfin en un temps auquel étant accusé d’avoir semé et prêché des fausses doctrines, il paraissait plus suspect et coupable par un tel reniement. […]

Méditation xxx. De l’abjection de Jésus dans son crucifiement

[130] Quand vous verrez certaines personnes dévotes mourir dans la folie et même avec des circonstances étranges, extravagantes et superbes, ainsi qu’est mort le saint nommé Tauler [...] souvenez-vous qu’il peut arriver que Dieu accorde la mort d’abjection à certains de ses fidèles amants, pour les récompenser de leurs travaux généreux dans les voies de cette sainte vertu et pour les rendre conforme à Jésus. […]

Méditations d’abjection en la vue de la divinité

Méditation i. D’abjection en la vue de l’existence divine

Considérez que comme Dieu est le premier être de soi, qui n’a jamais été et ne peut jamais être dans le rien, de même l’amour divin n’a jamais été et ne peut jamais être dans le rien ; pensez que comme [145] Dieu a toujours été et sera toujours nécessairement, étant l’être de soi nécessaire, ainsi il s’est toujours aimé et s’aimera toujours nécessairement. Ajoutez qu’encore que vous soyez très vil et très abject, il vous a néanmoins toujours aimé et vous aimera toujours à toute éternité, d’un amour autant adorable qu’inconcevable, pesez bien surtout combien c’est une chose étrange et incompréhensible qu’un Dieu s’applique à aimer une créature si abjecte et si petite, qu’elle n’est de soi qu’un pur rien, [...] chose inconcevable qu’un Dieu daigne vous donner de l’amour pour l’aimer. [...]

Méditation xi. D’abjection en la vue de l’incompréhensibilité divine

Considérez que Dieu [...] reste toujours à connaître à l’infini dans son infinité.

Lettre de direction :

De la troisième partie de cette même source, voici un extrait d’une lettre peut-être écrite à une dirigée des retraites : elle fait heureusement contraste avec les lignes qui précèdent.

Ne vous donnez point la peine de m’écrire votre état passé : je crois vous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Allez droit à Dieu [...]. Ne vous précipitez pas ; soumettez toujours votre perfection et votre ferveur à la volonté divine, ne voulant que l’état qu’elle agréera en vous. [...] Votre paix [...] consiste en un certain état de l’âme dans lequel elle est tranquille en son fond avec son maître, quelque tempête qu’il y ait au dehors ou en la partie inférieure qui sert de croix à la supérieure où Dieu réside dans la pureté de son esprit et dans la paix suprême. [...] Tout n’est rien. Tout n’est ni pur ni parfait sinon Dieu seul [...], par la grâce d’oraison, et je tiens que c’est Dieu qui se rend maître de l’âme, qui la lui donne, avec goût qu’elle seule savoure et peut dire0.

La postérité

Le Père Chrysostome a récolté une belle moisson : autour de lui s’est formée une communauté d’« âmes intérieures », dont les deux plus célèbres furent l’annonciade Catherine de Bar, devenue fondatrice, et Monsieur de Bernières, dont la figure rayonna sur les familiers de l’Ermitage qu’il inspira.

Les deux chapitres qui suivent leur sont consacrés, parce que l’on est en droit de les considérer comme des « pousses » d’inspiration franciscaine. Nous avons mis en valeur des extraits des deux correspondances témoins de la direction assurée par « Notre bon Père Chrysostome ». Celui-ci occupe donc toujours infra une place de choix.

Auprès de dirigés devenus à leur tour directeurs, femmes et hommes s’agrégèrent, formant deux branches d’une « école » mystique marquée par l’esprit franciscain. Dans un bref troisième chapitre sont rassemblés quelques noms d’une active postérité couvrant le siècle.

Jean de Bernières (1602-1659)

Laïc du Tiers Ordre franciscain

Au sein de la confrérie confidentielle de la « sainte Abjection» unissant des amis tous pénétrés de révérence envers la grandeur divine, Jean de Bernières-Louvigny fut un des plus actifs disciples de Chrysostome. C’est tout naturellement qu’il fit partie du Tiers Ordre franciscain laïc, comme nous le rapporte Jean-Marie de Vernon (nous consacrons par la suite un chapitre à cet historien du Tiers ordre) :

7. Le sieur de Bernières de Louvigny de Caen éclate assez par son propre lustre, sans que ma plume travaille pour honorer sa mémoire. Son livre posthume, publié sous l'inscription du Chrétien intérieur avec tant de succès, est une étincelle du feu divin qui l'embrasait. Les lumières suréminentes dont son esprit était rempli n'ont pas pu être toutes exposées sur le papier ni dans leur entière force : comme il était enfant de notre Ordre dont il a pris l'habit [nos italiques], aussi en a-t-il tendrement aimé tous les sectateurs0.

Quand il s’agit d’éditer une « œuvre » à partir de ses lettres, on fit appel à un membre du TOR puis à un minime.

Mais évoquons tout d’abord sa direction par le Père Chrysostome :

La direction par le Père Chrysostome

Jean fut dirigé avec amour et fermeté. Afin de saisir l’esprit intime qui anime leur dialogue, voici des extraits d’un échange de lettres entre Jean et son directeur0 (les questions figurent en italiques) :

Mon Révérend Père0,

Je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité intérieure, dans la tristesse, divagation d'esprit, etc. Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j'étais tant qu'il plaira à Notre Seigneur.

Réponse :

J'ai considéré votre disposition. Sur quoi, mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde mort des sens et une véritable séparation des créatures. Je vous conseille durant cet [94] état de peines :

1. de vous appliquer davantage aux bonnes œuvres extérieures qu'à l'oraison ;

2. ayez soin du manger et dormir de votre corps ;

3. faites quelques pèlerinages particulièrement aux églises de la sainte Vierge ;

4. ne violentez pas votre âme pour l'oraison : contentez-vous d'être devant Dieu sans rien faire ;

5. dites souvent de bouche : « Je veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu, accomplissez votre sainte volonté en moi », et semblables. Il est bon aussi de prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : « Dieu est éternel, Dieu est tout-puissant » ; et de la sainte Humanité, comme serait : « Jésus a été flagellé, Jésus a été crucifié pour moi et par amour. » Ce que vous ferez encore que vous n'ayez aucun goût en la prononçant, etc. […]

Le P. Chrysostome n’hésite pas à éclairer Jean lorsque ce dernier s’inquiète sur une oraison devenue « abstraite » après des ferveurs anciennes0 :

J'ai lu et considéré le rapport de votre oraison… [103]

1. Souvenez-vous que d'autant plus que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle et qu'elle est dégagée de l'imaginaire et du sensible, d'autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du recueillement des puissances qu'en ce qui est de la production de la pureté.

2. Quand vous sentirez disposition à telle lumière, rendez-vous entièrement passif.

3. Souvenez-vous qu'aucune fois cette vue est si forte qu'au sortir de l'oraison le spirituel croit n'avoir point affectionné son objet, ce qui n'est pas pourtant, car la volonté ne laisse pas d'avoir la tendance d'amour, mais elle est comme imperceptible, à cause que l'entendement est trop pénétré de la lumière. [104]

4. Enfin, souvenez-vous que dans cet état, il suffit que la lumière soit bonne et opérante, et il n'importe que l'entendement et la volonté opèrent également ou qu'une puissance absorbe l'autre. Il faut servir Dieu à sa mode dans telle lumière qui ne dépende point de nous. […]

Mais aussi bien Chrysostome répond à des questions touchant la vie pratique, par exemple en réponse au désir de solitude éprouvé par Jean0 :

Divisez votre temps et tendez de ne vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu'il vous sera possible pour la solitude de l'oratoire. Ô cher frère, peu de spirituels se défendent du superflu des affaires. Oh, que le diable en trompe sous des prétextes spécieux et même de vertu ! […]

Puis Jean devenu à son tour directeur d’âmes demande l’avis de son père spirituel :

Comment dois-je conseiller les âmes sur la passivité de l'oraison ? Les y faut-il porter et quand faut-il qu'elles y entrent et quels en sont les dangers ?

Réponse :

[…] Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passivité. Je dis ordinairement, d'autant que s'il travaille fortement il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s'exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver, de temps à autre, si telle pauvreté lui réussit. Benoît de Canfield en son Traité de la volonté divine, est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s'en servira doit être discret et fidèle. […]

On a beaucoup insisté sur le caractère sévère de Chrysostome de Saint-Lô, et certes Bernières prendra « à la lettre » ses injonctions :

Le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce. [...] Ce sentiment d’un directeur [...] adressé à un disciple [...] en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. Mais comme son bon directeur n’était plus ici-bas, [...] il ne trouvait presque personne qui ne s’y opposât0

Mais le même Chrysostome sait être libre, comme nous le verrons à propos de l’aventure canadienne.

Bernières témoignera de sa vénération envers lui :

[…] Ce me serait grande consolation que [...] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père [...], puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père. [...] Savez- vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu0 ?

Une vie active au service de la charité

Maintenant présentons brièvement la vie de Jean de Bernières0. Né en 1602 d’un trésorier général de France, Jean fut trésorier de France à Caen de 1631 à 1653. Il semble avoir bien rempli son rôle à en juger par cette lettre adressée par des Trésoriers de France à Caen le 29 octobre 1648 :

Messieurs, tous les bureaux de France vous sont grandement redevables d'avoir travaillé si utilement et heureusement à nos affaires communes. Comme ils sont obligés à vous en faire leurs très humbles remerciements nous serions bien fâché qu'aucuns nous devançâssent à vous en témoigner sa gratitude. Nous nous acquittons donc de ce devoir et louons Dieu que le succès a répondu par vos soins à nos espérances0.

Bien que né d’une riche famille normande, il eut le désir d’être matériellement pauvre selon l’idéal franciscain enseigné par Chrysostome et, malgré l’opposition de ses proches, réussit à faire donation de ses biens. À la fin de sa vie, il ne reçoit que ce que lui donne sa famille, vivant très frugalement : « J’embrasse la pauvreté, quoiqu’elle m’abrège la vie naturelle0. »

De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc et grand seigneur qui passa des armes et des sciences à l’exercice de la charité, Jean de Bernières utilisa sa fortune à la fondation d’hôpitaux, de l’Ermitage (maison d’accueil pour retraites située « au pied » du couvent de sa sœur ursuline Jourdaine), de missions et de séminaires. Insensible aux différences sociales, il traite un serviteur en frère spirituel et n’obéit pas aux règles de l’époque concernant son rang :

Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital, [...] porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusques à l’hospice. [...] Il lui faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de lui0.

Succédant au Père Chrysostome comme directeur, Bernières est l’objet d’un grand respect. Il est au centre d’un large cercle mystique. On y trouve sa sœur Jourdaine et Michèle Mangon, ursulines ; Catherine de Bar, qui a passé environ un an au monastère de Montmartre et séjourne à Caen ou demeure en correspondance avec son conseiller0 ; son nouveau confesseur Épiphane Louys (1614-1682), mystique lorrain comme Catherine, se lie aussi avec Bernières ; sur place, M. de Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen ; Lambert de la Motte, devenu Mgr de Béryte, sera l’un des premiers évêques de Cochinchine. Bernières soutient de sa fidèle amitié Henri Boudon, devenu l’archidiacre « persécuté » d’Évreux…

L’influence de ce mouvement mystique normand s’étend au Canada, dans des circonstances pour le moins inhabituelles, qui donnent une idée du dynamisme et de l’absence de conventions de tous ces spirituels : Mme de la Peltrie, veuve aussi généreuse qu’originale, veut fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est présentée à M. de Bernières, « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté ». Ce dernier consulte :

Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô. [...] Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage [...] du moins à se prêter au jeu [...] en faisant demander sa main. [...] La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père de la veuve], tout heureux de l’affaire [...] « faisoit tapisser et parer la maison pour recevoir Monsieur de Bernières et inspiroit à sa fille les paroles qu’elle lui devoit dire pour les avantages de ce mariage. »0

Notons l’intervention positive du Père Chrysostome, qui peut être sévère, mais sans étroitesse d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui prend une pente comique quand Bernières est veillé à Paris par Mme de la Peltrie lors de sa maladie en voyage. Car le départ pour la Nouvelle France a lieu. Il débute par un « ramassage » des ursulines à Tours suivi d’une présentation à la Cour :

Le groupe comprenait sept personnes, Mme de la Peltrie et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son homme de chambre et son laquais, et les deux ursulines dont Marie de l’Incarnation, qui écrit : « M. de Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que dans le monastère. [...] À tous les gîtes, c’était lui qui allait pourvoir à tous nos besoins avec une charité singulière. [...] Durant la dernière journée de route, M. de Bernières s’était senti mal : il arriva à Paris pour se coucher. » Mme de la Peltrie joua jusques au bout la comédie du mariage : « Elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les ordonnances pour les remèdes. » Mme de la Peltrie et la sœur de Savonnières s’amusaient beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu moins0.

Finalement le grand départ de Dieppe de la flotte de printemps en 1639 emporte Mme de la Peltrie († 1671), fondatrice temporelle de la communauté ursuline du Québec, et Marie de l’Incarnation (1599-1672) :

Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes [...], mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Mme de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation0.

Par la suite, Bernières conseillera Mme de la Peltrie en procès avec sa famille, qui tentait de la faire frapper d’interdiction comme prodigue de son bien, parce qu’elle avait un peu trop rapidement réglé ses affaires françaises. Il gérera aussi les ressources des missions du Canada pendant les vingt années qui suivirent ce célèbre voyage.

De nombreux familiers de l’Ermitage suivront le même chemin : Ango de Maizerets, dont la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de Bernières, neveu de Jean, qui mourra à Québec en 1700 ; M. de Mésy, duelliste raffiné converti, qui sera le premier gouverneur de Québec ; Roberge, le fidèle valet de chambre et disciple, qui y achèvera sa vie après la mort de son maître. François de Montmorency-Laval (1623-1708) sera le premier évêque de Québec : formé plusieurs années à Caen, il fonde un séminaire équivalent de l’Ermitage0. Bernières restera le correspondant préféré de Marie de l’Incarnation (outre dom Claude Martin son fils) ; malheureusement, de longues lettres « de quinze ou seize pages » sont perdues.

Bernières eut donc une vie très remplie, alternant oraison et service d’autrui. Il craignait l’agonie douloureuse de Jean-Chrysostome, mais sa prière à ce sujet fut exaucée :

Il avait pourtant peur de la mort. [...] Une tradition de famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de mourir subitement. [...] Le 3 mai 1659, [...] rentré à l’Ermitage, le soir venu, il se mit à dire ses prières. Son valet de chambre vint l’avertir qu’il était temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua de prier. Peu après le valet entendit un bruit sourd et rentra : Bernières venait de tomber de son prie-Dieu, mort0

« Dieu est et vit, et cela me suffit »

Nous avons des témoignages écrits de sa profonde vie mystique. Compilé après sa mort, Le Chrétien intérieur a été composé principalement à partir des lettres gardées précieusement par son entourage. Beaucoup ont été malheureusement réécrites sur un ton emphatique, mais certaines font écho à son enseignement très simple :

Je m’exprime comme je puis, car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet état qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un mot, je vis sans vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me suffit. […] Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire0.

L’oraison est le fondement de sa vie :

L’oraison est la source de toute vertu en l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection. L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en approchent, et qui s’en éloigne se refroidit infailliblement.0

Dans une lettre du 29 mars 1654, il affirme le but de l’Ermitage :

C’est l’esprit de notre Ermitage que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu0.

L’idéal est de se laisser gouverner par la grâce et non par la nature, tout particulièrement dans les actes de charité :

C’est un moyen très utile pour l’oraison de s’accoutumer à ne rien faire que par le mouvement de Dieu. Le Saint-Esprit est dans nous, qui nous conduit : il faut être poussé de lui avant que de rien faire. […] L’âme connaît bien ces mouvements divins par une paix, douceur et liberté d’esprit qui les accompagne, et quand elle les a quittées pour suivre la nature, elle connaît bien, par une secrète syndérèse [remords de conscience] qu’elle a commis une infidélité0.

Ne vous embarrassez point des choses extérieures sans l’ordre de Dieu bien reconnu, si vous n’en voulez recevoir de l’affliction d’esprit et du déchet dans votre perfection. […] Oh, que la pure vertu est rare ! Ce qui paraît le meilleur est mélangé de nature et de grâce0.

Dans ses Lettres à l’Ami intime, Bernières parle à cœur ouvert des états les plus profonds de ses dernières années :

Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre. […]

Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même0.

Le Chrétien intérieur

Le récit des éditions posthumes du Chrétien intérieur, livre bâti à partir de la correspondance et dont le succès considérable fut comparable à celui des écrits de François de Sales, constitue un roman éditorial riche en rebondissements. Outre sa sœur Jourdaine de Bernières et les ursulines de son couvent, trois personnages s’activent, dont l’un trois fois ! Le Père Louis-François d’Argentan (1615-1680) du Tiers Ordre Régulier franciscain0, agit au nom de Nicolas Charpy de Sainte-Croix0 chargé d’une première édition (L’Intérieur chrétien […] par un solitaire, 165 petites pages, 1659). Puis de « nègre », il devient éditeur de plein droit du Chrétien intérieur […] par un solitaire, en huit livres, 708 pages pleines, 1660 : il est trop pressé, cela provoque un célèbre procès. Enfin il travaillera longtemps sur une « amélioration » : Le Chrétien intérieur […] par le R. P. Louis-François d’Argentan, en deux livres, 610 pages, 1677.

On appréciera quelques extraits du Livre VII du Chrétien intérieur pris dans l’édition en huit livres0. Bien entendu, Bernières et ses amis sacrifiaient assez largement à la sévérité de la spiritualité de leur temps, mais on ne la retrouvera pas ici :

Chapitre ii

[127] Je trouve une comparaison qui explique fort bien la différence de l'oraison ordinaire et de l'oraison passive : c'est qu'un homme peut bien voir les meubles d'une chambre et les beautés d'un cabinet en battant le fusil, en allumant la chandelle et regardant toutes ces choses ; ou bien avec la lumière du soleil qui entre dans la chambre : pour lors il n'a point de peine, il n'a qu'à ouvrir les yeux. La méditation ressemble à la première façon de voir avec de la chandelle ; la contemplation parfaite à la seconde manière de voir avec la lumière du soleil, parce qu'elle se fait non seulement sans peine, mais avec plaisir et tout d'un coup. Quand la lumière du soleil manque, il se faut servir d'une lampe ou de la chandelle ; quand Dieu ne se communique pas par la contemplation, il le faut chercher [128] par la méditation et se contenter de ce que Dieu donne avec paix et humilité.

Quand Dieu retire sa lumière passive, l'on ne peut pas la retenir, ce serait une folie de s'y efforcer ; mais il faut simplement acquiescer au bon plaisir de Dieu, qui viendra quand il lui plaira. Quand Dieu veut que nous soyons dans les ténèbres, sans chandelle et sans soleil, par les impuissances où il nous met, il faut y demeurer avec patience et humilité : l'âme ne doit vouloir que lui seul, en la manière qui lui sera la plus agréable. Quelque parfaite que soit l'âme, elle n'est pas toujours élevée à un haut degré d'oraison, mais plus ou moins, selon qu'il plaît à Dieu : elle descend quelquefois dans les pratiques des vertus ou des emplois de la charité, ou bien elle médite avec le discours, ou elle s'applique à Dieu avec la pure foi obscure. L'âme se doit tenir indifférente, montant ou descendant selon la conduite de l'Esprit de Dieu, se jugeant toujours indigne de tout, et jamais par effort d'esprit elle ne doit prétendre aux faveurs de la haute contemplation. Mais quand on a vocation à [129] ces hautes oraisons, le chemin pour y arriver est une parfaite mort à toutes choses par la fidèle imitation de Jésus dans ses états crucifiés, abjects et pauvres, avec un amour de la solitude, autant que notre condition le pourra permettre.

Il y a bien de la différence entre une lumière ou une affection donnée à l'âme élevée à l'oraison passive, et la lumière qui lui est procurée par la méditation avec la grâce ordinaire. La première est bien plus intime et plus pénétrante et pleine de plus de bénédictions ; la dernière néanmoins suffit pour acquérir les vertus et servir Dieu dans l'état où il nous appelle. L'âme doit être attentive à l'état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d'oraison qu'il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d'autres fois par le discours, ou par la foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la [130] moindre bonne pensée. Ce que l'âme a donc à faire dans l'oraison et hors l'oraison est d'être fort attentive aux sentiments que Dieu lui donne et les suivre avec courage et avec fidélité. Si elle sent que Dieu l'élève à l'oraison extraordinaire, elle doit s'y laisser aller ; si elle est retenue dans l'ordinaire, elle doit y demeurer ; si dans l'aridité, y demeurer aussi contente.

Le grand secret de la vie spirituelle est de se purifier et de se laisser mouvoir à Dieu qui est notre principe et notre fin dernière. Il y a des choses déclarées, comme les commandements de Dieu et de l'Église, les obligations de nos états, ce à quoi l'obéissance, la charité ou la nécessité nous obligent ; nous n'avons pas besoin de sentir des mouvements immédiats de Dieu pour les faire, mais seulement en certaines choses imprévues dans la conduite intérieure, qui regarde les choses qui ne sont ni commandées ni défendues. Il faut une très grande pureté pour sentir toujours le mouvement de Dieu dessus nous. Il y a à craindre que notre imagination ne nous trompe.

Les saints qui par la conduite de la [131] grâce ont écrit des choses intérieures, nous impriment souvent leurs pensées et leurs sentiments, et même ils prient Dieu pour cela au ciel ; c'est pourquoi il y a grande bénédiction à lire leurs livres avec grâce et dévotion. Mais quelque étude que nous puissions faire, l’on ne connaît point ce que c'est que l'oraison par ce que les livres en disent, mais par le propre exercice et par la lumière de la même oraison. Nous savons toujours bien en général que l'oraison est la source de toute vertu en l'âme : quiconque s'en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection. L'oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s'en approchent ; et qui s'en éloigne se refroidit infailliblement. Sain ou malade, gai ou triste il faut toujours faire oraison si on ne veut pas déchoir notablement de la vertu.

Chapitre iii

[132] L'âme doit éviter des extrémités qui sont quasi également vicieuses : l'une de vouloir plus de grâce et de perfection que Dieu ne lui en veut donner, et tomber pour cela dans quelque trouble et dégoût, voyant la grande grâce des autres et les dons d'oraison qui les élèvent au-dessus de notre état, qui paraît beaucoup ravalé en comparaison ; l'autre de ne pas être assez fidèle à opérer suivant sa grâce, soit par lâcheté, craignant les peines et les souffrances que l'on rencontre dans la pratique de la vertu ; soit par légèreté, pour n'avoir pas assez d'attention sur notre intérieur, qui fait que nous ne connaissons pas les mouvements de la grâce, ou, les ayant connus, nous nous divertissons trop aisément aux choses extérieures et oublions ainsi les miséricordes de Dieu.

[133] Quand une âme est bien pure et qu'elle a l'expérience des mouvements de la grâce en elle, les reconnaissant et les distinguant des mouvements de la nature, elle n'a qu'à s'exposer aux rayons du Soleil divin pour les recevoir dans son centre, en être illuminée et échauffée. Et c'est ainsi à mon avis que Dieu veut que de certaines âmes fassent oraison, quand elles ont l'expérience que telle est la volonté de Dieu sur elles ; et vouloir faire autrement sous prétexte d'humilité ou de crainte de tromperie, c'est ne se pas soumettre à la conduite de l'Esprit de Dieu qui souffle où il lui plaît (Jn 3, 8) et quand il lui plaît. C'est un grand secret d'être dans une entière passivité et anéantir toute propre opération.

Quand le divin Soleil s'éclipse volontairement pour sa gloire et pour le bien des âmes comme dans les ténèbres, ou que nos imperfections rendent le fond de notre cœur impur et crasseux, et peu susceptible des lumières surnaturelles, l'âme n'a qu'à se tenir contente dans ces privations et obscurités, puisque c'est le bon plaisir du divin Soleil qui [134] l'éclaire. Pour la tenir dans ces ténèbres, il n'a pas moins de lumières : c'est ce qui satisfait cette âme obscure et résignée. Dieu seul est le sujet de sa joie, et non la réception des lumières ou des faveurs qu'il lui communique par sa libéralité infinie. Voilà pourquoi elle ne perd ni sa paix ni sa joie en perdant les lumières et les douceurs de son oraison. […]

Chapitre iv

Faute de bien concevoir que toute notre perfection, et toute la gloire de Dieu que nous pouvons lui procurer en nous, gît en notre intérieur, et non à faire des ouvrages extérieurs, notre vie se passe vainement et inutilement pour Dieu et pour nous. Il n'y a rien de plus précieux à l'homme que son intérieur, il le doit conserver de préférence à qui que ce soit ; il n'y a rien aussi où Dieu reçoive plus de gloire au-dehors de lui-même. C'est donc là principalement qu'il faut s'efforcer de lui en rendre. C'est de l'intérieur que procèdent les purs amours vers Dieu et vers le prochain, la pureté d'intention, le zèle de la gloire de Dieu, et tous les biens qui sont en l'âme, et il est [138] négligé pour nous occuper trop au-dehors et aux bonnes affaires extérieures, où il se glisse ordinairement beaucoup d'impureté par le mélange des recherches de la nature.

Beaucoup d'âmes sont déchues et passent leur vie pour la plus grande partie dans l'impureté et dans l'imperfection faute de lumière ; et elles manquent de lumière parce qu'elle ne se donne ou ne s'acquiert ordinairement que dans l'oraison. Or, laissant l'oraison sous de bons prétextes comme de vaquer au salut des autres, de travailler à la gloire de Dieu, elles se trouvent privées de cette lumière et faute de l'avoir, elles manquent de correspondance à sa grâce.

Et faut remarquer que l'âme doit être fidèle à ces temps d'oraison si elle veut faire subsister la vie de grâce en elle et ne pas s'attendre de n'avoir plus de bonnes affaires0, car il s'en trouve toujours assez, et c'est même un artifice du démon d'en susciter pour retirer les bonnes âmes de l'oraison, à quoi l'on doit bien prendre garde, cela étant une très subtile tentation. Pourvu qu'il nous affaiblisse et qu'il ôte la vigueur de [139] l'âme, c'est ce qu'il cherche, car après il nous fait tomber dans des imperfections et défauts qui nous portent grand préjudice. Combien y a-t-il d'âmes que les bonnes affaires ruinent pour en trop faire ou ne les faire pas de l'ordre de Dieu et de la grâce !

Apportons une fidélité généreuse à l'exercice de la sainte oraison. Par son moyen l'on approche de la divine source d'où dérive en l'âme toute vertu. C'est un feu que l'oraison : qui s'en éloigne tombe dans la froideur. En quelque état que vous vous trouviez, sain ou malade, abject ou honoré, pauvre ou abondant, ne manquez jamais à votre oraison qui doit être préférée à toutes choses : elle tient resserré et caché en soi tout le bonheur et félicité qui se peut participer de Dieu en ce monde. Le plus grand bien que je voudrais souhaiter à une personne que j'aimerais, ce serait le don de l'esprit d'oraison, sachant que c'est la chose qui nous donne entrée dans le cabinet des merveilles de Dieu et qu'elle contient en soi toutes les grâces. […]

Chapitre vii

[…] Il est de fort grande importance de bien connaître les voies de Dieu sur les âmes pour se conformer aux desseins de sa grâce. Toutes ne sont pas appelées à une même sorte d'oraison et, sans vocation spéciale, l'on ne se doit appliquer qu'à la plus commune et ordinaire, où l'âme agit elle-même, s'entretenant avec Dieu par la considération, prenant un livre pour s'aider à cela, ou se ressouvenant de quelque sujet qu'elle aura autrefois goûté, et agissant avec une grande dépendance et fidélité avec Dieu ; n'étant point appelée de Dieu à une oraison plus haute, elle serait dans une pure oisiveté si elle n'agissait pas d'elle-même. Or elle ne doit pas croire que Dieu l'appelle à une oraison plus élevée, sinon lorsqu'il lui ôte les moyens de s'employer à celle-ci, l'attirant à quelque autre meilleure. Car c'est une règle générale qu'on ne doit contempler que lorsque l'on ne saurait méditer.

[158] Il est vrai que s'étant mise en la présence de Dieu et pensant au sujet qu'elle a préparé, elle doit demeurer fort tranquille dans sa méditation, afin que s'il plaît à Dieu lui donner quelque chose l'occupant par lui-même, elle ne brouille point ou empêche les opérations divines par ses propres et naturelles. Quand Dieu veut posséder une âme et y opérer par ses grâces, la créature n'y doit pas mettre empêchement, ce que nous faisons très souvent par nos industries et nos soins, qui nous semblent nécessaires et sans lesquelles nous ne croirions rien faire. Il faut donc recevoir les lumières que Dieu nous donne le plus purement et le plus respectueusement que nous pourrons afin qu'elles en demeurent plus efficaces. C'est agir moins respectueusement au regard de Dieu que nous ne ferions au regard d'un prince, auquel si nous avons l'honneur de parler, nous continuons avec révérence tandis qu'il nous écoute, mais, sitôt qu'il nous veut parler, nous nous taisons et l'écoutons avec tout respect et sans l'interrompre. […]

Chapitre viii

Une âme qui n'entretient point en soi-même d'imperfection [161] volontaire et qui sent des désirs efficaces de vivre de la vie de Jésus doit être fort passive à la conduite de Dieu en son oraison et tendre à une grande simplicité par un retranchement de tout raisonnement en son entendement, et de toute multiplicité d'actes en sa volonté. Je sais bien qu'il se faut tenir dans la méditation et le bas degré d'oraison jusques à ce que Dieu nous élève à la contemplation ; mais il faut s'élever aussitôt que l'on sent que Dieu nous attire et éviter une fausse humilité qui nous empêche de suivre l'instinct et la motion du Saint-Esprit, qui souffle où il lui plaît et qui donne ses grâces aux parfaits et aux imparfaits, pour augmenter l'état des parfaits et faire sortir les imparfaits de leur état impur et terrestre.

À mon avis le grand secret de l'oraison est de recevoir en tranquillité et en pureté l'impression des rayons du soleil divin qui réside dans le fond de notre âme. C'est lui qui peut illuminer sans le secours de nos raisonnements, qui allume en nous le divin amour sans tourmenter notre volonté par la production d'une multitude d'actes, et fera fructifier toutes les vertus sans quasi [162] nous en apercevoir ni savoir comment cela se fait. Que l'âme ait soin d'être nette et pure de toute imperfection, morte aux créatures et dans le désir de souffrir ; et pour l'oraison, qu'elle ne s'en mette point en peine : Dieu fera en elle tout ce qu'il faut et en une manière qui passera ses espérances et même son intelligence.

Qu'est-ce que Dieu n'opère point dans une âme qui ne veut rien faire que s'abandonner à lui et se soumettre simplement, humblement et parfaitement à sa conduite ? En ce degré d'oraison, le sujet préparé peut quelquefois servir ; quelquefois aussi Dieu en donne un autre selon son bon plaisir. Il ne faut point se laisser tirailler à l'esprit de la grâce, mais se laisser doucement attirer et s'occuper de ce qu'il communique, en soumission, tranquillité et pureté. L'on ne peut point donner des règles certaines à ceux qui sont dans cet état d'oraison, Dieu y opérant différemment selon son bon plaisir. Tout le conseil qu'on pourrait donner serait de se tenir dans la suprême indifférence à tout état de privations et de lumières, de douceur et de rigueur.

[163] Je crois pourtant que l'on se peut servir utilement d'une manière d'oraison plus basse quand nous n'avons point d'ouverture à une plus élevée ; mais cela ne se doit faire qu'après avoir frappé plusieurs fois à la porte de la miséricorde de Dieu. Que si l'Époux ne veut point que nous le baisions à la bouche par la contemplation, tenons-nous à ses pieds par une simple méditation. […]

Chapitre ix

Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu'une pensée, n'étant qu'une réminiscence de Dieu qui est cru par la foi nue comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le ciel. C'est le même objet, mais connu différemment de l'âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le ciel celui des voyants. Il ne faut pas voir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il faut les croire.

La foi doit être nue, sans images ni espèces, simple sans raisonnements, universelle sans considération des choses [166] distinctes. L'opération de la volonté est conforme à celle de l'entendement, nue, simple, universelle, point sentir ni opérer des sens, mais toute spirituelle. Il y a de grands combats à souffrir dans cette voie de la part de l'esprit qui veut toujours agir et s'appuyer sur quelque créature. L'état de pure foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup, et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l'âme dans l'exercice de la pure foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières qui servent de milieu entre Dieu et l'âme ; et l'union de notre esprit par la foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. Il faut aussi que la volonté meure à tout ce qui n'est point Dieu pour vivre uniquement en lui de son pur amour : car la vie de la volonté est la mort, et cette mort ne s'opère ordinairement et n'est réellement que dans les privations réelles et effectives.

Cette oraison est uniforme et n'est pas sujette à beaucoup de changements ni ne [167] ruine pas le corps ; car elle est sans effort naturel, qui est plutôt contraire, puisque toutes les industries humaines ne la peuvent donner, dépendant purement de Dieu qui la communique quand il veut et à qui il lui plaît. Il est vrai que cette pure et nue contemplation de Dieu par la Foi n'est donnée que rarement et après avoir passé par plusieurs purgatoires et états pénibles ; les plus grands saints mêmes ne l'ont pas toujours eue. Au commencement, on ne l'a que comme par petits éclairs passagers ; c'est beaucoup si on la possède une demi-heure, mais il en reste toujours de grands effets dans l'âme. […]

Chapitre xiii

Ce qui dispose beaucoup une âme à entrer dans la pure et parfaite oraison est un abandon absolu et sans réserve au bon plaisir de Dieu touchant l'oraison, se donnant à lui par pure soumission pour être occupée en la manière qu'il voudra. L'âme qui se sent attirée à dépendre de la divine Providence pour les sujets et la manière de son oraison, doit être toute morte pour ce regard, et recevoir avec soumission et mortification tout ce qui lui viendra de Dieu, soit qu'elle soit attirée à la contemplation ou qu'elle demeure dans le raisonnement, soit qu'elle ait facilité ou difficulté, douceur ou aridité. L'âme ainsi purement unie au bon plaisir divin et morte à tout est très bien disposée à entrer dans [190] l'union, non par douceur seulement, mais même au milieu des croix intérieures, dans lesquelles elle a une union crucifiée plus forte et plus agréable à Dieu que dans la douceur.

La pureté de l'oraison, selon ma lumière présente, consiste en une simple vue de Dieu par la lumière de la foi, sans raisonnement ou imagination. La raison et l'imagination ne laissent pas d'aider à une bonne oraison, mais non pas à la pure. Il me semble que l'âme se doit abîmer en Dieu et y demeurer en repos dans une mort de notre esprit humain. Cette demeure en Dieu se fait et par connaissance et par amour ; mais quelquefois la connaissance est plus abondante que l'amour et l'absorbe, de manière qu'il semble que l'on n'en ait point. Ce qui n'est pas, car il y a toujours une secrète tendance d'amour imperceptible. Quelquefois l'amour absorbe la connaissance et est plus abondant et sensible. Tout cela comme il plaît à Dieu.

Quand il attire une âme plus haut que l'oraison ordinaire et qu'il la veut toute à lui seul, elle doit quitter tout soin pour ne s'appliquer qu'à Dieu. [191] Les vertus et dispositions qui étaient la vie de l'âme dans un autre temps ne sont plus alors de saison, car il faut qu'elle ne vive que de la vie de Dieu, c'est-à-dire de sa seule connaissance et de son amour sans nulle vue sur soi-même. Dieu prend le soin lui-même d'une âme qui agit de la sorte et lui imprime les dispositions qui lui sont nécessaires sans qu'elle les ait prévenues. Pense à moi et je penserai pour toi, dit Jésus-Christ à sainte Catherine0. Dans son oraison même, il lui donne des lumières pratiques qui ne durent guère et qui sont très efficaces, et qui ne la font pas sortir de la pureté d'oraison ; et puis, hors l'oraison, elle reçoit aussi des lumières pratiques pour être appliquées aux plus excellentes vertus dans les occasions.

La pure et parfaite oraison ne consiste point dans les goûts sensibles, mais dans la suprême pointe de nos esprits et de nos volontés, d'une manière toute spéciale qui ne se peut quasi exprimer. Car cette suprême région de l'âme est le temple sacré où Dieu se plaît de résider ; c'est là où il se fait voir et goûter à sa créature d'une manière [192] toute au-dessus des sens et de toutes choses créées. L'âme conduite par la seule foi et attirée par ses divins parfums va trouver Dieu en ce saint sanctuaire et converse avec lui dans une familiarité qui étonne les anges mêmes. C'est ici où se fait la pure oraison, puisqu'il n'y a rien que Dieu et l'âme, sans aucune créature qui se puisse mêler dans ce saint pourparler, Dieu opérant tout ce qui se passe par lui-même, sans se servir d'images ni de discours ni de goûts sensibles. Cette suprême pointe de l'âme n'étant capable de rien de sensible, le seul pur Esprit la peut posséder, qui est Dieu, lequel lui communique ses illustrations, vues et sentiments qui lui sont nécessaires pour la pure union.

La parfaite oraison est donc une certaine manifestation expérimentale que Dieu donne de soi-même, de ses bontés et de ses douceurs. Don admirable qui ne s'accorde qu'aux âmes très pures et qui dure ordinairement assez peu de temps ! Mais la condition de cette vie ne permet pas davantage, car il faut vivre ici dans l'humilité, la patience et la croix. [193] L'âme, retournant du milieu de ces embrassements divins, rapporte un grand amour et une haute estime de Dieu, une profonde connaissance de ses imperfections, et se trouve ainsi toute disposée d'agir et de souffrir et de pratiquer les pures vertus.

Peu de personnes arrivent à la pureté de la parfaite oraison parce que peu se rendent susceptibles des motions divines par un vide profond de leurs puissances. Pour en venir là, il faut que rien ne nous tienne à l'esprit ni au cœur. […]

Chapitre xv

Notre Seigneur m'a fait la miséricorde de me donner, ce me semble, quelque intelligence et expérience de l'oraison infuse et de quelques particularités qui la regardent. En mon oraison du matin, je me trouvais en la présence de Dieu, en silence d'admiration, de révérence et de paix. Je demeurai longtemps en cette occupation et, quoiqu'il s'élevât quelque trouble et tentation dans la partie inférieure, la supérieure néanmoins demeurait attachée [203] à Dieu sans recevoir de préjudice en sa quiétude. Cette fermeté de paix et de tranquillité était bien autre qu'à l'ordinaire, bien plus solide et plus assurée.

Aussi je conçus que ce qui est donné de Dieu par infusion au centre de l'âme, soit lumière, soit affection, paix ou amour, est à couvert des tromperies de la nature, des tentations des démons et des bruits des créatures, car Dieu la met au fond de nos âmes par lui-même et sans l'entremise des sens. C'est pourquoi il n'est pas sujet à leurs attaques et vicissitudes, mais il demeure toujours pur et entier tant qu'il plaît à Dieu de faire son opération. Je conçus aussi fort bien que le fond de l'âme est une demeure sacrée et secrète où Dieu réside et où il se plaît de faire ses opérations indépendamment de toutes les industries propres de l'homme. Il y manifeste tantôt son être et ses perfections, tantôt ses mystères ou quelque autre vérité. Il s'y communique en mille façons et manières comme il lui plaît. Il me semble qu'avec un petit rayon de sa face il nous fait connaître ce qu'il veut : [204] Illuminet vultum suum super nos0. […]

Chapitre xvi

Voici ce que Notre Seigneur m'a fait comprendre et expérimenter de cette manière de prier. Je sentis en mon oraison toutes mes puissances accoisées et remplies d'une grande paix et suavité au corps et en l'âme qui provenait de la présence de Dieu en mon intérieur, lequel je voyais y résidant et opérant plusieurs grâces. Lorsqu'il tient l'âme endormie en quiétude, elle jouit [209] et reçoit sans rien faire et ne sait comment elle jouit, sentant seulement en elle cette suavité et ce calme très doux ; elle s'aperçoit pourtant bien que c'est Dieu présent qui lui donne cela.

Il lui donne aussi de grandes certitudes de sa présence et des connaissances expérimentales de ce qu'il est Dieu : qu'il est bon, puissant, miséricordieux et son souverain bien et sa fin dernière. L'âme s'aperçoit bien qu'elle conçoit toutes ces choses d'une manière bien différente que quand elle en raisonnait ou en entendait discourir. […]

Chapitre xix

[…] En ce temps je compris qu'une âme établie en Dieu par la foi et par l'amour y est d'une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d'actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s'occuper en lui de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses [235] états ou du sujet qui lui est donné dans l'oraison. À l'extérieur elle agit en Dieu. Je ne pouvais comprendre ceci auparavant que d'avoir la lumière ; à présent toute autre oraison précédante celle-ci me paraît un tracas. Qu'est-ce que l'âme prétend par les pensées, les vues, les affections, les sentiments, sinon d'aller à Dieu ? Mais quand elle y est, elle ne peut avoir toutes ces choses, elle n'a simplement qu'à reposer en Dieu, et vivre de Dieu en Dieu même : voilà toute son affaire. Et tous les sacrements, principalement celui de l'Eucharistie, ne lui servent qu'à s'établir, s'affermir, s'enfoncer dans Dieu davantage. Les divins sacrements élèvent les âmes à Dieu lorsqu'elles en sont encore éloignées ; mais celles qui sont dans l'union, ils les y maintiennent et les y plongent de plus en plus. […]

Chapitre xx

[…] Tout le commerce intérieur entre Dieu et l'âme se fait particulièrement en la volonté ; l'entendement en est aussi capable, mais la volonté reçoit en soi les plus intimes, les plus pures et parfaites communications ; aussi est-elle plus [240] propre à cela. L'entendement en cet exil est sujet à beaucoup d'illusions, mais la volonté est plus assurée dans ses voies, et le diable ne peut contrefaire ce qui se passe en elle au regard du pur amour. L'âme qui a senti par expérience les effets de ce pur amour ne peut être facilement trompée ; de là vient que la pureté de la volonté est la principale disposition pour l'oraison d'union, soit qu'elle soit ordinaire ou extraordinaire, c'est-à-dire que Dieu la prévient de ses attraits puissants. Cette pureté est tout à fait nécessaire, Dieu ne se plaisant d'opérer et de faire des merveilles que dans la pureté. Cette pureté gît à ne vouloir que Dieu et son bon plaisir, et être mort à tout le reste, se contentant de tout ce qu'il plaît à Dieu donner à l'âme de grâce et de vertu dans ses oraisons et dans sa vie.

Dieu trouvant une âme ainsi pure, surtout dans sa volonté, réside en son fond où il exerce ses divines opérations, la mettant dans de différents états selon les différents desseins qu'il a sur elle. Tantôt il se plaît de la consumer d'amour, et, pour cet effet, il lui manifeste ses perfections ; tantôt il la [241] crucifie et exerce sur elle sa justice ; tantôt il se cache afin de la purifier davantage et la fait mourir à tout ce qui n'est point Dieu ; tantôt il lui donne des avis pour sa perfection, tantôt après quelque imperfection il lui donne des reproches intérieurs ; tantôt il éclaire son entendement, puis il enflamme sa volonté ; enfin, l'âme hors du bruit des créatures reconnaît toujours que son divin Époux opère quelque chose en elle à quoi elle se doit rendre purement passive et adhérer en toute simplicité, en la pure pointe de son esprit, à tous les desseins du divin Époux.

Elle est retirée dans ce secret cabinet de son cœur et élevée au-dessus d'elle-même et de toutes les créatures. Là elle ne se sépare point de son divin Époux ; s'il lui envoie des peines, elle ne s'en occupe pas, mais de son divin amour ; enfin c'est là où il la caresse, là où il l'enrichit de plusieurs dons, et c'est là aussi où l'âme emploie toutes ses puissances intellectuelles pour l'aimer et glorifier. C'est là sa demeure ordinaire d'où elle ne descend dans la partie inférieure que par pure nécessité, étant retenue par les caresses [242] de son divin Époux dont elle jouit et auquel elle adhère par la foi toute pure sans s'arrêter plus ni à l'imagination ni à toutes les images et fantômes, son oraison devenant toute intellectuelle.

Je m'imagine qu'une maîtresse de maison qui aurait le roi et la reine dans son cabinet, qui voudraient lui parler en secret et cœur à cœur, n'aurait garde de s'appliquer à autre chose et ne voudrait pas les quitter pour aller à la cuisine laver les écuelles. Ô Dieu, quelle incivilité, quelle infidélité serait-ce à une âme qui a l'honneur d'avoir la majesté de Dieu dans le cabinet de son cœur, qui se plaît de s'y manifester, et qui se choisit même quelques âmes qu'il veut être auprès de lui pour leur parler et pour recevoir d'elles des complaisances et non d'autres services extérieurs ! Si ces âmes si favorisées (au moins leur partie supérieure) quittent Dieu pour s'en aller avec les sens extérieurs parmi les affaires temporelles, qui ne regardent que le corps, qui est comme remuer les ustensiles de la cuisine, méprisant pour ce négoce si abject la présence du Roi, quelle ingratitude serait-ce, et quelle infidélité !

Ô mon âme, soyez fidèle, vous êtes trop favorisée de Dieu pour ne vous donner pas uniquement à lui. Quittons tout, abandonnons le temporel : le prenne qui voudra. Ne craignons pas que rien nous manque si nous possédons Dieu. Si sa Providence nous donne si abondamment les grandes faveurs de ses divines caresses, ne nous défions pas qu'elle nous laisse manquer des moindres choses qui regardent le corps, qui ne sont rien en comparaison.

Vaquons à l'oraison et ne l'abandonnons jamais, ce doit être notre seule et unique affaire. [Fin du septième livre.]

Trois lettres à « l’Ami intime »

Voici les trois dernières d’une série de dix-huit lettres adressées à « l’Ami intime ». Il s’agit de Jacques Bertot0. Datant de la dernière année de la vie de Jean de Bernières, elles reflètent sa vie intérieure très profonde :

Lettre 16. « Sur l’expérience du néant qui est Dieu »

Jésus soit notre unique tout pour jamais !

Comme je pensais répondre0 à votre dernière, nous ne l’avons pu trouver0. J’ai remarqué seulement que sur la fin vous disiez que votre état présent était que vous commenciez à expérimenter le néant où Dieu se trouve. En disant cela, vous dites bien des choses, puisque tout ce qui a précédé dans votre âme jusques à présent n’a été opéré de Dieu que pour la faire tomber peu à peu dans cet heureux néant. Son bonheur est bien plus grand dans ce rien qu’il n’était dans la plénitude de tant de divines opérations, qui se succédaient les unes aux autres, qui l’élevaient au-dessus d’elle-même, pour lui donner entrée dans le rien.

L’état de ce néant divin n’est opéré que par la divine essence, non plus gouvernée en lumière divine, mais en elle-même, en pure et nue foi, et abstraite de toutes les choses créées, qui sont du ciel ou de la terre. C’est le trésor des trésors de se perdre en Dieu : c’est cette perte qu’on a goûtée de si loin, et pour laquelle on a couru avec tant d’angoisses et de morts. Le divin rayon commence cette course, puisque touchant le centre de l’intérieur, il réveille l’inclinaison essentielle qui fait chercher Dieu, et qui ne donne point de repos qu’on ne l’ait trouvé.

Je ne veux pas expliquer davantage cette constitution intérieure, qui commence à perdre votre intérieur en Dieu. Je crois que vous oublierez tout ce que vous avez jamais reçu de grâces jusques ici, et que vous auriez même de la peine d’y penser ; la présence réelle de Dieu ne peut pas souffrir que nous ayons autre occupation que lui seul. Demeurez donc ainsi perdu, et faites tout ce que sa sainte volonté voudra de vous, d’actions ou de souffrances, puisque votre seul fond doit être en Dieu uniquement. En cet état, la liberté commence d’être très grande, nos puissances et nos sens n’étant embarrassés d’aucunes réflexions, et se laissant appliquer uniquement à l’œuvre extérieure de Dieu. 1659. 12 Janvier.

Lettre 17. « Sur la conduite en la voie mystique »

Jésus seul soit notre unique conduite.

Je reçus hier vos dernières lettres0, auxquelles je n’ai pu répondre, mon fond étant tout en obscurité, à cause de quelque imperfection que j’avais commise un jour auparavant. Il faut que par la purgation divine, il soit un peu éclairci auparavant que d’apprendre par lui aucune chose des volontés de Dieu. Je suis maintenant dans cette impuissance, de n’avoir autre capacité pour quoi que ce soit.

Vous savez mieux que moi que Jésus-Christ, habitant dans l’intime de notre intérieur, donne à connaître les choses qu’il faut savoir, et cela sans acte propre de connaissance : il éclaire sans lumière, il instruit sans instruction, et il donne conduite, sans qu’il paraisse, ce semble, aucune conduite, puisque Jésus-Christ est toutes choses, et que lui seul est le tout de l’âme. Dieu nous fait cette miséricorde, que nous désirons tirer notre vie et notre soutien uniquement de lui seul.

J’aperçois aussi que ceux qui veulent vous retenir à Paris0 pensent à la vérité à leur intérieur, mais d’une manière extérieure, et partant, ils peuvent entrer dans quelque extrémité. Je connais aussi que vous êtes encore utile et nécessaire aux B. et à M.0 et qu’il leur faut donner quelque temps. Mais de prendre des pensées de rester encore des années, je ne crois pas que vous le deviez faire, jusques à ce que Dieu vous fasse connaître sa sainte volonté. Les nécessités des monastères sont infinies, et il me semble que quand on leur a fourni le principal, qu’une petite privation leur est bonne, afin de ne pas prendre la créature pour leur unique appui.

Il est vrai que le seul ordre de Dieu nous donne Dieu seul : c’est pourquoi, quand notre intérieur est encore plus en soi-même qu’en Dieu, les progrès qu’il fait sont fort petits ; mais il est vrai aussi que c’est un rude métier d’être obligé de régler la conduite d’une personne qui chemine dans la voie d’anéantissement, et être aussi de son côté peu avancé ; quelque bonne intention que l’on ait, on peut brouiller l’œuvre de Dieu. Je vous puis dire dans la dernière confiance que cette crainte me sert souvent de gibet ; car de retarder la perfection des autres, et la sienne en même temps, est la plus grande misère que l’on puisse ressentir. De ne pas aussi marcher à l’aveugle, et consulter la raison quand il la faut perdre, c’est une autre incommodité, qui est très pénible. Toute ma consolation est que je vous avertis de tout, afin que vous voyiez vous-même ce que vous avez à faire.

Je sens grand repos de ne penser qu’à mon affaire : celle des autres me fait souffrir, à cause de mon imperfection; mais peut-être Dieu veut que les imparfaits aident à ceux qui cherchent la perfection, afin que, renversant toute prudence humaine, leur esprit propre trouve occasion de mourir. 1659. 24 Janvier.

Lettre 18. « À l’Ami intime »

Jésus soit notre tout pour jamais.

Autant que ma petite lumière me donne de discernement0, je crois que la déclaration de votre intérieur dans vos dernières est véritable, et que l’Esprit de Dieu opère ce qui se passe en vous. Votre âme reçoit sans doute de plus en plus les communications divines, et celle que vous expérimentez à présent dans le fond de l’âme est la fin de toutes les autres qui se passaient il y a si longtemps.

J’avoue avec vous que c’est l’effet d’une grande miséricorde de Dieu, qui ne fait pas cette grâce à tous ceux qui s’approchent de sa sainte présence à l’oraison : vous goûtez maintenant que le centre contient tout, et que hors de lui il n’y a rien ; la vrai vie est en lui, et hors de lui ce n’est que misère et affliction d’esprit. Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre : c’est posséder et jouir de Dieu en Dieu même d’une manière ineffable, et au-delà de toute expression. L’âme ravie hors de soi-même en Dieu l’expérimente opérant choses grandes, mais successivement, et à proportion que Dieu par son opération va purifiant et anéantissant l’âme, laquelle selon son intérieur et extérieur se retire peu à peu en ce divin abîme avec un instinct et un désir de ne se retrouver jamais ; et c’est ce qui fait maintenant sa course, puisque, quoiqu’elle soit en repos, elle ne se reposera jamais qu’elle ne soit devenue Jésus-Christ par une parfaite consommation, autant qu’elle est possible en ce monde.

Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité et à s’anéantir soi-même, et ce néant ne décroît qu’à proportion que Dieu se retire. Il ne faut pas long discours aux âmes qui expérimentent : il suffit de leur dire que Dieu est, et qu’il opère en vérité et réalité dans leur centre.

Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, il nous continuera ses miséricordes pour nous établir dans la parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien. Fin.



Catherine de Bar (1614-1698)

Catherine ou Mectilde naît le dernier jour de l’année 1614 à Saint-Dié. Elle fait profession chez les annonciades en 1633. Nommée supérieure, elle fuit avec ses religieuses la guerre et l’entrée des Français en Lorraine et trouve refuge au monastère des bénédictines de Rambervilliers, puis à l’abbaye de Montmartre, où elle passe l’année 1641.

En Normandie elle rencontre Jean de Bernières et tout le groupe qui l’entoure, dont Jean Eudes et Marie des Vallées. En août 1643, elle reconstitue sa communauté à Saint-Maur-des-Fossés, près de Paris. Elle se confie alors à Jean-Chrysostome de Saint-Lô, qui « trouvait plus de spiritualité dans le petit hospice de Saint-Maur que dans tout Paris ». Ce n’est que le début d’une longue vie très active0.

La direction de Catherine de Bar par Chrysostome

L’influence du Père Chrysostome a été déterminante sur cette annonciade qui deviendra la très active fondatrice des sœurs du Saint Sacrement. Dans les deux textes reproduits ici0, le Père Chrysostome occupe la plus grande part en apportant point après point ses réponses aux questions que se pose la jeune dirigée. Elle lui demande conseil, car elle vit depuis sa jeunesse une expérience profonde et ardente. Chrysostome lui répond de façon très détachée et froide, de façon à ne susciter chez cette personne très passionnée aucun attachement ni aucune émotion sensible ; afin que ce destin extraordinaire soit mené jusqu’au bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il veut la pousser vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation faite à son confesseur est anonyme, rédigée à la troisième personne :

Relation au Père Chrysostome [avec réponses], juillet 1643

1. Proposition0 : Cette personne eut dès sa plus tendre jeunesse le plus vif désir d'être religieuse ; plus elle croissait en âge, plus ce désir prenait de l'accroissement. Bientôt il devint si violent qu'elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans oser en découvrir la cause ; ce désir l'occupait tellement qu'il épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui était pas possible de s'en distraire ni de prendre part à aucune sorte d'amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme les autres, le désir qui dominait son cœur l'emportait bientôt et prenait un tel ascendant sur ses sens mêmes qu'elle restait insensible et comme immobile, en sorte qu'elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c'était la résistance de son père, que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus n'aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu'elle avait d'être religieuse, sans concevoir encore l'excellence de cet état.

Réponse :

En premier lieu, il me semble que la disposition naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.

Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement venait de Dieu ; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette agitation qui suivaient, étaient l'œuvre de la nature. Mais, quoi qu'il en soit, mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.

2. Proposition : cette âme, dans l'ardeur de la soif qui la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion ; elle ne s'arrêta point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être religieuse, rien de plus ; aussi tout Ordre lui était indifférent, n'ayant d'autre crainte que de manquer ce qu'elle désirait ; la solitude et le repos étant tout ce qu'elle souhaitait.

Réponse : Ces opérations proviennent de l'amour qui naissait dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l'âme était beaucoup enveloppée de l'esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu'il semble qu'au premier rayon de la grâce, elles courent après l'objet surnaturel : celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait interruption en ce qu'elle [reçoit] de Dieu.

3. Proposition : Entre toutes les dévotions de cette âme, elle honorait la très sacrée Mère de Dieu extrêmement, aussi en recevait-elle tous les jours quelques faveurs ; la nuit de sa profession, se voulant un peu reposer, elle se vit en esprit conduite de deux anges au pied de la Très Sainte Vierge qu'elle voyait comme dans un trône ; cette âme lui fut présentée, lui offrant humblement ses vœux ; la Sainte Vierge les reçut et les présenta à la Sainte Trinité. Au retour de son songe en vision, elle s'éleva en grande ferveur, s'en alla à l'église passer le reste de la nuit ; son cœur semblait lors se consommer d'amour, et à l'heure qu'elle prononçait ses vœux, il parut une couronne de grande clarté. […]

[Le dialogue se poursuit :]

Elle entrait dans son obscurité ordinaire et captivité sans pouvoir le plus souvent adorer son Dieu, ni parler à Sa Majesté. Il lui semblait qu'Il se retirait au fond de son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son entendement et à son imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui a perdu son tout ; elle cherche et ne trouve pas ; la foi lui dit qu'il est entré dans le centre de son âme, elle s'efforce de lui aller adorer, mais toutes ses inventions sont vaines, car les portes sont tellement fermées, et toutes les avenues, que ce lieu est inaccessible, du moins il lui semblait ; et lorsqu'elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et souffrait ses sensibles privations, néanmoins son cœur s'attristait quelquefois de se voir toujours privée de sa divine présence, pensant que c'était un effet de sa réprobation.

D'autre fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu'elle a mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s'accomplisse en elle selon qu'il plaira à Sa Majesté.

Réponse : Il n'y a rien que de bon en toutes ses peines, il les faut supporter patiemment et s'abandonner à la conduite de Dieu. Ajoutez que ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu.

[…]

18. Proposition : Son oraison n'était guère qu'une soumission et abandon, et son désir était d'être toute à Dieu, que Dieu fût tout pour elle, et en un mot qu'elle fût toute perdue en Lui ; tout ceci sans sentiment. J'ai déjà dit qu'en considérant elle demeure muette, comme si on lui garrottait les puissances de l'âme ou qu'on l'abimât dans un cachot ténébreux. Elle souffrait des gênes et des peines d'esprit très grandes, ne pouvant les exprimer, ni dire de quel genre elles sont. Elle les souffrait par abandon à Dieu et par soumission à sa divine justice.

Réponse : J'ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je prévois qu'elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme, étant vrai que pour l'ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu'elle ne doit pas souhaiter d'en être délivrée, mais plutôt qu'elle doit remercier Dieu qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la foi, d'aversion de Dieu, de blasphèmes et d'une agitation furieuse de toutes sortes de passions, de captivité, d'amour. Sur le premier genre de peine, elle saura qu'il n'y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir de purgation intérieure, que c'est le diable, qui avec la permission de Dieu, la tourmente comme Job. Je dis plus, qu'elle doit s'assurer que tant s'en faut que dans telles tempêtes l'âme soit altérée en sa pureté, qu'au contraire, elle y avance extrêmement, pourvu qu'avec résignation, patience, humilité et confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de Dieu.

Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois qu'elle pourra être sujette à trois sorte de captivités : à savoir, à celle de l'imagination et l'intellect et à la composée de l'une et de l'autre. Sur quoi je remarque qu'encore que la nature contribue beaucoup à celle de l'imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission de Dieu, pour tourmenter l'âme, comme dans le premier genre de peines ; en quoi elle a rien à faire qu'à souffrir patiemment par une pure soumission à la conduite divine ; ce que faisant elle fera un très grand progrès de pureté intérieure.

Quant à l'intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d'opérations, exemple : l'entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n'est que Dieu concoure à ses opérations ; d'où arrive que suspendant ce concours, les facultés intellectuelles demeurent liées et captives, c'est-à-dire à la conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les peines de captivité sont ordinairement données à l'âme pour purger la propriété de ses opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le troisième genre de peines d'amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon que Dieu opère en l'âme, et selon que l'âme est active ou passive à l'amour, sur quoi je crois qu'il suffira présentement que cette bonne âme sache :

1. Que l'amour intellectuel refluant en l'appétit sensitif cause telles peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle, par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.

2. Quand l'amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens de dire, il est rare qu'il tourmente ; cela se peut néanmoins faire, mais je tiens qu'il y a apparence que, par l'ordinaire, tout ce tourment vient du reflux de l'opération de l'amour de la volonté supérieure à l'inférieure, ou appétit sensitif.

3. Quelquefois par principe d'amour l'âme est tourmentée de souhaits de mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur ; sur quoi cette âme saura que la nature se mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien réglé pour ne point commettre d'imperfections ; d'où je conseille à cette âme :

1. d'être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu ;

2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au fait d'aimer Dieu.

3. Elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et intellectuel.

4. Si l'opération d'amour divin diminue beaucoup les forces corporelles, elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures ; que si [elle] ne coopère en se divertissant, l'amour la suit [poursuit], il en faut souffrir patiemment l'opération et s'abandonner à Dieu, d'autant que la résistance en ce cas est plus préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l'opération même. Je prévois que ce corps souffrira des maladies, d'autant que l'âme étant affective, l'opération d'amour divin refluera en l'appétit sensitif, elle aggravera le cœur et consommera beaucoup d'esprit, dont il faudra avertir les médecins. J'espère néanmoins qu'enfin l'âme se purifiant, cet amour résidera davantage en la partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la nourriture et à son dormir, c'est à elle d'être fort discrète, comme aussi en toutes les austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou d'opérations d'amour divin, elle aura besoin de soulager d'ailleurs son corps, se soumettant en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la contemplation, je prévois qu'il sera nécessaire qu'elle soit tantôt passive simple, même laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive ; c'est-à-dire, quand à son oraison la passivité cessera, il faut qu'elle supplée par l'action de son entendement.

Ayant considéré l'écrit, je conseille à cette âme :

1. De ne mettre pas tout le fonds de sa perfection sur la seule oraison, mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.

2. De n'aller pas à l'oraison sans objet. À cet effet je suis d'avis qu'elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l'infini des millions de mondes, et même à l'infini plus parfaits ; Jésus a été flagellé de cinq mille et tant de coups de fouet ignominieusement, ce qu'Il a supporté par amour pour faire justice de mes péchés.

3. Que si portant son objet à l'oraison elle est surprise d'une autre opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis sur son oraison : qu'elle souffre patiemment ses peines qui proviennent principalement de quelque captivité de faculté. Qu'elle ne se décourage point pour ses ténèbres ; quand elle les souffrira patiemment, elles lui serviront plus que les lumières.

19. Proposition : Il semble qu'elle aura une joie sensible si on lui disait qu'elle mourra bientôt ; la vie présente lui est insupportable, voyant qu'elle l'emploie mal au service de Dieu et combien elle est loin de sa sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en elle assez ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.

Réponse : Voilà des marques de l'amour habituel qui est en cette âme. Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment en ma pauvre âme, et d'autant que je sens et prévois qu'elle sera du nombre des fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en participation de l'esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui ferai part des miennes quoique pauvretés. J'espère qu'après cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais. Fin.

Autre réponse du même Père à la même âme

Jesus, Maria. Benedictus0.

Cette vocation paraît : 1. Par les instincts que Dieu vous donne en ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d'une âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret dû.

2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.

3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette petite retraite qui n'est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.

4. Je dirais que Dieu par une providence vous a obligée d'honorer le Saint Sacrement d'une particulière dévotion, et c'est dans ce Sacrement que notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée jusques à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous seront révélés.

5. Bienheureuse est l'âme qui est destinée pour honorer les états de la vie cachée de Jésus, non seulement par acte d'adoration ou de respect, mais encore rentrant dans les mêmes états. Aucunes honorent par leur état sa vie prêchante et conversante, d'autres sa vie crucifiée ; quelques-uns sa vie pauvre, beaucoup sa vie abjecte ; il me semble qu'Il vous appelle à honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec Lui, entrer dans le secret, aimant l'oubli actif et passif de toute créature, vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul0, pour n'être révélée qu'au jour de ses lumières.

6. Jamais l'âme dans sa retraite ne communiquera à l'Esprit de Jésus et n'entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n'entre dans ses états d'anéantissement et d'abjection, par lesquels l'esprit de superbe est détruit.

7. L'âme qui se voit appelée à l'amour actif et passif de son Dieu renonce facilement à l'amour vain et futile des créatures, et contemplant la beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite affection des autres et partant, elle désire d'être oubliée de tout le monde afin que tout le monde ne s'occupe que de Dieu seul.

8. N'affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée ; aimez plutôt d'entendre parler de Dieu que d'en parler vous-même, car l'âme dans les grands discours se vide assez souvent de l'Esprit de Dieu et accueille une infinité d'impuretés qui la ternissent et l'embrouillent.

9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ; s'il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n'est que pour leur compatir et leur souhaiter l'occupation entière du pur amour. Hélas ! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François voyant l'excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d'où vient qu'il s'estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu, puisqu'une grâce qui eût sanctifié les pécheurs ne pouvait vaincre sa malice.

10. L'oraison n'est rien autre chose qu'une union actuelle de l'âme avec Dieu, soit dans les lumières de l'entendement ou dans les ténèbres. L'âme dans son oraison s'unit à Dieu tantôt par l'amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par l'aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin objet qui lui paraît éloigné, et à l'amour et jouissance auquel elle aspire ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c'est être uni à Lui, tantôt par un pur abandon d'elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l'occupe de son amour dans les manières qu'il lui plaît. Ah ! bienheureuse est l'âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans tous les mouvements de sa pauvre vie ! Et à vrai dire, n'est-ce pas uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au ciel, c'est-à-dire pour aimer à jamais ? Tendez donc autant que vous pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l'oraison, comme : la retraite, le silence, l'abjection, la paix intérieure, la mortification des sens, et souvenez-vous qu'autant que vous serez fidèle à vous séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de son divin amour dans la sainte oraison ; car Jésus n'a aucune part avec les âmes corporelles qui sont gisantes dans l'affection des sens.

11. L'âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s'ingère sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec discrétion à ne parler qu'assez peu et autant que la charité le pourra requérir ; l'expérience nous apprendra l'importance d'être fidèle à cette avis.

12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout ses états d'anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie servile ; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des exercices très abjects et en un métier bien pénible ; et pour honorer cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir [à servir] plutôt qu'à être servie, et vous rendez facile aux petits services que l'on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et répugnants à la nature et aux sens.

13. Jésus, dans tous les moments de sa vie voyagère, a été saint, et est en iceux la sanctification des nôtres ; car il sanctifie les temps, desquels il nous a mérité l'usage, et généralement toutes sortes d'états et de créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre vie jusques à l'âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par la correspondance de nos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c'est un état de grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un jour avec lui, les autres états d'anéantissement de sa vie voyagère n'étant que des effets de nos péchés.

14. L'âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à dire vrai, celui est bien avare à qui Dieu ne suffit0. À mesure que votre âme se videra de l'affection des créatures, Dieu tout bon se communiquera à vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche de la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera un repos et une joie intérieure inconcevables.

15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à l'indiscrétion et à la sauvage : laissez dire les langues mondaines, faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mort ; et faut-il qu'on trouve tant à redire de vous voir aimer Dieu ?

16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant conduire et mener par la main, entrant à l'aveugle et en toute soumission dans tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu'il soit de lumière ou de ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d'abjection, d'abandon, etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu par cette indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite vous acquerra une paix suprême qui vous établira dans la pure oraison, et vous disposera à la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.

17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s'applique aux membres de son Église diversement pour les convertir à l'amour de son Père éternel, nous recherchant avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh ! que l'âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit est touchée d'admiration, de respect et d'amour à l'endroit de ce Dieu fidèle !

18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l'âme qui ne veut goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures !

19. Par la vie d'Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang ; cette vie nous est si intime qu'elle s'est glissée dans tout notre être naturel, ni ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n'en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l'encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sang. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père éternel par une séparation entière et une mort très profonde à tout plaisir sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la vie d'Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh ! bienheureuse est l'âme qui par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d'Adam, et qui travaille en toute fidélité à s'en dépouiller par la mortification, car elle se rendra digne de communiquer à la vie de Jésus.

20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement éviter le péché. Adam dans l'impureté de sa vie nous salira toujours un peu ; nous n'en serons exempts qu'au jour de notre mort que Jésus nous consommera dans sa vie divine pour jamais, nous convertissant si parfaitement à son Père éternel par la lumière de sa gloire que jamais plus nous ne sentions l'infection de la vie d'Adam ni d'opposition à la pureté de l'amour.

21. La sentence que Notre Seigneur Jésus-Christ prononcera sur notre vie au jour de notre mort est adorable et aimable, quand bien par icelle il nous condamnerait, car elle est juste et divine, et partant mérite adoration et amour : adorez-le donc quelquefois, car peut-être alors vous ne serez pas en état de le pouvoir faire ; donnez-vous à Jésus pour être jugée par lui, et le choisissez pour juge, quand bien même il serait en votre puissance d'en prendre un autre. Hugo, saint personnage, priait Notre Seigneur Jésus-Christ de tenir plutôt le parti de son Père éternel que non pas le sien : ce sentiment marquait une haute pureté de l'âme, et une grande séparation de tout ce qui n'était point purement Dieu et ses intérêts.

22. Notre bon Seigneur Jésus-Christ dit en son Évangile : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés0. Oh ! En effet, bienheureuse est l'âme qui n'a point ici d'autre désir que d'aimer et de vivre de la vie du pur amour, car Dieu lui-même sera sa nourriture, et en la plénitude de son divin amour assouvira sa faim. Prenez courage, la faim que vous sentez est une grâce de ferveur qui n'est donnée qu'à peu. Travaillez à évacuer les mauvaises humeurs de la nature corrompue, et cette faim ira toujours croissant, et vous fera savourer avec un plaisir ineffable les douceurs des vertus divines.

23. Tendez à acquérir la paix de l'âme autant que vous pourrez par la mortification de toutes les passions, par le renoncement à toutes vos volontés, par la désoccupation de toutes les créatures, par le mépris de tout ce que pourront dire les esprits vains et mondains, par l'amour à la sainte abjection, par un désir d'entrer courageusement dans les états d'anéantissement de Jésus-Christ quand la Providence le voudra, par ne vouloir uniquement que Dieu et sa très sainte volonté, par une indifférence suprême à tous événements ; et votre âme ainsi dégagée de tout ce qui la peut troubler, se reposera agréablement dans le sein de Dieu, qui vous possédant uniquement, établira en vous le règne de son très pur amour.

24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent il fait bon l'écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s'appelle passivité.

25. Le spirituel dans les voies de sa perfection est sujet à une infinité de peines et de combats : tantôt il se voit dans les abandons, éloignements, sécheresses, captivités, suspensions ; tantôt dans les vues vives de réprobation et de désespoir ; tantôt dans les aversions effroyables des choses de Dieu ; tantôt dans un soulèvement général de toutes ses passions, tantôt dans d'autres tentations très horribles et violentes, Dieu permettant toutes ces choses pour évacuer de l'âme l'impureté de la vie d'Adam et sa propre excellence. Disposez-vous à toutes ces souffrances et combats, et souvenez-vous que la possession du pur amour vaut bien que nous endurions quelque chose, et partant soyez à Jésus pour tout ce qu'il lui plaira vous faire souffrir.

26. Derechef, je vous répète que vous soyez bien dévote à la Sainte Vierge : honorez-la dans tous les rapports qu'elle a au Père éternel, au Fils et au Saint-Esprit, à la sainte humanité de Jésus. Honorez-la en la part qu'elle a à l'œuvre de notre rédemption, dans tous les états et mystères de sa vie, notamment en son état éternel, glorieux et consommé dans lequel elle est entrée par son Assomption ; honorez-la en tout ce qu'elle est en tous les saints, et en tout ce que les saints sont par elle : suivez en ceci les diverses motions de la grâce, et vous appliquez à ces petites vues et pratiques selon les différents attraits. Étudiez les différents états de sa vie, et vous y rendez savante pour vous y appliquer de fois à autre ; car il y a bénédiction très grande d'honorer la Sainte Vierge. Je dis le même de saint Joseph : c'est le protecteur de ceux qui mènent une vie cachée, comme il l'a été de celle de Jésus-Christ.

27. La perfection ne consiste pas dans les lumières, mais néanmoins les lumières servent beaucoup pour nous y acheminer, et partant rendez-vous passive à celles que Dieu tout bon vous donnera, et en outre tachez autant que vous pourrez à vous instruire des choses de la sainte perfection par lectures, conférences, sermons, etc., et souvenez-vous que si vous ne nourrissez votre grâce, elle demeurera fort faible et peut-être même pourrait-elle bien se ralentir.

28. L'âme de Jésus-Christ est le paradis des amants en ce monde et en l'autre ; si vous pouvez entrer en ce ciel intérieur, vous y verrez des merveilles d'amour, tant à l'endroit de son Père que des prédestinés. Prenez souvent les occupations et la vie de ce tout bon Seigneur pour vos objets d'oraison.

29. Tendez à l'oraison autant que vous pourrez : c'est, ce me semble, uniquement pour cela que nous sommes créés : je dis pour contempler et pour aimer ; c'est faire sur la terre ce que font les bienheureux au ciel. Aimez tout ce qui favorisera en vous l'oraison, et craignez tout ce qui lui sera opposé. Tendez à l'oraison, pas vive, en laquelle l'âme sans violence entre doucement dans les lumières qui lui sont présentées et se donne en proie à l'amour, pour être dévorée par ses très pures flammes unissant les attraits et divines motions de la grâce. Ne vous tourmentez point beaucoup dans l'oraison, souvent contentez vous d'être en la présence de Dieu, sans autre opération que cette simple tendance et désir que vous sentez de L'aimer et de Lui être agréable ; car vouloir aimer est aimer, et aimer est faire oraison.

30. Prenez ordinairement des sujets pour vous occuper durant votre oraison ; mais néanmoins ne vous y attachez pas, car si la grâce vous appelle à d'autres matières, allez-y ; j'ai dit ordinairement, car il arrivera que Dieu vous remplissant de sa présence, vous n'aurez que faire d'aller chercher dedans les livres ce que vous aurez dans vous-même ; outre qu'il y a de certaines vérités divines dans lesquelles vous êtes assez imprimée, que vous devez souvent prendre pour objets d'oraison. En tout ceci, suivez les instincts et attraits de la grâce. Travaillez à vous désoccuper et désaffectionner de toutes les créatures, et peu à peu votre oraison se formera, et il y a apparence, si vous êtes fidèle, que vous êtes pour goûter les fruits d'une très belle perfection, et que vous entrerez dans les états d'une très pure et agréable oraison : c'est pourquoi prenez bon courage ; Dieu tout bon vous aidera à surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la vie de son saint Amour. Soyez fidèle, soyez à Dieu sans réserve ; aimez l'oraison, l'abjection, la croix, l'anéantissement, le silence, la retraite, l'obéissance, la vie servile, la vie cachée, la mortification. Soyez douce, mais retenue ; soyez jalouse de votre paix intérieure. Enfin, tendez doucement à convertir votre chère âme à Dieu, son Créateur, par la pratique des bonnes et solides vertus. Que Lui seul et son unique amour vous soient uniquement toutes choses. Priez pour ma misère et demandez quelquefois pour moi ce que vous souhaitez pour vous.

La fondatrice

Le 21 juin 1647, Catherine est nommée prieure du monastère du Bon-Secours à Caen, puis retourne à Rambervilliers en août 1650. La guerre la chasse de nouveau ; on la retrouve en mars 1651 en pleine Fronde à Paris, où elle rejoint ses sœurs de Saint-Maur réfugiées rue du Bac.

Elle reçoit quelques secours de son amie la comtesse de Châteauvieux et s'ouvre pour la première fois de son dessein de fonder un monastère destiné à l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement, ce qui est accompli en 1654 ; elle commente alors avec profondeur la règle de saint Benoît0. Cette communauté s'accroît rapidement, et en 1659 Catherine prend possession de son premier monastère, rue Cassette, puis commence ses fondations : 1664, Toul, avec l'appui d'Épiphane Louys, mystique qui fut un temps son confesseur et ami0 ; en 1669 Notre-Dame de Consolation de Nancy… Les fondations se poursuivront jusqu’à sa mort, survenue à Paris le 6 avril 1698.

Elle laisse comme testament les deux seuls mots adorer, adhérer : « adorer Dieu dans le temple de notre âme, dans notre prochain, dans tout événement, et adhérer à cette volonté de Dieu qui est Dieu même ». L'oraison est vue et vécue dans ce même mouvement0.

Bien qu’à partir de 1654 elle ne fasse plus partie d’un Ordre franciscain, il serait dommage de ne citer que des écrits de jeunesse, car sa longue vie a permis une évolution vers une profondeur et une simplification de plus en plus grandes. Les correspondances de cette fondatrice, assez largement éditées aujourd’hui par des religieuses de son Ordre toujours vivant, présentent un grand intérêt spirituel0. Et de nombreuses « conférences » furent adressées par la sainte Mère à ses religieuses. Voici l’une d’elles en quelques citations :

Pour moi, je ne veux que la sainteté, je veux tout donner pour l'acquérir. Vous me direz peut-être qu'elle est trop rigoureuse et trop difficile à contenter. Hélas, qu'est-ce donc que ces sacrifices qu'elle exige de nous ? Que nous lui donnions de l'humain pour le divin, y a-t-il à balancer ? […] Laissez à cette divine sainteté la liberté d'opérer en vous, et elle vous divinisera, et je vous puis dire comme saint Paul que vous verrez et éprouverez ce que la langue ne peut expliquer, ce que l'esprit ne peut concevoir, ce que la volonté et le cœur ne peuvent espérer ni oser désirer. Mais personne ne veut des opérations de cette adorable sainteté. Presque toutes les âmes s'y opposent. Dès qu'elles se trouvent dans quelque état de sécheresse ou de ténèbres, elles crient, elles se plaignent, elles s'imaginent que Dieu les oublie ou les abandonne.

Ah ! quelque désir que vous ayez de votre perfection, Dieu en a un désir infiniment plus grand, plus vif et plus ardent. Sa divine volonté ne peut souffrir vos imperfections. Sacrifiez-les donc toutes à toute heure et à tout moment, et vous deviendrez toute lumineuse. Mais l'on veut se donner la liberté d'aller partout, [91] de tout dire, tout voir, tout entendre, tout censurer, juger celle-ci, contrarier celle-là : ainsi l'on s'attire bien des sujets de distraction et de dissipation dont on ne se défait point si facilement. On sort de son intérieur, on ne veut point de captivité, point de recueillement. […] Transportez-vous dans le Paradis, mes Sœurs, je vous le permets. […]

Il n'y a pas de plus ou de moins en Dieu, cela n'est que selon notre manière de voir les choses, mais pour parler notre langage, on peut dire que la sainteté de Dieu est la plus abstraite de ses adorables perfections. Elle est toute retirée en elle-même. Si nous n'avons pas de grandes lumières, des pénétrations extraordinaires et que nous ne soyons même pas capables de ces grâces éminentes, aimons notre petitesse et demeurons au moins dans l'anéantissement, sans retour sur nous-mêmes pour le temps et pour l'éternité. Ce n'est pas moi qui vous parle, je ne le fais pas en mon nom, je ne suis rien, et je suis moins que personne, mais je le fais de la part de mon Maître qui m'a mise dans la place où je suis. Finissons ; je ne sais pas ce que je vous dis. Priez Notre Seigneur pour moi0.


Une autre conférence, datée de l’année 1694, livre l’intimité mystique vécue à la fin d’une longue vie qui fut riche en épreuves :

Il n'est pas nécessaire pour adorer toujours de dire : « Mon Dieu, je vous adore », il suffit que nous ayons une certaine tendance intérieure à Dieu présent, un respect profond par hommage à sa grandeur, le croyant en vous comme il y est en vérité. […] C'est donc dans l'intime de votre [98] âme, où ce Dieu de majesté réside, que vous devez l'adorer continuellement. Mettez de fois à autre la main sur votre cœur, vous disant à vous-même : « Dieu est en moi. Il y est non seulement pour soutenir mon être, comme dans les créatures inanimées, mais il y est agissant, opérant, et pour m'élever à la plus haute perfection, si je ne mets point d'obstacle à sa grâce0. »



Une très belle lettre de 1667 à une sœur dans la nuit spirituelle :

À la mère Marie de Saint-François-de-Paule [Charbonnier] :

Ayant appris que vous continuez d'être dans la douleur, j'ai cru que je devais vous dire ce que Notre Seigneur me donne sur vos dispositions.

Premièrement, je trouve que vous êtes tombée imperceptiblement dans une très grande réflexion et application à vous-même. […] Je vous dis de la part de Dieu que vous êtes trop occupée de vos misères de vos péchés, de vos malices, de vos sacrilèges, de votre damnation, de votre enfer et de la perte que vous faites de Dieu. Je vois qu'au lieu d'aller à la mort de tout, vous avez réfléchi sur votre vide, et vous vous en êtes effrayée. Vous avez voulu y apporter remède par vos industries intérieures et, au lieu de trouver du secours, vous avez trouvé le trouble dans l'impuissance et l'enfer dans la pauvreté. Vous avez été abîmée dans la douleur, vous n'avez plus observé de règle ni de mesure. Vous avez pris des assurances de votre perte éternelle, bref tout est perdu, sans miséricorde, et il n'y a pas lieu d'espérer aucun retour. Ajoutez, si vous voulez, à tout ceci tout ce que votre esprit vous peut suggérer de vice et de péché. J'accorde tout. Soyez, si vous voulez, pis que tous les diables. Cela ne m'effraye et ne m'étonne pas.

Vous n'avez de tout cela qu'un péché, c'est d'avoir quitté le néant pour quelque chose, d'avoir quitté l'état de mort pour prendre vie, d'avoir voulu être quelque chose en Dieu et dans la grâce, et vous n'êtes qu'un malheureux néant, qui doit être non seulement oublié de tout le monde, mais de Dieu même, vous croyant indigne de son souvenir. Si j'étais auprès de vous, je vous convaincrais des vérités que je vous dis, mais, ne le pouvant, je vous prie de prêter croyance à ce que ma plume vous dit. Et commencez, [286] au moment que vous aurez vu ce que dessus, à vous mettre à genoux, disant de cœur et de bouche : « Mon Dieu et mon Sauveur Jésus-Christ, je vous demande pardon d'avoir voulu être, et d'avoir empêché votre grâce de m'anéantir ; je reçois toutes mes misères en pénitence, et renouvelle en votre Esprit mon vœu de victime qui me destine à la mort et qui me prive de tous les droits que mon amour propre a prétendu avoir sur moi et de tous mes intérêts de grâce, de temps et d'éternité. Je vous rends tout sans réserve, et ne retiens pour moi qu'un néant en tout et partout pour jamais, pour vous laisser être et opérer en moi tout ce qu'il vous plaira. » Après cet acte, cessez vos examens, vos retours, vos réflexions, vos craintes, vos résistances à l'obéissance et à la communion. Nous vous ordonnons de la part de Dieu de vous tenir comme une bête dans la perte de tout et même de votre salut et perfection. Il n'est plus question de tout cela, mais seulement de vous tenir dans ce simple abandon avec tant de fermeté que, si vous voyiez l'enfer ouvert pour vous engloutir, vous ne feriez pas un détour de votre pur abandon pour vous en préserver.

Voilà jusques où il faut mourir, et où vous ne voulez pas passer. Volontiers je vous gronderais de résister comme vous faites à la conduite miséricordieuse de Dieu ; ne permettez pas à votre esprit humain ni à votre raison de répliquer ni raisonner sur ce que nous vous ordonnons de faire. Marchez tête baissée sous la loi du Seigneur, il vous fait trop de grâce ; ne soyez pas si misérable que de le rejeter sous prétexte que vous l'offensez. Je vous défends de vous amuser à penser à vos péchés, ni de regarder vos communions comme des sacrilèges. Perdez et abîmez tous ces retours et réflexions dans l'abandon simple comme je vous le propose. Ne prenez aucune part en rien de ce qui se passe en vous ; soit bien, soit mal, laissez tout cela sans le discuter. Dieu en jugera et en fera ce qu'il lui plaira. Et vous, tenez-vous dans un néant éternel, qui ne voit plus, qui n'entend plus et qui ne parle plus pour soi-même ni pour autre. Mais je vous répète encore une fois, demeurez comme un mort à votre égard et même à l'égard de Dieu, comme ce qui n'est plus et qui ne doit plus être. Et si vous êtes fidèle à suivre la règle que je vous donne de la part de Dieu, vous trouverez ce que vous ne pouvez vous imaginer et que je ne dois point présentement vous expliquer. Allez aveuglément où je vous mène, et croyez que par la grâce de Dieu je sais ce que je vous dis. Marchez sûrement dans l'obéissance, et ne laissez pas de prier Dieu pour celle qui est en Jésus toute à vous. Souvenez-vous donc de demeurer comme une bête en la présence du Seigneur, sans pensée, sans acte et sans force ; le néant n'a rien de tout cela.

Lorsque vous serez dans la croyance que vous êtes damnée, laissez tout ce jugement à Dieu, croyant qu'il fera justice s'il vous met en enfer. N'en soyez pas plus inquiétée, laissez tout pour vous tenir encore au-dessous de tout l'enfer et des démons. Le rien n'est rien de tout cela. […]0.



Voici des extraits d’une lettre où elle dirige et encourage une religieuse de Toul :

Ma chère Fille, […] je veux votre sainteté ; vous êtes une petite paysanne que l'on mène à la cour. On en veut faire une dame, on lui ôte ses vieux haillons et ses petites guenilles. Elle ne le peut souffrir, ne voulant point de robe plus belle ni plus riche, et s'y trouvant empruntée. Elle dit : « Ôtez-moi cela, donnez-moi mes hardes, j'aime mieux ma liberté que toutes ces belles choses. » Voilà votre portrait tout fait. Quand Dieu vous aura dépouillée, quelle perte ferez-vous ? Il veut vous ôter vos guenilles pour vous revêtir de Lui-même. […]

« Dieu sera votre force et votre soutien. — Oui, mais je ne le vois pas, je n'en sens rien, pourquoi le croirai-je ? — Eh ! nous nous confions bien à une personne que nous savons nous aimer, qui nous trompe souvent, et parce que nos sens ne voient point Dieu, nous avons peine à croire en lui et en sa parole ! Un peu de foi et de confiance en Sa bonté fera merveille. » […]

Pourquoi pensez-vous que le Saint-Esprit ait descendu sur les Apôtres avec un grand vent et du feu ? C'est que le vent renverse tout, mais étant cessé, les choses se peuvent relever. Il n'en est pas de même du feu, il consomme tout et ne fait aucune réserve. Donnez-vous au pouvoir du Saint-Esprit, et vous trouverez un exterminateur qui n'épargne rien : il met le feu partout. […] Vous avez trop de compassion sur vous-même ; oubliez-vous une bonne fois, et laissez toutes vos pensées et raisonnements à la porte, sans amuser à contester avec cette marmaille qui vous nuira si vous n'y prenez garde. […] Toutes ces réflexions et tendresses de nature, et de compassion de vos propres intérêts, ne sont que des jeux de petits enfants qui crient devant les portes. Laissez-les crier tant qu'ils voudront. — Mais quel moyen de vivre ? J'aimerais mieux perdre toutes créatures que de perdre le goût de Dieu. — C'est l'amour propre qui crie ainsi. […] Demeurez en paix. […]0.



De très nombreux passages montrent l’élan qu’elle tente de transmettre à ses religieuses0 :

Rien ne charme Dieu comme une personne humble. Il se précipite dans cette âme avec la même vitesse comme vous voyez l’éclair qui précède le tonnerre ou un trait d’arbalète […]0.

Les saints ne sont remplis de Dieu qu’autant qu’ils se sont vidés d’eux-mêmes. Hélas ! si l’on nous pressait et que l’on nous réduisit en liqueur, l’on ne verrait qu’amour de nous-mêmes0.

Si la croix vous fait trop peur et que vous préfériez l’amour, aimez0.

Vous m’avez quelquefois demandé comment il faut prier pour le prochain. […] Quelquefois Dieu donne mouvement à l’âme de prier pour les misères d’autrui et, quand vous sentez en vous cette disposition, vous devez prier en la manière qu’on vous donne le mouvement. La plus ordinaire façon […] c’est en foi, par un simple regard vers Dieu qui connaît les besoins de ses créatures ; vous le priez qu’Il les sanctifie toutes0.

Dieu est de soi, indépendant de toutes les créatures, et la créature n’est rien de soi et ne doit rien être pour soi. Dieu est, et vous n’êtes point0.

N'ayez point de répugnance d'être en la présence de Dieu sans rien faire, puisqu'il ne veut rien de vous que le silence et l'anéantissement, vous ferez toujours beaucoup lorsque vous vous laisserez et abandonnerez sans réserve à sa toute-puissance0.

L'oraison du cœur n'est autre chose que de croire Dieu dans son cœur, de l'y adorer et de se laisser amoureusement à lui. Cette oraison ne demande point d'autre instruction que les inventions que le Saint-Esprit inspire à l'âme. C'est l'amour divin qui en est le maître et le directeur, et voilà le secret ; les créatures ne doivent point s'ingérer de faire son office0.

« Mais, me direz-vous, je me chagrine parce que je crois que ma sécheresse vient à cause de mes infidélités et qu'elles sont la marque de la disgrâce de Notre Seigneur. » Ces raisons-là ne sont qu'amour-propre. Si c'est vos infidélités qui vous les ont attirées, vous les devez souffrir comme une pénitence que vous avez méritée. Il ne faut pas tant se réfléchir, il faut s'abandonner. […] Ne pensons qu'à l'aimer, qu'à le contenter. Voilà l'unique nécessaire, tout le reste n'est rien0.

Car si, au dedans, il semble que les organes de l'âme soient obscurcis et comme impuissants de s'élever pour trouver Dieu, la vérité le fait posséder en foi puisqu'il est vrai qu'il nous environne, qu'il est tout notre être plus nous que nous-même. Et si l'âme dit : « Je ne puis être unie à Dieu à cause de mes impuretés », je lui réponds qu'elle est en Dieu, qu'elle vit en Lui. […] Si on savait le bien que l'âme reçoit de cette présence quand elle s'y exerce en foi à toute heure ! Elle se trouve investie de Dieu jusques à des pénétrations inexplicables. Tout notre mal est que nous ne voulons pas nous captiver sous cette loi d'amour et de simple application à Dieu présent0.



Enfin ouvrons sur la fécondité spirituelle issue de Mectilde-Catherine de Bar en citant une note explicative0 rédigée par une compagne et dirigée0 :

Le langage des mystiques est fort malaisé à entendre pour ceux qui ne se sont pas.

C’est une théologie qui consiste toute en expérience, puisque ce sont des opérations de Dieu dans les âmes, par des impressions de grâces et par des infusions de lumières ; par conséquent l’esprit humain n’y pourrait voir goutte pour les comprendre par lui-même.

Ce « Rien » dont notre Mère [Mectilde] parle avec tant d’admiration se trouve de cette nature. C’est, sans doute, un dépouillement de l’âme effectué par la grâce, qui la met en nudité et en vide, pour être revêtue de Jésus-Christ, et pour faire place à son Esprit qui veur venir y habiter.

Mais nous pouvons dire encore que la nature, par elle-même, ne peut arriver à cet état. Il n’appartient qu’à Celui qui a su, du rien, faire quelque chose, la réduire de quelque chose comme à Rien, non pas par son anéantissement naturel, mais par un très grand épurement0 de toute le terrestre, où Il la peut mettre.


Tout est dit ! Cette explication résume la mystique de l’Ordre fondé par Mectilde, elle-même dirigée par Jean-Chrysostome et par Bernières. Il faudrait approfondir l’histoire de cet Ordre et explorer ses trésors manuscrits pour découvrir d’autres figures mystiques. On appréciera déjà Élisabeth de Brême grâce à une notice rédigée par la mère de Blémur0.

Nous ne pouvons ici développer cette branche d’un « delta spirituel » ; la source du fleuve remonte aux tiers ordres franciscains, tandis que les autres branches sont la branche canadienne et la filiation « quiétiste ».

Jean Aumont (1608-1689)

Le « pauvre villageois »

Disciple lui aussi de Jean-Chrysostome de Saint-Lô, il fut un frère laïc membre du Tiers Ordre, puis séculier dans le monde possédant peut-être un petit vignoble à Montmorency. Jean Aumont fut en relation assez étroite avec Catherine de Bar : d’après elle, le « bon frère Jean » aurait été envoyé en exil en 1646 par suite de son ardeur à propager les maximes de Jean-Chrysostome, mort la même année (ce qui laisse entrevoir des tensions assez fortes entre ces mystiques et leur entourage) ! Il est « tellement rempli de la divine grâce à présent, qu’il a perdu tout autre désir. Il se laisse consommer. » Il rencontrera de nouveau Catherine à Caen en 1648 et à Paris en 1654. Tout laisse croire0 qu’il s’agit bien du « pauvre villageois » auteur de L’Ouverture intérieure du royaume… auquel fait suite un Abrégé pratique de l’oraison…0.

L’Agneau occis dans nos cœurs (1660)

Les illustrations de ce livre atypique (comme les images publiées par Querdu Le Gall0), mais beau, original et savoureux, ont fait la joie de Bremond lorsque celui-ci présenta « le vigneron de Montmorency et l’école de l’oraison cordiale ». Le texte du « pauvre villageois » est peu structuré, reflète parfois des représentations de l’ancienne astronomie-astrologie médiévale survivant à l’époque ; l’auteur est parfois trop abondant et imaginatif, le style est rocailleux. Mais il recèle de grandes beautés et témoigne d’une « intelligence extrêmement vive, pénétrante et limpide au didactisme le plus subtil0 ». Cet homme apparemment si simple avait atteint les profondeurs de la vie en Dieu : il nous transmet son élan qui fait fi de tous les obstacles.

Nous livrons tout d’abord un extrait assez long, mais de vive image, avant de présenter d’autres extraits courts et plus faciles de lecture :

Mais dites-moi de grâce si quelqu'un enfermé en votre cave, et frappant à la porte pour se faire ouvrir, vous alliez cependant au plus haut et dernier étage la maison demander qui est là : vous n'auriez sans doute aucune bonne réponse, car la grande distance du grenier à la cave ne permettrait pas que votre « Qui va là ? » fût entendu. Mais peut-être que cette personne-là n'ayant pas encore bien appris tous les lieux et endroits de la maison pourrait bien être excusée d'aller répondre au grenier quand on frappe à la porte de la cave, et ignorant principalement ces bas étages et lieux souterrains ; c'est pourtant d'ordinaire où l'on a de coutume de loger le meilleur et le plus excellent vin ; mais assez souvent l'on se contente d'y envoyer la servante sans se donner la peine d'y descendre soi-même pour en puiser à son aise et se rassasier. Je veux dire que Dieu étant l'intime de notre intime0, il frappe à la porte de ce fond et plus profond étage de nos âmes, et que partant il y faut descendre en esprit et par foi pour y écouter en toute humilité ce qu'il plaira à Sa divine Majesté de nous y ordonner pour son contentement, et ne nous pas contenter d'y envoyer la servante de quelque chétive considération, laquelle ne peut descendre jusques au caveau de l'Époux, mais seulement sans s'abaisser elle demande du faîte de la maison qui est là.

C'est en vérité trop mépriser son Prince, d'envoyer à la porte un chétif valet qui n'a ni parole ni civilité pour le recevoir. Mais il faut que l'âme descende elle-même par dedans elle-même pour y chercher son Dieu et l'y trouver, et en jouir tout à son aise seul à seul [14] dans la chère solitude de son cœur, dans cette maison de vraie oraison, où il l'introduira en personne dans le caveau des chères délices du pur amour de son sein. Et si enfin dès l'abord elle ne l'y trouve pas autant qu'il y peut être trouvé, qu'elle persévère constamment ; car à même qu'elle continuera une telle recherche intérieure et cordiale, elle y croîtra dans la découverte de ce très digne Objet cherché, et par cette intérieure recherche, elle y croîtra en sa lumière et par la lumière en la connaissance d'elle-même, et de la connaissance d'elle-même à la recherche intime de son Souverain Bien, de son amour et de son espérance ; et elle, commençant à se dégoûter de ses sens et de leurs sensualités, elle commencera d'entrer dans le goût de Dieu et, l'ayant savouré, il lui sera donné de Dieu de se dégoûter d'elle-même ; et à mesure qu'elle s'en déprendra, elle entrera en la possession de son Dieu, où elle sera toute comblée de délices. Et enfin la persévérance fidèle en ces intérieurs commerces l'y fera trouver lui-même dans lui-même, par-dessus tout le compréhensible, où elle le goûtera aussi par-dessus tout goût et toute chose goûtée, autant qu'il se peut en cette vie, pour enfin l'aller goûter à voile ôté dans sa glorieuse éternité.

Voici donc, âmes chrétiennes, que tout le secret et l'importance de l'affaire de notre salut est qu'il faut bien apprendre et bien savoir une bonne fois pour toute notre vie, que toute la beauté, le trésor et les richesses de l'âme chrétienne sont par dedans elle-même, et que c'est par ce dedans que Dieu nous frappe, et nous appelle d'une voix de père et de cordial ami0.

Il passe dès la page suivante d’une image empruntée à la vie concrète d’une maison à une analogie prise dans l’Évangile :

Mais tout ainsi que le Lazare sortant du sépulcre et échappé de la mort resta encore lié [de bandelettes], ainsi l'âme échappée des chaînes de la mort éternelle et du sceau du péché reste encore liée aux choses mondaines et scellée des autres sceaux et habitudes ci-mentionnés ; pour la poursuite et la victoire desquels il faut absolument la sainte persévérance, que nous devons demander à Dieu, et l'attendre en toute confiance de son divin amour.

Et ainsi, de comparaison en comparaison, se poursuit la parole du « Socrate campagnard, qui ne connaîtrait que son catéchisme, et dont les paraboles abondantes rejoindraient toutes, sans qu’il s’en doutât d’abord, la philosophie de M. Bergson0 » !

Tout le but et l'intention de ce petit œuvre, âme chrétienne, est de vous découvrir et ouvrir la porte étroite de la vie, et vous donner les moyens de vous échapper de la mort des ténèbres, en vous montrant comme il se faut retirer et recueillir dans votre temple intérieur, et, comme nous sommes corporels et spirituels, la loi de Dieu nous a bâti des temples corporels pour nous y retirer et y rendre un culte visible à la divinité pour le bon exemple et l'édification du simple peuple ; mais lorsque nous entrons [26] dans cette église extérieure, il nous faut souvenir que Dieu par sa bonté s'en est bâti une intérieure dans le fond de notre âme, où il veut être aussi servi d'un culte intérieur et spirituel ; et partant qu'il nous convient de passer en esprit de cette église visible et matérielle, dans l'église intérieure et spirituelle de notre âme, et de ces deux églises n'en faire plus qu'une l'une dans l'autre. Là où vous remarquerez trois étages, la nef, le choeur et le sanctuaire divin qui ont rapport aux trois étages de l'oraison, savoir : un entretien actif, un entretien actif et passif ensemble, et un entretien purement passif ; lesquels s'exercent et se doivent exercer au fond du cœur chrétien par trois sortes d'emplois de l'amour divin intérieurement exercé dans les trois cieux de l'âme, par ces trois moyens susdits. Et partant, il faut que notre esprit, comme le ministre spirituel de ce temple intérieur, entre et s'avance jusques au sanctuaire par dedans ces trois étages, qui fondent les trois cieux de notre univers intérieur, et par conséquent le troisième est nommé le ciel des cieux.

Suit la description du premier ciel, qui a pour soleil Jésus-Christ, pour lune la Très Sainte Vierge, pour étoiles nos saints patrons. Puis :

[28] Le second ciel de notre temple intérieur a pour soleil le Saint-Esprit et pour lune l’imitation de la vie souffrante de Jésus-Christ et de sa très aimée mère […] [qui disposent les âmes] pour entrer plus avant dans le désert de leur cœur, et d’y opérer de cœur, c'est-à-dire faire cesser l’activité du propre intellect […] et ouïr de l’oreille du cœur ce que l’amour divin dit au cœur. […]

Il faut enfin entrer, et se retirer en esprit, en foi et en amour dans notre église intérieure, d’étage en étage, de degré en degré, et de dedans en dedans jusque dans le sanctuaire divin. Et là l’âme toute ramassée et réunie en elle-même, et toute réduite à son point central, et toute passive et abandonnée aux impérieux débords du divin [31] amour, qui la pénètrent au-dedans et qui la revêtent et investissent de divinité, et ainsi, l’âme croissant en amour croît aussi en lumière, et en lumière d’amour rejailli de la très sainte humanité glorieuse de Jésus, laquelle, lumière d’amour intérieurement participée, est la vraie manne et la vraie nourriture de l’âme : c’est une onction divine, laquelle opère dans l’âme tout ce qu’elle y notifie, y détruisant et anéantissant le règne du propre amour, et y détache l’âme de l’emploi propriétaire de ses puissances, et puis de sa propre vie, et mourant ainsi à l’emploi propre de ses puissances et à sa propre vie pour s’y tenir toute passive et pour s’abandonner et l’un et l’autre à la clémence du Saint-Esprit, pour n’être plus mue, ni agie ni vivante ou vivifiée que de lui, pour ne vivre qu’à lui, de lui et pour lui. Et enfin il est donné à l’âme de se détacher du plaisir de la possession de Dieu dans elle-même et de la participation finie de l’infinité divine, et de tous les dons de Dieu, et des plus hautes faveurs pour le pur amour de lui-même. […]

[33] Enfin il faut avouer que Dieu aime infiniment le cœur humain, au fond duquel est la capacité amatique [d’aimer] propre à recevoir ce Dieu d'amour dans le fourneau de sa volonté ; car comme Il est infiniment aimant, il cherche des cœurs qui se veulent donner tout entiers en proie à son divin amour afin que, les en ayant tous remplis jusques à en regorger, ils le puissent aimer en sa manière infinie avec son même amour.

Il faut passer au-delà du fonctionnement « dans la tête » :

[57] C'est la maladie naturelle de l'homme de vouloir être homme raisonnant et à soi sans démission ; et roulant dans sa tête le chariot naturel de ses pensées, il se figure une foi plus imaginaire qu'infuse, et partant plus acquise que donnée, et ainsi avec certaine pratique spirituelle et non intérieure, puisqu'il ne tend pas en dedans au fond du cœur, mais demeurant seulement dans la nature du propre esprit bien policé et prudemment exercé par les temps, les lieux, les motifs, les actes, les sujets et les raisonnements sur tout cela ; et cependant on ne s'avise pas que l’on tient continuellement le dos tourné à Dieu et à ce divin soleil intérieur qui luit au fond de nos âmes, et dont ils ne sont point éclairés, parce qu’ils se tiennent la face de l’âme tournée en dehors sur leurs actes, sur les points et motifs des sujets et objets de leur méditation avec la roue du raisonnement, tout ainsi qu’un écureuil enfermé dans une cage en forme de roue qui court sans cesse à l’entour de soi-même, et n'entre jamais dedans, et ne cessant de tournoyer sans rien avancer, ni bouger d'un pas, ni sortir de sa place, ni même changer de posture ; ainsi fait l'homme qui cherche Dieu à la naturelle ne cessant de rôder, et tournoyer à l'entour de la roue de ses propres raisonnements. [...]

[68] Retirant et ramassant toute leur substance dans leur tête, ils demeurent secs et arides de cœur ; car la bonne et profitable étude doit être entremêlée d’oraison ; mais quoi, ils n’en veulent rien faire de peur de devenir mystiques, et ce sont pour l’ordinaire ceux-là qui disent que ce n’est pas pour tout le monde.

Il décrit sept degrés de récollection intérieure par lesquels sont levés les sept sceaux (de l'Apocalypse) qui tenaient l'âme captive. Ce texte dense, lu lentement, fait bien voir la tentative très intéressante, car originale, non polluée par la culture théologique, de décrire le vécu phénoménologique. Comme Ruusbroec avant lui, il insiste sur l’absence d’entre-deux au sommet de la vie mystique :

Le sixième degré d'abstraction intérieure conduit jusques à son centre, et y fait savourer à l'âme un repos tout divin, tout spirituel, et centralement et également amoureux et lumineux. Et d'autant plus pur et parfait que la vie de l'âme est noble dans son intégrité spirituelle, et selon son opération impérieuse mue du divin Amour, il lui est donné pouvoir sur toutes les choses au-dessous d'elle et l'empire sur elle-même, puisqu'elle a ici le courage héroïque de sacrifier et immoler à Dieu au fond de son être ce qu'elle a de plus cher, ce qu'elle aime davantage, qui est l'attache à sa propre vie ; et pour lors l'âme cessant de vivre à elle et pour elle, commence à vivre de Dieu et pour Dieu, et selon la manière de Dieu ; et partant l'âme fait ici le parfait sacrifice d'elle-même, donnant à Dieu tout ce qu'elle a et ce qu'elle est en elle-même ; et Dieu la reçoit et lui est agréable. Mais il n'est pas encore content que l'âme se donne à lui, et que lui se donne à elle dans elle-même avec tous les dons, mais elle veut encore qu'elle se désapproprie de tout cela et qu'elle meure à cette complaisance, à cette jouissance de lui dans elle-même, pour l'aller posséder dans lui-même dans l'Eternité.

Et c'est ce qui fait le septième et le dernier degré plus qu'intime, puisqu'il est outre l'âme en Dieu ; et par lequel enfoncement central l'âme demeure détachée, libre et affranchie de tout servage, entrant humblement et librement à Dieu sans milieu, ni entre-deux, sans voile, ni sans figure, lui rendant par amour et hommage souverain tous les dons avec elle-même ; et par ainsi demeure dégagée de tout ce qui n'est point Dieu [128] lui-même, qui est le plus grand sacrifice que l'âme puisse faire ni en cette vie ni en l'autre, et partant qui contente Dieu autant qu'il peut être contenté d'une pure créature humaine, si bien que ce recueillement devient ainsi de degré en degré si profond qu'il atteint jusque dans Dieu même, qui est le dernier degré qui fait la jouissance du Souverain Bien, sans entre-deux ni milieu ; car l'âme n'est pas ici seulement spirituelle ou intérieure, mais elle est si intérieure et très intime qu'elle ne repose plus en elle-même, mais en Dieu, parce qu'elle est sortie d'elle-même par dedans elle-même, est outre elle-même, où elle s'est perdue à elle-même et retrouvée toute divinisée en Dieu même. Je dis qu'elle s'est perdue à elle-même parce qu'elle a quitté et dépouillé tout attache, tant d'elle-même que hors d'elle-même, et jusques à la participation finie des dons de Dieu dans elle, pour n'avoir plus en tout et partout que Dieu, et divinité dans Dieu même, par l'amour embrasé et impérieux qui la domine et lui donne rang dans les commerces ineffables des personnes divines.

Et partant, âmes chrétiennes, vous pourrez voir clairement et distinctement comme la récollection, l'abstraction et l'introversion centrale doit être conduite à sa fin qui est Dieu au septième jour qui est le sabbat divin, le jour de liesse.

Jean propose une comparaison avec le cycle de la nature0, comme dans la section intitulée :

« L'âme dans ses trois différents états de commencement, de progrès et de perfection en la sainte oraison, agréablement comparée à l'arbre fruitier, selon trois différentes saisons de son fruit, en fleur, en verdeur et en maturité, et planté en différents terroirs sous différents climats » :

Le premier regard du soleil corporel sur les arbres fruitiers fait épanouir les fleurs et y dessèche humide que la rosée du matin y avait accueillie dedans la fleur, afin qu'étant réchauffée le fruit s'y forme [...]

Le second regard du soleil sur l'arbre fruitier est que [298] réchauffant la terre, il la soulage et l'aide à produire l'humeur où la sève, laquelle nourrit le fruit et le conduit à sa grosseur. Et comme dans cette saison la sève est en sa grande vigueur, elle fait aussi que le fruit quoique gros, est cependant de couleur très verte et de goût très âcre, et tient beaucoup à l'arbre.

Le troisième regard et la troisième opération du soleil sur l'arbre fruitier envisageant ce fruit dans sa grosseur, et le soleil étant selon cette saison très ardent, il dessèche la terre et en purifie l'humeur, et y fournit la couleur selon chaque espèce, accommodant sa vertu au sujet qu'il atteint. [...]

De même le premier regard de l'Amour divin sur la terre de notre cœur et l'arbre fruitier de notre volonté, c'est de réchauffer cette terre morfondue par les glaces de l'hiver du péché, et lui faire produire les premières fleurs de la dévotion, en y desséchant l'humide que les vapeurs du propre amour y avait amassé. [...]

Le second regard de ce soleil amoureux sur l'arbre fruitier de [299] notre volonté est que, réchauffant la terre de notre cœur, il y produit l'humeur ou la sève de la grâce, laquelle nourrit ce fruit et le conduit à sa grosseur après avoir purifié la terre de notre cœur. [...]

Le troisième regard et la troisième opération du soleil éternel sur l'arbre intérieur de notre volonté, et qui regardant les fruits dans leurs grosseurs, dessèche la terre de notre cœur des ardeurs de son midi, y purifie l'humeur de la complaisance de sa propre vie et y fournit la couleur de chaque vertu, comme la fermeté de la foi sous la blancheur de l'Agneau, et la couleur jaune de sa très simple mort et Passion, la candeur de l'espérance sous le rouge et l'attente des flammes du Saint-Esprit, et le doré de la Charité sous la couleur panachée [300] de la plénitude du Saint-Esprit, lequel amène en l'âme toutes les vertus chrétiennes vivifiées en charité, et chargées de toutes les divines couleurs du divin Amour. Et partant, sont des fruits arrivés à leur maturité, et propres à être servis sur la table du grand Seigneur, car la sève de l'attrait de la grâce se retirant avec le propre esprit au centre de la racine de la volonté, outre0 la substance rend ses fruits dans la terre sainte de l'humanité glorieuse de Jésus-Christ, pour être servis par lui et en lui devant Sa Majesté divine.

Et tout ainsi que la terre toute seule ne peut produire ni donner du fruit à l'arbre, si l'arbre et la terre ne sont également envisagés des rayons du soleil corporel, de même si ce divin soleil de nos âmes ne lance ses divins regards sur la terre intérieure de notre cœur et sur l'arbre intime de notre volonté, elle ne produira aucune bonne œuvre pour la terre promise de l'éternité, ainsi à proportion des regards du soleil et des situations de la terre qu'il envisage, il produit la diversité des fruits : comme dans les terres chaudes du Midi, il y produit quantité de vin et d'huile. Devers l’Orient, il y fait tout abonder, à cause que la terre et la situation a beaucoup de correspondance à l'influence bénigne de cet astre, lequel est fort tempéré et second sur ces terres orientales. Devers le Couchant, il n'y croît pas de vin ni d'huile, si ce n'est de poissons : ainsi ces terres sont fort aquatiques et froides, et sont peu fertiles. Pour le regard du Nord il y a des glaces en quantité, et beaucoup de froid, parce que le soleil en est fort éloigné, et par ainsi la terre y produit peu, et en plusieurs endroits rien du tout.

Et par ainsi, âmes chrétiennes, si vous n'êtes point sur la terre de votre Midi, il ne tient qu'à vous de vous y mettre et d'y exposer le fond de votre volonté sous le midi de l'amour divin et sous la véhémente ardeur de sa chaleur infinie. [...] [301]

Mais si vous êtes encore rôdant vers ces terres du Couchant, froides et aquatiques, de la tiédeur, là où il ne croît ni vin ni huile, si ce n'est de poissons, au moins apprenez de ces poissons à vous retirer dans votre élément pour vous y conserver et accroître la vie. Car sitôt que le poisson sort de son élément, indubitablement il meurt. Mais il nous apprend encore une belle leçon, c'est qu'il n'en sort jamais s'il n'en est tiré par force avec l'hameçon. [...] [302]

Si je n'avais crainte de trop grossir cette œuvre, et par ce moyen la rendre moins commode et de trop grand prix pour les pauvres et les simples, je vous ferais voir par toute la terre et les cieux, par tous les animaux grands et petits, forts ou faibles, rampants ou cheminant sur la terre, par tous les arbres, par toutes les plantes et fleurs et fruits de la campagne, par toute la mer et les poissons, les bestiaux, navires et nacelles, la nécessité de se retirer intérieurement en esprit et par foi au fond de nos cœurs pour nous y relancer intérieurement dans cet immense vastitude de sa Divinité outre [au-delà de] nous-mêmes ; et d'où nous sommes sortis par la création pour y retourner par grâce, par foi et par amour, comme dans notre divin élément, Centre incréé de notre vie créée, et après tant de connaissances et de lumières de cette grande troupe des prédicateurs exemplaires de toute la nature, qui nous crient et nous prêchent chacun en sa façon, et selon son genre ou espèce, que Dieu est plus intimement dans nous que nous-mêmes, et qu'il y est pour nous, et pour y être possédé de nous, et pour l'y posséder pareillement en toute plénitude.

Voici un développement à partir de belles images. Il relie les forces intérieures à des figures astrologiques, dans le cadre de la culture évangélique populaire :

De la souveraineté de la foi sur toutes les lumières infuses les plus sublimes...0

La foi élevée par la vie d'amour fait le noble instrument du nouvel homme, laquelle médie0 premièrement entre l'âme et la grâce, lui faisant appréhender les choses divines selon sa portée et capacité ; et puis elle l'élève à choses plus hautes, tenant toujours le dessus sur la capacité de l'âme qu'elle attire et élève pour sa fin. Et ainsi la foi va toujours croissant, et nous accroissant pour nous élever à Dieu, comme médiatrice entre Dieu et la loi de grâce. Car puisque l'homme est un petit monde, il lui faut des astres qui le régissent et le gouvernent, parce que Dieu n'a rien fait que de parfait. Et comme il est en soi et de soi lumière éternelle, il va éclairant et illuminant toutes ténèbres, soit par lui-même, ou par causes secondes. D'où vient qu'il a posé au ciel de notre âme ses deux grands corps lumineux, la foi et la charité, pour y verser leurs influences et ordonner toutes les saisons. Et partant, la foi nous y est comme une belle lune, qui va nous éclairant parmi cette vastitude immense et ténébreuse qu'il y a à passer entre Dieu et nous ; et elle nous a été donnée de Dieu tout ainsi que l'étoile d'Orient fut donnée aux Mages pour les conduire sûrement, et les éclairer pour chercher et trouver ce tendre Agneau de Dieu dans son palais de Bethléem, où elle disparut et s'éclipsa à l'abord de ce beau Soleil lumineux de l'Orient [403] éternel, tout nouvellement levé sur notre horizon pour y éclairer les épaisses ténèbres de la gentilité. Ainsi la foi, comme une belle lune attachée au ciel de notre esprit, va éclairant et vivant parmi tous les étages de ce monde spirituel de degré en degré.

Mais tout ainsi que l'étoile d'Orient disparut aux Mages lors de leur entrée en Jérusalem, de même [il] en arrive à l'âme recueillie et ramassée au fond de sa Jérusalem intérieure, de là où se lève ce grand corps lumineux de la charité ; lequel comme un beau soleil éclatant, ardent et tout lumineux et embrasant, fait éclipser la foi pour ce moment par son abord enflammé, opérant et impérieux, et qui réduit et réunit toute lumière en son principe. En sorte que pendant ses grandes irradiations embrasées de la charité dont l'âme est toute investie, pénétrée et abîmée en cet océan divin, la foi n'y paraît point pendant l'opération, quoiqu'elle y soit beaucoup plus noblement, et plus lumineuse, et comme vivifiée et éclairée de la charité, qui fait la vie de sa lumière. Et tout ainsi qu'au lever du soleil toute la lumière des astres s'éclipse, de même à l'abord du soleil de la charité, toutes les vertus comme lumières participées de ce grand corps éclatant et flamboyant de ses divines ardeurs, s'éclipsent pendant le temps et le moment de cette irradiation. Quoique la foi s'éclipse et disparaît durant ces lumineuses irradiations de la charité, elle ne laisse pas d'être toujours dans l'âme, même tenant le dessus sur toutes les lumières de la charité, parce que nous croyons infiniment plus de Dieu par la foi qu'il ne nous en est manifesté par ces excessives lumières d'amour.

Mais enfin, l'opération de l'Amour divin étant finie et l'âme revenant à elle-même, toutes les vertus reparaissent en l'âme, mais portant les livrées de la très noble charité, ainsi que l'étoile d'Orient le fit revoir aux Mages à la sortie de Jérusalem, pour les exciter à poursuivre leur chemin et enfin arriver au lieu de leur demeure. Ainsi en arrive après que ces foudroyantes inflammations de la divine [404] charité régnant impérieusement dans l'âme pour quelque temps selon son office d'épurer et d'unir ; après, elle met comme un voile sur sa face lumineuse et radieuse pour en tempérer les ardeurs, et pour lors la foi rentre en office, élevant et tirant l'âme vers sa fin, mais incomparablement plus noblement qu'auparavant, à cause de la capacité de l'âme plus dilatée par l'opération impérieuse et enflammée de la charité. Et par ainsi cette belle lune de la foi continue toujours d'éclairer l'âme par ses ombrages lumineux, si d'aventure l'interposition de la terre ne lui cause une éclipse. C'est-à-dire que si l'âme venait à s'oublier jusques à donner lieu au péché mortel, elle se dégraderait à même temps des avantages et degrés d'être et de noblesse de foi et de charité. Mais au contraire, si elle est fidèle jusques à la mort, elle en sera glorifiée dans l'éternité.

D'où vient que le Verbe divin s'est approché de nous par son Humanité, sans le secours de laquelle sa Divinité nous était inaccessible dans l'immense sublimité de son être, où elle est cachée dans ses lumières impénétrables et infinies, où elle habite en souveraine, et là où elle règne en Dieu, c'est-à-dire indépendamment et hors d'atteinte d'aucune créature ; et partant, nous n'aurions jamais pu l'y choisir pour objet intérieur et proportionné, parce que Dieu nous est invisible, ni le prendre pour notre exemplaire, parce qu'il n'y a aucune forme en lui, ni nous y conformer, parce qu'il est inimitable, ni l'atteindre parce qu'il est immense, ni l'aborder à cause de l'excès de ses lumières, dans lesquelles il se tient caché à nos ténèbres et se dérobe à nos puissances.

Mais enfin, voici que la Sagesse incarnée et incréée s'étant [s'est] intéressée dans nos besoins, comme celle qui apportait en terre la lumière surnaturelle et divine pour éclairer les hommes non seulement d'une simple étoile, mais de l'immense clarté et splendeur du Père, laquelle s'est enfermée dans l'humaine nature comme dans une admirable lanterne, quoique obscure, à travers de laquelle il a tempéré ses [405] glorieux regards, qui nous eussent anéantis ; parce qu'il n'y a aucune créature qui puisse supporter le regard divin, comme divin, sans mourir. [...]

Des images d’origine alchimique :

Nous devons laisser écouler en l’intérieur tout notre esprit, notre mémoire, notre entendement [...] Quand nous parlons d’anéantir le propre être ou la propre vie, ce n’est pas aussi la destruction du propre être, mais la destruction de l’estime du propre être, ni aussi la mort de la propre vie, mais la mort du propre amour et complaisance à [451] la propre vie finie pour entrer en la vie infinie ou l’infinie complaisance de Dieu. [...] Il faut que l’âme souffre une destitution totale et que sa substance soit pénétrée et repénétrée des ardeurs du divin amour, et que sa volonté y serve comme de fourneau et d’alambic tout ensemble pour épurer cette essence toute abandonnée et pacifique, pour y supporter l’excessive opération de son ardeur embrasée et impérieuse qui la pénètre, et en évacue tout ce qu’il y a de défectueux et empêchant la divine union des deux Amants ; c’est ce que nous appelons dépouillement [...], [qui] ne se peut achever que dans l’âme passive. [...] Aucunes fois Dieu s’insinue dans l’âme, et d’autres fois il insinue l’âme en soi.

L’ambition spirituelle est une qualité lorsqu’elle est bien comprise, affirmation qui est bien loin du dolorisme de Jean-Chrysostome et que l’on n’entend pas assez à l’époque :

[454] Âme chrétienne, voulez-vous contenter votre démangeaison d'être ? Eh bien, soyez, à la bonne heure, mais en Jésus-Christ ; et ne soyez point jamais ailleurs ; car ce que vous ne pouvez être vous-même par nature, vous le pourrez être en Jésus-Christ par la foi, par sa grâce et par son amour, et en vous rendant intérieurement à lui au fond de votre cœur : tout ce que vous ne pourrez apprendre ni atteindre par votre propre esprit, vous le pourrez savoir et appréhender par l'Esprit de Jésus-Christ. Car le Saint-Esprit donné à l'âme va anéantissant la créature pour la rendre en lui, et la faire grande et solidement savante. Non toutefois en comprenant ou atteignant par nous-mêmes les divins Mystères, mais en nous laissant comprendre à eux, ils nous conduisent et nous font entrer en Dieu, d'où ils sont sortis, et nous y font être créature nouvelle, nous apprenant dans eux ce que nous ne pouvons savoir ni atteindre sans eux, qui est le néant glorieux de la créature nouvelle, qui fait tout notre avantage, car n'étant plus rien de nous-mêmes dans nous-mêmes, nous sommes tout de Dieu et pour Dieu, étant ainsi faits les sujets légitimes de sa toute-puissance s'exerçant sur le néant nouveau et volontairement soumis, lequel ne résiste point à la toute-puissance, laquelle le tire et l'élève du néant de l'être créé et naturel à la participation de l'être de la charité, de l'être surnaturel et divin.

La souveraine liberté réside dans l’adhérence au divin attrait :

Et partant, l'âme, s'étant réunie et réintégrée en sa liberté spirituelle, ne doit pas s'actuer par elle-même comme d'elle, parce que s'étant réduite sous l'empire de l'amour divin qui l'exerce, et par là arrivée à la divine union, tous ses actes doivent être réduits en un seul ; et l'âme étant toute abstraite en dedans et toute concentrée en son fond, ne fait plus de tout elle-même qu'un seul écoulement en Dieu. Et comme cet écoulement de l'âme en la Divinité est prévenu d'un puissant attrait intérieur, cela fait que l'on dit ne pas agir, quoique pourtant l'âme agisse toujours, mais d'une manière si simple et si libre qu’il ne paraît point à l'âme qu'elle agisse. Et à la vérité elle n'agit que d'un acte très simple, qui consiste en attention ou en adhérence au divin attrait ; et cela parce que l'âme s'est laissée dépouiller peu à peu de la multiplicité de ses actes naturels, pour se laisser réduire intérieurement à la simplicité de son acte intensé0 par l'opération de l'amour divin, qui se rend simple et un ; parce que ce divin amour s'étant emparé de l'âme et de ses facultés par son consentement, il se rend impérieux et dominant sur elle, non par force, mais par amour, qui a captivé0 l'amour.

Et cette captivité savoureuse de l'amour divin opère en elle sa souveraine liberté. Car servir à l'Amour Personnel, c'est régner, et être son captif d'amour, c'est être infiniment libre ; et en récompense de la fidélité de l'âme, de sa foi, de sa confiance et de son amour, le divin actuant qui l'agite et la fait mouvoir à soi lui attribue tout le mérite, comme si elle-même y avait tout actué et contribué, quoiqu'elle n'ait fait qu'y consentir. Et par ainsi, notre âme devient telle que notre amour, et notre amour tel que l'Objet que [478] nous aimons ; et cet Objet aimable étant la même liberté, il s'ensuit que notre âme devient infiniment libre, simple, une et divine.

Et c'est ce que pratiquait et enseignait saint Paul [...]

Le moyen sans moyen et autres sujets

[549] Car enfin si l'on s'attache facilement aux choses périssables pour quelque faux lustre que l'on y aperçoit, à plus forte raison à cette divine Vie et jouissance de vie si délicieusement possédée dans elle-même, où elle s'y est tellement attachée et fait propriétaire, et non seulement par l'usage profitant qui rend gloire à Dieu, mais elle s'y est tellement attachée et arrêtée qu'elle ne peut d'elle-même s'en défaire ; mais il faut que le Saint Amour y intervienne et qu'il y opère, et qu'ainsi l'âme pour s'en faire quitte et y bien réussir, n’a point d’autre moyen que le moyen sans moyen. C’est un langage qui ne peut être entendu que des vrais amoureux, qui savent laisser brûler, embraser et consommer leurs âmes dans le divin fourneau de la volonté, tout ainsi que le bois se laisse brûler et consommer dans le feu sans se mouvoir.

Moïse ayant mené et conduit ses brebis jusques au fond du désert, il arriva enfin à la montagne de Dieu Horeb ; et là Dieu lui apparut et traita avec lui. Ainsi l'âme chrétienne doit conduire et ramasser son troupeau, qui sont les sens intérieurs et les passions du cœur, que chaque âme doit mener au recueillement au plus profond de son désert intérieur et de la solitude du cœur, et là y traiter avec Dieu, y paraître à la lumière de sa face, c'est-à-dire à son Fils Jésus-Christ, qui est le grand Pasteur du [556] troupeau évangélique, où il nourrit l'âme de l'amour paternel de ses entrailles ; il faut donc approcher de Dieu en esprit et par foi. Mais où, chères âmes ? C’est au fond de votre cœur, là où vous vous devez retirer en silence et humilité, pour y recevoir l’illustration du pur Amour dans le miroir intérieur de votre âme, duquel rayon lumineux et clarifiant, est réimprimée en votre âme la divine ressemblance, laquelle vous ouvrira le droit héréditaire à l’héritage du Père ; et partant entrons dans le cabinet de notre cœur et y établissons notre demeure au plus profond de ce mystérieux désert. [...] Solitude qu’elle porte partout avec elle, où elle se peut retirer comme dans un monastère naturel, vivant et portatif. [...]

[558] Et partant, toujours chercher Dieu et ne le point trouver, c'est toujours semer et ne point recueillir ; et cela parce qu'on le cherche mal en le cherchant au-dehors, et c'est au-dedans qu'il se donne0. Ainsi, la cause étant d'elle-même mal ordonnée et déréglée, non seulement ne produit pas du fruit dans l'âme, mais elle y cause un effet contraire, qui est une stérilité de cœur et distraction d'esprit. Car le moyen que des âmes se conservent en bonne intelligence sans se voir ? Ainsi si Dieu habitant dans votre cœur touche votre cœur, et que votre esprit s'amuse au-dehors à la picorée de sa propre complaisance !

[565] Elle se voit devenir dans Dieu plus elle et plus parfaitement elle qu’elle ne l’était dans elle-même lorsqu’elle était à elle-même, parce que la créature est plus parfaitement dans Dieu ce qu’elle y est de lui, que dans elle-même. Si bien que s’étant ainsi désistée d’être dans elle ce qu’elle y était, elle devient unie à Dieu. [...] On connaît que Dieu prend sa complaisance dans l’âme non seulement de l’âme, mais de toutes les choses créées qu’elle lui a rapportées au sein de son immensité, l’homme étant un abrégé de l’Univers dans sa composition, et dans lequel Dieu veut perfectionner toutes les choses créées pour s’en délecter dans l’âme de l’homme. [...]

[566] L’âme a par son consentement […] laissé vaincre en elle par [...] son divin amour tout être étranger et jusques à l’anéantissement du sien propre. [...] Ainsi consommée heureusement dans le sein de la divinité, où elle commence d’y opérer de lui et par lui, [...] savourant la douceur de la divine lumière et la clarté infinie de ce divin Océan dans l’intime de ce Ciel intérieur où l’âme est réduite et où elle converse avec Dieu, et voit les choses divines et ineffables qui s’y opèrent, et qu’elle y expérimente, jusques à ce qu’il [567] plaise à Dieu d’en disposer par la mort. Et par ainsi l’âme mène une vie à l’extérieur que les hommes voient, et une à l’intérieur que Dieu voit et que Dieu agrée, et que Dieu demande d’une telle âme, qui l’a laissé régner en elle en sa façon infinie.

Ce silence de demi-heure0 est le moment heureux auquel l’âme est ravie au sein de la Divinité. C’est un silence, parce que le propre de Dieu est d’opérer dans le repos ; et c’est encore un silence parce qu’il opère sur un sujet passif qui fait la matière paisible et spirituelle de l’œuvre de Dieu. [...] L’âme a vogué [...] dans la grande nef de la charité au moyen de laquelle elle est enfin arrivée heureusement dans l’Océan immense de la Divinité. […]

[569] Ainsi l’âme, étant attaquée de ses ennemis invisibles et de toute autre tentation, n’a autre chose à faire que laisser être l’Être divin en elle et d’un clin d’œil tout sera dissipé. Aussi l’âme en cet état ne peut plus ni ne veut plus goûter aucune chose des créatures, ni aimer ni posséder que dans cette divine immensité et pureté divine. Mais jusques à ce que l’âme soit arrivée à cette divine consomption intérieure, […] elle doit toujours y tendre, aller du dehors au dedans et de la circonférence au centre. Mais y étant une fois arrivée, et entrée en possession de la liberté de l’Agneau de Dieu acquise à l’âme par sa libéralité infinie, pour lors elle n’a plus que faire d’y aller, y étant déjà, mais de s’y promener à loisir et s’y accroître : aussi alors elle verra, elle expérimentera et sentira que le centre est devenu circonférence et la circonférence centre, et que tous deux ne font plus qu’un dans l’union du saint Amour, qui ramasse tous les deux au point de son immensité. […]

Dieu s’est fait le centre intérieur de l’homme et a fait la terre sa [574] circonférence. […] Il a pris plaisir dans la structure de l’homme en ayant fait le parfait raccourci de tous ses divins ouvrages ; en sorte qu’il a son Ciel au fond de son âme, puisque la Divinité en fait le centre, et ainsi pour aller à son ciel et de son ciel à Dieu, c’est en descendant et abaissant son esprit avec humilité au fond de son être, là où Dieu habite, et où il l’attend pour lui faire un parfait sacrifice de toutes les créatures et de lui-même. [...]

[581] Dieu veut ouvrir son immensité et lui donner tout cet espace pour voler à son plaisir et y jouir de sa franchise et de sa pleine liberté ; et ainsi n’y trouvant plus rien qui la limite, elle se laisse enlever et abîmer, par l’ouverture intérieure de son fond central dans l’Immensité divine.

Si enfin l’âme fait en sorte que ce filet d’or qui l’arrête encore dans le fini puisse être rompu, pour lors vous verrez cet aigle généreuse s’essorer0 à perte de vue dans cette divine Immensité et s’y résoudre et engloutir ainsi qu’une goutte de rosée tombée dans l’océan, laquelle en s’y perdant, n’y perd que sa petitesse [...] [582] Et tout cela en retirant ainsi notre esprit de l’extérieur à l’intérieur, du dehors au-dedans, de la circonférence au centre et de notre centre à l’Être divin, y réintroduire notre âme par voie d’amour comme elle en était sortie par voie de création et l’introniser dans le cœur de son immensité pour y régner éternellement.

Sommaire de cette pratique d'oraison intérieure en Jésus-Christ, dont l'humanité sainte est l'unique médiatrice qui nous donne accès à la Divinité, concentrée au fond et plus intime du cœur, pour y vivre d'une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu

Notre âme n'a rien à faire en toute cette pratique d'oraison de recueillement, que d'abaisser son esprit et sa volonté devant Dieu, qu'elle doit croire être immense. Et partant, que son immensité le constitue partout présent, et qu'il est plus intimement dans nous-mêmes que nous-mêmes, et qu'il y est le cœur de notre cœur, le centre de notre centre ; mais qu'elle n'y peut aborder la Divinité que par l'Humanité de l'Agneau, et sa sainte mort et Passion, lequel habite par la foi au fond de nos cœurs ; et qu'exerçant cette foi et cette croyance en humilité de cœur et simplicité d'esprit, avec la même docilité qu'un enfant, l'âme s'essaye doucement et suavement sans aucun empressement ni violence de concevoir parfois au fond de son cœur comme dans son secret oratoire, dans un Calvaire vivant, le divin Agneau de Dieu dans ses souffrances, et y exercer cette foi envers lui par tous les actes [583] d'amour et d'humilité, qu'elle y exercerait à l'extérieur si elle l'y rencontrait encore en telles souffrances. Et détournant ainsi son esprit du dehors, toute son attention, son affection, sa complaisance, les tourner en dedans, les appliquer à ce divin Agneau conçu souffrant au fond du cœur.

Et à cet effet s'y présenter et s'y abandonner tout à lui sous ses pieds comme un petit enfant tout couvert de plaies et de chaînes, pour y être guéri et déchaîné, souhaitant ardemment et humblement qu'il daigne lui appliquer son sang, ses larmes et ses mérites infinis pour la délivrer des sept sortes de captivités susdites ; ce qu'il fera de grand cœur, et le fera avec des tendresses de vrai père et des ardeurs d'un amour ineffable. Car il ne souhaite rien tant que de trouver des cœurs à qui se communiquer. Et pour cela même il a donné sa propre vie et tout son sang. Donc l'âme y demeurant là attentive à lui, bientôt, lui, par les vives ardeurs de son amour, lui consommera tous ses liens et toutes les inclinations, les affections et complaisances dont l'amour-propre l'attache au péché et à toutes les autres captivités mondaines et sensuelles, extérieures et intérieures, et jusques à l'attache des biens surnaturels qu'elle possède dans le fond d'elle-même ; et ainsi libérée et affranchie de tous ces liens, il la fera entrer et participer à son infinité, et en sa manière immense et infinie.

Le tout consiste donc, après la croyance d'un Dieu immense et inaccessible, que c'est l'Humanité adorable du béni Agneau de Dieu qui nous le rend accessible, et que c'est par Jésus-Christ que nous y avons accès, parce qu'il y est notre médiateur nécessaire et le Soleil divin de notre âme, y étant dedans nous et outre nous-mêmes comme Centre de notre centre, par lequel il faut que le centre de notre âme passe pour arriver au Centre incréé de la Divinité. Et partant, que sans lui nous ne pouvons rien faire, et que comme chef, c’est à lui d’opérer dedans nous toutes nos œuvres, et que si nous nous vantons d’avoir la foi, il la faut donc exercer surnaturellement, en détournant du dehors [584] notre vaisseau, d’où nous le tenions tendu et ouvert aux choses extérieures — de là où vient la bise noire du propre amour, qui nous y gèle et congèle — et le tourner par amour vers le dedans, vers le fond de nous-mêmes, vers ce divin Soleil, lequel y réside par grâce et par amour, si d'aventure nous ne sommes pas en péché mortel.

L'âme ainsi retirée au fond de son cœur, doit d'un œil intérieur, ferme, fixe et tranquille, contempler comme la divine Essence est tout notre être et comme nous sommes tout remplis d'elle. Et là, comme dans ce fond central, comment la fécondité substantielle du Père selon sa conception ineffable y engendre incessamment son Fils, et le Père et le Fils par un mutuel effort0 de leur volonté, produisent le Saint-Esprit comme lien d'amour substantiel et personnel qui en est l'intime Unité ; et partant, l'âme regardant et contemplant cette divine Essence comme Centre de son centre, et dans elle Jésus-Christ comme Chef mystique, dont nous sommes les membres qu'il vivifie, qu'il remue, qu'il gouverne, comme maître de l'homme. [...]

Que le défaut de la vraie et bonne oraison est la source de scrupules

Il est impossible, sans la récollection intérieure, de prévenir les ruses de l'amour-propre. Et tout ainsi que la vraie oraison tend à nous unir à Dieu, elle demande aussi à mesure le dépouillement total de tout ce qui n'est point Dieu. Et comme le propre de notre propre amour est d'aveugler l'esprit et de le repaître de vent et de vanité, il le remplit aussi de scrupules causés d'un fonds de propre amour, et par un défaut de vraie lumière. Et cela arrive aussi à certaines âmes par une forte attache à leurs propres pensées, laquelle ne leur permet [593] pas de s'en croire ni confier à d'autres, mais qui les aheurte tellement à leur propre sens que plus on s'essaie de les convaincre par raisons, plus l'amour-propre leur fournit de matière de scrupules ; et tout cela faute de vrai intérieur. Mais souvent telles âmes sont seulement fondées sur une certaine spiritualité qui n'a que la lumière de nature pour guide. D'où vient que pour vouloir trop connaître et trop discerner leurs pensées, elles tombent dans l'aveuglement et l'inquiétude, et se mettent trop en peine d'examiner leurs pensées, ne cessant de réfléchir sur elles-mêmes, et souvent pour des choses de néant. Mais notez que ce qui les embarrasse le plus n'est pas leur plus grand mal, lequel elles ne connaissent pas parce que la racine en est intérieure : seulement elles s'arrêtent à en retrancher comme les branches, et pour une qu'elles coupent, il en rebourgeonne une quantité de plus importunes, parce qu'elles n'ont point appris à consulter la vraie lumière du dedans qui frappe à la racine, et qui fait voir jusques aux atomes dans la clarté intérieure de son plein midi.

Ils sont en cela semblables à un homme qui voudrait chercher un petit moucheron, mais dans un lieu vaste, fort obscur et tout rempli d'ordures, et de foin et de paille, à la clarté d'une petite bougie, laquelle même n'a pas assez de lumière pour discerner le foin d'avec la paille. Mais enfin posé qu'à la lueur de cette bougie il puisse rencontrer son moucheron alentour duquel il s'arrêtera et s'amusera à le considérer et à lui arracher les ailes, et que cependant il y eût des crapauds, des serpents, et toute autre sorte de bêtes venimeuses cachées sous toutes ces ordures couvertes de foin et de paille, et tout près de lui faire faire naufrage. Et que tout ce danger où il est exposé ne vînt que d'un défaut de lumière, mais que par obstination il ne voulût ouvrir la fenêtre au soleil qui lui ferait découvrir d'un clin d'œil tout ce qu'il y a dans ce lieu ; refusant, dis-je, cela, pour se contenter de la lueur de sa petite bougie : ne dirait-on pas qu'un [594] tel homme aurait perdu le sens et la raison ?

De même en arrive à certaines âmes, qui pour s'appuyer trop sur leur raison, elles en deviennent irraisonnables. [...]

[603] Car faire le contraire de propos délibéré, en se détournant de ce fond central et de ce sanctuaire divin et de ces rayons surnaturels qui en viennent, et de la soumission d’esprit, attention et dénuement qu’il y demande, pour se tourner à l’opposite sur l’exercice naturel des puissances et s’en façonner des notions, raisonnements et affections, c’est de propos délibéré se façonner des idoles spirituelles, auxquelles on défère plus qu’à Dieu. [...]

Car la véritable oraison et la plus agréable à Dieu et utile à nous, c’est cette continuelle présence et assistance de l’âme et de l’esprit recolligé0 à la face de Dieu au fond du cœur, dans cet anéantissement de nos propres actes et abandonnement de nous-mêmes et de nos puissances à sa divine volonté, à l’exercice de la foi et à l’activité intérieure de son [605] amour et union de l’un et de l’autre ; car dans cet abandon total et abîme de néant où l’âme se plonge volontairement, elle rend un hommage à Dieu, et un culte d’adoration parfaite et un sacrifice d’holocauste de tout ce qu’elle est et de tout ce qu’elle a, et de tout ce qu’elle peut avoir, et de tout ce qu’elle peut agir et pâtir. Et partant elle y fait dans ce seul acte, mais divinement, tous les actes de toutes les vertus ensemble.

L’École du cœur

Nous donnons le nom d’École du cœur au réseau animé dans ses débuts par le Père Chrysostome puis par monsieur de Bernières. Les noms et les dates des principaux animateurs de cette école mystique cordiale sont donnés suivant l’ordre chronologique. Ils occupent déjà plus du siècle dans la liste annotée suivante (elle omet les prédécesseurs mal connus de Chrysostome et les auteurs qui appartiennent aux siècles suivants ; elle inclut quelques influences incidentes ou émergentes). La contraction en « École du cœur » à partir des noms suggérés par Bremond élargit la perspective des les temps d’oraison à la vie qu’elle suscite, souvent remarquable par son intense activité0.

Chaque nom de la liste est suivi de son appartenance religieuse s’il y a lieu et de quelques mots assurant son identification. Il est parfois accompagné d’une note permettant de la préciser. L’École a été négligée parce ses figures sont très diverses, mêlant laïques et figures religieuses ; de plus ses membres sont géographiquement disséminés en Normandie, à Paris, au Canada, en Europe (jusqu’en Pologne pour des bénédictines du Saint Sacrement).

L’influence franciscaine est très présente. Les italiques de la liste donnée ci-dessous en suivant l’ordre des naissances soulignent les appartenances reconnues aux Tiers Ordres régulier ou séculier. L’usage de caractères gras indique la reprise en une section de notre florilège.

Principaux animateurs de l’École du cœur

1. Marie des Vallées (1590-1656), la « sainte de Coutances »0. Elle est visitée, chaque année, par les membres de l’Ermitage, qui viennent lui demander conseils : saint Jean Eudes qui note les « dits » de « Sœur Marie », Jean de Bernières, Gaston de Renty, Henri Boudon… Elle exerce ainsi une influence, seconde car apparemment « isolée », que nous avons relevée, hors celle, première, transmise par Jean-Chrysostome de Saint-Lô du Tiers Ordre Régulier ; ces influences convergent vers l’Ermitage0. L’importance de Marie des Vallées sera reconnue bien après sa disparition, par exemple par Madame Guyon0.

2. Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) du TOR, « Notre bon Père » fondateur.

3. Marie de l’Incarnation (1599-1672), l’ursuline mystique apôtre du Canada. Ses rapports avec Bernières continuèrent par un échange, attesté mais dont on a perdu la trace, de lettres depuis la Nouvelle-France. Ces liens furent renforcés par ses rapports avec François de Montmorency-Laval et d’autres émigrés de l’Ermitage en Nouvelle-France0. Notons que son fils Claude Martin prendra la défense des quiétistes dans son Traité de la contemplation0.

4. Jean Eudes (1601-1680), oratorien missionnaire puis fondateur de la Congrégation de Jésus et Marie (les eudistes).

5. Jean de Bernières (1602-1659) du TO séculier, le saint mystique laïc de Caen créateur de l’Ermitage.

6. Jean Aumont (1608-1689) du TO séculier, « le vigneron de Montmorency ».

7. Gaston de Renty (1611-1649), ami de Bernières.

8. Catherine-Mectilde de Bar « La Mère du Saint Sacrement » (1614-1698), annonciade puis fondatrice.

9. Jacques Bertot (1620-1681), prêtre et « passeur mystique » entre Caen et Montmartre. Figure charnière, aussi fondamentale que volontairement discrète0.

10. François de Montmorency-Laval (1623-1708), premier évêque et fondateur du séminaire de Québec, un nouvel Ermitage.0.

11. Henri Boudon (1624-1702), du TO séculier (?), auteur abondant0 qui sera défendu par Bernières.

12. Paulin d’Aumale († apr. 1694) du TOR, mêlé à la querelle du quiétisme.

13. Archange Enguerrand (1631-1699), récollet, « le bon franciscain » de Madame Guyon.

14. Jeanne-Marie Guyon (1648-1717), « notre mère » pour les cercles quiétistes0. Il existe de nombreux indices de liens avec la mouvance franciscaine0.

15. François de Fénelon (1651-1715), M. de Cambrai, « notre père » pour les cercles quiétistes. Immense bibliographie0.

Enfin des membres discrets de cercles spirituels établis hors du Royaume (c. 1710-c. 1830)0.

§

Cette liste révèle un fondateur et des animateurs franciscains au sein d’un grand mouvement mystique qui couvre deux siècles0. Ils appartiennent surtout au TOR et au TO séculier (avec l’apport d’un récollet).

Résumons : « L’École du cœur », au sens d’un réseau d’amis associant aînés et cadets, se constitue autour de Jean-Chrysostome de Saint-Lô, l’organisateur en Normandie-Bretagne de la seconde province française du TOR, et de son très actif et rayonnant disciple Jean de Bernières, basé à Caen. Le « cercle mystique normand » s’étend bientôt à Paris. Il fleurira tard dans le siècle, autour du célèbre couvent de Montmartre0, dans le « cercle quiétiste » animé par Monsieur Bertot puis par Madame Guyon et Fénelon0.

De la liste précédente, une moitié est rattachée aux courants franciscains. Il s’agit de membres du TOR et du TO séculier, auxquels s’ajoutent un récollet et l’annonciade devenue fondatrice de son propre Ordre. Six disposent d’un chapitre dans le présent tome I. Ils figurent en caractère gras. Tous ses membres, sauf deux célèbres « héritiers », sont nés du vivant de l’initiateur Jean-Chrysostome.

Ce réseau informel liant franciscains à des prêtres séculiers et à des laïcs fut bien vivant par sa descendance quiétiste, ainsi que par l’intermédiaire de deux Ordres aujourd’hui toujours actifs, fondés par saint Jean Eudes et par Catherine-Mectilde de Bar, la Mère du Saint Sacrement. Il se propagea à travers toute l’Europe (les cercles quiétistes sortent du monde catholique, les bénédictines du Saint Sacrement sont présentes en Pologne) et au Canada (par la grande mystique Marie de l’Incarnation, correspondante de Bernières ; et le séminaire de Québec constitue l’Ermitage du Nouveau Monde).

Jean-Marie de Vernon († apr. 1686)

Nous avons déjà croisé l’excellent historien du Tiers Ordre Régulier, né Jean-Marie du Cernot. Mais, tel un cinéaste dont on ne voit jamais le visage, alors même qu’il est l’auteur de nombreuses œuvres hagiographiques, biographiques et spirituelles, qu’il suit de près l’évolution du TOR, sa vie est restée des plus discrètes0. Nous sommes attachés à l’ami d’Épictète0 depuis qu’il nous a apporté son aide d’historien en favorisant nos contacts avec le Père Chrysostome, avec son milieu mystique, avec l’ascendance qui remonte au sieur de la Forest, enfin avec sa descendance par Bernières0.

Il nous présente un recueil aménagé à partir de lettres, élévations, défis, billets et documents spirituels issus de la Sœur Marguerite du Saint Sacrement (1590-1660) : La Conduite chrétienne et religieuse selon les sentiments de la V. M. Marguerite du Saint Sacrement0. Ce recueil nous restitue les traces laissées par la « bonne » Marguerite — qu’il ne faut pas confondre avec la (seconde) Sœur Marguerite du Saint Sacrement (1619-1648), la célèbre visionnaire attachée au couvent de Beaune aux « phénomènes psycho-somatiques accablants0 ».

La tonalité est plutôt morale que mystique. Mais la finesse des observations de J.-M. de Vernon — et la grandeur propre à la carmélite — justifient de lui accorder un plein chapitre. Car la Conduite… est l’œuvre commune du franciscain autant que de la carmélite, l’« un des meilleurs livres de direction que je connaisse », déclarait Bremond0.

Marguerite du Saint-Sacrement, cinquième enfant de Madame Acarie (la première Marie de l’Incarnation), entra à quinze ans au premier carmel de Paris, rue du Faubourg Saint-Jacques. Après diverses charges en province, elle remplaça Madeleine de Saint-Joseph à la tête du monastère de la rue Chapon, deuxième carmel de Paris, où elle demeura jusqu’à sa mort. D’une parfaite simplicité, gaieté et humilité, « elle fuyait l’extraordinaire », mais « voyait les secrets des cœurs »...

Aussi attentive à nous édifier, sa Vie de la vénérable Mère Françoise de Saint-Bernard0 nous présente une belle figure de clarisse, ce que nous ne pouvons dès lors ignorer ! Nous faisons donc suivre des extraits de la Conduite… de la carmélite par ceux de la Vie… de la clarisse.

Conduite chrétienne et religieuse selon Marguerite du Saint Sacrement

Préface

La solitude ne produit pas les mêmes effets dans tous les esprits qui y sont appelés. Les uns y trouvent tous les agréments imaginables, les autres n'y ressentent que des peines et des amertumes. Ceux-ci l'estiment insupportable, parce qu'on les force d'y entrer, d'où vient qu'elle fait le supplice des prisonniers, qui ne sauraient jamais se persuader que leurs prisons soient belles, quoiqu'ils soient peut-être enfermés dans des palais assortis de toutes les beautés de la terre, comme sont les meubles magnifiques, les tableaux exquis, la température de l'air, les jardins et les fontaines.

La contrainte de demeurer là contre leur inclination semble changer la nature de ces raretés, qui charment les autres, auxquels on laisse la liberté de l'entrée et de la sortie. En effet, la solitude volontaire a des charmes admirables ; cette diversité procède de l'amour ou de l'aversion qu'on a d'elle. Ceux qui l'aiment, la choisissent, et leur engagement étant libre, leur vie se passe dans la liberté des enfants de Dieu, et dans la joie intérieure. Les délices, les richesses, les magnificences du monde, ne sont point leur satisfaction ; mais le seul désir de se sanctifier et de plaire à Dieu est leur unique but ; à l'accomplissement duquel la solitude bien employée contribue beaucoup. [...]

§ 2. De quelle manière on se doit comporter dans les croix intérieures. L'usage de nos misères doit être en la manière que l'âme le peut attendre de la [5] miséricorde de Dieu, puisque le remède à nos travaux, de toutes les façons qu'ils surviennent, n'est pas en notre puissance, et que nous ne pouvons ni rien ajouter ni changer dans ce qui se passe dans l'esprit.

Nous devons demeurer exposés à la vue de Dieu, dans la vérité de ce que nous sommes, sans aucun discernement sur quoi que ce soit, nous supportant nous-mêmes dans l'humble dépendance de sa divine miséricorde et de la direction de ceux qui nous conduisent de sa part. Moins nous userons de violence sur nos raisons, plus doux serons-nous, et plus tranquilles.

Il nous importe fort de ne pas nous aigrir contre nous-mêmes. [...] Les choses que nous supportons ne nous empêcheront point d'aimer Dieu et de le servir. C'est une voie pour être davantage à Dieu. La peine que nous souffrons, nous est un témoignage que nous n'y péchons pas, et n'y avons nulle part. Jésus, qui vous est caché en sa présence même en vous, vous assistera, et ne vous laissera point. Supportez-vous doucement vous-mêmes, et commencez peu à peu à vous oublier aussi vous-mêmes, dans le discernement et le [6] sentiment de tout ce qui se passe en vous. C'est une des grandes fautes et une perte de temps, que nous faisons en la vie, de l'employer presque toute à l'occupation de nous-mêmes. [...]

§ 6. La paix intérieure [...] Il faut que ce soit Notre Seigneur qui apaise les tempêtes de votre âme, vos forces n'y peuvent rien. Attendez, en demandant à Dieu, comme vous pouvez, sa grâce et son secours, vous n'avez besoin que des miséricordes [17] de Dieu. Abandonnez-vous-y comme vous devez, demandez-lui tout de bon qu'il vous donne la patience à vous souffrir telle que vous êtes, et l'adoucissement d'esprit dans toutes vos misères. Les violences n'étant point de Dieu, il ne les faut pas entretenir. Il nous est avantageux de nous conduire par conseil au milieu de nos répugnances. Dieu nous donnera facilité ou difficulté comme il lui plaira. Ce n'est pas par égard à tout cela qu'on doit travailler, mais pour la gloire de Dieu, qui bénit notre travail selon sa sainte volonté. Quand même tout se ruinerait après, nous n'y avons que voir. [...]

§ 7. L'anéantissement de la nature augmente la grâce au milieu même de nos défauts ordinaires. [...] L'on a plutôt fait de mettre toutes ses misères au pied de Notre Seigneur que de s'occuper à s'en tourmenter et les repasser en son esprit : le moins que nous le pourrons faire, c'est le meilleur pour nous. Si nous pouvions espérer sensiblement en Jésus, comme celui qui nous est seul nécessaire pour obtenir le salut et le remède de nos maux, nous serions à demi guéris.

§ 8. La patience, la confiance en Dieu. [...] Nous n'avons autre manière que de demander à Dieu son secours, lorsque nous le pouvons, et être bien aise que nous n'avons rien à espérer de notre amendement, ni du salut [25] que par la seule miséricorde de Dieu. Quoique vous voyiez vos manquements, cela se doit laisser entre les mains de Dieu : il voit votre état et votre misère ; il vous soutiendra de ses miséricordes. Il n'est pas si rigoureux à vous exterminer, comme votre esprit vous le fait voir et sentir. Il ne vous est pas utile de raisonner tant sur la puissance des miséricordes de Dieu. [...]

§ 9. De la pénitence humble et intérieure. [...] Tant de misère, [...] je l'accepte comme convenable à votre orgueil, pourvu que vous remédiez à ne vous offenser jamais, je suis contente. Et quand vous vous êtes laissée aller à votre imperfection, recourez après à sa miséricorde, et vous confiez toujours en sa bonté pour lui demander de nouvelles grâces ; et ne vous arrêtez jamais à tous les excès que vous sentez. Faites ce que vous avez à faire, comme si vous étiez en paix. [...]

§ 10. Il faut fixer et affermir l'instabilité de notre cœur par un solide attachement à Dieu seul. [...] L'humble attente des moments de la miséricorde de Dieu est la seule chose où nous avons à nous tendre et persister : ainsi toutes les vues de nos misères et de notre mauvais état ne doivent être portées que comme une multitude de mauvaises pensées qui agitent l'esprit, où l'on n'a nulle puissance de remédier. [...]

§ 11. L'entière soumission aux ordres de la providence de Dieu apaise les inquiétudes intérieures. L'appel de notre cœur doit croître au milieu des besoins, où il n'y a que le recours à Dieu pour remède. Laissons-lui notre âme [34] entre les mains : pour les instincts, ou les agitations qui nous tourmentent tant, on n'a autre chose à dire, sinon que nous souffrions ce que nous ne pouvons effacer. [...] [35] La plupart des âmes ont besoin d'être conduite de Dieu comme des forçats de galères, parce que peu se trouvent fidèles à se livrer de bon cœur au chemin où il lui plaît qu'elles le servent. [...]

Excellentes règles dont la pratique nous détache de toutes choses créées et de nous-mêmes, pour nous rendre conformes à l'exemple de Jésus-Christ et nous unir avec Dieu

§ 1. Nous ne tenons que par un filet à l'infinie miséricorde de Dieu : il ne le faut pas rompre par désespoir, quoique notre esprit croie avoir raison de ne plus espérer ; cela vient du diable, ne l'écoutons point, soyons toujours attachés par ce petit filet à cette bonté infinie. [...] Supplions cette bonté de ne pas permettre à nos âmes de se lier aux pensées de [122] désespoir. [...] Il est bon quelquefois de nous divertir en plusieurs choses nécessaires et innocentes ; c'est pour notre besoin intérieur, qui ne peut pas s'occuper utilement avec Dieu que par l'instinct de l'âme, et par un temps très court qui nous est inconnu à cause de la subtilité de l'amour-propre et de l'activité de l'esprit qui prend la place des opérations de la grâce. [...] [123] L'orgueil n'est pas content de cela, car il voudrait être tout spirituel ; mais l'humilité y trouve son repos et son avantage : elle remercie et loue Dieu de tout ; elle ne choisit point, mais elle suit humblement le conseil qu'on lui donne. [...]

§ 2. Dans les occasions fâcheuses, ne tournez point votre esprit aux pensées que vous êtes la cause du malheur, mais portez humblement les conduites de Dieu et sa sainte volonté sans l'appliquer sur vous avec inquiétude et découragement. [...] Quand on sert Dieu, on ne le doit faire qu'autant qu'on le peut. Car pour perpétuer et continuer, c'est à Dieu. De sorte que ceux qui ont grâce d'établir le bien non seulement en eux-mêmes, mais encore parmi les autres le doivent faire de tout leur cœur, et laisser le reste à la divine Providence. C'est le plus humble et le meilleur, où il y a moins de [126] satisfaction de l'amour-propre. [...] Plus je considère et je ressens les extrémités qui [127] accablent quelques-uns de toutes parts, plus je vois leurs âmes tenues de sa miséricorde pour leur donner la grâce de salut. Ils semblent être à l'égard de Dieu sans foi sensible et connue, et avoir même le contraire ; et s'ils l'avaient, ils auraient plus de douceur, mais non pas moins de péril à cause de l'orgueil et de l'amour-propre. [...]

§ 3. [134] Quand il plaira à Dieu de nous secourir, il nous donnera la paix et le repos en un moment. [...] Ne demandons pas à nos sens où est Dieu et qu'est-ce que Dieu, car ils lui sont opposés. [...]

§ 4. [136] Apprenons à ne juger pas de nous selon notre sentiment, mais soyons humblement dépendants de Dieu selon ses saintes miséricordes. Quelques misères que nous portions, nous les présenterons à Dieu : il nous veut sauver, gouverner et régir ; consolons-nous en son infinie bonté dans tous nos travaux. [...]

§ 6. [143] Dieu est notre tout : il nous prive quelquefois des créatures qui nous consolent, pour remplir cette place en nous de sa grâce. [...] 144] Nous avons un bon maître que l'instinct intérieur, qui nous tire vers Dieu. Quelque amorti qu'il soit, suivons-le et il opérera en nous un feu dévorant qui allumera un feu de vie éternelle. [...]

§ 7. Ne nous plaignons pas des pauvretés intérieures : Jésus en a bien souffert d'autres pour notre salut. Voyez celle du jardin des Olives et celle de la Croix. Que l'âme demeure ferme et tranquille en la vue de ce divin objet de son Dieu mourant pour elle dans ces extrémités d'agonies. [...] Si nous faisons ainsi, nous trouverons toujours la vie, qui est véritable en tout ce qui sort de Dieu. [...]

§ 11. Pour vivre véritablement religieux, nous devons souffrir humblement une profonde ignorance dans le néant de notre humiliation et avoir une soumission amoureuse à la sainte conduite de Dieu. [...] [161] Soit en croix ou en joie, l'âme est préparée à tout. [...] Allons et marchons simplement et Dieu agira en nous tous. [...] Les faveurs et les sensibilités des autres ne [163] nous seraient pas propres et utiles. Le néant n'est digne de rien. [...]

§ 12. [...] Laissons dire aux créatures tout ce qu'elles voudront, et soyons en la présence de Dieu [166] si humiliées de nous voir accablées sous le poids de ses miséricordes, que nous ne fassions que l'adorer et l'aimer uniquement en cette sainte solitude. [...] Laissons faire à Dieu : il aura soin de nous selon qu'il lui plaira. Abandonnons-nous à lui tous les jours, pour l'accomplissement de ses saintes volontés sur nous. Il faut que Notre Seigneur soit l'intérieur des âmes, qu'il les tire à lui, qu'il les forme et les dirige selon les grâces dont il lui plaît les remplir et sanctifier. L'âme voyant cette vérité s'abaisse devant Dieu, lui ouvre son cœur, et lui demande cette grâce d'être dirigée par son amour selon sa sainte volonté. Elle se perd en lui pour être toute abandonnée à cet amour, qui est bien souvent très pénible, où elle a besoin de vivre de foi. [...]

§ 13. [171] Ne pensons aux affaires temporelles du monastère qu'autant que la sainte obéissance nous l'ordonne ; mais travaillons dès maintenant et toujours à la maison céleste de nos âmes dans cet esprit humble et retiré en Jésus-Christ crucifié, esprit pénitent et portant nos misères dans une patience et douceur émanée de Jésus-Christ qui nous dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur0. L'âme donc en cette douceur fait des actions intérieures et extérieures entre Dieu et elle. [...] Ne perdons pas le temps à nous occuper de nous-mêmes si une seule vue que nous ne pouvons rien et ne sommes que péché, suffit. Puis après l'âme souffre cette vue si elle ne s'en peut défaire, et loue Dieu de ce qu'il est sa puissance, et qu'il lui donne entrée dans ses miséricordes et ses mystères qui sont toute son occupation et sa suffisance.

§ 14. [...] La pratique intérieure de l'oraison jaculatoire est d'un grand profit, pour élever votre [173] cœur à Dieu, et attirer son esprit en vous. Quelquefois l'usage du silence et de la pénitence en la sainte présence de Dieu est très utile : l'âme se tient alors paisible en la vue de ses misères, attendant la miséricorde de Dieu. Enfin il ne faut pas que votre activité agisse pour votre salut, mais l'humilité très profonde, sans inquiétude ; ce qui vous rend très contente en la sainte présence de Dieu. [...] Qu'en toute rencontre présente et à venir, nous puissions toujours dire : « Seigneur Jésus nous sommes à vous, faites-nous la miséricorde que nous vous aimions de tout notre cœur, et que nous nous abandonnions, et toutes choses, à votre sainte et divine Providence. » Cela fait évanouir toutes les pensées inutiles du cœur de l'homme, et le tient en paix en la sainte présence de Dieu. [...] Et cela établit la sainte humilité dans l'âme qui aime Dieu partout, comme sa petite créature dont il a un soin paternel. [...]

Des croix, [...] de la manière d'en faire bon usage

§ 2. [...] Dans l'épreuve de Dieu, qui mortifie et vivifie quand il lui plaît, il faut que votre [188] cœur se jette entre ses bras pour soutenir les croix qu'il vous envoie, afin d'augmenter votre amour et votre confiance vers lui. Suivez la conduite de l'amour de Dieu sur votre âme, par laquelle, sans vous ôter vos peines et vos misères, il vous attire doucement à la retraite intérieure, sans que vous sachiez comment. N'en cherchez point l'intelligence, mais seulement l'adhérence simple à suivre cette grâce qu'il vous fait. [...] Portons gaiement tous nos rebuts et impatiences pour l'amour de Dieu : moins nous le sentons, plus il nous aime ; ayons foi et [189] espérance en lui quand nous nous trouverons dans les amertumes et angoisses de cœur, aux jours que nous voudrions l'aimer davantage. Il nous fait voir que ce n'est pas par les voies sensibles et favorables à l'amour-propre que nous le désirons. [...] [191] Le principal est que Notre Seigneur ne vous laissera point périr, et qu'il vous soulagera au moment de votre vrai besoin. Le principal aussi à présent serait de vous recréer en ce que votre cœur désire, savoir aimer Dieu et vous abandonner entièrement à la divine Providence.

§ 3. [193] Finissons toujours nos oraisons par l'abandon de nos âmes entre ses mains et disons encore trois ou quatre fois le jour du moins : « Votre volonté soit faite par vous, mon Dieu, en moi. [...] Je ne me veux point départir de l'entière confiance. [...] » [...] [196] Faisons donc ces actes intérieurs : « Mon Seigneur et mon Dieu, assujettissez mon esprit à vouloir ce que vous voulez : n'est-ce pas chose étrange, que je ne puis croire et espérer en vous ? Si je ne le puis faire dans mes sens, je le veux faire dans ma volonté. [...] »

§ 4. [...] C'est notre réjouissance de nous réjouir avec les âmes saintes sans les connaître : ainsi on se trouve sans éloignement et sans autre désir que celui des esprits bienheureux, qui sont remplis par la possession de Dieu, et [198] saintement occupés dans les louanges qu'ils lui donnent à jamais. [...]

De l'amour de Dieu

[209] Les âmes qui aiment Dieu de tout leur cœur ne pensent depuis le matin jusques au soir, sinon comme elles pourraient plaire davantage à Dieu, et n'ont d'autre but dans toutes leurs pensées, actions et paroles. Ces âmes sont toujours dans leur intérieur en un si profond silence, par respect à la majesté de Dieu, que cela se répand sur l'extérieur. Et comme elles ne repaissent leur cœur que de l'amour de Jésus-Christ, leurs travaux font leur délices et soulagent la faim qu'elles ont de pouvoir donner des preuves de leur reconnaissance à un amour si infini, dont elles se sentent environnées et accablées de tous côtés par l'excès de sa bonté et miséricorde. [...]

De la charité du prochain

Mes Sœurs, la charité, la charité ! [...] Oh, quel grand profit pour une âme quand on la reprend, ou qu'elle est dans la conversation, [213] de se tenir attentive à la présence de Dieu. [...]

Souvent, pour des bagatelles et des choses qui n'ont point de substance, notre nature défectueuse nous fait prendre avec trop de hardiesse la place de Dieu et sortir de la nôtre, de sorte que nous faisons toutes choses à rebours. Ce qui met notre intérieur tout en désordre, et nous empêche de jouir de la paix des enfants de Dieu. [...] Considérer comme il parle à Judas, dans le temps même qu'il le trahit. [...] Considérez que les souffrances du Rédempteur sur la croix n'occupent point son esprit, mais sa charité, qui lui fait demander à son Père éternel l'application du mérite de sa mort pour les pécheurs : Mon père, pardonnez-leur, dit-il, car ils ne savent ce qu'ils font. Exemple bien puissant à nous animer à la pratique de la charité, pour prendre force et courage [217] parmi les traverses qu'on nous suscite. [...]

Les avantages de la maladie, de la mort... Élévations... Excellentes maximes... Pratiques... [434] [Fin]

La Vie de la vénérable Mère Françoise de Saint-Bernard

Françoise Hurault fut mariée à un « hérétique », mais « jamais elle ne se rendit importune à ce cher époux » : le mariage est réussi, ce qui est rare à l’époque et dans ces circonstances. Le mari, fidèle à sa religion, va « souvent à Charenton » (p. 20), célèbre temple ouvert aux Réformés. Aussi le biographe0 nous déclare-t-il allègrement : « Vit-on jamais un mariage plus uni dans sa désunion, plus heureux dans son malheur ? » (p. 22.)

Elle s'oppose néanmoins aux parents calvinistes, élevant ses enfants dans la « bonne religion »… Devenue veuve, elle accueille en son château de Briis une malheureuse fille enceinte : « Elle la garda le plus longtemps qu'elle put, tant pour affermir la santé de son corps par les remèdes et les aliments, que celle de son âme » (p. 139). Elle prend soin d'un lépreux, « frotte ses ulcères de l'huile commune qu'elle trouve dans son logis, cependant le voilà guéri en un moment… » (p. 140.)

Devenue humble clarisse, maîtresse des novices puis abbesse, « elle vivait dans une absolue dépendance de la providence de Dieu […selon les] paroles expresses d'une personne très digne de créance » (p. 277). Elle écrit à sa fille :

J'ai lu un petit livre de la volonté de Dieu du Père Benoît [de Canfied] capucin, qui est de grande consolation, et particulièrement à ceux qui sont occupés de choses extérieures ; d'autant que par cette union de la volonté divine, nous faisons devenir les choses extérieures, intérieures, et les voyant comme volontés divines, elles ne nous désunissent point de Dieu, et c'est un grand moyen pour ne nous attacher à rien. [...] À la vérité, ce que nous faisons dépouillés d'affection se fait toujours en repos. [318]

Suivant la meilleure tradition hagiographique, J.F. de Vernon nous explique :

Elle avait une adresse nonpareille pour si bien régler durant le jour ses occupations extérieures qu'il [ne] lui restât quelque temps qu'elle pût employer en l'oraison ; [...elle] ne se couchait que rarement, afin de s'appliquer le reste de la nuit à ce divin emploi. [...] C'était néanmoins dans le chœur qu'elle trouvait sa principale satisfaction, disant que « les eaux se boivent plus pures proches leur source, et qui veut être éclairé des rayons du soleil [de l’ostensoir] ne s'en doit éloigner que le moins qu'il peut ». [332]

Ajoutant délicieusement que

les astres deviennent plus efficaces par leur conjonction qui rend leurs influences plus vigoureuses, le mélange des odeurs est cause qu'elles sont plus agréables. Les âmes qui se conforment à la communauté acquièrent un lustre merveilleux, leurs vertus en sont plus solides et plus éclatantes. [333]

Il rapporte ses vertus :

Elle avait toujours de secrètes intelligences avec plusieurs personnes d'expérience et de piété, dont elle se servait tantôt pour assister par leur entremise ceux qui étaient dans le besoin. [...] Bon Dieu, quelle merveille ! [...] Elle apporte tant de modération en tout ce qu'elle entreprend, qu'à mesure que son prochain se trouve satisfait, sa charité en devient plus fervente. [...] [336]

Une personne qui lui était obligée, n'avait néanmoins pour elle que des aversions. [...] La mère Françoise, qui en a la connaissance, l'aborde avec douceur pour la consoler. [...] Pour adoucir cet esprit triste et inquiété, elle raconte qu'étant encore dans le monde, une demoiselle qui paraissait être de ses amies était si fort piquée que de se résoudre de lui donner du poison. « Dieu me fit la grâce, dit-elle, de n'en point avoir de ressentiment. Voyant l'amitié que je lui témoignais en toute occasion, bien que je n'ignorasse pas son malheureux dessein, elle me découvrit sa résolution funeste et me pria de lui pardonner et ne m'en souvenir jamais, ce que je lui promis, et avec la bénédiction d'en-haut je fus très fidèle dans l'exécution de ma promesse. » Ce discours véritable et très exempt de vanité toucha le cœur de celle à qui il s'adressa, elle modéra sa passion. [337]

Signe d’intériorité accomplie,

la prière vocale lui faisant grande peine, à cause de l'attrait qu'elle se sentait à la méditation et à s'entretenir d'esprit avec Dieu, elle implorait souvent l'assistance de ses sœurs. [336]

La Mère Françoise conseille finement la pratique de l’humilité :

« Il faut en premier lieu se garder soigneusement de dire des paroles qui puissent retourner à notre honneur, louange et propre estime, [...] se réjouir quand on dit quelque bien de notre prochain, [...] essayer de nous réjouir de toutes les choses qui nous peuvent faire mépriser, sans nous en excuser. » [369].

Parmi les maximes « qu'on a trouvées parmi ses mémoires » :

« Il faut faire trois choses pour atteindre la perfection. La première est, dit-elle, de se proposer actuellement de plaire à Dieu en chaque action que l'on fait. La deuxième, prendre soigneusement garde que parmi l'action il ne se glisse quelque fin sinistre0 ou imparfaite. Car bien souvent, ce que notre ennemi n'a pu gagner sur nous au commencement de notre œuvre, il tâche de le gagner au progrès, y faisant glisser quelque propre recherche. [...] [379] [...] Nous ne sommes pas distingués des séculiers pour faire davantage, mais pour faire plus parfaitement. » [380]



Paulin d’Aumale († apr. 1694)

Paulin d’Aumale appartenait au couvent parisien de Nazareth ; il fut deux fois définiteur provincial, en 16750 et 1684. Indice de son rôle central au sein du TOR, Paulin transmit à la duchesse de Charost les papiers qu’il reçut en dépôt de Monsieur Bertot (qui appartenait au groupe normand dirigé par Chrysostome de Saint-Lô, du même TOR) : ils constitueront en 1726 l’essentiel du contenu des quatre volumes du Directeur mistique0 assemblés par les soins de Madame Guyon, dont Monsieur Bertot était le père spirituel. Le témoignage de Paulin fut toutefois fort prudent lorsqu’on fit appel à lui dans les enquêtes entreprises contre Madame Guyon0.

Il a laissé plusieurs traités spirituels sous forme manuscrite : rassemblés dans un recueil, ces manuscrits ont été sauvés par les sœurs tertiaires de la communauté associée au couvent de Nazareth0, mais jamais publiés.

Les écrits de Paulin expriment l’esprit sans concession qui l’anime : s’opposant à une « anti-mystiquerie » caractéristique de la fin du siècle, il prend d’une façon systématique voire répétitive la défense de l’oraison de foi nue, la seule qui l’intéresse. Nous recommandons de surmonter avec courage style et écriture maladroite (peut-être s’agit-il de brouillons ?), car on rencontre rarement ailleurs ces images magnifiques et une telle évocation des expériences fulgurantes de dénuement total en Dieu.

Discours du Dieu seul

Témoignage d’un mystique abîmé devant la grandeur divine, le Discours du Dieu seul qui ouvre le recueil associe le thème de Dieu seul exposé sous toutes ses variantes à un vécu intérieur où l’être s’offre dans une nudité extrême à la brûlure de la Présence irradiante :

Toutes les divines opérations, toutes les perfections divines, et toutes les Personnes divines, ne sont rien que Dieu seul qui les comprend toutes en sa seule et simple unité, et qui renferme encore en sa seule et sa simple identité tant les êtres créés qui ont été, qui sont, qui seront, et qui peuvent être au-dehors de lui, en quelque état [5] de perfection ou d'imperfection qu'ils se puissent trouver, dans l'ordre naturel ou surnaturel de sa toute-puissance. Tous ces êtres créés qui n'ont rien été de toute éternité, que ce qu'ils ont été en Dieu seul, n'ont rien été, ne sont rien, ne seront rien, et ne peuvent rien être en eux, que ce qu'ils ont été éternellement en Dieu seul, qui ne les fait être en eux, que ce qu'ils sont en Lui seul. Il les a vus en Lui seul, comme Il se voit Lui seul, Il les a aimés en Lui seul. [...]

Car toutes les créatures sont sorties de Dieu seul, pour être au monde, et elles sortent du monde pour retourner à Dieu seul : elles sortent de Dieu par leur création, et elles sont au monde par leur existence ; elles sortent du monde lorsqu'elles cessent d'y être, et retournant en Dieu, lorsqu'elles ne sont plus que ce qu'elles ont été éternellement en Lui seul. Ce retour des êtres créés en Dieu seul arrive naturellement et nécessairement par la corruption, par la mort et par l'anéantissement, qui, leur faisant perdre l'être qu'ils avaient reçu de Dieu pour être en eux-mêmes, ne sont plus qu'un pur néant en eux, comme s'il n'avait jamais [8] été, et n'ont plus que le seul être qu'ils ont eu de toute éternité en Dieu seul.

Mais ce même retour de la créature raisonnable en Dieu seul se fait d'une manière tout à fait volontaire et surnaturelle par l'anéantissement mystique, qui, faisant perdre à l'âme en pure foi de Dieu seul tout son être qu'elle a en elle-même et tout l'être que toutes les créatures peuvent avoir en elle — cette même âme étant à son égard comme si elle n'avait jamais rien été en soi-même et tout le créé lui étant comme s'il n'était rien, et comme il était devant qu'il fût créé, elle est toute en Dieu seul, et n'est plus que ce qu'elle est en Dieu, et ce qu'elle a été en lui seul devant que Dieu l'eût tirée de son rien éternel. [...]

Or pour savoir plus particulièrement quand l'âme peut parvenir à cette science de foi pratique, actuelle et expérimentale que Dieu seul est tout en tout et a tout, il est nécessaire de supposer comme une vérité de foi divine que Dieu seul n'est pas tout en tout comme un riche diamant serait dans une boîte dans laquelle il est contenu, sans le contenir, puisque Dieu seul contient tout et n'est contenu d'aucune chose ni dans aucune chose. Dieu seul n'est pas non plus tout à tout comme les chimistes disent que la pierre philosophale serait tout à tous, si [14] elle était réelle. [...] Dieu seul est tout à tous sans comparaison comme la mer est tout en tout, et a tout au [possède le] poisson, qui ne peut vivre hors de leur élément, comme le centre est tout à tout, et en tout a [possède] la pierre qu'il n'en peut être éloigné que par la dernière violence, comme le soleil est tout, a tout, et en tout a ses rayons qui ne peuvent subsister ou éclairer qu'en lui seul et par lui seul. [...]

[...] Tout ce qui est au-dehors de Dieu dépend immédiatement de Dieu seul par lui-même, et par sa cause particulière et universelle, et tend à Dieu seul comme à sa fin dernière, par sa fin générale et particulière. C'est par quoi si nous voyons qu'un petit ruisseau s'écoule avec tant d'impétuosité dans une rivière, [47] si une rivière court avec tant de rapidité dans un fleuve pour se rendre avec lui, et par lui dans la mer, comme dans le centre commun du ruisseau, de la rivière et du fleuve, qui pourra douter qu'une chose créée qui tend à une autre comme à sa fin prochaine, ne tende encore à une fin plus éloignée pour parvenir enfin avec elle et par elle, à sa fin dernière qui est Dieu seul ? Dieu a tout opéré par Lui seul. [...]

Si une âme dévote se rendait fidèle à être, à vivre et à faire tout en Dieu seul, c'est-à-dire à ne voir que Dieu et à ne vouloir que Dieu en tout, non seulement elle ferait toutes choses avec la dernière perfection, mais aussi elle comprendrait en cette [75] seule pratique toutes les autres pratiques. [...] Car comme tous les défauts qui se peuvent glisser dans toutes les actions les plus saintes, du côté de l'entendement, ce sont les réflexions inutiles que l'on fait sur soi-même ou sur ce que l'on fait ou sur les créatures devant qui on les fait ; les vues que l'on a sur Dieu même par rapport à nous, comme si nous lui étions fort agréables, comme s'il nous devait bien récompenser, et comme si nous lui étions plus fidèles que les autres ; les pensées de propre estime de sa sainteté, de propre recherche et de propres satisfactions ; or toutes ces réflexions, [76] toutes ces vues, toutes ces pensées sont tout à fait bannies de notre esprit en ne voyant que Dieu seul, [...] en ne voulant que Dieu seul. [...]

Mais si tout au contraire elle est si distraite qu'elle ne pense pas à Dieu, si elle est si peinée, si affligée, si malade et si souffrante qu'elle ne soit occupée que de sa peine, son affliction, sa maladie et sa souffrance, si ses persécutions, ses besoins, ses ténèbres, ses aridités et ses délaissements la mettent dans une pure impuissance de penser à Dieu, il suffit alors qu'elle abandonne tout cela pour ce que c'est, comme il est en Dieu seul, comptant tout cela pour rien et comme rien, ne voulant pas être autrement, et se contentant de demeurer dans son fond, perdue et anéantie en Dieu seul, comme si tout ce qu'elle sent, voit et connaît en elle n'était rien, et ne lui convenait en Dieu.

Cet état de perte et anéantissement du fond de l'âme en Dieu seul, parmi tout ce qui occupe et remplit ses [83] puissances et ses sens sans elle, c'est-à-dire sans sa volonté, nous est fort bien représenté par l'état d'une terre sèche et aride en laquelle il y a un arbre fruitier qui paraît comme mort, dépouillé de toutes ses feuilles, de ses fleurs et de ses fruits, et dans une pure impuissance d'en produire aucune : l'âme est cette terre, son entendement et ses volontés sont cet arbre, et la gelée qui resserre la terre et qui dépouille ces arbres de leurs feuilles, fleurs et fruits, et les met dans l'impuissance d'en produire aucun, sont les différents états de distractions, de peines. [...] [84] Mais comme cette terre conserve alors toute sa bonté et sa fécondité dans son seul fond, la gelée n'entre pas, et que les arbres ont toute leur vie dans leurs racines, [...] de même dans ses états d'épreuves l'âme demeure toute en Dieu seul, dans son fond et ses puissances de l'entendement et surtout de la volonté. [...]

Quant à la deuxième manière toute mystique d'être tout en Dieu dans l'inaction, la simplicité et l'intime de l'âme, elle se fait ou plutôt se trouve faite lorsque l'âme, sans rien penser, sans rien vouloir, sans rien sentir, sans rien dire, et sans rien faire par elle-même, et par aucun acte propre d'elle-même [87] et de ses puissances, se trouvant toute recueillie en fond et comme perdue et anéantie en elle-même et à elle-même et à tout le créé, comme si elle n'était rien et comme si tout n'était rien, sans images, sans lumières, sans aucun moyen perceptible ou distinct entre Dieu et elle, se trouvant toute abîmée, absorbée, engloutie, perdue, anéantie et transformée en Dieu seul, en qui elle devient comme Dieu, et Dieu même qui demeure Dieu seul, comme si l'âme n'était point en lui, Dieu seul étant toujours lui-même [...] à peu près [88] comme Salomon dit que tous les fleuves entrent dans la mer sans que la mer en déborde0, ou en soit plus pleine, car comme tous les fleuves se viennent décharger de toutes parts dans la mer, dans laquelle ils se perdent tout, comme s'ils n'étaient plus rien en eux, et deviennent comme une même chose avec la mer, et ce sont la mer même, sans que la mer en reçoive aucun accroissement, changement ou altération, tant en la substance qu'en la qualité des eaux qui demeure toujours la même selon qu'en paraît, de même à plus forte raison tant les êtres créés des hommes et des anges se perdent continuellement en Dieu seul, devenant une même chose avec Dieu, et sont Dieu même, sans que Dieu en reçoive ou en puisse recevoir aucun accroissement ou changement [89] ni en son essence, ni en ses personnes ni en aucune de ses perfections divines.

Mais il y a une si grande différence entre les fleuves au regard de la mer, et les êtres créés au regard de Dieu, en ce que les fleuves qui vont à la mer et qui s'y perdent, y vont et s'y perdent par eux-mêmes, sans que la mer fasse autre chose que de les recevoir dans son sein, au lieu que tous les êtres créés qui tendent à Dieu et qui se perdent en Lui, n'y tendent, et ne s'y perdent que par le mouvement que Dieu leur a donné d’y tendre, et par l'union qu'il leur a donnée en Lui par laquelle ils s'y portent. Car l'âme ne se perd et s'anéantit toute en Dieu seul, qu'en l'unissant tout à fait à lui immédiatement par lui-même, et elle n'est jamais unie à Dieu seul immédiatement par lui-même qu'autant qu'il plaît à [90] Dieu de l'unir par son opération propre et immédiatement à lui seul par laquelle seule l'âme peut être toute en Dieu une même chose avec Dieu, comme nous voyons que le linge sec, étant trempé dans l'eau de vie, n'est pas plutôt approché du feu que la flamme s'y communique aussitôt immédiatement par elle-même l'enflammant, et la brûle et devient toute en feu, sans que ce linge soit mis dans le feu par une autre cause. Ainsi l'âme se présentant devant Dieu toute vide d'elle-même et de tout le créé, Dieu la perd aussitôt et l'anéantit tellement en lui seul qu'elle devient une même chose avec lui, immédiatement par lui-même sans faire rien d'elle-même, que de se laisser perdre et anéantir volontairement en lui seul.

Ah, qui pourrait concevoir et exprimer [91] cette bienheureuse perte de tout soi-même et de tout le créé en Dieu seul, que ceux mêmes qui en ont l'heureuse expérience, font ? [...] Cette perte de l'âme en Dieu se fait en ce qu'étant en oraison, et se mettant simplement en la présence de Dieu, toute recueillie intérieurement en lui seul sans aucune vue ni de soi ni d'aucune chose créée, elle ne voit que Dieu seul en pure foi, comme il est en lui-même, et s'unit si intimement à lui seul. [...]

Cette perte en Dieu seul se fait dans le seul fond de l'âme lorsque, Dieu se communiquant et se rendant intimement présent à cette âme selon tout ce que la pure foi lui fait connaître et croire par une simple vue sans discours et sans raisonnement aucun qu'est-ce qu'[tel que]il est, comme il est en lui-même et par lui-même, Dieu l'unit, la ravit, l'engloutit, et l'anéantit tout à fait en lui par son pur amour de simple jouissance, qu'il retient tellement renfermé dans son fond, sans en rien communiquer à ses puissances, à ses appétits et à ses sens, qu'il ne laisse pas de tenir toutes ses puissances, ses appétits et ses sens dans [103] l'inaction et dans l'impuissance d'opérer comme il leur convient, si bien que ne recevant rien de Dieu pour se soutenir dans leur inaction et leur cessation d'opérer, elles sont dans un vide et dans un sec qui les tient dans un état si violent, si fort et si souffrant que, si Dieu ne les soutenait en fond immédiatement par lui-même d'une manière qui leur est imperceptible, il serait impossible à cette âme de persévérer dans sa perte en Dieu seul, et elle se trouverait bientôt en elle et à elle-même, vivant et opérant par elle-même et par toutes ses puissances comme si elle n'avait pas été perdue et anéantie en Dieu seul faute de fidélité et d'abandon à Dieu seul et à tout ce que Dieu veut qu'elle soit en lui seul et par lui seul, dans cette perte qui lui est si avantageuse. [104] Cette fidélité et cet abandon de l'âme à Dieu seul dans cet état de perte en lui seul consiste à souffrir courageusement et invariablement la mort et l'anéantissement que Dieu opère dans ces puissances par l'impuissance où il les met d'agir sans qu'il leur donne rien de lui pour leur faire aimer leur impuissance, qui leur est insupportable. Car il faut que dans cette disposition son entendement ne puisse former aucunes pensées, ni de son état, ni de soi-même, ni d'aucune chose créée, ni même de Dieu. [...]

C'est ainsi que Dieu seul est tout en lui seul, c'est ainsi que nous ne sommes rien en nous, et c'est ainsi que tout n'est rien en soi. Ainsi soit-il.



Dans Oratio fidei saluabit infirmum, pièce au titre emprunté à l’épître de Jacques, Paulin exprime son expérience avec émotion :

Comment peut-on renoncer à tout ce que l'on possède pour être le disciple de Jésus-Christ sans se faire violence ? Comment peut-on se renoncer soi-même, porter sa croix et suivre Jésus-Christ sans se forcer et sans se contraindre soi-même ?

Mais comme notre divin Sauveur a décidé lui-même que ce qui est difficile et comme impossible aux hommes est facile à Dieu, qui leur fait trouver toutes choses faciles quand il les prévient de sa grâce et quand il leur donne l'oraison de pure foi par le moyen de laquelle il leur fait trouver le chemin de la perfection très facile, je ne crains pas de dire que la première grâce qui dispose l'âme à l'oraison de pure foi est une grâce de dévotion sensible que Dieu donne à cette âme, dont il la prévient par une lumière de foi dans son entendement et par une douce affection [117] dans la volonté, et se répand jusque dans les sens et les appétits qu'elle recueille en elle avec une grande et agréable douceur. D'où vient que l'âme étant si bien recueillie et si satisfaite en la présence de Dieu, aussitôt qu'elle se met en oraison, la lumière d'une pure foi s'empare de son entendement par la seule et simple vue que Dieu est ce qu'il est comme il est par lui-même et qu'elle n'est rien et tout le créé n'est rien, que ce qu'elle est devant Dieu et en Dieu qui est tout en elle plus intimement et plus essentiellement qu'elle-même.

Cette simple vue de foi actuelle sans considération, sans discours et sans raisonnement, bannissant et anéantissant toute la lumière naturelle de la raison et toute sorte de pensée et de connaissance de l'entendement, qui ne pense, ne voit et ne croit que Dieu seul tel qu'il est en lui-même, excite dans le même instant et comme imperceptiblement un amour de Dieu actuel pur et simple dans la volonté, qui [118] s'embrase tellement en l'amour de Dieu que la foi lui montre être tout en elle, qu'elle trouve un goût spirituel et une joie et satisfaction intime en Dieu tout présent en elle, dont elle a une paix et un repos que l'on peut beaucoup mieux expérimenter qu'exprimer ; ce qui est la cause que souvent l'âme passe les heures entières dans cette oraison de pure foi comme si elle n'y avait été qu'un moment ; et qu'après cette oraison elle se porte à tout ce qui est de la plus grande perfection avec une facilité et une ferveur tout à fait surprenantes. C'est au sortir de cette oraison de pure foi que, sans y avoir fait aucune résolution de se mortifier, elle se trouve si absolument morte à tout ce qui est du sens qu'elle a plus de peine à ouvrir les yeux, les oreilles et la bouche, pour voir entendre et parler, qu'elle n'a de les tenir fermés. [...]

Autres traités, dont le Traité du pur Amour

Dans l’Exercice journalier pour une âme intérieure, les Dispositions d’une âme intérieure pour la sainte communion et la Pratique de l’action de grâce après la sainte communion, « Dieu seul » revient comme une antienne. Évitant tout appel à quelque représentation, Paulin aborde ainsi l’oraison mentale dans l’Exercice :

L’oraison. Les prières du matin étant faites, elle fera une demi-heure d’oraison mentale […] en ne se ressouvenant que de Dieu seul, en ne pensant qu’à Dieu seul et en ne voulant que Dieu seul, sans s’arrêter volontairement à aucune autre chose même qui soit bonne en soi. […] C’est alors que la mémoire, l’entendement et la volonté de l’âme intérieure […] sont toutes en Dieu et que Dieu est tout en elles, sans qu’elles aient besoin de se souvenir, ni de s’occuper, ni de s’affectionner par aucun acte des choses [176] mêmes de Dieu, qu’elles trouvent toutes en Dieu.

Dans les Dispositions,

[7] …il faut que l’amour de Dieu soit un acte purement surnaturel […] qui nous fasse aimer Dieu immédiatement par lui-même. […]

La Pratique envisage toutefois de nombreux dits intérieurs dans un esprit de foi qui constituent les actes d’adoration, de remerciement, d’oblation, de demande.

Le Traité du pur Amour ne répond pas aux espoirs soulevés par un titre qui attira l’attention sur le manuscrit : il s’agit, dans ce dernier texte assez long, d’un catalogue de 24 demandes auxquelles il est répondu point après point, ce qui entraîne répétitions — on a vu que Paulin ne reculait pas devant les affirmations répétées de « Dieu seul » — et une certaine complication, les questions s’avérant particulières et souvent de nature théologique. De fait, il s’agit d’un dossier de défense constitué à l’époque de la querelle du pur Amour, peut-être avant que le même sujet ne soit abordé systématiquement par Fénelon dans les 45 articles de son Explication des maximes des saints (1697). Nous ne retenons ici que quelques extraits du début0 :

Il faut supposer que l'amour pur [5] surnaturel est un don de Dieu que l'âme ne peut jamais acquérir par elle-même et par ses propres forces, ni par la doctrine des hommes qui le peuvent recevoir et écrire, mais qui ne le peuvent donner, Dieu en étant le seul auteur, qui le donne ou immédiatement par lui-même, ou médiatement par sa grâce, qu'il ne refuse jamais. […]

L'on doit encore supposer que l'amour pur n'est pas seulement actuel, mais qu'il est aussi habituel, c'est-à-dire qu'il n'est pas seulement un simple acte, mais qu'il est aussi une vraie habitude infuse de Dieu dans la volonté de l'âme intérieure, laquelle n'est rien autre chose que l'habitude de la charité de Dieu, que saint Paul dit être diffuse de Dieu dans nos cœurs par [6] le Saint Esprit. […]

Paulin pose les réserves nécessaires (avant de préciser 24 points qui couvrent les pages 20 à 107, la dernière du Traité) :

C'est une erreur de dire que la volonté soit obligée de renoncer actuellement à cet intérêt spirituel, temporel, du mérite de la grâce, et éternel, du mérite de la gloire qui y est inséparablement attaché, pour faire un vrai acte du pur amour, outre que l'amour pur ne serait pas un amour pur, puisqu'il serait mélangé de l'acte de renoncement qu’il ferait au mérite de son acte. C'est pourquoi quand j'ai dit que l'amour pur doit être sans mélange de l'intérêt propre, cela se doit entendre sans la vue actuelle, et sans la volonté actuelle de son intérêt propre, de manière que l'entendement ne soit pas occupé de la vue actuelle, et la volonté ne soit pas remplie du désir libre de son intérêt propre, même spirituel, temporel de la grâce, et éternel de la gloire, mais que l'entendement ne soit occupé que de la vue de Dieu seul comme il est [19] en Lui-même. [...] Mais comme cette description est fort abrégée, son explication fort peu entendue, l'on peut faire des demandes et former des difficultés, [...] que je crois nécessaire de les proposer, et de les résoudre avec toute la clarté et la solidité qui me sera possible. La première demande est de savoir ce que c’est que l’amour actuel en général, et s’il y a plusieurs sortes d’amour. [...]

RÉCOLLETS

Par leur importance du point de vue de la fécondité spirituelle, ils forment le troisième groupe de nos mystiques franciscains. Ils sont abordés ici en suivant l’ordre historique des dernières réformes, donc après les Tiers Ordres mais avant les capucins :

La neuvième réforme [de l’Ordre de saint François] est celle des récollets, dont le Reverend Père Jean de la Puebla est l’auteur. Elle a commencé en Espagne l’an 1484. […] La dixième est celle des Peres capucins […qui eut lieu] l’an 1525 par Frère Matthieu de Bassy Observantin…0.

Quelle est l’origine des récollets0 ? Parmi les observants, le désir d’une plus grande solitude conduisit tôt à établir des communautés dont les membres s’adonnaient à l’oraison régulière. Elles s’organisèrent peu à peu en provinces indépendantes. En Espagne surtout, certains évêchés, monastères, lieux de retraites ou « déserts » pratiquaient cette vie d’oraison intense. Au chapitre général franciscain de 1502 s’institutionnalisèrent des maisons de retraite ou recolerios. S’y pratiquait le recogimiento : l’on priait en ces lieux jusqu’à douze heures par jour0 !

Ceux qui retrouvèrent une vie intérieure de récollection devinrent les « récollets ». Ils prospérèrent et finirent par absorber partiellement les observants (entièrement en Belgique et en Allemagne, pays « dépeuplés » par la Réforme)0.

En France, l’origine serait-elle à rechercher en Aquitaine ? Mais selon le P. Hyacinthe, ils pénètrent en 1592 au couvent de Nevers, lorsque des réformés d’Italie prirent la place d’observantins pour être eux-mêmes bientôt remplacés en 1597 par des français0.

Leur premier mystique remarquable est Séverin Rubéric, « passeur » spirituel quelque peu isolé en Guyenne, province proche de l’Espagne.

Séverin Rubéric († après 1625)

Isolé en Guyenne

La réforme née en Espagne s’introduisit en France à partir de 1590. Les récollets vivaient dans la contemplation, la pénitence, une stricte pauvreté. En 1616 la province d’Aquitaine fut fondée avec le P. Séverin Rubéric comme ministre. Il eut à défendre la réforme contre des manœuvres des observants. Il adressa en 1625 une supplique au pape pour obtenir l’union des récollets avec les capucins — ces derniers étaient alors en leur première ferveur et en plein développement — s’ils ne pouvaient rester indépendants.

On n’en sait guère plus sur ce frère mineur, sinon qu’il avait été confirmé comme gardien du couvent de Cognac en 1614, qu’il prêcha une mission à Bergerac en 1620, qu’il intervint en 1622 dans une fondation au Dorat, qu’il fut conseiller de la fondatrice des clarisses de Saintes. Sur cinq ouvrages spirituels devenus rares sinon introuvables, nous citons les Exercices sacrés de l’amour de Jésus0, où l’on trouve des avis sur la voie unitive0.

La Voie d’amour (1623)

Avis sur les quatre méditations de la vie unitive

1. L'Amour divin purge l'âme, l'éclaire, l'unit à son Principe et souverain Bien : il ne peut plei­nement éclairer s’il n’a purgé, ni ne peut intimement unir s’il n'a éclairé. Il purifie en consommant et anéantissant toute l'imperfection de la nature et du propre esprit corrompu ; il éclaire en rendant l'âme toute illuminée des vertus par les­quelles elle est faite semblable à son Bien-Aimé ; il unit en l'approchant très immédiatement de Dieu son Époux, pour en jouir et Le posséder autant qu'il se peut en cette vie, comme dit saint Grégoire0 : « Celui qui a dompté les révoltes de la chair, il lui reste à exercer son esprit à la pratique des œuvres saintes ; et quand les vertus ont dilaté son esprit, il lui reste à l'étendre jusques aux mystères de la contemplation et de l'union0. » [249]

2. L'âme est capable de recevoir cet effet de l'amour et peut être unie même dès cette vie à son Dieu ; car elle a en soi une partie suprême laquelle est pure­ment spirituelle, appelée esprit par saint Paul écrivant aux Galates, chap. 5 : Marchez en esprit0. C’est le sommet ou pointe de l'âme, où les simples vues et conceptions spirituelles et éternelles de Dieu et des vérités et perfections divines, se forment, selon saint Jérôme. [cit.]

C'est là où les nues et pures affections de l'amour divin se produisent ; c'est là où elle reçoit les opérations divines, purement spirituelles. C'est en cette même partie que Dieu fait Sa résidence, c'est la [249v] dernière chambre ou demeure de ce Palais royal, où le Roi est assis en Son trône ; c'est le fonds de l'âme, où il est aussi intimement pré­sent que l'âme l’est au corps. Car si bien l'âme par sa partie et portion animale est unie au corps et aux sens, et par sa partie raisonnable s'unit aux objets du corps et du sens, par cette partie spirituelle Dieu est uni à elle pour lui donner par Sa pré­sence essentielle l’être de nature, et imprimer en cette simple essence spirituelle de l'âme, l'image de la très auguste Trinité : image qui consiste aux trois puissances purement spirituelles et capables d’être remplies de Dieu seul. Cette présence de Dieu est naturelle à l'âme. Outre icelle, il y en a une autre, surnaturelle, par laquelle Dieu est présent et uni à ce fonds de l'âme pour lui donner l’être de grâce, et imprimer en cette partie suprême et spirituelle une parfaite ressemblance de Ses divines perfections, la vivifiant de Sa charité [250] et de Son amour. Ces deux présences intimes ne sont pas l'union de l'âme avec Dieu, mais elles rendent bien l'âme capable d’icelle. Elles ne sont pas l'union parce qu'elles ne sont pas une action de l'âme, ni une action de Dieu. Elles rendent l'âme capa­ble de la même union. Premièrement parce qu'elles la disposent à recevoir de Dieu les sentiments spirituels par lesquels l'âme expérimente qu'il est présent ; deuxièmenement parce qu'elles l'habituent à répondre à ses sentiments par son action d'amour, afin d'accomplir et parfaire l'union que son Époux commence. Car cette union est une action, qui, comme un lien fort étroit, serre fortement l’âme avec son Dieu.

3. Toute action que l'âme exerce envers son Dieu n'est pas union, mais seulement celle-là qui, lui mon­trant son cher Époux intimement présent au fonds de son esprit, la lie avec Lui comme un bien qu'elle pos­sède, et non qu'elle va chercher fort loin, lui [250v] montrant, dis-je, présent, non par simple foi, mais par véritables expériences et sentiments spirituels, ou par une intime et secrète communication que l'âme prend, d'une manière indicible, de la présence de son Époux.

Cette action se commence en l'entendement, mais elle se perfectionne et accomplit en la volonté, par un pur amour possédant et fruitif, qui unit la volonté avec la cime de l'âme, à la suprême et unique Bonté, et ensuite d’icelle l'entendement est encore plus uni et toutes les autres puissances inférieures sont aussi souvent attirées à cette union, autant qu'elles en sont capables, sans qu'elles en soient empêchées de leurs objets sensibles ; par ainsi toute l'âme est unie à son Dieu : Mon cœur et ma chair ont tressailli en mon Dieu0, dit le roi-prophète. Premièrement, mon cœur, qui est ma volonté, se réjouit [251] en mon Dieu, Le possédant ; puis toutes mes autres puissances, même les sensitives, qui sont en la chair.

4. Cet amour d'union est précédé d'un acte de suprême contemplation et élévation en l'entende­ment, lequel, éclairé d'une lumière divine, surnatu­relle, montre à la volonté que Dieu, comme une Vérité très simple et essentielle, et comme une Bonté unique toute savoureuse, remplissante et regorgeante, est présent à l'âme, à ce qu’elle entre en pos­session et jouissance suréminente et ineffable, selon Cassien. [cit.]

Après cet acte très simple de nue contemplation, la volonté s'embrase et s'enflamme par un amour qui lui fait jouir de ses délices, et qui la lie et serre avec son Époux. La volonté ainsi enflammée entraîne encore et ap­plique de plus en plus l'entendement [251v] à la très nue et éminente vérité de Dieu, jusques à ce qu'enfin l'admira­tion, suspension, ravissement et ex­tase parfois s'accomplissent en l'entendement, et adhésion en la volonté. Cette union, à raison des actes de l'entendement est effet de l'intelligence et sagesse, deux dons très excellents du Saint-Esprit ; mais à raison de ceux de la volonté, c’est une action d’une charité très parfaite et accomplie, charité qui a mis notre cœur hors de la captivité des vices et de nous-mêmes, en la liberté des vertueux et parfaits enfants de Dieu, pour nous pousser sans contradiction aucune à tout moment vers Dieu [cit.].

Partant c'est le Saint-Esprit qui est le principal auteur de cette union [252] toute amoureuse de l'âme avec son Dieu son Époux, car c'est Lui qui émeut, élève, attire l'âme, c'est Lui qui épand sur l'entendement Sa très simple et pure lumière par les dons de sagesse et d'intel­ligence. [...] C'est Lui qui, remplissant par le don de piété et excellente charité la volonté de Sa douceur, la pousse et l'entraîne, et l'élève pour lui faire embrasser son Époux par un amour de jouissance. [...] C'est pourquoi cette divine union et les actes d’icelle sont plutôt dits passions divines et inactions divines que non pas actions de l'âme, d’autant que, quoique qu’elle agisse en icelle union, c'est néanmoins plutôt comme [252v] agie et mue, et appliquée par le Saint-Esprit à guise d’un ins­trument. Et quoiqu'elle se dispose à cette union intime, elle ne la peut toutefois parfaire sans pâtir le mouvement et l’inaction0 divine.

5. Cette union est de deux sortes : l'une qui peut être dite naturelle ; et l'autre, surnaturelle et éminente. La première se fait bien par la grâce surnaturelle et par mouvements surnaturels du Saint-Esprit. Mais la manière en laquelle elle se fait est comme naturelle, suivant la condition naturelle de notre entendement, joint à ce corps mortel ; condition qui le porte à con­naître les vérités divines, même les plus pures et simples, les plus nues et abstraites, par rapport aux images sensibles ; car quelle que soit son abstraction et séparation des sens, toujours l'ima­gination suit et accompagne sa contemplation natu­relle. Et partant l'union qui suit en la [253] volonté de cette contemplation est naturelle, parce qu'elle se fait suivant l'état que la grâce et la charité ont connaturellement, selon la disposition de la même volonté et conformément à l’état de la vie présente. Cette union est ordinaire à ceux qui sont en l'état d'union.

L'autre est appelée surnaturelle par la bienheu­reuse Mère sainte Thérèse, parce qu'en icelle l'entendement est élevé à une contemplation très haute au-dessus de tous les sentiments, sans aucune coopération d’iceux hors de toutes images. Saint Thomas le docteur angélique dit que c’est par des impressions que le Saint-Esprit fait sur notre entendement des lumières divines qui l’élèvent à voir des nues et simples vérités sans aucun rapport ni société d'images.

Cette contemplation est toute angélique... [254]

6. L'une et l'autre de ces deux unions si admirables et intimes, qui approchent de si près celle qu’ont les bienheureux en la jouissance de Dieu, ne sont pas une fiction ou imagination des âmes dévotes. Car, outre l'expérience très certaine des justes et des saints, l’autorité de l'Écriture et des Pères nous certifient et assurent que Dieu fait cette grâce à Ses amis intimes, que de leur commu­niquer Sa jouissance par une union intime autant qu'il est possible à l'état des voyageurs, qui tendent à la dernière et consommée jouissance. Saint Paul écrivant aux Corinthiens, en la première [épître], chapitre 6, dit que celui qui adhère à Dieu est fait un même esprit avec lui. Ce qui ne peut être qu'avec une très grande union. Saint Denys, disciple de ce divin apôtre, dit au chapitre viie des Noms divins que [254v] l'intime union avec Dieu s'acquiert par l'ignorance lorsque l'âme voulant ignorer tout ce qu'elle sait se retire de toutes choses. Car pour lors se délaissant elle-même, elle se joint aux rayons très resplendissants, et est illustrée d'un abîme inestimable de sagesse [cit.]. C'est donc une vérité certaine et assurée que cette union se pratique aux saints. Saint Denis au quatrième des Noms divins dit que saint Paul son maître était en la pratique de cette union lorsqu'il disait, écrivant aux Galates 2 : Je suis crucifié avec Jésus-Christ en la croix ; car ce n'est pas moi qui vit, mais mon doux maître qui vit en moi0. La raison même prise de l'amour montre très expressément la vérité de cette union. Car le dernier effet de l'amour divin n'est pas de nous rendre [255] semblables à notre Bien-Aimé par les vertus lumineuses qu'Il produit en nous. L'amour ne s'arrête pas à l'opération de cette ressemblance qu'il produit en l'âme, mais va plus avant, la poussant, après l'avoir rendue semblable par l'illumination, à l'union intime avec son Époux. Saint Denys, au chapitre iv des Noms divins, dit que l'amour est une vertu et force opératrice d'union0.

7. Cette union n'est pas continuée en l'âme, quand elle l'a une fois, pendant tout le temps de cette vie, sans aucune interruption, car les actions nécessaires de cette vie, auxquelles elle se doit occuper, ou par l'obligation de son état ou par charité, la divertissent souvent, et par leur occupation lui ôtent l'attention d'entendement [255v] et de volonté qu'elle doit avoir en l'union. Au commencement, avant qu'y être habituée, elle n'y peut pas pour l'ordinaire demeurer longtemps, parce que ses puissances ne peuvent pas tenir bon en l'abstraction et unité d'opération, mais retournent aussitôt à ce à quoi elles sont accoutumées, c'est-à-dire aux sens et en la multiplicité, ou diversité d'opérations, de discours, de vues et d'affections. L'âme, dis-je, ne peut pas demeurer au commencement qu'elle passe en l'état d'union, que fort peu temps en cette union sacrée, et même n'y retourne pas aisément, à cause qu'elle n'est pas encore en l'état d'icelle, n'y est pas habituée.

Mais quand elle y a fait progrès, elle prend une habitude qui lui rend cette divine union plus facile, pour la reprendre à toutes les occasions et la continuer plus longtemps. Pour lors elle est en l'état de l'oraison d'union, qui est une station d'une âme illuminée pour jouir de son Dieu par [256] fruition tant qu'il lui est permis [cit.]. L'âme ayant acquis cette habitude et facilité est dite être en l'état d'union, est dite mener une vie unitive, parce qu'elle ne vit spirituellement que de la vie d'union. Toutes ses actions intérieures et spirituelles sont union, ou pour l'union, ou de l'union sainte et sacrée : car s'il y a en cet état et vie une plus exacte purgation des impuretés de l'âme et illumination des vertus, tout cela se fait pour l'union et de l'union comme de sa cause. Si les âmes qui ne sont pas encore bien purgées de leurs péchés, habitudes et affections mauvaises, ni illuminées des vertus ont parfois de ces unions avec Dieu, elles ne sont pas pour cela hors l'état de purgation et illumination, ni ces unions-là n'appartiennent pas à la vie unitive, mais purgative ou illuminative, d'autant qu'elles [256v] se communiquent à ces âmes-là pour les purger et illuminer. Quelques saints témoignent que les grands profits et avancements qu'ils faisaient en la mortification et acquisition des vertus provenaient de ce que Dieu leur faisait quelquefois cette grâce d'union avec sa toute bonté. Ces unions sont passagères, hors de temps, sans racines ni établissements en l'âme qui n'est pas purgée par mortification, et illuminée par les vertus. Ce sont des grâces concédées, non données ; car Notre seigneur attire au commencement ceux qui sont encore enfants par des blandices0, mais il faut que ceux qui les ont reconnaissent que c'est une grâce prêtée pour un temps, et non donnée. [...] [257]

8. L'âme qui est en cette habitude d'union et en l'état de la vie unitive doit être stable en l'amortissement de tous ses sentiments, de tous ses appétits, passions et désirs. L'imagination et fantaisie doit être purifiée de toutes les images qui l'emportent tantôt d'un côté tantôt d'un autre, et doit être en telle disposition qu'elle ne soit pas facile à recevoir les impressions des objets sensibles, ni à s'attacher à quelque objet ou action de laquelle elle a reçu l'image. L'entendement doit être simplifié de la multiplicité de ses pensées premièrement déréglées, secondement de celles qui consistent en discours et longs raisonnements, soit des choses extérieures, soit des objets sensibles, soit des objets spirituels et qui appartiennent aux sciences. Troisièmement, il doit être détaché de toutes spéculations, tant hautes et sublimes soient-elles ; il doit être mort à toutes propres opinions [257v] et lumières qu'il a acquis et appris en l'étude des sciences, à toutes inspirations et illustrations reçues en l'oraison, à tous propres jugements, et tout cela pour être réduit à une simple et nue pensée de l'unique vérité de Dieu existante par soi-même en toute l'éternité, voyant toutes autres vérités des créatures contenues sous cette unique essentielle vérité, et réduisant à cette unique et simple pensée de Dieu toutes ses pensées, vues et raisonnement, qu'il est nécessaire qu'elle forme de choses qu'elle traite. La volonté ne doit avoir aucun désir, affection, ni attache à aucune chose que ce soit, à aucune action, soit intérieure, soit extérieure, à aucune grâce ni disposition divine ; ne doit avoir aucune propriété, mais toutes ses affections doivent être réunies et réduites au simple amour de Dieu regardé comme présent intimement à l'âme, afin qu'en toute liberté, l'âme se puisse [258] unir à Dieu par cet amour en toutes les occupations et actions auxquelles elle se rencontre et se trouve.

9. [...] Car en tout ce que dessus trois choses sont montrées nécessaires à la disposition de l'union : la première est l'amortissement des passions et sentiments ; la seconde, la négation de l'entendement et propre volonté ; la troisième, la réduction de ces deux puissances à une simple disposition. […259]

10. Quand l'âme est établie aux choses susdites, que son jugement est au-dessous de tous les jugements, principalement de son conducteur, sans aucune sienne propriété, que sa volonté est au-dessous de toutes les volontés, unie par conformité à celle de Dieu, que toute la vertu active qu'elle a pour opérer et toute la capacité passive qu'elle a pour être émue de Dieu et recevoir ses illustrations, inspirations et élévations, est subordonnée à la disposition de la volonté divine [259v] pour agir quand elle voudra et se tenir en passiveté quand elle le disposera ; quand en toutes ces actions intérieures et extérieures et en toutes ses paroles et discours, elle tâche, anéantissant la nature, d'attendre et suivre les mouvements de la grâce, donnant à elle toute son opération, ne faisant rien sans consulter la grâce et la demander ; quand, dis-je, l'âme est établie en toutes ces choses, et que Dieu lui donne la grâce de la mouvoir souvent à l'union sacrée, nous pouvons dire qu'elle est en l'état de la vie unitive.

11. Partant c'est une chose certaine qu'il y en a fort peu qui soient en cet état, quoique plusieurs pensent y être, s'élevant d'eux-mêmes à une vie suréminente, sans que Dieu les y fasse monter. [...260]

L'amour divin tend bien à l'union sacrée dès le premier instant qu'il commence d'être en une âme, [260v] et la convertit à Dieu, mais c'est de loin : il ne l'exécute pas aussitôt, c'est en son temps après qu'il a purgé, éclairé et illuminé, après qu'il a détruit les imperfections, propriétés, et attaches qui contrarient à cette union et produit les excellentes vertus qui y disposent. Le feu sépare les choses dissemblables, mais il assemble, congrège0 et unit celles qui sont de même et semblable nature. L'amour divin est un feu qui, nous trouvant en son commencement dissemblables à Dieu par nos vices et impuretés, nous éloigne de l'union avec sa bonté et par l'abaissement et anéantissement de nous-mêmes qu'il cause en nous purgeant ; puis nous ayant rendus semblables aux perfections divines et à notre Bien-Aimé tout par les excellentes vertus de Jésus acquises par son illumination, nous unit à Dieu, et nous constitue en l'état, habitude et disposition de l'union sacrée. [...261v]

13. Quoique les âmes qui commencent et profitent ne doivent pas tendre immédiatement à cette union sacrée, ni monter et s'élever à cet état de vie unitive, toutes celles néanmoins qui font profession de la foi et religion chrétienne doivent y viser pour y parvenir enfin. Car c’est en cette délicieuse union que consiste l’accomplisssement de la sacrée charité, accomplissement auquel consiste la perfection chrétienne. Tous doivent [262] tendre à cette perfection, et à la parfaite disposition de charité, à laquelle Dieu nous enlève0 en cet état de Vie unitive. […]

Victorin Aubertin (1604-1669)

Récollet gardien à Nancy, « maître en théologie mystique0 », Victorin Aubertin, souvent gardien0, est associé à Jean Aumont comme théologien de l’école de l’oraison cordiale0. Il est l’auteur de deux ouvrages0.On note que son vocabulaire est proche de celui utilisé par Constantin de Barbanson.

Le Chrétien uni à Jésus-Christ au fond du cœur (1667)

Leçon première [de la seconde partie]. Que l’on ne peut vivre chrétiennement si l’on n’est uni à Jésus-Christ

[…] Demande : Avez-vous des raisons qui nous enseignent qu'il faut être uni à Jésus-Christ pour vivre chrétiennement ? Réponse : En voici plusieurs, fondées sur des passages de l'Écriture Sainte. La première : comme chrétiens nous sommes membres de Jésus-Christ et il est notre chef, qui influe la vie en nous, et en cette qualité il a droit de vivre et agir en nous comme notre âme agit et vit en notre corps, et par conséquent, puisque l'être et l'excellence du chrétien consiste à être membre de Jésus-Christ, la perfection des actions chrétiennes doit être en ce qu'elles sont opérées par Jésus-Christ, vivant et opérant en nous comme en ses membres. C'est ce qu'il nous enseigne en saint Jean chapitre 14, où il dit qu'il est la vie, et qu'un jour nous connaîtrons qu'il est en son Père, et que nous sommes en lui, et lui en nous0. [84] C'est-à-dire que comme je suis en mon Père, vivant de la vie de mon Père, laquelle il m'a communiquée, aussi vous êtes en moi vivant de ma vie, et je suis en vous, vous communiquant cette même vie, et ainsi je vis en vous et vous vivez avec moi et en moi. Et son disciple bien-aimé n'écrit-il pas en sa première épître chapitre 5 que celui qui a le Fils de Dieu a la vie, et qui ne l'a pas n'a pas la vie0 ? [...]

Pour bien entendre cette vérité fondamentale de la piété chrétienne, il faut considérer que Jésus-Christ a deux sortes de corps et deux sortes de vie. Son premier [85] corps est un corps personnel qu'il a pris dans le sein de la sacrée Vierge, et sa première vie est la vie qu'il a eu en ce même corps, pendant qu'il était sur la terre. Son second corps est son corps mystique qui est l'Église, que saint Paul aux Corinthiens chapitre 15 appelle le corps de Jésus-Christ ; et sa seconde vie est la vie qu'il donne à ce corps, et à tous les vrais chrétiens qui en sont les membres. La vie passible et temporelle que Jésus-Christ a eue dans son corps personnel a été accomplie et terminée au point de sa mort sur le Calvaire ; mais il la veut continuer dans son corps mystique, jusques à la consommation des siècles, afin de glorifier son Père par les actions et les souffrances d'une vie mortelle, laborieuse et passible ; si bien que la vie passible et temporelle que Jésus a dans son corps mystique, n'a point encore son accomplissement, mais elle s'accomplit tous les jours en chaque vrai [86] chrétien. […]

Leçon troisième. Diverses manières de pratiquer l'oraison.

D. : Y a-t-il plusieurs sortes d'oraison ? R. : Oui. La première est une oraison de discours, lorsque la faculté intellectuelle de l'âme raisonne sur un sujet pour exciter sa volonté à aimer Dieu et la pratique de la vertu pour l'amour de lui, laquelle [119] on doit quitter quand on en a contracté l'habitude et que Dieu en suspend les actes. C'est pourquoi l'âme qui a atteint le degré de perfection, souvent comme celui qui a puisé de l'eau, boit à son aise, sans avoir recours à des formes, à des figures et à des discours, aussitôt qu'elle se présente à Dieu, elle se met en acte d'une connaissance confuse, amoureuse, tranquille, et boit en paix la sagesse, l'amour, et la faveur.

D. : Est-il nécessaire que l'âme qui a quitté les discours et les formes, s'occupe de Dieu par une connaissance de lui au moins confuse et amoureuse ? R. : Oui. Parce que l'âme ne peut persévérer autrement en ce à quoi elle est parvenue par l'action de la puissance sensitive ou spirituelle. Par ses puissances sensitives elle discourt, elle cherche, elle opère les notices des objets, et par les spirituelles elle se réjouit en l'objet des connaissances reçues en ses puissances, sans qu'elle opère plus [120] avec travail, avec enquête ou discours. Voilà pourquoi, après avoir quitté les opérations des puissances sensitives, cette connaissance générale de Dieu est nécessaire ; autrement elle serait oisive et sans tendance vers Dieu.

D. : Cette connaissance confuse et amoureuse de Dieu est-elle connue de l'âme contemplative ? R. : Parfois elle est si subtile et si délicate, si pure, si simple, si spirituelle et si intérieure que l'âme n'en a ni vue ni sentiment : comme le rayon du soleil qui entre par une fenêtre, tant plus l'air est rempli d'atomes, tant plus ce rayon paraît palpable, sensible et clair à la vue, et néanmoins il est certain qu'il est moins pur, moins simple, moins clair et moins parfait, étant mêlé de tant de poussière et d'atomes, que quand il en est purifié ; en sorte que s'il était sans ce mélange, il serait comme imperceptible à l'œil corporel, à cause de la pureté de son éclat, parce qu'il [121] ne trouverait pas d'espèces pour s'arrêter ; car la pure et simple lumière n'est pas si proprement l'objet de la vue qu'un moyen pour voir ce qui est visible, de sorte que si ce rayon passait par une fenêtre et sortait par une autre sans rencontrer quelque corps, il serait si pur qu'il serait imperceptible. Ainsi quand la lumière surnaturelle entre dans une âme pure, simple et dénuée de toutes les formes intelligibles qui sont des objets proportionnés à son entendement, elle ne la sent ni ne l'aperçoit ; au contraire tant plus elle est parfaite, tant plus elle lui cause de ténèbres, parce qu'elle l'éloigne des lumières ordinaires de formes et de fantômes.

Quelquefois cette lumière divine investit l'âme avec tant de brillant qu'elle ne voit ni lumières ni ténèbres. Il lui semble qu'elle ne conçoit aucune chose ; ce qui la met dans un si grand oubli que plusieurs heures se passent en oraison,[122] pensant n'y avoir pas été un moment à cause de la pureté et simplicité de la connaissance qui l'occupait, et laquelle l'élevant au-dessus de toutes les formes et appréhensions, ne lui permet pas de réfléchir sur aucune différence de temps. L'âme pourtant n'est jamais plus occupée, parce qu'elle n'est jamais plus intelligente, et tant plus elle approche de Dieu, et tant plus cet accident lui est-il ordinaire. Saint François de Sales en parle quand il distingue l'oraison en oraison discursive et en oraison cordiale. [...]

[123] La deuxième est une raison d'adoration, lorsque l'âme par une vive foi ayant connu la souveraine majesté de Dieu ou de Jésus-Christ, se tient comme anéantie en sa présence, [...]

La troisième est une oraison cordiale, ou d'affection, qui est lorsque l'âme ayant connu par la foi Jésus-Christ en quelqu'un de ses mystères, où Dieu en quelqu'une de ses perfections, donne [124] liberté à son cœur de produire tous les sentiments de respects, etc., que le Saint-Esprit lui inspire. Ce ne sont ici que de parfaits abandons de tout soi-même entre les mains de son divin amant. [...]

La quatrième est une oraison simplifiée ou réduite en actes d'amour. [...]

La cinquième est une oraison de transformation de ses puissances en celles de Jésus-Christ, qui est lorsque l'âme devenue un même esprit avec lui, non pas par identité ou essence, mais par participation, n'aime plus que par lui qui est devenue par la grâce son principe d'union et d'opération, qui la conduit, l'émeut et l'élève tout seul aux choses divines. [...] Sainte Thérèse, chapitre seize, appelle cette oraison une oraison de silence, ou un certain sommeil et assoupissement des puissances, lesquelles en effet ne perdent point leur opération, mais l'âme en cet état comme étant morte au monde et à elle-même, jouit de Dieu sans pouvoir concevoir comme elles agissent. [...]

La sixième est une oraison d'engloutissement de perte de l'âme en Dieu, qui est lorsque, abîmée et immergée dans ce divin [127] océan, elle ne fait sans cesse qu'envisager ses perfections avec des respects abyssables au terme de Tauler, qui appelle Dieu une divinité abyssale0 ; et Denis le Chartreux sur l'Exode : « cette divine caliginosité où Dieu habite une plénitude abyssale de lumière ». [...128] il faut qu'en cette oraison l'âme soit extrêmement fidèle à suivre l'attrait de son divin Époux, qui l'attire toujours de plus en plus au-dedans en son essence amoureuse et immense, elle trouvera une vie toute éclatante de pureté et de sainteté ; ce qui la doit obliger de ne sortir plus de ce fond intérieur, où sa vie et sa propre activité soit perdue en Dieu par Jésus-Christ, pour retourner en elle-même, à sa propre vie, à sa propre activité, quand ce serait sous prétexte de s'y considérer et examiner son état ; car il ne faut plus qu'elle soit l'objet de ses regards, mais Dieu seul qui l'occupe au fond du cœur en plénitude d'amour.

La septième et une oraison de brouillard, ou de caliginosité mystique [129] qui surprend l'âme perdue dans son divin abîme ; de sorte que pleine de Dieu et toute absorbée en lui, elle ne voit et ne connaît plus rien de spécifique et de distinct, mais seulement un vaste océan de perfection infinie qu'elle ne saurait comprendre. [...]

La huitième est une oraison d'union fontale à Dieu, en qualité de principe opérant et produisant toutes ses opérations surnaturelles ; et [130] c'est lorsque ces heureuses et divines ténèbres ou caliginosités étant passées, l'âme se trouve unie à Dieu comme sans entre-deux dans un calme fontal, et pour lors elle touche son Bien-Aimé et elle le possède à son plaisir par des touches expérimentales qui se font dans le plus intime de sa substance, lesquelles quoiqu'elles ne soient point évidemment de Dieu, il y a de grandes conjectures qui en donnent une certitude morale. [...]

La neuvième est une oraison d'union objective, qui se fait lors que l'âme sent une vertu puissante qui, [132] la séparant de tout le créé, l'attire comme dans un point au plus intime de son être, et se trouvant unie à un autre tout divin, qui est son principe de renaissance spirituelle, plus fort et plus vigoureux que le sien, ne trouvant ni sensibilité en la partie inférieure, ni raisonnement en la moyenne, l'emporte en un instant au suprême de l'intelligence, laquelle comme grosse de toute la pureté et perfection possible, exprime un Dieu par dessus tout, auquel la volonté, qui semblait morte, renaît, et par une émotion efficace d'amour s'y attache si fortement qu'elle peut bien dire avec saint Paul : Qui me pourra séparer0 ? [...133] Et voilà l'oraison de l'union la plus parfaite dont une âme soit capable sur la terre. [...137] C'est le degré de contemplation, dit saint Bonaventure dans Le Chemin qui va à Dieu0, chapitres i et iv, que personne ne comprend que celui qui le reçoit, parce qu'il y a plus de fondement dans l'expérience de l'affection que dans la vue de la raison [...] Interrogez la grâce et non point la doctrine, le désir du cœur et non point la pensée de l'entendement ; les soupirs, les sanglots et les gémissements de l'oraison, et non point l'étude des livres ; l'Époux et non point le maître ; Dieu et non point l'homme ; la nuit et non point la clarté ; non point la lumière, mais ce feu dévorant qui par un excès d'onction sacrée et par des flammes d'amour très ardente0, transporte le cœur en Dieu, qui est la substance et la matière qui s'allume par Jésus-Christ [138] Dieu et homme, lorsqu'avec ferveur on médite ses souffrances ; et vous apprendrez dans cette école sans tant de raisons la vérité qu'il vous enseigne.

Leçon quatrième. De l'action ou inaction de l'âme dans l'oraison.

D. : Y a-t-il quelque état ou oraison dans la vie mystique et intérieure, où l'âme n'agisse plus et soit purement passive ? R. : Non. Parce que plus qu'on a de bien en soi, plus on est propre et porté à agir ; d'autant que la [139] perfection de l'être c'est son action.

Il est bien certain que nos âmes ont une vie et des opérations plus excellentes à mesure qu'elles sont élevées dans un état de perfection plus haute et plus excellent, selon cette maxime que les opérations suivent l'être. Mais comme toutes les opérations de nos âmes tendent à une fin qui a ému leur affection et excité leur amour à poursuivre leur possession, quand il arrive qu'à force d'agir et d'aimer elles parviennent à l'union de la fin qu'elle poursuivait, elles n'agissent plus par des actions de poursuite, puisqu'elles possèdent ce qu'elles cherchaient, et que cette fin qui les attirait par ses influences ne les attire plus, puisqu'elles lui sont unies.

D. : Quelles sont donc les opérations de l'âme qui possède sa fin ? R. : Comme la consommation de la perfection de l'âme consiste en ses opérations en l'état de la grâce, comme dans celui de [140] gloire, Dieu s'unissant à elle par la vie foi et l'amour très épuré de toute sorte de vue et de toute recherche de propre intérêt comme objet final et fin dernière, il lui donne toute la plénitude de soi-même autant que le degré de la grâce sanctifiante qui est en elle a étendu sa capacité ; et cette communication de Dieu comme fin dernière donne à l'âme comme une espèce d'être et de subsistance surnaturelle, qui pénètre la sienne propre et l'élève à cet état qu'on peut appeler tout divin, qui a des opérations conformes à ses excellences : car le fond de l'âme subsistant dans cette plénitude qu'il a reçue, produit par ses puissances des opérations qui expriment et lui représentent cette plénitude à qui elle est unie, et encore que ce ne soit que par l'amour et par la foi, elle en est toutefois si pleinement contente qu'il n'y a rien au ciel et sur la terre qui puisse égaler [141] son plaisir, sinon la vision béatifique qui est le terme de ses espérances.

Si bien qu'il faut que l'âme dans cet état prenne garde de ne pas faire cesser ses opérations, pour ne faire rien que de recevoir celles de Dieu, parce qu'elles seraient inutiles et à l'âme et à Dieu, qui ne les lui donne que pour exciter les siennes et les élever à une manière surnaturelle et tout divine, afin qu'unie à son principe duquel elle suit les mouvements, elle exprime et tout ce qu'elle a reçu et tout ce qu'elle est, comme si elle faisait une extension de tout elle-même hors de soi, pour essayer de comprendre ce premier principe et se rendre à lui dans la plénitude qu'il s'est donné à elle. Au lieu donc de demeurer dans l'oisiveté qui serait vicieuse, Dieu veut que l'on soit toute action pour ainsi dire, afin de rentrer en lui et lui donner tout soi-même avec [142] tous les dons qu'il a faits, à dessein que l'on s'en serve pour s'abîmer avec plus d'activité dans l'océan du divin amour, et pour s'y perdre en telle sorte qu'on n'y voie et qu'on n'y sente plus rien de soi, et qu'on demeure dans sa perte, sans vouloir réfléchir sur soi pour prendre par cette réflexion assurance de son état ; car ayant abandonné tout soi-même et tous ses propres intérêts à Jésus-Christ, il est juste de vivre continuellement dans cet abandon avec cette croyance de foi — qui est beaucoup plus certaine que toutes celles de notre raison —, que Jésus-Christ à qui nous avons confié toutes nos espérances est autant fidèle comme il est à Dieu, et par conséquent impossible qu'il nous manque.

D. : Pourquoi donc dit-on que l'on ne doit pas agir lorsque Dieu agit de peur de troubler son opération ? R. : Quand les mystiques parlent de la cessation d'actes en la [143] contemplation sublime, ils n'excluent pas toutes sortes d'opérations, mais seulement les opérations propres, c'est-à-dire celles qui se font par le propre travail, industrie, inquisition de discours et façon connaturelle, de peur que telles opérations n'en empêchent d'autres plus relevées et d'un ordre supérieur : car il se trouve des personnes qui pensant atteindre Dieu par des efforts naturels d'entendement ou de volonté, voudraient comme l'engloutir et comprendre en elles-mêmes, prévenant ses opérations. Et c'est ce qu'il faut éviter, de peur que Dieu ne nous rebute comme présomptueux, car c'est par l'anéantissement qu'il faut se disposer à un si grand bien.

D. : Pourquoi donc les mystiques appellent-ils la sublime contemplation de l'âme un loisir, un sommeil, un silence, un oubli de toutes choses, quiétude et anéantissement d'esprit ? R. : Premièrement parce que pour [144] lors l'entendement et la volonté n'opèrent pas d'une façon qui leur soit naturelle, à l'égard de laquelle ils sont paisibles ; car encore qu'ils s'en servent pour produire des actions vitales, néanmoins parce que cette émotion0 se fait en eux sans eux, ils sont purement passifs à son égard, et d’autant que ce n’est point par leur propre effort ou industrie que ces puissances produisent leur action, mais que c’est par la prévention et émotion du saint Esprit. [...]

D. : L'appétit sensitif de l'âme est-il capable de participer à cette vie surnaturelle ? R. : Oui, puisque l'entière perfection de l'âme requiert que tout l'appétit sensible soit non seulement retenu comme esclave, sous le domaine et l'obéissance la partie supérieure, mais qu'aussi comme enfant et ami de la maison il soit participant de cette vie divine que l'âme a reçue en son élévation à l'état d'union, et cela suivant le genre et la capacité de son être, afin [146] que désormais tout l'homme étant mû et gouverné par l'Esprit de Jésus-Christ recoule incessamment en Dieu, tant selon son être corporel que selon le spirituel.

Cette participation n'est autre chose qu'une certaine vertu très secrète et très forte, qui le pénètre et qui le gagne tellement que non seulement elle amortit cette inclination naturelle qui résidait tant dans l'imagination que dans tout ce qui lui était inférieur pour toutes les choses sensibles qu'elle jugeait être propres et convenables à son individu, mais en sa place elle introduit une pente et une vie qui porte tout l'homme sensible et animal à ne vouloir et ne chercher plus dans les objets qui lui sont conformes que le seul plaisir de Dieu, étant en cela conduit et gouverné par l'âme élevée en cet état de vie surnaturelle ; car l'animalité n'est pas capable de soi des choses divines, mais parce qu'elle se trouve dans l'homme [147] gouverné par une âme raisonnable et tout ensemble principe de ses mouvements et opérations, elle peut en recevoir des impressions surnaturelles, qui la fassent tendre à Dieu dans les limites de son activité ; ce qui se fait par l'obéissance qu'elle a pour se laisser conduire à cette partie supérieure de l'âme, ne se laissant plus emporter à ses propres appétits, mais demeurant toujours soumise à l'Esprit de Dieu qui habite en elle.

D. : Dieu peut-il être compris par des formes ou des images conçues par l'esprit ou l'imagination ? R. : Non, parce que Dieu étant un pur esprit et une essence infinie, il ne peut tomber sous la conception des sens, d'où vient que, quand l'âme est unie à Dieu, elle demeure comme sans forme et sans figure, l'imagination perdue et la mémoire plongée en un souverain bien qui lui fait perdre la pensée de toutes choses ; en sorte que, quand elle s'en souvient, c'est par l'émotion [148] du divin Esprit qui est devenu le maître souverain et le gouverneur de toutes ses puissances. Une personne par exemple demande à une autre qui est en cet état qu'elle prie Dieu pour elle : cette personne ne se souviendra pas de le faire par aucune forme ou espèce de mémoire, mais quand Dieu agréera ses prières, il l'excitera par ses émotions à le faire. Une personne doit vaquer à une affaire nécessaire, elle ne s'en souviendra par aucune forme ni image ; et quand il sera temps de l'exécuter, l'émotion divine lui en fournira le dessein. Il ne faut pas pourtant que l'âme par sa propre vertu se mette dans ce vide et dans ce grand oubli, parce que c'est comme anéantir le naturel et s'unir au surnaturel, ce qui ne se fait que par le secours d'une grâce bien particulière.

D. : Les visions et les révélations spirituelles et infuses peuvent-elles contribuer quelque chose à la parfaite union avec Dieu ? R. : Comme la solitude et la nudité de toutes choses en pureté de foi est nécessaire pour s'unir à Dieu en parfait amour, il faut tâcher avec la grâce de les évacuer toutes de l'esprit, si on veut être uni immédiatement0 à Dieu. [...152]

D. : Qu'entendez-vous par le fond et le centre de l'âme, où Dieu se communique et opère si souvent dans les sublimes états de la vie intérieure, quand il y trouve la pureté qu'il souhaite ? R. : L'âme en tant qu'elle est esprit n'a ni bas, ni profondeur, ni centre plus ou moins profond, parce que étant spirituelle elle est sans quantité corporelle, mais les mystiques appellent le centre de l'âme, où son être, où sa vertu peut atteindre, et disent que le plus profond de l'âme est le dernier terme de son effort et de son opération. En cette considération, son centre créé, son fond est l'intime de son essence, sa substance l'origine de ses puissances, où elles sont identifiées, dit Blosius en son Institution spirituelle0 (chap. xii, § 2 à 4), et son centre et son fond incréé est Dieu, auquel elle est unie quand elle le connaît, l'aime et en jouit. Et lorsqu'elle y emploie toutes ses forces, on dit qu'elle arrive au plus [153] profond de son centre, parce que toute sa vertu étant épuisée, elle ne peut passer outre si bien qu'ayant atteint Dieu par la grâce, quoiqu'elle soit arrivée à son centre, elle n'est pas au fond de son centre, parce qu'elle peut passer outre. L'amour unit l'âme avec Dieu : voilà pourquoi tant plus elle aura de degrés d'amour, elle entrera d'autant plus profondément en Dieu, et se contentera davantage avec lui. Voilà pourquoi selon les divers degrés d'amour, elle a divers degrés de profondeur en son centre incréé, qui sont les diverses demeures que Notre Seigneur dit être en la maison de son Père. De manière que si elle a un degré d'amour, elle est en Dieu ; si elle en a deux, elle entre en Dieu plus profondément et plus intimement. Enfin si elle parvient à un très haut degré d'amour, sa profondeur s'augmentera jusques à se perdre dans l'abîme de ce divin centre, pour y être transformé en lui, comme [154] le cristal pur et net d'autant plus qu'il reçoit de degrés de lumière, d'autant plus cette lumière le pénètre plus abondamment, en sorte qu'il paraît toute lumière. [...]

Leçon cinquième. L’utilité des diverses sortes d’oraison.

D. : Pourquoi nous enseignez-vous tant de sortes d’oraison ? R. : Premièrement afin que, les connaissant on les puisse exercer avec fidélité, chacun selon l'état de son âme et l'attrait de la grâce, sans jamais oser s'y élever de soi-même. [...] Elles se multiplient à proportion des affections de ceux qui prient, dont l'un est triste, l'autre joyeux, un autre pressé des tentations, etc. […158]

Pour bien entendre ces diverses façons d'oraison, il faut savoir qu'ordinairement on commence le chemin de perfection par les sensibilités, par l'amour de cœur et d'affection, dont la partie aimante est prévenue du Saint-Esprit pour la conforter et faire revivre en Dieu. La raison en est que comme l'amour est le premier entre les mouvements de la volonté ou de l'appétit, c'est aussi la première et comme le centre de toutes les passions de l'âme ; c'est pourquoi Dieu, voulant réduire l'homme peu à peu à l'unité de l'Esprit divin, il commence premièrement à le réduire à l'unité cordiale de son amour par ses touches sensibles et amour tendre d'affection. Cela cessé, elle procède par estime, discours et volonté [159] raisonnable ; et voilà la méditation où l'on raisonne sur un sujet.

Enfin, perdant le raisonnement, elle s'attache à Dieu par un simple acte de foi, et voilà la contemplation, laquelle pour être achevée, ce n'est pas assez qu'elle l'envisage par des simples regards de foi, mais il faut aussi qu'elle l'exprime intelligiblement par une fécondité de grâce et de lumière. Et voici comment cela se fait. L'âme, considérant que tout ce qu'elle peut voir et contempler en son intérieur n'est rien autre chose que soi-même devenue déiforme par la grâce et la charité habituelle, et la volonté de Dieu essentielle participée infuse en elle au lieu de son être de corruption, retirant toute vue et contemplation et toute extension interne de regards près d'elle-même en l'unité et centre de sa puissance intelligible, qui opérait ainsi cette vue au regard interne, recueille toutes les forces de [1580] cette simple intelligence relevée à opérer en cet être de déiformité en un seul point de ce qu'elle est, attendant l'ouverture de cette sienne intelligence et les principes de la grâce actuelle, nécessaire pour être rendu seconde en la production du Verbe mental, de simple pensée intelligible et connaissance actuelle de Dieu, qu'elle produit à l'instant qu'elle est informée des principes opératifs de ces merveilles.

Et l'amour fruitif procédant d'un tel Verbe mental et présence objective, suit immédiatement, si bien que l'âme demeurant intimement unie à Dieu, et en qualité de principe opérant en elle toutes ses actions surnaturelles, et en qualité d'objet, elle devient son image parfaite, tant par la participation de son être divin que de son opération d'amour et de connaissance, et ainsi un petit Dieu par grâce ; en sorte que qui pourrait la voir et ne saurait pas par la foi que [159] Dieu est infiniment par-dessus tout le créé, penserait que ce serait Dieu même. Cette production, n'étant qu'actuelle et non point habituelle, ne dure qu'un espace de temps : la perpétuité est réservée au ciel.

Et c'est pour lors que l'âme entend qu'elle est née et régénérée en Dieu pour être opérative et non pas passive, sinon quand la volonté divine en laquelle est fondée, enracinée et devenue la sienne, le veut ainsi, et pour cela, de là en avant elle se tient toujours en posture, forme et façon vitale, opérative et voyagère, passant à travers de tout sans s'arrêter à rien, pour arriver à Dieu par-dessus tout en tant qu'Objet de notre amour et de connaissance. Si cela n'arrive pas sitôt, il faut s'accommoder à la volonté divine qui est devenue nôtre et avoir une humble patience, d'où il s'ensuit que l'être déiforme est composé de notre rien propre et [160] naturel et de Dieu comme notre tout, en tant que principe efficient et nous dirigeant à notre fin objective par des opérations actuelles de connaissance et d'amour. Il est appelé déiforme, parce qu'il rend l'âme une parfaite image de Dieu0.

Éloy Hardouin de Saint-Jacques (1612 ?-1661)

Frère mineur récollet, lecteur en théologie et prédicateur, définiteur provincial, il gouverna plusieurs couvents, successivement à Sézanne, Rouen0, Verdun, Montargis (1658-1660), ville où vivait à ce moment la toute jeune Jeanne-Marie Guyon0. Nous citons le dernier écrit d’une trilogie spirituelle0 : la Conduite d’une âme dans l’oraison (1661), dont chaque chapitre est divisé en « articles ». Nous reproduisons des extraits des articles 2 à 5 et dernier du chapitre v0.

Il s’adresse aux novices : tout apparaît extrêmement organisé et comprend même un tableau (p. 25) à divisions tripartites (oraison mentale par discours en trois parties : préparation, méditation, conclusion, chacune divisée en trois), le tout accompagné d’explications détaillées (choix du lieu, posture, recueillement). Les considérations intéressantes commencent au chapitre iii, où il souligne aussi la différence par rapport aux « exercices » destinés aux commencements de la vie spirituelle et à la recherche d’une vocation :

C'est en ce degré ici où l'âme doit commencer à être intérieure, et doit procéder dans son opération d'une façon toute opposée à celle dont elle usait dans les deux précédents états d'oraison, lesquels, lorsqu'elle avait reconnu quelques belles vérités, qu'elle avait ressenti quelque puissant mouvement de bien, et qu'elle avait produit quelque acte d'amour par la touche divine qu'elle avait ressentie, son emploi était de rapporter le tout à quelque pratique de dehors, faisant résolution avec les assistances de son Amour-Monarque de produire telles et telles actions, étant dans ce sentiment que son amour n'était grand s'il ne produisait de grandes actions au-dehors, et étant tout actif, devait être tout [127] dans l'action et l'opération ; mais ici dans ce troisième degré il faut qu'elle procède d'une façon toute opposée et qu'elle marche par une voie toute contraire, car il ne faut point qu'elle se penche au-dehors, mais qu'elle se recueille au-dedans et qu'elle rapporte toutes les actions de ses puissances sur cet objet infiniment aimable dont elle cherche l'amoureuse présence.

Il souligne ensuite la différence qui s’impose (à ce niveau confirmé) vis-à-vis de toute considération, chère à l’« École française » bérullienne, de la grandeur divine :

Entrant en l'oraison, qu'elle conçoive Jésus-Christ non par des [154] imaginations et conceptions sublimes de son essence et de ses perfections d'Infinité, d'Eternité, d'indépendance et d'autres semblables ; mais au contraire par retranchements de telles pensées, sachant bien qu'il n'est rien de tout ce qu'elle pourrait concevoir ou imaginer, son principal soin devant être de l'aimer ; qu'elle ne le conçoive que comme une bonté infiniment aimable ; et ainsi s'élève vers lui par la vue intérieure comme vers un abîme de bonté par-dessus toute sa portée et sa capacité sans autre plus particulière connaissance, ne recherche rien plus que de pénétrer intimement jusques au lieu de sa demeure en soi, outrepassant tous les milieux, toutes les ténèbres et obscurités de son esprit.

Il propose « une élévation en Dieu amoureuse tranquille, sereine, joyeuse, qui est la cime de ce troisième degré d’oraison »

Sur le bon usage de l’état de privation :

En telle privation pendant qu'elle dure, il est ordinaire que l'on n'entend rien de ce que Dieu y opère ; c'est néanmoins pour lors que Dieu met toujours dans l'âme les dispositions pour les révélations nouvelles qui suivent par après, disposant l'âme par telles privations pour être capable de nouvelles infusions de grâces, et les âmes qui ne sont versées en la connaissance de cette opération rigoureuse de Dieu, donnent souvent grand empêchement et mettent un obstacle puissant à la production de l'effet que Dieu prétendait par telle privation ; [165] car ne sachant pas donner lieu à la grâce comme il faut, se troublent elles-mêmes, sous mille prétextes de scrupules et de crainte qu'elles ont d'avoir donné occasion à telles privations, ce qui cause le plus souvent grand désordre en elles, et leur est grand empêchement de progrès et d'avancement.

Car

par cette privation Il la dispose à ses divines grâces et lumières, lui faisant connaître et ressentir son peu de pouvoir pour le bien et comme tout doit venir de Lui et non de son industrie propre ; et partant lorsque qu'après ces élévations et recueillement elle se [168] trouve en cette privation, elle doit soudain penser que c'est une préparation pour des élévations plus sublimes et des recueillements plus profonds, et partant en faire autant de l'état que de ces actions, et ainsi n'adhérant ni à l'onction de grâce ni à la privation, elle commencera à se disposer à l'état de la privation rigoureuse, donnant place à Dieu de bientôt l'opérer en elle.

Dilatations et resserrements alternent :

De plus, comme chaque degré d'avancement qu'une âme fait dans son intérieur est toujours composé de bas et de haut, comme lorsque l'âme est au bas du degré, elle s'élève vers le haut par vue et attention ; aussi étant en haut du degré, elle ne peut pas procéder par élévation, mais par récollection centrale selon la touche d'amour que Dieu opère en cet état, ou bien quelquefois par un doux et humble abaissement d'esprit sous le sentiment de l'infusion de la grâce et de la communication divine, qui sont des façons d'agir bien diverses et des dispositions d'intérieur toutes opposées, lesquelles, si l'âme peut bien remarquer en son intérieur et qu'elle se gouverne en sa coopération selon telle connaissance, elle expérimentera quels grands fruits [170] elle en retira et elle évitera tous ces troubles et confusions d'esprit qui viennent souvent faute de connaître l'état auquel on est.

Au chapitre iv « De la contemplation infuse » commence véritablement la vie mystique, « vraie terre de promission toute regorgeante en miel et en lait. C’est ici le vrai pays de l’âme dans lequel la liberté lui est rendue », « pays large et ample ».

La coopération de l’âme consiste principalement à « ne penser jamais que ces grâces lui viennent par sa fidélité au service de Dieu et par la diligence et industrie qu’elle ait apportées pour l’aimer, mais à rapporter le tout à la pure bonté ».

Après être passée par l’état de délaissement [319 sq.] nécessaire pour que tout ce qu’il y a de corrompu et d’imparfait meure [332], par l’expérience de l’impuissance au bien, « profonde et expérimentale humilité qu’Il ne pouvait produire en l’âme que par cette opération [358] », l’âme est disposée à l’oraison d’union.

L’âme ne peut plus en cet état penser Dieu en manière de haut et d’élévation, mais en façon d’égal, d’uniforme, de fond et de recueillement. Elle reçoit des touches d’amour sans raison dans la volonté sans entendement, d’où dérive en l’âme une connaissance expérimentale de Dieu qui se fait ressentir non comme objet, mais comme principe, source et origine de tout amour :

Conduite d’oraison d’union. Chapitre v.

En quoi consiste l’état de l’âme élevée à ce degré d’union. Article 2.

[...] Car il faut concevoir que ce degré si sublime d'union, comme aussi celui de contemplation infuse ne sont pas des dons de Dieu de courte durée, des opérations passagères ni de simples actuelles infusions qui informent et actualisent l'âme seulement quelque temps ; mais ce sont des dons et des grâces permanentes qui informent l'âme, [375] qui changent son fond, réformant son être et sa disposition, et étant des participations de l'être divin, lui communiquent un être ferme, stable et permanent pour vivre d'une vie divine dans des inclinations aux choses de Dieu et dans l'expérience de ses suites de lumières et connaissances, jouissances et amours, comme l'âme étant en bas en la partie inférieure en fond d'état vivait aussi selon cette partie basse dans les inclinations et mouvements de la nature corrompue ; tellement qu'il faut ici concevoir : 1. un état intérieur par manière de fond, d'être, de vie auquel l'âme est relevée ; et 2. puis après concevoir les actes conformes et les opérations rapportantes et connaturelles à tel être, tel fond et telle vie divine, qui sont les illustrations d'entendement par infusion de lumières, les fruitions de la volonté par impression de touches d'amour, et autres [376] faveurs [...]

Des illustrations de l’esprit par infusion des lumières divines dans l’entendement. Article 3.

L'âme dans cet état se conservant dans un simple, paisible et silencieux souvenir de Dieu en grande tranquillité et contentement sans aucun impétueux effort et soin empressé de faire [381] quelque chose, ni même se mettre en devoir de se recueillir en son intérieur, par une lumière et connaissance plus profonde, sentira bientôt cette mémoire devenir seconde par l'infusion et impression de lumière très intime prenante et informante l'entendement qui rendra son intérieur tout rempli d'un verbe de connaissance, et ensuite d'une jouissance, d'une fruition d'amour correspondante à cette connaissance des opérations procédantes d'elle si doucement en vertu des principes de grâces qui lui sont communiquées, qu'il ne lui semble pas qu'elle opère, mais seulement qu'elle les reçoive, les admette et y consente.

Et premièrement quant à la connaissance, elle se sent si intimement prévenue d'une impression de lumières qui lui découvre et manifeste la grandeur et immensité divine que, toute informée et [382] remplie de cette espèce représentant une immensité, grandeur, infinité sans termes, sans bornes et sans fin, sans distinction de lieu de temps et de notion, elle sent son entendement être comme une goutte d'eau jetée, plongée et abîmée dans cette mer immense de grandeur, que non pas l'embrasser et la comprendre dans les limites de sa capacité, expérimentant comme Dieu est un être infini, immense et illimité duquel plutôt elle est comprise que de le comprendre, plutôt abîmée en Lui que non pas de l'appréhender, ressentant aussi vivement l'impression qu'elle reçoit de cette lumière divine que l'expression des actes qu'elle produit, et pour ce cette opération lui semble plutôt infusion qu'opération, passion plutôt qu'action.

[...] Bien que Dieu se communique ici à l'âme, réellement et substantiellement [385] faisant sa demeure en son esprit, néanmoins ce qui informe actuellement l'âme, ce qu'elle ressent et expérimente par ses puissances n'est pas Dieu même, mais seulement l'image et l'espèce de Dieu tant imprimée comme principe secondant et relevant l'entendement pour la production de l'actuelle connaissance comme exprimée de cette actuelle connaissance, mais aussi la marque assurée de sa réelle présence et le dernier milieu qu'Il cause en la simple intelligence par lequel il cause cette divine connaissance, ne pouvant autrement communiquer que par quelque effet qu'il produit ou par quelque opération qu'il fait en nous. Il en est de même de l'inclination d'amour et du mouvement sacré qui est en la volonté, tant celle qui sort de cette connaissance comme celle qui se fait sans connaissance précédente dont nous [386] parlerons en l'article suivant. [...] Mais quelquefois cette opération divine qui commence ainsi par la simple intelligence se passe en sorte que l'on ne ressent rien du tout de l'amour, comme si l'âme étant abîmée dans les lumières de cette connaissance ne passait pas outre à produire de l'amour. Quelquefois aussi le contentement indicible que l'âme reçoit de l'infusion de ces divines lumières et connaissances sublimes ne produit pas seulement l'admiration et le ravissement de l'entendement, mais encore un doux pacifique mouvement de joie et de plaisir dans la volonté ; mais le plus souvent [387] cette opération se passe en lumières et connaissances, en sorte qu'il semble à l'âme qu'elle soit toute lumière et qu'il sorte des rayons de clarté de sa tête, comme ils sortaient de la tête de Moïse sortant du pourparler avec Dieu ; c'est ainsi qu'on peut grossièrement expliquer ce qui se passe si spirituellement, pour se faire entendre des simples.

De la fruition d'amour par prévention de touches divines au centre de la volonté. Article 4.

Après cette opération précédente qui consiste plus en un acte de simple intelligence et de contemplation et d'amour, l'entendement comme principal agent en cette action étant tout revêtu de connaissances par infusion de lumières, [388] la volonté n'étant participante de l'attrait de l'objet conçu par l'entendement que comme voisine et adjointe, Dieu vient à ôter à l'âme toutes ses lumières et la met en privation de toutes ses sublime connaissances. Pour lors, il semble à l'âme qu'elle est déchue de ses opérations élevées et sortie de ses occupations si sublimes qu'elle avait avec Dieu ; d'abord elle a de la peine à suivre Dieu en cette opération et à coopérer à ce qu'elle ressent venir de nouveau en elle, pensant être devenue plus grossière et moins élevée en Dieu et ainsi retourner en arrière dans le chemin de la perfection ; mais venant à souffrir en patience cette opération et laissant faire à Dieu ce qui lui plaît, se tenant contente de tout ce qu'elle ressent de Lui en elle, elle expérimente que le tout se convertit en bien, la conduisant à une des plus agréables [389] opérations qui soit dans chemin de la perfection, qui est de la rappeler dans le fond et l'enceinte de la volonté pour y opérer les traits de son divin amour d'une façon bien différente de la précédente, plus que le jour n'est de la nuit ; car ce n'est plus par élévation, par vue et contemplation, mais par intimité et profond recueillement.

Voici comme elle se passe : lorsque l'âme, durant telle privation de lumières, a beaucoup de peine à suivre l'opération de Dieu la tenant occupée dans de si obscures ténèbres, tandis qu'elle est fort empêchée à rechercher les moyens pour retourner à sa précédente élévation et retrouver cette heureuse occupation dans laquelle elle était tout en lumières divines et intelligences sublimes, tandis peut-être qu'elle est toute distraite et penchée au-dehors, occupée aux emplois [390] extérieurs, voici qu'elle vient à ressentir au plus intime de sa volonté un trait divin et une touche d'amour si pressante et si efficace qu'elle ressent par cette prévention son cœur tout rempli d'amour de Dieu et son affection toute embrasée et toute emportée en Lui, sans pourtant qu'il paraisse rien au-dehors par la suspension de ses puissances comme il pouvait être au degré précédent quand telle opération se faisait en elle ; car bien que cette opération se passe seulement dans l'enceinte et dans le fond de la volonté, et que nulle autre puissance n'y contribue de rien, la subite prévention suppléant tout ce qui serait requis de la part des autres puissances, la touchant et la mouvant si efficacement qu'il faudrait un cœur plus dur qu'un rocher pour n'être ému, et plus rebelle que celui de pharaon pour pouvoir résister. Et si les autres [391] puissances ne contribuent pas à cette opération et qu'elles soient suspendues, la suspension n'est que négative et non positive, la volonté n'ayant point besoin de leur concours et de leur entremise, les hissant pourtant dans une libre fonction de leurs opérations au-dehors, les sens mêmes sont laissés libres dans leurs fonctions ordinaires, le Saint-Esprit principe d'amour spirant et produisant en cette âme dans l'enceinte de sa volonté son heureux souffle d'amour, la volonté seule le recevant, l'admettant, y coopérant et agissant avec Lui, il se fait ressentir tout amour dans cette volonté, comme dans l'opération précédente le Verbe se faisait sentir dans l'entendement toute lumière, clarté, illustrations, connaissances, intelligences et irradiations ; et la volonté étant jointe à ce trait divin qui lui imprime une si puissante inclination pour aimer, y [392] consentant et y coopérant, tout son emploi est de produire des actes d'amour. [...] [393]

Que si vous lui demandez quelle est la cause en elle d'un si ardent et excessif amour, quel motif l'a émue à se fondre ainsi toute en affection pour Dieu, elle ne peut vous répondre et vous en donner autre raison sinon de vous dire que la touche divine qu'elle a ressentie au centre de son cœur y a fait telle impression et causé telle motion que sa volonté n'a pu s'empêcher de s'emporter en amour et de coopérer à une telle et si puissante motion, et lui étant venu lorsqu'elle y pensait le moins et qu'elle était occupée même ailleurs, que c'est le Tout-Puissant qui lui a jeté et imprimé ce feu jusque dans le centre de son cœur et dans la moelle de ses os. [...]

C'est l'expérience de cette opération si extraordinaire et de la façon en laquelle elle devient si subite qui fait assez [395] connaître la raison qu'ont eue plusieurs Pères de la vie spirituelle de dire qu'il y pouvait avoir de l'amour dans la volonté sans qu'il y eût de connaissance d'objet et considération de motifs et de raison précédente dans l'entendement, car supposée la motion divine dans la volonté qui l'emporte à agir, il semble que cette subite prévention de grâce excitante et efficacement mouvante suffit avec la volonté pour produire un si heureux acte d'amour, et supplée tout ce qui pourrait être requis dans la foi ordinaire de la part de l'entendement et des autres puissances, l'âme étant pour lors toute retirée en la volonté, opérant en elle en sa façon sans aucune action d'entendement. Et la chose paraît si claire et si manifestement aperçue dans l'expérience que les âmes qui ressentent cette opération s'étonnent merveilleusement comment il y a [396] des docteurs qui tiennent cela être du tout impossible. [...] [397]

[Touche] venant dans cette volonté à la façon qu'il entra autrefois dans le cénacle où étaient les apôtres, les portes étant fermées et se mettant au milieu pour leur donner sa paix : ainsi il entre au plus intime de cette volonté, il s'y insinue et s'y fait sentir comme principe d'amour et paix et ressentir en un moment sa réelle présence par cette touche puissante et efficace sans passer par la porte qui est l'entendement. […] [400]

Or de cette opération par prévention de touche divine et motion si puissante et efficace qui est le fondement de toute la vie mystique, apprenant l’âme à marcher dans la voie de la perfection plus par actes d’amour produits par la prévention de la grâce que par considération de raisons et recherche de motifs, dérive en l’âme une connaissance expérimentale de Dieu qui se fait ressentir non [401] comme objet, mais comme principe touchant, mouvant, inclinant efficacement la volonté, comme source et origine de tout amour, qui le trouve au centre du cœur et comme premier auteur de tout ce que l’âme peut avoir fait en la mouvant par sa touche et non par considération de motif et de raison. L’entendement étant ici au bout de sa course et au plus haut de son élévation, étant délaissé en arrière, la volonté entre par les attraits d’amour et les touches divines d’affection aux plus secrets et aux plus hauts degrés de ce chemin, quoiqu’en ces infusions et communications d’amour, Dieu n’est pas ressenti en manière de hauteur comme une majesté redoutable et une infinie grandeur, mais en façon d’égal, comme embrassé, tenu, possédé au fond de l’intérieur d’une façon si intime, si secrète et divine que la parole est trop grossière pour expliquer [402] choses si subtiles. Et en effet l’amour a tellement gagné le dessus dans cette âme et la volonté s’est tellement soumise toutes les autres puissances dans le fond de son recueillement que même l’entendement qui lui servait d’œil et de vue en son intérieur pour la recherche de la présence de Dieu lui est ici soumis et compris dans le fond de son recueillement au-dessus duquel elle opère.

De ces deux chapitres, il est aisé à voir que l'âme a deux sortes de jouissance de Dieu : l'une de connaissance par illumination d'esprit, illustration d'entendement, par infusion de lumières suivies d'ardeur et d'amour ; l'autre d'amour par prévention de touches divines au centre de la volonté sans précédentes lumières dans l'obscurité de cette puissance amoureuse. La première est par connaissances et lumières ; la seconde par ignorance et caliginosité0. [403] La première se passe principalement dans l'entendement, la volonté n'y participant seulement que comme adjointe ; la seconde totalement dans la volonté. La première proprement s'appelle contemplation, la seconde union. La première correspond à l'opinion de l'angélique saint Thomas, qui met la béatitude principalement dans la vision, acte d'entendement. La seconde à celle du subtil Scot qui la met principalement dans l'acte d'amour ; et c'est de cette seconde que se vérifient toutes ces exagérations dont usent les mystiques, d'embrassement, d'ivresse, jubilation et autres semblables.

Néanmoins touchant cette seconde, s'il y en a qui veuillent tenir très assurément qu'il est du tout impossible que l'amour soit sans quelque connaissance précédente, comme mon dessein n'est point en cet écrit de controverser, [404], mais simplement rapporter ce qui sert pour l'aide et la destruction0 des âmes, je leur accorde pour les contenter qu'il précède quelque connaissance, mais je dis que si on en veut former quelque idée selon la véritable expérience, il faut que ce soit d'une connaissance légère, mince et courte qui passe soudainement en amour, que sans aucun arrêt, sans aucune considération et jugement, pratique de raison de convenance et de motif, cette connaissance par une efficace particulière porte la volonté soudain à produire cet acte d'amour sans quasi qu'on s'aperçoive d'elle, comme d'effet dans l'expérience on ne s'en aperçoit pas, etc.

La raison pourquoi on ne remarque point le concours de la connaissance à cet amour, est d'autant que la connaissance que l'âme reçoit en cet état sublime et par une lumière intérieure, immense, [405] sans bornes et sans limites qui ne représente rien de fixe et de limité pour être objet de l'entendement comme se fait en la connaissance que nous avons des créatures et des choses extérieures, ou bien même en la connaissance que nous avons de Dieu qui est formée de nous-mêmes ; car ici l'entendement est plutôt compris que comprenant, plutôt abîmé dans son objet que le contenant en soi : c'est pourquoi toutes ses connaissances se faisant en cette lumière divine et immense, on ne la remarque pas elle-même ni les choses qui se font en elle ; néanmoins c'est par elle qu'on remarque après ce qui s'y est passé, et par cette remarque on en parle, car sans elle on ne pourrait rien concevoir ni rapporter de ce qu'on y aurait expérimenté.

J'avertis néanmoins l'âme désireuse de son avancement qu'elle fera mieux de suivre l'opinion [406] d'amour sans connaissance que d'amour précédé par connaissance, d'autant que s'il y en a, l'âme n'y a aucun arrêt, attention ni vue en son intérieur, mais seulement à l'amour efficace qu'elle ressent en soi déjà à demi produit avant qu'elle s'en aperçoive de quel principe il puisse partir, ayant plutôt besoin de le réprimer, le modérer et même quelquefois s'en divertir que non pas d'y concourir et aider à l'accroître, non pas pour l'abondance de la sensibilité (quoiqu'il en rejaillisse assez dans la partie sensible), mais plutôt pour l'extrême intimité d'où il prend son origine, qui est quasi insupportable à l'âme ; là où si elle pensait user de son entendement en le séparant de cet amour ou en le divisant par actes différents, elle gâterait tout ; car l'âme en son intérieur est devenue toute amour vers Dieu et ne remarque en soi qu'inclination pour Dieu, et [407] en cet état il lui est aussi connaturel de s'incliner et de se porter vers Dieu et tout ce qui est divin, comme lorsqu'elle vivait selon la nature inférieure il lui était connaturel de se porter au-dehors vers les créatures, vers ses intérêts et ses propres commodités ; et quand je dis vers Dieu, ce n'est pas par élévation, car cette façon de s'y porter est ici absolument évanouie et détruite par le terrassement de l'entendement, mais par embrassement, et à proprement exprimer comme on le sent, c'est aimer sans voir ni savoir qui, sinon que c'est bien chose assurée qu'étant interrogée : « Qui ? », elle dirait que c'est Dieu ; mais néanmoins elle ne le voit pas en son intérieur et [il] n'y est point comme objet sur lequel elle ait vue attention et arrêt ; mais ce qu'elle reçoit en sentant cet amour lui vient comme de l'intime du centre de sa volonté, selon qu'elle le [408] peut reconnaître par son expérience de son état, de sa vie et de sa respiration. Ce que Hugues de Saint-Victor exprime bien [...].

Des diverses dispositions et façons d'être de l'âme en ce degré d'oraison. Article 5.

L'âme s'efforçant de s'établir en cet état et d'y faire sa demeure, il lui semble qu'elle commence seulement à servir à Dieu et à l'aimer véritablement, tous [409] emplois précédents ayant plutôt servi à la réformation de son intérieur et au recueillement de soi-même que non pas de tendre directement à Dieu ; et bien que les touches qu'elle reçoit de Dieu ne soit que passagères, et qu'en effet elles passent bientôt, ce peu pourtant qu'elles durent est beaucoup ; car étant élevée à cet état sublime par un nouvel être divin duquel ces opérations et divines communications fluent, procèdent et dérivent, elle est ici fort abstraite des parties inférieures, des sens, de l'imagination, des appétits qui ne se remuent plus et ne suggèrent rien d'impertinent, elle demeurant en grandissime paix avec l'impression seule des divines communications à la faveur de laquelle elle peut persévérer longtemps avec une suffisante occupation quoiqu'elles soient passées, et cependant attendre et se tenir prête pour en recevoir [410] d'autres quand il plaira à Dieu les lui communiquer, persévérant en tel état en son intérieur tant qu'il plaira à Dieu lui tenir, et non seulement ce qu'elle souhaiterait bien.

Car le temps déterminé de Dieu étant venu, il faudra qu'elle sorte de cet état et qu'elle descende peu à peu jusques aux états inférieurs ; puis derechef qu'elle s'efforce de retourner selon la grâce et la force qui lui sera donnée à son premier état, reprenant quelques opérations d'entendement, et puis après celle de la volonté ; et ainsi souvent montant et descendant selon que l'Esprit divin la conduira, elle croîtra toujours de plus en plus en amour et connaissance, en expérience et ressentiment de ses opérations intérieures ; et par ces fréquentes réitérations et accroissements, elle se trouvera enfin tout embrasée du divin amour, plongée et abîmée dans cette obscure, caligineuse et ignorante façon [420] d'agir ; et toute absorbée dans ces divins embrassements, elle boira l'eau de la grâce et de la charité en sa source, en sorte qu'elle en restera toute ennuyée et perdue.

Et montant de degré en degré et suivant toujours l'Esprit divin partout où il l’y a conduite, elle ne sait quelquefois ce qui arrivera, trouvant sans fin choses toujours plus admirables ; car son entendement laissé derrière elle, sent sa volonté avec son inclination d'amour se perdre et s'échapper en insensibilité, restant toute perdue en ignorance de cette obscure et caligineuse lumière. De dire ensuite ce qui lui arrive, il n'est pas possible, et tout ce qu'on en dirait serait tenu pour sottise et rêverie. Et ne faut s'étonner si on ne peut comprendre si facilement les façons de parler dont usent les auteurs de la mystique et ces termes assez rudes et peu usités même dans la théologie scolastique [412] comme anéantissement, mort, expiration, privation, caliginosité et autres ; car qui pourrait expliquer ce qui se passe dans l'âme élevée à cet état sublime, à cet heureux silence et sabbat de la suprême partie affective, vu que l'âme en cette intérieure caliginosité expire et est perdue en un état inconnu et inexplicable où elle ne peut rien voir ni savoir ni vouloir, d'autant qu'elle a laissé au-dessous de soi toutes capacités pour se réfléchir, pour voir et vouloir ; et les aller reprendre pour se voir opérer comme elle faisait au commencement, c'est mal fait, ne pas se comporter comme requiert son état présent, car c'est faire revivre ce que Dieu par sa grâce avait fait mourir en elle. C'est donc ici pour fond et consommation de toute cette conduite d'oraison trouver une certaine plénitude d'être ; se reposant en Dieu, ne respirant qu'en lui [413] et s'abîmant dans un profond, paisible, doux, agréable et délicieux repos, dire avec le roi-prophète : In pace in idipsum dormiam et requiescam0, nulle chose pouvant distraire l'âme ni servir de milieu entre Dieu et elle que le péché, parce qu'il n'est plus ici question ni d'épanchement ni de recueillement, d'extraversion ni d'introversion. [...]

[414] Et comme ceci semble tellement au-dessus de toute chose créée, par-dessus tous objets, et plus intime que tous actes et opérations, qu'il paraît plutôt en façon d'état, d'être et de vie, que non pas en façon d'actes et d'opération, plusieurs mettent cette jouissance en l'essence de l'âme par-dessus les puissances ; car aussi expérimente-t-on que tel état de l'intérieur est tellement au-dessus de toute vue et au-dessus de tout pouvoir d'y apporter quelque effort, que c'est par la seule respiration que l'on se sent vivre en tel état et qu'on connaît qu'on en est dehors, et l'âme en cette disposition est en grandissime ignorance d'elle-même à faute de vue et de réflexions ; car l'entendement étant ainsi rabaissé comme il est, il n'y a nulle capacité pour connaître quel est cet état, et en faire estime au point d'excellence qu'il mérite : il ne [415] paraît à l'âme que comme chose simple connaturelle et facile, sinon que des choses qui se passent il lui est facile de conjecturer qu'il y a quelque chose de sublime et d'extraordinaire. Enfin cet état de l'âme n'est que paix, que joie au Saint-Esprit avec quelque sorte d'immobilité et d'impassibilité pour toutes choses hors de Dieu ; en sorte que quand elle voudrait, elle ne pourrait s'attrister pour chose que ce soit tandis que cette jouissance dure ; et comme étant au milieu de l'état de la privation totale dont nous avons parlé, elle se trouvait si affligée et si remplie de misères qu'il lui semblait que Dieu même n'était pas assez puissant pour la pouvoir retirer d'un état si désastreux et si fâcheux ; ici au contraire elle se trouve si éloignée de douleur qu'il lui semble qu'encore que Dieu l'envoyât en enfer moyennant qu'elle retint cet état dans son intérieur, elle [416] n'endurerait rien à cause de la forte possession qu'elle a de Dieu qui ne lui peut être ôté que de Dieu même (quand il voudra, comme il fait quand le temps est venu). Et il lui semble que si on lui perçait le corps et on lui ouvrait les entrailles, et si on faisait anatomie de tout ce qui la compose, on n'y trouverait que Dieu la pénétrant jusques aux moelles les plus intimes, comme si tout ce qui meut et informe ce corps fût devenu tout divin et tout déifié.

Néanmoins, le temps étant venu auquel Dieu a déterminé de la priver de cet heureux état, il laisse peu à peu diminuer cette jouissance et se sépare d'elle quant à l'actuelle jouissance, la laissant retourner à la vie ordinaire des âmes privées de ces opérations sublimes, la faisant descendre jusques au premier degré de cette élévation, et plus avant encore jusques au plus bas de la nature [417] intérieure en aussi grande privation de toute grâce qu'elle avait avant cette jouissance ; avec cette différence pourtant qu'ayant eu l'expérience de cette opération jusques à la consommation, elle est délivrée de tant de doutes qui l'accablaient la première fois qu'elle y passa, n'y ressentant plus tant de peines et de difficultés, comme ayant trouvé le secret et fondé le fond de ces fâcheuses et rudes opérations.

Et puis derechef après ces abaissements et ces états de privation et de renversement, il la fait de nouveau remonter peu à peu jusques aux opérations supérieures, et enfin jusques à une semblable, mais plus sublime et plus parfaite jouissance que la précédente de laquelle elle était déchue ; et ainsi toujours jusques à la mort par vissicitude continuelle d'élévations et d'abaissements, de montée et descente, de jouissances et de [418] privations, il la fait croître en connaissance et amour ; et ne faut pas penser qu'en ces états sublimes, ces élévations et abaissements se fassent en peu de temps et que ces opérations soient subites et passagères et de peu de durée comme au commencement et aux états premiers de la perfection ; car les années tout entières se passent tandis que Dieu tient l'âme en la jouissance, et autres années s'écoulent tandis qu'il la tient dans les privations ; et l'âme est si exercée et si usitée en ces changements que toute difficulté qu'elle y ressentait par la coutume se tourne en facilité, pouvant suivre toutes ces opérations, quoique fâcheuses, depuis les plus basses jusques au plus sublimes toujours de mieux en mieux selon que les expériences diverses vont toujours lui donnant de nouvelles lumières et de plus grands éclaircissements [419] dans ces routes si sublimes et ces joies si élevées.

Des comportements de l'âme en ces diverses dispositions, comme elle y est agissante et non oisive et purement passive pour ne tomber en oisiveté. Article 6.

Bien qu'il y ait en ces sublimes degrés de si notables jouissances qu'elles tiennent l'âme assez longtemps élevée en Dieu, la dérobant du tout à elle-même quant au sentiment et réflexion pour vaquer au ressentiment de si divines communications durant lesquelles elle n'a qu'à se laisser à Dieu, s'abandonner à son divin Esprit et se laisser remplir de son divin amour, ce temps-là néanmoins est si court en comparaison de celui qui lui reste pour son occupation [420] intérieure que les avis qu'on lui donne doivent plutôt être pour son comportement, en ce temps auquel il est nécessaire de la coopération de sa fidélité, que non pas pour le temps de jouissance, auquel Dieu est le principal agent : il est donc nécessaire de l'avertir de ce qu'elle doit faire de son côté et lui faire voir ce qu'elle ne connaîtra pas encore si clairement du commencement dans son expérience ; car il sert de beaucoup même en ces états sublimes d'être éclairé par avis de ce que l'expérience ne peut sitôt découvrir.

Or le but de l'âme en ces états étant de toujours mourir de plus en plus à soi-même pour vivre plus heureusement en Dieu, et son principal soin étant de surmonter la nature et la réformer en ses corruptions et dérèglements afin qu'elle ne se fasse plus ressentir dans l'intérieur par ses [421] désordres, mais que l'Esprit de Dieu y soit le souverain et y règne absolument, s'étant assujetti toutes les puissances. [...]

Néanmoins pour ce il ne faut [423] pas s'imaginer qu'elle soit en pure passivité comme si elle était dans une continuelle attente de l'opération divine et qu'elle n'osât rien faire d'elle ; car bien que du commencement elle n'osât agir d'elle-même, craignant toujours de par trop s'émanciper de cette glorieuse captivité, toutefois ici, étant établie en l'état d'esprit auquel elle est élevée en ce degré, comme nous avons dit, non seulement par des opérations passagères et coulantes, mais en façon d'être et de vie, elle jouit de si grande liberté d'esprit qu'elle peut agir, parler, penser, ruminer, raisonner et s'appliquer à tout ce que bon lui semble sans perdre sa paix, son repos dans la possession de Dieu, parce que toutes ses puissances sont entièrement soumises et subordonnées à l'Esprit divin ; et étant ainsi remise en cet ordre convenable du gouvernement divin, il n'y a chose qu'elle ne puisse faire en [424] Dieu sans rompre le lien de sa paix, sans perdre le calme et sortir de la sérénité dont elle jouit toujours dans son intérieur, et sa façon d'agir n'est plus grossière, imaginative, discursive, embarrassante et inquiète comme auparavant, mais paisible, intime et subtile, ayant toujours égard à ce que requiert, demande et peut porter l'état présent auquel elle se retrouve.

Or l'état auquel l'âme se peut trouver est de trois sortes : ou bien c'est un état de fruition, d'amour, ou bien c'est un état de vie de l'Esprit, ou bien c'est un état de privation de tous deux : comme l'âme se doit comporter en ces trois différents états lesquels elle se retrouve en ce degré ici, comme elle y doit agir et non demeurer en pure oisiveté et seule attente de l'opération divine, nous l'allons expliquer. [...]

Suivent des explications détaillées qui se terminent sur l’état de privation :

Et premièrement, quant à l'état [425] de fruition d'amour, lorsque les touches actuelles de l'amour divin sont ordinaires, toute l'étude de l'âme est de s'y maintenir et d'y correspondre en retirant son esprit de tout autre chose pour vaquer par attention tranquille, sérieuse et paisible à ces touches divines et ressentir les merveilles de ces secrets d'amour du tout inexplicables. Que si par intervalle quelquefois son attention en est divertie par les occupations du dehors ou par quelque autre occasion qui survient, son emploi doit être à s'y recueillir et de retourner à cette tranquille, paisible attention pour expérimenter et ressentir toujours de plus en plus les effets merveilleux de ces touches divines et secrètes affections qu'elle produisent. Que si en étant divertie et voulant y retourner elle n'y trouvait accès ni entrée, qu'elle ne se trouble pas, qu'elle se tienne en paix en l'état où Dieu la met. [426]

Or en cet état de fruition d'amour, l'âme est quasi toujours en une certaine continuelle et comme habituelle touche d'amour qui ne la laisse oisive, mais la fait quasi continuellement respirer. Dieu la serrant et l'embrassant en l'intime d'elle-même et au centre de son cœur lui fait dire d'un langage muet : « Dieu, mon Dieu. » Pour produire ces actes d'amour, elle n'a que faire de s'y exciter par motifs, elle n'a qu'à retourner par attention à elle-même. Venant à l'oraison, son commencement est cette respiration amoureuse sans qu'elle ait besoin d'autre préparation, car elle lui est maintenant comme changée en nature. Et dans le progrès de son oraison, persistant en cette attention et s'y approfondissant, elle reçoit de Dieu ce qu'il daigne lui communiquer : ou bien des désirs et amours plus purs, plus sincères et plus ardents, ou bien la réitération des premiers selon la correspondance qu'elle trouve dans [427] son intérieur, n'opérant pas indifféremment selon ce qui se présente à elle, mais selon que requiert la disposition de son état présent. [...]

[428] [...] L'âme en ce degré étant de familiarité avec Dieu et plus éclaircie dans la pénétration des mystères de la foi, cette lumière plus parfaite dont elle est avantagée, fait qu'elle pense bien plus sublimement de ces mystères qu'elle ne faisait dans le premier degré d'oraison par ses méditations, discours et raisonnements ; de sorte que ses pensées en ce degré sont des pures intelligences et illustrations très singulières, et non des imaginations et conceptions grossières comme au premier degré, s'y appliquant non comme par un exercice auquel elle soit attachée comme en ce premier degré de raison discursive, mais par occasion qui s'en présente de lecture, d'entretien, réflexion ou application propre ou semblables rencontres.

Ainsi on voit clairement comme l'âme en ce degré n'est oisive [429] ni en pure attente, mais quasi en continuelle action et opération, non pas d'élévation en Dieu et de recherche de Dieu en son intérieur, mais plutôt d'embrassement et de possession de Dieu au centre d'elle-même, n'étant en paix et repos si elle ne se sent ainsi respirer Dieu, ne pouvant souffrir de rechercher contentement ailleurs ni se reposer en autre chose ; non que je veuille dire que toute autre pensée extravagante sois bannie de son esprit et n'y ait place aucune : non, car cela est impossible en cette vie ; mais je veux dire que rien n'y fait impression si l'âme est tant soit peu attentive à elle-même et qu'elle prenne garde à soi.

Quant à l'état de la vie de l'esprit dans lequel l'âme élevée au-dessus du précédent ne peut parler dans son intérieur comme elle faisait, ni dire en son cœur comme devant : « Dieu mon Dieu », mais sa [430] disposition n'étant que paix, sérénité, calme, joie d'esprit, d'assurance en Dieu sans pouvoir mot dire pour être toute remplie de l'Esprit divin et de son opération, produisant en elle d'une part une victoire entière de la partie inférieure, et de l'autre une attention fidèle et une tendance puissante vers la sublimité de l'esprit en la caliginosité duquel elle est plongée et abîmée sans plus de vue et sentiment d'elle-même. Et bien qu'en cette région déiforme, il y ait vraiment un repos en Dieu en une certaine plénitude d'être où toute l'âme se sent devenue tout esprit, et que la partie basse soit du tout soumise et réduite sous son empire, - ne restant de toute cette partie basse qu'un point de divine affection au centre de la volonté encore tout accablée par l'opération puissante de l'esprit supérieur — et que tout l'intérieur soit souverainement paisible et [431] comme immobile à tout, encore néanmoins ne peut-on dire que l'âme en cette disposition de son intérieur soit du tout oisive et sans aucune action ; car elle est pleine du ressentiment actuel de l'infusion divine. Ou si elle est délaissée à elle, pour éviter cet intérieur assoupissement qui serait inutile et préjudiciable, il y a de certains recueils dont elle se sert pour réitérer quelquefois le ressentiment de son état et pour continuer ainsi sa vie et sa respiration en Dieu. Car l'âme ici est toute divine, jouissante de Dieu, et telle jouissance ne laisse après soi aucun doute d'oisiveté.

Ni aussi dans sa perte, car comme, depuis cette sublimité d'état jusques au bas de la partie inférieure, il y a grande distance et que l'âme n’est montée à cette sublimité que peu à peu par degrés et diverses opérations, aussi n'en descend-elle tout à coup ; mais [432] persévérant assez longtemps avec l'impression de telle jouissance, elle sent que peu à peu cette sublimité d'élévation en l'esprit se diminue ; et quoiqu'elle s'efforce de l'empêcher, pour chose du monde elle ne le peut : c'est pourquoi elle s'y accommode, y consent, y coopère conformément à la disposition de son état, ne pouvant aucunement, en tout ce temps de rabaissement, exercer aucune élévation à Dieu pour n'être conforme à la présente disposition de son intérieur, mais bien une autre façon correspondante à la jouissance précédente. Voilà tel que doit être son comportement et comme elle est agissante, persévérant ainsi jusques à ce que ce rabaissement vienne jusques à la nature inférieure et que l'impression de cette jouissance se perde en la multiplicité de ces bas états.

Quant à l'état de privation auquel l'âme qui a eu l'expérience [433] de ces états précédents est réduite, pendant lequel elle n'a actuellement ni le ressentiment de la touche divine et amoureuse affection, ni la tendance et élévation vers Dieu, mais seulement virtuellement, la volonté demeurant toujours bonne, mais l'âme n'ayant d'effet les principes de grâce nécessaires pour former les actes de l'esprit et d'entretien en son intérieur avec Dieu, l'imagination étant en vigueur et la nature inférieure avec ses passions étant dominante, il lui reste seulement un désir de retourner derechef vers l'esprit et de rentrer en un plus intime recueillement, désir qui lui cause une sainte inquiétude.

Et cet état bien que l'âme ne puisse rien faire pour son retour et sa relégation vers l'esprit sinon quand Dieu lui en fournira le moyen et lui en ouvrira la porte, et que conservant sa paix intérieure et sa confiance en Dieu, elle [434] suivra sa divine volonté, néanmoins il y a beaucoup d'industrie que l'âme peut et doit y apporter, de sorte que l'oisiveté n'a non plus de lieu en cet état qu'es deux précédents. Et quelquefois elle doute si elle ne devrait pas faire plus de violence qu'elle ne fait pour agir, spécialement quand la privation est de longue durée et qu'elle est devenue toute grossière en ses façons d'agir, soit dans ses imaginations, soit dans ses ressentiments de la nature ; mais l'âme médiocrement exercée en ces voies sait pour son comportement qu'en ce temps elle doit seulement se tenir en paix, garder son calme et sa sérénité sans penser à faire de plus grands efforts ni à embrasser d'autres exercices qui la détournent de ce sien état de paisible attention à Dieu. Et si elle est attentive à elle-même, elle pourra remarquer que, quand la grâce ne nous prévient, ne nous [435] aide et ne nous élève pour agir, que nous ne pouvons rien faire pour nous y disposer sinon que d'une part faire ce que nous pouvons par aspirations, désirs, demandes et autre industries d'esprit, et de l'autre de l'attendre, et dans cette attente s'abandonner entièrement à la disposition de Dieu sans se troubler aucunement et sans s'empresser dans son intérieur. Donc quand il arrive, dans cet état de privation, que le temps de l'oraison semble long, que la peine est grande et le travail fort pénible pour se tenir en recueillement contre l'importunité des pensées impertinentes qui surviennent, car l'âme est ici véritablement fort en bas et fort multipliée, fort éloignée de la relévation en l'esprit, devant non seulement beaucoup travailler et soigneusement s'aider pour se tenir occupée en son intérieur, mais ce sien effort n'ayant aucune vertu [436], efficacité, étendue ni durée, elle passera des oraisons toutes entières qu'elle ne pourra pas une seule fois s'adresser à Dieu et opérer une élévation vers l'esprit, mais demeurera comme toute accablée et abattue, ennuyée qu'elle est de cette fâcheuse disposition de son intérieur.

Mais son comportement en cet état, c'est de retenir sa paix et sa confiance en Dieu, espérant un autre état meilleur quand il lui plaira ; et tout le secret ici est, d'un esprit serein et tranquille, coopérer à son recueillement, évitant entièrement toute pesanteur, chagrin et tristesse dans son intérieur, se contentant de retenir ainsi pour le moins son intérieur dans la paix et le calme, encore qu'elle puisse produire des actes héroïques d'élévation à Dieu comme elle désirerait bien ; car le désir virtuel qu'elle a de trouver Dieu et la tendance habituelle jointe au [437] sincère désir de lui complaire supplée assez au reste, pourvu seulement que toujours elle s'humilie et reconnaisse son peu de pouvoir pour produire de tels actes, croyant, comme aussi il est, que ces choses sont pour les âmes héroïques, lesquelles prévenues de grâces ont le pouvoir de faire tels actes ; que cette grâce n'est pas pour elle en son état présent, mais seulement quand il plaira à Dieu lui ouvrir la porte aux opérations de l'Esprit, cependant qu'elle se tiendra en cet état joyeuse et contente de sa bassesse, y louant Dieu et s'y tenant volontiers tant qu'il lui plaira l'y retenir.

Enfin l’« Article 7 ou dernier » conclut cette « conduite d’oraison » par un résumé en étapes du fil suivi jusqu’au

dernier et plus sublime degré où peut arriver une [438] âme dans le commerce qu'elle peut avoir avec Dieu […] pour la consolation et l’avancement de celles qui s’adonnent à ce divin exercice […] Voilà les degrés différents et les espèces diverses d'oraison que j'ai remarquées dans cette conduite, qui néanmoins ne se trouvent pas en l'âme dans la suite avec une distinction si manifeste que je les ai alléguées, en sorte qu'on les puisse ainsi si facilement apercevoir comme je les ai distingués ; car bien qu'en effet ils soient si différents et qu'il se fasse de notables changements en l'âme, quand Dieu la fait passer d'un degré à un autre, du bas au plus élevé, néanmoins ce passage se fait si doucement et avec telle coopération de l'âme qu'elle ne s'en aperçoit pas qu'après qu'il est fait et qu'elle s'avance déjà en celui auquel elle est passée ; c'est pourquoi une âme qui veut s'avancer et faire progrès dans l'oraison pour atteindre la perfection, l'oraison [448] en étant le plus puissant moyen, voire la perfection même, vu que l'âme est en même degré de perfection qu'elle est de l'oraison ; qu'elle ne se mette en peine de savoir et de rechercher en quel degré d'oraison elle est ; mais ayant une fois commencé de s'adonner à l'oraison et ayant trouvé quelque entrée au recueillement intérieur au centre de son cœur, qu'elle poursuive sa pointe jusques à ce qu'elle jouisse de l'Esprit Saint et du divin amour. […] [449] Fin de cette conduite d’oraison à la gloire de Dieu et à l’établissement de l’empire amoureux dans les cœurs de Jésus-Christ souffrant.

Archange Enguerrand (1631-1699)

Le « bon religieux »

Archange Enguerrand, né en 1631, entra chez les récollets à seize ans et accomplit probablement son noviciat au couvent de Paris. Une lettre écrite à l’âge de vingt-cinq ans évoque sa première messe. Neuf ans plus tard, il partit en Italie, passa à Rome, à Sienne, séjourna jusqu’en 1668 au mont Alverne, célèbre « désert » franciscain. Revenant en France, âgé de trente-sept ans, il rencontra à Montargis la belle Madame Guyon, âgée de vingt ans (elle n’a pas encore été atteinte par la variole), mais qui avait déjà accompli une première recherche spirituelle ; il fut pour elle d’une importance capitale puisqu’il l’introduisit à la vie intérieure :

De loin qu'il me vit, il demeura tout interdit, car il était fort exact à ne point voir de femmes, et une solitude de cinq années dont il sortait ne les lui avait pas rendues peu étrangères. Il fut donc fort surpris que je fusse la première qui se fût adressée à lui, ce que je lui dis augmenta sa surprise, ainsi qu'il me l'avoua depuis, m'assurant que mon extérieur et la manière de dire les choses l'avaient interdit, de sorte qu'il ne savait s'il rêvait. […] Il fut un grand temps sans me pouvoir parler. Je ne savais à quoi attribuer son silence. Je ne laissai pas de lui parler et de lui dire en peu de mots mes difficultés sur l’oraison. Il me répliqua aussitôt : « C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre cœur et vous l'y trouverez0. » En achevant ces paroles, il me quitta, disant qu’il allait chercher des écrits afin de me les donner. Il m’a dit depuis que c’était bien plutôt la surprise afin que je ne m’aperçusse pas de son interdiction0. Le lendemain matin, il fut bien autrement étonné lorsque je fus le voir et que je lui dis l'effet que ses paroles avaient fait dans mon âme ; car il est vrai qu'elles furent pour moi un coup de flèche qui percèrent mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde, autant délicieuse qu'amoureuse0.

Le « bon religieux fort intérieur de l'ordre de saint François », qui resta probablement quelques mois au couvent de récollets de cette ville, lui fit rencontrer la Mère Granger, supérieure du couvent des ursulines, qui la prit en charge, puis lui fit connaître quelques années plus tard Monsieur Bertot. Par la suite Madame Guyon reverra Archange à Corbeil, en 1681 : au moment où elle se rendra à Gex, il la préviendra — judicieusement au vu des événements qui suivront près de Genève — contre les Nouvelles Catholiques0 dans lesquelles elle comptait s’engager. Enfin elle le demandera comme confesseur lors de son emprisonnement, en 1696 :

En cette extrémité, je demandai un confesseur pour mourir en chrétienne. L’on me demanda qui je souhaitais ; je nommai le P. Archange Enguerrant [sic], récollet d'un grand mérite, ou bien un jésuite. Non seulement on ne voulut m'en faire venir aucun, mais on me fit un crime de cette demande0.

Gardien du couvent de Saint-Denis (1670-1672), prédicateur assez réputé en 16770, provincial en 1683 de la province de Saint Antoine (Artois, Hainaut et Flandre française), il fut ensuite exilé dix ans à l’autre extrémité du Royaume à Saint-Jean-de-Luz, à la suite d’une affaire qui avait provoqué une intervention de la Cour. En 1694 il fut chargé de la communauté des sœurs visitandines de Saint Antoine : « C’est à quoi je ne suis plus guère propre après dix ans d’exil. » Il mourut à Paris le 23 avril 16990.

Archange Enguerrand fut formé par le laïc Jean Aumont et se rattache ainsi au réseau de « l’École du cœur0 », issu de l’Ermitage fondé à Caen (voir notre introduction à Jean Aumont, qui fut un temps tiercelin, et toujours disciple de Jean-Chrysostome de Saint-Lô, père spirituel de cette société d’Amis). Il fut en relation avec Le Gall du Querdu0 et avec Mectilde, la « Mère du Saint Sacrement » estimée de Madame Guyon : la réformatrice bénédictine pratiquait l’adoration perpétuelle, sujet du premier ouvrage imprimé d’Archange0. Au sein d’un réseau informel d’amitiés spirituelles, ces mystiques s’entendaient pour préférer une oraison du cœur sans aucune spéculation mais utilisant tous les moyens, dont ceux d’une symbolique affective : les gravures de l’Agneau occis du « simple vigneron » en sont l’illustration. « Le cœur purifié et vidé de l’amour propre est dans son fond le lieu de l’union à Dieu0. »

Selon les bons connaisseurs du XVIIe siècle E. Longpré et A. Rayez0, Enguerrand est l’une des deux personnalités marquantes des récollets0 car « ses inédits le classent parmi les grands spirituels du siècle ». Nous renvoyons pour les sources textuelles à leur description par son biographe0, qui édite aussi, outre un échange avec Jean Aumont0 (à l’époque le « pauvre villageois de Montmorency »), des lettres à des religieuses datant de la jeunesse d’Archange. L’ensemble donne un aperçu précis sur la vie d’un récollet à la fin du siècle en France et en Italie, et témoigne également d’expériences d’amour au début de sa vie mystique0.

Nous allons nous attacher ici à une série suivie de lettres de direction datant de la maturité avancée, ce qui accroît l’intérêt au niveau du contenu intérieur. Nous concluerons par quelques extraits de l’Exercice intérieur0.

Clarté, rigueur, profondeur

Rien n’ayant été édité à ce jour qui puisse témoigner d’une direction typique de la fin du siècle, nous accordons une large place à la série de lettres adressées à la Sœur Marguerite-Angélique, qui vivait très probablement à la Visitation de Saint-Denis. En contraste avec les directions du début du siècle plus souples et joyeuses, celle-ci demeure toutefois très équilibrée et humaine dans son austérité. La ressemblance avec les lettres de direction de Nicolas Barré à la même époque est frappante. Enguerrand n’est pas du tout jansénisant, contrairement à certains de ses contemporains, et n’a rien à voir a fortiori avec le desséchement spirituel propre au siècle suivant0.

Il s’adresse à une religieuse qui a dépassé les douceurs du début de la mystique et aborde le « désert » de la mort intérieure : la grâce la conduit vers la foi nue. L’intérêt est de pouvoir suivre leur échange pendant une douzaine d’années, pendant lesquelles cet état va s’intensifier et devenir parfois difficile à supporter. Grâce à sa longue expérience personnelle, il sait par où il faut passer pour mourir intérieurement, étape nécessaire avant de s’abandonner enfin à la grâce. Il ne s’étonne pas des révoltes de la sœur : il est plein d’amour et de fermeté à la fois, rempli de la paix insondable de celui qui a traversé tous ces obstacles. Même quand, submergée d’angoisse, elle l’accuse de quiétisme (ce qui le met lui-même en danger), il lui répond avec grande profondeur et clarté. Elle se débat, et il lui demande sans cesse de faire confiance, de s’abandonner à l’Esprit Saint, dans le dépouillement de tout ce qu’elle connaît : l’abandon est fondamental chez lui comme chez tous les mystiques de l’École du cœur.

Un grand plaisir pour le lecteur moderne : Enguerrand écrit dans une langue classique d’une élégance et d’une clarté parfaites.

C’est la seconde série de lettres qui nous est parvenue : elle en comporte 70 datées0. Les numéros sont ceux des lettres retenues.

1. « L'âme doit aller […] où la pente naturelle de la grâce la porte. »

Ce ne sont pas les choses extérieures qui nous nuisent par elles-mêmes, c'est l’attachement que nous y avons. Par cet attachement l'âme s'y fait un repos, et c'est ce que l'amour-propre cherche en tout quand il domine.

L'âme n'a pas d'action qui soit plus véritablement action, ni qui soit plus noble et plus naturelle à la grâce, que le mouvement par lequel la volonté touchée de l'attrait tend à Dieu dans le centre et y penche la substance de l'âme pour l'y emporter peu à peu, à mesure que l'opération de Jésus-Christ dissout et détruit le fond de péché et de propre vie. Si Notre Seigneur vous donne lumière pour comprendre cette vérité, elle résoudra aisément toutes vos difficultés.

C'est à ce mouvement et à cet attrait qu'il [1b] se faut rendre dans la tentation. Car en s'y rendant, l'âme se désapproprie d'elle-même et de sa propre force, elle se met sous l'empire de Jésus-Christ, elle lui cède ses droits, elle est hors des atteintes du démon, au moins selon la principale et la plus intime partie d'elle-même, et ensuite elle est bien plus forte et plus en sûreté par l'esprit de foi que si elle voulait tirer de son fond, de sa lumière et de sa vertu par ses propres efforts de quoi résister ; quand je m'affaiblis, c'est alors que je suis fort et puissant ; quand je trouve rien en moi qui me soutienne, la foi me fait trouver en Jésus-Christ une force qu'il m'a promise et qui est toujours en lui pour moi. Suivez donc toujours cette conduite dans les révolutions de la nature et dans la diversité de vos dispositions. Celle-là seule peut être stable et le fond de toutes les autres.

Vous comprendrez aussi qu'une âme n'est pas dans l'oisiveté quand elle suit son attrait avec simplicité. Ces réflexions, ces méthodes, cet art étudié d'aller à Dieu, tout cela est artificiel et tient plus de l'humain que du divin ; ce ne sont pas [2] là les conduites et les actions naturelles de l'âme. Nous l'expérimentons même dans les manières ordinaires d'agir ; nous faisons toutes nos actions par de simples vues de la raison et par des mouvements de la volonté vers les objets où nous nous portons.

C'est cette manière simple, directe, que la vie de la grâce doit nous donner peu à peu dans l'intérieur ; l'âme doit aller sans tant de retours où la pente naturelle de la grâce la porte, et c'est là une action qui vaut infiniment plus que tous ces actes multipliés qui sont les ressorts d'une dévotion artificielle, superficielle et étrangère à la grâce. Vous le sentirez par votre expérience ; ne craignez donc rien là-dessus. C'est la substance de l'âme qui doit tendre à Dieu dans le centre et au-delà du centre, la volonté est son poids ; la substance va où la volonté se porte et l'attire ; l'attrait fait cela par la foi et par l'amour.

Cette grâce d'attrait coule de tous les états et de tous les mystères de Jésus-Christ. Vous y êtes liée à tous par conformité de disposition intérieure ; cela vaut mieux [2b] que d'y être liée par raison, c'est-à-dire par des vues distinctes des mystères. Si vous vous abandonnez à Jésus-Christ quelquefois, il vous donnera ces vues et ces sentiments ; il se servira des gestes, des paroles et des cérémonies de l'Église et des lectures pour faire ces impressions distinctes dans votre âme ; il faut alors se laisser pénétrer de la vue qui vous est donnée et du sentiment qu'elle fait naître. Autrement, contentez-vous que votre attrait vous lie et vous unisse à Jésus-Christ dans tous ses mystères et dans celui que l'Église adore, sans des réflexions étudiées.

2. « Des routes si peu tracées… »

Il y a des chemins si perdus et des routes si peu tracées dans ce grand désert qu'il faut passer pour aller de nous à Dieu dans notre centre, qu'à moins que Jésus-Christ ne nous tienne toujours de sa main et ne soit notre guide, il est impossible de s'y pas égarer. Mais il est le guide des âmes qui se confient à lui par l'esprit de foi et qui en toute disposition s'abandonnent docilement à ce qu'il ordonne. Quand vous me demandez aussi si vous vous abandonnerez aux mouvements et aux impressions d'un certain feu dominant dont [3] vous ne connaissez pas la nature, vous marquez bien que vous n'avez pas encore compris celles de l'esprit de foi. Une âme qui a Jésus-Christ pour guide et qui a renoncé à tous les droits qu'elle avait sur elle-même, ne choisit plus ; elle suit selon qu'on la pousse, elle aime avec ardeur quand on la fait aimer, et quand on la tient dans la mort et dans l'impuissance, elle y demeure ; et en cela elle aime plus fortement, car elle aime pour le plaisir de Dieu et non pour le sien.

Ne vous mettez pas dans l'esprit de faire une grande provision de sentiments, de vues, de lumières, de maximes pour vous soutenir ; ce n'est pas là votre voie, vous devez vivre au jour la journée avec Jésus-Christ, dépendre toujours et demander sans cesse votre pain quotidien.

Toutes ces propositions vous seront souvent ôtées. Où en seriez-vous, ayant perdu vos appuis ? Mais la foi en Jésus-Christ, votre unique directeur, est un appui que l'on peut toujours avoir en toute disposition ; c'est cette foi qui nous lie toujours à Jésus-Christ, comme le lierre est lié à l'orme et la branche de la vigne au cep. C'est à cette foi que les grandes promesses de l'Évangile ont été faites.

Il y a en vous un fond d'orgueil que [3b] vous ne connaissez pas ; il n'y a que Jésus-Christ qui le puisse détruire. Il vous en coûtera, car ce fond infiniment malicieux se révoltera souvent (si ce n'est pas de vive force, du moins par ruse et subtilité) contre les chaînes dont Jésus-Christ l'enchaînera, il enragera de perdre dans la vie intérieure son domaine, sa liberté, son règne et sa manière de dominer en tout l'ouvrage de Dieu et de connaître de tout.

Cette voie de captivité vous paraîtra fort étrange quand ce fond d'amour-propre et de propre vie perdra son activité par des états de mort, d'impuissance et de ténèbres ; c'est ce qui lui paraîtra bien rude, car cela ne s'accommodera pas avec l'idée qu'il s'était formé de la vie intérieure et de ses progrès. Mais si vous êtes fidèle à vous tenir abandonnée à Jésus-Christ avec une humble dépendance, la foi éclairera vos ténèbres et vous empêchera de vous égarer. Laissez-vous désapproprier de vous-même et de tous vos droits, cédez-les souvent à Jésus-Christ.

Faites bon usage des contrariétés qui viennent de la part du prochain. Dieu s'en sert pour attaquer, pour blesser et pour abattre ce fond d'amour-propre qui vit en vous, mais qui commence à n'y plus régner. Ne vous effrayez ni de la diversité de vos dispositions, ni des égarements de votre esprit, ni même de vos chutes ; ne vous laissez pas ronger le cœur à un certain ver de scrupules qui [4] naît de trop de réflexion sur les causes des changements qui se font dans vos dispositions. Ce n'est pas à vous à raisonner là-dessus, laissez ce discernement à Jésus-Christ avec une foi humble et docile, et contentez-vous de vous soumettre à la disposition présente où vous vous trouvez, de quelque cause qu'elle vienne. Enfin, mettez toute votre espérance en Jésus-Christ. Sans ce grand homme-Dieu vous êtes perdue sans ressource, mais sous ses yeux divins vous êtes en assurance.

4. « Les voies intérieures sont si fort au-delà et au-dessus de nos idées… »

L'opération de Jésus-Christ fait de grands dépouillements dans l'âme et la réduit à une nudité et à une simplicité inconcevable, avant qu'elle soit en état d'entrer dans cette région intime et centrale qui est comme le buisson ardent et le trône véritable de la Divinité en nous.

Abandonnez-vous au souverain pouvoir de Jésus-Christ sur votre âme avec une foi ferme et aveugle. À mesure que vous vous établirez dans cette disposition, vous aurez le fond sur lequel le Saint-Esprit opère. [5] Tous les autres dons sont variables, au moins dans leurs impressions et dans leurs effets distincts. La foi est le don des dons, le don stable qui se doit sentir, et soutenir l'âme en toutes dispositions.

Les voies intérieures sont si fort au-delà et au-dessus de nos idées et de notre raison qu'elles nous surprennent en mille rencontres et que, si nous n'avions pour guide l'esprit de la foi, nous nous égarerions sans cesse en prenant nos propres voies pour celles de Dieu. Il n'y a, dit saint Paul, que l'Esprit de Dieu qui sache ce qui est de Dieu. Il n'y a donc que ce divin Esprit qui voit les plus secrets replis de notre cœur, qui nous puisse bien conduire parmi des routes si inconnues et si incompréhensibles à toute la raison humaine.

Marchez donc en aveugle dans votre intérieur, attendez-vous à tout et ne vous attachez à rien, soumettez tout à la puissance et au dessein de Jésus-Christ sur votre âme, dépendez, tenez-vous où l'on vous met, toujours prête par cet esprit de dépendance à tout perdre hors l'esprit de la foi qui ne vous sera pas ôté de la part de Dieu.

Gardez-vous bien de rien faire paraître au-dehors de vos dispositions intérieures par quelque chose de singulier. L'amour-propre a d'étranges détours dans le degré où vous êtes ; il a toujours grande part à tout ce qui éclate. Vivez extérieurement d'une vie très commune et qui ne vous distingue des autres que le moins que vous pourrez. L'avenir vous fera encore mieux connaître la nécessité de cette conduite. Vous ne vous trouverez pas toujours en état de soutenir un extérieur que la disposition où vous êtes forme et soutient présentement. Vos imperfections mêmes vous seront utiles si elles servent de voile à ce que la grâce fait en vous. Ne soyez visible intérieurement qu'aux yeux de Dieu et ne vous considérez que pour lui seul dans la voie où il vous mène.

Notre Seigneur veut une âme bien désappropriée même de ses dons ; c'est là cette pauvreté d'esprit à laquelle le Royaume des Cieux et promis dès ce monde. Dieu règne souverainement dans l'intérieur où tout est dans la dépendance par l'esprit de la foi. Lisez le Trésor spirituel0, vous y trouverez de la lumière et de l'onction selon votre état [6].

5. « Comment une impuissance absolue de penser à Dieu […] peut-elle conduire à cet amour ? » (16 juin 1679) 

[…] Ce sera souvent une de vos dispositions que l'embarras où sera votre esprit de ne savoir quel parti prendre (pour user de vos termes). Vous commencez à entrer dans un désert où il y a mille routes inconnues à la raison ; elle se défiera souvent de toutes et jettera la volonté dans les mêmes défiances. Le feu qui commence à brûler cette volonté dans le fond lui donne une grande activité pour trouver le souverain bien et la source de la vie. Mais cette activité ne trouvant pas d'ouverture, parce qu'en effet la raison ne lui en montre pas et qu'il y a encore un grand chaos entre Dieu et vous, ce sera une partie de votre martyre que de trouver tous les passages fermés jusques à ce que ce chaos soit détruit. J'entends par ce chaos tout ce que vous comprenez par ce fond de corruption que vous sentez ; l'un exprime l'autre.

Vous entrez sous le domaine de Jésus-Christ. Il vous prend au mot. Vous vous êtes souvent donnée à lui sans réserve ; vous l'avez conjuré mille fois par son propre cœur de détruire impérieusement et malgré vous tout ce qu'il y a en vous d'opposé à son souverain empire et à [6b] la pureté de son amour. Souvenez-vous-en, vous l'avez fait sans bornes et sans réserves, vous vous êtes donnée infiniment selon toute l'étendue de la souveraineté infinie d'un Dieu. Vous avez en intention de vous donner sans retour et sans ressource en renonçant à tous les droits que vous pourriez prétendre sur votre être et sur vos puissances. Jésus-Christ vous prend donc au mot. Vous voilà sous son domaine pour n'en sortir jamais. Il faut se résoudre à souffrir la destruction de ce corps de péché jusque dans le fond et dans la racine de sa vie. Vous avez besoin pour cela de deux ou trois principes sur lesquels toute votre conduite intérieure doit rouler désormais.

L'esprit de foi est le premier ; car, comme la raison, aigrie par les violences que l'amour-propre souffre sous ses opérations, cherche naturellement une voie plus douce et plus aisée, si la foi ne l'aveugle pour tenir la volonté dans une vraie dépendance de Jésus-Christ et dans un abandonnement entier à tous ses desseins, cette raison tâchera souvent de vous donner le change et de vous ranger sous la conduite de ses vues et de vos propres désirs. Tenez donc ferme à cet esprit de foi, dépendez de Jésus-Christ, abandonnez-vous à lui, confiez-vous en lui. [7] L'esprit de foi consiste dans ces trois choses. Premièrement, un cheveu de votre tête ne tombera pas sans l'ordre de votre Père céleste0. Deuxièmement, les moindres événements de votre vie serviront à ses desseins. Troisièmement, Jésus-Christ aura toujours les yeux ouverts sur vous comme sur une âme dont il s'est approprié la conduite d'une façon particulière.

Qu'avez-vous à craindre entre les mains d'un Tout-Puissant qui vous aime et qui entreprend d'accomplir en vous le plus grand ouvrage de sa grâce et de votre rédemption ?

Il faut ensuite ne plus juger de vous et de vos dispositions sur les règles ordinaires des méthodes et sur les préventions où l'on est à l'égard de la dévotion active. Une âme que Jésus-Christ entreprend de désapproprier d'elle-même n'a plus de mesures à prendre que celles que Jésus-Christ prend lui-même. Il faut qu'elle le suive sans lui prescrire de loi. Vous serez souvent dans des dispositions directement opposées selon vos vues à la fin que vous prétendez.

Comment une impuissance absolue de penser à Dieu et de l'aimer peut-elle [7b] conduire à cet amour ? Comment un enfer de ténèbres, de passions révoltées, de soulèvements dans toute la nature peut-il servir à établir dans l'âme cette paix, cette liberté, ce paradis d'amour auquel on prétendait arriver ? Comment un extérieur tout déconcerté par la désolation intérieure de l'âme peut-il s'accommoder avec ce que presque tous les livres prêchent de l'exactitude et de la ferveur qui doit soutenir et avancer l'ouvrage de la perfection ? C'est pourtant ce que vous expérimenterez dans la suite de votre fidélité. Creati in Christo Jesu in operibus bonis, dit saint Paul0 : « Nous sommes créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres. » La création suppose le néant, et la vertu de ce terme suppose dans l'esprit de la personne que Jésus-Christ doit détruire en nous tout le vieil homme. J'ose même dire la dévotion et le christianisme du vieil homme, c'est-à-dire la manière dont il veut être dévot et chrétien. Qu'y a-t-il de surprenant si un fond vivant que l'on détruit et que l'on assomme se révolte et fait mille efforts terribles pour se soutenir et pour vivre ? Qu'y a-t-il [8] d'étonnant dans toutes les suites de ténèbres, de tristesse et de désolation où se trouve une pauvre âme, laquelle, étant incorporée à ce fond naturel d'Adam, ne se distingue pas de lui pendant qu'on l'en sépare et qu'on l'en arrache de vive force ? Souffrez donc avec un fond passif et une dépendance intime de foi ces orages qui s'agiteront dans votre tête, et ne vous mettez pas en peine ni de les empêcher ni de les calmer ; vous y travailleriez inutilement : vous ne feriez que les augmenter. Consentez même à vous taire, et aux perplexités où vous vous trouverez, acceptez sur un fond immobile de foi toutes ces dispositions de ténèbres et d'horreurs où vous vous trouverez malgré vous. Il faut que l'activité propre des puissances soit amortie pour que l'attrait puisse tirer l'âme sans résistance à son centre, et de son centre à Dieu même au-dessus de tout le créé.

Au lieu de remplir votre esprit avec dessein par les applications forcées et par les lectures d'idées qui le soutiennent et le remplissent dans l'oraison, consentez que Jésus-Christ le vide : c'est là le grand sacrifice de l'être et de la vie ; c'est [8b] ce que Jésus-Christ comprenait proprement quand il disait : Abneget semetipsum et tollat crucem suam0.

Quand je parle de lectures, je n'entends pas de celles qui se font sans relation à cet effet de soutenir l'esprit dans l'oraison. Il faut lire quelquefois, mais lisez des livres propres à votre état. Le Chrétien intérieur, les lettres de M. de Bernières et du Révérend Père de Condren, Le Trésor spirituel, ne vous brouilleront pas0, et n'exciteront pas cette activité des puissances que Jésus-Christ veut vous ôter. Menez à l'extérieur une vie très commune et sans affectation de rien qui vous distingue, non pas même dans les entretiens ; parlez de la vertu sur les principes communs et comme tous les autres en parlent. Vous ne sauriez croire de quelle utilité cet avis vous sera dans la suite.

[…] Dieu susciterait plutôt un ange pour blesser votre amour-propre par les endroits les plus délicats et les plus sensibles que de vous laisser manquer d'occasions et de personnes qui servent à ses desseins. Voyez tous ces événements dans l'ordre de Dieu et dans la main de Jésus-Christ. Ne vous [9] en prenez pas aux causes secondes, prenez-vous en à vous-même qui avez un besoin spécial d'être humiliée ; prenez-vous à Jésus-Christ même qui conduira l'esprit, les jugements, les paroles et les actions des personnes qui vous seront contraires, et cela pour achever en vous un ouvrage si important. Ne vous découragez de rien ; quand vous croirez être le plus mal selon vos vues, ce sera souvent alors que vous serez le mieux selon les vues de votre divin conducteur. L'on a souvent horreur de sa propre activité par une impression de grâce, et l'âme encore ignorante s'imagine que cette horreur se termine aux objets auxquels cette activité se porte, à Dieu par exemple, au Saint sacrement, à Jésus-Christ, aux vertus. Non, cela n'est pas ainsi. L'on sent bien dans son fond intime que l'on veut Dieu, etc., mais en effet ce n'est plus à notre manière, mais à la manière de la grâce que l'âme doit aller à ces objets. C'est ce qu'elle ne comprend pas. Comprenez-le une bonne fois pour toujours.

L'on se sent quelquefois dans des dépits et de petits désespoirs qui sont plus de l'amour-propre et de la liberté naturelle qui n'a pas son compte et ne peut jouir de ses droits, que du fond de la volonté spirituelle. [9b] Ne vous en affligez donc pas. Dites-vous à vous-même : « Cela est bien. Ce fonds d'Adam doit avoir l'enfer et le désespoir, le chagrin et le dépit pour son partage. Vous êtes juste, mon Dieu. Satisfaites-vous et faites-vous justice malgré moi. »

Si vous ne pouvez rien dire, pensez-le au fond du cœur et demeurez-en là ; il n'en faut pas davantage pour contenter Dieu. Pendant que Jésus-Christ vous tiendra dans cet état de mort, il adorera pour vous, il aimera et s'humiliera pour vous, il fera tout pour vous et il le fera pour vous en vous-même par la communion, que vous ne devez jamais quitter pour toutes ces dispositions-là.

8. « Quand un gros dogue est enchaîné… » (août 1679)

Ne vous effrayez pas. Quand un gros dogue est enchaîné, plus il est retenu et plus il s'élance et s'emporte en aboyant. Si la chaîne se rompait, il vous dévorerait [11b]. Mais quand elle est forte, il a beau s'agiter et s'emporter deçà et delà, il n'ira pas plus loin que l'étendue de cette chaîne. Sa fureur est bornée là. C'est la peinture de votre amour-propre et du fonds corrompu d'Adam en l'état où il est à présent en vous. Il est enchaîné et plus enchaîné que vous ne croyez. Tous les mouvements dont vous vous plaignez ne sont que ses agitations et ses emportements dont je parle. Il n'ira pas plus loin que l'étendue de sa chaîne, que la main de Jésus-Christ tient et à laquelle il donnera telles bornes qu'il lui plaira. Ce fond accoutumé à la liberté de courir où il lui plaît enrage de se voir retenu; il s'élance souvent pour rompre sa chaîne. Ses élancements ne la rompront pas si vous voulez bien que Jésus-Christ la tienne toujours. Et quand vous lui demanderiez de ne la plus tenir, je doute s'il s'en tiendrait là et s'il n'aurait pas plus l'égard à la prière que vous lui avez faite mille fois de tout votre cœur de vous donner cette chaîne et de la tenir toujours, même malgré vous. Vivez donc dans cette confiance.

Souvenez-vous que je vous ai dit que dans votre [12] conduite Notre Seigneur ne prendrait plus ses mesures sur celles que nous nous donnons dans la dévotion active. Un renversement intérieur déconcerte une pauvre âme et a pour suite une révolte de passions au-dedans et une grande langueur d'actions au-dehors. Il semble à cette pauvre âme que tout périt pour elle, que Dieu est en colère et qu'elle retourne malheureusement dans son premier état de vie naturelle : selon les apparences, il faudrait réveiller dans cette âme ses sentiments précédents de ferveur, la menacer, lui faire craindre tout ce que les livres disent du relâchement et de la tiédeur. Mais c'est, ce me semble, ce qui n'a plus de lieu dans le genre de conduite que Dieu tient sur vous. L'on vous désespérerait en voulant exciter votre activité et vos efforts. C'est pour vous en ôter le droit et le pouvoir, pour amortir cette activité et pour vous désapproprier de vous-même que Jésus-Christ vous renverse. Si vous combattez ses desseins et ce qu'il veut faire en vous, vous ne trouverez dans vos efforts que la facilité de vous inquiéter. Vous n'en serez pas plus forte ; vous verrez votre mal, vous vous le grossirez, et vous n'y pourrez [12b] remédier. Abandonnez-vous donc à Jésus-Christ avec une foi aveugle. Confiez-vous en lui contre toutes les apparences. Portez le poids du péché sans vous décourager. Les fausses démarches que cette pesanteur vous fera faire n'irriteront pas Celui qui sait votre faiblesse et qui la soutiendra sans que vous vous en aperceviez. La plupart des inquiétudes des âmes viennent de ce qu'elles veulent vivre lorsqu'on les veut faire mourir, qu'elles veulent gouverner la grâce à leur manière et ne se pas laisser gouverner à elle.

Ce n'est pas qu'il ne fasse retenir autant que vous pourrez les saillies de vos passions. Mais ce que je prétends de vous, c'est que l'esprit de foi vous tourne vers Jésus-Christ, vous fasse dépendre de lui et attendre uniquement de son souverain pouvoir sur vous ce que vous devez désespérer de pouvoir vous donner vous-même. Et en entrant dans cette disposition, en y demeurant fidèlement au fond de votre cœur, vous trouverez le vrai moyen de faire mourir ce fonds où ces passions vivent ; vous serez chrétienne sur le fond de la foi et non sur le fonds d'Adam ; [12c] vous serez entée en Jésus-Christ pour être vivante ou mourante selon la situation où il lui plaira mettre votre âme. […]

J'ajoute encore ici ce que je vous ai déjà dit et dont vous voyez présentement la raison et la conséquence. C'est que vous n'entrepreniez rien de nouveau, que vous viviez, que vous mangiez comme les autres, que vous parliez leur langage, que rien ne vous distingue et ne vous mette dans les esprits sur le pied de fille intérieure et de grâce extraordinaire. Plus vous irez en avant et plus vous aurez besoin de cet avis, car Jésus-Christ [13] va s'appliquer à détruire en vous tout l'orgueil spirituel secret qui est caché dans les replis de l'amour-propre. Il faut éviter tout ce qui peut soutenir cet orgueil sous de bonnes apparences. L'éponge sera pressée pour être mise à sec. Vous ne serez pas longtemps sans éprouver la contrariété des créatures, mais il faut se sanctifier pour les yeux de Dieu, à la manière de Dieu, et non pas pour les yeux des créatures et à leur manière.

9. « Vivez de la foi, ne cherchez pas à distinguer » (27 septembre 1679)

C'est le propre de la grâce crucifiante de ne faire distinguer son ouvrage que quand il est achevé. Chaque opération conduit l'âme à un nouveau degré de pureté dans lequel, quand cette opération est finie, Dieu se communique aussi d'une manière nouvelle. On sent une paix plus intime, on respire dans son intérieur un air plus pur et plus naturel à la grâce, l'âme se sent plus spirituelle, pour ainsi dire, et plus démêlée de cette masse de corruption à laquelle elle tient encore, elle distingue bien qu'elle est plus pénétrée de la lumière et de la présence de Dieu [13b] parce qu'elle y a été préparée dans le fourneau où elle a passé. C'est ce qui fait que, dans ces moments de paix, elle se trouve disposée à tous les états crucifiant qu'elle a passés, qu'elle a même cette ardeur et cette soif d'y entrer dont vous me parlez, parce que cette pureté qui la charme et qu'elle sent bien devoir augmenter par ces voies de mort lui paraît en être l'effet et la production. « Oh, dirait-elle volontiers, un moment de cette vie divine que j'entrevois et pour laquelle je soupire ! Eh ! Qu'on me la fasse acheter d'un enfer qui dure des années ! » C'est un essai de cette disposition que l'état où vous étiez les jours que vous m'avez écrit.

Mais pendant que l'âme est dans cette opération, tout lui est soustrait, lumière, appui, amour sensible, capacité d'agir et de se soulager. […] Ce fond naturel dont l'activité est arrêtée ne voit pas le mystère de cette captivité et, sentant que tous les efforts qu'il fait pour se soutenir par une grâce active lui sont inutiles, il est dans tous ces mouvements dont vous commencez à faire une si dure expérience. Cela s'appelle une opération de Jésus-Christ qui détruit le fond naturel, car est-ce vous qui liez ce fond infiniment actif ? Est-ce vous qui forgez sa chaîne ? Est-ce vous qui arrêtez son activité ? [14] Votre expérience vous dit et vous fait sentir à l'heure qu'il est que tout cela ne vient pas de vous et que non seulement vous n'y contribuez pas, mais qu'il n'y a même qu'un fonds quasi imperceptible de foi qui consent et qui veut par une idée confuse être assujetti à toutes les conduites de Jésus-Christ.

Ne dites donc pas que vous ne distinguez pas d'opération crucifiante et détruisante à la différence de cette âme que vous avez en vue. Il s'en fait une assurément très forte et très efficace. Il faut pour enchaîner un fond aussi vivant et aussi agissant que le vôtre une main aussi puissante que celle de Jésus-Christ. La différence qu'il y a de vous à la Sœur Anne-Cécile0, c'est que, quand elle a écrit et parlé, elle avait déjà des expériences et des avances qui lui faisaient développer ces peines dans leur principe et dans leur source. Vous ne voyez encore dans ce commencement ces peines qu'en elles-mêmes. Vous avez encore peu reçu de ces communications qui les suivent et en font connaître à l'âme la valeur et les effets ; à mesure que Jésus-Christ vous désappropriera de vous-même et amortira ce malheureux fonds d'Adam, vous ferez d'autres [14b] découvertes qui vous feront parler un autre langage.

Mais ces révoltes contre Dieu, ces tentations abominables, ces désespoirs où l'âme n'est soutenue que par un filet qui n'aurait qu'à se rompre pour qu'elle abandonnât tout et tombât dans le précipice, tout cela peut-il être regardé comme une suite naturelle des opérations de Jésus-Christ ? Cela est surprenant, en effet. C'est une voie de perfection qui choque en apparence le bon sens et la doctrine ordinaire des livres de dévotion.

Cependant, rien n'est plus véritable et, faute de discernement, l'on jette de pauvres âmes qui sont appelées à cette voie de mort dans d'étranges extrémités. […]

Vivez de la foi, ne cherchez pas à distinguer. Qu'il vous suffise que vous soyez entre les mains d'un Tout-Puissant qui vous aime et vous conduit avec une application à ne vous pas perdre de vue un moment et à ordonner toutes ces dispositions différentes de votre âme à sa sanctification.

Dieu prend, dans l'usage de notre perfection, à l'égard des âmes qu'il s'approprie, des mesures qui rompent toutes les nôtres pour qu'il ait seul la gloire de son ouvrage et que nous ne puissions y prendre de part qu'en dépendant, en nous soumettant, en nous confiant, en souffrant un tourment de cœur qui perpétue dans l'Église la Passion de Jésus-Christ, et enfin en le laissant opérer en nous à sa manière, sans prendre ces règles de nos vues et de la raison des hommes. Vous voyez bien que cette voie est bien plus naturelle à la grâce et à la foi que cette autre voie où il faut tout distinguer, tout examiner, tout soumettre à l'arbitrage de la raison [16b].

12. « …il lui ôte tout ce qui est en elle… » (12 mars 1680)

L'âme, sur le fond corrompu où le péché originel la milice0, est toute tournée vers elle-même, et dans un regard continuel sur elle-même, et sur les idées de tout ce qui est hors d'elle pour le rapporter à soi ; elle a le dos tourné à Dieu et le visage à elle-même. Voilà la nature de l'amour-propre et la source de tous les crimes du monde.

Jugez de quelle force et de quelle [20b] violence doit être l'opération qui, en détournant l'âme d'elle-même, doit ensuite empêcher ce regard qu'elle a sur soi et sur tout ce qui est hors d'elle, qui la tient fixement tournée de ce côté-là. Voilà la cause des obscurités, des ténèbres, des impuissances où elle se trouve longtemps réduite, qui la tiennent par fond d'état dans les ombres de la mort.

Ce n'est pas son compte. Elle veut bien porter son regard sur Dieu et sur les choses spirituelles, mais elle veut que ce soit à la manière que sa disposition de péché lui a rendu comme naturelle. Elle voudrait attirer en soi les objets de la grâce pour les voir et en jouir là comme elle attirait aussi en soi et rapportait à soi les objets des passions pour s'en contenter et pour en vivre.

C'est ce que l'on conseille en effet aux personnes sur lesquelles Dieu ne paraît pas avoir de desseins particuliers et qu'il veut sauver comme selon l'ordre de la nature : on les excite à avoir des vues, à faire des réflexions, à former en soi des sentiments et à employer l'activité que Dieu leur laisse à mettre à la place des objets des passions d'autres objets qui occupent cette activité, quoique faible [21] et languissante, pour les choses de Dieu. Mais il ne fait jamais rien dans ces âmes, rien qui soit digne de la pureté de Dieu. Si elles volent au-dessus d'elles-mêmes et des créatures, c'est, selon votre saint fondateur, d'un vol d'autruche qui ne soutient qu'un moment au-dessus de la terre la pesanteur d'un corps massif, qui retombe aussitôt de son propre poids.

Mais quand il a du dessein sur une âme, il opère sur elle avec un empire absolu, il lui ôte tout ce qui est en elle et dans son fonds par un vide prodigieux, afin qu'elle ne puisse fixer son regard spirituel sur rien. Il la tient dans une nudité prodigieuse. Il ne lui laisse qu'une raison superficielle au-dehors pour conduire ce qui regarde la société, qu'il ne veut pas que sa conduite trouble ; et comme la principale intelligence de l'âme n'anime point cette raison qui se sent seule et sans guide, tout paraît fait au hasard, comme vous dites fort bien. Cela étonne et surprend d'autant plus que rien de cette conduite ne s'accommode aux manières naturelles de l'âme et aux règles ordinaires de ceux qui conduisent dans les voies de l'activité. Cependant il faut se rendre à ce que Dieu veut [21b] et, quelque agitation que l'âme se donne, elle ne fait que remuer dans sa chaîne dont le vainqueur souverain et tout-puissant la lie pour l'empêcher de se tourner, elle et son regard, vers ce qu'elle voudrait voir et posséder en elle-même pour y trouver son appui. Ascendens Christus in altum captivam duxit captivitatem0. Soyez une de ces esclaves que Jésus-Christ tire hors de la terre, hors du fond de la nature, pour l'élever ensuite à cette intime région qui est le ciel où il habite et où il veut la faire vivre de lui après qu'il l'aura tirée hors d'elle.

Votre insensibilité, votre indifférence et votre bêtise sont une suite de cette opération et de cette violence qui se fait à l'âme pour la détourner d'elle. Notre Seigneur le fera comprendre et cet Esprit divin qui fait connaître toute vérité, vous fera sentir celle-là comme la source de toutes celles qui regardent votre conduite.

Tenez-vous assujettie à Jésus-Christ par une foi inébranlable. Lui seul peut être votre guide dans ces routes-là. Saint Jean vit des animaux dans le ciel, selon son Apocalypse. Si vous êtes bête, vous voyez qu'il y en a en paradis ! Vous n'avez plus besoin [22] d'esprit ni de raison que pour servir aux desseins de Dieu. Périssez pour tout le reste.

18. « Quelle machine qu'une âme chrétienne ! » (8 novembre)

L'âme n'est pas si destituée de charité et la charité n'est pas tant sans mouvement et sans actions que vous vous l'imaginez dans cette disposition où vous dites que vous souffrez en bête. Comme le corps n'est sensible à la douleur que par la présence de l'âme qui lui donne la vie, et que ce sentiment est même dans le corps une action et une fonction de l'âme, ainsi l'âme n'est sensible au péché et à ses suites que par la charité qui rend cette âme [28b] vivante de la vie de la grâce, et ce sentiment est même dans l'âme l'une des plus naturelles fonctions et des plus fortes actions de la charité. L'application de cette vérité à votre état présent, c'est-à-dire à celui de votre lettre, vous fera mieux comprendre ma pensée. […]

Qu'est-ce qui fait la désolation de l'âme ? C'est son impuissance ; mais son impuissance à quoi ? Si c'était à se louer, à acquérir quelque avantage humain ou quelque plaisir naturel, cette désolation serait causée par l'extrême ardeur que l'on aurait pour l'objet, dont la privation causerait ce déplaisir. Mais ici c'est l'impuissance de connaître, de vouloir, d'aimer, de posséder ce divin objet pour lequel seul on soupire et que l'on désire uniquement. Il n'y a que la charité qui puisse nous rendre sensible à la douleur de cette impuissance et nous [ ] actuellement dans la désolation que nous causent l'impuissance de nous unir à l'objet de notre amour.

Qu'est-ce qui vous fait sentir avec horreur et comme un tourment cette vie d'Adam qui est un fonds infini de corruption ? C'est la grâce ! C'est la charité ! Les pécheurs abandonnés qui sont sans amour pour Dieu sont aussi sans sentiment pour ce fonds de péché ; ils ne le découvrent pas ; ils n'en souffrent que quand ils ne peuvent en contenter les inclinations. Mais l'âme où la charité règne sent par opposition ce fond diabolique ; elle souffre infiniment d'y être tellement mêlée qu'elle ne peut s'en séparer et d'être arrêtée par ce nœud terrible qui la lie et l'empêche de s'élancer vers Dieu dans son centre pour sentir les vers qui se forment de la corruption. Il faut n'être pas charogne, mais être un corps vivant. C'est même un effet et une fonction de la vie que ce sentiment. Une âme sans charité est une charogne qui ne sent rien. Une âme vivante par cette vertu sent très douloureusement ce ver qui se forme du corps du péché, et cette [29] douleur est un effet de sa vie.

Ne sentez-vous pas que, pour peu que la pointe du rayon de Dieu fasse d'ouverture dans votre intérieur, l'espérance se relève, le courage se ranime, la joie se répand dans l'âme ? C'est une nouvelle vie. Si un objet créé causait tous ses mouvements dans votre cœur, ne croiriez-vous pas que vous l'aimiez et cette passion ne vous paraîtrait-t-elle pas criminelle ? Croiriez-vous être insensible à cet objet et sans action vers lui ? Ces différents mouvements de crainte, de tristesse, d'espérance, de joie, de désolation selon les différentes faces par où vous le verriez, ne serait-ce pas des actions et des productions de la violence de la passion ? Jugez par la loi du contraire que tous les différents mouvements de votre âme à l'égard de Dieu présent ou absent sont des effets de la charité, et dans quelque situation qu'une âme de votre degré se trouve avec Dieu, c'est la charité qui agit. Je dis situation de peine.

L'on souffre de ce fond de péché à proportion qu'on le sent ; on le sent à proportion qu'il arrête le mouvement de l'âme vers Dieu, et on ne s'aperçoit qu'il l'arrête que par le poids qui emporte l'âme vers son centre et par la tendance qu'elle y a. C'est tout cela qui fait son chagrin, son agitation et quelquefois sa fureur. Voilà la purgation où Dieu la purifie, le creuset où il l'affine, l'épreuve où il la simplifie. Le feu de la charité est dans cet état un feu purifiant qui, en rendant l'âme très sensible à ce fonds d'Adam, en l'en arrachant avec violence, en lui faisant sentir les efforts de ces arrachements, en ne secondant pas ce qu'elle fait pour se soulager, la tient pour un temps dans un tourment vivant d'elle-même.

Que faut-il faire en cet état pour être fidèle à la grâce ? Avoir dans le fond de l'âme un fonds de foi qui soutienne toutes ces agitations, consentir à [29B] y demeurer sous la conduite de Jésus-Christ et ne perdre pas de vue le Tout-Puissant qui veille sans cesse sur un pauvre atome bouleversé. Il faut s'accoutumer à porter son impuissance et la désolation qu'elle nous cause. Notre Seigneur aura des moments où il nous fera voir pas à pas devant nous où il faut mettre les pieds. L'âme attirée par le poids de sa charité passe des déserts pleins de bêtes féroces. Il y a au-delà une terre promise qu'elle ne voit pas. Jésus-Christ est avec elle dans ce grand passage : qu'a-t-elle à craindre ?

Ce divin Sauveur aime et hait l'âme selon les différentes faces par lesquelles il la regarde. Il hait en elle ce fonds penchant toujours vers lui-même et vers la créature : il le persécute, il l'enchaîne comme un furieux, il le laisse se consumer dans ses propres agitations, il lui refuse tout secours pour se contenter et pour se nourrir, même de la grâce. Voilà une haine implacable qui ne tend qu'à la mort et à la destruction entière. Mais cette haine se mesure sur son amour, car il ne se met en colère contre ce fonds corrompu que pour en délivrer l'âme et la rendre libre, capable de l'aimer sans obstacle et de recevoir sans bornes les riches effusions de son amour.

Ces désirs que vous sentez que Dieu se venge et foudroie en vous cet homme inique et trompeur sont des impressions, des sentiments de Dieu même : Dieu le hait, il le fait haïr à l'âme ; ils disent ensemble : Nos legem habemus et secundum legem nostram debet mori, quia filium Dei se fecit0

Souvenez-vous de ce petit grain de froment qui, pour germer, doit pourrir dans la terre. Quand l'opération du soleil excitant celle de la terre dépouille avec violence ce petit grain de la tunique qui l'enveloppe, quand elle le dissout [30], le défigure, le détruit, le réduit presque à rien. S'il avait de l'intelligence, ne croirait-il pas que le soleil s'arme de colère contre lui, a conjuré sa perte et le veut détruire ? Trouvez dans votre pensée l'application de cette comparaison donnée par la Sagesse éternelle. La justesse s'en présente d'elle-même. Je vous dis tout ceci afin que vous compreniez votre état sous une autre idée que sous celle que votre raison vous en fournit. Vous ne vous voyez que par l'endroit de votre peine. Quand vous rendez compte de votre âme à d'autres que moi, vous n'exprimez que cette partie de votre état. On ne vous voit donc que par là : on s'effraie, on craint peut-être que vous ne vous égariez ; vous le craignez vous-même, car que peut-on penser autre chose d'une âme qui dit qu'elle est stupide, sans actions et sans mouvements pour Dieu, que ses oraisons se passent à ressentir mille révoltes, mille égarements et mille tentations ? Un état qui ne produirait que cela n'aurait en effet guère de rapport avec la doctrine et la morale de l'Évangile. Mais en prenant l'idée toute entière de votre disposition, dans son principe, dans ses effets, dans son objet et dans les différentes causes de ses mouvements, ce n'est plus cela, et l'on reconnaît que toutes ces peines ne coulent que d'une trop grande activité de l'âme pour Dieu et pour cette divine source de vie. Je dis trop grande parce que l'âme y veut trop mêler du sien et ne se laisse pas tirer avec assez de docilité à son attrait par la difficulté qu'elle sent à n'être pas la maîtresse et de son mouvement et de son attrait qui le cause.

Oh, que Dieu est grand ! Quelle grandeur ! Qu'elle est incompréhensible ! Qu'il est parfait, qu'il est adorable ! Eh bien, quand un misérable atome comme vous se consumera et périra, pour ainsi dire, en soupirant après lui sans pouvoir atteindre à lui, n'est-il pas juste que sa grandeur adorable se tienne infiniment élevée au-dessus de vous et qu'il tire au moins cet hommage de [32] votre néant ? Que vos efforts et vos élancements ne puissent aller jusques à lui et soient par cette impuissance comme une voix qui déclare la grandeur suprême de son état et de sa perfection ! Retombez donc toujours dans votre néant, consentez à n'être pas pour vous, mais pour la gloire de celui qui vous a créé pour lui. Périssez en vous-même par hommage à sa grandeur infinie.

C'est dans ce sentiment que Jésus-Christ s'est anéanti et est mort sur la croix. Vous êtes liée par état à la disposition intérieure de son sacrifice et de son caractère de victime. Quand la foi soutient votre esprit et votre cœur à cette idée. Enfin la foi en Jésus-Christ qui s'est approprié votre conduite et à qui vous avez cédé sans réserve tous les droits que vous aviez sur vous. Vous n'êtes plus à vous. Il n'y a que la foi qui puisse, par une confiance inaltérable, vous conduire droit dans cette route obscure et dans ce sentier inconnu et impénétrable à la raison.

Quelle machine qu'une âme chrétienne ! Quelle machine, si j'ose m'exprimer ainsi ! Elle est composée de corps et d'esprit, de nature, de grâce, de péché, de sens, de passions, de puissances spirituelles, de l'Esprit de Dieu et de l'esprit de Lucifer. Voilà de grands ressorts. L'amour-propre veut être le maître et les faire jouer tout à son gré. Il visite avec des artifices inconcevables les mouvements mêmes de la grâce pour remuer cette machine. Tout est perdu si Jésus-Christ ne s'en mêle. Il n'y a que lui qui puisse remuer toutes ces différentes parties et faire jouer tout ces ressorts avec ordre et selon ses desseins. L'âme doit donc mettre en lui toute sa confiance et dans cet ébranlement lui dire de la voix du cœur : In manibus tuis sortes meae. [31] In te [Domine] speravi non confundar in aeternum0.

Je ne prétends que vous imprimer fortement fort avant dans le cœur et dans le fond de l'âme cet esprit de foi qui vous lie et vous soumette avec une dépendance aveugle à Jésus-Christ. Cet Esprit fera le reste, car je n'attends pas même beaucoup des éclaircissements que je vous donne. Je sais que, quand tout est ôté pendant que la foi règne seule, ce qui vient de moi n'a pas plus de privilège que tout le reste et ne peut vous servir ni de règle ni d'appui qu'autant que Jésus-Christ s'en veut prévaloir actuellement pour vous servir de flambeau.

Je vous ai déjà dit comment vous devez vous comporter dans le compte que vous rendez à votre supérieure. L'on vous ordonne de vous appliquer à la connaissance de vous-même. Vous allez dire que vous ne le pouvez pas. Cela n'est pas vrai, car c'est votre état au contraire que d'y être toujours appliquée. Le sentiment de votre corruption et de votre impuissance vous tient toujours dans cette vue. Il fallait dire au contraire : « Oui, j'y ai toujours été appliquée, je fais ce que vous m'avez dit. Je me suis vue et sentie comme un monstre de corruption, de faiblesse, d'inconstance, d'égarement. Je suis toute pénétrée de cette vérité que sans Jésus-Christ je suis perdue, mais j'espère qu'il me soutiendra. » En parlant de la sorte, vous dites votre état et vous en proportionnez la déclaration à la lumière de la personne à qui vous parlez sans blesser la vérité, et vous évitez tout les tourments que vous vous attireriez de créatures par la résistance à votre attrait et à la conduite de Dieu sur vous, faute d'être comprise ni d'elle ni de vous.

Pour les prières vocales que l'on vous ordonne, il faut se forcer à les dire et ne dire que celles-là avec celles qui sont de votre institut. Notre Seigneur vous donnera grâce et force pour vous acquitter de ce devoir qu'il demande de [31b] vous. Après tout, vous vous flatteriez de croire que vous n'en êtes pas la maîtresse, puisqu'on ne vous demande que de les prononcer, cela n'est pas si difficile que vous le dites. Faites-les et vous vaincrez ces difficultés sans peine dans la suite.

Rien de singulier ni dans vos paroles ni dans vos actions ni dans votre conduite. Je vous le redis encore : il est important que vous ne vous distinguiez en rien du commun ; ne parlez d'intérieur que quand il le faut par obéissance. Relisez ce que je vous ai écrit là-dessus. […]

Ce poids sous lequel l'âme se sent accablée la tire, l'arrache, l'entraîne vers le centre. Mais il y a bien des étapes à passer et un grand chaos. Oh, que de peaux sales et immondes il faut que la grâce arrache successivement à l'âme ! Que de cris, que de gémissements dans ce martyre ! Courage, ma chère fille, Notre Seigneur conduit l'ouvrage, quelque grand qu'il soit et quelque difficile qu'il paraisse. Tout est possible à un Tout-Puissant. La paix de l'Église a ses martyrs : leur martyre est dans l'intérieur. Jésus-Christ accablé d'opprobres et de douleur pour l'amour de vous sur la croix est un grand spectacle à votre foi, à votre espérance, à votre amour. Il faut jeter souvent les yeux de l'esprit sur ce modèle par une simple vue et porter la croix sur laquelle on doit mourir à soi-même et être crucifié avec Jésus-Christ.

Une âme soumise et patiente dans cette mort spirituelle est une image de Jésus-Christ crucifié aux yeux du Père éternel. Il perpétue en elle son sacrifice et sa passion ; il lui applique avec plénitude de la [ ] de sa Rédemption en la conduisant à la liberté des enfants de Dieu. [32] Il opère en elle en qualité de libérateur. Il s'offre et se sacrifie encore pour elle en acquit de ses devoirs et en supplément de l'impuissance où il la tient. Soyez humble à ses yeux et aux vôtres, car l'orgueil est l'âme de ce fonds corrompu. Il périt par tout ce qui détruit l'orgueil, qui est sa vie ; et si la divine Providence emploie les créatures à blesser cet orgueil, elle seconde par le dehors ce que l'opération de Jésus-Christ fait au-dedans. Elle ébranle l'arbre pour le jeter plus aisément par terre.

Bonjour, ma fille. Je suis tout à vous en Notre Seigneur.

20. Sur les effets du mystère de l'Incarnation dans les âmes pendant l'avent (3 décembre 1680)

Comme je ne compte guère, non plus que vous, sur les dispositions actuelles où vous vous trouvez lorsque vous m'écrivez et que je sais qu'elles ne sont pas un fonds, cela fait que, quand je suis obligé, comme je l'ai été cette fois-ci, à différer les réponses à vos lettres, il faut que je n'y aie que fort peu d'égards et que je vous parle selon l'idée du chemin que vous devez avoir fait depuis ce temps-là. Les Israélites se trouvaient quelquefois assez à leur aise dans le désert : le poste où la colonne les arrêtait leur fournissait de l'eau et les autres commodités d'un campement avantageux. Cependant, dès que la colonne faisait le moindre mouvement, il fallait plier bagage et, fût-il jour, fût-il nuit, elle les obligeait à décamper et à marcher pour aller où ils ne savaient pas s'ils trouveraient les mêmes commodités, et où il arrivait souvent en effet qu'ils ne les trouvaient pas. Appliquez-vous cette figure.

Mais pour ne pas être avec vous un homme de l'ancienne Loi et pour passer de la figure à la vérité, je m'imagine que vous êtes présentement dénuée de tout et que vous avez peine à comprendre qu'une âme que Jésus-Christ conduit ait si peu de part à l'esprit et aux emplois de l'Église pendant un temps si saint que celui de l'avent : elle lie les âmes par une attention particulière au mystère de l'Incarnation et la vie nouvelle de Jésus-Christ caché dans le sein de la Vierge. [33b]

À peine y pouvez-vous penser au moment même que je vous écris ceci ou que vous le lisez. Tous les livres, tous les sermons, toutes les prières de l'Église excitent les âmes à de grandes réflexions sur les merveilles de cette Incarnation adorable et à tous les sentiments qui suivent naturellement de ces réflexions. Est-il possible qu'une âme soit dans les voies de Dieu et de la grâce pendant que tout son état tarit en elle la source de ces réflexions et de ces affections qui en naissent ? Comment se peut-il faire que ce soit Jésus-Christ qui la conduise et qu'elle soit dans une disposition si opposée à tout ce que l'Église et ses ministres lui inspirent ? Il semble que ce soit ce temps-là où la nature se révolte avec plus de fureur et où l'activité des passions soit plus emportée. Il faut une foi bien aveugle pour ne pas craindre l'illusion dans des routes si égarées et qui paraissent conduire à un terme tout opposé à celui que l'on prétend.

Comprenez si vous pouvez l'éclaircissement que je vais vous donner là-dessus. Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne lumière et grâce pour le comprendre. Les impressions des mystères dans l'âme la lie à Jésus-Christ dans ce mystère ou par lumière et par sentiment, ou par état. Le premier se fait par les découvertes, que cette lumière fait à l'esprit, des grandeurs de Jésus-Christ dans ce mystère, de ses desseins, de ses sentiments, par la facilité qu'elle lui donne d'y appliquer son attention et de se répandre en des affections conformes à ces vues. Ces impressions se font avec plénitude et d'une façon haute et pénétrante dans les âmes épurées et qui trouvent [34] la lumière dans sa source, parce que, déliées de leur fonds naturel et corrompu, elles ont la liberté de voler à cette source et de s'y écouler toutes entières et de s'y perdre. C'est ainsi que les âmes les plus simples et qui n'ont nulle science acquise pénètrent souvent dans les mystères avec des vues bien plus élevées et plus étendues que ne sont celles des plus grands docteurs. Mais comme le nombre en est rare et que le gros des chrétiens qui composent l'Église ne reçoit que les ombres de ces lumières et ne les reçoit même que par le dehors, c'est-à-dire par les impressions que fait en eux ce qu'ils en entendent dire, l'Église, qui s'accommode au plus grand nombre, ramasse autant qu'elle peut toutes ces découvertes que Dieu a faites sur ces mystères et dans ses saintes Écritures et dans ce que les saints Pères et les grandes âmes nous en ont appris, afin de porter les chrétiens d'une conduite ordinaire à rappeler leur esprit de ses égarements et l'appliquer à la considération de ces vérités et à en concevoir, autant qu'ils le peuvent, selon le degré de leur grâce, les sentiments et les affections que la considération de ces vérités est capable de leur donner. Mais entre l'un et l'autre de ces deux degrés de la première disposition à l'égard des mystères, il y en a un autre qui fait la deuxième disposition, qui lie les âmes aux mystères par état et qui, sans leur en donner ces vues et ces sentiments, les fait participer à la grâce du mystère bien plus parfaitement que les dernières, mais non pas encore si parfaitement que les premières ; c'est ce qui les y conduit. [34b]

Le mystère de l'Incarnation est un mystère de dépouillement et de désappropriation. La nature y perd tous ses droits, la Personne divine prenant la place de la personne humaine. Tout l'être humain de Jésus-Christ ne subsiste pas en lui-même. Toute sa substance est dans cette Personne adorable qui ne ferait qu'un tout avec lui. Tous ses mouvements en dépendent. L'esprit, le cœur, les facultés corporelles de Jésus-Christ n'agissent que par la dépendance essentielle où elles se trouvent de cette divine Personne et par la subsistance qu'elles ont en elle. C'est pourquoi tout y est divin et d'un mérite infini.

La grâce imite dans ces âmes le mystère de l'Incarnation. C'est à quoi elle tend que de faire des copies du Verbe incarné. Quand elle agit en souveraine et selon l'étendue de ses desseins, elle commence par priver l'âme de tous ses droits, qu'elle s'est donnés sur elle-même en se soustrayant au domaine de Dieu. Cette disposition libre et propriétaire de notre esprit et de notre cœur est ce qu'elle attaque d'abord. Elle met notre activité propre dans les fers, ne nous laissant que la foi qui nous lie à Jésus-Christ, qui fait subsister en lui notre homme intérieur, qui la [notre activité] fait dépendre de lui dans tous ses mouvements libres. Elle nous dépouille de tout le reste, lumières, vues, sentiments, réflexions, mouvements. Tout cela dans la région où le péché nous a mis et où l'amour-propre nous retient, tout cela, dis-je, nous soutient encore en nous-mêmes. Ce moi propriétaire de lui-même et qui veut user de la grâce selon lui est [35] renversé par cette conduite.

C'est participer à l'état de l'Incarnation que de se rendre avec fidélité à cette grâce qui en coule et qui nous désapproprie de nous-mêmes pour ne nous faire subsister qu'en Jésus-Christ par l'esprit de foi. Oh, que cela vaut bien mieux et rend bien plus d'hommage à ce grand mystère que des vues et des sentiments qui passent et qui ne font d'impressions que pendant qu'ils durent, qui ne la font souvent que sur la partie sensible de l'âme et laissent le fonds naturel aussi vivant qu'il était auparavant !

L'âme entre même bien mieux par cet état dans les vues, dans les sentiments et dans les emplois de l'Église sainte. Le Libérateur et le Messie est né. Il règne dans le ciel. Mais il n'a pas encore fait sa fonction pleine et entière de Libérateur et de Messie à l'égard de tous les enfants de la nouvelle Alliance : elle soupire, elle l'appelle avec de grands gémissements. Tous ses sentiments sont des sentiments d'ardeur pour la venue de ce Libérateur et de ce Messie, comme s'il était encore à venir. Rorate Coeli desuper et nubes pluant Justum0. Excita, quaesumus, Domine, potentiam tuam et veni. Veni ad liberandum nos0, etc. Elle sait bien qu'il est venu, mais la liberté spirituelle qu'il doit donner aux âmes en qualité de Messie n'est encore que méritée ; elle n'est pas encore communiquée. Quand il s'applique à la donner, c'est comme s'il paraissait de nouveau pour cette âme, qu'il s'incarnait de nouveau pour elle, puisque c'est alors qu'il accomplit à son égard les [35B] mystères de son Incarnation, les desseins de son amour en s'incarnant et qu'il fait les fonctions de Libérateur et de Messie.

Quel est le désir foncier d'une âme dans qui l'esprit d'Adam est enchaîné ? N'est-ce pas de vivre dans cette liberté intérieure de la grâce, de la recevoir de ce divin Libérateur, d'être délivré d'elle-même et de la tyrannie de son amour-propre ? Toutes ces opérations qui la captivent, qui l'assomment, qui la poussent à grands coups hors de son fond naturel et corrompu, ne tendent-elles pas à lui donner à la fin cette liberté spirituelle qui est la vraie liberté des enfants de Dieu ? Ne faut-il pas que les liens d'Adam et que les chaînes de chair qui nous retiennent en nous-mêmes soient brisées avant que nous entrions dans cette liberté qui nous doit faire les esclaves du pur amour et de la souveraineté de Dieu ?

Ce sont là les impressions du Libérateur dans l'âme : il détruit, il renverse toute l'activité de la vieille Loi et de l'esprit judaïque en elle pour y établir son empire. Ce désir que le feu du fonds intérieur excite sans cesse et qui possède le centre de l'âme est un cri continuel qui, selon l'esprit et les vues de l'Église, appelle le Libérateur avec de grands gémissements.

Cette vue simple qui est une saillie de l'état, ne se distingue pas par des actes réglés en méthode et par des considérations prouvées. Mais cela n'en est que plus naturel à la grâce. L'amour-propre y a moins de part. On croit ne [36] rien faire et on fait tout sans le savoir. L'on honore par état le mystère de l'Incarnation dans le vrai esprit de l'Église. L'amour-propre en enrage parce qu'il perd la fausse liberté qu'il veut avoir même dans les voies de la grâce. Les démons se déchaînent et se tourmentent pour retenir l'âme sous prétexte de dévotion dans la région naturelle et propriétaire où ils ont tant d'accès. Ils font sentir dans cette région tous les mouvements de leur fureur pour effrayer l'âme et pour l'obliger à faire volte-face vers eux et vers leurs impressions. Mais si elle tend droit à son centre et qu'elle se laisse dépouiller de tout en entrant courageusement dans les ombres de la mort, elle arrivera enfin à cette source de vie où elle aura part à la vie nouvelle de Jésus-Christ, à sa qualité de Libérateur et à la liberté qu'il est venu donner aux hommes.

Toute votre dévotion pendant l'avent doit donc consister dans ce désir du cœur, que votre état même vous fournit, et dans la fidélité à la voie que Dieu tient sur vous pour vous délivrer de la tyrannie de vous-même. Oraisons, communions, office, tout consiste à soupirer après la venue du Libérateur dans le sens auquel je vous l'ai expliqué.

Je demanderai de tout mon cœur cette liberté pour vous à Jésus-Christ et qu'il avance son ouvrage en vous malgré toutes les résistances de la nature. Confiez-vous en lui, abandonnez-vous à lui. Plus vous êtes déconcertée et plus votre foi doit croître, car vous comprenez alors combien vous dépendez de lui. [37. Numérotation désormais par page]

26. Qui touche quelque chose sur le pur amour (7 juillet 1681)

Ce qui est impossible aux hommes, c'est-à-dire aux forces humaines, n'est pas impossible à Dieu. C'est la seule consolation qui peut vous rester dans la disproportion infinie que vous sentez entre ce qui vous est montré du pur amour et ce que vous pouvez faire pour y arriver. Il est vrai de dire de votre état ce que le mauvais riche disait du sien : Inter vos et nos chaos magnum formatum est0. Oh, quel chaos ! Oh, quel éloignement ! Mais en cette vie il n’arrive pas que Dieu montre ce chaos à l'âme qu’il n'ait dessein de le dissiper, et la découverte qu'il fait de la vie que ce pur amour donne au cœur de ceux qui le reçoivent est un préjugé presque certain du dessein que Dieu a d’y conduire l’âme. C'est pourquoi si l'âme se mesure à elle-même et à ses forces, elle ajoutera ce qui suit : Ita ut qui, etc. ; mais si elle a de la puissance et de la bonté de Dieu l’idée qu’elle en doit avoir, sa foi démentira [51] toutes les pensées et tous les découragements que la dureté impénétrable du fonds corrompu lui fournira. Cette foi est au fond des cœurs une vue simple de ce que Dieu peut ; et la raison qui est dans la tête n'en fait pas usage. On voudrait bien, mais on ne peut faire monter cette foi dans l'esprit naturel et l’attirer là pour l’en soutenir. Il faut que toute l'âme soit attirée où il est et qu'elle souffre en patience, que Jésus-Christ la détourne violemment de tout le créé qui est dans l'esprit naturel, et la tienne par ce détour dans un vide et dans une impuissance qui est la source des soulèvements et des emportements que vous expérimentez malgré vous.

La patience est le parti que vous devez prendre. Votre stupidité est bonne. Toute réflexion volontaire vous ferait souffrir davantage. L'on en fait encore que trop puisque le sentiment applique imperceptiblement à la peine.

Comprenez une âme accoutumée à user de son maître et à jouir de ses droits selon sa propre activité, une âme qui veut s'attirer de tous côtés des objets qui agissent sur elle et sur qui elle agisse, une âme qui veut se soutenir dans elle-même. Comprenez aussi un Dieu qui la dépouille de ses droits en ne secondant pas son activité, qui la tient liée pour qu'elle ne puisse ni se porter aux objets ni recevoir leurs impressions, qui enfin la tue et l’assomme pour l'obliger à se rendre, à ne rien présumer, à désespérer [52] de tous ses efforts, et n’oser rien attendre que de sa pure et infinie miséricorde. C'est à quoi on ne se réduit pas en un jour. Le pur amour ne se possède qu’en Dieu.

Il faut donc arracher l'âme à elle-même et l’attirer en Dieu. Tant qu’elle sera en elle-même, c’est elle-même qu'elle aimera et tous ses mouvements auront quelque chose de cet amour propre qui la tient tournée vers elle-même.

C'est ce qui se commence en vous, et c’est de quoi le fonds naturel enrage, car s'il veut Dieu, il le veut en propriétaire. Il le veut pour soi et non pas pour lui. Il le veut pour le référer à soi. Mais il le faut laisser enrager. Il est juste que la rage soit son partage. Personne n'enragea jamais de voir enrager son ennemi de son impuissance et de sa faiblesse.

J'ai une grande confiance en Notre Seigneur, qui voit à tous les moments tout ce qui se passe en vous, qu’il ne vous abandonnera pas : Sine me nihil potestas facere0. C'est donc là son ouvrage. C'est un ouvrage digne des grandes choses qu'il a faites pour vous.

Donnez-lui sur son ennemi (qui est en vous une partie de vous-même) tout le pouvoir que vous y prétendez. Espérez contre l'espérance. Tout va comme il doit aller. Si vous ne pouvez rien dans l'éloignement où vous vous sentez de l'objet divin de cet amour pur, n'entreprenez rien, et ce vide, qui sera une mort, contentera ce pur amour par mille sacrifices, qui se font en vous sans vous, de votre être, de votre esprit, de vos mouvements naturels et de tous les [53] objets qui pourraient exciter ces mouvements.

Bonjour, ma chère fille. Je prie Notre Seigneur qu'il soit votre Moïse dans votre désert et qu'il vous fasse tendre à la Terre promise.

29. Cette petite porte est ouverte. Jésus-Christ y tire l'âme par le fond. (14 octobre 1681)

Je ne sais si la petite lettre aura servi de réponse à votre dernière que je n'ai reçue que depuis, ni si vous y aurez trouvé votre compte, car Notre Seigneur fait valoir nos paroles autant qu'il lui plaît. Vous sentez vous-même que ce qui, dans un temps, n'est que ténèbres pour vous, devient lumière dans un autre temps. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas laisser sans réponse cette pauvre lettre d'un esprit qui se croit aliéné, je le crois avec vous, et que Notre Seigneur, voulant vous conduire à un état où il soit lui-même votre raison et votre sagesse, vous fait perdre la raison et chasse votre esprit de la région où est votre esprit pour entrer dans une autre région où il ne soit plus à vous. Que l’on a de peine à s’y résoudre ! Oh, ma fille, que la porte par où l'on entre dans la vie est petite et que le sentier par lequel l'âme est conduite à cette porte est étroit ; qu'il y en a peu qui entrent dans ce sentier et qui arrivent à cette porte ! Je le dis avec admiration, car Jésus-Christ n’a dit l’un et l’autre qu’en se récriant et qu'en admirant. Il a admiré deux choses, et la petitesse de la porte et du sentier, et le petit nombre de ceux qui par ce sentier, arrivent à cette porte. S'il veut vous mettre de ce petit nombre, à quel prix faut-il acheter cette grâce ? Il a ouvert au fond de votre âme la petite porte. C'est par là qu'il sort des étincelles qui allument le feu et se répandent dans l'âme qui voudrait tout d'un coup voler à cette petite porte et entrer dans la vie. Mais il faut qu'elle passe par le chemin étroit et, pour cela il [61] faut la rendre petite et la dépouiller de tout. Cette petite porte est ouverte. Jésus-Christ y tire l'âme par le fond. Il faut que le reste suive et entre dans le chemin étroit qui la sèvre, la dépouille, écorche et arrache sa vieille peau. Tout y sert, tout en emporte son lopin : démons, créatures, maladies, afflictions, persécutions ; mais au milieu de tout cela, Jésus-Christ tire toujours du dedans et pousse toujours du dehors, à moins que l'âme ne l'arrête en lui disant de cœur et de volonté : « Je ne veux pas être à vous. »

Voilà la source de ses peines. Car, quoique par une foi constante et que par le feu qui s'allume en elle des étincelles de la petite porte, elle veuille être à lui, cependant, quand elle se sent tirer hors d'elle, elle y rentre, ou plutôt elle y veut rentrer et s’y porte de son propre poids. C'est en elle qu'elle veut que Dieu vienne, c'est en elle qu'elle veut jouir de tout, c'est en elle qu'elle veut avoir des dons de Dieu pour en disposer à son gré. Le démon se mêle là et, la voyant dans cet embarras, il allume ce qu'il y a d'elle dans le fonds d’Adam qui n'est pas hors de ses atteintes, et il fait là un petit feu. L'âme veut vivre là où elle doit mourir.

Il faut passer par là. Il n'y a pas de méthode qui puisse vous tracer la route et le sentier. Notre Seigneur le fera de sa main puissante et vous y conduira au travers des démons et des passions qui se révoltent souvent contre ce sentier. Tenez-vous attachée par une foi humble et soumise à votre libérateur et soutenez-le en patience. Remuez-vous le moins que vous pourrez sous sa main. [62] Et quand vous ne savez où vous en êtes, de ténèbres, d'angoisses, de tortures intérieures, de mouvements d'enfer, d'impressions de démons, souvenez-vous qu'il est au fond de votre âme, au-delà de la petite porte dans la région de la vie, qui ordonne tout cela et le fait servir à ses desseins. Il y a des mystères que votre raison ne peut pénétrer. Il est juste que votre petite bluette0 de raison cède à la raison infinie de Dieu, qui pourrait d'un regard vous faire un séraphin, mais qui juge à propos pour la gloire de Jésus-Christ son Fils de ne vous conduire à la vie que par la tentation et par la mort. Il faut vous amortir et tuer la vie d’Adam à force de coups. Jésus-Christ sous les coups des Juifs, portant sa croix : voilà votre modèle.

Oh, que cet amortissement coûte à la nature, qu’il demande de foi et d’abandonnement de soi-même, mais qu'il conduit à une grande liberté en nous déchargeant de nous-mêmes ! Vous le verrez dans la suite. Souffrez non seulement avec patience, mais avec humilité, car l'humilité est la virginité de toutes les vertus, mais particulièrement de la patience dans les peines intérieures. L'âme s’enorgueillit de son tourment si elle n'y prend garde et sa patience se corrompant par l'orgueil n'est plus une patience vierge. Vous êtes digne de l'enfer : souffrez que les démons aient puissance sur vous. Jésus-Christ bardera votre cœur et votre volonté. Tout le reste se purifie dans cet enfer de grâce et de miséricorde.

Bonjour, ma fille.

32. Jésus-Christ se fait place dans votre âme par le vide où il la tient. (3 janvier 1682)

Vous me faites bien de la pitié, ma chère fille, car je connais l'étendue et la violence de vos peines. C'est une tempête dans la nuit, pendant laquelle Jésus-Christ dort. Lisez là-dessus tout le chapitre 8e de saint Matthieu, et n'y manquez pas. […]

Je voudrais que vous ne vous effrayassiez pas plus que moi de cet état-là. Vous me direz que je n'y ai pas tant d'intérêt que vous. Il est vrai. Je dois pourtant en répondre à Dieu, et c’est y avoir un grand intérêt, à mon avis, et la foi ne m’est pas [66] moins nécessaire pour vous y conduire qu'à vous pour vous y soutenir. Satan a demandé d'éprouver votre foi, comme il fit celle de Job, de cribler votre âme, comme il fit celle de saint Pierre, et il lui a été accordé. Mais il a défense, comme à Job, de toucher au fond de votre âme, et Jésus-Christ a prié pour vous, comme pour saint Pierre, afin que votre foi qui s'ébranle dans la tentation ne soit pas renversée. Vous êtes entre les mains du Tout-Puissant, et ce malheureux esprit de malice qui n'a pas eu le pouvoir d'entrer sans licence dans les pourceaux en aura bien moins sur les enfants de Dieu et sur une épouse de Jésus-Christ qu’il porte dans son cœur et dans ses mains.

Vous n'avez besoin que de cette confiance en l'état où vous êtes et elle doit aller jusques à vous persuader que tous ces mouvements-là n'empêcheront pas Notre Seigneur d'achever son ouvrage en vous.

Tout cela n'est qu'amour du côté de Jésus-Christ et, si j'ose dire, du vôtre. Jésus-Christ se fait place dans votre âme par le vide où il la tient. S'il ne vous aimait, il laisserait tout en vous dans l'intelligence que cause entre l’âme et le corps la servitude où le péché met celle-là de celui-ci. Cette séparation violente que son opération fait est une mort terrible. Il ne faut pas s'étonner que toute la nature se révolte contre. L'âme attachée à son fond naturel sent de loin Dieu comme source de vie ; elle voudrait tout rompre pour aller à lui et pour en remplir son vide, mais elle est retenue. Elle en a de la fureur, et d'autant plus qu'il n'est pas plus en son pouvoir de remplir des choses créées et des sentiments naturels que de [67] Dieu ce vide inévitable. On l'enchaîne pour lui en ôter le pouvoir. Si elle n'avait pas un attrait violent pour Dieu, elle serait tranquille. Ne l'avez-vous pas été dans le temps où vous suiviez vos voies selon la nature ? C'est un tourment qu'il faut porter en patience et avec une résignation de cœur. Tout cela tend à amortir votre propre activité, à vous dépouiller des droits que vous voulez retenir sur vous-même dans les voies de la grâce, à vous réduire à une incapacité où toute votre propre suffisance soit détruite. […]

Voilà le dessein de Dieu. Secondez-le, et puisque vous sentez qu'il réprouve tout ce qui part de votre fonds propre et de votre propre suffisance, quelque saint qu'il vous paraisse, ne vous portez en lui que par son mouvement, et quand cette impression surnaturelle ne vous enlèvera pas avec empire, demeurez dans votre néant, dans la prison de la justice de Dieu où vous êtes enchaînée, et souffrez sans vous effrayer toutes les insultes des démons. Ils enragent plus que vous et toute votre fureur n’est qu’un réfléchissement de la leur sur la partie sensible de l'âme à laquelle ils ont accès. Mais le fond de votre âme et ce qu'il y a de Jésus-Christ en vous est plus en sûreté qu'il ne serait dans les consolations. Reposez-vous-en sur Jésus-Christ et sur moi.

Je ne doute pas que les mêmes mouvements qui s’excitent en vous contre Dieu ne s’y excitent aussi contre le prochain. [68] L'aigreur du fond irrité s'acharne, pour ainsi dire, en cet état à quelques personnes particulièrement qui deviennent insupportables. C'est là un grand tourment, mais il faut que tout contribue à faire l'enfer de l’âme, car son enfer éternel est transféré à celui-là. Retenez tant que vous pouvez tout ce qui paraît au-dehors et attendez de Jésus le remède aux soulèvements intérieurs. Il ne s’offensera pas plus de ces mouvements contre le prochain que de ceux qui sont contre lui. Vous admirerez quelquefois celui à qui les vents et la mer obéissent quand il lui plaît de donner le calme. Que votre amour-propre meure par la perte de ses droits et de son activité, et Notre Seigneur fera tout le reste pour vous auprès de son Père, puisqu'il ne demande présentement que cela de vous.

Il y aura plus d'amour que si vous vouliez l’aimer malgré lui par des emportements de propre suffisance et d’un amour fait à votre manière. J'aurai grand soin de vous recommander à sa bonté. Il vous aime. Il ne vous abandonnera pas.

33. Ébranler l'amour-propre par ses fondements (13 [ou 23 ?] janvier 1682)

Vous avez très bien deviné ma pensée. Les distractions de votre emploi n’attachant avec plaisir ni le cœur et l'esprit n’arrêteront pas l'âme en son chemin et n'empêcheront pas l'attrait de la grâce. Elles le feront mieux sentir au contraire et le rendront au plus fort. N’admirez-vous pas la Providence ? Les projets du malin se renversent quoique vous y donnassiez avec inclination. Dieu y substitue un emploi [69] d'esprit et d'attention où tout vous rebute et doit vous crucifier. En effet, si notre voie était dans notre main, pour user du terme de l'Écriture, et que nous mesurassions la vie intérieure à notre raison, rien ne paraîtrait si opposé aux dispositions intérieures et au terme auxquels elles vous doivent conduire que les fonctions de votre charge. […] Vous en faites dans votre billet un parallèle assez juste et, s'il était nécessaire, j'y trouverais encore bien des contrariétés que vous ne découvrez pas. Oh, que les moyens par lesquels l'Église chrétienne s'est établie dans le monde et est parvenue au point de grandeur et de gloire où nous l'admirons pendant cette octave0, que ces moyens, dis-je, paraissent avoir peu de proportion à un si grand ouvrage ! C'est en cela même qu'ils y étaient plus proportionnés. Il fallait que la Toute-Puissance parût dans son œuvre et qu'il en fût reconnu le seul auteur. C'est à quoi la sagesse des philosophes, l'éloquence des orateurs, l’adresse des politiques et le courage des héros eût été nuisible.

Quels moyens votre raison choisirait-elle pour parvenir à cette vie intérieure qui, dans sa perfection, est une vie de pur esprit, de repos en Dieu, de silence profond dans l'âme, une vie enfin toujours exposée aux impressions de Dieu dans le dégagement de tout le créé ? Eût-on même un état à gouverner et tous les événements les plus fâcheux et plus opposés à nous à supporter, tant à l'extérieur qu'à l’intérieur ? Cette raison n’irait pas sans doute chercher ce moyen-là [70] dans des papiers, des contrats, des sollicitudes pour le temporel, des parleries éternelles, comme vous dites, etc. C'est cependant là que Dieu les veut trouver pour être reconnu le seul auteur de son ouvrage et pour en avoir toute la gloire. C'est là que vous devez appliquer une maxime dont il y a longtemps que j'ai essayé de vous persuader, que Dieu prendrait plaisir à rompre toutes vos mesures et à jeter la confusion dans toutes vos vues sur votre voie, pour vous rendre dépendante de lui avec une foi aveugle... [coupure] En effet, vous voilà bien pour parvenir à cet esprit de foi et de dépendance. Une âme en pleine mer, exposée au vent et à la tempête, peut-elle échapper son naufrage, si les voiles de la foi étant exposés au souffle de l'Esprit divin, ce divin Esprit ne lui fait trouver sa route parmi les écueils qui s'y rencontrent ? Il n’y avait pas de meilleur moyen pour vous jeter hors de tout appui en vous-même et de toute créature, hors de toutes les mesures de votre raison, hors de tout repos dans les moyens extérieurs. Il n'y avait pas de secret plus efficace pour vous lier à Jésus-Christ par la dépendance absolue où vous êtes de lui pour ne pas périr dans cette mer.

Mais il y a un autre mystère. C’est présentement le temps d'arracher, de renverser, de déraciner, d'ébranler l'amour-propre par ses fondements. Une vie tranquille où l'on se compose au gré des esprits, où peu de choses choquent, où l'on est toujours à soi pour retenir par la puissance qu'on exerce sur soi les saillies des passions, où il ne paraît que peu de chose de la corruption qui est au-dedans, ce n'est pas une vie propre à ce grand [71] renversement. Il faut que l'âme soit exposée comme un but et pour cela elle doit être suspendue et en vue. Il faut que le moindre mouvement qui échappe paraisse et traîne après soi sa confusion et son chagrin. Il faut que la tour de Babel soit renversée. Un Dieu qui soutient au milieu de tout cela et retient le fond de l'âme à soi sans que tous les ébranlements ni toutes les agitations rompent le filet ni fassent perdre l'attrait : ce grand Dieu s’honore lui-même à sa manière. Il dispose l'âme par la tempête à son calme futur qu’il lui veut donner. Il l’a fait entrer dans la lumière par l'obscurité. Il la désapproprie en ruinant les moyens par lesquels elle veut se désapproprier elle-même. Il la fait dépendre de lui en l’empêchant de dépendre d'elle. Il l’établit dans la foi par l'obscurité de la raison.

Vous voyez bien, ma fille, le dessein de ce grand Dieu tout-puissant. N'allez pas plus loin avec lui que le jour présent. Jour à jour, heure à heure. Il vous soutiendra. Vous ferez comme une autre ce qu'il faudra faire, en croyant toujours que vous ne pouvez rien, et vous vous trouverez au bout de l'année admirant comment vous l'avez pu passer. Alors Dieu y pourvoira et nous nous mettrons en peine de savoir ce qui vous sera utile. Ne perdez pas la confiance en Jésus-Christ. Il aura toujours les yeux ouverts sur vous, et je vous assure de sa part que vos égarements ni vos chutes ne l’éloigneront pas de vous. Vivez, agissez, faites votre devoir dans cette confiance.

Bonjour.

47. Peu de réflexions, peu de retours sur les choses, foi nue, simple, passive (30 mars 1685)

Dans l'état où je vous conçois, ma chère fille, Notre Seigneur seul peut vous servir de guide. Les anges ne vous suffiraient pas pour l'ouvrage qui se fait en vous. Oh, quel ouvrage ! [100] Pour parvenir à la grâce régénérante par laquelle on renaît de Dieu en Jésus-Christ dans une nouvelle forme ou dans une nouvelle vie, il faut que l'âme se soit quittée elle-même. Elle ne peut se quitter par ses propres efforts ni par ses propres mouvements. […] Il faut qu'elle souffre que Jésus-Christ, par des opérations puissantes, mais secrètes et inconnues à l'âme même, l'arrache à ce fond de nature corrompue, qui résiste par sa dureté presque infinie à cette grâce de régénération... Tout lui est ôté, lumières, sentiments, liberté de mouvement, car quand l'âme reçoit tout cela en elle-même et sur son fond, elle s’y attache, elle en veut vivre et ensuite, en demeurant attachée à ce qui est en elle-même, elle demeure aussi en elle-même.

« Il vous est convenable que je m’absente à vos yeux, disait Jésus-Christ à ses apôtres ; ma présence vous retient et vous lie au-dehors. Le Saint-Esprit, qui doit vous enlever à vous-mêmes et vous jeter dans le sein de Dieu mon Père où vous me retrouverez, trouverait en moi ainsi présent à vos yeux au-dehors et vous retenant ainsi en vous-même, un obstacle à ses desseins0. »

Souffrez donc avec patience que Notre Seigneur vous ôte en la manière qui lui plaira ce qui est bon en soi, c'est-à-dire des lumières, des sentiments, des goûts, mais ce qui ne convient pas au dessein qu'il a de vous conduire à un centre divin où vous retrouverez tout cela en lui. Que la foi vive en Jésus-Christ soit votre guide et votre soutien dans un désert. [100a] Les enfants d’Israël n'auraient pu suivre la route de Dieu sans Moïse. Il sait le chemin. Il sait ce qu'il veut faire de vous. Vivez ainsi abandonnée à ses soins et à son amour, qui est plus grand qu'il ne se fait sentir à vous. Il semble que, dès qu'il vous ôte ce que j'appelle une certaine vie propre et propriétaire de grâce, tout va se dérouter. C’est que votre foi n’est pas ce qu'elle doit être. Mais notre bonheur, c’est que Notre Seigneur connaît notre faiblesse et qu'il a entrepris cet ouvrage de régénération par la mort : il agit, il opère, il pousse tout à bout en quelque manière malgré vous et sans vous consulter ; et qu'il a une grande et très compassive condescendance pour les faiblesses qu'il voit être une suite de la privation et de la contrainte où il tient ce fonds de propre vie. […] Quelle rapidité cette pauvre âme sent-elle à se soutenir à quelque chose de créé quand les dons sensibles de Dieu lui manquent !

Le diable qui rôde toujours au-dehors s'en aperçoit. Il remue, réveille et rend plus vifs les objets dans l'imagination, qui est à la portée de son activité... L'âme alors devrait se tenir en foi simple sous l'opération de Jésus-Christ, abandonnée à sa conduite. Mais comme lui seul peut enseigner le secret, il permet que cette pauvre âme s'embarrasse, se tourmente et trouve en elle-même un supplice qui n'est pas sans fruit puisqu'il satisfait à la justice de Dieu. Il est juste que nous soyons [100b] tourmentés en nous-mêmes, nous qui nous sommes si souvent fait des divinités de nous-mêmes et qui n'avons travaillé qu’à nous rendre heureux de nous-mêmes et par nous-mêmes.

Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne lumières et grâces pour entrer dans ces vérités qui vous sont propres : peu de réflexions, peu de retours sur les choses, foi nue, simple, passive. Voilà votre état en fond.

Bonjour, ma fille. Je crois que vous ne priez Dieu pour personne. Ainsi je ne vous demande pas vos prières, et je vous prie même de ne prier pour moi que quand Notre Seigneur vous en donnera si tranquillement le mouvement que vous ne puissiez vous en défendre.

53. On prendra pour quiétisme… (17 janvier 1689)

Si vous vous mettez sur le pied de consulter sur vos peines des gens qui ne savent ce que c’est que tout cela, l’on vous fera voir bien du pays et vous m'exposerez moi-même à des inconvénients fâcheux. On prendra pour quiétisme, sur des apparences de termes mal pénétrés, ce qu'il faut vous dire selon votre état. Si vous ne pouvez vous empêcher de chercher d'autres lumières, il faudrait le faire à des personnes à qui cela ne fît pas une suite d'engagement. Comprenez-moi. Car vous aurez désormais de la peine à vous tirer d'affaire sur l'assujettissement que l'on vous demandera à ces lumières et à ses avis.

Nous avons deux manières d'expliquer les choses intérieures. Premièrement, quand nous parlons à des personnes savantes, nous réduisons nos expressions aux termes de l'Écriture et aux principes établis dans la science. Deuxièmement, quand nous parlons à des personnes qui s’en rapportent à nos lumières, nous leur parlons un langage d’expérience qu'elles comprennent mieux et dans lequel les vérités plus spirituelles se rendent comme sensibles à leurs yeux par ce qu'elles sentent elles-mêmes. [115] C'est par exemple une extravagance dans la science de parler de l'âme spirituelle et indivisible comme des corps, de lui donner des parties, un centre, une superficie et circonférence, une profondeur. Cependant on ne peut bien exprimer ce qui se passe au-dedans que par ce terme familier et ordinaire aux saints Pères. Mais on réduit ces termes aux principes de la science quand on parle aux savants.

S'il s'élevait une hérésie qui soutînt que l'âme est corporelle et divisible, on anathématiserait ceux qui tiennent que l'âme a des parties et ceux qui, par un zèle outré, confondraient le vrai et le vraisemblable, crieraient à l’hérétique dès qu'on dirait le centre de l'âme, la partie supérieure de l'âme, etc. [Après un passage asssez long :] Or, pour revenir à vous, nous avons passé par là et nous avons vu et conduit plusieurs âmes qui y ont passé plus que vous. Nous avons été instruit par des personnes qui y ont passé.

[Suit un passage assez long dont :] « le démon ne travaille à rien tant qu'à vous persuader que vous consentez. C'est là le plus fin et le plus venimeux de sa tentation. » « Une vue simple que Jésus-Christ veille sur vous et ne laissera aller le démon qu'à un certain degré selon ses desseins nourrira une confiance secrète au fond du cœur. »]

Mais je n'approuve pas ces austérités extraordinaires ; votre vie commune vous suffit présentement. Ni la récitation de plusieurs prières vocales, hors celles de votre profession, ni ces fréquentes répétitions de péchés, tout cela n'est bon à rien dans cet état-là qu’à embarrasser une pauvre âme qui l’est déjà assez par son état. Tirez-vous d'affaire le mieux que vous pourrez là-dessus.

Mais, direz-vous, pour la confession ? Il faut raisonner de cela comme du scrupule. Il y a deux cas où l'on conseille aux âmes scrupuleuses de ne pas descendre en confession dans le détail de leurs scrupules. [119] Le premier, quand la réflexion qui rappelle l’esprit à ce détail y applique davantage et ensuite les nourrit et les augmente. Le second, quand le confesseur, ou faute de lumière ou étant scrupuleux lui-même, fortifie les scrupules dans l'âme. Alors il faut se contenter des expressions générales. Quand d'ailleurs une personne éclairée juge qu’il ne s'y commet pas de péché mortel, il vaudrait mieux même n’en pas parler du tout que de tomber dans l’un de ces deux inconvénients. Car l'âme souffre bien moins de dommage de ne pas confesser de certains péchés véniels que de les confesser avec ces deux suites préjudiciables à la substance de son état et de la conduite de Dieu sur elle. L'Église n'a jamais obligé à confesser les péchés véniels, quoiqu'il soit utile de le faire (ces inconvénients à part) : on en trouve le remède en ces cas-là ailleurs que dans la confession, savoir dans le Saint Sacrifice de la messe, dans la communion, dans l'humiliation de l'âme, dans le pardon des offenses, dans les œuvres de miséricorde, etc. C'est la doctrine de tous les saints Pères. Il est difficile que l'âme ne fasse de ces fautes dans ces états-là, quand ce ne serait que de manquer de foi. Mais il faut dire en général : « Je m'accuse de n'avoir pas eu assez de soumission à Dieu dans quelques peines d'esprit, assez de confiance en lui dans quelques tentations contre le respect que je lui dois, auxquelles pourtant par [120] sa miséricorde je crois n'avoir pas consenti. »

S'il s'agit de la pureté : je m'accuse d’avoir eu quelques pensées ou quelques mouvements contre la pureté, auxquels par la miséricorde de Dieu je crois n'avoir pas consenti, mais je ne m'en suis pas détournée avec assez de diligence ni assez promptement, etc. Si le confesseur est curieux, il faut lui dire sincèrement : « Mon Père, le détail de cela nuit à mon âme ; je me trouve beaucoup mieux de n’y pas entrer ; il suffit que par la grâce de Dieu je ne m'en accuse pas comme d’une chose volontaire. » Si sa curiosité opiniâtre, il vaut mieux n’en plus parler.

Voilà, ma fille, jusques où va ma lumière sur vos peines. J'espère que, si vous la suivez, vous vous en trouverez bien. Sinon, cherchez mieux. Mais je ne m'accommoderai pas qu'à la première fantaisie qu'il vous prendra que je ne vous comprends pas ou que je vous comprends sous d'autres idées, vous allassiez voir à celui-ci et à celui-là s'il vous comprend mieux et si son idée répondra mieux à la vôtre dans votre obscurcissement. Vous m'engagerez à des chicanes perpétuelles et, comme je vous l'ai dit, à des inconvénients fâcheux. Ou soumettez votre esprit ou cherchez votre mieux où vous pourrez. Cela, quoiqu’un peu dur, ne m’ôte rien de mon zèle pour vous assurément. Abandonnez-vous à Jésus-Christ et confiez-vous en lui. La foi vous soutiendra, et il viendra à point nommé dans le [121] besoin et quand il vous semblera que tout est perdu et désespéré. Modico fidei, quare dubitasti0 ? Lisez la vie de sainte Madeleine de Pazzi0 si vous l'avez, et le Trésor spirituel. Il y a à la fin de ce dernier livre un traité intitulé « Examen des âmes » : il est excellent, vous le pouvez lire. Lisez aussi les Psaumes de David, ils vous consoleront. Lisez sans effort de tête, mais comme présentant vos yeux et votre âme à Jésus-Christ Notre Seigneur. Quoi que vous lisiez quelquefois avec des yeux de pierre, cela pourtant vous servira et reviendra en son temps.

Bonjour. Ne vous chagrinez pas de ma dureté : ce n'est pas trop mon caractère, mais elle vous est nécessaire.

56. « Il n'a qu'à vous faire douter si je ne vous mène pas par la voie des quiétistes. »

Je ne doute pas, ma fille, que le diable ne fasse ses derniers efforts pour vous irriter contre ma conduite. Il y a quelque intérêt. Il a dessein de vous faire voir bien du pays s'il peut gagner de vous attacher à votre propre sens. L’occasion est belle. Il n'a qu'à vous faire douter si je ne vous mène pas par la voie des quiétistes. Votre lettre est toute tournée à faire penser et je ne sais ce que l'on en jugerait. Vous me ferez plaisir d'être un peu plus modérée dans vos expressions et de ne vous pas livrer à la liberté de dire d'une manière outrée tout ce qui vous vient en tête selon le mouvement présent qui vous possède ou, pour mieux dire, qui vous obscurcit. Imaginez-vous ce que l'on penserait et ce que l'on dirait ensuite si on voyait dans une lettre, et dans une lettre d’une fille qui ne passe ni pour bête ni pour visionnaire, qu'après avoir supposé que je le comprends sous une autre idée qu'elle n'est en effet, je prétends qu'un état où l'on [129] ne sent que la pure nature et d'une manière infiniment confusible, où l'on est tenté insupportablement, où l'on demeure dans une espèce de libertinage qui rend indifférent à sa propre perte, où l'on est livré à son fonds corrompu si entièrement que Dieu s’éloigne de plus en plus, en sorte qu'il ne paraît plus de Dieu, où l'on se trouve toujours sur le bord des précipices par des tentations périlleuses, que je prétends, dis-je, que cet état ramassé et composé de tant d'horreurs est une voie de perfection et une conduite de Dieu qui entreprend la ruine du fonds corrompu.

Il n'y a pas de doute que votre intérieur, à ne le considérer que par cette seule face, est un intérieur bien déplorable. Il ne manquait qu'à y ajouter des chutes dans plusieurs péchés énormes pour en faire un quiétisme achevé ; et de moi un parfait quiétiste, si je voulais vous faire trouver là votre sanctification et la voie de la perfection.

Il n'y a que ce que vous dites de Job qui répare un peu tant de misères et paraît ôter quelques traits d'une idée si noire. Mais il ne serait pas difficile aux gens prévenus par le fonds et le solide de votre lettre de prendre cela pour illusion du démon qui se transfigure en ange de lumière pour vous faire désirer de demeurer dans une disposition si favorable à ses desseins et à l'établissement du quiétisme dans votre âme. [130] Et ce martel en tête sur plusieurs points de Molinos s'accorderait fort bien avec tout cela, en marquant une conscience qui ne peut se taire et qui reproche ce que l'on a de la peine à avancer, jusques à ce qu'une triste expérience en convainque dans la suite n'en pouvoir disconvenir.

N’avouez-vous pas qu'il y en a là plus qu'il n'en faut sur le portrait d'un quiétiste qui veut insensiblement vous mener au quiétisme ? Ce sont pourtant tous les termes de votre lettre ; c'en est la substance. Ai-je raison de vous dire que le diable fait ses efforts pour vous irriter contre ma conduite ? Souvenez-vous de toutes les pensées qui ont passé par votre esprit et découvrez ses desseins. Or, afin de l'empêcher ou de vous surprendre ou au moins de vous inquiéter là-dessus, je mettrai de l'autre côté de cette lettre ici ce qui vous regarde et ne peut être montré, et j’y joindrai une grande lettre à part sur ce martel en tête du quiétisme dans laquelle il n'y aura rien qui ait à vous un rapport de distinction qui vous désigne afin qu'elle puisse être vue. Vous en ferez usage avec discernement de gens, car je ne veux pas, dans l'état où Dieu me tient, me mêler dans tous ces embarras-là et dans toutes ces contestations de spiritualité que Dieu ne m’y appelle par d'autres événements. Il me suffit [131] d'avoir soin du petit troupeau qu’il m’a adressé. Je me borne à cela.

S'il est donc vrai qu'il n'y ait en vous que la pure nature et qu'une volonté livrée à son fonds corrompu dans des tentations périlleuses et insupportables dans lesquelles Dieu s'éloigne de vous, j’avoue que vous êtes mal. Je ne vous vois pas loin de votre perte, et bien loin que cet état soit une voie de perfection, c'est au contraire une de perdition si Dieu ne vous fait pas la grâce d’en sortir promptement. Cela supposé, vous avez raison de me dire que je vous comprends sous une autre idée. Car le secours dont vous avez besoin en ce cas-là, c'est de commencer à vous faire craindre le péché par la crainte de l'enfer, à vous représenter le malheur d'une âme abandonnée de Dieu et qui se livre au libertinage de ses passions et des tentations du diable. C'est de vous précautionner particulièrement sur les péchés auxquels les occasions engagent afin de vous en éloigner, et de vous inspirer tous les efforts de prières, de gémissements, d'humiliation, de mortification, qui sont les armes par lesquelles les âmes de ce caractère résistent au démon et les échelons par lesquels elles sortent de la profondeur du précipice où elles sont tombées...

Mais ce n'est pas là en effet l’idée sous laquelle jusques à présent je me suis représenté votre âme. La voici en peu de mots. Dieu vous a séparée du monde et, en vous [132] en séparant, il vous a fait la grâce de vous inspirer un désir sincère de le servir selon sa volonté en vous sanctifiant. Depuis qu'il vous a donné ce désir, ç'a été votre principale affaire que de vous appliquer à votre intérieur. Cette application vous a imprimé dans l'âme (et cela toujours) l'horreur du péché, l'obéissance aux commandements de Dieu et de l’Église, la fidélité à vos vœux, l'amour et l'estime de votre profession. Et tous ces sentiments-là animés de la grâce de Jésus-Christ vous ont préservée de tout péché mortel qui vous ait paru, et de toute volonté déterminée avec délibération au péché véniel.

Cela ne m'a pas paru d'une âme où il n’y ait que la pure nature ni d'une volonté livrée au libertinage de ses passions, sans Dieu et sans grâce.

Si cela est autrement, vous me l'avez caché ; dites-le-moi et je prendrai d'autres mesures.

L'oraison intérieure a été votre principal exercice, c'est-à-dire le retour à Dieu au-dedans de vous-même par une foi animée de charité et d’un désir non seulement sincère, mais violent de vous approcher de lui d'un cœur pur, d’un corps chaste, d'un esprit humble et docile. C'est ce que vous avez eu en vue, et je ne crois pas que vous ayez rien rétracté de tout cela ni que vous voulussiez le faire.

Dieu a tenu différentes conduites sur vous. Il a souvent été vous chercher jusque dans vous-même pour [133] vous attirer à lui dans votre centre par des attraits de lumière et d'amour doux, purs, tranquilles, où il ne vous inspirait que les sentiments des vertus chrétiennes, de la foi, de l'espérance, de la charité, de l'anéantissement, de désir, qu'il s'appliquait souverainement à détruire en vous tout ce qui est opposé à lui dans le fonds corrompu de l'amour-propre.

Cette grâce vous a liée à Jésus-Christ Notre Seigneur et vous a fait chercher en lui non seulement la source de votre force, mais l'exemple de votre vie. N'y a-t-il pas encore en vous un fonds d'esprit et de volonté qui tend là et vous porte là ? Où faut-il donc chercher la cause de toutes ces horreurs qui vous environnent et du pouvoir qu'il semble que Dieu donne quelquefois au démon sur vous ? Si je voyais des chutes considérables, des péchés mortels, des prévarications énormes des commandements de Dieu et de l'Église ou de vos vœux, il ne faudrait pas être prophète pour en imputer la cause à votre désertion sacrilège qui aurait chassé Dieu de votre cœur.

Mais rien de tout cela n'étant arrivé, n’en dois-je pas juger non seulement par mes lumières, mais par les expériences et de moi et de tant d'autres âmes, au lieu d'en juger sur le rapport d'une âme obscurcie par sa disposition ? [134]

Saint Paul nous enseigne qu'il y a en nous deux hommes, l'intérieur qui est assujetti à Dieu, l’extérieur assujetti au démon. Quand l’un est victorieux, l’autre est vaincu. Je vois en vous l'homme intérieur victorieux du péché. Je vois l'homme extérieur attaqué de tentations. Plus les tentations sont grandes dans celui-ci, plus je vois dans l'autre la grâce qui vous soutient. Je ne m’effraye pas de vous voir tentée. Il faut soutenir avec humilité et avec patience l’importunité de la tentation ; il faut résister à la malignité de la tentation par le recours à Jésus-Christ et j'espère que Notre Seigneur en tirera votre sanctification et votre couronne. En voilà assez pour une lettre, car il faudrait être infini avec vous. Vous verrez le reste dans cette lettre que je promets de vous écrire sur ce que c’est que les quiétistes.

Bonjour.

58. « C'est aujourd'hui la fête de saint Michel : Quis ut Deus ? » (29 septembre 1689)

C'est aujourd'hui la fête de saint Michel : Quis ut Deus ?, « Qui est comme Dieu0 ? ». Tout ce grand combat qui se fit dans le ciel entre les bons et les mauvais anges est exprimé dans [137] ces trois mots. Lucifer tourné vers lui-même s’aima désordonnément et cet amour déréglé le fit vivre pour lui-même : voilà son idole. Il devint ou il se fit le Dieu de lui-même et voulut ensuite être l'idole des autres, les dominer, les assujettir à ses volontés et occuper seul leur estime et leur amour. C'est là ce que l'on dit, qu'il a voulu être comme Dieu. Nous n’avons qu’à suivre le penchant de notre amour-propre, nous nous trouverons dans la même situation. Mais les anges fidèles, tournés constamment vers Dieu par le poids de leur amour, n'adorent que lui et, tout ce qu'ils voyaient en lui d'adorable les tenant immobilement attachés à sa volonté et à son empire, ils combattirent et vainquirent et chassèrent du ciel les anges rebelles, en leur faisant voir le désordre monstrueux où leur amour-propre avait mis leur être dans la préférence d'eux-mêmes à Dieu : Quis ut Deus ?

Ô ma fille, avant que Jésus-Christ ait vaincu en vous cet amour-propre, avant qu'il ait redressé l'âme, avant que cette pente vers elle-même soit détruite, avant que cette âme soit détournée d'elle-même et du créé et soit toute tournée à Dieu vers son centre, qu'il faut d'opérations détruisantes, de crucifiements et de mort ! Il faut la faire mourir à tout ce qui la tient attachée à elle-même. C'est pourquoi, pour l'en arracher par voie de mort, les démons et les créatures qui vous environnent sont employés [138] à cet ouvrage par les contrariétés, par les tentations et par tout ce qui vous oblige à vous tenir séparée de vous-même. Pour le dedans, c’est l’ouvrage immédiat de Jésus-Christ Notre Seigneur. Toutes les fausses lumière de la raison, tous les désirs déguisés de la cupidité qui se cachent sous les voiles et les apparences de la grâce et de la charité, tout le penchant à user de Dieu pour vous-même et enfin tous les mouvements propriétaires et superbes de votre amour-propre dans les voies mêmes de la grâce, il faut que tout cela périsse et, comme c'est par voie de mort que tout cela doit périr, combien de fois faut-il que l'âme soit crucifiée avec Jésus-Christ et qu'elle expire dans les ténèbres et dans les horreurs du Calvaire ?

Si cela se faisait tout à la fois, l'âme en serait anéantie ; car on ne comprend pas ce que c'est en nous que l'ouvrage du péché. Il faut donc que Jésus-Christ, pour se proportionner à notre faiblesse, fasse cela peu à peu, successivement, et en mêlant de petits soulagements intérieurs qui soutiennent la foi et la soumission de l’âme.

Quis ut Deus ? C'est un tout-puissant qui entreprend en nous cet ouvrage. Toute-puissance lui est donnée dans le ciel et sur la terre. Nous en faut-il davantage pour une foi vive ? Il fait même servir à cet ouvrage les chutes et les égarements de l'âme, son impuissance ou impossibilité de pouvoir se soumettre et souffrir causée par la révolte continuelle de son amour-propre, qui est tout ce qu'elle est d'elle comme d'elle qui s'y oppose. [139] Dieu prétend de là qu’elle s'en humilie, qu'elle en reconnaisse mieux son médecin et son libérateur, qu'elle en dépende davantage de lui, qu'elle ait recours à lui, à sa conduite, et mette tout son appui unique en lui, sans rien attendre d’elle ni de son courage, surtout lorsqu'elle se voit ainsi tenir à cet homme extérieur qui la lie au démon, et à ce monstre d'amour-propre qui tire ainsi l'homme intérieur pour tâcher de défaire l'ouvrage de Dieu et de désunir la substance de l'âme si elle est concentrée en et par Jésus-Christ en Dieu. De cette façon on voit aisément que de la vipère, on en fait un antidote qui guérit et lui fait vomir le poison.

Je n'entreprends pas de vous consoler sur la maladie de votre Révérende Mère. Cherchez en cela comme en toutes autres choses votre consolation auprès de Notre Seigneur. Que Dieu soit et que sa sainte volonté s'exécute en la terre comme au ciel, cela vous doit suffire. Perdez votre propre volonté et suffisance en toutes choses et tenez-vous bien soumise intérieurement, ou essentiellement si on peu ainsi s'expliquer, en Jésus-Christ et perdue et cachée en Dieu, en qui j'espère que je vous ... [coupure], Car c'est Jésus-Christ qui doit vivre et non plus vous, n'y ayant que Dieu et le néant proprement pour celui qui a voulu être et tâche ainsi de continuer en vous pour le mieux mépriser et faire reconnaître le double néant où il est tombé. Il n'en faut pas parler, comme il faudrait ne pas faire semblant de l'écouter si nous étions bien fidèles à la grâce et [140] une même chose avec Dieu, et ce serait alors Jésus-Christ qui aurait l'honneur et la gloire. Vive Jésus crucifié en nos cœurs et y triomphe l’amour divin sur les ruines, de fond en comble, de l'amour-propre.

Vous voyez bien que ce n'est pas là l'ouvrage d’une créature qui d'elle-même n'est qu'une même chose avec ce monstre. Quand même la division de l'esprit et de l’âme est faite, il faut qu'elle se contente de laisser faire Jésus-Christ et de pâtir les choses divines. Paix et patience.

60. L'absinthe et le chicotin sur le lait (23 avril 1690)

Ce m’est au moins une consolation que vous regardiez dans l'ordre de la Providence l'effet contraire à mes intentions, lequel mes lettres conduisent. Car dans cette vue vous vous y soumettez sans doute et vous ne voulez pas plus tirer des paroles de la créature que [142] ce qu'il plaît à Dieu d’y mettre. C’est peut-être cela même que cette Providence adorable et juste prétend de vous, et pour vous y réduire elle jette l'absinthe et le chicotin sur le lait afin qu'en étant dégoûtée vous vous nourrissiez d'une viande plus solide, c'est-à-dire d'une unique confiance en lui qui doit vivre en vous par une foi épurée de tous les appuis humains. Entrez donc avec sa grâce et son esprit dans cette disposition et ne regardez mes lettres que comme un moyen de vous y faire entrer davantage. Elles ne vous seront pas inutiles par cet endroit-là. Du reste, j'espère que Notre Seigneur aura soin de vous, car c'est ordinairement lorsque tout les secours humains nous manquent que sa main toute-puissante vient au secours. Je sens bien moi-même en vous écrivant qu'il n'y a rien dans ce que je vous dis à quoi l'amour-propre puisse se prendre et y trouver du goût. Mais mon dessein a été de m'ajuster en cela à la conduite de votre grâce qui travaille à vous séparer de vous-même.

Pour l'ironie et le mépris de vos peines, non. Ou l'amour-propre ou le démon ou tous les deux ensemble vous ont fait trouver dans mes paroles des sentiments qui n'y étaient pas. Si les expressions sont quelquefois détournées de cette situation-là de mon esprit, c’est que je suis un homme, c'est-à-dire un esprit borné qui a ses défauts aussi bien dans les paroles que dans les pensées, qui est sujet à se tromper et qui ne vaut que ce que Dieu [143] le fait valoir.

Dans cette expérience, je ne mets ma confiance qu’en Jésus-Christ lorsque je suis obligé par ma vocation et mon ministère d’entrer par la confiance des âmes dans le discernement des voies secrètes et impénétrables de sa grâce. Je ne m'y expose même qu'en tremblant et qu’en priant plus pour elles que je ne leur parle.

Bornons-nous donc là pour cette fois. Ici faisons quelque épreuve de ce dessein de Dieu. Je n’en aurai pas moins de zèle pour vous, étant sûr que Dieu demande toujours de nous de bonnes intentions d'une charité sincère, mais non pas toujours des effets qui ne dépendent que de lui et qui viennent souvent aux âmes par un autre chemin que celui que nous leur traçons. Dieu se plait souvent, pour manifester sa sagesse et sa bonté, à tirer les contraires des contraires.

Oh, que vous parlez bien quand vous dites que chacune âme a sa voie, aussi différente et plus de celle des autres âmes que le sont les traits des visages ! C'est ce qui vous fait mieux comprendre que la sanctification d'une âme n'est l’ouvrage que de Jésus-Christ, et ensuite qu'il faut peu compter tout autre chose. Il ne faut voir que lui dans ses ministres. Il faut ne s'adresser à eux que selon ses desseins. Il faut n’attendre d’eux que ce que la source veut répandre d’eau vive par des canaux de terre et d’argile.

Bonjour, ma chère fille. Je suis tout amour en Jésus-Christ. [144]

64. « Nous ne sommes que des canaux qui sont à sec quand la source d’en haut ne fournit pas. » (27 mars 1691)

J'ai appris il y a longtemps d'un saint homme très éclairé dans la conduite de Dieu sur les âmes que l'on se tromperait souvent et on les égarerait si on jugeait d'elles sur leur rapport, pendant qu'il plaît à Dieu les tenir dans l'obscurité et les cacher à elles-mêmes.

Quand je repasse moi-même à sa lumière, d’une simple vue d'esprit, sur tous les événements et sur tous les différents états intérieurs par où sa Providence m’a fait passer et m’a tenu de sa main depuis que j’ai le bonheur de le servir, j'admire également et sa bonté et mes aveuglements qui m'ont souvent fait juger tout de travers des conduites cachées et impénétrables de sa grâce. Je suis frappé d'étonnement que ce qui m'apparut en certains temps devoir me perdre était une dispensation qui veillait à me détourner de moi-même et à me faire mourir à mon amour-propre superbe, actif et présomptueux.

C'est à vous, ma chère fille, à voir s'il y a là quelque chose qui vous ressemble et dont vous puissiez faire usage. Car nous ne sommes que des canaux qui sont à sec quand la source d’en-haut ne fournit pas, des instruments qui n'ont qu'un son vague et confus si le Verbe de la parole de Dieu ne les articule pas à l'oreille du cœur. Enfin nous sommes moins qu'un zéro en arithmétique si Dieu ne nous fait valoir. Nous sommes bien dans notre néant alors, et nous devons avoir patience avec les âmes dont il veut [154] s'approprier la conduite, comme il a patience avec la nôtre. Ce que je puis vous assurer par la confiance que j'ai en la charité de Jésus-Christ pour les âmes qu'il lui a plu m'adresser, c’est que vous me trouverez toujours le même à votre égard, lorsqu'il lui plaira vous mettre dans le besoin de mon secours et vous le rendre utile. Comptez là-dessus sans façon. Je prie aussi pour vous et j'ai cette confiance en sa miséricorde qu’il ne permettra pas que vous vous égariez ou qu'il vous redressera à mesure.

Je ne sais si vous avez la liberté de prier pour vous-même. Comment vous demanderai-je de prier pour moi ? Si Notre Seigneur vous l’inspire, obéissez son inspiration et croyez-moi tout à vous dans son Esprit.

65. « L'année a quatre saisons et la dernière est celle de la récolte des fruits. » (juillet 1691)

Quand Dieu paraît grand à une âme, ma chère fille, il est vrai que tout le reste paraît si petit que l'on a besoin de la charité de Jésus-Christ pour pouvoir s'appliquer aux créatures. Mais de ce que cette âme a paru à ses yeux d'un prix assez grand pour l'engager à faire pour elle tout ce qu'il a fait, et tout ce qu'il fera dans son Royaume céleste, l'on se sent rempli et surpris d’estime pour cette même âme, quelque vile qu'elle paraisse aux yeux du monde. Tout ce qui regarde l'ouvrage de Jésus-Christ en elle est digne non seulement de l'application, mais de la servitude de ceux qu'il associe à cet ouvrage. C'est une grande douleur d'être par sa propre faiblesse capable de si peu de chose. L'on voudrait mettre [155] le feu partout et, quand ce feu ne prend pas autant qu'on le voudrait, on en souffre beaucoup. C'est cependant un zèle impatient ; le feu ne prend au bois que quand il est sec et Dieu, dont la conduite ordonnée sur les règles de sa sagesse, ne conduit ni dans la nature ni dans la grâce ses ouvrages à la perfection qu’il leur destine que par degrés, [Dieu] veut que nous plantions, que nous arrosions, mais comme serviteurs inutiles qui ne peuvent pas donner aux plantes un accroissement qu'elles ne peuvent recevoir que des rayons du soleil. C'est la disposition intérieure où je tâche d’être à votre égard, désirant beaucoup, présumant peu, demandant à celui qui peut faire, et même, je vous dirai pour votre consolation, espérant sur le pied de mes désirs que Jésus-Christ fera par lui-même dans votre âme ce qu'il ne veut pas tirer des faiblesses d’un misérable pécheur.

L'année a quatre saisons et la dernière est celle de la récolte des fruits. Il faut que le grain meure, que la vigne soit taillée, que ce même grain perde sa première force pour en acquérir une nouvelle et féconde son épi. C'est présentement pour vous le temps de mourir. Quels cris, si le grain de froment était sensible, ne ferait-il pas dans la terre quand il se sent dissoudre ? Quels sentiments aurait-il par la main qui l’y a jeté et qui la tire pour cela d'un grenier où il était à son aise en repos et comme en sûreté ? Laissez-vous dans la main de Jésus-Christ, comme ce grain [156] de froment a été dans celle du laboureur. Il ne s'agit pas de vivre quand il faut mourir ni de se revêtir quand il faut se dépouiller. Le crucifiement de la nature corrompue et la mort de l'amour-propre, de la propre suffisance et de la présomption de nos propres forces est un grand et long ouvrage. Il n’est l'ouvrage que de son Esprit. Il fait tout servir à cela et, comme il y rapporte même comme à l'essentiel tout l'extérieur de la religion chrétienne qui ne travaille qu'à faire des adorateurs en esprit et en vérité, il ne faut pas s'étonner que ce grand Dieu tout-puissant change la situation de l'âme à l'égard même de l'extérieur de la religion selon qu'il le juge plus convenable à son dessein principal, qu'il tourne même sur ses mesures toutes les créatures et celles qui pourraient le plus vous servir d'appui.

Bonjour, ma chère fille. Voilà ce qu'il me semble que Notre Seigneur me donne pour vous présentement. Je le prie de tout mon cœur que par de faibles paroles il vous fasse entrer dans mon sens et dans mes vues, qui sont plus étendues que mes paroles.

Exercice intérieur conduisant l'âme à Dieu dans son cœur par Jésus-Christ, qui est l'unique voie pour y parvenir0

[130] Il faut lorsqu'on reçoit quelque écoulement de grâce sensible, s’en laisser pénétrer, doucement le recevoir comme un don gratuit comme par infusion et non pas par acquisition, tenir son âme paisible sous les impressions de la présence de Dieu ou de Jésus-Christ ou de la lumière et des vérités qui nous pénètrent, et ne pas évaporer cette première odeur de grâce et ces [131] prémices de l'Esprit de Dieu dans des agitations désordonnées. Il faut beaucoup s'humilier dans les dons de Dieu et éviter l'état et les singularités qui les publient ; et pour en prévenir l’attache, il faut les présenter et les sacrifier de bon cœur à Jésus-Christ afin ou qu'il les conserve, ou qu'il nous les retire. Le devoir de l'âme est de ne point se dissiper dans des conversations ou dans des embarras d'affaires inutiles, afin qu'elle ne se perde point par sa faute ; et s'il arrive qu'elle en soit privée par quelque négligence ou par quelque faute considérable, il faut en porter la privation avec patience, avec humilité. […]

[133] C'est une maxime certaine dans la vie intérieure que tout ce qui trouble la paix du cœur est dangereux. Elle est un don du Saint-Esprit, et elle est le fond calme et tranquille sur lequel il opère. Cette paix surpasse ce sens, et n'empêche pas quelquefois que l'orage de la tempête ne s'élève en la nature. Elle consiste dans un assujettissement de la volonté à celle de Dieu, contre laquelle les passions se révoltent. Et ensuite il n'y a de trouble dangereux que celui qui retire notre volonté de cette sujétion et de l'abandon à sa conduite. Il faut donc dans tout le trouble de l'âme, de quelque côté qu'il vienne, rapporter toujours sa volonté à cet assujettissement, [134] et la tenir constamment malgré les efforts de la nature pour l’en retirer. C'est l'emploi de l'esprit de la foi, duquel nous avons parlé. Le péché même ne se doit pleurer qu'avec paix intérieure, puisque la contrition est une douce amertume et un purgatoire de paix.

Maximien de Bernezay

L’exposé clair en deux Traités de la vie intérieure… n’a pas vieilli. Jamais ascétique, toujours optimiste, Maximien appelle à dépasser tous les obstacles intérieurs dans la confiance et l’abandon au divin. Plein de douceur, mais aussi de fermeté, il s’exprime avec la simplicité de celui qui vit dans l’essentiel.

Ces Traités sont présentés comme deux volumes divisés chacun en deux livres0. Maximien de Bernezay appelle clairement à la vie intérieure dans la préface du premier volume, « Moyens », précédant son livre I, qu’il est rafraîchissant de lire à l’époque des persécutions des mystiques.

Traité de la vie intérieure contenant les principaux moyens (1685)

Préface [Moyens I]

La vie intérieure dont je vous donne ici les maximes principales est une vie aussi ancienne que l’Église. Elle a été la vie de tous les saints et c’est encore celle de toutes les grandes âmes, dont Dieu ne laisse jamais son Église dépourvue. Les saints Pères l’ont enseignée dans tous les siècles. On ne lit autre chose dans leurs écrits, et le nom même d’homme intérieur que l’Apôtre a mis en usage0, et dont nous nous servons encore aujourd’hui pour exprimer la pureté de la vie chrétienne, marque assez que l’on n’a jamais distingué dans le christianisme l’homme intérieur vivant au-dedans de lui-même de l’Esprit et de la Vie de Jésus-Christ, de ce que l’on appelle l’homme chrétien.

Plût à Dieu que tous ceux qui font profession du christianisme le prissent en ce sens et entrassent dans cette grande vérité, qui en est comme le fondement, selon toute la théologie de l’Apôtre. Mais hélas, cette religion si sainte dans ses mystères, si grande dans ses plus petites observances, et si intérieure même dans tout ce qu’elle a d’extérieur, ne paraît à la plupart des chrétiens qu’une religion des sens, comme si elle consistait seulement dans les cérémonies d’un culte extérieur ; en un mot l’on trouve peu de vrais adorateurs, qui adorent Dieu en esprit et en vérité0. L’inclination que nous avons depuis la corruption du péché à sortir hors de nous-mêmes pour nous répandre tout à l’extérieur, nous imprime les mêmes sentiments à l’égard de la religion, ne nous la laissant jamais regarder que par ses dehors. Et quoique toutes les Écritures nous enseignent, que tous les saints Pères nous disent, que tous les hommes apostoliques de nos jours nous crient d’une même voix de rentrer au-dedans de nous-même et d’y chercher le Royaume de Dieu que Jésus-Christ est venu y établir0, cependant tant de lumières ne dissipent pas nos ténèbres, tant de voix réunies ensemble ne se font point entendre à nos oreilles : tout cela n’a d’effet qu’en un très petit nombre d’âmes choisies, qui sont la plus pure partie de l’Église.

Jugez de là combien il importe pour votre salut qu'on vous remette souvent devant les yeux ces vérités si nécessaires, pour enfin vous les faire connaître et aimer. Et puisque l'on n'a d'ordinaire ni assez de zèle, ni assez d'application, ni assez de loisir pour les chercher dans les saintes Écritures, dans les saints Pères et dans les maîtres de la vie intérieure qui en ont amplement traité, vous, dans les mains de qui la divine Providence fera tomber cet ouvrage, qui est un petit ruisseau qui coule de ces grandes sources, pourriez-vous bien, sans être ennemis de vous-mêmes, ne pas vouloir profiter du dessein que j'ai formé de peindre pour ainsi dire ces vérités en petit, et d'essayer au moins par l'abrégé que je vous en donne, de vous en faciliter la connaissance pour vous en faire aimer la pratique ?

C'est ce que je prétends faire, et c'est le seul motif que j'ai eu en mettant ce petit livre au jour : il n'est que pour les âmes qui voudront chercher Dieu et son Royaume intérieur en simplicité de cœur ; et j'espère qu'avec l'onction du Saint-Esprit, elles y trouveront quelques secours et quelques lumières pour entrer dans leur intérieur et pour y découvrir ce divin trésor caché qu'elles cherchent.

Je laisse à votre expérience, mon cher lecteur, de juger de l'utilité de cet ouvrage ; je vous avertis seulement qu'en le lisant, vous ayez une intention pure et droite ; que vous aimiez la vérité à cause d'elle-même, et non pas à cause des ornements qui la parent, avec lesquels elle ne paraît point ici. Et surtout que vous soyez d'abord bien persuadé de cette maxime si universellement reçue dans la voie de la grâce, que ce n'est pas tant par la lecture que par la pratique que l'on apprend la vie chrétienne et intérieure, parce qu'elle est plus l'ouvrage du cœur que de l'esprit, et que le saint Évangile, qui est une doctrine de paix, n'a été apporté du ciel en terre qu'aux hommes de bonne volonté. Je prie Notre Seigneur de se glorifier en vous par cet exercice, de telle manière qu'il vive et règne en votre cœur par l'établissement de la vie intérieure.

Livre premier des principaux moyens pour vivre de cette vie

Chapitre iii [Moyens I]. Les délices de la vie intérieure

La vie intérieure a ses douceurs comme elle a ses amertumes. Elle a ses roses comme elle a ses épines. Elle conduit au Thabor aussi bien qu'au Calvaire. Pour bien comprendre en quoi consistent les délices d'une âme qui se consacre à la piété et à la dévotion, il faut d'abord supposer pour principe que la vraie joie de ce monde ne consiste ni dans les plaisirs, ni dans les honneurs, ni dans la richesse. Ce petit abîme du cœur de l'homme où tous les biens créés se perdent sans le remplir0, demande par autant de voix qu'il a d'inclination pour son bien, [21] le grand abîme du cœur de Dieu : il n'y a que lui seul qui le puisse remplir. Les richesses peuvent enfler le cœur, mais non pas le rassasier ; les odeurs le peuvent gonfler, mais non pas le remplir ; les grandes fortunes, les plaisirs, l'ambition, la vanité peuvent grossir et bouffir le cœur, mais ils ne peuvent le rendre heureux par leur jouissance. La raison qu'en donne saint Paul, c'est que ce monde n'est qu'une figure, tout s'y passe en peinture sans aucune réalité, tout y est dans un mouvement continuel, et la vie est semblable à une ombre qui change à tout moment de situation0. Il ne faut pas s'en étonner puisque la raison et l'expérience nous apprennent que le bien ne peut faire sentir à l'âme de plaisir s'il ne s'unit à l'âme ; or les biens qu'on peut trouver parmi les créatures ne sont qu'extérieurs, ils ne peuvent pénétrer jusques au fond de nos cœurs pour s'y faire goûter ; ils nous entourent seulement et n'entrent point au-dedans de nous-mêmes, ils ne touchent que nos sens immédiatement ; c'est ce qui fait que toutes les créatures n'étant unies à nos cœurs que par leurs espèces, elles ne peuvent nous contenter, et quand on donnerait à une personne tous les plaisirs, tous les honneurs et toutes les richesses du monde, on ne ferait pas un bienheureux, parce que la félicité ne se trouve pas parmi les créatures mortelles.

Cependant l'Écriture sainte et les saints [22] Pères appellent bienheureux les gens de bien. En quoi consiste donc ce bonheur ? Apprenez de saint Paul que le paradis du chrétien en ce monde consiste dans la joie et dans la paix que donne le Saint-Esprit. Or à qui Dieu donne-t-il cette joie sinon à ceux qui vivent de la vie intérieure ? Puisque cette vie les unit à Dieu0, qu'elle les transforme en Dieu, et qu'elle est un charme divin qui attire Dieu dans leur cœur. Et comme Dieu seul nous peut faire heureux et que la vie intérieure nous en donne la possession, l'on peut dire que la seule pratique de la vie intérieure nous peut rendre bienheureux en ce monde.

L'on fait donc une grande injure à la vie intérieure lorsqu'on la dépeint avec des couleurs noires, sombres et mélancoliques : elle n'est rien moins que cela, et ce n'est point là son véritable portrait. Je sais bien que le monde, qui est un aveugle, se persuade que les personnes dévotes sont des misérables, parce qu'ils n'en jugent que par les yeux des sens et de la raison humaine. Mais s'il consultait la foi et l'expérience des saints, il changerait bientôt de sentiment, et il trouverait en effet qu'il n'y a point au monde de personnes heureuses que celles qui font profession de la vie intérieure. Dieu est le meilleur de tous les maîtres, il paye deux fois les personnes qui s'attachent à son service : il les paye en ce monde et en l'autre ; et sans parler ici [23] des récompenses d'une gloire éternelle qu'il prépare à leur mérite dans l'autre vie, nous pouvons dire que dès ce monde ici il donne à ses fidèles serviteurs des grâces en si grande abondance, et une onction du Saint-Esprit si délicieuse, qu'ils ont sujet de dire avec le Prophète : Mon cœur et ma chair tressaillent de joie pour le Dieu vivant0.

J'avoue que cette disposition intérieure de joie ne se fait pas toujours sentir à la partie inférieure de l'âme : il est quelquefois expédient pour son plus grand bien qu'elle soit dans la privation des goûts de Dieu, dans la répugnance de la nature, dans la sécheresse, dans les abattements de corps et d'esprit, dans les distractions insurmontables, afin que dans ces états crucifiants elle pratique la vertu d'une manière plus héroïque, comme nous le verrons dans la suite de cet ouvrage. Mais du moins cette consolation et cette paix intérieure se trouve toujours dans la cime de l'esprit, dans le fond de la volonté et dans l'homme intérieur parfaitement soumis aux dispositions de la Providence ; c'était là où l'apôtre saint Paul trouvait ses délices parmi les exercices de piété0.

Il est donc vrai que le plus grand moyen pour goûter Dieu et pour jouir des délices de son onction et de sa grâce, c'est de s'appliquer sérieusement aux exercices de la vie intérieure. Que si vous désirez savoir quelle sorte de plaisir l'on y trouve, je vous répondrai [24] avec le même apôtre qu'ils ne peuvent ni se concevoir ni s'exprimer0. Il me suffira de vous dire en deux mots que ces consolations dont nous parlons consistent ordinairement dans une grande facilité à faire les exercices spirituels, dans un goût de Dieu expérimental, qu'on peut mieux sentir qu'expliquer dans une liaison intime à sa présence, et enfin dans une force et un courage qui met au-dessus de toutes les difficultés. Cet état fait dans l'âme un paradis anticipé, l'oraison paraît alors un exercice si plein de délices qu'on y passerait facilement le jour et la nuit sans s'ennuyer ; et on dirait volontiers avec saint Pierre : Seigneur, qu'il fait bon ici, bâtissons-y des tabernacles et des demeures0.

Mais il faut ici remarquer pour l'instruction des âmes de grâce, qu'encore que cet état d'abondance et de ferveur sensible soit le plus doux et le plus commode, il n'est pas pourtant souvent le meilleur ni le plus sûr : une goutte du fiel du Calvaire qui crucifie et qui détruit l'amour-propre, qui met l'âme dans l'anéantissement, dans l'humilité, dans la dépendance et dans la patience de Jésus-Christ, vaut incomparablement plus que la beauté et la gloire du Thabor. Cependant le devoir de l'âme est de se tenir dans la disposition où on la met, et de recevoir sans choix ce qu'on lui donne. Il y a rien à craindre pour elle dans cet état qu'une certaine [25] complaisance secrète de soi-même qui lui fait attribuer à ses forces ce qu'elle tient de Dieu seul. [...] Sachez que cette onction si délicieuse que le Saint-Esprit verse en votre cœur est plutôt un sujet de vous mépriser vous-même, qu'un motif de [27] gloire et d'estime, parce qu'elle est une marque évidente de la faiblesse de votre âme qui a besoin d'être soutenue dans la pratique de la vie intérieure par les secours d'une grâce délicieuse et d'une ferveur sensible. La Providence divine se comporte avec nous comme une mère charitable qui s'accommode à nos faiblesses. [...]

Chapitre v [Moyens I]

[...] Admirez ici la conduite de la Providence, qui appauvrit l'âme des biens de la grâce pour l'enrichir de lui-même et pour être son trésor. Le saint homme Job avait bien découvert ce mystère d'amour, puisqu'il nous avertit qu'auparavant que Dieu se donne à l'âme, il [43] permet qu'il soit réduit à une extrême pauvreté0. Pourquoi en est-il de la sorte ? C'est afin de la conduire à un dépouillement si parfait de toutes les créatures que rien ne se trouve plus entre Dieu et elle, et que ce grand vide où elle se trouve réduite, soit une disposition à être remplie de Dieu avec plus d'abondance et à s'unir à lui plus parfaitement. Et comme il est un acte pur et un esprit simple, il veut qu'on s'unisse à lui et qu'on le possède dans cette pureté et dans cette simplicité. Il demeure seul dans l'âme et détruit tout le reste, afin qu'elle marche dans la voie de la sainteté d'une manière libre et dégagée de tout ce qui n'est point Dieu. Concluons donc de tout ce que nous venons de dire que la perfection et le bonheur de la Vie Intérieure ne consiste pas dans un esprit éclairé des plus belles lumières de la grâce, ni dans une volonté embrasée des plus douces ardeurs de la dévotion, mais dans un esprit parfaitement dégagé de toute chose et même des dons de Dieu, et dans une volonté soumise à la sienne sans aucune résistance. [...]

Chapitre vi [Moyens I]

[...] Lorsque la foi se sert de mon esprit et de mon imagination pour former en moi l'image de Jésus-Christ crucifié, cette représentation ne sert que d'énigme et d'interprète à la vérité de la Personne qui ne paraît pas. [...] Il est très important de vous avertir que Jésus-Christ ne réside pas dans nos cœurs selon sa substance humaine en corps et en âme ; [...] il y est seulement d'une présence morale de grâce et d'opération : comme il est vrai que le soleil demeurant toujours dans le ciel, il n'en est pas moins présent à la terre par sa lumière, par sa chaleur et par ses influences, étant le père de toute la production de la nature, l'on peut dire de même que Jésus-Christ Soleil de Justice, quoiqu'il ne soit présent pour l'ordinaire que dans le ciel, et sur nos autels selon sa substance humaine, il est néanmoins présent à nos cœurs par la lumière qu'il répand dans nos esprits, [57] par la ferveur qu'il excite dans notre volonté et par les autres opérations qu'il fait en nous comme principe de fécondité, pour tout ce qui regarde la vie de grâce et intérieure qu'il veut avoir dans nos cœurs. Et l'on peut dire qu'il nous est encore plus présent lorsque nous formons par la foi l'image de son humanité dans nos cœurs, pour en faire le sujet de nos respects, de notre imitation et de notre amour, puisque par cet exercice nous attirons sur nous plus efficacement l'influence de ses grâces. C'est pourquoi il s'appelle dans l'Apocalypse le principe de la créature de Dieu0, c'est-à-dire d'une âme qui ne veut vivre que pour Dieu. [...]

Chapitre xi [Moyens I]. L'humilité

Quand une âme a mille expériences qu'un petit souffle la renverse, qu'une chose de néant détruit ses meilleures dispositions, qu'une petite contradiction qui la surprend l'accable et l'abat, de telle sorte que sa raison environnée de ténèbres la quitte et s'égare, c'est alors qu'elle commence à réprimer la vanité de son cœur, à s'humilier dans le sentiment de sa bassesse et à la vue de son néant. Ce sentiment la rend plus ferme par ces chutes, non seulement parce qu'il l'attache plus fortement à Dieu comme à son seul appui par une dépendance plus sincère, mais encore parce qu'il instruit de ses faiblesses et qu'il la rend plus vigilante par l'expérience qu'elle a de ses égarements. Cette expérience lui donne de la charité, de la patience et de la douceur pour supporter les défauts des autres [...]

Chapitre xii [Moyens I]. La foi

[...] [103] croire à Dieu, c'est le croire infaillible dans les vérités qu'il nous a révélées, ou immédiatement par lui-même, ou par le moyen de son Église. Enfin croire en Dieu, c'est avoir une entière confiance en ses bontés infinies, attendre de lui tous les secours nécessaires et fonder sur ses promesses toutes nos espérances. Or cette troisième manière de croire est le plus parfait exercice de la foi chrétienne et le fondement de la vie intérieure. On le nomme l'esprit de la foi, comme nous appelons l'esprit de quelque chose son précis ou sa quintessence : de même l'esprit de la foi et son capital exercice consiste principalement dans un abandon absolu entre les mains de Dieu, et dans une confiance parfaite aux soins de sa Providence. [...] Mais ce qui doit donner une haute estime de ce grand principe de la vie intérieure, c'est le pouvoir qu'il a sur le cœur de Dieu. [104] [...] Dès le moment qu'une âme se donne entièrement à Jésus-Christ, il se donne aussi réciproquement à elle ; et comme en se donnant à lui elle abandonne le droit qu'elle pouvait prétendre sur soi-même pour le lui céder, il entre en même temps dans ses intérêts d'une façon particulière, il la prend en sa protection et s'engage d'en avoir un aussi grand soin que s'il n'avait qu'elle seule au monde à conduire. […]

Livre second de la conduite pour bien faire l'oraison mentale

Le second livre du premier volume fournit des avis et mises en pratique, suivant un plan assez commun que l’on trouve déjà chez Séverin Rubéric au début du siècle : la « théorie » ne doit pas être dissociée de l’exercice.

Chapitre x [Moyens II]. La paix de la vie intérieure

La paix de l'âme est une disposition si nécessaire à la perfection chrétienne qu'on peut dire qu'elle est un des plus grands avantages que nous puissions posséder en ce monde. C'est elle qui fait la douceur et la liberté des enfants de Dieu, c'est leur esprit et leur caractère particulier. En un mot, c'est elle qui fait d'une âme tranquille un fonds propre aux opérations de la grâce, comme une eau quand elle est calme se laisse pénétrer aux rayons du soleil et reçoit aisément son image. Le Saint-Esprit nous en donne assurance : Le Seigneur, dit-il par un prophète, versera ses grâces et ses bénédictions sur son peuple quand il le verra paisible0. Pourquoi pensez-vous que Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres après sa résurrection les aborde quasi toujours en leur donnant la paix, et que saint Paul l'a souhaitée aux chrétiens par ses lettres ? C'est afin que les âmes, étant rendues tranquilles en vertu de ce salut de paix, soient disposées aux impressions de la grâce que les apparitions de l'un et la parole de l'autre doivent faire dans leurs esprits [212] et dans leur cœur.

Mais ce qui relève encore davantage l'excellence de la paix intérieure, est que cette vertu rend les hommes tout divins, et qu'elle en fait des images vivantes de cette nature infiniment paisible qui ne se trouble jamais, et qui est toujours dans une paix profonde. [...] De sorte que cet esprit de paix est un canal de communication qui fait couler dans nos cœurs la grâce de Dieu avec abondance. [...]

[213] La paix de la vie intérieure étant donc une disposition si excellente et si nécessaire, il faut tenir pour une maxime indubitable que tout ce qui la détruit ou la trouble est dangereux, et ne vient jamais de l'Esprit de Dieu. L'on sait, par l'expérience des âmes que Dieu favorise de ses grâces particulières et extraordinaires, que ses visites sont toujours accompagnées d'un certain calme intérieur qui est l'ouvrage du Saint-Esprit et la marque assurée de sa présence au fond du cœur. [...]

[216] Si vous résistez au mouvement de la grâce qui vous appelle à la sainteté, assurez-vous que votre conscience ne manquera jamais de vous faire mille reproches qui détruiront la paix de votre âme, car comme dit l'Écriture sainte, on ne peut jouir de la paix en faisant la guerre à Dieu.

Le scrupule d'esprit est le second obstacle à la paix intérieure : le démon en est souvent la principale cause afin de détruire peu à peu [217] la confiance qu'on doit avoir en la bonté de Dieu. Voici quelques moyens que je vous présente pour vous tirer de cet état. Le premier est que vous reconnaissant incapable de distinguer ce qui se passe en vous à cause de l'obscurité de votre esprit, vous forciez en toute rencontre votre raison et votre jugement de se soumettre à ce que vous disent sur votre état la personne à qui Dieu vous a inspiré de confier votre conscience. [...] Je sais bien que les âmes scrupuleuses sont accoutumées de s'imaginer qu'on ne comprend pas assez bien leur état, et que portant partout la cause leurs troubles qui est l'opiniâtreté de leur jugement, elles ne guérissent presque jamais de leurs misères. Pour vous délivrer de cet entêtement, considérez avec application : premièrement que dans l'obscurité où vous êtes, vous ne pouvez pas vous connaître si bien que les personnes que Dieu vous a données pour être vos guides ; secondement il vous est bien plus facile de vous tromper en suivant vos lumières que la leur ; troisièmement que vous ne pouvez être coupables, en suivant une conduite et des maximes [218] qui vous sont prescrites par le Saint-Esprit, encore bien qu'elles ne fussent pas accompagnées de toute la pénétration que vous désirez. [...]

Traité de la vie intérieure, où l’on donne une conduite... (1685)

Le Livre premier en onze chapitres de cette Conduite nous intéresse tout particulièrement par sa profondeur. Les deux derniers chapitres débouchent sur l’oraison passive, qui est visiblement pour lui le but de la vie mystique. Mais cette conclusion demeure discrètement cachée en tant que telle, car il l’a fait suivre d’un Livre second comportant des méditations sur la Passion. Elle se détache du reste des écrits0 : il défend la contemplation passive contre ceux qui n’en ont pas l’expérience avec le ton paisible et la douceur qui le caractérisent, tout en rappelant que tous n’y sont pas appelés. Loin d’être ascétique, il ne culpabilise jamais son lecteur, mais l’appelle à faire confiance à l’Esprit Saint sans s’arrêter aux défauts ou aux sécheresses.

Chapitre iii [Conduite I]. Les distractions involontaires n’empêchent point le fruit de l’oraison

[23] […] L'imagination ne peut donc rien sur la volonté pour empêcher son union avec Dieu, et au milieu des mille impertinences qui voltigent en foule autour d'elle, ce feu de l'amour divin peut toujours brûler paisiblement puisque cette union n'avait pas été détruite par les distractions, mais tout au plus rendue insensible.

La raison qu'on peut donner de cette vérité, est que Dieu opère quelquefois dans le fond de l'âme sans que l'entendement y puisse avoir entrée pour réfléchir sur ce qui se fait en elle. Il voudrait bien y avoir part, mais Dieu ne l'appelle pas dans cette demeure secrète et intime : il reste au-dehors dans la tête et n'a pas la liberté de descendre ni entrer dans le fond du cœur. Alors comme abandonné à lui-même et aux impressions violentes que l'imagination fait sur lui, il s'arrête à toutes sortes d'objets, il s'attache où il peut pour se soutenir et pour trouver quelque plaisir pendant que la volonté jouit du sien dans le centre du cœur. Ces distractions n'empêchent pas que l'âme ne soit unie à Dieu, étant par sa plus noble puissance, qui est sa volonté, et ensuite par sa substance même, tournée vers lui. Il y a dans le cœur une intelligence plus pure, plus simple, plus élevée que celle de la tête, une intelligence qui n'est en acte que par le rayon de la foi, [24] une intelligence qui ne peut agir que surnaturellement, et qui est sans action quand la foi ne l'anime pas, une intelligence enfin dont les vues se font imperceptiblement, parce qu'elles n'ont pour objet que des choses purement spirituelles, et qu'elles sont simples et sans réflexion. Cette intelligence du cœur agit conjointement avec la volonté pour attirer l'âme à Dieu dans l'intérieur, pendant que l'obscurité, la confusion et la tempête sont le partage de cette raison naturelle qui est dans la tête exposée aux impressions de nos sens pour servir aux fonctions humaines ou sensibles. […]

Chapitre iv [Conduite I]. Les distractions augmentent quelquefois le mérite de l’oraison

[27] Il faut être aussi content de sortir de l'oraison vide que plein de lumières, parce qu'encore que la plénitude soit préférable au vide et la lumière aux ténèbres, néanmoins le sentiment de notre vide et de nos ténèbres nous est souvent plus avantageux que les grâces et les lumières que Dieu nous y pouvait donner ; encore bien que la vertu soit préférable au péché, toutefois le sentiment que l'on a de ses péchés est meilleur que la connaissance que l'on a de ses vertus. D'où vient que l'on croit souvent s'en retourner vide de la prière, lorsqu'on est en effet rempli de l'Esprit de Dieu ? La raison de ceci est que, si l'on n'en remporte pas des lumières et des sentiments pour les objets que l'on avait dans l'esprit, du moins on en remporte une vive connaissance de son néant et une humilité très profonde, qui sont les plus grands dons du Saint-Esprit. […]

La patience ne consiste pas seulement à supporter les défauts des autres, elle doit aussi s'appliquer à supporter les nôtres. Mais quand je parle ici de la patience, je n'entends pas parler d'une patience molle, lâche et oisive, qui ne se mette point en peine pour se recueillir en l'oraison : j'entends parler d'une patience généreuse et héroïque, laquelle, après avoir excité l'âme à faire son devoir dans cet état de distractions, les supporte ensuite avec tranquillité, sans s'inquiéter de leur brouillerie, ne pouvant y apporter autre remède. Croyez donc que votre patience et votre humilité seront aussi précieuses devant Dieu, et le contenteront peut-être plus même que le recueillement que vous désirez et que vous ne pouvez avoir, et consolez-vous dans la pensée que ses yeux divins voyant le fond de votre cœur et que vous agissez de bonne foi avec lui et du mieux que vous pouvez, il se contentera de votre bonne volonté et ne vous en demandera pas davantage.

Mais me direz-vous, je suis la cause de ces distractions, ce sont mes attachements, mes légèretés et mes lâchetés à vaincre mes sens et mes passions qui m'ont attiré cet orage et cette [29] confusion de pensée qui me cache la face de mon Dieu. Je le veux croire ; il est même important que vous soyez fortement persuadés que vous n'avez que ce que vous méritez. Mais quand bien cela serait, il ne faut pas vous en désoler. [...]

Pour donner tous les éclaircissements nécessaires à cette doctrine, remarquez, s'il vous plaît, que nous pouvons distinguer deux sortes d'attention : une attention d'esprit et une attention de cœur. L'attention d'esprit consiste à être actuellement occupé de la présence de Dieu, à réfléchir sur sa Majesté infinie qui nous voit et qui nous pénètre jusques au fond de notre âme. L'attention du cœur consiste dans un certain mouvement et une pente d'âme vers Dieu présent. Or l'attention de l'esprit n'est pas toujours en notre pouvoir, d'où vient que Dieu ne nous la demande pas continuellement. C'est pourquoi il suffira de temps en temps, quand vous vous apercevrez de votre distraction, de ramener peu à peu votre esprit égaré au sujet que vous aviez pour méditer, ou bien lui [32] donner, par la foi, l'idée de Dieu présent par un simple regard sur lui ; et par ce moyen vous rendrez votre oraison agréable à Dieu et vos distractions ne lui causeront aucun préjudice, mais au contraire elles en augmenteront le mérite. Mais pour l'attention du cœur, elle est en votre pouvoir, d'autant que vous pouvez toujours porter au fond du cœur une attention habituelle ou même virtuelle d'être uni à Dieu dans votre oraison, nonobstant tous les égarements de votre esprit.

Cela est si vrai que l'on remarque par expérience qu'il arrive quelquefois, lorsque l'âme est remplie d'une certaine onction du Saint-Esprit qui la tient tout appliquée à la présence de Dieu, qu'elle ne laisse pas d'être distraite en cet état de jouissance, de sorte qu'elle est tout ensemble et au-dehors et au-dedans d'elle-même, unie et séparée de Dieu : unie par l'intention du cœur, et éloignée par les distractions de l'esprit. Mais que dis-je : séparée ? L'on peut dire qu'elle est actuellement unie à Dieu par l'esprit nonobstant ses égarements, car cette union de désir et d'intention n'ayant point été rétractée par des actes contraires subsiste encore, quoique l'âme ne la distingue pas à cause de l'obscurité de cet état qui la cache et qui l'empêche de l'apercevoir et de faire réflexion. D'où je conclus que, dans ces dispositions si opposées, elle ne laisse pas d'être très agréable à Dieu et de faire une bonne oraison, car Dieu entend le langage du cœur sans avoir [33] égard aux dispositions de l'esprit. [...]

Chapitre v [Conduite I]. La confiance en Dieu. Les motifs de cette confiance.

Trois choses doivent soutenir notre confiance en Dieu dans nos prières : l'amour qu'il a pour nous, la promesse qu'il nous a faite, et sa conduite à l'égard des personnes [34] qui ont confiance en lui. Son amour est inconcevable, ses promesses sont infaillibles, et sa conduite est obligeante.

Le premier motif de notre confiance en Dieu est l'amour qu’il nous porte. Il est si grand que, lorsque l'Écriture sainte en parle, elle l'appelle un amour sans mesure et qui va jusque dans l'excès. Elle nous dit qu'il est éternel et que la volonté qu'il a de nous faire du bien est aussi ancienne que son être. C'est par cette volonté qu'il nous donne dans le temps tous les biens que nous recevons ou immédiatement par lui-même ou par le moyen des créatures.

Quel amour plus grand nous pouvait témoigner le Père éternel que de nous donner son Fils unique ? [...] Que dirons-nous de l'amour que le Fils de Dieu nous a fait paraître dans sa vie et dans sa mort ? [...] [35] Saint Bernard dit que la soif qu’il endura sur la croix n’était pas tant l’effet d’une cause naturelle que de l’amour qu’il nous portait et du désir de notre salut0. […]

En faut-il davantage pour fonder notre confiance en Dieu dans nos prières ? Avec quelle assurance devons-nous attendre les grâces que nous lui demandons ? Que peut-il nous refuser après nous avoir donné tant de témoignages de son amour ? Il a sans comparaison plus de désir de nous accorder nos demandes, que nous n'en avons nous-mêmes de recevoir ses dons, parce que, comme dit saint Bernard, il nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, lui étant aussi naturel de nous accorder ses grâces, comme il est naturel au soleil d'éclairer, au feu de chauffer et à l'eau d'humecter0. C'est de quoi l'Église nous assure lorsqu'elle dit que son inclination propre est d'avoir pitié de nos misères et de nous soulager. Ne craignons donc point de pousser trop loin notre confiance en ses bontés : [36] quelque grande qu'elle puisse être, elle est toujours au-dessous de son amour et du désir qu'il a de nous accorder ce que nous lui demandons.

C'est encore pour nous donner cette confiance que Jésus-Christ nous ordonne dans nos prières de nous adresser à Dieu comme à notre Père : pour nous apprendre que cette qualité lui donne pour nous des tendresses de père, et que son cœur ne manquera jamais d'être touché de nos prières quand nous lui demanderons son secours avec confiance. En effet Dieu est plus notre père que ceux qui nous ont donné l'être : c'est lui qui est le principe de l'amour qu'ils ont pour nous. Réunissez donc ensemble l'amour de tous les pères et les comparez à celui que Dieu nous porte, et vous trouverez que le premier est infiniment éloigné du second. Or cette qualité de père l'engage à pourvoir à nos besoins, et il ne manquera jamais de le faire quand nous aurons recours à lui avec confiance. Car un des plus grands plaisirs que nous puissions lui faire, c'est de lui donner lieu de nous accorder ses grâces, et de ne mettre point d'obstacle à celles qu'il a résolu de nous faire. Demandons-lui donc nos besoins avec assurance appuyée sur son amour. Confions-nous aussi entièrement à ses promesses.

Elles sont clairement exprimées dans l'Évangile : Quiconque demande, reçoit0, dit Jésus-Christ. Nous pouvons bien quelquefois douter si nos prières sont telles qu'elles [37] devraient être, mais nous ne pouvons douter sans infidélité que des prières accompagnées des circonstances nécessaires ne soient exaucées. Puis donc que qu'il n'a point donné de borne à ses promesses, n'en donnons point aussi à notre confiance. [...]

Saint Ambroise nous confirme dans cette confiance par des paroles d'une grande consolation pour les âmes qui font de la prière leur principal exercice. Sachez, dit ce grand docteur de l'Église, que la grâce que Dieu nous donne est toujours plus grande que celle que nous lui demandons, et que ses promesses surpassent nos espérances. [38] […] Saint Basile en donne la raison : c'est que Dieu est infiniment magnifique, et qu'il veut que ses dons et ses libéralités soient dignes de sa grandeur ; et comme il n'y a point de puissance pareille à celle de Dieu, il n'y a point aussi de magnificence qui égale la sienne. Celle des rois qu'on élève tant n'est qu'une pure indigence : ils ont besoin de tirer de leurs sujets les biens qu'ils leur donnent, de sorte que leurs sagesses ne sont que des retours, outre que leurs trésors peuvent enfin s'épuiser. Il n'en est pas ainsi de notre [39] Dieu : comme ses richesses sont inépuisables, il n'en est pas plus pauvre en donnant beaucoup. [...]

Ce qui vous rebute de la prière, est ce qui vous devrait animer à ce saint exercice : c'est comme si vous disiez : [42] « Je suis pauvre, donc je ne dois pas demander l'aumône ; je suis blessé, donc je ne dois pas aller au chirurgien ; je suis altéré, donc je ne dois pas aller à la fontaine. » Ces conséquences ne sont-elles pas contre le bon sens ? Vous ne raisonnez pas plus juste lorsque vous ne voulez pas faire oraison parce que vous êtes un grand pécheur, car c'est à cause de cela que vous avez plus sujet de vous appliquer à cet exercice ; c'est ce qui vous doit donner plus de confiance de recourir à Dieu et de lui demander miséricorde.

Dieu n'exauce pas le pécheur0, dites-vous ? J'avoue que ces paroles sont dans l'Écriture sainte, mais ce n'est ni l'Écriture ni le Saint-Esprit qui les a dites : c'est l'aveugle-né et il parlait en aveugle, et comme un homme qui n'était pas encore assez éclairé intérieurement, dit saint Augustin ; c'est pourquoi il ne faut pas ajouter foi à ce qu'il dit. Le publicain était mieux instruit que lui, et sa conduite a été louée et approuvée de Jésus-Christ : il se tenait au bas du temple et s'estimant indigne de s'approcher du sanctuaire, il se reconnaissait grand pécheur, et il arguait de ce motif pour exciter Dieu à lui faire miséricorde. […]

Chapitre vii [Conduite I]. La persévérance dans l'oraison parmi les sécheresses est très utile à la vie intérieure.

Je pénètre, ce me semble, dans les sentiments de votre esprit accablé de tristesse. N'est-il pas vrai que vous souffrez dans l'oraison, parce que vous n'y goûtez plus Dieu ? Vous la faites d'une manière si indifférente qu'il vous semble qu'il vaudrait mieux vous appliquer à d'autres choses ; vous croyez n'avoir point de vocation à l'oraison mentale, parce qu'elle fait votre supplice ; vous faites ce que vous pouvez pour vous y occuper d'un sujet, et toutefois vous vous y trouvez dans un grand vide sans y avoir aucune bonne pensée ni être touché d'aucun sentiment de piété ; et pour comble de votre peine, il ne vous reste plus de tous les dons de Dieu dont vous étiez autrefois enrichis, qu'un certain fonds de foi et de bonne volonté, mais si délicat et si imperceptible que vous avez peine à le discerner : en un mot, vous n'avez plus ni lumières distinctes dans l'entendement, ni affections particulières dans la volonté. Vous êtes devant Dieu comme une terre desséchée, sans qu'une seule goutte de grâce sensible en amollisse la dureté ; rien ne vous touche, vous êtes dans [51] le dernier dépouillement, et vous ressemblez à une terre déserte où la rosée du ciel ne tombe plus0. [...]