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Copyright 2020 Dominique Tronc

Les Œuvres mystiques de Jacques BERTOT









MONSIEUR BERTOT Directeur mystique



III

Retraites et Amis

Marie des Vallées

Jean de Bernières

Mère Mectilde

Maur de l’Enfant-Jésus

Jeanne-Marie  Guyon





Avertissement

Ce troisième et dernier tome contient l’intégrale des « Retraites » saisies par des auditrices religieuses,. Elle est suivie d’autres ensembles.

Il est fascinant de voir comment le jeune prêtre est encore fort tributaire d’une formation catholique ascétisante, tout en sachant présenter avec autorité un Essentiel mystique qui surgit « par le fond » de l’âme. Déjà Bertot pose Dieu en Libérateur du péché.

Il est souhaitable de présenter le genre caduc de schémas de retraites de dix jours. Elles étaient données au sein de plusieurs ordres religieux . On pénètre mieux au coeur de communautés d’ursulines, de bénédictines, de carmélites , etc. que par toute autres portes d’entrées. Elles sont par ailleurs physiquement fermées aux laïcs.

Sauf peut-être dans une Ecole du Coeur qui mélangeait les genres dans la bonne tradition des Tiers Ordres franciscains. On suppose que certaines Règles concernant les clercs pouvaient être discrètement contournées, ou du moins que les échanges en parloirs propageaient de fidèles échos de ces Retraites ; si nécessaire par écrit, dont les imprimés rares que nous transcrivons.

Les retraites dirigées par le « fondateur » Chrysostome de Saint-Lô furent suivies par Bernières (qui les fit éditer), tandis qu’une de celles données par Bertot fut suivie par la jeune Madame Guyon. On y partage l’esprit qui anima ces deux maîtres qui animèrent les centres ou nœuds successifs situés à Caen puis à Paris. Bertot était le passeur commun entre ces deux lieux.

L’Ermitage de Bernières était « au pied» du couvent des Ursulines (physiquement à niveau dans l’île de Caen) de sa sœur Jourdaine. Le couvent des bénédictines de Montmartre devint un « lieu de rencontre » suspect aux yeux d’un enquêteur :

« Cet homme [Bertot] était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait, de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller, à six heures du matin, en tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur ; quelquefois l'intérieur par écrit courait la campagne »1.

Voilà pour l’appréciation d’effets inattendus de Retraites.

Suivent dans ce dernier tome III les textes d‘Associés par l’éditeur Pierre Poiret  à Bertot.

Il s’agit des AUTRES MYSTIQUES : la « soeur » Marie des Vallées et le Carme Maur de l’Enfant-Jésus présents au sein de volumes du Directeur mistique, et Madame Guyon, la « Dame directrice » qui prendra la suite dans la lignée et conclut le volume IV.

J’ai tenu à y ajouter les INFLUENCES  reçues puis exercées : lettres à l’Ami intime adressée par Bernières à Bertot, dialogue entamé avec Mère Mectilde, dialogue avec Madame Guyon2.

Tous ces textes sont d’utilité pérenne. Choisir nous paraîtrait privilégier arbitrairement une étape d’un parcours mystique.

POSTFACE ou ESSAI [à rédiger]

Les ANNEXES présentent l’index établi par Poiret, l’édition « tardive » de Berlebourg. La biographie de Bertot, l’étude parue en 2005 devenue inaccessible, est reproduite intégralement avec les tableaux d’époque (ils ont peu évolués).

La TABLE livre quatre niveaux de titres. Trois structurant les textes le quatrième explicitant des contenus. C’est l’outil de consultation revu et détaillé qui « cartographie » l’ensemble. Nous avons omis l’index Poiret tout en indiquant liens et lieu.

Des notes réduites à un astérisque « * » signalent de « bonnes pages ».

Les Retraites

Référence A 401/677 les Fontaines Chantilly3

annoté (André Derville?) : « (petit volume fort rare) / par Jacques Bertot »

DIVERSES RETRAITES / Où une Ame après avoir conneu son desordre par la lumière du sainct Esprit, se résoud à le quitter, & embrasser le chemin de la saincte perfection.

À PARIS. / Pour Madame l’Abesse de Montmartre. / Avec Permission et Approbation.



Avertissement pour la retraite.

Ce petit exercice est pour toucher tout de bon une âme, et lui montrer en peu de discours la voie qu’elle doit tenir pour se sauver, et faire fruit des miséricordes que Dieu donne à tout moment ; mais spécialement dans le cours d’une vie Religieuse. Il y a peu de considérations chaque jour, afin d’avoir plus de loisir pour les bien digérer et y faire application sérieuse. Celles des 3 derniers jours sont plus longues à cause de leurs conséquences.

Cet exercice est distribué en trois parties. La première partie est pour ce bien convaincre de la fin. Peu d’âmes y pensent sérieusement, l’on s’amuse à toute autre chose, négligeant absolument celle-ci ; et si l’on y pense, c’est si superficiellement que cela est déplorable aux âmes qui en savent l’importance ; les âmes mêmes Religieuses l’ignorent d’une telle manière, que l’on juge fort bien, qu’une des premières raisons pour lesquelles elles font si peu de fruit de leur sainte vocation, et des exercices très saints qu’elles pratiquent tous les jours, est qu’elles ne s’appliquent pas sérieusement à s’en convaincre comme il faut, l’esprit et le cœur.

Quand une âme par de bonnes et sérieuses considérations en est convaincue, et est dans le désir du retour à Dieu, il faut qu’elle change de route ; car comme cet oubli portait l’âme au péché, à l’amour des créatures (v)4 et de soi-même, il faut par une autre voie travailler à sa purgation, et à la fidélité entière, par l’éloignement de ce qui divertit et détourne de Dieu, ce que les considérations de la vie purgative opèrent admirablement.

Les autres considérations de la vie illuminative, montrent et découvrent le chemin qu’elle doit tenir pour exécuter sa résolution.

Ces vérités envisagées avec humilité et désir d’en profiter, sont assurément fort efficaces, et il faut beaucoup s’y appliquer afin de les pénétrer à l’aide de la lumière de la foi, et ensuite espérer que la bonté divine secondera la bonne volonté.

Il est fort nécessaire après tels exercices, de faire une revue de ses péchés passés généralement, ou plus en particulier, selon le conseil de la personne qui aide.

Comme le temps des Exercices est beaucoup précieux pour le renouvellement intérieur, il faut faire de son mieux pour s’y préparer, et les passer dans toute l’application possible, tâchant d’être fort fidèle aux vertus qui attirent Jésus-Christ5, lumière Eternelle en nous, savoir l’humilité, la simplicité et le désir de se déprendre de soi, et de l’amour des créatures.

L’oraison qui se doit faire sur les vérités de cet exercice pour être efficace, doit être de la manière suivante. Il faut se mettre en la présence de Dieu avec profonde humilité, foi et confiance en sa bonté intimement présente, laquelle ne désire rien tant que de se communiquer.

Ensuite il faut l’adorer, et se donner à lui. Cela fait, il faut relire la première Vérité de ce jour-là, s’y appliquer sérieusement pour s’en convaincre, tâchant de faire suavement son possible, afin d’en être pénétrée et touchée.

De plus, il faut à la suite se voir soi-même par la lumière puisée en cette vérité, remarquant tous les manquements que l’on a fait, comme aussi les désordres arrivés à notre âme, par le peu de pratique de telles vérités.

Si cette première vérité nourrit et éclaire suffisamment, ayant de quoi s’occuper pendant toute l’oraison6, il faut s’en contenter, et même si l’on trouve une si solide nourriture qu’elle puisse suffire pour une autre oraison, il faut s’en servir pour la suivante. Si au contraire l’âme ne trouvait pas assez de quoi se nourrir en cette première vérité, il faut prendre la seconde, et ainsi la troisième, selon le besoin ; mais généralement il faut passer chaque jour s’occupant des vérités qui sont marquées. Il est aussi beaucoup nécessaire quand les vérités d’un jour ont beaucoup pénétré l’âme, de les réitérer un autre jour, et même plusieurs, si telle lumière continue.

Outre les trois considérations de chaque jour, il y a immédiatement des réflexions sur les défauts ordinaires, dans lesquels les âmes tombent, faute de la fidèle pratique de ces vérités, ou bien sur les aides et maximes pour les bien pratiquer, et en faire voir la conséquence. Telles réflexions sont d’un fruit merveilleux, c’est pourquoi si la personne qui fait les Exercices voit qu’elle aie trop de matière de trois vérités, pour remplir le temps d’oraison de chaque jour, elle doit se servir de ces réflexions7 pour en faire une lecture méditée, laquelle sera assurément très puissante pour la toucher, et même quoiqu’elle les aie déjà méditées en l’oraison, cela ne doit pas empêcher qu’elle n’en fasse tel usage.

Cette lecture méditée se doit faire en cette manière, il faut se mettre en la présence de Dieu, comme en l’oraison, se donner à lui, lui demandant son Esprit, afin de passer ce temps de lecture dans sa conduite et pour le bien de l’âme. Après il faut s’asseoir en repos et lire posément et avec application chaque réflexion ; ensuite la considérer, s’en convaincre fortement, et dans cette lumière remarquer et considérer si l’âme n’est pas dans les défauts qu’elle marque, et ayant découvert à l’aide de cette lumière ses défauts, il faut chercher les moyens de s’en défaire, prenant pour cet effet une forte résolution d’y travailler.

Après que l’on aura considéré et médité cette réflexion, il faut lire la seconde, et en faire autant ensuite à une troisième, et ainsi successivement jusqu’à ce que l’on aie passé le temps réglé pour la lecture ; et si telles réflexions n’étaient suffisantes pour (xiv)8 occuper ce temps, celui qui conduit, en doit encore régler, conformément aux vérités du jour.

Le fruit véritable de cet Exercice, doit être la pratique et l’application solide à chaque chose en particulier, afin de se corriger, et pour cet effet, il est de très grande importance que l’âme s’exerce dans chaque action du jour, afin de la faire dans toute l’application et perfection possible, selon aussi la lumière que l’on puise en l’oraison, afin qu’elle soit un modèle pour faire les mêmes actions après les Exercices, sans la même application. Les actions sont principalement, le lever du matin, le chant du chœur, les examens, les repas et le silence journalier.

Il ne faut pas se presser, ni violenter de faire toutes les considérations des dix jours, durant les Exercices, mais selon que l’on en aura besoin, les uns plus, les autres moins. Il est tout à fait nécessaire qu’après les dix jours d’Exercices, l’on achève ce qui en reste, et au cas que l’on les eût toutes parcourues, il les faut recommencer même plusieurs fois. Les âmes aussi qui ne les auront pas toutes faites, même dans le temps, les doivent répéter de la même manière afin de se remplir fortement de ces vérités, car ainsi elles seront fort efficaces pour la correction.

Quand l’âme ne s’applique pas si sérieusement aux Exercices, comme je viens de dire9, pour l’ordinaire ils font plus de mal que de bien, d’autant que l’âme s’habitue aux lumières de Dieu, et en fait un usage naturel qui passe en routine, ce qui est un très grand mal.

Finalement il faut se servir de ces mêmes vérités, pour se disposer à la sainte communion, et pour l’action de grâces, afin de ne pas trop se multiplier en exercices et considérations, même on peut s’en servir pour présence de Dieu pendant le jour, et faisant de cette manière marquée en cet avertissement, l’on doit beaucoup espérer de fruit de tels Exercices, ou bien l’on peut se servir des dispositions pour la sainte communion, et actions du jour, selon qu’elles sont marquées dans le petit Exercice. Supposé que l’âme ne soit remplie avec assez d’onction des vérités de l’oraison, ce (xix) qu’elle discernera par l’aide de la personne qui conduit.

La personne qui fait les Exercices, doit prendre garde que le fruit principal et spécial qu’elle en doit retirer10, est la conviction forte et généreuse de ces Vérités, afin ne s’en occuper amoureusement et avec fidélité, les mettre en pratique selon l’étendue de sa lumière. Or cette conviction parfois est sensible et amoureuse, le cœur étant gagné par attrait en les considérant ; parfois aussi l’âme y est très sèchement et aridement, ne pouvant nullement, ni s’y entretenir, ni en tirer fruit selon qu’il paraît. Et pour lors, l’on croit qu’assurément l’oraison faite en cette seconde manière est inutile, et infructueuse, ce qui fait perdre insensiblement beaucoup de temps à l’oraison, et abat même le courage dans les Exercices, quand telle obscurité et sécheresse est continue. Que l’âme donc prenne courage, nonobstant cela, et qu’elle tâche avec vigueur et générosité, de s’occuper des vérités proposées chaque jour, faisant son possible pour s’en convaincre par la foi, et de cette manière il est très certain qu’elle aura pour le moins autant par ce moyen, que par la suavité et la facilité sensible.

Tout ce que l’on doit donc faire, est de s’encourager et fortifier la foi, tant pour envisager les vérités, que pour espérer grande part aux miséricordes de Dieu, selon ce qu’elles contiennent.

Il est encore infiniment de conséquence11, afin de tirer beaucoup de fruit des saints Exercices, que l’âme se débarrasse l’esprit de toutes choses, tant extérieures qu’intérieures, c’est-à-dire soin d’office, ou autres affaires, ou de peines intérieures qui lui puissent être causées par quelque immortification, ou attache à quelque créature, afin que possédant son âme en paix et en repos, elle puisse entendre la voie du Seigneur, et que même elle soit capable de recevoir facilement les touches et les bons mouvements que Dieu voudra graver dans son esprit, même elle doit se prendre garde d’une frayeur trop grande de la peine que la nature lui pourrait donner à la vue de tout ce que Dieu lui découvrira qu’elle doit faire pour sa [xxiv] purgation, et pour la solide pratique des saintes vertus.

Comme toute notre réformation consiste dans la pureté intérieure, vu que c’est par elle que notre âme reçoit les lumières pour connaître Dieu, et est fortifié dans les combats qu’elle doit rendre journellement, tant pour combattre le Démon que pour se défaire de sa misérable sensualité qui la penche continuellement vers le péché et l’amour de soi-même, et que cette pureté s’acquiert par deux moyens. Le premier, par les considérations. Le second par de sérieux examens, que l’âme fait sur soi, et sur ses mauvaises habitudes, il est tout à fait à propos que l’on soit fort instruit de la manière de faire ces examens, comme choses très nécessaires, et je dis même absolument nécessaires à la pureté susdite.

Il y a deux sortes d’examens. Le premier s’appelle examen particulier, que l’on doit faire au commencement que l’on travaille tout de bon à se convertir à Dieu, et à se défaire de ce qui nous fait obstacle, sur quelque chose de particulier qui nous fait plus ordinairement tomber, ou à quoi nous sommes le plus attaché. Ceci est fort différent dedans les âmes ; car les unes ont certain péché particulier qui prédomine, ou passions violentes qui les entraînent dans divers péchés, les autres d’une autre manière, c’est pourquoi il faut un peu considérer de près devant Dieu, ce qui est de plus spécial à l’âme, et faire son examen particulier sur cela. Si l’on a peine à se déterminer (ce qui est assez difficile, au cas que l’on aie déjà beaucoup travaillé) il faut consulter la personne qui conduit aux Exercices, ou bien la conduite particulière.

Cet Examen particulier se fait de cette manière, l’on choisit comme je viens de dire, le péché plus particulier et qui prédomine davantage, et chaque jour, en une heure commode que l’on se détermine, l’on examine sérieusement si l’on a pratiqué et si l’on s’est observé entièrement selon que cet examen demande, l’on donne de plus un mois ou deux, ou plus à faire cet examen, et même afin de se défaire avec plus de perfection de tels péchés, on ne change point de matière, (xxv) Jusqu’à ce que l’on s’en soit beaucoup corrigé. Il faut généralement ne se rien pardonner qui touche ce péché ; et encore de plus, il faut chaque jour rechercher de propos délibéré à faire quatre ou cinq actes contraires directement à tel péché, comme (par exemple) une personne qui est colère de son naturel, ne doit pas seulement s’observer pour ne pas faire d’impatiences, ou emportements, mais doit rechercher des occasions et des expédients pour pratiquer quelques actes de douceur. Et il est si vrai qu’à moins de ce second expédient, l’on ne vient jamais à bout de détruire ses péchés et mauvaises habitudes12. Une personne qui aura quelque antipathie contre une sœur, ne doit pas se contenter seulement de ne lui rien dire de fâcheux ou d’emporté ; mais la doit prévenir de fois à autres, afin d’adoucir par ce moyen charitable cette nature farouche et corrompue.

Il faut finalement s’examiner si l’on n’a point fait quelque défaut, marquant particulièrement en quoi, et si l’on a manqué à faire les cinq actes sus-marqués, après cela il est nécessaire de s’en humilier devant Dieu, lui en demander pardon, prenant une ferme résolution d’agir tout d’une autre manière et avec ferveur.

Quand l’on aura fait son Examen particulier, un temps raisonnable sur les péchés, défauts et passions plus particulières, comme aussi sur les attaches plus fortes que l’on a, l’on doit avec conseil mettre son travail spirituel, pour l’acquisition des vertus dont l'on a plus de besoin, et qui nous sont plus nécessaires pour nous soutenir dans la pureté déjà acquise par tel examen particulier, comme dit est.

Il faut choisir une vertu comme l’on a fait un vice, et durant un temps faire son Examen, pour remarquer combien de fois chaque jour, l’on aura laissé passer d’occasions de pratiquer telle vertu. De plus observer, si ne trouvant pas d’occasions, l’on a manqué à en faire quelques actes, soit intérieur ou extérieur.

Dans les exercices, il est nécessaire que la personne qui aide, détermine si l’on prendra un vice, ou une vertu pour faire l’examen : car (xxix) selon le degré de perfection où est l’âme, cela doit être réglé.

Il est à observer13, que tel examen particulier est tout à fait nécessaire après la Retraite, et que proprement on ne le donne dans la Retraite, que pour habituer l’âme à s’en servir adroitement après qu’on l’a quittée14.

Je m’assure que si l’on était fidèle à observer tel Examen, l’on trouverait plus de pureté, plus d’oraison et plus d’union avec Dieu, que l’on n’en rencontre dans les âmes, ces choses n’étant pour l’ordinaire qu’en imagination, ou très superficielles : d’où vient qu’après un si long travail en des pratiques souvent fort sublimes en apparence, on se trouve très loin de ce que l’on pense de soi15.

La seconde sorte d’Examen est l’examen général de toutes ses fautes que l’on fait chaque jour. Il se doit faire deux fois le jour, au matin et au soir, et comme c’est une chose de la dernière conséquence16, et à laquelle Dieu donne une lumière et une bénédiction particulière, quand l’on s’en sert comme il faut, l’âme désireuse de son salut et de sa perfection, doit y apporter tout son soin et vigilance possible, non pour n’y manquer pas seulement, mais encore pour y apporter tout l’ordre marqué pour tel examen.

Il faut donc premièrement avec un profond respect, se mettre en la présence de notre Seigneur, et là un peu en repos lui demander grâce et lumière pour connaître en vérité ses défauts, les détester, et aussi force et générosité pour les combattre et les détruire en l’âme.

Ensuite il faut s’examiner sur les fautes que l’on sait qui prédominent dans l’âme, et dans lesquelles on tombe ordinairement. De plus, sur ses règles et constitutions, sur les résolutions que l’on avait prises à l’examen précédent, et finalement sur quatre choses, qui sont presque généralement la source de toutes les fautes. La première est si l’on a été fidèle aux mouvements de la Grâce, et aux bonnes inspirations que Dieu a données. 2. Si l’on n’a pas été trop évaporée et dissipée. 3. Si l’on a été charitable envers le prochain, soit en paroles, n’en parlant pas mal, et ou en souffrant ce qu’il nous (xxxiii) a fait contre notre inclination. 4. Si l’on a tâché de faire usage de tous les accidents de providence, les envisageant comme donnés de la part de Dieu, et non par la créature17.

Quand l’âme aura découvert ses fautes, elle doit profondément s’en humilier, en être marrie, et tâcher de concevoir une forte résolution de s’en défaire.

Faute de tout ce que dessus, il est très certain que les âmes croupissent dans leurs imperfections18, et peu à peu s’aveugle elle-même, sans jamais y remédier, ne se servant pas adroitement des secours des examens.

Il est très certain19 que les âmes qui sont en Dieu très éminemment, et qui par l’essence divine voient tous leurs défauts, comme dans une glace très polie, n’ont pas besoin de ces Examens pour les reconnaître, les découvrir et en concevoir une horreur telle qu’ils méritent, car par ce moyen elles font suffisamment tout cela, sans telles aides ; mais les âmes qui ne sont pas arrivées à cette béatitude encommencée [sic], se trompent à l’infini de ne pas s’en servir, et même je dis plus, peuvent sans un miracle ruiner absolument et leur salut et les desseins de Dieu sur leur perfection : d’où vient que l’on trouve tant de défauts parmi les âmes religieuses, et les autres qui par état, sont appelées à la perfection, et même à la suite, une dureté et insensibilité qui fait peur. Car outre qu’elles ne voient pas un million de défauts20, je dis même notables, elles ont une insensibilité pour en concevoir la grandeur et la conséquence ; d’où vient qu’à la suite il est très difficile de leur donner des aides pour se corriger de leurs défauts, ou pour leur insinuer quelque contrition, et tout cela dans la vérité, et par l’expérience arrive à l’âme faute du véritable usage des miséricordes de Dieu distribuées nécessairement par tels moyens.

Après avoir parlé de tous les moyens et de tous les aides qui peuvent contribuer tant à se bien servir des considérations que l’on doit faire durant la Retraite, que généralement pour travailler à la destruction de ce qui déplaît à Dieu en nous, et à l’acquisition des saintes vertus pour orner notre âme, (xxxvii) il est nécessaire pour venir à l’emploi et à la pratique de tels moyens de dire comme l’on doit faire la déclaration de son intérieur dans la Retraite ou après la Retraite.

Cette déclaration est tout à fait nécessaire à l’âme qui désire travailler à son salut, et à sa perfection ; car y manquant, outre que l’âme y perd beaucoup, y faisant quantité d’actes d’humilité et de soumission. Elle perd une lumière très grande, laquelle Dieu a accoutumé de donner aux âmes qui tâchent de la faire avec simplicité de cœur et de docilité d’esprit, tâchant de se manifester en vérité, selon que l’on se connaît. Et il faut remarquer que l’âme se doit prendre garde d’une tentation du Démon et de la nature propre, laquelle craint ce moyen étrangement, le sentant efficace pour sa correction. Et pour cet effet, l’un et l’autre mettent en l’âme des pensées qu’elle n’a point de lumières, qu’assurément elle fera mal telle déclaration, qu’elle n’y a pas d’attitude, et généralement il lui cause un trouble, et inquiétudes au commencement qu’elle se résout à la pratiquer. Qu’elles négligent telle persuasion, disant en simplicité devant Dieu ce qu’elle connaît de soi ; et assurément l’âme peu à peu apprendra par sa propre expérience, à faire ce que tous les livres du monde ne lui sauraient enseigner, sans telles pratiques.

Et pour lui faciliter cependant un peu, elle doit envisager Jésus-Christ dans la personne à qui elle fait cette déclaration de son intérieur, afin que par là, elle rentre plus facilement dans les dispositions d’humilité, de simplicité et de désir de la perfection susdite.

Il est à propos. 1. Qu’elle dise les faiblesses où elle se voit plus encline. 2. Comme elle est touchée à l’oraison, si elle y est bien convaincue des vérités ou non. 3. Si elle s’est aidée de la conviction et des lumières qu’elle a reçues à l’oraison, pour voir et remarquer ses défauts en particulier et non seulement en général. 4. Si elle s’est servie de ses résolutions pour la pratique dans les occurrences, et qu’elle pratique. 5. Elle découvrira autant qu’elle pourra, les tentations (xxxxi) et peines qui la brouillent et l’inquiètent. 6. Elle manifestera si elle a été fidèle à exécuter ce qui avait été résolu en la dernière déclaration. Finalement et sur toutes choses, elle tâchera de découvrir les mouvements plus violents de ses passions, pour en recevoir lumière afin de les combattre et grâce pour les surmonter.

Je m’assure qu’une âme qui sera fidèle à telles déclarations, et qui tâchera en vérité de la faire sincèrement et non en se trompant soi-même, recevra des fruits à l’infini, et des miséricordes dont l’âme même sera surprise : mais ce qui est déplorable, les âmes souvent en leur propre cause, et au fait le plus important pour leur salut, se trompent elles-mêmes, ne disant presque jamais ce qui est chez elles, d’où vient que l’on trompe pour l’ordinaire les personnes à qui l’on parle, et les âmes souvent le savent, et ne s’en corrigent pas ; se flattant même des résolutions qu’elles auront reçues, non pour leur mal, mais pour ce qu’elles auront dit et si l’on avait expérience de ceci, on ne pourrait jamais juger que les âmes fussent si ingénieuses pour se faire du mal, comme elles le font, d’où vient que pour l’ordinaire les personnes qui donnent des avis dans les Maisons religieuses, se trompent faute de l’ingénue déclaration des personnes qui demandent conseil et résolutions.

Si bien que telles âmes ne sont jamais en assurance de pareilles résolutions, et cependant elles s’en flattent pour l’ordinaire, quoique que dans leur cœur elles sachent fort bien que la chose n’est pas telle qu’elles l’ont déclarée, ou que si elles le croient, elles doivent prendre garde si elles étaient en émotion, ou l’esprit préoccupé pour si peu que ce soit, car pour lors elles ne doivent pas s’assurer sur ce qu’elles ont déclaré, mais attendre que telles passions soient passées.

De plus, il y en a qui sont si aveugles au fait de demander des conseils et des résolutions passagères, qu’elles tâcheront de le faire aux personnes qu’elles croiront être de peu d’expérience, et qui entreront dans leurs sentiments, (xxxxv) ou qui seront simples et faciles à croire : et cependant elles s’assurent imperturbablement sur la vie de tels gens ce qui est une tromperie manifeste nullement approuvée devant Dieu : cependant l’expérience fait voir que la sainte Régularité se ruine dans beaucoup de monastères, par les divers conseils pris de cette façon, et que généralement l’obéissance est fort affaiblie par cette manière d’agir.

Qui que vous soyez qui ferez ses exercices, lisez et relisez plusieurs fois ces avertissements, et tâchez d’être fidèles à les mettre en pratique : car si assurément vous êtes généreux à les observer exactement, vous en tirerez un fruit admirable. Si au contraire vous vous y comportez comme vous avez accoutumé, c’est-à-dire avec peu d’application, vous vous donnerez beaucoup de peine et peu de fruit ; souvent un dégoût et un éloignement de ce très saint est très utile emploi de l’âme avec Dieu.

Trois dispositions intérieures dans lesquelles l’âme doit être pour faire fruit des exercices, non seulement de ceci, mais aussi des autres.

I. Humiliez-vous profondément devant sa divine Majesté, pour voir et connaître l’opposition infinie que vous avez à sa divine lumière, comme aussi l’indignité dans laquelle vous êtes de la recevoir : faites en sorte ayant approfondi ces vérités de vous mettre dans un véritable esprit d’humiliation devant Dieu, lui demandant du meilleur de votre cœur qu’il vous éclaire : car si sa bonté ne le faisait, vous demeureriez toujours insensible et aveugle, pour les vérités les plus fortes et les plus convaincantes. Après cet aveu, confiez-vous à sa divine Bonté, et tâchez en esprit de confiance d’espérer tout de lui, et même autant que vous saurez vraiment vous humilier, et comme vous anéantir devant sa grandeur le reconnaissant comme la source unique de toute lumière, et celui seul qui peut donner efficacité au travail, et à l’occupation que vous allez entreprendre pour sa gloire.

Remettez-vous de fois à autre durant les Exercices dans cette disposition, comme le moyen véritable de faire venir et continuer la lumière divine en vous.

II. Débrouillez votre esprit, et désoccupez-le, autant qu’il vous sera possible, de toutes les affaires extérieures et embarras que vous aurez, pensant que Dieu veut que vous soyez seul avec lui seul ; mais spécialement donnez le holà par un oubli, et un non ressouvenir à toutes vos affections, et vos attaches, autrement soyez assurée qu’au lieu que la retraite vous serve, elle vous sera une condamnation : car durant tout ce temps Dieu parlera beaucoup, et vous ne l’entendrez pas, il touchera votre cœur et vous n’en sentirez rien, à cause que sa divine Majesté ne se fait entendre que dans la paix et le repos, et que cette touche amoureuse ne sont goûtées qu’à mesure que les cœurs se déprennent des autres goûts.

O malheur des pauvres âmes, spécialement dans la vie Régulière : lesquelles se croient assez en assurance, et se consolent dans les remords d’une vie lâche et peu fidèle, quand elles ont été de corps en retraite et solitude ; quoiqu’en vérité elles n’y aient rien fait, à cause de la plénitude volontaire de leur cœur, et du tumulte non réglé de leur esprit, elles sont comme ces gens qui se peinent d’emplir une bouteille de vin déjà pleine d’eau, lesquels au lieu de la remplir, le répandent, et le perdent ; aussi telles âmes après une retraite, quoiqu’elles n’y remarquent pas avoir commis des péchés actuels, sont cependant fort criminels par la perte et l’épanchement des miséricordieuses bontés de Dieu répandues sur leurs âmes durant ce sacré temps.

III. Il faut qu’une âme de bonne volonté, et qui veut recevoir beaucoup de grâce en la retraite, tant par les divines lumières que par les touches vraiment amoureuses, et efficace de Dieu (liii) soit fidèle à entrer dans une disposition intérieure d’abandon et de conformité aux ordres et aux volontés divines, pour tout ce que sa bonté infinie et souveraine voudra marquer à l’âme, et en la manière aussi qu’il le voudra, c’est-à-dire par une façon ou autre : il faut donc que son cœur dit à Dieu, mais en vérité, que voulez-vous que je fasse ! Et voilà mon cœur préparé à tout, et ma volonté déterminée à ne vouloir que vous, parlez donc, et me faites entendre vos divins ordres ; et comme assurément la lumière divine (c’est-à-dire la voix de Dieu) touche au point, et au délicat, je veux dire à ce que l’âme a toujours de plus cher par amour-propre et inclination vers soi, et les créatures, elle doit être constante, et généreuse à ce ressouvenir, de la disposition intérieure d’abandon et de sa résolution à faire tout ce que Dieu voudra, et en la manière qu’il le voudra : car par fois il fera entendre ses volontés en sécheresses et aridités, sans goût et sentiment, mais si l’âme subsiste dans sa disposition, elle entendra de cette manière aussi bien que d’une autre.

Plusieurs âmes ne font nul fruit (spécialement dans les exercices) et même (ce qui est un très grand mal s’en prennent à Dieu) faute de cette disposition : car Dieu veut une chose et elles en veulent une autre, et comme selon le vouloir de Dieu, il donne sa lumière et cette touche, ne se joignant pas agréablement, et du meilleur de leur cœur à sa volonté, elles ne reçoivent par conséquent pas telles lumières et touches intérieures ; d’où vient que très souvent Dieu voudra purifier une âme, lui faisant voir ses souillures, et l’âme n’en voudra rien ; Dieu parfois lui voudra manifester sa volonté en quelque chose qui contrariera ses inclinations perverses, et l’âme fera comme Jonas fuyant la face de Dieu, parce qu’elle ne se veut pas joindre à son bon plaisir, ce qui assurément, et dans l’expérience, fait un dégât des grâces de Dieu à l’infini. D’où vient que les âmes quoi que très pécheresses, ou peu éclairées de leurs désordres, qui savent s’ajuster de cette manière à la volonté de Dieu, peuvent (lvii) n’être pas un moment sans une véritable lumière qui les ira continuellement purgeant, et à la suite, ornant des vertus nécessaires : ce qui me fait déplorer infiniment l’état des pauvres âmes que l’on voit sans lumière au milieu des lumières dans l’indigence véritable de tout, parmi les richesses, et la plénitude de tout bien, hors de la grâce et de l’amitié de Dieu, en la présence et aux yeux d’une bonté infinie, qui porte pour qualité particulière d’être leur père, leur vie, et celui qui les aime infiniment. Il y aurait donc, pour recevoir avec plénitude des trésors, qu’à apporter une bonne volonté soumise, et un désir de se conformer aux ordres de Dieu : car si cela était, il n’y aurait aucun moment en la vie, spécialement dans la Retraite (qui est un temps destiné pour écouter Dieu) dans lequel il ne fît amoureusement connaître sa divine volonté, et ne donnât des grâces toutes paternelles et amoureuses pour l’effectuer.

Âme chrétienne, et religieuse ! soyez donc fidèle de votre mieux pour entrer dans ces dispositions, et pour vous préparer de tout votre cœur par leur moyen, aux grâces toutes miséricordieuses que sa divine Bonté vous communiquera, en vue de son sang précieux répandu pour vous dans cette chère et aimable solitude.

Ces trois dispositions sont générales pour toutes sortes de retraites ; d’où vient que les personnes qui voudront se retirer en solitude, doivent être fidèles quelques jours devant à les lire, et faire en sorte de bien s’en imprimer l’esprit, et par ce moyen s’y disposer.

Approbations.

Nous soussigné Docteur en Ste Théologie de la Faculté de Paris, ancien Abbé de Barbery, certifions avoir lu attentivement et sérieusement examiné le livre qui a pour titre, Plusieurs Exercices pour passer dix jours de Retraite, et n’y avoir rien remarqué qu’il ne soit conforme à la foi orthodoxe, à la morale chrétienne, et aux pratiques (lx) ordinaires d’une âme religieuse, c’est le témoignage que nous avons été obligés de rendre à la Vérité. Ce jourd'huy dixième de juin mil six cent soixante-deux. / Frère Louis Guinet.

J’ai lu un livre intitulé, Plusieurs Exercices pour passer dix jours de Retraite. Fait ce premier août 1661. / M. Grandin.

[Première retraite]

Premier jour. Méditation. De la fin pour laquelle nous sommes créés.

Considérez la grandeur et l’excellence de votre fin, laquelle n’est pas moindre que Dieu même dans toute sa Majesté. Toutes ses infinies perfections doivent être l’anoblissement de votre âme, et Dieu a tellement créé l’homme pour lui, qu’il est son unique repos, sa joie, et sa béatitude véritable. C’est donc (2) le centre de tout ce que vous êtes et pouvez. Mais ô malheur ! Les oiseaux ne peuvent vivre que dans leur élément qui est l’air, les poissons que dans la mer ; et nous ayant une fin si relevée, nous ne voulons jamais y tendre, ni y penser.

Réfléchissez sur ce désastre, et regardez à quoi vous vous arrêtez, et si jamais vous a fait bien penser à cette vérité. Dieu vous a fait tant d’honneur que de vous créer pour lui et vous vous portez à l’offenser, et à rechercher des choses qui sont à son infini mépris. Car encore bien que ce que vous poursuivez ne soit pas péché, le faisant par oubli de Dieu qui est votre fin si excellente, c’est lui dire que vous jugez ce à quoi vous vous portez plus excellent, (3) plus beau et préférable à lui.

En vue de cette vérité, faites hommage à la divine grandeur de Dieu et tâchez de réparer ce mépris.

Imprimez en votre esprit, et dans votre cœur puissamment cette vérité, toutes les fois que vous sentirez inclination vers les créatures ou vous-même. Dieu dans toutes ses grandeurs et infinies perfections est le centre et la fin de mon âme, et je suis assez malheureuse de n’y pas penser, et n’y pas tendre21.

Considérez 2. Que Dieu ne vous a donné l’être que pour lui, non pour vous, ni pour posséder, ou jouir de quoi que ce soit moindre que lui. La fin donc de notre création est sa gloire ; et pour cet effet, il nous a donné un entendement (4) capable de le connaître ; un mémoire pour nous ressouvenir de lui, et une volonté pour nous porter vers lui en aimant.

Après avoir sérieusement pesé et considéré ceci ; en général l’on se contente de le savoir ; mais dans la pratique on l’ignore absolument ; car les âmes sont incessamment occupées d’elles-mêmes, et des créatures, et l’on rabaisse continuellement la dignité de l’âme à des choses indignes de son occupation. Considérez si vous avez connu le mal que vous vous faites en ne vous référant pas à Dieu. Regardez quelle a été l’occupation de votre entendement, de votre mémoire, et de votre volonté ; et vous verrez combien inutilement vous les avez occupés en des bagatelles, (5) et souvent en des péchés. Faites une résolution forte et amoureuse en vous humiliant devant Dieu votre aimable et dernière fin, de commencer tout de bon à le chercher en vérité, et à vous rendre absolument à lui, vous disant souvent à vous-même, je ne suis que pour Dieu.

Considérez 3. Que Dieu ne vous a pas créé seulement pour sa gloire, ne demandant de vous que ce qu’il y a de plus grand, excellente et spéciale lui soit référé ; mais il veut qu’en tout vous ne buttiez et ne tendiez qu’à lui ; il désire donc non seulement que vous ne fassiez votre fin de la créature ; mais il prétend que vos moindres intentions lui soient dirigées : que si vous travaillez, que ce soit pour le contenter ; et généralement (6) il veut que toutes les facultés de votre esprit et les parties de votre corps soient employées à son service. Comme l’arbre et à lui : n’est-il pas raisonnable que les fruits lui appartiennent ?

Il est certain que si vous travaillez et faites quelque chose pour l’ordinaire vous ne le référez pas à Dieu. Si vous prenez vos nécessités soit pour le manger ou pour le vêtir, c’est par inclination naturelle ou par passion, et non pour la gloire de Dieu. Faites réflexion sur vos mouvements, et vous les trouverez toujours prévenus de quelque inclination naturelle, sinon tout à fait mauvaise du moins fort inutile. Toute la vie se passe de cette manière, et à la fin quand Dieu éclairera par sa lumière de vérité, et qu’il fera (7) remarquer très clairement ceci, l’on sera beaucoup surpris et convaincu qu’on n’a rien fait qui vaille durant qu’on a vécu.

Ce qui est étrange, est que l’on ne le réfléchit jamais sérieusement sur ces vérités, l’on roule sa vie année après année sans y remédier.

Faites résolution de ne jamais rien faire, penser, ou dire, sans le référér à Dieu, et pour sa gloire. Dans tous vos pas, toutes vos paroles, et tout ce que vous faites, soit pour vous, ou pour les autres, ayez soin de remplir votre esprit de cette vérité. C’est pour Dieu que je suis créé, afin que que comme toutes les rivières et tous les petits ruisseaux ruisseaux se rendent dans la mer, vous aussi votre âme se rende à Dieu22.

(8) Ne vous étonnez pas du peu de solidité que vous trouvez dans vos desseins, et résolutions prises pour établir votre salut et votre perfection, d’autant que manquant au premier fondement ; et principe, qui est l’établissement en cette vérité ; tout le reste ne peut pas avoir de stabilité. De plus, comme à votre Créateur, vous devez à Dieu adoration continuelle, respect, et dépendance ; la lui rendez-vous ?

II. jour. Méditation. De la fin de votre rédemption.

Considérez I. Que Dieu vous créant, il vous a rendu capable de sa grandeur, et vous a obligée aux devoirs marqués dans la précédente Méditation, aussi par la grâce de la rédemption, Jésus-Christ vous a racheté ; vous a acquise pour lui : si bien qu’après cette grâce reçue de Dieu, vous n’avez plus de droit sur vous, vous ne pouvez plus vous posséder que pour Jésus-Christ, et que par rapport à Jésus-Christ (10) : et si vous ne le faites, vous faites un larcin, vous dérobant à Jésus-Christ ; et le larcin est de si grande conséquence devant lui, que comme vous lui coûtez tant de travaux, tant de soins et de peines qui sont de prix infini devant Dieu, il estime le larcin que vous faites de vous-même d’un prix égal.

Pesez bien que par le péché vous vous être retirée de Dieu, et n’êtes plus en droit de tendre à lui comme à votre dernière fin. Par la rédemption, comme je vous dis, vous avez été rachetése et ensuite en obligation de référer votre vie, vos mouvements, vos pensées, vos actions, et généralement tout votre être à Jésus-Christ votre Rédempteur.

Voyez sérieusement si vous (11) avez bien pesé la conséquence et la grandeur de ce larcin ; peut-être n’y avez-vous jamais bien pensé, et si vous l’avez en quelque manière fait, avez-vous suffisamment regardé que ce larcin s’étend sur tout ? Quoi une parole qui n’est pas référée à Jésus-Christ, une pensée, une action est un larcin d’une conséquence telle ? Oui, et cependant les âmes n’y pensent pas, elles pensent aux Mystères de la vie de Jésus-Christ, sans bien peser que c’est le prix infini d’elles-mêmes et de leurs actions23, elles usent d’elles-mêmes et de leurs actions comme si elles étaient à elles, ce qui fait qu’elles sont toujours dans l’aveuglement, et ainsi errent, et souvent se précipitent en de très grands désordres.

(12) Faites résolution de penser plus souvent au mystère de la rédemption, et tâchez de bien connaître que vous devez être toute pour Jésus-Christ, n’ayant droit sur quoi que ce soit qui ne doive être référé à sa gloire.

Considérez 2. Que Jésus-Christ votre Rédempteur ne s’est pas contenté de vous racheter ; mais encore vous a acquis par ses mérites des dons admirables qui méritent d’y réfléchir, tant pour en connaître la grandeur et l’excellence, que pour peser sérieusement l’obligation que vous avez d’en faire usage.

Le premier don est celui de l’adoption, par lequel votre âme est en vérité la fille de Dieu par grâce ; comme Jésus-Christ est Fils de Dieu par nature. Ce (13) don d’adoption donne droit à toutes les grâces, à tous les mérites, et généralement à tout ce que Jésus-Christ est et a fait durant sa sainte vie. De plus par ce don d’adoption, nous avons un droit de jouir de Dieu tout d’une autre manière que par la création. Enfin ce don d’adoption faisant véritablement enfants de Dieu24, nous donne la jouissance de l’esprit de Dieu en nous, de telle manière que par cette qualité nous l’avons et en jouissons.

Réfléchissez tout de bon sur ces grandeurs admirables. Avez-vous jamais bien pesé ceci, comme aussi la conséquence infinie de laisser en vous un tel don inutile ? Par ce don vous avez droit, et possédez les mérites, et les vertus d’un Dieu ; en faites-vous usage, (14) et les faites-vous fructifier par la pratique ? Car si cela n'est pas, vous rendrez compte à Dieu non seulement des péchés actuels, mais encore du peu d'usage qu'aurez fait de tous ces mérites et vertus.

De plus par ce même don vous pouvez être à Dieu comme à votre père, cela est-il ? Est-il pas vrai que vous n'y avez encore jamais bien pensé ni pesé ces vérités.

Finalement par ce don le Saint Esprit vous est donné, n'est-il point inutile en vous ? Car par cette grâce il y doit faire choses admirables et grandes, tant pour vous retirer du péché, pour vous faire pratiquer les vertus ; que pour appliquer vos puissances à connaître et aimer Dieu, et cela par les bonnes inspirations qu'il vous fournit étant fidèle. Car (15) comme notre esprit est le principe qui empêche la corruption, et nous qui nous meut, et nous donne capacité pour agir ; aussi le Saint Esprit nous est donné par le don d'adoption pour faire en notre âme les mêmes effets de grâce.

En faites-vous usage ? Suivez-vous ses inspirations comme il faut ? Faites-vous toutes ces choses par dépendance de lui ? Hélas ! Non, au contraire, n'est-il pas vrai qu'il est contristé continuellement en vous par vos paresses, par votre peu de fidélité, les péchés, et le peu de pureté dans vos prétentions et intentions ? N'est-il pas vrai que vous n'avez jamais pesé l'importance de vos infidélités et péchés, et cependant, il est très certain qu'au moment que vous avez reçu tels (16) dons, vous avez contracté obligation indispensable d’en faire usage et de les faire fructifier ; ceci sera un conte25 infini.

Faites résolution de toute votre volonté de commencer tout de bon à agir autrement et de n’oublier jamais ces vérités, les ayant souvent au cœur, et les renouvelant d’action en action.

Considérez 3. Que Jésus-Christ votre Rédempteur par amour ne s’est pas contenté de vous racheter, et vous donner droit à ses mérites, et aux avantages de sa très sainte vie ; mais il a passé outre, il s’est donné lui-même, pour sanctifier et votre esprit et votre corps, relevant et l’un et l’autre à l’usage d’une éminente pureté, et sainteté quand l’âme est fidèle et (17) attentive à faire usage de ce don. il pouvait se contenter de vous racheter, et sanctifier par sa volonté les actions de votre esprit, et de votre corps, sans se donner lui-même, il ne l’a pas voulu faire. Mais pour vous donner encore un motif plus pressant de vous rendre à Dieu, et de travailler à la pureté intérieure, et même de vous y obliger encore davantage par un titre dont vous pouvez moins vous dispenser que de tous les autres. Il a voulu se donner lui-même, afin que par ce moyen votre esprit et votre corps fussent dans une obligation indispensable de se rendre à lui.

Considérez ce que vous faites quand vous occupez votre esprit à des pensées inutiles, votre volonté par des amours profanes, (18) votre langue en rompant si souvent le silence, vos passions par des mouvements désordonnés, et généralement tous les mouvements de votre esprit et de votre corps par tant d’occupations désagréables à notre Seigneur Jésus-Christ, lequel se donnant lui-même à vous, veut que tout vous-même lui soit référé.

Tout le contraire est, car l’on fait des usages si profanes de l’esprit et du corps que cela est inconcevable, l’on ne se met en peine de mal parler, l’Esprit est occupé de murmures, les passions sont en émotion continuelle selon les inclinations.

Faites une résolution forte de faire toute une autre estime de l’emploi de telle capacité, tant de l’esprit que du corps.

(19) Faites pour cela une revue dans votre entendement, dans votre volonté, dans vos passions, dans vos désirs, dans vos sens, tous l’un après l’autre, et tâchez de leur donner leur règle ; à moins que cela ne soit, vous contractez en conséquence de ce don par lequel Jésus-Christ se donne lui-même tous les jours des souillures infinies, et qui est-ce qui y pense ? N’est-ce pas pour cette cause que jamais l’on ne s’avance ? Mais que plutôt après avoir fait quelques démarches par de bons mouvements dans une Retraite, ou bonnes Fêtes, ensuite l’on revient dans sa première tiédeur et son premier vomissement. Tâchez de vous imprimer puissamment ceci dans l’âme, cela étant d’infinie conséquence. [20]

III. jour. Méditation. Du malheur des âmes qui s’éloignent de leur fin.

Considérez 1. Que les âmes qui ne tendent à leur fin et qui ne sont fidèles de se rendre à Dieu, selon leur obligation de créatures à leur Créateur et d’âmes rachetées à leur Libérateur et Rédempteur, vivent dans la terre sans soutien toujours errantes et vagabondes, ne sachant où donner de la tête, [21] tantôt elles cherchent avec passion une chose, et tantôt l’autre, et comme en tout elles ne trouvent point de solidité, elles vivent d’une vie misérable et mécontente faute de chercher le véritable soutien, et la fin assurée de leurs mouvements et actions, qui ne peut être jamais que Dieu.

Ouvrez donc les yeux de votre âme pour voir ce malheur, vous le sentirez toujours par expérience, ne trouvant jamais de satisfaction dans les créatures, dans l’emportement de vos passions, et dans l’occupation de votre esprit. Et cependant faute d’en chercher vraiment la cause, vous vivez toujours misérable. N’allez donc plus chercher la créature pour guérir votre inquiétude, et satisfaire votre inclination ; car vous (22) n’y trouverez pas ce que vous cherchez, mais cherchez Dieu et il vous consolera. Tant d’âmes souffrent des peines qu’elles attribuent à diverses causes, tantôt aux créatures, une autre fois au démon, souvent à d’autres diverses causes, et elles n’arrivent presque jamais à découvrir qu’elles leur viennent de leur éloignement de Dieu, et de leur peu de fidélité à se rendre à lui selon ce qu’elles lui doivent. Faites la résolution généreuse de vous rendre à Dieu pour le faire amoureusement régner sur tout vous-même. O Dieu de mon âme quand sera-ce que vous me tirerez de mes misères ?

Considérez 2. Que le second malheur qui arrive aux âmes qui oublient Dieu, se précipitant vers les créatures, l’amour (23) d’elles-même, et le péché, est l’aveuglement et les ténèbres. Car comme elles laissent et abandonnent le Dieu des lumières, elles tombent dans de si épaisses ténèbres, que c’est une chose pitoyable, ces ténèbres vont tous les jours croissants, plus elles marchent s’éloignant de Dieu.

De telle manière que vous en voyez souvent de si aveuglées, qu’elles n’ont plus ni sentiment pour Dieu, ni pour leur salut. Cet aveuglement et ces ténèbres sont un enfer encommencé, d’autant que les pauvres âmes qui y sont plongées, sont comme des personnes dans un noir cachot, qui outre qu’elles n’ont pas le plaisir ni la joie de jouir de la beauté de la lumière du soleil, pour voir les divers objets ; ne peuvent pas même (24) trouver moyen de sortir pour s’ôter de ce triste lieu, à cause de l’extrémité des ténèbres qui les aveuglent. Parfois Dieu tout bon donne des mouvements, ou quelques lumières passagères, pour exciter les âmes à découvrir leur malheur, et les faire retourner à lui ; mais elle n’en font ordinairement usage que pour augmenter leurs misères, découvrant par elles plus clairement leur extrême désastre, et faute de se tourner tout de bon à Dieu par leur moyen, ne font qu’un peu le désirer ; et au même temps retombent dans leur cachot ténébreux.

Pénétrez fortement cette vérité, et que votre expérience, aidée de cette lumière, vous aide à dissiper ces effroyables ténèbres.

(25) Résolvez-vous à combattre le péché, et tâchez de vous convertir dans ce moment tout de bon à Dieu, lui disant avec l’enfant prodigue, Ibo ad Patrem : Je m’en vais à mon Père ; car je ne puis plus souffrir ce ténébreux éloignement de mon Dieu.

Regardez par votre expérience l’aveuglement de votre entendement, tant par l’obscurité extrême dans laquelle il est pour l’ordinaire, que par le jugement faux et trompeur qu’il porte de toutes choses.

Réfléchissez sur les diverses tromperies dans lesquelles vous tombez, faites-en autant pour votre volonté, et la voyez comme une bête se précipitait dans l’amour inconsidéré des créatures. Vos passions et vous sens, ne sont-ils (26) pas des animaux à dompter, auxquelles l’on a crevé l’œil de toute considération ?

Déplorez ce malheur et tâchez de le bien comprendre, dites à sa divine Majesté, ut videam, mon Dieu tirez-moi de ces misérables ténèbres.

Pesez finalement que le mal dernier est de ne voir point ces ténèbres, car c’est un signe que l’on a perdu, non la lumière seulement ; mais la capacité de voir ; tâchez de faire votre possible pour n’en venir pas là, faisant usage de la lumière présente.

Considérez 3. Qu’un homme sans soutien ni appui, et au milieu de grandes ténèbres corporelles, ne peut qu’il ne tombe dans un million de précipices, étant autant en disposition de se perdre (27) et de se tuer entièrement, que de se blesser, de même une âme qui ne tend pas à son Dieu, et qui ne s’y unit pas dans la faiblesse et les ténèbres dont elle est accablée par son éloignement, se précipite de péché en péché. Au commencement l’on a quelque crainte qui fait un peu tenir sur ses gardes ; mais la faiblesse jointe aux ténèbres, mettent la pauvre nature (qui de soi a un infini penchant à tout mal à cause du péché originel) en l’état de pécher à tout moment, et en toutes manières ; insensiblement l’âme vient un chaos de confusion, et un repère de serpents, et il en arrive autant à nos puissances, savoir, entendement, mémoire et volonté, à nos passions et à nos sens pour leur corruption, comme si le (28) soleil manquait dans le monde, tout se corromprait et deviendrait en impitoyable état, aussi notre âme devient si remplie de désordres, que c’est une chose pitoyable, chaque partie se corrompant chacune en sa manière. L’entendement ne se délecte que dans les pensées de vanité et d’estime de soi-même, la volonté ne cherche que les créatures, et son amour-propre, et cela en infinies manières, les passions et les sens sont continuellement en haleine pour se satisfaire.

Avez-vous jamais bien pesé ce désastre, et ce malheur ? Lequel est assurément le plus grand qui vous puisse arriver. Hélas ! On est en alarme quand le corps a quelque fâcheuse et honteuse maladie, et la pauvre âme est [19] corrompue de toutes parts, par les péchés causés par l’éloignement de son Dieu, et l’on n’y pense pas ; au contraire souvent l’on s’y plaît.

Attristez-vous de voir votre pauvre âme en cet état, et visitez par compassion toutes ses parties, afin de remarquer leur mal, et travailler à leur guérison. Ne faites pas comme quantité d’âmes qui étant convaincues de ces vérités, voient clairement leur mal, et aussitôt oublient le remède. Le malade se voit par la lumière ; mais ne se peut remédier que par la pratique. Réglez donc toute votre âme selon l’ordre de Dieu sur elle, et sachez que jamais vous ne remédierez entièrement au péché, que par la véritable conversion de tout vous-même à votre Dieu. Faites une forte résolution [30] de ne le plus quitter jamais, et de vous tenir si uni à lui, que pour quoi que ce soit vous ne vous départiez de ce que vous lui devez.

IV. Jour.Méditation. Pour concevoir le bonheur d’une âme, laquelle après être vraiment efficacement touchée de ces vérités, conçoit un désir de retourner à son Dieu.

Considérez 1. Que de la même manière qu’une âme vient de tous points misérable, et en un déplorable état par l’éloignement et l’oubli de Dieu en se convertissant par amour, et recherche vers soi, et (32) les créatures ; aussi est-elle de tous points bien-heureuse, satisfaite, et consolée quand elle se rend à son Dieu et à son aimable Sauveur, et cela par l’oubli des créatures, savoir de la vanité du monde, éloignement de l’amour-propre, et l’amour de ses propres intérêts et satisfactions sensuelles. Ces âmes sont donc bien heureuses : 1. D’autant qu’elles jouissent dès cette vie des fruits du saint Esprit, savoir la paix, la joie, et sont dans un banquet continuel.

Pour la paix, elle est très grande. Car tant que leur âme est bien avec Dieu, elle est dans cette belle harmonie et subordination, que l’inférieur doit avoir avec son souverain, et la créature à son créateur, et l’effet à sa cause. Et comme l’on voit qu’un inférieur est (33) toujours inquiété quand il est mal avec son Roi ; il est encore plus facile à juger l’inquiétude même secrète qu’une pauvre âme porte, quand elle n’est pas dans cette aimable subordination à son Dieu, elle s’en ressent en tout, et c’était ce qui faisait dire à saint Augustin, que son âme serait toujours en inquiétude jusqu’à ce qu’il fût en Dieu ; c’est-à-dire bien avec Dieu. Qui pourrait concevoir le trouble de l’âme dans cette séparation, tout l’être s’en ressent, et cela sans que Dieu fasse en l’âme d’autres peines positives, sinon qu’elle porte la division et séparation de lui.

De plus, Dieu ne cesse par sa Justice de persécuter (quoique qu’amoureusement en cette vie, pour fait retourner à lui) une âme (34) qui est dans sa séparation, et qui ne se rend pas. Cette persécution est selon le degré de séparation et conversion vers les créatures. D’où vient que les pauvres âmes voyant tant de providence fâcheuse leur arriver, tant de maladies, tant d’inquiétudes, et au corps et à l’esprit, et comme il est essentiel à Dieu souveraine Beauté et Bonté, de consoler l’âme en son union : aussi lui est-il égal de lui causer inquiétude, peine et trouble en sa séparation ; il lui est encore autant et plus essentiel d’infliger à telles âmes les peines de sa Justice, si bien qu’il est impossible d’être dans l’éloignement de Dieu, sans être persécuté de lui. Il est vrai qu’en cette vie l’amour divin se sert de cet ordre pour convertir les âmes ; (35) mais elles ne laissent de sentir et expérimenter les peines cruelles et continues de la Justice divine. De là viennent un million de secrètes tristesses sans en savoir la cause, comme aussi ces inquiétudes que les créatures vous causent, et généralement le peu de satisfaction que vous avez.

Au contraire, outre la paix qu’une âme reçoit par la communication de Dieu dans toute l’âme, et la satisfaction qu’elle expérimente que Dieu soit content, l’infinie Bonté de Dieu prend un plaisir extrême à la satisfaire en se communiquant à elle. Car comme l’âme est à lui, il y agit, il l’embellit et remplit de ses dons comme chose propre. Heureuse paix à qui l’expérimente.

Ôtés donc la causes du trouble, (36) et assurément le Dieu de Paix vous communiquera son repos ; car il ne demande qu’à le donner, cela lui étant plus propre qu’aux rivières de chercher la mer pour s’y perdre.

Avez-vous jamais bien conçu la cause des inquiétudes que vous sentez tous les jours, en ayant souvent de secrètes, dont vous ignorez la cause. Apprenez-là, car elle vient de votre peu d’intelligence avec Dieu votre premier Principe et votre dernière fin.

De plus vous en avez, parce que les créatures vous contredisent, rien ne vous réussit, et généralement vous trouvez de l’amertume et du trouble en toutes choses. Ne voyez-vous pas la Justice divine qui vous poursuit, rendez-vous donc, car assurément (37) il est impossible que cela cesse sans faire cesser la cause, et tout au contraire vous rendant à Dieu, la paix solide véritable pénétrera votre entendement, votre volonté et vos sens mêmes, car ils seront dans leur centre et leur élément.

Considérez 2. Qu’outre cette paix dont votre âme jouira, et que Jésus-Christ a promis aux âmes de ses fidèles, leur disant qu’il leur donnera sa Paix, elle possédera encore une joie admirable, se sentant bien être avec son Dieu. Qu’y a-t-il de plus capable de donner de la joie, que de se savoir être agréable à Dieu, et comme assuré en quelque manière de la béatitude ? Cette joie au saint Esprit est le caractère par lequel vous discernez les amis de Dieu, les autres n’en ont pas ; ou (38) s’ils en ont, elle n’est qu’apparente et superficielle ; et celle des serviteurs de Dieu est solide, intime et générale.

Outre cette joie que la présence de Dieu et la bonne conscience donne, l’âme en a encore d’autres très grandes ; comme de posséder une sérénité et clarté dans l’entendement, pour connaître Dieu et les divins Mystères. Une netteté dans la mémoire, qui la désembarrasse d’un million de ressouvenirs fâcheux, soit des péchés ou des accidents journaliers ou de l’incertitude de la mort et de la vie éternelle ; car la mémoire se ressouvient avec très grande joie de Dieu, de ses bontés et de son amour envers l’âme.

La volonté a aussi une joie que (39) l’on peut expérimenter, mais non dire, se voyant délivrée de l’esclavage malheureux de soi-même, et des créatures ; car durant qu’elle était asservie à ce qu’ils voulaient, elle était comme une misérable prisonnière, les fers aux pieds, mourant de faim et de misère ; mais aussitôt qu’elle est délivrée par son retour vers son Dieu, elle se sent déchargée d’un très pesant fardeau, et en liberté pour l’aimer. Elle expérimente dans cet amour une joie admirable ; ses passions et ses sens qui ont été très maltraités dans cette éloignement, à cause qu’ils ont plus participé au péché, goûtent plus de délices qu’ils n’en ont faits infinies fois dans leur comportement.

Voilà ce qu’expérimentent les âmes, lesquelles après avoir (40) délaissé Dieu, retournent amoureusement à lui, et tâchent de satisfaire pour leurs péchés.

Avez-vous cette joie véritable, peut-être que vous n’avez jamais bien su que c’est le partage des serviteurs de Dieu : travaillez à détruire ce qui lui déplaît et vous l’aurez. À quoi bon tant hésiter pour vous donner à lui ? Vous craignez la peine, vous dites : il faudra contraindre mon esprit et captiver mes sens ; il faudra m’enfouir toute vive. Vous vous trompez assurément, vous n’êtes pas instruite des vérités, c’est tout le contraire, il est vrai que vous vous captiverez pour vous tirer d’une fausse liberté, pour vous donner la vraie des enfants de Dieu. Vous vous ferez mourir, et ce sera pour vous donner la (41) vie, trouvant cette joie admirable.

Ne vous contentez pas de la lumière générale, venez actuellement à la pratique, entrez dès ce moment dans votre cœur, et m’ôtez ce je-ne-sais-quoi qui vous tient esclave. Faites régner Jésus-Christ en vous, et lui dites du meilleur de votre cœur, quand sera-ce que j’irai à vous comme à mon Père ?

Considérez : 3. Que notre Seigneur exprimant le bonheur des âmes éclairées de sa connaissance, se sert pour l’ordinaire de la comparaison d’un Père de famille, qui fait un très somptueux banquet à des conviés, disant qu’il sert lui-même, et qu’il y donne de très rares mets. Cette comparaison de Jésus-Christ notre Seigneur, (42) exprime admirablement la fête continuelle, et le banquet perpétuel des âmes qui détrompées de l’amour d’elle-même et des créatures, sont vraiment tournées amoureusement vers Dieu. Car sans doute elles jouissent de l’amour divin, et des dons et faveurs de Dieu, avec une joie très grande, vous voyez ces âmes être dans une allégresse quand les jours de communion approchent. Les jours des grandes fêtes sont des rendez-vous, et assurément tous les hommes du monde les plus abandonnés aux délices de la vie, n’ont pas plus de temps de récréation que ces âmes ont de joie pour banqueter avec notre Seigneur. Les divins Mystères de sa sainte Vie leur sont un paradis en terre, ayant un million de (43) lumières, et de touches amoureuses, qui leur en découvre, et le secret, et les beautés. Et Dieu voyant ces âmes ainsi amoureusement occupées de son Fils, prend plaisir de leur augmenter telles lumières et amours.

Réfléchissez sur votre sécheresse, tiédeur et nonchalance dans les exercices de piété, n’est-il pas vrai que tout vous est presque égal, n’ayant pas plus de ferveurs dans les temps les plus saints, et aux communions, qu’aux autres jours, ce qui est une mauvaise marque.

Combien y a-t-il déjà de temps, qu’au lieu d’une plus grande ferveur en ces saints temps, vous expérimentez plus d’abattement ; et cependant vous roulez sans en chercher la cause. (44).

Ayez compassion de vous-même, étant au milieu des festins, et vous mourez de faim et vous périssez de misère. N’est-il pas vrai que vous expérimentez la nécessité de l’enfant prodigue, qui était contraint de se rassasier de la nourriture des pourceaux ? Dites avec lui que les valets de la maison de votre Père, abondent en nourriture très délicieuse, et vous pour l’avoir délaissé, périssez de faim. Sollicitez le instamment de vous pardonner, et assurément il vous pardonnera.

V.Jour. Méditation. De l’horreur et éloignement extrême qu’une âme doit avoir du péché pour arriver à sa fin.

Considérez I. Que le péché s’attaque à la grandeur et à la Majesté de Dieu, s’opposant à lui par une séparation entière et infiniment audacieuse.

1. D’autant qu’il méprise Dieu d’une manière qui ne se peut concevoir ; car choisissant la créature (46) par préférence à Dieu : c’est dire hardiment que Dieu n’a ni perfection ni vérité, qui égale la chose que l’on lui préfère, et comme on la choisit contre un ordre absolu, l’on lui dit qu’elle est plus capable de rendre la personne heureuse que Dieu même, et de cette sorte le péché choque Dieu comme grandeur infinie, comme fin dernière et béatitude éternelle.

2. Le péché attaque toutes les perfections de Dieu en particulier.

La première [1.] est la qualité de créateur, de souverain et de premier principe, par laquelle la créature doit dépendre de lui, comme l’effet de sa cause, et comme le rayon du soleil, et le pécheur par un péché se retire de (47) cette dépendance ; car Dieu dit je veux, et la créature dit je ne veux pas.

2. Le péché attaque la souveraine Sagesse à laquelle appartient de tout gouverner, et la créature par le péché se gouverne elle-même et suit sa propre conduite.

3. Son Immensité. Par cette attribut Dieu est en nous, et nous en lui ; si bien que quand un pécheur commet un crime, c’est en la vue de la grandeur et de la face de Dieu. Je dis plus, c’est dans le sein même de l’adorable Trinité.

4. Dieu est l’être des êtres, et le premier principe, sans lequel vous ne pouvez ni subsister ni agir, le pécheur donc ne saurait connaître un péché sans faire servir lettre souverain à l’action de son péché. Généralement parcourez (48) tous les attributs et perfections divines, et vous remarquerez l’infinie et audacieuse opposition du péché à Dieu, selon chacune.

Renouvelez votre foi pour considérer ces vérités avec grand respect, afin de vous convaincre pour jamais et vous humiliez infiniment. Oh combien peu d’âmes pénètrent la grandeur de chaque péché ! l’on aurait pas assez de larmes pour en effacer un seul durant toute sa vie ; jugez ce que ce peut être quand l’on n’en commet plusieurs.

Concevez amoureusement une contrition infinie de chaque péché, vous appliquant à satisfaire à Dieu selon chaque attribut et perfections divines.

Faites résolution de n’oublier (49) jamais ces importantes vérités, et si Dieu par sa divine lumière vous éclaire, regardez les plus horribles péchés de votre vie dans la clarté de ces vérités afin d’admirer et satisfaire à la bonté divine de Dieu qui vous a souffert.

Considérez 2. Qu’outre ce que dessus qui est suffisant d’attrister à l’infini une âme qui a commis des péchés. Le péché a en soi une laideur qui ne se peut non plus comprendre. Car comme il ruë [la rüe est une plante dont la respiration lorsqu’elle est brûlée est insupportable ; elle fut respirée par Marie des Vallées] notre âme, il met en nous une image horrible de la mort spirituelle, nous privant de toute la beauté que Dieu nous communiquait comme Créateur et Rédempteur, de telle manière que comme lors qu’une âme est exempte de péchés, toutes les perfections de Dieu chacune selon (50) son excellence et beauté, l’ornent et l’embellissent ; tous les mérites, les vertus et généralement tout ce qui est de Jésus-Christ, relève encore cette beauté ; aussi par le péché l’âme est non seulement privée de toute cette beauté ; mais cette privation met encore une laideur telle que qui verrait dès cette vie une âme en un seul péché mortel, ne pourrait soutenir ce regard sans mourir, et les âmes à qui Dieu le fait voir, le savent comme je le dis. sainte Catherine de Gênes en pensa mourir, et elle dit que cette vue est autant incapable d’être soutenue sans mourir, que celle de Dieu. Une âme par un péché a la même laideur qu’elle aura dans l’enfer, et il est certain que cette laideur sera une partie de la [51] damnation des âmes perdues.

Voyez encore en particulier la déformité de chaque partie de votre âme ; car comme par la grâce elle se revêt de Jésus-Christ, de ses beautés et vertu ; aussi par le péché, l’âme reçoit les qualités du démon, de telle manière que l’entendement, la mémoire et la volonté se corrompent entièrement, les passions et les sens en font autant.

Éclairée de cette vérité, ayez compassion de vous-même, et voyez combien de temps en votre vie vous avez été de cette manière, vous n’y pensiez pas, Dieu par sa bonté vous le cachait, car vous fussiez morte d’effroi.

Dieu vous a créée comme un très bel ouvrage de ses mains, pour son plaisir et sa gloire, et (52) par le péché vous lui avez ôté cette satisfaction.

Tâchez de vous humilier en sa présence, et de réparer ce larcin ; car assurément il se glorifie beaucoup dans la beauté d’une âme qui est en sa grâce.

Tâchez d’avoir une horreur infinie du péché, et dites souvent : plutôt mourir que de le commettre.

Considérez 3. Que le péché est si abominable et si méchant, que la seule foi nous en peut faire voir et découvrir la laideur, et afin d’en concevoir quelque chose, considérez et pesez bien les effets de ce monstre infernal.

Le premier est dans la chute d’Adam et des Anges, Adam sort très pur des mains de Dieu, dans une beauté et union admirable à (53) son premier Principe, il commet une désobéissance, il est au moment par ce péché, privé et dépouillé de tout, d’une telle manière que non seulement il est mis dans une nudité grande ; mais étant séparé de Dieu, il devient rempli de misères infinies.

Les Anges font aussi, dans une beauté admirable qui excède celle de l’homme, un péché d’orgueil les rend dans une laideur si étrange, que cela ne se peut concevoir. C’est tout dire en disant qu’ils sont devenus démons et ministres de la Justice divine, pour persécuter les damnés, et par leur laideur faire une partie de leur enfer.

Le second est dans la personne de Jésus-Christ notre Seigneur. Il vient sauver les (54) hommes, et de cette manière se charge du péché ; le Père Eternel persécute donc le péché en lui, tellement qu’il est vrai de dire que le péché a crucifié un Dieu, et l’a charger d’outrages et d’ignominies ; ce qui est dire une chose infiniment grande et excessive.

Le troisième est en nous. Car aussitôt que nous le commettons, nous venons ennemis de Dieu, et dignes de sa haine infinie, et par une suite nécessaire incapable de la gloire éternelle.

Concevez de ces vérités un grand éloignement du péché ; peut-être quoi que vous ayez beaucoup péché, cependant vous n’avez jamais bien compris ces effets.

Tâchez en vue de Dieu de concevoir un extrême regret de (55) l’avoir commis, et faites en sorte de prendre toutes vos précautions pour vous en garder. Pour cet effet mettez ordre à votre vie, et vous réglez selon que Dieu le désire de vous.

N’est-il pas vrai que l’âme qui pèche est infiniment malheureuse, et ne doit pas s’étonner si elle souffre des choses étranges, puisqu’il a fallu qu’un Dieu d’un infini pouvoir, soit mort, parce qu’il en était caution. Je l’ai persécuté à cause des péchés du monde. (56)

VI. Jour. Méditation. Combien le péché véniel est dommageable à l’âme, et de sa malignité.

Considérez 1. Que très peu d’âmes connaissent suffisamment la malignité extrême du péché véniel ; l’on croit que pourvu que l’on évite les mortels, il suffit ; mais non, l’on se trompe. Car assurément le véniel a tant de malignité, que lorsqu’on l’aura (57) sûrement considéré, l’on en concevra presque autant de l’éloignement, et crainte de le commettre comme du mortel ; cependant vous remarquez que les âmes n’y pensent pas ; ce n’est qu’un péché vénice ce disent-elles. O malheur ! Quand l’on en est là ; il faut croire que c’est par ignorance, c’est pourquoi pesez bien les vérités suivantes.

2. Réfléchissez encore sur tout ce que vous avez considéré touchant les péchés mortels ; car vous pouvez appliquer cela au péché véniel, il n’y a que du plus et du moins, et chaque péché véniel y participe tant, que qui le verrait, en mourrait de déplaisir.

Pesez ensuite que spécialement le péché de véniel, je dis les ordinaires (58) que l’on commet à chaque moment, et même sans réflexion s’attaque spécialement à la bonté infinie et à l’amour extrême de Jésus-Christ. Car comme cette bonté, et amour infini trouve encore quelques lieux en l’âme de se communiquer, d’autant que le péché véniel ne divise pas absolument l’âme de lui ; il fait ce qu’il peut, et même se renouvelle encore davantage, afin d’appliquer à l’âme les mérites de son sang précieux, ses grâces, et ses miséricordes infinies ; et l’âme par ses péchés les refuse, s’y oppose, et les rejette, de telle manière que l’on peut très spécialement dire du péché véniel qu’il s’oppose à l’amour infini de Jésus-Christ. Qui saurait ce que c’est que s’attaquer au sang récieux (59) de Jésus-Christ, à ses mérites infinis, et à son amour sans mesure ; cela ne se peut concevoir, cependant il est vrai que telles âmes ne cessent depuis le matin jusqu’au soir de répandre ce sang précieux de Jésus-Christ, et rendre inutile ses soins et ses travaux, d’autant qu’ils ne tendent pas seulement à nous sauver ; mais à nous rendre vertueux et nous embellir de ses vertus et de ses beautés pour sa gloire.

Si par la lumière de la grâce vous étiez bien pénétrée de l’étendue de cette vérité, votre âme serait outrepercée de douleur d’avoir tant commis de péchés en toute votre vie, et vous auriez un regret infini d’avoir été si aveuglée en une chose de si grande conséquence. (60).

Concevez en donc une douleur grande, et tâchez de ne jamais oublier cela. Prenez garde que faute d’être éclairée, et d’y réfléchir comme il faut, votre vie se passe à suivre votre humeur, et est dans une antipathie continuelle contre celles qui ne vous plaisent pas, ou un emportement sans jugement pour celles qui vous agréent et correspondent ; vous ne pouvez vivre sans posséder un million de choses dont vous êtes propriétaire. C’est une délicatesse sur vos intérêts soit pour soutenir votre jugement, ou pour aimer votre honneur, et tout ce qui va à votre propre excellence. Une paresse vous lie les mains et le cœur pour la vraie charité, et l’amour de Dieu. Pour ce qui est de la langue, de l’ouïe et du reste des (61) autre sens, vous êtes toujours en quête pour les satisfaire. Enfin faute d’y réfléchir vous avez toujours depuis le matin jusqu’au soir quelque passion qui vous conduit et vous prédomine : cependant c’est toujours la même chose ; une année se passe cette manière avec espérance que l’autre sera semblable. Car assurément vous ne regardez ces fautes comme il faut, vous allez très souvent à confesse, c’est pour vous en accuser en cette vue ? N’est-il pas vrai que vous n’y avez jamais pensé ? Vous dites que vous avez suivi votre humeur, ou fait quelque désobéissance ; mais cela sans exagérer la grandeur et la conséquence de telles fautes, et cependant faute de cela votre contrition est très faible. (62).

De plus faute de telles lumières et discernement, voyez que depuis que vous êtes levée votre vie et conversation est une enchaîneuse de telles fautes que vous jugiez petites, et de peu de conséquence, parce qu’elles vous sont ordinaires.

O qu’une âme est heureuse laquelle est solidement éclairée de cette vérité, et au contraire est très malheureuse quand elle voit ses fautes comme de peu de conséquence.

Considérez deuxièmement. Que le péché véniel est de si grande conséquence dans la vue de Dieu qu’il faut la vie d’un Dieu, les mérites d’un Dieu, et enfin le sang d’un Dieu pour en effacer le moindre ; de telle manière que quand tout le paradis, savoir tous les saints, tout (63) les ordres des Anges, la sainte Vierge satisferaient, et feraient sacrifice au Père Eternel pour mériter le pardon et le remède d’une seule parole oiseuse, cela ne serait rien ; il faut un prix infini pour payer ce qu’ils ne peuvent tous ensemble donner, il n’y a que Jésus-Christ qui est Dieu qui le puisse faire par son sang précieux.

Ajoutez que le moindre péché véniel est tel devant Dieu qu’il vaudrait mieux, et serait une chose plus désirable que toutes les créature fussent anéanties, qu’aucun fût commis.

Cependant l’on ne conçoit pas solidement ces vérités ; car véritablement l’on ne s’y applique pas ; l’avez-vous jamais fait comme il faut ? Ô que si cela était, outre (64) que vous mourriez plutôt que d’en commettre jamais de volontaires, vous seriez inconsolable quand vous en auriez commis, et toutes les fois que vous iriez à confesse, vous ne diriez pas : je n’ai rien à dire, quand bien vous n’auriez qu’une négligence à l’obéissance, ou quelque rupture de silence, ou quelque parole sèchement dite à telles à quelque sœur.

Je m’assure aussi qu’il n’y a pas de satisfaction que vous ne fissiez quand par faiblesse vous auriez contristé votre sœur ou auriez manqué à quelque chose de la règle.

Renouveler votre foi envisageant ces vérités afin de de vous en convaincre fortement, et que de cette manière elles vous soient des principes pour votre conduite. (65)

Assurez-vous que si cela est, vous remarquerez une grande netteté de conscience ; et par une suite, lumière et amour de notre Seigneur.

Ne vous étonnez nullement de la suite continuelle de vos fautes, et de votre peu d’avancement ; mais plutôt admirez la bonté de Dieu qui vous empêche de tomber en de plus grandes : car vivant sans considération comme vous faites, vous ne pouvez pas moins.

Faites résolution de changer de conduite.

Considérez troisièmement. Et pesez avec application les effets du péché véniel, il éteint la vigueur de l’amour divin dans nos cœurs, et quoiqu’il ne tue pas entièrement, cependant il en empêche la flamme et les beaux effets. De (66) plus il rend l’âme paralytique. Car il empêche son action, ce qui ne se fait que par la pratique des vertus que tels péchés empêchent. Il obscurcit entièrement l’âme, d’où vient que la réitération conduit ordinairement au mortel, d’où elle n’est pas loin.

Enfin les péchés véniels font une telle disposition aux péchés mortels, que la seule expérience peut faire comprendre combien facilement le mortel est reçu quand l’âme a été disposée par les véniels ; d’où vient que le démon assurément est très savant à la science de perdre les âmes par les péchés véniels (sans qu’il en manque peu) quand il est venu à bout d’en amasser beaucoup ; pour cet effet son plus grand travail est d’ôter et effacer de l’esprit les (67) vérités, et les lumières qui peuvent faire faire conséquence du péché véniel. Il soigne aussi que dans les examens l’âme s’amuse de la pensée, ce n’est que péché véniel, et par ses adresses il en fait beaucoup commettre ; et peu à peu il fait à l’âme, ce que l’on voit qui arrive à un navire si grand qu’il soit, il ne faut qu’un trou de ver pour lui faire prendre l’eau goutte-à-goutte, sur la fin, si l’on y remédie, l’eau qui est en si grande quantité que le navire s’abîme.

Le démon se sert donc beaucoup du péché véniel pour perdre les âmes par le mortel, spécialement les âmes religieuses ; car il est assez clairvoyant pour savoir que s’il proposait tout d’un coup le mortel à ces âmes éclairées et délicates, par la grâce de leur (68) vocation elles le découvriraient ; mais peu à peu par les véniels, il aveugle, endurcit et rend passionnées ces âmes, et après qu’il voit que ces effets sont suffisamment dans une âme, il donne et fournit si adroitement quelque occasion d’en commettre de mortel, que l’âme s’y donne sans le voir ni le sentir.

Si vous commettez souvent des péchés véniels, ayez peur et prenez garde ; car assurément vous expérimenterez ces effets, sous lesquels l’hameçon du démon peut être.

Tâchez de bien pénétrer et découvrir l’astuce du démon, afin de vous préserver de ces péchés. Ne dites pas dans votre cœur, qu’avec l’aide de Dieu vous aurez toujours une haine mortelle pour le mortel, c’est une tromperie (supposé que vous ne vous observiez sur les véniels), car ils ont leurs effets nécessairement, si bien qu’ils aveuglent, ils endurcissent et éloignent de telle manière de Dieu, que le mortel est reçu sans remord ni réflexion.

N’est-ce pas pour cette cause que vous voyez tant d’âmes tomber dans le malheur de la vie tiède, et la paralysie spirituelle, elles n’ont ni goût ni sentiment des choses de Dieu, ce qui leur fait faire les choses les plus saintes dans un abattement et paresse étrange : il faut des machines pour occuper leur entendement des divins Mystères, ou des vérités les plus importantes au salut, leur volonté est toute engourdie. Pour (70) leurs passions et leurs sens, ils sont sensibles à leurs seuls intérêts et emportements ; mais pour l’occupation de Dieu, c’est une chose pitoyable. Tout cela n’est-il pas vrai ? Et cependant avez-vous jamais bien réfléchi et pénétré que la cause de ce désordre vient des péchés véniels. Résolvez-vous donc d’en faire une infinie conséquence, et de prendre exactement la pratique de vous observer. Demandez compte très souvent à votre âme de tous ses mouvements.

Donnez-vous de toute votre cœur à l’Esprit et à la grâce de notre Eeigneur, pour vous imprimer fortement toutes ces vérités en l’âme. (71)

VII. Jour. Méditation. Du grand mal que fait en nous la vie tiède et négligente.

Considérez 1. Que ce que l’on appelle la vie tiède est un manque de ferveur, et de désir efficace pour la perfection, soit pour la destruction des péchés et défauts, soit pour la tendance à Dieu son premier Principe, soit enfin dans la pratique des saintes vertus et exercices de sa condition. Une (72) âme tiède est donc celle qui n’a pas d’action ni de mouvement fervent, pour travailler à la destruction du péché en soi ; mais plutôt qui s’endort avec son ennemi dans son sein, et qui peu à peu s’habitue à souffrir en soi ses défauts sans remord ni excitation pour s’en défaire et y remédier.

De plus une âme tiède sent en soi une pesanteur et paresse pour la vertu, elle aime toute autre chose, et chaque vertu lui semble une montagne inaccessible ; les actions de sa condition lui sont à charge, les faisant qu’à regret. Elle va aus sacrements, soit de confession ou de la communion, parce que c’est le temps et la coutume. Elle ne voudrait pas celer quelque chose (73) d’importance ; mais pour les actes intérieurs, elle les fait par habitude. Volontiers elle s’entretient et parle quand bon lui plaît, la solitude lui est très désagréable, et pour les autres qui sont recolligés et assidues à l’oraison et fidèles au renouvellement, elles sont à son égard des déraisonnables et personnes peu accommodantes ; il faut, dit-elle, être générale et s’accommoder.

Cette tiédeur a des degrés, elle devient pas tout d’un coup ; mais peu à peu, au commencement ce n’est qu’un petit relâche, par nécessité, se dit-on ; après la raison en est le motif, et finalement l’on vient à trouver tout pesant, incommode et tout a fait à charge, et sous ces prétextes peu à peu l’on se néglige, et l’on tombe dans (74) la tiédeur. Durant ce temps, il vient souvent des mouvements de se retirer de cet état ; mais l’on n’a pas de pieds, l’on se lève un peu, et aussitôt l’on retombe.

Quand une âme en est venue là, la tiédeur a des degrés d’accroissement : comme l’on y est tombé par degrés, aussi s’y perd-t-on par degrés, au commencement l’on a des remords, peu à peu l’on les perd, et finalement l’habitude de la routine parfaite se saisit de l’âme.

O misère déplorable quand cela est ! Et cependant combien y a-t-il d’âme dans ce malheur ? L’on commence bien, et peu à peu manque de fidélité, l’on se ralentit et l’on tombe dans ce désastre, qui assurément est la dernière misère. (75)

N’y êtes-vous pas ? Ne voyez-vous aucune de ces marques en vous ? Si vous en voyez une seule, tremblez et soyez inconsolable, jusqu’à ce que Dieu vous aie dit une bonne parole au cœur pour vous ressusciter.

Appliquez-vous fortement à concevoir le malheur de cette vie tiède, et tâchez de ne vous donner cesse jusqu’à ce que vous soyez hors de ce péril.

Quand vous rompez le silence, ou manquez à quelque point d’observance régulière, ne dites-vous pas à vous-même, c’est peu de chose ? L’obéissance vous est-elle en tout délicate ? Si cela n’est pas, craignez et appréhendez le relâche.

Considérez deuxièmement. Et peser sérieusement combien la vie tiède et (76) relâchée est de conséquence : car assurément c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à une âme qui s’est donnée à Dieu par la pratique particulière de dévotion. Car comme telle, Dieu ne cesse, quoi que tiède, de lui donner tous les jours infinies grâces et miséricordes, et ainsi c’est un abus extrême de ces grâces, ce que les grands pêcheurs ne font pas : car en cet état Dieu ne leur en donne que pour se convertir ; mais à ceux-ci, Dieu leur en donne non seulement pour les retirer du péché ; mais aussi pour pratiquer des vertus, et très souvent pour l’union même à sa divine bonté. Si bien que c’est un abus inexplicable de telles grâces, ce qui amasse un poids infini sur ces pauvres âmes, (77) lesquelles souvent n’y pensent pas. Car comme elles suivent leurs inclinations vivant à la naturelle, elles se croient en bon état ne se voyant dans les grands péchés, ou du moins quoiqu’elles aient parfois quelque peur, elles ne croient leur état tiède être si mauvais, et de conséquence comme en vérité il est, pour ces raisons ici.

La première est, que les grands pécheurs et les âmes perdues de crimes, se convertissent pour l’ordinaire plus facilement que telles âmes ; d’autant qu’elles voient leur mal, et se savent en mauvais état, et celles-ci se croient bien, ou au plus peu mal : ce qui leur fait négliger tous remèdes, comme personnes saines, et les autres au moindre mouvement, ou touche, (78) pleurent leurs péchés et en ont une extrême honte, les advoilant (?) facilement, ce qui leur obtient miséricorde et grâce de conversion ; mais les autres presque jamais ne sont touchées fortement, ce qui a obligé notre Seigneur de dire ces paroles surprenantes, parlant aux personnes qui faisaient profession de piété : Les Publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu.

La seconde raison est que telles âmes sont dans une enflure et élévation telle qu’il ne faut que les aborder pour en expérimenter l’effet : car vous voyez en ces âmes un fond tel de propre jugement, pour tout contrôler et murmurer de tout, une délicatesse (79) pour leur intérêt propre, honneur et réputation, que cela ne se peut comprendre, et comme cependant cette enflure d’orgueil les domine, il est impossible qu’elles souffrent d’avertissement ni de répréhension sans crever, ou au-dehors, ou en elle-mêmes ; ce qui les remplit d’infinies productions d’orgueil.

Qui ne sait que le Jésus-Christ notre Seigneur ne regarde que de loin, c’est-à-dire, retire son cœur de dessus telles personnes superbes : car ce vice lui est insupportable.

Avez-vous compris ces vérités de la bonne manière ? Si votre cœur est dur et peu éclairé, au nom de Dieu, gémissez humblement, afin que sa divine Bonté ait pitié de vous, et vous donne sa (80) lumière pour le voir et vous y rendre.

Avez-vous aussi entendu le malheur dans lequel vous vous précipitez, faisant l’œuvre de Dieu négligemment ? Vous croyez que c’est assez de vous accuser généralement des distractions à l’oraison au chœur, d’avoir négligé quelque observance, d’avoir rompu le silence par inclination pour une sœur, ou quelque faux prétexte ; et pourvu que vous l’ayez dit à confesse, vous croyez que c’est assez, vous vous trompez, et vous ne remarquez pas le mal dans lequel ces fautes vous conduisent : car elles vous mènent à grands pas à la vie tiède, et par conséquent vous rendent coupables de cette épouvantable parole : Maledictus qui facit opus Dei negligentet. (81)

Aez pitié de vous-même, et ne regardez plus les fautes en ellesmêmes ; mais dans leur fin, et travaillez tout de bon à la correction.

Considérez troisièmement. Encore outre ce que dessus, les effets étranges de cette mauvaise disposition.

1 La vie tiède a même par une suite nécessaire le péché, dans la réception du sacrement de pénitence, étant presque impossible, que l’on s’en puisse exempter en cette disposition ; d’autant qu’il faut par nécessité du sacrement, avoir une contrition parfaite, ou imparfaite, qui est toujours un mouvement du saint Esprit, avec une résolution de quitter le péché, ce qu’assurément Dieu ne donne pas sans application sérieuse de l’âme, et cela est impossible en quelque (82) manière en cette disposition.

2. Telle disposition habituelle fait perdre le sentiment des grandes choses aussi bien que des moindres ; de telle manière qu’ordinairement telles âmes ne sont nullement touchées à la mort, elles meurent sans sentiment, ni même lumière de quoi que ce soit. Vous voyez ces âmes faire une confession, recevoir les derniers sacrements, aussi tranquillement que si elles ne faisaient rien de conséquence ; si elles sont touchées, c’est de la vie présente qu’elles quittent ; et enfin vous les voyez mourir en calme et en repos, mais malheureux calme, est épouvantable repos. Car les plus grands saints ont gémi, pleuré, et ont eu des renouvellements (83) tous surprenants pour regretter leurs péchés. Et afin de comprendre très solidement toutes ces vérités et infinies autres que Dieu sait, pour condamner cette tiédeur. Considérez humblement et mot à mot ces surprenantes paroles, mais très vraies de la Vérité éternelle : Je voudrais que vous fussiez, ou froid ou chaud ; mais parce que vous êtes tièdes, et ni froid ni chaud, je vous vomirai de ma bouche. Ces paroles sont remplies d’une si grande lumière et d’un si profond sens, que je m’assure, que si vous vous y appliquez de la bonne manière, vous ferez une résolution inviolable de vous faire violence, pour vous retirer de ce malheur.

Ayez pitié de vous, et travaillez : car il y va de l’Eternité ; et à moins (84) de mettre la main à l'œuvre, vous demeurerez toujours en cet état ; mais si vous le faites de la bonne sorte, vous aurez beaucoup de grâce dans les vérités suivantes, qui vous marqueront la manière qu'il faut tenir pour aller droit à Dieu, et pour vous faire entrer dans la pratique de toutes les choses que vous avez vues jusqu'ici. (85)



VIII. jour. Voie illuminative.



Méditation.

L'âme touchée de son désordre, et du pitoyable état de sa vie, se tourne amoureusement vers Jésus-Christ son aimable Sauveur, pour apprendre de lui la voie qu'elle doit tenir pour retourner à sa fin, et pour satisfaire à ses péchés, et prendre de lui les moyens de n'y plus retourner.

Envisager Jésus-Christ votre aimable Sauveur, comme votre libérateur, et celui après lequel (86) votre âme doit gémir pour être délivrée des malheurs que les vérités précédentes vous ont découvert ; ne vous contentez pas d’avoir vu vos péchés, et la source de vos fautes, allez avec un courage grand au remède ; ne faites pas ce que saint-Jacques dit de certaines personnes qui voient leurs misères dans leur origine et après l’oublient. Il est vrai que tant d’âmes tombent dans ce malheur que cela est déplorable, plusieurs par la divine lumière voient dans certains temps, soit d’exercice, ou quelques bonnes fêtes, leur mauvaise vie, et leur négligence au fait de servir Dieu, et se rendre à lui de tout leur cœur ; mais elles en demeurent la, à cause qu’elles ne veulent se faire peine par l’inclination qu’elles ont (87) pour elles-mêmes et l’amour qu’elles portent au péché, et à leur propre corruption. C’est pourquoi vous voyez tant de touches, et de lumières : mais si peu de véritables effets. Ne faites pas de même ; servez-vous de la lumière présente, convertissez-vous amoureusement, et de tout votre cœur vers Jésus-Christ pour le choisir par préférence à tout. Sainte Magdelaine étant touchée et éclairée de sa vie passée n’en demeura pas là, non plus qu’à concevoir des désirs de se convertir et de mieux faire, elle rompit absolument tous ses liens tant du côté de ses attaches que de ce que dira-t-on, s’enquête où était Jésus-Christ, le va trouver, et amoureusement se jette à ses pieds, son pauvre (88) cœur lui disant dans l’humiliation et la confusion de son esprit, tous les regrets possibles de sa vie passée, et tous les désirs de ne penser plus qu’à lui, n’aimer plus que lui, et ne chercher plus que lui ; et de cette manière elle entendit cette tout aimable parole, vos péchés vous sont remis.

Ne vous contentez donc pas de certains déplaisirs généraux d’avoir offensé Dieu, et [d’]avoir tant perdu de temps sans vous rendre à lui. Envisagez-le par une conversion totale, le regardant comme votre cher Libérateur26, et véritable refuge après le naufrage passé.

Dites-lui actuellement tout ce que votre pauvre cœur conçoit de regret de l’avoir oublié, et de n’avoir pas suivi ses ordres, et (89) ses mouvements, et si assurément vous faites cet envisagement, et cette conversion de tout vous-même de la bonne manière, il vous ouvrira son sein amoureux, et comme un bon Père, Jésus-Christ vous recevra, vous instruira, et prendra plaisir à vous orner des habits décents à la qualité de son enfant.

Si vous ne faites ceci avec une conversion totale, c’est-à-dire un regret vraiment amoureux, et désireux de Jésus-Christ, et avec une profonde humiliation, comme étant infiniment indigne que jamais il veuille vous recevoir et permettre de penser à lui, vous ne ferez rien, mais aussi si vous le faites, assurément il aura un cœur de Père. Regardez-le donc comme (90) votre aimable Père tout plein d’amour et de désir de vous recevoir vous recevant actuellement, et vous pardonnant tout le passé, à la charge que vous le pleurerez et en ferez humblement la pénitence.

N’est-il pas vrai que toutes vos conversions passées et toutes les touches qui vous ont fait voir votre mal, et vous ont fait désirer le remède, n’ont pas été efficaces ; car vous ne vous êtes pas tourné de cette manière à Jésus-Christ, ni n’avez pris le remède en lui comme vous voyez qu’il le faut faire.

Considérez 2. Afin de vous éclairer davantage pour faire ce véritable retour de votre âme vers Jésus-Christ votre aimable Père, ce que lui-même (91) en dit, et le modèle qu’il en donne dans la parabole de l’Enfant prodigue27.

Considérez-vous comme ce pauvre enfant qui a laissé la maison de son aimable Père en laquelle il était nourri des mets de sa table, était habillé selon sa condition, et généralement avait les choses nécessaires, et utiles selon le cœur aimable de ce Père. Par une folie, et peu de conduite, il prend dessein de quitter son Père et sa maison, s’en va fort loin, et peu à peu consomme tous les biens qu’il avait emporté par la libéralité de son Père ; après cela, il tombe dans une telle misère et indigence, qu’il était contraint de garder les pourceaux, et tout heureux dans son extrême faim de manger de leur nourriture, pour (92) étourdir misérablement sa nécessité extrême. Pesez chaque circonstance, car cela est infiniment plein de lumière.

1. D’autant que cet enfant était en l’amitié et en la maison de son Père, il mangeait à sa table, aussi tout le temps qu’une âme est bien avec son Dieu, elle est son enfant, et il la traite en Père, vivant dans un même lieu et les mêmes mets dont Dieu se repaît, sont ceux de l’âme, elle est aussi habillée des biens propres à sa condition qui sont les vertus, et les grâces dont elle est embellie et ornée comme fille de Dieu par union à Jésus-Christ.

2. Il quitte son Père et devient misérable, c’est lors qu’une âme se convertit vers soi-même, et les créatures ; là elle a pour emploi (93) de suivre ses passions, et désirs mal réglés qui sont les pourceaux, et dans cet éloignement de son Père, et ces emplois, elle vient si pauvre et misérable qu’elle se repaît de la nourriture de ces pourceaux, s’abandonnant aux péchés et satisfactions sensuelles.

3. Cet enfant prodigue menant une vie si misérable en est touché, et se ressouvenant, et de la maison de son Père, et de la nourriture qu’il y avait, fait résolution de se tirer de son malheur présent, conçoit un désir efficace de s’aller jeter aux pieds de son Père, et le solliciter par ses entrailles de Père, avouant sa faute devant le Ciel, et en sa présence, et il assure que de cette manière il le recevra. Il exécute, il quitte sa (94) misère, va à son Père, et lui dit tout ce que dessus. Cet aimable Père apercevant de loin venir son Fils, tout déchirait, misérables, et en pitoyable état, touchée de miséricorde et d’amour paternel, elle lui va au-devant, embrace, se jette sur son col, et le reçoit.

Réfléchissez sérieusement sur chaque parole circonstances l’histoire. Car elle est infiniment pleine de Mystères et instructives, vous montrant la manière avec laquelle Jésus-Christ reçoit un cœur humilié, et convaincu de ses fautes, et du mauvais emploi de sa vie, et de ses dons. Pour tout, cet enfant ne fait autre chose que de s’humilier, et gagnant le cœur de son Père, il a tout. De même si vous êtes fidèles à vous humilier de cœur devant notre Seigneur, lui disant que vous avez infiniment péché contre lui, il vous recevra, et vous fera ressentir la vérité de chaque parole, qui assurément est très pleine de consolation, d’autant que cette chute du Père sur le col de l’enfant prodigue humilié, et contrit n’est autre chose que la communication de sa divine personne, et l’union qu’il nous donne avec lui. Le baiser sont les véritables plaisirs que l’âme convertie trouve en lui.

N’est-il pas vrai que vous êtes bien misérable pouvant vous tirer si facilement de vos misères, et cependant vous ne le faites pas ? Faites-le donc une bonne fois, et vous revêtez de toutes ces dispositions de l’Enfant prodigue ; après cela, croyez avec une foi (96) vive, et une ferme espérance que Jésus-Christ aura vers vous les mêmes effets de bonté qui lui a manifestés.

N’est-il pas encore vrai que les âmes qui périssent dans leur ordure et leurs misères sans lever la tête, et prendre courage pour trouver Jésus-Christ, sont bien infortunées ; puisqu’il ne faut qu’un bon acte d’humilité en sa présence pour qu’il communique à l’âme l’union sacrée à sa personne, les plaisirs de sa sainte conversation, et comme vous allez voir dans le point suivant, la nourriture de sa table. Il ne s’en tient pas même là ; mais il fait grand fête à l’âme.

Considérez 3. Les avantages merveilleux que ce Père donne à son enfant selon la libéralité de (97) son cœur paternel. Car ne se contentant pas de l’avoir repris en son amitié, lui avoir donné l’union véritable à son cœur ; il ordonne encore qu’en diligence, L’on lui donne l’étole première, que l’on leur revête, que l’on lui donne un anneau en la main, des souliers à ses pieds, et enfin que l’on amène un veau gras et que l’on le tue ; afin, dit ce Père, que nous mangions et festivions, d’autant que mon Fils était mort, et il est ressuscité, il était perdu, et il est retrouvé. Toutes ces paroles sont pleines de divins et infinis Mystères, qui se donnent, lorsque l’âme ayant quitté le péché et la vie imparfaite, travaille tout de bon à suivre Jésus-Christ par conformité et amour. Car outre que cet aimable Sauveur s’incline (98) amoureusement vers l’âme, la revêtant de sa grâce, et de son amitié : ce qui est entendu par ce baiser, et cette chute amoureuse sur son col, il lui communique encore la participation de sa sainte vie, comme vous verrez dans les Méditations suivantes.

Envisagez en passant ce que chaque chose signifie, afin de vous en donner un avant-goût.

L’étole premières, est la pureté première et originaire : car par ce don Jésus-Christ purifie toutes les souillures de l’âme, lui pardonnant ses péchés, et lavant même les taches qu’ils avaient faites dans les facultés de l’âme, ce qui s’exécute par les lumières et les grâces que l’on puise dans l’oraison et autres exercices de piété. (99)

Ce vêtement, sont les vertus de pauvreté, de mépris du monde, d’humilité, de simplicité et de douceur dont Jésus-Christ était revêtu, et il en revêt l’âme, lui en donnant et lumière et amour. Durant que l’âme suivait ses appétits et ses inclinations corrompues, elle fuyait ces choses ; mais aussitôt qu’elle est tournée véritablement vers Jésus-Christ, elle remarque qu’un Dieu les a pratiquées pour son amour ; ce qui les lui fait désirer, et lui aussitôt lui en donne et lumière et amour, afin que les pratiquant, il les lui donne comme un grand trésor.

L’anneau à la main sont les vertus qui font agir charitablement aux choses extérieures, comme l’amour du prochain, à (100) l’exemple de Jésus-Christ, comme aussi la patience pour souffrir tout de ce même prochain, avec paix et amour.

Les souliers aux pieds sont la sainte obéissance : car comme les souliers sont donnés pour mieux marcher, l’obéissance est donnée pour courir à grands pas au service de Dieu, et à l’exercice de tout ce qu’il demande de l’âme, soit par lui-même, soit par les supérieurs.

Le veau gras qu’il tue pour festiner avec l’âme, sont les plaisirs que l’âme prend dans les mérites, et le sang précieux de Jésus-Christ, le vrai sacrifice offert pour l’âme.

Envisagez toutes ces choses les unes après les autres, afin de vous en donner un commencement (101) d’idées, pour vous faciliter la considération plus ample dans les vérités suivantes ; et comme celle-ci est d’infinie conséquence, tant pour la pratique que pour la consolation de l’âme, il est tout à fait nécessaire que vous en soyez bien pénétrée et convaincue.

N’est-il pas vrai que vous n’avez jamais compris que Jésus-Christ donne tant de grâces et faveurs aux âmes qui se convertissent tout de bon vers lui, et qu’au contraire vous avez envisagé son exemple et ses vertus, comme quelque chose d’affreux et de pénible ; il est cependant vrai qu’elles ont cet effet ; leur écorce et leur extérieur fait peur aux âmes qui ne les ont pas goûtées ; mais assurément (102) elles font de si merveilleux effets, qu’après quelques expériences, l’âme avoue qu’elle est très payée du travail et de la peine qu’elle a soufferte en cette pratique.

N’êtes-vous point touchée tout de bon de la libéralité infinie de Jésus-Christ, à se communiquer à une pauvre âme pécheresse, comme aussi de sa promptitude à le faire. Car assurez-vous que tout ce que vous venez de remarquer, s’effectue quand l’âme est assez heureuse que de se convertir vers Jésus-Christ par amour et pratique. Relevez donc votre courage par la confiance, et prenez résolution de travailler tout de bon selon le modèle et l’exemple que Jésus-Christ vous (103) en a donné et qu’il vous va apprendre en la suite de votre Retraite.

O que les pauvres âmes qui demeurent en elles-mêmes et en leurs péchés sont malheureuses ! Car elles ne connaissent jamais Jésus-Christ, et ne jouissent de ses grâces et de ses promesses, regardant au contraire toujours d’un œil triste, ce que l’on leur en dit, soit de ses pratiques et vertus, se flattant même par une tromperie, qu’il n’est pas donné à tout le monde de l’imiter. Ne soyez pas telle ; mais concevez un véritable désir d’apprendre à vous conformer à lui.

IX. Jour. Méditation. Continuation de la vie illuminative.

Considérez 1. Qu’après avoir vu en général le moyen dont l’Enfant prodigue s’est servi pour sortir de l’état très pauvre où il était, et pour obtenir l’abondance des choses nécessaires selon sa naissance et sa condition. Il est nécessaire que l’âme se tournant (105) vers Jésus-Christ, elle y voie et y considère en particulier toutes les choses utiles pour trouver un prompt remède à tous ses maux, et une participation grande de ces saintes vertus, afin de mener une vie conforme à la condition d’Enfant de Dieu.

Pesez et considérez que Jésus-Christ est votre véritable Père. Cette qualité lui donne des inclinations d’amour et de miséricorde, et l’incline à se rendre promptement à vous pardonner et à vous recevoir ; et c’est ce qu’il déclare par cette parabole de l’Enfant prodigue, et par ce bon Berger, lequel ayant perdu une brebis, la va chercher de toutes parts, et l’ayant trouvée, non seulement la fait revenir avec les autres ; mais encore la prend (106) sur ses épaules pour l’y remettre plus facilement, son amour paternel ne pouvant souffrir qu’elle aie la peine de retourner avec les autres par son travail. Généralement Dieu a tant chéri cette qualité, et a tant aimé que ses créatures s’adressassent à lui sous ce titre, que continuellement il la marque. Dans la manière d’oraison qu’il a donnée, la première parole est celle de Père. Dans ce qu’il a fait pour nous, ça été cet amour de Père qui en a été le principe : car souffrant et mourant pour notre salut, ça été par amour de Père vers ses enfants, et pour nous dire au cœur, quiae bonus est, qu’il a tout fait parce qu’il est très bon en notre endroit.

Réfléchissez premièrement. N’est-il pas vrai que votre mal est venu de ce que (107) vous n’avez pas été fidelle à envisager Jésus-Christ comme votre Père, et à garder vers lui des tendresses et inclinations d’enfant.

Remarquez que comme l’éloignement de Dieu par le péché, met en l’âme une dureté de cœur ; aussi la grâce y rétablit le retour amoureux vers Jésus-Christ, et un désir de le voir comme un bon Père.

Humiliez-vous à l’infini devant Dieu : car ayant eu pour vous toujours cette qualité et ces inclinations de Père, vous êtes infiniment coupable du péché la gratitude, l’ayant abandonné.

Faites résolution de ne vous jamais oublier de cette aimable qualité de Jésus-Christ envers votre pauvre âme. (108)

Faites souvent des actes d’amour vers Jésus-Christ, comme votre Père, adorant avec respect cette qualité, et le priant de réparer toutes vos ingratitudes passées.

Tâchez de converser avec lui comme un bon enfant le doit faire avec un bon Père.

Sachez finalement que cette qualité de Père en Jésus-Christ, cause dans le péché, pour petit qu’il soit, quelque chose de très horrible.

Considérez 2. Que Jésus-Christ est la lumière véritable qui vous doit éclairer, et que toutes les autres lumières sont trompeuses, soit que vous les preniez dans votre esprit propre, ou parmi les créatures ; si bien que ce qui n’est pas marqué et (109) approuvé par la lumière de Jésus-Christ, est mensonge et faux. C’est ce qu’il entendait disant Qu’il était la lumière du monde, et que qui ne la suivait pas, marchais en ténèbres. Comme aussi lorsqu’il disait, Qui me suis aura la vie éternelle, car je le conduis assurément. Et cela est très vrai en plusieurs manières. Premièrement. D’autant que Jésus-Christ étant la sagesse du Père, c’est à lui qu’appartient d’illuminer tout homme qui vient dans ce le monde. Deuxièmement. Parce qu’il est donné spécialement pour être lumière et modèle, afin que les hommes se conduisent par lui, dit saint Jean. Et en un autre lieu, vitae erat lux homunum, la Vie, c’est-à-dire Jésus-Christ, était la lumière des hommes, et Jésus-Christ par amour des hommes (110) se plaint amoureusement de leur malheur, puisqu’étant donné dans la terre pour les conduire assurément et très agréablement, Dilexerunt magis tenebrae quam lucem : Ils ont aimé plus passionnément les ténèbres que la lumière28. C’est une chose étrange et cependant très véritable, que presque tout le monde a des yeux de hibou par à l’égard de Jésus-Christ : car personne ne veut regarder fixement cette admirable clarté, mais plutôt aime d’être enfouis dans le cachot noir et très obscur du péché, et sous la terre de leurs propres inclinations naturelles, ne voulant jamais se déprendre de quitter ni l’un ni l’autre, pour envisager agréablement et amoureusement Jésus-Christ, (111) comme la vraie lumière ; d’où vient que vous voyez presque tout le monde prendre le faux pour le vrai et l’imaginaire pour la réalité. Et quiconque est éclairé de Jésus-Christ, voit un chacun se précipiter, qui d’une sorte, qui d’une autre, faute d’ouvrir les yeux pour cette lumière, qui n’est autre chose que les vérités et maximes du saint Évangile. Comme la pauvreté, le mépris, le renoncement, et le reste des choses que Jésus-Christ a dites et faites.

Voilà la véritable lumière dans laquelle nous voyons clair, quand nous nous conduisons par elle, en pratiquant ces choses, et en les estimant préférablement à leur contraire, et c’est être dans l’aveuglement (112) et l’erreur que de ne le pas faire.

Réfléchissez que Dieu étant votre lumière, vous ne devez jamais rien entreprendre sans le consulter ; avez-vous bien compris que c’est être aveugle, que de ne pas se conduire par les maximes de Jésus-Christ ? Et comme un aveugle ne sait où il va, allant dans un précipice comme en un beau chemin ; aussi une âme pour si clairvoyante qu’elle soit selon le monde, peu à tous moments se précipiter, si elle ne suit continuellement Jésus-Christ la véritable lumière.

Si vous êtes assez heureuse que de bien comprendre que Jésus-Christ est votre lumière unique, et que vous vous réserviez, quoi qu’il vous en coûte, de le suivre, (113) vous aurez une perpétuelle consolation.

Compatissez à tant de pauvres âmes qui sont dans l’aveuglement, quoiqu’elles n’y pensent pas : car elles ne savent pas Jésus-Christ par pratique.

Finalement concevez bien ces paroles du saint Évangile : Et mundum eum non cognovit, que pour peu qu’il reste du monde dans votre esprit, vous ne connaîtrez jamais Jésus-Christ.

Considérez 3. Que Jésus-Christ est la véritable vie de nos âmes, selon ces paroles sacrées Jésus-Christ est votre vie, et cela en plusieurs manières.

1. D’autant que comme une âme dans le péché est morte emvéritablement ; aussi une âme (114) étant dans l’amitié et bonne intelligence avec Jésus-Christ, est vivante.

2. Plus spécialement par la participation de l’Esprit de Jésus-Christ qui donne les mêmes inclinations de vie en nous, qu’il avait dans sa vie voyagère, de telle manière que quand l’on voit une âme ne se porter et être mue par amour des inclinations de Jésus-Christ, et qu’au lieu d’aimer la pauvreté, la simplicité, le silence, le mépris, l’éloignement du monde, etc. elle aime les richesses, l’honneur, le babil, etc. L’on peut dire qu’elle est morte, car elle ne fait pas les actions de la vie.

De plus, il est très vrai que les pratiques de la vie de Jésus-Christ ont une certaine qualité (115) de vie, et fort vivifiante, que qui est fidèle à se former sur cette sainte vie, l’expérimente, et que c’est vraiment et continuellement mourir que de n’en pas vivre.

3. Jésus-Christ enfin est notre vie, car comme il est Verbe divin, d’où toute vie procède, et par lequel toutes choses ont leur être et leur action. Aussi il communique ce principe de vie, de grâce, aux âmes qui tâchent de servir à lui par amour et par désir efficace, de telle manière qu’il envoie des lumières vivifiantes dans notre entendement, et des touches amoureuses dans notre volonté. Nos sens mêmes en reçoivent une certaine vie de suavité et de consolation.

Après avoir pénétré ces importantes (116) vérités, concevez en quoi consiste la vie de votre âme : vous pensiez être vivantes, et vous étiez morte, aimant vos aises, vos consolations, et à satisfaire vos sens.

N’est-il pas vrai que vous avez toujours haï la souffrance, le mépris, le renoncement de vos inclinations comme une chose qui vous donnait la mort, et cependant c’est véritablement par quoi vous recevez la vie.

Quand vous remarquez que votre esprit, vos passions et vos sens se recherchent en quelque chose, envisagez Jésus-Christ comme votre vie, et voyez si ce qu’il désire, est conforme à ce qu’il a désiré ; si cela n’est pas, fuyez-le comme la mort : car assurément il vous la causera. (117)

Servez-vous de la foi, pour trouver dans les pratiques de Jésus-Christ, soit de sa pauvreté, mépris, souffrances, humilité, etc. une qualité vivifiante qui continuellement vous donnera la vie, et faute de cela, remarquez la vie misérable que tout le monde mène ; mais spécialement les âmes religieuses, lesquelles assurément sont des âmes mortes, si elles ne sont animées de cette vie ; et c’est la cause pourquoi vous en voyez si peu qui profitent de la vie régulière, les sacrements, les oraisons, et tous les autres exercices et grâces journalières qui sont à l’infini, leur servent presque de rien, plutôt très souvent leur nuisent beaucoup. Car quoiqu’elles ne (118) soient en tous points mortes (n’étant pas en péché mortel) cependant comme elles ne sont animées et vivifiées de Jésus-Christ, elles sont comme un arbre sans racines qui ne produit jamais de fruit.

Regardez chaque petite pratique journalière, qui vous donne conformité à Jésus-Christ, comme la vie de votre âme, et comme le Principe vivifiant, non seulement vos actions ; mais les facultés de votre esprit ; n’est-il pas vrai que qui irait avec cette lumière de Jésus-Christ éclairer tous les mouvements intérieurs et extérieurs des âmes religieuses, que l’on les trouverait presque toutes mortes, et pourries dans le sépulcre d’elles-mêmes.

Xe Jour. Méditation. Continuation.

Considérez 1. Qu’après que l’Enfant prodigue fut remis avec son Père, il lui donna plusieurs dons, aussi l’âme réunie à Jésus-Christ dans les trois manières susdites, comme à son Père, à sa véritable lumière, et à son unique vie, reçoit la participation de quantité de dons qu’il lui découvre dans sa sainte (120) humanité (trésor infini de ses grâces.)

Le premier que le Père donna à l’enfant prodigue, fut l’étole29 première : aussi il donne à l’âme un instinct et une lumière de pureté ; car comme le détour de lui pour se convertir vers soi-même et les créatures, fait précipiter tous les jours l’âme dans de nouveaux péchés ; aussi la grâce que l’on puise avec Jésus-Christ, cause un amour de pureté qui ne peut avoir de fin, et qui ne peut jamais dire c’est assez : car l’âme remarque qu’à mesure qu’elle se purifie, et qu’elle se défait de quelque défaut, Jésus-Christ se donne à elle, et lui augmente ses miséricordes de plus en plus. L’âme remarque aussi qu’il faut beaucoup de pureté, et de (121) fidélité pour le contenter : car étant l’exemple qu’elle doit suivre en toutes choses ; plus elle travaille à s’y conformer par imitation, plus elle y trouve de quoi faire.

Finalement elle est certifiée que sa pureté, et fidélité se termine à la vie bienheureuse, et sans fin, ce qui augmente merveilleusement les désirs de se purifier, et Jésus-Christ notre Seigneur aimant déjà tendrement cette âme, prend une joie admirable de lui donner ses grâces, et ses miséricordes, pour la solliciter continuellement à une nouvelle pureté, et à un degré de fidélité encore plus pur. Ce qui n’est autre chose qu’un instinct, et un mouvement continuel pour ne pouvoir souffrir de péché en soi quel qu’il (122) soit, comme aussi un désir sans cesse de pratiquer la vertu, et de chercher notre Seigneur toujours plus purement et fidèlement.

Pesez bien que ceci est très véritable, et que qui n’expérimente ce désir de pureté, n’est pas bien avec notre Seigneur.

Tâchez de l’exciter continuellement, réitérant souvent la vue de cette vérité, afin de ne vous endormir avec aucun défaut. Car une imperfection, pour petite qu’elle soit, dispose à une plus grande, et refroidit beaucoup le désir et le dessein de pureté.

Soyez très exacte et fidèle à vos examens, soit particuliers, ou généraux, travaillant de vous instruire pour cet effet, de tout ce qui vous y peut aider. (123)

Observez avec grande vigilance si le désir de vous purifier de plus en plus de se ralentit pas, car par là, vous remarquerez (si cela est) que Jésus s’éloigne de vous, d’autant que vous vous écartez de lui.

N’est-il pas infiniment déplorable de voir des âmes religieuses et consacrées à Dieu altérées, et en empressement pour le monde, pour des ouvrages, pour se remplir d’un million de choses inutiles ; mais pour chercher la pureté intérieure, personne n’y pense. Remarquez donc que la marque de votre progrès au sein des vertus de notre Seigneur, est la pureté intérieure et le désir d’y travailler.

Quand vous vous voyez attaquée de quelque passion, ou (124) tentation qui vous porte à offenser notre Seigneur, regardez-le dans une fidélité extrême, à faire en tout la volonté de son Père, soit quoi que cela lui fut fort pénible.

Considérez 2. Que la seconde faveur que le Père fit à son enfant fut de le revêtir de nouveaux habits, lui ôtant ses misérables et chétifs ; aussi Jésus-Christ en fait le même à l’âme son Amante, il la dépouille de ses anciens habits qui sont le désir des richesses, et de posséder quelque chose, la faim de l’honneur, d’être estimé, et préférée ; le soin des parents, et des pensées du siècle, la suffisance d’esprit, et l’enflure d’orgueil, et il la revêt des mêmes habits, dont il a été paré, savoir de sa sacrée pauvreté (125), de son mépris, de la peine du monde, et de sa sainte simplicité. Ces vertus ont couvert l’humanité sacrée, comme très précieux ornements, et il en revêt l’âme en lui en découvrant les beautés ; ce qui lui en imprime un grand désir, et une volonté forte de les acquérir. Il lui fait donc reconnaître que cette beauté est admirable par la connaissance qu’il lui donne, qu’il a paru ainsi habillé devant le Père Eternel, et que de cette manière il a pu ravir et charmer son cœur, s’inclinant vers les créatures ses ennemis mortelles. L’éclat de la splendeur qu’il a de toute éternité dans son sein, n’a pu fléchir et gagner son cœur ; mais aussitôt qu’il l’a vu habillé de ses habits, au moment (126) les foudres lui sont tombées des mains, et il a réconcilié la créature avec lui. Telle vue fait naître en l’esprit un désir de se revêtir de ces habits : ce qui fait travailler l’âme fortement pour les obtenir ; et pour ces effets il faut envisager continuellement ces mêmes vertus en Jésus-Christ, comme dans leur source et leur origine.

La pauvreté.

1. Jésus a voulu naître de pauvres parents 2. Sur le fumier, et dans une pauvre étable 3. Gagner sa vie à la sueur de son visage 4. Durant toute sa vie n’avoir jamais rien de propre selon ces paroles, les renards ont des tanières et les oiseaux des nids; mais le Fils de l’homme n’a où reposer son chef30. Enfin il a voulu mourir dans la dernière pauvreté. Ce modèle est admirable pour animer et instruire l’âme de la sainte pauvreté, et à mesure qu’elle en fait des actes et qu’elle y conforme ses inclinations, elle se dépouille des vieux habits et se revêt de nouveau.

Réfléchissez et voyez que vous conservez encore en vous les inclinations de grandeur, et que vous avez de la satisfaction d’être de naissance ; ou si vous êtes pauvre, que vous le cachez et en avez honte.

Voyez aussi combien vous avez d’inclination à posséder un million de petites choses, dont vous n’êtes pas éclairée, manquant à une infinité de pratiques sur cela. (128)

Combien y a-t-il de pauvres âmes qui ont fait vœu de pauvreté et qui durant toute leur vie n’en font aucun exercice, ni même ne savent ce que c’est, sinon pour en avoir horreur.

Faites une sérieuse revue sur tout ce que vous avez de propre. Ne dites pas que l’on vous l’a permis ? Ç’a peut être été peur de vous cabrer, et vous faire faire pis ; mais voyez devant Dieu si vous êtes conforme au pauvre Jésus-Christ ; et si cela n’est pas, ayez honte de votre nudité.

Le mépris et haine du monde.

2. Jésus a tant aimé le mépris et l’humilité que durant toute sa vie il n’a rien tant recherché ; voyez cela dans son état méprisable de l’étable.

De plus étant en Nazareth : car il y paraît comme un très simple garçon, ce qui le faisait mépriser. Durant qu’il a travaillé au salut des autres, combien l’a-t-il été que n’a-t-on pas dit de lui. Ses plus intimes en ont médit ; on l’a appelé un démoniaque, un fol ; l’on s’est joué de lui, en l’habillant comme un insensé. Enfin il est mort abîmé dans le mépris de tout le monde, et en le méprisant lui-même, qui n’aime et ne recherche que ce qui est grand et éclatant, et Jésus-Christ fait tout le contraire.

N’est-il pas vrai que presque jamais personne ne pense sérieusement à ce saint mépris ? L’on porte une confusion épouvantable dans la moindre approche, (130) et l’on fait un vacarme quand l’on dit la moindre parole qui rabaisse ou qui humilie ; et souvent au lieu d’en être reconnaissante vers les personnes qui vous causent le mépris, l’on n’en conçoit des aversions, et souvent une haine qui parfois fait tomber dans des péchés notables.

Quel aveuglement ? C’est peu connaître les véritables ornements d’une âme chrétienne ; faites une revue de vos pensées, et sentiment sur ce saint mépris, et considérez de près les fautes épouvantables que vous y avez commis : car au lieu d’en orner votre âme par la fidèle pratique de conformité à Jésus-Christ, ce vous est une source d’inquiétude, et de péchés ; et pour ces effets ne vous étonnez pas si vous (131) n’avez pas d’intérieur et d’oraison : car comment Jésus-Christ voudrait-il venir en votre intérieur étant si peu semblable à ce qu’il a tant aimé ? D’où vient que c’est une chose étrange que certains spirituels qui croient avoir de l’oraison, et même souvent en parlent, ne savent néanmoins aucunement ce que c’est que ce mépris : car, tange montes, et fumigabunt, touchez ces âmes élevées dans leurs pensées, et elles jetteront feu et flammes31.

Apprenez donc qu’il n’y a que les âmes petites et humbles qui soient habillées de la robe nuptiale pour suivre l’agneau partout où il va, et fait une forte résolution quoi qu’il vous en coûte, de vous conformer à Jésus-Christ humilié et méprisé. (132)

Simplicité chrétienne.

3. Jésus-Christ a tellement relevé la sainte simplicité, qu’il en a fait un des plus beaux ornements de sa sainte vie, et une des marques plus particulières pour le connaître, non seulement dans sa vie qu’il avait dans sa sacrée humanité ; mais encore en celle qu’il a en nous par amour et conformité. Cette Sagesse éternelle a pris un plaisir très grand de paraître un enfant dans la crèche. Étant en Nazareth, il a affecté d’y paraître dans une simplicité admirable. Quand il a prêché, ça été en paroles simples et dans un maintien et une conversation tout à fait pareille ; d’où vient que saint Jean se servait de ces mots pour le faire connaître à ses disciples : Ecce Agnus Dei. voilà l’Agneau de Dieu32. Ce qui marque sa douceur vraiment simple, et il ordonnait à ses apôtres d’être continuellement dans cette aimable simplicité : Simplices sicut columbae, aussi simple que des colombes, ayant une douceur générale et sans fiel avec tout le monde, pour y agir sans duplicité ni finesse. Et pour cette raison a-t-il dit ces autres admirables paroles : Je vous dis en vérité que si vous devenez comme des enfants, vous n’entrerez jamais dans le Royaume de Dieu33.

Réfléchissez, où trouverez vous cette sainte vertu ? Sera-ce dans les cloîtres ? Elle y est très souvent non honorée ; mais fort méprisée : d’où vient qu’on ne se (134) fait que picoter les unes les autres. Faites réflexion sérieuse sur votre façon de faire, pour remarquer votre adresse et duplicité, traitant peu simplement avec vos sœurs.

Travaillez, car elle est d’infinie conséquence ; d’autant que Jésus-Christ ne reconnaîtra à la mort que les âmes simples, et qui l’auront cherché en simplicité de cœur.

Prenez garde que faute de cette pratique, vous faites chaque jour des fautes infinies à l’égard de Dieu, de votre prochain, et de vous-même ; et cependant très souvent quand vous allez à confesse, vous ne savez que dire, vous êtes en peine parfois pourquoi Dieu ne se rend pas fidèle à vous entendre dans vos nécessités et prière, et que vous ne pouvez l’arrêter auprès de vous pour demeurer en sa présence. Le défaut de simplicité en est la cause : Cum simplicibius sermocinatio eius :Dieu se plaît à converser et demeurer avec les âmes simples et vraiment candides, et il s’éloigne des autres, quand elles se tueraient de macérations.

Enfin n’êtes-vous pas de ces âmes si peu simples, qu’elles trouvent à redire à tout, murmurant de tout, et qui vont çà et là se faire des amis pour se décharger. Pleines et remplies qu’elles sont de leurs méchants soupçons et retours, ayant aussi une curiosité étrange pour tout savoir, et s’entretenir avec telles amies.

Considérez 3. Qu’après que le Père eut fait donner des habits (136) nouveau à son Fils, il lui donna un anneau en main, et des souliers à ses pieds. Aussi Jésus-Christ votre tout aimable Père, ne se contente pas de vous donner par sa grâce et votre fidélité part aux habits très précieux dont il a paru orné devant son Père pour le salut du monde ; mais il vous présente encore l'anneau en main, qui est la Charité et la Patience, par lesquelles vertus l'âme est fortifiée et animée pour agir vers le prochain. Et des souliers aux pieds ; ce qui n'est autre chose que la vraie obéissance, par laquelle l'âme court à grands pas dans le service de Dieu, et l'accomplissement de ses saintes volontés, soit comme chrétienne ou comme religieuse. (137)

La charité.

Envisagez donc la charité admirable et infatigable Jésus-Christ, laquelle est sans exemple, soit pour son immensité, ou pour sa durée : car ç'a été par pure charité qu'il a quitté le sein de son Père, et qu'il s'est revêtu de nos faiblesses et de nos misères pour nous en délivrer. Avec quelle charité a-t-il porté généralement toutes choses pour en ôter l'amertume et le mal ? Car il a voulu être tenté afin de vaincre, et que par là, les tentations ne pussent nuire qu'à ceux qui le veulent. Il a souffert les outrages et les douleurs, pour les remplir de suavité et de bénédiction. Il était généralement bienfaisant à (138) tout le monde ; de telle manière que sa sainte vie est un exemple et un original très accompli de toute charité, si suave et aimable, que la vue de cette sainte et sacrée vie, est une source de bénédiction, pour obtenir et pratiquer la sainte charité. Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé (dit-il) et en un autre lieu : Voilà que je vous donne un commandement nouveau que vous vous aimiez les uns les autres34. Et au même temps il en donna l’exemple, car il se mit au pied de ses apôtres et les lava, même à Judas qu’il savait avoir la trahison dans le cœur. De plus il le baisa, avec ses aimables paroles, Mon ami, comme s’il lui eût dit, vous que j’aime si chèrement, vous me trahissez.

Prenez garde à tout ce que Jésus-Christ a fait dans toute sa vie (ce qui est infini en tous points) il l’a fait par charité pure, et pour quantité qu’il savait bien qu’au contraire d’en avoir de la reconnaissance, le mépriseraient et l’outrageraient, insultant audacieusement contre lui. Tout cela n’a pas empêché son infinie charité d’accomplir ce qu’il avait dans le cœur : J’ai un baptême dont je dois être baptisé. Il parlait de sa mort : Et je suis infiniment pressé que cela soit.

Qu’il y a peu d’âmes qui apprennent cette leçon, tout de bon, où en trouverez-vous même dans les cloîtres qui aient cette charité et qui se forment sur ces exemples admirables ? Si l’on s’aime, c’est par amitié particulière (140) et intéressée ; mais non générale et bienfaisante à toutes.

La charité est bénigne, douce, patiente. Quand vous êtes dans un office, agissez-vous dans ses vues, ne regardez-vous pas la chair et le sang ? Si vous faites la charité, la faites-vous avec gaieté et promptement ? Et afin d’y voir vos manquements, faites une revue sur vos actions, et sentiments touchant cette vertu.

La patience.

Jésus-Christ a tellement établi et mis sa vie dans les souffrances qu’assurément il est de tout point véritable ce que le Prophète a dit de lui : Vir dolorum35, que c’est un Homme de douleur. Car dès le moment de son Incarnation jusqu’au dernier de sa vie, il a été dans un continuel exercice de patience, soit du côté de Dieu son Père qui l’a persécuté continuellement, le voyant chargé, et la caution des péchés de tout le monde, et ça été en cette vue que l’ordre Eternel a été qu’il souffrît par une naissance pénible. Qu’il n’eût ensuite de quoi vivre que du labeur de ses mains, et à la sueur de son visage. Qu’enfin il souffrît en toutes manières durant sa vie, et qu’il mourut de douleur, et par le glaive d’une cruelle mort, soit par les créatures, car il en a été exercé en toutes façons, par des douleurs excessives et de toutes sortes qu’elles lui ont fait ; par les mépris et confusions ; par les médisances ; par les ingratitudes ; et enfin par les contradictions (142) générales de toutes celles qui devaient avoir plus de respect et de considération pour sa sacrée personne.

Cette divine patience de Jésus-Christ est un spectacle admirable et du tout adorable, et l’âme amoureuse de lui, devient par la vue de telle patience, altérée, et désireuse de s’y conformer, ce qui lui donne un amour très grand de l’imiter en patientant, et même se réjouissant quand il lui arrive de quoi offrir à cet aimable Sauveur, pour compatir à ses douleurs et l’imiter dans sa patience. C’est pourquoi l’âme ne se rassasie pas de le voir, et de le considérer, tantôt souffrant des douleurs, tantôt des mépris, jusque à être estimé un fol, et un démoniaque. Une autre fois le voyant contredit outrageusement et sans aucune raison, parfois aussi chargé et opprimé de médisanceset d’ingratitudes, et par telles vues l’âme se fortifie à souffrir en telles rencontres sur son exemple.

À la vue de ces admirables vérités, humiliez-vous profondément. Car où est votre patience ? N’est-il pas vrai que vous ne sauriez souffrir une piqûre d’épingle, une parole (je ne dis pas de médisance) mais qui contrarie tant soit peu votre esprit, et votre inclination naturelle ?

N’est-il pas certain que votre vie n’a été qu’une révolte continuelle dans toutes les occasions de souffrir ? Et pour le mieux connaître, faites une revue sur le dénombrement des sortes de (144) souffrances que Jésus-Christ a portées, et vous en serez très humiliée.

Quand parfois vous avez quelque petit sentiment de dévotion, vous vous croyez au-dessus des nues ; mais présentement regardez de près la vérité. Quelle est votre fidélité quand vous avez quelque douleur, soit d’esprit ou de corps ? N’allez-vous pas chercher le tiers et le quart pour vous décharger ? Et quand l’on a dit quelque chose de vous (qui n’est rien, comparé à ce que Jésus-Christ votre Dieu a souffert en votre considération) vous crevez de colère et faites vacarme, ne pouvant être contredit en rien, et si vous ne témoignez au-dehors votre peine, vous vous en entretenez au-dedans, vous desséchant l’intérieur par diverses pensées.

Enfin si la crainte de Dieu vous empêche de ne pas vous laisser aller à tous ces emportements mal réglés, il est vrai que vous n’en faites nul fruit par pratique de vertu.

Éclairée donc de tout ceci, il faut en esprit intérieur, humblement et amoureusement uni à Jésus souffrant, porter la peine dans laquelle vous serez pour lors, vous animant fortement de son exemple.

L’obéissance.

Enfin le Père donne des souliers au pied de son Enfant, Jésus-Christ poursuivant sa charité bienfaisante, et son (146) amoureuse bonté, donne à l’âme le don d’obéissance par lequel il la rend prompte et agile pour courir à grands pas dans la perfection, et la sainte pratique de ce que sa condition requiert.

Ce don d’obéissance est donné à l’âme selon qu’elle s’applique à considérer dans la sainte vie de Jésus, et qu’elle travaille fortement et courageusement pour l’imiter, quoiqu’il lui en coûte. Elle considère 1. Comme ce Dieu homme s’est fait un enfant, et à porté toutes les faiblesses et les suites de l’enfance, et tout cela pour se soumettre à la volonté de son Père, ce qui dit des choses infinies à souffrir soit pour être pénibles ou humiliantes.

2. Il n’a fait aucun usage de la (147) sagesse, et de la lumière pour suivre la volonté de son Père qui le voulait dans l’obéissance de sa mère et de saint Joseph, et dans cette pratique il sacrifiait continuellement les vues de son esprit et les lumières de sa sagesse, pour recevoir conduite et instructions d’un pauvre homme (sa créature) ce qui est incompréhensible.

3. La volonté divine a été tellement la sa conduite durant sa vie, qu’il dit d’en avoir aucune autre, ne voyant tout ce qu’il avait à faire, à laisser ou à souffrir que selon l’obéissance. Il était comme un agneau que l’on menait à son gré ; dans ces souffrances, et dans sa mort, ne s’y est-il pas soumis et conduit par obéissance ? Non mea voluntas sed tua fiat. Non (148) ma volonté, mais la vôtre, mon Père, doit être faite. Toutes les circonstances de son obéissance ont été infinies : car elle a été : 1. Aveugle, faisant généralement toutes choses au-dessus de ces vues propres. 2. Entière, car il n’a pas laissé un iota sans s’y rendre, et c’est pour cette cause qu’il dit étant en la croix : Tout est consommé. 3. Si à point, qu’il n’a pas changé ni différé un moment d’accomplir toutes choses en leur temps marqué par son Père Eternel. 4. Enfin elle a été si constante et pure, qu’elle a été sans autre vue que pour obéir à son Père, les souffrances ni le mépris ne l’ayant pu faire changer un moment de cette entière soumission. (149)

L’âme doit prendre grand plaisir de remarquer cette admirable vertu dans son original, et sa source Jésus-Christ, afin d’apprendre de là comme il faut courir la voie du Seigneur : Exultavit ut gigas ad currendam viam36, Il a joyeusement fait sa course en géant, c’est-à-dire exécuté les ordres éternels sur sa personne humanisée.

Peu d’âmes comprennent l’excellence et la nécessité de cette vertu de Jésus-Christ, c’est pourquoi vous voyez que dans les Religions l’on s’en ennuie si tôt, et l’on cherche infinies raisons et adresses pour n’y être pas sujette ; si l’on obéit quelquefois extérieurement, l’on ne le fait pas intérieurement, et de bon gré, conservant une secrète (150) opposition de jugement qui perd tout le fruit de l’obéissance, et même très ordinairement fait beaucoup offenser Dieu par les murmures et discours secret.

Examinez-vous et voyez si votre obéissance a été sur l’exemple de Jésus-Christ. A-t-elle eu ces qualités ? Par là vous remarquerez l’abîme de mal dans lequel vous êtes si cela n’est pas, comme aussi la raison pourquoi après tant d’années de Religion, c’est toujours la même chose et parfois pis. Avez-vous jamais bien compris le mal que vous vous faites, n’obéissant pas à l’aveugle ni constamment en toutes choses quoique rudes, envisageant Jésus-Christ ? Car c’est par là que l’on va à la perfection, et ne le pas faire, c’est (151) reculer. Ôtez donc toutes ces raisons humaines que vous avez, car obéissant à vos règles et à votre supérieur, c’est obéir à Jésus-Christ.

Ne vous est-il jamais arrivé pour pouvoir faire votre volonté de consulter des personnes dont vous vous doutez bien que l’avis sera selon la nature et l’inclination ? N’usez-vous pas aussi souvent d’adresse vers votre supérieur pour la faire incliner à ce que vous voulez ?

Ne commettez-vous pas un péché très criminel contre l’obéissance faisant des rapports, ou aigrissant l’esprit des autres quand vous les savez peinés contre l’obéissance ? Et ne vous entretenez-vous pas en cachette avec quelque confidente de choses qui (152) peuvent affaiblir l’obéissance ?

Ne vous est-il jamais arrivé de consulter des casuistes, ou d’en garder dans vos chambres pour voir précisément en quoi vous êtes obligée pour éviter seulement le péché mortel ?

Finalement en vue de l’obéissance toute adorable de Jésus, faites une ferme résolution de travailler à l’acquérir quoi qu’il vous en coûte, et Dieu tout bon vous la donnera comme un don très précieux qui couronnera tous les autres, pour vous faire courir en pas de géant afin d’arriver où Dieu vous a destiné de toute éternité.

Conclusion de la retraite.

Voilà par où peu à peu Jésus-Christ veut conduire une âme qui par sa grâce commence fidèlement à ouvrir les yeux à la lumière de vérité. Il prend plaisir à lui départir ses miséricordes afin de la disposer encore à d’autres grâces plus excellentes : car assurément il n’en demeurera pas là si l’âme est fidèle à la pratique. Toutes ces vérités ne sont que pour la laver, et ensuite l’orner des vertus, afin de la conduire dans le festin des noces qui est l’union amoureuse ; mais très véritable avec sa divine personne ; ce que le Père donna à l’enfant prodigue ; car après lui avoir donné tout ce que dessus, il (154) donna un festin très somptueux, Adducite vitulum saginatum, et epulemur, quia hic Filius meus mortuus erat, et revixit, perlerat, et inventus est37. Amenez-moi, dit ce Père, un veau gras, et le tuez, et que nous mangions et festinions ; car mon Fils que voici, était mort et il est ressuscité, je l’avais perdu et je l’ai retrouvé.

Quel est ce veau gras sinon Jésus-Christ plein des miséricordes et mérites que ses actions et souffrances ont acquis, tué à l’arbre de la Croix, et donnée pour festiner ; et pour témoigner la joie de ce que l’âme est ressuscitée de la mort du péché à la grâce, et retrouvée après son éloignement par la pratique de toutes les vertus susdites. (155)

Le Père Eternel l’a donné à l’âme en union véritable comme un festin très délicieux et plein d’allégresse, et toute la Cour céleste y prend part, l’âme y commence à goûter les merveilles de Jésus-Christ, trouvant dans les Mystères et dans les sacrements une manne vraiment céleste. Mais comme cette union est fort relevée étant un festin Céleste, et l’excès de jubilation du Père Eternel, festinant l’âme dans la joie qu’elle a d’être ressuscitée en son Fils, il n’en faut dire que ce peu pour manifester seulement le bon cœur de Jésus-Christ envers les âmes, si elles étaient fidèles à suivre ses lumières et sa conduite : car assurément il ne mettrait pas de bornes à son amoureuse (156) communication en nous, si nous ne cessions point d’être fidèles à la véritable purgation de nos péchés, et à l’acquisition solide des vertus.

Ceci doit infiniment animer nos âmes à la pratique solide des lumières que contient ce petit exercice, afin que notre âme mérite par ce moyen l’heureuse union à Jésus-Christ son tout et sa vie ; et qu’elle commence à vivre et faire du temps l’Eternité ; ce qui donnera une joie, et une satiété qui ne peut être exprimée qu’aux âmes qui par expérience l’on goûté.

Seconde retraite

Avertissement.

Cet exercice est pour découvrir à une âme ces défauts et son désordre, afin de la convaincre fortement d’y donner ordre. Il est tout à fait nécessaire, car si l’âme devient jamais à être fortement convaincue et éclairée de ce premier pas, [158] et démarche de son âme vers Dieu ; elle demeure toujours à la place où elle est, quelque travail qu’elle entreprenne.

C’est une chose pitoyable de voir quantité d’âmes, lesquelles faute de prendre le travail de leur salut de la bonne manière, se donnent beaucoup de peine sans aucun fruit : elles sont comme ces gens qui embellissent, et peignent des sépulcres qui enferment en soi des carcasses puantes et pourries, et souvent malheureuses.

Aussi plusieurs âmes, sans pénétrer fortement le malheur où elles sont, et la corruption de leur intérieur, s’amusent à certaines [159] belles pensées, pratiques suaves, et autres sortes de dévotions non pénibles, sans approfondir fortement la connaissance propre, de ce qu’elles sont en vérité devant Dieu, tâchant de connaître leurs désordres intérieurs, les emportements de leurs passions, et les dérèglements de leurs appétits, et par là y remédier véritablement, se mettre en état et en capacité de recevoir les dons et les grâces de Dieu, et de travailler à sa gloire.

Soyez donc fidèle au nom de Dieu, et à l’aide de ces vérités ; approfondissez courageusement et fortement ce que votre âme est [160] en elle-même et devant Dieu, par vos défauts, et la corruption contractée, par une suite d’infidélités et de négligences dans votre état. Que chaque ligne de ces Vérités vous soit un jour et une lumière pour vous découvrir ce que vous êtes : car vous ne devez pas tant vous arrêter, (comme font de certaines âmes qui se trompent elle-même) à la considération sèche des Vérités qu’elles envisagent, sans y réfléchir solidement ; mais au contraire après avoir pénétré quelques Vérités, servez-vous-en comme d’une lumière, et d’un flambeau, pour visiter toute votre âme, et de cette sorte, [161] quoi que ces vérités de chaque jour ne soient pas fort longues, cependant agissant de la manière que je vous dis, elles vous seront d’une lumière très étendue : car chaque mot vous découvrira bien des affaires chez vous, et de cette manière, seront fort longues dans leur brièveté.

Ne vous rebutez pas, et ne soyez pas délicate à leur première lecture ; mais cassez la noix, et il vous en arrivera autant qu’à ce bon Solitaire, auquel on fit boire une potion fort amère au goût, mais fort cordiale et confortante au cœur.

Aussi les vérités de cette Retraite seront dures à votre raison, [162] et à votre esprit humain et sensuel : mais étant digérées de la bonne façon, elles vous feront tant vider d’humeurs et de de corruption, que vous en sentirez un notable soulagement, Dieu aidant.

Et afin que cela soit, tâchez d’entrer dans cette Retraite, dans les dispositions intérieures qui sont nécessaires ; afin que la bonté divine vous éclaire de ses lumières, et vous secoure en ce travail d’exercices. (163)

Premier jour. Méditation.

Considérez que très souvent les âmes faute de réfléchir assez sérieusement sur ce qu’elles doivent à Dieu, ce qu’elles sont en elles-mêmes, et ce qu’elles deviendront à la suite de leur vie, passent leurs jours dans de grands désordres, étant continuellement dans une confusion et un embarras intérieur qui [164] ne leur permet pas de goûter les grâces, les faveurs, et la suavité de l’esprit que Jésus-Christ leur est venu communiquer, se faisant homme pour leur amour, ce qui est cause que sa sainte vie, ses grâces et ses mérites leur sont très ordinairement inutiles et même inconnus.

Quand donc une âme désire se retirer de ce malheur, il est à propos qu’elle réfléchisse solidement sur ces vérités ; et cette réflexion pour être efficace, se doit continuer plusieurs jours dans une tranquillité d’esprit, une attention sérieuse, et un désir véritable de connaître la vérité, et remédier efficacement aux péchés, désordres et inutilités que l’on connaîtra ; se prenant garde de l’adresse de la Nature qui ne [165] veut pas se retirer du mal, à cause qu’elle craint étrangement le règlement ; comme aussi de la finesse du démon qui inspire un million de raisons, d’inconvénients et de difficultés, de peur que l’âme ne pénètre son mal, et n’aille à la source de ses désordres ; mettant souvent en l’esprit, que l’on a remédié aux péchés passés par les Confessions : et pourvu que l’on se confesse actuellement, c’est assez, sans se donner tant de peine, qu’aussi bien que l’on ne remédiera jamais à tout, et un million d’autres pensées, afin d’arrêter l’âme dans sa vie ordinaire, et continuer sa façon de vivre. Cet ennemi du salut est même si adroit, que quand il prévoit qu’une âme peut concevoir le désir de remédier à sa vie passée, et [166] donner l’ordre à la future, il contribue à voir à un horreur des péchés passés, arrêtant tout le travail de l’âme sur les péchés actuels, qui sont bien visibles ; mais pour pénétrer leur source, et le les mauvaises habitudes que l’âme a contractées, il fait voir et convainc si bien l’esprit, si l’on ne s’en prend garde, qu’il suffit d’en être marri en général, qu’il ne permet pas que l’on descende dans le particulier, tant pour en connaître la déformité particulière, que pour en bien pénétrer la source.

Donnez-vous de garde de ces deux ennemis de votre salut et du repos de votre âme, tâchez de concevoir un désir véritable d’approfondir comme il faut, tous les péchés de votre [167] vie, et tout ce que vous avez fait qui peut être désagréables à Dieu, comme aussi d’en connaître la source ; prenant de plus une résolution ferme, non seulement de concevoir un horreur de ce qui a été criminel ; mais prenant une force et efficace résolution, de remédier aux causes et aux sources de ces malheurs, tâchant de bien faire connaître les plaies, les blessures, et toute la mauvaise constitution de votre âme à la personne que Dieu vous a donné pour vous aider dans l’entreprise de cette Solitude.

2e jour. Méditation.

Considérez de plus sérieusement : que les créatures s’appliquent toujours à connaître et à s’occuper de toute autre chose, que de ce qui leur est le plus nécessaire, elles passent souvent leur vie dans l’ignorance de Dieu, et de leur salut, se façonnant de leur mieux, pour plaire aux créatures, et pour satisfaire leurs passions et leur amour propre ; mais pour ce qui [169] touche le salut, elles l’ignorent et l’oublient continuellement, ne considérant presque jamais qu’elles sont en cette vie seulement pour se sauver. Que le malheur des malheurs pour une âme, est de commettre un péché. Que chaque fois qu’on le commet, l’on se met en état d’être damné éternellement ; et qu’y étant actuellement, l’on est ennemi de Dieu et l’objet de sa haine. De plus, que chaque fois que l’on le commet, l’on corrompt son âme, et on l’habitue à en commettre à l’infini. L’âme se noircissant par le péché et la révolte des passions, comme par la grâce et les actes des vertus, elle se sanctifie et divinise. De telle manière que faute de s’occuper comme il faut à la considération de ces choses, [170] s’oubliant soi-même et sa vie désordonnée, l’on va de péché en péché, d’un aveuglement en un plus grand, et souvent l’on s’endurcit à les commettre.

Le Démon se sert de deux adresses, pour faire tomber l’âme en ce malheur. La première est, qu’il l’occupe de quantité de choses au-dehors, et fait en sorte d’exciter ses passions vers elles ; commençant par les indifférentes, les terminant par les mauvaises. La seconde est, d’empêcher que l’âme ne s’occupe jamais, ou que très peu des vérités éternelles, soit pour voir ce que c’est que le péché, ou la fin à laquelle le péché conduit. L’âme même contribue beaucoup à son malheur ; car aveuglée qu’elle est, et faute de vouloir sérieusement réfléchir [171] sur le chaos de sa conscience, elle ne croit pas être dans de grands désordres, jugeant que toutes les choses qu’elle commet, sont petites, d’autant qu’elle en commet souvent de telles, spécialement quand c’est une âme religieuse. De plus, elle est même aveuglée par quantité d’actes apparemment saints, qu’elle est obligée de faire par la correction de Religieuse.

Tâchez de vous retirer de cet aveuglement, pénétrez, aidée de la grâce que Dieu vous présente, le fonds corrompu de votre âme, et épluchez sérieusement ce que vous aurez commis et commettez encore tous les jours par le mauvais règlement des parties de votre âme, par le peu de fidélité à faire usage saint, et comme [172] Dieu désire, de la grâce de votre vocation ; et si vous regardez comme il faut ces deux sources de péché en vous ; vous en remarquerez à l’infini. Il arrive même souvent un surcroît de malheur, que s’oubliant et ne pénétrant pas comme il faut ces désordres, l’âme entre dans une suffisance, un orgueil et une hauteur et élévation d’esprit épouvantable, qui est comme la fin de tous les malheurs ; d’où vient que ces âmes si pleines d’elles-mêmes ne veulent jamais entendre personne qui les avertisse, au contraire elles croient merveilles d’elles ; et comme cette enflure d’esprit est l’excès de tous les malheurs, souvent Dieu les laissent là sans remède ; car Dieu résiste aux superbes et se communique [173] seulement aux petits et aux humbles.

Tâchez d’humilier votre esprit, afin que Dieu vous donne sa lumière pour voir le pauvre état de votre âme, et que vous en soyez touchée, jusqu’à ce que cela soit, vous ne le serez pas, et si vous voyez vos péchés, ce sera sans les voir, c’est-à-dire, sans en être touchée, et sans concevoir de résolution de travailler comme il faut à leur destruction en vous et à l’acquisition des saintes vertus contraires à ces désordres.

3e jour.Méditation.

Considérez sérieusement et attentivement, que dans toutes les âmes il y a des passions qui prédominent aux autres et qui font le penchant plus particulier vers les désordres ; et comme ces passions sont beaucoup naturelles, les péchés que l’on commet à leur aide et sollicitation, sont très peu connus dans leur étendue (si l’on n’y réfléchit sérieusement) d’autant que c’est comme naturellement [175] que l’on s’y porte. De plus la raison, et ce que l’on a d’esprit naturel, se rend pour établir telle passion, et pour faire voir à ces âmes que ces mouvements, et ce qu’elles font en ces rencontres, est très raisonnable ; d’où vient que si l’on n’y prend garde, l’on peut commettre d’infinie péchés et révoltes de passions, appuyés sur la raison ; et quand l’on ne remédie pas dès le commencement à telles passions prédominantes, l’on ouvre la porte à toutes sortes de désordres. Au commencement, elles sont seules ; mais à la suite, elles font vivre les autres, et peu à peu, attirent une confusion dans une âme.

Tâchez de connaître celles qui prédominent en vous, afin de [176] vous connaître plus sérieusement, découvrant la source de tous vos péchés. Et après les avoir remarqué, faites une véritable résolution, d’en donner une pleine connaissance à la personne que Dieu vous a donné pour vous aider. De plus résolvez-vous de travailler assidûment à leur destruction ; mais remarquez qu’elles sont fort difficiles à déraciner dans une âme, ce qui doit animer beaucoup à y travailler. De plus ne laissez passer aucun jour que vous ne fassiez quelque pratique pour les détruire et vous y opposer. Finalement, remarquez qu’aux uns la suffisance et hautaineté d’esprit prédomine et y a ses suites ; aux autres, c’est l’amour des créatures ; aux autres, c’est une délicatesse sur elles-mêmes [177] etc. Et selon celles qui prédominent, il faut que celui qui aide, donne es lumières pour les connaître et les découvrir dans l’âme : car vous ne trouverez pas une pensée, une action, ni un moment de la vie, qui n’en soit gâté et corrompu, soit pour peu, ou beaucoup. Et quand l’on ne réfléchit pas à ceci, il se trouve que l’on mène insensiblement et presque sans s’en apercevoir une vie malheureuse, passionnée et presque insupportable aux personnes avec qui l’on vit, et cela sans remède.

Heureuse une âme, qui aidée de la lumière divine découvre ce désordre, et qui sans se décourager et avec humilité, travaille à y remédier implorant beaucoup le secours divin pour cet effet. [178]

4e jour. Méditation.

Après avoir considéré et envisagé l’état général de l’âme, et la cause presque universelle des fautes, des égarements, et des inutilités de la vie, il faut sérieusement et fortement s’appliquer aux causes particulières, afin d’en découvrir encore mieux les péchés, tant pour le nombre, que pour la grandeur et les dommages qu’ils peuvent causer à l’âme, soit en [179] rendant la vie criminelle, soit aussi en empêchant l’âme de se rendre à Dieu, pour l’aimer et se sanctifier selon ses desseins éternels en la participation de Jésus-Christ son Fils.

La première source donc des péchés des hommes, vient de ce qu’ils ne se rendent pas à Dieu ce qu’ils lui doivent. Car la créature doit à son Dieu, quatre choses particulières. 1. L’adoration, comme il est son Souverain, son Créateur, et le premier principe de son être, et de tous ses mouvements ; elle lui doit une adoration souveraine, traitant avec lui, avec un très grand et comme infini respect, soit en se conservant en sa divine présence durant le jour, soit en étant respectueusement à l’Eglise pour chanter le divin Office, ou [180] faire quelque autre fonction. De plus, l’âme ne s’occupant pas assez fréquemment de Dieu durant le jour, et au contraire s’appliquant aux créatures par emportement, choque le respect qu’elle lui doit, et si l’âme réfléchit sérieusement sur ceci, elle remarquera infinis défauts à chaque heure du jour, spécialement quand l’âme est consacrée à Dieu par l’état Religieux. 2. Elle lui doit aussi l’amour : car comme Dieu a tant aimé l’âme, elle pèche grièvement de ne pas réciproquer. Dieu l’a donc aimée de toute éternité, et lui a donné l’être, et tout ce qu’elle a, tant selon le corps que selon l’esprit. De plus, Jésus-Christ s’est incarné, a souffert et est mort pour son amour, puisqu’il a consacré toute sa vie humainement [181] divine, son sang précieux et tous ses mérites pour la retirer du misérable état où elle était après le péché.

De plus, Dieu à cause de ses infinies perfections et beautés divines qu’il possède, tant selon sa Divinité, que sa sacrée Humanité, mérite un amour souverain, ou pour mieux dire, mérite être uniquement aimé. De manière que c’est un mépris infini, que d’aimer quelque créature, spécialement quand l’âme est éclairée de la foi, qui lui découvre les beautés et la valeur de cet objet infini.

La créature cependant, oubliant et l’amour infini de son Dieu, et ce qu’il est par-dessus tout le créé, le néglige continuellement et s’occupe incessamment des très chétives créatures. Presque toutes les [182] âmes lisent ceci, spécialement celles qui sont Religieuses ; mais sans bien pénétrer le fond de leur vérité. Car, si elles le faisaient, elle serait dans une honte infinie, de se porter vers des objets qui le méritent si peu, et découvriraient cette disposition être très criminelle.

Ayez confusion d’avoir si peu aimé Dieu, et de porter une disposition si convertie vers les créatures au préjudice de sa Majesté et Bonté infinie.

5e jour. Méditation.

Considérez qu’outre l’adoration et l’amour, les créatures doivent encore à leur Dieu, la fidélité et le sacrifice d’elles-mêmes ; et comme ceci est d’infinie conséquence, appliquez-vous sérieusement à pénétrer l’obligation indispensable que l’âme a, de rendre à Dieu son devoir en cela.

1. L’âme doit à Dieu fidélité à tout ce qu’il lui ordonne. Car [184] comme c’est son roi, elle est obligée de garder ses Ordonnances, tant ce qui est dans les commandements, que ce qui suit l’obligation de ses vœux, étant Religieuse. De plus, l’âme lui doit fidélité pour toutes les inspirations et bons mouvements, qu’il lui communique continuellement et incessamment, soit pour l’aider à se retirer du péché et sans conserver, soit pour la pratique des saintes vertus, et de tout ce qu’il demande selon l’état dans lequel elle est. Et comme il est impossible d’éviter le péché, dans mériter le pardon, pratiquer la vertu, et faire un saint usage de l’état Religieux, selon que Dieu exige l’âme, sans son aide et ses grâces qu’il va donnant continuellement, il ne faut nullement s’étonner, que n’étant pas [185] fidèle et attentive à telles inspirations, touches et bons mouvements, les âmes commettent tant de péchés, pratiquent si peu de vertu, et font un usage si pauvre, ou pour mieux dire très souvent si infâme, d’un état et emploi si saint, comme est la vie religieuse. D’où vient qu’une vie évaporée [sic] et infidèle aux inspirations et mouvements de Dieu, est souvent un état de péché continuel, et l’on y réfléchit si peu ; l’on se persuade que ce n’est qu’une inspiration, qu’une bonne pensée, etc. Et l’on ne voit pas que sans tels aides à la suite, l’on se précipitera dans des défauts très griefs.

Arrêtez-vous, et considérez un peu ce que vous avez fait, et ne vous prenez pas à Dieu de vos manquements ; mais à vous-même [186] qui n’avez pas voulu marcher quand la lumière vous éclairait. Demandez instamment pardon, et faites une résolution ferme d’une fidélité constante et continuelle à Dieu, la véritable lumière de votre âme.

2. L’âme lui doit aussi sacrifice de soi-même, tant pour ce qui est au-dehors qu’au dedans de soi, c’est pourquoi elle est obligée à une observance continuelle, pour remarquer ce qui n’agrée pas à Dieu en tout ce qu’elle a à désirer et faire, comme aussi dans tous ses mouvements intérieurs, pour ne pas suivre ce qui la portent à suivre ses passions, son amour-propre et ses inclinations naturelles ; c’est pour cet effet que Jésus-Christ a dit aux âmes qui le veulent suivre : si quelqu’un [187] veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, etc. Ce qui marque la mort et le sacrifice de toutes choses. Il est donc impossible de se sauver sans cette mort, et il ne faut pas s’étonner que qui n’y est pas fidèle, est presque dans de continuels péchés.

Qu’il y a peu d’âmes qui réfléchissent comme il faut sur cette importante vérité ? l’on s’aveugle soi-même, et quand Dieu la veut faire voir, l’on se force à croire, que cette mort n’est pas nécessaire absolument, mais seulement utile pour les âmes qui tendent à la perfection, ce qui est une tromperie manifeste.

Voyez si votre vie n’a point été contraire à cette mort et sacrifice, et si cela a été, demandez grâce et lumière pour mourir véritablement [188] et généralement à tout ce que Dieu n’agrée pas au-dedans et au-dehors de vous-même. Faites de plus, résolution de vous observer chaque jour, afin d’être fidèle dans toute l’étendue des desseins de Dieu sur votre âme.

6e jour. Méditation.

Après avoir attentivement pesé ce que vous devez à Dieu ; arrêtez-vous aussi à considérer ce que vous êtes obligée de rendre à Jésus-Christ votre Rédempteur et Sauveur.

Car s’étant fait Homme en votre considération et pour votre amour, et étant celui par lequel vous devez aller à Dieu son Père, soit en vous donnant exemple [190], soit en vous marquant ce qui est nécessaire pour ne vous pas tromper en ce chemin. Vous devez par toute raison vous rendre à ce qu’il vous marque. Il a voulu commencer par l’exemple, vous faisant voir dans sa vie, ce que vous devez imiter. Sa vie n’a été qu’une pauvreté continuelle, une humilité profonde, et une souffrance presque infinie. Toutes les âmes qui désirent mener une vie chrétienne, sont obligés de suivre cet exemple, réglant tous les mouvements de leurs âmes et tous les désirs de leurs cœurs sur cela, tâchant de faire en sorte que leur vie soit une tendance continuelle à la pauvreté, mépris et souffrance. Et ceci est d’une conséquence indispensable, à moins que de renoncer à la dignité et à la grâce de [191] Chrétien. Si les Rois et Monarques étant honorés de cette grâce, sont dans cette obligation, que doivent donc dire des âmes, qui par vocation sont obligées à une très spéciale imitation de Jésus-Christ, lesquelles fautent de faire sérieuse application à ceci, mènent une vie toute contraire, cherchant continuellement l’appui des créatures, et ne pouvant presque jamais souffrir ni pratiquer quoi que ce soit qui marque pauvreté ? Pour le mépris et l’humilité, c’est un poison à leur âme, tant elles la fuient, ce qui cause infinis manquements et éloignement de la grâce. Et pour la souffrance, l’on emploie tout son soin et toute son application à s’en exempter, de telle manière que l’on la fuit, [192] comme la chose la plus horrible du monde, et cependant c’est une vérité éternelle, que jamais personne ne sera sauvé, ni ne marchera la voie de Dieu, qu’en imitant Jésus-Christ.

Occupez-vous un peu dans l’envisagement amoureux de Jésus-Christ, dont la vie n’est que douleur, mépris et pauvretés continuelles, et parcourant doucement les états tous divins de sa sainte vie, convainquez-vous fortement de cette vérité. Remarquez ensuite le peu de ressemblance de votre vie à la sienne. Entrez dans une confusion extrême, et vous résolvez de changer tout de bon, formant votre vie sur son exemple. Chose étrange ! L’on croit facilement les vérités spéculatives, comme la réalité [193] de Jésus-Christ au saint-Sacrement ; mais pour les pratiques (qui sont d’une pareille conséquence) l’on les veut entièrement ignorer, car l’on n’en veut jamais exercer aucun acte. Convainquez-vous qu’il est également nécessaire de croire que l’exemple de Jésus-Christ est absolument nécessaire à salut, comme il est nécessaire de croire pour être catholique, que Jésus-Christ est au saint-Sacrement. Si se former et imiter la vie de Jésus-Christ est nécessaire à salut, il l’est encore plus indispensablement pour la perfection ; d’autant que ce n’est autre chose qu’une plus grande et exacte inclination à se perfectionner et avancer dans cette imitation.

Réfléchissez si étant obligé à [194] la perfection par votre profession Religieuse, vous avez avancé de jour en jour dans cette imitation, ce que vous verrez facilement, examinant les divers rencontres de votre vie, et les mouvements particuliers de votre âme durant tout le temps qu’il y a que vous êtes Religieuses.

7e jour. Méditation.

Après avoir considéré Jésus-Christ comme l’exemple et le modèle que Dieu le Père nous a donné pour nous former sur sa pauvreté, sur son esprit d’humilité et son désir de souffrir, il faut envisager les moyens admirables qu’il nous communique pour opérer notre salut, savoir les sacrements. [196]

Considérez l’amour infini de Jésus-Christ dans le sacrement de la pénitence lequel est admirable en quatre choses.

1. D’autant que c’est lui-même qui absous (le prêtre ne prononçant les sacrées paroles d’absolution qu’en sa personne) et par conséquent qui s’incline très amoureusement vers sa pauvre créature pour la retirer du bourbier du péché ; ce qui fait reluire à l’infini sa miséricorde, sa bonté et sa douceur ; et si ceci est bien envisagé, comme il faut, cette communication de Dieu en ce sacrement est infiniment admirable, et exige une reconnaissance infinie.

2. En ce qu’il n’y a point de bornes ; car il n’y a point de péché si grief qu’il soit, ni en si [197] grande quantité qu’il s’en rencontre, que Jésus-Christ dans ce divin sacrement ne désire amoureusement pardonner, d’autant que son amour y est altéré du salut des hommes.

3. En ce que c’est à ses seuls dépens qu’il pardonne et remet les péchés, ayant égard à sa bonté et aux mérites de sa sainte vie, tout ce qu’il exige de sa créature, n’étant presque rien, vu l’énormité du moindre péché qui demanderait une peine infinie, et cependant il n’exige que quelques dispositions pour recevoir le pardon et l’absolution entière même des péchés les plus énormes.

4. À cause des effets merveilleux ; car outre ce tout admirable effet savoir le pardon de la coulpe, le dessein de sa divine [198] bonté en se communiquant, est de donner encore plusieurs aides, tant pour détruire cette source de corruption qui est dans nos passions et autres parties de notre âme qui nous sollicitent continuellement aux péchés, que pour nous départir quantité de vertus, selon la nécessité que l’âme a, d’être fortifiée contre les péchés dont elle a le pardon.

Et tout cela se donne selon la mesure que nous y mettons ; car selon le dessein de Dieu il veut tout communiquer à proportion des dispositions nécessaires à ce divin Sacrement ; lesquelles sont spécialement trois. Premièrement. L’examen, afin de s’accuser du nombre des circonstances nécessaires. Deuxièmement. Le regret ou le repentir de les avoir commis. Troisièmement. La résolution déterminée [199] de ne les plus commettre ; et comme Dieu ne termine sa communication que par le peu ou beaucoup de ces dispositions ; quand telle disposition manque, Dieu au lieu de se communiquer amoureusement, se présente en juge sévère, l’âme commettant un sacrilège qui est un péché exécrable et aussi abominable que l’amour y est grand et à l’infini.

Pesez donc que quand en négligence précipitée l’âme oublie des péchés, ou qu’elle n’a pas de douleur suffisante et sans résolution véritable, elle ajoute de surcroît à ses péchés un sacrilège. L’on pèse peu ceci, comme aussi la grandeur de tels péchés ; et afin de le faire comme il faut, il est besoin de réfléchir sur tout ce que Jésus-Christ donne et communique [200] en ce sacrement. Après être bien pénétrés de ces vérités, réfléchissez aussi sérieusement sur toutes les confessions de votre vie passée, et sur ce qui l’a manqué : car s’il y a un notable manquement, tâchez de le réparer par une confession générale ; si vous voyez que votre disposition n’aie pas été tout à fait criminelle ; mais lâche et tiède, regardez de combien de miséricordes vous avez privé votre âme, et combien aussi vous avait contristé Notre Seigneur.

Souvent l’on sent son âme sans avancement, soit pour la correction des péchés, soit pour le ressentiment de l’inclination au mal, soit aussi pour la faiblesse à combattre ce qui est criminel, et l’on ne remarque pas, que c’est [201] faute des dispositions à ce divin Sacrement ; car qui les aurait, jugez quelles miséricordes et quels effets merveilleux l’on recevrait ? Regrettez fortement votre faute en cela, et tâchez d’y remédier efficacement, prenant une résolution ferme d’y apporter les véritables dispositions.

8e jour. Méditation.

Considérez que pour faire une sérieuse et fructueuse Confession, l’âme s’y doit bien disposer, afin que par ce moyen elle se mette en état de recevoir avec plénitude la grâce et l’esprit que Jésus-Christ communique en ce Sacrement.

La première disposition très nécessaire est de se retirer un peu en solitude et à l’écart pour pouvoir plus facilement se donner [203] à Notre Seigneur, afin que sa bonté calme les mouvements trop violents de l’âme, débrouille un peu l’esprit des affaires auxquelles l’on a été employé ; et que de cette manière l’on puisse plus facilement implorer le secours du saint Esprit pour voir et découvrir les péchés que l’on a commis. Faute de se mettre en cette disposition et bien examiner son âme, l’on fait souvent de très mauvaises Confessions, et parfois sacrilèges, car l’on y va sans sérieusement y penser, quoi que ce soit une des plus importantes et sérieuses actions que l’on puisse faire en sa vie. Les âmes Religieuses ont spécialement à se prendre garde en ce point, d’autant que l’habitude y est très ordinaire, et de cette [204] manière passent fort légèrement cette première disposition. Il est très à propos, afin de ce retirer de ce malheur, de considérer un peu la grandeur de Dieu, combien elle mérite d’être adoré et aimé des créatures. Quel épouvantable crime c’est que le moindre oubli de Dieu ou la moindre négligence ; ce que ce peut être donc un péché mortel ; et après que l’âme est un peu pénétrée de la grandeur et bonté de Dieu, elle doit s’examiner et rechercher ses fautes.

Cette première disposition facilite et aide la seconde, qui est une détestation, un regret et un repentir véritable et amoureux des péchés connus et inconnus que l’âme a commis en vue de Dieu tout aimable. Il est absolument [205] nécessaires à moins d’un sacrilège, que ce regret soit un mouvement surnaturel du saint Esprit, soit de contrition ou d’attrition, ce qui oblige indispensablement l’âme de s’y appliquer sérieusement et non à la légère.

Prenez bien garde, vous trouverez beaucoup de semblables Confessions. L’on n’y pense pas, l’on a l’esprit emprunté, et il se trouvera même que très souvent plusieurs âmes religieuses s’y présenteront sans concevoir en aucune manière cette douleur : car si cela était, vous remarqueriez des âmes appliquées intérieurement, faire grande estime de ce Sacrement et en tirer grand fruit.

De plus il est nécessaire non seulement de concevoir une [206] douleur ; mais l'âme doit faire de son mieux, afin que cette douleur soit grande et très générale, à cause qu'elle est la règle des miséricordes de Dieu ; ce qui a été la cause que plusieurs saints, en vue du moindre péché commis, se baignaient en larmes, et par là attiraient avec profusion les dons et grâce de Dieu, pour effacer non seulement leurs péchés, mais aussi pour embellir admirablement leurs âmes. Pesez attentivement ces vérités et en tirez le fruit que le Saint Esprit désire de vous.

Cette seconde disposition cause la dernière, qui est une résolution ferme et constante de ne plus commettre le péché, prenant de la bonne manière les résolutions, non seulement de s'en éloigner ; (207) mais même de toutes les occasions qui l'ont causé et le causent ; et si le regret est véritable, l'âme est fervente à prendre cette résolution, à moins que de cela, combien commet on encore de sacrilèges ? L'on voudrait ne plus pêcher, mais à la charge que Dieu prendrait par force l'âme, ce qu'il ne fera pas, qu'à la mesure que l'âme se résoudra efficacement de ne pas pécher ; c'est sa manière d'agir avec sa créature qui ne changera jamais. De plus, l'on voudrait que Dieu fit de continuels miracles, qu'il nous conservât dans le feu sans brûler.

L'on veut, dit-on, et l'on se résoud de renoncer au péché, mais sans quitter, ni les causes, ni les occasions ; c'est badiner et continuellement commettre des sacrilèges. (208) mais ô mal-heur pour les âmes religieuses ! Car ce point cause et fait des désordres épouvantables, elles ne prennent presque jamais cette résolution au fait des fautes qu'elles commettent, spécialement pour celles qu'elles appellent légères, parce qu'elles sont ordinaires, comme par exemple l'on est habitué à rompre le silence, et l'on n'évite pas telles et telles rencontres qui en sont la cause, l'on parle contre la charité, et l'on se trouve facilement, et même l'on recherche cette sœur que l'on sait qui m'en entretiendra.

Parcourez les actions ordinaires de votre vie, et vous remarquerez que l'on veut et l'on ne veut pas. L'âme le prononce, mais elle se met dans la même occasion aussitôt qu'elle est sortie du confessionnal. (209) Peu d'âmes font application à ceci, ce qui fait que l'on ne se corrige jamais, et que l'on fait un abus de ce divin sacrement. Au contraire les âmes qui s'en serrent de la bonne manière, peuvent en un an avec son aide, se corriger de plus de péchés, remédier à plus de mauvaises habitudes, que d'autres ne le feront avec toutes les pénitences les plus extrêmes en dix et vingt années, sans cette application et fidélité véritable et amoureuse, en la réception de ce divin sacrement. (210)

9e jour. Méditation.

Considérez et pesez attentivement que Jésus-Christ lui-même, se donne au très saint-Sacrement de l’autel, ne réservant rien qu’il ne communique à l’âme, soit de sa Divinité, soit de sa sacrée Humanité. Car il ne vient pas seulement à l’âme pour la visiter ; mais comme un don véritable, de telle manière qu’en ce donnant, il se désapproprie de tout ce qu’il est, [211] non seulement pour ce qui est de sa Divinité et Humanité ; mais pour tous les mérites, grâces et faveurs, qu’il a jamais méritées et obtenues pour les créatures, il en fait en ce temps l’âme vraiment propriétaire, si bien qu’elle peut dire que Jésus-Christ est par elle ; que sa divinité, savoir les trois Personnes Divines, ses attributs divins, enfin tout ce que Dieu est dans sa Majesté adorable, lui appartient. Car Jésus-Christ donne et communique à l’âme son droit de posséder et faire usage de Dieu ; il donne aussi sa sacrée humanité, de telle manière qu’elle se peut appliquer toute la vertu, l’efficace et la grâce de son sang précieux (trésor si adorable et aimable) soit pour détruire ce qu’il y a de désagréable [212] à Dieu en elle, soit pour sanctifier ce qui ne l’est pas, soit enfin pour diviniser son âme par une participation de sa divine vie, et de tous les dons, les grâces et les vertus qu’il a possédées.

Quand vous aurez bien considéré ces vérités qui sont si manifestes et si expresses dans les paroles que Notre Seigneur nous a dites de ce divin Sacrement, arrêtez-vous à bien peser l’épouvantable crime que commet une âme qui le reçoit indignement, il est sans expression, car il est aussi grand qu’est le don. Peu d’âmes considèrent cette vérité, spécialement les âmes Religieuses ; d’où vient qu’elles y font peu d’attention ; il ne faut que communier dans un péché mortel, pour tomber dans ce malheur. Réfléchissez [213] sur toutes les Communions de votre vie.

De plus, quand bien l’âme ne commettrait pas de péché mortel, et qu’elle serait seulement lâche et peu fidèle à faire usage de ce don divin : Qu’elle compte rendra-t-elle ? Puisque chaque fois que l’on communie, l’on doit répondre de toute la vertu, de tous les mérites et de toutes les faveurs que Jésus-Christ a méritées, et peut encore obtenir de son Père ; se donnant à l’âme, afin qu’elle use de ses grâces, mérite ses vertus, si bien qu’il ne faudrait qu’une seule Communion pour sanctifier l’âme.

Voyez si vous avez tiré ce profit : si cela n’est pas, approfondissez cette faute, et voyez la multitude des Communions, et [214] combien vous êtes redevables. Si ceci est bien pesé, vous ne vous étonnerez pas de l’endurcissement des âmes, ni de ce qu’elles n’avancent pas. Car au lieu que les Communions fassent croître les âmes aux bonnes grâces de Dieu, elles l’éloignent plutôt pour le peu d’usage que l’on en fait ; étant si facile cependant de s’enrichir, ayant le trésor du ciel et la terre. Si votre âme est touchée et convaincue, faites résolution de mieux faire, et de vous préparer et disposer à la sainte Communion de votre mieux. Car si vous faites votre possible, vous verrez qu’il n’y a rien de si facile que de boire à cette source. Venez, achetez sans argent, et vous ennivrez, mes très chers !

10e jour. Méditation.

Considérez et tâchez de vous renouveler de votre mieux en ce jour, pour sérieusement vous appliquer aux vérités tout à fait importantes qui vous y doivent occuper, car assurément leur défaut est la source première et originaire de tous vos malheurs, et de ce que votre cœur est si endurci et si peu pliable aux volontés et aux touches continuelles que Dieu [216] incessamment vous donne au cœur quoique que vous n’en fassiez nulle état ; car souvent ce Dieu tout d’amour au milieu de vos emportements et négligences vous donne de certaines tendresses en l’âme par lesquelles il vous découvre votre pitoyable état, selon tout ce que vous avez vu par les vérités précédentes.

Envisagez donc que la source primitive de tous vos malheurs, est le manque de foi laquelle vous avez peu à peu perdue, et comme tout à fait étouffée par l’amour désordonné des créatures : car assurément il y a rien qui éteigne en la vivacité, et la clarté de la foi que cet amour ; d’où vient que les âmes qui s’y laissent aller, voudraient qu’il n’y eut point de Dieu, afin de se [217] satisfaire pleinement, ou que si elle n’en sont pas jusqu’à ce dernier désordre, elles expérimentent et ressentent dans le fond de leur cœur un certain rebut de Dieu, et comme un désir qu’il ne les vît pas et ne les regardât pas afin que leur cœur eût pleine liberté sans aucun remord.

Cet amour des créatures fait naître en l’âme un amour pour soi-même pitoyable, n’aimant plus que son corps, ses pensées et ses sentiments, si bien que par là tout le penchant de l’âme n’est que de s’occuper, même sans que l’âme y réfléchisse, à ce qui délecte le corps, les sens et l’esprit, de telle manière que vous voyez aussitôt une pauvre créature traîner comme une bête par sa sensualité, tantôt [218] cherchant son aise dans le boire et le manger, et dans une pauvre portion de réfectoire, murmurant continuellement si elle n’est selon son appétit déréglé. Ses sens et sentiments sont si délicats pour toutes choses qu’il faut que tout le monde s’observe en l’approchant, y ayant toujours quelque chose qui la choque ; d’où vient qu’elle fait vacarme continuel, murmurant de tout, et n’étant jamais satisfaite. Si cet extérieur et pitoyable, l’intérieur est encore tout autre chose : car continuellement elle est dévorée et tiraillée en toute manière, ses sens et son esprit roulant toujours quelque chose de fâcheux, et ainsi vie une vie misérable intérieurement.

Cet amour désordonné causera [219] certain libertinage pour toutes choses ; de telle manière que tout lui est à charge. Elle s’exempte par conséquent autant qu’elle peut, soit d’Office, ou de toutes sortes d’autres régularités. Pour l’obéissance et la pauvreté ce lui est un poison : car comme elle ne se conduit plus que par ses sens, et un certain instinct de sensualité dans ses sentiments, tout lui paraît déraisonnable, cruel, et insupportable, si bien qu’une pauvre Supérieure ne peut de quel côté la prendre pour lui faire voir ses obligations, et la remettre un peu à son devoir. Cette âme est comme un lépreux lequel on ne saurait toucher sans lui faire douleur : car son mal entreprend toutes les parties de son corps. [220]

Voilà un petit crayon de l’état pitoyable ou une pauvre âme tombe en perdant la foi, et tout ensemble voilà aussi la cause pourquoi peu à peu elle se diminue en l’âme de telle manière qu’à la suite, quand on y réfléchit l’on voit véritablement que quoique l’habitude ne se perde jamais dans le fond de l’âme que par l’hérésie, cependant par telles démarches d’amour des créatures, de soi-même, et du libertinage, l’on vient-on à perdre tout à fait l’usage et la clarté.

Considérez bien de près qu’il est très vrai qu’en cet état l’âme perd la foi, et qu’aussi le manque d’usage de foi fait tomber en ce désastre. N’est-il pas vrai que vous ne sentez plus de respect pour Dieu, qui vous le fasse [221] voir et considérer avec inclination. Quand vous êtes devant le saint-Sacrement, que vous entendez la messe, que vous êtes en l’oraison, ou que vous faites quelque lecture qui vous parle de Dieu, votre esprit ne sent-il pas et n’expérimente-t-il pas un certain rebut qui vous éloigne, et vous rend susceptible de dissipation et de distractions. Cependant quoi que toutes ces choses vous soient fort ordinaires, vous n’y réfléchissez pas sérieusement. Vous voyez votre malheur sans le connaître. Convaincue fortement de toutes ces vérités, humiliez-vous profondément devant Dieu ; et ne faites pas la sourde oreille à sa divine Majesté laquelle par sa bonté infinie vous donne encore ce coup de miséricorde [222], pour vous faire voir l’état de votre âme. Regardez bien sérieusement et ne vous flattez pas : car tout ce que vous voyez en ces vérités, est très vrai. Prenez garde de la malice dernière du Démon et de votre nature, laquelle vous cachera son désordre, parce qu’elle craint merveilleusement que vous ne l’approfondissiez en vérité.

Prenez une résolution forte de vous convertir, et de vous défaire de tout ce malleur qui vous enchaîne ; et pour cet effet, demandez humblement pardon à Dieu, de n’avoir pas fait usage de la lumière de la foi, comme d’un don très précieux, et d’une extrême conséquence, tant pour le glorifier que pour travailler à votre salut.

Faites résolution d’en faire des [223] actes autant continuels que vous pourrez, et quand vous verrez votre esprit s’occuper de choses contraires à sa divine Majesté, tâchez de le relever par un acte de foi, ce qui vous sera une lumière et un soutien pour le conserver au-dessus de sa propre corruption.

Quand vos sentiments ou votre propre sensualité vous solliciteront à quelque chose contre son ordre, aussitôt faites usage de la Foi, disant à votre âme. Quoi offenserons-nous une Majesté infinie, pour un petit plaisir et une misérable satisfaction ?

Souvent étant seule, ou devant le saint-Sacrement, tâchez de renouvelez votre foi et la mettez en actes le plus souvent que vous pourrez, et vous verrez par [224] expérience qu’en vous observant avec fidélité en tout ce que dessus, et en faisant usage de votre foi, insensiblement votre pauvre âme viendra comme de mort à vie, et d’un puant et infect sépulcre, dans le beau jour d’une lumière qui non seulement satisfera votre cœur par une douce inclination aux exercices de votre condition, et aux vertus que par nécessité d’état de viel'vous êtes obligée de pratiquer ; mais encore votre esprit comme un pauvre captif auquel on rompt ses liens peu à peu, aura une joie tout à fait grande, commençant à envisager les Mystères, et les exercices de Piété et de Religion, avec quelque consolation et suavité. Vous serez si étonnée, et par une suite si consolée de voir que peu à peu [225] cette lumière de foi avec l’usage que vous en ferez, vous déchargera les épaules d’un si pesant fardeau, et si vous voulez que notre Seigneur poursuive à vous faire voir et goûter la miette de ce que je vous dis ici, qui n’est pas le temps présentement de poursuivre, faites en sorte de vous bien renouveler dans la conviction forte et généreuse de toutes les vérités précédentes ; mais surtout, mettez la main à l’œuvre et ne vous contentez pas d’avoir vu et avoir remarqué ces choses. Sauvez-vous du péril au plus tôt, ce que vous ferez par la pratique.

Conclusion.

Cet exercice pour être d’effet dans l’âme, doit opérer une connaissance des désordres et des malheurs que le péché et la vie tiède lui ont fait contracter ; mais je vous avertis d’un précipice étrange, savoir, qu’il y a très peu d’âmes qui veulent qu’on leur die [dise] le fond de la vérité, et comme elles sont en elles-mêmes devant Dieu, et ce qui est encore la dernière misère, le nombre est encore beaucoup plus petit de celles qui se veulent voir telles qu’elles sont, faisant un million d’adresses pour se cacher à elles-mêmes, et pour ne pas croire ce qu’en vérité leur fond intérieur est, cela serait incroyable si l’expérience ne le faisait [227] voir. D’où vient que je tiens un miracle très grand quand une âme découvre son désordre et sa pourriture intérieure, car la nature a une adresse si épouvantable de se cacher à soi-même, qu’elle ne peut souffrir sans crever la vérité de cette vue.

Au nom de Dieu, prenez bien garde : car telle vue et connaissance est la clé de votre salut, et faute de cela, vous roulez misérablement votre vie Religieuse sous une apparence de piété, je dis à vous-même ; car les autres vous connaissent assez, ne pouvant être telle que vous êtes, sans que les yeux extérieurs vous découvrent ce que vous êtes, quoi que vous soyez cachée à vous-même, et je vous assure aussi que si vous êtes assez forte [228] de faire ce premier pas, aidée de la lumière de Dieu, que vous devez très humblement demander, il vous donnera ouverture sur les saintes vertus, et pour la joie et consolation promise aux âmes dévotes et religieuses. Fin de la seconde retraite38.

Troisième retraite. Exercice de 10 jours pour exciter une âme à la conversion véritable de soi-même vers Dieu.

Avis.

Une âme qui est déjà touchée du désir véritable de se convertir, et qui n’a pas encore tout de bon travaillé à se (230) désoccuper de soi-même, ni des créatures, doit se disposer, afin que Dieu par sa grâce et sa divine lumière renouvelle son âme et l’excite derechef pour y donner ordre. Presque tout le monde se contente et se satisfait de cette première opération de Dieu, qui ne fait que donner des désirs d’aimer et de faibles regrets d’avoir offensé cette divine Bonté, avec une volonté peu forte de travailler à détruire cet ennemi de Dieu, soit en soi, soit à l’égard des créatures et des attaches qui l’ont fortifié dans l’âme.

Dieu donc ordinairement renouvelle sa lumière, et excite plus puissamment l’âme pour [231] envisager les désordres et les périls extrêmes dans lesquels le péché l’a mise. De plus, lui fais voir les moyens et les aides par lesquelles elle s’en délivrera ; et selon que l’on est fidèle à correspondre à cette lumière qui éclaire, Dieu l’augmente, lui donnant des secours très efficaces pour en venir à bout.

Quand une âme est assez heureuse de voir en soi ce renouvellement, elle doit faire fruit de cette occasion et de cette miséricorde infinie, se retirant en solitude et à l’écart du bruit des créatures, disant avec l’Epouse : j’entendrai ce que le Seigneur parlera à mon cœur. [232] Et afin de conformer sa correspondance aux desseins de Dieu dans ce renouvellement, il est à propos qu’elle s’entretienne avec beaucoup de fidélité dans les mêmes vérités que Dieu d’ordinaire renouvelle dans cette seconde démarche qu’il désire faire faire à l’âme.

Les vérités qu’il tâche d’inspirer fortement et très profondément dans l’esprit sont. Premièrement une connaissance grande et profonde des péchés que l’on a commis, afin d’en exciter une grande contrition et une volonté d’y travailler sans réserve. Et pour cet effet, il en découvre l’horreur, les ravages qu’ils [233] ont causé en l’âme, détruisant en elle l’admirable Image de la Divinité, et fait voir fort manifestement l’ingratitude infinie de la créature, Dieu n’ayant fait autre chose qu’aimer, et l’âme n’ayant rien fait que s’opposer à ce divin amour.

Quand Dieu vois l’âme amoureusement éclairée, pénétrée, et vraiment touchée de ses désordres, et de sa divine Majesté offensée avec de grands désirs de les détruire, s’en humilier, et se donner à lui pour commencer tout de bon. Pour lors il se convertit amoureusement vers cette pauvre âme, et comme touché de son humiliation, contrition et désir de [234] se défaire du péché, de soi-même, et des créatures, il lui manifeste son aimable Fils, et lui découvre les merveilles de la vie et des Mystères de Jésus-Christ Homme Dieu. Moyen véritable, unique et efficace, pour passer du péché, de soi-même, et des créatures à Dieu.

À la découverture de cette lumière, l’âme ressent grande joie et consolation ; car comme elle ne s’est encore désaltérée, que du fumier, du pus et de la puanteur épouvantable de ses désordres, de l’amour désordonné de soi-même et de la confusion des créatures, elle commence à voir le bonheur qu’il y a à servir Dieu, la joie [235] et le repos véritable que l’on trouve à sa suite, et l’assurance que l’on expérimente en le contentant ; et tout cela s’opère, à mesure que l’âme est fidèle à considérer, à aimer généreusement, et se conformer véritablement à Jésus-Christ, qu’elle commence à voir. Ce qui sollicite puissamment l’âme de s’occuper avec courage, et de se rendre avec fidélité, pour suivre l’exemple de ce divin Jésus son cher principe et la chère vie de son âme.

Cette âme par cette lumière qui l’éclaire, est sollicitée de dire de fois à autre à cet aimable Sauveur qui se découvre à elle. Ou allège me précipitant [236] malheureusement ? J’étais sans vie, puisque je ne vous connaissais ni aimais pas, et cependant je me croyais vivante, et plusieurs autres choses que son pauvre cœur, pénétré de la vue et de la Beauté de Jésus-Christ dans son divin amour, et ses divins Mystères, opère et excite en elle.

Il est fort à remarquer qu’il est de la dernière importance de faire avec grande fidélité ces exercices, afin de correspondre à ce renouvellement ; d’où vient que plusieurs âmes qui ne le font pas et qui sont timides, soit par la peur de se quitter soi-même et des satisfactions qu’ils prennent parmi les créatures, soit par la crainte [237] de la captivité et de la peine que l’on croit dans la suite de Jésus-Christ, étouffent cette lumière, et demeurent au plus dans un horreur de péchés notable, avec quelques lumières passagères de l’amour de Dieu, qui n’opèrent en ces âmes que des essais de se convertir ; mais jamais ne le font. D’où vient que vous remarquez que telles âmes foisonnent en bons désirs, font même de fois à autre quelque chose de bien ; mais cela n’ayant pas la racine, aussitôt qu’il vous paraît qu’elles vont marcher à grands pas, elles retombent malheureusement en elles-mêmes et dans leurs passions, et vous voyez qu’elles vont [238] peu à peu affamées qu’elles sont, courant après les petits plaisirs des choses créées ; parfois elles n’en demeurent pas là. Car après bien des infidélités et s’être bien relevées est tombées, elles s’abandonnent souvent à des péchés et désordres étranges. Et tout cela faute de s’être rendues au renouvellement et à la sollicitation intérieure de sa divine Bonté, pour faire une démarche dans son divin amour.

Il faut donc, Ame rachetée du sang de Jésus-Christ, aimée et caressée si tendrement de Dieu ! Que vous vous rendiez sans réserve et sans crainte à sa sollicitation, prenant de là occasion de vous retirer en solitude pour faire [239] quelques jours de Retraite, sur des vérités divines conformes, comme j’ai dit, à celles que Dieu a dessein de vous inspirer et vous graver dans le cœur, afin que par ce moyen, elles soient plus efficacement reçues en vous, et que vous soyez mieux disposée à leur exécution. (240)

Premier jour. Méditation. Signasti super nos lumen vultus tui, Domine !39

Considérez que l’homme dans sa création sortant des mains de Dieu, est dans une beauté admirable ; car il a l’image très accomplie de sa divine Majesté, ses trois puissances, la mémoire, l’entendement, et la volonté, ayant grand rapport au [241] trois divines personnes, et capacité de les recevoir en elles ; comme un miroir fort poli, pour représenter au naturel un visage. De plus, tout l’homme a en soi une capacité non moindre des divines perfections, soit de sagesse, bonté, force, etc. Cet ouvrage si beau et ce chef-d’œuvre des mains du Tout-Puissant a été créé uniquement en cette beauté si excellente et capacité si étendue, pour connaître et aimer son Dieu. Cependant les pauvres créatures oubliant cette beauté et la fin de leur création, se vautrent dans le péché et dans l’ordure ; ce qui ne salit pas seulement ce bel et admirable ouvrage, mais efface autant qu’il est au pouvoir de la créature, l’admirable splendeur de la Face divine gravée en [242] elle, ce qui est un péché qui ne se peut comprendre. De plus, elles font toute autre chose que ce pourquoi elles sont créées, employant toute leur capacité vers les créatures, pour n’avoir d’autres connaissances, amour, ni ressouvenir que d’elles.

Entrez puissamment dans la vue véritable de ce que c’est que le péché et l’oubli de Dieu. Si un Roi avait un tableau d’une exquise beauté, qu’il chérit beaucoup, et qu’une personne par malice le pilât dans la boue, elle attirerait justement l’indignation du Roi. De plus, comment pourra l’homme répondre de l’admirable capacité et de la fin très relevée employée tous les jours de sa vie, vers les créatures, soit à s’en entretenir et occuper, soit à les aimer [243] éperdument, soit enfin en étant continuellement occupé de soi-même.

Cette Vérité éternelle est d’une étendue et conséquence infinie et presque personne n’y pense, et si l’on y pense, c’est si légèrement, que cela est pitoyable, nemo est qui recogitet corde ; cependant faute de le faire comme il faut, l’on vit une vie fort tiède et oublieuse de Dieu, et dans très peu d’estime du péché, il est cependant dans ce regard d’une infinie conséquence.

2e jour. Méditation.

Envisagez avec la lumière de la foi et un profond respect, la sainte Trinité résidante dans tout votre être, le pénétrant de l’éclat de sa Majesté infinie, ses divines perfections étant toutes occupées vers vous, et cela sans qu’un seul moment de votre vie se puisse échapper à ses regards divins. Quoi, mon Dieu ! Mon âme et l’objet des applications de la sainte [245] Trinité, et vous éclairez continuellement par votre infinie lumière, et toutes vos autres perfections sont occupées chacune en sa manière, vers une créature, laquelle au milieu de ce soleil éternel, a fait tant de péchés, s’est éloigné si souvent de vous, à oublier presque toujours celui en la présence et dans lequel elle vivait plus qu’en soi-même ?

Envisagez la laideur de vos péchés, mépris et oubli de Dieu par cette lumière de sa présence, et concevez qu’elle confusion vous devez porter en vue des regards divins sur votre vie pécheresse et oublieuse de ce même Dieu, qui par lui-même étant ainsi résidante et appliqué à l’âme, par son essence et [246] qualité de première cause, doit être le principe de tout les mouvements, de tous les respirs, et de toutes les actions que votre esprit et votre corps peuvent avoir : car comme ils ne peuvent subsister sans l’application actuelle de sa divine présence ; aussi ne peuvent-ils avoir aucune action que par lui-même.

Quoi mon âme n’es-tu pas infiniment confondue et humiliée en la vue de cette infinie et immense vérité ; la sainte Trinité dans toute la sainteté de son être, et la grandeur de ses infinies perfections, est le principe par nécessité, et le premier opérant de tout ce que tu veux faire, soit de bien ou de mal ; et cependant tu n’as jamais envisagé tes horribles péchés, oubli et [247] négligence dans cette vue, tu as fait servir un Dieu à tout cela, n’ayant voulu faire autrement après la loi qui s’est imposée de concourir à toutes tes actions ?

Confondez-vous, et vous perdez dans ces immenses vérités, et voyez que très souvent les âmes ne les pénètrent pas, non plus que le tort qu’elles se font en péchant. En étant infidèles à Dieu, elles renversent l’ordre admirable de l’ouvrage divin : car Dieu pour embellir et rendre l’homme capable d’admirables choses, l’a voulu élever à cette capacité de sa présence, et qu’il fût par lui-même le principe de sa vie et de son opération. Heureuse une âme qui par la lumière de la foi, pénètre ces vérités, d’autant qu’il est impossible qu’elle [248] n’aie une infinie humiliation en vue du moindre péché, et elle peut de plus prendre en elles une source de force, pour renoncer à tout ce qui peut être désagréable à sa Majesté divine. Ces vérités ont toujours été la source des lumières immenses qui ont éclairé ces grands pénitents et pénitentes, que l’on lit avoir porté grand regret de leurs péchés et oublis de Dieu.

3e jour. Méditation. Convivificavit nos in Christo, ut essemus in ipso Nova Creatura40.

Considérez attentivement comme par la création l’homme a été créé dans cette beauté et dignité admirable et pour une fin si sublime, pareillement dans la rédemption (qui est comme une seconde création) il a été fait [250] membre de Jésus-Christ, et de ses os, un même corps, et vivifié de son propre esprit. De plus il a donné à l’homme ainsi régénéré en Jésus-Christ, le prix de son précieux sang, les mérites de sa vie, et la valeur de tout ce qu’il est, et cependant ce pauvre homme s’oubliant de sa dignité, se précipite dans soi-même, et dans les créatures. Agnose, ô Christiane ! dignitatem tuam, et divinae consors factus naturae, noli in veterem vilitatem degeneri conversatione redire41.

A-t-on bien pesé en sa vie une fois l’énormité du péché, de l’oubli de Dieu, et de l’emploi inutile d’un trésor si précieux qui n’est rien moindre que la valeur de la Vie, du Sang et des mérites d’un Dieu ? L’on a un effroi très [251] grand, et cela justement, quand l’on entend qu’on a pilé avec le pied une sainte Hostie, et l’on ne fait point estime du corps de Jésus-Christ que nous sommes. L’on passe les jours, les semaines, et souvent les années dans le péché, dans l’oubli de Dieu, et sans avoir solidement conçu ce que l’on est. O que si une personne savait ce qu’on lui demandera un jour quand l’on lui fera voir : Vous avez été Chrétien, c’est-à-dire, membre de Jésus-Christ, vous avez peu fait usage de son esprit, de ses grâces et mérites, rendez-moi compte de son précieux Sang, et il se trouvera que cette capacité infinie a été consommée en complaisances vers soi-même et vers les créatures ; [252] et au lieu de que nos pensées, paroles et actions aient été toutes saintes, et même divine, elles ne seront que corruption.

Pesez tous vos péchés, paroles, pensées et actions, et tous les moments de votre vie, à ce poids, et vous en verrez ou la valeur ou le démérite. Presque tous les hommes, faute de se connaître, ne savent pas l’énormité du péché, et ce que c’est que l’oubli de Dieu, et souvent croient que pour satisfaire à Dieu, c’est assez que de ne pas pécher, les unes mortellement, et les pieux véniellement, sans réfléchir que pour satisfaire Dieu, il faut rendre les fruits dignes d’une telle grandeur. Un jardinier qui plante un arbre fruitier, ne se contente pas qu’il vive, et [253] ainsi qu’il aie de feuilles, il demande des fruits. O qui saurait les fruits que peut et doit porter une âme chrétienne !

4e jour. Méditation. Dieu est en soi une Majesté infinie, toutes les créatures ne sont devant lui qu’un pauvre néant, ou rien du tout, les ayant créés toutes par une seule parole.

Considérez attentivement sa grandeur soit dans ses divines personnes et attributs divins, soit dans le droit et pouvoir qu’il a, d’user [255] de ces créatures comme bon lui plaira, ayant une autorité souveraine sur elles. Après avoir considéré et pesé ce que la foi vous enseigne de cette grandeur de Dieu, voyez que son amour infini sollicite continuellement et par amour ces pauvres et chétives créatures à se retirer du péché, de l’amour et occupation des choses créées, et à s’occuper continuellement de lui, et que cependant par un mépris infini, elles n’en veulent rien faire.

Avez-vous jamais pesé qu’aimer une créature, ou faire quelque chose qui soit contre Dieu, est dire en vérité : je choisis cette créature plutôt que Dieu, je l’aime et la chéris, parce qu’elle le mérite plus que Dieu ?

O oubli, ô mépris du Créateur [256] que vous êtes épouvantable à qui le considère sérieusement ! Dieu nous dit continuellement par la lumière de la foi et par les touches intérieures qu’il nous fait ressentir : Venez, aimez-moi beauté infinie, soyez avec moi, et vous occupez de ma présence, et cependant méprisant et la personne et l’appel, l’on s’occupe bassement d’une créature, n’est-ce pas un mépris sans expression ? Je dis plus autant que les choses sont petites et inestimables, plus le mépris et grand aux âmes qui ont par vocation et condition plus de lumière.

Cette vérité éternelle bien pesée doit mettre une confusion et un étonnement extrême en l’âme dans le mépris que nous faisons continuellement de Dieu. [257] O pauvre âme pèse bien que Dieu vaut infiniment mieux, et qu’il est plus aimable que tout ce qui est dans la terre, et que c’est véritablement le mépriser et déshonorer et le rabaisser au-dessous de toutes les créatures, que de vous en occuper avec attache et passion ? Et cependant l’on est éperdument emporté d’elles et de soi ! Portez ensuite de la considération de cette éternelle vérité un jugement juste du péché et de l’occupation inutile de votre vie. Faites une résolution de vous ressouvenir souvent de cette éternelle vérité. Ils m’ont délaissé, et se sont creusé des citernes corrompues.

5e jour. Méditation. Excutere de pulvere, consurge, et solve vincula colli tui captiva filia Sion42 !

Rentrez avec fidélité et humilité dans vous-même, et y voyez le ravage étrange et le renversement épouvantable que le péché et le peu de fidélité à Dieu et à ses divins ordres sur vous, y ont causé. Vous y remarquerez [259] une révolte des passions, de désirs et affections qui troublent le repos et la belle harmonie dans laquelle elles deraient être vers leur cher principe. De plus, vous ne verrez dans votre entendement que de l’obscurité et de l’erreur pour une infinité de choses, dans votre mémoire que de l’extravagance, jusqu’à ne pouvoir presque demeurer un moment en sa divine présence, sans souffrir un million de sottises dans cette puissance capable de la demeure de sa divine Majesté ; pour ce qui est de la volonté, c’est présentement avec une force grande que l’on lui fait aimer son Dieu ; le corps n’est-il pas devenu par le péché un sujet de misères et de tentations étranges pour la pauvre âme qui se [260] voit enfermée en lui comme dans un très obscur cachot, et tout cela se fait par le péché, non seulement originel ; mais par les actuels que l’on commet. Cependant combien y a-t-il de personnes qui fassent attention solide sur ce désordre ? L’on expérimente sa misère, et l’on ferme les yeux pour ne la pas voir ; l’on conserve une délicatesse pour soi-même si étrange, que l’on aime mieux vivre et mourir dans ce désordre, que de travailler tout de bon à s’en retirer : car l’unique moyen de le faire, est de persécuter le péché dans toutes les parties de l’âme, combattant généreusement ses passions, et ne se donnant aucun repos, que l’on n’en soit venu à bout. De plus tâchant de donner [261] un saint emploi à ses puissances, occupant son entendement à connaître et à penser à Dieu ; sa mémoire, la remplissant de la divine présence et de ces merveilles ; sa volonté, l’occupant en amour véritable. De cette manière très assurément l’on expérimenterait le remède à ce désordre qui donne tant de peine, et qu’au contraire, toutes les parties de l’âme rentrant dans la subordination à leur Créateur, feraient un admirable concert de musique devant sa divine Majesté, résidante en elle. Le Corps même par une mortification bien réglée, deviendrait un jardin de délices ; et pour Dieu, et pour l’âme même, par les belles fleurs de vertus dont il est capable. Car comme par l’amour désordonné que l’âme a pour lui, il devient [262] un cloaque de toutes sortes de misères ; aussi par la mortification et saint règlement où l’âme unie à son Dieu le réduit, il devient un parterre de vertus admirables.

Étant bien convaincu de ces vérités, et les ayant considérées par la lumière de la grâce, faites une résolution de travailler à vous retirer du malheur où vous avez été jusqu’ici par le péché, et tâchez de combattre fortement ce qui vous voudra faire tomber dans l’imperfection. Ce que vous voyez par le sérieux envisagement du désordre causé en vous par les péchés passés et présents, et par les infidélités journalières, vous doit être un tableau pour remarquer ce que vous avez à faire pour plaire à Dieu ; car ne croyez jamais pouvoir parfaitement posséder [263] votre âme en paix, qu’à la mesure que vous y détruirez le désordre intérieur, et que vous travaillerez à la remettre dans une agréable subordination à Dieu. Croyez qu’il vous dit au cœur ces admirables paroles : Excutere de pulvere ; consurge et solve vincula colli tui, captiva filia Sion !

Levez-vous de l’état misérable où vous êtes, et vous remettez dans la liberté des enfants de Dieu.

6e jour. Méditation. Donnez-vous à notre Seigneur Jésus-Christ pour avoir part à sa lumière, afin de pénétrer ces vérités.

L’âme ayant profondément envisagé les vérités précédentes qui lui découvrent ses péchés et la grandeur de ses fautes, et ayant été beaucoup humilié et confuse en vue d’un [265] Dieu, aimant et se communiquant si profondément à sa pauvre créature. En vue aussi de Jésus-Christ, la relevant et l’embellissant d’une qualité qui la fait chrétienne, c’est-à-dire associée à tout ce qu’il possède, étant son Chef [sa tête], et elle un de ses membres, vivifiée de son esprit, et participante à tous ses mérites, vertus et grâces ; Il a voulu encore ajouter à cela la qualité de Religieuse, par laquelle l’âme est vraiment son épouse, sa Fille et sa portion véritable dans laquelle Jésus-Christ prétend prendre ses plaisirs. Renouvelez votre application, afin de considérer attentivement et avec amour, ces grandes vérités de l’amour divin, par préférence à tant d’âmes que Dieu a laissées dans le monde, sans les [266] appeler à une grâce spéciale, mais en vous voulant Religieuse, il vous a destiné pour son Epouse. Et pour cet effet, il vous a tirée du monde, comme les épouses sortent de la maison de leurs Pères, quittant leur parenté, pour entrer dans une autre, qui leur fait changer même de nom. De plus, les épouses entrent et participent par ce droit aux qualités de leurs époux, étant entièrement à lui, et lui à elles. Jésus-Christ par la grâce de Religion en vous tirant du monde, vous en veux entièrement séparée pour lui, et vous unit à tout ce qu’il est, et cela par amour de véritable Epoux, c’est-à-dire par droit. Vous êtes aussi sa Fille par ce don et vocation. Et si les chrétiens sont enfants de Dieu, les âmes Religieuses [267] le sont tout d’une autre manière, plus excellemment, d’autant que par cette vocation elles sont appelées à la perfection, et les autres pour le plus ordinaire ne sont que pour leur salut. Vous êtes de plus la portion choisie de sa divine Majesté, pour prendre spécialement ses plaisirs dans votre âme ornée et embellie des deux qualités précédentes : ce qui le fait vous présenter continuellement ses miséricordes, pour l’ornement et l’embellissement de cette chère portion ; c’est pour cet effet que ce Dieu de tout amour, imprimant au cœur d’une grande sainte cette profonde vérité, lui fit voir que par la grâce du christianisme, il la mettait pour l’ornement d’un de ses membres, et au même temps elle se vit unie [268] à lui en cette qualité ; mais tout aussitôt il lui fit changer cette place, et la plaça sur son cœur ; de telle manière, que les respirs de cet aimable et tout déifié cœur, donnaient et communiquaient la vie à cette âme embellie toute d’une autre manière. Quelle confusion en vue de ces vérités, quand une âme envisage qu’au lieu de faire fruit et vivre selon ces qualités, elle en fait un oubli entier ! Et qui aussi au lieu de vivre dans la dignité d’épouse, s’est précipitée dans l’ordure et la fange, elle a pris infinis plaisirs contre l’ordre de son cher Epoux Jésus-Christ, et elle l’a méprisé errante et vagabonde parmi les créatures. Ceci est d’une infinie étendue, étant bien approfondi dans le détail. De plus, au [269] lieu de faire usage de la qualité de Fille du Très-Haut, l’âme s’est comportée comme une roturière, allant continuellement mendiant des vains plaisirs hors de Dieu, toujours affamée et misérable comme l’Enfant Prodigue, et enfin au lieu de donner du plaisir à son Dieu, comme il l’avait choisie, elle a toujours été un objet de tristesse pour lui.

O âme Religieuse ! Ressouvenez-vous que vous répondrez à Dieu infiniment en vue de ces qualités, et si vous les considérez tout de bon, outre que vous verrez par elles, vos péchés, ingratitudes et négligences infiniment criminelles, elles vous découvriront des fautes sans nombre, auxquelles vous n’aurez jamais pensé. Regardez-vous désormais ennoblie de [270] ces qualités, et vivez par conséquent de cette manière, et afin de réparer le passé, entrez dans un regret infini d’avoir tant contristé notre Seigneur ; car si vos fautes, comme chrétienne l’on blessé, comme elles l’ont outragé, méprisé et mis dans une humiliation étrange. Demandez instamment que la véritable lumière de ces profondes vérités, pénètre et éclaire votre âme, et vous verrez infiniment plus de choses que je vous en dis.

7e jour. Méditation. Continuez à vous donner à l’esprit de Jésus-Christ pour voir ces vérités si importantes.

Considérez que Dieu nous aimant infiniment, et cherchant continuellement des moyens de nous attirer à lui pour nous déprendre de nous-mêmes, de nos inclinations corrompues, et de l’attache [272] naturelle aux choses visibles, à ajouté aux obligations d’amour par ces qualités obligeantes, des nécessités expresses : et pour cet effet, son amour infiniment et amoureusement ingénieux, a trouvé le moyen de lier l’âme Religieuse à lui, par un lien nécessaire qui sont les vœux de la sainte Religion, et par là lui dire, qu’il désire si amoureusement que l’âme soit à lui, que si elle ne le veut par amour de bienveillance, il faut que cela soit par nécessité, et sous peine de damnation. O excès d’amour ! ô amour sans mesure ! L’âme donc en suite de ses vœux, est obligée sous peine d’être damnée, si elle ne le fait, de vivre en véritable épouse, fille, et comme portion très chérie de [273] Jésus-Christ : car par le vœu de chasteté elle a consacré son corps et son esprit, pour n’être ni de pensée, ni de désirs, ni d’effet qu’a Jésus-Christ ; mais je dis d’une telle manière, que tout ce qui se peut exprimer d’appartenance, soit comme chrétienne, soit par un sacrement, comme les épouses dans le monde, n’est presque rien en comparaison de cette obligation de perfection : car ceci est un sacrifice, et un sacrilège si l’on y manque par le vœu de pauvreté, elle renonce à tout ce que le monde lui peut fournir de bien, afin de prendre Jésus-Christ pour sa portion. Par le vœu d’obéissance, elle renonce absolument à elle, afin que Jésus-Christ aie droit de faire en [274] elle et d’elle tout ce qui lui plaira, de la même manière qu’une personne possède une chose qu’on lui a donnée ou qui l’a achetée très chèrement. Et enfin par le dernier vœu qui est la conversion des mœurs, l’âme s’oblige de se détruire continuellement pour faire régner Jésus-Christ en elles par ces trois manières, qui s’effectuent, par la chasteté, pauvreté et obéissance.

Avez-vous jamais bien réfléchi sur l’obligation de vos vœux, lesquels vous obligent premièrement par amour ? Mais si en cette vue vous ne voulez vous rendre, ils vous obligent sous peine de damnation. De plus, n’avez-vous jamais réfléchi sur l’étendue de cette obligation, et jusqu’où doit aller la chasteté [275] tant de corps que d’esprit ? Comme aussi la pauvreté, soit dans les habits, nourriture, et possession des choses nécessaires, lesquelles ne doivent pas seulement être possédées en désappropriation ; mais doivent avoir le caractère de la sainte pauvreté, ce qui dit bien des choses. De plus le vœu d’obéissance vous a ôté tout droit sur vous, soit pour ce qui touche le corps et l’esprit, de telle manière que vous avez transféré ce droit à Dieu, et à vos Supérieurs pour lui. Cependant l’on se reprend par infinies choses, se flattant que c’est pour peu, que la chose est de peu de conséquence ; mais l’on n’envisage pas que l’obligation de ce vœu est indivisible, et que cette chose si petite qu’elle soit, est [276] voilée, c’est-à-dire que vous y êtes obligée par vœu en face de toute l’Eglise triomphante et militante. O que peu d’âmes sont éclairées de ces grandes, amoureuses et profondes vérités ! D’où vient que l’un des deux arrive, ou que l’on languit malheureusement opprimée sous ces aimables liens, à cause que l’on ne s’y veut pas rendre par amour, ou bien que si l’on s’y rend, c’est toujours avec réserve, sans entrer dans leur étendue et vérité, laissant l’essentiel comme mercenaire, mais ne se rendant pas à ce qu’il y a de plus agréable à Jésus-Christ ; et ainsi l’on fait d’un aide infinie pour la perfection, un sujet d’innombrables péchés, imperfections et désordres, qui font que notre Seigneur [277] a toujours rebut pour l’âme Religieuse qui ne vit selon sa dignité et son obligation.

Réfléchissez et voyez des manquements infinis dans votre vie. Premièrement par des péchés notables qui causent une laideur infinie et insupportable par ce regard. Deuxièmement dans les négligences et peu de fidélité que vous avez eue, et que vous n’avez pas pesé au poids de ces vœux : ô que les âmes Religieuses seraient heureuses, si elles étaient fortement éclairées de ces vérités, et qu’elle se donnassent tout de bon à la pratique, d’autant qu’elles auraient une béatitude encommencée ! [278]

8e jour. Méditation.

L’âme éclairée, pénétrée, et touchée des désordres, des infidélités, négligences et imperfections passées, par la vue et considérations de toutes les vérités précédentes, doit être dans une humiliation profonde, et un désir extrême de mieux faire, avec un désespoir de soi-même, s’étant ainsi si cruellement [279] trahie par son amour-propre, et le désir infini et insatiable de se satisfaire. Il faut ensuite envisager Jésus-Christ son cher et aimable Sauveur et Libérateur, comme son unique refuge, son remède, sa caution et celui qui par sa bonté remédiera au passé, et lui donnera force et courage, pour travailler tout de bon à remplir les desseins de Dieu sur elle. Que l’âme s’humilie voyant sa misère extrême, son peu de force, sa grande faiblesse, et combien elle mérite peu d’entrer dans les bonnes grâces de Dieu, et dans la participation des grands dons qu’Il lui a destiné comme chrétienne et comme Religieuse. Ensuite qu’elle se retourne amoureusement vers Jésus-Christ, le sollicitant [280] de la prendre à lui, et de lui appliquer le mérite de son Sang précieux et les grâces de sa sainte vie. Assurément si elle fait cela avec profonde humilité, grande foi, et espérance en Jésus-Christ son cher Libérateur, il la prendra à lui, réparera tout le passé, et la mettra en voie pour travailler tout de bon à sa perfection ; lui fournissant les grâces, les lumières et l’amour nécessaire à cet effet.

Étant pénétrée de ces vérités, envisagez Jésus-Christ votre cher Sauveur, comme il se présenta à la Samaritaine, tout lassé de la chercher, pour la réduire à renoncer et se retirer de ses désordres, afin de lui donner la connaissance de sa divine personne, lui disant ces aimables [281] paroles. O femme si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te parle ! Et au même temps Jésus-Christ lui disait au cœur, tu connaîtrais que c’est ton Libérateur, ton Sauveur, et le principe de ta vie qui te vient chercher, afin que de morte que tu es, il te ressuscite à une nouvelle vie infiniment admirable, qui n’est autre chose que connaître ce que je suis. Arrêtez-vous à pénétrer ces paroles : si tu savais le don de Dieu, c’est-à-dire qu’en lui l’on trouve tout, et que hors de lui, ce n’est qu’un sujet de misères, pauvretés et douleurs extrêmes. Jésus-Christ est pour vous spécialement, et présentement trois choses. La première. Il est la cause de vos péchés, et de tout [282] ce dont vous sentez coupable, s’en étant chargé, et les ayant pris sur soi. La deuxième. Il a une douleur infinie de ces mêmes péchés. La troisième. Il en a demandé instamment et avec un gémissement ineffable, pardon et miséricorde à son Père.

Après avoir bien considéré et pénétré ces vérités admirables en Jésus-Christ ; unissez-vous à lui, et lui demandez amoureusement miséricorde, afin de participer à cette aimable don de le connaître, et souvent dites à votre pauvre âme : si tu savais le don de Dieu. Confiez-vous ensuite à sa bonté, et offrez Jésus-Christ au Père Eternel comme votre caution, comme infiniment humilié et contristé de vos péchés, et comme demandant [283] instamment votre salut, et votre réunion avec lui. Confessez devant Dieu que vous n’avez pas assez de contrition ni d’humilité, ni que vous ne valez pas qu’il vous entende ; mais qu’il entende le cri amoureux, et gémissement puissant de son cher Fils qui lui demande miséricorde, et qui est prosterné devant sa divine Majesté pour vous. Faites une résolution que vous n’abandonnerez jamais Jésus-Christ, mais que vous reconnaîtrez continuellement cette faveur, vous ayant cautionnée et délivrée du passé, et vous ayant mérité votre réunion avec Dieu. Consolez votre âme lui disant souvent : ô pauvre pécheresse, que tu es heureuse d’avoir un si aimable Libérateur !

9e jour. Méditation. Donnez-vous à la lumière de Dieu, pour entrer dans ces vérités.

Considérez. Que les créatures ayant délaissé Dieu par le péché et l’amour d’elles-mêmes, sont tombées en confusion et dans des ténèbres immenses, ce qui les a précipitées dans un million de désordres, les a ensuite fait prendre [285] le faux pour le vrai, l’imaginaire pour le réel. De telle façon que jamais elles ne fussent revenues dans la vérité ; mais plutôt eusse continuellement erré dans le mensonge, se précipitant de malheur en malheur, si Dieu tout miséricordieux les voyant en cet état, n’avait eu pitié d’elles43.

Il les a donc regardé amoureusement et par un excès de bonté a envoyé son Verbe dans la Terre, l’a fait incarner et l’a rendu comme un de nous, afin qu’en lui nous eussions toutes choses, et le remède à tous nos maux ; Et comme par le péché nous avions été précipités dans des ténèbres très obscures, aussi nous a-t-il été donné comme lumière éternelle et uniquement véritable, pour nous conduire, et nous faire voir la [286] vérité de toutes choses ; toutes les autres lumières n’ayant de vérité, qu’autant qu’elles sont réglées par celle-là ; de telle manière, qu’il la faut suivre seule44, si nous voulons nous délivrer du péché, du monde et de nous-mêmes, et si nous voulons retourner à Dieu notre principe et notre fin. C’est pour cet effet, que disant aux hommes ce qu’il était, il disait ces aimables paroles : Je suis la lumière du monde, et qui ne suit, ne tombe point en ténèbres. Tâchons de nous bien convaincre de cette importante vérité, de nous régler et nous affermir sur ce qu’elle nous découvrira. Au moment qu’elle paraît dans la terre, elle fait voir que le monde n’est qu’abomination, condamnant ses Maximes et en donnant de toutes contraires. Le [287] monde n’estime que la grandeur, l’éclat et le délicieux : Jésus-Christ au contraire fait voir que la béatitude est dans l’humilité, dans la petitesse, et dans les croix. La chair ne trouve et ne présente aucun bonheur que dans l’amour de soi-même, et Jésus-Christ découvre qu’il n’y a de la joie et des délices que dans les renoncements aux plaisirs et à soi-même. Le démon fait voir, que ce que l’on voit présentement est le dernier point de béatitude, apprenant à s’y contenter et s’y satisfaire ; et Jésus-Christ fait voir que le monde présent est condamné de Dieu, et qu’il faut attendre des joies véritables et solides dans l’autre vie, et non en celle-ci. Le monde se réjouira, et au contraire vous autres serez tristes, disait [288] Jésus-Christ à ses disciples. Tâchez de renoncer à toute votre lumière propre, afin de vous revêtir de celle-ci, et vous conduire uniquement par elle. Voyez qu’il y a très peu d’âmes qui se rendent entièrement à la vérité, n’envisageant point assez, et ne se rendant pas suffisamment à cette unique vérité de Jésus-Christ, selon ce qu’elle dit.

10e jour.Méditation.

Considérez Jésus-Christ comme votre exemplaire45, sur lequel vous vous devez former pour être selon le cœur de Dieu, et pour rentrer dans ses desseins éternels sur votre âme. Pour cet effet, il a pris une vie humaine semblable à la nôtre, afin que lui-même vous fut un modèle de salut et de perfection, ce qu’il [290] disait à ses saints apôtres : personne ne va à mon Père que par moi. D’où vient que les âmes qui ne veulent pas se servir de cet exemple, vivant une autre vie que celle que Jésus-Christ a menée, se trompent lourdement, et sont toujours vagabondes, errantes et sans fondement solide qui les appuie et console, et vivent ou une vie très misérable dans le péché, ou du moins très imaginaire et chimérique. Car comme Jésus-Christ notre divin Maître, est aussi bien l’unique vérité, comme il est notre seul exemple, il s’ensuit que ce qui ne s’y règle, est hors de toute vérité, et cela est ce qui cause tant de tristesse aux âmes, souvent sans savoir la cause. Car comme elles font tout leur pouvoir pour rencontrer [291] quelque consolation, la cherchant dans la vie délicieuse, elles ne l’y rencontrent jamais, d’autant qu’elle n’est pas conforme à Jésus-Christ, le principe de toute paix et joie, et ainsi sont toujours affamées et mécontentes.

Il en arrive autant aux âmes religieuses, et très souvent encore pire, d’autant qu’étant appelé de Dieu plus spécialement à cette grâce, et à survivre de plus près les sacrées démarches de Jésus-Christ, ne s’y rendant pas, sont aussi plus peinées et rebutées de Dieu.

Concevez bien la tromperie des âmes qui ne veulent presque jamais être solidement convaincues de cette vérité, et si elles en ont quelque connaissance, elles-mêmes s’aveuglent, pour fuir la pratique [292] leur âme sachant bien que la science du salut et de la perfection n’est autre chose que Sagesse divine, laquelle ne s’acquiert que par l’expérience. Goûtez et vous verrez, dit la Vérité éternelle.

Concluez donc de cette très importante vérité, qu’il vous faut prendre exemple sur Jésus-Christ, aimant ce qu’il a aimé, et vous rendant malgré votre nature corrompue, pour imiter ses pauvretés, mépris et souffrances. Voyez aussi combien vous avez été aveugle recherchant toute autre chose ; mais à présent que vos yeux sont ouverts pour la vérité, tâchez d’estimer la moindre chose qui ait été en Jésus-Christ, étant assez pour une âme vraiment détrompée que de lui dire : Jésus-Christ [293] a pratiqué cela, pour qu’elle s’y rende et en fasse son principal, aux dépens de ses intérêts et de tout ce qu’elle a de plus cher.

L’âme étant bien convaincue de cette dernière vérité, qui est la fin de ces Exercices, qu’elle envisage avec une Foi vive et un amour généreux, toutes les démarches de la vie de Jésus-Christ, comme l’exemple sur lequel elle se doit continuellement former, et lorsque le corps ou l’esprit ont quelques désirs, et paraissent s’incliner pour quelque chose, au même temps, envisagez si elle est conforme à Jésus-Christ : si elle ne l’est pas, rebutez-la comme votre unique ennemie, laquelle infailliblement ne vous peut donner que la mort ; mais si au contraire elle est dans l’approbation de Jésus [294] Christ, aimez-la, caressez-la, comme chérie de lui, et comme une chose qui vous rend semblable à votre cher original.

Conclusion.

Une âme qui sera fidèle tout le bon à se laisser pénétrer le cœur de ces vérités, peut beaucoup espérer de sa divine Bonté, pour une nouvelle vie, c’est pourquoi il faut qu’elle sache que toutes les lumières qu’elle a reçue en cette retraite, ne sont que des dispositions aux grâces et miséricordes tout à fait grandes, que Dieu prétend lui donner à la suite : car comme elles sont pour la réveiller et la ressusciter, elles la disposent à tout autre chose. Ne vous contentez donc pas d’avoir été touchée, convaincue, et même [295] pénétrée de ces vérités importantes, vivez à la suite de la vie, que vous avez été assez heureuse de recevoir, tâchant de vous soutenir dans la vérité et l’étendue de tout ce que vous y avez connu. Mais si vous êtes assez infortunée pour que ces puissantes vérités ne vous aient pas touché fortement et causé l’effet susdit, tremblez et ayez une peur étrange ; car assurément votre cœur est proche de l’endurcissement. J’espère de la divine Bonté, qu’une âme en ayant été touchée et fidèle comme je viens de dire, aura une ouverture à la suite, pour aimer tout de bon notre Seigneur, et pour mettre tous ses plaisirs à le suivre.

Quatrième retraite. Avertissement pour les méditations suivantes.

Ces vérités qui sont pour se disposer à la sainte Fête de la Purification, et afin que l’âme à leur aide puise puise durant quelques jours abondance (298) de grâce dans les Mystères admirables qui s’y sont passés, peuvent fort utilement servir pour faire une retraite en tout temps, laquelle sera très fructueuse aux âmes lesquelles ayant la haine du péché et d’elles-mêmes, commencent tout de bon à désirer connaître le chemin de se purifier pour voir Jésus-Christ, et l’aimer comme leur vie, leur bien et leur béatitude : car comme elles commencent à savoir par expérience qu’il n’y a que les nets de cœurs qui le peuvent voir, cela est cause qu’elles recherchent de toutes leurs forces à se purifier de la moindre chose qui les peut détourner de la vraie pureté. Et tout ce qui s’est passé dans cette sainte Fête, le marque fort bien, et tout ensemble donne d’admirables lumières pour aimer notre Seigneur et s’établir dans une vie solidement vertueuse.

De plus, selon le bienheureux François de Sales, cette sainte Fête de la Purification est toujours46 ; car son Octave est toute l’année, d’où vient qu’il n’y en a pas dans l’Office divin, et de cette manière l’on peut en tout temps se disposer aux effets admirables de cette divine solennité, et continuellement recevoir ses influences pleines de grâces et de miséricordes.

La personne qui fera les exercices, [300] et se servira de ces Vérités, doit distribuer selon son besoin, ces dix jours : car il y aura de quoi se bien entretenir, si l’on y va avec ferveur et grande désir de connaître la vérité pour s’y donner, et en faire fruit d’amour et de conformité.

Il faut donc s’appliquer sérieusement à chaque vérité, y puisant tout ce qu’elle enseigne, et tâchant d’y trouver toute la bénédiction et la grâce qu’elle renferme. Et assurément si l’on le fait comme il faut, l’on y trouvera grande correspondance de la part de notre Seigneur et de sa très sainte mère.

Il est vrai qu’il y a tant de merveilles dans ce saint Jour de la Purification de la très sainte Vierge, que c’est un abîme sans fond pour une âme laquelle aidée de la lumière de Dieu veut s’y appliquer comme il faut : il est si rempli, et d’instruction pour notre conduite intérieure, et aussi de grâce pour nous purifier, et nous orner des saintes pratiques des vertus, que cela ne se peut bien voir ni comprendre que par la pratique et l’expérience actuelle des choses merveilleuses qui se sont rencontrées et qui remplissent ce divin Mystère. Il faut donc s’y appliquer en particulier, prenant chaque jour de l’Octave une circonstance, afin [302] d’y puiser, et la lumière, et la pratique, tâchant conformément à ce que l’on y aura remarqué, d’en faire ce jour par conformité le plus d’actes, soit intérieurs, soit extérieurs qu’il sera possible, et de cette manière l’on en tirera un grand fruit, car il sera à l’âme une source très féconde de grâces, tant pour la lumière que pour l’amour, tant pour la purifier que pour la remplir des vérités solides.

Il faut remarquer que les deux derniers jours sont plus longs que les autres, à cause de la quantité des choses admirables qui contiennent, tant pour la lumière, que pour la nourriture solide des [303] âmes, aussi afin qu’après les dix Jours, la personne qui aura fait ces Exercices, puisse avoir des Vérités de reste, pour se nourrir et soutenir quelque temps, ce qui est infiniment nécessaire pour les Exercices, d’autant qu’ordinairement après y avoir beaucoup reçu de grâces, et y avoir conçu quantité de bonnes résolutions, elles servent peu cependant, faute de s’en ressouvenir et de les continuer, non tout à fait ; mais par quelques Vérités, pratiques et lumières qui y aient rapport.

J’avertis donc la personne qui se servira de cette petite Retraite, de s’appliquer beaucoup à chaque Vérité, en faire une profonde [304] estime, et faire en sorte de se la graver bien avant dans l’intérieur et dans l’estime de l’âme, d’autant qu’assurément elle est remplie de très profondes et solides Vérités qui seront une nourriture très proportionnée à chaque âme amoureuse de la perfection, par la pureté intérieure et l’amour de jouir et de se conformer à Jésus-Christ.

Finalement prenez garde qu’afin que cette Solitude soit fort utile, il faut durant chaque Jour, s’exercer avec suavité en plusieurs actes intérieurs conformes aux Vérités, et de cette manière elle sera aussi bien nourriture que lumière. (305)

Premier jour. Méditation. Considération pour s’unir et participer à la grâce du divin Mystère de la Purification de la très sainte Vierge, ce qui peut servir très fructueusement pour dix jours de Solitude.

Saint Siméon a le bonheur de trouver Jésus-Christ dans le temple, et d’y être éclairé d’une lumière admirable qui lui découvre la grandeur infinie de ce divin [306] Enfant, lequel à l’extérieur et selon la lumière humaine, paraît si pauvre, si petit et si méprisable47. Il y voit donc cette grandeur infinie ; car Jésus-Christ lui fait connaître qu’il est Dieu, le Souverain et le Roi de toutes les créatures, et qu’il est Sauveur de tous les hommes, de telle manière qu’il connût et la dignité de sa personne, et l’infini bonheur qu’il possédait de le connaître. Cette grâce fut donnée à saint Syméon, d’autant (dit l’Évangile) qu’il était juste, qu’il alla au Temple en esprit, et qu’il attendait la rédemption d’Israël. Remarquez ces trois circonstances nécessaires absolument pour trouver Jésus. La première est qu’il était juste, c’est-à-dire fidèle à ce que Dieu demandait de lui. Vous voyez tant [307] d’âmes qui voudraient trouver la divine lumière, sans se purifier ni travailler à se défaire d’un million d’obstacles qui leur bouchent les yeux, cela ne se fera jamais : regardez si votre cœur est droit, et si vous voulez vous défaire de tout, non de volonté, mais d’effet.

2e jour.Méditation.

Il y alla en esprit, c’est-à-dire conduit et éclairé de l’Esprit de Dieu. Les hommes seuls qui sont fidèles à suivre l’Esprit de Dieu et non le leur, peuvent trouver Jésus, et c’est une tromperie de croire autre chose ; car le seul Esprit de Dieu nous peut conduire et de montrer ou à Jésus et qu’elle il est : cependant personne ne veut quitter son esprit [309] et son sens, chacun veut faire sa volonté et abonde en ce sentiment : d’où vient que quoique que Jésus remplisse la terre, et soit un soleil plus découvert que naît le matériel qui nous éclaire, très peu le trouve et le voit. (Chose déplorable !)

Voulez-vous donc trouver Jésus pour l’adorer et jouir de la béatitude en commencer ? Ne suivez pas votre esprit ni votre volonté, ne vous conduisez pas par vos pensées ; mais renonçant à toute votre conduite, suivez l’Esprit de Dieu, et pour cet effet, soyez fidèlement obéissante en tout. De plus, envisagées continuellement la volonté de Dieu et son ordre en toutes choses, pour l’exécuter, et quand vous vous trouverez en quoi que ce soit, renoncez-vous [310] (je dis en quoi que ce soit), car pour être fidèle aux choses importantes, il faut l’être aux petites.

Prenez donc à tâche de vous soumettre continuellement à Dieu et à toute créature pour lui.

Voyez combien S. Simeon se tint heureux d’avoir été simple et fidèle à suivre la conduite de l’Esprit de Dieu ; car il remarqua tout son bonheur lui être venu de là, qu’une âme est malheureuse d’être propriétaire de son esprit ; tâchez de bien examiner et bien voir s’il y a rien en quoi vous suiviez le vôtre, autrement Jésus vous fuira, et quoiqu’il soit proche de vous, jamais vous ne le trouverez ni aurez le bonheur de le voir.

Prenez encore bien garde que faute de ce bien appliquer à ceci, [311] il y a infinies choses, en quoi l’on fuit son esprit, son sens et sa volonté, tant pour les aspirations de Dieu, que pour fuir ce qui nous contrarie, aussi pour ne faire pas la volonté des autres ; mais quand l’âme y est fidèle, elle trouve infailliblement Jésus le Dieu de son cœur ; car par là elle est conduite à la récollection intérieure, qui est le temple où il est et où il se trouve.

3e jour. Méditation.

Enfin il attendait la consolation d’Israël, c’est-à-dire la grâce d’être délivré des misères de la vie d’Adam, par la venue du Sauveur. Sachez que les âmes seules qui sont ferventes à désirer et à attendre la délivrance de leurs péchés et de leurs passions et impuretés, et qui soupirent et désirent ardemment de [313] jouir de Jésus-Christ, le trouvera. Vous voyez si peu d’âmes qui pensent à leur perfection, et qui la désirent comme il faut, quand l’on la fait un jour, l’on s’ennuie, et si l’on le continue un mois, c’est beaucoup ; un an ou deux, c’est miracle ; mais de le faire avec fidélité plusieurs années, cela est très rare : cependant ce bon vieillard a vieilli dans cette attente laquelle n’a pas été en vain, car il n’a pas été frustré de ses désirs ; au contraire elle en a reçu les fruits avec abondance. Assurez-vous que jamais une âme ne désirera et l’affectionnera fidèlement et comme il faut sa perfection et sa purgation, sans qu’elle l’obtienne. Si Jésus tarde, qu’elle soit constante, car il viendra, et prenez bien exemple de ce grand saint, pour vous animer [314] et vous assurer de la fidélité de Jésus. Désirez, et désirez de toutes vos forces, et ne vous lassez jamais d’attendre et de désirer.

Il a vieilli dans cette attente, et cependant il a été heureux de recevoir le bien de voir Jésus un peu avant que de mourir, aussi une âme se trouvera infiniment récompensée de ses désirs et de sa ferveur, quand bien elle ne jouirait de son désir qu’un peu devant que de mourir ; mais il n’en arrivera de cette sorte, car Jésus est trop compatissant pour les hommes qui le désirent (comme il faut) il a voulu donner un exemple de fidélité et de longanimité en saint Syméon, et présentement il se laisse vaincre plus promptement [315] pourvu que les désirs soient efficaces, c’est-à-dire par la mort véritable de soi-même.

4e jour. Méditation.

Saint Syméon vint au Temple de la manière déclarée aux Jours précédents, et dans cet esprit il y trouva Jésus et sa sainte mère, et par eux il posséda un trésor de grâces infinies. Car il vit par la lumière qui lui fut donnée, Jésus présenté dans le Temple, comme une Hostie offerte au Père Eternel, pour les péchés des hommes, et [317] pour nous obtenir la grâce très abondante, de purification et de pureté, et connut aussi que Jésus pour correspondre au dessein de son Père, sur cette offrande que l’on lui faisait de sa personne, s’offrit lui-même comme une Hostie véritable ; de telle manière qu’il se remplit du zèle et des intérêts de ses créatures et d’une charité infinie vers elles. Pénétrez bien que le regard et l’envisagement de Jésus étant offert et s’offrant à Dieu, est d’une efficace très grande, pour nous obtenir la grâce de purification de nos péchés, et tout ensemble une abondante miséricorde, pour participer à tout ce qu’il obtint de son Père pour nous en ce temps, si bien qu’il faut continuellement regarder ce divin Enfants, comme une [318] Hostie vivante, dont nous nous pouvons servir continuellement pour apaiser Dieu et purifier nos crimes et péchés.

Tâchez de porter dans votre intérieur cette disposition d’Hostie devant Dieu. Unissez-vous à Jésus-Christ, pour cet effet il s’y est offert afin de nous mériter cette grâce, et presque personne ne travaille pour se mettre en état d’être une Hostie, c’est-à-dire une chose sacrifiée et offerte pour la gloire et les intérêts de Dieu, pour la destruction de tous les nôtres propres. Regardez si votre cœur est disposé pour cette disposition d’Hostie, si cela n’est pas, tout ce jour regardez amoureusement Jésus, s’offrant avec un amour, et avec un désir infini, et cela en notre [319] seule considération, et assurément ce regard amoureux de Jésus vous imprimera dans le cœur ses sentiments d’Hostie.

5e jour. Méditation.

Jésus ainsi offert comme une Hostie pour les hommes à son Père, fut racheté par sa sainte mère, afin que les pauvres hommes possédassent cette précieuse Hostie, et qu’ils en pussent faire continuellement usage, comme chose qui est maintenant à eux.

La sainte Vierge le rachetant48, l’a fait dans cette intention ; car [321] comme elle l’a fait dans les purs dessins du Père Eternel, et de Jésus son Fils auquel elle s’est jointe, sachant qu’ils étaient tels ; si bien qu’après ce rachat elle n’a pu regarder ce précieux trésor, que comme une Hostie qui appartenait aux créatures. Elle l’envisageait continuellement de cette manière, et si elle le baisait, c’était avec un respect et une douleur très sensible : car la lumière de Dieu lui faisait voir que les petits membres de cette Hostie devaient être tous brisés de coups, elle voyait dans son Esprit les désirs qu’il avait que ce temps fut venu, comme aussi l’amour insatiable que ce Bienheureux Enfant avait de continuellement être consacré et consommé pour le salut et le bien de toutes les [322] créatures, ce qui donnait une charité très grande à la sainte Vierge, pour ces mêmes créatures.

Combien y a-t-il peu de personnes fasse usage de cette grâce infinie ; et qui envisagent Jésus-Christ comme une chose tout à fait à elles et pour elles ; cependant il est très vrai que dès ce moment qu’il a été offert par la sainte Vierge, nous avons reçu grâce dans son offrande, pour nous en servir selon tout l’usage que nous en voudrons faire pour notre bien et notre perfection.

Réfléchissez donc sérieusement sur chaque circonstance ce jour et pénétrez les pensées de Jésus en cet état, son amour, ces désirs ; faisant autant à l’égard de la sainte Vierge, voyant son divins enfants comme une Hostie. [323]

Tâchez de vous confondre et vraiment vous humilier en vue de tant de grâces et de miséricordes, voyant que vous en faites si peu d’état.

N’est-il pas vrai que votre âme n’en a presque jamais fait usage, et que ce vous a été un trésor infini tout à fait inutile ?

6e jour. Méditation.

Jésus fut donc racheté par la sainte Vierge par un prix très vil et petit, savoir par cinq Sicles49 et deux pigeonneaux ou tourterelles, pour nous apprendre le moyen de nous l’acheter et nous l’obtenir continuellement.

1. Il a voulu par un miracle d’amour que son prix fut très vil afin que personne ne pût dire, c’est un Dieu d’une Majesté infinie, et d’un prix infini qui ne ce [325] peut obtenir ; mais ayant par un ordre de son Père mis le prix si vil et petit, personne ne peut s’excuser s’il ne possède continuellement Jésus ce trésor infini.

Comprenez bien ce Divin Mystère, que pour posséder Jésus de la plus précieuse et excellente manière, il faut si peu donner ; pourvu qu’il soit joint et uni à ce présent et offrande de la sainte Vierge et dans cet esprit. Les créatures ne seront-elles pas infiniment coupables pouvant acquérir et posséder leur Sauveur et leur béatitude dès cette vie, de négliger cette facilité, et n’y penser jamais : car tout ceci est un divin Mystère et un dessein éternel pour apprendre à la créature que Dieu généralement dans tous ses Mystères peut être obtenu et [326] possédé à peu de frais. Car cet état dans lequel il a été racheté, a été un état d’Hostie et de sacrifice qui contenait tous ceux de sa vie jusqu’à sa mort. L’on sera donc infiniment condamnable en vue de cette facilité pour obtenir Jésus-Christ si l’on ne s’en sert. Tâchez de l’envisager amoureusement pour reconnaître cette grâce, lui rendant vos remerciements et faisant une résolution forte de ne perdre cette occasion, tâchant de lui faire compagnie continuelle, et pour cet effet, il faut que vous le regardiez dans les bras de la sainte Vierge, lequel s’applique continuellement à son Père pour vous, et s’offre incessamment comme une Hostie pour vos péchés. [327]

Envisagez-le donc dans cet état d’enfance, et dans le sacrifice qu’il y porte de tout soi-même, ne faisant pas à l’extérieur d’usage de son esprit ni d’aucun de ses sens que par sacrifice un état d’enfance que son Père lui impose comme Hostie.

Tout ce jour regardez-le amoureusement, et tâchez avec un profond respect de le caresser, et de vous approcher de lui, afin que la grâce infinie qu’il vous a mérité par son sacrifice dans l’enfance, vous purge et vous dépouille de cet esprit d’orgueil, et de suffisance qui est en vous.

De plus présentez-lui votre cœur, afin qu’il le remplisse de ses sentiments d’innocence, de simplicité, et d’une véritable petitesse d’enfant. [328]

Entretenez-vous avec lui de son admirable occupation intérieure dans son état d’Hostie et d’enfance, et il vous dira assurément en sa manière de parler que tout son cœur est consommé d’amour et de respect vers son Père Eternel pour ses pauvres créatures, afin de les délivrer de l’orgueil, de la suffisance esprit, et d’une enflure étrange qui les perd et les consomme, et l’on ne saurait croire sinon par expérience, combien cet état en Jésus est infiniment fécond et plein de grâces, et combien les pratiques de simplicité, d’innocence, et de petitesse exerçées en son union, sont remplies de son esprit.

N’en perdez donc jamais aucune occasion, et vous boirez à [329] longs traits le vin très délicieux dont Dieu promet rassasier et désaltéréer ses très chers.

7e jour. Méditation.

Regardez et considérez Jésus comme une Hostie divine, lequel pour consommer son sacrifice et sa dépendance envers son Père Eternel, aussitôt qu’il peut remuer les bras et faire quelque démarches de ses pieds, il les emploie à l’Office de serviteur, et cela pour plusieurs raisons.

Premièrement. Afin de se conformer à la [331] volonté de son Père qui l’y destine en suite de son sacrifice : car n’étant plus à lui, il n’a plus droit que de se soumettre : de plus étant une Hostie pour les créatures, le Père Eternel veut qu’il consomme son sacrifice en étant serviteur des créatures.

Deuxièmement. Jésus s’est donné et abandonné à faire cet Office de serviteur par la vue et la lumière qu’il avait qu’étant sacrifié pour les créatures, il leur appartenait, et que de cette manière il devait employer tous ses mérites, toute sa vertu, tout son amour, et enfin se sacrifier dans l’état le plus vil et le plus abject, afin de sanctifier ce même état que tous les hommes peuvent exercer et porter, et de cette manière en faire une source infiniment féconde de [332] grâces et de bénédictions pour les âmes qui porteraient tel état à la suite par union, à cette divine personne dans l’état de serviteur, et qui reconnaîtrait que cette fécondité de grâce que contient ce divin état, vient du sacrifice tout plein d’amour ; que Jésus a fait de lui-même par les mains de la sainte Vierge à son Père Eternel, lequel ensuite l’a redonné aux créatures pour être un serviteur et valet.

Renouvelez votre ferveur et votre lumière : pour amoureusement considérer la ferveur de Jésus, et son amour à se rendre promptement dans les ordres de son Père en suite de son sacrifice : car aussitôt qu’il peut un peu marcher, il travaille et fait tous les petites ouvrages de la sainte [333] famille : il balaye, il donne ordre au ménage, et généralement il fait par soumission et dépendance de la sainte Vierge, et de saint Joseph tout ce qu’ils lui ordonnent pour le petit ménage. Tâchez de bien envisager ce divin Jésus le Dieu de votre cœur, travaillant de cette manière, considérez-le pas à pas, d’action en action : regardez son humilité, sa douceur, et généralement toutes les autres vertus qui sont propres à cet état de petitesse, et je m’assure que si votre cœur est amoureux de Jésus en cet état, il vous regardera assurément avec amour, et avec inclination, d’épancher son cœur et son esprit de servitude dans votre âme.

Regardez aussi son intérieur ; car il est tout consommé [334] d’amour et de désir d’effectuer le sacrifice qu’il a fait de soi-même, regardant chaque petite action qu’il avait à faire dans cette sainte famille, comme la chose qui devait consommer son divin sacrifice en cet état.

Tâchez tout ce jour de le voir amoureusement dans cet état, et lors que vous ferez quelque chose, soit pour votre service ou pour les autres, que ce soit en union de Jésus et par son esprit intérieur.

Regrettez les moments de votre vie qui n’ont pas été éclairés de cette divine lumière, combien d’actions conformes à celle de Jésus serviteur, durant toute votre vie, ont été perdues et inutiles faute d’être éclairé de ce divin soleil ? [335]

O qu’une âme est heureuse qui en est bien pénétrée et éclairée ! Car non seulement elle ne rebute pas les actions basses et serviles soit pour soi ou pour les autres ; mais elle les recherche par amour et complaisance à Jésus-Christ serviteur pour se sacrifier à lui, par la grâce de sacrifice qu’il y portait.

Déplorez les ténèbres de tant d’âmes qui ne voient pas ces merveilles ; et qui ne s’en occupent pas par lumières et pratiques.

N’est-il pas vrai, que qui est éclairé de cette divine lumière, voit clairement qu’il n’y a rien de plus si facile que de voir Jésus-Christ, et le posséder, vu que pour cela il ne faut que se donner aux actions petites, basses et serviles [336] avec esprit intérieur et désir de conformité, et d’union à Jésus-Christ Hostie dans l’état de serviteur ?

8e jour. Méditation.

Méditation. Envisagez Jésus comme l’Hostie de son Père, travaillant et gagnant son pain à la sueur de son visage, ce qui n’est autre chose véritablement que la consommation de son sacrifice ; mais très pénible ; puisqu’il faut qu’il porte par ordre de son Père ce que le péché a mérité : car au moment que le péché commis, l’homme [338] fut condamné à manger son pain à la sueur de son visage, et voilà que Jésus étant offert par la sainte Vierge au Père Eternel, et cette Hostie étant acceptée, et ensuite rachetée, c’est pour consommer tout ce que le péché avait mérité ; de telle manière que Jésus travaillant jour et nuit pour gagner sa pauvre vie, il le faisait en véritable esprit de sacrifice, et par là il purifiait et remédiait au péché ; de telle manière que les âmes après ce divin état de Jésus travaillant, peuvent, si elles sont fidèles à la grâce qu’il leur a mérité, porter tel état, non seulement par pénitence de leurs péchés ; mais par un pur amour : car Jésus en travaillant, en à ôté toute la vertu et l’aigreur de la condamnation [339] de Dieu. De plus, Jésus Hostie dans son travail, et par les fatigues qu’il y a porté, a fait de cet état une source admirable de grâces et de lumières pour les âmes qui seraient assez heureuses à la suite de le porter par conformité à Jésus, et dans l’union des saintes dispositions de son esprit.

Jésus en cet état aimait infiniment toutes les suites de cet état laborieux, comme partant de la main toute aimable de son Père Eternel, laquelle par un amour des créature qui ne se peut concevoir, l’allait continuellement sacrifiant par ses labeurs, de telle manière qu’il regardait avec respect l’humiliation et la petitesse, se voyant un pauvre manœuvre. [340]

Il aimait chèrement la douleur et la captivité que cet état porte, et son pauvre cœur était tout ravi d’aise par amour de ses chères créatures, se voyant réduit à un travail nécessaire pour gagner leur vie, c’est-à-dire leur communiquer son esprit et ses grâces.

Tout ce jour, envisagez-le amoureusement travaillant dans la pauvre maison de Nazareth, et si vous le regardez avec respect comme le Dieu de votre cœur, et avec reconnaissance de ce qu’il fait pour vous ; soyez assurée qu’il vous souffrira proche de lui, et qu’il vous ouvrira secrètement son cœur, pour y puiser les trésors admirables des secrets divins sur sa vie laborieuse ; il vous instruira assurément de quelle manière il faut que vous [341] agissiez par conformité à ce divin l’état.

N’est-il pas vrai que votre cœur n’a jamais été pénétré vivement ni éclairé de ces admirables merveilles ? Ce qui a été cause que vous avez fait si peu d’estime de la vie laborieuse et pénible, ne regardant pas sa beauté dans Jésus-Christ, vous l’avez négligée parce qu’elle vous a paru humble, pauvre et pénible, et c’est ce qui en vérité est ravissant et admirable, regardant cela uni à Jésus-Christ.

Changez donc de vue, et ayez un respect, un amour tout à fait particulier pour Jésus-Christ dans cet état, et pour cet état en Jésus-Christ : car il vous sera un soleil admirable pour vous éclairer [342] et consoler à tout moment.

Ne laissez jamais passer la moindre occasion de vous donner à quelque travail laborieux et humiliant, que vous n’y soyez fidèle et ne le regardiez toujours comme Jésus-Christ même : car assurément tout le temps qu’il l’a porté, il l’a rempli tellement de son esprit de sa grâce que qui a des yeux ouverts, ne le peut voir distinct de lui.

Ne perdez jamais d’occasion faisant quelque chose de pénible et d’humiliant, de voir, et de vous entretenir avec Jésus-Christ en cet état, et vous en recevrez grande bénédiction.

Les âmes qui par état sont dans cette grâce, sont très malheureuses de n’en pas faire usage puis qu’elles perdent un trésor infini. [343]

Concevez bien la facilité qu’il y a de trouver Jésus-Christ, et de l’avoir continuellement ; pourvu que l’âme soit fidèle et amoureuse de son état laborieux, et vigilante à en chercher des pratiques suffisantes pour cet effet à son esprit ; dites souvent à votre cœur que Jésus Hostie dans l’état laborieux est un soleil admirable pour conduire les âmes vigilantes, ferventes, et amoureuses du travail et de la vie pénible. Au contraire ce sera une condamnation assurée pour les âmes paresseuses et négligentes qui l’ont oublié par mépris.

9e jour. Méditation.

Considérez le Mystère admirable qui est contenu dans la manière du présent qui fut offert pour Jésus, afin de nous le racheter, car tout y est mystérieux et admirable.

Regardez donc la sainte Vierge qui avec un maintien humble, présente deux colombes selon la Loi, et ce présent extérieur dans le dessein éternel de Dieu était intérieur ; de telle manière que [345] par ce couple de colombes, Dieu voulait que les âmes pour s’acquérir Jésus et le posséder, comme chose propre selon la vérité de ce Mystère, lui offrissent ce qu’elles signifiaient, savoir la simplicité et l’amour ; car ce sont les deux qualités et propriétés de la colombe ou tourterelle, et offrant à Dieu une véritable simplicité et un amour solide comme celui de la colombe, ce présent sera acceptable.

Les colombes ont spécialement ces deux qualités, la simplicité et l’amour. La première, notre Seigneur nous le dit : que les âmes soient simples comme Colombes. La seconde se remarque manifestement ; car elles sont toujours dans un gémissement continuel vers leur [346] pair : c’est pour cela que la Loi ordonnait un couple de tourterelles ou de colombes, et il est certain que la tourterelle n’a non plus que la colombe d’autres chant que le gémissement : ce qui marque le gémissement que notre cœur doit continuellement avoir pour le véritable amour de Jésus (l’objet unique de notre cœur). Le gémissement de ces oiseaux se fait spécialement en solitude, aussi un cœur qui veut aimer, doit être solitaire et à l’écart des créatures, ou bien ce ne sera pas un amour de Colombe (c’est-à-dire fort et fidèle), car il sera partagé à plusieurs créatures, selon l’inclination que l’on aura, ou la passion dont l’on sera excité ; mais afin que l’amour de l’âme soit ce véritable amour de la Colombe qui doit être présentée [347] pour l’achat de Jésus, il faut qu’il soit solitaire et séparé des créatures, et ainsi pur, le cœur ne gémissant purement qu’après Jésus.

Il faut aussi que ce soit une simplicité de Colombe, c’est-à-dire dans une telle suavité et candeur, qu’il ne s’y rencontre aucun fiel ou amertume de passion ! Cette simplicité doit être envers Dieu et à l’égard du prochain, celle qui est pour Dieu le regarde en simplicité de cœur, comme son Dieu, son Créateur et son aimable Père, allant droit à lui sans retours ni recherches propres d’amour particulier ; mais l’aimant et le recherchant pour lui-même, et par ce qu’il le mérite. Cette simplicité vers Dieu, retranche un million de retours humains, [348] et établit en l’âme une véritable droiture pour lui. De plus, cette simplicité doit être à l’égard du prochain, ayant toujours pour lui un cœur simple et droit sans finesse ni passion, le regardant comme Jésus-Christ, et le servant ou souffrant de lui comme si c’était Jésus-Christ même, de telle manière qu’afin que la simplicité que nous prétendons offrir à Dieu, soit une simplicité de Colombe, et qu’elle soit reçue de lui il faut qu’elle rende le cœur un cristal qui simplement et avec une candeur angélique, traite avec son prochain comme un enfant de Dieu avec son frère et sa sœur ! Autrement Dieu ne l’acceptera pas ; car il a attaché par un Décret éternel le don de son Fils, à ce présent de deux [349] colombes ; mais aussi si l’âme lui offre en vérité ce présent d’une simplicité et d’un amour de Colombe, elle l’aura et le possédera comme saint Siméon en la personne du Père Eternel le redonna dans les bras de la sainte Vierge.

L’on est si souvent en étonnement, pourquoi Dieu ayant tant fait pour nous mériter son amour, et pour nous obtenir ce grand et admirable présent de soi-même, cependant il est si rare de trouver des âmes qui y arrivent : car vous ne remarquez qu’impureté, attache et péché. La cause seule est ce que vous venez de voir, car l’on ne veut point donner à Dieu ce qu’il demande pour obtenir son admirable don, et comme par Décret éternel cela est arrêté, qu’en donnant [350] l’on obtient le présent de lui-même et de son amour, aussi manquant à cette offrande, tous les travaux, toutes les souffrances, tous les désirs, et tout l’amour d’un Dieu demeure inutile.

Cela n’est-il pas surprenant ? Avez-vous jamais bien compris cette vérité ? Travaillez donc à acquérir cette simplicité et amour de Colombe, afin que l’offrant en présent au Père Eternel, vous preniez de son sein ce Verbe divin, humanisé et brisé pour vous, et dites au Père Eternel lui offrant ce présent : Père Eternel, ne regardez pas ce présent fort petit que je vous présente, séparé de celui que la très sainte Vierge vous présenta, mais uni ; car je vous offre ce couple de colombes en l’union du sien et [351] dans l’esprit que vous lui communiquâtes.

Mais travaillez fortement, afin que le présent que vous offrirez, soit de véritables Colombes. O si cela est, vous en verrez assurément l’effet !

10e jour. Méditation.

Ce jour doit être saintement employé dans la considération sérieuse des lumières admirables que Dieu donna à la très sainte Vierge pour contribuer à ce divin Mystère de sa sainte purification, et pour y agir selon les ordres éternels de Dieu sur son Fils et sur elle.

Premièrement. Étant mère de Dieu et ayant enfanté son très saint Fils [353] par l’opération de l’Esprit divin, elle n’était pas obligée à la loi par rigueur ; cependant l’ordre de Dieu le lui marquait ; elle s’y rendit dans toute son étendue, et pour lors elle fit le sacrifice d’une véritable et entière soumission à Dieu, pour exécuter ce qu’il désirait d’elle. De plus, elle sacrifia son honneur, car se purifiant, elle passait pour une pauvre femme immonde et souillée comme toutes les autres du commun, ce qui était une chose infiniment humiliante pour la très sainte Vierge, et la mortifiant extrêmement, à cause qu’ayant par prérogative la pureté virginale, elle s’allait cependant purifier des tâches, comme si elle les avait contractées, et avait été immonde : ce qui dit choses infinies pour la très sainte [354] mère de Dieu. Nous avons tant de peine à paraître ce que nous sommes, et si l’on nous dit la moindre chose, c’est assez pour nous troubler et inquiéter : nous avons de la peine quand il nous faut faire quelque chose de contrariant et humiliant, et la sainte Vierge paraît une pécheresse et immonde par pure complaisance aux ordres de Dieu.

Comprenez combien la sainte Vierge vous donne de lumière, pour vous soumettre aux ordres de Dieu (tels qu’ils soient) sans les éplucher et y trouver à redire, s’y étant soumise jusqu’à faire sacrifice de tout ce qu’elle a de plus cher, paraissant une immonde et dans la nécessité de se purifier.

Que jamais les ordres de Dieu, tels qu’ils soient, ne vous paraissent [355] impossibles ou difficiles, envisageant la très sainte Vierge dans cette disposition.

L’union et la dévotion à la très sainte Vierge se purifiant, est merveilleusement efficace, pour obtenir la pureté intérieure et extérieure, et la véritable humiliation, spécialement celles où nous paraissons pécheurs, faibles et impurs.

Deuxièmement. Dieu ne désira pas seulement cette fidélité de la sainte Vierge ; mais il lui demanda encore ce qu’elle avait de plus cher au monde ; les hommes par fidélité aux miséricordes et grâces de Dieu peuvent être fidèles aux humiliations qui leur arrivent ; mais souvent ne s’aperçoivent pas d’une impureté grande qu’ils peuvent contracter dans les dons de Dieu (même les plus excellents). [356] Et quoi que la très sainte Vierge par son éminente grâce ne commis aucun défaut dans le don admirable que le Ciel lui avait fait du Verbe divin comme Fils ; cependant Dieu demanda d’elle en ce Mystère de sa Purification, qu’elle lui sacrifiât et donnât : et comme la très sainte Vierge était infiniment véritable en toutes ses dispositions, et en tout ce qu’elle faisait à l’égard de Dieu, il est certain que dans cette offrande qu’elle fit de son Fils au Père Eternel elle le donna et s’en désappropria, comme si jamais elle ne l’eût plus dû recevoir ni posséder : ce qui dit une séparation infinie en cette digne mère et une mortification immense. Admirez ce grand et immense cœur de la sainte Vierge, pour suivre et [357] se contenter des seuls ordres de Dieu ; car elle donna ce sacré Présent qui était tout son trésor, avec une allégresse, une joie et une plénitude sans réserve qui ne se peut exprimer. Quel acte immense ne fit-elle point en ce le désappropriant ? Quel amour son cœur ne produisit-il pas, disant à Dieu : Souveraine Majesté ! Vous m’avez donné un Fils que vous seul connaissez, je l’ai possédé par votre miséricorde, car c’est le mien : cependant parce que je remarque que votre bon plaisir est que je vous l’offre et vous le donne, j’aime mieux vous contenter que de posséder quoi que ce soit tant relevé puisse-t-il être. Je me défais donc, ô Père Eternel ! De cet aimable Fils, je vous le donne et m’en désapproprie [358], et le donnant à saint Siméon, son tout aimable cœur maternel par un dernier effort d’amour le laissa, lui disant intérieurement : ô mon Fils ! Voici que je vous donne à votre Père Eternel qui vous a donné à moi, je ne vous regarderai plus désormais avec la joie d’un cœur de mère, comme je l’ai fait dans l’agréable séjour de la pauvre étable de Bethléem où je vous voyais, et embrassais, et jouissais de vous comme de la vie de mon âme, et des délices de mon cœur ; mais maintenant je ne jouirai plus de vous que comme en dépôt, et comme une Hostie que votre Père me donne à conserver et garder pour être sacrifiée et consommée dans le temps arrêté selon ses ordres éternels. Cependant je vous donne [359], et me dépouille de tout ce que j’ai de plus cher ; parce que votre Père vous veut.

Pénétrez bien l’immense poids et la grandeur infinie de cette séparation, aurez-vous de la peine de vous séparer des créatures, de quelque plaisir ou satisfaction, après que la sainte Vierge pour vous donner exemple, s’est séparée de son Fils même.

Quand Dieu permettra vous arriver des sécheresses, des inquiétudes, ou que quelque chose ne réussira pas à votre gré, aurez-vous désormais de la peine à le porter après l’exemple de la sainte Vierge ?

Apprenez bien que la voie royale de Jésus-Christ est la séparation, la division, et la croix, et ne vous croyez jamais [360] plus heureuse que quand telles choses augmenteront en vous.

Renouvelez bien votre foi envers ce divin Mystère, afin de pénétrer cette admirable merveille des desseins de Dieu, dans notre sanctification laquelle assurément se doit opérer par la privation et la croix.

Qui avait-il de plus raisonnable et juste, que la très sainte Vierge étant dans une pureté d’amour vers son Fils comme son Dieu, en jouît en paix et dans la pleine consolation de son aimable cœur ? Et cependant ce n’est pas le procédé de Dieu, et la sanctification de ses créatures : quand elle commence à y trouver de la joie, il faut tout aussitôt s’en priver, ou n’en plus jouir que comme [361] d’une Hostie sacrifiée.

O qu’une âme est heureuse quand Dieu l’instruit de ce procédé ! Afin de trouver Dieu dans sa croix, la séparation, et l’éloignement de toute chose ; je dis même des consolations sensibles et spirituelles de Dieu. Quand Dieu vous envoie des croix, et les créatures vous abandonnent, et même qu’il vous paraît que Dieu le fait, nonobstant votre fidélité et renouvellement intérieur, soyez nonobstant tout cela pleine de consolation dans l’intime de votre âme : car c’est le temps où sa bonté vous visite avec plus de fruit véritable pour votre âme.

Troisièmement. saint Siméon tout ravi des admirables beautés qu’il vît en Jésus-Christ (ce qu’il [362] exprima par ce beau cantique : Nunc dimittis servum tuum Domine ! Laissez maintenant, Seigneur ! Votre serviteur en paix selon votre parole : car mes yeux ont vu votre salutaire) redonna ce digne présent du Ciel dans les mains de sa mère qu’il avait racheté et lui dit cette admirable prophétie : Ecce positus est hic in signum cui condradicetur, et tuam ipsius animama pertransibit gladius. Sachez mère ! Qu’il sera exposé à la contradiction des peuples et un glaive de douleurs outrepercera votre âme.

Deux admirables et très grandes lumières furent communiquées à la sainte Vierge et à saint Joseph sur les paroles prophétiques de saint Siméon.

Premièrement. Ils virent plus clair, qu’il ne [363] l’avaient encore vu, les grandeurs du Verbe Incarné, et les merveilles qui devaient arriver après tous les Mystères dans la suite de sa vie ; ce qui leur donna une joie admirable qui confirma beaucoup leur foi vers ce divin enfant, le regardant comme le véritable centre et la béatitude de toute les créatures, et comme la lumière qui devait éclairer les hommes dans les épaisses ténèbres où le péché les avait précipitées, et leur découvrir très clairement la voie certaine du salut éternel.

Tâchez de participer à cette divine lumière en comprenant fortement que quand une âme a trouvé Jésus-Christ, et qu’elle est en ses bonnes grâces, elle a tout trouvé, et qu’au contraire [364] étant éloigné de lui, quand elle aurait tous les honneurs du monde, toutes les richesses, et toutes les consolations des créatures, elle est misérable. Envisager bien saint Siméon, et voyez aussitôt qu’il a Jésus-Christ dans ses mains et qu’il jouit de son aimable lumière, il demande à mourir ; parce qu’il ne peut plus rien avoir dans la terre qui le console, tout au contraire il n’y trouvera que tristesse : car il n’y rencontrera que des sujets de s’éloigner et perdre ce bien infini qu’il a trouvé.

Concevez une très grande horreur de la vie présente, vous convainquez fortement qu’elle n’est véritablement que misère, si ce n’est que l’âme soit assez heureuse [365] d’y jouir de l’amour de notre Seigneur.

Tâchez de renouveler tout de votre mieux votre foi, pour envisager Jésus-Christ comme la véritable lumière qui vous doit éclairer et qui vous doit faire discerner ce qui est bon ou mauvais ; ce qu’il a aimé, aimez-le ; ce qu’il a fui, ayez-le en horreur : car c’est la vérité. Dites-lui amoureusement et confidemment, Monseigneur que j’aie la lumière ! C’est-à-dire que je vous voie, mon unique lumière !

Deuxièmement. Par ces autres paroles qu’il adressa spécialement à la sainte Vierge, elle comprit, et en ce moment elle fut éclairée de tous les opprobres, confusions et infinies contradictions que ce [366] Dieu de gloire, cette adorable Hostie (qu’elle tenait entre ses mains) devait souffrir, si bien qu’elle les vit si clairement et si distinctement dès ce moment, qu’elle ne pouvait regarder à la suite ce saint enfant que chargée de ces opprobres et confusions ; ce qui lui était une douleur extrême. Elle vit de plus comme ce glaive devait outrepercer son âme, et que ce glaive devait être les douleurs, les peines, la pauvreté, et généralement tout ce qu’il avait à souffrir de la main très pesante de son Père Eternel, dont il devait être frappé et brisé comme Hostie pour les péchés. Là elle vit sa cruelle passion, si bien que comme la foi de la sainte Vierge était très pure, elle vit dès ce moment la passion [367] de son Fils, comme si elle se fût passée, et ce que le cher enfant devait souffrir dans tous les moments de sa vie. Elle le voyait tout déchiré, sanglant, et outragé, ce qui lui était une douleur laquelle est tout à fait bien exprimée par ces paroles, un glaive de douleur outrepercera votre âme : ce qui dit une chose infinie.

Il faudrait avoir l’amour de la sainte Vierge et sa lumière pour comprendre qu’elle a été sa douleur continuelle, et comme à chaque moment qu’elle voyait cet aimable Fils, elle portait vraiment la vérité de ces paroles : Sponsus mihi sanguinis es. Vous m’êtes vraiment un époux de sang c’est-à-dire de douleurs. Comme aussi ces autres, fasciculus myrha dilectus meus mihi, super vbera mea commorabitur. [368] Mon enfant bien-aimé m’est un faisceau de myrrhe, il demeurera sur mes mamelles. Et il est très vrai que Jésus-Christ étant le véritable époux de l’âme de la Vierge, il lui était un époux de sang, qui lui causait des douleurs et une compassion qui ne se peut exprimer. De plus que comme il était toute la vie de son âme, ce bien-aimé lui était vraiment un Bouquet de myrrhe, c’est-à-dire lui était un sujet d’une mortification qu’elle seule a expérimentée, et qui conséquemment est connue d’elle seule.

Compatissez à la très sainte Vierge qui jouit si peu de la consolation de son aimable Fils, et comprenez bien que selon la grandeur de l’amour de Dieu sur [369] une âme, aussi est la distribution des croix, séparations et peines. Et comme la sainte Vierge était la première par excellence, c’est pourquoi le Père Eternel l’a traitée en âme forte. Envisagez-là souvent, regardant cet aimable enfant non avec un visage de joie comme en Bethléem ; mais tout abattu et dont la seule joie était la résignation aux ordres éternels. Combien a-t-elle dit de fois, vous le voulez, ô mon Dieu ! Que cher enfant soit exposé à tant de douleurs ? Je le veux. Une autre fois son pauvre cœur tout outré : Mon Dieu je nourris une Hostie pour être immolée, et baisant avec des larmes d’amour ses petits bras, ses bénites mains, elle concevait des choses admirables sur ses douleurs futures dans [370] le temps ; mais présentes en son esprit. O que la sainte Vierge et éloignée de ces âmes qui ne peuvent goûter que les douceurs et qui n’estiment dans la vie spirituelle et dévote que les consolations ! Faites en sorte de vous convaincre en vue de ces vérités, combien vous devez aimer la croix et la peine.

Quand il vous arrivera des combats et des peines, portez les avec résignation et joie : car assurément c’est le meilleur et le chemin royal.

Il y a des âmes si sensuelles et si sensibles, qu’aussitôt que Dieu commence à les éprouver et à les disposer à un amour plus solide, leur envoyant quelque peine ; aussitôt elles abandonnent tout et viennent dans la négligence [371], si bien que souvent Dieu est contraint de les traiter toujours en enfant, et les laisser de cette manière dans un million de défauts.

Vous voyez des âmes qui ne s’appliquent presque jamais à la passion de Jésus-Christ, et la sainte Vierge la eue toute sa vie : ce qui lui était une source admirable de très pur amour. Aussi est-il très vrai que les âmes (qui sur l’exemple de la très sainte Vierge) sont dévotes et s’appliquent à la passion et aux douleurs de Jésus et dans ses mépris (outre une grande lumière et pureté qu’ils y rencontrent) y reçoivent un très pur amour, et comme une assurance du salut.

Aimez donc les plaies de Jésus, et souvent durant le temps que [372] vous serez appliquée à ces vérités, unissez-vous à l’esprit et à l’amour de la sainte Vierge, pour baiser les saintes mains de Jésus, ses pieds, et généralement tout ce petit corps qui doit être consommé pour vos péchés.

Tâchez d’avoir un esprit beaucoup reconnaissant vers la sainte Vierge, de vous avoir nourri et élevé dans l’amertume de son cœur, et la douleur de son âme, une Hostie qui a été consacrée et consommée pour vous donner la vie.

Et finalement voyez de tout ce que dessus le véritable modèle d’une vraie vie intérieure dans la vie de la sainte Vierge, laquelle n’a pris sa véritable consolation que dans les douleurs conformément à cette vérité éternelle [373] qu’elle savait bien par révélation divine : Absit mihi gloriari nisi in cruce Domini. À Dieu ne plaise que mon Dieu, mon Fils, et mon époux soit en croix continuelle et que j’ai d’autre joie que sa même croix !

Ceci semble étrange aux âmes sensuelles ; mais il faut qu’elles sachent que les croix de Jésus-Christ ont plus de consolations et de douceurs que les joies fades et trompeuses des créatures n’en peuvent jamais causer, au contraire elles ne sont qu’amertumes, et donnantes la mort, et les autres sont vie et communicantes la béatitude. Ainsi soit-il.

[374] LITANIES du saint Enfant Jésus [omises]. [384]



CONTINUATION DES RETRAITES, dans lesquelles l’âme puisera des lumières pour travailler solidement à sa perfection.

De plus les degrés d’oraison sont expliqués, pour une plus grande facilité à faire usage de ces retraites.

SECONDE PARTIE. / À PARIS, / Pour Madame l’Abesse de Montmartre. / Avec permission et approbation50.

[saut de page suivi d’une nouvelle page de titre]

TABLE DES RETRAITES ET MEDITATION DE LA SECONDE PARTIE [partiellement omise51].

Cinquième retraite. Dispositions pour la fête de l’Ascension.

Ces vérités pourront servir très utilement pour passer trois jours en Solitude et Retraite, s’unissant avec la sainte Eglise qui se prépare par des prières particulières, pour être en état de recevoir les trésors de grâces [376] que Dieu communique en ce saint jour. Soyez-y donc fidèles, et faites de votre mieux pour vous remplir de ces vérités, lesquelles assurément auront leur effet si vous vous y comportez d’une bonne manière.

Ce Mystère est tout à fait adorable et admirable, et infiniment fécond en grâce, tant pour jouir de notre Seigneur, que pour nous élever à son union, et que par ce moyen il jouisse de nous. C’est un des plus merveilleux Mystère de sa vie, et auxquels les âmes doivent avoir une singulière dévotion, comme le jour où Jésus-Christ leur a témoigné un amour qui ne se peut exprimer et dans lequel on [377] a reçu des grâces à l’infini.

Il est tout à fait nécessaire d’apporter grande disposition à cette sainte Fête, c’est pourquoi quelques jours devant cette solennité, il est assez à propos que les âmes s’y disposent par quelque éloignement des créatures, et quelque solitude paisible et tranquille, remplissant un peu leurs esprits des merveilles qui se sont passées en ce jour.

C’est pour cet effet que notre Seigneur avertit fort long-temps devant les Apôtres de cet heureux moment, et qu’intérieurement, il les allait disposant pour tout ce qu’il voulait leur communiquer en ce saint jour. (378)

Il est tout à fait à propos dans ces jours que l’on prendra pour se disposer, de s’entretenir et tâcher de faire compagnie à la très sainte Vierge, aux saints Apôtres et Disciples, se tenant respectueusement avec eux tous, et s’unissant par foi et amour à tous les dons et dispositions intérieures que Jésus-Christ leur gravait dans le cœur, et assurément toutes ces saintes âmes pleines d’amour et de charité, ne vous rebuteront pas, mais au contraire vous accueilleront d’une manière silencieuse et charitable, vous ouvrant leurs cœurs et vous donnant part très volontiers aux dons admirables qui leur sont communiqués [379] pour préparation de cette sainte Fête.

Je vous viens de dire que vous vous unissiez par Foi et Amour ; car assurément ces deux saintes Vertus ont le privilège admirable de rendre présentes et unir actuellement les choses passées des Mystères de Jésus-Christ, comme si elles étaient présentes, et aussi efficacement que si elles se passaient en ce moment, quand l’âme tâche de fidèlement et humblement actuer sa Foi et son Amour ; je dis plus, ces saintes Vertus font participer et donnent jouissance des choses inconnues, comme connues, c’est pourquoi si l’âme est humble et fidèle à se [380] tenir et à se retirer des embarras des choses créées pour faire compagnie (comme j’ai dit) et s’approcher de la très sainte Vierge et des saints Apôtres, par l’aide de ces deux divines Vertus, elle pourra avoir part à tout ce qui s’est passé et communiqué dans leurs intérieurs.

Il suffit donc de s’y unir et de les prier humblement d’y donner part, s’occupant avec suavité de l’amour de notre Seigneur vers ces saintes âmes, les disposant et peu à peu les remplissant des dons qui étaient nécessaires pour les très grands présents qu’il leur allait donner.

Tantôt considérez l’éloignement [381] infini du monde et des choses créées que Jésus-Christ gravait dans leurs cœurs.

Une autre fois envisagez l’amour et les grands désirs qu’il leur communiquait, d’être incessamment avec lui, d’autant qu’il connaissait que par la grâce de ce Mystère, il entrait en possession très particulière de leurs âmes, de telle manière que leur pauvre cœur était toujours en haleine et en désir que cet heureux moment de l’Ascension fût venu, afin qu’il possédât et leurs cœurs, et généralement tout ce qu’ils étaient.

Conformément à ces Vérités, renouvelez-vous tous ces jours [282] que vous avez pris pour être un peu plus solitaire silencieuse et à l’écart.

1°. Vous remplissant autant que vous pourrez des désirs de haïr la terre, les créatures et la vie présente.

2°. D’un amour tout à fait particulier de Jésus-Christ, d’autant que ce fut en ce temps où il imprima un amour si fort et si violent dans le cœur de toutes ces saintes âmes, que tout ce qu’elles avaient eues durant toute leur vie, n’était rien d’égal à l’opération amoureuse que Dieu chaque jour imprimait dans leurs cœurs. Conformément à cela et pour participer à ce don, renouvelez-vous [383] en amour autant qu’il vous sera possible.

Troisièmement. Faites des résolutions et prenez intérieurement des désirs, après avoir participé à ce grand Mystère, de n’être plus du tout de la terre ; mais que votre cœur et tout votre esprit soit où Jésus-Christ est. (384)

Premier jour. La grâce et l’effet merveilleux du Mystère dans la sainte Vierge et les saints apôtres et ensuite dans les âmes qui participent à ce divin Mystère.

La très sainte Vierge, les saints Apôtres et Disciples se trouvèrent au lieu ou Jésus leur avait marqué que se devait opérer cet admirable Mystère de l’Ascension, et y étant tous arrivés, et dans une profonde Oraison et [385] silence, il leur apparut et leur communiqua trois dons tout à fait admirables, qui font la grâce particulière de ce divin Mystère. Le premier est, qu’il leur ôta tout à fait du cœur et de l’esprit toute l’inclination et le penchant qu’ils avaient vers les choses créées, d’une telle façon qu’ils ne les pouvaient plus regarder, par aucune inclination ; je dis même naturelle. Tous leurs cœurs, leurs esprits, leur sens, furent tellement dépris de tout le créé, qu’ils n’eurent plus dès ce moment qu’une croix très rude d’y demeurer, et rester dans le monde, après cette séparation de Jésus d’avec eux ; car il est très certain que durant un fort long temps, Jésus par une opération d’amour secrète, s’écoulait intérieurement dans leurs [386] âmes et en leurs sens, d’une telle manière, que quand il les quitta montant au ciel, toutes leurs âmes et leurs sens demeurèrent dans une suspension et une privation, à l’égard des choses créées, qu’il faut que Dieu fasse connaître, n’y voyant plus rien de beau, aimable, ni qui méritât un moment leur pensée ; je ne dis pas leurs affections, tout au contraire, chaque moment de ressouvenir d’être parmi les créatures, sans y plus voir Jésus-Christ, leur était une tristesse très sensible et douloureuse52.

Cette grâce opéra merveille en leur âme ; car elle leur fut une sauvegarde de l’impureté contagieuse que les créatures causent par l’inclination que les âmes y ont, de telle manière qu’au lieu [387] que les créatures dès ce moment leur causassent impureté, toutes généralement leur communiquaient une pureté admirable.

O que les âmes seraient heureuses de participer à ce grand don ! Ce qu’elles peuvent facilement avec la miséricorde de Dieu, si elles sont fidèles à recevoir telle grâce et à demander instamment par l’amour de Jésus-Christ et l’union de ces saintes âmes53, et si durant tout ce temps que ce divin Mystère opère dans les âmes, elles sont fidèles à en faire fruit par la pratique de la haine et l’éloignement des créatures, faisant aussi en sorte durant tout l’Octave, d’en produire souvent des actes, tâchant de regarder les créatures et toutes les choses créées, par la lumière de ces saintes âmes, se [388] renouvelant aussi souvent en un million de pratiques pour s’en défaire, s’en éloigner et entrer dans leurs aversions, et si les pratiques extérieures manquent, il faut avoir recours aux actes intérieurs qui seront assurément très efficaces en vertu de ce saint et admirable Mystère.

2e jour.

Jésus quittant la terre et entrant dans le sein de son Père, il y plaça par union et emporta avec soi, les âmes de la sainte Vierge et des saints Disciples : car il est certain que Jésus plaçant son humanité sacrée dans le sein du Père Eternel, et entrant dans une jouissance admirable des Personnes divines et de la gloire de la Divinité, il disposa des grâces et des faveurs, pour que ses membres, je veux dire les âmes qui restaient dans la [390] terre, pussent par amour et foi, jouir des mêmes choses qu’il jouissait par gloire ; de telle manière que par la grâce de ce jour, leurs âmes furent si appropriées et ajustées pour la jouissance de Dieu, que lui seul faisait tout leur centre et leurs plaisirs à la suite, de telle manière qu’il leur fut communiqué une lumière et un amour si pur pour jouir de Dieu, qu’ils ne pouvaient être un moment sans cette vue et jouissance.

Les âmes qui seront fidèles à la dévotion, et à l’application à ce divin Mystère, peuvent espérer grande part à cette grâce ; car Jésus montant et plaçant son humanité dans le sein du Père, comme dans son centre et son lieu de repos, a communiqué grâce dès [391] ce moment, par ce divin Mystère, pour élever non seulement les âmes qui y furent présentes ; mais toutes les autres qui à la suite y participeraient par fidélité : d’où vient qu’il est très certain que les âmes qui sont fidèles, expérimentent que tout ce dont Jésus-Christ jouit en ce jour, est le centre d’elles-mêmes, si elles sont fidèles à en jouir et à en faire usage54.

Que les âmes sont malheureuses, lesquelles n’étant pas éclairées de ce trésor de miséricorde, s’occupent par pensée ou amour, de quelque chose moindre que Dieu dans toute sa grandeur et tout l’amour avec lequel le Père Eternel a reçu en ce jour son Fils dans son sein comme une demeure véritable, non seulement [392] selon l’esprit ; mais selon les sens, non que notre corps monte dans le ciel ; mais certainement si nous étions fidèles, nos sens expérimenteraient aussi bien que notre esprit, que Dieu est le Dieu et le centre de tout nous-même.

Envisagez donc amoureusement tout ce qui se passa dans le ciel, en la venue et en la réception de Jésus-Christ votre Chef55, toute la gloire, la grandeur de Dieu le reçut comme Fils et Verbe divin humanisé, et la sainte Humanité fut glorifiée d’une manière admirable, tous les saints anges lui rendirent un respect et le reçurent avec une joie dûe à leur Dieu.

Il fait bon et est très utile d’envisager la très sainte Trinité, glorifiant Jésus-Christ, et lui [393] communiquant toutes ses perfections ; car l’Humanité sacrée étant placée de cette manière, il donne droit aux créatures pour jouir, comme j’ai dit, de la même grâce dès cette vie en foi.

Que ceci est consolant pour les âmes qui en veulent faire usage, et qui veulent mettre toute leur joie à jouir de Dieu ; mais au contraire, que les pauvres âmes qui le négligents sont malheureuses ; car elle vivent sans consolation véritable et solide.

Tâchez souvent de vous servir de la grâce que Jésus-Christ vous a acquise, envisageant Dieu et ses grandeurs, comme ce à quoi vous devez prétendre56.

Regardez qu’étant membre de Jésus-Christ par sa miséricorde et [394] sa grâce, vous avez droit de jouir de ce qu’il possède, et qui saurait le don et la faveur que Dieu a fait à ses créatures durant sa vie voyagère et en sa sainte Incarnation, de se les unir comme membres, et de se rendre leur Chef, seraient infiniment reconnaissantes envisageant la grâce dont elles peuvent jouir en ce jour, et qu’il est dit que Jésus-Christ notre Chef, est monté dans le sein de son Père, c’est-à-dire qu’il nous y a porté avec lui, pourvu que les âmes soient fidèles à demeurer uni à sa divine Personne par foi, amour et conformité. [395]

3e jour.

Les saintes âmes étant ainsi élevées par amour et placées dans le sein du Père Eternel avec Jésus-Christ, il les renvoie dans la terre, sans cependant quitter le lieu où elles étaient et son aimable union ; car n’étant pas le temps de la gloire, mais de travailler et exécuter les volontés de Jésus-Christ, leur cœur et leurs esprits demeurent bien unis à sa personne ; mais à la charge que chacun irait dans le monde faire ce à quoi Dieu le destinait, c’est [396] pourquoi en ce moment Dieu distribua ses dons à chaque âme selon leurs capacités et leurs mérites, et de cette manière les appropria pour travailler à son œuvre, un chacun demeurant content avec humilité et soumission de la part qu’il lui donna en ses dons, lesquels opérèrent durant le reste de la vie de ces saintes âmes, les deux premiers dons merveilleux dont nous venons de parler, de telle manière qu’à la mesure qu’ils étaient fidèles à faire usage du don reçu, ils recevaient augmentation de grâce pour mourir aux créatures, et pour jouir avec plus de capacité de Dieu.

Ils s’en retournèrent donc de cette sainte Montagne, chacun avec son don et sa grâce de vocation, [397] qui firent fructifier admirablement.

Ressouvenez-vous donc que c’est en ce jour que Dieu distribue le don de la vocation et grâce pour y être fidèle, et que c’est aussi en vue de ce même jour que Dieu en communique les lumières et les grâces dans les autres temps ; c’est pourquoi ce Jour et cette sainte Fête doit être en très grande vénération, et on doit y avoir une application spéciale pour recevoir la grâce de pouvoir connaître sa vocation, si elle n’est pas encore choisie, ou pour recevoir lumière et grâce, afin de faire un bon usage de celle où l’on est.

Peu d’âmes connaissent la grandeur du don de la vocation et des grâces de chaque état, car peu [398] en font l’usage qu’il faut et l’estiment de la manière qu’il est nécessaire, et cependant il est certain que la grâce de l’état et de la vocation dans la pratique, est la communication de tous les autres dons.

Soyez donc fidèles en ce jour, afin que Jésus-Christ vous distribue et vous renouvelle le don de votre vocation.

Ne perdez jamais un moment de cette grâce, car elle est infiniment précieuse : tâchez de vous unir à cette sainte Compagnie qui s’en retourne, pour opérer et faire fruit du don qu’ils ont reçu, et regardez bien qu’ils l’ont fait fructifier à merveilles.

Trois maximes à pratiquer pour faire usage actuel de cette disposition à la Fête et l’Octave de l’Ascension. [399]

I. Ayez continuellement une aversion du monde et de la vie présente, tâchant de vous en imprimer un éloignement autant en grand que vous pourrez, renouvelant souvent des actes d’aversion et des désirs de n’en être plus et de la haïr de tout votre mieux. Observez-vous aussi autant qu’il vous sera possible, afin de ne permettre à votre cœur aucune chose qui l’incline vers les créatures.

II. Remplissez votre esprit très souvent de la vue de Jésus-Christ glorieux, jouissant admirablement des beautés et merveilles de la Divinité, et tâchez de cette manière de vous y unir par amour fervent, vous renouvelant souvent en telle vue.

III. Tâchez d’aimer et de chérir de tout votre cœur, la grâce [400] de votre vocation, vous conjouissant avec notre Seigneur de la miséricorde qu’il vous a fait de vous appeler dans l’état où vous êtes, lequel vous sera toujours une source de grâce, pourvu que vous soyez fidèles à le chercher et l’aimer purement, par tous les actes de fidélité que Dieu demandera de vous en tel état : pour cet effet envisagez chaque moment de votre vocation, comme un moyen admirable de plaire à Dieu et d’acquérir ses dons. Fin de la cinquième retraite. [401]

Avertissement.

Cette retraite ou solitude pour la sainte Fête de la Pentecôte, n’est pas digérée en la manière ordinaire des autres, par méditation et points réglés ; mais seulement par lumières et vérités concernant ce divin Mystère, laissant à la personne qui s’en servira, d’en prendre selon son besoin et appétit ; car telles Vérités supposent déjà une âme, non tout à fait commençante en [402] la pratique des Exercices. L’on a marqué les jours pour empêcher seulement la confusion, et faciliter un peu la distribution. L’on doit beaucoup espérer de notre Seigneur. Que si l’âme est fidèle aux lumières qui y sont couchées, assurément l’Esprit divin secondera la fidélité, et se communiquera en abondance, selon le besoin d’un chacun.

Sixième retraite. Dispositions intérieures pour se préparer à la grande et admirable fête de la Pentecôte, afin d’y recevoir le S. Esprit et ses Dons

Cette sainte Fête doit être dans une vénération particulière à toutes les âmes qui désirent de tout leur cœur plaire (404) à Dieu, et recevoir avec plénitude les largesses infinies de ses miséricordes, ce qui est renfermé dans le don admirable de son sacré Esprit, et des dons dont il honore une âme il fait sa demeure. (405)

Premier jour.

Ce Mystère est la consommation et la plénitude de tous les Mystères de la vie de Jésus-Christ, de telle manière que généralement tous les autres Mystères vont formant et disposant une âme à la réception du sacré Esprit qui est donné en celui-ci.57

De plus, il est la source féconde dans laquelle les âmes doivent se désaltérer, de l’amour du monde, du péché et d’elles-mêmes [406] ; car l’Esprit que l’on y puise, opère admirablement ces merveilles, l’amour divin s’y trouve aussi comme dans sa source ; car ce fut en ce bienheureux jour où la terre en fut remplie, et où il fut vrai de dire que l’amour Divin n’était plus contre sa nature retenue dans ce lieu de misère, d’autant que ce feu divin qui y fut communiqué, changea généralement toutes choses en foi, ce qui est exprimé par ces paroles : Repleti sunt omnes Spiritu sancto, ils furent tous remplis du saint Esprit, comme feu invisible ; mais à l’extérieur il parut des flammes de feu qui marquaient le feu véritable qui s’était communiqué en très grande abondance, si bien que depuis ce moment, les âmes ont eu droit de pouvoir faire usage de toutes [407] choses par amour divin, et tout ensemble un aide très facile de s’en servir, d’où vient que les saints Apôtres et Disciples qui reçurent ce sacré feu, furent tellement changés en toutes choses qu’il n’était plus eux-mêmes ; car auparavant leurs esprits ne pouvaient entrer dans les Mystères divins, et la connaissance vénérable de Jésus-Christ qu’avec grande violence et difficultés, n’y voyant pas toutes ces merveilles qui s’opéraient en chaque circonstance des Mystères ; mais aussitôt qu’ils eurent participé à cet admirable Mystère de la venue de l’Esprit divin, l’amour les éclaira d’une telle manière, et furent surpris d’une lumière si profonde, pour découvrir avec admiration la profondeur et toutes les merveilles [408] de chaque Mystère de la vie de Jésus-Christ, qu’ils en furent étonnés et surpris, ce qui se renouvelait à chaque moment dans leurs âmes ; car ce feu divin infiniment actif opérait continuellement et n’a pas cessé de le faire durant toute leur vie : comme nous voyons dans la terre qu’aussitôt que le feu matériel a pris vie dans un sujet, il ne cesse jamais de s’accroître selon la capacité de son sujet, jusqu’à ce qu’il aie tout consommé ce même sujet en lui58. Aussi ce feu divin était si lumineux dans toutes ces saintes âmes, qu’il leur était un paradis dans la continuelle vue qu’ils avaient de Jésus-Christ par son moyen.

De plus, ce même feu divin purgea les saints apôtres d’une certaine crainte et timidité, leur [409] imprimant dans le cœur une Foi59 si forte, généreuse et constante de Jésus-Christ, que dès ce moment la Foi leur était plus forte infinies fois et plus certaine que ce que la raison ou les sens leur pouvaient faire voir, de telle manière que les croix, les souffrances et les humiliations de Jésus-Christ leur étaient si pleines d’amour et de conviction, qu’au lieu de leur jeter dans l’esprit quelque ombrage et crainte, cela même était leur force et leur lumière. Ils reçurent aussi une telle force, pour ne craindre en aucune manière, ni la mort, ni les persécutions qu’ils attendaient assurément, selon la clarté qui leur fut donnée sur les paroles divines de notre Seigneur touchant tout ce qu’ils auraient à souffrir. [410]

Mais ce qui est admirable et surpassant tout ce que dessus, ils reçurent une plénitude de l’Esprit divin si prodigieux et si admirable que toute leur Ame60 en fut remplie, cet Esprit devenant la vie de leur esprit, et ces dons admirables les mouvements et les productions de ce même Esprit, d’une telle manière que chaque Ame qui eut le bonheur de le recevoir en ce saint jour, en fut admirablement remplie et honorée ; recevant aussi des dons proportionnés à cette demeure, et selon le dessein de Dieu sur chaque âme ; car tous reçurent différemment et la personne du saint Esprit et ses dons, selon sa grâce et ses dispositions et l’emploi auquel Dieu le destinait. Qui pourrait dire la part que la sainte Vierge eut en cette [411] communication de l’Esprit divin, cela ne se peut exprimer61, elle seule le sait ; car comme elle était mère de Jésus-Christ, et par conséquent mère de toute l’Eglise62, sa plénitude a été si générale, si grand et admirable, tant dans le don de la Personne divine du saint Esprit que de ses autres dons, que cela est sans expression, tous les saints Apôtres et saints Disciples aussi proportionnellement reçurent cette même plénitude.

Pour ce qui est des effets admirables qu’opéra cette venue et demeure du saint Esprit dans ces saintes Ames, outre ce que nous en avons dit, elle communiqua une affluence de lumières si seconde pour connaître les Vérités divines et jouir de Dieu, que cela ne se peut exprimer comme en [412] vérité il est, d’où vient que chaque âme fut à la suite un petits paradis, où elles jouissaient admirablement de Dieu ; et cela sans peine ni travail, à cause de la fécondité de cet Esprit divin, lequel prenait plaisir continuellement de communiquer abondance de grâces et de lumières à toutes les parties de l’Ame, chacune selon sa capacité, éclairant l’entendement pour connaître et discerner les merveilles de Dieu ; la volonté en était tout enflammée s’y communiquant incessamment par amour, et renouvelant continuellement selon la capacité de cette puissance ce même amour.

Pour la mémoire, l’Esprit divin s’en servait admirablement afin d’y former Jésus-Christ, lui fournissant un ressouvenir continuelle [413] de ce Dieu Homme si amoureux et plein de lumière, que cela ne se peut exprimer, et cela conformément à ces paroles, de meo accipiet et annuntiabit vobis, cet Esprit divin que vous recevrez, m’annoncera et me fera connaître : de telle manière que dès le moment que ces bien-heureuses Ames eurent reçu ce don divin du saint Esprit, elles reçurent au même temps une faculté de se ressouvenir de Jésus-Christ et de ne le perdre jamais de mémoire, d’une façon si admirable, qu’incessamment cet Esprit divin ne produisait dans leur intérieur et leur découvrait de plus en plus, ce qui leur était une source d’eau admirables qui les désaltéraient, embrasé qu’ils étaient de l’amour de Jésus-Christ ; car le voyant continuellement [414] et en jouissant, leur cœur était satisfait et leurs amours étaient contents, et il n’est pas croyable combien cette opération du saint Esprit, formant Jésus-Christ dans leurs Ames, leur était une source de grâce féconde pour les purifier, les orner et les remplir de toutes vertus conformes à ce divin original, sentant incessamment dans leurs cœurs un certain mouvement de cet Esprit divin qui les sollicitait continuellement à se conformer par amour, et par fidélité à son opération qui produisait en eux Jésus-Christ : d’où vient que tous ces dons étaient continuellement en action chacun en sa manière, pour parfaire ce bel Ouvrage, d’exprimer distinctement l’opération de chaque don, cela ne se peut, il suffit [415] de dire ici qu’ensuite qu’ils leur furent communiqués, ils ont été continuellement en actes, produisant et opérant chacun en sa manière. Ceci est d’un merveilleux goût et une connaissance très utile à qui a le bon heur [sic] de l’avoir ; car assurément l’opération des dons du saint Esprit dans les âmes, est d’une grande efficacité pour produire Jésus-Christ, et y faire un million d’admirables effets et très utiles, de telle manière que toutes ces saintes âmes en reçurent un très grande aide pour les façonner, tant pour elles en particulier que pour les ouvrages auquels Dieu les destinait. Ici il est assez à propos de voir et remarquer en particulier tous les dons du saint Esprit, afin de s’occuper de chacun, remarquant la profondeur [416] et la variété admirable des grâces qu’ils contiennent : il en faut faire autant pour les fruits du saint Esprit ; car toutes ces choses ont été communiquées en ce jour, ce qui servira beaucoup et sera fort utile pour animer les âmes à la dévotion vers le divin Mystère et cette sainte Fête.

Voilà en peu de paroles ce qui fut opéré dans les Ames des saintes personnes qui attendaient avec amour la venue du saint Esprit, et qui avec ferveur et fidélité se disposait à cette sainte solennité, selon l’ordre que Jésus-Christ leur en donna ; car aussitôt qu’ils eurent assisté à sa glorieuse Ascension, ayant reçu tous les dons qui leur y furent communiqués, ils se retirèrent en Jérusalem et là attendirent [417] avec grande Foi les promesses de Jésus-Christ, sur la venue de l’Esprit divin ; car ce divin Sauveur leur ordonna de ne pas quitter ni sortir, jusqu’à ce qu’ils fussent revêtus de la vertu d’en haut et baptisé de cet Esprit admirable.

Ce qui fut opéré en ce jour, comme aussi la promesse de Jésus-Christ se renouvelle encore tous les ans en cette même solennité, et cela de telle manière que qui serait fort fidèle à s’y disposer selon l’exemple de ces saintes Ames, pourrait en recevoir une participation admirable.

Ne dites donc plus que ce grand Mystère est passé, et qu’ainsi les dons ne se communiquent plus comme en ce jour, cela n’est pas vrai ; car il est certain que la sainte [418] Eglise a ce privilège et cette grâce, de nous présenter les divins Mystères dans une plénitude et une vérité si grande, que qui en a l’expérience, sait assurément qu’ils sont passés, sans l’être cependant, vu que la Foi et l’Amour les rend véritablement présents, et très efficace dans les jours auquel la sainte Eglise les solemnise, ce qui doit obliger les Ames à s’y préparer et disposer, comme si c’était la première fois qu’il se fussent passés, ne faisant nulle distinction du présent et du passé.

O qu’heureuse, une âme laquelle avec un désir véritable se prépare tout de bon à cette sainte solennité ; car elle peut et elle doit espérer part à toutes les miséricordes marquées ci-devant, et à une [419] infinité d’autres que la lumière ne me découvre pas, qui furent opérées en ce jour. [420]

2e jour. Dispositions dans lesquelles étaient les saintes âmes attendant la venue du saint Esprit dans le cénacle.

Afin donc que l’âme se puisse mettre en état de beaucoup participer aux dons et grâce que Dieu a communiquées en ce saint jour, il est nécessaire d’être fort fidèle aux [421] dispositions que notre Seigneur demande de cette sainte Compagnie, tâchant de s’unir à leurs Esprits et aux fidélités qu’elles y apportèrent. La première disposition, fut une Retraite des créatures et un éloignement du monde, afin que leurs cœurs fussent dans une pureté grande, comme nous voyons, lorsqu’on désire qu’un miroir reçoive purement les rayons du soleil, l’on ôte toute les taches et empêchements.

Par cette solitude, Dieu leur imprima un désir de se retirer du commerce de toutes créatures, voyant par la lumière qu’ils recevaient combien l’on s’y faillit facilement, et convient aisément l’on tombe en un million de péchés, cette lumière de Solitude et ce désir véritable de s’y donner, [422] imprimais de plus en plus un désir fort grand de pureté, ce qui était beaucoup augmenté par la communication de toutes les grâces et miséricordes dont nous venons de parler. Conformément à cette disposition, tâchez d’entrer dans un renouvellement et un désir véritable de vous éloigner de plus en plus de tout ce qui est péché et contraire à la sainte volonté de Jésus-Christ, et cela par un amour de Solitude et éloignement des créatures et de vous-même ; car il est impossible qu’une âme puisse être un peu solitaire durant quelques jours, qu’autant qu’elle est fidèle à cette disposition.

La seconde disposition dans laquelle étaient toutes ces saintes âmes, est un profond silence à cause de la communication actuelle [423] des dons et des miséricordes de Dieu sur elles ; car elles savaient par l’expérience de ses dons, que Dieu ne parle en l’âme et n’y communique ses miséricordes qu’autant que l’âme est silencieuse.

Ce silence est de deux manières, l’une extérieure, l’autre intérieur [sic]. Le premier est une fidélité exacte à observer les moindres mouvements des passions, et à donner un règlement fort fidèle et exact au moindre mouvement des sens mal réglés, afin que par ce moyen l’âme intérieurement soit dans un calme pour recevoir avec respect les dons de Dieu. Le second est une observation fidèle, afin de ne dire pas aucune parole qui ne soit dans un bon règlement et de nécessité. [424]

Cette disposition de silence est tout à fait nécessaire en ce saint Temps ou l’âme désire être plus retirée et solitaire afin de recevoir abondamment les dons de Dieu, et si en tout temps de Solitude Dieu promet de parler au cœur, c’est encore tout d’une autre manière en celle-ci : ce qui exige encore plus particulièrement ce grand silence et cette exacte fidélité pour donner ordre aux passions, aux dérèglements intérieurs et à chaque parole. Pour cet effet regardez et envisagez souvent durant votre Retraite et les jours que vous prendrez de solitude, le profond et respectueux silence de toutes ces saintes âmes, lesquelles amoureusement appliquées à Jésus-Christ, prennent un plaisir admirable de l’entendre parler [425] intérieurement, et comme elles sont dans les désirs et dans l’amour de cette manière de silence, il leur est dit des merveilles au cœur, leur apprenant continuellement à faire mourir et leurs passions et leurs sens, afin d’être encore plus silencieuse.

Il est impossible que les âmes participent beaucoup aux miséricordes de cette sainte Fête, que par ce moyen : ce qui doit obliger toutes les âmes amoureuses de ce saint jour, de se résoudre à une fidélité générale dans cette disposition.

La troisième disposition était une Oraison très continuelle dans laquelle ils recevaient les dons et les grâces de Dieu en abondance, et eux réciproquant se donnaient de plus en plus à sa divine Majesté, [426] ce qui causait une communication admirable et un renouvellement continuel de dons.

Leur occupation intérieure était sur les promesses de Jésus-Christ pour ce saint jour, se souvenant de tout ce qu’il leur avait dit de cet Esprit divin qu’ils devaient recevoir.

De plus, recevant la communication et certains avant-goûts des avantages de l’Esprit divin et de ses dons particuliers, il s’élevait en leurs âmes un désir si grand63 que tout fut parachevé et que la plénitude survint en eux, que toutes leurs âmes étaient en Acte et en Amour pour ces effets.

Tâchez d’exciter en vous le désir efficace de vous renouveler en la sainte Oraison, et dans l’Esprit vraiment intérieur, et pour [427] cet effet durant les jours que vous prendrez pour vous disposer à cette sainte fête, occupez-vous chaque jour des miséricordes et des dons qui s’y donnent ; et que votre Oraison soit sur les sujets ici marqués. Il est fort à propos qu’un jour se passe à voir les miséricordes et la grâce qu’une âme aura de posséder cet Esprit divin.

Un autre jour se passera à considérer un de ces Dons en particulier, et de cette manière successivement faire son Oraison sur toutes les miséricordes, dons et faveurs que Dieu a dessein de communiquer en telle Fête. [428]

3e jour. Maximes nécessaires pour recevoir la grâce de ce saint jour.

I. Autant qu’une âme voudra avoir part à cette sainte grâce et à la plénitude des miséricordes de ce jour, qu’elle entre dans un désir efficace de se faire vide de tous péchés, et de l’amour du [429] monde présent ; car il est impossible que cet Esprit divin, comme aussi ses dons, soit communiqué à une âme que selon cette mesure.

II. L’Esprit divin ne saurait subsister avec joie dans un cœur, qu’autant que l’on est fidèle à la grâce de sa vocation, et quand l’on ferait des miracles hors cette fidélité, il y serait toujours contristé et y demeurerait comme par force ; car cet Esprit est un Esprit de liberté, pour agir et faire toutes choses selon son dessein éternel sur chaque âme, et les âmes sont infiniment aveugles et connaissent peu les inclinations de cet Esprit qui ne mettent pas tout leur unique bonheur à être fidèle dans les moments de leur vocation, par l’opération et l’aide [430] de cet Esprit divin. Et remarquez qu’en ceci il est très exact, de telle manière que quand bien une âme aurait eu le bonheur de le recevoir, si elle n’établissait sa fidélité en telle exactitude, quoi qu’elle pût faire, il ne serait pas dans un lieu de délices chez elle, selon ces paroles de la sainte Eglise, Dulcis hospes animae ? Que le saint Esprit est un hôte tout à fait aimable et qui met la paix par tout.

III. Il faut que l’âme se résolve de tout son cœur à se dessaisir continuellement de tout ce qui peut empêcher, non seulement son salut, mais sa perfection, car cet Esprit divin étant un feu d’amour, il ne dit jamais : c’est assez, cependant faute de cette fidélité, il s’éloigne peu à peu comme un [431] feu auquel on cesse de donner de la matière pour se consommer, s’éteint et se tue insensiblement. C’est pourquoi par la vue et l’occupation fidèle de tout les dons et de toutes les miséricordes que vous avez remarquées, qui se communiquent en ce saint jour, renouvelez-vous incessamment sans que votre âme dise jamais : c’est assez.

Heureuse une âme qui par la foi et l’usage de l’amour est certifiée que cette grande fête est aussi bien pour ce temps présent, que pour le jour dans lequel elle s’est premièrement passée : c’est pourquoi soyez fidèle à vous y préparer de votre mieux, et à envisager toutes les choses qui s’y sont communiquées, non pour ce jour la seulement, mais comme [432] dons qui se renouvellent incessamment et de la même manière intérieure, et en chaque fois que la sainte Eglise nous propose cette même solennité : ce qui doit obliger infiniment les âmes à y apporter toute la préparation et fidélité possible, afin que tels dons ne soit point donnés inutilement, et que l’on y puisse avoir grande part. Outre toutes ces dispositions ci-dessus marquées, qui peuvent suffire pour une préparation à cette sainte Fête, et une très bonne occupation intérieure durant son Octave, l’on peut encore se servir très utilement si l’on veut de l’occupation intérieure sur les dons du saint Esprit, tant pour s’animer par amour vers ce divin Esprit, que pour se préparer et disposer à en recevoir [433] grande part dans la communication qu’il en fait en cette sainte Fête.

Il faut donc avec amour et application fidèle vers ce Dieu tout d’amour, considérer chaque don l’un après l’autre, tâchant de le demander instamment et de faire quelques pratiques et actes intérieures, ajustés selon chaque don vers cette divine personne, afin d’y obtenir part. De plus, étant éclairée et pénétrée de la lumière de chaque don et de la nécessité que nous en avons pour notre conduite intérieure, il faut profondément s’humilier devant cette source et fontaine d’amour, en vue de notre infidélité de n’y avoir pas puisé selon notre nécessité, ce qui a été la cause d’un million de désordres dans lesquels [434] nous sommes tombés, tant à l’égard du péché que du manque de pratique de vertu dans les occasions.

4e jour. Du don de sagesse.

Ce don est une grâce particulière que le saint Esprit départ aux âmes, dans lesquelles il vient faire sa demeure, afin de leur donner un goût véritable des choses de Dieu, si bien que par ce moyen l’âme est dégoûtée des choses de la terre, les voyant en vérité (selon qu’elle est fidèle à faire [436] usage de ce don) comme un rien et encore moins que rien, peu à peu l’âme s’en dégoûtant par le peu de goût et de vérité qu’elle y trouve et qu’elle y voit, les pauvres gens du monde sont traînés par leur sensualité et par leur amour propre, comme des enchaînés ou esclaves, à cause du goût et de l’inclination qu’ils y ont, et cela parce que véritablement ils n’ont point goûté de ce Don ; mais aussitôt que par quelques fidèles pratiques ils tâchent de s’élever un peu à Dieu, et spécialement en cette sainte Fête, ils commencent à en être un peu dégoûtés ; mais faute de poursuivre leur pratique ce commencement de goût se perd.

Outre ce dégoût des choses [437] créés que le don de Sagesse donne à l’âme qui s’en occupe par amour vers le saint Esprit, il communique encore à l’âme un goût des choses divines, de telle manière que Dieu par son moyen paraît aimable et l’âme y trouve du goût, les Vérités éternelles qui sont si cachées aux mondains et aux humains, deviennent peu à peu sapides et délectables, et ce qui devant effrayait, à la suite paraît si raisonnable, si aimable et si désirable, que l’on voit que c’est l’unique que l’on doit rechercher.

Ce don de Sagesse fait voir aussi la folie des âmes qui aiment le péché, et qui pour jouir des créatures qui ne sont que fumier, et qu’une ombre, délaissent Dieu cet auguste [438] Majesté, de telle manière qu’une âme un peu éclairée est surprise ; comme les yeux de son esprit s’ouvrent avec suavité pour voir sans peine et sans force toutes ces Vérités.

Enfin c’est un Soleil qui découvre agréablement et suavement un million de belles choses inconnues aux esprits enfermés dans le cachot de leur amour-propre et de leurs sensualités : et bienheureuse est une âme petite et humble, qui par retour amoureux vers ce divin Esprit, s’occupe durant ces saints jours avec fidélité, afin d’avoir part à cette miséricorde, laquelle est très certainement communiquée aussi bien que la grâce de tous les autres dons, aux âmes de bonne volonté et aux cœurs vraiment [439] sincères, qui entrent en vérité et de leur mieux dans telles dispositions.

Il est à propos pour chaque don de se marquer quelque dévotion chaque jour aux trois Personnes divines, au Père qui nous communique cet esprit, au Fils qui nous l’obtient par son amour et ses mérites, et au saint Esprit qui amoureusement et avec largesse le donne.

Il est aussi à propos de se joindre et intéresser toutes les saintes âmes du Cénacle, qui ont goûté avec tant de plénitude et de suavité ces dons, afin qu’ils offrent leurs prières à ces trois Personnes divines, pour vous les obtenir. Pour cet effet l’on peut dire chaque jour la Prose que la sainte Eglise [440] adresse à ce divin Esprit, pour le solliciter de se communiquer à tous ses enfants. [441]

5e jour. Le Don d’entendement.

Ce don est une lumière que Dieu donne à notre âme, par laquelle il lui donne capacité de s’occuper des choses divines.

Cette clarté et lumière est merveilleusement utile, afin de donner un emploi à l’âme, pour s’occuper vers Dieu par les diverses lumières qu’elle puise, avec facilité sur les divins objets. [442]

Ce don découvre la beauté de Jésus-Christ, et ce qui auparavant paraissait bas, petit, rude, et au dessus de ce que l’on pouvait comprendre, pour lors paraît si beau, si magnifique, si admirable, et même si raisonnable, que l’on trouve n’y avoir rien dans la terre, qui soient capable de charmer un cœur et gagner un esprit, comme l’occupation de l’âme vers Jésus-Christ, de telle manière que chaque chose si petite qu’elle soit, qui appartienne à sa vie ou à ses Mystères, est si infinie, si immense, et remplie de tant de grâces pour l’âme qui est éclairée de ce Don, que cela ne se peut comprendre, ce qui la sollicite continuellement à s’occuper de Jésus-Christ, de ses Mystères ou de ses vérités : de [443] plus, il ouvre et éclaircit beaucoup l’esprit pour un million de Vérités nécessaires au salut et à la perfection, lesquelles il découvre avec tant de facilité, que les âmes qui en jouissent sont étonnées comme tant de monde se bouchent et se pochent les yeux, pour ne vouloir point être éclairés : ce qu’ils font par l’occupation d’un million de bagatelles et de bassesse qui les rabaissent continuellement, et cela par l’emploi et l’entretien de leurs pensées vers les choses extérieures, ou par l’occupation du tumulte de leurs passions, de leurs soins inutiles et remplissement d’infinies pensées inutiles, lesquelles comme des atomes et de la poussière crèvent continuellement les yeux, et empêchent que ce divin Don ne les [444] éclaire, si bien que si il paraît quelque bluette de lumière elle est étouffée, et ce qui est déplorable infiniment, ce don qui se communiquait avec autant de largesse en cette sainte Fête n’est connu presque de personne : d’où vient qu’il ne faut pas s’étonner si une chose dont Dieu est si libéral (savoir le don d’Oraison) est cependant si rare.

Avez-vous jamais bien pénétré ces Vérités, tâchez d’en faire usage ; car cela est d’infinie importance. [445]

6e jour. Le don de conseil.

Ce don est une grâce très particulière, par laquelle le saint Esprit rend capable l’âme à qui il le donne de suivre conseil, et cela n’est pas croyable combien d’âmes se sentent abîmées de désordres, et meurent de faim au milieu des trésors et de l’abondance, faute de la participation de ce don. Il [446] la rend souple, simple et soumise aux avis que les personnes qui ont droit sur elle lui donnent, de telle manière qu’elle ne fait point de différence entre les conseils reçus par soumission, et les choses extraordinaires que l’on dit venir immédiatement de Dieu. Par là l’âme a un goût et une facilité à croire conseil, une inclination à le demander, et à ne rien faire que par ce moyen. De plus, elle trouve joie, appui et consolation, je dis divine dans telle pratique, et plus elle fait usage de ce don en cette manière, plus il s’accroît, se communique, et l’âme par ce moyen avance et se fortifie dans tel procédé, lequel lui est d’une lumière infinie, parce que quoiqu’elle soit ignorante de beaucoup de choses, et [447] que Dieu même pour lui faire faire usage de ce don très divin, lui en cache souvent plusieurs, cependant elle sait tout, elle a tout, et est dans une plénitude admirable dans son indigence, par le moyen de ce Don de Conseil ; car par là elle a la science des Docteurs, la Sagesse, le pouvoir, et généralement tout ce que les autres ont, d’autant qu’elle est capable de soumission.

Il faudrait déplorer ici l’aveuglement et le malheur des âmes qui par leurs infidélités n’ont nulle participation de ce don, ou si elles en ont eu quelque communication, elles ne le mettent pas en pratique, ce qui le fait perdre entièrement.

De plus, le don de conseil est une lumière que Dieu donne par [448] laquelle l’âme est capable d’éviter les pièges de Satan, de l’amour propre et du monde. Faute de ce don64, continuellement les âmes sont retardées et sont enchaînées par uin million de désordres qu’elles ne voient et ne peuvent voir, et quand elles y sont tombées, souvent elles sont si surprises comment cela se fait, le moyen de telle chute ayant été pour l’ordinaire peu de chose.

Ce Don est un [sic] aide admirable pour la pureté de l’âme, il est vrai que les âmes qui y participent, ont une certaine adresse divine pour voir et découvrir les pièges dans leur propre conduite, que cela ne se peut comme concevoir, sinon par l’expérience : d’où vient que vous voyez parfois des âmes peu savantes naturellement, [449] qui cependant jouissent de cette adresse pour voir et découvrir les périls et en savoir la conséquence.

Ce Don donc est une netteté d’esprit que peu à peu Dieu donne par la fidélité et pureté de l’âme, par laquelle elle met ordre à ses affaires intérieures et se précautionne d’un million de mauvais rencontres.

Les âmes s’en rendent incapables pour l’ordinaire par la confusion et le peu d’ordre qu’ils établissent dans leur conduite, et comme l’âme en cet état est toujours en désir et en haleine par quelque passion, émotion ou prétention inquiète, aussi n’est-elle jamais capable de la considération sérieuse et de la réflexion solide que tel don cause à l’âme. [450]

Enfin ce don donne capacité, non à tout le monde (car ce troisième effet n’est départi qu’à quelques personnes destinées au travail pour les autres) pour conduire les âmes et leur donner des conseils à propos sur les desseins de Dieu, sur elles et leurs propres besoins. Par ce don une âme est merveilleusement ajustée pour aider aux autres ; car sans travail ni peine elle voit le besoin les autres, leur dit ce qui est tout à fait à point et à propos, et cela leur est une nourriture solide et acommodée à leur capacité.

Ce don se distribue ordinairement par le ministère de la sainte Eglise : d’où vient que les âmes qui se mettent de donner conseil, et qui n’y sont pas établies par ce moyen peuvent faire un million [451] de désordres et quantité d’erreurs : ce qui doit faire beaucoup précautionner les âmes qui n’ont point d’emploi pour aider aux autres, de ne donner jamais d’avis quelques lumières qu’elles croient avoir.

De plus, il est certain que les personnes établies par l’Eglise en supériorité, ont ce don si elles en veulent faire usage par leur pureté propre, et le soin charitable des autres, et les âmes qui leur sont soumises, doivent au-dessus de toute vue de leur esprit humain, s’assurer de tel don en elles, et qu’il aura très assurément son effet, pourvu que de leur part la soumission et la simplicité y soit totale, et si les âmes constituées en soumission savaient les grandes pertes qu’elles [452] font de ne pas puiser au-dessus de leur vue et de leur sentiment dans cette source inépuisable du don de conseil dans les Supérieures, elles seraient inconsolables de n’en faire pas meilleur usage.

Ceci au commencement est difficile et peu lumineux, spécialement quand on remarque quelques défauts aux personnes constituées en Charge ; mais à la suite que l’on fait généreusement crever son amour propre et ses vues trop humaines et raisonnables, il devient une source de suavité et de fécondité, pour remplir les âmes de bénédiction et de grâces. [453]

7e jour. Le Don de Force.

C’est une grâce par laquelle les âmes sont fortifiées contre plusieurs obstacles et empêchements qui se présentent pour les détourner de se rendre à Dieu, et d’entrer dans la vérité de son Esprit et de sa conduite.

I. Par ce don l’âme reçoit grâce pour combattre le péché avec générosité et courage, [454] travaillant par ce moyen à détruire l’opposition que les passions et les désordres de la sensualité causent en l’âme, ayant une certaine générosité et longanimité pour ne pas s’ennuyer65 de tel combat, jusqu’à ce que la purgation voit soit suffisamment faite pour donner le dessus à l’âme et l’établir en certaine paix avec la partie inférieure.

Ce don est très assurément communiqué aux âmes qui se renouvellent en cette Fête et qui tâchent de prendre de véritables et de solides résolutions de se combattre et de ne se rien pardonner, si elles en doivent être certifiées, quoiqu’au commencement elles n’expérimentent dans telles résolutions et combat que peines et faiblesses de la nature, [455] cependant à la suite telle volonté se change en force savoureuse et en courage magnanime.

II. Ce don est un bouclier contre toutes les attaques du monde, lequel voyant une âme se vouloir donner à Dieu, fait un million de railleries et de dérisions pour la tirer à soi.

De plus, il est un préservatif et une force contre toutes les tentations qui surviennent de la part des créatures, comme certaines tristesses et ennuis de les avoir quittées, peines de n’avoir plus leur recherche et la satisfaction de leurs agréments, et généralement une aide et un courage contre la force et la violence de toutes sortes de tentations.

Il est vrai que c’est une chose épouvantable que les âmes soient [456] pour l’ordinaire au milieu d’un million de périls, et ne voient pas le besoin qu’elles ont de ce don admirable pour s’en garder, lequel ne s’obtient que par ces trois manières. 1. Par la connaissance du besoin extrême que l’on en a, ne voyant point ses forces suffisantes pour vaincre tels ennemis, et par conséquent une humiliation devant Dieu, en voyant sa faiblesse. 2. En demandant instamment la participation de ce don à Dieu, se donnant amoureusement à son sacré Esprit, et cela par désirs forts et généreux de faire usage de son Don.

3. Par la pratique et l’opération fidèle que l’on fait à tel ennemi ; car tel don ne s’acquiert pas par la considération spéculative seulement, mais par l’usage et fidélité [457] actuelle que l’âme en fait ensuite des deux premiers moyens, ce qui se fait par le combat qu’elle donne pour la destruction de tel ennemi.

Enfin ce don est donné pour être un rempart à la foi, tant à l’égard de Dieu, pour avoir toujours une croyance et un sentiment de lui digne de sa Majesté, ce que le Démon tâche de combattre et de détruire autant qu’il peut, affaiblissant la foi, afin de faire tomber en un million de désordres, que pour confesser Jésus-Christ, non seulement dans les attaques que l’on reçoit parfois, et où il est besoin de grande force afin de se marquer son disciple, et une âme qui veut suivre ses démarches ; mais encore pour parler de lui hautement et fortement [458] devant tous ses ennemis, je veux dire les gens mondains et sensuels qui ne cherchent que leurs aises, et sont ennemis de la vie crucifiée de Jésus-Christ, et si l’on ne se donne garde de telles gens par la force et la générosité, ils insinuent souvent dans l’esprit des pensées et des sentiments très méchants, et parfois si diaboliques, qu’à la suite ils font douter de toutes choses et dégoûtent infiniment de Jésus-Christ.

Une pauvre âme faute de l’usage de ce don en telles rencontres, se trouve dans un labyrinthe sans remède, et c’est un miracle quand quelque petite lumière de vérité vient lui faire jour en ses ténèbres, cependant cela est fort ordinaire quand l’on écoute et que l’on agrée de certains discours [459] qui touche la foi, Dieu et la sainte Eglise.

Mais ce don de force quand il est mis en usage en chaque moment de telles rencontres, fait soutenir l’âme fortement pour le combat contre telles personnes diaboliques, et à la suite si elle voit que tel combat n’arrête pas le cours de ces paroles envenimées, il faut prendre la fuite, la personne généreusement rompant tels entretiens et telles sociétés.

Au contraire, quand l’âme ne fait pas tel usage du don de force, elle devient peu à peu misérable en tous points, et souvent sans remède.

Finalement ce don de force est donné très particulièrement pour préserver du venin très caché de l’amour des créatures, lequel [460] quoiqu’il ne paraisse pas de prime abord être fort pestilentieux à cause qu’il est agréable et raisonnable, cependant cause des ravages qui ne se peuvent dire ; car peu à peu il éteint la Foi, il obscurcit l’âme, ôte la suavité de Dieu et tourne toute l’âme vers sa sensualité propre.

O que les âmes seraient heureuses en telles Fêtes de la venue de l’Esprit divin, si elles tâchaient d’y puiser abondance de ce don de force par les pratiques susdites ! Faites-le et vous en verrez des effets merveilleux. [461]

8e jour. Le Don de Science.

Ce don est une grâce par laquelle Dieu donne la capacité d’exprimer pour le bien des autres, ce que l’âme goûte de Dieu par les autres dons, et instruire de tout ce que Dieu communique par leur moyen ; car très souvent les âmes ont la connaissance et l’expérience des dons de Dieu en elles, sans le pouvoir [462] exprimer scientifiquement, et par ordre, ce que ce don fait admirablement ; mais il tient tout à fait du don gratuit et qui ne se donne que pour les autres, ou pour mieux dire pour exprimer aux autres les autres dons. Je ne m’y veux pas arrêter, il suffit de savoir qu’ordinairement les âmes qui sont appelées de Dieu pour aider aux autres, en ont participation, dont elles doivent faire grand usage avec profonde humilité, se ressouvenant que tel don ne sanctifie son sujet, qu’à la mesure qu’on s’en sert avec profonde connaissance de son néant, et par grande et pure charité vers les autres, de telle manière qu’il se faut infiniment prendre garde de la complaisance, suffisance et orgueil qui pourraient [463] naître par accident de la fluidité des discours de Dieu et de la perfection.

Mais il est à remarquer que quand tel don est dans une âme, elle ne se manifeste point par soi ; mais Dieu la découvre par lui-même donnant un goût à ses paroles, quoi que toujours humbles et basses, et non enflées et élevées par des termes et expressions sublimes ; car la force des paroles du Don de Science est dans la pauvreté et petitesse de l’humble et pauvre Jésus-Christ, ce qui fait la différence de la science humaine, des écoles et du don de science ; car telle science scholastique est en élévation, et l’autre met son sujet en infini rabais.

Il faut tirer de là un fruit [464] tout à fait grand pour l’usage de ce don, et afin que notre Seigneur en départe quelque portion à l’âme dans cette sainte Fête, que tous les discours que l’on fera de Dieu, soit dans les récréations et conversations, soient toujours avec humilité, démission d’esprit et union de charité, ce don étant aussi nécessaire pour donner la facilité de tels discours qui sont beaucoup utiles spécialement dans les Religions, l’on est obligé de contribuer aux conversations et entretiens charitables, et souvent l’on fait contre ce don, quand l’on ne s’y comporte pas de cette manière.

Remarquez bien si vous faites usage de ce don, selon ce que dessus, en la première manière [465] si vous êtes obligée d’aider aux autres, ou en la seconde, si vous êtes personne particulière. [466]

9e jour. Du Don de Piété.

Ce don est une grâce que Dieu communique aux âmes par l’infusion de son esprit, afin de leur insinuer un sentiment vraiment pieux, soit à l’égard de sa divine Majesté, des choses divines. Ce don est infiniment utile et nécessaire afin de traiter saintement chaque chose, et tout ensemble remédier à [467] une infinité de désordres causés par l’impureté et la corruption de notre amour propre, des passions corrompues, et des habitudes et routines que nous contractons au service de Dieu : toutes ces choses insensiblement insinuent en l’âme un esprit élevé, suffisant et peu enclin à la dévotion et au service de Dieu ; mais ce don de piété cause en l’âme certaine syndérèses et remords, lesquels assurément étant reçus avec fidélité, insinuent un sentiment respectueux avec un mouvement de dévotion vers Dieu, qui peu à peu retire l’âme de ses désordres quand elle tâche d’y contribuer et d’y être fidèle ; mais quand elle n’y est pas suffisamment fidèle et retenue en l’emportement de ses passions par cette piété, l’âme [468] devient une emportée, comme un cheval sans conduite, qui se précipite aussi bien dans un million de périls comme dans le beau chemin.

Cela ne se peut exprimer, et combien il est dangereux à une pauvre âme, quand elle remarque en elle que ce don de piété peu à peu s’éteint et se perd dans ses rechutes et imperfections, ce qui doit beaucoup faire craindre et obliger l’âme d’entrer en considération quand elle expérimente cela en soi.

De plus, ce don de piété est une grâce qui fait faire un usage admirable des choses saintes, comme des sacrements, des lectures et autres saintes actions qui concernent le culte divin ; d’une telle manière, que par ce don et la contribution de l’âme, [469] chaque chose quoi que petite en apparence, est cependant beaucoup devant Dieu, et pour son service, au contraire quand l’âme n’y est pas fidèle et qu’elle néglige cette grâce, ne traitant pas les choses saintes avec assez de sainteté ni de piété quoiqu’elle fasse, elle ne fait cependant rien, au contraire ces choses-là mêmes (quoi que saintes en soi) font un très mauvais effet, et souvent il s’ensuit un endurcissement de conscience infiniment périlleux, parce qu’il est causé par les choses saintes.

Mais lors que l’âme est fort fidèle à recevoir ce don et à en faire usage, par son aide et par son moyen, elle trouve en tout une source d’onction, de facilité et de joie qui la pénètre incessamment, si bien que comme les bien [470] heureux par la lumière de gloire, jouissent incessamment de Dieu et de toute chose en lui, aussi par le don de piété tout ce qui touche le culte divin, la vocation particulière de l’âme, et l’ordre de la Providence, sont d’un goût et d’une suavité grande ce qui oblige l’âme à faire usage de telles choses avec beaucoup de respect, y trouvant une certaine plénitude d’onction, quoique que chaque chose paraisse fort petite en soi.

Ce don est assurément une occupation de Dieu en l’âme, très avantageuse, d’autant qu’il sait faire usage de toutes choses, d’une manière qui agrée beaucoup à Dieu, qui cause un million d’effets très avantageux en l’âme, soit pour la purgation des péchés, l’acquisition des vertus et l’occupation [471] facile de Dieu, car c’est par son moyen que Dieu occupe les âmes les plus faibles, leur insinuant dans le cœur un certain sentiment tendre de vers lui, et à l’égard des choses divines.

Pour l’ordinaire c’est par son infusion que les âmes les plus grossières commencent d’être instruites de sa Majesté, et généralement Dieu s’en sert pour orner les Temples les plus magnifiques et augustes, où Sa Majesté veut faire sa résidence avec éclat et grandeur ; car, selon le degré d’union qu’il veut avoir avec telles âmes ; il communique participation de ce don, afin d’occuper et orner les sens et les puissances : ce qui leur donne une occupation fort pleine de grâce, et beaucoup agréable à cette divine Majesté [472] résidante en l’âme et il est fort à remarquer que selon le degré de cette union de telle union, ce don aussi se communique, et lors que Dieu commence à se retirer de l’âme par quelque défaut, peu à peu ce même don quitte l’âme devenant par ce moyen élevée, suffisante, et hardie pour traiter avec Dieu, et s’occuper bassement des choses divines.

La raison humaine, la suffisance et l’orgueil, sont les ennemis capitaux de ce don, d’autant qu’ils n’estiment que ce qu’ils jugent et voient grand, et ce don a le propre en soi de découvrir une beauté et une grandeur cachée dans les moindres choses, afin d’en faire un usage divin ; ce qui empêche infiniment la corruption de l’âme ; au contraire quand tels ennemis [473] affaiblissent et empêchent ce don, peu à peu par telle perte, l’on tombe dans un endurcissement et une difficulté extrême d’être touchée de quoique ce soit ; au contraire, quand il est vivant et opérant dans l’âme, toutes choses lui sont un moyen avantageux de s’élever, de s’occuper et se convertir avec contrition de la moindre faute que l’âme aperçoit en elle. [474]

10e jour. Le don de crainte.

Ce don est une miséricorde de Dieu très avantageuse à qui Dieu le donne, et dont l’âme peut faire un usage infiniment utile pour toutes choses ; car il est le commencement et la consommation de toutes les miséricordes de Dieu.

Il est le commencement : car c’est par ce don que Dieu découvre à l’âme l’horreur qu’elle doit [475] avoir du péché, étant contre une Majesté infinie, c’est aussi par son aide que Dieu en découvre toutes les laideurs et déformités, ce qui dit au cœur des merveilles pour insinuer une contrition et un éloignement de la moindre chose qui sent le péché.

C’est ce don qui a fait tant de Pénitents et de Pénitentes dans la sainte Eglise, et qui est une source admirable et féconde, dans laquelle les âmes peuvent puiser des miséricordes infinies pour s’éloigner du monde, d’elles-mêmes et du péché ; car quand l’âme est fidèle à faire usage de ce don, il s’écoule incessamment une certaine onction respectueuse ou lumière pénétrante qui lui découvre la souveraineté de Dieu, sa grandeur et sa justice, ce qui est [476] très puissant et efficace pour arrêter tous ces mouvements désordonnés et pour lui faire concevoir une contrition très grande des moindres [péchés] qui ont excédé l’ordre de Dieu.

Le même don cause en l’âme un très grand désir de perfection et de pureté dans toutes les choses qu’elle fait dans sa condition, recherchant continuellement à y satisfaire son âme, laquelle reçoit, selon qu’elle est fidèle à ce don, un certain instinct ou tendresse de conscience qui la reprend continuellement des moindres choses qu’elle fait, qui ne sont pas selon l’agrément de cette grâce.

Au commencement et dans le degré susdit, ce don de crainte a quelque captivité et servitude ; mais à la suite, comme elle [477] n’est causée que de l’impureté du sujet et non précisément par le don de Dieu, peu à peu elle se dissipe de l’âme et se change dans une liberté pleine d’amour et de respect pour cette Majesté infinie que ce don découvre admirablement : c’est pourquoi l’âme faisant fidèle usage de ce don admirable, devient tout autrement respectueuse et pleine de soumission et dépendance à Dieu qu’au commencement : et c’est ce que je crois qu’entendait le prophète par ces paroles, Timere Dominum omnes Sancti ejus : Ames saintes ! Craignez Dieu, c’est-à-dire, soyez toute abîmées de respect devant la face de sa divine Majesté, et c’est aussi par la participation de cette même grâce, que cet ordre si relevé des anges est abîmé de respect [478] devant la face de Dieu, ce qui cause en l’âme qui participe à tel don, un bien qui ne peut s’exprimer et lequel non seulement la purifie beaucoup ; mais encore l’orne d’un émail admirable des plus hautes et relevées vertus, prises dans la communication et l’approche de Dieu : et c’est pour cet effet que ce don est le commencement et la consommation de tous les dons du saint Esprit.

Il est le commencement, d’autant comme je viens de dire, que c’est par lui que l’âme est purifiée et disposée pour tous les autres dons.

Il est aussi la consommation, d’autant que lors que l’âme par tout les autres dons a été fidèle à Dieu, et qu’elle a purifié par le moyen des premiers degrés de ce [479] don de crainte, toutes les fautes qu’elle a faites dans l’usage des autres dons, enfin elle arrive à jouir de la perfection de ce don de crainte : ce qui la met dans une vue et jouissance de Dieu très relevée, le voyant et traitant avec lui comme Majesté souveraine, grandeur infinie et une immensité de tous biens, ce qui lui cause une disposition continuellement et infiniment respectueuse vers Dieu.

De plus, elle voit par cette même lumière toutes les moindres choses du culte divin être si infiniment de conséquence et d’une grandeur si admirable que continuellement et dans l’usage et pratique de la moindre cérémonie ou autre chose qui concerne Dieu et la sainte Eglise, elle a un respect [480] qui ne se peut exprimer, non seulement par les âmes qui ne l’ont pas par expérience ; mais par celles mêmes à qui tel don est donné, d’autant qu’il tient toujours de la grandeur infinie de Dieu, dont elles ont une impression continuelle et admirable dans l’exercice de la moindre chose qui concerne le culte de Dieu. Ce qui fait que telles âmes fidèles à faire usage de ce don, traitent l’usage des sacrements et autres exercices de piété dans une sainteté et pureté admirable, trouvant toujours dans l’exercice de telle chose une eau et une source infiniment rassasiante [de] leurs âmes.

Heureuses les âmes lesquelles sont fidèles pour faire usage de tels dons ; car assurément tout ceci se communique par [481] succession, quand on y est fidèle.

Mais ô malheur ! Les âmes travaillent si peu à la pureté intérieure et à la fidélité pour faire usage de tel don, que presque jamais elles ne viennent à recevoir et expérimenter le torrent infini de grâce communiquées amoureusement aux âmes par ce don.

Soyez-y donc fidèles, et tâchez de n’avoir pas ces trésors infinis sans en faire usage, et assurément vous expérimenterez qu’il ne manque que de fidélité à la créature ; car du côté de Dieu, son cœur s’est épanché en plénitude de dons, je veux dire, le saint Esprit s’est communiqué par des dons infiniment admirables. [482]

Septième retraite. Dispositions intérieures sur le S. Mystère de la Visitation de la sainte Vierge.

Ce divin Mystère est admirable tant pour animer l’âme à l’amour, de Jésus-Christ Homme-Dieu, que pour l’instruire (484) de ce même Amour. C’est pourquoi il faut être fort fidèle à la dévotion vers ce Mystère, et en son Octave l’on pourra utilement s’occuper des Vérités que je vous marque, lesquelles causeront en l’âme assurément si on le fait avec fidélité, l’effet spécial de ce Mystère, savoir une inclination très particulière et un fort amour vers la sainte présence de Jésus-Christ. Car tout ce qui s’est passé dans ce divin Mystère, en découvre des merveilles, et y fait voir une utilité infinie.

L’on pourra aussi très fructueusement se servir de ces mêmes [485] vérités pour faire la retraite en solitude des dix jours, en tout autre temps, qu’en celui de la Visitation ; d’autant que les vérités qui y sont proposées pour chaque jour, sont convaincantes pour imprimer et faire voir la nécessité et l’utilité très grande de la sainte présence de notre Seigneur.

Les Vérités qui sont proposées pour chaque jour, sont courtes, mais substantielles, et par conséquent suffisantes pour occuper fructueusement une âme durant dix jours, pourvu que l’on vienne en Solitude, avec un grand désir d’acquérir [486] cette sainte présence, et d’obtenir les dons nécessaires pour cet effet. [487]

Premier jour. Effet de la présence de Jésus-Christ en la sainte Vierge.

Aussitôt que la sainte Vierge eut Jésus-Christ en elle, au même instant elle fut remplie d’un d’amour admirable vers Dieu, qui l’anima tellement, qu’elle ne se possédait plus elle-même, et était en quelque manière plus elle-même, ce qui fit de merveilleux effets en elle. [488]

I. Cet amour de Dieu que la présence de Jésus-Christ lui communiqua, lui fit avec une promptitude admirable exécuter des ordres de cette divine Majesté, ne trouvant rien de difficile ; mais au contraire courant avec agilité et promptitude par les montagnes, sans s’arrêter ni à la difficulté du voyage, ni à aucune raison qui se peut présenter à son esprit. Voyez cette sainte Vierge allant et courant par ces déserts, animés de la présence de Jésus-Christ, qu’elle a en elle. Remarquez le mouvement de son cœur et la vitesse de ses pas, combien de travaux, et quel courage pour les surmonter, et cela par cette ferveur qu’elle reçoit de cette divine présence.

Ne vous étonnez pas si les âmes [489] qui ne s’occupent avec amour et fidélité de la sainte présence de Jésus, sont si lâches à exécuter les ordres de Dieu, spécialement quand ils sont pénibles ; car assurément cette divine présence est le principe du mouvement, non seulement du cœur pour concevoir des pensées et des désirs ; mais pour entreprendre les travaux et ce qu’il faut faire, afin d’exécuter l’ordre de Dieu. O que cette vérité est importante ! Admirez-la dans l’exemple de la sainte Vierge, et tâchez de vous en bien convaincre ; car assurément le premier mouvement de la présence de Jésus-Christ, est de faire exécuter les volontés divines avec une ferveur et un courage infatigable. L’âme trouvera toujours dans cette divine présence, courage, force et fidélité, pour [490] ne se rebuter de rien, pourvu qu’elle ne la quitte pas.

Prenez grand plaisir de remarquer la sainte Vierge toute en ferveur, et dans un soin tout plein d’amour, d’être bientôt arrivée ou Dieu lui avait marqué. Assurez-vous que la présence de Jésus-Christ aura ce même effet en vous. [491]

2e jour.

Cette divine présence de Jésus-Christ donna à la sainte Vierge une charité toute fervente pour le prochain ; car il est certain qu’aussitôt que Jésus-Christ s’approche d’une âme, il lui communique une inclination douce, affable, et toute charitable pour le prochain ; comme une inclination très particulière de ce même Jésus-Christ ; ce qui est si propre à cette divine présence de Jésus-Christ, qu’à moins [492] d’y être fidèle, l’on sent toujours éloignement et aigreur pour les autres, spécialement quand ils ne sympathisent à nos inclinations, ou qu’ils nous contrarient ; mais aussitôt que l’âme s’approche de Jésus-Christ, cette divine présence influe tendresse et amoureuse inclination d’aimer le prochain, et de lui faire du bien en vue de Jésus-Christ, dont l'on jouit par sa présence amoureuse.

Voyez donc avec amour et admiration, la sainte Vierge toute occupée et animée de tendresse vers sa cousine sainte Élisabeth, afin de lui rendre quelque service. O qu’il faisait beau voir cette Reine du ciel et de la terre ! Laquelle ne se possédant pas elle-même ; mais animée de la présence de Jésus-Christ en elle, travaillait [493] infatigablement pour soulager et aider sa chère cousine. Une âme peu éclairée des effets admirables et véritables de la présence de Jésus-Christ, croirait qu’aussitôt que la sainte Vierge aurait possédé la présence de ce Dieu d’amour, elle serait demeurée là pour s’en occuper seulement ; non ce n’est pas le propre de cette présence, elle anime et excite à la charité avec ordre ; comme aussi elle donne inclination à la Solitude en un autre temps.

Si vous voulez avoir un vrai amour de votre prochain et être vraiment éclairé et animé pour l’aimer et le servir, occupez-vous de la présence de Jésus-Christ ; de plus, ne croyez pas que cette divine présence fasse l’âme fainéante et paresseuse, elle anime et la [494] rend ingénieuse à servir et aider les autres par amour et charité.

Ne croyez pas aussi que tel amour nuise à cette divine présence ; car c’en est un effet admirable. [495]

3e jour.

Cette divine présence de Jésus-Christ porte l’âme de la sainte Vierge, en rendant la charité à sainte Élisabeth, à pratiquer les choses les plus petites et basses ; car comme Jésus-Christ en la suite de sa vie, devait être amoureusement employé en telles actions petites et basses, aussi donnait-il cette inclination à la sainte Vierge.

Qu’il faisait beau voir la sainte Vierge occuper tout le jour dans [496] le bas service de la maison de sainte Élisabeth ! Les anges l’admiraient la voyant mère de Dieu, et par cette dignité que la présence de Jésus-Christ en elle lui donnait, elle avait même cette admirable inclination.

Ne vous étonnez pas si les âmes ont tant de peine à se rabaisser et à s’occuper de petites et humbles choses. La raison est qu’elles ne s’occupent pas de la présence de Jésus-Christ, qui seul donne cette inclination et cause tel amour : d’où vient qu’une âme qui est bien occupée de la présence de Jésus-Christ et animée de son amour, trouve un mystère admirable dans la pratique de la moindre et de la plus petite chose que Dieu désire d’elle : ce qui est cause qu’elle s’occupe avec respect des moindres [497] actions, les recherchant même par inclination (si sa condition ne lui en fournit pas ordinairement.)

Soyez fort fidèle à regarder chaque moindre occupation dans la lumière de la sainte Vierge, la voyant s’occuper dans les services les plus bas de sa sainte cousine, tantôt en balayant, ou faisant ce que la nécessité lui présentait.

Et comme la présence de Jésus-Christ donne inclination pour telle occupation, rendant l’âme ingénieuse pour rencontrer des moyens ; aussi l’oubli de la présence de Jésus-Christ éloigne l’âme de telle occupation, et donne inclination de se faire servir, rebut pour les petits emplois, et délicatesse pour chaque chose qui humilie et occupe bassement.

Voilà l’effet particulier de la [498] présence de Jésus-Christ en la Sainte Vierge ; dont il faut s'occuper avec ferveur et amour, remarquant bien que l'amour et la connaissance que telle présence communique en l'âme, doit porter tels effets, si telle présence est véritable, et si l'âme s'en occupe avec fidélité. [499]

4e Jour. Effet de cette divine présence de Jésus-Christ en Sainte Élisabeth

La sainte Vierge s'approchant de sainte Élisabeth, approcha aussi Jésus d'elle, laquelle fut pénétrée de cette présence et en reçut de merveilleux effets, et très utiles à considérer aux âmes amoureuses de Jésus-Christ, [500] et désireuse de sa simple présence.

Le premier fut que l’enfant qui était dans le sein de sainte Élisabeth, tressaillit de joie et d’exultation à l’approche de Jésus caché dans la sainte Vierge ; il reçut une vie spirituelle et fut tout rempli d’amour pour son Dieu présent. Qui pourrait exprimer la divine exultation de cet heureux enfant caché dans ce petit cachot ? Cela se peut mieux goûter que dire. Voyez seulement quel il était là-dedans, les ténèbres du péché, lié et garrotté comme un captif, et avec une vie, sans rien faire paraître, que le seul mouvement ; mais aussitôt que le Soleil de Justice s’approche par le moyen de sa sainte mère, aussitôt il pénétra cet enfant, lui donna la [501] vraie vie qui lui fit adorer et reconnaître son Créateur et l’Auteur de cette divine vie, qu’il recevait par l’approche de sa présence.

Il en arrive la même chose aux âmes fidèles à la divine présence de Jésus et amoureuses de converser avec lui ; cette divine présence, les fait vivre d’une nouvelle vie, et changer leur vie brutale et animale, en une vie d’exultation et d’amour vers leur Dieu, leur principe et leur fin. Il est si vrai que ce Soleil de Justice anime et vivifie le cœur mort à Dieu, qu’il faut l’avoir expérimenté pour le croire.

Occupez-vous, et voyez attentivement cet Enfant dans le sein de sa mère : c’est un ennemi de Dieu enveloppé dans les ténèbres et des effets funestes du péché ; mais [502] aussitôt que l’Auteur de la vie s’approche, il vit, mais une vie divine.

Tâchez de bien goûter cette exultation d’amour de saint Jean, afin que votre âme goûte efficacement l’heureuse opération de la sainte présence de Jésus, sur une âme amoureuse de lui. Ceci est un Mystère pour découvrir l’opération efficace de la présence de Dieu.

Soyez donc fidèle à la chercher et à vous en occuper, afin qu’elle vous anime et qu’elle fasse tressaillir d’amour votre pauvre cœur, et généralement tout ce qui est en votre âme. Si vous avez trop l’approche des créatures par l’oubli de la présence de Jésus-Christ, voyez avec amour ce divin Enfant, et l’heureux rencontre de s’être [503] trouver visité par Jésus. Désirez ardemment que Jésus s’approche de vous ; mais afin que cela soit, approchez-vous de lui.

Présentez-vous amoureusement toute morte comme était saint Jean, devant ce divin Enfant caché, dites-lui du meilleur de votre cœur : votre divine présence me peut visiter. [504]

5e jour.

Cette divine présence remplît du saint Esprit l’âme de sainte Élisabeth, lui communiquant un amour très spécial, et des dons admirables, par lesquelles elle découvrit le Mystère très profond de l’Incarnation, et vit très clairement la grandeur de celle qui visitait, comme aussi la grâce qu’elle possédait.

Regardez chaque don en particulier ; car il est d’une étendue merveilleuse, et voyez que ce sont les fruits de la divine présence de [505] Jésus. Comment être au soleil et n’être pas échauffé et pénétré de ses rayons et rempli de ses effets admirables ? Vous voyez tant d’âmes qui se disent si pauvres, et assurément souvent elles disent vrai ; mais à quoi en attribuer la cause, sinon qu’elles ne sont pas fidèles à s’occuper de la sainte et efficace présence de Jésus. Se trouv-t-il de la chaleur sans l’approche et la présence du soleil ? Et y a-t-il des fleurs dans les parterres sans son influence ?

N’est-il pas vrai que vous n’êtes pas fidèle à vous occuper de lui, vous tenant en sa présence, si bien que vous expérimentez la pauvreté et nudité de tout bien ?

Faites-le, et vous en verrez l’expérience. Travaillez-vous ? Voyez Jésus laborieux et travaillant. Si [506] vous souffrez, voyez le souffrant, et généralement rendez-vous familier ce divin Soleil dans toutes les actions de votre vie, et il y influera abondamment, et même surabondamment, votre pauvreté et néant, devenant riche par ses richesses. [507]

6e jour.

La troisième opération que la divine présence de Jésus fit en sainte Élisabeth, fut de lui imprimer deux sentiments très fructueux.

Le premier lui donna une connaissance particulière et un amour spécial vers la sainte Vierge ; car il est vrai que comme la sainte Vierge est la Médiatrice, pour la communication de la présence de Jésus à votre âme : aussi cette divine présence donne inclination [508] d’amour vers elle, et découvre les beautés et les merveilles dont son âme est remplie, et sainte Élisabeth par une exclamation que la présence de Jésus lui fit prononcer, dit ces belles paroles : Tu es la bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de ton ventre.

Pourquoi n’aimez-vous pas tendrement la sainte Vierge ? N’est-ce pas à cause que vous ne communiquez pas assez avec Jésus ? Faites-le, et vous aurez des tendresses admirables pour elle, et vous découvrirez des merveilles en elle.

Tâchez d’aimer la sainte Vierge, laquelle assurément vous approchera de Jésus ; mais approchez-vous encore davantage de lui, et il vous la fera de plus en plus aimer, [509] jusqu’à ce qu’il voulait fait honorer et chérir comme mère.

Assurez-vous que vous êtes autant proches de Jésus que vous aimez sa sainte mère.

Tâchez, afin de fructifier en son amour et vous y beaucoup animer, de remarquer tout ce qui s’est passé en ce divin Mystère de la sainte Visitation ; car c’est par son moyen que tout a été opéré. Il faut qu’une âme soit certifiée de n’avoir rien de Dieu, qu’autant qu’elle aime sa sainte mère.

Le second fut un sentiment d’humilité et de connaissance de soi-même. Et d’où me vient ce bonheur, que la mère de mon Dieu vient à moi ? Ceci est si particulier à la présence de Jésus, qu’il est impossible de s’en approcher sans se connaître et s’humilier ; [510] alta à longe cognoscit, il ne regarde que de loin les choses élevées.

Voyez avec application ce sentiment d’humilité, et regardez si étant en la présence de Jésus durant le jour en la sainte oraison, votre âme est étonnée (par humilité) d’être devant Dieu, et qu’il vous souffre proche de lui. Ce sentiment d’humilité pénètre-t-il bien avant dans votre cœur ? Quand l’on vous humilie, en êtes-vous bien aise et joyeuse en la présence de Jésus, vous ressouvenant de lui ?

Toutes les fois que vous avez été en la présence de Jésus, en sortiez-vous humiliée et amoureuse de votre humiliation ?

Allez-vous vous réjouir avec lui, quand vous connaissez votre néant, soit par quelque humiliation [511] que l’on vous a fait, ou par quelque lourdise [sic] qui vous a humiliée, ou par quelque défaut, qui vous a fait voir que vous n’êtes pas où vous pensez ?

Assurez-vous que jamais vous n’aurez ni trouverez l’humilité, qu’en la présence et en conversant avec Jésus le Dieu des humbles, et le Principe et la source de l’humilité ; au contraire l’orgueil et l’enflure de cœur vous pénétrera de plus en plus.

Tous ces effets que la divine présence de Jésus opéra dans la sainte Vierge et en saint Élisabeth, ne furent que pour se communiquer à saint Jean, avec une plénitude admirable ; et de cette manière il faut aussi remarquer quelques effets en ce grand saint, afin que l’âme désireuse et amoureuse de la [512] présence de Jésus, soit animée à s’y rendre fidèle par la vue de son opération très merveilleuse en l’âme de ce grand saint. [513]

7e jour. Effet de la présence de Jésus sur l’âme de saint Jean.

Le premier effet et la première opération fut la sanctification de saint Jean dans le ventre de sa mère, ce qui est admirable ; car il était là privé de connaissance de Dieu et de son amour. Et aussitôt que Jésus s’approcha, il le purgea et le sanctifia, anoblissant son âme des [514] vertus et des dons conformément à sa vocation de Précurseur : de telle manière, que dès ce moment, son âme fut en acte de connaissance, d’amour, et généralement de toutes les vertus, pour reconnaître Dieu, et adorer le divin Mystère de l’Incarnation ; commençant d’être Précurseur dès ce moment, par tous les signes qu’il donnait par sa mère ; toutes lesquelles grâces, comme aussi les admirables paroles de saint Élisabeth, causèrent cette exultation d’esprit, et cette Prophétie admirable que proféra la sainte Vierge contenue dans le Magnificat. Enfin dès ce moment il parut tant merveilles [sic], que tout le monde en fut dans l’étonnement.

Regardez attentivement que qui veut être dans le degré où Dieu l’a [515] appelé de toute éternité, il doit puiser cette grâce en la sainte présence de Jésus, il doit être très certifié qu’il l’y trouvera, pourvu qu’il y soit fidèle. Regardez attentivement tout ce que Jésus opéra en ce saint Enfant, et voyez que Jésus est le même Soleil et le même Dieu, aussi puissant et aussi bon, si vous voulez lui correspondre. Tâchez de vous simplifier comme saint Jean, il est Enfant, et un Enfant le sanctifie et le remplit.

Enfin espérez aux dons admirables que Dieu tout bon veut donner par sa sainte Incarnation, si vous voulez vous rendre courageux et fidèle à chercher et demeurer proche de lui.

8e jour.

Le second, fut que ce divin Jésus imprima dans ce saint Enfant sanctifié par sa divine présence, amour de silence, de solitude, de pauvreté, et de mortification. Cela n’est-il pas admirable ? Il est sanctifié miraculeusement, et de cette manière éloigné du péché et de la corruption de notre propre nature corrompue par tant de péchés actuels. Il est rempli des dons les plus admirables de la libéralité d’un Dieu tout [517] plein d’amour ; et cependant ce divin Jésus amoureusement appliqué à cette divine âme, ne lui imprime inclination, et ne le pousse au silence, à la solitude, et fuite des créatures, à la mortification et à la pauvreté extrême.

O Mystère admirable qui découvre profondément le secret de Jésus-Christ ! S’il est proche des âmes, ce n’est que pour leur donner telles impressions, et s’il y a autre chose en elles, croyez fermement que ce n’est pas Jésus qui l’a communiqué.

Quoi ? Ce saint si gratifié, ne pouvait-il pas vivre doucement, jouissant à son aise du don de la lumière et d’amour qui lui était communiqué ? Non ; car ce don n’était finalement que silence, solitude, pauvreté et mortification. [518]

Heureuses les âmes qui comprennent ce secret ! Mais assurez-vous que Jésus seul vous le dira au cœur ; n’allez pas aux créatures : car elles vous diront tout le contraire. O qu’il y a d’âmes trompées au fait de la grâce et des dons de Dieu !

Prenez plaisir (et le pesez souvent) de voir saint Jean relevé par tous ces dons et toutes ces merveilles qui se sont passées dans la sainte visite de la mère de Dieu : aussitôt qu’elle est mère de Dieu, elle passe les montagnes pour venir trouver sainte Élisabeth. Voyez tout ce qui est opéré en cette sainte. Parcourez en considérant et admirant les merveilleuses grâces qui furent données à la sainte Vierge, selon l’expression du Magnificat, tout ce qui s’est passé en saint [519] Jean, en saint Zacharie son Père ; et après avoir vu tout cela dans le détail, voyez que tout se termina à faire un saint silencieux, solitaire, pauvre et mortifié.

Arrêtez-vous à le voir dans cette grâce éminente que Jésus dit qu’il a, étant le plus saint des enfants des hommes ; et aussitôt voyez-le tout enfant qu’il est, abandonné et délaissé dans un désert, sans habit, sans nourriture, et au milieu d’une infinité de croix fort mortifiante ; qu’elle est ce secret ?

Vous ne le saurez jamais qu’en la présence de Jésus ; et par les lumières de sa communication : au contraire les créatures et la nature ne disent que joie et jubilation fade, c’est-à-dire arrêt au créé, et à ce que les yeux corporels [520] voient. O que ceci est merveilleux à qui le sait ! Prier instamment ce saint, qu’il vous apprenne son secret, et convainquez-vous bien que Jésus silencieux et solitaire au ventre de la sainte Vierge, lui a dit ce profond secret et mystère, à l’oreille et au cœur. Désirez bien l’apprendre et tâchez de vous retirer auprès de lui, afin de le mériter.

Si vous le dites une fois, prenez garde que les créatures ne vous le dérobent, vous clabaudant par leur bruit importun ; il ne faut pas être si sauvage ; mais plus humainement accommodante : il le faut être (il est vrai) mais gardant toujours son secret au cœur, et cela par pure charité.

Ceci peut fructueusement servir d’une Retraite pour quelques [521] âmes déjà avancées ; car chaque vérité est une source où l’on peut puiser de quoi se désaltérer suffisamment plusieurs jours, pourvu que l’âme s’y applique avec amour et désir de pratique de la sainte présence. Il est très utile aux âmes qui sont simples en l’oraison, afin de voir si leur oraison est vraie et efficace ; car si leur présence de Dieu simple ne porte tels effets, il y a à douter.

Il sera aussi fort utile aux âmes qui veulent être fidèles à telles pratiques de présence de Dieu, et qui ont reçu ces avis, se servant souvent de telle vue et vérité, pour s’entretenir et se soutenir en telle présence, ce qui leur servira beaucoup.

Et finalement il sera infiniment utile aux âmes beaucoup désireuses [522] de l’amour de Dieu et de lui plaire ; ce qui se trouve très efficacement avec Jésus-Christ, et en sa simple présence.

9e jour.

Considérez et pesez bien que Jésus présent à l’âme de saint Jean, le fit vraiment humble, lui imprimant un sentiment si profond de sa bassesse, qu’il se voyait continuellement comme un vrai rien : c’est pourquoi je dis en ce qu’il était aux personnes qui l’interrogeaient, il dit qu’il était une voix qui criait au désert, il ne dit pas qu’il était un homme criant dans les déserts : car il se serait dit être quelque [514] chose ; mais une voix laquelle n’est rien comme son expression le marque admirablement : c’est pourquoi il attira tellement les complaisances de Jésus-Christ, qu’il ne peut se rassasier d’en dire des merveilles, et cela par admiration de sa profonde humilité, jusques là qu’il dit de ce saint, qu’il est le plus grand des enfants des hommes, laquelle expressions du Sauveur dit assurément qu’il est le plus petit et humble de tous les hommes, selon cette vérité : celui qui sera le plus petit et humble, sera le plus grand devant Dieu. Outre cette véritable connaissance et amour de son rien que la présence de Jésus-Christ imprima en saint Jean, elle lui communique encore un si humble et respectueux sentiment pour le même Jésus-Christ, qu’il [525] est tout à fait particulier en cette grâce. Il est son Précurseur, son parent, sanctifié dès le ventre de sa mère, et canonisée par sa bouche, et cependant il assure qu’il n’est pas digne de dénouer la courroie de ses souliers.

O que ces deux sentiments et effets sont rares dans les âmes ; mais à la vérité je ne m’en étonne pas, d’autant que la présence de Jésus-Christ à qui il appartient seulement de les communiquer, est entièrement négligé et oublié. Voulez-vous voir quand une âme use et se sert de la bonne manière du don de la présence de Jésus-Christ. Voyez son sentiment pour ce qu’elle est, ce que vous remarquerez en sa pratique, quand elle est choquée et rabaissée ou contredite ; car si cela la fait entrer [526] paisiblement dans son néant, dites que Jésus-Christ est là ; si cela la fait élever, quand vous verriez des miracles, n’en croyez rien. De plus, prenez garde si cette âme, plus elle reçoit le don de Dieu, agit avec lui avec d’autant plus de respect, faisant toujours la distinction de la grandeur infinie d’un Dieu qui s’abaisse au fumier de la créature, et de sa petitesse ; car un cloaque demeure toujours cloaque, quoiqu’il soit honoré des rayons du soleil. Et ainsi les saints quoique remplis des dons de Dieu, ne s’en élèvent jamais ; mais voient toujours leur bassesse enrichie de ses dons66.

Ayez une tendresse et une fidélité particulière pour la pratique de la présence de Jésus-Christ, afin qu’il opère ces deux grandes grâces en [527] votre âme ; travaillez fortement à les acquérir, autrement Jésus-Christ ne se présentera jamais à vous pour le posséder et aimer.

10e jour.

Pesez bien que la présence de Jésus-Christ est un don et une grâce si grande, qu’il n’en prive jamais les âmes ses Amantes qui la désirent et la poursuivent comme il faut : c’est pourquoi Jésus-Christ ayant amoureusement visité saint Jean par l’entremise de sa sainte mère, ne le priva pas de ce merveilleux don : car l’ayant enrichi de tous les dons que nous venons de marquer, il lui donna encore celui-ci qui consistait dans un faculté et une force [529] de se passer de toutes les créatures, pour jouir de Jésus-Christ dans son intérieur : et quoiqu’il quittât extérieurement saint Jean, quand la sainte Vierge s’en retourna en Nazareth, il ne le quitta jamais intérieurement, d’autant que l’âme de saint Jean étant éclairé de la grandeur d’un Dieu fait homme et touché de son amour en son endroit, ne pouvait passer un moment sans que son esprit et son cœur fut tourné vers ce divin objet le centre de ses désirs et de ses poursuites ; si bien que dès ce moment l’esprit de saint Jean demeura si éclairé et animé pour poursuivre Jésus-Christ, qu’il n’était pas un instant sans être éclairé de la lumière de cette divine présence : c’est ce qui fut la cause pourquoi il poursuivit incessamment la mortification [530] de tous ses sens, se retirant dans un affreux désert, et se privant même de l’amoureuse est très simple vue et conversation que ces mêmes sens auraient pu avoir avec Jésus-Christ, son âme étant suffisamment rassasiée de la plénitude de la présence intérieure de Jésus-Christ, dont son esprit jouissait, et dont même il ne voulait se divertir par le regard extérieur de son humanité, sa foi étant assez grande, sans qu’il apprit rien par l’expérience que ses sens lui auraient pu acquérir par la vue et le parler de ce divin Maître. De plus, comme il savait très bien que ce don de présence de Jésus-Christ ne se donne et ne s’augmente qu’à la mesure des privations, connaissant l’ordre de Dieu sur lui qui le voulait dans cet [531] privation, il le veut de tout son cœur : ce qui augmenta merveilleusement le don de la présence de Jésus-Christ : c’est pourquoi il dit des merveilles de sa mortification et de la fermeté et de la stabilité de cette grande âme.

Voulez-vous remarquer si vous avez fait grand fruit et avait reçu beaucoup de grâce dans votre retraite, regardez et réfléchissez sur votre âme, pour voir si elle est véritablement convaincue de la nécessité de la présence de Jésus-Christ, et si elle en est vraiment amoureuse. Faites résolution humblement appuyée sur la bonté et libéralité divine, de ne cesser jusqu’à ce que votre âme aie trouvés son salutaire par la facilité à jouir en tout de sa présence. Faites résolution d’y travailler [532] incessamment ; et pour cet effet donnez-vous une loi de vous mortifier en tout : croyez que cette privation de saint Jean a été très sensible, et cependant il l’a fait pour posséder plus avantageusement Jésus-Christ dans le plus intime de son cœur ; lequel exemple admirable Dieu nous a voulu donner, afin de nous déprendre des dons sensibles des grâces, quand Dieu nous en veut priver ; car vous voyez des âmes qui croient avoir tellement tout perdu, quand elles en sont privées, que souvent elles abandonnent tout. Prenez exemple sur ce saint, et tâchez de demeurer tranquille, humble et résignée, quand Dieu vous soustraira le sensible et la douceur, et pourvu que votre volonté recherche et poursuive [533] Jésus-Christ, assurez-vous qu’il suffit pour jouir et s’accroître dans le don de sa sainte présence. Enfin faites résolution de vous mortifier en tout, et vous ferez venir incessamment Jésus-Christ en votre âme, lequel ensuite il prendra un infini plaisir ; se récréant en elle comme dans un parterre enrichi d’autant de fleurs odoriférantes, que cette sainte présence y aura communiqué des effets marqués aux jours précédents.

Conclusion.

Après que ces dix jours de Retraite seront passés, [534] lesquels se peuvent faire en tout temps, quoi que le sujet soit sur le Mystère de la sainte Visitation, tâchez de continuer votre récollection ensuite, autant que vous pourrez, dans les diverses affaires de votre condition, et pour cet effet continuez à vous servir pour le sujet de vos oraisons, des mêmes vérités marquées dans les jours successifs, tâchant de pratiquer les fidélités conçues en cette Retraite. Et comme vous ne les avez encore qu’en désir, faute des occasions de pratique durant cette Solitude, présentement que vous aurez le moyen de les pratiquer, faites-le, et vous verrez Dieu aidant, que Jésus-Christ comme un beau Soleil, éclairera [535] votre âme à la mesure de votre fidélité : c’est dont je le prie de tout mon cœur.

Huitième retraite. Avant-propos à la retraite des divins attributs.

L’on ne saurait croire combien la connaissance des divins attributs cause de bien dans une âme humble, pleine de foi, et désireuses de [538] servir Dieu. Cette connaissance lui donne de hautes idées de Dieu, et une estime grande de sa Majesté. De plus, la fortifie merveilleusement pour combattre le monde, le péché et soi-même, et aussi pour la sainte et pure contemplation de sa divine Majesté ; car voyant sa misère (qu’elle expérimente si continuellement, se portant en toutes choses et en tous lieux) elle est rabattue des désirs qu’elle pourrait concevoir par la grâce ; mais s’élevant au-dessus de soi, par la vue de ses divins attributs, elle est merveilleusement fortifiée et animée. Car elle conçoit ce que Dieu est en lui-même, non seulement [539] selon qu’elle le découvre dans la vue et considérations de ses attributs ; mais encore tout ce qui lui est inconnu, et connu à lui seul, est pour elle, et plus à elle qu’elle-même. Si bien que très souvent, son pauvre cœur dans cette vue des divins attributs, se dit à lui-même, Dieu est pour moi, Dieu m’est Puissance infinie, Sagesse infinie, Beauté infinie, etc. Et non seulement pour ma sanctification propre ; mais encore pour m’en servir dans l’exécution de ses divines volontés : de cette manière elle n’est rien et est toute chose, elle ne peut rien, et peut tout, elle n’a rien, et possède toutes choses, non en soi, [540], car elle n’est que misère, mais dans la plénitude de Dieu, où elle a son trésor et sa confiance véritable, appuyée sur une sainte et amoureuse foi, ce qui la fait merveilleusement pratiquer, et mettre en usage ces trésors infinis et lieux d’épargne, pour tout ce qu’elle a à faire et souffrir dans la vie ; mais afin que l’usage de ces divins attributs vous soit plus facile, et que ces lumières vous soient plus accommodées, je vais vous les raccourcir dans dix Méditations sérieuses, qui vous serviront de dix jours d’exercice, accommodés en manière qu’il y aura trois considérations, en chaque Méditation, [541] qui pourront servir pour faire trois heures d’oraison, chacune étant suffisante de [sic] nourrir et entretenir une âme. Durant ce temps, vous pourrez vous servir pour lecture de ce qui est dit, des mêmes attributs dans le Livre des Instructions spirituelles67 ; vous pourrez aussi vous servir de plusieurs autres livres qui en ont traité, et je m’assure de la Bonté divine, que si vous le faites, et que vous vous y comportiez comme il faut, que vous y trouverez une grande instruction pour vous corriger de vos défauts, et une puissante source d’eau vive, qui vous désaltèrera du Monde, et vous fera désirer [542] fortement la vie éternelle, où ses divins attributs se voient et possèdent en plein jour, et dans une satisfaction entière. J’en prie sa divine Bonté.

Premier jour. De l’existence divine.

I.

Considérez que Dieu dans toute la plénitude de ses grandeurs, est de toute Eternité lui-même, sans aucun commencement, possédant un infini plaisir de ses perfections, sans avoir besoin d’aucune créature, soit pour sa satisfaction, ou pour le rendre en quelque manière plus parfait. [544]

Après avoir bien pesé ces vérités, considérez que c’est tout le contraire en la créature, laquelle toute l’éternité n’a été qu’un pur néant, et n’a reçu l’être que de la pure bonté et libéralité de ce premier Etre, que de plus, l’être qu’elle possède, est si plein d’imperfection, à cause de la corruption du péché qui l’a gâté, que ce n’est encore qu’un pur néant.

Tâcher de bien comprendre votre infinie misère par la vue de la grandeur de ce premier Etre, et vous ne sauriez assez savoir par la lumière de Dieu, combien il vous est d’importance d’approfondir fortement la vérité de ce que vous êtes : c’est pourquoi tâchez de bien considérer sérieusement, qu’outre ce que vous n’êtes rien par votre origine, rien en vous [545] même, aussi que vous tendez continuellement dans le néant par vos péchés. Faites une résolution forte de contribuer de votre mieux, afin que cette lumière de vérité subsiste continuellement dans votre âme, pour vous voir toujours comme à rien, et généralement ne vous estimez qu’un rien en toute manière68. N’est-il pas véritable que cette lumière est si rare, et cette Vérité si inconnue à tout homme, que vous ne voyez qu’un mensonge continuel, se croyant toujours être quelque chose, et crevant toutes les fois que nous pensons n’être pas estimées selon le jugement que nous portons de nous.

N’est-il pas vrai que même les gens de dévotion sont si délicats sur l’estime d’eux-mêmes, qu’ils [546] montent aux nues pour le moindre qu’on les touche ? [sic] Voyez un peu devant Dieu combien chaque jour vous faites de fautes contre cette vérité, et vous verrez que cela est l’origine d’un million de maux qui arrivent à votre âme.

II.

Considérez que Dieu, cet Etre infini, est l’origine et la source de tous les êtres, leur donnant par sa puissance infinie existence, de telle manière que demeurant par lui-même ce qu’il est, c’est-à-dire infini en toute manière, il y a créant et communiquant l’être à ses pauvres créatures, si bien qu’il n’y a rien en nous, qui ne doive continuellement adorer ce premier être, comme son premier Principe, et [547] sa source originaire dont il est émané.

En vue de cette grande vérité, entrez dans une profonde adoration de Dieu comme votre Principe, et voyez avec les yeux de la foi que vous n’êtes point à vous ; mais à Dieu comme premier Principe, de telle manière que lorsque vous vous oubliez tant, que de ne pas vous regarder dans cette subordination, et dans ce respect profond que vous lui devez, vous lui faites un larcin d’infinie conséquence.

Réfléchissez bien sur tout le particulier de vous-même, voyant que votre entendement, votre mémoire, votre volonté, et votre corps selon toutes ses parties, doit reconnaître Dieu comme son origine, et son premier [548] Principe, et ainsi lui être tout consacré.

Voyez encore par cette même lumière, combien vous devez vivre dans une profonde connaissance de votre néant, étant toute de Dieu, et rien de vous, et de plus, combien vous devez estimer tout ce que vous êtes, comme émané de Dieu ; car en cette sorte vous êtes quelque chose de grand69, que vous salissez continuellement, et mettez dans l’ordure toutes les fois que vous vous laissez emporter à vos passions et désirs produits par la corruption du péché.

Regardez derechef Dieu dans son Etre infini, étant le Principe du vôtre, vous êtes d’une excellence très grande, ce que vous détruisez toutes les fois que vous vous précipitez dans quelque désordre [549] enfin tâchez de bien approfondir ceci ; car il est d’infinie conséquence, et vous en recevrez un bien infini, si vous en êtes bien convaincue, tant pour vous retirer de vos défauts actuels, que pour concevoir une véritable contrition, chaque fois que vous ferez vos examens.

III.

Considérez que Dieu par son Etre infini et par ses infinies perfections, va faisant subsister pour toute éternité, les hommes et les anges, si bien qu’à chaque moment l’être des uns et des autres, dépend plus de son actuel secours et de la communication de ce qu’il est, pour les faire subsister, que les rayons du soleil ne dépendent actuellement du corps du soleil. [550]

Voyez que tout votre être est actuellement dépendant de cet Etre divin, n’y ayant pas un moment que vous puissiez dire, je suis à moi, sans être dans la crainte de ne pas tomber dans le néant70. Tâchez de bien envisager, et vous convaincre fortement, que tous les moments futurs de votre vie, que celui aussi où vous êtes présentement, est un actuel écoulement et don pur de la libéralité, qui émane de ce souverain Etre ; car vous n’avez été rien de toute éternité, vous ne serez quelque chose dans toute l’Eternité, que par sa continuelle et libérale communication. Si les hommes voyaient bien ceci, ne seraient-ils pas dans la peur continuelle, quand ils offensent Dieu : tâchez donc très souvent [551] de vous en ressouvenir, et assurément votre âme en retirera grand fruit.

Détrompez-vous des créatures, lesquelles dépendant si actuellement de Dieu, n’ont pas un moment à vous donner, dont elles soient assurées, et ainsi seront toujours cause de beaucoup de peine lorsque vous les perdrez, après y avoir mis votre cœur. Mais au contraire voyez qu’aimant Dieu, vous le pourrez posséder sans crainte.

Tâchez encore en vue de cette vérité, d’approfondir la connaissance de ce que vous êtes, n’étant en toute manière rien que ce que Dieu veut que vous soyez par la communication de son Etre ; car de toute éternité vous n’êtes rien, dans le temps présent vous n’êtes [552] que dans une actuelle dépendance de lui, et pour l’éternité vous ne pouvez être que par sa communication.

Retenez bien que de la connaissance de Dieu et de votre néant, dépend votre bonheur, votre paix et votre perfection.

2e jour. De l’Immensité divine.

I.

Considérez que Dieu par son Immensité vous est très intimement présent, vous remplissant de lui-même, si bien qu’il ne se peut jamais rien concevoir de plus intime à toute votre âme qu’il l’est en vérité, il pénètre votre entendement, et y [554] est comme lumière divine pour l’éclairer, afin que par lui vous le connaissiez, il est dans l’intime de votre volonté, et généralement, il est plus intime à toute votre âme infinies fois, que votre âme ne l’est à votre corps.

Après avoir bien pesé cette importante vérité, voyez qu’elle est la source de toute grâce dans une âme qui en fait usage, voyant toujours cette divine Majesté si présente, pour voir et pénétrer tout ce qu’elle fait, ou ce qu’elle pense, vous n’avez pas une pensée, pas un mouvement extérieur pour aucune action, que Dieu n’assiste par sa présence. Si donc vous étiez fidèle toutes les fois que vous voulez offenser Dieu, de vous souvenir de cette vérité, ne vous mettrait-elle pas dans le respect [555] et dans la confusion devant elle, cette divine Majesté ? Faites cette pratique toutes les fois que vous vous verrez en danger d’offenser Dieu, savoir de vous mettre en sa présence, et là vous ressouvenir qu’il est dans le plus intime de votre âme, qui vous voit.

De plus, n’est-ce pas une infinie consolation à une âme, de savoir qu’elle a un objet en soi d’une infinie beauté ? Dans lequel sont toutes les merveilles du ciel et la terre, et qu’elle n’a pas affaire [sic] de sortir hors de soi, pour en jouir, étant dans le plus intime d’elle-même71. Que ceci vous porte donc à vous en ressouvenir souvent, et à vous en occuper amoureusement ; car par là vous remédierez à infinies fautes ; et [556] vous considérerez beaucoup Dieu, qui ne demande que l’occupation de votre cœur vers lui.

Voyez quelle a été votre vie, et l’oubli que vous avez fait de cette divine Majesté si intimement présente : faites une forte résolution de ne passer point de jour, que vous ne vous se ressouveniez plusieurs fois de cette intime présence, et concevez bien que son oubli est la source unique de vos péchés.

II.

Considérez que Dieu est intimement présent en l’âme, y est appliqué à elle et pour elle, comme si il n’était en aucune autre, lui donnant part à ses divines perfections et les appliquant à son bien, chacune en sa manière, sa sagesse, l’éclairant actuellement, [557] son amour l’aimant, sa providence soignant à ses besoins, etc. comme si elles n’avaient aucune autre objet de leurs soins et de leur application. Pénétrée de cette admirable vérité, et tout à fait consolante instruction, confondez-vous devant Dieu, dans la vue de votre infidélité, et peu d’usage que vous avez fait de la présence d’un Dieu d’une infinie Majesté, si amoureusement toute appliquée à vous et pour vous. Voyez au nom de Dieu chaque péché de votre vie dans cette lumière, et remarquez qu’au lieu de correspondre par fidélité, à l’action et à l’application des infinies perfections de Dieu, pour votre bien et votre perfection, vous n’avez fait que vous faillir continuellement, et vous retirer injustement de la subordination [558] que vous devez à un Dieu si amoureusement appliqué à vous-même72. Qui pourrait comprendre cette vérité dans son étendue, comprendrait assurément ce que c’est que le péché ; car il saurait le mal qu’il fait à son âme, en le commettant. Tâchez de vous appliquer fidèlement à la vue de ce Dieu tout d’amour, et faites résolution de ne passer point d’heure que vous ne vous en ressouveniez. Vous êtes si fidèle aux besoins de votre corps par la nécessité que vous en expérimentez, et Dieu est dans votre âme appliqué à elle, et désirant infiniment votre correspondance, et vous n’y pensez pas. N’est-il pas vrai que très peu d’âmes savent le trésor qu’elles possèdent, et dont elles peuvent faire usage par fidélité à [559] ce Dieu d’amour. Quand vous mourrez, sachez que vous ne répondrez pas seulement des péchés commis ; mais des dons perdus, manque de fidélité, et cette divine présence ainsi appliquée à votre âme, en communique incessamment.

III.

Considérez et pesez bien, que Dieu dans toute sa grandeur et toute sa Majesté, est dans chaque âme, se connaissant et aimant, et jouissant de toutes ses infinies perfections pour sa béatitude, comme il l’est dans le ciel, afin d’associer chaque âme à ce bonheur : ce qui est d’une consolation infinie aux âmes lesquelles méprisant le soin des créatures, veulent s’appliquer à cet objet tout infini : c’est aussi une condamnation étrange pour [560] celles lesquelles oubliant ce Dieu d’infinie Majesté s’occupent bassement des créatures. Voyez combien il vous est facile tout le jour d’être saintement et hautement occupé, puisque la foi vous apprend que Dieu dans toute la plénitude de sa béatitude, et de ses grandeurs, est en vous, pour être l’objet de votre application, et réfléchissez bien qu’au lieu de vous en servir, vous vous appliquez continuellement très bassement, soit de vos passions, inclinations naturelles, et autres choses qui vous portent au péché et à l’oubli de Dieu. Faites ici réflexion sur l’application des puissances de votre âme, et voyez comme votre entendement est occupé, votre mémoire, votre volonté, car elles sont capables [561] de la plénitude de Dieu qui les remplit, et cependant je suis très certain qu’elles ne sont que dans un vide continuel, et une préoccupation perpétuelle pour quelque chose de créé, ou pour le péché.

Ne perdez point cette lumière faite une résolution forte d’occuper votre âme tout d’une autre manière, en faisant usage du don de Dieu.

Étant bien pénétrée de cette divine lumière de la présence de Dieu, n’êtes-vous pas confus en vous-même, remarquant la préoccupation que vous avez pour les créatures. En vérité, qu’ont-elles, qui puisse être comparé au moindre moment de la jouissance de cette infinie Majesté dans votre intérieur ? [562]

Faites un peu de réflexion sur cette rêverie continuelle de pensées chimériques qui vous occupent en tous rencontres. Il ne vous faut que dire un mot de travers, qu’une Supérieure vous aie reprise de quelque chose, enfin qu’une inclination soit contrariée, tout est en alarme en vous, et c’est un oubli de Dieu entier, pour adorer et cultiver ces chimères.

De plus, ne remarquez-vous pas que faute de tenir votre esprit élevé par la vue agréable de cette divine Majesté, vous vous affaiblissez continuellement et être hors de garde à tout moment, pour de si petites choses que cela est ridicule, et au contraire vous sentez une force et vigueur, quand vous vous occupez de cette divine [563] présence, et qui vous soutient dans les plus cruelles et inopinées attaques.

3e jour. De la simplicité et pureté divine.

I.

Considérez que Dieu dans sa Majesté infinie est un Etre très simple, lequel quoi qu’il soit dans une action continuelle vers soi, et vers les créatures, ne se multiplie en aucune manière ; mais demeure toujours dans sa véritable simplicité [565] et pureté, sans se mélanger et contracter l’impureté des créatures, les hommes au contraire ne sont en soi que multiplicité, ce qui est la cause pourquoi ils n’arrivent presque jamais à la connaissance de Dieu, lequel ne se peut connaître ni goûter que par des cœurs vraiment simples, c’est-à-dire qui cherchent Dieu en vérité et en simplicité, non pour leur intérêt grossier, mais pour sa gloire.

Découvrez donc bien par cette vérité l’importance de chercher Dieu en simplicité de cœur, autrement jamais vous ne le trouverez : Je vous dis en vérité, que si vous ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez pas au Royaume des cieux (dit notre Seigneur) c’est-à-dire que si vous ne me cherchiez [566] purement, comme aussi ma gloire dans ce que vous ferez : voyez un peu de la manière que vous agissez, n’y a-t-il pas de duplicité en ce que vous faites, soit à l’égard de Dieu ou de votre prochain, je vous le répète, Dieu est infiniment simple en soi, et ne se possédera jamais que par un cœur simple.

II.

Considérez et pesez bien l’importance infinie que l’âme à de se simplifier, non seulement dans la pureté de son cœur, mais dans l’opération de son esprit, ce qui se fait par l’usage de la foi, par laquelle l’âme découvre cette divine Majesté, laquelle assurément ne peut être connue en cette vie que par cette divine lumière, de telle manière, que qui n’en fait pas usage, ne peut jamais rencontrer [567] la demeure de Dieu, qui réside dans une infinie simplicité, étant une très simple essence. De plus, elle se met en état de ne jamais pouvoir découvrir ce que Dieu fera en elle de bien ; car comme il est dans une infinie simplicité en lui-même, aussi opère-t-il par la même simplicité ce qu’il cache à notre vue grossière et impure, et le détourne à la seule Foi73 : voyez le malheur des âmes lesquelles ne font pas usage de ces divines vertus par une habitude trop humaine de leur raison, et de leur esprit. De plus, remarquer que jamais Dieu ne donne cette foi qu’aux cœurs humbles et obéissants, de telle manière que qui se retire de l’humilité et de la vraie petitesse de l’obéissance, se bouche les yeux à la belle lumière [568] de foi, ce qui est un malheur extrême, se mettant dans l’impossibilité de découvrir Dieu et son opération : faites une résolution forte de captiver continuellement votre jugement en ce qui concernera Dieu et sa volonté, faisant usage de la Foi en toutes choses, et assurément par là vous découvrirez Dieu : croyez-moi, et faites-en l’expérience, soit devant le saint-Sacrement, ou en chaque moment vous mettant en sa présence, pourvu que vous vous en serviez, vous le trouverez.

III.

Considérez que notre Seigneur Jésus-Christ voyant l’importance infinie que les âmes ont de s’approcher de Dieu par cette simplicité, afin de le connaître et de faire usage de ses opérations amoureuses, [569] la recommande très particulièrement, comme une chose indispensable pour approcher de Dieu, selon ses paroles, simplices sicut columbae, il faut que les âmes soient simples comme des colombes, et en un autre, il dit qu’il n’y a que les enfants qui puissent approcher de lui, tant il est vrai que l’esprit de simplicité est la voie par laquelle l’on trouve Dieu.

Convainquez-vous fortement de ceci, et tâchez de vous de tout votre cœur d’aimer la simplicité, condamnant tout votre procédé non vraiment simple, prenez bien garde à toutes vos actions particulières, et vous découvrirez très ordinairement des défauts en cela.

Sachez aussi que voilà la raison pourquoi très souvent vous [570] avez des démêlés avec les unes et les autres ; car votre âme n’étant pas vraiment simple et un enfant en la présence de Dieu, elle cherche ses intérêts en diverses choses, ce qui est cause qu’elle a du débat ordinairement pour les soutenir.

Faites donc résolution de chercher uniquement Dieu et sa gloire, et assurément vous trouverez le solide dans cette simplicité, autrement ce ne sera que confusion et multiplicité, laquelle insensiblement vous portera à la division de Dieu, dans l’embarras des créatures.

Finalement, remarquez bien deux choses qui vous font commettre infinis défauts contre la simplicité. La première est le peu de droiture que vous avez en [571] agissant avec votre Supérieure, ce qui est cause qu’il faut trouver un million de finesses pour vous cacher et lui ôter la connaissance de ce qui vous touche par de faux prétextes.

La seconde est pour les amitiés particulières, et attaches que vous avez à certaines personnes que vous savez fort bien en votre conscience, que Dieu ni votre Supérieure n’approuvent pas, et ainsi afin de soutenir ce défaut (dont vous ne voulez pas vous détacher) vous vous remplissez d’un million de duplicités et d’équivoques, ce qui vous fait prendre un procédé infiniment éloigné de la vraie simplicité chrétienne et religieuse. De plus, vous remplit le pauvre esprit de tant de diverses pensées creuses et chimériques [572], que cela vous éloigne et vous rend incapable de converser avec Dieu. Ne vous flattez pas sur ceci ; mais approfondissez fortement devant Dieu, ce que vous savez qui vous incommode et vous garrotte, vous empêchant de travailler comme il faut, à être selon le cœur de Dieu, et je m’assure que si vous en consultez comme il faut votre conscience, que vous connaîtrez que c’est uniquement le manque de simplicité qui êtes qui en est la cause, et qui vous met toujours l’esprit dans un état emprunté, sans véritablement posséder votre âme en paix et repos.

Apprenez solidement de tout ceci, que pour être bien-heureuse dans une vie religieuse et chrétienne, il se faut simplifier en toute manière, et faire toutes [573] choses dans un esprit vraiment simple, ce qui plaira infiniment à Dieu, et vous conservera dans une charité solide avec vos sœurs.

4e jour. De l’Immortalité et de l’Immutabilité divine.

I. 

Considérez que Dieu a l’Immortalité pour partage, étant lui seul immortel, par lui-même, et le Principe de l’immortalité ; car comme il est le souverain de toute chose, et le premier principe qui leur donne l’être, il ne peut avoir rien [575] dessus de soi, qui le puisse rendre mortel.

La créature tout au contraire a pour partage la mortalité, n’étant pas seulement sujette à mourir dans quelque temps limité ; mais encore à tout moment, n’ayant droit de soi de jouir d’aucun temps de sa vie dont elle puisse être assurée et exempte de la mort. Cela n’est-il pas étrange ? Tous les hommes savent cette vérité, et cependant très peu l’approfondissent d’une solide manière, l’on n’a pas un moment sans avoir la mortalité dans le cœur, et cependant l’on n’y pense pas. Tous les jours l’on voit cette vérité dans autrui, sans s’en rendre savante, au contraire très souvent l’on fait ce qu’on peut pour l’étouffer et l’ôter de l’esprit, afin [576] que telle lumière n’incommode pas, et n’empêche la propre sensualité de se plaire dans la vie présente. Dieu tout bon, cependant ne cesse d’opérer dans les âmes par son immortalité, afin de les éclairer, et leur faire voir la vérité de leur mortalité, par certaines pensées et lumières qui souvent touchent l’esprit.

Adorez avec respect l’Immortalité divine, et tâchez de désirer de tout votre cœur, que toutes les créatures rendent hommage à ce divin Attribut, disant et répétant souvent, Dieu seul est immortel, toutes les créatures sur lesquelles je me fie et m’appuie, en vérité et devant Dieu, ne sont rien, puisque je ne suis pas certaine d’un moment de leur possession.

Détachez-vous de vous-même [577] et de la vie présente, par la vue de cette divine lumière ; car c’est son propre en faisant voir la mortalité de toutes choses.

Heureuse une âme, et mille fois heureuse, éclairée de cette divine lumière ! Car à son aide, elle voit les choses sans les voir, elle les possède sans en être embarrassée, et généralement, le temps présent lui est plus ennuyeux que délectable, ne pouvant trouver du plaisir que dans celui ou elle pourra jouir de l’immortalité.

Avez-vous jamais bien compris cette vérité, qui doit généralement pénétrer toutes les âmes, étant comme la base et fondement de toutes les autres lumières : tâchez donc chaque jour de vous en ressouvenir, et assurément cela vous sera infiniment utile. [578]

II.

Considérez que Dieu par son Immortalité opère continuellement dans les âmes, et communique incessamment participation à ce divin Attribut74.

1. En leur donnant des grâces pour les retirer du péché, qui est une mort véritable, pour conserver les autres, afin qu’ils n’y tombent pas. Ces grâces sont certaines vues et lumières qui font voir la grandeur de Dieu, sa souveraineté, au-dessus de toutes choses, etc. De plus, découvre la misère et pauvreté des créatures, comme aussi certain dégoût de la vie présente, ennuis de la vie pécheresse, et plusieurs autres lumières que Dieu communique à l’âme, pour la retirer du péché ou la soutenir, si elle n’y est pas. [579]

2. Une participation de lumières qui élève les âmes qui y correspondent fidèlement, par laquelle Dieu les associe et les unit à son Immortalité dès cette vie, les faisant plus vivre en son Immortalité, et de son Immortalité, que d’elles-mêmes, non pas que Dieu rende par là leur corps immortel ; mais par l’union qu’il leur communique à son Immortalité, il fait tellement négliger ce qui est du corps et de l’esprit, qu’elles ne prisent que Dieu et n’estiment que ce qu’il possède. Leur joie donc est qu’il soit immortel, et leur plaisir consiste à s’unir à son immortalité. Et par ce, elles sont immortelles dans la mortalité même : ce qui est en vérité et par expérience75 un paradis de délices, dont les âmes très souvent sont privées vivant [580] malheureusement de la mort, ou plutôt agonisant continuellement ; car ici est le solide et unique plaisir de la vie, dont Dieu jouit lui-même, et auquel il veut associer incessamment toutes les âmes, ne les ayant créées que pour cet effet.

Attristez-vous du peu de lumière que vous avez eu dans la vue de tant de peines que vous avez portées incessamment pendant votre vie, dont vous auriez pu être délivrée, ou du moins très soulagée, si vous vous étiez remplie amoureusement de ces très solides vérités. Et ne me confesserez-vous pas après cette connaissance, qu’une âme est bien malheureuse de se faire continuellement malheureuse elle-même, pouvant se rendre bienheureuse par le fidèle [581] usage des lumières, qui découlent incessamment de l’Immortalité divine dans son âme.

Toutes les fois qu’il vous vient quelque tristesse ou ennui, élevez amoureusement votre cœur à Dieu, afin que cette divine lumière d’immortalité le pénètre et fasse dissiper tous ces nuages qui sont des entre-deux qui empêchent que votre cœur n’aime purement et solidement Dieu.

III.

Considérez que Dieu est également immuable, comme il est immortel, ne changeant jamais en quelque manière que ce soit.

1. Il est ce qu’il a été de toute éternité, et il ne sera pour toute éternité.

2. Ses desseins et ses pensées sur les créatures sont si infiniment [582] incompréhensibles en leur immutabilité, quoi que selon nos pensées et nos vues, elles nous paraissent changer : cependant elles sont dans une immutabilité qu’il nous faut adorer, et non comprendre.

3. Quoi que Dieu agisse continuellement et produise infinis effets en nos âmes, il ne laisse de subsister dans son immutabilité divine et infinie.

Enfin généralement pour tout, Dieu est et subsistera dans toute l’Eternité, dans sa même immutabilité ; car comme il nous a aimé de toute Eternité, qu’il a pensé à nous, et qu’il s’est appliqué à nos besoins, aussi le fera-t-il de la même manière, tout le changement qui y surviendra, n’étant que de notre [583] part, et non de la sienne.

Voyez en vérité ce que vous êtes, n’étant que changement continuel, et une infinité de faiblesse si grande, une infirmité de faiblesse si grande, soit dans ce que vous faites, ou en vos desseins et vos désirs, que vous avez en vérité pour votre partage la mutabilité continuelle.

Tâchez de vous élever à Dieu et vous unir fortement à lui, afin d’établir et d’affermir vos desseins et vos résolutions, que vous croyez souvent défaillir, par ce que Dieu vous manque et change en votre endroit ; mais cela est faux, tout le manquement ne venant que de vous : travaillez donc fortement à vous affermir et à remédier à cette mutabilité continuelle, ne faisant incessamment que faire et défaire, [584] et ne vous établissant jamais solidement. Ne remarquez-vous pas votre humeur changeante et continuellement vacillante ? Car aujourd’hui vous êtes en ferveur, et promettez merveilles aux personnes qui ont soin de votre conduite, et aussitôt il n’en est plus de mention : tantôt vous voulez une chose, tantôt l’autre, vous êtes si bizarre en vos desseins, que ce n’est qu’une perpétuelle confusion que votre intérieur : de telle manière que très souvent vous causez, et à vous et aux autres de la confusion, d’autant que consultant les peines qui vous viennent de cette mutabilité à des personnes qui ne vous connaissent pas, vous les tirez dans votre sentiment, et de cette sorte vous vous faites infiniment du tort à vous-[585] même : tâchez donc de vous stabi[li]ser saintement, ce que vous ne ferez jamais que par l’union à Dieu, et le renoncement à vous-même.

5e jour. De l’Infinité et Incompréhensibilité divine.

I.

Considérez que Dieu est un Etre et une Majesté infinie selon tout ce qu’il est, ses perfections étant infinies en toute manière, soit selon ce qu’elles sont en elles, soit aussi selon leur opérer vers les créatures, [587] de telle manière, que Dieu est en toute façon incompréhensible : c’est-à-dire surélevé au-dessus de la compréhension humaine et angélique, ce qui est meilleur et plus à propos d’adorer que de le vouloir comprendre : ce qui condamne tout à fait les esprits trop curieux qui s’amusent avec trop de recherche à vouloir pénétrer les grandeurs de cette Majesté souveraine, et qui trouve aussi incessamment à redire à ce qu’il fait et à ce qu’il ordonne de ses créatures ; car ce qu’ils ne comprennent par leur sens tout à fait grossier, ils ne l’approuvent en aucune manière. Au contraire le désapprouvent, si bien qu’ils sont continuellement sur les plaintes de ce que Dieu n’agit pas avec eux comme il le devrait, qu’il n’a [588] point de bonté pour eux, etc. Ce qui est très faux, car quoiqu’ils ne puissent comprendre, sinon par une respectueuse soumission76, souvent ce qu’il fait et ce qu’il permet (étant incompréhensible) tout ne laisse d’être très bien fait, et par une bonté infinie.

N’est-il pas vrai que vous perdez infiniment du temps à vous dépiter et chagriner quand tout n’est pas selon votre caprice : et certainement, si vous pouviez avec une humble soumission, adorer Dieu et son ordre sur vous, vous vous rempliriez admirablement de lui, son incompréhensibilité en ce rencontre sur-comblant amoureusement l’humble démission de votre esprit et de votre volonté en lui.

Toutes les fois que vous [589] approchez de Dieu, soit pour faire oraison, ou pour l’adorer dans le Saint Sacrement, ou vous mettant en sa sainte présence dans votre intérieur, prenez cette idée de l’incompréhensibilité de Dieu, et de son infinité77, ce qui vous fera tenir dans un humble maintien intérieur, et en amour respectueux vers cette infinie Majesté.

Quand vous parlez de Dieu, que ce soit avec des paroles respectueuses, évitant la suffisance d’esprit ; car tout ce que vous en pouvez dire, est si peu à l’égard de son infinité et incompréhensibilité, que tout ce que jamais les Docteurs en ont écrit, tout ce que les hommes et les anges en ont jamais connu, n’est pas une goutte d’eau comparée à tout l’océan.

Voyez souvent au contraire combien [590] vous êtes trompée en votre occupation, et amour vers les créatures, n’étant rien en vérité, et encore moins que le rien, ce que souvent vous ne découvrez qu’après vous êtes très volontairement trompée en vous y occupant.

N’est-il pas vrai que celles qui vous ont le plus charmé après quelque temps, ne vous paraissent qu’imperfection, que faiblesse, et un vide de tout, qui a pourtant quelque montre extérieure ? Tâchez donc de vous détromper par cette belle vue de l’infinité de Dieu ; car votre âme en est capable, et si cela est, assurez-vous d’être la plus heureuse du monde ; car vous serez pleinement contente. [591]

II.

Considérez que Dieu étant infini selon tout ce qu’il est, peut à l’infini opérer dans les âmes, n’y ayant rien qui lui puisse résister, pourvu que l’âme veuille, se soumettant amoureusement et humblement à son opération : ce qui est une consolation infinie ; car souvent l’on est rabaissé par la difficulté des choses, ou bien par la grandeur que l’on y envisage ; mais lorsqu’une âme est bien convaincue de l’infinité de chaque perfection en Dieu, elle ne peut douter de rien, et elle ne peut craindre rien, appuyée qu’elle est sur cette infinité78. De plus, le peu de temps que l’on a à faire quelque chose qui paraît grand, abat encore le courage ; car les créatures [392] jugeant toutes choses à la manière de la créature, ne s’élevant pas au-dessus de soi-même, sont abaissées et découragées par le peu de temps qu’elles ont à faire quelque chose de grand pour leur salut et perfection ; mais envisageant cette infinité en Dieu, elles se confient, et de cette manière acquièrent beaucoup en peu de temps.

Prenez bien garde que vous êtes tellement accoutumées à avoir vos yeux dans la bassesse et dans la faiblesse de la créature, que vous êtes continuellement retardée et découragée, par ce que vous sentez et expérimentez de votre corruption ; mais si vous pouviez élever votre âme par une vue de Foi, vers l’infinité de Dieu (outre que cela la consolerait merveilleusement) cela l’encouragerait beaucoup, [595] appuyée qu’elle serait sur l’infinité divine.

Tâchez donc souvent de remplir votre âme de cette belle lumière : toutes les perfections de Dieu sont infinies, et peuvent infiniment travailler en mon âme, si je veux être fidèle à correspondre à leur opérer.

N’êtes-vous pas infiniment coupable, et plus que vous n’avez jamais compris, étant pauvre et dénuée des trésors divins et de ses grâces, comme vous l’êtes, vu que Dieu selon toutes ses perfections, peut et veut travailler en vous à l’infini.

Quand vous aurez et expérimenterez quelque faiblesse en vue de vos misères, ou de quelque obstacle pour la gloire de Dieu, qui vous paraissent insurmontables ; envisagez [594] Dieu de la manière susdite, et cela vous fortifiera beaucoup, et vous causera une certaine netteté d’esprit bien contraire à quantité d’âmes toujours remplies de vétilles, d’inquiétudes, et par conséquent continuellement occupées d’elles-mêmes et autour d’elles-mêmes.

N’êtes-vous point de celles qui se plaisent tant dans le vacarme de leur intérieur, et dans un secret amour propre qu’elles trouvent dans la confusion d’esprit, qu’il est presque impossible de les mettre en soumission, pour leur faire voir clairement le prompt et très facile secours de Dieu, dans la vue et amoureuse union à son infinité.

III.

Considérez que l’infinité en Dieu lui est si propre et si particulière, [595] que non seulement il la possède, parce qu’il est une Majesté infinie en toutes manières, et ses perfections étant infinies, et pouvant opérer à l’infini toutes choses plus excellemment ; mais encore ce qui est admirable, chaque chose pour petite qu’elle soit, qui soit de ses mains, contenant et renfermant infinies merveilles, de telle manière que si vous considérez de près la création d’un moucheron, vous y trouverez tant de choses merveilleuses, que vous avouerez que Dieu est infini dans la moindre de ses opérations. Ce que je dis d’un moucheron, s’entend aussi d’une feuille d’arbre, d’un brin d’herbe, et généralement de tout ce que Dieu fait dans la terre : ce que peut-être vous n’avez jamais compris, ne [596] vous arrêtant pas à voir les merveilles de Dieu en la lumière de vérité, ou pour mieux dire par Dieu même.

Étant bien convaincue et éclairée de cette vérité, voyez la pauvreté et l’indigence des créatures dans leurs plus beaux ouvrages, et leurs actions les plus merveilleuses, vous n’y découvrirez en vérité rien qui approche qu’infiniment loin, de la moindre petite chose que Dieu fasse, et cependant très souvent, spécialement au fait de la grâce, l’on méprise ce que Dieu fait, ou ce que Dieu ordonne, par ce qu’il est petit ; je dis la même chose généralement de tout ce qui est l’ordre de Dieu, une cérémonie de l’Eglise, une simple petite régularité de religion qui est dans l’approbation de cette infinie Majesté, [597] reçoit de lui une infinité merveilleuse : ce qui ravit admirablement les âmes fortes éclairées qui humblement s’en occupent.

Enfin apprenez que généralement tout ce que Dieu fait ou approuve, communique à son infinité, et en est rempli pour les âmes qui sont fidèles en faire usage.

Ne m’avouerez-vous pas que toute votre vie vous n’avez fait que négliger les petites choses, à cause que votre esprit les voyait petites, ne les regardant pas, par la lumière de Dieu ?

Occupez-vous souvent de cette lumière, voyant par son moyen ce que la créature est de soi-même et assurément vous découvrirez son infinie pauvreté, bassesse et à digérer ce indigence et en toutes manières. Au [598] contraire vous verrez très agréablement et à votre consolation et utilité l’infinité de Dieu, qui vous fera voir la beauté de la moindre des plus petites choses que vous négligez tous les jours ; car vous promenant dans un parterre, et généralement voyant quoi que ce soit de créé, vous vous pourrez élever à Dieu, par son moyen, y entendant un certain langage, Dieu m’a créé et a renfermé en moi infinies merveilles, pour vous aider à vous élever à la Sa Majesté.

Prenez bien garde de mal user de la moindre créature, sans référer son usage à son créateur, puisqu’elle renferme en soi tant de merveilles.

6e jour. De la vérité divine.

I.

Considérez que Dieu en tout ce qu’il est, est vérité et l’unique vérité, n’y pouvant rien avoir dans la terre qui puisse être véritable, que par rapport à lui, c’est ce qui est cause que les âmes qui s’occupent de Dieu et de ses perfections, y trouvent tant de solide, et un attrait [600] si fort, que depuis79 qu’elles en ont goûté, elles ne sont jamais satisfaites que par le continu de leur application vers sa divine Majesté. Et la raison est, qu’étant vérité unique et le fond de toute vérité, elles trouvent là seulement du solide et de quoi les rassasier. Tout le contraire est dans les créatures, d’autant que tout ce qui paraît et qui charme les cœurs, n’est que mensonge : c’est pourquoi on ne les aime que lors que l’on ne les connaît pas ; mais les ayant un peu pratiquées avec application sérieuse, l’on n’y trouve qu’une apparence de bonté ou de beauté mensongère, qui couvre une infinité de défauts, si bien que l’on expérimente la vérité de ces profondes paroles, omnis homo mendax c’est-à-dire qu’il n’y a point [601] de vérité solide dans la créature.

Heureuse une âme qui s’applique tout de bon à Dieu, ; car là elle peut trouver de quoi se rassasier et se contenter, tout y étant vérité, c’est-à-dire solide, ce qui console infiniment un cœur, quand on tâche de poursuivre cette vérité d’une bonne manière.

Tout au contraire, qu’une âme est malheureuse de se contenter de vent et d’ombre ; car en vérité, qu’est-ce que c’est que la créature dans sa plus belle apparence, qu’un [sic] ombre mensonger ? Qui trompe tout le monde qui s’en occupe, et y met son cœur, ne faisant qu’affamer une pauvre âme, et non la rassasier solidement, comme fait la jouissance de Dieu.

Détrompez-vous, au nom de Dieu, une bonne fois des créatures, [602] et pour le faire solidement, voyez par expérience si celles qui vous occupent, vous remplissent de vérité, et si vous y trouvez un solide qui arrête votre cœur. N’est-il pas vrai qu’il est toujours famélique et insatiable, ne rencontrant pas ce qu’il veut et ce qu’il désire ?

Enfin approfondissez un peu ces paroles de la Sagesse éternelle parlant de la vérité de Dieu : Ceux qui me mangent, ont encore faim de moi, et ceux qui me boivent, sont toujours altérés, car plus on me goûte, plus on me veut goûter, tant il est vrai que la vérité divine en Dieu, a des charmes pour attirer les cœurs, et pour les charmer amoureusement, quand ils sont fidèles à s’en occuper de Dieu par la désoccupation des créatures. [603]

Compatissez à infinies âmes qui vivent dans le mensonge et meurent dans le mensonge, sans jamais voir ni goûté la vérité de Dieu : et ce qui est plus pitoyable, cela se rencontre très souvent dans les maisons Religieuses, où les pauvres âmes, sans y penser, s’occuperont de petites bagatelles, niaiseries, affections particulières, discours inutiles, et généralement de tant de petites bassesses qui font tout l’emploi et l’occupation infructueuse de leur esprit, que cela est digne de compassion à qui le sait. Il y en a qui vont jusque-là, que d’être presque toujours dans de petits débats pour des bagatelles, des dits et des redits, et un million d’autres choses qui choquent la charité, et qui continuellement met les âmes dans un trouble de [604] confusion, sans avoir en elles rien de solide. Ne vous flattez pas, voyez tout de bon devant Dieu si vous ne participez pas à ceci, et par là vous verrez si votre âme est dans le mensonge, donnez-y ordre ; car assurément tout ce que vous pouvez faire sans cela, n’est rien : d’où vient que plusieurs âmes Religieuses vivent et meurent dans le mensonge et la tromperie, sans qu’elles y fassent réflexion solide, d’autant qu’elles ne font point état de tout ceci.

II.

Considérez que Dieu est pareillement l’unique source de toute vérité en tout ce qu’il fait, ou dans ses desseins sur les créatures, n’y ayant rien dans le monde qui puisse être vérité que par rapport et union, à l’action et [605] au dessein de Dieu, et ceci est la cause pourquoi les âmes qui ne correspondent pas à tout ce que Dieu fait en elles, et ordonne d’elle, sont toujours dans le mensonge.

Remarquez bien cette importante vérité ; car comme Dieu est la source de toute vérité, soit en lui ou en son opérer, aussi la créature et généralement en elle et en ce qu’elle fait, l’origine de tout mensonge, ce qui doit détromper toutes les âmes, et les détacher de leurs propres actions, ne les estimant et ne les croyant que ce qu’elles sont devant Dieu, et qu’autant qu’elles sont conformes à tout ce que Dieu fait dans leurs âmes et à ses desseins sur elles.

Et voici la source de quantité [606] de tromperies en plusieurs âmes, ne considérant pas assez de près si elles sont suffisamment dans la soumission et subordination à Dieu, pour toutes les aspirations et les bons mouvements qu’elles ressentent, ou bien si ce qu’elles font, est conforme aux desseins de sa Majesté sur elles, connus par les Supérieures et les Règles de l’état et condition où elles sont. Si cela n’est pas, sachez assurément que ce n’est que mensonge ; tout ce que vous faites par précipitation, préoccupation d’esprit, ou persuasion de vos inclinations corrompues, n’étant en vérité que tromperie et mensonge, quelque apparence de bien et bonne intention que vous ayez.

Voulez-vous donc être conduite [607] par la Vérité divine en toutes choses, unissez-vous humblement à ses inspirations et bons mouvements intérieurs (réglés par les personnes que Dieu vous a donné) de plus, tâchez en toutes choses de remarquer le dessein de Dieu, soit sur ce que vous avez à faire dans votre condition, ou ce que vous y avez à souffrir, ou généralement ce qui vous arrive dans tous les accidents de la vie, comme la vérité qui doit sanctifier votre âme, et l’unique vérité que vous devez poursuivre sans relâche.

Remarquez que ceci est de si infinie conséquence pour le salut et la perfection des âmes, que le démon et la nature se joigne continuellement pour mettre opposition à la fidélité constante, [608] qu’une âme doit avoir vers ces choses ; car il n’y a rien qui soit si pénible que d’être fidèle à faire tout ce que Dieu veut dans la condition où l’on est, l’on désirerait volontiers toutes autres inspirations que celles que Dieu donne en l’âme, les providences actuelles sont tout à fait fâcheuses et pénibles et ainsi généralement l’on aime et l’on désire tout autre chose que ce que l’on a ; car la vérité de l’opérer de Dieu, a ce propre d’écraser et de ruiner l’amour-propre, comme cette même vérité en Dieu fait désirer sa communication. Et ne remarquez-vous pas que les pauvres âmes qui ne se joignent pas assez fidèlement à ce que Dieu désire et fait, sont toujours faméliques, voulant toute autre chose que ce qu’elles ont. [609]

Arrêtez-vous à considérer ceci par détail dans votre âme, et vous remarquerez que c’est une vérité presque générale à tout le monde : ce qui est la cause que très peu font usage de ce qu’elles ont, et de l’état où elles sont, et de plus, que leur esprit et leurs volontés sont toujours remplies de desseins creux et vague qui jamais n’ont leur effet.

Soyez donc fidèles à cultiver les inspirations de Dieu, et généralement tout ce qu’il veut de vous dans l’état où vous êtes, dans les providences et accidents qui vous arrivent, dans les rencontres les plus inopinées, car par tout cela Dieu vous marque sa volonté actuelle sur vous, ce qui sera le principe de votre salut et de votre sanctification, et tout le reste que vous, [610] pourrez faire ou désirer, et qui ne sera point dans cette union et dans cette correspondance (même par bonne intention ou beaux prétextes) sera toujours tromperie et mensonge.

Tâchez donc de vous rendre fidèle et de remédier présentement à tous les défauts que vous remarquez avoir fait contre ceci, car cela est d’infinie conséquence.

III.

Considérez que Dieu est si véritablement la première et unique vérité, qu’il est la règle de toute vérité, par ses paroles contenues dans la sainte Ecriture, chacune renfermant des vérités infinies, de telle manière que les hommes s’en doivent servir pour voir en tout la vérité, et découvrir le mensonge de chaque chose ; car elles [611] expriment admirablement le jugement que Dieu en fait.

Conformément à ceci, ayez grand respect pour chaque parole de la sainte Ecriture, et très spécialement pour celles que Jésus-Christ Vérité éternelle a prononcée par lui-même, pour vous être une règle de vérité.

Voyez aussi par elles, quel est le jugement qu’il porte de toutes choses ; car c’est celui seul que vous devez suivre, ne les estimant, ne vous en occupant, et ne les désirant, que selon l’approbation qu’il en porte.

Et afin de discerner cela plus clairement, réfléchissez sur la vie de Jésus-Christ et sur ses paroles, et remarquez qu’il a choisi la pauvreté, la souffrance, le mépris, et cela par préférence aux richesses, [612] aux honneurs et aux délices de la vie : il a dit le même en divers passages, condamnant ces mêmes choses, comme des empêchements au salut et à la perfection. De plus, ne voyez-vous pas que généralement dans tous les discours qu’il a tenu à ces saints Apôtres et aux Peuples, il a condamné le monde, et généralement tout ce que le monde trouve de plus délicieux, choisissant pour son partage et celui de ses bien-aimés disciples, les peines, les tristesses, et généralement tout ce qui se trouve de crucifiant la nature et les sens : c’est pour cet effet qu’il a dit que la béatitude de cette vie est dans toutes les choses contraires à celles que le monde estime béatitude, comme celle-ci : [613]

Bienheureux sont les pauvres ; car à eux est le Royaume de Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent persécution. Bienheureux ceux qui pleurent, etc.

Après avoir pesé tout ceci l’un après l’autre, réfléchissez sur vos pensées et sur le sentiment que votre cœur porte de son contraire, et vous verrez que votre âme a été continuellement dans le mensonge, et courant après le mensonge. Croyez-moi, il est d’infinie conséquence pour votre salut et perfection, que votre âme soit fortement convaincue, qu’en ceci est l’unique vérité, afin qu’elle se détrompe du jugement qu’elle porte de chaque chose, et qu’elle prenne une autre route qu’elle n’a pas fait. Toutes les fois donc que la nature, le [614] Démon ou le péché vous voudront tromper par de fausses lumières et de fausses persuasions, découvrez leurs mensonges par la lumière infinie de vérité contenue dans les sacrées paroles de la sainte Ecriture.

Vous êtes souvent en peine de discerner la vérité de votre intérieur, et si vos actions sont dans l’ordre de Dieu, voyez si Jésus-Christ les approuve : c’est-à-dire si elles sont conformes au jugement qu’il a porté de chaque chose, et de la voie unique qu’il faut tenir, pour être dans son amour et marcher sur ses pas dans la voie de salut et de perfection.

Ne m’avouerez-vous pas que très peu marchent dans la vérité, faute de faire assez réflexion sur la lumière admirable du saint Évangile, [615] ne soyez donc point, au nom de Dieu, du nombre de ces personnes, et servez-vous de cette sainte Retraite et Solitude pour vous détromper.

7e jour. De la sainteté divine.

I.

Considérez que Dieu dans tout ce qu’il est, soit selon les personnes ou ses attributs divins, est infiniment saint, ou pour mieux dire la sainteté même, étant tout appliqué vers lui-même, en connaissance, et en amour : ce qui le sépare de [617] tout le créé, se contentant de lui-même, et étant suffisant à lui-même, sans avoir nécessité d’aucune créature qui lui puisse faire contracter quelque impureté par leur mélange : les pauvres créatures tout au contraire ne sont qu’impureté en elles-mêmes, pour deux raisons.

1. Parce qu’elles ne s’occupent point de Dieu en le connaissant et l’aimant, ce qui est la seule cause et origine de la sainteté ; mais au contraire continuellement s’occupent des créatures, et se remplissent de leur amour, n’ayant presque aucune application que vers elles.

2. Parce qu’ayant le fond de corruption en elles, qui les fait continuellement pencher vers les créatures et vers le péché, au lieu [618] de se faire violence pour s’appliquer à Dieu par amour ; elles sont très suavement traînées vers l’impure occupation des choses créées, ce qui leur cause l’impureté continuelle et très naturelle, c’est-à-dire sans qu’elles sentent aucune inclination qui contrarie cette pente.

Avez-vous jamais bien réfléchi sur cette vérité, que l’occupation de Dieu seul et son amour, est le principe de la sainteté ? Voyez présentement que vous ne devez nullement vous étonner pourquoi vous remarquez tant d’impureté dans votre âme, l’extrémité d’occupation en est la cause, d’autant que vous vous appliquez si peu à Dieu durant le jour, et aussi avec si peu d’amour et de fidélité, que je m’assure que vous en êtes reprise [119] très souvent. N’est-il pas vrai que vous l’êtes aussi ordinairement à cause de l’inclination très grande que vous avez de vous entretenir avec les unes et les autres d’un million d’affaires sans nécessité. De plus, c’est une fluidité de paroles oiseuses, de discours inutiles, souvent des railleries, et autres telles occupations qui marquent véritablement votre oubli de Dieu, et l’inclination naturelle que vous avez de vous occuper des choses créées.

Enfin cet embarras de passions que vous en ressentez si souvent, n’est-ce pas un nuage qui continuellement empêche et rabaisse votre âme, quand bien vous voudriez faire quelque effort pour vous appliquer à Dieu ?

Toutes ces choses sont la cause (620) pourquoi vous sentez un fond de corruption en vous, qui vous fait continuellement ressentir le mauvais goût de l'impureté de votre âme. Tout au contraire, quand une âme en quelque jour de dévotion est fidèle à s'occuper de Dieu, elle ressent une certaine suavité qui est une participation de la sainteté de Dieu, qui lui fait bien voir qu'en vérité il y a un plaisir infini à s'occuper de Dieu, afin de participer à sa sainteté infinie.

Ne vous trompez point, vous avez beau travailler, si vous ne tâchez de puiser en Dieu la sainteté, c'est-à-dire la pureté de votre âme, et que vous vous contentiez misérablement des créatures, vous serez toujours dans l'indigence et la misère ; car comme la sainteté divine élève Dieu au-dessus (621) de toutes créatures, aussi la participation de Dieu satisfait à cette indigence que nous avons des créatures, pour un million de petites consolations et autres nécessités.

II.

Considérez que Dieu est tellement simple en lui-même et l'objet de toute sainteté pour les créatures, que tout autre objet, et la vue du quoique ce soit hors de lui, imprime division et impureté, parce qu'il attire l'âme qui s'y occupe, à quelque occupation qui donne du penchant à notre propre amour et satisfait notre sensualité ; mais le regard de Dieu imprime toujours pureté et élévation, sanctifiant notre âme, d'autant qu'il est un objet si saint et sanctifiant, qu'il est impossible de s'en occuper sans être excité à se [622] haïr soi-même, et à combattre ses inclinations corrompues, afin d’en jouir, de telle manière que quoiqu’un qu’un cœur soit fort éloigné de Dieu, si cependant on est un peu fidèle à se faire violence, pour s’occuper de lui, assurément, et de passionné qu’il était, pour s’occuper des objets créés, devient désireux de se quitter et mourir à soi pour jouir de Dieu. De plus, l’occupation de Dieu, comme objet de sainteté, insensiblement ravit l’âme de sa beauté ; car peu à peu en le considérant, elle y rencontre tant de beauté, dans un goût de sainteté si délicieuse, qu’insensiblement elle est attirée à s’en occuper, et en faire l’objet de ses poursuites et de son amour : d’où vient que souvent [623] vous trouvez de pauvres âmes toutes enjouées de l’occupation et amour des créatures, être en peu changées dans leurs sentiments, et en leurs désirs, s’étant un peu occupées de Dieu.

N’est-il pas vrai que vous êtes infiniment coupables, faisant maintenant réflexion sur le peu que vous vous occupez véritablement de Dieu, ne faisant autre chose que de vous occuper de vous-même et de vos inclinations ? Faut-il être étonné si vous voyez peu de véritable sainteté dans votre âme, et au contraire une source continuelle d’impuretés.

Cet ennui, ce chagrin, cette mélancolie, qui vous rend souvent insupportable à vous-même, et qui fait que vous rôdez à toute heure de celle en celle, et de coin [624] en coin dans la maison pour déchirer l’une et l’autre. Tout cela ne vient-il pas véritablement de ce que vous n’avez point d’objet qui occupe et rassasie votre âme, c’est-à-dire que Dieu n’est pas l’objet de votre amour ?

De plus, toutes ces petites intrigues, ses confidences les unes avec les autres, ne sont-elles pas encore des marques que cet objet divin n’est pas l’occupation véritable de votre âme ? Car si cela était, le simple regard imprimerait en vous une désoccupation des choses dont vous n’avez que faire, et un désir d’union véritable avec votre prochain.

Sachez donc que jamais vous ne trouverez la sainteté corps remédiant à toutes ces choses, et que pour y remédier, il faut puiser [625] la grâce pour cet effet en Dieu seul, vous occupant de Dieu comme l’objet véritable de la sainteté. Ne vous flattez pas ; jusqu’ici, vous avez badiné au fait de la dévotion. N’est-il pas vrai que vous avez cru que c’était assez pour vous sanctifier, de vous occuper tellement quellement de Dieu en une demi-heure ou une heure d’oraison, sans travailler fortement à y puiser la sainteté, qui n’est autre en vérité que remédier à tout ce que vous venez de voir, et que vous sentez dans votre âme, pour vous occuper amoureusement et solidement de Dieu l’objet de toute sainteté ?

III.

Considérez et pesez bien que Dieu est tellement la sainteté [626] même et primitive, qu’il est l’origine de toute sainteté dans les créatures, n’y en pouvant rencontrer que par participation à la sienne : ce qui est cause que par une bonté infinie, il opère incessamment en ces pauvres créatures, afin de les garantir de leur propre corruption, et les élever à la connaissance et à l’amour de lui-même.

De plus, il est le modèle de toute sainteté. Soyez saints comme votre Père Céleste est saint, dit-il, ce qui est la cause pourquoi lui seul est le modèle parfait de toute sainteté, de telle manière qu’il est impossible d’en avoir aucune, que par ressemblance à ses perfections, et soumission à ses ordres et volonté, enfin il est tellement la sainteté de toutes créatures raisonnables, [627] que c’est par la communication de lui-même qu’il les sanctifie, étant leur sainteté formelle : ce qui dit un amour admirable et une inclination vraiment amoureuse de se communiquer aux pauvres créatures ; car voyant le besoin et la nécessité qu’elles ont de se sanctifier pour se retirer de la corruption infinie d’elles-mêmes, et que cela ne se peut, que par son union et sa communication, il est continuellement dans le désir de le faire, si l’on n’y apportait un empêchement très notable.

Après vous être convaincue fortement de ses grandes et importantes vérités, voyez combien vous perdez de grâces, d’autant que Dieu amoureusement plein de bonté pour vous, fait découler [628] sans cesse une influence céleste, pour vous retirer de votre propre corruption, et cependant faute d’y être fidèles, vous vous coulez et précipitez de défauts en défauts, et vous vivez toujours de la même manière. Combien de mouvements, de lumières, de touches amoureuses pour vous découvrir la corruption où est actuellement votre âme, et tout cela n’opère rien.

De plus, faites un peu de réflexion sur le peu de participation et de ressemblance que vous avez avec Dieu, où est cette patience, cette douceur, cette charité, toute bienfaisante à tout le monde, et qui prend tout en bonne part sans juger personne ; mais au contraire, qui emporte tout, cachant adroitement et charitablement les [629] défauts des autres. N’est-il pas vrai en vérité que vous n’avez rien de solide pour cette ressemblance ? Vous contentant de certains désirs, sans qu’il y aie rien d’effectif, et même si parfois on vous en dit quelque chose, vous montez aux nues80.

Enfin, n’êtes-vous pas infiniment dignes de compassion ? Dieu étant pour vous, et pouvant jouir de lui : et cependant vous postposez [sic] cette faveur si signalée à une bagatelle, à un je ne sais quoi, qui occupe votre cœur et remplit votre esprit de soins inutiles, et sollicitudes creuses. Ne voyez-vous pas que tout le monde n’est pas un atome, comparées au bonheur qu’une âme possède par cette faveur ? Et cependant vous la négligez pour si peu de chose. [630]

Faites ici réflexion solidement sur ce qui occupe actuellement votre cœur depuis quelques jours, et voyez si cela est comparable à l’union et à la jouissance de Dieu, qui est un bien infini.

8e jour. De la Sapience et Providence divine.

I.

Considérez que la divine Sagesse est une perfection infinie, par laquelle Dieu se connaît et contemple lui-même dans toutes ses grandeurs et perfections, prenant de là un plaisir infini en lui-même. Cette divine Sagesse étant la lumière par laquelle Dieu se connaît avec un goût infiniment [632] délectable, est aussi la véritable lumière qui doit éclairer toutes les âmes qui sont assez heureuses d’être élevées à la connaissance de la Majesté divine : elle seule a droit de leur découvrir les beautés de Dieu, et de leur donner un goût admirable pour les attirer à leur union et participation : c’est pour cet effet que Dieu tout bon la fait découler incessamment sur les âmes.

Étant pénétrée de cette vérité, voyez la perte infinie que vous faites de ne vous mettre pas en état de participer à ses divines perfections, voyant bien que que la raison pourquoi votre esprit est si bouché pour les choses divines, et votre cœur si peu amoureusement et suavement attiré, est que vous participez peu, ou point du [633] tout à cette divine Sagesse, laquelle assurément ne se révèle qu’aux petits et nets de cœur, c’est-à-dire sevrés d’un million de plaisirs et satisfactions humaines.

Quel plaisir au contraire, quand un esprit se voit éclairé de cette divine et amoureuse lumière ; car c’est son propre de faire voir et goûter toutes les merveilles de Dieu, ce qui console et anime beaucoup un cœur.

Ne vous étonnez point du tout de vous voir souvent dans la pauvreté et aridité ; car assurément cette divine Sagesse ne se communique qu’autant que l’âme est fidèle à en faire usage : ce que vous remarquez fort bien n’être pas, par tous les défauts actuels que vous commettez. Et comme un atome en l’œil brouille et empêche [634] la vue, aussi tous ces manquements, que vous jugez et appelez petits, sont autant de poussière qui actuellement et aussi continuellement vous empêchent cette belle et agréable lumière.

Prenez donc bien garde de ne pas juger les défauts être petits, quels qu’ils soient ; car assurément ils ne sont pas tels, étant remarqués comme un empêchement à cette divine Sagesse.

II.

Considérez que Dieu par cette même divine Sagesse par laquelle il se connaît et contemple, va aussi produisant ses créatures, pourvoyant à leurs besoins, les conservant, et généralement y soignant, jusqu’à la moindre chose qui les touche, prenant un plaisir admirable en la communication de [635] cette divine sagesse, pour cet effet n’ayant d’autre regard en cela que sa gloire et son plaisir infini, ce qui est d’une consolation extrême aux âmes qui approfondissent ces vérités ; car par là elles goûtent combien Dieu a de plaisir au milieu de ses créatures qui rapportent tout ce qu’elles font, et tout ce qu’elles peuvent à cette Sagesse infinie, faisant toutes choses par sa conduite et l’entreprenant rien qu’après l’avoir consulté ; car comme c’est à elle à tout conduire pour la gloire de Dieu, par des fins admirables et infiniment relevées, aussi se prennent-elles garde de l’empêcher en quoi que ce soit ; mais plutôt font-elles tout ce qu’elles peuvent pour être dans une soumission et une subordination profonde à sa conduite. [636]

Adorez souvent cette divine Sagesse dans votre création, et dans le soin qu’elle prend de tous les moments de votre vie : arrêtez-vous souvent, quand il vous arrive quelque chose de fâcheux et de pénible pour voir que c’est l’infinie et toute amoureuse Sagesse de Dieu qui conduit cet accident pour sa gloire et votre amour, ne laissez pas passer de jour sans reconnaître le soin toute amoureux de cette divine Sagesse, et admirer son application infatigable pour tout ce qui vous touche.

Condamnez souvent vos vues trop courtes qui veulent continuellement se mêler de votre conduite, et dire que la Sagesse divine n’y entend rien ; car tous ses soins empressés de ce qui vous [637] touche, toutes ces inquiétudes de ce qui vous arrivera, ces peines à obéir à une Supérieure et à votre conduite, qu’est-ce autre chose que de dire que la divine Sagesse n’y entend rien, et ne faites point les choses à point et à propos comme il faut.

Et enfin aimez de cœur cette divine Sagesse qui a pensé à vous de toute éternité, comme à tout moment elle le fait, n’y ayant pas un instant en votre vie, où elle ne soit appliquée à toutes choses qui vous touchent, soit intérieurement ou extérieurement : cela n’est-il pas d’une infinie consolation aux âmes qui en font usage ; mais aussi d’une condamnation égale à celle qui l’oublient et le négligent ! [638]

III.

Considérez que comme Dieu a une Sagesse infinie, aussi a-t-il une Providence également infinie, laquelle est incessamment appliquée aux créatures, pour pourvoir à leurs besoins et nécessités, selon les vues et les desseins de cette divine Sagesse, n’y ayant pas un instant, ni un moment qu’elle ne soit en action pour pourvoir à toutes choses, les conduisant à leur fin, les perfectionnant, et généralement leur fournissant tous les secours nécessaires. De dire la manière comme cette divine et adorable Providence sait ajuster toutes choses, et se servir de toutes pour le bien de la Créature81 et la gloire du Créateur, cela est impossible, il vaut mieux l’adorer que le vouloir comprendre ; car [639] elle se sert si admirablement de toutes choses les plus éloignées et les plus contraires, que qui les verrait clairement, comme sera découvert dans l’Eternité, serait dans une admiration continuelle, jugeant certainement qu’il est très vrai ce que dit le saint Esprit, Filii Altissimi, que nous sommes les Enfants du Très-Haut ; car il n’y a point d’enfants de Prince auxquels l’on prenne tant de soin, et pour lesquels l’on aie plus d’application, généralement pour toutes choses, que Dieu en prend par sa divine Providence, pour chaque âme.

En vérité, cela n’est-il pas étrange de voir des âmes si peu profiter d’un soin si second et si admirable ? Et cependant il est très certain que cette divine providence [640] qui ne se trompe jamais dans ses desseins, ne réussit pas toujours à notre bien, selon qu’elle le voudrait, ce qui est un mal et une perte infinie.

De plus, cette divine Providence est si admirable, que qui serait fidèle à s’abandonner à sa divine conduite, et au soin de son application amoureuse, il n’aurait qu’à recevoir ses influences secondes pour porter un fruit de bénédiction continuelle, n’y ayant rien dans la vie qui ne soit conduit et dirigé par son moyen : ce qui donnerait une facilité admirable de faire usage de la moindre chose (même des plus éloignées et contrariantes) pour la gloire de Dieu et son salut propre.

Ne vous choquez donc pas, et [641] ne vous attristez, quand il vous arrive quelque chose qui vous contrarie et qui semble vous éloigner de vos desseins conçus pour la gloire de Dieu ; car assurément cela vous conduira, si vous êtes humbles et soumise, à la conduite de la divine Providence.

Quoi que ce soit qui arrive, ne vous amusez jamais à discuter et à vouloir comprendre les ressorts de la divine Providence, dans un million de rencontres, il vous suffit de l’adorer humblement, croyant fortement qu’il n’y a rien qui échappe à la divine Providence, sans être conduit et dirigé par elle aux fins de la divine Sagesse.

Que votre cœur donc ne soit plus si alarmé ni troublé, quand il vous arrive quelque chose ; car [642] au lieu de vous troubler comme vous faites, et de vous en prendre à la créature, demeurez abandonnée à la divine Providence de dessus de vos vues et connaissances, et vous verrez à la fin que tout réussira à merveille.

N’est-il pas vrai que ceci vous fait commettre un million de défauts, vous en prenant à l’une et à l’autre, quand une Supérieure vous reprend de quelque chose, ou que l’on vous donne quelque avertissement charitable ? Votre esprit est en quête qui a fait cela, sans voir par une vue tranquille et abandonnée, c’est Dieu qu’il l’a fait ; car la divine Providence se sert de tout, et est généralement en tout, pour le bien de la créature.

Enfin, si l’on vous oublie en [643] quelque chose, soit pour les nécessités de votre corps, de votre esprit, que l’on dise quelque médisance de vous, ou même que vous ne fassiez seulement que le préjuger, tout est en alarme pour vous justifier, pour vous enquérir et pour faire entrer les autres dans vos sentiments, afin de vous soutenir, et vous ne voyez pas cette adorable Providence, qui par une manière admirable, conduit tout cela. Soyez donc plus sage et plus fidèle à vous abandonner amoureusement à cette divine conduite, et vous expérimenterez, paix, joie, et facilité tout à fait grande pour arriver au dessein de Dieu sur votre âme. Si au contraire vous êtes infidèle, vous n’aurez que [644] de la confusion, du désordre, et une âme continuellement empruntée pour tout bien.

9e jour. De la Bonté et Amour divin.

I.

Considérez que Dieu est une bonté infinie, renfermant en soi tout ce qui se peut jamais concevoir de bon, non seulement par les hommes et les anges ; mais par lui même : car il est la plénitude de tout bien, et cela dans une [646] perfection si infinie, que tout ce qui s’appelle bien dans les créatures, n’étant rien en vérité devant la Bonté divine, et si peu qu’elles en aient, étant seulement une émanation et un écoulement de cette source seconde et infinie, ce qui console extrêmement les âmes amoureuses de Dieu, le voyant si infiniment parfait et plein de bonté, non seulement parce que cela a rapport à elles ; mais encore d’autant que cela l’élève au-dessus de tout le créé, c’est la cause pourquoi toutes les âmes peuvent trouver en lui seule la plénitude de tout bien.

Après avoir bien pénétré cette vérité, tâchez de convaincre fortement votre âme de la suite, savoir, que jamais vous n’aurez de solide consolation, ni de rassasiement [647] parfait en aimant les créatures ; car comme c’est la bonté que l’on aime en elle, l’y trouvant si peu votre pauvre âme sera toujours si affamée et si peu satisfaite, que vous aurez plus de mal infinies fois que de joie.

Détrompez-vous des sentiments que vous avez touchant les choses de la terre, assurément vous n’y rencontrerez que des défauts, et une bonté mensongère : ce qui mettra continuellement votre âme en suspens, n’y trouvant rien de vraiment solide : ce qui amuse cependant beaucoup de les pauvres âmes, lesquelles n’en sont pas détrompées qu’après un long temps, et avoir bien perdu des années à courir après un [sic] ombre. Au contraire si votre cœur se tourne vraiment et de la bonne [648] manière vers Dieu, il y trouvera tout bien et en pourra jouir dans une facilité si admirable, que je m’assure que vous direz bientôt à cette bonté infinie, par une reconnaissance d’amour, qu’en le trouvant, vous avez trouvé tout bien, et qu’en se découvrant à vous, il a fait voir à votre âme l’union et l’assemblage de tous les biens.

N’allez donc plus mendiant votre pauvre vie chétivement parmi les créatures et vos inclinations, tournez-vous amoureusement vers ce Dieu de toute bonté, et très assurément il remplira votre âme.

Retenez bien sans jamais l’oublier qu’une des raisons plus fortes pourquoi vous vivez une vie si pauvre, et si peu solidement établies [649] dans la vertu (au milieu des richesses infinies du christianisme) est le peu de connaissance et d’estime expérimentale que vous avez de Dieu tout bon. Convainquez-vous donc fortement et très souvent, que tout ce que jamais vous pouvez comprendre et concevoir de perfection dans les créatures, n’est rien comparé à la plénitude de la Bonté divine.

II.

Considérez que la Bonté infinie de Dieu, le rend si infiniment communicable à toutes ses créatures, qu’ils sont en quelque manière hors de tout lui-même pour leur bien, toutes ses perfections étant chacune en leur façon appliquées vers elles, si bien qu’il ne se peut jamais exprimer comme chacune travaille [650] à la production, conservation et perfection de toutes les créatures. Tout cela n’est encore rien, en comparaison de la communication toute bienfaisante de la Bonté divine, pour départir les grâces et les miséricordes qui sont nécessaires pour le salut et la sainteté des âmes ; car c’est avec tant de bonté et tant de profusion, que l’on peut dire en quelque manière, que cette divine perfection bouche les yeux à la Majesté d’un Dieu, afin qu’il se puisse ravaler et rabaisser à ses pauvres et indignes créatures, s’y communiquant par une largesse surprenante et au dessus de tout ce que l’on pourrait jamais espérer ; car ni les péchés, ni les indignités du sujet, ni généralement quoi que ce soit, ne peut empêcher cette profusion du [651] don de Dieu sur les âmes. Lui-même n’en rend point d’autre raison, sinon, quia bonus sum, parce que je suis bon. Cela ne doit-il pas fait rougir les créatures, profitant si peu de l’abondance des dons de Dieu, lesquels assurément se devraient multiplier à l’infini, vu que cette Bonté se communiquant, ne dit jamais, c’est assez, mais seulement est retenue dans sa communication, par le peu d’amplitude du sujet : ce qui est causé par les infidélités continuelles et le peu d’usage que l’on fait des dons de Dieu.

Réfléchissez un peu sur votre occupation intérieure et extérieure, et voyez si incessamment vous tendez à vous remplir de cette bonté infinie, par les diverses pratiques de vertu qui se rencontrent ; [652], car cette Bonté toute bienfaisante, se proportionne à vous pour se communiquer par telles pratiques.

Dieu par son infinie Bonté, est infiniment communicatif à tout le monde, à ses ennemis, et à ses amis, n’étant empêché, ni de la bassesse, ni de la misère, ni de l’indignité de la créature, et vous, vous êtes si chiche pour faire du bien aux autres, et pour soulager ceux qui en ont besoin, que souvent même vous en êtes reprise intérieurement. De plus, vous êtes si partagée dans vos affections, et dans les plaisirs que vous pouvez faire aux autres, qu’il n’y a que vos bonnes amies qui y aient part, n’y regardant que la nature et vos inclinations, jusque-là même que dans la distribution [653] des choses de la sainte Religion que vous avez en main par office, vous regardez continuellement le sang et la chair, corrompant ainsi le don de Dieu. Si l’on vous a fait quelque chose qui vous aie choqué, quoique que de peu de conséquence, c’est assez pour n’avoir plus de part en votre amitié, et ne recevoir plus aucun bien de vous, gardant toujours quelque froideur dans le cœur, et souvent des paroles mal-gracieuses, donnant à tout moment le fait, quand il s’en rencontre quelque occasion, ce qui est tout à fait contre l’inclination de Dieu, qui oublie si facilement ce que nous avons fait contre lui, et attends avec tant de patience les moments de ce pouvoir communiquer à notre cœur, pro ad ostium et pulsa, Je suis [654] toujours à l’ouverture du cœur, et le frappe incessamment pour y pouvoir rentrer et y être reçu avec amour.

Tâchez généralement pour imiter Dieu en sa bonté, de vous rendre bienfaisante en toute manière, agréable en vos paroles, charitable en vos entretiens, supportant les défauts des autres, et toujours prête de faire du bien à toutes celles que vous verrez en avoir besoin, sans autre distinction que de la plus grande charité.

III.

Considérez que Dieu est aussi également amour qui est Bonté infinie.

1. S’aimant lui-même par un amour infini et égal à lui-même.

2. En nous aimant d’une manière [655] si infinie, qu’elle ne se peut jamais comprendre par aucune créature, nous aimant par le même amour, par lequel il s’aime, étant aussi ancien que le sien propre, puisque c’est de toute éternité, et que ce sera dans toute l’éternité qui nous aimera selon ses desseins.

Enfin, c’est par une profusion si amoureuse de toutes ses grandeurs et de toutes ses bontés, que cela est surprenant à qui le considère attentivement ; car il n’y a rien en lui-même dont il ne fasse part, par amour aux âmes qui sont assez heureuses de correspondre à ce divin amour, s’inclinant et se rabaissant avec tant d’excès, pour s’approprier à la capacité de la créature, qu’il est certain que tout ce que l’on dit [656] de l’amour profane, n’est rien d’égal à l’amour divin : Sic Deus dilexit mundum, etc. Dieu a tellement aimé le monde, qui a livré et donné son Fils pour ses pauvres créatures, afin de les délivrer du péché et de leurs misères : ce qui dit un amour infini, d’autant que le présent qu’il donne est infini, et qu’il expose ce même Fils, qui est la tendresse de son cœur, au tourment, au mépris, aux souffrances, et généralement à tout ce qui se peut trouver de pénible, afin d’en délivrer ses très-chéries.

Cela n’est-il pas surprenant à qui considère sérieusement cet amour divin, et tout ensemble, ne donne-t-il pas une confusion infinie aux pauvres âmes qui ne peuvent avoir de cœur, que [657] pour aimer les créatures, et une infinité de bagatelles, oubliant un amour si infini et si admirable.

Voyez un peu dans votre âme, en vérité ce que vous aimez, et si jamais vous avez réfléchi à tout ceci de la bonne manière.

En vérité que faites-vous pour ce divin amour, n’est-il pas vrai qu’au plus vous vous concentrez de ne pas offenser Dieu ? Mais de l’aimer, hélas ! Vous ne savez ce que c’est ? Et cependant Dieu a fait de son amour une béatitude en commençait pour les âmes qui savent aimer.

Quand Dieu par amour vous demande quelque chose, vous croyez être misérables, et vous [658] lui donnez comme une chose très pénible, parce que vous ne prenez nul plaisir à me contenter amoureusement. Et au contraire tous les plaisirs de Dieu hors de lui-même, sont d’être avec vous, et de s’y communiquer, (Deliciae mea esse cum filiis hominum.)

Humiliez-vous profondément en la vue de toutes ces vérités, et désirez aimer Dieu de tout votre cœur, et tâchez de prendre une résolution forte de l’aimer incessamment, et assurément il vous octroiera cette grâce, si vous lui demandez avec humilité et confiance ; car non seulement il le désire amoureusement : Diliges [659] Deum ex toto corde tuo, etc. Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toutes tes forces.

10e jour. De la Puissance divine.

I.

Considérez que Dieu a une Puissance infinie, ou plutôt est la même Puissance, toutes ses perfections ayant un pouvoir infini : ce qui dit des merveilles en Dieu, et le relève infiniment au-dessus de [661] tout le créé, toutes les créatures n’étant qu’un atome, ou plutôt n’étant pas devant ce pouvoir divin ; car toutes reconnaissent Dieu pour leur Créateur, et celui qui leur a donné tout ce qu’elle possède.

De plus, tout ce qu’il y a de puissance dans le monde, relève de son autorité, comme les rayons du corps du soleil : ce qui est assurément admirable à considérer en Dieu, voyant toutes ses perfections l’une après l’autre, chacune dans son pouvoir faisant des merveilles, dans la création, la conservation et la perfection de toutes choses, n’ayant nulle borne ni limite en leur opérer, pouvant faire des choses infinies, plus belles et plus excellentes que celles qui paraissent. [662]

Voyez bien et considérez attentivement que la vue de ce divin Attribut est admirable et infiniment consolante à un cœur qui aime Dieu, d’autant que l’amour rend commun toutes choses aux personnes qui s’aiment : et de cette manière l’on se peut approprier cette admirable et infinie puissance divine, s’en servant et ses besoins, et se fortifiant par son pouvoir contre les attaques que l’on peut souffrir.

Sachez que la communication et la participation de cette divine puissance en Dieu, ne se fait en la créature qu’à mesure qu’elle s’apetisse et s’humilie : d’où vient que pour tout pouvoir, et être infiniment forte, il faut être et se reconnaître infiniment faible : j’en dis autant du pouvoir de toutes [663] les autres perfections ; car afin que la Sagesse soit toute-puissante dans une créature, il est besoin qu’elle détruise fortement sa sagesse humaine, devenant saintement folle : afin que l’amour divin soit infiniment puissant, il faut que l’amour humain agonise et meurt, et ainsi généralement de toutes choses ; car Dieu n’est infiniment puissant en une âme, et pour une âme, que lors qu’elle lui livre tout son pouvoir, se réduisant au non pouvoir82 ; mais quand cela est, qu’une âme est heureuse dans sa pauvreté, son indigence, et la connaissance très grande de sa misère ! Puisque véritablement elle peut faire usage en cet état, de tout le pouvoir divin : c’est ce qui faisait trembler les démons devant saint Antoine, et beaucoup d’autres [664] saints, ce qui faisait aussi que les Lions, les Soldats, et généralement toutes les créatures armées contre de pauvres et faibles Solitaires, étaient désarmées de leur pouvoir, et réduites dans une impuissance générale de leur nuire.

Mais au contraire, parce que les créatures ne sont qu’orgueil et suffisance en elles-mêmes, s’appuyant sur leur pouvoir, elles sont infiniment faibles ; car elles ne sont rien. C’est ce qui a été la cause que plusieurs personnes, se confiant en leur force, ont été vaincues et surmontées, par des gens qu’ils croyaient infiniment au-dessous d’eux : d’autres qui se croyaient très sages, faire des folies et des faiblesses d’esprit incompréhensible, etc.

Tâchez donc de faire usage [665] de ce Don admirable, et de dire souvent à votre âme, Dieu m’est Toute-puissance, si je veux en user comme il faut.

II.

Considérez que cette Toute-puissance divine éclate admirablement dedans l’étendue de son pouvoir, vu qu’elle ne peut pas seulement faire des choses à l’infini, infiniment plus belles et plus parfaites ; mais encore peut faire toutes ces choses en un instant, ne demandant nulle succession pour se perfectionner : ce qui est tout différent de la créature, qui n’a de pouvoir qu’en succession, et qui ne peut perfectionner les choses qu’avec le temps, ne pouvant passer de l’imparfait au parfait en un moment. Mais le divin pouvoir, au contraire, est aussi [666] prompt que son vouloir, pouvant infinies choses en un moment, et en infinis lieux distincts et éloignés, ne demandant non plus rien pour lui aider, lui étant aussi facile de les tirer du néant, que de les perfectionner, avec le secours des causes secondes. Un atome devant ce divin Pouvoir, est égal à la créature la plus parfaite qui soit dans le monde, puisqu’il ne peine pas plus pour l’un que pour l’autre, toutes choses lui étant également faciles, quoi qu’elles paraissent plus difficile les unes que les autres au pouvoir humain.

Après avoir considéré sérieusement toutes ces importantes Vérités, tâchez de réfléchir sur vous-même, pour vous humilier dans le peu de pouvoir que [667] vous avez de perfectionner ce que vous entreprenez, et au même temps, entrez dans une grande confiance appuyée sur le pouvoir divin ; car qui peut résister à cette Toute-puissance ?

Ne vous laissez jamais abattre en la vue de votre faiblesse, soit pour la pratique des vertus, le combat de vos imperfections, ou l’entreprise de quelque chose pour la gloire de Dieu, qui vous paraisse difficile : confiez-vous et faites usage du Pouvoir divin, et assurément vous pourrez tout.

Lors que vous vous sentez attaquée de quelque tentation fâcheuse, ou de peines d’esprit qui paraissent vous vouloir abîmer dans leurs excès, demeurez fermes et constants dans la vue [668] et le regard des beautés, de cette divine Toute-puissance : je puis tout en celui qui me conforte.

III.

Considérez enfin que cette divine puissance est si admirable, qu’elle est généralement le soutien et la base de toutes choses, les renfermant et les unissant toutes en elle, afin de les faire subsister dans une vérité admirable : d’où découle tout le pouvoir que les créatures ont pour le gouvernement du monde ; de telle manière, que les Rois, les Seigneurs, les Princes, et généralement toute Créature qui a quelque pouvoir dans la terre, doit reconnaître ce divin Attribut, comme l’origine et la source du pouvoir qu’elle possède, et [669] comme la cause qui lui conserve ce même pouvoir.

Ceci est d’infinie conséquence ; car très souvent ce qui devrait élever les âmes à Dieu, les rabaisse et les en éloigne, d’autant qu’elles s’enflent du pouvoir qu’elle possède par-dessus les autres, en mal-usent, à la perte et au dommage de leur prochain : et enfin se perdent pour l’ordinaire, se l’attribuant par orgueil, n’y ayant rien cependant dans la créature, qui doivent tant reconnaître et se rapporter à son origine, que la participation de cette Puissance.

Si Dieu vous a donné quelque pouvoir sur les autres, humiliez-vous devant sa divine Majesté, et prenez bien garde de vous l’approprier ; car c’est un [670] larcin d’infinie conséquence, et qui porte un très grand dommage à une âme méconnaissante, l’orgueil et la vanité étant toujours la suite de telle ingratitude.

De plus, les âmes qui ne font pas usage du pouvoir que Dieu leur commet, pour l’ordinaire tombent dans de très grands aveuglements, et des fautes très lourdes. Au contraire celles qui en savent user de la bonne manière, en glorifient beaucoup Dieu, et le font régner dans les autres, ce qui est infiniment agréable à sa divine Majesté.

Honorez le pouvoir et l’autorité que vous remarquez dans les autres sur vous, non comme un pouvoir de la créature ; mais [671] de Dieu, et toutes les fois que votre Supérieure, ou quelque autre personne qui aie pouvoir sur vous, vous ordonne quelque chose, que cela vous fasse ressouvenir de l’étendue du pouvoir divin : et de cette manière envisagez Dieu seul dans leurs paroles et leurs ordonnances ; ce que je m’assure que vous ne faites pas, ayant un million de réflexions sur ce que l’on vous ordonne : comme,

L’on83 m’ordonne cela, et l’on ne le fait pas aux autres.

C’est par intérêt et par passion que l’on me l’ordonne, s’amusant à rechercher les défauts d’une Supérieure, et à la suite en parler à ses confidentes, pour s’en décharger comme d’un grand tort et injure que l’on vous aura [672] fait, de vous ordonner quelque chose qui vous sera un peu pénible ; ou pour votre perfection.

De plus, il faut qu’une Supérieure se rabaisse si humainement, et s’ajuste tellement à vos volontés pour vous marquer quelque chose, que proprement ce n’est pas Dieu qui parle, mais vous-même qui vous ordonnez.

Enfin ce divin pouvoir communiqué aux Supérieures, est envisagé avec tant d’humanité, et d’impureté, que je m’assure que si vous y réfléchissez comme il faut, vous en aurez honte devant Dieu, n’ayant peut-être jamais envisagé une seule fois Dieu purement, vous ordonnant ou vous corrigeant par le ministère de votre Supérieure. [673]

Faites une bonne réflexion sur cet article, et je m’assure que vous trouverez votre âme toute remplie de fautes notables, et d’empêchements très grands de vous rendre à Dieu.

Neuvième retraite. Ou solitude pour passer 10 jours, afin d’exciter l’âme à l’amour de Jésus-Christ.

Avertissement.

Cette retraite qui parle des qualités admirables et toutes pleines d’amour de Jésus-Christ, est très utile pour produire en nous un (676) grand et fort amour vers lui : ce qui nous est tout à fait nécessaire ; car notre cœur est d’une nature qu’il se gagne par l’amour, et cet amour s’engendre en l’âme, s’y enflamme, s’y accroît et s’y conserve par la connaissance des belles qualités de la chose que nous voulons aimer : tout amour ne se portant vers un objet, qu’à cause du bien que l’on y rencontre, et encore plus, quand les mêmes qualités ont du rapport à nous ; car un amour se gagne très facilement par un autre amour. Et comme Jésus-Christ est si infiniment rempli d’amour pour nous, il est presque impossible avec l’aide de la grâce, de le considérer un peu attentivement et avec dessein de l’aimer, qu’insensiblement on ne se laisse gagner à ses inclinations toutes bienfaisantes.

Je crois certainement que si l’on s’appliquait davantage à connaître Jésus-Christ, on l’aimerait aussi davantage, et serait-on dégoûté de l’amour des créatures qui nous charment si adroitement, et nous ravissent une faculté qui ne nous est donnée de Dieu que pour aimer cet Homme-Dieu le centre véritable de notre cœur.

Je m’assure aussi que toute personne qui fera cette retraite avec foi et humilité, y trouvera (678) facilement l’amour, pour aimer un Dieu infiniment aimable, et du même temps expérimentera qu’en ce seul objet l’amour est dans son centre et lieu naturel ; mais qu’étant attaché en une créature, il y est par violence et par un charme trompeur, quoi qu’en vérité il paraisse quelque temps n’y avoir rien de plus doux et agréable, que d’aimer cette personne qui nous a gagné le cœur. Nous expérimentons cependant à la suite, que notre amour ne s’y peut tenir paisible sans un million de peines : ce qui fait que jamais nous ne sommes contents ; comme ont très bien expérimenté ceux qui ont aimé sans ordre ; mais tout au contraire aimant Jésus-Christ, tout y est tranquille.

1. À cause que l’on aime un objet infiniment aimable.

2. Qui aime plus, et plus solidement que nous n’aimons.

3. Dont nous pouvons jouir à tout moment, sans que rien nous le puisse dérober.

4. Qui est tel, que plus on le connaît et qu’on l’aime, plus on est désireux de le connaître et l’aimer.

5. Qui n’est pas changeant dans sa bonne volonté, comblant de faveurs et marques solides de son amour incessamment et de plus en plus les âmes qui l’aiment. (680)

Tout ceci est si véritable que le voyant dans cette Retraite, par les considérations que vous aurez chaque jour, je m’assure qu’avec l’aide de Dieu votre cœur sera éclairé et animé à l’aimer, et excité à se défaire de l’amour trompeur des créatures, et des objets qui vous attirent ; car vous trouverez par expérience (sans qu’on vous le dise) que tout le contraire de ce que je viens de dire, l’amour de Jésus-Christ est en l’amour des créatures : ce que l’on expérimente très souvent ; mais faute de prêter l’oreille à la grâce qui seconderait cette expérience pour aider à s’en retirer, l’on se bouche [681] les oreilles, et l’on se veut faire malheureux, étourdissant toutes les peines que cet amour nous cause par son emportement violent vers l’objet qui nous attire.

Prêtez donc l’oreille, au nom de Dieu, étant en repos et en solitude par cette Retraite, et dites : Audiam quid loquatur in me Dominus. J’entendrai tranquillement ce que Jésus-Christ me dira au cœur, et tâcherait de juger sainement et en vérité des mouvements de mon cœur, pour le déprendre du faux amour et pour l’exciter vers le véritable.

Assurez-vous que si vous le (682) faites de la bonne manière, vous expérimenterez cette divine parole : Ducam illam in solitudinem, et loquar ad cor ejus.Je mènerai cette chère âme en solitude, et je parlerai à cœur, en le lui gagnant agréablement et amoureusement par la vue de mes beautés et de mes amours vers elle.

De plus, cette solitude est encore nécessaire, d’autant que le cœur étant parfaitement gagné pour Jésus-Christ, il se portera agréablement et avec plaisir dans le travail solide que l’âme doit entreprendre pour se conformer à lui ; et comme ce travail n’est doux que pour les Amants de [683] Jésus-Christ, et très rude pour ceux qui aiment la terre, sans doute il est de la dernière conséquence qu’un cœur soit gagné, afin de faciliter sa peine, et que l’on puisse à grands pas courir après ce divin Maître.

La lecture se doit prendre dans le Livre des Enseignements spirituels, où l’on traite de l’amour de Jésus-Christ, et de la dévotion envers ce Dieu-Homme.

Prenez courage, quoi que vous vous voyiez beaucoup plongée dans l’amour des créatures, et en vous-même ; car si vous vous comportez en cette retraite comme il faut : c’est-à-dire avec beaucoup d’humilité, foi et désir de connaître (684) pour aimer Jésus-Christ, et vous déprendre de vos mauvaises inclinations, assurément notre Seigneur vous assistera.

Afin de beaucoup profiter de cette Retraite, il faut pour l’ordinaire être déjà un peu exercé par les précédentes, qui traite du péché et des pratiques fortes, la purgation, d’autant que celle-ci commence à donner la grâce plus pure.

Ce n’est pas que par fois l’on peut sentir un désir de se convertir et de se donner à Dieu, d’une telle manière qu’elle sera fort utile dès le commencement afin d’éclairer et détromper fortement l’âme.[685]

Finalement il faut durant tout le temps de la Retraite avoir grande dévotion vers les saints et les saintes qui ont aimé spécialement Jésus-Christ Dieu homme, et en rechercher afin de s’y adresser ; mais particulièrement à la sainte Vierge, aux saints Apôtres, sainte Magdeleine et autres qui l’ont conversé, et ont reçu les prémices de son esprit. Vous devez inventer plusieurs moyens pour les honorer, et vous unir à leur grâce et leurs zèles, pour l’aimer, vous servant de fois à autres de quelque parole amoureuse vers ce divin Jésus, afin de vous (686) veiller et vous exciter à l’aimer. Je prie notre Seigneur de vous donner abondamment sa grâce pour cet effet.

Premier Jour. Jésus-Christ Dieu homme. Méditation.

I.

Considérez que cet homme que vous voyez infirme et faible, né dans une crèche, si pauvre dans son métier et si abject dans sa conversation et dans sa mort (688) est un Dieu, la Grandeur même, Fils de Dieu, égal à son Père, lequel lui adresse ces paroles : In splendoribus Sanctorum ego genui te. Je t’ai de toute éternité engendrée dans la splendeur des saints. Sa génération éternelle étant leur béatitude par la communication de toutes ses divines perfections, qu’il possède par unité avec le Père et le saint Esprit.

Les pauvres hommes qui ne voient que ce que leur vue très grossière leur découvre, et leur sens trompeur leur manifeste, ne jugent pour l’ordinaire de Jésus-Christ, que comme d’un homme tel qu’ils le voient, sans s’élever par la foi au-dessus d’eux-mêmes, pour découvrir la divinité cachée sous le voile de son humanité, voyant la splendeur de sa [689] génération éternelle, quoi que dans le temps, découvrant la beauté de toutes ses grandeurs et infinies perfections toujours éclatantes dans le sein de son Père, quoique que cachées dans la faiblesse d’un pauvre homme, et voilées par l’obscurité d’une vie très basse,

Toutes les fois que vous envisagez Jésus-Christ, que la première chose que vous découvrirez en lui, soit la divinité et l’éclat de ses infinies perfections, et assurément chaque état de sa sainte vie vous paraîtra infiniment digne de respect : ce qui vous sera un moyen admirable pour pénétrer avec grande efficace les divins Mystères.

Quand vous voyez la grandeur infinie de Jésus-Christ qui vous aime avec tant de vérité, cela ne [690] vous ravit-il point, et ne vous fait-il point comprendre combien il mérite mieux posséder votre amour, que tous les objets qui vous touchent.

Dans cette vue des grandeurs infinies de Jésus-Christ, réjouissez-vous de ce que vous êtes assez heureuse de le connaître pour l'aimer ; mais au même temps déplorez l'aveuglement et la perte de ceux qui l'oublient, pour se porter par amour vers quelque autre chose que lui.

Ayant quelque chose à aimer dans la terre, ne sera-ce pas celui-là qui a tant d'infinies qualités pour lesquelles il est aimable ? Ne mérite-t-il pas votre unique confiance et un honneur souverain ?

Faites la revue dans votre [691] âme, et vous reconnaîtrez combien vous l'avez peu connu et estimé ; mais plutôt combien vous l'avez méprisé. Il vous le pardonnera si vous voulez reconnaître votre faute et vous consacrer pour l'adorer et aimer uniquement ; tout cela par pure bonté, car il n'a que faire de vous.

La vue de la grandeur de Jésus-Christ est si ravissante84, quand les yeux sont dessillés, que c'est une des choses les plus agréables de la vie, que de voir et goûter Dieu dans l'humanité sacrée ; car quelque consolation est-ce à un pauvre cœur, de savoir que celui qu'il aime et dont il est aimé réciproquement, est Dieu ? C'est-à-dire souverain de toutes choses, et l'excellence même, tout ce qu'il y a dans la terre ne méritant point [692] le nom de beau et de bon en sa présence.

II.

Considérez que ce Dieu s'étant fait homme, ne s'est point rabaissé dans ses grandeurs, et que quoiqu'il se soit caché, se voilant par son humanité, cependant toutes ses perfections sont demeurées aussi infinies et aussi pures que s'il ne s'était point incarné : au contraire par l'union que le Verbe divin a avec l'Homme, il l'a relevé à la dignité infinie de ses mêmes perfections; de telle manière qu'il est aussi vrai de dire qu'un Homme est Dieu, comme il est vrai que Dieu s'est fait homme, l'humanité sacrée participant à toutes les grandeurs et à toutes les excellences de la divinité : ce qui relève infiniment et admirablement [693] toutes les actions, toutes les pensées, toutes les paroles, et généralement tous les états de la vie de cet Homme-Dieu, et par une suite, ce qui fait de ces mêmes états une source infinie de grâce, de lumière et d'amour, pour les hommes qui en savent user de la bonne manière ; car quoique que selon nos pauvres esprits, on voit un pauvre enfant sur une crèche, et que l'on n'y remarque que les faiblesses de l'enfance, la pauvreté de la naissance, une souffrance très grande causée par l'indigence de toutes choses : cependant quand l'on découvre que c'est un Dieu, au même temps ces choses si petites et si basses paraissent admirables ; tant pour les beautés infinies que l'on y rencontre par l'éclat infini du Verbe divin se [694] manifestant par l’humanité, que par le mérite infini et les grâces très grandes, dont ses Mystères sont la source : ce qui ravit continuellement une âme dans la vue de tous les Mystères de ce Dieu-Homme, et ce qui fait que dès aussitôt que l’on a commencé à découvrir ainsi la divinité dans l’humanité un cœur ne peut être satisfait qu’en continuant cette même vue dans les moindres choses qui touchent ce Verbe incarné : d’où vient qu’une seule parole, la plus petite action, et la moindre circonstance qui touche Jésus-Christ, lui paraît une merveille si admirable, qu’elles ne mettent point de différence entre la vue de Dieu en sa Divinité ou son humanité.

Ceci est infiniment consolant pour [695] une âme qui veut s’occuper de Jésus-Christ de la bonne manière : d’autant que la vue des moindres choses de son humanité, l’occupe si agréablement et si pleinement, que ce lui est un continuel rassasiement auprès de Dieu, je dis plus un commencement de béatitude ; car quelle joie tous les ans dans les renouvellements des Mystères, de voir et découvrir un Dieu se communiquer si amoureusement à sa créature : et une des raisons pourquoi très peu boivent avec très grande plénitude dans ses sources infinies, est, qu’elles ne s’habituent pas à voir et découvrir Dieu dans son humanité, ou plutôt que tous ses Mystères sont les Mystères d’un Dieu.

N’est-il pas vrai que vous avez (696) perdu infiniment de temps en ces saintes fêtes, faute de cette lumière, et que souvent vous vous plaignez de ce que Dieu ne vous console pas, parce qu’il ne se communique pas à vous ? Et tout cela est, faute de découvrir cette vérité, laquelle supposée, ce renouvellement des Mystères chaque année, est une communication continuelle et une effusion perpétuelle de Dieu pour nous.

O que si vous saviez ce secret ! Vous ne pourriez jamais prendre de plaisir dans la terre, qui peut être comparable en aucune manière au délice perpétuel qui se trouve dans la vue de Jésus-Christ Homme-Dieu. Et toutes les fois que vous seriez tristes, ou que quelque affliction vous menacerait, au même temps vous [697] vous tourneriez vers ce refuge et cette consolation, et vous y trouveriez toutes choses pour vous satisfaire.

Je dis plus, il n’y a pas de tentation, point de faiblesse, point de penchant de la nature, point de faute commise, dont cette vue ne soit un remède.

Enfin c’est la source et l’origine de l’amour ; car qu’y a-t-il de plus aimable de plus charmant à un cœur, que de voir à Dieu se faire homme et souffrir ce qu’il a souffert, faire ce qu’il a fait pour gagner nos cœurs ?

Tâchez donc très souvent pour exciter ce divin Amour en vous, de vous servir de la vue ordinaire de Jésus-Christ Dieu-Homme. Et je m’assure que si vous le faites de la bonne manière, vous [698] y réussirez avantageusement.

III.

Considérez que non seulement l’humanité sacrée a été divinisée par l’union du Verbe divin, et par une même suite toutes les actions de ce même Dieu ont été divines ; mais encore ce qui est plus admirable, il a divinisé d’une très éminente manière toutes les choses qu’il a portées en son humanité sacrée, comme la pauvreté, le mépris, les souffrances, et généralement tout ce que ce Dieu-Homme a pris pour son partage : car étant pauvre, il a divinisé en lui généralement toute la pauvreté qui sera souffert dans le monde par union à lui et en son esprit ; je dis la même chose généralement touchant toutes les dispositions dans lesquelles il a été durant toute sa [699] vie : ce qui est d’une entre étendue admirable et d’une très grande consolation pour les âmes amoureuses de Jésus-Christ, d’autant qu’elles peuvent à tout moment jouir de sa sacrée présence d’une manière très relevée, pouvant avec très grande facilité souffrir quelque chose, ou être en quelque disposition de pauvreté ou de mépris ; car comme ces choses sont très ordinaires dans la vie, une âme qui sait ce secret, peut par disposition intérieure en faire usage, et ainsi avoir véritablement Jésus-Christ.

Devant que le Verbe se fut incarné, souffrir la pauvreté, le mépris, ou quelque douleur, etc. était une chose sainte ; mais après que le Verbe incarné les a divinisés en sa personne, ce ne [700] sont plus pratiques seulement saintes, mais divines. Et qui a goûté par expérience ce Mystère, sait si certainement cette vérité, qu’il ne fait nulle différence de la présence intérieure de Jésus-Christ, dont parlent tous les Pères spirituels, et d’une fidélité à souffrir quelque chose en esprit intérieur et d’union à lui : d’où vient qu’une telle âme explique ces paroles de notre Seigneur, en promettant sa présence continuelle jusqu’à la fin des siècles de cette même manière.

Ceci est d’une étendue si merveilleuse pour les âmes qui l’expérimentent pour peu que ce soit, qu’insensiblement elles deviennent amoureuses et désireuses des moindres pratiques par conformité à Jésus-Christ. Et ne croyez [701] pas que ceci soit trop relevé, c’est un don que Jésus-Christ a fait à tout le monde ; car s’incarnant, il s’est fait tout à tous pour les enrichir tous.

Prenez donc bien garde conformément à cette grande et importante vérité du christianisme, de ne regarder jamais aucune chose qui aie été en Jésus-Christ (soit de pauvreté, souffrance, mépris, etc.) que comme lui-même, c’est-à-dire infiniment digne de respect, d’honneur, et d’amour. Pour cet effet, rendez-vous fort fidèle à la moindre occasion, n’en laissant passer aucune, sans la cultiver, comme un don du Ciel, et un présent d’infinie conséquence. (702)

Certifiez-vous continuellement dans telle pratique, que le cœur tout divin de Jésus, les portant dans sa sacrée humanité, les a non seulement divinisées, parce qu’elle partait d’un support divin ; mais encore les a sur-comblées par l’abondance de son cœur tout divin, lequel en ces temps s’offrait à son Père Eternel pour obtenir une plénitude de grâce, pour les âmes lesquelles par union à lui seraient fidèles à telles pratiques.

N’hésitez donc jamais d’être en la présence de Jésus-Christ, toutes les fois que vous avez quelque chose à porter qui vous fait souffrir, ou vous donne quelque peine intérieure ou extérieure85 ; et que ceci soit un remède aux scrupules qui vous peuvent venir de fois à autres, savoir si votre âme est unie à Jésus-Christ. Vous passez des temps infinis à consulter tous les Pères que vous pouvez ; mais assurez-vous que ceci est infaillible et même la pierre de touche pour discerner le vrai et le faux, de quantité de bonnes pensées qui vous viennent en l’esprit.

Ne vous amusez donc pas à des chimères, mettant la présence de Jésus-Christ où elle n’est pas ; et assurez-vous que si vous êtes fidèles à la pratique de toutes ces vérités qui ont fait l’occupation de tout ce jour, votre cœur concevra une très grande reconnaissance vers Jésus-Christ, [704] et un amour très fort de le posséder et d’en jouir, quoi qu’il vous en coûte. |705]

II. Jour. Jésus sagesse éternel. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ est la Sagesse du Père, par laquelle il se connaît et se contemple de toute Eternité : par lui seul il comprend toutes ces infinies grandeurs, ce qui est sa [706] joie et sa béatitude si infiniment regorgeante de délices, qu’il n’a besoin de quoi que ce soit hors de lui, pour se satisfaire et contenter. Cette même Sagesse éternelle se communiquant aux créatures est la source de toutes les connaissances qu’elles ont et peuvent avoir de Dieu, aucune n’ayant droit ni pouvoir de contempler sa divine Majesté, que par elle et en son union86 ; car comme il est la connaissance du Père ; il est aussi leur connaissance et leur lumière. De plus, il est la source et l’origine de tous les goûts et de tous les plaisirs qu’une âme peut trouver en Dieu, et c’est par lui seul et par son union qu’elle trouve abondance de délices dans sa Divinité : cela est si vrai, ou plutôt l’unique vérité, que jamais notre âme [707] ne jouira et ne sera honorée d’aucune connaissance, ni goût de Dieu en quelque manière que ce soit, que par lui : ceci ne doit-il pas porter des âmes à un grand amour et respect pour Jésus-Christ, tâchant d’être fidèle à désirer son union et sa jouissance véritable ? Car qui pourrait exprimer les infinies est très épaisses ténèbres qui sont dans un esprit, quand il ne l’éclaire pas, l’on n’en serait surpris : c’est en vérité comme un aveugle, qui n’a aucune satisfaction de ce qui est sur la terre, et qui a tout moment est en hasard de se précipiter en beaucoup de périls ; semblablement une âme sans Jésus-Christ, ne voit goutte aux grandeurs et merveilles de Dieu, et aux choses de son salut, étant aussi privée de toute joie en [708] la participation des grandeurs de la divinité, lesquelles étant la joie éternelle de Dieu, le peuvent aussi être de nos âmes par la lumière que sa sagesse éternelle leur communique.

Peu d’âme approfondissent cette vérité. Tâchez de vous unir souvent à Jésus-Christ présent à votre âme, et soyez toute amoureuse de son union ; car assurément il sera en vous une source de connaissance et de délices admirables cachés aux âmes enfouies en elles-mêmes, et révélées aux petits et désireux de Jésus-Christ. Ne passez pas de jour sans remercier ces vérités en votre esprit ; car en vérité si vous les goûtiez et en saviez l’importance, vous vous passeriez plutôt infinies fois du87 soleil qui luit tous les jours pour [709] vous éclairer et faire voir les créatures, que de Jésus-Christ Sagesse éternelle, pour vous découvrir les infinies grandeurs de Dieu, et vous y faire participer par le goût divin de sa Sagesse. Enfin retenez cela éternellement qu’elle seule est la source et l’origine de toute lumière et goût de Dieu.

O qu’une âme est malheureusement dans un très profond cachot (quoi que fort brillante et éclairée pour les choses du siècle) sans son union et sa participation !

II.

Considérez aussi que Jésus-Christ est la sagesse éternelle du Père dans le temps, étant le88 modèle qui le conduit pour se communiquer, et toutes ses grâces aux âmes, ayant d’autre opération (710) en la terre que conforme à l’idée qu’il a de cet admirable original, ne faisant aussi que le former dans toutes les âmes, selon les desseins éternels de cette même Sagesse, et la capacité et correspondance du sujet : de telle manière que jamais Dieu n’opère rien dans les âmes, soit peu, soit beaucoup, que ce ne soit une participation de cette sagesse Jésus-Christ Dieu-Homme, conformément à l’idée de cette même sagesse sur chaque âme.

Peu de personnes approfondissent fortement cette vérité : si elles le faisaient, elles auraient un respect et une inclination toute autre pour Jésus-Christ Dieu homme, et non pas le rebut qu’elles ressentent, ni ayant rien de si oublié et si méprisé en la terre, que [711] lui ; je dis plus, que l’on aie tant en horreur ; car il est scandale à plusieurs, ayant honte de le professer et se dire Chrétiens : et souvent dans les lieux de plus grande piété, rougissant de paraître recoligée [sic], silencieuse et appliquée à lui, ou bien supportant quelque injure. De plus il est folie ; car assurément on le rebute, ne voulant pas entendre parler de lui qu’il aie été pendu, le rebut du monde, et l’opprobre de tous les hommes. C’est cependant la Sagesse unique du Père, qu’il va communiquant tous les jours dans la terre.

Honorez spécialement Jésus-Christ. I. Vous convainquant fortement de ces vérités. 2. Désirant que toutes les créatures en ce soit convaincu. Troisièmement. Si Dieu (712) vous fait la miséricorde de lettres, et de désirer son union et sa conformité, vous appliquant fortement à lui, afin que le Père Eternel vous le communique en abondance ; mais arrêtez-vous à le voir et à le désirer, tel qu’il a donné dans la terre, savoir pauvreté pauvre, abjects, souffrant et méprisé, et attendez-vous que jamais il ne fera sera autre chose, que ce communiqué-t-elle ; car étant sagesse éternelle, cela est sans changement. Enfin ne m’avouerez-vous pas qu’il se trouve peu de véritable communication de Dieu dans sa la terre ? Car il se trouve peu de cette sagesse divine Jésus-Christ homme Dieu, aimez-le, et le demander instamment au Père Eternel, à qui il appartient de le donner.

III.

Considérez que Jésus-Christ est aussi la Sagesse éternelle du Père, par laquelle il béatifie les Bien-heureux dans le ciel ; car dans toute l’Eternité, Dieu ne glorifiera ses serviteurs qu’en communiquant Jésus-Christ son Fils, et comme dans la terre il le communique comme source de grâce et de mérite par la participation à ses états. Aussi communique-t-il le même Glorieux pour Couronne et récompense. Si bien que ceux qui sont assez heureux de participer dans le temps à sa communication pénible, jouissent de sa communication glorieuse dans l’éternité. Que tous les hommes approfondissent fortement cette vérité, étant d’une très grande (714) conséquence pour connaître Jésus-Christ et l’aimer, et pour condamner les personnes qui n’en veulent pas dans la terre. Jamais vous n’aurez de lumière de gloire, que dans la communication glorieuse de cet Homme-Dieu, lequel se communiquant à toutes les âmes glorieuses, ne fera qu’un Jésus-Christ par une union admirable89. Quoi nous ne serions glorieux dans toute l’éternité que par la communication de Jésus-Christ, et en lui nous aurons toutes choses ? Cela est l’unique vérité. Que feront donc les pauvres âmes qui ne l’ont pas aimé ni désiré dans la terre ? Ne faites pas de même ; désirez-le au nom de Dieu, car il le mérite infiniment, et assurez-vous qu’en l’ayant, vous aurez toutes choses. [715]

Renouvelez vous autant que vous pourrez dans son amour en la vue de ces trois admirables vérités, et répétez souvent dans les Méditations suivantes : Jésus l’amour de mon cœur est Sagesse éternelle, en l’Eternité divine dans le sein du Père, dans le Temps, et dans l’Eternité de la gloire. Cela n’est-il pas infiniment consolant une pauvre âme qui tâche de le vouloir aimer et se conformer à lui par imitation et désirs ?

Entrez souvent dans une complaisance amoureuse de ses grandeurs, et quand votre âme veut aimer quelque chose, arrêtez-là par cette vue ; car elle n’est rien comparée à Jésus-Christ. O que si une bonne fois vous deveniez fortement amoureuse de [716] Jésus-Christ vous auriez la béatitude encommencée [sic], en pouvant jouir à tous moments ! [717]

III. Jour. Jésus-Christ est le roi des rois. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ étant Verbe du Père et la seconde Personne de la très adorable Trinité, il a par origine la qualité de Roi des rois, toutes les puissances de la terre [718] étant soumises et subordonnées à la sienne. Et comme cette qualité est infinie en excellence et dignité (étant la très-Souveraine) aussi a-t-il tous les droits qui suivent cette souveraine puissance ; d’où vient que tous les rois de la terre doivent le reconnaître comme leur souverain et leur monarque, duquel ils dépendent entièrement, et devant l’autorité du quel la leur ne paraît et n’est rien. Ils lui doivent aussi tout honneur, se reconnaissant comme ses esclaves et ses pauvres créatures. La même chose se doit dire de toutes les autres créatures, lesquelles doivent, à Jésus-Christ par le droit de Souverain et de Roi des rois, tout ce qu’elles sont, tout honneur et respect, et aussi toute obéissance [719] à ses lois et à ses volontés.

Avez-vous jamais bien compris que Jésus-Christ qui vous poursuit à chaque moment pour vous gagner par amour, est de cette qualité et a ce droit sur vous ? Même il pourrait par cette qualité de très-Souverain, vous faire faire toutes choses, et disposer de vous comme il voudrait, sans que vous lui puissiez demander raison de rien, cependant par amour il poursuit votre cœur, l’assiège par tant de caresses pour le gagner, que qui le saurait, (comme en vérité il est) mourrait de honte qu’un Dieu, un souverain, se rabaissât tant inutilement pour gagner un cœur si rebelle.

Pesez bien, que lorsqu’une personne de qualité nous fait quelque90 (720) bien, cela nous gagne plutôt le cœur que si c’était quelqu’un de moindre qualité : si c’est un prince encore davantage : mais si c’est un roi, c’est par excès : et encore si ce roi oubliant par amour sa qualité, nous cherche et fait un million de choses infiniment rabaissantes sa dignité, pour nous gagner le cœur. Qu’est-ce que tout cela comparé à Jésus-Christ le roi des rois ?

Compatissez par amour à ce divin roi amoureux de ses créatures, lequel est tant méprisé, que très souvent il est postposé à une horrible et indigne créature, et par un mépris infini de toutes ses poursuites, lesquelles sont négligées, comme celle de la plus chétive créature.

Regarder souvent par amour [721] Jésus-Christ comme le Roi des rois, voyant toutes les créatures n’être rien en sa présence, et désirez de tout votre cœur que toute créature l’adore, le reconnaisse, et se soumette à son pouvoir.

Quoi craindrez-vous quelque chose, sachant bien par la Foi que Jésus-Christ le Dieu de votre cœur, est le très souverain ? L’on se confie à un roi de la terre, parce qu’il a du pouvoir, et l’on n’a pas de confiance et d’assurance sur le pouvoir très souverain de Jésus-Christ.

Soyez fidèles dans tous les rencontres fâcheux, de vous souvenir de Jésus-Christ, et aussitôt calmez votre pauvre cœur.

II.

Considérez et pesez bien ces (722) belles paroles de saint Paul  : Omne genu flectatur coelestium, terrestrium , et infernorum. Que toute créature fléchisse le genou, soit les anges, soit hommes et les démons, et qu’ils reconnaissent sa souveraineté suprême.

Les premiers regardent continuellement Jésus-Christ comme leur roi, de qui ils dépendent en tout, et sont par une suite dans un respect et une adoration continuelle de ses grandeurs : Et adorent eum omnes Anfeli ejus. Que tous les anges l’adorent. De plus, ils reçoivent par cette même souveraineté, généralement tous les dons et toutes les faveurs qui les relèvent au-dessus de toutes les autres créatures, étant pour cet effet chacun selon son degré dans la reconnaissance vers Jésus-Christ leur [723] souverain : ce qui les met dans une vue très profonde de leur rien et de leur dépendance entière. Enfin ils lui sont si soumis, qu’il n’y a aucune créature qui soit plus souple à ses ordres, que ces célestes Esprits : c’est pour cela qu’ils nous sont si fidèles, ne nous quittant pas pour un instant, et n’y ayant rien en nous et hors de nous à quoi ils ne soignent, nous traitant même avec beaucoup de respect, et tout cela par la dépendance qu’ils ont à l’ordre très souverain de Jésus-Christ leur roi et leur monarque : si bien que comme qui verrait dans les saints anges, le respect et l’adoration dans laquelle ils sont à tout moment devant Jésus-Christ comme leur roi et souverain, en serait ravi : ce qui est en eux une opération (724) de Jésus-Christ très relevée.

Les seconds qui sont les hommes, lui doivent aussi la même adoration et reconnaissance, n’ayant rien qu’ils ne doivent continuellement sacrifier pour reconnaître sa souveraineté. Ce qui est (outre ce que j’ai dit en la première vérité) un don spécial donné à Jésus-Christ en son incarnation sur les créatures : Datae est mihi omnis potestas. Toute Puissance m’a été donnée : si bien que les hommes sont obligés (par le droit de ce don, et ensuite de l’Incarnation du Verbe) de reconnaître spécialement, et d’adorer par une adoration particulière la puissance suprême et souveraine de Jésus-Christ Homme-Dieu.

[725] Les troisièmes ressentent et expérimentent sa puissance suprême ; car comme cette souveraineté de Jésus-Christ sur les anges, et sur les hommes les obligent à une reconnaissance et à une soumission amoureuse, ce qui est aux premiers une source très grande de gloire, et aux seconds aussi une source d’amour, et autres infinis dons et miséricordes, quand ils sont fidèles à lui rendre par amour et respect ce devoir.

Les troisièmes qui sont les démons, ressentent et expérimentent sa puissance suprême ; ce qui les tourmente infiniment, enrageants de dépendre et de reconnaître Jésus-Christ Homme-Dieu, pour leur très souverain, qui exerce sur eux par justice des tourments continuels. Et comme cette [726] souveraine puissance en Jésus-Christ, est par amour une source de gloire spéciale et particulière dans les anges, et est aussi dans les hommes l’origine d’infinis dons, quand par amour et respect il rende à cet Homme-Dieu leurs adorations et hommage, aussi cette même autorité suprême de Jésus-Christ, par justice tourmente incessamment les démons dans les enfers.

De plus, ils sont tellement liés et garrottés en leur puissance par Jésus-Christ leur souverain, qu’ils ne peuvent rien faire dans le monde que par sa permission, paraissant continuellement en sa présence dans un tremblement et une dépendance telle, que l’on peut dire, que depuis l’Incarnation, le diable n’a point de [727] pouvoir que celui que nous lui donnons nous-mêmes. Il faut en tout qu’ils prennent les ordres de leur souverain monarque, et de cette manière ils sont très forts ; et très faibles, très forts quand nous ne nous servons de l’autorité de Jésus-Christ sur eux, très faibles quand par union à Jésus-Christ, nous nous mettons à couvert sous son pouvoir et son autorité.

N’est-il pas vrai que les hommes doivent avoir un respect infini pour Jésus-Christ ayant de lui tout autre estime, qu’ils n’ont pas ? Hélas ! Chose pitoyable, les saints anges sont dans une adoration continuelle de la souveraine Majesté. Et devant le saint-Sacrement, et en l’Eglise, l’on y est dans un orgueil et une [728] irrévérence très criminelle. De plus, n’est-il pas vrai que jamais vous n’avez bien pensé à cette souveraine puissance de Jésus-Christ sur vous, qui vous demande une dépendance continuelle et un sacrifice de vous-même sans fin ?

Enfin si vous ne vous rendez par amour à ses respects, il s’y faudra rendre comme les démons, par contrainte, et enragé une éternité.

Assurez-vous que pourvu que vous alliez et vous vous rendiez à Jésus-Christ, vous ne devez nullement craindre le démon ; car il est tout à fait dépendant de Jésus-Christ, et ne peut rien faire que par sa permission ; voyez combien il vous importe d’être parfaitement à lui, comme votre souverain.

III.

Considérez qu’outre cette obligation que les hommes ont d’adorer la souveraineté de Jésus-Christ, marquée à la vérité précédente, ils sont encore dans une plus spéciale dépendance de cette suprême autorité pour tout ce qui touche leur corps et leurs esprits ; car l’un et l’autre doive être dans une dépendance continuelle, recevant les lois de leur souverain par le règlement de leur de la et de l’autre, si bien qu’il ne peut y avoir rien de fait ni d’ordonner, qu’à la mesure de la soumission véritable, à garder les ordres que Jésus-Christ leur a donnés (la sainteté véritable consistant dans cette dépendance entière) n’ayant nul droit d’agir par nous-mêmes pour [730] quoi que ce soit ; mais par dépendance de Jésus-Christ notre souverain ; lequel incessamment travaille et opère pour le bon gouvernement de tout nous-mêmes, il met en notre esprit les lumières, en notre volonté il y ordonne la charité.

Notre imagination et nos passions sont réglées par son soin, et généralement tout notre corps, selon tous ses membres, reçoit une certaine influence d’autorité qui les règle et les purifie, quand l’on est fidèle à recevoir la loi que Jésus-Christ nous a donnée, faisant crucifier et tourmenter les siens pour être leur exemple et leur modèle de telle manière que généralement Jésus-Christ comme roi et souverain, [731] a un domaine particulier surtout l’homme, ne pouvant être dans sa rectitude véritable, que lors qu’il est dans une soumission sincère et amoureuse à son opérer.

Ce qui condamne toutes les âmes lesquelles ne peuvent presque jamais vivre sans avoir le domaine continuel d’elle-même, et qui souffriront plus volontiers une peine très grande prise par leur choix, qu’une très petite soumission à l’ordre de Dieu. De plus, vous voyez quantité d’âmes qui prétendent à la dévotion et sainteté ; mais à leur mode et selon leur fantaisie, faisant tantôt une chose, tantôt l’autre, par violence et propriété de nature : ce qui empêche en (732) elle une influence de grâce infinie qui découlerait de la soumission souveraineté de Jésus-Christ dans les puissances de leurs âmes, et même dans leurs sens si elle demeurait paisiblement et tranquillement subordonnée à l’autorité de ce divin roi.

Enfin sachez que vous n’avez rien en vous qui ne soit à Jésus-Christ, et qui ne doive se gouverner et se régir actuellement par son ordre, étant votre souverain et votre roi : c’est pourquoi faites une revue dans les puissances de votre âme et voyez si elles dépendent assez de son autorité.

Remarquez aussi si vos sens ne se révoltent pas contre cette autorité, et si cela est, [733] soumettez-les amoureusement ; car assurément vous y trouverez une source de grâce et d’amour infini. (734)

IV. jour. Jésus-Christ vie de nos âmes. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ est la vie de toutes créatures ; car il en est le principe, toutes choses vivantes en lui, et toute la vie qu’elles ont, [735] émanant de lui, d’une telle manière, que sans lui nous ne serions rien, et nous tomberions l’ont incessamment dans le rien : c’est aussi par sa communication qu’elles en reçoivent la conservation et la perfection ; car les anges et les hommes n’en ont que par lui, les premiers ne vivant dans la gloire et dans l’éternité que par sa participation, comme vie de leur vie, les seconds n’ayant la vie de la grâce aussi que par son moyen, si bien qu’il est très certain que la vie, que les saintes vertus, et toutes les pratiques intérieures et extérieures communiquent à notre âme, est une participation de la vie de Jésus-Christ : d’autant qu’elle opère une union à Dieu, qu’elle ne causerait pas si Jésus-Christ par son Incarnation ne leur avait [736] communiqué cette vie divine ; ce qu’il a fait à toutes les autres pratiques qui sont l’emploi de la vie chrétienne, d’une telle manière que l’on peut dire généralement, que comme Jésus-Christ est vie en lui-même, et la vie de toutes choses, aussi communique-t-il une vie vivifiante à toutes les pratiques qu’une âme doit faire pour accomplir les volontés de Dieu et l’ordre de sa vocation.

Regardez donc Jésus-Christ incessamment comme la vie de votre vie, et n’estimer au nom de Dieu aucunement la vôtre, que pour la sacrifier par hommage à la sienne, et être un sujet capable d’être vivifié et animé de sa divine vie.

Souvent repassez par votre esprit cette grandeur admirable de [737] Jésus-Christ, je ne puis avoir de vie et je n’en ai pas véritablement, que par le pur don de Jésus-Christ, comme vie de moi-même.

Porter compassion aux pauvres âmes qui ne connaissent pas Jésus-Christ, et qui ne l’aiment pas, ayant souvent rebut pour lui, cependant elles ne peuvent vivre un moment que par lui, et ne peuvent acquérir aucune vie vertueuse que par sa communication.

Regarder souvent que Jésus-Christ infiniment amoureux de nos âmes, nous communique avec plaisir son esprit, qui est sa vie, désirant plus qu’aucune chose que nous vivions en lui : et par lui, et si les hommes savaient la conséquence de ce [738] bonheur, ils mourraient de reconnaissance pour Jésus-Christ, dans le seul ressouvenir qu’il est leur vie.

II.

Considérez que l’homme ayant perdu la vie surnaturelle par le péché, Jésus-Christ la lui a redonnée par son Incarnation, lui communiquant sa vie divine, qui n’est autre chose qu’une participation de lui-même ; mais infiniment amoureux, il nous ressuscite et nous la redonne par la multiplication de ses grâces, autant de fois que nous retombons dans le péché91 ; car il est certain qu’un péché mortel tue véritablement notre âme, et qui pourraient voir aussi facilement l’affreux vissage de la mort spirituelle causée par un péché, comme nous le pouvons [739] voir dans la mort naturelle des corps, il en serait si épouvanté, qu’il lui serait impossible de le voir sans mourir ; car il n’y a point de différence entre cette mort et l’enfer, sinon que la justice est suspendue pour l’exécution du supplice ; mais pour la mort véritable de l’âme, elle est égale, et comme la mort naturelle prive nos corps de cette beauté qui paraît sur nos visages, et en nos membres, nous ôte ce bel opérer et cette puissance de faire une diversité d’action, soit de l’esprit, comme de penser, vouloir et généralement le reste dont il est admirablement capable, ce que nous voyons dans les beaux ouvrages que ces génies merveilleux font tous les jours, soit aussi de nos corps, les privant du [740] pouvoir de faire un million de belles choses auxquelles ils sont habiles, et qui entretiennent le commerce que l’on a tous les jours avec les autres. La mort spirituelle causée par un péché mortel en fait une autant sur nos âmes ; car elle leur cause une laideur si épouvantable, que cela ne se peut voir ni concevoir que par des yeux très éclairés, les privant de toutes les beautés qu’elles ont reçues de Dieu, et n’ayant plus de capacité ni débilité d’habilité pour les œuvres surnaturelles dentelle était capable étant vivantes.

De plus, comme la mort naturelle est le principe de la corruption, et que nos corps étant morts, courent incessamment à la pourriture, aussi nos âmes étant mortes, vont de péché en péché, [741] d’une telle manière qu’il faut avoir l’expérience pour comprendre combien un péché est une disposition, non seulement éloignée, mais prochaine, je ne dis pas à un autre péché, mais à une infinité, et à une corruption totale ; car il est certain qu’un péché aveugle tellement les puissances de l’âme, corrompt tellement les passions, et donnent à tel penchant à toute la créature vers la corruption du péché, qu’à moins d’un miracle, l’on roule de péché en péché : Abyssus abyssum invocat.

Tâchez, aidée de la lumière de la foi et de votre expérience, de pénétrer solidement ces vérités ; et vous verrez qu’elles sont une expression très simple de ce qui se fait dans les pauvres âmes par le péché, et au même temps vous [742] découvrirez aussi comme Jésus-Christ par sa grâce vient justifier une âme, l’en retirant.

Avez-vous jamais reconnu cette faveur de Jésus-Christ, et l’en avez-vous remercié ? Vous êtes si reconnaissante pour un je-ne-sais-quoi qu’une âme vous fera temporellement, et vous n’estimez point une faveur infinie. Au nom de Dieu, pesez bien solidement toutes ces vérités l’une après l’autre ; car je m’assure que si une fois vous les découvrez par la lumière de la grâce, et un cœur touché d’amour pour Jésus-Christ, vous vous en tiendrez infiniment obligée à sa bonté.

Si un saint avait obtenu de notre Seigneur (étant morte corporellement) votre résurrection, vous auriez des [743] reconnaissances tout à fait grandes de cette faveur, vous ne l’oublieriez jamais, et vous prêcheriez partout cette grâce, vous exhorteriez tout le monde, et animeriez tous vos amis pour avoir dévotion vers lui ; ne pouvant assez vous contenter de leur exprimer comment il vous aurait gratifié en vous ressuscitant, et généralement il n’y aurait pas le moyen dont vous ne vous servissiez pour le faire connaître, et lui faire rendre des respects.

Vous feriez toutes ces choses pour un très petit don, comparé à celui que Jésus-Christ vous a fait pour une seule fois qu’il vous a ressuscitée, et si vos yeux étaient éclairés de la foi, vous découvririez qu’en vérité il n’y a non plus de comparaison entre l’un et [744] l’autre, qu’il y en a entre un grain de sable et toute la grosseur de la terre92.

. Multipliées encore toutes les fois que ce même don vous a été donné, vous ayant ressuscité en toutes les rencontres que vous l’avez offensé mortellement.

Si vous n’avez pas encore reconnu cette faveur, tâchez de le faire maintenant de tout votre cœur.

III.

Considérez et pesez bien la grandeur et l’excellence de la divine vie que Jésus-Christ communique à nos âmes ; car en vérité elle est si belle, que qui s’arrête sérieusement à l’envisager, mais encore davantage à en jouir et à l’expérimenter, en est ravi : et comme vous venez de voir [745] dans la considération précédente, les particularités qui rendent la mort spirituelle épouvantable, aussi est-il de conséquence, pour savoir priser le don de Dieu, de considérer de près les qualités admirables de la divine vie que Jésus-Christ nous communique.

Le divin Sauveur de nos âmes voulant exprimer la manière avec laquelle il nous communiquait sa divine vie, comme aussi la nécessité indispensable d’en être animés, nous donne la comparaison d’une vigne et de ses sarments : Ego sum vivis, vos palmites. Je suis la vigne et vous êtes les branches. N’est-il pas vrai que la même vie qui anime la vigne, anime aussi ses branches, puisque c’est de la vigne que les branches [746] ont des feuilles et porte des fruits ?

Pesez bien la force de cette comparaison, afin de voir fort clairement le grand don de Dieu, dans la communication du même esprit dont Jésus est rempli et animé.

Le saint Apôtre se sert encore d’une comparaison très claire, pour découvrir aux chrétiens que Jésus-Christ leur a communiqué sa même vie, dont ils doivent vivre et être animés selon tout ce qu’ils sont : Unum corpus in Christo. Nous ne sommes qu’un corps en Jésus-Christ, lui étant le chef et nous les membres. N’est-il pas vrai que mon cœur vie de la vie de ma tête, ou plutôt que la tête influe sur tous les membres [747] une même vie, n’y ayant rien en chaque membre qui ne soit animée, mû et vivifié ? Enfin comme le moindre mouvement de moi-même, de mon pied, et la moindre action de mon corps, est une suite de la vie qui m’anime, aussi le moindre acte de retour, la moindre pensée sainte, le plus petit mouvement d’amour, sont autant de mouvement de cette divine vie de Jésus-Christ comme Chef des chrétiens, qui ne fait qu’un même corps avec eux.

Jésus-Christ poursuivant sa comparaison, fait voir aussi l’indispensable nécessité de vivre de cette vie unique avec lui, à moins que d’être mort ; car tout de même, dit-il, qu’une [748] branche ne tire point la vie de la vigne, qu’autant qu’elle l’est unie. Aussi une âme sans cette vie que Jésus-Christ lui influe comme chef, est vraiment morte et sans aucune opération.

Vous pouvez lire toute la suite de cette comparaison dans le saint Évangile, car elle est ravissante pour exprimer cette importante vérité.

De vous exprimer toutes les qualités de cette divine vie de Jésus, cela serait très difficile ici, il suffit seulement que vous pesiez avec attention que c’est véritablement la vie d’un Dieu-Homme qui vous est communiquée. Et par conséquent que vous avez droit et que devez [749] vivre par cette vie divine, selon tout ce que vous êtes, c’est-à-dire que votre entendement doit être vivifié et éclairé par l’entendement de notre Seigneur Jésus-Christ, votre volonté animée par sa volonté, et ainsi du reste de vos facultés intérieures. Vos sens extérieurs doivent être aussi vivifiés et animés par les siens d’une telle manière qu’ils ne doivent pas avoir le moindre mouvement que par subordination aux sens de Jésus-Christ, et par la communication de cette divine vie en nous, chaque partie participe aussi aux excellences, aux mérites, et généralement à tout ce que Jésus-Christ a fait, soit par l’occupation de son [750] esprit, ou par l’action de son corps.

Vous pouvez vous arrêter ici à considérer attentivement la grandeur de la vie d’un Dieu-Homme, combien elle est simple, élevé et rassasiante en toutes manières, et ensuite dire à votre pauvre âme : Jésus m’est vie, et je dois vivre uniquement de sa vie : cela ne doit-il pas toucher un cœur d’amour et de reconnaissance pour Jésus-Christ ? En vérité si l’amour ne peut rien sur votre âme, à tout le moins que la crainte y puisse quelque chose ; car ne devant et ne pouvant vivre que de la vie de Jésus-Christ, voyez si cela est. Si cela n’est pas, voulez vous vous présenter devant lui [751] comme une personne morte ?

Ne m’avouerez-vous pas qu’il y a bien plus d’âmes mortes dans le monde que l’on ne pense : et pour vous au nom de Dieu, faites usage de cette divine lumière, et tâchez de priser le don de Dieu, et reconnaître par amour Jésus-Christ.

Prenez plaisir à voir la beauté des puissances de notre Seigneur, et aussi de ses sens, l’un après l’autre, afin de remarquer la beauté de cette divine vie, qui les anime, et vous verrez par là si vos puissances sont menées par cette divine vie, si vos sens aussi extérieurs en sont remplis. Tâchez particulièrement de faire un détail sur ceci, voyant [752] l’emploi de votre esprit, et l’opérer de vos sens, savoir de votre langue, vos yeux, votre goût93, etc.

V.Jour. Jésus-Christ lumière de nos âmes. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ est en soi une lumière infinie, ou pour mieux dire la lumière même, lumière de lumière, lumière engendrée du [754] Père des lumières de toute éternité. De plus il est Candor lucis aeternae. La pureté de la lumière éternelle, et la source de toutes celles que les hommes possèdent ; car c’est par lui qu’ils sont tous illuminés, ne s’en pouvant trouver dans la terre d’autres, qui puisse avoir le nom de lumière en sa présence, toutes n’étant que des vraies ténèbres comparées à lui.

Enfin c’est un Soleil admirable dans l’éternité : Sol justitiae. Qui par amour et pur miséricorde, s’est communiqué en la terre.

Étant pénétrée de toutes ces vérités, envisagez souvent Jésus-Christ comme la belle et unique lumière, qui doit éclairer vos yeux, n’y ayant rien de beau dans la terre sans le soleil qui [755] manifeste la beauté de chaque chose, aussi sans Jésus-Christ tout le monde ne serait qu’un chaos de confusion et d’erreurs étranges.

Qui expérimenterait le plaisir d’une âme qui sait jouir de Jésus-Christ comme lumière éternelle, on en serait étonné, car telle âme trouve tant de satisfaction de voir que le monde les créatures ne sont que ténèbres, et qu’il n’y a rien d’agréable pour notre esprit dans leur conversation, qu’elle ne s’en peut assez contenter.

Réfléchissez souvent sur cette importante vérité, voyant que c’est être en ténèbres, que de n’être pas éclairée de Jésus-Christ, quoi que vous soyez très clairvoyante aux choses du monde, et à [756] en un million d’affaires qui ne touchent pas le salut et la perfection, si bien que vous trouvez souvent de pauvres âmes, qui en vérité sont des hiboux à l’égard de Jésus-Christ lumière éternelle, ne pouvant fixement le regarder ; mais aussitôt qu’elles l’envisagent, sont aveuglées par le bel aspect de sa lumière, et ne trouvant de plaisir, d’autant qu’elles sont enfoncées dans les ténèbres obscures et épaisses de leurs inclinations et recherche d’un million de satisfactions étrangères, de telle manière que vous voyez incessamment ces pauvres âmes se satisfaire de telles ténèbres, et être toujours inquiète et mécontente, en tout autre lieu où Jésus-Christ paraît un peu.

Habituez-vous peu à peu et [757] doucement à cette belle lumière de Jésus-Christ, vous la rendant insensiblement fréquente par le ressouvenir de quelqu’un de ses Mystères, ou de sa sainte présence en votre âme.

Ayez grande dévotion vers Jésus-Christ, et lui demandez souvent lumière afin de le connaître et d’être éclairée de lui ; car autrement jamais vous n’aurez d’entrée en la sainte oraison, ni ne pourrez réussir aux pratiques solides de vertu et de perfection. Sachez bien que que l’unique lumière pour faire une bonne oraison, est la connaissance de Jésus-Christ, ce qui est cause que plusieurs y font peu de fruit ; car ils se servent peu de cette lumière, ne se contentant que de certains efforts trop violents par pure [758] raison humaine, au lieu de se laisser doucement et humblement à notre Seigneur, et de cette manière s’occuper de lui, et par lui voir ce qu’il nous fait découvrir en l’oraison.

II.

Considérez que Jésus-Christ n’est pas seulement lumière éternelle dans le sein du Père, mais qu’il s’est encore également fait Homme, c’est un Soleil d’infinie clarté qui éclaire par tout ce qu’il est comme Homme-Dieu. C’est une lumière qui éclaire dans les ténèbres de la terre. En telle manière que chaque Mystère de la vie de ce Dieu homme est un soleil infiniment éclatant et éclairant. Je dis plus, chaque circonstance de tous les Mystères, est aussi un soleil ; car [759] comme Verbe divin, il est une lumière et un soleil d’une immense beauté, aussi comme Verbe incarné, il est également lumineux par chaque chose qu’il a ou qu’il fait : sa naissance donc dans l’étable est un soleil qui brille en infinie manière. Sa vie cachée. Sa fuite en Égypte. Sa prédication. Sa mort. Enfin chaque Mystère est en cet Homme-Dieu un soleil d’une lumière toute différente l’une de l’autre, quoiqu’une même lumière, par l’union du Verbe ; mais différente cependant pour la diversité des merveilles que chaque Mystère renferme. Sa naissance est infiniment éclatante par sa pauvreté, simplicité, innocence, etc. Sa fuite en Égypte, par sa solitude, son silence et son abandon en toutes choses : Sa vie [740] cachée par son humilité et son labeur, et ainsi du reste de ses Mystères, dont la moindre circonstance est aussi également lumineuse et éclatante, par l’union du Verbe qui en est le Principe, lequel leur communique son infinie clarté : et c’est ce qui que le saint Apôtre veut dire par ces paroles : Transtulit nos de tenebris in admirabile lumen suum. Que le Verbe en s’incarnant nous a amoureusement transporté des ténèbres où nous étions dans l’admirable lumière de ses divins Mystères.

Cette divine lumière qui est répandue par la beauté des Mystères, est merveilleusement efficace pour éclairer l’âme et la nourrir solidement : d’où vient que celles qui n’eussent pas de ce moyen divin, sont très souvent en ténèbres [761] et dans une aridité sèche, ne trouvant à quoi occuper leurs esprits, et étant de cette manière très souvent vagues et incertaines dans leur conduite intérieure.

Votre âme n’est-elle point de ce nombre ? Iet faute de vous appliquer avec humilité, selon que ces divins Mystères vous sont communiqués par la sainte Eglise, n’êtes-vous pas souvent en sécheresse, sans tirer fruit de vos oraisons et communion ?

Assurez-vous que la vue de 1. Jésus-Christ dans ses divins Mystères rend une âme tout à fait heureuse, lui facilitant par ce moyen toutes choses ; car par là elle trouve de quoi s’entretenir et s’occuper très facilement et très hautement ; mais les yeux des pauvres créatures enfouies dans le fumier d’elles-mêmes [762], ne peuvent découvrir avec facilité cette vérité, d’autant qu’il est impossible de voir cette beauté infinie de Jésus-Christ, et être éclairé de cette divine lumière, que selon qu’un cœur est humble et mort à soi-même.

III.

Considérez que Jésus-Christ Dieu-Homme étant un soleil d’une lumière infinie, opère incessamment dans les créatures, leur communiquant et sa lumière et ses effets admirables, comme un million de bons mouvements et de touches amoureuses qui les élèvent à lui, et les disposent à son union, de la même manière que nous voyons le soleil matériel attaché au firmament, ne cesser d’opérer infinis effets nécessaires pour le besoin de chaque [763] créature : cela n’est qu’une faible expression de l’opérer de ce soleil infini Jésus-Christ Homme-Dieu, lequel est dans l’Eglise comme son vrai soleil, qui ne cesse de se communiquer pour le bien et la perfection de toutes ses créatures ; mais qui est peu découvert aux âmes, faute de fidélité à en faire usage.

Soyez certaine qu’il n’y a personne qui se puisse cacher à ses regards favorables : Nemo est qui se abscondat at caelore ejus. Etant appliqué à chaque âme, mais spécialement à celle qui en font usage ; car selon l’exposition que nous avons aux rayons du soleil matériel, aussi recevons-nous son opérer, la même chose se fait en l’opération admirable de Jésus-Christ Homme-Dieu, laquelle [764] n’a son effet que selon la fidèle correspondance de l’âme, et qui pourrait dire tous les effets merveilleux que ce Dieu-Homme opère en nos âmes, en serait ravi d’étonnement, ce qu’assurément l’on ne verra manifestement que dans l’autre vie ; car il n’y a point de moment dans lequel ce Dieu-Homme ne soit appliqué au bien et à la perfection de chaque âme, lui fournissant incessamment des lumières pour toutes choses, soit pour découvrir les pièges du démon, la pratique des vertus, et la beauté des choses qui contribuent davantage à la perfection, afin de les faire plus fortement aimer et poursuivre.

L’on ne s’aperçoit de cette lumière si continuelle et si [765] efficace de Jésus-Christ homme Dieu, qu’après que les âmes sont un peu dégagées du bourbier d’elle-même et de leurs inclinations ; mais quand cela est une fois, elles comprennent très certainement ces beaux mots du saint Évangile : Et lux in tenebris lucet. Que la lumière luit au milieu des ténèbres, dont on pourrait jouir incessamment, si on s’élevait un peu au-dessus de soi-même ; mais souvent les hommes elle mieux leurs ténèbres que le beau jour de cette divine lumière : Magis dilexerunt tenebras quam lucem. Ils ont mieux aimé leurs ténèbres que la lumière.

Tâchez donc de vous ressouvenir souvent de Jésus-Christ Dieu et Homme, et assurément étant [766] remplie de sa lumière, vous ne pourrez jamais être en ténèbres : au contraire, se ressouvenir produira incessamment un certain jour et clarté, qui vous découvrira et fera voir des merveilles : de telle manière que vous direz à vous-même : Accedite ad eum et illuminamini. mon âme tu n’as qu’à t’approcher de Jésus-Christ pour être illuminée.

Ne vous inquiétez pas lorsque vous voyez privée de lumière, ou que quelque créature vous marque, par laquelle vous en recevez, allez confidemment à Jésus-Christ, et vous trouverez tout ce dont vous avez besoin pour être éclairée sur toutes choses.

VI. jour. Jésus-Christ notre unique espérance. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ est le souverain bien de la plénitude de tout ce qu’il y a de grand, de saint, de parfait et puissant, lesquelles choses [768] étant les raisons pourquoi nous nous appuyons par espérance en quelqu’un : assurément nous devons en avoir une infinie entre Jésus-Christ. Si de plus, nous joignons à ce parfait moyen de satisfaire nos espérances, la volonté et l’inclination d’amour très grand que Jésus-Christ a pour les hommes : Comment donc ne pas se confier à une personne infiniment puissante comme est Jésus-Christ infiniment sage, pour voir tous les moyens de faire réussir les choses, et généralement plus infinies fois désireux de notre bien que nous-mêmes ; car en vérité tout l’amour que nous avons pour nous-mêmes n’est rien comparé à celui que Jésus-Christ a pour nous et pour ce qui nous touche.

Concluez de là, que c’est en [769] Jésus-Christ que notre cœur doit mettre son espérance, comme en sa dernière fin, étant lui seul capable de le rassasier et l’assurer pleinement : c’est pourquoi, ô âmes ! Qui désirez commencer votre béatitude en cette vie, occupez-vous des grandeurs et qualités de Jésus-Christ, et assurément vous verrez qu’il charmera votre cœur ; et que vous y mettrez votre unique espérance, ne pouvant trouver hors de lui dans les créatures, rien qui puisse la fixer ; car qu’ont-elles en vérité ? Vous expérimentez incessamment leur peu de suffisance pour vous y appuyer ; et cependant vous ne vous guérissez jamais du mal de voir toujours quelque chose à espérer de leur côté, tantôt d’une façon, [770] tantôt de l’autre, et cela vous vient de ce que vous ne croyez de réel et de solide que ce que vous voyez de vos yeux. Vous croyez par la foi ; mais faiblement que Jésus est capable de satisfaire vos espérances ; mais cependant comme cette créature en qui vous espérez, fait montre actuellement de quelque secours plus sensible, vous vous y attachez plus fortement qu’à ce que la foi vous dit de Jésus-Christ ; cependant assurez-vous que la foi vous doit assurer plus certainement du secours de Jésus-Christ, et que vous y devez mettre plus particulièrement votre espérance, qu’en tout ce que vous pouvez voir de vos yeux et posséder parmi les créatures.

Cependant quel aveuglement ? [771] l’on s’assurera plutôt et l’on espérera davantage dans un faible homme, dans une bagatelle de néant, et dans une idée que l’on a dans son esprit appuyée sur soi, que sur Jésus-Christ tel que vous le venez de voir.

Ne m’avouerez-vous pas que voilà l’origine des vicissitudes si continuelles qui sont dans votre esprit, tantôt vous voulez une chose, tantôt une autre, tantôt vous avez une inclination, et aussitôt vous la changez, la raison unique de tout ce changement vient de ce que vous ne fixez pas votre espérance en Jésus-Christ qui est sans changement, et qu’au contraire vous la mettez en quelque chose moindre que lui, qui a pour partage un changement continuel. [772]

Voulez-vous être toujours paisible, satisfaite, n’ayant besoin de quoi que ce soit, espérez uniquement en Jésus-Christ.

II.

Considérez que jamais nous ne pouvons recevoir aucun bien, selon le corps, ni l’esprit que par le moyen de Jésus-Christ, tous les secours que nous recevons, selon l’un et le rouleau autre et l’autre, soit la conservation, les providences, les soins de Dieu sur ce qui nous touche, etc., ne pouvant nous venir que par son moyen : et pour ce qui est de l’esprit encore plus spécialement, toute lumière, toutes les grâces, toutes les touches amoureuses n’étant que des effets de sa libéralité, et ainsi nous devons conclure que lui seul doit être notre unique espérance pour [773] tout cela ; ce que nous devons voir plus particulièrement par deux raisons très convaincantes.

I. Parce que c’est un décret éternel de la sagesse divine, que jamais le Père Eternel ne communiquera rien à nos âmes, et n’y opérera que par Jésus-Christ, ce qui est une résolution générale, qui ne touche pas seulement les choses les plus principales ; mais jusqu’aux moindres, ne pouvant jamais recevoir aucune lumière de Dieu ; aucun bon mouvement, aucune capacité de faire quelque action pour Dieu, aucune force pour résister au mal, aucune providence ni soin qui nous touche, soit selon le corps et l’esprit, que par la main toute aimable de Jésus-Christ notre Seigneur : Omnia per ipsam [774] facta sunt, et signe ipso factum est nihil.

2. Nous ne pouvons non plus jamais rendre aucun de nos devoirs à Dieu, soit pour l’adorer, le contempler, aimer, ou lui rendre généralement aucun respect qui soit bien reçu en sa présence, que par Jésus-Christ, ayant par lui seul accès au Père des lumières : Per quem habemus accessum ad Patrem.

Et comme dit la sainte Eglise (dans le sacrifice le plus auguste qu’elle offre à cette divine Majesté) c’est par lui que les saints anges, chacun en leur degré, lui rendent leurs devoirs et leurs adorations. Per quem Majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates, etc. C’est par la Majesté de Jésus-Christ que les anges louent la grandeur de Dieu, que les dominations l’adorent, que les puissances tremblent, et généralement que toute la milice céleste, par une exultation admirable chante ses louanges. La même Eglise nous exhortant de nous joindre avec cette milice céleste, afin que par Jésus-Christ nous rendions à la souveraineté de Dieu, nos louanges, nos adorations et nos hommages.

Étant convaincu de ces solide vérités, ne concluez-vous pas que c’est en Jésus-Christ seul que nous devons mettre notre unique espérance, et non en ce que nous avons, que la créature nous puisse fournir, et ceci est la clé de la perfection ; car faute d’être éclairé solidement de cette lumière, l’on garde toujours en [776] soit quelque suffisance, sur ce que l’on est, ou que l’on peut faire, ce qui empêche tout à fait que Jésus-Christ ne travaillant notre âme, selon l’étendue de son dessein éternel : ce qu’il ne fera jamais que lors que nous serons humiliés et dans la connaissance véritable de ceci, lui avouant humblement que c’est en lui seul et non en la créature que nous devons mettre toute espérance.

Tâchez autant que vous pourrez de vous tenir dans le véritable esprit d’humilité, que l’on doit appeler la vérité du Christianisme, et assurez-vous que faisant de votre mieux pour exécuter les ordres de Dieu sur vous par cet esprit, vous y réussirez toujours admirablement. [777]

III.

Considérez que Jésus-Christ Dieu-Homme doit être encore notre unique espérance, d’autant qu’il est le mérite et celui qu’il nous mérite, sans lequel nous ne sommes pas dignes, non seulement d’avoir part aux bonnes grâces de Dieu, et à ses dons, mais encore de vivre ; car il faut savoir qu’au même instant que nous péchons, nous perdons le droit de vivre, nous sommes condamnés par le péché même à la mort, et aux flammes éternelles, cependant Dieu en vue des mérites de Jésus-Christ son Fils, nous conserve la vie, et suspend sa condamnation, et encore plus nous donne droit à ses dons et à ses bonnes grâces, étant par lui seul, que nous méritons toutes les [778] lumières, et toutes les grâces qui nous aident pour la vie éternelle. Le moindre acte d’amour, de contrition, d’humilité, et généralement de toutes les vertus, étant un effet unique des mérites de Jésus-Christ.

Les âmes qui sont ou fort éclairées de notre Seigneur, ou beaucoup expérimentées dans leurs Mystères, savent très bien que la raison ou tous ses efforts ne sont suffisants, pour les retirer du péché d’une inclination mauvaise, etc., ou pour les porter à une perfection plus avancée, sans la participation des lumières des mérites de Jésus-Christ, et en vérité sans ce secours admirable, nous serions comme de pauvres cadavres pourris, sans force ni vigueur qui les animât.

Qui s’appliquerait avec esprit [779] d’humilité, pour approfondir cette importante vérité, outre qu’il en serait très convaincu par un million d’expériences, il en serait encore par là animé pour aimer et remercier Jésus-Christ notre Seigneur, espérant uniquement en ses mérites, et non en ses lumières, efforts et soins : c’est que le Prophète voyait en esprit prophétique de Jésus-Christ : Haurietis in gaudio de fontibus salvatoris. Sachez que vous aurez à Sauveur, et que vous puiserez avec joie des mérites pour tous vos besoins dans ces fontaines, c’est-à-dire dans ses plaies.

De plus, ce n’est pas seulement en vue et par les mérites de Jésus-Christ, parce qu’il peut tout, que nous avons et nous pourrons toutes choses ; mais encore, par ce [780] qu’il est lui-même la cause du mérite, ayant donné tout ce qu’il est, et ayant fait de tout lui-même une source infinie de mérites, si bien que le mérite infini de sa divine personne unie à l’humanité, ses souffrances, ses plaies, ses mépris, son sang précieux, et généralement toute sa vie, humainement divine, et continuellement devant le Père Eternel, pour le fléchir et l’incliner d’amour vers  nous: Vidi Agnum tamquam occisum, j’ai vu l’agneau (dit S. Jean) comme occis devant la Majesté divine pour le salut des hommes. Ce qui est d’un mérite infini.

Ajoutez encore à cela, les désirs infinis qu’il eu étant sur la terre, que ses grâces fussent en nous avec grande efficace et plénitude, s’offrant incessamment [781] et tous ses mérites au Père Eternel pour cet effet : j’ai seul pressé le pressoir, pour vous donner de quoi vous enivrer dans mes mérites et les miséricordes.

Ne conclurez-vous pas de toutes ces vérités qu’une âme est infiniment obligée à Jésus-Christ, qu’elle doit faire une très grande estime et un usage spécial de tout ce qu’il lui a mérité ?

Avez-vous jamais approfondi fortement ces vérités, et votre âme s’est elle élevée, comme elle le doit à lui, par l’espérance de son secours, en vue de ses mérites infinis ?

Sachez donc ô âmes ! Que si vous avez une bonne volonté et [782] une résolution forte de vous donner à notre Seigneur pour accomplir ses saintes volontés, que vous trouverez tout en lui, par surabondance et grande plénitude, pourvu que vous espériez en ses miséricordes.

Ne craignez jamais quoi que ce soit, appuyée sur cette espérance, et répétez souvent ces beaux mots du prophète Royal : In te Domine speravi, non confundar in aeternum. Mon Seigneur ! j’ai espéré en vous, et jamais je ne serai confondu. Dites aussi souvent à votre pauvre âme, au milieu de vos tristesses, afflictions et ennuis : Beatus vir qui sperat in eo. Que bienheureux est celui qui espère en Jésus-Christ. [783]

Après tout cela, serait-il possible que votre cœur n’aimât pas solidement Jésus-Christ ? [784]

VII. Jour. Jésus notre unique aide et secours. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ est notre véritable aide, d’autant qu’il nous secourt en choses les plus importantes pour nous, et ou autre que lui ne nous peut aider. (785)

1. Il nous conserve d’un million de péchés dans lesquels assurément nous tomberions si il ne nous secourait, tant à cause de la très grande fragilité de notre nature corrompue, qui ne se porte qu’au mal, de nos inclinations qui sont continuellement penchées vers la terre, que de la grande faiblesse de nos puissances pour réprimer cette corruption de la nature ; car notre entendement est si obscurci pour tout bien, et au contraire si naturellement ouvert pour tout mal, que le péché semble son centre et sa joie, la volonté est si lente et énervée, qu’il semble qu’elle n’aie plus de force pour s’élever au-dessus du mal, et fuir les délices de la vie, l’imagination est aussi si dépravée, qu’elle ne se porte [786] qu’à des extravagances, les passions sont comme des harpies pour entraîner incessamment les puissances plus spirituelles dans le mal, et généralement tous nos sens sont dans une telle faiblesse, que cela ne se peut exprimer que par l’expérience que l’on en fait spécialement quand on est un peu éclairée de la grâce.

2. Joignez à cela l’astuce du démon et ses combats continuels, qui sont assurément en infinies manières, se servant de nos inclinations corrompues, pour nous tromper et adroitement nous enchaîner dans toutes sortes de maux.

3. Enfin les occasions et rencontres dans lesquelles il est très difficile de parler sans être secourue et aidée spécialement, [787] cependant Jésus-Christ, comme notre très fidèle, par infinis moyens connus à sa sagesse et bonté, nous aide continuellement, étant là prêt à chaque moment pour nous fournir ses grâces.

O qui pourrait jamais exprimer ceci comme il est, et la grâce que Jésus-Christ fait à une pauvre âme ! Je sais que cela est peu sensible à plusieurs, d’autant qu’ils ne savent pas peser un péché, et qu’ils n’ont jamais pénétré ni bien réfléchi sur cette vérité qu’à moins de ce secours, il faut mourir et périr misérablement dans le péché et la corruption ; notre âme demeurant comme une pauvre captive, les fers aux pieds et aux mains, sans se pouvoir délivrer de son cachot, et [788] ne voyant pour se délivrer de ce malheur que le seul secours de Jésus-Christ son aide unique, qu’il ne manque pas de donner avec tant d’amour, tant de soin, de vigilance et de patience, que quand on s’y applique avec fidélité, on est ravi d’amour et de reconnaissance vers Jésus-Christ pour ce bénéfice très grand.

Combien de fois perd-on les secours actuel de ce Dieu tout plein d’amour, ne faisant pas usage des lumières et des touches amoureuses qu’il va continuellement donnant à l’âme ? Ce qui est cause que ce secours et cette aide très grande de Jésus-Christ n’a pas son effet, ou au plus en a très peu.

Toutes les fois que vous expérimenterez la corruption et le [789] penchant au péché, usez de ce don de Dieu, et tâchez de vous élever à Jésus-Christ, afin qu’il vous aide, et assurément vous en retirerez un très grand profit.

Si une bonne fois vous est assez heureuse d’être un peu délivrée du péché et de vos imperfections, vous goûterez avec tant de suavité cette grâce de Jésus-Christ, que ce sera une de celle qui vous touchera plus puissamment d’amour, et vous animera davantage à le faire régner sur votre cœur.

Au lieu de vous dépiter et d’abandonner tout, quand vous vous voyez dans la faiblesse, et comme terrassée et rendue à l’impossible par vos imperfections et le poids de votre propre corruption, élever-vous amoureusement vers [790] Jésus-Christ ; voyant en lui votre véritable aide et secours, et assurément toutes les plus grandes difficultés ne vous paraîtront que des atomes, cette vue communiquant à votre âme une patience divine, pour seconder l’amour sans mesure de Jésus-Christ. Que ceci aussi anime votre âme pour imiter Jésus-Christ, aidant aux pauvres âmes, afin de les retirer du péché, soit par vos prières ou par vos secours, si vous êtes en état d’aider aux autres.

Répétez souvent ces beaux mots : Dominus mihi adjutor, et ego de spiciam inimicos meos. Jésus-Christ est mon aide, c’est pourquoi je mépriserai tous mes ennemis.

II.

Considérez que Jésus-Christ, non seulement nous conserver et [791] nous aide, afin que nous ne tombions dans le péché ; mais encore nous empêche de tomber dans la damnation éternelle en quantité de rencontres. Toutes les fois que nous sommes dans un péché mortel, méritons l’enfer : et cependant il nous en a préservé jusqu’ici, et n’a pas permis au démon de nous y précipiter. Cette grâce est admirable qui a des yeux pour le découvrir : ce que nous ne verrons clairement qu’au moment de notre mort, où les choses nous seront manifestées dans la vérité, et selon qu’elles sont ; mais si par la lumière de la grâce, cela nous était découvert tel qu’il est, nous aurions un cœur tout plein de reconnaissance pour une bonté si infinie, qui nous secourt si à propos, et dans un besoin si [792] extrême, et où nous le méritons si peu. Et afin que votre cœur soit encore plus pénétré d’amour pour Jésus-Christ votre véritable secours, et votre esprit plus convaincu. Réfléchissez sur tous les péchés mortels que vous avez faits en toute votre vie, ayant mérité par chacun la damnation éternelle. Combien de personnes sont elle mortes au moment qu’elles ont péché, et par conséquent damnée ? Et Jésus par amour vous en a délivrée : ce qui vous engage à une reconnaissance et à un amour autant multiplié, et à l’infini que Jésus-Christ par amour vous a donné et redonné de foi cette grâce94.

L’on ne saurait croire combien cette miséricorde de notre Seigneur est peu connue des âmes, [793] parce qu’en vérité on n’y réfléchit peu, soit manque de fidélité, ou bien manque de lumière pour découvrir la beauté, la conséquence et la grandeur de cette faveur ; mais lors que la lumière pénètre une âme, et que l’on découvre ce don un peu selon ce qu’il est devant Dieu, il devient un des motifs plus particuliers qui fait aimer, honorer et respecter spécialement Jésus-Christ.

Si une personne était toute prête d’être exécutée par la justice, et que tout fut préparé, et que le cou fut prêt de donner, le roi étant touché de bonté et d’amour pour le pauvre patient, ne lui serait-il pas une signalée faveur, qu’il reconnaîtrait tout le reste de sa vie, si à ce moment il lui faisait miséricorde : ce que même, il [794] trouverait bien plus agréable, plus il aurait été proche de la mort.

O âme qui que vous soyez ! Sachez que ce même coup de grâce vous a été donné autant de fois que vous avez multiplié vos péchés.

Ne passez pas de jour, que cette miséricorde et cette aide spéciale de Jésus-Christ ne soit reconnue de votre âme, par quelque acte de reconnaissance et d’amour, avouant que lui seul est celui qui vous a fait la grâce entière.

Vous êtes souvent en peine de trouver des motifs qui vous pénètrent le cœur, pour aimer notre Seigneur : tâchez de vous occuper de celui-ci, et assurément il vous fera grand effet.

De plus, toutes les fois qu’il vous vient quelque peine des jugements [795] de Dieu, ou des craintes de la mort, à cause de la damnation, ayez grand appui et confiance en Jésus-Christ, votre véritable et très fidèle aide, et assurez-vous qu’il vous secourera, si vous tâchez de faire ceci d’une bonne manière.

III.

Considérez que le secours de Jésus-Christ notre Seigneur, et son aide, s’étend encore davantage ; car il est toujours prêt pour nous défendre de la moindre attaque de tentations dont la vie est pleine. De plus, pour nous conserver de la moindre faute ou imperfection, et spécialement quand il y a quelque acte de vertus à pratiquer, et que la nature et le diable vous en voudrait détourner. Enfin et généralement il [796] se rend si à point à tout, pour être notre aide, sachant l’importance de la moindre chose, que qui le verrait tel qu’il est, en mourrait d’amour et de gratitude ; car en vérité ce Dieu tout plein de bonté, est incessamment appliqué à détourner les tentations, ou les occasions dans lesquelles nous pourrions être faibles, ou bien telles occasions ne se pouvant éviter, à nous donner des grâces et des lumières, pour nous donner des syndérèses et certaine touches, qui nous peuvent soutenir en telles rencontres : ce que nous verrons fort clairement dans l’éternité ; car là nous avouerons qu’il y a eu aucune occasion en toute notre vie, ou ce Dieu tout plein d’amour, ne nous est présentée la main pour nous secourir et nous [797] fortifier dans la faiblesse et le penchant : ce qui souvent étonne les âmes éclairées ; car il leur semble que Jésus-Christ, est si continuellement faisant cet office à leurs égard, qu’il leur paraît n’être que pour elle, et appliquée à elles. Et si tout le monde ne découvre pas ce divin Sauveur ainsi travaillant, ce n’est pas que cela ne soit ; mais faute de lumière et de pureté, qui empêche que les yeux de l’âme ne voient et n’expérimentent ce secours si actuel, et amoureux d’un Dieu tout plein de bonté et de zèle pour sa créature. Custodis nos et pupillam oculi. Il nous garde et nous conserve comme la prunelle de ses yeux.

Protegit nos sub umbra alatum suorum, sicut galina pullos suos.Il [798] il nous a sous l’étendue de ses ailes, comme une poule garde ses poussins, étant continuellement en soin et vigilance, de peur que les oiseaux sauvages leur fassent du mal.

Expandit alas suas, et asumpsit eum, atque portavit in humeris suis. Il a étendu ses ailes pour le conserver, il l’a pris entre ses bras, et l’a porté sur ses épaules95. Ce que le Prophète dit de l’amour de Jésus-Christ envers nos âmes, exprimant par là tout ce qu’un cœur plein d’amour peut suggérer pour secourir la personne aimée, dans cette nécessité.

Tâchez de peser toutes ces vérités l’une après l’autre ; car en vérité elles vous doivent causer une très grande confiance, et vous guérir d’un défaut très notable, [799] lequel empêche presque toutes les âmes d’avancer à la perfection, et de se défaire d’un million de défauts qui sont vont incessamment rongeant leur meilleure substance ; car faute de se servir de l’aide de Jésus-Christ, par un esprit de confiance en lui, l’on est toujours au combat, sans rien avancer, et souvent même l’on perd et l’on abandonne le travail que l’on a fait plusieurs années.

Soyez donc fidèles en tout rencontres, d’être fort amoureuse de Jésus-Christ, et vous servir bien à point de son aide dans toutes vos nécessités, et vous y trouverez un secours admirable. (800)

VIII. Jour. Jésus-Christ notre protecteur fidèle. Méditation.

I.

Considérez que les anges et les hommes ayant péché, méritaient la mort éternelle, et n’avait plus aucun [801] droit pour la vie bienheureuse, ni pour recevoir aucune grâce de la part de Jésus-Christ ; mais au contraire d’être éternellement réprouvé, et l’objet de son ire96, indignation et oubli : cependant par une miséricorde spéciale de sa protection sur les hommes, il les a préférés et les a conservés de cette damnation, les a rendus capables de son amitié, de ses grâces, et finalement de la vie éternelle.

Avez-vous jamais bien pesé cette protection admirable de Jésus-Christ ? Il a laissé l’ange (une créature si belle, si relevés, capable de le corps glorifiés et d’exécuter un million de beaux s’ouvrage par son ordre) et a choisi et préféré l’homme (qui est la pauvreté même, l’assemblage de toutes misères [802], une faiblesse qui ne se peut exprimer, et dont la capacité n’a rien d’égale à celle des anges) pour être l’objet de ses amours, et pour le relevé à une dignité et à une excellence si admirable, qu’il l’a mis au-dessus des anges, et même l’a unie dans une même personne avec son Fils naturel : ce qui a donné une dignité si admirable à l’homme, qu’il en est infiniment relevé au-dessus des anges, d’une telle manière, qu’il a été vrai de dire ensuite cette élévation de l’homme : Deliciae meae essse cum filiis hominum. Mes délices sont d’être avec les enfants des hommes.

Que ceci est admirable, et cependant oublié faute de le considérer comme il faut ! Si cela se faisait, tous les hommes seraient [803] ravis d’amour, de reconnaissance, et étonnés de cette préférence, pour secourir l’homme et abandonner les anges. O âmes ! Si tu savais maintenant comme tu le sauras dans l’éternité, la profondeur infinie de ce secret divin, et l’immense don d’amour, renfermé dans cette protection et préférence, tu en serais ravi à jamais, et cela serait suffisant pour faire ton occupation pour l’éternité, ne te pouvant contenter d’admirer le conseil éternel de Dieu en ce rencontre, d’y voir son amour et sa protection pour l’homme, et y remarquer généralement toutes les suites admirables que vous allez voir dans les considérations suivantes.

Ne soyez donc pas méconnaissante de cette grâce si signalée ; [804] mais plutôt, vous unissant avec la sainte partie des anges qui a participé à cette protection, adorez Jésus-Christ avec eux, et soyez incessamment dans un esprit de sacrifice en sa présence : Et adorunt eum omnes Angeli ejus. Que tous ses anges l’adorent. Croyez certainement que cela vous est dit infini fois plus qu’à eux, par toutes les raisons de reconnaissance que vous devez à Dieu plus qu’eux.

Et afin d’approfondir encore davantage cette vérité si importante, pour vous donner un solide amour de Jésus-Christ, voyez par les yeux de la foi ces anges réprouvés, et remarquez qu’au moment qu’ils ont péché, sont tombés dans ce lieu de misères, et devenus l’objet de l’ire et [805] de l’indignation de Dieu.

L’homme au contraire, au moment qu’il est tombé, a été secouru et protégé ; arrêtez-vous encore un peu, pour voir et remarquer ces flammes, cette éternité de misères, et cette punition sans fin dans les anges, et au même temps voyez l’élévation de l’homme dans les dons de grâce, et les privilèges admirables que vous verrez à la suite, et si vous faites cela d’une bonne manière, vous direz en vérité, et de cœur, ces beaux mots : Suscepit Israël puerum suum, recordatus misericordiae suae. Que ça été en vue de Jésus-Christ et de ses miséricordes, que toute cette protection vous a été donnée.

Ne m’avouerez-vous pas que tout ceci est admirable et [806) extrêmement touchant un cœur, lequel s’applique sérieusement à considérer et à peser ces solides vérités ; et je m’assure que si vous le faites de la bonne manière, vous changerez beaucoup de sentiment, estimant tout autrement la grâce que vous avez d’être chrétienne, et d’avoir droit aux bonnes grâces de Dieu, et à l’éternité, tout cela vous étend donné par une référence si particulière d’amour.

N’ayez donc pas, au nom de Dieu, des idées si basses, comme pour l’ordinaire vous avez, de ce que Dieu demande de vous ; car puisqu’il vous a préféré à des anges si relevés, pour vous donner droit à l’adorer et à l’aimer, croyez qu’il l’estime beaucoup quand vous le faites de la bonne [807] manière, et qu’au contraire, son cœur est autant touché de la négligence du mépris que vous aurez en ne faisant pas, que sa présence et infini.

II.

Considérez qu’ensuite de cette admirable protection de Jésus-Christ, il y il a eu toujours des hommes comme ses très chers, les protégeant et conservant en toutes manières ; mais spécialement en deux très particulières.

La première a été comme ses Enfants, agissant en toutes choses comme un vrai Père : Numquid ipse est Pater tuus, qui possedit te, et fecit, et creavit te ? Quoi, n’est-ce pas Dieu qui est votre Père (dit le Prophète) qui fait un million de merveilles pour vous ? Vous ayant au milieu de son [808] cœur, et vous ayant créé avec une bonté infinie : ce qui est cause qu’il agit à l’égard de chaque créature, comme envers un enfant uniquement cher, et les délices de son cœur, ne traitant pas avec nous, comme les hommes avec les hommes, c’est-à-dire à la négligence et par intérêt ; mais au contraire, satisfait son cœur en nous consolant et en soignant à nous. De plus, il n’y a rien qu’il ne fasse pour chaque créature en cette vue ; car tout le monde dans la beauté que nous le voyons, dans cette diversité d’ouvrages qu’il contient : toute cette variété de fleurs, de fruits, et généralement jusques au dernier brin d’herbe, est créé et conservé de Dieu, pour ses créature, soit pour leu nécessité, [809] utilité, ou récréation ; parce qu’il est Père, et que ce sont ses Enfants97.

Enfin représentez-vous un Roi qui a un Fils unique, héritier de son royaume, très accompli en tout, les délices de son cœur, et le centre de tous ses soins et application. Voyez ce Père, depuis le matin jusqu’au soir, soigner et travailler, et généralement agir en tout, pour ce qui touche ce cher Enfant. Cette expression du soin d’un Père pour un Enfant si cher, n’a rien d’égal à ce que Dieu a pour le moindre homme ; car il est appliqué par ce cœur de Père à tout moment à soigner à ses besoins, à sa conservation, à l’éloignement des choses qui lui peuvent nuire, et à travailler généralement à tout ce qui peut lui [810] être utile et nécessaire pour son bien et pour sa perfection.

Et qui verrait ceci en vérité et comme il est, en serait ravi : ce que l’on ne peut découvrir que par une lumière très grande ; mais afin de vous en donner quelque petite idée, voyez Jésus-Christ comme il travaillait pour chercher les âmes, les assister dans leurs besoins, et enfin généralement leur fournir avec une charité admirable tout ce dont ils avaient besoin pour leur salut ; car ce soin extérieur, cet accueil si favorable des pécheurs, ce désir si extrême qu’il avait de souffrir pour eux, cette patience infinie, quoique rebutée, est non seulement une marque ; mais un modèle de son soin et protection particulière sur chaque âme98. [811].

Tâchez donc avec fidélité de vous appliquer solidement à cette vérité, et vous en convainquez fortement, vous abandonnant à son soin et à sa protection dans toutes les rencontres où vous en aurez quelque besoin.

Quoi que vos sens souvent ne vous puissent dire des nouvelles de cette protection paternelle de Dieu, consultez la Foi sur ce sujet, et assurément elle vous en dira des merveilles ; car de vous les dire toutes l’une après l’autre, cela est infini et ne se peut, vous ne le verrez clairement que dans l’Eternité.

Ne perdez donc point de moment que vous ne vous rendiez à cette protection et à ce soin ; car ce n’est pas comme les pères du monde, dont le soin est seulement [812] extérieur pour leurs enfants ; mais celui de Jésus-Christ, comme Père, est extérieur et intérieur. De plus, les pères du monde, quoique que très aimants leurs enfants, ne les peuvent par nécessité toujours voir ; mais Jésus-Christ a ce privilège de ne perdre pas un moment de vue et de soin actuel aucuns de ses enfants. Enfin, les Pères peuvent soigner à certaines choses plus principales, mais il faut qu’ils en commettent une infinité au soin des autres ; mais le cœur de Jésus-Christ comme vrai et unique Père, ne peut souffrir cela, il commet bien quelquefois aux saints anges ; c’est à charge que tout se fera d’une telle manière, que l’on peut dire en vérité, que c’est lui-même.

Tout ceci ne touchera-t-il [813] point votre cœur, pour aimer et vous confier solidement au soin et à la protection paternelle de Jésus-Christ ?

III.

Considérez que le cœur amoureux de Jésus-Christ n’est point encore satisfait de cette protection si avantageuse pour sa chère créature, elle est trop les délices de son cœur pour s’en tenir là, d’une telle manière, que non seulement en son Incarnation, il nous a donné et acquis le droit d’Enfant de Dieu, et par conséquent s’est obligé par amour à nous soigner et protéger comme ces très chers Enfants. Mais il nous a élevés à une dignité si relevée et éminente, qu’elle met tout le Ciel en étonnement, en considérant les grandeurs et des merveilles [814] qui s’y rencontrent ; car il nous a estimé comme lui-même, et nous a associé et uni à une telle et si infinie union, que le Père Eternel, les saints anges, et généralement tout le paradis, ne regardent une âme chrétienne que comme Jésus-Christ : c’est ce qui fit dire à ce divin Sauveur, convertissant saint Paul persécuteur des chrétiens : Saule, cur me persequeris ? Saül, pourquoi me persécute-tu ? Il ne dit pas pourquoi persécute-tu mes amis, mes enfants, mes disciples ? Mais moi, nommant sa propre personne. Et ce même saint Paul étant devenu chrétien, dit ces beaux mots : Vivo ego, jam non ego ; vivit vero in me Christus. Je ne vis plus mais Jésus-Christ vit en moi : ce qui est encore manifesté dans un [815] million de passages de la sainte Ecriture, qui marque que Jésus-Christ nous a élevé à cette grâce, que d’être faits lui-même, et par conséquent que les soins que Dieu prend de nous, c’est en vue de Jésus-Christ en nous : ce qui dit un soin si admirable, une occupation de toutes les perfections divines, pour soigner à nous et nous perfectionner, si prodigieuse, que cela ne se peut comme expliquer, les saints anges qui sont occupés à soigner pour leurs nécessités spirituelles corporelles, les traitent en cette vue avec tant de respect, qu’il faut le voir pour le croire tel qu’il est, les démons aussi ont une frayeur tout à fait grande de cette qualité souveraine : d’où vient de prime abord qu’ils tentent ce n’est qu’au qu’avec [816] crainte et tremblement. C’était pour cet effet qu’il répondirent une fois étant interrogés pourquoi leurs charmes n’avaient poiont de pouvoir sur une âme chrétienne, que celles qui étaient honorées de cette qualité étaient si élevées qu’ils ne pouvaient rien contre. Enfin généralement toutes les créatures portent un respect tout à fait grand à cette dignité : ce que l’on a vu en plusieurs saints, que les lions et les bêtes les plus farouches venaient servir par respect et hommage.

En vue de cette éminente dignité que Jésus-Christ nous a acquise et communiqué, il nous traite comme lui-même, c’est-à-dire avec tout un autre soin, une autre vigilance, une autre [817] application, que comme d’un Père à un Fils : Cum reverentia disponit nos. Il dispose de nous et agi en notre endroit avec respect.

Imaginez-vous donc, ou plutôt pensez tout ce que jamais un soin, une application, et généralement ce qu’un cœur divin, comme celui de Jésus-Christ peut faire, et croyez qu’il l’a fait, et le fait à tout moment pour nous, nous protégeant de la manière que j’ai dit.

Où donc tous ses soins crus que Jésus-Christ vous oublie, qu’il n’a point soin de vous, que si vous êtes à l’oraison, et à quelques autres exercices que vous soyez un peu sèche ou arides, il ne pense point à vous. Éloignez de votre esprit toutes ces pensées, comme très fausses ; et au contraire [818] remplissez-le agréablement de toutes ces vérités, en croyant encore infinies fois plus que je ne vous en ai exprimé.

IX. Jour. Jésus plein de miséricorde pour ses Créatures. Méditation.

Considérez que Jésus-Christ est une fontaine de miséricorde, laquelle est infinie et ne tarit jamais, pour trouver des inventions et des desseins, [820] afin de faire miséricorde à tout le monde (pourvu que l’on le veuille) n’y ayant aucun secret ni adresse que sa Sagesse puisse inventer et trouver, pour adroitement gagner le cœur dont il ne se serve.

De plus il n’y a pas de moyen dont il n’use, se servant de sa puissance, de sa justice et de son amour, trouvant un million de moyens selon les sujets, pour faire réussir ses miséricordes, ou pour mieux exprimer, pour faire miséricorde il y a non plus de desseins de miséricordes dont son cœur ne soit rempli ; car qui verrait ce cœur tout divin et miséricordieux, le trouverait tout rempli de pensées de miséricorde, d’une telle manière qu’il semble à une âme qui est assez heureuse d’en découvrir quelque chose par la lumière [821] de la grâce, que ce cœur ne pense, ne désire et n’est soucieux que d’exercer la miséricorde : Miserationes ejus super omnia opera ejus. Ses miséricordes surpassent à l’infini tous les autres beaux ouvrages. Quoniam tu Domine, suavis et mitis, et multae misericordiae. Vous êtes en vérité un Dieu d’une douceur, d’une suavité et d’une miséricorde admirable, dit le Prophète. Et comme le cœur divin de Jésus est infiniment, clair-voyant, infiniment puissant, bon, sage, amoureux, etc. Aussi se sert-il très avantageusement de toutes ces belles qualités pour assiéger un cœur, afin de lui faire désirer, et le disposer, pour le [lui] faire miséricorde. Combien de bonnes pensées lui donne-t-il de se convertir, [822] lui découvrant la laideur du péché, l’état pénible et misérable d’une âme éloignée de Dieu, qui suit ses passions ? Combien de désirs lui insinue-t-il au coeur, de pratiquer les saintes vertus, et enfin de jouir de son bonheur dans la possession de Dieu ? Ce qui fait dire au Prophète, en vue de l’infinie miséricorde de Dieu sur les hommes : Misericordia autem Domini ab aeterno, et usque in aeternum. Que Dieu a été infiniment miséricordieux de toute éternité, et le sera encore à jamais . Et en un autre lieu : Quia magna est super coelos misericordia tua. Qu’en vérité ses miséricordes surpassent en beauté et grandeur l’étendue des Cieux.

Étant convaincu de toutes ces vérités, prenez plaisir [813] d’envisager souvent Jésus-Christ dans la vue de ces infinies miséricordes, et quoiqu’il vous arrive, ne perdez jamais courage : car les miséricordes de Dieu sont infinies.

Répétez souvent en vue de Jésus-Christ miséricordieux ces beaux mots qu’il dit de lui-même : Misericordiam volo et non sacrificium : j’aime mieux faire miséricorde que de tirer justice de ceux qui m’offensent.

Tâchez en tout rencontre d’aimer chèrement cette qualité de Jésus-Christ, faisant tout ce que vous pourrez pour l’imiter, en faisant bien aux autres, et assurément ce que vous leur ferez sera la mesure de ses miséricordes.

Serait-il possible que votre cœur envisageant forte souvent un Dieu si bienfaisant et miséricordieux, [824] ne fut point touché d’amour ? Je m’assure que si vous êtes fidèle à le regarder avec un œil humble et plein de confiance, que vous l’aimerez de tout votre cœur.

II.

Considérez et envisagez encore plus particulièrement cette infinie miséricorde en Jésus-Christ laquelle il exerce si admirablement et si amoureusement, en pardonnant les péchés des hommes, et remédiant par ses mérites et par ses grâces à tous les dommages qu’ils causent dans les âmes, que qui le considère avec un esprit humble en est ravi : car quoi que cette bonté infinie soit persécutée par les péchés des hommes, et par des ingratitudes infinies, réitérées une si grande quantité de fois, et en tant de manières. [825] Cependant tout cela n’est pas capable de diminuer ses desseins de miséricorde ; au contraire très souvent, plus il trouve une âme pécheresse enfoncée et perdue dans le péché, plus aussi, par son infinie miséricorde en a-t-il compassion, et y soigne-t-il ; afin que la prévenant de ses grâces, insensiblement il lui gagne le cœur et lui fasse changer le dessein de l’offenser. Et cela est pour l’ordinaire d’une telle manière qu’il paraît que toutes ses offenses sont contre une autre personne, que contre lui-même, tant il demeure immobile et fidèle dans la pensée de faire miséricorde99.

Et ce qui est encore de plus admirable, c’est que la réitération très fréquente de tant de péchés, si grands et si énormes, ne diminue [826] en rien son désir de faire miséricorde aux pauvres âmes. Ce qui le fait travailler incessamment, nonobstant tous les rebuts que les pécheurs lui font, toutes les résistances et les rechutes, afin qu’insensiblement et peu à peu, il tire de leurs cœurs quelques bons mouvements ou résolutions de changer de vie, d’une telle manière que parfois ce Dieu tout d’amour travaillera des quinze et vingt ans après une âme, et après tout ce travail ne l’empêchera que très peu de pécher ; mais enfin très souvent, en gagne-t-il quelqu’une sur la fin de leur vie ; ce qui assurément étonnerait beaucoup, si on considérerait de près la grandeur infinie de ses miséricordes en ces rencontres, Non secundum peccata nostra fecit, [827] neque secundume iniquitates nostras retribuit nobis ; ce Dieu d’amour n’a pas agi avec nous selon nos péchés, et il ne s’est point réglé dans ses miséricordes, selon nos iniquités.

Ce qui est encore ravissant dans la miséricorde de Jésus-Christ, est que quoiqu’un cœur soit tout gâté et usé par les péchés, cependant, par son infinie miséricorde, il ne dédaigne pas de le visiter (se repentant de son péché) et avec une bonté qui ne se peut exprimer, il le lave, il le guérit, et très souvent il oublie entièrement les péchés qu’il a commis ; et cela d’une telle manière, que qui le considère attentivement, est ravi d’étonnement en la vue des miséricordes de Dieu ; lequel guérit si bénignement nos plaies, et [828] remédie avec tant d’amour à nos péchés, quoi que sans aucun mérite de notre part, mais en vue de sa seule miséricorde100. Ce qui faisait dire aussi au Prophète ces beaux mots, Misericordias Domini in aeternum cantabo, mon cœur est si ravi de joie, me voyant infiniment indigne en vue de mes péchés, que vous me regardiez et que vous ayez quelque considération pour moi, que voyant que vous le faites avec tant de miséricorde, mon cœur ne peut cesser de chanter à jamais vos louanges, et dire à tout le monde vos miséricordes.

Vous ne sauriez jamais assez envisager Jésus-Christ dans ce beau regard de ses miséricordes sur une âme pécheresse, le faisant avec humilité et désir d’attirer [829] ce même regard sur votre âme : car assurément il est fécond en grâce, et attendrit un cœur plus qu’on ne le saurait dire, spécialement quand il expérimente par grâce sa propre corruption ; car cela le soulage admirablement dans sa peine, voyant son Dieu si incliné par miséricorde vers les pauvres âmes, et là trouvant son remède.

Si vous travaillez tout de bon à votre perfection, assurez-vous que la vue de Jésus-Christ miséricordieux pour les pécheurs, est un des grands moyens pour vous tenir toujours en ferveur, et en désir de travailler fortement. Car par là vous remédierez à tous les découragements et à tous les abattements tristes qui vous pourraient survenir. [830]

Mettez-vous souvent aux pieds de Jésus-Christ, comme la sainte Amante, croyez et espérez qu’un déluge de miséricorde découle incessamment de son cœur divin, pour laver, purifier et remédier à vos péchés et aux taches qu’ils ont faits en votre âme.

III.

Considérez que Jésus-Christ notre Seigneur, infini en sa miséricorde, ne se peut satisfaire en pardonnant facilement les offenses des hommes, et en y remédiant avantageusement, guérissant leurs plaies et lavant leurs taches avec une bonté si miséricordieuse, que cela se peut mieux goûter que dire ; mais encore pour se satisfaire entièrement par un surcroît et une démarche plus avantageuse, il prend un infini plaisir [831] de les enrichir, les élever et les ennoblir d’infinis dons : ce qu’il fait avec tant de soins et de vigilance, qu’il semble qu’il n’aie d’autre action que pour exercer ses miséricordes en élevant sa créature.

1. En lui communiquant quantité de vertus, qui ôte la laideur que le péché l’avait mis, et y répare l’image de Dieu gravée en elle par la création, et renouvelée par la rédemption au saint baptême.

D’exprimer le travail admirable et ingénieux de la divine miséricorde, pour rendre l’âme capable de ses divines vertus, on ne le peut en vérité, comme il est : d’où vient que les âmes, sur lesquelles ce Dieu de miséricorde les opère, sont seulement un [832] étonnement d’une si grande miséricorde, sans l’exprimer, ne voyant point de raison, sinon que Dieu tout miséricordieux le veut.

De dire encore toutes les fatigues sans fatigue, cependant que Jésus-Christ tout miséricordieux exerce dans les chutes et rechutes que les âmes font, dans telles pratiques de vertu, cela ne se peut, car quantité ne font autre chose que faire et défaire, et presque jamais donner le parfait contentement et satisfaction à ce Dieu de toutes miséricordes pour faire à son aise et à son plaisir ce qu’il veut opérer en l’âme pour réparer cette belle et divine image de la divinité en son âme.

2. La divine miséricorde ayant opéré les saintes vertus en ce premier degré dans une âme, ne s’en [833] peut contenter, il faut, si l’âme est fidèle à suivre, qu’elle passe outre, et qu’elle fasse éclater plus magnifiquement et hautement la hauteur, et l’excès de son pouvoir, associant l’âme, et l’élevant à la plus magnifique qualité que ce Dieu de miséricorde possède : car comme il est Fils du Très-haut par nature, aussi donne-t-il pouvoir à la créature de devenir enfant de Dieu, et être par grâce ce qu’il est par nature, et cela par la communication de son véritable esprit, lequel lui donne des qualités si grandes et magnifiques qu’une âme qui en est anoblie devient les délices du ciel, et les richesses de la terre, Accepistis spiritum adoptionis filiorum, in quo clamamus Abba (Pater) ipse enim spiritus testimonium reddit spiritus [834] nostro, quod sumus Filii Dei ; Vous avez reçu l’esprit d’adoption des enfants de Dieu, par lequel vous avez droit d’appeler Dieu votre Père : par, car ce même esprit vous rend témoignage que vous êtes enfants de Dieu.

Enfin la divine miséricorde ne peut dire en cette vie : c’est assez, c’est pourquoi, quoiqu’elle aie annoblie et élevé une âme jusqu’à la filiation divine, et à la possession de Dieu, d’une si éminente manière, elle n’est cependant pas contente jusqu’à ce qu’elle aie consommé et couronné son œuvre, qui ne sera que dans l’éternité. C’est pourquoi elle travaille avec tant de vigilance et tant de soin, pour disposer les âmes fidèles aux grâces susdites, pour l’éternité, que lors que ce temps [835] approche, elle redouble ses dons et ses opérations plus magnifiques, faisant encore voir davantage, qu’en vérité le cœur de Jésus-Christ et tout plein de miséricorde, ce qui donne une telle consolation aux âmes, et une telle espérance d’une fin heureuse, qu’elles ne peuvent qu’elles n’espèrent incessamment jusqu’au dernier soupir de leur vie101.

N’est-il pas véritable ce que le Prophète a dit, Quam magnificata sunt opera tua, Domine, omnia in Sapientia fecisti, impleta est terra possessione tua. O mon Dieu que vos ouvrages sont magnifiques ! Vous avez fait tout en Sagesse infinie, et toute la terre et remplie de la possession de vous-même : car en vérité qui a-t-il de plus [836] magnifique que les ouvrages de cette divine miséricorde, que Dieu va incessamment faisant à toutes les Créatures102, selon leurs dispositions : étant aussi très vrai en ce rencontre : Quomodo miseretur Pater Filiorum, misertus est Dominus timentibus se, de la même manière qu’un Père tout aimant n’a pas de mesures à l’égard d’un enfant très chéri, ainsi Dieu a exercé sa miséricorde sur ceux qui le craignent.

Ne m’avouerez-vous pas qu’il faut être bien cruel à soi-même, de ne faire point usage et profit d’une si infinie et si libérale miséricorde, et qu’il faut être très dure, ou plutôt un cœur de diamant, pour n’avoir point de tendresse et de [837] reconnaissance pour un Dieu qui porte pour un titre spécial, le Dieu des miséricordes, et de toute consolation ?

Prenez à tâche au nom de Dieu, de le faire régner magnifiquement sur votre cœur, et que toutes ses miséricordes aient un effet permanent en vous, et je m’assure, si cela est, qu’en peu vous en saurez plus par votre expérience que vous n’en pourriez concevoir par vos pensées. [838]

X. Jour. Jésus-Christ patience et longanimité. Méditation.

I.

Considérez que Jésus-Christ quoiqu’infinie Majesté, infiniment voyant et pénétrant toutes choses, jusques [839] même dans les abîmes, dans nos pensées et nos desseins les plus secrets et cachés ; enfin devant lequel tout est très présent, toutes choses se faisant en sa présence, ne laisse, par sa longanimité et amoureuse clémence, de patienter, dissimulant nos péchés et nos irrévérences, et généralement tout ce que nous faisons contre sa suprême grandeur : Dissimulans peccata nostra propter paenitentiam, il dissimule nos péchés, dit le Prophète, nous attendant à pénitence, il les tolère et souffre un long temps premier que d’en faire la punition.

De plus, il reçoit des hommes une ingratitude infinie, et un mépris de ses grâces et faveurs très grandes, recevant souvent telles injures, que le plus misérable [840] du monde serait à bout ; combien de dérisions de sa divine personne ? De profanations de ses dons, grâces et sacrements, soit de la confession ou communion ? Combien d’âmes le refusent, préférant une créature, une inclination, une tâche à Jésus-Christ leur Dieu ? Parfois il les sollicitera d’une telle manière, et leur gagnera le cœur d’une telle façon, et avec tant d’amour, qu’enfin il les convaincra, et concevront un dessein de les faire régner en elle ; et tout aussitôt il vient une petite occasion qui n’est rien, une crainte de déplaire, la privation d’une petite satisfaction, ces âmes sont emportées par ce rien, et donnent la préférence à la bagatelle, chassant honteusement Jésus-Christ de leur cœur, qui y [841] était entré, et qui commençait à y vivre par son seul bon dessein, ce qu’elles font un million de fois le jour.

Arrêtez-vous à voir toute la difficulté que Jésus a de gagner quelque chose sur votre cœur, et vous verrez clairement qu’il faut avoir une patience et une clémence infinie. Combien de fois (jusqu’à ce moment) avez-vous commencé à ne plus vouloir offenser Dieu, et tout aussitôt vous avez rompu votre résolution ? Combien y a-t-il que vous avez certaine imperfections que Jésus-Christ combat en vous ? Et cependant tantôt vous y travaillez, et aussitôt vous abandonnez le travail, et suivez votre nature corrompue ; quelle patience a un Dieu, en demeurant [842] toujours de même, c’est-à-dire également amoureux de vous est prêt à vous recevoir ?

Après vous êtes fortement occupée de ces vérités, tout à fait importantes et consolantes, tâchez de prendre de fortes résolutions de faire usage de cette patience de Jésus-Christ, toute amoureuse et pleine de bonté : car en vérité elle est une source infinie de grâce pour une âme, laquelle, quoiqu’infiniment pauvre et faible, tâche cependant d’en bien user, faisant de son mieux.

1. Pour être de là animé au travail et au soin de sa perfection : car en vérité, que peut-il y avoir jamais de plus touchant, et convainquant un cœur pour se donner à Dieu, que de savoir [843] Jésus-Christ si amoureusement patient pour le gagner, le purifier et le rendre capable d’amour ?

2. De plus utile pour venir à bout des imperfections les plus enracinées de notre nature, et des péchés les plus invétérés : car pourvu que la nature ne s’impatiente et ne laisse là le travail, elle est assurée de la patience de Jésus-Christ, qui lui aidera sans jamais lui manquer, si de sa part elle y contribue de son mieux.

Ne m’avouerez-vous pas en vérité que cette vue de Jésus-Christ patient, rend infiniment coupables les âmes qui en mésusent, et que vous vous condamnez à ce moment de très grande infidélité, et vous voyez [844] très criminelle sans excuse aucune ?

II.

Considérez et pesez bien, afin de vous convaincre fortement de la patience et longanimité infinie de Jésus-Christ, que cette divine patience est exercée d’une manière que l’on peut mieux savoir par expérience que par paroles ; car outre qu’il y a en a des sujets en général dans tout le monde, par les péchés et toutes les choses qu’il a à souffrir, comme vous venez de voir, aussi dans le particulier la chose est très utile et nécessaire à considérer : c’est pourquoi appliquez-vous à voir combien chaque âme fait de péchés ; mais spécialement, la vôtre ; combien de recherches ? quelques mauvaises habitudes vous [845] contractez, et par là, combien vous salissez et ruinez les puissances de votre âme ? D’une telle manière, qu’à la suite, c’est au plus, si après bien de la patience de Jésus-Christ vous vous pouvez retirer par sa grâce, de quelque péché notable. Ces chutes et rechutes, ces mauvaises habitudes, vous mettent presque comme dans une nécessité d’être toujours salie et dans la résistance ; de plus vous éloignent tellement de la perfection et de la pratique des saintes vertus, que c’est une chose admirable quand un cœur ainsi gâté, en peut pratiquer quelqu’une.

Cependant ce Dieu patient et longanime, comme vous le voyez par expérience dans votre âme, ne vous abandonne jamais ; [846] n’est-il pas vrai qu’au milieu de tous vos péchés vous sentez certains remords, vous avez certaines lumières dans votre esprit qui vous donnents de la peine, et enfin votre cœur ne peut être en repos dans cet assiette ? Qui fait tout cela, sinon Jésus-Christ infiniment patient et amoureux de nous ? Lequel demeurant dans notre cœur, nous aide incessamment pour nous retirer. Combien de bonnes résolutions nous insinue-t-il dans le cœur et combien de touche amoureuses dans notre volonté ? Certaines ouvertures qu’il nous donne pour rompre nos liens, et de telle manière que les chutes et rechutes n’empêchent pas que ce Dieu tout l’amour ne continue, je dis même jusqu’à la mort : ce qui [847] faisait dire au Prophète ces beaux mots : Miserator et misericors Dominus, longaniminis et multum misericors : Vraiment mon Dieu vous est infiniment miséricordieux et longanime, et vos miserations [sic] n’ont point de terme, étant toujours prêt de secourir.

De plus, votre expérience ne vous fait-elle pas voir que si vous concevez le dessein d’un peu travailler à votre perfection, c’est encore où Jésus-Christ a plus de besoin de patience ? Car combien de chutes et de rechutes ? Il faut qu’il donne un million de grâces à ses dépens, pour retirer un seul petit acte de vertus, comme fruit de ces travaux, et cela parfois des quinze et vingt ans. De plus, plusieurs même, ayant coûté infiniment à sa bonté, par [848] ses soins visions, vigilances et travaux, tout d’un coup perdent tout, et il faut que ce Dieu a infatigable par amour, recommence, comme si il n’avait rien fait ; si bien qu’en vérité une âme éclairée de Dieu, voit que cette patience et longanimité en Jésus-Christ le lie si amoureusement, qu’il faut par nécessité qu’elle lui ferme les yeux, lui empêche les mains, et ainsi amoureusement captif, le désarme pour ne pas se venger. Car à voir nos péchés, la corruption de notre âme, les rechutes, et le peu de capacité pour la vertu, causée par la faiblesse de l’âme, et le peu de fidélité, et cependant sa patience a toujours persévérer et attendre notre pureté inférieure, et que nous soyons capables de quelque vertu, cela surprend. [849]

N’avez-vous jamais fait réflexion, allant à confesse, et demandant pardon à Dieu des fautes que vous avez commises, que voilà peut-être la millième et deux millième fois que vous lui promettez la même chose ? Ne faut-il pas une patience admirable pour cela ? Et cependant Dieu tout bon le souffre, et vous pardonne encore aussi amoureusement la dernière fois que la première, pourvu que votre regret soit véritable. Cela doit plus toucher un cœur reconnaissant et qui est capable d’aimer que tout ce qu’on lui peut dire de grand en Jésus-Christ ; c’est pourquoi en vue de cette infinie patience à vous supporter et à vous aider, aimez-le à l’infini ; et quoi que votre pauvre cœur, tout sale, tout imparfait [850] et usé de péchés, ne puisse aimer que très faiblement, aimez cependant, et tâchez de reconnaître cette amoureuse patience, et vous en servir pour gagner toujours quelque chose sur vous-même, soit en combattant quelque péché ou imperfection, soit en pratiquant les saintes vertus de votre mieux.

III.

Considérez que notre Seigneur Jésus-Christ a voulu faire voir si spécialement ces divines vertus en lui pour le bien et la consolation des âmes, qu’en tout rencontre il la fait voir, soit en supportant les pauvres pêcheurs, comme une Cananée, une femme adultère, une Samaritaine, etc., soit en faisant voir par des paraboles les figures quel il était, [871] spécialement sous celle de l’Enfant prodigue, qui assurément, est un narré admirable des merveilles que cette divine vertu met dans le cœur de Jésus-Christ. Cet enfant fait souffrir à son Père un million de choses, étant chez lui, l’oblige enfin de lui donner la part de son bien, lequel il dépense en péchés et choses tout à fait méchantes, se réduit à la dernière misère et honte ; mais lui se ressouvenant de la patience toute amoureuse de son père, se résout de l’aborder pour lui demander pardon.

Voyez ce Fils dans l’état ou il était, tout déchiré, honteux, et ayant consommé généralement tout ce qu’il avait.

Remarquez aussi ce père tout patient, qui le reçoit en cet état, [852] lui va au-devant n’attend pas qu’il ouvre sa bouche pour lui dire un mot, il sait son cœur, il l’embrasse, et sans faire aucune réflexion sur tout ce qu’il a fait qu’il l’a irrité, il ordonne qu’on leur r’habille, et qu’on leur remette dans son premier degré, faisant pour cet effet une fête particulière.

Son frère ne sachant la cause pourquoi son père agit de la manière en est étonné : hélas ! Il ne sait pas que c’est la patience et longanimité qui lie et aveugle amoureusement ce cœur paternel, et qui lui fait trouver plus de délices dans son enfant qui était perdu et qui est retrouvé que dans lui qui a toujours été fidèle, et c’est pour cela même aussi, que les saints anges divinement éclairés de Jésus-Christ font une plus grande [853] solennité de quelques âmes, quoiqu’en petit nombre, qui se convertissent, que de quantité de Justes qui demeurent dans leur degré de sainteté.

Voilà un flambeau admirable, pour connaître Jésus-Christ et savoir quel il est, conformément à ces belles paroles de saint Paul, qui l’a bien connu, Deus patientiae et solatis, Que vraiment Jésus-Christ est un Dieu patient, de consolation et de douceur.

De toutes ces vérités ne serez-vous point convaincue d’aimer tout de bon notre Seigneur, lui sacrifiant pour jamais votre cœur, puisqu’en vérité, toutes ces qualités, spécialement celle-ci, sont capables d’emporter et de vaincre les cœurs les plus rebelles.

Sachez que comme la patience [854] et longanimité est une qualité en Jésus-Christ infiniment admirable et infiniment pleine d’amour vers les créatures, aussi est-elle très fructueuse à nos âmes, lors que nous tachons de la pratiquer dans les occasions qui s’en présentent, d’autant que Jésus-Christ, par les divers actes qu’il en a faits, souffrant et patientant des hommes, comme vous avez vu, en a fait une source infinie et très féconde de grâce, pour toutes les pratiques de patience que l’on exercera ; ce qui dit une chose admirable à qui la considère de près et qui en fait usage.

Conclusion.

Cette retraite est assurément très utile et beaucoup pleine [855] de grâce pour les âmes amoureuses de Jésus-Christ, lesquelles avec grande fidélité, ne se contentent pas seulement de se servir de ces considérations, durant quelques jours de solitude ; mais encore après telle solitude tâchent doucement de s’occuper de Jésus-Christ par leur moyen, le voyant tantôt sous une qualité, tantôt sous l’autre, et ainsi s’entretenant doucement en sa présence, et se servant agréablement des vérités qu’elles contiennent en recevront beaucoup de fruit.











INFLUENCES REÇUES PUIS EXERCEES



Monsieur de Bernières

Madame Guyon





Jean de Bernières à Jacques Bertot

Monsieur de Bernières précède Monsieur Bertot dans la lignée mystique du Coeur. Nous reprenons ici les lettres adressées à l’ « Ami intime »103.

Le début de chaque pièce, lettre complète ou extrait préservé comme maxime est précédé par un repérage par sigle, date, un titre choisi pour être explicite ou d’un incipit de la lettre104 .



31 Mai 1645 L 1,18 Le Cœur seul de Jésus-Christ me pourrait suffire de lecture et de conférences.

M105. L’âme bien pénétrée de l’amour de Dieu, ne peut cesser en cette vie d’estimer la croix et la pénitence, d’aimer les souffrances et les mépris; puisque cet amour de croix enferme en soi un grand amour de Dieu, qui ne fait personne que s’aimant soi-même106. Il ne faut donc jamais se détacher de la croix où la divine Providence nous attache. Que si elle nous en détache, il faut par conformité à ses desseins nous abandonner à sa conduite et souffrir l’état exempt de souffrance, et y demeurer paisiblement et n’être toutefois jamais sans tendance à la croix. Dieu qui connaît nos faiblesses et qui nous donne ses grâces avec mesure, ne nous laisse pas toujours sur la croix, et n’augmente pas toujours nos souffrances. Mais Il laisse pourtant toujours imprimer au fond du cœur une pente secrète vers la croix. C’est là le caractère du vrai chrétien; c’est ce qui l’élève au-dessus de la pure raison humaine; c’est ce qui le rend membre et disciple de Jésus-Christ. Ma principale inclination de la grâce du christianisme, c’est de porter à souffrir. Être chrétien et ne point souffrir est chose impossible107.

En effet l’expérience me fait connaître, que quand je suis sur la croix, je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l’homme extérieur soit dans la tristesse et dans la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentant soulagés se réjouissent. Mais au fond de l’âme j’aperçois une certaine humiliation de n’être plus souffrant et abject. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d’une horreur de la croix et d’opinions contraires à la lumière de la foi. Il n’est pas croyable combien l’âme vit bassement dans cet état purement naturel108. Que d’imperfections l’environnent pour lors! Car tout ce que la pure grâce ne produit point est imparfait et indigne des yeux et des regards de Dieu qui ne peut rien aimer que pour soi109. Que c’est une chose rare qu’une parfaite pureté de cœur110! Elle ne se rencontre que dans les états souffrants et abjects. Elle court grande fortune par tout ailleurs; non seulement dans les plaisirs de la vie les plus innocents, mais dans les consolations et les lumières de la grâce. Au même mois, j’eus un autre jour une vue que le Cœur seul de Jésus-Christ me pourrait suffire de lecture et de conférences, et que dans Lui je rencontrerais les lumières et les sentiments purs de la vie surhumaine111. Il en est la source. Les amis spirituels ne sont que petits ruisseaux, pour l’ordinaire plein de boue et de fange, quand nous les entretenons. Remontons souvent à cette divine Source112, et y buvons de cette eau de vie113. Ne croyons pas avoir tout perdu, quand nous perdons nos directeurs et nos amis. Le Cœur de Jésus Christ nous demeure114. Allons-y prendre les lumières et les sentiments nécessaires à nos conduites, et nous serons des hommes spirituels par esprit d’abjection; parce que nous sommes trop faibles pour remonter jusques à la source.

4 juillet 1645 L 1,19 Cinq ou six personnes de rare vertu.

M115. Ce mot vous apprendra que je suis chargé de toutes sortes de croix, mes affaires reculent plutôt que d’avancer, et m’ôtent le moyen d’aller trouver notre bon Dieu à la solitude116. Ce qui m’est une mortification extrême que mon âme porte, par la grâce de Notre Seigneur avec paix et abandon à Lui. Je goûte de toutes les privations les unes après les autres, et c’est là mon plaisir, puisque tel est l’ordre de Dieu sur moi. J’aurais grande consolation de vous écrire davantage à tous117, mais le loisir ne me le permet pas. Parmi tous mes soins, ma nature quelquefois souffre. Quelquefois aussi elle ne souffre point et entre dans la voie de l’esprit que Dieu recrée et fortifie par plusieurs consolations. Il ne faut pas que le lait manque aux petits enfants, autrement ils ne vivraient pas118.

Au reste j’ai trouvé cinq ou six personnes de rare vertu et attirées extraordinairement à l’oraison et à la solitude, qui désirent se retirer dans quelque ermitage pour y finir leur vie et être dans l’éloignement du monde, dans la pauvreté et l’abjection, et inconnues aux séculiers qu’elles ne voudraient point voir, mais être connues à Dieu seul119. Il y a longtemps que Notre Seigneur leur inspire cette manière de vie. J’aurais grand désir de les y servir au dehors, et favoriser leur solitude, puisque nous avons attrait à ce genre de vie qu’elles entreprennent, sans vouloir se multiplier, ni augmenter de nombre, même en cas de mort120. C’est un petit troupeau de victimes, qui s’immoleraient les unes après les autres à Dieu. Ce sont d’excellentes dispositions que les leurs, et leur plaisir serait de mourir dans les misères, la pauvreté et les abjections, sans être vues, ni visitées de personnes que de nous. Cherchez donc un lieu pour ce sujet, où elles puissent demeurer closes et couvertes, en lieu sain et auprès de pauvres gens121. Car le dessein est d’embrasser et de marcher dans les grandes voies et les états pauvres et abjects de Jésus122. Tous les esprits ne seraient pas capables de telles choses, mais ces personnes sont fortes en nature et en grâces. Faites donc ce dont je vous prie sur ce sujet, et surtout gardez le silence sans en parler à personne du monde.

3 octobre 1645 L 1,21 Ce qui vient de la Providence est bien meilleur pour notre perfection, que ce que nous choisissons.

M123. Jésus fait notre tout. Vous me dites que mon voyage est long ; j’en demeure d’accord. Mais cette longueur n’arrive pas, à mon avis, sans une spéciale Providence de Dieu, qui me veut faire mourir tout à fait aux créatures par le peu de succès que j’aurai en mes affaires, s’il n’y arrive changement. Un retour sans succès est un retour plein de confusion, dont je serai bien aise de goûter un peu. Ma nature y a de grandes répugnances124. Mais mon esprit s’en réjouit dans la vue que ce sera une bonne entrée à la vie pauvre et abjecte de Jésus, si longtemps désirée. Notre cher Père me disait encore hier que ce qui vient de la Providence est bien meilleur pour notre perfection, que ce que nous choisissons125. Et la pauvreté de Providence est la plus excellente, et qui produit en l’âme fidèle une très profonde pureté126. Que notre frère N. se console, et qu’il se prépare à mon retour, de venir en solitude huit ou dix jours à quelque lieu loin de C [aen], car je me veux tirer hors des compagnies, pour être dans une étroite solitude, et commencer la vie que j’ai résolue. Courage, mais courage ! Je suis tout fortifié après la sainte Communion. Depuis hier j’ai été tout affligé pour avoir voulu celer quelque chose contre la simplicité requise ; ce qui est une faute grossière127. Et telles fautes me sont à présent si insupportables que j’aimerais mieux mille fois la mort. Et j’ai plus de déplaisir et je conçois plus de regret d’un péché léger, que je ne faisais de ma confession générale il y a quelques années. Je vous dis bien davantage, à vous, dis-je, à qui je ne cèle rien, que la moindre imperfection128. C’est à dire, le moindre manquement de fidélité que je dois à Dieu dans les occasions où Il me fait connaître sa sainte Volonté, me donne d’extrêmes déplaisirs et cela me fait jeter des larmes129. La raison est que m’ayant donné une plus grande connaissance de ses divines perfections, je sens mon âme pleine d’une si grande estime de cette infinie excellence, que je ne puis lui déplaire, ou ne lui pas plaire, pour suivre ou mes inclinations, ou les vues des créatures130. Je tâche de vouloir ce qui est plus Dieu.

1646 L 1,58 La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce.

M131. Notre Seigneur me donne des attraits tout extraordinaires pour être tout à Lui. Mon oraison semble se purifier, et je me sens entrer en la possession d’un état de grande paix, et où la vertu ne me coûte guères. J’aspire après la chère solitude et la sainte pauvreté132. Ma santé est toujours fort faible. C’est pourquoi je me hâte de beaucoup aimer en la terre afin d’aimer aussi dans le Ciel d’un plus pur amour. Ma vie apparemment ne doit pas être longue, et je tâche déjà de vivre avec autant de dégagement comme si j’étais mort. En effet Notre Seigneur me donne un esprit de nudité pour toutes les créatures que je chéris, mais ce me semble, sans attache. Je ne vis plus en moi-même. Cette demeure en moi et dans les créatures me paraît très basse, et je n’y ai plus de goût. La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce. Je souffre à présent beaucoup de me voir si éloigné de Dieu parmi tant de contradictions et distractions, que les nécessités du corps et les affaires me donnent. Quand Dieu s’est un peu manifesté à l’âme et qu’Il s’est fait connaître par une véritable expérience de ses bontés, qu’il y a à souffrir de vivre ici-bas!133 Mais néanmoins l’on va avec une grande paix, car le fond de l’intérieur est un pur abandon au bon plaisir divin. Je deviens tellement habitué à ne regarder plus que Dieu seul, à ne me plaire qu’en Lui et n’avoir de la joie que pour Lui seul, que je ne puis me réjouir de quoi que ce soit.

Dieu est tout, et cela me suffit; et toute réflexion vers moi semble intéresser la pureté. Donc je dois aimer Celui qui est toute perfection par essence. Je conçois que Dieu est si délicat et si jaloux qu’Il ne veut souffrir qu’une âme aime quoi que ce soit avec Lui. Et Il est très bien fondé en sa jalousie, car Il est l’uniquement aimable134. L’objet de mes oraisons le plus ordinaire, c’est l’essence divine en laquelle je me perds, sans vous pouvoir dire comment. Tout ce que je puis dire, c’est que cette oraison est un anéantissement et perte en Dieu135, qui met l’âme dans un état de grande pureté, d’une profonde paix et d’un amour fort pur. C’est peut-être l’idée d’un état qui est en moi plutôt que l’état même, mais il m’importe. J’ai désir de me perdre tout en Dieu, et auparavant je vois bien qu’il faut être tout perdu en Jésus par une heureuse transformation de toutes nos dispositions aux siennes, toutes pures et saintes. L’âme ne vit plus en cet état qu’en souffrant quand elle n’est pas dans l’abjection, la pauvreté, et les souffrances. Car tout éloignement de Jésus lui est amer, et l’association avec les divins états de sa vie voyagère136 lui est très douce. Je crains que je m’emporte à parler d’un état où je ne suis pas. Mais entre nous il n’y aura pas grand scandale. Au reste je deviens si amoureux de la perfection, que je ne puis quasi hanter137 ni parler qu’avec ceux qui y tendent. Que pensez-vous de tout ce narré? Etc.

5. [Arfuyen] A son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme138.

Dieu seul, et rien plus.

Je n’ai manqué au commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’il perfectionne et qu’il achève son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie ou activité, pour la conserver et augmenter. C’est à celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voies de Dieu, moins il y a de choses à lui dire ; Dieu, qui la possède, est sa lumière et sa conduite, et il est jaloux quand quelque autre s’en mêle ; il faut donc le laisser opérer en toute liberté.

Pour moi, la miséricorde de Notre Seigneur me réduit quelquefois à ce bienheureux néant dans lequel on trouve tout, c’est-à-dire Dieu ; et il m’est donné d’une manière que je ne puis exprimer, de jouir, ce me semble, et être appliqué à la très sainte Trinité. Quelquefois Jésus-Christ m’est révélé, de sorte que mon âme le goûte, le savoure, et expérimente quelque peu son règne en mon intérieur ; mais mon infirmité est encore trop grande pour posséder longtemps ce bonheur, qui souvent m’est caché par mes infidèlités, et par la vie que je prend encore aux créatures. J’aspire pourtant toujours à ma parfaite mort, pour jouir toujours de la Vie.

Je n’avais pas encore bien connu le pesant fardeau que porte une âme qui vit dans son corps, et qui ensuite vit souvent en elle-même, et qui est retirée de Dieu, sa vraie et unique vie. Dans l’expérience de cette misère, si j’ai des idées, c’est de la mort et de l’anéantissement, qui sont la source de la félicité d’une âme bien fidèle. Je ne finirais jamais à vous d’entretenir un sujet où il n’y peut avoir de fin : l’abîmement de l’âme en Dieu est sans fond.

Nos Frères de N. font des merveilles, et ont été longtemps dans le calme ; mais il s’est élevé une persécution qui les fera souffrir, et qui les disposera, s’ils sont fidèles, à recevoir les dons plus parfaits de Dieu. 1652.

23 Août 1653 L 3,32 La vraie oraison c’est Dieu même en l’âme.

M139. Je répondrai à vos dernières, sans faire réflexion sur ce que vous a dit Monsieur N. Il ne faut pas s’amuser à regarder ce que nous sommes, mais ce que Dieu est. Si nous nous voyons, il faut que ce soit en Dieu, afin que nous demeurions perdus continuellement en Lui. C’est cette heureuse perte qui fait la félicité de nos âmes en cette vie et en l’autre, et sans laquelle il me semble que l’on ne peut vivre140.

Car la vie qui n’est pas de Dieu et en Dieu, est plutôt une image de la vie que la véritable vie141. Que l’âme soit en ténèbres ou en lumière, qu’elle ait des jouissances ou des souffrances, des consolations ou des désolations, il importe peu, pourvu que sa vie soit en Dieu, ou plutôt Dieu même142.

Tout ce qui n’est point Dieu me semble comme l’extérieur, et l’intérieur est Dieu seul. Il arrive quelquefois que la lumière de Dieu en nous abîme tellement et anéantit toute notre âme et nos puissances143, qu’il semble que Dieu y soit seul, y vive et y opère; et cela d’une manière immobile et immuable, et dans un repos permanent.

Je ne vous dirai donc point de mes nouvelles, sinon que Dieu commence de vouloir être tout en moi, et je voudrais bien ne mettre point d’obstacle à sa divine opération. Tout ce que je fais, c’est de le laisser faire, et tâcher que mon fond soit comme une pure capacité pour recevoir Dieu à mesure qu’il se communique144. Et c’est ici où il faut de la fidélité à ne point se soustraire à la communication de Dieu par quelque application au dehors, ou regard, ou inclination vers la créature. Plus Dieu est tout, et plus Il se communique. La plupart du temps nous parlons des effets d’oraison, plutôt que de l’oraison.

Car en effet la vraie oraison c’est Dieu même dans l’âme, et l’âme en Dieu qui y fait heureusement sa demeure d’une manière qui ne se peut exprimer145. C’est la parfaite solitude et l’heureux ermitage qu’il faut toujours habiter, et jamais en sortir, quelques changements de lieux ou voyages qu’il faille faire en la terre. C’est ici où l’on comprend comme une même personne est dans le mouvement et dans le repos; qu’elle change de lieu sans partir d’une place; qu’elle est heureuse et malheureuse tout ensemble; elle est dans les créatures; elle converse avec elles, et néanmoins elle vit hors des créatures146. Pour lors l’occupation extérieure n’empêche point l’intérieure. Car tant qu’elle est dans l’ordre de Dieu, il n’y a plus d’embarras pour elle.

7. [Arfuyen] Au même, où il déclare…147.

Pour le présent, il me semble que Dieu est mon seul intérieur, et que tout ce qui n’est point lui, n’a aucune place dans le fond de mon âme, tout s’y trouvant abîmé et perdu. Cet abîmement, et cette perte, est l’état ordinaire de mon oraison, soit que mes puissances ou mes sens reçoivent des lumières ou des ténèbres, de la consolation ou désolation. Enfin je ne me puis mieux expliquer, sinon que Dieu est mon âme, ou mon âme est Dieu, pour ainsi parler, et ensuite ma vie et mon opération ; voilà en peu de mots ce que j’expérimente.

Priez N. de le148 recommander à Dieu, et de lui dire aussi que je suis sur le point de posséder la retraite, et le dépouillement que j’ai tant désiré, et pour lequel mes parents ont tant de contradiction. J’espère d’être bientôt en l’état que la direction du Père Chrysostome149 avait tant approuvé et m’avait conseillé de la part de Notre Seigneur : que N. lui offre150, s’il lui plaît, je l’en prie de tout mon cœur, afin que dépouillé de moi-même, je sois revêtu de Jésus-Christ. O quel bonheur inestimable de n’avoir plus au monde que Dieu ! Que sa Providence soit notre unique appui, et la pauvreté nos richesses. 1653.

17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi

M151. Puisque cette personne est avec vous, prenez-y garde. Portez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement152 dont le seul appui est la pure foi séparée de toute autre lumière et vue153. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoi que d’une manière différente. C’est un grand trésor154 que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate155.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé156. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même, de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale157. Les travaux, les actions, les mortifications et les souffrances de la vie, nous préparent à entrer dans ce divin état, ou l’âme abîmée en Dieu n’est plus elle-même, et par conséquent n’agit plus et n’opère plus. C’est cet heureux néant dont plusieurs bonnes âmes ont la lumière et la connaissance, mais très peu la vérité et la réalité. Les prières des amis de Dieu aident extrêmement à obtenir cette faveur! Mais jamais une âme n’en jouira, qu’elle ne soit dans le détachement de tout de ce qui n’est point Dieu158. Il faudrait être auprès de vous pour vous dire ce que je pense de cet état. Il me semble que votre esprit est beaucoup multiplié en des retours et réflexions159. Je ne sais pas bien si vous expérimentez encore cette perte réelle en Dieu dont nous parlons. La constitution de notre intérieur paraît souvent être semblable, et néanmoins elle est fort différente. Il paraît que nous avons Dieu dans nos puissances, et que nous l’expérimentons comme dans notre fond. Et cependant cela n’est pas puisque l’être de Dieu et sa réelle présence ne peut être communiquée que dans le fond, qui est une capacité dans le centre160 de notre essence, où Dieu seul fait sa demeure, s’y manifeste, et s’y donne à goûter d’une manière qui n’est entendue que de ceux qui en ont l’expérience161. Mais dans les puissances, l’on y reçoit des connaissances et des goûts fort sublimes de Dieu, qui sont des effets et des faveurs de Dieu, et non Dieu même. Quand je dis que Dieu n’est pas dans nos puissances, mais dans le fond, je ne veux pas dire que son Essence ne soit par tout162. Mais je parle comme les mystiques qui font différence de la connaissance que l’on a de Dieu dans le fond et dans les puissances163. Il est fort difficile de se faire entendre en ces matières, mais l’Esprit de Dieu le fait en un moment. Vos dernières m’ont donné désir de vous voir, seulement pour parler de cette voie, en laquelle on ne peut aider qu’avec un peu de temps; les opérations divines ne se faisant pas tout d’un coup, mais successivement les unes après les autres. Il faut recommander ce voyage à Dieu, car il ne faut point que la créature y ait part. Monsieur B164, prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée165, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.

14 Octobre 1654 L 2,39 Comme une petite étable de Bethléem.

Ma Révérende Mère166, après avoir prié sur ce que vous me proposez en votre lettre au sujet de vos établissements, il me semble que vous faites très bien de tenir votre communauté dans le silence, dans l’éloignement des créatures, dans l’oubli, dans la pauvreté, et dans l’abjection. Évitez la prudence humaine dans un établissement de pure grâce, comme doit être le vôtre. Dieu le veut à mépris, pour des âmes qui veulent devenir divines et qui se veulent tirer de l’humanité. Mais comme cet attrait est rare, il ne faut pas multiplier beaucoup. Je veux dire qu’il ne faut pas recevoir indifféremment toutes les filles qui se présenteront, bien qu’elles soient avantagées de plusieurs beaux talents, et qu’elles présentent une dote considérable. Le grand accueil que l’on fait ordinairement aux gens du monde, et qui ont un moyen pour faire et pour soutenir une maison, est quelque chose de trop gros pour des âmes qui veulent être à Dieu sans réserve; puisque le moyen doit être proportionné à la fin, et que l’humaine ne peut rien produire qui soit divin. Peu d’âmes sont capables de cette conduite. C’est pourquoi il est nécessaire que votre maison soit comme une petite étable de Bethléem dans laquelle peu de personnes se trouvent, et où l’on n’entre point que par une invitation et une vocation particulière du Ciel.

17 Octobre 1654 L 3,5 Autant on est détaché de toute choses, autant on est disposé à être uni à Dieu.

M167. Jésus soit notre unique conduite, puisqu’il est la Lumière essentielle168 et la divine Sagesse169. Il ne permettra pas que N. s’éloigne de la voie dans laquelle il veut qu’il arrive à la perfection de son amour. Depuis que je l’ai vu, je n’ai jamais eu le moindre doute de sa vocation, et au contraire je reconnais que le dessein de Dieu sur lui est que vous savez. Sa grâce me paraît grande et haute. S’il est fidèle, elle le conduira dans une grande perfection. Il doit s’attendre à beaucoup de mépris, d’abjections, et d’abandonnements de ses amis mondains. Mais toutes ces faveurs lui mériteront de trouver Dieu, après avoir tout perdu170. La possession d’un bien infini est un trésor qu’on doit préférer à toutes chose171. C’est faute de lumière que quelques chrétiens demeurent dans des emplois qui, quoique bons, les empêchent d’arriver à la parfaite union avec leur Souverain Bien. Autant qu’on est détaché de toutes choses, autant on est disposé à être uni à Dieu.

J’ai eu le bonheur de voir Madame de Renti. Nous avons parlé longtemps des vertus de son cher mari172, et mon très cher et très honoré frère. Elle m’a dit entre autres choses, qu’il lui fit la proposition plusieurs fois de tout quitter, mais elle ne le voulut pas permettre. L’on voit par cet exemple que ce n’est pas une chose nouvelle de se retirer du monde, quoiqu’on y fasse beaucoup de bien. Un grand extérieur est souvent cause d’un petit intérieur, et pour y remédier l’on prend un petit extérieur pour avoir un grand intérieur173. Arsène174 dans ses oraisons continuera à être abandonné ente les mains de Dieu, et il expérimentera de plus en plus combien le Seigneur est doux. En attendant sa retraite entière, il demeurera retiré le plus qu’il pourra175.

L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre.

M176. Jésus soit notre tout pour jamais. Autant que ma petite lumière me donne de discernement, je crois que la déclaration de votre intérieur dans vos dernières est véritable, et que l’Esprit de Dieu opère ce qui se passe en vous. Votre âme reçoit sans doute de plus en plus les communications divines, et celle que vous expérimentez à présent dans le fond de l’âme177, est la fin de toutes les autres qui se passent il y a si longtemps. J’avoue avec vous que c’est l’effet d’une grande miséricorde de Dieu qui ne fait pas cette grâce à tous ceux qui s’approchent de sa sainte Présence à l’oraison178. Vous goûtez maintenant que le centre soutient tout, et que hors de lui il n’y a rien. La vraie vie est en lui et hors de lui ce n’est que misère et affliction d’esprit. Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre179. C’est posséder et jouir de Dieu en Dieu même d’une manière ineffable, et au-dessus de toute expression. L’âme ravie hors de soi-même en Dieu l’expérimente, opérant choses grandes, mais successivement et à proportion que Dieu par son opération va purifiant et anéantissant l’âme; laquelle dans son intérieur et extérieur se retire peu à peu en ce divin abîme avec un attrait et un désir de ne se retrouver jamais. Et c’est ce qui fait maintenant sa course, puisque quoi qu’elle soit en repos, elle ne se reposera jamais qu’elle ne soit devenue Jésus-Christ par une parfaite consommation, autant qu’elle est possible en ce monde. Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme180, plus on découvre de paix d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire qui n’est que commencé. Cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même. Et ce néant ne décroît qu’à proportion que Dieu se retire. Il ne faut pas long discours aux âmes qui expérimentent; il suffit de leur dire que Dieu est, et qu’il opère en vérité, et réalité dans leur centre181. Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts! Vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, il nous continuera ses miséricordes pour nous établir dans la parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien.

11 Mars 1655 L 3,59 Ce Jour d’éternité est un jour de vérité

M182. Je vous dirai pour réponse à vos dernières, que les faveurs et les dons de la gloire se donnent toutes en un moment aux âmes qui entrent dans le Paradis, puisqu’elles voient ce que l’œil n’a jamais vu, ni les oreilles entendu, etc.183. Mais dans cette vie l’on ne reçoit les dons et les grâces que successivement, bien que l’on ait le bonheur d’entrer en Dieu et d’y faire son séjour. Dans cet abîme de la divinité, l’on se perd de plus en plus, et l’on y reçoit aussi plusieurs miséricordes les unes après les autres. Ce qui se passe à présent dans votre intérieur est, ce me semble réel, véritable et divin. Et le Jour de l’éternité qui y reluit donne lui-même des certitudes que ce n’est pas un faux jour. Mais un Jour qui, se donnant soi-même, donne aussi tous les saints qui sont le Paradis dans une si ineffable unité qu’elle est inexplicable.

Car c’est une unité de déification qui nous fait être une même chose avec Dieu et avec tous les esprits qui ont le bonheur d’être perdus en Lui184. Ce Jour d’éternité est un jour de vérité qui découvre dans son unité une multitude de vérités que l’âme voit d’une manière essentielle. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Recevez tous les effets de ce bienheureux Jour; soit qu’il découvre au fond de votre âme quelque vérité, soit qu’il vous applique à la conversion de quelque âme. Mon avis est que quand vous aurez liberté d’écrire quelque chose vous l’écriviez; et que vous ne manquiez pas de nous regarder souvent dans ce Jour, quand volontairement il nous découvrira à votre âme. Puisqu’il ne faut rien faire ni ne chercher par aucun effort, mais attendre que Dieu nous fasse paraître ce qu’Il veut que nous fassions.

Tous mes chers frères vous saluent. Je suis bien engagé dans la Cour185. Mais pourvu que Jésus-Christ vive seul et purement en vérité, il m’est indifférent quoi que je fasse. Car il est vrai que la pure Vie de Jésus Christ est la béatitude de ce monde et de l’autre. Je ne sais lequel m’est plus agréable : les splendeurs et le Jour de la Vie divine, ou les affreuses ténèbres et souffrances de la vie humaine. L’état seul qui est communiqué est l’unique tout de l’âme qui, étant anéantie et ayant tout perdu, n’a plus de choix ni de désirs. Car en vérité elle n’est plus elle-même; elle est tout ce que Jésus veut être en elle. Adieu en Jésus.

14 Septembre 1656 L 3,25 Tant de goût et de saveur à être anéanti.

M186. Je fus presque résolu hier de partir avec MonSeigneur l’évêque de Kilala; mais la divine Providence ne l’a pas permis. Il faut attendre le temps qu’il lui plaira ordonner, en patience et longanimité. L’esprit de mort où Dieu met quand on l’a trouvé dans le plus intime de son intérieur, ne permets pas que l’on puisse désirer rien qu’avec dégagement187. Et puis il me semble que quand on a Dieu, on a tout. Je suis bien éloigné de cet état, mais je sens que mon âme y tend, et que rien ne peut ni la consoler ni l’appuyer, que Dieu seul, et le pur ordre de Dieu188. Les créatures les plus saintes ne peuvent ici être utiles, qu’au moment que Dieu veut qu’on les perde189. Je sais bien que je suis indigne de vous entretenir. Notre Seigneur m’éloigne de ce bonheur pour me purifier davantage. J’accepte ce qu’Il lui plaît ordonner, et m’y soumets de tout mon cœur.

Vous nous ferez grand plaisir de nous envoyer l’écrit que vous avez fait touchant la société que nous devons avoir avec les trois divines Personnes de la très sainte Trinité190. Les pratiques et dispositions qui se peuvent marquer sur le papier sont nécessaires pour acheminer l’âme à cet heureux état; mais il faut se perdre et s’abîmer d’une manière ineffable dans l’infinité de ces trois divines Personnes, pour entrer vraiment et réellement dans leur société. C’est cette divine perte que Dieu seul peut faire, et dont l’âme n’a expérience que lorsqu’elle est réduite au néant191. Il y a tant de goût et de saveur à être anéanti de cette sorte, qu’il est impossible que l’âme puisse se servir d’autre règle, que de se laisser abîmer dans l’océan infini de la Divinité. Il est plus facile de se taire que de parler de ce degré d’union. Toute expression est au-dessous de l’expérience.

Il suffit à l’âme de se perdre pour être contente et posséder un bonheur inconcevable. Mais quand elle se trouve elle-même par quelque infidélité et détour de Dieu, elle expérimente le dernier malheur qui se peut souffrir en cette vie192. Je ne suis pas encore capable ni assez avancé pour connaître dans mon fond les trois divines Personnes. 193Mon anéantissement n’est pas encore à ce point-là. Si j’aperçois quelquefois la sainte Trinité dans mon intérieur, je pense que ce n’est pas encore qu’en lumière intellectuelle. Il y a un moi-même dans mon fond qui subsiste et qui s’oppose aux communications de Dieu. Je le découvre souvent, mais je ne puis rien faire pour l’anéantir. C’est à Dieu seul à faire cet ouvrage194. Cependant ce fond est pour moi une source d’ennui et de tristesse inexplicable. Cette angoisse intérieure se sent, mais elle ne se peut exprimer, sinon par un exil et bannissement de Dieu qui donne à l’âme le dernier malheur, puisqu’Il la tient éloignée de sa fin et de sa béatitude. Priez pour moi, afin que je puisse trouver Dieu, après l’avoir tant désiré. Qu’il me fasse la miséricorde de me donner la Vie, après avoir été si longtemps dans la mort.

10. [Arfuyen] Au même, sur les richesses du parfait anéantissement195.

Jésus soit l’unique union de nos cœurs.

Votre dernière lettre m’a donné beaucoup de consolation et d’instruction : je vous en suis très obligé, et par ce mot je vous en témoigne mes reconnaissances, vous supliant de continuer ce petit commerce spirituel, dont j’espère tirer beaucoup de profit.

Je vous dirai donc en simplicité que je sens dans mon intérieur une sympathie et une correspondance avec le vôtre, goûtant ce qui me semble que vous goûtez des secrètes opérations de Dieu dans l’intime de votre fond. Je me sens bien éloigné d’expérimenter les choses que Notre Seigneur vous communique ; mais un degré inférieur ne laisse pas de goûter un supérieur par je ne sais quelle union qui ne se peut exprimer. Je reconnais que votre chère âme est sans doute pénétrée de la lumière éternelle, j’espère qu’elle le sera encore davantage, et d’une manière plus essentielle : plus une âme se va perdant et abîmant, plus elle est tranformée en Dieu ; et comme cette perte ne se fait que peu à peu, il faut aussi avec patience et longanimité attendre de la pure miséricorde de Dieu notre abîmement parfait et consommé.

Pour moi, je suis toujours dans la même connaissance, que j’ai un fond de corruption infiniment opposé à Dieu : ce qui fait, comme je vous ai témoigné par mes dernières, ma grande croix, et un sujet de souffrances qui ne se peut déclarer. Cette divine présence réelle me cause une absence et un éloignement de Dieu, découvrant mes impuretés, me semblant que je n’ai jamais été plus éloigné de Dieu que lorsque je l’ai expérimenté plus proche. En un même moment, je goûte sa présence et son absence, et je connais qu’il n’y a point de remède à mon mal, sinon que cette divine présence aille consumant peu à peu mes imperfections, comme le soleil, quand il se lève, dissipe les ténèbres de la nuit.

Quand on est arrivé au-dessus de tout moyen, notre avancement dépend de la pure communication de Dieu, qui la fait comme il lui plaît. Dans l’état essentiel, l’on expérimente une dépendance de Dieu si absolue que vous savez bien qu’il n’y a rien au ciel et en la terre qui puisse aider, que Dieu seul. Il est vrai que dans le fond Dieu est vie à l’âme ; mais c’est une vie qui produit continuellement des morts, jusques à ce que l’âme soit totalement et parfaitement morte : c’est l’effet le plus nécessaire et le plus ordinaire de Dieu, vivant en la manière dont je parle, que de faire mourir. Il est vrai que de mourir de la sorte est l’unique plaisir d’une personne qui veut être toute perdue en Dieu.

Ne me refusez pas, Monsieur, vos saintes prières à ce sujet ; je vous assure que je ferai le même pour vous, désirant de tout mon cœur que vous me continuiez votre bienveillance et la qualité de, etc. 1656. 10 Octobre.

21 Janvier 1657 L 3,31 Les biens qu’apporte cette sorte d’oraison sont innombrables

M196. Jésus la lumière éternelle soit notre unique conduite. Ma maladie m’a empêché de vous répondre plus tôt, et de vous dire mes petites pensées touchant la personne dont il est question, et pour laquelle j’ai toute l’affection possible197. Notre Seigneur m’unissant à elle d’une façon particulière. L’état présent de son intérieur est très bon, et Dieu le va opérant passivement. Il faut qu’elle reçoive dans son fond ses divines opérations et leurs effets, et qu’elle demeure toute abandonnée et passive. C’est le seul secret qu’il y a dans ce degré d’oraison où elle est.

Car la lumière éternelle se lève dans son fond comme un beau soleil sur l’horizon198, et dissipant peu à peu les ténèbres de son esprit humain, lui donne des intelligences du procédé mystique, et de la perte et anéantissement qu’elle doit souffrir en s’abîmant en Dieu199. Je ne m’étendrai point au long sur les diverses opérations qu’elle explique. Je les trouve toutes bonnes, et de Dieu. Il faut qu’elle se laisse pénétrer à elles. Elles produiront des effets d’un grand amour de Dieu, et d’une douleur cuisante de lui avoir été infidèle. Elle recevra un dégoût de tout ce qui n’est point Dieu, quelque grand et éminent qu’il soit. Ayant par une connaissance expérimentale déjà bu à la source, elle ne se peut contenter, ni étancher sa soif dans les ruisseaux200.

Les biens qu’apporte cette sorte d’oraison sont innombrables201. Heureuse l’âme, laquelle y est arrivée! Et quand même elle n’y aurait seulement qu’attrait et vocation, je la tiendrais beaucoup favorisée de Dieu. La personne dont il est question, doit être certaine que Dieu veut qu’elle soit fidèle à cette grâce. Toutes les craintes et les troubles qui peuvent survenir ne la doivent point faire changer ce procédé. Car je la tiens toute appelée à un si grand état. Un peu de secours lui fera grand bien de temps en temps. C’est pourquoi ne lui déniez pas la charité si vous avez capacité de l’aider. Les âmes se trouvant quelquefois si obscurcies, qu’elles ne peuvent rien dire. Pour lors il ne faut point violenter son état, et attendre que Notre Seigneur nous donne lumière. Il ne faut plus que cette personne, lorsqu’elle se trouvera dans la distraction ou dans la vie des sens, fasse aucun acte pour se réunir à Dieu, puisque désormais, son union se doit faire par la défaillance et la mort de ses propres opérations202. Cela était bon pour le temps auquel on lui donna l’avis dont elle parle. Plus elle demeurera passive, plus elle perdra ses propres activités, plus Dieu se communiquera dans son fond d’une manière expérimentale, et qu’il est difficile d’exprimer. L’expérience, que Jésus-Christ est la Parole Eternelle, et que lui seul suffit à l’âme, dont elle est instruite et enseignée d’une manière admirable, est très excellente203. Mais quand cette divine Parole Eternelle parle, il faut que l’âme se taise et qu’elle anéantisse tous ses sentiments et ses propres pensées204. Voilà tout ce que je puis dire présentement sur cet état. Notre Seigneur suppléera à mon ignorance. Adieu, ne m’oubliez pas en vos saintes prières, et croyez, etc...

1 Juillet 1658 L 3,45 Vous êtes en chemin vers un pays qu’on appelle le néant.

M.205 Jésus soit notre tout pour jamais. Je viens de recevoir votre dernière du vingt-quatrième juin. Pour y répondre en peu de mots, je vous dirai selon ma petite lumière que tout ce qui se passe en votre intérieur et tout ce qui s’y opère est de Dieu, lequel s’écoulant et prenant possession du fond de votre âme d’une manière qui s’expérimente, mais qui ne se peut exprimer, produit les effets marqués dans votre lettre et en produira bien d’autres si vous le laissez agir. Dieu tout nu sera la source de toutes vos opérations intérieures et extérieures, de toutes les pratiques de vertu, d’austérité, de pauvreté, d’abjection et de l’occupation du prochain206.

Comme du soleil s’écoule la variété des couleurs sur les fleurs, quoique le soleil ne contienne qu’en éminence les couleurs, et non point formellement. Car on aurait beau regarder de près le rayon du soleil, si on y découvrait les couleurs qu’il répand sur les fleurs. De même Dieu tout nu n’a rien, ce semble à l’esprit humain, et néanmoins Il donne à l’âme tout ce qu’elle a besoin par écoulement207.

Il ne faut pas s’étonner si votre nature craint votre vocation au prochain. Car sans doute elle y trouvera sa mort et son anéantissement d’une manière et d’un biais que vous goûtez déjà. Et il faut que vous sachiez que par ce moyen seul vous arriverez au parfait néant de vous-même, et qu’il ne le faut point espérer ailleurs. Heureuse l’âme à laquelle Dieu se donne. C’est une grâce et un trésor que les sages et les prudents ne connaissent point208. Il court un bruit que vous êtes allés tous deux vous rendre chartreux. D’autres disent que vous êtes allés à Rome, et moi je dis que vous êtes en chemin pour aller dans un pays qu’on appelle le néant209. On croit que je cache votre dessein. Je me trouve si bien à Caen, que je ne pourrai pas me résoudre d’aller à Paris cette année, si ma présence n’y était très nécessaire; ce que je ne prévois pas puisque vous seul pouvez mieux faire que moi.

7 Octobre 1658 L 3,48 Quand Dieu se manifeste Lui-même et révèle, ô quelle perte! Quel anéantissement dans une âme!

Jésus-Christ soit notre unique vie pour le temps et pour l’éternité210. C’est Lui seul qui peut ouvrir la porte au réel anéantissement de la créature et qui peut faire cette grande miséricorde à une âme, sans laquelle tout ce qu’elle a reçu jusqu’ici de faveurs, de dons de lumières, de transports, d’amours, de ravissements mêmes si vous voulez, sont si peu de chose, qu’en vérité ce n’est rien en comparaison de la réalité du néant211.

Toute la voie mystique est remplie de miséricordes qui passent au-delà de nos mérites, et qui sans doute seraient capables de nous contenter si Notre Seigneur ne nous faisait voir un peu en passant la vérité de la réalité du néant212. Quand elle touche le fond de notre intérieur seulement en passant, il nous demeure des intelligences et des certitudes que tout ce qui est moins que Dieu n’est rien, et que Dieu seul est notre tout213; et que pour y arriver il faut que Lui-même nous perde et nous anéantisse214. C’est pour lors qu’Il nous ouvre la porte du réel anéantissement dans lequel Dieu est seul et la créature n’est plus. Dieu vit et opère, et la créature ne vit et n’opère plus215. Nous avons souvent la lumière de cet heureux état216. Mais je vous confesse que très peu de personnes y arrivent en réalité217, parce que Dieu ne les y appelle pas218. Ou si elles y ont vocation, elles ne peuvent pas soutenir la mort et la perte générale de toutes les créatures219; elles sont encore engagées à quelques-unes220. Mais le plus souvent elles demeurent dans elles-mêmes sans en pouvoir jamais sortir, si Dieu par un coup extraordinaire de sa divine main221 ne les en tire par un ravissement qui est au-dessus de tout ravissement, et que je ne puis exprimer222.

Il y a des expressions de cette vérité qui en disent quelque chose, mais en vérité ce n’est rien. Par exemple : qu’une goutte d’eau s’abîme dans la mer223, et les étoiles se perdent dans l’éminente clarté du soleil224. Mais quand Dieu se manifeste Lui-même et se révèle, ô quelle perte 225! Quel anéantissement dans une âme! Et quel commencement de déification! Je crois, N. que vous avez vocation à cet état. Le dégoût que vous avez de toutes choses, et la course ou tendance que vous expérimentez vers votre centre marque que vous n’êtes pas encore tout à fait dans le repos226, et que quand Dieu vous ouvrira la porte, Il remplira plus votre âme en un moment qu’elle n’a été remplie jusqu’ici227.

Prenez courage, et allons tous de compagnie comme des pèlerins mystiques, pour monter la sainte montagne de Sion sur laquelle nous verrons Dieu228. C’est son ordre de n’y pouvoir arriver que peu à peu, et en souffrant les morts et les pertes que la divine Providence nous envoie229. Ne faites plus tant de réflexions, si vous devez espérer d’être au nombre que Dieu choisit. Marchez en fidélité et abandon, et laissez faire Dieu. Nous ne savons pas ses desseins. Si nous mourons en chemin, ce nous sera trop d’honneur et trop de grâces de mourir pour un si bon sujet.

10 Octobre 1658 L 3,44 Dieu écoulé dans votre fond sollicite et tire votre âme de passer du rayon en Lui seul.

Monsieur230, Jésus soit notre tout pour le temps et pour l’éternité. Je reconnais par la lecture de votre dernière, que Dieu écoulé231 dans votre fond sollicite et tire votre âme de passer du rayon en Lui qui seul veut être son centre232, sa béatitude, et le principe de tous ses mouvements et opérations, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ce passage ne se peut faire ni vous ne pouvez expérimenter le royaume de Dieu en vous, qu’après avoir souffert plusieurs tribulations, incertitudes, craintes, et autres choses semblables, marquées dans votre lettre233.

Pour arriver à la totale vie, il faut entrer en la totale mort de soi-même234. C’est une croix fort pressante à la nature, mais qui étant opérée par Dieu seul, est le commencement d’un bonheur qui ne se peut exprimer235. Il n’est plus temps de vous en dédire. Dieu vous veut tout à Lui, en Lui, et par Lui-même vous n’aurez jamais de repos que cela ne soit236. Ayez un peu de patience et vous connaîtrez bientôt par expérience, que ce pénible ouvrage de sortir de soi-même, est opéré de Dieu, d’une manière au-dessus de toute manière, très simple, très douce, et très efficace237. Dieu se faisant goûter et trouver hors de nous-m&ec