Le Nuage d’Inconnaissance

The Cloud of unknowing

&

L’Epître de la direction intime

 

 

 

 

 

 

Dossier assemblé par Dominique Tronc


 

Présentation

 

Je propose, à l’usage d’amis en édition Hors Commerce, ces écrits du quatorzième siècle.

Quelques pages par Lilian Silburn[1] ouvrent à la lecture de « l'un des plus profonds [textes] de la mystique chrétienne ».

Suit la belle version de ce Nuage d’Inconnaissance par Armel Guerne[2].

Elle est complétée par le Cloud of Unknowing dans l’anglais moderne proposé par Evelyn Underhill[3].

L’ensemble s’achève sur la « mise en pratique » offerte dans l’Epître de la direction intime. Cette dernière fut traduite par dom Noetinger[4].

L’auteur de ces textes serait peut-être Adam Horsley de la chartreuse de Beauvale dans le South Nottinghamshire. On ne sait rien de plus[5]. Son œuvre comporte cinq titres : The Cloud of Unknowing, le plus célèbre et le plus long ; The Epistle of prayer, admirable Épître de la direction intime ; Dionysius mystical Teaching; Benjamen, une traduction libre de Richard de Saint Victor ; The Epistle of Discretion in the Stirrings of the Soul ; The Treatise of the discerning of Spirits[6]

Le titre du Nuage d’Inconnaissance est tiré du début du texte : « Here bygynnith a book of contemplacyon, the whiche is clepyd the clowde of unknowyng, in the whiche a soule is onyd with god ». Rien n’est à faire, sinon par élan ! On ne saurait surestimer l’importance de ce texte qui forme, avec les Noces de Ruusbroec et les chefs-d’œuvre de Jean de la Croix (Cantique A, Vive flamme), une trilogie à laquelle se réfèrent les mystiques d’Occident.


 

 

« Sur le Nuage d'Inconnaissance » par Lilian Silburn

Le « Nuage d'inconnaissance » est d'un auteur anonyme, moine probablement qui vivait en Angleterre vers le milieu du 14e siècle.

Ce court traité est l'un des plus profonds de la mystique chrétienne et pourtant il est à peine connu en France et n'a pas la place qu'il mériterait dans la littérature religieuse.

II s'apparente étroitement par l'esprit et la méthode aux chefs-d'oeuvre de Saint Jean de la Croix qui lui sont postérieurs. Comme eux aussi il s'adresse aux contemplatifs qui cherchent à atteindre les sommets de la vie spirituelle, c'est-à-dire l'union mystique par la voie étroite du dénuement et de l'amour.

Ces contemplatifs ne sont nullement des savants ni des théologiens adonnés à la science et qui aspirent à la claire vision de Dieu puisqu'on ne peut jouir de cette vision en cette vie. Le nuage d'inconnaissance n'est qu'à l'intention des âmes humbles qui aspirent uniquement à suivre la voie de l'amour, cet élan direct du coeur vers Dieu et vers Dieu seul.

Ce nuage d'inconnaissance est un symbole particulièrement bien choisi pour exprimer l'expérience mystique dans tout son dénuement. Ce nuage qui s'interpose entre l'âme et Dieu et obscurcit la connaissance que l'âme pourrait avoir de Dieu rappelle la « divine obscurité » et la connaissance obscure par agnosie d'un saint Denys l'Areopagite et offre encore des points remarquables de similitude avec 'la nuit obscure' de Saint Jean de la Croix.

Ce nuage est l'oubli de notre activité cognitive et le renoncement aux lumières surnaturelles ; car la vie spécifiquement mystique ne consiste pas pour l'auteur de ce petit livre en une claire considération de quelque objet qui se situerait au-dessous de Dieu quelque savant et favorable qu'il soit, comme la méditation sur les perfections divines, les dons de Dieu, les saints ou les béatitudes ; elle ne consiste pas non plus en un mouvement aigu de l'intelligence ni en curiosité d'esprit ou en imagination parce que « tout ce à quoi tu penses cela est au-dessus de toi pendant ce temps et entre toi et ton Dieu » (éd. Guerne, p.32). Par contre plus valable en soi et plus plaisant à Dieu est cet aveugle élan d'amour vers Dieu en lui-même et « un tel et secret empressement en ce nuage d'inconnaissance ». La raison en est que « l'amour peut en cette vie atteindre Dieu mais la science point ».

Il est donc possible selon l'auteur sans vue, ni lumière, ni connaissance, en un élan d'amour que sans cesse Dieu suscite dans notre volonté.

C'est en ceci précisément que consiste l'œuvre dont l'auteur donne une description extraordinaire car c'est la seule fois à ma connaissance qu'un mystique insiste autant sur la brièveté et l'instantanéité de l'œuvre c'est-à-dire de ce très court élan qui mène vers Dieu. Ce n'est pas une prière qui dure et s'alanguit mais un élan dont l'intensité s'accroît sans cesse parce qu'il reprend et se renouvelle. Comme le dit si bien l'auteur du nuage d'inconnaissance : « ce n'est pas un long temps que réclame cette oeuvre pour son réel achèvement. C'est en effet l'opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l'homme. Jamais elle ne dure plus ni moins qu'un atome lequel atome ... est la plus petite partie du temps » et cet atome est la juste mesure de la volonté. Ce mouvement de la volonté est précisément ce que l'auteur appelle le « pieux et humble aveugle élan d'amour ». À l'aide de la grâce tous les mouvements d'une âme qui serait parfaitement pure convergeraient vers le souverainement désirable et aucun n'irait se perdre vers les créatures .

En ces conditions il nous paraît que les conseils que donne ce moine ne sont pas seulement utiles aux âmes qui ont effectivement renoncé au monde et vivent dans un cloître mais qu'ils sont aussi à la portée de tous ceux qui se sentent portés vers la vie contemplative, car s'il est indubitable que les longues oraisons sont incompatibles avec les multiples occupations de la vie journalière, ce bref élan du coeur et de la volonté qui est apte à se renouveler parce qu'il est amour peut très bien par contre accompagner une vie active dans le siècle. En effet pour que cette oeuvre s'accomplisse nous dit l'auteur « un rien de temps suffit ». « Ce n'est qu'un brusque mouvement et comme inattendu qui s'élance vivement vers Dieu, de même qu'une étincelle de charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements en une heure se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là pour qu'elle ait soudain et complètement oublié toute choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c'est la chute dans quelque pensée ou action exécutée ou non. Mais qu'importe ? puisque aussitôt après il s'élance de nouveau aussi soudainement qu'il l'avait fait avant. d'elle ; » (p. 29-30).

Cet élan suffit pour unir à Dieu. Mais à certains il convient de « l'avoir comme plié et empaqueté dans un mot » afin de mieux s'y tenir et ce mot doit être bref, « Dieu », « amour » par exemple ; c'est avec ce mot qu'il nous est conseillé de frapper à coups redoublés sur le nuage d'inconnaissance et de rabattre toute manière de pensée « sous le nuage d'oubli » car à côté de ce nuage obscur qui se trouve entre l'âme et Dieu, l'auteur distingue un autre nuage qui serait cette fois-ci non plus au-dessus de l'âme mais au-dessous d'elle ; nous avons là le nuage d'oubli qui s'interpose entre elle et les créatures.

Ainsi le nuage d'inconnaissance est le symbole original dans lequel s'exprime l'expérience vécue du moine en sa double nudité : nudité intérieure totale à l'égard de la connaissance de Dieu, ce « Dieu immense et profond » de St Jean de la Croix qu'aucune vision ou révélation ne peut traduire et dénuement intégral de toute chose, oubli parfait et de soi-même et des autres.

Le travail et l'effort qui reviennent à l'âme sont en effet de fouler aux pieds le souvenir de tout ce qui n'est pas Dieu et de perdre « toute idée et tout sentiment de son être propre». (p.137).

Bien avant St Jean de la Croix, ce moine anonyme du XIV° siècle décrit encore un autre aspect de l'obscurité qui rappelle la nuit obscure du Saint. Il la nomme « l'affliction parfaite qui sert à purifier l'âme » . « Tu dois prendre en dégoût tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu'il n'y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu, rien d'étonnant que tu le détestes et haïsses de penser à toi-même quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu / cette masse pesante qui n'est point autre chose que toi-même ». (p.138).

Cette oeuvre qui paraît si ardue au début deviendra facile parce que par la suite c'est Dieu qui voudra travailler seul mais alors qu'on laisse cette oeuvre agir en nous-même et nous conduire où elle voudra sans nous y mêler par crainte de tout embrouiller. Qu'on devienne aveugle durant ce temps en rejetant tout désir de connaissance qui serait plus un obstacle qu'une aide « qu'il te suffise pour toi de te sentir mû et poussé par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien sinon que dans ce tien mouvement tu n'as aucune pensée particulière pour aucune chose au-dessous de Dieu et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu ». (p.114)

Comme saint Jean de la Croix l'auteur du Nuage d'Inconnaissance dit nettement que l'oeuvre de Dieu en nous est passive et surnaturelle et que l'initiative de l'âme active et naturelle amènerait à éteindre l'esprit. Mais nous n'en saurons pas plus sur cette oeuvre divine ni sur l'illumination qui perce parfois le nuage d'inconnaisssance ni sur l'embrasement d'amour qui en résulte, l'auteur ne pouvant ni ne voulant en parler car sa tâche se limite à décrire l'oeuvre propre de l'homme qui est attiré et aidé par la grâce.

La façon toute savoureuse, vivante et ingénue dont l'auteur fait part de ses conseils et de ses expériences est admirable par sa simplicité et sa nudité ; le lecteur n'y verra exposées et discutées que des choses essentielles, indispensables et suffisantes qui témoignent précisément de sa grande expérience spirituelle. C'est ce qui fait la valeur de ce court traité et en rend la lecture si attrayante[7].


 


 

« Le Nuage d’Inconnaissance » traduit par Armel Guerne[8]


 

 

Commence ici un livre de Contemplation nommé LE NUAGE D'INCONNAISSANCE en lequel l'Ame est unie à Dieu

 

COMMENCE ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE

O DIEU, à qui sont ouverts tous les coeurs, et à qui parle toute volonté, et à qui rien de secret ne demeure caché : je Vous supplie de purifier les desseins de mon coeur par l'ineffable don de Votre grâce, en sorte que je puisse parfaitement Vous aimer, et dignement Vous louer. Amen[9].

COMMENCE ICI LE PROLOGUE

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ! Je te prie et t'adjure, de toute l'énergie et la force compatibles avec la charité, toi qui auras ce livre entre les mains, qu'il soit venu en ta possession par propriété ou que tu l'aies en garde, que tu aies à le transmettre ou que tu l'aies reçu de quelqu'un, qui que tu sois je te somme, autant qu'il est au pouvoir de la sagesse et de la volonté, de ne pas le lire, de ne pas le copier et de n'en donner lecture à quiconque, et non plus de supporter qu'il soit lu, ou copié, ou qu'il en soit donné lecture, à moins que ce ne soit par quelqu'un, ou à quelqu'un, dont tu présumes à bon droit qu'il a l'intention unique et le désir véritable de se faire un disciple parfait du Christ, non seulement dans la vie active, mais encore au point suprême de la vie contemplative auquel puisse parvenir en cette vie, par la grâce, l'âme parfaite emprisonnée encore, cependant, dans ce corps mortel ; et qu'à cela l'ait préparé, et à ta connaissance depuis longtemps déjà, la pratique de 15 telles vertus de la vie active qui rendent apte à la vie contemplative. Parce qu'autrement ce livre n'est en rien accordé à lui. Et par-dessus je te prie et t'adjure, si quelqu'un comme celui-là devait le lire, le copier ou en parler, ou bien encore en écouter la lecture ou en entendre parler, je te somme, au nom et par l'autorité de la charité, comme je le commande à toi-même, de lui commander de lire ce livre ou d'en entendre la lecture, de le copier ou d'en parler tout au long dans son entier. Car il peut se trouver qu'il y ait quelque matière incluse en son commencement, ou au milieu, qui reste là en suspens et ne soit pas pleinement traitée à cette place : mais elle le sera bientôt après, ou peut-être même à la fin. C'est pourquoi si quelqu'un voulait ne regarder qu'un passage, et pas un autre, il pourrait facilement être induit en erreur ; et afin d'éviter cette erreur, ensemble à toi et à tous autres, je te supplie par charité de faire comme je t'ai dit.

Les disputeurs du monde, les louangeurs et les blâmeurs d'eux-mêmes ou d'autrui, les discoureurs de vanités, coureurs d'histoires et conteurs de contes, toutes les sortes de faiseurs d'embarras, jamais je n'ai tenu ni eu souci qu'ils connussent ce livre. Car il n'est jamais entré dans mon intention d'écrire cette chose pour eux, et donc aussi je désire qu'ils ne s'y mêlent point : ni eux, ni aucun curieux, lettré ou inculte. Oui ! encore seraient-ils excellents hommes de bien dans la vie active, rien de ceci néanmoins ne se rapporte à eux. Mais si c'était pour ces hommes, au contraire, qui se tiennent dans la vie active par la forme extérieure 16 de l'existence, mais qui cependant, sous l'inspiration de l'Esprit de Dieu (dont les jugements sont cachés) se trouvent, par un mouvement intérieur, pleinement disposés par grâce, non pas continuellement comme c'est le cas des vrais contemplatifs, mais de temps à autre, à avoir les yeux ouverts au plus haut de cet acte de la contemplation ; si donc c'étaient de tels hommes qui vissent ce livre, ils pourraient, par la grâce de Dieu, en être grandement confortés.

Le présent livre est séparé en soixante et quinze chapitres, entre lesquels le dernier de tous enseigne certains signes sûrs, auxquels une âme peut vérifier véritablement si elle -est appelée, ou non, par Dieu à travailler dans cette voie, à être l'ouvrier de ce travail.

AMI spirituel en Dieu, je te prie et t'adjure d'avoir une constante et soutenue considération et un perpétuel regard sur la manière et matière de ta vocation. Et qu'en ton coeur tu rendes grâces à Dieu de pouvoir, par l'assistance de Sa grâce, te tenir fermement en l'état, au degré et forme de vie dont tu as pleinement fait choix contre tous les assauts subtils des ennemis spirituels et corporels, et triompher jusqu'à la couronne de la vie qui n'a pas de fin.

Amen.

 


 

CHAPITRE PREMIER

Des quatre degrés dans la vie du chrétien; et comment les parcourt la vocation que dit ce livre.

Ami spirituel en Dieu, tu dois parfaitement entendre que grossièrement, je vois quatre degrés et stades dans la vie du chrétien : lesquels sont à savoir, de la vie commune (ou ordinaire), de la vie spéciale (ou religieuse), de la vie solitaire et de la vie parfaite. Les trois premiers ont leur commencement et fin dans cette vie; mais le quatrième, qui par la grâce peut commencer ici, ne sera à amais sans fin que dans la béatitude du ciel. ;

Et tels que tu les trouves en ordre ici, et en premier la vie commune, puis la vie spéciale, ensuite la vie solitaire et la parfaite enfin, tels justement et dans cet ordre même sont les degrés, selon mon jugement, par lesquels, dans sa grande miséricorde, Notre Seigneur t'appelle et te conduit à Lui dans 18 le désir de ton cœur. Car tu sais bien que lorsque tu vivais d'abord dans le degré commun de la vie chrétienne et dans la compagnie de tes frères du monde, c'est très évidemment Son éternel amour - par lequel tu fus fait et créé du néant où tu étais, et racheté au prix de son précieux sang du péché d'Adam où tu étais perdu - qui n'a voulu souffrir que tu fusses si loin de Lui dans ce stade et à ce degré de vie. Et c'est pourquoi Il a très gracieusement suscité ton désir, et par le lien de la ferveur l'a affermi, te conduisant par là et t'amenant à une forme de vie et dans l'état plus spécial de serviteur au nombre de ses serviteurs, en sorte qu'il te fût possible d'apprendre à vivre plus spirituellement et plus spécialement à son service : bien plus que tu ne l'avais fait ou que tu n'eusses pu le faire dans le degré commun de ta vie de devant. Mais encore ?

Encore il apparaît qu'il ne te laissa point, ni ne t'abandonna ainsi légèrement, dans l'amour de Son coeur qu'Il n'a cessé d'avoir pour toi depuis que tu as été si peu que rien. Mais qu'a-t-Il fait ? Ne vois-tu pas avec combien de soins et d'attentions, avec combien, de grâces, Il t'a haussé intimement vers le troisième degré et la troisième forme de vie, laquelle est appelée solitaire ? Et dans cette forme et cet état de vie solitaire, tu peux apprendre à élever plus haut tbn amour et à marcher vers cet état et ce degré, lequel est le dernier de tous, qui est celui, de la vie parfaite. 19

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME

Courte exhortation à l'humilité et à l'accomplissement de l'œuvre que ce livre dit.

Aussi maintenant regarde, misérable créature, et vois ce que tu es. Qu'es-tu donc, et en quoi donc as-tu mérité d'être ainsi appelé par notre Seigneur ? Quel faible et misérable cceur, tout endormi dans la paresse, celui qui ne serait point éveillé par l'attirance de cet amour et par la voix de cet appel ! Mais attention, malheureux, méfie-toi sur l'instant de ton ennemi, et ne te prends jamais pour plus saint ou meilleur du fait de l'excellence de cet appel et du genre de vie solitaire où tu es entré. Quelle misère, au contraire, et quelle malédiction, si tu ne tires pas le meilleur de toi-même, quand tu as le soutien de la grâce et de la direction spirituelle, pour vivre selon ta vocation ! Aussi combien plus grands faut-il que soient ton humilité et ton amour 21 spirituel pour l'époux, quand Lui qui est le Dieu de toute-puissance, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, s'est fait humble au point de s'abaisser jusqu'à toi et, de toutes les brebis de son troupeau, t'a fait la grâce de te choisir pour être l'une de celles qui Lui sont réservées, t'octroyant dans le pâturage une place où tu puisses être nourri des suavités de Son amour, par anticipation sur ton héritage au royaume des cieux.

En action, donc, et sans délai, je t'en supplie. Regarde à présent devant toi et laisse ce qui est en arrière vois ce qui te fait défaut, et non ce que tu as, c'est le plus prompt pour gagner et garder l'humilité. Toute ta vie maintenant consiste et se tient dans le désir, si tu dois avancer sur les degrés de la perfection : ce désir qui ne peut être absolument que créé et formé dans ta volonté par la main de Dieu tout-puissant, mais avec ton accord. Et je te dis une chose : c'est un amant jaloux et qui ne souffre point de partage; Il ne se complaît à agir dans ta volonté s'Il n'y est point seul, uniquement, avec toi. Il ne réclame aucune aide, mais seulement toi-même. C'est Lui qui veut, et tu n'as qu'à Le regarder et Le laisser, Lui seul. Mais à toi de bien garder les fenêtres et la porte, car les mouches et les ennemis y font assaut.

Et si tu as ferme propos de faire ainsi, il n'est besoin pour toi que de Le presser humblement par la prière, et bientôt Il voudra t'aider. Presse-le donc, et fais voir quelles sont tes dispositions. Il est tout prêt et Il n'attend que toi. Mais que feras-tu, et comment vas-tu Le presser? 21

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TROISIÈME

Comment doit être entreprise l'oeuvre que dit ce livre, et de sa précellence sur toutes autres.

LÈVE vers Dieu ton coeur dans un élan d'humilité et d'amour; pense à Lui seul, et non pas à ses biens. Ainsi considère avec répugnance toute pensée autre que de Lui. En sorte qu'en ton entendement et en ta volonté, il n'y ait d'oeuvre que la sienne. Et ce que tu as à faire, c'est d'oublier toutes les créatures que Dieu ait jamais faites, et même leurs oeuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune d'entr'elles, pas plus au général qu'au particulier; laisse-les exister et ne t'en soucie points L'oeuvre de l'âme qui plaît le plus à Dieu, la voici. Tous les saints et les anges ont joie de cei ouvrage et ils se hâtent d'y aider de toutes leurs forces. Les démons entrent tous en fureur lorsque tu t'y employes, et ils s'efforcent 23 tant qu'ils peuvent d'y faire échec. Tous les humains en vie sur terre en sont merveilleusement assistés, bien que tu ne saches comment. Et les âmes en purgatoire, oui, sont soulagées de leur peine par la vertu de cette opération. Toi-même t'en trouves purifié et rendu vertueux plus que par toute autre oeuvre. Et néanmoins c'est la plus facile de toutes, lorsqu'avec la grâce l'âme s'y sent portée, et c'est la plus tôt faite. Mais autrement elle est ârdue, et c'est pour toi comme un prodige que de l'accomplir.

C'est pourquoi ne te relâche point, mais sois en travail jusqu'à temps que tu t'y sentes porté. Car dans les commencements lorsque tu le fais, tu ne trouves rien qu'une obscurité ; et comme s'il y avait un nuage d'inconnaissance, tu ne sais pas quoi, excepté que tu sens dans ta volonté un élan nu vers Dieu. Cette obscurité et ce nuage sont, quoi que tu fasses, entre toi et ton Dieu, et ils font que tu ne peux ni clairement Le voir par la lumière de l'entendement dans ta raison, ni Le sentir dans ton affection par la douceur de l'amour.

Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu'il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t'efforcer activement ainsi que je t'en prie, j'ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras. 23

 

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME

De la brièveté de cette œuvre, et comment on n'y peut parvenir par curiosité d'esprit ni imagination.

Mais afin que tu n'ailles point errer, ni te représenter cette oeuvre autrement qu'elle n'est, il me faut t'en dire un peu plus long, selon mon jugement.

Ce n'est pas un long temps que réclame cette oeuvre, ainsi que le croient quelques-uns, pour son réel achèvement ; c'est en effet l'opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l'homme. Jamais elle ne dure plus, ni moins, qu'un atome /1, lequel atome, d'après la définition des vrais philosophes en la science d'astronomie, est la plus petite partie du temps : si petit qu'à cause de sa

 

/1. Atome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L'heure, au moyen âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi. (N. d. T.).

25 petitesse même il est indivisible et quasi incompréhensible. C'est lui, ce temps dont il est écrit : Tout le temps qui t'est donné à toi, à toi il sera demandé comment tu l'as dépensé. Et c'est raison que tu en rendes compte, car il n'est ni plus long ni plus court, mais il a la juste mesure, pas plus, de ce qui est au dedans le principal pouvoir agissant de ton âme : c'est-à-dire ta volonté. Car il peut y avoir et il y a, dans une heure de ta volonté, juste autant de vouloirs et de désirs, ni plus ni moins, qu'il y a d'atomes dans une heure.

Or si tu te trouvais, par la grâce, rétabli dans le premier état de l'âme humaine, telle qu'elle était avant le péché, alors, et avec l'aide de cette même grâce, tu serais maître de ce, ou de ces mouvements ; et de cette sorte aucun n'irait se perdre, mais tous convergeraient et tendraient vers le souverainement désirable et suprême bien, lequel est Dieu. Car Il vient même à la convenance de notre âme par la mesure qu'Il donne à Sa Divinité ; et notre âme également est à sa convenance par l'excellence originale de notre création « à Son image et à Sa ressemblance ». Et par Lui-même seul, et rien que Lui en Lui-même, Il est pleinement suffisant, et encore bien plus, pour combler le vouloir et désir de notre âme. Et, par la vertu réformatrice de la grâce, notre âme est faite pleinement suffisante et capable de Le comprendre en entier, Lui qui est incompréhensible à toutes les facultés et pouvoirs de connaissance des créatures, autant angéliques qu'humaines : j'entends bien par la science, mais non par leur amour. Et c'est pourquoi je les nomme, 26 en ce cas, les facultés de connaissance.

Néanmoins, toutes les créatures qui ont intelligence, les angéliques comme les humaines, possèdent en elles-mêmes et chacune pour soi, une première puissance opérative principale, laquelle est nommée de connaissance, et une autre puissance opérative principale, laquelle est nommée de l'amour. Desquelles deux facultés, Dieu qui en est le créateur, reste toujours incompréhensible à la première, qui est celle de la connaissance ; et à la seconde, qui est celle de l'amour, Il est tout compréhensible, pleinement et entièrement, quoique diversement pour chacun. De sorte qu'une seule même âme peut, par la vertu de l'amour, comprendre en elle-même Celui qui est en Soi pleinement suffisant - et incomparablement plus encore - pour emplir et combler toutes les âmes et tous les anges jamais créés. Et c'est ici l'immense et merveilleux miracle de l'amour dont l'oeuvre jamais ne connaîtra de fin, puisqu'à jamais Dieu le fera et que jamais il n'interrompra de le faire. Que celui-là le voie, à qui la grâce a donné des yeux pour voir, car c'est une infinie bénédiction que d'en avoir le sentiment, et le contraire est une désolation infinie.

Et c'est pourquoi celui qui a été rétabli par la grâce à demeurer constant dans la garde des mouvements de sa volonté - puisqu'il ne peut être, de nature, sans ces mouvements - jamais ne sera dans cette vie sans quelque goût de l'infinie suavité, ni dans la béatitude du ciel sans sa pleine et complète nourriture. Aussi ne t'étonne donc pas si je te pousse et t'incite à cette œuvre. Car elle est 27 l’oeuvre même, comme tu l'apprendras par la suite, que l'homme eût poursuivie s'il n'avait pas péché ; c'est l’oeuvre pour laquelle l'homme a été fait, et toutes choses pour l'homme, afin de lui prêter assistance et l'y pousser plus avant ; et aussi est-ce en y travaillant que l'homme sera rétabli à nouveau. Car par le manquement à ce travail, toujours plus profondément l'homme tombe dans le péché, toujours plus loin et plus loin de Dieu. Mais à mettre et garder dans cette oeuvre son continuel effort, sans plus, l'homme se relève de plus en plus du péché, toujours plus près et plus près de Dieu.

Et c'est pourquoi prends donc grandement garde au temps, et comment tu le dépenses : car rien n'est plus précieux que le temps. Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu. Un gage que le temps est précieux, c'est que Dieu, qui en est le dispensateur, ne nous donne jamais deux temps à la fois mais toujours l'un après l'autre. Ce qu'Il fait parce qu'Il ne veut point renverser l'ordre et le cours ordinal des causes dans Sa création. Car le temps est fait pour l'homme, et non l'homme pour le temps. Et c'est pour cela que Dieu, à qui appartient le gouvernement de la nature, ne veut point, par Son don du temps, précéder le mouvement de nature dans l'âme humaine, lequel mouvement a l'exacte mesure d'un temps, et rien que d'un temps. En sorte qu'au Jugement, l'homme n'aura point d'excuse à invoquer devant Dieu et, rendant compte du temps dépensé, il n'aura point à dire : « Vous m'avez donné deux temps à la fois, et je n'avais qu'un seul mouvement par fois. » 28

Mais tout plein de chagrin, voici que tu me dis ; « Comment ferai-je ? et puisque c'est ainsi que tu le dis, comment rendrai-je compte de chaque temps séparément ? Moi qui jusqu'à ce jour, avec à présent vingt et quatre ans d'âge, n'ai jamais pris garde au temps. Maintenant, si je voulais rectifier, tu sais parfaitement, pour la raison même des paroles que tu as écrites plus haut, que cela ne se peut ni selon le cours naturel, ni par le secours de la grâce commune, et que je ne saurais à présent prendre garde et faire réparation que pour les seuls temps qui sont à venir. Et au surplus encore, je sais assurément, par le fait de mon excessive fragilité et de mon indolence d'esprit, que même pour ces temps à venir, je ne serai en aucune manière capable de veiller à plus d'un sur cent. De sorte que je suis véritablement prisonnier de ces raisons. Pour l'amour de Jésus, aide-moi maintenant ! »

Très juste et fort exactement dit : pour l'amour de Jésus. Car dans l'amour de Jésus, là en effet sera ton aide et ton secours. L'amour a ce pouvoir, que toutes choses alors sont mises en commun. Aussi donc aime Jésus, et toute chose qu'il a sera tienne. Il est, par Sa Divinité, le créateur et dispensateur du temps. Il est, par Son humanité, le garde vrai du temps. Et par Sa Divinité ensemble et son humanité, Il est le Juge le plus exact, et qui demande compte du temps dépensé. C'est pourquoi unis-toi à Lui, par amour et par foi, et ainsi, par l'effet et vertu de ce lien, tu percevras en commun avec Lui, et avec tous qui par l'amour sont aussi liés à lui : c'est à savoir avec notre Dame 29 Sainte Marie qui était pleine de toutes grâces dans cette garde du temps, puis avec tous les anges du ciel, lesquels n'ont pu jamais perdre quelque temps que soit, et avec tous les saints au ciel et sur la terre, lesquels, par la grâce de Jésus, en vertu de l'amour, ont pris avec exactitude une juste garde du temps. Vois donc ! ici se trouve le réconfort ; médites-en clairement, et pour toi tires-en quelque profit.

Mais je t'avertis d'une chose entre toutes autres : Je ne vois pas qui pourrait prétendre à une communauté ainsi avec Jésus et Sa Mère équitable, avec Ses anges éminents et Ses saints, si ce n'est quelqu'un qui fasse de soi-même tous ses efforts et son possible afin d'aider la grâce dans cette garde du temps. De telle sorte qu'on le voie pour sa part, si petite soit-elle, venir en bénéfice à la communauté, ainsi que parmi eux, chacun pour la sienne, le fait.

Aussi donc donne ton attention à cette oeuvre, et à sa merveilleuse manière, intérieurement, dans ton âme. Car pourvu qu'elle soit bien conçue, ce n'est qu'un brusque mouvement, et comme inattendu, qui s'élance vivement vers Dieu, de même qu'une étincelle du charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent, en une heure, se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là, pour qu'elle ait, soudain et complètement, oublié toutes choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c'est la chute de nouveau 30 dans quelque pensée ou quelque action, exécutée ou non. Mais qu'importe ? Puisque sitôt après, il s'élance de nouveau aussi soudainement qu'il l'avait fait avant.

Et ici peut-on se faire une brève idée de la manière de cette opération, et clairement discerner qu'elle est loin de toute vision, fausse imagination ou bizarrerie de pensée : car telle, elle serait produite, non par un aussi pieux et humble aveugle élan d'amour, mais par un esprit imaginatif, tout d'orgueil et de curiosité. Pareil esprit d'orgueil et de curiosité doit toujours être rabaissé et durement foulé aux pieds, si véritablement, cette œuvre, c'est dans la pureté du cœur qu'on la veut concevoir. Car quiconque, pour avoir entendu quelque chose de cette oeuvre, soit par lecture soit par paroles, s'imaginerait qu'on puisse ou doive y parvenir par le travail de l'esprit ; et dès lors s'assiérait et se mettrait à chercher dans sa tête comment elle peut bien être, et, dans cette curiosité, ferait travailler son imagination peut-être bien au rebours de l'ordre naturel, allant s'inventer une sorte et manière d'opérer, laquelle n'est ni corporelle ni spirituelle, - en vérité cet homme, qui que ce soit, est périlleusement dans l'erreur. A un tel point, même, qu'à moins que Dieu, dans sa grande bonté, n'accomplisse un miracle de miséricorde et ne lui fasse aussitôt quitter cet effort pour aller prendre conseil, humblement, de ceux qui ont l'expérience, cet homme alors tombera dans les folies frénétiques, ou encore dans d'autres grands péchés contre l'esprit ou illusions diaboliques, par lesquels il peut très facilement perdre tout ensemble 31 sa vie et son âme, maintenant et à jamais. C'est pourquoi donc, pour l'amour de Dieu, montre de la prudence dans cette oeuvre et ne travaille en aucune façon par l'esprit ni par imagination ; car je te le dis véritablement : elle ne peut être faite par le travail de ceux-là. Aussi laisse-les, et ne travaille point avec eux.

Et ne crois pas, parce que j'ai dit une obscurité ou un nuage, que ce puisse être quelque nuage de l'accumulation des humeurs qui flottent dans l'air, ni non plus une obscurité comme dans ta maison, de nuit, quand la chandelle est soufflée. Car une telle obscurité et un tel nuage, tu les peux imaginer par curiosité d'esprit, et avoir l'une devant tes yeux dans le plus lumineux jour de l'été; comme aussi, au contraire, dans la plus sombre nuit d'hiver, tu peux imaginer une brillante et claire lumière. Laisse une pareille fausseté. Je n'entends en rien cela. Car lorsque je dis obscurité, j'entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée : puisque tu ne la vois avec l'eeil de l'esprit. Et pour cette raison il n'est point appelé un nuage de l'air, mais un nuage d'inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME

Que dans le temps de cette oeuvre, toutes les créatures qui jamais ont été, sont maintenant ou seront, et toutes les œuvres de ces mêmes créatures, doivent être cachées sous le nuage d'oubli.

ET si jamais tu devais parvenir en ce nuage, et que tu y demeures et travailles dedans comme je t'en prie, ce que tu dois, de même que ce nuage d'inconnaissance est au-dessus de toi entre toi et ton Dieu, c'est exactement de même mettre au-dessous de toi un nuage d'oubli entre toi et toutes les créatures jamais créées. Tu vas penser, peut-être, que tu es tout à fait loin de Dieu parce que ce nuage d'inconnaissance est entre toi et ton Dieu mais très certainement, si la conception en est bonne, tu es bien plus loin de Lui quand tu n'as point un nuage d'oubli entre toi et les créatures qui puissent jamais avoir été ou être faites. Et si 33 souvent que je dise : toutes les créatures qui jamais aient été ou soient faites, aussi souvent j'entends non seulement ces créatures elles-mêmes, mais aussi toutes les oeuvres et conditions de ces mêmes créatures. Je ne fais exception d'aucune créature, qu'elle soit corporelle ou spirituelle, ni non plus d'aucune condition ou oeuvre d'aucune créature, qu'elle soit bonne ou mauvaise : et pour le dire en bref, toutes doivent être cachées sous le nuage d'oubli en l'occurrence.

Car quoiqu'il soit pleinement profitable parfois de penser à certaines conditions et actions de telles créatures particulières, néanmoins ici, en cette oeuvre, le profit en est minuscule ou nul. Pourquoi donc ? C'est que le souvenir ou la pensée de quelque créature que Dieu ait jamais faite, ou d'une quelconque de ses actions, est une manière de lumière spirituelle : car l'oeil de ton âme est exactement fixé sur cela comme l'œil du tireur est fixé sur le but qu'il vise. Et je te dis une chose, c'est que tout ce à quoi tu penses, cela est au-dessus de toi pendant ce temps, et entre toi et ton Dieu : et d'autant plus es-tu loin et plus loin de Dieu, que tu as en l'esprit la moindre chose autre que Dieu.

Oui ! et s'il est possible de le dire avec décence et convenance, pour cette oeuvre, cela ne sert que peu ou à rien de penser à la bonté ou à la perfection de Dieu, ou à notre Dame, ou aux saints et anges dans le ciel, ou encore aux béatitudes du ciel c'est-à-dire par une considération spéciale, comme si tu voulais par cette considération nourrir ton propos et lui donner plus de force. Je suis dans 34 l'opinion qu'en aucune manière cela ne t'aiderait dans le cas et dans cette oeuvre. Car encore qu'il soit bon de méditer sur la bonté de Dieu, et de L'aimer et glorifier pour cela, néanmoins il est de beaucoup meilleur de penser à son Être pur, et de L'aimer et glorifier pour Lui-même.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SIXIÈME

Courte considération de l'oeuvre dont s'agit, tirée d'une question.

Mais maintenant tu m'interroges et me dis « Comment vais-je penser à Lui, et qu'est-Il ? » et à cela je ne puis te répondre que ceci : « Je n'en sais rien. »

Car par ta question tu m'as jeté dans cette même obscurité et dans ce même nuage d'inconnaissance où je voudrais que tu fusses toi-même. Car de toutes les autres créatures et de leurs oeuvres, oui certes, et des oeuvres de Dieu Lui-même, il est possible qu'un homme ait son plein de connaissance par la grâce, - et sur elles, il peut très bien penser; mais sur Dieu Soi-même, personne ne peut penser. C'est pourquoi laisserai-je toutes choses que je puis penser, et choisirai-je pour mon amour la chose que je ne puis penser. Car voici : Il peut bien être aimé, 36 mais pensé non pas. L'amour Le peut atteindre et retenir, mais jamais la pensée.

Aussi donc, quoiqu'il soit bon de penser parfois en particulier à la bonté et à la perfection de Dieu, et encore que ce soit une lumière et partie de la contemplation, néanmoins pourtant en cette oeuvre, cela sera rejeté bas et couvert avec un nuage d'oubli. Et tu t'avanceras vaillamment par dessus, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d'amour, essayant de percer l'obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d'inconnaissance avec la lance aiguë de l'amour impatient ; et ne t'en va de là pour chose qui arrive.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME

Comment l'homme se gardera, dans cette œuvre, entre toute pensée, et particulièrement contre celles issues de la curiosité et astuce de l'esprit naturel.

.ET si quelque pensée se lève et continuellement se veut pousser de force au-dessus de toi, entre toi et cette obscurité, te questionnant et disant « Que cherches-tu ? Et que voudrais-tu avoir ? » Tu diras, toi, que c'est Dieu que tu souhaites posséder : « C'est Lui que je convoite, Lui que je cherche, et rien autre que Lui. »

Et si elle te demande : « Qu'est-ce que Dieu ? » Dis-lui, toi, que c'est Dieu qui t'a fait, et racheté, et qui gracieusement t'a appelé à ce degré. « Et en Lui, tu diras, nulle et de rien est ton habileté. » Et c'est pourquoi tu ordonnes: « En-bas, toi, va-t'en en bas. » Et vite tu poses le pied dessus par un élan d'amour, toute sainte qu'elle te paraisse, et bien 38 qu'elle te semblât vouloir t'aider à Le chercher. Car peut-être bien voulait-elle te mettre en l'esprit divers très admirables et merveilleux aspects de Sa bonté, et affirmer qu'Il est toute douceur et tout amour, toute grâce et toute miséricorde. Et si tu veux l'écouter, elle ne demande pas mieux ; car pour finir, et toujours plus te disputant ainsi, elle te distraira, toi, de l'amour, pour te mettre en l'esprit Sa Passion.

Et là, elle te fera voir la merveilleuse bonté de Dieu, et si tu l'écoutes, elle n'attend que cela. Car bientôt après, elle te montrera ta misérable vie ancienne, et peut-être, à y penser et à la voir, te ramènera-t-elle à l'esprit quelque lieu où tu as demeuré dans ce temps d'avant. De telle sorte que pour finir, et avant que tu t'en sois rendu compte, te voilà rejeté tu ne sais où dans la dissipation. Et la cause de cette dissipation, c'est que tu te seras prêté de bon gré tout d'abord à l'entendre, puis que tu lui auras répondu, que tu l'auras admise et reçue, et que tu l'auras laissée seule faire.

Et tout cependant, néanmoins, la chose qu'elle disait, tout ensemble était bonne et sainte. Et même si sainte, oui, que l'homme ou la femme qui croirait atteindre à la contemplation sans de nombreuses et attendries méditations sur sa propre misère, sur la Passion, la Bonté, l'Excellence et la Perfection de Dieu, avant d'y parvenir, certes se tromperait et manquerait son but. Mais ce néanmoins, il reste à l'homme ou femme qui longuement s'est employé à ces méditations, de les laisser pourtant, et de les rejeter et pousser très loin sous le nuage d'oubli, 39 s'il doit jamais pénétrer et percer un jour le nuage d'inconnaissance qui est entre lui et son Dieu. Aussi donc, quel que soit le moment où tu te disposes à cette oeuvre, et quel, le sentiment d'y être appelé par la grâce de Dieu : élève alors ton cœur vers Lui, avec un mouvement et un élan d'humilité et d'amour, dans la pensée du Dieu qui t'a créé, et racheté, et qui t'a gracieusement appelé au degré où tu es, n'admettant aucune autre pensée que cette seule pensée de Dieu. Et même celle-ci, seulement si tu t'y sens porté : car un élan direct et nu vers Dieu est suffisant assez, sans aucune autre cause que Lui-même.

Et que si cet élan, il te convient l'avoir comme plié et empaqueté dans un mot, afin de plus fermement t'y tenir, alors ce soit un petit mot, et très bref de syllabes : car le plus court il est, mieux il est accordé à l'oeuvre de l'Esprit. Semblable mot est le mot : DIEU, ou encore le mot : AMOUR. Choisis celui que tu veux, ou tel autre qui te plaît, pourvu qu'il soit court de syllabes. Et celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais il ne s'en écarte, quelque chose qu'il advienne.

Ce mot sera ton bouclier et ton glaive, que tu ailles en paix ou en guerre. Avec ce mot tu frapperas sur ce nuage et cette obscurité au-dessus de toi. Et avec lui tu rabattras toutes manières de pensée sous le nuage de l'oubli. A tel point que, si quelque pensée t'importune d'en-haut et te demande ce que tu voudrais posséder, tu ne lui répondras par aucunes paroles autres que ce mot seul. Et qu'elle argue de sa compétence en t'offrant d'expliquer ce 40 mot très savamment et de t'en exposer les qualités ou propriétés, dis-lui que tu veux le garder et posséder intact en son entier, et non point brisé ou défait.

Et si tu veux te tenir ferme en ce propos, sois bien sûr que pas un instant de plus, elle ne demeurera. Et pourquoi ? Parce que tu ne veux ni la laisses se nourrir aux douces méditations sur Dieu, alléguées ci-dessus.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE HUITIÈME

Un bon éclaircissement de certains doutes qui peuvent survenir en cette oeuvre, tiré d'une question, par la réfutation de la propre curiosité et astuce de l'esprit humain naturel, et par la distinction des degrés et parties entre la vie active et la contemplative.

Or voici que tu m'interroges : « Et qu'est-ce donc, ce qui m'occupe ainsi durant cette couvre, et savoir si c'est chose de bien ou mauvaise ? Car si c'était chose mauvaise, dis-tu, alors je m'émerveillerais qu'elle vînt à ce point accroître la dévotion de l'homme. Et souvent m'a-t-il bien semblé qu'il y avait un réconfort précieux à écouter ses dires. Et maintes fois y a-t-il, ce me semble, où elle m'a tiré les larmes du coeur, tantôt m'apitoyant sur la Passion du Christ, tantôt sur ma propre misère ou tant d'autres objets qui tous m'ont paru parfaitement 42 saints, et d'un grand bien pour moi. Aussi ne saurait-elle, à mon estime, être du tout mauvaise. Mais si la chose est bonne, et qu'au surplus elle me fasse un tel et si grand bien par ses dires et douces paroles, alors grandement je m'étonne et me demande pourquoi tu me dis de la rejeter, et si loin, sous le nuage d'oubli. »

Voici assurément qui me paraît une question pertinemment posée, et à laquelle je pense bien répondre, autant que je le pourrai dans ma faiblesse.

Et d'abord, lorsque tu me demandes ce qu'est cela, qui t'occupe et te presse si fort pendant cette oeuvre, et même s'offre à t'y aider, je dis que c'est un vif et clair regard dans la lumière naturelle de ton esprit, lequel s'imprime dans ton âme.

Et quand tu me demandes si la chose est bonne ou mauvaise, je dis qu'en elle-même, il lui appartient d'être bonne toujours, selon sa nature. Pour cela : que c'est un rayon de la ressemblance de Dieu. Mais quant à son emploi, alors elle peut être bonne, ou mauvaise. Bonne, quand elle est, par la grâce, ouverte sur une vue de ta propre misère, sur la Passion, sur la bonté et sur les oeuvres admirables de Dieu dans Ses créatures, tant corporelles que spirituelles. Auquel cas, il n'y a point à s'étonner qu'elle accroisse si pleinement ta dévotion, tout comme tu dis. Mais là où l'usage est mauvais, c'est quand l'enflent l'orgueil et la curiosité d'un grand savoir et connaissance livresques, tels que chez les doctes clercs ; car les voilà empressés à se faire, non plus les humbles écoliers de la divinité et maîtres en la dévotion, mais les étudiants orgueilleux 43 du diable et maîtres des vanités et du mensonge. Pour tous les autres hommes ou femmes, quels qu'ils soient, religieux ou séculiers, aussi l'usage ou emploi de cet esprit naturel est mauvais, lorsque l'enflent l'orgueil et la curiosité de tous les talents mondains, les charnelles pensées de convoitise devant la louange du monde, et la possession des richesses, des vaines plaisances et des flatteries d'autrui.

Et lorsque tu me demandes pourquoi tu as à la rejeter sous le nuage de l'oubli, quand la chose est ainsi, et telle que selon sa nature elle est bonne, et par suite, selon que tu en uses proprement, elle te fait tant de bien et accroît tellement ta dévotion ; je réponds à ceci et te dis : Que tu dois parfaitement comprendre qu'il y a deux manières de vivre en la Sainte Église.

La première est la vie active et la seconde est la vie contemplative. L'active est la vie inférieure, et la contemplative, supérieure. La vie active a deux degrés, un supérieur et un inférieur, de même que la vie contemplative aussi a deux degrés, un inférieur et un supérieur. Mais aussi ces deux vies sont-elles à ce point couplées ensemble que, bien qu'elles puissent être diverses en quelque endroit, néanmoins ni la première ni la seconde ne saurait être pleinement sans quelque partie de l'autre. Pourquoi cela ? Parce que cette part qui est la supérieure de la vie active, c'est aussi cette même part qui est l'inférieure de la vie contemplative. De telle sorte qu'un homme ne saurait être pleinement actif, qu'il ne soit pour partie contemplatif ; 44 ni non plus contemplatif absolument, pour autant qu'on le puisse être ici; qu'il ne soit pour une part actif. La condition de la vie active, c'est d'avoir tout ensemble et son commencement et sa fin dans cette vie ; mais non la vie contemplative, laquelle commence bien en cette vie, mais pour durer sans connaître de fin. Et la raison ? C'est que la part que Marie a choisie, jamais elle ne lui sera ôtée. La vie active est troublée, agitée et travaillée par maints objets ; mais la contemplative, elle, demeure assise dans la paix avec un objet unique.

La vie active inférieure, ce sont les honnêtes bonnes oeuvres matérielles de charité et de miséricorde. Sa part supérieure, laquelle est l'inférieure de la vie contemplative, ce sont les efficaces méditations spirituelles et l'attentive considération par l'homme, avec chagrin et contrition, de sa propre misère ; de la Passion du Christ. et de ses serviteurs, avec pitié et compassion ; des admirables dons de Dieu, de Sa bonté et de Ses oeuvres dans toutes Ses créatures corporelles et spirituelles, avec actions de grâces et louanges. Mais, la plus haute part de la contemplation, autant qu'elle peut se faire ici, consiste tout entière en cette obscurité et ce nuage d'inconnaissance, et avec un élan d'amour et une aveugle considération de l'Être pur de Dieu, uniquement Lui-même.

L'homme, dans la vie active inférieure, est en dehors de soi et au-dessous de soi. Dans la vie active supérieure, et partie inférieure de la contemplative, l'homme est au dedans de soi et égal à soi-même. Mais dans la vie contemplative supé rieure,  45 c'est au-dessus de soi qu'il est, et sous son Dieu. Au-dessus de soi-même : car la victoire qu'il se promet, avec le secours de la grâce, est par delà le point qu'on ne peut plus prétendre atteindre par nature ; ce qui est d'être attaché et uni à Dieu en esprit, en unité d'amour et en conformité de volonté.

Et tout justement comme il est impossible à la raison humaine d'admettre, pour un homme, qu'il en vienne à la part supérieure de la vie active, s'il n'a, du moins, cessé et quitté pour un temps la part inférieure ; exactement de même aussi est-il qu'un homme ne pourra point passer à la part supérieure de la vie contemplative, s'il n'a, du moins, cessé et quitté pour un temps sa part inférieure. Et autant est-ce chose illégitime et qui va à l'échec, que de vouloir et prétendre s'asseoir dans ses méditations, tout en conservant néanmoins son attention fixée à l'extérieur sur les travaux du corps, faits ou à faire, aussi saints qu'ils puissent être par ailleurs en eux-mêmes ; autant assurément est-il inadmissible et un échec certain, de prétendre et vouloir oeuvrer dans cette obscurité et ce nuage d'inconnaissance en un affectueux élan d'amour pour Dieu Lui-même, tout en laissant s'élever au-dessus de soi et se pousser entre soi et son Dieu, quelque pensée ou quelque méditation sur les admirables dons de Dieu, Sa bonté et ses oeuvres dans chacune de Ses créatures corporelles et spirituelles, - autant saintes que puissent être, par ailleurs, ces pensées elles-mêmes, autant réconfortantes et profondes ! 46

Et c'est la raison pourquoi je te dis et prie de rejeter une telle pensée affutée et subtile, et de la recouvrir d'un très épais nuage d'oubli, quelque sainte qu'elle soit et te faisant promesse plus que jamais de t'assister et aider dans ton propos. Et le pourquoi, c'est que l'amour peut, dans cette vie, atteindre Dieu ; mais la science non point. Et tout le temps que l'âme demeure en ce corps mortel, la pointe de notre intelligence à l'égard des choses spirituelles, et tout particulièrement de Dieu, est souillée toujours plus de toutes sortes d'imaginations, par la faute desquelles notre travail ne peut être qu'impur. Et la grande merveille, ce serait que par là nous ne fussions induits en mainte erreur.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, le souvenir de la créature la plus sainte qu'ait jamais faite Dieu est plus nuisible que profitable.

ET c'est pourquoi ce mouvement aigu de ton intelligence, qui toujours vient t'importuner quand tu te mets à cette oeuvre, il faut toujours qu'il soit foulé aux pieds ; car si toi, tu ne le foules, c'est lui qui te foulera. Et ainsi, lorsque tu crois au mieux et t'imagines demeurer en cette obscurité et n'avoir en ton esprit rien autre que Dieu seul, si tu y regardes véritablement, tu trouveras ton esprit, non point occupé de cette obscurité, mais d'une claire considération de quelque objet au-dessous de Dieu. Et cela étant, assurément cette chose est au-dessus de toi dans le moment, et entre toi et ton Dieu. C'est pourquoi, aie donc à dessein de rejeter de semblables et claires considérations, 48 seraient-elles saintes et favorables comme jamais. Car je te dis une chose : c'est que plus profitable pour la santé de ton âme, et plus valable en soi, et plus plaisant à Dieu et à tous les saints ou anges au ciel, - oui ! et plus secourable à tous tes amis de corps et d'esprit, vifs ou morts, - est cet aveugle élan d'amour vers Dieu en Lui-même, et un tel et secret empressement en ce nuage d'inconnaissance ; et je te dis qu'il est meilleur pour toi de le posséder et avoir dans ton sentiment spirituel, que d'avoir les yeux de ton âme ouverts sur la contemplation ou considération de tous les anges ou saints au ciel; ou qu'elle soit baignée dans toute l'allégresse et la mélodie de la béatitude où ils sont.

Et remarque bien que tu n'as point à t'étonner de ceci ; car si tu pouvais toi-même le voir aussi clairement qu'il est possible, par la grâce, de le pressentir en cette vie, alors tu penserais comme je dis. Mais sache bien et sois assuré que la claire vision, on ne l'aura jamais en cette vie ; le sentiment, toutefois, on peut l'avoir, par grâce, et avec la permission de Dieu. Et c'est pourquoi élève donc ton amour à ce nuage ; ou plutôt, pour parler selon la vérité, laisse Dieu tirer ton amour à ce nuage ; et tâche pour toi, avec le secours de Sa grâce, d'oublier tout le reste.

Car lorsqu'un simple souvenir de quelque objet au-dessous de Dieu, pourtant involontaire et non délibéré, déjà t'éloigne beaucoup plus de Dieu que s'il ne s'était imposé, et te nuit par cela qu'il te rend d'autant plus incapable d'avoir, par expérience, le sentiment du fruit de Son amour, - que 49 sera-ce donc si tu jettes volontairement et délibérément un tel souvenir en travers de ton propos, et quel obstacle ne va-t-il pas y mettre ? Et puisque le souvenir de quelque saint en particulier, ou de tout objet purement spirituel, déjà est un pareil obstacle pour toi, qu'en sera-t-il du souvenir de quelque homme vivant dans sa chair misérable ou de tout autre objet matériel ou mondain ? et combien n'en seras-tu pas empêché dans cette oeuvre ?

Ce n'est pas que je dise qu'une semblable idée soudaine et nue de quelque bon et spirituel objet au-dessous de Dieu, tout involontaire et non délibérée, ou même volontairement suscitée et choisie dans l'intention d'accroître ta dévotion, encore qu'elle soit nuisible au mode et à la manière de cette oeuvre, - ce n'est pas que je dise qu'elle soit par là chose mauvaise. Non ! Dieu ne permettrait point que tu le prisses ainsi. Mais je dis que, tant bonne et sainte qu'elle soit, néanmoins, dans cette oeuvre, elle fait plus d'empêchement que de profit. Pour ce temps-là et ce moment, veux-je dire. Et pourquoi ? C'est que celui qui cherche Dieu avec perfection, celui-là, pour finir, ne va point s'arrêter et reposer dans le souvenir de quelque saint ou d'un ange du ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIXIÈME

Comment un homme connaîtra que sa pensée n'est point péché ; ou si elle l'est, quand c'est péché mortel et quand, véniel.

Par contre, il n'en est plus du tout ainsi du souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ni non plus d'un objet corporel ou mondain, quel qu'il soit. C'est, en effet, que la pensée brusque et soudaine de l'un d'entr'eux, venue en toi contre ta volonté et ton consentement, bien qu'elle ne puisse t'être imputée à péché — puisque c'est là le travail contre toi du péché originel, duquel, dans le baptême, tu as été purifié — néanmoins, si elle n'était promptement contrôlée et ce soudain élan promptement rabattu, très vite ton faible coeur charnel y serait entraîné : soit par une sorte ou l'autre de complaisance, si c'est là un objet qui te plaît ou t'a plu autrefois ; soit par une sorte ou 51 l'autre de ressaut, si c'est là un objet que tu crois douloureux pour toi ou qui te fut autrefois douloureux. Et cet attachement, s'il peut être mortel de nouveau pour ceux, hommes et femmes, qui vivent de la vie charnelle et qui étaient auparavant dans le péché mortel ; pour toi, cependant, et pour tous ceux qui ont, dans une volonté fidèle, abandonné le monde, lesquels sont par engagement et obligation en quelque degré de la vie religieuse dans la sainte Église, ouvertement ou en secret, quel que soit, — et par suite ne sont point gouvernés de leur propre volonté et leur estimation personnelle, mais par la volonté et le conseil de leurs maîtres et supérieurs, quels qu'ils soient, religieux ou séculiers, — un tel attachement par complaisance ou ressaut du coeur charnel n'est cependant, pour ceux-là tous, que péché véniel. Et la cause en est au profond appui et enracinement en Dieu de votre but et intention, accomplis dès le commencement de votre vie en cet état où vous êtes venus, avec l'assistance et conseil d'un prudent Père, votre témoin.

Mais il n'en est pas moins que cette complaisance ou ressaut attaché à ton coeur charnel, pour peu qu'il y soit admis à demeurer quelque temps sans réprimande, alors et pour finir s'attache au coeur spirituel, ce qui est dire à la volonté, avec le plein consentement : ce qui, alors, est péché mortel. Et c'est ce qui arrive quand toi-même, ou l'un de peux que j'ai nommés, appelle intentionnellement en soi le souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ou autrement quelque objet matériel ou 52 mondain. Si bien que si c'est là un objet qui te blesse ou t'a blessé autrefois, en toi s'élève une passion furieuse et une soif de vengeance, lesquelles ont pour nom la Colère ; ou autrement, on le repousse par le dédain et quelque manière de dégoût de cette personne, avec pensées méprisantes et jugements qui condamnent, ce qui a nom : l'Envie. Ou encore c'est une lassitude et un manque de goût pour toute action et bonne occupation, tant corporelle que spirituelle, ce qui a nom Paresse.

Et si c'est là un objet qui te plaise ou t'a plu autrefois, alors s'élève en toi une grande délectation à y penser, quelle que puisse être cette chose. Si bien que tu reposes en cette pensée et finis par y attacher ton coeur, et ta volonté aussi bien ; et à cela se repaît ton coeur charnel : à tel point que tu penses dans le moment n'avoir d'autre bien à convoiter, que de vivre toujours et reposer en pareille paix avec la chose à laquelle tu penses. Or, cette pensée que tu attires en toi ou autrement accueilles quand elle y est venue, et en laquelle tu reposes avec tant de délectation, si elle touche à l'excellence de ta nature ou de ton savoir, à la grâce reçue ou au degré atteint, aux faveurs ou à la beauté, alors elle est Orgueil. Et si elle va aux biens terrestres de quelque sorte, aux richesses ou mobiliers quelconques dont on puisse être maître ou possesseur, alors c'est Convoitise. Si c'est aux mets délicats et breuvages, ou à quelque autre façon de délices que l'homme puisse goûter, alors c'est Gloutonnerie, comme dit Gourmandise. Et si c'est d'amour ou de plaisance qu'elle parle, de 53 caresses charnelles quelles que soient, de l'apprêt ou de la flatterie des charmes de quelque homme ou femme vivant en cette vie, et de toi-même autant : alors c'est Lubricité et Luxure.

 

 

COMMENCE ICI LE CHAPITRE ONZIÈME

Qu'un homme devrait peser toute pensée et mouvement intérieur, quels qu'ils soient, et toujours se garder de l'indifférence quant au péché véniel.

SI je parle ainsi, ce n'est pas que je croie que vous soyez, toi ou tous autres que j'ai dits, coupables et accablés d'aucun péché pareil ; mais c'est que je voudrais que tu te gardasses de manquer à peser chaque pensée et chaque mouvement intérieur quel qu'en soit l'objet, et que tu t'employasses activement à détruire tout premier mouvement et pensée aux choses où tu pourrais ainsi pécher.

Car je te dis ceci : celui-là qui ne pèse point, ou prend légèrement, la première pensée — oui ! même s'il n'y a en elle aucun péché — il n'échappera pas, quel soit-il, à l'indifférence quant au péché véniel. A ce péché véniel, il n'est personne, en cette vie mortelle, qui y échappe absolument. Mais à 55 l'indifférence quant au péché véniel, toujours échapperont tous vrais disciples en la perfection : car autrement, je ne serais point étonné qu'ils tombassent bientôt en péché mortel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DOUZIEME

Que par l'efficace et vertu de cette oeuvre non seulement le péché est détruit, mais aussi les vertus suscitées.

C’est donc pourquoi, si tu veux te tenir et ne point tomber, n'aie d'arrêt ni de cesse jamais en ton propos : mais toujours et plus, frappe sur ce nuage d'inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu, avec la lance aiguë de l'impatient amour ; détourne-toi en horreur de penser à quelque objet que ce soit au-dessous de Dieu ; et ne t'en va de là pour chose qui arrive.

Car c'est par cette oeuvre seule et en elle seulement, que tu détruis le fondement et la racine du péché. Jeûne comme jamais, veille plus tard que jamais, lève-toi plus tôt que jamais, comme jamais couche-toi durement, harasse-toi comme jamais, oui ! et même s'il était permis de le faire - ce qui 57 n'est pas - arrache-toi les yeux, coupe-toi la langue, bouche-toi les oreilles et les narines hermétiquement comme jamais, et encore tranche-toi les membres et inflige à ton corps toutes les peines et souffrances imaginables : rien de cela ne t'aidera en rien. Toujours en toi sera le mouvement et l'assaut du péché.

Hélas ! et quoi encore ? Verse des larmes autant comme jamais par regret et chagrin de tes péchés, ou avec la pensée de la Passion du Christ; ou bien, plus vives que jamais, te soient présentes à l'esprit toutes les joies du ciel. Quel en sera l'effet, en ce qui te concerne ? Assurément beaucoup de bien, grand secours, grand profit et beaucoup de grâce en retireras-tu. Mais en comparaison avec l'aveugle élan d'amour, c'est tout si peu que rien, ce que cela fait, ou peut faire, sans lui. Tandis qu'il est en lui-même, et sans les autres, la meilleure part de Marie ; eux, sans lui, n'avancent qu'à bien peu, ou à rien. Car non seulement il détruit le fondement et la racine du péché autant qu'il se peut faire ici, mais par là suscite les vertus. Qu'il soit bien véritablement conçu, - et véritablement toutes les vertus s'y trouveront, et conçues à la perfection, et comprises sensiblement en lui, sans nul mélange d'intention. Et jamais homme n'aurait sans lui tant de vertus, qu'elles ne soient toutes mêlées d'une intention faussée, laquelle est cause qu'elles seraient imparfaites.

Car la vertu n'est rien d'autre, en effet, qu'une affection ordonnée et mesurée, et pleinement dirigée sur Dieu pour Lui-même. Pourquoi ? C'est qu'Il est en Lui-même la pure cause et fin de toutes les vertus : 58 au point que si quelqu'un portait une vertu qui eût pour cause, mêlée à Dieu, une autre raison encore - oui ! et quand bien Dieu serait encore la principale -, il n'en reste pas moins que cette vertu est alors imparfaite. Comme ainsi l'on pourra voir, pour l'exemple, en une vertu, ou en deux, plutôt qu'en toutes les autres : et telles seront parfaitement l'humilité et la charité. Car quiconque peut, ces deux-là, les gagner et avoir clairement : il n'a rien besoin de plus. Parce que les ayant, il a tout.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME

Ce qu'en elle-même est l'humilité; et quand parfaite elle est, et quand imparfaite elle est.

Voyons donc en premier la vertu de l'humilité : comment elle est imparfaite quand elle a pour cause, mêlée à Dieu, quelque autre raison, encore qu'Il soit la principale ; et comment elle est parfaite avec Dieu en Lui-même pour seule fin. Et d'abord faut-il savoir ce qu'est en elle-même l'humilité, si toutefois la chose peut être clairement vue et comprise ; sur quoi, plus véritablement pourra-t-on concevoir, dans la vérité de l'esprit, quelle en est la cause.

\ L'humilité n'est en elle-même rien d'autre que la vraie connaissance et le sentiment vrai, pour l'homme, de ce qu'il est en soi-même. Car bien assurément, qui peut se voir soi-même en vérité et sentir ce qu'il est, en vérité celui-là sera humble. 60

Et à cette humilité sont deux causes, lesquelles voici : La première est la souillure, misère et fragilité de l'homme, auxquelles il est tombé par le péché, et dont il lui appartient de garder sentiment à tous les instants qu'il vit en cette vie, quelque saint qu'il puisse être. La seconde, c'est le surabondant Amour et la Perfection de Dieu en Soi-même, à la considération desquels toute nature est dans le tremblement ; et tous les grands clercs sont des fous ; et tous les saints et tous les anges sont aveugles. Tellement que, si ce n'était qu'Il mesurât, dans la sagesse de Sa Divinité, la contemplation de chacun après sa capacité selon la nature et selon la grâce, je défaille à dire ce qu'il leur arriverait.

La seconde de ces deux causes est parfaite ; et la raison, c'est qu'elle durera toujours et sans aucune fin. Mais la première ci-dessus, est par contre imparfaite; et pourquoi? c'est que non seulement elle tombe quand prend fin cette vie, mais encore bien souvent peut-il arriver qu'une âme en ce corps mortel, par abondance de grâce en multiplication de son désir - aussi souvent et aussi longtemps que daigne Dieu y opérer ainsi - peut avoir tout soudain et parfaitement perdu et oublié toute idée et tout sentiment de son être, sans plus aucun souci ou de sa sainteté ou de sa misère antérieure. Mais que la chose arrive rarement ou fréquemment à une âme ainsi disposée, de toutes façons elle ne persiste qu'un très bref instant, à mon avis : mais durant cet instant elle est parfaitement humble, n'ayant idée ni sentiment d'une cause, autre que la principale. Tandis que chaque fois qu'elle connaît 61 et ressent l'autre cause mêlée à celle-ci - et quand même celle-ci serait la principale - alors l'humilité est imparfaite.

Mais toujours, néanmoins, elle est bonne ; et toujours nécessaire est-il de l'avoir. Et que Dieu te préserve de le prendre autrement que j'ai dit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME

Que sans venir d'abord à l'humilité imparfaite, il est impossible à un pécheur de parvenir en cette vie à la vertu parfaite d'humilité.

Car encore que je l'appelle humilité imparfaite, néanmoins, c'est d'autant que j'aurai eu la connaissance vraie et le sentiment de moi-même tel que je suis, que le plus vite me sera donnée, avec la cause parfaite, la vertu de l'humilité elle-même : et plus vite que si tous les saints et les anges du ciel, et tous les hommes et femmes de la sainte Église sur la terre, religieux ou séculiers de tous degrés, tous ensemble se mettaient à ne faire rien d'autre que prier Dieu afin que j'aie l'humilité parfaite. Oui, et même encore est-il impossible à un pécheur d'avoir, ou de conserver l'ayant eue, cette vertu parfaite de l'humilité sans l'autre.

Et c'est pourquoi saigne et sue tant que tu peux 63 et pourras, afin d'avoir, de toi-même, la connaissance vraie et le sentiment de ce que tu es. Car alors, je pense que peu après tu auras une expérience de Dieu, la connaissance vraie et le sentiment de ce qu'Il est. Non pas tel qu'Il est en Soi-même, puisque cela nul ne le peut, fors Lui-même; ni encore tel que tu Le connaîtras dans la béatitude, ensemble avec le corps et l'âme. Mais tel qu'il est possible de Le connaître d'expérience, avec Sa permission, pour une âme humble et vivant en ce corps mortel.

Et ne pense pas, parce que j'ai posé à cette humilité deux causes, l'une parfaite et imparfaite l'autre, que je veuille par là te voir quitter le travail à propos de l'imparfaite humilité pour te mettre entièrement à vouloir la parfaite. Non point, assurément : car m'est avis que jamais tu ne l'aurais ainsi. Mais ce que jusqu'ici j'ai fait, je l'ai fait parce que je voulais te dire et aussi que tu visses l'excellence de cet exercice spirituel et sa précellence sur tous autres, physiques et spirituels, tels que peut ou pourrait les faire l'homme avec l'aide de la grâce. Comment il est aussi que cet amour intime, secrètement pressant en pureté d'esprit l'obscur nuage d'inconnaissance qui est entre toi et ton Dieu, véritablement et parfaitement contient en lui la parfaite vertu d'humilité, sans nulle particulière ou claire considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Et encore parce que je voulais que tu connusses laquelle était l'humilité parfaite, et que tu la posasses comme un signe devant l'amour de ton coeur, et que tu fisses ainsi pour toi 64 et pour moi. Enfin, parce que je voulais que, par cette connaissance, tu devinsses plus humble. Car c'est souventes fois que le défaut de connaissance est cause, à mon avis, de beaucoup d'orgueil. Et peut-être eût-il pu se faire que, ne connaissant laquelle était la parfaite humilité, et ayant cependant quelque petite connaissance et sentiment de celle que j'appelle l'humilité imparfaite, tu te fusses imaginé avoir déjà presque atteint l'humilité parfaite : de telle sorte, ainsi, que tu te fusses trompé toi-même, croyant en être à une totale humilité alors que tu eusses été tout prisonnier d'un horrible et puant orgueil.

Et c'est pourquoi efforce-toi donc de travailler à cette humilité parfaite, car elle a qualité telle que quiconque la possède, et durant tout le temps où il l'a, ne péche point, et non plus ne péchera beaucoup par après.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME

Une courte démonstration contre leur erreur : ceux qui disent qu'il n'est plus parfaite cause à l'humilité, que la connaissance par un homme de sa propre misère.

Et aussi fie-toi fermement à ceci, qu'il y a une humilité parfaite telle que j'ai dit, et qu'il est possible par la grâce d'y parvenir en cette vie. Ce que j'affirme pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu'il n'y a plus parfaite cause d'humilité que celle qui ressort du souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis.

J'accorde bien que pour ceux qui ont été dans l'habitude du péché, comme je le suis et ai été moi-même, c'est une très-nécessaire et efficace cause d'humilité que le souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis, tant et jusqu'au moment que soit grattée en grande part la grande 66 rouille du péché, et ce, avec l'attestation de notre conscience et de notre directeur spirituel. Mais pour les autres qui sont comme innocents, n'ayant jamais péché mortellement par volonté déterminée en connaissance de cause, mais seulement par fragilité et par ignorance, et qui se font contemplatifs ; - et pour nous deux également, qui nous sentons la vocation par la grâce, et le désir d'être contemplatifs, après, toutefois, qu'au témoignage de notre conscience et de notre directeur spirituel nous serons assurés d'un légitime amendement par la contrition et par la confession, comme aussi par l'obéissance aux statuts et ordonnances de la sainte Église - il y a, sur celle-là, une autre cause d'humilité : et aussi loin au-dessus d'elle que la vie de notre Dame Sainte Marie est au-dessus de celle du pénitent le plus pécheur de la sainte Église ; ou que la vie du Christ est au-dessus de la vie de n'importe qui en ce monde ; ou encore que la vie d'un ange, lequel n'a jamais senti - ni ne sentira - la fragilité, est au-dessus de la vie du plus fragile des humains sur cette terre.

Car s'il en allait ainsi, et qu'il n'y eût point d'autre cause plus parfaite d'humilité que de voir et sentir notre misère et fragilité, alors je demanderais à ceux qui le prétendent : quelle cause avaient-ils à leur humilité, ceux qui n'ont jamais vu ni senti - et jamais non plus n'auront en eux - la misère ni l'assaut du péché, tels que notre Seigneur JésusChrist, notre Dame Sainte Marie, et tous les saints et anges dans le ciel ? Or, à cette perfection ainsi qu'à toutes autres, notre Seigneur Jésus-Christ nous 67 appelle Lui-même en l'Évangile, où il commande que nous soyons par faits, par la grâce, tout comme Il est Lui-même, par nature.

(Estote ergo vos perfecti, sicut & pater vester cœlestis perfectus est.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME

Que par la vertu de cette oeuvre, un pécheur sincèrement tourné et appelé à la contemplation parvient plus vite à perfection que par aucune autre œuvre ; et que par elle, il peut plus tôt avoir de Dieu le pardon de ses péchés.

VOIS-LE bien : nul n'irait penser qu'il y ait de la présomption à oser, fût-on le plus misérable pécheur en cette terre, - mais après s'être convenablement amendé, et après avoir ressenti en soi l'appel de cette vie appelée contemplative dans l'assentiment et de sa conscience et de son directeur spirituel - à oser, prendre sur soi et porter un humble élan d'amour vers son Dieu, pressant secrètement ce nuage d'inconnaissance, lequel est entre l'homme et son Dieu. Lorsque notre Seigneur s'adressant à Marie, et en sa personne à tous les pécheurs, lui dit « Tes péchés sont remis », ce n'est point alors pour 69 le seul souvenir de ses péchés ni pour le grand chagrin qu'elle en avait, ni non plus pour l'humilité qu'elle avait gagnée au regard seulement de sa misère. Mais pourquoi donc alors ? Assurément parce qu'elle avait beaucoup d'amour.

Regarde ! Ici les hommes peuvent voir ce qu'une secrète pression d'amour peut gagner de notre Seigneur, devant toutes les autres oeuvres auxquelles l'homme peut penser. Et pourtant je ne nie pas qu'elle ressentît le plus grand chagrin et très amèrement pleurât de ses péchés, ni qu'elle fût tout emplie d'humilité au souvenir de sa misère. Et ainsi ferons-nous, nous qui sommes et avons été des misérables et des pécheurs endurcis : et toute notre vie durant soit le regret affreux et merveilleux de nos péchés, que nous soyons tout emplis d'humilité au souvenir de notre misère !

Mais comment ? Certainement comme a fait Marie. Elle, qui pourtant ne pouvait pas ne pas sentir en son coeur le plus profond chagrin de ses péchés, - puisqu'elle les portait, en effet, avec elle où qu'elle allât sa vie durant, liés ensemble comme un fardeau déposé et pesant secrètement dans la caverne de son coeur, en sorte qu'ils ne fussent jamais oubliés - bien cependant on peut le dire et affirmer selon l'Écriture : elle avait néanmoins un plus profond chagrin au cceur, une plus douloureuse aspiration et plus profonde impatience, oui! et elle languissait beaucoup plus - presque jusqu'à la mort - de son manque d'amour, encore qu'elle fût pleine d'amour. Et de cela tu n'as point à t'étonner, car c'est la condition de l'amant véritable, 70 que toujours plus il aime, et plus il manque et aspire à l'amour.

Et cependant elle savait bien, et elle sentait bien en elle avec une rigoureuse vérité, que sa misère était plus horrible que celle de quiconque, et que ses péchés avaient mis, entre elle et son Dieu qu'elle aimait tant, une division ; et donc aussi que c'étaient eux, pour une grande part, qui étaient cause qu'elle souffrît tant et languît tellement de son manque d'amour. Mais sur cela, quoi donc ? Descendit-elle pour cela des hauteurs de son désir dans les abîmes de sa vie pécheresse ? et se mit-elle à fouiller dans l'horrible et puante fange et le fumier de ses péchés, pour les tirer un à un, chacun avec ses circonstances, afin d'avoir regret et de pleurer sur chacun d'eux ? Non point ! Certainement elle ne le fit pas. Et pourquoi ? Parce que Dieu lui avait donné, par Sa grâce, et fait comprendre au dedans de son âme qu'elle n'en viendrait jamais à bout ainsi. Car par là elle eût plutôt. fortifié en elle, avec la certitude, son aptitude de grande pécheresse, bien avant de gagner par cette entreprise le plein pardon de chacun et de tous ses péchés.

Et c'est pourquoi elle suspendit son amour et impatient désir en ce nuage d'inconnaissance ; et elle s'apprit à aimer cela, que jamais elle ne pourrait voir clairement en cette vie par la lumière de l'entendement dans sa raison, ni sentir positivement dans son affection par la douceur de l'amour. A tel point que maintes fois elle n'avait plus guère en précis souvenir si elle avait été une pécheresse ou non. Oui, et maintes et maintes fois, je le crois, 71 elle était si profondément adonnée à l'amour de Sa Divinité, qu'elle n'avait pour ainsi dire plus nul regard à la beauté de Son précieux et très-saint corps, en lequel Il habitait très-adorablement, parlant et prêchant devant elle ; ni d'ailleurs à aucun autre objet, pas plus corporel que spirituel. Telle est la vérité, à ce qu'il semble, d'après l'Évangile.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Que le vrai contemplatif n'a point envie de se mêler de vie active, ni d'aucune chose faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour s'excuser.

DANS l'Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre Seigneur était dans la maison de Marthe et sa soeur, tout le temps que Marthe s'activait à préparer Son repas, Marie, sa soeur, était assise à Ses pieds. Et à écouter Sa parole, elle n'avait point d'égard au travail de sa soeur, bien que ce travail fût oeuvre bonne et sainte puisqu'il est, en effet, la part première de la vie active ; et non plus elle n'avait d'égard à Sa très-précieuse Personne en Son corps très-saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix de Son Humanité, — bien que ce fût encore meilleur et plus saint, puisque c'est là la seconde partie de la vie active, et première de la vie contemplative.

Mais à la très-souveraine sagesse de Sa Divinité, que la ténèbre des paroles de Son Humanité enveloppait, à cela, elle avait égard avec tout l'amour de son coeur. Et de là, elle ne voulait bouger pour rien de ce qu'elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet ; mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut nuage d'inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose je te dis : c'est qu'il n'y a jamais eu, et jamais il n'y aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en contemplation et amour, qu'il n'y ait encore au-dessus un haut et prodigieux nuage d'inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c'est en ce nuage que Marie était occupée avec tout l'empressement secret de son amour. Pourquoi ? Parce que c'était là et la meilleure et la plus sainte part de la contemplation qui puisse se faire en cette vie ; et de cette part, elle n'avait cure ni désir de bouger pour rien. Tant et si bien que lorsque sa soeur Marthe se plaignit d'elle à notre Seigneur et Le pria de commander à sa soeur qu'elle se levât, et l'aidât, et ne la laissât point seule ainsi à se donner de la peine et travailler, elle demeura assise et tout silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa soeur, pour quelque plainte que celle-ci pût faire. Rien d'étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel Marthe ne savait rien. Et c'est pourquoi elle n'avait point loisir de l'écouter, ni de répondre à sa plainte.

Vois donc, mon ami ! ces oeuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés entre notre Seigneur et ces deux soeurs, le sont en exemple de ce que tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la sainte Église, et seront jusqu'au jour du Jugement. Car, par Marie il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi conformeront leur vie à la sienne ; et par Marthe, les actifs de la même façon, et pour la même raison à sa ressemblance.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Comment et jusqu'à ce jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de Marie. De laquelle plainte l'ignorance est cause.

EXACTEMENT ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa soeur, exactement de même, encore aujourd'hui, tous les actifs se plaignent des contemplatifs. Car qu'il y ait un homme ou une femme en quelque société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière — je n'en excepte aucune — et que cet homme ou femme, qui que ce soit, se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute affaire et activité extérieure, et cela pour se mettre à vivre pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa conscience, non sans la permission de son directeur spirituel ; et voici tout aussitôt ses propres frères et soeurs, tous ses plus proches amis et bien d'autres encore, lesquels ne savent rien de sa vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu'il commence et auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu'il ne fait rien, faisant ce qu'il fait. Et tout aussitôt les voilà énumérant quantité d'histoires fausses, et nombre de vraies aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s'étaient, eux aussi, donnés à cette vie : jamais un bon récit de ceux qui s'y sont tenus.

Je reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient en semblante rejeté le monde. Et où ils eussent dû devenir serviteurs de Dieu et Ses contemplatifs, pour n'avoir point voulu se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus les serviteurs et contemplatifs du diable ; et comme pour calomnier la sainte Église, ils ont tourné soit à l'hypocrisie, soit à l'hérésie, ou bien ils sont tombés dans la folie et bien d'autres calamités. Mais je laisse ici d'en parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins, si Dieu permet et si c'est nécessaire, on pourra voir et trouver certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parlé d'eux ici ; mais allons de l'avant en notre matière.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Courte excuse de qui a fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de reproche.

D'AUCUNS pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche à l'égard de sa soeur aux mots des humains et mondains ; et ceux-ci à celles-là. Mais véritablement je n'entends manquer au respect ni d'elle ni d'eux. Et Dieu ne permettra qu'en cet ouvrage, je puisse dire rien qu'on pût prendre et entendre comme un blâme de quelqu'un de Ses serviteurs à quelque degré, et tout spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu'elle soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle l'a exprimée. Car de ce qu'elle a dit, son ignorance est la cause. Et il n'est rien d'étonnant qu'elle ne sût point à ce moment que, et comment Marie était occupée ; car auparavant, j'en suis sûr, elle n'avait guère entendu parler d'une perfection pareille. Et aussi ce qu'elle a dit n'était qu'en peu de mots, et courtois : et par là devra-t-elle toujours être et avoir pleine excuse et justification.

Et de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs plaintes et reproches ci-dessus allégués, — encore qu'ils eussent rudement dit ce qu'ils ont dit — tenant en considération leur ignorance. Et pourquoi donc i C'est que tout justement comme Marthe savait très peu ce que faisait Marie, sa soeur, tandis qu'elle se plaignait d'elle à notre Seigneur, tout justement et de même ces gens-ci de nos jours savent très peu, voire rien, de ce que se proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des affaires de ce monde, et s'efforcent d'être Ses serviteurs dans l'esprit de justice et de sainteté. Et s'ils le savaient, oserai-je dire, ils ne parleraient, non plus qu'ils agiraient, comme ils font. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle qu'ils vivent eux-mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduits en actes et paroles jusqu'à maintenant par manque de savoir et par défaut de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu pour mes propres défauts d'ignorance, je dois moi-même être charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes de leurs paroles et actions d'ignorance. Car autrement, il est certain que je ne leur ferais pas ce que je voudrais qu'ils me fissent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME

Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n'ont aucun désir, afin de s'excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est l'amour de Dieu.

ET c'est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active pour leurs paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense, être si occupés en esprit, qu'ils ne prissent guère ou nulle attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C'est ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa soeur Marthe se plaignit d'elle à notre Seigneur ; et si, fidèlement, nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra maintenant faire pour nous ce qu'Il a fait alors pour Marie.

Et comment fut cela ? Ainsi assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de secret ne reste caché, et bien qu'il fût requis par Marthe comme juge, en sorte qu'Il commandât à Marie de se lever et de l'aider à Le servir ; néanmoins, et parce qu'Il voyait combien Marie était avec ferveur occupée en esprit de l'amour de Sa Divinité, par suite Il répondit courtoisement en sa place, tout juste comme Il lui convenait de faire pour celle qui n'avait nul désir, afin de s'excuser, de quitter Son amour. Et comment répondit-Il ? Non point, certes, comme ce Juge auquel en appelait Marthe, mais comme un Avocat qui prit légitimement la défense de celle qui L'aimait ; et il dit : « Marthe, Marthe ! » par deux fois la nommant de son nom, car Il voulait qu'elle L'entendît et prît garde à Ses paroles. « Tu es fort occupée, lui dit-Il, et tu as le souci de beaucoup de choses. » Car à ceux de la vie active, en effet, il appartient d'être toujours fort occupés et affairés de choses très nombreuses, lesquelles leur viennent en partage, tant pour se procurer d'abord le nécessaire, que pour ensuite faire au prochain les oeuvres de miséricorde, ainsi que le réclame et veut la charité. Et cela, Il le dit à Marthe parce qu'Il veut qu'elle entende et sache bien que son travail est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin qu'elle n'allât point, de là, penser que ce travail fût le meilleur de tous, et tout ce qu'on peut faire, Il ajoute et Il dit : « Mais UNE chose est nécessaire. »

Et quelle est donc cette chose ? Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus toutes autres activités corporelles ou spirituelles que l'homme puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensât point qu'il fût possible tout ensemble d'aimer et louer Dieu par-dessus toute occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de s'affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et qu'elle n'eût plus de doute sur ce qu'il n'est pas possible à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les activités du corps et celles de l'esprit — imparfaitement, elle le pouvait — alors Il ajoute et Il dit que Marie a choisi la part la meilleure /1, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi ? Parce que ce parfait élan de l'amour, lequel a ici son commencement, est en nombre l'égal de celui qui durera sans fin dans la béatitude du ciel, car l'un et l'autre ne font qu'un.

/1. Si les traductions françaises entendent le comparatif : la meilleure (des deux), la Vulgate donne bien le superlatif : optimam partem, la part la meilleure (de toutes) ; et le grec est encore plus explicite, qui dit absolument : la bonne part. (N. d. T.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

L'exacte interprétation de cette parole de l'Évangile : « Marie a choisi la part la meilleure ».

QU'ENTENDRE par cela : Marie a choisi la part la meilleure ? Où qu'il soit établi et posé qu'une chose est la meilleure, celle-là en réclame deux autres avant elle : l'une bonne, la seconde meilleure ; en sorte qu'il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquelles Marie a choisi la meilleure ? Trois vies ce ne sont pas, puisque la sainte Église n'en retient que deux : la vie active et la contemplative ; et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce récit de l'Évangile et figurées par les deux soeurs Marthe et Marie : l'active, par Marthe ; et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de ces vies, il n'est personne qui puisse être sauvé ; mais où il n'y en a que deux, personne ne peut choisir cette troisième vie la meilleure. Mais encore qu'il n'y ait que deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts : desquelles trois, on va d'une bonne à une meilleure part, et de celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa place particulière, a été mise déjà en cet écrit. Car ainsi qu'il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes bonnes œuvres corporelles de charité et de miséricorde ; et c'est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations spirituelles de l'homme sur sa propre misère, la Passion du Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et cette seconde meilleure : car c'est là le deuxième degré de la vie active, et premier de la contemplative ; en cette part, l'une et l'autre vie, la contemplative et l'active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et faites sceurs à l'exemple de Marthe et Marie. Jusqu'à cette hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce particulière, un actif peut parvenir à la contemplation; jusqu'à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à la vie active.

La troisième part de ces deux vies repose en-haut en cet obscur nuage d'inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de l'amour vers Dieu en Soi-même. La première part est bonne, la seconde meilleure, mais la troisième est de toutes la meilleure. C'est elle « la part la meilleure » de 85 Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu'il n'y a en nombre que deux vies, et que de deux, on ne peut choisir qu'un seul meilleur et non point le meilleur de tout. Mais Il a dit que, de ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée.

La première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu'elles soient, n'en cessent pas moins avec cette vie. Car il n'y aura point besoin, dans l'autre vie, des oeuvres de miséricorde comme à présent, ni de pleurer sur notre misère ou la Passion du Christ. Car il n'y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici, nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans logis, ou en prison ; aucun non plus n'aura besoin d'être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais cette troisième part que Marie a choisie, la choisisse celui qui par la grâce a vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai celui que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu'il suive avec ardeur son penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s'il commence ici, il durera sans fin et à jamais.,

Et c'est pourquoi laissez la voix de notre Seigneur se lever contre ces actifs, comme si maintenant Il parlait pour nous à ceux-là, comme alors Il a fait à Marthe pour Marie : « Marthe, Marthe! » - « Actifs, actifs ! - Affairez-vous autant que vous pourrez en la première et la seconde part, tantôt en l'une, tantôt en l'autre, ou bien dans l'une et l'autre ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et vous y sentez disposés. Et ne vous 86 mêlez aucunement des contemplatifs. Vous ne connaissez rien à ce qu'ils ont : aussi laissez-les donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie. »

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME

Du merveilleux amour que le Christ eut pour Marie, et en sa personne, de tous les pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation.

Très doux était l'amour entre notre Seigneur et Marie. Très grand était son amour pour Lui. Bien plus grand, celui qu'Il avait pour elle. Et quiconque voudra prendre grande attention et considérer tout ce qui était et se faisait entre Lui et elle - non point ainsi que le raconterait quelque frivole, mais bien selon qu'en porte témoignage le récit de l'Évangile, en lequel il ne saurait y avoir rien de faux, d'aucune façon - celui-là verra qu'elle était si profondément à Son amour que rien, au-dessous de Lui, ne pouvait la conforter, et rien non plus ne pouvait faire qu'elle Lui retirât son cceur. C'est elle, cette même Marie, qui ne voulut point être consolée par les anges quand elle était allée dans 88 les larmes Le chercher au sépulcre. Car lorsqu'ils lui parlèrent si tendrement avec douceur et lui dirent: « Ne pleure pas, Marie; celui que tu cherches, notre Seigneur est ressuscité, et tu L'auras et Le verras bien vivant parmi Ses disciples en Galilée, ainsi qu'Il avait dit » ; elle ne voulut point s'arrêter à cause d'eux. Pourquoi ? C'est que, pensait-elle, qui cherche en vérité le Roi des Anges ne songe point à s'arrêter pour des anges.

Et quoi de plus ? Assurément quiconque veut voir vraiment dans l'histoire de l'Évangile y trouvera de nombreux et merveilleux points de parfait amour écrits d'elle pour notre exemple, et aussi parfaitement accordés à notre aeuvre que s'ils avaient été écrits pour elle ; et tels sont-ils certainement, le comprenne qui peut comprendre. Et si quelqu'un a désir de voir en l'Évangile écrit le merveilleux et particulier amour que notre Seigneur avait pour elle, et en sa personne pour tous les accoutumés pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation, celui-là trouvera que notre Seigneur ne souffrait et laissait personne, homme ou femme, non ! pas même sa propre sceur, prononcer un seul mot contre elle, qu'Il ne répondît Lui-même. Oui. Et plus ? Il blâma Simon le Lépreux en sa propre demeure, de ce qu'il avait pensé contre elle. Un grand amour, était-ce là : un amour parfait éminent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME

Que Dieu répondra de tous et tous pourvoira, en esprit, ceux qui tout occupés de Son amour ne répondent ni se pourvoient pour eux-mêmes.

ET si, sincèrement, nous voulons et avons désir vrai, selon qu'il est en nous, et avec l'aide de la grâce et de notre directeur spirituel, de conformer tant notre amour que notre vie à l'amour et la vie de Marie, nul doute qu'Il ne réponde aujourd'hui et de même spirituellement chaque jour pour nous, au plus secret du coeur de tous ceux qui ont, contre nous, paroles ou pensées. Non que je dise ou prétende que jamais homme ou femme n'ait ou ne prononce quelque parole ou pensée contre nous, comme ils le firent contre Marie, autant et si longtemps que nous serons en le travail de cette vie. Mais je dis - si nous voulons n'accorder d'attention aucune à leurs dires ou à leurs pensées, 89 et pas plus interrompre notre intime travail spirituel qu'elle ne le fit elle-même - je dis que notre Seigneur, alors, leur répondra en esprit et que, s'il a pu leur paraître bien de parler et penser ainsi, sous peu de jours ils auront honte de leurs paroles et de leurs pensées.

Et de même qu'Il répondra de nous en esprit, de même aussi suscitera-t-il autrui, spirituellement, à nous donner les choses nécessaires à cette vie, telles que vêtements, nourriture, et toutes autres..., s' Il voit que nous ne voulons quitter l'oeuvre de Son amour pour nous occuper d'elles. Et cela, je le dis pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu'il n'est pas légitime pour des hommes de se mettre à servir Dieu en la vie contemplative, qu'ils ne se soient assurés préalablement de leur corporel nécessaire. Car, disent-ils, Dieu donne bien la vache mais ne l'amène point par les cornes. Mais c'est, en vérité, parler perversement de Dieu, et ils le savent bien. Car aie confiance fermement, qui que tu sois, toi qui te détournes sincèrement du monde vers Dieu, que l'une ou l'autre de ces deux choses te sera envoyée et donnée par Lui soit l'abondance des biens nécessaires ; soit la force en le corps et la patience en l'esprit pour supporter le besoin. Et qu'importe alors, laquelle on reçoit ? puisque c'est tout un pour le vrai contemplatif. Et quiconque est en doute sur ceci : ou bien c'est' en lui le diable qui manoeuvre contre sa foi, ou autrement il n'est encore pas sincèrement et véritablement tourné vers Dieu comme il le devrait être ; et cela, quelles que puissent être la finesse 91 ou la sainteté des raisons que voudrait avancer là-contre qui que ce soit.

Et c'est pourquoi, toi qui te mets à l'état de contemplatif où et ainsi qu'était Marie, choisis plutôt l'humilité sous l'éminence admirable et l'excellence suprême de Dieu, laquelle est l'humilité parfaite, plutôt que sous ta propre misère, laquelle est l'humilité imparfaite. Ce qui est dire : veille à fixer de préférence ta contemplation particulière sur la suprême éminence de Dieu, bien plutôt que sur ta faiblesse. Car à ceux qui ont l'humilité parfaite, nulle et aucune chose ne fera défaut, corporelle ni spirituelle. Et pourquoi ? C'est qu'ils ont Dieu, en Qui est toute plénitude ; et à celui qui Le possède - oui, comme le dit ce livre - il n'est besoin de rien d'autre en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME

Ce qu'en elle-même est la charité; et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans l'oeuvre que dit ce livre.

ET ainsi qu'il a été dit de l'humilité, et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans ce petit aveugle empressement d'amour frappant sur ce nuage obscur d'inconnaissance, étant toutes les autres choses rejetées et en oubli, = ainsi faut-il l'entendre et comprendre de toutes les vertus, et particulièrement de la charité.

Car la charité n'est rien d'autre, et ne doit signifier à ton entendement que l'amour de Dieu pour Lui-même par-dessus toutes les créatures, et l'amour du prochain comme de toi-même, pour l'amour de Dieu. Or, que Dieu, dans cette couvre, soit aimé pour Soi-même et par-dessus toutes créatures, cela paraît évident assez : car ainsi qu'il a 93 été dit plus tôt, la substance même de cette oeuvren'est rien autre qu'un élan nu vers Dieu en Soi-même.

Un élan nu, l'ai-je nommé. Et pourquoi ? Parce que dans cette oeuvre, le parfait apprenti ne réclame ni relâchement de peine ni gain de récompense, et, pour le dire en bref, il ne veut que Dieu seul. A tel point qu'il ne se soucie et non plus ne regarde s'il est en peine ou en joie, autrement que pour que soit faite La volonté de Celui qu'il aime. Ainsi donc apparaît-il bien qu'en cette oeuvre, Dieu soit parfaitement aimé pour Soi-même et par-dessus toutes les créatures. Car, non plus, le parfait ouvrier de cette œuvre ne saurait admettre et souffrir que le souvenir de la créature, même la plus sainte que Dieu eût jamais créée, vînt converser en lui.

Et pour la seconde et inférieure branche de la charité qui est envers ton prochain, qu'elle soit en cette œuvre véritablement et parfaitement effectuée, on le voit à l'épreuve : puisque, en effet, le parfait ouvrier en cette œuvre n'a de regard particulier pour aucun homme en lui-même, qu'il soit parent ou étranger, ami ou ennemi. Tous les hommes sont ses frères, aucun ne lui est étranger ; tous les hommes sont ses amis, aucun n'est son ennemi telle est sa pensée. Et c'est au point que ceux-là, même, qui lui causent en cette vie ou chagrin ou souffrance, il les tient pour ses amis tout particuliers et très chers, s'empressant à leur vouloir tout et autant de bien qu'à son ami le plus intime.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, une âme parfaite ne donne aucune considération plus particulière à quiconque en cette vie.

JE ne dis pas que l'ouvrier en cette œuvre considérera à part quelque homme que ce soit, ami ou ennemi, parent ou étranger ; car cela ne se peut si l’oeuvre doit être accomplie en perfection, ce qui est dans l'oubli complet de toutes choses au-dessous de Dieu, ainsi qu'il faut et convient à cette oeuvre. Mais je dis que l'ouvrier sera, par l'efficace de cette couvre, et deviendra si vigoureux en vertus et en la charité, que sa volonté, quand après il redescendra au commun, parlant et priant pour son prochain - non point qu'il quitte au tout cette oeuvre, ce qui ne saurait être sans grand péché ; mais en quittant son haut, ce que parfois requiert et exige la charité - je dis qu'alors sa volonté 95 ira tout autant en particulier à son ennemi, comme à son ami, à l'étranger comme à son frère. Et même, oui, d'aucunes fois plus à son ennemi qu'à son ami.

En l'oeuvre, toutefois, il n'a point loisir de regarder qui est son ami ou son ennemi, son parent ou un étranger. Pourtant je ne dis point qu'il ne sente parfois - et même souvent, oui - une plus intime affection pour un, deux, ou trois, plutôt qu'à tous autres : car il est légitime qu'ainsi soit, et pour maintes causes, lesquelles veut la charité. Et par ce qu'une plus tendre affection de ce genre, aussi le Christ la ressentit pour Jean et pour Marie, et pour Pierre devant nombre d'autres. Mais ce que je dis, c'est qu'en le temps de l'oeuvre, tous également lui seront intimes ; car alors il n'aura sentiment de cause, que Dieu seul. De sorte que tous seront aimés tout bonnement et simplement comme soi-même, pour Dieu.

Car tous les hommes ont été perdus en Adam et tous, qui par les oeuvres veulent témoigner de leur volonté de salut, sont ou seront sauvés par la force et vertu de la Passion du seul Christ. Or, non de la même manière, mais comme si c'était de la même manière, une âme à cette œuvre en perfection disposée, et en esprit unie à Dieu ainsi que l'oeuvre même en témoigne et le prouve, en elle agit de toutes ses forces pour faire tous les hommes aussi parfaits en cette œuvre qu'elle l'est elle-même. Parce que si un membre de notre corps se sent mal, les autres tous sont malades et souffrent ; et si un membre se porte bien, les autres tous en sont heureux ; et tout exactement de même en va-t-il spirituellement 96 des membres de la sainte Église. Car le Christ est notre tête, et nous sommes les membressi nous sommes dans la charité : et qui veut être parfait disciple de notre Seigneur, il lui appartient d'efforcer spirituellement son ardeur en cette oeuvre pour le salut de tous ses frères et soeurs en la nature, de même que notre Seigneur mit Son corps sur la Croix. Et comment Le fit-Il ? Pas seulement pour Ses amis et Ses parents et ceux qu'Il chérissait tout particulièrement, mais pour toute l'humanité en général, sans aucune considération plus particulière pour celui-ci ou celui-là. Car tous et quiconque voulant quitter le péché et demander miséricorde, par la force et vertu de Sa Passion sera sauvé.

Et comme il a été dit de l'humilité et de la charité, de même ainsi faut-il l'entendre et le comprendre de toutes les autres vertus. Car toutes, elles sont véritablement comprises dans ce chétif empressement d'amour, auparavant allégué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME

Que sans une grâce toute spéciale, ou un long emploi de la grâce commune, l'œuvre que dit ce livre est tout-à fait laborieuse; et dans cette oeuvre, quelle est l'œuvre de l'âme assistée de la grâce, et quelle est l'oeuvre de Dieu seul.

C'EST pourquoi donc oeuvre ferme et travaille fort à l'instant, et frappe ce haut nuage d'inconnaissance, puis après te repose. Mais c'est un dur travail qu'il aura, celui qui veut s'employer` à cette oeuvre, ah ! sûrement, un vraiment dur travail et grand effort, à moins qu'il n'ait une grâce plus spéciale ou autrement, qu'il s'y soit employé depuis bien longtemps.

Mais. où sera-t-il ce travail, et de quoi fait, je t'en supplie ? Assurément pas de ce dévotieux élan d'amour sans cesse suscité dans la volonté, non par soi-même, mais par la main de Dieu tout-puissant, 98 lequel est toujours prompt à cette œuvre en chaque âme qui s'y est disposée, préparée, et qui a fait tout son possible, et qui l'a fait depuis longtemps, afin d'en être capable.

Mais alors en quoi ce travail, je te prie ? Assurément ce travail, c'est de fouler aux pieds le souvenir de toute créature jamais faite par Dieu, et de le rejeter sous le nuage d'oubli déjà nommé. C'est en cela qu'est tout le travail et tout l'effort : parce que là est l'humain travail, avec l'aide de la grâce. Et pour l'autre qui est au-dessus - c'est-à-dire cet élan de l'amour - celui-là est l'oeuvre de Dieu seul. Aussi fais donc ton travail, et je te fais promesse assurément qu'Il ne manquera pas au Sien. ,

En action, donc : montre comment tu te comportes. Ne vois-tu pas combien Il est là, qui t'attend ? Pour ta honte ! Aussi travaille ferme et sur l'heure, et bientôt tu seras relevé de la difficulté et de l'énormité de ton ouvrage. Car bien qu'il soit dans le commencement difficile et ardu, lorsque tu n'as de dévotion, néanmoins par la suite, lorsque tu as la dévotion, tout devient très facile et léger, de ce qui était si dur auparavant. Et tu n'as plus que peu ou pas du tout de travail, parce qu'alors c'est Dieu, tantôt, qui voudra seul œuvrer. Mais pas toujours, ni non plus et ensemble longtemps, mais seulement quand il Lui plaît et comme il Lui plaît; mais alors tu te trouveras joyeux de Le laisser seul faire.

Peut-être alors, parfois, Il enverra un rayon de lumière spirituelle, perçant ce nuage d'inconnaissance qui est entre toi et Lui; et Il te montrera 99 en confidence l'un ou l'autre de Ses secrets, desquels l'homme n'a moyen ni permission de parler. Alors tu sentiras ton affection tout embrasée du feu de Son amour, et bien au delà de ce que je saurais ici, ou pouvoir ou vouloir te dire. Car de cette couvre, laquelle revient toute à Dieu seul, je n'ai l'audace et ne me risque à parler de ma balbutiante langue charnelle, - et pour tout dire: le pourrais-je, que je ne le voudrais point.

Mais de cette oeuvre, par contre, laquelle appartient à l'homme lorsqu'il se sent attiré et aidé par la grâce, il me convient parfaitement de t'en parler le péril en ceci étant le moindre des deux.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SEPTIÈME

Qui oeuvrera en l'oeuvre de grâce que dit ce livre.

D'ABORD et avant tout, je veux te dire qui oeuvrera en cette oeuvre, et quand, et par quelles voies ; et aussi quelle discrétion tu auras en ceci. Si tu me demandes qui y travaillera, je te réponds : tous, qui dans une ferme volonté ont abandonné le monde, et par là ne s'adonnent point à la vie active, mais à cette vie qui est appelée la contemplative. Ceux-là tous pourront oeuvrer en cette grâce et en cette oeuvre ; et quels qu'ils soient, et eussent-ils été ou non des pécheurs endurcis.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME

Qu'un homme ne saurait prétendre travailler à cette oeuvre devant que d'être légitimement en sa conscience purifié de toutes ses actions particulières de péché.

MAIS Si tu me demandes quand ils devront travailler en cette oeuvre, alors je te réponds et te dis : que ce ne soit avant qu'ils n'aient purifié leur conscience de tous les actes de péché auparavant commis, selon la commune ordonnance de la sainte Église.

Car en cette oeuvre, l'âme met à sec en elle-même les racines et le fondement du péché qui toujours y demeurent après la confession, et jamais si vivaces. Et c'est pourquoi qui veut oeuvrer en cette oeuvre, qu'il purifie d'abord sa conscience; puis ensuite, l'ayant fait tout selon les règles, qu'il s'y prépare et dispose intrépidement, mais avec humilité. Et qu'il songe combien longtemps il s'en est tenu écarté ! Car c'est là l'oeuvre même à laquelle une âme devrait travailler sa vie entière durant, n'eût-elle même jamais péché mortellement. Et tout au long des instants qu'une âme aura demeure en cette chair caduque, toujours plus elle verra et sentira entre elle et son Dieu l'encombrement de ce nuage d'inconnaissance. Et non seulement cela, mais encore en peine du péché originel, toujours elle sentira et verra quelqu'une de toutes les créatures que jamais a faites Dieu, ou quelqu'une des oeuvres de ces mêmes créatures, venir encore en pressant souvenir se mettre entre elle et son Dieu.

Et telle est la juste sagesse de Dieu, que l'homme, — lequel avait souveraineté et seigneurie de toutes autres créatures — pour s'être délibérément mis soi-même au-dessous et fait inférieur aux activités de ses propres sujets, quittant le commandement de Dieu et son Créateur : lorsqu'à présent il veut accomplir le commandement de Dieu, tout aussitôt il voit et sent toutes les créatures qui devraient être au-dessous de lui, orgueilleusement se presser au-dessus de lui, et entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME

Qu'un homme doit habiter fidèlement en le travail de cette oeuvre, en supporter la peine et la souffrance, et ne juger personne.

Aussi est-il, que celui qui convoite venir en cette pureté, laquelle il a perdue par le péché, et conquérir ce salutaire état où toute peine est absente, il lui convient d'assidûment habiter son travail en cette oeuvre et d'en souffrir toute la peine, quelle que soit celle-ci, et quel soit-il lui-même : endurci pécheur ou non.

Tous les hommes ont force peine en cette oeuvre : ensemble tous les pécheurs et les innocents, lesquels n'ont gravement jamais péché. Mais bien plus grande peine y trouvent ceux qui ont auparavant été pécheurs, que ceux qui ne l'ont point été ; et c'est grande justice. Ce néanmoins, souvent est-il que ceux qui ont été affreux et endurcis pécheurs parviennent cependant plus tôt en la perfection de rceuvre que les autres, qui ne l'ont point été. Et c'est ici le miracle de la miséricorde de notre Seigneur, lequel fait ainsi 'don de Sa grâce particulière pour l'étonnement et stupéfaction de ce monde. A présent ; mais au Jour de Jugement cela sera trouvé juste, en vérité je le crois, lorsque nous aurons clairement la vue de Dieu et de Ses dons. Alors certains, qui aujourd'hui sont regardés avec mépris comme n'étant rien que de vulgaires pécheurs, et certains même qui peut-être le sont comme affreux et endurcis pécheurs, seront assis visiblement dans Son regard parmi les saints ; quand' au contraire, d'autres de ceux qui sont aujourd'hui regardés comme des saints parfaits et révérés des hommes à l'égal des anges, et d'autres parmi ceux, peut-être, qui n'ont jamais péché mortellement, seront très pitoyablement mis dans les abîmes de l'enfer.

Et par là peux-tu voir qu'aucun homme ne saurait être jugé par un autre homme en cette vie au bien ou au mal qu'il aura fait. Les actes, oui, peuvent être légitimement jugés, mais non point l'homme en tant que bon ou mauvais.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME

A qui reviendrait de blâmer et condamner les défauts d'autrui.

MAIS par qui, je te prie, seront jugées les actions des hommes ?

Par ceux-là, très assurément, qui ont la charge de leurs âmes et en ont le pouvoir : que ce soit ouvertement par le statut et l'ordonnance de la sainte Église, ou bien secrètement et en esprit sur une particulière incitation de l'Esprit Saint en la parfaite charité. Que chacun, donc, veille à ne prétendre point prendre sur soi de blâmer et condamner les défauts et manquements d'aucun autre homme, si ce n'est avec le sentiment d'y être en vérité appelé par l'Esprit Saint et sur l'instant ; car autrement il pourrait errer et se tromper en ses jugements avec une légèreté entière. Et c'est pourquoi fais attention : juge de toi-même selon ce que tu sens entre toi et ton Dieu ou ton père spirituel, et laisse à soi-même autrui.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME

Comment un homme aura, au commencement de cette oeuvre, à se garder contre toute pensée et appel du péché.

ET depuis ce moment que tu auras le sentiment d'avoir fait tout en toi, selon la règle, pour t'amender au jugement de la sainte Église, alors mets-toi intrépidement au travail en cette oeuvre. Et s'il se trouve que telle de tes actions antérieures se vient toujours presser en ta mémoire entre toi et ton Dieu, ou bien quelque pensée nouvelle ou quelque autre penchant au péché, alors résolument marche dessus, en un fervent élan d'amour, et foule-les à tes pieds. Et puis efforce-toi de les recouvrir sous un épais nuage d'oubli, autant que s'ils n'avaient jamais eu lieu en cette vie, pas plus venant de toi que d'un autre homme quel qu'il soit. Et si souvent ils s'élèvent, aussi souvent jette-les à bas ; bref, à chaque fois, chaque fois. Et si tu penses que trop immense est le labeur, rien n'empêche que tu recourres aux ruses et stratagèmes et secrètes suluilités spirituelles afin de les repousser et rejeter : lesquelles subtilités, t'enseignera Dieu par l'expérience, bien mieux qu'aucun humain en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME

De deux expédients spirituels, lesquels seront utiles au nouveau et commençant spirituel en l'oeuvre que dit ce livre.

QUELQUE chose de ces subtilités, néanmoins, je puis te dire à mon avis. Éprouve-les ; et fais mieux, s'il t'est possible de faire mieux. Donc fais en toi, en sorte que tu sois comme ne sachant pas que cela se presse si hâtivement entre toi et ton Dieu. Et essaye de regarder, comme on pourrait dire, par-dessus l'épaule de cela, cherchant une autre chose : laquelle autre chose est Dieu, enclos en le nuage d'inconnaissance. Et si tu fais ainsi, je suis bien assuré qu'après un temps assez court, tu te trouveras fort aisé en ton labeur. Car je crois bien assurément que cet expédient, pour peu qu'il soit bien conçu, et 'véritablement, n'est rien autre chose qu'un impatient désir de Dieu, un empressement à Le voir et sentir autant qu'il se peut ici ; et un pareil désir est charité, laquelle toujours obtient aise et soulagement.

Un autre moyen est celui-ci, que tu éprouveras si tu veux. Lorsque tu as le sentiment de ne pouvoir en aucune façon les rabattre, alors tapis-toi en-dessous tel un lâche et couard vaincu en bataille : songe et pense que ce n'est que folie de vouloir, toi, les affronter et lutter contre plus longtemps, et par là rends-toi à Dieu dans les mains de tes ennemis. Et pour toi, aie le sentiment que tu es perdu à jamais. Prends grande garde à ce moyen, je te prie, car à l'expérimenter, tu devrais, je le pense, tout entier fondre en larmes. Car il est très assurément, pour peu qu'il soit véritablement entendu et conçu, non autre chose que la vraie connaissance et le sentiment véritable de ce que tu es en toi-même : une misérable et crasse créature encore pire que néant ; lesquels sentiment et connaissance sont humilité. Et cette humilité obtient que tu aies Dieu Lui-même, en Sa puissance, qui vienne et descende te venger de tes ennemis, afin de te relever toi-même en te réconfortant et en séchant les larmes spirituelles de tes yeux : tel le père fait à son enfant sur le point de périr en la gueule furieuse des sangliers ou des ours féroces.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME

Que par cette oeuvre une âme est purifiée tout ensemble de ses péchés particuliers et de la peine de ceux-ci ; et que pourtant il n'y a pas de parfait repos en cette vie.

QUANT à présent, je ne te dirai point d'autres expédients ou moyens encore, parce que si tu as la grâce de faire expérience de ceux-ci, je suis convaincu que tu en sauras alors et en auras beaucoup plus à m'apprendre, que moi à toi. Pourtant c'est là ce qu'il faudrait ; mais en vérité il me paraît que j'en suis encore loin, d'avoir à tout t'enseigner et plus rien à apprendre. Et c'est pourquoi, je t'en prie, aide-moi et agis tant pour moi que pour toi.

En action, donc, et à l'oeuvre sur-le-champ, je t'en prie ; et prends et supporte en toute humilité le chagrin et la peine, s'il se trouvait que tu ne pusses, par ces moyens, triompher aussitôt. Car c'est en vérité ton purgatoire ; et une fois que ta peine sera faite et passée tout entière, et quand par Dieu ces moyens te seront donnés, et par la grâce entrés dans tes habitudes : alors il ne fait aucun doute pour moi que tu seras purifié non seulement du péché, mais aussi de la peine du péché. J'entends bien : de la peine particulière attachée à tes péchés personnels et déjà commis, et non point de la peine du péché originel. Car celle-là pèsera sur toi jusqu'au jour de ta mort, actif autant que tu le sois. Mais elle ne te pèsera que peu, en comparaison avec la peine particulière de tes péchés personnels ; pourtant tu ne seras jamais dispensé d'être en grand labeur. Car de ce péché originel vont naître chaque jour de frais et nouveaux appels de péché, lesquels il te faudra chaque jour abattre et combattre toujours et trancher à coups terribles de l'épée double et acérée de la discrétion. A quoi tu pourras voir et apprendre qu'il n'y a point de quiète sécurité, ni non plus aucun vrai repos en cette vie.

Néanmoins, d'ici tu ne reviendras en arrière et non plus ne te laisseras épouvanter par la peur de l'insuccès ou de ta faiblesse.' Car s'il se faisait que tu eusses la grâce et que tu pusses détruire la peine de tes propres actions antérieures, en la manière que j'ai dite avant — ou encore meilleure si tu le peux — bien assuré sois-tu que la peine du péché originel, ou autrement les nouveaux mouvements de péché à venir, n'auront pouvoir de te peser et accabler que peu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME

Que Dieu donne cette grâce non par des voies mais librement, et qu'on n'y saurait parvenir par aucune voie.

ET si tu me demandes par quelles voies tu parviendras en cette oeuvre, je prie le Tout-Puissant Dieu, dans sa grande grâce et courtoisie, qu'Il te l'enseigne Lui-même. Car en vérité je ne puis que te donner à penser combien incapable je suis de te le dire ; et rien d'étonnant à cela. Puisqu'en effet c'est là l'ouvrage et l'oeuvre de Dieu seul, qu'Il accomplit Soi-même en quelle âme il Lui plaît, sans nul mérite de cette même âme. Et sans cela, il n'est ni saint ni ange pour pouvoir penser même à la désirer. Et j'ai confiance que notre Seigneur aussi souvent et aussi particulièrement consent, oui ! et plus particulièrement même et plus souvent, à accomplir cette œuvre en ceux qui furent accoutumés pécheurs, qu'en tels autres qui ne L'ont jamais tant gravement offensé que ceux-là. Ce qu'Il fait pour ce, qu'Il veut être vu tout-miséricordieux et tout-puissant, et pour ce qu'Il veut être vu agissant comme il Lui plaît, où il Lui plaît et quand il Lui plaît.

Et pourtant, Il ne fait don de cette grâce, et non plus n'accomplit cette oeuvre, en quelque âme qui n'en soit capable. Mais sans cette grâce elle-même, il n'est aucune âme capable de posséder cette grâce ; pas une, qu'elle soit d'un pécheur ou d'un non-coupable. Car, pas plus elle n'est donnée pour l'innocence qu'elle n'est retenue ou refusée pour le péché. Prends bien garde que je dis refusée, et non pas retirée. Attention à l'erreur d'ici; je t'en supplie : car le plus près les hommes approchent-ils la vérité, le plus faut-il qu'ils se tiennent sur leurs gardes quant à l'erreur. Je n'ai d'intention que bonne et précise : aussi à moins d'entendre et de comprendre bien la chose, laisse-la de côté jusque le temps que vienne et te l'enseigne Dieu. Fais donc ainsi, et ne va pas t'offenser toi-même.

Attention à l'orgueil, lequel blasphème Dieu dans Ses dons, en effet, et insolemment enhardit le pécheur. Pour toi, sois humble véracement, et tu auras de cette œuvre le sentiment que j'ai dit que Dieu en fait don librement et non par réponse à quelque mérite. Car cette œuvre est telle et ainsi, que sa présence rend une âme capable de l'avoir en sa possession et d'en avoir le sentiment. Et cette capacité, sans l'oeuvre, aucune âme ne l'a et non plus ne peut l'avoir. C'est l'oeuvre même qui fait l'âme capable de l'oeuvre, sans partage; en sorte que celui seul qui a et connaît le sentiment de cette œuvre en est par là-même capable, et nul autre que celui-là. Et autant en est-il que, sans l’oeuvre, une âme est comme si elle était morte et ne peut ni y aspirer ni la désirer. Autant tu la veux et désires, autant tu l'as, et ni plus, ni moins ; pourtant elle n'est ni volonté ni non plus désir, mais une chose que tu ne sais pas quoi, laquelle t'attire à vouloir et désirer ce que tu ne sais pas quoi. Mais ne t'inquiète point, je t'en supplie, si ton entendement ne va pas au delà : au contraire, veuille et désire et va de l'avant toujours plus, en sorte que tu en sois toujours plus capable et encore toujours plus.

Et pour me résumer en bref, laisse cela agir en toi et te conduire où il lui plaît. Laisse cela être l'ouvrier et l'opérateur, pour n'être, toi, que le patient et celui qui subit : tu n'as qu'à regarder et laisser faire. Ne t'en mêle pas, comme si tu voulais y aider, par crainte de tout embrouiller. Pour toi, ne sois rien que le bois, et que cela soit l'ouvrier de ce bois ; ne sois que la maison, et que cela soit l'habitant de cette maison, le cultivateur qui demeure là. Sois et fais-toi aveugle durant ce temps, et rejette tout désir et toute ambition de connaissance, lesquels bien plus te feraient obstacle qu'ils ne peuvent t'aider. Qu'il te suffise assez, pour toi, de te sentir mû et poussé dans ton gré et assentiment par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien, sinon que dans ce tien mouvement tu n'as aucune pensée particulière pour aucune 115 chose au-dessous de Dieu, et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu.

Et s'il en est ainsi, tu peux avoir ferme confiance que c'est Dieu, et Lui seul, qui meut directement ta volonté et ton désir, pleinement par Soi-même, non par des voies intermédiaires de Son côté ou du tien. Et n'aie crainte ni effroi, car le diable ne peut venir aussi prochement intime. Il ne peut jamais qu'occasionnellement et par des voies lointaines en venir à mouvoir la volonté d'un homme, quelque subtil diable qu'il soit jamais. Et non plus un bon ange ne peut mouvoir ta volonté suffisamment et sans voies ; et, pour le dire en bref, rien ni personne autre que Dieu. Et Dieu seul.

En sorte que tu pourras concevoir un peu par ces mots ici (mais bien plus clairement à l'épreuve et par expérience) que dans cette oeuvre, les hommes n'ont point à user de moyens et de voies, et que non plus ils n'y peuvent parvenir par des moyens et des voies. Il n'est de bonne voie qui ne dépende d'elle, mais elle ne dépend d'aucune; et il n'en est aucune qu'elle-même pour y mener.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME

De trois voies auxquelles doit s'employer un apprenti contemplatif : lecture, pensée et prière.

CE néanmoins, il est des voies auxquelles doit s'employer un apprenti contemplatif, lesquelles sont : Leçon, Méditation et Oraison ; ou autrement appelées, afin que tu le comprennes : lecture, réflexion et prière. De ces trois, tu trouveras qu'il a été écrit dans un autre livre par un autre homme /1 beaucoup mieux que je ne saurais dire ; et c'est pourquoi il n'est point nécessaire que je te parle ici de leurs qualités. Mais il y a ceci que je peux te dire : ces trois-là sont à ce point couplées et liées ensemble que pour les commençants, lesquels en sont les bénéficiaires - et non point les parfaits, non ! parfaits autant qu'il se peut faire ici - l'exercice

/1. Peut-être Richard ROLLE, l'ermite de Hampole, dans le De Emendatione vitae. (N. d. T.).

de la pensée ne saurait être bienfaisant sans une préalable lecture ou audition de lecture ; car c'est tout une même chose, lire ou entendre lire les lettrés lisant dans les livres, et les non-lettrés lisant par l'audition des lettrés lorsqu'ils prêchent la parole de Dieu. Et non plus la prière n'est obtenue bonnement par ces mêmes débutants, sans préalable exercice de la pensée.

Vois-le à cette preuve : en ce même cours, la parole de Dieu tant écrite que parlée, est comparée à un miroir. Spirituellement, les yeux de ton âme sont ta raison, et c'est ta conscience qui est ton visage spirituel. Or, tout de même que si ton visage physique porte une macule, les veux de ton visage ne peuvent voir cette tache ni penser qu'elle existe sans un miroir ou l'enseignement d'un autre que toi-même; tout justement de même aussi en va-t-il spirituellement : sans lecture ou audition de la parole de Dieu, il n'est pas possible à l'entendement humain qu'une âme, laquelle est aveuglée par l'habitude du péché, puisse voir la tache et la souillure dans sa conscience.

Et ainsi poursuivant : lorsque l'homme voit dans le miroir, matériel aussi bien que spirituel, ou lorsqu'il apprend par l'enseignement d'un autre homme l'existence et l'emplacement de la macule sur son propre visage tant physique que spirituel, c'est alors, et alors seulement qu'il court à la fontaine pour se laver. Et si cette tache est un péché personnel, alors la fontaine sera la sainte Église, et l'eau, la confession avec ses circonstances. Mais si c'est une racine obscure et un mouvement de 118 péché, alors la fontaine sera le Dieu de merci et l'eau, la prière avec ses circonstances. Et c'est ainsi que tu peux voir que l'exercice de la pensée, les commençants ne le peuvent bien avoir et avec profit sans la lecture préalable ou l'audition de lecture; ni non plus la prière, sans l'exercice de la pensée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME

De la méditation de ceux qui sont au continuel travail de l'oeuvre que dit ce livre.

MAIS il n'en va pas ainsi de ceux qui sont au continuel travail de l’oeuvre que dit ce livre. Car leurs méditations sont telles que si c'étaient de brusques idées et sentiments aveugles de leur misère propre ou de la bonté de Dieu, sans nulle voie préalable de lecture ou audition de lecture, et sans aucune particulière considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Ces soudaines idées et ces aveugles sentiments plutôt étant appris de Dieu que de l'homme.

Je ne m'inquiète point, quand même tu n'aurais quant à présent pas de méditations sur ta misère propre ou la bonté de Dieu (je veux dire et j'entends : que tu y fusses porté par grâce et par conseil) autres que celles que tu pourrais avoir de ce mot 120 FAUTE et de cet autre mot DIEU, ou de tout autre ainsi à ta convenance. Mais sans briser ni explorer ces mots par la curiosité de l'intelligence ni la scrutation ou recherche de leurs qualités, comme si tu voulais par là accroître ta dévotion. Je crois et suis certain que dans ce cas et dans cette oeuvre il n'en serait jamais ainsi. Mais au contraire que tu les gardes bien entiers et en tout, ces mots ; et par FAUTE, entends un bloc massif de tu ne sais pas quoi, ni rien autre chose que toi-même. Je pense, pour moi, que dans cette considération et aveugle contemplation de la faute ou péché ainsi condensés et fixés en un bloc, et en rien autre chose que toi-même, il ne saurait y avoir rien ni personne de plus fou à lier. Encore que, si quelqu'un d'aventure te voyait alors, il te penserait dans les plus sobres dispositions physiques ; sans nul changement de contenance et d'apparence, quel que tu sois alors, arrêté ou en marche, couché ou debout, assis ou à genoux : il te verrait dans le calme le plus contenu et la plus sobre tranquillité.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME

Des prières particulières de ceux qui sont au continuel travail de l'oeuvre que dit ce livre.

ET tout justement comme les méditations de ceux qui sont au continuel travail de la grâce et de cette oeuvre, soudainement se lèvent et jaillissent sans voies ni moyens aucuns ; tout justement de même font leurs prières. Je parle de leurs prières particulières, non de ces prières qui sont ordonnées par la sainte Église. Car ceux qui sont vrais ouvriers en cette oeuvre, ils n'ont en vénération aucune prière autant que ces dernières, et aussi les font-ils telles et selon la forme et la loi qu'elles ont été ordonnées par les saints Pères avant nous. Mais leurs prières particulières se lèvent toujours plus soudain vers Dieu sans aucune voie ni préméditation particulière, ni rien qui les prépare ou les amène.

Et si elles sont faites de mots, ce qu'elles sont rarement, alors elles ne seront qu'en très peu de mots, oui, et le moins est le mieux. Ah ! oui, et si c'est un seul mot et très bref de syllabe, cela sera meilleur que deux, à mon avis ; et moins encore, si possible, considérant que c'est l'oeuvre de l'esprit, laquelle exige que celui qui la fait soit toujours au plus haut et souverain sommet et à la pointe de l'esprit. Ce qui peut être effectivement vérifié à l'exemple ci-après, pris dans le cours de la nature. Un homme ou femme, effrayé soudain par quelque accident tel que feu ou mort d'homme ou quelqu'autre que ce soit, brusquement mis à l'extrémité de soi-même, est amené par la hâte et la nécessité à crier ou supplier pour de l'aide. Comment le fait-il ? Assurément non point en beaucoup de mots et paroles, ni même en nombreuses syllabes. Quoi donc alors ? Il lui paraît impossible de s'arrêter en quelque long discours pour proclamer en telle urgence son besoin et l'élan de son esprit : aussi éclate-t-il affreusement dans son agitation extrême et hurle-t-il un petit mot de guère plus d'une syllabe, tel que : Oh! ou Feu! ou Malheur!

Et tel ce petit mot de « Feu ! » atteint plus rapidement et pénètre les oreilles des auditeurs, tel aussi fait un petit mot d'une ou deux syllabes quand il est non seulement prononcé ou pensé, mais encore uniquement formulé en secret dans les profondeurs de l'esprit, lesquelles sont la hauteur, puisqu'en esprit tout est un, la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur. Et bien mieux ce petit mot pénètre-t-il l'oreille du Dieu tout puissant, et plus tôt que telle interminable psalmodie négligemment marmonnée entre les dents. Aussi est-ce pourquoi il est écrit que la courte prière perce le ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME

Comment et pourquoi cette courte prière perce le ciel.

ET pourquoi perce-t-elle le ciel, cette brève et courte prière d'une unique syllabe ? Parce que, certes, elle est priée en tout esprit : dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit qui la prie. Dans la hauteur est-elle, puisque c'est avec toute la puissance de l'esprit ; et dans la profondeur, puisqu'en cette courte syllabe sont contenues toutes les intelligences de l'esprit. Dans toute sa longueur est-elle, car si toujours il pouvait ressentir ce qu'il sent alors, toujours il crierait ainsi qu'il crie ; et dans sa largeur elle est, car il veut à tous autres ce qu'il veut pour soi-même.

A ce moment est-il que l'âme, après la leçon de saint Paul, « devient capable de comprendre avec  tous les saints - non pleinement et absolument, mais en partie et d'une manière qui se trouve en rapport et harmonie avec cette oeuvre - quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur » de l'éternel Dieu et tout amour, puissance et sagesse. L'éternité de Dieu est Sa longueur ; l'amour est Sa largesse ; la puissance est Sa hauteur ; et la sagesse est Sa profondeur. Nulle surprise à ce qu'une âme ainsi et aussi étroitement conformée par la grâce à l'image et à la ressemblance de Dieu son créateur, soit aussitôt entendue de Dieu ! Oui, serait-ce même une âme tout accablée des péchés d'un grand pécheur, lequel est comme s'il était l'ennemi de Dieu, et qu'elle vienne par la grâce à crier de la sorte une brève syllabe dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit, elle n'en serait pas moins toujours, et par le bruit brutal que fait son cri, entendue et aidée de Dieu.

Vois à l'exemple : si celui qui est ton ennemi mortel, soudain tu l'entendais au comble de l'effroi crier ce petit mot de « feu » ou « hélas ! » ou « malheur! » alors sans considérer s'il est ou non ton ennemi, mais dans la pure pitié de ton coeur tu serais ému et saisi de compassion par l'angoisse de ce cri et tu te lèverais - oui, oui, serait-ce au beau milieu de la nuit d'hiver! - et tu irais à son secours pour l'aider à éteindre le feu ou pour le conforter et l'apaiser dans sa détresse. Oh, Seigneur! quand un homme peut en grâce devenir si pitoyable et miséricordieux qu'il prenne en compassion son ennemi, nonobstant son inimitié, quelle 126 pitié et quelle miséricorde alors aura Dieu pour un tel cri spirituel de l'âme, fait et conçu dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit, Lui qui a par nature ce que l'homme a par grâce ? Oh! bien plus, bien plus assurément aura-t-Il de miséricorde, et sans nulle comparaison, puisque tant est plus proche la chose ainsi possédée par nature que la chose éternelle qui vous est donnée par la grâce !

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME

Comment priera un parfait ouvrier de l'œuvre, et ce qu'est en elle-même la prière ; et si quelqu'un prie avec des mots, quels mots s'accordent le mieux au propre de la prière.

ET c'est pourquoi faut-il prier dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de notre esprit. Et cela, non point par mots et nombreuses paroles, mais en un petit mot d'une brève syllabe.

Mais que sera ce mot ? Certes, il sera un mot tel qu'il s'accorde pour le mieux au propre de la prière. Mais quel mot est donc tel ? Voyons d'abord ce qu'est la prière proprement en elle-même ; et ensuite nous connaîtrons plus clairement quel mot s'accordera le mieux au propre de la prière.

La prière est proprement en elle-même, non autre chose qu'un pieux élan dirigé vers Dieu pour obtenir  le bien et éloigner le mal. Et donc, étant que tout le mal, ou par sa cause ou par état, est tout entier compris et tenu dans le péché, ou Faute, il s'ensuit que lorsque nous voulons intensément prier pour être délivrés du mal, nous n'avons point à prononcer, ou dire, ou penser, ou avoir en l'esprit autre chose, ni aucun autre mot que ce petit mot de « Faute ». Et lorsque nous voulons intensément prier pour obtenir le bien, nous n'avons à crier, que ce soit par parole, par pensée ou par désir, pas autre chose ni aucun autre mot que ce mot « Dieu ». Car en Dieu est tout bien, ensemble par cause et par état ; voilà pourquoi. Et ne t'étonne point que je pose ces mots à l'exclusion de tous autres : car si j'en pouvais trouver de plus courts, et qui continssent aussi pleinement tout le bien et tout le mal comme font ces deux-là ; ou autrement si Dieu m'avait enseigné à en prendre d'autres, ce sont ceux-ci que j'aurais pris, et les premiers je les eusse laissés là. Et ainsi je te conseille de faire toi-même.

Ne va donc point te mettre en étude et recherche de mots, laquelle étude ne te mènerait nullement en ton propos ni en cette oeuvre, puisque jamais on n'y parvient par l'étude, mais seulement par la grâce. Et c'est pourquoi ne prends toi-même pour ta prière point d'autres mots, malgré ceux que j'ai mis ici, si ce n'est ceux que, par Dieu, tu te sens incité à prendre. Néanmoins, si Dieu te portait à prendre les dits, alors mon conseil est que tu ne les quittes point : j'entends et veux dire pour le cas où tu prierais en paroles, car autrement point. Pourquoi ? c'est que ce sont des mots tout à fait courts. Mais pour tant que soit si grandement recommandée ici la brièveté de prière, jamais cependant sa fréquence n'a du tout à être ralentie. Car c'est prier, comme il a été dit, dans la longueur de l'esprit; et jamais ne devrait cesser ni s'interrompre une telle prière, jusques à temps qu'elle ait pleinement obtenu ce après quoi elle soupirait. Et l'exemple, nous le voyons à cet homme ou cette femme dans l'épouvante comme décrits ci-dessus, lesquels en effet ne cessent non plus de crier ce petit mot de « feu », ou cet autre de « malheur », tant et aussi longtemps qu'ils n'ont point obtenu le plus grand soulagement et le plus grand secours dans leur détresse.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, l'âme ne donne aucune attention ni considération particulière à aucun vice en soi-même et aucune vertu en soi-même.

ET toi, fais de même, que ton esprit soit tout empli de la signification spirituelle de ce mot « faute », et sans considération plus particulière à aucune sorte de péché que ce soit, péché véniel ou péché mortel : Orgueil, Colère ou Envie, Convoitise, Paresse, Gourmandise ou Luxure. Que fait au contemplatif que ce soit tel péché ou tel autre, ou de quelle gravité il est. Puisque tous les péchés, il les voit - je veux dire pendant le temps de cette oeuvre - également graves en eux-mêmes, du fait que le moindre péché le sépare de Dieu et le retranche de sa paix spirituelle.

Et que tu aies sentiment de cette « faute » ou péché comme d'un bloc massif et tu ne sais jamais quoi, mais rien autre que toi-même. Et crie alors sans cesse en esprit cet unique « Faute ! faute ! faute ! Las ! las ! las ! » Lequel cri spirituel, tu apprendras bien mieux de Dieu par l'expérience, que par la parole d'aucun homme quel il soit. Car le meilleur est ce cri en toute pureté d'esprit, sans nulle pensée particulière ni énoncé d'aucune parole ; à moins toutefois, ce qui est en de rares moments, que par excès et abondance, l'esprit éclate soudain en paroles, le corps et l'âme étant tous deux emplis et accablés du chagrin et de l'empêchement du péché.

Et de même façon feras-tu de ce petit mot de « Dieu » : que ton esprit soit tout empli de sa signification spirituelle, et sans aucune considération plus particulière à aucune de Ses oeuvres, corporelle ou spirituelle, si bonne, ou meilleure, ou excellente soit-elle - ni non plus à aucune vertu, que puisse susciter en l'âme humaine quelque grâce que ce soit; et nullement tu ne chercheras à voir si c'est Humilité ou Charité, Patience ou Abstinence Espérance, Foi ou Tempérance, Chasteté ou volontaire Pauvreté. Que fait cela au contemplatif ? Puisqu'en toute vertu il trouve et voit, reconnaît et a sentiment de Dieu ; car en Lui sont toutes choses, tout ensemble par cause et par état. C'est pourquoi les contemplatifs{ pensent que s'ils ont Dieu, ils ont et possèdent tout bien, et par suite ils ne convoitent rien par considération plus particulière, rien que le seul bien : Dieu. Et toi, fais de même aussi loin que tu le pourras par la grâce : et entends Dieu en tout, et en tout Dieu, afin qu'il n'y ait oeuvre en ton esprit et en ta volonté autre que Dieu seul. Mais parce que tant, et tout aussi longtemps que tu vis en cette misérable vie, c'est ton lot de toujours avoir en quelque part le sentiment de cette horrible et puante masse du péché, telle que si elle était unie et fondue avec la substance de ton être, alors et c'est pourquoi tu penseras alternativement et prendras les deux mots : « Faute » et « Dieu », ayant cette connaissance générale que si tu as Dieu, alors tu seras défait du péché ; et si tu peux te défaire du péché, alors tu posséderas Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME

Qu'en toutes oeuvres dessous celle-ci, il faut que les hommes gardent discrétion; mais en celle-ci, aucune.

ET plus loin, si tu me demandes quelle discrétion tu dois avoir et mettre en cette oeuvre, je te réponds et te dis : exactement aucune ! Car en toutes tes autres actions tu mettras de la discrétion, comme à manger, boire, dormir ou protéger ton corps du froid et du chaud trop violents, ou longuement prier ou lire, ou échanger des paroles avec ton prochain. En tout cela tu auras à garder la discrétion, de telle sorte que ce ne soit ni trop, ni trop peu. Mais en cette oeuvre, tu ne tiendras et n'auras à tenir aucune mesure : car je souhaiterais que tu pusses ne jamais cesser au long de toute la longueur et le temps de ta vie.

Je ne dis pas que tu y persévéreras et persisteras toujours avec une égale vigueur et fraîcheur, puisque cela ne peut pas être. Car il y aura la maladie parfois, et d'autres désordres et fâcheuses dispositions du corps et de l'âme, et maintes autres nécessités de nature, lesquelles te retiendront bien assez, et souvent te feront descendre du haut de ce travail. Mais je dis que tu devrais toujours et sans cesse y être, soit tout sérieusement et directement, soit avec plus de jeu ; c'est-à-dire que tu l'aies toujours : soit de fait et en oeuvre, soit d'intention et en volonté. Et c'est pourquoi, pour l'amour de Dieu, garde-toi tant et du mieux que tu pourras de la maladie, afin de n'être pas toi-même, autant qu'il est possible, la cause de ta faiblesse. Car c'est en vérité que je te dis que cette oeuvre réclame une très grande et complète tranquillité et une entière et pure disposition, tant de corps que d'âme.

Donc, pour l'amour de Dieu, mets de la discrétion dans le gouvernement de ton corps comme de ton âme, et tiens-toi en santé autant que tu le peux. Et si la maladie survient malgré ton effort, prends-la en patience et remets-t'en humblement à la miséricorde, de Dieu : et alors c'est tout, ce qu'il faut. Car je te le dis en vérité, il y a bien des fois où la patience dans la maladie et en diverses autres tribulations plaît à Dieu beaucoup plus que toute dévotion qu'il te plaît avoir et que te permet la santé.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME

Qu'à ne mettre aucune discrétion en celle-ci, les hommes auront la discrétion en toutes les autres choses ; et autrement jamais.

MAIS peut-être vas-tu me demander comment tu te conduiras et gouverneras avec discrétion en la nourriture, le sommeil, et toutes ces autres choses. A quoi je pense te répondre très brièvement : « Prends ce qui vient. » Sois toujours et sans cesse à l'oeuvre dans cette oeuvre, sans discrétion aucune, et tu auras le bon discernement pour commencer et finir toutes les autres oeuvres avec une grande discrétion. Car il m'est impossible de penser qu'une âme qui jour et nuit persévère et poursuit cette oeuvre sans cesse ni discrétion aucune, puisse jamais errer et se tromper en quelqu'une des autres activités et occupations extérieures ; et autrement, au contraire, elle ne peut qu'errer toujours, à mon avis.

Et c'est pourquoi, si je puis avoir cette oeuvre dans le fond de mon âme toujours en considération activement et attentivement, alors je voudrai n'avoir qu'inattention pour le manger et le boire, le sommeil ou la conversation et toutes mes autres actions extérieures. Et certes, j'ai la pensée bien assurée qu'avec cette inattention ou indifférence, je parviendrai à mettre et garder la discrétion en ces choses, plutôt qu'en m'occupant d'elles activement comme si je voulais, par la considération de ces mêmes choses, leur poser une limite et fixer une mesure. En vérité, je ne viendrai jamais à l'y mettre ce faisant, quels que soient mes actes et mes paroles sur ce point. Laissons dire aux hommes ce qu'ils veulent, et à l'expérience le témoignage et la preuve.

Aussi donc, élève ton ceeur dans un aveugle élan d'amour ; et recueille-toi tantôt sur « Faute » et tantôt sur « Dieu ». Dieu que tu voudrais avoir ou posséder, et la faute ou péché dont tu voudrais être délivré. Parce que Dieu te manque; et le péché, tu n'es que trop sûr de l'avoir. Dieu bon vienne à présent à ton secours, puisqu'à présent tu as besoin !

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME

Qu'il faut absolument que l'homme perde toute idée et tout sentiment de son être propre, si la perfection de cette oeuvre doit réellement être touchée par l'âme en cette vie.

REGARDE qu'en ton intelligence et en ta volonté rien n'oeuvre que Dieu seul. Et tâche à abattre toute connaissance et tout sentiment de quoi que ce soit au-dessous de Dieu ; et rejette bien loin toutes choses sous le nuage d'oubli. Et tu dois comprendre que tu n'as pas seulement à oublier en cette oeuvre toutes les autres créatures que toi-même et aussi leurs actions ou les tiennes, mais encore que tu as, en cette oeuvre, à oublier ensemble et toi-même et tes propres actions pour Dieu, non moins que les autres créatures et leurs actions. Car c'est le propre et la condition de qui aime parfaitement, non seulement d'aimer ce qu'il aime plus que soi-même, mais aussi et encore en quelque sorte . de se haïr soi-même pour l'amour de ce qu'il aime.

Ainsi faut-il que tu fasses toi-même de toi-même : tu dois prendre en dégoût et t'ennuyer de tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu'il n'y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément, quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu. Et rien d'étonnant que tu le détestes et haïsses, de penser à toi-même, quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu : cette masse pesante qui n'est point autre chose que toi-même. Car il te faut penser qu'il est uni et fondu avec la substance de ton être, ah ! comme s'il n'y avait pas de différence et de partage.

Et c'est pourquoi renverse et abats toute connaissance et sentiment des créatures de toutes espèces, mais tout particulièrement de toi-même. Car c'est de cette connaissance et de ce sentiment de toi-même que dépendent ta connaissance et ton sentiment des autres toutes créatures, lesquelles toutes, au regard de cela, seront facilement oubliées. Car tu verras, en te mettant activement toi-même au fait et à l'épreuve, que lorsque tu auras oublié toutes les autres créatures et toutes leurs oeuvres, oui, et les tiennes propres au surplus, il y aura encore de vivant entre toi et ton Dieu, une connaissance nue et un sentiment de ton être propre, lesquels devront toujours être détruits jusque le temps que tu sentiras sûre et vraie la perfection de cette oeuvre.

COMMENCE ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME

Comment une âme se disposera pour sa part, afin de détruire toute connaissance et sentiment de son être propre.

MAIS à présent tu me demandes comment tu pourras détruire cette nue connaissance et sentiment de ton être propre. Car peut-être bien vas-tu penser que si cela était détruit, tous autres empêchements seraient détruits ; et si tu penses ainsi, tu penses exactement vrai. Mais à cela, je te réponds et dis que sans une toute particulière grâce, tout librement donnée de Dieu, et en outre, de ta part, sans une aptitude et capacité pleinement accordées à recevoir cette grâce, cette nue connaissance et sentiment de ton être ne peuvent d'aucune façon être détruits. Et cette aptitude ou capacité n'est rien autre chose qu'une extrême et profonde affliction spirituelle.

Mais en cette affliction, il importe et il est nécessaire que tu aies et mettes de la discrétion, à cette manière : tu seras attentif, au temps de cette affliction, à ne point par trop rudement efforcer ou ton corps ou ton esprit, mais au contraire à être tout tranquille assis comme dans le dessein de dormir, tout pénétré et plongé dans l'affliction. Car voici l'affliction véritable, voici la parfaite affliction ; et heureux celui qui peut y parvenir ! Tous les hommes ont des sujets d'affliction : mais plus que tous et particulièrement, celui qui sait et a le sentiment de ce qu'il est. Tous les autres chagrins, par comparaison à cette affliction, ne sont que comme jeux à côté de la gravité. Car celui peut avoir grande et grave affliction, qui non seulement sait et sent ce qu'il est, mais, et encore, sait et a le sentiment qu'il est. Et qui n'a jamais ressenti cette affliction, qu'il s'afflige alors : car jamais jusqu'ici il n'a connu l'affliction parfaite. Laquelle affliction, lorsqu'elle est obtenue, purifie l'âme non seulement du péché mais aussi de la peine qu'elle a méritée du péché ; puis encore elle fait l'âme: capable de recevoir cette joie, laquelle relève l'homme de toute connaissance et sentiment de son être.

Bien conçue en la vérité, cette affliction est toute pleine d'un saint désir ; et autrement, il n'y aurait homme jamais qui pût la subir et supporter. Car si ce n'était que son âme fût tant soit peu nourrie d'une manière de réconfort par son juste travail, il ne serait autrement pas capable de supporter la peine qu'il a de la connaissance et du sentiment de son être. Car si souvent veut-il avoir la connaissance et le sentiment vrais de son Dieu (autant que faire se peut ici) aussi souvent il sent qu'il ne le peut : car toujours plus il trouve sa connaissance et son sentiment comme occupés et tout remplis du bloc massif, horrible et puant, de soi-même ; lequel il lui faut toujours détester et haïr et toujours rejeter, s'il veut être parfait disciple de Dieu, et par Lui enseigné sur le mont de la perfection ; et si souvent, cela, qu'il va presque jusqu'à la folie dans son affliction. C'est à ce point qu'il pleure et se lamente, lutte et combat, pousse des jurements et des cris d'exécration ; et, pour le dire en bref, il lui paraît si lourd à porter, ce pesant fardeau de soi-même, que jamais plus il ne s'inquiète de ce qui peut lui arriver tant que Dieu n'a point été satisfait et qu'il ne lui aît complu.

Et pourtant au milieu de toute cette affliction, il ne désire point de ne pas être : parce que ce serait démence diabolique et haine de Dieu. Au contraire il lui plaît tout à fait d'être, et il rend grâces du profond du cœur à Dieu de l'excellence et du don qu'Il lui a fait de cet être : car tout ce qu'il désire et ne cesse de désirer, c'est de perdre et quitter la connaissance et le sentiment de son être.

Cette désolation et ce désir, il appartient à chaque âme de les avoir et les sentir en elle, que ce soit d'une manière ou d'une autre : selon que daigne Dieu l'apprendre et enseigner à Ses disciples spirituels avec Son bon plaisir et d'après leurs aptitudes et capacités de corps et d'âme, le degré où ils sont et leur tempérament, jusque le temps où, s'Il le permet, ils pourront être unis à Dieu en charité parfaite — autant qu'il se peut ici-bas.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME

Un bon éclaircissement de quelques et certaines illusions et erreurs qui peuvent survenir en cette oeuvre.

MAIS je te dis une chose : c'est qu'en cette œuvre un jeune disciple, lequel n'a point encore la pratique et l'expérience du travail spirituel, peut très facilement être pris dans l'erreur et peut-être, à moins qu'il ne montre aussitôt de la prudence et n'ait la grâce de cesser et humblement se soumettre à son directeur, risquer la ruine de ses forces physiques et le ravage de ses forces intellectuelles et spirituelles, au point de tomber en démence. Et tout cela par suite de l'orgueil, des passions charnelles et de la curiosité de l'intelligence.

Cet errement peut survenir en la manière que voici. Un jeune homme ou une femme, nouveaux en l'école de la dévotion, a entendu parler de cette affliction et de ce désir, apprenant par lecture ou par parole que l'homme doit lever son coeur vers Dieu et n'avoir de cesse en son désir de ressentir l'amour de son Dieu. Et aussitôt les voilà, dans la curiosité de leur intelligence, comprenant ces mots non point spirituellement, comme ils doivent être entendus, mais charnellement dans la sensibilité et matériellement dans le corps ; et ils s'efforcent dans leurs coeurs de chair qu'ils malmènent dans leurs poitrines. Faute de la grâce, et par esprit d'orgueil et de curiosité, ils brutalisent leurs veines et leurs forces corporelles si rudement et si bestialement qu'au bout d'un temps très court, ils tombent dans la frénésie ou dans la mélancolie, et une sorte de languide faiblesse de corps et d'âme, laquelle les porte à se détourner d'eux-mêmes pour chercher au dehors quelque fausse ou quelque vaine charnelle consolation corporelle, comme pour une récréation du corps et de l'esprit. Ou alors, s'ils ne tombent pas en ceci, ils gagnent par leur aveuglement spirituel, par les violences faites à la nature dans leurs poitrines et leurs coeurs de chair pendant le temps de ce travail non point spirituel mais hostilement bestial, et ils obtiennent d'avoir leurs poitrines enflammées d'une chaleur hors nature dont la cause sera ce mauvais gouvernement et ce dérèglement du corps par l'hostile travail ; ou encore quelque fausse chaleur conçue en eux et suscitée par le Démon, leur ennemi spirituel, et dont la cause sera leur orgueil et la chair et leur curiosité d'esprit. Et cependant, peut-être, ils imagineront que c'est le feu de l'amour obtenu et mérité de la grâce et de la bonté du Saint Esprit.

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En vérité, de cette illusion et de toutes celles qu'elle entraîne, il sort beaucoup de mal : hypocrisie, hérésie et erreur en grande quantité. Car bien vite après une expérience et un sentiment pareillement faux, vient une fausse science et connaissance de l'école du Démon ; comme aussitôt après une expérience et un sentiment vrais, vient une vraie connaissance de l'école de Dieu. Parce que, je te le dis en vérité, le diable a ses contemplatifs comme Dieu a les Siens.

Cette illusion du faux sentiment et de la fausse connaissance qui le suit, a des variations étonnamment diverses et nombreuses selon la diversité des états, des tempéranients et de la subtilité de ceux qui y sont pris et trompés ; comme a, semblablement, le vrai sentiment et la connaissance de ceux qui y sont sauvés. Mais je ne pose ici pas d'autres errements que ceux auxquels je pense que tu puisses être exposé, si tu te mets jamais au travail de cette oeuvre. Car quel serait le profit pour toi de savoir comment tels grands clercs, ou tels hommes et femmes à des degrés autres que le tien, sont trompés ? Tout à fait nul, assurément. Et c'est pourquoi je ne t'en dis pas plus que ce qui peut t'assaillir toi-même si tu travailles à cette oeuvre ; et ce que je t'ai dit, c'est en sorte que tu aies de la prudence avec cela dans ton effort et ton travail, si jamais tu devais être attaqué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME

Un bon enseignement comment l'homme doit fuir ces illusions, et comment il doit oeuvrer plus par une inclination de l'esprit que par les violences et la rudesse faites au corps.

ET c'est pourquoi pour l'amour de Dieu sois prudent en cette oeuvre, et ne malmène ni trop rudement ni outre mesure ton coeur dans ta poitrine : mais travaille plus par penchant et avec le désir que par quelque inutile force et violence. Car plus il y a de penchant, plus humble tu seras et plus spirituel ; et plus il y a de rudesse, plus tu seras corporel et bestial. Donc sois prudent, car certainement pour ce coeur bestial qui prétendait atteindre la haute montagne de cette oeuvre : il sera rejeté à coups de pierre. Les pierres sont dures et sèches, quant à elles, et elles blessent très douloureusement où elles frappent. Et telles aussi sont ces rudesses de la contrainte : dures assurément quand elles sont attachées au sentiment de la chair et du corps, et sèches entièrement de toute connaissance de la grâce ; et elles blessent très douloureusement l'âme imprudente et l'empoisonnent des simulacres imaginaires des démons. Aussi donc sois prudent avec cette bestiale rudesse, et apprends à aimer par désir, avec un comportement modeste et doux tant du corps que de l'âme ; reçois avec civilité et accepte humblement la volonté de notre Seigneur, et ne te jette pas dessus, tel le lévrier vorace, quelque cruelle que soit ta faim. Et s'il s'en peut parler comme en jouant : ce que je te conseille, c'est de faire en toi de sorte que, refrénant l'impétueux et violent mouvement de ton esprit, ce soit comme si tu ne voulais à aucun prix qu'Il sût jamais combien pressé est ton désir de Le voir, de Le posséder ou d'avoir sentiment de Lui.

C'est ici parler par enfantillage et manière de jeu, penses-tu peut-être ? Mais je suis bien persuadé que qui aura la grâce de faire comme j'ai dit, et en aura l'expérience, il aura sentiment de jouer joyeusement un heureux jeu avec Lui, comme avec son enfant fait le père en l'embrassant et l'étreignant, ce dont il sera fort aise lui aussi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME

Un léger enseignement de cette oeuvre en la pureté du coeur, déclarant comment il est qu'une âme montrera son désir à Dieu d'une manière, et vous au contraire d'une autre manière aux hommes.

REGARDE à n'avoir de surprise aucune parce que j'ai ainsi parlé avec enfantillage et comme follement et en quittant la naturelle discrétion, car je l'ai fait pour certaines raisons, et m'y sentant porté depuis bien des jours, ce me semble, pour toi maintenant aussi bien que pour quelques autres de mes particuliers amis en Dieu, à la fois sentant ainsi, pensant ainsi et parlant ainsi.

Et voici l'une des raisons pourquoi je t'ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir. C'est que j'ai foi qu'il viendra plus clairement à Sa connaissance, pour ton profit et l'accomplissement de ton voeu, par cette occultation sus-dite, que par aucune démonstration dont je pense que tu puisses faire preuve et donner cependant. Puis une autre raison est que je voudrais, par une démonstration pareillement occultée, te tirer hors des brutalités grossières du sentiment corporel pour t'amener à la pureté et à la profondeur du sentiment spirituel ; et ainsi, par suite et enfin, t'aider à nouer le noeud spirituel du brûlant amour entre toi et ton Dieu, en l'union spirituelle et la conformité de volonté.

Cela, tu Je connais parfaitement : que Dieu est un Esprit ; et à quiconque il reviendra d'être uni à Lui, il appartiendra que ce soit dans la réalité véritable et la profondeur de l'esprit, loin de toute apparence ou imagination corporelle. La chose sûre, c'est que toute chose est connue de Dieu et que rien ne peut être caché à Sa connaissance, pas plus les choses corporelles que les spirituelles. Mais une chose lui est d'autant plus manifestement montrée et connue, qu'elle est plus cachée dans la profondeur de l'esprit ; étant qu'Il est Esprit, elle lui est beaucoup plus ouverte que toute chose autrement mêlée et enfouie en quelque élément corporel que ce soit. Car toute chose corporelle est plus éloignée de Dieu, selon le cours naturel des choses, que la chose spirituelle quelle qu'elle soit. Pour cette raison, il apparaît que tant que notre désir reste mêlé de quelque matière corporelle — comme il est lorsque nous nous tendons de tout notre effort ensemble d'esprit et de corps — aussi longtemps est-il plus loin de Dieu, et bien plus loin qu'il ne serait s'il venait, par plus de dévotion et plus de penchant, dans la sobriété, la pureté et la profondeur de l'esprit.

Et ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de la raison pourquoi je t'ai prié enfanti-nement de couvrir et cacher de Dieu le mouvement de ton désir. Mais là, je ne t'ai pas prié de le cacher tout entièrement, ce qui serait demander une chose folle et complètement impossible et serait la demande d'un fou. Ce que je te demande, c'est de faire en toi ce mouvement de le cacher. Et pourquoi t'en prié-je i) Assurément pour cela que je voudrais que tu l'engendrasses dans la profondeur de l'esprit, loin de toute rudesse et grossièreté de quelque corporel mélange, lequel le ferait d'autant moins spirituel, et d'autant plus éloigné de Dieu ; puis encore parce que je sais et connais parfaitement que plus ton esprit a de spiritualité, moins aussi il a de corporel, et donc plus près est-il de Dieu, plus Lui plaît-il et d'autant plus clairement peut-il être vu de Lui. Non point que Son regard puisse jamais sur aucune chose être plus clair que sur une autre, ni à aucun moment plus qu'à aucun autre, puisqu'il est éternellement immuable ; mais parce que tu Lui complais mieux ainsi en la profondeur et pureté d'esprit, car Il est un Esprit.

Et encore une autre raison pourquoi je t'ai dit de faire en toi qu'Il ne connût ton désir, c'est que toi, et moi-même et tous tant que nous sommes, nous demeurons très capables de comprendre et concevoir corporellement une chose qui est dite spirituellement, en sorte que peut-être, si je t'avais prié de montrer et manifester le mouvement de ton coeur à Dieu, peut-être eusses-tu voulu Lui en donner une démonstration corporelle, soit en geste ou en voix ou en parole ou en quelque autre grossière corporelle expression, ainsi qu'il est lorsque tu dois montrer à un autre homme une chose qui est cachée dans ton coeur ; et ainsi ton oeuvre eût été impure. Car c'est d'une manière qu'une chose doit être montrée à l'homme ; et d'une autre manière à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME

Comment Dieu veut être servi à la fois par le corps et par l'âme, et comment il récompense les hommes en l'un et l'autre ; et comment il faut, pour les hommes, connaître quand sont bonnes, et quand mauvaises, toutes ces harmonies et autres suavités qui tombent en le corps au moment de la prière.

JE ne dis point ceci parce que je veux que tu te prives et retiennes en quel moment que soit, si tu t'y sens porté, de prier par ta bouche, ou de te prendre soudain, par abondance de piété et grande ferveur en ton esprit, à parler à Dieu comme à homme, lui disant quelque bonne parole ainsi que tu t'y sens porté, telle que : « Bon Jésus ! Beau Jésus ! Doux Jésus ! » ou toute autre semblable ! Non ! à Dieu ne plaise que tu le prennes de la sorte ! Car en vérité, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ; et Dieu ne permettrait que je départisse ce que Dieu a couplé et uni : le corps et l'esprit. Car Dieu veut être servi par le corps et par l'âme à la fois tout ensemble, comme il sied, et il retournera en récompense sa béatitude à la fois dans le corps et dans l'âme. Et en gage et prémices de cette récompense, parfois, ici en cette vie, Il embrasera le corps de Ses dévots serviteurs : non pas une fois ou deux, mais peut-être bien très souvent selon qu'il Lui plaît, l'emplissant de merveilleuses douceurs et consolations. Certaines desquelles douceurs et consolations ne viendront pas de dehors dans le corps par les fenêtres de notre entendement, mais de dedans : surgissant et jaillissant de l'excès et abondance de félicité spirituelle et d'une vraie dévotion en l'esprit. Celles-là n'ont point à être tenues pour suspectes et, pour le dire en bref, celui qui les ressent, je suis certain qu'il ne saurait les avoir en suspicion.

Mais toutes les autres délices, harmonies et consolations, lesquelles arrivent de dehors tout soudain et tu ne sais jamais d'où, je te supplie de les avoir en suspicion. Car elles peuvent être des deux : ou bonnes ou mauvaises ; par un bon ange provoquées quand elles sont bonnes, et par un mauvais ange si elles sont mauvaises. Mais celles-ci ne sauraient en aucune façon être mauvaises si leurs illusions et tromperies, dues à la curiosité d'esprit et au désordre des élans du coeur charnel, sont repoussées comme je t'ai enseigné, ou mieux encore si tu le peux. Et pourquoi ? Assurément par la cause de ce réconfort, c'est-à-dire par le pieux élan de l'amour, lequel ressort du pur esprit et habite en la pureté du coeur. Il y est suscité par la main du tout-puissant Dieu sans moyens et sans voies ; et par là il a en propre d'être toujours éloigné de toute imagination ou de quelque erroné jugement, fausse opinion ou autre, ainsi qu'il peut arriver à l'homme en cette vie.

Quant aux autres toutes consolations et douceurs et harmonies, comment savoir si elles sont bonnes ou mauvaises ? je suis d'avis de ne pas te le dire à présent, et cela parce que cela ne me parait pas nécessaire. En effet, tu peux le trouver écrit en une autre place dans l'oeuvre d'un autre homme, et mille fois mieux que je ne saurais le dire ou l'écrire : et ainsi pourras-tu et seras-tu capable de ce que j'ai mis ici, beaucoup mieux que ce que j'ai dit. Alors à quoi bon ? C'est pourquoi, donc, je ne m'y attarderai et ne me donnerai de la tablature pour satisfaire au désir de ton coeur, duquel tu m'as fait démonstration jusqu'ici en paroles, et qui est maintenant en actes.

Mais il y a ceci que je peux te dire de ces harmonies et délices qui viennent par les fenêtres de l'entendement et des sens, et qui peuvent être les deux : bonnes ou mauvaises. Que tu en fasses usage sans aucune cesse en cet aveugle et pieux et consentant élan d'amour que je t'ai dit : et alors je n'ai de doute aucun qu'il ne sache parfaitement te renseigner à leur sujet. Et si pourtant tu devais t'en étonner au prime abord, du fait qu'elles te seraient inconnues, néanmoins cet élan et ce mouvement en toi doit faire que si ferme soit lié ton coeur, que tu ne donneras aucune manière d'importance ni ajouteras grande foi à ces délices, tant qu'elles seront avant le temps où tu en sois intérieurement assuré, soit merveilleusement par l'Esprit de Dieu, ou sinon, extérieurement par le conseil de quelque prudent père.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME

L'essence et substance de toute perfection n'est rien autre qu'une bonne volonté ; et comment toutes ces délices et harmonies et autres consolations que l'on peut avoir en cette vie, ne sont rien que guère des accidents.

ET c'est pourquoi je te prie, obéis avec docilité et de bonne grâce à cet humble élan d'amour en ton coeur, et suis-le fidèlement : car il veut être ton guide en cette vie et te conduire à la béatitude en l'autre vie. Il est l'essence et substance de toute bonne existence et sans lui, il n'est bonne oeuvre qui puisse avoir commencement ou fin. Il n'est rien autre qu'un bon vouloir et une conformité de volonté à Dieu, et une manière de félicité et parfaite plaisance que tu sens en ta volonté pour tout ce que fait Dieu.

Pareille bonne volonté est la substance de toute perfection. Toutes douceurs, délices et consolations corporelles ou spirituelles, aussi saintes soient-elles, ne lui sont que comme des accidents et ne font rien que dépendre de cette bonne volonté. Accidents, les ai-je dits, car ils peuvent en effet ou survenir ou manquer sans lui ajouter rien ni rien lui retrancher. J'entends bien : en cette vie, car il n'en sera pas ainsi en la béatitude du ciel où ces délices seront unes et sans partage avec la substance, comme sera le corps avec l'âme : ce corps en lequel elles se déversent. Et ainsi est leur substance ici, non autre chose qu'une bonne volonté spirituelle. Et certes je pense que pour celui qui parvient et touche à la perfection de ce vouloir, autant qu'il est ici possible, il ne saurait y avoir de délices ou consolations susceptibles d'arriver à quiconque en cette vie, qu'il ne soit aussi content et joyeux de ne pas avoir, si telle est la volonté de Dieu, que de sentir et avoir.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME

Quel est le chaste amour ; et comment en de certaines créatures telles consolations sensibles ne sont que rarement, et en d'autres très fréquentes.

E TT par ceci, tu peux voir et comprendre que nous ayons à commander notre entière conduite d'après cet humble élan d'amour en notre volonté. Et à toutes ces autres délices et consolations, pour si agréables et saintes qu'elles soient, nous ne devons montrer, s'il est séant de le dire, qu'une sorte d'indifférence. Qu'elles viennent, et bienvenues sont-elles. Mais ne te penche point trop vers elles, en crainte de faiblesse : car demeurer par trop longtemps en de telles émotions et larmes si suaves, cela t'enlèverait tes forces beaucoup trop. Peut-être même en viendrais-tu à aimer Dieu pour elles, ce dont tu auras le sentiment si tu grommelles et grognes par trop, quand elles font défaut. Et s'il en est ainsi, alors ton amour n'est encore ni chaste ni parfait.

Car un amour parfait et chaste, s'il souffre que le corps soit nourri de consolations par la présence d'émotions et larmes si suaves, néanmoins ne proteste et grogne aucunement quand elles font défaut selon la volonté de Dieu, mais au contraire en est heureux et satisfait. Et ceci encore que, chez de certaines créatures, il ne soit pas commun qu'elles fassent défaut, alors que de pareilles délices et consolations chez d'autres créatures ne sont que rares.

Et tout ceci est selon la disposition et l'ordonnance de Dieu, tout entièrement pour le profit et le besoin des diverses créatures. Car il est de certaines créatures si faibles et si tendres en esprit, qu'à moins qu'elles ne soient confortées au sentiment de telles délices, elles ne pourraient aucunement supporter ni soutenir la variété des tentations et tribulations dont elles ont à pâtir corporellement et spirituellement, en cette vie, de la part de leurs ennemis. Et d'autres il y a, lesquelles sont si faibles en leur corps, qu'elles ne peuvent faire de grandes pénitences pour se purifier ; et ces créatures-là, dans sa pleine grâce, notre Seigneur veut les purifier en l'esprit par de tels sentiments suaves et telles larmes. Et encore, d'autre part, y a-t-il certaines créatures qui sont d'esprit si vigoureux et fort qu'elles peuvent trouver assez de réconfort en leur âme, à offrir révérencieusement cet humble élan d'amour et la conformité de volonté, lesquelles créatures n'ont elles-mêmes pas tellement besoin du réconfort de ces délices et sentiments corporels. D'entre toutes, l'une plus que l'autre, laquelle est la plus sainte et la plus chère à Dieu ? Dieu le sait, et pas moi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME

Que les hommes doivent avoir grande attention et prudence, afin de ne comprendre corporellement une chose dite spirituellement ; et qu'il est particulièrement bon d'être attentif et prudent à ces deux mots : « dedans » et « en-haut ».

C'EST pourquoi obéis humblement à cet aveugle élan d'amour dedans ton coeur. Et je n'entends ici ton coeur corporel et de chair, mais ton coeur spirituel, lequel est ta volonté. Et sois bien attentif, que tu ne conçoives point corporellement ce qui est dit spirituellement. Car je te le dis en vérité, ces conceptions et idées corporelles et charnelles de ceux qui ont l'intelligence imaginative et l'esprit de curiosité, elles sont cause de beaucoup d'erreur.

Tu as pu voir un exemple de cela, par ce que je t'ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir au dedans de ce qui est en toi. Car il se peut, si je t'avais dit de montrer ton désir à Dieu, que tu eusses conçu la chose plus corporellement que tu ne le fais quand je te prie de le cacher. Parce que tu sais bien que tout ce qui est volontairement caché se trouve enfoui et jeté dans la profondeur de l'esprit. Aussi est-ce mon opinion qu'il est grandement nécessaire d'avoir une extrême prudence' et attention à bien entendre les mots qui sont dits avec une intention spirituelle, afin que tu les comprennes et conçoives non pas corporellement niais spirituellement, en le sens qu'ils ont ; et tout particulièrement faut-il bien veiller à ce mot « dedans » et à ce mot « en-haut ». Car à mal entendre ces deux mots, il échoit mainte erreur et illusion à celui qui se propose d'être ouvrier en l'oeuvre spirituelle, selon mon jugement ; ce que je sais fort bien, partie par expérience, et partie par ouï-dire. Et de ces illusions, je crois devoir te parler quelque peu, selon mon jugement.

Un jeune disciple en l'école de Dieu, nouvellement détourné du monde, celui-là va s'imaginer que, pour un peu de temps qu'il s'est livré à la pénitence et à la prière, suivant le conseil pris à la confession, il est alors capable d'entreprendre et de prendre sur lui de travailler à l'oeuvre spirituelle dont il a entendu parler soit par paroles ou par lectures, soit encore qu'il en ait lu quelque chose par lui-même. Et par suite, quand il lit ou entend quelque description du travail spirituel — et notamment comment un homme « doit rentrer au dedans de soi-même » ou comment il doit « se dépasser soi-même » — aussitôt, tant par aveuglement d'âme que par charnelle curiosité d'esprit, il s'imagine entendant mal et se méprenant sur ces mots, être appelé par la grâce à travailler à cette œuvre, parce qu'il sent en soi un désir et penchant naturels vers les choses cachées. Et c'est à tel point que si son directeur spirituel ne veut point lui accorder de se mettre à oeuvrer en cette oeuvre, aussitôt le voilà grommelant contre ce directeur et pensant — peut-être même, oui, affirmant à ses semblables — qu'il ne peut trouver personne qui sache et puisse pleinement le comprendre. Et c'est pourquoi tout aussitôt, par témérité et présomption en sa curiosité, il ira quittant l'humble prière et la pénitence pour se mettre, croit-il, à un tout spirituel travail au dedans de son âme. Lequel travail, à le bien et véritablement comprendre, n'est pas plus un travail corporel qu'il n'est un travail spirituel, et, bref, est un travail contre nature, dont le diable est le patron. Et c'est là le plus court chemin vers la mort du corps et de l'âme, car c'est folie et non sagesse, et qui conduit l'homme en démence. Et pourtant ils ne le croient point : car ils n'ont d'autre propos, en ce faisant, que de penser à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME

Que ces jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « dedans », et des illusions et erreurs qui s'ensuivent.

ET c'est de cette manière, que cette folie dont je parle est engendrée. Ils lisent bien ou entendent dire qu'ils doivent quitter toute occupation extérieure de leurs facultés, et qu'ils doivent travailler intérieurement ; mais comme ils ignorent ce qu'est le travail intérieur, ils opèrent de travers. Car ils tournent leurs facultés et pensées corporelles intérieurement dans leur corps, contre le cours de nature ; et ils font effort, se contraignant comme s'ils voulaient voir au dedans avec leurs yeux corporels, entendre intérieurement avec leurs oreilles, et ainsi de suite de tous leurs sens et facultés, odorat, tact, sentiment intérieur. Et par là ils se renversent et vont à rebours du cours naturel ; puis aussi par la curiosité d'esprit ils exténuent leur imagination tant indiscrètement qu'ils finissent par se mettre à l'envers le cerveau dans la tête ; et tout aussitôt, alors, le diable a le pouvoir de provoquer illusoirement quelque fausse lumière ou des sons, d'agréables odeurs dans leurs narines, des goûts exquis en leur bouche, et maintes flammes et chaleurs bizarres dans leur poitrine corporelle ou leurs entrailles, dans leur dos ou dans leurs reins, et dans leurs membres.

Et néanmoins, dans ces illusions tout imaginaires, ils sont persuadés cependant qu'ils voient et qu'ils ont un tranquille souvenir de leur Dieu, sans l'obstacle d'aucune vaine pensée, ce qui est assurément le cas en une certaine manière, puisqu'ils sont tellement remplis et bourrés de mensonge que la vanité, en effet, ne peut plus les toucher. Et pourquoi ? Parce que lui, ce même ennemi qui leur susciterait de vaines pensées s'ils étaient en la bonne voie, lui-même et celui-là est le maître-ouvrier et le patron de ce travail. Et sache bien, sache-le bien, qu'il ne lui plaît ni ne lui convient à lui-même de s'arrêter. Le souvenir de Dieu, non, il ne le leur retire aucunement, par peur de se voir alors suspecté.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME

De diverses pratiques incongrues que suivent ceux qui quittent l'oeuvre que dit ce livre.

DE nombreuses et surprenantes pratiques, suivent ceux qui sont dans l'illusion de ce faux-oeuvre ou dans quelque contre-façon du même, lesquelles sont bien éloignées de ce que font ceux qui sont vrais disciples de Dieu : car ceux-ci n'outrent jamais la bienséance dans leurs pratiques, tant corporelles que spirituelles. Mais il n'en va pas de même de ces autres. Qui voudrait ou pourrait les observer tels et où ils sont à ce moment, à supposer qu'ils eussent les paupières ouvertes, celui-là les verrait les yeux fixes comme des fous et le regard en coin comme s'ils voyaient le diable. Et certes il est bon qu'ils soient sur leurs gardes, car l'ennemi n'est pas loin, vraiment. Certains chavirent leurs yeux dans la tête tels des moutons en tournis qu'on a frappés au front, et comme s'ils allaient mourir sur l'heure. D'aucuns penchent la tête d'un côté comme s'ils avaient un ver dans l'oreille. D'aucuns gargouillent et sifflent du gosier lorsqu'ils devraient parler, comme s'ils n'avaient plus de souffle en le corps : et c'est là proprement l'état d'un hypocrite. D'autres braillent et gémissent à pleine gorge, tant avides ils sont, et pleins de hâte à dire ce qu'ils pensent : et c'est là l'état des hérétiques, chez lesquels et autres semblables la présomption et curiosité maintient toujours l'erreur qu'ils soutiennent de même.

Maintes pratiques désordonnées et incongrues ressortent de cette erreur, pour qui les pourrait toutes observer. Néanmoins il en est de si étranges, qu'ils parviennent à les refréner en grande partie devant les autres. Mais si ces hommes pouvaient être vus tels qu'ils sont en privé, alors, certes, elles ne seraient point cachées ; comme non plus, je crois, elles ne le resteraient à celui qui se mettrait tout droit à contredire à leur opinion, lequel, bientôt, pourrait les voir apparaître et éclater en quelque point. Ce qui n'empêche qu'ils n'en pensent pas moins que tout ce qu'ils font, l'est pour l'amour

de Dieu et le maintien de la vérité. Or, en vérité, je crois avec foi que si Dieu n'accomplit un miracle de Sa miséricorde afin de les faire cesser bien vite, à tant aimer Dieu de cette façon, ils finiront tout droit, et effarés, chez le diable.

Ce n'est pas que je dise que le diable ait d'aussi parfaits serviteurs en cette vie, qu'il puisse les tromper et illusionner et infecter de toutes ces choses imaginaires ici décrites, non ; encore qu'il y en ait plus d'un, hélas ! qui soit infecté d'elles toutes ; mais je dis qu'il n'y a sur la terre de parfait hypocrite, ni d'hérétique accompli, qui ne soit coupable de quelque chose de ce que j'ai déclaré, ou peut-être vais-je déclarer si Dieu le permet.

Car certains hommes sont affligés, dans leur comportement corporel, d'habitudes si joliment étranges que, pour écouter, ils jettent leur tête fantastiquement de côté et pointent du menton, la bouche toute béante comme s'ils entendaient par la bouche et non par les oreilles. D'autres, pour parler, pointent du doigt ou sur leurs doigts, ou sur leur propre poitrine ou sur celle de celui à qui ils parlent. D'aucuns sont incapables de se tenir assis tranquilles ou tranquilles debout, ou tranquilles couchés, sans remuer du pied ou quelque chose dans leurs mains. D'aucuns rament des bras pour parler, comme s'ils avaient une grande eau à passer à la nage. D'autres sont toujours là à sourire et à rire à chaque nouveau mot qu'ils disent, comme s'ils étaient de ces filles qui pouffent ou des bouffons de foire pris de fou-rire. Une allégresse décente leur irait très bien, avec un comportement sobre et modeste du corps en leur maintien joyeux.

Je ne dis point que toutes ces pratiques incongrues soient en elles-mêmes de graves péchés, ni même que ceux qui font ainsi soient eux-mêmes de grands pécheurs. Mais je dis que si ces incongrues et désordonnées façons se rendent maîtresses de qui les a, et qu'il ne puisse s'en défaire au moment qu'il le veut, alors je dis qu'elles sont signes d'orgueil, d'esprit de curiosité et d'excessive impatience et ambition de savoir. Et particulièrement sont-elles des signes vrais de l'instabilité du coeur et de l'inquiétude de l'esprit ; et tout particulièrement par le manquement et abandon de l'oeuvre que dit ce livre.

Telle est aussi l'unique raison pourquoi je me suis tant étendu sur ces illusions et erreurs, ici, dans cet écrit : c'est que l'ouvrier spirituel reconnaîtra par elles, et mettra son oeuvre à l'épreuve.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME

Comment est-il que par la vertu de cette oeuvre, un homme est gouverné en la pleine sagesse, et devient parfaitement décent tant de corps que d'âme.

QUICONQUE aura d'être en cette oeuvre, il en sera tenu et gouverné en la parfaite décence, tant en son corps qu'en son âme ; et par tous ceux qui le voient, il en sera sympathiquement considéré. Si bien que l'homme ou la femme le moins favorisés à ce point de vue, s'ils venaient en cette vie à oeuvrer en cette oeuvre, leur faveur tout soudain et gracieusement se trouverait changée, de telle sorte que tout homme de bien, les rencontrant, se montrerait heureux et joyeux de leur compagnie, et plus, s'estimerait par leur présence aidé et assisté de la grâce à se tourner vers Dieu.

Et c'est pourquoi, ce don, l'obtienne quiconque peut, par la grâce, l'avoir : car quiconque le possède authentiquement et l'a en vérité, il saura et pourra se gouverner et se conduire par la vertu y attachée, et non seulement pour soi-même mais pour tout ce qui dépend de lui. Aucune nature et nulle dis-positior n'échappera à sa prudence. Et très bien saura-t-il se faire semblable à ses semblables, que ceux-ci soient pécheurs invétérés ou non, sans avoir en lui-même aucun péché ; et tous qui le verront en seront étonnés, et, avec l'assistance de la grâce, il entraînera autrui à travailler et à oeuvrer en l'esprit même où il oeuvre lui-même.

Ses paroles et ses encouragements seront empreints de la sagesse spirituelle, et avec feu et avec fruit prononcés en une sobre fermeté et très douce assurance, sans aucune des simagrées et flûteries des hypocrites. Parce qu'il y en a qui, de toutes leurs forces intérieures et extérieures, empaillent leurs discours, s'imaginant se préserver et soutenir contre toute manière de chute par les nombreuses paroles humblement flûtées et les gestes d'apparente dévotion : lesquels regardent plus à paraître saints aux yeux des hommes que de l'être effectivement à ceux de Dieu et de Ses anges. Parce que ces gens-là, ils s'affectent beaucoup plus et attribuent une importance bien plus grande à tel geste ou parole qui choque et paraît incongru aux humains, qu'à mille vaines pensées et puantes intentions de péché qu'ils acceptent d'avoir en eux et supportent avec indifférence de déployer à la vue de Dieu, des saints et des anges du ciel. Ah ! Seigneur Dieu ! c'est bien où se trouve intérieurement l'orgueil, que se rencontrent extérieurement en pareille abondance les paroles humbles et flûtées ! Mais ce qui sied et convient, je te l'assure, à ceux qui sont humbles au dedans, c'est que l'humilité et la décence de geste et de parole, au-dehors, soient accordées à l'humilité qu'ils ont au fond du coeur, — et ils n'ont point besoin qu'elle s'exprime en des voix brisées ou flûtées, à l'encontre des dispositions de la nature et du caractère qu'ils ont. Parce que, s'ils sont vrais, ils parlent avec toute la fermeté et l'ampleur de la voix .et dé l'esprit qui sont en eux. Et qui possède de nature une voix grosse et brutalement éclatante, s'il parle par chuchotements et flûteries — à moins, bien sûr, qu'il ne soit malade, ou autrement que ce soit entre lui et son Dieu, ou entre lui et son confesseur — alors il donne là un véritable signe d'hypocrisie. Et j'entends bien ici l'hypocrisie âgée comme la jeune hypocrisie.

Que dirais-je de plus, de ces illusions et tromperies venimeuses et empoisonnées ? Je crois et pense véritablement qu'à défaut, par la grâce, de quitter et laisser ces chuchoteries et flûteries hypocrites, qui sont entre l'orgueil secrètement enfoncé dans le coeur intime et toute l'humilité extérieure des paroles, l'âme égarée risque et va très bientôt sombrer dans l'affliction et la désespérance.                                                    

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET CINQUIÈME

Comment sont dans l'illusion ceux-là qui, suivant l'ardeur de leur esprit, jugent et condamnent sans discrétion quelqu'un d'autre.

CERTAINS hommes, l'Ennemi les trompera de cette manière: Très merveilleusement il enflammera leur esprit à vouloir le respect et le maintien de la loi de Dieu en autrui, et la destruction en tous les autres du péché. Jamais il ne les tentera, ceux-là, par une chose manifestement mauvaise : il les fera se vouloir tels des prélats pleins de zèle à surveiller tous les degrés de la vie chrétienne de leurs ouailles, ou comme fait un abbé pour ses moines. Tous les hommes, ils vont les reprendre de leurs défauts et manquements, tout juste comme s'ils étaient chargés et avaient cure de leurs âmes : et toujours ils pensent, ce faisant, qu'ils ne feraient rien pour Dieu, s'ils ne disaient aux autres leurs défauts.                                    

Ils affirment n'y être portés que par le feu de la charité et par l'amour de Dieu qu'ils nourrissent en leur coeur : et ils mentent, en vérité, parce que c'est par le feu de l'enfer, qu'ils le font lequel flambe en leur âme et leur imagination.

Telle est la vérité sûre, apparaissant comme il suit. Le diable est un esprit, lequel n'a point de corps en nature, pas plus qu'un ange. Mais il n'en est pas moins, cependant, que chaque fois que le diable ou un ange, avec la permission de Dieu, prendra un corps pour quelque mandement à quelque humain en cette vie, c'est accordé à l'ouvrage et oeuvre dont il est le ministre que sera ce corps en sa qualité, et à sa ressemblance en quelque manière. Les exemples, nous les avons en les Saints Écrits. Car chaque fois qu'un ange a été envoyé en corps, dans l'Ancien Testament comme aussi dans le Nouveau, toujours il est apparu montrant, soit par son nom, soit par quelque accessoire ou qualité de son corps, quelle était la matière ou le message de sa mission spirituelle. Or, il va en de même pour l'Ennemi. Car lorsqu'il apparaît en corps, il figure corporellement de quelque manière ce que seront ses serviteurs en esprit. Dont exemple on pourra prendre à ceci, plutôt qu'à toutes autres choses, car je le tiens de quelques disciples en la nécromancie, lesquels ont en leur science l'évocation des mauvais esprits, et aussi de quelques-uns auxquels le diable est apparu en semblance de corps. C'est que toujours, et quelle que soit l'apparence de corps en laquelle il apparaisse, le diable n'a qu'une seule narine, laquelle est grande et béante ; et jamais si heureux que de l'ouvrir, afin que le regard de l'homme y plonge et puisse voir par là en son cerveau, dans sa tête. Ce cerveau n'est rien autre que le feu de l'enfer, car l'Ennemi ne saurait avoir autre cerveau ; et s'il peut faire un homme y regarder, il n'en demande pas plus. Car l'homme à cette vue perdra les sens à jamais. Mais un parfait praticien nécromantique sait cela bien assez, et par suite, il prend les dispositions dont il est capable, pour que le diable ne l'y incite.

Et donc ainsi est-il comme je dis, et ai dit, que toujours quand le diable prend un corps, il figure en quelque qualité de ce corps, ce que sont ses serviteurs en esprit. Car il enflamme à ce point l'imagination de ses contemplatifs avec le feu de l'enfer, que ceux-ci tout soudain abandonnent toute prudence et discrétion en leurs idées et, sans autre avis, ils prendront sur eux de juger et blâmer autrui sans retard de ses défauts : cela parce qu'ils n'ont eux-mêmes qu'une narine, spirituellement parlant. Parce que cette division qui est en le nez corporel de l'homme, laquelle sépare une narine de l'autre, signifie qu'un homme doit garder et avoir la discrétion spirituelle, et qu'il peut distinguer le bon du mauvais, et le mauvais du pire, et le bon du meilleur, avant que de donner jugement aucun, de quoi que ce soit qu'il voit ou entend faire ou dire devant lui. Et par l'humain cerveau est spirituellement entendue l'imagination, puisque de par nature elle habite et travaille en la tête.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME

De la déception de ceux qui suivent plus la curiosité de l'intelligence naturelle, et plus l'enseignement appris à l'école des hommes, que la doctrine commune et le conseil de la sainte Église.

D'AUCUNS pourtant, bien qu'ils ne soient trompés en l'erreur que j'ai ici posée, n'en abandonnent pas moins la sainte doctrine et le conseil de l'Église par curiosité d'esprit dans l'ordre naturel et par érudition livresque et science orgueilleuse. Ceux-là et tous leurs sectateurs s'appuient infiniment trop sur leur propre savoir ; et puisqu'ils ne sont jamais fondés sur une vie de vertu et sur un sentiment d'aveugle humilité, ils méritent par là d'entretenir en eux un faux sentiment illusoire et conçu par l'ennemi spirituel. Ce qui va à tel point qu'à la fin ils éclatent et blasphèment tous les saints, les sacrements, les statuts et ordonnances de la sainte Église. Humains charnels qui vivent dans le monde, ils pensent que les statuts de la sainte Église sont trop durs pour s'y amender, et les voici très bientôt et tout facilement qui joignent les hérétiques et les soutiennent fermement : et tout cela parce qu'ils pensent suivre avec eux une voie plus aisée que celle ordonnée par la sainte Église.

En vérité, celui qui ne veut point suivre l'étroite voie du paradis, il suivra la douce pente de l'enfer ; voilà ce que je pense. Chaque homme en fera la preuve soi-même ; mais je pense bien que tous les hérétiques de cette sorte et leurs sectateurs, s'ils pouvaient être clairement vus ce qu'ils seront au dernier jour, ils seraient vus tout accablés (comme ils sont) des grands et affreux péchés du monde en leur horrible chair, secrètement, à côté de leur prétention ouverte à maintenir leur erreur : de telle sorte qu'ils soient proprement appelés les disciples de l'Antéchrist. Car il est écrit d'eux, que malgré toute leur fausse pureté extérieure, ils n'en sont pas moins intérieurement de complets et repoussants débauchés.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME

Comment tels jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « en-haut », et des illusions et erreurs qui s'ensuivent.

RIEN de plus sur ceci quant à présent, mais avançons en notre matière : comment ces jeunes présomptueux disciples spirituels mésentendent cet autre mot « en-haut ».

Car s'il se fait qu'ils ont lu eux-mêmes, ou entendu lire ou dire que les hommes devaient élever leur coeur vers Dieu, aussitôt les voilà qui lèvent leurs yeux aux étoiles comme s'ils voulaient être par delà la lune, et qui tendent l'oreille comme s'ils allaient entendre un ange du ciel se mettre à chanter. Ces hommes-là, en la curiosité de leur imagination, vont tantôt percer les planètes et faire un trou au firmament, à le regarder de la sorte. Ils vont se faire un Dieu à leur convenance, qu'ils vont vêtir de riches vêtements et asseoir sur un trône autrement plus somptueux que tout ce qui jamais a été dépeint sur la terre. Ils vont s'imaginer des anges à figure corporelle, et faire de chacun un ménestrel avec des instruments plus étranges et plus divers que tout ce qui a jamais été vu ou entendu ici-bas. Et le diable en trompera et illusionnera certains très merveilleusement.

Car il leur enverra une sorte de rosée, nourriture des anges penseront-ils, tandis qu'elle descendra du ciel et tombera doucement et délicieusement en leur bouche ; et c'est pourquoi ils ont pris l'habitude de demeurer assis la bouche béante comme s'ils voulaient attraper des mouches. Et là, pourtant, tout cela qui n'est qu'illusion ne leur en paraît que plus saint ; mais ils ont l'âme parfaitement vide, pendant ce temps, de toute vraie dévotion. Ils n'ont que vanité et mensonge au coeur, par la faute de l'étrange travail de leur curiosité.

Et encore bien souvent le diable leur feindra des sons insolites dans leurs oreilles, des lumières et éclairs merveilleux en leurs yeux, d'exquis parfums en leurs nez : et tout cela n'est que fausseté. Mais ils ne le croient aucunement, pensant trouver leur exemple, pour regarder ainsi en-haut et s'employer de la sorte, en saint Martin qui vit Dieu, par révélation, au milieu de Ses anges, enveloppé de son manteau, ou encore de saint Étienne, lequel vit notre Seigneur debout en le ciel, et de tant d'autres ; et encore du Christ, lequel fit ascension en corps au ciel, à la vue de Ses disciples. Aussi disent-ils que nous devons avoir les yeux levés ainsi là-bas, en-haut.

J'admets et concède bien qu'en le comportement du corps, nous dussions lever eu-haut et les yeux et les mains si nous y sommes appelés en esprit. Mais j'affirme que l'oeuvre de notre esprit n'a nullement à être dirigée en-haut ou en-bas, ni d'un côté ni de l'autre, ni en avant ni en arrière, comme il est quand il s'agit du corps. Pourquoi ? C'est que notre oeuvre doit être spirituelle et non corporelle, ni corporellement engendrée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME

Qu'un homme ne doit prendre son exemple à saint Martin ou saint Étienne, pour tendre en-haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière.

CAR ce qu'ils disent de saint Martin et de saint Étienne, bien qu'ils eussent vu ces choses de leurs yeux corporels, elles ne leur furent montrées cependant que par un miracle et en témoignage de quelque chose de spirituel. Et tous savent très bien que le manteau de saint Martin n'est point venu en substance sur le propre corps du Christ, étant qu'Il n'avait nul besoin de Se préserver du froid en S'en couvrant : mais par miracle il était là, et en figure de ce que tous, nous sommes capables d'être sauvés, et d'être unis spirituellement au corps du Christ. Et quiconque vêtira un pauvre ou fera toute autre bonne action pour l'amour de Dieu, corporellement ou spirituellement, à qui sera dans le besoin, celui-là peut être assuré qu'il le fait spirituellement au Christ même : et il en sera récompensé substantiellement tout comme s'il l'avait fait au corps personnel du Christ. Ce qu'Il a dit Lui-même en l'Évangile. Mais encore a-t- Il pensé que ce n'était suffisant, et Il l'a affirmé après par un miracle : et c'est pour cette raison qu'Il S'est montré à saint Martin en révélation. Et toutes les révélations jamais vues en apparence corporelle, ici, en cette vie, par aucun homme, ont un sens et une signification spirituelle. Et je pense que si ceux-là, à qui elles ont été montrées, avaient été assez spirituels, ou s'ils avaient pu spirituellement comprendre leurs significations spirituelles, jamais ils ne les eussent eues corporellement. Et c'est pourquoi rejetons la rude écorce, et nourrissons-nous de la moelleuse amande.

Mais comment ? Non point comme ces hérétiques, lesquels peuvent bien être comparés à des fous, ayant cette habitude que, toujours, ayant bu dans une coupe splendide, ils la jettent et fracassent contre le mur. Non, ce n'est pas ce que nous ferons, si nous voulons bien faire. Car nous ne serons jamais assez nourris du fruit, que nous méprisions l'arbre ; ni non plus assez désaltérés, que nous dussions briser la coupe après avoir bu. L'arbre et la coupe, c'est ainsi que je nomme le miracle visible et aussi toutes les convenables observances corporelles, lesquelles sont en accord harmonieux avec l'oeuvre spirituelle et ne la desservent point. Le fruit et la liqueur, c'est ainsi que je nomme la signification spirituelle de ces miracles visibles et corporelles observances convenables : telles que lever en-haut les yeux au ciel, ou les mains. Si elles sont faites sur un mouvement et appel de l'esprit, alors elles sont bien faites ; et autrement, elles sont hypocrisie, et mauvaises. Si elles sont vraies et contiennent leur fruit spirituel, alors pourquoi les mépriser ? Puisque l'homme baise la coupe pour le vin qui est dedans.

Et parce que notre Seigneur, lorsqu'Il fit ascension au ciel en Son corps, prit Son chemin vers en-haut dans les nuages, à la vue de Sa mère et de Ses disciples en leurs yeux corporels, s'ensuit-il que nous dussions en notre oeuvre spirituelle, pour cela, toujours regarder en-haut de nos yeux corporels, comme cherchant à Le voir corporellement assis dans le ciel, comme saint Martin le vit, ou debout, comme saint Étienne ? Non. Assurément Il ne S'est point montré à saint Étienne corporellement en le ciel pour la raison qu'Il voulait nous donner l'exemple de lever, en notre oeuvre spirituelle, nos yeux corporels au ciel, regardant si nous pourrions Le voir assis là, ou debout comme Le vit saint Étienne, ou couché. Car comment est Son corps au ciel — assis, debout ou couché — aucun homme ne le sait. Et il n'est besoin de rien plus savoir, hors que Son corps est uni à l'âme, tout un et sans partage. Le corps et l'âme, à savoir Son humanité, unie à sa Divinité, de même tout un et sans partage. Qu'Il soit assis, ou debout, ou couché, point n'est besoin de le savoir : mais qu'Il est là comme il Lui plaît et dans Son corps autant qu'il Lui convient et comme il Lui sied le mieux.

Car s' Il s'est montré corporellement couché, debout ou assis, à quelque créature en cette vie, cela fut fait avec une signification spirituelle et non pour la façon corporelle qu'Il a d'être en le ciel. En suit l'exemple : Par être debout, s'entend la promptitude à l'assistance. C'est ainsi qu'il est dit communément à un ami, par un ami, en la bataille corporelle : « Tiens bon, ami, bats-toi ferme et n'abandonne le combat trop facilement, puisque je me tiendrai avec toi. » Lequel ne veut pas dire uniquement être corporellement debout, puisque aussi bien cette bataille peut être à cheval et non à pied, ou encore en mouvement et non point fixe debout. Ce qu'il veut dire, c'est qu'il sera prêt à l'aider. Et c'est la raison pourquoi notre Seigneur S'est montré corporellement debout en le ciel à saint Étienne, lequel était au martyre : pour cela, et non pour nous donner exemple de regarder en-haut vers le ciel. Comme s'il avait dit, en la personne de saint Étienne, à tous ceux qui souffrent persécution pour Son amour :

« Regarde, Étienne ! aussi réellement que j'ouvre ce firmament corporel, lequel est appelé ciel, et que tu peux M'y voir debout, aussi réellement aie foi que je suis debout spirituellement à ton côté par la puissance de Ma Divinité. Et je suis prêt à t'aider ; aussi tiens-toi ferme en la foi et souffre intrépidement les coups de ces dures pierres qui te sont jetées : car je te couronnerai dans la béatitude pour ta récompense ; et non seulement toi, mais tous ceux qui souffrent persécution pour Moi de quelque manière. »

Et ainsi peux-tu voir que ces corporelles apparitions sont faites avec un sens et signification spirituelle.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME

Qu'un homme ne doit pas prendre exemple à l'ascension corporelle du Christ, pour tendre en-haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière : et que temps, lieu et corps, tous trois sont à oublier en toute oeuvre spirituelle.

ET si maintenant tu me dis une chose ou l'autre, touchant l'ascension de notre Seigneur, et que, parce qu'elle s'est faite corporellement, pour cela elle a une signification corporelle autant que spirituelle, puisqu'Il est monté tout ensemble vrai Dieu et vrai homme : à cela je te répondrai qu'Il avait été mort, et qu'Il était revêtu d'immortalité, et qu'ainsi nous serons tous au Jour du Jugement. Et alors nous serons faits si subtilement en le corps et en l'âme tout ensemble, que nous nous trouverons aussi vite alors avec le corps où il nous plaira, que nous le sommes actuellement en pensée spirituellement ; que ce soit en-haut ou en-bas, d'un côté ou de l'autre, devant ou derrière, ce sera tout un et semblablement bon, comme le disent les clercs ; et ainsi je pense. Mais à présent tu ne peux parvenir au ciel corporellement, non, mais spirituellement. Et même ce sera si spirituellement que cela ne peut être d'une quelconque manière corporelle, et pas plus en-haut qu'en-bas, d'un côté que de l'autre, ni en avant ni en arrière.

Et sache bien que tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels, et particulièrement en l'oeuvre que dit ce livre, bien qu'ils lisent « élève en-haut » et « va au dedans » et malgré tout ce qui, en ce livre, est appelé un élan, appel, mouvement, néanmoins ils doivent être très attentifs à ceci, que cet élan et mouvement ne porte corporellement en-haut, ni dedans, et n'est en aucune manière un élan comme s'il allait d'une place à une autre place. Et encore quand il y est parlé de repos, que cependant ils ne pensent pas que ce soit un repos comme de rester en un lieu sans bouger de là. Car la perfection de cette oeuvre est si pure et si spirituelle en elle-même, que si elle est bien conçue et véritablement entendue, elle sera vue autrement et très loin de quel mouvement et quel lieu que soit.

Et il serait mieux et non sans raison de l'appeler un brusque changement, au lieu d'un mouvement quelconque d'endroit. Car temps, lieu et corps les trois doivent être oubliés en tout travail spirituel. Et c'est pourquoi sois prudent en cette oeuvre, à ne pas prendre la corporelle ascension du Christ pour exemple de tirer et tendre corporellement en-haut ton imagination, pendant le temps de ta prière, comme si tu voulais grimper par delà la lune. Car il n'en serait d'aucune manière ainsi, spirituellement. Mais si tu devais faire ascension corporellement au ciel, de même que le Christ a fait, alors tu pourrais prendre exemple à celle-là : seulement il y a que personne hormis Dieu ne le peut, comme Lui-même l'a affirmé, disant : « Il n'est personne qui puisse monter au ciel si ce n'est Celui seulement qui est descendu du ciel, et S'est fait homme par amour de l'homme. »

Or, si cela était possible, comme en aucune manière cela ne peut être, alors cela serait par abondance et débordement de l'oeuvre spirituelle et uniquement par la puissance et le pouvoir spirituel, tout éloigné de quelque tension et effort que ce soit de l'imagination corporelle, pas plus en-haut que dedans, d'un côté ou de l'autre.

Et c'est pourquoi laisse ces faussetés : il n'en va point ainsi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME

Que la grand'route et la plus immédiate du ciel est parcourue par les désirs, et non par les pas de la marche.

MAIS à présent, il se peut bien que tu me demandes comment cela est donc, et comment alors il en va ? Car il te paraît avoir preuve authentique et évidente que le ciel est en-haut : parce que le Christ a fait ascension corporellement en-haut dans les airs, et qu'Il a envoyé selon Sa promesse, d'en-haut corporellement le Saint-Esprit, à la vue de tous Ses disciples ; et telle est notre foi. Et c'est pourquoi tu penses et te demandes, puisque tu as cette vraie et réelle évidence, pourquoi tu ne dirigerais pas corporellement en-haut ton esprit pendant le temps de ta prière.

Et à cela, je veux te répondre autant que je le peux dans ma faiblesse, et je dis : puisque le Christ, étant qu'il était ainsi, devait faire ascension corporellement et par suite envoyer corporellement le Saint Esprit, alors il était plus convenable que ce fût en-haut dans la hauteur plutôt qu'en-bas et de dessous, ou derrière, ou devant, ou d'un côté ou de l'autre. Mais autrement que pour cette convenance, il ne Lui était d'aucune nécessité de s'éloigner en montant plus qu'en descendant ; je veux dire quant à la proximité et promptitude du chemin. Car le ciel spirituel est aussi proche eu-bas qu'en-haut, et aussi proche en-haut qu'en-bas, et autant derrière que devant, et devant que derrière, et d'un côté comme de l'autre. En sorte que quiconque a vrai désir d'être au ciel, il y est alors à l'instant même spirituellement. Car c'est par les désirs et non point par les pas de la marche, que la grand'route et la plus prompte du ciel est courue. Et c'est pourquoi saint Paul a dit, parlant de lui-même et de maints autres ainsi : quoique nos corps soient présentement ici sur la terre, néanmoins pourtant notre vie est au ciel. Il entendait par là leur amour et désir, lequel est spirituellement leur vie. Et très-assurément l'âme est aussi réellement en vérité là où elle aime, qu'elle est en le corps où elle vit et auquel elle donne la vie. Et c'est pourquoi, si nous voulons spirituellement aller au ciel, il ne sert de rien de tirer et tendre notre esprit en-haut pas plus qu'en-bas, ni d'un côté plus que de l'autre.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME

Que toute chose corporelle est sujette et obéit à la spitituelle, par laquelle elle est commandée en le cours naturel, et non point le contraire.

NÉANMOINS, il y a quelque utilité à lever nos yeux et nos mains corporellement vers le ciel corporel auquel les astres sont attachés. Je veux dire, si nous y sommes entraînés par l'oeuvre de notre esprit, et non autrement. Car toutes choses corporelles sont les sujettes des choses spirituelles, et d'après elles réglées et commandées, et non point le contraire.

On peut en voir l'exemple à l'ascension de notre Seigneur : car lorsque le temps fixé fut venu, où il Lui convînt de retourner à Son Père corporellement en Son humanité, laquelle humanité ne fut et ne sera jamais absente de Sa Divinité, alors, en toute-puissance, par la vertu du Saint-Esprit, l'humanité avec le corps suivit la Divinité en l'unité de la Personne. La visible apparence de quoi, il convenait mieux et il était mieux accordé qu'elle fût en montant et en-haut.

Cette même sujétion du corps à l'esprit peut être, en manière véritable, conçue par la preuve de l'oeuvre spirituelle que dit ce livre, pour ceux-là qui y travaillent. Car à l'instant qu'une âme s'y dispose effectivement, tout aussitôt et soudainement, à l'insu même de celui qui opère, le corps, qui peut-être juste avant qu'elle commençât, était incliné vers la terre, ou penché d'un côté ou de l'autre pour l'aise charnelle, par la vertu et force de l'esprit est redressé tout droit : suivant par manière et semblance corporelle l'oeuvre de l'esprit, laquelle est spirituelle. Et ainsi est-ce qu'il convient le mieux que ce soit.

Et c'est pour la raison de cette même convenance que l'homme — lequel est de toutes les créatures de Dieu la plus séante de corps et la plus digne — n'est point fait ployé vers la terre, comme le sont tous autres animaux, mais dressé droit vers le ciel. Pourquoi cela ? Parce qu'il doit figurer en l'apparence corporelle l'oeuvre et le travail spirituel de l'âme, laquelle oeuvre et lequel travail, il leur appartient d'être droits spirituellement, et non point spirituellement tortus et ployés. Prends bien garde que je dis spirituellement droit, et non corporellement. Car comment pourrait être une âme, laquelle n'a par nature aucune manière et matière de cor-poralité, entraînée corporellement droite debout ? Non, non ; cela ne peut pas être.

Et c'est pourquoi prends garde à ne concevoir corporellement ce qui est signifié spirituellement, quoique cela soit dit en paroles corporelles, telles que sont celles de « en-haut » ou « en-bas », « dedans » ou « dehors », « derrière » ou « devant », « d'un côté » ou « de l'autre côté ». Car quelque spirituelle que puisse jamais être une chose en elle-même, néanmoins, s'il faut en parler, et puisque le ciiscours est oeuvre corporelle et faite et engendrée par la langue, laquelle est un instrument du corps, on ne le pourra faire qu'avec toujours des mots corporels. Mais qu'importe ? Doit-il s'ensuivre qu'on le comprenne et conçoive corporellement ? Non, certes, mais bien spirituellement, comme il est entendu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME

Comment un homme doit connaître quand son oeuvre spirituelle est au-dessous de lui ou sans lui, et quand elle est avec lui ou en lui, et quand elle est au-dessus de lui et sous son Dieu. corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu'égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ; et en second l'Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n'est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s'entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l'excellence ou condition de ton oeuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

ET pour cela, que tu sois capable de mieux connaître comment doivent être conçus spirituellement ces mots qui sont dits corporellement, j'ai pensé à te donner les significations spirituelles de certains mots qui échoient à l'oeuvre spirituelle. En sorte que tu puisses connaître clairement et sans erreur quand ton oeuvre est au-dessous de toi et sans toi, quand elle est avec toi et encore au-dedans de toi, et quand elle est au-dessus de toi et sous ton Dieu.

Toutes les sortes de choses corporelles sont en-dehors de ton âme et au-dessous d'elle en la nature, oui ! et même le soleil et la lune et les étoiles toutes, encore qu'ils soient au-dessus de ton corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu'égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ; et en second l'Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n'est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s'entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l'excellence ou condition de ton oeuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME

Des pouvoirs et facultés de l'âme en général, et comment la mémoire en particulier est une principale puissance, laquelle contient en elle toutes les autres facultés et toutes les choses en lesquelles elles oeuvrent.

LA Mémoire est en elle-même une puissance de telle sorte, qu'à proprement parler et d'une certaine manière, elle n'opère pas elle-même. Mais la Raison et la Volonté sont deux puissances opératives, et aussi le sont de même l'Imagination et la Sensibilité. Toutes ces quatre facultés et leurs oeuvres, la Mémoire les contient et les comprend en elle-même. Mais autrement on ne saurait dire que la Mémoire opère, si ce n'est qu'une telle compréhension soit une oeuvre et opération.

De là s'ensuit que j'appelle certains pouvoirs de l'âme, les uns principaux et les autres secondaires.

Non parce qu'une âme est divisible, puisqu'elle ne peut l'être : mais parce que toutes ces choses auxquelles elle opère sont divisibles, certaines étant principales comme choses toutes spirituelles, certaines autres étant secondaires comme choses toutes corporelles. Les deux principales puissances opé-ratives, la Raison et la Volonté, oeuvrent purement en elles-mêmes à des objets tout spirituels, sans l'aide ni le secours des autres deux puissances secondaires. L'Imagination et la Sensibilité oeuvrent brutalement à des objets tout corporels, qu'ils soient présents ou absents, dans le corps et avec les sens corporels. Mais par elles deux, sans l'aide et secours de la Raison et de la Volonté, jamais une âme ne parviendrait à connaître la vertu et les caractères des créatures corporelles, ni non plus la cause de leur existence et création.

Et pour cela est-il que la Raison et la Volonté sont appelées puissances principales : parce qu'elles oeuvrent en pur esprit sans rien de corporel en quelque sorte ; et secondaires l'Imagination et la Sensibilité, parce qu'elles opèrent et oeuvrent dans le corps avec les instruments du corps, lesquels sont nos cinq sens. La Mémoire est appelée une puissance principale parce qu'elle contient en elle spirituellement non seulement toutes les autres facultés, mais par là, aussi, toutes les choses où elles oeuvrent. Ce que tu vois à l'expérience.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME

Des deux autres facultés principales : la Raison et la Volonté; et de l'oeuvre de celles-ci avant le péché, et après.

nous désirons le bien, et reposons sans fin avec plein consentement et contentement éternel en Lui. Avant que l'homme eût péché, la Volonté n'avait pouvoir d'être trompée en son choix, en son amour, ni en aucune de ses oeuvres. Parce qu'elle possédait de nature la saveur de tonte chose telle qu'elle était ; mais à présent elle ne peut faire ainsi, que seulement si elle est ointe de la grâce. Car souvent, par suite de l'infection du péché originel, elle a comme bonne la saveur d'une chose, laquelle est pleinement mauvaise et n'a que l'apparence du bien. Et tout ensemble ces deux : la Volonté elle-même et la chose qui est voulue, la Mémoire les comprend et les contient en elle.

LA Raison est le pouvoir par lequel nous séparons le bien du mal, le mauvais du pire, le bien du meilleur, et le pire du pire, et le meilleur du meilleur de tout. Avant que l'homme eût péché, la Raison pouvait de nature faire naturellement tout ce partage. Mais si aveugle est-elle à présent par la faute du péché originel, qu'elle ne saurait accomplir cette oeuvre sans être illuminée de la grâce. Et tout ensemble ces deux : la Raison elle-même et la chose à quoi elle travaille, sont compris et contenus dans la Mémoire.

La Volonté est le pouvoir par lequel nous choisissons le bien, après qu'il a été discriminé par la Raison ; et par lequel aussi nous aimons le bien,

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME

Du premier des pouvoirs secondaires, de son nom l'Imagination ; et des oeuvres et de l'obéissance de celle-ci à la Raison, avant le péché et après.

L'IMAGINATION est un pouvoir par lequel nous nous représentons toutes images des choses présentes et absentes ; et ensemble, elle et la chose où elle oeuvre, sont contenues dans la Mémoire. Avant que l'homme eût péché, l'Imagination était si obéissante à la Raison, à laquelle elle est comme une servante, qu'elle ne lui mandait jamais une image contrefaite de quelque créature corporelle, ni aucune image fantastique de quelque créature spirituelle ; mais à présent ce n'est pas ainsi. Car à moins qu'elle ne soit refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, jamais elle ne cessera, dans la veille comme dans le sommeil, de représenter des images contrefaites des créatures corporelles, ou autrement des fantasmes, lesquels ne sont rien d'autre que des représentations corporelles de choses spirituelles, ou encore des représentations spirituelles de choses corporelles. Ce qui est toujours feinte et fausseté, et très prochain de l'erreur.

Cette désobéissance de l'Imagination peut très bien être conçue en ceux qui sont nouvellement tournés du monde à la dévotion, dans le moment de leur prière. Car avant que le temps vienne, où l'Imagination soit en grande part refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, comme il est par la continuelle méditation de choses spirituelles —telles que sont la propre misère de l'homme, la Passion de notre Seigneur et Sa Bonté, et beaucoup d'autres — jamais ils ne pourront d'aucune manière rejeter les étonnantes et diverses pensées, fantaisies et images, lesquelles sont mandées et imprimées en leur esprit par la seule lumière et curiosité de l'Imagination. Et tout cela, et cette désobéissance, est la peine reçue du péché originel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME

De l'autre pouvoir secondaire, de son nom la Sensibilité; et des oeuvres et de l'obéissance de celle-ci à la Volonté, avant le péché et après.

Avant que l'homme eût péché, cette Sensualité était si obéissante à la Volonté, à laquelle elle est comme une servante, qu'elle ne lui mandait jamais ni plaisance ou déplaisance désordonnées devant aucune créature corporelle, ni quelque fallacieux sentiment spirituel de plaisir ou de déplaisir mis dans nos sens par quelque ennemi spirituel. Mais à présent ce n'est pas ainsi : car à moins qu'elle ne soit réglée et commandée, par la grâce en la Volonté, à souffrir humblement et à sa mesure la peine reçue du péché originel, laquelle consiste en l'absence des conforts nécessaires et en la présence de déconforts efficaces, et donc à refréner son sensible plaisir à l'absence de ces déconforts et à la présence de ces conforts, — toujours elle veut misérablement et lascivement se vautrer, comme un porc dans sa bauge, dans les richesses de ce monde et l'immondice de la chair aussi bien, tellement que toute notre vie en soit infiniment plus bestiale et charnelle, qu'elle n'est autrement humaine ou spirituelle.

LA Sensibilité est une faculté de notre âme, regardant et régnant sur les sens corporels par lesquels nous avons corporellement la connaissance et le sentiment des créatures corporelles toutes qu'elles soient, plaisantes ou déplaisantes. Et elle possède deux parties : l'une par laquelle il est pourvu aux besoins et nécessités de notre corps ; l'autre par laquelle il est satisfait aux désirs des sens corporels. Car c'est le même pouvoir qui proteste et maugrée lorsque le corps manque de son nécessaire, et qui nous pousse, quant à répondre à nos besoins, à prendre plus que nos besoins pour satisfaire aux désirs de nos sens ; le même qui se plaint du manque de choses et créatures plaisantes et se délecte délicieusement à leur présence, qui se plaint de la présence des choses et créatures désagréables et se délecte délicieusement à leur absence. Toutes ces deux choses ensemble, le pouvoir et son objet, sont contenues dans la Mémoire.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME

Que qui ne connaît point les facultés d'une âme et la manière de leurs opérations, facilement peut être trompé en la compréhension des paroles spirituelles et des opérations spirituelles ; et comment une âme est faite un Dieu en grâce.

Von donc, ami spirituel ! en quelle misère, telle que tu peux voir, nous sommes tombés par le péché : et quoi d'étonnant, donc, à ce que nous soyons aveuglement et aisément trompés dans la compréhension et l'entendement des paroles spirituelles et des spirituelles opérations, — et plus particulièrement ceux qui ne connaissent là les facultés et pouvoirs de leurs âmes et les manières de leurs opérations ?

Car toujours lorsque la Mémoire est occupée de quelque objet corporel, — aurait-il été pris pour la meilleure d'entre toutes les fins — tu es pourtant au-dessous de toi-même en cette occupation ou travail, et hors de toute âme. Et toujours, lorsque tu as sentiment que ta Mémoire est occupée des caractères et subtils états des facultés de ton âme en leurs opérations et oeuvres spirituelles, comme sont vices ou vertus, de toi ou de quelque créature, laquelle est spirituellement et ton égale en nature, et cela afin de pouvoir par là apprendre à connaître ce toi -même en prévision et en vue de la perfection : alors tu es au-dedans de toi-même et égal avec toi. Mais toujours lorsque tu sens ta Mémoire occupée d'aucune manière d'objet corporel ou spirituel, mais uniquement de la substance même de Dieu, ainsi qu'il est et peut être à l'expérience de l'oeuvre que dit ce livre : alors tu es au-dessus de toi, et sous ton Dieu.

Au-dessus de toi, tu es : puisque tu parviens à venir par la grâce au-delà de ce que, par nature, tu peux et pourrais atteindre. C'est-à-dire à être uni à Dieu, en esprit, par l'amour, et par conformité de volonté. Et sous ton Dieu, tu es : puisque, et bien qu'on puisse d'une certaine manière affirmer qu'à ce moment Dieu et toi ne sont pas deux mais un, en esprit — à tel point que toi ou un autre, connaissant d'expérience cette unité par la perfection de l'oeuvre, pourra très assurément, au témoignage de l'Écriture, être appelé un Dieu — néanmoins tu es au-dessous de Dieu. Et pourquoi ? C'est qu'Il est Dieu de nature et sans commencement ; tandis que toi, qui naguère étais en substance néant, et qui, bientôt après que tu fus, par Sa puissance et Son amour, fait quelque chose, te fis toi-même pire que néant par le péché volontaire et accepté, ce n'est que par Sa miséricorde et sans mérite aucun de ta part, que tu es fait un Dieu en la grâce, uni à Lui en esprit sans partage, tout ensemble ici et dans la béatitude du ciel et sans fin. Et ainsi, bien que tu sois un avec Lui en la grâce, cependant tu es loin au-dessous de Lui en nature.

Vois donc, ami spirituel ! Ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de ce que celui qui ne connaît pas les facultés de son âme et la façon dont elles opèrent, il peut très facilement être trompé en l'entendement des mots écrits dans un dessein spirituel. Et par là tu peux apercevoir la cause pourquoi je n'ai point eu l'audace de te commander et prier de montrer pleinement et ouvertement ton désir à Dieu, mais t'ai enfantine-ment requis de faire en toi en sorte de le cacher et couvrir. Et je l'ai fait, cela, par crainte que tu ne conçusses corporellement ce qui était entendu spirituellement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME

Que corporellement nulle part, est partout spirituellement ; et comment l'homme du dehors appelle néant l'oeuvre que dit ce livre.

ET de la même manière, si quelque autre homme te disait de recueillir tout en toi-même tes facultés et tes sens, et ainsi d'adorer Dieu — bien que ce qu'il dise soit parfaitement bien et tout vrai, ah ! et personne ne dirait plus vrai, pour peu que cela soit bien conçu — néanmoins, par crainte des illusions et erreurs, et que ces mots soient entendus corporellement, je ne t'ai point prié de le faire. Regarde à n'être en aucune façon au dedans de toi-même. Très vite je te dirai, et en bref : ce n'est pas que je veuille que tu sois hors de toi-même, ni au-dessous, ni derrière, ni d'un côté, ni de l'autre.

« Mais où donc, demandes-tu, faut-il que je sois ? Nulle part, à ce qu'il parait ! » Et oui, réellement tu l'as bien dit : car c'est là que je te veux avoir. Parce que nulle part, corporellement : c'est partout, spirituellement. Regarde et veille bien à ce que ton oeuvre spirituelle ne soit nulle part corporellement ; et alors, où que soit la chose sur laquelle en substance tu travailles en ton esprit, sûrement toi, tu seras là en esprit, aussi véritablement et réellement que ton corps est en la place où tu es corporellement. Et bien que tes sens corporels ne puissent trouver là rien qui les alimente, et qu'il leur paraisse que c'est rien et néant ce que tu fais, soit ! fais donc ce rien, et fais-le pour l'amour de Dieu. Et ne t'en va de là, mais travaille activement dans ce rien avec le vigilant désir de vouloir et posséder Dieu que nul homme ne peut connaître. Car je te le dis véritablement, qu'il me vaut mieux d'être en ce nulle part corporellement, luttant et combattant avec cet aveugle rien, plutôt que d'être un seigneur si grand, que je puisse être partout où je le désire, jouant joyeusement et me distrayant de tout ce quelque chose qui est au Seigneur son bien et sa possession.

Laisse ce partout et ce quelque chose, et abandonne-le pour ce nulle part et ce rien. Que t'importe que jamais tes sens ne trouvent raison de ce rien? car bien assurément je ne l'en aime que mieux, puisqu'il est en lui-même d'une si parfaite excellence qu'ils ne peuvent s'en saisir et en tirer parti. Ce rien peut mieux être senti par expérience, plutôt que vu : car il est tout aveugle et tout obscurité à ceux qui n'ont que brièvement jeté les yeux sur lui. Et pourtant, pour parler plus près de la vérité encore, une âme est plus aveugle en lui par l'abondance et l'excès de lumière divine, qu'elle n'est aveugle par la ténèbre ou le manque de lumière corporelle.

Or, quel est-il, celui qui l'appelle un rien ? Assurément, c'est l'homme extérieur, et non pas l'homme intérieur. Notre homme intérieur l'appelle un Tout, car par lui, il apprend à connaître la raison de toutes choses corporelles et spirituelles, sans aucune considération plus particulière à aucune chose que ce soit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME

Comment il est que l'affection d'un homme est merveilleusement changée en sentiment spirituel en ce rien, quand il est conçu nulle part.

PRODIGIEUSEMENT est métamorphosée l'affection humaine en sentiment spirituel par ce rien quand il est conçu nulle part. Car au premier instant qu'une âme y regarde, elle y trouvera et verra tous les actes peccamineux particuliers qu'elle a commis depuis la naissance, de corps et d'esprit, représentés obscurément ou secrètement. Et où qu'elle se tourne alentour, toujours elle les verra devant ses yeux : jusqu'à ce que le temps vienne, où, avec beaucoup de dur et pénible travail, et maint cruel soupir, et maintes larmes amères, elle s'en soit en grande part lavée. Parfois il lui semblera, pendant ce travail, regarder là comme en enfer, tellement il lui semblera qu'elle désespère de triompher jamais de cette peine, en la perfection du parfait repos spirituel. Jusqu'à ces profondes entrailles, il y en a beaucoup qui parviennent ; mais par l'énormité de la peine qu'ils sentent et par l'absence de réconfort, alors ils reviennent en arrière à la considération de choses corporelles, cherchant de charnels réconforts extérieurs au lieu des spirituels, qu'ils n'eussent pas manqué d'avoir s'ils avaient tenu bon.

Car celui qui tient bon ressent parfois quelque réconfort, et a quelque espérance de perfection : car il sent et voit que nombre de ses péchés anciens sont en grande partie, avec l'aide de la grâce, effacés. Néanmoins encore il se sent toujours au milieu de la peine, mais il pense qu'elle aura une fin, car elle va toujours diminuant peu à peu. Et c'est pourquoi il appelle ceci non autrement que purgatoire. Parfois, il n'y trouve marqué aucun péché particulier, mais alors il lui paraît que le péché soit tout un bloc massif d'il ne sait jamais quoi, mais cependant rien autre que lui-même ; et alors il peut être appelé ce qu'il est : la base et la peine du péché originel. Parfois, il lui paraîtra être au paradis ou au ciel, pour diverses merveilleuses délices et nombreux réconforts et consolations, joies et vertus bénies qu'il y trouve. Et parfois, il lui paraîtra que ce soit Dieu, pour la paix et repos qu'il y trouve.

Ah ! qu'il pense ce qu'il veut ; car toujours et toujours il le trouvera un nuage d'inconnaissanre, lequel est entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME

Que par le dépassement et la cessation de nos sens corporels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance des choses spirituelles ; comme par le dépassement et la cessation de nos sens spitiruels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance de Dieu, autant qu'il est possible, par grâce, ici-bas.

ET c'est pourquoi travaille ferme en ce rien et nulle part, et laisse tes sens corporels du dehors et tout ce qu'ils font : car je te le dis véritablement, cette oeuvre ne peut et ne saurait être conçue par eux.

Car par tes yeux, tu ne te fais idée d'une chose, si ce n'est qu'elle est large ou longue, grande ou petite, ronde ou carrée, loin ou près, et qu'elle a telle couleur. Et par tes oreilles, rien que le bruit ou quelque manière de son. Par ton nez, rien que la puanteur ou le parfum. Et par le goût, rien que l'aigreur ou douceur, amertume ou fadeur, l'agrément ou dégoût. Et par le toucher, rien que le chaud ou froid, le tendre ou dur, le lisse ou rugueux. Et véritablement, ces qualités et quantités, Dieu ne les a, ni aucune chose spirituelle. C'est pourquoi donc, laisse tes sens externes et ne travaille point avec eux, pas plus intérieurement qu'extérieurement ; car tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels intérieurement, et qui s'imaginent pouvoir cependant entendre ou voir, sentir ou goûter, soit intérieurement soit extérieurement, les choses spirituelles, ceux-là sont assurément dans l'illusion et font oeuvre contre nature.

Car par nature, les sens sont ordonnés en sorte qu'avec eux, les hommes puissent avoir connaissance de toutes choses corporelles extérieures ; mais en aucune façon ils ne peuvent parvenir, avec eux, à la connaissance des choses spirituelles : par leurs opérations, veux-je dire. Parce que par leur cessation et impuissance, nous le pouvons, de la manière que suit : lorsque nous lisons ou entendons parler de certaines choses, et par suite comprenons que nos sens extérieurs ne peuvent nous renseigner ni apprendre aucunement quelle est la qualité de ces choses, alors nous pouvons véritablement être assurés que ces choses sont spirituelles et non corporelles.

De semblable manière en va-t-il de nos sens spirituels, lorsque nous travaillons à la connaissance de Dieu Lui-même. Car un homme aurait-il comme jamais la compréhension et connaissance de toutes choses spirituellement créées, néanmoins il ne peut jamais, par l'oeuvre de cette intelligence, venir à la connaissance d'une chose spirituelle non-créée, laquelle n'est autre que Dieu. Mais par l'impuissance et cessation de cette intelligence, il le peut : car la chose devant laquelle elle est impuissante n'est pas autre chose que Dieu seul. Et c'est pourquoi saint Denis a dit : « la plus parfaite connaissance de Dieu est celle où Il est connu par incon.-naissance. » Et en vérité, quiconque voudra regarder aux livres de saint Denis, il trouvera que ses paroles affirment, et clairement confirment, tout ce que j'ai dit et pourrai dire, du commencement à la fin de ce présent traité. Mais autrement je ne le citerai, ni lui ni aucun autre Docteur, quant à moi cette fois-ci. Car si autrefois, les hommes ont pu penser faire acte d'humilité en ne tirant rien de leurs propres têtes, qui ne fût affirmé sur l'Écriture et les paroles des Docteurs, c'est aujourd'hui devenu une recherche et une ostentation d'habileté érudite.

A toi, cela ne servirait de rien, et c'est pourquoi je ne le fais point. Car celui qui a des oreilles, qu'il entende ; et celui qui se sent porté à croire, qu'il croie : car autrement ils ne le feront.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME

Que certains ne sauraient parvenir à avoir expérience de la perfection de cette oeuvre autrement qu'en un temps d'extase, et que d'autres la peuvent avoir quand ils veulent en le commun état de l'âme humaine.

CERTAINS estiment la matière de ceci si ardue et périlleuse, qu'ils affirment qu'on ne peut y venir sans un préalable travail énormément énergique, et encore n'est-ce que rarement, et seulement en un temps d'extase. Et à ces hommes je veux répondre, autant que le peut ma faiblesse, et dire : que tout est selon l'ordonnance et disposition de Dieu, et aussi selon l'aptitude et capacité de l'âme à laquelle est donnée cette grâce de la contemplation et de l'oeuvre spirituelle.

Car il en est certains qui n'y peuvent parvenir sans de longs et nombreux exercices spirituels, et encore ne sera-ce que rarement qu'ils auront expérience de la perfection de cette oeuvre, et sur un appel tout particulier de notre Seigneur : lequel est dénommé extase. Mais il en est d'autres, lesquels sont si subtils en grâce et en esprit, et si familièrement avec Dieu en cette grâce de la contemplation, qu'ils peuvent l'avoir quand ils veulent en le commun état de l'âme humaine : assis, marchant, debout ou à genoux. Et encore en ce temps, ils ont pleine et libre disposition de tous leurs sens corporels et spirituels, et ils peuvent en user s'ils le désirent (non sans quelque empêchement, certes, mais non point important ou grave). L'exemple des premiers, nous l'avons par Moïse, et des seconds, par Aaron le prêtre du Temple : car, en effet, cette grâce de la contemplation est figurée par l'Arche du Testament dans l'ancienne Loi, et les ouvriers en cette grâce sont figurés par ceux qui touchent le plus à cette Arche de façon ou d'autre, comme en témoigne l'Histoire. Et très bien est-il que cette grâce et cette oeuvre soient comparées à l'Arche. Car tout justement comme en cette Arche étaient contenus tous les joyaux et reliques du Temple, de même aussi en ce minuscule amour porté vers ce nuage, sont contenues toutes les vertus de l'âme humaine, laquelle est le spirituel Temple de Dieu.

Moïse, avant qu'il pût venir à voir cette Arche, et cela pour apprendre comment elle devait être faite, avec un long et grand travail avait gravi la montagne jusqu'au sommet, et là il était demeuré, et six jours occupé dans un nuage : attendant jusqu'au septième jour que notre Seigneur daignât lui montrer la manière de faire la construction de cette Arche. Et par ce long travail de Moïse et la tardive démonstration, sont entendus et compris ceux qui ne peuvent venir à la perfection de cette oeuvre spirituelle sans un long travail préalable : et encore ne sera-ce que rarement, et quand Dieu daignera la leur montrer.

Mais ce que Moïse ne pouvait venir à voir que rarement, et non sans un long grand travail, cela, Aaron l'avait en son pouvoir, du fait de son office, et il pouvait le voir dans le Temple, à l'intérieur, en le Voile, aussi souvent qu'il lui plaisait d'y entrer. Et par Aaron sont entendus et compris tous ceux dont j'ai parlé ci-dessus, lesquels, par leur pénétration spirituelle, avec l'assistance de la grâce, peuvent assigner à eux la perfection de cette oeuvre comme il leur plaît.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME

Qu'un ouvrier en cette oeuvre ne doit ni juger ni penser du travail d'un autre en cette oeuvre, selon son propre sentiment intérieur.

Vois ! Par là tu peux comprendre que celui à qui il est donné de ne voir et sentir la perfection de cette oeuvre que par un long travail, et encore rarement, celui-là peut facilement être dans l'erreur s'il parle, pense et juge d'autrui selon ce qu'il connaît par lui-même, décidant qu'il n'y peut parvenir que rarement et non sans un grand travail. Et de même sera dans l'erreur celui qui peut l'avoir quand il veut, s'il juge des autres d'après soi-même, disant qu'ils peuvent l'avoir quand ils veulent. Non ! laisse cela : assurément ce n'est pas ainsi qu'il faut. Car peut-être bien, quand et s'il plaît à Dieu, ceux qui ne peuvent l'atteindre aussitôt et ne l'ont que rarement, après un long travail, ceux-là plus tard y arriveront quand ils voudront, et aussi souvent qu'il leur plaira. Et l'exemple de ceci, nous l'avons par Moïse, lequel d'abord ne l'eut que rarement et non sans grand travail, ce don de voir comment était l'Arche, sur la montagne, pour après la voir en le Voile aussi souvent qu'il lui plaisait.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME

Comment, à l'image de Moïse, de Béséléel et d'Aa-ron qui s'occupèrent de l'Arche du Testament, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation, laquelle grâce est figurée par cette Arche.

TROIS hommes ont été les plus importants de ceux qui s'occupèrent de cette Arche de l'Ancien Testament : Moïse, Béséléel et Aaron. Moïse apprit de notre Seigneur sur la montagne comment elle devait être faite. Béséléel la réalisa et la mit à l'intérieur du Voile, selon qu'était l'exemple qui avait été montré sur la montagne. Et Aaron eut à la garder dans le Temple, la voyant et touchant aussi souvent qu'il lui plaisait.

A la ressemblance de ces trois, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation. Parfois nous y avons perfection seulement par la grâce, et alors nous sommes à l'image de Moïse, lequel, par toute cette ascension et ce pénible travail qu'il avait eu sur la montagne, ne la pouvait voir que rarement : et même cette vue, il ne l'avait que lorsqu'il plaisait à notre Seigneur de la lui montrer, et non qu'il l'eût méritée, et en récompense de son travail. Parfois nous y avons perfection par notre pénétration spirituelle, avec l'assistance et aide de la grâce ; et alors nous sommes à l'image de Béséléel, lequel ne pouvait voir l'Arche devant qu'il ne l'eût faite par son propre travail, assisté de l'exemple qui avait été montré à Moïse sur la montagne. Et parfois nous y avons perfection par l'enseignement d'autres hommes, et alors nous sommes à l'image d'Aaron, lequel avait en sa garde et en son habitude de voir et toucher quand il lui plaisait, cette Arche que Béséléel avait réalisée et confectionnée de ses mains.

Voici donc, ami spirituel ! par cet ouvrage, quelque enfantin et impropre qu'en soit le langage, et encore que je sois une misérable créature tout indigne d'enseigner autrui, je remplis néanmoins l'office de Béséléel : confectionnant et déposant en quelque sorte entre tes mains la manière de cette Arche spirituelle. Mais bien mieux que je ne fais et plus excellemment, tu peux oeuvrer toi-même si tu veux être Aaron : c'est-à-dire en travaillant et opérant continuellement et sans cesse à l'intérieur, et pour toi et pour moi. Fais ainsi, je t'en prie, pour l'amour de Dieu tout-puissant. Et puisque nous avons été tous deux appelés à oeuvrer en cette oeuvre, je te demande pour l'amour de Dieu, de combler en ta part ce qui manque à la mienne.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME

Comment il est que le contenu de ce livre, jamais plus ne le lira ou entendra lire, n'en parlera ou entendra parler une âme disposée à cette oeuvre, sans éprouver un véritable sentiment de sa convenance et de son efficacité ; et la réitération de l'admonition écrite en le prologue.

ET Si tu penses que cette manière de travailler n'est point accordée à tes dispositions, tant de corps que d'âme, alors tu peux l'abandonner et en prendre une autre, en toute sûreté avec l'avis d'un bon et spirituel directeur, et sans blâme. Et je te prie de m'excuser, car véritablement je désirais te porter quelque profit par cet écrit de ma simple science ; et telle était mon intention. Mais lis-le bien deux fois ou trois fois en entier, et même plus souvent sera mieux, et plus tu sauras compren-prendre la chose. Si bien que, peut-être, quelque phrase qui te serait restée fermée à la première ou deuxième lecture, bientôt après tu la trouveras facile.

Vraiment, oui ! il me semble impossible de croire qu'une âme ayant des dispositions à cette oeuvre puisse lire ou entendre lire, parler ou entendre parler de ceci, sans qu'elle ait sur-le-champ sentiment d'une vraie convenance et réelle efficacité en cet ouvrage. Et si, donc, il te paraît être d'un bon effet, alors remercie Dieu du fond du coeur et, pour l'amour de Dieu, prie pour moi.

Fais ainsi. Et je te prie pour l'amour de Dieu de ne laisser personne voir ce livre, à moins que ce ne soit quelqu'un dont tu penses qu'il est en convenance avec lui, et selon ce que tu y as trouvé toi-même auparavant, à l'endroit où il est dit quels hommes, et quand, doivent travailler en cette oeuvre. Et si tu laisses un homme de cette sorte le voir, alors je te prie de lui recommander et de lui commander de prendre le temps de le voir en entier. Car peut-être bien y a-t-il quelque matière en son commencement, ou au milieu, laquelle est en suspens et n'est point développée entièrement en cette place. Mais si elle ne l'est à cet. endroit, elle le sera peu après, ou peut-être à la fin. Et de la sorte, pour en voir seulement une partie et pas une autre, un homme peut facilement être amené à l'erreur : et c'est pourquoi je te prie de travailler comme je dis. Et si tu trouves quelque matière que tu aimerais avoir plus ouverte, laisse-moi savoir quelle elle est, et aussi ton opinion sur ce point : et elle sera amendée, si je le puis avec ma simple science.

Quant aux charnels disputeurs, pour la louange ou pour le blâme, aux bavards, aux faiseurs d'histoires et tous autres conteurs de contes, peu me chaut qu'ils voient ce livre : car jamais je n'ai eu l'intention d'écrire pour eux pareilles choses. Et c'est pourquoi je voudrais qu'ils n'en entendissent point parler, ni eux ni aucun autre curieux, lettré ou inculte, ah ! non, fussent-ils même en la vie active de parfaits et excellents hommes, car ceci ne leur convient aucunement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME

De quelques signes assurés auxquels un homme peut éprouver s'il est appelé de Dieu à oeuvrer en cette oeuvre.

Tous ceux qui lisent ou entendent lire, ou encore parler de la matière de ce livre, et à cette lecture ou audition pensent que ce soit une bonne chose, et qui leur sied : ils n'en sont pas pour autant appelés par Dieu à oeuvrer en cette oeuvre, sur ce seul mouvement de complaisance ressenti en eux-mêmes dans le temps et moment de la lecture. Car il se peut fort bien que de la curiosité de l'intelligence naturelle leur vienne ce mouvement, bien plus que d'aucun appel de la grâce.

Mais s'ils veulent éprouver d'où vient ce mouvement, ils le peuvent comme suit, s'il leur plaît. Et d'abord qu'ils regardent s'ils ont fait tout ce qui était en eux précédemment, afin de se rendre capables d'une purification de leur âme au jugement de la sainte Église et d'accord avec leur directeur spirituel. S'il en va de la sorte, c'est d'autant mieux ; mais s'ils veulent de plus près en connaître, qu'ils regardent si ce mouvement est toujours plus pressant à leur souvenir, et plus habituel que tout autre en toute manière d'exercice spirituel. Et s'il leur paraît qu'il ne soit aucune sorte de chose qu'ils fassent, corporellement ou spirituellement, qui soit suffisante et satisfaisante, au témoignage de leur conscience, à moins que ne soit ce chétif empressement secret d'amour, d'une manière spirituelle, la capitale et première de toutes leurs oeuvres : alors, si tel est leur sentiment, c'est là un signe qu'ils sont appelés de Dieu à cette oeuvre, et autrement sûrement pas.

Je ne dis pas qu'il doive toujours durer et habiter continuellement en leur esprit à tous, ceux qui sont appelés à oeuvrer en cette oeuvre. Non point, car ainsi ce n'est pas. Et chez un jeune apprenti spirituel en cette oeuvre, souvent le sentiment immédiat de celle-ci se retire, pour diverses causes et raisons. Parfois, c'est qu'il lui est ôté afin qu'il n'y mette trop de présomption et n'aille s'imaginer que ce soit en son pouvoir, en grande partie, de l'avoir quand il lui plaît et comme il lui plaît. Et cette idée ne serait que d'orgueil. Or, quand est retiré le sentiment de la grâce, toujours est-ce l'orgueil qui en est cause : non pas toujours l'orgueil qui serait là, mais l'orgueil qui pourrait être, si n'était retiré ce sentiment de la grâce. Et c'est ainsi qu'il est que souvent, tels jeunes fous s'imaginent que Dieu est leur ennemi, quand justement II est leur ami tout entièrement.

D'aucunes fois, il se retire du fait de leur incurie et négligence ; et lorsque c'est ainsi, ils sentent par après une peine très amère qui les frappe tout grièvement et douloureusement. Certaines fois notre Seigneur en veut prolonger le délai, par un dessein fort habile, car Il veut, en ce délai, son accroissement, afin que le retour de ce sentiment soit en eux plus délicieux quand il leur sera rendu, et qu'ils sentent combien longtemps il a été perdu. Et c'est là un des plus prompts et des plus souverains signes qu'une âme puisse avoir, pour reconnaître par là si elle est appelée ou non à oeuvrer en cette oeuvre : si elle connaît après un pareil délai et long manquement de cette oeuvre, qu'elle lui revient tout soudain comme il faut, et par aucune voie ni moyen recherchée, et qu'elle possède alors elle-même une grande ferveur et un impatient désir de travailler et oeuvrer en cette oeuvre, beaucoup plus grands que jamais avant. A tel point que bien souvent, je crois, elle a une joie plus grande à retrouver peu après cet élan, qu'elle n'avait eu de chagrin à le perdre.

Et s'il en est ainsi, assurément c'est un authentique signe, et véritable et sans erreur qu'elle est appelée de Dieu à oeuvrer en cette oeuvre, quoi que ce soit qu'elle ait été auparavant ou qu'elle soit présentement.

Car ce n'est point ce que tu es, ni ce que tu as été, que Dieu regarde avec les yeux de Sa miséricorde ; mais ce que tu as désir d'être. Et saint Grégoire nous porte témoignage que tous les saints désirs croissent et grandissent par leur retardement et les délais ; et s'ils s'évanouissent dans le retard et dans l'attente, alors c'est que jamais ils n'ont été des désirs saints. Car celui qui ressent toujours une joie moindre et moindre aux retrouvailles et nouvelles présentations des désirs de son ancien propos, encore que ce puissent être de naturels désirs vers le Bien, néanmoins il saura que ce ne furent jamais des désirs saints. Desquels saints désirs parle saint Augustin, qui dit que toute la vie d'un bon Chrétien n'est rien autre que son saint désir.

Porte-toi bien, ami spirituel, avec la bénédiction de Dieu et la mienne ! Et je prie le Tout-Puissant Dieu que la paix véritable, le saint conseil et le spirituel réconfort en Dieu par abondance de la grâce, toujours soient avec toi et avec ceux tous qui L'aiment sur cette terre. Amen.


 

 

 


 

Scanned by Harry Plantinga, January 1998

This book is in the public domain.

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A book of Contemplation the which is called the Cloud of unknowing, in the which a soul is oned with God

 

Edited from the British Museum MS. Harl. 674

With an Introduction

 

BY

EVELYN UNDERHILL

 

SECOND EDITION

 

 

London

JOHN M. WATKINS

21 Cecil Court, Charing Cross Road

 

1922

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HERE BEGINNETH THE FIRST CHAPTER

 

Of four degrees of Christian men’s living; and of the course of his calling that this book was made unto.

 

GHOSTLY friend in God, thou shalt well understand that I find, in my boisterous beholding, four degrees and forms of Christian men’s living: and they be these, Common, Special, Singular, and Perfect. Three of these may be begun and ended in this life; and the fourth may by grace be begun here, but it shall ever last without end in the bliss of Heaven. And right as thou seest how they be set here in order each one after other; first Common, then Special, after Singular, and last Perfect, right so me thinketh that in the same order and in the same course our Lord hath of His great <pb n=66> mercy called thee and led thee unto Him by the desire of thine heart. For first thou wottest well that when thou wert living in the common degree of Christian men’s living in company of thy worldly friends, it seemeth to me that the everlasting love of His Godhead, through the which He made thee and wrought thee when thou wert nought, and sithen bought thee with the price of His precious blood when thou wert lost in Adam, might not suffer thee to be so far from Him in form and degree of living. And therefore He kindled thy desire full graciously, and fastened by it a leash of longing, and led thee by it into a more special state and form of living, to be a servant among the special servants of His; where thou mightest learn to live more specially and more ghostly in His service than thou didst, or mightest do, in the common degree of living before. And what more?

Yet it seemeth that He would not leave thee thus lightly, for love of His <pb n=67> heart, the which He hath evermore had unto thee since thou wert aught: but what did He? Seest thou nought how Mistily and how graciously He hath privily pulled thee to the third degree and manner of living, the which is called Singular? In the which solitary form and manner of living, thou mayest learn to lift up the foot of thy love; and step towards that state and degree of living that is perfect, and the last state of all. <pb n=68>

HERE BEGINNETH THE SECOND CHAPTER

 

A short stirring to meekness, and to the work of this book.

 

LOOK up now, weak wretch, and see what thou art. What art thou, and what hast thou merited, thus to be called of our Lord? What weary wretched heart, and sleeping in sloth, is that, the which is not wakened with the draught of this love and the voice of this calling! Beware, thou wretch, in this while with thine enemy; and hold thee never the holier nor the better, for the worthiness of this calling and for the singular form of living that thou art in. But the more wretched and cursed, unless thou do that in thee is goodly, by grace and by counsel, to live after thy calling. And insomuch thou shouldest be more <pb n=69> meek and loving to thy ghostly spouse, that He that is the Almighty God, King of Kings and Lord of Lords, would meek Him so low unto thee, and amongst all the flock of His sheep so graciously would choose thee to be one of His specials, and sithen set thee in the place of pasture, where thou mayest be fed with the sweetness of His love, in earnest of thine heritage the Kingdom of Heaven.

Do on then, I pray thee, fast. Look now forwards and let be backwards; and see what thee faileth, and not what thou hast, for that is the readiest getting and keeping of meekness. All thy life now behoveth altogether to stand in desire, if thou shalt profit in degree of perfection. This desire behoveth altogether be wrought in thy will, by the hand of Almighty God and thy consent. But one thing I tell thee. He is a jealous lover and suffereth no fellowship, and Him list not work in thy will but if He be only with thee by Himself. He asketh <pb n=70> none help, but only thyself. He wills, thou do but look on Him and let Him alone. And keep thou the windows and the door, for flies and enemies assailing. And if thou be willing to do this, thee needeth but meekly press upon him with prayer, and soon will He help thee. Press on then, let see how thou bearest thee. He is full ready, and doth but abideth thee. But what shalt thou do, and how shalt thou press? <pb n=71>

 

HERE BEGINNETH THE THIRD CHAPTER

 

How the work of this book shall be wrought, and of the worthiness of it before all other works.

 

LIFT up thine heart unto God with a meek stirring of love; and mean Himself, and none of His goods. And thereto, look the loath to think on aught but Himself. So that nought work in thy wit, nor in thy will, but only Himself. And do that in thee is to forget all the creatures that ever God made and the works of them; so that thy thought nor thy desire be not directed nor stretched to any of them, neither in general nor in special, but let them be, and take no heed to them. This is the work of the soul that most pleaseth God. All saints and angels have joy of this work, and hasten them <pb n=72> to help it in all their might. All fiends be furious when thou thus dost, and try for to defeat it in all that they can. All men living in earth be wonderfully holpen of this work, thou wottest not how. Yea, the souls in purgatory be eased of their pain by virtue of this work. Thyself art cleansed and made virtuous by no work so much. And yet it is the lightest work of all, when a soul is helped with grace in sensible list, and soonest done. But else it is hard, and wonderful to thee for to do.

Let not, therefore, but travail therein till thou feel list. For at the first time when thou dost it, thou findest but a darkness; and as it were a cloud of unknowing, thou knowest not what, saving that thou feelest in thy will a naked intent unto God. This darkness and this cloud is, howsoever thou dost, betwixt thee and thy God, and letteth thee that thou mayest neither see Him clearly by light of understanding in thy reason, nor feel Him in sweetness of love in thine affection. <pb n=73>

And therefore shape thee to bide in this darkness as long as thou mayest, evermore crying after Him that thou lovest. For if ever thou shalt feel Him or see Him, as it may be here, it behoveth always to be in this cloud in this darkness. And if thou wilt busily travail as I bid thee, I trust in His mercy that thou shalt come thereto. <pb n=74>

HERE BEGINNETH THE FOURTH CHAPTER

 

Of the shortness of this word, and how it may not be come to by curiosity of wit, nor by imagination.

 

BUT for this, that thou shalt not err in this working and ween that it be otherwise than it is, I shall tell thee a little more thereof, as me thinketh.

This work asketh no long time or it be once truly done, as some men ween; for it is the shortest work of all that man may imagine. It is never longer, nor shorter, than is an atom: the which atom, by the definition of true philosophers in the science of astronomy, is the least part of time. And it is so little that for the littleness of it, it is indivisible and nearly incomprehensible. This is that time of the which it is written: All time that is <pb n=75> given to thee, it shall be asked of thee, how thou hast dispended it. And reasonable thing it is that thou give account of it: for it is neither longer nor shorter, but even according to one only stirring that is within the principal working might of thy soul, the which is thy will. For even so many willings or desirings, and no more nor no fewer, may be and are in one hour in thy will, as are atoms in one hour. And if thou wert reformed by grace to the first state of man’s soul, as it was before sin, then thou shouldest evermore by help of that grace be lord of that stirring or of those stirrings. So that none went forby, but all they should stretch into the sovereign desirable, and into the highest willable thing: the which is God. For He is even meet to our soul by measuring of His Godhead; and our soul even meet unto Him by worthiness of our creation to His image and to His likeness. And He by Himself without more, and none but He, is sufficient to the full and <pb n=76> much more to fulfil the will and the desire of our soul. And our soul by virtue of this reforming grace is made sufficient to the full to comprehend all Him by love, the which is incomprehensible to all created knowledgeable powers, as is angel, or man’s soul; I mean, by their knowing, and not by their loving. And therefore I call them in this case knowledgeable powers. But yet all reasonable creatures, angel and man, have in them each one by himself, one principal working power, the which is called a knowledgeable power, and another principal working power, the which is called a loving power. Of the which two powers, to the first, the which is a knowledgeable power, God that is the maker of them is evermore incomprehensible; and to the second, the which is the loving power, in each one diversely He is all comprehensible to the full. Insomuch that a loving soul alone in itself, by virtue of love should comprehend in itself Him that is sufficient <pb n=77> to the full—and much more, without comparison—to fill all the souls and angels that ever may be. And this is the endless marvellous miracle of love; the working of which shall never take end, for ever shall He do it, and never shall He cease for to do it. See who by grace see may, for the feeling of this is endless bliss, and the contrary is endless pain.

And therefore whoso were reformed by grace thus to continue in keeping of the stirrings of his will, should never be in this life—as he may not be without these stirrings in nature—without some taste of the endless sweetness, and in the bliss of heaven without the full food. And therefore have no wonder though I stir thee to this work. For this is the work, as thou shalt hear afterward, in the which man should have continued if he never had sinned: and to the which working man was made, and all things for man, to help him and further him thereto, and by the which working a <pb n=78> man shall be repaired again. And for the defailing of this working, a man falleth evermore deeper and deeper in sin, and further and further from God. And by keeping and continual working in this work only without more, a man evermore riseth higher and higher from sin, and nearer and nearer unto God.

And therefore take good heed unto time, how that thou dispendest it: for nothing is more precious than time. In one little time, as little as it is, may heaven be won and lost. A token it is that time is precious: for God, that is given of time, giveth never two times together, but each one after other. And this He doth, for He will not reverse the order or the ordinal course in the cause of His creation. For time is made for man, and not man for time. And therefore God, that is the ruler of nature, will not in His giving of time go before the stirring of nature in man’s soul; the which is even according to one time only. So that man <pb n=79> shall have none excusation against God in the Doom, and at the giving of account of dispending of time, saying, «Thou givest two times at once, and I have but one stirring at once.»

But sorrowfully thou sayest now, «How shall I do? and sith this is thus that thou sayest, how shall I give account of each time severally; I that have unto this day, now of four and twenty years age, never took heed of time? If I would now amend it, thou wottest well, by very reason of thy words written before, it may not be after the course of nature, nor of common grace, that I should now heed or else make satisfaction, for any more times than for those that be for to come. Yea, and moreover well I wot by very proof, that of those that be to come I shall on no wise, for abundance of frailty and slowness of spirits, be able to observe one of an hundred. So that I am verily concluded in these reasons. Help me now for the love of JESUS!» <pb n=80>

Right well hast thou said, for the love of JESUS. For in the love of JESUS; there shall be thine help. Love is such a power, that it maketh all thing common. Love therefore JESUS; and all thing that He hath, it is thine. He by His Godhead is maker and giver of time. He by His manhood is the very keeper of time. And He by His Godhead and His manhood together, is the truest Doomsman, and the asker of account of dispensing of time. Knit thee therefore to Him, by love and by belief, and then by virtue of that knot thou shalt be common perceiver with Him, and with all that by love so be knitted unto Him: that is to say, with our Lady Saint Mary that full was of all grace in keeping of time, with all the angels of heaven that never may lose time, and with all the saints in heaven and in earth, that by the grace of JESUS heed time full justly in virtue of love. Lo! here lieth comfort; construe thou clearly, and pick thee some profit. <pb n=81> But of one thing I warn thee amongst all other. I cannot see who may truly challenge community thus with JESUS and His just Mother, His high angels and also with His saints; but if he be such an one, that doth that in him is with helping of grace in keeping of time. So that he be seen to be a profiter on his part, so little as is, unto the community; as each one of them doth on his.

And therefore take heed to this work, and to the marvellous manner of it within in thy soul. For if it be truly conceived, it is but a sudden stirring, and as it were unadvised, speedily springing unto God as a sparkle from the coal. And it is marvellous to number the stirrings that may be in one hour wrought in a soul that is disposed to this work. And yet in one stirring of all these, he may have suddenly and perfectly forgotten all created thing. But fast after each stirring, for corruption of the flesh, it falleth down again to some thought <pb n=82> or to some done or undone deed. But what thereof? For fast after, it riseth again as suddenly as it did before.

And here may men shortly conceive the manner of this working, and clearly know that it is far from any fantasy, or any false imagination or quaint opinion: the which be brought in, not by such a devout and a meek blind stirring of love, but by a proud, curious, and an imaginative wit. Such a proud, curious wit behoveth always be borne down and stiffly trodden down under foot, if this work shall truly be conceived in purity of spirit. For whoso heareth this work either be read or spoken of, and weeneth that it may, or should, be come to by travail in their wits, and therefore they sit and seek in their wits how that it may be, and in this curiosity they travail their imagination peradventure against the course of nature, and they feign a manner of working the which is neither bodily nor ghostly—truly this man, whatsoever he be, is perilously <pb n=83> deceived. Insomuch, that unless God of His great goodness shew His merciful miracle, and make him soon to leave work, and meek him to counsel of proved workers, he shall fall either into frenzies, or else into other great mischiefs of ghostly sins and devils’ deceits; through the which he may lightly be lost, both life and soul, without any end. And therefore for God’s love be wary in this work, and travail not in thy wits nor in thy imagination on nowise: for I tell thee truly, it may not be come to by travail in them, and therefore leave them and work not with them.

And ween not, for I call it a darkness or a cloud, that it be any cloud congealed of the humours that flee in the air, nor yet any darkness such as is in thine house on nights when the candle is out. For such a darkness and such a cloud mayest thou imagine with curiosity of wit, for to bear before thine eyes in the lightest day of summer: and also contrariwise in the <pb n=84> darkest night of winter, thou mayest imagine a clear shining light. Let be such falsehood. I mean not thus. For when I say darkness, I mean a lacking of knowing: as all that thing that thou knowest not, or else that thou hast forgotten, it is dark to thee; for thou seest it not with thy ghostly eye. And for this reason it is not called a cloud of the air, but a cloud of unknowing, that is betwixt thee and thy God. <pb n=85>

HERE BEGINNETH THE FIFTH CHAPTER

 

That in the time of this word all the creatures that ever have been, be now, or ever shall be, and all the works of those same creatures, should be hid under the cloud of forgetting.

 

AND if ever thou shalt come to this cloud and dwell and work therein as I bid thee, thee behoveth as this cloud of unknowing is above thee, betwixt thee and thy God, right so put a cloud of forgetting beneath thee; betwixt thee and all the creatures that ever be made. Thee thinketh, peradventure, that thou art full far from God because that this cloud of unknowing is betwixt thee and thy God: but surely, an it be well conceived, thou art well further from Him when thou hast no cloud of forgetting betwixt thee and all the <pb n=86> creatures that ever be made. As oft as I say, all the creatures that ever be made, as oft I mean not only the creatures themselves, but also all the works and the conditions of the same creatures. I take out not one creature, whether they be bodily creatures or ghostly, nor yet any condition or work of any creature, whether they be good or evil: but shortly to say, all should be hid under the cloud of forgetting in this case.

For although it be full profitable sometime to think of certain conditions and deeds of some certain special creatures, nevertheless yet in this work it profiteth little or nought. For why? Memory or thinking of any creature that ever God made, or of any of their deeds either, it is a manner of ghostly light: for the eye of thy soul is opened on it and even fixed thereupon, as the eye of a shooter is upon the prick that he shooteth to. And one thing I tell thee, that all thing that thou thinketh <pb n=87> upon, it is above thee for the time, and betwixt thee and thy God: and insomuch thou art the further from God, that aught is in thy mind but only God.

Yea! and, if it be courteous and seemly to say, in this work it profiteth little or nought to think of the kindness or the worthiness of God, nor on our Lady, nor on the saints or angels in heaven, nor yet on the joys in heaven: that is to say, with a special beholding to them, as thou wouldest by that beholding feed and increase thy purpose. I trow that on nowise it should help in this case and in this work. For although it be good to think upon the kindness of God, and to love Him and praise Him for it, yet it is far better to think upon the naked being of Him, and to love Him and praise Him for Himself. <pb n=88>

HERE BEGINNETH THE SIXTH CHAPTER

 

A short conceit of the work of this book, treated by question.

 

BUT now thou askest me and sayest, «How shall I think on Himself, and what is He?» and to this I cannot answer thee but thus: «I wot not.»

For thou hast brought me with thy question into that same darkness, and into that same cloud of unknowing, that I would thou wert in thyself. For of all other creatures and their works, yea, and of the works of God’s self, may a man through grace have fullhead of knowing, and well he can think of them: but of God Himself can no man think. And therefore I would leave all that thing that I can think, and choose to my love that thing that I cannot think. For why; <pb n=89> He may well be loved, but not thought. By love may He be gotten and holden; but by thought never. And therefore, although it be good sometime to think of the kindness and the worthiness of God in special, and although it be a light and a part of contemplation: nevertheless yet in this work it shall be cast down and covered with a cloud of forgetting. And thou shalt step above it stalwartly, but Mistily, with a devout and a pleasing stirring of love, and try for to pierce that darkness above thee. And smite upon that thick cloud of unknowing with a sharp dart of longing love; and go not thence for thing that befalleth. <pb n=90>

HERE BEGINNETH THE SEVENTH CHAPTER

 

How a man shall have him in this work against all thoughts, and specially against all those that arise of his own curiosity, of cunning, and of natural wit.

 

AND if any thought rise and will press continually above thee betwixt thee and that darkness, and ask thee saying, «What seekest thou, and what wouldest thou have?» say thou, that it is God that thou wouldest have. «Him I covet, Him I seek, and nought but Him.»

And if he ask thee, «What is that God?» say thou, that it is God that made thee and bought thee, and that graciously hath called thee to thy degree. «And in Him,» say, «thou hast no skill.» And therefore say, «Go thou down again,» and tread him <pb n=91> fast down with a stirring of love, although he seem to thee right holy, and seem to thee as he would help thee to seek Him. For peradventure he will bring to thy mind diverse full fair and wonderful points of His kindness, and say that He is full sweet, and full loving, full gracious, and full merciful. And if thou wilt hear him, he coveteth no better; for at the last he will thus jangle ever more and more till he bring thee lower, to the mind of His Passion.

And there will he let thee see the wonderful kindness of God, and if thou hear him, he careth for nought better. For soon after he will let thee see thine old wretched living, and peradventure in seeing and thinking thereof he will bring to thy mind some place that thou hast dwelt in before this time. So that at the last, or ever thou wit, thou shalt be scattered thou wottest not where. The cause of this scattering is, that thou heardest him first wilfully, then answeredest <pb n=92> him, receivedest him, and lettest him alone.

And yet, nevertheless, the thing that he said was both good and holy. Yea, and so holy, that what man or woman that weeneth to come to contemplation without many such sweet meditations of their own wretchedness, the passion, the kindness, and the great goodness, and the worthiness of God coming before, surely he shall err and fail of his purpose. And yet, nevertheless, it behoveth a man or a woman that hath long time been used in these meditations, nevertheless to leave them, and put them and hold them far down under the cloud of forgetting, if ever he shall pierce the cloud of unknowing betwixt him and his God. Therefore what time that thou purposest thee to this work, and feelest by grace that thou art called of God, lift then up thine heart unto God with a meek stirring of love; and mean God that made thee, and bought thee, and that graciously hath called thee to thy <pb n=93> degree, and receive none other thought of God. And yet not all these, but if thou list; for it sufficeth enough, a naked intent direct unto God without any other cause than Himself.

And if thee list have this intent lapped and folden in one word, for thou shouldest have better hold thereupon, take thee but a little word of one syllable: for so it is better than of two, for ever the shorter it is the better it accordeth with the work of the Spirit. And such a word is this word GOD or this word LOVE. Choose thee whether thou wilt, or another; as thee list, which that thee liketh best of one syllable. And fasten this word to thine heart, so that it never go thence for thing that befalleth.

This word shall be thy shield and thy spear, whether thou ridest on peace or on war. With this word, thou shalt beat on this cloud and this darkness above thee. With this word, thou shall smite down all manner of <pb n=94> thought under the cloud of forgetting. Insomuch, that if any thought press upon thee to ask thee what thou wouldest have, answer them with no more words but with this one word. And if he proffer thee of his great clergy to expound thee that word and to tell thee the conditions of that word, say him: That thou wilt have it all whole, and not broken nor undone. And if thou wilt hold thee fast on this purpose, be thou sure, he will no while abide. And why? For that thou wilt not let him feed him on such sweet meditations of God touched before. <pb n=95>

HERE BEGINNETH THE EIGHTH CHAPTER

 

A good declaring of certain doubts that may fall in this word treated by question, in destroying of a man’s own curiosity, of cunning, and of natural wit, and in distinguishing of the degrees and the parts of active living and contemplative.

 

BUT now thou askest me, «What is he, this that thus presseth upon me in this work; and whether it is a good thing or an evil? And if it be an evil thing, then have I marvel,» thou sayest, «why that he will increase a man’s devotion so much. For sometimes me think that it is a passing comfort to listen after his tales. For he will sometime, me think, make me weep full heartily for pity of the Passion of Christ, sometime for my wretchedness, and for many other reasons, that me <pb n=96> thinketh be full holy, and that done me much good. And therefore me thinketh that he should on nowise be evil; and if he be good, and with his sweet tales doth me so much good withal, then I have great marvel why that thou biddest me put him down and away so far under the cloud of forgetting?»

Now surely me thinketh that this is a well moved question, and therefore I think to answer thereto so feebly as I can. First when thou askest me what is he, this that presseth so fast upon thee in this work, proffering to help thee in this work; I say that it is a sharp and a clear beholding of thy natural wit, printed in thy reason within in thy soul. And where thou askest me thereof whether it be good or evil, I say that it behoveth always be good in its nature. For why, it is a beam of the likeness of God. But the use thereof may be both good and evil. Good, when it is opened by grace for to see thy wretchedness, the passion, <pb n=97> the kindness, and the wonderful works of God in His creatures bodily and ghostly. And then it is no wonder though it increase thy devotion full much, as thou sayest. But then is the use evil, when it is swollen with pride and with curiosity of much clergy and letterly cunning as in clerks; and maketh them press for to be holden not meek scholars and masters of divinity or of devotion, but proud scholars of the devil and masters of vanity and of falsehood. And in other men or women whatso they be, religious or seculars, the use and the working of this natural wit is then evil, when it is swollen with proud and curious skills of worldly things, and fleshly conceits in coveting of worldly worships and having of riches and vain plesaunce and flatterings of others.

And where that thou askest me, why that thou shalt put it down under the cloud of forgetting, since it is so, that it is good in its nature, and thereto <pb n=98> when it is well used it doth thee so much good and increaseth thy devotion so much. To this I answer and say—That thou shalt well understand that there be two manner of lives in Holy Church. The one is active life, and the other is contemplative life. Active is the lower, and contemplative is the higher. Active life hath two degrees, a higher and a lower: and also contemplative life hath two degrees, a lower and a higher. Also, these two lives be so coupled together that although they be divers in some part, yet neither of them may be had fully without some part of the other. For why? That part that is the higher part of active life, that same part is the lower part of contemplative life. So that a man may not be fully active, but if he be in part contemplative; nor yet fully contemplative, as it may be here, but if he be in part active. The condition of active life is such, that it is both begun and ended in this life; but not so of contemplative <pb n=99> life. For it is begun in this life, and shall last without end. For why? That part that Mary chose shall never be taken away. Active life is troubled and travailed about many things; but contemplative sitteth in peace with one thing.

The lower part of active life standeth in good and honest bodily works of mercy and of charity. The higher part of active life and the lower part of contemplative life lieth in goodly ghostly meditations, and busy beholding unto a man’s own wretchedness with sorrow and contrition, unto the Passion of Christ and of His servants with pity and compassion, and unto the wonderful gifts, kindness, and works of God in all His creatures bodily and ghostly with thanking and praising. But the higher part of contemplation, as it may be had here, hangeth all wholly in this darkness and in this cloud of unknowing; with a loving stirring and a blind beholding unto the naked being of God Himself only. <pb n=100>

In the lower part of active life a man is without himself and beneath himself. In the higher part of active life and the lower part of contemplative life, a man is within himself and even with himself. But in the higher part of contemplative life, a man is above himself and under his God. Above himself he is: for why, he purposeth him to win thither by grace, whither he may not come by nature. That is to say, to be knit to God in spirit, and in onehead of love and accordance of will. And right as it is impossible, to man’s understanding, for a man to come to the higher part of active life, but if he cease for a time of the lower part; so it is that a man shall not come to the higher part of contemplative life, but if he cease for a time of the lower part. And as unlawful a thing as it is, and as much as it would let a man that sat in his meditations, to have regard then to his outward bodily works, the which he had done, or else should do, although they <pb n=101> were never so holy works in themselves: surely as unlikely a thing it is, and as much would it let a man that should work in this darkness and in this cloud of unknowing with an affectuous stirring of love to God for Himself, for to let any thought or any meditation of God’s wonderful gifts, kindness, and works in any of His creatures bodily or ghostly, rise upon him to press betwixt him and his God; although they be never so holy thoughts, nor so profound, nor so comfortable.

And for this reason it is that I bid thee put down such a sharp subtle thought, and cover him with a thick cloud of forgetting, be he never so holy nor promise he thee never so well for to help thee in thy purpose. For why, love may reach to God in this life, but not knowing. And all the whiles that the soul dwelleth in this deadly body, evermore is the sharpness of our understanding in beholding of all ghostly things, but most <pb n=102> specially of God, mingled with some manner of fantasy; for the which our work should be unclean. And unless more wonder were, it should lead us into much error. <pb n=103>

HERE BEGINNETH THE NINTH CHAPTER

 

That in the time of this work the remembrance of the holiest Creature that ever God made letteth more than it profiteth.

 

AND therefore the sharp stirring of thine understanding, that will always press upon thee when thou settest thee to this work, behoveth always be borne down; and but thou bear him down, he will bear thee down. Insomuch, that when thou weenest best to abide in this darkness, and that nought is in thy mind but only God; an thou look truly thou shalt find thy mind not occupied in this darkness, but in a clear beholding of some thing beneath God. And if it thus be, surely then is that thing above thee for the time, and betwixt thee and thy God. And therefore purpose thee to put <pb n=104> down such clear beholdings, be they never so holy nor so likely. For one thing I tell thee, it is more profitable to the health of thy soul, more worthy in itself, and more pleasing to God and to all the saints and angels in heaven—yea, and more helpful to all thy friends, bodily and ghostly, quick and dead—such a blind stirring of love unto God for Himself, and such a privy pressing upon this cloud of unknowing, and better thee were for to have it and for to feel it in thine affection ghostly, than it is for to have the eyes of thy soul opened in contemplation or beholding of all the angels or saints in heaven, or in hearing of all the mirth and the melody that is amongst them in bliss.

And look thou have no wonder of this: for mightest thou once see it as clearly, as thou mayest by grace come to for to grope it and feel it in this life, thou wouldest think as I say. But be thou sure that clear sight shall never man have here in this life: but the <pb n=105> feeling may men have through grace when God vouchsafeth. And therefore lift up thy love to that cloud: rather, if I shall say thee sooth, let God draw thy love up to that cloud and strive thou through help of His grace to forget all other thing.

For since a naked remembrance of any thing under God pressing against thy will and thy witting putteth thee farther from God than thou shouldest be if it were not, and letteth thee, and maketh thee inasmuch more unable to feel in experience the fruit of His love, what trowest thou then that a remembrance wittingly and wilfully drawn upon thee will hinder thee in thy purpose? And since a remembrance of any special saint or of any clean ghostly thing will hinder thee so much, what trowest thou then that the remembrance of any man living in this wretched life, or of any manner of bodily or worldly thing, will hinder thee and let thee in this work?

I say not that such a naked sudden <pb n=106> thought of any good and clean ghostly thing under God pressing against thy will or thy witting, or else wilfully drawn upon thee with advisement in increasing of thy devotion, although it be letting to this manner of work—that it is therefore evil. Nay! God forbid that thou take it so. But I say, although it be good and holy, yet in this work it letteth more than it profiteth. I mean for the time. For why? Surely he that seeketh God perfectly, he will not rest him finally in the remembrance of any angel or saint that is in heaven. <pb n=107>

HERE BEGINNETH THE TENTH CHAPTER

 

How a man shall know when his thought is no sin; and if it be sin, when it is deadly and when it is venial.

 

BUT it is not thus of the remembrance of any man or woman living in this life, or of any bodily or worldly thing whatsoever that it be. For why, a naked sudden thought of any of them, pressing against thy will and thy witting, although it be no sin imputed unto thee—for it is the pain of the original sin pressing against thy power, of the which sin thou art cleansed in thy baptism—nevertheless yet if this sudden stirring or thought be not smitten soon down, as fast for frailty thy fleshly heart is strained thereby: with some manner of liking, if it be a thing that pleaseth thee or <pb n=108> hath pleased thee before, or else with some manner of grumbling, if it be a thing that thee think grieveth thee, or hath grieved thee before. The which fastening, although it may in fleshly living men and women that be in deadly sin before be deadly; nevertheless in thee and in all other that have in a true will forsaken the world, and are obliged unto any degree in devout living in Holy Church, what so it be, privy or open, and thereto that will be ruled not after their own will and their own wit, but after the will and the counsel of their sovereigns, what so they be, religious or seculars, such a liking or a grumbling fastened in the fleshly heart is but venial sin. The cause of this is the grounding and the rooting of your intent in God, made in the beginning of your living in that state that ye stand in, by the witness and the counsel of some discreet father.

But if it so be, that this liking or grumbling fastened in thy fleshly heart <pb n=109> be suffered so long to abide unreproved, that then at the last it is fastened to the ghostly heart, that is to say the will, with a full consent: then, it is deadly sin. And this befalleth when thou or any of them that I speak of wilfully draw upon thee the remembrance of any man or woman living in this life, or of any bodily or worldly thing other: insomuch, that if it be a thing the which grieveth or hath grieved thee before, there riseth in thee an angry passion and an appetite of vengeance, the which is called Wrath. Or else a fell disdain and a manner of loathsomeness of their person, with despiteful and condemning thoughts, the which is called Envy. Or else a weariness and an unlistiness of any good occupation bodily or ghostly, the which is called Sloth.

And if it be a thing that pleaseth thee, or hath pleased thee before, there riseth in thee a passing delight for to think on that thing what so it be. Insomuch, <pb n=110> that thou restest thee in that thought, and finally fastenest thine heart and thy will thereto, and feedest thy fleshly heart therewith: so that thee think for the time that thou covetest none other wealth, but to live ever in such a peace and rest with that thing that thou thinkest upon. If this thought that thou thus drawest upon thee, or else receivest when it is put unto thee, and that thou restest thee thus in with delight, be worthiness of nature or of knowing, of grace or of degree, of favour or of fairhead, then it is Pride. And if it be any manner of worldly good, riches or chattels, or what that man may have or be lord of, then it is Covetyse. If it be dainty meats and drinks, or any manner of delights that man may taste, then it is Gluttony. And if it be love or plesaunce, or any manner of fleshly dalliance, glosing or flattering of any man or woman living in this life, or of thyself either: then it is Lechery. <pb n=111>

HERE BEGINNETH THE ELEVENTH CHAPTER

 

That a man should weigh each thought and each stirring after that it is, and always eschew recklessness in venial sin.

 

I SAY not this for that I trow that thou, or any other such as I speak of, be guilty and cumbered with any such sins; but for that I would that thou weighest each thought and each stirring after that it is, and for I would that thou travailedst busily to destroy the first stirring and thought of these things that thou mayest thus sin in. For one thing I tell thee; that who weigheth not, or setteth little by, the first thought—yea, although it be no sin unto him—that he, whosoever that he be, shall not eschew recklessness in venial sin. Venial sin shall no man utterly eschew in this deadly life. But <pb n=112> recklessness in venial sin should always be eschewed of all the true disciples of perfection; and else I have no wonder though they soon sin deadly. <pb n=113>

HERE BEGINNETH THE TWELFTH CHAPTER

 

That by Virtue of this word sin is not only destroyed, but also Virtues begotten.

 

AND, therefore, if thou wilt stand and not fall, cease never in thine intent: but beat evermore on this cloud of unknowing that is betwixt thee and thy God with a sharp dart of longing love, and loathe for to think on aught under God, and go not thence for anything that befalleth. For this is only by itself that work that destroyeth the ground and the root of sin. Fast thou never so much, wake thou never so long, rise thou never so early, lie thou never so hard, wear thou never so sharp; yea, and if it were lawful to do—as it is not—put thou out thine eyes, cut thou out thy tongue of thy mouth, stop thou thine ears and thy <pb n=114> nose never so fast, though thou shear away thy members, and do all the pain to thy body that thou mayest or canst think: all this would help thee right nought. Yet will stirring and rising of sin be in thee.

Yea, and what more? Weep thou never so much for sorrow of thy sins, or of the Passion of Christ, or have thou never so much mind of the joys of heaven, what may it do to thee? Surely much good, much help, much profit, and much grace will it get thee. But in comparison of this blind stirring of love, it is but a little that it doth, or may do, without this. This by itself is the best part of Mary without these other. They without it profit but little or nought. It destroyeth not only the ground and the root of sin as it may be here, but thereto it getteth virtues. For an it be truly conceived, all virtues shall truly be, and perfectly conceived, and feelingly comprehended, in it, without any mingling of the intent. And have a man never so many virtues <pb n=115> without it, all they be mingled with some crooked intent, for the which they be imperfect.

For virtue is nought else but an ordained and a measured affection, plainly directed unto God for Himself. For why? He in Himself is the pure cause of all virtues: insomuch, that if any man be stirred to any one virtue by any other cause mingled with Him, yea, although that He be the chief, yet that virtue is then imperfect. As thus by example may be seen in one virtue or two instead of all the other; and well may these two virtues be meekness and charity. For whoso might get these two clearly, him needeth no more: for why, he hath all. <pb n=116>

HERE BEGINNETH THE THIRTEENTH CHAPTER

 

What meekness is in itself, and when it is perfect and when it is imperfect.

 

NOW let see first of the virtue of meekness; how that it is imperfect when it is caused of any other thing mingled with God although He be the chief; and how that it is perfect when it is caused of God by Himself. And first it is to wit, what meekness is in itself, if this matter shall clearly be seen and conceived; and thereafter may it more verily be conceived in truth of spirit what is the cause thereof.

Meekness in itself is nought else, but a true knowing and feeling of a man’s self as he is. For surely whoso might verily see and feel himself as he is, he should verily be meek. Two <pb n=117> things there be, the which be cause of this meekness; the which be these. One is the filth, the wretchedness, and the frailty of man, into the which he is fallen by sin; and the which always him behoveth to feel in some part the whiles he liveth in this life, be he never so holy. Another is the over‑abundant love and the worthiness of God in Himself; in beholding of the which all nature quaketh, all clerks be fools, and all saints and angels be blind. Insomuch, that were it not that through the wisdom of His Godhead He measured their beholding after their ableness in nature and in grace, I defail to say what should befall them.

This second cause is perfect; for why, it shall last without end. And the tother before is imperfect; for why, it shall not only fail at the end of this life, but full oft it may befall that a soul in this deadly body for abundance of grace in multiplying of his desire—as oft and as long as God vouchsafeth for to work it—shall have suddenly <pb n=118> and perfectly lost and forgotten all witting and feeling of his being, not looking after whether he have been holy or wretched. But whether this fall oft or seldom to a soul that is thus disposed, I trow that it lasteth but a full short while: and in this time it is perfectly meeked, for it knoweth and feeleth no cause but the Chief. And ever when it knoweth and feeleth the tother cause, communing therewith, although this be the chief: yet it is imperfect meekness. Nevertheless yet it is good and notwithstanding must be had; and God forbid that thou take it in any other manner than I say. <pb n=119>

HERE BEGINNETH THE FOURTEENTH CHAPTER

 

That without imperfect meekness coming before, it is impossible for a sinner to come to the perfect Virtue of meekness in this life.

 

FOR although I call it imperfect meekness, yet I had liefer have a true knowing and a feeling of myself as I am, and sooner I trow that it should get me the perfect cause and virtue of meekness by itself, than it should an all the saints and angels in heaven, and all the men and women of Holy Church living in earth, religious or seculars in all degrees, were set at once all together to do nought else but to pray to God for me to get me perfect meekness. Yea, and yet it is impossible a sinner to get, or to keep <pb n=120> when it is gotten, the perfect virtue of meekness without it.

And therefore swink and sweat in all that thou canst and mayest, for to get thee a true knowing and a feeling of thyself as thou art; and then I trow that soon after that thou shalt have a true knowing and a feeling of God as He is. Not as He is in Himself, for that may no man do but Himself; nor yet as thou shalt do in bliss both body and soul together. But as it is possible, and as He vouchsafeth to be known and felt of a meek soul living in this deadly body.

And think not because I set two causes of meekness, one perfect and another imperfect, that I will therefore that thou leavest the travail about imperfect meekness, and set thee wholly to get thee perfect. Nay, surely; I trow thou shouldest never bring it so about. But herefore I do that I do: because I think to tell thee and let thee see the worthiness of this ghostly exercise before all other exercise <pb n=121> bodily or ghostly that man can or may do by grace. How that a privy love pressed in cleanness of spirit upon this dark cloud of unknowing betwixt thee and thy God, truly and perfectly containeth in it the perfect virtue of meekness without any special or clear beholding of any thing under God. And because I would that thou knewest which were perfect meekness, and settest it as a token before the love of thine heart, and didst it for thee and for me. And because I would by this knowing make thee more meek.

For ofttimes it befalleth that lacking of knowing is cause of much pride as me thinketh. For peradventure an thou knewest not which were perfect meekness, thou shouldest ween when thou hadst a little knowing and a feeling of this that I call imperfect meekness, that thou hadst almost gotten perfect meekness: and so shouldest thou deceive thyself, and ween that thou wert full meek when thou wert all belapped in foul stinking <pb n=122> pride. And therefore try for to travail about perfect meekness; for the condition of it is such, that whoso hath it, and the whiles he hath it, he shall not sin, nor yet much after. <pb n=123>

HERE BEGINNETH THE FIFTEENTH CHAPTER

 

A short proof against their error that say, that there is no perfecter cause to be meeked under, than is the knowledge of a man’s own wretchedness.

 

AND trust steadfastly that there is such a perfect meekness as I speak of, and that it may be come to through grace in this life. And this I say in confusion of their error, that say that there is no perfecter cause of meekness than is that which is raised of the remembrance of our wretchedness and our before‑done sins.

I grant well, that to them that have been in accustomed sins, as I am myself and have been, it is the most needful and speedful cause, to be meeked under the remembrance of <pb n=124> our wretchedness and our before‑done sins, ever till the time be that the great rust of sin be in great part rubbed away, our conscience and our counsel to witness. But to other that be, as it were, innocents, the which never sinned deadly with an abiding will and avisement, but through frailty and unknowing, and the which set them to be contemplatives—and to us both if our counsel and our conscience witness our lawful amendment in contrition and in confession, and in making satisfaction after the statute and the ordinance of all‑Holy Church, and thereto if we feel us stirred and called by grace to be contemplatives also—there is then another cause to be meeked under as far above this cause as is the living of our Lady Saint Mary above the living of the sinfullest penitent in Holy Church; or the living of Christ above the living of any other man in this life; or else the living of an angel in heaven, the which never felt—nor shall feel—<pb n=125>frailty, is above the life of the frailest man that is here in this world.

For if it so were that there were no perfect cause to be meeked under, but in seeing and feeling of wretchedness, then would I wit of them that say so, what cause they be meeked under that never see nor feel—nor never shall be in them—wretchedness nor stirring of sin: as it is of our Lord JESUS CHRIST, our Lady Saint Mary, and all the saints and angels in heaven. To this perfection, and all other, our Lord JESUS CHRIST calleth us Himself in the gospel: where He biddeth that we should be perfect by grace as He Himself is by nature. <pb n=126>

HERE BEGINNETH THE SIXTEENTH CHAPTER

 

That by Virtue of this work a sinner truly turned and called to contemplation cometh sooner to perfection than by any other work; and by it soonest may get of God forgiveness of sins.

 

LOOK that no man think it presumption, that he that is the wretchedest sinner of this life dare take upon him after the time be that he have lawfully amended him, and after that he have felt him stirred to that life that is called contemplative, by the assent of his counsel and his conscience for to profer a meek stirring of love to his God, privily pressing upon the cloud of unknowing betwixt him and his God. When our Lord said to Mary, in person of all sinners that be called to contemplative life, «Thy sins be <pb n=127> forgiven thee,» it was not for her great sorrow, nor for the remembering of her sins, nor yet for her meekness that she had in the beholding of her wretchedness only. But why then? Surely because she loved much.

Lo! here may men see what a privy pressing of love may purchase of our Lord, before all other works that man may think. And yet I grant well, that she had full much sorrow, and wept full sore for her sins, and full much she was meeked in remembrance of her wretchedness. And so should we do, that have been wretches and accustomed sinners; all our lifetime make hideous and wonderful sorrow for our sins, and full much be meeked in remembrance of our wretchedness.

But how? Surely as Mary did. She, although she might not feel the deep hearty sorrow of her sins—for why, all her lifetime she had them with her whereso she went, as it were in a burthen bounden together and laid up full privily in the hole of her <pb n=128> heart, in manner never to be forgotten—nevertheless yet, it may be said and affirmed by Scripture, that she had a more hearty sorrow, a more doleful desire, and a more deep sighing, and more she languished, yea! almost to the death, for lacking of love, although she had full much love (and have no wonder thereof, for it is the condition of a true lover that ever the more he loveth, the more he longeth for to love), than she had for any remembrance of her sins.

And yet she wist well, and felt well in herself in a sad soothfastness, that she was a wretch most foul of all other, and that her sins had made a division betwixt her and her God that she loved so much: and also that they were in great part cause of her languishing sickness for lacking of love. But what thereof? Came she therefore down from the height of desire into the deepness of her sinful life, and searched in the foul stinking fen and dunghill of her sins; searching <pb n=129> them up, by one and by one, with all the circumstances of them, and sorrowed and wept so upon them each one by itself? Nay, surely she did not so. And why? Because God let her wit by His grace within in her soul, that she should never so bring it about. For so might she sooner have raised in herself an ableness to have oft sinned, than to have purchased by that work any plain forgiveness of all her sins.

And therefore she hung up her love and her longing desire in this cloud of unknowing, and learned her to love a thing the which she might not see clearly in this life, by light of understanding in her reason, nor yet verily feel in sweetness of love in her affection. Insomuch, that she had ofttimes little special remembrance, whether that ever she had been a sinner or none. Yea, and full ofttimes I hope that she was so deeply disposed to the love of His Godhead that she had but right little special beholding <pb n=130> unto the beauty of His precious and His blessed body, in the which He sat full lovely speaking and preaching before her; nor yet to anything else, bodily or ghostly. That this be sooth, it seemeth by the gospel. <pb n=131>

HERE BEGINNETH THE SEVENTEENTH CHAPTER

 

That a Very contemplative list not meddle him with active life, nor of anything that is done or spoken about him, nor yet to answer to his blamers in excusing of himself.

 

IN the gospel of Saint Luke it is written, that when our Lord was in the house of Martha her sister, all the time that Martha made her busy about the dighting of His meat, Mary her sister sat at His feet. And in hearing of His word she beheld not to the business of her sister, although her business was full good and full holy, for truly it is the first part of active life; nor yet to the preciousness of His blessed body, nor to the sweet voice and the words of His manhood, although it is better and holier, for <pb n=132> it is the second part of active life and the first of contemplative life.

But to the sovereignest wisdom of His Godhead lapped in the dark words of His manhood, thither beheld she with all the love of her heart. For from thence she would not remove, for nothing that she saw nor heard spoken nor done about her; but sat full still in her body, with many a sweet privy and a listy love pressed upon that high cloud of unknowing betwixt her and her God. For one thing I tell thee, that there was never yet pure creature in this life, nor never yet shall be, so high ravished in contemplation and love of the Godhead, that there is not evermore a high and a wonderful cloud of unknowing betwixt him and his God. In this cloud it was that Mary was occupied with many a privy love pressed. And why? Because it was the best and the holiest part of contemplation that may be in this life, and from this part her list not remove for nothing. Insomuch, that when <pb n=133> her sister Martha complained to our Lord of her, and bade Him bid her sister rise and help her and let her not so work and travail by herself, she sat full still and answered not with one word, nor shewed not as much as a grumbling gesture against her sister for any plaint that she could make. And no wonder: for why, she had another work to do that Martha wist not of. And therefore she had no leisure to listen to her, nor to answer her at her plaint.

Lo! friend, all these works, these words, and these gestures, that were shewed betwixt our Lord and these two sisters, be set in ensample of all actives and all contemplatives that have been since in Holy Church, and shall be to the day of doom. For by Mary is understood all contemplatives; for they should conform their living after hers. And by Martha, actives on the same manner; and for the same reason in likeness. <pb n=134>

HERE BEGINNETH THE EIGHTEENTH CHAPTER

 

How that yet unto this day all actives complain of contemplatives as Martha did of Mary. Of the which complaining ignorance is the cause.

 

AND right as Martha complained then on Mary her sister, right so yet unto this day all actives complain of contemplatives. For an there be a man or a woman in any company of this world, what company soever it be, religious or seculars—I out‑take none—the which man or woman, whichever that it be, feeleth him stirred through grace and by counsel to forsake all outward business, and for to set him fully for to live contemplative life after their cunning and their conscience, their counsel according; as fast, their own brethren and their sisters, and <pb n=135> all their next friends, with many other that know not their stirrings nor that manner of living that they set them to, with a great complaining spirit shall rise upon them, and say sharply unto them that it is nought that they do. And as fast they will reckon up many false tales, and many true also, of falling of men and women that have given them to such life before: and never a good tale of them that stood.

I grant that many fall and have fallen of them that have in likeness forsaken the world. And where they should have become God’s servants and His contemplatives, because that they would not rule them by true ghostly counsel they have become the devil’s servants and his contemplatives; and turned either to hypocrites or to heretics, or fallen into frenzies and many other mischiefs, in slander of Holy Church. Of the which I leave to speak at this time, for troubling of our matter. But nevertheless here <pb n=136> after when God vouchsafeth and if need be, men may see some of the conditions and the cause of their failings. And therefore no more of them at this time; but forth of our matter. <pb n=137>

HERE BEGINNETH THE NINETEENTH CHAPTER

 

A short excusation of him that made this book teaching how all contemplatives should have all actives fully excused of their complaining words and deeds.

 

SOME might think that I do little worship to Martha, that special saint, for I liken her words of complaining of her sister unto these worldly men’s words, or theirs unto hers: and truly I mean no unworship to her nor to them. And God forbid that I should in this work say anything that might be taken in condemnation of any of the servants of God in any degree, and namely of His special saint. For me thinketh that she should be full well had excused of her plaint, taking regard to the time and the manner that she said it in. For that that she <pb n=138> said, her unknowing was the cause. And no wonder though she knew not at that time how Mary was occupied; for I trow that before she had little heard of such perfection. And also that she said, it was but courteously and in few words: and therefore she should always be had excused.

And so me thinketh that these worldly living men and women of active life should also full well be had excused of their complaining words touched before, although they say rudely that they say; having beholding to their ignorance. For why? Right as Martha wist full little what Mary her sister did when she complained of her to our Lord; right so on the same manner these folk nowadays wot full little, or else nought, what these young disciples of God mean, when they set them from the business of this world, and draw them to be God’s special servants in holiness and rightfulness of spirit. And if they wist truly, I daresay that they would neither do nor <pb n=139> say as they say. And therefore me thinketh always that they should be had excused: for why, they know no better living than is that they live in themselves. And also when I think on mine innumerable defaults, the which I have made myself before this time in words and deeds for default of knowing, me thinketh then if I would be had excused of God for mine ignorant defaults, that I should charitably and piteously have other men’s ignorant words and deeds always excused. And surely else, do I not to others as I would they did to me. <pb n=140>

HERE BEGINNETH THE TWENTIETH CHAPTER

 

How Almighty God will goodly answer for all those that for the excusing of themselves list not leave their business about the love of Him.

 

AND therefore me thinketh, that they that set them to be contemplatives should not only have active men excused of their complaining words, but also me thinketh that they should be so occupied in spirit that they should take little heed or none what men did or said about them. Thus did Mary, our example of all, when Martha her sister complained to our Lord: and if we will truly do thus our Lord will do now for us as He did then for Mary.

And how was that? Surely thus. <pb n=141> Our lovely Lord Jesus Christ, unto whom no privy thing is hid, although He was required of Martha as doomsman for to bid Mary rise and help her to serve Him; nevertheless yet, for He perceived that Mary was fervently occupied in spirit about the love of His Godhead, therefore courteously and as it was seemly for Him to do by the way of reason, He answered for her, that for the excusing of herself list not leave the love of Him. And how answered He? Surely not only as doomsman, as He was of Martha appealed: but as an advocate lawfully defended her that Him loved, and said, «Martha, Martha!» Twice for speed He named her name; for He would that she heard Him and took heed to His words. «Thou art full busy,» He said, «and troubled about many things.» For they that be actives behove always to be busied and travailed about many diverse things, the which them falleth, first for to have to their own use, and <pb n=142> sithen in deeds of mercy to their even-christian, as charity asketh. And this He said unto Martha, for He would let her wit that her business was good and profitable to the health of her soul. But for this, that she should not think that it were the best work of all that man might do, therefore He added and said: ‘But one thing is necessary.’

And what is that one thing? Surely that God be loved and praised by Himself, above all other business bodily or ghostly that man may do. And for this, that Martha should not think that she might both love God and praise Him above all other business bodily or ghostly, and also thereto to be busy about the necessaries of this life: therefore to deliver her of doubt that she might not both serve God in bodily business and ghostly together perfectly‑—imperfectly she may, but not perfectly—He added and said, that Mary had chosen the best part; the which should never be taken from <pb n=143> her. For why, that perfect stirring of love that beginneth here is even in number with that that shall last without end in the bliss of heaven, for all it is but one. <pb n=144>

HERE BEGINNETH THE ONE AND TWENTIETH CHAPTER

 

The true exposition of this gospel word, «Mary hath chosen the best part.»

 

WHAT meaneth this; Mary hath chosen the best? Wheresoever the best is set or named, it asketh before it these two things—a good, and a better; so that it be the best, and the third in number. But which be these three good things, of the which Mary chose the best? Three lives be they not, for Holy Church maketh remembrance but of two, active life and contemplative life; the which two lives be privily understood in the story of this gospel by these two sisters Martha and Mary—by Martha active, by Mary contemplative. Without one of these two lives may no man be safe, and <pb n=145> where no more be but two, may no man choose the best.

But although there be but two lives, nevertheless yet in these two lives be three parts, each one better than other. The which three, each one by itself, be specially set in their places before in this writing. For as it is said before, the first part standeth in good and honest bodily works of mercy and of charity; and this is the first degree of active life, as it is said before. The second part of these two lives lieth in good ghostly meditations of a man’s own wretchedness, the Passion of Christ, and of the joys of heaven. The first part is good, and this part is the better; for this is the second degree of active life and the first of contemplative life. In this part is contemplative life and active life coupled together in ghostly kinship, and made sisters at the ensample of Martha and Mary. Thus high may an active come to contemplation; and no higher, but if it be full seldom and <pb n=146> by a special grace. Thus low may a contemplative come towards active life; and no lower, but if it be full seldom and in great need.

The third part of these two lives hangeth in this dark cloud of unknowing, with many a privy love pressed to God by Himself. The first part is good, the second is better, but the third is best of all. This is the «best part» of Mary. And therefore it is plainly to wit, that our Lord said not, Mary hath chosen the best life; for there be no more lives but two, and of two may no man choose the best. But of these two lives Mary hath chosen, He said, the best part; the which shall never be taken from her. The first part and the second, although they be both good and holy, yet they end with this life. For in the tother life shall be no need as now to use the works of mercy, nor to weep for our wretchedness, nor for the Passion of Christ. For then shall none be able to hunger nor thirst as now, nor <pb n=147> die for cold, nor be sick, nor houseless, nor in prison; nor yet need burial, for then shall none be able to die. But the third part that Mary chose, choose who by grace is called to choose: or, if I soothlier shall say, whoso is chosen thereto of God. Let him lustily incline thereto, for that shall never be taken away: for if it begin here, it shall last without end.

And therefore let the voice of our Lord cry on these actives, as if He said thus now for us unto them, as He did then for Mary to Martha, «Martha, Martha!»—«Actives, actives! make you as busy as ye can in the first part and in the second, now in the one and now in the tother: and, if you list right well and feel you disposed, in both two bodily. And meddle you not of contemplatives. Ye wot not what them aileth: let them sit in their rest and in their play, with the third and the best part of Mary.» <pb n=148>

HERE BEGINNETH THE TWO AND TWENTIETH CHAPTER

 

Of the wonderful love that Christ had to man in person of all sinners truly turned and called to the grace of contemplation.

 

SWEET was that love betwixt our Lord and Mary. Much love had she to Him. Much more had He to her. For whoso would utterly behold all the behaviour that was betwixt Him and her, not as a trifler may tell, but as the story of the gospel will witness—the which on nowise may be false—he should find that she was so heartily set for to love Him, that nothing beneath Him might comfort her, nor yet hold her heart from Him. This is she, that same Mary, that when she sought Him at the sepulchre with weeping cheer would not be comforted of angels. For when they spake unto <pb n=149> her so sweetly and so lovely and said, «Weep not, Mary; for why, our Lord whom thou seekest is risen, and thou shalt have Him, and see Him live full fair amongst His disciples in Galilee as He hight,» she would not cease for them. For why? Her thought that whoso sought verily the King of Angels, them list not cease for angels.

And what more? Surely whoso will look verily in the story of the gospel, he shall find many wonderful points of perfect love written of her to our ensample, and as even according to the work of this writing, as if they had been set and written therefore; and surely so were they, take whoso take may. And if a man list for to see in the gospel written the wonderful and the special love that our Lord had to her, in person of all accustomed sinners truly turned and called to the grace of contemplation, he shall find that our Lord might not suffer any man or woman—yea, not <pb n=150> her own sister—speak a word against her, but if He answered for her Himself. Yea, and what more? He blamed Symon Leprous in his own house, for that he thought against her. This was great love: this was passing love. <pb n=151>

HERE BEGINNETH THE THREE AND TWENTIETH CHAPTER

 

How God will answer and purvey for them in spirit, that for business about His love list not answer nor purvey for themselves

 

AND truly an we will lustily conform our love and our living, inasmuch as in us is, by grace and by counsel, unto the love and the living of Mary, no doubt but He shall answer on the same manner now for us ghostly each day, privily in the hearts of all those that either say or think against us. I say not but that evermore some men shall say or think somewhat against us, the whiles we live in the travail of this life, as they did against Mary. But I say, an we will give no more heed to their saying nor to their <pb n=152> thinking, nor no more cease of our ghostly privy work for their words and their thoughts, than she did—I say, then, that our Lord shall answer them in spirit, if it shall be well with them that so say and so think, that they shall within few days have shame of their words and their thoughts.

And as He will answer for us thus in spirit, so will He stir other men in spirit to give us our needful things that belong to this life, as meat and clothes with all these other; if He see that we will not leave the work of His love for business about them. And this I say in confusion of their error, that say that it is not lawful for men to set them to serve God in contemplative life, but if they be secure before of their bodily necessaries. For they say, that God sendeth the cow, but not by the horn. And truly they say wrong of God, as they well know. For trust steadfastly, thou whatsoever that thou be, that truly turnest thee from the world unto God, that one of these <pb n=153> two God shall send thee, without business of thyself: and that is either abundance of necessaries, or strength in body and patience in spirit to bear need. What then recketh it, which man have? for all come to one in very contemplatives. And whoso is in doubt of this, either the devil is in his breast and reeveth him of belief, or else he is not yet truly turned to God as he should be; make he it never so quaint, nor never so holy reasons shew there again, whatnot ever that he be.

And therefore thou, that settest thee to be contemplative as Mary was, choose thee rather to be meeked under the wonderful height and the worthiness of God, the which is perfect, than under thine own wretchedness, the which is imperfect: that is to say, look that thy special beholding be more to the worthiness of God than to thy wretchedness. For to them that be perfectly meeked, no thing shall defail; neither bodily thing, nor ghostly. For <pb n=154> why? They have God, in whom is all plenty; and whoso hath Him—yea, as this book telleth—him needeth nought else in this life. <pb n=155>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND TWENTIETH CHAPTER

 

What charity is in itself, and how it is truly and perfectly contained in the work of this book.

 

AND as it is said of meekness, how that it is truly and perfectly comprehended in this little blind love pressed, when it is beating upon this dark cloud of unknowing, all other things put down and forgotten: so it is to be understood of all other virtues, and specially of charity.

For charity is nought else to bemean to thine understanding, but love of God for Himself above all creatures, and of man for God even as thyself. And that in this work God is loved for Himself, and above all creatures, it seemeth right well. For as it is said <pb n=156> before, that the substance of this work is nought else but a naked intent directed unto God for Himself.

A naked intent I call it. For why, in this work a perfect Prentice asketh neither releasing of pain, nor increasing of meed, nor shortly to say, nought but Himself. Insomuch, that neither he recketh nor looketh after whether that he be in pain or in bliss, else that His will be fulfilled that he loveth. And thus it seemeth that in this work God is perfectly loved for Himself, and that above all creatures. For in this work, a perfect worker may not suffer the memory of the holiest creature that ever God made to commune with him.

And that in this work the second and the lower branch of charity unto thine even‑christian is verily and perfectly fulfilled, it seemeth by the proof. For why, in this work a perfect worker hath no special beholding unto any man by himself, whether that he be kin or stranger, friend or foe. For all men <pb n=157> him thinks equally kin unto him, and no man stranger. All men him thinks be his friends, and none his foes. Insomuch, that him thinks all those that pain him and do him disease in this life, they be his full and his special friends: and him thinketh, that he is stirred to will them as much good, as he would to the homeliest friend that he hath. <pb n=158>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND TWENTIETH CHAPTER

 

That in the time of this work a perfect soul hath no special beholding to any one man in this life.

 

I SAY not that in this work he shall have a special beholding to any man in this life, whether that he be friend or foe, kin or stranger; for that may not be if this work shall perfectly be done, as it is when all things under God be fully forgotten, as falleth for this work. But I say that he shall be made so virtuous and so charitable by the virtue of this work, that his will shall be afterwards, when he condescendeth to commune or to pray for his even‑christian—not from all this work, for that may not be without great sin, but from the height of this <pb n=159> work, the which is speedful and needful to do some time as charity asketh—as specially then directed to his foe as to his friend, his stranger as his kin. Yea, and some time more to his foe than to his friend.

Nevertheless, in this work he hath no leisure to look after who is his friend or his foe, his kin or his stranger. I say not but he shall feel some time—yea, full oft—his affection more homely to one, two, or three, than to all these other: for that is lawful to be, for many causes as charity asketh. For such an homely affection felt Christ to John and unto Mary, and unto Peter before many others. But I say, that in the time of this work shall all be equally homely unto him; for he shall feel then no cause, but only God. So that all shall be loved plainly and nakedly for God, and as well as himself.

For as all men were lost in Adam and all men that with work will witness their will of salvation are saved or <pb n=160> shall be by virtue of the Passion of only Christ: not in the same manner, but as it were in the same manner, a soul that is perfectly disposed to this work, and oned thus to God in spirit as the proof of this work witnesseth, doth that in it is to make all men as perfect in this work as itself is. For right as if a limb of our body feeleth sore, all the tother limbs be pained and diseased therefore, or if a limb fare well, all the remnant be gladded therewith—right so is it ghostly of all the limbs of Holy Church. For Christ is our head, and we be the limbs if we be in charity: and whoso will be a perfect disciple of our Lord’s, him behoveth strain up his spirit in this work ghostly, for the salvation of all his brethren and sisters in nature, as our Lord did His body on the Cross. And how? Not only for His friends and His kin and His homely lovers, but generally for all mankind, without any special beholding more to one than to another. For all that will leave sin <pb n=161> and ask mercy shall be saved through the virtue of His Passion. And as it is said of meekness and charity, so it is to be understood of all other virtues. For all they be truly comprehended in this little pressing of love, touched before. <pb n=162>

HERE BEGINNETH THE SIX AND TWENTIETH CHAPTER

 

That without full special grace, or long use in common grace, the work of this book is right travailous; and in this work, which is the work of the soul helped by grace, and which is the work of only God.

 

AND therefore travail fast awhile, and beat upon this high cloud of unknowing, and rest afterward. Nevertheless, a travail shall he have who so shall use him in this work; yea, surely! and that a full great travail, unless he have a more special grace, or else that he have of long time used him therein.

But I pray thee, wherein shall that travail be? Surely not in that devout stirring of love that is continually <pb n=163> wrought in his will, not by himself, but by the hand of Almighty God: the which is evermore ready to work this work in each soul that is disposed thereto, and that doth that in him is, and hath done long time before, to enable him to this work.

But wherein then is this travail, I pray thee? Surely, this travail is all in treading down of the remembrance of all the creatures that ever God made, and in holding of them under the cloud of forgetting named before. In this is all the travail, for this is man’s travail, with help of grace. And the tother above—that is to say, the stirring of love—that is the work of only God. And therefore do on thy work, and surely I promise thee He shall not fail in His.

Do on then fast; let see how thou bearest thee. Seest thou not how He standeth and abideth thee? For shame! Travail fast but awhile, and thou shalt soon be eased of the greatness and of the hardness of this travail. <pb n=164> For although it be hard and strait in the beginning, when thou hast no devotion; nevertheless yet after, when thou hast devotion, it shall be made full restful and full light unto thee that before was full hard. And thou shalt have either little travail or none, for then will God work sometimes all by Himself. But not ever, nor yet no long time together, but when Him list and as Him list; and then wilt thou think it merry to let Him alone.

Then will He sometimes peradventure send out a beam of ghostly light, piercing this cloud of unknowing that is betwixt thee and Him; and shew thee some of His privity, the which man may not, nor cannot speak. Then shalt thou feel thine affection inflamed with the fire of His love, far more than I can tell thee, or may or will at this time. For of that work, that falleth to only God, dare I not take upon me to speak with my blabbering fleshly tongue: and shortly to say, although I durst I would do <pb n=165> not. But of that work that falleth to man when he feeleth him stirred and helped by grace, list me well tell thee: for therein is the less peril of the two. <pb n=166>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND TWENTIETH CHAPTER

 

Who should work in the gracious work of this book.

 

FIRST and foremost, I will tell thee who should work in this work, and when, and by what means: and what discretion thou shalt have in it. If thou asketh me who shall work thus, I answer thee—all that have forsaken the world in a true will, and thereto that give them not to active life, but to that life that is called contemplative life. All those should work in this grace and in this work, whatsoever that they be; whether they have been accustomed sinners or none. <pb n=167>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND TWENTIETH CHAPTER

 

That a man should not presume to work in this work before the time that he be lawfully cleansed in conscience of all his special deeds of sin.

 

BUT if thou asketh me when they should work in this work, then I answer thee and I say: that not ere they have cleansed their conscience of all their special deeds of sin done before, after the common ordinance of Holy Church.

For in this work, a soul drieth up in it all the root and the ground of sin that will always live in it after confession, be it never so busy. And, therefore, whoso will travail in this work, let him first cleanse his conscience; and afterward when he hath done that in him is lawfully, let him dispose him <pb n=168> boldly but meekly thereto. And let him think, that he hath full long been holden therefrom. For this is that work in the which a soul should travail all his lifetime, though he had never sinned deadly. And the whiles that a soul is dwelling in this deadly flesh, it shall evermore see and feel this cumbrous cloud of unknowing betwixt him and God. And not only that, but in pain of the original sin it shall evermore see and feel that some of all the creatures that ever God made, or some of their works, will evermore press in remembrance betwixt it and God. And this is the right wisdom of God, that man, when he had sovereignty and lordship of all other creatures, because that he wilfully made him underling to the stirring of his subjects, leaving the bidding of God and his Maker; that right so after, when he would fulfil the bidding of God, he saw and felt all the creatures that should be beneath him, proudly press above him, betwixt him and his God. <pb n=169>

HERE BEGINNETH THE NINE AND TWENTIETH CHAPTER

 

That a man should bidingly travail in this work, and suffer the pain thereof, and judge no man.

 

AND therefore, whoso coveteth to come to cleanness that he lost for sin, and to win to that well‑being where all woe wanteth, him behoveth bidingly to travail in this work, and suffer the pain thereof, whatsoever that he be: whether he have been an accustomed sinner or none.

All men have travail in this work; both sinners, and innocents that never sinned greatly. But far greater travail have those that have been sinners than they that have been none; and that is great reason. Nevertheless, ofttimes it befalleth that some that have been <pb n=170> horrible and accustomed sinners come sooner to the perfection of this work than those that have been none. And this is the merciful miracle of our Lord, that so specially giveth His grace, to the wondering of all this world. Now truly I hope that on Doomsday it shall be fair, when that God shall be seen clearly and all His gifts. Then shall some that now be despised and set at little or nought as common sinners, and peradventure some that now be horrible sinners, sit full seemly with saints in His sight: when some of those that seem now full holy and be worshipped of men as angels, and some of those yet peradventure, that never yet sinned deadly, shall sit full sorry amongst hell caves.

Hereby mayest thou see that no man should be judged of other here in this life, for good nor for evil that they do. Nevertheless deeds may lawfully be judged, but not the man, whether they be good or evil. <pb n=171>

HERE BEGINNETH THE THIRTIETH CHAPTER

 

Who should blame and condemn other men’s defaults.

 

BUT I pray thee, of whom shall men’s deeds be judged?

Surely of them that have power, and cure of their souls: either given openly by the statute and the ordinance of Holy Church, or else privily in spirit at the special stirring of the Holy Ghost in perfect charity. Each man beware, that he presume not to take upon him to blame and condemn other men’s defaults, but if he feel verily that he be stirred of the Holy Ghost within in his work; for else may he full lightly err in his dooms. And therefore beware: judge thyself as thee list betwixt thee and thy God or thy ghostly father, and let other men alone. <pb n=172>

HERE BEGINNETH THE ONE AND THIRTIETH CHAPTER

 

How a man should have him in beginning of this work against all thoughts and stirrings of sin.

 

AND from the time that thou feelest that thou hast done that in thee is, lawfully to amend thee at the doom of Holy Church, then shalt thou set thee sharply to work in this work. And then if it so be that thy foredone special deeds will always press in thy remembrance betwixt thee and thy God, or any new thought or stirring of any sin either, thou shalt stalwartly step above them with a fervent stirring of love, and tread them down under thy feet. And try to cover them with a thick cloud of forgetting, as they never had been done in this life of thee <pb n=173> nor of other man either. And if they oft rise, oft put them down: and shortly to say, as oft as they rise, as oft put them down. And if thee think that the travail be great, thou mayest seek arts and wiles and privy subtleties of ghostly devices to put them away: the which subtleties be better learned of God by the proof than of any man in this life. <pb n=174>

HERE BEGINNETH THE TWO AND THIRTIETH CHAPTER

 

Of two ghostly devices that be helpful to a ghostly beginner in the work of this book.

 

NEVERTHELESS, somewhat of this subtlety shall I tell thee as me think. Prove thou and do better, if thou better mayest. Do that in thee is, to let be as thou wist not that they press so fast upon thee betwixt thee and thy God. And try to look as it were over their shoulders, seeking another thing: the which thing is God, enclosed in a cloud of unknowing. And if thou do thus, I trow that within short time thou shalt be eased of thy travail. I trow that an this device be well and truly conceived, it is nought else but a longing desire unto God, to feel Him <pb n=175> and see Him as it may be here: and such a desire is charity, and it obtaineth always to be eased.

Another device there is: prove thou if thou wilt. When thou feelest that thou mayest on nowise put them down, cower thou down under them as a caitiff and a coward overcome in battle, and think that it is but a folly to thee to strive any longer with them, and therefore thou yieldest thee to God in the hands of thine enemies. And feel then thyself as thou wert foredone for ever. Take good heed of this device I pray thee, for me think in the proof of this device thou shouldest melt all to water. And surely me think an this device be truly conceived it is nought else but a true knowing and a feeling of thyself as thou art, a wretch and a filthy, far worse than nought: the which knowing and feeling is meekness. And this meekness obtaineth to have God Himself mightily descending, to venge thee of thine enemies, for to take <pb n=176> thee up, and cherishingly dry thine ghostly eyen; as the father doth the child that is in point to perish under the mouths of wild swine or wode biting bears. <pb n=177>

HERE BEGINNETH THE THREE AND THIRTIETH CHAPTER

 

That in this work a soul is cleansed both of his special sins and of the pain of them, and yet how there is no perfect rest in this life.

 

MORE devices tell I thee not at this time; for an thou have grace to feel the proof of these, I trow that thou shalt know better to learn me than I thee. For although it should be thus, truly yet me think that I am full far therefrom. And therefore I pray thee help me, and do thou for thee and for me.

Do on then, and travail fast awhile, I pray thee, and suffer meekly the pain if thou mayest not soon win to these arts. For truly it is thy purgatory, and then when thy pain is all <pb n=178> passed and thy devices be given of God, and graciously gotten in custom; then it is no doubt to me that thou art cleansed not only of sin, but also of the pain of sin. I mean, of the pain of thy special foredone sins, and not of the pain of the original sin. For that pain shall always last on thee to thy death day, be thou never so busy. Nevertheless, it shall but little provoke thee, in comparison of this pain of thy special sins; and yet shalt thou not be without great travail. For out of this original sin will all day spring new and fresh stirrings of sin: the which thee behoveth all day to smite down, and be busy to shear away with a sharp double‑edged dreadful sword of discretion. And hereby mayest thou see and learn, that there is no soothfast security, nor yet no true rest in this life.

Nevertheless, herefore shalt thou not go back, nor yet be overfeared of thy failing. For an it so be that thou mayest have grace to destroy the pain <pb n=179> of thine foredone special deeds, in the manner before said—or better if thou better mayest—sure be thou, that the pain of the original sin, or else the new stirrings of sin that be to come, shall but right little be able to provoke thee. <pb n=180>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND THIRTIETH CHAPTER

 

That God giveth this grace freely without any means, and that it may not be come to with means.

 

AND if thou askest me by what means thou shalt come to this work, I beseech Almighty God of His great grace and His great courtesy to teach thee Himself. For truly I do thee well to wit that I cannot tell thee, and that is no wonder. For why, that is the work of only God, specially wrought in what soul that Him liketh without any desert of the same soul. For without it no saint nor no angel can think to desire it. And I trow that our Lord as specially and as oft—yea! and more specially and more oft—will vouchsafe to work this work <pb n=181> in them that have been accustomed sinners, than in some other, that never grieved Him greatly in comparison of them. And this will He do, for He will be seen all‑merciful and almighty; and for He will be seen to work as Him list, where Him list, and when Him list.

And yet He giveth not this grace, nor worketh not this work, in any soul that is unable thereto. And yet, there is no soul without this grace, able to have this grace: none, whether it be a sinner’s soul or an innocent soul. For neither it is given for innocence, nor withholden for sin. Take good heed, that I say withholden, and not withdrawn. Beware of error here, I pray thee; for ever, the nearer men touch the truth, more wary men behoveth to be of error. I mean but well: if thou canst not conceive it, lay it by thy side till God come and teach thee. Do then so, and hurt thee not.

Beware of pride, for it blasphemeth God in His gifts, and boldeneth sinners. <pb n=182> Wert thou verily meek, thou shouldest feel of this work as I say: that God giveth it freely without any desert. The condition of this work is such, that the presence thereof enableth a soul for to have it and for to feel it. And that ableness may no soul have without it. The ableness to this work is oned to the work’s self without departing; so that whoso feeleth this work is able thereto, and none else. Insomuch, that without this work a soul is as it were dead, and cannot covet it nor desire it. Forasmuch as thou willest it and desirest it, so much hast thou of it, and no more nor no less: and yet is it no will, nor no desire, but a thing thou wottest never what, that stirreth thee to will and desire thou wottest never what. Reck thee never if thou wittest no more, I pray thee: but do forth ever more and more, so that thou be ever doing.

And if I shall shortlier say, let that thing do with thee and lead thee whereso it list. Let it be the worker, <pb n=183> and you but the sufferer: do but look upon it, and let it alone. Meddle thee not therewith as thou wouldest help it, for dread lest thou spill all. Be thou but the tree, and let it be the wright: be thou but the house, and let it be the husbandman dwelling therein. Be blind in this time, and shear away covetise of knowing, for it will more let thee than help thee. It sufficeth enough unto thee, that thou feelest thee stirred likingly with a thing thou wottest never what, else that in this stirring thou hast no special thought of any thing under God; and that thine intent be nakedly directed unto God.

And if it be thus, trust then steadfastly that it is only God that stirreth thy will and thy desire plainly by Himself, without means either on His part or on thine. And be not feared, for the devil may not come so near. He may never come to stir a man’s will, but occasionally and by means from afar, be he never so subtle a devil. <pb n=184> For sufficiently and without means may no good angel stir thy will: nor, shortly to say, nothing but only God. So that thou mayest conceive here by these words somewhat (but much more clearly by the proof), that in this work men shall use no means: nor yet men may not come thereto with means. All good means hang upon it, and it on no means; nor no means may lead thereto. <pb n=185>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND THIRTIETH CHAPTER

 

Of three means in the which a contemplative Prentice should be occupied, in reading, thinking, and praying.

 

NEVERTHELESS, means there be in the which a contemplative prentice should be occupied, the which be these—Lesson, Meditation, and Orison: or else to thine understanding they may be called—Reading, Thinking, and Praying. Of these three thou shalt find written in another book of another man’s work, much better than I can tell thee; and therefore it needeth not here to tell thee of the qualities of them. But this may I tell thee: these three be so coupled together, that unto them that be beginners and profiters—but not to them that be <pb n=186> perfect, yea, as it may be here—thinking may not goodly be gotten, without reading or hearing coming before. All is one in manner, reading and hearing: clerks reading on books, and lewd men reading on clerks when they hear them preach the word of God. Nor prayer may not goodly be gotten in beginners and profiters, without thinking coming before.

See by the proof. In this same course, God’s word either written or spoken is likened to a mirror. Ghostly, the eyes of thy soul is thy reason; thy conscience is thy visage ghostly. And right as thou seest that if a foul spot be in thy bodily visage, the eyes of the same visage may not see that spot nor wit where it is, without a mirror or a teaching of another than itself; right so it is ghostly, without reading or hearing of God’s word it is impossible to man’s understanding that a soul that is blinded in custom of sin should see the foul spot in his conscience. <pb n=187>

And so following, when a man seeth in a bodily or ghostly mirror, or wots by other men’s teaching, whereabouts the foul spot is on his visage, either bodily or ghostly; then at first, and not before, he runneth to the well to wash him. If this spot be any special sin, then is this well Holy Church, and this water confession, with the circumstances. If it be but a blind root and a stirring of sin, then is this well merciful God, and this water prayer, with the circumstances. And thus mayest thou see that no thinking may goodly be gotten in beginners and profiters, without reading or hearing coming before: nor praying without thinking. <pb n=188>

HERE BEGINNETH THE SIX AND THIRTIETH CHAPTER

 

Of the meditations of them that continually travail in the work of this book.

 

BUT it is not so with them that continually work in the work of this book. For their meditations be but as they were sudden conceits and blind feelings of their own wretchedness, or of the goodness of God; without any means of reading or hearing coming before, and without any special beholding of any thing under God. These sudden conceits and these blind feelings be sooner learned of God than of man. I care not though thou haddest nowadays none other meditations of thine own wretchedness, nor of the goodness of God (I mean if thou feel thee thus stirred by grace and by counsel), but such as thou <pb n=189> mayest have in this word SIN, and in this word GOD: or in such other, which as thee list. Not breaking nor expounding these words with curiosity of wit, in beholding after the qualities of these words, as thou wouldest by that beholding increase thy devotion. I trow it should never be so in this case and in this work. But hold them all whole these words; and mean by sin, a lump, thou wottest never what, none other thing but thyself. Me think that in this blind beholding of sin, thus congealed in a lump, none other thing than thyself, it should be no need to bind a madder thing, than thou shouldest be in this time. And yet peradventure, whoso looked upon thee should think thee full soberly disposed in thy body, without any changing of countenance; but sitting or going or lying, or leaning or standing or kneeling, whether thou wert, in a full sober restfulness. <pb n=190>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND THIRTIETH CHAPTER

 

Of the special prayers of them that be continual workers in the word of this book

 

AND right as the meditations of them that continually work in this grace and in this work rise suddenly without any means, right so do their prayers. I mean of their special prayers, not of those prayers that be ordained of Holy Church. For they that be true workers in this work, they worship no prayer so much: and therefore they do them, in the form and in the statute that they be ordained of holy fathers before us. But their special prayers rise evermore suddenly unto God, without any means or any premeditation <pb n=191> in special coming before, or going therewith.

And if they be in words, as they be but seldom, then be they but in full few words: yea, and in ever the fewer the better. Yea, and if it be but a little word of one syllable, me think it better than of two: and more, too, according to the work of the spirit, since it so is that a ghostly worker in this work should evermore be in the highest and the sovereignest point of the spirit. That this be sooth, see by ensample in the course of nature. A man or a woman, afraid with any sudden chance of fire or of man’s death or what else that it be, suddenly in the height of his spirit, he is driven upon haste and upon need for to cry or for to pray after help. Yea, how? Surely, not in many words, nor yet in one word of two syllables. And why is that? For him thinketh it over long tarrying for to declare the need and the work of his spirit. And therefore he bursteth up hideously <pb n=192> with a great spirit, and cryeth a little word, but of one syllable: as is this word «fire,» or this word «out!»

And right as this little word «fire» stirreth rather and pierceth more hastily the ears of the hearers, so doth a little word of one syllable when it is not only spoken or thought, but privily meant in the deepness of spirit; the which is the height, for in ghostliness all is one, height and deepness, length and breadth. And rather it pierceth the ears of Almighty God than doth any long psalter unmindfully mumbled in the teeth. And herefore it is written, that short prayer pierceth heaven. <pb n=193>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND THIRTIETH CHAPTER

 

How and why that short prayer pierceth heaven

 

AND why pierceth it heaven, this little short prayer of one little syllable? Surely because it is prayed with a full spirit, in the height and in the deepness, in the length and in the breadth of his spirit that prayeth it. In the height it is, for it is with all the might of the spirit. In the deepness it is, for in this little syllable be contained all the wits of the spirit. In the length it is, for might it ever feel as it feeleth, ever would it cry as it cryeth. In the breadth it is, for it willeth the same to all other that it willeth to itself.

In this time it is that a soul hath <pb n=194> comprehended after the lesson of Saint Paul with all saints—not fully, but in manner and in part, as it is according unto this work—which is the length and the breadth, the height and the deepness of everlasting and all‑lovely, almighty, and all‑witting God. The everlastingness of God is His length. His love is His breadth. His might is His height. And His wisdom is His deepness. No wonder though a soul that is thus nigh conformed by grace to the image and the likeness of God his maker, be soon heard of God! Yea, though it be a full sinful soul, the which is to God as it were an enemy; an he might through grace come for to cry such a little syllable in the height and the deepness, the length and the breadth of his spirit, yet he should for the hideous noise of his cry be always heard and helped of God.

See by ensample. He that is thy deadly enemy, an thou hear him so afraid that he cry in the height of his spirit this little word «fire,» or this <pb n=195> word «out»; yet without any beholding to him for he is thine enemy, but for pure pity in thine heart stirred and raised with the dolefulness of this cry, thou risest up—yea, though it be about midwinter’s night—and helpest him to slack his fire, or for to still him and rest him in his distress. Oh, Lord! since a man may be made so merciful in grace, to have so much mercy and so much pity of his enemy, notwithstanding his enmity, what pity and what mercy shall God have then of a ghostly cry in soul, made and wrought in the height and the deepness, the length and the breadth of his spirit; the which hath all by nature that man hath by grace? And much more, surely without comparison, much more mercy will He have; since it is, that that thing that is so had by nature is nearer to an eternal thing than that which is had by grace. <pb n=196>

HERE BEGINNETH THE NINE AND THIRTIETH CHAPTER

 

How a perfect worker shall pray, and what prayer is in itself; and if a man shall pray in words, which words accord them most to the property of prayer.

 

AND therefore it is, to pray in the height and the deepness, the length and the breadth of our spirit. And that not in many words, but in a little word of one syllable.

And what shall this word be? Surely such a word as is best according unto the property of prayer. And what word is that? Let us first see what prayer is properly in itself, and thereafter we may clearlier know what word will best accord to the property of prayer.

Prayer in itself properly is not else, <pb n=197> but a devout intent direct unto God, for getting of good and removing of evil. And then, since it so is that all evil be comprehended in sin, either by cause or by being, let us therefore when we will intentively pray for removing of evil either say, or think, or mean, nought else nor no more words, but this little word «sin.» And if we will intentively pray for getting of good, let us cry, either with word or with thought or with desire, nought else nor no more words, but this word «God.» For why, in God be all good, both by cause and by being. Have no marvel why I set these words forby all other. For if I could find any shorter words, so fully comprehending in them all good and all evil, as these two words do, or if I had been learned of God to take any other words either, I would then have taken them and left these; and so I counsel that thou do.

Study thou not for no words, for so shouldest thou never come to thy purpose nor to this work, for it is <pb n=198> never got by study, but all only by grace. And therefore take thou none other words to pray in, although I set these here, but such as thou art stirred of God for to take. Nevertheless, if God stir thee to take these, I counsel not that thou leave them; I mean if thou shalt pray in words, and else not. For why, they be full short words. But although the shortness of prayer be greatly commended here, nevertheless the oftness of prayer is never the rather refrained. For as it is said before, it is prayed in the length of the spirit; so that it should never cease, till the time were that it had fully gotten that that it longed after. Ensample of this have we in a man or a woman afraid in the manner beforesaid. For we see well, that they cease never crying on this little word «out,» or this little word «fire,» ere the time be that they have in great part gotten help of their grief. <pb n=199>

HERE BEGINNETH THE FORTIETH CHAPTER

 

That in the time of this work a soul hath no special beholding to any vice in itself nor to any virtue in itself.

 

DO thou, on the same manner, fill thy spirit with the ghostly bemeaning of this word «sin,» and without any special beholding unto any kind of sin, whether it be venial or deadly: Pride, Wrath, or Envy, Covetyse, Sloth, Gluttony, or Lechery. What recks it in contemplatives, what sin that it be, or how muckle a sin that it be? For all sins them thinketh—I mean for the time of this work—alike great in themselves, when the least sin departeth them from God, and letteth them of their ghostly peace.

And feel sin a lump, thou wottest never what, but none other thing than <pb n=200> thyself. And cry then ghostly ever upon one: a Sin, sin, sin! Out, out, out!» This ghostly cry is better learned of God by the proof, than of any man by word. For it is best when it is in pure spirit, without special thought or any pronouncing of word; unless it be any seldom time, when for abundance of spirit it bursteth up into word, so that the body and the soul be both filled with sorrow and cumbering of sin.

On the same manner shalt thou do with this little word «God.» Fill thy spirit with the ghostly bemeaning of it without any special beholding to any of His works—whether they be good, better, or best of all—bodily or ghostly, or to any virtue that may be wrought in man’s soul by any grace; not looking after whether it be meekness or charity, patience or abstinence, hope, faith, or soberness, chastity or wilful poverty. What recks this in contemplatives? For all virtues they find and feel in God; for in Him is all <pb n=201> thing, both by cause and by being. For they think that an they had God they had all good, and therefore they covet nothing with special beholding, but only good God. Do thou on the same manner as far forth as thou mayest by grace: and mean God all, and all God, so that nought work in thy wit and in thy will, but only God.

And because that ever the whiles thou livest in this wretched life, thee behoveth always feel in some part this foul stinking lump of sin, as it were oned and congealed with the substance of thy being, therefore shalt thou changeably mean these two words—sin and God. With this general knowing, that an thou haddest God, then shouldest thou lack sin: and mightest thou lack sin, then shouldest thou have God. <pb n=202>

HERE BEGINNETH THE ONE AND FORTIETH CHAPTER

 

That in all other works beneath this, men should keep discretion; but in this none.

 

AND furthermore, if thou ask me what discretion thou shalt have in this work, then I answer thee and say, right none! For in all thine other doings thou shalt have discretion, as in eating and in drinking, and in sleeping and in keeping of thy body from outrageous cold or heat, and in long praying or reading, or in communing in speech with thine even-christian. In all these shalt thou keep discretion, that they be neither too much nor too little. But in this work shalt thou hold no measure: for I would that thou shouldest never cease of this work the whiles thou livest. <pb n=203>

I say not that thou shalt continue ever therein alike fresh, for that may not be. For sometime sickness and other unordained dispositions in body and in soul, with many other needfulness to nature, will let thee full much, and ofttimes draw thee down from the height of this working. But I say that thou shouldest evermore have it either in earnest or in game; that is to say, either in work or in will. And therefore for God’s love be wary with sickness as much as thou mayest goodly, so that thou be not the cause of thy feebleness, as far as thou mayest. For I tell thee truly, that this work asketh a full great restfulness, and a full whole and clean disposition, as well in body as in soul.

And therefore for God’s love govern thee discreetly in body and in soul, and get thee thine health as much as thou mayest. And if sickness come against thy power, have patience and abide meekly God’s mercy: and all is then good enough. For I tell thee <pb n=204> truly, that ofttimes patience in sickness and in other diverse tribulations pleaseth God much more than any liking devotion that thou mayest have in thy health. <pb n=205>

HERE BEGINNETH THE TWO AND FORTIETH CHAPTER

 

That by indiscretion in this, men shall keep discretion in all other things; and surely else never

 

BUT peradventure thou askest me, how thou shalt govern thee discreetly in meat and in sleep, and in all these other. And hereto I think to answer thee right shortly: «Get that thou get mayest.» Do this work evermore without ceasing and without discretion, and thou shalt well ken begin and cease in all other works with a great discretion. For I may not trow that a soul continuing in this work night and day without discretion, should err in any of these outward doings; and else, me think that he should always err. <pb n=206>

And therefore, an I might get a waking and a busy beholding to this ghostly work within in my soul, I would then have a heedlessness in eating and in drinking, in sleeping and in speaking, and in all mine outward doings. For surely I trow I should rather come to discretion in them by such a heedlessness, than by any busy beholding to the same things, as I would by that beholding set a mark and a measure by them. Truly I should never bring it so about, for ought that I could do or say. Say what men say will, and let the proof witness. And therefore lift up thine heart with a blind stirring of love; and mean now sin, and now God. God wouldest thou have, and sin wouldest thou lack. God wanteth thee; and sin art thou sure of. Now good God help thee, for now hast thou need! <pb n=207>

HERE BEGINNETH THE THREE AND FORTIETH CHAPTER

 

That all witting and feeling of a man’s own being must needs be lost if the perfection of this word shall verily be felt in any soul in this life.

 

LOOK that nought work in thy wit nor in thy will but only God. And try for to fell all witting and feeling of ought under God, and tread all down full far under the cloud of forgetting. And thou shalt understand, that thou shalt not only in this work forget all other creatures than thyself, or their deeds or thine, but also thou shalt in this work forget both thyself and also thy deeds for God, as well as all other creatures and their deeds. For it is the condition of a perfect lover, not only to love that thing that he loveth <pb n=208> more than himself; but also in a manner for to hate himself for that thing that he loveth.

Thus shalt thou do with thyself: thou shalt loathe and be weary with all that thing that worketh in thy wit and in thy will unless it be only God. For why, surely else, whatsoever that it be, it is betwixt thee and thy God. And no wonder though thou loathe and hate for to think on thyself, when thou shalt always feel sin, a foul stinking lump thou wottest never what, betwixt thee and thy God: the which lump is none other thing than thyself. For thou shalt think it oned and congealed with the substance of thy being: yea, as it were without departing.

And therefore break down all witting and feeling of all manner of creatures; but most busily of thyself. For on the witting and the feeling of thyself hangeth witting and feeling of all other creatures; for in regard of it, all other creatures be lightly forgotten. For, an thou wilt busily set thee to <pb n=209> the proof, thou shalt find when thou hast forgotten all other creatures and all their works—yea, and thereto all thine own works—that there shall live yet after, betwixt thee and thy God, a naked witting and a feeling of thine own being: the which witting and feeling behoveth always be destroyed, ere the time be that thou feel soothfastly the perfection of this work. <pb n=210>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FORTIETH CHAPTER

 

How a soul shall dispose it on its own part, for to destroy all witting and feeling of its own being.

 

BUT now thou askest me, how thou mayest destroy this naked witting and feeling of thine own being. For peradventure thou thinkest that an it were destroyed, all other lettings were destroyed: and if thou thinkest thus, thou thinkest right truly. But to this I answer thee and I say, that without a full special grace full freely given of God, and thereto a full according ableness to receive this grace on thy part, this naked witting and feeling of thy being may on nowise be destroyed. And this ableness is <pb n=211> nought else but a strong and a deep ghostly sorrow.

But in this sorrow needeth thee to have discretion, on this manner: thou shalt be wary in the time of this sorrow, that thou neither too rudely strain thy body nor thy spirit, but sit full still, as it were in a sleeping device, all forsobbed and forsunken in sorrow. This is true sorrow; this is perfect sorrow; and well were him that might win to this sorrow. All men have matter of sorrow: but most specially he feeleth matter of sorrow, that wotteth and feeleth that he is. All other sorrows be unto this in comparison but as it were game to earnest. For he may make sorrow earnestly, that wotteth and feeleth not only what he is, but that he is. And whoso felt never this sorrow, he may make sorrow: for why, he felt yet never perfect sorrow. This sorrow, when it is had, cleanseth the soul, not only of sin, but also of pain that it hath deserved for sin; and thereto it <pb n=212> maketh a soul able to receive that joy, the which reeveth from a man all witting and feeling of his being.

This sorrow, if it be truly conceived, is full of holy desire: and else might never man in this life abide it nor bear it. For were it not that a soul were somewhat fed with a manner of comfort of his right working, else should he not be able to bear the pain that he hath of the witting and feeling of his being. For as oft as he would have a true witting and a feeling of his God in purity of spirit, as it may be here, and sithen feeleth that he may not—for he findeth evermore his witting and his feeling as it were occupied and filled with a foul stinking lump of himself, the which behoveth always be hated and be despised and forsaken, if he shall be God’s perfect disciple learned of Himself in the mount of perfection—so oft, he goeth nigh mad for sorrow. Insomuch, that he weepeth and waileth, striveth, curseth, and banneth; and shortly to <pb n=213> say, him thinketh that he beareth so heavy a burthen of himself that he careth never what betides him, so that God were pleased. And yet in all this sorrow he desireth not to unbe: for that were devil’s madness and despite unto God. But him listeth right well to be; and he intendeth full heartily thanking to God, for the worthiness and the gift of his being, for all that he desire unceasingly for to lack the witting and the feeling of his being.

This sorrow and this desire behoveth every soul have and feel in itself, either in this manner or in another; as God vouchsafeth for to learn to His ghostly disciples after His well willing and their according ableness in body and in soul, in degree and disposition, ere the time be that they may perfectly be oned unto God in perfect charity—such as may be had here—if God vouchsafeth. <pb n=214>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FORTIETH CHAPTER

 

A good declaring of some certain deceits that may befall in this work.

 

BUT one thing I tell thee, that in this work may a young disciple that hath not yet been well used and proved in ghostly working, full lightly be deceived; and, but he be soon wary, and have grace to leave off and meek him to counsel, peradventure be destroyed in his bodily powers and fall into fantasy in his ghostly wits. And all this is along of pride, and of fleshliness and curiosity of wit.

And on this manner may this deceit befall. A young man or a woman new set to the school of devotion heareth this sorrow and this desire be read and spoken: how that a man <pb n=215> shall lift up his heart unto God, and unceasingly desire for to feel the love of his God. And as fast in a curiosity of wit they conceive these words not ghostly as they be meant, but fleshly and bodily; and travail their fleshly hearts outrageously in their breasts. And what for lacking of grace and pride and curiosity in themselves, they strain their veins and their bodily powers so beastly and so rudely, that within short time they fall either into frenzies, weariness, and a manner of unlisty feebleness in body and in soul, the which maketh them to wend out of themselves and seek some false and some vain fleshly and bodily comfort without, as it were for recreation of body and of spirit: or else, if they fall not in this, else they merit for ghostly blindness, and for fleshly chafing of their nature in their bodily breasts in the time of this feigned beastly and not ghostly working, for to have their breasts either enflamed with an unkindly heat of nature <pb n=216> caused of misruling of their bodies or of this feigned working, or else they conceive a false heat wrought by the Fiend, their ghostly enemy, caused of their pride and of their fleshliness and their curiosity of wit. And yet peradventure they ween it be the fire of love, gotten and kindled by the grace and the goodness of the Holy Ghost. Truly, of this deceit, and of the branches thereof, spring many mischiefs: much hypocrisy, much heresy, and much error. For as fast after such a false feeling cometh a false knowing in the Fiend’s school, right as after a true feeling cometh a true knowing in God’s school. For I tell thee truly, that the devil hath his contemplatives as God hath His.

This deceit of false feeling, and of false knowing following thereon, hath diverse and wonderful variations, after the diversity of states and the subtle conditions of them that be deceived: as hath the true feeling and knowing <pb n=217> of them that be saved. But I set no more deceits here but those with the which I trow thou shalt be assailed if ever thou purpose thee to work in this work. For what should it profit to thee to wit how these great clerks, and men and women of other degrees than thou art, be deceived? Surely right nought; and therefore I tell thee no more but those that fall unto thee if thou travail in this work. And therefore I tell thee this, for thou shalt be wary therewith in thy working, if thou be assailed therewith. <pb n=218>

HERE BEGINNETH THE SIX AND FORTIETH CHAPTER

 

A good teaching how a man shall flee these deceits, and work more with a listiness of spirit, than with any boisterousness of body

 

AND therefore for God’s love be wary in this work, and strain not thine heart in thy breast over‑rudely nor out of measure; but work more with a list than with any worthless strength. For ever the more Mistily, the more meekly and ghostly: and ever the more rudely, the more bodily and beastly. And therefore be wary, for surely what beastly heart that presumeth for to touch the high mount of this work, it shall be beaten away with stones. Stones be hard and dry in their kind, and they hurt full sore where they hit. And surely such rude <pb n=219> strainings be full hard fastened in fleshliness of bodily feeling, and full dry from any witting of grace; and they hurt full sore the silly soul, and make it fester in fantasy feigned of fiends. And therefore be wary with this beastly rudeness, and learn thee to love listily, with a soft and a demure behaviour as well in body as in soul; and abide courteously and meekly the will of our Lord, and snatch not overhastily, as it were a greedy greyhound, hunger thee never so sore. And, gamingly be it said, I counsel that thou do that in thee is, refraining the rude and the great stirring of thy spirit, right as thou on nowise wouldest let Him wit how fain thou wouldest see Him, and have Him or feel Him.

This is childishly and playingly spoken, thee think peradventure. But I trow whoso had grace to do and feel as I say, he should feel good gamesome play with Him, as the father doth with the child, kissing and clipping, that well were him so. <pb n=220>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND FORTIETH CHAPTER

 

A slight teaching of this work in purity of spirit; declaring how that on one manner a soul should shed his desire unto God, and on ye contrary unto man.

 

LOOK thou have no wonder why that I speak thus childishly, and as it were follily and lacking natural discretion; for I do it for certain reasons, and as me thinketh that I have been stirred many days, both to feel thus and think thus and say thus, as well to some other of my special friends in God, as I am now unto thee.

And one reason is this, why that I bid thee hide from God the desire of thine heart. For I hope it should more clearly come to His knowing, for thy profit and in fulfilling of thy <pb n=221> desire, by such an hiding, than it should by any other manner of shewing that I trow thou couldest yet shew. And another reason is, for I would by such a hid shewing bring thee out of the boisterousness of bodily feeling into the purity and deepness of ghostly feeling; and so furthermore at the last to help thee to knit the ghostly knot of burning love betwixt thee and thy God, in ghostly onehead and according of will.

Thou wottest well this, that God is a Spirit; and whoso should be oned unto Him, it behoveth to be in soothfastness and deepness of spirit, full far from any feigned bodily thing. Sooth it is that all thing is known of God, and nothing may be hid from His witting, neither bodily thing nor ghostly. But more openly is that thing known and shewed unto Him, the which is hid in deepness of spirit, sith it so is that He is a Spirit, than is anything that is mingled with any manner of bodilyness. For all bodily thing is farther <pb n=222> from God by the course of nature than any ghostly thing. By this reason it seemeth, that the whiles our desire is mingled with any matter of bodilyness, as it is when we stress and strain us in spirit and in body together, so long it is farther from God than it should be, an it were done more devoutly and more listily in soberness and in purity and in deepness of spirit.

And here mayest thou see somewhat and in part the reason why that I bid thee so childishly cover and hide the stirring of thy desire from God. And yet I bid thee not plainly hide it; for that were the bidding of a fool, for to bid thee plainly do that which on nowise may be done. But I bid thee do that in thee is to hide it. And why bid I thus? Surely because I would that thou cast it into deepness of spirit, far from any rude mingling of any bodilyness, the which would make it less ghostly and farther from God inasmuch: and because I wot well that ever the more that thy spirit hath of <pb n=223> ghostliness, the less it hath of bodilyness and the nearer it is to God, and the better it pleaseth Him and the more clearly it may be seen of Him. Not that His sight may be any time or in any thing more clear than in another, for it is evermore unchangeable: but because it is more like unto Him, when it is in purity of spirit, for He is a Spirit.

Another reason there is, why that I bid thee do that in thee is to let Him not wit: for thou and I and many such as we be, we be so able to conceive a thing bodily the which is said ghostly, that peradventure an I had bidden thee shew unto God the stirring of thine heart, thou shouldest have made a bodily shewing unto Him, either in gesture or in voice, or in word, or in some other rude bodily straining, as it is when thou shalt shew a thing that is hid in thine heart to a bodily man: and insomuch thy work should have been impure. For on one manner shall a thing be shewed to man, and on another manner unto God. <pb n=224>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND FORTIETH CHAPTER

 

How God will be served both with body and with soul, and reward men in both; and how men shall know when all those sounds and sweetness that fall into the body in time of prayer be both good and evil

 

I SAY not this because I will that thou desist any time, if thou be stirred for to pray with thy mouth, or for to burst out for abundance of devotion in thy spirit for to speak unto God as unto man, and say some good word as thou feelest thee stirred: as be these, «Good JESU! Fair JESU! Sweet JESU!» and all such other. Nay, God forbid thou take it thus! For truly I mean not thus, and God forbid that I should depart that which God hath <pb n=225> coupled, the body and the spirit. For God will be served with body and with soul both together, as seemly is, and will reward man his meed in bliss, both in body and in soul. And in earnest of that meed, sometimes He will enflame the body of devout servants of His here in this life: not once or twice, but peradventure right oft and as Him liketh, with full wonderful sweetness and comforts. Of the which, some be not coming from without into the body by the windows of our wits, but from within; rising and springing of abundance of ghostly gladness, and of true devotion in the spirit. Such a comfort and such a sweetness shall not be had suspect: and shortly to say, I trow that he that feeleth it may not have it suspect.

But all other comforts, sounds and gladness and sweetness, that come from without suddenly and thou wottest never whence, I pray thee have them suspect. For they may be both good and evil; wrought by a good <pb n=226> angel if they be good, and by an evil angel if they be evil. And this may on nowise be evil, if their deceits of curiosity of wit, and of unordained straining of the fleshly heart be removed as I learn thee, or better if thou better mayest. And why is that? Surely for the cause of this comfort; that is to say, the devout stirring of love, the which dwelleth in pure spirit. It is wrought of the hand of Almighty God without means, and therefore it behoveth always be far from any fantasy, or any false opinion that may befall to man in this life.

And of the tother comforts and sounds and sweetness, how thou shouldest wit whether they be good or evil I think not to tell thee at this time: and that is because me think that it needeth not. For why, thou mayest find it written in another place of another man’s work, a thousandfold better than I can say or write: and so mayest thou this that I set here, far better than it is here. But what <pb n=227> thereof? Therefore shall I not let, nor it shall not noye me, to fulfil the desire and the stirring of thine heart; the which thou hast shewed thee to have unto me before this time in thy words, and now in thy deeds.

But this may I say thee of those sounds and of those sweetnesses, that come in by the windows of thy wits, the which may be both good and evil. Use thee continually in this blind and devout and this Misty stirring of love that I tell thee: and then I have no doubt, that it shall not well be able to tell thee of them. And if thou yet be in part astonished of them at the first time, and that is because that they be uncouth, yet this shall it do thee: it shall bind thine heart so fast, that thou shalt on nowise give full great credence to them, ere the time be that thou be either certified of them within wonderfully by the Spirit of God, or else without by counsel of some discreet father. <pb n=228>

HERE BEGINNETH THE NINE AND FORTIETH CHAPTER

 

The substance of all perfection is nought else but a good will; and how that all sounds and comfort and sweetness that may befall in this life be to it but as it were accidents.

 

AND therefore I pray thee, lean listily to this meek stirring of love in thine heart, and follow thereafter: for it will be thy guide in this life and bring thee to bliss in the tother. It is the substance of all good living, and without it no good work may be begun nor ended. It is nought else but a good and an according will unto God, and a manner of well‑pleasedness and a gladness that thou feelest in thy will of all that He doth.

Such a good will is the substance <pb n=229> of all perfection. All sweetness and comforts, bodily or ghostly, be to this but as it were accidents, be they never so holy; and they do but hang on this good will. Accidents I call them, for they may be had and lacked without breaking asunder of it. I mean in this life, but it is not so in the bliss of heaven; for there shall they be oned with the substance without departing, as shall the body in the which they work with the soul. So that the substance of them here is but a good ghostly will. And surely I trow that he that feeleth the perfection of this will, as it may be had here, there may no sweetness nor no comfort fall to any man in this life, that he is not as fain and as glad to lack it at God’s will, as to feel it and have it. <pb n=230>

HERE BEGINNETH THE FIFTIETH CHAPTER

 

Which is chaste love; and how in some creatures such sensible comforts be but seldom, and in some right oft.

 

AND hereby mayest thou see that we should direct all our beholding unto this meek stirring of love in our will. And in all other sweetness and comforts, bodily or ghostly, be they never so liking nor so holy, if it be courteous and seemly to say, we should have a manner of recklessness. If they come, welcome them: but lean not too much on them for fear of feebleness, for it will take full much of thy powers to bide any long time in such sweet feelings and weepings. And peradventure thou mayest be stirred for to love God for them, and that shalt thou feel by this: if thou grumble overmuch <pb n=231> when they be away. And if it be thus, thy love is not yet neither chaste nor perfect. For a love that is chaste and perfect, though it suffer that the body be fed and comforted in the presence of such sweet feelings and weepings, nevertheless yet it is not grumbling, but full well pleased for to lack them at God’s will. And yet it is not commonly without such comforts in some creatures, and in some other creatures such sweetness and comforts be but seldom.

And all this is after the disposition and the ordinance of God, all after the profit and the needfulness of diverse creatures. For some creatures be so weak and so tender in spirit, that unless they were somewhat comforted by feeling of such sweetness, they might on nowise abide nor bear the diversity of temptations and tribulations that they suffer and be travailed with in this life of their bodily and ghostly enemies. And some there be that they be so weak in body that they <pb n=232> may do no great penance to cleanse them with. And these creatures will our Lord cleanse full graciously in spirit by such sweet feelings and weepings. And also on the tother part there be some creatures so strong in spirit, that they can pick them comfort enough within in their souls, in offering up of this reverent and this meek stirring of love and accordance of will, that them needeth not much to be fed with such sweet comforts in bodily feelings. Which of these be holier or more dear with God, one than another, God wots and I not. <pb n=233>

HERE BEGINNETH THE ONE AND FIFTIETH CHAPTER

 

That men should have great wariness so that they understand not bodily a thing that is meant ghostly; and specially it is good to be wary in understanding of this word «in,» and of this word «up.»

 

AND therefore lean meekly to this blind stirring of love in thine heart. I mean not in thy bodily heart, but in thy ghostly heart, the which is thy will. And be well wary that thou conceive not bodily that that is said ghostly. For truly I tell thee, that bodily and fleshly conceits of them that have curious and imaginative wits be cause of much error.

Ensample of this mayest thou see, by that that I bid thee hide thy desire from God in that that in thee is. For peradventure an I had bidden thee <pb n=234> shew thy desire unto God, thou shouldest have conceived it more bodily than thou dost now, when I bid thee hide it. For thou wottest well, that all that thing that is wilfully hidden, it is cast into the deepness of spirit. And thus me thinketh that it needeth greatly to have much wariness in understanding of words that be spoken to ghostly intent, so that thou conceive them not bodily but ghostly, as they be meant: and specially it is good to be wary with this word in, and this word up. For in misconceiving of these two words hangeth much error, and much deceit in them that purpose them to be ghostly workers, as me thinketh. Somewhat wot I by the proof, and somewhat by hearsay; and of these deceits list me tell thee a little as me thinketh.

A young disciple in God’s school new turned from the world, the same weeneth that for a little time that he hath given him to penance and to prayer, taken by counsel in confession, <pb n=235> that he be therefore able to take upon him ghostly working of the which he heareth men speak or read about him, or peradventure readeth himself. And therefore when they read or hear spoken of ghostly working—and specially of this word, «how a man shall draw all his wit within himself,» or «how he shall climb above himself»—as fast for blindness in soul, and for fleshliness and curiosity of natural wit, they misunderstand these words, and ween, because they find in them a natural covetyse to hid things, that they be therefore called to that work by grace. Insomuch, that if counsel will not accord that they shall work in this work, as soon they feel a manner of grumbling against their counsel, and think—yea and peradventure say to such other as they be—that they can find no man that can wit what they mean fully. And therefore as fast, for boldness and presumption of their curious wit, they leave meek prayer and penance over <pb n=236> soon; and set them, they ween, to a full ghostly work within in their soul. The which work, an it be truly conceived, is neither bodily working nor ghostly working; and shortly to say, it is a working against nature, and the devil is the chief worker thereof. And it is the readiest way to death of body and of soul, for it is madness and no wisdom, and leadeth a man even to madness. And yet they ween not thus: for they purpose them in this work to think on nought but on God. <pb n=237>

HERE BEGINNETH THE TWO AND FIFTIETH CHAPTER

 

How these young presumptuous disciples misunderstand this word «in,» and of the deceits that follow thereon.

 

AND on this manner is this madness wrought that I speak of. They read and hear well said that they should leave outward working with their wits, and work inwards: and because that they know not which is inward working, therefore they work wrong. For they turn their bodily wits inwards to their body against the course of nature; and strain them, as they would see inwards with their bodily eyes and hear inwards with their ears, and so forth of all their wits, smelling, tasting, and feeling inwards. And thus they reverse them against the course of nature, and with this curiosity <pb n=238> they travail their imagination so indiscreetly, that at the last they turn their brain in their heads, and then as fast the devil hath power for to feign some false light or sounds, sweet smells in their noses, wonderful tastes in their mouths; and many quaint heats and burnings in their bodily breasts or in their bowels, in their backs and in their reins and in their members.

And yet in this fantasy them think that they have a restful remembrance of their God without any letting of vain thoughts; and surely so have they in manner, for they be so filled in falsehood that vanity may not provoke them. And why? Because he, that same fiend that should minister vain thoughts to them an they were in good way—he, that same, is the chief worker of this work. And wit thou right well, that him list not to let himself. The remembrance of God will he not put from them, for fear that he should be had in suspect. <pb n=239>

HERE BEGINNETH THE THREE AND FIFTIETH CHAPTER

 

Of divers unseemly practices that follow them that lack the work of this book.

 

MANY wonderful practices follow them that be deceived in this false work, or in any species thereof, beyond that doth them that be God’s true disciples: for they be evermore full seemly in all their practices, bodily or ghostly. But it is not so of these other. For whoso would or might behold unto them where they sit in this time, an it so were that their eyelids were open, he should see them stare as they were mad, and leeringly look as if they saw the devil. Surely it is good they be wary, for truly the fiend is not far. Some set their eyes in their heads as they were sturdy <pb n=240> sheep beaten in the head, and as they should die anon. Some hang their heads on one side as if a worm were in their ears. Some pipe when they should speak, as if there were no spirit in their bodies: and this is the proper condition of an hypocrite. Some cry and whine in their throats, so be they greedy and hasty to say that they think: and this is the condition of heretics, and of them that with presumption and with curiosity of wit will always maintain error.

Many unordained and unseemly practices follow on this error, whoso might perceive all. Nevertheless some there be that be so curious that they can refrain them in great part when they come before men. But might these men be seen in place where they be homely, then I trow they should not be hid. And nevertheless yet I trow that whoso would straitly gainsay their opinion, that they should soon see them burst out in some point; and yet them think that all that ever they <pb n=241> do, it is for the love of God and for to maintain the truth. Now truly I hope that unless God shew His merciful miracle to make them soon leave off, they shall love God so long on this manner, that they shall go staring mad to the devil. I say not that the devil hath so perfect a servant in this life, that is deceived and infect with all these fantasies that I set here: and nevertheless yet it may be that one, yea, and many one, be infect with them all. But I say that he hath no perfect hypocrite nor heretic in earth that he is not guilty in some that I have said, or peradventure shall say if God vouchsafeth.

For some men are so cumbered in nice curious customs in bodily bearing, that when they shall ought hear, they writhe their heads on one side quaintly, and up with the chin: they gape with their mouths as they should hear with their mouth and not with their ears. Some when they should speak point with their fingers, either on their <pb n=242> fingers, or on their own breasts, or on theirs that they speak to. Some can neither sit still, stand still, nor lie still, unless they be either wagging with their feet or else somewhat doing with their hands. Some row with their arms in time of their speaking, as them needed for to swim over a great water. Some be evermore smiling and laughing at every other word that they speak, as they were giggling girls and nice japing jugglers lacking behaviour. Seemly cheer were full fair, with sober and demure bearing of body and mirth in manner.

I say not that all these unseemly practices be great sins in themselves, nor yet all those that do them be great sinners themselves. But I say if that these unseemly and unordained practices be governors of that man that doth them, insomuch that he may not leave them when he will, then I say that they be tokens of pride and curiosity of wit, and of unordained shewing and covetyse of knowing. <pb n=243> And specially they be very tokens of unstableness of heart and unrestfulness of mind, and specially of the lacking of the work of this book. And this is the only reason why that I set so many of these deceits here in this writing; for why, that a ghostly worker shall prove his work by them. <pb n=244>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FIFTIETH CHAPTER

 

How that by Virtue of this word a man is governed full wisely, and made full seemly as well in body as in soul.

 

WHOSO had this work, it should govern them full seemly, as well in body as in soul: and make them full favourable unto each man or woman that looked upon them. Insomuch, that the worst favoured man or woman that liveth in this life, an they might come by grace to work in this work, their favour should suddenly and graciously be changed: that each good man that them saw, should be fain and joyful to have them in company, and full much they should think that they were pleased in spirit and holpen by grace unto God in their presence. <pb n=245>

And therefore get this gift whoso by grace get may: for whoso hath it verily, he shall well con govern himself by the virtue thereof, and all that longeth unto him. He should well give discretion, if need were, of all natures and all dispositions. He should well con make himself like unto all that with him communed, whether they were accustomed sinners or none, without sin in himself: in wondering of all that him saw, and in drawing of others by help of grace to the work of that same spirit that he worketh in himself.

His cheer and his words should be full of ghostly wisdom, full of fire, and of fruit spoken in sober soothfastness without any falsehood, far from any feigning or piping of hypocrites. For some there be that with all their might, inner and outer, imagineth in their speaking how they may stuff them and underprop them on each side from falling, with many meek piping words and gestures of devotion: more looking <pb n=246> after for to seem holy in sight of men, than for to be so in the sight of God and His angels. For why, these folk will more weigh, and more sorrow make for an unordained gesture or unseemly or unfitting word spoken before men, than they will for a thousand vain thoughts and stinking stirrings of sin wilfully drawn upon them, or recklessly used in the sight of God and the saints and the angels in heaven. Ah, Lord God! where there be any pride within, there such meek piping words be so plenteous without. I grant well, that it is fitting and seemly to them that be meek within, for to shew meek and seemly words and gestures without, according to that meekness that is within in the heart. But I say not that they shall then be shewed in broken nor in piping voices, against the plain disposition of their nature that speak them. For why, if they be true, then be they spoken in soothfastness, and in wholeness of voice and of their spirit that <pb n=247> speak them. And if he that hath a plain and an open boisterous voice by nature speak them poorly and pipingly—I mean but if he be sick in his body, or else that it be betwixt him and his God or his confessor—then it is a very token of hypocrisy. I mean either young hypocrisy or old.

And what shall I more say of these venomous deceits? Truly I trow, unless they have grace to leave off such piping hypocrisy, that betwixt that privy pride in their hearts within and such meek words without, the silly soul may full soon sink into sorrow. <pb n=248>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FIFTIETH CHAPTER

 

How they be deceived that follow the fervour of spirit in condemning of some without discretion.

 

SOME men the fiend will deceive on this manner. Full wonderfully he will enflame their brains to maintain God’s law, and to destroy sin in all other men. He will never tempt them with a thing that is openly evil; he maketh them like busy prelates watching over all the degrees of Christian men’s living, as an abbot over his monks. ALL men will they reprove of their defaults, right as they had cure of their souls: and yet they think that they do not else for God, unless they tell them their defaults that they see. And they say that they be stirred <pb n=249> thereto by the fire of charity, and of God’s love in their hearts: and truly they lie, for it is with the fire of hell, welling in their brains and in their imagination.

That this is sooth, it seemeth by this that followeth. The devil is a spirit, and of his own nature he hath no body, more than hath an angel. But yet nevertheless what time that he or an angel shall take any body by leave of God, to make any ministration to any man in this life; according as the work is that he shall minister, thereafter in likeness is the quality of his body in some part. Ensample of this we have in Holy Writ. As oft as any angel was sent in body in the Old Testament and in the New also, evermore it was shewed, either by his name or by some instrument or quality of his body, what his matter or his message was in spirit. On the same manner it fareth of the fiend. For when he appeareth in body, he figureth in some quality of his body what his servants be in spirit. <pb n=250> Ensample of this may be seen in one instead of all these other. For as I have conceived by some disciples of necromancy, the which have it in science for to make advocation of wicked spirits, and by some unto whom the fiend hath appeared in bodily likeness; that in what bodily likeness the fiend appeareth, evermore he hath but one nostril, and that is great and wide, and he will gladly cast it up that a man may see in thereat to his brain up in his head. The which brain is nought else but the fire of hell, for the fiend may have none other brain; and if he might make a man look in thereto, he wants no better. For at that looking, he should lose his wits for ever. But a perfect prentice of necromancy knoweth this well enough, and can well ordain therefore, so that he provoke him not.

Therefore it is that I say, and have said, that evermore when the devil taketh any body, he figureth in some <pb n=251> quality of his body what his servants be in spirit. For he enflameth so the imagination of his contemplatives with the fire of hell, that suddenly without discretion they shoot out their curious conceits, and without any advisement they will take upon them to blame other men’s defaults over soon: and this is because they have but one nostril ghostly. For that division that is in a man’s nose bodily, and the which departeth the one nostril from the tother, betokeneth that a man should have discretion ghostly; and can dissever the good from the evil, and the evil from the worse, and the good from the better, ere that he gave any full doom of anything that he heard or saw done or spoken about him. And by a man’s brain is ghostly understood imagination; for by nature it dwelleth and worketh in the head. <pb n=252>

HERE BEGINNETH THE SIX AND FIFTIETH CHAPTER

 

How they be deceived that lean more to the curiosity of natural wit, and of clergy learned in the school of men, than to the common doctrine and counsel of Holy Church.

 

SOME there be, that although they be not deceived with this error as it is set here, yet for pride and curiosity of natural wit and letterly cunning leave the common doctrine and the counsel of Holy Church. And these with all their favourers lean over much to their own knowing: and for they were never grounded in meek blind feeling and virtuous living, therefore they merit to have a false feeling, feigned and wrought by the ghostly enemy. Insomuch, that at the last they burst up and blaspheme all the saints, sacraments, <pb n=253> statutes, and ordinances of Holy Church. Fleshly living men of the world, the which think the statutes of Holy Church over hard to be amended by, they lean to these heretics full soon and full lightly, and stalwartly maintain them, and all because them think that they lead them a softer way than is ordained of Holy Church.

Now truly I trow, that who that will not go the strait way to heaven, that they shall go the soft way to hell. Each man prove by himself, for I trow that all such heretics, and all their favourers, an they might clearly be seen as they shall on the last day, should be seen full soon cumbered in great and horrible sins of the world in their foul flesh, privily, without their open presumption in maintaining of error: so that they be full properly called Antichrist’s disciples. For it is said of them, that for all their false fairness openly, yet they should be full foul lechers privily. <pb n=254>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND FIFTIETH CHAPTER

 

How these young presumptuous disciples misunderstand this other word «up»; and of the deceits that follow thereon.

 

NO more of these at this time now: but forth of our matter, how that these young presumptuous ghostly disciples misunderstand this other word up.

For if it so be, that they either read, or hear read or spoken, how that men should lift up their hearts unto God, as fast they stare in the stars as if they would be above the moon, and hearken when they shall hear any angel sing out of heaven. These men will sometime with the curiosity of their imagination pierce the planets, and make an hole in the firmament to look in thereat. These men will make <pb n=255> a God as them list, and clothe Him full richly in clothes, and set Him in a throne far more curiously than ever was He depicted in this earth. These men will make angels in bodily likeness, and set them about each one with diverse minstrelsy, far more curious than ever was any seen or heard in this life. Some of these men the devil will deceive full wonderfully. For he will send a manner of dew, angels’ food they ween it be, as it were coming out of the air, and softly and sweetly falling in their mouths; and therefore they have it in custom to sit gaping as they would catch flies. Now truly all this is but deceit, seem it never so holy; for they have in this time full empty souls of any true devotion. Much vanity and falsehood is in their hearts, caused of their curious working. Insomuch, that ofttimes the devil feigneth quaint sounds in their ears, quaint lights and shining in their eyes, and wonderful smells in their noses: and all is but falsehood. <pb n=256> And yet ween they not so, for them think that they have ensample of Saint Martin of this upward looking and working, that saw by revelation God clad in his mantle amongst His angels, and of Saint Stephen that saw our Lord stand in heaven, and of many other; and of Christ, that ascended bodily to heaven, seen of His disciples. And therefore they say that we should have our eyes up thither. I grant well that in our bodily observance we should lift up our eyes and our hands if we be stirred in spirit. But I say that the work of our spirit shall not be direct neither upwards nor downwards, nor on one side nor on other, nor forward nor backward, as it is of a bodily thing. For why, our work should be ghostly not bodily, nor on a bodily manner wrought. <pb n=257>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND FIFTIETH CHAPTER

 

That a man shall not take ensample of Saint Martin and of Saint Stephen, for to strain his imagination bodily upwards in the time of his prayer.

 

FOR that that they say of Saint Martin and of Saint Stephen, although they saw such things with their bodily eyes, it was shewed but in miracle and in certifying of thing that was ghostly. For wit they right well that Saint Martin’s mantle came never on Christ’s own body substantially, for no need that He had thereto to keep Him from cold: but by miracle and in likeness for all us that be able to be saved, that be oned to the body of Christ ghostly. And whoso clotheth a poor man and doth any other good deed <pb n=258> for God’s love bodily or ghostly to any that hath need, sure be they they do it unto Christ ghostly: and they shall be rewarded as substantially therefore as they had done it to Christ’s own body. Thus saith Himself in the gospel. And yet thought He it not enough, but if He affirmed it after by miracle; and for this cause He shewed Him unto Saint Martin by revelation. All the revelations that ever saw any man here in bodily likeness in this life, they have ghostly bemeanings. And I trow that if they unto whom they were shewed had been so ghostly, or could have conceived their bemeanings ghostly, that then they had never been shewed bodily. And therefore let us pick off the rough bark, and feed us off the sweet kernel.

But how? Not as these heretics do, the which be well likened to madmen having this custom, that ever when they have drunken of a fair cup, cast it to the wall and break it. Thus should not we do if we will well do. <pb n=259> For we should not so feed us of the fruit, that we should despise the tree; nor so drink, that we should break the cup when we have drunken. The tree and the cup I call this visible miracle, and all seemly bodily observances, that is according and not letting the work of the spirit. The fruit and the drink I call the ghostly bemeaning of these visible miracles, and of these seemly bodily observances: as is lifting up of our eyes and our hands unto heaven. If they be done by stirring of the spirit, then be they well done; and else be they hypocrisy, and then be they false. If they be true and contain in them ghostly fruit, why should they then be despised? For men will kiss the cup for wine is therein.

And what thereof, though our Lord when He ascended to heaven bodily took His way upwards into the clouds, seen of His mother and His disciples with their bodily eyes? Should we therefore in our ghostly work ever stare <pb n=260> upwards with our bodily eyes, to look after Him if we may see Him sit bodily in heaven, or else stand, as Saint Stephen did? Nay, surely He shewed Him not unto Saint Stephen bodily in heaven, because that He would give us ensample that we should in our ghostly work look bodily up into heaven if we might see Him as Saint Stephen did, either standing, or sitting, or else lying. For howso His body is in heaven—standing, sitting, or lying—wots no man. And it needeth not more to be witted, but that His body is oned with the soul, without departing. The body and the soul, the which is the manhood, is oned with the Godhead without departing also. Of His sitting, His standing, His lying, needeth it not to wit; but that He is there as Him list, and hath Him in body as most seemly is unto Him for to be. For if He shew Him lying, or standing, or sitting, by revelation bodily to any creature in this life, it is done for some ghostly bemeaning: and <pb n=261> not for no manner of bodily bearing that He hath in heaven. See by ensample. By standing is understood a readiness of helping. And therefore it is said commonly of one friend to another, when he is in bodily battle: «Bear thee well, fellow, and fight fast, and give not up the battle over lightly; for I shall stand by thee.» He meaneth not only bodily standing; for peradventure this battle is on horse and not on foot, and peradventure it is in going and not standing. But he meaneth when he saith that he shall stand by him, that he shall be ready to help him. For this reason it was that our Lord shewed Him bodily in heaven to Saint Stephen, when he was in his martyrdom: and not to give us ensample to look up to heaven. As He had said thus to Saint Stephen in person of all those that suffer persecution for His love: «Lo, Stephen! as verily as I open this bodily firmament, the which is called heaven, and let thee see My bodily standing, trust fast that as verily stand I beside <pb n=262> thee ghostly by the might of My Godhead. And I am ready to help thee, and therefore stand thou stiffly in the faith and suffer boldly the fell buffets of those hard stones: for I shall crown thee in bliss for thy meed, and not only thee, but all those that suffer persecution for Me on any manner.» And thus mayest thou see that these bodily shewings were done by ghostly bemeanings. <pb n=263>

HERE BEGINNETH THE NINE AND FIFTIETH CHAPTER

 

That a man shall not take ensample at the bodily ascension of Christ, for to strain his imagination upwards bodily in the time of prayer: and that time, place, and body, these three should be forgotten in all ghostly working.

 

AND if thou say aught touching the ascension of our Lord, for that was done bodily, and for a bodily bemeaning as well as for a ghostly, for both He ascended very God and very man: to this will I answer thee, that He had been dead, and was clad with undeadliness, and so shall we be at the Day of Doom. And then we shall be made so subtle in body and in soul together, that we shall be then as swiftly where us list bodily as we be <pb n=264> now in our thought ghostly; whether it be up or down, on one side or on other, behind or before, all I hope shall then be alike good, as clerks say. But now thou mayest not come to heaven bodily, but ghostly. And yet it shall be so ghostly, that it shall not be on bodily manner; neither upwards nor downwards, nor on one side nor on other, behind nor before.

And wit well that all those that set them to be ghostly workers, and specially in the work of this book, that although they read «lift up» or «go in,» although all that the work of this book be called a stirring, nevertheless yet them behoveth to have a full busy beholding, that this stirring stretch neither up bodily, nor in bodily, nor yet that it be any such stirring as is from one place to another. And although that it be sometime called a rest, nevertheless yet they shall not think that it is any such rest as is any abiding in a place without removing therefrom. For the <pb n=265> perfection of this work is so pure and so ghostly in itself, that an it be well and truly conceived, it shall be seen far removed from any stirring and from any place.

And it should by some reason rather be called a sudden changing, than any stirring of place. For time, place, and body: these three should be forgotten in all ghostly working. And therefore be wary in this work, that thou take none ensample at the bodily ascension of Christ for to strain thine imagination in the time of thy prayer bodily upwards, as thou wouldest climb above the moon. For it should on nowise be so, ghostly. But if thou shouldest ascend into heaven bodily, as Christ did, then thou mightest take ensample at it: but that may none do but God, as Himself witnesseth, saying: «There is no man that may ascend unto heaven but only He that descended from heaven, and became man for the love of man.» And if it were possible, as it on nowise may <pb n=266> be, yet it should be for abundance of ghostly working only by the might of the spirit, full far from any bodily stressing or straining of our imagination bodily, either up, or in, on one side, or on other. And therefore let be such falsehood: it should not be so. <pb n=267>

HERE BEGINNETH THE SIXTIETH CHAPTER

 

That the high and the next way to heaven is run by desires, and not by paces of feet.

 

BUT now peradventure thou sayest, that how should it then be? For thee thinkest that thou hast very evidence that heaven is upwards; for Christ ascended the air bodily upwards, and sent the Holy Ghost as He promised coming from above bodily, seen of all His disciples; and this is our belief. And therefore thee thinkest since thou hast thus very evidence, why shalt thou not direct thy mind upward bodily in the time of thy prayer?

And to this will I answer thee so feebly as I can, and say: since it so was, that Christ should ascend bodily <pb n=268> and thereafter send the Holy Ghost bodily, then it was more seemly that it was upwards and from above than either downwards and from beneath, behind, or before, on one side or on other. But else than for this seemliness, Him needed never the more to have went upwards than downwards; I mean for nearness of the way. For heaven ghostly is as nigh down as up, and up as down: behind as before, before as behind, on one side as other. Insomuch, that whoso had a true desire for to be at heaven, then that same time he were in heaven ghostly. For the high and the next way thither is run by desires, and not by paces of feet. And therefore saith Saint Paul of himself and many other thus; although our bodies be presently here in earth, nevertheless yet our living is in heaven. He meant their love and their desire, the which is ghostly their life. And surely as verily is a soul there where it loveth, as in the body that Doeth by it and to the which <pb n=269> it giveth life. And therefore if we will go to heaven ghostly, it needeth not to strain our spirit neither up nor down, nor on one side nor on other. <pb n=270>

HERE BEGINNETH THE ONE AND SIXTIETH CHAPTER

 

That all bodily thing is subject unto ghostly thing, and is ruled thereafter by the course of nature and not contrariwise.

 

NEVERTHELESS it is needful to lift up our eyes and our hands bodily, as it were unto yon bodily heaven, in the which the elements be fastened. I mean if we be stirred of the work of our spirit, and else not. For all bodily thing is subject unto ghostly thing, and is ruled thereafter, and not contrariwise.

Ensample hereof may be seen by the ascension of our Lord: for when the time appointed was come, that Him liked to wend to His Father bodily in His manhood, the which was never nor never may be absent in His Godhead, then mightily by the virtue of the <pb n=271> Spirit God, the manhood with the body followed in onehead of person. The visibility of this was most seemly, and most according, to be upward.

This same subjection of the body to the spirit may be in manner verily conceived in the proof of this ghostly work of this book, by them that work therein. For what time that a soul disposeth him effectually to this work, then as fast suddenly, unwitting himself that worketh, the body that peradventure before ere he began was somewhat bent downwards, on one side or on other for ease of the flesh, by virtue of the spirit shall set it upright: following in manner and in likeness bodily the work of the spirit that is made ghostly. And thus it is most seemly to be.

And for this seemliness it is, that a man—the which is the seemliest creature in body that ever God made—is not made crooked to the earthwards, as be an other beasts, but upright to heavenwards. For why? That it <pb n=272> should figure in likeness bodily the work of the soul ghostly; the which falleth to be upright ghostly, and not crooked ghostly. Take heed that I say upright ghostly, and not bodily. For how should a soul, the which in his nature hath no manner thing of bodilyness, be strained upright bodily? Nay, it may not be.

And therefore be wary that thou conceive not bodily that which is meant ghostly, although it be spoken in bodily words, as be these, up or down, in or out, behind or before, on one side or on other. For although that a thing be never so ghostly in itself, nevertheless yet if it shall be spoken of, since it so is that speech is a bodily work wrought with the tongue, the which is an instrument of the body, it behoveth always be spoken in bodily words. But what thereof? Shall it therefore be taken and conceived bodily? Nay, but ghostly, as it be meant. <pb n=273>

HERE BEGINNETH THE TWO AND SIXTIETH CHAPTER

 

How a man may wit when his ghostly work is beneath him or without him, and when it is even with him or within him, and when it is above him and under his God.

 

AND for this, that thou shalt be able better to wit how they shall be conceived ghostly, these words that be spoken bodily, therefore I think to declare to thee the ghostly bemeaning of some words that fall to ghostly working. So that thou mayest wit clearly without error when thy ghostly work is beneath thee and without thee, and when it is within thee and even with thee, and when it is above thee and under thy God.

All manner of bodily thing is without thy soul and beneath it in nature, <pb n=274> yea! the sun and the moon and all the stars, although they be above thy body, nevertheless yet they be beneath thy soul.

All angels and all souls, although they be confirmed and adorned with grace and with virtues, for the which they be above thee in cleanness, nevertheless, yet they be but even with thee in nature.

Within in thyself in nature be the powers of thy soul: the which be these three principal, Memory, Reason, and Will; and secondary, Imagination and Sensuality.

Above thyself in nature is no manner of thing but only God.

Evermore where thou findest written thyself in ghostliness, then it is understood thy soul, and not thy body. And then all after that thing is on the which the powers of thy soul work, thereafter shall the worthiness and the condition of thy work be deemed; whether it be beneath thee, within thee, or above thee. <pb n=275>

HERE BEGINNETH THE THREE AND SIXTIETH CHAPTER

 

Of the powers of a soul in general, and how Memory in special is a principal power, comprehending in it all the other powers and all those things in the which they work.

 

MEMORY is such a power in itself, that properly to speak and in manner, it worketh not itself. But Reason and Will, they be two working powers, and so is Imagination and Sensuality also. And all these four powers and their works, Memory containeth and comprehendeth in itself. And otherwise it is not said that the Memory worketh, unless such a comprehension be a work.

And therefore it is that I call the powers of a soul, some principal, and <pb n=276> some secondary. Not because a soul is divisible, for that may not be: but because all those things in the which they work be divisible, and some principal, as be all ghostly things, and some secondary, as be all bodily things. The two principal working powers, Reason and Will, work purely in themselves in all ghostly things, without help of the other two secondary powers. Imagination and Sensuality work beastly in all bodily things, whether they be present or absent, in the body and with the bodily wits. But by them, without help of Reason and of Will, may a soul never come to for to know the virtue and the conditions of bodily creatures, nor the cause of their beings and their makings.

And for this cause is Reason and Will called principal powers, for they work in pure spirit without any manner of bodilyness: and Imagination and Sensuality secondary, for they work in the body with bodily instruments, <pb n=277> the which be our five wits. Memory is called a principal power, for it containeth in it ghostly not only all the other powers, but thereto all those things in the which they work. See by the proof. <pb n=278>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND SIXTIETH CHAPTER

 

Of the other two principal powers Reason and Will; and of the work of them before sin and after.

 

REASON is a power through the which we depart the evil from the good, the evil from the worse, the good from the better, the worse from the worst, the better from the best. Before ere man sinned, might Reason have done all this by nature. But now it is so blinded with the original sin, that it may not con work this work, unless it be illumined by grace. And both the self Reason, and the thing that it worketh in, be comprehended and contained in the Memory.

Will is a power through the which we choose good, after that it be determined <pb n=279> with Reason; and through the which we love good, we desire good, and rest us with full liking and consent endlessly in God. Before ere man sinned, might not Will be deceived in his choosing, in his loving, nor in none of his works. For why, it had then by nature to savour each thing as it was; but now it may not do so, unless it be anointed with grace. For ofttimes because of infection of the original sin, it savoureth a thing for good that is full evil, and that hath but the likeness of good. And both the Will and the thing that is willed, the Memory containeth and comprehendeth in it. <pb n=280>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND SIXTIETH CHAPTER

 

Of the first secondary power, Imagination by name; and of the works and the obedience of it unto Reason, before Sin and after.

 

IMAGINATION is a power through the which we portray all images of absent and present things, and both it and the thing that it worketh in be contained in the Memory. Before ere man sinned, was Imagination so obedient unto the Reason, to the which it is as it were servant, that it ministered never to it any unordained image of any bodily creature, or any fantasy of any ghostly creature: but now it is not so. For unless it be refrained by the light of grace in the Reason, else it will never cease, sleeping or waking, for to portray <pb n=281> diverse unordained images of bodily creatures; or else some fantasy, the which is nought else but a bodily conceit of a ghostly thing, or else a ghostly conceit of a bodily thing. And this is evermore feigned and false, and next unto error.

This inobedience of the Imagination may clearly be conceived in them that be newlings turned from the world unto devotion, in the time of their prayer. For before the time be, that the Imagination be in great part refrained by the light of grace in the Reason, as it is in continual meditation of ghostly things—as be their own wretchedness, the passion and the kindness of our Lord God, with many such other—they may in nowise put away the wonderful and the diverse thoughts, fantasies, and images, the which be ministered and printed in their mind by the light of the curiosity of Imagination. And all this inobedience is the pain of the original sin. <pb n=282>

HERE BEGINNETH THE SIX AND SIXTIETH CHAPTER

 

Of the other secondary power, Sensuality by name; and of the works and of the obedience of it unto Will, before sin and after.

 

SENSUALITY is a power of our soul, recking and reigning in the bodily wits, through the which we have bodily knowing and feeling of all bodily creatures, whether they be pleasing or unpleasing. And it hath two parts: one through the which it beholdeth to the needfulness of our body, another through the which it serveth to the lusts of the bodily wits. For this same power is it, that grumbleth when the body lacketh the needful things unto it, and that in the taking of the need stirreth us to take more than needeth in feeding <pb n=283> and furthering of our lusts: that grumbleth in lacking of pleasing creatures, and lustily is delighted in their presence: that grumbleth in presence of misliking creatures, and is lustily pleased in their absence. Both this power and the thing that it worketh in be contained in the Memory.

Before ere man sinned was the Sensuality so obedient unto the Will, unto the which it is as it were servant, that it ministered never unto it any unordained liking or grumbling in any bodily creature, or any ghostly feigning of liking or misliking made by any ghostly enemy in the bodily wits. But now it is not so: for unless it be ruled by grace in the Will, for to suffer meekly and in measure the pain of the original sin, the which it feeleth in absence of needful comforts and in presence of speedful discomforts, and thereto also for to restrain it from lust in presence of needful comforts, and from lusty plesaunce in the absence <pb n=284> of speedful discomforts: else will it wretchedly and wantonly welter, as a swine in the mire, in the wealths of this world and the foul flesh so much that all our living shall be more beastly and fleshly, than either manly or ghostly. <pb n=285>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND SIXTIETH CHAPTER

 

That whoso knoweth not the powers of a soul and the manner of her working, may lightly be deceived in understanding of ghostly words and of ghostly working; and how a soul is made a God in grace.

 

LO, ghostly friend! to such wretchedness as thou here mayest see be we fallen for sin: and therefore what wonder is it, though we be blindly and lightly deceived in understanding of ghostly words and of ghostly working, and specially those the which know not yet the powers of their souls and the manners of their working?

For ever when the Memory is occupied with any bodily thing be it taken to never so good an end, yet thou art beneath thyself in this working, and <pb n=286> without any soul. And ever when thou feelest thy Memory occupied with the subtle conditions of the powers of thy soul and their workings in ghostly things, as be vices or virtues, of thyself, or of any creature that is ghostly and even with thee in nature, to that end that thou mightest by this work learn to know thyself in furthering of perfection: then thou art within thyself, and even with thyself. But ever when thou feelest thy Memory occupied with no manner of thing that is bodily or ghostly, but only with the self substance of God, as it is and may be, in the proof of the work of this book: then thou art above thyself and beneath thy God.

Above thyself thou art: for why, thou attainest to come thither by grace, whither thou mayest not come by nature. That is to say, to be oned to God, in spirit, and in love, and in accordance of will. Beneath thy God thou art: for why, although it may be said in manner, that in this time God <pb n=287> and thou be not two but one in spirit—insomuch that thou or another, for such onehead that feeleth the perfection of this work, may soothfastly by witness of Scripture be called a God—nevertheless yet thou art beneath Him. For why, He is God by nature without beginning; and thou, that sometime wert nought in substance, and thereto after when thou wert by His might and His love made ought, wilfully with sin madest thyself worse than nought, only by His mercy without thy desert are made a God in grace, oned with Him in spirit without departing, both here and in bliss of heaven without any end. So that, although thou be all one with Him in grace, yet thou art full far beneath Him in nature.

Lo, ghostly friend! hereby mayest thou see somewhat in part, that whoso knoweth not the powers of their own soul, and the manner of their working, may full lightly be deceived in understanding of words that be written to <pb n=288> ghostly intent. And therefore mayest thou see somewhat the cause why that I durst not plainly bid thee shew thy desire unto God, but I bade thee childishly do that in thee is to hide it and cover it. And this I do for fear lest thou shouldest conceive bodily that that is meant ghostly. <pb n=289>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND SIXTIETH CHAPTER

 

That nowhere bodily, is everywhere ghostly; and how our outer man calleth the word of this book nought.

 

AND on the same manner, where another man would bid thee gather thy powers and thy wits wholly within thyself, and worship God there—although he say full well and full truly, yea! and no man trulier, an he be well conceived—yet for fear of deceit and bodily conceiving of his words, me list not bid thee do so. But thus will I bid thee. Look on nowise that thou be within thyself. And shortly, without thyself will I not that thou be, nor yet above, nor behind, nor on one side, nor on other.

«Where then,» sayest thou, «shall I <pb n=290> be? Nowhere, by thy tale!» Now truly thou sayest well; for there would I have thee. For why, nowhere bodily, is everywhere ghostly. Look then busily that thy ghostly work be nowhere bodily; and then wheresoever that that thing is, on the which thou wilfully workest in thy mind in substance, surely there art thou in spirit, as verily as thy body is in that place that thou art bodily. And although thy bodily wits can find there nothing to feed them on, for them think it nought that thou dost, yea! do on then this nought, and do it for God’s love. And let not therefore, but travail busily in that nought with a waking desire to will to have God that no man may know. For I tell thee truly, that I had rather be so nowhere bodily, wrestling with that blind nought, than to be so great a lord that I might when I would be everywhere bodily, merrily playing with all this ought as a lord with his own.

Let be this everywhere and this <pb n=291> ought, in comparison or this nowhere and this nought. Reck thee never if thy wits cannot reason of this nought; for surely, I love it much the better. It is so worthy a thing in itself, that they cannot reason thereupon. This nought may better be felt than seen: for it is full blind and full dark to them that have but little while looked thereupon. Nevertheless, if I shall soothlier say, a soul is more blinded in feeling of it for abundance of ghostly light, than for any darkness or wanting of bodily light. What is he that calleth it nought? Surely it is our outer man, and not our inner. Our inner man calleth it All; for of it he is well learned to know the reason of all things bodily or ghostly, without any special beholding to any one thing by itself. <pb n=292>

HERE BEGINNETH THE NINE AND SIXTIETH CHAPTER

 

How that a man’s affection is marvelously changed in ghostly feeling of this nought, when it is nowhere wrought.

 

WONDERFULLY is a man’s affection varied in ghostly feeling of this nought when it is nowhere wrought. For at the first time that a soul looketh thereupon, it shall find all the special deeds of sin that ever he did since he was born, bodily or ghostly, privily or darkly painted thereupon. And howsoever that he turneth it about, evermore they will appear before his eyes; until the time be, that with much hard travail, many sore sighings, and many bitter weepings, he have in great part washed them away. Sometime in this travail him think that it <pb n=293> is to look thereupon as on hell; for him think that he despaireth to win to perfection of ghostly rest out of that pairs Thus far inwards come many, but for greatness of pain that they feel and for lacking of comfort, they go back in beholding of bodily things: seeking fleshly comforts without, for lacking of ghostly they have not yet deserved, as they should if they had abided.

For he that abideth feeleth sometime some comfort, and hath some hope of perfection; for he feeleth and seeth that many of his fordone special sins be in great part by help of grace rubbed away. Nevertheless yet ever among he feeleth pain, but he thinketh that it shall have an end, for it waxeth ever less and less. And therefore he calleth it nought else but purgatory. Sometime he can find no special sin written thereupon, but yet him think that sin is a lump, he wot never what, none other thing than himself; and then it may be called the <pb n=294> base and the pain of the original sin. Sometime him think that it is paradise or heaven, for diverse wonderful sweetness and comforts, joys and blessed virtues that he findeth therein. Sometime him think it God, for peace and rest that he findeth therein.

Yea! think what he think will; for evermore he shall find it a cloud of unknowing, that is betwixt him and his God. <pb n=295>

HERE BEGINNETH THE SEVENTIETH CHAPTER

 

That right as by the defailing of our bodily wits we begin more readily to come to knowing of ghostly things, so by the defailing of our ghostly wits we begin most readily to come to the knowledge of God, such as is possible by grace to be had here.

 

AND therefore travail fast in this nought, and this nowhere, and leave thine outward bodily wits and all that they work in: for I tell thee truly, that this work may not be conceived by them.

For by thine eyes thou mayest not conceive of anything, unless it be by the length and the breadth, the smallness and the greatness, the roundness and the squareness, the farness and the nearness, and the colour of it. <pb n=296> And by thine ears, nought but noise or some manner of sound. By thine nose, nought but either stench or savour. And by thy taste, nought but either sour or sweet, salt or fresh, bitter or liking. And by thy feeling, nought but either hot or cold, hard or tender, soft or sharp. And truly, neither hath God nor ghostly things none of these qualities nor quantities. And therefore leave thine outward wits, and work not with them, neither within nor without: for all those that set them to be ghostly workers within, and ween that they should either hear, smell, or see, taste or feel, ghostly things, either within them or without, surely they be deceived, and work wrong against the course of nature.

For by nature they be ordained, that with them men should have knowing of all outward bodily things, and on nowise by them come to the knowing of ghostly things. I mean by their works. By their failings we may, as thus: when we read or hear <pb n=297> speak of some certain things, and thereto conceive that our outward wits cannot tell us by no quality what those things be, then we may be verily certified that those things be ghostly things, and not bodily things.

On this same manner ghostly it fareth within our ghostly wits, when we travail about the knowing of God Himself. For have a man never so much ghostly understanding in knowing of all made ghostly things, yet may he never by the work of his understanding come to the knowing of an unmade ghostly thing: the which is nought but God. But by the failing it may: for why, that thing that it faileth in is nothing else but only God. And therefore it was that Saint Denis said, the most goodly knowing of God is that, the which is known by unknowing. And truly, whoso will look in Denis’ books, he shall find that his words will clearly affirm all that I have said or shall say, from <pb n=298> the beginning of this treatise to the end. On otherwise than thus, list me not cite him, nor none other doctor, for me at this time. For sometime, men thought it meekness to say nought of their own heads, unless they affirmed it by Scripture and doctors’ words: and now it is turned into curiosity, and shewing of cunning. To thee it needeth not, and therefore I do it not. For whoso hath ears, let him hear, and whoso is stirred for to trow, let him trow: for else, shall they not. <pb n=299>

HERE BEGINNETH THE ONE AND SEVENTIETH CHAPTER

 

That some may not come to feel the perfection of this work but in time of ravishing, and some may have it when they will, in the common state of man’s soul.

 

SOME think this matter so hard and so fearful, that they say it may not be come to without much strong travail coming before, nor conceived but seldom, and that but in the time of ravishing. And to these men will I answer as feebly as I can, and say, that it is all at the ordinance and the disposition of God, after their ableness in soul that this grace of contemplation and of ghostly working is given to.

For some there be that without much and long ghostly exercise may <pb n=300> not come thereto, and yet it shall be but full seldom, and in special calling of our Lord that they shall feel the perfection of this work: the which calling is called ravishing. And some there be that be so subtle in grace and in spirit, and so homely with God in this grace of contemplation, that they may have it when they will in the common state of man’s soul: as it is in sitting, going, standing, or kneeling. And yet in this time they have full deliberation of all their wits bodily or ghostly, and may use them if they desire: not without some letting (but without great letting). Ensample of the first we have by Moses, and of this other by Aaron the priest of the Temple: for why, this grace of contemplation is figured by the Ark of the Testament in the old law, and the workers in this grace be figured by them that most meddled them about this Ark, as the story will witness. And well is this grace and this work likened unto that Ark. For right as <pb n=301> in that Ark were contained all the jewels and the relics of the Temple, right so in this little love put upon this cloud be contained all the virtues of man’s soul, the which is the ghostly Temple of God.

Moses ere he might come to see this Ark and for to wit how it should be made, with great long travail he clomb up to the top of the mountain, and dwelled there, and wrought in a cloud six days: abiding unto the seventh day that our Lord would vouchsafe for to shew unto him the manner of this Ark‑making. By Moses’s long travail and his late shewing, be understood those that may not come to the perfection of this ghostly work without long travail coming before: and yet but full seldom, and when God will vouchsafe to shew it.

But that that Moses might not come to see but seldom, and that not without great long travail, Aaron had in his power because of his office, for to see it in the Temple within the Veil as <pb n=302> oft as him liked for to enter. And by this Aaron is understood all those the which I spake of above, the which by their ghostly cunning, by help of grace, may assign unto them the perfection of this work as them liketh. <pb n=303>

HERE BEGINNETH THE TWO AND SEVENTIETH CHAPTER

 

That a worker in this work should not deem nor think of another worker as he feeleth in himself.

 

LO! hereby mayest thou see that he that may not come for to see and feel the perfection of this work but by long travail, and yet is it but seldom, may lightly be deceived if he speak, think, and deem other men as he feeleth in himself, that they may not come to it but seldom, and that not without great travail. And on the same manner may he be deceived that may have it when he will, if he deem all other thereafter; saying that they may have it when they will. Let be this: nay, surely he may not think thus. For peradventure, when it liketh unto God, that <pb n=304> those that may not at the first time have it but seldom, and that not without great travail, sithen after they shall have it when they will, as oft as them liketh. Ensample of this we have of Moses, that first but seldom, and not without great travail, in the mount might not see the manner of the Ark: and sithen after, as oft as by him liked, saw it in the Veil. <pb n=305>

HERE BEGINNETH THE THREE AND SEVENTIETH CHAPTER

 

How that after the likeness of Moses, of Bezaleel, and of Aaron meddling them about the Ark of the Testament, we profit on three manners in this grace of contemplation, for this grace is figured in that Ark.

 

THREE men there were that most principally meddled them with this Ark of the Old Testament: Moses, Bezaleel, Aaron. Moses learned in the mount of our Lord how it should be made. Bezaleel wrought it and made it in the Veil after the ensample that was shewed in the mountain. And Aaron had it in keeping in the Temple, to feel it and see it as oft as him liked.

At the likeness of these three, we profit on three manners in this grace <pb n=306> of contemplation. Sometime we profit only by grace, and then we be likened unto Moses, that for all the climbing and the travail that he had into the mount might not come to see it but seldom: and yet was that sight only by the shewing of our Lord when Him liked to shew it, and not for any desert of his travail. Sometime we profit in this grace by our own ghostly cunning, helped with grace, and then be we likened to Bezaleel, the which might not see the Ark ere the time that he had made it by his own travail, helped with the ensample that was shewed unto Moses in the mount. And sometime we profit in this grace by other men’s teaching, and then be we likened to Aaron, the which had it in keeping and in custom to see and feel the Ark when him pleased, that Bezaleel had wrought and made ready before to his hands.

Lo! ghostly friend, in this work, though it be childishly and lewdly spoken, I bear, though I be a wretch <pb n=307> unworthy to teach any creature, the office of Bezaleel: making and declaring in manner to thine hands the manner of this ghostly Ark. But far better and more worthily than I do, thou mayest work if thou wilt be Aaron: that is to say, continually working therein for thee and for me. Do then so I pray thee, for the love of God Almighty. And since we be both called of God to work in this work, I beseech thee for God’s love fulfil in thy part what lacketh of mine. <pb n=308>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND SEVENTIETH CHAPTER

 

How that the matter of this book is never more read or spoken, nor heard read or spoken, of a soul disposed thereto without feeling of a very accordance to the effect of the same work: and of rehearsing of the same charge that is written in the prologue.

 

AND if thee think that this manner of working be not according to thy disposition in body and in soul, thou mayest leave it and take another, safely with good ghostly counsel without blame. And then I beseech thee that thou wilt have me excused, for truly I would have profited unto thee in this writing at my simple cunning; and that was mine intent. And therefore read over twice or thrice; and ever the ofter the better, and the <pb n=309> more thou shalt conceive thereof. Insomuch, peradventure, that some sentence that was full hard to thee at the first or the second reading, soon after thou shalt think it easy.

Yea! and it seemeth impossible to mine understanding, that any soul that is disposed to this work should read it or speak it, or else hear it read or spoken, but if that same soul should feel for that time a very accordance to the effect of this work. And then if thee think it doth thee good, thank God heartily, and for God’s love pray for me.

Do then so. And I pray thee for God’s love that thou let none see this book, unless it be such one that thee think is like to the book; after that thou findest written in the book before, where it telleth what men and when they should work in this work. And if thou shalt let any such men see it, then I pray thee that thou bid them take them time to look it all over. For peradventure there is some <pb n=310> matter therein in the beginning, or in the midst, the which is hanging and not fully declared there as it standeth. But if it be not there, it is soon after, or else in the end. And thus if a man saw one part and not another, peradventure he should lightly be led into error: and therefore I pray thee to work as I say thee. And if thee think that there be any matter therein that thou wouldest have more opened than it is, let me wit which it is, and thy conceit thereupon; and at my simple cunning it shall be amended if I can.

Fleshly janglers, flatterers and blamers, ronkers and ronners, and all manner of pinchers, cared I never that they saw this book: for mine intent was never to write such thing to them. And therefore I would not that they heard it, neither they nor none of these curious lettered nor unlearned men: yea! although they be full good men in active living, for it accordeth not to them. <pb n=311>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND SEVENTIETH CHAPTER

 

Of some certain tokens by the which a man may prove whether he be called of God to work in this work

 

ALL those that read or hear the matter of this book be read or spoken, and in this reading or hearing think it a good and liking thing, be never the rather called of God to work in this work, only for this liking stirring that they feel in the time of this reading. For peradventure this stirring cometh more of a natural curiosity of wit, than of any calling of grace.

But, if they will prove whence this stirring cometh, they may prove thus, if them liketh. First let them look if they have done that in them is before, abling them thereto in cleansing of <pb n=312> their conscience at the doom of Holy Church, their counsel according. If it be thus, it is well inasmuch: but if they will wit more near, let them look if it be evermore pressing in their remembrance more customably than is any other of ghostly exercise. And if them think that there is no manner of thing that they do, bodily or ghostly, that is sufficiently done with witness of their conscience, unless this privy little love pressed be in manner ghostly the chief of all their work: and if they thus feel, then it is a token that they be called of God to this work, and surely else not.

I say not that it shall ever last and dwell in all their minds continually, that be called to work in this work. Nay, so is it not. For from a young ghostly prentice in this work, the actual feeling thereof is ofttimes withdrawn for divers reasons. Sometime, for he shall not take over presumptuously thereupon, and ween that it be in great part in his own power <pb n=313> to have it when him list, and as him list. And such a weening were pride. And evermore when the feeling of grace is withdrawn, pride is the cause: not ever pride that is, but pride that should be, were it not that this feeling of grace were withdrawn. And thus ween ofttimes some young fools, that God is their enemy; when He is their full friend.

Sometimes it is withdrawn for their carelessness; and when it is thus, they feel soon after a full bitter pain that beateth them full sore. Sometimes our Lord will delay it by an artful device, for He will by such a delaying make it grow, and be had more in dainty when it is new found and felt again that long had been lost. And this is one of the readiest and sovereignest tokens that a soul may have to wit by, whether he be called or not to work in this work, if he feel after such a delaying and a long lacking of this work, that when it cometh suddenly as it doth, unpurchased with <pb n=314> any means, that he hath then a greater fervour of desire and greater love longing to work in this work, than ever he had any before. Insomuch, that ofttimes I trow, he hath more joy of the finding thereof than ever he had sorrow of the losing.

And if it be thus, surely it is a very token without error, that he is called of God to work in this work, whatsoever that he be or hath been.

For not what thou art, nor what thou hast been, beholdeth God with His merciful eyes; but that thou wouldest be. And Saint Gregory to witness, that all holy desires grow by delays: and if they wane by delays, then were they never holy desires. For he that feeleth ever less joy and less, in new findings and sudden presentations of his old purposed desires, although they may be called natural desires to the good, nevertheless holy desires were they never. Of this holy desire speaketh Saint Austin and saith, that all the life of a good <pb n=315> Christian man is nought else but holy desire.

Farewell, ghostly friend, in God’s blessing and mine! And I beseech Almighty God, that true peace, holy counsel, and ghostly comfort in God with abundance of grace, evermore be with thee and all God’s lovers in earth. Amen.

 

HERE ENDETH THE CLOUD OF UNKNOWING.

 

 


 


 

« Epître de la direction intime » traduite par D.M. Noetinger


 

Collection des MYSTIQUES ANGLAIS

LE NUAGE DE L'INCONNAISSANCE ET LES ÉPITRES QUI S'Y RATTACHENT - PAR UN ANONYME ANGLAIS DU QUATORZIÈME SIÈCLE

TRADUITS PAR D. M. NOETINGER MOINE DE SOLESMES Deuxième édition SOLESMES 1977  

CI-COMMENCE L'ÉPITRE DE LA DIRECTION INTIME. CET ÉCRIT DÉPEND DU " NUAGE " ET SUPPOSE LA PRATIQUE DE CE QU'ENSEIGNE LE " NUAGE ". IL PEUT ÈTRE TRÈS UTILE AUX CONTEMPLATIFS QUI VEULENT ARRIVER A L'AMOUR DIVIN.[10]

PROLOGUE

Ami en Dieu et dans la vie spirituelle, cet écrit voudrait t'apprendre à quelle occupation intérieure tu dois te livrer, d'après ce que je crois savoir de tes dispositions intimes ; je m'adresse donc à toi aujourd'hui, non à tous ceux qui prendront connaissance de ma lettre. Si j'écrivais pour eux tous, je devrais traiter un sujet qui leur convînt à tous en général ; mais puisque c'est pour toi en particulier que je veux écrire, je me bornerai à ce qui me semble le plus avantageux pour toi, le plus en harmonie avec ton état actuel. Si d'autres se trouvent dans les mêmes dispositions et peuvent tirer profit de cet ouvrage, tant mieux ; j'en serai heureux. Il reste cependant que mes réflexions visent tes seuls besoins personnels. C'est donc à toi — et à ceux qui te ressemblent, — que s'adresseront mes avis.

CHAPITRE I

Que la prière dont est ici traité consiste à tendre vers Dieu dans l'obscurité de la foi, et à lui offrir ainsi son titre sans considération ni analyse /1.

Lorsque tu veux te recueillir, ne réfléchis pas d'avance à ce que tu vas faire /2. Laisse de côté toutes pensées, les bonnes comme les mauvaises ; et, à moins de t'y sentir porté, ne cherche pas à prier des lèvres. Lorsque alors tu commenceras ta prière, ne te mets pas en peine de sa durée, ne t'occupe pas de ce qu'elle sera ni du nom qu'on lui donnera : oraison, psaume, hymne, antienne ou toute autre prière, prière générale ou particulière, prière mentale, consistant dans l'attention intérieure de la pensée, ou prière vocale et rendue extérieure par les paroles.

Veille seulement à ce qu'il n'y ait dans

/1 Les divisions et titres Introduits dans l'EptIre ne se trouvent pas dans les mss. ; ils ont paru utiles pour faciliter la lecture.

/2 Ce conseil s'adresse à un contemplatif dont la vie est employée à la lecture, à la méditation, etc., et n'est qu'une préparation à la prière : il ne peut s'appliquer dans tous les cas.

 

ton âme qu'une seule opération, un simple regard fixé sur Dieu, sans que vienne s'y mêler aucune pensée particulière sur lui. Ce n'est pas le moment de considérer comment il est en lui-même ou dans ses oeuvres, mais seulement qu'il est ce qu'il est. Oui, qu'il soit tel qu'il est : ne le conçois pas autrement, je t'en prie. Ne cherche rien de plus à son sujet par subtilité d'esprit ; et que ta foi soit l'unique fondement de ta prière /1.

Ce simple regard vers Dieu, s'appuyant librement sur une foi sincère, sera perçu et compris par toi comme une pensée nue et un sentiment obscur de ton être propre. Ce sera comme si tu disais intérieurement à Dieu : « Ce que je suis, mon bon Seigneur, je vous l'offre, sans m'arrêter à aucune des qualités de votre être, mais en affirmant seulement que vous êtes ce que vous êtes, et rien de plus ! » Que cette humble obscurité soit tout ton objet et toute ta pensée.

/1 Ainsi que l'auteur l'a remarqué déjà au ch. IV du Nuage, il ne s'agit pas d'un exercice de gymnastique intellectuelle qui produirait la contemplation par une sorte d'entraînement naturel. Le seul exercice recommandé est celui des actes de foi et de charité, en quoi consiste « ce simple regard sur Dieu s'appuyant sur la foi ». Lorsqu'elle se sent portée à cette prière, l'âme ne doit pas chercher à méditer ; mais elle ne doit pas non plus oublier que c'est Jésus l'agent principal de ce qui est décrit ici (Cf. infra, ch. VII).

 

Ne fais pas plus de réflexion sur toi-même que sur Dieu afin de devenir un avec lui en esprit, sans dispersion ni distinction. Il est la base de ton être /1 ; car c'est

/1 Le texte anglais de ce passage est le suivant : « He (God) is thy being, and ln Him thou art what thou art, not only by cause and by being, but also He is in thee both thy cause and thy being... evermore saving this difference betwixt thee and Him, that He is thy being and thou not His. For though it be so that all things be in Him by cause and by being and He be in all things their cause and their being, yet In Himself only He is His own cause and His own being. For as nothing may be without Him, so may He not be without Himself. He is being both to Himself and to all. And in that only is He separated from all, that He is being both of Himself and of all. And in that is He one in all and all in Him, that all things have their being in Him as He is the being of all. Plus loin il dira : « That that I am, o Lord, I offer unto thee, for Thou art » (ch.1); ou bien : «All I have of Thee Lord, and Thou it art » (ch. III); et encore « For that thou art thou hast it of Him and He it is. And although thou hast a beginning in the substantial creation the which was sometime nought, yet hath thy being been evermore in Him without beginning and ever shall be without ending as He Himself is » (ch. IV).

Ce dernier texte déjà pourrait servir à expliquer les autres ; mais pour les comprendre, il faut rappeler d'abord les textes souvent cités de la Sainte Écriture : Ipse (Deus) est in omnibus, — le grec dit : Dieu est le tout (Eccli., XLIII, 29) ; in Ipso vivimus, movemur et sumus (Act., XVII, 28); Deus est omnia in omnibus (I Cor., XV, 28); omnia in Ipso constant (Col., 1, 27). A ces textes Il faudrait ajouter les commentaires qu'en ont laissés les docteurs les plus orthodoxes de l'École, chez qui l'on trouverait des expressions aussi fortes que celles de l'auteur inconnu. Cf. par exemple : S. Anselme,

 

en lui que tu es ce que tu es, non seulement parce qu'il est cause et être, mais aussi parce qu'il est en toi tout à la fois et

Monologium, ch. I, III, IV, V, X-XII, etc. ; Proslogium, ch. XIX, XXII, etc. (P. L., t. CLVIII, col. 144 ; 147-150 ; 157-160 ; 237-238, etc.) ; Hugues de Saint-Victor, Alleg. in Nov. Test., l. V (P. L., t. CLXXV, col. 858) ; in Hier. cœl., l. III, V (P. L., ibid., col. 976, 1009); S. Bernard, De consider., l. V, ch. VI (P. L., t. CLXXXII, col. 796) : Quid Deus? sine quo nihil est. Tam nihil esse sine ipso, quam nec ipse sine se potest. Ipse sibi, ipse omnibus est. Ac per hoc quodammodo ipse solus est qui suum ipsius est et omnium esse. L'auteur s'est certainement souvenu de ce passage (V. plus loin). Mais il est inutile de multiplier ces citations, puisqu'il est reconnu que toute la portion de l'Epître où se rencontrent de telles expressions est une paraphrase du De div. Nom. de S. Denys et s'explique par lui (Cf. Préface). Or S. Denys, plus que tous les autres théologiens, aime à employer des termes aussi forts que possible : « Dieu est la cause, l'origine, l'être et la vie de tous les êtres » (De div. Nom., II, 3) ; « tout ce qui est a son être en lui » (ibid., V, 4. — Cf. Sum. theol., la III, Q. LXIX, art. 2) ; « il est l'être de tout ce qui a existence, ... il possède la plénitude totale de l'être ; en lui comme dans sa source réside et subsiste l'être de toutes choses » (ibid., V, 4)); « l'existence relève de lui, et il ne relève pas d'elle ; elle est comprise en lui, et non lui en elle ; elle participe de lui, et non lui d'elle » (Hier. cael., IV, 7). On devrait citer tout le ch. IV de la Hiérarchie céleste, et le ch. V des Noms divins.

Mais si l'Epître s'inspire du Pseudo-Aréopagite, il est bien clair qu'elle demande à être entendue dans le même sens que son modèle. Or, plus qu'aucun autre peut-être, S. Denys a insisté sur la transcendance divine. Il était donc légitime d'interpréter dans la traduction le texte anglais d'après les idées certaines de l'auteur, et c'est ce qui a été fait dans une certaine mesure (du reste, Cf. Préface).

 

ta cause et ton être. Donc dans cette oeuvre pense à Dieu comme tu penses à toi-même, et à toi-même comme tu penses à Dieu : qu'il est comme il est, que tu es comme tu es /1; de sorte que ta pensée ne soit pas dispersée ni divisée, mais rendue une en celui qui est tout.

Encore faut-il maintenir toujours cette différence entre toi et lui, qu'il est l'être dont tu participes et que tu n'es pas le sien. Toutes choses sont en lui par cause et par être, et il est cause et être pour toutes ; mais ce n'est qu'en lui-même qu'il est sa propre cause et son être propre. Rien ne peut être sans lui, et ainsi il ne peut être sans lui-même. Il est être pour toi et pour toutes choses, mais il se distingue de toutes parce qu'il est l'être à la fois de toutes et de lui-même. Et s'il est en toutes, et toutes en lui, c'est que toutes choses ont leur être en lui, comme il est éminemment l'être de toutes.

Ainsi tu lui seras uni dans la grâce, sans séparation, par l'intelligence et la conscience ; à condition de rejeter toutes recherches subtiles sur les qualités de ton être

/1 Plusieurs chapitres du De consider., de S. Bernard, sont précisément consacrés à examiner ce qu'est Dieu et ce qu'est l'homme : l. II, ch. iv et s. ; l. V, ch. vi et s. (P. L., t. CLXXXII, col. 746 et s., 802 et s.).

 

aveugle et du sien ; à condition aussi que ta pensée soit nue et tes impressions purifiées. Alors, dans cette nudité, par la touche de la grâce, tu seras secrètement nourri de lui seul tel qu'il est ; mais ce sera dans l'obscurité et d'une manière partielle seulement, comme il est possible de l'être ici-bas, si bien que ton désir ne cessera de s'exercer et de s'aviver. Alors lève les yeux sans crainte et dis à ton Seigneur, soit en paroles, soit au fond de ton coeur : « Ce que je suis, Seigneur, je vous l'offre ; car vous êtes éminemment ce que je suis. » Et pense purement, simplement, que tu es ce que tu es, sans raffinement ni recherche.

Il n'est pas besoin d'être passé maître pour prier ou penser ainsi, semble-t-il : ce procédé est à la portée du plus ignorant des hommes ou des femmes, et de l'intelligence naturelle la plus vulgaire ici-bas. Aussi je m'étonne doucement et ne puis retenir un sourire mêlé de tristesse, quand me reviennent les réflexions de certaines personnes, non des plus ignorantes, mais savantes et très instruites. A les entendre, mes écrits sont si élevés et si durs à lire, si extraordinaires, si étranges, qu'à peine peuvent-ils être saisis par les gens les plus instruits ou les plus intelligents.

A ceux qui parlent de la sorte, je répondrai qu'ils donnent un sérieux motif de s'affliger, et vraiment ils méritent d'être, dans une intention de miséricorde, raillés par Dieu et ceux qui l'aiment, et sévèrement réprimandés, puisque leur préoccupation de science et d'intelligence les rend si aveugles : et je ne parle pas de quelques personnes seulement, mais du plus grand nombre des chrétiens, sauf peut-être, dans chaque pays, une ou deux âmes spécialement choisies de Dieu. C'est leur prétention qui les empêche de comprendre le vrai sens de cette oeuvre facile, par laquelle toute personne, fût-elle la plus ignorante et la plus inculte, peut s'unir à Dieu dans une charité parfaite, au moyen d'une humilité amoureuse. A la vérité, dans leur aveuglement et leur inquiétude, ils n'y comprennent rien, pas plus qu'un enfant à l'A B C n'apprécie la science des plus grands érudits. Pour la même raison ils traiteront à tort de doctrine subtile un enseignement très simple ; alors qu'à y regarder de près, ce n'est qu'une leçon facile donnée par un ignorant. N'est-il pas vraiment trop peu instruit et trop peu spirituel celui qui ne peut pas penser qu'il est; je ne dis pas : penser ce qu'il est, mais : penser qu'il est? N'est-il pas naturel à la vache la plus ignorante, à la bête la plus dépourvue de raison (si tant est que l'on puisse dire, par impossible, que l'une le soit plus que l'autre), d'avoir le sentiment de leur être propre? A plus forte raison est-il naturel à l'homme, qui est doué d'une manière éminente de raison, et au-dessus de tous les animaux, d'avoir la pensée et la conscience de son être.

Abaisse-toi donc dans la partie la plus basse de ton intelligence (que certains, expérience faite, tiennent pour la pointe la plus élevée) ; et, de la manière la plus simple (que d'aucuns regardent comme la plus sage), considère, non pas ce que tu es, mais seulement que tu es. Penser à ce que tu es, avec tout ce qui est propre à ta nature, suppose beaucoup de science et d'intelligence, exige les recherches approfondies de tes facultés. Ce travail a été fait par toi, je suppose, bien des fois déjà avec le secours de la grâce, si bien que tu sais aujourd'hui ce que tu es, du moins partiellement et autant qu'il t'est profitable pour le moment ; en d'autres termes, tu sais que tu es, par nature, un homme, et, par le péché, un misérable aussi hideux que répugnant /1. Et peut-être ne penses-tu que trop parfois à toutes les ordures qui sont la suite

/1 Cf. S. Edmond, Specul. Ecclesiae (Bibliot. Max. Patrum (1624), t. V, col. 767-768).

 

de ta misère /1. Honte à elles ! laisse-les de côté, je. t'en prie ; ne les remue pas davantage de crainte de l'odeur. Au contraire, pour penser que tu es, il te suffit de ton ignorance et de ta simplicité, sans grande science, ni naturelle ni acquise.                               

CHAPITRE II                                 

De quelle manière on doit faire offrande de son être à Dieu ; et qu'il faut imposer silence à nos facultés discursives.                                            

Ne fais donc autre chose, je t'en prie, sinon de penser simplement que tu es comme tu es, quelque souillé ou misérable que tu sois, peu importe. Il faut, bien entendu, que tu te sois au préalable, — et je suppose que tu l'as fait, — purifié de tous tes péchés en particulier et en général, selon les règles établies et d'après les instructions véridiques de la Sainte Église /2. Car, sans cette purification, ni toi ni nul autre, de                                   

/1 Cf. Cassien Coll. XX, ch. IX in fine (P. L., t. XLIX, col. 1167).                                     

/2 Ct. S. Augustin, de Quantit. anim., no 75 (P. L., t. XXXII, col. 1076).

 

mon aveu, ne devez être assez hardis pour entreprendre l'oeuvre dont je parle. Mais si tu as conscience d'avoir fait ce qui est en toi, alors tu peux t'appliquer à cette oeuvre. Et te sentirais-tu encore abject et misérable, si encombré de toi-même que tu ne saches que faire de toi, suis mes indications.

Dieu est bon et plein de grâce ; prends-le en toute simplicité, comme tu ferais d'un baume, et applique-le sur ton être malade tel que tu es ; autrement dit, avec l'être malade que tu es, va toucher par ton désir le Dieu bon et plein de grâce tel qu'il est/1. Car son contact est le salut infini, comme le témoigne la femme de l'Évangile, disant : « Si tetigero vel fimbriam vestimenti ejus, salva ero ; si je touche seulement le bord de son vêtement, je serai sauvée » (Cf. Matth., IX, 20-21). A plus forte raison seras-tu guéri de ta maladie par le contact céleste de son être même. Approche-toi donc résolument et use de ce remède ; présente-toi sans crainte tel que tu es à Dieu plein de grâce

3 Cf. S. Augustin, Enarr. in psalm. xxxi, serm. II, n° 12 ; in psalm. xliii, n° 14 ; in psalm. Lxv, no 5 ; in psaim. Lxix, no 1; in psaim. txxxv, n0 9; in psalm. xc, sermo II, no 6; S. Bernard, sermon VI, vigile de Noël, no 1 et 2 (P. L., t. XXXVI, col. 266; 487; 790; 866; t. XXXVII, col. 1088, 1164 ; t. CLXXXIII, col. 109).

 

tel qu'il est, sans te livrer à aucune considération particulière et raffinée au sujet des qualités de ton être et de l'être de Dieu : pureté ou misère, grâce ou nature, Divinité ou humanité, peu importe ; il suffit que tu offres avec joie et dans la spontanéité de l'amour ce regard aveugle sur ton être tel que tu le vois, pour que la grâce l'unisse étroitement à l'être ineffable de Dieu tel qu'il est en lui-même, sans rien de plus.

Il est vrai, tes facultés vagabondes et inquiètes ne trouveront pas d'aliment dans cette manière d'agir ; aussi te presseront-elles, en murmurant, de délaisser cette oeuvre et de faire quelque chose qui satisfasse à leur curiosité, — car elles ne voient rien qui vaille dans ce que tu fais et n'y comprennent rien ; mais je l'en aime d'autant mieux, c'est une preuve qu'elle leur est supérieure. Dès lors pourquoi ne pas la préférer? Certes, rien de ce que je pourrais faire, ou de ce que pourraient accomplir les recherches de mes facultés ou de mes sens, ne peut m'amener si près de Dieu et me conduire si loin du monde que ce sentiment simple et nu de mon être aveugle, et l'offrande que j'en fais.

Peu importe donc que tes facultés ne trouvent aucun aliment dans cette oeuvre et cherchent à t'en détourner ; veille à ne pas l'abandonner à cause d'elles, mais maîtrise leurs divagations, ce sont des folles. C'est revenir en arrière et nourrir tes facultés, que de leur permettre des recherches et réflexions subtiles sur les qualités de ton être : de telles méditations sont, à certains moments, très bonnes et très utiles ; mais comparées à ce sentiment aveugle et à cette offrande de ton être, elles te dissipent et te distraient de l'unité parfaite qui devrait rester entre Dieu et ton âme. Tiens-toi dans la fine pointe de ton esprit qui est la pensée de ton être, et ne retourne en arrière pour rien au monde, quelque bon et saint que paraisse l'objet auquel tes facultés veulent t'entraîner.

CHAPITRE III

Que cette prière est prescrite par la Sainte Écriture; et qu'en elle se trouvent accomplis tous les préceptes et particulièrement celui de la charité.

Suis le conseil et l'enseignement de Salomon disant à son fils: « Honora Dominum de tua substantia, et de primitiis frugum tuarum da pauperibus; et implebuntur horrea tua saturitate, et vino torcularia tua redundabunt; honore le Seigneur avec ta substance et nourris les pauvres des prémices de tes fruits; alors tes greniers seront pleins jusqu'à déborder et tes pressoirs regorgeront de vin /1 » (Prov., III, 9-10). Dans ce texte, Salomon parlait à son fils, selon le sens littéral ; mais pour l'appliquer à ton intelligence, je l'interpréterai au sens spirituel et te dirai en son nom : Ami en Dieu, veille à laisser de côté toute l'activité de tes facultés naturelles, et à rendre à ton Seigneur Dieu un culte plénier au moyen de ta substance /2; offre-lui en toute simplicité ton être tout entier, tout ce que tu es et tel que tu es, — mais offre-le comme un tout sans le morceler, c'est-à-dire sans considérer en détail ce que tu es. Par là ton regard ne sera pas dispersé, tes impressions resteront pures, et il n'y aura plus d'obstacle à ton unité intérieure avec Dieu dans la pureté du coeur.

« Et nourris les pauvres des prémices de

/1 Le texte dont se sert l'auteur diffère en plusieurs endroits de celui de la Vulgate. Ici la Vulgate lit : « donne à Dieu, et l'Epître : « donne aux pauvres les prémices de tes fruits.

/2 Cf. S. Thomas in IV Sent., dlst. IV, Q. 111, art. 3, q. 3 ad 3.

 

tes fruits, » c'est-à-dire nourris-les des premières de tes qualités spirituelles et corporelles, celles qui ont grandi avec toi depuis le commencement de ta création jusqu'aujourd'hui, tous les dons de la nature ou de la grâce que tu tiens de Dieu. Je les appelle des fruits, avec lesquels tu dois entretenir et nourrir en cette vie, corporellement et spirituellement, tous tes frères et soeurs selon la nature et la grâce, comme tu dois le faire pour toi-même.

C'est le premier de ces dons que j'appelle « les prémices de tes fruits /1 ». Dans toute créature le premier don reçu est l'être. Sans doute, les qualités /2 de l'être sont si intimement liées à l'être même, qu'elles ne peuvent s'en séparer ; néanmoins, puisqu'elles dépendent de lui, on peut dire avec certitude qu'il est le don premier. Ainsi c'est ton être seul qui constitue les prémices de tes fruits. En effet, si ton coeur veut se répandre en de multiples considérations sur une ou plusieurs des qualités intimes de l'être humain et sur ce qui en

/1 Cf. S. Grégoire, in Buck, liv. I, hom. y, 13 (P. L., t. LXXVI, col. 826-827).

/2 Au sens scolastique, employé ici, la qualité est « tout ce qui perfectionne ou détermine une substance H faut donc l'entendre non seulement des qualités morales, mais de tous les attributs d'un être.

 

fait la plus noble des créatures corporelles, toujours tu trouveras que le point premier et l'objet foncier de ta considération, quelle qu'elle soit, est l'être pur et nu /1.

Ainsi donc dans chacune de tes considérations tu t'exciteras à l'amour et à la louange de ton Seigneur Dieu, qui t'a donné d'être et d'être avec une telle noblesse, comme le prouvent les qualités que tu as reçues ; et tu te diras en toi-même : « Je suis, je constate et je sens que je suis ; non seulement je suis, mais je suis de telle et telle manière ; » et tu rappelleras à ton souvenir toutes les qualités particulières de ton être. Puis, ce qui est beaucoup plus considérable, tu les réuniras en faisceau et tu diras : « Mon être et ma manière d'être, selon la nature et selon la grâce, tout cela je le tiens du Seigneur ; tout cela est de vous, mon Dieu, et vous l'êtes éminemment, et je vous l'offre, d'abord pour vous louer, et aussi pour venir en aide à tous mes frères dans la foi et à moi-même /2. » Par là tu peux voir que l'essentiel de ta considération consiste avant tout et premièrement dans ce simple regard et dans cette

/1 Cf. Hugues de Saint-Victor, Soli!. de arrha anime (P. L., t. CLXXVI, col. 960).

/2 Cf. Nuage, ch. ix.

 

conscience aveugle de ton être qui constitue « les prémices de tes fruits ».

Sans doute ce ne sont là que les prémices de tes fruits, de qui dépendent tous les autres ; mais ce n'est pas le moment d'envelopper la considération que tu en fais, en la revêtant en quelque sorte des qualités particulières de ton être, que j'appelle tes fruits et sur lesquelles tu t'es exercé auparavant. Qu'il te suffise, à l'heure présente, « d'honorer » pleinement « Dieu de ta substance » et de lui offrir ton être nu, c'est-à-dire tes prémices, en un continuel sacrifice de louange à Dieu, pour toi et pour tous les hommes, comme le demande la charité. Ne l'enveloppe /1 donc d'aucun attribut spécial, ni de rien qui appartienne à ton être ou à celui d'autrui ; comme si tu voulais par là subvenir à tes besoins ou à ceux du prochain et accroître ce qui peut être avantageux à tous et les faire avancer davantage dans la perfection.

Néglige cela, tu ne réussirais pas ainsi. Une considération aveugle et générale, dans la pureté de cœur, est plus conforme à tes besoins, plus utile à ton avancement,

/1 Peut-être y a-t-il, dans cette expression, soit une allusion à l'habitude d'envelopper l'offrande dans le voile à l'autel, soit même une réminiscence de la Règle de saint Benoît qui parle de cette coutume (ch. LIX).

 

plus profitable à ta perfection et à celle d'autrui, que n'importe quelle considération particulière, si sainte qu'elle paraisse.

La vérité de mes paroles est assurée par le témoignage de l'Ecriture, par l'exemple du Christ et par la raison. En effet, tous les hommes ont été perdus en Adam /1, parce qu'il s'est distrait de cette adhésion amoureuse dont je parle. D'autre part, tous ceux dont les oeuvres, faites selon leur vocation, témoignent de leur volonté d'être sauvés, le sont et le seront par la seule Passion du Christ. Or, dans sa Passion, il s'est offert lui-même avec tout ce qu'il était, en un sacrifice très réel, par une offrande d'ensemble; non pas en considération particulière d'aucun homme en cette vie, mais en général et pour tous sans distinction. De même, celui qui réellement et parfaitement s'offre en sacrifice dans une intention générale pour tous les hommes, fait tout ce qui est en son pouvoir pour les unir tous à Dieu aussi réellement qu'il l'est lui-même ; car nul ne peut avoir plus grande charité que de s'immoler ainsi pour tous ses frères et soeurs dans la grâce ou selon la nature. L'âme est plus précieuse que le corps ; il vaut donc mieux unir les âmes à Dieu qui en

/1 Cf. Nuage, ch. XXIII.

 

est la vie, par le pain céleste de la charité, que d'unir le corps à l'âme qui en est la vie, en lui procurant en ce monde la nourriture matérielle. Cette dernière espèce de charité, sans aucun doute, est bonne à pratiquer ; mais sans la première elle n'est jamais bien pratiquée. Joindre les deux est préférable ; mais la première est, en elle-même, la plus excellente. A les considérer en soi, la seconde ne mérite pas le salut, tandis que la première non seulement le mérite, même si l'autre fait défaut, mais elle conduit au sommet de la perfection.

CHAPITRE IV

Que pour qui pratique cette prière, il n'est pas besoin de considérations particulières sur soi-même ou sur Dieu.

Pour avancer dans la perfection, il ne t'est donc pas nécessaire, à ce moment, de revenir en arrière ni de donner des aliments à tes facultés, en considérant les qualités de ton être pour exciter ton affection, et nourrir celle-ci de douces et amoureuses impressions de Dieu et des choses spirituelles. Tu n'as pas besoin non plus de rassasier ton intelligence de la sagesse spirituelle et de méditations pieuses, pour obtenir la connaissance de Dieu. Si tu veux, — la grâce t'en donnera la force, — te tenir avec soin et sans te lasser dans la fine pointe de ton esprit, et offrir ainsi à Dieu ce sentiment nu et aveugle de ton être, que j'appelle les prémices de tes fruits, tu peux être sûr de voir se réaliser la deuxième partie du texte de Salomon, selon sa promesse ; et tu verras l'inutilité des recherches inquiètes et de l'analyse à laquelle voulaient te pousser tes facultés intellectuelles, sur les qualités de ton être ou même celles de l'être de Dieu.

Sache-le bien en effet : dans cette oeuvre, tu ne dois pas plus considérer les qualités de l'être de Dieu que les tiennes propres. Il n'y a ni nom, ni sentiment, ni considération qui s'accorde plus et mieux avec l'Infinité qui est Dieu, que ce que l'on peut avoir, voir ou sentir dans l'aveugle et amoureuse considération de ce mot : il est. Les expressions : « mon bon Seigneur, mon beau Seigneur, doux, miséricordieux, juste, sage ou tout-puissant, tout intelligent ; » ou encore : « Intelligence, Sagesse, Puissance, Force, Amour, Charité ; » et tous les autres termes, quels qu'ils soient, que tu puisses dire de Dieu : tous sont cachés et renfermés dans ce petit mot : il est. Car avoir toutes ces perfections, pour Dieu, n'est autre chose qu'être /1. Et si tu accumules cent mille expressions de tendresse comme celles-ci : « bon, beau, » et toutes les autres ensemble, tu ne t'écartes pas de ce petit mot : il est; tu ne lui ajoutes rien quand tu les prononces toutes, tu ne lui enlèves rien si tu n'en dis aucune (Cf. Eccli., XLII, 21).

Reste donc aveuglément dans la considération amoureuse de l'être de Dieu, comme dans celle de ton être propre, sans employer curieusement tes facultés à examiner les attributs de Dieu ou les qualités de ton être ; mais, laissant de côté toute recherche intellectuelle, « honore Dieu au moyen de ta substance », offrant tout ce que tu es, tel que tu es, à celui qui est tel qu'il est, et qui, comme tel et sans plus, est non seulement son être propre, mais aussi la raison du tien. Cette offrande de toi-même rendra

Tout ce paragraphe est tiré de S. Bernard, De Consider., liv. V, ch. vi, n° 13 (P. L., t. CLXXXII, col. 795); cf. S. Denys, De div. Nom., ch. z, § 6 (P. G., t. III, col. 596); Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, second traité, ch. xxx.

 

à Dieu un hommage très élevé et t'unira à lui. Car ce que tu es, tu le tiens de lui et il l'est éminemment. Certes tu as eu un commencement, dans la création de ta substance qui n'a pas toujours existé ; mais pourtant ton être a toujours été en Dieu sans commencement et sera toujours en lui sans fin, comme il est lui-même /1. C'est pourquoi je crie et répète sans cesse : « honore Dieu avec ta substance » pour le commun profit de tous les hommes, et « nourris les pauvres des prémices de tes fruits ».

Alors aussi « tes greniers seront pleins jusqu'à déborder ». En d'autres termes, tes affections seront remplies d'amour et de délectation en Dieu, sur qui tu t'appuies et vers qui seul tu tends. « Et tes pressoirs regorgeront de vin. » Tes sens spirituels, que tu as l'habitude d'exercer et de presser par de laborieuses méditations, par des recherches et par des raisonnements portant sur la connaissance de Dieu et de toi-même, sur ses attributs et tes qualités, laisseront échapper le vin en abondance. Par ce vin, les Saintes Écri-

/1 C'est la théorie de l'exemplarisme divin ; mais si l'auteur semble bien la connaltre, il ne la développe pas : ce n'est pas pour lui le chemin qui mène à la contemplation.

 

tures désignent au sens mystique, qui est le vrai, la sagesse spirituelle, dans la véritable contemplation et la perception savoureuse la plus haute de la Divinité.

Et tu te trouveras enrichi de ces dons à l'improviste, par une douce action de la grâce, sans effort ni travail de ta part, par le seul ministère des anges et la vertu de cette oeuvre d'amour aveugle. Car tous les anges y emploient très particulièrement leur science, comme les servantes servent leur maîtresse.

CHAPITRE V

Que dans cette oeuvre, l'Éternelle Sagesse, le Verbe de Dieu, descend dans l'âme et s'en empare ; des effets de cette union.

En cette oeuvre, qui demande aussi peu d'effort qu'elle exige d'habileté, se trouve renfermée dans toute sa profondeur la sagesse de la Divinité, qui par la grâce pénètre l'âme, pour se l'attacher et se l'unir dans la prudence et l'art spirituels. Le sage Salomon en fait cet éloge remarquable : « Beatus homo qui invenit sapientiam et qui affluit prudentia; melior est acquisitio ejus negotiatione argenti et auri; primi et purissimi fructus ejus /1... Custodi, fili mi, legem atque consilium et erit vita animae tuae et gratia faucibus luis. Tune ambulabis fiducialiter in vita tua et pes tuus non impinget. Si dormieris, non timebis : quiesces et suavis erit somnus tuus. Ne paveas repentino terrore, et irruentes tibi potentia impiorum; quia Dominus erit in latere tuo et custodiet pedem tuum ne capiaris. » (Prov., III, 13, 14, 21-26.)                                                                 

Voici comment il faut entendre ces paroles :

« Béni celui qui peut trouver cette sagesse » (v. 13), et, en elle, s'unir à Dieu avec tant d'habileté amoureuse et de prudence spirituelle, en faisant offrande du sentiment aveugle de son être et laissant bien loin derrière lui les problèmes subtils de la nature et de la science. « L'acquisition de cette sagesse spirituelle et de cette science de prudence est meilleure que celle de l'or et de l'argent (y. 14). » L'or et l'argent signifient toutes les autres connaissances naturelles et spirituelles que nous obtenons par nos études et en exerçant nos facultés sur ce qui est inférieur à nous, sur nous-mêmes et sur les objets qui sont au même niveau que nous : exercice consistant à considérer les qualités de l'être de Dieu ou des créatures.

De la supériorité de cette sagesse, Salomon donne la raison, quand il dit : « Primi et purissimi fructus eius ; ses fruits sont les plus précoces et les plus purs » (y. 14). A cela rien d'étonnant : le fruit de cette oeuvre n'est autre que le sommet de la sagesse spirituelle. Soudain et librement, elle naît dans l'esprit, par une opération intérieure, sans intervention de l'imagination, sans qu'elle soit obtenue par effort ni soumise au travail de l'intelligence naturelle. Auprès de cette sagesse, toute opération naturelle, si sainte ou subtile qu'elle soit, ne mérite que le nom de folie sans réalité ; elle est le produit de l'imagination et reste aussi loin de l'éclat du vrai soleil que la pâleur d'un clair de lune en décembre peut l'être de la splendeur d'un soleil d'été en son plein midi.

Et le texte poursuit : « Garde, mon fils, cette loi et ce conseil » (v. 21) ; en eux sont vraiment et parfaitement accomplis tous les commandements et tous les conseils du Nou-

/1 La Vulgate donne un autre sens au y. 14: «L'acquisition de la sagesse est meilleure que celle de l'argent, et ses fruits sont préférables à l'or le plus fln et le plus pur. Au V. 23, la Vulgate porte in via tua, et non in vita tua (« dans ta voie », et non « dans ta vie O.

                                                                                                 

veau comme de l'Ancien Testament, bien qu'aucun d'eux n'y soit envisagé en particulier. Cette oeuvre n'est-elle pas à juste titre appelée une loi, puisqu'elle contient en elle toutes les branches et les fruits de la loi? A y regarder avec sagesse, il parait bien que le fondement de cette oeuvre, et tout ce qui en fait la force, n'est autre chose que le don glorieux de l'amour dans lequel, selon l'enseignement de l'Apôtre, se trouve réunie toute la loi; n'a-t-il pas dit, en effet : « Plenitudo legis est dilectio; la plénitude de la loi est l'amour» (Rom., XIII, 10).

Salomon ajoute que cette loi et ce conseil d'amour seront, si tu les observes, au dedans, « la vie de ton âme » (v. 22), dans la douceur de l'amour pour Dieu, et qu'au dehors «ils mettront la grâce sur tes lèvres », pour le profit de tes frères dans le Christ, auxquels tu donneras le plus vrai des enseignements par la parfaite convenance de toute ta conduite et de ta manière de vivre /1. C'est bien en ces deux points, l'un intérieur, l'autre extérieur, que, d'après le Christ, consistent toute la loi et les prophètes, puisqu'il les résume dans l'amour de Dieu et du prochain : « In his enim duobus man-

/1 Cf. Nuage, ch. LIV,

 

datis iota lex pendet et prophetae (scilicet in dilection Dei et proximi); à ces deux préceptes sont suspendus la loi et les prophètes (c'est-à-dire à l'amour de Dieu et du prochain). » (Matth., xxii, 40.) Aussi, lorsque tu auras atteint la perfection de cette oeuvre, intérieurement et extérieurement, « tu marcheras avec confiance » (v. 23), appuyé sur la grâce qui est le guide de la voie spirituelle, offrant avec amour la nudité et les ténèbres de ton, être à l'être béni de ton Dieu, de sorte que l'être de Dieu et le tien soient un dans la grâce, tout en restant distincts par nature.

Alors « le pied » de ton amour « ne heurtera pas » (v. 23). Une fois acquise l'expérience de cette oeuvre spirituelle grâce à la persévérance de ton intention, tu ne seras plus arrêté ni ramené en arrière avec autant de facilité qu'au début, par les interrogations inquiètes de tes facultés. — On peut encore l'interpréter ainsi : « le pied » de ton amour « ne trébuchera » ni ne butera sur aucune imagination soulevée par la curiosité de tes facultés. Et pourquoi ? Parce que dans cette oeuvre, comme il a été dit déjà, toute recherche inconsidérée de nos puissances est radicalement déconcertée et laissée de côté, à cause des dangers de l'imagination et des faussetés qu'elle peut suggérer dans cette vie ; tout ce travail ne pourrait que troubler le sentiment nu de ton être aveugle et te faire déchoir de la dignité de cette oeuvre.

Si la pensée d'un objet quelconque se présente à ton intelligence, — j'en excepte celle de ton être nu qui te mènera à Dieu, si tu y concentres toute ton application, — te voilà emporté au loin, réduit à t'appuyer sur les ressources et l'activité de tes facultés; dispersé et séparé, toi et ton souvenir, de toi-même et de Dieu. Evite donc toute dispersion et reste recueilli aussi longtemps que la grâce et ton habileté te le permettront. C'est dans la considération aveugle de ton être nu, ainsi uni à Dieu, que tu dois faire tout ce que tu as à faire : manger et boire, dormir et veiller, marcher et t'asseoir, te coucher et te lever, être debout et t'agenouiller, courir et chevaucher, travailler et te reposer.

Ainsi en toutes tes actions tu maintiendras cette offrande à Dieu comme la plus précieuse que tu puisses lui présenter. Ce sera la partie principale de tes occupations, soit actives soit contemplatives. Car, selon le même texte de Salomon : « Si tu t'endors » (v. 24) dans cette aveugle considération, loin du bruit et des mouvements qu'excitent l'ennemi infernal, le monde trompeur et ta propre fragilité, « tu ne redouteras aucun » péril ni aucune embûche de l'ennemi /1. Et pourquoi? Parce que dans cette oeuvre il est déconcerté et rendu aveugle ; il reste dans une ignorance pénible et s'égare à force d'étonnement, faute de comprendre ce que tu fais. Peu importe ; pour toi, demeure en repos dans cette union amoureuse entre Dieu et ton âme /2.

« Ton sommeil sera plein de douceur », car tu y trouveras une nourriture spirituelle et la vigueur de ton corps et de ton âme. Salomon ajoute plus loin /3 : « Universae carni sanitas est; cette oeuvre est santé

/1 Cf. Cassien, Coll. IX, ch. xxxv (P. L., t. XLIX, col. 816-817).

/2 Les démons peuvent bien savoir ce qui se passe dans notre sensibilité et notre imagination ; mais ils n'ont aucun accès dans notre volonté ni dans notre intelligence. Encore moins peuvent-ils connattre les grâces que Dieu donne à l'âme. Aussi, plus la contemplation se dégage de la sensibilité et de l'imagination, plus elle échappe à la connaissance des démons. Les bons anges eux-mêmes n'ont pas, par les forces de leur intelligence naturelle, le pouvoir de connattre ce que nous voulons et ce que nous pensons ; mais ils le voient dans le Verbe et selon que Dieu le leur révèle (Cf. Sum. theol., I•, Q. tivit, art. 4 et 5). Ils peuvent donc s'intéresser à notre contemplation, tandis que les démons n'y peuvent rien comprendre.

/3 Ce verset que la Vulgate rejette au ch. IV, 22, se trouve dans la version des Septante, après le y. 24 du ch. nt, c'est-à-dire à la place où le met l'auteur.

 

pour toute chair ; » ce qui signifie qu'elle guérit toutes les faiblesses et toutes les infirmités de la chair. Et c'est à bon droit qu'il parle ainsi, car aussitôt que l'âme s'est détournée de cette oeuvre, maladies et corruption ont envahi la chair ; de même celle-ci recouvrera la santé lorsque l'âme sera de nouveau élevée à cette même œuvre par la grâce de Dieu qui en est le principal agent. Sois-en convaincu, tu ne l'obtiendras que de la miséricorde de Jésus, à laquelle s'ajoutera ton adhésion amoureuse. Aussi je joins mon instance à celle de Salomon dans ce chapitre, pour te prier de rester fidèle à cette oeuvre et d'y offrir de plus en plus, dans l'empressement de la charité, le consentement de ton amour.

« Ne redoute pas les terreurs subites ni les attaques des puissances ennemies » (v. 25). Le diable cherchera à l'improviste à t'effrayer, mais ne te laisse pas surprendre et ne perds pas ta tranquillité à cause de lui /1; il heurtera et frappera les murs de la maison où tu reposes, il mettra même en

/1 Cf. Richard Rolle; Julienne de Norwich, Oasien (Colt XVIII, ch. vi; P. L., t. XLIX, col. 1101) et, avec lui, toute la tradition ont souvent représenté la vie anachorétique, — n'oublions pas que notre auteur s'adresse à un solitaire, — comme un combat singulier avec le diable.

 

mouvement ses satellites les plus puissants pour t'attaquer par surprise. Car sache-le bien, toi qui entreprends cette oeuvre, tu auras à voir ou à sentir, à goûter ou à entendre des choses étranges que le diable provoquera extérieurement dans l'un ou l'autre de tes sens, dans l'unique intention de te faire déchoir de la hauteur où tu as été élevé. Mais « garde bien ton coeur » (Prov., iv, 23) pendant l'épreuve ; et appuie-toi avec une souplesse confiante sur l'amour de Notre-Seigneur.

« Car le Seigneur sera à ton côté » (v. 26), tout contre toi et prêt à t'aider ; « il gardera ton pied » c'est-à-dire la marche ascendante de ton amour qui te mène à lui, « si bien que tu ne seras pas trompé » par les artifices et les ruses de tes ennemis : le diable et ses suppôts, le monde et la chair. Oh 1 oui, ami; alors, celui qui est notre Seigneur, et auquel nous adhérons avec amour, nous secourra avec Puissance, Sagesse et Bonté ; il gardera et défendra tous ceux qui, pour l'amoureuse confiance qu'ils portent à Dieu, renoncent complètement à se garder eux-mêmes.

CHAPITRE VI

Que l'âme doit s'abandonner entièrement à Dieu, persuadée qu'il veillera sur elle ; avertissement à ceux qui critiquent l’oeuvre.

Mais où trouver une âme si librement fixée dans la foi et y prenant si pleinement son appui, ayant acquis une telle humilité dans l'anéantissement complet d'elle-même /1? Elle est conduite par la dilection de Notre-Seigneur, et y trouve amoureusement sa nourriture ; elle connaît et goûte pleinement quelle est la Puissance infinie de Dieu, sa Sagesse insondable et sa glorieuse Bonté ; elle sait qu'il est un en tous et que tout est en lui ; enfin elle voit qu'à moins de lui rendre sans réserve tout ce qui est de lui, en lui et par lui, une âme qui aime n'atteint pas l'humilité véritable dans l'anéantissement d'elle-même.

En échange de ce sublime anéantissement dans une vraie humilité, et de cette reconnaissance absolue de tout ce qu'est Dieu dans une charité parfaite, elle obtient de posséder Dieu, dans l'amour du-

/1 Cf. Nuage, ch. XIII et s.; S. Bernard, sermon V, pour la vigile de Noël, n° 4 (P. L., t. CLXXXIII, col. 107).

 

quel elle est comme plongée, grâce à cet abandon plénier et définitif d'elle-même, où elle se tient pour néant et moins encore s'il était possible. Alors la Puissance, la Sagesse et la Bonté de Dieu la secourent, la gardent et la défendent contre tous les ennemis corporels et spirituels, sans qu'elle y apporte ni soin ni travail, sans qu'elle se considère ni réfléchisse sur elle-même.

Laissez de côté vos objections humaines, vous tous, coeurs qui n'êtes humbles qu'à demi ; abstenez-vous de juger selon votre raison ; ne venez pas dire que l'on tente Dieu en abandonnant ainsi complètement, par humilité, la garde de son coeur, lorsqu'on y est poussé par la grâce : votre raison même vous fera reconnaître que c'est par manque de courage que vous reculez devant cet abandon. Tenez-vous satisfaits de votre part : elle suffit au salut dans la vie active qui est vere degré ; mais laissez les âmes contemplatives à leur audace. Ne les jugez pas ; ne vous étonnez pas de leurs paroles et de leurs actes, même lorsqu'ils vous semblent dépasser le niveau de votre raison et le jugement qu'elle prononce.

Ah honte ! Combien de fois avez-vous lu et entendu cette doctrine, sans y ajouter foi ni créance C'est pourtant un point que tous nos anciens Pères ont rappelé et nous ont enseigné, un point qui contient la fleur et le fruit de toutes les Écritures. Ou bien vous êtes aveugles et incapables de comprendre ce que vous lisez ou entendez ; ou bien vous êtes touchés de quelque secret dépit, et vous n'arrivez pas à admettre qu'un si grand bien puisse échoir à vos frères, alors que vous en êtes vous-mêmes privés. Il vous convient d'être vigilants, car votre ennemi est perfide ; il cherche à vous donner de plus en plus confiance en votre esprit propre, de préférence à l'enseignement traditionnel des vrais Pères, au travail de la grâce et à la volonté de Dieu.

Combien de fois avez-vous lu, combien de fois avez-vous entendu des personnes, —et saintes, et sages, et véridiques, — vous dire que, sitôt la naissance de Benjamin, Rachel mourut /1? Par Benjamin on entend

/1 Dans son Benjamin Minor ou Préparation ci la contemplation (P. L., t. CXCVI, col. 1-64), Richard de Saint-Victor compare les deux épouses de Jacob aux deux facultés de l'âme : Lia est la volonté, et Rachel la raison. Les enfants de Jacob sont alors les vertus et les habitudes de l'âme. S'appuyant sut le passage du Ps. Lxvn : ibt Benjamin adolescentulus in mentis excusa, Richard de Saint-Victor fait de Benjamin le type de la contemplation, et remarque, à plusieurs reprises (ch. Lxxin, Lxxiv, Lxxxu, LXXXV, LXXXVI), que la mort de Rachel est la condition de la naissance de Benjamin. « A la naissance de Benjamin Rachel meurt, parce que l'âme élevée à la contemplation constate la défaillance de la raison (ch. Lxxiv). L'expression était devenue classique au moyen âge. L'abdication de la raison qu'elle exprime est partie intégrante du dépouillement total de soi que l'âme doit pratiquer, si elle veut être admise à la contemplation. En le rappelant avec insistance, l'auteur est d'accord avec tous les mystiques.

Ainsi qu'on l'a dit (Cf. Préface), il avait donné un abrégé, en anglais, du Benjamin Minor.

 

la contemplation, par Rachel, la raison. Dès qu'une âme reçoit une touche de la vraie contemplation, ainsi qu'il arrive dans ce sublime anéantissement de soi et cette reconnaissance que Dieu est tout, il est certain et véritable que la raison de l'homme meurt. Puisque vous l'avez lu si souvent, non pas exceptionnellement, mais dans plusieurs auteurs très saints et très dignes d'estime, pourquoi ne pas le croire? Et si vous le croyez, pourquoi oser discuter et examiner avec votre raison les paroles et les actes de Benjamin?

Benjamin représente tous ceux qui, dans l'excès de leur amour, sont ravis au-dessus de leur esprit, selon la parole du Prophète : « Ibi Benjamin adolesceniulus in mentis excessu; là l'enfant Benjamin dans un transport d'esprit » (Ps. Lxvii, 28). Veillez donc à ne pas être comme une malheureuse femme qui tuerait son nouveau-né. Prenez-y bien garde et ne levez pas la pointe de votre lance présomptueuse contre la Puissance, l'Intelligence et la Volonté de notre Dieu : ce serait, de votre part, vous raidir par aveuglement et défaut d'expérience, et vouloir jeter Benjamin à terre alors qu'il vaudrait mieux le soutenir dans son transport.

Eh quoi I Aux premiers jours de la Sainte Église, pendant les persécutions, combien ne vit-on pas de fidèles, de conditions très diverses, subitement touchés d'un si vif mouvement de la grâce que, sans autre préparation, et sans plus raisonner, les artisans laissant leurs outils et les enfants leurs tablettes, tous couraient au martyre avec les saints 11 S'il en a été ainsi, pourquoi ne pas croire qu'aujourd'hui encore, en temps de paix, Dieu a le pouvoir et la volonté de toucher, avec la même soudaineté, certaines âmes de la grâce de la contemplation, et qu'il le fait réellement?

C'est ainsi qu'il agira dans ses élus, j'en suis convaincu ; car il veut, à la fin, manifester sa gloire comme il sied, et provoquer l'admiration du monde (II Thess., I, 10). Aussi, l'âme qui s'anéantit amoureusement elle-même, et reconnaît que son Dieu est

1 Cf. Martyrologe romain, 6 août; Sum. cont. Gent., l.I, Ch.VI.

 

tout, sera protégée par la grâce contre tous les assauts de ses ennemis corporels et spirituels ; non pas en récompense de ses efforts et de son travail, mais par l'opération de la seule bonté de Dieu. Il est dans l'ordre de sa bonté de garder ainsi tous ceux qui, uniquement attentifs à son amour, négligent de s'occuper d'eux-mêmes; et cette préservation admirable n'a rien d'étonnant, car ils sont devenus pleinement humbles dans la hardiesse et la vigueur de leur amour.

Celui qui n'ose agir ainsi, mais critique cette humilité, doit avoir dans son sein quelque diable ; et celui-ci lui enlève la confiance amoureuse qu'il devrait avoir en son Dieu et la bienveillance à l'égard du prochain. Ou bien il n'a pas encore l'humilité parfaite qu'il devrait avoir, —j'entends s'il prétend à la vraie vie contemplative.

Ne ressens donc nulle confusion à t'humilier de cette sorte devant ton Seigneur, et à t'endormir dans cette aveugle considération de Dieu tel qu'il est, malgré tout le bruit de ce monde mauvais, malgré les tromperies de l'ennemi, malgré la faiblesse de la chair. « Notre-Seigneur est là, » prêt à t'aider, « et il garde ton pied pour que tu ne sois pas pris au piège » (v. 26).

C'est donc à juste titre que cette oeuvre est comparée à un sommeil. Lorsqu'on dort, les sens n'agissent pas, afin que le corps puisse prendre son plein repos et donner soulagement et vigueur à la nature. Ainsi dans le sommeil spirituel dont nous parlons, toutes les recherches capricieuses, suites du dérèglement de nos sens spirituels, et tout ce qui vient de l'imagination, sont liés et annulés. Et Pâme simple peut dormir doucement et se reposer dans l'amoureuse contemplation de Dieu tel qu'il est, pour donner aliment et force au principe spirituel.

Rassemble donc tes facultés dans l'offrande de cet aveugle sentiment de ton être ; et, je te le répète à satiété, veille à ce que ce sentiment soit nu et non enveloppé d'aucune de tes qualités. Sinon, si tu le revêts de considérations sur l'excellence de ton être ou toute autre condition de la créature, tu donnes pâture à tes facultés, tu leur fournis l'occasion et le pouvoir de distraire ton attention et de te dissiper, sans que tu saches comment.

Prends bien garde à ce piège, je t'en prie.

CHAPITRE VII

Que la perfection consiste dans cette oeuvre, ainsi que le prouvent les vertus qui en résultent ; qu'elle exige l'appel et la grâce de Dieu.

Mais peut-être tes facultés curieuses ont-elles fait un examen subtil de cette oeuvre à laquelle elles ne peuvent s'exercer? Et tu te demandes de quelle manière elle s'accomplit, et tu la tiens pour suspecte ? Je ne m'en étonnerais pas, car jusqu'ici l'habileté avec laquelle tu t'es servi de tes facultés t'empêche d'obtenir aucune habileté dans une oeuvre pareille.

Peut-être aussi te demandes-tu intérieurement si cette oeuvre plaît à Dieu ou non, et dans l'affirmative, comment elle peut lui plaire autant que je l'ai dit? —C'est là une question posée par une intelligence inquiète qui veut, à tout prix, t'empêcher de te livrer à cette oeuvre avant que sa curiosité ait été satisfaite par quelque bel argument. Je ne refuse pourtant pas d'y répondre ; mais, me rendant d'une certaine façon se.nblable à toi, je donnerai satisfaction à ta raison orgueilleuse, pour qu'ensuite tu sois comme moi et que tu suives mon, conseil, sans mettre de bornes à ton humilité. Car, selon le témoignage de saint Bernard, l'humilité parfaite ne connaît pas de bornes /1. Et c'est mettre des bornes à ton humilité que de refuser de suivre la direction de ton supérieur spirituel, si ce n'est de l'aveu de ta raison /2.

Mais ne vas-tu pas me reprocher ma prétention à te diriger? En vérité, je désire le faire et veux être ton directeur. C'est l'amour qui m'y excite, j'en ai la ferme conviction ; et ce n'est pas une prétendue aptitude résultant de l'éminence de ma science, ou de mon labeur, ou de mon genre de vie. Que Dieu corrige ce qui est défectueux, car il connaît pleinement et je ne connais qu'en partie (Cf. I Cor., XIII, 9).

Ceci dit, je vais donner satisfaction à ta raison orgueilleuse en faisant l'éloge de cette oeuvre. En vérité, si l'âme qui s'y adonne avait une langue pour exprimer ses sentiments, il n'est pas de savant dans toute la chrétienté, qui ne restât émerveillé de la sagesse renfermée dans cette oeuvre I Oui ; et à côté d'elle, toute leur science leur apparaîtrait comme une folie manifeste. Ne t'étonne donc pas si je ne puis en dire la sublimité avec ma langue rude et charnelle ; et Dieu veuille qu'elle

/1 Cf. S. Bernard, De preeeepto et dispens., ch. vz (P. L., t. CLXXXII, col. 868).

/2 Cf. S. Grégoire, Reg. Pastor., 1. I, ch. z (P. L., t. LXXVII, col. 14).

 

ne soit pas profanée et opprimée sous les efforts d'une langue aussi grossière. Cela ne doit pas être ; cela ne sera pas ; Dieu me préserve même d'en avoir la tentation.

Tout ce qu'on a dit de cette oeuvre ne la dit pas, mais ne fait que parler d'elle. Parlons-en donc malgré notre impuissance et confondons ainsi les esprits superbes et en particulier l'orgueil de ta raison, puisque c'est là le but de ma démonstration. Je te demanderai donc en quoi consiste la perfection de l'âme humaine et quelles sont les propriétés /1 de cette perfection? Et je répondrai à ta place que pour l'âme humaine la perfection n'est autre que l'unité réalisée entre Dieu et elle dans une charité parfaite. Cette perfection est si haute et si pure, si au-dessus de l'intelligence humaine, qu'elle ne peut être connue ou perçue en elle-même. Mais là où les propriétés de cette perfection se voient et se constatent, là sans doute la substance même de cette perfection se trouve en abondance. Il importe donc de connaître les propriétés de cette perfection, pour pouvoir affirmer que cet exercice spirituel dépasse tous les autres en noblesse.

/1 La « propriété », au sens philosophique, est ce qui découle de l'essence d'un être et lui convient en propre.

 

Ces propriétés, qui se rencontrent dans toute âme parfaite, sont les vertus. Or, si tu veux considérer ce qui se passe en ton âme et, en même temps, examiner ce qui constitue chaque vertu en particulier, tu

trouveras que les vertus sont toutes comprises clairement et parfaitement dans cette oeuvre, qu'elles y entrent aisément et sans être détournées de leur fin /1. Je ne parlerai ici d'aucune vertu en particulier : c'est inutile, et il en est question à divers endroits de mes propres écrits.

Car cette même oeuvre, si tu la conçois bien, est l'adoration amoureuse, le fruit séparé de l'arbre dont j'ai parlé dans la petite Epître sur la Prière; c'est le Nuage de l’Inconnaissance ; c'est l'amour renfermé dans la pureté du coeur /2 ; c'est l'Arche du Testament; c'est la Théologie de saint

/1 Cf. Sap., viii, 7.

/2  L' amour renfermé dans la pureté du coeur » (Cf. Préface) désigne l'Epître sur la Discrétion. La Théologie est le De mystica Theologia de S. Denys, dont l'auteur avait donné une traduction anglaise. Quant à l'Arche du Testament, c'est le symbole sous lequel Richard de Saint-Victor avait décrit la contemplation dans son Benjamin Major seu de Gratta contemplationis (P. L., t. CXCVI, col. 63-202). Il ne semble pas que l'auteur du Nuage ait traduit le Benjamin Major, mais il avait donné un abrégé du Benjamin Minor; et dans ce dernier traité, Richard de Saint-Victor parle déjà de l'Arche d'alliance comme représentant la révélation et l'état de perfection (P. L., t. CXCVI, col. 59).

 

Denys, sa sagesse, son trésor caché, son obscurité lumineuse et sa science ignorante. Elle nous établit dans le silence, silence de pensées aussi bien que de paroles. Elle rend notre prière brève. En elle nous apprenons à abandonner le monde et à le mépriser.

Mais il y a plus. C'est en elle que tu apprendras à t'abandonner et te mépriser toi-même, selon l'enseignement de Jésus-Christ dans l'Évangile : « Si quis vult post me ventre, abneget semetipsum et tollat crucem suam et sequatur me; si quelqu'un veut venir après moi, qu'il s'abandonne soi-même, qu'il porte sa croix et me suive » (Matth., xvi, 24). Par ces mots, il s'adresse à ton intelligence ; et voici l'enseignement qu'il te propose à l'appui de notre doctrine.

« Celui qui veut venir » humblement, non avec moi, mais « après moi », au bonheur du Ciel ou à la montagne de la perfection... Car le Christ nous a précédés dans sa nature ; et nous, nous le suivons par grâce /1 : sa nature est plus noble que

/1 Dans l'homme, la grâce, similitudo divinitatis participata in homine : « ressemblance de la divinité à laquelle nous participons, » est supérieure à la nature qu'elle perfectionne ; mais dans l'Incarnation, la nature humaine n'a pas reçu seulement une ressemblance participée de la nature divine, elle a été unie à la nature divine elle-même dans la personne du Verbe. Aussi, selon l'expression de S. Augustin (Enchir., ch. xi.) citée par S. Thomas, la grâce devient en quelque sorte naturelle au Christ-homme (Sum. theol., III, Q. u, art. 10 et 12 ; Q. vii, art. 12). n en est de même des vertus qui découlent de la grâce (ibid., Q. vu, art. 2). C'est sans doute à cette doctrine que l'auteur fait ici allusion, lorsqu'il dit que le Seigneur nous a précédés naturellement, en gravissant avant nous la montagne de la perfection, c'est-à-dire en pratiquant les vertus.

La même explication vaut probablement pour la fin du ch. xxxviii du Nuage.

 

 la grâce, la grâce est plus noble que notre nature ; et ceci nous montre bien qu'il nous est radicalement impossible de le suivre sur la montagne de la perfection, —ce qui est l'objet de cette oeuvre, — s'il ne nous met en mouvement et ne nous conduit par sa grâce.

Et cela est absolument vrai. Qu'il soit en effet bien compris de toi, et de tous ceux qui te ressemblent et qui lisent ou entendent ce que j'écris : Si je t'invite à aborder cette oeuvre en toute simplicité et hardiesse, néanmoins je me rends bien compte que Dieu tout-puissant avec sa grâce est, sans erreur ni doute possible, celui qui te met en mouvement; il reste l'agent principal même s'il se sert d'instrument. Pour toi, tu ne peux que consentir et être passif ; cependant, au moment où tu te livres à cette oeuvre, ce consentement et cette passivité supposent une disposition et une aptitude réelle qui se manifestent par la pureté du coeur, et doivent être, comme il convient, l'objet d'une offrande à ton souverain Seigneur. C'est ce que l'expérience te fera constater intérieurement.

Puisque Dieu dans sa bonté meut et touche chaque âme d'une façon différente, usant d'instruments, ou n'en usant pas, qui oserait affirmer que Dieu ne se servira pas de cet écrit pour te mouvoir, — toi ou tout autre gui le lira ou l'entendra, en se contentant de me prendre pour instrument, malgré mon indignité? Mais qu'il daigne vouloir faire ce qui lui plaît et comme il lui plaît ; pour le reste, il faut s'en remettre au témoignage de l'expérience.

C'est pourquoi je t'invite à te disposer à cette grâce de ton Seigneur, et à entendre ses paroles, que j'ai commencé de t'expliquer : « Quiconque veut me suivre doit s'abandonner soi-même. » Comment, je te le demande, peut-on mieux s'abandonner soi-même et abandonner le monde, qu'en dédaignant de penser aux qualités de l'un et de l'autre?

CHAPITRE VIII

Que l’âme doit oublier jusqu'à son être propre pour obtenir le sentiment de l'être de Dieu ; de la souffrance qu'implique ce dépouillement.

Il est une chose, en effet, que tu dois tenir pour certaine : je t'ai dit, il est vrai, de tout oublier, sauf le sentiment aveugle de ton être nu ; toutefois je veux, — et je l'entendais ainsi dès le début, — que tu oublies ce sentiment même, pour obtenir celui de l'être de Dieu /1. C'est précisément dans cette intention que je t'ai expliqué, au commencement, comment Dieu est à la base de ton être. Mais, à mon avis, l'imperfection de tes impressions spirituelles devait t'empêcher de t'élever aussitôt jusqu'au sentiment spirituel de l'être de Dieu ; aussi, pour que tu puisses le faire par degrés, t'avais-je conseillé de t'appliquer au sentiment nu de ton être propre, jusqu'à l'heure où, en persévérant dans cette oeuvre intérieure, tu pourrais parvenir au sentiment bien plus relevé de Dieu. Car toujours, lorsque tu te livres à cette oeuvre,

/1 Ct. S. Bernard, De dilig. Deo, ch. x (P. L., t. CLXXXII, coL 990).

 

tu dois avoir pour but et objet de ton désir le sentiment de Dieu.

Si je t'ai ordonné au début d'envelopper et comme de voiler le sentiment de Dieu du sentiment de toi-même, c'est à cause de ton manque d'expérience et de la pesanteur de ton esprit ; mais plus tard, lorsqu'un exercice assidu t'aura fait progresser dans la pratique de la pureté du coeur, il faudra te dénuder, te dépouiller et comme te dévêtir entièrement de tout sentiment de toi-même, pour mériter d'être revêtu, par la grâce, du sentiment de Dieu. Et telle est la véritable condition de celui qui aime parfaitement : il doit sans réserve se dépouiller de lui-même pour ce qu'il aime, et il ne doit admettre ni souffrir d'être revêtu de quoi que ce soit, sinon de ce qu'il aime. Et cette transformation ne doit pas se limiter à un temps ; mais sans fin il doit s'envelopper dans le plein et définitif oubli de lui-même.

Telle est l'oeuvre d'amour que nul ne peut connaître, excepté celui qui en a l'expérience. Telle est la leçon que donne Notre-Seigneur quand il dit : « Celui qui veut m'aimer, doit s'abandonner soi-même ; c'est assez affirmer qu'il lui faut se dépouiller de lui-même s'il veut être vraiment revêtu de moi, qui suis l'ample vêtement de l'amour, de l'amour éternel et sans fin. » Aussi chaque fois qu'en te livrant à cette oeuvre, tu vois et constates en toi le sentiment de ton être, et non celui de Dieu, tu dois t'en affliger pour tout de bon, et aspirer du fond du coeur au sentiment de Dieu ; il faut, de plus en plus et toujours, chercher à te débarrasser de la conscience douloureuse et du laid sentiment de ton être nu, et souhaiter de fuir loin de toi-même comme loin d'un serpent. Mors tu t'abandonnes toi-même et tu te méprises à fond, comme ton Seigneur te l'ordonne.

Tu désireras donc uniquement, non pas de ne pas être, — ce qui serait folie et dépit envers Dieu, — mais de t'oublier et de perdre jusqu'au sentiment de ton être, ce qui est absolument nécessaire pour goûter parfaitement l'amour de Dieu autant qu'il est possible ici-bas. Mais tu verras alors et tu éprouveras ton incapacité complète à réaliser ton intention : si recueilli que tu sois, tu seras toujours suivi et accompagné dans ton exercice par le sentiment de ton être aveugle, sauf à de rares et courts moments où Dieu se fera sentir à toi dans l'abondance de l'amour ; et ce sentiment pèsera sur toi et s'interposera entre toi et ton Dieu, comme jadis les qualités de ton être l'ont fait entre toi et ton être. Alors tu trouveras bien lourd et bien pénible de te porter toi-même. Ta peine ne sera que trop justifiée ; et que Jésus te vienne en aide, car tu en auras besoin.

Toutes les souffrances possibles ne sont rien auprès de celle-là, puisque tu es maintenant une croix pour toi-même /1. Mais c'est bien l'oeuvre nécessaire et le chemin qui mène à Notre-Seigneur. N'a-t-il pas dit lui-même : « Qu'il porte » d'abord « sa croix », dans la souffrance qu'il trouvera en lui-même; et puis, « qu'il me suive », dans la béatitude et sur la montagne de la perfection, goûtant la douceur de mon amour dans le sentiment ineffable de ma présence.

Ainsi, tu le vois, il t'est bon d'être dans la tristesse et de porter comme une croix le désir de t'oublier /2, et le fardeau de toi- même avant d'être uni à Dieu dans le sentiment spirituel de son être : ce qui est la charité parfaite.

Tout ceci te fera voir et comprendre en partie, dans la mesure où la grâce t'a touché et marqué spirituellement, la dignité suréminente de l'oeuvre à laquelle tu t'exerces.

/1 Cf. Nuage, ch. XLIV.

/2 Lorsque, ici et au ch. Xliv du Nuage, l'auteur parle sous cette forme un peu énigmatique et sommaire de la purification passive de l'esprit, il se maintient dans la vraie discipline contemplative. Celui qui cherche Dieu, et Dieu seul, doit porter peu d'attention sur tout le reste. Il ne lui est pas bon de s'appesantir sur ses souffrances et ses épreuves. A les considérer, il ne fait que les accroitre, ou risque de s'enorgueillir. Moins il y attache d'importance, mieux cela vaut pour lui : il ne doit s'arrêter à rien, si ce n'est Dieu. Aussi le Nuage et les Epttres insistent-ils très peu sur les épreuves de la vie contemplative. Seules, les dernières pages de l'Epttre de la Dir. int. font exception, sans doute parce que le destinataire avait besoin d'avis sur ce point.

 

CHAPITRE IX

Que l'on ne parvient pas à cette oeuvre par le travail de la méditation ; mais que, néanmoins, la vraie porte de la contemplation consiste à méditer sur le Christ Notre-Seigneur.

Et, je te le demande, comment parviendrais-tu à cette oeuvre par l'exercice de tes facultés? Jamais tu n'y arriveras, ni par de belles, hautes et subtiles considérations, ni par le travail de ton imagination, ni en réfléchissant à ta misère et aux défauts de ta vie, ni même en méditant sur la Passion du Christ et les joies du Ciel, sur Notre-Dame, les Saints et les Anges, ou sur les qualités, les attributs les plus ardus et en général sur tout ce qui appartient à ton être ou à l'être de Dieu. A coup sûr, il m'est préférable d'éprouver cet aveugle sentiment de moi-même, dont j'ai dit quelque chose... (je dis : de moi-même, et non : de mes actions. Beaucoup de personnes confondent leurs actions avec elles-mêmes, mais à tort : autre est le moi qui agit, autres sont mes actes ; et de même pour Dieu : autre il est lui-même, autres sont ses œuvres). Aussi j'aime mieux avoir ce sentiment aveugle de moi-même ; je préfère gémir, jusqu'à me rompre le coeur, de ne pas éprouver le sentiment de Dieu, mais de sentir le pesant fardeau de moi-même ; il vaut mieux pour moi exciter ainsi mon désir d'amour et ma soif du sentiment de Dieu, que de me livrer aux imaginations et aux méditations, même les plus relevées ou les plus extraordinaires qu'homme ait jamais lues ou faites, si saintes qu'elles soient, si belles qu'elles paraissent à mes facultés curieuses.

Encore faut-il ajouter que, pour un pécheur, ces méditations sont, dans les débuts, le meilleur moyen de parvenir au sentiment spirituel de lui-même et de Dieu. Il y a plus : il me paraît impossible, réserve faite du bon plaisir de Dieu, qu'un pécheur puisse se maintenir paisiblement dans le sentiment spirituel de soi-même et de Dieu, si par avance, par le travail de l'imagination et la méditation, il ne s'est représenté sensiblement ses œuvres et la vie du Seigneur, et s'il ne s'est livré à la joie où à la tristesse selon que ces représentations peuvent motiver l'une ou l'autre. Qui ne passe par cette voie, ne peut aboutir ; il restera au dehors à l'instant précis où il croit être entré. Car beaucoup croient avoir franchi la porte spirituelle, qui sont encore à l'extérieur ; et ils y resteront jusqu'à ce qu'ils la cherchent dans l'humilité. Certains la trouvent facilement et entrent plus tôt que d'autres : tout dépend du portier, et non pas du prix qu'ils paient ni de leurs mérites.

La spiritualité est, à la vérité, une demeure bien étonnante I Notre-Seigneur n'en est pas seulement le portier, il est aussi la porte : il est le portier par sa Divinité, la porte par son Humanité. Et il dit lui-même dans l'Évangile : /1 « Ego sum ostium; si quis per me intraverit, salvabitur : et sive egredietur, sive ingredietur, pascua

/1 La citation est formée des versets 9 et 1 du chapitre x de S. Jean. Les deux sive du texte manquent dans la Vulgate ; mais cette leçon, ainsi que l'application à la Divinité et à l'Humanité de N.-S., est empruntée au Miroir de S. Edmond, ch. rut (Margari de La Signe, Bibi. Max. Palrum, t. XXV, p. 323), qui donne lui-même comme référence S. Augustin.

 

inveniet. Qui vero non intrat per ostium, sed ascendii aliunde, Ille fur est et latro; je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé : et, qu'il entre ou qu'il sorte, il trouvera de gras pâturages. Quant à celui qui entre, non par la porte, mais par escalade ou à la faveur d'une brèche, il est un voleur et un brigand. » (Joan., x, 9 et 1.) Et, pour appliquer ce texte à notre sujet, il semble te dire : « Moi qui suis tout-puissant par ma Divinité et qui suis, comme portier, libre d'ouvrir à qui je veux, néanmoins je veux qu'il y ait une voie ordinaire et simple, une porte ouverte à tous ceux qui veulent entrer, de sorte que nul ne puisse prétexter l'ignorance du chemin. C'est pourquoi je me suis revêtu de la nature commune à tous les hommes ; j'ai si bien ouvert l'entrée que je suis la porte par mon Humanité ; « et qui accède par moi, sera sauvé. »

Celui-là entre par la porte, qui considère la Passion du Christ, qui s'attriste d'en être cause par sa misère et se reproche amèrement d'avoir mérité de telles souffrances, sans avoir à les subir ; il doit en outre éprouver pitié et compassion pour le Seigneur qui, malgré sa dignité, s'est abaissé à tant souffrir sans l'avoir mérité ; il doit lever son coeur vers l'amour et la bonté de la Divinité qui a daigné s'humilier jusqu'à prendre notre humanité mortelle. Celui qui agit ainsi, entre par la porte et sera sauvé. Qu'il pénètre plus avant, en considérant l'amour et la bonté de la Divinité, ou qu'il s'en tienne à méditer les souffrances de l'Humanité, peu importe : il trouvera l'aliment spirituel de sa dévotion en suffisance et abondance, pour la santé et le salut de son âme, même si, durant cette vie, il ne va pas plus loin.

Celui, au contraire, qui n'entre pas par la porte mais s'efforce d'atteindre à la perfection comme par escalade, au moyen des recherches subtiles et des efforts de ses facultés déréglées, qui délaisse l'entrée commune dont nous avons parlé, et les directions autorisées des Pères spirituels ; celui-là, quel qu'il soit, n'est pas seulement un voleur de nuit, mais un brigand de jour. Il est un voleur de nuit ; car il marche dans l'obscurité du péché, se fiant plus à sa présomption et à son esprit propre, qu'à un directeur véridique et à cette grande route décrite plus haut. Il est un brigand de jour ; car, sous le prétexte d'une vie purement spirituelle, il s'approprie les signes extérieurs et le vocabulaire de la contemplation, sans en avoir la réalité. Lui arrive-t-il de sentir intérieurement un désir qui lui plaît, si menu soit-il, d'approcher de Dieu? il se laisse aveugler par cette impression et croit bon tout ce qu'il fait. C'est pourtant l'entreprise la plus périlleuse qui puisse tenter un jeune homme, de suivre l'ardeur de son désir sans le laisser régler par aucune direction. Il en est ainsi surtout lorsqu'il s'agit d'escalader des hauteurs qui non seulement sont au-dessus de lui, mais qui sont en dehors de la route simple et commune à tous les chrétiens, alors que cette route n'est autre, selon l'enseignement du Christ, que la porte de la dévotion et le moyen le plus sûr de parvenir ici-bas à la contemplation.

CHAPITRE X

Que chacun doit suivre l'appel de Dieu, sans juger autrui ; et que cette oeuvre n'est pas réglée par la sagesse humaine, mais par la Sagesse même de Dieu et l'inspiration du Saint-Esprit.

Mais je reviens à ce qui te concerne en particulier, — toi et tous ceux qui sont dans les mêmes dispositions. Si telle est la porte, celui qui l'a une fois trouvée doit-il rester toujours au dehors ou se tenir à l'entrée, sans jamais pénétrer plus avant? /1 Je réponds pour toi qu'il lui est bon de rester ainsi jusqu'à ce qu'il soit, en grande partie tout au moins, débarrassé de la rouille venant de l'insubordination de la chair, et qu'il ait obtenu l'approbation de son directeur et celle de sa conscience. Mais surtout il lui faut attendre d'être appelé par l'inspiration intérieure de l'Esprit de Dieu. Cette inspiration lui attestera, plus vite et plus sûrement que tout autre signe, s'il est appelé et attiré à l'intérieur pour une oeuvre plus particulière de grâce.

Voici comment on peut constater cette touche de la grâce. Elle existe si l'on sent continuellement, dans ses exercices, comme un désir délicat et toujours croissant de s'approcher de plus en plus de Dieu, autant qu'if est possible de le faire en cette vie, au moyen d'un sentiment spirituel ; et si l'on éprouve le même sentiment lorsqu'on entend parler de ce désir ou qu'on le trouve

/1 Ce passage ne signifie nullement qu'il faut laisser à la porte, comme on ferait d'un portier, Celui qui est et qui sera toujours, au Ciel comme sur terre, la tête du corps mystique formé de tous les chrétiens. Ici c'est précisément la Divinité du Seigneur qui est représentée par le portier. Ce point a été développé dans la Préface. Cf. aussi Walter Hilton. Scala Perfectionis, 1. II, ch. xxx.

 

mentionné dans les livres. Quant à ceux qui ne se sentent pas ainsi mûs dans leurs lectures, et surtout dans leurs exercices journaliers, par ce désir toujours croissant de s'approcher de Dieu, ils feront bien de demeurer à la porte : ils sont appelés au salut, non encore à la perfection.

Puis il y a une chose à laquelle tu dois prendre garde, toi qui lis ou entends mes paroles, et en particulier en ce moment où je fais une distinction entre ceux qui sont appelés au salut et ceux qui sont appelés à la perfection /1. Quelle que soit ta part, ne te permets pas de juger ou de discuter les actes de Dieu ou ceux d'un homme ; borne-toi à examiner les tiens. Ne t'inquiète pas par exemple de savoir qui Dieu meut et appelle à la perfection, et qui il n'y appelle pas, ni après combien de temps il l'appelle, et pourquoi il appelle celui-ci plus rapidement que celui-là. Si tu ne veux pas commettre une erreur, ne juge pas ; mais écoute et cherche à comprendre. Si tu es appelé, loue Dieu et veille à ne pas

/1 Tous les chrétiens sont appelés à la perfection, c'est-à-dire à la charité (Cf. Sum. Theol., II, Q. cxxxav et cxxxv) ; mais en opposant ici le salut à la perfection, l'auteur montre qu'il entend parler de la vie parfaite, et principalement de la vie contemplative et de la contemplation habituelle.

 

tomber ; si tu n'es pas encore appelé, demande humblement à Dieu qu'il t'appelle, et quand il le voudra. Mais ne prétends pas lui faire la leçon ; laisse-le agir : il est puissant, il est sage et il veut faire ce qui vaut le mieux pour toi et pour tous ceux qui l'aiment /1. Tiens-toi pour satisfait de ta part, quelle qu'elle soit. De toute façon tu n'as pas à te plaindre, car les deux parts sont d'un grand prix. La première est bonne et indispensable ; la seconde est meilleure : que celui qui peut l'avoir, l'obtienne ; ou, plus exactement, que celui-là l'obtienne qui y est mené par la grâce et appelé par Notre-Seigneur. De nous-mêmes nous pouvons bien insister orgueilleusement : mais nous n'aboutirons qu'à, tomber ; et vraiment, sans Notre-Seigneur, tout ce que nous faisons n'est rien. N'a-t-il pas dit lui-même « Sine me nihil potestis face.re; sans moi vous ne pouvez rien faire » (Joan., xv, 5) ? C'était nous dire : «Si je ne vous mets pas en mouvement moi-même, si je ne suis pas agent principal dans votre acte (vous ne faisant que consentir et étant passifs), vous ne pouvez rien faire qui me plaise parfaitement. » C'est pourtant ce que devrait réaliser l'oeuvre dont nous parlons /1.

Tout ce que je viens de dire est pour confondre la fausse présomption de ceux qui, poussés par l'exubérance de leur savoir et de leur intelligence naturelle, veulent être toujours les agents premiers de leurs actes (Dieu restant passif ou ne faisant que consentir), alors que le contraire seul est exact lorsqu'il s'agit de contemplation. En cette matière, il faut mettre de côté les recherches subtiles de la science et .de la perspicacité naturelle, et laisser Dieu être l'agent principal.

Au contraire, dans les choses de la vie active, le savoir de l'homme et son intelligence doivent collaborer avec Dieu (Dieu ne faisant que consentir spirituellement), pourvu que l'on suive le témoignage de l'Écriture, les indications du directeur et les coutumes qui varient pour chaque nature, chaque degré, chaque âge et chaque tempérament. Personne ne doit suivre l'impulsion de son esprit, encore qu'elle lui paraisse très sainte, si elle l'entraîne au delà de sa science ou de ses capacités ç alors même que l'un des trois témoins cités plus

/1 Cf. S. Augustin, in Joan., Tract. XXVI no 2 (P. L., t. XXXV, col. 1607).

/1 Cf. S. Bernard, De Gratta et lib. arbilr., ch. xiii-xiv (P. L., t. CLXXXII, col. 1024-1027).

 

haut, ou tous les trois ensemble l'y encourageraient de tout leur pouvoir. Et certes il est très sage que l'homme soit supérieur à sa tâche. C'est pourquoi les statuts et ordonnances de la Sainte Église ont réglé que nul ne serait admis à une prélature, qui est le plus haut degré de la vie active, sans un examen attestant que la charge n'est pas au-dessus de ses forces.

Dans la vie active, le savoir de l'homme et ses facultés naturelles doivent s'exercer pleinement avec le consentement et la grâce de Dieu, auxquels s'ajoutent l'approbation des trois témoins et les ressources de notre habileté ; car toutes les choses de la vie active sont dominées et réglées par la prudence humaine. Mais dans les choses contemplatives, la plus haute sagesse que l'homme puisse avoir ne peut s'élever assez haut : Dieu doit être l'agent principal ; l'homme ne fait que consentir et être passif.

Cette parole de l'Écriture : « sans moi vous ne pouvez rien faire, » je l'interprète donc différemment selon qu'il est question des actifs ou des contemplatifs /1. Pour les

/1 Cette distinction un peu sommaire aurait besoin d'explication. L'auteur oppose la contemplation infuse, où Dieu est nécessairement agent principal, aux oeuvres de la vie active qui peuvent étre faites, et bien faites, par l'homme avec le concours de la grâce. Mais pour être complet, il faut ajouter que tout acte surnaturel a Dieu pour cause, et aussi que les actes de la vie active peuvent être accomplis sous l'influence des dons du Saint-Esprit, celui-ci étant alors le !notenr de l'âme. C'est même alors qu'ils sont accomplis parfaitement.

 

actifs, Dieu consent ou laisse faire, ou fait l'un et l'autre à la fois, suivant que l'acte est licite ou non, qu'il lui plaît ou non. Lorsqu'il s'agit des contemplatifs, il est agent principal et ne leur demande que de le laisser faire et de consentir. De la sorte, il est vrai que dans toutes nos actions, licites ou non, actives ou contemplatives, sans lui nous ne pouvons rien faire. Il est avec nous quand nous péchons, parce qu'il nous laisse faire, bien qu'il ne donne pas son consentement ; et ce sera pour notre réprobation finale, si nous ne nous corrigeons dans l'humilité. Pour les oeuvres de la vie active, dans les choses licites il est avec nous, en laissant faire et consentant : pour notre plus grand reproche si nous reculons, pour notre plus grande récompense si nous avançons. Mais dans ce qui concerne la vie contemplative, il est avec nous comme principal moteur et agent premier : nous, nous ne faisons que consentir et être passifs, pour notre plus grande perfection et pour arriver à l'union spirituelle de notre âme avec lui dans la charité parfaite.

En résumé. les hommes se divisent en trois classes : les pécheurs, les actifs et les contemplatifs : la parole de Notre-Seigneur s'applique aux trois. Sans lui, qui laisse faire les pécheurs et ne consent pas à leurs oeuvres, qui, pour les actifs, laisse faire et consent, et qui, pour les contemplatifs, est principal moteur et agent, nul ne peut rien faire.

Voilà bien des mots pour peu de doctrine. (Si pourtant je me suis étendu sur cette matière, c'est afin de t'apprendre quand tu dois faire travailler tes facultés et quand tu ne le dois pas, comment Dieu est avec toi dans tels actes et comment dans tels autres ; par là tu pourras peut-être éviter des erreurs que tu aurais commises faute de cet enseignement.) Mais puisque ces réflexions sont écrites, laissons-les, bien qu'elles ne se rattachent que de loin à notre sujet, auquel nous devons maintenant revenir.

CHAPITRE XI

De deux signes auxquels on peut reconnaître si Dieu nous appelle à cette oeuvre.

Tu vas probablement m'adresser cette demande : Y a-t-il un ou plusieurs signes auxquels je puisse reconnaître, rapidement et sans me tromper, ce qu'est ce désir croissant que j'éprouve dans mes exercices quotidiens, et ce mouvement de complaisance intime que je ressens en lisant ou en entendant parler de l’oeuvre /1? Est-ce vrai-

/1 L'auteur revient ici, avec plus de développement, sur le sujet qu'il a déjà abordé aux ch. Lxxiv et Lxxv du Nuage, et indique à quels signes on peut reconnaître si l'on est appelé à l'oeuvre. Ces signes n'ont pas besoin d'explications. Pour celui qui ne les connaît pas par expérience, ils seront sans doute lettre morte ; mais celui qui les a éprouvés ne s'y trompera pas et tressaillira de les trouver si clairement notés. On peut seulement ajouter deux remarques. S. Jean de la Croix a donné, dans sa Montée du Carmel (I. II, ch. xiii), trois signes pour indiquer à quel moment on peut laisser la méditation pour la contemplation; et ces signes ont été adoptés comme classiques dans tous les traités modernes de mystique. Ce ne sont pas ceux qu'indique notre auteur, mais ils s'y ramènent en grande partie. Du reste, « ils ne s'entendent pas d'un état habit, mais du temps de la contemplation » (Maynard, Traité de la vie intérieure, t. I, p. 164-165), tandis que ceux décrits ici s'entendent plutôt de la disposition générale requise pour pratiquer la contemplation, sans rien préjuger de chaque oraison particulière.

A ces signes doivent s'ajouter normalement certaines conditions générales Indiquées précédemment par l'auteur : d'abord la pratique des vertus de la vie active (Prologue du Nuage), ou tout au moins une purification sincère et complète de la conscience, jointe à l'abandon du monde et à une conversion totale de la vie (Nuage, ch. xxvit et xxvin ; Ep. Dit% int., ch. n); il faut aussi ne pas avoir l'esprit inquiet (Nuage, Prol., ch. Lxxiv ; Ep. Dir. int., ch. iv); et enfin il faut mener une vie contemplative. Mais ce ne sont là que des conditions préalables : elles ne suffisent pas sans les signes qui indiquent l'appel de Dieu.

 

ment un appel de Dieu m'invitant à une grâce spéciale comme celle dont tu parles?

ou n'est-ce qu'une opération de mon esprit et un aliment dont il se nourrit, mais une preuve qu'il doit attendre et s'exercer encore dans la grâce commune, celle qui est la porte et l'entrée de tous les chrétiens, ainsi qu'on l'a dit plus haut?

A cette question je répondrai de mon mieux. Comme tu peux le voir, je t'indique deux sortes de preuves pour vérifier si tu es appelé de Dieu à l'oeuvre dont nous parlons : l'une est intérieure, l'autre extérieure. Aucune des deux ne suffit pleinement sans l'autre, s'il me semble bien ; mais si toutes deux se rencontrent, tu peux être assuré de ne pas te tromper.

La première de ces deux preuves, celle que j'appelle intérieure, est précisément ce désir croissant que tu éprouves en t'exerçant chaque jour à l'oeuvre. — A son sujet, il est une chose que tu dois savoir : ce désir en lui-même est un acte aveugle de ton âme (il est pour l'âme ce que la marche et les pas sont pour le corps /1, et tu sais fort bien que ce sont là des actes inconscients) ; mais tout aveugle qu'il soit, il est accompagné et suivi d'une sorte de vue spirituelle qui est, en partie, la cause du désir et, en même temps, un moyen de l'augmenter. Ceci dit, considère avec soin en quoi consiste cette vue dans ton exercice spirituel quotidien. Si tu t'occupes du souvenir de ta misère, de la Passion du Christ ou de tout autre sujet qui appartient à l'entrée commune dont nous avons parlé ; si ces considérations font naître la vue spirituelle qui accompagne et suit ton désir aveugle : c'est pour moi un indice manifeste que la croissance de ton désir n'est qu'une nourriture donnée à ton esprit pour qu'il demeure dans la grâce commune et s'y exerce ; il n'y a là ni appel ni motion de Dieu pour t'élever à une grâce particulière.

Quant au second signe, celui qui est extérieur, c'est le mouvement de complaisance

/1 Pour l'explication de cette phrase, cf. Nuage, ch. LXX et les textes cités en note.

 

que tu ressens en lisant ou en entendant lire ce qui a trait à l'oeuvre. Je l'appelle un signe extérieur, parce qu'il vient du dehors, par les fenêtres des sens corporels, les oreilles ou les yeux. Eh bien, si ce mouvement ne persiste pas au delà du temps de la lecture, s'il cesse aussitôt ou peu après ; s'il n'est pas en toi ou avec toi lorsque tu te lèves ou tu te couches, si tu n'a pas conscience qu'il t'accompagne dans ton exercice quotidien, entrant et s'interposant pour ainsi dire entre toi et lui, avivant et dirigeant ton désir : c'est pour moi un signe très véridique qu'il s'agit seulement du plaisir naturel que prend tout chrétien à entendre la vérité. Ce plaisir est d'autant plus vif qu'il est provoqué par une explication plus précise et exacte des conditions de la perfection qui s'accordent le mieux avec l'âme de l'homme et la nature de Dieu. Mais ce n'est pas une motion spirituelle de la grâce, ni une invitation de Dieu à délaisser l'oeuvre qui sert de porte commune à tous les chrétiens.

Il en va tout autrement si ce mouvement de complaisance est si abondant qu'il t'accompagne à ton coucher, se lève avec toi le matin ; et s'il te suit le long du jour dans tout ce que tu fais. Il t'arrache à ton exercice spirituel quotidien et se met entre toi et lui ; il s'associe à ton désir et le suit si bien, que tous deux semblent ne plus faire qu'un ou former ensemble un je ne sais quoi que tu ne saisis pas. Il transforme tes gestes et donne de la grâce à ta contenance ; tant qu'il dure, tout te plaît et rien ne peut te faire souffrir. Tu ferais volontiers des lieues pour t'entretenir avec celui qui, à ta connaissance, aurait éprouvé ce même mouvement ; et dans ce cas, tu ne peux parler d'autre chose, — parle qui voudra, —car seul ce sujet t'intéresse. Tes paroles sont rares alors, mais pleines de fruit et de feu. Un simple mot de ta bouche contient un monde de sagesse ; et pourtant il ne paraît que folie à ceux qui se confient en leurs facultés naturelles. Ton silence est aimable, ta parole opportune, ta prière secrète, ton élèvement très pur ; tes manières sont humbles, ta joie très douce, et la contemplation fait ton délassement /1. Tu aimes à être seul, à rester assis à l'écart ; parce que tu considères comme un obstacle la compagnie des hommes, sauf s'ils se livrent à la même œuvre ; tu ne désires faire ou entendre de lecture que sur ce sujet.

S'il en est bien ainsi, le signe intérieur et le signe extérieur sont d'accord et ne font plus qu'un.

/1 La traduction littérale serait : « Tu aimes à jouer avec un enfant. » On pourrait prendre les mots au pied de la lettre ; mais il semble plus vraisemblable que l'enfant dont il est ici question est Benjamin adolescen-tulus, « l'enfant Benjamin » mentionné plus haut (ch. vi) et qui désigne la contemplation. Si cette explication est correcte, il faut sans doute interpréter l'élévation dont il vient d'être parlé, du mentis excessus de Benjamin.

 

CHAPITRE XII

Des désolations et des consolations qui se rencontrent dans l'exercice de cette oeuvre, et pourquoi Dieu envoie les unes et les autres ; conclusion au sujet des signes.

Tout cela est vrai ; mais peut-être lorsque tu auras constaté en toi tous ces indices et leurs caractéristiques tels que je les ai décrits ici, ou du moins quelques-uns d'entre eux, ils viendront à disparaître pour un temps : tu te trouveras comme dépouillé de tout, privé aussi bien de cette ferveur nouvelle que de l'ancien exercice auquel tu étais habitué ; et tu auras l'impression d'être tombé entre les deux, n'ayant plus ni l'un ni l'autre et souffrant de la perte de tous deux. Ne te laisse pas appesantir pour autant ; supporte avec humilité ce qui t'arrive, et attends avec patience la volonté de Notre-Seigneur. Car à ce moment tu es, pour employer une comparaison, lancé sur la mer spirituelle, et tu as laissé ce qui est de la chair pour faire voile vers ce qui est de l'esprit.

Bien des tempêtes et des tentations se lèveront peut-être, et tu ne sauras où trouver un refuge, tant la tristesse t'aura envahi. Il te semblera que tout a disparu : grâce ordinaire et grâce spéciale. Ne t'effraie pas trop alors, même s'il te semble qu'il y a lieu de craindre. Reste plutôt dans une confiance amoureuse, si faible soit-elle, en Notre-Seigneur ; car il n'est pas loin. Peut-être va-t-il bientôt jeter les yeux sur toi et te toucher d'un mouvement plus fervent de la même grâce qu'il t'a donnée déjà.. Aussitôt tu te sentiras remis ; et tout te semblera bien, du moins tant que durera cette grâce. Et soudain, avant même que tu comprennes comment, tout s'éloigne à nouveau et tu te retrouves dépouillé de tout sur ton navire, au milieu des coups de vent qui soufflent de partout, sans que tu saches d'où ils viennent.

Pourtant ne te laisse pas déconcerter, car, je te le promets, « le Seigneur viendra et sans tarder » (Habacuc, 11, 3 ; cf. Hebr., x, 37) ; lorsqu'il lui plaira de te consoler, sa puissance te délivrera de toute tristesse, d'une manière plus éminente qu'il ne l'avait jamais fait. Oui ; et s'il s'éloigne souvent, autant de fois il reviendra ; et chaque fois, si tu supportes humblement l'épreuve, il reviendra avec plus d'empire et t'apportera plus de joie. Il n'agit en tout cela que pour te rendre spirituellement aussi souple à sa volonté qu'un gant de peau l'est à la main. Ainsi, qu'il s'agisse de son éloignement ou de son retour, son action intime en toi tend à un but unique : faire en toi son œuvre propre. En te retirant la ferveur dont, bien à tort, tu confonds l'absence avec celle de Dieu, c'est avec beaucoup d'à-propos que Dieu éprouve ta patience ; mais sache-le bien, s'il retire parfois ces douceurs sensibles, ces sentiments de ferveur et ces désirs brûlants, néanmoins il n'ôte pas pour autant sa grâce à ses élus.

Je ne puis croire, en effet, qu'il leur enlève jamais la grâce spéciale dont il les a touchés une fois, sauf s'ils tombent dans le péché mortel. Car toutes les douceurs dont j'ai parlé, ne sont pas la grâce elle-même, mais seulement des indices de la grâce ; aussi peuvent-elles nous être reti- rées pour exercer notre patience et par là nous procurer des avantages spirituels plus considérables que nous ne saurions l'imaginer. La grâce elle-même est si pure, si haute, si spirituelle qu'on ne peut la constater dans la sensibilité : les signes indiqués plus haut peuvent être perçus ; elle, non. Ainsi Notre-Seigneur nous prive parfois de la ferveur sensible à la fois pour augmenter et éprouver notre patience ; parfois aussi il le fait pour d'autres raisons que je n'ai pas à développer ici. — Poursuivons notre sujet.

D'autres fois, au contraire, il te donne ces douceurs sensibles, que tu prends à tort pour son retour, d'une manière plus relevée, avec plus de fréquence et de force ; il le fait pour nourrir ton àme et lui apprendre à demerer et à vivre dans l'amour et l'adoration.

Ainsi, par la patience que tu gardes dans l'absence de ces consolations, signes de la grâce, et par cette nourriture vivante et pleine d'amour que leur retour procure à ton âme, dans un cas comme dans l'autre, Dieu te rendra joyeusement souple et soumis à sa volonté dans une parfaite union spirituelle (union qui est le sommet de la charité) ; si bien que tu seras aussi joyeux et content de perdre ces douceurs à son gré, que de les posséder et d'en jouir pendant toute ta vie /1.

A ce moment ton amour est à la fois chaste et parfait. A ce moment tu vois Dieu et ton amour réunis ; et, dans la pureté de cette union spirituelle avec son amour, par la fine pointe de ton esprit tu prends conscience de lui ; mais c'est dans l'obscurité, ainsi qu'il est possible de le trouver ici-bas, lorsqu'on est dépouillé de soi-même et revêtu de lui seul, et que l'on a rejeté toutes les impressions sensibles, quelque douces ou saintes qu'elles puissent être ; il est perçu alors dans la pureté de l'esprit avec vérité et perfection, en lui-même et tel qu'il est, bien loin de toute représentation imaginaire ou de toute idée naturelle.

Pour ton intelligence qui en prend conscience, cette vue et ce sentiment de Dieu tel qu'il est, ne peuvent pas plus être séparés de Dieu lui-même que Dieu ne peut être séparé de son être, qui est un, substantiellement et par nature. Comme il ne peut être séparé de son être à cause de l'unité de sa nature, ainsi l'âme qui jouit de cette vue et de ce sentiment ne peut être loin de ce qu'elle voit et de ce qu'elle sent, à cause de l'unité qui résulte de la grâce.

Et partant, ces signes te permettront de constater et d'éprouver en partie quelle est la nature et la noblesse de ce mouvement de grâce qui t'appelle intérieurement dans ton exercice spirituel, ou qui te parvient extérieurement au moyen des lectures. Lors donc que tu as expérimentés — toi ou tous ceux qui sont dans les mêmes dispositions, — ces marques ou quelques-unes d'entre elles (car bien peu d'âmes sont assez touchées de cette grâce pour les ressentir toutes au début), si du moins tu en as vraiment éprouvé une ou deux, ce qui peut suffire, il faut les contrôler par le témoignage de l'Écriture, par l'examen de ta conscience et par l'avis de ton directeur. Cela fait, tu auras profit à abandonner parfois les méditations et leurs recherches, les représentations raffinées qui portent sur les qualités de ton être et de l'être de Dieu, sur tes actions et les oeuvres de Dieu : jusqu'ici elles ont nourri tes facultés, elles t'ont affranchi de tout ce qui tient au monde et à la chair ; ainsi elles t'ont préparé à la grâce qui t'est donnée maintenant.

1/ Cf. Nuage, ch. XLIX et L.

 

 

 

 

CHAPITRE XIII

Que Notre-Seigneur lui-même nous enseigne comment pratiquer cette œuvre ; et que les contemplatifs doivent persévérer dans l'humilité et l'amour.

Laissant donc cette connaissance de Dieu acquise par la réflexion et l'imagination, si tu veux t'instruire de cette occupation spirituelle qui se borne au sentiment de toi-même et de Dieu, considère l'exemple que le Christ nous a donné dans sa vie.

En effet, s'il n'y avait pas de plus haute perfection ici-bas que de considérer et aimer son Humanité, je suis convaincu qu'il ne serait pas remonté au Ciel avant la fin du monde ; il n'aurait pas privé de sa présence corporelle ceux qui ont pour lui un amour spécial. Mais il y a une perfection plus haute, accessible à l'homme dès cette vie : c'est l'expérience toute spirituelle de l'amour de sa Divinité. Et c'est pourquoi il a dit à ses disciples qui murmuraient de perdre sa présence corporelle, (ce que tu fais d'une certaine manière toi aussi, quand tu regrettes d'avoir à laisser le travail de la méditation et l'exercice inquiet de tes facultés) : « expedit vobis ut abecu n ; il est bon pour vous que je m'en aille » corporellement (Joan., xvi, 7). Et le Docteur /1 dit à ce propos : « Si la vue de l'Humanité n'est pas retirée à nos yeux corporels, l'amour de la Divinité ne s'emparera pas de nos yeux spirituels ». Après lui, je te répète qu'il est bon parfois de laisser les recherches de nos facultés, pour apprendre à goûter intérieurement quelque chose de l'amour spirituel de Dieu.

C'est par la voie que je t'indique que tu parviendras à ce sentiment spirituel, aidé et prévenu de la grâce. Applique-toi de plus en plus et sans relâche à rester dans ce sentiment nu de toi-même, offrant avec une perfection toujours croissante ton être à Dieu, comme la plus pure des oblations. Mais si tu veux éviter toute erreur, veille bien à ce que ce sentiment soit nu. Et s'il est tel, ce sera au début une grande souffrance de t'y maintenir, parce que, je te le redis encore, tes facultés n'y trouveront

/1 L'idée, sinon les mots, se trouve dans S. Augustin, fn Joan., Tract. xcv no 4 ; Serm. caxx, no 2 (P. L., t. XXXV, col. 1869; t. XXXVIII, col. 1238). Elle se trouve aussi dans deux passages de S. Grégoire, Mor. liv. VIII, n° 41 ; Dial., liv. II, ch. xxxvin (P. L., t. LXXV, col. 866; t. LXVI, col. 204). S. Thomas les cite tous deux dans son commentaire sur l'Évangile de S. Jean, ch. x ; peut-être est-ce lui que l'auteur désigne par l'expression « le Docteur », ainsi qu'il l'a déjà fait dans l'Epttre sur la Prière (no 3).

 

aucun aliment. Mais cela n'importe, et je ne l'en aime que mieux. Laisse donc tes facultés jeûner, faute de trouver leur satisfaction naturelle dans la connaissance. L'homme, a-t-on dit avec raison /1, désire naturellement savoir. Mais en vérité c'est par la grâce seule qu'il peut goûter un sentiment spirituel de Dieu, quelle que soit sa science et son intelligence. Cherche donc, je t'en prie, plus à goûter qu'à connaître. La science fait souvent tomber dans l'erreur à cause de l'orgueil ; mais il ne peut y avoir d'illusion à goûter dans l'humilité ce sentiment d'amour. « Scientia in-flat, charitas vero œdificat; la science enfle, tandis que la charité édifie » (I Cor., viii, 1), La science exige le travail, l'expérience du sentiment spirituel donne le repos.

Mais ici tu m'arrêteras une dernière fois : « Quel repos y a-t-il donc dans l'oeuvre dont tu me parles? Je n'y trouve au contraire qu'un travail douloureux, sans aucune tranquillité. Ah oui ! lorsque j'essaie de suivre tes indications, ce n'est pas le repos que je rencontre, mais la souffrance, et de tous côtés il me faut lutter. D'une part mes facultés voudraient me ramener à autre chose, et je résiste ; d'autre part je voudrais goûter Dieu et perdre le sentiment de moi-même, et je n'y parviens pas. Partout la lutte et la souffrance : étrange repos en vérité ! »

Je te répondrai que tu n'es pas encore accoutumé à cette oeuvre ; c'est pourquoi elle te fait souffrir davantage. Si tu y étais entraîné, si l'expérience t'en avait montré l'utilité, tu ne voudrais pas la quitter volontairement pour tout le repos corporel et toute la joie du monde. J'avoue qu'on y rencontre une grande souffrance et un grand travail ; pourtant je l'appelle un repos, parce que l'âme n'est pas en guerre contre elle-même et n'a aucun doute sur ce qu'elle doit faire. De plus, elle est, pendant ce temps, garantie de la plupart des erreurs.

Poursuis donc cette oeuvre dans l'humilité et avec un fervent désir : elle commence dans la vie présente ; elle durera sans fin dans la vie éternelle, à laquelle je prie Jésus tout-puissant de mener tous ceux qu'il a rachetés de son sang précieux. Amen.

/1 Aristote, Métaphys., I.


 

Table

 

Table des matières

Présentation. 5

« Sur le Nuage d'Inconnaissance » par Lilian Silburn  7

« Le Nuage d’Inconnaissance » traduit par Armel Guerne  13

Commence ici un livre de Contemplation nommé LE NUAGE D'INCONNAISSANCE en lequel l'Ame est unie à Dieu. 14

COMMENCE ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE. 14

COMMENCE ICI LE PROLOGUE. 14

CHAPITRE PREMIER. 17

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME. 18

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TROISIÈME. 19

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME. 20

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME. 27

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SIXIÈME. 28

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME. 29

COMMENCE ICI LE CHAPITRE HUITIÈME. 31

COMMENCE ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME. 35

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIXIÈME. 37

COMMENCE ICI LE CHAPITRE ONZIÈME. 40

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DOUZIEME. 40

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME. 42

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME. 43

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME. 45

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME. 46

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 49

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 50

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 51

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME. 53

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 54

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME. 57

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME. 58

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME. 59

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME. 61

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME. 63

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME. 65

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME. 66

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME. 67

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME. 67

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME. 68

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME. 69

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME. 70

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME. 73

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME. 75

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME. 76

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME. 77

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME. 78

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME. 80

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME. 82

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME. 83

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME. 84

COMMENCE ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME. 85

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME. 87

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME. 89

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME. 90

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME. 93

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME. 95

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME. 96

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME. 97

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME. 99

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME. 100

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME. 103

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME. 107

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME. 108

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME. 110

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME. 112

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME. 114

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME. 115

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME. 117

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME. 119

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME. 120

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME. 121

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME. 122

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME. 123

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME. 125

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME. 126

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME. 127

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME. 129

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME. 131

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME. 132

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME. 133

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME. 135

A book of Contemplation the which is called the Cloud of unknowing, in the which a soul is oned with God. 139

HERE BEGINNETH THE FIRST CHAPTER. 139

HERE BEGINNETH THE SECOND CHAPTER. 141

HERE BEGINNETH THE THIRD CHAPTER. 142

HERE BEGINNETH THE FOURTH CHAPTER. 143

HERE BEGINNETH THE FIFTH CHAPTER. 148

HERE BEGINNETH THE SIXTH CHAPTER. 149

HERE BEGINNETH THE SEVENTH CHAPTER. 150

HERE BEGINNETH THE EIGHTH CHAPTER. 152

HERE BEGINNETH THE NINTH CHAPTER. 156

HERE BEGINNETH THE TENTH CHAPTER. 157

HERE BEGINNETH THE ELEVENTH CHAPTER. 159

HERE BEGINNETH THE TWELFTH CHAPTER. 160

HERE BEGINNETH THE THIRTEENTH CHAPTER. 161

HERE BEGINNETH THE FOURTEENTH CHAPTER. 162

HERE BEGINNETH THE FIFTEENTH CHAPTER. 164

HERE BEGINNETH THE SIXTEENTH CHAPTER. 165

HERE BEGINNETH THE SEVENTEENTH CHAPTER. 167

HERE BEGINNETH THE EIGHTEENTH CHAPTER. 168

HERE BEGINNETH THE NINETEENTH CHAPTER. 169

HERE BEGINNETH THE TWENTIETH CHAPTER. 171

HERE BEGINNETH THE ONE AND TWENTIETH CHAPTER. 172

HERE BEGINNETH THE TWO AND TWENTIETH CHAPTER. 174

HERE BEGINNETH THE THREE AND TWENTIETH CHAPTER. 175

HERE BEGINNETH THE FOUR AND TWENTIETH CHAPTER. 177

HERE BEGINNETH THE FIVE AND TWENTIETH CHAPTER. 178

HERE BEGINNETH THE SIX AND TWENTIETH CHAPTER. 179

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND TWENTIETH CHAPTER. 181

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND TWENTIETH CHAPTER. 181

HERE BEGINNETH THE NINE AND TWENTIETH CHAPTER. 182

HERE BEGINNETH THE THIRTIETH CHAPTER. 183

HERE BEGINNETH THE ONE AND THIRTIETH CHAPTER. 184

HERE BEGINNETH THE TWO AND THIRTIETH CHAPTER. 184

HERE BEGINNETH THE THREE AND THIRTIETH CHAPTER. 185

HERE BEGINNETH THE FOUR AND THIRTIETH CHAPTER. 186

HERE BEGINNETH THE FIVE AND THIRTIETH CHAPTER. 188

HERE BEGINNETH THE SIX AND THIRTIETH CHAPTER. 190

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND THIRTIETH CHAPTER. 191

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND THIRTIETH CHAPTER. 192

HERE BEGINNETH THE NINE AND THIRTIETH CHAPTER. 193

HERE BEGINNETH THE FORTIETH CHAPTER. 195

HERE BEGINNETH THE ONE AND FORTIETH CHAPTER. 196

HERE BEGINNETH THE TWO AND FORTIETH CHAPTER. 197

HERE BEGINNETH THE THREE AND FORTIETH CHAPTER. 198

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FORTIETH CHAPTER. 199

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FORTIETH CHAPTER. 201

HERE BEGINNETH THE SIX AND FORTIETH CHAPTER. 202

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND FORTIETH CHAPTER. 203

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND FORTIETH CHAPTER. 205

HERE BEGINNETH THE NINE AND FORTIETH CHAPTER. 207

HERE BEGINNETH THE FIFTIETH CHAPTER. 208

HERE BEGINNETH THE ONE AND FIFTIETH CHAPTER. 209

HERE BEGINNETH THE TWO AND FIFTIETH CHAPTER. 211

HERE BEGINNETH THE THREE AND FIFTIETH CHAPTER. 212

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FIFTIETH CHAPTER. 214

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FIFTIETH CHAPTER. 215

HERE BEGINNETH THE SIX AND FIFTIETH CHAPTER. 217

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND FIFTIETH CHAPTER. 218

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND FIFTIETH CHAPTER. 219

HERE BEGINNETH THE NINE AND FIFTIETH CHAPTER. 222

HERE BEGINNETH THE SIXTIETH CHAPTER. 224

HERE BEGINNETH THE ONE AND SIXTIETH CHAPTER. 225

HERE BEGINNETH THE TWO AND SIXTIETH CHAPTER. 226

HERE BEGINNETH THE THREE AND SIXTIETH CHAPTER. 227

HERE BEGINNETH THE FOUR AND SIXTIETH CHAPTER. 228

HERE BEGINNETH THE FIVE AND SIXTIETH CHAPTER. 229

HERE BEGINNETH THE SIX AND SIXTIETH CHAPTER. 230

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND SIXTIETH CHAPTER. 231

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND SIXTIETH CHAPTER. 232

HERE BEGINNETH THE NINE AND SIXTIETH CHAPTER. 233

HERE BEGINNETH THE SEVENTIETH CHAPTER. 235

HERE BEGINNETH THE ONE AND SEVENTIETH CHAPTER. 236

HERE BEGINNETH THE TWO AND SEVENTIETH CHAPTER. 238

HERE BEGINNETH THE THREE AND SEVENTIETH CHAPTER. 238

HERE BEGINNETH THE FOUR AND SEVENTIETH CHAPTER. 240

HERE BEGINNETH THE FIVE AND SEVENTIETH CHAPTER. 241

« Epître de la direction intime » traduite par D.M. Noetinger  245

PROLOGUE. 246

CHAPITRE I 247

CHAPITRE II 252

CHAPITRE III 254

CHAPITRE IV.. 258

CHAPITRE V.. 260

CHAPITRE VI 266

CHAPITRE VII 270

CHAPITRE VIII 275

CHAPITRE IX. 278

CHAPITRE X.