Mystiques chrétiens du Moyen Age


MYSTIQUES CHRÉTIENS DU MOYEN ÂGE

Douzième au Quatorzième siècle



Textes réunis par Dominique Tronc







GUILLAUME DE SAINT-THIERRY  1085-1148

FRANÇOIS D’ASSISE  1191-1226

HADEWIJCH ~ 1260

MARGUERITE PORETE ~1250-1310

TAULER ~ 1300-1361

RUUSBROEC  1293-1381





Série «  Mystiques  du Monde »

I. Antiquité judéo-chrétienne et grecque

Des origines au troisième siècle

II. Antiquité chrétienne

Du cinquième au dixième siècle

III. Moyen Âge chrétien

Du douzième au quatorzième siècle

IV. Chrétiens à la Renaissance

Quinzième et seizièmes siècles

V. Chrétiens à l’âge classique

Dix-septième siècle

VI. Figures européennes

Du dix-huitième au vingtième siècle


VII. Sufis en terres d’Islam

Du neuvième au treizième siècle

VIII. Sufis en terres d’Islam

Du quatorzième au vingtième siècle


IX. Figures de l’Inde traditionnelle

X. Mystiques bouddhistes de l’Inde et du Tibet

XI. Mystiques bouddhistes de la Chine et du Japon

XII. Mystiques taoïstes et confucianistes de Chine


XIII. Poèmes de Chine, Corée, Japon

XIV-XVI Poèmes d’Occident



Après des florilèges chronologiques, je propose dans cette série une dizaine de figures mystiques par tome en livrant des textes majeurs non coupés.

Table des matières

MYSTIQUES CHRÉTIENS DU MOYEN ÂGE 1

Douzième au Quatorzième siècle 1

Présentation 5

GUILLAUME de Saint-Thierry 6

Présentation de Guillaume (~1085-1148) 6

Notes du traducteur 9

Lettre d’or aux frères du Mont-Dieu 11

FRANÇOIS D’ASSISE 27

« Pages de François » 30

Du Commencement de l’Ordre 37

Compilation d’Assise 62

HADEWIJCH 182

Béguines et Moniales 182

Lettres spirituelles 188

MARGUERITE PORETE 262

Marguerite Porete et l’Inquisition 262

Le miroir des âmes simples 266

TAULER 328

Une période troublée - Tauler (~1300-1361) 328

Dix sermons 334

RUUSBROEC 396

Jan van Ruusbroec (1293-1381) 396

Noces spirituelles 404

TABLE 510




Présentation

Je prends pour lieu de départ de l’histoire des mystiques chrétiens « succédant à l’an mil » l’est du royaume de France.

Le choix d’une date est hasardeux car la vie mystique européenne remonte aux temps les plus anciens même si elle est confinée à des monastères pendant les troubles d’ invasions Vikings (dernière vague destructrice au IXe siècle). J’adopte pour date de départ d’une floraison spirituelle les conversations entre Guillaume de Saint-Thierry et Bernard de Clairvaux qui eurent lieu peu après 1135 et dont naquirent deux chefs-d’œuvre : les Sermons sur le Cantique de Bernard et l’Exposé sur le Cantique de Guillaume.

Le récit de cette fameuse rencontre entre deux moines, figure dans la Vie de S. Bernard rédigée par Guillaume : ce dernier raconte comment, immobilisés à l’infirmerie du monastère, les deux amis purent échapper à la règle du silence et s’entretenir à longueur de journée. Guillaume, très humble, déclare que Bernard lui découvrit de ces choses « qu’on ne sait qu’en les éprouvant soi-même », ce qui lui aurait fait percevoir ce qui manquait à son amour. Les deux amis posèrent ainsi les fondements d’une approche intériorisée : cette date peut ainsi être considérée comme le début d’une histoire de la mystique occidentale couvrant la période du second Moyen Âge à l’époque moderne.

GUILLAUME de Saint-Thierry

Présentation de Guillaume (~1085-1148)1

Après la rénovation opérée à Cluny, se manifeste à la fin du XIe siècle un courant tendant à réformer la vie monastique par un retour à la vie ascétique et sous l’autorité des Pères du désert, de Cassien, témoignages antiques connus à l’époque. Les deux principaux groupes religieux issus de ce courant sont les chartreux et les cisterciens : la grande Chartreuse est fondée en 1084, Cîteaux en 1098.

L’héritage lointain de saint Benoît (~480 ~547) et du pape Grégoire (~540 ~604), - qui promeut la règle bénédictine en envoyant une quarantaine de moines dans le lointain et petit royaume de Kent, dans la nation des Angles, « reléguée dans un coin du monde, demeurée jusqu’ici attachée au culte du bois et des pierres2 », - est vivant et très divers. Les trois noms de Cluny, de Cîteaux, et bientôt de Clairvaux, ne doivent pas occulter le foisonnement largement antérieur  de monastères et d’ordres : ainsi dans la période relativement paisible allant de 768 à 855 apparaissent 471 établissements monastiques ! Les ermites réapparaissent massivement dès que les conditions d’une relative sécurité existent, soit après l’an mil : leur grande figure est Pierre Damien (-1072). Plus tard, Cluny a de nombreux émules…3.

Au XIIe siècle, ceux qui cherchaient Dieu avec un cœur sincère, tournaient leur regard vers la « lumière de l’Orient » décrite par Guillaume de Saint-Thierry qui débute ainsi sa Lettre d’or :

Vers les frères du Mont-Dieu, par qui la lumière de l’Orient et l’antique ferveur religieuse des monastères égyptiens - le modèle de la vie solitaire, le type de la vie céleste - se répandent dans les ténèbres occidentales et dans les froidures des Gaules...4.

Né à Liège autour de 1085, Guillaume de Saint-Thierry rencontre Pierre Abélard lorsqu’il se met à l’école d’Anselme (-1117)  à Laon. Cet Anselme est distinct mais contemporain d’Anselme de Cantorbéry (-1109), l’auteur de la célèbre « preuve ». Guillaume est moine à Reims en 1113 et devient abbé du monastère de Saint-Thierry en 1119. Le premier de ses opuscules est un traité sur La nature et dignité de l’amour qui demeurera son thème préféré.

Il devient ami de Bernard de Clairvaux (1090-1153), ce qui explique que l’on ait souvent confondu les œuvres de ces deux auteurs au bénéfice du célèbre fondateur, politique autant que spirituel. En 1135, Guillaume reçoit l’habit cistercien à l’abbaye de Signy, une fondation ardennaise toute récente. Vers 1138, il commente pour son propre compte le Cantique. La Lettre d’or ou Lettre aux frères du Mont-Dieu, dont nous venons de citer l’ouverture, voit le jour à l’occasion d’un voyage fait vers 1144 dans une chartreuse récemment fondée, dont les frères sont en butte à la critique. Guillaume meurt en 1148.

Il doit beaucoup à Origène (~185 ~254) qui a peut-être fréquenté Plotin (-270) à Alexandrie auprès d’Ammonios, le père du néoplatonisme. Le lien est ainsi très fort avec l’Antiquité, facilement accessible par des manuscrits abondants à Clairvaux et à Signy :

« L’ombre d’un certain Plotin plane sur l’œuvre de Guillaume ... Pour les deux auteurs l’amour est une seconde puissance de l’âme, une sorte d’intellect qui lui permet d’atteindre et de voir (Guillaume préfère le mot « sentir ») ce qui est au-dessus d’elle, comme l’intellect lui permet de connaître ce qui est de même nature qu’elle »5. Guillaume bénéficie d’une solide formation qui lui permet de se confronter avec Abélard (1079-1142), en s’opposant à une recherche dialectique de la vérité. Il ne peut se contenter d’une connaissance rationnelle qui empêche la connaissance intime et personnelle du mystère divin 6 : 

On atteint pourtant cette Vie plus sûrement par le sens de l’amour illuminé et humble que par n’importe quelles réflexions de la raison ; toujours meilleur qu’on ne le pense, on le pense cependant mieux qu’on ne l’exprime.7.

C’est par l’amour, comme par un sens, que le Créateur est perçu par la créature, c’est lui qui, comme un intellect, donne l’intelligence de Dieu.8.

Guillaume se heurte déjà au problème de la prédestination, promis à un bel avenir. Il suggère que la réponse est à trouver dans une expérience intime :

La prescience de Dieu à ton sujet, c’est sa bonté envers toi ; la prédestination, sa bonté dès ce moment à l’œuvre en toi ; le choix, l’œuvre elle-même ; la connaissance, le sceau de la grâce.9.

« Dieu n’aime rien d’autre que Lui-même en nous », et l’amour qui vient de Lui peut alors circuler, liant les hommes entre eux comme avec Dieu, ce qui suggère une grande unité, loin d’une dualité désespérante plaçant le pécheur face à son Juge :

De même que Dieu n’aime rien d’autre que Lui-même en nous, et que nous, nous avons appris à n’aimer que Dieu seul ; de même aussi commencerons-nous à aimer le prochain comme nous-mêmes, puisqu’en lui, c’est Dieu seul que nous aimons, comme nous-mêmes.10.

L’union est possible, elle vient par ressemblance, grâce à l’initiative amoureuse divine qui provoque la transformation de l’être, dont toute la nature fournit l’analogue :

L’amour de Dieu, l’Esprit Saint vient planer sur l’esprit des pauvres ... Et de même que le soleil se joue à la surface des eaux, les réchauffe, les éclaire, et puis les attire à soi, par sa chaleur, comme par une force naturelle, pour les rendre ensuite à la terre altérée, sous forme de pluie, au temps et lieu de la miséricorde divine, ainsi l’amour de Dieu se joue sur l’amour de ses fidèles, le pénètre de son souffle, le comble de ses bienfaits ; puis il ravit cet amour, qui le cherche par une sorte d’appétit naturel, et qui tend naturellement à s’élever comme le feu. Il l’unit alors à soi et l’esprit de l’homme croyant, possédé par Dieu, devient avec lui un seul esprit.11.

On retrouve le « lieu » indéterminé commun aux mystiques.12.

Notes du traducteur13

Ils ont du, parfois à leur corps défendant, nous confie Guillaume, expliciter les Écritures, redresser des manières de voir. Il leur a fallu emprunter aux idéologies de leur temps du « neuf » en forme de concepts, pour mieux expliciter le « vieux » : les données des Écritures. Cela ne s'est pas toujours fait sans polémique ou scandale. Étonnement de l'évêque de Jérusalem et de son conseil, quand Origène, faisant appel au vocabulaire socratique, vient à parler d'âme immortelle ! Les Évangiles parlent de l'homme, de « cela » qui doit un jour ressusciter. Que vient faire, dans la pensée du chrétien, cette idée d'âme reprise de l'idéologie des philosophes platoniciens ? L'évêque [de Jérusalem] finit par comprendre. Mais on reprocha longtemps au courageux Alexandrin [Origène] d'avoir soulevé des problèmes et, somme toute, d’avoir apporté la guerre là où régnait jusque-là la paix. [389]

[...]

Dans la Lettre d'or au contraire, il se libère et il subit l'inclination de tous les mystiques : ce besoin de trouver en l'homme, au delà du corps animal, au delà de l'âme raisonnable — tous deux marqués par le Péché — ce petit coin de « Paradis » où Dieu, comme aux premiers jours, aime à descendre pour y converser avec cet homme qu'il a pénétré de son souffle à l'aurore du monde. La chair et l’âme intelligente, l'Éternel, sans aucun doute, les a marquées de son empreinte. Mais son « souffle » brûlant d'amour, il l'a caché dans les profondeurs de l'être humain, et la « mystique » est justement la découverte émerveillée, au fond du coeur, à la fine pointe de l'âme, de ce foyer de vie divine. Tous les grands spirituels, de l'Apôtre bien-aimé à Thérèse d'Avila, en passant par les Tauler, les Eckart, les Bernard et les François de Sales, ont connu ce qui, dans l'homme, est soudain pris « dans le baiser ou l'étreinte du Père et du Fils », et grâce à quoi l'homme de Dieu devient par grâce, à sa manière, ce que Dieu est, à sa manière, en vertu de sa nature (cf. Lettre, § 263).[399]

[...]

...tentative d'exprimer l'inexprimable, en rendant compte d'un phénomène empiriquement perçu par tous les saints :

— au delà du mental qui pense, réfléchit, élabore sur les données des sens ; au delà même de l'intelligence qui perçoit et qui saisit après enquête et laborieux examen, il y a dans l'homme un foyer d'énergies cachées, qui ne sont pas sans analogie avec les puissances d'aimer. Et c'est pourquoi nos spirituels — et tout particulièrement Guillaume — appellent « connaissance d'amour » les intuitions profondes de cet « intellect spirituel » (Exposé 14, § 80, p. 193-194) ou bien alors les « expériences d'une suavité spirituelle ou divine » (Lettre, § 249) dont est l'objet, au plus intime du coeur de l'homme, et sous l'action directe de l'Esprit-Saint, le « sens de l'amour illuminé » (Exposé, § 94, p. 217-221, et passim).

L'« esprit » l'« intellect spirituel », ne « pense » pas : « cela » pense en lui. Il ne « saisit » pas : il est saisi (Exposé, § 80, p. 195). Il connaît les joies du silence, au sein du jour éternel (Lettre, § 268) et, savourant plus que connaissant (Exposé, § 80, p. 195-197), cherchant le Seigneur dans la simplicité du coeur, il perçoit vraiment quelque chose à son sujet — vere senlitur de eo — dans la bonté, dans l'amour (Lettre, § 250).[400]

Lettre d’or aux frères du Mont-Dieu15

Deux ‘blocs’ textuels retenus : Chapitres V de la Première partie soit § 169 à § 186 , puis la fin du Chapitre III de la Deuxième partie, soit § 249 à § 300 (dernier § de la Lettre).

Chapitre V Directives pour la prière

169. L’homme animal à ses débuts, le jeune soldat du Christ doit encore apprendre à s’approcher de Dieu. Dieu, à son tour, s’approchera de lui. « Approchez-vous de Dieu, clame en effet le Prophète, et Lui s’approchera de vous. » Former l’homme, le façonner, ne suffit pas : il faut lui donner la vie. Dieu, en effet, commença par former l’homme ; puis il souffla sur sa face le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. La formation de l’homme [religieux], c’est l’éducation morale ; sa vie, c’est l’amour divin.

170. Conçu par la foi, enfanté dans l’espérance, cet amour reçoit de la charité, c’est-à-dire de l’Esprit-Saint, sa forme et sa vitalité. Voici comment : l’amour de Dieu, ou l’Amour-Dieu, l’Esprit-Saint, pénétrant l’amour de l’homme et son esprit, se l’approprie. S’aimant alors avec quelque chose de l’homme, Dieu, de l’amour de l’homme et de son esprit, fait une seule chose avec Lui. Le corps ne reçoit la vie que de l’esprit qui l’anime : pareillement, ce mouvement du cœur de l’homme qu’on appelle « amour » ne vit, autrement dit n’aime Dieu, que de l’Esprit-Saint.

La lecture et la méditation16

171. Engendré dans l’homme par la grâce, l’amour de Dieu trouve en la lecture son lait, en la méditation son aliment solide, en l’oraison, sa force et sa lumière. À ce propos, rien de meilleur, rien de plus sûr, pour éveiller la vie intérieure de l’homme animal, tout neuf encore dans le Christ, que de lui donner à lire et à méditer la vie extérieure de notre Rédempteur. Qu’on lui apprenne à y découvrir une leçon d’humilité, un stimulant de charité, un amoureux élan de piété. Qu’on lui fasse lire également, dans les saintes Écritures et les œuvres des saints Pères, ce qui touche à la vie morale et se trouve être suffisamment clairs.

172. On lui fournira de même des vies ou « passions » de saints, où, sans avoir à trop peiner sur le terrain de l’histoire, il puisse toujours rencontrer quelques traits pour exciter en son âme novice l’amour de Dieu et le mépris de soi. D’autres récits historiques sont intéressants à lire, mais n’édifient pas. Ils encombrent plutôt l’esprit et, à l’heure de l’oraison ou de la méditation spirituelle, ils font jaillir de la mémoire force pensées inutiles ou nuisibles. En général, la méditation épouse la forme de la lecture qui précède. La lecture de pages ardues lasse et ne restaure pas une âme passablement tendre ; elle brise l’attention, émousse le cœur ou l’intelligence.

La prière ou l’oraison

173. L’homme animal doit encore apprendre à se tenir le cœur haut levé dans la prière, à faire oraison d’une manière spirituelle, écartant le plus possible de son esprit les corps et les représentations corporelles quand il pense à Dieu. Qu’on l’exhorte à concentrer son attention, avec la pureté de cœur dont il est capable, sur Celui auquel il présente le sacrifice de sa prière, à s’observer attentivement lui-même, auteur de l’offrande, à prendre garde à la matière et à la qualité de ce qu’il offre. Plus il voit, en effet, plus il comprend Celui auquel s’adresse son offrande, plus celui-ci lui est présent au cœur, et l’amour même est connaissance. Plus Dieu lui est présent au cœur, plus il prend goût à son offrande — si toutefois elle est digne de Dieu — et plus il y trouve son bonheur.

174. Toutefois, on l’a déjà dit, en matière d’oraison et de méditation, il est meilleur et plus sûr de proposer au débutant la représentation de l’Humanité du Sauveur, de sa Nativité, de sa Passion, de sa Résurrection. Ainsi son âme encore faible, impuissante à rien concevoir sinon des corps et des substances corporelles, aura un objet où se fixer, quelque chose à sa mesure, capable de retenir le regard de son amour. Le Sauveur se présente à nous en qualité de Médiateur : en Lui, l’homme qui rend visite à sa propre image, pour reprendre un mot de Job, ne pèche pas. Entendez bien : l’homme qui dirige vers le Sauveur le regard tendu de son âme, et qui contemple par la pensée une forme humaine en Dieu, n’est pas si loin de la vérité : du moment que, par la foi, il ne sépare pas le Dieu de l’homme, il en arrive un beau jour à saisir le Dieu dans l’homme.

175. Une telle manière d’aller à Dieu fait ordinairement naître, dans les débuts, au cœur des pauvres d’esprit et des simples enfants de Dieu, des sentiments d’autant plus doux que plus proches de l’humaine nature. Vient un jour où leur foi se transforme en mouvement d’amour : saisissant alors, au milieu de leur cœur, dans l’étreinte d’un suave baiser d’amour, le Christ Jésus — entièrement homme, à cause de la nature humaine assumée [en lui par le Verbe de Dieu] ; entièrement Dieu, en raison de la nature divine qui assume [en lui, la nature humaine], ils commencent à ne plus le connaître selon la chair, en dépit de leur impuissance à Le penser pleinement selon la Divinité. L’honorant saintement dans leur cœur, ils se plaisent à lui offrir les prières qui leur montent aux lèvres : supplications, oraisons, demandes, suivant le temps ou les occasions.

Différents genres de prières

176. Parmi les diverses prières, les unes sont courtes et sans apprêt, telles que les forme, selon l’occurrence, le désir ou le besoin de celui qui prie. D’autres sont plus longues, réfléchies, telles les prières de ceux qui, dans la poursuite de la vérité, demandent, cherchent, frappent jusqu’à ce qu’ils reçoivent, qu’ils trouvent, qu’on leur ouvre. D’autres enfin, vives, pleines de souffle et fécondes, jaillissent de l’âme en pleine jouissance de Dieu, et dans la joie de la grâce illuminante.

177. Toutes ces prières sont énumérées par l’Apôtre, mais dans un ordre différent : il parle en effet de supplications, d’oraisons, de demandes, d’action de grâces. Dans notre liste, c’est la demande qui figure en premier lieu. Elle vise l’obtention des biens temporels et des nécessités de la vie présente. Tout en approuvant la bonne volonté du quémandeur, Dieu néanmoins accomplit ce qu’il juge préférable et donne au solliciteur — si la demande est bien faite — de se ranger de bon cœur à son avis. C’est elle que vise le Psalmiste quand il dit : « Ma prière demeure au service de leur bon plaisir » — entendez : du bon plaisir des impies eux-mêmes ; car tous les hommes, en général, mais surtout les fils de ce monde, désirent habituellement la tranquillité de la paix, la santé du corps, le beau temps, tout ce qui a trait à la conduite et aux nécessités de la vie présente, voire aux plaisirs de ceux qui en abusent. Ceux qui demandent avec foi ces différents avantages — même s’ils ne le font que par nécessité — soumettent toujours leur volonté, même alors, à celle de Dieu.

La supplication

178. La supplication c’est, dans les exercices spirituels, une insistance inquiète auprès de Dieu : en ces exercices, avant le secours de la grâce, qui ajoute à la science ne fait qu’ajouter à la peine.

L’oraison

179. L’oraison est un amoureux attachement de l’homme à Dieu ; une sorte de conversation familière et affectueuse, l’âme illuminée se tenant tranquille, afin de jouir de Dieu aussi longtemps qu’il est permis.

L’Action de grâces

180. L’Action de grâces c’est, dans la perception et la connaissance de la grâce divine, l’effort durable et inflexible de la volonté bonne, tendue vers Dieu, même si parfois disparaît ou s’alanguit toute activité extérieure ou tout sentiment intérieur de l’âme. C’est d’elle que l’Apôtre dit : « Vouloir le bien est à ma portée, mais l’accomplir, je n’y arrive ! » Comme s’il disait : « Le vouloir est là, toujours, mais maintes fois abattu ; en d’autres termes, inefficace ; je désire accomplir le bien, mais je n’y parviens pas. » Voilà bien la charité qui jamais ne défaille.

181. C’est bien là cette prière ininterrompue, ou Action de grâces, dont l’Apôtre parle quand il dit : « Priez sans cesse ; toujours rendez grâces. » Elle est, de fait, une inaltérable bonté du cœur et de l’âme bien disposée, avec, chez les fils de Dieu, vis-à-vis de Dieu leur Père, une ressemblance de sa bonté, sans cesse en prière pour tous, rendant grâces à propos de tout. Nécessités personnelles et consolations propres, souffrances et joies du prochain, autant d’occasions — et de manières — pour un cœur pieux, de refluer sans fin en Dieu, dans la prière et l’Action de grâces. Une telle bonté est perpétuellement et tout entière plongée dans l’Action de grâces, car celui qui la possède baigne sans cesse dans la joie du Saint-Esprit.

Directives

182. Dans la demande, il faut prier avec foi et avec amour, sans attachement obstiné à l’objet de la requête : ce n’est pas à nous, mais à notre Père qui est dans les cieux qu’il appartient de connaître nos besoins temporels en ce bas monde.

183. Dans les supplications, il faut se faire insistant, en toute humilité néanmoins et patience ; car elles ne portent du fruit que dans la patience. Parfois la grâce ne se presse pas trop de venir à notre secours ; le ciel, pour le suppliant, se fait d’airain et la terre de fera ; abandonné à lui-même, le cœur humain, dans son endurcissement, ne mérite pas d’être exaucé selon ses vœux. Inquiet alors, l’homme de désirs pense qu’on lui refuse ce qui n’est que différé. Comme la Cananéenne de l’Évangile, il gémit, se voyant dépassé avec dédain ; s’imaginant qu’on remet en cause et qu’on lui reproche, comme une impureté de chien, ses iniquités passées.

184. D’autres fois, et non sans peine, qui demande reçoit, qui cherche trouve ; on ouvre à celui qui frappe et les suaves consolations de la prière, enfin trouvées, couronnent le mérite d’une laborieuse supplication.

185. D’autres fois encore, l’élan de l’oraison pure, cette douceur propre à l’amour, n’est pas trouvée : c’est elle qui trouve, pour ainsi parler. Sans que l’homme demande, sans qu’il cherche, sans qu’il frappe, la grâce le prévient comme à son insu. Tel un fils d’esclave admis à la table des enfants, le débutant novice se voit élevé à cet élan de l’oraison pure qui, d’ordinaire, est le prix de la sainteté, la récompense pour les parfaits de leurs mérites. Le Seigneur agit ainsi, soit pour enlever au cœur négligent — et pour sa condamnation — tout prétexte d’ignorance à l’égard de ce qu’il néglige ; ou bien — défi de la charité — pour l’enflammer d’amour vis-à-vis de cette grâce spontanée.

186. En quoi, hélas ! beaucoup se trompent ; nourris du pain des enfants, ils se croient déjà de leur nombre. Abandonnant la partie au moment même de s’engager, ils profitent de la visite de la grâce pour se dérober à leur conscience. Ils s’imaginent être quelque chose, bien qu’ils ne soient rien. Les libéralités divines provoquent, non leur amendement, mais leur endurcissement, et ils passent en la compagnie de ceux dont le Psalmiste proclame : « Les ennemis du Seigneur se sont joués de Lui ; le temps de leur misère à jamais demeurera. Et pourtant Il les a nourris de la fleur du froment, et du miel du rocher Il les a rassasiés. » Serviteurs, ils se voient parfois sustentés par Dieu, leur Père, de grâces particulièrement choisies, et cela pour qu’ils aspirent à la qualité de fils. Mais eux deviennent ses ennemis, par abus de la grâce divine. Les Écritures saintes elles-mêmes, ils les utilisent à propos de leurs iniquités et de leurs convoitises. Car, revenant à ces dernières, après leur prière, ils se disent avec la femme de Manué : « Si le Seigneur avait voulu nous faire mourir, il n’aurait pas agréé l’oblation de nos mains. »

[…]


Chapitre III L’Homme spirituel ou le parfait

I Du règne de la pensée à celui de l’amour (commencement du spirituel)

Intervention de l’Esprit-Saint

249. Or, lorsque la pensée s’arrête à ce qui est de Dieu ou mène à Dieu, et que la volonté progresse jusqu’à devenir amour, aussitôt, par le chemin de l’amour, s’introduit l’Esprit-Saint, l’Esprit de vie, et il vivifie toutes choses, secondant, lors de la prière, de la méditation ou de l’étude, la faiblesse de celui qui pense. Du même coup, la mémoire devient sagesse : les biens du Seigneur ont pour elle une saveur pleine de délices, et toute pensée à leur sujet se présente à l’intelligence pour devenir sentiment d’amour. L’intelligence du penseur devient amoureuse contemplation : transformant ce qu’elle saisit en je ne sais quelles expériences d’une suavité spirituelle ou divine, elle en affecte le regard de l’esprit pensant et ce regard devient [en l’âme] jouissance de joie.

250. Dès ce moment s’avère exacte la pensée qu’à la manière humaine on a de Dieu — si l’on peut appeler pensée (cogitatio) cette manière de réfléchir où nulle contrainte n’intervient, ni exercée (nil cogit), ni subie (nit cogitur), où il y a seulement exultation et jubilation au souvenir de l’abondante suavité divines, et il se fait à propos du Seigneur une juste idée dans l’amour, celui qui, dans une telle simplicité de cœur, se porte à sa recherche.

251. Toutefois, cette manière de penser à propos de Dieu ne dépend pas du vouloir du penseur, mais du bon plaisir du donateur ; pour parler clair, elle se produit quand l’Esprit-Saint, qui souffle où il veut, quand il veut, comme il veut et pour qui il veut, envoie son souffle dans ce sens. Mais il est au pouvoir de l’homme d’y préparer constamment son cœur. Qu’il dégage à cet effet sa volonté des affections étrangères ; sa raison, son intelligence, de toute préoccupation : sa mémoire, des occupations inutiles ou embarrassantes, voire même parfois des occupations nécessaires. Alors, au jour choisi par le Seigneur et à l’heure de son bon plaisir, à peine aura-t-il entendu le bruit du souffle de l’Esprit, qu’aussitôt les éléments qui contribuent, à former la pensée se rassembleront d’eux-mêmes, travaillant au bien de concert et formant comme un faisceau, pour la grande joie de celui qui pense : la volonté présentant une affection sans mélange pour la joie qui vient du Seigneur ; la mémoire, une matière fidèle ; l’intelligence, une expérience pleine de délices.

Discipline nécessaire de la volonté

252. On l’a vu : négligée, la volonté produit des pensées inutiles et indignes de Dieu ; corrompue, des pensées perverses qui détournent de Lui ; droite, elle cause des pensées salutaires et qui répondent au besoin de la vie présente ; aimante enfin, des pensées qui prédisposent aux fruits de l’Esprit et à la jouissance de Dieu — ces fruits de l’Esprit qui sont, au dire de l’Apôtre, la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la douceur, la fidélité, la modestie, la continence, la chasteté.

253. De plus, dans toute espèce de pensée, c’est l’intention de la volonté qui donne sa forme définitive à tout ce qui vient de l’esprit ; et cela même sous l’action de la miséricorde et de la sagesse divines, de telle sorte que le juste puisse se justifier davantage et l’impur se souiller encore.

254. Il est donc indispensable à l’homme qui veut aimer Dieu, ou qui déjà possède son amour, de toujours consulter son âme, d’interroger sa conscience sur l’objet de son vouloir foncier et, par ailleurs, sur ses raisons ou d’accueillir d’autres volitions de l’esprit, ou d’écarter les convoitises opposées de la chair.

255. Certaines volitions, en effet, viennent comme du dehors, ne faisant qu’effleurer l’âme ; tantôt l’on veut, tantôt l’on ne veut pas. Il ne peut être question de les tenir pour des « volontés » ; ce sont presque des velléités futiles. Bien qu’elles aillent parfois jusqu’à tenir l’âme sous leur charme, une fois maîtresse d’elle-même, cette dernière ne tarde pas néanmoins à s’en débarrasser.

256. Pour en revenir au vouloir foncier, l’âme doit examiner d’abord ce qu’elle veut ainsi, ensuite dans quelle mesure et de quelle manière elle le veut. Si ce qu’elle veut absolument, c’est Dieu, il lui faut voir dans quelle mesure et de quelle manière elle Le veut. Jusqu’au mépris de soi ? De tout ce qui existe ou peut exister ? Et non seulement en vertu du jugement de la raison, mais encore d’un désir amoureux de l’âme, de sorte que la volonté soit plus que volonté : amour, dilection, charité, unité d’esprit ?

L’échelle de l’amour

257. Tels sont, en effet, les degrés de l’amour de Dieu. Une volonté fortement tendue vers Dieu, c’est l’amour. La dilection, c’est l’adhérence, l’union. La charité, c’est la jouissance. Quant à l’unité d’esprit avec Dieu, c’est, pour l’homme au cœur élevé, la perfection de la volonté dans son ascension vers Dieu : non seulement l’âme veut ce que Dieu veut, mais tel est son désir d’amour, que dis-je, la perfection de son désir, qu’elle ne peut vouloir autre chose que ce que Dieu veut.

258. Or, vouloir ce que Dieu veut, c’est déjà ressembler à Dieu ; être incapable de vouloir autre chose que ce que Dieu veut, c’est être déjà ce qu’il est : pour Lui, en effet, être et vouloir sont une seule chose. D’où il est dit avec raison que nous Le verrons pleinement tel qu’Il est lorsque nous Lui serons semblables, c’est-à-dire quand nous serons ce qu’il est. En effet, ceux qui ont, reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu ont reçu le pouvoir, non d’être Dieu, certes, mais bien d’être ce que Dieu est : saints sur la terre et plus tard pleinement heureux, ce que Dieu est ; et il n’est pas ici-bas de saints, et il n’y aura pas là-haut de bienheureux qui le soient sinon de par Dieu, sainteté et béatitude des saints et des bienheureux.

La triple ressemblance et l’unité avec Dieu

259. Toute la perfection des saints c’est donc la ressemblance divine. Or, refuser d’être parfait, c’est faillir. Et c’est pourquoi il faut sans cesse, en vue de cette perfection, entretenir la volonté, cultiver l’amour ; empêcher la volonté de se répandre çà et là sur des réalités étrangères ; veiller sur l’amour, de peur qu’il ne se flétrisse. Car la seule fin de notre création, comme de notre vie, c’est la ressemblance avec Dieu : à son image, en effet, nous avons été crééss.

260. Or il existe une ressemblance avec Dieu que nul être vivant ne dépouille qu’avec la vie. Le Créateur de tous les hommes l’a maintenue dans tout homme en témoignage de la ressemblance plus précieuse et plus excellente que nous avons perdue. Elle est la part de chacun, qu’il le veuille ou non ; qu’il soit capable de la penser », ou si obtus qu’il ne puisse s’en faire une idée. La voici : de même que Dieu est partout, et partout tout entier dans sa création, de même, dans le corps qu’elle anime, toute âme animale vivante. Et de même que Dieu, qui jamais ne change, produit, par une action toujours la même, des effets variés dans la création, de même l’âme animale de l’homme, bien que principe pour tout le corps d’une vie partout identique, n’opère pas moins sans interruption, par une action toujours la même, des effets bien différents et dans les sens corporels et dans les mouvements du cœur. Cette ressemblance divine en l’homme n’est pour lui, quant au mérite, d’aucun poids au regard de Dieu : elle est un don naturel, non le fruit de la volonté ou du labeur de l’homme.

261. Il est une autre ressemblance, plus proche de Dieu, parce que volontaire, et qui réside dans la vertu. C’est lorsque l’âme raisonnable brûle d’imiter, en quelque sorte, par la grandeur de sa vertu, la grandeur du souverain Bien, et l’immutabilité de l’éternité divine par sa constance à persévérer dans le bien.

262. Au-dessus d’elle, cependant, il est encore une autre ressemblance avec Dieu — nous en avons déjà dit quelques mots — tellement particulière dans ce qu’elle a de singulier, qu’on ne lui donne plus le nom de ressemblance, mais celui d’unité d’esprit. C’est quand l’homme devient avec Dieu une seule chose, un seul esprit, non seulement par l’unité d’un même vouloir, mais encore par je ne sais quelle expression plus vraie d’une vertu qui n’est plus capable, ainsi qu’on l’a déjà dit, de vouloir autre chose.

263. On l’appelle « unité d’esprit », non seulement parce que l’Esprit-Saint la réalise ou y dispose l’esprit de l’homme, mais parce qu’elle est effectivement l’Esprit-Saint lui-même, l’Amour-Dieu. Elle se produit, en effet, lorsque Celui qui est l’Amour du Père et du Fils, leur Unité, leur Suavité, leur Bien, leur Baiser, leur Étreinte et tout ce qui peut être commun à l’un et à l’autre dans cette Unité souveraine de la Vérité et dans la Vérité de l’Unité, devient — à sa manières — pour l’homme à l’égard de Dieu, ce qu’en vertu de l’union consubstantielle il se trouve être pour le Fils à l’égard du Père, et pour le Père à l’égard du Fils ; lorsque la conscience bienheureuse se trouve prise dans l’étreinte et le baiser du Père et du Fils ; lorsque, d’une manière ineffable, inimaginable, l’homme de Dieu mérite de devenir, non pas Dieu certes, mais cependant ce que Dieu est : l’homme étant par grâce ce que Dieu est en vertu de sa nature.

L’Artisan de l’union divine

264. De là vient que, dans l’énumération des activités spirituelles, l’Apôtre, avec sagacité, introduit le Saint-Esprit ; dans la chasteté, dit-il, dans la science, dans la longanimité, dans la douceur, dans l’Esprit-Saint, dans une charité sincère, dans la parole de vérité, dans la force de Dieu. Voyez comme il dispose au milieu des bonnes vertus — tel le cœur au milieu du corps — l’Esprit-Saint, auteur, ordinateur, vivificateur de toutes choses.

265. Il est l’Artisan tout-puissant qui produit la bonne volonté de l’homme à l’égard de Dieu, et la propitiation de Dieu à l’égard de l’homme ; celui qui suscite le désir [d’aller à Dieu], donne la force [d’y répondre], mène à bonne fin l’opération, conduisant tout avec fermeté, disposant tout avec douceurs. 266. C’est lui qui vivifie l’esprit de l’homme et en assure l’unité, tout comme l’esprit vivifie le corps dont il a la garde et en assure l’unité. Que les hommes enseignent à chercher Dieu, les anges à l’adorer ! Seul l’Esprit-Saint peut apprendre à Le trouver, à Le posséder, à jouir de Lui. Cependant il est lui-même la sollicitude de qui cherche comme il convient, la piété de qui adore en esprit et en vérité, la sagesse de celui qui trouve, l’amour de celui qui possède, la joie enfin de qui jouit.

267. Remarquons-le néanmoins : tout ce qu’il accorde aux fidèles en partage en ce bas-monde, dans le domaine de la vision et de la connaissance de Dieu, reste énigme et miroirs, aussi éloigné de la vision et de la connaissance futures que la foi de la vérité, ou le temps de l’éternité. Et cette imperfection demeure mêmes quand parfois se réalise ce qu’on lit au livre de Job : « Il cache la lumière en ses mains ; puis il lui ordonne d’apparaître en haut ; et il annonce au bien-aimé que cette lumière est à lui et qu’il peut monter jusqu’à elle. »

II De clarté en clarté ou la contemplation divine (progrès du spirituel)

Les théophanies

268. À qui se trouve être l’objet de l’élection et de la dilection divines, se montre en effet, de temps à autre, quelque reflet du visage de Dieu, à la façon d’une lumière enclose dans les mains, qui tour à tour paraît et se cache au gré du porteur. Cet aperçu donné à l’âme comme en passant ou dans un éclair l’enflamme alors du désir de posséder en sa plénitude la lumière d’éternité et l’héritage de la parfaite vision de Dieu.

269. Et pour lui donner de saisir, de quelque façon, ce qui lui manque, il n’est pas rare que la grâce vienne frapper comme en passant le sens de celui qui aime, l’arrache à soi, l’emporte au sein du jour éternel, loin des bruits du monde et vers les joies du silence. Là, un moment, un faible instant, dans la mesure qui lui est propre, « ce qui est » se découvre à lui tel qu’il est ; parfois même il le transforme à sa ressemblance, afin qu’il soit, lui aussi dans la mesure qui lui est propres, tel qu’Il est.

270. Alors, ayant appris toute la distance qui sépare le Pur de l’impur, l’homme qui aime se voit rendu à lui-même, renvoyé à la purification du cœur pour la vision, à la préparation de l’âme pour la ressemblance. S’il arrive alors qu’il soit admis de nouveau à pareille grâce, il apportera encore plus de pureté à sa vision, plus de fermeté à sa jouissance.

271. Nulle part, en effet, la mesure de l’imperfection humaine ne se découvre mieux que dans la lumière du visage de Dieu, dans le miroir de la vision divine. Là, au sein du jour éternel, à la vue toujours plus nette de ce qui lui manque, l’âme corrige de jour en jour par la ressemblance tout ce qui est fautif en elle du fait de la dissemblance. Elle se rapproche par la ressemblance de celui dont la dissemblance l’avait éloignée ; et de la sorte, une ressemblance toujours plus grande accompagne une vision toujours plus claire.

Progrès de l’amour

272. Impossible, en effet, de voir le souverain Bien sans l’aimer ; impossible de ne pas l’aimer dans la mesure où il a été donné de Le voir. L’amour alors de progresser jusqu’à reproduire quelque chose de cet amour, qui a rendu Dieu semblable à l’homme, dans l’humiliation de la condition humaine, pour rendre l’homme semblable à Dieu dans la glorification d’une Divinité participée. Et c’est alors qu’il est doux pour l’homme de se faire humble avec la Majesté suprême, pauvre avec le Fils de Dieu, conforme à la divine Sagesse, en épousant les sentiments du Christ Jésus Notre-Seigneur.

273. C’est ici que la sagesse s’entoure de piété, que l’amour se tempère de crainte, qu’un tremblement se mêle aux transports de joie : quand la pensée, quand l’intelligence se représente Dieu humilié jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix, pour que l’homme soit élevé à la ressemblance divine. Voilà la source impétueuse qui réjouit la cité de Dieu : le souvenir de son intarissable bontés, dans l’intelligence et la considération de ses bienfaits à notre égard.

274. Or la pensée, la contemplation des amabilités de Dieu — puissance, force, gloire, majesté, bonté, béatitude, ces perfections tout aimables qui brillent d’elles-mêmes au cœur du contemplatif — amènent sans peine l’homme qui s’y arrête à l’amour divin : mais ce qui contribue surtout à ravir en esprit l’aimant dans l’Aimable, c’est le fait que l’Aimable se trouve être en soi tout ce qui est aimable en lui, qui est le tout de ce qu’il est — si l’on ose parler d’un tout là où n’entrent point de parties.

Et repos en Dieu

275. À ce Bien, et par amour du bien lui-même, un cœur pieux s’attache avec tant d’ardeur qu’il ne peut s’en séparer jusqu’à ce qu’il soit devenu avec lui une seule chose ou un seul esprits. Et quand ce mystère d’union atteint en lui sa perfection, seul le voile de cette vie mortelle le tient encore à l’écart et le sépare du saint des saints, de cette béatitude qui est la part des bienheureux. Mais comme déjà dans la foi et par l’espérance en celui qu’il aime, il en jouit en son être intime, il supporte avec une patience moins pénible ce qui lui reste encore à vivre.

III De ressemblance en ressemblance, ou l’unité avec Dieu (perfection du Spirituel)

L’adhérence au bien ou l’habitude des vertus

276. Et voici maintenant le but du combat du solitaire ; voici sa fin, sa récompense, le repos de ses labeurs et, du même coup, la consolation de ses peines ; voici la perfection même et la vraie sagesse de l’homme : quand l’âme embrasse, quand l’âme enserre en elle toutes les vertus, non comme des éléments empruntés d’ailleurs, mais comme des productions quasi naturelles de son être, selon cette ressemblance de Dieu, en vertu de laquelle il est le tout de ce qu’il est. Alors, comme Dieu est ce qu’il est, ainsi les dispositions de la bonne volonté vis-à-vis du bien de la vertu se trouvent si consistantes et, par ailleurs, si bien disposées à l’égard de l’esprit bon, lui-même adhère au bien immuable avec une telle véhémence, qu’en aucune manière, semble-t-il, il ne puisse s’écarter jamais de ce qu’il est.

Science et sagesse

277. En effet, quand l’homme de Dieu devient l’objet de cette saisie du Seigneur, du Saint d’Israël, notre roi17, sage et pieuse, l’âme éclairée, soutenue par la grâce dans la contemplation du souverain Bien, attache son regard aux lois de la vérité immuable — autant qu’elle mérite d’y atteindre par l’intelligence d’amour — et, d’après ces lois, elle se crée un genre de vie toute céleste, un idéal de sainteté. Ce qu’elle considère, en effet, c’est la suprême Vérité et les vérités qui en découlent ; c’est le souverain Bien et les biens qui en dérivent ; ce sont les profondeurs de l’Éternité et tout ce qui en est sorti. Se conformant à cette Vérité, à cette Charité, à cette Éternité, elle ordonne sa vie parmi les vérités, les biens, les créatures d’ici-bas. Ces réalités d’en-haut, elle ne s’élève pas au-dessus par son jugement ; mais elle les fixe par le désir ; elle y adhère par l’amour. En revanche, celles d’en-bas, ce n’est pas sans un judicieux discernement, sans contrôle réfléchi, sans jugement de la raison qu’elle les accueille, s’y adapte et s’y conforme.

278. Voilà comment sont conçues et viennent au jour les saintes vertus ; c’est ainsi que l’image de Dieu se voit rétablie dans l’homme et que s’ordonne cette vie de Dieu dont, l’Apôtre le déplore, certains se sont écartés ; c’est de cette manière enfin que se nouent les éléments qui font la force de la vertu, ces deux bases sur qui repose la perfection des vies active et contemplative, dont on lit au livre de Job, selon d’anciens interprètes :

La piété, voilà la sagesse ;

La fuite du mal, voilà la science.

279. La sagesse est piété, de fait ; c’est le culte de Dieu, l’amour qui nous fait soupirer après la vision divine et, tandis que nous ne voyons qu’en énigme et dans un miroir, développe en nos cœurs et la foi et l’espérance, nous mettant ainsi sur la voie de la vision dans la gloire.

280. Au contraire, la fuite du mal est une science qui a pour objet ces réalités temporelles dans lesquelles nous sommes plongés et où nous nous abstenons du mal dans la mesure où nous nous appliquons au bien.

281. À cette science, à cette abstinence, se rapporte d’abord la pratique de toutes les vertus ; en second lieu toute discipline inhérente aux activités de la vie présente. De ces deux choses, la première — soit l’exercice des vertus — tend plutôt, à ce qu’il semble, vers ces réalités d’en haut qui témoignent d’une sagesse supérieure et en exhale le parfum. La seconde a trait aux pratiques corporelles, et si elle n’est pas retenue par le lien sacré de la foi, elle sombre misérablement dans le néant des choses d’ici-bas.

Science acquise et science innée

282. À ce propos, puisque la science est un ensemble de vérités perçues soit par la raison, soit par les sens corporels, et confiées à la mémoire, si l’on y fait bien attention, seul, à proprement parler, ce qu’on saisit par les sens peut être mis sans réserve sur le compte de la science. En revanche, ce que la raison saisit d’elle-même, en ce domaine, appartient déjà à une zone où se rencontrent science et sagesse.

283. En effet, toute connaissance venue d’ailleurs, par l’intermédiaire des sens, s’offre à l’esprit comme un élément étranger et adventice. Au contraire, ce qui se présente spontanément à la pensée, soit par le jeu des puissances de la raison, soit en vertu de cette connaissance naturelle de l’immuable vérité des lois éternelles — les plus impies d’entre les hommes arrivent souvent à porter par elle des jugements parfaitement droits —, cela, dis-je, est tellement propre à la raison que c’est la raison elle-même. Une telle science est moins, en effet, pour la raison le résultat d’un enseignement que la conscience qu’elle prend elle-même — sous l’influence de quelque agent, ou par retour sur soi — de la vérité qui repose en elle.

284. À titre d’exemple, et combien éloquent, citons la « révélation naturelle » : la connaissance de Dieu, rendue manifeste à l’homme, même impie. Citons encore cette inclination naturelle au bien dont un poète païen18 a pu dire :

Les bons détestent de faillir

Par amour de la vertu.

Citons enfin tout discernement dans le domaine du rationnel, grâce aux efforts du raisonnement.

285. En revanche, c’est une science d’espèce infime et terre à terre que l’expérience animale des réalités sensibles, qui s’acquiert par les cinq sens du corps, surtout quand les concupiscences de la chair ou des yeux, voire de l’orgueil de cette vie, entrent en action.

La vie parfaite

286. Une fois conforme à cette sagesse, la raison se forme une conscience et se trace une règle de vie. Dans les questions qui relèvent de la science inférieure, elle met alors à profit la docilité et les capacités de la nature ; dans les questions rationnelles ou qui demandent réflexion, elle prend pour norme la règle de vie qu’elle s’est tracée ; pour l’acquisition des vertus, la conscience qu’elle s’est formée. Ainsi poussée par en bas, soutenue par en haut, marchant droit devant elle, mettant tout en œuvre : discernement de la raison, acquiescement de la volonté, attachement de l’intelligence, puissance d’action, elle se hâte de s’élancer vers la liberté de l’esprit, vers l’unité, si bien que l’homme fidèle devient, comme on l’a souvent affirmé, un seul esprit avec Dieu.

287. C’est là enfin cette vie de Dieu, à laquelle un peu plus haute nous avons fait allusion et qui est moins un progrès de la raison que déjà, dans la sagesse, le sens de la perfection. Et parce que toutes ces choses ont une saveur pour qui les goûte, celui-ci est « sage » ; « spirituel » parce qu’il est devenu un seul esprit avec Dieu. Et telle est bien, en cette vie, la perfection de l’homme.

L’unité avec Dieu

288. Celui qui jusque-là ne fut que solitaire ou seul devient « un » ; la solitude de corps se transforme pour lui en « unité d’esprit » ; en sa personne se réalise ce que, dans sa prière, le Seigneur demandait pour ses disciples, comme terme de toute perfection : « O Père, c’est mon désir : tout comme toi et moi nous sommes un, qu’ils soient eux de même un en nous. »

289. Cette unité de l’homme avec Dieu, ou cette ressemblance vis-à-vis de Dieu, fait que l’esprit, dans la mesure où il est proche du divin, se rend conforme à lui-même l’âme qui est en dessous de lui, et à cette âme, le corps lui-même, la plus basse portion de l’homme. Alors l’esprit, l’âme et le corps ordonnés à leur fin, mis à leur place, jugés selon leurs mérites, sont également conçus en fonction de leurs qualités. Alors l’homme commence à se connaître parfaitement lui-même et, par cette connaissance de soi, à s’élever peu à peu jusqu’à la connaissance de Dieu.

Son fruit : la connaissance de Dieu

290. Mais alors quand le progressant commence à élever son cœur et à pousser vers Dieu son désir, cherchant à se représenter par la pensée la ressemblance [dont on a parlé], il doit surtout prendre garde à ne pas tomber justement dans l’erreur de la dissemblance. Je veux dire qu’en comparant réalités spirituelles et réalités spirituelles, choses divines et choses divines, il évite de les concevoir autrement qu’elles ne sont.

291. Aussi bien, l’âme qui s’arrête à l’idée de sa ressemblance avec Dieu, doit tout d’abord composer et disposer sa pensée de manière à écarter, d’elle-même, toute représentation corporelle ; de Dieu, non seulement toute représentation corporelle, comme s’il occupait quelque lieu, mais encore toute représentation spirituelle comme s’il était soumis au changement. Les réalités spirituelles sont, en effet, d’autant plus étrangères à la nature et à la qualité des corps, qu’elles sont davantage éloignées de toute circonscription locale. Quant aux réalités divines, elles ont sur toutes choses, spirituelles et corporelles, une suréminence d’autant plus grande qu’elles échappent aux lois du lieu et du temps, à tout soupçon de changement, et qu’elles demeurent immuables et éternelles, au sein d’une béatitude immuable et éternelle.

292. Tout comme l’âme discerne les réalités corporelles par le moyen des sens du corps, ainsi ne peut-elle atteindre le rationnel et le spirituel que par elle-même. Mais le divin, elle ne peut en attendre ou chercher la compréhension que de Dieu seul. Sans doute il est permis, il est possible à l’homme doué de raison, de concevoir et de scruter l’une ou l’autre des réalités qui touchent Dieu : sa bonté pleine de douceur, sa toute-puissance, par exemple ; d’autres encore. Mais Dieu lui-même, l’essence divines, voilà qui échappe à toute représentation, absolument, à moins pourtant que sur ce terrain on puisse l’étreindre par le sens de l’amour illuminée.

293. Pourtant Dieu, il nous faut le croire et, dans la mesure où l’Esprit-Saint vient en aide à notre faiblesse, nous le représenter comme une certaine vie éternelle, vivante et vivifiante, immuable, produisant, sans changer jamais, tous les êtres changeants ; intelligente, créatrice de toute intelligence et de tout être intelligent. Il est la sagesse qui fait les sages, la vérité fixe, subsistante, inébranlable, d’où dérive tout ce qui est vrai ; en qui, de toute éternité, résident les causes de tout ce qui se réalise dans le temps.

294. Sa vie, c’est son essence, sa nature même. Sa vie, c’est lui vivant pour lui — une vie qui est divinité, éternité, grandeur, bonté, puissance ; qui tire d’elle-même son existence et sa subsistance, déborde tout espace, en vertu de sa nature illocalisée, et, en vertu de son éternité, tout le temps que peut enfermer la pensée et la conjecture ; une vie dont la réalité, l’excellence dépassent de beaucoup tout ce qui sera jamais donné à n’importe quelle faculté de saisir. On atteint pourtant cet Etre plus sûrement par le sens de l’amour illuminé et humble que par n’importe quelles réflexions de la raison. Toujours meilleur qu’on ne le pense, on le pense cependant mieux qu’on ne l’exprime.

295. Il est la suprême essence, d’où provient tout être ; la suprême substance qui échappe aux catégories du langage ; néanmoins principe causal et subsistant de toutes choses. En Lui notre être ne meurt pas, notre intellect ne s’égare pas, notre amour ne peut faillir. Plus on Le cherche, plus on éprouve de douceur à Le rencontrer. Plus sa rencontre est douce au cœur, plus on s’applique à Le cherchera.

Conclusion : appel à l’humilité

296. Et puisque cet Etre ineffable ne peut être vu que d’une manière ineffable, que celui qui veut Le voir purifie son cœur. Car nulle ressemblance corporelle n’en peut donner une idée à celui qui dort, aucune forme sensible à celui qui veille. Ni la raison, ni ses recherches ne sauraient Le voir ou L’atteindre, mais seulement l’humble amour d’un cœur pur.

297. Et c’est là cette face de Dieu que nul ne peut voir et vivre en même temps pour le monde. C’est là cette beauté qu’aspire à contempler quiconque désire aimer le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, de toutes ses forces. À quoi, d’ailleurs, il ne cesse de provoquer son prochain s’il le chérit autant que lui-même.

298. Et s’il arrive qu’il soit admis en sa présence, il perçoit, sans l’ombre d’un doute, à la lumière même de la vérité, la grâce qui l’a prévenu. Lorsqu’il en est écarté, il comprend, à son propre aveuglement, que son impureté est incompatible avec sa pureté à elle. S’il aime, il lui est doux de pleurer et non sans de nombreux gémissements il se voit contraint de rentrer en lui-même.

299. Nous faire de cet Etre une idée, nous en sommes absolument incapables ; mais il nous pardonne, celui que nous aimons et duquel, confessons-le, nous ne pouvons ni discourir, ni penser convenablement. Pourtant son amour, ou l’amour de son amour, nous excite et nous entraîne à faire de Lui l’objet de nos discours et de nos pensées.

300. Au « penseur » donc de s’humilier en toutes occasions, et de rendre gloire en lui-même au Seigneur son Dieu. Au « penseur » de s’abaisser à ses propres yeux dans la contemplation divine. Au « penseur » de se soumettre à toute créature humaine dans l’amour du Créateur ; de faire de son corps une hostie sainte, vivante, agréable à Dieu, en vue d’un culte raisonnable. Avant tout, ne pas goûter aux choses de Dieu plus qu’il ne convient de goûter ; goûter sobrement, et dans la mesure de la foi donnée par Dieu ; ne pas livrer ses trésors à la publicité des hommes ; les cacher dans sa cellule, les serrer dans sa conscience, afin de porter toujours, telle une épigraphe au front de sa conscience comme au frontispice de sa cellule, cette sentence : « Mon secret est à moi ; mon secret est à moi »



FRANÇOIS D’ASSISE


L’édition « du VIIIe centenaire » publiée en deux volumes en 2010 dans la collection «Sources Franciscaines» aux éditions du Cerf comporte 3418 pages19.

François n’a rien écrit ! on dispose de quelques « pages » recueillies par ses proches dont frère Léon et surtout de très nombreux divers témoignages rédigés par des disciples proches ou lointains.

Après une brève chronologie et un tableau de sources principales, le lecteur lira quelques « pages » et abordera deux sources. Des sélections plus larges sont disponibles20.





LA VIE DE FRANÇOIS

Âge Date

0 1181/2 naissance à Assise

……..

1201

20 1202 prison à Pérouse

1203

1204

1205 vers les Pouilles, renonce à Spolète

25 1206 renonce tous biens, Saint-Damien, lépreux

1207

1208 Bernard, Pierre de Cattaneo, Gilles

1209 (12 frères) Rome

1210 Portioncule

1211

30 1212 Claire à Saint-Damien

1213

1214

1215

1216 + Innocent III

1217 (~1000 frères)

1218

38 1219 Damiette, al-Malik al-Kamil, Terre sainte

1220 Chapitre, renoncement à la direction

1221 (~3000 frères)

fr. Élie succède à Pierre de Cattaneo

Règle non bullata

1222

1223/4 Règle bullata

1224 Alverne (La Verna)

1225 maladie des yeux, cautérisation

45 1226 + le 3 octobre.



DES SOURCES

Sources reprises infra soulignées.

Pages de l’éd. « Huitième centenaire ».


(1226) mort de François

1C (1228)

Thomas de Celano [C] Vita prima p.429


(1239) Élie est déposé

Première « récolte » des « écrits » de François


« Fiches du Frère Léon (<1246) p.29 p.1163

AP (1240/41)

Jean Du commencement de l’Ordre p.971

LG-3S (1244/46) p.976

L. de Greccio Légende des Trois compagnons p.1045

2C (1246/47) Celano Vita secunda p.1459

LM (1257/63)

Bonaventure p.2203 Écrits de B.


(1276) Ordre de recueillir les écrits de François

3S (1276…)(1276) SPm Miroir de perfection minor.

2e recension

CA (1310/11) p.1185 Compilation d’Assise

3S 3e recension (1317) SP Miroir de perfection major. p.2675

(1327/37) p.2713 Actus

trad. partielle en italien

Fioretti

«Pages de François »

LOUANGES DE DIEU21

Tu es saint, Seigneur, seul Dieu, qui fait des merveilles.

Tu es fort,

tu es grand,

tu es très haut,

tu es tout-puissant,

toi, Père saint, roi du ciel et de la terre.

Tu es trine et un, Seigneur, Dieu des dieux.

Tu es le bien, tout bien, le souverain bien,

Seigneur Dieu vivant et vrai.

Tu es amour, charité.

Tu es sagesse.

Tu es humilité.

Tu es patience.

Tu es beauté.

Tu es sécurité.

Tu es quiétude.

Tu es joie et allégresse.

Tu es notre espérance.

Tu es justice et tempérance.

Tu es tout,

notre richesse à suffisance.

Tu es beauté.

Tu es mansuétude.

Tu es protecteur.

Tu es gardien et défenseur.

Tu es force.

Tu es refuge.

Tu es notre espérance.

Tu es notre foi.

Tu es notre charité.

Tu es toute notre douceur.

Tu es notre vie éternelle,

grand et admirable Seigneur,

Dieu tout-puissant,

miséricordieux Sauveur.


CANTIQUE DE FRÈRE SOLEIL22


Très-Haut, tout-puissant bon Seigneur,

à toi sont les louanges, la gloire et l’honneur, et toute bénédiction.

À toi seul, Très-Haut, ils conviennent,

et nul homme n’est digne de te nommer.


Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,

spécialement messire le frère Soleil,

lequel est jour, et tu nous illumines par lui.

Et lui, il est beau et rayonnant avec grande splendeur :

de toi, Très-Haut, il porte signification.


Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Lune et les étoiles : dans le ciel tu les as formées claires et précieuses et belles.


Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère Vent,

et par l’air et le nuage et le ciel serein et tout temps,

par lesquels à tes créatures tu donnes sustentation.

Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Eau,

laquelle est très utile et humble et précieuse et chaste.


Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère Feu,

par lequel tu nous illumines la nuit;

et lui, il est beau et joyeux et robuste et fort.


Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur mère Terre

laquelle nous sustente et gouverne

et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe.


Loué sois-tu, mon Seigneur,

par ceux qui pardonnent par ton amour

et soutiennent maladies et tribulations.

Bienheureux ceux qui les supporteront en paix,

car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.


Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur Mort corporelle,

à laquelle nul homme vivant ne peut échapper.

Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels!

Bienheureux ceux qu’elle trouvera en tes très saintes volontés, car la mort seconde ne leur fera pas mal.


Louez et bénissez mon Seigneur et rendez grâces et servez-le avec grande humilité.




EXPOSITION DU «NOTRE PÈRE» 23

Ô très saint, notre Père : notre créateur, rédempteur, consolateur et sauveur.

Qui es aux cieux : dans les anges et dans les saints, les illuminant pour la connaissance, car toi, Seigneur, tu es lumière; les enflammant à l’amour, car toi, Seigneur, tu es amour; habitant en eux et les comblant jusqu’à la béatitude, car toi, Seigneur, tu es souverain bien, éternel bien, de qui vient tout bien, sans qui n’est nul bien.

Que soit sanctifié ton nom : que devienne claire en nous la connaissance de toi, pour que nous connaissions quelle est la largeur de tes bienfaits, la longueur de tes promesses, la hauteur de ta majesté et la profondeur de tes jugements.

Qu’advienne ton Règne : que tu règnes en nous par grâce et que tu nous fasses venir à ton Règne, où est manifeste la vision de toi, parfaite la dilection de toi, heureuse la compagnie de toi, éternelle la jouissance de toi.

Que soit faite ta volonté, comme au ciel, aussi sur la terre : que nous t’aimions de tout notre cœur en pensant toujours à toi, de toute notre âme en te désirant toujours, de tout notre esprit en dirigeant vers toi toutes nos intentions, en cherchant en tout ton honneur, et de toutes nos forces, en dépensant toutes nos forces et les sens de l’âme et du corps au service de ton amour et de rien d’autre; et que nous aimions nos proches comme nous-mêmes en tirant tous les hommes à ton amour selon nos forces, en nous réjouissant des biens des autres comme des nôtres et en compatissant à leurs maux et en ne faisant aucune offense à personne.

Notre pain de chaque jour donne-le-nous aujourd’hui : ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus Christ, donne-le-nous aujourd’hui : en mémoire et intelligence et révérence de l’amour qu’il a eu pour nous et de ce que pour nous il a dit, fait et supporté.

Et remets-nous nos dettes : par ta miséricorde ineffable, par la vertu de la passion de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur, et par les mérites et l’intercession de la très bienheureuse Marie Vierge et de tous tes élus.

Comme nous aussi remettons à nos débiteurs : et ce que nous ne remettons pas pleinement, toi, Seigneur, fais que nous le remettions pleinement, pour que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi et que, pour eux, nous intercédions dévotement auprès de toi, ne rendant à personne le mal pour le mal, et qu’en toi nous nous appliquions à être utiles en tout.

Et ne nous inclues pas en tentation : occulte ou manifeste, soudaine ou importune.

Mais délivre-nous du mal : passé, présent et futur 3. Amen.

Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit [comme il était au commencement et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.



LA VRAIE JOIE 24

Le même [frère Léonard] rapporta au même endroit qu’un jour, à Sainte-Marie, le bienheureux François appela frère Léon et dit :

– Frère Léon, écris.

Et lui répondit :

– Voilà, je suis prêt.

– Écris, dit-il, quelle est la vraie joie. Un messager vient et dit que tous les maîtres de Paris sont venus à l’Ordre; écris : ce n’est pas la vraie joie. De même, tous les prélats d’outre-monts, archevêques et évêques; de même, le roi de France et le roi d’Angleterre; écris : ce n’est pas la vraie joie. De même, mes frères sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis à la foi; de même, j’ai de Dieu une telle grâce que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles : je te dis qu’en tout cela n’est pas la vraie joie.

– Mais quelle est la vraie joie?

– Je reviens de Pérouse et, par une nuit profonde, je viens ici et c’est le temps de l’hiver, boueux et à ce point froid que des pendeloques d’eau froide congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent sans cesse les jambes, et du sang coule de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte, et après que j’ai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande : «Qui est-ce?» Moi je réponds : «Frère François.» Et lui dit : «Va-t’en! Ce n’est pas une heure décente pour circuler; tu n’entreras pas.» Et à moi qui insiste, à nouveau il répondrait : « Va-t’en! Tu n’es qu’un simple et un illettré. En tout cas, tu ne viens pas chez nous; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi.» Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : «Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit!» Et lui répondrait : «Je ne le ferai pas. Va au lieu des Croisiers [hôpital pour les lépreux, situé non loin de Rivo Torto] et demande là-bas.» Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme.


Du Commencement de l’Ordre

DU COMMENCEMENT OU DU FONDEMENT DE L’ORDRE ET DES ACTES DES FRÈRES MINEURS QUI FURENT LES PREMIERS EN RELIGION ET LES COMPAGNONS DU BIENHEUREUX FRANÇOIS


[Texte intégral]25

PROLOGUE

Les serviteurs du Seigneur ne doivent pas ignorer la voie et la doctrine des saints hommes par quoi ils peuvent parvenir à Dieu. C’est pourquoi, en l’honneur de Dieu, pour l’édification des lecteurs et des auditeurs, moi qui ai vu leurs actes, qui ai entendu leurs paroles, dont j’ai même été le disciple26, j’ai raconté et compilé, autant que mon esprit en a été instruit par inspiration divine, quelques-uns des actes de notre très bienheureux père François et de quelques frères qui vinrent au commencement de la religion.

CHAPITRE I COMMENT LE BIENHEUREUX FRANÇOIS COMMENÇA À SERVIR DIEU

Après que furent révolus mille deux cent sept ans depuis l’Incarnation du Seigneur, au mois d’avril, le XVIe jour des calendes de mai [le 16 avril 1208], Dieu vit que son peuple, qu’il avait racheté par le sang précieux de son Fils unique, avait oublié ses commandements et était sans gratitude pour ses bienfaits. Bien que son peuple ait mérité la mort, Dieu avait eu bien longtemps pitié de lui. Ne voulant cependant toujours pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et vive27, mû par sa très bienveillante miséricorde, il voulut envoyer des ouvriers à sa moisson. Et il illumina un homme qui était en la cité d’Assise, François de nom et marchand28 de son métier, très vain gestionnaire de la richesse de ce monde.

Un jour, dans la boutique où il avait l’habitude de vendre des étoffes, il réfléchissait avec préoccupation à des affaires de cette sorte. Apparut un pauvre, qui lui demanda de lui donner l’aumône au nom du Seigneur. Entraîné par la pensée des richesses et le souci des affaires en question, lui donnant congé, François lui refusa l’aumône. Alors que le pauvre se retirait, François, sondé par la grâce divine, commença à se reprocher son geste comme preuve de grande rustrerie29, en se disant : «Si ce pauvre avait demandé au nom de quelques comte ou grand baron, tu aurais accédé à ses demandes. Combien plus aurais-tu dû le faire au nom du Roi des rois et du Seigneur universel!»

Aussi se proposa-t-il dès lors en son cœur de ne plus jamais refuser à personne des demandes faites au nom d’un si grand Seigneur. Et appelant le pauvre, il lui fit une généreuse aumône.

Ô cœur, dis-je, plein de toute grâce, fécond et illuminé! O Ferme et saint projet, auquel succède, merveilleuse et inespérée, une singulière illumination de ce qui allait advenir! Certes, il n’y a rien là d’étonnant, puisque Isaïe proférait d’une voix dictée par l’Esprit saint : Lorsque tu auras versé ton âme à l’affamé et que tu auras rassasié l’âme affligée, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et tes ténèbres seront comme le plein jour. Et encore : Lorsque tu auras rompu ton pain pour l’affamé, alors ta lumière poindra comme l’aurore et ta justice précédera ta face.

Le temps passant, il arriva à ce bienheureux homme une chose étonnante qu’il serait à mon sens indigne de passer sous silence. Une nuit donc qu’il dormait dans son lit, lui apparut quelqu’un qui, l’appelant par son nom, le conduisit dans un palais d’un charme et d’une beauté indicible, plein d’armes chevaleresques, y compris de resplendissants boucliers marqués de la croix pendant aux murs tout autour.

Comme il demandait à qui étaient ces armes étincelant d’un tel éclat et ce palais si charmant, il reçut cette réponse de celui qui le guidait : «Toutes ces armes et le palais sont à toi et à tes chevaliers.»

À son réveil, il se mit à réfléchir en homme de ce monde, comme quelqu’un qui n’avait pas encore pleinement goûté l’Esprit de Dieu, et à déduire qu’il devait devenir un prince magnifique. Pensant et repensant la chose, il résolut de se faire chevalier afin qu’une fois chevalier, lui soit offert un tel principat. S’étant donc fait préparer des vêtements d’étoffes aussi précieuses qu’il put, il se disposa à partir pour la Pouille auprès d’un noble comte30 pour être fait par lui chevalier.

Rendu par cela plus allègre qu’à l’ordinaire, il était regardé par tous avec étonnement. Et à ceux qui l’interrogeaient sur la raison de cette nouvelle allégresse, il répondait : «Je sais que je vais devenir un grand prince.»

Après avoir engagé un écuyer, montant sur son cheval31, il chevauchait vers la Pouille.

Or il était parvenu à Spolète, préoccupé de son voyage; et à la nuit tombée, il avait mis pied à terre pour dormir. Il entendit alors dans son demi-sommeil une voix qui lui demandait où il voulait aller. Point par point, il lui révéla tout son projet. Et la voix de nouveau : «Qui peut te faire plus de bien, le seigneur ou le serviteur?»

Il répondit : «Le seigneur.» — «Pourquoi donc délaisses-tu le seigneur pour le serviteur et le prince pour le vassal ?»

François lui demanda : «Seigneur, que veux-tu que je fasse?» — «Retourne, dit la voix, dans ton pays pour faire ce que le Seigneur te révélera32.»

Soudain, lui semblait-il, il fut changé en un autre homme par la grâce divine.

Le matin venu, il retourne donc chez lui comme il lui avait été commandé. Chemin faisant, comme il était parvenu à Foligno, il vendit le cheval qu’il montait et les vêtements dont il s’était paré pour aller en Pouille, endossant des vêtements plus vils.

Cela fait, il prit l’argent obtenu pour ses biens et retourna de Foligno vers Assise. Passant à proximité d’une église construite en l’honneur de saint Damien et trouvant un pauvre prêtre du nom de Pierre qui résidait là, il lui remit l’argent en garde. Mais le prêtre refusa de conserver cet argent, car il n’avait pas d’endroit où il puisse le placer à sa guise. Entendant cela, l’homme de Dieu François lança avec mépris cet argent dans une fenêtre de l’église.

Guidé par l’Esprit de Dieu, voyant que la pauvre église menaçait ruine, il se proposa d’en étayer le gros œuvre grâce à cet argent et d’habiter là, dans le dessein de la libérer et de la relever de sa pauvreté. Cette tâche aussi, le temps passant, guidé par la volonté de Dieu, il l’accomplit en œuvre.

En entendant cela, son père, qui le chérissait charnellement et qui était assoiffé de cet argent, commença à se mettre en fureur contre lui; et harcelant François de divers reproches, il lui réclamait l’argent.

Et lui, devant l’évêque d’Assise33, rendit promptement à son père cet argent et les vêtements dont il était couvert, restant nu sous la pelisse de l’évêque qui le prit nu dans ses bras.

Désormais libre des affaires de ce monde, revêtu d’un habit très vil et méprisé, il retourna vers l’église pour y demeurer. Le Seigneur le fit riche, lui qui était pauvre et méprisé; l’emplissant de son Esprit saint, il mit en sa bouche le verbe de vie pour qu’il prêche et annonce parmi les nations le jugement et la miséricorde, le châtiment et la gloire, et pour qu’elles rappellent à leur mémoire les commandements de Dieu qu’elles avaient abandonnés à l’oubli. Le Seigneur le constitua prince sur la multitude des nations qu’à travers lui, du monde entier, Dieu assembla en une seule.

Le Seigneur le guida par une voie droite et étroite, puisqu’il ne voulut posséder ni or, ni argent, ni monnaie, ni quoi que ce soit. Mais il suivit le Seigneur dans l’humilité, la pauvreté et la simplicité de son cœur.

Marchant pieds nus, il était revêtu d’un habit méprisable et ceint aussi d’une très vile ceinture.

Partout où son père le trouvait, rempli d’un violent ressentiment, il le maudissait. Mais le bienheureux homme prenait un pauvre vieillard du nom d’Albert, lui demandant sa bénédiction.

Bien d’autres aussi se moquaient de lui, lui disaient des paroles injurieuses; et il était tenu pour fou par presque tous. Or lui n’en avait cure et ne leur répondait même pas. Mais il s’efforçait de tout son soin d’accomplir en œuvre ce que Dieu lui montrait. Et il ne marchait pas dans les doctes paroles de la sagesse humaine, mais dans la manifestation et la vertu de l’Esprit.

CHAPITRE II DES DEUX PREMIERS FRÈRES QUI SUIVIRENT LE BIENHEUREUX FRANÇOIS

Or voyant et entendant cela, deux hommes de la cité, inspirés par la visite de la grâce divine, se présentèrent humblement à François. L’un d’entre eux fut frère Bernard34 et l’autre frère Pierre35. Ils lui dirent simplement : «Dorénavant, nous voulons être avec toi et faire ce que tu fais. Dis-nous donc ce que nous devons faire de nos biens!» Exultant du fait de leur venue et de leur désir, il leur répondit avec bienveillance : «Allons demander conseil au Seigneur!»

Ils s’en furent donc à une église de la cité36, y entrèrent, s’agenouillèrent et dirent humblement en prière : «Seigneur Dieu, Père de gloire, nous te prions pour que, par ta miséricorde, tu nous montres ce que nous devons faire.» Leur prière achevée, ils dirent au prêtre de cette église qui se trouvait là : «Seigneur, montre-nous l’Évangile de notre Seigneur Jésus Christ!»

Comme le prêtre avait ouvert le livre37 — car eux-mêmes ne savaient pas encore bien lire —, ils trouvèrent aussitôt le lieu où il était écrit : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Tournant à nouveau les pages, ils trouvèrent : Qui veut venir à ma suite, etc. Et tournant encore, ils découvrirent : N’emportez rien en chemin, etc. Entendant cela, ils furent transportés d’une grande joie et dirent : «Voilà ce que nous désirions, voilà ce que nous cherchions.» Et le bienheureux François dit : «Telle sera notre règle.» Puis il dit aux deux autres : «Allez et faites selon le conseil du Seigneur que vous venez d’entendre!»

S’en fut donc frère Bernard et, comme il était riche, il retira beaucoup d’argent de la vente de toutes ses possessions. Quant à frère Pierre, il avait été pauvre en biens temporels, mais il était désormais devenu riche en biens spirituels. Lui aussi fait donc comme il avait reçu conseil du Seigneur. Et assemblant les pauvres de la cité, ils leur distribuaient l’argent qu’ils avaient tiré de la vente de leurs biens.

Pendant qu’ils faisaient cela en présence du bienheureux François, vint un prêtre du nom de Sylvestre. Le bienheureux François lui avait acheté des pierres pour la restauration de l’église Saint-Damien, auprès de laquelle il demeurait encore avant d’avoir des frères pour compagnons.

Ce prêtre donc, les voyant dépenser ainsi l’argent, suffoquait sous les feux de l’avarice. Il désira avidement qu’on lui donne de cet argent et se mit à grommeler, en disant : «François, tu ne m’as pas correctement réglé pour les pierres que tu m’as achetées.» L’entendant grommeler à tort, le bienheureux François, qui avait rejeté toute forme d’avarice, s’approcha de frère Bernard : et mettant la main dans le manteau de Bernard, où était l’argent, il en retira une pleine poignée de deniers qu’iI donna au prêtre. Mettant de nouveau la main dans le manteau, il en retira des deniers comme il l’avait déjà fait la première fois; et de nouveau, il les donna au prêtre en lui disant : «As-tu maintenant pleinement ton compte?» — «Pleinement», dit le prêtre. Cela fait, il retourne allègre à sa maison.

Quelques jours plus tard, inspiré par le Seigneur, ce même prêtre se mit à réfléchir sur ce qu’avait fait le bienheureux François, en se disant : «Ne suis-je pas un misérable? Alors que je suis vieux, je désire avidement et recherche ces biens temporels, tandis que ce jeune, par amour de Dieu, les méprise et les abhorre.»

Et voici que, la nuit suivante, il vit en songe une croix gigantesque dont le sommet touchait les cieux et le pied se tenait dans la bouche du bienheureux François. Quant aux bras de la croix, ils s’étendaient d’une extrémité du monde à l’autre.

En s’éveillant, ce prêtre crut donc que le bienheureux François était vraiment ami de Dieu et que la religion qu’il avait débutée allait s’étendre sur le monde entier. Dès lors, il se mit à craindre Dieu et à faire pénitence en sa maison. Peu de temps après, il entra dans l’Ordre des frères : il vécut bien et finit glorieusement38.

CHAPITRE III DU PREMIER LIEU OÙ ILS DEMEURÈRENT ET DE LA PERSÉCUTION QU’ILS SUBIRENT DE LEURS PARENTS

Après avoir distribué aux pauvres, comme nous l’avons dit, le prix qu’ils avaient tiré de la vente de leurs biens, frère Bernard et frère Pierre se vêtirent comme était vêtu l’homme de Dieu, le bienheureux François, et ils s’associèrent à lui.

Mais n’ayant pas de gîte où demeurer, ils se mirent en route et trouvèrent une pauvre petite église, presque abandonnée, qu’on appelait Sainte-Marie-de-la-Portioncule39. Ils firent là une petite maison, où ils demeuraient ensemble.

Huit jours plus tard vint encore à eux un autre homme du nom de Gilles40, de la même cité, un homme très dévot et très fidèle à qui le Seigneur donna la grâce en abondance. Avec grande dévotion et révérence, il se mit à genoux et demanda au bienheureux François qu’il daigne le recevoir dans sa compagnie. Entendant et voyant cela, le bienheureux François est rempli d’allégresse; et il le reçut avec entrain et de grand cœur. Tous quatre en eurent une immense allégresse et une très grande joie spirituelle.

Après quoi le bienheureux François prit frère Gilles et l’emmena avec lui dans la Marche d’Ancône; les deux autres restèrent sur place. En route, ils exultaient grandement dans le Seigneur. L’homme de Dieu François exulta d’une voix très claire, chantant sans discontinuer en français41, louant et bénissant le Seigneur.

Vraiment, ils débordaient d’allégresse, comme s’ils avaient acquis le plus grand des trésors. Et ils pouvaient bien se réjouir, puisqu’ils avaient abandonné de nombreux biens et les avaient traités comme du fumier, ces biens qui d’ordinaire plongent les hommes dans la tristesse. Car ils voyaient bien les amertumes dont souffrent les amateurs de ce monde dans leurs affections pour les biens de ce monde, amertumes dans lesquelles on trouve à foison malheur et tristesse.

Or le bienheureux François dit à son compagnon, frère Gilles : «Elle sera semblable, notre religion, à un pêcheur qui lance à l’eau ses filets et prend une grande multitude de poissons. Voyant cette multitude de poissons, il choisit les gros pour les mettre dans ses seaux, rejetant à l’eau les petits.» Gilles s’étonna fort de la prophétie que le saint proféra de sa bouche, car il savait que le nombre des frères était faible.

L’homme de Dieu ne prêchait pas encore au peuple. Cependant, quand ils traversaient cités et places fortes, il exhortait hommes et femmes à craindre et aimer le Créateur du ciel et de la terre, et à faire pénitence de leurs péchés. Quant à frère Gilles, il lui donnait la réplique en disant : «Il dit fort bien. Croyez-le!»

Ceux qui les entendaient se disaient les uns aux autres : «Qui sont ceux-là? Et que disent-ils?»

Certains d’entre eux disaient qu’ils semblaient fous ou ivres. Mais d’autres disaient : «Ce ne sont pas des propos de fous qu’ils profèrent de leurs bouches.» L’un d’eux répliqua : «Pour atteindre la plus haute perfection, ils ont adhéré au Seigneur; ou alors ils sont devenus insensés, car la vie de leurs corps semble sans espoir : ils marchent pieds nus, portent de vils vêtements et prennent peu de nourriture.» Cependant, on ne les suivait pas encore. Les voyant au loin, les jouvencelles fuyaient, de peur qu’ils ne soient éventuellement pris de folie. Mais bien que les gens ne prennent nullement leur suite, ils n’en restaient pas moins impressionnés d’avoir vu la forme de leur sainte conduite, par quoi ils semblaient marqués au service du Seigneur.

Après avoir parcouru cette province [la marche d’Ancône], ils revinrent au lieu de Sainte-Marie-de-la-Portioncule.

Quelques jours plus tard, trois autres hommes de la cité d’Assise vinrent à eux : frère Sabbatino, frère Jean [de la Chapelle] et frère Morico le Petit, suppliant humblement le bienheureux François qu’il les reçoive dans sa compagnie. Et il les accueillit avec bienveillance et entrain.

Quand ils allaient demander des aumônes par la cité, c’est à peine si quelqu’un voulait leur donner. Mais on leur disait : «Vous avez dilapidé vos biens et vous voulez manger ceux des autres!» Aussi souffraient-ils d’une très grande pénurie. Même leurs parents et leurs familles les persécutaient. Et les autres habitants de cette cité, petits et grands, hommes et femmes, les méprisaient et se moquaient d’eux comme des insensés et des sots, à l’exception de l’évêque de la cité auprès de qui le bienheureux François allait fréquemment demander conseil.

Si leurs parents et leurs familles les persécutaient et que les autres se moquaient d’eux, c’est parce qu’en ce temps-là il ne s’était jamais rencontré personne qui abandonne tous ses biens pour aller demander des aumônes de porte en porte.

Un jour que le bienheureux François était allé chez l’évêque, l’évêque lui dit : «Elle me semble vraiment dure et âpre, votre vie : ne rien posséder ni ne rien avoir en ce monde.» Le saint de Dieu lui répondit ainsi : «Seigneur, si nous avions quelques possessions, des armes nous seraient nécessaires pour les protéger, car elles sont sources de multiples problèmes et querelles, et par suite est d’ordinaire entravé l’amour de Dieu et du prochain. Voilà pourquoi nous ne voulons posséder aucun bien temporel en ce monde.»

Elle plut beaucoup à l’évêque, cette réponse.

CHAPITRE IV COMMENT IL EXHORTA SES FRÈRES ET LES ENVOYA PAR LE MONDE

18a Saint François, plein désormais de la grâce de l’Esprit saint, annonça à ses frères ce qui allait arriver. Appelant à lui les six frères qu’il avait, dans le bois voisin de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule où ils allaient fréquemment prier, il leur dit : « Considérons, frères très chers, notre vocation : dans sa miséricorde, Dieu nous a appelés non seulement pour notre propre profit, mais pour le profit et même pour le salut d’un grand nombre. Allons donc par le monde; exhortons et instruisons hommes et femmes, par la parole et l’exemple, à faire pénitence de leurs péchés et à se rappeler les commandements du Seigneur qu’ils ont si longtemps livrés à l’oubli.»

18 b De nouveau il leur dit : «Ne craignez pas, petit troupeau, mais ayez confiance dans le Seigneur! Et ne dites pas entre vous : “Ignorants et illettrés que nous sommes, comment prêcherons-nous?” Mais rappelez-vous les paroles que le Seigneur adressa à ses disciples : En fait, ce n’est pas vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous. C’est en effet le Seigneur lui-même qui vous donnera l’esprit et la science pour exhorter et prêcher aux hommes et aux femmes la voie et la pratique de ses commandements. Vous rencontrerez des gens fidèles, doux, humbles et bons qui vous recevront, vous et vos paroles, avec joie et amour. Vous en trouverez d’autres infidèles, orgueilleux et blasphémateurs qui vous résisteront et vous dénigreront, vous et vos paroles. Disposez donc vos cœurs à supporter tout cela avec patience et humilité.»

18 c Lorsqu’ils eurent entendu ces paroles, les frères prirent peur. Voyant leur crainte, le bienheureux François leur dit : «Ne vous effrayez pas, car sachez que d’ici peu de temps viendront à nous des savants, des sages et des nobles en grand nombre, et ils seront avec nous. Ils prêcheront aux nations et aux peuples, aux rois et aux princes, et beaucoup se convertiront au Seigneur. Et par le monde entier, le Seigneur fera se multiplier et augmenter sa famille.»

18 d Et quand il eut achevé tout ce discours, il les bénit et ils se mirent en route.

CHAPITRE V DES PERSÉCUTIONS QU’ENDURÈRENT LES FRÈRES EN ALLANT PAR LE MONDE

19 a Lorsque ces très dévots serviteurs du Seigneur marchaient sur la route et rencontraient une église habitable ou abandonnée, ou encore une croix au bord de la route, ils s’inclinaient avec grande dévotion vers elles pour prier en disant : «Nous t’adorons, Christ, et nous te bénissons, et à toutes tes églises qui sont dans le monde entier, car par ta sainte croix tu as racheté le monde 1.» Ils croyaient et pensaient trouver là le lieu du Seigneur.

19 b Tous ceux qui les voyaient s’étonnaient en disant : «Jamais nous n’avons vu de tels religieux ainsi vêtus.» Effectivement, différents de tous les autres par leur habit et leur vie, ils avaient l’air d’hommes des bois. Quand ils entraient dans une cité, une place forte ou une maison, ils annonçaient la paix. Et partout où ils trouvaient hommes ou femmes, dans les rues ou sur les places, ils les encourageaient à craindre et à aimer le Créateur du ciel et de la terre, à se rappeler les commandements de Dieu qu’ils avaient livrés à l’oubli et à s’efforcer de les accomplir dorénavant en œuvre.

19 c Certains de ces gens les écoutaient volontiers et avec joie. D’autres, au contraire, se moquaient. Beaucoup les harcelaient de questions; et il leur était bien pénible de répondre à tant et tant d’interrogations, car c’est très souvent des nouveautés que naissent de nouvelles questions. Certains leur demandaient en effet : «D’où êtes-vous?» D’autres disaient : «De quel Ordre êtes-vous?» Eux répondaient simplement : «Nous sommes des pénitents et nous sommes nés dans la cité d’Assise.» Car la religion des frères n’était pas encore nommée Ordre.

20 a Beaucoup de ceux qui les voyaient et les entendaient les tenaient pour des imposteurs ou des fous. Et certains d’entre eux disaient : «Je ne veux pas les recevoir dans ma maison, de peur que d’aventure ils ne volent mes biens.» Pour cela, en de nombreux lieux on leur infligeait de nombreuses avanies. C’est pourquoi, bien souvent, ils s’hébergeaient sous les porches des églises ou des maisons.

20 b À cette même époque, il y avait deux frères dans la cité de Florence, qui allaient par la cité en cherchant un hébergement qu’ils ne pouvaient absolument pas trouver. Arrivant donc à une maison qui avait un porche par-devant et, dans le porche, un four, ils se dirent l’un à l’autre : «Nous pourrions nous héberger ici.» Ils demandèrent donc à la dame de cette maison de daigner les recevoir dans sa maison. Et comme aussitôt elle refusait de le faire, ils la prièrent alors de leur permettre au moins de s’héberger cette nuit-là près du four.

20 c Ce qu’elle leur concéda. Mais quand son mari rentra et qu’il vit les frères sous le porche près du four, il lui dit : «Pourquoi as-tu hébergé ces ribauds?» Elle répondit : «Je n’ai pas voulu les héberger dans la maison, mais je leur ai permis de coucher dehors sous le porche : là ils ne pourraient rien nous voler, à part peut-être du bois.» Et à cause de ce soupçon, ils ne voulurent rien prêter aux frères pour se couvrir, malgré le grand froid qui régnait en cette saison.

20 d Cette nuit-là, les frères se levèrent à matines et se rendirent à l’église la plus proche.

21 a Le matin venu, la femme alla à l’église pour entendre la messe et elle les vit plongés en prière avec dévotion et humilité. Elle se dit en elle-même : «Si ces hommes étaient des malfaiteurs comme le disait mon mari, ils ne s’adonneraient pas à la prière avec une telle révérence.»

21 b Comme la femme se faisait cette réflexion, voici qu’un homme du nom de Gui allait par l’église et distribuait des aumônes aux pauvres qu’il trouvait là. Il s’était approché des frères et voulut leur donner, comme aux autres, un denier à chacun. Mais ils refusèrent d’accepter. Il leur dit alors : «Pourquoi n’acceptez-vous pas les deniers comme les autres pauvres, alors que je vous vois si dépourvus et indigents?» L’un d’entre eux, du nom de frère Bernard, lui répondit : «A coup sûr il est vrai que nous sommes pauvres. Mais notre pauvreté n’est pas aussi lourde que celle des autres pauvres. Car c’est par la grâce de Dieu et pour mettre en application son conseil que nous sommes devenus pauvres.»

22a S’étonnant de leur cas, l’homme leur demanda s’ils avaient eu précédemment quelque bien en ce monde. Ils répondirent qu’en effet ils avaient eu des biens, mais qu’ils les avaient distribués aux pauvres par amour de Dieu.

1006 22b La femme, de son côté voyant que les frères avaient refusé les deniers, s’approcha d’eux et leur dit : «Chrétiens, si vous voulez revenir à mon gîte, je vous recevrai volontiers à l’intérieur de la maison.» Les frères lui répondirent humblement : «Que le Seigneur te récompense!» Comme l’homme, pour sa part, avait vu que les frères n’avaient pu trouver d’hébergement, les prenant avec lui, il les emmena à sa maison et leur dit : «Voilà l’hébergement que le Seigneur vous a préparé. Restez-y autant qu’il vous plaira!» Quant à eux, ils rendirent grâce à Dieu de les avoir pris en sa miséricorde et d’avoir exaucé la supplication des pauvres. Ils restèrent quelques jours chez lui. Et grâce aux paroles qu’il entendit d’eux et aux bons exemples qu’il vit, il fut par la suite très généreux pour les pauvres.

23 a, Mais bien qu’ils aient été traités avec bienveillance par cet homme, les frères, à cette époque, avaient en général une si mauvaise réputation auprès des autres que beaucoup, petits et grands, se conduisaient avec eux et leur parlaient comme des seigneurs à leurs serviteurs. Et même s’ils avaient des vêtements très vils et pauvres plusieurs cependant ne se privaient pas de les en dépouiller. Ils restaient ainsi tout nus, car ils n’avaient qu’une tunique. Pourtant, ils continuaient à observer la forme de l’Évangile, ne réclamant pas la tunique à ceux qui les en avaient dépouillés. Si toutefois ces derniers, émus de pitié, voulaient leur restituer, ils la recevaient volontiers.

23 b À certains frères, on jetait de la boue à la tête. À l’un d’eux, on mit même en main des dés, en l’invitant à jouer s’il voulait. Un autre frère fut porté par quelqu’un derrière son dos, suspendu par le capuchon tant qu’il plut au porteur. On leur jouait ces mauvais tours et bien d’autres que nous taisons pour ne pas trop allonger notre propos. Car ils avaient une si mauvaise réputation qu’on pouvait en toute tranquillité les maltraiter hardiment comme s’ils étaient des malfaiteurs. En outre, ils enduraient de nombreuses tribulations et tourments dus à la faim, à la soif, au froid et à la nudité.

23 c Tout cela, ils le supportaient avec constance et patience, comme le leur avait recommandé le bienheureux François. Ils ne s’en attristaient ni ne s’en troublaient. Mais ils exultaient et se réjouissaient dans les tribulations, comme des gens mis en position d’en tirer un grand profit. Et ils s’appliquaient à prier Dieu pour leurs persécuteurs.

24 a Les gens les voyaient donc exulter dans leurs tribulations et les supporter patiemment pour le Seigneur, ne pas cesser leur très dévote prière, de même ne pas recevoir et ne pas emporter d’argent, comme le faisaient les autres indigents, et avoir un grand amour les uns pour les autres, ce en quoi on reconnaissait qu’ils étaient disciples du Seigneur : par la bienveillance du Seigneur, beaucoup furent touchés au cœur et, venant à eux, ils leur demandaient pardon des offenses commises contre eux. Et eux, leur pardonnant de tout cœur, répondaient avec entrain : «Que le Seigneur ne vous en tienne pas compte!» Et ainsi les gens les écoutaient-ils volontiers par la suite.

24 b Certains leur demandaient de daigner les recevoir dans leur compagnie et ils reçurent plusieurs d’entre eux. Car en ce temps-là, étant donné le petit nombre des frères, chacun tenait du bienheureux François le pouvoir de recevoir ceux qu’ils voulaient. Au terme qui leur avait été fixé, ils revinrent à Sainte-Marie-de-la-Portioncule.

CHAPITRE VI DE LA CONDUITE DES FRÈRES ET DE L’AFFECTION QU’ILS AVAIENT L’UN POUR L’AUTRE

25 a Quand ils se revoyaient, ils étaient remplis de tant de plaisir et de joie spirituelle qu’ils ne se rappelaient rien de l’adversité et de la très grande pauvreté qu’ils enduraient.

25 b Chaque jour, ils s’appliquaient avec zèle à la prière et au travail de leurs mains, afin d’éloigner absolument d’eux toute oisiveté, ennemie de l’âme. Quant aux nuits, ils s’appliquaient pareillement à se lever au milieu de la nuit, selon la parole du prophète : Au milieu de la nuit, je me levais pour te célébrer. Ils priaient avec une grande dévotion, fréquemment accompagnée de larmes.

25 c Ils se chérissaient mutuellement d’un profond amour : chacun aussi servait et nourrissait l’autre, comme la mère sert et nourrit son fils. En eux brûlait un si grand feu de charité qu’il leur semblait facile de livrer leurs corps non seulement pour le nom de notre Seigneur Jésus Christ, mais aussi l’un pour l’autre et de grand cœur.

26 a Un jour, en effet, que deux frères passaient par une route, ils rencontrèrent un fou qui leur jetait des pierres. L’un de ces frères, voyant que les pierres étaient jetées sur son frère, accourut et fit écran aux impacts des pierres : il préféra être frappé plutôt que son frère, du fait de leur ardente charité mutuelle. Ils faisaient bien souvent de telles actions et d’autres semblables.

26 b Ils étaient enracinés et fondés dans la charité et l’humilité, et l’un révérait l’autre comme s’il était son seigneur. Quiconque parmi eux avait préséance par l’office ou la grâce semblait plus humble et plus vil que les autres.

26 c Tous d’ailleurs se livraient tout entiers à l’obéissance : quand on ouvrait la bouche pour leur donner un ordre, ils tenaient aussitôt leurs pieds prêts à marcher et leurs mains à œuvrer. Quoi qu’on leur ordonne, ils estimaient que l’ordre reçu était conforme à la volonté du Seigneur. Dès lors, il leur était doux et facile de tout exécuter.

26 d Ils s’abstenaient des désirs charnels et, pour ne pas être jugés, ils se jugeaient scrupuleusement eux-mêmes.

27 a Si par hasard l’un disait à l’autre un mot qui pouvait éventuellement lui déplaire, sa conscience lui en faisait un si grand reproche qu’il ne pouvait trouver le repos jusqu’à ce qu’il ait déclaré sa faute et que, se prosternant à terre, il se soit fait poser sur la bouche le pied de l’autre, qui agissait à contrecœur. Si ce dernier ne voulait absolument pas le faire et que celui qui avait dit le mot déplaisant était un responsable, il lui ordonnait de le faire; sans quoi, il le faisait ordonner par un responsable. Ils agissaient ainsi pour chasser loin d’eux la méchanceté et pour toujours garder entre eux une entière affection. Ainsi s’efforçaient-ils d’opposer à chaque vice la vertu correspondante.

27 b Tout ce qu’ils avaient, livre ou tunique, ils en usaient en commun et nul ne disait que quelque chose était sien, comme on faisait dans la primitive Église des apôtres.

27 c Bien qu’abondât en eux une extrême pauvreté, ils étaient pourtant toujours généreux et ils partageaient volontiers les aumônes qui leur avaient été données avec tous ceux qui leur demandaient pour l’amour de Dieu.

28 a Quand ils allaient par la route et rencontraient des pauvres qui leur demandaient l’aumône, certains d’entre eux, n’ayant rien d’autre à offrir, leur remettaient quelque chose de leurs vêtements. De fait, l’un d’eux sépara de la tunique son capuchon et l’attribua au pauvre qui lui demandait l’aumône. Un autre arracha même une manche et la donna. D’autres encore donnaient quelque autre morceau de leur tunique, pour observer cette parole de l’Évangile : Donne à tous ceux qui te demandent!

28b Un jour vint un pauvre à l’église Sainte-Marie-de-laPortioncule où les frères demeuraient et il leur demanda l’aumône. Or il y avait là un manteau qu’un d’eux avait eu quand il était encore dans le monde. Le bienheureux François dit au frère à qui avait été le manteau de le remettre au pauvre. Le frère le lui donna volontiers et sur-le-champ. Grâce à la révérence et à la dévotion qu’avait manifestée le frère en faisant ce don, il sembla aussitôt au bienheureux François que cette aumône montait au ciel et il se sentit soudain rempli d’un esprit nouveau.

29 a Quand des riches de ce monde faisaient un détour vers eux, ils les recevaient avec entrain et bienveillance. Ils les invitaient pour les faire revenir du mal et les inciter à faire pénitence.

29 b En ce temps-là, les frères demandaient instamment qu’on ne les envoie pas dans les contrées dont ils étaient originaires, afin de fuir la fréquentation et la familiarité de leurs parents et d’observer la parole du Prophète : Je suis devenu un étranger pour mes frères et un voyageur errant pour les fils de ma mère.

29 c Ils se réjouissaient beaucoup dans la pauvreté, car ils ne convoitaient d’autres richesses que les richesses éternelles. L’or et l’argent, ils n’en possédaient jamais. Ils méprisaient toutes les richesses de ce monde, mais par-dessus tout, ils foulaient la monnaie aux pieds.

30 a Un jour, alors que les frères demeuraient près de Sainte-Marie-de-la-Portioncule, vinrent des hommes qui entrèrent dans I’église et à l’insu des frères, posèrent des deniers sur l’autel. Or un frère, entrant dans l’église, trouva les deniers, les prit et les posa sur l’appui d’une fenêtre de cette même église. Un autre frère, trouvant cette monnaie là où le premier frère l’avait posée, en référa à saint François.

30 b Ayant entendu cela, le bienheureux François fit enquêter avec diligence pour savoir qui des frères avait posé là la monnaie. L’ayant trouvé, il lui ordonna de venir à lui et dit :

Pourquoi as-tu fait cela? Ne savais-tu pas que je veux non seulement que les frères n’usent pas de monnaie, mais même qu’ils ne la touchent pas?» Ayant entendu cela, le frère s’inclina et, s’étant agenouillé, dit sa faute en demandant au bienheureux François de lui donner une pénitence. Celui-ci lui ordonna d’emporter cette monnaie hors de l’église dans sa bouche jusqu’à ce qu’il trouve du crottin d’âne et qu’il pose alors sur lui la monnaie, toujours avec la bouche. Ce que le frère accomplit scrupuleusement. Le bienheureux François en profita pour exhorter les frères à vilipender la monnaie et à la tenir pour rien partout où ils en trouveraient.

30 c Ainsi se réjouissaient-ils donc continuellement, puisqu’ils n’avaient rien qui puisse les troubler. Car plus ils étaient séparés du monde, plus ils étaient unis à Dieu. Ces hommes s’engagèrent dans la voie étroite, ils raccourcirent la route et en conservèrent l’âpreté. Ils fendirent les rocs, foulèrent aux pieds les épines. Et c’est ainsi qu’à nous, leurs successeurs, ils ont laissé une route plane.

CHAPITRE VII COMMENT ILS ALLÈRENT À ROME OÙ LE SEIGNEUR PAPE LEUR CONCÉDA UNE RÈGLE ET LA PRÉDICATION 

31a Voyant que la grâce du Sauveur augmentait ses frères en nombre et en mérite, le bienheureux François leur dit : «Je vois, frères, que le Seigneur veut faire de nous une grande congrégation. Allons donc à notre mère l’Église romaine, informons le souverain pontife de ce que le Seigneur fait par nous et menons à bien, par sa volonté et son ordre, ce que nous avons entrepris!» Comme ce qu’il avait dit leur avait plu, il prit avec lui les douze frères et ils allèrent à Rome.

31 b Comme ils étaient en route, il leur dit : «Faisons d’un de nous notre guide et tenons-le nous comme vicaire de Jésus Christ! Où il lui plaira de faire un détour, faisons le détour et, quand il voudra faire halte pour s’héberger. faisons halte pour nous héberger!» Ils élurent frère Bernard, qui avait été reçu le premier par le bienheureux François, et ils accomplirent en œuvre ce qu’il avait dit.

31 c Ils allaient joyeux et parlaient avec les paroles du Seigneur. Aucun d’eux n’osait rien dire d’autre que ce qui avait trait à la louange et à la gloire du Seigneur et qui était utile à leurs âmes. Ou alors, ils vaquaient à la prière. Le Seigneur leur procurait hébergement et nourriture au moment où ils en avaient besoin.

32 a Comme ils étaient arrivés à Rome, ils rencontrèrent l’évêque de la cité d’Assise qui demeurait à Rome à ce moment-là. Les voyant, il les reçut avec une immense joie.

32 b Or l’évêque était connu d’un cardinal, qu’on appelait le seigneur Jean de Saint-Paul. C’était un homme bon et religieux, qui chérissait beaucoup les serviteurs du Seigneur. L’évêque lui avait exposé le projet et la vie du bienheureux François et de ses frères. Sur la foi de ce rapport, le cardinal désirait vivement voir le bienheureux François et quelques-uns de ses frères. Quand il eut entendu qu’ils étaient dans la Ville, il leur envoya un messager et les fit venir à lui. Les voyant, il les accueillit avec dévotion et amour.

33 a Quand ils eurent demeuré peu de jours avec lui, comme il voyait briller en œuvre ce qu’il avait entendu d’eux en paroles, il les chérissait de tout cœur. Et il dit au bienheureux François : «Je me recommande à vos prières et je veux que, dorénavant, vous me teniez pour un de vos frères. Dites-moi donc, pourquoi êtes-vous venus?» Alors le bienheureux François lui révéla tout son projet et lui dit qu’il voulait parler au seigneur apostolique 1, pour poursuivre ce qu’il faisait par sa volonté et son ordre 2. Le cardinal lui répondit : «Moi, je veux être votre procureur à la curie du seigneur pape.»

33 b Se rendant ainsi à la curie, il dit au seigneur pape Innocent III : «J’ai rencontré un homme d’une haute perfection, qui veut vivre selon la forme du saint Évangile et observer la perfection évangélique. Par lui, je crois que le Seigneur veut rénover toute son Église par le monde entier.» Après avoir entendu cela, le seigneur pape s’étonna et dit au cardinal : «Amène-le-moi!»

34 a Le lendemain, il l’amena donc au pape. Le bienheureux François exposa tout son projet au seigneur pape, comme il l’avait dit auparavant au cardinal.

34 b Le seigneur pape lui répondit : «Elle est trop dure et âpre, votre vie, si vous voulez à la fois faire une congrégation et ne rien posséder en ce monde 5. Car d’où vous viendra le nécessaire?» Le bienheureux François répondit : «Seigneur, j’ai confiance en mon seigneur Jésus Christ. Car celui qui promet de

nous donner au ciel vie et gloire ne nous retirera pas ce qui est nécessaire au corps sur cette terre en temps opportun.» Le pape répondit : «C’est vrai, fils, ce que tu dis. Cependant, la nature humaine est fragile et ne demeure jamais dans le même état. Mais va et prie de tout cœur le Seigneur qu’il daigne te montrer de meilleurs desseins, plus utiles à vos âmes! Puis reviens m’en faire part et moi, ensuite, je les concéderai.»

35 a François s’en fut alors prier et il pria le Seigneur d’un cœur pur qu’il daigne lui montrer cela par son ineffable piété. Comme il était resté longtemps en prière et avait relié tout son cœur au Seigneur, le Verbe du Seigneur advint en son cœur et lui dit par métaphore : «Il était dans le royaume d’un grand roi une femme, toute pauvrette, mais belle, qui plut aux yeux du roi; et il engendra d’elle de nombreux fils. Mais un jour, cette femme se mit à réfléchir, se disant en elle-même : “Que ferai-je, moi pauvrette, à qui sont nés tant de fils, alors que je n’ai pas de possessions qui leur permettraient de vivre?” Comme elle tournait de telles idées en son cœur et que son visage s’attristait sous l’afflux de ces pensées, le roi apparut et lui dit : “Qu’as-tu donc, que je te vois pensive et triste?” Et elle lui dit toutes les pensées qui agitaient son esprit. Le roi lui répondit : “Ne t’inquiète pas de ton extrême pauvreté, ni des fils qui te sont nés et des nombreux qui sont à naître! Car alors qu’une foule de mercenaires se rassasie de pains dans ma maison, moi je ne veux pas que mes fils meurent de faim 4, mais je veux les rassasier plus que les autres.”»

35 b L’homme de Dieu François comprit aussitôt qu’il était désigné par cette femme pauvrette. C’est pourquoi l’homme de Dieu consolida donc son projet d’observer dorénavant la très sainte pauvreté.

36a Se levant à l’instant même, il alla chez le seigneur apostolique et lui indiqua ce que le Seigneur lui avait révélé.

36 b Entendant cela, le seigneur pape fut stupéfait que le Seigneur ait révélé sa volonté à un homme si simple. Et il sut que François ne marchait pas selon la sagesse des hommes, mais selon la révélation et la vertu de l’Esprit.

36 c Ensuite, le bienheureux François s’inclina et promit au seigneur pape obéissance et révérence avec humilité et dévotion. Et puisque les autres frères n’avaient pas encore promis obéissance, selon l’ordre du seigneur pape c’est au bienheureux François qu’ils promirent pareillement obéissance et révérence.

36 d Le Seigneur pape lui concéda alors une règle, ainsi qu’ ses frères présents et futurs. Il lui donna également autorité de prêcher en tous lieux, comme la grâce de l’Esprit saint le lui dispenserait. Et il accorda que puissent aussi prêcher les autres frères, à qui l’office de prédication serait concédé par le bienheureux François.

36e Dès lors, le bienheureux François se mit à prêcher au peuple par les cités et les places fortes, comme l’Esprit du Seigneur lui révélait. Et le Seigneur mit en sa bouche des paroles si honnêtes, si suaves et si douces qu’on ne pouvait pratiquement pas se lasser de l’entendre.

36 f Quant au cardinal Jean de Saint-Paul, à cause de la dévotion qu’il avait pour le Frère, Il fit donner la tonsure à l’ensemble des douze frères.

36 g Après cela, le bienheureux François ordonna qu’on tienne chapitre deux fois l’an : à la Pentecôte et à la fête de saint Michel, au mois de septembre.

CHAPITRE VIII COMMENT IL ORDONNA QU’ON TIENNE CHAPITRE ET DES POINTS QU’ON TRAITAIT EN CHAPITRE

37 a À la Pentecôte, tous les frères venaient se réunir au chapitre près de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule 542. Dans ce chapitre, ils examinaient comment ils pourraient mieux observer la règle. Ils désignaient des frères dans chaque province pour prêcher au peuple et pour implanter d’autres frères dans leur province­.

37b Saint François faisait aux frères des admonitions, des réprimandes et leur donnait des ordres, comme il lui semblait bon après avoir consulté le Seigneur. Mais tout ce qu’il leur disait en paroles, avec affection et sollicitude il le leur montrait d’abord en œuvre.

37 c Il vénérait les prélats et les prêtres de la sainte Église. Il révérait également les anciens ; il honorait les nobles et les riches 4; il chérissait aussi les pauvres de tout son cœur et avait de la compassion pour eux. À tous enfin, il se montrait soumis.

37 d Alors qu’il était plus élevé que tous les frères, il désignait pourtant un des frères qui demeuraient avec lui comme son gardien et seigneur; et il lui obéissait avec humilité et dévotion pour chasser de lui toute occasion d’orgueil. Ce saint s’humiliait parmi les hommes en abaissant sa tête jusqu’à terre et c’est pourquoi le Seigneur l’a élevé dans les cieux parmi ses saints et ses élus.

1020 37e 43 Il exhortait les frères à observer avec sollicitude le saint Évangile et la règle qu’ils avaient professé 1. Il les exhortait surtout à révérer les offices et les ordinations ecclésiastiques 2, à entendre la messe et à voir le corps de notre Seigneur Jésus Christ avec sollicitude et dévotion 3, à tenir en révérence les prêtres qui administrent ces vénérables et très hauts sacrements 4 et, en quelque lieu qu’ils les rencontrent, à fléchir le chef devant eux et à leur baiser la main. Et si les frères les rencontraient quand ils allaient à cheval, François les exhortait à leur (aire révérence et à baiser non seulement leur main, mais aussi les lieds des chevaux qu’ils montaient, par révérence pour leur pouvoir.

38 a II les exhortait aussi à ne juger ni mépriser personne, pas même ceux qui boivent, mangent et s’habillent avec raffinement, comme il est inscrit dans la règle même 5. «Car notre Seigneur est leur Seigneur; lui qui nous a appelés peut les appeler et lui qui a voulu faire de nous des justes peut aussi faire d’eux des justes 6.»

38 b Il ajoutait : «Et moi, je veux les révérer comme mes frères et seigneurs. Ils sont mes frères, puisque nous provenons tous d’un unique Créateur 7. Ils sont mes seigneurs, puisqu’ils nous aident à faire pénitence en nous donnant ce qui est nécessaire au corps.» Il leur disait aussi : «Ayez une telle conduite parmi les gens que quiconque vous aura vus ou entendus glorifie et loue notre Père qui est aux cieux 8!»

1021 38 c Car son grand désir était que lui-même et ses frères fassent toujours des œuvres pour lesquelles le Seigneur soit loué. Et il leur disait : «La paix que vos bouches annoncent, ayez-la plus encore en vos cœurs, afin que nul ne soit provoqué par vous à la colère ou au scandale, mais que, par votre paix et votre mansuétude, tous soient rappelés à la paix et la bonté! Car nous avons été appelés à cela : guérir les blessés, réduire les fractures 1 et rappeler les égarés. Nombreux sont ceux qui vous semblent des suppôts du diable, alors qu’ils seront un jour des disciples du Christ.»

39a D’autre part, il reprochait aux frères les nombreuses austérités qu’ils imposaient à leurs corps. Car en ce temps-là, ils s’exténuaient à force de jeûnes, de veilles 2 et d’exercices corporels pour réprimer en eux toutes les ardeurs de la chair. Ils s’imposaient à eux-mêmes une si grande affliction que chacun semblait se tenir lui-même en haine 3. Entendant et voyant cela, le bienheureux François le leur reprochait, comme nous l’avons dit, et leur enjoignait de ne pas en faire tant. Il était si plein de la grâce et de la sagesse du Sauveur qu’il admonestait avec dévotion, corrigeait avec raison et commandait avec douceur.

39 b Parmi les frères qui venaient se réunir au chapitre, aucun d’eux n’osait engager la conversation sur les affaires de ce monde 4. Mais ils s’entretenaient des Vies des saints Pères 5, de la perfection de tel ou tel frère, ou de la manière de mieux accéder à la grâce de notre Seigneur 6. 1022

39 c Si certains des frères venant se réunir au chapitre ressentaient quelque tentation de la chair ou du monde 1, ou quelque autre tribulation, en entendant le bienheureux François parler avec ferveur et douceur, en voyant sa présence, ces tentations se retiraient d’eux 2. Car c’est avec compassion qu’il leur parlait, non comme un juge, mais comme un père à ses fils, comme un médecin au malade, afin que s’accomplisse en lui la parole de l’Apôtre : Qui tombe malade sans que je tombe aussi malade? Qui se scandalise sans que je me sente aussi brûler 3?

CHAPITRE IX QUAND LES MINISTRES 4 FURENT ENVOYÉS PAR TOUTES LES PROVINCES DU MONDE

1022 40a Or le chapitre terminé, il bénissait tous les frères en chapitre et assignait chacun à la province qu’il voulait 5. Tous ceux d’entre eux qui avaient l’Esprit de Dieu et la faconde 6 pour prêcher, clercs ou laïcs 7, il leur donnait le droit et le devoir 1023 de prêcher. Ceux-là recevaient sa bénédiction avec une grande allégresse et une grande joie dans le Seigneur Jésus Christ. Puis ils s’en allaient par le monde, comme des étrangers et des pèlerins 1, n’emportant rien en route 2, si ce n’est les livres dans lesquels ils puissent dire leurs heures 3.

40 b En quelque lieu qu’ils rencontraient un prêtre, pauvre ou riche, s’inclinant ils lui faisaient révérence comme le bienheureux François leur avait enseigné 4.

40e Quand arrivait l’heure de chercher un hébergement, ils s’hébergeaient plus volontiers chez des prêtres que chez d’autres séculiers.

41 a Et quand ils ne pouvaient être hébergés chez des prêtres, ils demandaient qui, dans cette contrée, était homme spirituel et craignant Dieu, chez qui ils puissent être hébergés en toute honnêteté. D’ailleurs peu de temps après, le Seigneur inspira à un de ses fidèles, dans chaque cité et place forte où ils auraient à se rendre, de leur préparer des hébergements; jusqu’au moment où, finalement, ils édifièrent eux-mêmes leurs lieux d’habitation 5 dans les villes et les bourgs fortifiés 6.

41 b Le Seigneur leur donna la parole et l’esprit selon le besoin du moment pour proférer des paroles très acérées qui pénétraient les cœurs de nombreux auditeurs, plus encore des jeunes que des vieux. Délaissant père et mère 7 et tous leurs biens, ces gens se mettaient à la suite des frères en prenant l’habit de 1024 sainte religion. Et en ce temps-là, c’est surtout dans cette religion que fut accomplie la parole du Seigneur disant dans l’Évangile : Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive. Car je suis venu opposer le fils à son père et la fille à sa mère 1. Et ceux que les frères recevaient, ils les menaient au bienheureux François pour qu’ils reçoivent de lui l’habit 2.

41 c De même, de nombreuses femmes, vierges ou sans homme, entendant leur prédication, venaient-elles à eux touchées au cœur en disant : «Et nous, que devons-nous faire 3? Nous ne pouvons pas être avec vous 4. Dites-nous donc comment nous pouvons sauver nos âmes!» Pour répondre à cette attente, en chaque cité où ils le purent, les frères instituèrent des monastères cloîtrés 5 pour faire pénitence. Ils constituèrent même un des frères pour être visiteur et correcteur de ces femmes 6.

41 d De même des hommes ayant épouse disaient aussi : «Nous avons des épouses, qui ne souffrent pas d’être quittées. Enseignez-nous donc quelle voie nous pouvons prendre pour notre salut!» Les frères les instituèrent en un Ordre, qui est appelé Ordre des pénitents 1, et ils le firent confirmer par le souverain pontife 2.

CHAPITRE X QUAND LES CARDINAUX DEVENUS BIENVEILLANTS ENVERS LES FRÈRES SE MIRENT À PRENDRE SOIN D’EUX ET À LEUR PRÊTER ASSISTANCE

42 a Or le vénérable père, le seigneur cardinal Jean de Saint-Paul, qui dispensait très fréquemment conseil et protection au bienheureux François, recommandait ses mérites et ses actes et ceux de tous ses frères à tous les autres cardinaux 3. Après avoir entendu cela, leurs cœurs furent émus 4 et incités à chérir les frères. Chacun d’eux désirait avoir quelques-uns des frères en sa curie, non pour recevoir d’eux quelque service 5, mais en raison de la dévotion et de l’amour qu’ils portaient aux frères en abondance.

42 b Un jour que le bienheureux François était venu à la curie, chacun des cardinaux lui demanda des frères. Et il leur concéda avec bonté qu’il soit fait selon leur volonté.

42 c, Mais le seigneur Jean mourut et il reposa en paix, lui qui chérit les pauvres saints 6.

1026 43 a Après quoi le Seigneur inspira un des cardinaux du nom d’Hugolin, évêque d’Ostie 1, qui chérissait le bienheureux François et ses frères de tout cœur, non tant comme un ami, mais plutôt comme un père. Ayant entendu sa renommée, le bienheureux François vint à lui. Le voyant, le cardinal l’accueillit avec joie en lui disant : «Je m’offre moi-même à vous pour conseil, aide et protection 2 selon votre gré et je veux que vous me recommandiez dans vos prières.»

43 b Le bienheureux François rendit grâce au Très-Haut d’avoir inspiré au cœur du cardinal de leur donner conseil, aide et protection. Et il lui dit : «Je veux de tout cœur vous avoir, moi et tous mes frères, pour père et seigneur; et je veux que tous les frères soient tenus de prier pour vous le Seigneur.» Ensuite, il le pria de daigner venir au chapitre des frères à la Pentecôte. Le cardinal accepta et, par la suite, il venait chaque année.

43 c Or quand il venait, tous les frères réunis en chapitre sortaient en procession à sa rencontre. Mais lui, à la venue des frères, descendait de cheval et allait à pied avec eux jusqu’à l’église 3 en raison de la dévotion qu’il avait à leur égard. Puis il leur faisait un sermon et célébrait la messe, tandis que le bienheureux François chantait l’évangile 4.

CHAPITRE XI COMMENT L’ÉGLISE LES PROTÉGEA DES MAINS DE LEURS PERSÉCUTEURS

1027 44 a Onze ans révolus depuis le commencement de la religion 1, le nombre des frères s’était multiplié; on élut des ministres et on les envoya avec bon nombre de frères dans presque toutes les provinces du monde où était implantée la foi catholique 2.

44 b Dans certaines provinces, on les recevait, mais on s’opposait formellement à ce qu’ils y édifient des habitations. D’autres provinces, on les expulsait, car les gens craignaient que les frères ne soient pas de fidèles chrétiens 3 puisqu’ils n’avaient pas encore une règle confirmée par le pape, mais seulement concédée 4. À cause de cela, ayant souffert de nombreuses tribulations de la part des clercs et des laïcs, dépouillés par les voleurs, ils revinrent au bienheureux François, grandement perturbés et affligés. Ces tribulations leur furent infligées en Hongrie, en Allemagne et dans d’autres provinces au-delà des Alpes 5.

44 c Les frères portèrent cela à la connaissance du seigneur cardinal d’Ostie. Ayant appelé à lui le bienheureux François, il le mena au seigneur pape Honorius — puisque le seigneur 1028 Innocent était déjà décédé 1 —, il se fit écrire et confirmer une autre Règle et la fit consolider par la garantie du sceau du pape 2.

44 d Dans cette Règle, il espaça la tenue des chapitres, pour éviter de la fatigue aux frères qui demeuraient dans des régions lointaines 3.

45 a Le bienheureux François demanda au seigneur pape un des cardinaux pour être le gouverneur, protecteur et correcteur de cette religion, comme il est inscrit dans la Règle même 4. Le pape leur concéda le seigneur d’Ostie 5.

45 b Après quoi, ayant reçu mandat du seigneur pape, étendant sa main pour protéger les frères, le seigneur d’Ostie envoya des lettres 6 à de nombreux prélats chez qui les frères avaient souffert des tribulations, afin qu’ils ne soient pas opposés aux frères, mais qu’ils leur donnent plutôt conseil et aide pour prêcher et habiter dans leurs provinces, comme à des hommes bons et religieux approuvés par l’Église. Parmi les autres cardinaux, plusieurs envoyèrent pareillement des lettres en ce même sens.

45 c Et c’est ainsi qu’en un autre chapitre 7, le bienheureux François donna aux ministres licence de recevoir les frères dans l’Ordre 8; des frères furent de nouveau envoyés dans les 1029 provinces, porteurs de la Règle confirmée 1 et des lettres du cardinal que nous avons mentionnées. Voyant donc que la Règle était confirmée par le souverain pontife, sur la foi du bon témoignage que le seigneur d’Ostie et les autres cardinaux délivraient sur les frères, les prélats leur concédèrent d’édifier, d’habiter et de prêcher dans leurs provinces.

45 d Cela fait, les frères se mirent à y habiter et prêcher. Observant leur humble conduite, ainsi que leurs mœurs honnêtes et leurs très douces paroles 2, beaucoup vinrent aux frères et prirent l’habit de sainte religion.

45e Or le bienheureux François, voyant la confiance et l’affection que le seigneur d’Ostie avait pour les frères, le chérissait du fond du cœur. Et quand il lui écrivait des lettres, il les adressait ainsi : «Au vénérable père dans le Christ, évêque du monde entier.»

45 f D’ailleurs peu de temps après, conformément à la prophétie du bienheureux François, le seigneur d’Ostie fut élu au Siège apostolique et appelé le pape Grégoire IX 3.

CHAPITRE XII DU TRÉPAS DU BIENHEUREUX FRANÇOIS, DE SES MIRACLES ET DE SA CANONISATION

1030 46a Vingt ans révolus après que le bienheureux François eut adhéré à la perfection évangélique 1, Dieu miséricordieux voulut qu’il se repose de ses labeurs 2. Car il peina beaucoup en veilles, en prières et en jeûnes, en supplications, en prédications, en voyages, en sollicitudes 3, en compassion des prochains. Il offrit en effet tout son cœur à Dieu, son Créateur, et de tout son cœur il le chérit, de toute son âme et de toutes ses entrailles 4. Car il portait Dieu dans le cœur, le louait par la bouche, le glorifiait en ses œuvres. Et si quelqu’un nommait Dieu, il disait : «Le ciel et la terre devraient s’incliner à ce nom 5.»

46 b, Mais voulant montrer l’affection qu’il avait pour lui, le Seigneur déposa en ses membres et son côté les stigmates de son Fils bien-aimé 6. Et puisque le familier de Dieu François désirait venir en sa maison et au lieu d’habitation de sa gloire 7, le Seigneur l’appela à lui; et c’est ainsi qu’il migra glorieusement vers le Seigneur 8.

46 c Après cela apparurent de nombreux signes et miracles dans le peuple. Grâce à eux, les cœurs de bien des hommes, qui

1031 résistaient à croire en ce que le Seigneur avait daigné montrer en son familier, furent attendris. Et ils disaient 1 : Insensés que nous étions, sa vie nous paraissait folle et sa fin sans honneur. Et voilà comment il fut compté parmi les fils de Dieu et partage le sort des saints 2.

47 a Le vénérable seigneur et père, le seigneur pape Grégoire, vénéra aussi après la mort le saint qu’il chérit en vie. Venant avec les cardinaux au lieu où le corps du saint avait été enseveli, il l’inscrivit au catalogue des saints 3.

47 b Nombreux à cause de cela furent les hommes grands et nobles qui, abandonnant tous leurs biens, se convertirent au Seigneur avec leurs épouses, leurs fils et leurs filles et toute leur famille. Les épouses et les filles furent recluses dans un monastère 4, tandis que les maris et les fils prenaient l’habit des Frères mineurs.

47 c Et ainsi s’accomplit cette parole que François avait jadis prédit aux frères : «Bientôt viendront à nous des savants, des sages et des nobles en grand nombre 5 et ils habiteront avec nous 6.»









ÉPILOGUE

1032 48 Je vous prie, frères bien-aimés, de méditer attentivement, de correctement comprendre et de vous efforcer d’accomplir en œuvre ce que nous avons consigné de nos pères et frères très chers 1, de sorte que nous méritions de partager avec eux la gloire céleste. Et que vers elle nous conduise notre Seigneur Jésus-Christ!

Compilation d’Assise

La Compilation d’Assise44 anciennement nommée Légende de Pérouse [d‘où les références de chapitres « LP »] reprend en partie la Vita secunda de Thomas de Celano [références « 2C »] ; Je regroupe ici 2C et LP pour restitution textuelle.

Voici un choix de chapitres :


[Prédiction que le corps de François sera honoré après sa mort] 45

§ 4 [LP 9846] Un jour que le bienheureux 347 François gisait malade dans le palais épiscopal d’Assise 4, un frère, homme spirituel et 1210 saint, lui dit par manière de jeu et de plaisanterie : «Comme tu vendras cher toutes tes hardes en toile de sac 1 au Seigneur! De nombreux baldaquins seront disposés au-dessus de ton corps 2 et des étoffes de soie viendront le couvrir, ce corps qui n’est vêtu que de toile de sac.» De fait, saint François avait alors, à cause de la maladie, un bonnet de fourrure qui avait été recouvert de toile de sac et une tunique en toile de sac 3. Le bienheureux François — non pas lui, mais le Saint-Esprit par lui — répondit avec grande ferveur d’esprit et allégresse, en disant : «Tu dis vrai, car il en sera ainsi 4. 

[Transfert de François à la Portioncule et bénédiction de la cité d’Assise]

§5 [LP 99] Pendant qu’il demeurait dans ce palais, voyant que sa maladie s’aggravait de jour en jour, le bienheureux François 5 se fit porter en civière à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule 6, car il ne pouvait chevaucher à cause de la contrainte de sa très grave maladie. Comme ceux qui le portaient passaient sur la route à hauteur de l’hôpital 7, il leur dit de poser la civière à terre. Et puisqu’il ne pouvait presque pas voir à cause de sa très grande et longue maladie des yeux, il fit tourner la civière de façon à orienter son visage vers la cité d’Assise. Se redressant un peu sur la civière, il bénit la cité d’Assise en disant : «Seigneur, je crois que cette cité fut jadis le lieu et le séjour d’hommes méchants et injustes, de mauvaise réputation dans toutes ces provinces; je vois pourtant que par ton abondante miséricorde, au moment où il t’a plu, tu as manifesté en elle ton inépuisable compassion 1, au point qu’elle est devenue le lieu et le séjour de ceux qui veulent te connaître, rendre gloire à ton nom 2 et donner à tout le peuple chrétien un parfum de bonne vie, de doctrine et de bonne réputation 3. Je te prie donc, Seigneur Jésus Christ, père des miséricordes 4, de ne pas considérer notre ingratitude, mais de te rappeler toujours l’abondante miséricorde que tu as manifestée envers cette cité, afin qu’elle soit toujours le lieu et l’habitation de ceux qui veulent te connaître et glorifier ton nom béni et glorieux dans les siècles des siècles 5. Amen.» Après ces paroles, on le porta à Sainte-Marie-de-la-Portioncule 6.

[À l’annonce de sa mort prochaine, François ajoute au Cantique de frère Soleil la strophe sur la mort]

1212 § 6 [LP 100a] Du moment de sa conversion jusqu’au jour de sa mort, le bienheureux François fut toujours soucieux, bien portant ou malade, de connaître et de suivre la volonté du Seigneur.

§7 [LP 100 b] Un jour, un frère 1 dit au bienheureux François : «Père, ta vie et ta conduite furent et sont une lumière et un miroir non seulement pour tes frères, mais pour toute l’Église de Dieu et il en sera de même de ta mort. Car quoique, pour tes frères et d’innombrables autres, ta mort soit une douleur et une grande tristesse, pour toi cependant, elle sera une très grande consolation et une joie infinie. Tu passeras, en effet, d’une grande peine à un très grand repos, de nombreuses douleurs et tentations à la joie infinie 2, de ta grande pauvreté 3, que tu as toujours chérie et supportée volontairement du début de ta conversion 4 jusqu’au jour de ta mort 5, à de très grandes, véritables et infinies richesses, de la mort temporelle à la vie éternelle, où tu verras toujours face à face le Seigneur ton Dieu 6, que tu as contemplé en ce monde avec tant de ferveur, de désir et d’amour.» Après ces paroles, il lui dit ouvertement : «Père, sache en vérité que, si le Seigneur n’envoie du ciel son remède pour ton corps 7, ta maladie est incurable et tu n’en as plus pour longtemps à vivre, comme les médecins aussi l’ont déjà dit. Je t’ai dit cela pour le réconfort de ton esprit, afin 1213 que tu te réjouisses dans le Seigneur 1 toujours plus intérieurement et plus extérieurement, surtout afin que tes frères et les autres qui viennent te rendre visite te trouvent en train de te réjouir dans le Seigneur, puisqu’ils savent et croient que tu vas bientôt mourir; ainsi, pour ceux qui la verront et les autres qui l’entendront raconter après qu’elle sera advenue, ta mort sera-t-elle un exemple à se remémorer 2, comme furent pour tous 3 ta vie et ta conduite.» Le bienheureux François, quoique très accablé par les maladies 4, loua le Seigneur avec grande ferveur d’esprit et allégresse spirituelle et corporelle 5; et il dit à ce frère : «Si je dois donc bientôt mourir, appelez à moi frère Ange 6 et frère Léon 7, pour qu’ils me chantent sœur Mort.» Ces frères allèrent se placer devant lui 8 et, 1214 avec beaucoup de larmes, chantèrent le Cantique de frère Soleil 1 et des autres créatures du Seigneur, que le saint 2 avait lui-même fait dans sa maladie à la louange de Dieu et pour la consolation de son âme et de celle des autres. À ce chant, avant la dernière strophe, il ajouta la strophe sur sœur la Mort :

Loué sois-tu, mon Seigneur,

Par 3 notre sœur Mort corporelle,

à laquelle nul homme vivant ne peut échapper.

Malheur a ceux qui mourront dans les péchés mortels!

Heureux ceux qu’elle trouvera en tes très saintes volontés,

car la mort seconde ne leur fera pas mal 4.

[Dernière visite de «frère Jacqueline»]

§ 8 [LP 101] Un jour, le bienheureux François appela à lui ses compagnons 5 : Vous-mêmes savez combien dame Jacqueline de «Settesoli fut et est très fidèle et dévouée à moi et à notre religion 6. Aussi je crois que, si vous l’informiez de mon état, 1215 ce serait pour elle une grande grâce et consolation. Et en particulier, faites-lui savoir 1 qu’elle vous 2 envoie du drap pour une tunique 3, de ce drap religieux qui ressemble à la couleur de la cendre, comme celui que fabriquent les moines cisterciens dans les régions transalpines 4. Qu’elle envoie aussi de ce mets qu’elle m’a bien souvent fait quand je fus dans la Ville 5.» Ce mets, qui est fait d’amandes, de sucre ou de miel et d’autres ingrédients, les Romains l’appellent «mostacciolo». Cette femme spirituelle était en effet une veuve sainte et dévouée à Dieu, issue d’une des plus nobles et plus riches familles de toute la Ville 6; elle avait reçu de Dieu tant de grâce par les mérites et la prédication du bienheureux François qu’elle semblait comme une autre Madeleine 7, toujours pleine de larmes et de dévotion pour l’amour de Dieu.

1216 Une fois la lettre écrite comme l’avait dit le saint père, un frère s’occupait de trouver un autre frère pour le porter, quand soudain on frappa à la porte 1. Et comme un frère ouvrait la porte, il vit dame Jacqueline qui était venue en hâte de la Ville pour rendre visite 2 au bienheureux François. Aussitôt 3, avec grande allégresse, un frère alla annoncer au bienheureux François que dame Jacqueline était venue pour lui rendre visite, avec son fils et beaucoup d’autres gens : et il dit : «  Que faisons-nous, père? Lui permettrons-nous d’entrer et de venir à toi?» En effet, par la volonté du bienheureux François. en ce lieu avait été institué longtemps auparavant que, pour l’honnêteté et la vocation de ce lieu, aucune femme ne devait en franchir la clôture 4. Le bienheureux François répondit : «Cette disposition n’a pas à être observée dans le cas de cette dame, qu’une si grande foi et dévotion ont fait venir de lointaines contrées jusqu’ici.» Et ainsi fut-elle introduite auprès du bienheureux François, versant devant lui d’abondantes larmes. Et merveille! Elle apportait avec elle le drap mortuaire, couleur de cendre, destiné à la tunique, et tout ce qui avait été écrit dans la lettre pour qu’elle l’envoie. Les frères s’émerveillèrent donc grandement en considérant la sainteté du bienheureux François. Bien plus, ladite dame Jacqueline leur dit : Frères, il me fut dit en esprit alors que je priais : « Va rendre visite à ton père, le bienheureux François : hâte-toi et ne tarde pas, car, si tu tardes trop, tu ne le trouveras pas vivant. En outre, tu porteras tel type de drap pour sa tunique et tels ingrédients pour lui confectionner tel mets.

1217 De même, « apporte aussi avec toi de la cire en grande quantité pour ses luminaires et pareillement de l’encens. » Or le bienheureux François n’avait pas fait mention d’encens 1 dans la lettre 2. Mais le Seigneur voulut inspirer cette dame pour récompenser et consoler son âme et afin que nous connaissions mieux de quelle sainteté était ce saint, ce pauvre que le Père céleste voulut honorer de tant d’honneur aux jours de sa mort. Celui qui inspira aux rois d’aller 3 avec des présents pour honorer 4 l’enfant, son Fils bien-aimé, aux jours de sa nativité et de sa pauvreté 5, voulut inspirer à cette noble dame, en des contrées lointaines, d’aller avec des présents pour vénérer et honorer le glorieux et saint corps de son saint serviteur qui, avec tant d’amour et de ferveur, chérit et suivit dans la vie et dans la mort la pauvreté de son Fils bien-aimé 6.

Cette dame prépara un jour au saint père le mets qu’il avait désiré manger. Mais il en mangea peu, car chaque jour son corps déclinait à cause de sa très grande maladie 7 et il approchait de la 1218 mort. De même fit-elle faire beaucoup de cierges destinés à brûler devant son saint 1 corps après son trépas 2. Et avec le drap qu’elle avait apporté pour sa tunique, les frères lui firent une tunique avec laquelle il fut enseveli. Et lui-même ordonna aux frères de coudre de la toile de sac par-dessus sa tunique, en signe et exemple de très sainte humilité et 3 pauvreté. Et comme il plut à Dieu, il advint qu’en cette semaine où dame Jacqueline vint, le bienheureux François 4 s’en fut vers le Seigneur.

[L’humilité et la pauvreté, fondements de la religion des Frères mineurs 5]

§9 [LP 102] Dès le commencement de sa conversion, avec l’aide du Seigneur, le bienheureux François, comme un sage, fonda et lui-même et sa maison, c’est-à-dire la religion, sur le roc solide 6, c’est-à-dire sur la très grande humilité et la très grande pauvreté du Fils de Dieu, l’appelant «religion des Frères mineurs» 7. Sur la très grande humilité : c’est pourquoi au début de la religion, après que les frères commencèrent à se multiplier, il voulut que les 1219 frères demeurent 1 dans les hôpitaux des lépreux pour les servir 2; c’est pourquoi, en ce temps où venaient à la religion nobles et non nobles, entre autres choses qui leur étaient annoncées, on leur disait qu’il leur faudrait servir les lépreux et demeurer en leurs maisons 3. Sur la très grande pauvreté : comme il est dit dans la Règle que les frères demeurent dans des maisons où ils résident comme des étrangers et des pèlerins 4, qu’ils ne veuillent rien avoir sous le ciel 5, si ce n’est la sainte pauvreté 6, par laquelle, en ce monde, ils sont nourris par le Seigneur d’aliments corporels et de vertus 7 et, dans le monde futur, ils obtiendront l’héritage céleste. Il se fonda lui-même sur la très grande pauvreté et la très grande humilité : en effet, bien qu’il fût un grand prélat 9 dans l’Église de Dieu, il voulut et choisit d’être abject non seulement dans l’Église de Dieu, mais parmi ses frères 10.

[Humilité de François devant l’évêque de Terni; il rapporte à Dieu tout le mérite de sa sainteté]

1220 § 10 [LP 103] Une fois qu’il prêchait au peuple de Terni 1 sur la place devant l’évêché, l’évêque de cette cité 2, homme doué de discernement et spirituel, assistait à cette prédication. Quand la prédication fut terminée, l’évêque se leva et, parmi les autres paroles de lieu qu’il leur adressa, il dit aussi : «Depuis le moment où il a commencé à planter et édifier son Église 3, le Seigneur l’a toujours illustrée 4 par des hommes saints, pour qu’ils la fassent s’épanouir par la parole et par l’exemple. Or maintenant, en cette toute dernière heure 5, il l’a illustrée par ce petit homme pauvre, insignifiant et illettré 6 — et il désignait du doigt le bienheureux François à tout le peuple ; en vertu de quoi vous êtes donc tenus d’aimer et d’honorer le Seigneur et de vous garder des péchés, car il n’en a pas fait autant pour toutes les nations 7.» Une fois la prédication finie, comme il était descendu du lieu où il avait prêché 8, le seigneur évêque et le bienheureux François entrèrent dans l’église de l’évêché. Alors 9 le bienheureux François s’inclina devant le seigneur évêque et se jeta à ses pieds 10 en disant : En vérité je vous le dis 1, seigneur évêque : jusqu’ici aucun homme ne m’a fait autant d’honneur en ce monde que tu ne m’en as fait aujourd’hui. En effet, les autres hommes disent : « Celui-ci est un saint homme », attribuant la gloire et la sainteté à la créature et non au Créateur. Mais toi, en homme de discernement, tu as séparé ce qui est précieux de ce qui est vil 2.”

[LP 104] Souvent en effet, lorsque le bienheureux François était honoré et qu’on disait de lui qu’il était un saint homme, il répondait à de telles assertions en disant : «Je ne suis pas encore sûr de ne jamais avoir de fils ni de filles!» Et il ajoutait : «En effet, à n’importe quel moment où le Seigneur voudrait m’enlever son trésor qu’il m’a prêté 3, que me resterait-il d’autre en dehors du corps et de l’âme, qu’ont même les infidèles? Au contraire, je dois croire que, si le Seigneur avait conféré autant de biens à un brigand et même à un infidèle qu’à moi, ils seraient plus fidèles au Seigneur que moi.» Il disait encore : «Dans un tableau du Seigneur et de la bienheureuse Vierge peint sur bois, c’est Dieu et la bienheureuse Vierge qui sont honorés et ce sont eux qu’on a en mémoire; et pourtant, le bois ou la peinture ne s’attribuent rien à eux-mêmes, parce qu’ils ne sont que bois ou peinture 4. De même, le serviteur de Dieu est un tableau, en ce sens qu’il est une créature de Dieu, en qui Dieu est honoré à cause de ses bienfaits; mais comme le bois ou la peinture, il ne doit rien s’attribuer à lui-même 5, mais c’est à Dieu seul qu’il faut rendre l’honneur et la gloire 6 et ne s’attribuer à soi, tant qu’on vit, que la honte et la tribulation; car 1222 tant qu’on vit 1, la chair est toujours opposée aux bienfaits de Dieu.2»

[Par humilité, François renonce à gouverner les Frères mineurs; il demande un gardien au ministre général]

1222 § 11 [LP 105] Parmi ses frères, le bienheureux François voulut être humble et, pour conserver 3 une plus grande humilité, peu d’années après sa conversion, il résigna l’office de prélature 4 devant tous les frères, lors d’un chapitre tenu à Sainte-Marie-de-Ia-Portioncule 5, en disant : «Dorénavant, je suis mort pour vous. Mais voici frère Pierre de Cattaneo 6 à qui, moi comme vous, nous obéirons tous.» Alors tous les frères se mirent à pleurer à voix haute et à verser d’abondantes larmes. Et le 1223 bienheureux François, s’inclinant devant frère Pierre, promit obéissance et révérence 1. Dès lors et jusqu’à sa mort 2, il demeura sujet comme un des autres frères.

[LP 106] Bien plus, il voulut être soumis non seulement au ministre général 3 et aux ministres provinciaux — car dans chacune des provinces où il demeurait ou allait pour prêcher, il obéissait au ministre de cette province —, mais encore, pour une plus grande perfection et une plus grande humilité, il dit une fois, longtemps avant sa mort, au ministre général 4 : «Je veux que tu confies à un de mes compagnons de tenir constamment ta place à mon égard, à qui j’obéirai en tes lieux et place. Car pour le bon exemple 5 et la vertu d’obéissance, je veux toujours que, dans la vie et dans la mort, tu restes avec moi.» Dès lors et jusqu’à sa mort 6, il eut toujours un de ses compagnons pour gardien 7, auquel il obéissait en lieu et place du ministre général. Un jour même, il dit à ses compagnons : «Entre autres grâces, le Très-Haut m’a conféré celle d’obéir avec autant d’empressement à un novice 8 qui 1224 entrerait aujourd’hui dans la religion, s’il était mon gardien, qu’à celui qui serait le premier et le plus ancien dans la vie et dans la religion des frères. Car le sujet doit considérer comme son prélat non pas l’homme, mais Dieu, pour l’amour de qui il lui est soumis.» Il disait pareillement : «Il n’y a pas de prélat dans le monde entier pour être autant craint de ses sujets et frères que Dieu me ferait craindre de mes frères, si je voulais. Mais le Très-Haut m’a conféré cette grâce de vouloir me satisfaire de tous, comme celui qui est plus petit 1 dans la religion 2.»

Et nous qui avons été avec lui, nous avons vu cela de nos yeux 3 bien souvent, comme lui-même en témoigne 4 : bien souvent, quand certains frères n’apportaient pas satisfaction à ses besoins ou lui disaient quelque parole qui amène d’ordinaire l’homme à se scandaliser 5, il partait aussitôt prier et, à son retour, il ne voulait pas le rappeler en disant : «Tel frère ne m’a 1225 pas apporté satisfaction»; ou : «Il m’a dit telle parole.» Plus 1 il approchait de la mort, plus il était attentif, en toute perfection, à considérer comment il pourrait vivre et mourir 2 en toute humilité et pauvreté 3.

[Bénédiction de frère Bernard; sainteté et mort de frère Bernard] 48

§ 12 [LP 107] Le jour où dame Jacqueline prépara ce mets pour le bienheureux François, le père se souvint de Bernard 4 et il dit à ses compagnons : «Ce mets est apprécié de frère Bernard 5.» Et appelant à lui un de ses compagnons, il lui dit : «Va dire à frère Bernard de venir immédiatement à moi.» Ce frère alla aussitôt 6 et le conduisit au bienheureux François. S’asseyant au pied du lit où gisait le bienheureux François, frère Bernard dit : «Père, je te prie de me bénir et de me montrer ton affection; car si tu me montres ton affection avec une tendresse paternelle, je crois que Dieu lui-même et les autres frères de la religion m’aimeront davantage 7.» Le bienheureux François ne 1226 pouvait pas le voir, car il y avait de nombreux jours que la lumière de ses yeux l’avait quitté. Mais étendant la main droite, il la posa sur la tête 1 de frère Gilles, qui fut le troisième des premiers frères à l’avoir rejoint et se trouvait alors assis à côté de frère Bernard, croyant la poser sur la tête de frère Bernard. Mais en touchant la tête de frère Gilles, comme le fait un aveugle, par l’Esprit saint il reconnut aussitôt sa méprise et dit : «Ce n’est pas la tête de mon frère Bernard.» Aussitôt frère Bernard s’approcha davantage de lui. Le bienheureux François, posant sa main sur la tête 2 de celui-ci, le bénit. Il dit en outre à un de ses compagnons : «Écris comme je te dis. Le premier frère que me donna le Seigneur fut frère Bernard et c’est lui qui, d’abord, commença et accomplit très parfaitement 3 la perfection du saint Évangile, en distribuant tous ses biens aux pauvres. À cause de cela et de ses nombreuses autres prééminences, je suis tenu de le chérir plus que quelque autre frère de toute la religion. Je veux donc et j’ordonne, comme je peux, que quiconque sera ministre général le chérisse et l’honore comme moi-même et qu’aussi les ministres provinciaux et les frères de toute la religion le considèrent comme tenant ma place.» Et frère Bernard fut abondamment consolé, ainsi que les autres frères qui virent cela.

1227 [LP 108] Un jour 1, considérant l’extrême perfection de frère Bernard, le bienheureux François prophétisa à son sujet devant des frères, en disant : «Je vous le dis : à frère Bernard ont été donnés, pour l’éprouver, de grands et très subtils démons, qui lanceront contre lui de nombreuses tribulations et tentations. Mais le Seigneur miséricordieux le délivrera, à l’approche de sa mort, de toute tribulation et de toute tentation intérieure et extérieure. Et il disposera son esprit et son corps dans une si grande paix, un si grand repos et une si grande consolation que tous les frères qui verront ou entendront cela en seront grandement émerveillés et le tiendront pour un grand miracle. Et c’est dans cette paix, ce repos et cette consolation spirituelle et corporelle 2 qu’il passera de ce monde au Seigneur.»

Les frères qui avaient entendu ces paroles du bienheureux François en furent grandement émerveillés, car ce qu’il avait prédit au sujet de Bernard par l’Esprit saint se vérifia à la lettre, point par point. En effet, dans la maladie le conduisant à la mort 3, frère Bernard était plein d’une si grande paix et quiétude d’esprit qu’il ne voulait pas se coucher. Et s’il se couchait, il se tenait presque assis, afin que pas même la plus légère vapeur d’humeurs, en lui montant à la tête, ne l’induise dans une imagination ou un songe qui le détournerait de penser à Dieu. Et quand cela arrivait, aussitôt il se levait et se frappait en disant : «Qu’était cela? Pourquoi ai-je pensé ainsi?» De plus, alors qu’il mettait avec plaisir de l’eau de rose à ses narines pour se réconforter, lorsqu’il approcha davantage de la mort, il ne 1228 voulait plus en mettre 1 en raison de sa continuelle méditation de Dieu. Aussi 2 disait-il à qui lui en offrait : «Ne me dérange pas 3!» Pour pouvoir mourir plus librement, plus paisiblement et plus calmement, il se désappropria 4 des fonctions du corps entre les mains d’un frère qui était médecin et l’assistait, en lui disant : «Je veux ne plus avoir aucun souci du manger ni du boire, mais je t’en confie le soin. Si tu donnes, je prendrai; sinon, non 5.» Du jour où il commença d’être malade, il voulut avoir toujours à ses côtés, jusqu’à l’heure de sa mort, un frère prêtre. Et quand se présentait en son esprit quelque grief 6 que lui reprochait sa conscience, aussitôt il le confessait et déclarait 1229 donc sa faute. Après sa mort, sa chair devint blanche et douce, et il paraissait sourire, si bien qu’il paraissait plus beau après sa mort qu’avant 1. Ceux qui posaient le regard sur lui avaient davantage plaisir à le voir que lorsqu’il était en vie, car il apparaissait comme un saint qui sourit.

[François prédit à sœur Claire qu’elle le reverra avant de mourir; transport de sa dépouille mortelle à Saint-Damien]

§ 13 [LP 109] Dans la semaine où trépassa 2 le bienheureux François, dame Claire, première petite plante de l’Ordre des sœurs 3, abbesse des Sœurs pauvres du monastère de Saint-Damien d’Assise, émule de saint 4 François dans sa détermination à toujours conserver la pauvreté du Fils de Dieu 5, était alors gravement malade et craignait de mourir avant le bienheureux François; elle pleurait donc d’un cœur amer 6 et ne pouvait se consoler de ne pas être en mesure de voir, avant son décès, son unique père après Dieu, à savoir le bienheureux François, le consolateur de son âme et de son corps 7 et aussi son premier 1230 fondateur dans la grâce de Dieu 1. Pour cette raison, par un frère elle le fit savoir au bienheureux François. En entendant cela, le bienheureux François fut ému de compassion 2, car il chérissait Claire et ses sœurs d’une tendresse paternelle à cause de leur sainte forme de vie, d’autant que, peu d’années après qu’il eut commencé d’avoir des frères, avec l’aide du Seigneur elle s’était convertie au Seigneur par ses conseils 3. Au vu de cette conversion, non seulement la religion des frères, mais aussi toute l’Église de Dieu avaient été grandement édifiées. Mais considérant que le désir qu’elle avait de le voir ne pouvait être alors exaucé, puisque tous deux étaient gravement malades, le bienheureux François, pour la consoler 4, lui écrivit par lettre sa bénédiction et lui donna aussi l’absolution de tout manquement — si tant est qu’elle en eût commis — à 5 ses ordres et volontés et aux ordres et volontés du Fils de Dieu. De plus, pour qu’elle dépose toute tristesse et soit consolée dans le Seigneur, il dit — non pas lui, mais l’Esprit saint parlant en lui — ces paroles au frère qu’elle avait envoyé : «Va porter cette lettre à dame Claire et dis-lui de déposer toute douleur et toute tristesse dues au fait qu’elle ne peut me voir maintenant. Mais qu’elle sache en vérité qu’avant son décès, aussi bien elle que ses sœurs me verront et recevront de moi une très grande consolation.»

Or il advint que, peu après, le bienheureux François trépassa durant la nuit et, au matin donc, tout le peuple de la cité d’Assise, hommes et femmes, avec tout le clergé, allèrent prendre le saint corps dans le lieu où François était décédé; puis avec des hymnes et des louanges, chacun tenant des rameaux d’arbres, ils le portèrent selon la volonté du Seigneur à Saint-Damien, afin que fût accomplie la parole que le Seigneur avait énoncée par son saint 1 pour la consolation de ses filles et servantes 2. Une fois retirée la grille de fer de la fenêtre par laquelle les servantes du Christ ont coutume 3 de communier et parfois d’écouter la parole de Dieu, les frères soulevèrent de la civière le saint corps et le tinrent à la fenêtre, dans leurs bras, pendant une bonne heure, jusqu’à ce que dame Claire et ses sœurs aient reçu de lui une très grande consolation; et pourtant, elles versaient d’abondantes larmes et étaient affligées d’une grande douleur, car, après Dieu, il était leur unique consolation en ce monde 4.

[Des alouettes survolent la maison où gît François; l’alouette, modèle du bon religieux]

§ 14 [LP 110] Le soir du samedi après vêpres, avant la nuit où le bienheureux François s’en fut vers le Seigneur 5, de nombreux oiseaux qu’on nomme «alouettes» volaient assez bas et tournoyaient en cercle au-dessus du toit de la maison où gisait le bienheureux François, en chantant 6.

1232 Nous qui avons été avec le bienheureux François et qui avons écrit cela à son sujet, nous rendons témoignage 1 que, bien souvent, nous l’avons entendu dire : «S’il m’arrive un jour de parler à l’empereur, je le supplierai, pour l’amour de Dieu et à l’intercession de ma prière, de publier par écrit un décret défendant à tout homme de capturer les sœurs alouettes ou de leur faire quelque mal. De même, que tous les podestats des cités et les seigneurs des bourgs fortifiés et des villages 2 soient tenus chaque année, à la nativité du Seigneur, d’obliger les gens à jeter du blé et d’autres grains 3 par les chemins en dehors des cités et des places fortes, pour que les sœurs alouettes, surtout, et les autres oiseaux aient à manger en un jour d’une si grande solennité. Et par révérence envers le Fils de Dieu, que la bienheureuse Vierge sa mère a couché cette nuit-là dans une mangeoire 4 entre un bœuf et un âne 5, que tout homme en cette nuit ait le devoir de donner suffisamment de nourriture aux frères bœufs et ânes; de même, que tous les pauvres en la nativité du Seigneur soient nourris à satiété par les riches.» Le bienheureux François avait en effet plus de révérence envers la nativité du Seigneur qu’envers toute autre solennité du Seigneur. car, bien que dans ses autres solennités le Seigneur ait opéré notre salut, pourtant du moment où il nous est ne, comme le disait le bienheureux François, il fallait que nous soyons sauvés 7. Aussi voulait-il qu’en un tel jour, tout chrétien exulte dans le Seigneur et que, pour l’amour de lui qui s’est donné lui-même à nous 1, tout homme soit généreux, avec gaieté, non seulement envers les pauvres, mais aussi envers les animaux et les oiseaux.

Le 2 bienheureux François disait de l’alouette : «Sœur Alouette a un capuchon comme les religieux et c’est un oiseau humble, qui va volontiers par les chemins pour trouver quelques grains de blé. Et même si elle en trouve parmi le crottin des animaux, pourtant elle les retire et les mange. Tout en volant, elle loue le Seigneur 3, comme les bons religieux qui méprisent les choses terrestres et dont la vie est toujours dans le ciel 4. En outre son vêtement — c’est-à-dire son plumage — est couleur de terre; elle donne ainsi un exemple aux religieux, qui doivent avoir des vêtements non pas colorés et délicats, mais pour ainsi dire ternes 5 comme la terre 6.» Et ainsi, parce que le bienheureux François considérait ce qui vient d’être dit dans les sœurs alouettes, les aimait-il beaucoup et les voyait-il avec plaisir 7.

[Mendier plus de nourriture que ce qui est nécessaire vole les autres pauvres 1]

1234 § 15 [LP 111] 2 Le bienheureux François disait fréquemment ces paroles aux frères : «Je n’ai jamais été un voleur, je veux dire pour ce qui est des aumônes, qui sont l’héritage des pauvres 3; j’en ai toujours accepté moins qu’il ne me fallait, afin que les autres pauvres ne soient pas frustrés de leur part, car faire autre ment serait un vol 4.»

[Le Christ promet de pourvoir aux besoins des frères s’ils demeurent fidèles à la pauvreté]

1235 § 16 [LP 112] Comme les frères ministres le pressaient de concéder 1 d’avoir quelque chose au moins en commun, afin qu’une si grande multitude ait à quoi recourir, saint François en appela au Christ dans la prière et le consulta sur ce point. Celui-ci répondit aussitôt qu’il 2 leur enlèverait tous les biens possédés 3 individuellement et en commun, en ajoutant que c’était sa famille, pour laquelle il était toujours prêt à pourvoir autant qu’elle s’accroisse et qu’il prendrait soin d’elle aussi longtemps qu’elle espérerait en lui.

[Le Christ répond aux ministres qui veulent faire adoucir la Règle]

§ 17 [LP 113] Comme le bienheureux François était sur une montagne 4 avec frère Léon d’Assise et frère Bonizo de Bologne pour composer la Règle 5 — car la première, qu’il avait fait écrire selon l’enseignement du Christ, avait été perdue 6 —, de 1236 nombreux ministres se réunirent autour de frère Élie, qui était vicaire du bienheureux François 1, et lui dirent : «Nous avons appris que ce frère François fait une nouvelle règle; nous craignons qu’il la fasse si dure que nous ne puissions l’observer. Nous voulons que tu ailles le voir et lui dises que nous ne voulons pas être astreints à cette règle. Qu’il la fasse pour lui-même et non pour nous!» Frère Élie leur répondit qu’il ne voulait pas y aller, car il craignait les reproches de frère François 2. Comme ils insistaient pour qu’il y aille, il dit qu’il ne voulait pas y aller sans eux. Et ainsi y allèrent-ils tous. Lorsque frère Élie, avec lesdits ministres, fut près du lieu où se tenait le bienheureux François, il l’appela. Le bienheureux François lui répondit et, voyant les ministres, demanda : «Que veulent ces frères?» Frère Élie répondit : «Ce sont des ministres, qui ont appris que tu fais une nouvelle règle et qui, craignant que tu la fasses trop dure, disent et protestent qu’ils ne veulent pas y être astreints. Fais-la pour toi et non pour eux.» Alors le bienheureux François tourna son visage vers le ciel et ainsi parlait-il au Christ : «Seigneur, ne t’avais-je pas bien dit qu’ils n’auraient pas confiance en toi 3?» On entendit alors dans les airs la voix du Christ répondre : «François, il n’y a rien dans la Règle qui vienne de toi, mais tout ce qui s’y trouve 1237 est entièrement de moi. Et je veux que la Règle soit observée ainsi : à la lettre, à la lettre, à la lettre et sans glose, sans glose, sans glose 1!» Et il ajouta : «Moi, je sais combien peut la faiblesse 2 humaine et combien je veux les aider. Que ceux qui ne veulent pas l’observer sortent de l’Ordre 3!» Alors le bienheureux François se tourna vers ces frères et leur dit : «Avez-vous entendu? Avez-vous entendu? Voulez-vous que je vous le fasse répéter 4?» Alors ces ministres, tout confus 5 et confessant leur faute, se retirèrent.

[Au «chapitre des nattes», François répond au cardinal Hugolin en refusant les règles religieuses existantes]

§18 [LP 114] Comme le bienheureux François était au chapitre général à Sainte-Marie-de-la-Portioncule — celui 6 qu’on a appelé «chapitre des nattes» et auquel prirent part cinq mille frères 8 —, un certain nombre de frères sages et instruits en 1238 science allèrent trouver le seigneur cardinal, qui devint par la suite le pape Grégoire, lequel était présent au chapitre 1; et ils lui dirent de persuader le bienheureux François de suivre les conseils de ces mêmes frères sages et de se laisser quelquefois guider par eux; et ils alléguaient la Règle du bienheureux Benoît, celles du bienheureux Augustin et du bienheureux Bernard 2, qui enseignent à vivre de telle et telle façon, de manière ordonnée. Alors le bienheureux François, après avoir entendu la recommandation du cardinal sur ce sujet, le prit par la main et le conduisit aux frères réunis en chapitre 3; et il leur parla ainsi 4 : «Mes frères, mes frères, Dieu m’a appelé par la voie de la simplicité et m’a montré la voie de la simplicité 5. Je ne veux pas que vous me parliez de quelque règle que ce soit, ni celle de saint Augustin, ni de saint Bernard, ni de saint Benoît 6.

Et le Seigneur m’a dit qu’il voulait que je sois, moi, un nouveau fou 1 dans le monde. Et Dieu n’a pas voulu nous conduire par une autre voie que par cette science. Mais par votre science et votre sagesse, Dieu vous confondra. Et moi, je fais confiance aux sergents 2 du Seigneur : par eux il vous punira, jusqu’à ce que vous reveniez à votre état, pour votre blâme, que vous le vouliez ou non.» Alors le cardinal fut stupéfait et ne répondit rien; et tous les frères furent saisis de crainte 3.

CHAPITRE CVIII LA SOUMISSION QU’IL VOULAIT QUE LES FRÈRES AIENT ENVERS LES CLERCS ET POUR QUELLE RAISON49

§19 [2C 146] 146 Même s’il voulait que les fils soient en paix avec tous les hommes 1 et se montrent de tout petits auprès de tous 2, cependant il leur apprit par ses paroles à être humbles surtout avec les clercs 3 et il le leur montra par l’exemple. Il disait en effet : «Nous avons été envoyés afin de venir en aide 4 aux clercs pour le salut des âmes 5, en sorte que nous suppléions à ce qu’on trouve de moins en eux. Chacun recevra sa récompense, non pas selon son autorité, mais selon son labeur 6. Sachez, dit-il, mes frères, que le bénéfice des âmes 7 plaît extrêmement à Dieu et que vous pouvez mieux l’atteindre par la paix que par la discorde avec les clercs. Si eux-mêmes empêchent le salut des peuples, la vengeance en revient à Dieu et lui-même les rétribuera en son temps 8. Aussi soyez soumis aux prélats 9, afin qu’aucune jalousie ne naisse 10 pour autant que cela dépend de vous. Si vous êtes des fils de la paix 11, vous gagnerez le clergé et le peuple au Seigneur, ce que le Seigneur juge plus agréable 12 que de gagner le peuple seul après avoir scandalisé le clergé. Couvrez, dit-il, leurs chutes, compensez leurs défauts multiples et, une fois que vous aurez agi ainsi 13, soyez-en plus humble 14.

[François refuse tout privilège pour les Frères mineurs]

§ 20 [LP 115] De même 4 certains frères dirent-ils au bienheureux François : «Père, ne vois-tu pas que parfois les évêques ne nous laissent pas prêcher 5 et que, durant de nombreux jours, 1240 ils nous laissent rester inactifs dans une contrée, avant que nous puissions prêcher au peuple 1? Il serait mieux que tu obtiennes que les frères aient un privilège du seigneur pape 2 — ce serait pour le salut des âmes!» Il leur répondit en les reprenant sévèrement 3 : «Vous, Frères mineurs, vous ne connaissez pas la volonté de Dieu et vous ne me laissez pas convertir 4 le monde entier comme Dieu le veut 5! Car 6, moi, je veux convertir d’abord les prélats par l’humilité et la révérence; et lorsqu’ils verront votre vie sainte 7 et votre révérence 8 envers eux, ils vous demanderont eux-mêmes de prêcher et de convertir le peuple. Et ils vous amèneront 9 celui-ci mieux que les privilèges que vous désirez 10, qui vous conduiront à l’orgueil. Et si vous êtes 1241 éloignés de toute convoitise 1 et incitez le peuple à rendre aux églises leur dû 2, ils vous demanderont eux-mêmes d’entendre en confession leur peuple — bien que vous ne deviez pas vous soucier de cela, car, s’ils se convertissent, ils trouveront bien des confesseurs. Moi pour ma part, le privilège que je veux tenir du Seigneur, c’est de n’avoir aucun privilège qui vienne de l’homme, si ce n’est 3 de faire révérence à tous et, par obéissance 4 à la sainte Règle, de les convertir tous par l’exemple plus que par la parole.»

[Les trois plaintes du Christ à frère Léon 50

1242 § 21 [LP 116] Le Seigneur Jésus Christ dit une fois à frère Léon, compagnon du bienheureux François 5 : «Moi, je me lamente au sujet des frères.» Frère Léon lui répondit : «Sur quoi, Seigneur?» Et le Seigneur dit : «Sur trois points : parce qu’ils ne reconnaissent pas mes bienfaits que, comme tu sais, je répands quotidiennement sur eux avec largesse, puisqu’ils ne sèment ni ne moissonnent 6; parce que, toute la journée, ils murmurent et sont oisifs 7; parce que, souvent, ils se provoquent mutuellement à la colère, ne reviennent pas à l’amour et ne pardonnent pas l’injure qu’ils reçoivent.»

[François bénit les frères qui l’entourent; paraliturgie de la Cène]

§ 22 [LP 117] Une nuit, le bienheureux François fut tellement accablé par les douleurs de ses maladies que, cette nuit-là, c’est à peine s’il put 1 se reposer et dormir. Au matin, comme la douleur s’était quelque peu calmée, il fit appeler tous les frères résidant en ce lieu 2 et, quand ils furent assis devant lui, il les considéra et les regarda comme représentant la totalité des frères 3. Et commençant par un frère, il les bénit en posant sa main droite sur la tête de chacun d’eux 4. Il bénit tous ceux qui étaient dans la religion 5 et tous ceux qui devaient y venir jusqu’à la fin du monde 6. Et il paraissait avoir compassion de lui-même, d’autant qu’il ne pouvait voir ses fils et frères avant sa mort. Ensuite 7, il ordonna qu’on apporte devant lui des pains et les bénit 8. Et parce qu’il ne pouvait les rompre à cause de sa maladie, il les fit rompre par un frère en de nombreux morceaux. Et les prenant, il offrit un morceau à chacun des 1243 frères, en recommandant de le manger tout entier 1. Comme le Seigneur, le jeudi, voulut 2 manger avec les apôtres avant sa mort, il sembla à ces frères que le bienheureux François, en quelque façon, voulut les bénir avant sa mort et, en eux, bénir tous les autres frères, et voulut qu’ils mangent ce pain béni presque comme si, en quelque façon, ils le mangeaient avec leurs 3 autres frères. Et nous pouvons considérer cela comme avéré, car, bien que ce jour ne fût pas un jeudi, il dit aux frères qu’il croyait 4 que c’était un jeudi 5. Un de ces frères 6 conserva un morceau de ce pain et, après la mort du bienheureux François, ceux qui en goûtèrent furent aussitôt délivrés de leurs maladies 7.

[Vingt-sept paragraphes empruntés à la Vita secunda [2C] de Thomas de Celano]51

PAUVRETÉ DES MAISONS, CHAPITRE XXVI52



§23 [2C 56]. 1540 Il instruisait les siens à faire de pauvres petites habitations en bois, non en pierres, et à les élever en petites cabanes selon un plan rudimentaire. Souvent, faisant un sermon sur la pauvreté, il citait aux frères cette parole de l’Évangile : Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de Dieu n’a pas eu où reposer sa tête 1.



PAUVRETÉ DES MAISONS, CHAPITRE XXIX LA CELLULE FAITE EN SON NOM DANS LAQUELLE IL NE VOULUT PAS ENTRER



§23 [2C 59a] 1542 Il ne voulait pas que les frères habitent quelque petit endroit que ce soit, à moins qu’il n’y ait un patron précis de qui en relevait la propriété 5. En effet, il rechercha toujours en ses fils les lois des pèlerins 6, c’est-à-dire le fait de se recueillir sous le toit d’autrui, de passer pacifiquement, d’aspirer à la patrie 7. De fait, même dans l’ermitage de Sarteano 8, alors qu’un frère demandait à un autre d’où il venait et que celui-ci lui avait répondu : «De la cellule de frère François», le saint, entendant cela, répondit : Dès lors qu’il a attribué à la cellule le nom de François, me la donnant en propriété, qu’elle se cherche un autre habitant, car pour ma part je n’y séjournerai plus à l’avenir. Le Seigneur, dit-il, quand il se tint en prison, lorsqu’il pria et jeûna pendant quarante jours 9, ne se fit pas faire une cellule ni aucune maison mais il séjourna sous la roche de la montagne. Nous pouvons le suivre dans le modèle qu’il nous a prescrit en n’ayant aucune propriété, même si nous ne pouvons vivre en nous passant de l’usage de maisons 1.



PAUVRETÉ DU MOBILIER, CHAPITRE XXX



§24 [2C 60]. Cet homme ne haïssait pas seulement l’arrogance des maisons, mais il avait aussi en horreur au plus haut point le mobilier domestique nombreux ou sophistiqué. Il aimait qu’il n’y ait rien dans les tables, rien dans la vaisselle qui rappelle le monde, pour que tout chante le pèlerinage, tout chante l’exil 2.



PAUVRETÉ DU MOBILIER, CHAPITRE XXXII CONTRE LA CURIOSITÉ ENVERS LES LIVRES



§25 [2C 62]. 1545 Dans les livres, il enseignait à chercher le témoignage du Seigneur 1, non le prix; l’édification, non la beauté. Il voulait cependant qu’on en ait un petit nombre 2 et qu’ils soient disponibles pour le besoin des frères dans l’indigence. Aussi, comme un ministre demandait son autorisation pour conserver des livres ambitieux et d’une grande valeur 3, s’entendit-il répondre : “Je ne veux pas perdre pour tes livres le livre de l’Évangile que j’ai promis. Toi, fais ce que tu veux 4; mon autorisation ne te sera pas un piège 5.”



PAUVRETÉ DE LA LITERIE, CHAPITRE XXXIII EXEMPLE DU SEIGNEUR D’OSTIE ET SON ÉLOGE



§26 [2C 63]. En couches et en lits enfin, la pauvreté copieuse était si abondante que celui qui avait par-dessus la paille des petits bouts de tissu à moitié sains tenait cela pour une chambre à coucher. Aussi arriva-t-il qu’à l’époque où se tenait le chapitre à Sainte-Marie-de-la-Portioncule 6, le seigneur d’Ostie 7 se rendit là avec une foule de chevaliers et de clercs pour faire visite aux 1546 frères. Voyant comment les frères gisaient sur la terre 1 et considérant leurs lits, qu’on aurait dit des tanières de bêtes sauvages, il pleura très amèrement et dit devant tous : “C’est donc ici que dorment les frères!” Il ajouta : “Qu’adviendra-t-il de nous, malheureux, qui abusons d’un tel superflu?” Tous ceux qui étaient présents 2, touchés par la componction jusqu’aux larmes, se retirèrent édifiés au plus haut point. Ce fut lui, ce seigneur d’Ostie, qui, devenu pour finir la porte la plus grande 3 dans l’Église 4, résista toujours à ses ennemis jusqu’à ce qu’il reverse au ciel en hostie sacrée cette âme bienheureuse 5. Oh, le cœur tendre! Oh, les entrailles charitables! Placé en hauteur, il s’affligeait de n’avoir pas de hauts mérites, alors qu’en réalité il était plus sublime par la vertu que par le Siège 6!



EXEMPLES CONTRE L’ARGENT, CHAPITRE XXXV DURE CORRECTION D’UN FRÈRE QUI TOUCHA DE L’ARGENT DE SES MAINS



1548 § 27 [2C 65ab] Si toutefois l’ami de Dieu méprisait extrêmement tout ce qui appartenait au monde 1, plus que tout cependant il exécrait l’argent. Aussi, dès le commencement de sa conversion, le tint-il pour spécialement vil et conseilla-t-il toujours à ceux qui le suivaient de le fuir comme si c’était le diable en personne. Telle était la sagacité qu’il avait donné aux siens qu’ils prisaient d’un même amour l’argent et son poids en excrément 2. Il arriva donc, un jour qu’un homme du siècle entrait dans l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule pour prier, qu’à titre d’offrande il y déposa de l’argent à côté de la croix. Comme il se retirait, un frère, touchant simplement cet argent de la main, le jeta dans l’embrasure de la fenêtre 3. Le saint vint à connaître ce qu’avait fait le frère. Se voyant pris en faute, celui-ci court se faire pardonner et, prosterné à terre, il s’offre aux coups. Le saint le réprimande et lui fait les plus durs reproches à propos de l’argent qu’il avait touché. Il lui ordonne d’enlever l’argent de la fenêtre avec sa propre bouche et de le déposer hors de la clôture du lieu, sur un crottin d’âne. Tandis que ce frère exécutait l’ordre avec reconnaissance, la crainte remplit les cœurs de tous ceux qui écoutaient. Tous désormais méprisent davantage ce qui est ainsi comparé à un excrément et sont chaque jour animés à le mépriser par de nouveaux exemples.



PAUVRETÉ DES VÊTEMENTS, CHAPITRE XXXIX COMMENT LE SAINT RÉPRIMANDE PAR LA PAROLE ET PAR L’EXEMPLE CEUX QUI S’HABILLENT DE VÊTEMENTS DOUILLETS ET DÉLICATS 4



§28-30 [2C 69]. Cet homme, revêtu de la vertu d’en haut 5, était plus réchauffé au-dedans par le feu divin qu’au-dehors par ce dont il couvrait son corps. Il avait en détestation ceux qui s’habillaient d’un habit à triple épaisseur 6 et qui, à l’intérieur de l’Ordre, se servaient de 1554 vêtements douillets sans nécessité. Quant à la nécessité que présente aux regards non pas la raison, mais le plaisir, il affirmait que c’est le signe d’un esprit éteint 1. “Quand l’esprit, dit-il, est tiède et qu’il se refroidit peu à peu loin de la grâce, il est nécessaire que la chair et le sang cherchent ce qui leur appartient 2. Car, dit-il, que reste-t-il, quand l’âme ne trouve pas ses délices, si ce n’est que la chair se tourne vers les siennes? Alors l’appétit animal met en avant l’argument de la nécessité; alors le sens charnel 3 forme la conscience.” Et ajoutait-il : “Qu’une nécessité véritable soit présente à mon frère, qu’une indigence quelconque l’atteigne, s’il se hâte d’y satisfaire et de la repousser loin de lui, que recevra-t-il en récompense” 4? Une occasion de mérite lui survient, mais il a soigneusement prouvé qu’elle lui avait déplu.” Par ces propos et d’autres semblables, il transperçait ceux qui ignorent les nécessités, puisque ne pas les supporter patiemment n’est rien d’autre que de chercher à retourner en Égypte 5.

Enfin il veut qu’en aucune occasion les frères n’aient plus de deux tuniques; cependant il permet qu’on les reprise en y cousant des pièces 6. Il ordonne d’avoir en horreur les tissus recherchés et, devant tous, blâme très vivement ceux qui font le contraire; pour confondre de telles personnes par son exemple, au-dessus de sa propre tunique il coud un sac grossier; même lors de sa mort, il demanda qu’on le couvre, en guise de tunique de funérailles, d’un vil sac. Mais aux frères que pressait la maladie ou une autre nécessité, il concédait de porter au-dessous une tunique douillette sur la chair, de telle sorte que le caractère grossier et vil de l’habit soit toutefois conservé 1555 au-dehors 1. Il disait en effet : «La rigueur se relâchera encore et la tiédeur dominera à tel point que les fils d’un père pauvre n’auront aucune honte à porter jusqu’à des tissus d’écarlate 2, en changeant seulement la couleur.» Sur ce point, père, nous ne te mentons pas à toi, nous qui sommes devenus les fils d’un autre 3; mais c’est plutôt notre iniquité qui se ment à elle-même 4. Car voici qu’elle se fait connaître plus clairement que la lumière et croît de jour en jour53.

CHAPITRE LIII UN MANTEAU DONNÉ À UNE PETITE VIEILLE À CELANO

§31-34 [2C 86-89]. 1572 À Celano 4, dans la saison d’hiver, il arriva que saint François avait en guise de manteau une étoffe pliée qu’un habitant de Tivoli 5, ami des frères, lui avait prêtée. Comme il était au palais de l’évêque de la Marsica 6, vint à sa rencontre une petite vieille qui demandait l’aumône7. Aussitôt il détache l’étoffe de son cou et, bien qu’elle ne lui appartienne pas, il la donne à la pauvre petite vieille en disant : «Va, fais-toi une tunique, car tu en as bien besoin!» La petite vieille éclate de rire et, stupéfaite — de crainte ou de joie, je ne sais —, elle lui prend l’étoffe des mains. Elle court bien vite et, pour éviter en tardant de s’exposer au danger qu’on la lui redemande, elle la coupe avec des ciseaux. Mais comme elle trouvait que l’étoffe ainsi coupée ne suffisait pas pour une tunique, ayant fait l’expérience d’une première bonté, elle revient vers le saint, signalant le manque d’étoffe. Le saint tourne les yeux vers son compagnon qui portait autant d’étoffe sur le dos : «Tu entends, dit-il, frère, ce que dit cette pauvrette? Pour l’amour de Dieu, supportons le froid et donne l’étoffe à cette pauvrette pour qu’elle complète sa tunique.» Lui-même avait donné, le compagnon donne aussi et tous deux demeurent nus 1 pour que la petite vieille soit vêtue 2.

CHAPITRE LIV UN AUTRE PAUVRE À QUI IL DONNA UN AUTRE MANTEAU

87 Une autre fois, comme il s’en retournait de Sienne 3, il vit venir un pauvre à sa rencontre; le saint dit à son compagnon : «Il faut, frère, que nous rendions son manteau au petit pauvre à qui il appartient. Nous l’avons emprunté 4 jusqu’à ce qu’il nous arrive d’en rencontrer un plus pauvre.» Le compagnon, considérant le besoin du pieux père, s’opposait obstinément à ce qu’il pourvoie à un autre en se négligeant lui-même. Le saint lui dit : «Je ne veux pas, moi, être un voleur 5; on nous imputerait un vol si nous ne donnions pas à qui a plus besoin que nous 6.» L’autre céda et lui-même remit le manteau.

CHAPITRE LV IL FIT DE MÊME ENVERS UN AUTRE PAUVRE

1574 88 La même chose arriva aux Celles de Cortone 1. Le bienheureux François portait un manteau neuf, que les frères avaient mis leur zèle à demander pour lui. Un pauvre vient au lieu, pleurant sa femme morte et sa pauvre petite famille abandonnée 2. Le saint lui dit : «Pour l’amour de Dieu, je te remets ce manteau, à cette condition que tu ne le rendes à personne à moins qu’on ne le paye un bon prix.» Aussitôt accoururent les frères pour ôter le manteau et empêcher ce don. Mais le pauvre, prenant de l’audace 3 dans l’expression du visage du saint père, le défendait bec et ongles comme si c’était son bien propre. Pour finir 4, les frères rachetèrent le manteau; le pauvre, ayant reçu son prix, s’en alla.

CHAPITRE LVI COMMENT IL DONNA UN MANTEAU À QUELQU’UN POUR QU’IL NE HAÏSSE PAS SON SEIGNEUR

89 Une fois, à Collestrada 5 dans le comté de Pérouse, saint François trouva un petit pauvre qu’il avait connu autrefois dans le siècle 6; il lui dit : «Frère, comment te portes-tu?» Mais l’autre commença, l’esprit mauvais, à accumuler les médisances contre son seigneur, qui lui avait enlevé tous ses biens : «Grâce à mon seigneur, dit-il, — que le Seigneur tout-puissant le maudisse 1! — je ne me porte que mal 2.» Prenant pitié de son âme plus que de son corps puisqu’il s’obstinait dans une haine mortelle, le bienheureux François lui dit : «Frère, pour l’amour de Dieu, pardonne à ton seigneur pour libérer ton âme 3 et il pourra se faire qu’il te restitue ce qu’il t’a retiré 4. Sinon, tu as perdu tes biens et tu vas perdre ton âme 5.» L’autre dit : «Je ne peux absolument pas lui pardonner, à moins qu’il ne me rende d’abord ce qu’il m’a enlevé.» Le bienheureux François avait un manteau sur le dos; il lui dit : «Voilà, je te donne ce manteau et te prie de pardonner à ton seigneur pour l’amour du Seigneur Dieu 6.» L’autre s’adoucit 7 et, stimulé par le bienfait, il prit le présent et pardonna les injustices.

CHAPITRE LVII COMMENT IL DONNA À UN PAUVRE LA POCHE D’UNE TUNIQUE

90 Une fois, tandis qu’un pauvre le sollicitait et qu’il n’avait rien entre les mains, il décousit la poche de sa propre tunique et en fit don au pauvre. Quelquefois même, pour une action semblable, il retira ses caleçons. Telles étaient les entrailles de pitiés dont il débordait envers les pauvres, tels étaient les sentiments par lesquels il suivait les traces du Christ 9 pauvre.

CHAPITRE LXIX LA PAROLE PROPHÉTIQUE QU’IL EXPLIQUA SUR LES PRIÈRES D’UN FRÈRE PRÊCHEUR

§35-36 [2C 103]. Comme il séjournait à Sienne 8, il advint qu’un frère de l’Ordre des Prêcheurs arriva là; c’était un homme spirituel 9 et docteur en théologie sacrée. Il rendit donc visite au bienheureux François : lui-même et le saint jouissent longtemps du plus doux entretien sur les paroles du Seigneur 1. Or le maître dont nous parlons l’interrogea sur cette parole d’Ézéchiel : Si tu n’annonces pas à l’impie son impiété, je réclamerai son âme de ta main 2. Il lui dit en effet : «Bon père, j’en connais un grand nombre que je sais être dans le péché mortel, sans que je leur annonce toujours leur impiété. Est-ce qu’on réclamera de ma main l’âme de telles personnes?» Comme le bienheureux François se disait un illettré et affirmait que, pour cette raison, c’est lui qui devrait être instruit par l’autre plutôt que de répondre à sa question sur une phrase de l’Écriture, cet humble maître ajouta : «Frère, bien que j’aie entendu le commentaire de cette parole par quelques sages, cependant j’aimerais recevoir ton interprétation de ce passage 3.» Le bienheureux François lui dit : «Si la parole doit être comprise en général, je la reçois de la façon suivante : le serviteur de Dieu 4 doit être si ardent en lui-même, par sa vie et sa sainteté, que, par la lumière 5 de son exemple et la langue de son comportement 6, il fasse reproche à tous les impies. C’est ainsi, dis-je, que la splendeur de sa vie et l’odeur de sa renommée annonceront à tous leur iniquité 7.» Cet homme fut donc édifié au plus haut point et, en se retirant, il dit aux compagnons du bienheureux François : «Mes frères, la théologie de cet homme, appuyée sur 1592 la pureté et la contemplation, est un aigle qui vole 1; quant à notre science, elle rampe avec son ventre sur la terre2.»

CHAPITRE LXXIX ÉNIGME CONTRE LE FAIT DE REGARDER LES FEMMES



§37 [2C 113-114]. Il avait l’habitude de transpercer par une telle énigme 3 les yeux qui ne sont pas chastes : «Un roi très puissant envoya successivement deux messagers à une reine. Le premier revient et rapporte seulement les paroles de la reine par les siennes. De fait, il avait eu sur sa tête les yeux du sage 4 et ceux-ci ne s’étaient pas élancés n’importe où. L’autre revient et, après les paroles brèves qu’il rapporte, il brossa une longue description de la beauté de la dame : «Vraiment, seigneur, j’ai vu la plus belle des femmes. Heureux qui peut en jouir!» Mais l’autre déclare : Toi, serviteur [passage blanc] dit : Serviteur mauvais 5, tu as posé des yeux impudiques sur mon épouse! Il est clair que tu aurais aimé acheter un objet que tu as considéré si minutieusement.” Il ordonne de rappeler le premier et dit : Que te semble-t-il de la reine?” L’autre répond : Le plus grand bien assurément, car elle a écouté en silence et a répondu avec sagacité.” — Et, dit-il, n’a-t-elle point belle apparence?”

— “C’est à toi, mon seigneur, reprit l’autre, qu’il revient d’observer ce point; ma tâche consistait à transmettre ses paroles.” Le roi prononce sa sentence : Toi, dit-il, qui as les yeux chastes, sois à l’avenir dans ma chambre, plus chaste par le corps! Quant à celui-ci, qu’il sorte de ma maison, pour qu’il ne souille pas ma chambre nuptiale!”” Le bienheureux père disait : «Trop de sûreté fait qu’on se garde moins de l’Ennemi. Si le diable parvient à s’approprier un cheveu en l’homme, il le fait vite grandir jusqu’à ce qu’il devienne une poutre. Si, pendant plusieurs années, il n’a pas pu abattre celui qu’il a tenté, il ne se plaint pas du retard, du moment que l’autre lui cède à la fin. Car c’est là son ouvrage et il ne s’inquiète de rien d’autre jour et nuit.»



CHAPITRE LXXX EXEMPLE DU SAINT CONTRE UNE FAMILIARITÉ EXCESSIVE



114 Il arriva une fois, tandis que saint François se rendait à Bevagna 1, qu’il fût incapable de parvenir au bourg fortifié par suite de la faiblesse où l’avait mis le jeûne. Par un messager envoyé à une dame spirituelle 2, son compagnon demanda humblement du pain et du vin pour le saint. Quand elle entendit cela, elle courut trouver le saint avec sa fille, une vierge vouée à Dieu 3, portant ce qui était nécessaire. Une fois restauré et quelque peu revigoré, le saint paya la mère et la fille de retour 4 en les restaurant de la parole de Dieu 5. Alors qu’il leur avait prêché, il ne regarda aucune d’elles au visage 6. Quand elles se retirèrent, son compagnon lui dit : «Pourquoi, frère, n’as-tu pas regardé la vierge sainte qui est venue te trouver avec une si 1606 grande dévotion?» Le père lui répondit : «Qui ne devrait craindre de poser son regard sur l’épouse du Christ'? Si l’on prêche par les yeux et le visage, qu’elle me voie, mais moi je ne la verrai point.» Maintes fois, parlant de ce sujet, il affirmait que toute conversation avec une femme est frivole, excepté la confession seule ou bien, suivant l’usage, une exhortation très brève. Il disait en effet : «Quelles sont les affaires qu’un frère mineur devrait traiter avec une femme, sinon quand, par une religieuse demande, elle réclame la sainte pénitence ou un conseil en vue d’une vie meilleure 2?»

CHAPITRE XC TRANSPORTÉ DE JOIE, LE SAINT CHANTAIT EN FRANÇAIS

§38 [2C 127]. 127 Quelquefois, il agissait de la façon suivante. Bouillant au-dedans de lui-même en une très douce mélodie de l’esprit, il rendait au-dehors un son français : la veine du chuchotement divin que son oreille recevait furtivement, il la faisait jaillir en une jubilation en français 1. Parfois, comme je l’ai vu de mes yeux 2, il ramassait une branche par terre et, la plaçant sur son bras gauche, il tenait dans la main droite un archet recourbé par un fil, qu’il tirait en travers de la branche comme sur une vielle; mimant en outre les gestes appropriés, il chantait en français au sujet du Seigneur 3. Toutes ces danses 4 se terminaient fréquemment dans les larmes et cette jubilation se dénouait dans la compassion à la passion du Christ. Ensuite, ce saint poussait des soupirs continuels et, redoublant de gémissements, il oubliait les réalités inférieures qui étaient sous sa main et se tenait suspendu au ciel.

CHAPITRE CIV COMMENT IL RÉSIGNA SA PRÉLATURE EN CHAPITRE ET UNE PRIÈRE

§39-40 [2C 143]. Pour conserver la vertu d’une sainte humilité, quelques années s’étant écoulées depuis sa conversion, il résigna l’office de prélature dans un chapitre 3 en présence de tous les frères de la religion, en disant : «De ce moment je suis mort pour vous. Mais voici, dit-il, Pierre de Cattaneo 4, à qui moi ainsi que vous tous nous devons obéir. 5» S’inclinant aussitôt devant lui, il lui promit obéissance et révérence. Les frères pleuraient donc et la douleur leur arrachait de profonds gémissements, lorsqu’ils voyaient que, d’une certaine façon, ils devenaient orphelins d’un père si grand. Se levant, le bienheureux François dit, les mains jointes et les yeux levés au ciel : «Seigneur, je te recommande la famille que tu m’as confiée jusqu’ici. Maintenant, n’étant plus capable d’en prendre soin' en raison des maladies que tu sais, très doux Seigneur, je la recommande aux ministres 6. Qu’ils soient tenus de rendre compte devant toi, Seigneur, 1636 au jour du jugement 1, si un frère périt par leur négligence, leur exemple ou même leur rude correction.» Dès lors, il demeura soumis jusqu’à la mort, se conduisant plus humblement qu’aucun des autres.

CHAPITRE CV COMMENT IL RÉSIGNA SES COMPAGNONS

[2C 143-144]. Une autre fois, il résigna tous les compagnons à son vicaire 2 en disant : «Je ne veux pas sembler me singulariser par cette liberté privilégiée, mais que les frères me donnent des compagnons d’un lieu à l’autre, de la façon dont le Seigneur le leur aura inspiré 3.» II ajouta : «Je viens de voir un aveugle 4 qui avait pour guide sur son chemin une petite chienne.» Sa gloire consistait donc en ceci que, comme il avait banni toute apparence de singularité et de vantardise, la vertu du Christ habitait en lui 5.

CHAPITRE CXV EXEMPLE D’UN BON FRÈRE ET LA COUTUME DES ANCIENS FRÈRES

§41 [2C 155]. II affirmait que, si le Seigneur avait envoyé 1 les Frères mineurs aux tout derniers temps 2, c’était pour qu’à ceux qui sont enveloppés de l’obscurité des péchés 3 ils montrent des exemples de lumière 4. Il se disait rempli des odeurs les plus suaves 5 et oint de la vertu d’un onguent précieux 6 lorsqu’il entendait les hauts faits 7 des saints frères dispersés à travers la terre. Il arriva qu’un frère du nom de Barbaro 8, devant un homme noble de l’île de Chypre 9, lança une fois contre un autre frère une parole 10 d’outrage. Comme il voyait que la querelle de mots avait quelque peu blessé le frère, il prend de l’excrément d’âne et, enflammé de vengeance contre lui-même, il l’introduit dans sa propre bouche en disant : «Qu’elle mâche de l’excrément, la langue qui a répandu le venin 1 de la colère contre mon frère.» Observant cela, frappé de stupeur, le chevalier s’en alla excessivement édifié et, dès lors, il s’exposa généreusement, lui et ses biens, à la volonté des frères.

Tous les frères gardaient infailliblement cette coutume : s’il arrivait une fois qu’un d’eux porte contre un autre une parole de trouble, aussitôt, prosterné à terre 2 il caressait de bienheureux baisers le pied de celui qu’il avait blessé, fût-ce contre son gré. Le saint exultait à de tels récits, quand il entendait que ses fils tiraient de lui des exemples de sainteté; et il comblait des bénédictions les plus dignes de tout agrément 3 ces frères qui incitaient par la parole et par l’action 4 les pécheurs à l’amour du Christ. Avec le zèle pour les âmes dont il était parfaitement rempli 5, il voulait que les fils lui répondent par une vraie ressemblance.

CHAPITRE CXXXIX COMMENT ON DOIT ÊTRE AVEC SES COMPAGNONS

§42-43 [2C 184-186]. Vers la fin de son appel 4 vers le Seigneur 5, un frère toujours soucieux des choses divines, animé de piété envers l’Ordre, lui posa la question : «Père, tu passeras et la famille qui t’a suivie sera laissée dans la vallée de larmes 6. Indique-nous si tu connais quelqu’un dans l’Ordre sur qui ton esprit se repose 7, à qui l’on puisse imposer en toute sécurité le poids de ministre général.» Saint François répondit, habillant toutes ses paroles de soupirs : «Comme guide d’une armée si multiforme, comme pasteur d’un si vaste troupeau, je n’en vois aucun, mon fils, qui suffise à la tâche 8. Mais je veux vous en dépeindre un — ou, selon le proverbe, en faire un à main levée — en qui resplendisse quel doit être le père de cette famille.»

185 «Ce doit être un homme, dit-il, d’une vie très austère, d’un grand discernement, d’une réputation louable. Un homme qui n’ait pas d’affection privée, de peur qu’en chérissant plus d’un côté, il n’engendre le scandale dans le tout. Un homme à qui l’ardeur à la sainte prière soit une amie, qui consacre certaines heures à son âme, d’autres au troupeau qui lui a été confié. Au point du jour 1, il doit en effet placer en premier les sacrements de la messe et, par une longue dévotion, se recommander lui-même et recommander le troupeau à la protection divine. Après la prière, dit-il, qu’il décide de se faire plumer par tous en public, de répondre à tous, de pourvoir à tous avec douceur. Ce doit être un homme qui ne crée pas un recoin sordide au favoritisme 2, auprès de qui le soin des plus petits 3 et des simples n’ait pas moins de force que celui des sages et des grands. Un homme qui, même s’il lui est concédé d’exceller sur les autres par le don des lettres, doit cependant porter davantage l’image d’une pieuse simplicité dans les mœurs et choyer la vertu 4. Un homme qui exècre l’argent, corruption principale de notre profession et perfection, et qui soit la tête de la pauvre religion, qui s’offre en imitation à tous les autres et n’abuse jamais de recoins secrets 5. Pour son usage, dit-il, l’habit et un livret doivent lui suffire; pour celui des frères, un plumier et un sceau 6. Qu’il ne soit pas un collectionneur de livres et ne s’adonne pas beaucoup à la lecture, pour ne pas ôter à sa 1685 fonction ce qu’il préférerait attribuer à l’étude I. Un homme qui console les affligés, étant le dernier refuge pour ceux qui sont dans la tribulation 2, pour éviter que, si auprès de lui les remèdes manquent à la guérison, la maladie du désespoir ne l’emporte chez les malades. Qu’il fléchisse les arrogants vers la douceur, qu’il se prosterne lui-même et relâche un peu de son droit pour gagner une âme au Christ 3. Envers ceux qui ont fui l’Ordre comme envers des brebis qui s’étaient perdues 4, qu’il ne ferme pas ses entrailles 5 pitoyables, sachant que les tentations sont bien fortes qui peuvent pousser à une telle chute 6.»

186 «Je voudrais que tous l’honorent à la place du Christ et qu’eux-mêmes pourvoient avec une bienveillance totale à tous ses besoins. Il faudrait cependant qu’il ne sourie pas aux honneurs et n’ait pas plus de goût aux faveurs qu’aux outrages. S’il arrive que, faible ou fatigué, il ait besoin de davantage de nourriture, qu’il la prenne non pas dans des endroits cachés, mais en public, pour ôter aux autres la honte de pourvoir à des corps faibles 7. Il lui revient tout spécialement de pratiquer le discernement dans le secret des consciences, de tirer la vérité à partir de filons cachés et de ne pas prêter l’oreille aux bavards. Enfin, il doit être tel qu’il ne porte en rien atteinte à la forme virile de la justice par souci avide de conserver son honneur et qu’il sente qu’une telle fonction lui est plus un fardeau qu’un honneur 8. Qu’une douceur excessive ne donne cependant pas naissance à la torpeur, ni une indulgence relâchée à la dissolution de la discipline, mais qu’en se faisant aimer de tous, il ne se fasse pas moins redouter de ceux qui accomplissent le mal 1. Je voudrais qu’il ait des compagnons doués d’honnêteté qui s’offrent, comme lui-même, en exemple de tous biens 2 : stricts contre les voluptés, vaillants contre les angoisses et affables avec tant d’à-propos qu’ils accueillent tous ceux qui viennent avec une sainte gaieté. Voilà, dit-il, comment devrait être le ministre général de l’Ordre.»

CHAPITRE CXLI CE QUE LE SAINT RÉPONDIT À UNE QUESTION SUR LES MINISTRES

§44 [2C 188]. 1686 Une fois, un frère lui demanda pourquoi, après avoir rejeté tous les frères de ses soins, il les avait livrés en des mains étrangères, comme s’ils n’avaient aucun rapport avec lui; il répondit : «Mon fils, j’aime les frères comme je peux; mais s’ils suivaient mes traces 1, assurément je les aimerais plus et je ne me rendrais pas étranger à eux 2. Car il y en a certains, au nombre des responsables, qui les entraînent vers d’autres voies, leur présentant les exemples des anciens 3 et ne se souciant guère de mes recommandations. Mais ce qu’ils font, on le verra à la fin.» Peu après, alors qu’il était accablé par les excès d’une maladie, dans la véhémence de l’esprit il se redressa dans son petit lit et dit : «Qui sont ceux-ci qui m’ont arraché des mains 5 ma religion et celle des frères? Si je viens au chapitre général 6, alors je leur montrerai quelle est ma volonté 7.» Ce frère ajouta : «Est-ce que tu ne changeras pas ces ministres provinciaux qui ont si longtemps abusé de leur liberté?» En gémissant, le père répondit par cette parole terrible : «Qu’ils vivent à leur guise : la perte d’un petit nombre est moins grave que celle d’un grand nombre!» Il ne disait pas cela à cause de tous, mais à cause de certains qui, par une durée trop longue, paraissaient s’être attribué leur responsabilité par droit héréditaire 1. En toute espèce de responsables réguliers 2, il louait ceci de préférence : ne changer les coutumes que pour les améliorer, ne pas chercher les faveurs qu’ils s’étaient conciliées, ne pas exercer un pouvoir, mais remplir une fonction 3.

CHAPITRE CXXXIII SA COMPASSION POUR LES MALADES

§45 [2C 175]. 1674 Il avait envers les malades une grande compassion, une grande sollicitude pour leurs besoins. S’il arrivait que la piété des séculiers lui envoie des électuaires 2, alors qu’il en avait plus besoin que les autres il les donnait à tous les autres malades. Il assumait les sentiments de tous ceux qui étaient souffrants, leur offrant des paroles de compassion lorsqu’il ne pouvait leur en offrir de secours. Lui-même mangeait aux jours de jeûne, pour que les malades n’aient pas honte de manger; il ne rougissait pas de quêter à travers les lieux publics des cités de la viande pour un frère malade. Pourtant, il encourageait les personnes souffrantes à supporter avec patience leurs maux, à ne pas se scandaliser 3 si tout n’allait pas pour elles de façon satisfaisante. Aussi, dans une règle 4, fit-il écrire ces paroles : «Je demande à tous mes frères malades que, dans leurs maladies, ils ne se mettent pas en colère et ne se troublent pas contre Dieu ou contre les frères. Qu’ils ne se soucient pas trop de demander des remèdes, qu’ils ne désirent pas de façon excessive la délivrance d’une chair destinée à mourir bientôt, qui est l’ennemie de l’âme. Qu’ils rendent grâces de tout 1, qu’ils désirent être tels que Dieu les veut. Car ceux que Dieu a d’avance ordonnés à la vie éternelle 2, il les instruit par les aiguillons des fléaux et des maladies, comme il l’a dit lui-même : Moi, ceux que j’aime, je les corrige et les châtie 3.»

CHAPITRE CLVIII, ÉLOGE DE LA RÈGLE DU BIENHEUREUX FRANÇOIS. LE FRÈRE QUI LA PORTAIT AVEC LUI

§46 [2C 208]. Il avait pour la profession commune et pour la Règle un zèle très ardent et il accorda à ceux qui avaient du zèle 4 envers elle une bénédiction particulière 5. Il disait en effet qu’elle était pour les siens le livre de la vie 1, l’espoir du salut 2, la moelle de l’Évangile, la voie de la perfection, la clé du paradis, le traité de l’alliance éternelle 3. Il voulait que tous l’aient, [blanc] que tous la connaissent 4, que partout elle s’entretienne avec l’homme intérieur 5 pour l’exhorter contre l’ennui 6 et lui rappeler le serment juré. Il enseigna à la porter toujours devant les yeux en avertissement sur la façon de mener sa vie et, qui plus est, à devoir mourir avec elle.

Se rappelant ce précepte, un frère laïque, dont nous croyons qu’il doit être honoré au nombre des martyrs, obtint la palme d’une glorieuse victoire. En effet, comme les Sarrasins le cherchaient pour le martyriser, tenant la Règle bien haut dans ses mains, il se mit humblement à genoux et parla ainsi à son compagnon : «De tout ce que j’ai fait contre cette sainte Règle, frère très cher, je me proclame coupable devant les yeux de la Majesté 7 et devant toi.» À cette brève confession succéda l’épée, qui acheva sa vie par le martyre et, peu après, il s’illustra par des signes et des prodiges 8. Cet homme était entré si jeunot dans l’Ordre qu’il pouvait à peine supporter le jeûne régulier, alors que, petit enfant qu’il était, il portait une cuirasse contre la peau 9. Heureux enfant, qui a commencé heureusement afin d’achever plus heureusement 10!

CHAPITRE CXLVII COMMENT IL VOULAIT QU’ILS SE METTENT À L’ÉCOLE ET COMMENT IL APPARUT À UN COMPAGNON QUI S’APPLIQUAIT À LA PRÉDICATION

§47 [2C 195]. 1696 195 Il était peiné si l’on cherchait la science en négligeant la vertu, surtout si l’on ne demeurait pas dans la vocation en laquelle on avait été appelé 1 dès le commencement. «Mes frères, dit-il, qui sont conduits par un esprit de curiosité, au jour de la rétribution 2 trouveront leurs mains vides. Je voudrais plutôt qu’ils se renforcent par les vertus pour que, lorsque viendront les temps de la tribulation 3, dans leur angoisse ils aient le Seigneur 4. Car viendra même, dit-il, une tribulation 5 dans laquelle les livres, ne servant à rien, seront jetés par les fenêtres et dans des cachettes.» Il ne disait pas cela parce que les études sur l’Écriture 6 lui déplaisaient, mais pour retenir tous les frères du souci superflu d’étudier et parce qu’il aimait mieux que chacun soit bon par charité qu’un peu savant par curiosité 7. Il sentait à l’avance que des temps viendraient sous peu où il savait que la science serait une occasion de chute, tandis que s’être appliqué aux choses spirituelles serait un soutien de l’esprit 8. À un frère laïque qui voulait avoir un psautier et lui en demandait l’autorisation, il offrit de la cendre à la place du psautier. Un des compagnons s’appliquait une fois à la prédication; lui apparaissant dans une vision après sa mort, il le lui interdit et lui ordonna de marcher dans le chemin de la simplicité. Dieu lui en est témoin 1 : après la vision, il ressentit une si grande douceur que, pendant plusieurs jours, il lui semblait recevoir goutte à goutte dans ses oreilles la rosée des paroles du père comme s’il était présent.

CHAPITRE CXX COMMENT AU TRAVAIL IL AVAIT EN HAINE LES OISIFS

§48 [2C 161]. Quant aux tièdes qui ne s’appliquent intimement dans aucune affaire, il disait qu’ils doivent être vite vomis de la bouche du Seigneur 5. Aucune personne oisive ne pouvait se présenter devant lui sans qu’il la réprimande d’une dent mordante. De fait, étant lui-même un exemple de toute perfection, il travaillait et agissait de ses mains 6, ne permettant pas que rien ne s’envole du don excellent qu’est le temps. Il dit une fois : «Je veux que tous mes frères travaillent et s’exercent et 1656 que ceux qui n’en connaissent pas apprennent des métiers 1.» Et s’expliquant sur cette parole : «C’est, dit-il, pour que nous soyons moins à charge aux hommes et pour que le loisir n’incite pas le cœur ou la langue à divaguer en actions interdites.» Quant au gain ou à la récompense du travail, il ne le confiait pas au jugement de ceux qui travaillaient, mais à celui du gardien ou de la famille 2.

CHAPITRE CIX SON HUMILITÉ ENVERS SAINT DOMINIQUE ET VICE VERSA ET LEUR CHARITÉ MUTUELLE

§49 [2C 148]. 1640 À Rome, avec le seigneur d’Ostie qui fut par la suite souverain pontife 1, se trouvaient ces deux clairs luminaires du monde 2, saint Dominique et saint François 3. Comme ils proféraient 4 tour à tour sur le Seigneur des propos doux comme miel, à la fin l’évêque leur dit : «Dans l’Église primitive, les pasteurs de l’Église étaient pauvres et c’étaient des hommes qui brûlaient de charité, non de cupidité. Pourquoi, dit-il, ne faisons-nous pas de vos frères des évêques et des prélats qui l’emportent sur tous les autres par l’enseignement et par l’exemple 5?» Il se produit entre les saints un débat 6 pour faire la réponse : ils ne s’arrachaient pas la parole, mais se l’offraient, bien plus ils se forçaient mutuellement à répondre. De fait, chacun devançait l’autre, puisque chacun était dévoué à l’autre. À la fin, l’humilité l’emporta sur François, de sorte qu’il ne se mit pas en avant; elle l’emporta aussi sur Dominique, en ce qu’en répondant en premier, il obéit humblement. Répondant donc, le bienheureux Dominique dit à l’évêque : «Seigneur, mes frères ont été élevés à un bon degré, s’ils le reconnaissent, et de tout mon pouvoir je ne permettrai pas qu’ils atteignent une autre sorte de dignité.» Il achève donc ainsi son discours; le bienheureux François, s’inclinant devant l’évêque, dit : «Seigneur, mes frères ont été appelés Mineurs pour qu’ils n’aient pas la présomption de se faire plus grands 1. Leur vocation instruit à demeurer au niveau du sol et à suivre les traces de l’humilité du Christ 2; au point que finalement, si l’on regarde les saints 3, ils sont plus exaltés que les autres. Si vous voulez, dit-il, qu’ils portent du fruit 4 dans l’Église de Dieu 5, maintenez-les et conservez-les dans l’état de leur vocation 6 et ramenez-les, même contre leur gré, au niveau du sol. Je vous en prie donc, père, pour qu’ils ne soient pas d’autant plus orgueilleux qu’ils sont plus pauvres et ne deviennent pas insolents envers tous les autres, ne leur permettez à aucun prix de s’élever à la prélature.» Telle fut la réponse des bienheureux 7.



CHAPITRE CX COMMENT CHACUN SE CONFIA À L’AUTRE



[2C 150]. Une fois achevées, comme nous l’avons dit plus haut 7, les réponses des serviteurs de Dieu, le seigneur d’Ostie, grandement édifié des propos de l’un et l’autre, rendit à Dieu d’immenses grâces 8. Comme chacun prenait de là le départ, le bienheureux Dominique demanda à saint François qu’il daigne lui accorder la corde qu’il portait comme ceinture 9. Saint François fut lent à le faire, refusant par une humilité identique à la charité avec laquelle l’autre l’en priait. Cependant, l’heureuse 1644 dévotion du demandeur l’emporta et, avec la plus grande dévotion, il ceignit sous sa tunique de dessous la corde qui lui était concédée. À la fin, les mains se joignent aux mains et les plus douces recommandations sont faites de part et d’autre. Le saint dit au saint : «Je voudrais, frère François, qu’il n’y ait qu’une religion de la tienne et de la mienne et que nous vivions en l’Église sous une même forme 1.» Quand enfin ils se séparèrent l’un de l’autre 2, saint Dominique dit à plusieurs qui étaient alors présents : «En vérité, je vous le dis 3, tous les autres religieux devraient suivre ce saint homme François, tant est grande la perfection de sa sainteté.»

[Reprise de la Compilation d’Assise :]

[François restaure un frère qui «meurt de faim»; rigueur de la vie des premiers frères et attention de François aux autres]

§ 50 [LP 1] Une fois, dans les premiers temps, à savoir à l’époque où le bienheureux François commença à avoir des frères, il demeurait avec eux à Rivo Torto 2. Une nuit, aux environs de minuit, alors que tous dormaient dans leurs lits, un des frères se mit à crier : «Je meurs! Je meurs!» Stupéfaits et effrayés, tous les frères se réveillèrent. Se levant, le bienheureux François dit : «Levez-vous, frères, et allumez une torche!» Et après qu’une torche eut été allumée, le bienheureux François demanda : «Quel est celui qui a dit : “Je meurs”?» Le frère en question dit : «C’est moi.» Le bienheureux François lui dit : «Qu’as-tu, frère? De quoi meurs-tu?» Et il répondit : «Je meurs de faim.» Pour que ce frère n’éprouve pas de honte à manger seul, le bienheureux François, en homme plein de charité et de discernement, fit aussitôt dresser la table et tous mangèrent pareillement avec lui. En effet, ce frère et les autres étaient nouvellement convertis au Seigneur et ils mortifiaient leurs corps outre mesure.

Après le repas, le bienheureux François dit aux autres frères 1 : «Mes frères, je vous le dis 2, que chacun considère sa nature. Car même si l’un de vous peut se contenter de moins de nourriture qu’un autre, pourtant je ne veux pas que celui qui a besoin d’une nourriture plus abondante s’efforce 3 de l’imiter en cela. Mais considérant sa nature. qu’il offre à son corps ce qui lui est nécessaire 4. Si, dans les repas, nous sommes en effet tenus d’éviter les nourritures superflues qui nuisent au corps et à l’âme, nous devons plus encore éviter une trop grande abstinence, car le Seigneur vent la miséricorde et non le sacrifice 5.» Et il dit : «Très chers frères, une grande nécessité et la charité m’ont poussé à faire ce que j’ai fait : par charité pour notre frère, nous avons mangé pareillement avec lui, afin qu’il n’éprouve pas de honte à manger seul. Mais je vous dis que je ne veux plus faire ainsi, car ce ne serait ni religieux ni honnête. Mais 6 je veux et je vous commande que chacun, conformément 1246 à notre pauvreté, accorde à son corps ce qui lui est nécessaire 1.»

[LP 2] De fait, les premiers frères et ceux qui vinrent après eux, pendant longtemps 2, mortifiaient leurs corps outre mesure, non seulement par l’abstinence dans le manger et le boire, mais aussi par les veilles, le froid 3 et le travail de leurs mains 4. Ainsi ceux qui pouvaient en avoir portaient-ils à même la chair des cercles de fer et des cuirasses et des cilices les plus rudes qu’ils pouvaient aussi avoir. C’est pourquoi le saint père, considérant qu’à cette occasion les frères pouvaient tomber malades — et en peu de temps, certains étaient déjà tombés malades —, défendit lors d’un chapitre qu’aucun frère porte à même la chair autre chose que sa tunique 5.

Nous qui avons été avec lui, nous rendons témoignage 6 de ce qu’à partir du moment où il commença à avoir des frères et aussi pendant toute la durée de sa vie, il fit preuve de discernement envers les frères, du moins tant que ceux-ci ne s’écartaient pas, pour la nourriture et les objets, du mode de pauvreté et d’honnêteté de notre religion que les anciens frères avaient pratiquée. Toutefois, avant même qu’il eût des frères, dès le commencement de sa conversion et pendant toute la durée de sa vie, il fut austère à l’égard de son corps, alors même que, depuis sa jeunesse, il était un homme fragile et faible de nature et que, dans le monde, il ne pouvait vivre autrement que de manière délicate. Ainsi un jour, considérant que les frères transgressaient déjà le mode de pauvreté et d’honnêteté dans la nourriture et les objets, dans une prédication qu’il avait faite à certains frères représentant la totalité des frères 1, il dit : «Les frères ne pensent-ils pas qu’un régime de faveur 2 serait nécessaire à mon corps? Mais parce qu’il faut que je sois un modèle 3 et un exemple pour tous les frères, je veux user d’aliments et d’objets très pauvres et grossiers et m’en contenter.»

[François convainc ses premiers frères d’aller demander l’aumône]

§ 51 [LP 3] Quand le bienheureux François eut commencé d’avoir des frères, il se réjouit tant de leur conversion et de ce que le Seigneur lui ait donné une bonne compagnie; et il les chérissait et les vénérait tant qu’il ne leur disait pas d’aller à l’aumône, d’autant qu’il lui semblait qu’ils éprouveraient de la honte à y aller. Aussi, leur épargnant cette honte, allait-il lui-même seul, chaque jour, à l’aumône. Mais c’était trop de fatigue pour son corps, d’autant qu’il avait été, dans le monde, un homme délicat et faible de nature et qu’il s’était encore affaibli, à cause d’une excessive abstinence et des mortifications qu’il avait enduré depuis qu’il avait quitté le monde. C’est pourquoi, considérant qu’il ne pouvait supporter une si grande peine et parce que c’est à cela que les frères étaient appelés, bien qu’ils en éprouvent de la honte, et parce qu’ils ne comprenaient pas pleinement et n’avaient pas encore assez de discernement 1248 pour lui dire : «Nous voulons aller à l’aumône», il leur dit : «Très chers frères, mes petits enfants, n’éprouvez pas de honte à aller à l’aumône. car “le Seigneur s’est fait pauvre pour nous en ce monde 1” C’est pourquoi, à son exemple et à celui de sa très sainte Mère, nous avons choisi la voie de la très véritable pauvreté 2. Tel est notre héritage, que le Seigneur Jésus Christ nous a acquis et laissé, à nous et à tous ceux qui, à son exemple, veulent vivre dans la sainte pauvreté 3.» Et il ajouta : «En vérité, je vous le dis 4 : beaucoup parmi les plus nobles et les plus savants de ce monde viendront à cette congrégation et tiendront pour un grand honneur d’aller à l’aumône. Allez donc à l’aumône avec confiance et l’esprit joyeux, avec la bénédiction du Seigneur Dieu. Et vous devez y aller plus volontiers et d’un esprit plus joyeux que celui qui, en échange d’une piécette, offrirait cent deniers, puisque vous offrirez l’amour de Dieu à ceux à qui vous demanderez l’aumône, en disant : “Faites-nous des aumônes pour l’amour du Seigneur Dieu, en comparaison de qui la terre et le ciel ne sont rien 5.”» Parce qu’ils étaient encore peu nombreux, il ne pouvait les envoyer deux par deux 6; il les envoya donc chacun séparément par les places fortes et les villages. Et il advint que, lorsqu’ils revinrent 7, chacun montrait au bienheureux François les aumônes qu’il avait collectées, en se disant l’un à l’autre : «J’ai récolté une plus grande aumône que toi!» Et le bienheureux François se réjouit en les voyant aussi gais et joyeux. Dès lors, chacun demandait plus volontiers la permission d’aller à l’aumône.

[François refuse que les frères se soucient du lendemain]

§ 52 [LP 4] A la même époque, quand le bienheureux François était avec les frères qu’il avait alors, il était d’une si grande pureté qu’à partir du moment où le Seigneur lui révéla que lui et ses frères devaient vivre selon la forme du saint Évangile 1, il voulut et s’appliqua à observer celui-ci à la lettre durant tout le temps de sa vie 2. Pour cette raison, il défendit au frère qui faisait la cuisine pour les frères, lorsqu’il voulait donner à manger aux frères des légumes secs 3, de les mettre à l’avance dans de l’eau chaude le soir pour le lendemain, comme c’est la coutume, afin que les frères observent cette parole du saint Évangile : Ne vous souciez pas du lendemain 4. Et ainsi ce frère les mettait-il à ramollir après que les frères avaient dit matines 5. C’est aussi pourquoi, pendant longtemps, beaucoup de frères, dans de nombreux lieux où ils s’étaient établis et surtout dans les cités, observèrent cela, se refusant à collecter ou accepter plus d’aumônes que ce qui leur suffisait pour une journée.

[François emmène un frère malade manger du raisin]

1250 § 53 [LP 5] Une fois, alors que le bienheureux François était dans le même lieu 1, demeurait là un frère, homme spirituel et ancien dans la religion, qui était très faible et malade. En le considérant, le bienheureux François fut donc ému de compassion envers lui 2. Or les frères, tant malades qu’en bonne santé, usaient alors avec gaieté et patience de la pauvreté 3 comme si elle était abondance; et dans leurs maladies, ils n’usaient pas de remèdes 4, mais s’ingéniaient à faire ce qui était plus contraire à leur corps; le bienheureux François se dit donc en lui-même : «Si, de bon matin, ce frère mangeait des raisins mûrs 5, je crois que cela lui ferait du bien.» Et un jour, il se leva donc de bon matin en secret, appela ce frère et le conduisit dans une vigne qui est proche de la même église 6. Là, il choisit un cep où les raisins étaient bons et sains à manger. S’asseyant avec ce frère à côté du cep, il se mit à manger des raisins, afin que l’autre 7 n’éprouve pas de honte à manger seul. En les mangeant, ce frère loua le Seigneur Dieu et, tout le temps qu’il vécut, avec grandes dévotions et effusion de larmes, il rappela souvent parmi les frères cette miséricorde que lui fit le saint père.

[Sanction d’une indiscrétion de l’évêque d’Assise]

§ 54 [LP 6] Une fois, alors que le bienheureux François était dans le même lieu 2, il demeurait pour prier dans une cellule située à l’arrière de la maison. Un jour qu’il s’y trouvait, voici que l’évêque d’Assise 3 vint le voir. Et il advint qu’en entrant dans la maison, il frappa à la porte pour accéder au bienheureux François. Comme la porte lui avait été ouverte 4, il entra aussitôt dans la cellule, dans laquelle il y avait une autre petite cellule faite de nattes où se tenait le bienheureux François. Et parce qu’il savait que le saint père lui témoignait de la familiarité et de l’affection, il s’avança avec assurance et s’ouvrit la natte de la petite cellule pour le voir. Mais à peine avait-il passé la tête à l’intérieur de la petite cellule que soudain, bon gré mal gré, il fut repoussé de force au-dehors par la volonté du Seigneur, car il n’était pas digne de le voir. Marchant à reculons, il sortit aussitôt hors de la cellule, tremblant et stupéfait; devant les 1252 frères. il confessa alors sa faute et se repentit d’être venu en cet endroit ce jour-là.

[François délivre un frère de suggestions diaboliques]

§ 55 [LP 7] II y avait un frère, homme spirituel, ancien dans la religion et familier du bienheureux François 1. Or il advint qu’à une époque, durant de nombreux jours, il fut en proie à de très graves et très cruelles suggestions du diable, de sorte que cette situation l’avait comme plongé dans un profond désespoir. Chaque jour même, il était si souvent tourmenté qu’il avait honte de s’en confesser aussi fréquemment. Et à cause de cela, il se mortifiait d’une manière excessive par l’abstinence, les veilles, les larmes et les pénitences corporelles 2. Comme il était tourmenté chaque jour et depuis tant de jours, voici que, selon un dessein divin, le bienheureux François vint en ce lieu. Et un jour que le bienheureux François se promenait à proximité de ce lieu avec un frère et avec celui qui était ainsi tourmenté, le bienheureux François s’écarta un peu du premier frère et se joignit au frère qui était ainsi tenté; et il lui dit : «Frère très cher, je veux et je déclare que, dorénavant, tu ne sois plus tenu de confesser à quiconque ces suggestions et ces instigations du diable. Et ne crains pas 3 : elles n’ont fait aucun tort à ton âme. Mais avec ma permission, dis sept Notre Père toutes les fois que tu seras tourmenté par ces suggestions.» Ce frère se réjouit des paroles que lui dit le bienheureux François, qui le dispensaient de confesser cela, d’autant que, comme il lui fallait le confesser chaque jour, il en éprouvait une extrême confusion — et c’était la principale cause de sa souffrance. Ce frère admira la sainteté du saint père et comment, par l’Esprit saint, il avait connu ses tentations, d’autant plus que lui-même ne s’en était confessé à personne d’autre qu’à des prêtres. Il avait même souvent changé de prêtre, à cause de la honte qu’il éprouvait qu’un unique prêtre sache toute son infirmité et sa tentation. Aussitôt, dès l’instant où le bienheureux François lui parla, il fut délivré de ce grand tourment intérieur et extérieur qu’il avait enduré si longtemps. Et par la grâce de Dieu, il fut établi dans une grande quiétude et une grande paix de l’âme et du corps par les mérites du bienheureux François

[Acquisition par les frères de l’église de la Portioncule; la Portioncule, modèle et exemple des lieux de la religion mineure]

§ 56 [LP 8] Voyant que le Seigneur voulait multiplier le nombre des frères 2, le bienheureux François leur dit : «Très chers frères, mes petits enfants, je vois que le Seigneur veut nous multiplier. C’est pourquoi il me semble bon et religieux d’acquérir 3 de l’évêque, des chanoines de Saint-Rufin ou de l’abbé du monastère Saint-Benoît une église petite et pauvre, où les frères soient en mesure de dire leurs heures' et de n’avoir à côté d’elle qu’une habitation petite et pauvre 5, construite de boue et de branchages 6, où les frères puissent dormir et pourvoir à leurs besoins. En effet, ce lieu n’est pas convenable' et cette maison est trop petite pour que les frères y demeurent, puisqu’il plaît au Seigneur 1254 de les multiplier, d’autant qu’ici, nous n’avons pas d’église où les frères puissent dire leurs heures; et si quelqu’un mourait, il ne serait pas convenable qu’il soit enterré ici ou dans une église des clercs séculiers.» Et ce discours plut 1 aux autres frères. Le bienheureux François se leva donc et alla trouver l’évêque d’Assise; et il adressa à l’évêque les mêmes paroles qu’il avait adressées aux fières. L’évêque lui répondit en disant : «Frère, je n’ai aucune église que je sois en mesure de vous donner.» Il alla trouver les chanoines de Saint-Rufin 2 et il leur adressa les mêmes paroles. Mais ils lui répondirent de la même manière que l’évêque.

Il alla donc au monastère Saint-Benoît du mont Subasio 3 et adressa à l’abbé les mêmes paroles qu’il avait adressées à l’évêque et aux chanoines, en précisant comment l’évêque et les chanoines lui avaient répondu. L’abbé, ému de compassion, tint conseil à ce sujet avec ses frères et, comme telle était la volonté de Dieu, ils concédèrent au bienheureux François et à ses frères l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule comme la plus pauvre petite église qu’ils avaient 4. Elle était, de fait, plus petite et pauvre que toute autre église aux alentours de la cité d’Assise : c’est ce que le bienheureux François avait longtemps désiré. Et l’abbé déclara au bienheureux François : «Frère, nous avons exaucé ta demande. Mais nous voulons que, si le Seigneur multiplie votre congrégation. ce lieu soit la tête de tous vos lieux 5.» Et ce discours plut 1 au bienheureux François et à ses autres frères. Le bienheureux François se réjouit donc beaucoup de ce lieu concédé aux frères, surtout en raison du nom de l’église de la Mère du Christ, de ce qu’elle était une pauvre petite église et du surnom qu’elle avait : elle était en effet surnommé «de la Portioncule», en quoi était préfiguré qu’elle deviendrait la mère et la tête des pauvres Frères mineurs. Elle était nommée «Portioncule» à cause du territoire où était construite cette église qui depuis les temps anciens, fut appelé «Portioncule 2». Et le bienheureux François disait : «À cause de cela, le Seigneur a voulu qu’aucune autre église ne soit concédée aux frères et qu’alors les premiers 1256 frères ne construisent ni n’aient d’autre église que celle-ci 1; car elle a été une prophétie qui s’est accomplie avec la venue des Frères mineurs.» Et bien qu’elle fût petite et pauvre et, depuis longtemps, déjà presque détruite, les habitants de la cité d’Assise et de cette contrée ont toujours eu pour cette église une grande dévotion, qui n’a fait que croître jusqu’à aujourd’hui 2. Ainsi, sitôt que les frères vinrent y demeurer, le Seigneur multiplia-t-il presque quotidiennement leur nombre 3 et la nouvelle s’en répandit, de même que leur renommée, à travers toute la vallée de Spolète 4. Depuis les temps anciens, elle fut appelée «Sainte-Marie-des-Anges» 5 et dite «Sainte-Marie-de-la-Portioncule» par les gens de la région. Aussi, après que les frères eurent commencé à la réparer, les hommes et les femmes de cette région disaient-ils : «Allons à Sainte-Marie-des-Anges 6!»

Bien que l’abbé et les moines aient concédé sans restriction cette église au bienheureux François et à ses frères, sans aucun paiement ni cens annuels, pourtant le bienheureux François, en maître bon et avisé qui a voulu édifier sa maison sur un roc 7 solide — c’est-à-dire sa congrégation 8 sur la grande pauvreté 9 —, envoyait chaque année une petite corbeille pleine de petits poissons appelés «loches»; il le faisait en signe d’une plus grande humilité et pauvreté 1, pour que les frères n’aient en propre aucun lieu 2 ni ne demeurent en aucun lieu qui ne soit sous la domination d’autrui et qu’ainsi les frères n’aient en aucune manière le pouvoir de le vendre ou de l’aliéner 3. Et chaque année, quand les frères portaient les petits poissons aux moines, ceux-ci, en raison de l’humilité du bienheureux François qui faisait cela de sa propre initiative, donnaient à lui et à ses frères un vase plein d’huile 4.

[LP 9] Nous qui avons été avec le bienheureux François, nous rendons témoignage 5 qu’il affirmait avec conviction de cette église — à cause de la grande préférence 6 que le Seigneur manifestait là et parce qu’en ce lieu il lui fut révélé 7 — qu’entre toutes les autres églises de ce monde que la bienheureuse Vierge chérit, elle chérissait particulièrement cette église. C’est pourquoi, durant tout le temps de sa vie, il eut la plus grande 1258 révérence et dévotion envers elle. Et pour que les frères en conservent toujours la mémoire en leurs cœurs, à l’approche de sa mort il voulut que soit écrit dans son testament que les frères fassent de même 1. En effet, à l’approche de sa mort, il dit devant le ministre général 2 et d’autres frères : «Je veux prendre des dispositions concernant le lieu de Sainte-Marie-de-la-Portioncule et le laisser aux frères en testament, pour qu’il soit toujours tenu 3 en très grande révérence et dévotion par les frères. C’est ce qu’ont aussi fait nos anciens frères : en effet, bien que ce lieu soit saint 4, ils en conservaient la sainteté 5 par une prière continuelle, de jour comme de nuit, et un silence constant. Et si parfois ils parlaient après le moment fixé pour l’entrée en silence, c’est qu’ils s’entretenaient avec une très grande dévotion et honnêteté de sujets relatifs à la louange de Dieu et au salut des âmes. S’il arrivait, ce qui était rare, que quelqu’un commence à prononcer des paroles vaines ou oiseuses, aussitôt il était repris par un autre 6. Ils mortifiaient la chair 7 non seulement par le jeûne, mais aussi par de nombreuses veilles, le froid et la nudité 8, et par le travail de leurs mains 9.

Bien souvent en effet, pour ne pas rester oisifs 1, ils allaient aider les pauvres gens dans leurs champs, et ceux-ci, parfois, leur donnaient en retour du pain pour l’amour de Dieu. Par ces vertus et par d’autres encore, ils se sanctifiaient eux-mêmes et sanctifiaient le lieu; et pendant longtemps, ceux qui vinrent après eux firent de même, bien que dans une moindre mesure. Mais ensuite, il advint que beaucoup de frères et d’autres 2, en plus grand nombre que d’habitude, confluèrent en ce lieu, d’autant que tous les frères de la religion devaient y recourir 3, tout comme devaient s’y rendre ceux qui voulaient entrer dans la religion 4; en outre, comme les frères sont devenus plus tièdes 5 dans la prière et les autres bonnes œuvres, plus enclins à proférer des paroles oiseuses et vaines, et même à échanger des nouvelles de ce monde, qu’ils n’avaient coutume auparavant, il s’ensuit que ce lieu n’est pas tenu par les frères qui y demeurent et par les autres religieux en aussi grande révérence et dévotion qu’il convient et que je le voudrais 6. [LP 10] Je veux donc que ce lieu soit toujours sous la puissance du ministre général 7, afin que, de ce fait, celui-ci veille sur lui avec 1260 un très grand soin et une très grande sollicitude, spécialement en y plaçant une bonne et sainte communauté de frères 1. Que les clercs soient choisis parmi les frères les plus saints, les plus honnêtes 2 et qui savent le mieux dire l’office qui soient dans toute la religion, afin que non seulement les autres 3, mais aussi les frères, avec grande dévotion, les écoutent volontiers. Et que, parmi les saints frères laïques aussi, hommes doués de discernement et honnêtes, soient choisis ceux qui les serviront 4. Je veux aussi qu’aucun frère ni aucune autre personne n’entre en ce lieu 5, excepté le ministre général et les frères qui les servent. Et qu’ils ne parlent avec personne, excepté avec les frères qui les servent et avec le ministre, quand il les visite 6. Je veux de même que les frères laïques qui les servent soient tenus de ne leur rapporter aucune parole ou nouvelle de ce monde qu’ils auront entendue, qui ne soit pas utile à l’âme. Et pour cette raison, je veux en particulier que personne n’entre en ce lieu, afin qu’ils en conservent mieux la pureté et la sainteté, et qu’en ce lieu aucune parole vaine et inutile à l’âme ne soit proférée, mais qu’il soit tout entier conservé et maintenu pur et saint dans les hymnes et les louanges au Seigneur. Et lorsqu’un de ces frères 1 [aura trépassé, que le ministre général fasse venir là un autre saint frère, où qu’il demeure, à la place de celui qui sera mort 2. Parce que, si les frères et les lieux où ils résident s’écartent un jour de la pureté, de la sainteté 3 et de l’honnêteté qui conviennent, je veux que ce lieu soit un miroir et un bon exemple pour toute la religion; qu’il soit un candélabre devant le trône de Dieu 4 et devant la bienheureuse Vierge, par lequel le Seigneur pardonne les défaillances et les fautes des frères, et préserve toujours et protège la religion, sa petite plante 5.»

[François s’oppose à ce qu’on construise «en dur» à la Portioncule]

1262 [LP 11] 1 A une époque, alors que le chapitre devait se tenir prochainement — en ces temps-là, il se tenait tous les ans à Sainte-Marie-de-la-Portioncule —, le peuple d’Assise constata que, par la grâce de Dieu, les frères s’étaient déjà multipliés et se multipliaient chaque jour, et que, surtout lorsque tous s’y réunissaient en chapitre, ils n’avaient rien d’autre qu’une pauvre petite cabane couverte de paille, dont les parois étaient faites de branchages et de boue, comme les frères l’avaient faite quand ils étaient venus là pour y demeurer : après avoir tenu une assemblée générale 3, ils firent donc là en quelques jours, avec empressement et grande dévotion, une grande maison aux murs faits de pierres et de chaux, sans le consentement du bienheureux François et en son absence 4. Lorsque le bienheureux François s’en retourna de la province où il se trouvait et vint au chapitre et qu’il vit cette maison construite là, il en fut étonné. Puis il considéra que, tirant prétexte de cette maison, les frères, dans les lieux où ils demeuraient et dans ceux où ils allaient demeurer, édifieraient ou feraient édifier de grandes maisons; aussi, d’autant qu’il voulait que ce lieu soit toujours le modèle et l’exemple de tous les lieux des frères, avant que le chapitre ne finisse, se leva-t-il un jour et monta-t-il sur le toit de cette maison et commanda-t-il aux frères d’y monter. Alors, voulant détruire la maison 1, il commença de concert avec les frères à projeter à terre les tuiles dont elle était couverte. Des chevaliers et d’autres habitants d’Assise avaient été postés là par la commune de la cité 2 pour protéger ce lieu des séculiers et des étrangers qui, venus de toutes parts pour voir le chapitre des frères, s’étaient assemblés en très grand nombre à l’entour du lieu; or voyant que le bienheureux François et les autres frères voulaient démolir cette maison, ils s’avancèrent aussitôt vers eux et dirent au bienheureux François : «Frère, cette maison est à la commune d’Assise et nous sommes là pour le compte de cette même commune; c’est pourquoi nous te disons de ne pas détruire notre maison 3.» Le bienheureux François répondit : «Si donc cette maison est à vous, je ne veux pas y toucher.» Et aussitôt il descendit de la maison, et les autres frères qui étaient avec lui descendirent également. C’est pourquoi, pendant longtemps, le peuple de la cité d’Assise prit la décision que chaque année son podestat 4, quel qu’il fût, serait tenu de la faire couvrir et réparer s’il était nécessaire 5.

1264 [LP 12] À une autre époque, le ministre général 1 voulait faire là une petite maison pour les frères de ce lieu 2, où ils puissent dormir et dire leurs heures; et ce d’autant qu’en ces temps-là, tous les frères de la religion y recouraient et ceux qui venaient à la religion y venaient 3, avec pour conséquence que, presque chaque jour, ces frères étaient exténués. De surcroît, à cause de la multitude de frères qui s’assemblaient en ce lieu, ils n’avaient pas d’endroit où ils puissent dormir et dire leurs heures, puisqu’il leur fallait donner à ceux-là les endroits où ils couchaient. Et à cause de cela, ils enduraient bien souvent de nombreuses tribulations, car, après avoir beaucoup travaillé, ils ne pouvaient guère satisfaire à la nécessité du corps ni pourvoir au bénéfice de l’âme. Comme cette maison était déjà presque édifiée, voici que le bienheureux François retourna en ce lieu; une nuit, pendant qu’il dormait dans une petite cellule, il entendit au matin le tumulte que faisaient les frères qui] 4 travaillaient là et il se mit à se demander avec étonnement ce que cela pouvait être. Il interrogea donc son compagnon en disant : «Quel est ce tumulte 5? À quoi œuvrent ces frères?» Son compagnon lui raconta toute l’affaire comme elle était. Il fit aussitôt appeler 6 le ministre 7 et lui dit : Frère, ce lieu est le modèle et l’exemple 8 de toute la religion. C’est pourquoi je veux d’autant

plus que les frères de ce lieu supportent tribulations et nécessités pour l’amour du Seigneur Dieu, plutôt que d’avoir des satisfactions et des consolations, afin que les frères de toute la religion qui viennent ici rapportent un bon exemple de pauvreté dans leurs lieux; sans quoi les autres frères de la religion se saisiraient de cet exemple pour édifier dans leurs lieux en disant : « À Sainte-Mariede-la-Portioncule, qui est le premier lieu des frères, on a édifié beau et grand; nous pouvons bien édifier dans nos lieux, car nous n’avons pas d’endroit convenable où demeurer 1. »”

[François ne veut pas d’une cellule qui a été appelée sienne]

§ 57 [LP 13] Un frère, homme spirituel avec qui le bienheureux François était très intime, demeurait dans un ermitage 2. Considérant que si, à un moment donné, le bienheureux François y venait, il n’aurait pas d’endroit convenable où demeurer 3, il fit élever dans un endroit isolé, proche du lieu des frères, une petite cellule où le bienheureux François puisse prier quand il y viendrait 4. Et peu de jours après, il se trouva que le bienheureux François vint. Comme ce frère le conduisait pour la voir, le bienheureux François lui dit : «Cette petite cellule me paraît trop belle. Aussi, si tu veux que j’y demeure pour quelques jours, fais-la revêtir intérieurement et extérieurement de fougères et de branchages.» Or cette cellule était 1266 faite non pas de pierres, mais de planches. Mais parce que les planches étaient lisses, taillées à la hache et à la doloire, elles paraissaient trop belles au bienheureux François 1. Aussitôt ce frère la fit arranger comme avait dit le bienheureux François. En effet, plus les cellules et les maisons des frères étaient petites, pauvres et religieuses, plus il prenait plaisir à les voir et à y séjourner comme hôte. Alors que le bienheureux François demeurait et priait dans cette cellule pendant quelques jours, un jour qu’il en était sorti et se trouvait à côté du lieu des frères, voici qu’un frère qui était en ce lieu vint là où demeurait le bienheureux François. Le bienheureux François lui demanda : «D’où viens-tu, frère?» Celui-ci lui répondit : «Je viens de ta cellule.» Le bienheureux François lui répondit : «Puisque tu as dit qu’elle était à moi, désormais c’est un autre qui y logera, et pas moi!»

Nous qui avons été avec lui, bien souvent nous l’avons entendu dire cette parole du saint Évangile : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête 2. Et il disait : «Quand le Seigneur se tint dans la solitude, où il pria et jeûna quarante jours et quarante nuits 3, il ne s’y fit faire ni cellule ni quelque maison, mais il demeura sous un rocher de la montagne 4.» Et pour cette raison, à son exemple 5, il ne voulut avoir en ce monde ni maison ni cellule 6 et il ne s’en fit pas faire. Bien plus, s’il lui arrivait à l’occasion de dire aux frères : «Préparez de telle manière cette cellule», il ne voulait plus, par la suite, y demeurer à cause de cette parole du saint Évangile : Ne soyez pas inquiets 2! Ainsi, à l’approche de sa mort, voulut-il que soit écrit dans son testament que toutes les cellules et les maisons des frères devaient être construites uniquement de boue et de bois, pour mieux conserver la pauvreté et l’humilité 3.

[François explique comment doivent être édifiés les lieux des frères; les frères doivent respecter et vénérer le clergé]

§ 58 [LP 14] À une époque, comme il était à Sienne pour soigner sa maladie des yeux et qu’il demeurait dans une cellule où, après sa mort, on édifia un oratoire par révérence envers lui 5, le seigneur Bonaventure, qui avait donné aux frères le terrain 6 où avait été édifié le lieu des frères, lui dit : «Que penses-tu de ce lieu?» Le bienheureux François lui répondit : «Veux-tu que je te dise comment les lieux des frères devraient être édifiés?» Il répondit : «Père, je le veux.» Et il lui dit : «Lorsque les frères vont dans une cité où ils n’ont pas de lieu et qu’ils trouvent quelqu’un qui veut leur donner suffisamment de terrain pour qu’ils 1268 soient en mesure d’édifier un lieu et d’avoir un jardin ainsi que ce qui leur est nécessaire, ils doivent d’abord juger combien de terrain leur suffit, en considérant toujours la sainte pauvreté que nous avons promise et le bon exemple que nous sommes tenus d’offrir aux autres en tout.»

Le saint père parlait ainsi parce qu’il voulait ne donner aucune occasion aux frères, dans les maisons ou les églises, dans les jardins ou les autres biens dont ils avaient l’usage, de dépasser la mesure de la pauvreté; il voulait aussi qu’ils ne possèdent aucun lieu par droit de propriété, mais qu’ils y demeurent toujours comme des pèlerins et des étrangers. Et pour cette raison, il voulait que les frères ne soient pas établis en grand nombre dans les lieux, car il lui paraissait difficile, lorsqu’on est en grand nombre, d’observer la pauvreté. Telle fut sa volonté, à partir du début de sa conversion et jusque dans sa mort : que la sainte pauvreté soit pleinement observée.

[LP 151 «Ensuite 2, ils devraient aller trouver l’évêque de cette cité et lui dire : “Seigneur, un tel, pour l’amour du Seigneur Dieu et le salut de son âme, veut nous donner assez de terrain pour que nous puissions y édifier un lieu. Aussi nous tournons-nous d’abord vers vous, parce que vraiment vous êtes le père et le seigneur des âmes de tout le troupeau qui vous a été confié, ainsi que des nôtres et de celles des autres frères qui demeureront dans ce lieu. Nous voulons donc, avec la bénédiction du Seigneur Dieu et la vôtre, édifier ici 3.”»

Le saint disait cela parce que le bien des âmes 4 que les frères veulent produire 5 dans le peuple, ils l’accomplissent mieux en étant en paix avec les prélats et les clercs, en les gagnant eux et le peuple, qu’en indisposant les prélats et les clercs, même s’ils gagnent le peuple. Et il disait : «Le Seigneur nous a appelés en renfort de sa foi et des prélats et des clercs de notre sainte mère l’Église. C’est pourquoi nous sommes tenus, autant que nous pouvons, de toujours les chérir, les honorer et les vénérer 1. Ils sont en effet appelé “Frères mineurs” 2 pour cette raison que, par l’exemple et les œuvres aussi bien que par le nom, ils doivent être humbles 3 à l’égard de tous les autres hommes de ce monde. Car depuis le début de ma conversion, quand je me suis séparé du monde et de mon père selon la chair 4, le Seigneur a mis sa parole dans la bouche 5 de l’évêque d’Assise pour qu’il me conseille bien dans le service du Christ et qu’il me réconforte 6. À cause de cela et des nombreux autres traits excellents que je considère dans les prélats 7, je veux chérir et vénérer non seulement les évêques, mais aussi les pauvres prêtres, et les tenir pour mes seigneurs 8.

[LP 16] 9 Ensuite, après avoir reçu la bénédiction de l’évêque, qu’ils aillent faire creuser un grand fossé 10 autour du terrain 1270 qu’ils ont reçu pour édifier le lieu, et qu’ils y plantent une bonne haie en guise de mur, en signe de sainte pauvreté et humilité 1. Ensuite, qu’ils fassent faire de pauvres petites maisons, construites de boue et de bois, et quelques petites cellules où les frères puissent parfois prier et où, pour une plus grande honnêteté de leur part et aussi pour se protéger des paroles oiseuses 2, ils soient en mesure de travailler. Qu’ils fassent aussi faire des églises 3. Mais les frères ne doivent pas faire faire de grandes églises sous prétexte 4 d’y prêcher au peuple, ni sous un autre prétexte; car il est d’une plus grande humilité et c’est un meilleur exemple que les frères aillent prêcher dans d’autres églises, observant ainsi la sainte pauvreté et leur propres humilité et honnêteté. Et si, parfois, des prélats et des clercs, religieux ou séculiers, font un détour vers leurs lieux, les pauvres petites maisons, les petites cellules et les églises de ceux qui habitent en ce lieu 6 seront pour eux une prédication et ainsi les édifieront».» Et il ajouta : «Bien souvent, en effet, les frères font faire de grands édifices, qui brisent notre sainte pauvreté, suscitent la récrimination et donnent un mauvais exemple au prochain. Et ensuite, sous prétexte de trouver un lieu meilleur ou plus saint 1, ils abandonnent ces lieux et ces édifices, si bien que ceux qui ont donné leurs aumônes pour ce lieu et les autres, qui voient et entendent cela, sont de ce fait fortement indisposé et troublé. Aussi est-il mieux que les frères fassent faire des lieux et des édifices petits et pauvres, en observant leur profession et en donnant le bon exemple aux prochains, plutôt que d’agir contre leur profession et d’offrir aux autres un mauvais exemple. En effet, s’il arrivait d’aventure que les frères abandonnent leurs petits lieux et leurs pauvres petits édifices en faveur d’un lieu plus coté, le mauvais exemple et le scandale qui s’ensuivrait seraient moindres 2.»

[François, au plus mal, bénit les frères et dicte le Testament de Sienne] 54

§ 59 [LP 17] En ces jours-là et dans la cellule même où le bienheureux François avait dit ces paroles au seigneur Bonaventure 3, un soir, à cause de sa maladie d’estomac, il eut envie de vomir; il advint qu’il s’infligea alors un effort si violent en essayant de vomir qu’il vomit du sang; et il vomit ainsi durant 1272 toute la nuit jusqu’à l’heure de matines 1. Quand ses compagnons le virent presque déjà mort en raison de sa faiblesse et des douleurs de sa maladie, ils lui dirent avec beaucoup de chagrin et dans un flot de larmes : «Père, qu’allons-nous faire 2? Bénis-nous, ainsi que tes autres frères. Laisse en outre à tes frères un mémorial de ta volonté 3, afin que, si le Seigneur veut te rappeler hors de ce monde, tes frères soient toujours en mesure d’avoir en mémoire et de dire : “À sa mort, notre père a laissé ces paroles à ses fils et frères.”» Il leur dit alors 4 : «Appelez-moi frère Benoît de Prato 5.» C’était un frère prêtre, doué de discernement, saint et ancien dans la religion, qui célébrait parfois dans cette cellule pour le bienheureux François; car bien qu’il fût malade, celui-ci voulait toujours, avec plaisir et dévotion, entendre la messe quand il le pouvait 6. Et lorsque ce frère fut venu auprès de lui, le bienheureux François lui dit 7 : «Écris comment je bénis tous mes frères, ceux qui sont dans la religion et ceux qui y viendront jusqu’à la fin du monde.» Le bienheureux François avait en effet coutume, dans les chapitres des frères, quand les frères étaient tous réunis, de toujours bénir et absoudre 1 à la fin du chapitre tous les frères présents et les autres qui étaient dans la religion; et il bénissait aussi tous ceux qui viendraient à cette religion. Et ce n’était pas seulement dans les chapitres, mais bien souvent qu’il bénissait tous les frères qui étaient dans la religion et ceux qui y viendraient 2. Et le bienheureux François lui dit : «Puisque, à cause de la faiblesse et des douleurs de la maladie 3, je ne suis pas en mesure de parler, je fais connaître brièvement ma volonté à mes frères 4 en ces trois paroles : qu’en signe et souvenir de ma bénédiction et de mon testament, ils s’aiment toujours les uns les autres 6; qu’ils aiment et observent toujours notre dame sainte Pauvreté; et qu’ils se montrent toujours fidèles et soumis aux prélats et à tous les clercs de la sainte mère Église 7.»

Il exhortait aussi les frères à craindre le mauvais exemple et à s’en garder. Il maudissait en outre tous ceux qui, par leurs 1274 exemples dévoyés et mauvais, incitaient les gens à blasphémer la religion, la vie des frères et les saints et bons frères, qui en éprouvaient de la honte et s’en affligeaient 1.

[Souci de François que les églises soient propres]

§60 [LP 18] À l’époque où le bienheureux François demeurait à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule et où les frères étaient encore peu nombreux, le bienheureux François 2 allait parfois par les villages et les églises qui sont autour de la cité d’Assise, annonçant et prêchant aux gens de faire pénitence. Il emportait alors un balai pour balayer les églises. Le bienheureux François était en effet très affligé quand il entrait dans une église et voyait que celle-ci n’était pas nettoyée. Pour cette raison, après avoir prêché au peuple, une fois la prédication finie, il faisait toujours s’assembler dans un endroit retiré tous les prêtres qui étaient présents, pour ne pas être entendu des séculiers; il leur prêchait alors au sujet du salut des âmes et il insistait pour qu’ils aient le soin et le souci de garder propres les églises, les autels et tout ce qui a trait à la célébration des mystères divins 3.

[François accueille dans la religion frère Jean le Simple]

§61 [LP 19] Un jour que le bienheureux François se rendait à l’église d’un village de la cité d’Assise 4, il se mit à la balayer 5; aussitôt la nouvelle s’en répandit dans le village, d’autant plus vite que les habitants avaient plaisir à le voir et à l’écouter. Or quand il entendit cela, un individu du nom de Jean 1, homme d’une merveilleuse simplicité qui labourait son champ à côté de cette église, vint aussitôt à lui; le trouvant en train de balayer l’église 2, il lui dit : «Frère, donne-moi ce balai, car je veux t’aider.» Et lui prenant le balai, il balaya ce qui restait. Comme tous deux s’asseyaient, il dit au bienheureux François : «Frère, cela fait déjà longtemps que j’ai la volonté de servir Dieu et plus encore depuis que j’ai entendu la rumeur à ton sujet et au sujet de tes frères; mais je ne savais pas comment venir à toi. Mais désormais qu’il a plu au Seigneur que je te voie, je veux faire tout ce qu’il te plaira.» Considérant sa ferveur, le bienheureux François exulta dans le Seigneur, d’autant qu’il n’avait alors que peu de frères et qu’il lui semblait que, du fait de sa pure simplicité 3, il devrait être un bon religieux 4. Et il lui dit : «Frère, si tu veux partager notre vie et 5 notre compagnie, il faut que tu te désappropries 6 de tous ceux de tes biens dont tu peux disposer sans scandale et que tu les donnes aux pauvres selon le conseil du saint Évangile 7; car cela, mes frères qui le purent l’ont fait.»

Aussitôt qu’il entendit cela, il se rendit dans le champ où il avait laissé ses bœufs, il les détela et en amena un devant le 1276 bienheureux François en lui disant : «Frère, voilà tant d’années que je sers mon père 1 et tous ceux de ma maison. Bien que ce soit une petite partie de mon héritage 2, je veux recevoir ce bœuf pour ma part et le donner aux pauvres, comme il te semblera meilleur selon Dieu.» Mais voyant qu’il voulait les quitter, ses parents et ses frères, qui étaient encore petits, et tous ceux de la maisonnée se mirent à pleurer si fort et à se lamenter à voix si haute 3 que le bienheureux François en fut ému de compassion, d’autant que cette famille était nombreuse et faible 4. Le bienheureux François leur dit alors : «Préparez et faites 5 un repas pour que nous mangions tous ensemble et ne vous lamentez pas, car je vais vous rendre heureux.» Ils le préparèrent aussitôt et tous mangèrent avec beaucoup d’allégresse. Après le repas, le bienheureux François 6 leur dit : «Votre fils que voici veut servir Dieu, ce dont vous ne devez pas vous attrister, mais vous réjouir. Et non seulement selon Dieu, mais aussi selon le monde, cela s’inscrit à votre honneur et à l’avantage de vos âmes et de vos corps, car Dieu est honoré par votre chair et tous nos frères seront vos fils et frères. Et parce qu’il est une créature de Dieu et qu’il veut servir son Créateur 8, et que servir celui-ci c’est régner 1, je ne peux ni ne dois vous le rendre. Mais pour que vous receviez et ayez de lui une consolation, je veux que lui-même se désapproprie 2 de ce bœuf en votre faveur, du fait que vous êtes pauvres, bien que, selon le conseil du saint Évangile, il devrait être donné à d’autres pauvres 3.» Ils furent tous consolés par les paroles du bienheureux François et ils se réjouirent surtout de ce que le bœuf leur fût rendu 4, car c’étaient des pauvres.

Parce que le bienheureux François chérissait à l’extrême la pure et sainte simplicité et qu’elle lui plaisait toujours chez lui et chez les autres, sitôt qu’il le revêtit de l’habit de la religion, il le prit pour compagnon. Cet homme, en effet, était tellement simple qu’il se croyait tenu de faire tout ce que faisait le bienheureux François. Aussi, quand le bienheureux François se tenait dans une église ou dans un autre lieu isolé pour prier 5, lui-même voulait-il le voir et l’observer, pour se conformer à tous ses gestes. Si donc le bienheureux François s’agenouillait ou levait au ciel ses mains jointes 6, s’il crachait ou s’il toussait, il faisait de même. Très amusé, le bienheureux François se mit à le réprimander pour de tels témoignages de simplicité. Mais il lui répondit : «Frère, moi, j’ai promis de faire tout ce que tu fais; aussi je veux faire tout ce que tu fais.» Et le bienheureux François s’en émerveilla et se réjouit' en le voyant dans une si grande pureté et simplicité. De fait, il se mit à être si parfait dans toutes les vertus et les bonnes 1278 mœurs que le bienheureux François et les autres frères s’émerveillaient beaucoup de sa perfection. Peu de temps après, il mourut dans cette sainte perfection. Aussi le bienheureux François, avec beaucoup d’allégresse spirituelle et corporelle racontait-il sa conduite parmi les frères et l’appelait-il non pas «frère Jean», mais «saint Jean» 2.

[François refuse un postulant qui avait distribué ses biens à sa parenté]

§ 62 [LP 20] À une époque, le bienheureux François parcourait en prêchant la province de la Marche 3. Or un jour, alors qu’il avait prêché aux habitants d’un bourg fortifié, un homme vint à lui et lui dit : «Frère, je veux abandonner le monde et entrer dans ta religion.» Le bienheureux François lui répondit : «Frère, si tu veux entrer dans la religion des frères, il faut d’abord que tu distribues tous tes biens aux pauvres, selon la perfection du saint Évangile, et ensuite que tu renonces à ta volonté sur toutes choses.» Ayant entendu ces paroles, il s’en alla en hâte et, guidé par un amour charnel et non spirituel, distribua tous ses biens aux membres de sa parenté. Il retourna alors auprès du bienheureux François et lui dit : «Frère, c’est fait : je me suis désapproprié 4 de tous mes biens!» Le bienheureux François lui demanda : «Comment as-tu fait?» Il lui dit : «Frère, j’ai distribué tous mes biens à certains de mes parents qui en avaient besoin.» Aussitôt instruit par l’Esprit saint que cet homme était charnel 5, le bienheureux François lui dit : «Passe ton chemin, frère Mouche 1, car tu as distribué tes biens à tes parents et tu veux vivre d’aumônes parmi les frères!» Et celui-ci, refusant de distribuer ses biens à d’autres pauvres, passa aussitôt son chemin.

[François surmonte une longue et grave tentation de l’esprit]

§ 63 [LP 21] À la même époque, tandis que le bienheureux François demeurait dans le même lieu de Sainte-Marie 2, il advint que, pour le profit de son âme, il lui fut envoyé une si grave tentation de l’esprit qu’il fut fortement tourmenté intérieurement et extérieurement, en son esprit et en son corps. Il lui en arrivait même parfois de se soustraire à la compagnie des frères, d’autant que, du fait de cette tentation, il n’était pas capable de leur montrer un visage joyeux, comme il en avait eu l’habitude. Il s’infligeait non seulement une abstinence de nourriture, mais aussi de paroles. Il allait souvent prier dans le bois qui était proche de l’église, afin d’exprimer davantage sa douleur et de pouvoir verser des larmes plus abondantes devant le Seigneur, pour que, dans son si grand tourment, le Seigneur qui peut tout daigne lui envoyer du ciel un remède 3. Pendant plus de deux 1280 ans, jour et nuit, il avait ainsi été tourmenté par cette tentation; mais un jour, alors qu’il se tenait en prière dans l’église Sainte-Marie, il advint que cette parole du saint Évangile lui fut dite en esprit : «Si tu avais de la foi comme un grain de sénevé et que tu dises à cette montagne de se transporter hors de son lieu et d’aller dans un autre lieu 1, il en serait ainsi.» Saint François répondit : «Quelle est cette montagne?» Et il lui fut répondu : «Cette montagne, c’est ta tentation.» Le bienheureux François dit : «Alors, Seigneur, qu’il me soit fait comme tu as dit 2.» Et aussitôt il fut délivré, de telle manière qu’il lui sembla ne jamais avoir eu cette tentation.

[François s’impose comme pénitence de manger dans l’écuelle d’un lépreux]

§ 64 [LP 22] À une époque, un jour où le bienheureux François était revenu à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, il y trouva frère Jacques le Simple 3 accompagné d’un lépreux couvert d’ulcères qui y était venu le même jour; or le saint père lui 4 avait instamment recommandé ce lépreux et tous les autres lépreux qui étaient très fortement atteints. En ces jours-là en effet, les frères demeuraient dans les hôpitaux des lépreux 5; mais ce frère Jacques était comme le médecin de ceux qui étaient très atteints et il touchait, changeait 6 et soignait volontiers leurs plaies. Le bienheureux François dit à frère Jacques 1, en manière de réprimande : «Tu ne devrais pas emmener ainsi les frères chrétiens, car cela n’est convenable ni pour toi ni pour eux.» Le bienheureux François appelait en effet les lépreux «frères chrétiens» 2. Le saint père dit cela, car, bien qu’il lui plût que frère Jacques les assiste et les serve, il ne voulait cependant pas qu’il emmène hors de l’hôpital ceux qui étaient très atteints — et ce d’autant que ce frère Jacques était très simple et allait souvent à l’église Sainte-Marie accompagné d’un lépreux 3, et parce que, d’habitude, les gens ont en horreur les lépreux qui sont très atteints 4.

Ayant dit ces mots, le bienheureux François s’en blâma aussitôt et dit donc sa faute à frère Pierre de Cattaneo, qui était 1282 alors ministre général 1, d’autant qu’en blâmant frère Jacques, le bienheureux François crut avoir provoqué la honte du lépreux. C’est pour cela qu’il dit sa faute, afin de donner par là satisfaction à Dieu et au lépreux. Le bienheureux François dit alors à frère Pierre : «La pénitence que je veux donc faire, je te demande de me la confirmer et de ne t’opposer à moi en aucune façon.» Frère Pierre lui répondit : «Frère, fais comme il te plaira.» Frère Pierre, en effet, vénérait et craignait tant le bienheureux François et il était si obéissant envers lui qu’il n’osait pas changer son ordre, bien qu’en cette occasion et comme bien souvent il en était contrarié intérieurement et extérieurement 2. Le bienheureux François dit : «Que ma pénitence soit de manger en même temps dans le même plat que le frère chrétien!» Et de fait, tandis que le bienheureux François était assis à table avec le lépreux et les autres frères, on posa une écuelle entre eux deux. Or le lépreux était tout couvert de plaies et d’ulcères, et de plus ses doigts, avec lesquels il mangeait, étaient rongés et sanguinolents, si bien que, quand il les mettait dans l’écuelle, du sang dégouttait toujours dans celle-ci. Voyant cela, frère Pierre et les autres frères étaient fort attristés, mais ils n’osaient rien dire par crainte du saint père. Celui qui a écrit ces lignes a vu et en a rendu témoignage 3.

[Dans l’église de Bovara, François est attaqué par des démons; vision de frère Pacifique dans cette même église]

§ 65 [LP 23] 1 À une époque, le bienheureux François parcourait la vallée de Spolète et il était accompagné de frère Pacifique, qui était de la Marche d’Ancône et était appelé dans le monde le «roi des poètes», un maître de chant noble et courtois 2. Ils reçurent l’hospitalité dans l’hôpital des lépreux de Trevi 3. Le bienheureux François dit à frère Pacifique : «Allons à l’église Saint-Pierre de Bovara 4, car je veux y passer la nuit.» Cette église, en effet, n’était pas très éloignée de l’hôpital et nul n’y demeurait, d’autant qu’en ces temps-là, le bourg fortifié de Trevi avait été détruit 5, si bien que nul ne demeurait dans le bourg même ou dans un village à l’entour. Il advint qu’en chemin, le bienheureux François dit à frère Pacifique : 1284 «Retourne à l’hôpital, car cette nuit je veux demeurer seul ici; viens me retrouver demain de bon matin.» Or comme le bienheureux François était demeuré seul et avait dit complies 1 et d’autres prières, il voulut se reposer et dormir, mais il ne le put; et son esprit fut saisi de crainte 2 et commença à ressentir des suggestions diaboliques. Aussitôt il se leva, sortit hors de la maison et se signa en disant : «Démons, de la part de Dieu tout-puissant je vous le dis : mettez en œuvre tout ce qui vous a été concédé par notre Seigneur Jésus Christ pour faire souffrir mon corps; je suis prêt à tout supporter, car le plus grand ennemi que j’aie, c’est mon corps. Ainsi me vengerez-vous de mon adversaire' et de mon ennemi.» Et aussitôt, ces suggestions cessèrent. Il retourna alors à l’endroit où il s’était couché et il se reposa et dormit en paix.

Et aussitôt il entendit une voix lui dire : «Ce siège fut celui de Lucifer et c’est le bienheureux François qui s’y assiéra à sa place.» Dès qu’il fut revenu en lui-même, le bienheureux François sortit du chœur et le rejoignit. Aussitôt il se jeta aux pieds du bienheureux François, les bras en croix, le regardant comme s’il était déjà au ciel, à cause de la vision qu’il avait eue de lui, en lui disant : «Père, pardonne-moi mes péchés et prie le Seigneur de me pardonner et d’avoir pitié de moi!» 1 Étendant la main, le bienheureux François le releva et il comprit qu’il avait vu quelque chose dans la prière 2. Il paraissait tout bouleversé et parlait au bienheureux François non comme à quelqu’un vivant dans la chair, mais comme à quelqu’un régnant déjà dans le ciel. Ensuite, comme à propos d’autre chose — car il ne voulait pas dire sa vision au bienheureux François —, frère Pacifique interrogea le bienheureux François en lui disant : «Que penses-tu de toi, frère?» Le bienheureux François lui répondit en disant : «Il me semble être un plus grand pécheur que quiconque en ce monde.» Et aussitôt il fut dit à frère Pacifique en son cœur : «À cela tu peux savoir que la vision que tu as eue est véridique. Car de même que Lucifer a été précipité de ce siège du fait de son orgueil, de même le bienheureux François méritera d’être exalté et de s’y asseoir du fait de son humilité.»

Au matin, frère Pacifique vint le retrouver. Le bienheureux François se tenait en prière devant l’autel, à l’intérieur du chœur; frère Pacifique se tenait à l’attendre à l’extérieur du chœur, devant le crucifix 4, tout en priant le Seigneur. Lorsque frère Pacifique commença à prier, il fut ravi en extase 5 — dans son corps ou hors de son corps, Dieu le sait 6 — et il vit de nombreux sièges dans le ciel, parmi lesquels il en vit un qui était plus élevé que les autres, glorieux, étincelant et orné de toutes sortes de pierres précieuses». Admirant sa beauté, il se mit à se demander en lui-même de quelle sorte était ce siège et à qui 8.

[François est réconforté par le son d’une cithare dans la maison de Tabald, à Rieti]

§66 [LP 24] À l’époque où le bienheureux François était à Rieti et demeurait pendant quelques jours dans une chambre chez 1286 Tabald le Sarrasin pour sa maladie des yeux 1, un jour, il dit à un de ses compagnons qui, dans le monde, avait appris à jouer de la cithare 2 : «Frère, les fils de ce monde 3 ne comprennent pas les réalités divines; car les instruments de musique, à savoir cithares, psaltérions à dix cordes 4 et autres instruments dont se servaient autrefois les saints hommes pour la louange de Dieu et la consolation des âmes 5, ils s’en servent pour la vanité et le péché contre la volonté du Seigneur 6. Je voudrais donc que tu obtiennes en secret d’un homme honorable une cithare, avec laquelle tu me jouerais une mélodie qui convienne, sur laquelle nous dirions des paroles et les Louanges du Seigneur, d’autant que mon corps est affligé d’une grave maladie et d’une grande douleur. Ainsi je voudrais amener par ce moyen la douleur de mon corps à se changer en allégresse de l’esprit et en consolation.» Effectivement, durant sa maladie, le bienheureux François avait fait des Louanges du Seigneur 7, qu’il faisait parfois dire à ses compagnons pour la louange du Seigneur, en vue de la consolation de son âme et aussi pour l’édification du prochain. Le frère lui répondit en disant : «Père, j’aurais honte de l’acquérir, d’autant que les gens de cette cité savent que, dans le monde, je savais jouer de la cithare. Je crains qu’ils me suspectent d’être tenté de me remettre à jouer de la cithare 1.» Le bienheureux François lui répondit : «Alors, frère, n’en parlons plus.»

La nuit suivante, vers le milieu de la nuit, le bienheureux François veillait; et voici qu’aux alentours de la maison où il couchait, il entendit une cithare jouant la mélodie la plus belle et la plus délectable qu’il eût jamais entendue de sa vie. Le joueur de cithare s’éloignait aussi loin qu’il était possible de l’entendre et revenait ensuite, jouant toujours de la cithare. Et ainsi fit-il pendant une bonne heure. Le bienheureux François, considérant que c’était l’œuvre de Dieu et non de l’homme, fut donc rempli de joie au plus haut point et, le cœur exultant, il loua de toute son émotion le Seigneur, qui avait daigné le consoler par une si belle et si grande consolation. En se levant le matin, il dit à son compagnon : «Je t’ai prié, frère, et tu ne m’as pas donné satisfaction; mais le Seigneur, qui dans la tribulation console 2 ses amis, a daigné me consoler cette nuit.» Et il lui raconta alors tout ce qui était arrivé. Les frères s’en émerveillèrent, considérant que c’était un grand miracle. Et ils eurent la certitude que cela avait été une œuvre de Dieu pour la consolation du bienheureux François, d’autant que non seulement au milieu de la nuit, mais même après le troisième coup de cloche, à cause d’un statut ordonné par le podestat 3, nul n’osait parcourir la cité — et parce que, comme le dit le bienheureux 1288 François, c’était en silence, sans voix ni bruit de bouche 1, comme une œuvre de Dieu, que le joueur de cithare allait et venait pendant une bonne heure pour consoler son esprit.

[Restauration miraculeuse de la vigne du prêtre de Saint-Fabien]

§ 67 [LP 25] À la même époque, le bienheureux François demeura pour sa maladie des yeux à l’église Saint-Fabien, qui est proche de cette même cité 2, dans laquelle vivait un pauvre prêtre séculier. Or à cette époque, le seigneur pape Honorius était avec d’autres cardinaux dans cette même cité 3. De ce fait, nombre de cardinaux et d’autres grands clercs, en raison de la révérence et de la dévotion qu’ils avaient envers le saint père, lui rendaient visite presque chaque jour. Cette église avait une petite vigne, qui jouxtait la maison où demeurait le bienheureux François; cette maison avait une porte qui donnait sur la vigne, par laquelle passaient presque tous ceux qui lui rendaient visite, d’autant qu’à cette époque les raisins étaient mûrs 4 et que l’endroit était agréable pour se reposer. Par suite de ces circonstances, il advint que la vigne fut presque entièrement saccagée. De fait, certains cueillaient des raisins et les mangeaient sur place, d’autres en cueillaient et les emportaient, d’autres les foulaient aux pieds. Pour cette raison, le prêtre fut irrité et perturbé; et il disait : «Cette année, j’ai perdu ma vigne. Bien qu’elle soit certes petite, j’en récoltais assez de vin pour subvenir à mes besoins.»

Ayant entendu cela, le bienheureux François le fit appeler devant lui et lui dit : «Cesse de te troubler et de t’irriter, car nous ne pouvons rien y changer. Mais aie confiance dans le Seigneur 1, car, pour moi son petit serviteur, il peut réparer le dommage 2 que tu as subi. Mais dis-moi, combien de mesures de vin as-tu eues quand tu as eu le plus de ta vigne?» Le prêtre lui répondit en disant : «Treize mesures, père.» Le bienheureux François lui dit : «Désormais tu ne dois plus t’apitoyer sur toi-même, ni proférer à quiconque aucune parole injurieuse, ni te plaindre auprès de quiconque; aie foi dans le Seigneur et en mes paroles, et si tu dois avoir moins de vingt mesures de vin, moi, je te ferai verser la différence.» Dès lors, le prêtre se tranquillisa et fit silence. Et il advint, par dispensation divine, qu’il eut pas moins de vingt mesures, comme lui avait dit le bienheureux François. Ce prêtre donc s’en émerveilla grandement, comme tous ceux qui entendirent cela; ils considéraient que c’était un grand miracle, dû aux mérites du bienheureux François, d’autant que non seulement la vigne était dévastée, mais, même si elle avait été pleine de raisins et que personne ne l’avait entamée, il semblait impossible à ce prêtre et aux autres d’avoir d’elle vingt mesures de vin. Aussi, nous qui avons été avec lui, rendons-nous témoignage 3 de ce que lorsqu’il disait : «Il en est, ou il en sera ainsi», il en advenait toujours ainsi. Et nous avons vu beaucoup de ses prédictions réalisées, alors qu’il était en vie et pareillement après sa mort 4.

[Le Seigneur pourvoit à un repas où les frères avaient invité le médecin soignant les yeux de François]

1290 § 68 [LP 26] A cette même époque, le bienheureux François demeura pour sa maladie des yeux à l’ermitage des frères de Fonte Colombo 1, prés de Rieti. Un jour que le médecin des yeux de cette cité 2 lui rendait visite et demeurait avec lui quelque temps comme il avait souvent eu coutume de le faire, au moment où il se disposait à s’en aller, le bienheureux François dit à un de ses compagnons : «Allez donner à très bien manger au médecin!» Son compagnon lui répondit en disant : «Père, nous le disons avec honte : nous sommes tellement pauvres en ce moment que nous avons honte de l’inviter et de lui donner à manger à l’instant.» Le bienheureux François dit à ses compagnons : «Hommes de peu de foi 3, ne me faites pas répéter 4!» Le médecin dit au bienheureux François et à ses compagnons : «Frère, je veux d’autant plus volontiers manger avec les frères qu’ils sont si pauvres.» Ce médecin était très riche et, quoique le bienheureux François et ses compagnons l’aient souvent invité, il n’avait jamais voulu rester à manger.

Les frères allèrent donc dresser la table et, avec honte, y placèrent le peu de pain et de vin qu’ils avaient, ainsi que les quelques légumes 1 qu’ils avaient faits pour eux-mêmes. S’asseyant à table, ils avaient encore à peine commencé à manger lorsqu’on frappa à la porte de l’ermitage. Un des frères se leva et alla ouvrir la porte. C’était une femme qui apportait un grand panier plein de beau pain, de poissons, de pâtés d’écrevisses 2, de miel et de raisins qui paraissaient tout frais cueillis, qu’avait envoyé au bienheureux François une dame d’un bourg fortifié distant d’environ sept milles de l’ermitage. Ayant vu cela, les frères et le médecin s’émerveillèrent grandement en considérant la sainteté du bienheureux François 3. Et le médecin dit aux frères : «Mes frères, ni vous — comme vous le devriez — ni nous ne connaissons la sainteté de ce saint 4.»

[François prédit la conversion du mari d’une dame de Lisciano]

§69 [LP 27] Un jour où le bienheureux François allait aux Celles de Cortone 5, alors qu’il suivait la route qui passe au pied d’un bourg fortifié qu’on appelle Lisciano 6, à côté du lieu des frères de Preggio 7, il advint qu’une noble dame de ce bourg accourut en grande hâte pour parler au bienheureux François. Comme un des compagnons du bienheureux François s’était retourné et 1292 avait aperçu cette dame, très fatiguée 1 par le trajet, qui venait en grande hâte, il courut dire au bienheureux François : «Père, pour l’amour de Dieu, attendons cette dame qui vient derrière nous et qui est très fatiguée à cause de son désir de nous 2 parler.»

Le bienheureux François, en homme plein de charité et de compassion, l’attendit. Lorsqu’il la vit, fatiguée et venant avec une grande ferveur d’esprit et une grande dévotion, il lui dit :

«Que désires-tu, dame?»

La femme lui répondit en disant :

«Père, je te prie de me bénir 3.»

Le bienheureux François lui demanda :

«Es-tu liée à un homme ou bien es-tu libre?»

«Père, dit-elle, il y a longtemps que le Seigneur m’a donné le bon dessein de le servir. J’ai eu et j’ai un grand désir de sauver mon âme; mais j’ai un mari si cruel qu’il est, pour moi et pour lui, un obstacle dans le service du Christ. À cause de cela, mon âme est affligée jusqu’à la mort 4 d’une grande douleur et d’une grande angoisse.»

Le bienheureux François, considérant le fervent esprit qui l’animait et d’autant qu’elle était une femme toute jeune et délicate selon la chair, ému de compassion pour elle, la bénit et lui dit :

«Va, tu trouveras ton mari à la maison et tu lui diras de ma part que je vous prie, lui et toi, pour l’amour de ce Seigneur qui, pour nous sauver, a enduré la souffrance de la croix, de sauver vos âmes dans votre maison.»

Elle s’en retourna et, quand elle entra dans sa maison, elle y trouva son mari, comme le lui avait dit le bienheureux François. Son mari lui demanda :

«D’où viens-tu?»

«Je viens de voir le bienheureux François, répondit-elle; il m’a bénie et ses paroles ont consolé et réjoui mon âme dans le Seigneur. En outre, il m’a dit aussi de te demander et de te supplier, de sa part, que nous sauvions nos âmes dans notre maison.»

Sitôt que ces paroles furent dites, la grâce de Dieu descendit sur lui par les mérites du bienheureux François. Si soudain transformé à neuf par le Seigneur, il lui répondit avec beaucoup de bienveillance et de mansuétude :

«Dame, dorénavant, comme il te plaira, mettons-nous au service du Christ et sauvons nos âmes comme a dit le bienheureux François.»

Et son épouse lui déclara :

«Seigneur, il me semble bon que nous vivions dans la chasteté, car cela plaît beaucoup au Seigneur et c’est une vertu qui procure une grande récompense.»

Son mari lui répondit :

«Dame, puisque cela te plaît, cela me plaît. Car en cela et dans les autres bonnes œuvres, je veux unir ma volonté à ta volonté 1.»

À partir de ce moment et durant de nombreuses années, ils vécurent dans la chasteté, faisant de nombreuses aumônes aux frères et aux autres pauvres — de sorte que non seulement les séculiers, mais aussi les religieux s’émerveillaient de leur sainteté, d’autant que cet homme avait été très mondain avant de devenir si soudainement spirituel. Persévérant jusqu’à la fin 2 en cela et dans toutes les autres œuvres, tous deux moururent à peu de jours d’intervalle. Ils furent beaucoup pleurés à cause du parfum de bonne vie qu’ils avaient exhalé durant tout le temps de leur vie en louant et bénissant le Seigneur 3, qui leur avait donné, entre autres grâces, l’innocence et la concorde dans la vie menée à son service. Même dans la mort, ils ne furent pas séparés 4, car l’un mourut juste après l’autre. Ainsi, jusqu’au jour d’aujourd’hui, leur mémoire est-elle évoquée par ceux qui les ont connus à la manière de celle des saints.

[François refuse d’admettre un jeune noble dans la religion mineure]

1294 §70 [LP 28] À l’époque où nul n’était reçu dans la vie des frères 1 sans la permission du bienheureux François 2, le fils d’un noble 3 selon le monde, originaire de Lucques 4, avec d’autres qui voulaient entrer dans la religion, vint au bienheureux François qui était alors malade et demeurait dans le palais de l’évêque d’Assise. Lorsque les frères les présentèrent devant le bienheureux François, le fils du noble s’inclina devant le bienheureux François et se mit à pleurer abondamment en le suppliant de le recevoir. Posant le regard sur lui 5, le bienheureux François lui dit : «O homme misérable et charnel! Pourquoi mens-tu à l’Esprit saint et à moi 6? C’est selon la chair et non pas selon l’esprit que tu pleures!» Sitôt ces paroles dites, ses parents vinrent à cheval à l’extérieur du palais, voulant se saisir de lui pour le reconduire à sa maison. Quand il entendit le vacarme des chevaux et qu’il regarda par une fenêtre du palais, il vit ses parents; il se leva aussitôt, vint les trouver à l’extérieur 1 et retourna au monde avec eux, comme le bienheureux François l’avait su par l’Esprit saint. Les frères et les autres qui étaient là s’émerveillèrent et ils magnifièrent et louèrent Dieu dans son saint 2.

[François, très malade, désire manger du brochet et le Seigneur lui en procure]

§71 [LP 29] À une époque où il demeurait dans le même palais 3, très malade, les frères le priaient de manger et l’y incitaient. Or il leur répondit : «Mes frères, je n’ai pas envie de manger; mais si j’avais de ce poisson qu’on appelle “brochet”, j’en mangerais peut-être.» Après ces paroles, voici que quelqu’un apporta un panier dans lequel il y avait trois grands brochets bien préparés et des plats d’écrevisses dont le saint père mangeait 4 volontiers, que lui envoyait frère Gérard 5, ministre de Rieti. Les frères s’émerveillèrent grandement en considérant sa sainteté 6 et ils louèrent le Seigneur qui avait satisfait son serviteur avec des mets qu’il leur était alors impossible de lui procurer, surtout parce que c’était l’hiver et qu’on ne pouvait avoir de telles choses dans cette contrée.

[François connaît les pensées d’un frère qui récrimine]

1296 §72 [LP 30] Un jour, le bienheureux François allait avec un frère 1, homme spirituel originaire d’Assise, qui était d’un grand et puissant lignage. Le bienheureux François, parce qu’il était un homme faible et malade, chevauchait un âne. Fatigué par le trajet 2, ce frère se mit à ruminer 3 : «Ses parents ne pouvaient être comparés aux miens; et voici qu’à présent c’est lui qui chevauche et c’est moi qui vais derrière lui, fatigué, en aiguillonnant la bête.» À peine eut-il pensé cela que le bienheureux François descendit de l’âne en lui disant : «Frère, il n’est ni juste ni convenable que, moi, je chevauche, alors que, toi, tu vas à pied, car tu as été plus noble et plus puissant que moi dans le monde 4.» Stupéfait et honteux, le frère se jeta en larmes à ses pieds 5, confessa sa pensée et avoua donc sa faute. Et il s’émerveilla grandement de la sainteté du bienheureux François, car il avait immédiatement connu sa pensée. Aussi, quand, à Assise, les frères prièrent le seigneur pape Grégoire et les cardinaux de canoniser le bienheureux François 6, témoigna-t-il de ce fait devant le seigneur pape et les cardinaux 7.

[François connaît à distance le désir d’un frère venu demander sa bénédiction]

§73 [LP 31] Un frère 1, homme spirituel et ami de Dieu, demeurait dans le lieu des frères de Rieti. Un jour, il se leva et s’en vint avec grande dévotion à l’ermitage des frères de Greccio 2, où le bienheureux François demeurait alors, poussé par le désir de le voir et de recevoir sa bénédiction. Le bienheureux François avait déjà mangé et était retourné à la cellule où il priait et dormait. Or parce que c’était carême, il ne descendait de la cellule qu’à l’heure du repas et il retournait aussitôt à la cellule. Ce frère fut très attristé de ne pas le trouver, imputant cela à son péché, d’autant qu’il devait s’en retourner à son lieu le jour même. Quand les compagnons du bienheureux François l’eurent consolé et qu’il se fut éloigné du lieu de Greccio d’un jet de pierre 3 pour s’en retourner à son lieu, par la volonté du Seigneur le bienheureux François sortit de la cellule et appela un de ses compagnons, qui l’accompagnait jusqu’à Fonte del Lago 4; il lui dit : «Dis à ce frère de tourner le regard vers moi!» Lorsqu’il tourna son visage vers le bienheureux François, celui-ci fit un signe de croix et le bénit. Ce frère, plein d’allégresse spirituelle et corporelle 5, loua le Seigneur qui avait exaucé son désir; et il fut d’autant plus consolé qu’il considéra que ce fut la volonté de Dieu qu’il l’ait béni sans qu’il lui ait demandé ni que quiconque lui ait parlé. Les compagnons du bienheureux François et les autres frères du lieu furent donc dans l’admiration; ils considérèrent que c’était un grand miracle, étant donné que personne n’avait parlé au bienheureux François de l’arrivée de ce frère, puisque ni les compagnons du bienheureux François ni aucun autre frère n’osaient aller le trouver s’il ne les appelait pas. Et non seulement là, mais partout où il demeurait pour prier, le bienheureux François voulait rester si isolé que nul ne devait aller à lui s’il ne l’appelait pas.

[François donne une leçon de pauvreté aux frères de Greccio; une visite du cardinal Hugolin à la Portioncule; éloge des habitants de Greccio]

1298 § 74 [LP 32] A une époque, un ministre des frères vint trouver le bienheureux François, qui demeurait alors dans le même lieu 1, pour célébrer avec lui la fête de la nativité du Seigneur 2. Il advint que, le jour même de la Nativité, comme les frères du lieu dressaient la table avec faste en l’honneur de ce ministre 3, la couvrant de belles et blanches nappes qu’ils avaient acquises et de verres pour boire, le bienheureux François descendait de la cellule pour manger. Quand il vit la table disposée en hauteur et dressée avec une telle recherche, il alla en secret prendre le chapeau d’un pauvre homme qui était arrivé là ce même jour et le bâton qu’il avait tenu en main. Puis il appela à voix basse un de ses compagnons et sortit à l’extérieur de la porte de l’ermitage 1, à l’insu des autres frères de la maison. Pendant ce temps, les frères se mirent à table, d’autant que le saint père avait parfois l’habitude de ne pas arriver immédiatement à l’heure du repas quand les frères voulaient manger; et il voulait qu’en ce cas, les frères se mettent à table pour manger 2. Son compagnon ferma la porte et demeura près d’elle, à l’intérieur. Le bienheureux François frappa à la porte et il lui ouvrit aussitôt; il entra en tenant le chapeau derrière le dos et le bâton en main, comme un pèlerin. Arrivé devant la porte de la maison où mangeaient les frères, il cria comme un pauvre, en disant aux frères : «Pour l’amour du Seigneur Dieu, faites l’aumône à ce pèlerin pauvre et malade 3!»

Le ministre et les autres frères le reconnurent aussitôt. Le ministre lui répondit : «Frère, nous sommes pauvres pareillement et, comme nous sommes nombreux, les aumônes que nous mangeons nous sont nécessaires; mais pour l’amour de ce Seigneur que tu as invoqué, entre dans la maison et nous te donnerons des aumônes que le Seigneur nous a données.» Il entra et, quand il se tint devant la table des frères, le ministre lui donna l’écuelle dans laquelle il mangeait et aussi du pain. Il les prit et s’assit par terre à côté du feu, devant les frères qui étaient assis à la table en hauteur; et il dit aux frères en soupirant : «Quand j’ai vu cette table dressée avec faste et recherche, j’ai considéré que ce n’était pas la table de pauvres religieux, qui vont chaque jour de porte en porte. Il nous faut en effet, en 1300 toutes choses, davantage suivre l’exemple de l’humilité et de la pauvreté que les autres religieux, car c’est à cela que nous sommes appelés et c’est cela que nous avons professé devant Dieu et devant les hommes. C’est pourquoi, maintenant, il me semble que je suis assis comme doit l’être un frère 1.» Les frères furent remplis de honte en se rendant compte que le bienheureux François disait la vérité; certains d’entre eux se mirent à pleurer abondamment en considérant comment il était assis par terre et la manière si sainte et si juste dont il avait voulu les corriger 2.

[LP 33] Il disait que les frères devaient avoir des tables humbles et convenables, telles que les séculiers puissent en être édifiés et que, si un pauvre était invité par les frères, il puisse s’asseoir à côté d’eux — et non pas le pauvre par terre et les frères en hauteur. Ainsi le seigneur pape Grégoire, au temps où il était évêque d’Ostie et venait au lieu des frères 3 à SainteMarie-de-la-Portioncule, entra-t-il dans la maison des frères et alla-t-il voir leur dortoir, qui était dans la même maison, avec de nombreux chevaliers, moines et autres clercs qui l’accompagnaient 4. Quand il vit que les frères couchaient par terre et n’avaient rien sous eux qu’un peu de paille, pas d’oreillers et quelques pauvres couvertures, presque toutes déchirées et en lambeaux, il se mit à pleurer abondamment devant tous en s’exclamant : «Voici où dorment les frères! Et nous, misérables, nous usons en tout de tant de superflu! Qu’adviendra-t-il donc de nous 5?» Lui-même et les autres en furent grandement édifiés. Il ne vit là aucune table, car les frères mangeaient par terre. Bien que ce lieu, dès le moment où il fut édifié et durant longtemps, ait été davantage fréquenté par les frères de la religion entière que n’importe quel autre lieu des frères — car c’est là que tous ceux qui venaient à la religion prenaient l’habit 1 —, les frères de ce lieu mangeaient toujours par terre, qu’ils soient peu ou nombreux. Et tant que vécut le saint père, à son exemple et selon sa volonté, les frères de ce lieu s’asseyaient par terre pour manger.

[LP 34] Voyant en effet que le lieu des frères de Greccio était convenable et pauvre et que les gens de ce bourg, bien que pauvrets et simples, lui plaisaient davantage que les autres habitants de cette province, le bienheureux François se reposait donc et demeurait souvent en ce lieu, d’autant qu’il y avait là une pauvre petite cellule, très isolée, dans laquelle demeurait le saint père. Ainsi, par son exemple et par sa prédication et celle de ses frères, avec la grâce de Dieu beaucoup d’entre eux entrèrent-ils dans la religion; beaucoup de femmes conservaient leur virginité, tout en demeurant dans leurs maisons, revêtues de l’habit de la religion 2. Et bien que chacune restât dans sa maison, elles vivaient convenablement la vie commune et mortifiaient leurs corps par le jeûne et la prière, si bien qu’il semblait aux gens et aux frères que leur mode de vie n’était pas celui des séculiers et celui de leurs parents, mais celui de personnes saintes et religieuses qui s’étaient depuis longtemps vouées au service du Seigneur, alors même qu’elles étaient jeunes et très 1302 simples. C’est pourquoi le bienheureux François disait souvent aux frères avec allégresse, à propos des hommes et des femmes de ce bourg fortifié : «II n’y a pas une grande cité où tant de gens se soient convertis à la pénitence qu’à Greccio, qui n’est pourtant qu’un petit bourg fortifié!» Souvent en effet, quand le soir les frères de ce lieu chantaient les louanges du Seigneur comme les frères avaient coutume de le faire en de nombreux lieux à cette époque, les gens de ce bourg fortifié, petits et grands, sortaient dehors pour se tenir sur la route, devant le bourg fortifié, et répondre aux frères à voix haute : «Loué soit le Seigneur Dieu 1!» Si bien que même les enfants sachant à peine parler, quand ils voyaient les frères, louaient le Seigneur comme ils le pouvaient.

Or en ce temps-là, ils enduraient un très grand tourment, qu’ils eurent à souffrir durant de nombreuses années : de grands 2 loups dévoraient les gens et, tous les ans, la grêle dévastait leurs champs et leurs vignes. Aussi le bienheureux François, un jour qu’il prêchait, leur dit-il : «Je vous annonce, pour l’honneur et la gloire de Dieu, que, si chacun de vous se corrige de ses péchés et se tourne vers Dieu de tout cœur avec la résolution et la volonté de persévérer, j’ai confiance dans le Seigneur 3 Jésus Christ que, par sa miséricorde, il chassera désormais loin de vous ce fléau des loups et de la grêle que vous avez si longtemps eu à souffrir et qu’il vous fera croître et multiplier 4 dans les biens spirituels et temporels. Je vous annonce également que, si vous retournez à votre vomissement — ce qu’à Dieu ne plaise! —, cette plaie et ce fléau reviendront sur vous, accompagnés de beaucoup d’autres plus grands tourments.»

Il advint que, par la providence divine et les mérites du saint père, ce tourment cessa sur l’heure. En outre, ce qui est un grand miracle, quand la grêle venait dévaster les champs de leurs voisins, elle ne touchait pas leurs champs qui en étaient tout proches. Ils se mirent alors à multiplier et abonder dans les biens spirituels et temporels pendant seize à vingt ans. Par la suite, ils se mirent à s’enorgueillir de leur graisse 1, à se prendre en haine les uns les autres et à se frapper par l’épée jusqu’à la mort 2, à tuer des animaux en secret 3, à piller et voler de nuit et à perpétrer bien d’autres forfaits. Quand le Seigneur vit que leurs œuvres étaient mauvaises 4 et qu’ils n’observaient pas ce qui leur avait été annoncé par son serviteur, [sa colère s’emporta contre eux, la main de sa miséricorde 5 s’éloigna d’eux, la plaie de la grêle et des loups revint 6] sur eux, comme le leur avait dit le saint père, et bien d’autres tourments pires que les premiers fondirent sur eux. Le bourg tout entier fut en effet détruit par le feu et, ayant perdu tout ce qu’ils avaient, eux seuls en réchappèrent». Ainsi les frères et les autres qui avaient entendu les paroles par lesquelles le saint père leur avait prédit la prospérité et 1' adversité admirèrent-ils sa sainteté en voyant toutes ses paroles accomplies à la lettre.

[François prédit la sédition qui va ravager Pérouse à des chevaliers qui perturbent sa prédication]

1304 §75 [LP 35] Un jour que le bienheureux François prêchait sur la place de Pérouse 1 à un peuple nombreux assemblé là 2, voici que, par mode de jeu, des chevaliers de Pérouse se mirent à lancer leurs chevaux à travers la place, armes à la main, entravant ainsi la prédication 3. Malgré les réprimandes des hommes et des femmes qui tentaient d’écouter la prédication, ils ne cessaient pas pour autant. Se tournant vers eux, le bienheureux François dit avec ferveur d’esprit : «Écoutez et comprenez ce que le Seigneur vous annonce par moi, son serviteur; et ne dites pas : “C’est un homme d’Assise.”» Le bienheureux François dit cela, car il y avait 4 une haine ancienne entre les gens d’Assise et ceux de Pérouse 5. Il poursuivit donc : «Le Seigneur vous a exaltés et magnifiés 6 au-dessus de tous vos voisins; c’est pourquoi vous devez d’autant plus reconnaître votre Créateur et vous devez vous humilier davantage non seulement devant Dieu tout-puissant, mais aussi devant vos voisins. Mais votre cœur est gonflé d’arrogance, de votre orgueil et d’audace 7, et vous dévastez vos voisins et tuez beaucoup d’entre eux. Aussi je vous le dis : si, rapidement, vous ne vous tournez pas vers lui 8 et n’offrez pas réparation à ceux que vous avez offensés, le

Seigneur qui ne laisse rien impuni 1, afin de vous infliger une vengeance, une punition et un affront plus grands, vous fera vous dresser les uns contre les autres; et une fois que la sédition et la guerre civile auront éclaté, vous endurerez un tourment plus grand que celui que vos voisins pourraient vous infliger 2.»

De fait, dans sa prédication, le bienheureux François ne taisait pas les vices du peuple, par lesquels ils offensaient publiquement Dieu et le prochain 3. Mais le Seigneur lui avait donné une si grande grâce que quiconque le voyait ou l’entendait, petit ou grand 4, le craignait et le vénérait à cause de l’abondante grâce qu’il avait reçue de Dieu; à tel point que, si fortement qu’il les réprimandait, même s’ils devaient en avoir honte, chacun en était édifié; bien plus, parfois à cette occasion et afin qu’il prie plus instamment le Seigneur pour eux, ils se tournaient vers le Seigneur 5.

Il advint par permission divine que, peu de jours après, un conflit éclata entre les chevaliers et le peuple, si bien que le 1306 peuple chassa les chevaliers hors de la cité. Les chevaliers, avec l’aide de l’Église 1, dévastèrent de nombreux champs, vignes et vergers du peuple et lui infligèrent tous les autres maux qu’ils pouvaient lui infliger; de même le peuple dévasta-t-il les champs, les vignes et les vergers des chevaliers. Ainsi ce peuple fut-il puni d’une plus grande punition que celle qu’auraient pu lui infliger tous ses voisins qu’il avait offensés. C’est ainsi que fut accompli à la lettre ce que le bienheureux François avait prédit à leur sujet 2.

[François prie pour un abbé, qui en ressent immédiatement le bienfait]

§ 76 [LP 36] Tandis que le bienheureux François parcourait une province, il rencontra l’abbé d’un monastère 3, qui le vénérait d’un amour extrême. L’abbé descendit de cheval et parla avec lui du salut de son âme pendant quelque temps. Au moment où ils décidèrent de se séparer, l’abbé demanda au bienheureux François, avec une totale dévotion, de prier le Seigneur pour son âme. Le bienheureux François lui répondit : «Je le ferai volontiers.» Alors que l’abbé s’éloignait un peu du bienheureux François, celui-ci dit à son compagnon : «Frère, attendons un peu, car je veux prier pour cet abbé, comme je l’ai promis.» Et il pria pour lui. C’était en effet l’habitude du bienheureux François, lorsque par dévotion quelqu’un lui demandait de prier le Seigneur pour son âme, d’effectuer une prière pour lui le plus vite qu’il pouvait, pour ne pas la laisser tomber dans l’oubli par la suite. L’abbé continuait sa route, encore peu éloigné du bienheureux François, quand soudain le Seigneur lui rendit visite en son cœur; une douce chaleur envahit son visage et il fut ravi en extase 1, mais durant un bref moment. Revenu en lui-même, il comprit aussitôt que le bienheureux François avait prié pour lui. Il se mit à louer Dieu et à en avoir une allégresse spirituelle et corporelle 2. Dès lors, il eut une dévotion encore plus grande envers le saint père, jugeant en lui-même la grandeur de sa sainteté. Tant qu’il vécut, il tint en lui ce fait pour un grand miracle et il fit bien souvent savoir aux frères et à d’autres comment cela lui était arrivé 3.

[L’amour du Christ fait se détourner François de ses propres souffrances]

§ 77 [LP 37a] Le bienheureux François avait eu pendant longtemps et eut jusqu’au jour de sa mort des maux de foie, de rate et d’estomac; de plus, du moment où il fut dans les régions d’outre-mer pour prêcher au sultan de Babylone et d’Égypte 4, il 1308 eut une très grave maladie 1 des yeux causée par les peines dues à un voyage épuisant, car il endura de fortes chaleurs à l’aller et au retour. Pourtant, à cause de la ferveur d’esprit qu’il eut depuis le début de sa conversion au Christ, il ne voulut donc pas avoir le souci de se faire soigner pour aucun de ces maux, bien qu’il en eût alors été prié par ses frères et par beaucoup de gens, émus de pitié et de compassion envers lui. Car en raison de la grande douceur et compassion qu’il retirait chaque jour de l’humilité et des traces du Fils de Dieu 2, ce qui était amer pour la chair, il le prenait et le tenait pour doux 3. De fait, il souffrait tant chaque jour des douleurs et des amertumes que le Christ a endurées pour nous, et il s’en mortifiait tant intérieurement et extérieurement qu’il ne se souciait pas des siennes propres.

[Un homme spirituel rencontre François pleurant sur la passion du Christ]

§ 78 [LP 37 b] Peu d’années après sa conversion, un jour qu’il cheminait seul sur la route non loin de l’église Sainte-Mariede-la-Portioncule, il allait donc en se lamentant et en gémissant à voix haute. Comme il cheminait de la sorte, vint à lui un homme spirituel, que nous avons connu et de qui nous avons appris ce fait — un homme qui lui avait beaucoup fait miséricorde et donné beaucoup de consolation, avant qu’il n’eût le moindre frère tout comme par la suite 4. Ému de compassion à son encontre, l’homme lui demanda : «Qu’as-tu, frère?»

Il pensait en effet qu’il souffrait de quelque maladie. Mais François répondit :

«Je devrais aller ainsi par le monde entier en me lamentant et en gémissant, sans honte, sur la passion de mon Seigneur!»

Alors, s’unissant à lui, cet homme se mit à se lamenter et à pleurer avec force.

[Réponse de François à un frère qui l’invite à se faire lire les Écritures]

§79 [LP 38] Une autre fois, à l’époque de sa maladie des yeux, il était donc affligé de telles douleurs qu’un jour un ministre 1 lui dit : «Frère, pourquoi ne te fais-tu pas lire par ton compagnon des passages des prophètes et d’autres Écritures? Ainsi ton esprit exultera-t-il dans 2 le Seigneur et en recevras-tu une très grande consolation.» Le ministre savait en effet qu’il éprouvait beaucoup de joie dans le Seigneur quand il écoutait lire les divines Écritures. Mais il lui répondit : «Frère, je trouve chaque jour tant de douceur et de consolation dans ma mémoire par la méditation de l’humilité des traces du Fils de Dieu 3 que, même si je vivais jusqu’à la fin des siècles, il ne me serait guère nécessaire d’écouter ou de méditer d’autres Écritures.» Souvent donc il se remémorait et disait ensuite aux frères cette parole de David : Mon âme a refusé d’être consolée 4. Pour cette raison, comme bien souvent il disait aux frères qu’il lui fallait être un 1310 modèle et un exemple pour tous les frères 1, pour cela il se refusait à prendre non seulement les médicaments, mais aussi les aliments qui lui étaient nécessaires dans ses maladies 2. C’est parce qu’il observait attentivement ce qui vient d’être dit qu’il était sévère à l’égard de son corps, non seulement quand il paraissait être en bonne santé — encore qu’il ait toujours été faible et malade —, mais aussi dans ses maladies3.

[François confesse en public avoir mangé gras durant une maladie]

§ 80 [LP 39] À une époque où il s’était un peu remis d’une très grave maladie, il réfléchit et il lui sembla qu’il avait bénéficié d’un certain régime de faveur 4 durant cette maladie; pourtant, il avait peu mangé, puisque, à cause de ses nombreuses, diverses et longues maladies, il ne pouvait guère manger. Se levant un jour, alors qu’il n’était pas guéri de la fièvre quarte 5, il fit convoquer le peuple d’Assise sur la place 6 pour une prédication. Quand il eut achevé la prédication, il commanda que personne ne s’en aille tant qu’il ne serait pas revenu auprès d’eux. Il entra dans l’église 1 Saint-Rufin et descendit dans la confession 2 avec frère Pierre de Cattaneo, qui avait été choisi par lui comme premier ministre général 3, et quelques autres frères4; là il commanda 5 à frère Pierre que, quoi qu’il décide de dire de lui-même et de faire, il lui obéisse et ne le contredise pas 6. Et frère Pierre lui répondit : «Frère, je ne peux ni ne dois vouloir rien d’autre que ce qui te plaît, en ce qui nous concerne toi et moi.» Se dépouillant de sa tunique, le bienheureux François commanda à frère Pierre de le conduire avec sa corde au cou, nu, devant le peuple. Il commanda à un autre frère de prendre une écuelle pleine de cendres, de monter à l’endroit où il avait prêché et de projeter et répandre cette cendre sur sa tête 7. Mais ce frère, ému de pitié et de compassion envers lui, ne lui obéit pas 8. Frère Pierre se leva et le conduisit 9 comme il le lui avait 1312 commandé, en se lamentant avec force et les autres frères avec lui 1.

Par suite, lorsqu’il fut revenu, ainsi nu, devant le peuple à l’endroit où il avait prêché, il déclara : «Vous croyez que je suis un saint homme, tout comme d’autres qui, à mon exemple, quittent le monde, entrent dans la religion et embrassent la vie des frères. Mais je confesse à Dieu et à vous que, durant ma maladie, j’ai mangé de la viande et un bouillon à base de viande.» Ils se mirent presque tous à se lamenter, émus de pitié et de compassion pour lui, d’autant qu’il faisait alors un grand froid et un temps d’hiver et qu’il n’était pas encore guéri de sa fièvre quarte. Ils se frappaient la poitrine en s’accusant eux-mêmes et disaient : «Si ce saint s’accuse avec une si grande honte pour une juste et manifeste nécessité du corps 2 — lui dont nous connaissons la vie, que nous voyons vivant dans une chair déjà presque morte à cause de l’excès d’abstinence et d’austérité qu’il a eu contre son corps depuis le début de sa conversion au Christ —, que ferons-nous, misérables que nous sommes, nous qui, tout le temps de notre vie, avons vécu et voulons vivre selon la volonté et les désirs de la chair 3?»

[François se refuse à toute hypocrisie dans le vêtement et la nourriture]

§81 [LP 40] De même, à l’époque où il demeura dans un ermitage pour le carême de la Saint-Martin 4, les frères, à cause de sa maladie, accommodaient-ils au lard les aliments qu’ils lui donnaient à manger, d’autant que l’huile était très contre-indiquée pour ses maladies; or une fois le carême achevé, comme il prêchait à un peuple nombreux assemblé 1 non loin de l’ermitage, il leur dit dans les premiers mots de sa prédication : «Vous êtes venus à moi avec grande dévotion et vous croyez que je suis un saint homme, mais je confesse à Dieu et à vous que, durant ce carême, en cet ermitage, j’ai mangé des aliments accommodés au lard.»

De plus, il arrivait aussi à l’occasion 2 que, si les frères ou les amis des frères, quand il mangeait avec eux, lui avaient parfois confectionné un régime de faveur 3 à cause de ses maladies ou de la nécessité manifeste de son corps 4, aussitôt, dans la maison ou quand il sortait de la maison, il déclarait ouvertement devant les frères et même les séculiers qui ignoraient ce fait : «J’ai mangé tels aliments»; car il ne voulait pas cacher aux hommes ce qui est connu de Dieu. De plus, qu’importe l’endroit où il était ou ceux devant qui il était, religieux ou séculiers : s’il arrivait que son esprit incline vers la vaine gloire, l’orgueil ou quelque autre vice, il s’en confessait aussitôt devant eux, ouvertement et sans voile. Ainsi dit-il un jour à ses compagnons : «Je veux vivre auprès de Dieu, dans les ermitages et les autres lieux où je séjourne, exactement comme si les hommes m’observaient et me voyaient, car, s’ils me croient un saint homme et si je ne menais pas la vie qui convient à un saint, je serais un hypocrite.»

Ainsi un jour d’hiver, à cause de sa maladie de la rate et du froid de son estomac, un des compagnons, qui était son 1314 gardien 1, acquit-il une peau de renard et le pria-t-il de lui permettre de la coudre sous sa tunique au niveau de la rate et de l’estomac, d’autant qu’il régnait alors un grand froid. Or du moment où il commença à servir le Christ jusqu’au jour de sa mort, quel que soit le temps 2, il ne voulut porter ni avoir rien qu’une seule tunique, rapiécée quand il voulait la rapiécer 3. Le bienheureux François lui répondit : «Si tu veux que j’aie cette fourrure à l’intérieur de ma tunique, fais-moi poser et coudre une petite pièce de cette fourrure à l’extérieur de la tunique, pour témoigner aux hommes que, moi, j’ai une fourrure à l’intérieur.» Et il en fut ainsi. Mais il ne la porta pas beaucoup, bien qu’elle lui fût nécessaire à cause de ses maladies.

[François confesse sa vanité après avoir donné son manteau à une vieille femme]

§82 [LP 41] Une autre fois, il parcourait la cité d’Assise et beaucoup de gens l’accompagnaient. Une pauvre petite vieille lui demanda l’aumône pour l’amour de Dieu 4. Aussitôt, il lui donna le manteau qu’il avait sur le dos. Et tout aussitôt, il confessa devant ceux qui l’accompagnaient qu’il en avait eu de la vaine gloire. Nous qui avons été avec lui 5, nous avons vu et entendu de nombreux autres exemples 6 semblables à ceux-ci, mais nous ne pouvons pas les dire, car il serait trop long de les écrire et de les expliquer 7.

En cela, le bienheureux François eut pour suprême et principal souci de ne pas être hypocrite devant Dieu. Bien qu’à cause de sa maladie, un régime de faveur 1 fût nécessaire à son corps, pourtant il considérait donc qu’il se devait de toujours offrir le bon exemple aux frères et aux autres hommes, afin de leur enlever toute occasion de récriminer et tout mauvais exemple; car il préférait endurer patiemment et volontairement les nécessités de son corps 2 — et il les endura jusqu’au jour de sa mort — plutôt que d’y satisfaire, quand bien même il aurait pu le faire sans manquer à Dieu ni au bon exemple.

[Le cardinal Hugolin et frère Élie enjoignent à François de faire soigner ses yeux; à Saint-Damien, il compose le Cantique de frère Soleil]

§ 83 [LP 42] Voyant que le bienheureux François se montrait toujours aussi sévère à l’égard de son corps qu’il l’avait été et d’autant qu’il avait déjà commencé à perdre la lumière de ses yeux et refusait de s’en faire soigner, l’évêque d’Ostie, qui plus tard devint pape 3, lui adressa cette recommandation avec beaucoup de tendresse et de compassion envers lui, en lui disant : «Frère, tu n’agis pas bien en ne te faisant pas assister pour ta maladie des yeux, car ta santé et ta vie sont très utiles à toi et aux autres 4. Car si, pour tes frères malades, tu compatis et es toujours aussi miséricordieux que tu l’as été, tu ne devrais pas être cruel envers toi-même dans une nécessité et une maladie si extrêmes et manifestes. C’est pourquoi je te commande de te faire assister et soigner!» 1316

De même, deux ans avant son décès 1, alors qu’il était déjà gravement malade, en particulier de sa maladie des yeux, et qu’il demeurait à Saint-Damien dans une petite cellule faite de nattes, le ministre général 2, considérant et voyant combien il était tourmenté par sa maladie des yeux, lui commanda de se faire assister et de se laisser soigner 3. En outre, il lui dit qu’il voulait être présent quand le médecin commencerait à le soigner, afin de veiller surtout à ce qu’il se fasse plus sûrement soigner et pour le réconforter, car il en souffrait beaucoup. Mais il régnait alors un grand froid et le temps n’était pas favorable pour appliquer ces soins.

[LP 43] Le bienheureux François coucha là 4 jusqu’à cinquante jours et plus, durant lesquels il ne pouvait voir, de jour, la lumière du jour ni, de nuit, la lumière du feu; mais dans la maison et dans cette cellule, il demeurait toujours dans l’obscurité. De plus, il avait de jour et de nuit de grandes douleurs des yeux, si bien que, de nuit, il ne pouvait presque pas se reposer ni dormir, ce qui était fort néfaste et ajoutait un grand poids à sa maladie des yeux et à ses autres maladies 5. En outre, même si parfois il voulait se reposer et dormir, dans la maison et dans la petite cellule où il gisait, qui était faite de nattes et se dressait dans une partie de la maison 6, il y avait tant de souris qui se déplaçaient en courant sur lui et autour de lui qu’elles ne le laissaient pas dormir. De même l’entravaient-elles beaucoup durant les temps de prière. Et non seulement de nuit, mais aussi de jour, elles le tourmentaient énormément, au point de monter sur sa table même quand il mangeait, si bien que ses compagnons et lui-même considéraient qu’il s’agissait d’une tentation diabolique, ce qui était le cas. Aussi une nuit, voyant qu’il avait tant de tribulations, le bienheureux François fut-il ému de pitié envers lui-même et se dit-il intérieurement :

«Seigneur, viens vite ci mon secours 1 dans mes maladies, pour que je sois capable de les supporter avec patience!»

Et soudain il lui fut dit en esprit :

«Dis-moi, frère : si quelqu’un, en échange de tes maladies et de tes tribulations, te donnait un trésor si grand et précieux que, si toute la terre était de l’or pur, toutes les pierres des pierres précieuses et toute l’eau du baume, pourtant tu ne compterais et ne tiendrais toutes ces choses pour rien, comme si elles n’étaient que ces matières, de la terre, des pierres et de l’eau, en comparaison du grand et précieux trésor qui te serait donné 2, ne te réjouirais-tu pas beaucoup?»

Le bienheureux François répondit :

«Seigneur, ce trésor serait grand et inestimable 3, très précieux et immensément aimable et désirable.»

Et il lui fut dit :

«Eh bien, frère, réjouis-toi bien et exulte dans tes maladies et tes tribulations, car désormais tu dois te sentir en sécurité, comme si tu étais déjà dans mon Royaume.»

Se levant le matin, il dit à ses compagnons :

«Si l’empereur donnait à un de ses serviteurs un royaume entier, celui-ci ne devrait-il pas beaucoup se réjouir? Mais s’il lui donnait tout l’empire, ne se réjouirait-il pas encore bien davantage?»

Il leur dit alors :

«Je dois donc beaucoup me réjouir, dorénavant, dans mes maladies et mes tribulations 4, puiser mon réconfort dans le Seigneur 5 et toujours rendre 1318 grâces à Dieu le Père, à son Fils unique notre Seigneur Jésus-Christ 1 et à l’Esprit saint de m’avoir accordé tant de grâce et de bénédiction; car alors que je suis encore vivant dans la chair, par sa miséricorde il m’a jugé digne, moi son indigne petit serviteur, de recevoir la certitude d’avoir part au Royaume. Aussi, en vue de sa louange, de notre consolation et de l’édification du prochain, je veux faire une nouvelle 2 louange du Seigneur sur ses créatures dont nous usons chaque jour, sans lesquelles nous ne pouvons vivre et en lesquelles le genre humain offense beaucoup le Créateur. Chaque jour nous sommes ingrats face à tant de grâce, car nous n’en louons pas comme nous le devrions notre Créateur et dispensateur de tous biens.»

S’asseyant, il se mit à méditer, puis à dire : «Très haut, tout-puissant, bon Seigneur 3.» Il fit un chant sur ces paroles et l’enseigna à ses compagnons pour qu’ils le disent 4. Son esprit, en effet, était alors plongé dans une si grande douceur et une si grande consolation qu’il voulait envoyer chercher frère Pacifique, qui dans le monde était appelé le «roi des poètes» et fut un très courtois maître de chant 5, et lui donner quelques frères bons et spirituels, pour qu’ils aillent par le monde en prêchant et louant Dieu. Il voulait en effet et demandait que, d’abord, un de ceux qui savaient prêcher prêche au peuple et, après sa prédication, que tous chantent les Louanges du Seigneur comme des jongleurs du Seigneur. Une fois les Louanges achevées, il voulait que le prédicateur dise au peuple : «Nous sommes les jongleurs du Seigneur et la rémunération que nous voulons recevoir de vous, c’est que vous teniez bon dans une vraie pénitence.» Et il ajoutait : «Que sont en effet les serviteurs de Dieu sinon, en quelque sorte, ses jongleurs, qui doivent émouvoir le cœur des hommes et les élever à l’allégresse spirituelle 1?» Et ce faisant, il parlait spécialement des Frères mineurs, qui avaient été donnés au peuple pour son salut.

Les Louanges du Seigneur qu’il fit, à savoir «Très haut, tout-puissant, bon Seigneur», il leur donna le nom de Cantique de frère Soleil, lequel est plus beau que toutes les autres créatures et peut davantage être comparé à Dieu 2. Aussi 3 disait-il :

«Le matin, au lever du soleil, tout homme devrait louer Dieu qui l’a créé, car par lui, de jour, les yeux sont éclairés. Le soir, à la tombée de la nuit, tout homme devrait louer Dieu pour cette autre créature qu’est frère Feu, car par lui, de nuit, nos yeux sont éclairés.»

Et il ajoutait :

«Nous sommes tous comme des aveugles et c’est par ces deux créatures 4 que le Seigneur éclaire nos yeux 5. Aussi, pour celles-ci et pour toutes ses autres créatures dont nous usons chaque jour 6, devons-nous toujours louer 1320 particulièrement le glorieux Créateur lui-même.»

Qu’il soit en bonne santé ou malade, lui-même le fit et continua de le faire avec joie et il exhortait volontiers les autres à louer le Seigneur. De plus, lorsqu’il était terrassé par la maladie, lui-même entonnait les Louanges du Seigneur et les faisait ensuite chanter par ses compagnons, afin de pouvoir oublier, dans la méditation de la louange du Seigneur, l’âpreté de ses douleurs et de ses maladies. Et ainsi fit-il jusqu’au jour de sa mort.

[François ajoute au Cantique de frère Soleil une strophe sur le pardon et amène l’évêque et le podestat d’Assise à faire la paix]

84 [LP 44] A la même époque, comme il gisait malade — les Louanges susdites étaient déjà composées —, celui qui était alors évêque de la cité d’Assise 1 excommunia le podestat d’Assise 2. En retour, enflammé d’indignation contre lui, celui qui était podestat fit proclamer haut et fort un ordre inhabituel par toute la cité d’Assise, interdisant que quiconque vende ou n’achète rien à l’évêque, ni ne passe de contrat avec lui; ainsi se haïssaient-ils violemment l’un l’autre. Le bienheureux François, bien que malade, fut ému de compassion envers eux, d’autant qu’aucun religieux ni séculier ne s’entremettait pour rétablir entre eux la paix et la concorde. Il dit à ses compagnons :

«C’est une grande honte pour vous 1, serviteurs de Dieu, que l’évêque et le podestat se haïssent ainsi l’un l’autre et que personne ne s’entremette pour rétablir entre eux la paix et la concorde.» C’est ainsi qu’en cette occasion, il ajouta à ces Louanges une nouvelle strophe, à savoir :

Loué sois-tu, mon Seigneur,

pour ceux qui pardonnent pour l’amour de toi

et supportent maladies et tribulations.

Heureux ceux qui les supporteront en paix,

car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés 2.

Il appela ensuite un de ses compagnons en lui disant : «Va et dis de ma part au podestat de venir à l’évêché avec les magnats et les autres gens de la cité qu’il peut amener avec lui.» Et lorsqu’il partait, il dit à deux autres de ses compagnons : «Allez et, devant l’évêque, le podestat et les autres qui sont avec eux, chantez le Cantique de frère Soleil. Et j’ai confiance dans le Seigneur 3 qu’il ouvrira leurs cœurs à l’humilité et qu’ils feront la paix l’un avec l’autre et reviendront à leur anciennes amitié et affection.» Une fois tout le monde assemblé sur la place de l’enclos de l’évêché, les deux frères se levèrent et l’un d’eux dit : «Le bienheureux François, dans sa maladie, a fait les Louanges du Seigneur sur ses créatures pour sa louange et l’édification du prochain. C’est pourquoi il vous prie de les écouter avec grande dévotion.» Et ainsi se mirent-ils à chanter et à les leur dire. Aussitôt le podestat se leva et, bras et mains jointes, avec grande dévotion comme si c’était l’Évangile du Seigneur et même avec 1322 des larmes, il écouta attentivement. Il avait en effet une grande foi et une grande dévotion dans le bienheureux François 1.

Une fois finies les Louanges du Seigneur, le podestat dit devant tous : «En vérité je vous le dis 2, non seulement je pardonne au seigneur évêque, que je dois tenir pour mon seigneur, mais si quelqu’un avait tué mon frère ou mon fils, je lui pardonnerais aussi.» Et il se jeta alors aux pieds du seigneur évêque en lui disant : «Eh bien, je suis prêt à vous donner satisfaction pour tout, comme il vous plaira, pour l’amour de notre Seigneur Jésus Christ et de son serviteur, le bienheureux François.»

Le prenant dans ses mains, l’évêque le releva et lui dit : «Du fait de mon office, il conviendrait que je sois humble, mais je suis par nature enclin à la colère, c’est pourquoi il faut que tu me pardonnes.» Et avec beaucoup de bienveillance et d’affection, ils s’étreignirent et s’embrassèrent l’un l’autre. Les frères s’émerveillèrent grandement en considérant la sainteté du bienheureux François 3, puisque se vérifia à la lettre ce qu’il avait prédit concernant la paix et la concorde entre eux. Et tous les autres qui étaient présents et qui avaient entendu tinrent pour un grand miracle — qu’ils attribuèrent aux mérites du bienheureux François — le fait que le Seigneur les avait visités aussi rapidement et que, sans remâcher aucune des paroles dites, d’un si grand conflit ils étaient revenus à une si grande concorde.

C’est pourquoi, nous qui avons été avec le bienheureux François, nous rendons témoignage 4 de ce que toujours, quand il prédisait : «Quelque chose est ou sera ainsi», cela se produisait presque à la lettre. Et ce que nous avons vu de nos yeux 1 serait trop long à écrire ou à expliquer 2.

[François compose l’Écoutez, pauvrettes pour la consolation de Claire et de ses sœurs]

§ 85 [LP 45] Durant ces mêmes jours et dans le même lieu, après avoir composé les Louanges du Seigneur sur les créatures, le bienheureux François fit aussi de saintes paroles, accompagnées d’un chant, pour la plus grande consolation des Pauvres Dames du monastère de Saint-Damien, d’autant qu’il savait qu’elles étaient très affectées par sa maladie. Comme il ne pouvait les consoler et les visiter en personne à cause de sa maladie, il voulut leur communiquer ces paroles par ses compagnons. En elles, il voulut leur faire connaître en peu de mots sa volonté, alors et pour toujours : comment elles devaient ne faire qu’une seule âme 3 et vivre dans la charité 4, car c’est grâce à son exemple et à sa prédication, lorsque les frères étaient encore peu nombreux, qu’elles s’étaient converties au Christ 5. Leur conversion et leur conduite sont la gloire et l’édification non seulement de la religion des frères, dont elles sont la petite plante 6, mais aussi de toute l’Église de Dieu 7. Aussi, comme le bienheureux 1324 François savait que, dés le commencement de leur conversion, elles avaient mené et menaient encore une vie extrêmement austère et pauvre, par volonté et par nécessité, son esprit était-il toujours mû d’affection envers elles. Dans ces mêmes paroles, il les priait, puisque le Seigneur les avait assemblées de nombreuses régions pour les unir dans la sainte charité, la sainte pauvreté et la sainte obéissance, de s’employer à toujours vivre ainsi et mourir en celles-ci. Et il les avertissait 1 spécialement de pourvoir avec discernement aux besoins de leurs corps, en usant 2 avec joie et action de grâces des aumônes que le Seigneur leur donnerait, et surtout de se montrer patientes : les bien-portantes, dans les fatigues qu’elles supportaient au service de leurs sœurs malades, et les malades, dans leurs maladies et dans les nécessités qu’elles enduraient 3.

[François se fait soigner les yeux à Fonte Colombo; la courtoisie de frère Feu envers lui; sa révérence envers frère Feu]

§ 86 [LP 46] Comme approchait le moment favorable pour soigner sa maladie des yeux 4, il advint que le bienheureux

François quitta ce lieu 1, bien qu’il fût gravement malade des yeux. Il avait sur la tête un grand capuchon que les frères lui avaient fait et, devant les yeux, un pan de laine et de lin cousu au capuchon, car il ne pouvait regarder ni voir la lumière du jour en raison des grandes douleurs provenant de sa maladie des yeux. Ses compagnons le conduisirent à cheval à l’ermitage de Fonte Colombo près de Rieti, pour prendre conseil d’un médecin de Rieti qui savait traiter les maladies des yeux 2. Lorsque ce médecin y vint, il dit au bienheureux François qu’il voulait faire une cautérisation au-dessus de la mâchoire, jusqu’au sourcil de l’œil qui était le plus malade. Mais le bienheureux François ne voulait pas commencer le traitement avant l’arrivée de frère Élie 3. Comme il l’attendait et que celui-ci n’arrivait pas — car il ne put venir en raison des nombreux empêchements qu’il eut —, le bienheureux François hésitait à commencer le traitement. Mais contraint par la nécessité et surtout par obéissance au seigneur évêque d’Ostie 4 et au ministre général, il décida de leur obéir, bien qu’il lui fût fort difficile d’accepter de tels soins pour lui-même — et pour cette raison, il voulait que ce soit son ministre qui prenne la décision.

[LP 47] Plus tard, une nuit où il ne pouvait dormir en raison des douleurs de ses maladies, pris de pitié et de compassion 1326 pour lui-même, il dit à ses compagnons 1 : «Très chers frères, mes petits enfants 2, qu’il ne vous lasse ni ne vous pèse de souffrir pour ma maladie, car le Seigneur vous restituera pour moi, son pauvre petit serviteur, en ce monde et en celui à venir, tout le fruit des œuvres que vous n’êtes pas en mesure d’accomplir en raison de votre sollicitude pour ma maladie. Vous en obtiendrez même un plus grand gain que ceux qui aident la religion tout entière et la vie des frères 3. Aussi devriez-vous même me dire : “C’est pour toi que nous effectuons nos dépenses et c’est le Seigneur qui, au lieu de toi, sera notre débiteur!”» Le saint père disait cela, car il voulait les aider à surmonter le découragement et la faiblesse de leur esprit 4, de crainte qu’ils ne soient parfois tentés de dire, à l’occasion de ce labeur : «Nous ne sommes plus capables de prier, ni de supporter un si grand labeur» et qu’ils ne soient rendus las et découragés et ne perdent ainsi le fruit de leur labeur.

[LP 48] Le jour arriva où le médecin vint en apportant le fer avec lequel il effectuait les cautérisations pour la maladie des yeux; il avait fait allumer un feu pour chauffer le fer et, une fois le feu allumé, il y mit le fer. Pour réconforter son esprit afin qu’il ne s’effraie pas, le bienheureux François dit au feu : «Mon frère Feu, noble et utile parmi les autres créatures qu’a créées le Très-Haut, sois courtois avec moi en cette heure, car je t’ai chéri par le passé 1 et je te chérirai encore à l’avenir, pour l’amour du Seigneur qui t’a créé. Aussi je prie notre Créateur qui t’a créé 2 de tempérer ta chaleur de sorte que je sois capable de l’endurer.» Et une fois sa prière achevée, il traça le signe de croix sur le feu.

Nous qui étions avec lui 3, nous nous enfuîmes tous, pris de pitié et de compassion 4 envers lui, et seul le médecin demeura avec lui. Une fois la cautérisation effectuée, nous revînmes auprès de lui. Il nous dit : «Peureux! Hommes de peu de foi 5! Pourquoi vous êtes-vous enfuis? En vérité, je vous le dis 6, je n’ai ressenti aucune douleur ni la chaleur du feu. Au contraire, si ce n’est pas bien cuit, qu’on cuise encore mieux 7!»

Le médecin s’en étonna beaucoup et tint cela pour un grand miracle, car il 8 n’avait pas même bougé. Le médecin dit alors : «Mes frères, je vous le dis : non seulement de lui, qui est faible et malade, mais également de celui qui serait fort et sain de corps, je craindrais qu’il ne puisse endurer une si grande cautérisation, ce dont j’ai déjà fait l’expérience chez certains.» De fait, la cautérisation fut longue, s’étendant de l’oreille jusqu’au sourcil de l’œil, à cause de l’abondante humeur qui, chaque jour et depuis des années, coulait jour et nuit en ses yeux. C’est pourquoi, selon l’avis de ce médecin, il fallait inciser toutes les veines de l’oreille jusqu’au sourcil, bien que, selon l’avis 1328 d’autres médecins, cela lui serait tout à fait néfaste — ce qui s’avéra, car cela ne lui profita en rien. De même un autre médecin lui perfora-t-il les deux oreilles, mais cela ne lui profita en rien.

[LP 49] Il n’est pas étonnant que le feu et les autres créatures lui aient parfois témoigné de la révérence. Comme nous qui avons été avec lui 1 l’avons vu, il les chérissait en effet et les révérait d’un si grand amour de charité 2, il trouvait en elles tant de plaisir et son esprit était ému de tant de pitié et de compassion envers elles que, quand quelqu’un ne les traitait pas convenablement, il en était troublé 3». Il leur parlait aussi, avec une allégresse intérieure et extérieure, comme si elles sentaient, comprenaient et exprimaient quelque chose de Dieu 4, de sorte que souvent, en une telle occasion, il était ravi dans la contemplation de Dieu.

Ainsi 5, un jour qu’il était assis 6 à côté d’un feu, à son insu le feu prit-il à ses caleçons de lin près de la jambe. Quand il sentit la chaleur du feu et que son compagnon vit que le feu consumait ses caleçons, ce dernier s’élança en voulant l’éteindre. Mais il lui dit : «Très cher frère, ne fais pas de mal à frère Feu!» Et ainsi ne lui permit-il en aucune façon de l’éteindre 1. L’autre alla aussitôt trouver le frère qui était son gardien 2 et le conduisit au bienheureux François; et ainsi, contre son gré, se mit-il à l’éteindre.

De fait, il ne voulait pas qu’on éteigne chandelle, lampe ou feu, comme il est d’usage quand c’est nécessaire, tant il était ému de piété et d’affection envers le feu. Il ne voulait pas non plus qu’un frère jette au loin les tisons ou les braises 3, comme il est bien souvent d’usage, mais il voulait qu’il les pose simplement par terre, par révérence envers Celui dont le feu est la créature 4.

[François refuse de combattre un feu qui consume sa cellule et de conserver une peau qu’il a soustraite au feu]

87 [LP 50] Une autre fois, quand il fit un carême sur le mont Alverne 5, un jour, alors que son compagnon allumait un feu à l’heure du repas dans la cellule où il mangeait, une fois le feu allumé, il vint trouver le bienheureux François à la cellule où 1330 celui-ci priait et couchait habituellement 1 pour lui lire le saint évangile qui était dit à la messe du jour. Car quand il ne pouvait entendre la messe, le bienheureux François voulait toujours entendre l’évangile du jour 2 avant de manger. Comme le bienheureux François venait pour manger dans la cellule où le feu avait été allumé, la flamme du feu montait déjà jusqu’au faîte de la cellule et le consumait; son compagnon se mit à l’éteindre comme il pouvait, mais il ne le pouvait seul. Or le bienheureux François ne voulait pas l’aider, mais il prit une peau dont il se couvrait la nuit et alla dans la forêt. Les frères du lieu, bien que demeurant loin de la cellule — car celle-ci était éloignée du lieu des frères —, quand ils s’aperçurent que la cellule brûlait, vinrent et l’éteignirent. Le bienheureux François revint ensuite pour manger. Après le repas, il dit à son compagnon : «Je ne veux plus, désormais, avoir sur moi cette peau, car, à cause de mon avarice, je n’ai pas voulu que frère Feu la mange.»

[Amour et révérence de François pour toutes les créatures]

88 [LP 51] De même 3, quand il se lavait les mains, choisissait-il un endroit tel qu’après l’ablution, il ne foule pas l’eau des pieds. Quand il lui fallait marcher sur des pierres, il le faisait avec crainte et révérence, par amour de celui qui est appelé «Pierre» 4. Aussi, quand il disait le verset du psaume où il est dit : Sur la pierre, tu m’as élevé 5, déclarait-il par grande révérence et dévotion : «Sous les pieds de la pierre, tu m’as élevé.»

Au frère qui préparait le bois pour le feu, il disait de ne pas couper tout l’arbre, mais de le couper de telle façon qu’une partie demeure et qu’une autre soit coupée 1 — et il l’ordonna aussi à un frère qui demeurait dans le même lieu que lui. Au frère qui faisait le jardin, il disait aussi de ne pas cultiver tout le terrain du jardin seulement pour les plantes comestibles, mais de laisser une partie du terrain pour qu’elle produise des plantes sauvages qui, en leur temps, produiraient ses sœurs les fleurs 2. Il disait en outre que le frère jardinier devait faire d’une partie du jardin un beau jardinet, en y mettant et plantant toutes sortes de plantes grimpantes 3 et toutes sortes de plantes qui produisent de belles fleurs, pour qu’en leur temps, elles invitent à la louange de Dieu tous ceux qui les verraient, car toute créature dit et proclame : «Dieu m’a faite pour toi, ô homme!»

Nous qui avons été avec lui 4, nous l’avons donc tant vu se réjouir toujours, intérieurement et extérieurement, en à peu près toutes les créatures, les toucher et les regarder avec plaisir, que son esprit paraissait non pas sur terre, mais dans le ciel. Cela est manifeste et vrai, car, en raison des nombreuses consolations qu’il eut et qu’il avait dans les créatures de Dieu, peu avant son décès il composa et fit des Louanges du Seigneur 5 sur ses 1332 créatures en vue d’inciter le cœur de leurs auditeurs à la louange de Dieu, afin que le Seigneur soit loué par tous en ses créatures 6.

[À Rieti, François donne son manteau à une femme souffrant d’une maladie des yeux]

§89 [LP 52] À la même époque, une pauvre petite femme de Machilone 2 vint à Rieti pour une maladie des yeux. Un jour que le médecin venait voir le bienheureux François, il lui dit : «Frère, une femme malade des yeux est venue me trouver, mais elle est tellement pauvrette qu’il me faut l’aider pour l’amour de Dieu 3 et pourvoir à ses dépenses.» En entendant cela, le bienheureux François fut ému de pitié pour elle; appelant à lui un des compagnons qui était son gardien 4, il lui dit : «Frère gardien, il nous faut rendre ce qui est à autrui.» Celui-ci dit : «De quoi s’agit-il, frère?» Et il répondit : «Ce manteau que nous avons reçu en prêt de cette pauvre petite femme malade des yeux, il nous faut le lui rendre 5!» Son gardien lui dit :

«Frère, fais-en ce qui te semblera le meilleur.» Le bienheureux François appela avec joie un homme spirituel qui lui était très intime et lui dit : «Prends ce manteau et avec lui douze pains, va trouver cette pauvre petite femme malade que te montrera le médecin qui la soigne et dis-lui de la sorte : “Le pauvre homme à qui tu as confié ce manteau te remercie du prêt de manteau que tu lui as fait. Prends ce qui est à toi 1.”» Il alla donc et lui répéta tout ce que lui avait dit le bienheureux François. Celle-ci, pensant qu’il se moquait d’elle, lui dit avec crainte et honte : «Laisse-moi en paix 2, car je ne sais pas ce que tu veux dire 3.» Il lui mit alors le manteau et douze pains dans les mains 4. Se rendant compte qu’il disait vrai, la femme l’accepta en tremblant et le cœur exultant 5; puis, craignant que cela ne lui soit repris, elle se leva secrètement durant la nuit et retourna joyeusement en sa maison. En outre, le bienheureux François avait aussi dit à son gardien de pourvoir chaque jour à ses dépenses, pour l’amour de Dieu, tant qu’elle demeurerait là.

De fait, nous qui avons été avec le bienheureux François, nous rendons témoignage 6 à son sujet de ce qu’en bonne santé ou malade 7, il était d’une si grande charité et pitié non seulement à l’égard de ses frères, mais aussi à l’égard des pauvres, bien portants et malades, qu’il offrait aux autres avec beaucoup 1334 d’allégresse intérieure et extérieure les biens nécessaires à son corps, que les frères 1 se procuraient parfois avec beaucoup de sollicitude et de dévotion, après nous avoir amadoués pour que nous n’en soyons pas troublés; et il en privait son corps, même s’ils lui étaient fort nécessaires.

À cause de cela, le ministre général et son gardien 2 lui avaient commandé de ne donner sa tunique à aucun frère sans leur permission. Car des frères, en raison de la dévotion qu’ils avaient pour lui, la lui demandaient parfois et il la leur donnait aussitôt. Ou bien lui-même, quand il voyait quelque frère en mauvaise santé ou mal vêtu, tantôt lui donnait parfois sa tunique et tantôt la partageait, donnant une partie et conservant l’autre, car il ne portait et ne voulait avoir qu’une seule tunique 3.

[Facilité et détachement avec lesquels François offrait sa tunique]

§90 (LP 53] Ainsi, un jour qu’il parcourait une province en prêchant, advint-il que deux frères français le rencontrèrent et reçurent de lui une très grande consolation. À la fin, par dévotion, ils lui demandèrent sa tunique «pour l’amour de Dieu» 4. Aussitôt qu’il entendit «amour de Dieu», il se dépouilla de sa tunique, restant nu pendant quelque temps. C’était en effet l’habitude du bienheureux François, lorsque quelqu’un lui disait : «Pour l’amour de Dieu, donne-moi ta tunique ou ta corde» ou quelque chose qu’il avait, de la donner aussitôt, par révérence pour ce Seigneur qui est appelé «amour» 1. De plus, cela lui déplaisait beaucoup et il réprimandait pour cela 2 les frères lorsqu’il les entendait invoquer «l’amour de Dieu» pour n’importe quel sujet. Il disait en effet : «L’amour de Dieu est si immensément haut qu’il ne doit être invoqué que rarement, seulement en cas de grande nécessité et avec beaucoup de révérence.» Alors un des frères se dépouilla de sa tunique et la lui donna 3.

Bien souvent, en effet, quand il donnait à quelqu’un sa tunique ou une partie de celle-ci, il endurait pour cela une grande nécessité et de grands tourments, car il ne pouvait de sitôt en retrouver ou en faire faire une autre, d’autant qu’il voulait toujours avoir et porter une pauvre petite tunique, faite de pièces d’étoffe — et parfois il la voulait rapiécée à l’intérieur et à l’extérieur 4. Car il voulait rarement, voire jamais, avoir ou porter une tunique d’étoffe neuve, mais il acquérait de quelque frère la tunique qu’il avait portée durant de nombreux jours et, quelquefois même, il recevait d’un frère une partie de sa tunique et d’un autre le reste. À l’intérieur, il est vrai, à cause de ses nombreuses maladies et des froidures 5, il la rapiéçait parfois avec de l’étoffe neuve.

Il s’en tint à ce degré de pauvreté dans ses vêtements et l’observa jusqu’à l’année où il migra 6 vers le Seigneur. Ce n’est que peu de jours avant son décès, parce qu’il était hydropique, presque entièrement déshydraté 7 et en raison des nombreuses1336 autres maladies qu’il avait, que les frères lui firent plusieurs tuniques afin de le changer de tunique, de nuit comme de jour, quand c’était nécessaire.

[François découd une pièce d’étoffe de sa tunique pour la donner à un pauvre]

§91 [LP 54] Une antre fois, un petit pauvre avec de pauvres petits vêtements vint a un ermitage des frères et, pour l’amour de Dieu, demanda aux frères quelque pauvre petite pièce d’étoffe. Le bienheureux François dit à un frère de chercher par la maison s’il ne trouverait pas quelque morceau ou pièce d’étoffe pour lui donner. Le frère parcourut la maison et dit qu’il n’en avait pas trouvé. Afin que le pauvre ne retourne pas les mains vides 1, le bienheureux François alla en secret — à cause de son gardien, pour qu’il ne lui interdise pas — prendre un couteau et, s’asseyant en un lieu secret, il se mit a ôter une pièce de sa tunique, qui était cousue à l’intérieur de la tunique 2, voulant la donner en secret au pauvre. Mais sitôt que son gardien comprit ce qu’il voulait faire 3, il alla le trouver et lui interdit de rien donner, d’autant qu’il faisait alors grand froid et qu’il était très malade et frigorifié. Mais le bienheureux François lui dit : «Si tu veux que je ne lui donne pas, il faut absolument que tu fasses donner quelque pièce d’étoffe au frère pauvre!» Et ainsi, à l’instigation du bienheureux François, les frères lui donnèrent-ils un morceau de leurs vêtements.

Quand les frères lui attribuaient quelque manteau, soit qu’il aille par le monde en prêchant à pied ou à dos d’âne — en effet, après qu’il fut tombé malade, il n’était plus capable d’aller à pied et, pour cette raison, il lui fallait parfois aller à dos d’âne, car il ne voulait monter à cheval qu’en cas de stricte et très grande nécessité 1, et cela peu avant sa mort, une fois qu’il devint très malade —, soit qu’il reste en quelque lieu, il ne voulait l’accepter qu’à la condition que, si quelque pauvre petit homme croisait son chemin ou venait le trouver, il puisse lui donner ce manteau, lorsque son esprit lui rendait témoignage 2 que ce manteau lui était manifestement nécessaire.

[À Rivo Torto, François demande au troisième frère de donner son manteau à un pauvre]

§92 [LP 55] A une époque, au tout début de la religion, alors qu’il demeurait à Rivo Torto avec les deux frères qu’il avait alors, voici qu’un homme 3, qui fut le troisième frère, quitta le monde pour partager sa vie 4. Comme il demeurait ainsi pendant quelques jours, vêtu des habits qu’il avait apportés du monde 5, il advint qu’un petit pauvre vint en ce lieu et demanda l’aumône au bienheureux François. Le bienheureux François dit à celui qui fut le troisième frère : «Donne ton manteau au frère 1338 pauvre!» Et aussitôt, avec grande allégresse, il le retira de son dos et le lui donna. Et il lui sembla qu’à cette occasion, le Seigneur avait aussitôt infusé en son cœur une grâce nouvelle, lui qui avait donné avec joie 1 son manteau à un pauvre 2.

[À la Portioncule. François fait donner le Nouveau Testament avec lequel prient les frères à la pauvre mère de deux frères]

§93 [LP 56] A une autre époque, comme il demeurait à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, une pauvre petite vieille femme qui avait deux fils dans la religion des frères vint en ce lieu et demanda quelque aumône au bienheureux François, d’autant que, cette année-là, elle n’avait pas de quoi pouvoir vivre. Le bienheureux François dit à frère Pierre de Cattaneo, qui était alors ministre général 3 : «N’avons-nous pas quelque chose que nous puissions donner à notre mère?» Car il disait que la mère d’un frère était sa mère et celle de tous les autres frères de la religion. Frère Pierre lui répondit : «Dans la maison, nous n’avons rien que nous puissions lui donner, surtout qu’elle voudrait une aumône telle qu’elle puisse en avoir ce qui est nécessaire à son corps. Dans l’église nous avons seulement un Nouveau Testament, dans lequel nous lisons les lectures à matines.» De fait, à cette époque, les frères n’avaient pas de bréviaires ni beaucoup de psautiers 4. Alors le bienheureux François lui dit : «Donne le Nouveau Testament à notre mère : qu’elle le vende pour pourvoir à sa nécessité. Je crois fermement que cela plaira davantage au Seigneur et à la bienheureuse Vierge sa mère 1 que si vous lisiez dedans.» Et ainsi le lui donna-t-il.

On peut, en effet, dire et écrire du bienheureux François ce qui est dit et lu du bienheureux Job : La compassion est sortie du sein de ma mère et a grandi avec moi 2. C’est pourquoi, pour nous qui avons été avec lui 3, il serait long d’écrire et de conter non seulement ce que nous avons appris par d’autres de sa charité et de sa pitié envers les pauvres 4, mais même ce que nous avons vu de nos yeux 5.

[Du bétail est guéri par de l’eau ayant lavé les mains et les pieds de François]

§94 [LP 57] À la même époque, alors que le bienheureux François demeurait à l’ermitage Saint-François 6 de Fonte Colombo, il advint qu’une maladie bovine, qui est communément appelée «basabove» 7, dont nulle bête ne réchappe d’ordinaire, s’abattit sur les bovins de Saint-Élie 8 qui est situé à proximité de cet ermitage, si bien que tous tombèrent malades et commencèrent à mourir.

Or une nuit, il fut dit en vision à un homme spirituel de ce village : «Va à l’ermitage où demeure le bienheureux François, procure-toi de l’eau ayant lavé ses mains et ses pieds, et 1340 asperges-en tous les bœufs : ils seront aussitôt délivrés.» L’homme se leva de bon matin, alla à l’ermitage et dit tout cela aux compagnons du bienheureux François. Ceux-ci, à l’heure du repas, recueillirent dans un vase l’eau ayant lavé ses mains; le soir aussi, ils lui demandèrent de se laisser laver les pieds, sans lui dire un mot sur le sujet. Et ainsi donnèrent-ils ensuite à cet homme l’eau ayant lavé les mains et les pieds du bienheureux François. Celui-ci l’emporta et il aspergea comme avec de l’eau bénite les bœufs qui gisaient presque morts et tous les autres. Et aussitôt, par la grâce du Seigneur et les mérites du bienheureux François, tous furent délivrés — à cette époque, le bienheureux François avait des cicatrices aux mains, aux pieds et au côté 1.

[À Rieti, un signe de croix tracé par François guérit le clerc Gédéon]

§ 95 [LP 58] En ces mêmes temps, comme le bienheureux François était malade d’une maladie des yeux et demeurait pour quelques jours dans le palais de l’évêque de Rieti 2, un clerc du diocèse de Rieti nommé Gédéon 1, homme très mondain, était resté couché pendant de nombreux jours, malade d’une très grave maladie et de très grandes douleurs aux reins 2, de sorte qu’il ne pouvait se mouvoir ni se retourner dans son lit sans assistance; il ne pouvait se lever et marcher que porté par plusieurs personnes et, quand on le portait, il allait courbé et presque recroquevillé à cause de ses douleurs aux reins, car il ne pouvait se redresser totalement. Un jour qu’il se faisait porter devant le bienheureux François, il se jeta à ses pieds en le priant avec beaucoup de larmes de faire sur lui le signe de croix. Le bienheureux François lui dit : «Comment te signerai je, alors que, depuis longtemps, tu as toujours vécu selon les désirs de la chair 3, sans considérer ni craindre les jugements de Dieu 4?» Mais en le voyant ainsi affligé par cette grave maladie et ces grandes douleurs, il fut ému de pitié envers lui et lui dit : «Moi, je te signe au nom du Seigneur. Mais s’il plaît au Seigneur de te délivrer, toi, prends garde de ne pas retourner à ton vomissement 5. Car en vérité je te le dis 6, Si tu retournes à ton vomissement, des maux pires que les premiers 7 s’abattront sur toi et tu encourras un jugement très dur à cause de tes péchés, de tes ingratitudes et de tes ignorances de la bienveillance du Seigneur.» Et sitôt que le bienheureux François eut tracé sur lui le signe de croix, il 8 se redressa et se leva, intérieurement 1342 délivré. Quand il se redressa, les os de ses reins retentirent comme si quelqu’un brisait du bois sec avec ses mains.

Quelques années plus tard, comme il retournait à son vomissement et n’observait pas ce que le Seigneur lui avait dit par son serviteur François, il arriva qu’un jour, alors [qu’il dînait dans la maison d’un autre chanoine son confrère et que, cette nuit-là, il dormait au même endroit 2, soudain le toit de la maison s’écroula sur tout le monde. Tandis que tous échappèrent à la mort, seul le malheureux fut atteint et tué.

[François enseigne à des chevaliers d’Assise à demander l’aumône; il prise tant la pratique de l’aumône pour l’amour de Dieu qu’il refuse d’y renoncer lorsqu’il est invité]

§96 [LP 59] Après son retour de Sienne et des Celles de Cortone 3, le bienheureux François vint à l’église Sainte-Mariede-la-Portioncule et alla ensuite, pour y séjourner, au lieu de Bagnara, au-dessus de la cité de Nocera 4 : là, une maison pour les frères avait été récemment construite, où des frères résidaient. Il y demeura durant de nombreux jours 5. Et parce que ses pieds et même ses jambes s’étaient déjà mis à enfler à cause de la maladie d’hydropisie, il y tomba très malade. Quand les gens d’Assise apprirent qu’il y était malade, quelques chevaliers d’Assise vinrent en hâte en ce lieu pour l’emmener à Assise, de crainte qu’il n’y meure et que d’autres n’aient son très saint corps 1. Tandis qu’ils l’emmenaient malade, il advint qu’ils firent halte dans un bourg fortifié du contado d’Assise 2, voulant y prendre le repas. Le bienheureux François, avec ses compagnons, s’arrêta dans la maison d’un homme qui l’accueillit avec beaucoup de joie et de charité. Les chevaliers, de fait, parcoururent le bourg fortifié pour s’acheter les biens nécessaires à leur corps, mais ils n’en trouvèrent pas. Revenus auprès du bienheureux François, ils lui dirent presque en plaisantant : «Frère, il faut que vous nous donniez de vos aumônes, car nous ne pouvons rien trouver à acheter!» Le bienheureux François leur dit avec une grande ferveur d’esprit : «C’est parce que vous mettez votre confiance en vos mouches 3, c’est-à-dire en vos deniers, et non en Dieu 4 que vous n’avez rien trouvé. Mais retournez aux maisons par lesquelles vous êtes allés en demandant à acheter; et n’ayez pas honte, mais demandez-leur des aumônes pour l’amour de Dieu et l’Esprit saint les inspirera et vous trouverez en abondance.» Ils allèrent donc demander des aumônes, comme le saint père le leur avait dit, et, avec une très grande joie, ces hommes et ces femmes leur offrirent en abondance de ce qu’ils avaient. Tout joyeux, ils revinrent trouver le bienheureux François en lui racontant ce qui leur était arrivé 5. Aussi tinrent-ils cela pour un grand miracle, en constatant que ce qu’il leur avait prédit s’était vérifié à la lettre.

[LP 60] 6 Le bienheureux François tenait en effet cela pour une très grande noblesse, dignité et courtoisie selon Dieu et aussi 1344 selon le monde, à savoir demander des aumônes pour l’amour du Seigneur Dieu, puisque, après le péché, tous les biens que le Père céleste a créés pour l’usage de l’homme sont concédés gratuitement, à titre d’aumône, aux dignes et aux indignes 1, en raison de l’amour de son Fils bien-aimé. Aussi le bienheureux François disait-il que 2 le serviteur de Dieu doit demander des aumônes pour l’amour du Seigneur Dieu plus volontiers et avec plus de joie que celui qui, en raison de sa courtoisie et de sa largesse 3, quand il veut acheter quelque chose, irait dire : «Quiconque me donnera une piécette, je lui donnerai cent marcs d’argent 4, voire mille fois plus.» Car le serviteur de Dieu offre l’amour de Dieu, que mérite l’homme qui fait les aumônes, en comparaison duquel toutes les choses qui sont en ce monde et même celles qui sont dans le ciel ne sont rien 5.

Ainsi, avant que les frères se fussent multipliés et également après qu’ils se furent multipliés 1, quand le bienheureux François parcourait le monde en prêchant, lorsqu’un homme noble et riche l’invitait avec dévotion à manger dans sa maison et à loger chez lui — car en ce temps-là, dans nombre de cités et de bourgs fortifiés où il allait prêcher, il n’y avait pas de lieux des frères —, il allait à l’aumône à l’heure du repas 2; bien qu’il sût que celui qui l’invitait avait préparé en abondance, pour l’amour du Seigneur Dieu, tout ce qui était nécessaire à son corps, il faisait cependant ainsi pour donner le bon exemple aux frères et pour la noblesse et la dignité de dame Pauvreté. Il disait parfois à celui qui l’avait invité : «Moi, je ne veux pas abandonner ma dignité royale, mon héritage 3, ma vocation, ma profession et celle des Frères mineurs, à savoir aller à l’aumône, même si je ne rapportais pas plus de trois aumônes, car je veux exercer mon office.» Et malgré son hôte 4, il allait ainsi aux aumônes et celui qui l’avait invité allait avec lui et, recueillant les aumônes que recevait le bienheureux François, il les conservait comme reliques, par dévotion pour lui. Celui qui a écrit a vu cela bien souvent et en a rendu témoignage 5.

[Invité chez le cardinal Hugolin, François va quêter son repas; il chasse un «frère Mouche» de Rivo Torto)

1346 §97 JLP 61] Un jour en outre, comme il rendait visite au seigneur évêque d’Ostie qui fut ensuite pape 1, à l’heure du repas il alla aux aumônes, presque à la dérobée à cause du seigneur évêque. Quand il revint. le seigneur évêque était assis à table et mangeait, d’autant qu’il avait alors invité à manger des chevaliers, ses parents 2. Le bienheureux François posa ses aumônes sur la table du seigneur évêque et vint à table à côté de lui, car le seigneur évêque voulait toujours que, lorsque le bienheureux François était chez lui à l’heure du repas, il soit assis à côté de lui. Le seigneur évêque fut donc quelque peu honteux de ce que François soit allé à l’aumône, mais il ne lui dit rien, surtout à cause des convives. Après que le bienheureux François eut quelque peu mangé, il prit de ses aumônes et, de la part du Seigneur Dieu, en remit un peu à chacun des chevaliers et chapelains du seigneur évêque 3. Ceux-ci en reçurent tous à égalité avec grande dévotion; les uns mangèrent l’aumône, les autres la mirent de côté par dévotion pour lui. De plus, en recevant ces aumônes, ils retiraient leurs coiffes 4 par dévotion à saint François. Et le seigneur évêque se réjouit donc de leur dévotion, d’autant que ces aumônes n’étaient pas de pain de froment 1.

Après le repas, le seigneur évêque se leva et entra dans sa chambre, en emmenant avec lui le bienheureux François. Levant les bras, il embrassa le bienheureux François avec une joie et exultation extrême, en lui disant : «Pourquoi, mon frère tout simple 2, m’as-tu fait honte, du fait que dans ma maison, qui est la maison de tes frères 3, tu sois allé aux aumônes?» Le bienheureux François lui répondit : «Au contraire, seigneur, je vous ai témoigné un grand honneur 4; car quand un sujet exerce et accomplit son office et son obéissance envers son seigneur, il fait honneur à son seigneur et à son prélat.» Et il lui dit : «Il me faut être un modèle et un exemple pour vos pauvres 5, d’autant que je sais que, dans la vie et dans la religion des frères, il y a et il y aura des frères mineurs par le nom et par les actes qui, par amour du Seigneur Dieu et par l’onction de l’Esprit saint 6, qui les instruit et les instruira de toutes choses 7, s’humilieront jusqu’à toute humilité 8, soumission et service 9 de leurs frères. Il 1348 y en a et il y en aura aussi parmi eux qui, retenus par la honte et par le mauvais usage 1, dédaignent et dédaigneront de s’humilier, de s’abaisser à aller aux aumônes et de faire ce type d’œuvres serviles. C’est pourquoi il me faut instruire en actes ceux qui sont et seront dans la religion pour qu’ils soient inexcusables 2 devant Dieu en ce monde et dans le monde futur. Aussi, quand je me trouve cher vous, qui êtes notre seigneur et pape 3, et chez des magnats et riches selon le monde qui, par amour du Seigneur Dieu, avec beaucoup de dévotion, non seulement me reçoivent dans leurs maisons, mais même m’y forcent, je ne veux pas avoir honte d’aller aux aumônes. Bien plus, je veux avoir et tenir cela selon Dieu pour une grande noblesse, une dignité royale et un honneur de ce souverain roi, lui qui, bien qu’il soit le maître de tout 4, a voulu devenir pour nous le serviteur de tous 5 et, bien qu’il fût riche 6 et glorieux dans Sa Majesté, pauvre et méprisé, est venu dans notre humanité 7. Je veux donc que les frères qui sont et seront sachent que je tiens pour une plus grande consolation de l’âme et du corps de m’asseoir à une pauvre petite table des frères et de voir devant moi de pauvres petites aumônes recueillies de porte en porte pour l’amour du Seigneur Dieu, que de m’asseoir à votre table et à celle d’autres seigneurs, abondamment parée de toutes les nourritures, bien qu’elles me soient offertes avec beaucoup de dévotion. Car le pain de l’aumône est un pain saint, que sanctifient la louange et l’amour de Dieu. puisque, quand un frère va à l’aumône, il doit commencer par dire : “Loué et béni soit le Seigneur Dieu 1!”; et ensuite il doit dire : “Faites-nous des aumônes pour l’amour du Seigneur Dieu 2!”» Le seigneur évêque fut très édifié par l’allocution, du saint père et il lui dit : «Fils, ce qui est bon à tes yeux, fais-le 3, car le Seigneur est avec toi 4 et toi avec lui.»

[LP 62] La volonté du bienheureux François était en effet — et il le dit bien souvent — qu’un frère ne devait pas rester longtemps sans aller à l’aumône pour ne pas avoir honte d’y aller par la suite. Mieux : plus un frère avait été noble et grand dans le monde, plus il en était édifié et se réjouissait quand celui-ci allait à l’aumône et faisait ce type d’œuvres serviles pour le bon exemple. C’est ainsi qu’on faisait dans le temps ancien 5.

Ainsi, au tout début de la religion, quand les frères demeuraient à Rivo Torto, y avait-il parmi eux un frère qui priait peu, ne travaillait pas et ne voulait pas aller à l’aumône, car il avait honte, mais qui mangeait bien. C’est pourquoi, considérant cela, le bienheureux François fut instruit par l’Esprit saint que c’était

1350 un homme charnel 1; aussi lui dit-il : «Va ton chemin, frère Mouche 2, car tu veux manger le travail de tes frères et tu veux être oisif clans l’œuvre de Dieu 3 comme frère Bourdon, qui ne veut pas récolter ni travailler et qui mange le travail et la récolte des bonnes abeilles.» Il alla ainsi son chemin et, parce qu’il était charnel, il n’implora pas miséricorde.

[François honore un frère qui revient joyeux de l’aumône]

§98 (LP 63] Une autre fois, un homme spirituel revenait un jour d’Assise à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule avec des aumônes, alors que le bienheureux François était là. Comme il arrivait par le chemin près de l’église, il se mit à louer Dieu à haute voix, avec beaucoup de gaieté. En l’entendant, le bienheureux François sortit aussitôt pour aller vers lui sur la route; il se porta à sa rencontre et, avec grande allégresse, baisa l’épaule sur laquelle il portait la besace avec les aumônes. Prenant la besace de son épaule, il la plaça sur son épaule et la porta dans la maison des frères; et il dit devant les frères : «C’est ainsi que je veux que mon frère aille à l’aumône et en revienne : dans l’allégresse et joyeux!»

[À l’approche de la mort, François manifeste une grande joie; rappel d’une vision de frère Élie à Foligno]

§ 99 [LP 64] Comme le bienheureux François gisait très malade dans le palais de l’évêché d’Assise 4 dans les jours qui suivirent son retour du lieu de Bagnara 5, le peuple d’Assise, craignant que, si le saint mourait de nuit, les frères n’emportent en secret, à son insu, le saint corps et l’ensevelissent dans une autre cité, décida qu’il serait étroitement gardé de nuit par des hommes qui feraient la ronde autour du mur du palais. Le bienheureux François, bien qu’il fût très malade 1, afin de consoler pourtant son esprit de peur que, parfois, il ne défaille en raison de ses grandes et multiples maladies, faisait souvent chanter de jour, par ses compagnons, les Louanges du Seigneur 2 qu’il avait lui-même faites longtemps auparavant, dans sa maladie 3. De même les faisait-il aussi chanter 4 de nuit, surtout pour l’édification des gardes 5 qui veillaient de nuit à l’extérieur du palais à cause de lui.

Comme frère Élie constatait que le bienheureux François, soumis à une si grave maladie, se réconfortait et se réjouissait ainsi dans le Seigneur, il lui dit un jour : «Très cher frère 6, je suis bien consolé et édifié par toute la joie que tu manifestes pour toi et tes compagnons dans une si grande affliction et maladie. Mais bien que les gens de cette cité te vénèrent comme un saint dans la vie et dans la mort, pourtant parce qu’ils croient fermement qu’à cause de ta grande et incurable maladie tu es tout proche de mourir, en entendant de la sorte chanter les Louanges, ils pourraient penser et se dire en eux-mêmes : 1352 “Comment se fait-il qu’il montre une si grande joie, lui qui est proche de la mort? Il devrait, en effet, penser à la mort.”» Le bienheureux François lui dit : «Te souviens-tu de la vision que tu as vue à Foligno 1 et que tu m’as rapportée : quelqu’un te disait que je ne devais vivre que deux ans? Avant que tu voies cette vision, par la grâce du Saint-Esprit qui inspire dans le cœur 2 et met dans la bouche 3 de ses fidèles tout bien, souvent de jour et de nuit, je considérais ma fin 4. Mais à partir du moment où tu as eu la vision, chaque jour j’ai eu davantage le souci de considérer le jour de ma mort.» Et il dit avec grande ferveur d’esprit : «Frère, laisse-moi me réjouir dans le Seigneur 5 et dans ses louanges, dans mes maladies 6; car avec l’aide de la grâce du Saint-Esprit, je suis à ce point uni et conjoint à mon Seigneur que, par sa miséricorde, je puis bien me réjouir dans le Très-Haut lui-même!»

[Ayant confirmation qu’il va bientôt mourir, François s’écrie : «Bienvenue, ma sœur Mort!»]

§100 [LP 65] Une autre fois en ces jours-là, un médecin nommé Bonjean de la cité d’Arezzo, qui était connu et familier du bienheureux François, lui rendit visite dans ce même palais. Le bienheureux François l’interrogea sur sa maladie, en disant : «Que penses-tu, frère Jean 7, de ma maladie d’hydropisie 8?»

Le bienheureux François, en effet, ne voulait pas nommer quiconque était appelé «Bon», par révérence pour le Seigneur qui a dit : Nul n’est bon que Dieu seul 1. De même, [il ne voulait nommer personne «père» ou «maître» 2] ni l’écrire dans les lettres 3, par révérence pour le Seigneur qui a dit : N’appelez personne sur terre votre «père» et ne vous faites pas appeler «maître» 4, etc. Le médecin lui dit : «Frère, par la grâce du Seigneur, tout ira bien 5 pour toi.» Il ne voulait pas dire, en effet, qu’il devait mourir d’ici peu. Le bienheureux François lui dit derechef : «Dis-moi la vérité : que t’en semble-t-il? Ne crains pas, car, par la grâce de Dieu, je ne suis pas un couard pour craindre la mort, car, avec l’aide du Seigneur, par sa miséricorde et sa grâce je suis à ce point conjoint et uni à mon Seigneur que je suis aussi content de mourir que de vivre et inversement 6.» Le médecin lui dit alors clairement : «Père, selon notre médecine, ta maladie est incurable et tu mourras ou bien à la fin du mois de septembre 7 ou bien le quatrième jour avant les nones d’octobre.» Le bienheureux François, comme il gisait malade au lit, dit avec une très grande dévotion et révérence, les bras et les mains tendues vers le Seigneur 8 avec une 1354 grande allégresse spirituelle et corporelle 1 : «Bienvenue, ma sœur Mort 2!»

[François expose sa volonté à frère Richer; le sens de l’appellation «Frères mineurs»; les frères délaissent les préceptes de pauvreté que François a inscrits dans la Règle]

§101 [LP 66] 4 Frère Richer 5 de la Marche d’Ancône, noble par la parenté, mais plus noble par la sainteté, que le bienheureux François chérissait d’une grande affection, rendit un jour visite au bienheureux François en ce même palais 6. Entre autres paroles sur la religion et l’observance de la Règle dont il parla avec le bienheureux François, il l’interrogea aussi sur ce qui suit, en disant 1 : «Dis-moi, père, l’intention que tu as eue au début, quand tu as commencé à avoir des frères, et l’intention que tu as aujourd’hui et que tu crois avoir jusqu’au jour de ta mort, pour que je puisse être assuré 2 de ton intention et de ta volonté première et dernière : est-ce que nous, frères clercs, qui avons tant de livres 3, pouvons les avoir, bien que nous disions qu’ils appartiennent à la religion?» Le bienheureux François lui dit : «Je te dis, frère, que telle fut et est ma première et dernière intention et volonté : si les frères m’avaient cru, tout frère ne devrait rien avoir que l’habit, comme notre Règle nous le concède, avec la ceinture et les caleçons 4.»

[LP 67] Aussi dit-il un jour 5 : «La religion et la vie des Frères mineurs est un petit troupeau 6 que le Fils de Dieu, en cette toute dernière heure 7, a demandé à son Père céleste en disant : “Père, je voudrais que tu fasses et me donnes un peuple nouveau et humble en cette toute dernière heure 8, qui serait différent en humilité et pauvreté de tous les autres qui ont précédé et qui se 1356 contenterait de n’avoir que moi seul.” Et le Père répondit à son Fils bien-aimé : “Fils, ce que tu as demandé est fait.”»

Aussi le bienheureux François disait-il que, pour cette raison, le Seigneur a voulu 1 qu’ils soient appelés «Frères mineurs», car c’est le peuple 2 que le Fils de Dieu a demandé à son Père. Le Fils de Dieu lui-même dit d’eux dans l’Évangile : Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume 3. Et encore : Ce que vous avez fait à un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait 4. Car bien que l’on comprenne que le Seigneur avait dit 5 cela de tous les pauvres spirituels, toutefois il a surtout prédit ainsi la religion des Frères mineurs qui devait venir dans son Église 6. Aussi, comme il avait été révélé au bienheureux François qu’elle devait être appelée «religion des Frères mineurs», ainsi fit-il écrire dans la première Règle lorsqu’il la porta devant le seigneur pape Innocent III 8; et celui-ci l’approuva, la lui concéda et l’annonça ensuite à tous en conseil 9.

De même, le Seigneur lui révéla aussi la salutation que devaient faire les frères, comme il 1 fit écrire dans son Testament 2 en disant : «Comme salutation, le Seigneur me révéla que je devais dire : “Que le Seigneur te donne la paix!” 3» Aussi, au tout début de la religion, alors que le bienheureux François allait avec un frère qui fut un des douze premiers, ce frère saluait hommes et femmes sur la route et ceux qui étaient dans les champs en disant : «Que le Seigneur vous donne la paix 4!» Et parce que les gens n’avaient jusque-là entendu faire une telle salutation par aucun religieux, ils s’en étonnaient fort. Bien plus, comme avec indignation, certaines personnes leur disaient : «Que veut dire pareille salutation 5?» De sorte que ce frère se mit à en éprouver beaucoup de honte. Aussi demanda-t-il au bienheureux François : «Frère, laisse-moi dire une autre salutation.» Le bienheureux François lui dit : «Laisse-les dire, car ils ne perçoivent pas les choses qui sont de Dieu 6. Mais n’en éprouve pas de honte, car je te dis, frère, qu’un jour des nobles et des princes de ce monde manifesteront de la révérence à toi et 1358 aux autres frères pour cette sorte de salutation 1.» Et le bienheureux François dit : «N’est-ce pas une grande chose si le Seigneur veut avoir tin pauvre petit peuple parmi tous les autres qui ont pr6cédé, qui se contenterait de n’avoir que lui seul, très haut et glorieux?»

[LP 68] 2 Si quelque frère voulait demander pourquoi le bienheureux François, en son temps, n’a pas fait observer aux frères une pauvreté aussi stricte qu’il a dite à frère Richer et n’a pas ordonné qu’elle doive être observée, nous qui avons été avec lui 3 répondrions à cela comme nous avons entendu de sa bouche 4; car lui-même dit aux frères cela et de très nombreuses autres choses, et il a aussi fait écrire dans la Règle beaucoup de choses que, dans la prière assidue et la méditation, il demandait au Seigneur pour le bénéfice de la religion, affirmant qu’elle était entièrement la volonté du Seigneur. Mais comme il leur montrait ces choses, elles leur paraissaient après cela pesantes et insupportables 5, car ils ignoraient alors ce qui allait survenir clans la religion après sa mort. Et parce qu’il craignait beaucoup le scandale chez lui ou chez les frères 6, il ne voulait pas s’opposer â eux, mais il accédait — bien malgré lui — à leur volonté et s’excusait devant le Seigneur. Mais pour que ne retourne pas vide au Seigneur la parole acte Celui-ci mettait dans sa bouche 7 pour l’utilité des frères, il voulait l’accomplir en lui, peur en obtenir une récompense du Seigneur 1; et finalement, il trouvait la paix en cela et son esprit était consolé.

[L’opposition des ministres à François concernant la possession des livres et la pratique de la pauvreté]

§102 [LP 69] À l’époque donc où il revint des régions d’outre-mer 2, un ministre parlait avec lui du chapitre de la pauvreté, voulant connaître sa volonté et sa pensée 3, d’autant qu’il était alors écrit dans la Règle un chapitre sur les prohibitions du saint Évangile : N’emportez rien en chemin 4, etc. Le bienheureux François répondit : «Moi, je veux comprendre ainsi : que les frères ne devraient rien avoir si ce n’est l’habit avec la corde et les caleçons, comme il est contenu dans la Règle 5, et ceux qui sont contraints par la nécessité, des chaussures 6.» Et le ministre lui dit : «Que ferai-je, moi, puisque j’ai tant de livres, qui valent plus de cinquante livres 7?» Or il dit cela, car il voulait les avoir avec bonne conscience, d’autant qu’il se faisait reproche d’avoir 8 tant de 1360 livres, alors qu’il savait que le bienheureux François comprenait si strictement le chapitre de la pauvreté. Le bienheureux François lui dit : «Frère, je ne peux ni ne dois aller contre ma conscience et la profession du saint Évangile, que nous avons professées.» En entendant cela, le ministre devint triste 1. Voyant qu’il était ainsi troublé, le bienheureux François lui dit avec ferveur d’esprit, comme s’il représentait la totalité des frères 2 : «Vous, Frères mineurs, vous voulez être vus et appelés observateurs du saint Évangile par tous 3 et par vos œuvres, vous voulez avoir 4 un magot 5!»

Bien que les ministres sachent que, selon la Règle des frères 6, ils étaient tenus d’observer le saint Évangile, croyant néanmoins ne pas être tenus d’observer la perfection du saint Évangile 7, ils firent pourtant retirer de la Règle le chapitre où il est dit : N’emportez rien en route 8, etc. C’est pourquoi le bienheureux François, connaissant cela par l’Esprit saint, dit devant certains frères : «Les frères ministres pensent tromper Dieu et me tromper.» Et il dit : «Eh bien, pour que tous les frères sachent et connaissent qu’ils sont tenus d’observer la perfection du saint Évangile, je veux que soit écrit au commencement et à la fin de la Règle que les frères sont tenus d’observer le saint Évangile de notre Seigneur Jésus Christ 1! Et pour que les frères soient toujours inexcusables 2 devant Dieu, ce que le Seigneur a mis dans ma bouche pour le salut et l’utilité de mon âme et de celles des frères, dès lors que je le leur ai annoncé et que je le leur annonce, je veux le leur montrer par des œuvres et, avec l’aide du Seigneur, l’observer à jamais 3.» Aussi observa-t-il à la lettre le saint Évangile, du moment où il commença d’avoir des frères jusqu’au jour de sa mort 4.

[Un novice qui désirait avoir un psautier; la science et les livres ne doivent pas faire perdre la prière ni l’humilité]

§ 103 [LP 70] De même 5, à une époque, y eut-il un frère novice 6 qui savait lire le psautier, mais pas bien. Et parce qu’il aimait le lire, il demanda au ministre général 7 la permission d’avoir un psautier et le ministre la lui concéda 8. Mais il ne voulait pas l’avoir sans avoir d’abord la permission du bienheureux François, d’autant qu’il avait entendu dire que le bienheureux 1362 François 1 ne voulait pas que ses frères soient avides de science et de livres, mais qu’il voulait et prêchait aux frères de s’appliquer à avoir et imiter la pure et sainte simplicité, la sainte prière et darne Pauvreté 2, sur lesquelles édifièrent les saints et premiers frères 3; et qu’il croyait que celle-ci était un chemin plus sûr pour le salut de l’âme 4.

Ce n’est pas qu’il condamnait et méprisait la sainte science. Au contraire, il vénérait avec une extrême affection ceux qui étaient savants dans la religion 5 et tous les savants, comme lui-même en a témoigné dans son Testament en disant : «Tous les théologiens 6 et ceux qui administrent les paroles divines, nous devons les honorer et les vénérer comme ceux qui nous administrent l’esprit et la vie 7.» Mais prévoyant l’avenir, il connaissait par l’Esprit saint — et il dit aussi maintes fois aux frères — que beaucoup de frères, sous prétexte d’édifier les autres, abandonneraient leur vocation, à savoir la pure et sainte simplicité, la sainte prière et notre dame Pauvreté 1. Il leur arrivera que, du fait qu’ils se seront crus davantage pénétrés de dévotion et enflammés pour l’amour de Dieu 2 en raison de leur intelligence de l’Écriture, par la même occasion, ils en demeureront intérieurement froids et comme vides. Et ainsi ne pourront-ils retourner à la vocation primitive, d’autant qu’ils auront manqué 3 le temps de vivre suivant leur vocation. «Et je 4 crains que ce qu’ils paraissaient avoir ne leur soit enlevé 5, puisqu’ils auront abandonné leur vocation 6.»

[LP 71] Et il disait : «Nombreux sont ceux qui, jour et nuit, placent tout leur effort et leur attention dans la science, abandonnant leur sainte vocation et la prière fervente 7. À peine ont-ils prêché à quelques-uns ou au peuple 8 et qu’ils voient ou apprennent que certains en sont édifiés ou convertis à la pénitence, ils sont enflés d’orgueil 9 ou se vantent des œuvres et du profit d’autrui 10; car ceux qu’ils croient avoir édifiés ou 1364 convertis à la pénitence par leurs paroles 1, c’est le Seigneur qui les édifie et les convertit par les prières des saints frères 2, bien qu’eux-mêmes l’ignorent; car telle est la volonté de Dieu : qu’ils n’en soient pas avertis et qu’ainsi ils ne s’en enorgueillissent pas. Ces frères sont mes chevaliers de la Table ronde 3, qui se cachent dans les déserts et dans les lieux retirés 4 pour s’adonner plus diligemment à la prière et à la méditation, pleurant leurs péchés et ceux des autres 5, eux dont la sainteté est connue de Dieu, parfois ignorée des frères et des gens 6. Et quand leurs âmes seront présentées au Seigneur par les anges, alors le Seigneur leur montrera le fruit et la récompense de leurs peines 7, à savoir les nombreuses âmes qui ont été sauvées par leurs prières 8, en leur disant : “Fils, voici que ces âmes ont été sauvées par vos prières 9; et parce que vous avez été fidèles en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup 10.”»

Aussi, pour cette raison, le bienheureux François expliquait-il cette parole : Alors que la femme stérile a enfanté de nombreux enfants, celle qui avait beaucoup de fils dépérit 1 : la femme stérile, disait-il, est le bon religieux 2 qui, par de saintes prières et vertus, s’édifie lui-même et les autres 3. Il disait souvent ces paroles devant les frères dans l’allocution qu’il leur adressait 4 et, surtout, au chapitre des frères à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, devant les ministres et les autres frères.

Aussi instruisait-il tous les frères, tant les ministres que les prédicateurs, en vue des œuvres, en leur disant qu’à cause de la prélature, de l’office 6 et du souci de la prédication, ils ne devaient en aucune manière 7 abandonner la sainte et dévote prière, le fait d’aller aux aumônes et de travailler de leurs mains 8 comme les autres frères, pour le bon exemple et le profit de leur âme et de celle des autres. Et il disait : «Les frères qui sont sujets sont très édifiés quand leurs ministres et les prédicateurs aiment à

1366 s’adonner à la prière, s’abaissent et s’humilient 1.» Aussi pratiqua-t-il en lui, en fidèle zélateur 2 du Christ, ce qu’il enseignait à ses frères tant qu’il fut sain de corps 3.

[LP 72] Comme le frère novice dont il a été question plus haut 4 séjournait dans un ermitage, il arriva que le bienheureux François y vienne un jour. Ce frère lui parla ainsi, en lui disant : «Père, ce serait pour moi une grande consolation d’avoir un psautier; mais bien que le ministre général veuille nie le concéder, je veux cependant l’avoir avec ton consentement 5.» Le bienheureux François lui donna cette réponse, en disant : «L’empereur Charles, Roland, Olivier, tous les paladins et les hommes vaillants qui furent puissants au combat, poursuivant avec beaucoup de sueur et de peine les infidèles jusqu’à la mort, eurent sur eux une victoire glorieuse et mémorable et, pour finir, sont morts en saints martyrs 6 au combat pour la foi du Christ. Nombreux sont ceux qui veulent recevoir honneur et louange humaine par le seul récit de ce qu’ils ont fait.» Et à cause de cela, il écrivit la signification de ces paroles dans ses Admonitions, en disant : «Les saints ont fait des œuvres et nous, en les racontant et en les prêchant, nous voulons en recevoir honneur et gloire 1.» — Comme s’il disait 2 : La science enfle, mais la charité édifie 3.

[Suite du récit du novice qui désirait avoir un psautier]

§ 104 [LP 73] Une autre fois, comme le bienheureux François était assis près du feu et se chauffait 4, il 5 parla à nouveau du psautier. Et le bienheureux François lui dit : «Après que tu auras eu un psautier, tu convoiteras 6 et voudras avoir un bréviaire; après que tu auras eu un bréviaire, tu t’assiéras dans une chaire comme un grand prélat 7, en disant à ton frère : “Apporte-moi le bréviaire 8!”» Et disant ces mots, avec une grande ferveur d’esprit il prit de la cendre avec la main et la mit sur sa tête, en se passant [la main en rond sur la tête, comme 1368 quelqu’un qui se lave la tête, en disant ainsi] à lui-même 1 : «Moi, le bréviaire! Moi, le bréviaire!» Et disant ainsi, il répéta maintes fois ce geste de 2 la main sur sa tête. Le frère en fut stupéfait et honteux. Après quoi le bienheureux François lui dit 3 : «Frère, moi aussi j’ai été tenté d’avoir des livres; mais pour connaître à cet égard la volonté du Seigneur, j’ai pris le livre où étaient écrits les Évangiles du Seigneur et j’ai prié le Seigneur de daigner me montrer, à la première ouverture du livre, sa volonté à cet égard 4. Une fois la prière finie, à la première ouverture du livre s’est présentée à moi cette parole du saint Évangile : À vous, il a été donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu, mais aux autres, c’est en paraboles 5.» Et il ajouta : «Si nombreux sont ceux qui aiment s’élever vers la science que bienheureux sera celui qui se fera stérile pour l’amour du Seigneur Dieu.»

[Fin du récit du novice qui désirait avoir un psautier]

§I05 [LP 741 Comme de nombreux mois s’étaient ensuite écoulés et que le bienheureux François était à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, près de la cellule derrière la maison, sur le chemin, ce frère lui parla à nouveau du psautier; le bienheureux François lui dit 1 : «Va et fais donc comme t’a dit ton ministre.» Ayant entendu cela, le frère se mit à repartir par le chemin d’où il était venu 2. Or restant sur le chemin, le bienheureux François se mit à considérer ce qu’il avait dit à ce frère. Aussitôt, il appela à grands cris derrière lui en disant : «Attends-moi, frère, attends!» Et il alla ainsi jusqu’à lui en lui disant : «Reviens avec moi, frère, et montre-moi l’endroit où je t’ai dit de faire pour le psautier comme te dirait ton ministre 3.» Et parvenus à l’endroit où il lui avait dit cette parole, le bienheureux François s’inclina devant le frère et, se tenant à genoux, déclara : «Mea culpa, frère, mea culpa, car quiconque veut être frère mineur ne doit avoir que des tuniques 4, comme la Règle le lui concède, une corde 5 et des caleçons et, pour ceux qui sont contraints par une nécessité manifeste ou par la maladie 6 des chaussures 7.»

Aussi, chaque fois que les frères venaient à lui pour avoir de lui un conseil de cette sorte, leur présentait-il cette réponse. C’est pour cela qu’il disait : «On ne connaît de science qu’à la mesure de ses œuvres; et le religieux n’est bon orateur qu’à la 1370 mesure de ses œuvres» — comme s’il disait : on ne connaît le bon arbre à rien d’autre qu’à son fruit 1.

[François explique à un frère pourquoi il a cessé de s’opposer aux abus; sa résolution de témoigner par l’exemple; sa volonté que les maisons des frères soient pauvres et humbles; l’opposition des frères et sa crainte du scandale]

§ 106 [LP 75] Derechef, comme le bienheureux François demeurait dans le même palais 2, là un jour, un de ses compagnons lui dit : «Père, pardonne-moi, car ce que je veux te dire, beaucoup 3 l’ont déjà observé.» Et il dit : «Toi, tu sais comment jadis, par la grâce de Dieu, toute la religion s’est épanouie dans la pureté de la perfection, c’est-à-dire comment la totalité des frères, avec ferveur et zèle, observait la sainte pauvreté en toutes choses : dans les édifices petits et pauvres, dans les meubles petits et pauvres, dans les livres petits et pauvres et dans les pauvres petits vêtements 4. Et de même qu’en cela comme dans les autres choses extérieures, ils étaient, d’une volonté unanime, soucieux d’observer tout ce qui relève de notre profession 5 et vocation et du bon exemple, de même étaient-ils unanimes dans l’amour de Dieu et du prochain 6. Maintenant donc, depuis peu de temps, cette pureté et perfection a commencé de s’altérer, bien que les frères disent beaucoup, pour s’excuser 7, qu’à cause du grand nombre, cela ne peut être observé par les frères. Mieux : beaucoup de frères 1 croient que le peuple est davantage édifié 2 par cela que par les usages susdits et il leur semble 3 que les gens vivent et se conduisent plus honnêtement en raison de cela. Aussi tiennent-ils 4 pour presque rien la voie de la simplicité et d’une telle pauvreté 5, qui furent le commencement et le fondement de notre religion. C’est pourquoi, considérant ces évolutions 6, nous croyons qu’elles te déplaisent; mais nous nous étonnons beaucoup, si elles te déplaisent, que tu les supportes et ne les corriges pas 7.»

[LP 76] Le bienheureux François lui dit : «Que le Seigneur te pardonne, frère, de vouloir m’être contraire et t’opposer à moi, et de m’entraîner dans ce qui ne relève pas de mon office.» Et il dit : «Tant que j’ai eu l’office des frères 8 et que les frères demeurèrent dans leur vocation et profession, bien que j’aie toujours été malade depuis le début de ma conversion au Christ, je n’avais que peu de souci pour les satisfaire par l’exemple et la prédication. Mais je me suis rendu compte que le Seigneur multipliait chaque jour le nombre des frères 9 et qu’eux, par tiédeur 10 et manque d’esprit, commençaient à se 1372 détourner de la voie droite et sûre par laquelle ils avaient coutume de marcher pour avancer par une voie plus large 1, comme tu l’as dit, sans prêter attention à leur profession et vocation ni au bon exemple; et je me suis rendu compte que, malgré ma prédication et mon exemple 2, ils n’abandonnaient pas le chemin 3 qu’ils avaient désormais entamé; alors j’ai confié la religion 4 au Seigneur et aux ministres des frères. De fait, bien qu’à l’époque où j’ai renoncé et ai abandonné l’office des frères 5, je me sois excusé devant les frères en chapitre général de ce qu’à cause de ma maladie, je ne puisse prendre soin ni avoir souci d’eux, pourtant à présent, si les frères marchaient et avaient marché selon ma volonté, pour leur consolation je ne voudrais pas qu’ils aient un autre ministre que moi jusqu’au jour de ma mort. Du moment, en effet, où un sujet fidèle et bon connaît et observe la volonté de son prélat, le prélat n’a que peu de souci à se faire pour lui. Bien plus, je me réjouirais tant de la bonté des frères et je serais tellement consolé en raison de mon profit et de leur profit 6 que, même si je gisais malade au lit, cela ne me pèserait pas de les satisfaire.»

Et il dit : «Mon office — c’est-à-dire la prélature sur les frères — est spirituel, car je dois dompter les vices et les corriger. Aussi, si je ne peux dompter les vices ni les corriger par la prédication et par l’exemple 7, je ne veux pas devenir un bourreau pour frapper et flageller, comme le pouvoir séculier 8. Car j’ai confiance dans le Seigneur 9 de ce que, toujours, les ennemis invisibles — qui sont les sergents du Seigneur 1 pour punir, en ce monde et en celui à venir, ceux qui transgressent les commandements de Dieu 2 — tireront vengeance d’eux en les faisant corriger par les hommes de ce monde, pour leur blâme et leur honte; ainsi retourneront-ils à leur profession et vocation. Toutefois, jusqu’au jour de ma mort, par l’exemple et par les actes, je ne cesserai d’enseigner aux frères à marcher par la voie que le Seigneur m’a montrée 3; et moi, je la leur ai montrée et je les ai instruits pour qu’ils soient inexcusables' devant le Seigneur et que, moi, devant Dieu, je ne sois pas tenu de rendre compte plus tard d’eux et de moi.»

[LP 77] Aussi fit-il alors écrire dans son Testament 5 que toutes les maisons des frères devaient être construites de boue et de bois, en signe de sainte pauvreté et humilité 6, et que les églises construites pour les frères soient petites. Bien plus, il voulut que cela commence à être réformé, surtout en ce qui concerne les maisons construites de boue et de bois et tous les autres bons exemples, dans le lieu de Sainte-Marie-de-la-Portioncule, qui fut le premier lieu où, après que les frères s’établirent, le 1374 Seigneur commença à multiplier les frères 1, afin que ce soit peur toujours un mémorial pour les autres frères qui sont et qui viendront à la religion 2. Mais certains lui dirent 3 qu’il ne leur paraissait pas bon que les maisons des frères doivent être construites de houe et de bois, puisque, en de nombreux lieux et provinces, le bois est plus cher que les pierres 4. Le bienheureux François ne voulait pas lutter contre eux, parce qu’il était très malade et qu’il était proche de la mort — car il vécut peu par la suite. Aussi écrivit-il par la suite dans son Testament : «Que les frères prennent garde de ne recevoir absolument églises, demeures 5 et tout ce qu’on construit pour eux, si cela n’est pas conforme à la sainte pauvreté que nous avons promise dans la Règle, logeant toujours là comme des étrangers et des pèlerins 6.»

Nous qui 7 avons été avec lui quand il écrivit la Règle et presque tous ses autres écrits, nous rendons témoignage qu’il fit écrire 8 de nombreux points dans la Règle et ses autres écrits, sur lesquels certains 9 frères s’opposèrent à lui — et surtout les prélats 10. Or, il se trouve que ces points sur lesquels les frères s’opposèrent au bienheureux François durant sa vie seraient très utiles pour toute la religion, maintenant qu’il est mort 1. Mais parce qu’il craignait beaucoup le scandale, il admettait, bien malgré lui 2, les volontés des frères 3. Mais il disait souvent cette parole : «Malheur aux frères qui s’opposent à moi sur ce que je sais être la volonté de Dieu pour la plus grande utilité de la religion, quoique j’admette contre mon gré leur volonté!»

Aussi disait-il souvent à ses compagnons 4 : «En cela est ma douleur et mon affliction : ce qu’avec beaucoup de labeur, de prière et de méditation, j’obtiens de Dieu par sa miséricorde pour l’utilité présente et future de toute la religion — et j’ai reçu de lui l’assurance qu’elles sont conformes à sa volonté —, certains frères, par l’autorité et le secours 5 de leur science, l’évacuent et s’opposent à moi en disant : “Ceci est à tenir et observer, et cela non!”» Mais parce que, comme il a été dit, il craignait tant le scandale, il permettait qu’adviennent beaucoup de choses et il admettait beaucoup de leurs volontés, qui n’étaient pas conformes à sa volonté 6.

[À la Portioncule, François édicte un règlement contre les paroles oiseuses]

§ 107 [LP 78] Comme, à une époque, notre très saint père François séjournait à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, il avait coutume, chaque jour après le repas, de travailler avec ses 1376 frères à quelque tâche 1 pour combattre le vice d’oisiveté, considérant qu’il n’était pas bon pour lui et ses frères qu’après la prière, par des paroles vaines ou oiseuses, ils puissent perdre ce qu’ils gagnaient, avec l’aide du Seigneur, pendant le temps de prière; pour éviter de tomber dans des paroles vaines ou oiseuses, il ordonna ce qui suit et commanda aux frères de l’observer 2 : «Si un frère, qu’il soit désœuvré ou occupé à quelque œuvre parmi les frères, prononce quelque parole vaine ou oiseuse, qu’il soit tenu de dire une fois le Notre Père, en louant Dieu au commencement et à la fin de sa prière 3, à la condition suivante : si d’aventure, se sentant coupable, il s’accuse d’abord de ce qu’il a commis, qu’il dise ce Notre Père pour son âme avec les Louanges de Dieu comme il a été dit 4. S’il a d’abord été réprimandé par un autre frère, qu’il soit tenu de dire le Notre Père de la manière susdite pour l’âme de ce frère qui l’a réprimandé. Si d’aventure, après avoir vraiment été réprimandé, en s’excusant, il néglige de 5 dire ce Notre Père, qu’il soit tenu de dire de la même manière deux Notre Père pour l’âme du même frère qui l’a réprimandé, par le témoignage duquel — ou peut-être d’un autre frère — il s’avère qu’il a vraiment dit ladite parole oiseuse ou vaine. Qu’il récite aussi lesdites Louanges de Dieu, comme il a été dit, au commencement et à la fin de sa prière, assez haut et clair pour pouvoir être compris et entendu par les frères demeurant là; que ces frères, pendant qu’il dit cela, se taisent et écoutent. Si l’un d’eux, contrevenant à cela, le tait 6, qu’il soit tenu de dire un Notre Père de la même manière avec les Louanges de Dieu pour l’âme du frère ayant parlé 1. Et 2 tout frère, quand il entre dans une cellule, une maison ou n’importe quel lieu, en trouvant là ou ailleurs un frère ou des frères, qu’il doive toujours louer et bénir Dieu avec empressement.» La coutume du très saint père était de dire toujours ces Louanges et, avec une volonté et un désir très ardents, il voulait que les autres frères aussi mettent tout autant de soin et de zèle à les dire 3.

[François décide de partir pour la France; sa dévotion à l’eucharistie; il envoie Sylvestre chasser les démons d’Arezzo; le cardinal Hugolin l’arrête à Florence]

108 [LP 79] A l’époque de ce chapitre, célébré dans le même lieu 4, où les frères furent envoyés pour la première fois dans certaines provinces transalpines 5, une fois le chapitre fini, le 1378 bienheureux François. demeurant dans le lieu susdit avec certains frères, leur dit : «Très chers frères, il me faut être un modèle et un exemple pour tous les frères Si donc j’ai envoyé mes frères dans des contrées lointaines, pour endurer la fatigue et la honte, la faim et de nombreuses autres nécessités, il est juste et bon, me semble-t-il 3, que, moi, j’aille de même en quelque province lointaine, d’autant que les frères seront capables d’endurer plus patiemment leurs nécessités et tribulations 4 lorsqu’ils sauront que je supporte la même chose.» Et il leur dit : «Allez donc et priez le Seigneur pour qu’il me donne de choisir la province qui soit la plus propice 5 à la louange du Seigneur, au profit et au salut des âmes et au bon exemple de notre religion.» C’était en effet l’habitude du très saint père, non seulement quand il allait prêcher dans une province lointaine, mais aussi quand il parcourait des provinces proches, de prier le Seigneur et d’envoyer des frères prier, pour que partout où il était meilleur selon Dieu le Seigneur dirige son cœur afin qu’il s’y rende. Les frères allèrent donc en prière et, une fois la prière finie, ils revinrent auprès de lui. Il leur dit 6 : «Au nom de notre Seigneur Jésus Christ 7, de sa mère la Vierge glorieuse et de tous les saints 8, je choisis la province de France, dans laquelle le peuple est catholique 1, d’autant que, parmi les autres catholiques de la sainte Église, ils manifestent une grande révérence au corps du Christ 2, ce qui me plaît beaucoup. Pour cette raison, je demeurerai plus volontiers avec eux.»

[LP 80] 3 De fait, le bienheureux François avait une si grande révérence et dévotion envers le corps du Christ qu’il voulut que soit écrit dans la Règle que les frères, dans les provinces où ils séjournaient, en prennent soin et en aient souci, et qu’ils en avertissent les clercs et les prêtres et leur prêchent 4 de placer le corps du Christ en un lieu bon et honnête. Et s’ils ne le faisaient pas, il voulait que les frères s’en chargent 5. Bien plus, à une époque, il voulut envoyer des frères avec des ciboires dans toutes les provinces et, partout où ils trouveraient le corps du Christ placé de manière illicite, qu’ils le placent dans ceux-ci avec honneur 6.

De fait, par révérence pour le très saint corps et sang du Seigneur Jésus Christ, il voulut de même que soit mis dans la 1380 Règle que, «partout où les frères trouveraient écrits les paroles» et les mots du Seigneur 1 par lesquels est produit le très saint sacrement «pas bien conservés, ou s’ils gisent épars en quelque lieu de manière déshonnête, ils les recueillent et les conservent, honorant le Seigneur dans les paroles qu’il a prononcées 2. Beaucoup de choses, en effet, sont sanctifiées par les paroles de Dieu 3 et c’est en vertu des paroles du Christ qu’est produit le sacrement de l’autel 4.» Bien qu’il ne l’ait pas écrit dans la Règle, surtout parce qu’il ne semblait pas bon aux frères ministres que les frères aient cela comme commandement 5, le saint père voulut cependant laisser aux frères, dans son Testament et ses autres écrits, sa volonté à ce sujet 6. Il voulut aussi envoyer d’autres frères par la totalité des provinces avec de bons et beaux fers à hosties, pour confectionner des hosties.

Comme 7 le bienheureux François choisissait ceux des frères qu’il voulait emmener avec lui 8, il leur dit : «Au nom du Seigneur, allez deux par deux 9 par le chemin, honnêtement et surtout en silence du matin jusqu’après tierce 10, priant le Seigneur en vos cœurs 11. Et qu’aucune parole oiseuse 12 ou inutile ne soit prononcée parmi vous 1. Car bien que vous voyagiez, que votre conduite soit toutefois aussi honnête que si vous demeuriez dans un ermitage ou dans une cellule; de fait, où que nous soyons et voyagions, nous avons une cellule avec nous. Frère Corps 2 est en effet notre cellule et l’âme est l’ermite qui séjourne à l’intérieur de la cellule pour prier Dieu et méditer. C’est pourquoi, si l’âme ne demeure pas en repos et solitude dans sa cellule, une cellule faite de main d’homme est de peu d’utilité au religieux.»

[LP 81] 3 Alors qu’ils parvenaient à Arezzo 4, il y avait un très grand scandale et une guerre par presque toute la cité, jour et nuit, du fait de deux factions qui se haïssaient l’une l’autre depuis longtemps. Voyant cela et entendant une si grande rumeur et clameur de jour et de nuit, le bienheureux François, comme il était hébergé dans un hôpital, dans le bourg à l’extérieur de la cité, eut l’impression 5 que les démons exultaient de la situation et incitaient 6 tous les gens à détruire la cité par le feu et d’autres fléaux. Aussi, ému de compassion envers cette cité, dit-il à frère Sylvestre, prêtre, homme de Dieu, d’une grande foi, d’une admirable simplicité et pureté, que le saint père vénérait comme un saint : «Va devant la porte de la cité et, à voix haute, ordonne à tous les démons de tous sortir de cette cité 7.» Frère Sylvestre se leva et alla devant la porte de 1382 la cité en s’écriant d’une voix forte : «Loué et béni soit le Seigneur Jésus Christ. De la part de Dieu tout-puissant et en vertu de la sainte obéissance à notre très saint père François, j’ordonne à tous les démons de tous sortir de cette cité!» Et par la divine miséricorde et la prière du bienheureux François, il advint que, sans aucune prédication 1, ils revinrent peu après à la paix et à l’unité.

Et parce qu’il n’avait alors pu leur prêcher, le bienheureux François, comme il leur prêchait une fois par la suite, leur dit dans le premier sermon de la prédication : «Moi, je vous parle comme à des gens enchaînés par les démons, puisque vous vous êtes vous-mêmes liés et vendus comme des animaux au marché, pour votre malheur, et que vous vous êtes livrés aux mains des démons, à savoir quand vous vous exposez à la volonté de ceux qui ont causé et qui causent leur ruine et la vôtre, et qui veulent la ruine de toute la cité 2. Mais vous, vous êtes des gens misérables et ignorants, puisque vous n’avez pas de gratitude des bienfaits de Dieu qui, bien que certains d’entre vous l’ignorent, a autrefois libéré cette cité par les mérites d’un très saint frère, Sylvestre.»

[LP 82] 3 Comme le bienheureux François était parvenu à Florence 4, il y rencontra le seigneur Hugolin, évêque d’Ostie, qui par la suite fut pape 5; celui-ci avait été envoyé par le pape

Honorius 1 en légation pour le duché, la Toscane, la Lombardie et la Marche de Trévise jusqu’à la Vénétie 2. Le seigneur évêque se réjouit fort de son arrivée. Or quand il apprit du bienheureux François qu’il voulait aller en France, il lui défendit d’y aller en lui disant : «Frère, je ne veux pas que tu ailles outre-monts, car il y a dans la curie romaine beaucoup de prélats et d’autres qui voudraient nuire à ta religion 3. Or moi et les autres cardinaux qui chérissons ta religion, nous la protégeons et l’aidons plus facilement si tu demeures à proximité de cette province  4.» Mais le bienheureux François lui dit 5 : «Seigneur, c’est pour moi grande honte, alors que j’ai envoyé mes frères en des provinces éloignées et lointaines, de demeurer dans ces provinces-ci 6.» Or le seigneur évêque lui dit, comme pour le réprimander : «Pourquoi as-tu envoyé tes frères si loin pour mourir de faim et pour subir tant d’autres tribulations?» Le bienheureux François lui répondit 1384 avec grande ferveur d’esprit et l’esprit de prophétie 1 : «Seigneur, pensez-vous ou croyez-vous que le Seigneur a envoyé les frères seulement pour ces provinces-ci? Mais en vérité je vous le dis 2 : le Seigneur a choisi et envoyé les frères pour le profit et le salut des âmes de tous les hommes du monde entier; et ils seront reçus non seulement dans la terre des fidèles, mais aussi des infidèles 3. Et pourvu qu’ils observent ce qu’ils ont promis au Seigneur, alors le Seigneur leur fournira le nécessaire dans la terre des infidèles comme dans la terre des fidèles 4.» Le seigneur évêque s’émerveilla de ses paroles, en reconnaissant qu’il disait vrai. Et ainsi le seigneur évêque ne le laissa-t-il pas aller en France, mais le bienheureux François y envoya frère Pacifique avec d’autres frères 5; et lui-même retourna dans la vallée de Spolète.

[François explique qu’il ne serait pas un frère mineur s’il n’acceptait pas joyeusement d’être rejeté par les frères]

§ 109 [LP 83] À une époque, comme approchait le chapitre des frères qui devait avoir lieu à l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule 6, le bienheureux François dit à son compagnon 7 : «Il ne me semblerait pas que je sois un frère mineur si je n’étais dans l’état que je vais te dire.» Et il dit : «Voici que les frères, avec grande dévotion et vénération, viennent à moi et m’invitent au chapitre; ému par leur dévotion, je vais au chapitre avec eux. Étant réunis, ils me demandent d’annoncer la parole de Dieu parmi eux; et me levant, je leur prêche comme me l’aura enseigné l’Esprit saint 1. Une fois la prédication finie, supposons qu’ils réfléchissent et disent contre moi : “Nous ne voulons pas que tu règnes sur nous 2, car tu n’es pas éloquent et tu es trop simple 3; et nous avons trop honte d’avoir un prélat aussi simple et méprisable au-dessus de nous. Aussi, désormais, n’aie plus la présomption de t’appeler notre prélat.” Et ainsi me chassent-ils en me conspuant. Eh bien, il ne me semblerait pas que je sois un frère mineur si je ne me réjouissais pas de la même façon quand ils me conspuent et quand ils me chassent avec honte, en refusant que je sois leur prélat, que quand ils m’honorent et me vénèrent, s’ils en tirent un profit égal dans les deux cas. Car si je me réjouis de leur profit et de leur dévotion quand ils m’exaltent et m’honorent, là où il peut y avoir un danger pour l’âme, je dois d’autant plus 4 être dans l’allégresse et me réjouir de mon profit et du salut de l’âme quand ils me conspuent en me chassant avec honte, ce en quoi il y a un gain pour l’âme.»

[François est consolé par le chant d’une cigale qu’il a apprivoisée]

1386 §110 [LP 84] À une époque en été, comme le bienheureux François était dans le même lieu 1 et demeurait dans la dernière cellule â côté de la haie du jardin derrière la maison 2, où après sa mort demeurait frère Rainier, le jardinier 3, il arriva qu’un jour, comme il était descendu de cette petite cellule, il y avait une cigale sur une branche du figuier qui était à côté de cette même cellule, de sorte qu’il pouvait la toucher. Aussi, étendant sa main, lui dit-il : «Viens à moi, sœur Cigale!» Et aussitôt, elle monta sur les doigts de sa main 4 et, avec un doigt de l’autre main, il se mit à toucher la cigale en lui disant : «Chante, ma sœur Cigale!» Et aussitôt, elle lui obéit et se mit à chanter; le bienheureux François en fut fort consolé et il loua Dieu. Il la tint ainsi dans la main pendant un grand moment, après quoi il la reposa sur la branche du figuier où il l’avait prise. Et ainsi pendant huit jours d’affilée, quand il descendait de la cellule, la trouvait-il au même endroit et, chaque jour, il la recevait dans la main. Et aussitôt, quand il lui disait de chanter en la touchant, elle chantait. Au bout de huit jours, il dit à ses compagnons : «Donnons la permission 5 à sœur Cigale de s’en aller où elle voudra, car elle nous a suffisamment consolés; de fait, la chair pourrait en tirer une vaine gloire 1.» Et sitôt que la permission lui fut donnée, elle s’en alla et n’apparut plus jamais là. Ses compagnons s’émerveillèrent de ce qu’elle lui obéissait ainsi et lui était ainsi docile. De fait, le bienheureux François se réjouissait tant dans les créatures, par amour du Créateur, que le Seigneur, pour sa consolation spirituelle et corporelle 2, rendait dociles à son égard celles qui sont sauvages avec les hommes.

[François endure le froid afin d’être un modèle et un exemple pour les frères]

§111 [LP 85] A une époque, le bienheureux François demeurait à l’ermitage Saint-Éleuthère 3, à côté d’un bourg fortifié du nom de Contigliano 4 de la contrée de Rieti 5. Comme il ne portait qu’une seule tunique, un jour, en raison du grand froid et d’une grande nécessité, il rapiéça intérieurement sa tunique et la tunique de son compagnon avec des pièces, de sorte que son corps commença à en être quelque peu réconforté. Peu après 6, comme il revenait un jour de la prière, il déclara avec grande allégresse à son compagnon : «Il me faut être un modèle et un exemple pour tous les frères, car, bien qu’il soit nécessaire à mon corps d’avoir une tunique rapiécée, il me faut cependant considérer mes frères à qui la même chose est nécessaire, mais qu’ils n’ont peut-être pas ni ne peuvent avoir. Aussi me faut-il m’adapter à eux et me faut-il également endurer les mêmes 1388 nécessités qu’ils endurent, afin que, voyant cela, ils soient en mesure de les supporter plus patiemment 1.»

Nous qui avons été avec lui 2, nous ne pourrions en effet dire 3 combien étaient nombreuses et grandes les nécessités qu’il a refusées à son corps dans la nourriture et le vêtement 4, pour donner aux frères le bon exemple et pour que, dans une plus grande patience, ils endurent leurs nécessités 5. Et en cela, le bienheureux François eut toujours pour plus grande et principale préoccupation — surtout après que les frères commencèrent à se multiplier et que lui-même abandonna l’office de prélature 6 — d’enseigner aux frères, par les œuvres plus que par les paroles, ce qu’ils devaient faire et ce qu’ils devaient éviter 7.

[Le Christ est le véritable fondateur de la religion mineure; la tâche de François est de donner l’exemple aux frères]

§ 112 [LP 86] C’est pourquoi à une époque, considérant et apprenant 8 que certains frères donnaient le mauvais exemple dans la religion et aussi que les frères se détournaient du très haut sommet de leur profession, touché de douleur jusqu’au fond du cœur 1, il dit une fois au Seigneur dans la prière : «Seigneur, je te recommande la famille que tu m’as donnée 2.» Et il lui fut dit 3 par le Seigneur : «Dis-moi 4 : pourquoi t’attristes-tu tant quand quelque frère sort de la religion et quand les frères 5 ne marchent pas par la voie que je t’ai montrée 6? Dis-moi encore : qui a planté la religion des frères? Qui fait se convertir un homme pour qu’il fasse pénitence en elle? Qui donne la force de persévérer en elle? N’est-ce pas moi?» Et il lui fut dit en esprit : «Moi, je ne t’ai pas choisi comme un homme lettré et éloquent au-dessus de ma famille 7, mais je t’ai choisi 8 simple 9, pour que tu sois à même de savoir — tant toi que les autres — que c’est moi qui veillerai sur 10 mon troupeau. Mais je t’ai posé en signe 11 parmi eux, pour que les œuvres que, moi, j’opère en toi, ils doivent les reconnaître en toi et les 12 accomplir. Ceux qui marchent par ma voie 13, ils m’ont et m’auront en abondance 14; mais ceux qui ne veulent pas marcher par ma voie 15, ce qu’ils paraissent avoir leur sera enlevé 16. C’est pourquoi, je te le dis, ne t’attriste pas tant, mais fais ce que tu as à faire, accomplis ce 1390 que tu as à accomplir, car j’ai planté la religion des frères dans une charité éternelle 1. Aussi sache que je la chéris tant que, si l’un des frères, retourné à son vomissement 2, mourait hors de la religion, je remettrais un autre dans la religion pour qu’il ait sa couronne à sa place. Et à supposer qu’il ne soit pas né, je le ferai naître. Et pour que tu saches que je chéris naturellement la vie et religion des frères, à supposer que dans toute la vie et religion des frères ne restent que trois frères 3, pour l’éternité je ne l’abandonnerai pas 4.»

[LP 87] Parlant à son esprit, le bienheureux François fut réconforté par ces paroles, d’autant qu’il s’attristait excessivement quand il apprenait quelque mauvais exemple de la part des frères. Et bien qu’il ne pût totalement s’empêcher de s’attrister quand il apprenait quelque mal 5, cependant, après qu’il fut ainsi réconforté par le Seigneur, il rappelait ce réconfort à sa mémoire et en parlait avec ses compagnons 6. Aussi le bienheureux François disait-il souvent aux frères dans les chapitres et aussi dans l’allocution qu’il leur adressait 7 : «Moi, j’ai juré et décidé 1 d’observer la Règle des frères 2, et tous les frères s’y sont pareillement engagés. C’est pourquoi désormais, depuis que j’ai abandonné l’office des frères 3 à cause de mes maladies et pour la plus grande utilité de mon âme et de tous les frères 4, je ne suis tenu que 5 de manifester le bon exemple 6 aux frères. J’ai en effet appris 7 cela du Seigneur et je sais en vérité que, même si la maladie ne me donnait pas une excuse, la plus grande aide que je puisse procurer à la religion des frères, c’est de m’adonner chaque jour à prier le Seigneur pour elle, pour qu’il la gouverne, la conserve, la protège et la défende. Je me suis, en effet, engagé devant le Seigneur et devant les frères à ce que, si quelque frère périssait à cause de mon mauvais exemple, je veux être tenu d’en rendre raison au Seigneur 8.»

Aussi, bien que parfois 9 quelque frère lui dise qu’il devrait quelquefois se mêler de la marche de la religion 10, répondait-il par de telles paroles, en disant : «Les frères ont leur Règle 11 et ils ont juré dessus. Et pour qu’ils n’aient pas d’excuse, après qu’il a plu au Seigneur de m’établir pour que je sois leur prélat, je l’ai jurée pareillement devant eux et je veux l’observer 1392 jusqu’à la fin 1. Aussi, puisque les frères savent ce qu’ils doivent faire 2 ainsi que ce qu’ils doivent éviter, ne me reste-t-il qu’à les enseigner par mes œuvres, car c’est pour cela que je leur ai été donné, pendant ma vie et après ma mort.»

[La honte éprouvée par François lorsqu’il rencontrait plus pauvre que lui]

113 [LP 88] À une époque, comme le bienheureux François parcourait une province en prêchant, il arriva qu’il rencontre un pauvre petit homme. Comme il considérait sa grande pauvreté 3, il dit à son compagnon :

«La pauvreté de celui-ci nous inflige une grande honte et réprimande grandement notre pauvreté 4.»

Son compagnon répondit et lui dit :

«Comment cela, frère?»

Et lui : «C’est pour moi grande honte lorsque je rencontre quelqu’un qui est plus pauvre que moi, puisque j’ai choisi sainte Pauvreté pour ma dame 5 et pour mes délices et richesses spirituelles et corporelles. Et cette nouvelle 6 a retenti dans le monde entier, à savoir que j’ai professé la pauvreté devant Dieu et les hommes. Pour cette raison, je dois donc avoir honte lorsque je rencontre un homme qui est plus pauvre que moi.»

[François corrige un frère qui a dit du mal d’un pauvre]

114 [LP 89] Comme le bienheureux François s’était rendu en un ermitage des frères près de Rocca di Brizio 1 à l’occasion d’une prédication aux gens de cette province, il arriva que, le jour même où il devait y prêcher, un petit homme pauvre et en mauvaise santé vînt à lui. Comme il le voyait, il se mit à considérer sa pauvreté et maladie, de sorte qu’ému de pitié au vu de sa pauvreté et maladie, il se mit à parler avec son compagnon de son dénuement et de sa maladie, en compatissant envers lui 2. Et son compagnon lui dit : «Frère, il est vrai que celui-ci est fort pauvre, mais peut-être n’y a-t-il, dans toute la province, personne qui ait plus de désir d’être riche.» Le bienheureux François le reprit de n’avoir pas bien parlé, de sorte qu’il reconnut sa faute. Et le bienheureux François lui dit : «Veux-tu 3 donc faire la pénitence que je te dirai?» Il répondit : «Volontiers.» Et il lui dit : «Va et dépouille-toi de ta tunique 4, va nu devant le pauvre, jette-toi à ses pieds 5 et dis-lui comment tu as péché envers lui, puisque tu l’as dénigré; et dis-lui de prier pour toi que Dieu te pardonne.» Celui-ci alla donc et fit tout comme lui avait dit le bienheureux François. Cela fait, il se leva 6, mit sa tunique et revint au bienheureux François. Et le bienheureux François lui dit : «Veux-tu que je te dise comment tu as péché envers lui, bien plus, envers le

1394 Christ?» Et il dit : «Quand tu vois un pauvre, tu dois considérer Celui au nom de qui il vient, à savoir le Christ, qui est venu prendre sur lui notre pauvreté et infirmité. De fait, la pauvreté et la maladie de celui-ci sont pour nous un miroir 1, par lequel nous devons observer et considérer avec piété 2 la pauvreté et l’infirmité de notre Seigneur Jésus Christ, qu’il a portées dans son corps pour le salut 3 du genre humain.»

[La stratégie employée par François pour convertir des brigands]

§ 115 [LP 90] À une époque, dans un ermitage des frères au-dessus de Borgo San Sepolcro 4, des brigands venaient parfois demander du pain aux frères, du fait qu’ils se cachaient dans les grandes forêts de cette province et sortaient parfois au-dehors sur la route et sur les chemins pour détrousser les gens 5. Aussi des frères du lieu disaient-ils : «Il n’est pas bon de leur donner des aumônes, d’autant que ce sont des brigands et qu’ils infligent aux gens tant de si grands maux.» D’autres, considérant qu’ils demandaient humblement et du fait de la grande nécessité qui les poussait 6, leur donnaient parfois, en les avertissant toujours de se convertir à la pénitence.

Sur ces entrefaites, le bienheureux François survint en ce lieu; les frères l’interrogèrent à ce sujet, à savoir s’ils devaient ou non leur donner du pain 7. Le bienheureux François leur dit : «Si vous faites comme je vous dis, j’ai confiance dans le Seigneur 1 que vous gagnerez leurs âmes.» Et il leur dit : «Allez, procurez-vous du bon pain et du bon vin, apportez-les dans la forêt où vous savez qu’ils résident, en criant et en disant : “Frères brigands! Venez à nous, car nous sommes des frères et nous vous apportons du bon pain et du bon vin.” Eux viendront aussitôt à vous; vous, étendez une nappe par terre et posez dessus le pain et le vin; vous les servirez humblement et avec joie pendant qu’ils mangent. Et après le repas, vous leur direz [des paroles du Seigneur et, à la fin, vous leur adresserez 2] pour l’amour de Dieu cette première demande : qu’ils vous promettent de ne frapper 3 quiconque et de ne faire aucun mal à quelque homme en sa personne 4; car si vous leur demandiez tout à la fois, ils ne vous exauceraient pas 5. Et eux, à cause de l’humilité et de la charité que vous leur avez témoignée, ils vous promettront aussitôt. Le lendemain, levez-vous et, en raison de la bonne promesse qu’ils vous ont faite, ajoutez au pain et au vin des œufs et du fromage; apportez-les-leur pareillement et servez-les pendant qu’ils mangent. Après le repas, dites-leur : “Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée 6 à mourir de faim, à souffrir beaucoup de maux et à commettre en volonté et en acte tant de méfaits, pour lesquels vous perdez vos âmes, à moins que vous ne vous convertissiez? Il est meilleur, en effet, que vous serviez le Seigneur 7, et lui, en ce monde, vous fournira ce qui est nécessaire au corps et, à la fin, sauvera vos âmes 8.” Et le Seigneur leur inspirera, par sa miséricorde, de 1396 se convertir grâce à votre humilité et à la charité que vous leur avez témoignée.»

Les frères se levèrent donc et firent tout comme leur avait dit le bienheureux François; et les brigands, par la miséricorde de Dieu 1 et sa grâce qui descendit sur eux, exaucèrent et observèrent à la lettre, point par point, toutes les demandes que les frères leur adressèrent. Bien plus, à cause de l’amitié et de la charité que leur témoignèrent les frères, ils se mirent à leur porter 2 à l’ermitage du bois sur leur dos. C’est ainsi que, par la miséricorde de Dieu 3 et du fait de la charité et de l’amitié que leur témoignèrent les frères, les uns entrèrent dans la religion, les autres embrassèrent la pénitence 4, en promettant entre les mains des frères de ne plus commettre dorénavant de tels méfaits, mais de vouloir vivre du travail de leurs mains 5. Aussi les frères et les autres qui apprirent et surent cela furent-ils pleins d’admiration en considérant la sainteté du bienheureux François, la façon dont il avait prédit la conversion de ces hommes qui étaient si perfides 6 et injustes, et comment ils s’étaient si vite convertis au Seigneur.

[François dévoile l’imposture d’un frère qui passait pour saint]

§ 116 [LP 91] Il y eut un frère 7 d’une conduite honnête et sainte qui, jour et nuit, était soucieux de la prière. Il observait un silence si continuel que parfois, quand il se confessait à un frère prêtre, c’est non par des paroles, mais par des signes qu’il se confessait. De fait, il paraissait tellement dévot et fervent dans l’amour de Dieu que parfois, quand il était assis avec les frères, bien qu’il ne parlât point, il avait cependant tant d’allégresse intérieurement et extérieurement, quand il entendait quelque bonne parole, qu’il entraînait tous les frères et les autres qui le voyaient dans la dévotion à Dieu. Aussi était-il volontiers considéré par les frères et les autres comme un saint. Comme il persistait depuis de nombreuses années dans ce mode de conduite, il arriva que le bienheureux François vînt au lieu où il était; et il advint, comme il apprenait des frères sa conduite 1, qu’il dit aux frères : «Sachez en vérité 2 que c’est une tentation diabolique et une tromperie, parce qu’il ne veut pas se confesser.»

Sur ces entrefaites, le ministre général 3 se rendit là pour visiter le bienheureux François et se mit à recommander ce frère devant lui. Le bienheureux François lui dit : «Crois-moi, frère : ce frère est conduit et trompé par un esprit malin.» Le ministre général lui répondit en disant : «Il me semble étonnant et presque incroyable qu’en un homme en qui apparaissent tant de signes et d’œuvres de sainteté, il puisse en être comme tu dis.» Le bienheureux François lui dit : «Éprouve-le en lui disant de se confesser deux fois, ou au moins une fois par semaine; s’il ne t’écoute pas, tu sauras que ce que je t’ai dit est vrai 4.» Comme, un jour, le ministre général parlait avec ce frère, il lui dit : «Frère, je veux absolument que tu te confesses deux fois, ou au moins une fois par semaine.» Celui-ci plaça un doigt sur sa bouche 5 en hochant la tête, en montrant par des signes qu’il n’en ferait rien 6. Le ministre, craignant de le scandaliser, le laissa. Peu de jours après 7, il sortit 1398 volontairement de la religion et retourna au monde, en portant l’habit séculier.

Or un jour, alors que deux des compagnons du bienheureux François marchaient par un chemin, il advint qu’ils le rencontrèrent, qui marchait seul comme un très pauvre pèlerin. En compatissant, ils lui dirent : «O. malheureux, où sont ta sainte conduite et ton honnêteté? Tu chérissais, en effet, tant la vie solitaire que tu ne voulais pas te montrer à tes frères ni leur parler. Et à présent tu vas discourant par le monde 1, comme un homme qui ignore Dieu et ses serviteurs.» Or lui se mit à leur parler en jurant souvent sur sa foi, comme les hommes séculiers. Et les frères lui dirent : «Malheureux homme, pourquoi dans tes paroles jures-tu sur ta foi comme les hommes séculiers, toi qui autrefois dans la religion t’abstenais non seulement des paroles oiseuses 3, mais même des bonnes?» Lui leur répondit : «Il ne peut en être autrement.» Et ainsi le quittèrent-ils. Peu de jours après 4, il mourut ainsi. Les frères et les autres en furent émerveillés, en considérant la sainteté du bienheureux François qui leur avait prédit sa chute en un temps où il était tenu pour saint par les frères et les autres 5.

[Alors qu’il est l’hôte d’un cardinal, François est battu par des démons]

§ 117 [LP 92] À une époque, le bienheureux François était allé à Rome pour rendre visite au seigneur Hugolin 6, évêque d’Ostie, qui plus tard devint pape. Il demeura avec lui quelques jours et, ayant reçu la permission de cet homme apostolique 1, il rendit visite au seigneur Léon, cardinal de Sainte-Croix 2. Ce cardinal était en effet un homme fort bienveillant et courtois, qui aimait voir le bienheureux François et le vénérait beaucoup. Il le pria avec une totale dévotion de demeurer avec lui quelques jours, d’autant que c’était alors l’hiver, qu’il faisait grand froid et qu’il y avait presque chaque jour un grand vent et de la pluie, comme il est habituel à cette époque. Et il lui dit : «Frère, le temps est impropre pour voyager. Je veux, s’il te plaît, que tu demeures avec moi jusqu’à ce qu’il y ait un bon temps pour voyager 3. Comme je nourris chaque jour certains pauvres dans ma maison tu recevras de moi le vivre en tant qu’un des pauvres.» Le seigneur cardinal dit cela, car il savait que le bienheureux François, en raison de son humilité, voulait toujours être reçu comme un petit pauvre partout où il était hébergé 4; et cela bien qu’il fût d’une si grande sainteté qu’il était vénéré comme un saint par le seigneur pape, les cardinaux et tous les magnats de ce monde qui le connaissaient. De même dit-il : «Je te donnerai une bonne maison retirée où, si tu veux, tu pourras prier et manger.»

Or avec le seigneur cardinal, il y avait frère Ange Tancrède 5 un des douze premiers frères, qui dit au bienheureux François : 1400 Frère, il y a près d’ici, dans le mur de la Ville, une belle tour, fort ample et spacieuse à l’intérieur; et elle a neuf soupentes, dans lesquelles tu pourras demeurer à l’écart, comme dans un ermitage.» Le bienheureux François lui dit : «Allons la voir.» Or quand il la vit, elle lui plut. Il revint auprès du seigneur cardinal, en lui disant : «Seigneur, peut-être demeurerai-je chez vous pour quelques jours.» Et le seigneur cardinal s’en réjouit. Frère Ange alla donc et aménagea la tour, pour que le bienheureux François puisse y demeurer de jour et de nuit avec son compagnon 1. Car le bienheureux François ne voulait en descendre ni de jour ni de nuit tant qu’il demeurerait chez le seigneur cardinal. Ainsi frère Ange proposa-t-il au bienheureux François et à son compagnon de leur porter tous les jours un repas à l’extérieur, puisque ni lui ni aucun autre ne devait entrer jusqu’à lui. Le bienheureux François alla donc y demeurer avec son compagnon. Or dans la première nuit, comme il voulait dormir là, des démons vinrent et le battirent fortement. Il appela aussitôt son compagnon, qui demeurait loin de lui, en disant : «Viens à moi!» Aussitôt celui-ci se leva et alla à lui. Le bienheureux François lui dit : «Frère, les démons m’ont durement battu; c’est pourquoi je veux que tu demeures près de moi, car je crains de rester seul ici.» Et son compagnon demeura près de lui durant toute la nuit. De fait, le bienheureux François était tout tremblant, comme un homme qui souffre de fièvre; et tous deux restèrent éveillés durant toute cette nuit.

Pendant ce temps, le bienheureux François parlait avec son compagnon, en disant : «Pourquoi les démons m’ont-ils battu et pourquoi le pouvoir de me faire du mal leur a-t-il été donné 1 par le Seigneur 2?» Et il se mit à dire : «Les démons sont les sergents 3 de notre Seigneur. De même que, quand quelqu’un commet une offense, le podestat 4 envoie son sergent pour le punir 5, de même le Seigneur corrige et châtie ceux qu’il aime 6 par ses sergents, c’est-à-dire par les démons qui sont ses ministres dans ce ministère. Bien souvent en effet, même le religieux parfait 7 pèche par ignorance 8. Aussi, quand il n’a pas conscience de son péché, est-il châtié par le diable afin que, par ce châtiment, il voie et considère avec attention, intérieurement et extérieurement, en quoi il a commis une offense; car ceux que le Seigneur aime tendrement dans la vie présente, rien en eux ne demeure impuni. Moi vraiment, par la miséricorde et la grâce de Dieu 9, je n’ai connaissance d’avoir commis d’offense en rien que je n’ai réparée par la confession et la satisfaction 10. Et même, par sa miséricorde, Il m’a octroyé ce don de m’accorder connaissance, dans la prière, de tout ce en quoi je dois plaire ou déplaire. Mais il se peut, me semble-t-il, que le 1402 Seigneur m’ait fait châtier par ses sergents pour cette raison : bien que le seigneur cardinal me fasse volontiers miséricorde 1, qu’il soit nécessaire à mon corps de la recevoir 2 et que je puisse la recevoir de lui en confiance, mes frères, qui vont par le monde en endurant la faim et de nombreuses tribulations, et les autres frères, qui résident dans de pauvres petites maisons et les ermitages 3, pourront, en apprenant que je demeure chez le seigneur cardinal, avoir occasion de murmurer contre moi, en disant : “Nous, nous endurons tant de nécessités et, lui, il prend ses aises!” Aussi suis-je toujours tenu de leur donner le bon exemple, d’autant que c’est pour cela que je leur ai été donné. Les frères sont en effet plus édifiés quand je demeure dans de pauvres petits lieux, parmi eux, que dans d’autres lieux; et ils supportent leurs tribulations 4 avec une plus grande patience quand ils apprennent et savent que je supporte la même chose.»

Quoique le bienheureux François eût toujours été malade — car dans le monde, il fut un homme de constitution fragile et faible 5 — et qu’il fût chaque jour plus malade jusqu’au jour de sa mort, il considérait pourtant qu’il devait montrer le bon exemple aux frères et leur ôter toujours l’occasion de murmurer à son sujet, de façon que les frères ne puissent dire : «Lui, il a ce qui lui est nécessaire et, nous, nous ne l’avons pas!» Car dans la santé et la maladie, jusqu’au jour de sa mort, il voulut souffrir tant de nécessités que quiconque des frères le saurait comme nous — qui pendant quelque temps jusqu’au jour de sa mort 6 avons été avec lui 7 —, s’il voulait se le remémorer, ne pourrait retenir ses larmes et, s’il souffrait nécessités et tribulations 1, les supporterait avec une plus grande patience 2.

De bon matin 3, le bienheureux François descendit de la tour et alla trouver le seigneur cardinal, en lui racontant tout ce qui lui était arrivé et toutes les paroles qu’il avait dites avec son compagnon. En outre, il lui dit aussi : «Les gens ont une grande foi en moi et me croient un saint homme; or voilà que les démons m’ont jeté hors de la geôle 4!» Car il voulait demeurer là en retraite comme dans une geôle et ne parler à personne qu’à son compagnon. Le seigneur cardinal se réjouit beaucoup de sa compagnie. Mais pourtant, puisqu’il le reconnaissait et le vénérait comme un saint, il consentit à sa volonté de ne pas demeurer là plus longtemps. Ainsi, ayant reçu sa permission 5, le bienheureux François revint-il à l’ermitage Saint-François 6 de Fonte Colombo près de Rieti 7.

[François effectue un carême de quarante jours sur le mont Alverne]

1404 § 118 [LP 93] A une époque, le bienheureux François se rendit à l’ermitage du mont Alverne 1; et ce lieu, parce qu’il est fort retiré, lui plut tant qu’il voulut y faire un carême en l’honneur de saint Michel 2. Il s’y était rendu avant la fête de l’assomption de la glorieuse Vierge Marie 3; il compta les jours de la fête de sainte Marie jusqu’à celle de Michel, qui étaient au nombre de quarante, et dit : «En l’honneur de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie, sa mère, et du bienheureux Michel, prince des anges et des âmes 4, je veux faire ici un carême.» Comme il était entré dans la cellule pour y demeurer continûment, il advint qu’il pria le Seigneur, dans la première nuit, de lui montrer par quelque signe qu’il puisse connaître si c’était sa volonté qu’il demeure là. Le bienheureux François, en effet, quand il s’établissait continûment en quelque lieu pour prier ou quand il allait par le monde en prêchant, fut toujours soucieux de connaître la volonté de Dieu, de manière à lui plaire davantage. Car il craignait parfois que, sous prétexte de demeurer en prière plus à l’écart, le corps ne veuille se reposer, en repoussant la fatigue d’aller par le monde pour prêcher, ce pour quoi le Christ est descendu du ciel en ce monde. Mieux : ceux qui lui paraissaient être chéris par le Seigneur, il les faisait prier le Seigneur pour qu’il leur montre sa volonté — s’il devait aller par le monde pour prêcher ou demeurer parfois en quelque lieu retiré pour prier 5.

De grand matin, à l’aurore, comme il se tenait en prière, des oiseaux de diverses espèces vinrent au-dessus de la cellule où il demeurait, non pas tous en même temps, mais d’abord il en venait un qui chantait son doux couplet et ensuite 1 repartait; puis un autre venait, chantait et repartait 2; et ainsi firent-ils tous. Le bienheureux François en fut grandement rempli d’admiration et en reçut une très grande consolation. Mais il se mit à se demander ce que cela signifiait; et il lui fut dit en esprit par le Seigneur : «C’est le signe que le Seigneur te fera du bien dans cette cellule et te donnera de nombreuses consolations.» Il en fut vraiment ainsi. Car parmi beaucoup d’autres consolations cachées et manifestes que le Seigneur lui octroya, il lui fut montré par le Seigneur la vision d’un séraphin 3, de laquelle il eut une grande consolation en son âme, entre lui et le Seigneur tout le temps de sa vie. Comme son compagnon lui apportait le repas ce jour-là, il advint qu’il lui raconta tout ce qui lui était arrivé 4.

Bien qu’il ait eu de nombreuses consolations dans cette cellule, de nuit les démons lui infligèrent de nombreux tourments, comme lui-même le raconta à son compagnon. Aussi dit-il une fois 5 : «Si les frères savaient combien de tourments m’infligent les démons, il n’y en a aucun qui n’aurait grande pitié et compassion pour moi 6.» Pour cette raison, comme il le dit bien souvent à ses compagnons, il ne pouvait de lui-même 1406 faire assez pour ses frères ni leur témoigner parfois de la familiarité comme les frères désiraient 1.

[À Greccio, François est tourmenté par le diable caché dans un coussin de plumes; sa volonté de prier dignement l’office divin]

§ 119 [LP 94] À une époque, le bienheureux François demeurait dans l’ermitage de Greccio 2. Or comme il demeurait en prière de jour et de nuit dans la dernière cellule, derrière la grande cellule 3, une nuit, dans le premier sommeil, il appela son compagnon 4 qui couchait près de lui dans la grande et ancienne cellule. Celui-ci se leva aussitôt et alla à lui; et il franchit le seuil de cette cellule, près de la porte, à l’intérieur de laquelle était couché le bienheureux François. Le bienheureux François lui dit : «Frère, je n’ai pas pu dormir cette nuit ni me tenir debout 5 pour prier, car la tête me tourne et mes jambes tremblent 6 et on dirait que j’ai mangé du pain d’ivraie 7.» Son compagnon lui parlait ainsi en compatissant avec lui, lorsque le bienheureux François dit : «Moi, je crois que le diable demeurait dans ce coussin que j’ai pour la tête.» La veille, en effet, le seigneur Jean de Greccio, que le saint chérissait d’une grande affection et à qui il témoigna une grande familiarité durant tout le temps de sa vie 1, avait acquis ce coussin qui était plein de plumes. De fait, après être sorti du monde, le bienheureux François ne voulut plus coucher dans un lit 2 ni avoir un coussin de plumes pour la tête, à l’occasion d’une maladie ou en quelque autre occasion. Mais en cette circonstance, les frères l’y avaient forcé contre sa volonté, à cause de sa très grave maladie des yeux.

Il jeta le coussin à son compagnon. Son compagnon se leva, le prit de la main droite et, le tenant avec la main droite, il le jeta sur son épaule du côté gauche et quitta ce seuil 3. Aussitôt il perdit la parole; et il ne pouvait bouger de ce lieu, ni ne pouvait remuer ses bras ni ses mains, ni ne pouvait le rejeter, mais il se tenait ainsi, debout. Il lui semblait qu’il était comme un homme en dehors de lui-même, qui ne sent rien en lui-même ni dans les autres. Alors qu’il se tenait ainsi quelque temps, voici que, par la miséricorde divine, le bienheureux François l’appela. Aussitôt il retourna en lui-même 4 et abandonna le coussin derrière lui. Il retourna auprès du bienheureux François en lui racontant tout ce qui lui était arrivé. Et le bienheureux François lui dit : «Ce soir, comme je disais complies, j’ai senti quand le diable venait dans la cellule.» Après qu’il eut connaissance que c’était vraiment le diable qui l’avait empêché de pouvoir dormir ou se tenir debout pour prier, il se mit à dire à son compagnon : «Le diable est extrêmement subtil et rusé. Car du fait que, par la miséricorde de Dieu 5 et sa grâce, il ne peut me nuire dans l’âme, il veut empêcher la nécessité du corps, de sorte que je ne puisse ni dormir ni me tenir debout pour prier, afin d’empêcher la dévotion et la joie du cœur et pour que je me plaigne de la maladie 6.»

1408 [LP 95a] Quoique, pendant de nombreuses années, il eût une très grave maladie de l’estomac, de la rate, du foie et une maladie des yeux 1, il avait en effet tant de dévotion et priait avec tant de révérence 2 que, durant le temps de la prière 3, il ne voulait pas s’appuyer au mur ou à la cloison, mais il se tenait toujours debout 4, sans capuchon sur la tête et, parfois, à genoux, en particulier quand il passait la majeure partie du jour et de la nuit à vaquer à la prière. De plus, quand il allait 5 à pied par le monde, il arrêtait toujours sa marche pour dire ses heures 6. Et s’il allait à cheval — car il était toujours très malade 7 —, il mettait aussi pied à terre pour dire ses heures.

[François descend de cheval sous la pluie pour dire l’office; les besoins du corps ne doivent pas entraver la prière ni les bonnes œuvres; les frères doivent toujours montrer un visage joyeux]

§ 120 [LP 95 b] À une époque, comme il s’en retournait de la Ville 1, en l’occurrence après avoir séjourné pendant quelques jours chez le seigneur Léon 2, le jour où il sortit de la Ville il plut toute la journée. Parce qu’il était alors fort malade, il allait à cheval. Mais pour dire ses heures 3, il descendit de cheval et se tint au bord du chemin, bien qu’il pleuve et qu’il soit complètement trempé 4. Et il dit 5 : «Si c’est dans la paix et la tranquillité que le corps veut manger sa nourriture, qui tout comme le corps devient la pâture des vers, dans quelle paix et quelle tranquillité 6 l’âme devrait-elle recevoir 7 sa nourriture, qui est Dieu lui-même!»

[LP 96] Il disait : «Alors le diable exulte, quand il peut éteindre ou empêcher dans le cœur du serviteur de Dieu la dévotion et la joie, qui provient d’une prière pure et d’autres œuvres bonnes. Si, en effet, le diable peut avoir quelque chose à soi dans le serviteur de Dieu — à moins que le serviteur de Dieu ne soit un sage et qu’il ne l’efface ou ne le détruise le plus vite 1410 qu’il pourra par la contrition, la confession et les œuvres de satisfaction 1 —, en peu de temps, d’un cheveu il fait une poutre à laquelle il ne cesse d’ajouter 2.» Et il dit 3 : «Le serviteur de Dieu, dans le manger, le dormir et les autres nécessités, doit donner satisfaction à son corps avec discernement, pour que frère Corps ne puisse murmurer en disant : “Moi, je ne peux tenir debout et persévérer dans la prière, ni me réjouir dans mes tribulations et accomplir d’autres œuvres bonnes, du fait que tu ne me donnes pas satisfaction 4.”»

Il disait encore que, si le serviteur de Dieu, avec discernement, donne correctement satisfaction à son corps, d’une manière bonne et honnête comme il pourra, et que frère Corps, dans la prière, les veilles et Ies autres œuvres bonnes de l’âme, veuille être paresseux, négligent ou somnolent, alors il doit le châtier comme une bête de somme mauvaise et paresseuse, car il veut manger et ne veut pas travailler, ni porter sa charge. Si vraiment 5 frère Corps, malade ou bien portant, ne peut avoir ce qui lui est nécessaire par dénuement et pauvreté, alors qu’il l’a demandé honnêtement et humblement à son frère ou à son prélat pour l’amour de Dieu et qu’on ne lui a pas donné, qu’il endure patiemment pour l’amour de Dieu 1; et cela lui sera compté comme martyre 2 par le Seigneur. Et puisqu’il a fait ce qui dépendait de lui en demandant ce qui lui est nécessaire, il est exempt de péché, même si le corps en devenait beaucoup plus malade 3.

[LP 97] Tel fut le suprême et principal soin qu’eut le bienheureux François, bien que, du début de sa conversion jusqu’au jour de sa mort, il ait beaucoup maltraité son corps : il eut toujours le souci d’avoir, intérieurement et extérieurement, et de conserver en soi la joie spirituelle 4. Mieux : il disait que, si le serviteur de Dieu s’efforce de toujours avoir et conserver la joie intérieure et extérieure, qui procède de la pureté du cœur 5, les démons ne peuvent lui nuire en rien et disent : «Puisque le serviteur de Dieu conserve la joie dans la tribulation comme dans la prospérité, nous ne sommes capables ni de trouver une entrée pour accéder jusqu’à lui ni de lui nuire.»

De fait, il reprit une fois un de ses compagnons, car il lui semblait qu’il avait de la tristesse et un visage chagrin 6. Il lui dit : «Pourquoi as-tu de la tristesse et de la douleur au sujet de tes péchés? Traite cela entre toi et Dieu, et prie-le de te rendre, par sa miséricorde, la joie de son salut 7. Devant moi et les autres, efforce-toi toujours d’avoir de la joie, car il ne convient 1412 pas qu’un serviteur de Dieu se montre devant son frère ou un autre avec le visage abattu et tourmenté. Je sais que les démons me jalousent en raison des bienfaits que le Seigneur m’a octroyés par sa miséricorde; comme ils ne peuvent me nuire à travers moi, ils me dressent des embûches et s’efforcent de me nuire à travers mes compagnons. Mais s’ils ne peuvent nuire à travers moi et mes compagnons, ils se retirent pleins de confusion. En revanche 1, s’il m’arrive parfois d’être tenté et abattu, lorsque je considère la joie de mon compagnon, cette joie est l’occasion de me détourner de la tentation et de l’acédie 2, et de me tourner vers la joie intérieure 3.»

[Fin CA, début du ms. Little :]

[Prière devant le Crucifié de Saint-Damien 1]

§125 Les paroles par lesquelles saint François pria devant l’image du Crucifié dans l’église Saint-Damien, quand il entendit la voix sortir de cette croix : «Dieu souverain et glorieux, illumine les ténèbres de mon cœur et donne-moi la foi droite, l’espérance certaine et la charité parfaite, le sens et la connaissance, Seigneur, pour que j’accomplisse ton commandement saint et véridique. Amen.»

[Un frère voulait secrètement avoir la tunique de François 2]

§153 Un des compagnons du bienheureux François, considérant que le bienheureux François semblait approcher de la mort, alors qu’il était dans le même palais 3, pensa en son cœur et se dit : «Combien mon âme en serait consolée 4, si je pouvais avoir la tunique de mon père après sa mort!» Et peu après, le bienheureux François l’appela et lui dit : «Prends et tiens dans tes mains les manches de cette tunique et, quoique je la porterai jusqu’à ce que j’en aie une autre, qu’elle soit dès cet instant 1418 tienne, de sorte que je ne puisse la donner à aucun autre 1.» Et ce frère fut très émerveillé en considérant sa sainteté, du fait qu’il n’avait dit cela à personne, mais l’avait seulement pensé en son cœur 2.

[Un frère voulait avoir un écrit de la main de François 3]

§154 Un compagnon 4 du bienheureux François, alors qu’il demeurait avec lui au mont Alverne quand il s’y tint dans la solitude, désirait avoir quelque chose de revigorant écrit de sa main, tiré des paroles du Seigneur, d’autant qu’il était alors tourmenté par une mauvaise et grande tentation, non de la chair, mais de l’esprit. Et le bienheureux François lui dit un jour : «Apporte-moi une feuille et de l’encre 5, car je veux écrire quelques paroles du Seigneur et ses louanges que j’ai méditées en mon cœur 6.» Et l’autre les lui donna. Le bienheureux François alla écrire ces paroles et ces louanges du Seigneur 7 et, à la fin, il lui écrivit sa bénédiction 8 en lui disant : «Prends cette feuille et observe attentivement la Règle 9 jusqu’au jour de ta mort.» Et ce frère fut très émerveillé et joyeux, d’autant que le saint père avait satisfait son désir sans requête ni parole de sa part, par la volonté du Seigneur. De fait, après la mort du bienheureux François, le Seigneur a opéré plusieurs grands miracles par cette lettre, en ceux dont le nom est consigné 1, dans leurs grandes maladies, avec cette feuille 2.

[Comment François se dévêtit et s’assit nu par terre devant ses compagnons 3]

§155 Un jour, le bienheureux François appela à lui ses compagnons, qui se tinrent devant lui; et comme il était hydropisique et accablé de nombreuses autres maladies, il descendit à grand-peine de son lit pour s’asseoir sur la terre nue. Ses compagnons ignoraient pourquoi il faisait cela. Mais lui se dévêtit et, restant tout nu, il s’assit sur la terre nue, tenant sa main gauche sur sa cicatrice au côté pour qu’elle ne puisse être vue des autres 4. Et il leur dit : «Moi, j’ai fait ce que j’avais à faire 5. Vous, faites comme le Seigneur vous inspirera 6.» Et il ne parla pas davantage, afin de mieux connaître ce que le Seigneur inspirait à ce sujet aux compagnons. Le bienheureux François, en effet, du 1420 moment de sa conversion jusqu’au jour de sa mort, bien portant ou même malade, fut toujours soucieux de connaître et de suivre la volonté du Seigneur 1. Les compagnons, le voyant ainsi malade et nu, assis par terre, se mirent à pleurer vivement par compassion et pitié pour lui. Or l’un d’eux, qui était son gardien 2, considérant que, par la volonté du Seigneur, il voulait se désapproprier 3 même de la tunique et des caleçons que la Règle concède aux frères 4 pour être en toutes choses un vrai pauvre du Christ et son imitateur 5 dans la vie et la mort, prit la tunique et les caleçons en lui disant : «Père, je te prête 6 cette tunique et ces caleçons et, pour que tu saches bien que tu es désapproprié de toutes ces choses, je veux que tu n’aies pas le pouvoir de les donner à quiconque 7.» Le bienheureux François, levant les yeux au ciel, mains jointes, bénit le Seigneur et dit à ses compagnons : «Que le Seigneur vous récompense, car je veux mourir en une telle pauvreté.» Plus tard, il leur dit un jour : «Aussitôt que l’âme sera sortie du corps, dévêtez-moi entièrement nu comme je me suis dévêtu devant vous, posez-moi sur la terre nue et laissez-moi demeurer ainsi le temps qu’on met à marcher pendant un mille 8.»

[Du persil qu’il envoya chercher de nuit dans le jardin 1]

§187 Une nuit, alors qu’il était très affaibli par sa très grande maladie, le bienheureux François dit à ses compagnons :

«Je voudrais me restaurer, frères, et manger quelque chose si je pouvais.»

Ses compagnons lui dirent :

«Que veux-tu manger, père?»

Il dit :

«Si j’avais du persil, j’en mangerais peut-être avec un peu de pain.» Ses compagnons dirent au frère qui faisait la cuisine :

«Te semble-t-il, frère, que tu puisses trouver du persil dans le jardin?»

Le jardin était à côté du palais où François était couché 2. Le frère répondit en leur disant :

«Non seulement la nuit, mais même de jour je n’en trouve pas, d’autant que le peu que j’ai trouvé, je l’ai cueilli chaque jour.»

Le bienheureux François lui dit alors :

«Va, frère, car peut-être en trouveras-tu.»

Mais le frère lui dit :

«L’obscurité est grande et je ne peux porter de lumière, car le vent se fait fort : comment donc en trouverais-je? Du fait de l’obscurité, je ne suis pas capable de distinguer les herbes et, même de jour, j’en trouverais difficilement.»

Le bienheureux François lui dit :

«Va, frère, et ne t’inquiète pas, mais fais seulement ceci : lorsque tu entreras dans le jardin, baisse-toi, pose la main par terre et apporte-moi les herbes que tu toucheras en premier.»

Il y alla donc, sans lumière, et, comme il entrait dans le jardin, il ne distinguait pas les herbes sauvages des cultivées; mais uniquement pour satisfaire le bienheureux François, il se baissa et cueillit d’une main les premières herbes qui se présentèrent à lui, comme lui avait dit le bienheureux François, et il les apporta devant le bienheureux François. Et comme un frère, qui s’attendait à ce que ce soit des herbes sauvages 3, se mit à les démêler çà et là, il se fit, par dispensation divine, qu’en raison de la foi du bienheureux François, il trouva parmi ces herbes une belle et grande branche de persil. Et les frères s’en réjouirent beaucoup et s’émerveillèrent grandement en considérant la sainteté 1422 et la foi du bienheureux François. Alors le bienheureux François dit à ses compagnons : «Frères, vous ne devez pas me faire répéter la même chose autant de fois 1.» Et comme il en avait mangé un peu, il en fut restauré.

Le bienheureux François fut en effet d’une si grande pureté et d’une si grande foi que, dans les choses intérieures et extérieures. le Seigneur opérait par sa foi, en lui et dans les autres, des miracles si grands et si nombreux — que nous avons vus et connus, nous qui avons été avec lui ce peu de temps 2 — qu’il nous serait bien long de les écrire et les raconter 3.

[Comment un frère qui avait fait scandale contre son frère sortit de la religion 4]

§194 À une époque. alors qu’un frère que François chérissait d’une grande affection revenait de la Terre de Labour 5 avec un autre frère qui était plus ancien que lui dans la religion, il advint qu’en chemin, ce même frère qui était plus ancien dans la religion était poussé à faire du scandale contre son frère, injustement et sans aucune faute de la part de son frère. Ce dernier supporta tout avec patience. Alors qu’ils parvenaient tous deux dans un lieu où le bienheureux François était alors malade, ce frère, parce qu’il était intime du bienheureux François, entra pour le voir et, entre autres paroles qu’il lui dit, le bienheureux François l’interrogea aussi à ce propos en disant :

«Comment ton compagnon s’est-il comporté avec toi en chemin?» Il lui répondit :

«Bien, père.»

Mais le bienheureux François lui dit :

«Fais attention à ne pas mentir sous couvert d’humilité. Car je sais comment il s’est comporté envers toi.»

Aussi le frère fut-il très étonné de la manière dont il avait connu cela par l’Esprit saint, vu qu’il n’avait parlé ni à lui ni à quiconque. Et il arriva que, peu de jours après, le frère qui avait fait scandale contre son frère quitta la religion.

[Un frère désirait voir le bienheureux François et prendre son conseil 1]

§195 Il y eut un frère de sainte conduite et de grande application à la prière, ancien dans la religion, qui, pendant plusieurs années, fut tenté par diverses tentations mauvaises, à tel point qu’il en était tellement harcelé qu’il était bien souvent conduit jusqu’au désespoir et, pour cela, il se mortifiait beaucoup : par l’abstinence, les veilles, les larmes et les prières. Mais ni en lui-même, ni par quelque autre frère, il ne pouvait en avoir ou en trouver quelque remède ou consolation, et il désirait voir le bienheureux François pour prendre conseil de lui. Il arriva, par dispensation divine, qu’alors qu’il allait sur une route, il rencontra le bienheureux François qui parcourait cette province en prêchant. Dès qu’il le reconnut, aussitôt il courut à lui et se jeta à ses pieds 2; et il pleurait si fort des larmes amères qu’il ne pouvait rien lui dire. Le bienheureux François fut ému de pitié

1424 pour lui et connut aussitôt par l’Esprit saint qu’il était tourmenté par quelque tentation très grave. Il dit : «De la part de notre Seigneur Jésus Christ, je vous l’ordonne 1, démons, cessez dorénavant de maltraiter mon frère comme vous l’avez fait jusqu’à cette heure.» Et aussitôt ce frère se leva, libéré de cette tentation au point qu’il lui sembla n’avoir jamais eu ces tentations.






HADEWIJCH

Béguines et Moniales

Un nouveau mode de vie55

Tant d’abbayes de moniales cisterciennes ont été fondées au XIIIe siècle dans les Flandres que l’on a comparé cet exode de femmes fuyant le monde au mouvement qui a attiré les hommes dans les croisades. On construit dix abbayes dans la première génération suivant 1201, date de la fondation de l’abbaye de la Cambre. Tandis que beaucoup de cisterciens subissent l’attirance de l’érudition universitaire et perdent souvent leur vocation contemplative, les moniales restent fidèles à la spiritualité de Cîteaux. Aussi cinquante abbayes de cisterciennes fondées durant la première moitié du siècle en Flandres ne peuvent accueillir l’afflux toujours croissant de nouvelles vocations, ce qui encourage une forme mitigée de vie cloîtrée.

De nombreuses femmes s’installent à l’intérieur ou à proximité d’un hôpital ou d’une léproserie pour y travailler et prier dans la solitude, telle la première Hadewijch dont on suppose qu’elle acheva ses jours au service d’un hôpital. Naissent ainsi les « béguines », du terme néerlandais begijn dérivé du français beige, couleur de la laine naturelle de leurs vêtements non teints. La solution est originale et s’harmonise au développement d’une bourgeoisie urbaine : ces femmes contribuent par le tissage ou la broderie à la richesse des cités. Les béguines resteront cependant étroitement liées aux moniales cisterciennes : ainsi la béguine Ide de Nivelle était amie de Béatrice de Nazareth (1200-1268)56.

Pour Paul Verdeyen, biographe moderne de Ruusbroec : « Les premières béguines ont été des femmes indépendantes, habitant seules, qui eurent l’audace de se jeter dans l’aventure d’une consécration personnelle et exclusive à l’amour divin et qui choisirent pour cela la vocation du célibat chrétien, sans émettre des vœux ni habiter des béguinages clôturés, ni entretenir des liens spéciaux avec la hiérarchie. Elles ont vécu comme des femmes pieuses, « religieuses » dans le contexte normal de la vie en société. Les évêques et les curés ont alors mis en œuvre tous les moyens en leur pouvoir pour réunir ces indépendantes à l’intérieur d’enceintes bien murées et pour les soumettre à leur autorité et à leur juridiction. Et à l’aide de décrets, comme ceux du concile de Vienne (1312), ils y ont parfaitement réussi. » 57.

Le mouvement des béguines dura cependant jusqu’au XVIIe siècle, non sans avoir une histoire marquée par les résistances de la « Dame » (élue qui représentait leurs intérêts) à plusieurs pressions : celle de l’Église, qui tente de régulariser ce corps « informe » en le convertissant en ordre religieux soumis à des règles et contrôlé par des confesseurs ; celle de la bourgeoisie dont les béguines sont issues et qui souhaite une symbiose et une soumission étroite ; celle d’artisans auxquels elles font concurrence en filant et en brodant (outre les béguinages célèbres de Bruges et d’Amsterdam, on peut toujours visiter leur paisible quartier enclos de Louvain, délimité par deux rivières, car l’eau est nécessaire au travail du lin).

Certaines de ces femmes se laissaient emmurer à proximité d’une église ou d’un couvent pour y mener la vie érémitique. Un tel ermitage avait le plus souvent trois fenêtres : la première donnait sur le chœur d’un sanctuaire et rendait ainsi possible l’assistance aux offices, la seconde permettait d’avoir sur le monde extérieur des contacts assez fréquents, dont des entretiens spirituels, la troisième avait vue sur un petit jardin. En Italie, sainte Claire avait une cellule semblable près de San Damiano. La vie de ces recluses sera précisée au début d’une section consacrée à l’Angleterre.

Une abondante littérature spirituelle et mystique se prolonge jusqu’au XVIIsiècle, dont on a seulement exploré les textes primitifs. Se détachent les figures d’Ivette de Huy (1157-1228) qui se retira dans une pauvre léproserie avant de se faire emmurer dans une cellule attenante à sa chapelle, de Marie d’Oignies, des deux Hadewijch, de Marguerite Porete…58. Nous laissons ici de côté les témoignages d’un milieu plus large où les femmes occupent une place importante aux côtés des hommes. Se détache la belle et profonde « idylle mystique » entre le dominicain suédois Pierre de Dacie et la simple paysanne westphalienne Christine :

serviable et contemplative, tu es semblable à Marthe et Marie.

Même nature, jeunesse, condition égale,

Parole bienveillante, consolation vraie.

Merveilleux mystère : avec les tourments vient la guérison.

Attachée à ceux qui te révèrent, par eux tu es aimée, même si te flétrissent

Les ignorants qui ne veulent croire qu’à ce qu’ils connaissent.

Union, confession, mœurs et communion l’enrichissent :

L’union la consume, la confession la purifie, ses mœurs

Font son ornement, et elle communie dans la joie.59.

Deux Hadewijch

La première Hadewijch (la critique a établi l’existence de deux béguines du même nom), active avant 1240, femme de grande culture, a lu Guillaume de Saint-Thierry et Richard de Saint-Victor. Elle connait les troubadours et la littérature courtoise.

L’intuition qui chez Guillaume prenait le relais de la raison, et dont nous avons rapporté un exemple, celui d’une solution apportée au problème de la prédestination, laisse place à la célébration sans réserve du « noble amour », dont dérive l’amour courtois. L’amour (minne), thème central de ses poèmes, est une source vivante 60.

L’emploi du moyen néerlandais succède ici à la prose latine utilisée jusque là par Bernard et Guillaume de Saint-Thierry, Richard de Saint-Victor, comme tous les clercs qui s’adressaient à leurs semblables. Bel exemple du rôle linguistique éminent de mystiques qui, confrontés à la difficulté d’exprimer leur vécu auprès de tous, et donc souvent dans des dialectes dédaignés des savants, les font accéder à l’expression littéraire : les deux Hadewijch, suivies bientôt par Ruusbroec, établissent le moyen néerlandais ; le rhénan Eckhart contribue à la même époque à forger la langue allemande ; Jean de la Croix apportera sa contribution à l’espagnol par ses poèmes.

Les poèmes du noble amour des deux Hadewijch bénéficient d’une traduction française magnifique, œuvre déjà signalée du chartreux Dom Porion. Aussi nous en donnons quelques extraits conséquents qui expriment l’amour donné à celui qui se donne :


Ce que vraiment nous devons faire,

nous le savons dans un éclair

lorsque Vérité nous révèle

combien nous manquons à l’amour :

la douleur comme une tempête

assaille alors un noble cœur.

Après cette prise de conscience permise par irruption de la Grâce divine vient le don et sa réponse, à l’image de la Samaritaine :

Qui donne tout à l’Amour

en éprouve grande merveille;

l’âme adhère dans l’unité

au clair Objet qu’elle contemple,

puisant par l’artère secrète

à cette fontaine où l’Amour

enivre les cœurs étonnés

de Sa divine violence. 61.

L’hymne à l’Amour marque la reconnaissance de celle qui a reçu le don :

Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont Ses violences;

Son abîme insondable est sa forme la plus belle ;

se perdre en Lui, c’est atteindre le but ;

être affamé de Lui c’est se nourrir et se délecter ;

l’inquiétude d’amour est un état sûr ; [...]

s’Il nous prend tout, quel bénéfice ! [...]

ne rien avoir, c’est Sa richesse inépuisable. [...]

Le témoignage est authentifié par Hadewijch au nom de ses compagnes bénéficiaires des merveilles de l’Amour :

Voilà le témoignage que moi-même et bien d’autres

nous pouvons porter à toute heure,

à qui l’amour a souvent montré

des merveilles, dont nous reçûmes dérision,

ayant cru tenir ce qu’Il gardait pour Lui.

Merveilles, appât, jeu de l’Amour, sont maintenant bien reconnus par expériences répétées :

Depuis qu’Il m’a joué ces tours

et que j’ai appris à connaître ses façons,

je me comporte tout autrement avec Lui :

Ses menaces, Ses promesses,

tout cela ne me trompe plus:

je le veux tel qu’Il est, peu importe

qu’Il soit doux ou cruel, ce m’est tout un.62.


Dans ses Lettres 63 la poésie laisse place à ce qui sera développé par Ruusbroec comme « fond » de Dieu : 

L’homme qui a dépouillé l’humanité terrestre, Dieu l’exalte avec Lui-même et l’attire en Soi : Il a fruition de cette âme dans la non-élévation. Ah Dieu ! quelle merveille survient alors, lorsque si grande dissemblance atteint l’égalité, atteint l’unité sans élévation. Hélas ! je n’en puis écrire davantage : c’est sur le plus haut secret que je dois garder le plus profond silence.

La Lettre XII est particulièrement belle dans son expression et originale par son interprétation biblique mystique :

que le feu occupe tellement votre être et votre agir, que rien ne vous soit plus rien, sinon Dieu seul : ni plaisir ni peine, ni faveur ni labeur. Lorsque vous serez constamment ainsi, la Maison de Jacob sera le feu dont Abdias a parlé. … Comme Joseph fut sauveur et juge de son peuple et de ses frères, ainsi vous-même et toute âme identifiée à Joseph doit être protectrice et guide des autres, qui n’ont pas atteint cet état, qui souffrent encore famine parmi les douleurs étrangères à l’amour. Par le feu de la vie unifiée, vous les allumerez à leur tour… Ah ! vraiment aidez-nous… Hâtez-vous d’aimer ! 64.

La seconde Hadewijch a vécu probablement près de Bruges. Active vers 1280, elle décrit la nudité d’esprit 65. L’âme doit s’abîmer dans un non-savoir sans fond :

Si je désire quelque chose, je l’ignore, car dans une ignorance sans fond je me suis perdue moi-même.

Ruusbroec reprend cette citation et s’en inspire lorsqu’il décrit la vision sans intermédiaire, consistant à être absorbé dans un simple regard.  Ruusbroec et le “bon cuisinier” Jan van Leeuwen, ont tenu cette Hadewijch en très grande estime : « Les livres de Ruusbroec ne comportent pour ainsi dire aucune citation d’auteurs ; seules l’Écriture et Hadewijch sont citées fort souvent et littéralement » 66.

Ah mon Dieu quelle aventure

de ne plus entendre, de ne plus voir

ce que nous suivons, ce que nous fuyons,

ce que nous aimons, ce que nous craignons.

Nous avons cru jadis posséder quelque chose,

mais c’est du tout au rien que nous chasse l’amour.67.

Et :

L’unité de la vérité nue,

abolissant toutes les raisons,

me tient en cette vacuité

et m’adapte à la nature simple

de l’Éternité de l’éternelle Essence.

Ici de toutes raisons je suis dépouillée;

Ceux qui n’ont jamais compris l’Écriture,

ne sauraient en raisonnant expliquer

ce que j’ai trouvé en moi-même - sans milieu, sans voile - au-dessus des paroles.68.


Hadewijch II influence aussi une troisième béguine, au sort plus malheureux encore que celui de la première Hadewijch qui disparut en prenant peut-être refuge au service d’une léproserie ou d’un hôpital69. Il s’agit de la figure de Marguerite Porete, qui fut considérée longtemps comme une hérétique, et dont la fin fut dramatique :



Lettres spirituelles

Avertissement

Voici les Lettres d’Hadewich. L’ouvrage livre le cœur de cette mystique qui vivait au treizième siècle et fut très influente sur Ruusbroec. Je ne l’ai pas retrouvé disponible sur le Net, ce qui m’a conduit à le rééditer en ligne hors commerce pour des amis70. On trouvera ici le texte allégé des notes.

La belle traduction réalisée antérieurement de Poèmes s’impose aussi. Elle est très accessible à faible coût dans la collection de poche «Sagesses», mais se prête moins aisément à l’usage spirituel. On trouvera sur le net de nombreux ouvrages relatifs à Hadewijch, moindres à mes yeux. En anglais on aura recours à Hadewijch, The complete works, « The Classics of Western spirituality », Mother Columba Hart, préface by Paul Mommaers, Paulist press, 1980. J’adjoins en fin d’ouvrage un relevé de lecture par Lilian Silburn.



Lettre I Vivre dans la clarté de Dieu

Comme Notre - Seigneur a manifesté le clair amour, inconnu avant lui, illuminant toutes les vertus par son éclatante charité, qu’il daigne vous illuminer et vous éclairer dans la pure clarté dont il brille pour lui-même, pour ses amis et ses amants intimes !

La plus haute clarté que l’on puisse avoir sur la terre, c’est d’être vrai en toute œuvre de justice actuelle, de pratiquer la vérité en toute chose pour la gloire du noble amour, qui est Dieu même. Ah ! la grande clarté que ceci : de laisser Dieu seul être et agir dans sa clarté propre ! C’est en elle que Dieu œuvre pour lui-même et pour toutes les créatures, donnant à chacune selon ses droits et selon ce que Sa bonté l’invite à répartir en toute justice dans la lumière.

C’est pourquoi je vous en prie, comme une amie prie l’amie qu’elle aime ; je vous y exhorte, comme une sœur exhorte sa sœur très chère ; je vous le commande comme une mère à son enfant chéri ; je vous l’ordonne de la part de votre Amant, comme l’époux à sa fiancée bien-aimée : ouvrez les yeux de votre cœur à la clarté et voyez-vous en Dieu, dans la vérité sainte !

Apprenez à contempler ce que Dieu est : Vérité en qui toute chose est manifeste, Bonté par qui toute richesse déborde, Intégrité de la toute-puissance. C’est pour ces noms mystérieux que l’on chante trois fois Sanctus dans le ciel, car ils comprennent dans leur Unité toutes les vertus, quelles que soient leurs œuvres particulières en tant que Personnes distinctes.

Voyez comme Dieu vous a gardée paternellement, ce qu’il vous a donné et ce qu’il vous a promis. Voyez comme l’amour est sublime que les amants se portent l’un à l’autre, et manifestez votre reconnaissance par l’amour. Faites-le, si vous voulez contempler ce que Dieu est et agir dans sa lumière, par la fruition glorieuse comme par la claire manifestation, illuminant les choses ou les cachant dans la ténèbre, selon ce qui leur sied.

C’est pour Ce que Dieu est qu’il convient de le laisser jouir de lui-même en toutes les œuvres de sa clarté, sicut in coelo et in terra, ne cessant de dire, en actes comme en paroles : fiat voluntas tua !

Ah ! chère enfant, à mesure que son irrésistible pouvoir se manifeste en vous, que sa volonté sainte en vous-même se parfait, et qu’apparaît en vous sa claire vérité, consentez à la privation du doux repos pour que règne ce Tout sublime et divin : illuminez votre être, ornez-le de vertus et de justes œuvres, dilatez votre esprit par les hauts désirs vers le Tout de Dieu, et disposez votre âme pour la fruition de l’Amour tout-puissant dans l’excessive douceur de notre Dieu !

Hélas ! chère enfant, je parle de douceur, mais c’est chose en vérité que j’ignore, sauf dans le vœu de mon cœur, qui m’a rendu suave la souffrance endurée pour Son amour. Il m’a été plus cruel que jamais démons ne furent, car ceux-ci ne pouvaient me priver de L’aimer ni d’aimer les âmes que Dieu me confiait ; or, c’est bien ce qu’il m’a ravi lui-même. Car ce qu’il est, il en vit seul dans sa douce fruition et me laisse errer loin de cette jouissance divine, sous le poids constant de la privation, dans la ténèbre où nulle joie n’est mienne de celles qui devraient être ma part.

Ah ! malheureuse ! Cela même qu’il m’avait offert comme gage de la jouissance du pur amour, il l’a maintenant retiré — vous n’êtes pas sans le savoir. Hélas ! Dieu m’est témoin que je respectais son droit souverain et ne lui demandais guère plus que ce qu’il voulait me donner, mais ce qu’il m’offrait, je l’eusse accepté volontiers dans la fruition, s’il eût daigné m’y élever. Au début même, je me défendais contre ses dons et me fis prier beaucoup avant de tendre la main. Mais il m’en advient maintenant comme à celui qui, par jeu, se voit offrir quelque chose, et dès qu’il veut le saisir, se sent frapper sur les doigts : « Vite puni qui tôt se fie ! » lui dit-on, et l’on reprend ce qu’il pensait tenir.

Lettre II S’en remettre de toute chose à l’amour

Notez maintenant, je vous prie, toutes les choses où vous avez manqué, soit par attachement à votre sens propre, soit par consentement à la vaine tristesse.

Il est vrai : Dieu attriste souvent l’âme qui se sent privée de lui, et ne sait même si elle s’en approche ou s’en éloigne. Mais le vrai fidèle n’ignore pas que la bonté du Bien-Aimé est toujours plus grande que nos fautes. On ne doit ni s’attrister d’avoir à souffrir, ni soupirer après le soulagement, mais donner le tout pour le tout et faire le sacrifice de son repos. Réjouissez-vous à toute heure dans le seul espoir de gagner l’amour même ; car si Vous désirez la charité parfaite, il ne faut accepter aucune consolation en retour de votre peine, que le seul amour.

Soyez donc sur vos gardes et ne laissez point troubler votre paix. Faites le bien en toute circonstance, mais sans nul souci de profit, ni de la béatitude, ni de la damnation, ni du salut ni des peines infernales ; ne faites rien, ne laissez rien que pour l’honneur de l’amour. Si telle est votre conduite, vous guérirez bientôt. Souffrez volontiers de sembler stupide aux hommes : on s’approche beaucoup de la vérité en acceptant de le paraître. Mais soyez docile et prompte au service de tous, et contentez les autres chaque fois que vous le pouvez sans vous avilir. Soyez joyeuse avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent, soyez bonne envers ceux qui ont besoin de vous, dévouée envers les malades, généreuse avec les pauvres et recueillie intérieurement au-dessus de toute créature.

Mais voulant agir en toute chose de votre mieux, vous verrez que souvent la nature humaine vous fera faillir : remettez-vous-en à la bonté de Dieu, qui dépasse infiniment votre faiblesse. Pratiquez dans cette confiance les vertus véritables : suivez fidèlement, sans rien épargner, la voie de Notre-Seigneur et sa très chère volonté, partout où vous pouvez la discerner. Et ne manquez pas d’examiner avec soin vos pensées, pour vous connaître en toute chose.

Vivez pour Dieu, je vous en conjure, de façon à ne pas manquer aux grandes œuvres qui sont votre vocation. Ne donnez jamais le pas sur elles à des travaux de moindre importance, écoutez ma prière et mon conseil. Car les grandes occasions ne vous feront jamais défaut de prendre peine au service de Dieu. De toute occasion mauvaise, il vous a gardée, pour peu que vous-même veuillez être attentive : avouez que votre voie, par sa grâce, est facile. Tout bien pesé, vous avez à peine souffert assez pour vous conduire à la maturité, où vous êtes tenue de parvenir si vous voulez rendre justice à Dieu, comme vous ne laissez point, je crois, de le vouloir.

Parfois cependant vous sentez telle angoisse en votre cœur qu’il vous semble être abandonnée de Dieu, mais gardez-vous pour cela de perdre confiance. Car je vous le dis en vérité : toute misère, tout exil que l’on supporte avec bonne volonté et pour son amour, est agréable à Dieu et nous rapproche de sa pure Essence. Mais il ne sied point que nous sachions si cela lui plaît, car nos peines prendraient fin avant le temps. Un homme voyant à découvert la volonté de Dieu et la complaisance qu’il prend en nos peines, volontiers pour lui irait au fond de l’enfer, mais tout progrès, toute croissance intérieure lui serait interdite, faute de souffrance. Si nous savions en effet que nos œuvres plaisent à Dieu, plus rien ne nous toucherait.

Vous êtes jeune encore, et vous devez grandir : il vous est bien meilleur de supporter les peines, si vous voulez suivre sa voie, et de souffrir pour l’honneur de l’amour, que de chercher à le sentir. Prenez ses intérêts, comme étant vouée pour toujours à son noble service. N’ayez souci ni d’honneur ni de honte, ne craignez ni les tourments de la terre ni ceux de l’enfer, dussiez-vous les affronter pour servir dignement cet amour. Son noble service est dans la peine que vous prenez pour réciter vos Heures, pour suivre votre règle, pour faire sa volonté en toute chose, sans chercher ni recevoir satisfaction. Et si vous trouvez plaisir en chose quelconque qui n’est point ce Dieu même promis à votre jouissance, ne vous y arrêtez point, jusqu’à ce qu’il vous illumine par son Être et vous permette de goûter l’amour fruitif dans l’essence de l’Amour, — là où l’Amour est tout entier à lui-même et se suffit à jamais.

Servez en toute beauté, ne veuillez rien, ne craignez rien : laissez l’amour librement prendre soin de lui-même ! Sachez qu’il paye toute sa dette, fût-ce tard bien souvent. Que nul doute, nulle déconvenue ne vous détourne de faire le bien, que nul échec ne vous fasse perdre espoir dans le secours divin. Il ne faut ni douter de la promesse de Dieu, ni en croire aucun autre : ni homme, ni saint, ni ange, quelque preuve qu’ils donnent. Vous avez été appelée très jeune et votre cœur sent, parfois du moins, qu’il est élu, que Dieu a commencé à le soutenir dans son abandon.

Reposez-vous donc si totalement sur cet appui divin qu’il vous rende parfaite. Et ne désirez l’appui d’aucun homme, si puissant qu’il soit sur la terre ou dans le ciel. Comme je vous l’ai dit, c’est Dieu même qui vous soutient : il faut vous abandonner de toute votre âme à sa puissance et le laisser faire sans plus douter.

En une seule chose pourtant il sied de garder la crainte : on doit redouter sans cesse de ne pas servir l’amour comme il en est digne. Cette crainte même nous emplit d’amour et suscite en nous une tempête de désirs. Par moments à vrai dire il nous semble que nous avons fait ce que nous pouvions faire pour l’amour et qu’il ne nous aide pas, ne nous aime pas selon nos mérites : tant que nous l’accusons de la sorte, nous ne pouvons ressentir la crainte dont je parle. C’est elle seule pourtant qu’il convient d’admettre : laissez-lui libre jeu dans votre cœur et qu’elle le visite à son gré.

Souffrez volontiers en toute son étendue la douleur que Dieu vous envoie : c’est ainsi que vous entendrez ses mystérieux conseils, comme Job le dit de lui-même : Une parole secrète a été dite â mon oreille.

Il est deux façons pour les hommes de se porter secours. Dans le premier cas, l’initiative vient de l’âme, c’est elle qui tend la main aux pécheurs par pitié pour eux. Elle est saisie de telle sorte par la compassion qu’elle veut renoncer à la fruition et aux délices de Dieu à cause de ceux qui vivent dans le péché, choisissant d’être privés du Bien-Aimé jusqu’à ce qu’elle ait l’assurance, pour ces pécheurs, qu’ils ne désespéreront point de la grâce divine. Ainsi la compassion fait qu’un homme en aide un autre.

L’autre cas dont je parle est celui-ci : lorsque Dieu sait qu’une âme est confirmée dans les vertus et dans l’amour, il ne l’épargne pas ; la voyant bien pourvue de forces et de lumière, il ne permet point qu’elle s’endorme ni qu’elle défaille sous l’excès de douceurs, comme il arriverait si elle ne préférait laisser tous les dons de Dieu pour le salut des pécheurs. Or parmi ces pécheurs, il en est d’une nature élevée et fière, mais qui se sont gâtés et corrompus à tel point qu’ils ne peuvent plus, de leurs propres forces, faire retour à Dieu : ce sont de tels pécheurs que Dieu, dans sa grâce singulière, confie à ces âmes fortes, jugées par lui en état de les aider, afin qu’elles les reconduisent en son nom sur les voies de l’amour parfait.

Vous n’avez pas besoin, quant à vous, d’un tel secours. Car vous avez commencé de bonne heure et n’avez rien refusé à Dieu de votre être, en sorte qu’il vous mènera sans nul doute à son Etre, pourvu que vous vous abandonniez à lui. Mais je vous dirai l’aide qui vous sied : suivez l’exigence de votre cœur, qui ne veut vivre que de Dieu. Nul étranger ne pénètre là. Celui que vous y trouvez, que vous croyez, que vous sentez habiter merveilleusement au plus profond de vous-même, vous assurant de son pouvoir et de sa présence intime, de son Être indéfectible, celui-là est vraiment au-dessus de vous, c’est lui qu’il vous faut suivre et c’est à lui que vous vous soumettrez sans vous avilir.

Si vous voulez avoir enfin ce qui est à vous, donnez-vous à Dieu et devenez ce qu’il est. Pour l’honneur de l’amour, renoncez à vous-même autant que vous le pouvez, ne faites plus qu’obéir en toute votre conduite au commandement d’être parfaite. À cette fin, demeurez humble, ne tirant aucune élévation de ce que vous aurez pu faire, mais soyez prête sagement à nourrir tous les êtres au ciel et sur la terre selon l’ordre de la vraie charité. Ainsi vous pourrez devenir parfaite et posséder ce qui est à vous — si vous le voulez.

Lettre III L’amour du prochain atteint le Cœur de Dieu

Que Dieu soit avec vous ! Je vous en prie, par la véritable vertu et fidélité qui est Dieu même, ne cessez point de songer à ces vertus saintes qui appartiennent à son être divin et qui parurent dans ses actes, lorsqu’il fut ici-bas sous la forme humaine. Ah ! doux amour, c’est comme hommes que nous vivons présentement. Pensez donc d’abord aux nobles vertus dont il fit bénéficier tous les hommes selon leurs besoins, et ensuite à la douce nature de l’Amour qui est son être éternel — si terrible et si merveilleux au regard !

La sagesse fait pénétrer bien avant dans la Divinité. Aussi ne faut-il attendre sur terre nulle sécurité, sinon en cette profonde sagesse qui cherche à l’atteindre. Hélas ! ce Dieu toujours inaccessible et qui se fait chercher à de telles profondeurs, il doit souffrir compassion de voir si peu d’hommes brûlés d’une juste soif dans l’impatience d’amour et les œuvres ardentes, si peu d’âmes désireuses de connaître, fût-ce un peu, la merveille qu’il est, et comme il en use avec l’amour.

Dès à présent nous pourrions comprendre les mœurs du ciel et les faire nôtres en grande partie, si le lien d’amour nous arrachait aux mœurs de cette terre, si nous désirions Dieu avec une passion céleste assez ardente, si nous aimions nos frères comme nous le devons en toutes leurs nécessités.

Ce que la charité requiert d’abord et ce qu’elle demande avant le reste, je m’applique d’abord à le faire. Car l’amour fraternel suit l’ordre intimé dans la charité de Jésus : il porte secours au frère bien-aimé dans l’hilarité ou dans la tristesse, dans la sévérité ou la douceur, par les services et les conseils, les avertissements ou les consolations, selon les besoins. Tenez donc vos puissances toujours prêtes et suivez pas à pas l’amour divin, en sorte qu’il ne trouve rien à reprendre en vous.

C’est ainsi qu’on atteint Dieu en vérité par le côté où il ne peut se défendre, car on le fait avec son œuvre même, avec la volonté de son Père dont il accomplit le commandement. Tel est le message de l’Esprit-Saint. Et c’est alors que l’Amour dévoile mainte merveille à notre connaissance, mainte vérité céleste à notre admiration.

Lettre IV Les égarements de la raison

Je vous conseille de faire un examen complet des points sur lesquels vous êtes en faute, pour en tenter la correction de tout votre pouvoir. Car nous péchons en bien des choses que nous tenons pour bonnes, et qui le sont vraiment : mais la raison s’y trompe ; lorsqu’elles ne sont pas appréhendées ou appliquées comme elles devraient l’être, c’est un égarement de notre raison. Et quand la raison est obscurcie, la volonté s’affaiblit et se trouve impuissante, tout labeur lui pèse parce que la raison ne l’éclaire plus. La mémoire à son tour perd ses notions profondes, la joyeuse confiance et cette promptitude de l’esprit fervent qui lui rendaient plus légère l’attente du Bien-Aimé dans l’exil. Tout cela oppresse l’âme ; mais quand elle succombe sous le poids, l’espoir en la bonté de Dieu la console de nouveau. Il faut errer et souffrir néanmoins avant que vienne cette heure libératrice.

Notez maintenant les choses que je vais énumérer, dans lesquelles raison se laisse séduire, et mettez tout votre zèle à vous réformer, si besoin en est. Ne vous laissez pas accabler par les fautes que vous reconnaissez. Car le chevalier vraiment humble n’aura pas souci de ses plaies s’il regarde les blessures de son divin Seigneur. Lorsque Dieu jugera le temps venu, tout sera vite guéri : souffrez donc avec patience. À la raison Dieu donnera lumière, constance et vérité ; la volonté entendra raison et de nouvelles forces lui viendront. Et la mémoire à son tour se trouvera vaillante, car le Tout-Puissant chassera d’elle toute angoisse et toute peur.

En bref, la raison s’égare dans la crainte, dans l’espérance, dans une règle de vie que l’on veut garder, dans la charité envers le prochain, dans les larmes, dans le désir des goûts spirituels, dans la jouissance des suavités, dans la terreur des menaces divines, dans la division d’intention, dans la façon de recevoir et de donner, en maintes choses que l’on juge bonnes, raison peut errer.

La raison sait que Dieu doit être craint, qu’il est grand et que l’homme est petit. Mais si elle a peur de la grandeur divine à cause de sa petitesse, si elle n’ose pas l’affronter et doute d’en être l’enfant préférée, ne pouvant concevoir que l’Être immense lui convienne — il en résulte pour beaucoup d’âmes qu’elles ne tentent plus rien de grand. Voilà donc une des choses où la raison s’égare.

Beaucoup d’hommes se trompent dans l’espérance, en s’assurant du pardon de toutes leurs fautes. Mais si vraiment elles leur étaient pardonnées, ils aimeraient Dieu et le manifesteraient en œuvres d’amour. L’espérance les fait compter sur des choses qu’ils n’atteindront jamais, car ils sont trop paresseux et ne payent pas leur dette envers Dieu ni envers l’amour, à qui nous devons notre peine jusqu’à la mort. La raison erre donc dans l’espérance et ceux qui sont ainsi disposés s’égarent de mainte façon. Mais sur ce point, vous avez moins besoin d’être avertie que sur d’autres.

Dans la charité envers le prochain, on manque de discernement, on donne par faveur et non pas selon les besoins, on rend service, mais suivant son penchant, on se tourmente aussi hors de propos. Ce qu’on nomme charité envers les autres procède bien souvent du penchant naturel.

En voulant maintenir une règle de vie, on s’embarrasse de maintes choses dont il faudrait être libre. C’est encore un point où la raison s’égare. Un esprit de bonne volonté assure intérieurement plus de beauté à notre vie que nulle règle n’en saurait prescrire.

Dans les larmes, on s’égare aussi : la raison prétend que l’âme déplore l’absence de son vrai bien, mais c’est souvent la volonté propre qui se désole et nous trompe. Quant au désir de la dévotion sensible, toutes les âmes sont égarées qui cherchent de telles faveurs, car c’est Dieu qu’il faut chercher et rien d’autre. Seulement s’il donne quelque chose par-dessus le compte, prenons-le simplement.

Dans la jouissance des suavités, on est séduit facilement, car le penchant propre y domine souvent, soit envers Dieu, soit envers les hommes. Les menaces divines, les tourments qu’on redoute égarent pareillement la raison, dès que la crainte supplante l’amour dans ce qu’on fait ou ce qu’on laisse.

De même encore, la division (de l’intention) en œuvres ou décisions multiples fait tort à la liberté de l’amour.

Prendre ce dont on pourrait se passer, au-dehors ou au-dedans, est erreur de la raison. Et dans les attachements de toute sorte, dans le repos qu’on veut garder, dans la paix qu’on défend anxieusement avec Dieu et avec les hommes, on peut aussi se laisser séduire.

Quant au don de nous-mêmes, nous nous égarons si nous voulons le faire avant l’heure, ou nous adonner à des choses étrangères, auxquelles nous ne sommes pas destinés par l’Amour.

Dans les peines dont on s’afflige, dans le travail et le repos, dans l’indignation qui s’allume ou s’apaise, dans ce qui nous plaît et nous déplaît : en toutes ces choses la raison se trompe, si elle n’observe pas le temps qui sied. Obéissance indiscrète aux divers appels : voilà donc l’erreur de l’esprit, toutes les autres se ramènent à celle-là. Obéir à la crainte sans contrôle, et aux autres penchants, obéir à la colère, à l’espérance, aux préférences naturelles, à toute impulsion qui n’est pas du parfait amour : c’est l’égarement de la raison.

Si je vous signale ainsi les erreurs du jugement en maintes choses qu’on présente souvent sous leur meilleur jour, c’est qu’il importe en effet d’y veiller : la tâche de la raison est de les estimer selon leur nature, à leur juste valeur.

Lettre V Consolation

Que Dieu soit avec vous, amie de mon cœur, qu’il vous donne réconfort et paix en lui-même ! Je souhaite par-dessus toute chose que sa paix vous assiste, que sa bonté vous console, que la noblesse de son Esprit vous illumine, — et soyez sûre qu’il vous traitera volontiers de la sorte, dès que vous serez avec lui assez confiante, assez abandonnée.

Ah ! chère enfant, jette-toi en lui de toute ton âme et sans réserve, loin de toutes ces choses qui ne sont pas l’amour, quoi qu’il nous arrive. Car les coups qui nous sont portés sont nombreux, mais à les recevoir sans faiblir, nous gagnerons la plénitude de notre maturité.

C’est grande perfection que de tout supporter de toutes sortes de gens ; mais Dieu le sait, la plus haute vertu est dans le support des maux que nous infligent les faux frères, en apparence compagnons de notre foi. Hélas ! ne vous étonnez pas si je souffre : ceux mêmes dont nous avions fait choix pour jubiler avec nous dans l’amour se mettent maintenant à semer le trouble, cherchant à détruire notre société ou à nous diviser, et veulent surtout que nul ne reste avec moi.

Ah ! que l’amour me fait sentir la douceur inexprimable de son essence et de ses dons ! Ah ! je ne puis rien lui refuser, et vous-même, comment pouvez-vous lui tenir tête, résister à ce pouvoir dont on assure qu’il l’emporte sur toute chose ?

Hélas ! très chère, que le violent amour ne t’ait pas encore vaincue et engloutie en son abîme ! Il est si doux, qu’est-ce donc qui te retient d’y tomber plus avant ? Pourquoi ne pénètres-tu pas assez dans ses profondeurs ? Mon amour, donnez-vous dans l’amour et par amour sans réserve à Dieu même : c’est de cela seul qu’il est besoin. Car nous avons bien à souffrir l’une et l’autre, — beaucoup pour vous, et trop pour moi.

Cher amour, n’ayez garde de négliger la vertu, quelque peine qu’il vous en coûte. Vous vous occupez de trop de choses qui ne devraient pas importer pour vous. Vous perdez beaucoup de temps par l’empressement que vous mettez en toute affaire : je n’ai jamais réussi à vous faire tenir en ceci la juste mesure. Dès qu’une chose vous sollicite, on dirait que plus rien par ailleurs ne mérite votre attention. Que vous vouliez consoler ou aider tous vos amis, je l’approuve et m’en réjouis : faites-le de votre mieux, mais de façon à garder la paix pour eux et pour vous-même.

Je vous prie et je vous exhorte, amie, par la vraie fidélité d’amour, suivez mes avis en tout ce que vous faites, et pour l’honneur de notre peine inconsolée, consolez toute peine selon votre pouvoir ! Par-dessus tout, je vous l’ordonne, obéissez de toute votre âme au commandement éternel, sans que souci étranger ni tristesse aucune ne vous arrête un instant au service d’amour.

Lettre VI L’amour vrai est sans souci de retour. Imitation du Christ

Je veux vous mettre en garde cette fois contre une faute d’où résulte grand dommage. C’est l’un des maux les plus pernicieux qu’on trouve parmi les âmes, de tous ceux qui les affligent malheureusement : chacune veut maintenant qu’on lui soit fidèle au lieu de songer à l’être, chacune veut éprouver l’ami et se plaindre ensuite de son infidélité. C’est à cela que s’occupent les âmes qui devraient aimer de bel amour le Dieu de toute grandeur !

Celui qui veut le bien, qui désire élever sa vie dans la vie de Dieu, quelle inquiétude aurait-il pour la foi qu’on lui garde ou qu’on lui refuse, comment songerait-il à mesurer sa gratitude aux faveurs et aux torts qu’on lui fait ? Si un homme manque de loyauté ou de justice envers un autre, c’est à lui-même qu’en échoit tout le dommage, et le pire est justement qu’il n’a plus le bonheur d’être fidèle.

Si quelqu’un se montre fidèle et bon envers vous dans les choses dont vous avez besoin, ne manquez pas de vous montrer reconnaissante et de rendre service en retour, mais servez Dieu d’abord et remerciez-le, par un plus grand amour, de cette foi même qu’on vous témoigne : pour la gratitude ou l’ingratitude, sachez vous en remettre à lui. Car il est la justice même et sait prendre comme il sait donner : il est au sommet de la fruition et nous sommes dans l’abîme de la privation. Je veux dire vous et moi, qui ne sommes pas encore devenues ce que nous sommes, qui n’avons pas saisi ce que nous avons, et qui tardons si loin encore de ce qui est à nous. Il nous faut, sans rien épargner, supporter que tout nous manque pour tout avoir, apprendre uniquement, insatiablement la vie parfaite de l’amour qui nous a appelées toutes deux à son œuvre.

Ah ! chère enfant, d’abord et par-dessus tout, je vous en prie, gardez-vous de l’instabilité, car nul défaut ne saurait si facilement vous séparer de Notre-Seigneur. Mais ne soyez pas non plus attachée à votre vouloir propre, et si vous avez à souffrir des contrariétés, ne doutez jamais que le Grand Dieu tout entier dans la vie d’amour ne soit votre unique bien : ne prenez en échange aucune chose inférieure. Que ni la timidité ni l’obstination ne vous fassent négliger une action bonne. Si vous vous abandonnez à l’amour, vous atteindrez bientôt la plénitude de l’âge intérieur, tandis que le doute vous rendrait paresseuse et sans courage devant des devoirs désormais trop lourds. Ne vous inquiétez point, et parmi les tâches qui mènent à votre but, ne croyez pas qu’il n’y ait rien de si fort ou de si haut, que vous ne puissiez le surmonter ou l’accomplir ; mais que votre zèle et votre vertu, renouvelés à chaque étape, franchissent toute chose !

Si vous voyez un homme pauvre d’amour, qui volontiers sortirait de sa détresse et que cela tourmente, soyez bonne envers lui en tout ce qui dépend de vous, répandez-vous à son secours ; prodiguez votre cœur en miséricorde, vos paroles en consolations, vos membres à son service. Envers les pécheurs, soyez compatissante en priant beaucoup pour eux ; mais pour exiger dans vos prières que Dieu les tire de cet état, c’est chose que je vous déconseille : vous y perdriez votre temps, et ces pratiques en elles-mêmes portent peu de fruit.

Ceux qui aiment Dieu déjà, vous pouvez les soutenir avec l’amour, en sorte qu’ils se fortifient et que le Bien-Aimé soit aimé davantage : voilà ce qui est profitable en vérité, rien d’autre. Ni efforts ni prières ne profitent aux âmes pécheresses, étrangères à Dieu, mais bien l’amour que nous-mêmes donnons à Dieu. Et plus l’amour sera fort, plus nombreux seront les pécheurs tirés de leur état, plus ferme l’assurance donnée à ceux qui aiment.

Vivre droitement selon la charité, c’est être si parfaitement simple dans la volonté du juste amour, si uniquement soucieux de le satisfaire, que hors cette volonté, on ne veuille ni ne préfère aucune chose, lui soumettant tout désir qu’on aurait par ailleurs, concernant le salut ou la damnation de quiconque. Rien ne doit nous priver du repos et de la joie d’aimer, sinon la conscience que nous ne suffisons pas à l’amour.

Il ne faut jamais oublier que le beau service et la souffrance d’exil ici-bas sont la condition de l’homme : telle fut la part de Jésus tant qu’il vécut sur la terre. On ne trouve écrit nulle part en toute sa vie qu’il ait eu recours au Père ni à la Nature toute-puissante pour jouir et se reposer. Il ne s’est rien accordé, de la naissance à la mort, affrontant des labeurs toujours nouveaux. Il l’a dit lui-même à telle personne qui vit encore et à qui il a ordonné de suivre son exemple, lui montrant que c’est la vraie justice de l’amour : où est l’amour sont aussi labeurs et lourdes peines. Toute souffrance a sa douceur cependant : qui amat non laborat, c’est-à-dire que lorsqu’on aime, la peine ne coûte pas.

Dans la vie de Notre-Seigneur ici-bas, tout fut accompli au temps opportun. Il agit à son heure, en paroles, en actions, en prédication, en doctrine, en correction, en consolation, en miracles, en pénitence, dans les douleurs endurées, supportant la honte et la calomnie, l’angoisse et la détresse jusqu’à la passion et jusqu’à la mort. En toutes ces choses, il attendit patiemment que le temps fût venu. Et quand l’heure advint où il lui appartenait d’opérer, intrépide et puissant il réalisa son œuvre, acquittant par haut et féal service la dette de la nature humaine envers la divine vérité du Père. C’est alors que la miséricorde rencontra la vérité, que la justice et la paix s’embrassèrent.

Et c’est ainsi que vous devez vivre ici-bas dans les travaux et les douleurs de l’exil, en même temps que vous aimerez et jubilerez à l’intérieur avec le Dieu éternel et tout puissant dans le doux abandon.

Car le véritable accomplissement de ces deux aspects (de l’imitation de Dieu) est dans leur union intime. Et de même que l’Humanité (du Christ) obéit sur la terre à la Majesté (paternelle), vous devez obéir à l’une et à l’autre, accomplissant leur volonté dans l’unité de l’amour. Servez humblement sous leur puissance unique, tenez-vous toujours devant elles, prête à suivre leur ordre, et laissez-les opérer ce qu’elles veulent en vous-même.

Encore une fois, n’entreprenez rien d’autre. Servez l’Humanité avec des mains toujours promptes et fidèles, avec une volonté courageuse en toutes vertus ; aimez la Divinité non seulement avec dévotion, mais avec des désirs indicibles, toujours debout devant la Face terrible et merveilleuse, dans laquelle l’Amour se révèle et où il engloutit toutes les œuvres. Lisez sur cette Face très sainte tous vos jugements et jugez selon elle la conduite de votre vie. Laissez toute la tristesse que vous portiez jusqu’ici et la pusillanimité qui est en vous ; préférez la détresse loin du Bien-Aimé à tout repos en quelque bien inférieur à Lui-même. C’est de cela que dépend votre perfection : fuir toute jouissance étrangère, qui est au-dessous de l’Etre divin ; fuir toute souffrance étrangère, qui n’est pas soufferte uniquement pour Lui.

Ah ! en toute chose, soyez compatissante : c’est pour moi-même un urgent devoir. Et tournez-vous avec volonté droite vers la Vérité suprême. La droite volonté, c’est que l’homme ne veuille ni chose ni jouissance, dans le ciel ni sur la terre, ni dans l’âme ni dans le corps, que cela seul à quoi nous voue l’amour et le dessein de Dieu.

Voilà ce que vous devez tenir au-dessus de tout, sans rien demander à personne ; toujours prête au bon plaisir de Dieu, n’épargnant nulle peine, sans nul souci du jugement d’autrui, qu’il soit moquerie ou reproche, qu’il naisse de la colère ou du zèle.

Pour bonne ou mauvaise impression que vous puissiez faire, ne renoncez pas à la vérité dans votre conduite. Nous pouvons supporter la dérision lorsqu’elle vise des actions où notre conscience reconnaît la volonté de Dieu ; nous pouvons admettre aussi la louange lorsqu’elle s’adresse à des vertus en qui ce Dieu de toute noblesse est honoré. La souffrance que notre doux Sauveur endura sur la terre est bien digne que l’on supporte pour lui toute souffrance et toute dérision — digne en vérité qu’on désire toute espèce de souffrance ; et la nature éternelle de son doux amour est bien digne aussi que chacun de nous s’exerce avec une bonne volonté parfaite dans les vertus qui font honneur à son Bien-Aimé.

Et comme vous êtes jeune et que mainte chose doit vous éprouver encore, soyez impatiente de croître à partir de ce rien que vous êtes, sachant que vous n’avez rien et que rien ne peut vous être donné si vous ne souffrez pour l’avoir, au plus intime du cœur. Quelque bonne œuvre qu’il vous soit donné d’accomplir, retombez toujours dans l’abîme de l’humilité. C’est ce que Dieu veut de vous : une conduite toujours plus humble avec ceux qui vous accompagnent sur la route. Et maintenez votre cœur au-dessus de toute chose qui est moins que Dieu même, si vous voulez devenir ce à quoi il vous destine : il veut pour vous la paix parfaite dans l’intégrité de votre nature.

Si vous voulez rejoindre l’être dans lequel Dieu vous a créée, il vous faut en toute noblesse ne refuser aucune peine ; en toute hardiesse et fierté, vous devez ne rien négliger, que vous n’emportiez vaillamment la meilleure part, je veux dire votre bien propre, qui est le Tout de Dieu. Et vous donnerez aussi généreusement selon votre richesse pour enrichir tous les pauvres : car la véritable charité guide toujours les fières âmes qui se livrent à sa puissance : elle donne vraiment par ces âmes ce qu’elle veut donner, gagne ce qu’elle veut gagner et garde ce qu’elle veut garder.

Ah ! je vous en prie chère enfant, travaillez toujours sans murmures, avec une sobre volonté accompagnée de toutes les vertus parfaites, dans les bonnes œuvres petites ou grandes. Et n’exigez, ne désirez nulle faveur de Dieu, ni pour vous ni pour vos amis, ne lui demandez jouissance d’aucune sorte, ni soulagement ni réconfort si ce n’est comme il le veut : allez et venez selon sa sainte volonté, qu’elle s’accomplisse entièrement selon qu’il en est digne, pour vous-même et pour tous ceux que vous désirez instruire en son amour.

C’est pour eux comme pour vous en effet qu’il vous faut aimer cette volonté, et si vous priez pour eux, ne demandez point ce qu’eux-mêmes choisiraient selon leur esprit propre. Sous le couvert des saints désirs, la plupart des âmes aujourd’hui s’égarent et cherchent leur consolation dans les biens inférieurs qu’elles peuvent saisir. Ceci est une grande pitié.

Ayez donc soin de suivre et d’aimer la volonté de Dieu en toute chose, en ce qui vous concerne ou concerne vos amis, et dans votre amitié aussi avec Lui-même, alors que si volontiers vous en recevriez ces douceurs qui nous font passer le temps de cette vie dans la consolation et le repos.

C’est ainsi qu’aujourd’hui chacun s’aime lui-même, c’est dans les consolations et le repos, la richesse et la puissance que l’on veut vivre avec Dieu, et partager la fruition de sa gloire. Nous voulons bien être Dieu avec Dieu, mais Dieu le sait, peu d’entre nous veulent être hommes avec son Humanité, porter sa croix, être crucifiés avec lui et payer jusqu’au bout la dette de l’humanité. Chacun peut s’en rendre compte en lui-même : nous savons si peu souffrir et supporter à tous égards ! Un petit ennui soudain qui nous pique, une médisance, un mensonge qu’on nous rapporte, tout ce qui nous dérobe un peu d’honneur, de repos ou de liberté : que cela nous blesse vite et profondément ! Et nous savons si bien ce que nous voulons ou ne voulons pas, il est tant de choses et d’espèces de choses où nous avons un désir propre : tantôt ceci, tantôt cela, contents ou mécontents, voulant un lieu puis un autre, aller ou venir, toujours prêts à nous rechercher dès que c’est possible. C’est pourquoi nous restons aveugles dans notre jugement, inconstants dans notre conduite, insincères dans nos paroles et nos pensées. Nous errons, pauvres et misérables, exilés et privés de tout sur les voies laborieuses d’une terre étrangère, ce qui ne serait point si le mensonge n’occupait nos puissances : nous ne vivons pas avec le Christ comme il a vécu, ni ne quittons les créatures comme il les a quittées, ni ne sommes quittés par elles comme il le fut. Observons-nous : soigneux de nous-mêmes en toute occasion, soucieux de notre honneur en toute circonstance, prompts à manifester notre volonté, conscients de nos besoins, amants de notre personne en tout ce qui lui plaît, avides d’avantages extérieurs et intérieurs. Car tout avantage nous délecte et nous fait croire que nous sommes quelque chose, alors que justement se révèle notre néant. Voilà comment nous nous perdons de toute manière ; nous ne vivons pas avec le Christ ni ne portons la croix avec le Fils de Dieu, mais avec Simon, qui reçut un salaire pour la porter.

C’est ainsi seulement que nous travaillons et que nous souffrons : nous voulons Dieu et sa présence sensible dès cette vie comme gage de nos bonnes œuvres, croyant l’avoir bien mérité et trouvant juste qu’il fasse notre volonté à son tour. Nous tenons en grande estime ce que nous faisons ou endurons pour lui, et ne nous résignons pas à rester sans récompense, ni sans témoignage sensible que cela lui plaît : nous prenons bien vite notre salaire de lui sous forme de satisfaction et de repos ; nous en prenons un autre en nous complaisant en nous-mêmes, et un troisième encore dans la satisfaction de plaire aux autres, d’en recevoir honneur et louange.

C’est bien là porter la croix avec Simon, qui ne l’eut sur les épaules que peu de temps et n’en mourut pas. Les personnes qui vivent comme je viens de le dire, même si leur conduite paraît élevée aux yeux du prochain, leurs œuvres manifestes et glorieuses, leurs vies loyales et saintes, ordonnée et ornée de toutes vertus, ne plaisent guère à Dieu, car elles ne restent pas debout jusqu’au terme ni ne cheminent jusqu’au but. Dans le souci de paraître, elles manquent d’être : le moindre obstacle qu’elles rencontrent manifeste le défaut de leur fond. Elles sont vite exaltées dans la faveur, vite abattues dans l’épreuve, parce qu’elles ne s’appuient pas sur la vérité : leur base reste incertaine et changeante. Quoi qu’elles bâtissent sur de tels fondements, leurs œuvres et leur conduite seront sans foi ni fermeté. Elles ne restent point debout ni ne vont jusqu’au but : elles ne meurent pas avec le Christ. Car dans les vertus mêmes qu’elles déploient, leur intention n’est ni pure ni sincère ; ceci fausse les vertus de telle sorte qu’elles n’ont point pour effet de justifier l’homme, ni de l’éclairer ni de le maintenir solidement dans la vérité, en laquelle il doit posséder sa vie éternelle.

Il faut pratiquer les vertus en effet sans égard pour la considération ni pour le bonheur, ni pour la richesse, ni pour le rang, ni pour aucune jouissance dans le ciel ni sur la terre, mais parce que cela convient à l’honneur de Dieu, qui a créé à cette fin notre nature, qui l’a faite pour sa gloire et sa louange et pour notre béatitude dans la lumière éternelle.

Telle est la voie que le Fils de Dieu a parcourue, dont il nous a donné l’intelligence et l’exemple alors que lui-même vivait ici-bas ; car toute la durée de son existence terrestre, du commencement à la fin, il accomplit et réalisa la volonté du Père en toute chose, selon l’heure et le lieu, de tout son être et de toutes ses forces, en paroles et en œuvres, dans la consolation et la désolation, dans la grandeur et l’abaissement, dans les miracles, dans le mépris des hommes, la douleur, les travaux, l’angoisse et la détresse et l’amer trépas. De tout son cœur et de toute son âme, de toutes ses facultés, en chacune de ses pensées, il s’appliqua à parfaire ce qui manquait de notre part. C’est ainsi qu’il nous a élevés et attirés par sa vertu divine et ses droits humains à la dignité première, nous rendant la liberté dans laquelle nous avions été créés d’abord et aimés de Dieu, confirmant son appel et consommant notre élection selon qu’il avait pourvu de toute éternité à notre bien.

Le gage de la grâce est la vie sainte, le gage de la prédestination est le pur élan du cœur, qui le porte dans la confiance vivante et les désirs indicibles vers l’honneur et le plaisir de l’incompréhensible noblesse de Dieu. La croix que nous devons porter avec le Fils du Dieu vivant, c’est le doux exil qui nous est imposé à cause du juste amour, dans lequel nous devons attendre avec un pur abandon et de saints désirs le temps nuptial où l’amour se révélera lui-même, faisant éclater sa noble vertu et sa puissance sur la terre comme au ciel. Et dès maintenant, il se manifeste si hardiment à l’âme éprise qu’elle en est jetée hors d’elle-même : il lui ravit le cœur et le sens, il la fait vivre et mourir du véritable amour.

Mais avant que l’amour ainsi, rompant ses digues, ne ravisse l’homme à lui-même pour en faire un seul esprit, un seul être avec l’Amour, il faut que l’âme serve noblement dans l’exil. Beau service en toute action vertueuse et vie souffrante en toute obéissance, c’est en ceci qu’elle doit persévérer avec un zèle inlassable : que nos mains soient prêtes en tout temps aux œuvres de vertu, notre volonté toujours prompte à ce qui honore la charité divine, sans autre intention que de rendre à l’amour sa place légitime dans l’homme et en toute créature. Voilà ce que j’appelle être crucifié avec le Christ, mourir avec lui et ressusciter avec lui. Qu’il veuille nous y aider toujours : je l’en prie par sa vertu suprême !

Lettre VII L’amour ne se se rend qu’à l’amour

Je vous salue très Chère, avec l’amour qui est Dieu même, et ce que je suis, qui l’est aussi pour une part. Et je vous loue pour autant que vous l’êtes, je vous reprends pour autant que vous ne l’êtes pas. Ah ! bien-aimée, c’est avec elles-mêmes qu’il nous faut gagner toutes choses : la force avec la force, l’intelligence avec l’intelligence, la richesse avec la richesse, l’amour avec l’amour, le tout avec le tout ; le semblable avec le pareil : c’est ainsi seulement qu’on y satisfait. L’amour nous suffit et rien d’autre : à nous de l’affronter en tout temps, de lui renouveler notre assaut avec toute force, toute intelligence, toute richesse, tout amour, avec toute chose et avec une seule. C’est ainsi qu’on en use avec le Bien-Aimé.

Ah ! mon amie, mon amour, ne laissez pas de cultiver notre amour en œuvres toujours nouvelles, et laissez-le opérer lui-même, pour insuffisante que soit la jouissance par quoi nous pouvons le goûter. S’il nous fait défaut hors de lui-même, sachez-le, il se suffit en soi. Et l’amour paie toujours, bien que souvent en retard. Qui lui donne tout, le possède enfin tout entier — plaise ou déplaise à qui ne sait aimer !

Lettre VIII La double crainte

À mesure que la dilection grandit entre ces deux êtres (Dieu et l’âme), une crainte aussi dans l’amour ne cesse de croître. Ou pour mieux dire, une double crainte. Ce que l’on redoute d’abord, c’est de n’être pas digne d’un si grand amour, de ne jamais donner assez pour le devenir, et cette crainte est parfaitement noble. Elle nous fait avancer plus que toute chose, car elle nous soumet totalement à l’amour, nous tenant toujours prêts à suivre ses ordres. Elle garde l’âme dans la charité et dans les sentiments dont elle a le plus grand besoin. Elle nous humilie justement lorsqu’il nous est bon d’être éveillés et effrayés. Car la peur de ne pas mériter si grand amour suscite en notre humanité la tempête d’un désir sans merci. Rien ne donne si parfait discours que de souffrir par amour, car l’amour craint toujours que ses paroles ne soient pas jugées dignes d’être entendues par son amour. Cette crainte est libératrice, car l’âme oublie tout et ne sent plus rien dans son désir de plaire à celui qu’elle aime. Elle se trouve ainsi parée d’une beauté nouvelle. C’est une noble passion qui éclaire l’esprit, instruit le cœur, purifie la conscience, confère sagesse à l’intelligence, unité à la mémoire, maintient la vérité dans les œuvres et les paroles et nous donne de ne redouter aucune mort. Voilà ce que fait en nous la crainte de ne pas aimer assez le bel Amour.

La seconde crainte est que l’Amour ne nous aime pas assez, car il nous lie et nous angoisse de telle sorte que nous sommes accablés sous la charge, et que son secours vraiment semble nous manquer : nous pensons être seuls à aimer. Cette défiance est au-dessus d’une foi trop facile, d’une confiance qui se résigne avant d’avoir atteint la pure connaissance et que l’instant satisfait. Le haut défi donne à la conscience une Ouverture nouvelle ; l’esprit a beau s’égarer par excès d’amour et le cœur soupirer, tandis que les artères se tendent et se déchirent et que l’âme fond comme au creuset, malgré qu’on aime ainsi l’Amour, la noble méfiance ne sent ni amour ni sécurité, tant la soif dilate la défiance. La défiance ne laisse pas de repos au désir, elle se méfie toujours de n’être pas assez aimée. Le haut défi est donc tel qu’il entretient constamment la crainte, soit celle de n’aimer pas assez, soit celle de n’être pas aimé.

Celui qui veut remédier à ses défauts devra veiller constamment et de grand cœur à demeurer en toutes choses d’une fidélité parfaite. Il acceptera toute peine pour l’amour avec contentement ; il taira mainte bonne réponse qu’il n’eût guère manqué de faire, si ce n’était pour l’amour. Il observera le silence, lorsque bien volontiers il eût parlé, et parlera lorsque volontiers il eût livré sa pensée à la jouissance divine, afin que l’amour n’encoure aucun blâme à cause de son amour. Il devra plutôt souffrir au-dessus de ses forces que de manquer sur un seul point à l’honneur de l’amour.

Ne nous fâchons jamais si nous aimons la paix du véritable amour, la personne que nous aimons fut-elle le diable en personne. Car si vous aimez, vous devez renoncer à toute chose et vous mépriser comme le dernier de tous afin de rendre parfaitement à l’amour ce qui lui est dû. Qui aime se laisse volontiers condamner sans se défendre pour être plus libre dans l’amour ; et pour aimer davantage, il est prêt à beaucoup endurer. Qui aime se laisse volontiers frapper pour apprendre. Qui aime se voit volontiers rejeté, parce qu’il trouve une liberté nouvelle. Qui aime demeure volontiers seul, pour aimer l’amour et le posséder.

Je ne vous en dirai guère davantage à présent, car bien des choses m’accablent, certaines que vous savez, d’autres que vous ne connaissez point et ne pouvez connaître. Je vous parlerais volontiers cependant, s’il se pouvait. Mon cœur est malade et souffrant ; la foi imparfaite dont je parlais tout à l’heure est pour une part la cause de mon mal. Quand l’amour y jaillira de nouveau, je vous en dirai sur ces choses davantage que je n’ai fait jusqu’ici.

Lettre IX L’union parfaite

Que Dieu vous fasse savoir, chère enfant, qui il est, et comment il en use avec ses serviteurs, surtout avec ses petites servantes — et qu’il vous absorbe en lui-même, dans les profondeurs de sa sagesse ! Là en effet il vous enseignera ce qu’il est, et combien douce est l’habitation de l’aimé dans l’aimé, et comme ils se pénètrent de telle sorte que chacun ne sait plus se distinguer. C’est fruition commune et réciproque, bouche à bouche, cœur à cœur, corps à corps, âme à âme ; une même suave Essence divine les traverse, les inonde tous deux, en sorte qu’ils sont une même chose l’un par l’autre et le demeurent sans différence — le demeurent (à jamais).

Lettre X Valeurs des Vertus

Qui aime Dieu, aime ses œuvres. Ses œuvres sont les nobles vertus, qui aime Dieu aime donc les vertus. Cet amour est véritable et plein de consolations. Ce sont les vertus qui prouvent l’amour et non point les douces faveurs, car il arrive parfois que le moins aimant ait davantage de ces douceurs. L’amour n’est pas en nous selon que nous avons tel sentiment, mais selon que nous sommes fondés dans les vertus, enracinés dans la charité. Le désir de Dieu est parfois accompagné de douceur sensible, mais alors il n’est pas entièrement divin : il peut venir des sens plutôt que de la grâce, de la nature plutôt que de l’esprit. Cette douceur entraîne l’âme vers les biens inférieurs et l’excite moins à ceux qui lui seraient du plus haut avantage ; elle donne plus de suavité que d’utilité, car elle conserve la nature de la cause dont elle procède.

L’âme imparfaite peut goûter ce plaisir autant que la parfaite, et s’imaginera avoir plus grand amour parce qu’elle savoure une douceur, qui n’est point pure cependant, mais encore mêlée. Et la douceur fut-elle pure et toute divine — ce qui requiert discernement subtil — ce n’est point par elle encore qu’il faudrait mesurer l’amour, mais par la possession des vertus et de la charité, comme je vous l’ai dit. Nous en faisons l’expérience avec de telles âmes : tant que dure chez elles la suavité, elles sont douces et grasses ; dès qu’elle s’en va, leur amour disparaît aussi et leur fond reste rude et maigre. C’est parce qu’elles ne sont pas encore pourvues de vertus. Car si les vertus sont plantées de bonne heure dans l’âme et fermement enracinées en elle par une longue pratique, la suavité vient-elle à diminuer, les vertus ne laisseront point d’agir selon leur essence et de faire l’œuvre de Dieu. Ce ne sont point des douceurs que de telles âmes attendent, mais toute occasion de servir fidèlement l’Amour. Elles ne cherchent point l’agréable, mais l’utile. Elles regardent leurs mains et non la récompense. Elles abandonnent tout à l’Amour et ne s’en trouvent que mieux. L’Amour est si noble et si libéral que nul avec lui n’est privé du fruit de ses œuvres. Ne réclamons point notre salaire, faisons ce qui dépend de nous et l’Amour fera ce qui dépend de lui. Les prudents ne l’ignorent pas, qui s’appliquent assidûment aux vertus. Ils ne cherchent que la volonté de l’Amour, ils ne lui demandent nulle douceur, sinon celle-ci : qu’il leur donne en toute chose de reconnaître sa très chère volonté. Sont-ils en haut : comme l’Amour veut ; sont-ils en bas : comme il lui plaît !

D’autres âmes sont pauvres en vertus ; pour autant qu’elles ressentent la douceur, elles aiment ; et si la douceur s’en va, leur amour fait de même. Dans les jours de grâce, elles sont braves, dans les jours de tribulation, elles tournent les talons. Ce sont gens pusillanimes, que la suavité exalte facilement et que facilement déprime l’aigreur ; une petite grâce rend leur cœur joyeux, une petite contrariété le rend tout triste. Ainsi arrive-t-il que les cœurs légers soient émus plus facilement que les graves, et les âmes pauvres en grâce plus facilement que les riches. Car si Dieu survient avec ses grâces pour donner confiance à leur pusillanimité, soutenir leur faiblesse et stimuler leur volonté, elles ressentent un vif désir de Dieu et de ses faveurs, et reçoivent une motion plus forte que les âmes habituellement pénétrées de Ses dons. Et l’on s’imaginera peut-être qu’elles ont des grâces singulières, un grand amour, tandis qu’elles sont encore fort indigentes du divin. En sorte que parfois c’est la privation de la grâce divine qui cause les faveurs, plutôt que son abondance.

Parfois même c’est de l’esprit malin que viennent les douceurs. Car l’homme qui les ressent peut y trouver telle jouissance et s’abandonner de telle sorte à ces délectations qu’il tombe en grande faiblesse et néglige les choses utiles. Voyant qu’il est comblé de suavité, il se fie peu à peu à ses propres perfections, et se montre pour autant moins soucieux d’élever sa vie.

Il faut donc que chacun considère sa grâce et exploite sagement le don de Notre-Seigneur. Car les présents divins ne justifient pas l’homme, mais l’obligent : s’il œuvre avec eux, il plaît à Dieu, s’il ne le fait pas, il sera trouvé coupable. Puisse-t-il donc avoir la sagesse nécessaire pour en bien user. De même en effet que les vertus deviennent défauts si on les exerce hors de saison, ainsi les grâces ne demeurent telles que sous la conduite de la grâce.

Celui donc qui a reçu un talent de Dieu pour le négocier, doit être prudent et veiller sur le présent divin afin qu’il lui demeure. Comme celui qui n’a point de grâce doit prier Dieu pour la recevoir, ainsi celui qui l’a, pour la garder. Un homme qui laisse diminuer en lui ce bien de Notre-Seigneur, au lieu de l’augmenter, le perd autant qu’il dépend de lui et n’aurait plus rien, si Dieu n’y suppléait. Aussi lisons nous dans le Cantique de la Bien-Aimée qu’elle cherchait son fiancé non seulement avec désir, mais avec sagesse, et que l’ayant trouvé, elle n’en avait pas moins délicat souci de le garder/2. C’est ce que doit faire toute âme sage sous l’impulsion de l’amour. Elle doit sans cesse augmenter sa grâce par le désir et la prudence, et cultiver son champ avec sollicitude, arrachant l’ivraie stérile et semant les vertus, préparant enfin la maison d’une pure conscience pour y recevoir dignement l’Aimé.

Lettre XI Qui aime Dieu comme je l’aime ?

Ah ! chère enfant, que Dieu vous donne ce que mon cœur désire pour vous — qu’il soit aimé de vous dignement ! Jamais pourtant je n’ai pu admettre en cela qu’on me devance ou me dépasse ; je crois bien que d’autres l’ont aimé autant, aussi ardemment, et ne puis cependant supporter la pensée qu’il existe ailleurs envers lui connaissance et amour comme le mien.

Depuis l’âge de dix ans, j’ai été pressée de telle sorte par l’amour en sa ferveur extrême, que je serais morte avant la fin de la seconde année si Dieu ne m’avait donné d’autres forces que celles dont les hommes disposent communément, et s’il n’avait recréé ma nature selon la sienne. Car il m’impartit bientôt l’intelligence et l’orna de belles lumières, il me fit des présents nombreux, me donnant de Le sentir et se révélant Lui-même. Il le fit par tout ce que je découvrais entre lui et moi dans le rapport intime de l’amour, car les amants n’ont point coutume de se cacher, mais de se manifester au contraire l’un à l’autre dans le sentiment réciproque, lorsqu’ils se savourent jusqu’au fond, se dévorent, se boivent et s’engloutissent sans réserve aucune.

Par les signes nombreux que mon Aimé divin m’a donnés au début de ma vie d’amour, il m’a donc inspiré telle confiance en lui que j’ai souvent cru sentir envers lui un amour sans exemple. La raison entre-temps me faisait bien comprendre que je n’étais pas, de toutes les créatures, la plus proche de lui, mais le lien de l’amour même, ressenti au plus intime, ne me permettait pas d’éprouver et de croire ce qu’elle voulait me faire entendre. Il en est donc ainsi avec moi : je ne crois pas, au fond, que mon amour est le plus parfait qui soit, mais je ne puis d’autre part admettre qu’un seul homme vive dont Dieu est aimé plus que de moi. À certaines heures, l’Amour m’éclaire et je vois bien ce qui me manque pour aimer Dieu selon qu’il en est digne ; à d’autres moments, la suave nature de cet Amour m’aveugle à tel point que dans le goût et le sentiment de lui-même, je suis comblée — je me trouve si riche, que je dois en silence lui confesser qu’il me suffit.

Lettre XII Le précepte suprême

Que Dieu vous soit Dieu et que vous lui soyez amour ! Qu’il vous donne de vivre et d’œuvrer pour lui en tout ce que la divine charité demande. Et d’abord dans la sincère humilité ; c’est par elle que la (Vierge) bien-aimée a commencé, qu’elle a fait descendre Dieu en elle-même : ainsi doit faire toute âme qui veut l’attirer et jouir de lui dans l’amour. Que nul succès n’élève cette âme, que nul service ne l’accable ; qu’elle soit toujours d’égale vaillance à l’assaut, d’égale ferveur à la poursuite, de même ardeur à la rencontre ! Vous me demandez de vous écrire sur ces choses, mais vous-même savez bien ce qui est requis pour être parfait devant Dieu.

Ceux qui s’y appliquent et désirent satisfaire Dieu en amour, commencent dès ici-bas la vie qui est celle de Dieu même dans l’éternité. Car le ciel et la terre se vouent dans un hommage toujours nouveau à lui rendre le juste amour que sa noble nature exige, sans le pouvoir jamais parfaitement. La charité sublime, en effet, et la grandeur qui est Dieu même ne sauraient être satisfaites ni connues par aucune œuvre accomplie à son service, et toutes les âmes du ciel brûlent éternellement sans que diminue la dette de leur amour. Aussi l’homme qui ne prend nul repos et n’accepte nulle consolation étrangère, mais s’efforce à toute heure de satisfaire à l’amour, commence sur terre la vie éternelle — celle des bienheureux avec Dieu dans l’amour fruitif.

Tout ce que nous pouvons penser de Dieu, ou comprendre ou nous figurer de quelque façon, n’est point Dieu. Car si les hommes pouvaient le saisir et le concevoir avec leurs facultés, Dieu serait moins que l’homme et nous aurions vite fini de l’aimer : ainsi en est-il des hommes sans profondeur, chez qui l’amour est si vite épuisé.

Je veux parler de ceux qui ne sont pas attachés à l’amour éternel et ne veillent pas constamment dans leur cœur à le satisfaire. Ceux que brûle au contraire le souci de lui plaire, ceux-là sont comme lui éternels et sans fond. Car leur conversation est dans le ciel et leur âme suit partout le Bien-Aimé, qui est d’une profondeur infinie. Aussi les aima-t-on d’un amour éternel, jamais le fond de l’amour n’est atteint, de même qu’ils ne peuvent atteindre celui qu’ils aiment ni payer toute leur dette, alors pourtant qu’ils ont pour unique volonté de le satisfaire ou de mourir en chemin.

Je vous prie instamment et je vous conjure par la vraie Fidélité, qui est Dieu même, de vous hâter d’aimer et de nous aider à faire aimer Dieu : voilà ce que je vous demande d’abord et par-dessus tout. Pensez à toute heure à la bonté de Dieu et souffrez de savoir qu’elle reste hors de nos atteintes, tandis qu’il en a fruition parfaite, — que nous sommes exilés loin d’elle tandis que lui-même et ses amis, dans une mutuelle pénétration, jouissent de la surabondance de cette bonté, s’écoulent en elle et refluent en toute plénitude. Ah ! ce Dieu en vérité qu’on ne peut connaître par nulle sorte de labeurs, si le juste amour ne le révèle ! C’est l’amour seul qui l’attire à nous et nous fait sentir intimement qui est notre Dieu : nous ne saurions autrement le savoir. Délices indicibles, mais délices encore, Dieu le sait ! dans les douleurs ! L’amant courtois cependant y reconnaît sa loi : le seul repos pour lui est de souffrir pour le Bien-Aimé, de lui rendre amour et honneur selon qu’il en est digne, pour la joie de donner, de servir noblement 4) et non pour un salaire, car l’amour est à lui-même satisfaction plénière et parfaite récompense.

Mais trop souvent aujourd’hui on fait obstacle à l’amour et c’est par mainte injustice que ses droits sont blessés. Car nul ne veut renoncer à ses penchants pour l’honneur de l’Amour : on veut aimer et haïr à son gré, s’indigner et pardonner selon ses goûts et non point comme l’exige la charité fraternelle. On trahit aussi l’équité par fausse honte, et c’est encore un penchant propre. Ou de nouveau par colère : cette passion fait maints dommages. Le premier est la perte de la sagesse ; le second, le désordre dans la vie en commun ; le troisième, éloignement du Saint-Esprit ; le quatrième, renfort au démon ; le cinquième, trouble de l’amitié, qui faute d’exercice tombe dans l’oubli ; le sixième, la négligence des vertus ; et le septième, ruine de la justice.

Le penchant propre de la haine, de la colère selon le monde — je ne parle pas de la colère sainte — nous prive de l’amour, éloigne de nous les fiers désirs et la pureté du cœur, nous rend soupçonneux en toute chose, nous ravit la douceur de l’amour fraternel. Colère et jalousie sont contraires à toute conduite divine : elles marquent la conduite de l’enfer.

En suivant le penchant au plaisir, on oublie la voie étroite qui est celle de l’amour, la belle conduite, la gracieuse tenue et le doux visage, et le service ordonné qui lui siéent.

En suivant l’amour facile, on oublie l’humilité, qui est le lieu le plus pur et la plus digne salle où recevoir l’Amour. Ce penchant fait perdre aussi la raison illuminée, la règle qui nous montre justement ce que nous devons rendre à l’amour lorsque nous voulons lui plaire. La raison illuminée éclaire toutes les voies où nous suivrons la chère volonté de l’Amour, elle nous manifeste toute conduite à tenir pour le contenter. Ah ! pauvres âmes ! la perte de ces deux vertus, humilité et raison illuminée, par faiblesse envers l’amour facile, voilà bien le pire dommage que je connaisse et qui puisse advenir à l’âme.

Tous les penchants que j’ai signalés empêchent et ruinent la perfection de l’amour. Sous les points mentionnés, il s’en glisse d’autres, moins importants ; petits, mais innombrables, ils privent pourtant l’amour de sa clarté. Ni vous ni les autres (vos proches) n’en recevez dommage ; beaucoup cependant se faufilent parmi vos gens sous des vêtements flatteurs, en sorte qu’on ne prend pas la peine de les chasser. Le respect humain se déguise en humilité, la colère en juste zèle, la haine est fidélité et abonde en bonnes raisons ; le plaisir passe pour consolation et abandon, l’amour facile se masque de prudence et de patience, simule grande élévation et s’exprime en belles paroles, dont Dieu pourtant est absent. Contre ces dangers, nulle âme n’est gardée, si le lien de l’amour véritable ne la garde.

Je ne dis pas ces choses à cause de vous, sachez-le, mais à cause du tort qu’on nous fait ici et ailleurs, et dont nous ne savons pas nous défendre. C’est grande pitié pour nous de voir les hommes s’égarer mutuellement, et nous charger avec cela des conséquences de leurs erreurs, au lieu de nous aider à aimer notre Amour. Mais comme vous êtes dans la communauté l’une de celles à présent qui peuvent favoriser ou retarder ce progrès, je vous avertis d’être attentive et de vous dévouer en toute chose au règne du juste amour : que par vous les enseignes de l’Amour véritable soient constamment et partout présentées !

Je ne vois précepte en l’Écriture aussi grave que celui de la charité intimée à Moïse : Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces.

À quoi le Seigneur ajoute aussitôt : Tu n’oublieras jamais ces paroles, ni dans la veille ni dans le sommeil : sur ta couche que le songe te les rappelle, durant le jour que ta pensée, ta parole et tes actions leur soient consacrées. Transcris-les sur le seuil et le linteau de ta porte et sur la muraille dans le lieu où tu te tiens, afin de n’oublier jamais ton devoir.

Il nous est ordonné de vaquer jour et nuit à l’amour, aimant Dieu comme il le veut de tout ce que nous sommes, lui vouant sans réserve notre cœur et notre âme, nos sens, nos facultés, nos pensées.

Si tel est le commandement que Dieu donne à Moïse et qu’il répète dans son Évangile, comment oserions-nous lui mesurer le don de nous-mêmes ? N’est-ce pas un larcin horrible que d’épargner ou de refuser quelque chose à cette Charité divine ? Ah ! pensez-y constamment, je vous en prie, et travaillez sans rien négliger à servir l’Amour.

Rappelez-vous aussi ce que dit Abdias le prophète : Que la maison de Jacob soit un feu, celle de Joseph une flamme, celle d’Ésaü un champ d’éteules ! Jacob, c’est tout amant victorieux : par la vertu de l’amour, il l’emporte sur Dieu et obtint de Lui qu’Il soit son vainqueur. Ayant gagné d’être vaincu et reçu la bénédiction, il peut aider d’autres âmes à se laisser gagner : celles qui ne sont pas assez vaincues, qui cheminent encore sur deux pieds, et non point comme Jacob. Car Jacob fut blessé dans le combat et resta boiteux : par cette défaite qui le rend infirme, il contraint l’Ange à le bénir. Quiconque veut lutter avec Dieu doit obtenir d’être vaincu par Lui, et devenir infirme d’un côté — de ce côté où il préfère à Dieu quelque chose et demeure attaché à ce qui n’est pas Dieu même. Quiconque n’aime pas Dieu par-dessus tout et n’est pas uni à lui dans l’unique Bénédiction, celui-là chemine encore sur deux pieds, il n’est pas vaincu et ne peut goûter cette grâce. Il vous faut si totalement et si simplement vous renoncer que vous brûliez d’un feu pur au plus simple de vous-même, — que le feu occupe tellement votre être et votre agir, que rien ne vous soit plus rien, sinon Dieu seul : ni plaisir ni peine, ni faveur ni labeur. Lorsque vous serez constamment ainsi, la Maison de Jacob sera le feu dont Abdias a parlé.

Que la Maison de Joseph soit une flamme. Comme Joseph fut sauveur et juge de son peuple et de ses frères, ainsi vous-même et toute âme identifiée à Joseph doit être protectrice et guide des autres, qui n’ont pas atteint cet état, qui souffrent encore famine parmi les douleurs étrangères à l’amour. Par le feu de la vie unifiée, vous les allumerez à leur tour, et par la flamme de la charité brûlante, vous les illuminerez.

Les étrangers du commun peuple sont désignés par Ésaü : leur maison est d’éteules [chaume qui reste en place], qui prennent feu en un clin d’œil : ainsi l’incendie chez les autres éclatera dès que vous-même serez de flamme. C’est ce qui sied à votre charge : incendiez les éteules arides par votre exemple, par votre façon d’être, par vos ordres, vos conseils et vos défenses. Dirigez aussi les pas de vos frères par le fervent amour et soyez leur en aide : qu’ils aiment Dieu en Dieu, en bonnes œuvres et en vraies vertus rapportées à Dieu seul. Songez à ce que dit saint Paul : Sobrie, pie et iuste vivamus in hoc saeculo il appartient en effet à votre charge de vivre ainsi.

Ah ! vraiment aidez-nous, par un amour pur et sans partage à faire aimer notre Bien-Aimé. Pour me résumer d’une seule parole, ce que je veux de vous est une vraie charité envers Dieu — voilà ce que je vous prie et vous conjure de faire : donnez-lui ce que nous manquons encore à lui donner !

Qu’il soit avec vous. Hâtez-vous d’aimer !

Lettre XIII L’amour est inapaisable

L’homme doit se garder toujours exempt de péché sous les choses adverses, en sorte qu’il croisse en toutes choses, et agisse selon la droite raison par-dessus toute chose. Ainsi Dieu agira sans cesse pour lui et avec lui, et lui-même avec Dieu accomplira toute justice, et désirera que Dieu accomplisse les justes œuvres de sa Nature en lui-même et en nous tous.

Voilà ce que le cœur aimant doit vouloir par-dessus toute chose, par-dessus les condamnations et les bénédictions. Il ne désire, il ne demande rien, sinon l’intime union que loue le Cantique : Dilectus mihi et ego illi — l’union parfaite dans la volonté une de l’amour unique.

Qui veut se soumettre le monde doit se soumettre à sa raison, au-dessus de tout ce qu’il désire ou que les autres hommes veulent de lui. Nul ne peut devenir parfait en amour qui n’obéit d’abord à sa raison. Car celle-ci aime Dieu selon sa dignité, et les hommes nobles selon que Dieu les aime, et les pécheurs selon leurs besoins. C’est ainsi que l’âme doit tendre de toutes ses forces à la perfection de l’amour — de l’amour inapaisable à jamais. Car on a beau faire : un homme peut satisfaire Dieu aux yeux de ceux qui le voient, il s’en faut bien qu’il satisfasse l’amour ; il ne cessera point de ressentir ses exigences et ses violents désirs au-delà de tous les biens acquis ou possédés.

On ne saurait plaire à l’amour qu’en étant privé de tout repos, que ce soit dans les amis ou les étrangers, ou dans l’amour lui-même. C’est une exigence terrible de notre vie, en vérité, qu’il faille renoncer même à l’apaisement de l’amour pour apaiser l’amour ! Mais ceux qui se sentent attirés dans l’amour et captivés par lui connaissent bien leur dette immense : ils doivent l’affronter et satisfaire à chaque instant aux ordres de sa puissante nature. Oui, leur vie est misérable, et plus que le cœur humain ne saurait supporter, car rien ne leur suffit jamais, ni les dons, ni les services, ni les consolations, ni chose aucune qu’ils peuvent accomplir. Si grande est la violence de l’amour qui les attire de l’intérieur, et l’épreuve qu’ils font de son mystère insaisissable ! Comme ils se sentent petits et incapables de justice, devant cette Essence qui est amour ! Aussi la conscience de leur dette envers lui rend-elle ces âmes indifférentes à ce qui peut leur échoir de bon ou de mauvais, ou échoir à d’autres, si cela ne touche pas l’amour même. Car quant à l’amour elles savent distinguer : bonheur est tout ce qui favorise l’amour et le fait croître en elles-mêmes ou dans le prochain, malheur tout ce qui le blesse ou le fait souffrir dans la personne des amants. Elles connaissent en effet les souffrances que les étrangers volontiers leur infligent ou infligent à d’autres.

Souffrez et travaillez pour le progrès de l’amour et pour l’exercice envers le prochain de la haute charité. Car la charité comprend sans erreur tous les ordres divins et les suit sans peine. Qui aime en effet ne peine point, ou ne sent point sa peine. Et qui aime d’un amour plus ardent court plus vite, arrive plus tôt à la sainteté divine, qui est Dieu même, à l’Intégrité divine, à Ce qu’il est. En l’honneur de son Unité, servez-le parfaitement, que votre zèle corresponde à cette Nature vierge, qui est un seul acte d’amour. Qu’il vous fasse connaître toute votre dette envers lui et le labeur qu’il attend de vous, mais surtout l’amour pur dont il nous a donné le commandement lui-même, pour être aimé par-dessus tout !

Lettre XIV Comme on sert sagement l’Amour

Que Dieu vous soit éternellement amour ! Qu’il vous donne vie sage et nobles vertus pour que vous puissiez répondre justement à sa charité sainte. Travaillez-y à toute heure sans rien épargner : soyez toujours zélée dans l’humilité, sagement dévouée. Que Dieu soit votre recours et votre consolation en toute chose, qu’il vous enseigne les vraies vertus par quoi nous rendons le mieux honneur et justice à l’Amour : la douce unité que le Christ offrit à son Père, vivant pour lui sa vie une et pure, et la sainte unité qu’il a enseignée à ses amis, aux saints dont le cœur a rejeté pour lui toute consolation étrangère. Et qu’il vous fasse comprendre aussi, en vérité et en fait, la gracieuse unité dont jouissent présentement les bien-aimés qui s’adonnent à son saint et suave amour par-dessus toute chose.

Ayez soin de vous renouveler, soyez fraîche toujours sans lassitude aucune, songez à la noble nature de la charité éternelle, dont saint Paul décrit les voies et les pouvoirs et fondez en elle votre vie. C’est le premier point, si vous voulez vivre pour Dieu, car toute chose faite sans charité est néant. Hâtez-vous donc à la suite de cette charité divine, avec la puissance des désirs enflammés dans le juste amour. Aimez avec zèle et courage durant votre pèlerinage ici-bas, obéissant à l’amour pour atteindre la fruition dans le pays qui est le sien, où la charité perdure à jamais !

La charité se doit d’être humble, car celui qui sait n’avoir pas réalisé dans ses œuvres le royaume de l’amour divin, s’humilie volontiers sous la puissance divine. Il est juste en vérité, si la bien-aimée dans le secret est toute au bien-aimé, que le bien-aimé soit tout à elle dans une intimité parfaite, comme le dit l’épouse du Cantique : Il est à moi et je suis à lui. Ah ! comment peut-on n’être pas à lui seul ? Tout ce qu’on fait aux autres, qui n’est pas du bien-aimé au bien-aimé, est chose étrangère : seul ce qui lui appartient est doux et juste de toute façon.

Si vous voulez atteindre cette perfection, il vous faut d’abord apprendre à vous connaître bien réellement : dans votre volonté bonne ou mauvaise, dans vos goûts et vos aversions, dans votre façon d’agir, de vous fier et de vous méfier, en toute chose qui vous advient. Faites l’épreuve de votre patience devant les contrariétés, et de votre détachement lorsque vous devez renoncer à ce qui vous plaît — car être frustré de son désir est bien la pire peine pour un jeune cœur. Éprouvez-vous aussi en ce qui vous arrive d’agréable, voyez si vous savez le prendre de façon sage et mesurée. En toute rencontre, demeurez égale, dans le repos comme dans la peine ; gardez prudemment devant les yeux l’exemple de Notre-Seigneur, qui de toute vertu est pour nous le modèle.

Il sied à tout homme en effet de contempler la grâce et la bonté de Dieu avec une sagesse vigilante ; car il nous a donné la belle Raison, qui nous instruit en toutes voies et nous éclaire en toutes nos œuvres ; si l’homme voulait la suivre, il ne serait jamais trompé.

Lettre XV Les règles du pèlerinage

Il y a neuf points à retenir pour le pèlerin qui doit faire longue route. D’abord, demander son chemin ; ensuite, bien choisir sa compagnie ; troisièmement, se méfier des voleurs ; quatrièmement, qu’il se garde de la trop bonne chère ; cinquièmement, qu’il se vête court et se ceigne ferme ; sixièmement, qu’il se penche en avant sur les montées ; septièmement, qu’il se tienne droit sur les descentes ; huitièmement, qu’il demande les prières des bonnes gens ; neuvièmement, qu’il parle volontiers de Dieu.

Il en est de même pour le pèlerinage intérieur où nous cherchons le royaume de Dieu et sa justice en parfaites œuvres d’amour.

D’abord il faut demander sa route : c’est lui-même qui nous l’indique Je suis la Voie. Et puisqu’il est la voie, il vous faut suivre sa trace : comme il a travaillé, comme il a brûlé intérieurement de charité et comme il l’a traduite à l’extérieur en œuvres de vertus envers les étrangers et les amis. Comme il a ordonné aux hommes d’aimer Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme, de toutes leurs forces, de ne l’oublier ni dans la veille ni dans le sommeil. Et voyez comme il a fait ceci lui-même, encore qu’il fût Dieu : comme il a tout donné et tout laissé pour l’amour vrai, l’amour du Père, et par compassion envers les hommes. Il a vécu dans une charité toujours en éveil, donnant à l’amour tout son cœur, toute son âme et toutes ses forces. Telle est la voie que Jésus nous montre et qu’il est lui-même : la voie qu’il a suivie et où se trouve la vie éternelle, la fruition dans la gloire et la vérité de son Père.

Demandez ensuite la voie à ses saints : ceux qu’il a déjà appelés près de lui et ceux qui sont encore sur la terre, qui le suivent dans les parfaites vertus, qui sont montés après lui de la profonde vallée de l’humilité à la montagne de noble vie, qui ont gravi cette haute montagne avec foi puissante et noble confiance dans la contemplation de l’Amour, si doux à notre cœur.

Demandez aussi votre route à ceux qui sont près de vous et que vous voyez suivre fidèlement le même chemin, dans l’obéissance à Jésus et en toute œuvre de vertu. Ainsi prendrez-vous pour guide celui qui est la voie même, et ceux qui ont cheminé par elle ou la suivent encore.

Le second point est le choix d’une bonne compagnie : l’ordre religieux où vous avez part à de grands biens, et surtout les amis de Dieu : ceux qui l’aiment et l’honorent le plus, dont vous sentez que vous recevrez l’aide la plus efficace, ceux qui vous aident le plus à retrouver la simplicité du cœur et à l’élever vers Dieu, dont la présence ou les paroles vous attirent à Dieu et vous approchent de lui. Mais évitez avec soin dans le choix d’une compagnie toute complaisance pour votre repos et toute partialité. Regardez bien en ces personnes, qu’il s’agisse de moi-même ou d’autres à qui vous pensez vous confier, si vraiment elles vous aideront â devenir meilleure, et voyez d’abord comme elles vivent. Car il y a bien peu de gens sur la terre aujourd’hui en qui trouver une vraie fidélité : presque tous veulent de Dieu et des hommes seulement ce qui leur plaît, la satisfaction de leurs désirs et de leurs besoins.

Le troisième point vous conseille de vous garder des voleurs, c’est-à-dire des subtiles tentations du dehors et du dedans. On ne peut apprendre aucun métier sans maître : n’ayez donc point la témérité d’adopter une voie singulière sans le conseil de personnes prudentes et spirituelles.

Le quatrième point vous invite à éviter la gourmandise, c’est-à-dire toute satisfaction profane ; que nulle chose hors de Dieu ne vous suffise, que nulle chose ne vous retienne avant d’avoir goûté comme il est doux ! Sachez-le et songez-y sans cesse : tout plaisir en ce qui n’est pas Dieu même, est gourmandise.

Le cinquième point vous ordonne de vous trousser court et de vous ceindre ferme, pour vous garder de toute souillure terrestre et de toute lâcheté, vous serrant si bien avec le lien de l’amour, c’est-à-dire avec Dieu, que vous ne tombiez jamais plus en chose inférieure.

Le sixième point vous rappelle dans les montées qu’il faut vous pencher bien fort, c’est-à-dire remercier en toute souffrance que vous endurez à cause de l’amour, et vous humilier de tout cœur, quand bien même vous exerceriez toutes les vertus qu’homme ici-bas peut exercer : qu’elles vous paraissent petites et nulles devant la grandeur de Dieu, au regard de la dette que vous avez envers lui dans le service d’amour.

Le septième point vous ordonne, dans la descente, de vous tenir bien droite. S’il vous faut descendre en effet quelquefois, en prenant ce dont vous avez besoin, en éprouvant les nécessités physiques, vous devez toujours tenir vos désirs élevés vers Dieu, avec les saints qui ont mené noble vie et qui ont dit : Notre conversation est dans le ciel.

Le huitième point est de requérir les prières des gens de bien : il vous faut demander l’aide des saints et des autres hommes pour accomplir la suprême volonté de Dieu, renonçant à toute chose pour être unie à cette volonté sainte en Dieu même.

Le neuvième point vous recommande de parler volontiers de Dieu, car c’est un signe d’amour que de trouver suave le nom de l’aimé. Saint Bernard l’a dit : Jésus est miel à notre bouche. Oui, c’est chose très douce que de parler du Bien-Aimé, cela émeut le cœur bien vivement et enflamme le zèle pour les œuvres.

Enfin je vous conjure par le saint amour de Dieu de faire en toute beauté et pureté votre pèlerinage, sans que les vouloirs propres vous blessent ou vous appesantissent, dans un doux esprit de joie, de paix et de bonheur. Traversez cet exil d’un amour si droit, si pur et si brûlant que vous trouviez Dieu, votre Bien-Aimé, à son terme : puisse-t-il vous y aider, Lui-même et son saint amour !

Lettre XVI Aimer Dieu de son propre amour

Que Dieu soit avec vous et vous enseigne les voies du noble amour ! Soyez courageuse et attentive à votre tâche, zélée à l’intérieur comme en toute recherche du bien, ferme dans votre foi, en sorte que votre quête soit véritable et qu’elle ne suive pas vos penchants propres, mais la volonté de Dieu. Ainsi vous recevrez sans faute ce que vous destine son amour.

Vivez noblement dans l’espérance et la confiance intangible que Dieu vous donnera de l’aimer avec ce grand amour dont il s’aime lui-même, trine et un, l’amour par lequel il s’est suffi éternellement et se suffit à jamais. C’est avec cet amour aussi que tous les esprits célestes s’efforcent de le satisfaire ; telle est leur tâche qui ne sera jamais accomplie : et la défaillance de cette fruition est leur suprême fruition : Les âmes d’ici-bas doivent donc y tendre avec grande humilité de cœur, et bien savoir, devant si grande dilection et si haute charité, devant cet Amant inapaisable, qu’elles sont trop petites pour satisfaire l’Amour.

Ah cette œuvre à jamais inaccomplie, c’est elle qui passionne toute âme noble et lui fait rejeter tout superflu — tout ce qui est inégal ou inférieur à l’exigence de l’amour !

Pour que deux choses en fassent une seule, rien ne doit plus se trouver entre elles que le ciment qui les joint. Ce ciment est l’amour même par quoi Dieu et l’âme bienheureuse se rencontrent dans l’unité. La sainte dilection conjure l’âme à toute heure de se fier sans réserve à l’amour — l’âme noble et fière qui est prête à l’entendre, à rejeter tout le reste pour gagner le seul amour, comme l’Amant a tout rejeté lorsqu’il a reçu mission de son Père pour accomplir l’œuvre d’amour, ainsi qu’il le dit lui-même en son Évangile : Père, voici l’heure ; j’ai accompli l’œuvre que vous m’avez donnée.

Considérez sa vie et celle des saints qui l’ont suivi, celle des hommes bons chargés ici-bas des œuvres de ce grand amour, qui est Dieu même ; voyez comme ils gardent l’humilité du cœur et le zèle dans les bonnes œuvres, sans s’épargner en aucun point. Vivez pour la justice et non pour votre satisfaction ni selon vos goûts, ne faites nulle chose dont vous ne sachiez qu’elle convient à l’honneur de Dieu et à ses droits divins. Abandonnez-vous filialement à son noble pouvoir. Soyez prête à suivre tout avis salutaire qui vous est donné par des amis désireux de vous voir avancer. Quelle que soit même la personne qui vous donne un conseil, écoutez-le volontiers. Et souffrez aussi volontiers toute souffrance pour l’amour.

Votre cœur est trop faible encore et votre humeur trop enfantine ; vous êtes vite abattue et vous manquez de mesure en tout ce que vous faites. Qu’allez-vous prendre à cœur tant de choses ? Dominez-vous pour rendre gloire à Dieu et appliquez-vous au travail : l’âme qui veut vivre saintement se méfie de l’oisiveté, mère de tous les vices. Ne cessez donc point de prier ou d’aimer, ou d’agir vertueusement ou de servir les malades ; supportez pour l’honneur de l’amour les personnes chagrines ou ignorantes. Et dans l’esprit de Dieu, soyez heureuse qu’il se suffise, que Dieu soit à lui-même parfait amour [litt. : Soyez heureuse dans l’Esprit de Dieu de ce qu’il est à lui seul suffisant et amour]. Soyez heureuse aussi parmi vos compagnes, sans laisser de partager leurs peines, comme le dit saint Paul : Qui est faible sans que je défaille aussi ? En toutes vos paroles, gardez la stricte vérité, comme parlant devant le Christ, qui est la Vérité même.

Je vous ennuie sans doute à vous prêcher des devoirs que vous n’ignorez pas et dont vous avez déjà la pratique. Mais je devais vous rappeler cette vérité : qui veut aimer doit commencer par les vertus sur lesquelles Notre-Seigneur et ses saints ont édifié tout le reste, comme on lit des martyrs que « par leur foi ils ont conquis des royaumes ». Il n’est pas dit, « par leur amour ». C’est qu’en effet la foi d’abord fonde l’amour, dont elle reçoit la flamme. Aussi les œuvres faites avec foi doivent-elles précéder l’amour, dont le feu les ennoblira. Veuillez donc agréer ces lignes : c’est dans le seul désir du bien que je les ai tracées.

Lettre XVII Agir avec les Personnes et reposer dans l’Unité

Soyez prompte et zélée en toute vertu,

Ne négligez aucune œuvre,

et ne faites rien de particulier.

Soyez bonne et pitoyable à toute misère,

et ne prenez soin de personne.

Je voulais depuis longtemps vous donner ces avis, car c’est chose qui me tient grandement à cœur.

Que Dieu même vous fasse comprendre ce que je veux dire, dans l’essence une et simple de l’Amour.

Ces défenses que je vous fais sont celles mêmes que Dieu m’a faites. Je désire vous les intimer à mon tour, parce qu’elles appartiennent en toute vérité à la perfection de l’amour — parce qu’elles conviennent de façon juste et parfaite à la Déité. Les modes que j’ai mentionnés désignent en effet (les aspects de) l’Etre divin. « Être prompt et zélé », c’est le caractère de l’Esprit Saint, par quoi il est Personne subsistante ; mais ne s’appliquer à nulle chose singulière, c’est la nature du Père (i.e. de l’Essence considérée comme origine des Personnes) : c’est par là qu’il est Père (Essence) sans distinctions. Donner ainsi et garder ainsi, c’est la Déité même et toute la nature de l’Amour.

Ne négligez aucune œuvre,

– et ne faites rien de particulier.

Le premier vers désigne la vertu du Père (comme Personne), par quoi il est Dieu tout-puissant ; et le second désigne sa volonté juste (en tant qu’Essence unique), par quoi il accomplit ses œuvres souveraines et secrètes au sein de la profonde ténèbre, inconnues et cachées à tous ceux qui sont au-dessous de cette pure unité de la Déité. Ils se tiennent au-dessous de l’Unité, tout en servant les Personnes selon qu’il sied à chacune, en toute fidélité, comme je le dis dans le premier vers (de chaque distique) : « Prompte et zélée en toute vertu » — « Ne négligeant aucune œuvre » — « Compatissant à toute misère ». Cela semble en vérité la plus belle vie qui se puisse mener ici-bas : je n’ai cessé de vous la conseiller avant tout, vous le savez, je l’ai vécue d’abord dans le dévouement et dans les œuvres, en toute noblesse, jusqu’au jour où elle me fut interdite.

Les trois autres vers (le second de chaque distique) expriment la perfection de l’union et de l’amour : l’amour en toute justice vaque à lui-même et à nulle autre chose — un seul Être, une seule Charité. Ah ! quelle Essence terrible que celle qui engloutit dans l’unité de sa nature tant de haine et tant d’amour !

Soyez bonne et pitoyable à toute misère, correspond au fils en tant que Personne distincte : tel il fut et telle fut son œuvre, en toute beauté;

– et ne prenez soin de personne,

c’est de nouveau le Père (l’Essence unique), qui engloutit le Fils : telle est toujours son œuvre, dont l’immensité nous effraye. Ceci est l’Unité, belle par-dessus toute chose, de l’amour de la Déité ; elle est si juste, des justices de l’amour, qu’elle absorbe le zèle et l’humanité, et la vertu qui ne voudrait manquer à nul besoin (de ses frères). Elle absorbe la charité et la pitié que l’on avait envers ceux de l’enfer et du purgatoire, envers ceux qui sont inconnus de Dieu, ou qui connus de lui, s’égarent loin de sa chère volonté ; envers les amants qui souffrent plus que tous ceux-là, car ils sont privés de ce qu’ils aiment. La justice absorbe tout ceci en elle-même. Chaque Personne cependant ne laisse pas de donner en particulier ce qui lui est propre, comme je l’ai dit. Mais la juste nature de l’Unité, en qui l’amour n’appartient qu’à lui-même et n’est que pure fruition de soi, ne se livre à aucun exercice de vertu ou de bonté, ni à aucune œuvre particulière, si belle et si recommandée qu’elle puisse être — l’Unité ne prend pitié d’aucune misère, pour capable qu’elle soit de la soulager. Car en cette jouissance de l’amour, il ne peut y avoir d’œuvre que la fruition simple, par quoi la puissante et simple Déité est amour.

Cette défense que j’ai reçue et que je vous ai dite, c’est donc celle de toute injustice en amour ici-bas. C’est l’ordre de ne rien épargner de ce qui n’est point l’amour, de me vouer à lui si intimement que tout ce qui lui est extérieur me soit en haine ; passer par-dessus tout ce qui n’est pas l’amour, sans penchant ni vertu ni œuvre particulière pour venir en aide aux autres, ni compassion pour les protéger, mais rester à toute heure dans la fruition d’amour. — Lorsque pourtant celle-ci s’affaiblit et défaille, on fait bien de s’adonner aux œuvres naguère interdites, c’est alors justice et devoir. Tant que l’on cherche l’amour et que l’on est à son service, on doit tout faire à son honneur, car durant tout ce temps on est homme, et on demeure dans le besoin : nous devons agir généreusement en toute chose, aimer personnellement le prochain, le servir et compatir à ses peines, car nous sentons partout le manque et le besoin. Mais dans la fruition d’amour, on est devenu Dieu puissant et juste. Alors la volonté, l’œuvre et la puissance sont également justes. Ces trois sont (comme) les trois Personnes en un seul Dieu.

Ces défenses me furent intimées il y a quatre ans à l’Ascension, par le Père, à l’instant que son Fils descendait sur l’autel. Dans cette venue, Celui-ci m’embrassa et par ce signe, je fus désignée. Et unie à Lui, je parus devant son Père, qui me reçut en Lui et Le reçut en moi. Me trouvant accueillie et illuminée dans l’Unité, je compris cette Essence et la connus plus clairement qu’on ne peut le faire ici-bas d’aucune chose connaissable, par paroles, raisons ou visions.

Ce semble merveille, mais pour merveilleux que je le nomme, vous ne sauriez, j’en suis sûre, vous en étonner.

Car les paroles divines sont chose que la terre ne peut comprendre : pour tout ce qui se rencontre ici-bas, on peut trouver assez de paroles en flamand, mais pour ce que je veux dire, il n’y a ni flamand ni paroles. J’ai pourtant connaissance de la langue autant qu’homme peut l’avoir ; mais pour ceci, je le répète, il n’est point de langage, et nulle expression que je sache n’y convient.

Je vous défends ainsi certaines choses et vous en ordonne d’autres, mais vous devez servir longtemps encore. Je vous interdis cette application particulière comme elle m’est à moi-même interdite par Dieu, mais vous devrez longtemps travailler dans les œuvres de l’amour, comme je l’ai fait moi-même, comme ses amis l’ont fait et le feront encore. Je m’y suis vouée pour ma part à mon heure et n’ai point cessé de m’y tenir (suivant cette règle divine :) n’avoir d’affaire que l’amour, n’avoir d’œuvre que lui-même, ne protéger que lui et ne demeurer qu’en lui. — Pour ce que vous avez à faire et à laisser en chaque chose, que Dieu lui-même, notre Amant, veuille vous le montrer !

Lettre XVIII La nature de l’âme et son repos divin

Ah ! douce et chère enfant, que je vous souhaite la sagesse ! C’est de sagesse avant tout que vous avez besoin, comme tout homme qui veut être divinisé. La sagesse en effet conduit bien avant dans la profondeur divine. Mais nous vivons des jours où plus personne ne veut, ne peut reconnaître ce qui vraiment lui faut, dans le service dû à Dieu et dans son amour. Ah ! vous avez bien à faire si vous voulez vivre l’Humanité et la Divinité, atteignant cette plénitude qui sied à votre noblesse, selon que Dieu vous aime et vous réclame. Établissez-vous sagement et fortement, comme [un chevalier] sans peur, en tout ce qui vous appartient, en ce mode de vie qui vous sied, selon votre noblesse et votre liberté.

Celui qui est puissant au-dessus de toute richesse, donne à tous pleine suffisance, selon son pouvoir et sa grâce. Non point qu’il œuvre ou apporte ses dons ou les confère de sa main, mais sa riche puissance et ses hauts messagers sont les vertus parfaites qui le servent et gouvernent son royaume, et donnent à toutes les âmes ce dont elles ont besoin, selon l’honneur et la puissance de celui qui en est le maître. Elles confèrent à chacun ce qui sied à sa nature et à sa place : la Miséricorde soutient de ses présents les pauvres les plus nus, qui sont prisonniers des vices, privés d’honneur et de tout bien. L’Amour du prochain défend le commun peuple contre les riches et pourvoit chacun de ce qui lui fait défaut. La Sagesse arme les nobles chevaliers, dont le désir brûlant livre pour le noble Amour de puissants combats. La Perfection donne aux compagnons d’armes son riche domaine, apanage souverain de l’âme dont je vous parle — cette âme qui, d’une volonté parfaite et sans faiblesse, en ses œuvres parfaites, demeure noblement fidèle à toute volonté de l’Amour. La dispensatrice de ces quatre vertus est la Justice, qui condamne ou approuve. Ainsi l’Empereur demeure libre et tranquille, parce qu’il ordonne à ses ministres de garantir l’équité, conférant aux rois, aux ducs, aux comtes et aux princes les nobles fiefs de son domaine et les droits précieux de son amour — de cet amour qui est la couronne de l’âme comblée, fidèle à secourir chacun selon sa requête, sans avoir cependant pour elle nulle œuvre ou entreprise que le pur amour de l’Aimé. C’est là ce que récemment j’ai voulu vous signifier, lorsque je vous ai parlé des trois vertus :

Soyez bonne et pitoyable à tous,

– et ne prenez soin de personne,

et le reste que je vous écrivais [dans la lettre précédente].

Veillez donc avec grand soin à la perfection de votre âme [par nature] noble et parfaite. Mais entendez bien ce que cela veut dire : tenez-vous dans l’unité, ne vous mêlez d’aucune œuvre bonne ou mauvaise, haute ou basse ; laissez les choses suivre leur cours et restez libre pour le seul exercice de [l’union avec] votre Bien-Aimé, et pour satisfaire aux âmes que vous aimez dans l’Amour. Telle est votre dette, ce que vous devez à Dieu en toute justice selon la vérité de votre nature, comme aux âmes envers lesquelles vous partagez son amour : aimer Dieu seul d’une intention parfaitement simple, et n’avoir occupation que de cet amour unique, qui nous a choisis pour lui seul. — Comprenez aussi la nature profonde de votre âme et le sens même de ce mot. L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu, et pour qui Dieu en retour est visible [jeu entre sienleec [visible, transparent] et siele [âme]]. Qu’elle veuille satisfaire Dieu et garder son domaine sur toute chose étrangère, dont la nature inférieure la ferait déchoir, l’âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à Lui-même, trouvant en elle à tout instant sa plénitude, tandis que pareillement elle se suffit en Lui. L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis Ses ultimes profondeurs ; et Dieu pour l’âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l’Etre divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme. Et si Dieu n’était à elle tout entier, il ne saurait lui suffire.

La vue dont l’âme est pourvue par nature est la charité. Cette vue a deux yeux, l’amour et la raison. La raison voit Dieu seulement en ce qu’il n’est pas ; l’amour ne s’arrête à rien qu’à Dieu même. La raison a des voies certaines où cheminer, l’amour éprouve son impuissance, mais sa défaillance le fait avancer davantage que la raison. La raison procède vers ce que Dieu est, par ce que Dieu n’est pas ; l’amour rejette ce que Dieu n’est pas, et trouve sa béatitude là même où il défaille, en ce que Dieu est. La raison est plus sobre que l’amour, mais c’est à celui-ci que sont données la suavité et la béatitude. L’une et l’autre au demeurant, l’amour et la raison, ne laissent pas de se prêter la plus grande assistance, car la raison instruit l’amour, et celui-ci illumine celle-là. Que la raison se laisse emporter par le désir de l’amour, et que l’amour se laisse contraindre par la raison en ses justes termes, ils seront capables ensemble d’une œuvre inouïe, mais c’est chose qui ne peut être enseignée, si elle n’est pas éprouvée. Car la sagesse ne se mêle pas de cette passion admirable, ni de scruter cet abîme caché à tout être, réservé à la seule fruition d’amour. Rien d’étranger et nulle âme étrangère n’a part à cette béatitude, mais celle-là seule qui est nourrie maternellement dans ce bonheur même, dans les délices du grand amour, brisée par la discipline de la miséricorde paternelle, attachée inséparablement à son Dieu et lisant dans sa Face les jugements qui la dirigent, en sorte qu’elle demeure dans Sa paix.

Lorsque cette âme retourne parmi les hommes et les choses humaines, elle y porte un visage si plein de joie et de douceur sous l’huile embaumée de la charité, qu’en tout ce qu’elle fait, sa bonté apparaît. Mais par la vérité et la justice des jugements qu’elle a lus dans la Face divine, elle semble étrange et terrible aux hommes impurs. Et lorsque ceux-ci voient que tout en elle est conforme à la vérité, ils voudraient fuir devant la puissance de l’amour, tant elle leur semble dangereuse et redoutable. — Quant à ceux qui sont prédestinés à cet état, à l’union, d’amour, sans en avoir atteint la plénitude, ils ont en main la puissance de l’éternité, mais elle n’est pas manifestée encore, ni à eux-mêmes ni aux autres.

Telle est de l’amour l’illumination secrète. Cette vue de l’âme l’éclaire constamment sur la véritable volonté divine ; car un être qui dans la Face de Dieu lit ses propres jugements, opère en toute chose selon les vraies lois de l’amour. Or c’est loi et coutume de l’amour que parfaite obéissance, et ceci est contraire bien souvent aux mœurs étrangères de ce monde profane. Qui de l’amour veut en vérité observer les préceptes, que son œuvre demeure séparée de celle de tout autre, selon la vérité du puissant amour. Il ne sera soumis à personne qu’à la seule charité, dont il est par amour prisonnier. Pour discours que tiennent les autres, il parle seulement selon la volonté de l’amour. Il demeure au service de l’amour et il accomplit ses œuvres, jour et nuit en toute liberté, sans rien épargner, sans crainte ni délai, selon les jugements qu’il a lus dans la Face de l’Amour. Ceux-ci restent cachés à ceux qui abandonnent les œuvres de l’amour par souci de choses et de personnes étrangères, craignant de n’avoir pas l’approbation de ces profanes, — qui trouvent leur volonté propre plus juste et meilleure que celle de l’amour. C’est qu’ils ne sont pas venus et ne demeurent pas devant cette Face très haute du puissant Amour, qui nous fait mener une vie libre au sein de toute peine.

Il vous faut connaître cette liberté, et ceux qui servent pour elle. Les gens parlent et s’affairent beaucoup contre les œuvres de l’amour, ils méprisent ses travaux pour une apparente liberté, et souvent dans ce qu’ils croient l’intention la plus sage. Ils émettent ainsi des ordres ou des interdictions, pour que soient abandonnés les commandements de l’amour. Mais l’âme noble, qui veut être fidèle à sa loi, selon ce que lui enseigne la raison illuminée, ne craint ni les conseils ni les ordres étrangers, quelque tourment qu’elle puisse en souffrir, par les calomnies, la honte, les plaintes ou les injures, par l’abandon et l’isolement, le refus de tout abri, la nudité et la privation de toute nécessité. Elle ne craint nulle de ces choses : pour être appelée bonne ou mauvaise, elle ne veut manquer un seul instant à l’obéissance de l’amour, quelle que soit la volonté de cet amour : elle s’applique à lui en toute chose selon la vérité, avec toute la puissance de l’amour même, — et parmi les peines, elle ne perd jamais la joie de son cœur.

Il vous faut donc, vivant sans partage, plonger en Dieu votre vue immobile, un doux regard simplifié par l’amour qui s’applique librement au seul Bien-Aimé ; il vous faut fixer Dieu passionnément et plus que passionnément, en sorte que vos regards simples demeurent suspendus et cloués à la Face de l’Aimé par les désirs brûlants et toujours renouvelés. Alors seulement vous pourrez vous reposer avec saint Jean, qui dormit sur la poitrine de Jésus. Ainsi doivent faire tous ceux qui servent dans la liberté de l’amour : ils reposent sur cette sage et douce poitrine, où ils voient et entendent les paroles secrètes que l’Esprit-Saint murmure et que la foule ne peut ouïr ni percevoir aucunement.

Fixez donc fermement le Bien-Aimé de vos désirs, car celui qui regarde ce qu’il désire est sans cesse enflammé de nouveau, et son cœur bientôt cède au poids délicieux de l’amour. Il est attiré à l’intérieur de l’Aimé par cette vie constante du regard, cette contemplation jamais interrompue ; et l’Amour se fait sentir à lui de façon si douce qu’il oublie tout ce qui est de la terre. Et pour chose que pourraient lui faire les étrangers, lui semble-t-il, il renoncerait plutôt cent fois à lui-même que de laisser un seul point des œuvres prescrites par le noble amour, dont il est le serviteur et dont le Christ est le fondement.

Lettre XIX La guérison de l’homme

Que Dieu soit avec vous et vous donne

vraie connaissance des mœurs de l’Amour !

Qu’il vous fasse éprouver ce que signifie

la parole de l’Epouse du Cantique :

« Je suis à mon Bien-Aimé et il est à moi ».

Qui céderait comme il sied à l’Amour,

ferait de l’Amour parfaite conquête.

J’espère que ceci vous adviendra,

et bien que le temps nous dure,

remercions de toute chose l’Amour !

Qui veut goûter cet Amour véritable,

dans la quête ou la découverte

ne doit suivre ni voie ni sentier.

Errant à la recherche de la victoire d’Amour,

par monts et par vaux, au-delà

des vaines consolations, des peines, des tourments,

hors des chemins de la pensée humaine,

le puissant cheval d’Amour l’emporte.

Car la raison ne peut comprendre

comment l’amour par l’Amour voit au fond de l’Aimé,

et comme il vit libre en toute chose.

Ah ! lorsque l’âme arrive

à cette liberté que donne l’Amour,

elle n’épargne ni vie ni mort,

elle veut l’Amour, elle ne veut rien de moins.

Mais je laisse ici la rime et la Raison.



On ne saurait en effet par raison ou raisonnement faire entendre les choses de l’amour, que je désire et que je veux pour vous. Que dirais-je de plus : il faudrait parler avec son âme ! La matière d’un tel discours est trop vaste, puisque c’est l’amour et qu’Amour est Dieu même. Le vrai amour n’a nulle matière : point de substance que la pure liberté de Dieu, donnant sans compter et toujours aussi riche, agissant fièrement et croissant en toute noblesse.

Ah ! puissiez-vous croître selon cette dignité qui est vôtre et qui vous fut destinée avant le temps ! [cette dignité qui est vôtre et à laquelle Dieu vous a appelée sans commencement] Comment pouvez-vous supporter que Dieu jouisse de vous en son Essence et que vous ne jouissiez pas de lui ? Mais ce que j’en éprouve, je dois le taire : lisez ce que je vous écris et permettez-moi d’en rester là. Que Dieu me traite selon son bon plaisir ! Je dirai comme Jérémie : « Mon Dieu, vous m’avez trompé, et c’est volontiers que je me laisse jouer par vous ».

L’âme la plus intacte est la plus semblable à Dieu. Gardez-vous intacte de tout homme, dans le ciel et sur la terre, jusqu’au jour où le Christ sera élevé au-dessus de celle-ci et vous emportera avec lui ainsi que toute créature. Selon certains, il faut entendre par là la croix sur laquelle il fut élevé. Mais lorsque le Christ et l’âme bienheureuse sont unis, c’est alors que l’un et l’autre sont exaltés en toute perfection et beauté. Quand l’âme n’a plus rien que Dieu, quand elle n’a plus de vouloir que Sa volonté simple, qu’elle est anéantie et veut tout ce que Dieu veut avec Sa volonté, quand elle est engloutie et réduite à rien — alors il est élevé de terre et attire tout à lui : l’âme devient avec lui totalement cela même qu’Il est.

Les âmes englouties et perdues en Dieu de la sorte reçoivent dans l’amour la moitié de leur être comme la lune reçoit la lumière du soleil. La connaissance unifiante qu’elles reçoivent de cette lumière nouvelle, d’où elles procèdent et où elles demeurent — cette lumière simple absorbe l’autre et les deux moitiés de l’âme se rejoignent : ainsi l’heure s’accomplit. Si vous aviez obéi à cette lumière dans l’élection de votre bien-aimé, vous seriez libre, car ces âmes sont réunies et vêtues de la lumière même dont Dieu se vêt.

Comment s’unissent les deux moitiés de l’âme : il y aurait beaucoup à dire sur ce point. Mais je ne veux pas en parler davantage, car je suis trop malheureuse en amour, et je crains par ailleurs que les étrangers ne sèment des orties dans la roseraie.

Il nous faut donc en rester là : que Dieu soit avec vous !

Lettre XX Les douze heures mystérieuses

La nature d’où procède le véritable Amour a douze heures à travers lesquelles nous le voyons sortir, puis retourner à lui-même. Et lorsque l’Amour revient ainsi, il réintègre en soi ce qu’il a rapporté de ce périple : l’esprit chercheur, le cœur assoiffé, l’âme aimante. L’Amour les jette dans l’abîme de sa puissante nature, d’où il est né et dont il se nourrit. C’est ainsi que les heures innommées reviennent à la nature inconnue. L’Amour est revenu à lui-même et jouit de sa nature au-dessus de lui-même, au-dessous de lui-même et autour de lui-même. Et tous ceux alors qui n’ont pas atteint cette expérience, ont pitié des âmes tombées dans l’abîme (de l’Amour), qui doivent œuvrer, vivre et mourir selon l’ordre de l’Amour et de sa nature terrible.

La première heure innommée, parmi les douze qui entraînent l’âme dans la nature de l’Amour, est celle de sa manifestation : l’Amour se révèle et nous touche à l’improviste, sans qu’on l’ait demandé — alors même qu’on est le plus loin de soupçonner sa noblesse, et comme sa nature en elle-même est puissante. C’est pourquoi une telle heure à bon droit s’appelle « innommée ».

La deuxième heure innommée est celle où l’Amour fait goûter la mort violente à notre cœur — le fait mourir sans expirer, malgré que l’âme ait connu l’amour peu de temps jusque-là et soit à peine passée de la première à la deuxième heure.

Dans la troisième heure innommée, l’Amour apprend à l’âme comment on peut vivre et mourir avec lui, et lui fait comprendre qu’on ne saurait aimer sans beaucoup souffrir.

Dans la quatrième heure innommée, l’Amour fait goûter à l’âme ses jugements secrets, plus profonds et plus ténébreux que l’abîme. Il lui fait comprendre comme on est malheureux sans amour. Et pourtant l’âme ne connaît pas encore l’essence de l’Amour. Cette heure est bien dite innommée, où l’on apprend les jugements de l’Amour sans le connaître encore.

La cinquième heure innommée est celle où l’Amour enlève à eux-mêmes l’âme et le cœur. L’âme sort de soi, elle se quitte et quitte l’Amour, pour entrer dans l’essence de l’Amour. Elle perd alors son étonnement, sa crainte devant l’obscurité des jugements divins, elle oublie les peines de l’amour. À ce stade, elle ne connaît plus rien de l’Amour, sinon l’acte d’aimer. Ce semble un abaissement et ne l’est point. Mais cette heure de nouveau est bien dite innommée : alors qu’on est le plus près de la connaissance, on connaît moins que jamais.

La sixième heure innommée se trouve en ceci, que l’amour méprise la raison, tout ce qui est en elle et tout ce qui s’y rattache. Car ce qui appartient à la raison (commune) est opposé à la nature de l’amour, elle ne peut rien lui donner et rien lui prendre. La noble raison de l’amour est un flot montant sans trêve et sans relâche. La septième heure innommée, c’est que nulle chose ne puisse demeurer dans l’amour et que rien ne puisse le toucher, sinon le désir. Cette touche est le secret de l’amour, elle naît de l’amour même. Car l’amour est toujours désir et se dévore lui-même, sans cesser pourtant d’être en lui-même parfait. L’amour peut demeurer en toute chose. Il peut demeurer dans le soin charitable du prochain, mais ce soin ne peut demeurer dans l’amour. Dans l’amour rien ne peut demeurer, ni compassion, ni bonté, ni humilité, ni raison, ni crainte, ni discrétion ni mesure, ni aucune autre chose. L’amour habite en toutes ces vertus ou activités, il les alimente, mais ne reçoit lui-même aucun aliment que de sa propre essence.

Dans la huitième heure innommée, la nature de l’Amour se fait connaître en son visage, comme la suprême merveille. Mais alors qu’en d’autres êtres le visage est ce qui se révèle le mieux, il est dans l’Amour au plus haut point secret, car il n’est autre chose que l’Amour en lui-même. Ses autres parties, ses œuvres sont plus faciles à connaître ou à concevoir.

La neuvième heure innommée est celle où l’Amour se manifeste en sa pire violence, dans l’assaut le plus dur et l’invasion la plus profonde, tandis que son visage atteint la plus grande douceur, la suavité et l’amabilité suprêmes : il s’offre sous son aspect le plus charmant. Et plus il blesse profondément celui qu’il assaille, plus doucement il ravit et absorbe en lui-même, par la noblesse de son visage, celui qu’il aime.

La dixième heure innommée consiste en ceci, que l’amour ne rend de comptes à personne, tandis que tous les êtres lui doivent raison. L’amour enlève à Dieu la puissance de juger ceux qu’il aime. L’amour ne cède ni aux saints, ni aux hommes, ni aux anges, ni au ciel, ni à la terre ; il vainc la Déité dans sa nature propre. Il clame en tous les cœurs d’amants, à voix haute, sans apaisement et sans trêve : « Aimez l’Amour ! » Cette voix est si puissante, si terriblement inouïe, qu’elle passe le bruit du tonnerre. Et cette parole est le lien par quoi l’amour tient ses prisonniers, c’est l’épée par quoi il blesse ceux qu’il touche, c’est la verge dont il châtie ses enfants, c’est la doctrine dont il instruit ses disciples.

La onzième heure innommée, c’est que l’Amour possède avec violence celui qu’il aime en sorte que notre esprit ne peut s’écarter de l’Amour un seul instant, notre cœur ne peut désirer, notre âme ne peut aimer nulle chose hors de lui. L’Amour rend la pensée de l’homme si simple, qu’il ne peut songer ni aux saints, ni aux hommes, ni au ciel, ni à la terre, ni aux anges, ni à lui-même, ni à Dieu, mais au seul Amour qui le possède, toujours présent, toujours nouveau.

Enfin la douzième heure est pareille à la suprême nature de l’Amour : là où l’Amour jaillissant de lui-même et œuvrant en lui-même s’abîme de telle sorte en lui-même qu’il se suffit en sa pure essence. Il se suffit en vérité, et si personne n’aimait l’Amour, son Nom resterait purement aimable en sa noble nature. Ce Nom est son être intérieur et son opération extérieure, sa couronne au-dessus de lui et son fondement au-dessous de lui.

Telles sont les douze heures innommées de l’Amour — innommées, car en aucune d’elles l’amour de l’Amour ne peut être compris, sinon des âmes dont j’ai parlé, qui ont été jetées dans l’abîme de la haute essence de l’Amour ou qui lui appartiennent. Et leur foi y pénètre plus avant que leur intelligence.

Lettre XXI Comment l’Amour se gagne et se possède

Que Dieu soit votre amour, mon cher cœur ! Gardez-lui votre zèle et que rien ne vous attriste de ce qui peut vous advenir, car le temps est court et nous avons beaucoup â faire ici-bas, et la récompense est grande. Je ne me suis guère plainte, je ne veux pas non plus que vous faiblissiez ni que vous vous plaigniez : livrez-vous à notre Amour, et laissez-le jouir de lui-même. Soyez prudente : efforcez-vous de comprendre quelles sont les vertus avec lesquelles on poursuit le véritable amour ; soyez compatissante aussi et n’abandonnez personne dans le besoin. Les hommes craignent en ceci de compromettre leurs biens et leur tranquillité, ce qu’ils ont et ce qu’ils espèrent gagner ; ils préfèrent leur paix à celle des autres. Mais pour vous, demeurez nue devant Dieu et dépouillée de tout repos qui n’est point le sien : que nulle chose vraiment ne vous satisfasse sinon lui-même. Et tant que ceci n’est pas atteint, vous devez le désirer comme femme arrêtée en travail.

Il en est ainsi de ceux qui aiment : ils ne peuvent jouir de l’amour ni s’en passer, c’est pourquoi ils se consument et dépérissent. Avant qu’on ne possède le Bien-Aimé, il faut faire sa cour pour l’obtenir, agissant de façon toujours belle et généreuse, en toute affaire, avec toute personne connue ou inconnue, selon la dignité du Bien-Aimé, pour la bonne et haute renommée qu’on aura près de lui. Car il entend courtoisie : lors donc qu’il voit les grandes peines et le dur exil que sa Bien-Aimée a souffert pour lui, et ses nobles dépenses, il ne peut laisser d’y répondre par l’amour et le don sans réserve de lui-même.

Voilà comment on travaille à gagner le Bien-Aimé : c’est au service de toutes les vertus qu’on s’applique alors. Mais lorsque nous avons affaire au Bien-Aimé lui-même, il faut laisser toutes choses pour lesquelles nous servions naguère, les bannir au-dehors et les oublier au-dedans.

Quand on sert pour gagner l’Amour, on s’occupe à ce service ; quand on aime l’Amour avec l’Amour, on exclut tout le reste pour vaquer à la jouissance avec tout son cœur et tout son être, pour saisir le fruit unique que l’âme bien-aimée obtient du seul Amour. Que toutes nos puissances, que toutes nos fibres s’y consacrent alors, que notre regard y demeure plongé, que les flots de l’amour mutuel s’écoulent suavement l’un dans l’autre et se mêlent à jamais ! C’est ainsi que l’amour doit vivre dans l’Amour !

Lettre XXII Les paradoxes de la nature divine

Celui qui veut comprendre Dieu, savoir ce qu’Il est en son Nom, en son Essence, doit être tout à Dieu, si totalement en vérité qu’il soit privé de soi. Car la charité ne requiert pas ce qui est sien, et l’amour ne veut rien d’étranger à lui-même. Qu’il se perde donc, celui qui veut trouver Dieu et connaître ce qu’Il est en soi.

Qui sait peu de choses a peu de choses à dire, remarque saint Augustin. Tel est mon cas, Dieu le sait. Je crois pourtant et j’espère beaucoup en Dieu, mais la connaissance que j’en ai est très faible : à peine je devine un peu du Divin, car les concepts humains ne le signifient pas. Pourtant celui qui dans l’âme serait touché par Dieu pourrait en signifier quelque chose à ceux qui l’écouteraient aussi avec leur âme.

La raison illuminée intime quelque notion de Dieu aux sens intérieurs, leur apprenant qu’il est admirable et par là même redoutable, terriblement suave en son Essence, qu’il est tout à tout être et tout en chacun. Il est au-dessus de toute chose et n’est pas élevé ; il est au-dessous d’elles et n’est pas abaissé ; il est en elles et n’est pas circonscrit ; il est hors d’elles et cependant compris.

Il est au-dessus de toute chose et n’est pas élevé, c’est-à-dire qu’il exalte et ne cessera d’exalter sa Nature sans mesure. Etant cela même qu’il exalte, il est sublime sans être élevé.

Et comme l’éternité de son Être s’exerce sans début ni fin dans la jouissance de l’amour possessif, la profondeur sans commencement fait que la hauteur sans terme de la même Essence n’élève pas celle-ci. Sa nature, terriblement douce, la satisfait pleinement : la sublimité divine s’abîme dans le fond divin, et Dieu n’est pas élevé.

En outre, il invite constamment l’homme à l’unité dans la fruition de Lui-même. Et tous sont mus par la force de l’intimation terrible ; en certains, l’esprit s’épouvante de la juste sommation, en sorte qu’ils s’égarent ; mais d’autres, les âmes fières, sont éveillées par elle, et les voici debout, avec une volonté nouvelle et enflammée : elles s’élèvent alors vers sa sublimité non-élevée, qui nous échappe et nous dépasse à jamais dans la hauteur de la hauteur.

Nous prions que son règne arrive, nous sommons à notre tour l’Unité en trois Personnes : nous exigeons sa vertu et sa riche Essence dans la confiance envers le Père. Nous exigeons sa dilection et sa doctrine de sagesse, nous voulons aimer fraternellement le Père avec le Fils, être avec lui ce Fils même qu’Il est dans l’Amour et le droit d’hériter. Nous l’exigeons (en tant qu’Esprit) dans sa bonté, dans sa gloire, dans sa fruition et son mystère admirable. C’est ainsi que nous adhérons à Lui par un ciment très fort, faisant un seul esprit avec Lui, parce que nous sommons le Père avec le Fils et l’Esprit-Saint — oui, les trois Personnes avec tout ce qu’elles sont.

En tout ceci, Dieu demeure non-élevé, car en exigeant pour nous son règne, nous ne saurions l’exalter ; rien ne le meut que lui-même, et c’est ainsi qu’il meut toutes les créatures. Dieu est au-dessus de tout, mais égal en tout ; il est suprême et n’est pas élevé.

L’homme qui a dépouillé l’humanité terrestre, Dieu l’exalte avec Lui-même et l’attire en Soi : Il a fruition de cette âme dans la non-élévation. Ah Dieu ! quelle merveille survient alors, lorsque si grande dissemblance atteint l’égalité, atteint l’unité sans élévation. Hélas ! je n’en puis écrire davantage : c’est sur le plus haut secret que je dois garder le plus profond silence ; ma misère en est la cause, et personne d’ailleurs ne peut se reprocher d’ignorer ce qu’est Dieu. Mais les gens croient que le mystère est facile, et s’ils ne comprennent pas, ils doutent aussitôt. Tel est mon tourment, que je n’ose dire aux hommes ni écrire ce qui en vaut la peine, ni parole aucune selon le fond de mon âme.

Le second point, que Dieu est sous toute chose et que rien ne l’abaisse, signifie que le fond de sa nature éternelle soutient tous les êtres et les nourrit et les enrichit de la richesse divine. Mais comme le fond divin le plus profond et la hauteur divine la plus sublime sont au même niveau, Dieu est au-dessous de toute chose sans que nulle soit au-dessus de lui.

Toutes les âmes aussi l’aiment selon sa hauteur suprême, qui est l’amour, et n’aiment en lui rien de moins ; elles L’aiment ainsi sans commencement dans sa nature éternelle, où il satisfera éternellement toutes celles qui doivent devenir Dieu avec Dieu en sorte qu’elles seront avec lui sous toutes choses, les soutenant et les nourrissant. Rien ne l’abaisse, car ces âmes l’exaltent en tout temps et à toute heure avec de nouveaux désirs d’amour attirant et enflammé. Mais ici de nouveau, je n’ose en dire davantage, car nul ne sait comment Dieu est tout en tous.

Le troisième point, que Dieu est en toute chose et n’est pas inclus, il faut l’entendre dans la fruition éternelle de lui-même, dans la puissance ténébreuse du Père, dans la merveille de son amour de soi, dans le flot clair et jaillissant du Saint-Esprit. Dieu est aussi la tempête unitive (intratrinitaire) qui condamne ou bénit chaque chose selon qu’il lui sied. Il est fruitivement dans cette profondeur, selon la gloire de l’Etre qu’il est en lui-même.

Et tous ceux qui ont été et seront, ou même qui peuvent être, il jouit en eux de sa merveille aux richesses infinies en toute plénitude de gloire. Ah ! cette réalité intérieure ne peut être mise en paroles : les voies des étrangers n’y pénètrent point.

Et pour être en toute chose, il n’est pas inclus cependant, car Dieu exprime son Unité en trois Personnes et les incline vers nous sur quatre voies.

Il prodigue le temps éternel ? qu’il est en lui-même, dans l’amour que nul esprit ne peut atteindre ni comprendre s’il n’est un esprit avec lui : Il le prodigue si totalement qu’il spire les âmes avec son Esprit, il leur donne tout ce qu’il a, il (leur) est tout ce qu’il est. Celui que Dieu conduit dans cette voie, nul ne peut le suivre, ni par force, ni par habileté, sinon ceux que son sublime Esprit y spire en union avec lui. Ceux-là sont avec lui en dehors de toutes les voies communes. Telle est la première des quatre voies et la plus haute, dont on ne peut rien dire : il faudrait en parler avec l’âme, en parler à l’âme, l’une et l’autre inspirées. Cette voie passe là où Dieu dépasse les chemins de l’être.

Les trois autres voies par lesquelles il s’est penché vers nous sont les suivantes : la première, qu’il nous a communiqué sa nature, la seconde, qu’il a livré sa substance (la Personne du Fils) à la mort, la troisième, qu’il a incliné l’éternité.

Il nous a donné sa nature dans l’âme, avec trois puissances pour aimer les trois Personnes : le Père avec la raison illuminée, le Fils ou divine Sagesse avec la mémoire, et l’Esprit-Saint avec la haute volonté enflammée. Tel est le don que sa Nature a fait à la nôtre pour que nous puissions L’aimer.

Il a livré sa substance à la mort, c’est-à-dire son Corps très saint, livré aux mains de ses ennemis pour l’amour de ses amis, et il s’est donné lui-même en nourriture et en breuvage, autant qu’on le veut recevoir et comme on le veut. Mais ce que l’on en prend de fait, est moins qu’un atome par rapport au monde entier ; ce qu’on a de Dieu est infime, en comparaison de ce que l’on pourrait avoir si on se fiait à lui et qu’on le voulait en vérité. Hélas, que d’hommes demeurent ainsi affamés, combien peu d’âmes, parmi celles qui ont droit à ces trésors, prennent la nourriture et le breuvage divins !

Il a incliné l’éternité, c’est-à-dire qu’il se montre patient à l’extrême pour attendre la conversion de notre vie, le changement de notre vouloir. Nous voyons sa bouche penchée vers nous pour le baiser à qui veut le recevoir, et ses bras étendus pour accueillir celui qui veut courir à son embrassement. En bref, Dieu s’est incliné vers nous dans la durée en tout ce que nous pouvons et voulons recevoir de lui, en tout ce qu’on peut connaître, selon la mesure et le mode même de nos désirs, afin d’être avec nous dans la fruition et dans l’amour.

Ceux qui suivent la première voie, selon laquelle il nous a donné sa nature, vivent ici-bas comme dans le ciel : ils s’appliquent à l’amour sans peine, avec dévotion, jouissance et délices, car ils peuvent avoir celles-ci sans beaucoup d’effort.

Les autres, qui suivent la voie selon laquelle il a livré sa substance, vivent au contraire en enfer, et ceci vient de la redoutable sommation divine. Ce qu’ils ressentent est terrible : leur esprit conçoit la grandeur de cet abaissement (avec le Fils), mais la raison ne peut la comprendre. C’est pourquoi ils se condamnent eux-mêmes à toute heure ; tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font leur semble insuffisant et leur esprit ne croit pas qu’il puisse atteindre la grandeur admirée. Ainsi leur cœur demeure privé d’espérance et cette voie les conduit en Dieu très avant : c’est le grand désespoir qui les mène au-delà de tous les remparts et de tous les passages gardés, dans la ferme vérité.

Enfin ceux qui suivent la troisième voie, celle où s’incline l’éternité, vivent comme en purgatoire. Ils brûlent incessamment de désirs intérieurs, parce que tout (l’Être divin) est incliné vers eux : la bouche est ouverte, les bras sont étendus et le riche cœur est prêt. L’expansion terrible rend le fond de leur âme si profond et si vaste que rien ne peut la combler. Et Dieu, en s’ouvrant ainsi pour eux sans mesure, les sommes à toute heure de dépasser leurs facultés. Car de son bras droit, il embrasse tous ses amis, ceux du ciel et de la terre, dans une richesse débordante. Du gauche il embrasse tous les étrangers, qui doivent venir à lui à cause de ses amis, avec leur foi pauvre et nue, afin que s’accomplisse à jamais la pleine et unitive béatitude qui ne leur a jamais (de sa part) manqué 13. À cause de sa bonté et de ses bien-aimés, il donne sa gloire aussi aux étrangers et les rend tous amis de la divine Maison.

Ah ! sa douce sommation et son cœur ouvert les fait sommer Dieu à leur tour, qu’il leur accorde fruition. Les riches merveilles qui s’écoulent pour eux de son cœur inépuisable, leur inspirent des désirs au-dessus de toute raison et les fait brûler d’un feu inextinguible. Ceci est bien le purgatoire. S’ils brûlent en effet de ne pas brûler assez — l’amour parfait est un brasier — ils brûlent néanmoins pour le satisfaire et la vérité de son cœur ouvert, aux richesses infinies, assure leur esprit qu’ils le posséderont totalement. Avec cette confiance ils traversent au vol toutes les hauteurs de l’amour. Ils mangent et ne sont pas rassasiés.

Puisque Dieu nous a donné ces voies, afin que nous l’aimions de toute notre âme selon qu’Il est en lui-même, il est en soi et n’est pas enfermé : nous pouvons, selon ces chemins, pénétrer son secret le plus intime.

Il est une cinquième voie où cheminent les hommes ordinaires avec leur simple foi, qui marchent vers Dieu en le servant extérieurement en toutes leurs œuvres.

Ceux qui suivent l’éternité, la première voie, c’est-à-dire Dieu lui-même dans sa vertu insondable et son amour incompréhensible, pénètrent en lui de profondeur en profondeur. Ils marchent hors de tous les sentiers accessibles à la pensée.

Ceux qui vont à Dieu par la voie du ciel, mangent et sont rassasiés. Comme il donne sa nature, ainsi la prennent-ils librement. Ils habitent dès ici-bas dans la terre de la paix.

Ceux qui vont à Dieu par la voie de l’enfer, mangent sans être rassasiés. Car ils ne peuvent croire, ils ne peuvent espérer satisfaire l’Amour, selon la Personne incarnée. Ils habitent dans la terre de la dette : la raison pénètre toutes leurs artères et leur ordonne d’exalter en eux-mêmes cet abaissement divin avec celui de tous les bien-aimés. Ils ne peuvent croire ce qu’ils ressentent, tant Dieu les anime intérieurement d’une ire sans espoir.

Ceux qui vont aux profondeurs divines par la voie du purgatoire, habitent la terre de la sainte colère. Car ce qui leur est donné ou confié est vite dévoré par le désir toujours béant. Ce qui fait croître constamment la colère de l’âme, c’est de connaître par l’esprit intérieur ce qui reste de Dieu, ce qu’elle n’a pas encore de lui, en sorte qu’elle n’est pas rassasiée. Voilà la colère de l’âme. Mais il est une colère plus intime encore en certaines âmes, dont je ne veux pas parler.

Puisqu’on pénètre en lui par lui-même, par le ciel, par l’enfer et le purgatoire, Dieu n’est pas enclos — et demeure pourtant intérieur à tout ce qui est.

Le quatrième point, c’est que Dieu est en dehors des êtres et cependant compris. Il est en dehors, puisqu’il ne repose en rien que dans le flux inépuisable de son flot impétueux qui entoure et dépasse toute chose. C’est pourquoi il est dit dans le Cantique : Oleum effusum, etc. « Votre nom est une huile répandue, il attire les jeunes filles ». Ah ! qu’elle dit vrai, cette fiancée, comme elle entend bien sa Nature en disant que son Nom se répand en toutes les voies, irriguant chaque esprit selon ses besoins, selon qu’il en est digne et selon le service que Dieu attend de lui.

L’écoulement de son nom nous a donné de connaître le Nom unique dans les propriétés des Personnes. Le flot du Nom unique et éternel a jailli avec un rejaillissement terrible de sommations et d’appels entre les Personnes dans l’Unité-Trinité. Le Père a répandu son nom en œuvres puissantes, dans la richesse de ses dons et sa juste justice. Le Fils a répandu le sien en manifestations de brûlante dilection, en doctrine véritable, en témoignages de son tendre amour. La troisième Personne a répandu son nom dans la grande clarté de son esprit et de sa lumière, dans la plénitude de sa volonté débordante, dans la jubilation du suave abandon et la fruition d’amour.

Le Père a répandu son nom en nous donnant le Fils, et l’a retiré en lui-même de nouveau. Le Père a répandu son nom en nous envoyant le Saint-Esprit, et il a rappelé cet Esprit, qu’il revint à lui avec tout ce qu’il avait inspiré.

Le Fils a répandu son nom lorsqu’il est né Jésus — lorsque par ce nom il a voulu engraisser notre aridité et sauver tous ceux qui voulaient l’être. Le Fils a répandu son nom lorsqu’il a été baptisé Jésus-Christ, donnant à nos âmes d’être nourries de la vérité chrétienne — à celles qui sont nommées d’après lui et nourries de son corps, qui peuvent le dévorer selon leur désir, aussi abondamment, aussi délicieusement qu’elles le veulent. Mais il y a là disproportion plus grande qu’entre la pointe d’une aiguille et le monde entier, terre et mer : car on devrait le recevoir, goûter infiniment plus de ce flot divin — comme on en ferait justement l’épreuve, si on le cherchait en Lui avec une confiance pleine d’amour et de brûlants désirs. Qui veut fièrement accueillir la surabondance divine, doit appartenir aux adolescentes du Cantique et l’aimer avec elles. Le Fils a répandu son nom en merveilles, lorsque par son trépas il a porté la vie et la lumière dans les enfers, qui sont mort et ténèbres. Il a porté la lumière où nulle clarté ne brille, et son nom a tiré ses bien-aimés au jour serein, pour les nourrir avec abondance. Et ce même nom a brûlé au contraire ceux qui sont demeurés là-bas dans la nuit de la mort. Ah ! que la mort est sombre, là où son nom n’est point connu ! Le Fils a répandu son nom lorsqu’il a dit : Père, glorifiez-moi de cette clarté que j’eus auprès de vous avant que le monde ne fût. Non pas que la clarté à nul moment lui manquât, mais lorsqu’il eut attiré à lui tous les êtres, il voulut les glorifier avec lui-même, comme il le dit alors : Père, je veux qu’ils soient un en nous, comme vous et moi, nous sommes un ». Ceci est la suprême parole d’amour entre toutes celles que nous lisons dans l’Écriture. Ensuite il fit retour à l’intérieur avec ce nom qu’il avait répandu au-dehors et qu’il ramenait maintenant à Lui (le Père-Unité) multiplié. Je dis multiplié, bien que rien n’y fût ajouté, car pour avoir été répandue et multipliée dans l’huile nourrissante de son nom sublime, toute chose néanmoins est en Lui depuis le commencement, aussi grande qu’elle sera dans la durée sans fin.

Le Saint-Esprit a répandu son nom, puisque tous les esprits, saints et anges qui règnent là-haut dans la gloire viennent de lui. Les noms sous lesquels ils sont rangés sont les chœurs : ils ont été répandus par le sien. Et les Esprits saints du ciel et de la terre, et les bons esprits qui ne sont pas encore sanctifiés, ceux même qui ne le seront pas, tous les esprits ensemble et séparés, ont été spirés par son nom, chacun selon le degré dont il est aimé. Son nom a spiré tous les esprits sages et tous les esprits rapides, tous les esprits de force et de douceur : tous procèdent de son souffle. Son nom est répandu sur toute la terre et sur tous les hommes, pour soutenir et nourrir chacun selon qu’il est aimé.

Ainsi Dieu est hors de tout (et pourtant compris), car quelque chose de Dieu est Dieu tout entier. Et chacun l’ayant selon ce qui lui sied, chacun le comprend totalement en ce qu’il a de Lui : Dieu est compris tout entier.

Et comme la puissance du Père (l’Essence une) exige à chaque instant d’une exigence terrible l’Unité en qui il se suffit à lui-même, il se comprend toujours lui-même totalement, — oui, et ensemble tous les êtres : quel que soit leur nom, il les inclut dans son Unité et les appelle tous à la fruition de son Être. Et ils le comprennent aussi, ces esprits intérieurs des quatre premières voies, qui pénètrent en lui, qui veulent être ce qu’il est en toute chose et ne lui céder aucun avantage, mais l’obtenir tout entier dans la confiance et dans l’amour, — être ce qu’il est, rien de moins. En vérité, ces esprits aimants et intérieurs le comprennent tout entier.

Et par-dessus tout, la jubilation dans la merveille divine comprend en toute plénitude l’opulence de Dieu. Le Père comprend (la Déité) dans sa justice unitive : c’est pourquoi ses jugements sont mystérieux et profonds comme les abîmes, — mystérieuse par-dessus tout est la justice du Père et la jubilation de l’Esprit.

Le Père comprend aussi la justice du Fils et celle de l’Esprit-Saint, il comprend (la justice) en tous les esprits qu’il a spirés dans la jubilation et la pleine fruition de l’amour. Et c’est merveille, qu’en cela même Dieu est pleinement compris.

Dieu déborde donc avec tous les flots de son Nom, en tout, autour de tout, au-dessous et au-dessus de toute chose, et se trouve pourtant compris dans la fruition de l’amour.

Les quatre modes de l’Être divin sont maintenant ramenés à la fruition totale. Cette totalité est représentée gracieusement assise au milieu d’un cercle où veillent quatre animaux 22 l’aigle vole sans cesse de ses vives ailes vers la hauteur : Dieu est au-dessus de tout et n’est pas élevé ; le bœuf occupe la place où Dieu siège : Dieu est au-dessous de tout et n’est pas surmonté ; le lion garde cette place : Dieu est en toute chose et n’est pas enclos ; l’homme regarde vers elle : Dieu est hors de tout et n’est pas exclus.

L’âme intérieure qui est un aigle doit voler au-dessus d’elle-même en Dieu, comme il est écrit à propos des quatre animaux, que le quatrième volait le plus haut. C’est ce qu’a fait saint Jean lorsqu’il a écrit : In principio, etc. L’aigle fixe le soleil sans se détourner, ainsi de l’âme : elle ne détourne pas le regard de Dieu. L’âme sage sera donc Jean dans ce chœur divin, dans ce commerce d’amour avec Dieu. Là on ne pense plus aux saints ni à aucun homme, on vole simplement dans la hauteur de Dieu.

Quand son aiglon ne peut fixer le soleil ; l’aigle le jette hors du nid. Ainsi fera l’âme sage, rejetant d’elle tout ce qui pourrait obscurcir la clarté de l’esprit ; car tant qu’elle est aigle, il ne lui sied pas de se reposer, elle doit voler sans cesse vers la hauteur sublime.

Les animaux allaient et venaient, puis allaient et ne revenaient plus. Qu’ils ne revinssent plus, signifie que la hauteur divine n’est jamais sondée ; la course suivie de retour, c’est la vision et la vie de l’âme dans la latitude, la profondeur et l’égalité de l’Essence.

Lettre XXIII C’est en étant vrai qu’on imite Dieu

Que Dieu vous soit Dieu dans la vérité, par quoi il est Dieu et Amour en une seule essence : puisqu’il est à vous dans l’amour, il vous faut vivre pour lui, étant vous-même amour. En cette assurance, donnez-vous à la vérité qu’il est lui-même. Vivez donc dans l’unité, vouée à l’amour divin par un pur amour non point pour vous satisfaire de son amour en vos pratiques, mais pour vaquer à Dieu même dans les œuvres qui le satisfont. Et quoique Dieu vous donne, si beau que ce puisse être, ne donnez point votre baiser avant le jour où vous saurez qu’il est éternel. Soyez prudente maintenant, là où vous êtes, vous en avez assurément besoin. Surtout je vous le commande, gardez-vous sagement des singularités auxquelles on s’adonne là-bas de tant de façons. Ne vous y mêlez point, qu’elles vous plaisent ou non. Soyez humble à toute heure et en toute rencontre, mais non pas humble en devenant sotte : justice et vérité doivent en ceci garder leur autorité. Car je vous le dis en vérité, celui qui ment par humilité est digne de blâme. Vous êtes d’ailleurs bien instruite à cet égard. Ayez soin de vous-même et ménagez votre temps, soyez fidèle et croissez avec nous. Les autres volontiers vous attireraient à eux pour nous séparer : c’est notre fidélité même qu’ils ne peuvent souffrir. Que rien ne vous occupe plus qu’il ne sied, mais faites tout par amour. Et vivez avec nous, — vivons dans le doux Amour !

Soyez à Dieu, — et Lui à vous, — et vous à nous.

Lettre XXIV Dieu seul suffit

Je vous le dis sans ambages : rien ne doit vous suffire que l’Amour. Écoutez la Raison, et voyez si vous manquez envers elle ou lui faites justice. Ne vous attardez à aucune jouissance qui mette Raison en péril. Cette raison dont je parle doit maintenir la connaissance en vous-même et le discernement toujours en éveil. Que jamais ne vous pèse le service du prochain, petit ou grand, sain ou malade ; et plus il est infirme, moins il a d’amis, plus prompte vous devez être à le secourir. Supportez de même volontiers les personnes étrangères à notre amour. Et si vous êtes calomniée, ne dites mot contre celui qui vous accuse. Si quelqu’un vous méprise, cherchez son commerce, car il vous ouvre la voie de l’amour.

Que l’impatience jamais ne vous fasse manquer envers personne, ni négliger de questionner autrui lorsque vous avez besoin de science et de sagesse, que jamais la honte d’ignorer ne vous retienne en ceci. Car vous avez cette dette envers Dieu, d’acquérir la science des vertus, de vous y faire instruire par les questions, l’étude et le zèle.

Et si par votre faute il advient au prochain quelque tort, n’attendez pas, réparez sur-le-champ le dommage ou l’injure. Vous devez à la Passion de Notre-Seigneur de satisfaire la personne lésée. Ce qui vous semble de nature à la remettre en paix, le plus simplement, le plus promptement possible, faites-le sans tarder ; tomber à ses pieds et lui dire paroles d’apaisement, sceller une réconciliation, c’est chose que ni la colère en vous-même, ni le dommage subi, ni la honte ressentie ne doivent vous faire retarder, si vraiment vous voulez que Dieu soit votre amant et votre époux. Et de le négliger suivant la suggestion de l’orgueil, vous ferait gravement tort.

Ne vous attachez à nul objet de telle façon, que Dieu vous en doive retirer sa grâce. N’ayez garde, par orgueil, de vous soustraire à aucun service. Ne laissez point, par orgueil, d’offrir vos dons, fussent-ils pauvres et petits. Ne manquez point, par orgueil, de demander les choses dont vous avez besoin et dont vous ne pourriez sans dommage vous passer. Ne concevez, par orgueil, nulle honte d’avoir faim ou soif, ou sommeil ou froid, ou telle maladie déplaisante, ou d’avoir dit quelque sottise, ou fait quelque chose qui ne sied pas. C’est grand honneur au contraire, et parfaite courtoisie que de confesser franchement les choses qui font rougir; c’est vil orgueil de les taire. Il est honteux et ridicule de laisser les autres nous accuser au lieu de le faire nous-mêmes : c’est fausseté envers Dieu notre amour, conduite basse et déloyale. Car telle est la règle de la haute loyauté, le droit du pur amour, que l’Amant se découvre à l’Aimé en tout ce qu’il peut avoir d’humble ou d’élevé, sans réserve aucune.

Je vous dirai ceci encore : de toute faute que vous avez commise devant Dieu seul, rougissez aussitôt devant lui ; confessez-lui la vérité avec tant d’amour et si franche conscience, qu’il entende votre plainte, vous pardonne le méfait et vous rende la grâce, avant même que vous alliez trouver le prêtre et lui fassiez votre aveu. Ce que vous avez fait de mal devant les hommes, avouez-le ouvertement, pour confuse que vous en soyez, et ce que vous avez fait dans le secret du cœur seulement, confessez-le, comme je viens de vous le dire, à Dieu même.

Que vos regards soient fixés sur Dieu en toute simplicité, en toute pureté, de façon à n’avoir en vue que lui-même, à ne recevoir consolation que de lui. Par la mémoire, portez-le dans votre cœur, embrassez-le amoureusement d’un cœur ouvert et dilaté par l’espérance. Aspirez toujours à la douceur de son cœur, à l’intimité de sa douce nature intérieure.

Choisissez ce qu’il faut faire ou laisser pour mener une vie vraiment belle, selon la loi (d’Amour), dans une parfaite fidélité à ce que vous devez être. Si vous pouvez vous passer de quelque chose, laissez-le, et ne prenez dans le besoin que le strict nécessaire. Soyez humble dans votre conduite extérieure, que Dieu n’y trouve rien à reprendre, et dégagée dans votre vie intérieure, que votre cœur blessé, exilé, ne tende que vers lui seul. Demandez instamment à son Cœur aimant et doux, à son puissant amour, qu’il se livre au vôtre et qu’il reconnaisse l’angoisse d’un jeune cœur privé d’amour : car il est le Dieu de l’amour et ne saurait en ignorer les peines.

S’il connaît bien les voies de l’amour, ayez soin quant à vous de vous tenir pure, comme je vous l’ai dit : comment pourrait-il se refuser à vous, ce Dieu si doux qui s’abîme en nous si profondément, et nous pénètre autant que nous sommes ouverts à son avènement ? /3 Ne cessez de l’appeler intérieurement, sans distraction aucune, ce Bien-Aimé de notre cœur : « O grand Dieu, riche de tout présent et de toute puissance, ne me laissez pas si pauvre de vous-même ! » De toutes vos œuvres ou entreprises, dites-lui bien que vous n’entendez pas vous retirer sans fruit. N’acceptez ni reconnaissance ni récompense de vos services, mais de toute chose, en toute chose, ne recevez humblement que Dieu même.

Trouvez Dieu en toute créature, mais ne le recevez de personne, sinon de la pure plénitude de sa simple Essence, à laquelle votre amour doit s’appliquer sans cesse. Car son doux Nom plaît à tous les hommes et charme l’oreille de l’esprit. Toutes les paroles que vous trouverez de lui dans l’Écriture, que vous-même lirez ou que je vous ai transmises, que l’on vous dit en flamand ou en latin, accueillez-les dans votre cœur. Soyez attentive et ardente pour vivre selon qu’il en est digne. — Exercez-vous en ce que je vous ai dit, car on ne peut enseigner l’amour à personne, mais qui pratique ses vertus ne peut manquer de l’apprendre.

Que Dieu vous donne d’être parfaite en ceci ! Amen.

Lettre XXV L’Amour est tout

Saluez Sara aussi de ma part, avec tout ce qui est mien, — avec ce rien que je suis.

Si je pouvais être pour elle tout ce que souhaite mon amour, j’en serais heureuse, et ce vœu sans doute un jour s’accomplira, malgré la façon dont elle me traite à présent. Elle oublie bien ma misère et mon exil, mais je ne veux pas la gronder ni lui en faire de reproche, puisque l’amour apparemment ne le lui reproche pas, qui devrait la presser constamment et la tenir appliquée à son Bien-Aimé. Puisqu’elle a d’autres tâches et qu’elle peut supporter avec tant de patience les peines de mon cœur, qu’elle me laisse à mon exil ! Elle sait bien cependant qu’elle doit être ma consolation dans le bannissement d’ici-bas et là-haut dans la fruition. Elle ne peut manquer de l’être enfin, malgré qu’elle m’abandonne ainsi présentement.

Et vous qui pouvez obtenir de moi plus que toute autre personne au monde, sauf Sara, je vous embrasse, Emma et vous-même, dans une seule affection. Mais toutes deux encore vous avez trop peu souci de l’amour qui me possède, dont j’éprouve si terriblement l’étreinte et la violence. Ni mon cœur, ni mon âme, ni mes sens ne reposent, ni le jour ni la nuit, pas une heure : cette flamme ne cesse de brûler dans la moelle de mon être.

Dites à Marguerite qu’elle se garde bien de l’orgueil, qu’elle soit sage et prudente et s’applique à Dieu quotidiennement ; qu’elle tende à la perfection et se prépare à vivre avec nous là où nous serons réunies un jour ; qu’elle ne demeure donc pas avec les étrangers. Ce serait grande honte si elle nous manquait, elle qui désire tant nous satisfaire, qui nous est proche dès maintenant, — si proche ! et que nous désirons tant être des nôtres.

L’autre jour j’ai entendu un sermon où l’on parlait de saint Augustin. À l’ouïr sur l’instant, je fus si enflammée de l’intérieur que la terre entière avec ce qu’elle contient me semblait devoir se consumer dans cette flamme.

L’Amour est tout.

Lettre XXVI La plus belle œuvre

Recevez en Dieu le salut de mon amour fidèle : je vous l’envoie de tout mon cœur ! Et souffrez que je vous exhorte dans la vraie charité à vivre pour la vérité et la perfection, afin de satisfaire Dieu, de lui rendre amour, honneur et justice, — en lui-même d’abord, et dans les hommes bons qui sont aimés de lui, de qui il est aimé ; et que vous leur donniez ce dont ils ont besoin en toutes voies où ils peuvent cheminer.

Voilà ce que je vous prie de faire et que je n’ai point laissé de faire moi-même, depuis le temps que je demeurai chez vous. Car c’est l’œuvre la meilleure et la plus belle que je sache. L’Écriture nous l’enseigne, vous le savez ; mais par-dessus tout, songez à l’Amour unique, que j’aime et que je désire, bien que je ne puisse le servir dignement. Ah ! sentez comme je voudrais voir ceci réalisé en vous comme en moi-même, sentez et partagez ma peine de le savoir encore imparfait ! Notre exil et notre éloignement de l’Amour nous affligent d’autant plus que nous ne pouvons jouir l’une de l’autre non plus que de lui. Je veux donc que vous viviez seulement pour croître en perfection.

Mais moi, malheureuse, qui vous demande ceci dans l’amour, — à vous toutes qui devez être ma récréation dans la peine, ma consolation dans le triste exil, ma paix et ma douceur, — je suis seule, errante, loin de lui, — loin de celui à qui j’appartiens au-dessus de moi-même et pour qui je voudrais être un parfait amour. Dieu le sait, il jouit de tout, et moi je suis affamée de tous les biens qui feraient en lui le repos de mon âme.

Hélas ! pourquoi me laisse-t-il le servir ainsi pour jouir de lui et des siens, — et me tient-il ainsi loin de lui et des siens ?

Je vous salue encore, amie : menez belle vie !

Lettre XXVII Raisons d’être humble

Que Dieu soit avec vous et vous fasse connaître les voies secrètes que vous devez suivre et vivre dans le fidèle amour, en sorte qu’il vous révèle la douceur indicible de sa nature ardente et suave, si vaste, si insondable, émerveillement infini et mystère plus ténébreux que tout abîme ! Qu’il vous donne de savoir en toute chose ce qui vous convient, et puissiez-vous ainsi arriver à connaître l’Amour sublime, qui est Dieu même, notre grand Dieu.

Soumettez-vous à toute créature en toute humilité et ne trouvez point lieu de vous enorgueillir. Considérez votre petitesse et sa grandeur, votre bassesse et sa sublimité, votre cécité et son regard qui pénètre à l’infini — comme il voit tout, le ciel et la terre, l’abîme insondable et les profondeurs cachées. Et si vous songez à la perfection de son Être qui se suffit parfaitement dans l’amour et dans la gloire, si vous voyez d’ailleurs comme vous êtes exilée, privée de tout ce que les amants reçoivent l’un de l’autre en amour, dans l’embrassement, le baiser, l’union, dans la connaissance, le don et l’acceptation — si vous songez à l’humilité de chaque amant devant l’autre, dans le salut mutuel et le gracieux accueil ; et comme l’amant est incapable de rien cacher à l’aimée, alors que vous ne savez en vérité s’il est à vous, car il se cache encore — ah ! tout cela peut bien vous tenir dans l’humilité parfaite. Vous ne sauriez de quoi vous enorgueillir si vous connaissiez la profonde misère et les ténèbres de votre exil — qui sont trois fois plus graves que je ne puis vous le dire. C’est vrai, je le déclare : je devrais vous dire bien plus que je n’ai fait jusqu’ici. Mais vous sentez si peu l’absence de ce qui vous manque, vous ignorez tant l’importance de ces biens, et ce qui vous fait défaut, et quelles délices l’amante reçoit de l’Aimé.

J’ai parlé du baiser de l’Amant : c’est être unie à lui hors de toutes choses et n’avoir nulle satisfaction sinon la joie unitive que l’on goûte en Lui. Et pour l’embrassement, c’est le réconfort qu’il nous donne lorsque l’abandon loyal nous livre à Lui dans la pure charité. Voilà l’embrassement et le baiser selon qu’il est exprimable. Mais pour l’expérience intérieure et la fruition de l’Aimé, nul homme ne pourra jamais vous le décrire. On essayerait de vous en dire plus cependant, si cela servait à quelque chose, mais j’en resterai là.

Songez donc maintenant à ce qui vous manque : ce Dieu d’amour, vous n’en avez point ce que vous devriez en avoir si vous l’aimiez par-dessus tout, comme il doit être aimé. Vraiment, si vous l’aimiez ainsi et que vous étiez son Amante, vous recevriez de lui en abondance les merveilles indicibles dont je vous ai parlé. Sachant donc ce que vous êtes et ce qu’il est, et vous voyant dans l’état où vous demeurez : c’est assez pour vous interdire toute suffisance. Il n’est pas de raison plus profonde qui nous tienne dans l’humilité.

Lettre XXVIII Fruition de la Trinité dans l’Unité

C’est dans la gloire plénière de l’Esprit-Saint que l’âme comblée connaît la fête délicieuse. Cette fête se célèbre en paroles saintes, échangées avec la Sainteté divine dans le ravissement sacré. Et les mêmes paroles, à toute âme qui les écoute et les comprend essentiellement, donnent quatre choses saintes : plaisir, douceur, béatitude, excès délicieux, en esprit et en vérité.

Lors donc que Dieu accorde à l’âme bienheureuse la clarté qui lui permet de le contempler en sa divinité, elle le voit dans son éternité, dans sa grandeur, dans sa sagesse, dans sa noblesse, — dans son Affirmation, dans son Épanchement et dans sa Totalité. Elle voit Dieu comme il est dans son éternité : Dieu par sa propre divinité. Elle le voit comme il est dans sa grandeur : puissant de son essentiel pouvoir ; et comme il est dans sa sagesse : suave d’essentielle suavité. Elle le voit comme il est en sa noblesse : éclatant d’essentielle clarté. Elle le voit comme il est en son Affirmation : doux d’essentielle douceur ; comme il est en son Effusion : abondant d’essentielle abondance ; comme il est dans sa Totalité : riche d’essentielle richesse.

En tout ceci, elle voit Dieu comme un être simple, et sous chaque aspect cependant, elle le voit dans la multiplicité de la divine abondance. Lorsqu’elle est en cette contemplation, elle doit garder la paix du cœur, quelle que soit son occupation au-dehors. Voilà ce que dit la douce âme qui, pleine d’amour et souffrant de grandes peines, a longtemps attendu avec confiance le Seigneur ; et le Seigneur a maintenant illuminé son cœur, en sorte que cette lumière soit pour elle la plénitude de la manifestation, — et elle parle maintenant dans sa joie, elle dit dans ses délices : « Qu’ai-je donc si ce n’est Dieu ? Dieu m’est Présence, Dieu m’est Surabondance. Dieu m’est Totalité ; Dieu m’est présent avec le Fils dans la douceur, il s’écoule pour moi avec le Saint-Esprit dans l’abondance, il m’est totalité avec le Père dans l’excès délicieux. Ainsi Dieu m’est un seul Seigneur en trois Personnes, et trois Personnes en un seul Seigneur. Et par ces trois Personnes, il est à mon âme dans la multiple richesse divine. »

Elle dit encore : « L’âme qui chemine avec Dieu dans sa Présence parle volontiers de sa tendresse délicieuse, de sa douceur et de sa grandeur. L’âme qui marche plus avant avec Dieu dans son Épanchement parle volontiers de son amour, de son excès et de sa noblesse. L’âme qui va plus outre encore avec Dieu dans sa Totalité parle volontiers de la richesse céleste et des splendeurs du Ciel.

L’âme bienheureuse qui chemine en Dieu avec tout ceci et en tout ceci avec Dieu, connais toute espèce de grâces : elle est maîtresse, elle est comblée de la même opulence délicieuse que Dieu même en sa richesse divine, qui est maître de tout ce qui est bon, qui est Dieu et qui a tout créé.

Dieu est grandeur, Dieu est puissance et sagesse. Dieu est bonté, présence et douceur. Dieu est subtilité, noblesse et suavité. Dieu est sublime dans sa grandeur, parfait dans sa puissance, opulant dans sa sagesse. Dieu est merveille dans sa bonté, totalité dans sa présence, béatitude dans sa douceur. Dieu est vrai dans sa subtilité, suave dans sa noblesse, surabondant en son excès délicieux. Il est présent à lui-même en trois Personnes dans la multiple richesse divine : c’est ainsi qu’il subsiste, unique Béatitude, par la plénitude de sa puissance infinie au plus haut des Cieux.

Telles sont les paroles qui jaillissent délicieusement dans l’âme, de la beauté de Dieu. Qu’est-ce donc que la beauté de Dieu ? C’est l’être de la Déité dans l’Unité, et l’Unité dans la Totalité, et la Totalité dans la Manifestation, la Manifestation dans la Gloire, la Gloire dans la Fruition, la Fruition dans l’Éternité. Toutes les grâces de Dieu sont belles, mais celui qui comprend ceci, comme c’est en Dieu même et dans le Trône des Trônes et dans la richesse du Ciel, celui-là possède la beauté de toutes les grâces divines. Qui veut parler de ceci devra parler avec son âme.

Dieu est présent dans l’excès ravissant au milieu de sa gloire. Et là, il est en lui-même inexprimable par l’excès de sa bonté, de sa richesse et de sa merveille essentielle ; il est exprimé (cependant) en lui-même et par lui-même dans la joie infinie, pour la plénitude de ses créatures, comblées de ce qu’il est. C’est pourquoi le ciel et la terre sont pleins de Dieu, quand l’homme est assez spirituel pour le reconnaître.

Une âme bienheureuse regarda Dieu avec Dieu : elle le vit dans sa totalité et dans son épanchement. Elle le vit se répandre dans son intégrité et demeurer vierge dans son émanation. Elle parla dans son intégrité et s’écria : “Dieu est un grand et unique Seigneur dans l’éternité, et dans sa Divinité il subsiste en trois Personnes. Il est Père en sa puissance ; il est Fils en tant que connaissable ; il est Esprit dans sa gloire. Dieu donne dans le Père, il manifeste dans le Fils, il fait savourer dans l’Esprit. Il œuvre puissamment avec le Père, intelligiblement avec le Fils, subtilement avec l’Esprit. C’est ainsi que Dieu opère avec trois Personnes en seul Seigneur et avec un seul Seigneur en trois Personnes ; avec Trois Personnes dans une multiple richesse divine et avec cette innombrable richesse dans les âmes ravies à l’excès, qu’il a conduit dans le secret de son Père et qu’il comble toutes de la même joie.

Entre Dieu et l’âme bienheureuse qui est devenue Dieu avec Dieu, règne une charité spirituelle. Et lorsque Dieu révèle cette charité à l’âme, une tendre amitié se fait jour en elle, c’est-à-dire qu’elle sent en elle-même comme Dieu est son ami avant toute peine, en toute peine et par-dessus toute peine, oui, au-delà de toute peine, dans la foi envers le Père. Et cette tendre amitié fait naître la haute confiance ; dans la haute confiance une juste suavité ; dans la juste suavité la vraie béatitude ; dans la vraie béatitude une clarté divine. Alors elle voit et ne voit pas. Elle voit une vérité subsistante, effluente et totale, qui est Dieu même dans l’éternité. Elle se tient prête, Dieu donne, elle reçoit. Et ce qu’elle reçoit est certitude, esprit, tendresse, merveille au-delà de toute communication. Elle doit rester immobile en silence dans la liberté de cet excès/3. Ce que Dieu lui dit alors des hautes merveilles spirituelles, nul ne le sait sinon le Dieu qui le lui donne, et l’âme qui est spirituelle comme Dieu au-dessus de tout esprit.

Voici ce que disait un homme en Dieu : « Mon âme est toute déchirée par la violence de l’Eternité, et toute fondue par l’amitié de la Paternité, et toute répandue avec la grandeur de Dieu. La grandeur est sans mesure et le cœur de mon cœur est cette riche richesse, que Dieu mon Seigneur est dans l’éternité. »

Voici ce que disait une âme dans l’amitié de Dieu : « J’ai entendu la voix de l’excès délicieux, j’ai vu la terre de la clarté et goûté le fruit de béatitude. Depuis lors tous les sens de mon âme guettent la haute merveille de l’esprit et mes instantes prières sont comprises dans une douce confiance, qui est Dieu même dans la pure vérité. À cause de cela je suis comblée sans mesure du même excès bienheureux que Dieu même en sa divinité.»

Dieu s’écoule de lui-même en sainteté par-dessus tous les saints dans la Paternité, et de là il confère à tous ses enfants bien-aimés des richesses nouvelles, pleines de gloire. C’est parce qu’il en est ainsi que Dieu peut aujourd’hui et demain et toujours donner richesses nouvelles, inouïes et inconnues de tous, sinon des trois Personnes qui les tiennent de lui-même dans l’éternité.

Dieu est dans ses Personnes et dans ses Vertus. Dans ses Vertus, il est au-dessus de tout infiniment, au-dessous de toute chose infiniment et autour de tout infiniment. Et au milieu de ses Personnes, il exerce ses pouvoirs dans une plénitude de richesse divine. Ainsi Dieu est dans ses Personnes présent à lui-même dans la multiple richesse éternelle. Quelque chose de Dieu est Dieu : c’est pourquoi Dieu dans le moindre de ses dons met en œuvre tous ses Pouvoirs. Oui, quelque chose de Dieu est Dieu même (car) il est tout en lui-même. Les richesses de Dieu sont multiples, Dieu est innombrable dans l’unité et simple dans l’innombrable. Parce que Dieu est ainsi, tous ses enfants connaissent l’excès bienheureux, et l’un plus que l’autre, et tous sans mesure.

L’âme bienheureuse parle avec amour de sagesse spirituelle, elle énonce avec vérité le bien sublime, et déclare avec autorité les divines richesses. Dieu donne l’amour, la vérité et la richesse dans la plénitude de sa Déité. Dieu donne l’amour avec l’intelligence, la vérité avec l’évidence, la richesse avec la fruition.

Voici ce que disait une âme dans la présence de Dieu : « Il est un seul Dieu de la terre et du ciel, et les cieux sont ouverts et les vertus de ce grand Dieu brillent dans le cœur de ses intimes avec tendresse, avec douceur, avec béatitude. C’est ainsi que l’âme bienheureuse connaît l’ivresse spirituelle, où elle doit jouer et s’abandonner selon la pure douceur qu’elle ressent en elle-même. Nul ne la reprend, car elle est fille de Dieu et comblée par l’excès délicieux. »

Il est une autre âme que mon âme déclare encore plus comblée. C’est celle qui par la vérité et la noblesse, par la clarté et la sublimité, est conduite au silence qui la comble. Dans cet excès délicieux de tranquillité, elle entend résonner hautement la merveille qu’est Dieu même dans l’éternité.

Ces deux âmes sont filles de Dieu, et en cette vie déjà comblées à l’excès.

Celui qui est arrivé en Dieu à ce point qu’il possède l’amour et opère la sagesse dans la vérité divine, goûte souvent l’excès bienheureux comme le fait Dieu même. Autant qu’il peut voir avec la Sagesse, il aime avec l’Amour, et autant peut-il aimer avec l’Amour il voit avec la Sagesse ; et souvent il opère avec l’une et l’autre dans la richesse de Dieu. Et ceci est un sublime excès.

Celui qui est resté en Dieu si longtemps qu’il a compris la merveille que Dieu est en sa Divinité, paraît souvent, aux yeux mêmes des hommes de Dieu qui n’ont pas cette connaissance : sans Dieu par excès de Dieu, instable par excès de constance et ignorant par excès de savoir.

Je vis Dieu comme Dieu et l’homme comme homme, et je ne m’étonnais pas que Dieu fût Dieu ni que l’homme fût homme. Ensuite je vis Dieu homme et l’homme divinisé, et je ne m’étonnais pas que cet homme connût l’excès divin.

Je vis comment Dieu, par la douleur qui éprouve l’homme noble, lui donne l’intelligence, et par la douleur de nouveau la lui ôte. Et l’ayant ainsi privé de sens, il lui donne une intelligence nouvelle, la plus pénétrante de toutes. Ayant vu cela, je me suis consolée avec Dieu en toute douleur.

Voici comment parlait une âme dans la richesse de Dieu : ‘Divine sagesse et parfaite humilité constituent le pur excès divin dans la clarté du Père, haute perfection dans la vérité du Fils, libre jeu dans la suavité de l’Esprit-Saint. Depuis que la sainteté de Dieu m’a rendue silencieuse, j’ai entendu maintes choses, pourquoi les ai-je gardées ? Je n’ai pas gardé sans raison ce que j’ai gardé. J’ai observé la discrétion qui précède et qui suit (la connaissance) : je me suis tue et j’ai reposé en Dieu jusqu’à ce qu’il me dît de parler. — J’ai intégré tout ce qui était divisé en moi-même et je me suis approprié mon tout, et j’ai fait que mon propre fût gardé en Dieu jusqu’au jour où quelqu’un viendra qui puisse me demander et comprendre ce que j’entends. Et comme je sens à cette heure, en Dieu, que parler a pour seul effet de m’écarter de lui, je garde le silence.’

Ainsi parlait encore une âme dans la liberté de Dieu : ‘J’ai compris toute division dans l’Unité pure. Depuis lors, je suis restée à jouer dans le palais du Seigneur et j’ai laissé les vassaux prendre soin du royaume. Ah ! depuis cette heure tous les domaines (des autres pays) confluent en ce pays (qui est le mien). — C’est ainsi que j’ai nommé l’éternité de l’excès bienheureux. Ainsi je suis restée, au-dessus de toute chose et pourtant au milieu de toute chose, et mon regard a pénétré par-dessus toute chose dans la gloire sans fin.’

Lettre XXIX Ne souffrir que de l’Amour

Que Dieu soit avec vous et vous comble de la vraie consolation qu’il est lui-même, dans laquelle il se suffit et suffit à toutes les créatures selon leur être et leur besoin. Ah ! douce enfant, comme ce chagrin me fait peine qui vous afflige et vous oppresse ! Je vous prie instamment, je vous conseille, je vous adjure, je vous ordonne comme une mère à son cher enfant, qu’elle aime pour le suprême honneur et la douce dignité de l’Amour, de laisser tout chagrin profane et de souffrir le moins possible de ce qui me concerne. Ne vous souciez pas de ce qui peut m’advenir, que je sois errante par le pays ou jetée en prison, — car tout sera l’œuvre de l’Amour. Je sais bien que je ne suis pas pour vous un souci étranger : je vous suis proche de tout cœur, nous nous connaissons intimement et c’est vous qui m’êtes la plus chère, après Sara, de tous les êtres vivants. Je comprends donc aisément que vous souffriez de mes disgrâces ; et pourtant sachez-le chère enfant, c’est encore une souffrance profane. Songez-y vous-même : si vous croyez de tout votre cœur que je suis aimée de Dieu et qu’il accomplit son œuvre en moi, secrète ou manifeste, et qu’il y renouvelle les merveilles d’autrefois, vous devez reconnaître en toute chose son opération, sans vous étonner que je sois pour les étrangers sujet d’étonnement et d’épouvante. Ils ne peuvent vivre en effet dans le domaine de l’amour, car ils ne connaissent ni sa venue ni son départ. J’ai d’ailleurs pris très peu de part aux mœurs des hommes, dans le manger, le boire ou le sommeil, je ne me suis pourvue ni d’habits, ni de couleurs, ni de parures à leur façon. Et de tout ce qui peut réjouir un cœur humain, de ce qu’il peut recevoir ou prendre, jamais je n’eus plaisir, mais seulement par brefs instants, de l’Amour qui vainc toute chose.

Ma raison illuminée, qui dès la première révélation de Dieu en elle-même a été mon guide, m’a montré ce qui manquait à ma perfection comme à celle des autres ; cette raison illuminée depuis son éveil m’a désigné ma place, m’a conduite vers le lieu où je dois jouir de mon Bien-Aimé, selon la noblesse de mon dépassement, dans l’unité.

Ce lieu de l’amour, que la raison illuminée m’a montré, est tellement au-dessus de toute pensée humaine que j’ai compris ne plus devoir jamais goûter bonheur ni peine en chose grande ou petite, sinon seulement en ceci : que j’étais créature humaine et que j’éprouvais l’Amour — que je l’éprouvais dans mon cœur en aimant, mais sans pouvoir l’atteindre en sa Déité, sinon dans la privation de toute fruition.

Ce désir sans jouissance de la jouissance d’amour, que l’Amour m’a inspiré sans cesse, a été mon tourment et ma blessure, dans la poitrine et dans le cœur, in armariolo et in antisma. Armariolo désigne l’artère du cœur la plus intérieure, avec laquelle on aime, et l’antisma est le plus intérieur des esprits par lesquels nous vivons, celui qui éprouve les plus profondes passions.

J’ai pourtant vécu avec les hommes en toutes les œuvres que je pouvais accomplir à leur service. Ils m’ont trouvée toujours prête en leurs nécessités, mais je regrette qu’on ait rendu ceci public. Vraiment je fus avec eux en toute chose, depuis que Dieu m’a fait goûter le tout de l’Amour, j’ai ressenti aussi les besoins de chaque créature humaine, selon son état. Avec sa Charité, j’ai senti et voué à chacun l’affection dont il avait besoin. Avec sa Sagesse, j’ai éprouvé sa miséricorde et j’ai compris combien il faut pardonner aux hommes, comme ils tombent et se relèvent, comme Dieu donne et reprend, comme il frappe et guérit et se donne lui-même en tout cela gratuitement. Avec sa Sublimité, j’ai ressenti les fautes de tous ceux que j’ai entendu nommer ou que j’ai vus. Et c’est pourquoi j’ai toujours porté depuis lors avec Dieu les justes jugements, selon le fond de sa vérité, sur nous tous. Avec son Unité dans l’Amour enfin, j’ai toujours éprouvé depuis lors la perte bienheureuse (de moi-même) dans la fruition d’amour, ou la souffrance d’en être privée, et j’ai connu les voies du juste amour, les œuvres qu’il accomplit en Dieu et dans les hommes.

J’ai donc vécu selon tous ces états dans l’amour et j’ai agi avec justice envers les hommes, si gravement qu’ils me fissent tort. Mais si je possède tout ceci dans l’amour par mon être éternel, je ne le possède pas encore dans la fruition en mon être propre. Et je reste créature humaine, qui doit souffrir en aimant avec le Christ jusqu’à la mort. Car celui qui vit dans l’amour éprouvera le mépris des étrangers, jusqu’à ce que la Charité, croissant en nous dans la plénitude de ses vertus, entre en la pure possession d’elle-même, et que l’homme enfin soit un avec l’Amour.

Lettre XXX L’appel réciproque de l’Amour

Dieu est le fondement éternel du juste amour et de la foi parfaite : il nous est garant de la charité suprême par laquelle il s’aime lui-même et en lui-même, afin que ses amis et bien-aimés l’aiment à leur tour dans une pure perfection. C’est pour cette perfection que doivent vivre tous ceux qu’il a appelés et choisis, qu’il a marqué pour son service. Ils feraient de grandes œuvres et progresseraient rapidement, s’ils étaient ce qu’on les croit, ce qu’ils doivent être selon la juste dette de la foi parfaite et du juste amour. L’âme trouve si grandes les délices ressenties qu’elle en oublie la grandeur (objective) de l’Amour et son Être parfait. Lorsque le cœur et les sens, que peu de chose satisfait, sont émus vivement, il lui semble déjà qu’elle est un ciel dans les cieux ; et dans cette complaisance, elle ne songe plus à la grande dette qui est réclamée à toute heure — la dette que l’Amour exige de l’amour.

Celui qui aime en vérité fait de grandes œuvres, il n’épargne rien, il ne se laisse point décourager par la détresse qu’il éprouve ni par les tourments qu’il doit affronter : au sein de la douleur il se renouvelle et rafraîchit son âme. De même en toute chose, petite ou grande, légère ou grave, il trouve occasion de croître dans les vertus qui conviennent à l’Amour. Entendez par là ce que le Père requiert du Fils et de l’Esprit dans la fruition éternelle de l’Unité, et la dette en retour que le Fils et l’Esprit exigent du Père en fruition de la Trinité. Cette exigence est éternellement nouvelle, éternellement une dans l’avoir et dans l’être, et c’est en réponse à cet appel de l’Unité paternelle que toute justice s’accomplit.

Hélas ! il en est peu maintenant qui veuillent vivre au gré du noble Amour, mais bien selon leurs aises. On veut recevoir beaucoup de lui et faire peu de chose pour s’en rendre digne. Car nous sommes négligents dans la vertu, mais zélés dans le plaisir. Une petite contrariété nous fait oublier l’amour et cesser de l’exercer : c’est grande lâcheté. Il faut s’efforcer en tout temps de satisfaire l’amour ; être abîmé sans cesse dans sa douceur ou souffrir pour lui, s’il le veut, les plus cruels tourments, dans le seul dessein de lui rendre justice et de le satisfaire.

La vie la plus haute et la croissance la plus prompte sont inséparables de langueur et de douleur d’amour. La douceur sensible est inférieure, car nous nous laissons vaincre facilement par elle et notre désir s’affaiblit.

L’âme trouve si grandes les délices ressentis qu’elle en oublie la grandeur (objective) de l’Amour et son Être parfait. Lorsque le cœur et les sens, que peu de chose satisfait, sont émus vivement, il lui semble déjà qu’elle est un ciel dans les cieux; et dans cette complaisance, elle ne songe plus à la grande dette qui est réclamée à toute heure — la dette que l’Amour exige de l’amour.

Entendez par là ce que le Père requiert du Fils et de l’Esprit dans la fruition éternelle de l’Unité, et la dette en retour que le Fils et l’Esprit exigent du Père en fruition de la Trinité. Cette exigence est éternellement nouvelle, éternellement une dans l’avoir et dans l’être, et c’est en réponse à cet appel de l’Unité paternelle que toute justice s’accomplit.

En effet, c’est la sagesse du Fils et la bonté de l’Esprit, faisant appel à la puissance du Père, qui ont provoqué la création de l’homme. Et si l’homme est tombé, c’est parce qu’il n’a point satisfait à l’exigence de l’Unité. C’est par l’exigence de la Trinité que le Fils de Dieu s’est incarné, et pour satisfaire à la dette envers l’Unité qu’il est mort. C’est par l’exigence de la Trinité qu’il est ressuscité parmi les hommes, et pour satisfaire à la dette de l’Unité qu’il est remonté à son Père.

Et de même pour nous : lorsque la Trinité exige de nous sa dette, nous recevons la grâce de vivre divinement, selon qu’il lui convient. Si nous manquons à cet ordre par la volonté profane, et que laissant l’unité, nous retombons à notre complaisance propre, nous ne croissons plus, nous n’approchons plus de cette perfection à laquelle nous sommes appelés depuis l’origine par l’Unité et la Trinité. Mais que la noble raison de l’homme reconnaisse loyalement sa dette et se laisse guider par l’amour en son domaine — qu’il suive l’amour comme il sied à l’amour : l’homme alors est capable d’atteindre le grand bien dont je parle, et de posséder en Dieu toute richesse divine.

Celui qui veut se vêtir et être riche, être uni avec la Déité, doit s’orner de toutes les vertus dont s’est revêtu et orné Dieu lui-même lorsqu’il s’est fait homme : et ceci doit commencer par l’humilité que Notre-Seigneur a montrée d’abord. Car il fut privé de toute consolation étrangère, ne recevant aucune exaltation ni de sa noblesse, ni de ses vertus, ni de ses œuvres, ni de sa puissance, qui pourtant le mettaient au-dessus de toute créature : il ne s’est pas élevé jusqu’au moment où Dieu l’a élevé au ciel dans l’appel terrible et admirable de l’Unité. Nous vivons ici-bas sous le règne de cet appel, qui nous intime de vivre selon la Trinité. À nous donc de nous rappeler à nous-mêmes la requête de l’amour et de l’accomplir de tout notre zèle pour atteindre l’Unité, seul terme de notre exigence et de l’amour divin.

Il nous faut vivre selon le bon plaisir de l’amour qui a toujours réclamé cette unité et qui a orné l’humilité de justes œuvres — vivre selon l’appel de la Trinité Sainte qui exige constamment la vertu qui lui sied, condition de notre croissance ici-bas et de toute perfection. Telle est notre vie, trine et une.

Il est trois choses selon lesquelles on vit pour l’Amour, selon la Trinité ici-bas et selon l’Unité là-haut.

Premièrement la raison fait désirer l’amour et la satisfaction de cet amour par les justes œuvres de charité parfaite ; on veut être sans faute et digne de toute perfection. C’est ainsi que vit le Fils de Dieu.

Ensuite épouser à toute heure la volonté de l’Amour avec un zèle nouveau, œuvrer en toute vertu avec un désir débordant, illuminer toutes les créatures selon leur nature et la noblesse qu’on leur reconnaît, petite ou grande, en sorte qu’on accomplisse, dans l’amour et pour son honneur, la pure volonté de Dieu : c’est ainsi qu’on vit le Saint-Esprit.

En troisième lieu, on se trouve contraint par une douce violence à la constante pratique de l’amour, on reçoit le courage, heureux et invincible désormais, d’affronter cet état où la passion fait croître la Bien-Aimée dans l’être de l’Aimé et s’en pénétrer en toute chose : travailler avec Ses mains, cheminer avec Ses pieds, entendre avec Ses oreilles où la voix divine ne cesse de résonner, parler aussi par la bouche du Bien-Aimé, selon toute vérité de conseil, de justice, de pure douceur, de consolation impartiale, d’avertissement contre le mal, — paraître comme le Bien-Aimé sans parure d’aucune sorte, ne vivre de rien ni pour personne, sinon d’amour et pour le Bien-Aimé, vivre seulement comme l’Aimé dans l’Aimé avec une seule conduite, une seule pensée, un seul cœur, goûter en Lui, comme Lui en nous-mêmes, la suavité indicible qui est le fruit de ses douleurs, — ah ! oui, ne rien sentir que cœur à cœur, avec un seul cœur, un seul amour suave, avoir fruition l’un en l’autre de la plénitude d’amour, — savoir sans nul doute, d’une certitude toujours plus parfaite, que l’on est intégré dans l’Unité de l’Amour : c’est ainsi que l’on vit le Père.

On paye donc de la sorte ici-bas la dette de la Trinité Sainte, qu’elle réclame de nous et qu’elle exige depuis toujours de l’Unité. Il est bien vrai, ceux qui vivent selon l’amour font mainte belle ascension avec l’Aimé dans l’Aimé ; mais ce sont les âmes qui, ayant grandi en tout ceci jusqu’à la plénitude, sont réunies au sommet et y restent sans retour, là où le pur éclair d’abord a jailli et la foudre ensuite a tonné !

L’éclair est la lumière de l’amour qui se manifeste en un clin d’œil insaisissable et nous comble de mille grâces, nous révélant ce qu’il est, nous montrant comme il sait donner et prendre, dans la suave étreinte, dans le tendre embrassement et le très doux baiser, quand l’Amour lui-même dit à l’âme : « C’est moi qui t’ai prise. C’est moi. Je te suis tout. Je te donne tout ». Mais alors vient le tonnerre. Le tonnerre est la voix terrible de la menace, de l’amour qui retient ses dons et de la raison illuminée qui proclame en toute vérité notre dette, notre progrès insuffisant, notre petitesse devant le grand Amour.

Lors donc que l’on est recueilli au-dessus de la multiplicité des dons, on devient l’Unité même en qui tout est contenu. Et c’est alors que l’Unité obtient ce qu’elle exigeait, et que l’exigence se fait vraiment sentir, et que la fruition est accordée sans réserve par la Trinité sainte. Alors, dans un seul acte, doit s’intimer l’exigence éternelle et satisfaction lui être donnée éternellement, formant une seule réalité dans l’unique volonté, l’unique possession et l’unique fruition.

C’est chose d’ailleurs que je ne puis vous décrire, car je suis trop loin de la maturité et mon amour n’y suffit point.

Si cette vie d’union fait défaut, à moi et à d’autres âmes également dépourvues, c’est que nous fûmes infidèles à la vérité : nous avons commencé, mais nos œuvres sont encore petites et déjà nous voulons goûter l’abondance et l’abandon. Dispensés de la patience, honorés pour nos bonnes actions : voilà comme il nous plairait de servir, oublieux de la dette d’amour. Nous estimons nos œuvres, et c’est pour cela qu’elles sont vaines. Nous sommes conscients de notre pauvreté, c’est pourquoi nous n’y trouvons pas le Bien-Aimé. Nous faisons cas de nos labeurs, c’est pourquoi nous y cherchons en vain la riche auberge de la consolation et du repos, que le Bien-Aimé ouvre à sa Bien-Aimée lorsqu’elle vient à lui de loin et par grande aventure. Nous voulons que notre vertu soit connue, aussi n’est-elle point pour nous la robe nuptiale. Nous sommes charitables envers le prochain quand notre penchant nous y porte, et non pas selon ses besoins, aussi la charité en nous ne peut-elle déployer son immense vertu. Notre humilité est dans la voix, sur le visage, dans l’apparence et non point comme elle devrait être : fille de la grandeur de Dieu et de la conscience de notre petitesse.

Aussi ne savons-nous point porter en nous le Fils de Dieu ni l’allaiter maternellement de la substance du véritable amour, nous avons trop de volonté propre, nous aimons trop notre quiétude, notre confort et notre paix. Nous sommes trop vite las, trop vite abattus et troublés, nous cherchons trop les consolations de Dieu et des hommes. Nous ne tolérons nul désagrément, toujours conscients de ce qui nous manque, toujours soucieux de l’obtenir aussitôt, au lieu de souffrir avec patience. Nous sommes blessés dès qu’on nous méprise, qu’on met en doute nos grâces et nos divines faveurs, fâchés dès qu’on nous prend notre repos, notre honneur, nos amitiés. Nous voulons être saints à l’église, mais ne rien ignorer à la maison et ailleurs des choses du monde qui nous plaisent où nous font défaut : nous y trouvons tout le temps de nous entretenir avec nos amis, de nous fâcher et de nous réconcilier. Nous voulons avoir bonne réputation sans faire grand frais pour servir l’amour, préoccupés de beaux vêtements, de nourriture choisie, de jolis objets et de plaisirs extérieurs qui ne sont nécessaires à personne. On ne devrait jamais se distraire pour éviter Dieu, qui nous cherche sans cesse avec de nouvelles forces. Et si nous défaillons, faibles que nous sommes, moquons-nous de notre mal : c’est le plus sage et le plus utile pour nous-mêmes. Toujours empressés de nous soulager, de nous consoler, de nous tromper avec des biens inférieurs, nous oublions la sagesse d’en haut ; c’est pourquoi nous ne rejoignons pas les chevaliers de Dieu et ne recevons de lui ni soutien, ni consolation, ni aliment. Nous manquons à Dieu, ce n’est pas lui qui nous manque. Et parce que nous voulons nous réserver quelque chose dans le service d’Amour, nous ne portons pas sa couronne, nous ne sommes ni élevés ni honorés par lui.

Voilà pourquoi nous sommes arrêtés de tous côtés, privés de foi et d’amour. Et la présence en nous de tant de défauts nous empêche de croître dans la vie spirituelle, nous maintient dans l’imperfection de toutes les vertus, dans un état où nul ne peut aider les autres.

Ah ! pauvres de nous, que cela est désolant ! Que Dieu daigne suppléer à ce qui nous manque et nous rende parfaites, que nous puissions satisfaire enfin à la Trinité sainte et être unies à l’Unité de la Déité. Amen !

Lettre XXXI Toute-puissance de l’abandon

Ah ! chère enfant, la meilleure vie qui soit est bien celle-ci : s’appliquer à satisfaire Dieu dans l’amour et se fier à lui par-dessus toute chose. Rien n’approche de Dieu comme la confiance, lui-même l’a dit à une âme : prier vraiment n’est autre chose qu’avoir pure confiance en lui, s’en remettre à lui dans un total abandon, croire à ce Tout qu’il est. « Les hommes, dit-il (à cette âme), ne me connaissent pas comme je suis dans ma Divinité : ils me servent par le jeûne, les veilles et toutes sortes d’œuvres ; et c’est après avoir fondé sur cela leur espoir qu’ils s’abandonnent à moi. Mais rien ne me gagne comme le parfait abandon de la noble confiance. C’est la soif de ton âme qui me livre à toi tel que je suis. En voulant satisfaire à cette soif, tu grandiras en grâce et me deviendras pareille : nous aurons la même mort et donc la même vie, un seul amour étanchera notre soif commune. »

Je vous fait part de ces paroles bienheureuses, que le Seigneur a prononcées afin de fortifier votre foi, pour que vous y pensiez et compreniez que l’abandon de la confiance est la perfection suprême, par quoi l’homme donne à Dieu la plus haute satisfaction.

Je veux vous éveiller ainsi à la suprême liberté de l’amour, car j’ai rêvé naguère que vous vous rallieriez à mon signe, et je vous en conjure maintenant, j’y tiens plus qu’à toute chose. Hâtez-vous dans la vertu et le juste amour, veillez à ce que Dieu soit honoré par vous et par tous ceux que vous pouvez aider, par votre zèle, votre peine, votre conseil et tout ce que vous saurez généreusement donner.

Six passages relevés par Lilian Silburn

On les retrouvera dans le corps de l’ouvrage de dom Porieon accompagné de notes érudites.


  1. « Quiétude, oisiveté point d’opération Eckhart »

[Annexe II, 15. Dum medium silentium tenerent omnia. (Sap. 18, 14).]

Tout ce que l’âme opère à l’extérieur, elle le fait par moyens. Mais dans l’essence, il n’y a pas d’opération : l’âme en son essence n’opère pas, car les facultés par quoi elle agit émanent du fond de l’essence, mais dans le fond même les moyens sont réduits au silence ; il n’y a plus là que repos : c’est le lieu de la naissance divine où Dieu prononce son Verbe. — Ce fond par nature ne peut rien recevoir, en effet, que le seul Être divin, sans aucun moyen. Dieu est là dans l’âme comme tout et non comme partie : il pénètre l’âme dans le fond : nul ne touche le fond de l’âme sinon Dieu même.

2. « Le loisir divin Ruysbroeck »

[Annexe I, 7. LE LOISIR DIVIN.]

Dans la fruition, nous sommes oisifs (ledegh) : c’est l’œuvre de Dieu seul, là où il dépouille d’eux-mêmes tous les esprits aimants, les transforme et les consomme dans l’unité de son Esprit. Là nous sommes tous un seul feu d’amour, qui est plus que tout ce que Dieu a jamais fait. Chaque esprit est une braise ardente que Dieu allume au feu de son amour abyssal. Et tous unis, nous sommes une seule ardeur brûlante, inextinguible, avec le Père et avec le Fils dans l’unité de l’Esprit-Saint, là où les divines Personnes trépassent dans l’unité de leur commune Essence, dans cet abîme sans fond de la simple béatitude. Là, il n’y a plus ni Père ni Fils ni Esprit-Saint, ni aucune créature, mais une seule Essence, substance de ces divines Personnes. Là, nous sommes tous un et incréés en notre sur-être (notre être en Dieu de toute éternité). Là toute fruition est accomplie et parfaite en essentielle béatitude. Là, Dieu en son être simple est sans opération, éternel repos (ledegheit), ténèbre sans mode, EST innommé, suressence de toutes les créatures, béatitude simple et sans fond de lui-même et de tous les saints.

3. « Etat de repos »

[Annexe I, 5. C’EST DANS LE REPOS QUE L’ÂME EST ENGENDRÉE ÉTERNELLEMENT]

(Les douze Béguines, R. G.IV, 25-25 - W.VI, 37-38).

Selon cette manière d’aimer, les esprits sont oisifs et nus, élevés au-dessus de toute opération en une pure intellection, un pur amour. Ils n’agissent point, mais ils sont façonnés et agis par l’Esprit du Seigneur (Rom. 8,4) ; ils sont eux-mêmes grâce et amour, et ils sont appelés Fils de Dieu. Tous ceux qui sont morts à eux-mêmes en Dieu et qui ont dépouillé toute propriété dans la chère volonté de Dieu, leur vie est cachée avec le Christ en Dieu (Col. 3,3), et ils sont engendrés de nouveau sans cesse de l’Esprit-Saint, Fils élus de l’amour divin, au-dessus de la grâce et de toute œuvre.

Ruusbroec emploie des expressions identiques pour décrire le degré d’amour qui suit immédiatement :

C’est un état de repos où l’esprit est uni à Dieu dans l’amour nu et dans la clarté divine : il y est dégagé et libre (los ende ledich) de tout exercice d’amour, au-dessus de l’agir, éprouvant l’amour un et simple qui dévore et anéantit l’esprit de l’homme en lui-même, en sorte qu’il s’oublie...

4. « Le fond de Dieu Hadewijch »

[Lettre XXI Les paradoxes de la nature divine]

Le second point, que Dieu est sous toute chose et que rien ne l’abaisse, signifie que le fond de sa nature éternelle soutient tous les êtres et les nourrit et les enrichit de la richesse divine. Mais comme le fond divin le plus profond et la hauteur divine la plus sublime sont au même niveau, Dieu est au-dessous de toute chose sans que nulle soit au-dessus de lui.

Toutes les âmes aussi l’aiment selon sa hauteur suprême, qui est l’amour, et n’aiment en lui rien de moins ; elles L’aiment ainsi sans commencement dans sa nature éternelle, où il satisfera éternellement toutes celles qui doivent devenir Dieu avec Dieu en sorte qu’elles seront avec lui sous toutes choses, les soutenant et les nourrissant. Rien ne l’abaisse, car ces âmes l’exaltent en tout temps et à toute heure avec de nouveaux désirs d’amour attirant et enflammé. Mais ici de nouveau, je n’ose en dire davantage, car nul ne sait comment Dieu est tout en tous.

5. « Les 12 heures de l’Amour – Ses degrés / Très bon »

Lettre XX Les douze heures mystérieuses

La nature d’où procède le véritable Amour a douze heures à travers lesquelles nous le voyons sortir, puis retourner à lui-même. Et lorsque l’Amour revient ainsi, il réintègre en soi ce qu’il a rapporté de ce périple : l’esprit chercheur, le cœur assoiffé, l’âme aimante. L’Amour les jette dans l’abîme de sa puissante nature, d’où il est né et dont il se nourrit. C’est ainsi que les heures innommées reviennent à la nature inconnue. L’Amour est revenu à lui-même et jouit de sa nature au-dessus de lui-même, au-dessous de lui-même et autour de lui-même. Et tous ceux alors qui n’ont pas atteint cette expérience, ont pitié des âmes tombées dans l’abîme (de l’Amour), qui doivent œuvrer, vivre et mourir selon l’ordre de l’Amour et de sa nature terrible.

La première heure innommée, parmi les douze qui entraînent l’âme dans la nature de l’Amour, est celle de sa manifestation : l’Amour se révèle et nous touche à l’improviste, sans qu’on l’ait demandé — alors même qu’on est le plus loin de soupçonner sa noblesse, et comme sa nature en elle-même est puissante. C’est pourquoi une telle heure à bon droit s’appelle « innommée ».

La deuxième heure innommée est celle où l’Amour fait goûter la mort violente à notre cœur — le fait mourir sans expirer, malgré que l’âme ait connu l’amour peu de temps jusque là et soit à peine passée de la première à la deuxième heure.

Dans la troisième heure innommée, l’Amour apprend à l’âme comment on peut vivre et mourir avec lui, et lui fait comprendre qu’on ne saurait aimer sans beaucoup souffrir.

Dans la quatrième heure innommée, l’Amour fait goûter à l’âme ses jugements secrets, plus profonds et plus ténébreux que l’abîme. Il lui fait comprendre comme on est malheureux sans amour. Et pourtant l’âme ne connaît pas encore l’essence de l’Amour. Cette heure est bien dite innommée, où l’on apprend les jugements de l’Amour sans le connaître encore.

La cinquième heure innommée est celle où l’Amour enlève à eux-mêmes l’âme et le cœur. L’âme sort de soi, elle se quitte et quitte l’Amour, pour entrer dans l’essence de l’Amour. Elle perd alors son étonnement, sa crainte devant l’obscurité des jugements divins, elle oublie les peines de l’amour. A ce stade, elle ne connaît plus rien de l’Amour, sinon l’acte d’aimer. Ce semble un abaissement et ne l’est point. Mais cette heure de nouveau est bien dite innommée : alors qu’on est le plus près de la connaissance, on connaît moins que jamais.

La sixième heure innommée se trouve en ceci, que l’amour méprise la raison, tout ce qui est en elle et tout ce qui s’y rattache. Car ce qui appartient à la raison (commune) est opposé à la nature de l’amour, elle ne peut rien lui donner et rien lui prendre. La noble raison de l’amour est un flot montant sans trêve et sans relâche. La septième heure innommée, c’est que nulle chose ne puisse demeurer dans l’amour et que rien ne puisse le toucher, sinon le désir. Cette touche est le secret de l’amour, elle naît de l’amour même. Car l’amour est toujours désir et se dévore lui-même, sans cesser pourtant d’être en lui-même parfait. L’amour peut demeurer en toute chose. Il peut demeurer dans le soin charitable du prochain, mais ce soin ne peut demeurer dans l’amour. Dans l’amour rien ne peut demeurer, ni compassion, ni bonté, ni humilité, ni raison ni crainte, ni discrétion ni mesure, ni aucune autre chose. L’amour habite en toutes ces vertus ou activités, il les alimente, mais ne reçoit lui-même aucun aliment que de sa propre essence.

Dans la huitième heure innommée, la nature de l’Amour se fait connaître en son visage, comme la suprême merveille. Mais alors qu’en d’autres êtres le visage est ce qui se révèle le mieux, il est dans l’Amour au plus haut point secret, car il n’est autre chose que l’Amour en lui-même. Ses autres parties, ses œuvres sont plus faciles à connaître ou à concevoir.

La neuvième heure innommée est celle où l’Amour se manifeste en sa pire violence, dans l’assaut le plus dur et l’invasion la plus profonde, tandis que son visage atteint la plus grande douceur, la suavité et l’amabilité suprêmes : il s’offre sous son aspect le plus charmant. Et plus il blesse profondément celui qu’il assaille, plus doucement il ravit et absorbe en lui-même, par la noblesse de son visage, celui qu’il aime.

La dixième heure innommée consiste en ceci, que l’amour ne rend de comptes à personne, tandis que tous les êtres lui doivent raison. L’amour enlève à Dieu la puissance de juger ceux qu’il aime. L’amour ne cède ni aux saints, ni aux hommes, ni aux anges, ni au ciel, ni à la terre ; il vainc la Déité dans sa nature propre. Il clame en tous les cœurs d’amants, à voix haute, sans apaisement et sans trêve : « Aimez l’Amour ! » Cette voix est si puissante, si terriblement inouïe, qu’elle passe le bruit du tonnerre. Et cette parole est le lien par quoi l’amour tient ses prisonniers, c’est l’épée par quoi il blesse ceux qu’il touche, c’est la verge dont il châtie ses enfants, c’est la doctrine dont il instruit ses disciples.

La onzième heure innommée, c’est que l’Amour possède avec violence celui qu’il aime en sorte que notre esprit ne peut s’écarter de l’Amour un seul instant, notre cœur ne peut désirer, notre âme ne peut aimer nulle chose hors de lui. L’Amour rend la pensée de l’homme si simple, qu’il ne peut songer ni aux saints, ni aux hommes, ni au ciel, ni à la terre, ni aux anges, ni à lui-même, ni à Dieu, mais au seul Amour qui le possède, toujours présent, toujours nouveau.

Enfin la douzième heure est pareille à la suprême nature de l’Amour : là où l’Amour jaillissant de lui-même et œuvrant en lui-même s’abîme de telle sorte en lui-même qu’il se suffit en sa pure essence. Il se suffit en vérité, et si personne n’aimait l’Amour, son Nom resterait purement aimable en sa noble nature. Ce Nom est son être intérieur et son opération extérieure, sa couronne au-dessus de lui et son fondement au-dessous de lui.

Telles sont les douze heures innommées de l’Amour — innommées, car en aucune d’elles l’amour de l’Amour ne peut être compris, sinon des âmes dont j’ai parlé, qui ont été jetées dans l’abîme de la haute essence de l’Amour ou qui lui appartiennent. Et leur foi y pénètre plus avant que leur intelligence.

6. « Nature de l’âme et son repos divin »

Lettre XVIII La nature de l’âme et son repos divin

Ah ! douce et chère enfant, que je vous souhaite la sagesse ! C’est de sagesse avant tout que vous avez besoin, comme tout homme qui veut être divinisé. La sagesse en effet conduit bien avant dans la profondeur divine. Mais nous vivons des jours où plus personne ne veut, ne peut reconnaître ce qui vraiment lui faut, dans le service dû à Dieu et dans son amour. Ah ! vous avez bien à faire si vous voulez vivre l’Humanité et la Divinité, atteignant cette plénitude qui sied à votre noblesse, selon que Dieu vous aime et vous réclame. Établissez-vous sagement et fortement, comme [un chevalier] sans peur, en tout ce qui vous appartient, en ce mode de vie qui vous sied, selon votre noblesse et votre liberté.

Celui qui est puissant au-dessus de toute richesse, donne à tous pleine suffisance, selon son pouvoir et sa grâce. Non point qu’il œuvre ou apporte ses dons ou les confère de sa main, mais sa riche puissance et ses hauts messagers sont les vertus parfaites qui le servent et gouvernent son royaume, et donnent à toutes les âmes ce dont elles ont besoin, selon l’honneur et la puissance de celui qui en est le maître. Elles confèrent à chacun ce qui sied à sa nature et à sa place : la Miséricorde soutient de ses présents les pauvres les plus nus, qui sont prisonniers des vices, privés d’honneur et de tout bien. L’Amour du prochain défend le commun peuple contre les riches et pourvoit chacun de ce qui lui fait défaut. La Sagesse arme les nobles chevaliers, dont le désir brûlant livre pour le noble Amour de puissants combats. La Perfection donne aux compagnons d’armes son riche domaine, apanage souverain de l’âme dont je vous parle — cette âme qui, d’une volonté parfaite et sans faiblesse, en ses œuvres parfaites, demeure noblement fidèle à toute volonté de l’Amour. La dispensatrice de ces quatre vertus est la Justice, qui condamne ou approuve. Ainsi l’Empereur demeure libre et tranquille, parce qu’il ordonne à ses ministres de garantir l’équité, conférant aux rois, aux ducs, aux comtes et aux princes les nobles fiefs de son domaine et les droits précieux de son amour — de cet amour qui est la couronne de l’âme comblée, fidèle à secourir chacun selon sa requête, sans avoir cependant pour elle nulle œuvre ou entreprise que le pur amour de l’Aimé. C’est là ce que récemment j’ai voulu vous signifier, lorsque je vous ai parlé des trois vertus :

Soyez bonne et pitoyable à tous,

— et ne prenez soin de personne,

et le reste que je vous écrivais [dans la lettre précédente].

Veillez donc avec grand soin à la perfection de votre âme, [par nature] noble et parfaite. Mais entendez bien ce que cela veut dire : tenez-vous dans l’unité, ne vous mêlez d’aucune œuvre bonne ou mauvaise, haute ou basse ; laissez les choses suivre leur cours et restez libre pour le seul exercice de [l’union avec] votre Bien-Aimé, et pour satisfaire aux âmes que vous aimez dans l’Amour. Telle est votre dette, ce que vous devez à Dieu en toute justice selon la vérité de votre nature, comme aux âmes envers lesquelles vous partagez son amour : aimer Dieu seul d’une intention parfaitement simple, et n’avoir occupation que de cet amour unique, qui nous a choisis pour lui seul. — Comprenez aussi la nature profonde de votre âme et le sens même de ce mot. L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu, et pour qui Dieu en retour est visible [sienleec [visible, transparent] et siele [âme]]. Qu’elle veuille satisfaire Dieu et garder son domaine sur toute chose étrangère, dont la nature inférieure la ferait déchoir, l’âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à Lui-même, trouvant en elle à tout instant sa plénitude, tandis que pareillement elle se suffit en Lui. L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis Ses ultimes profondeurs ; et Dieu pour l’âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l’Etre divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme. Et si Dieu n’était à elle tout entier, il ne saurait lui suffire.

La vue dont l’âme est pourvue par nature est la charité. Cette vue a deux yeux, l’amour et la raison. La raison voit Dieu seulement en ce qu’il n’est pas ; l’amour ne s’arrête à rien qu’à Dieu même. La raison a des voies certaines où cheminer, l’amour éprouve son impuissance, mais sa défaillance le fait avancer davantage que la raison. La raison procède vers ce que Dieu est, par ce que Dieu n’est pas ; l’amour rejette ce que Dieu n’est pas, et trouve sa béatitude là-même où il défaille, en ce que Dieu est. La raison est plus sobre que l’amour, mais c’est à celui-ci que sont données la suavité et la béatitude. L’une et l’autre au demeurant, l’amour et la raison, ne laissent pas de se prêter la plus grande assistance, car la raison instruit l’amour, et celui-ci illumine celle-là. Que la raison se laisse emporter par le désir de l’amour, et que l’amour se laisse contraindre par la raison en ses justes termes, ils seront capables ensemble d’une œuvre inouïe, mais c’est chose qui ne peut être enseignée, si elle n’est pas éprouvée. Car la sagesse ne se mêle pas de cette passion admirable, ni de scruter cet abîme caché à tout être, réservé à la seule fruition d’amour. Rien d’étranger et nulle âme étrangère n’a part à cette béatitude, mais celle-là seule qui est nourrie maternellement dans ce bonheur même, dans les délices du grand amour, brisée par la discipline de la miséricorde paternelle, attachée inséparablement à son Dieu et lisant dans sa Face les jugements qui la dirigent, en sorte qu’elle demeure dans Sa paix.

Lorsque cette âme retourne parmi les hommes et les choses humaines, elle y porte un visage si plein de joie et de douceur sous l’huile embaumée de la charité, qu’en tout ce qu’elle fait, sa bonté apparaît. Mais par la vérité et la justice des jugements qu’elle a lus dans la Face divine, elle semble étrange et terrible aux hommes impurs. Et lorsque ceux-ci voient que tout en elle est conforme à la vérité, ils voudraient fuir devant la puissance de l’amour, tant elle leur semble dangereuse et redoutable. — Quant à ceux qui sont prédestinés à cet état, à l’union, d’amour, sans en avoir atteint la plénitude, ils ont en main la puissance de l’éternité, mais elle n’est pas manifestée encore, ni à eux-mêmes ni aux autres.

Telle est de l’amour l’illumination secrète. Cette vue de l’âme l’éclaire constamment sur la véritable volonté divine ; car un être qui dans la Face de Dieu lit ses propres jugements, opère en toute chose selon les vraies lois de l’amour. Or c’est loi et coutume de l’amour que parfaite obéissance, et ceci est contraire bien souvent aux mœurs étrangères de ce monde profane. Qui de l’amour veut en vérité observer les préceptes, que son œuvre demeure séparée de celle de tout autre, selon la vérité du puissant amour. Il ne sera soumis à personne qu’à la seule charité, dont il est par amour prisonnier. Pour discours que tiennent les autres, il parle seulement selon la volonté de l’amour. Il demeure au service de l’amour et il accomplit ses œuvres, jour et nuit en toute liberté, sans rien épargner, sans crainte ni délai, selon les jugements qu’il a lus dans la Face de l’Amour. Ceux-ci restent cachés à ceux qui abandonnent les œuvres de l’amour par souci de choses et de personnes étrangères, craignant de n’avoir pas l’approbation de ces profanes, — qui trouvent leur volonté propre plus juste et meilleure que celle de l’amour. C’est qu’ils ne sont pas venus et ne demeurent pas devant cette Face très haute du puissant Amour, qui nous fait mener une vie libre au sein de toute peine.

Il vous faut connaître cette liberté, et ceux qui servent pour elle. Les gens parlent et s’affairent beaucoup contre les œuvres de l’amour, ils méprisent ses travaux pour une apparente liberté, et souvent dans ce qu’ils croient l’intention la plus sage. Ils émettent ainsi des ordres ou des interdictions, pour que soient abandonnés les commandements de l’amour. Mais l’âme noble, qui veut être fidèle à sa loi, selon ce que lui enseigne la raison illuminée, ne craint ni les conseils ni les ordres étrangers, quelque tourment qu’elle puisse en souffrir, par les calomnies, la honte, les plaintes ou les injures, par l’abandon et l’isolement, le refus de tout abri, la nudité et la privation de toute nécessité. Elle ne craint nulle de ces choses : pour être appelée bonne ou mauvaise, elle ne veut manquer un seul instant à l’obéissance de l’amour, quelle que soit la volonté de cet amour : elle s’applique à lui en toute chose selon la vérité, avec toute la puissance de l’amour même, — et parmi les peines, elle ne perd jamais la joie de son cœur.

Il vous faut donc, vivant sans partage, plonger en Dieu votre vue immobile, un doux regard simplifié par l’amour qui s’applique librement au seul Bien-Aimé ; il vous faut fixer Dieu passionnément et plus que passionnément, en sorte que vos regards simples demeurent suspendus et cloués à la Face de l’Aimé par les désirs brûlants et toujours renouvelés. Alors seulement vous pourrez vous reposer avec saint Jean, qui dormit sur la poitrine de Jésus. Ainsi doivent faire tous ceux qui servent dans la liberté de l’amour : ils reposent sur cette sage et douce poitrine, où ils voient et entendent les paroles secrètes que l’Esprit-Saint murmure et que la foule ne peut ouïr ni percevoir aucunement.

Fixez donc fermement le Bien-Aimé de vos désirs, car celui qui regarde ce qu’il désire est sans cesse enflammé de nouveau, et son cœur bientôt cède au poids délicieux de l’amour. Il est attiré à l’intérieur de l’Aimé par cette vie constante du regard, cette contemplation jamais interrompue ; et l’Amour se fait sentir à lui de façon si douce qu’il oublie tout ce qui est de la terre. Et pour chose que pourraient lui faire les étrangers, lui semble-t-il, il renoncerait plutôt cent fois à lui-même que de laisser un seul point des œuvres prescrites par le noble amour, dont il est le serviteur et dont le Christ est le fondement.




MARGUERITE PORETE

Marguerite Porete et l’Inquisition

Marguerite Porete (~1250-1310) naît peut-être à Valenciennes. Son Miroir des simples âmes anéanties apparaît en ~1290 avec trois approbations qui figurent en tête de versions latines et anglaises. L’évêque de Cambrai condamne cependant l’ouvrage en 1300, le faisant brûler publiquement à Valenciennes. En 1306-1307, Marguerite Porete adresse des exemplaires à différents notables, notamment à l’évêque de Châlons-sur-Marne. De nouvelles dénonciations provoquent un nouveau procès diocésain.

L’évêque de Cambrai n’est autre que Philippe de Marigny, l’âme damnée de Philippe le Bel. Marguerite est conduite devant l’Inquisition de Haute-Lorraine, et de là devant l’Inquisition de Paris, aux mains de Guillaume de Paris, parfaitement compromis lui aussi par Philippe le Bel dans la lutte contre les Templiers. C’est face à ces bourreaux qu’il faut évaluer l’attitude de la prisonnière : refus de prêter un serment de loyauté préalable à l’instruction du procès,  puis refus de recevoir l’absolution pour des fautes qu’elle soutenait ne point avoir commises.

Excommuniée, elle est déclarée relapse le 30 mai 1310 et consignée le lendemain au bras séculier pour être publiquement brûlée avec son ouvrage : l’exécution intervient dès le premier juin 1310 sur la place de Grève ; son compte-rendu évoque la dignité de la victime tandis que le grand succès du Miroir explique la mise en scène impressionnante de son procès auquel toutes les autorités de la Sorbonne participèrent.

Le texte du Miroir se présente comme un dialogue entre Raison, Amour, l’âme71. Il vaut la peine de surmonter une forme littéraire étrangère aux habitudes du lecteur moderne 72. Nous donnons un extrait du cinquième chapitre qui propose un plan en neuf points. Nous éclairons ce beau programme, d’expression très dense, par quelques extraits de l’auto-commentaire placés entre crochets à la suite de chaque point abordé 73 :

Amour : Mais il y a une autre vie, que nous appelons « paix de charité en vie anéantie » [...] demandant que l’on puisse trouver

I  une âme,

[Elle ne veut plus rien qui vienne par un intermédiaire, ... elle ne cherche pas la science divine parmi les maîtres de ce siècle mais en mépris véritable du monde et d’elle-même.]

II qui se sauve par la foi et sans œuvres,

[C’est-à-dire que cette âme anéantie a en elle-même si grande connaissance par la vertu de foi, et qu’elle est en elle-même si occupée à entretenir ce que Foi lui administre ... que rien de créé ne peut demeurer en sa mémoire sans passer brièvement du fait de cette autre occupation qui a investi son entendement. Cette âme ne peut plus faire d’œuvres ; aussi est-elle certainement assez excusée et justifiée, en croyant sans œuvrer que Dieu est bon sans mesure].

III qui soit seulement en Amour,

[Une telle âme ne mendie ni ne demande rien aux créatures.]

IV qui ne fasse rien à cause de Dieu,

[C’est-à-dire que Dieu n’a que faire de son œuvre, et que cette âme n’a que faire de rien, sinon de ce dont Dieu a à faire. Elle ne se soucie pas d’elle-même; que Dieu s’en soucie, lui qui l’aime plus qu’elle ne s’aime elle-même !]  

V qui ne délaisse rien à cause de Dieu,

VI à qui l’on ne puisse rien apprendre,

VII à qui l’on ne puisse rien enlever,

VIII ni donner,

IX et qui n’ait point de volonté,

[Tout ce que cette âme veut en y consentant, c’est ce que Dieu veut qu’elle veuille, et elle le veut pour accomplir la volonté de Dieu et non la sienne].

Marguerite, flamande, utilise une belle image marine pour indiquer comment l’esprit limité ne peut décrire l’infini divin :

Je sais en vérité que, pas plus que l’on pourrait compter les vagues de la mer par grand vent, personne ne peut décrire ou dire ce que saisit l’esprit, si peu et si petitement qu’il saisisse quelque chose de Dieu.74.

La « bonté de Dieu », c’est-à-dire l’Amour, peut opérer simultanément - car il ne saurait être un simple moyen - l’anéantissement de la volonté humaine et l’envahissement libérateur par la vie divine :

Je me repose en paix complètement, seule, réduite à rien, toute à la courtoisie de la seule bonté de Dieu, sans qu’un seul vouloir me fasse bouger, quelle qu’en soit la richesse. L’accomplissement de mon œuvre, c’est de toujours ne rien vouloir. Car pour autant que je ne veux rien, je suis seule en Lui, sans moi, et toute libérée ; alors qu’en voulant quelque chose, je suis avec moi, et je perds ainsi ma liberté.75.

La « perte en Dieu » s’ensuit :

Le sixième état, c’est que l’âme ne se voie point elle-même, quelque abîme d’humilité qu’elle ait en elle, ni ne voie Dieu, quelque bonté très haute qui soit la sienne. Mais Dieu se voit alors en elle, par sa majesté divine qui illumine cette âme de Lui-même, si bien qu’elle ne voit rien qui puisse être hors de Dieu même…76.

L’influence cachée de Marguerite Porete s’étendrait jusqu’à Catherine de Gênes, malgré la destruction de nombreux manuscrits.77



Le miroir des âmes simples 78

(Chapitres 51 à 118)

Chapitre 51. Comment cette âme est semblable à la divinité

Amour : Il faut bien que cette âme soit semblable à la divinité, car elle est transformée en Dieu, ce par quoi est maintenue sa forme véritable qui lui est octroyée et donnée sans commencement par celui-là seul qui l’a toujours aimée en sa bonté.

L’âme : Oui, Amour, la sagesse de ce qui est dit m’a réduite à rien, et ce seul néant m’a plongée en un abîme plus insondable que ce qui est moins que rien. Et la connaissance de mon néant m’a donné le tout, et le néant de ce tout m’a enlevé oraison et prière, et je ne prie plus pour rien.

Sainte-Eglise-la-Petite : Et que faites-vous donc, très chère dame et maîtresse?

L’âme : Je me repose en paix complètement, seule, réduite à rien, toute à la courtoisie de la seule bonté de Dieu, sans qu’un seul vouloir me fasse bouger, quelle qu’en soit la richesse. L’accomplissement de mon œuvre, c’est de toujours ne rien vouloir. Car pour autant que je ne veux rien, je suis seule en lui, sans moi, et toute libérée; alors qu’en voulant quelque chose, je suis avec moi, et je perds ainsi ma liberté. Et si je ne veux rien, si j’ai tout perdu hors de mon vouloir, il ne me manque rien : libre est ma conduite, et je ne veux rien de personne.

Amour : O très précieuse Esther, vous qui avez perdu tout exercice, et dont l’exercice, par cette perte, est de ne rien faire, oui, vous êtes vraiment très précieuse! car, en vérité, cet exercice et cette perte se font dans le néant de votre bien-aimé, et en ce néant, vous vous pâmez et demeurez morte, alors que vous vivez, bien-aimée, totalement en son vouloir : c’est là sa chambre, et c’est là qu’il lui plaît de demeurer.

Chapitre 52. Comment Amour fait l’éloge de cette âme, et comment elle demeure dans l’abondance et les richesses de l’amour divin

Amour, à cette perle précieuse : Soyez la bienvenue, noble dame, au seul franc-manoir dans lequel personne n’entre s’il n’est de votre lignage et sans bâtardise.

[Aux auditeurs :] Cette âme est entrée dans l’abondance et les richesses de l’amour divin; non pas qu’elle y ait atteint par connaissance divine, car il ne peut se faire qu’un entendement, aussi illuminé soit-il, puisse rien atteindre des richesses de l’amour divin, mais l’amour de cette âme est si uni aux richesses de l’excellence de cet excès d’amour divin — ce n’est pas l’entendement d’amour, mais son excès d’amour qui y atteint —, qu’elle se trouve ornée des ornements de cet excès de paix en lequel elle vit, elle dure, elle est, elle fut et sera sans son être propre. En effet, tout comme le fer revêt le feu et perd son aspect parce que le feu qui le transforme en lui est plus fort que lui, cette âme revêt ce qui, ici, la dépasse; elle est nourrie et transformée en lui du fait de son amour pour lui, sans tenir compte de ce qui ne la dépasse pas; bien plutôt, elle demeure et est transformée en ce qui la dépasse de cet excès d’éternelle paix, sans qu’on la trouve nulle part : elle aime en la douce contrée de l’excès de paix, si bien qu’il n’est rien qui puisse aider ou importuner ceux qui l’aiment, ni créature, ni chose donnée, ni rien que Dieu promette.

Raison : Qu’est-ce donc que cela?

Amour : C’est ce qui jamais ne fut donné, ni ne l’est, ni ne le sera, qui l’a mise à nu et réduite à rien, sans qu’elle se soucie de chose qui soit, ni ne veuille être aidée ou épargnée par sa puissance, sa sagesse ou sa bonté.

L’âme, parlant de son bien-aimé : Il est, cela ne lui fait pas défaut; et moi je ne suis pas, si bien que cela ne me fait pas non plus défaut 6et qu’il m’a donné la paix; et je ne vis que de la paix qui est née de ses dons en mon âme, sans pensée; et ainsi ne puis-je rien si cela ne m’est donné : c’est là mon tout et ce que j’ai de meilleur. Et cet état fait posséder un seul amour, un seul vouloir et une seule opération en deux natures : tel est le pouvoir de l’anéantissement de l’unité de la justice divine.

[Amour, aux auditeurs :] Cette âme laisse les morts ensevelir les morts et les égarés agir selon les Vertus, et elle se repose de ce qui ne la dépasse pas en ce qui la dépasse, tout en se servant de toutes choses. Ce qui la dépasse lui montre son néant à nu et sans fard, et cette nudité lui montre le Tout-Puissant par la bonté de la justice divine. Ces considérations la rendent profonde, large, haute et assurée, car elles la mettent, tant qu’elles la tiennent, continuellement à nu, à la fois tout et rien.

Chapitre 53. Comment Raison demande explication de ce qui est dit plus haut

Raison : Âme très chère, abîmée au fond sans fond de l’humilité tout entière! Pierre très précieuse, vous que Vérité porte sur sa plaine! Vous l’unique souveraine, mais non sur ceux de votre domaine, je vous en prie : dites-nous ce que signifient ces mots couverts dont Fin Amour se sert!

L’âme : Raison, si quelqu’un vous le disait et que vous l’entendiez, vous ne comprendriez pourtant pas. Aussi vos questions ont-elles déshonoré et gâté ce livre, car il y a des gens qui l’auraient compris en quelques mots, alors qu’elles l’ont allongé à cause des réponses dont vous avez besoin, vous et ceux que vous avez nourris et qui avancent au train d’un escargot. En effet, vous l’avez ouvert à ceux de votre maison, et ils vont au train d’un escargot!

Amour : Ouvert? Oui, vraiment, en ce que Raison et tous ceux qui sont à son école ne peuvent protester que cela ne leur semble bien dit, quelque compréhension qu’ils en aient.

L’âme : C’est vrai, car celui-là seul le comprend, qui maîtrise Fin Amour; aussi faut-il qu’il soit mort de toute mort mortelle, celui qui le comprend avec finesse, car nul ne goûte à cette vie s’il n’est mort de toute mort.

Chapitre 54. Raison demande de combien de morts il faut que l’âme meure avant que l’on comprenne ce livre

Raison : Eh bien! trésorière d’Amour, dites-nous de combien de sortes de morts il vous a fallu mourir, avant que vous compreniez ce livre avec finesse.

L’âme : Demandez-le à Amour, car il en sait la vérité.

Raison : Eh bien! sire Amour, Dieu merci! dites-le-nous, et non seulement pour moi et pour ceux que j’ai nourris, mais aussi pour ceux qui ont pris congé de moi et à qui ce livre apportera, s’il plaît à Dieu, la lumière.

Amour : Raison, ceux qui ont pris congé de vous feront encore quelque chose de votre nourriture quant aux deux morts dont cette âme est morte et bien morte; mais la troisième mort dont elle est morte, nul vivant ne la comprend, sinon celui qui se tient sur la montagne.

Raison : Au nom de Dieu, dites-nous donc qui sont les gens de la montagne!

Amour : Ce sont ceux qui n’ont sur terre ni honte, ni honneur, ni crainte de quoi que ce soit qui leur advienne.

Raison : Mon Dieu! sire Amour, au nom de Dieu, répondez à nos questions avant d’aller plus avant! Car je crains et je m’effraie d’écouter la vie de cette âme.

Chapitre 55. Comment Amour répond aux questions de Raison

Amour : Raison, ceux qui vivent comme le dit ce livre (ceux qui ont atteint l’état propre à cette vie) le comprennent rapidement sans qu’il faille jamais en expliquer le sens caché. Mais je vais vous expliquer quelque chose de vos questions; maintenant, comprenez :

Il y a deux sortes de personnes qui mènent une vie de perfection selon les œuvres de la vertu en affection spirituelle.

Les uns sont ceux qui mortifient totalement leur corps en faisant les œuvres de la charité; mais ils se complaisent tant en leurs œuvres, qu’ils n’ont pas connaissance qu’il y ait un état meilleur que celui des œuvres de la vertu et de la mort du martyr, que le désir d’y persévérer à l’aide d’une oraison pleine de prières et que l’abondance de la bonne volonté; et, toujours en raison de la constance qu’ils y mettent, ils pensent que c’est là le meilleur de tous les états qui puissent être. Ces gens-là sont heureux, mais ils périssent en leurs œuvres du fait de la suffisance qu’ils mettent en leur état. Ils sont appelés rois, mais c’est au pays où tout le monde est borgne; et à coup sûr, ceux qui ont deux yeux les tiennent pour esclaves.

L’âme : Oui, esclaves, ils le sont vraiment, mais ils ne le savent pas. Ils ressemblent à la chouette qui pense qu’il n’y a pas de plus bel oiseau au bois que ses chouetteaux! Comme elle, ceux qui vivent en perpétuel désir pensent et croient qu’il n’y a pas d’état meilleur que celui de désirer, état où ils demeurent et veulent demeurer; et ils périssent en chemin parce qu’ils mettent leur satisfaction en ce que leur donnent désir et volonté.

Chapitre 56. Comment les Vertus se plaignent d’Amour qui leur porte si peu d’honneur

Les Vertus : Hélas, mon Dieu! sire Amour, qui donc nous portera honneur, puisque vous dites que périssent ceux qui vivent entièrement sous notre conseil? En vérité, si quelqu’un d’autre nous le disait, nous le tiendrions pour un bougre et un mauvais chrétien! Car nous ne pouvons comprendre que personne puisse périr en suivant entièrement notre enseignement, en l’ardeur du désir qui donne la vraie façon de sentir Jésus-Christ; et pourtant, nous croyons parfaitement et sans l’ombre d’un doute, sire Amour, tout ce que vous dites.

Amour : C’est vrai; mais comprendre cela, voilà qui est d’un maître, car là se trouve le grain de l’aliment divin.

Les Vertus : Nous le croyons, Amour, mais ce n’est pas grâce à notre office que nous le comprenons. Cependant, nous sommes bien quittes, si nous vous en croyons, quelle que soit la compréhension que nous en ayons, car nous sommes faites par vous pour servir de telles âmes.

L’âme, aux Vertus : Ma foi, voilà qui est bien dit, l’on doit bien vous en croire! Et c’est pourquoi je déclare ceci à tous ceux qui entendront ce livre : qui sert longuement un pauvre seigneur, pauvre salaire en attend, et petite solde! Or, il en est ainsi que les Vertus ont bien reconnu et aperçu — que ceux qui ont des oreilles entendent! — qu’elles ne comprennent pas l’état de Fin Amour. Aussi, je dis ceci : comment les Vertus apprendront-elles à leurs sujets ce qu’elles n’ont pas ni n’auront jamais? Alors, celui qui veut comprendre et apprendre comment périssent ceux qui demeurent dans les Vertus, qu’il le demande à Amour, je veux dire à cet Amour-là qui est maître de Connaissance, et non pas à l’amour qui en est fils, car il n’en sait rien; mieux encore : qu’on le demande à l’Amour qui est père de Connaissance et de Lumière divine, car il en sait tout, en raison de ce qui, en ce tout, dépasse cette âme; et elle s’y arrête et elle y demeure, si bien qu’elle ne peut faire que dans ce tout son séjour.

Chapitre 57. De ceux qui sont en l’état des égarés, et comment ils sont esclaves et marchands.

Amour : Vous savez désormais quelles personnes ont péri, en quoi, de quoi et pourquoi. Maintenant, nous allons vous dire aussi qui sont les égarés, eux qui sont esclaves et marchands; toutefois, ils agissent plus sagement que ceux qui ont péri.

L’âme : Eh bien! sire Amour, vous qui rendez toute chose légère, dites-nous, par Amour, pourquoi ils demeurent dans les vertus autant que ceux qui ont péri, et pourquoi ils les servent, eux qui sentent et désirent en l’ardeur du tranchant de l’opération de l’esprit. Ceux qui ont péri font cela autant que les égarés; où donc est la chose meilleure qui vous fait faire leur éloge plus que celui de ceux qui ont péri? Amour : Où est-elle? En bien des endroits, car c’est là tout ce qu’il y a de bon pour venir à l’état dont ceux qui ont péri ne peuvent plus recevoir aucun secours.

L’âme libérée : Eh bien! Amour de divin Amour, je vous prie de nous dire pourquoi ces égarés sont sages, comparés à ceux qui ont péri, alors que leur exercice est le même, excepté en cette sagesse pour laquelle vous les appréciez plus que les autres.

Amour : C’est parce qu’ils tiennent qu’il y a un état meilleur que le leur; aussi connaissent-ils bien qu’ils n’ont pas connaissance de ce meilleur état auquel ils croient. Et le fait d’y croire leur donne si peu de connaissance et de satisfaction en leur état, qu’ils se tiennent pour mauvais et égarés. Et certes, ils sont bien tels, à côté de la liberté de ceux qui sont en cet état meilleur et qui jamais ne se meuvent. Et parce qu’ils tiennent et savent en vérité qu’ils sont égarés, ils demandent souvent leur chemin avec ardent désir, à celle qui le sait, c’est-à-dire à demoiselle Connaissance, illuminée par la grâce divine. Et leurs questions apitoient cette demoiselle — ceux qui ont été égarés le savent bien —, et c’est pourquoi elle leur enseigne le droit chemin royal par le pays du rien-vouloir. Cette direction est la bonne : celui qui la prend sait si je dis vrai, et ils le savent aussi, ces gens égarés et qui se tiennent pour mauvais; en effet, s’ils sont égarés, ils peuvent venir à l’état des personnes libres dont nous parlons, grâce à l’enseignement de cette lumière divine, à qui cette âme d’humble condition et égarée demande son chemin et sa direction.

Raison : D’humble condition? Oui vraiment, et plus qu’humble!

Le Saint-Esprit ajoute : C’est vrai pour autant et aussi longtemps qu’elle posera des questions à Connaissance et à Amour, et qu’elle tiendra compte de choses qui ne peuvent être ni en amour, ni en connaissance, ni en louange; car personne de sage ne prie sans raison ni ne se soucie de ce qui ne peut pas être. Et c’est pourquoi l’on peut bien dire que celui-là est d’humble et pauvre condition, qui beaucoup demande, ou même qui ne demande pas grand-chose. En effet, tout autre état, quel qu’il soit, que l’état souverain de rien-vouloir en lequel se tiennent sans bouger ceux qui sont libres, n’est qu’un jeu de pelote et un jeu d’enfant, comparé à lui; en effet, celui qui est libre en l’état qui lui appartient, ne pourrait ni refuser, ni vouloir, ni promettre rien à cause de ce que l’on pourrait lui donner, mais il voudrait donner tout à cause de la loyauté qu’il veut garder.

Chapitre 58. Comment les âmes anéanties sont au cinquième état avec leur Bien-Aimé

Raison : Au nom de Dieu, mais que peuvent donc donner des âmes anéanties à ce point?

Amour : Ce qu’elles peuvent donner? Mais tout ce dont Dieu dispose! L’âme qui est ainsi n’a point péri ni n’est égarée, elle est plutôt dans les transports du cinquième état avec son amant. Là, elle ne fait point défaut, si bien qu’elle est souvent ravie au sixième état; mais cela lui dure peu, car c’est une ouverture qui arrive comme un éclair : elle se referme tout de suite et l’on ne peut y demeurer longtemps; et jamais on n’a rencontré un maître qui sût en parler.

Par la paix de son opération, le ravissement qui déborde de cette ouverture après qu’elle se soit refermée rend l’âme si libre, si noble et si désencombrée de toute chose — aussi longtemps que dure la paix donnée en cette ouverture —, que celui qui se maintiendrait en liberté après cette aventure se trouverait au cinquième état sans retomber dans le quatrième; en effet, au quatrième, on a de la volonté, alors qu’au cinquième on n’en a point. Et parce qu’il n’y a pas de volonté au cinquième état dont parle ce livre — état où l’âme demeure après l’opération de Loin-Près qui la ravit, et que nous appelons un éclair semblable à une ouverture tout de suite refermée —, personne ne pourrait croire quelle extrémité de paix reçoit cette âme, sinon elle-même.

[Aux auditeurs :] Pour l’amour de Dieu, comprenez cela divinement, auditeurs de ce livre. Ce Loin-Près, que nous appelons un éclair semblable à une ouverture tout de suite refermée, prend l’âme au cinquième état et la porte au sixième tant que son opération s’exerce, si bien qu’il y a là un nouvel état; mais ce sixième état lui dure peu, car elle est reportée au cinquième. Et ce n’est pas merveille, car l’opération de cet éclair, autant qu’elle dure, n’est pas autre chose que l’apparition de la gloire de l’âme. Cela ne reste pas longtemps en une créature, mais seulement le temps de se faire. Et ce don est noble en ce qu’il produit son œuvre en l’âme avant qu’elle ne lui apparaisse et qu’elle s’en aperçoive. Mais la paix produite par mon opération et qui demeure en l’âme autant que je l’y produis, elle est si délicieuse que Vérité l’appelle «nourriture glorieuse»; et nul ne peut en être nourri s’il demeure en désir. Les gens qui éprouvent cela gouverneraient un pays s’il en était besoin, mais tout s’y ferait sans eux-mêmes.

Chapitre 59. De quoi vécut cette âme; comment et quand elle est sans elle-même

Amour : Au commencement, cette âme vécut en vie de grâce, grâce née de la mort au péché. Ensuite, elle vécut en vie spirituelle, vie née de la mort à la nature; et maintenant, elle vit en vie divine, vie née de la mort à l’esprit. Cette âme, vivant en vie divine, est perpétuellement sans elle-même.

Raison : Au nom de Dieu, et quand donc cette âme est-elle sans elle-même?

Amour : Lorsqu’elle est à elle-même.

Raison : Et quand est-elle à elle-même?

Amour : Lorsqu’elle n’est nulle part de son propre gré, ni en Dieu, ni en elle-même, ni en son prochain, mais en l’anéantissement que cet éclair opère en elle à l’approche de son opération. Cette opération est si précieusement noble que, pas plus que l’on ne peut parler de l’ouverture d’un seul mouvement de gloire que donne l’aimable éclair, il n’y a point d’âme pour parler du refermement précieux qui la fait s’oublier en anéantissant la connaissance que cet anéantissement donne de lui-même.

L’âme : Mon Dieu! Quel grand seigneur, que celui qui pourrait comprendre le profit d’un seul mouvement d’un tel anéantissement!

Amour : Oui, en vérité.

L’âme, aux auditeurs de ce livre : En ce que l’on vient de dire, vous avez entendu des mots de haute élévation! Aussi, ne vous en déplaise, je vais maintenant parler d’humbles choses; il me faut le faire si je veux accomplir l’entreprise que j’ai projetée, non pas pour ceux qui en sont là, mais pour ceux qui n’y sont pas encore et qui y seront un jour, même s’ils doivent en être privés aussi longtemps qu’ils restent avec eux-mêmes.

Chapitre 60. Comment il faut mourir de trois morts avant de venir à la vie libre et anéantie

Amour : Vous nous avez demandé, Raison, de combien de morts il faut mourir avant que de venir à cette vie. Je vous réponds ceci : avant que l’âme puisse naître à cette vie, il lui faut mourir entièrement de trois morts. La première est la mort au péché, comme vous l’avez entendu; l’âme doit y mourir entièrement, de telle manière qu’il ne demeure en elle ni couleur, ni saveur, ni odeur d’aucune chose que Dieu défende en la Loi. Ceux qui meurent ainsi vivent en vie de grâce, et il leur suffit de se garder de faire ce que Dieu défend et de pouvoir faire ce que Dieu commande.

[Aux âmes anéanties :] Oui, très noble gent, vous qui êtes anéantie et élevée en grand étonnement et admiration par la conjonction qu’opère l’union de Divin Amour, ne vous déplaise si je touche certaines choses pour les personnes d’humble condition, car je vais bientôt parler de votre état. En attendant, mettre blanc et noir ensemble fait mieux voir ces deux couleurs l’une par l’autre, que chacune par elle-même.

[Aux disciples de Raison :] Maintenant, vous qui êtes élus et appelés à cet état souverain, comprenez et hâtez-vous, car la route est bien grande et le chemin est long entre le premier état de grâce et le dernier état de gloire que donne l’aimable Loin-Près. Si je vous demande de comprendre et de vous hâter, c’est que comprendre cela est à la fois difficile, subtil et très noble; les sanguins y sont aidés par la nature, mais sans la hâte du vouloir tranchant de l’ardeur du désir de l’esprit qu’elle donne aux colériques. Si bien que lorsque ces deux natures sont réunies, à savoir la nature et l’ardeur du désir de l’esprit, c’est un très grand avantage, car les personnes de cette sorte adhèrent et s’attachent alors si fort à ce qu’elles entreprennent, qu’elles sont tout entières là où elles s’appliquent, par la force du désir et de la nature; et lorsque ces deux natures s’accordent à la troisième qui, par justice, doit se joindre à elles pour toujours (c’est-à-dire à l’abîme de gloire qui, par justice, les attire naturellement en sa nature), cet accord est d’une noblesse raffinée. Et pour mieux connaître cela, je pose la question suivante : quelle est la chose la plus noble, l’abîme qui attire l’âme et l’embellit de la beauté de sa nature, ou l’âme qui est unie à cette gloire?

L’âme [aux auditeurs :] Je ne sais si cela vous ennuie, mais je ne puis faire mieux. Excusez-moi, mais Jalousie d’Amour et Œuvre de Charité, dont j’étais encombrée, ont fait faire ce livre afin que vous veniez à cela sans retard, au moins quant à la volonté, si vous l’avez encore. Et si vous êtes déjà désencombrés de toutes choses, si vous êtes des gens sans volonté et menant une vie qui soit au-dessus de votre entendement, elle l’a fait faire afin qu’au moins vous en disiez le sens caché.

Chapitre 61. Où Amour parle des sept états de l’âme

Amour : J’ai dit qu’il y a sept états de l’âme, plus difficiles à comprendre les uns que les autres et sans comparaison entre eux; car ce que l’on pourrait dire d’une goutte d’eau à côté de la mer tout entière en son immensité, on pourrait le dire du premier état de grâce à côté du second, et ainsi de suite pour les autres, sans comparaison entre eux. Cependant, parmi les quatre premiers, il n’y en a pas de si grand que l’âme n’y vive en très grand esclavage; mais le cinquième est en la liberté de la charité, car il est désencombré de toutes choses; et le sixième est glorieux, car l’ouverture du doux mouvement de gloire que donne l’aimable Loin-Près n’est pas autre chose qu’une apparition que Dieu veut que l’âme ait de sa propre gloire qu’elle possédera sans fin. Et c’est pourquoi il lui montre par sa bonté dans le sixième état ce qui appartient au septième; cette manifestation provient du septième état et procure le sixième, mais elle est donnée si vite, que celle-là même à qui c’est donné n’aperçoit aucunement le don qui lui est fait.

L’âme : Qu’y a-t-il là de merveilleux? Si je m’en apercevais avant que ce don ne me soit fait, je serais en moi-même, par la bonté divine, ce que le donné est et qu’elle me donnera sans fin lorsque mon corps aura laissé mon âme.

L’Époux de cette âme : Cela ne tient pas à elle : par mon Loin-Près, je vous en ai fait parvenir un acompte. Mais certains me demandent qui est ce Loin-Près, et quelles sont ses œuvres et ses opérations lorsqu’il montre sa gloire à l’âme; c’est qu’en effet, on n’en peut rien dire, sinon que le Loin-Près est la Trinité même, et cette manifestation qu’elle opère pour l’âme, nous la nommons «mouvement z., non pas que l’âme ou la Trinité se meuvent, mais parce que la Trinité opère pour cette âme la manifestation de sa gloire. De cela, nul ne peut parler, sinon la divinité elle-même; car l’âme à qui ce Loin-Près se donne à si grande connaissance de Dieu, de soi et de toutes choses, qu’elle voit en Dieu même, par connaissance divine, que la lumière de cette connaissance-là lui ôte la connaissance d’elle-même, de Dieu et de toutes choses.

L’âme : C’est vrai, il n’y a rien d’autre à dire. Et pour autant, si Dieu veut que j’aie cette grande connaissance, qu’il me l’enlève et m’empêche de le connaître, car autrement, je n’en aurais aucune connaissance. Et s’il veut que je me connaisse, qu’il m’enlève aussi la connaissance de moi-même, car autrement, je ne puis point l’avoir non plus.

Amour : Madame, ce que vous dites est vrai; mais il n’y a rien de plus sûr à connaître ni de plus profitable à posséder, que cette œuvre-là.

Chapitre 62. De ceux qui sont morts au péché mortel et nés à la vie de grâce

Amour : Maintenant, Raison, comprenez : j’en reviens à notre matière pour les personnes d’humble condition. Ces gens dont nous avons parlé, qui sont morts au péché mortel et nés à la vie de grâce, ils n’éprouvent aucun reproche ni remords de conscience du seul moment qu’ils s’acquittent envers Dieu de ce qu’il commande. Ils veulent bien des honneurs et sont désolés si on les méprise, mais ils se gardent de la vaine gloire et de l’impatience qui mène à la mort du péché. Ils aiment les richesses et sont tristes lorsqu’ils sont pauvres — et s’ils sont riches, perdre quelque chose les rend tristes —, mais toujours ils se gardent de la mort du péché, et ne veulent point aimer leurs richesses contre la volonté de Dieu, ni en perte ni en gain. Et ils aiment être à l’aise et se reposer à leur bon plaisir, mais ils se gardent du désordre. Ces gens-là sont morts au péché mortel et nés à la vie de grâce.

L’âme : Ma foi! Ces gens-là, leur condition est bien humble sur terre et encore plus humble au ciel! Et c’est de façon bien peu courtoise qu’ils se sauvent<