FEMMES MYSTIQUES

II

Ordres anciens

Figures et témoignages proposés par Dominique Tronc




LA Perle Évangélique 1535

THÉRÈSE DE JESUS 1515-1582

ANNE de JESUS 1545-1621

ANNE DE SAINT-BARTHÉLÉMY 1549-1626

Carmélites françaises

Bénédictines du XVIIe siècle

Ermite Jeanne de CAMBRY 1581-1639



La Perle évangélique 1535

Je propose un choix court suivi d’un choix conséquent. Ils ont été relevés sans influence mutuelle ! 1

Choix court

LA PERLE EVANGÉLIQUE, traduction française,1602 2.

Un choix de « bonnesfeuilles » :

218

La première union est une certaine simple force de l'âme, tout ainsi que Dieu est simple en l'essence de sa divinité, et est totalement déiforme : car elle demeure 19r°] en Dieu selon la simplicité de son essence, et n'a rien de commun avec les autres forces, mais elle confère encore à l'âme une certaine simple union, qui est la seconde union. Et de cette union sortent les forces supérieures, *savoir est [à savoir3] la mémoire, l'entendement, et la volonté selon l'opération de la très Sainte Trinité, qui se donne soi-même, et s'unit aux forces de l'âme. Et de là procède la troisième union. Et cette troisième est aux forces inférieures, lesquelles en une certaine union assemblées, se conservent par la *découlante lumière, qui descend de la seconde union, et s'épand sur la raison et forces sensitives. De là procède la vie, et la vivacité du coeur et des forces corporelles, et tout mouvement sensible et mobilité de la vie naturelle. Et ainsi il est manifeste que tous dons et grâces procèdent du dedans, de cette ardente suprême union, où nous vivons en Dieu, et Dieu en nous : car Dieu habite en nous avec la lumière de sa grâce en la suprême union. Et tout ainsi qu'un vaisseau de cristal (dans lequel y a enclose une chandelle allumée) illumine tous ceux qui s'en approchent, ainsi la clarté divine et vérité éternelle illumine et *enflambe le fond nu de l'essence intérieure de notre âme, en telle abondance, que de là toutes les forces en sont illuminées, nourries et renforcées. Car la mémoire devient pure et tranquille, l'entendement est illuminé et simplifié, et la volonté en est rendue fervente en amour.

En cette manière Dieu se donne 19v°1 soi-même en l'union des forces supérieures, et unit dedans soi notre esprit, le faisant habiter en une certaine déifique liberté, et opulence de charité. De là alors Dieu avec grande abondance de grâces s'écoule en bas en la troisième union des forces inférieures, et illumine la raison, afin qu'elle puisse sagement gouverner toutes les autres forces et affections. Et *d'abondant [En outre, Par surcroît] lui donne lumière et l'informe de la manière qu'elle doit suivre les inspirations et *admonitions [avertissements, conseils] divines. Il purifie aussi la force *concupiscible [désirable], et l'attire à suivre cette lumière, il fléchit et déprime la force irascible, sous le mouvement et repréhension divine ; il purifie la conscience, et la restitue en liberté ; […]

[...]

292

Car quelle plus grande humilité peut être, que de n'être rien ? Et ce qui n'est rien ne se peut élever. La vraie résignation, car qui n'a rien, laisse tout. La vraie essentielle pauvreté, — il n'y a rien plus pauvre que le néant. Voilà comment de ce néant toutes vertus sourdent comme de leur source originelle. Il est bien vrai que quand je travaille pour acquérir quelque vertu, j'agis et fais quelque chose, mais je ne puis obtenir cette vertu essentiellement si je ne me jette en ce néant et fasse là ma demeure, par-dessus toute indigence de cette vertu, et que naturellement je sois fait et devienne cette vertu même.

Que si je veux parvenir à ce noble néant et être fait rien, il est nécessaire que ce rien, c'est-à-dire mon âme, avec rien, qui est Dieu, soit faite rien : car Dieu lui-même n'est rien de toutes les choses que nous pouvons dire de lui. La manière donc par laquelle nous devons nous avancer en son amour, est que toutes choses créées nous soient faites rien et que nous soyons tellement remplis de sa divinité, que nous n'en puissions pas dire le moindre bien du monde en sorte qu'il nous soit tellement totalement rendu *innominable [inexprimable], que nous le [75r°] sentions n'être rien du *tout, voire moins que rien, de toutes les choses qu'on peut dire de lui. Et mettant arrière toute action intérieure, jetons-nous au centre, ou point de l'essence divine, tellement que nous n'en revenions jamais. Là alors sera l'essence comprise de l'essence. Là ce rien, c'est-à-dire Dieu, est rencontré de cet autre rien, c'est-à-dire de l'âme. Là rien, qui est cette âme, est enveloppée et noyée dedans le rien, c'est-à-dire Dieu. Là enfin le rien est absorbé et englouti du rien. J'habiterai là, d'autant que c'est mon repos, par les siècles des siècles, et me reposerai assis sous l'ombre d'*icelui. J'entrerai bien moi, mais ce sera Dieu qui sortira : je me tairai et Dieu parlera ; je serai en repos et laisserai opérer Dieu. En cette pauvreté et en ce néant, c'est *à savoir que nous ne sommes rien, si nous nous jugeons nous-même droitement, toutes les vraies richesses de Dieu y sont comprises.

[...]

363

CHAPITRE IV Comment en tous nos exercices, nous pourrons demeurer immobilement simples, en l'unité divine.

Le compas ne saurait ramener ni produire un cercle parfait, s'il ne demeure fixe et arrêté en son centre. L'opération de ma divinité est [135r°] le cercle, le centre est mon unité essentielle. Tu ne pourras donc montrer de toi aucun oeuvre parfait, si avec moi tu ne demeures en mon unité essentielle, et moi avec toi en ton action ; et ne se verront point tes oeuvres parfaites, sinon en *tant que tu demeures en moi, et moi en toi. Et en ce que en toutes choses que tu fais ou *délaisses à faire, tu implores mon secours, j'opère en toi, et tu demeures en moi. Et partant en tout oeuvre extérieur, tu observeras mon opération intérieure. Car pour ordinaire que tu es occupée extérieurement, c'est *lors que je trouve plus d'aptitude à opérer en toi, et souvent après l'action tu es plus disposée qu'après le repos.

Tu ne négligeras donc jamais tes oeuvres extérieures. Mais en tout lieu, avec toutes personnes, et en toute multiplicité, tu conserveras le repos intérieur de l'esprit, la paix du coeur, la retenue de l'*évagation [manque de fixité d’esprit, distraction] de tes cinq sens, et l'honnêteté des moeurs. Et ainsi tu joindras l'action à la jouissance et fruition, ainsi que moi-même j'opère toujours, et toutefois je suis immobile en mon repos. Et en cette sorte, toujours et en tout lieu, tu m'auras présent, car tout ce que tu fais, tu le fais mue de l'amour de moi, lequel même est ton but en la viande que tu prends, considérant qu'elle t'est donnée de moi à intention, que les forces qui en augmenteront en toi, tu les emploies derechef à mon service.

[...]

492

CHAPITRE XVI [entier ] Combien grandes richesses l'âme mortifiée expérimente.

Véritablement ces hommes-ci peuvent dire avec l'Apôtre : Je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni autre créature quelconque, pourra nous séparer de la charité de Dieu. Et ailleurs : Or je vis, *jà [déjà] non moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Car ceux qui sont parfaitement morts à eux-mêmes, ont Dieu vivant en eux. C'est pourquoi ils ne craignent la mort et se sont dénués de toutes choses. Et *pource [c’est pourquoi, donc] rien de ce que les malins esprits pourraient leur proposer ou mettre en avant en leur mort, ne les *grève [ne leur est funeste, alourdit], mais en eux reluit et resplendit une essentielle pauvreté, par laquelle ils se sentent plus pauvres que lorsqu'ils naquirent. Et pourtant l'ancien ennemi ne leur peut ingérer aucune présomption et vaine complaisance d'aucunes bonnes oeuvres qu'ils aient faites. Car ils savent et croient plus que sûrement, que (si) par aventure ils ont bien fait, ce n'est eux, *ains [maic] plutôt [248v1 notre Seigneur qui l'a fait par eux.

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Au surplus ils nettoient et purgent toutes leurs coulpes et négligences par les mérites et Passion de Jésus-Christ, et se convertissent dedans eux-mêmes en la nue connaissance de l'âme, (laquelle nulle créature n'a *oncques [jamais] pu atteindre, laquelle est la propre habitation et demeure de Dieu). Et par *ainsi font un certain excès en Dieu, où ils apprennent cet *abrégé et court sentier et accès à Dieu, et pourtant à l'heure de la mort ils ne s'épouvantent de l'ignorance de cette voie. Et étant de telle manière en Dieu, que quiconque les touche, touche Dieu, ils ne craignent ni la vie, ni la mort et n'y a personne qui les puisse vaincre ou *surmonter [surpasser]. Mais quiconque *présumera [prétendra] de batailler avec eux, sera d'eux vaincu et *surmonté : car il est difficile à telles personnes de *récalcitrer [s’opposer] et regimber contre l'aiguillon. Certainement ils ne désirent ni le ciel, ni la vie éternelle, *pource qu'ils ont Dieu dedans soi, qui est la vie éternelle — en qui aussi ils ont *colloqué [établit] et mis tous leurs désirs, volonté et intention. Et avec l'Apôtre sont ravis jusqu'au troisième ciel. *Pourautant [Pour cette raison] que le Père céleste attire la mémoire de la lumière de sa divinité et la fait grandement délater et regorger en célestes et divines Méditations, le fils illumine l'entendement de la sapience de sa déité, qui est le second ciel, et le Saint-Esprit s'écoulant de toutes parts par la volonté d'une certaine amoureuse douceur et ardeur de charité, la fait [249r°] fondre et couler en Dieu, afin qu'elle soit faite avec lui un esprit, et un lien de paix et amour.

Et certainement, telle personne ne sait pour lors s'il est au corps, ou hors d'*icelui (et toutefois il est au corps, lequel est tellement *sujet à l'esprit, comme s'il était mort à toutes choses naturelles), et au milieu de la très heureuse Trinité il voit et connaît, tant soi-même que tous les hommes, semblablement tous les Anges et bienheureux, comme sous un moment en la déité de la Trinité. Et le père céleste le remplit de ses éternels délices, le fils l'instruit, et lui ouvre et explique toute la force et vertu de l'Ecriture, et le Saint-Esprit le fait *ardre [brûler] et comme écouler pour le grand amour qu'il porte à tous, souhaitant de ramener et réduire tout un chacun à Dieu.

*Outre, ces personnages ici sont au monde inconnus et *occultes [cachés], comme ceux qui n'ont rien de commun avec lui. Ils sont aussi inconnus et peu estimés de ceux qui vivent en grande austérité et *distriction [rigueur] de vie, *pourautant qu'ils donnent à leurs corps le repos et choses nécessaires, afin qu'ils soient plus aptes à servir à l'esprit. Ils sont aussi inconnus à ceux qui semblent extérieurement

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avoir quelque sainteté, et qui tiennent certains propres, durs et étroits exercices qu'ils ont pris de leur propre sens. Car ceux-ci n'ont rien de propre soit intérieurement, soit extérieurement, mais demeurent toujours *résignés [abandonnés], prenant garde à la divine inaction et intérieure opération [249v°] de Dieu, se souciant seulement de voir ce qu'il lui plaît d'opérer en eux, ou par eux. Et intérieurement ils obéissent à Dieu et extérieurement aux hommes, et sont toujours prêts de quitter tous leurs exercices quand il plaira à Dieu et aux hommes. Ils sont aussi inconnus aux esprits immondes, *pourautant qu'ils n'ont aucune particulière coutume prise d'eux (au moyen de laquelle ils puissent être notés ou tentés), mais toujours ont recours à Dieu, qui est sans aucune fin ou manière.

Et ainsi sont (comme l'or en la terre) inconnus à tous, à ceux seulement notoires qui se tiennent nus, libres, *expédiés [délivrés] et *résignés en leur fond. Ceux-là se connaissent fort bien l'un l'autre, et fussent-ils éloignés, voire de plus de cent lieues. Car *jaçoit qu'ils soient divisés de corps, ils sont toutefois totalement unis d'esprit. Ceux-là sont les colonnes de la sainte Eglise et sont toujours joyeux, car ayant trouvé et foui la terre de leurs corps, ils sont parvenus jusques à l'âme, c'est-à-dire, jusques à la suprême partie de cette nue essence (en laquelle Dieu tout-puissant, qui est l'aimable, douce et divine essence, s'est lui-même uni), et ont trouvé l'or très-luisant et très-resplendissant de cette même divine essence, et ce trésor caché dans le champ, duquel est parlé en l'Evangile, et ce royaume de Dieu qui est dedans nous.

*Or advient qu'ils expérimentent ces choses par les mérites de notre [250r°] Seigneur Jésus-Christ, qui a pour nous mérité que soyons nommés, et soyons enfants de Dieu, et nous a lui-même montré ce trésor. Au moyen de quoi ils sont remplis d'une telle joie, que tout le monde même ne peut les *contrister, et ne craignent aucun, *fors [excepté] celui qui a la puissance d'occire l'âme, lequel ils aiment et suivent. Ce qui est véritablement cause que nul ne les peut *contrister [affliger]. Or Dieu ne veut les *contrister, car l'ami ne peut *contrister l'ami. Au surplus cette joie, paix et liesse surpasse tout entendement créé : car ils ne peuvent aucunement être dolents en cette suprême partie, en laquelle certainement ils sont faits conformes à l'humain esprit de Jésus-Christ (qui ne s'*éjouissait en rien moins en sa très-*angoisseuse passion, qu'il fait aujourd'hui). Et le même a aussi été en la très-heureuse Vierge Marie, laquelle a été

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tellement libre et joyeuse, et d'esprit élevé en Dieu, et a si bien su ne s'attribuer rien des grâces et oeuvres que Dieu opérait en elle, que comme si elle n'eût point été mère de Dieu, et n'a *oncques été pour *aucuns dons ou inactions divines que Dieu ait opéré en elle, voire un seul moment séparée de la superessentielle union de la déité.

[...]

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CHAPITRE XXX [complet] Comme intérieurement nous devons parler à notre Seigneur, afin que nous puissions le connaître.

Une chose nous est totalement nécessaire, qui est l'abstraction des choses créées, et union avec Dieu : car nous devons abstraire notre coeur de tout ce qu'avons ou fait, ou que devons encore faire, et de toutes incidences et événements qui pourraient empêcher notre amoureux accès à Dieu, et oublier tous nos chagrins, perturbations, et sollicitudes. Et par une simple cogitation fuir en Dieu, et à la manière des cerfs et chevreuils, d'un *vite [vif] saut sauter et nous lancer par-dessus tous empêchements qui nous surviennent, et ainsi parler A notre Seigneur : Où êtes-vous, Seigneur mon Dieu ? vous m'avez créé pour et afin que je vous connaisse, et vous ayant connu, que je vous aime. O bénit Dieu, qui êtes-vous ? Véritablement le souverain bien. Au surplus, combien vous êtes bon, il n'y a que vous seul qui le sache. Vous êtes qui êtes, vous êtes l'unique, sempiternelle, incréée, immuable, divine, aimable, douce, pacifique, aimable [280v°] délectable, vertueuse, et joyeuse essence.

Mais d'où procède cette essence ? Elle n'engendre et *si n'est engendrée. Que fait donc cette essence ? En elle est le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit. Et le Père engendre son unique Fils, et le saint-Esprit est la *complaisance [satisfaction] des deux. Et ces trois sont une unique, sempiternelle, incréée, immuable, divine, aimable, douce, pacifique, délectable, vertueuse, et joyeuse essence. Mais nous devons méditer ces choses sans formes ni images, et continuellement sans tristesse nous convertir à Dieu, et tant de fois et si souvent *recorder ces choses, jusques à ce que nous venions à oublier toutes autres. Et *celle est l'abstraction, laquelle est nécessaire *devant toutes, si nous voulons venir à Dieu. Car cette notre cogitation doit toujours fuir en

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Dieu, *outre [au-delà] et par-delà toute multiplicité. Autrement, chacun demeurera distrait, et sera contraint de défaillir.

Puis nous penserons plus *outre en cette manière : qu'est donc cette essence ? Elle est l'essence de toute essence, le vin de toute vie, et la lumière de toute lumière. Et ici se faut donner *garde que ne permettions notre pensée s'*évaguer vers les substances créées, et sortir hors de propos, *ains nous demeurerons continuellement en cette vive essence, jusques à ce que nous sortions avec notre Seigneur nous conduisant. En *après, consécutivement penses en Dieu : O éternelle, *abymale [abismale], infinie, n'admettant aucun moyen, incréée, incompréhensible essence, dès l'éternité et moi et [281r°] toutes autres choses, avons été incréés en vous. Et certainement *lors vous pouviez faire avec moi tout ce que vouliez, car je ne vous faisais point de résistance. Mais maintenant vous vous êtes unis avec moi, et êtes la vie de mon âme. Puisqu'*ainsi est, ô essence de toute essence, que vous vous êtes uni avec moi, et demeurerez toujours en moi, je jette entièrement toute ma volonté en votre divine essence, vous priant et suppliant que daigniez tellement me régir, et user de moi comme vous en pouvez user quand j'étais encore incréé en votre divine mémoire et entendement.

CHAPITRE XXXI [complet] Interne union avec Dieu

Je vous prie, ô très-aimable Seigneur, mon Dieu, ô souverain et *incommuable [immuable] bien, donnez-moi la grâce de vous adorer, selon votre bon plaisir et très-agréable volonté, en l'image de mon âme, en laquelle vous vous êtes vous-même uni, où aussi je vous peux toujours trouver présent, entendant et connaissant toutes mes intentions, cogitations, volontés, et désirs, selon lesquels aussi vous me rétribuerez. O Dieu très-aimable, voilà, vous êtes dedans moi, plus voisin et proche de moi que moi-même de moi. Toutefois vous m'avez créé libre, et m'avez mis entre le temps et [281v1 l'éternité. Si donc je viens à me convertir vers le temps, c'est-à-dire, vers les choses caduques et transitoires, c'est fait de mon salut. Mais si je me convertis vers l'éternité, je serai sauvé.

Que si au vrai, et comme il appartient, je dois me convertir vers l'éternité, il faut en premier lieu, que je sache quelle est l'origine de

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l'éternité. Elle est véritablement de cet éternel divin abîme, qui ne peut *oncques être changé, et est l'*amiable, douce et divine essence, laquelle par sa divine présence est dedans moi, s'est unie avec moi, et est la vie de mon âme. Maintenant donc, ô éternel et unique un, ô mon Dieu, ô la vie de mon âme, je vous prie, ôtez moi à moi-même et usez vous-même de moi : recevez-moi, je vous prie, qui ne suis qu'un vaisseau d'iniquité. Voilà, je m'offre et *résigne tout à vous, pour faire avec moi selon votre souverain bon plaisir, en temps et en éternité. Elève-toi donc maintenant, ô mon âme, et passe en ton Dieu. Considère combien grande est ta dignité, laquelle Dieu ne peut mettre en oubli, qui aussi est tellement uni avec toi, qu'il ne veut en aucune façon en être séparé. Il n'a craint ni appréhendé *aucuns labeurs pour l'amour de toi, il n'a fui et ne s'est soutrait d'aucunes peines et travaux, mais par grand amour s'est livré à la mort, et s'est soi-même donné à nous. Qui, *jaçoit que soyez par-dessus toutes choses, et en toutes choses essentiellement, vous ne chassez toutefois de vous, ô Dieu très-doux, personne qui veuille venir à vous. Nous mangeons bien [282r°] tous une même viande, mais les seuls bons sont repus de suavité savoureuse.

O Père de tous, qui êtes par-dessus tout, je crois en vous, je me donne et *résigne à votre divine bonté, à votre éternelle essence, *ès bras de votre divinité, et divine vertu. J'espère aussi en vous, *pour-autant que je vous aime par-dessus toutes choses, et me recommande à votre divine présence. O très-puissante vertu. O très-luisante et souveraine sapience. O immense et infinie bonté. O *abimale humilité. O très-noble dignité. O éternel bien. O lumière incréée. O Père des lumières. O Verbe du Père. O éternelle vérité. O splendeur de la paternelle essence. O trine unité. O essence de toute essence. O vie de toute vie. O lumière de toute lumière. O Père. O Fils. O Saint-Esprit. O trine unité, trois personnes et un inséparable Dieu. O simple divinité, qui par l'opération de votre Trinité avez créé le ciel et la terre et toutes les choses qui sont en *iceux. O vie de ma vie, ma joie et ma consolation, je ne suis suffisant de vous louer, mais que votre toute-puissance vous loue, votre incompréhensible sapience, et incréée bonté, votre éternelle vertu et divinité, votre excellente grâce et miséricorde, votre puissante et souveraine force, votre *bénignité et charité, pour l'amour de laquelle vous m'avez créé. O vie de mon âme.

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O sainte douceur, mon Seigneur et mon Dieu. O trine unité, qui souverainement vous *éjouissez en vous-même en une très-grande et très-haute contemplation, [282v1 trois en un, avec une incompréhensible et souveraine joie, vivant en l'éternelle, bienheureuse et inaccessible lumière. Pour laquelle joie, vous m'avez aussi fait, — mais par le péché j'en ai été mis dehors, et par les mérites de votre humanité et passion, vous me l'avez restituée. Et partant je prie votre bonté, doux Jésus, Seigneur mon Dieu, mon Créateur et Rédempteur, par les mérites de votre sacrée sainte humanité, que vous permettiez votre divinité luire en moi, et chassez de moi tout ce qui déplaît en moi. O splendeur de l'éternelle lumière, dès l'éternité j'ai été en vous incréé, en votre divine mémoire, en votre entendement et volonté, et *jà m'aviez fait tel que je suis, en tel temps, de tels parents, sous telle planète, et m'avez préordonné à tel état qui vous a plu. Partant, je veux vouloir votre unique ordination et disposition, soit qu'elle me soit agréable ou contraire — car vous m'avez conféré une si grande liberté d'arbitre, que je puis faire ce que je veux.

Je veux donc et désire perpétuellement vous servir et à vous être *sujet [assujetti]. Or, je confesse que par votre divine présence vous êtes partout et semblablement en moi. Mais était-il donc convenable, ô facteur de toute créature, que vous vous unissiez à votre *facture [créature]? Avions-nous mérité cela ? O vie de mon âme, si j'étais maintenant tout ce que vous êtes, volontiers je voudrais être fait créature, afin que vous, Seigneur mon Dieu et créateur, puissiez être fait cela même, que vous [283r°] êtes à présent, afin que moi et toutes les créatures puissions perpétuellement vous faire service. Je ne puis faire autre chose *outre cela, *pour-autant que sans votre aide je ne suis rien. Et partant je me plonge dans votre divine abîme, dans laquelle vous avez absorbé plusieurs aimants esprits, vous priant que par votre très-amère passion, vous me purgiez et receviez la ruine de mes péchés et par votre *abîmale miséricorde, me fondiez, liquéfiez et transformiez en vous, afin que puissiez avoir paix et joie en moi.

[...]

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Et ici faut que la mémoire et entendement cèdent et donnent lieu, *pourautant qu'ils ne peuvent penser ou entendre les choses que l'on sent et expérimente là.

Mais le pur amour avec un très grand désir, mérite et a seul privilège d'entrer. Et *lors l'âme est faite libre de tout péché et est unie á Dieu en un certain *occulte silence. Elle est aussi dépouillée de toute perverse intention et impure affection, et est derechef vêtue de charité. En manière que *jà en toutes choses, elle désire et cherche purement l'honneur de Dieu, et le salut et profit de ses prochains. De laquelle robe de charité saint Augustin était vêtu quand il disait : J'aime, j'aime et ne cesserai *oncques d'aimer jusqu'*à ce que je sois moi-même fait amour. Car il savait bien que Dieu était charité, et pourtant il voulait aussi être charité ou amour. Saint Bernard aussi était vêtu de ce vêtement de charité, quand il disait : Dès l'heure que je commençais premièrement de connaître et voir Dieu, il ne me suffisait d'avoir les vertus, et ne cessais jusqu'*à ce que je fusse moi-même fait vertu. Certainement il connaissait que Dieu était vertu, c'est pourquoi il voulait aussi être vertu. Finalement de cette robe était vêtu saint Paul, quand il disait : Qui me séparera de la charité de Christ, qui est en moi ? Car il savait bien pareillement [299r°] que Dieu tout-puissant, qui est la vraie charité même, était dedans soi, et que son âme vivait de cette charité et amour. Et *pourtant il disait être impossible que quelqu'un le séparât de la charité de Dieu, comme étant pris et lié des liens de cette même charité. Nous devons donc ainsi adorer Dieu en nous-mêmes, si nous désirons être aimé et chéri du Père céleste.

[...]

554

CHAPITRE XLII Exercice de foi pour la communion spirituelle.

Je crois en Dieu, c'est *à savoir, que dès l'éternité j'ai été en vous *incréé, ô Dieu bénit, et que maintenant vous êtes en moi par votre divine puissance et présence, et que voulez librement opérer en moi. Je crois que je suis totalement indigne *à ce que vous deviez en moi opérer avec votre divinité, *si n'est que vous me fassiez digne de votre très sainte humanité, [303r°] c'est *à savoir par les mérites de votre humain esprit en mon esprit ; par les mérites de votre sainte et douloureuse âme en mon âme, et par les mérites de votre saint et très pur corps en mon corps. Je crois en Dieu, c'est *à savoir que vous, ô bénit Dieu, êtes présent au vénérable Sacrement avec votre glorifié corps, très-sainte âme, joyeux esprit et toute votre divinité, et ce tant au ciel qu'en l'hostie de votre corps, aussi vraiment comme vous avez conjoint votre très-sacrée chair à votre très-sainte âme au jour de votre résurrection et que vous êtes aussi vraiment là, présent avec toute votre divinité, comme montant au ciel.

*Parquoi je vous prie humblement, ô très-*bénin [bienveillant] Dieu, qu'étant en moi, votre bénite divinité daigne de se recevoir elle-même à soi-même dedans moi en ce vénérable Sacrement, selon votre désir, en si grand amour, comme était celui par lequel vous vous êtes vous-même reçu en votre dernière Cène, afin que par ce, votre bénite divinité me change totalement, *savoir est mon esprit, mon âme et mon corps par la présence de votre joyeux esprit, très-sainte âme et glorieux corps, cachés en ce Sacrement. Car la sainte Ecriture témoigne : Avec l'homme saint tu seras saint.

Puisque *doncques il n'y a aucun corps plus saint, nulle âme plus sainte, que votre très-saint corps et âme, et qu'il n'y a aucun esprit plus paisible, coi et allègre que votre humain esprit, qui était toujours uni avec votre divinité [303v] (d'où aussi vous disiez : Père, en vos mains je recommande mon esprit, si plein de joie, *lors en croix, comme il est maintenant au saint Sacrement) — je vous prie, partant, ô très-*amiable Seigneur mon Dieu, par votre très sainte humanité, que votre bénite divinité daigne de me changer et faire selon votre coeur, afin que vous vous délectiez de reposer en moi au lieu de toute tristesse, angoisse de coeur, peines et douleurs qu'avez souffertes pour moi par amour en cette vallée de larmes.

[...]

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CHAPITRE XLIV Oraison interne pour la rémission des péchés, pour la réception du vénérable Sacrement et pour la pureté de coeur.

Je crois en Dieu, c'est *à savoir que vous, Seigneur, êtes en moi et êtes la vie de mon âme et demeurerez perpétuellement en moi. Car quoi que je fasse ou aie fait beaucoup de maux, vous êtes toujours demeuré avec moi, selon votre essence, *pourtant que vous êtes la vie de mon âme. Mais qui plus est, troublé en vous-même, vous ne vous fâchez contre moi, *pource que vous demeurez Dieu, immuable en vous-même. Toutefois vous retirez votre amitié de l'âme pécheresse et refusez lui donner la lumière de votre grâce et ne permettez qu'*icelle lumière luise en elle, tandis que volontairement elle adhère aux péchés. Et *pourtant toutes et *quantes fois que je me trouve avoir péché et vous avoir offensé, je dois intérieurement parler à vous, mon Dieu, disant : O Seigneur mon Dieu, voilà, je sens maintenant en moi ce qui vous déplaît. *Parquoi je vous prie, par votre très-amère Passion, donnez-moi la grâce que j'aie vraie contrition de toutes les choses par lesquelles j'ai perdu votre grâce, et que je [306r°] les confesse purement, sans aucunement les commettre ci-après. Véritablement et très-volontiers je désire les confesser, et espère par le moyen de votre grâce de mieux vivre ci-après.

Je me confie aussi ce nonobstant en vous, mon Dieu, que volontiers vous vouliez me les pardonner. Car je désire être votre ami, et demeurer avec vous à *toujoursmais [jamais]. Mais *pourautant que sans vous je ne suis rien, et que toutefois vous ne voulez point me sauver sans le libre consentement de ma volonté, c'est pourquoi je vous prie, très-doux Seigneur mon Dieu, qui vous êtes vous-même uni avec moi, de demeurer en moi avec votre grâce, afin que vous vous délectiez de reposer en moi. O bénit Dieu, je crois que comme vous êtes en moi par votre divinité, pareillement vous êtes en toutes les créatures raisonnables faites à votre image, *ès [en les] Turcs et infidèles. Car vous n'êtes point *accepteur de personne. Mais aussi ont-ils leur libéral arbitre, et vous les conservez en être, sans jamais vous retirer d'eux. Or leur vie vous déplaît et partant aussi vous retirez d'eux votre amitié.

[...]

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CHAPITRE LVII [complet] Oraison sur cette triple vie.

O fontaine et origine de tout bien, Seigneur mon Dieu, qui êtes le livre de vie, pourquoi discourè-je çà et là et vous cherche en multiplicité, qu'*oncques n'êtes trouvé *fors qu'en l'unité ? Je vous prie donc, céleste maître, docteur *supernel [suprême, divin], de m'enseigner et m'apprendre la manière d'étudier en ce livre, afin que j'évite toute la multiplicité des Ecritures. Ouvrez-moi l'esprit et science de ce livre, livre de vie, afin que je puisse être parfait en la vie profitante et active. Donnez-moi qu'essentiellement je sois introverti, et que

587

j'habite en l'*occulte fond de mon âme, là où vous, Dieu de ma vie, vraiment [330r°] habitez, et d'où ne vous retirez *onc [jamais], afin que là je puisse toujours ouïr de mes oreilles intérieures vos très douces paroles, où continuellement toute la journée en cet intérieur temple de mon âme vous faites leçon. Et expliquez et ouvrez les divers, mystiques et *occultes sens des Ecritures, où l'esprit tressaillit de joie en vous, superessentiel bien. L'âme est avertie et *admonestée de profiter ès vertus, et le corps est dirigé aux actes et oeuvres de justice.

*Doncques la vie profitante et active prend son origine de la vie superessentielle, car elles ne peuvent être parfaites, sinon de ce très-parfait bien, Dieu tout-puissant, sans lequel nous n'avons rien, et ne pouvons rien. Et *cette-ci est la cause pourquoi Dieu s'est uni avec nous, *pource qu'il veut volontiers nous aider et faire avec nous toutes nos oeuvres, et porter *ensemblement avec nous toutes nos charges et fardeaux, si nous l'en requérons. Ce que faisant, l'homme ne sent point de labeur, *airs semble être *quasi comme libre de toute charge et peine, étant en toute passion et adversité patient, et en tous dons et grâces nu et libre, en toutes les choses qui lui surviennent recourant toujours à Dieu. Il permet et laisse Dieu répondre pour soi : en tous dons et grâces humblement s'abaissant et soumettant, se reconnait et *répute indigne d'opérer avec *iceux. Et ainsi avec tous ces dons et grâces s'*écoulant en Dieu et s'offrant à lui, il le prie qu'il veuille opérer avec lui. Et lors [330v°] tous dons et grâces sont fructueusement mis en oeuvre, et toutes les oeuvres de l'homme sont faites divines.

Un certain docteur dit : Si l'homme se convertissant soi-même, en soi-même prenait garde à l'inaction divine, il trouverait d'admirables oeuvres de Dieu en soi, *voire qui surpassent même tous sens et entendement naturels. Que si par l'espace d'un an entier il ne faisait autre chose que seulement prendre garde et être attentif aux oeuvres divines que Dieu opère en lui, jamais n'aurait mieux employé année, ni aurait *oncques fait oeuvre si bonne que *cette-ci ne la surpassât en bonté, et ne fût beaucoup meilleure. Que si *voire à la fin de l'année, quelque chose de cet oeuvre interne et *occulte, qui se fait au fond de l'âme, lui était révélée, voire non révélée, il aurait néanmoins mieux employé cette année-là, que tous ceux-là qui avec soi-même auraient cependant fait certaines grandes oeuvres. *pour-autant qu'avec Dieu rien ne peut être négligé.

588

Car sans doute Dieu tout-puissant est plus noble que toutes les créatures. Et cet homme ici *délaissant toutes les oeuvres extérieures a assez à quoi s'occuper intérieurement. Et c'est ici que se trouve la vraie part. Ce que toutefois fort peu veulent croire, c'est *à savoir qu'une oeuvre si divine se fasse en ce fond-là. Et c'est pourquoi un si grand *erreur occupe et enveloppe les séculiers, et religieux aussi, *pour-autant qu'ils sont déchus et se sont éloignés [331r°] et égarés de ce fond spirituel, dans lequel Dieu habite. Car ne voulant croire que Dieu soit dedans eux, certainement ils ont *délaissé la *vive veine inconnue à tous pécheurs.

Finalement il y en a plusieurs qui, persistant en leur nature et propre sens, opèrent selon leur raison propre, et veulent premièrement se perfectionner en la vie active et puis après *ès autres deux. Mais hélas, ils défaillent en cela, *pour-autant que demeurant en l'inférieur et sensuel homme, jamais ne deviennent spirituels et divins. La raison est qu'ils ne s'introvertissent en cet essentiel fond spirituel, là où ils devaient se réjouir totalement à Dieu, afin qu'il opérât avec eux. Au moyen de quoi toutes leurs oeuvres seraient rendues spirituelles et divines, en quoi la vie active est parfaite.

Car quand l'homme, avec tout son entendement et ses forces, s'applique intérieurement et extérieurement à son Dieu, ainsi que fait le disciple à son maître, et qu'il laisse totalement tout son sens, son entendement et ses forces en Dieu, alors Dieu tirant et prenant cet homme à soi, opère toutes ses oeuvres, porte toutes ses charges et le garde en tout lieu de tous périls. C'est pourquoi quelqu'un dit : O homme, ou te gardes toi-même, et pratiques avec grand labeur les vertus, et toutefois tu n'adviendras jamais à un bon état. Ou, te *résignant toi-même, accomplis toutes les vertus, et sans labeur, et tu parviendras à un très haut état et degré.

[...]

598

Et lors Dieu très-*bénin selon sa piété opère en l'âme, qui *lors ici (afin que je dis ainsi) est faite sans mode, ou manière, sans fin, sans oeuvre, sans désir, sans volonté, [340r°] sans amour et sans connaissance.

Et premièrement, elle est certainement faite sans *mode, non qu'elle perde l'être créé, mais elle est transformée en Dieu et est à lui unie comme le fer au feu. Car comme le fer tandis qu'il dure au feu est feu, ainsi aussi l'âme avec Dieu par grâce est Dieu, jusques à ce qu'elle vienne à se détourner et sortir hors de cette union. Secondement, elle est faite sans oeuvre, *pourtant que *jà elle n'opère rien, *ainçois [avant que] Dieu opère en elle, et elle le laisse opérer, sachant fort bien qu'elle ne peut rien faire sans lui. A raison de quoi elle ne s'attribue aucunes bonnes oeuvres, *ains confesse toujours avec Esaïe, disant : Seigneur, vous nous avez fait toutes nos oeuvres, desquelles louange, honneur et gloire soit à votre infinie bonté.

*Tiercement, elle est faite sans désir, *pourtant qu'elle a *jà obtenu tout ce qu'elle désirait. Quatrièmement, elle est faite sans volonté, *pource qu'elle ne veut *jà rien, sinon ce que Dieu veut, lequel elle s'*éjouit *ores avoir obtenu. Cinquièmement, elle est faite sans amour : car elle est *jà faite, comme l'amour même qui est Dieu, tant elle est faite divine, et un esprit avec Dieu. Sixièmement, elle est aussi faite sans connaissance : car tout ce qu'elle a ici connu, est *jà hors de sa connaissance, *pourtant qu'elle sent et reconnaît en elle-même ce très-ample et incréé bien, qui est Dieu même, lequel créature quelconque ne peut comprendre.

L'âme donc qui désire de connaître le souverain [340v1 bien, de l'aimer et en jouir : qu'elle s'*abnège [se renonce] soi-même, comme a été dit ci-dessus, et croie Dieu par sa divinité être dedans elle, et que lui seul se connaît parfaitement soi-même. A raison de quoi il peut s'aimer seul et jouir de soi parfaitement, et ainsi l'âme sera transformée en Dieu, et Dieu en elle (afin que je ne dise ainsi) sera fait rien. *Pourtant qu'elle connaîtra *icelui être si grand, qu'il n'y a totalement rien *ès créatures à quoi il puisse aucunement être comparé, et elle sera dépouillée de toutes forces, comme étant déjà faite la force et vertu même, et très *encline aux vertus. Maintenant donc, ô noble âme, rends toujours grâces au Seigneur ton Dieu, de ce que tu as mérité de recevoir au logis de ton coeur, un si grand Seigneur, que le ciel et la terre ne peuvent contenir et comprendre. Ainsi soit-il.

614

Car il n'y a rien de plus agréable à Dieu que son oeuvre même, et il ne récompensera autre chose sinon son oeuvre qu'il a daignée de faire et opérer par l'homme. Car le saint Prophète dit : C'est vous qui avez fait toutes nos ouvres. Finalement, c'est ce *pour à quoi parvenir, toutes les religions et ordres ont été instituées, et à cette fin tous dons et grâces de Dieu nous sont conférés afin que l'homme soit le *vif instrument de son Dieu, s'anéantisse soi-même, meure à sa propre [354r°] nature, et afin que Dieu seul tout-puissant vive en lui. Car de l'âpreté, austérité et mortification de nature réussit et procède la vie et douceur de l'esprit ; et du frein et répression ou restriction de règle et discipline, procède l'amoureuse liberté d'esprit. *Parquoi mettons *peine d'être, non maintenant comme serviteurs sous la loi, *ains comme libres sous la grâce.

Car où l'esprit de Dieu est, là y a une si grande liberté en l'âme, que non seulement elle ne transgresse point les commandements de ses supérieurs et les statuts de son ordre, mais aussi par la vertu de l'esprit elle surpasse et accomplit toute loi et tout commandement par vrai amour, qu'un amour fait et accompli par crainte, et contrainte. Car elle est vraiment une oeuvre de l'esprit divin qui enseigne incessamment notre esprit, comme il doit être un esprit avec Dieu, à lui adhérer continuellement avec une certaine amoureuse liberté intérieure, et extérieurement suivre la crucifiée Image de notre Seigneur Jésus-Christ. Au moyen de quoi toutes les constitutions religieuses sont confirmées et persistent en leur vigueur.

Mais *pourtant que, hélas, nous oublions maintenant de telle façon nos intérieurs, et sommes si soucieux et désireux des choses extérieures, et nous contentons d'avoir tellement *quellement [tant bien que mal] observé les manières et coutumes extérieures, et que nous nous appuyons par trop à la sainteté extérieure, c'est pourquoi presque tout ordre et religion vient à défaillir, et à *tépidité [tiédeur], et à se refroidir. *Parquoi suivant le conseil de notre [354v°] Sauveur, cherchons premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses nous seront octroyées. Jetons en Dieu tout notre soin et pensée, et *lors nous serons intérieurement illuminés et *illustrés [éclairés], nous serons embrassés de la divine vérité, et seront conservés et gardés de la vertu de Dieu. De sorte que personne ne pourra ci-après empêcher notre avancement.

Car les religieux devraient en cette manière être *congrégés [assemblés] et unis en unité d'esprit, et lien de paix et d'amour, et *lors la vie religieuse à bon droit pourrait être appelée Paradis.

[...]

655

Faisons donc une *commutation [changement] et échange par ensemble : vous prenez garde à moi et je prendrai garde à vous. Et faites avec moi, comme savez et voulez [...]

Abrégé de toute la vie unitive.

*Jaçoit que pour obtenir la perfection de charité, plusieurs voies et sentiers nous soient donnés des Saints, nous dirigeant et conduisant à même fin, toutefois *cette-ci est estimée la plus facile de toutes, et la plus courte et compendieuse que saint Denys, et après lui quelques autres ont enseignée. C'est *à savoir, que par ardentes affections l'âme se lève [389r°] en Dieu, aspire à lui, parle avec lui, et désire de parvenir à lui, et à lui adhérer. Ce sentier, cet exercice est cette admirable et *occulte sapience unitive, que le même saint Denys appelle Théologie mystique, laquelle ne s'apprend pas par la multitude des livres, par la subtilité de dispute, *ains elle est cherchée par l'extension de notre affection en Dieu (par laquelle le désir d'aimer Dieu plus fort, de plus grande affection, et de lui complaire plus parfaitement, soit perpétuellement excité en nous), et est *infuse et donnée par l'irradiation et illumination divine, non aux endor-

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mis et paresseux, *ainçois à ceux qui se préparent, faisant ce qui est en eux, et est fréquentée, pratiquée, ou mise en usage, plus par affection que par pensée ou cogitation.

Pour *icelle obtenir, si tu n'as encore les sens exercés, et si tu n'y es versé, tu dois au commencement de ton exercice recueillir un petit faisceau ou bouquet de l'amour divin, et d'un coeur humble bien reconnaissant, et amoureux, ruminer tous ou *aucuns [quelques-uns] des principaux signes d'amour et bénéfices que Jésus-Christ, selon sa divinité ou humanité, t'a *départis, afin que par *iceux ton coeur soit enflammé du feu de l'amour divin. *Or entre tous les bénéfices de Dieu, tu t'exerces dévotement à son amoureuse Passion. Premièrement considérant l'oeuvre, et l'ordre et continuation de l'histoire, afin que tu lui compatisses. Secondement, la mode ou manière d'*icelle, afin que tu sois excité [389v1 de l'imiter. Car en la manière d'endurer tu as la perfection de toutes vertus, c'est *à savoir l'*abimale et très-profonde humilité, l'incompréhensible mansuétude et douceur, l'admirable patience, et ainsi des autres.

[...]

Choix plus ample

La perle évangélique 1602, Edition établie et présentée par Daniel Vidal, Grenoble, 1997.

« La Perle Evangélique, texte flamand d’une béguine jusqu’ici anonyme, parut en 1535 à l’initiative du chartreux colonais Thierry Loher. La traduction latine fut établie par L. Surius, écrivain ascétique, et chartreux, en 1545. En 1602, les chartreux de Paris en livrent la traduction française, que nous reprenons.

« Cet ouvrage est capital, à double titre. La Perle est héritière de tous les mystiques qui se décidèrent, au fil des siècles, en pays thiois, flamands, alémaniques. Héritage littéral, filiation conceptuelle. Mais elle décrit moins une progression de foi, qu’elle ne se porte d’emblée au point d’accomplissement du parcours, où l’intime fusion de la créature et de Dieu rend indécidable le partage des eaux, le fidèle entièrement déiforme, et son Dieu immergé sans reste en sa création. La Perle se dispose ainsi au plus vite en ce foyer de toute quête mystique, en sa raison, son acte essentiel. Elle s’entend dès lors comme exaspération spectaculaire des mystiques précédentes, leur soudaine imposition comme textes dispersés venus à convergence, et façonnage de leur sens en un énoncé emblématique.

« De là sa force de pénétration dans le tissu culturel européen. Sa traduction française, à l’aube du xviie, va irriguer, à leur su ou insu, tous les réseaux et toutes les écoles mystiques du “siècle des saints, de la mystique abstraite de Benoît de Canfield, aux aboutissements quiétistes du pur amour. La Perle tisse un argument de complicité d’un bout à l’autre du siècle, qui permet de lire Bérulle en entendant déjà François de Sales, et d’écouter les leçons majeures de Madame Guyon en gardant mémoire de Jeanne de Chantal. Car le dit de La Perle traverse en une seule audace de sens et d’indiscipline l’ensemble des sites où la créature doit purger ses passions et s’épandre en la lumière de son dieu.

« C’est dire que La Perle Evangélique est texte de toute nécessité pour notre temps propre. À déchiffrer et lire en toute impatience et passion, pour son écriture exacte, sa leçon de souveraineté, la conceptualité exemplaire d’une mise à nu réciproque de la créature et de son dieu. En cet ouvrage, témoignage d’historicités brûlantes et écriture argumentative d’impeccable lucidité, un nouvel espace de sens est fondé, qui, jusqu’à nous, dure.”



LA PERLE ÉVANGÉLIQUE

Trésor Incomparable de la Sapience divine/Nouvellement traduit de Latin en Français par les P. P. Ch. lez Paris à Paris chez la veuve Guillaume de la Nouë, Rue Saint-Jacques 1602.



Je livre un choix de chapitres, partie réduite d’un ouvrage qui couvre 208 [Introduction par Daniel Vidal] + 522 [La Perle, glossaire et table] pages. Sans indiquer les sauts entre chapitres numérotés.

LIVRE PREMIER Du noble et excellent principe duquel nous sommes originellement sortis, et auquel par les mérites de Jésus-Christ notre Sauveur et Rédempteur, nous devons retourner.

CHAPITRE I

Pour autant que, comme même l’Écriture sainte nous témoigne, nous avons tous offensé, et péché en notre premier père Adam, et sommes tombés en un horrible gouffre de toute difformité et misère : si nous voulons obtenir et recouvrer la pureté de vie perdue en ce premier homme, il nous faut commencer avec [1 v°] celui qui est sans commencement c’est-à-dire avec Dieu, lequel est ce très-noble et très-excellent principe duquel nous avons pris notre origine, et avec lequel nous demeurons toujours par idée. Car tout ainsi que les rayons solaires procèdent et dépendent du soleil, ainsi notre âme procède et dépend de Dieu, qui est notre principe, notre vie, et notre conservateur. Mais par les puissances de notre âme et de nos sens, nous nous sommes épars et dispersés aux choses extérieures, et volontairement détournés et séparés de Dieu, notre principe, nous attachant par amour aux choses créées, et en icelles cherchant nos plaisirs. Et par ce moyen nous avons grandement difforme et souillé notre âme, et sommes tellement devenus boiteux et estropiés de nos membres, que nous ne pouvons plus maintenant atteindre ni parvenir au souverain bien, ni marcher par la voie de vérité. Nous sommes d’abondant devenus aveugles et sourds, en sorte que ne pouvons reconnaître ni entendre le bien éternel. De là vient cette désobéissance et mépris des inspirations divines.

Finalement nous avons perdu le droit sentier de la vie, et avons été dépouillés de notre première beauté. Et néanmoins l’essence intérieure et image de notre âme est demeurée en Dieu, vit en Dieu, et Dieu en nous, jaçoit que nous l’ignorions. Car il n’y a personne qui puisse savoir ou sentir cela, cependant qu’il est désordonné-ment affectionné aux créatures, et attaché aux choses visibles. [2 r°] Et pour ce il est nécessaire que nous nous étudions à mourir à notre sensualité, et que toute créature rejetée nous nous convertissions à Dieu notre Créateur. Car l’âme ne peut être en repos, si de toutes ses forces, appliquée à Dieu, elle ne se convertit à Dieu son principe. Que si nous voulons unir toutes nos forces à Dieu, et adhérer à ce principe nôtre, il nous faut observer ce qui est commandé aux Anges, et nous garder de ce qui est défendu aux hommes. Lors que nous et toutes choses étions encore dans l’abîme de la divinité, incréées, la veine de sa très-ardente charité poussait et pressait la vertu toute-puissante de la divine essence, qui demeurait cachée au dit abîme de la divinité, afin qu’elle sortît, fit et formât des créatures qui eussent la fruition et jouissance des richesses infinies de sa bonté. Il créa donc par l’opération de sa très Sainte Trinité, le ciel et la terre et orna le ciel d’Anges, afin qu’ils jouissent de ses délicieuses richesses, et qu’ils contemplassent l’abîme de sa divinité, et fussent les trônes et sièges, esquels Dieu tout-puissant serait assis et reposerait. Et laissa aux hommes la possession du paradis de volupté, afin qu’ils jouissent avec lui de toutes délices, fussent l’habitation et tabernacle de sa déité, et cheminassent continuellement avec lui. Et finalement il para et orna toute la terre d’herbes et fleurs de diverses sortes, de plusieurs fruits et animaux, et ce pour le seul homme.

CHAPITRE III De l’origine, justice et chute de l’homme.

Or Dieu tout-puissant, ayant trouvé les saints Anges tellement préparés et les ayant confirmés à jouir éternellement en joie parfaite de sa divinité, il fut ému d’un abîme d’amour à parfaire ce que de toute éternité il avait pensé, connu, et aimé, et ce par sa puissance, toute prévoyante sagesse, et très coulante bonté. Il dit donc en soi-même : Faisons l’homme à notre image et semblance, afin que comme nous sommes un esprit et une simple essence, il soit aussi un esprit et une simple essence reposant avec nous, et habitant par grâce en notre immuable éternité ; à notre semblance aussi, afin que comme nous sommes trois personnes, qui opèrent toutes choses, c’est à savoir l’une par l’autre, qu’il ait aussi trois puissances — savoir est la mémoire, par laquelle il se puisse ressouvenir des choses éternelles ; l’entendement [4 r°] par lequel il puisse connaître et entendre la vérité éternelle, et disposer sagement toutes choses. Et la volonté, par laquelle il aime et retourne hâtivement à son principe, et embrasse le souverain bien, et possède tous biens par amour et dilection.

Dieu aussi l’a formé d’une terre monde, et non souillée, et en fin a créé son âme si noble, que rien hors Dieu ne la peut contenter ni rassasier, supérieure à toutes créatures irraisonnables, et semblable à Dieu même. Il s’est d’abondant uni en elle, lui imprimant son image et semblance éternelle, lui donnant l’esprit de vie, et voulant, comme père fidèle des esprits, demeurer toujours avec nous jusques à la fin, à ce qu’à jamais elle vécut avec lui, et tout à fait regorgeante et comblée de félicité, elle se rassasiât en la jouissance éternelle de sa gloire. Et quant au premier homme, il l’imbus et l’illumina de la claire lumière de sa vérité éternelle, l’ornant de toutes vertus, afin qu’il fût le trône et siège auquel Dieu reposerait, et l’outil et instrument par lequel il besognerait. Sa mémoire était pure et tranquille, unie à Dieu, et aussi dilatée à l’influence de Dieu, comme si elle eût eu le ciel et Dieu même en sa puissance.

Son entendement était si simple, et illuminé de la clarté divine, qu’il voyait parfaitement dans le miroir de la divinité toutes les choses qui lui étaient nécessaires, et avec une joie très-parfaite la régénération éternelle était toujours renouvelée en lui. Sa volonté était tellement [4 v°] unie en Dieu, et remplie d’amour divin, et tellement en somme élevée à une certaine sorte de liberté divine, que d’une seule affection de cœur il était uni avec Dieu, et comme il voulait. Sa raison était remplie d’une lumière raisonnable de discernement du bien et du mal, par laquelle il ordonnait prudemment toutes choses, et imposait les noms à toutes créatures. Sa conscience était établie en une joie parfaite, comme elle qui n’avait rien de quoi rougir devant Dieu. Sa puissance concupiscible était en toute pureté élevée au souverain bien, l’aimant seul, et en lui seul se réjouissant. L’irascible était par amour forte et puissante pour obtenir et acquérir tout bien et conserver avec crainte ce qu’elle avait acquis, et pour éviter aussi tout mal, avec une entière aversion et haine d’icelui.

Il était couronné de gloire et honneur, et oint de l’huile de joie et liesse, et outre ce rempli de toute pureté, et lumière de l’éternelle Déité. Car Dieu Tout-puissant habitait et conversait avec lui, comme a de coutume un ami avec son ami. Et d’abondant lui permit d’user en toute liberté de toutes les délices du Paradis même, et l’établir seigneur et maître sur toutes les créatures, à ce qu’elles fussent soumises sous son autorité et empire. Et afin que de même les hommes fussent sujets et obéissants à leur Créateur, il leur fit inhibition et défense d’être si présomptueux et outrecuidés, que de manger du fruit de l’arbre de science du [5 r°] bien et du mal. Toutefois bien peu de temps après ils transgressèrent et outrepassèrent le commandement de Dieu leur Seigneur, par l’envie du diable, qui s’était transfiguré et transformé en serpent, car par mensonge il déçut et trompa Eve, en sorte qu’elle douta du commandement du Seigneur, et accomplit la volonté du serpent.

Adam aussi fut subverti par la femme, laquelle premièrement par douces paroles s’efforça à l’induire de manger le fruit du bois défendu. Et lui l’admonestant de la prohibition divine, et menace de mort, grandement troublée et désolée, se complainte s’il fallait donc qu’elle mourût toute seule, ce qui émut Adam à acquiescer et obéir à la sensualité de sa femme, ne la voulant contrister, et par ce moyen il perdit la vie, et trouva la mort. Il résista donc à sa raison, et mangea de la viande défendue : ce qu’ayant fait, il perdit malheureux la robe d’innocence, son esprit fut privé de la liberté de gloire, son âme dénuée et dépouillée de toutes vertus, sa mémoire close, et ses pensées éparses. Son entendement obscurci, sa volonté détournée du souverain bien, et réduite sous la servitude du péché, sa raison aveuglée, et privée du discernement des vertus. Sa force concupiscible rendue impure s’attacha aux sales et déshonnêtes délectations : l’irascible devint paresseuse à tout bien, et pour le faire court, toutes ses forces furent cassées et brisées, et toutes ses affections et désirs désordonnés. Ces cinq sens furent [5v0] exclus et privés de la fruition et jouissance des biens éternels, et dispersés à plusieurs et diverses calamités des choses temporelles.

Sa conscience était accablée du lourd et pesant fardeau de tous péchés, et fut très grièvement contristée et confuse en la présence de Dieu : la robe de beauté lui fut ôtée, et la splendeur de la divinité. Il perdit aussi l’adresse et la plus courte voie à la vérité, laquelle nous guide et conduit au fond de l’âme, où nous adorons Dieu, et sommes faits un esprit avec lui. Et après toutes ces choses, il eut connaissance qu’il était nu, et en ayant honte, il tâchait de se cacher, et couvrir sa nudité ; mais soudain la voix divine l’admonesta, lui disant : Adam, où es-tu ? laquelle aussi le reprit de sa transgression et désobéissance. Mais il s’excusa, et voulut rejeter la faute sur sa femme, et elle par conséquent imputa le tout au serpent, et pour ce ils furent incontinent jeté hors du Paradis. Car si Adam eut confessé son péché, et eut demandé pardon au Seigneur, certainement Dieu lui eut remis son péché, et fut demeuré au Paradis. Mais pour ce qu’il ne voulut confesser son offense, il tomba en plusieurs calamités, et s’égara de la voie de vérité : laquelle n’a jamais depuis été si manifestement connue aux hommes, jusques à tant que la très pure Vierge Marie a été née, laquelle a très bien et très — clairement remarqué cette voie en soi-même — comme très-pure et vide de toute contagion de péché, et introvertie au fond de son âme, où [6 r°] continuellement elle marchait par cette voie, adhérant perpétuellement à Dieu son principe. En sorte que le fils unique de Dieu, qui est la vérité éternelle, a eu à plaisir de passer par elle, et d’être et converser avec les fils des hommes, et accomplir cette charité de laquelle il nous a aimés de toute éternité. Et combien que notre nature fut grandement détruite et déchue de sa noblesse et excellence, toutefois il ne nous a point dédaignés.

CHAPITRE IV De notre réparation et restauration en notre premier état, par le moyen du fils de Dieu.

Le fils de Dieu s’est donc levé de son trône royal, et du siège de sa gloire, et est descendu au ventre virginal de la très humble et très heureuse Vierge, et du très pur sang de son cœur virginal a pris nature humaine : car c’était une chose grandement délectable au Seigneur de toute Majesté, se reposer en la fleur du champ, et aux lis des vallées, et être nourri de la violette d’humilité. Elle nous a produit le Soleil de justice, et la voie de vérité, et la vie, qui est la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Car celui qui chemine par le fond de son âme, et là se tient en la présence [6e] de Dieu, il reçoit de lui vie, et est très clairement illuminé par-dessus tous les autres. Pour cette cause aussi est-il venu en ce monde, afin qu’il illuminât nos ténèbres, et pour ce est il naît, afin que par la nativité nous puissions renaître en une nouvelle vie de grâce.

Finalement il a vécu et conversé avec nous, afin que nous puissions ordonner et disposer toute notre vie et conversation, selon ses très parfaites vertus : car il nous a enseigné la plus proche à la vérité qui nous conduit au fond de notre âme, afin que là le cherchions et trouvions. À ce propos manifestement il dit : Le royaume de Dieu est dedans vous. Et après : Il y a un trésor caché au champ. Ce trésor ici est Dieu, qui est caché au champ de l’essence créée de cette âme. Ce que le prophète voyait, quand il dit : En vérité, Seigneur, vous êtes le

Dieu caché. Quiconque donc veut chercher Dieu, et le trouver, qu’il le cherche en soi-même, savoir est, au fond intime de son âme où est l’image de Dieu, et fouisse le champ de son essence créée fort avant, et par ce moyen il se trouvera soi-même idéalement incréé en l’essence divine, et en la nue essence de l’âme, et ce faisant il reviendra à son principe, par le moyen de Jésus-Christ, qui est notre voie, qui par sa passion a payé toute notre dette, et a rendu fructueux tout ce que nous endurons, qui par sa mort a détruit notre mort, et nous a préparé la vie éternelle. Il a aussi par son esprit restitué l’ancienne liberté à notre esprit, et l’a ramené à notre principe, dans ce [7 r°] fond de l’âme, où c’est que Dieu habite, et où il nous a unis avec lui, afin que là nous l’adorions en esprit et vérité.

Outreplus par son âme il a réformé toutes les forces de la nôtre, à ce que nous soyons un instrument apte endurant son inaction divine. Et finalement par son corps et péneuse vie et mort, il a nettoyé derechef notre cœur, nos sens, tous nos membres, et notre corps de toute tache de péché, et nous a faits et rendus purs et nets, en tant que la lumière de vérité et le Soleil de justice se lèveraient derechef en nous, et qu’en nous et par nous ils épandraient leur lumière. Il a aussi réformé en nous tout ce qui était détruit en Adam, et nous a très abondamment restitué tout ce qui nous a été ôté par icelui. Cela s’entend si nous le voulons, et nous efforçons de nous dresser et ordonner intérieurement et extérieurement selon ses voies, et que soigneusement nous observions ce noble principe, afin que nous puissions retourner et refluer en lui, considérant soigneusement que c’est qu’il a commandé aux Anges, et défendu aux hommes, et comment par soi-même il nous a réparés. Car étant perdus, il nous a ramenés à notre principe, afin qu’ensemblement avec les esprits célestes nous lui administrions et demeurions toujours en sa présence, servant aux hommes très volontiers pour l’amour de lui (car ainsi faisant, il nous confirmera avec les bons anges, et nous fera esprits célestes, et anges terrestres, établissant [7 v°] son trône et son ciel en notre esprit). Et de peur que ne transgressions ce qui est défendu, à ce que notre âme puisse être le paradis de paix, qu’il puisse marcher avec nous, et établir en notre âme un paradis de volupté, lequel il rende fructueux en bonne odeur de toutes vertus. Et finalement afin que la très sainte vie et passion soit continuellement en notre cœur en signe d’amour, comme modèles selon lesquels nous devons dresser et ordonner notre vie et conversation, et être faits un champ fertile en nos cœurs, dans lequel l’époux puisse s’ébattre, et le rendre fertile et fructueux par la fontaine de sa miséricorde.

Certainement en ces points-là nous pratiquons le vieil et le nouveau Testament, c’est à savoir, en ce que continuellement nous adhérons à notre très noble principe, et observons avec les Anges les commandements de Dieu, et avec les hommes, fuyons ce qui est par lui défendu, et portons en nous les signes d’amour et dilection de notre Rédempteur, et que nous habitons en lui, et lui en nous. Et si quelques fois il advient que par fragilité humaine nous excédions, reconnaissons incontinent notre faute, et demandons grâce, évitant la pernicieuse excuse de notre péché, en laquelle Adam et Eve persévéraient trop obstinés. Car en ce faisant, Dieu aura pitié de nous, et ne nous déjettera point du ciel de notre esprit, ni hors du paradis de notre âme. De ceci dit saint Bernard, Il n’y a chose qui provoque tant l’ire de Dieu, [8r1 comme la maudite excuse de soi-même. Et pour-ce accusons-nous toujours devant Dieu, juste juge, auquel tous les secrets de nos cœurs sont notoires, et par ce moyen nous pourrons être délivrés de nos péchés, et par le moyen de sa grâce être conservés en cette voie, en laquelle il nous a mis. Et en ce tout est compris.


CHAPITRE V De la triple union en laquelle la vie superessentielle, illuminative et active sont parfaite.

Mais il faut savoir que la susdite et subséquente matière nous conduit à trois degrés, trois sortes de vie, et à ces trois parties qui sont en l’homme : car chaque homme semble presque représenter trois hommes. Selon le corps il est bestial, selon l’âme il est raisonnable et intellectuel, et selon l’esprit en la nue essence de l’âme où Dieu habite, il est déiforme. Au surplus il faut que ces trois choses aient chacune leurs exercices et leurs ornements, si nous voulons être unis à Dieu, et être conformes à Jésus-Christ. Or est-il qu’il y a en l’homme une triple union très-noble, de laquelle sourd tout exercice spirituel, et les [8 v°] vertus. Mais par elle seule sans notre coopération nous ne pourrons être sauvés — car une triple union est essentiellement en tous hommes bons et mauvais : mais aux bons seuls elle est encore supernaturellement ornée de tout exercice de vertu, en la manière de quelque beau royaume ou palais richement paré. En la première nous sommes superessentiels et déiformes, et en la seconde, spirituels et internes, en la troisième actifs et moraux. La première et suprême union est en Dieu essentiellement, et est l’intime être ou essence de notre âme qui est en Dieu, et demeure essentiellement unie à Dieu, et est élevée par-dessus nous-mêmes, par-dessus toutes choses créées, et par-dessus tous les sens et puissances de notre âme. Ce néanmoins il est dedans nous essentiellement en l’abîme et intime essence d’icelle, là où est le royaume de Dieu, et son éternelle habitation. Cette union est en Dieu, duquel nous sommes issus créaturalement, et en qui nous demeurons idéalement en une certaine déiformité. La seconde union est aussi en nous, savoir est, ès forces supérieures, lesquelles unitivement et simplement sortent de la première union, c’est-à-dire, qu’elles en sourdent, et adhèrent essentiellement à icelle, comme à leur principe, et de là procède toute vertu et opération déifique.

La première union est une certaine simple force de l’âme, tout ainsi que Dieu est simple en l’essence de sa divinité, et est totalement déiforme : car elle demeure [9 r°] en Dieu selon la simplicité de son essence, et n’a rien de commun avec les autres forces, mais elle confère encore à l’âme une certaine simple union, qui est la seconde union. Et de cette union sortent les forces supérieures, savoir est la mémoire, l’entendement, et la volonté selon l’opération de la très Sainte Trinité, qui se donne soi-même, et s’unit aux forces de l’âme. Et de là procède la troisième union. Et cette troisième est aux forces inférieures, lesquelles en une certaine union assemblées, se conservent par la découlante lumière, qui descend de la seconde union, et s’épand sur la raison et forces sensitives. De là procède la vie, et la vivacité du cœur et des forces corporelles, et tout mouvement sensible et mobilité de la vie naturelle. Et ainsi il est manifeste que tous dons et grâces procèdent du dedans, de cette ardente suprême union, où nous vivons en Dieu, et Dieu en nous : car Dieu habite en nous avec la lumière de sa grâce en la suprême union. Et tout ainsi qu’un vaisseau de cristal (dans lequel y a enclose une chandelle allumée) illumine tous ceux qui s’en approchent, ainsi la clarté divine et vérité éternelle illumine et enflambe le fond nu de l’essence intérieure de notre âme, en telle abondance, que de là toutes les forces en sont illuminées, nourries et renforcées. Car la mémoire devient pure et tranquille, l’entendement est illuminé et simplifié, et la volonté en est rendue fervente en amour.

En cette manière Dieu se donne [9 v°] soi-même en l’union des forces supérieures, et unit dedans soi notre esprit, le faisant habiter en une certaine déifique liberté, et opulence de charité. De là alors Dieu avec grande abondance de grâces s’écoule en bas en la troisième union des forces inférieures, et illumine la raison, afin qu’elle puisse sagement gouverner toutes les autres forces et affections. Et d’abondant lui donne lumière et l’informe de la manière qu’elle doit suivre les inspirations et admonitions divines. Il purifie aussi la force concupiscible, et l’attire à suivre cette lumière, il fléchit et déprime la force irascible, sous le mouvement et répréhension divine ; il purifie la conscience, et la restitue en liberté ; il élève en haut aux choses éternelles, l’amour, l’espérance, et la joie, et soulève la crainte, la tristesse, la haine, et la honte, pour virilement résister à tout mal. Il rend aussi le cœur joyeux, interne et dévot à tout service divin, et rend l’homme bien composé en toute sa conversation. O. combien grande félicité consiste en ce que Dieu daigne en cette sorte habiter par sa grâce en l’âme ! Certainement ceux auxquels cela est notoire, et qui fidèlement en ce s’exercent, trouvent là tout bien, et la vie éternelle : mais qui pourra persuader aux hommes charnels qu’il y a en eux un bien si invisible ? Et d’autant qu’ils ne le veulent croire, c’est pourquoi, attachés aux choses visibles seulement par les sens extérieurs, ils deviennent comme le cheval et le mulet, auxquels n’y a point d’entendement. Mais [10 r°] Dieu Tout-puissant leur veuille bien pardonner de ce qu’ils cachent en terre ce tant précieux talent, au moyen duquel ils pourraient faire un si grand fruit, et retirer un si grand gain, et qui leur sera ce néanmoins redemandé quelque jour avec tant de rigueur et si étroite distriction.

CHAPITRE VI De l’ornement de ces trois parties.

En cette manière donc ces trois susdites unions sont en ces trois parties de l’homme, esquelles les trois sortes de vie sont parfaites par notre Seigneur Jésus-Christ. Outreplus, chacune doit prendre sa beauté, ornement, et exercice de cette triple vie. La première vie et suprême union, c’est une certaine perpétuelle et simple introversion, par laquelle la simple essence de l’âme continuellement se plonge et encline vers l’union divine, où elle demeure libre, sans interposition ni entremise d’aucune autre chose, embrassée du souverain bien, ornée et stabiliée en un immuable et éternel repos, demeurant libre, et non touchée, ni d’elle-même, ni de toutes les autres choses inférieures, et lui est donné cet être de toutes vertus, qui est Dieu même. C’est ici que Dieu demande l’âme avec toutes ses forces, et l’appelle dans [10 v°] l’abîme de sa divinité qui est dans elle : et par une certaine subite motion il recueille et resserre ensemble toutes ses forces et sens, les étreint et serre d’un lien d’amour, les attire à lui, les absorbe et environne. Et de là vient le second exercice, qui est comme une certaine inaction de Dieu, par laquelle la très Sainte Trinité agit ès trois forces supérieures, et subtilise tous les exercices de l’homme, et lui inspire mille moyens et exercices de la connaissance de Dieu, et de soi-même, et les transforme totalement en soi, et par foi, espérance, et charité les fait habiter en elle.

C’est de là d’où en après procède le troisième exercice en l’union inférieure, lequel est une certaine influence et continuel désir et mouvement de suivre Jésus-Christ nu crucifié en toute sa patience, humilité, obédience, résignation, et l’exercice de toutes vertus. Et cet exercice fonde l’homme en la profonde et abyssale abnégation de soi-même, et de toutes créatures. Et pour ce dit notre Seigneur Jésus-Christ : Sortez avec moi, et heureusement entrez, en la manière que je vous ai précédés. Alors et dès lors l’homme est fait l’instrument de Dieu, orné de toute vertu, et se soumet soi-même avec toutes ses forces à Dieu tout-puissant, très-sage, très-doux et très digne de toute révérence, et à toutes créatures pour l’amour de lui. Et ainsi faisant il est introduit, fondé et affermi en la vie superessentielle déi-forme, en la spirituelle profitante et en l’active mourante. Or ceci s’obtient plutôt [11 r°] par une simple introversion, que par une haute contemplation, et plutôt par une amoureuse aspiration, que par une grande exercitation, et plutôt par une dévote oraison, que par quelque grand travail extérieur. Nous devons donc sur toutes choses observer, et nous accoutumer à l’essentielle introversion, et à l’amoureuse aspiration, avec une continuelle et fervente oraison. Car tout bien et toute inflexion divine vient du fond intime de notre âme de Dieu qui est dedans nous, et qui nous est plus proche et voisin, que nous ne sommes à nous-mêmes, et son inaction est plus notre proximité de nous, que tout ce que nous pouvons faire.

CHAPITRE VIII Comment nous devons connaître Dieu en nous-mêmes.

Mais afin qu’au moins nous puissions, selon que nous sommes tenus, avoir quelque connaissance de Dieu, il faut savoir que Dieu est une simple essence, qui s’est unie soi-même en l’essence de notre âme. Or Dieu est trine en personnes et s’est uni soi-même ès puissances suprêmes, aussi nous a-t-il fait à son image et semblance. Selon la simple essence de notre âme, nous avons l’image de Dieu dedans nous, mais selon les trois puissances suprêmes qui viennent et tirent leur origine de cette simple image, nous avons la semblance de Dieu dedans nous. Par sa simplicité il repose en nous, et ce par les mérites de sa très sainte humanité. Mais selon que nous opérons et que plus étroitement nous nous appliquons nous-mêmes, et convertissons à Dieu, à telle proportion il opère plus parfaitement en nous la semblance de sa divinité et humanité, et nous fait être par grâce ce que ne sommes point par nature, jusques à ce que intérieurement et extérieurement nous le puissions suivre en la manière [13 v°] qu’il nous a précédés. Et ce sont les délices et la joie de notre Seigneur en nous, savoir est, que nous sommes faits semblables à lui. Car notre salut parfait consiste en cela, que nous soyons en cette sorte transformés en Jésus-Christ, et demeurons en lui.

CHAPITRE XI Comment Dieu est dedans nous.

Mais il faut savoir qu’en nous et en tous les hommes, Dieu y est comme le soleil est au ciel : car chaque homme juste est le ciel de la très Sainte Trinité, auquel Dieu (afin que je dis ainsi) s’est scellé et attaché soi-même, qui est ce Soleil divin de justice, qui par la lumière de sa grâce jette ses rayons en bas (à la manière des rayons du soleil) vers l’âme raisonnable, illumine sa conscience [16 v°] rend le cœur fervent et fertile. L’âme aussi par ces rayons de la grâce divine est nourrie et enseignée. Mais tout ainsi que le soleil matériel ne luit pas en tout temps, ains quelquefois est empêché par les pluies, par une nuée, par les tonnerres, et par la nuit obscure — pour toutes lesquelles choses n’étant en soi moins lumineux, il est ce néanmoins empêché d’épandre ses rayons sur la terre. Ainsi sans doute advient-il touchant ce divin soleil de justice, qui daigne habiter en notre esprit, et l’illuminer. Car comme ainsi soit qu’en soi-même il ait toujours une même clarté, toutefois empêché par nos péchés et défectuosités, il ne peut dresser la lumière de sa grâce, ni ses rayons vers notre âme. Car quand la force concupiscible de l’âme extrovertie et adonnée aux consolations de la sensualité, appète et désire les délectations et voluptés sensuelles, et apporte son consentement à la jouissance d’icelles, c’est alors qu’assurément il pleut en l’âme. Et quand la force raisonnable est avec trop grand soin occupée aux choses extérieures, quelles qu’elles soient — voilà la nuée qui s’interpose entre cette lumière divine et l’âme. Quand encore l’irascible est troublée, c’est lors que les tonnerres s’émeuvent en l’âme. Mais quand tels et autres péchés ne sont lavés par les larmes de pénitence, qu’advient-il en l’âme, sinon une très noire et obscure nuit.

Que si ce Soleil doit derechef luire en l’âme, il est nécessaire qu’avec contrition, et [17 r°] d’où elle connaisse et confesse ses péchés, et que de tout son pouvoir elle s’amende, et mortifie en soi toute délectation sensuelle, sollicitude, et trouble. Ce sera alors que le Soleil de justice jettera derechef les rayons sur icelle, qui lui fera clairement connaître toutes les interpositions entre son Dieu et elle. Car tout ainsi que de l’illumination du Soleil matériel on voit les atomes mêmes en l’air illuminé, ainsi cette âme pure et nette, intérieurement illuminée du Soleil divin, connaît tous ses défauts, vicieuses inclinations et infirmités. Mais quand elle consent au péché, elle chasse hors de soi la lumière de l’amour divin et forbanni de soi l’inflexion divine. Au surplus de cette essence divine une certaine lumière ou rayon reluit continuellement en l’âme, appelée syndérèse : qui cause et donne le remords à la conscience, laquelle est aussi en tous les hommes. Mais par la perpétration du péché l’âme encourt un si grand aveuglement et dégoût, qu’elle ne connaît sa félicité principale, et de demeurer en elle-même lui est rendu fort ennuyeux. C’est pourquoi hors d’elle, à la faveur de ses cinq sens, elle cherche sa consolation ès choses sensibles et externes, et ainsi d’un aveuglement, elle tombe en un autre plus profond.

Mais notre esprit (auquel comme j’ai dit, ce Soleil divin demeure toujours) est cette simple et nue essence de l’âme. Et tout ainsi que Dieu, selon sa divinité, est appelé simple essence, qui n’est connue sinon de lui seul, de même aussi notre [17 v°] âme a dedans soi je ne sais quelle force ou puissance divine, qui est comme le centre de toutes ses autres puissances, laquelle n’est d’aucuns parfaitement connu. Et tout ainsi que Dieu n’est point tout ce qui se peut dire de lui, mais infinies fois davantage : ainsi cette puissance qui n’a point aussi de nom, n’est rien de tout ce qui se peut expliquer par aucune sorte de doctrine, et par icelle l’âme est fort semblable à Dieu. Car l’image de Dieu est en l’âme, contenant en soi trois puissances : savoir est la mémoire, l’entendement, et la volonté, par lesquelles l’âme a en soi la semblance de Dieu. Et cette très heureuse Trinité, qui est et sera à tout jamais un Dieu inséparable, s’est unie, et (afin que je die ainsi) imprimée soi-même en ces trois forces ou puissances : c’est-à-dire, que Dieu le Père avec la Sapience et Bonté, s’est imprimé en la mémoire, afin qu’elle se reposât en Dieu par bonnes pensées. Mais étant tout notoire, que l’âme de soi sans l’aide divin ne peut avoir une bonne pensée, pour ce doit-elle rentrer en elle-même, disant en telle semblable manière : je vous prie Père céleste, mon Seigneur, mon Dieu, aidez-moi par la Sapience de votre Fils, et par les très saints mérites, et par l’amour de votre Saint-Esprit, par lequel vous daignez habiter en ma mémoire, que je ne présume jamais rien penser ou désirer, non ce qui est très agréable à votre volonté. Puis Dieu le fils par sa sapience s’est gravé en l’entendement, afin que par icelui connût Dieu.

Mais parce que la pureté de notre entendement [18 r°] est maintenant si fort obscurcie que l’âme ne peut contempler son Dieu, pour cette cause il faut qu’elle se tourne vers l’autre personne de la divinité en cette manière, disant : O fils de Dieu éternel qui habitez en mon entendement, je vous prie par la puissance de votre Père, et par l’amour de votre Saint-Esprit, aidez-moi, que je ne connaisse, ni entende jamais rien, sinon ce que voudrez. Finalement Dieu le Saint-Esprit s’est empreint soi-même en la libre volonté, afin qu’elle aimât Dieu, et qu’elle fût unie avec lui en un amour, et même volonté. Mais pour ce que (chose certainement à déplorer) la volonté et l’amour de l’âme sont maintenant si défectueux, l’âme se doit convertir à son intérieur vers le Saint-Esprit, qui est la troisième personne en la divinité, priant en cette manière : O glorieux Saint-Esprit mon Dieu, qui daignez habiter en ma libre volonté, je vous prie aidez-moi par la puissance du Père, et la Sapience de son Fils, attendu que vous êtes l’esprit des deux, afin que jamais je ne parle, fasse, délaisse, ou endure chose aucune, sinon autant qu’il vous plaira. Et pour autant que ces trois personnes sont indivisibles et inséparables, pour ce nous les devons toujours adorer pour un vrai Dieu, et sans aucune recherche croire simplement en lui, disant ainsi intimement et dévotement à Dieu, O Père, ô Fils, ô Saint-Esprit, qui en Trinité de personnes êtes un Dieu, je vous prie que vous daignez tellement m’unir à vous, que jamais rien ne me puisse séparer de votre amour. Finalement combien que Dieu tout-puissant se soit ainsi soi-même scellé en [18e] nous, il ne veut néanmoins jamais rien opérer en nous, sinon par la très sainte humanité — car par Adam notre premier parent, nous avons jadis offensé, et étions enfants d’ire, privés de la fruition divine. Mais par le nouveau Adam qui est dit Jésus, c’est-à-dire Sauveur, nous avons été rétablis et réhabilités.

CHAPITRE XVI Cinquièmement, en quoi elles doivent persister et demeurer toujours.

Finalement, afin qu’elles puissent persévérer en leur rectitude, il nous faut continuellement observer trois choses. Premièrement, l’introversion continuelle vers l’esprit, et que nous demeurons toujours en la présence de Dieu par pures et nettes pensées, par claire connaissance, et union de volonté. C’est-à-dire que nous désirions d’être et demeurer un même esprit avec Dieu, et ce par les mérites de son humain joyeux esprit, par lequel notre mémoire est rendue à sa première liberté, l’entendement illuminé, et la volonté unie à l’amour divin, pour embrasser toujours le bon plaisir, et volonté de Dieu. Secondement, que nous obéissions toujours à notre Seigneur Dieu, et lui soyons sujets avec toutes nos puissances, que nous contregarderons toutes ensemble unies et appliquées à Dieu, et ce par les mérites de son âme très-sainte [22 v°] et attristée outre mesure, par laquelle la raison est illuminée, la puissance concupiscible purifiée, et l’irascible rendue humble et débonnaire. Par laquelle, encore, toutes les affections qui sont espérance, crainte, amour, haine, joie, douleur et honte n’agissent qu’autant que le mouvement divin agit par elles, et se conservent ensemble, unies à Dieu, par l’étroite garde des cinq sens. La conscience alors est établie en une joie et exultation souveraine, d’autant que toutes les puissances, affections, et sens sont conservés par Jésus-Christ en leur propre lieu, et rectitude.

Tiercement, que nous ayons en tout temps la mort et passion de notre Seigneur imprimée en nos cœurs, et là même son image crucifiée, dressée et élevée, en laquelle le sommaire de toute sa vie et passion est enclos. Que continuellement nous ayons devant les yeux de notre cœur ce clair miroir et très parfait exemplaire, regardant et considérant quelle chose a été en Jésus-Christ, quelles étaient toutes les puissances et affections, comment il était disposé intérieurement et extérieurement en toute sa conversation, paroles, et œuvres, afin qu’en tout nous le puissions suivre, et ainsi mériter d’être transformés en lui par le mérite de son très-saint, très-net, et navré corps, par lequel tous nos membres sont nettoyés et conservés en Jésus-Christ. Nous ne devons jamais détourner notre vue de ce miroir, ains continuellement nous mirer en icelui, là considérer notre [23 r°] dissemblance, et ce qui nous défaut encore en l’esprit, en l’âme, et au corps, en quoi nous ne le suivons point encore. Nous devons aussi regarder comment l’esprit de Jésus-Christ était élevé par une certaine essentielle introversion en une souveraine et très-grande joie, voire alors qu’il endurait très-grièvement, et comment son âme a été outrée de très-grandes douleurs et peines pour la réparation des nôtres. Comment finalement son corps misérablement déchiré, et cruellement navré, pendait en la croix, en un très-grand tourment, en extrême pauvreté et mépris très-déplorable tel, que jamais créature n’a soutenu rien de pareil. Comment encore dès le commencement de sa nativité, jusques à ce temps qu’il mourait en la croix, il n’a jamais été qu’environné de toutes sortes de croix.

Et toutes ces choses, pareillement chacun chrétien les doit porter en son cœur, afin qu’en cas pareil par une essentielle introversion ïl le puisse imiter avec un esprit joyeux, une âme soumise, et un corps pur et patient. Au surplus, quiconque s’exercera à bon escient, et avec une grande persévérance en ces choses, il reconnaîtra tout ce que dessus plus clairement en soi-même. Et certainement nous sommes tous nécessairement tenus d’avoir cette connaissance de Dieu et de nous-mêmes, quelles sont les puissances de l’âme, où elles sont, pourquoi elles nous sont données, quels maux elles ont encourus, par quel moyen derechef elles doivent être [23 v°] relevées, et en quoi elles doivent persévérer ainsi que nous avons dit ci-dessus. Car telle connaissance est quasi quelque fondement sur lequel tous exercices se peuvent édifier selon qu’un chacun se sentira tiré ; et sans icelui il n’y a espérance d’aucun profit, ni qu’aucun exercice puisse de soi durer, et persévérer en stabilité jusques à la fin : car de là tout degré et profits spirituels des vertus procèdent.

CHAPITRE XVIII Comment nous devons parfaitement mourir à nous-mêmes, et vivre à Dieu seul.

Au surplus de ce fond nôtre, nous pourrons tous les jours offrir à Dieu Tout-puissant, voire mille morts, en ce que sortant hors de nous-mêmes, c’est-à-dire hors de notre intérêt propre, nous déracinerons de tout point toute volonté propre, convoitise et intention, et nous submergerons en Dieu. Car ces trois choses, convoitise, volonté et intention, sont les principales racines sur lesquelles la vie humaine s’appuie. Lesquelles quand elles sont du tout [25 v°] mortifiées en nous, et référées en Dieu, tout le reste suit facilement, et l’homme mourant à soi-même, vit à Dieu seul, en ce qu’ja en aucune chose il ne se cherche plus soi-même. Car s’oubliant, il observe seulement la très agréable volonté de Dieu, et ce pour son seul amour. Il vit en tout selon le désir de Dieu, et ce à son honneur, et est mû de la seule intention de Dieu, et ce pour ses délices.

Touchant ces choses, un chacun se doit observer soigneusement qu’il ne fasse, ou laisse rien par inclination ou mouvement de la sensualité, soit en pensée, ou en désir, à voir, ou à ouïr, en paroles, ou en œuvres, en mangeant ou buvant, en veillant, ou dormant, en faisant ou en laissant à faire, c’est-à-dire, que de toutes ces choses il n’en fasse aucune pour sa commodité ou délectation, mais seulement et purement, pour l’amour de Dieu, et à sa gloire. Et ainsi l’homme est rendu et demeure tout déifié. Car pour ce qu’il s’est délaissé, et s’oubliant soi-même il observe Dieu seul. Dieu réciproquement prend un soin particulier de lui, lequel aussi à ce propos a dit : Personne ne ravira mes ouailles de ma main. Et sur ce il promet trois choses. Premièrement, je garderai mon Sanctuaire. Mais qui est celui qui est chu, sinon celui qui a été trouvé en soi-même, et en vérité ne s’est point arrêté en moi ? Secondement, le suis conservateur de mon royaume, et ne permets point entrer, ou du moins séjourner, les imaginations, ou formes étrangères en mon Saint Temple.

Tiercement, Je défendrai mon tabernacle et aucun fléau n’en approchera. À côté de toi, il en tombera [26 r°] mil, et dix mille à ta dextre. Voilà : Dieu promet ces choses à ceux qui s’oublient eux-mêmes, et entendent à lui seul en toutes choses. Car puis après il les défend, et combat pour ceux qui volontairement en abnégation parfaite d’eux-mêmes ont détourné leur affection de toutes créatures, et reversent en la source divine tout ce qu’ils ont reçu de Dieu, submergent, et abîment en la très agréable volonté de Dieu, toutes leurs inclinations naturelles, mourant parfaitement à eux-mêmes et vivant à Dieu seul, et ce non seulement ès choses illicites, mais aussi ès bonnes et permises, et encore nuisibles et nécessaires à la nature. Voire même ès choses supernaturelles concernant l’esprit et l’âme, comme ès exercices spirituels et dons de Dieu, esquels l’homme doit chercher non sa commodité, goût sensible, ou consolation de repos intérieur, non-utilité quelconque de présent, ou pour l’advenir, mais purement la seule gloire de Dieu.

Outre plus, par cette mortification, la vraie vie, et souveraine loi, la suprême liberté, la parfaite paix aussi se trouvent en ce fond de l’âme. Et cette paix est faite le lieu, habitation et repos de Dieu. C’est ce fond pour lequel il faut faire toutes choses, là où nous défaillons si misérablement, nous cherchant nous-mêmes, tant en la nature, qu’en l’esprit : jaçoit qu’il nous soit défendu de Dieu, et ne nous soit aucunement permis d’user d’aucune chose, soit corporelle, soit spirituelle, quand en icelle nous nous cherchons nous-mêmes, [26 v°] négligeons et méprisons la très agréable volonté de Dieu, et son souverain honneur. Car en ce faisant, c’est sans doute par trop abuser de notre âme, la profaner et souiller. C’est par trop persister dedans les limites de notre créaturalité (pardonnez à ce mot), et ne serons jamais rendus déiformes, jusques à tant que renonçant du tout à nous, nous sortions tout à fait de nous-mêmes, passions en Dieu, et submergions toutes nos puissances en la vertu divine, savoir est, la volonté de l’esprit, le désir de l’âme, et l’intention de notre cœur. Que laissions toutes ces choses en Dieu, formions et ordonnions toute notre vie selon la très sainte volonté, désir, et intention seulement.

Ainsi nous sommes faits déiformes, habitons en Dieu, et usons de toutes choses, tant corporelles, que spirituelles, pour le seul amour 238 de Dieu. Quoi faisant, toutes choses nous sont licites, et tout déifiés nous demeurons en Dieu. O ! si quelqu’un par l’espace d’un mois, ou d’un an, observait ces choses ainsi qu’il appartient, certainement celui-là offrirait à Dieu tous les jours plusieurs morts, jusques à ce qu’il fut tout à fait mortifié et enseveli en Dieu. Quoi étant, il produirait par après plusieurs fruits immenses, vifs et célestes. Maintenant donc (ô mon âme) renonce tout à fait à toi-même, et te détourne de toute créature, recherche Dieu dedans toi, qui de toute éternité t’a aimée, connue, et appelée, et qui maintenant d’un amour languissant crie dedans toi, afin qu’aussi toi-même tu [27 r°] sois soigneuse de l’élire, sur toutes choses incomparablement l’aimer, et en toutes chercher son honneur.

CHAPITRE XIX Comment l’âme cherche son aimé ès quatre éléments, lequel elle trouve dedans soi-même.

J’ai doncques maintenant aperçu (ô monde très décevable) comme véritablement ce n’est que toute tromperie tout ce qui semble être quelque chose en toi. Car ta beauté est comme la fleur du champ, tes richesses sont semblables aux gouttes de rosée qui demeurent attachées sur les herbes verdoyantes ; ta confiance est semblable à la neige : qui t’embrasse, sans doute il embrasse l’ombre ; qui t’épouse, il épouse un songe. Ô monde très embarrassé et intriqué, puisque telles sont les choses qui sont en toi, je ne veux plus désormais demeurer avec toi, je te dis dès maintenant tout à fait adieu, me hâtant et tâchant de retourner à mon principe, et ce par le chemin par lequel je suis venu. Je discourrai donc par tous les éléments, et verrai si en iceux par aventure je le pourrai trouver.

Dis-moi donc, je te prie, très solide élément de la terre, où penses-tu que je [27 v°] pourrai trouver mon principe, n’est-il point dedans toi ? Ne le cherche point dedans moi, ô homme, mais en toi : quant à moi je te nourris par sa volonté, et te sustente. Dis-moi donc, ô terre, comment il est en moi ? Il y est véritablement ainsi que le Soleil est au ciel, et selon que tu te convertiras à lui, il luira en toi, et se manifestera soi-même à toi comme s’il n’y avait personne que toi de qui il dût avoir soin.

Dis-moi, je te prie, ô air, que je vois si richement orné d’admirables planètes, mon principe est-il dedans toi ? Non, mais bien plutôt totalement en toi, où tu le chercheras si tu es sage, et là le trouveras en la même manière que le Soleil est en moi. Car tout ainsi que par les nuages, pluies, tonnerres, et grêles la lumière du Soleil est empêchée qu’elle ne luise en moi, de même par tes péchés tu empêches que la lumière de sa grâce ne luise en toi, selon sa divinité néanmoins il est dedans toi.

Sus donc, ô feu le plus excellent de tous les éléments, montre — Feu moi mon principe. Il est dedans toi, ô homme, tout ainsi que l’étincelle en moi, et comme le fer tant qu’il demeure au feu, est feu ainsi, ô âme noble, si tu demeures en charité, tu es en Dieu par grâce.

Je viens maintenant à toi, ô onde coulante de la mer, qui t’enflant Eau par la volonté de ton Créateur, as par le milieu de toi laissé passer à pied sec le peuple du Seigneur, et enveloppé dans tes flots tous ceux qui lui étaient contraires : mène-moi, je te prie, à mon principe, ne le trouverai-je point dedans toi ? [28 r°] Non, mais il est dedans toi, ô homme, et toi pareillement en lui, en la manière que les ruisseaux sont en moi. Et tout ainsi que par les levées, chaussées, ou remparts ils sont empêchés de couler dedans moi, de même par tes péchés tu es gardé de retourner vers ton principe. Fuis donc le péché, et cherche Dieu en toi.

Finalement, ô ciel et terre, et toutes choses qui êtes en iceux, Terre dite moi je vous prie, si vous le pouvez, où je trouverai celui qu’aime mon âme ? Véritablement tu le trouveras, ô homme, lors que tu auras abandonné toutes les créatures frêles et instables. Adieu donc, adieu pour jamais vous toutes, créatures, je crois maintenant, et me confie que celui-là est en moi, lequel en vain j’ai cherché en vous. Je l’ai maintenant trouvé, et jamais ne le laisserai, mais l’introduirai dans la maison de ma mémoire, je l’introduirai dans la chambre de mon repos, et au lit de ma paix, auquel ensemble avec lui je dormirai et reposerai. Là il me mettra caché à couvert dedans le tabernacle de son humanité, et au secret de son tabernacle, qui est sa divinité. Maintenant il exaltera mon chef, c’est-à-dire, mon âme par-dessus mes ennemis (car il m’a promis qu’il sera ennemi de mes ennemis) et m’a fondé sur la ferme pierre : c’est-à-dire en Jésus-Christ, afin qu’aucune tentation ne puisse avoir avantage sur moi.

CHAPITRE XX Comment Dieu est dedans nous, et comment nous sommes faits à son image.

Plusieurs savent beaucoup de choses, et ignorent eux-mêmes ; ils considèrent les autres, et ne se considèrent point ; ils cherchent Dieu parmi les choses extérieures, délaissant leur intérieur, auquel Dieu est intérieur. pource des extérieures je viendrai aux intérieures, et des intérieures je monterai aux supérieures, afin que je puisse connaître d’où je viens, où je vais, qui je suis, et d’où je suis, afin qu’ainsi par la connaissance de moi-même, je puisse parvenir à la connaissance de Dieu. Car d’autant plus que je profite en la connaissance de moi-même, plus aussi j’approche de la connaissance de Dieu.

Selon l’homme intérieur, je trouve trois choses en mon esprit, par lesquelles je remémore Dieu, je le regarde et désire. Ces trois choses sont la mémoire, l’intelligence, la volonté, ou l’amour. Par la mémoire je me ressouviens, par l’intelligence je considère, par la volonté j’embrasse. Quand il me souvient de Dieu, je le trouve en ma mémoire, et en icelle je me délecte de lui, et en lui, selon qu’il daigne m’en donner la grâce. Par l’intelligence je considère que c’est que Dieu en soi-même, quoi ès anges, quoi ès saints, quoi [29 r°] aux hommes, quoi ès créatures. En soi il est incompréhensible, parce qu’il est le commencement et la fin, le commencement sans commencement, et la fin sans fin. Par moi j’entends comme Dieu est incompréhensible, attendu que je ne me peux comprendre moi-même, qui ai été créé de lui. Es anges il est désirable, pour ce qu’ils désirent le contempler ; ès saints il est délectable, pour ce qu’en lui continuellement heureux, ils se réjouissent. Es créatures il est admirable, pour ce qu’il créé puissamment toutes choses, les gouverne sagement, et dispose bénignement. Es hommes il est aimable, pour ce qu’il est leur Dieu, et eux son peuple, il habite en eux comme en son temple, et ils sont son temple. Il ne dédaigne personne, ni en particulier, ni en général, quiconque a souvenance de lui, le contemple, et aime, il est avec lui. Nous le devons aimer, pour ce qu’il nous a aimés le premier, et nous a faits à son image et semblance, ce qu’il n’a voulu donner à aucune autre créature.

Car nous sommes faits à l’image de Dieu, c’est-à-dire selon l’intelligence et connaissance du fils, par lequel nous entendons et connaissons le Père, et avons accès à lui. Il y a si grande alliance entre nous et le fils de Dieu, qu’il est l’image de Dieu, et que nous sommes faits à son image, et cette cognation et affinité est même témoignée par la semblance, pour ce que non seulement nous sommes faits à son image, mais aussi à sa semblance. Il faut [29 v°] donc que ce qui est fait à l’image convienne avec l’image, et ne participe point le nom d’image en vain. Que son image donc soit représentée en nous par le désir de la paix, contemplation de la vérité, et amour de la charité. Tenons-le en la mémoire, portons-le en la conscience, et présent révérons-le en tout lieu. Car notre esprit en ce qu’il est capable de lui, et en peut être participant, est son image. Et partant l’esprit n’est pas l’image de Dieu en ce qu’il se souvient de soi, qu’il s’entend, qu’il s’aime — mais pour autant qu’il peut se souvenir, connaître, et aimer celui de qui il a été créé, quoi faisant il devient sage et savant. Car il n’y a rien si semblable à cette suprême Sapience que l’esprit raisonnable, lequel par la mémoire, intelligence, et volonté, demeure en cette ineffable Trinité. Mais il ne peut demeurer en icelle, sinon quand il a souvenance d’icelle, et qu’il la connaît et aime. Qu’il se souvienne donc de son Dieu, à l’image duquel il est fait, et qu’il mette peine de connaître, aimer, et révérer celui avec lequel il peut être toujours bien heureux. Cette âme est bien heureuse chez laquelle Dieu trouve repos, et au tabernacle de laquelle il repose. Bienheureuse l’âme qui peut dire : Celui qui m’a créée, a pris repos chez moi ; certainement il ne lui pourra nier le repos éternel.

Pourquoi donc nous délaissant nous-même, cherchons-nous Dieu en ces choses extérieures, attendu qu’il est chez nous, si nous voulons être chez lui ? [30 r°]. Véritablement il est avec nous, et dedans nous, ce que nous ne connaissons que par foi, jusques à ce que nous méritions de le voir face à face. Nous avons connu, dit l’Apôtre, que Jésus-Christ habite par foi en nos cœurs. Car Jésus-Christ est en la foi, la foi en l’esprit, l’esprit au cœur, le cœur en la poitrine. Par la foi je réduis en mémoire Dieu Créateur, je l’adore Rédempteur, je l’attends Salvateur, je crois le voir en toutes créatures, l’avoir en moi-même — et ce qu’ineffablement surpasse toutes ces choses en joie et félicité est le connaître en lui-même. Car connaître le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, c’est la vie éternelle, la béatitude parfaite, et suprême volupté. Œil n’a vu, ni oreille entendu, et cœur d’homme n’a pu comprendre combien grande clarté, suavité, et joie nous est réservée en cette vision, où nous verrons Dieu face à face, qui est la lumière des illuminés, le repos des travaillés, la patrie des voyagers, la vie des vivants, et la couronne des victorieux.

CHAPITRE XXII Comment le Soleil divin attire à soi toutes les facultés ou puissances de l’âme, et les illumine de la lumière céleste.

Que reste-il, d’oncques, sinon qu’avec toute la vivacité de notre mémoire, subtilité d’entendement, promptitude de volonté, toutes nos forces rendues et nos cœurs élevés, nous nous introvertissions nous-mêmes à celui qui nous conforte, [34 r°] enseigne, et gouverne ? Certainement alors Dieu très pitoyable ferait lever sur l’horizon de notre âme le Soleil de Justice, qui épandrait sa lumière sur toutes les montagnes et collines jusques à la vallée de notre conscience, la purgerait, nettoierait, rendrait fertile, élèverait le sommet de notre esprit en Dieu, illuminerait toutes les facultés de notre âme. Il ferait aussi connaître à notre âme comment elle est posée entre le temps et l’éternité, et comment en elle est la très profonde mer de la divinité, c’est à savoir, cette fontaine originelle de laquelle elle est le ruisseau, ayant son essence, vie et nourriture en l’heureuse éternité, et ce selon la meilleure partie d’elle et simplicité d’essence.

Au reste selon son inférieure partie, elle est en temps et en corps corruptible, lequel a de commun avec les bêtes, d’être et vivre. Et tout ainsi que les bêtes par un certain sens commun, voient et aperçoivent les champs, et les arbres, cherchent elles-mêmes leur pâture, et dorment quand bon leur semble — de même fait notre homme inférieur et bestial, quand nous négligeons de nous exercer en vertus. Car pour lors nous n’avons aussi qu’un sens commun, quand d’un œil sans garde et vagabond nous avons et recevons en notre sens plusieurs choses ensemble. Non ès cinq sens, mais en ce sens que nous avons de commun avec les bêtes, et qui a son lieu et place en notre tête, au-dessus les yeux, qui produit en l’homme des pensées sans intelligence, [34 v°] engendrent des mélancolies et imaginations en la tête, d’où sourdent alors des fantaisies et des folies pleines d’ombrages, qui comme une certaine nue ténébreuse enveloppent et environnent les pensées de l’homme, empêchent l’esprit de s’élever en haut, dépriment les facultés de l’âme, appesantissent les sens, le sang et toute la nature de l’homme, rendent le cœur instable à tout exercice de vertu, et distraient l’homme aux choses extérieures.

De sorte que pour lors l’homme devient tout engourdi, sommeillant et paresseux, se cherche soi-même, et sa consolation au sommeil, au boire et manger, en légèretés, en l’avarice, immondicité, inobédience, et finalement en tous les vices et pernicieuses défectuosités, esquelles notre homme bestial s’incline. Car ces vices sont par trop profondément enracinés au fond de notre nature, et ont épandu leurs racines en notre cœur, troublent et captivent ordinairement l’inférieure partie de notre âme. Ainsi notre âme est misérablement embourbée en la fange de nos vices, et, privée de toute vertu, est submergée et plongée dans les ténèbres. Aussi est-ce le premier erreur qui principalement arrête les hommes en ses lacs, que la nature indomptée et immortifiée, sous laquelle sont compris tous ceux qui vivent selon les voluptés du corps et de leurs sens. Car par trop extérieurs et cheminant selon la chair, ils sont aveugles et désobéissants à la vérité et au mouvement du S.Esprit. Ce qui est plus que suffisant pour nous [35 r°] perdre éternellement, si nous ne mettons peine de retirer nos sens de cette manière d’excès pernicieux, et ne permettons qu’ils soient bridés avec le frein de la crainte de Dieu.

De peur donc que notre âme ne soit privée de sa principale félicité, il faut mettre peine de mortifier cette bestiale et sensuelle nature, et nous retirer par-delà le temps en l’éternité, où Dieu est au fond très profond de notre âme, toujours prêt de nous aider, afin que là nous puissions supprimer et extirper les vices, et selon l’esprit exercer les vertus. Car lui présent au fond de notre âme, le repaît continuellement d’une certaine vigoureuse infraction, afin que l’âme s’humilie et submerge dedans l’union divine, comme celle qui naturellement a été faite, pour se perdre et noyer dedans l’abîme de la divinité, ainsi que la pierre (est) naturellement s’abîme et submerge au fond de l’eau, et en cette submersion l’âme s’oublie, et toutes choses, se remémorant seulement les choses éternelles. Et cette est la vraie et souveraine délectation, que l’âme par une déifique méditation adhère à son Dieu. Car de là procède la connaissance divine, 248 laquelle récréé et réjouit l’âme, et la fait ardre et consommer d’amour.

Au reste en ce fond l’âme est d’une telle noblesse, qu’elle ne peut être nommée d’aucun certain nom, et est par grâce en ce lieu (s’il est loisible de le dire) une même chose avec l’essence divine. Voire même de ce fond provient toute béatitude et sainteté : car l’âme a Dieu dedans soi, et elle-même [35 v°] est en Dieu, duquel tous les Saints ont pris et tiré leur sainteté. De là sourd cette fontaine de divinité, qui est en l’âme, afin de la remplir et rendre féconde de sa grâce, et afin de faire noyer, et submerger tout le royaume de son âme dedans l’abondance, et amplitude de ses larges dons, à ce que, comme un certain flux et reflux, il la puisse retirer en la mer de sa divinité. Et fait sourdre et bouillonner dedans elle un petit ruisseau très-désireux d’amour, par lequel elle s’écoule et épand à toutes les créatures, pour les réduire et ramener à leur origine, et à l’heureux port de l’éternité. Et pour faire que cette fontaine de vie flue toujours en l’âme, il faut que l’âme s’applique toujours à Dieu, et que continuellement elle lui adhère. Et lors le ruisseau de la divinité l’arrosera et abreuvera, qui fait qu’ensemble elle est illuminée et instruite, comment en tout temps elle doit soigneusement éviter les péchés, et tout ce qui se peut interposer et apposer quelque empêchement entre Dieu et elle, qui garde l’influence de sa grâce. Car comme la moindre poudrette donne empêchement à la vue extérieure, de même les yeux intérieurs de l’âme sont offensés des plus petites fautes, desquelles nous ne faisons ni scrupule ni estime, ou que même nous croyons être biens et vertus.

Mais pour pouvoir conserver en notre âme cette fontaine, il faut poser en notre cœur le fondement solide et la ferme pierre, Jésus-Christ notre Sauveur, et sur ce fondement [36 r°] continuellement surbâtir les murs de sa très sainte vie et Passion, avec la couverture de tous ses exemples, et vertus vraiment très parfaites, le tout enrichi de ses enseignements évangéliques et saints avertissements. Toutes lesquelles choses doivent être l’étude de l’âme fidèle, pour quelques fois se pouvoir transformer en la vie et Passion de son époux Jésus-Christ, auquel après elle habitera comme en un riche tabernacle, où elle sera comme le bel arbre planté près le courant des eaux, lequel porte et donne son fruit en sa saison. L’âme alors sera élevée jusques au ciel, la fontaine divine sourdra et ruissellera en elle, et l’arrosant, la fera verdoyer, fleurir, croître, et profiter en toute vertu, et rendre le champ de son cœur fertile et très-fécond, l’illuminant et échauffant de la clarté et chaleur du Soleil divin, pour faire croître, et augmenter en lui toutes les bonnes et sous efflorantes odeurs des vertus. De la suavité et douceur desquelles l’époux céleste attiré, est contraint de descendre dans un tel jardin, pour ce que l’âme a planté en son cœur la fleur de Nazareth, Jésus-Christ : si que quelque part qu’elle aille ou vienne, elle ne sent, ne voit, et n’ouït rien, sinon Jésus-Christ, et icelui crucifié. Or quiconque ne se veut exercer ès choses susdites, ne peut avoir en soi cette fontaine coulante : et par ainsi faut qu’il s’attende que son cœur demeurera stérile et aride, et son âme defaudra par trop de sécheresse, d’autant qu’elle a délaissé la veine d’eau vive, le Seigneur.

Mais quant à celle qui en cette façon s’introvertit au fond de Dieu, et secourue de lui fuit tous péchés avec toutes les occasions d’iceux, et à la manière susdite porte en son cœur la Passion de Jésus : cette âme, dis-je, est illuminée, comprend, et entend en quelle sorte elle est constituée entre le temps et l’éternité, entre la lumière et les ténèbres, entre la mort et la vie. Que si pour lors elle se tourne et convertit vers l’éternité, elle est déjà parvenue à la vie, et habite en une gloire inaccessible, à l’entrée de la gloire et porte du ciel. Mais si elle se tourne vers le temps labile et passager, elle est en la mort et au jugement, pleine de misères, enveloppée de ténèbres et anxiétés, et les yeux clos elle marche et va jusques aux portes de la mort. Ce qu’à Dieu ne plaise qu’il nous advienne. Ainsi soit-il.

CHAPITRE XXV Aucunes très-belles instructions et enseignements touchant les trois vertus théologales, c’est à savoir, Foi, l’Espérance, et Charité : et premièrement de quatre sortes de foi que nous devons avoir en notre âme.

Avant toutes choses nous devons toujours avoir en nos cœurs une foi vive, qui opère par charité : car cette foi est cet huile qui nous est nécessaire en nos lampes, c’est-à-dire, en nos cœurs. D’oncques tout en premier lieu nous devons croire que de toute éternité nous avons été idéalement en Dieu. Car il dit par son prophète : je t’ai aimée en charité perpétuelle : et pour ce ayant pitié de toi, je t’ai attirée.

Secondement, il faut croire que Dieu est dedans nous : car lors qu’il nous créa, il nous fit à son image et semblance ; et cet image a essentiellement Dieu en soi, et Dieu est cette essence de l’âme, et lui est plus proche qu’elle à elle-même. Cette image ne cherche point son principe, pour autant qu’elle l’a dedans soi : car le Père est en l’âme tout-puissant, le Fils tout-sage, le Saint-Esprit tout-aimant, et ces trois sont une douce, amoureuse [44 r°] divine essence. Or cette image, selon les trois facultés supérieures, est appelée esprit, ou chef de l’âme. Car tout ainsi comme du chef humain s’écoule et épand par tous les membres du corps une certaine vive force, vertu et vigueur, — ainsi de cette image s’écoule en l’âme une certaine vivacité divine. Outre plus, l’âme et l’esprit ne sont qu’un, tout ainsi comme la tête et le corps ne font qu’un. Mais les trois puissances supérieures, par lesquelles nous sommes semblables à la très Sainte Trinité, ont leur être naturel en la tête. Finalement l’âme a été créée pour connaître ces choses, et pour être submergée dedans le puits de cette abyssale fontaine de l’infinie essence de Dieu. Car il n’y a rien de plus utile et salutaire, que de cheminer en une humble et amoureuse connaissance de la très Sainte Trinité.

Or chaque créature a ses dons et grâces, à elle particulièrement conférées : mais icelle est donnée pour don et présent de la divine divinité. Sur laquelle, quand elle s’appuie, comme elle doit, le Saint-Esprit lui donne aide, purge, et nettoie son fond, et lui ouvre les yeux, de manière qu’elle peut voir en la divinité, pourquoi, ou à quelle fin, toutes choses ont été faites. Le Fils aussi lui donne secours, avec cette union, en laquelle il est un, avec son Père, et dit : Père saint, gardez ceux-là en votre nom, lesquels vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme nous. Le Père aussi avec la lumière divine, vient à le [44 v°] secourir et donner aide, et l’attire en sa divinité, où lors Dieu incréé par l’union d’amour, se fait maître de la créaturéité, c’est-à-dire, de ce qui est créé. Ce qu’étant arrivé à l’âme, Dieu remplit très abondamment toutes ses facultés et puissances, transverbérant de sa lumière tous les os et moelles d’icelle, et par une certaine merveilleuse et admirable transformation et extase, la mène et tire à cette union en laquelle ce même vrai Dieu est. Ceux-là sont parfaitement heureux, qui entrent et cheminent par ces secrets sentiers, car ils sont amis de Dieu.

Tiercement, nous devons ajouter une pleine et entière foi aux paroles de Dieu, c’est à savoir, que lui-même a donné en tables de pierre les commandements à Moïse, et que d’une excessive charité, il nous a donné son fils unique, conçu du Saint-Esprit, né de la vierge Marie, qui par lui-même nous a enseigné ses commandements, et donné moyen de remarquer en lui les exemples de bien vivre, tout ce qu’il a fait en terre, qu’il a enduré et souffert sous Ponce Pilate, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et en fin que le troisième jour il est ressuscité de mort à vie, séant maintenant à la dextre de Dieu son Père. En somme nous devons croire tout ce que croit et confesse l’Église catholique, épouse de Dieu.

Quatrièmement nous devons indubitablement croire que Dieu et homme, il est au saint Sacrement, et que toutefois et [45 r°] quantes que le prêtre célèbre la messe, et qu’il a prononcé les paroles de la consécration, que Dieu véritablement est là, contenu sous l’espèce du pain avec son corps glorieux, son âme très-sainte, et son esprit rempli de joie, avec toute sa divinité en telle beauté qu’il est monté au ciel. Semblablement nous devons croire qu’il est vraiment, réellement et parfaitement au calice, vivant en la même sorte qu’il était quand il se vivifia, et reprit vie au sépulcre et demeure tel à l’autel jour et nuit, prêt et appareillé de venir à nous à toute heure que nous le désirons, ou lors que notre âme est malade, a faim, et est par trop grevée et ennuyée. Au surplus, bien que nous croyons que de toute éternité nous avons été incréés en Dieu, que Dieu est en nous, bien que nous ajoutions foi aux paroles de Dieu, et que nous tenions pour tout certain, et pour chose indubitable, qu’il est au saint Sacrement : cela toutefois ne suffit, et ne peut nous sauver, si cette Effet foi n’est enflambée et illuminée du feu de l’amour divin, en sorte de que pour son amour nous nous retirions de toute créature, ayons l’esprit élevé, et un continuel respect et égard à notre principe. Car l’amour opère en nous la mortification de nature, la vie de l’esprit, aversion de toute créature, et écoulement en Dieu.

Et bien que nous sachions et croyons que Dieu est dedans nous, en notre âme, cela toutefois ne suffit, si par amour nous ne nous recoulons [45 v°] et refluons en lui, et si nous ne rejetons notre esprit dans l’essence divine, et faisons notre demeure en l’esprit, si notre conversation n’est en cet intime ciel qui est dedans nous, là où Dieu se manifeste, illuminant tous ceux qui se convertissent à lui. Car là luit le miroir de la très Sainte Trinité, lequel illumine nos ténèbres intérieures. Là l’esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit, que nous sommes enfants de Dieu, c’est-à-dire, révèle à notre esprit par des inspirations internes ses mystères les plus secrets, et lui enseigne les occultes et internes sentiers. Et par une union et un esprit immobile, il transperce des rayons de sa divine clarté, l’esprit, l’âme et le corps, et en ce lieu nous marchons alors comme enfants de Dieu.

Ne suffit pas aussi d’ajouter foi aux paroles de Dieu, si par amour nous ne les recueillons, et par une vive foi ne les écrivons ès tables charnelles de notre cœur, à ce que l’âme par icelles soit instruite, fortifiée, et affermie. Car la parole de Dieu est la pâture de l’âme, lui donnant force, pour ensuivre les traces et vestiges d’icelui. Mais après que par l’apprentissage des saintes lettres nous avons comme dressé en notre âme une certaine bibliothèque, alors ce maître et régent céleste vient, et nous explique le sens de l’Écriture, nous confirme, encourage, façonne et enseigne comment nous devons vivre vertueusement, et nous revêtir de Jésus-Christ selon l’esprit, selon [46 r°] l’âme, selon le corps, et selon la divinité, afin (comme dit saint Paul) ce que même et Jésus-Christ, nous vivions en telle façon, que Dieu trouve et reconnaisse en nous une certaine représentation, et comme un vif image de toutes ses œuvres.

Ce n’est encore assez de croire, et savoir que Dieu est présent au vénérable Sacrement, si par amour souvent nous ne désirons de le recevoir spirituellement et sacramentellement, toutes et quantes fois qu’opportunément nous le pouvons faire. Car d’autant que plus souvent l’âme est repue de cette viande spirituelle, d’autant plus elle croît en l’amour et grâce de Dieu, est rendue plus pure et illuminée, et plus courageuse à vivre vertueusement. Et pour ce nous devons, ainsi qu’il appartient, nous préparer et disposer pour recevoir cette très digne viande. Car si nous avons si grand soin de la préparation de la viande corporelle et de la fréquente réfection de ce corps, qui toutefois bientôt sera pâture aux vers, combien davantage devons-nous être soigneux de prendre souvent cette très digne pâture de l’âme, laquelle nous donne et administre la vie de grâce ?

Mais pour autant que nous ne sommes capables, ni dignes de la recevoir souvent, c’est pourquoi nous devons prier Dieu que par le moyen de ses très saints mérites, il lui plaise nous en faire dignes et capables, disant : O Dieu béni, puisqu’ainsi est que par votre divinité vous daignez être dedans moi, je vous supplie humblement [46 v°], par vos mérites très saints, que vous laissiez rayonner dedans moi et par moi cette divinité vôtre. Chassez loin de moi tout ce que met en moi empêchement à votre grâce, et daignez en ce très excellent Sacrement vous recevoir vous-même à vous-même en moi selon votre désir, délices et bon plaisir, en cet amour plus que très digne, souverain et singulier, auquel vous vous êtes reçu vous-même en votre dernière Cène. Et me transmuez, je vous supplie, tout entièrement à vous, et ce, par les mérites de votre esprit rempli de joie, de votre sainte et douloureuse Âme, et de votre sacré et navré corps. Daignez faire qu’avec ce même esprit, âme très-sainte, corps glorifié, divinité très-sainte, je sois et demeure à jamais un avec vous.

Ô combien grande dignité et richesses ! Combien d’amiables grâces sont cachées en ce trésor, par lequel nous sommes faits semblables aux Anges, et avons à dégoût toutes les choses terriennes ! O combien grandes joies, et combien grands mystères reçoit et entend l’esprit, uni à l’esprit divin. O. combien grandes vertus, et quelle beauté acquiert l’âme, lors que la très sainte âme de Jésus-Christ daigne de venir à elle. Quelle pureté finalement, reçoit le corps quand ce corps très-pur et glorieux, avec le très sacré sang vient à lui, purge notre corps, nous délivre de tout péché, diminue ce qui l’enflambe et nourrit en nous, et avec toute la divinité anoblit toutes les actions de l’âme, et la fait toute entièrement déiforme et, fort profondément, l’attirant en soi, fait que tout ce qui est [47 r°] au monde lui est amer, l’illumine et la change toute.

Car ni le ciel ni la terre, ni autre chose quelconque peut rassasier l’âme : Dieu seul le peut, lequel elle a dedans soi, et lequel tout le monde ensemble ne lui peut ôter. Combien donc ô mon âme, est noble cette viande, de laquelle tu es repue ? de celle-là certainement qui est la viande et la gloire des esprits supernels et bienheureux ? O combien est précieux le trésor que tu acquiers en terre ! Tu es la rendue comme assurée, que tu seras un jour héritière de la vie éternelle : tu as enfin sa signature et lettres de lui cachetées de cinq sceaux, c’est-à-dire, ses cinq très sacrées plaies, et sept autres sceaux d’attache, qui sont les sept sacrements. Ne veuilles donc, mon âme, négliger cette viande très-noble, de peur que ton cœur ne dessèche et vienne à défaillir en sorte que tu ne puisses plus avancer en la voie des vertus. Garde ce trésor, et refréne tes sens, de peur qu’oisivement et sans discipline, ils ne soient vagabonds. Car ainsi faisant tu pourras intérieurement conserver perpétuellement dedans toi le Sabbat et repos de Dieu.

CHAPITRE XXXIII Comme nous devons profiter en l’amour.

Rejetons donc toute inutile crainte servile, et convertissons-nous vers l’élection des enfants de Dieu. Honorons Dieu comme Seigneur tout-puissant, qui est notre conservateur et protecteur. Honorons-le, et le craignons, comme le Père qui nous a faits, auquel nous avons été de toute éternité, qui maintenant est dedans nous, et avec son aide paternelle veut demeurer avec nous. Que nous sert ce limon de l’amitié terrienne, ayant dedans nous un ami si secret, immortel, incommuable, en qui sont ensemblement toute-puissance, victoire, beauté, délices et salut. Aimons-le comme frère, et Rédempteur, lui qui nous a faits cohéritiers de son Royaume. Embrassons-le comme époux, lui qui nous a lui-même épousé, lui qui est la vive nourriture de notre âme, lumière sans ténèbres, le Verbe vif et efficace, par lequel toutes choses vivent et sont nourries, c’est à savoir par sa Sapience et par les ruisseaux de ses très puissantes richesses. Duquel on lit en l’Ecclésiastique : La fontaine de Sapience, le Verbe de Dieu és cieux.

Et cette Sapience est le Verbe incréé de Dieu souverain, lequel est inspiré aux âmes de ceux qui l’aiment, [59] lequel sans cesse nous enseigne et instruit comment d’un esprit libre et élevé, nous devons adhérer à lui et l’observer, comment ce Verbe vif est engendré dedans nous, comment en nos cœurs nous devons avoir imprimée l’image crucifiée de sa très sainte vie et Passion, et comment d’une entière et parfaite dilection nous devons l’imiter comme l’épouse son époux, et ne rien craindre du tout, suivant ce que dit ce pitoyable Seigneur : Mon joug est suave, et mon fardeau est léger, en icelui vous trouverez repos pour vos âmes. De sorte que ni âpreté, ni difficulté aucune [ne] vous pourra retirer de mon amour, et pourrez dire avec mon Apôtre : Qui sera celui qui me séparera de la charité de Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou la persécution, ou le glaive ? Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni créature quelconque, pourra nous séparer de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ notre Seigneur.

CHAPITRE XXXVII Qu’en notre infirmité nous ne devons point nous troubler.

Il advient souvent, que toutes et quantes fois que secourus de la grâce divine, nous détournant de toutes les choses créées, nous rentrons en notre intérieur, que c’est lors que nous sommes plus fortement tentés de notre propre infirmité et pusillanimité. La cause principale de ce est le défaut de vive foi, de connaissance, et de vrai discernement. C’est à savoir que Dieu est en l’image de notre âme, et à icelle si parfaitement et inséparablement uni, qu’il ne veut et ne peut jamais s’en séparer, comme celui qui est la vie d’icelle, la nourriture de l’esprit, et la conservation du corps, qui sans intermission continuellement nous semond et instruit à nous retirer du mal, et à vaquer à bonnes actions. Si donc, mus de sa grâce, nous nous [65 v°] convertissons tout à fait au bien, lors par l’exemple de son humanité très parfaite, il est notre force, notre instructeur et directeur au progrès de toutes les vertus, étant son dessein principal, quand il s’est uni à notre âme, d’être notre secours, protection, consolation et rédemption, et de jamais ne l’abandonner. Car quoi qu’outre mesure notre âme soit assaillie et pressée, quelque chute et défauts qui lui adviennent, si de tout son cœur il lui en déplaît, tout aussitôt et volontiers, il lui veut pardonner, et lui ouvrir le sein de sa miséricorde.

Nous ne devons donc jamais craindre de pouvoir chasser Dieu hors de nous, attendu qu’il est la vie de notre âme. Toutefois, à proportion que par nos péchés, ou par quelque amour que nous portons aux choses créées, nous mettons quelque obstacle entre Dieu et nous, et autant qu’icelles possèdent notre âme, et occupent notre cœur : à même mesure Dieu cédant, nous départ moins de son amour et de sa grâce. Mais rien ne peut entrer ni arriver à cette image et simple essence de l’âme, que la bienheureuse Trinité, qui veut éternellement demeurer en icelle, et jamais n’en partir, ni s’en retirer. Et partant, l’âme veuille ou non, vivra en l’éternité des siècles, pour être à perpétuité bienheureuse, ou endurer des tourments éternels. O Que grand et incompréhensible est le soulas et le contentement de l’âme, d’avoir enclos dedans soi un trésor si rare et précieux, un ami si fidèle, que personne ni aucune [66 r°] injure du temps ne lui peut ôter.

Qui a jamais en cette vie acquis un ami tellement fidèle, qu’il ne doive être par divers intervalles séparé de lui, et auquel il ne soit quelquefois à dégoût, et qu’il ne puisse offenser ? Mais il n’y a saison ni temps, duquel Dieu veuille jamais abandonner l’âme, si tant est qu’elle-même ne le veuille. Car autant que l’âme introvertie à soi-même, a la présence de Dieu en icelle pour objet, autant est-elle remplie de sa grâce et est faite le trône, le siège, l’outil, et l’instrument de Dieu, avec lequel elle est faite par les mérites très-saints de Jésus-Christ, avec lui jouissante, agente et patiente. Jouissante, par la suspension de la partie supérieure de l’âme en Dieu, en une certaine paisible et tranquille union, qui la rend en une liberté divine toute clarifiée en Dieu, de la lumière duquel elle est alors toute environnée et illustrée, opérant en elle toutes sortes de vertus, et lui fournissant force et courage pour rendre son corps sujet et soumis à l’esprit. D’où vient que l’âme en son intérieur porte allègrement, et en son extérieur patiente autant qu’elle peut, tout mépris, affliction et mal qui lui peut advenir. Et ainsi tout l’homme marche par le droit chemin de Dieu et ne pourra dores-en avant être abattu d’aucune pusillanimité, fondé qu’il est sur la pierre ferme Jésus-Christ, ayant empreint dedans soi son image crucifiée, qui est ce clair miroir sans aucune tache ni macule.

[66 v°] Quand donc les pas de l’homme sont guidés en cette voie de Dieu, le voilà lors en sa félicité telle qu’il la peut désirer ici-bas. Mais si, voire pour peu que ce soit, il détourne le moindre de ses membres de cette voie, et de l’image crucifiée de Jésus-Christ, sa candeur et blancheur est incontinent ternie. Or les membres de l’homme desquels j’entends ici parler, sont l’âme avec toutes ses puissances et affections, et le corps avec ses cinq sens naturels, lesquels avec lesdites puissances, s’ils sont détraqués de Dieu, perdent la noblesse de leur être, sont dépouillés de la lumière, assistance et coopération du Saint-Esprit, et misérablement souillés de toutes sortes de vices et péchés. La mémoire est rendue instable et vagabonde, l’entendement offusqué et plein de ténèbres, la volonté lente et pesante à aimer, la force concupiscible est toute pleine d’impuretés, la raisonnable dépourvue de simplicité, l’irascible ne produit que fougues, colères et orages, le cœur est en perpétuelle inquiétude, le ver rongeant ne donne aucun repos à la conscience, les cinq sens dissolus sont sans aucun arrêt, et le corps indiscipliné et immodeste va misérable, cherchant à se repaître des siliques des pourceaux.

Et ainsi l’homme dépouillé de toutes vertus à grand-peine se peut-il persuader que Dieu habite dedans lui, croyant véritablement qu’il l’en a banni. Ce qui ne peut être en aucune manière, non pas pour un seul moment, nonobstant ce qui se lit en quelques lieux de [67 r°] Écriture, que Dieu se retire de l’âme laquelle consent au péché. Car cela n’est à prendre selon la lettre, mais selon l’esprit vivifiant la lettre, Dieu étant au fond essentiel de l’âme inséparablement, et pourtant elle vivra éternellement. Que si, voire pour un instant, Dieu s’était retiré de l’âme, il faudrait qu’aussitôt réduite en son néant, elle perdît l’être, sans pouvoir animer le corps ni faire aucune pénitence de ses péchés. Il est bien vrai que toutes et quantes fois qu’elle tombe en péché mortel, qu’elle meurt spirituellement : premièrement à tout le bien qu’elle a fait tout le temps de sa vie, secondement à tout ce que le fils unique de Dieu a fait et souffert pour nous sur terre, tiercement à toute la charité, amour et grâce de Dieu. Car par le péché mortel, elle met un empêchement formel à l’inaction divine, et s’oppose à ce que le Saint-Esprit, selon ce qu’il désire, ne lui départe ses grâces.

Dieu toutefois pitoyable et bon, nonobstant toutes ces choses, ne délaisse jamais, tant que l’homme respire, et quelque déterminé pécheur qu’il soit, de le visiter par semonces intérieures, à ce qu’il se convertisse à lui. Car Dieu sans intermission frappe à la porte de la conscience par son illumination, qui est cette noble scintille ou syndérèse que nous appelions, laquelle comme quelque force divine, est une douce messagère de joie et de paix produisant en l’âme de l’homme un amour au bien avec un déplaisir et remords de tout péché. Et cette scintille excellente gît cachée [67e] en l’âme, couverte et ensevelie des cendres des péchés, en sorte que le feu divin ne peut en aucun temps luire en icelle.

C’est d’elle que notre Seigneur a dit : Je suis venu mettre le feu en terre, que désirai-je autre chose sinon qu’il brûle ? Ce feu c’est la charité divine, par laquelle Dieu s’est uni à l’âme quand il l’a créée, mais quand elle a été baptisée, la lumière divine alors brûlait et luisait en icelle. Et quand par péchés elle s’est souillée, la flamme de la charité divine s’est éteinte et offusquée en elle. Mais pour autant que c’est la volonté de Dieu que ce feu y luise et brûle, c’est pourquoi comme juge toujours il l’admoneste et reprend de sa dissolution désordonnée, de sa conversation et forme de vivre tépide et négligente, jusques à ce que enfin touchée de componction, aidée de Dieu, elle résiste soigneusement à ses vices, et que toute convertie elle s’adonne à accomplir en tout la volonté divine, et à observer diligemment par exercices continuels le fond de son âme.

Par infirmité, toutefois, et de mauvaise habitude et accoutumance, elle tombe encore souvent. D’où vient qu’aussitôt elle perd courage, pensant en soi-même : Jamais cette manière de vivre ne me sera convenable, ce sera le meilleur pour moi de m’en détourner bientôt : car voilà qu’à l’instant que je me résous de l’embrasser, j’en deviens pire que je ne fus jamais. Et la cause de cela, est le peu d’estime qu’auparavant il faisait de ses péchés. Se voyant d’ailleurs par cette guerre, tant intérieure [68 r°] qu’extérieure, si souvent navrée, tantôt par impatience, une autre fois par pusillanimité, — de là une nouvelle crainte naît en son âme, d’avoir par la multiplicité et griefveté de ses offenses, banni son Dieu hors d’elle, source conséquemment d’un nombre d’autres craintes et appréhensions, et commence à ignorer du tout de quel côté elle se doit tourner, ou par quel moyen elle pourra parvenir à Dieu. Et de toutes ces choses, l’origine est d’une part l’infidélité, qui lui garde de croire qu’elle a Dieu dedans soi, de l’autre, la négligence d’implorer le secours divin, d’invoquer Dieu, qui à ces fins s’est uni à nous, d’autant qu’en tout temps il est très-près de nous aider très volontiers.

Que s’il nous était advenu de tomber septante fois sept fois en un jour, les bras ouverts il nous veut pardonner le tout, si contrits et avec amour nous nous voulons retourner vers lui. Car comme dit le Psalmiste : Il enseignera ses voies aux débonnaires. C’est la vérité, qu’une telle conversion amoureuse vers Dieu, bannit toute amertume de péché, forclôt toute tristesse d’esprit, et en toute action vertueuse, élève et conforte l’âme à une certaine joie, que savent ceux qui l’ont expérimentée. La bienheureuse Magdeleine, pour avoir aimé beaucoup, beaucoup de péchés lui ont été pardonnés : Ta foi (disait notre Seigneur) t’a sauvée, va en paix. Bienheureux (dit le même Seigneur en autre lieu), ceux qui ne m’ont point vu et ont cru.

Et à [68 v°] Marthe : Je suis la résurrection et la vie, qui croit en moi, ore qu’il fût mort il vivra, et toute personne qui vit et croit en moi, ne mourra point éternellement. Crois-tu cela ? Elle lui répond : Oui Seigneur. Noue Seigneur lui avait dit : Qui croit en moi, ore qu’il fût mort, il vivra. C’est-à-dire : ore qu’en ses péchés il fût mort spirituellement, qu’il croie que je suis dedans lui et, se convertissant entièrement à moi en quelque silencieux colloque, qu’il me dise : Je crois en Dieu. O mon Dieu et Seigneur très — amiable, oubliez, je vous supplie, toutes mes iniquités. Vous voyez, Seigneur, que je suis infirme, et ce que j’ai péché, c’est mon infirmité. Et partant je vous supplie de me pardonner : fortifiez-moi en amour et en grâce, préservez-moi de toute offense, voire des moindres, et tout ce qui pourrait faire barre entre vous et moi, éloignez-le bien loin de moi, mon Seigneur et mon Dieu, afin que vous puissiez avoir joie et paix dedans moi.

Telles ou semblables paroles pourront être son entretien avec Dieu, oubliant et effaçant de sa mémoire, autant qu’il pourra, ses vieux péchés commis, esquels il a autrefois croupi, laissant ce bourbier lequel, remué, ne peut apporter que très-mauvaise odeur. Mais soudain il faut fuir et avoir recours à son intérieur, à cette fontaine de miséricorde, à ce Seigneur pitoyable et bénin, le prier très-humblement qu’il lui plaise nettoyer notre âme souillée et ruinée de vices et péchés, guérir ses plaies, et, par les mérites et trésors précieux de sa passion très-amère, nous pardonner miséricordieusement tout le mal que nous [69 r°] nous sommes fait, et qu’il nous rende vaisseaux capables à recevoir les infusions de sa divine grâce.

Que s’il advient quelquefois qu’en nos prières, nos requêtes ne nous soient sitôt octroyées de notre Dieu, cela ne nous doit troubler : car il feint quelquefois de vouloir aller plus loin pour se faire prier davantage, voire contraindre, comme nous lisons qu’il fit à ses deux disciples allant en Emmaüs. Même quelquefois il fait semblant de dormir pour être prié et invoqué, comme de saint Pierre en sa nacelle criant à lui : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. Notre Seigneur d’autres fois permet telles choses, et va comme se cachant, afin que mieux fondés en la vraie foi et abnégation, nous soyons plus épurés et fortifiés en amour. Il manque encore exprès à nous exaucer et consoler ainsi que nous le désirerions, pour ce que nous-mêmes nous avons fait la sourde oreille à ses semonces, et que, le quittant, nous avons admis des consolations étrangères. Ou bien même pour ce que nous avons empêché son inaction dedans nous, ou négligeament observé notre fond, ou pour ce que nous avons été et sommes encore distraits de cœur, nos sens indisciplinés, désordonnés et déréglés par trop en nos mœurs, ou pour ce que nous avons manqué de diligence en choses esquelles nous étions obligés, et que de toutes ces choses nous n’avons encore une vraie connaissance et douleur.

C’est donc une chose [69 v°] grandement nécessaire, d’éplucher et discuter soigneusement notre fond, et de nous juger nous-mêmes à notre rigueur. Retournons-nous avec toute ferveur vers Dieu, et le prions qu’il lui plaise y porter le flambeau de la divine lumière, et nous donner une parfaite connaissance et douleur de tous nos péchés, et nous prêter secours, à ce que pleinement nous puissions nous en douloir, les confesser et les corriger, pour d’ore-en-avant vivre et mourir en charité et en sa grâce, lui qui est notre bien souverain, notre consolation, notre refuge et rédemption.


CHAPITRE XL L’abnégation, la souffrance, et le néant doivent être tout notre exercice.

Afin donc que sans empêchement Dieu puisse parfaire en nous son ouvrage divin, et que continuellement nous soyons disposés à le laisser jouir en nous, et nous par après à agir et opérer pour nous, et que toujours nous puissions avoir le fond de notre âme nu, libre et résigné, tout notre exercice doit consister en abnégation, souffrance et néant, ou annihilation. Premièrement donc, quand nous nous apercevons que [73 v°] Dieu veut opérer en nous, ou que les hommes requièrent et demandent quelque chose de nous, qui ne soit point illicite, en ces choses nous devons continuellement pratiquer l’abnégation, prêts d’accomplir tout ce que Dieu et les hommes demandent de nous. Secondement, il nous est expédient d’être exercés en la souffrance et patience, et que nous supportions volontiers et joyeusement en toutes les occasions quoique ce Dieu nous présente pour souffrir, car il le veut ainsi, et que courageusement d’un esprit égal, nous le supportions jusques à la fin. Puis nous lui demanderons de nous remettre miséricordieusement la peine qui est due à nos péchés, et ce par les mérites de sa très douloureuse Passion, par laquelle il a payé toutes nos dettes et satisfait pour tous ceux qui le désirent et qui avec un bon propos et ferme confiance se convertissent à lui.

Car avec toutes nos souffrances, nous ne saurions expier et payer la moindre des peines du purgatoire dues à nos péchés, ni mériter la moindre joie de la vie éternelle, si nos travaux ne sont anoblis par les mérites de la Passion de Jésus-Christ. Cela est rendu tout notoire, par ce qu’auparavant sa mort pénible, personne, pour quelque perfection et sainteté en laquelle il ait vécu, n’a su parvenir à la vie éternelle. C’est donc là la première croix que notre Seigneur veut que nous portions jusques à l’extrémité de nos jours. Quand nous le voulons suivre et que d’un cœur franc [74 r°] et libre, nous nous voulons adonner à bien faire, le diable ancien de malice (qui dès le commencement du monde s’est toujours opposé à toute chose bonne) nous l’envie, cherche toutes sortes d’artifices et tromperies, tend subtilement diversité de lacs et de pièges par lesquels (nous voyant en cette volonté) il nous fait beaucoup de dommage, et nous donne grand nombre d’afflictions pour nous faire abandonner nos desseins et nous garder autant qu’il pourra de persévérer. Mais cela ne nous doit faire quitter prise, quoique nous sentions sur nous redoubler le dommage et les afflictions. Mais apprenons de nous confier toujours en notre Seigneur, comme le mont de Sion.

Tiercement, nous devons toujours nous étendre en la considération de notre néant, comme celui qui n’a rien, ne peut rien, ne sait rien et ne se peut prévaloir de rien : car c’est en ce néant que consiste tout notre salut. Si donc nous voulons derechef retourner à ce rien, que nous étions lorsque nous n’étions point encore créés, il faut que nous rejetions en Dieu ce libéral arbitre, qu’il a tellement fait nôtre, que personne ne peut, et lui-même ne veut, contraindre, afin qu’aussi librement il puisse user d’icelui que lorsque nous étions encore incréés en lui. Car lors nous n’avons rien pu, ni prévalu, rien désiré, ni eu nécessité de chose aucune. Si donc derechef nous rejetons notre volonté en la volonté de Dieu, nous ne pouvons certainement rien, nous ne saurions [74 v°] nous prévaloir de rien, et n’avons besoin de rien, et, oubliant notre volonté, nous l’avons toute écoulée en la volonté divine.

En ce néant, comme nous avons dit, tout notre salut consiste, et d’icelui prennent origine toutes les vertus, comme la vraie humilité. Car quelle plus grande humilité peut être, que de n’être rien ? Et ce qui n’est rien ne se peut élever. La vraie résignation, car qui n’a rien laisse tout. La vraie essentielle pauvreté, — il n’y a rien plus pauvre que le néant. Voilà comment de ce néant toutes vertus sourdent comme de leur source originelle. Il est bien vrai que quand je travaille pour acquérir quelque vertu, j’agis et fais quelque chose, mais je ne puis obtenir cette vertu essentiellement si je ne me jette en ce néant et fasse là ma demeure, par-dessus toute indigence de cette vertu, et que naturellement je sois fait et devienne cette vertu même.

Que si je veux parvenir à ce noble néant et être fait rien, il est nécessaire que ce rien, c’est-à-dire mon âme, avec rien, qui est Dieu, soit faite rien : car Dieu lui-même n’est rien de toutes les choses que nous pouvons dire de lui. La manière donc par laquelle nous devons nous avancer en son amour, est que toutes choses créées nous soient faites rien et que nous soyons tellement remplis de sa divinité, que nous n’en puissions pas dire le moindre bien du monde en sorte qu’il nous soit tellement totalement rendu innominable, que nous le [75 r°] sentions n’être rien du tout, voire moins que rien, de toutes les choses qu’on peut dire de lui. Et mettant arrière toute action intérieure, jetons-nous au centre, ou point de l’essence divine, tellement que nous n’en revenions jamais. Là alors sera l’essence comprise de l’essence. Là ce rien, c’est-à-dire Dieu, est rencontré de cet autre rien, c’est-à-dire de l’âme. Là rien, qui est cette âme, est enveloppé et noyé dedans le rien, c’est-à-dire Dieu. Là enfin le rien est absorbé et englouti du rien. J’habiterai là, d’autant que c’est mon repos, par les siècles des siècles, et me reposerai assis sous l’ombre d’icelui. J’entrerai bien moi, mais ce sera Dieu qui sortira : je me tairai et Dieu parlera ; je serai en repos et laisserai opérer Dieu. En cette pauvreté et en ce néant, c’est à savoir que nous ne sommes rien, si nous nous jugeons nous-mêmes droitement, toutes les vraies richesses de Dieu y sont comprises.

Dieu n’a pas fait de même à toute nation, et ne leur a pas manifesté ces jugements. Je ferai donc paître mes ouailles en jugement et en justice. Car de ce jugement par lequel nous reconnaissons que nous ne sommes rien, et qu’intérieurement nous nous convertissons au jugement de Dieu, nous ne tombons jamais en son jugement, mais nous sommes transformés en sa justice même et repus de l’unité de l’essence divine, laquelle pour son immesurable bonté, est du 293 tout innominable, au fond de laquelle personne ne peut atteindre. Et partant il n’a pas [75v0] fait de même à toute nation. Car plusieurs nations sont passées, lesquelles ne se sont point elles-mêmes jugées en vérité, n’ont point marché en la présence du jugement divin, et ne se sont, comme elles pouvaient, introverties à ce fond essentiel de leur âme, auquel elles devaient se renoncer et dépouiller d’elles-mêmes, et en la divine unité, se réduire au néant, et vivre seulement à la vérité seule.

CHAPITRE XLIV En quelle manière nous nous devons unir avec Dieu, quand nous voulons prier pour notre prochain.

Quand nous nous déterminons à vouloir prier pour nos prochains, il faut qu’en premier lieu nous nous unissions intérieurement avec Dieu dedans le Saint des Saints le plus secret, auquel nul ne peut entrer que le souverain prêtre, c’est-à-dire, autre que l’esprit qui est la suprême partie de l’âme. Et en cette union nous devons nous offrir nous-mêmes totalement à Dieu en hostie de louange, et en sacrifice vivant, pour en être brûlé du feu de son amour, en sorte qu’en nous-mêmes nous soyons du tout anéanti, et éloigné de tout ce qui n’est point Dieu ; à ce qu’ainsi le même Dieu tout-puissant, puisse [84 v°] sans empêchement user de nous, en la même manière qu’il en pouvait user, lors que même nous n’étions pas encore créés. Car il était en sa puissance alors, de faire de nous tout ainsi comme bon lui semblait. Or est-il qu’il nous a faits à son image et semblance, afin qu’en lui-même il pût user de nous, et que de notre part nous fussions jouissants de sa bonté. Il faut donc que nous renoncions cela même que nous sommes, afin que derechef Dieu puisse en cette sorte user de nous et sans aucun empêchement opérer en nous, et faire de nous tout ce qui lui plaira. Puis en cette union, il nous faut adresser à Dieu pour les choses nécessaires, et le prier de cœur et d’affection, qu’il daigne voir tous les hommes avec lui, en la même sorte que nous-mêmes sommes unis à lui, et à un chacun, selon que leurs nécessités le requièrent, leur tendre la main de son secours céleste, et les faire tels que nous-mêmes avons requis de lui être faits et dirons ainsi : O mon Seigneur, et mon Dieu très amiable, tout ainsi que par votre divinité très-sainte, vous êtes maintenant en tous les hommes et en moi, plaise à votre bonté les unir tous à vous, et tellement les faire un avec vous, comme nous-mêmes nous sommes un, et tout ce qui se pourrait trouver en iceux qui se pourrait opposer et donner empêchement à cette union, par votre clémence, mon Dieu, bannissez-le loin d’eux [85 r°]. Et tout ce qu’ils ont besoin, et dont votre bonté a agréable de les secourir, donnez-leur, ô mon souverain Seigneur, à ceux principalement qui seront par vous trouvés en avoir le plus de besoins.

Et ainsi nous prions pour nos prochains en une manière suprême très-amoureuse et très-noble, s’il y en a une monde, qui fait que libres, vides de tous empêchements, nous demeurons en Dieu. Mais quand, ayant à prier pour quelqu’un, nous ne nous unissons point à Dieu, airs que nous sommes beaucoup occupés autour de la cause ou affaire pour laquelle nous délibérons prier, et en concevons des images, — sans doute alors notre oraison n’est ni si dévote ni si profitable, et par les images reçues, nous en sommes davantage empêchés et distraits.

En cette même sorte nous devons prier pour les âmes qui sont en Purgatoire, qu’il plaise à notre Seigneur, par sa Passion très-amère, leur pardonner tout ce en quoi ils ont offensé contre les commandements de Dieu et de l’Église, ensemble toutes leurs négligences, disant en cette manière : Daignez, mon Dieu, recevoir ces choses, comme si eux-mêmes réellement vous les eussent présentées et en eussent eu une pleine connaissance, et comme si, ayant toujours dignement marché en votre présence, ils eussent été continuellement unis à vous, et leur donnez le repos éternel. Car vous êtes vous-même le repos, la paix et fruition de tous les esprits bienheureux. Que la [85 v°] lumière perpétuelle qui est en eux leur éclaire, et cette lumière c’est vous, laquelle ils ont offusquée en eux, et jamais ne vous ont connue, comme il était requis, — ce qui leur est maintenant un remords continuel, un tourment et répréhension intérieure, jusques à ce qu’ils aient une entière et parfaite connaissance de vous. Sus donc, ô Seigneur très-pitoyable, transpercez-les des rayons de votre lumière divine, à ce que les tourments ne leur fassent aucune nuisance, et qu’exempts de toutes peines, aucun esprit immonde n’ait la hardiesse de les apporter.

Que cette lumière, dis-je, les traverse en la même manière qu’elle transperçait votre âme très-sainte, lorsqu’elle partait de votre corps très-sacré. Par cette lumière, vous priviez les esprits immondes de toute force et puissance, par icelle vous rompiez les portes de l’enfer, et par la vertu de votre divinité, vous tiriez de là et délivriez toutes les âmes de vos amis intimes. De même, mon Seigneur, je vous prie qu’il plaise encore consoler et délivrer les âmes de tous les fidèles trépassés, et ce par votre passion très-amère. Et par cette grande angoisse et déréliction, en laquelle se trouva enveloppée votre âme très-noble à l’heure de la mort, lors qu’elle était prête de se séparer de votre corps très-sacré et par laquelle vous dissipâtes toutes les forces de votre ennemi, faites en sorte qu’à l’heure de notre mort, il n’ait aucune puissance sur nous, qu’il ne soit alors si [86 r°] osé de nous approcher ni épouvanter en aucune façon, sinon en tant que nous aurons négligé d’expier nos fautes par une bonne confession et contrition, application de votre passion très-amère, et par la perception des Sacrements.

Je supplie donc votre bonté, ô mon Dieu, que par cette heure terrible de votre mort, que votre amour vous a contraint de souffrir pour moi, il vous plaise à l’heure de ma mort garantir et délivrer de toute terreur et appréhension, mon âme pauvre pécheresse et destituée de tout bien.

Au surplus quand quelqu’un vient à nous pour recevoir quelque secours, consolation ou résolution, jamais nous ne devons préméditer disant : Je ferai ou dirai telle ou telle chose, car nous avons la promesse de notre Seigneur qui dit : Je vous donnerai parole et sapience à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ni contredire. Mais nous devons rentrer en notre intérieur disant : Faites par moi, ou parlez, mon Dieu, telle ou telle chose, en la manière qui doit réussir le plus à votre honneur, et qui sera la plus expédiente et nécessaire à ces personnes. Et vous, ô mon Seigneur, qui avez daigné parler par l’ânesse de Balaam, ne dédaignez pas s’il vous plaît de parler encore par moi.

Et alors notre Dieu qui est bon et pitoyable, fera abonder la grâce en nous, et par nous parlera [86 v°] en sorte que notre prochain en recevra consolation et sera conforté en notre Seigneur. Mais cependant nous devons soigneusement observer dedans nous l’inspiration de Dieu, afin de connaître s’il aura agréable que nous étendions notre discours plus outre, ou si nous cesserons de parler. Et quand nous aurons suffisamment satisfait à ce que nous voulions dire, il faut que soudain rentrant dedans nous-mêmes nous disions : O mon Dieu à jamais béni, s’il m’est advenu de dire quelque chose de bon et à propos, c’est vous qui l’avez dite par moi, et votre saint nom en soit à jamais loué et honoré. Que si j’ai mal parlé, cela est de moi, c’est mon ouvrage, pour lequel j’ai recours à votre clémence et vous prie me le pardonner. Daignez encore, ô mon Dieu, opérer en moi tout ce que par moi vous avez parlé maintenant, et faites par votre bénignité, que moyennant votre aide, je fasse paraître par ma vie et mes mœurs ce que ma bouche a proféré. Parlez ainsi s’il vous plaît, en celui auquel j’ai maintenant parlé, et conservez en lui ce qu’il a par moi entendu. Car quand nous croyons et savons certainement, que jamais nous ne disons ni pouvons dire ces choses, nous pouvons alors, pour l’amour de lui, les dire assurément et sans que cela nous doive faire peine, toujours toutefois avec quelque humble érubescence et sapience provide.

CHAPITRE LIVµ De quelle sorte l’âme se doit comporter lors de la visitation divine, et comment elle ne doit chercher aucune délectation extérieure ni intérieure.

C’est ainsi que Dieu tout-puissant visite la terre, la rend fructueuse, l’enivre, l’enrichit et multiplie ses productions, c’est-à-dire ses œuvres vertueuses. Et en cette visitation et consolation, l’âme est beaucoup fortifiée en son avancement, si tant est qu’elle ne cherche point sa propre délectation en icelle, et qu’aucune douleur ne la surprenne, pour s’en voir privée, qu’elle n’en soit alors moins diligente que de coutume, et qu’en elle-même [97 r°] elle demeure libre et paisible. Certainement en cette consolation ne consiste aucune sainteté, sinon autant qu’elle produit l’opération du bien. De quoi sert de concevoir, qui ne produit en lumière le fruit de sa conception. La vraie sainteté, c’est cette équalité d’esprit, laquelle nous rend toujours prêts et préparés à servir à Dieu, tant en l’adversité qu’en la prospérité.

Au reste en telles visitations il est besoin d’une grande discrétion. Et premièrement, que comme une chose morte et insensible, nous nous comportions dedans nous et hors de nous, insensiblement et immobilement, et que de tout nous ne nous en attribuions rien. Et tout ainsi qu’extérieurement nous devons être morts, rassis, meurs et bien morigénés, ne cherchant aucune délectation extérieure — ainsi nous devons être morts intérieurement, meurs et bien composés, et ne procurer délectation aucune, à fin que Dieu tout-puissant, puisse tout seul avoir en nous toute sa paix, joie et délectation.

Car si à quelque Roi de la terre, la modestie et maturité de son épouse est à grand plaisir et délectation, spécialement quand il voit, que quasi morte à tout fors qu’à lui, elle « se prive et retire de tout autre amour, se soumet à sa seule volonté, ne cherchant sa délectation en ses richesses, famille ni en sa beauté même, mais en lui seulement, afin qu’en elle aussi il puisse avoir toute sa paix, joie et délectation — combien est-il plus juste et convenable à l’épouse de Dieu éternel et Roi [97 v°] souverain, de se trouver comme morte à tout autre amour, dons et richesses, même au plaisir qu’elle peut prendre en sa beauté, c’est-à-dire, és dons et vertus que Dieu très-pitoyable a infus en son âme et en son corps. Et ce seulement, afin qu’il puisse, avec délectation prendre sa paix et son repos en elle, sans s’attribuer aucun de ses dons et grâces, et comme immobile à icelles ne se peiner pour les retenir, voire même n’en désirer davantage, ni se troubler en elle-même, ni faire mine de l’être (car cela rabat cette lumière simple), n’affecter de comprendre ou connaître telles grâces par son entendement, mais seulement de mériter d’être comprise et connue, et volontiers captiver son entendement à ce que Jésus-Christ demande de nous.

Car quand nous désirons de les comprendre et prendre en iceux vainement notre plaisir, certainement nous nous rendons semblables au paon, qui par superbe étendant ses plumes en roue et au large, venant à jeter sa vue sur ses pieds en demeure triste et honteux. Le même advient aux hommes qui vont par trop étendant leur entendement, et qui s’égarent hors de la simplicité, savoir est en cette image de l’âme (en laquelle par une certaine manière simple toutes choses se connaissent), laquelle par cela est obscurcie. Et lorsqu’ils se trouvent en cet état, ces ténèbres intérieures les attristent. De là viennent toutes les tentations et angoisses intérieures [98 r°], qui surpassent de beaucoup toutes les extérieures, de sorte qu’ils pensent porter dedans eux-mêmes, non moins qu’un petit enfer. Et il n’y a docte ni indocte qui leur puisse apporter aucun secours ni consolation, jusques à ce qu’ils parviennent à la connaissance de leur petitesse et qu’ils aient appris de captiver leur entendement. C’est pourquoi, sans doute, il est grandement nécessaire, de chercher en ces choses la grâce de discrétion, et de l’acquérir, et qu’aucun (quelque grand et sage qu’il soit à ses yeux) n’ait honte de se soumettre à quelque personne, pour simple et abjecte qu’elle soit, pourvu qu’elle ait l’intelligence et connaissance de ces choses.

Que s’il le peut faire, s’humilier et simplement se soumettre à la direction d’autrui, indubitablement enfin il méritera d’être dirigé par l’esprit divin, et par la bonté divine (pour laquelle il s’est humilié soi-même), délivré de toutes ces tentations et angoisses intolérables. Que si quelques-uns au commencement de leur conversion, permettent qu’ils soient ainsi enseignés, sans doute ils n’expérimenteront jamais telles tentations, pourvu que, se soumettant au conseil d’autrui, ils manifestent leur fantasie, et se dépouillent tout à fait d’eux-mêmes. Ce sera en cette manière que facilement ils s’avanceront, et parviendront à une certaine simple lumière, devenus instruments de Dieu, par lesquels, et avec lesquels, il opérera ainsi qu’il verra bon être.

[98 v°], Mais revenons maintenant d’où nous sommes partis, c’est à savoir, aux grâces et dons amoureux de Dieu. Quand en cette manière ci-dessus déclarée l’esprit est illuminé, l’âme est comme toute baignée, la nature et le corps altérés, le cœur aussi dilaté : c’est lors que dedans nous, nous devons demeurer tranquilles, paisibles et oisifs, ne nous en étonner plus qu’il faut et n’y mélanger chose quelconque de notre action, d’autant que cela apporterait empêchement à notre simple tranquillité. Car tout ainsi que l’eau posée dedans un beau vaisseau bien net, cependant qu’on ne la remuera nullement, la moindre chose qui pourrait être au fond du vaisseau paraîtra, et chacun comme en un miroir s’y pourrait contempler, ore même que le vaisseau ne fut plein qu’à demi. Que s’il advient qu’on rejette de l’eau par-dessus, l’eau en est rendue toute turbulente et inquiète, de sorte qu’il n’y a aucun moyen de s’y mirer comme auparavant.

Il advient tout de même à cette simple lumière, que si quelqu’un y veut apporter et mêler du sien, elle en est obscurcie, en sorte qu’on ne pourrait clairement voir et connaître ses défauts, comme en ce simple rassérénement et tranquillité. De là vient que la nature est débilitée et vaincue, le sang échauffé, qui environne, suffoque et offense le cœur, et contraint l’homme de défaillir. Le sang alors vient à se refroidir, tous les membres à se roidir, toute la lumière à s’obscurcir, cette noble inaction de Dieu à recevoir empêchement, et [99 r°] se cause un très grand dommage, tellement qu’il ne peut plus sans grande difficulté, revenir par après à cette clarté de l’inaction divine. Et quand cela advient une fois, le cœur en est tellement débilité, qu’il ne peut plus souffrir la divine inaction. Et un tel s’est rendu incapable d’accomplir ce que dit Jésus-Christ : Qui voudra entre vous être le plus grand, soit le ministre de tous. Car c’est lui qui a besoin du ministère des autres, comme celui auquel on doit secours pour son infirmité.

Et ceux qui ne l’entendent point, pensent qu’en cela consiste une grande sainteté et pensent cela être quelque chose tout à fait divin, comme ainsi soit que véritablement ce n’est qu’un dérèglement et la pure nature. Car ils se servent des dons de Dieu, à la pure délectation et volupté de la nature, et s’en enivrent tellement, qu’ils ne se sauraient gouverner eux-mêmes, ainsi que font ceux qui goûtent les mêmes choses, mais en usent avec sobriété. Et afin que nous soyons pour toujours exempts d’un tel mal, et que nous méritions en être assurés, il nous faut rejeter en arrière toute telle action, et que nous laissions l’esprit de Dieu librement agir en nous, et nous gouverner, et nous garder tant intérieurement qu’extérieurement, de tous gestes inaccoutumés, conserver notre corps en assiette et droit, et se garder que par l’inclination de la tête et de la poitrine, notre cœur n’en soit oppressé. Et ainsi nous demeurerons sans être endommagés et pourrons servir [99 v°] aux autres.

Ainsi nous joignons l’active à la contemplative, jouissant toujours dedans nous de la présence divine, et la lumière que nous contemplons intérieurement reluit és œuvres par dehors. Et cette vie mélangée d’action et contemplation est la vie la plus parfaite qu’on peut mener en ce monde. Notre Seigneur Jésus-Christ, sa glorieuse mère, et tous les plus chers amis de Dieu, nous ont précédés en cette manière de vie. Mais beaucoup d’humilité et résignation est nécessaire en icelle, si que nous pouvons penser ou dire à Dieu telles ou semblables choses : Je suis indigne, ô mon Dieu, que si ardemment vous désiriez mon cœur. Je veux bien néanmoins, mon Seigneur, et condescends volontiers, qu’avec moi, et toutes et quantes fois qu’il vous plaira, vous ayez votre joie et récréation entière. Car vous voulez, ô Dieu de mon âme, vous gouverner à la mode de grands, aller et revenir quand et ainsi que vous trouverez bon être. Mais qu’est-ce dire aller et revenir, vu qu’il est toujours dedans nous ?

C’est la vérité qu’en notre esprit, c’est-à-dire en l’image de l’âme, il est toujours présent, et que sans cesse il épand les rayons de sa lumière en l’âme raisonnable, c’est-à-dire, en la partie inférieure — en laquelle néanmoins il ne vient pas toujours avec sa consolation, mais quand il lui plaît, et qu’il la trouve disposée, c’est à savoir, quand elle est en elle-même tranquille, quand elle l’aime, non pour ses dons, mais [100 r°] pour l’amour de lui-même, quand elle désire non des récompenses, non des lettres, non des assurances, non de la science, non des honneurs, non des songes, non des visions, non des consolations, mais vous seulement, ô mon Dieu, qui seul êtes tout délectable et désirable. Car une telle âme en cette simple lumière connaît que toute contemplation par images et représentations (quoique sublimes, nobles et spirituelles, et tout ce qui peut comprendre par l’entendement et cogitation nue) est infiniment distante de la vérité de l’essence divine.

Et pourtant c’est és ténèbres qu’il établit son habitacle et repose à l’ombre. Es ténèbres, c’est-à-dire, en la lumière de la divine clarté qui l’environne, contre laquelle l’entendement naturel souffre réverbération, et les yeux raisonnables sont offusqués. Mais au point suprême de la mémoire, il demeure fixe d’un œil simple, regardant en cette lumière, sans aucune réverbération. Nous disons encore ténèbres, d’autant qu’il ne désire aucune autre lumière ni connaissance, mais, content, il veut demeurer en cette claire obscurité de la foi, par laquelle il croit que Dieu est dedans lui et y demeurera à jamais. Que si constant il persévère en cela, certainement en cette ombre caligineuse, il jouit d’un fruit admirablement doux.

Là il trouve en Dieu une admirable et secrète familiarité, laquelle surpasse toutes sortes de délices et richesses, voire même la capacité de [100 v°] l’intellect créé. Il est fait un même esprit avec Dieu, ainsi Dieu est sa fruition, son repos et sa paix, qui l’exempte et prive de toute action. Car c’est un amant qui d’un amour simple et nu embrasse un autre amant.

CHAPITRE LV Des huit béatitudes qu’il faut exercer en l’esprit.

Bienheureux les pauvres d’esprit, pour ce qu’à eux est le royaume des cieux. Ce sont les paroles de votre bouche, Seigneur mon Dieu. Je vous prie donc, ô béatitude éternelle, enseignez-moi que c’est être bienheureux. Bienheureux, dit le Seigneur, est mon propre nom, lequel j’ai eu de toute éternité, et lequel je donnerai à tous ceux qui retiennent de cœur cette mienne doctrine [117 r°], et l’accomplissent d’œuvre, et qui d’icelle ornent les puissances de leur âme. Bienheureux les pauvres d’esprit. Cette béatitude doit être écrite en l’esprit, lequel étant l’image de Dieu, d’où l’âme vit, et ayant Dieu dedans soi, doit se tourner vers Dieu avec ses puissances, savoir est avec la mémoire vers le Père, avec l’intellect vers le fils, et avec la volonté vers le Saint-Esprit. Et ici anéantir toutes les facultés et puissances, et renoncer à toute liberté d’esprit, pensant en cette manière : si Dieu est en moi, pourquoi le cherché-je hors de moi ? Si mon créateur et ma béatitude est dedans moi, pourquoi le cherché-je ailleurs ? Si d’oncques vous êtes en moi, ô Seigneur, dites-moi, je vous prie, en quelle manière vous êtes en moi. Certainement je ne sens point dedans moi votre présence. Dieu : sache, ô âme, que je suis dedans toi comme le soleil est au ciel, et bien qu’il ne luise toujours, sa vertu néanmoins lui demeure toujours entière au ciel. Or la raison pourquoi il ne luit toujours, est qu’il est empêché par l’intempérie de l’air. Ainsi, ô âme noble, sache que le semblable est entre moi et toi. Certainement par ma divinité, avec la divine vertu, je suis toujours en toi, mais tu ne crois ni dûment cela, et ne l’entends comme il appartient. Car la cause pourquoi je n’opère en toi, et que tu n’as sentiment de moi, et que je n’agis point en toi, est que tu me donnes empêchement par tes péchés, et que tu ne me connais, ni aimes comme [117 v°] tu devrais : et pour ce tu ne peux jouir de moi, ni moi parfaitement user de toi.

Renonce donc à toi-même, ô homme, et jette-toi simplement dans cette lumière de foi, croyant fermement que Dieu est dedans toi, et que tu n’es rien, tu ne sais rien, ne peux rien, et prie ainsi : O Seigneur mon Dieu, qui remplissez le ciel et la terre, qui êtes la vie de mon âme : d’autant que je n’ai rien plus cher que moi-même, je me donne du tout à vous, et vous prie que premièrement vous receviez votre propre image, et puis après moi, qui suis vaisseau d’iniquité, et faites avec moi selon votre bon plaisir en temps et éternité. Et m’attirez tout à vous si parfaitement que jamais je ne puisse être séparé de vous. O Père céleste, désormais gouvernez mes pensées et désirs, lesquels vraiment je vous donne, et véritablement les fais vôtres, et vous prie daignez garder ce qui est vôtre : car vous êtes l’éternelle, incréée et inséparable force, de façon que ceux qui sont entre vos mains, nul ne peut les ravir d’icelle. O Saint-Esprit Dieu, dirigez ma volonté et mon amour, ils sont vôtres, et pour ce ne permettez que ce qui est vôtre périsse, car vous êtes l’éternel et incréé amour du Père, et du Fils. Ô fils de Dieu Très-Haut, daignez, je vous prie, illuminer et instruire mon entendement et raison, selon votre souverain plaisir. Car je vous rends maintenant, avec pleine abnégation de moi-même, mon entendement, et toute ma liberté en laquelle vous m’avez mis. Mon âme aussi, et mon corps, et tout ce que je suis ou puis : confessant humblement que sans votre grâce je ne puis du tout rien. Et pour ce que je sais véritablement que personne ne peut résister à [118 r° 1 votre puissante vertu, c’est pourquoi je vous prie, mon Dieu, que me possédant vous ayez mémoire de moi, et m’attirez et unissez à vous — à vous, dis-je, qui êtes ce souverain bien, duquel sont pleins le ciel et la terre. Si d’oncques, ô Seigneur mon Dieu, vous remplissez le ciel et la terre de la Majesté de votre gloire, daignez aussi me remplir, qui suis vaisseau de fange, et faites en moi votre habitacle, et me rendez vraiment pauvre d’esprit. De façon que hors de vous je ne veuille, ni sache, ni désire être quelque chose : mais que je vous suive, Seigneur mon Dieu, en telles pauvreté et état qui vous sera le plus agréable.

Maintenant donc, ô mon âme, fuis de bon cœur tout ce qui est contraire à cette sainte pauvreté, et mets peine d’accomplir tout ce que tu connaîtras t’y pouvoir avancer, afin que tu mérites d’être du nombre de celles qui font force au Royaume des cieux, lequel est Dieu même, auquel les pauvres font force, et violentement le ravissent, pour ce que véritablement il est en eux. Et partant, ils sont bienheureux de la même béatitude de laquelle Dieu est bienheureux, et les nomme de son nom propre.

Tels pauvres aussi doivent premièrement mourir à toutes les choses qui vivent sensuellement en eux. Secondement, désirer toujours Dieu insatiablement d’une faim toujours nouvelle. Troisièmement souffrir la pauvreté, et ne la désirer à personne plus qu’à soi-même. Quatrièmement, se séparer eux-mêmes de toute créature, en laquelle, hors Dieu, ils pourraient avoir quelque délectation. Cinquièmement [118 v°] être grandement humbles intérieurement et extérieurement. Sixièmement, avoir toujours l’esprit élevé en Dieu. Septièmement, avoir une infatigable dévotion. Huitièmement ne vouloir rien savoir fors que Dieu. Neuvièmement, ne chercher hors d’eux-mêmes aucunes choses de celles qui leur sont nécessaires pour le salut : mais se retirer eux-mêmes en leur cœur, où Dieu est toujours présent. Dixièmement, ne porter aucun dons spirituels au lit : c’est-à-dire, ne se reposer en aucun dons de Dieu. Et ne porter aucuns tels biens en la campagne, c’est-à-dire, ne se glorifier en iceux, et ne se les attribuer : mais au seul Dieu attribuer tous biens, et croire que Dieu est en iceux. Et pour ce doivent toujours hors et dans eux-mêmes fuir vers Dieu, et lui offrir toutes choses qui lui appartiennent, et apprendre de lui tout ce qui leur est nécessaire, et ne chercher soulas en aucune autre chose, fors qu’en lui, et lui adhérer toujours d’une égale stabilité et fidélité, soit qu’il soit consolé ou non, et ainsi penser :

O Mon Dieu très amiable, il est assez juste que votre divine familiarité me soit soustraite, qui tant de fois vous ai été infidèle : mais je constituerai librement mon soulas en désolation, afin que votre divine justice soit en moi accomplie, laquelle ne peut juger sinon selon que mes mérites le requièrent. Or je vous prie, mon Dieu, confortez-moi en votre amour (pour ce que sans votre aide je ne peux rien) [119 r°] et lors allez et venez selon votre volonté, comme il appartient bien à vous qui êtes le Seigneur des Seigneurs.

La seconde béatitude doit être écrite en la concupiscible.

Bienheureux sont ceux qui ont le cœur net, pour ce qu’ils verront Dieu. Cette béatitude doit être écrite en la force concupiscible. Car où le cœur sera net, là incontinent Dieu paraît en l’âme, d’autant que l’âme est au cœur, vivifiant tous les membres du corps, et a en soi plusieurs et diverses forces et inclinations, lesquelles toutes doivent être nettes, de sorte qu’elles n’adhèrent à aucunes créatures, avec volupté ou délectation, et ne cherchent rien avec désir, sinon la gloire de Dieu, pour ce chacun doit toujours garder en Dieu les puissances de son âme, avec ses cinq sens, et tous ses membres, qu’il doit tous jeter dans la lumière de la foi — croyant que Dieu est dedans soi et auprès de soi, qui volontiers lui veut aider (s’il le demande), et qui lui donnera une couronne d’or, qu’aucun autre n’aura et chantera un Cantique nouveau, qu’aucun autre ne chantera, et ensuivra l’agneau en quelque part qu’il aille.

Par quoi je vous prie, mon Dieu, enseignez-moi qui est cet Agneau-ci, et qui sont ceux qui le suivent et où va cet agneau. L’agneau est (dit le Seigneur) ma noble, innocente, pure et incontaminée [119 v°] humanité, unie avec ma souveraine et vénérable divinité, lequel Agneau toujours se récrée et repaît en la montagne de ma souveraine divinité, et icelui ensuivent tous ceux qui ont laissé leurs souliers, et qui ont lavé leurs pieds. Ce sont ceux, qui non seulement se sont gardés d’actes immondes, mais aussi de toutes mauvaises cogitations et affections, et ainsi ils ont déchaussé leurs souliers, c’est-à-dire ont rejeté loin de soi tous mauvais désirs, et avec désir suivent Jésus-Christ en chasteté, à ce qu’ils puissent approcher de la très-haute montagne de sa divinité, et jouir de sa déité. Ils ont aussi lavé leurs pieds — c’est-à-dire, quand ils se sont trouvés enclins aux mauvais désirs, allant ils se lavaient en l’amère passion et précieux sang de l’agneau, et là ont perdu tous leurs mauvais désirs, et pour ce sont dignes de suivre l’agneau, et de jouir avec lui de sa divinité.

Outre ils chantent un cantique nouveau, qu’aucun autre ne pourra chanter, c’est-à-dire, ils seront très clairement transpercés des rayons de la lumière divine par-dessus tous. Au moyen de quoi ils connaîtront très appertement Dieu être en eux, et pour ce loueront toujours magnifiquement Dieu avec connaissance et amour, en une tranquille et manifeste fruition, unis à icelui sans obstacle, en ce, (maintenant) éternelle. Et cestui est le Cantique qu’ils chanteront. Ils auront aussi une couronne d’or que nul autre ne peut avoir, qui est une certaine splendeur ou clarté qui [120 r°] environnera leur tête, laquelle ils recevront de la souveraine déité par-dessus tous les autres Saints. En cette manière d’oncques sont bienheureux ceux qui ont le cœur net, et cet époux invisible Dieu tout-puissant les aimera, lui qui est l’époux des âmes nettes, lequel, bien qu’il soit invisible et incompréhensible en soi, il se délecte toutefois en l’âme nette, des fruits de laquelle aussi, c’est-à-dire des nets, dévots et flamboyants désirs, il est repu.

La troisième béatitude en la force raisonnable.

Bienheureux les pacifiques, pour ce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. De cette béatitude la faculté raisonnable doit être ornée. Et pour ce que Dieu est le pacifique, coi, tranquille et incommuable bien, qui ne peut onques être ému à indignation, et la paix duquel ne peut jamais être troublée, qui toujours est également tranquille, qui fait lever son Soleil sur les bons et mauvais. C’est-à-dire, il est aussi prêt d’épandre la lumière de sa grâce sur les mauvais, comme sur les bons, pourvu qu’ils se veuillent convertir, et fait pleuvoir sur les justes et injustes, c’est-à-dire, il donne les nécessités du corps à ses ennemis aussi bien qu’à ses amis. Et pour ce les enfants de Dieu doivent être parfaits, comme leur Père céleste est parfait, et librement endurer quelque chose par-dessus équité et raison, quand même ils ne l’auraient point [120 v°] mérité.

Et leur raison ne doit liciter et se débattre, pour rejeter de soi et se décharger de telle adversité, mais humblement et avec résignation volontairement soi-même se livrer captive. Et dire avec Jésus ce qu’il disait à ses ennemis : Si vous me cherchez, prenez-moi. Et baiser cette tribulation aussi amoureusement, comme il baisait son traître disciple, et penser ainsi : O très — amiable Père, Seigneur mon Dieu, si vous voulez que cette tribulation vienne sur moi, que votre très agréable volonté soit faite selon votre désir. Seulement confortez-moi en icelle, et aidez-moi, que je la porte pour votre amour aussi volontiers comme vous avez souffert pour moi. 545

La quatrième béatitude en la force irascible.

Bienheureux les débonnaires, pour ce qu’ils possèderont la terre. En premier lieu, les débonnaires posséderont la terre des vivants, à savoir notre Seigneur Jésus-Christ avec tous ses très opulents mérites, lesquels il nous doit donner. Lequel aussi veut habiter en nous si nous sommes débonnaires, et se cacher dedans nous, et nous défendre de toute pernicieuse tentation, et changer notre force irascible en douceur et débonnaireté. Secondement, ils posséderont leur propre terre, c’est-à-dire, leur chair et sang ; car d’autant qu’ils profitent en débonnaireté, d’autant plus aussi croissent-ils en pureté. Troisièmement ils possèderont la terre de leurs prochains ; car en ce qu’ils sont humbles et débonnaires [121e], ils attirent tous les hommes. Pour cette cause nous devons prier en cette manière. O très-débonnaire et très-doux Agneau de Dieu, changez mon orgueilleuse et enflée force irascible en débonnaireté et douceur, et me confortez tellement en votre amour, que je ne cesse jamais de bien faire.

La cinquième béatitude, en l’amour de l’Âme.

Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice pour ce qu’ils seront rassasiés. Cette béatitude doit être écrite en l’amour, en sorte que l’amour en l’âme ait une continuelle faim, soif, et désir à la fontaine de vie, et aux ruisseaux d’eau vive, et oncques ne cesse de prier jusques à ce qu’il mérite d’en boire. Quoi étant, il ne souffrira désormais aucune soif des choses transitoires et vaines, mais beaucoup plus aura faim et soif de justice, c’est-à-dire, d’amour de Dieu auquel d’autant plus que nous profiterons, d’autant plus aussi nous croîtrons en l’union de Dieu. Et d’autant plus que nous serons unis à Dieu, d’autant plus aussi nous le connaîtrons en lui par lui-même ; et d’autant que plus clairement nous l’aurons connu, d’autant plus nous l’aimerons. Et d’autant plus que nous l’aimerons avec foi et pour l’amour de soi, d’autant plus jouirons-nous de lui et lui de nous és joies éternelles. Et lors perpétuellement nous aurons faim et soif de justice, c’est-à-dire de Dieu. Car quoi qu’abondamment [121 v°] nous mangions ou buvions de lui, nous ne pouvons entièrement être rassasiés, et en cette manière nous sommes plus gourmands que tous : car plus on mange, moins on est rassasié de ce Très-Haut amour qui oncques ne sera enfreint.

La sixième béatitude és mains de l’âme.

Bienheureux les miséricordieux, pour ce qu’ils obtiendront miséricorde. Cette béatitude doit être signée és mains de l’âme. Car quiconque espère ou désire obtenir miséricorde ou de Dieu ou des hommes, celui-là doit faire miséricorde et à soi et à son prochain, et pareillement à Dieu même. Par quoi tout premièrement il fera miséricorde à Jésus-Christ, principal amateur de son âme, qui est toujours à l’huis du cœur, c’est-à-dire, au désir de l’âme, et heurte, disant : Ouvre-moi, ma sœur, et te souvienne, je te prie, que je suis fait ton frère par l’assomption de l’humaine nature, désirant de diviser et partir avec toi mon héritage paternel. Ouvre-moi, mon épouse, les désirs de ton cœur, et me permets de reposer en iceux, qui suis ton époux, et te souvienne combien cher prix j’ai donné pour toi, c’est à savoir mon corps, mon âme et mon sang. Par quoi aie pitié de toi, et fais ton salut propre, de peur qu’en vain je n’aie épandu mon sang. Ouvre-moi, ma belle épouse, et reconnais que je suis ton créateur, qui t’ai créée si belle à mon image propre. Retourne donc en ton origine d’où tu es issue si belle : car je désire derechef te recevoir [122 r°]. À tout le moins, montre-moi ta face, c’est-à-dire, ton intention, et continuellement m’appelles à ton aide, afin qu’ainsi j’aie occasion de t’aider. Voilà que je suis derrière la paroi, et heurte. je ne peux me manifester et faire connaître, pour ce que je crois que tu as admis d’autres amateurs. je vois ta mémoire dispersée, ton entendement obscurci, ta volonté courbée : tes désirs infirmes, ton amour fort petit. Aie, je te prie, pitié de toi : fuis le mal et fais le bien ; donne et il te sera donné ; pardonne et il te sera pardonné.

La septième béatitude, en l’érubescence.

Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Cette béatitude doit être écrite en l’érubescence de l’âme, en sorte que personne n’ait aucunement honte de servir à Dieu, et de se soustraire toutes les délectations des sens, et journellement tâcher de mourir à soi-même et à sa propre nature, et s’éloigner de toute créature. Que si d’aventure pour ce il est méprisé, il ne doit rougir ne cesser de cet étude. Ainçois si toutes les choses qu’il a faites du mieux qu’il lui a été possible, les autres les interprètent en la mauvaise part, voire très-méchamment, il doit humblement et avec érubescence d’esprit supporter cela, et pleurer l’aveuglement et transgression de ses prochains, et le dommage qu’ils s’acquièrent par leur propre malice.

[122 v°] La huitième béatitude en la joie.

Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour l’amour de justice, pour ce qu’à eux est le Royaume des Cieux. Bienheureux êtes-vous lors que les hommes vous maudiront et vous persécuteront pour l’amour de moi (dit notre Seigneur). Réjouissez-vous et tressaillez de joie, pour ce que votre récompense est très-abondante és cieux, voire autant de fois multipliée comme vous avez souvent pour les vertus été oppressés et méprisés. Il faut noter que Dieu est le fond ou la source de toutes les vertus. Quand d’oncques suivant les vertus nous souffrons persécutions pour l’amour d’icelles, lors les vertus mêmes nous sont données pour loyer et récompense. Cette béatitude embellit la joie de l’âme, laquelle certainement à bon droit peut s’éjouir, toutefois et quantes que quelqu’un a à endurer quelque chose pour Dieu. Car il est lors bienheureux et sa béatitude est grande, et de diverses sortes et façons.


SECOND LIVRE DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE

CHAPITRE I Dialogue de l’âme seule avec Dieu seul.

CREDO in Deum : je crois en Dieu. Je crois, dis-je, que vous, ô mon très-aimé, êtes un vrai Dieu, une certaine simple et immuable essence en Trinité de personnes, contenant en soi puissance, sapience et bonté, et que par votre puissance vous conservez toutes choses, par votre Sapience vous connaissez tout, par votre bonté vous aimez toutes les choses que vous avez créées.

Je crois que vous êtes l’essence de toute essence [128 r°] et même l’essence de mon âme, la lumière de toute lumière, et la lumière de mon âme, la vie de toute vie, et la vie de mon âme.

Je crois que dès l’éternité j’ai été incréé en votre divine essence en la mémoire du Père, en la connaissance du Fils, et en l’amour du Saint-Esprit, et que vous m’avez créé à votre image et semblance, et qu’à icelle vous vous êtes uni. Je crois qu’essentiellement, véritablement et nuement vous êtes en l’essence de mon âme, et en tous les hommes, comme il y a un Soleil auquel tous les rayons sont unis. Le Soleil en ses rayons, et les rayons au Soleil, ne font qu’un Soleil, et est tout en un chacun. De même aussi vous êtes un Dieu, m’ayant en vous, et je suis votre ouvrage vous ayant en moi, et ainsi vous êtes en tous les hommes et nous avez tous également rachetés. Et comme le Soleil luit et rayonne sur toutes les choses par sa vertu, lumière et chaleur ainsi le soleil divin est en tous les hommes, avec la puissance du Père, la lumière et sapience du Fils, et la chaleur de l’amour du Saint-Esprit. Et d’autant plus que chacun se dénue, d’autant plus opérez-vous en lui. Et comme le soleil en toutes choses attire et consomme toute puanteur, et toutes mauvaises humeurs qui lui sont découvertes et auxquelles il peut atteindre, ainsi vous consommez en nous et détruisez toutes nos défectuosités et imperfections, et la mauvaise odeur de notre conscience (pourvu qu’elle vous soit découverte) et la faites par votre divine vertu, lumière et chaleur, fleurante et délectable, féconde en toute vertu Et pour ce que vous êtes ainsi dedans moi et m’avez formé à votre image et semblance, c’est pourquoi vous voulez que je vous connaisse. Mais que me profiterait avoir en moi un excellent bien et précieux trésor, si je ne vous connaissais, car la chose inconnue ne peut être aimée.

Si donc j’ai votre image et semblance dedans moi, êtes-vous donc image ?

Dieu. Non, mais je suis esprit et une certaine simple essence, et père des esprits.

L’âme. Je suis donc aussi une simple essence. D’où me viennent donc toutes ces images desquelles je suis dépeinte ? Dieu. Tu les attires des créatures de dehors par tes cinq sens en ton intérieur, et les gardes en tes puissances. Car elles ne peuvent parvenir jusques à la nue essence de l’esprit, ni jusques en l’unité de l’essence en laquelle j’habite proprement, actuellement et fruitive-ment sans image. Et ces images-ci et multiplicités t’empêchent que tu ne me puisses connaître, et que tu ne sois faite une simple essence et un esprit avec moi.

L’âme. Où suis-je donc un esprit ?

Dieu. En la suprême portion de l’âme en cette simple essence, où les trois puissances sont un, là où est l’image de l’âme.

L’âme. Où ai-je votre similitude ?

Dieu. Là où ces trois puissances de la simplicité d’essence s’écoulent en l’actualité de la similitude de la plus que très [129 r°] glorieuse Trinité.

L’âme. Quelle chose est-ce qui me rend semblable à vous ?

Dieu. C’est l’introversion que tu fais en ton fond, en ta simple essence, où tu es faite un même esprit avec moi. Alors aussi, que tu prends garde que tes pensées ne résistent ou donnent quelque empêchement, à ce que par ma puissance j’opère en ta mémoire, et que ton intellect n’offusque cette lumière, que j’opère en toi par ma Sapience divine, et qu’encore ce que par ma bonté j’opère intérieurement en toi, ne soit empêché par ta volonté. Et tout ainsi que par ma Puissance, Sapience et Bonté j’opère en toi, de même par toi j’opère, par ta mémoire, connaissance et volonté ou amour.

Bien est-il vrai, que tu puis empêcher ces choses, et ainsi pervertir la semblance et perdre la conformité, en tant que tu manques à correspondre aux bonnes pensées, et que tu offusques la lumière, lui résistant par ta volonté. Car je t’ai créée à ma semblance, te douant d’une volonté libre par laquelle tu puis embrasser le bien et éviter le mal, non toutefois sans moi. Et pour autant que sans moi tu ne puis rien, j’ai voulu être et suis dedans toi, prêt et appareillé de te secourir très volontiers. Mais ce n’est point ma volonté de te sauver, sans que tu y coopères, ore que je me sois tellement uni avec toi et avec tout homme, que je ne veux ni ne puis m’en séparer à jamais. Si donc tu viens à te convertir à ce nu fond et t’unir avec moi, alors tu pourras être faite par grâce, ce que je suis par nature. Car je suis la vie et l’aliment de ton esprit. Il faut donc que tu sois faite à moi, comme l’enfant nouveau-né, qui prend la mamelle de la mère, et se nourrit de la substance et nourriture de la mère, en sorte que rien ne le peut plus commodément nourrir et alimenter.

Ainsi par mes mérites très-saints, purs et mondes, tu dois devenir petit enfant, et par une introversion sainte te convertir à moi en ton intérieur et là sucer le lait, et être nourri en l’union de la divine essence. Car ailleurs, ni en aucune autre chose, tu ne puis trouver nourriture qui te soit si convenable, que là d’où ton esprit est intérieurement attiré de mon esprit, où il reçoit assurance, et est certifié que tu es ma fille. Là je t’enseigne à découvert toute vérité, et te manifeste mon secret, et ainsi en ton essence, tu es nourrie par ma divine essence. Là je te baise du baiser de ma bouche, c’est-à-dire, que mon essence divine baise ton essence et alors comme suçant, tu prends ta nourriture de l’aliment le plus convenable qui soit en moi, par lequel d’oresnavant, en tous tes membres, c’est-à-dire, en toutes tes puissances et affections, tu commences tellement à profiter, et deviens si grande et robuste, que je puis sans crainte te charger de tous les fardeaux de mon humanité. Par cet aliment qui vient de moi, tu es rendu intelligent et sage, connaissant ma volonté, mon désir et mon intention ; ta mémoire est rendue [130 r°] féconde et une même fruition avec moi ; ta volonté reçoit un changement et avec moi est faite un même amour et un même esprit. Le calme et la tranquillité possèdent tes cogitations, car elles reposent en moi ; ton intellect est comblé de joie, reconnaissant qu’il est dedans moi ; ta volonté jouit d’une pleine et entière liberté, située et placée qu’elle est en moi.

Et ainsi en la partie supérieure de ton âme et sommet de l’esprit, tu es rendue toute sainte et déiforme, ayant toujours l’esprit joyeux et en exultation, et ce par les mérites de mon joyeux esprit humain qui t’a acquis et mérité cela pour toi, afin qu’il te put ramener à cette semblance et conformité. Car ma volonté est telle que tu sois toujours paisible, joyeuse et libre, afin qu’à ma gloire je puisse reposer en ton esprit. D’abondant cette nourriture et fécondité fait, que tu t’inclines et rabaisse en l’abîme d’humilité sous ma puissance divine, ce que tant plus tu le fais profondément, d’autant plus amplement je me convertis et incline vers toi.

La raison aussi en vertu de cet aliment est illuminée par ma sapience, pour discerner et élire le bien, et en cette élection de la vertu elle est faite sainte. Par cette même nourriture, la faculté concupiscible est attirée à vouloir mourir à toute délectation, richesses, et honneurs de ce monde, ayant choisi la mortification pour son souverain contentement, La puissance [130 v°] irascible regarde toutes choses, voire les plus contraires, sans s’émouvoir et en paix. C’est alors, ô âme, que j’ai à grand plaisir d’établir ma demeure, mon siège et prendre mon repos en toi, te gouverner à souhait, et selon mon désir, et ce, par les mérites de ma douloureuse âme très-sainte.

Je fais encore un changement tout nouveau en ton cœur et en ton corps, les purifiant et nettoyant, faisant qu’avec joie et exultation tu t’emploies en tout ce qui est de mon service, et qu’en cette paix intérieure de cœur, tu converses paisiblement et joyeusement avec toute personne, apprenant à l’exemple de mon humanité sacrée, de te soumettre à un chacun, et ce par les mérites de mon corps très-saint, très-pur et navré de toutes parts. Et alors je me délecte de demeurer en ton corps. Voilà comment en la nourriture de ma divine essence tu es repue et renouvelée, et par grâce ton essence changée en ma divine essence, et ta nature en ma nature divine. De là adviendra que pour t’être ainsi convertie à moi, et pris ta demeure en moi, j’imprimerai en ton esprit une certaine essence essentielle, unique, éternelle, divine, délectable, pacifique, joyeuse et pareille à ma divine essence.

Outre et par-dessus que j’imprimerai encore en toi-même cette croix et peine intérieure que j’ai portée en mon âme, croix qui est un don si précieux, que mes seuls élus sont capables de le recevoir et d’en être favorisés de [131 r°] moi, qui sont vraiment ceux qui, parvenant en ce secret cellier à vin, savent combien peu je puis accomplir mes intentions, désirs et volontés en plusieurs, comme ainsi soit néanmoins que je sois en tous les hommes, croix et passion très griefve et une plaie très-douce. Car d’autant que la passion est grande, l’esprit en est d’autant plus réjoui et content, et plus l’esprit est gai et joyeux, plus la croix est pesante et griefve. Car l’un ne diminue rien de l’autre. Mon humanité très-sainte a toujours souffert les mêmes choses, et n’ai été un seul moment libre de cette croix. C’est pourquoi il faut que mes élus la portent, lesquels plus ils me désirent et aiment, plus s’augmente leur dilection envers tous les hommes.

L’âme : Qu’est-ce que cela, ô mon bien-aimé, que vous voulez reposer en mon esprit qui est tant incapable ?

Dieu : C’est afin que tu reposes toujours en moi, que tu sois un même esprit avec moi, et que continuellement tu y demeures attachée et unie, ainsi que mon humanité à ma divinité. Que si par ta volonté toujours unie à ma volonté, par les mérites de mon esprit joyeux, je rendrai ton esprit idoine et capable, et ainsi je me délecterai de reposer en icelui.

L’âme : Pourquoi encore désirez-vous établir votre siège en moi, qui reconnais si ouvertement que j’en suis du tout indigne ?

Dieu. Je veux tenir mon siège et mon trône dedans toi, afin [131 v°] que toujours je te puisse juger et reprendre de tous tes maux. Que si tu reçois bien ce jugement, tu te corriges suivant les saintes inspirations que je te donnerai, je te serai juge propice et favorable à l’heure de la mort. Et venant le jour du jugement, tu siéra avec moi, jugeant les douze tribus d’Israël. Et si tous tes désirs n’ont autre but que moi, qu’ici-bas en terre j’aie possédé ton Royaume, et qu’à mes lois et à moi tu l’aies rendu obéissant et assujetti — je te mettrai en contre-échange en possession de mon Royaume au Ciel. S’il est vrai que je te possède, le royaume de Dieu est dedans toi, et par les mérites de mon âme très-triste, je te rends digne de ces choses, et ainsi j’ai paix dedans toi.

L’Âme : Pourquoi encore désirez-vous choisir votre séjour en mon corps, si mal dressé et préparé pour l’habitation d’un tel et si grand Seigneur comme vous êtes ?

Dieu : Tu dois savoir que par les mérites de mon très-pur navré et très-sacré corps, je rendrai volontiers le tien, quoique mal préparé et disposé ; je le rendrai, dis-je, tout purifié, capable et idoine à me recevoir. Car si tes intentions sont dressées à moi, j’aurai à grande délectation de faire ma demeure en ton corps, afin qu’en icelui et par icelui je puisse opérer, ainsi que j’ai fait par ma très sainte humanité, et que pareillement je puisse en toi et par toi parler et annoncer la vérité, et par [132 r°] toi et en toi avoir ma conversation libre, te rendant en la tienne douce et pacifique, afin que tu me puisses imiter et te conformer à mon humanité. Premièrement les peines que j’ai souffertes en icelui, renonçant à toute délectation en ton corps, voilà comment j’aurai à plaisir d’y faire ma demeure. Secondement en ma pauvreté, ne cherchant ici aucun soulagement ni consolation. Tiercement au mépris, ne procurant ici aucun honneur, mais seulement ma gloire, et ainsi tu seras ma fille unique, laquelle j’engendre derechef, et seras conforme à mon humanité très-sainte, en ce que tu demeures toujours en moi, et moi en toi, avec un esprit joyeux, une âme douloureuse et un corps travaillé. Car ceux qui me suivent en mon corps, ce sont ceux qui ont crucifié leur chair avec tous leurs vices et concupiscences. Et si tu demeures ainsi en moi, et moi en toi, tu rapporteras beaucoup de fruit.

Au reste, puisque je suis tellement en toi, et que ton esprit est mon trône, et toi-même mon siège, et ton corps mon tabernacle, je te ferai assister et environner de tout mon exercice céleste, lequel t’environnera, puisque je suis dedans toi (car où je suis, là est aussi mon ministre) afin qu’ainsi stable, je me puisse reposer en toi, célébrer les noces et ma cène chez toi, et par même moyen, dedans toi me recevoir moi-même spirituellement au très saint et vénérable Sacrement (car je ne suis point en toi par mon humanité, mais par ma divinité), et par icelle réception de moi-même, te rendre participant de mon humanité, afin que tu sois repu de moi et en moi totalement transformé et que tu vives en moi, qui fera que je pourrai accomplir en toi parfaitement tout mon désir. Car celui qui mange ma chair, et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Ainsi donc, je te sustente de ma chair, je t’abreuve de mon sang et me livre tout entièrement à toi, te revêtant de ma divinité, qui fait que par ce moyen tu es fait un avec moi, en la même sorte que je suis un avec mon Père céleste.

CHAPITRE XVII Le troisième escalier, qui est l’esprit joyeux de notre Seigneur Jésus-Christ.

Le troisième escalier, par lequel nous entrons en la montagne de la souveraine divinité, c’est cet esprit de Jésus-Christ, qui demeurait fixe et immuable en une joie parfaite, et fruition de sa divinité, en l’unité essentielle de ses puissances supérieures, et en plénitude de délices, hors lesquelles il ne se départait, non pas un petit moment, en quelque grande peine et désolation qu’il fût, d’âme et de corps. Et comme nous témoigne saint Bonaventure, il était tout disposé, avec une joie parfaite, de livrer autant de corps à la mort, s’il les eût eus, qu’il y a d’étoiles au Ciel, de gouttes d’eau en la mer, de grains [156 v° 1 de sable sur les rivages, de graines et de semences sur la terre, et demeurer pour le salut d’une seule âme, en cette peine, tel qu’il l’avait pendant en la croix, jusques au jour du jugement dernier, si sa justice le requérait. En cette même joie aussi était-il toujours, se contemplant en l’abîme de la divinité, c’est-à-dire dedans le clair miroir de la très sainte, vénérable et toujours adorable Trinité, auquel face à face, c’est-à-dire d’esprit à esprit, il se connaissait parfaitement.

Cela fait, que notre esprit en cet endroit est soulevé, et, avec l’esprit de Jésus-Christ, introduit en la montagne de la divinité. Ainsi retournant en son pays, il est reçu en sa source et origine, embrassé et environné de la plus que très glorieuse Trinité, et par grand excès, il est ravi à ce bien superessentiel et en cette lumière de vérité, et par une simple cogitation, un regard pur, et amour indépeint, il se voit en un instant posé en la présence Dieu, pour là à toujours le contempler, en ce fond secret et profond intime de soi-même, où il est rendu tout céleste, où son esprit est fait puissant, attiré et transrayonné de Dieu, en la connaissance de sa très claire vérité. Et s’épandant en l’esprit, en l’âme, au corps, au cœur et par tous les sens, il fait une transformation et changement d’un tel homme, en une certaine connaissance divine, le revêtant comme de quelque lumière empruntée de la divinité, et de sa première robe de pureté et innocence.

C’est [157 r°] ici que l’esprit se voit tout environné et comme transpercé de je ne sais quelle lumière immense, et par le moyen d’icelle, pénétrant jusques au plus secret et intime fond de son âme, il connaît tout ce qui s’oppose à son avancement, et par quelle voie d’ore en avant il lui conviendra marcher. Et la même connaissance lui est donnée pour la conduite des autres. Car il voit toutes choses en cette lumière, et même tous les sens les plus secrets et cachés de l’Écriture sacrée lui sont alors ouverts et manifestés, comme à celui qui en cet abîme secret, en toutes les fins et limites de la terre, voit Dieu face à face, c’est-à-dire, qu’il regarde Dieu simplement, en ce caché et profond abîme, autrement en l’intime de son esprit, et en tous les fonds des âmes et des cœurs des hommes, lesquels tous Dieu tout-puissant voudrait bien absorber en lui-même, et les attirer à lui, s’il les trouvait libres et expédiés de tout empêchement.

Cela est une douleur immense et insupportable à l’âme qui a cette connaissance, comme celle qui a toujours une soif ardente du salut des hommes, demeurant néanmoins indépeinte d’aucune image d’homme qui puisse être. Aussi est-elle environnée de la vérité simple, qui est Dieu même, lequel a autant de joie, paix et délectation en un tel homme qu’en ses Saints. Aussi l’a-t-il attiré à soi, tout uni à soi, d’esprit, d’âme, de corps, de cœur et de tous ses sens, en telle [157 v°] sorte le changeant totalement, que, ne demeurant point à soi, il est fait par grâce ce que Jésus-Christ est par nature. Car il a uni sa volonté avec sa volonté divine, son désir avec son désir divin, son intention avec son intention divine, et sa nature avec sa nature divine, et commence la à naître, vivre, marcher, opérer, pâtir et ressusciter en lui, se réjouissant d’avoir trouvé un homme selon son cœur. Et un tel homme, l’homme commence à mourir à toute action, délaissement, paroles et œuvres, et a perdu, non l’être, mais l’apparence d’être, et ne vit plus lui, mais Jésus-Christ vit en lui.

Et cela est la joie souveraine de l’esprit, que l’homme soit tellement annihilé, qu’il vive à Dieu seul. Car tout ainsi que l’âme de chacun juste mourant, est tirée de son corps et de son sang, et, reçue entre les bras de notre Seigneur, est introduite au Ciel (car Dieu qui est ce même Ciel du Ciel, étant en l’âme, la tire dedans soi), ainsi la divinité traverse cette âme et la remplit des rayons de sa lumière, et s’est attiré toutes ses forces, et l’a environnée de la clarté divine, en sorte qu’il vit plus en Dieu qu’en son corps, et la déité plus en son corps que son âme même. Et la conversation est plus au Ciel qu’en la terre, comme celui qui toujours se promène avec Dieu au Ciel, c’est-à-dire, en ce fond intime de l’âme, qui est le Ciel auquel Dieu habite à jamais. Et ce Ciel est le Ciel auquel l’Apôtre dit avoir [158 r°] été ravi, ce troisième Ciel, où il vit Dieu face à face, lequel Ciel est sans doute la première essence de l’âme. Car alors l’Apôtre n’était point mort, mais son âme était en son corps, qui fut ravie en la première essence de l’âme, où, par delà toute raison, image et semblance, elle vit Dieu essentiellement en son essence nue, comme de fait il se voit maintenant en la vie éternelle. Cet esprit donc est tiré en ce troisième Ciel, et introduit par delà ses puissances supérieures, c’est à savoir par-dessus sa mémoire, laquelle contemple par une manière intellectuelle, et par-dessus l’intellect, qui ne voit que par formes, et par-dessus la volonté, qui n’a que les similitudes pour objets de sa connaissance.

Par-dessus toutes ces choses, dis-je, l’âme transportée en une certaine nudité essentielle, elle contemple Dieu sans obstacle, en la simplicité de la divine essence, en l’essence intime de l’âme, sans aucun intellect, forme et similitude. Et en cet endroit, l’âme est transrayonnée et remplie de cette même lumière de laquelle Adam était revêtu et environné au Paradis de délices, et par Jésus-Christ, est ramenée en la même lumière, en laquelle l’âme connaît une telle vérité, qu’il n’est donné à personne d’en recevoir une telle, sinon à celui qui, par Jésus-Christ, aura monté ce triple escalier et aura été introduit en ce troisième Ciel, c’est à savoir [158 v°] en la montagne de la souveraine divinité. Ô qu’heureuse est l’âme qui a mérité de monter là, et d’y être introduite, et qui, morte à elle-même, est ensevelie en Dieu. O. combien épurée est une telle âme, dénuée de toute créature et de tout désir étranger, combien tranquille de cœur, pure de tout vice, délivrée de toute peine, hors de toute crainte, ornée de toute vertu, illuminée en l’intellect, soulevée en l’esprit, unie avec Dieu, et éternellement béatifiée.

CHAPITRE XX Comment le sommet et plus haut de cet escalier se joint au Ciel, et comment le Ciel même est en notre âme.

Ce triple escalier, c’est à savoir notre Seigneur Jésus-Christ, touche depuis la terre jusques au Ciel et jusques à l’entrée du Ciel, et parvient en ce Ciel, en cet abîme essentiel, c’est-à-dire depuis le corps, jusques au Ciel étoilé de l’âme, auquel Ciel de l’âme Dieu fait sa continuelle demeure, laquelle aussi est plus large et spacieuse que tous les Cieux. En icelle les puissances donnent leur lumière, comme les étoiles au firmament, par laquelle les habitants de la terre, c’est-à-dire le corps et les sens de l’homme, sont illuminés et éclairés. Et de là il touche jusques à l’entrée du Ciel, c’est-à-dire, en ce ciel essentiel auquel l’âme vit en Dieu, d’où les puissances s’écoulent de leur origine, et où la bienheureuse Trinité agit, ès trois facultés ou puissances supérieures. De là il passe outre et donne jusques en l’abîme de la divinité, en l’unité essentielle de l’esprit, où l’esprit est rendu angélique et divin, et de là en avant sa demeure est plus au Ciel qu’en la terre. Car son lieu est en Dieu et son œuvre est Dieu même, et est Dieu par grâce d’une part, c’est à savoir, au fond inférieur elle n’est rien ; mais ce fond intérieur que Dieu habite, est tellement divin, et absorbé en Dieu, que rien n’est là, sinon l’unité et simplicité divine, et la [161 r°) pure essence de Dieu, et là l’âme est plus proche du ciel que de la terre.

Et encore que d’une part elle occupe son corps et le vivifie, ce qui est de la terre est terre, et retournera en terre. Et en ce que selon sa création de Dieu elle est sustentée, nourrie et vêtue de terre, et en ce qu’elle goûte, voit, ouït, touche et fleure les choses de la terre, en toutes ces choses elle est certainement fort proche de la terre. Toutefois de l’autre part elle est plus voisine du ciel, et encore que d’une part elle occupe son corps, Dieu toutefois qui habite en l’âme, la fait vivre, et c’est le ciel de volupté et le ciel du ciel, auquel tous les ciels (s’il faut dire ainsi) sont cachetés et scellés, tous les esprits unis et absorbés, lequel ils contemplent et en jouissent en leur intime essence.

Et en ce ciel l’âme contemplera éternellement son Dieu, qui maintenant y fait sa demeure, et avec lequel elle est faite une même chose, duquel elle est procédée et est déifique, et auquel elle retourne, et est esprit céleste, et avec les Anges sent, pense, et entend les choses célestes, voit, ouït, fleure, goûte, et touche les choses divines et éternelles. Et en cela l’âme est plus proche du ciel que de la terre. Et lors elle se revêt de l’humanité de Jésus-Christ, elle est posée entre le ciel et la terre, entre la divinité et l’humanité.

Que si elle veut être toute céleste, elle doit cacher en l’humanité de Jésus-Christ son habitation terrienne, et ainsi ne se trouvera rien en elle sinon Dieu homme, et icelle n’habitera jamais [161 v°] en Dieu. Mais personne ne pourra trouver dedans soi, sentir et ouvrir ce royaume des cieux et ce trésor, sinon par la clef de David, qui est Jésus-Christ, fils de David. Et nul ne peut toucher ce ciel, s’il ne tâche à monter et entrer par Jésus-Christ. Ce que faisant, sans doute, il trouvera ce trésor et royaume des cieux : car cette clef ouvre tous les cabinets les plus secrets, et ce qu’elle ouvre personne ne le ferme, et ce qu’elle ferme n’est ouvert par aucun. Portons donc tou — jours cette clef dessus nous, et l’enfermons dedans l’étui de notre cœur, afin qu’aussi nous méritions d’être introduits par lui, et être enfermés en son héritage. C’est là le fondement et la serrure de tous les monastères et lieux reclus.

[…]

CHAPITRE XXXIII Comment tels hommes sont doués de Dieu.

C’est la vérité que ces hommes-là sont reçus amoureusement du souverain bien, qui est Dieu très-bon et très-grand, et introduits en son royaume, non seulement à l’article de la mort, mais encore dès maintenant. Car quand en cette sorte ils sont morts à eux-mêmes, que leur vie est cachée en Jésus-Christ, et que Dieu seul vit en eux, lors en leur âme le royaume des cieux leur est ouvert, et sont introduits au secret de l’esprit, c’est-à-dire, en ce troisième ciel, auquel s. Paul décrit avoir été, quand il vit Dieu essentiellement, et auquel Jésus-Christ lui-même contemplait sans cesse sa divinité et jouissait d’icelle en l’esprit, le promenant dans les cieux avec les esprits Angéliques, lors même que son corps et son âme étaient ici-bas en terre oppressés de peines et tourments très-griefs.

Que le fidèle lecteur entende bien ces choses comme il les faut entendre, l’intellect nous est donné, afin que par icelui nous entendions [173 v°] et connaissions la vérité.

Il faut donc savoir que l’âme est l’image de Dieu, l’habitation et demeure de la bienheureuse Trinité, en laquelle Dieu habite continuellement. Le cœur et le corps sont vaisseaux de terre, desquels l’être a un temps préfix. En iceux réside l’âme. L’âme est donc posée entre le temps et l’éternité, entre Dieu et le corps. Selon la suprême partie d’icelle, elle est déifique et unie avec Dieu, selon la partie inférieure elle est humaine, et conjointe au corps. Il est donc vrai que cela est plus proche de l’âme, que Dieu habite en elle, qu’il la fait vivre, savourer et entendre les choses éternelles, que non pas qu’elle habite dedans le corps, et lui donne la vie, laquelle vie même néanmoins elle a de Dieu. Dieu donc étant en moi, m’est plus proche que le corps qui m’environne. O si l’âme pouvait arriver à connaître cela parfaitement, que joyeusement dégoûtée elle foulerait aux pieds toutes les choses de la terre. Assujettissant le corps à l’esprit, méprisant et oubliant tout ce qui est hors de soi, elle chercherait sérieusement, et de tout son soin, le Royaume de Dieu, qu’elle porte dedans soi.

La glorieuse Vierge s’était convertie à ce Royaume lorsque saluée par la bienheureuse Trinité, elle fut choisie de° leu' du Père, mère du Fils, et épouse du Saint-Esprit. Tout de P° 11rfille mêm, quand saluée par l’Ange, le Verbe éternel fut fait chair en [174 r°] elle, et demeurait continuellement en icelui, adorant Dieu au fond de son âme. Là aussi s’était introvertie la bienheureuse Magdaleine lorsque la suprême et meilleure part lui était appliquée. En ce Royaume les Saints et tous les Anges contemplent Dieu essentiellement, auquel je désire aussi moi-même le trouver, et voir à jamais et avec lui demeurer en l’infinité des siècles. En ce ciel se promènent et récréent ces hommes aimables, desquels nous venons de parler, là jouissent continuellement de Dieu, recevant la bénédiction de toutes grâces. Ils sont enrichis comme les étoiles du ciel, et leurs engeances sont multipliées, rendus si féconds par grâce, qu’ils remplissent le ciel des œuvres fructueuses de leurs vertus, œuvres que Dieu opère lui-même en eux. Et ainsi ils sont multipliés en leurs générations, comme l’arène qui est au rivage de la mer, c’est à savoir, en tous les ordres des Anges et des Saints, auxquels ils sont en Dieu très intime et fort familier, comme ceux qui également avec eux sont écoulés de Dieu, faits à son image et unis avec lui en volonté, désir et intention.

Ils sont aussi tellement enrichis de grâces et toutes leurs facultés intérieures si abondamment arrosées, que toutes leurs forces, tout leur sang et moëlle de leurs os, sont totalement altérés et consommés en l’amour divin, et en la vraie [174 v°] résignation, et reçoivent un certain aliment nouveau et inflexion divine, et sont confortés et fortifiés de Dieu, afin qu’ils puissent supporter son inaction. Ils sont oints aussi de l’huile de joie, et reçoivent la couronne d’exultation, que personne ne peut recevoir, s’il n’a les mains innocentes et le cœur net, et qu’il n’a point reçu son âme en vain, et qu’en vérité il adhère à Dieu. Ceux-là sont tellement remplis et illustrés de la très claire splendeur de la divinité, et comblés de joie en l’esprit, qu’un certain diadème divin en resplendit sur le chef de l’âme.

Et cela est la joie sempiternelle sur leur tête, qui est une auréole spéciale, qu’autres ne peuvent recevoir que ceux qui ont gardé leur virginité entière et inviolée, lesquels suivent l’Agneau en quelque lieu qu’il aille. C’est-à-dire, qu’en leur âme ils ont reçu quelque lumière de la sapience éternelle, c’est à savoir le Verbe vivant fils de Dieu, lequel avec joie ils suivent en toutes les choses auxquelles cette lumière les conduit, en la manière qu’a fait Jésus-Christ, qui les a précédés. Et chantent un Cantique quasi tout nouveau, qu’aucun autre ne peut apprendre, c’est-à-dire qu’occultement ils sont secrets à Dieu, et que toujours ils reçoivent une nouvelle grâce, et une nouvelle connaissance de la vérité.

C’est ce qui les fait chanter et louer Dieu en l’intime de leur esprit, où Dieu lui-même se loue en eux de ses propres dons, d’un haut Cantique de louanges, d’une voix très-suave de souveraine exultation, et [175 r°] d’hymnes nouveaux de la joie de ses élus. Ils sont par lui couronnés de gloire et d’honneur, portent son nom en leurs fronts, qui est sapience bien assaisonnée, odeur et onction de l’esprit et de la vie éternelle. Cet assaisonnement ou saveur n’est point de viandes et breuvages, mais une joie et exultation au Saint-Esprit, et assurance de cette vie qui ne prendra jamais fin. Ici ils reçoivent ce centuple qui leur a été promis de Dieu : c’est une certaine expérience et consolation intérieure, avec une connaissance de la perfection des vertus. Ils acquièrent aussi en cette introversion, la discrétion du bien et du mal, si bien qu’ils ne peuvent errer ni être séduits, guidés qu’ils sont de ce resplendissant agneau qu’ils suivent.

Ne dirons-nous point que ceux-là ont vraiment reçu le centuple, qui sont tirés et introduits par la vertu du Père, remplis du Saint-Esprit, qui ont Jésus-Christ en leur poitrine, portent le royaume de Dieu dedans eux, et sont faits enfants adoptifs ? Ne dirons-nous point qu’ils ont reçu, voire mille fois le centuple ? Et cela néanmoins ne leur échet point pour une seule fois, mais toutes et quantes qu’en ce fond intime ils se convertissent à Dieu, se méprisent eux-mêmes, et ne réputent toutes choses non plus que fumier, ils sont autant de fois introduits en ce voilé Saint des Saints, jusqu’à ce secret embrassement de l’amour divin, faisant leur demeure ès intimes de Jésus-Christ notre Sauveur, et leur âme ne réside [dé] ja plus en leur corps, mais au corps de Jésus-Christ.

À ce propos, dit saint Bernard : De là vient la tolérance [175 r°] au martyr, de ce qu’avec toute dévotion il se promène par les plaies de Jésus-Christ et par une continuelle méditation il séjourne en icelles. Le martyr demeure constant, tressaillant de joie et triomphant. Quoique son corps tout déchiré, le fer lui ait ouvert les côtés, non seulement il le porte courageusement, mais joyeux il regarde au travers de sa chair bouillonner son sang sacré. Où est donc alors l’âme du martyr ? Elle est à l’abri, elle est en la pierre. Elle est aux entrailles de Jésus, c’est-à-dire aux plaies pour y entrer. S’il était en ses entrailles à lui, cependant que le fer y fouille, certainement il le sentirait, ne pourrait supporter la douleur, il succomberait et nierait. De même ces hommes qui aiment parfaitement Dieu, d’une pensée constante et stable, s’arrêtent aux intimes de Jésus-Christ, par lequel quand ils sont gardés, ils sont consolés en toutes leurs adversités. Comment pourraient-ils autrement supporter tous les tribulations, opprobres, adversités et tentations des ennemis, s’ils n’étaient fortifiés de Jésus-Christ, par lequel ils peuvent tout ? Et non seulement ils portent toutes leurs infirmités et peines patiemment, mais aussi joyeusement. L’Apôtre disait : je suis tout en celui qui me fortifie.

En somme, à tels victorieux est donnée une manne cachée, et un jeton ou merleau blanc en leurs âmes, ainsi que le témoigne l’esprit de Dieu en l’Apocalypse : À celui, dit-il, qui sera victorieux, c’est à savoir, de soi et [176 r°] de toutes choses, et qui passera par-dessus, je donnerai une manne cachée (c’est-à-dire, quelque secrète et intérieure faveur, une joie céleste) et un jeton blanc, et en ce jeton sera écrit un nom nouveau, que personne ne sait que celui qui le reçoit. Cette pierre, pour sa petitesse, est appelée jeton, lequel, encore qu’on marche dessus, il n’offense point le pied de celui qui le foule. Mais il est blanc, clair et rougeâtre comme la flamme du feu, petit, rond et égal de toutes parts. Par icelui est entendu notre Seigneur Jésus-Christ, qui selon sa divinité est la blancheur de la lumière éternelle, et le miroir sans macule de la Majesté de Dieu, auquel toutes choses vivent. Au vainqueur donc, et à celui qui passe par-dessus tout, il reçoit la vérité très-claire, et la vie.

Cette pierre aussi est dite semblable à la flamme du feu, d’autant que la très ardente charité du Verbe éternel a rempli toute la terre d’amour, et désire que tous les esprits amoureux brûlent, et soient consommés de l’ardeur de dilection, jusques à leur annihilation et réduction au néant. D’abondant, cette pierre pour sa petitesse, à grand-peine peut-elle être tant soit peu sentie, et rencontrée de celui qui marche dessus, aussi est-elle dite en latin, calculus, de ce Verbe, calco, calcas, qui signifie fouler aux pieds, ou si vous voulez, jeton, pour ce qu’il est jeté pour être aussi foulé aux pieds.

[176 v°] De même si ces amateurs de Dieu sont foulés, on ne leur peut faire mal, et personne ne se peut scandaliser en eux. Cette pierre encore est en forme sphérique et circulaire, d’autant que la 411 rotondité de l’esprit, c’est cette vérité éternelle, qui n’a ni fin ni commencement. C’est donc ici ce jeton blanc qui est donné à ces hommes, qui en la manière susdite sont montés à ces neuf degrés de vertus, par Jésus-Christ notre Seigneur, par lequel il nous faut aussi nécessairement entrer, si nous voulons être sauvés.

CHAPITRE XXXIV Comment nous devons monter et descendre en cette échelle.

Quand quelqu’un, comme nous avons dit, sera parvenu à être ja parfaitement monté en cette triple vie, jusques au neuvième degré des vertus, et chœurs des Anges du même nombre, et que par Jésus Christ notre Seigneur, qui est notre échelle, il sera remonté à son origine — échelle par laquelle Jacob vit les Anges montant et descendant, laquelle est environnée de tous les esprits célestes, tant Anges que Saints, et par laquelle nous devons sans cesse monter et descendre, — quiconque, dis-je, sera parvenu au sommet d’icelle, doit [177 r°] mettre tout son effort à ce qu’il y demeure fixe et permanent, s’avancer toujours en vertu et éviter tout empêchement. Mais aussi lui est-il nécessaire qu’il en descende, afin que par sa vie et par ses œuvres, il fasse paraître ce qui s’est ja passé en l’intime de son esprit, comme aussi pour la charité fraternelle, afin de faire part par amour et dilection à son prochain, de ce qu’il a mérité recevoir de la vérité divine, et lui enseigne la voie, laquelle par amour lui a été révélée et ouverte, par laquelle il tend à son origine, à laquelle il doit vouloir tirer un chacun, à cause du précepte de charité, comme il est écrit : Vous ne verrez point ma face, si vous n’amenez avec vous votre frère le plus petit.

Au surplus, celui qui n’est point encore monté, doit soigneusement tâcher de monter par Jésus-Christ, et de s’avancer aux vertus, se lavant premièrement en la fontaine de miséricorde, et se dépouillant de sa vieille robe, afin qu’il puisse courageusement monter, et se prosternant devant le crucifix, il considérera combien et en quoi il lui est dissemblable et découvrira à son Dieu la multitude de ses péchés, qui lui ont causé toutes ses plaies. Puis les regardant, les confessera au Seigneur de toute miséricorde, d’un cœur larmoyant, d’une âme contrite, et d’un esprit gémissant, devant cette même fontaine de miséricorde, disant en cette manière.


LIVRE TROISIÈME de LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE

CHAPITRE IV Comme nous devons intérieurement et extérieurement suivre notre Seigneur, et être transformés en lui.

Notre Seigneur dit en quelque passage : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il s’abnège soi-même, qu’il porte tous les jours sa croix, et me suive. Véritablement cette imitation ou suite ne se fait pas seulement extérieurement au corps, ains beaucoup plus intérieurement en l’âme et en l’esprit. Derechef notre Seigneur dit en un autre lieu : Où je suis (dit-il) là aussi sera mon serviteur. Et ailleurs : Où je vais vous ne pouvez venir, car où je suis en mon Père, la créature quelconque ne peut parvenir ou demeurer. Si d’oncques où est notre Seigneur, là aussi doit être son ministre et serviteur, il faut qu’il quitte et délaisse toutes créatures, qu’il surpasse tout ce qui est créé, et lors qu’il vienne dans le fond de son âme, [231 r°] auquel est caché le Seigneur son Dieu, lequel jà il trouve ici, et en ce fond le Royaume de Dieu est en nous manifesté. Car selon que nous sommes nus et que nous abnégeons et renonçons à nous-même, intérieurement Dieu se manifeste en nous. Outre plus, s’il faut que notre fond soit nu, faut que Dieu nous l’octroye — lequel pour cette cause nous devons très dévotement prier, qu’il veuille ôter de nous toutes choses qui mettent empêchement à sa grâce — et nous conduire en ce noble fond, dans lequel il habite occultement.

Car ici nous sommes comme anéantis, et comme dépouillés de cette notre créaturité, c’est-à-dire, de tout ce qui en temps a été créé en nous. Nous sommes faits par grâce, cela même que Dieu est. Ici nous avons un certain occulte accès à Dieu, nous jouissons de ses secrets, de lui est mû et pulsé notre esprit, la lumière luit en ténèbres, et l’homme passe outre en un nouveau monde, c’est-à-dire en la vie superessentielle, où lors la très heureuse Trinité se manifeste soi-même, le Père, en la mémoire, par la simple lumière des cogitations ; le Fils en l’entendement, par une claire connaissance ; le Saint-Esprit en la volonté, par l’amour, et le fait un esprit avec Dieu, en laquelle unité d’esprit, l’esprit est aussi fait simple et pur. Et ici le Père engendre son Verbe éternel, c’est-à-dire il illumine l’esprit de la lumière de discrétion, et l’esprit est divisé et séparé de l’âme, qui toutefois essentiellement sont une même chose. Pour [231 v°] autant que l’esprit avec les trois suprêmes puissances est mû, possédé et conduit en cette simple chose (qui est Dieu même), et l’âme inférieurement avec les trois facultés inférieures, demeure en une amertume de diverses façons, à raison de quoi l’âme est désignée par Marie, qui signifie mer amère. Car l’esprit demeure toujours joyeux, tranquille et libre, l’âme expérimente diverses batailles et combats, et diverses douleurs et tristesses, et principalement trois.

CHAPITRE XVI Combien grandes richesses l’âme mortifiée expérimente.

Véritablement ces hommes-ci peuvent dire avec l’Apôtre : Je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni autre créature quelconque, pourra nous séparer de la charité de Dieu. Et ailleurs : Or je vis, jà non moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Car ceux qui sont parfaitement morts à eux-mêmes, ont Dieu vivant en eux. C’est pourquoi ils ne craignent la mort et se sont dénués de toutes choses. Et pour ce rien de ce que les malins esprits pourraient leur proposer ou mettre en avant en leur mort, ne les grève, mais en eux reluit et resplendit une essentielle pauvreté, par laquelle ils se sentent plus pauvres que lorsqu’ils naquirent. Et pourtant l’ancien ennemi ne leur peut ingérer aucune présomption et vaine complaisance d’aucune bonnes œuvres qu’ils aient faites. Car ils savent et croient plus que sûrement, que (si) par aventure ils ont bien fait, ce n’est eux, ains plutôt [248 v°] notre Seigneur qui l’a fait par eux.

Au surplus ils nettoient et purgent toutes leurs coulpes et négligences par les mérites et Passion de Jésus-Christ, et se convertissent dedans eux-mêmes en la nue connaissance de l’âme, (laquelle nulle créature n’a oncques pu atteindre, laquelle est la propre habitation et demeure de Dieu). Et par ainsi font un certain excès en Dieu, où ils apprennent cet abrégé et court sentier et accès à Dieu, et pourtant à l’heure de la mort ils ne s’épouvantent de l’ignorance de cette voie. Et étant de telle manière en Dieu, que quiconque les touche, touche Dieu, ils ne craignent ni la vie, ni la mort et n’y a personne qui les puisse vaincre ou surmonter. Mais quiconque présumera de batailler avec eux, sera d’eux vaincu et surmonté : car il est difficile à telles personnes de récalcitrer et regimber contre l’aiguillon. Certainement ils ne désirent ni le ciel, ni la vie éternelle, pour ce qu’ils ont Dieu dedans soi, qui est la vie éternelle — en qui aussi ils ont colloqué et mis tous leurs désirs, volonté et intention. Et avec l’Apôtre sont ravis jusqu’au troisième ciel. Pourautant que le Père céleste attire la mémoire de la lumière de sa divinité et la fait grandement dilater et regorger en célestes et divines Méditations, le fils illumine l’entendement de la sapience de sa déité, qui est le second ciel, et le Saint-Esprit s’écoulant de toutes parts par la volonté d’une certaine amoureuse douceur et ardeur de charité, la fait [249 r°] fondre et couler en Dieu, afin qu’elle soit faite avec lui un esprit, et un lien de paix et amour.

Et certainement, telle personne ne sait pour lors s’il est au corps, ou hors d’icelui (et toutefois il est au corps, lequel est tellement sujet à l’esprit, comme s’il était mort à toutes choses naturelles), et au milieu de la très heureuse Trinité il voit et connaît, tant soi-même que tous les hommes, semblablement tous les Anges et bienheureux, comme sous un moment en la déité de la Trinité. Et le père céleste le remplit de ses éternels délices, le fils l’instruit, et lui ouvre et explique toute la force et vertu de l’Écriture, et le Saint-Esprit le fait ardre [brûler] et comme écouler pour le grand amour qu’il porte à tous, souhaitant de ramener et réduire tout un chacun à Dieu.

Outre, ces personnages ici sont au monde inconnus et occultes, comme ceux qui n’ont rien de commun avec lui. Ils sont aussi inconnus et peu estimés de ceux qui vivent en grande austérité et distriction [rigueur] de vie, pour autant qu’ils donnent à leurs corps le repos et choses nécessaires, afin qu’ils soient plus aptes à servir à l’esprit. Ils sont aussi inconnus à ceux qui semblent extérieurement avoir quelque sainteté, et qui tiennent certains propres, durs et étroits exercices qu’ils ont pris de leur propre sens. Car ceux-ci n’ont rien de propre soit intérieurement, soit extérieurement, mais demeurent toujours résignés, prenant garde à la divine inaction et intérieure opération [249 v°] de Dieu, se souciant seulement de voir ce qu’il lui plaît d’opérer en eux, ou par eux. Et intérieurement ils obéissent à Dieu et extérieurement aux hommes, et sont toujours prêts de quitter tous leurs exercices quand il plaira à Dieu et aux hommes. Ils sont aussi inconnus aux esprits immondes, pour autant qu’ils n’ont aucune particulière coutume prise d’eux (au moyen de laquelle ils puissent être notés ou tentés), mais toujours ont recours à Dieu, qui est sans aucune fin ou manière.

Et ainsi sont (comme l’or en la terre) inconnus à tous, à ceux seulement notoires qui se tiennent nus, libres, expédiés et résignés en leur fond. Ceux-là se connaissent fort bien l’un l’autre, et fussent-ils éloignés, voire de plus de cent lieues. Car jaçoit qu’ils soient divisés de corps, ils sont toutefois totalement unis d’esprit. Ceux-là sont les colonnes de la sainte Église et sont toujours joyeux, car ayant trouvé et foui la terre de leurs corps, ils sont parvenus jusques à l’âme, c’est-à-dire, jusques à la suprême partie de cette nue essence (en laquelle Dieu tout-puissant, qui est l’aimable, douce et divine essence, s’est lui-même uni), et ont trouvé l’or très-luisant et très-resplendissant de cette même divine essence, et ce trésor caché dans le champ, duquel est parlé en l’Évangile, et ce royaume de Dieu qui est dedans nous.

Or advient qu’ils expérimentent ces choses par les mérites de notre [250 r°] Seigneur Jésus-Christ, qui a pour nous mérité que soyons nommés, et soyons enfants de Dieu, et nous a lui-même montré ce trésor. Au moyen de quoi ils sont remplis d’une telle joie, que tout le monde même ne peut les contrister, et ne craignent aucun, fors celui qui a la puissance d’occire l’âme, lequel ils aiment et suivent. Ce qui est véritablement cause que nul ne les peut contrister. Or Dieu ne veut les contrister, car l’ami ne peut contrister l’ami. Au surplus cette joie, paix et liesse surpasse tout entendement créé : car ils ne peuvent aucunement être dolents en cette suprême partie, en laquelle certainement ils sont faits conformes à l’humain esprit de Jésus-Christ (qui ne s’éjouissait en rien moins en sa très-angoisseuse passion, qu’il fait aujourd’hui). Et le même a aussi été en la très heureuse Vierge Marie, laquelle a été 495 tellement libre et joyeuse, et d’esprit élevé en Dieu, et a si bien su ne s’attribuer rien des grâces et œuvres que Dieu opérait en elle, que comme si elle n’eût point été mère de Dieu, et n’a oncques été pour aucuns dons ou inactions divines que Dieu ait opéré en elle, voire un seul moment séparée de la superessentielle union de la déité.

CHAPITRE XVII De la croix des amis de Dieu.

Et jaçoit que ces amiables hommes-ci jouissent d’une si grande liberté et paix en l’esprit, toutefois en l’inférieure partie de l’âme ils souffrent une chose par trop âpre, et très griève [préjudicieuse] peine et croix. Car déjà ils commencent de connaître et sentir en soi-même ce que Jésus-Christ a senti en soi. Or cette ineffable peine et croix, leur provient de ce que le royaume de Dieu et ce trésor (lesquels sont véritablement en tous les hommes) sont exercés et connus de si peu de personnes. D’où vient que même en eux-mêmes ils n’expérimentent ces choses. Et ce, non seulement ès séculiers, mais hélas ! aux religieux, qui pour cette cause ne font aucun profit en la vie spirituelle, mais sont contents d’avoir gardé et tellement quellement observé et accompli ces extérieures coutumes et coutumiers exercices, d’où par conséquent ils tombent intérieurement en une grande paresse et tépidité. Auxquels ne reste plus rien, sinon que Dieu tout-puissant les vomit de sa bénite bouche, c’est-à-dire de sa grâce et amour, et les plonges dans les très rigoureux tourments du Purgatoire (où ils aient les démons pour bourreaux) [251 r°]. Ce que véritablement engendre une douleur incomparable à cesdits amis de Dieu, attendu que facilement en cette vie ils pourraient parvenir à toutes ces choses, et outre faire un grand fruit et profit, se convertissant intérieurement vers ce trésor. Car quiconque se convertit vers icelui est sans doute illuminé, enrichi et instruit.

Finalement cette croix des amis de Dieu a quatre coins, c’est-à-dire quatre sortes de peines ou passions. Le premier et suprême côté est que, plus qu’ils s’approchent près de Dieu, d’autant mieux sentent-ils et connaissent la charité de Dieu envers les hommes, c’est à savoir, comme il désire user de tous, et à grand-peine se peut-il obtenir en fort peu de personnes. Le second et inférieur côté est, qu’ils connaissent combien inestimables peines ils seront contraints d’endurer pour ce, qu’ainsi ils repoussent loin d’eux leur Seigneur Dieu. Car la plus grande peine que les hommes sentiront en l’autre monde, est qu’ils n’ont connu dedans soi ce trésor et lumière (qui est Dieu même) et ne s’y sont exercés comme il appartient.

Le troisième, et icelui dextre côté, est cette peine qu’ils endurent à cause de leurs amis, c’est à savoir qu’ils ne se convertissent intérieurement vers ce riche trésor, en telle manière que Dieu puisse en eux opérer selon sa très agréable volonté et bon plaisir. Le quatrième et senestre côté, est, qu’ils ont une très grande compassion à l’endroit de leurs persécuteurs [251 v°] et de ceux qui les endommagent, quand ils considèrent combien ils se font de tort eux-mêmes. Car Dieu a commandé que nous nous aimions l’un l’autre, et que nous nous fassions plaisir l’un à l’autre — lequel précepte ils transgressent et font contre la charité de leurs prochains. Par quoi en cette manière les amis de Dieu, en l’inférieure partie de l’âme et en leur cœur, sont étendus en cette croix, et pâtissent avec Jésus Christ leur Seigneur.

Davantage, outre ces choses, leur corps leur multiplie aussi leur peine, pour ce qu’il est si enclin à plusieurs vices et infirmités, et qu’ils sont contraints de lui en tant octroyer et souffrir au repos, manger, boire et dormir. Et pour ce que cela les afflige d’être ainsi contraints de servir, traiter et donner les nécessités à leurs corps, c’est pourquoi ceci même leur est aussi méritoire et profitable maintenant, comme était au commencement toute âpreté et austérité, quand le corps ne voulait encore obéir et se soumettre à l’esprit. Car maintenant que volontairement il est sujet à l’esprit, et est volontaire à toutes bonnes œuvres et exercices, l’esprit réciproquement lui est aussi fidèle et a soin de lui, de peur que d’aventure il ne lui fasse empêchement par ses infirmités.

Or quand le corps et l’esprit (qui ont de coutume de se faire par ensemble la guerre) sont tellement d’accord et profitables l’un à l’autre, que l’esprit soit le maître, et l’inférieure [252 r°] partie de l’âme, savoir est la raison, la femme, et le corps, le serviteur, et que, librement et volontiers il obéit à son maître et maîtresse, et que comme les yeux des serviteurs sont ès mains de leurs maîtres et ceux des servantes ès mains de leurs maîtresses, ils soient en pareille forme, prêts et appareillés d’obéir. Quand, dis-je, ces choses seront en telles manières disposées, c’est à savoir qu’il y ait une si grande paix et concorde entre eux, lors assurément y a joie en l’esprit, paix en l’âme et délectation au corps. Et lors notre seigneur Dieu nous illumine de telle façon de sa divine clarté, comme fait le Soleil tout l’air, quand il est serein et libre de tout vent, tempête, pluie et nuée. Et lors sommes faits conformes à l’humanité de Jésus-Christ en l’esprit, en l’âme et au corps. Certainement ceux qui peuvent être tels, sont si intimement chéris de Dieu, qu’il est plus volontiers en eux, qu’au ciel même.

Car tel exercice, par lequel nous nous convertissons céans à lui avec un nu et résigné fond, lui plaît par-dessus les grands et extérieurs exercices, comme l’on peut voir en l’Évangile, où il reprend Marthe, et loue Marie, disant : Marthe, Marthe, tu es soigneuse et te troubles en plusieurs affaires. Or une chose est nécessaire : qui est cette chose ? C’est véritablement la libre et aisée abstraction et le fond qui est sans empêchement et résigné. Cette chose ici est à tous nécessaire, et après Dieu n’y a rien de plus noble, car cela passe aucunement en excellence [252 v°] la charité même. Car la charité fait convertir l’homme à Dieu, mais le nu, libre et résigné fond, fait que Dieu même, avec toute son amiable opulence, liberté et grâce, se convertit vers l’homme, et en lui et par lui opère ses divines œuvres, et le confirme tellement en son amour, et remplit intérieurement l’esprit d’une telle abondance de ses délices, que ja tout le monde lui est amer, fâcheux et à dédain.

Et lors avec la bienheureuse Magdelaine, voire avec une certaine assurance, leur est donnée cette meilleure partie qui ne leur sera oncques ôtée. Et en cette manière la vie superessentielle, qui est très-agréable à Dieu, est ici obtenue et possédée. Et lors joie est à Dieu tout-puissant, de se reposer en l’esprit, paix, de se seoir en l’âme, et délectation de faire sa demeure au corps. Et véritablement la volonté, intention et désir de Dieu, est qu’il puisse à cette fin user de tous les hommes. Puis donc qu’il désire si fort cela, permettons-le je vous supplie, et accordons-le à sa bonté, et nous convertissons totalement vers lui, le priant qu’il daigne de nous en faire idoines, et nous orner de toutes ces siennes et divines vernis, desquelles l’âme de Jésus-Christ était ornée, en notre esprit, âme et corps, à sa gloire, honneur et délectation.

CHAPITRE XXX Comme intérieurement nous devons parler à notre Seigneur, afin que nous puissions le connaître.

Une chose nous est totalement nécessaire, qui est l’abstraction des choses créées, et union avec Dieu : car nous devons abstraire notre cœur de tout ce qu’avons ou fait, ou que devons encore faire, et de toutes incidences et événements qui pourraient empêcher notre amoureux accès à Dieu, et oublier tous nos chagrins, perturbations, et sollicitudes. Et par une simple cogitation fuir en Dieu, et à la manière des cerfs et chevreuils, d’un vite saut sauter et nous lancer par-dessus tous empêchements qui nous surviennent, et ainsi parler à notre Seigneur : Où êtes-vous, Seigneur mon Dieu ? vous m’avez créé pour et afin que je vous connaisse, et vous ayant connu, que je vous aime. O. bénit Dieu, qui êtes-vous ? Véritablement le souverain bien. Au surplus, combien vous êtes bon, il n’y a que vous seul qui le sache. Vous êtes qui êtes, vous êtes l’unique, sempiternelle, incréée, immuable, divine, aimable, douce, pacifique, aimable [280 v°] délectable, vertueuse, et joyeuse essence.

Mais d’où procède cette essence ? Elle n’engendre et si n’est engendrée. Que fait donc cette essence ? En elle est le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit. Et le Père engendre son unique Fils, et le saint-Esprit est la complaisance des deux. Et ces trois sont une unique, sempiternelle, incréée, immuable, divine, aimable, douce, pacifique, délectable, vertueuse, et joyeuse essence. Mais nous devons méditer ces choses sans formes ni images, et continuellement sans tristesse nous convertir à Dieu, et tant de fois et si souvent recorder ces choses, jusques à ce que nous venions à oublier toutes autres. Et celle est l’abstraction, laquelle est nécessaire devant toutes, si nous voulons venir à Dieu. Car cette notre cogitation doit toujours fuir en Dieu, outre et par-delà toute multiplicité. Autrement, chacun demeurera distrait, et sera contraint de défaillir.

Puis nous penserons plus outre en cette manière : qu’est donc cette essence ? Elle est l’essence de toute essence, le vin de toute vie, et la lumière de toute lumière. Et ici se faut donner garde que ne permettions notre pensée s’évaguer [se perdre] vers les substances créées, et sortir hors de propos, ains nous demeurerons continuellement en cette vive essence, jusques à ce que nous sortions avec notre Seigneur nous conduisant. En après, consécutivement pense en Dieu : O éternelle, abysmale, infinie, n’admettant aucun moyen, incréée, incompréhensible essence, dès l’éternité et moi et [281 r°] toutes autres choses, avons été incréés en vous. Et certainement lors vous pouviez faire avec moi tout ce que vouliez, car je ne vous faisais point de résistance. Mais maintenant vous vous êtes unis avec moi, et êtes la vie de mon âme. Puisqu’ainsi est, ô essence de toute essence, que vous vous êtes uni avec moi, et demeurerez toujours en moi, je jette entièrement toute ma volonté en votre divine essence, vous priant et suppliant que daigniez tellement me régir, et user de moi comme vous en pouvez user quand j’étais encore incréé en votre divine mémoire et entendement.

CHAPITRE XXXI Interne union avec Dieu

Je vous prie, ô très-aimable Seigneur, mon Dieu, ô souverain et incommuable bien, donnez-moi la grâce de vous adorer, selon votre bon plaisir et très agréable volonté, en l’image de mon âme, en laquelle vous vous êtes vous-même uni, où aussi je vous peux toujours trouver présent, entendant et connaissant toutes mes intentions, cogitations, volontés, et désirs, selon lesquels aussi vous me rétribuerez. Ô Dieu très-aimable, voilà, vous êtes dedans moi, plus voisin et proche de moi que moi-même de moi. Toutefois vous m’avez créé libre, et m’avez mis entre le temps et [281 v°] l’éternité. Si donc je viens à me convertir vers le temps, c’est-à-dire, vers les choses caduques et transitoires, c’est fait de mon salut. Mais si je me convertis vers l’éternité, je serai sauvé.

Que si au vrai, et comme il appartient, je dois me convertir vers l’éternité, il faut en premier lieu, que je sache quelle est l’origine de l’éternité. Elle est véritablement de cet éternel divin abîme, qui ne peut oncques être changé, et est l’amiable, douce et divine essence, laquelle par sa divine présence est dedans moi, s’est unie avec moi, et est la vie de mon âme. Maintenant donc, ô éternel et unique un, ô mon Dieu, ô la vie de mon âme, je vous prie, ôtez-moi à moi-même et usez vous-même de moi : recevez-moi, je vous prie, qui ne suis qu’un vaisseau d’iniquité. Voilà, je m’offre et résigne tout à vous, pour faire avec moi selon votre souverain bon plaisir, en temps et en éternité. Élève-toi donc maintenant, ô mon âme, et passe en ton Dieu. Considère combien grande est ta dignité, laquelle Dieu ne peut mettre en oubli, qui aussi est tellement uni avec toi, qu’il ne veut en aucune façon en être séparé. Il n’a craint ni appréhendé aucun labeur pour l’amour de toi, il n’a fui et ne s’est soutrait d’aucunes peines et travaux, mais par grand amour s’est livré à la mort, et s’est soi-même donné à nous. Qui, jaçoit que soyez par-dessus toutes choses, et en toutes choses essentiellement, vous ne chassez toutefois de vous, ô Dieu très-doux, personne qui veuille venir à vous. Nous mangeons bien [282 r°] tous une même viande, mais les seuls bons sont repus de suavité savoureuse.

O Père de tous, qui êtes par-dessus tout, je crois en vous, je me donne et résigne à votre divine bonté, à votre éternelle essence, ès bras de votre divinité, et divine vertu. J’espère aussi en vous, pour autant que je vous aime par-dessus toutes choses, et me recommande à votre divine présence. Ô très-puissante vertu. Ô très-luisante et souveraine sapience. Ô immense et infinie bonté. O abimale humilité. Ô très-noble dignité. O. éternel bien. Ô lumière incréée. Ô Père des lumières. O Verbe du Père. Ô éternelle vérité. Ô splendeur de la paternelle essence. Ô trine unité. O. essence de toute essence. Ô vie de toute vie. Ô lumière de toute lumière. Ô Père. Ô Fils. O Saint-Esprit. Ô trine unité, trois personnes et un inséparable Dieu. O simple divinité, qui par l’opération de votre Trinité avez créé le ciel et la terre et toutes les choses qui sont en iceux. O vie de ma vie, ma joie et ma consolation, je ne suis suffisant de vous louer, mais que votre toute-puissance vous loue, votre incompréhensible sapience, et incréée bonté, votre éternelle vertu et divinité, votre excellente grâce et miséricorde, votre puissante et souveraine force, votre bénignité et charité, pour l’amour de laquelle vous m’avez créé. Ô vie de mon âme.

Ô sainte douceur, mon Seigneur et mon Dieu. O trine unité, qui souverainement vous éjouissez en vous-même en une très-grande et très-haute contemplation, [282 v°] trois en un, avec une incompréhensible et souveraine joie, vivant en l’éternelle, bienheureuse et inaccessible lumière. Pour laquelle joie, vous m’avez aussi fait, — mais par le péché j’en ai été mis dehors, et par les mérites de votre humanité et passion, vous me l’avez restituée. Et partant je prie votre bonté, doux Jésus, Seigneur mon Dieu, mon Créateur et Rédempteur, par les mérites de votre sacrée sainte humanité, que vous permettiez votre divinité luire en moi, et chassez de moi tout ce qui déplaît en moi. O Splendeur de l’éternelle lumière, dès l’éternité j’ai été en vous incréé, en votre divine mémoire, en votre entendement et volonté, et jà m’aviez fait tel que je suis, en tel temps, de tels parents, sous telle planète, et m’avez préordonné à tel état qui vous a plu. Partant, je veux vouloir votre unique ordination et disposition, soit qu’elle me soit agréable ou contraire — car vous m’avez conféré une si grande liberté d’arbitre, que je puis faire ce que je veux.

Je veux donc et désire perpétuellement vous servir et à vous être sujet. Or, je confesse que par votre divine présence vous êtes partout et semblablement en moi. Mais était-il donc convenable, ô facteur de toute créature, que vous vous unissiez à votre facture ? Avions-nous mérité cela ? O Vie de mon âme, si j’étais maintenant tout ce que vous êtes, volontiers je voudrais être fait créature, afin que vous, Seigneur mon Dieu et créateur, puissiez être fait cela même, que vous [283 r°] êtes à présent, afin que moi et toutes les créatures puissions perpétuellement vous faire service. Je ne puis faire autre chose outre cela, pour autant que sans votre aide je ne suis rien. Et partant je me plonge dans votre divin abîme, dans laquelle vous avez absorbé plusieurs aimants esprits, vous priant que par votre très amère passion, vous me purgiez et receviez la ruine de mes péchés et par votre abîsmale miséricorde, me fondiez, liquéfiez et transformiez en vous, afin que puissiez avoir paix et joie en moi.

CHAPITRE XXXII Exercice d’union de notre cœur avec Dieu.

Ensuit maintenant une certaine union avec Dieu, et simple exercice de cœur, par lequel nous sommes introduits en l’occulte fond de l’esprit et totalement transformés en Dieu, avec l’esprit, l’âme et le corps. Car l’esprit est transformé en une vie superessentielle, en la connaissance de la divine vérité, en l’amour de la divine bonté, en un certain interne silence, auquel aussi sont ouïes paroles secrètes, et l’âme en une disposition de toutes ses forces en leurs lieux, et perfections de toutes vertus. Finalement, le corps en chasteté et en l’opération de tout bien. Et cestui est le fondement et origine de tous les exercices spirituels, par lequel aussi ils sont conservés et dans lequel sont cachés [283 v°] tous les spirituels et mystiques sens. Il est aussi l’art de toute perfection, de laquelle est traité par tout ce livre, de peur que (ce qu’à Dieu ne plaise) ne fourvoyons hors la voie de vérité. Outre, si d’aventure quelqu’un ne peut continuellement l’exercer, qu’il mette peine à tout le moins de le pratiquer trois fois le jour, le matin, à midi, et au soir, afin que Dieu tout-puissant soit la première pensée le matin, et la dernière le soir. Qu’il convertisse semblablement à midi son cœur à Dieu et par ainsi pourra adhérer à son Dieu, et être fait un esprit avec lui, et un corps avec Jésus-Christ.

Finalement, pour plus manifeste intelligence de cet exercice, comme nous devons par icelui nous transférer en Dieu, faut noter les choses qui ensuivent. Premièrement, quand avec une interne aspiration l’on dit : je crois en Dieu, — lors notre esprit doit s’incliner hors du temps en l’éternité, c’est-à-dire, hors de notre créée nature, et hors de soi-même, en cet incréé bien, c’est à savoir Dieu très bon et souverain, et au nu fond de l’âme, en l’indépeinte nudité, doit adorer cette simple vérité. Secondement, en cet exercice nous adorons la très heureuse Trinité, à l’image de laquelle nous sommes faits, de laquelle nous sommes mus et conduits, afin que soyons faits un esprit avec Dieu. Tiercement, par les mérites de sa très sainte humanité, par laquelle sommes rachetés, nous prions que par iceux mêmes puissions être derechef unis à Dieu : — par le joyeux esprit duquel notre esprit est remis [284 r°] en liberté, et est réduit en son origine divine ; par la sacrée sainte âme duquel notre âme avec toutes ses forces est réformée ; par le très-net et très patient corps duquel pareillement notre corps, avec tous ses membres, est derechef purgé, afin que puissions être un corps avec lui.

Quartement, nous demandons que le vénérable Sacrement spirituellement nous soit donné, et ce par sa très digne préparation qu’il a exhibée en sa dernière Cène, quand il s’est lui-même très dignement donné à soi-même, c’est à savoir, Dieu se recevant soi-même Dieu. Or nous le prions que par la vertu de sa divinité, habitant en nous, il daigne se recevoir soi-même à soi-même en nous et par nous, selon son humanité, en ce même vénérable Sacrement. Cinquièmement, nous prions Dieu que par ses très saints mérites il veuille en nous et par nous opérer, comme il a fait par sa très sainte humanité, et nous fasse conformes à toute la louange et exercice de vertu, selon qu’il est pratiqué en la sainte Église, en quelque temps que ce soit, et qu’il veuille parfaire, en nous et par nous, les mêmes choses à sa gloire. Amen Jésus.

CHAPITRE XXXIX Comme nous devons adorer Dieu en esprit, et intérieurement exercer la Passion de notre Seigneur.

Nous devons exercer la Passion de notre Seigneur avec gratitude et amour, par manière d’oraison en l’esprit, et au nu fond de l’âme sans images, en telle manière que demeurions en la divinité et en la connaissance de la plus que très Sainte Trinité. Car l’unité de la Trinité, par sa puissance, Sapience et amour, a opéré la très sainte humanité de Jésus-Christ, par la Passion duquel nous sommes rachetés de notre Seigneur, par les mérites aussi duquel il ne nous déniera rien de toutes les choses que nous lui demanderons, pourvu qu’elles soient salutaires. Et pour ce, durant la messe, ou en autre temps qu’il nous plaira, nous devons nous introvertir en notre esprit, auquel la bienheureuse Trinité est toujours présente, le Père en la mémoire, le Fils en l’entendement, et le Saint-Esprit en la volonté. Ce que croyant, nous sommes transférés en la contemplation superessentielle. le Saint-Esprit en la volonté avec amour, faisant l’âme une même chose avec Dieu. Et ici faut que la mémoire et entendement cèdent et donnent lieu, pour autant qu’ils ne peuvent penser ou entendre les choses que l’on sent et expérimente là.

Car nous ne pourrons, en lieu qui soit, trouver Dieu si nuement, comme en cette nue essence de l’âme, en laquelle ce saint Prophète Esaïe l’avait trouvé, quand il disait : Seigneur, vous nous avez fait toutes nos œuvres [298 r°]. Et Jérémie, quand il disait : Vous êtes en nous Seigneur, et votre nom est invoqué sur nous. Moïse aussi quand il parlait avec lui face à face, c’est-à-dire esprit à esprit, et lorsqu’il reçut les tables du Décalogue. David pareillement, quand il chantait : N’eût été que Dieu notre Seigneur était en nous, ils nous eussent par aventure engloutis vifs. Finalement tous les saints Prophètes l’ont ici trouvé et ont connu qu’il était en eux-mêmes. Et pourtant ils lui ont attribué toutes leurs paroles et prophéties, disant toujours toutes et quantes fois qu’ils prononçaient quelque chose de bon : Le Seigneur dit ces choses, en cela s’abnégeant eux-mêmes, et donnant l’honneur à Dieu — ce que tous les hommes doivent faire, s’ils veulent plaire à notre Seigneur.

Au reste, tous les amis de Dieu l’ont ici trouvé, c’est à savoir tous ceux qui ont pu parvenir à l’union de Dieu, et entrer en la patrie céleste sans Purgatoire. Par quoi revenant à ce que j’avais commencé de dire, toutes et quantes fois que nous voulons rendre grâces à notre Seigneur pour sa très amère Passion, nous devons nous convertir en notre esprit, et croire qu’il est là présent, lequel, si lors nous voulons être vrais adorateurs, nous adorerons en esprit, — et avec esprit, c’est-à-dire, avec la mémoire, entendement, volonté et amour. Et lors en telle oraison, quelquefois la glorieuse Trinité même se manifeste ès forces de l’âme, par lesquelles l’âme est très-semblable à Dieu : le Père en la [298 v°] mémoire avec une simple cogitation : le fils en l’entendement avec une claire connaissance, et le Saint-Esprit en la volonté avec amour, faisant l’âme une même chose avec Dieu. Et ici il faut que la mémoire et entendement cèdent et donnent lieu, pour autant qu’ils ne peuvent penser ou entendre les choses que l’on sent et expérimente là.

Mais le pur amour avec un très grand désir, mérite et a seul privilège d’entrer. Et lors l’âme est faite libre de tout péché et est unie à Dieu en un certain occulte silence. Elle est aussi dépouillée de toute perverse intention et impure affection, et est derechef vêtue de charité. En manière que jà en toutes choses, elle désire et cherche purement l’honneur de Dieu, et le salut et profit de ses prochains. De laquelle robe de charité saint Augustin était vêtu quand il disait : J’aime, j’aime et ne cesserai oncques d’aimer jusqu’à ce que je sois moi-même fait amour. Car il savait bien que Dieu était charité, et pourtant il voulait aussi être charité ou amour. Saint Bernard aussi était vêtu de ce vêtement de charité, quand il disait : Dès l’heure que je commençais premièrement de connaître et voir Dieu, il ne me suffisait d’avoir les vertus, et ne cessais jusqu’à ce que je fusse moi-même fait vertu. Certainement il connaissait que Dieu était vertu, c’est pourquoi il voulait aussi être vertu. Finalement de cette robe était vêtu saint Paul, quand il disait : Qui me séparera de la charité de Christ, qui est en moi ? Car il savait bien pareillement [299 r°] que Dieu tout-puissant, qui est la vraie charité même, était dedans soi, et que son âme vivait de cette charité et amour. Et pourtant il disait être impossible que quelqu’un le séparât de la charité de Dieu, comme étant pris et lié des liens de cette même charité. Nous devons donc ainsi adorer Dieu en nous-mêmes, si nous désirons être aimés et chéris du Père céleste.

CHAPITRE LVII Oraison sur cette triple vie.

O Fontaine et origine de tout bien, Seigneur mon Dieu, qui êtes le livre de vie, pourquoi discourè-je çà et là et vous cherche en multiplicité, qu’oncques n’êtes trouvé fors qu’en l’unité ? Je vous prie donc, céleste maître, docteur supernel, de m’enseigner et m’apprendre la manière d’étudier en ce livre, afin que j’évite toute la multiplicité des Écritures. Ouvrez-moi l’esprit et science de ce livre, livre de vie, afin que je puisse être parfait en la vie profitante et active. Donnez-moi qu’essentiellement je sois introverti, et que j’habite en l’occulte fond de mon âme, là où vous, Dieu de ma vie, vraiment [330 r°] habitez, et d’où ne vous retirez onc, afin que là je puisse toujours ouïr de mes oreilles intérieures vos très douces paroles, où continuellement toute la journée en cet intérieur temple de mon âme vous faites leçon. Et expliquez et ouvrez les divers, mystiques et occultes sens des Écritures, où l’esprit tressaillit de joie en vous, superessentiel bien. L’âme est avertie et admonestée de profiter ès vertus, et le corps est dirigé aux actes et œuvres de justice.

D’oncques la vie profitante et active prend son origine de la vie superessentielle, car elles ne peuvent être parfaites, sinon de ce très parfait bien, Dieu tout-puissant, sans lequel nous n’avons rien, et ne pouvons rien. Et cette-ci est la cause pourquoi Dieu s’est uni avec nous, pour ce qu’il veut volontiers nous aider et faire avec nous toutes nos œuvres, et porter ensemblement avec nous toutes nos charges et fardeaux, si nous l’en requérons. Ce que faisant, l’homme ne sent point de labeur, ains semble être quasi comme libre de toute charge et peine, étant en toute passion et adversité patient, et en tous dons et grâces nu et libre, en toutes les choses qui lui surviennent recourant toujours à Dieu. Il permet et laisse Dieu répondre pour soi : en tous dons et grâces humblement s’abaissant et soumettant, se reconnaît et répute indigne d’opérer avec iceux. Et ainsi avec tous ces dons et grâces s’écoulant en Dieu et s’offrant à lui, il le prie qu’il veuille opérer avec lui. Et lors [330 v°] tous dons et grâces sont fructueusement mis en œuvre, et toutes les œuvres de l’homme sont faites divines.

Un certain docteur dit : Si l’homme se convertissant soi-même, en soi-même prenait garde à l’inaction divine, il trouverait d’admirables œuvres de Dieu en soi, voire qui surpassent même tous sens et entendement naturels. Que si par l’espace d’un an entier il ne faisait autre chose que seulement prendre garde et être attentif aux œuvres divines que Dieu opère en lui, jamais n’aurait mieux employé année, ni aurait oncques fait œuvre si bonne que cette-ci ne la surpassât en bonté, et ne fût beaucoup meilleure. Que si voire à la fin de l’année, quelque chose de cet œuvre interne et occulte, qui se fait au fond de l’âme, lui était révélé, voire non révélée, il aurait néanmoins mieux employé cette année-là, que tous ceux-là qui avec soi-même auraient cependant fait certaines grandes œuvres pour autant qu’avec Dieu rien ne peut être négligé.

Car sans doute Dieu tout-puissant est plus noble que toutes les créatures. Et cet homme ici délaissant toutes les œuvres extérieures a assez à quoi s’occuper intérieurement. Et c’est ici que se trouve la vraie part. Ce que toutefois fort peu veulent croire, c’est à savoir qu’une œuvre si divine se fasse en ce fond-là. Et c’est pourquoi une si grande erreur occupe et enveloppe les séculiers, et religieux aussi, pour autant qu’ils sont déchus et se sont éloignés [331 r°] et égarés de ce fond spirituel, dans lequel Dieu habite. Car ne voulant croire que Dieu soit dedans eux, certainement ils ont délaissé la vive veine inconnue à tous pécheurs.

Finalement il y en a plusieurs qui, persistant en leur nature et propre sens, opèrent selon leur raison propre, et veulent premièrement se perfectionner en la vie active et puis après ès autres deux. Mais hélas, ils défaillent en cela, pour autant que demeurant en l’inférieur et sensuel homme, jamais ne deviennent spirituels et divins. La raison est qu’ils ne s’introvertissent en cet essentiel fond spirituel, là où ils devaient se réjouir totalement à Dieu, afin qu’il opérât avec eux. Au moyen de quoi toutes leurs œuvres seraient rendues spirituelles et divines, en quoi la vie active est parfaite.

Car quand l’homme, avec tout son entendement et ses forces, s’applique intérieurement et extérieurement à son Dieu, ainsi que fait le disciple à son maître, et qu’il laisse totalement tout son sens, son entendement et ses forces en Dieu, alors Dieu tirant et prenant cet homme à soi, opère toutes ses œuvres, porte toutes ses charges et le garde en tout lieu de tous périls. C’est pourquoi quelqu’un dit : O homme, ou te gardes toi-même, et pratiques avec grand labeur les vertus, et toutefois tu n’adviendra jamais à un bon état. Ou, te résignant toi-même, accomplis toutes les vertus, et sans labeur, et tu parviendras à un très haut état et degré.

CHAPITRE LXV Du fruit de cet exercice.

Certainement quelqu’un pourrait avec telles foi, intention et désir quelquefois recevoir ce très digne Sacrement, qu’il recevrait en soi le fruit d’icelui, qui est l’amour divin, avec telle union de charité, que ci-après il ne pourrait oncques commettre péché mortel. Et jaçoit qu’il encourût parfois les véniels, il ne pourrait toutefois lui adhérer qu’incontinent ils ne fussent consumés de l’amour divin, par lequel l’âme est en ses intérieurs illustrée et illuminée en la totale abnégation de soi-même, par laquelle elle s’appuie toujours plus à Dieu tout-puissant qu’à soi — en l’abnégation de soi-même, en croyant Dieu être dedans elle, et qu’il peut tout, et que d’elle-même elle n’est et ne peut rien. En espérant aussi que volontiers il la veut aider, jetant son amour en lui, et postposant l’honneur et volonté d’icelui à toutes choses. Et lors Dieu très-bénin selon sa piété opère en l’âme, qui lors ici (afin que je dis ainsi) est faite sans mode, ou manière, sans fin, sans œuvre, sans désir, sans volonté [340 r°] sans amour et sans connaissance.

Et premièrement, elle est certainement faite sans mode, non qu’elle perde l’être créé, mais elle est transformée en Dieu et est à lui unie comme le fer au feu. Car comme le fer tandis qu’il dure au feu est feu, ainsi aussi l’âme avec Dieu par grâce est Dieu, jusques à ce qu’elle vienne à se détourner et sortir hors de cette union. Secondement, elle est faite sans œuvre, pourtant que jà elle n’opère rien, ainçois Dieu opère en elle, et elle le laisse opérer, sachant fort bien qu’elle ne peut rien faire sans lui. A raison de quoi elle ne s’attribue aucunes bonnes œuvres, ains confesse toujours avec Esaïe, disant : Seigneur, vous nous avez fait toutes nos œuvres, desquelles louange, honneur et gloire soit à votre infinie bonté.

Tiercement, elle est faite sans désir, pourtant qu’elle a jà [déjà] obtenu tout ce qu’elle désirait. Quatrièmement, elle est faite sans volonté, pour ce qu’elle ne veut jà rien, sinon ce que Dieu veut, lequel elle s’éjouit ore [maintenant] avoir obtenu. Cinquièmement, elle est faite sans amour : car elle est jà faite, comme l’amour même qui est Dieu, tant elle est faite divine, et un esprit avec Dieu. Sixièmement, elle est aussi faite sans connaissance : car tout ce qu’elle a ici connu, est jà hors de sa connaissance, pourtant qu’elle sent et reconnaît en elle-même ce très ample et incréé bien, qui est Dieu même, lequel créature quelconque ne peut comprendre.

L’âme donc qui désire de connaître le souverain [340 v°] bien, de l’aimer et en jouir : qu’elle s’abnège [se renie] soi-même, comme a été dit ci-dessus, et croie Dieu par sa divinité être dedans elle, et que lui seul se connaît parfaitement soi-même. À raison de quoi il peut s’aimer seul et jouir de soi parfaitement, et ainsi l’âme sera transformée en Dieu, et Dieu en elle (afin que je ne dise ainsi) sera fait rien. Pourtant qu’elle connaîtra icelui être si grand, qu’il n’y a totalement rien ès créatures à quoi il [ne] puisse aucunement être comparé, et elle sera dépouillée de toutes forces, comme étant déjà faite la force et vertu même, et très encline aux vertus. Maintenant donc, ô noble âme, rends toujours grâces au Seigneur ton Dieu, de ce que tu as mérité de recevoir au logis de ton cœur, un si grand Seigneur, que le ciel et la terre ne peuvent contenir et comprendre. Ainsi soit-il.

LIVRE QUATRIÈME DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE.

CHAPITRE XI Comment quelqu’un réconcilié à Dieu par la voie purgative, et cuit et mortifié par la voie illuminative, peut sûrement monter par la voie unitive.

La voie unitive est celle par laquelle l’homme bien purgé et illuminé est uni à son créateur d’un amour très-pur, à raison de sa seule bonté, sans aucun respect ou égard de sa propre commodité et profit, comme dit le psalmiste : Quelle chose ai-je au ciel, et qu’ai-je désiré hormis vous sur la terre ? À cette voie est requise une intime et profonde récollection, ou introversion de toi des choses extérieures aux intérieures, des choses basses aux choses hautes, des temporelles aux éternelles. Et que tu élèves ton esprit à Dieu mettant hors toutes [383 r°] les vanités des terriennes créatures, et que tu les chasses de toi comme mouches toutes et quantes fois qu’elles reviendront, ayant le cœur totalement diverti des choses créées, et converti à Dieu. Et que tu sois bien-fondé en toutes vertus, et pareillement mort aux concupiscences de la chair des yeux, et à l’orgueil et ambition de vie, gardant un intime silence avec Dieu, et méprisant toutes choses extérieures, comme si elles t’étaient venues en songe ou en dormant.

Et que ta dilection et intention soit très pure et non mêlée, ne cherchant rien que Dieu, le réputant à toi très suffisant. Et que tu le surexaltes en ton cœur par-dessus toutes choses visibles et imaginables et désirables. Et que tu gardes une amoureuse union avec Dieu, en embrassant tous ses jugements, tous ses faits, toutes ses doctrines avec souveraine révérence. Il est aussi requis, que tu réduises souvent en mémoire ses perfections, et que tu congratules intimement à icelles, et bien que les perfections de Dieu soient innumérables, toutefois communément trois se présentent, esquelles tu dois exciter ton affection en disant :

O Mon très aimable Seigneur, je vous congratule, pour autant que vous êtes très-puissant, non pour ce que de là il m’en vient bien, mais parce que vous êtes si heureux. Car vous ne craignez personne, vous n’avez besoin d’aucuns, personne ne peut vous vaincre ou surmonter, personne ne vous peut résister, nul diable, nul adversaire. Et de ce en premier lieu je m’éjouis, [383 v°] O Seigneur, je vous congratule, pour autant que vous êtes très sage. Car en vous-même très clairement et purement vous voyez toutes choses, bonnes ou mauvaises, passées, présentes et futures, actuelles et passibles, temporelles et éternelles, les muables immuablement, et les contingentes infailliblement. Et cela est tout de votre perfection, personne ne vous peut tromper, rien ne vous est caché.

O. Seigneur, je vous congratule, à raison que vous êtes souverainement bon, c’est-à-dire de souveraine perfection, d’autant que vous êtes immuablement bon, et tellement bon, que l’on ne peut rien penser de meilleur ni plus digne, ni plus noble que vous. Et tout ce qui se trouve de bonté aux créatures, elles le participent de votre bonté. Puis après, dis l’oraison suivante, d’une affection doucement enflammée et embrasée : Ô, mon très-cher Seigneur, vous êtes mon amour, mon honneur, et ainsi finalement tu impétreras ce que tu désires, si, méprisant toute attédiation, tu viens à persévérer constamment.

Méditations des perfections de Dieu par les sept féries de la semaine.

Mais pour autant qu’il est utile que celui qui commence ait quelques points ou paroles, par lesquelles il puisse exciter son affection et amour, parlant affablement et familièrement à Dieu, en l’oraison, nous [ne] distinguerons ici par féries aucunes méditations de perfections et louanges divines, esquelles tu [384 r°] puisses apprendre à goûter combien notre Seigneur est doux.

La seconde férie, ou le Lundi, ayant fait le signe de la croix et invoqué l’aide divine, et ayant recueilli ton esprit, prends la personne d’un fils, ou d’une épouse, et dis : Je vous congratule, mon père et très cher Seigneur, à raison que vous êtes l’auteur de l’être, c’est-à-dire, alpha et oméga, le commencement et la fin de toute essence, duquel quelqu’un parle ainsi.

De son arbitre et volonté dépendent toutes choses mortelles, qui seul a donné être à toutes choses.

Qui fait et refait, qui créé et qui gouverne les choses créées : la puissance duquel est la volonté même, et n’est sa volonté moindre que son pouvoir.

Je vous congratule donc en la perfection de votre être, d’autant que votre être est le très parfait être : car on ne peut penser que vous ne soyiez point, à raison que si vous n’étiez point, rien ne serait. Puis après pour ce que vous n’avez être d’aucun autre, et tout ce qui est tient son être de vous.

Je vous congratule mon très cher père et Seigneur, à raison que vous êtes la souveraine bonté. Car il n’y a chose qui soit si diffuse et communicative de sa bonté, comme vous. Et le bien tant plus qu’il est commun, d’autant est-il meilleur. Et d’autant qu’il n’y a chose qui soit si tôt apaisée, si désirable, délectable et aimable comme vous.

[384 v°] Je vous congratule, à raison que vous êtes la cause très universelle que les Philosophes ont connu de la raison naturelle. Voyant qu’il n’y avait point de progrès jusques au nombre infini, ès causes qui sont essentiellement soumises et ordonnées les unes aux autres, mais qu’il fallait nécessairement qu’elles se terminassent toutes en la cause première et principale qui est vous-même, qu’Aristote appelle unique et seul principe.

La troisième férie, ayant fait le signe de la croix, et invoquant l’aide divine, dis : Je vous congratule mon très cher père et Seigneur, à raison que vous êtes la beauté de l’univers, qui avez donné et départi à toutes choses leur beauté. La beauté duquel le ciel et la terre admirent, lequel les Anges désirent voir et contempler. De vous tiennent l’excellence de leur beauté, les étoiles, les roses, les lis. De vous ont et tiennent leur doux chant, tous les genres d’oiseaux, orgues et instruments de musique. De vous ont leur saveur et goût le miel, le vin et tous genres de drogues et épiceries. De vous le ciel a été embelli d’étoiles, l’air d’oiseaux, la terre d’animaux, l’eau de poissons.

Je vous congratule, à raison que vous êtes l’éternel sustentateur et conservateur de toutes les créatures. Car il n’y en a pas une qui ne fût incontinent réduite à rien si vous venez à en retirer tant soit peu votre conservation.

Je vous congratule à raison que vous êtes [385 r°] la fontaine de sapience, de laquelle procèdent et ruissellent tous les trésors de sapience et science, touchant vaillamment d’un bout à l’autre, et disposant doucement toutes choses. Qui contenez les trônes des cieux, et qui voyez et contemplez les abîmes. Qui de trois doigts, c’est à savoir de votre puissance, sapience et bonté, pesez la grandeur, grosseur et pesanteur de la terre. Qui balancez et examinez au poids les montagnes, et qui avez donné lois à la mer, afin qu’elle n’outrepasse ses termes et limites.

La quatrième férie, ayant fait le signe de la croix, dis : Je vous congratule, ô mon très cher Seigneur, à raison que vous êtes la gloire du monde. Car tous les esprits Angéliques vous adorent et louent. À bon droit aussi toutes créatures vous louangent. Vous êtes notre espérance, notre salut, notre honneur, notre gloire, notre dernière fin et attente. Je vous congratule, à raison que vous êtes très-abondant : car à vous appartient la terre et tout ce qui est contenu en icelle, à vous appartient la rondeur d’icelle, et de l’univers, et tous ceux qui habitent en icelui. Gloire et richesses sont en votre maison. Si l’homme riche est honoré, et respecté à cause de son or, combien devez-vous être honoré, qui avez fait l’or ; les perles, les pierres précieuses et toutes les choses qui sont au ciel et en la terre.

Je vous congratule, à raison que vous êtes incompréhensible. Vous êtes aussi grand Seigneur [385e] et grandement louable, et votre grandeur est sans fin. Car vous êtes d’une excellence si grande, que personne ne peut bien à plein la comprendre, soit homme, soit Ange, soit autre créature quelconque. Pour autant que toute créature est finie et bornée, mais quant à vous, vous êtes infini. Or est-il qu’il n’y a aucune proportion ni conférence de la chose finie à la chose infinie.

La cinquième férie, ayant fait le signe de la croix, dis : Je vous congratule ô mon père, et très-cher Seigneur, à raison que vous êtes toute charité, et qui demeure en vous demeure en charité et vous en lui. Et comme la nature du feu est de brûler, d’enflamber et chauffer, ainsi c’est le propre de votre charité, de très largement vous épandre, enflammer et embraser en l’amour, racheter, garder, délivrer, sauver, toujours faire miséricorde, avoir pitié et pardonner.

Je vous congratule, à raison que vous êtes le lieu incirconscriptible, c’est-à-dire, que ne pouvez être limité ni compris en aucun lieu, et toutefois vous êtes partout. Si je viens à monter au ciel, vous êtes là : car vous régnez en tous lieux, vous commandez partout, en toutes parts votre Majesté remplit tout. Vous êtes aussi présent en enfer, exerçant l’œuvre et acte de votre justice : vous ne pouvez aussi être mesuré du temps, pour autant que vous avez créé le temps, et avez été devant tout temps.

Je vous congratule, à raison que vous êtes le loyer et récompense des saints, le jubilé et [386 r°] indicible joie des Anges, l’attente et expectation des Patriarches, le fondement des Prophètes, le coulas et appui des Apôtres, la couronne et guerdon [récompense] des Martyrs, la splendeur et clarté des Confesseurs, la gloire des Vierges et le salut de tous les élus.

La sixième férie [fête sans travailler], ayant fait le signe de la croix, dis : Je vous congratule, ô mon Père et très-cher Seigneur, à raison que vous êtes la règle, le patron et exemplaire de toutes choses. Car d’autant que les choses créées approchent plus près de vous, d’autant elles sont plus nobles, car celles-là tiennent l’extrême et dernier lieu, qui ont seulement l’être avec vous. Ceux-là vous sont plus proches, qui ont être et vivre, en après ensuivent celles qui ont être, vivre et discerner. Finalement, celles-là qui ont l’être pur et vertueux, vous sont très proches et les plus nobles d’entre les créatures. Car par votre très reluisante et resplendissante bonté, en vous est tout modèle, forme et patron de toute exemplarité, vertu et communicabilité.

Je vous congratule, à raison que vous êtes l’ordre ou celui qui ordonne toutes créatures — lesquelles vous situez et logez chacune en son lieu selon son état et mérite, haut ou bas, comme le prudent peintre distingue ses couleurs, afin d’embellir et parer son ouvrage. Je vous congratule, à raison que vous êtes très-parfait sans aucune défaillance ; qui n’avez indigence d’aucune chose, qui êtes très suffisant à vous-même. Et ne peut-on penser rien de meilleur, de plus digne, de plus noble, de plus parfait. Et tout ce qu’il y a de perfection ès créatures, est en vous d’une très excellente et infinie manière.

Le samedi, ayant fait le signe de la croix, etc., dis : Je vous congratule ô mon Père et très-cher Seigneur, à raison de ce que vous êtes très-tranquille et très-paisible. Duquel quelqu’un dit ainsi : O vous qui gouvernez le monde d’une perpétuelle manière et raison, Créateur du ciel et de la terre, qui dès le commencement donnez cours au temps, et, demeurant stable et immobile en vous-même, donnez mouvement à toutes choses. Principe, porteur, conducteur, chef et capitaine, sentier, limite et borne : vous êtes le tranquille repos aux pieux : vous voir et contempler, c’est mettre fin à ses travaux.

Vous êtes aussi immobile et incommuable, d’autant que vous êtes partout. Or la chose est dite se mouvoir, à cause qu’elle tend à son lieu, auquel elle n’a auparavant été. Mais elle est appelée immobile, qui est partout, et qui n’a point de lieu auquel elle tende. Je vous congratule, à raison que vous êtes récréateur et confort de tous les fidèles, qui avez dit : Venez à moi, vous tous qui travaillez et êtes chargés, je vous récréerai, déchargerai et soulagerai. Car l’âme qui a pris racine en vous se repose parfaitement comme en son centre. Mais celle qui est hors de vous est divisée, et déchirée [387 r°] de plusieurs perturbations et amertumes.

Je vous congratule, à raison que vous êtes à vous et à tous très-suffisant. Celui qui vous a, a tout ce qu’il peut désirer. Celui qui ne vous a est mendiant et pauvre. Car tout ce qu’il a sans vous, ne lui donne soulagement ni récréation, ni réjouissance, ni repos, ni contentement qui soit perdurable, ni à toujours. Mais celui qui vous a, à la fin il est rassasié, assouvi et content, et ne sait quelle chose il doive chercher davantage, car vous êtes par-dessus tout ce qui se peut voir, ouïr, fleurer, goûter, manier et sentir. Outre plus, vous êtes haut par-dessus ce qui se peut figurer, nombrer, et enclore. Davantage, vous êtes Très-Haut par-dessus tout ce qui se peut démontrer, définir, penser, rechercher, imaginer, estimer, entendre et comprendre. Car vous êtes totalement aimable, infiniment louable et souverainement désirable.

Le dimanche, ayant fait le signe de la croix, dis : Je vous congratule, ô mon Père très-cher, à raison que vous êtes mon trésor : car là où est mon trésor, là aussi est mon cœur. Car quoique l’on me sache ôter, pourvu que vous me demeuriez, il me suffit, car vous êtes mon désir. A la mienne volonté aussi que vous agréassiez à tout le monde et que tout le monde vous fût sujet. À la mienne volonté que je pusse impétrer cela par mon propre sang.

Je vous congratule, à raison que vous êtes la vie, de laquelle toutes choses vivantes ont pris vie, en qui nous vivons, nous mouvons [387 v°] et sommes, comme il est écrit : De lui et en lui et par lui sont toutes choses. À lui soit honneur et gloire ès siècles des siècles. Je vous congratule, à raison que vous êtes Christ, qui est interprété oint, et êtes l’onction, laquelle, apposée à quelque chose que ce soit du monde, la fait et rend savoureuse. Car ès élus vous êtes la saveur de grâce et ès réprouvés, la saveur de justice, et vengeur d’iniquité tout-puissant, sublime, glorieux et louable ès siècles.

Quand d’oncques tu auras traité et ruminé en ton cœur tout à loisir les prédites méditations en congratulant à la souveraine bonté et perfection de ton bien-aimé, tu clor[e]ras ton oraison de soupirs, et embrasées affections, l’esprit étant élevé en Dieu, en criant souvent en ton cœur à ton Seigneur et bien-aimé en cette ou semblable manière.


CHAPITRE XIII Oraison qu’il faut faire et prononcer plus de cœur que de bouche, pour l’amoureuse union avec Dieu.

Ô, mon très-cher Seigneur, vous êtes mon amour, mon honneur, mon espérance, mon refuge, ma vie, ma gloire et ma fin. Je ne cherche autre chose, je ne veux autre chose, que l’on ne me parle d’autre chose, que l’on ne me propose autre chose que de vous, mon Dieu. Pour autant que vous m’êtes très suffisant. Vous êtes mon père [388 r°] mon frère, mon nourricier, mon gouverneur, ma garde, mon époux. Vous êtes tout aimable, tout désirable, tout fidèle. Qui est celui si libéral qui voulut se donner soi-même ? Qui est celui si charitable qui voulut mourir pour un si vil pécheur ? Qui est celui si humble qui humilia si fort sa majesté ? O Seigneur qui ne méprisez personne, n’avez horreur de personne, qui ne délaissez personne de tous ceux qui vous cherchent, ains qui les prévenez, et qui allez au-devant d’eux — car vos délices sont d’être avec les enfants des hommes : qu’avez-vous trouvé en nous sinon que des ordures de péché — et vous voulez être avec nous jusques à la consommation des siècles ?

Ne vous eut-il pas suffi de mourir pour nous, et donner tant de sacrements, et vos anges pour gardes ? Jaçoit que nous soyons toujours ingrats, toutefois vous voulez être avec nous, ô très-aimable Père, pour ce que vous êtes si bon, que vous ne pouvez vous nier.

Faisons donc une commutation et échange par ensemble : vous prenez garde à moi et je prendrai garde à vous. Et faites avec moi, comme savez et voulez : car je veux être vôtre et non à autre. Donnez-moi la grâce, Seigneur, que j’entende à vous seul, que je vous aime seul, et brûle continuellement de votre amour. Que je ne souhaite autre chose que vous, que je m’offre totalement à vous, et m’étant offert, que je ne vienne onc à me redemander, ou reprendre à moi. O Feu qui me brûle, ô charité qui m’enflamme ! ô lumière qui m’illumine ! ô mon [388 v°] repos ! ô mon rafraîchissement ! ô mon espérance ! ô mon trésor ! ô ma vie ! ô amour qui toujours brûlez et qui n’êtes oncques éteint ! O Mon Roi et mon Dieu ! embrasez-moi du feu de votre amour, de votre charité, de votre liesse, de votre paix, de votre piété, et de votre mansuétude et douceur, afin qu’entièrement rempli de la douceur de votre amour, tout embrasé de la flamme de votre charité, je vienne à vous aimer, mon très-doux et très beau Seigneur, de tout mon cœur, de toute mon âme, de tout mon esprit et de toutes mes forces, avec une grande contrition de cœur et fontaines de larmes, avec grande révérence, tremeur [tremor : tremblement] et crainte, vous ayant toujours au cœur et en ma bouche, et devant mes yeux, en tout lieu. De sorte que le propre et privé amour n’ait aucun accès ou entrée en mon âme, ains, totalement transformé en votre amour, je vienne à mériter d’être un esprit avec vous. Ainsi soit-il.

Abrégé de toute la vie unitive.

Jaçoit que pour obtenir la perfection de charité, plusieurs voies et sentiers nous soient donnés des Saints, nous dirigeant et conduisant à même fin, toutefois cette-ci est estimée la plus facile de toutes, et la plus courte et compendieuse que saint Denys, et après lui quelques autres ont enseignée. C’est à savoir, que par ardentes affections l’âme se lève [389 r°] en Dieu, aspire à lui, parle avec lui, et désire de parvenir à lui, et à lui adhérer. Ce sentier, cet exercice est cette admirable et occulte sapience unitive, que le même saint Denys appelle Théologie mystique, laquelle ne s’apprend pas par la multitude des livres, par la subtilité de dispute, ains elle est cherchée par l’extension de notre affection en Dieu (par laquelle le désir d’aimer Dieu plus fort, de plus grande affection, et de lui complaire plus parfaitement, soit perpétuellement excité en nous), et est infuse et donnée par l’irradiation et illumination divine, non aux endormis et paresseux, ainçois à ceux qui se préparent, faisant ce qui est en eux, et est fréquenté, pratiqué, ou mis en usage, plus par affection que par pensée ou cogitation.

Pour icelle obtenir, si tu n’as encore les sens exercés, et si tu n’y es versé, tu dois au commencement de ton exercice recueillir un petit faisceau ou bouquet de l’amour divin, et d’un cœur humble bien reconnaissant, et amoureux, ruminer tous ou aucuns des principaux signes d’amour et bénéfices que Jésus-Christ, selon sa divinité ou humanité, t’a départis, afin que par iceux ton cœur soit enflammé du feu de l’amour divin. Or entre tous les bénéfices de Dieu, tu t’exerces dévotement à son amoureuse Passion. Premièrement considérant l’œuvre, et l’ordre et continuation de l’histoire, afin que tu lui compatisses. Secondement, la mode ou manière d’icelle, afin que tu sois excité [389 v°] de l’imiter. Car en la manière d’endurer tu as la perfection de toutes vertus, c’est à savoir l’abîsmale et très-profonde humilité, l’incompréhensible mansuétude et douceur, l’admirable patience, et ainsi des autres.

Tiercement, en considérant la cause, c’est à savoir sa très excessive charité, laquelle l’a contraint d’endurer pour toi un si horrible genre de mort. C’est pourquoi tu considéreras sa divinité, comme celle qui le mouvait intérieurement, et qui parfaisait toutes ces choses pour ton salut. Car il est presque impossible au novice, ou à celui qui commence, si préalablement il ne commence par la méditation, d’être enflammé en l’amour de Dieu, jusques à ce qu’étant tout accoutumé enfin sans aucune préméditation, tu puisses toutes et quantes fois que tu voudras, voire cent ou mille fois le jour, tout de prime face, et à l’instant que tu te recueilleras ou introvertiras, lever ton esprit et l’enflammer en Dieu.

Pour obtenir cette Sapience, t’est semblablement nécessaire la pureté de cœur que tu obtiendras en cette manière : c’est à savoir, qu’après avoir dûment purgé et nettoyé ta conscience, tu aies toujours une bonne volonté et ferveur envers Dieu, que tu gardes très soigneusement ton cœur net de tout péché et vraie innocence, humilité et simplicité. Tu cherches Dieu en toutes choses, l’ayant toujours devant les yeux comme présent. Car tandis que nous sommes en ce monde, si l’amour [390 r°] propre et privé n’est continuellement retranché en nous, il germera et produire des vices, c’est-à-dire, de mauvais désirs, des dépravées inclinations et vaines pensées, lesquelles nous séparent et retirent de Dieu, nous fouillent, perturbent, et empêchent.

Partant, tout ce que tu sentiras de semblable, si tu désires la pureté de cœur, tu le dois incontinent froisser, rejeter, t’abnéger. Et où que ce soit que tu reconnaîtras que tu ne cherches point la gloire de Dieu, ains toi-même, tu dois incontinent le détester, le rejeter et poursuivre. Car cela est t’abnéger toi-même, de non seulement n’accomplir pas tes désirs, ains aussi vouloir et tâcher de ne les sentir, et de mourir à toi-même et à tout amour désordonné, tant envers toi qu’envers les créatures. Véritablement il n’y a point d’autre voie qui conduise à Dieu, sinon que tu te renies et délaisses toi-même, et sans contradiction de cœur tu te soumettes à Dieu, et aux hommes pour l’amour de Dieu, et sois toujours prêt, appareillé, et résigné à tout le bon plaisir de Dieu, par qui que ce soit qu’il te le fasse connaître, aussi bien en adversité comme en prospérité.

Tu dois aussi tâcher, autant que tu peux, d’avoir l’âme nue et nette de tous fantômes et imaginations des choses, de toutes espèces, figures et formes et libre (comme j’ai dit) de toute désordonnée affection envers toi, et envers toutes créatures que ce [390 v°] soient. À ce, aide beaucoup, et est nécessaire, le continuel étude et soin que l’on doit avoir de fuir toute multiplicité de propos, occasions de parler, la curiosité de savoir, les cures, soins, sollicitudes ou occupations inutiles, l’affection, consolation, et délectation des sens, autant la superfluité que le désordonné amour, voire même des choses nécessaires.

En après, tu exerceras continuellement la force concupiscible de l’âme, en multipliant les désirs de très-fermement et très-chastement aimer Dieu, ayant aussi en ta mémoire appareillées plusieurs brèves petites oraisons pour exercer ton affection en l’amour, lesquelles saint Augustin appelle jaculatoires, comme étant flèches d’amour, desquelles tu peux doucement navrer le cœur de notre Seigneur Jésus-Christ. Porte-les en ton cœur, et dis-les de cœur, ou si tu aimes mieux de bouche, à Dieu, qui toujours et en tout lieu t’est présent. Avec le plus de ferveur que tu pourras, non seulement quand tu dis les ordinaires et accoutumées oraisons, ains en tous temps et lieu, allant, venant, étant debout, assis, couché, mangeant, buvant, et travaillant. Accoutume-toi à tout le moins de les avoir en cœur, présentes, et de les dire ou ruminer en ta pensée, non certainement d’une tépide et négligente, ains d’une fervente affection et ardent désir, afin que tu puisses être fait un esprit avec Dieu, fondu en l’ardeur de son amour. [391 r°], Car il pourra très-promptement toujours t’enflamber, pensant qu’un si grand Seigneur t’a premier aimé, vil vermisseau et pécheur si ingrat, et s’est lui-même livré pour toi. Et ce, d’un amour non tépide, ains éternel, infini, total, gratuit, commun, spécial et béatifiant. Et qu’il a daigné de se joindre à toi d’une très prochaine cognation et parenté, et être ton père, frère et époux ; voire même ton fils en esprit, et tout ce que tu saurais désirer. De sorte que tu trouves et possèdes tout cela en lui très-abondamment sans mesure. Que doncque cette voix de ton fidèle Père sonne toujours es oreilles de ton cœur, te rappelant à soi. Mon fils, revenez à votre cœur, en vous abstrayant et retirant de toutes choses autant qu’il vous est possible. Gardez toujours l’œil de l’esprit en pureté et tranquillité, en préservant votre entendement des formes et figures des choses inférieures. Dépêtrez et faites entièrement quitte l’affection de votre volonté des cures et soins des choses terriennes, en vous abnégeant et reniant vous-même, et en adhérant toujours, et mettant votre affection au souverain bien d’un fervent amour. Ayez aussi votre mémoire continuellement élevée aux choses célestes et spirituelles, tendant aux choses éternelles, par la contemplation des choses divines. En sorte que toute votre âme, avec toutes ses forces recueillies en Dieu, soit faite un esprit avec lui. Si vous persévérez fidèlement en ces choses [391 v°] vous obtiendrez en bref un grand degré de sainteté, que personne de ceux qui demeurent en leur propre volonté et sensualité ne méritera d’obtenir.

Pour exemple nous ajouterons ici quelques formules de ces oraisons jaculatoires, par le moyen desquelles chacun en pourra former plusieurs semblables sans nombre. Quiconque les connaîtra, tant simple soit-il, et exercera affectueusement, subtilement il se sentira changé, et beaucoup plus enrichi en charité et en toutes grâces, que s’il pensait mille fois aux secrets et mystères célestes, et apprit par cœur la science de toutes les écritures.

O Mon amour, ô ma seule espérance, ô mon total refuge, et tout mon désir, ô mon très amiable, à la mienne volonté que je sois trouvé digne que mon âme jouisse de vos très doux embrassements, voire que d’un mutuel lien vous recréez en elle, et elle en vous, afin qu’ainsi sa tépidité valeureusement s’échauffe et embrase du feu de votre infini amour.

O Âme de mon âme, ô vie de mon âme, je vous désire tout, je m’offre tout à vous, tout à tout, un à un, seul à seul. À la mienne volonté que cestui votre oracle fait à votre Père soit en moi accompli, par lequel vous disiez : Père, je vous prie qu’ils soient un, ainsi qu’aussi nous sommes un. Je suis en eux, et vous en moi, afin qu’ils soient parfaits en un.

O Seigneur, quand vous aimerai-je parfaitement [392 r°] ? Ô Seigneur, quand sera-ce que je vous embrasserai nuement des bras de mon âme ? Ô, Seigneur quand sera-ce que je me contenterai moi-même, et tout le monde, pour votre amour ? Ô, Seigneur, quand sera-ce que mon âme avec toutes ses forces vous sera unie ? Ô Seigneur, quand sera-ce que mon âme sera totalement et parfaitement plongée et engloutie en vous ? O Seigneur, je désire de vous posséder totalement, et de m’offrir tout à vous, et de reposer éternellement et inséparablement un en un.

Ô Seigneur, quand sera-ce que je vous aimerai ? Quand sera-ce que je vous embrasserai étroitement ? Quand serai-je tout uni et plongé en vous ? Quand serai-je du tout absorbé et englouti de votre plénitude ? Je vous souhaite tout, je me donne tout à vous.

O Seigneur mon Dieu, quand sera-ce que je vous étreindrai d’une très-douce dilection ? Quand sera-ce que je vous aimerai ardemment d’un très-étroit amour ? Quand sera-ce que je serai totalement attaché et adhérant à vous ? O Dieu plus que très digne, ayez pitié de moi très-indigne, ô Dieu très heureux, ayez pitié de moi très-misérable. O Dieu très saint, assistez-moi très méchant, ô Dieu très-débonnaire, et très-doux, soyez-moi propice, très méchant pécheur que je suis. O Dieu très miséricordieux, secourez-moi très-ingrat.


THÉRÈSE DE JESUS 1515-1582


Ces rappels portant sur la Madre et sur la réforme du Carmel seront brefs car l’une et l’autre bénéficient de belles et très nombreuses études 4.

Jeu d’influences

Thérèse d’Avila (1515-1582) inspirée par le franciscain Pierre d’Alcantara (1499-1562) et peut-être par la religieuse Maria de Jesus (Yepes), précède d’une génération Jean de la Croix (1542-1591) : ces âmes attirées par une réforme à la fois sobre et extrême se sont rencontrées.

Teresa est liée à des confesseurs jésuites et semble proche de Graciàn tout en reconnaissant la grandeur de Jean de la Croix. En fait il est impossible de situer avec précision par les textes les influences et l’intensité de leurs liens : on a seulement soixante-six « lettres », parfois réduites à une citation, de la correspondance de Jean de la Croix qui a été pratiquement détruite (tandis que 473 lettres de la correspondance de Thérèse d’Avila nous sont heureusement parvenues).

Née en 1515 de la seconde femme d’un fils de converso à la famille nombreuse - « nous étions trois sœurs et neuf frères » - Teresa de Ahumada a été marqué par le procès de noblesse par lequel son père surmonte l’obstacle de l’ascendance juive du grand-père, évitant « l’impureté du sang » mais subissant l’humiliation de voir procureur, accusateurs, témoins et juges installés « presque à la porte de sa maison » : Teresa est alors une petite fille âgée de quatre à huit ans 5. Les coûts du procès ruinent la famille. Tous les frères choisiront les armes, partant pour l’Amérique (deux y mourront) ou, pour l’un d’entre eux, en Italie. Elle perd sa mère à quatorze ans et ressent une grande solitude, tenant la maison auprès de son vieux père et d’une très jeune sœur.

À l’âge de seize ans elle est confiée à des sœurs augustines. Son père s’oppose à sa vocation ; elle fuit à vingt ans et prend l’habit des carmélites à l’Encarnaciòn, l’année suivante ; son père se résigne et, bien dotée, elle jouit d’une cellule personnelle. Malgré ces débuts favorables, la jeune nonne est malade d’angoisse. À vingt-quatre ans, elle sort du couvent et, retirée chez son oncle dans un ermitage, lit providentiellement El tercer abecedario d’Osuña. Un traitement sauvage d’une maladie par une guérisseuse, échoue : on croit qu’elle a la rage et elle tombe en coma quatre jours (août 1539). Elle demeure « plus de huit mois » totalement paralysée 6. Trois ans plus tard, âgée de vingt-huit ans, elle ne marchait pas encore. Ces troubles d’origine nerveuse coïncident avec une grande crise intérieure qui se dénoue seulement à l’âge, avancé pour l’époque, de trente-neuf ans 7. Elle passe entre les mains de divers clercs qui tantôt la considèrent comme possédée et tantôt la rassurent. Teresa a su surmonter de grandes difficultés.

Finalement, à quarante et un ans, elle éprouve la parole du Seigneur : « Ya no quiero que tengas conversaciòn con hombres, sino con angeles – Je ne veux pas que tu parles avec les hommes mais avec les anges ». Quatre ans plus tard l’ermite Pierre d’Alcantara, que nous avons rencontré précédemment, l’encourage. Elle décide d’entreprendre une fondation comparable aux siennes. Le ballet de clercs opposés ou favorables commence. Finalement la première fondation regroupe deux religieuses et quatre postulantes à Avila en 1562, non sans provoquer un scandale public. Cinq ans plus tard - elle a cinquante-deux ans - l’approbation du général de l’ordre du Carmel Rossi (Rubio) déclenche le tourbillon de ses fondations : Medina del Campo, Malagon, Tolède… Elle meurt usée en 1582, âgée de soixante-sept ans.

Trois points sont à relever : l’Avila jeune, active et industrielle de l’époque, est bien différente de la ville qui s’endormira dans la bureaucratie au XVIIe siècle ; le judaïsme caché de la famille de Thérèse conduit à la ruine familiale par l’achat de titres de noblesse protecteurs8 ; la vie pieuse des jeunes filles, fréquente à l’époque de Teresa, est inimaginable aujourd’hui.

La vie d’une jeune fille espagnole pieuse

L’existence que Teresa et ses filles carmélites partageaient dans leurs années de formation explique en partie la rigueur de la règle carmélitaine. Pour la décrire, nous traduisons, à la place de toute glose biographique - rien ne pouvant remplacer le début et la fin de la Vida, des Fondations et la Correspondance - un document étonnant sur la jeunesse de dona Juana Dantisco, mère du jeune carme Graciàn qui deviendra si proche de Teresa. Il s’agit d’une lettre écrite de Valladolid au père de Juana, rendu dans la Pologne lointaine. La lettre, datée de 1538, décrit la journée de la jeune fille :

Comme je pense que tu en seras heureux, je t’indique les exercices qui occupent pendant la journée ta fille aux côtés de ma mère.

Le matin, dès qu’elle se réveille ou est réveillée par ma mère avec qui elle dort (c’est-à-dire vers six heures), elle se lève du lit, et à genoux devant l’autel qu’ils ont dans la maison, elles rendent grâce à Dieu pour les dons qu’Il leur a concédés, récitant quelques prières vocales. Ensuite, une fois que ma mère l’a peignée et arrangée, commence la récitation de l’office de la sainte Vierge dans le Livre des Heures, jusqu’au moment où, selon la coutume, sonnent les cloches, annonçant la célébration de la messe. Ma mère et elle vont alors à l’église pour participer aux saints mystères, dont ils attendent la poursuite d’une journée heureuse.

De retour à la maison, elles déjeunent, font ensuite les travaux domestiques, ou cousent, ou brodent, quoique ma mère se permette peu cette occupation, parce que ses yeux clairs voient peu et ne peuvent poursuivre longtemps. L’heure du repas arrivée, elle s’assied à la table avec ma mère et ma petite sœur et mange modérément et de façon frugale, comme c’est la coutume entre les veuves honnêtes ... Après déjeuner, elle se distrait avec ma petite sœur par quelque jeu honnête, pour continuer avec elle sa formation religieuse ; c’est de son âge ... À trois heures de l’après-midi, les deux se réunissent pour étudier, et sous la direction d’un jeune cousin consacrent une ou deux heures à l’étude. Elles lisent quelques livres d’auteurs sérieux et très conformes à la morale, comme par exemple : le De l’Institution de la femme chrétienne de Vivès, les Lettres de saint Jérôme traduites en espagnol, et d’autres livres semblables, ou bien elles écrivent, tâchant d’imiter mes lettres. Quand elles auront progressé sur ce point, tu pourras en juger par toi-même par des lettres autographes ... Elle prend ensuite la toile pour [faire] les vêtements de bébé, et voit avec ma petite sœur qui terminera la première le travail, en chantant quelques chansons espagnoles, afin de le rendre plus facile et moins pesant.

Après dîner, ma mère leur demande, tantôt à elle tantôt à ma sœur, de lire alternativement quelque texte des Évangiles ou des Vies des saints Pères, jusqu’à l’heure de se coucher. Alors dans la maison, à nouveau devant l’autel, avec les bougies allumées, elles récitent quelques prières particulières au Christ et aux saints. Ensuite elle se couche, entre ma mère et ma sœur, et dans le lit, précédée de ma mère, récite quelques fois oralement le Notre Père et l’Ave Maria, jusqu’à ce qu’elle soit peu à peu emportée par le sommeil, et ainsi toutes dorment tranquillement jusqu’au réveil. De cette façon ta fille est instruite et formée au côté de ma mère, femme honnête et prudente à l’extrême, qui selon ce que dit Homère, « est attentive au présent, au futur et au passé », et qui est une femme très ferme.9.

Sept demeures de l’âme

Nous nous limiterons à un résumé de son œuvre majeure rédigée à l’âge mûr 10 : les Moradas del Castillo Interior, traduit en français par Château de l’âme ou livre des Demeures. Il fut composé en 1577, bien après la Vie dont la première écriture date de 1562 (la Vie que nous lisons date de 1565).

La rédaction des œuvres commence en effet en 1560, l’année qui suit la mise au bûcher des meilleurs ouvrages de sa bibliothèque, à la suite de l’Index de 1559 : aussi ne peut-elle « rien écrire qui ne soit passé par son expérience », et ne veut-elle « rien écrire qui ne serve à provoquer l’expérience » de ses filles11

Nous plaçons entre crochets les références de chapitres à la suite des phrases de notre résumé qui reprend des éléments textuels ; les tildes séparent le résumé (ou paraphrase) de quelques brèves citations. Par la sécheresse d’un tel aperçu, nous voulons faire apparaître la grandeur de la structure du Château qui se cache sous un texte alerte : la Madre propose à ses filles un témoignage sans concession et cependant aisé à lire.

§

Prologue : Thérèse se plaint d’un bruit continu dans la tête et d’une grande faiblesse. Elle date le commencement de sa rédaction en 1577.

Premières demeures : L’âme est un château de diamant comportant de nombreuses demeures, paradis chez le juste, beauté créée à l’image de Dieu, à découvrir par la prière, donnant ainsi une vision positive de notre réalité profonde divine [1.1]. Au centre de l’âme se trouve la fontaine de vie ou soleil divin. Laissons à l’âme la liberté de découvrir les demeures tout comme l’abeille doit sortir pour récolter le miel des fleurs. C’est en contemplant la grandeur divine que l’on peut cultiver l’humilité et non pas en demeurant dans la crainte et la seule vue du limon de nos misères [1.2].

Secondes demeures : L’âme entend les appels plus proches du Dieu qui réside au centre du château et elle craint moins les « reptiles venimeux ». Toute oraison revient à nous conformer à la volonté de Dieu pour recevoir plus. Il n’y a aucun autre mystère à connaître. Il suffit d’entrer en nous-même, de se recueillir, de jouir de la paix [2].

Troisièmes demeures : Ce sont celles de la sécurité avec les bienheureux, même si David ou si Salomon nous montrent que la chute reste possible. L’humilité peut être un remède à la sécheresse ; c’est aussi un don de cette dernière, qui ne doit pas laisser naître l’inquiétude. Ne demandons pas de faveurs divines [3.1]. L’humilité est aussi un remède à nos plaies ; ne marchons pas à pas comptés ; n’ayons aucune peur ; exerçons une obéissance immédiate, sans illusion sur le monde [3.2].

Quatrièmes demeures : Ici commence le surnaturel qui chasse les bêtes venimeuses. Les contentements naissent de l’action vertueuse, ils sont naturels comme les larmes de joie ou de purification et se terminent en Dieu, laissant place aux goûts. Il ne faut pas abandonner les sentiments de contentement pour achever une méditation : l’important n’est pas de penser beaucoup mais d’aimer beaucoup, non par consolation mais par résolution. Et laissons aller le traquet de moulin des pensées importunes [4.1].

L’eau amenée avec bruit par les aqueducs qui traduisent notre effort correspond au contentement, celle qui est reçue directement et silencieusement de source divine correspond au goût de l’oraison de quiétude ~ cette eau coule de notre fond le plus intime, avec une paix, une tranquillité, une douceur extrêmes. Mais d’où jaillit-elle et de quelle manière, c’est ce que j’ignore. … ce plaisir ne naît pas du cœur, mais d’un endroit encore plus intérieur … Je pense que ce doit être le centre de l’âme. ~

Ici on ne peut s’illusionner : nos puissances ne pourraient l’acquérir car elles ne sont pas dans l’union divine mais enivrées et surprises  ~ Cette eau n’étant pas amenée par des canaux comme la précédente, si la source se refuse à la donner, nous nous fatiguerons en vain. Je veux dire que nous aurons beau multiplier nos méditations, nous pressurer le cœur et verser des larmes, tout sera inutile [4.2] ~.

L’oraison de recueillement est un état bref et de joie qui prépare l’oraison de quiétude. ~ Sans aucune violence, sans bruit, qu’elle tente d’empêcher l’entendement de discourir, mais qu’elle n’essaie pas de le suspendre, pas plus que l’imagination, car il est bon de considérer que l’on est en présence de Dieu et de réfléchir à ce qu’Il est. Que si l’entendement se trouve absorbé par ce qu’il éprouve en lui-même, très bien ; mais qu’il ne cherche pas à comprendre ce dont il jouit, parce que c’est à la volonté que le don s’adresse.12 ~ [4.3.8].

Cinquièmes demeures : L’âme n’en conserve pas le souvenir et se demande si ce fut un sommeil ou un don de Dieu. Elle ne doute cependant pas de cette faveur qui sera confirmée par des effets. ~ Vous me direz : Comment a-t-elle vu et entendu qu’elle a été en Dieu, puisqu’en cet état elle ne voit ni n’entend ? … par une conviction qui lui reste et que Dieu seul peut donner … ayant demandé à l’un de ces demi docteurs dont j’ai parlé de quelle manière Dieu était en nous, lui, qui n’en savait pas plus qu’elle avant cette révélation, eut beau l’assurer que Dieu n’était en nous que par la grâce, elle ne put le croire, tant elle était sûre du contraire [5.1] ~.

La grandeur de Dieu donne valeur à ce que nous retranchons et donnons de nous-mêmes, comme la soie que file le ver. Difforme, il meurt, et sort un papillon blanc très gracieux. L’âme ne sait d’où a pu lui venir un si grand bien, elle est animée d’une sollicitude pleine d’angoisse tout comme le papillon qui vole et ne sait où se poser [5.2]. Si nous n’avons pas de volonté sinon de s’attacher à celle de Dieu, ne cherchons pas ailleurs la grâce de l’union, la paix est donnée en cette vie.

La volonté de Dieu ? ~ Que nous soyons parfaites … le Seigneur ne demande que deux choses : l’amour de Dieu et l’amour du prochain … en récompense de celui que nous avons pour le prochain Il fait croître de mille manières celui que nous avons pour Lui-même ~ C’est l’union et non pas ~ alguna suspencioncilla en la oracion de quietud ~ [5.3] Allons toujours au-delà ~ jamais l’amour ne demeure inactif - el amor jamàs està ocioso ~ [5.4] 13.

Sixièmes demeures : Les épreuves par louanges, maladies, crainte d’illusion ~ la grâce … est alors tellement cachée, que l’âme n’aperçoit pas alors en elle la plus petite étincelle d’amour de Dieu … Ce n’est plus à ses yeux qu’un rêve et une chimère [6.1] ~. Mais Dieu réveille l’âme par des étincelles d’amour qui viennent directement de lui, à la différence des ivresses des goûts spirituels [6.2]. Paroles de Dieu qui confèrent certitude et paix [6.3]. Ravissements, vue des grandeurs de Dieu [6.4]. Vol d’esprit, une vague puissante qui arrive de la source des eaux, lumière et connaissance, vision [6.5]. Peine d’exil du papillon impuissant à voler où il voudrait ; désir dont il faut faire diversion ; jubilation éprouvée par François et par Pierre d’Alcantara [6.6].

L’âme comprend la grandeur divine et regrette son ingratitude ; s’occuper des choses divines et fuir les corporelles est un égarement : la méditation de l’humanité de Jésus est nécessaire ; l’âme désire aimer et ne le peut [6.7]. Vision intellectuelle qui dure plusieurs jours et même parfois plus d’un an, bien différente des visions imaginaires fugaces : c’est la présence et proximité divine (ou d’un saint, sans paroles), dont la certitude est beaucoup plus grande que celle des sens. La paix et l’humilité prouvent qu’il ne s’agit pas d’une illusion. Conseils sur le choix d’un confesseur et sur la discrétion [6.8]. La véritable vision imaginaire est soudaine et imprévue, et génère et la paix et la certitude ; il ne faut jamais la demander [6.9]. Vision intellectuelle laissant une forte empreinte, où on découvre comment toutes les créatures se voient en Dieu qui les renferme toutes. [6.10]. Solitude extrême de la séparation d’avec Dieu – ne dure que quelques heures tout au plus car le danger de mort est grand ; elle se manifeste par des cris et le corps demeure brisé. L’âme ne redoute ensuite plus rien.

Septièmes demeures : ~De même que Dieu a dans le ciel son séjour, de même il a dans l’âme une résidence, où Il habite seul. C’est, si vous voulez, un second ciel ; il est très important pour nous, mes sœurs, de ne pas nous représenter notre âme comme quelque chose de ténébreux. ... Pourvu qu’elle ne soit pas infidèle à Dieu, jamais, à mon sens, Il ne manquera de lui donner cette vue si claire de Sa présence [7.1] ~. Dans le mariage spirituel, l’esprit de l’âme est devenu une même chose avec Dieu, comme deux cierges unis d’une même lumière, une eau du ciel mêlée à une source, un filet d’eau dans la mer, une lumière provenant de deux fenêtres et mêlées dans une pièce [7.2]. ~ La transformation qui s’est opérée en elle est si grande, qu’elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe ni au ciel qui l’attend, ni à la vie, ni à l’honneur... l’âme n’a plus de ravissements ~ les troubles ont entièrement disparus, la colombe trouve le rameau d’olivier [7.3].

On est vraiment spirituel quand on se fait l’esclave de Dieu. Soyez l’esclave de toutes vos sœurs. Cherchez le repos à l’intérieur, non plus à l’extérieur ; la vigueur rejaillit de la cave mystique au faible corps. ~ Ne visez pas à faire du bien au monde entier, contentez-vous d’en faire aux personnes dans la société desquelles vous vivez [7.4] ~. Humilité ! Que ce soit une consolation de vous délecter dans ce château intérieur sans avoir besoin d’en demander permission à vos supérieurs. Vous trouverez le repos en tout car vous garderez l’espoir d’y retourner.

Terminons par quelques extraits de ces demeures de l’âme :

Premières demeures :

Nous pouvons considérer notre âme comme un château, fait d'un seul diamant ou d'un cristal parfaitement limpide, et dans lequel il y a beaucoup d'appartements, comme dans le ciel il y a bien des demeures. […] Pour moi, je ne vois rien à quoi l'on puisse comparer l'excellente beauté d'une âme et son immense capacité.14.

Sixièmes demeures :

C'est bien différent de tout ce que nous pouvons obtenir ici-bas par nos efforts, bien différent même des goûts spirituels dont nous avons parlé. Souvent lorsqu'on y pense le moins et qu'on n'a pas l'esprit occupé de Dieu, Sa Majesté réveille l'âme tout à coup : on dirait une étoile filante ou un coup de tonnerre. On n'entend cependant aucun bruit, mais l'âme comprend parfaitement que Dieu l'a appelée. Elle le comprend même si bien, que parfois, surtout au début, elle tremble, elle gémit, sans souffrir aucun mal. Elle sent qu'elle vient de recevoir une délicieuse blessure.15.

Cette peine la pénètre jusqu'aux entrailles, et qu'on les lui arrache, semble-t-il, quand le divin Archer retire la flèche dont il l'a percée, tant est vif le sentiment de l'amour qu'elle lui porte. Voici une pensée qui m'est venue. Ne serait-ce pas que du sein de ce brasier enflammé qui est mon Dieu une étincelle a jailli et est venue toucher l'âme, lui faisant sentir l'ardeur de cet incendie ? 16.

Elle ne croyait pas que les iniquités d'aucune créature puissent égaler les siennes, parce qu'elle ne pouvait se persuader qu'il y en ait une seule que Dieu ait aussi longtemps supportée, ni qu'il ait comblée de tant de faveurs.17.

Il est des âmes — et beaucoup s'en sont ouvertes à moi — qui, une fois élevées par Notre-Seigneur à la contemplation parfaite, voudraient toujours y demeurer, mais cela n'est pas possible. Toutefois, il est certain qu'après cette faveur de Dieu, elles se trouvent dans l'impuissance de discourir comme auparavant sur les mystères de la passion et de la vie de Jésus-Christ. La cause, je l'ignore, mais le fait est que communément l'esprit se trouve ensuite peu capable de méditation. Voici peut-être d'où cela provient. Dans la méditation, tout consiste à chercher Dieu ; une fois qu'il est trouvé et que l'âme a pris l'habitude de ne plus le chercher que par les actes de la volonté, elle ne veut plus se fatiguer en faisant agir l'entendement. Je crois aussi qu'une fois la volonté enflammée, cette généreuse puissance voudrait, si c'était possible, se passer du secours de l'entendement.18.

Septièmes demeures :

On peut comparer l'union à deux cierges de cire si rapprochés qu'ils ne donnent qu'une seule lumière, ou encore à la mèche, à la flamme et à la cire du cierge, qui ne font qu'un. Néanmoins, on peut séparer les deux cierges, de sorte qu'ils subsistent séparément ; on peut aussi diviser la mèche d'avec la cire. Ici, on dirait l'eau du ciel qui tombe dans une rivière ou une fontaine et se confond tellement avec elle, qu'on ne peut plus ni les diviser ni distinguer quelle est l'eau de la rivière et quelle est l'eau du ciel. Ou bien c'est un petit ruisselet qui se jette dans la mer et qu'il est impossible d'en séparer ; ou bien encore, une grande lumière qui pénètre dans une pièce par deux fenêtres, et, quoique divisée au moment où elle y arrive, ne forme plus ensuite qu'une seule lumière.19.

Le premier [effet de la nouvelle vie en Dieu] est un oubli de soi si complet, qu'il semble véritablement que cette âme n'ait plus d'être. La transformation qui s'est opérée en elle est si grande, qu'elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe ni au ciel qui l'attend, ni à la vie, ni à l'honneur, parce qu'elle est tout entière appliquée à procurer la gloire de Dieu.20.

Ce qui distingue cette Demeure, c'est, encore une fois, qu'il ne s'y rencontre presque jamais de sécheresse, ni de ces troubles intérieurs qui se produisent à certains moments dans toutes les autres. L'âme y est presque toujours dans le repos, elle n'a aucune crainte…21.


Je donne l’oeuvre dernière intégrale compte tenu des milliers de carmélites qui s’en sont nourries – tout en utilisant un corps réduit pour les conseils spécifiques et des disgressions.

Le Château intérieur

CE TRAITÉ, INTITULÉ « LE CHÂTEAU INTÉRIEUR », A ÉTÉ ÉCRIT PAR THÉRÈSE DE JÉSUS, RELIGIEUSE DE NOTRE-DAME DU MONT­CARMEL, POUR SES SOEURS ET SES FILLES, LES RELIGIEUSES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES.

J H S

1. L'obéissance m'a imposé peu d'ordres qui m'aient paru aussi diffi­ciles à exécuter que celui d'écrire en ce moment sur l'oraison. D'abord, le Seigneur ne me donne, semble-t-il, ni inspiration ni désir pour un tel travail ; ensuite, depuis trois mois, ma tête est si faible et il s'y fait un tel bruit, que j'ai déjà bien de la peine à écrire pour les affaires indispensables. Pourtant, sachant que la force de l'obéissance rend d'ordinaire aisé ce qui paraît impossible, je me mets de grand coeur à l'oeuvre, malgré toute la peine qu'en éprouve ma nature, car le Seigneur ne m'a pas donné assez de vertu pour avoir à lutter avec des maladies continuelles, des occupations de toutes sortes, sans ressentir de bien vives répugnances. Que Celui qui a fait en ma faveur des choses plus difficiles daigne se charger encore de celle-ci ! C'est en sa miséricorde que je mets ma confiance.

2. A vrai dire, je ne pourrai guère ajouter, je crois, à ce que j'ai dit dans plusieurs autres traités que l'obéissance m'a fait écrire ; je crains même de répéter presque les mêmes choses. Voyez les oiseaux auxquels on apprend à parler : ils ne savent que ce qu'on leur enseigne ou ce qu'ils entendent, et ils le répètent sans fin. Eh bien ! je suis semblable à eux, au pied de la lettre. Si donc le Seigneur veut que je dise quelque chose de nouveau, il me le fournira, ou bien il me remettra en mémoire ce que j'ai dit ailleurs. Ce serait déjà pour moi une vraie satisfaction, car j'ai la mémoire si mauvaise, que je m'estimerais heureuse de retrouver certaines choses qui, assurait-on, étaient bien dites, et qui peut-être seront perdues. Mais quand le Seigneur ne m'accorderait pas même cette faveur, et quand ce que je dirai serait sans utilité aucune, j'aurai toujours le profit de m'être fatiguée et d'avoir augmenté mon mal de tête par amour de l'obéissance.

3. Je commence donc à exécuter ce qu'elle me prescrit, aujourd'hui, fête de la très sainte Trinité de l'année 1577 /1, en ce monastère de Saint-Joseph du carmel de Tolède, où je me trouve actuellement. Je me soumets, pour tout ce que je dirai, au jugement de ceux qui me commandent d'écrire et qui sont des hommes d'un grand savoir. Si j'avance quelque chose qui ne soit pas conforme à l'enseignement de la Sainte Église catholique romaine, ce sera par ignorance, et non par malice : c'est certain. Je peux assurer de même que je suis entièrement soumise à cette Sainte Église, que je l'ai toujours été, et qu'avec la grâce de Dieu je le serai toujours. Le Seigneur soit à jamais béni et glorifié ! Amen.

4. L'un de ceux qui m'ont ordonné d'écrire m'a dit que les religieuses de ces monastères de Notre-Dame du Mont-Carmel ont besoin qu'on leur explique certains points douteux concernant l'oraison : à son avis, des femmes comprendront mieux le langage d'une autre femme, et, compte tenu de l'affection qu'elles me portent, mes paroles leur feront plus d'impression que d'autres. Enfin, il est certain que si je dis quelque chose de juste, elles en retireront une certaine utilité. C'est donc à elles que je m'adresserai dans cet écrit ; et d'ailleurs, il serait déraisonnable de penser qu'il puisse être utile à d'autres. Si l'une de mes soeurs saisit l'occasion de donner quelques louanges de plus à Notre-Seigneur, je me considérerai comme très redevable à ce divin Maître, et sa Majesté sait bien que je n'ai pas d'autre ambition. Si je réussis à dire quelque chose de bon, elles comprendront parfaitement que cela ne vient pas de moi, et, en fait, il n'y a aucune raison de me l'attribuer. En juger autrement, ce serait avoir aussi peu d'esprit que j'ai moi-même d'aptitude pour traiter un tel sujet, à moins que le Seigneur, dans sa miséricorde, ne m'en fasse le don.

PREMIÈRES DEMEURES

1 Le 2 juin 1577.

CHAPITRE PREMIER

De l'excellence et de la beauté de notre âme. Comparaison destinée à les faire comprendre. Combien cette connaissance et celle des faveurs que Dieu nous accorde nous sont avantageuses. L'oraison est la porte de ce château.

1. J’étais aujourd'hui à supplier Notre-Seigneur de parler à ma place, parce que je ne savais que dire ni comment m'y prendre pour exécuter l'ordre qui m'a été donné, quand voici ce qui s' est présenté à mon esprit. J'en ferai le fondement de ce que je vais dire.

Nous pouvons considérer notre âme comme un château, fait d'un seul diamant ou d'un cristal parfaitement limpide, et dans lequel il y a beaucoup d' appartements, comme dans le ciel il y a bien des demeures /1. Et en effet, mes soeurs, si nous y réfléchissons bien, l'âme du juste n'est autre chose qu'un paradis, où le Seigneur, comme il nous l'assure lui-même, prend ses délices /2. Mais que penser, je vous h demande, de l'appartement où un Roi si puissant, si sage, si pur, si riche de tous biens, prend plaisir à résider ? Pour moi, je ne vois rien à quoi l'on puisse comparer l'excellente beauté d'une âme et son immense capacité. Non, en vérité, quelque pénétration qu'aient nos esprits, ils sont aussi impuissants à s'en faire une idée juste qu'à représenter Dieu, car c'est à son image et à sa ressemblance, il l'affirme lui-même, que nous avons été créés /3. Si cela est vrai, comme l'on ne peut pas en douter, ne nous fatigons pas à vouloir saisir la beauté de ce château. Sans doute, il est créé et, par-là même, il y a entre lui et Dieu toute la distance qui sépare le Créateur de la créature, mais il suffit que l'âme, comme sa Majesté nous l'assure, soit faite à son image pour que nous concevions quelque chose de son excellence et de sa beauté.

1. Cf. Jn 14, 2. 2. Cf. Pr 8, 31. 3. Cf. Gn 1, 26.

2. Aussi quelle pitié et quelle honte que, par notre faute, nous ne nous connaissions pas nous-mêmes et que nous ignorions ce que nous sommes ! Si l'on demandait à quelqu'un qui il est, et qu'il ne puisse pas répondre, qu'il ne sache pas davantage quel est son père, quelle est sa mère et quel est son pays, que dirions-nous, mes filles, d'une pareille ignorance ? Eh bien ! s'il y a là une stupidité étrange, la nôtre est sans comparaison plus grande encore, quand, peu soucieux d'apprendre la dignité de notre être, nous ne nous arrêtons qu'a nos misérables corps. Nous savons confusément que nous avons une âme, parce que nous l'avons entendu dire et que la foi l'enseigne ; mais les biens que peut renfermer cette âme, mais l'Hôte qui y séjourne, mais le prix inestimable qu'elle vaut, c'est à quoi nous réfléchissons rarement. De là notre négligence à conserver sa beauté. Toute notre attention se porte sur la grossière enchâssure de ce diamant, ou sur l'enceinte de ce château, que sont nos corps.

3. Ce château, remarquons-le encore, renferme de nombreuses demeures : les unes en haut, les autres en bas, d'autres sur les côtés. Enfin, au centre au milieu de toutes les autres, se trouve la principale, où se passent entre Dieu et l'âme les choses les plus secrètes. Il faut que vous reteniez bien cette comparaison : peut-être Dieu permettra-t-il qu'elle me serve à vous faire connaître quelque chose des grâces si diverses qu'il daigne accorder aux âmes. Je me bornerai à ce dont j'aurai l'intelligence : ces faveurs, en effet, sont en si grand nombre qu'il n'y a personne qui puisse les comprendre toutes, encore moins une misérable créature comme moi. Si le Seigneur vous les accorde, ce sera pour vous une grande consolation de savoir qu'il peut le faire. Quant à ceux qui ne les ont pas reçues, ils saisiront l'occasion de louer son infinie bonté. De même que la considération des beautés du ciel et des joies des bienheureux, loin de nous nuire, provoque notre allégresse et nous excite à mériter le bonheur dont jouissent les élus, ainsi notre âme tirera profit de savoir qu'un Dieu si grand peut, dans cet exil, se communiquer à des vers de terre aussi répugnants que nous. Elle en aimera davantage une si excessive Bonté, une Miséricorde qui n'a pas de limites.

Quant à moi, je tiens pour certain que celui qui s'offensera d'apprendre que Dieu peut, dès l'exil, favoriser ainsi une âme, sera bien dépourvu et d'humilité et d'amour pour le prochain. Car, autrement, comment ne pas être heureux que Dieu accorde ces faveurs à notre frère, quand d'ailleurs cela ne l'empêche pas de nous les accorder à nous-mêmes ? Comment ne pas se réjouir qu' il fasse paraître les merveilles de sa grâce envers qui bon lui semble ? Parfois, il n'a d'autre dessein que de les manifester, ces merveilles. Lui-même l'affirma quand, à propos de l'aveugle auquel il rendit la vue, ses apôtres lui demandèrent si cette infirmité devait être attribuée aux péchés de cet homme ou à ceux de ses parents /4. Ainsi, lorsqu'il accorde ces grâces à certaines âmes, ce n'est pas toujours parce qu'elles sont plus saintes que celles à qui il les refuse ; mais c'est afin de faire éclater sa puissance, comme nous le voyons en saint Paul et en la Madeleine ; c'est aussi afin d'être loué dans ses créatures.

4. On dira peut-être que ce sont là des choses qui paraissent impossibles et qu'il est bon de ne pas scandaliser les faibles. A cela, je réponds que c'est un moindre mal de voir ceux-ci les révoquer en doute, que de priver ceux que Dieu en gratifie du profit qu'ils doivent en retirer. Ces derniers y trouveront le sujet d'une vive consolation et en aimeront davantage Celui qui, en possession de la puissance et de la majesté souveraines, signale ainsi sa miséricorde. D'ailleurs, je suis certaine qu'un tel danger n'existe pas pour les personnes auxquelles je m'adresse. Elles savent, elles croient fermement, que Dieu donne à ses créatures des signes d'amour beaucoup plus étonnants encore. Quant à moi, je sais très bien que quiconque n'en est pas convaincu n'en fera jamais l'expérience, car Dieu aime extrêmement que l'on ne pose pas de limites à ses œuvres. Donc, nies soeurs, que cela ne vous arrive jamais. Je m'adresse à celles que le Seigneur ne conduirait pas par cette voie.

5. Revenons maintenant à notre beau et délicieux château, et voyons comment nous pourrons y entrer. Mais, dira-t-on, c'est déraisonner de parler ainsi, car si ce château est l'âme elle-même, il est clair qu'elle n'a pas à y entrer ; ce serait aussi peu sensé que de dire à quelqu'un d'entrer dans une pièce où il serait déjà. Mais il faut que vous le compreniez, il y a une grande différence entre y être et y être. Beaucoup

4. Cf. Jn 9, 2-3.

d'âmes restent dans l'enceinte extérieure, où se tiennent les gardes. Elles ne se mettent pas en peine de pénétrer à l'intérieur et de savoir ce que contient une si riche demeure, ni quel est celui qui l'habite, ni même quels appartements elle renferme. Vous devez avoir vu dans certains livres sur l'oraison que l'on conseille à l'âme de rentrer en elle-même /5. Eh bien ! c'est précisément cela.

6. Un grand théologien /6 me disait que les âmes qui ne font pas oraison ressemblent à un corps paralysé ou perclus, qui a des pieds et des mains, mais qui ne peut les mouvoir. Et, en effet, il se rencontre des âmes si malades et si habituées à vivre au milieu des choses exté­rieures, qu'il n'y a pas moyen de les en extraire : elles semblent impuis­santes à rentrer en elles-mêmes. Par une longue habitude de vivre avec les reptiles et les bêtes qui sont aux alentours du château, elles leur sont devenues presque semblables. Elles, si nobles par nature et capables de converser avec Dieu même, se trouvent comme frappées d'impuis­sance. Si ces âmes ne s'efforcent pas de comprendre leur état misé­rable et d'y apporter remède, il arrivera que pour n'avoir pas voulu porter leurs regards vers leur intérieur elles seront changées en statues de sel, comme il advint à la femme de Lot pour avoir regardé en arrière /7.

7. Autant que je peux le comprendre, la porte par où l'on entre dans ce château, c'est l'oraison et la considération. Ici, je ne distingue pas l'oraison mentale de l'oraison vocale, car, pour qu'il y ait oraison, il faut qu'il y ait considération. En effet, une oraison où l'on ne considère pas à qui l'on s'adresse, ce que l'on demande, ce que l'on est et la dignité de celui à qui l'on parle, ne peut, à mon avis, s'appeler oraison, bien qu'on y remue beaucoup les lèvres. Quelquefois cependant, l'oraison sera réelle sans que l'on s'applique à ces réflexions ; cela viendra de ce que l'on s'y sera appliqué d'autres fois. Mais si quelqu'un avait l'habitude de parler au Dieu de Majesté comme il parlerait à son esclave, sans prendre garde s'il dit bien ou mal, et se contentant d'arti­culer ce qui lui vient à la bouche ou ce qu'il a fini par retenir par coeur, je n'appelle pas cela une oraison. Et plaise à Dieu qu'aucun chrétien

5. Allusion probable au Troisième Abécédaire d'Osuna, de même qu'à Bernardino de Laredo, Subida del Monte Si6n.

6.0n ne sait pas de qui il s'agit.

7.Cf. Gn 19, 26.

ne prie de la sorte ! Quant à vous, mes soeurs, j'espère de la bonté de Notre-Seigneur que cela ne vous arrivera pas, habituées comme vous l'êtes à vous occuper des choses intérieures, ce qui est d' un grand secours pour ne pas tomber dans une pareille stupidité.

8. Ainsi, ne nous adressons pas à ces âmes percluses. Si le Seigneur ne vient lui-même leur commander de se lever, comme à ce paraly­tique qui avait passé trente ans sur le bord de la piscine /8, elles sont bien à plaindre et courent un grand danger. Parlons à ces autres âmes qui, d'une façon ou d'une autre, entrent dans le château. Quoique bien engagées encore dans le monde, elles ont de bons désirs ; quelquefois — de loin en loin, il est vrai — elles se recommandent à Notre-Seigneur et réfléchissent sur elles-mêmes, un peu à la hâte cependant. Une fois ou deux dans le mois, elles récitent des prières, mais ordinairement l'esprit rempli de mille affaires, qui absorbent leurs pensées. C'est qu'elles y sont encore bien attachées, et là où est notre trésor, là est aussi notre coeur /9. Pourtant elles s'efforcent de s'en dégager de temps en temps, et certes, c'est une grande chose, pour trouver la porte, que de se connaître et de voir qu'on n'est pas sur le bon chemin. Enfin, elles entrent dans les premières pièces, les plus basses ; mais il s'y introduit avec elles une foule d' animaux malfaisants, qui les empêchent de voir la beauté du château et d'y demeurer tranquilles. Néanmoins, c'est déjà beaucoup d'être entré.

9. Cela, mes soeurs, vous semblera peut-être hors de propos, puisque, par la bonté du Seigneur, vous n'êtes pas du nombre de ces personnes. Mais il faut que vous preniez patience, car je ne saurais autrement vous expliquer, comme je les comprends, certaines choses intérieures concernant l'oraison. Et encore, Dieu veuille que je réussisse à bien m'exprimer ! Ce que je voudrais vous expliquer est très difficile à saisir quand l'expérience fait défaut. Mais si vous avez cette expérience, vous verrez que je ne peux me dispenser d'évoquer en passant certains points qui, je l'espère de la miséricorde du Seigneur, ne nous concerneront jamais.

8. Cf. Jn 5, 5. Le Père Gratien a remplacé « trente » par « trente-huit ».

9. Cf. Mt 6, 21.

CHAPITRE 2

Obscurité d'une âme en état de péché mortel et comment Dieu le fit voir à quelqu'un. De la connaissance de soi. Ce qui en est dit est fort utile et certains points méritent l'attention. Comment il faut se représenter les Demeures de ce château.

I. Avant d'aller plus loin, je veux vous faire voir le spectacle qu'offre ce château si resplendissant et si beau, cette perle orientale, cet arbre de vie planté au milieu même des eaux vives de la vie, qui est Dieu /1, cette âme, en un mot, lorsqu'elle tombe dans un péché mortel. Il n'est pas de ténèbres plus épaisses, rien qui approche de cette obscurité et de cette noirceur. N'en cherchez pas d'autre cause que celle-ci : ce même Soleil, qui lui donnait tant de splendeur et de beauté, bien qu'il soit au centre de cette âme, y est comme s'il n'y était pas, en ce sens qu'elle ne participe plus à sa lumière, elle est pourtant aussi apte à jouir de la divine Majesté que le cristal à réfléchir la splendeur du soleil. En cet état de péché mortel, rien ne lui profite et toutes ses bonnes oeuvres sont stériles quant à l'acquisition de la gloire. Et, en effet, ce qui ne procède plus du principe qui fait que notre vertu est vertu — je veux dire de Dieu —, ce qui s'accomplit dans l'actuelle séparation de lui, ne peut être agréable à ses yeux. Aussi bien, l'intention de celui qui commet le péché mortel n'est-elle pas de contenter Dieu, mais de faire plaisir au démon. Or, ce dernier étant les ténèbres mêmes, la pauvre âme devient avec lui une seule et même obscurité.

2. Je connais une personne à laquelle Notre-Seigneur voulut bien montrer l'état où se trouvait une âme qui a péché mortellement /2. Elle assure que si l'on comprenait ce que c'est, nul ne se résoudrait à pécher, faudrait-il, pour en fuir les occasions, s'exposer aux plus grandes peines que l'on puisse imaginer. De là, pour elle, un immense désir de voir tout le monde comprendre cette vérité. Puisse cela vous exciter, mes

1. Cf. Ps 1, 3.

2. Dans ce passage, comme en plusieurs autres, Thérèse parle d'elle-même (cf. Rela- tion 24, 2).

filles, à prier Dieu avec ardeur pour ceux qui se trouvent en pareil état et qui ne sont plus qu'obscurité, eux et leurs oeuvres !

D'une source parfaitement claire, il ne sort que des ruisseaux également limpides : ainsi en est-il d'une âme en état de grâce. Ses oeuvres sont souverainement agréables aux yeux de Dieu et des hommes, parce qu'elles procèdent de cette source de vie où l'âme se trouve placée, semblable à un arbre planté au milieu des eaux et qui n'aurait sans elles ni fraîcheur ni fécondité, parce qu' il y puise sa nourriture, sa verdeur et l'excellence de ses fruits. Quand une âme, au contraire, s'est éloignée par sa faute de cette source de vie et qu'elle s'est fixée en une autre aux ondes extrêmement noires et fétides, tout ce qui s'en échappe n'est plus qu'abomination et souillure.

3. Il faut remarquer ici que la source, ou, si vous le voulez, le resplendissant soleil qui est au centre de l'âme, ne perd pas son éclat, sa beauté. Il continue à y séjourner et rien ne peut lui ravir cette beauté. Supposez que sur un cristal exposé au soleil, on vienne à placer une étoffe extrêmement sombre le soleil dardera encore sur cette étoffe, mais évidemment ses rayons n'agiront plus sur le cristal.

4. O âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ, ouvrez les yeux sur votre état et prenez pitié de vous-mêmes ! Comment, sachant ces vérités, ne faites-vous pas un effort pour enlever la poix du péché qui couvre votre cristal ? Songez-y, si la mort survient, jamais vous ne jouirez de la lumière de ce resplendissant soleil. 0 Jésus ! quel spectacle que celui d'une âme séparée d'une telle lumière ! Qu'il est triste, l'état où se trouvent les appartements du château ! Quel trouble s'empare des sens, qui en sont les habitants ? Quant aux puissances, qui remplissent les fonctions d'alcades, d'intendants et de maîtres d'hôtel, comme elles sont aveugles, comme elles remplissent mal leur office ! Pour tout dire, le sol où l'arbre se trouve planté est le démon lui-même. Dès lors, quel fruit cet arbre peut-il produire ?

5. Un homme d'une grande spiritualité me disait un jour que, quoi que fasse une personne en état de péché mortel, il ne s'en étonnait pas ; ce qui l'étonnait, c'était qu'elle n'en fasse pas davantage. Que Dieu, dans sa miséricorde, nous garde d'un si grand niai! Du reste, rien en cette vie ne mérite ce nom, si ce n'est le péché, qui entraîne avec lui des maux que l'éternité ne verra pas finir. Voilà, mes filles, ce que nous devons craindre, voilà ce dont nous devons, dans nos oraisons, demander à Dieu de nous préserver. Et, en effet, s'il ne garde la cité, c'est en vain que nous travaillerons , car nous ne sommes que vanité.

La personne dont j'ai parlé disait qu'elle avait retiré deux avantages de cette grâce que Dieu lui accorda. D'abord, elle en conçut une crainte extrême de l'offenser : sans cesse elle le suppliait de la préserver d'une chute dont les suites sont si épouvantables. En second lieu, ce fut pour elle un miroir d'humilité, où elle découvrait comment le bien que nous faisons a son principe, non en nous, mais en cette source où est planté l'arbre de nos âmes, en ce soleil divin qui féconde nos oeuvres. Cette vérité, ajoutait-t-elle, lui apparut si claire, que depuis, lorsqu'elle faisait ou voyait faire à d'autres quelque bonne action, elle remontait à Celui qui en est le principe, comprenant parfaitement que nous ne pouvons rien sans son secours. Puis, sans retard, elle bénissait Dieu, et d'ordi­naire, quelque bonne oeuvre qu'elle accomplisse, elle perdait tout souvenir d'elle-même.

6. Certes, ce ne serait pas un temps perdu, mes soeurs, que celui que nous aurions passé, vous à lire cela et moi à l'écrire, si nous en reti­rions ces deux avantages. Les docteurs, les gens compétents en ces matières savent fort bien tout cela, mais nous autres femmes, avec notre peu de pénétration, nous avons besoin d'être aidées de toutes manières. C'est peut-être pour cela que le Seigneur permet que des comparaisons de ce genre viennent à notre connaissance. Qu' il daigne, dans sa bonté, nous faire la grâce d'en tirer profit !

7. Ces choses intérieures sont si difficiles à saisir, qu'une personne aussi ignorante que moi dira forcément bien des paroles superflues, extravagantes même avant d'en dire une qui soit juste. Il faut de la patience pour me lire : mais il m'en faut bien, à moi, pour écrire ce que je ne sais pas ! Oui, vraiment, il m'arrive quelquefois de prendre la plume à la façon d'une personne idiote, qui ne sait que dire ni par où commencer. Ce que je sais très bien, c'est qu'il vous est d'une très grande utilité que j'explique ici de mon mieux certains points de la vie spirituelle. Sans cesse nous entendons parler de l'excellence de l'oraison — nos Constitutions d'ailleurs nous prescrivent d'y passer de longues heures — mais on se borne à nous dire ce que nous pouvons par nous-mêmes. Quant à ce que le Seigneur opère dans une âme — j'entends surnaturellement — c'est ce qu'on explique très peu. Lorsqu'on nous le dira, qu'on nous l'expliquera d'une manière appro­fondie, nous goûterons une très vive consolation à contempler cet édifice intérieur et céleste, si peu connu des mortels, bien que beaucoup le voient en passant. Notre-Seigneur, au moyen d'autres écrits que j'ai composés, a déjà donné un peu de lumière sur ce sujet. Mais je me rends très bien compte que, sur certains points, j'ai maintenant plus de lumières que je n'en avais alors, spécialement sur les plus difficiles. L'inconvénient, je le redis encore, c'est que, pour les aborder, il me faudra parler d'une foule de choses très connues. Avec un esprit aussi inculte que le mien, il ne peut en être autrement.

8. Mais revenons à notre château et à ses nombreuses demeures. Il ne faut pas vous figurer ces demeures les unes à la suite des autres, comme une enfilade d' appartements. Portez vos regards au centre : c'est la pièce, le palais où le Roi séjourne. Il en est à peu près comme du palmier : avant d'arriver à son fruit, on rencontre une multitude d'écorces dont il est entouré. De même ici, autour de la pièce centrale, on en trouve une multitude d'autres ; il y en a également au-dessus : car en se représentant les choses de l'âme, il faut de l'ampleur, de l'étendue, de la magnificence. Aussi bien, nulle exagération à craindre, puisque la capacité de l'âme dépasse de beaucoup ce que nous pouvons imaginer. Enfin, toutes les parties de ce château reçoivent les rayons du soleil qui réside en ce palais. Voici une remarque importante : ne contraignez pas, n'enchaînez pas une âme d'oraison, quel que soit d'ailleurs son degré d'avancement. Laissez-la circuler librement dans ces différentes demeures : en haut, en bas, sur les côtés ; et puisque Dieu lui-même l'a faite si noble, qu'elle ne se fasse pas violence pour demeurer long­temps dans une même pièce, ne serait-ce qu'en celle de la connais­sance de soi. N'allez pas cependant vous méprendre sur mes paroles. Cette connaissance de soi est tellement nécessaire, même aux âmes admises par Dieu dans sa propre demeure, que jamais, si élevées soient-elles, elles ne doivent s'en départir. Au reste, quand bien même elles le voudraient, elles ne le pourraient pas, car l'humilité est semblable à l'abeille, qui travaille sans relâche à l'intérieur de la ruche à miel, sans quoi, tout serait perdu. Mais considérez l'abeille : elle ne cesse pas de sortir et de prendre son vol pour aller butiner sur les fleurs. Que l'âme appliquée à la connaissance de soi fasse de même. Si elle veut m'en croire, elle prendra de temps en temps l'essor pour consi- dérer la grandeur et la majesté de son Dieu. Là, bien mieux qu'en elle- même, elle découvrira sa propre bassesse et sera moins importunée par les reptiles qui ont leur entrée dans les premières pièces du château, celles où l'on s'exerce à la connaissance de soi. Je le répète, Dieu lui fait une grande grâce en l'appliquant à cette connaissance, mais enfin, le plus vaut bien le moins, comme l'on dit. Croyez-moi, nous ferons de bien meilleure vertu en nous attachant à la vertu de Dieu, qu'en nous collant à notre limon.

9. Je ne sais si je me suis suffisamment expliquée. En effet, cette connaissance de soi est si importante, que sur ce point je redouterais la moindre négligence, même si vous étiez déjà élevées jusqu'aux cieux ; car tant que nous sommes sur cette terre, rien ne nous est plus utile que l'humilité. Ainsi, je le répète, il est très bon, il est excellent de s'efforcer d'entrer dans la Demeure où l'on s'exerce à cette connaissance, avant de vouloir prendre son vol vers les autres, car c'est le chemin qui y conduit. Et si nous avons le moyen de marcher sur un terrain sûr et uni, pourquoi vouloir prendre des ailes pour voler ? Faisons plutôt en sorte d'avancer toujours plus. Mais, à mon avis, nous n'arriverons jamais à bien nous connaître si nous ne nous efforçons de connaître Dieu. C'est en contemplant ses grandeurs que nous découvrirons notre bassesse, en envisageant sa pureté que nous verrons nos souillures, en considérant son humilité que nous reconnaîtrons combien nous sommes loin d'être humbles.

10. Il y a en cela deux avantages. D'abord, il est clair qu'une chose blanche paraît beaucoup plus blanche à côté d'une noire, et une noire à côté d'une blanche. Ensuite, notre intelligence et notre volonté s'ennoblissent et deviennent plus capables de toute sorte de bien, par-là même que nous les portons alternativement sur Dieu et sur nous-mêmes. Si, au contraire, nous ne sortons jamais de la fange de nos misères, il en résulte bien des inconvénients. En parlant tout à l'heure des âmes en état de péché mortel, nous disions combien est noir et infect tout ce qui s'échappe d'elles. Il n'en est pas de même ici, Dieu nous en préserve ! et ce n'est qu'une simple comparaison. Mais enfin, si nous demeurons toujours enfoncés dans notre misérable soi, jamais le courant de nos oeuvres ne sera exempt de la fange des craintes, de la pusillanimité, de la lâcheté, des pensées telles que celles-ci : Fait-on, oui ou non, attention à moi ? En marchant par ce chemin, ne m'arrivera-t-il pas malheur ? Oserai-je bien entreprendre cette bonne oeuvre ? N'y a-t-il pas là de l'orgueil ? Convient-il qu'une misérable comme moi s'occupe d'une chose aussi relevée que l'oraison ? Si l'on me voit marcher par un chemin qui n'est pas celui de tout le monde, ne me jugera-t-on pas meilleure que les autres ? Les extrêmes ne valent rien, même en fait de vertu ; pécheresse comme je suis, je ne ferai que tomber de plus haut. Peut-être ne persévérerai-je pas et ferai-je tort à la piété. Une personne telle que moi ne doit pas se singulariser.

11. Oh ! mes filles, à combien d'âmes le démon doit-il avoir causé d'immenses préjudices par des pensées de ce genre ! Et tout cela, avec bien d'autres choses encore que je pourrais dire, elles le prennent pour de l'humilité. Cela vient d'un manque de lumières. La connaissance de nous-mêmes dévie, et si nous ne sortons jamais de notre propre fonds, je ne m'en étonne nullement : ce mal est à craindre, et de plus grands encore. C'est pourquoi je dis, mes filles, que nous devons fixer les yeux sur Jésus-Christ, notre Bien, et sur ses saints : c'est là que nous apprendrons l'humilité véritable. Par cette voie, je le répète, notre intel- ligence s'ennoblira, et la connaissance de nous-mêmes cessera de nous rendre craintifs et rampants. Cette Demeure, bien que la moins élevée, est déjà d'une grande richesse, et si précieuse, que, si l'on sait se défaire des bêtes venimeuses qui s'y rencontrent, on ne manquera pas de passer outre. Mais terribles sont les ruses et les artifices dont le démon se sert pour empêcher les âmes de se connaître et de se rendre compte des voies dans lesquelles elles cheminent !

12.-L'expérience que j'ai de ces Premières Demeures me permettra d'en parler en toute connaissance de cause.

Donc, je le répète, ne vous représentez pas ici quelques appartements seulement, mais une infinité, car les âmes entrent dans cette Demeure de bien des façons différentes, et toutes avec bonne intention. Mais le démon, qui en a toujours une fort mauvaise, tient certainement en chacune de nombreuses légions de ses semblables, pour leur barrer le passage et les empêcher d'aller des unes aux autres, et comme les pauvres âmes ne s'en rendent pas compte, il leur joue mille mauvais tours. Il lui est hien moins facile d'agir ainsi envers celles qui sont plus proches de l'appartement du Roi. Dans les Premières Demeures, les âmes sont encore livrées au monde, plongées dans ses plaisirs, emportées par le tourbillon de ses honneurs et de ses prétentions, de sorte que les sens et les puissances, qui sont comme leurs vassaux, se trouvent destitués des forces que Dieu leur avait primitivement données. Aussi ces âmes sont-elles facilement vaincues ; et cependant, elles désirent éviter le péché, elles font des oeuvres louables. Les personnes qui se verront en cet état doivent recourir souvent et du mieux qu'il leur est possible à sa Majesté, prendre sa bienheureuse Mère et ses saints pour interces­seurs, et leur demander de combattre pour elles, puisque les gens de leur maison sont si faibles pour se défendre. Aussi bien, en quelque état que nous soyons, la force doit-elle nous venir de Dieu. Daigne sa Majesté nous la donner dans sa miséricorde ! Amen.

13. Oh ! que cette vie est misérable ! Mais comme j'ai montré ailleurs très longuement' combien il nous est nuisible de ne pas bien comprendre ce qui concerne l'humilité et la connaissance de nous-mêmes, je ne vous en dis pas davantage ici, mes filles, quoiqu'il n'y ait rien de plus important pour nous. Et Dieu veuille que j'aie dit à ce sujet quelque chose qui vous soit utile !

14. Vous devez remarquer que ces Premières Demeures ne reçoivent presque rien de la lumière qui sort du palais où habite le Roi. Sans doute, elles ne sont pas ténébreuses et noires comme lorsque l'âme est en état de péché ; cependant, la lumière en est en quelque sorte obscurcie, du moins pour celui qui se trouve dans la pièce. Je m'explique mal. La faute n'est pas à l'appartement : elle en est à ces couleuvres, à ces vipères, à toutes ces bêtes venimeuses qui s'y sont introduites avec l'âme et ne lui permettent pas de jouir de la lumière. Figurez-vous quelqu'un qui, ayant les yeux pleins de poussière et pouvant à peine les ouvrir, entrerait dans une salle où le soleil donne en plein : la salle est très claire, mais il ne jouit pas de sa clarté à cause de l'obstacle qu'il porte avec lui, ou, si vous le voulez, à cause de ces bêtes malfaisantes, qui l'obligent à fermer les yeux à tout le reste. Voilà, me semble-t-il, l'image d'une âme qui, sans être en mauvais état, se trouve, comme je le disais, tellement préoccupée par les choses du monde, tellement

5. Livre de la vie, chap. 13, § 4-6, 15; et Chemin de perfection, 10, § 3-4, 39, § 5.

absorbée par la fortune, les honneurs, les affaires, que, malgré son désir sincère de se regarder elle-même et de jouir de sa propre beauté, elle n'y arrive pas, impuissante qu'elle est à se débarrasser de tant d'entraves. Et cependant, pour entrer dans les Secondes Demeures, il faut qu'on se dégage des soins, des affaires qui ne sont pas indispensables, chacun selon son état. C'est même d'une telle importance pour arriver à la Demeure principale, que, si l'âme ne se met pas en devoir de le faire, je considère comme impossible qu'elle y parvienne jamais ; elle courra même de grands dangers dans la première, bien que déjà introduite à l'intérieur du château. C'est qu'au milieu de bêtes si venimeuses, il est bien difficile qu'une fois ou l'autre elle ne soit pas mordue.

15. Que serait-ce donc, mes filles, si après nous être affranchies de tant de pièges et avoir pénétré bien plus avant, jusque dans les demeures secrètes du château, nous venions, par notre faute, nous jeter de nouveau dans ce tumulte ? En effet, à cause de nos péchés, il se trouve sans doute bien des personnes qui, après avoir reçu de Dieu des faveurs, les perdent misérablement. Ici, nous sommes libres quant à l'extérieur. Dieu veuille que nous le soyons aussi quant à l'intérieur ! Sinon, qu'il daigne lui-même nous délivrer ! Gardez-vous, mes filles, de soins qui ne vous concernent pas. Considérez qu'il y a peu de Demeures dans ce château où l'on n'ait à livrer bataille aux démons. Il est vrai que dans quelques-unes, les gardes — c'est-à-dire, comme je l'ai indiqué, je crois, les puissances de l'âme — sont de taille à combattre, mais nous avons besoin d'une extrême vigilance pour découvrir les artifices de l'ennemi et empêcher qu'il ne nous trompe en se transfigurant en ange de lumière. Il est une multitude de choses par lesquelles il peut nous nuire, et cela en s'insinuant peu à peu, de telle façon que nous ne nous apercevons du mal que lorsqu'il est fait.

16. Je vous ai dit ailleurs que son action est comme une lime sourde qu'il est nécessaire de démasquer dès l'origine. Pour mieux vous le faire comprendre, je vais vous donner quelques exemples. Il donnera à une soeur de si violents désirs de la pénitence qu'elle n'aura de repos, semble-t-il, que lorsqu'elle sera occupée à se tourmenter. C'est un bon début, mais si la prieure a défendu de faire des pénitences sans permission, et que le démon fasse croire à cette religieuse qu'en une chose si excellente, elle peut bien passer outre ; si, de fait, elle se maltraite en secret, au point de ruiner sa santé et de se mettre hors d'état d'observer sa Règle, vous voyez à quoi cette belle ferveur va aboutir. Il inspirera à une autre un zèle très ardent pour la perfection. Chose excellente ! Mais il arrivera peut-être que la moindre petite faute de ses soeurs lui semblera un manquement grave ; elle se mettra à observer si elles en commettent, afin d'en avertir la prieure. Il pourra même se faire que ce grand zèle pour la Règle l'empêchera de voir ses propres fautes, et les autres religieuses, qui ne connaissent pas son intention et voient le soin qu'elle prend en ce qui les concerne, pourront le trouver mauvais.

17. Ce que le démon prétend en cela n'est pas peu de chose : son but est de refroidir la charité et l'amour mutuel, ce qui serait un grand mal. Comprenons-le, mes filles, la véritable perfection, c'est l'amour de Dieu et du prochain, et plus nous observerons parfaitement ces deux commandements, plus nous serons parfaites. Notre Règle et nos Constitutions ne sont que des moyens de mieux les observer. Ainsi, laissons de côté ces zèles indiscrets qui peuvent nous devenir extrêmement nuisibles, et que chacune veille sur elle-même. Ayant amplement parlé ailleurs de ce sujet, je n'en dirai pas davantage ici.

18. Cet amour mutuel est si important que je voudrais vous voir ne jamais l'oublier; au contraire, le soin de remarquer dans les autres des vétilles — qui parfois ne seront même pas des imperfections et que peut-être notre ignorance seule nous fera prendre en mauvaise part — pourrait nous faire perdre la paix de l'âme, et même la faire perdre aux autres. Voyez un peu combien cette perfection coûterait cher ! Le démon pourrait faire naître cette tentation à l'égard de la prieure, et alors elle offrirait plus de danger. Ce point demande un grand discernement, car si les choses que l'on remarque en elle vont contre la Règle et les Constitutions, il ne faut pas toujours bien les interpréter ; dans ce cas, on doit l'avertir, et si elle ne se corrige pas, le faire connaître au supérieur. Faire cela, c'est charité. Il faut en user de même envers les soeurs, lorsqu'il s'agit d'un manquement grave. Laisser tout passer par crainte de céder à la tentation, voilà ce qui serait la véritable tentation. Ce à quoi il faut bien prendre garde, c'est à ne pas s'entretenir de ces choses les unes avec les autres. On évitera ainsi les embûches du démon, qui pourrait y trouver largement son compte en introduisant l'habitude de la médisance. On ne doit en parler, je le répète, qu'aux personnes qui peuvent y apporter remède. Ici, grâce à Dieu, cet inconvénient est moins à redouter qu'ailleurs, à cause du silence continuel que nous observons, mais il est toujours bon de se tenir sur ses gardes.

SECONDES DEMEURES

CHAPITRE UNIQUE

1. Voyons maintenant quelles sont les âmes qui entrent dans les Secondes Demeures, et ce qu'elles y font. Je voudrais vous dire cela en peu de mots, parce que j'en ai longuement parlé ailleurs et que, ne me souvenant plus de ce que j'en ai dit, il me sera impossible de ne pas me répéter beaucoup. Si, du moins, je parvenais à présenter les mêmes choses sous des formes différentes, je suis sûre que vous n'en éprouveriez nulle fatigue ; c'est ainsi que la variété nous empêche de jamais nous lasser des livres si nombreux qui traitent de ces sujets.

2. Il s'agit ici des personnes qui font déjà oraison et comprennent combien il leur importe de ne pas s'arrêter dans les Premières Demeures, mais qui cependant, faute de courage, y retournent souvent, parce qu'elles ne s'éloignent pas des occasions. Il y a là un sérieux danger: néanmoins, c'est déjà une grande grâce de Dieu qu'a certains moments elles fuient les couleuvres et les autres reptiles venimeux, et qu'elles se rendent compte que cette fuite leur est avantageuse. Ces personnes, sur un certain plan, souffrent beaucoup plus que celles dont j'ai parlé tout d'abord, mais elles sont moins exposées, parce qu'elles connaissent les dangers, et elles ont l'espérance qu'elles pénétreront plus avant. Je dis qu'elles souffrent plus que les premières, parce que ces dernières sont comme des muets privés en même temps de l'ouïe et qui, par-là même, endurent plus facilement la privation de la parole. Bien que la souffrance de ceux qui entendent sans pouvoir parler soit beaucoup plus grande, la situation des premiers n'en est pas pour cela plus désirable, car enfin, c'est un grand avantage d'entendre ce que l'on nous dit. Les personnes dont je parle entendent les appels que le Seigneur leur adresse. Comme elles approchent davantage de l'appartement qu'il habite, elles se ressentent d'avoir un si bon voisin. Sa miséricorde et sa générosité sont si grandes ! Nous sommes encore au milieu de nos passe-temps et de nos affaires, parmi les plaisirs et les séductions du monde, nous tombons dans le péché et nous nous en relevons — car au milieu de tant de bêtes si venimeuses, si dangereuses et si remuantes, ce serait merveille de ne pas trébucher ou tomber —, et cependant, notre bon Maître attache, malgré tout, un tel prix à notre amour et aux efforts que nous faisons pour jouir de sa compagnie, que de temps en temps il daigne nous appeler et nous invite à nous approcher de lui. Sa voix est si douce que la pauvre âme se désole de ne pas faire sur-le-champ ce qui lui est commandé. Ainsi, je le répète, elle souffre plus que si elle n'entendait pas.

3. Je ne dis pas que cette voix, ces appels soient de même nature que ceux dont je parlerai plus loin. Ici, ce sont des paroles qu'on entend prononcer par des personnes vertueuses, ce sont des sermons, c'est une bonne lecture, et bien d'autres choses dont Dieu se sert, vous le savez, quand il veut attirer une âme, comme des maladies, des épreuves, ou encore une vérité dont il l'instruit pendant les moments donnés à l'oraison. Si peu fervente que soit cette oraison, Dieu en fait toujours grand cas.

Pour vous, mes soeurs, gardez-vous de faire peu d'estime de cette première grâce, et ne vous désolez pas non plus si vous ne répondez pas sur-le-champ à Notre-Seigneur, car il sait attendre bien des jours et même bien des années, surtout quand il voit de la persévérance et de bons désirs. La persévérance est ici ce qu'il y a de plus nécessaire ; avec elle, on ne manque jamais de gagner beaucoup. Mais ils sont terribles, les combats que sous mille formes différentes les démons livrent à l'âme, et cette dernière en souffre beaucoup plus que dans la Demeure précédente. Là elle était muette et sourde, ou du moins elle entendait peu, et elle résistait moins encore, semblable à une per­sonne qui a presque perdu l'espoir de vaincre. Ici, son esprit est plus vif, et ses puissances plus vigoureuses. D'un autre côté, les coups et les décharges de l'ennemi sont d'une telle violence qu'elle ne peut faire autrement que de les entendre. Les démons lui représentent alors les biens de ce monde, qui sont ces couleuvres dont j'ai parlé ; ils lui dépeignent ses plaisirs en quelque sorte comme éternels ; ils lui rappellent l'estime dont elle est l'objet, l'affection de ses amis et de ses parents, sa santé qu'elle va compromettre par les pratiques de pénitence, car en pénétrant dans cette Demeure, l'âme sent toujours le désir d' en embrasser quelques-unes ; enfin, ils lui objectent mille autres difficultés.

4. O Jésus ! quel tapage ne font pas ici les démons, et quelle n'est pas l'affliction de la pauvre âme ! Elle ne sait si elle doit passer outre ou retourner à la Première Demeure, car, d'autre part, la raison lui montre que c'est folie d'attribuer la moindre valeur à tous ces avantages mis en regard de ceux qu'elle ambitionne. La foi lui enseigne de quel côté se trouve son véritable intérêt. La mémoire lui représente où vont aboutir tous ces faux biens : elle lui remet sous les yeux la mort de plusieurs personnes de sa connaissance qui en avaient joui en abondance ; elle lui rappelle comment pour quelques-unes cette mort a été subite, et dans quel rapide et universel oubli elles sont tombées. Elle lui rappelle en particulier que plusieurs de ceux qu'elle a connus au comble de la pros­périté ont été ensuite foulés aux pieds par les passants, qu'elle-même a souvent traversé le lieu de leur sépulture. Elle l'oblige à arrêter ses regards sur leurs corps fourmillant d'innombrables vers. Je passe sous silence bien d'autres tableaux que la mémoire peut ici lui représenter.

En même temps, sa volonté s'incline à aimer Celui en qui elle découvre tant d' amabilités, et dont elle a reçu de si nombreux témoignages d'amour qu'elle voudrait payer de retour en quelque chose. Surtout, elle est touchée de cette pensée que ce véritable Amant ne la quitte jamais, que toujours il l'accompagne, lui donnant l'être et la vie. Sur­vient l'entendement pour lui montrer qu'aurait-elle de longues années à vivre, elle ne saurait acquérir un meilleur ami, que le monde est plein de tromperies, que ces plaisirs que le démon lui dépeint sont semés de chagrins, de soucis, de contradictions. Il lui dit que hors de ce château elle ne pourra trouver ni paix ni sécurité, qu'il est temps de ne plus fréquenter les maisons étrangères, puisque la sienne est à même de lui fournir une infinité de biens, si elle consent à l'habiter. Et qui donc rencontre ainsi dans sa propre demeure tout ce dont il a besoin, et par­dessus tout, un Hôte si excellent. qui le mettra en possession de tous les trésors imaginables, pourvu qu'il renonce à imiter les égarements de l'enfant prodigue et à se repaître comme lui de la nourriture des pourceaux ?

5. Voilà, certes, des raisons bien capables de nous faire triompher des démons. Et cependant, ô mon Seigneur et mon Dieu ! quand il s'agit des vanités du monde, quel ravage ne causent pas la coutume et le spectacle de cette multitude qui s'empresse à leur recherche ! La foi est si morte en nous, que nous donnons plus de créance à ce qui frappe nos yeux, qu'aux vérités qu'elle nous enseigne ; et pourtant, le malheur de ceux qui poursuivent ces biens visibles n'est que trop apparent. Tout le mal provient des bêtes venimeuses avec lesquelles nous sommes en contact. Voyez une personne mordue par une vipère : le venin se répand dans ses veines et tout son corps enfle. C'est ce qui nous arrive à nous-mêmes, et cela, parce que nous ne sommes pas sur nos gardes. Il est clair que, dans un tel état, il faut bien des remèdes pour guérir, et c'est une grande grâce de Dieu si l'on n'en meurt pas. Oui, en vérité, l'âme endure ici de grandes souffrances. Si le démon, surtout, reconnaît à ses dispositions, à ses qualités, qu'elle est capable d'aller loin, il rassem- blera l'enfer entier pour la faire sortir du château.

6. Ah! mon Maître ! Que ton assistance est ici nécessaire ! Sans elle, tout est impossible. Au nom de ta miséricorde, ne permet pas que cette âme se laisse tromper et qu'elle renonce à son entreprise ! Donne-lui la lumière pour reconnaître que de sa persévérance dépend tout son bien et pour savoir s'éloigner des mauvaises compagnies.

A quiconque en est là, il sera extrêmement avantageux de fréquenter ceux qui s'adonnent à la vie spirituelle, et de se lier, non seulement avec les personnes qui habitent les mêmes Demeures, mais encore avec celles qui ont déjà pénétré dans les appartements plus intérieurs. Il trouvera dans leur compagnie un grand secours, et, à force de les fréquenter, il en viendra peut-être à partager leur séjour. Mais, qu'il soit continuellement sur ses gardes pour ne pas se laisser vaincre. Si le démon le voit fermement résolu à perdre la vie, le repos et tout ce qu'il lui présente de séduisant plutôt que de retourner à la première salle du château, il lâchera prise beaucoup plus vite. Qu'il se montre homme de coeur et ne soit pas du nombre de ces soldats qui se couchaient à plat ventre pour boire, alors qu'ils marchaient au combat, je ne me souviens plus sous quel chef. Mais qu'il se persuade résolument qu'il va livrer bataille à tous les démons et que, pour vaincre, il n'est pas de meilleures armes que celles de la croix. Voici une remarque que j'ai déjà faite ailleurs, mais elle est si importante que je la répète ici. Il faut entrer dans la carrière sans penser aux consolations : ce serait une manière trop basse d'entreprendre la construction d'un édifice si magnifique et si élevé. Ceux qui construisent sur le sable verront crouler leur bâtiment ; ils n'en finiront pas avec les dégoûts et les tentations. Et, en effet, ce ne sont pas ici les Demeures où la manne tombe du ciel. Ces Demeures sont plus avant ; là tout se trouve au goût de l'âme, parce qu'elle ne veut plus que ce que Dieu veut.

7. C'est chose plaisante en vérité ! Nous sommes encore aux prises avec mille entraves, mille imperfections, nos vertus ne sont pas capables de marcher seules, elles ne font que naître — et Dieu veuille qu'elles aient commencé à paraître ! —, et avec cela, nous n'avons pas honte de vouloir des douceurs dans l'oraison, de nous plaindre des sécheresses! Que cela ne vous arrive jamais, mes soeurs. Embrassez la croix que votre Époux a portée, et comprenez bien que c'est à cela que vous devez tendre. Que celle d'entre vous qui pourra souffrir davantage pour son amour souffre davantage, et elle sera la mieux partagée. Quant au reste, que ce soit pour vous l'accessoire. Si le Seigneur vous en fait don, vous lui en rendrez de grandes actions de grâces.

8. Vous direz peut-être que pour ce qui est des épreuves extérieures, vous êtes toutes prêtes à les endurer, pourvu que Dieu vous console intérieurement. Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient, nous n'avons pas à lui donner de conseil sur les dons à nous faire. Nous pourrions l'entendre nous dire à bon droit que nous ne savons ce que nous demandons. L'unique ambition de celui qui commence à faire oraison — n'oubliez pas cela, c'est très important — doit être de travailler avec courage à rendre sa volonté conforme à celle de Dieu, de prendre toutes les résolutions, tous les moyens nécessaires pour y arriver. Du reste, soyez-en très certaines — et je le dirai plus loin — en cela consiste tout entière la perfection la plus haute que l'on puisse atteindre dans le chemin spirituel. Plus cette conformité est parfaite, plus on reçoit du Seigneur, et plus on est avancé sur ce chemin. Ne vous imaginez pas qu'il y ait là des mystères, des choses inconnues et inouïes ; non, tout notre bien est dans cette conformité. Mais si nous faisons fausse route dès les premiers pas, en voulant que le Seigneur fasse notre volonté et qu'il nous conduise comme bon nous semble, quelle solidité peut avoir notre édifice ? Faisons ce qui est en notre pouvoir et tâchons de nous défendre des bêtes venimeuses. Souvent le Seigneur veut que les mauvaises pensées nous poursuivent et nous tourmentent, sans que nous puissions nous en défaire, ou bien ce sont des sécheresses. Quelquefois même, il permet que nous soyons mordus, pour nous apprendre à mieux nous défendre et pour éprouver si nous avons un vif regret de l'avoir offensé.

9. Si donc il vous arrive de tomber, ne perdez pas courage, mais avancez toujours. Dieu saura tirer le bien de votre chute même. Vous savez que le vendeur de thériaque, pour s'assurer si sa composition est bonne, avale d'abord du poison.

Quand le combat qu'il nous faut soutenir pour entrer dans le recueil­lement ne servirait qu'à nous convaincre de notre misère et du tort consi­dérable que nous cause la dissipation, ce serait déjà quelque chose. Et peut-il y avoir un plus grand mal que de ne plus nous retrouver nous-mêmes dans notre propre demeure ? Comment espérer goûter le repos au dehors lorsqu'on n'en trouve pas chez soi, quand ces amis si intimes, ces parents si proches, avec lesquels, bon gré mal gré, nous devons continuellement vivre, je veux dire les puissances de notre âme, semblent elles-mêmes nous faire la guerre, comme pour se venger de celle que nos vices leur ont faite ? La paix, la paix, mes sœurs ! C'est la parole du Seigneur, et que de fois il l'a répétée à ses apôtres ! Croyez-m'en, si nous n'avons pas cette paix en notre demeure, si nous ne nous efforçons pas de l'y établir, nous ne la trouverons pas chez les étrangers. Qu'elle finisse, cette guerre ! Au nom du sang que notre Sauveur a versé pour nous, je le demande à ceux qui n'ont pas encore commencé à rentrer en eux-mêmes ! Quant à ceux qui ont commencé, je leur demande que la perspective du combat ne leur fasse pas lâcher pied. Qu' ils considèrent que les rechutes sont pires que les chutes. Ils connaissent leur triste état : qu'ils se confient à la miséricorde de Dieu et nullement à eux-mêmes. Alors ils verront comment sa Majesté les conduira de Demeures en Demeures, et finira par les introduire dans une région où ces bêtes cruelles ne pourront plus ni les atteindre ni les fatiguer, où eux-mêmes les tiendront en respect et se riront de leurs efforts, où, enfin, ils jouiront de beaucoup plus de biens qu'ils n'auraient pu en désirer, et cela dès cette vie.

10. Comme je le disais en commençant, j'ai déjà indiqué ailleurs comment vous devez vous comporter au milieu des troubles que le démon suscite en cette Demeure et comment, lorsqu'on essaie de se recueillir, il faut procéder, non à tour de bras, mais avec douceur, afin de pouvoir persévérer dans le recueillement. Je ne le répéterai donc pas ici. Je dirai seulement qu'à mon sens il est très utile à une âme de communiquer avec des personnes expérimentées. En effet, vous pourriez vous figurer qu'en vous livrant à des occupations nécessaires vous faites une grande brèche au recueillement. Mais, pourvu que nous n'abandonnions pas la partie, le Seigneur fera tourner toutes choses à notre avantage, même si nous ne trouvons personne pour nous instruire. Quand on s'est laissé distraire, il n'y a pas d'autre remède que de recom­mencer à se recueillir. Sinon, l'âme ira en s'affaiblissant toujours, et encore Dieu veuille qu'elle s'en aperçoive !

11. L'une d'entre vous pourrait penser que, si c'est un si grand mal de retourner en arrière, il vaudrait peut-être mieux ne pas commencer, et se tenir hors du château. Je vous l'ai déjà dit au début, et c'est du reste la parole même du Seigneur : Celui qui s'expose au péril y périrai; j'ai dit également que la porte par où l'on entre dans ce château, c'est l'oraison. Ainsi donc, nous figurer que nous entrerons dans le ciel sans entrer en nous-mêmes pour nous connaître, pour découvrir notre misère et les bienfaits de Dieu, ainsi que pour implorer sans cesse sa miséricorde, c'est une folie. Le même Seigneur nous dit aussi : Nul ne va au Père que par moi'. Je ne sais si ce sont bien là ses paroles, mais je crois que oui. Et encore : Qui m'a vu a vu le Père. Mais si nous ne posons jamais les yeux sur lui, si nous ne réfléchissons ni à nos obligations à son endroit ni à la mort qu'il a endurée pour nous, je ne sais comment nous pourrons le connaître et accomplir des œuvres pour son service. Or, quelle valeur a la foi sans les oeuvres ? Et ces dernières, à leur tour, quelle valeur peuvent-elles avoir si elles ne sont jointes aux mérites inestimables de Jésus-Christ, notre Bien ? Enfin, qui nous excitera à aimer ce divin Seigneur ? Ah! daigne sa Majesté nous faire comprendre combien nous lui avons coûté cher, et nous pénétrer de ces vérités : que le disciple n'est pas au-dessus du maître", que nous devons travailler pour arriver à la gloire, et qu'il nous est indispensable de prier, pour n'être pas à tout instant aux prises avec la tentation.

A quelque degré d'élévation que l'on soit parvenu, il ne faut jamais se croire en sûreté durant cet exil et l'on doit toujours marcher avec crainte. Quelques-uns de ces points pourront être utiles.

1. A ceux que la miséricorde de Dieu a fait sortir victorieux de ces combats et que leur persévérance a introduits dans les Troisièmes Demeures, quelles paroles adresserons-nous, sinon celles-ci : Heureux l'homme qui craint le Seigneur! Ce n'est pas une petite grâce de sa Majesté que je comprenne en ce moment le sens de ce verset en castillan. tant j'ai l'esprit peu ouvert à cet égard. Oui, c'est avec raison que nous appellerons bienheureux celui qui en est là, car, s'il ne retourne pas en arrière, il est, autant que nous en pouvons juger, dans une voie sûre pour le salut. Comprenez par là, mes soeurs, combien il importe de remporter la victoire dans les combats précédents. En retour, j'en suis persuadée, le Seigneur ne manque jamais de mettre en sûreté de cons- cience, ce qui n'est pas un mince avantage. J'ai dit : en sûreté, et j'ai mal dit, car il n'y en a pas en cette vie. Comprenez-le bien, toutes les fois que je parlerai de sûreté, cela s'entend : si l'on ne retourne pas en arrière.

2. Ah ! quelle misère que celle dc cette vie ! Il en est de nous comme de ceux qui ont les ennemis à leur porte, qui ne peuvent ni dormir ni manger sans leurs armes, et sont dans l'appréhension continuelle qu'on fasse une brèche à leur forteresse.

O mon Seigneur ! mon Bien ! comment veux-tu qu'on aime une si misérable vie ? Pour ne pas désirer, pour ne pas demander d'en sortir, il ne faut rien moins que l'espérance de la perdre pour toi, ou du moins de l'employer tout de bon à ton service, et par-dessus tout, il faut l'assurance que c'est bien ta volonté qui nous y retient. S'il en est ainsi, ô mon Dieu, eh bien ! soit, mourons avec toi, comme disait saint Thomas. Car vraiment, c'est mourir mille fois que de vivre sans toi et avec cette effrayante pensée que l'on peut te perdre pour toujours. Voilà pourquoi, mes filles, la béatitude que nous devons demander, c'est d'être en sécurité avec les bienheureux. Et, en effet, sous l'empire d'un pareil effroi, quel plaisir peut goûter celui dont tout le plaisir est de plaire à son Dieu ? Songez-y bien, des saints, qui étaient dans cette disposition, et de plus parfaites encore, sont tombés dans des péchés graves. Et nous n'avons pas l'assurance que Dieu nous tendra la main pour en sortir et pour faire pénitence comme eux. Je parle du secours particulier.

3. En vérité, mes filles, en écrivant mon effroi est tel, que je ne sais comment je peux tracer ces lignes. Je me demande même comment je peux vivre quand cette pensée se présente à mon souvenir, et elle m'est très habituelle. Ah! mes filles, demandez à sa Majesté qu'elle vive toujours en mon âme. Autrement, quelle sécurité puis-je avoir, après une existence aussi mal employée que la mienne ?

Que l'aveu de cette vérité ne vous afflige pas, comme elle vous a affligées d'autres fois, je m'en suis bien aperçue. Cela vient de ce que vous voudriez me voir une grande sainte, et vous avez raison. Je le voudrais aussi, mais que faire, si j'ai perdu ce bonheur, et cela uniquement par ma faute ? Je ne saurais me plaindre de Dieu : il y a, certes, assez mis du sien pour que vos désirs soient réalisés. Non ! je ne peux faire cet aveu sans verser des larmes ! Et quelle confusion pour moi de voir que j'écris pour des personnes qui seraient en état de m'instruire ! Qu'il m'a été pénible, cet ordre de l'obéissance ! Mais c'est pour plaire à Dieu que je m'en acquitte : qu'il daigne permettre que vous en retiriez quelque profit ! Priez-le aussi de pardonner à cette misérable et téméraire créature. Mon Dieu sait bien que je ne peux espérer qu'en sa miséricorde, et puisque je suis impuissante à changer ma vie passée, il ne me reste d'autre ressource que de recourir à cette divine miséricorde, de mettre ma confiance dans les mérites de son Fils et de la Vierge sa mère, dont je porte si indignement l'habit. Vous, mes filles, qui le portez aussi, bénissez Dieu d'être les vraies filles de cette Souveraine. Avec une Mère si parfaite, vous n'avez plus à rougir de ma misère. Imitez ses vertus, voyez aussi quelle est la grandeur de cette Souveraine et quel avantage on retire de l'avoir pour Patronne, puisque mes péchés et le fait d'être ce que je suis n'ont pu ternir le moins du monde le lustre d'un si saint Ordre.

4. Mais voici un conseil que je vous donne. Malgré la sainteté de l'Ordre et la perfection d'une telle Mère, ne vous croyez pas en sûreté. David était un grand saint, et vous savez ce que fut Salomon. Ne vous fiez ni à votre clôture ni à l'austérité de votre vie ; ne vous appuyez ni sur votre occupation constante des choses de Dieu, ni sur vos continuels exercices d'oraison, ni sur votre séparation des choses de la terre, ni sur l'horreur qu'il vous semble en avoir. Tout cela est bon ; mais, comme je l'ai dit, cela ne suffit pas pour nous ôter tout sujet de crainte. Ainsi, répétez ce verset et rappelez-le souvent à votre souvenir : Beatus vir qui timet Dominum.

5. Je ne sais plus ce que je disais, tant je me suis éloignée de mon sujet. Aussi bien, quand je reporte les yeux sur moi-même, je me sens les ailes coupées et je deviens incapable de rien dire de bon : n'y pensons donc plus pour le moment. Je reviens à ce que j'avais commencé à dire des âmes qui sont entrées dans les Troisièmes Demeures. Le Seigneur ne leur a pas accordé une petite faveur en leur faisant franchir les premières difficultés, il leur en a fait une très grande, au contraire. Par la divine bonté, ces âmes sont, je crois, nombreuses dans le monde. Elles ont un grand désir de ne pas offenser la divine Majesté elles évitent même les péchés véniels ; elles aiment la pénitence : elles ont leurs heures de recueillement ; elles emploient utilement le temps ; elles s'exercent dans les oeuvres de charité envers le prochain. Tout est bien réglé en elles : leurs paroles, leurs habits, le gouvernement de leur maison, si elles en ont une à conduire. Certes, c'est là un état digne d'envie, et rien, semble-t-il, ne peut empêcher ces âmes de pénétrer jusqu'à la dernière Demeure. Effectivement, si elles le veulent, le

Seigneur ne leur en refusera pas l'entrée, car leur disposition est excel- lente et bien propre à leur attirer toute sa faveur.

6. O Jésus ! s'en trouvera-t-il une seule parmi nous pour dire qu'elle ne veut pas d'un si grand bien, surtout si elle a déjà surmonté ce qu'il y a de plus pénible ? Nulle ne le dira, certainement. Toutes nous assurons le vouloir. Mais il faut quelque chose de plus pour que Dieu soit maître absolu d'une âme, et le dire ne suffit pas. Le jeune homme à qui Notre-Seigneur demanda s'il voulait être parfait en est la preuve. Depuis que je parle de ces Troisièmes Demeures, ce jeune homme m'est sans cesse présent à l'esprit, parce que nous faisons comme lui, au pied de la lettre. Le plus souvent, c'est de là que viennent les grandes séche­resses qu'on éprouve dans l'oraison. Il est vrai qu'elles peuvent avoir d'autres causes. Je ne parle pas de certaines peines intérieures, vraiment intolérables, qu'endurent beaucoup d'âmes vertueuses sans qu'il y ait de leur faute, et dont le Seigneur, du reste, les fait toujours sortir avec profit. Il y a aussi les souffrances causées par la mélancolie et par d'autres infirmités. Enfin, il faut, en tout, mettre à part les jugements de Dieu. Mais, à mon avis, la cause la plus ordinaire des sécheresses est celle que je viens de dire. Comme ces âmes se sentent dans la disposition de ne commettre pour rien au monde un péché mortel - beaucoup même ne voudraient pas commettre délibérément un péché véniel —, comme elles voient de plus qu'elles font un bon usage de leur temps et de leurs biens, elles souffrent impatiemment qu'on leur ferme la porte de l'appartement de notre Roi, dont elles se considèrent à juste titre comme les vassales. Et elles ne réfléchissent pas que sur le grand nombre des vassaux d'un roi de la terre, tous n'ont pas leur entrée dans sa chambre.

Entrez, entrez à l'intérieur de vous, mes filles, dépassez vos petits actes de vertu. Comme chrétiennes, vous êtes tenues à tout cela, et à bien davantage. Contentez-vous d'être les vassales de Dieu, et ne portez pas vos prétentions si haut, que vous risquiez de tout perdre. Considérez les saints qui sont entrés dans la chambre de ce Roi, et vous verrez quelle distance nous sépare d' eux. Ne demandez pas ce que vous n'avez pas mérité. Après avoir offensé Dieu comme nous l'avons fait, il ne devrait même pas nous venir à l'esprit que nous pourrons jamais, quels que soient nos services, mériter pareille faveur.

7. O humilité ! humilité ! je ne sais pourquoi je suis un peu tentée de croire que si ces personnes s'affligent tant des sécheresses, c'est qu'elles manquent un peu de cette vertu. Encore une fois, je laisse de côté ces grandes peines intérieures que j'ai mentionnées, et qui sont bien autre chose qu'un simple manque de dévotion. Éprouvons-nous nous-mêmes, mes soeurs, ou laissons Dieu nous éprouver : il sait bien le faire, quoique souvent nous nous refusions à le comprendre.

Revenons maintenant à ces âmes si bien réglées. Examinons ce qu'elles font pour Dieu, et nous ne tarderons pas à découvrir que nous n'avons aucun motif de nous plaindre de lui. Si, au moment où il nous dit ce que nous avons à faire pour être parfaits, nous lui tournons le dos et nous en allons tout tristes, comme le jeune homme de l'Evangile, que voulez-vous qu'il fasse, lui qui doit mesurer la récompense sur l'amour que nous lui portons ? Cet amour, mes filles, ne doit pas être un vain fruit de l'imagination, mais se prouver par les oeuvres. Ne vous figurez pas cependant que Dieu ait besoin de nos œuvres ; ce qu'il lui faut, c'est la détermination de notre volonté.

8. Il nous semblera peut-être que pour nous la chose est faite : nous portons l'habit religieux, nous l'avons pris de plein gré, nous avons abandonné pour Dieu les choses de ce monde et tout ce que nous possé­dions, et quand il ne s'agirait que des filets de saint Pierre, celui-là, aux yeux de Dieu, donne beaucoup qui donne ce qu'il a5. Cette dispo­sition est excellente, sans doute, mais pourvu qu'on y persévère et qu'on ne retourne pas, ne serait-ce que par le désir, au milieu des animaux malfaisants des premières salles. C'est même indubitable : si l'on persévère dans ce dépouillement et cet abandon de tout, on obtiendra ce qu'on désire. A une condition cependant, comprenez-le bien, c'est qu'on se considérera comme un serviteur inutile, suivant la parole de saint Paul — ou de Jésus-Christ — et qu'on sera bien convaincu que, non seulement nous n'avons aucun droit à recevoir de notre Maître des faveurs de ce genre, mais que nous lui sommes plus redevables que d'autres par le fait même que nous en avons plus reçu. Quoi que nous fassions pour un Dieu si généreux, qui est mort pour nous, qui nous a créés et qui nous conserve l'être, ne devons-nous pas nous estimer heureux de nous acquitter d'une partie des obligations que nous avons envers lui pour nous avoir servis comme il l'a fait ? C'est à regret que j'emploie cette expression, et pourtant ce n'est que la vérité, car notre divin Maître, dans tout le cours de sa vie, n'a pas fait autre chose que de nous servir. Et allons-nous, en plus, lui demander des faveurs et des joies spirituelles ?

9. Considérez avec attention, mes filles, certains points que je ne fais qu'indiquer ici grossièrement, faute de savoir bien m'expliquer. Le Seigneur vous en donnera l'intelligence. Les sécheresses alors produiront en vous l'humilité, et non l'inquiétude, comme le voudrait le démon. Croyez-le, quand une âme est véritablement humble, Dieu ne lui accorderait-il jamais de consolations, il lui donnera une paix et une conformité à sa volonté qui la rendront plus heureuse que d'autres avec leurs consolations. Souvent, comme vous l'avez vu, sa Majesté donne ces consolations aux plus faibles, et je pense que ces derniers ne voudraient pas les changer contre les énergies des âmes qui marchent par la voie des sécheresses. C'est que nous aimons mieux le plaisir que la croix. O Seigneur, toi qui connais toute la vérité, éprouve-nous toi-même, afin que nous arrivions à nous connaître !

CHAPITRE 2

1. J'ai connu plusieurs personnes — je crois même pouvoir dire un grand nombre — qui étaient parvenues à l'état dont je viens de parler. Autant que l'on pouvait en juger, elles avaient vécu de longues années dans cette rectitude et cette harmonie, corps et âme. Et après cela, lorsqu'elles auraient dû, semble-t-il, dominer le monde de bien haut, ou du moins en être entièrement détachées, Sa Majesté ne les a pas plutôt éprouvées en choses assez légères, qu'elles sont tombées dans une inquiétude et une angoisse de coeur extraordinaires. J'en étais interdite et même effrayée. Donnez des avis à ces personnes, inutile d'y songer : faisant depuis si longtemps profession de vertu, elles se croient à même d'enseigner aux autres et se persuadent avoir toutes les raisons du monde d'être sensibles à leurs épreuves.

2. Pour moi, je ne connais pas d'autre moyen de les consoler que de se montrer très affligé de leur peine, et on l'est en effet, de les voir sujettes à une telle misère. Quant à contredire leur manière de voir, il faut bien s'en garder, car elles ajustent si bien les choses dans leur esprit qu'elles croient s'affliger pour l'amour de Dieu. En un mot, elles ne se rendent pas compte qu'il y a de l'imperfection dans leur fait : autre illusion bien regrettable chez des personnes si avancées ! Qu'elles ressentent ces épreuves, rien d'étonnant : à mon avis pourtant, une peine qui porte sur de tels sujets devrait être de courte durée. Mais enfin, Dieu veut que ses élus touchent du doigt leur misère, et dans ce but, il lui arrive souvent de suspendre un peu l'action de sa grâce. C'en est assez pour qu'ils se voient clairement tels qu'ils sont. Que ce soit de la part de Dieu un moyen de les mettre à l'épreuve, la chose est bien claire, puisque sur l'heure ils découvrent en quoi ils ont manqué, et parfois se voir, en dépit de leurs efforts, sensibles aux accidents de cette vie, et à des accidents assez légers, les afflige plus que l'objet même de leur chagrin. Selon moi, Dieu use à leur égard d'une grande miséricorde, et leur imperfection, toute réelle qu'elle est, leur devient très profitable au point de vue de l'humilité.

3. Chez les personnes dont je parle, il en va tout autrement. Dans leur pensée, je le répète, elles canonisent leurs épreuves, et elles voudraient les voir canonisées par les autres. Je vais en donner quelques exemples, qui nous aideront à nous connaître et à nous éprouver nous- mêmes, avant que le Seigneur nous éprouve, car c'est un grand point que d'être prévenu et de bien se connaître soi-même.

4. Une personne riche, sans enfants, sans autres héritiers à qui elle puisse tenir à laisser sa fortune subit une perte d'argent : néanmoins, avec ce qui lui reste, elle est sûre de ne pas manquer du nécessaire ni pour elle ni pour sa maison, tant s'en faut. Si elle est aussi troublée, aussi inquiète, que s'il ne lui restait pas seulement un pain pour se nourrir, comment Notre-Seigneur pourra-t-il lui demander de tout quitter pour lui ? Elle vous dira que si elle s'afflige, c'est à cause des pauvres. Pour moi, je suis persuadée qu'en pareil cas ce que Dieu me demande, ce n'est pas que je fasse preuve d'une semblable charité, mais que je me soumette à ce qu'il fait, et, tout en prenant les mesures en mon pouvoir, que je conserve mon âme dans la paix. Si cette personne n'y arrive pas, parce que le Seigneur ne l'a pas encore élevée à ce degré de vertu, c'est bien, patience ! Mais qu'elle reconnaisse du moins qu'elle n'a pas encore acquis la liberté d'esprit. Elle se disposera ainsi à la recevoir du Seigneur, à qui elle la demandera.

Une personne a largement de quoi vivre et même au-delà. On lui présente un moyen d'augmenter son bien. Si c'est un présent qu'on lui fait, passe encore. Mais si elle travaille dans ce but, et si, ayant réussi, elle cherche à acquérir toujours davantage, aurait-elle la meil­leure intention du monde — et elle l'a sans doute, puisque, encore une fois, nous parlons de personnes d'oraison et de vertu —, vous pouvez être sûres qu'elle n'arrivera pas aux Demeures voisines de celles du Roi.

5. Il se produit quelque chose d'analogue lorsque ces personnes rencontrent une occasion d'être méprisées, ou simplement de souffrir un peu dans leur honneur. Souvent il est vrai, Dieu, qui aime à honorer la vertu en public, leur fera la grâce de le supporter patiemment, afin que leur réputation n'ait pas à en souffrir, ou bien encore pour les récom­penser ainsi de leurs services. Notre divin Maître est si bon ! Néan­moins, il leur reste une inquiétude dont elles ne peuvent se défaire, et qui ne les abandonnera pas de sitôt. Hélas ! ne sont-ce pas là ces personnes qui depuis si longtemps méditent sur ce que Notre-Seigneur a souffert, sur les avantages que l'on trouve à souffrir, et qui même désirent les souffrances ? Que dis-je ! elles voudraient que tout le monde mène une vie aussi réglée que la leur, et Dieu veuille qu'elles ne se persuadent pas que si elles s'affligent, c'est de voir les autres offenser Dieu, que même elles ne considèrent pas leur chagrin comme méritoire !

6. Cela, mes soeurs, vous paraîtra peut-être hors de propos et ne s'adressant pas à vous, puisque nous ne nous trouvons pas dans des situations de ce genre : nous n'avons pas de biens, nous n'en désirons pas, nous ne travaillons pas à en acquérir, et personne ne vient nous dire des injures. Ces comparaisons, je le reconnais, ne sont guère de mise chez nous ; elles trouvent cependant leur application dans bien des circonstances qui peuvent se présenter, et qu'il ne convient pas de préciser ici. Ces petites épreuves, quoique différentes de celles que j'ai rapportées, vous aideront à juger si vous êtes entièrement dépouillées des biens dont vous avez fait l'abandon. Par-là vous pourrez très bien vous éprouver vous-mêmes, et voir si vous êtes maîtresses de vos passions. Croyez-moi, la grande affaire n'est pas de porter un habit religieux, mais de travailler à pratiquer les vertus, à soumettre en toutes choses sa volonté à celle de Dieu, afin que notre vie se déroule dans les conditions choisies par lui, à ne pas vouloir que notre volonté se fasse, mais la sienne '. Si nous n'en sommes pas encore là, je le répète : humilions-nous ! L'humilité est l'onguent qui referme toutes nos blessures. Si cette vertu est réellement en nous, le chirurgien, qui est Dieu, pourra tarder un peu à venir, mais à la fin il viendra et nous guérira.

7. Ces personnes sont aussi mesurées dans leurs pénitences que dans toute leur conduite. Elles tiennent beaucoup à la vie, mais pour l'employer au service de Notre-Seigneur, ce qui n'a rien de répréhen­sible ; aussi sont-elles très réservées dans l'usage des mortifications afin de ne pas compromettre leur santé. N'ayez pas peur qu'elles se tuent. Elles possèdent toute leur raison, et l'amour, chez elles, n'est pas assez fort pour la mettre en délire. Mais je voudrais, moi, que la raison même nous porte à ne pas nous contenter d'avancer dans le service de Dieu de ce pas toujours égal, si égal que jamais il ne nous conduit au but. Comme nous croyons avancer, et que, de plus, nous nous fatiguons — car, vous pouvez m'en croire, cette façon de cheminer est terri­blement lassante —, ce sera déjà beaucoup si nous ne nous égarons pas. Mais, dites-moi, nies filles, si, pour se rendre d'un pays dans un autre, on pouvait n'employer que huit jours, serait-il raisonnable de rester un an en chemin, exposé aux inconvénients des auberges, des neiges, des pluies et des mauvais chemins ? Ne vaudrait-il pas mieux en finir une bonne fois, surtout si, à tous ces inconvénients, se joignait le danger de rencontrer des serpents ? Oh ! qu'ici je peux parler à bon escient ! Et encore, Dieu veuille que je n'en sois plus là ! Souvent, il me semble le contraire.

8. Quand nous marchons d'une manière si raisonnable, tout nous devient occasion de chute, parce que tout nous fait peur, et de là vient qu'on n'ose avancer. Comme si nous pouvions arriver aux Demeures dont il s'agit, et que d'autres fassent le chemin pour nous ! Puisque c'est impossible, ranimons notre courage, mes filles, pour l'amour de Notre-Seigneur. Remettons entre ses mains notre raison et nos craintes, oublions notre faiblesse naturelle, qui trop souvent nous préoccupe. A nos supérieurs de prendre soin de nos corps ! C'est leur affaire. Pour nous, ne songeons qu'à hâter le pas, afin de contempler notre Maître. Nous n'avons que peu ou pas de soulagement, et cependant la sollicitude pour notre santé pourrait encore nous tromper. Du reste, cette sollicitude ne vous donnera pas une santé meilleure, je suis à même de vous le certifier. Je le sais aussi, la grande affaire n'est pas l'austérité corporelle, qui, après tout, est accessoire. Selon moi, marcher rapidement, c'est avoir beaucoup d'humilité. Et si vous l'avez bien compris, c'est là, j'en suis persuadée, ce qui manque aux personnes qui n'avancent pas. Soyons toujours portées à croire que nous n'avons fait que peu de chemin, et que nos soeurs, au contraire, avancent à grands pas : enfin, ne nous contentons pas de désirer qu'on nous croie les plus imparfaites de toutes, mais faisons nos efforts pour qu'on en soit convaincu.

9. Avec cela, l'état d'une âme dans cette Demeure est excellent. Mais autrement, nous resterons toute notre vie au même point, sous l'étreinte de mille peines, de mille misères. Y a-t-il rien de plus pénible et de plus ennuyeux que de n'avoir pas su se laisser soi-même ? On marche accablé sous le faix de sa terrestre misère, pendant que les autres montent librement jusqu'aux appartements dont il me reste à parler. Le Seigneur ne cesse pas de récompenser les âmes des Troisièmes Demeures en Dieu juste et même miséricordieux — qui donne toujours bien au-delà de nos mérites —, et cela, en leur accordant des consolations bien supé- rieures à celles que procurent les plaisirs et les divertissements d'ici-bas. Mais je ne crois pas qu'il leur donne beaucoup de goûts spirituels, quelques-uns seulement, en vue de les porter, par ce coup d'oeil jeté sur les autres Demeures, à entrer dans les dispositions requises pour s'y voir admis.

10. Il vous semblera peut-être que consolations et goûts spirituels, c'est tout un, et vous me demanderez pourquoi je les désigne sous des noms différents. A mon sens, il y a entre les uns et les autres une grande différence, mais je peux me tromper. Je dirai ce que j'en pense dans la Quatrième Demeure, qui suivra celle-ci. Comme j'aurai à y expliquer ces goûts spirituels — car c'est là que Dieu les accorde —, il sera plus judicieux d'en parler alors. Bien qu'à première vue il semble inutile de traiter pareil sujet, vous ne serez peut-être pas sans en retirer quelque profit : connaissant distinctement les uns et les autres, vous pourrez vous attacher à ce qu'il y a de meilleur. De plus, les âmes que Dieu élève à ce degré trouveront dans ce que je vais dire un grand sujet de consolation. Quant à celles qui s'imaginent n'avoir plus rien à désirer, elles y trouveront de quoi se confondre, et si elles ont de l'humilité, un motif de rendre grâce à Dieu. A supposer, au contraire, que cette vertu leur fasse un peu défaut, elles en éprouveront intérieurement un certain dépit, bien à tort toutefois, car la perfection ne consiste pas dans les goûts, mais dans l'amour et dans les oeuvres accomplies selon la justice et la vérité, et c'est là aussi ce qui détermine la récompense.

11. Vous me direz : S'il en est ainsi — et c'est bien l'exacte vérité —, à quoi sert de se préoccuper de ces grâces intérieures et d'expliquer en quoi elles consistent ? Je l'ignore ; qu'on le demande à ceux qui m'ont ordonné d'écrire. Mon devoir à moi est d'obéir, non de discuter avec les supérieurs, ce qui ne convient nullement. Je peux cependant vous dire ceci, en toute sincérité. Avant d'avoir reçu des faveurs de ce genre, et alors que ma propre expérience ne m'avait pas encore appris en quoi elles consistent, que je pensais même l'ignorer toujours — et à juste titre, ç'aurait été trop de bonheur pour moi de savoir ou de conjecturer que je plaisais à Dieu en quelque chose —, m'arrivait-il de lire des livres traitant de ces faveurs, de ces consolations accordées par le Seigneur aux âmes qui le servent, j'en éprouvais une joie in- croyable et je me sentais poussée à en bénir Dieu de tout mon coeur. Si, toute mauvaise que j'étais, j'agissais de la sorte, les âmes vertueuses et humbles y mettront évidemment bien plus d'ardeur encore. N'y en aurait-il qu'une seule qui en profite pour donner à Dieu ne serait-ce qu'une louange seulement, il faudrait, selon moi, traiter cette matière et faire comprendre quelles consolations et quelles délices nous perdons par notre faute. Mais il y a plus, car ces joies, lorsqu'elles viennent de Dieu, sont accompagnées d'une abondance d'amour et de force qui permet d'avancer moins péniblement, comme aussi de croître en bonnes oeuvres et en vertus. Ne pensez pas que nos efforts pour nous y disposer soient superflus. Si, cependant, vous en êtes privées sans qu'il y ait de votre faute, Dieu, qui est juste'', vous donnera par d'autres voies ce que, dans des vues connues de lui, il vous refuse par celle-là. Ses secrets sont impénétrables, mais ce qui est hors de doute, c'est que vous recevrez ce qui vous sera le plus avantageux.

12. Les âmes qui, par la volonté de Dieu, sont arrivées à cette Demeure — faveur qui n'est pas petite, car elles sont bien près de monter plus haut — ne peuvent, à mon avis, rien faire de plus utile que de s'exercer beaucoup à une rapide obéissance. Même aux personnes étrangères à l'état religieux. Il serait très avantageux d'avoir, à l'exemple de plusieurs, un guide dont elles suivent les avis, afin de ne faire en rien leur propre volonté ; car c'est là d'ordinaire la cause de notre perte. Mais elles ne doivent pas en chercher un qui soit, comme l'on dit, de levr humeur et qui marche avec autant de circonspection. Il faut qu'elles en choi­sissent un parfaitement détaché des choses d'ici-bas, car, pour arriver à se connaître bien, rien n'est plus utile que de communiquer avec des personnes qui savent ce que vaut le monde. Lorsqu'on les voit réaliser, et avec tant d'aisance, des choses qu'on croyait impossibles, c'est un immense encouragement. Témoins de leur essor élevé, nous nous risquons, semble-t-il, à voler à notre tour. Tels les petits oiseaux, lorsqu'ils apprennent à se servir de leurs ailes. Au début, leur vol n'est pas bien puissant, mais peu à peu ils en viennent à imiter leurs pères et mères. C'est extrêmement avantageux, je le sais.

Si résolues que soient ces personnes à ne pas offenser Dieu, elles feront sagement d'en éviter les occasions. Voisines encore des Demeures précédentes, elles pourraient aisément y retourner. Leurs forces ne sont pas fondées sur le roc, comme celles des âmes déjà exercées à la souf­france, qui savent combien les tempêtes du monde sont peu redoutables. ses plaisirs peu dignes d'envie. Une de ces grandes persécutions que le démon sait si bien ourdir pour notre ruine, pourrait les ramener à ces dangereux plaisirs ; et tandis que, par un bon zèle, elles cherche­raient à retirer les autres du péché, elles n'auraient pas la force de résister elles-mêmes aux attaques dont elles seraient l'objet.

13. Prenons bien garde à nos propres défauts et ne nous occupons pas de ceux d'autrui. C'est l'habitude de ces personnes si bien réglées de prendre ombrage de tout. Et peut-être aurions-nous beaucoup à apprendre, pour l'essentiel, de ceux dont la conduite nous étonne. Sur le plan du maintien extérieur, de la manière de traiter avec le prochain, nous les surpassons, c'est possible. Mais si tout cela est estimable, ce n'est pas le plus important. En outre, cela ne nous donne pas le droit

d'exiger que tout le monde marche par notre chemin, ni de nous mettre à enseigner aux autres celui de la vie spirituelle, alors que peut-être nous ne savons pas ce que c'est. Avec ces grands désirs du bien des âmes, que, soi-disant, Dieu nous inspire, nous pouvons, mes soeurs, nous tromper beaucoup. Ainsi, le meilleur est de faire ce que prescrit notre Règle, c'est-à-dire de vivre toujours en silence et en espérance'. Le Seigneur prendra soin des âmes qui lui sont chères, et, si nous avons soin de l'en supplier, nous leur serons, sa grâce aidant, extrêmement utiles. Bénédiction sans fin lui soit rendue !

QUATRIÈMES DEMEURES

CHAPITRE PREMIER

1. Avant d'aborder ces Quatrièmes Demeures, j'avais bien besoin de me recommander, comme je viens de le faire, à l'Esprit-Saint de le supplier de parler dorénavant à ma place, afin que je puisse vous entretenir d'une manière suffisamment claire des Demeures dont il me reste à traiter. C'est de choses surnaturelles qu'il s'agit maintenant. J'aurai donc la plus grande difficulté à bien les expliquer, à moins que Notre-Seigneur ne s'en charge lui-même, comme il l'a fait déjà pour un autre écrit, où j'ai consigné, il y a environ quatorze ans, ce dont j'avais alors reçu l'intelligence. J'ai maintenant, me semble-t-il, un peu plus de lumières sur ces faveurs accordées à certaines âmes ; mais y a encore loin à savoir les exposer. Que Notre-Seigneur daigne le faire lui-même, s'il doit en résulter quelque bien : sinon qu'il ne tienne pas compte de ma demande.

2. Comme ces Demeures sont déjà plus voisines de celle qu'habite le Roi, leur beauté est très grande. Elles présentent aux regards et l'intelligence des choses si délicates, que l'entendement a beau faire un effort pour trouver des termes qui les rendent exactement, il est impossible qu'elles ne restent encore bien obscures pour les personne qui n'en ont pas l'expérience. Celles qui ont cette expérience m comprendront très bien, surtout si l'expérience est grande. On penser peut-être que, pour atteindre ces Demeures, il faut avoir séjourné longtemps dans les autres. D'ordinaire, il est vrai, il faut être passé par la Demeure précédente : mais, comme vous l'avez sans doute entendu dire bien des fois, ce n'est pas une règle absolue. Dieu accorde ses dons quand il veut, comme il veut, et à qui il veut '. Ses biens sont à lui : il ne fait de tort à personne.

3. Les bêtes venimeuses entrent rarement dans ces Demeures, et lorsqu'elles y pénètrent, au lieu de nuire, elles apportent plutôt des avan­tages. A mon avis, il est bien préférable, en ce degré d'oraison, qu'elles y entrent et fassent la guerre à l'âme, parce que, si elle n'était pas tentée, le démon pourrait mêler ses illusions aux goûts qui viennent de Dieu et lui causer ainsi bien plus de dommage que n'en apporteraient les tentations elles-mêmes : du moins, il diminuerait sa récompense, en éloignant d'elle les occasions de mérites et en la laissant dans un transport habituel. Quand ce transport ne varie pas, je ne le considère pas comme sûr, car je ne crois pas possible que l'esprit du Seigneur demeure en nous dans le même état durant notre exil.

4. Comme je l'ai annoncé, je vais dire maintenant la différence qu'il y a entre les consolations que l'on trouve dans l'oraison et les goûts spirituels. On peut, semble-t-il, appeler consolations les sentiments de bonheur que nous nous procurons au moyen de la méditation et des prières adressées à Notre-Seigneur. Ces consolations procèdent de notre nature, bien que pourtant Dieu y concoure, et c'est dans ce sens qu'il faut toujours prendre mes paroles, car nous ne pouvons absolu­ment rien sans Dieu. Elles naissent donc de l'acte louable que nous accomplissons, elles sont en quelque sorte le fruit de notre travail, et, de ce fait, c'est très justement que nous nous réjouissons de l'avoir si bien employé. Mais si nous y réfléchissons bien, nous verrons que beaucoup des choses d'ici-bas font naître en nous une consolation analogue : par exemple, une fortune qui échoit inopinément, l'arrivée soudaine d'une personne que l'on aime beaucoup, l'heureuse issue d'intérêts, d' affaires importantes, qui nous attirent l'approbation générale, le retour d'un mari, d'un frère, d'un fils, que l'on croyait mort et que l'on voit arriver plein de vie. J'ai vu une grande joie faire verser des larmes, et cela m'est arrivé quelquefois à moi-même. Ces consolations sont naturelles. Eh bien ! à mon avis, celles que nous procurent les choses de Dieu le sont également. Les premières n'ont rien de mauvais, mais les secondes sont plus nobles, car enfin, si elles procèdent de nous, elles vont à Dieu. Les goûts, au contraire, commencent en Dieu, et se font ensuite sentir à nous, nous procurant autant de plaisir que les consolations dont j'ai parlé, et même bien davantage. O Jésus ! que je voudrais bien m'expliquer en ce moment ! Je crois percevoir entre les unes et les autres une différence très réelle, et je n'ai pas le talent de me faire comprendre. Daigne t'en charger, Seigneur !

5. Je me souviens en ce moment d'un verset qui termine le dernier psaume que nous récitons à prime. Il finit ainsi : Cum dilatasti cor meum. Les personnes qui ont une grande expérience de ces faveurs n'ont pas besoin d'autre chose pour saisir la différence qui distingue les consolations et les goûts ; aux autres, il faut quelques explications de plus.

Les consolations ne dilatent pas le coeur : au contraire, elles le resserrent ordinairement un peu, sans rien diminuer toutefois du bonheur qu'on éprouve en voyant que Dieu est le sujet de cette émotion. On verse quelques larmes de douleur, qui semblent en quelque sorte excitées par la passion. En vérité, je connais mal ces passions de l'âme ; cela m'aurait aidée à m'expliquer. Ignorante comme je le suis, je ne connais guère non plus ce qui procède des sens et du tempérament. Et cependant cette connaissance m'aurait rendue capable de m'exprimer, car, d'autre part, j'ai celle que donne l'expérience. Le savoir et la doctrine sont pour tout d'un grand secours.

6. Voici ce que j'ai éprouvé moi-même touchant ce degré d'oraison, je veux dire ces jouissances et ces consolations spirituelles que procure la méditation. Si je commençais à pleurer sur la Passion, je ne pouvais plus m'arrêter, et je finissais par en avoir la tête brisée ; si je pleurais mes péchés, c'était la même chose. En cela, Notre-Seigneur me faisait une grande grâce. Je ne veux pas examiner maintenant lequel vaut mieux, des consolations ou des goûts ; je cherche seulement à faire comprendre en quoi ils diffèrent. Quelquefois, les larmes que nous versons ainsi et les désirs qui les accompagnent viennent en partie de notre tempérament, en partie de la disposition où nous sommes ; mais enfin, quand cela serait, ils vont à Dieu. Il faut les estimer beaucoup, pourvu que l'humilité fasse bien comprendre qu'on n'en est pas meilleur. En effet, il n'est pas certain que tout cela vienne de l'amour, et dans ce cas, ce serait encore un don de Dieu. Les âmes qui habitent les Demeures précédentes ont généralement ces sentiments de dévotion. Chez elles, c'est le travail de l'esprit qui est presque tout ; elles s'emploient à discourir avec l'entendement, à méditer, et elles ont raison, puisqu'elles n'ont pas reçu davantage. Néanmoins, elles feraient bien de s'occuper un peu à produire de leur mieux des actes, à donner des louanges à Dieu, à se réjouir de sa bonté, de ses infinies perfections, à désirer son honneur et sa gloire, car tout cela est très propre à enflammer la volonté. Lorsque le Seigneur les portera à produire ces actes, qu'elles se gardent bien d'y renoncer pour achever leur méditation ordinaire.

7. Comme j'ai traité ce sujet ailleurs très longuement, je n'en parlerai pas davantage ici. Je tiens seulement à bien vous avertir que pour faire de grands progrès dans ce chemin et monter à ces Demeures qui sont l'objet de nos désirs, l'essentiel n'est pas de penser beaucoup, mais d'aimer beaucoup ; ainsi donc, attachez-vous de préférence à ce qui enflammera davantage votre amour. Mais peut-être ne savez-vous pas bien ce que c'est qu'aimer, et je ne m'en étonnerais guère. Eh bien ! aimer, ce n'est pas avoir beaucoup de goûts spirituels, c'est être fermement résolu de contenter Dieu en tout, c'est faire tous ses efforts pour ne pas l'offenser, c'est le prier sans cesse pour l'accroissement de l'honneur et de la gloire de son Fils, pour l'exaltation de l'Église catholique. Voilà les signes de l'amour. Mais n'allez pas vous figurer que la grande affaire soit de ne jamais penser à autre chose, et que, si l'on se distrait un moment, tout soit perdu.

8. Pour moi, je me suis vue plus d'une fois dans une bien grande angoisse à cause du tumulte intérieur des pensées, et il n'y a pas beaucoup plus de quatre ans que j'ai reconnu par ma propre expérience que le mouvement de la pensée — ou, pour parler plus clairement, l'imagination —, ce n'est pas la même chose que l'entendement. Je m'en informai auprès d'un théologien, et il me dit que c'était vrai, ce qui me causa une grande joie. L'entendement étant l'une des puissances de l'âme, je ne pouvais m'expliquer qu'il soit parfois si volage ; et de fait, l'imagination, que je confondais avec lui, est toujours prête à prendre son essor. Dieu seul peut la fixer, et il le fait quelquefois de telle sorte que nous croyons presque nous trouver dégagés des liens du corps. D'un côté donc, sentant les puissances de mon âme tout occupées de Dieu et recueillies en lui, et de l'autre, constatant le désordre étrange de mon imagination, j'en restais tout interdite.

9. O Seigneur ! prends en considération tout ce que le manque de connaissance nous fait souffrir dans ce chemin spirituel ! Le mal vient de ce que, nous imaginant que toute notre science doit être de penser à toi, nous ne savons pas interroger les hommes instruits et ne comprenons même pas qu'il soit nécessaire de le faire. Faute de lumière, nous passons par de terribles souffrances, et les choses les meilleures nous paraissent de grandes fautes.

De là procèdent les désolations de tant de personnes d'oraison, à tout le moins de celles qui sont peu instruites ; de là, leurs plaintes au sujet de leurs peines intérieures; de là, ces mélancolies qui vont parfois jusqu'à ruiner la santé et les porter à tout abandonner. Ces personnes ne considèrent pas qu'il y a au-dedans de nous tout un monde intérieur, et que, s'il n'est pas en notre pouvoir d'arrêter le mouvement du ciel qu'emporte une si prodigieuse vitesse, nous ne pouvons pas davantage arrêter le mouvement de notre pensée. Confondant l'imagination avec les puissances de l'âme, nous croyons être perdues et employer fort mal le temps que nous passons en la présence de Dieu. Et peut-être notre âme est-elle alors tout unie à lui dans les Demeures les plus voisines de la sienne, tandis que notre imagination se trouve retenue dans les avenues du château, où elle souffre cruellement au milieu de mille bêtes sauvages et venimeuses, et où elle mérite par cette souffrance. Ainsi, ne nous troublons pas et n'abandonnons pas notre entreprise, comme le voudrait le démon. La plupart du temps, je le répète, nos inquiétudes et nos peines ne viennent que du manque de lumière.

10. Tandis que je trace ces lignes, je fais attention à ce qui se passe dans ma tête, je veux dire à ce grand bruit dont j'ai parlé en commençant, et qui m'a presque mise hors d'état d'exécuter l'ordre que j'ai reçu d'écrire. On dirait qu'il y a là plusieurs grandes rivières, des chutes d'eau, des oiseaux en grand nombre, des sifflements. Je n'entends pas ce bruit dans les oreilles, mais dans la partie supérieure de la tête. On dit que là réside la partie supérieure de l'âme, et moi-même j'ai long­temps pensé qu'il en était ainsi, parce que je croyais m'apercevoir que le mouvement de l'esprit s'élevait en haut avec une extrême rapidité. Dieu veuille que je me souvienne d'en dire la cause, quand je traiterai des Demeures suivantes, car il ne convient pas de le faire ici. Je ne serais pas étonnée que le Seigneur m'ait envoyé ce mal de tête pour mieux me le faire comprendre. De fait, le fracas qui se produit là ne m'empêche ni de faire oraison ni de poursuivre cet écrit : mon âme est tout entière à son repos, à son amour, à ses désirs, à sa claire connais­sance.

11. Mais si la partie supérieure de l'âme réside dans la partie supé­rieure de la tête, comment n'est-elle pas troublée par tout ce mouvement ? Je l'ignore ; ce que je sais très bien, c'est que je dis l'exacte vérité. On en souffre, il est vrai, quand l'oraison n'est pas accompagnée de suspension ; mais lorsqu'il y a suspension, tout le temps qu'elle dure on ne sent aucun mal. Ce qui en serait un très grand, ce serait que ce désagrément me fasse tout abandonner. Il ne faut donc ni se troubler des pensées importunes ni s'en mettre en peine. Si le démon en est l'auteur, il lâchera prise. Si elles proviennent, comme il n'est souvent que trop vrai, de l'infirmité qui nous est restée, avec bien d'autres incon­vénients, du péché d'Adam, prenons patience et supportons cette peine pour l'amour de Dieu. Ne sommes-nous pas assujetties à manger, à dormir, sans pouvoir nous en exempter, ce qui est, certes, fort pénible ?

12. Reconnaissons donc notre misère et appelons de nos voeux un séjour où nul ne pourra plus nous mépriser. Ces paroles de l'Epouse dans les Cantiques, que j'ai entendues citer, me reviennent parfois à l'esprit, et vraiment je ne vois pas de meilleure application à en faire. Non, toutes les humiliations, toutes les souffrances qui peuvent nous atteindre en cette vie n'approchent pas, selon moi, de ces combats inté­rieurs. Tel trouble, telle guerre que vous voudrez, cela est supportable, si, comme je le disais plus haut, on a la paix dans sa propre demeure. Mais aspirer au repos après mille épreuves rencontrées dans le monde, voir que le Seigneur nous offre ce repos, et sentir que l'obstacle est en nous-mêmes, voilà qui est amer et presque intolérable ! Ah ! conduis- nous, Seigneur, en un séjour où ces misères ne pourront plus nous mépriser, car réellement, elles semblent parfois se moquer de notre âme. Il est vrai, Dieu la délivre de ce tourment dès cette vie même, lorsqu'elle est parvenue à la dernière Demeure. Nous le dirons plus loin, s'il veut bien le permettre.

13. Toutes les âmes, je pense, n'endurent pas les avanies et les assauts de ces misères au degré où je les ai subies de longues années, en punition de ma mauvaise vie ; on aurait dit vraiment que je voulais me venger de moi-même. Mais j'en ai tant souffert, que je m'imagine que cela pourrait vous arriver aussi. C'est pour cela que je vous en parle à tout propos, espérant réussir une fois du moins à vous faire bien comprendre que c'est une chose inévitable, et qu'ainsi vous ne devez ni vous en inquiéter ni vous en affliger. Laissons aller ce traquet de moulin, et occupons-nous de moudre notre farine, en faisant agir notre volonté et notre entendement.

14. Ce tourment a des degrés divers, selon l'état de la santé et la diversité des temps. Que la pauvre âme se résigne à souffrir, bien qu'en cela il n'y ait pas de sa faute ! Nous commettons par ailleurs tant d'autres fautes, pour lesquelles il est bien juste que nous pratiquions la patience ! Le conseil qu'on nous donne de mépriser ces pensées, et les raisons que nous en fournissent les livres, ne suffisent pas toujours à nous rassurer, nous qui sommes peu savantes. C'est pour cela que je ne crois pas perdre du temps en vous expliquant cela plus à fond, et en cher­chant à vous consoler sur ce point. Il faut bien le dire pourtant, jusqu'au jour où le Seigneur daigne éclairer une âme, les avis lui servent peu. Malgré tout, prenons les moyens de nous instruire — cela est néces­saire, sa Majesté le veut ainsi — et tentons de nous éclairer, afin de ne pas rendre notre âme responsable de ce qui ne vient que de la faiblesse de l'imagination, de l'infirmité de la nature ou des ruses du démon.

CHAPITRE 2

1. Où me suis-je engagée, mon Dieu ? J'ai complètement perdu de vue mon sujet. C'est que les affaires et mon peu de santé m'obligent souvent à suspendre mon travail au meilleur moment. Aussi, compte tenu de mon peu de mémoire, il y règnera un grand désordre, car je n'ai pas le temps de me relire. Peut-être même tout ce que je dis n'est- il que confusion : c'est, du moins, l'impression que j'en ai. J'ai montré, je crois, comment les joies spirituelles, se trouvant parfois jointes à nos passions, produisent alors une émotion qui fait éclater en sanglots. J'ai même entendu dire à certaines personnes qu'alors leur poitrine se resserre et qu'elles ont des mouvements extérieurs dont elles ne peuvent se défendre, si violents même que le sang coule par les narines, avec d'autres effets assez pénibles.

N'ayant rien éprouvé de semblable, je ne peux rien en dire ; mais il doit en résulter une impression de bonheur, car, comme je le disais, tout se termine en désirs de plaire à Dieu et de jouir de lui.

2. Ce que j'appelle goûts de Dieu — et que j'ai nommé ailleurs oraison de quiétude — est tout autre chose, comme le savent fort bien celles d'entre vous qui, par la miséricorde de Dieu, en ont fait l'expérience. Pour bien comprendre cela, figurons-nous avoir sous les yeux deux fontaines, dont les bassins se remplissent d'eau. Ignorante et dépourvue d'esprit comme je le suis, je ne trouve rien de plus convenable que l'eau pour donner l'idée de certaines choses spirituelles. J'ai, du reste, un attrait particulier pour cet élément : aussi l'ai-je observé avec une attention spéciale. Toutes les créatures d'un Dieu si grand et si sage renferment, sans doute, bien des secrets dont on peut retirer beaucoup d'utilité, et, de ce fait, il en est ainsi pour ceux qui en ont l'intelligence. A dire vrai, je suis persuadée que la moindre des créatures de Dieu, une petite fourmi, par exemple, renferme plus de merveilles que nos esprits ne peuvent comprendre.

3. Les deux bassins dont je parle se remplissent d'une manière différente : l'un reçoit une eau qui vient de loin, par de longs conduits et par le travail de l'art ; l'autre est construit à l'endroit même de la source, de sorte qu'il se remplit sans aucun bruit. Et si la source est abondante, comme c'est ici le cas, le bassin, une fois rempli, laisse échapper un gros ruisseau, sans qu'il soit besoin d'employer aucun artifice, ni qu'on ait à craindre de voir le conduit se détériorer : d'elle-même, l'eau s'échappe sans cesse du bassin.

Pour faire voir la différence que je prétends expliquer, je dirai que l'eau amenée par un conduit représente les consolations acquises par la méditation. Nous les amenons en effet par nos réflexions, au moyen de considérations sur les choses créées, et par un pénible travail de l'entendement. Et comme, après tout, elles sont le fruit de nos efforts, c'est avec bruit qu'elles remplissent le bassin de notre âme de quelque profit spirituel.

4. Dans l'autre fontaine, l'eau procède de la source même, qui est Dieu. Aussi, quand il plaît à sa Majesté de nous accorder une faveur surnaturelle, cette eau coule de notre fond le plus intime, avec une paix, une tranquillité, une douceur extrêmes. Mais d'où jaillit-elle et de quelle manière, c'est ce que j'ignore. Ce bonheur, ce plaisir, ne se sent pas au premier abord dans le coeur, comme ceux d'ici-bas ; mais ensuite, il remplit tout. Cette eau se répand dans chacune des Demeures, inondant les puissances et se faisant même sentir au corps. C'est ce qui m'a fait dire qu'il commence en Dieu et se termine en nous. Et réellement, l'homme extérieur tout entier savoure ce goût et cette douceur. Ceux qui l'ont éprouvé me comprendront fort bien.

5. Tandis que je traçais ces lignes, je me faisais la réflexion que dans ce verset : Dilatasti cor meum, le prophète dit que son cœur est dilaté. Il me semble pourtant que ce plaisir ne naît pas du coeur, mais d'un endroit encore plus intérieur, de quelque chose de très profond. Je pense que ce doit être le centre de l'âme ; et, en effet, je l'ai appris par la suite, comme je me propose de le dire plus loin. Vraiment, je découvre en nous des secrets qui nie jettent souvent dans l'admiration. Et combien d'autres doit-il y en avoir ! O mon Seigneur et mon Dieu ! Que tes merveilles sont grandes ! Et nous vivons ici-bas comme de petits bergers sans intelligence, nous figurant saisir quelque chose de ce que tu es ! Évidemment, ce n'est presque rien, puisqu'il y a en nous- mêmes des secrets si profonds, que nous sommes incapables de les pénétrer. Je dis : presque rien, en comparaison des merveilles sans nombre qui sont en toi ; mais, très certainement, celles que nos yeux découvrent, et qui ne sont qu'une faible partie de tes oeuvres, sont déjà immenses.

6. Je reviens à ce verset, qui peut me servir, semble-t-il, à faire comprendre la dilatation dont je parle. A peine cette eau céleste a-t-elle commencé à jaillir de sa source, c'est-à-dire du fond intime de nous-mêmes. qu'aussitôt on dirait que tout notre intérieur se dilate et s'élar­git. Ce sont alors des biens spirituels qui ne pevvent se dire, et l'âme même est incapable de comprendre ce qu'elle reçoit en cet instant. Elle respire comme une excellente odeur. Pour me servir d'une comparaison, c'est comme si dans ce fond intérieur il y avait un brasero où l'on jetterait des parfums exquis. On ne voit pas le feu ni l'endroit où il se trouve ; mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l'âme tout entière : souvent même, je le répète, le corps y participe. Comprenez- moi bien : en réalité, on ne sent pas de chaleur et on ne respire pas de parfum. Ce que l'on perçoit est bien plus délicat, et si je me sers de ces comparaisons, c'est pour me faire comprendre. Ceux qui n'en ont pas fait l'épreuve doivent bien se persuader que cela se passe véri­tablement ainsi, et que l'on s'en aperçoit fort bien. L'âme le sent même plus clairement que je ne l'exprime ici. Et ce n'est pas une chose qu'on puisse faussement s'imaginer ressentir. Non, tous nos efforts sont impuis­sants à nous procurer un tel bien ; on voit du premier coup qu'il n'est pas fait de notre métal, mais de l'or très pur de la Sagesse divine. A mon avis, les puissances ici ne sont pas unies à Dieu, mais seulement comme enivrées, et elles se demandent avec étonnement ce que ça peut bien être.

7. Ce que je dirai de ces choses intérieures sera peut-être en désaccord avec ce que j'en ai dit ailleurs ; mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, car pendant les quinze années, ou presque, qui se sont écoulées depuis, il peut se faire que le Seigneur m'ait donné sur ces sujets plus de lumière que je n'en avais à cette époque. Maintenant comme alors, je suis capable de me tromper sur tous les points, mais non de mentir, car, par la grâce de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts. Je dis les choses telles que je les comprends.

8. Il me semble bien que la volonté doit de quelque façon se trouver unie à celle de Dieu. Mais c'est aux effets et aux oeuvres produites que l'on reconnaît les véritables grâces d'oraison : il n'y a pas de meilleur creuset pour s'éprouver soi-même. Pour celui qui reçoit cette faveur, c'est une grande grâce d'en recevoir l'intelligence, et une plus grande encore de ne pas retourner en arrière.

Vous voudriez sur-le-champ, mes filles, vous procurer cette oraison, et à juste titre, car, encore une fois, l'âme ne peut comprendre les grâces qu'elle reçoit alors de Dieu et l'amour avec lequel il l'approche de lui. Rien de plus légitime que de désirer savoir comment l'on peut obtenir pareille faveur. Je vous dirai donc ce que j'en ai appris.

9. Laissons de côté le cas où il plaît au Seigneur de l'accorder, simplement parce qu'il le juge bon. Il en sait la raison et nous n'avons rien à y voir. Faites d'abord ce qui a été recommandé aux habitants des Demeures précédentes, et ensuite : de l'humilité ! de l'humilité ! C'est par elle que le Seigneur cède à tous nos désirs. Et voulez-vous savoir si vous avez cette vertu ? Voyez d'abord si vous vous croyez indignes de ces grâces et de ces goûts divins, et si vous êtes persuadées qu'ils ne vous seront jamais accordés en cette vie.

Vous me direz : Mais comment les obtenir, si l'on ne fait rien pour cela ? Je réponds que le meilleur moyen est celui que je viens d'indiquer, c'est-à-dire de ne rien faire pour y parvenir. En voici les raisons. La première, c'est que pour recevoir ces grâces, rien n'est plus nécessaire que d'aimer Dieu sans intérêt. La deuxième, qu'il y a un petit manque d'humilité à penser pouvoir obtenir un si grand bien par des services aussi misérables que les nôtres. La troisième, que la véritable dispo­sition pour nous, qui, après tout, avons offensé Notre-Seigneur, n'est pas d'aspirer aux consolations, mais de désirer souffrir et nous rendre semblables à lui. La quatrième, que sa Majesté ne s'est pas obligée à nous donner ces goûts spirituels, comme elle s'est obligée à nous donner la béatitude si nous observons ses commandements. Nous pouvons nous sauver sans cela, et elle sait mieux que nous ce qui nous convient et quels sont ceux qui l'aiment véritablement. Il y a une chose certaine et sur laquelle je n'ai aucun doute : c'est qu'il se trouve des personnes — et j'en connais — qui marchent sur le chemin de l'amour comme on doit y marcher, c'est-à-dire avec le seul désir de servir leur Christ crucifié, et qui non seulement ne lui demandent pas des goûts spirituels et ne désirent pas en avoir, mais le supplient même de ne pas leur en donner en cette vie. C'est la pure vérité. La cinquième raison, c'est que ce serait nous tourmenter en pure perte. Cette eau n'étant pas amenée par des canaux comme la précédente, si la source se refuse à la donner, nous nous fatiguerons en vain. Je veux dire que nous aurons beau multiplier nos méditations, nous pressurer le coeur et verser des larmes, tout sera inutile. Ce n'est pas la voie par laquelle arrive cette eau. Dieu la donne à qui il veut, et il le fait souvent au moment où l'âme y pense le moins.

10. Nous sommes à lui, mes soeurs : qu'il fasse de nous ce qu'il voudra, qu'il nous conduise par où il lui plaira. Si nous nous humilions, si nous nous détachons véritablement — et non pas seulement par l'imagination qui, si souvent, nous trompe, car il faut que le détachement soit absolu —, le Seigneur, j'en suis persuadée, ne nous refusera pas cette grâce, et il nous en accordera même beaucoup d'autres qui surpasseront nos désirs. Bénédiction et louange sans fin lui soient rendues ! Amen.

CHAPITRE 3

1. Les effets de l'oraison dont je viens de parler sont nombreux j'en indiquerai quelques-uns. Mais auparavant, je traiterai d'une oraison qui précède presque toujours celle-ci. Je le ferai en peu de mots, parce que j'en ai parlé ailleurs.

C'est un recueillement, qui me paraît surnaturel aussi. Il ne consiste ni à se mettre dans l'obscurité ni à fermer les yeux : il ne dépend nullement des choses extérieures. Et pourtant, sans le vouloir, on ferme les yeux et on désire la solitude. Alors se construit, mais sans le travail de l'art, le palais de l'oraison dont je viens de parler. Ici, les sens et les objets extérieurs semblent perdre de leurs droits, afin que l'âme puisse recouvrer peu à peu les siens, qu'elle avait perdus.

2. Ceux qui traitent de cette matière disent quelquefois que l'âme rentre en elle-même et d'autres fois qu'elle s'élève au-dessus d'elle-même. J'avoue qu'avec de pareils termes je ne saurais rien expliquer, et j'ai le tort de me figurer qu'en me servant de mes termes à moi, je serai comprise de vous. Peut-être ne le serai-je que de moi-même. Représentons-nous que les sens et les puissances, qui sont les habitants du château — car c'est la comparaison dont j'ai commencé à me servir —, ont pris la fuite pour aller vivre avec des étrangers, ennemis de ce château, et cela, depuis un certain temps déjà, depuis des années même. Reconnaissant que ce fut pour leur malheur, ils se sont rapprochés, sans toutefois pénétrer dans le château, par suite de la funeste habitude qu'ils ont prise de se tenir dehors. Mais enfin, ils ont renoncé à leur trahison, et on les voit tourner autour de ses murs. Le monarque qui habite la royale résidence du château, voyant leur bonne volonté, veut bien, dans sa grande miséricorde, les rappeler à lui. Comme un bon pasteur, il leur fait entendre sa voix, et, par un sifflement si doux qu'ils le saisissent à peine, il les invite à laisser là leurs égarements et à revenir à leur ancienne demeure. Ce sifflement du berger a sur eux tant d'empire, que, abandonnant les choses extérieures qui les capti- vaient, ils rentrent dans le château.

3. Il me semble n'avoir jamais si bien expliqué cela qu'à présent. Quand Dieu accorde cette grâce, elle aide singulièrement à chercher Dieu en soi-même. Effectivement, on l'y trouve d'une manière beaucoup plus fructueuse et plus profitable que dans les créatures, et saint Augustin assure qu'après l'avoir cherché partout ailleurs, c'est là qu'il le rencontra. Mais ne pensez pas que ce recueillement s'obtienne par le travail de l'entendement, en s'efforçant de penser à Dieu au-dedans de soi-même, ni par celui de l'imagination en se le représentant en soi. C'est très bon, c'est une manière de méditer vraiment excellente, parce qu'elle s'appuie sur cette vérité indiscutable que Dieu est en nous. Mais il ne s'agit pas de cette façon de faire qui est au pouvoir de chacun, toujours avec le secours de Dieu, bien entendu. Ce dont je parle est différent. Quelquefois. avant même que l'on ait commencé à penser à Dieu, les gens dont nous parlions se trouvent déjà à l'intérieur du château. J'ignore par où ils sont entrés et comment ils ont perçu le sifflement de leur pasteur : ce n'est certainement pas par les oreilles, puisqu'ici l'on n'entend rien. On éprouve seulement d'une manière très marquée une douce impression de recueillement. Ceux qui en ont l'expé- rience me comprendront : pour moi, je ne saurais l'expliquer davantage.

J'ai rencontré quelque part, il me semble, la comparaison du hérisson ou de la tortue se retirant au-dedans d'eux-mêmes. Celui qui s'est servi de cette comparaison la comprenait sans doute fort bien. Mais, remarquons-le, ces animaux se renferment ainsi quand ils le veulent, tandis qu'ici la chose ne dépend pas de notre volonté ; elle n'a lieu que lorsque Dieu veut bien nous faire cette grâce. Mon opinion est qu'il choisit pour la leur accorder des personnes qui ont renoncé aux choses de ce monde, sinon de fait, parce que leur état les en empêche, du moins par le désir. Il les invite alors à vaquer d'une manière spéciale aux choses intérieures. Aussi, je suis persuadée que si on laisse à Dieu sa liberté d'action, il ne bornera pas là sa libéralité envers des âmes qu'il appelle évidemment à monter plus haut.

4. Celles qui constateront en elles-mêmes de tels effets doivent beaucoup l'en remercier ; certes, il est bien juste qu'elles s'en montrent reconnaissantes, et par cette gratitude elles se disposeront à recevoir des grâces plus grandes encore. C'est un acheminement vers l'état où l'on écoute Dieu, suivant le conseil que donnent quelques auteurs de ne pas discourir, mais d'être attentif à ce que le Seigneur opère dans l'âme. Cependant, si la divine Majesté n'a pas encore fait entrer dans la jouissance, je ne comprends pas bien comment on peut enchaîner le mouvement de la pensée sans qu'il en résulte plus de dommage que de profit. Il y a eu, à ce sujet, de longues discussions entre plusieurs personnes spirituelles. Je confesse mon peu d'humilité, mais jamais elles ne m'ont donné de raisons assez convaincantes pour que j'aie pu me ranger à leur avis. L'une d'elles m'allégua un certain livre du saint Frère Pierre d'Alcantara —je crois pouvoir très justement l'appeler ainsi — et volontiers j'aurais partagé son opinion, parce que je sais qu'il était compétent en ces matières. Nous avons lu le livre, et il s'est trouvé que le saint frère disait comme moi. Il se sert, en vérité, d'autres termes, mais ce qu'il dit montre clairement que l'amour doit déjà être en activité. Je peux me tromper, mais voici les motifs sur lesquels je me fonde.

5. Le premier, c'est que, dans cette oeuvre spirituelle, celui-là fait plus qui pense et veut moins faire. La conduite que nous avons à tenir est celle des pauvres très nécessiteux qu'on introduit devant un riche et puissant empereur ; ils élèvent la voix pour demander, puis ils baissent les yeux et demeurent dans une humble attente. Dieu, par ses secrètes voies, semble nous faire comprendre qu'il nous entend, alors, puisqu'il nous permet de nous tenir auprès de lui, nous ferons bien de nous taire et même, si nous le pouvons, d'arrêter l'activité de l'entendement. Mais si nous n'avons aucune marque que ce divin Roi nous ait entendus ou regardés, gardons-nous de rester là bouche bée. Et, en effet, c'est ce qui arrive à l'âme lorsqu'elle a fait un effort pour enchaîner sa pensée : elle se trouve dans une bien plus grande sécheresse qu'au- paravant, et peut-être même la violence qu'elle s'est imposée, pour ne penser à rien, ne rendra son imagination que plus inquiète. Non, Dieu veut que nous lui adressions nos demandes et que nous considérions que nous sommes en sa présence. Il sait ce qu'il nous faut. Pour moi, je ne peux me résoudre à user d'artifices humains en des choses où sa Majesté semble avoir posé une limite, et qu'elle paraît s'être réservées à elle-même. Il y en a tant d'autres qu'il est en notre pouvoir d'accomplir avec son secours, autant du moins que notre misère en est capable ! Je veux dire : les pénitences, les bonnes oeuvres, l'oraison.

6. Le deuxième motif, c'est que ces opérations intérieures étant toutes douces et paisibles, ce qui est laborieux apporte plus de dommage que de profit. J'appelle laborieux toute violence que l'on veut se faire. comme serait, par exemple, le fait de retenir sa respiration. L'âme doit s'abandonner entre les mains de Dieu, pour qu'il fasse d'elle tout ce qu'il voudra, se tenir le plus possible dans l'oubli de son intérêt propre et dans la résignation à la volonté du Seigneur.

Le troisième motif, c'est que la préoccupation même de ne penser à rien excitera l'esprit à penser davantage.

Le quatrième, que rien n'est plus précieux et plus agréable à Dieu que de nous voir occupés de son honneur et de sa gloire, dans l'oubli de nous-mêmes, de nos intérêts, de nos consolations, de nos goûts personnels. Mais comment peut-il s'oublier soi-même, celui qui en est au contraire si préoccupé, qu'il n'ose se remuer et qu'il ne permet pas même à son entendement, à ses désirs, d'aspirer à la plus grande gloire de Dieu, de se réjouir de la joie qu'il possède ? Quand sa Majesté veut que l'entendement cesse d'agir, elle l'occupe d'une autre manière, et cela, en lui communiquant une lumière tellement plus forte que celle qu'il pourrait acquérir par ses efforts, qu'il reste profondément absorbé. Alors, sans savoir comment, il se trouve bien mieux instruit qu'il ne l'aurait été avec toute son habileté pour suspendre son activité. Puisque Dieu nous a donné nos puissances pour que nous agissions par elles, et que leur action reçoit sa récompense, je ne vois aucun motif de les maintenir dans une sorte d'enchantement. Laissons-les s'acquitter de leur office, en attendant que Dieu leur en confie un autre plus élevé.

7. Pour l'âme qu'il a plu au Seigneur de placer en cette Demeure, la conduite la plus convenable, à mon avis, est celle que je viens d'indiquer. Après cela, sans aucune violence, sans bruit, qu'elle tente d'empêcher l'entendement de discourir, mais qu'elle n'essaie pas de le suspendre, pas plus que l'imagination, car il est bon de considérer que l'on est en présence de Dieu et de réfléchir à ce qu'il est. Que si l'entendement se trouve absorbé par ce qu'il éprouve en lui-même, très bien ; mais qu'il ne cherche pas à comprendre ce dont il jouit, parce que c'est à la volonté que le don s'adresse. Ainsi, qu'il la laisse à sa jouissance, sans s'en mêler, se bornant à lui suggérer quelques paroles d'amour. Du reste, il arrive souvent en cet état que, sans le chercher, on ne pense à rien, mais c'est pour peu de temps.

8. En abordant cette Demeure, j'ai parlé en premier lieu de l'oraison des goûts divins ou de quiétude, puis je suis passé à l'oraison de recueillement. J'aurais dû traiter d'abord de cette dernière oraison, qui est bien inférieure à l'autre et qui nous y conduit, en laquelle enfin on ne doit abandonner ni la méditation ni l'exercice de l'entendement. J'ai dit ailleurs pourquoi, dans l'oraison des goûts divins, où l'eau jaillit de la source même sans être amenée par des conduits, l'enten­dement s'arrête, ou plutôt se trouve arrêté, parce qu'il comprend qu'il ne sait pas lui-même ce qu'il veut. Il se porte alors, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme étourdi et incapable de se fixer sur rien. Quant à la volonté, elle est fixée en son Dieu, et toute cette agitation de l'enten­dement lui est singulièrement pesante. Mais elle ne doit pas s'en soucier, autrement elle perdrait une grande partie de sa jouissance. Donc, qu'elle le laisse aller, et qu'elle-même se laisse aller entre les bras de l'amour : sa Majesté lui apprendra ce qu'elle doit faire alors. Tout, ou presque tout, d'ailleurs, consiste à se reconnaître indigne d'un si grand bonheur et à en rendre grâces.

9. Voulant parler de l'oraison de recueillement, j'ai remis à plus tard de dire les effets de l'oraison des goûts divins et les signes auxquels on reconnaît que Dieu en favorise une âme. J'y reviens maintenant. Il se produit d'une manière très manifeste en l'âme une dilatation ou un élargissement. Figurez-vous une source qui n'a pas d'écoulement, et dont le bassin est fait de telle sorte qu'il s'agrandit à mesure que l'eau devient plus abondante. Eh bien ! il en est de même dans cette oraison. Dieu, sans parler de beaucoup d'autres merveilles qu'il opère alors dans l'âme, la dispose et la rend apte à contenir tout ce qu'il veut y mettre. Cette douceur et cet élargissement intérieur se reconnaissent à l'effet suivant : l'âme ne se trouve plus liée comme auparavant dans le service de Dieu, son action est beaucoup plus étendue. La crainte de l'enfer cesse de l'agiter. Tandis que celle d'offenser son Dieu grandit en elle, la crainte servile disparaît, et l'âme sent une grande confiance de le posséder un jour. Au lieu d'appréhender, comme auparavant, de ruiner sa santé en s'adonnant à la pénitence, elle croit tout possible avec le secours divin, et ses désirs de la pratiquer n'ont jamais été si grands. Autrefois, elle redoutait les croix, maintenant elle les craint moins, parce que sa foi est plus vive ; elle sait que si elle les reçoit pour l'amour de Dieu, sa Majesté lui donnera grâce pour les supporter patiemment. Parfois même, elle les appelle de ses voeux, tant est vif son désir de faire quelque chose pour lui. Connaissant mieux sa grandeur, elle a une plus basse opinion d'elle-même. Comme elle a expérimenté les délices qui viennent de lui, les plaisirs du monde ne sont plus à ses yeux que fumier; elle s'en éloigne peu à peu, et elle a, pour le faire, plus d'empire sur elle-même. Enfin, elle avance dans toutes les vertus, et ses progrès seront continuels, si toutefois elle ne retourne pas en arrière et n'offense pas Dieu ; car, autrement, si élevée qu'elle puisse être, aurait-elle même atteint les plus hauts sommets, tout lui échappe. Ne croyez pas non plus qu'il suffise d'avoir reçu une fois ou deux cette faveur pour se trouver riche de toutes les grâces que je viens de dire. Il faut pour cela que l'âme persévère à les recevoir, car tout notre bien dépend de cette persévérance.

10. Voici un avis important que je donne à quiconque en est là : c'est d'éviter avec beaucoup de soin les occasions d'offenser Dieu. L'âme, en effet, est encore toute petite ; elle ressemble à l'enfant qui commence à prendre le lait de sa mère : s'il s'éloigne de son sein, qu'attendre pour lui sinon la mort ? Je le crains beaucoup, si les personnes qui ont reçu de Dieu une semblable faveur s'éloignent de l'oraison sans une nécessité urgente, et si elles n'y reviennent ensuite rapidement, elles iront de mal en pis. Et en pareil cas, tout est à craindre, je le sais. Je connais plusieurs personnes — elles m'inspirent une compassion profonde — auxquelles ce que je dis est arrivé, et cela, pour s'être éloignées de Celui qui voulait se donner à elles comme ami et le leur témoigner par les oeuvres. Si j'exhorte si instamment à ne pas s'exposer aux occasions, c'est que le démon s'attache beaucoup plus à nuire à une âme ainsi favorisée qu'à un grand nombre d'autres, étrangères à ces grâces. De telles âmes, en effet, peuvent lui faire beaucoup de tort en attirant d'autres âmes après elles. Qui sait même si elles ne feront pas un grand bien dans l'Église de Dieu ? Et quand il n'y aurait pas d'autre motif que celui de l'amour spécial que sa Majesté leur témoigne, c'en serait assez pour que le démon s'acharne à les perdre. De là vient que ces âmes ont de grands combats à soutenir, et si elles succombent, elles iront dans le mal bien plus loin que les autres.

Vous êtes, mes soeurs, autant qu'on en peut juger, à l'abri de ces périls. Que Dieu vous garde également de l'orgueil et de la vaine gloire ! Le démon peut chercher, par le moyen de ses illusions, à contrefaire les grâces de cette nature. Vous le reconnaîtrez en ce que, bien loin de produire les effets que j'ai indiqués, ce qui vient de lui en produira de diamétralement opposés.

11. Il est un danger contre lequel je veux vous mettre en garde. Je l'ai déjà signalé ailleurs et j'y ai vu tomber des âmes d'oraison, spécialement des femmes ; étant plus faibles, nous sommes plus exposées à ce que je vais dire. On rencontre des personnes qui, à la suite de beaucoup d'austérités, d'oraisons et de veilles, ou simplement par faiblesse de tempérament ne peuvent goûter une consolation intérieure sans que leur nature en soit subjuguée. Éprouvant un certain plaisir intérieur, en même temps qu'une faiblesse, une défaillance physique — spécialement si elles entrent dans ce que l'on appelle le sommeil spirituel, grâce qui dépasse un peu celle dont j'ai parlé —, elles confondent le plaisir avec la défaillance et se laissent entièrement absorber par cette dernière. Plus elles s'abandonnent, plus l'absorption augmente, parce que la nature s'affaiblit de plus en plus. Et elles prennent cela pour un ravissement. Moi, je l'appelle hébétement, et je dis que ces personnes ne font alors que perdre leur temps et détruire leur santé.

12. J'en connais une qui restait parfois huit heures dans cet état, sans perdre le sentiment et sans en avoir aucun de Dieu. Avec du sommeil, de la nourriture et moins d'austérités, tout disparut, car il s'était trouvé quelqu'un pour comprendre d'où cela venait. Mais jusque-là le confesseur, avec d'autres encore, s'y était trompé, et cette personne l'était la première, car elle n'avait pas l'intention de tromper. Pour moi, je suis persuadée que le démon y était pour quelque chose et prétendait en tirer de l'avantage, ce à quoi, du reste, il n'avait que trop réussi.

13. Qu'on sache bien ceci. Quand Dieu est vraiment l'auteur de ce qui se passe dans l'âme, il y a, il est vrai, défaillance intérieure et extérieure, mais l'âme reste forte, et elle goûte une joie très vive de se voir si près de Dieu. En outre, cet effet, loin de se prolonger, ne dure que très peu de temps ; à vrai dire, l'âme entre ensuite dans la jouissance. Cette oraison, quand il n'y a pas par ailleurs faiblesse corporelle, ne va pas jusqu'à abattre le corps, ni à causer de souffrance extérieure. Lors donc que l'une de vous ressentira les inconvénients que j'ai dit, qu'elle ne manque pas d'en parler à la supérieure et de faire diversion le mieux qu'elle pourra. La supérieure, de son côté, doit lui interdire les longues heures d'oraison et lui ordonner, au contraire, d'en faire très peu. Elle doit aussi la faire bien manger et bien dormir, afin de rétablir ses forces naturelles, qui peuvent s'être épuisées par le manque de nourriture et de sommeil. Si la religieuse est d'un tempérament si faible que cela ne suffise pas, elle peut m'en croire, Dieu ne la destine qu'à la vie active : il faut de tout dans les monastères. On devra l'occuper dans les offices, et prendre soin qu'elle ne reste pas longtemps en solitude, parce qu'elle achèverait d'y ruiner sa santé. Ce sera pour elle le sujet d'une bien rude mortification. Au bout de quelque temps, le Seigneur, qui veut éprouver, par la manière dont elle supportera son absence, l'amour qu'elle lui porte, lui rendra peut-être les forces. S'il ne le fait pas, elle acquerra autant de mérites par la prière vocale et l'obéissance que par la voie contemplative, et peut-être davantage.

14. Il peut se rencontrer aussi des personnes — et j'en ai connu dont la tête et l'imagination sont si faibles, qu'elles se figurent voir tout ce qu'elles pensent. Cette disposition est bien dangereuse. Comme j'en parlerai peut-être plus loin, je n'en dirai pas davantage ici. Je me suis beaucoup étendue en traitant de cette Demeure, parce que c'est celle où entrent, je crois, le plus grand nombre d'âmes. Comme le naturel y est joint au surnaturel, le démon peut y causer plus de dommage qu'en celles dont j'ai encore à parler et où le Seigneur lui laisse moins de pouvoir. Qu'il soit à jamais béni ! Amen.

CINQUIÈMES DEMEURES

1. O mes soeurs ! comment vous dire les richesses, les trésors, délices que renferment ces Cinquièmes Demeures ? Je crois vraime qu'il vaudrait mieux me taire sur ce qui concerne les Demeures do il me reste à traiter, puisque les discours sont incapables de l’exprimer, l'entendement de le comprendre, les comparaisons d'en donner l'idée tant les choses de la terre sont viles pour un tel sujet !

O mon Maître ! Puisque tu accordes à plusieurs de tes servantes goûter très habituellement ces joies, du haut du ciel envoie-moi lumière, et que je puisse leur en communiquer quelques rayons, a de les prémunir contre les tromperies du démon lorsqu'il se transfigi en ange de lumière. Tous leurs désirs, tu le sais bien, ne tendent qt te plaire !

2. J'ai dit : plusieurs de tes servantes. Il en est bien peu cependant qui n'entrent pas dans cette Demeure. Comme il y a du plus et du moi: je dis que la plupart y entrent. Certaines des particularités qui s'y rencontrent sont, je crois, le partage du petit nombre, mais si les autres font qu'arriver jusqu'à la porte, c'est déjà de la part de Dieu une immense miséricorde ; beaucoup sont appelés et peu sont élus. Ainsi, nous toutes qui portons ce saint habit du Carmel, nous sommes appelé à l'oraison et à la contemplation : c'est là notre première institution, nous sommes de la race de ces saints pères du mont Carmel qui, dans la solitude profonde et dans le plus complet mépris du monde, cherchaient le trésor, la perle précieuse dont nous parlons. Et pourtant, vous le déclare, bien peu d'entre nous se disposent à voir le Seigne la leur découvrir. Quant à l'extérieur, je le reconnais, nous sommes en bonne voie. Mais pour ce qui est d'acquérir les vertus nécessaires pour arriver où j'ai dit, que de choses nous manquent, et quel besoin nous avons de bannir toute négligence ! Donc, mes soeurs, pvisque nous pouvons jusqu'à un certain point jouir du ciel sur la terre, courage ! Supplions le Seigneur qu'il nous accorde sa grâce, afin que nous ne soyons pas frustrées par notre faute ; prions-le qu'il nous montre le chemin et donne à notre âme la force de creuser sans relâche, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ce trésor caché. N'en doutez pas, ce trésor repose en nous-mêmes, et c'est ce que j'espère vous faire comprendre, si le Seigneur daigne m'en rendre capable.

3. J'ai dit : qu'il donne la force à notre âme, pour vous apprendre que les forces du corps ne sont pas indispensables, quand Dieu notre Seigneur les refuse. Il ne rend impossible à personne l'acquisition de ses richesses, et dès lors qu'on lui donne ce qu'on a, il s'en contente. Béni soit un Dieu si grand ! Mais, comprenez-le bien, mes filles, pour ce dont il s'agit, il entend que vous ne vous réserviez rien : que ce soit peu, que ce soit beaucoup il veut tout avoir, et à proportion de ce que vous aurez donné, vous recevrez de plus grandes ou de moindres grâces. IL n'est pas de meilleur signe pour reconnaître si notre oraison arrive jusqu'à l'union, ou si elle n'y arrive pas. N'allez pas vous figurer que cette oraison ressemble, comme la précédente, à un songe. Je dis un songe, parce que, dans l'oraison de quiétude, l'âme est comme à moitié assoupie ; elle ne dort pas complètement, et elle ne se sent pas non plus bien éveillée. Ici, on est endormi — et même profondément endormi — aux choses de la terre et à soi-même ; et de ce fait, pendant la courte durée de l'union, on est comme privé de sentiment : quand on le voudrait, on se trouve hors d'état de penser. Alors, nul besoin d'artifice pour suspendre l'activité de son esprit.

4. Et si l'on aime, on ne sait pas comment on aime, ni ce qu'on aime, ni ce qu'on désire. Enfin, on est absolument mort au monde, pour vivre davantage en Dieu. C'est là une mort délicieuse. Une mort, parce que l'âme y est soustraite à toutes les opérations qu'elle peut produire tandis qu'elle est unie au corps; délicieuse, parce que si l'âme semble réellement se séparer du corps, c'est pour mieux vivre en Dieu. A vrai dire, je ne sais même pas s'il reste assez de vie pour respirer. Je viens d'y réfléchir, et il me semble que non ; du moins, si l'on respire, on ne s'en aperçoit pas. L'entendement voudrait s'appliquer tout entier à comprendre quelque peu ce que l'âme éprouve ; mais, s'en trouvant incapable, il demeure tout interdit, de sorte que s'il n'est pas entièrement perdu, du moins ne peut-il remuer ni pied ni main, comme l'on dit en parlant d'une personne si complètement évanouie qu'on la dirait morte.

O secrets de mon Dieu ! Je ne me lasserais pas de chercher à en donner l'intelligence, si j'espérais y réussir tant soit peu. Ainsi, j'émettrai volontiers mille sottises dans l'espoir de bien dire une fois seulement, et de procurer par-là de nouvelles louanges à Notre-Seigneur.

5. J'ai dit que cette oraison ne ressemblait pas à un songe. En effet, dans la Demeure précédente, tant que l'expérience n'est pas encore très grande, l'âme est en doute sur ce qui s'est passé en elle. Est-elle dans l'illusion ? était-elle endormie ? était-ce vraiment un don de Dieu? le démon ne s'est-il pas transfiguré en ange de lumière ? Mille incertitudes l'agitent, et il est bon qu'il en soit ainsi, parce que, je le répète, la nature elle-même peut ici quelquefois nous tromper. En effet, si les bêtes venimeuses s'introduisent difficilement dans la Quatrième Demeure, il n'en est pas de même de certains petits lézards qui se fourrent partout, tant ils sont agiles. S'ils ne font pas de mal, surtout, comme j'ai dit, lorsqu'on a soin de ne pas s'en mettre en peine — car, encore une fois, ce ne sont que de petites pensées provenant de l'imagi- nation et des autres sources indiquées plus haut —, ils ne cessent pas d'être souvent très importuns. Mais, si agiles soient-ils, ces lézards n'ont pas d'accès dans la Demeure qui nous occupe, parce qu'il n'y a ni imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse faire obstacle au bien dont on y jouit.

J'oserai même affirmer que si c'est une véritable union avec Dieu, le démon ne peut ni pénétrer ni causer le moindre dommage. Effectivement, sa Majesté est alors tellement jointe et unie à l'essence même de l'âme, que le démon n'oserait approcher, et très probablement il ne comprend même pas ce secret. C'est bien clair, du reste : puisque, comme on l'assure, il ne connaît pas nos pensées, bien moins encore connaîtra-t-il un secret si caché, et que Dieu ne confie même pas à notre entendement. Oh ! l'heureux état que celui où ce maudit ne peut nous nuire ! Si l'âme se trouve enrichie de si grands trésors, c'est qu'en cet instant Dieu opère en elle sans que personne, pas même l'âme s'y oppose. Et que ne donnera pas alors Celui qui aime tant donner et qui peut donner tout ce qu'il veut !

6. Je vous ai causé du trouble, je crois, en vous disant : « si c'est une véritable union avec Dieu », comme s'il y avait d'autres unions. Et comment donc, s'il y en a ! Lorsqu'il s'agit des vanités de ce monde, dès qu'on les aime avec passion, le démon lui aussi transporte l'âme. Seulement. ce n'est pas de la même manière que Dieu, ni avec ce plaisir, ce rassasiement de l'âme, cette paix, cette joie spirituelle. Quant au bonheur dont nous parlons, il est au-dessus de toutes les joies de la terre, au-dessus de tous ses plaisirs, au-dessus de toutes ses jouissances. C'est même trop peu dire. Son origine n'ayant rien de commun avec celle des jouissances terrestres, l'impression qu'il cause diffère tout à fait, ainsi que l'expérience doit vous l'avoir appris. J'ai dit un jour4 que les unes n'atteignent en quelque sorte que l'écorce du corps et que les autres pénètrent jusqu'à la moelle des os. En cela, j'ai dit juste, et je ne sais vraiment pas comment dire mieux.

7. Mais il me semble que vous n'êtes pas encore satisfaites et que vous craignez de vous tromper. Et réellement, le discernement de ces choses intérieures est difficile. Pour ceux qui ont de l'expérience, ce que j'en ai dit est suffisant, tant la différence est grande. Cependant, je veux vous indiquer un signe très évident, et qui lèvera tous vos doutes sur la question de savoir si c'est bien Dieu qui agit en vous. Sa Majesté l'a représentée aujourd'hui à mon esprit, et il me semble que c'est la véritable. Dans toutes les questions difficiles, même lorsque je crois bien les entendre et parler exactement, je me sers de cette expression : « il me semble », parce que je suis toute disposée, si je me trompe, à me ranger à l'avis des hommes éminents en doctrine. Les grands théologiens, même dépourvus de l'expérience personnelle de ces faveurs, ont un je ne sais quoi qui leur est propre : Dieu les destinant à éclairer son Église, il suffit qu'on leur propose une vérité pour qu'ils reçoivent une lumière qui les porte à l'admettre. Pourvu qu'ils ne soient pas trop mondains et soient serviteurs de Dieu, ils ne s'étonnent jamais des merveilles de sa grâce, sachant très bien qu'il peut faire beaucoup plus. Enfin, s'agit-il de choses peu étudiées encore, celles qu'ils trouvent dans les livres leur montrent qu'ils peuvent les admettre.

8. J'ai de cela une très grande expérience. Je connais aussi ces demi-docteurs, toujours ombrageux. Ils m'ont coûté assez cher ! A tout le moins suis-je persuadée qu'il ferme absolument la porte de son âme à ces faveurs, celui qui n'est pas convaincu que le pouvoir de Dieu s'étend loin au-delà, et qu'il a daigné, qu'il daigne encore quelquefois se communiquer ainsi à ses créatures. Donc, mes soeurs, que cela ne vous arrive jamais. Croyez, au contraire, que le pouvoir de Dieu va bien plus loin encore. Ne vous arrêtez pas non plus à considérer si ceux qui reçoivent ces grâces sont vertueux ou imparfaits : c'est à sa Majesté de le savoir. Encore une fois, cela ne nous regarde pas. Servons Dieu dans la simplicité de coeur, dans l'humilité, et bénissons-le de ses oeuvres merveilleuses.

9. Je reviens au signe que j'ai dit être le véritable. Vous voyez cette âme que Dieu a privée d' intelligence pour mieux imprimer en elle la vraie sagesse : elle ne voit, n'entend, ni ne comprend, tout le temps que dure cette faveur, temps toujours bref et qui lui paraît beaucoup plus court encore qu'il ne l'est en réalité. Dieu s'établit alors de telle sorte au plus intime de cette âme, qu'en revenant à elle il lui est impos­sible de douter qu'elle n'ait été en Dieu et que Dieu n'ait été en elle. Cette vérité s'imprime si bien dans son esprit, que des années se seraient-elles écoulées sans que Dieu lui ait renouvelé cette grâce, elle ne peut l'oublier ni douter qu'elle n'ait été en Dieu. Et cela, abstraction faite des effets produits, sur lesquels je reviendrai plus loin. Cette certitude est le point capital.

10. Vous me direz : Comment a-t-elle vu et entendu qu'elle a été en Dieu, puisqu'en cet état elle ne voit ni n'entend ? Je ne dis pas qu'elle l'a vu alors, mais qu'elle le voit clairement ensuite, et cela, non au moyen d'une vision, mais par une conviction qui lui reste et que Dieu seul peut donner. Je connais une personne qui ignorait que Dieu est dans tous les êtres par présence, par puissance et par essence. Après une faveur de ce genre qu'elle reçut de lui, elle en demeura si convaincue, qu'ayant demandé à l'un de ces demi-docteurs dont j'ai parlé de quelle manière Dieu était en nous, lui, qui n'en savait pas plus qu'elle avant cette révélation, eut beau l'assurer que Dieu n'était en nous que par la grâce, elle ne put le croire, tant elle était sûre du contraire. Ensuite, elle en interrogea d'autres qui lui dirent ce qu'il en était, ce qui la consola beaucoup.

11. N'allez pas non plus vous imaginer faussement que cette certitude porte sur un objet corporel, comme le corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ invisiblement présent au très saint sacrement. Ici, rien de semblable : il n'est question que de la divinité. Mais comment ce que nous n'avons pas vu peut-il nous donner une pareille certitude ? Je l'ignore, c'est l'oeuvre de Dieu. Tout ce que je sais, c'est que je dis vrai. Et, à supposer que la certitude fasse défaut, j'ai de la peine à croire qu'il y ait union totale de l'âme avec Dieu ; il y aura union de l'une des puissances seulement, ou bien ce sera l'une ou l'autre de ces nombreuses faveurs, dont Dieu gratifie les âmes. En tout cela, il ne faut pas se torturer l'esprit pour arriver à savoir comment les choses se passent. Puisqu'elles excèdent la portée de notre esprit, à quoi bon nous y perdre? Disons simplement que Celui qui les accomplit est tout- puissant. Et puisque avec tous nos efforts nous sommes incapables de nous attirer des faveurs dont Dieu seul est le maître, ne nous figurons pas être en état de les comprendre.

12. A propos de notre impuissance, je me souviens de ces paroles de l'Épouse dans les Cantiques, que vous connaissez certainement : Le Roi m'a conduite dans ses celliers, ou plutôt, je crois, m'a introduite. Vous le voyez, elle ne dit pas qu'elle s'y est rendue d'elle-même. Elle dit encore : qu'elle allait de côté et d'autre cherchant son Bien-Aimé. A mon sens, cette oraison d'union est précisément le cellier où le Seigneur nous fait entrer quand il le veut et comme il le veut. Quels que puissent être nos efforts, la porte nous restera fermée. C'est à Notre-Seigneur de nous introduire, de nous placer lui-même dans ce centre de notre âme. Pour mieux faire éclater ses merveilles, il ne nous laisse ici d'autre concours que celui d'une volonté entièrement soumise. Il ne veut pas non plus se faire ouvrir la porte des puissances et des sens, qui tous sont alors endormis : ce qu'il veut, c'est pénétrer dans le centre de notre âme sans passer par aucune porte, de même qu'il entra chez ses disciples en leur disant : Pax volyie, de même qu'il sortit du sépulcre sans en lever la pierre. Vous verrez plus loin comment sa Majesté veut que l'âme jouisse de sa présence au centre d'elle-même plus pleinement encore qu'elle ne le fait ici : ce sera dans la dernière Demeure.

13. 0 mes filles ! que nous verrons de choses, si nous n'avons les yeux ouverts que sur notre bassesse et notre misère, si nous comprenons que nous ne sommes pas dignes d'êtres les servantes de ce grand Maître, dont les merveilles nous dépassent à l'infini ! Louange sans fin lui soit rendue ! Amen.

CHAPITRE 2

1. Vous croyez sans doute que je vous ai montré tout ce qu'il y avait à voir en cette Demeure, et pourtant il s'en faut de beaucoup, car, comme je l'ai déjà fait remarquer, il y a du plus et du moins. Au sujet de l'union, je n'aurai, je crois, rien à ajouter. Mais que de choses à dire encore des effets que le Seigneur opère dans l'âme ainsi favorisée, pourvu qu'elle s'y dispose comme il convient ! J'indiquerai quelques-unes de ces faveurs, et en même temps l'état où elles laissent une âme. Pour m'expliquer plus clairement, je me servirai d'une comparaison adaptée à mon sujet. Elle vous fera comprendre que, si en cette oeuvre de Dieu en nous, notre part de concours est nulle, nous pouvons cependant beaucoup pour incliner sa Majesté à nous en gratifier, et cela, en nous mettant dans les dispositions voulues.

2. Vous avez probablement entendu parler des merveilles que Dieu déploie dans la production de la soie, admirable invention dont lui seul a pu être l'auteur. Vous savez comment elle provient d'une semence assez semblable à de petits grains de poivre. Cela, je ne l'ai jamais vu, je l'ai seulement entendu raconter ; si donc il se glisse quelque inexactitude dans ce que je vais dire, ce n'est pas à moi qu'en sera la faute. Lorsque les mûriers commencent à se couvrir de feuilles, cette semence, grâce à la chaleur, commence également à prendre vie ; car avant qu'ait paru l'aliment dont elle doit se nourrir, elle demeure comme morte. Les petits vers, une fois éclos, se nourrissent donc de feuilles de mûrier; quand ils sont devenus grands, on place devant eux de petites branches, sur lesquelles ils filent, avec leur petite bouche, la soie qu'ils tirent d'eux-mêmes ; ils en forment de petites coques très serrées, dans lesquelles ils se renferment. Chacun de ces vers — ils sont grands et très laids — termine là sa vie ; et alors, de chacune des coques s'échappe un papillon blanc, des plus gracieux. Si cela ne se passait pas sous nos yeux et qu'on nous le raconte comme si c'était arrivé jadis, qui pourrait jamais le croire ? Comment se persuader qu'un être dépourvu de raison, comme un ver, une abeille, se montre si diligent et si habile à travailler pour nous, et qu'il soit vrai que le pauvre petit ver à soie meure à la tâche ? Cela, mes soeurs, même en m'en tenant là, peut vous servir pendant quelque temps de sujet de méditation : vous y trouverez de quoi admirer les merveilles et la sagesse de notre Dieu. Que serait- ce donc si nous connaissions les propriétés de tous les êtres qu'il a créés ? Nul doute qu'il ne nous soit très profitable de réfléchir à ces prodiges, et de nous réjouir d' être les épouses d' un Roi si sage et si puissant.

3. Je reviens à mon sujet. L'âme, dont ce ver est l'image, vient à l'existence quand, par la chaleur de l'Esprit-Saint, elle commence à profiter du secours général que Dieu donne à tous, et à se servir des remèdes qu'il a laissés dans son Église, comme la confession fréquente, les bonnes lectures, les sermons. Ce sont là les remèdes que trouve à sa disposition toute âme morte par la négligence et le péché, et qui est encore exposée aux occasions de chute. La voilà donc qui reprend vie, qui s'alimente aux sources que je viens d'indiquer, en y joignant les méditations pieuses, jusqu'à ce qu'elle ait grandi. C'est dans cet état que je la considère maintenant, sans m'occuper de ce qui précède.

4. Dès que le ver est devenu grand, il se met, nous l'avons vu, à faire la soie et à construire la maison où il doit mourir. Je voudrais faire comprendre que, pour l'âme, cette maison c'est Jésus-Christ. Je crois avoir lu quelque part, ou peut-être entendu dire, que notre vie est cachée en Jésus-Christ — ou en Dieu, ce qui est tout un — ou bien que Jésus-Christ est notre vie. Enfin, que mon souvenir soit fidèle ou non, il importe peu pour le moment.

5. Voilà, mes filles, ce que nous pouvons faire avec le secours de Dieu pour que sa Majesté devienne notre Demeure, ainsi qu'elle le devient dans cette oraison d'union, voilà comment nous pouvons travailler nous-mêmes à la bâtir. Mais n'ai-je pas l'air d' avancer qu'il est en notre pouvoir d'ôter ou de donner à Dieu quelque chose, en disant d' un côté qu'il est lui-même la Demeure, et de l'autre, que nous pouvons édifier cette Demeure et nous y loger ? Oui, certes, nous le pouvons ; mais ce n'est ni en ôtant ni en donnant à Dieu, c'est en nous ôtant à nous-mêmes, c'est en donnant de nous-mêmes, comme le font ces pauvres petits vers. A peine aurons-nous fait tout ce qui est en notre pouvoir, que Dieu daignera unir à sa grandeur ce faible travail, qui n'est rien en soi, et lui communiquera une telle valeur, qu'il voudra s'en constituer lui-même la récompense. Et après avoir fait presque tous les frais, il joindra encore les petites peines que nous aurons prises aux grandes souffrances qu'il a endurées, de sorte qu'elles ne feront plus qu'un.

6. Courage donc, mes filles ! A l'oeuvre sans retard ! Tissons notre petite coque, en renonçant à notre amour-propre, à notre volonté, à tout attachement aux choses de la terre, en produisant des oeuvres de pénitence, d'oraison, de mortification, d'obéissance, et d'autres encore, que vous connaissez bien. Ah ! je vous en prie, faisons tout le bien possible et dont on nous a enseigné la pratique ! Et puis, qu'il meure, qu'il meure, ce ver, comme fait le ver à soie après avoir accompli l'ouvrage pour lequel il a été créé ! Vous saurez alors comment on voit Dieu et comment on s'abîme dans ses grandeurs, de même que ce petit ver s'ensevelit dans sa coque. Remarquez bien, en disant qu'on voit Dieu, je l'entends de la manière dont il se donne à goûter dans cet état d'union.

7. Voyons maintenant ce que devient ce ver, car c'est pour en venir là que j'ai dit tout le reste. Ce qu'il devient ? Mais lorsqu'il est entré dans cette oraison, qu'il est entièrement mort au monde, il se change en un petit papillon blanc ! Oh ! puissance divine ! quel état que celui d'une âme qui vient d'être plongée dans la grandeur de Dieu, et si étroitement unie à lui durant un court espace de temps, car, selon moi, cette union ne dépasse jamais une demi-heure ! Je vous le déclare en toute vérité, cette âme ne se reconnaît plus elle-même. Voyez la différence qu'il y a entre un vilain ver et un petit papillon blanc : eh bien ! c'est la même chose. Cette âme ne sait comment elle a pu mériter un si grand bien, je veux dire, d'où il a pu lui venir, car elle sait parfaitement qu'elle ne l'a pas mérité. Elle sent un désir qui la consume de louer Dieu et d'affronter pour lui mille morts. La voilà qui aspire à porter de grandes croix, et ce désir est irrésistible. Elle a soif de pénitence, elle soupire après la solitude, elle voudrait que Dieu soit connu de tous les hommes ; de là, une affliction profonde en voyant qu'on l'offense. Je parlerai plus en détail de ces effets dans la Demeure suivante, car ce qui se rapporte à ces deux Demeures est presque identique. Il est vrai pourtant que l'intensité des effets diffère tout à fait. Oui, je le répète, si une âme que Dieu a conduite jusqu'ici s'efforce d'avancer encore, elle verra de grandes choses.

8. Oh! quel n'est pas le trouble de ce petit papillon, bien que pourtant il n'ait jamais joui de plus de calme et de repos ! C'est une chose étrange de le voir ne sachant plus où s'arrêter et se poser. Après avoir goûté un tel séjour, tout ce qu'il aperçoit sur la terre lui déplaît, surtout si Dieu lui a versé souvent un vin semblable ; car chaque fois qu'il en boit, pour ainsi dire, il en retire de nouveaux avantages. Il méprise maintenant les oeuvres qu'il accomplissait étant encore ver, et qui consis- taient à tisser peu à peu sa coque. Des ailes lui ont poussé : se sentant capable de voler, comment se contenterait-il d'aller pas à pas ? Tout ce que l'âme peut faire pour Dieu lui semble peu de chose, tant ses désirs sont immenses. Elle ne s'étonne plus de ce que les saints ont souffert, car elle sait maintenant par expérience de quelle manière le Seigneur assiste une âme, et comment il la transforme au point de la rendre méconnaissable. La faiblesse qu'elle éprouvait quand il était question de pénitence se trouve changée en force ; auparavant son attachement à ses proches, à ses amis, aux biens de la terre, était tel, que ni ses actes intérieurs, ni ses résolutions, ni ses désirs ne parvenaient à le rompre ; ses efforts ne servaient qu'à lui faire sentir plus vivement ses liens. Maintenant, les obligations même que sa conscience lui impose sur ce plan deviennent un poids. Tout la fatigue, parce qu'elle a expéri- menté que le véritable repos ne peut venir des créatures.

9. Il vous semblera peut-être que je m'étends beaucoup; cependant, je pourrais en dire bien davantage, et ceux qui auront reçu de Dieu une telle faveur, verront que je passe bien des choses sous silence. Il ne faut donc pas s'étonner si ce petit papillon, se trouvant tout dépaysé au milieu des choses de ce monde, cherche à se poser quelque part. Mais où ira-t-il, le pauvre petit ? Retourner au lieu d'où il vient, il ne le peut, car, je l'ai montré déjà, quelque effort que nous fassions, nous sommes impuissants à nous procurer cette faveur : il faut qu'il plaise à Dieu de nous la réitérer. 0 Seigneur ! quels tourments nouveaux commencent pour cette âme ! Et qui l'aurait dit, après une grâce si élevée ? Enfin, d'une manière ou d'une autre, il faut porter la croix en cette vie. Et si quelqu'un assurait que depuis son entrée dans cette Demeure, il se trouve dans une tranquillité et des délices perpétuelles, je dirais, moi, qu'il n'y est jamais entré, mais que, tout au plus, il aura reçu dans la Demeure précédente quelque goût spirituel, auquel aura contribué la faiblesse naturelle ; et peut-être que le démon lui donne maintenant la paix pour lui faire ensuite une guerre beaucoup plus cruelle.

10. Je ne veux pas dire qu'on ne trouve pas la paix dans cette Cinquième Demeure ; on l'y trouve, au contraire, et en un degré élevé, car les souffrances y sont si précieuses et d'une nature si excellente, que, tout intenses qu'elles sont, elles engendrent la paix et la consolation. Du dégoût que lui inspire tout ce qui est du monde naît pour l'âme un désir d'en sortir, extrêmement douloureux. Le seul adoucissement qu'elle trouve à sa peine, c'est la pensée que Dieu veut qu'elle reste encore en cet exil. Mais cela ne suffit pas, car l'âme, malgré tous les avantages que j'ai énumérés, n'est pas encore aussi parfaitement soumise à la volonté de Dieu qu'elle le sera plus tard. Elle se résigne cependant, mais c'est avec une peine très vive, avec bien des larmes et elle ne peut faire plus, parce qu'elle n'a pas reçu davantage. Cette peine se fait sentir à elle, plus ou moins, chaque fois qu'elle se met en oraison. Peut-être procède-t-elle de la douleur profonde qu'elle éprouve en voyant combien Dieu est offensé et méprisé dans le monde, et combien d'âmes se perdent, tant chez les hérétiques que chez les Maures. Mais ce qui la désole plus que tout le reste, c'est la perte des catholiques. Elle sait que la miséricorde de Dieu est grande et que, si déréglée que soit leur vie, ils peuvent se convertir et se sauver ; et néanmoins, elle craint que beaucoup ne se damnent.

11. O puissance de Dieu ! il y a peu d'années, peu de jours peut-être, cette âme ne pensait qu'à elle-même. Qui donc lui inspire ces doulou­reuses sollicitudes, que de longues années de méditation ne peuvent donner à ce degré d'intensité ? Mais quoi ? dira quelqu'un, si pendant bien des jours, des années même, je m'efforce d'approfondir quel affreux malheur est l'offense de Dieu, si je considère comment ceux qui se damnent sont ses enfants et mes frères, à quels dangers nous sommes exposés sur la terre, et combien il nous est avantageux de sortir de cette misérable vie, cela ne suffirait pas ? Non, mes filles, la peine que ces réflexions feront naître en nous sera bien différente du tourment dont je parle. Cette peine, nous pouvons, avec la grâce de Dieu et à l'aide de beaucoup de considérations, arriver à la ressentir, mais elle n'atteint pas comme l'autre le fond même de nos entrailles. Celle-là semble hacher et moudre l'âme, sans qu'elle y contribue en rien, et parfois même sans qu'elle le désire. Mais qu'est-ce donc que cette douleur, et d'où vient-elle ? Je vais vous le dire.

12. Vous souvenez-vous de cette parole de l'Épouse que je vous ai citée plus haut à un autre propos : Le Seigneur m'a introduite dans son cellier, il a ordonné en moi la charité ? Eh bien ! voilà justement l'explication de ce que vous me demandez. L'abandon que cette âme a fait d'elle-même entre les mains de Dieu et le grand amour qu'elle lui porte la rendent si soumise, qu'elle ne sait et ne veut plus qu'une chose : qu'il fasse d'elle ce qu'il lui plaira. Mais, à mon avis, c'est une grâce que Dieu n'accorde qu'à une âme qu'il considère comme tout à lui. Sa volonté est qu'elle sorte de là marquée de son sceau, sans qu'elle sache comment cela s'est fait. Et réellement, l'âme n'a ici d'autre rôle que celui de la cire, sur laquelle un autre imprime un cachet. La cire ne se marque pas elle-même, elle est seulement disposée par sa mollesse à recevoir cette impression, et même ce n'est pas elle qui s'amollit : elle ne fait que rester immobile, sans opposer de résis­tance. Oh ! Dieu de bonté ! Ici encore, c'est toi qui fais tous les frais ! Tu ne demandes qu'une chose : que nous t'abandonnions notre volonté, en d'autres termes, que la cire n'apporte pas de résistance.

13. Voyez, mes sœurs, ce que fait notre Dieu pour que cette âme sache qu'elle est à lui. Il lui donne du sien, c'est-à-dire les dispositions où son Fils a été pendant son existence mortelle, et il ne peut lui accorder une plus grande grâce. Qui, plus que ce divin Fils, a désiré quitter cette vie ? Il l'a bien montré à la Cène, lorsqu'il a dit : J'ai désiré d'un grand désir.

Eh quoi ! Seigneur, n'étais-tu pas arrêté par la perspective de la mort cruelle qui t'attendait, cette mort si douloureuse, si épouvantable? Non, me réponds-tu, « parce que le grand amour que je porte aux âmes et l'ardent désir que _j'ai de leur salut surpassent sans comparaison toutes ces douleurs, et les tourments qu'ils me causent depuis mon entrée dans le monde sont si excessifs, qu'auprès d'eux les autres ne me semblent absolument rien ».

14. C'est à quoi j'ai réfléchi souvent. Songeant au supplice qu'a souffert et que souffre encore une âme de ma connaissance lorsqu'elle voit offenser Notre-Seigneur — supplice si intolérable qu'elle aimerait beaucoup mieux mourir que d'avoir à l'endurer — je me disais : « Si une âme dont la charité est si faible auprès de celle de Jésus-Christ qu'on peut la considérer comme rien est néanmoins capable d'éprouver un tel tourment, quel martyre devait endurer Notre-Seigneur et quelle pouvait être sa vie, lui, dont la vue était toujours emplie des graves offenses qui se commettaient contre son Père. » Oui, je suis persuadée que cette douleur l'a emporté de beaucoup sur celles de sa sainte Passion. Alors, du moins, il voyait la fin de ses souffrances : cette pensée, comme aussi la consolation de se dire que sa mort allait porter remède à nos maux et qu'il donnait à son Père par de si extrêmes souffrances un témoignage de son amour, devait adoucir ses tourments. C'est ce qui arrive parmi nous à ceux qu'un amour ardent porte à de grandes pénitences: ils ne les sentent presque pas, ils voudraient y ajouter, et les comptent pour rien. Que devait donc éprouver sa Majesté, en présence d'une si belle occasion de montrer à son Père toute la perfection de son obéissance et de son amour pour ses frères ? Oh! quelles délices de souffrir en faisant la volonté de Dieu ! Mais voir la divine Majesté outragée sans cesse par de nouvelles offenses, et tant d'âmes tomber en enfer, c'est, à mon avis, quelque chose de si terrible, que si Notre- Seigneur n'avait été qu'un homme, un seul jour de ce martyre aurait suffi pour lui faire perdre, non une vie, mais plusieurs.

CHAPITRE 3

1. Revenons à notre petit papillon, et voyons quelque chose des dons que Dieu accorde en cet état d'union. Il est bien entendu que l'âme doit s'efforcer d'avancer toujours dans le service de Notre-Seigneur et dans la connaissance d'elle-même : car, si elle se contente de recevoir cette faveur, si, se croyant désormais en sûreté, elle vient à se négliger et à s'écarter du chemin du ciel, c'est-à-dire de l'observation des commandements, elle aura le sort du papillon né du ver à soie, qui, tout en laissant une semence qui produira d'autres papillons, demeure mort à jamais. Je dis qu'il laisse une semence, parce que Dieu, j'en suis convaincue, entend qu'une faveur si élevée ne soit pas accordée en vain, et que, si elle ne profite pas à l'âme qui la reçoit, elle profite du moins à d'autres. Tout le temps, en effet, que cette âme persévère dans le bien, elle garde les désirs et les vertus dont nous avons parlé, et, par conséquent, elle est toujours utile à d'autres âmes, en leur communiquant quelque chose de sa chaleur. Parfois même, alors qu'elle a perdu tout cela, elle conserve le souci de l'avancement du prochain, elle prend plaisir à faire connaître aux autres les grâces dont Dieu gratifie ceux qui l'aiment et le servent.

2. J'ai connu une personne à qui une semblable chose est arrivéet. Bien qu'en fort mauvais état, elle aimait voir d'autres âmes profiter des grâces qu'elle avait reçues de Dieu, elle se plaisait à enseigner le chemin de l'oraison à celles qui ne le connaissaient pas, et le bien qu'elle fit ainsi fut grand, très grand même. Le Seigneur ensuite lui rendit la lumière. En vérité, ces grâces n'avaient pas encore produit en elle les effets dont j'ai parlé. Mais combien doit-il y en avoir que Dieu appelle à l'apostolat, qu'il honore de ses communications comme Judas, qu'il élève à la royauté comme Saül, et qui se perdent ensuite par leur faute ! Apprenons de là, mes sœurs, que pour acquérir toujours de nouveaux mérites et ne pas nous perdre comme ces infortunés, le moyen le plus sûr est l'obéissance et l'exact accomplissement de la loi de Dieu. Je m'adresse en ce moment aux âmes qui reçoivent des grâces de ce genre, et même à toutes les âmes.

3. Après tout ce que j'ai dit, cette Demeure garde encore, me semble- t-il, quelque obscurité. Mais puisqu'il est si avantageux d'y entrer, il sera bon de ne pas en ôter l'espoir à ceux que le Seigneur ne gratifie pas de faveurs aussi surnaturelles. La véritable union, en effet, peut très bien s'obtenir avec l'aide de Notre-Seigneur, si l'on s'efforce de l'acquérir en renonçant à sa volonté pour s'attacher à la volonté de Dieu. Oh! combien y en a-t-il qui disent et croient fermement en être là, qui même seraient prêts à mourir pour l'attester, ainsi que je l'ai dit, je crois. Eh bien ! je vous le déclare et je ne me lasserai pas de le répéter : quand il en sera ainsi, vous aurez obtenu du Seigneur la grâce de l'union. Ne vous inquiétez plus alors de cette autre union déli- cieuse dont j'ai parlé. Ce qu'elle a de plus précieux, c'est qu'elle procède de celle dont je parle maintenant, et qu'on ne peut arriver à la première si l'on n'est pas bien affermi dans la seconde, qui consiste dans la soumission de notre volonté à celle de Dieu. Oh! quelle union dési- rable que celle-là ! Heureuse l'âme qui l'a obtenue ! Elle jouira du repos en cette vie et dans l'autre. A part le danger de perdre son Dieu et la douleur de voir qu'on l'offense, aucun des événements de cette vie n'est capable de l'affliger : ni la maladie, ni la pauvreté, ni la mort — sauf celle des personnes utiles à l'Église de Dieu — parce qu'elle voit très bien que le Seigneur sait bien mieux ce qu'il fait qu'elle ne sait ee qu'elle désire.

4. Remarquez-le, il y a peines et peines. Quelques-unes, de même que les plaisirs, sont le fruit spontané de la nature. Il y a aussi des peines qui naissent de la charité : ce sont celles qui nous font compatir aux maux du prochain. Telle fut la peine qu'éprouva Notre-Seigneur au moment de ressusciter Lazare. Ces sortes de peines n'empêchent pas l'âme d'être unie à la volonté de Dieu ; elles ne la troublent pas par une émotion violente ou de quelque durée. Ce sont des peines qui passent vite : comme je l'ai dit des douceurs de l'oraison, elles ne pénè­trent pas jusqu'au fond de l'âme, elles n'atteignent que les sens et les puissances. Elles vont et viennent au milieu des Demeures dont il a été question ; la seule où elles n'entrent pas est celle dont jc, vous entre­tiendrai en dernier lieu. Pour l'union dont il est ici question, est-il néces­saire qu'il y ait suspension des puissances ? Non, le Seigneur a le pouvoir d'enrichir les âmes par diverses voies, et de les faire arriver à ces Demeures sans passer par le sentier de traverse que j'ai indiqué.

5. Mais, remarquez bien ceci, mes filles : il est nécessaire que le ver meure, et ici il vous en coûtera davantage. Par cette autre voie, la vie si nouvelle où l'on se trouve introduit aide beaucoup le ver à mourir. Ici, il faut que ce soit nous-mêmes qui, sans être affranchis de la vie ordinaire, lui donnions la mort. J'avoue que c'est beaucoup plus pénible, mais cette souffrance a son prix, et si l'on remporte la victoire, la récompense sera plus grande. Que l'on puisse y arriver, c'est indubitable, pourvu que l'union à la volonté de Dieu soit réelle.

C'est là l'union que j'ai désirée toute ma vie, celle que je ne cesse de demander à Notre-Seigneur. C'est aussi la plus facile à connaître et la plus sûre.

6. Mais hélas ! bien peu parmi nous y parviennent, je crois. Lorsque l'on évite l'offense de Dieu et que l'on a embrassé la vie religieuse, on se figure que tout est fait. Oh ! qu'il reste de vers semblables à celui qui rongea le lierre de Jonas, et qui ne se laissent entrevoir que lorsqu'ils ont rongé nos vertus par un certain amour-propre, une certaine estime de nous-mêmes, des jugements téméraires sur notre prochain dans des choses bien légères, un certain manque de charité, en ne l'aimant pas comme nous-mêmes ! Nous nous acquittons de notre devoir comme par force, faisant juste ce qu'il faut pour éviter le péché ; mais que nous sommes loin de la disposition qui nous unirait entièrement à la volonté de Dieu !

7. Quelle est, pensez-vous, mes filles, cette volonté de Notre- Seigneur ? C'est que nous soyons parfaites, de sorte que nous puissions devenir une même chose avec lui et avec le Père, comme lui-même en a fait la demande. Mais voyez tout ce qui nous manque encore pour y parvenir ! Je vous l'assure, en écrivant cela, je suis profondément affligée de me voir si loin du but, et cela, uniquement par ma faute. Pour l'atteindre, il n'est pas nécessaire que le Seigneur nous accorde de grandes délices spirituelles : il suffit du don qu'il nous a fait de son Fils pour nous enseigner le chemin. Ne vous figurez pas cependant que si je vois mourir mon père ou mon frère, ma conformité à la volonté de Dieu doive m'y rendre insensible, et s'il s'agit de peines et de maladies, que je doive les endurer avec joie. Cela est bon, mais quel­quefois c'est sagesse purement humaine. Voyant que nous n'y pouvons rien, nous faisons de nécessité vertu. Combien d'actes de ce genre, ou d'un genre différent, ont été accomplis par ces philosophes si savants de l'Antiquité ! A nous, le Seigneur ne demande que deux choses : l'amour de Dieu et l'amour du prochain. C'est vers elles que doivent converger nos efforts. Si nous les accomplissons parfaitement, nous faisons sa volonté, et par-là même nous lui sommes unis. Mais encore une fois, que nous sommes loin de nous acquitter de ces deux devoirs d'une manière digne d'un si grand Dieu ! Qu'il daigne nous accorder sa grâce, afin que nous méritions d'y parvenir ! C'est en notre pouvoir, si nous le voulons.

8. Le moyen le plus assuré, selon moi, de savoir si nous observons ces deux préceptes, c'est de voir quelle est notre perfection relativement à l'amour du prochain. Aimons-nous Dieu ? Nous ne pouvons le savoir, quoiqu'il y ait cependant de grands signes pour en juger. Mais pour ce qui est de reconnaître si nous aimons le prochain, oui, nous le pouvons. Soyez-en certaines, autant vous aurez fait de progrès dans l'amour du prochain, autant vous en aurez fait dans l'amour de Dieu. L'amour que Notre-Seigneur nous porte est si grand, qu'en récompense de celui que nous avons pour le prochain il fait croître de mille manières celu: que nous avons pour lui-même : je n'ai aucun doute là-dessus.

9. Il est donc extrêmement important d'examiner avec le plus grand soin comment nous nous comportons sur ce point. Si c'est parfaitement, nous pouvons être en repos. Notre nature étant si mauvaise, l'amour pour le prochain, j'en suis persuadée, ne saurait être parfait en nous s'il n'avait sa racine dans l'amour de Dieu.

Mes sœurs, puisque la chose est pour nous d'une si grande importance, essayons de bien voir où nous en sommes, et cela jusque dans les plus petites choses et puis, ne faisons aucun cas de certaines idées — très grandes — qui se présentent à nous en foule dans l'oraison, sur tout ce que nous nous proposons de faire et d'entreprendre en faveur du prochain et pour le salut d'une seule âme. Si nos œuvres n'y répondent pas, il est à croire que tout cela restera sans effet. J'en dis autant de l'humilité et de toutes les vertus. Les ruses du démon sont étranges ! Pour nous faire croire que nous avons une vertu, qu'en réalité nous n'avons pas, il remuera tout l'enfer. Et il aura raison, car rien n'est plus préjudiciable. Ces fausses vertus, se ressentant d'une pareille origine, ne vont jamais sans quelque vaine gloire. Au contraire, celles qui viennent de Dieu en sont entièrement exemptes, et de l'orgueil également.

10. Je trouve plaisant de voir ce qui arrive à certaines âmes. Durant l'oraison, elles se figurent qu'elles désirent être humiliées et recevoir publiquement des affronts pour l'amour de Dieu, et après cela, elles cacheraient, si elles le pouvaient, une faute de rien qu'elles ont commise ! Mais vient-on à leur en imputer une sans sujet, oh ! alors, que Dieu nous soit en aide ! Quand on ne peut supporter si peu de chose, qu'on essaie du moins de ne pas prendre en compte ces sortes de résolutions formées à part soi. Très certainement il n'y a pas eu là détermination réelle de la volonté — car lorsqu'elle existe, les choses vont d'une autre manière — il n'y aura eu qu'un effet de l'imagination. C'est dans l'imagination, en effet, que le démon joue ses tours et dresse ses embûches ; et avec les femmes il a beau jeu, comme aussi avec les hommes dépourvus d'instruction, qui ne connaissent pas la différence qu'il y a entre les puissances et l'imagination, ni tant d'autres choses qui se passent en nous. 0 mes soeurs ! comme il est facile de recon- naître parmi vous celles qui ont le véritable amour du prochain et celles qui ne l'ont qu'à un degré moindre ! Si vous compreniez bien l'impor- tance de cette vertu, vous ne vous appliqueriez pas à autre chose.

11. Quand je vois des personnes tout occupées à se rendre compte de leur oraison, et si engoncées en elles-mêmes quand elles la font, qu'elles n'osent, semble-t-il, ni se remuer ni en détourner leur pensée, de crainte de perdre un peu du goût et de la dévotion qu'elles y trouvent, je vois qu'elles ne connaissent guère le chemin qui conduit à l'union. Elles s'imaginent que tout consiste en ces façons de faire. Non, mes soeurs, non. Le Seigneur veut des oeuvres. Il veut, par exemple, que si vous voyez une malade que vous pouvez soulager, vous laissiez là votre dévotion pour l'assister, que vous lui témoigniez de la compassion, que sa souffrance soit la vôtre, et que, s'il en est besoin, vous jeûniez pour qu'elle ait à manger ; et cela, moins pour l'amour d'elle, que parce que telle est la volonté de votre Maître. Voilà la véritable union à sa volonté. Il veut encore que si on loue une personne en votre présence, vous vous en réjouissiez beaucoup plus que si on vous louait vous-même. En vérité, c'est facile, car, lorsqu'on est humble, on souffre au contraire d'entendre son propre éloge. Il est excellent encore de se réjouir lorsqu'on voit briller les vertus de ses soeurs, de déplorer leurs fautes autant que les siennes propres, et de s'efforcer de les couvrir.

12. Je me suis longuement étendue ailleurs sur ce sujet: c'est que je suis persuadée, mes soeurs, que manquer à cette vertu, c'est tout perdre. Dieu veuille qu'elle ne soit jamais blessée parmi nous ! Que si vous y excellez, je peux vous certifier que vous obtiendrez de Notre- Seigneur l'union dont j'ai parlé. Si, au contraire, vous êtes en faute sur ce point, vous aurez beau avoir de la dévotion, des délices spiri- tuelles, et croire ainsi la posséder, vous aurez beau éprouver même quelque petite suspension durant l'oraison de quiétude — comme certaines personnes qui s'imaginent alors que tout est fait — croyez-moi, vous n'y êtes pas encore. Demandez à Notre-Seigneur qu'il vous donne un parfait amour du prochain et, ensuite, laissez faire sa Majesté. Si vous mettez tous vos soins et tous vos efforts à acquérir cet amour, si vous faites plier votre volonté pour que s'accomplisse en tout celle de vas soeurs, faudrait-il pour cela perdre de votre droit, si vous savez oublier votre intérêt pour songer au leur, quelque répugnance qu'y ait d'ailleurs votre nature, si, quand l'occasion se présente, vous prenez pour vous le travail afin d'en exempter les autres, sa libéralité surpassera vos désirs. Il vous en coûtera, soyez-en persuadées, et cela ne se fera pas tout seul. Mais considérez ce qu'a coûté à notre Époux l'amour qu'il nous a porté : afin de nous délivrer de la mort, il a enduré la plus cruelle de toutes, la mort de la croix.

CHAPITRE 4

1. Vous désirez apprendre, me semble-t-il, ce que devient notre petit papillon et où il va enfin se poser. Il est bien entendu que ce ne sera ni dans les goûts spirituels ni dans les satisfactions terrestres : son vol est plus élevé. Cependant, je ne pourrai satisfaire votre désir que dans la dernière Demeure, et Dieu veuille que je m'en souvienne, que j'en aie même le loisir ! Il s'est passé près de cinq mois depuis que j'ai commencé à écrire, et comme l'état de ma tête ne me permet pas de me relire, sans aucun doute il y aura dans ce travail un désordre complet et peut-être des redites ; mais comme je m'adresse à mes soeurs, cela importe peu.

2. Je voudrais vous expliquer plus clairement encore en quoi consiste, selon moi, cette oraison d'union. Je me servirai pour cela d'une compa­raison, puisque j'ai l'esprit ainsi fait. Nous reviendrons ensuite à notre petit papillon qui, volant toujours, parce qu'il ne trouve pas son véri­table repos, ne reste cependant pas inactif et ne cesse de faire du bien tant à lui-même qu'aux autres.

3. Vous avez sans doute entendu dire souvent que Dieu épouse spiri­tuellement les âmes. Béni soit-il de daigner, dans sa miséricorde, s'abaisser jusque-là ! Cette comparaison est grossière, je l'avoue, et cependant, pour rendre ma pensée, je n'en trouve pas de meilleure que le sacrement de mariage. La différence certainement est grande. Dans l'alliance dont je parle, il n'y a rien que de spirituel, et ce qui est corporel en est bien éloigné ; les consolations, les goûts spirituels, que le Seigneur y accorde, sont à mille lieues des satisfactions que doivent goûter deux époux. Ici c'est l'amour s'unissant à l'amour ; les opérations y sont ineffablement pures et d'une délicatesse, d'une douceur telles qu'il est impossible de les exprimer. Mais le Seigneur sait bien les faire sentir.

4. L'union, il me semble, n'arrive pas encore jusqu'aux fiançailles spirituelles. En ce monde, quand deux personnes doivent se fiancer, on examine auparavant si elles se conviennent, si toutes deux désirent cette alliance ; puis on en vient à une entrevue, afin qu'elles soient plus satisfaites l'une de l'autre. Eh bien ! il en est de même ici. Nous supposons que l'accord est déjà fait, que l'âme est parfaitement renseignée sur les avantages de l'alliance qu'elle va contracter, qu'elle est résolue de faire en tout la volonté de son Époux, de se prêter à tout ce qu'elle saura lui être agréable. De son côté, Notre-Seigneur, qui connaît la sincérité de ses dispositions, est content d'elle et il lui fait cette grâce de vouloir bien se découvrir davantage, d'en venir à ce que l'on nomme une entrevue, enfin, de l'approcher de lui. Nous pouvons avec raison appeler cette grâce une entrevue, car elle est de très courte durée. Là, il n'y a plus de délibération : l'âme voit seulement d'une manière mystérieuse qui est Celui qu'elle va prendre pour Époux. La connaissance qu'elle reçoit ainsi en un court espace de temps, elle ne pourrait l'acquérir en mille ans par le moyen des sens et des puis­sances. L'Époux, étant ce qu'il est, la rend par cette seule vue plus digne de sa main, comme l'on dit. L'âme se trouve dès lors si éprise d'amour, qu'elle fait de son côté tout ce qui dépend d'elle pour que ces divines fiançailles ne soient pas entravées. Mais si elle s'oubliait jusqu'à porter son affection vers un autre objet, tout serait perdu pour elle. Si l'on veut juger de la grandeur de cette perte, il n'y a qu'a considérer les faveurs que Dieu lui accordait : aussi dépasse-t-elle tout ce qu'on peut dire.

5. C'est pourquoi, âmes chrétiennes, vous que le Seigneur a conduites jusqu'ici, je vous demande en son nom d'être sur vos gardes et d'éviter les occasions dangereuses. Même dans cet état, l'âme n'est pas assez forte pour s'y exposer, comme elle le sera après la célébration des fian- çailles, qui a lieu dans la Demeure suivante. Elle n'a fait encore qu'entrevoir l'Époux : aussi le démon met-il tout en oeuvre pour la combattre et pour empêcher ces fiançailles. Plus tard, lorsqu'il voit une âme entièrement soumise à l'Époux, il n'est plus aussi hardi ; il la redoute au contraire, car il a expérimenté déjà que de pareilles tentatives lui attirent des pertes considérables et la laissent elle-même avec de nouveaux avantages.

6. Je vous le déclare, mes filles, j'ai connu des personnes très avancées et qui, parvenues à ce degré, se sont laissé séduire par les ruses et les artifices du démon. L'enfer, du reste, doit se liguer tout entier pour y réussir, car, comme je l'ai dit plusieurs fois, il s'agit pour les démons de perdre, non une âme, mais beaucoup d'âmes ; ils ont en cela une longue expérience. Voulons-nous nous faire une idée du nombre d'âmes que Dieu attire à lui par le moyen d'une seule ? Considérons ces milliers de conversions admirables qu'ont opérées les martyrs, par exemple une jeune fille comme sainte Ursule. Combien d'âmes un saint Dominique, un saint François et les autres fondateurs d'ordres n'ont-ils pas ravies au démon ! Et combien lui en ravit de nos jours le Père Ignace, fondateur de la Compagnie ! Tous ces saints personnages, leur histoire nous l'apprend, recevaient de Dieu des grâces de cette nature. Et d'où leur est venue cette puissance d'action, sinon des efforts qu'ils ont faits pour ne pas être privés par leur faute de si divines fiançailles ? 0 mes filles ! Notre-Seigneur est aussi disposé à nous accorder ses bienfaits qu'il l'était alors. Et même il a, d'une certaine façon, plus besoin d'âmes qui veuillent bien les recevoir, parce qu'aujourd'hui le nombre de ceux qui se préoccupent de son honneur est bien moins considérable. Nous nous aimons trop nous-mêmes ! Nous avons trop d'esprit, lorsqu'il s'agit de maintenir nos droits ! Oh! quelle erreur ! Daigne le Seigneur, dans sa miséricorde, nous donner la lumière, afin que nous ne tombions pas dans de pareilles ténèbres !

7. Vous pouvez ici m'adresser deux questions et m'opposer deux difficultés. D'abord, comment une âme aussi fermement établie dans la volonté de Dieu que nous l'avons dit, et ne voulant en rien faire la sienne, peut-elle tomber dans l'illusion ? Ensuite, par quelles voies le démon pourrait-il s'introduire chez vous d'une manière assez dange- reuse pour causer la perte de votre âme ? Vous êtes entièrement séparées du monde ; vous vous approchez très souvent des sacrements ; enfin, vous vivez, nous pouvons le dire, dans la compagnie des anges, car, par la bonté du Seigneur, chacune ici n'a d'autre désir que de le servir et de lui plaire en tout : pour ceux qui se trouvent au milieu des dangers du monde, rien d'étonnant que ce malheur leur arrive. Mes filles, je trouve que vous avez bien raison, et Dieu a réellement usé envers nous d'une grande miséricorde. Cependant, quand je songe que Judas vivait dans la société des apôtres, qu'il conversait continuellement avec Dieu même, qu'il entendait ses paroles, je comprends que tant d'avantages ne donnent pas encore la sécurité.

8. Pour répondre à la première question, je dis que si cette âme s'en tenait toujours à la volonté de Dieu, elle ne se perdrait évidemment pas. Mais le démon vient, avec ses dangereux artifices : sous couleur de bien, il la détache de cette divine volonté en de très petites choses, et l'engage en d'autres, qu'il la persuade de ne pas être mau- vaises. Peu à peu il obscurcit son entendement, refroidit sa volonté, fait revivre en elle l'amour-propre, si bien que d'une chose à l'autre il arrive à la séparer de la volonté de Dieu et à l'attacher à la sienne propre.

Cela répond déjà à la seconde difficulté, car il n'y a pas de cloître si bien cloîtré où le démon ne puisse s'introduire, pas de désert si reculé où il ne pénètre. Cependant, considérez ceci. Peut-être le Seigneur permet-il ces ruses de l'ennemi en vue d'éprouver une âme dont il a dans l'idée de se servir pour en éclairer d'autres, car si elle doit être infidèle, il vaut mieux que ce soit au début qu'à un moment où elle pourrait nuire à beaucoup.

9. Voici, à mon avis, ce que nous avons de mieux à faire. Je suppose que déjà nous demandons continuellement à Dieu dans la prière de nous soutenir de sa main, que nous avons toujours devant les yeux la pensée que s'il nous abandonne, nous sommes dans l'abîme, enfin que nous ne mettons jamais notre confiance en nous-mêmes, ce qui serait folie. Cela posé, examinons avec un soin, une attention extrêmes, où nous en sommes en ce qui concerne les vertus : si nous y progressons, ou si, au contraire, nous ne reculons pas un peu, spécialement en ce qui concerne l'amour mutuel et le désir d'être tenue pour la dernière de toutes ; enfin, comment nous nous comportons dans la vie quoti­dienne. Si nous prêtons à cet examen toute notre attention, et si nous prions le Seigneur de nous éclairer, nous connaîtrons bien vite nos gains et nos pertes. Mais n'allez pas vous figurer que lorsque Dieu a conduit une âme jusqu'où j'ai dit, il l'abandonne si soudainement que le démon n'ait fort à faire pour la renverser. Notre-Seigneur est au contraire si sensible à sa perte, qu'il lui donne des avertissements intérieurs de toutes sortes : ainsi le danger qu'elle court ne saurait lui demeurer caché.

10. Enfin, disons pour terminer qu'il faut faire en sorte d'avancer tou­jours. S'il n'y a pas de progrès, craignons beaucoup ; car très certaine­ment le démon s'apprête à nous assaillir. Il n'est pas possible, en effet, qu'une fois monté si haut on cesse d'avancer, car jamais l'amour ne demeure inactif. Cet arrêt serait un fort mauvais signe. Évidemment, une âme qui aspire à devenir l'épouse de Dieu même, dont l'accord avec sa Majesté est déjà si avancé, ne peut s'abandonner lâchement au sommeil.

Pour vous montrer, mes filles, de quelle manière Dieu traite les âmes qu'il regarde déjà comme ses épouses, nous allons parler maintenant de la Sixième Demeure. Vous verrez combien tout le service que nous pouvons lui rendre, tout ce que nous pouvons faire et supporter en vue de nous disposer à de si grandes faveurs, est en réalité peu de chose. Et si l'on m'a ordonné d' écrire ceci, peut-être Notre-Seigneur l'a-t-il voulu pour que, les yeux attachés sur la récompense, et voyant que dans sa miséricorde infinie il daigne ainsi se révéler, se communiquer, à ces vers de terre que nous sommes, nous oubliions nos petites satis­factions terrestres et, uniquement occupées de ses grandeurs, nous cour­rions embrasées de son amour.

11. Qu'il daigne me faire la grâce d'expliquer un peu des choses si difficiles ! Si lui-même, de concert avec l'Esprit-Saint, ne conduit ma plume, j'en serais tout à fait incapable, je le sais fort bien. Au cas où vous ne devriez en tirer aucun fruit, je le supplie de me mettre hors d'état de rien dire. Sa Majesté ne l'ignore pas, autant que je peux en être juge, mon seul désir est que son nom soit glorifié et que nous servions généreusement un Maître qui, dès cette terre, récompense avec tant de munificence. Comprenons par là ce qu'il nous réserve dans le ciel, et cela, sans les interruptions, les travaux, les dangers qui se rencon­trent sur la mer orageuse de cette vie. N'était le danger de le perdre et celui de l'offenser, ce serait une joie de vivre jusqu'à la fin du monde, afin de travailler pour un si grand Dieu, un tel Seigneur, un pareil Époux.

Puissions-nous lui rendre quelques services, et qui ne soient pas mêlés des nombreux défauts qui accompagnent toujours nos oeuvres, même les meilleures ! Amen.

SIXIÈME DEMEURE

1. Parlons maintenant, avec l'assistance de l'Esprit-Saint, de Sixième Demeure. L'âme, désormais blessée de l'amour de l'Épot recherche davantage la solitude, et elle écarte, autant que son état lui permet, tout ce qui pourrait l'en priver.

La vue de l'Époux s'est tellement imprimée en elle, que tout son désir est d'en jouir de nouveau. J'ai déjà dit que dans cette oraison ne voit rien, même avec les yeux de l'imagination, à quoi l'on puisse donner le nom de vue. J'use de ce terme à cause de la comparaison dont je me suis servie. L'âme est bien résolue à ne prendre d'au époux que son Dieu. Mais l'Époux ne tient pas compte des grands désirs qui la pressent de voir se célébrer ces fiançailles ; il veut qu'elle désire avec plus d'ardeur encore, et qu'un bien, qui est le plus grand de tous les biens, lui coûte quelque chose. Il est vrai, tout ce qu'on peut supporter est peu en comparaison d'un tel bonheur, et pourtant mes filles, l'âme a besoin de l'avant-goût et du gage qu'elle a reçu de ce bonheur, pour être en état de soutenir ce qui l'attend. O Dieu quelles peines intérieures et extérieures n'endure-t-elle pas avant d’entrer dans la Septième Demeure !

2. En vérité, quand j'y pense, il me semble que si elle les connaissait à l'avance, sa faiblesse naturelle aurait bien de la peine à s'y résoudre quelque avantage qu'on lui promette par ailleurs. Une fois arrivée la Septième Demeure, il n'en est plus de même : là, on ne craint plus rien ; du moins rien n'empêche l'âme de se précipiter vers toute souf­france pour l'amour de son Dieu. La raison en est son union intime et presque continuelle avec la divine Majesté : c'est là qu'elle puise ce grand courage. Il sera bon, je crois, de vous décrire quelques-unes des peines qu'on endure ici, et dont j'ai une entière certitude. Toutes les âmes ne seront peut-être pas conduites par ce chemin ; et pourtant, je doute beaucoup qu'elles soient entièrement exemptées des peines de la terre, celles qui jouissent par moments avec tant d'abondance des biens du ciel.

3. Je n'avais pas le dessein d'aborder ce sujet, mais je me suis dit que des âmes sous le poids de ces épreuves seraient heureuses de savoir ce qui se passe en celles que Dieu favorise de grâces de ce genre ; car réellement on s'imagine alors que tout est perdu. Je rapporterai ces peines, non pas suivant l'ordre dans lequel elles se présentent, mais comme elles s'offriront à ma mémoire. Je veux commencer par les moindres. Ce sont les murmures des personnes avec lesquelles on a des relations, et même de celles avec lesquelles on n'en a pas, et qui n'auraient jamais dû, semble-t-il, songer à nous. Voilà, disent-elles, que celle-ci fait la sainte ; elle donne dans les extrêmes pour tromper le monde et faire passer pour imparfaits ceux qui, sans toutes ces céré­monies, sont meilleurs chrétiens qu'elle. Et remarquez qu'il n'y a aucune cérémonie ; elle cherche seulement à bien remplir les devoirs de son état. Ceux qu'elle regardait comme ses amis la quittent, ils sont même les plus ardents à s'en prendre à elle, et c'est une chose sensible, je vous assure. A les entendre, cette âme s'égare et s'illusionne singuliè­rement ; ce qui lui arrive vient du démon : il en sera d'elle comme d'Untel et d'Untel, qui se sont perdus ; elle déconsidère la vertu ; elle trompe les confesseurs. On ira trouver ceux-ci pour le leur dire ; on leur citera l'exemple de plusieurs qui se sont égarés par cette voie. Ce seront des moqueries sans fin, des calomnies de toutes sortes.

4. Je connais une personne qui, au point où en étaient les choses, avait grand-peur de ne plus trouver personne pour la confesser. Je n'entre pas dans le détail, parce qu'il y aurait trop à dire. Le pire est que ces propos, au lieu de cesser rapidement, durent parfois toute la vie. J'en dis autant de la méfiance qu'on se transmet les uns aux autres à l'égard de ces âmes.

Vous me direz qu'il y en a qui parlent à leur avantage. O mes filles! qu'il est petit le nombre de ceux qui jugent favorablement, auprès de ceux qui noircissent à plaisir ! Du reste, les louanges sont une autre épreuve, plus sensible que la première. L'âme, en effet, le voit clai­rement, si elle a quelque bien, ce bien lui vient de Dieu et ne lui appar­tient en aucune façon. Comme peu auparavant elle s'est trouvée dans l'indigence et plongée dans le péché, ces louanges lui causent un tourment insupportable, du moins au début. Par la suite, ce tourment diminue, pour plusieurs raisons. La première, parce que l'expérience lui a montré à l'évidence que les hommes sont aussi rapides à distribuer les éloges que les blâmes, de sorte qu'elle ne tient plus compte ni des uns ni des autres. La deuxième, parce que le Seigneur lui découvre plus clairement qu'aucun bien ne lui appartient, et que tout lui vient de sa main à lui. Il lui semble voir le bien dont il s'agit dans une tierce personne, et oubliant que c'est d'elle qu'il est question, elle se tourne vers Dieu pour l'en bénir. La troisième, parce qu'ayant vu quelques âmes faire des progrès spirituels en apprenant les grâces qu'elle recevait de Dieu, elle se dit que sa Majesté a voulu se servir à leur avantage de cette bonne opinion qu'elles ont conçue d'elle sans sujet. Et la quatrième, parce que, étant occupée de la gloire et de l'honneur de Dieu bien plus que des siens propres, elle se trouve délivrée de la crainte, commune chez les débutants, que les louanges ne deviennent, comme à plusieurs, une occasion de leur ruine. Être perdue de réputation lui importe peu, pourvu que, par ce moyen, Dieu reçoive une seule louange de plus. Ensuite, advienne que pourra !

5. Ces raisons, et plusieurs autres, diminuent le chagrin très vif que causent ces louanges ; néanmoins, on en ressent presque toujours un peu de peine, sauf quand on n'y prête aucune attention. Du reste il est bien plus pénible, sans comparaison, de se voir estimé du monde sans raison, que de s'en voir critiqué. Et quand l'âme vient à ressentir peu de peine des louanges, elle en ressent beaucoup moins encore des blâmes. Elle s'en réjouit au contraire et y prête l'oreille comme à une agréable musique. Tout cela est parfaitement exact. L'âme en est plus fortifiée qu'abattue, parce que l'expérience lui a montré tous les avan­tages qu'elle en retire. Il lui semble que ceux qui la persécutent n'offensent pas Dieu, mais que sa Majesté le permet ainsi pour son plus grand hien. Ce bien est évident pour elle. Aussi conçoit-elle pour ces personnes une tendresse particulière ; elle les considère comme lui étant plus attachées, plus utiles, que ceux qui parlent d'elle avantageu- sement.

6. Le Seigneur alors envoie d'ordinaire de très grandes maladies. C'est là un tourment bien supérieur au précédent, surtout si les douleurs qu'on éprouve sont aiguës. A mon avis, quand ces douleurs se font sentir avec intensité, c'est en quelque sorte le plus grand tourment que l'on puisse endurer ici-bas : je parle des tourments extérieurs et du cas où les douleurs atteignent un degré excessif. Dans l'accablement où elles jettent à la fois l'intérieur et l'extérieur, l'âme ne sait plus que faire d'elle-même: elle accepterait de grand coeur un prompt martyre, quel qu'il soit, plutôt que de pareilles douleurs. En vérité, à ce degré extrême, elles ne durent pas longtemps, parce qu'après tout Dieu ne nous envoie en fait de souffrance que ce que nous pouvons supporter, et alors il commence par donner la patience. Mais il envoie d'une manière habituelle d'autres souffrances très pénibles et des maladies de toutes sortes.

7. Je connais une personne qui, depuis qu'elle a commencé à recevoir du Seigneur la grâce de l'union, c'est-à-dire depuis quarante ans, peut assurer en toute vérité qu'il ne s'est pas écoulé un seul jour sans qu'elle supporte et éprouve d'autres peines ; je veux dire : sans qu'elle souffre physiquement et sans qu'elle endure en même temps de grandes peines d'un genre différent. Mais il est vrai qu'elle avait été très mauvaise, et, à côté de l'enfer qu'elle avait mérité, tout cela lui paraissait peu de chose. D'autres, qui n'auront pas tant offensé Notre-Seigneur, seront conduites dans une voie différente. Pour moi, je choisirais toujours celle de la croix, quand ce ne serait que pour imiter Notre-Seigneur Jésus- Christ, et n'y aurait-il d'autre avantage que celui-là. D'ailleurs, il y en a toujours beaucoup d'autres. Et maintenant, que dirons-nous des peines intérieures ? Si l'on pouvait en donner une idée, oh ! que les premières paraîtraient légères ! Mais il est impossible de les décrire telles qu'elles sont.

8. Commençons par le tourment qu'on endure quand on tombe sur un confesseur très circonspect et si peu expérimenté que tout lui paraît suspect. Voyant des choses qui ne sont pas courantes, il craint tout, il doute de tout. Remarque-t-il quelque imperfection chez une âme qui est l'objet de ces faveurs, persuadé que celles qui les reçoivent doivent être des anges — ce qui est impossible tant que nous vivons dans un corps mortel —, sur-le-champ, il condamne tout, il met tout sur le compte du démon ou de la mélancolie. Et je ne m'en étonne pas : de nos jours, cette mélancolie remplit le monde ! C'est une chose très répandue, et le démon s'en sert pour faire de si grands ravages, que les confesseurs ont bien raison de la redouter et d'y regarder de près. Cependant, la pauvre âme qui est agitée des mêmes craintes et qui va à son confesseur comme à un juge, se voyant condamnée par lui, en ressent un tourment et un trouble qui ne seront compris que par ceux-là seulement qui les auront éprouvés. Car voici un autre supplice que ces âmes endurent, surtout lorsqu'elles ont été très imparfaites : elles se figurent qu'à cause de leurs péchés Dieu permet qu'elles soient trompées. Il est vrai qu'au moment où sa Majesté leur accorde ses grâces, elles sont assurées et ne peuvent douter que ce ne soit l'Esprit de Dieu qui agisse en elles. Mais comme ces faveurs passent vite et que le souvenir de leurs péchés est permanent, que, de plus, elles remarquent en elles-mêmes plusieurs fautes — et qui en est exempt ? —, leur tourment recommence. Le confesseur les rassure-t-il, ce tourment s'apaise, mais c'est pour revenir. Est-ce lui, au contraire, qui accroît leurs frayeurs, leur peine devient presque intolérable, surtout si elles se trouvent alors dans une de ces sécheresses où il semble qu'on n'ait jamais eu et qu'on n'aura jamais la moindre pensée de Dieu, et où, entendant parler de lui, c'est comme si l'on vous nommait une personne dont on a entendu parler il y a longtemps.

9. Tout cela est peu encore, car voici maintenant que cette âme se persuade qu'elle ne sait pas se faire connaître des confesseurs et qu'elle les induit en erreur. Elle a beau s'examiner et constater qu'il n'est pas un premier mouvement qu'elle ne leur découvre, c'est peine perdue. L'entendement est si obscurci, qu'il est incapable de saisir la vérité ; il croit tout ce que l'imagination lui représente — car c'est elle alors qui règne en maîtresse — et toutes les folies que le démon lui suggère. Notre-Seigneur sans doute permet à ce dernier de tenter l'âme, et même de lui faire entendre qu'elle est réprouvée de Dieu. Elle se trouve combattue de tant de côtés à la fois, avec une angoisse intérieure si grande et si intolérable, que je ne sais à quoi la comparer, si ce n'est aux tourments des damnés en enfer. Durant cette tempête, on est inca­pable de recevoir aucune consolation. Veut-on en chercher une auprès du confesseur, on dirait que tous les démons se sont mis d'accord avec lui pour vous tourmenter davantage. Un confesseur qui dirigeait une âme livrée à ce supplice, le jugeant dangereux parce qu'il portait sur tant de choses à la fois, lui avait ordonné de le prévenir quand elle serait dans cet état. Mais le mal allant toujours croissant, il finit par comprendre qu'il n'y avait rien à faire. Si cette personne voulait prendre un livre écrit en castillan, quoiqu'elle sache bien lire, elle comprenait aussi peu que si elle n'avait pas connu une lettre, et réellement son esprit était alors incapable de tout.

10. Enfin, dans une pareille tempête, il n'y a pas d'avtre remède que d'espérer en la miséricorde de Dieu. Et ce dernier, lorsqu'on s'y attend le moins, par une seule parole qu'il adresse à l'âme ou par un événement qui se présente, la délivre soudain de tous ses maux. On dirait qu'il n'y a jamais eu de nuages dans cette âme, tant elle se trouve pleine de soleil et comblée de consolation. Semblable à celui qui vient d'échapper par la victoire aux dangers d'une périlleuse bataille, elle bénit Notre-Seigneur, car c'est lui qui a combattu pour elle et l'a rendue victorieuse. Elle voit jusqu'à l'évidence que ce n'est pas elle qui a livré le combat, car toutes les armes dont elle aurait pu se servir pour sa défense étaient, semble-t-il, aux mains de son adversaire. Alors, elle reconnaît clairement sa misère, et le peu dont nous sommes capables par nous-mêmes quand le Seigneur nous retire son secours.

11. Elle n'a plus besoin de réfléchir pour comprendre cette vérité : l'expérience qu'elle vient de faire et l'impuissance absolue où elle s'est trouvée, lui ont montré le néant de notre être et l'étendue de notre misère. Sans doute, la grâce demeure en elle, puisque durant toute cette tour­mente elle n'offense pas Dieu et ne voudrait pour rien au monde l'offenser, mais elle est alors tellement cachée, que l'âme n'aperçoit pas en elle-même la plus petite étincelle d'amour de Dieu et croit n'en avoir jamais eu. A-t-elle fait quelque bien pendant sa vie ? Sa Majesté lui a-t-elle accordé quelque grâce ? Ce n'est plus à ses yeux qu'un rêve et une chimère. Quant à ses péchés, elle voit clairement qu'elle les a commis.

12. O Jésus ! Quel spectacle que celui d'une âme ainsi abandonnée !

Et encore une fois, combien toutes les consolations de la terre lui sont inutiles ! Donc, s'il vous arrive, mes soeurs, de vous trouver dans cet état, ne vous figurez pas que les riches et ceux qui disposent d'eux-mêmes sont en pareille occurrence plus à même de remédier à leurs maux. Non, non. A mon avis, autant vaudrait présenter aux damnés tous les plaisirs de ce monde : loin d'y trouver le moindre adoucissement, ils verraient par là croître leur supplice. De même ici, les peines venant d'en haut, les objets terrestres n'y peuvent rien. Ce grand Dieu veut que nous reconnaissions sa souveraineté et notre misère. Une telle connaissance, du reste, est extrêmement importante pour ce qui va suivre.

13. Que fera donc cette pauvre âme quand elle se verra dans cet état pendant un temps considérable ? Si elle prie, c'est comme si elle ne priait pas, je veux dire quant à la consolation qu'elle en retire. Rien ne pénètre dans son intérieur ; elle ne comprend même pas ce qu'elle dit, serait-ce une prière vocale. Quant à la mentale, certes, ce n'est pas le moment : les puissances en sont incapables. La solitude lui nuit plus qu'elle ne lui sert, et, d'autre part, être avec quelqu'un et s'entendre adresser la parole lui devient un autre supplice. Ainsi, elle a beau prendre sur elle, son chagrin et sa mauvaise humeur sont visibles aux yeux de tous.

Mais pourra-t-elle bien dire ce qu'elle a ? Non, c'est quelque chose d'inexprimable, ce sont des angoisses et des peines spirituelles aux­quelles on ne sait quel nom donner. Le meilleur moyen, je ne dis pas pour s'en délivrer — car je n'en connais pas — mais pour arriver à les supporter, c'est de vaquer à des oeuvres extérieures de charité et de tout attendre de la miséricorde de Dieu. Il ne manque jamais à ceux qui espèrent en lui. Bénédiction sans fin lui soit rendue. Amen.

14. Les souffrances extérieures causées par les démons sont plus rares, je crois : ainsi, je ne vois pas de raison d'en parler. Elles ne sont d'ailleurs pas aussi pénibles, peu s'en faut. Selon moi, les démons, quoi qu'ils fassent, n'arrivent pas à lier ainsi les puissances ni à troubler l'âme à ce point ; car enfin, la raison demeure en elle pour lui dire qu'ils ne peuvent aller au-delà de ce que Dieu leur permet, et tant que la raison n'est pas obscurcie, toutes les peines qu'ils peuvent causer sont peu de chose auprès de celles que je viens d'indiquer.

15. A l'occasion des différents modes d'oraison et des faveurs que le Seigneur accorde en cette Sixième Demeure, nous aurons à parler d'autres peines intérieures. Plusieurs de ces peines dépassent encore les précédentes en intensité de souffrance ; l'état dans lequel elles laissent le corps le montre clairement. Et cependant, elles ne méritent pas le nom de peines et il n'est pas juste de le leur donner, parce que ce sont d'éminentes faveurs, et qu'au moment où elle les endure l'âme les voit et comprend qu'elles surpassent immensément ses mérites. La plus grande de ces peines arrive à l'entrée de la Septième Demeure ; elle est accompagnée de beaucoup d'autres. J'en rapporterai quelques-unes toutes, ce serait impossible. Je ne pourrai pas non plus en expliquer la nature, parce qu'elles ont une tout autre origine que les premières, une origine beaucoup plus haute. Si je n'ai pu dire que peu de chose de celles qui sont moins nobles, je serai plus impuissante encore à l'égard des autres. Que le Seigneur, par les mérites de son Fils, daigne m'assister toujours ! Amen.

CHAPITRE 2

1. Nous avons bien abandonné, semble-t-il, notre petit papillon ! Il n'en est rien cependant, car ce sont ces épreuves mêmes qui lui font prendre un vol plus élevé.

Disons maintenant de quelle manière l'Époux se comporte avec l'âme, et voyons comment, avant de se donner entièrement à elle, il lui fait désirer ce bonheur. Les moyens dont il use pour cela sont d'une telle délicatesse, que l'âme elle-même n'en a pas l'intelligence, et je crains bien de n'arriver à les faire comprendre qu'à ceux-là seulement qui en ont l'expérience. Ce sont des impulsions partant du plus profond de l'âme, si délicates et si subtiles, que je ne sais quelle comparaison employer pour en donner une idée juste.

2. C'est bien différent de tout ce que nous pouvons obtenir ici-bas par nos efforts, bien différent même des goûts spirituels dont nous avons parlé. Souvent lorsqu'on y pense le moins et qu'on n'a pas l'esprit occupé de Dieu, sa Majesté réveille l'âme tout à coup: on dirait une étoile filante ou un coup de tonnerre. On n'entend cependant aucun bruit, mais l'âme comprend parfaitement que Dieu l'a appelée. Elle le comprend même si bien, que parfois, surtout au début, elle tremble, elle gémit, sans souffrir aucun mal. Elle sent qu'elle vient de recevoir une délicieuse blessure. Comment, de qui l'a-t-elle reçue ? elle ne s'en rend pas compte ; mais elle en comprend si bien le prix, qu'elle voudrait ne jamais en guérir. Elle se plaint à son Époux par des paroles d'amour, et cela, même extérieurement. Elle ne peut s'en empêcher, parce qu'il lui fait sentir sa présence, sans pourtant se manifester de manière à l'en laisser jouir. La peine qu'elle en éprouve est très vive, mais pleine de douceur. L'âme voudrait-elle ne pas la ressentir, elle ne le pourrait pas. En vérité, ce désir est bien loin d'elle, car elle goûte dans cette peine une joie beaucoup plus grande que dans la savoureuse absorption de l'oraison de quiétude, où il n'entre aucune souffrance.

3. Je m'épuise en efforts, mes sœurs, pour vous faire comprendre cette opération d'amour, et je ne sais comment y parvenir. Que d'un côté, en effet, le Bien-Aimé fasse clairement savoir à l'âme qu'il est avec elle, et que de l'autre, il l'appelle par un signe si certain qu'elle ne peut en douter, par un son de voix si pénétrant qu'il lui est impos- sible de ne pas l'entendre, cela semble impliquer une contradiction. On dirait que l'Époux, de la Septième Demeure où il réside, fait alors retentir sa voix sans paroles distinctes et qu'aussitôt tous les habitants des autres Demeures font silence : sens, imagination, puissances, nul n'ose bouger.

O mon grand Dieu tout-puissant ! Que vos secrets sont impénétrables ! Et que les choses de l'esprit sont différentes de tout ce qu'on peut voir et comprendre ici-bas, puisqu'il n'est pas de mots capables de donner l'idée de celle-ci, si petite pourtant à côté de tant d'autres merveilles que vous opérez dans les âmes !

4. L'effet qu'elle produit est tel, que l'âme se consume de désirs et ne sait pourtant que demander, parce qu'elle sent clairement que son Dieu est avec elle.

Vous me direz : « Mais si elle a cette connaissance, que désire-t-elle ? de quoi s'afflige-t-elle ? et que veut-elle de plus ? » Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que cette peine la pénètre jusqu'aux entrailles, et qu'on les lui arrache, semble-t-il, quand le divin Archer retire la flèche dont il l'a percée, tant est vif le sentiment de l'amour qu'elle lui porte. Voici une pensée qui m'est venue. Ne serait-ce pas que du sein de ce brasier enflammé qui est mon Dieu une étincelle a jailli et est venue toucher l'âme, lui faisant sentir l'ardeur de cet incendie ? Mais comme, si délicieuse qu'elle soit, elle ne suffit pas à la consumer, elle la laisse livrée à cette peine, qui est l'effet de son attouchement. Cette comparaison est encore la meilleure dont je me sois servie, je crois. En effet, cette savoureuse douleur — qui, à proprement parler, n'est pas une douleur — ne persévère pas dans un même état. Tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite ; c'est selon qu'il plaît au Seigneur de la faire sentir, car ce n'est pas une chose qui puisse s'obtenir par un travail humain. Si parfois elle dure un certain temps, c'est avec des alternatives. En un mot, elle n'est jamais stable ; aussi n'embrase-t-elle jamais l'âme entièrement. Au moment où cette dernière va s'enflammer, l'étincelle s'éteint, et l'âme sent le désir de souffrir de nouveau la peine toute d'amour qu'elle lui cause.

5. Il n'y a pas à se demander si c'est un effet de la nature ou de la mélancolie, ou bien encore une illusion causée, soit par le démon, soit par l'imagination, car il est visible que le mouvement imprimé à l'âme vient de l'immuable demeure où le Seigneur habite. Les effets, d'ailleurs, sont bien différents de ceux que produisent certains senti- ments de dévotion, où la profonde absorption causée par le goût spirituel peut inspirer quelque doute. Ici, les sens et les puissances ne sont nullement absorbés. Ils se demandent ce qui se passe, mais n'apportent à l'âme aucune entrave, et, selon moi, ils sont également incapables, soit d'accroître, soit de faire disparaître cette peine délicieuse.

Quiconque aura reçu de Notre-Seigneur une telle faveur — et s'il l'a réellement reçue, il la reconnaîtra aussitôt à ce que j'en écris — doit lui en rendre les plus vives actions de grâces. Du reste, nulle illusion n'est à redouter. Qu'il craigne seulement beaucoup de se montrer ingrat pour une si grande grâce, qu'il tâche d'avancer dans le service de Dieu et de perfectionner sa vie. Il verra comment cela finira et comment Dieu le comblera de plus en plus de ses dons. Une personne qui était favorisée de cette grâce passa ainsi plusieurs années, et elle ne désirait rien au-delà. Quand elle aurait dû servir le Seigneur des années sans nombre au milieu des plus grandes souffrances, elle se serait crue très bien payée. Bénédiction éternelle lui soit rendue ! Amen.

6. Vous vous demanderez peut-être pourquoi cette faveur est plus sûre que d'autres. En voici, selon moi, les raisons. La première, c'est que jamais, je crois, le démon ne cause de peine qui soit délicieuse comme l'est celle-ci. Il pourra bien procurer une saveur et un plaisir qui paraîtront spirituels, mais unir la souffrance et une si grande souf- france au repos et à la jouissance de l'âme, cela dépasse son pouvoir. Son domaine ne va pas au-delà de la partie extérieure de notre être. De plus, les peines qui viennent de lui ne sont jamais, à mon avis, savoureuses et paisibles elles sont, au contraire, agitées, pleines de trouble. La deuxième raison, c'est que cet ouragan de douceur vient d'une autre région que celle où il exerce son empire. La troisième, c'est que l'âme en retire de grands avantages, dont les plus ordinaires sont, entre beaucoup d'autres, la résolution de souffrir pour Dieu, le désir d'avoir de nombreuses croix à porter, une détermination bien plus ferme de s'éloigner des plaisirs et des conversations d'ici-bas.

7. Que cette faveur ne soit pas imaginaire, c'est évident, car on aura beau s'ingénier, jamais on ne pourra rien produire qui y ressemble. L'opération est même si manifeste que l'illusion devient impossible, je veux dire qu'il est impossible de se figurer qu'on l'éprouve quand on ne l'éprouve pas, comme aussi de ne pas bien savoir si on l'éprouve ou non. Et si l'on avait là-dessus quelque incertitude — j'entends si l'on n'était pas sûr d'avoir éprouvé ou non ces véritables élans dont je parle —, qu'on le sache bien, on ne les a pas éprouvés. L'âme, en effet, les perçoit aussi clairement que les oreilles du corps perçoivent le son d'une voix éclatante. Que cela vienne de la mélancolie, c'est radicalement impossible, parce que la mélancolie ne forme et ne cons- truit ses chimères que dans l'imagination, et ce dont il s'agit procède de l'intérieur de l'âme.

Je peux me tromper, mais tant que quelqu'un d'expert en ces matières ne m'aura pas donné d'autres raisons, je resterai de cet avis. Je connaisune personne qui ne craignait rien tant que d'être trompée et qui ne put jamais concevoir la moindre inquiétude sur l'oraison dont je parle.

8. Notre-Seigneur a d'autres moyens encore pour réveiller une âme. A l'improviste, au milieu d'une prière vocale et quand on ne s'attend à aucun effet surnaturel, voici tout d'un coup un embrasement déli­cieux. On dirait qu'un parfum pénétrant s'est répandu par tous les sens. Je ne dis pas que ce soit un parfum ou quoi que ce soit qui y ressemble, je me sers seulement d'une comparaison pour montrer que quelque chose fait connaître que l'Époux est là. Un désir savoureux de jouir de sa présence s'élève dans l'âme, qui, en même temps, se sent pressée de faire monter vers lui des actes de louanges très parfaits. Cette faveur a la même origine que la première, mais elle n'est accompagnée d'aucune souffrance, et les désirs même de jouir de Dieu n'y ont rien de pénible. Elle est plus habituelle à l'âme que la précédente. Il me semble qu'à son égard non plus il n'y a rien à craindre pour plusieurs des raisons indiquées plus haut ; on doit se borner à la recevoir avec des actions de grâces.

CHAPITRE 3

1. Dieu réveille l'âme par une autre voie. Il lui parle, et cette grâce, d'une certaine façon, semblerait supérieure aux précédentes. Néanmoins, elle peut offrir plus de péril, aussi je m'y arrêterai un peu. Ces paroles sont de différentes sortes : les unes semblent venir du dehors, les autres de la partie la plus intérieure de l'âme, d'autres de sa partie supérieure.

D' autres, enfin, semblent si extérieures qu'elles sont perçues par les oreilles : on dirait une voix articulée.

Quelquefois, souvent même, ça peut n'être qu'une illusion, surtout chez les personnes qui ont l'imagination faible, ou qui sont atteintes de mélancolie, j'entends, d'une mélancolie notable.

2. Selon moi, on ne doit faire aucun cas de ce que disent des personnes appartenant à ces deux catégories, quand bien même elles affirmeraient voir, entendre, comprendre. Il ne faut pas non plus les troubler en leur disant que cela vient du démon, mais simplement les écouter comme des personnes malades. La prieure, ou le confesseur à qui elles s'ouvriront de ces choses, fera bien de leur dire de ne pas y attacher d'importance, que ce n'est pas là l'essentiel dans le service de Dieu, que le démon en a trompé beaucoup de cette façon. Mais afin de ne pas les attrister — ce que l'humeur dont elles souffrent ne fait déjà que trop —, on ajoutera qu'on espère bien qu'il n'en sera pas ainsi pour elles. Si on leur disait qu'il y a là mélancolie, ce serait à n'en plus finir, ces personnes étant si persuadées qu'elles ont vu et entendu, qu'assurément elles en feraient serment.

3. Pourtant, il faut avoir grand soin de leur retrancher l'exercice de l'oraison et, autant qu'on le pourra, les amener à n'accorder aucune importance à ces sortes de choses ; car si le démon ne nuit pas toujours à ces âmes malades, il a du moins coutume de se servir d'elles pour nuire à d'autres. Mais, qu'il s'agisse d'âmes malades ou saines, il est toujours bon de se défier, jusqu'à ce qu'on se soit bien assuré de l'esprit qui opère. C'est pourquoi je dis qu'au début le meilleur est toujours de faire opposition. Si ces effets sont de Dieu, ils ne continueront que mieux, car l'épreuve les fait croître au lieu de les diminuer : c'est l'exacte vérité. Mais, d'autre part, il faut éviter de trop contraindre l'âme, comme aussi de la troubler, car il est certain qu'elle ne peut rien à cela.

4. Je reviens à ce que je disais des paroles adressées à l'âme. Qu'elles se produisent de l'une ou l'autre des manières indiquées, elles peuvent venir de Dieu, comme aussi du démon et de l'imagination. Je vais exposer, si je peux y arriver avec la grâce de Dieu, les signes par lesquels on les distingue et les cas où elles présentent du danger. Parmi les personnes d'oraison, il y en a beaucoup qui entendent ces paroles. Je voudrais que vous sachiez, mes soeurs, que, s'il n'y a pas de mal à ne pas y croire, il n'y en a pas non plus à y ajouter foi, lorsqu'elles ne s'adressent qu'à vous et que ce sont des paroles de consolation ou des avertissements au sujet de vos fautes ; quel qu'en soit l'auteur, ne seraient-elles même qu'un produit de l'imagination, il n'y a pas grand inconvénient. Je vous avertis seulement d'une chose : quand bien même ces paroles viendraient de Dieu, il ne faut pas vous figurer que vous en êtes meilleures. Combien de fois a-t-il parlé aux pharisiens ! La question est de savoir si l'on tire profit de ses paroles. Quant à celles qui ne seraient pas entièrement conformes à la sainte Écriture, n'y accordez pas plus d'importance que si vous les entendiez proférer par le démon lui-même ; et quand elles ne proviendraient que de la faiblesse de votre imagination, vous devez y voir une tentation contre la foi, et leur résister jusqu'à ce que vous en soyez quittes. Vous y arriverez parfaitement, parce que cette sorte de tentation a peu de force.

5. Je le disais en commençant, que les paroles viennent de l'intérieur de l'âme, ou de sa partie supérieure, ou de l'extérieur, elles peuvent procéder de Dieu. Les marques les plus certaines qu'elles viennent de lui sont, à mon avis, les suivantes. La première et la plus sûre, c'est l'autorité souveraine qu'elles portent avec elles. Elles sont paroles et œuvres tout ensemble. Je m'explique. Une âme est en proie à la terrible épreuve et au trouble intérieur que j'ai dépeints ; elle est plongée dans l'obscurité et la sécheresse. Une seule de ces paroles, celle-ci par exemple : « Ne t'afflige pas », la fait rentrer dans le calme. Sa peine s'évanouit, elle se voit remplie de lumière, tous ses tourments ont disparu. Et cependant, il lui semblait que le monde entier et tous les docteurs ensemble, réunis pour la convaincre, n'auraient pas été capables, avec tous leurs efforts, de la délivrer d'une pareille affliction. Une autre fois elle est désolée, en proie à toutes les terreurs, parce que son confesseur et d'autres personnes lui ont déclaré qu'elle se trouve sous l'action du démon. A cette seule parole qui lui est dite : « C'est moi, ne crains rien », voilà que toutes ses appréhensions cessent, elle est dans la joie, et personne, lui semble-t-il, ne réussirait à la persuader du contraire. Une autre fois, elle est inquiète au sujet de certaines affaires graves et se demande quelle en sera l'issue. Il lui est dit qu'elle peut être tranquille, que tout réussira parfaitement. La voilà certaine qu'il en sera de la sorte, et sa peine disparaît aussitôt. Ainsi en va-t-il de bien d'autres cas.

6. La deuxième marque, c'est que les paroles divines mettent l'âme dans un grand repos, dans un dévot et paisible recueillement, et la portent à donner des louanges à Dieu. O Seigneur ! s'il y a tant de force dans une seule parole que vous ne transmettez pourtant que par l'un de vos serviteurs — car, dans cette Demeure, dit-on, ce n'est pas vous qui parlez, mais l'un de vos anges —, quelle force ne communiquerez- vous pas à l'âme, lorsqu'elle sera unie à vous, comme vous le serez à elle, par le lien de l'amour !

7. La troisième marque, c'est que les paroles de Dieu restent très longtemps gravées dans la mémoire, et que quelques-unes même n'en sortent jamais, tandis que celles d'ici-bas s'effacent de notre esprit; j'entends celles qui nous sont adressées par les hommes. Si graves et de si grand savoir qu'ils puissent être, leurs paroles laissent dans notre mémoire une impression bien moins profonde, et, si elles concernent l'avenir, nous leur accordons beaucoup moins de créance. Les premières produisent une certitude absolue. En vérité, quand leur accomplissement semble tout à fait impossible, on peut bien se trouver assailli de certains doutes, se demander si elles se réaliseront, et l'esprit hésite un peu, mais l'âme elle-même garde une assurance que rien n'est capable d'ébranler. Que les événements aillent, en apparence, à l'inverse de ce qui lui a été dit et que des années s'écoulent, la conviction demeure en elle que Dieu emploiera d'autres moyens ignorés des hommes, mais qu'à la fin la chose se réalisera ; et de fait, elle se réalise. Cependant, je le répète, quand, par la suite, l'âme voit les choses aller mal, elle ne cesse pas d'en souffrir, et comme il y a déjà longtemps peut-être que ces paroles lui ont été adressées, que leurs effets et la certitude qu'au moment même ils donnent de leur divine origine sont passés, elle doute un peu et se demande si ces paroles ne venaient pas du démon ou de l'imagi- nation. Mais encore une fois, sur le moment, elle n'a aucun doute, elle est prête à mourir pour attester la vérité de ce qui lui a été dit. Pourtant, je le répète, toutes ces représentations de l'imagination ne détruisent pas sa conviction. Ces représentations, c'est le démon qui les lui suggère, évidemment pour la troubler et l'intimider. Surtout si les paroles entendues regardent une affaire dont la réalisation doit procurer de grands biens aux âmes, s'il s'agit d'une oeuvre à laquelle l'honneur et le service de Dieu sont très intéressés et qui, d'autre part, présente de grandes difficultés, que ne fera-t-il pas ? A tout le moins, il affaiblira la foi, et c'est déjà un grand mal de ne pas croire que Dieu soit assez puissant pour réaliser des oeuvres qui dépassent la portée de nos esprits.

8. En dépit de ces combats et des assurances qu'on lui donne que tout n'est qu'extravagance — je parle des confesseurs à qui elle en rend compte —, quels que soient les incidents fâcheux qui donnent à penser que la chose est impossible, il lui reste toujours, je ne sais où, une étincelle de certitude si vive, que, toutes les autres espérances seraient-elles anéanties, l'âme, quand elle le voudrait, ne pourrait l'éteindre. Et en fin de compte, je le répète, la parole du Seigneur a son accomplissement. L'âme en éprouve une telle joie, une telle allé­gresse, qu'elle ne voudrait faire autre chose que bénir sa Majesté, et cela, bien plus à cause de la réalisation de l'annonce reçue que pour la réussite de l'affaire elle-même, quelque intérêt qu'elle y ait d'ailleurs.

9. Pourquoi l'âme désire-t-elle si ardemment que ces paroles soient vraies ? Je l'ignore. Mais elle éprouverait moins de peine, je crois, à être surprise en flagrant délit de mensonge. Comme si, en cela, elle pouvait quelque chose ! Elle ne fait que rapporter ce qui lui a été dit. Je connais une certaine personne qui, en pareil cas, songeait bien souvent au prophète Jonas appréhendant que Ninive ne soit pas détruite. Après tout, comme c'est Dieu qui a parlé, il est bien juste que l'âme lui garde cette fidélité de désirer ardemment qu'il ne soit pas trouvé menteur, lui la Vérité suprême. Aussi quelle joie, quand, après mille alternatives et en dépit des plus grandes difficultés, elle voit la chose accomplie ! Quand il devrait en résulter pour elle des épreuves terribles, elle aimerait beaucoup mieux les endurer que de voir sans effet des paroles qu'elle croit très certainement venir de Dieu. Tout le monde ne tombera peut-être pas dans cette faiblesse, si toutefois c'en est une, car, quant à moi, je n'ose la condamner.

10. Quand les paroles procèdent de l'imagination, aucune des marques signalées plus haut ne se manifeste. Il n'y a ni certitude, ni paix, ni goût intérieur. Voici cependant ce qui peut arriver, et c'est arrivé à quelques personnes de ma connaissance, tandis qu'elles étaient profon­dément absorbées dans l'oraison de quiétude et le sommeil spirituel. Il est, en effet, des personnes si faibles de tempérament ou d'imagi­nation — peut-être cela vient-il d'ailleurs —, qu'une fois plongées dans ce profond recueillement, elles sont tellement hors d'elles-mêmes qu'elles ne sentent plus rien à l'extérieur ; leurs sens aussi sont comme endormis. Alors, semblables à une personne qui dort — et peut-être sommeillent-elles en effet —, elles se figurent entendre, comme en rêve, qu'on leur parle. Elles croient même voir certaines choses, qu'elles pensent venir de Dieu. Mais finalement, tout cela ne produit pas plus d'effet qu'un rêve. Quelquefois aussi il pourra se faire qu'adressant avec amour une demande à Notre-Seigneur, elles se persuadent qu'il leur promet ce qu'elles désirent. Mais, selon moi, celui qui aura une grande expérience des paroles de Dieu, ne pourra prendre pour paroles divines celles qui viennent de l'imagination.

11. Il est plus à craindre qu'elles ne viennent du démon. Cependant, quand les marques que j'ai signalées existent, on peut être assuré qu'elles sont de Dieu. Cela ne veut pas dire toutefois que si la parole qui vous est dite est importante et qu'il s'agisse de la mettre à exécution — soit qu'elle vous concerne, soit qu'elle concerne les autres — vous deviez faire quoi que ce soit sans l'avis d' un confesseur instruit, sage et vertueux. Une telle pensée ne doit pas seulement vous venir à l'esprit, même si les paroles se renouvelaient et qu'il était évident pour vous qu'elles viennent de Dieu. C'est à cela que Notre-Seigneur veut qu'on se tienne, et agir ainsi, ce n'est pas manquer à ce qu'il ordonne, car il nous a dit lui-même de regarder notre confesseur comme tenant sa place. Que cette parole-là soit de lui, nous ne pouvons en douter, et elle est bien propre à nous encourager lorsqu'il s'agit d'une entreprise difficile. Notre-Seigneur, quand il le voudra, convaincra le confesseur et lui inspirera l'assurance que c'est lui qui agit. S'il ne le fait pas, on n'est obligé à rien de plus. Agir d'une façon différente et se conduire en semblable circonstance selon son propre sentiment, c'est, à mon avis, une chose des plus dangereuses. Ainsi, mes soeurs, je vous le recom­mande de la part de Notre-Seigneur, que cela ne vous arrive jamais.

12. Dieu parle encore à l'âme d'une autre manière, que je considère comme très sûre : c'est dans une vision intellectuelle dont je traiterai plus loin. Cela se passe tellement dans l'intimité de l'âme, on entend des oreilles de l'âme, d'une manière à la fois si claire et si secrète, le Seigneur lui-même prononcer ces paroles, que le mode même d'audition, joint aux effets produits par la vision, rassure et donne la certitude que le démon n'en est pas l'auteur. Les admirables impres­sions produites permettent d'en juger ainsi ; au moins est-on bien sûr que cela ne vient pas de l'imagination. Avec un peu d'attention, du reste, on peut toujours être assuré sur ce point, et cela pour les raisons suivantes. La première, c'est la différence qui existe quant à la clarté. Les paroles venant de Dieu sont si claires qu'on ne peut en retrancher une seule syllabe sans qu'on s'en aperçoive. On se souvient très bien aussi que telle expression a été employée, et non pas telle autre, bien que le sens reste le même. Les paroles forgées par notre imagination sont loin d'être aussi claires et aussi distinctes, c'est comme quelque chose d'à demi rêvé.

13. Deuxième raison. Souvent, on ne pensait pas au sujet auquel ces paroles se rapportent : elles arrivent à l'improviste, et quelquefois au milieu d'un entretien. Bien des fois, il est vrai, elles répondent à des choses qui nous passent actuellement par l'esprit ou à d'autres auxquelles nous avions pensé auparavant ; mais souvent aussi, elles concernent des événements que nous n'aurions jamais cru devoir arriver, ni même estimer possibles. Comment l'imagination forgerait-elle des chimères relativement à ce que l'âme n'a jamais désiré ni voulu, à ce qui n'était même pas venu à sa connaissance ?

14. Troisième raison. Quand c'est Dieu qui parle, l'âme se comporte comme une personne qui écoute ce qu'on lui dit. Quand c'est l'imagi- nation, elle est comme une personne qui compose peu à peu ce qu'elle désire qu'on lui dise.

15. Quatrième raison. La nature des paroles est très différente. Une seule parole divine comprend beaucoup de choses, que notre esprit serait incapable de combiner en si peu de temps.

16. Cinquième raison. Souvent, par un mode que je suis impuissante à expliquer, en même temps qu'elle entend les paroles, l'âme comprend sans paroles beaucoup plus que les paroles elles-mêmes ne signifient. Je parlerai ailleurs avec plus d'étendue de ce mode de compréhension ; c'est quelque chose d'extrêmement délicat et de tout à fait admirable. Au sujet de ces différentes sortes de paroles, bien des personnes ont été très perplexes. J'en connais une en particulier à qui cela arrivait, et bien d'autres sans doute se demandent ce qu'elles doivent en penser. Je sais que cette personne y a accordé la plus sérieuse attention, car c'est très fréquemment que le Seigneur lui fait la grâce de lui parler, et sa plus grande crainte, au début, était que ces paroles ne viennent de l'imagination. Quand elles procèdent du démon, on s'en aperçoit plus vite. Néanmoins, il est si rusé, qu'il sait fort bien contrefaire l'esprit de lumière. Les paroles, du moins, auront la même clarté, et l'on ne pourra pas douter qu'on les ait entendues, comme il arrive pour l'esprit de vérité. Mais ce qu'il n'est pas en son pouvoir de contrefaire, ce sont les effets dont nous avons parlé. Et puis, il ne laissera dans l'âme ni cette paix ni cette lumière ; il la remplira, tout au contraire, d'inquiétude et de trouble. Cependant, il ne peut faire grand mal — il n'en fera même aucun — si l'âme est humble et si, comme je l'ai dit, elle s'abstient de rien faire d'elle-même, quelques paroles qu'elle entende.

17. S'agit-il de faveurs et de caresses divines, que l'âme considère avec attention si elle en conçoit une meilleure opinion de soi. Si elle ne se sent pas d'autant plus confuse que les paroles qui lui sont adressées sont plus tendres, elle doit croire qu'elles ne viennent pas de Dieu. Quand c'est lui qui agit, nul doute que plus il marque de bonté et plus l'âme se méprise, plus elle songe à ses péchés, plus elle oublie son progrès spirituel, plus sa volonté et sa mémoire s'appliquent à ne vouloir que l'honneur de Dieu, plus elle perd de vue ses propres intérêts, plus elle craint de s'écarter, si peu que ce soit, de la volonté divine: plus enfin elle est convaincue que, loin d'avoir mérité ces faveurs, seul l'enfer lui était dû. Quand toutes les grâces et les faveurs reçues dans l'oraison produisent de tels effets, l'âme ne doit pas se laisser aller à la frayeur: elle doit se confier à la miséricorde de Dieu, qui est fidèle et qui ne permettra pas au démon de la tromper. Il est bon cependant de garder toujours une certaine crainte.

18. Ceux que le Seigneur ne conduit pas dans cette voie se diront peut-être que ces âmes pourraient ne pas écouter les paroles qui leur sont adressées, et, quand ces paroles sont intérieures, s'en distraire de manière à ne pas les entendre ; qu'ainsi elles éviteraient tout danger.

Je réponds que cela n'est pas possible. Je ne parle pas des paroles qu'on se figure entendre. Ces dernières, on en vient à bout en détournant sa pensée de ce que l'on désire et en s'efforçant de mépriser ce que l'imagination nous suggère. Mais les paroles de Dieu, c'est bien différent ; car l'esprit qui parle arrête de telle sorte les autres pensées et rend si attentif à ce qu'il dit, qu'il serait, semble-t-il, moins impos- sible à une personne qui a l'ouïe excellente de n'en pas entendre une autre qui parle à voix très haute, et vraiment je crois que c'est bien cela. Cette personne, en effet, pourrait détourner son attention, appliquer ses pensées, son esprit, à un autre objet ; niais ici, c'est absolument impossible. On ne peut ni se boucher les oreilles ni penser à autre chose qu'à ce qu'on nous dit. Celui qui, à la demande de Josué, je crois', a bien pu arrêter le soleil peut de même arrêter nos puissances et tout notre intérieur. L'âme alors s'aperçoit qu'un autre maître, bien plus puissant qu'elle, gouverne le château, ce qui la pénètre de dévotion et d'humilité. Ainsi, aucun moyen de ne pas entendre. Daigne la divine Majesté nous faire la grâce de ne songer qu'à lui plaire et de nous oublier nous-mêmes, comme je le disais plus haut ! Amen.

J'aimerais avoir réussi à donner de ces choses l'intelligence que je désirais, et puisse ce que j'en ai dit être de quelque utilité aux personnes que cela concerne !

CHAPITRE 4

1. Au milieu de ces épreuves et de bien d'autres, quel repos peut goûter notre pauvre petit papillon ? Tout cela ne fait qu'enflammer en cette âme les désirs de posséder l'Époux. Sa Majesté, qui connaît bien sa faiblesse, la fortifie par cette voie et par beaucoup d'autres, afin qu'elle ait le courage de s'unir à un souverain aussi auguste et de le prendre pour Époux.

2. Vous riez sans doute en m'entendant parler ainsi, et ce que je dis vous paraît extravagant, car il n'en est pas une parmi vous qui ne soit très persuadée que le courage ici n'est pas nécessaire, attendu qu'il n'y a pas de femme, de si basse condition soit-elle, qui n'en ait assez pour épouser le roi. C'est bien mon avis lorsqu'il s'agit d'un roi de la terre ; mais quand il s'agit du Roi du ciel, il faut, je vous l'assure, beaucoup plus de courage que vous ne pensez. Il y a tant de dispro­portion entre notre nature si timide, si basse, et une faveur si élevée ! Pour moi, je suis persuadée que si Dieu ne donnait le courage néces­saire, cela nous serait impossible, malgré tout l'intérêt que nous y avons d'ailleurs. Vous allez voir maintenant de quelle manière sa Majesté en vient à conclure les fiançailles dont il s'agit. Selon moi, c'est en envoyant à l'âme des ravissements qui la dégagent de ses sens. Si, en en conservant l'usage, elle se voyait si proche de cette suprême Majesté, peut-être en perdrait-elle la vie. Mais je parle de ravissements véri­tables, et non de ces faiblesses de femmes, que l'on voit maintenant se produire et qui, si facilement, nous font crier au ravissement et à l'extase. De fait, il y a des tempéraments tellement faibles, je crois_ l'avoir dit déjà, que, pour une simple oraison de quiétude, on les croirais près d' expirer.

Mes relations avec un grand nombre de personnes spirituelles m'ayant fait acquérir la connaissance de plusieurs sortes de ravissements, jc vais les indiquer ici. Je ne sais si j'y réussirai comme je l'ai fait dans un autre écrit où j'ai déjà traité ce sujet, avec plusieurs autres quE j'expose ici. On a jugé pour plusieurs raisons que je pouvais sans incon­vénient me répéter, quand ce ne serait que pour réunir ici tout ce qui concerne les Demeures de ce château.

3. Voici une première espèce de ravissement. L'âme, sans être en oraison, est tout à coup frappée d'une parole de Dieu qui lui reviens à la mémoire ou qu'elle entend. Alors Notre-Seigneur, prenant, semble­t-il, en compassion ce que son désir de le posséder lui fait souffrir depuis si longtemps, avive dans son fond le plus intime l'étincelle dont nous avons parlé, de sorte qu'entièrement embrasée cette fois, elle se renou­velle comme le phénix dans les flammes. Elle peut alors croire pieu­sement que ses fautes lui sont pardonnées. Bien entendu, elle a les dispositions voulues pour cela, et elle a pris les moyens indiqués par l'Église. Lorsqu'elle est ainsi purifiée, Dieu l'unit à lui, d'une façon qui n'est connue que de tous les deux. Encore l'âme elle-même ne le comprend pas de manière à pouvoir ensuite en rendre compte. Et cependant elle conserve alors la connaissance, car, dans cet état, on n'est pas privé de toute sensation intérieure et extérieure, comme il arrive dans un évanouissement ou une pâmoison.

4. Ce que je sais très bien, c'est que l'âme n'a jamais été aussi éveillée aux choses divines, qu'elle n'a jamais eu autant de lumière ni autant de connaissance de sa Majesté. Cela paraîtra impossible : en effet, si les puissances se trouvent absorbées au point d'être comme mortes, et les sens dans le même état, comment l'âme peut-elle percevoir un tel secret ? Je l'ignore ; peut-être est-ce un mystère caché à toutes les créatures et connu du seul Créateur, comme bien d'autres, je pense, qui ont lieu dans l'état dont nous parlons, je veux dire dans ces deux Demeures ; en réalité, j'aurais pu les joindre ensemble, car pour passer de l'une à l'autre on ne rencontre pas de porte close ; mais comme il y a dans la dernière des choses qui ne sont pas dévoilées à ceux qui n'y ont pas encore pénétré, j'ai cru bon d'établir une division.

5. Lorsque, dans cette suspension, le Seigneur juge à propos de découvrir à l'âme quelques secrets, de lui montrer par exemple certaines choses du ciel, ou de lui accorder des visions imaginaires, elle peut ensuite les rapporter : ces choses demeurent même tellement gravées dans sa mémoire, que jamais elles ne s'en effacent. Mais s'agit-il de visions intellectuelles, elle n'est pas toujours en état de les faire comprendre. C'est qu'il y en a parfois de si sublimes, que, sans doute, il ne convient pas que des mortels vivant encore sur la terre en aient une connaissance qui aille jusqu'à pouvoir les exprimer. Cependant, il est beaucoup de ces visions intellectuelles que l'âme, lorsqu'elle a repris l'usage de ses sens, est en état de rapporter. Comme il pourrait se faire que quelques-unes d'entre vous ne sachent pas bien ce qu'il faut entendre par « visions », et spécialement par « visions intellec- tuelles », je le dirai quand ce sera le moment, car ceux qui en ont le droit m'ont commandé de le faire, et bien qu'il semble déplacé que je m'occupe d'un tel sujet, ce ne sera peut-être pas sans utilité pour quelques âmes.

6. Vous me direz : «Si l'âme ne peut rendre compte des faveurs sublimes que le Seigneur lui accorde alors, quel profit en retire-t-elle ? » 0 mes filles ! Ce profit est si grand, qu'il est impossible d'en donner l'idée. Bien qu'on ne puisse les exprimer, ces faveurs, elles demeurent profondément écrites dans la partie la plus intime de l'âme, et jamais on n'en perd le souvenir.

Mais, direz-vous encore, « si elles sont sans image et si les puissances n'en ont pas l'intelligence, comment peut-on s'en souvenir? ». C'est encore une chose que je ne comprends pas. Ce que je sais très bien, c'est que certaines vérités concernant la grandeur de Dieu demeurent tellement imprimées dans l'âme que, quand la foi ne serait pas là pour lui dire ce qu'il est et pour l'obliger à le reconnaître pour son Dieu, elle l'adorerait dès lors comme tel, ainsi que le fit Jacob après la vision de l'échelle mystérieuse. Il est probable que ce patriarche comprit en cet instant d'autres secrets qu'il ne put déclarer. S'il n'avait vu qu'une échelle sur laquelle les anges descendaient et montaient, et qu'il n'ait pas reçu à ce sujet d'autre lumière, il n'aurait pas eu l'intelligence de si grands mystères.

7. Je ne sais si ce que je dis est exact, et si je rapporte fidèlement ce que j'ai entendu sur cette matière. Moïse non plus ne put expliquer tout ce qu'il découvrit dans le buisson. Il se contenta de dire ce que Dieu lui permit de rapporter. Si le Seigneur, par certains secrets qu'il lui révéla, ne lui avait donné la certitude que cette vision était de lui, il ne se serait jamais engagé dans des travaux si grands et si nombreux. Ce qu'il vit au milieu des épines de ce buisson fut sans doute quelque chose d'admirable, puisqu'il se sentit le courage d'entreprendre la déli- vrance du peuple d'Israël.

Donc, mes sœurs, ne nous torturons pas l'esprit pour pénétrer les secrets de Dieu. Nous croyons qu'il est tout-puissant : nous devons, par une conséquence nécessaire, croire que des vers de terre tels que nous, aussi limités, sont incapables de comprendre ses grandeurs. Contentons-nous de le bénir puisqu'il veut bien nous en dévoiler quelques-unes.

8. J'aurai le plus grand désir d'éclaircir un peu, à l'aide d'une comparaison, ce que j'explique ici ; mais je crois qu'il n'y en a pas qui puisse en donner une idée juste. Disons toujours celle-ci : supposons que vous entrez dans une de ces salles qui se trouvent chez les rois et les grands seigneurs, et qu'on nomme, je crois, camarin; elles renferment un nombre infini de cristaux, de vases et bien d'autres choses, disposées de telle sorte qu'on les voit presque toutes en entrant. On me conduisit une fois dans une salle de ce genre : c'était chez la duchesse d'Albe, où mes supérieurs, à la pressante sollicitation de cette dame, m'avaient ordonné de m'arrêter au cours de mes voyages. Dès l'entrée, je demeurai frappée d'étonnement, me demandant à quoi pouvait servir cet amas de curiosités. Il me sembla que la vue de tant d'objets divers pouvait porter à bénir le Seigneur, et en ce moment c'est une grâce pour moi de voir comment cela vient à propos pour le sujet que je traite. Je restai qvelque temps dans cette salle, mais la quantité même des objets fit qu'aussitôt tout s'effaça de ma mémoire, et je perdis aussi complètement le souvenir de chacune de ces pièces curieuses, que si je ne les avais jamais vues, de sorte qu'il me serait actuellement impossible d'en faire la description. On se souvient seulement d'une manière générale qu'on les a vues. Eh bien ! il en est de même pour l'âme devenue une même chose avec Dieu dans cet appartement secret, dans ce ciel empyrée, que nous portons très réellement au-dedans de nous. Et en effet, puisque Dieu réside en notre intérieur, il est clair qu'il y a là quelque appartement de ce genre. Sans doute, quand l'âme est ainsi en extase, le Seigneur ne veut pas toujours qu'elle ait la vue de ces secrets : elle est souvent tellement plongée dans la jouissance de son Dieu, que ce seul Bien lui suffit. Mais quelquefois aussi, il plaît à Dieu de la tirer de la jouissance qui l'absorbe tout entière, et de lui montrer soudain ce que renferme l'appar­tement où elle se trouve. Une fois revenue à elle, elle garde l'image des merveilles qu'elle y a vues, mais elle ne peut en décrire aucune, et sa faiblesse naturelle ne lui permet pas d'outrepasser ce que, par la volonté de Dieu, il lui a été surnaturellement donné de voir.

9. On dira : « Vous venez de prononcer le mot voir, il s'agit donc d'une vision imaginaire. » Ce n'est pas cela, je ne parle en ce moment que de vision intellectuelle ; mais mon peu de savoir et d' intelligence fait que je ne sais pas rendre mes pensées. Si donc ce que j'ai dit de cette oraison se trouve exact, il m'est bien démontré que ce n'est pas moi qui l'ai dit.

Ma conviction est que si, dans les ravissements qu'elle éprouve, l'âme ne perçoit pas quelquefois de ces secrets, ce ne sont pas des ravisse­ments, mais plutôt une défaillance physique, comme il peut en arriver à des personnes d'un tempérament faible — à nous autres femmes, par exemple —, lorsque par effort d'esprit elles excèdent leurs forces naturelles et demeurent dans une espèce d'absorption, ainsi que je l'ai dit, je crois, en parlant de l'oraison de quiétude. Cela n'a rien à voir avec le ravissement, car lorsque c'en est un, Dieu, soyez-en sûres, emporte l'âme tout entière, et, la traitant comme sienne et en véritable épouse, lui fait contempler une petite portion du royaume qu'il lui a acquis. Et dès qu'il s'agit de ce royaume, une portion, si restreinte soit-elle, est toujours immense, parce qu'en ce grand Dieu, il n'y a rien qui ne soit grand. Mais alors il entend que rien ne lui fasse obstacle, ni les sens, ni les puissances ; aussi commande-t-il à l'instant de fermer toutes les portes de ces Demeures et de ne laisser ouverte que celle de l'appartement où il réside, afin que l'âme puisse y pénétrer. Bénie soit une telle miséricorde ! Et avec raison, comme ils seront maudits ceux qui auront refusé de la mettre à profit, ceux qui auront perdu un pareil Maître !

10. O mes soeurs ! Que tout ce que nous avons quitté est peu de chose ! peu de chose aussi tout ce que nous faisons, et tout ce que nous pourrons faire, pour un Dieu qui veut bien ainsi se communiquer à un ver de terre ! Et puisque nous avons l'espoir de jouir dès cette vie d'un pareil bonheur, que faisons-nous ? à quoi nous arrêtons-nous ? Qui peut nous empêcher un seul instant de chercher comme l'Épouse, par les faubourgs et par les places'', un Seigneur tel que le nôtre ? Ah ! tout ce qu'offre le monde n'est que dérision, s'il ne nous aide dans cette recherche ! Et quand ses plaisirs, ses richesses, avec toutes les joies imaginables, dureraient sans fin, que cela est vil et dégoûtant, en comparaison de ces trésors qui seront éternellement notre partage ! Et ces trésors eux- mêmes, que sont-ils, à côté du bonheur de posséder comme nôtre le Seigneur de tous les trésors et du ciel et de la terre ?

11. O aveuglement humain !... Jusqu'à quand, oui, jusqu'à quand nos yeux seront-ils obscurcis par la poussière ? Chez nous, il est vrai, elle n'est pas si compacte qu'elle nous prive entièrement de la vue, et cependant j'aperçois de petits fétus, de petits graviers, qui, si nous les laissions croître, pourraient nous devenir funestes. Du moins, mes sœurs, pour l'amour de Dieu, faisons que ces défauts nous aident à mieux connaître notre misère, et qu'ils servent à rendre notre vve meilleure, comme y servit la boue de cet aveugle guéri par notre Époux. En nous voyant si imparfaites, redoublons de supplications, afin que Notre- Seigneur tire du bien de nos maux et que nous arrivions à contenter en tout sa divine Majesté.

12. Je me suis, sans m'en apercevoir, bien écartée de mon sujet. Pardonnez-le-moi, mes soeurs; c'est qu'une fois en présence des merveilles de Dieu — je veux dire, dans l'obligation d'en parler —, je ne peux m'empêcher de gémir en songeant à ce que nous perdons par notre faute. Ce sont là, il est vrai, des dons que Dieu fait à qui il veut ; et pourtant, si nous aimions Notre-Seigneur comme il nous aime, il nous les accorderait à toutes. Il ne désire rien tant que de trouver à qui donner, et ses libéralités ne diminuent pas ses richesses.

13. Je reviens à ce que je disais. L'Époux commande de fermer les portes des Demeures, et même celles du château et de son enceinte. En effet, au moment où le ravissement commence, on cesse de respirer, et si parfois on garde pour très peu de temps les autres sens, on perd à l'instant la parole. D'autres fois, on est privé soudain de l'usage de tous ses sens ; les mains et tout le corps se glacent, au point que l'âme semble s'être retirée. Quelquefois, c'est à se demander si l'on respire encore. C'est de courte durée, au moins comme état permanent, car cette grande suspension venant à diminuer, le corps semble se ranimer un peu. Mais s'il reprend quelque vie, c'est pour mourir de nouveau et laisser l'âme plus vivante. Néanmoins, l'extase à ce très haut degré dure peu.

14. Mais voici ce qui arrive. L'extase finie, la volonté peut demeurer quelque temps comme enivrée, et l'entendement si hors de lui, que pendant des jours et des jours il semble hors d'état de s'occuper d'autre chose que des objets propres à enflammer la volonté. Pour tout ce qui concerne l'amour divin, cette dernière est parfaitement éveillée, mais pour ce qui est de l'attachement aux créatures, l'envisager même lui est impossible, tant elle se trouve à leur égard profondément endormie.

15. Quand l'âme est entièrement revenue à elle, oh ! quelle confusion elle éprouve ! et quels ardents désirs de s'employer pour Dieu de toutes les manières qu'il voudra ! Si les effets que produisent les oraisons précédentes sont si considérables, que dire de ceux que laisse après elle une grâce aussi sublime ! Cette âme voudrait avoir mille vies pour les vouer toutes à Dieu, elle souhaiterait que tout ce qu'il y a sur la terre soit changé en langues qui le bénissent pour elle. Elle a une soif insatiable de la pénitence, mais elle fait peu en la pratiquant, parce que la véhémence de son amour ne lui permet guère de la sentir. Elle voit clairement qu'aux martyrs les tourments étaient faciles à supporter, parce qu'une pareille assistance de Notre-Seigneur rend tout facile. Aussi ces âmes se plaignent-elles à sa Majesté quand les occasions de souffrir leur manquent.

16. Dieu leur accorde-t-il ces grâces en secret, elles y voient une grande bonté de sa part ; quand, au contraire, la chose a lieu en présence de quelques personnes, elles en éprouvent une honte et une confusion inexprimables. Leur chagrin et leur inquiétude en se demandant ce que pourront penser ceux qui les ont vues dans cet état, les tirent en quelque sorte de leur transport. Connaissant la malice du monde, elles prévoient qu'on pourrait bien ne pas donner à ces effets leur véritable cause, et qu'au lieu de bénir Dieu, on émettra peut-être des jugements téméraires. A mon avis, cette peine et cette confusion, dont l'âme ne peut se défendre, procèdent de quelque manière d'un manque d'humilité, car enfin, si elle désire les mépris, de quoi se tourmente-t-elle ? C'est ce que Notre-Seigneur fit entendre à une personne qui se désolait ainsi : « Ne t'afflige pas, lui dit-il, car ou l'on me donnera des louanges, ou l'on parlera à ton désavantage, et d'une façon comme de l'autre tu y gagneras. » J'ai su depuis que cette personne avait été singulièrement encouragée et consolée par ces paroles'. Je les consigne ici, pour le cas où l'une d'entre vous se verrait dans une semblable affliction. Notre-Seigneur veut, semble-t-il, que tout le Inonde sache que celle dont il s'agit lui appartient et que personne n'a le droit d'y toucher. Qu'on s'attaque à son corps, à son honneur, à ses biens, à la bonne heure ! il en tirera sa gloire. Mais à son âme, non. A moins qu'elle-même, par une criminelle audace, ne s'éloigne de son Époux, il saura la défendre contre le monde entier, et même contre tout l'enfer réuni.

17. Je ne sais si j'ai réussi à faire comprendre en partie — car entiè­rement, encore une fois, c'est impossible — la nature du ravissement ; mais ce que j'en ai dit aura, je crois, son utilité pour aider à reconnaître les véritables. Ceux qui sont faux produisent des effets bien différents. En disant faux, je n'entends pas dire qu'on les feint avec l'intention de tromper, niais simplement qu'on est trompé soi-même. Comme, dans ce cas, les marques et les effets ne sont pas en rapport avec une si grande faveur, les véritables s'en trouvent déshonorés, et l'on refuse de croire, non sans raison, les personnes que le Seigneur en gratifie. Bénédiction et louange sans fin lui soient rendues ! Amen. Amen.

CHAPITRE 5

Il y a une autre espèce de ravissement que j'appelle « vol de l'esprit ». S'il est le même que le précédent quant à la substance, il agit cependant sur l'âme d'une manière très différente. Parfois, en effet, l'âme se sent emportée par un mouvement si soudain, et l'esprit semble enlevé avec une telle rapidité, qu'on éprouve, au début surtout, un véri­table effroi. C'est ce qui me faisait dire que ceux que Dieu destine à recevoir de pareilles grâces ont besoin d'un grand courage. Il leur faut aussi beaucoup de foi, de confiance et d' abandon pour tout ce que Notre-Seigneur voudra faire d'eux. Croyez-vous donc qu'une personne en pleine possession d' elle-même n'éprouve qu'un léger trouble, lorsqu'elle sent ainsi enlever son âme — et quelquefois son corps, comme nous le lisons de quelques personnes — sans savoir où elle va, ni qui l'enlève, ni ce que cela veut dire ? Car, au moment où se déclare ce mouvement subit, on n'a pas encore l'entière certitude qu'il vient de Dieu.

2. Mais n'y a-t-il pas un moyen de résister? Aucun. Bien plus, si l'on essaie, c'est pire encore, ainsi que je l'ai su de quelqu'un '. Dieu, semble-t-il, veut apprendre à cette âme qu'après s'être remise tant de fois et si sincèrement entre ses mains, après s'être offerte à lui tout entière de sa pleine volonté, ne s'appartient plus ; et de ce fait, si l'on ne veut pas se laisser faire, on se sent enlevé par un mouvement beaucoup plus violent. C'est pour cela que la personne dont il s'agit prenait le parti de ne pas résister plus que la paille à l'ambre qui l'enlève — vous avez sans doute observé cela — mais de s'abandonner entre les mains d'un si puissant maître, comprenant bien que le plus sage est de faire de nécessité vertu. J'ai parlé de la paille, et la comparaison est exacte. En effet, avec la même facilité qu'un géant enlève une paille, notre divin Géant, dans sa force, enlève l'esprit.

3. Le bassin de la fontaine dont nous avons parlé — c'était à propos de la Quatrième Demeure, si je m'en souviens bien — se remplissait avec douceur, sans qu'aucun mouvement se produise. Ici, ce grand Dieu, qui retient les sources des eaux et qui empêche la mer de franchir ses limites, semble ouvrir toutes grandes les sources qui alimentent le bassin. Alors une vague puissante s'élève avec une incroyable impé­tuosité, et emporte sur la cime des ondes la petite nacelle de l'âme. Tous les efforts du pilote et des matelots ne sauraient empêcher un navire d'aller où le conduisent les vagues en furie : ici, l'âme est plus impuissante encore à gouverner son intérieur. Elle se voit contrainte d'abandonner ses sens et ses puissances à l'impulsion qu'ils reçoivent. Quant au corps, il n'en est plus question.

4. Je vous l'assure, mes soeurs, rien qu'en écrivant cela, je suis épou­vantée de la puissance que fait éclater alors ce grand Roi, notre souverain Monarque. Que deviendra, je le demande, celui qui en fait l'expérience ? J'en suis convaincue, si Dieu dévoilait sa majesté aux personnes du monde les plus dévoyées, comme il la dévoile aux âmes dont nous parlons, la frayeur, à défaut de l'amour, leur ôterait la hardiesse de l'offenser. Mais alors, quelle obligation pour celles qu'il en a instruites par une voie si sublime, de faire tous leurs efforts pour ne pas irriter un tel Maître ! Vous, mes sœurs, qui avez reçu de lui ces grâces ou d'autres semblables, je vous en conjure en son nom, ne vous négligez pas, ne vous contentez pas de recevoir sans rien donner. Songez-y bien, à qui on aura beaucoup donné il sera beaucoup demandé3.

5. Sur ce point aussi on a besoin d'un grand courage, car l'immensité de la dette épouvante. Si Notre-Seigneur ne lui donnait ce courage, l'âme serait dans une désolation continuelle, voyant d'un côté la libéralité dont il use à son égard, et de l'autre, le peu de service qu'elle lui rend en retour. Encore le peu qu'elle fait lui apparaît-il rempli de défauts, de défaillances et de lâcheté. Aussi, pour ne pas voir les imperfections qui accompagnent ses bonnes oeuvres, si tant est qu'elle en fasse quelques-unes, préfère-t-elle les oublier et songer à ses péchés. C'est au sein de la divine miséricorde qu'elle se réfugie, avec l'espoir que le Seigneur, la voyant hors d'état d'acquitter sa dette, voudra bien y suppléer en vertu de cette compassion, de cette indulgence, dont il use toujours envers les pécheurs.

6. Peut-être recevra-t-elle de lui la réponse qu'il fit entendre à une personne, un jour que, livrée à l'affliction dont je parle, elle priait devant un crucifix, gémissant de n'avoir rien eu à donner à Dieu ni à quitter pour lui. Le Crucifié lui-même dit, en la consolant, qu'il lui donnait toutes les douleurs et toutes les peines qu'il avait souffertes dans sa Passion, qu'elle pouvait les regarder comme siennes et les offrir à son Père. Son âme, ainsi que je l'appris d'elle-même, se trouva si réconfortée et si riche, qu'il lui est impossible d'en perdre le souvenir, et même, chaque fois qu'elle songe à sa profonde misère, ce souvenir la fortifie et la console encore.

Je pourrais rapporter ici plusieurs traits de ce genre, car j'ai été à même d'en apprendre un grand nombre, ayant communiqué avec beaucoup de saints personnages et d'âmes d'oraison. Mais, dans la crainte que vous ne pensiez que c'est de moi qu'il s'agit, je m'arrête. Le fait que j'ai rapporté me semble bien propre à vous faire comprendre combien Notre-Seigneur aime à nous voir reconnaître ce que nous sommes, peser et peser encore notre pauvreté, notre misère, enfin bien nous persuader que nous n'avons rien que nous ne l'ayons reçu. Vous le voyez, mes soeurs, à une âme que Dieu a conduite jusque-là, il faut réellement du courage pour soutenir une pareille vision, et bien d'autres qui se présentent à elle. Mais, à mon avis, il lui en faut davantage pour celle que je viens d'énoncer que pour toute autre, si elle a de l'humilité. Daigne le Seigneur nous faire don de cette humilité, je l'en supplie au nom de lui-même !

7. Je reviens à ce rapide enlèvement de l'esprit. Son impétuosité est telle que l'esprit semble réellement se séparer du corps. Et cependant, il est clair que la personne en question n'en est pas morte. Mais il est certain aussi que, durant quelques instants, elle est incapable de dire si son âme habite ou n'habite pas son corps. Elle se croit transportée tout entière dans une autre région, fort différente de celle où nous vivons ; elle y voit une lumière nouvelle et bien d'autres choses, si dissemblables de celles d'ici-bas qu'elle n'aurait jamais réussi à se les représenter, même si elle y avait employé sa vie entière. Parfois elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à la fois, qu'aurait-elle travaillé de longues années à les agencer à l'aide de l'imagination et de l'intelligence, elle n'aurait pu en produire la millième partie. Ce dont il s'agit n'est pas une vision intellectuelle, mais une vision imaginaire, perçue plus distinctement par les yeux de l'âme que nous ne percevons les objets ici-bas par les yeux du corps. On reçoit alors, sans paroles, la connaissance de plusieurs choses: par exemple, si l'on voit des saints, on les reconnaît aussi bien que si l'on avait eu avec eux de fréquentes relations.

8. D'autres fois, tandis que l'on contemple ainsi certaines choses avec les yeux de l'âme, on en perçoit d'autres par vision intellectuelle, spécialement une multitude d'anges qui accompagnent leur Seigneur. Ces choses, et beaucoup d'autres qu'il ne convient pas de rapporter, quand elles vous sont présentées le sont avec une clarté admirable, sans que l'on voie rien avec les yeux du corps ni avec ceux de l'âme. Ceux qui en feront l'expérience, et qui seront plus habiles que moi, pourront peut-être les faire comprendre, mais cela me paraît bien difficile. L'âme, pendant ce temps, est-elle unie au corps ou ne l'est-elle pas ? Je ne saurais le dire. Je ne voudrais affirmer par serment ni l'un ni l'autre.

9. Voici une pensée qui s'est souvent présentée à mon esprit : si le soleil, fixé qu'il est au firmament, a cependant la force d'envoyer en un moment ses rayons sur la terre, sans pour cela changer de place, l'âme — qui ne fait qu'un avec l'esprit, comme le soleil avec ses rayons ne pourrait-elle, sans quitter le lieu qu'elle occupe et par la seule force de la chaleur qui lui vient du vrai Soleil de justice, s'élever au-dessus d'elle-même grâce à quelque partie supérieure de son être ?

Enfin, je ne sais pas ce que je dis ; mais ce qui est certain, c'est qu'aussi rapidement que la balle sort de l'arquebuse quand on y met le feu, de l'intérieur de l'âme s'élève un mouvement auquel je donne le nom de vol, ne sachant quel autre nom lui donner. Ce vol est inau­dible, mais il emporte d'une façon si évidente, que l'illusion est impos­sible. Et tandis que l'âme est entièrement sortie d'elle-même — c'est du moins l'impression qu'elle éprouve , de grandes choses lui sont montrées. Revenue à soi, elle se trouve enrichie de biens si précieux, et toutes les choses de la terre lui apparaissent si méprisables au regard de ce qu'elle a vu, qu'elle ne les considère plus que comme du fumier. Dès lors, vivre lui devient un tourment, et rien ne l'attire de tout ce qui lui plaisait auparavant. De même que les envoyés du peuple d'Israël rapportèrent de la Terre promise des fruits donnant l'idée de sa fertilité, de même, me semble-t-il, le Seigneur veut montrer à cette âme quelque chose du pays qu'elle doit habiter un jour, afin que la perspective du repos qui l'attend lui rende plus supportables les fatigues d'un si pénible voyage. Vous penserez peut-être qu'une grâce qui dure si peu ne saurait apporter de grands avantages. Détrompez-vous : ces avantages sont tels, que pour en comprendre le prix, il faut en avoir fait l'épreuve.

10. Par où l'on voit clairement que le démon n'en est pas l'auteur. Quant à l'attribuer à l'imagination, c'est impossible. Des représenta­tions qui viendraient du démon ne pourraient produire des effets si sublimes, laisser dans l'âme tant de paix, de repos, de profit spirituel, ni surtout lui procurer, à un degré aussi élevé, les trois choses que je vais dire : premièrement, la connaissance de la grandeur de Dieu, que nous comprenons d'autant mieux qu'elle se découvre à nous par des effets plus nombreux ; deuxièmement, la connaissance de soi et l'humilité, à la pensée qu'un être qui n'est que bassesse en compa­raison du Créateur de tant de merveilles, ait osé l'offenser et soit après cela assez hardi pour le regarder ; troisièmement, le mépris de toutes les choses d'ici-bas, hormis celles qui peuvent concourir au service d'un si grand Dieu.

11. Tels sont les joyaux que l'Époux donne tout d'abord à sa fiancée ; ils sont d'une telle valeur qu'elle les met en lieu sûr. Et, en effet, ce qu'elle a vu demeure tellement gravé dans sa mémoire, qu'à mon sens il lui sera impossible d'en perdre le souvenir jusqu'au jour où elle en aura la possession pour jamais. L'oublier serait pour elle un immense malheur. Mais l'Époux qui lui offre de tels joyaux est assez puissant pour y joindre la grâce de les conserver.

12. Je reviens à ce que je disais du courage qui est ici nécessaire. Croyez-vous donc que ce qui se passe soit peu de chose ? L'âme semble réellement se séparer du corps, car on s'aperçoit qu'il perd l'usage de ses sens, et l'on ne comprend pas quelle en est la cause. Il faut que Celui qui donne tout le reste donne aussi ce courage. Vous me direz que si l'on éprouve de l'effroi, on en est ensuite bien récompensé, et je suis de votre avis. Louange sans fin à Celui qui a le pouvoir de faire de pareils dons. Daigne sa Majesté nous rendre dignes de la servir ! Amen.

CHAPITRE 6

1. Des grâces si élevées font naître en l'âme un désir si intense de posséder pleinement Celui qui l'en gratifie, que la vie pour elle n'est plus qu'un martyre, mais un martyre délicieux. Sa soif de la mort est inexprimable ; aussi est-ce avec des larmes qu'elle demande continuellement à Dieu de la sortir de cet exil. Tout ce qu'elle y voit lui pèse. La solitude la soulage bien un peu, mais sa peine ne tarde pas à revenir. Aussi, l'âme ne peut vivre sans elle, de sorte que notre petit papillon n'arrive pas à se poser d'une manière tant soit peu durable. Que dis-je ? L'amour l'a rendue, cette âme, d'une sensibilité telle, qu'à la moindre chose qui vient enflammer son feu, la voilà qui prend son vol. Aussi, les ravissements sont continuels dans cette Demeure, sans que l'on puisse les éviter, même en public, et les persécutions, les blâmes, de pleuvoir aussitôt. L'âme voudrait bien ne pas s'abandonner à l'effroi, mais cela lui devient impossible, tant sont nombreux ceux qui cherchent à l'épou- vanter, les confesseurs les premiers.

2. Pleine de sécurité dans son for intérieur, spécialement quand elle est seule avec Dieu, elle se désole à la pensée que le démon pourrait la tromper et la porter ainsi à offenser Celui qu'elle aime tant. Quant aux blâmes, ils l'impressionnent peu, à moins que ce ne soit son confesseur lui-même qui la réprimande, comme si elle y pouvait quelque chose. De tous côtés elle demande des prières. Pour obéir à ceux qui lui représentent cette voix comme si périlleuse, elle supplie sa Majesté de la conduire vers une autre. Néanmoins, voyant les grands avantages qu'elle y a rencontrés, convaincue par ce qu'elle lit, ce qu'elle entend, ce qu'elle sait, que cette voie la conduit au ciel grâce à l'observation des commandements de Dieu, elle a beau faire, elle ne parvient pas à désirer en sortir. Tout ce qui est en son pouvoir, c'est de s'aban- donner entre les mains de Dieu. Elle s'afflige cependant d'être hors d'état de concevoir un semblable désir et elle craint de désobéir à son confesseur, d'autant plus que l'obéissance et la fidélité à éviter l'offense de Notre-Seigneur lui semblent l'unique moyen de se garantir des illu- sions. Quand on devrait la mettre en pièces, elle ne commettrait pas sciemment, lui semble-t-il, un seul péché véniel, et ce qui la désole, c'est de voir qu'elle ne peut éviter d'en commettre beaucoup sans le savoir.

3. Dieu donne à ces âmes un si véhément désir de lui plaire en tout, jusque dans les plus petites choses, et d'éviter, s'il était possible, la moindre imperfection, que pour ce seul motif elles voudraient fuir la société des humains. Elles envient beaucoup ceux qui ont vécu, ou vivent encore, dans les déserts. Mais, d'un autre côté, elles voudraient se jeter au milieu du monde pour tâcher d'aider, ne serait-ce qu'une seule âme, à louer Dieu davantage. Si c'est une femme, elle s'afflige de voir que son sexe la retient et l'enchaîne ; elle envie ceux qui ont la liberté de faire retentir leur voix et de publier les grandeurs du Dieu des armées.

4. O pauvre petit papillon ! Lié par tant de chaînes, tu ne peux voler au gré de tes désirs. Aie pitié de lui, ô mon Dieu ! Dispose les choses pour qu'il puisse, pour ton honneur et ta gloire, réaliser au moins un peu ce qu'il souhaite. Oublie son indignité et la bassesse de sa nature. Tu es assez puissant, Seigneur, pour commander à la mer immense de se retirer, au fleuve du Jourdain d'arrêter ses eaux et de laisser libre passage aux enfants d'Israël . Que la compassion ne te retienne pas ! Soutenue par ta force, cette âme est capable d'endurer de nombreuses épreuves. Elle y est résolue, elle les appelle de tous ses voeux. Déploie, Seigneur, ton bras tout-puissant, et que sa vie ne se passe pas en des occupations si basses ! Que ton pouvoir resplendisse dans une faible femme, dans une vile créature, afin que le monde, comprenant qu'elle n'est pour rien dans ses oeuvres, t'en renvoie toute la louange ! Quoi qu'il puisse lui en coûter, c'est là que vont ses désirs. Mille vies, si elle les avait, elle voudrait les sacrifier, pour qu'une seule âme te donne une seule louange de plus. Elle les regarderait, ces vies, comme très bien employées. Mais, en même temps, elle est entièrement convaincue qu'elle ne mérite pas d'endurer pour ton amour la plus légère souf- france, moins encore de mourir pour toi.

5. Je ne sais à quel propos j'ai dit cela, mes soeurs, ni dans quel but : j'ai parlé sans m'en apercevoir. Sachez-le néanmoins, tels sont, à n'en pas douter, les sentiments que produisent dans l'âme ces suspensions ou extases. Et de tels désirs ne sont pas passagers, ils sont stables au contraire : une occasion d'en faire l'épreuve se présente-t-elle, leur sincérité se révèle à tous les yeux. Mais pourquoi dire qu'ils sont stables, puisque l'âme se sent parfois si lâche, et cela jusque dans les moindres choses, si timide, si peu généreuse, qu'elle n'a plus le courage de rien ? Si le Seigneur l'abandonne ainsi à sa faiblesse naturelle, c'est, j'en suis persuadée, pour son plus grand bien. Elle le comprend alors, si elle a eu quelque courage, c'était Sa Majesté qui le lui donnait. Cette vérité lui apparaît si clairement, qu'elle la laisse anéantie, et en même temps, mieux instruite de la miséricorde comme de la puissance de Dieu, puisqu'il lui a plu de les faire briller dans une si vile créature. Néanmoins, l'état habituel de l'âme est celui que j'ai dit.

6. Il y a, mes soeurs, une remarque à faire au sujet de ces grands désirs de voir Notre-Seigneur. Lorsqu'ils deviennent si pressants, il ne faut pas s'y abandonner, mais plutôt s'en distraire, si toutefois on le peut, car il y a certains désirs — et j'en parlerai plus loin — qu'il est impossible d'éloigner, comme vous le verrez. Quand il s'agit des premiers, c'est quelquefois possible car, la raison conservant sa liberté, on peut se soumettre à la volonté de Dieu et redire les paroles dont se servait saint Martin. Mais, ces désirs croissent-ils outre mesure, il faut leur donner le change. Et, en effet, de tels désirs étant d'habitude le partage de personnes déjà très avancées, le démon pourrait les exciter en nous afin de nous persuader que nous sommes de ce nombre, et il est toujours bon de marcher avec crainte. Toutefois, je suis persuadée que le démon ne pourra donner le repos et la paix que cette peine procure à l'âme ; ce qu'il excitera en elle, c'est un mouvement passionné comme en inspirent les choses du siècle. Mais ceux qui n'ont expérimenté ni l'un ni l'autre, ne sauront pas faire la différence. Croyant ces désirs une chose très précieuse, ils les entretiendront le plus possible, au grand préjudice de leur santé, car cette peine est continuelle ou du moins très commune.

7. Sachez aussi que la faiblesse du tempérament y est souvent pour beaucoup, surtout s'il s'agit de personnes si sensibles qu'un rien leur fait verser des larmes. Mille fois pour une, le démon leur fera croire que c'est le souvenir de Dieu qui les fait pleurer, et pourtant il n'en est rien. Quand pendant un temps notable, au moindre petit mot qu'on entend dire de Dieu, ou à la moindre petite pensée qu'on a de lui, voilà un flot de larmes qu'il est impossible de retenir, il se peut fort bien que cela vienne d'une humeur amassée autour du coeur, bien plus que de l'amour qu'on a pour Dieu. Et de ce fait, il y a de ces larmes dont on ne voit pas la fin. Persuadées que les larmes sont excellentes, ces personnes ne les retiennent pas ; bien plus, elles voudraient ne jamais les voir tarir et font tout ce qu'elles peuvent pour continuer à les verser.

En cela, le démon n'a pas d'autre but que de les réduire à une faiblesse qui les empêche de faire oraison et d'observer leur règle.

8. Je vous vois prêtes à me demander ce qui vous reste à faire, puisque, à m'entendre, il y a danger partout, et qu'en une chose aussi excellente que les larmes l'illusion me semble à craindre. Ne serais-je pas dans l'illusion moi-même ? Cela se peut. Croyez cependant que je ne parle pas ainsi sans avoir constaté chez plusieurs personnes que cette illusion est possible. A vrai dire, mon expérience de cela n'est pas personnelle car je ne suis pas sensible ; j'ai au contraire le coeur dur, au point que j'en éprouve parfois de la peine. Cela n'empêche pas que lorsque à l'intérieur le feu est violent, ce coeur, si dur qu'il soit, ne distille comme un alambic. Vous distinguerez parfaitement quand les larmes viendront de cette source car alors, au lieu de troubler, elles fortifient et apaisent, et rarement elles font mal. Du reste, cette illusion, quand elle existe, a cela de bon qu'elle nuit au corps seulement et non à l'âme, j'entends s'il y a de l'humilité. Mais quand il n'y aurait aucun dommage, il est toujours bon d'être sur ses gardes.

9. Ne nous imaginons pas que tout soit fait parce que nous avons beaucoup pleuré ; mais visons à beaucoup agir et à pratiquer les vertus. C'est là l'essentiel. Quant aux larmes, si Dieu les envoie sans que nous ayons rien fait pour les provoquer, très bien. Ces larmes-là arroseront notre sol aride, elles l'aideront beaucoup à porter des fruits, et d'autant plus que nous nous en occuperons moins. C'est une eau qui tombe du ciel ; elle n'a rien à voir avec celle que nous recueillons en creusant péniblement la terre. Souvent nous nous épuiserons à creuser, et nous ne trouverons pas même un filet d'eau, bien moins encore une source vive. Ainsi, mes soeurs, le meilleur, à mon avis, c'est de se mettre en la présence de Dieu, de considérer d'une part sa miséricorde et sa grandeur, de l'autre notre bassesse. Et après cela, qu'il nous envoie ce qu'il lui plaira : eau ou sécheresse. Il sait mieux que nous ce qu'il nous faut ; grâce à cela nous vivrons en repos, et le démon aura moins de facilité pour nous jouer des tours.

10. Au milieu de ces effets, en même temps pénibles et délicieux, Notre-Seigneur accorde quelquefois à l'âme certaines jubilations et une sorte d'oraison étrange, dont on ne s'explique pas la nature. Je l'indique ici, afin que, s'il vous faisait cette grâce, vous sachiez que c'est une chose qui arrive et que vous l'en bénissiez de tout votre coeur. A mon sens, c'est une union très étroite des puissances avec Dieu ; seulement elles conservent, ainsi que les sens, la liberté de jouir de leur bonheur. Mais de quoi jouissent-elles, et comment en jouissent-elles ? C'est ce qu'elles ignorent. Cela semble être de l'arabe, et pourtant, c'est la pure vérité. L'âme éprouve une joie si excessive, qu'elle voudrait n'être pas seule à la ressentir, niais la publier partout, afin qu'on l'aide à en bénir Notre-Seigneur, car c'est là que la porte un irrésistible élan. Oh ! si c'était en son pouvoir, que de fêtes elle célébrerait, quelles démonstra- tions de joie, pour faire connaître au monde entier son bonheur ! Il lui semble qu'elle s'est retrouvée elle-même et, à l'exemple du père de l'enfant prodigue, elle voudrait convier tout le monde à fêter par de splendides réjouissances l'état de sécurité dans lequel elle se trouve, du moins sur le moment. Et à mon avis, elle a bien raison car une si grande joie intérieure, procédant de la partie la plus intime de l'âme, accompagnée de tant de paix, et dont tous les élans ne vont qu'à bénir Dieu, ne peut pas venir du démon.

11. Lorsqu'une âme est dans ces transports d'allégresse, c'est beaucoup qu'elle se taise et puisse dissimuler, et il ne lui en coûte pas peu. C'est à de pareils transports que saint François était en proie, je pense, quand, rencontré par des voleurs alors qu'il poussait des cris au milieu de la campagne, il leur dit qu'il était le héraut du grand Roi. Et que d'autres saints s'enfuyaient dans les déserts pour pouvoir, comme lui, publier les louanges de Dieu ! J'en ai connu un — à en juger par sa vie, je crois pouvoir le mettre de ce nombre — qui n'agissait pas autrement. C'était le Frère Pierre d'Alcantara. Ceux qui l'entendaient parfois le croyaient fou. Oh! l'heureuse folie, mes soeurs ! Plaise à Dieu que nous en soyons toutes atteintes ! Mais quelle grâce ne vous a-t-il pas accordée en vous recevant en un lieu où, s'il vous fait une telle faveur et que vous la laissiez paraître, vous vous verrez encouragées, et non blâmées comme vous l'auriez été au milieu du monde. De tels accents y sont si rares qu'il n'est pas étonnant qu'on les désapprouve.

12. O malheureux temps ! 0 misérable existence que celle menée aujourd'hui dans le monde ! Qu'elles sont fortunées les âmes à qui l'heureux sort d'en vivre éloignées est échu en partage ! Qu'il m'est doux de temps en temps, aux heures où nous sommes réunies, de voir les soeurs faire éclater leur jubilation intérieure et bénir à l'envi Notre-Seigneur de les avoir placées en ce monastère ! Il est bien visible que ces louanges partent du fond de leurs coeurs. Je souhaiterais, mes soeurs, que cela vous arrive souvent. Il suffit du reste que l'une commence pour que les autres la suivent. Et à quoi votre langue peut-elle mieux s'employer, quand vous êtes ensemble, qu'à louer Dieu, lui que nous avons tant d'occasions de louer !

13. Daigne sa Majesté nous accorder fréquemment une telle oraison, à la fois si sûre et si avantageuse ! L'acquérir est impossible, car c'est une chose entièrement surnaturelle. Cela dure parfois une journée entière. L'âme ressemble alors à quelqu'un qui a beaucoup bu, mais non pas au point d'avoir perdu les sens, ou encore à une personne mélanco- lique, qui, sans avoir entièrement perdu la raison, a l'imagination si obnubilée par une idée, que personne ne peut l'en tirer. Ces compa- raisons sont bien grossières pour rendre compte d'une si noble cause, mais mon peu d'intelligence ne m'en fournit pas d'autres. Ce qui est certain, c'est que cette jubilation plonge l'âme dans un tel oubli d'elle- même et de toutes choses, qu'elle est incapable de penser ou de parler, si ce n'est pour donner à Dieu ces louanges, qui sont comme le fruit naturel de sa joie. Secondons cette âme, mes filles, secondons-la toutes ! Pourquoi serions-nous plus sages qu'elle ? Et où trouver plus grand bonheur ? Que toutes les créatures joignent leurs voix aux nôtres, dans tous les siècles des siècles ! Amen. Amen. Amen.

CHAPITRE 7

1. Vous vous figurerez peut-être, mes soeurs, que les âmes auxquelles le Seigneur se communique d'une manière si intime — je m'adresse à celles qui ne sont pas favorisées de ces grâces, car celles qui en sont divinement gratifiées me comprendront très bien — que ces âmes, dis-je, sont tellement sûres de jouir de Dieu éternellement, qu'elles n'ont plus aucun sujet de craindre ni de pleurer leurs péchés. Ce serait une très grave erreur. Au contraire, plus notre Dieu se montre prodigue, plus grandit la douleur des péchés commis, et je suis convaincue qu'elle ne disparaît qu'en ce séjour où rien n'est capable d'attrister.

2. Il est vrai que cette peine est plus ou moins forte selon les moments, et qu'elle se fait sentir aussi d'une façon qui n'est pas commune. L'âme, en effet, ne songe nullement au châtiment qu'elle devra subir, elle ne voit que l'ingratitude dont elle s'est rendue coupable envers Celui qui l'a comblée de bienfaits et qui mérite tant d'être servi. La munificence qu'il a déployée envers elle lui a fait beaucoup mieux connaître sa grandeur. Aussi est-elle épouvantée à la vue de l'audace dont elle s'est rendue coupable ; elle gémit de ses irrévérences, elle ne peut assez déplorer la folie insensée qui lui a fait mépriser pour des objets si vils une Majesté si auguste. Tout cela lui est beaucoup plus présent que les grâces qu'elle reçoit. Si grandes soient-elles, ces grâces, comme les autres dont il me reste à parler, lui sont apportées à certains moments comme par un fleuve aux ondes puissantes ; mais ses péchés sont pour elle comme un bourbier toujours présent, sans cesse ils lui reviennent à la mémoire, et c'est pour elle une bien lourde croix.

3. Je connais une personne' qui désirait mourir, non seulement pour voir Dieu, mais encore pour être délivrée de la peine continuelle que lui causait la vue de son ingratitude envers Celui qui s'était montré et devait se montrer encore si libéral à son égard. Elle ne croyait pas que les iniquités d'aucune créature puissent égaler les siennes, parce qu'elle ne pouvait se persuader qu'il y en ait une seule que Dieu ait aussi longtemps supportée, ni qu'il ait comblée de tant de faveurs. Quant à la crainte de l'enfer, ces âmes ne l'ont pas. Celle de perdre Dieu les jette de temps en temps, rarement toutefois, dans une angoisse très vive. Toute leur frayeur est que Dieu ne retire sa main, qu'elles ne l'offensent et ne retournent au malheureux état dans lequel elles se sont vues un moment. De leurs peines ou de leur béatitude personnelles, elles n'ont aucun souci, et si elles désirent ne pas faire un long séjour en purgatoire, c'est beaucoup plus pour ne pas être alors séparées de Dieu, qu'à cause des peines qu'elles devront y endurer.

4. Si favorisée que soit une âme, mon sentiment est qu'il ne serait pas sûr pour elle d'oublier le temps où elle s'est trouvée en un si misé­rable état. Ce souvenir, si pénible soit-il, est avantageux à bien des points de vue. Mais c'est peut-être parce que j'ai été pécheresse que j'en juge ainsi, et c'est pour cela que ma pensée se reporte sans cesse de ce côté. Celles qui auront mené une vie vertueuse n'auront pas les mêmes regrets, bien qu'à vrai dire nous fassions toujours des fautes tant que nous sommes dans ce corps mortel.

Cette peine n'est nullement adoucie par la pensée que Notre-Seigneur nous a pardonné nos péchés et les a mis en oubli ; elle augmente, au contraire, à la vue d'une bonté qui ne se lasse pas d'accorder des faveurs à une âme qui n'a mérité que l'enfer. Ce dut être là, je pense, un grand martyre pour saint Pierre et la Madeleine. Brûlant d'un si ardent amour, favorisés de tant de grâces, comprenant la grandeur et la majesté de Dieu, pareille vue devait leur être terrible et faire naître en eux les plus tendres regrets.

5. Il vous semblera aussi que des âmes qui goûtent des jouissances si élevées ne doivent plus méditer sur les mystères de la très sainte humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'elles ne s'occupent que d'aimer. C'est un sujet que j'ai traité ailleurs longuement. Il est vrai que j'ai rencontré des contradictions. On a dit que je ne connaissais pas la question, que ce sont réellement des voies par lesquelles Notre- Seigneur conduit les âmes, qu'une fois les débuts franchis, il vaut mieux ne s'occuper que de la divinité et bannir tout ce qui est corporel. Eh bien ! malgré tout, on ne me fera pas avouer que ce chemin soit bon. Il peut se faire que je me trompe, et peut-être, au fond, disons-nous tous la même chose ; mais, pour ma part, j'ai reconnu que le démon voulait m'égarer par cette voie. Et c'est précisément parce que je nie suis instruite à mes dépens, que j'ai résolu de répéter ici ce que j'ai déjà dit plusieurs fois. Mon dessein est de vous mettre sur ce point extrêmement sur vos gardes. Voyez, j'ose même vous dire de ne pas croire ceux qui vous parleraient différemment. Je vais essayer de m'expliquer mieux que je ne l'ai fait ailleurs. Si celui qui avait promis d'écrire sur cette matière s'était étendu davantage, peut-être aurait-il prouvé la justesse de ses assertions ; mais ne dire que quelques mots sur un tel sujet, et à des personnes aussi peu instruites, cela peut présenter de grands inconvénients.

6. Certaines personnes se figureront aussi qu'elles ne peuvent songer à la Passion. Mais alors, elles pourront encore moins songer à la très Sainte Vierge et aux exemples des saints, dont le souvenir cependant est pour nous si salutaire et si encourageant. Vraiment je ne sais à quoi pensent ces personnes. Vivre séparé de tout ce qui est corporel et être sans cesse embrasé d'amour, c'est bon pour les esprits angéliques ; mais ce n'est pas notre affaire, à nous qui habitons un corps mortel. Nous avons besoin de penser à ceux qui, lorsqu'ils en étaient revêtus, ont accompli pour Dieu de si magnifiques exploits, d'entrer en relation avec eux, de vivre en leur compagnie. A plus forte raison, comment nous éloignerions-nous volontairement de ce qui fait tout notre trésor et tout notre remède, la très sainte humanité de Notre-Seigneur Jésus- Christ'? Au reste, je ne peux croire que ces personnes en soient là, et sans doute elles ne se comprennent pas elles-mêmes. Mais, de cette façon, elles se nuisent et nuisent aux autres. A tout le moins, je leur affirme qu'elles n'entreront pas dans les deux dernières Demeures. Manquant du vrai guide qui est le bon Jésus, elles n'en trouveront pas le chemin ; ce sera déjà beaucoup si elles restent en assurance dans les autres. Lui-même a dit qu'il est le chemin. Il a dit aussi qu'il est la lumière, que nul ne peut aller au Père que par lui, et encore que celui qui le voit, voit son Père. On allègue que ces paroles doivent se comprendre dans un autre sens. Pour moi, je ne connais pas cet autre sens, le premier est celui que mon âme a toujours senti être le vrai, et je m'en suis très bien trouvée.

7. Il est des âmes — et beaucoup s'en sont ouvertes à moi — qui, une fois élevées par Notre-Seigneur à la contemplation parfaite, voudraient toujours y demeurer, mais cela n'est pas possible. Toutefois, il est certain qu'après cette faveur de Dieu, elles se trouvent dans l'impuissance de discourir comme auparavant sur les mystères de la passion et de la vie de Jésus-Christ. La cause, je l'ignore, mais le fait est que communément l'esprit se trouve ensuite peu capable de médi- tation. Voici peut-être d'où cela provient. Dans la méditation, tout consiste à chercher Dieu ; une fois qu'il est trouvé et que l'âme a pris l'habitude de ne plus le chercher que par les actes de la volonté, elle ne veut plus se fatiguer en faisant agir l'entendement. Je crois aussi qu'une fois la volonté enflammée, cette généreuse puissance voudrait, si c'était possible, se passer du secours de l'entendement. On ne peut l'en blâmer, et cependant ses efforts seront inutiles, surtout si elle n'a pas encore atteint les dernières Demeures. En outre, elle perdra du temps, parce que bien souvent la volonté a besoin pour s'enflammer du concours de l'entendement.

8. Notez bien ce point, mes soeurs, car il est important. Aussi je veux l'éclaircir davantage encore. L'âme désire s'employer tout entière à aimer, elle voudrait ne pas faire autre chose mais, en dépit de ses efforts, elle n'y parviendra pas. La volonté a beau ne pas être morte, le feu qui la consume d'habitude est amorti, et, pour qu'il s'embrase, il est nécessaire que quelqu'un souffle dessus. Faudra-t-il donc que l'âme demeure dans la sécheresse, attendant, comme notre père Élie 7, que le feu du ciel vienne consumer le sacrifice qu'elle fait d'elle-même à Dieu ? Non certes, car on ne doit pas compter sur des miracles. Le Seigneur en fait quand il lui plaît en faveur de cette âme, nous l'avons dit et nous le redirons encore, mais il veut que nous nous en estimions indignes, et que nous nous aidions nous-mêmes autant qu'il nous est possible. Pour moi, je suis convaincue que jusqu'au dernier soupir, à quelque sublime oraison qu'on se trouve élevé, c'est ainsi qu'il faut faire.

9. En vérité, ceux que le Seigneur a introduits dans la Septième Demeure n'ont que rarement et même presque jamais besoin de cet effort. J'en donnerai la raison en son lieu, si j'y pense. Ils ne se séparent guère de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui d'une manière admirable, selon sa divinité et son humanité tout ensemble, leur tient compagnie. Je dis donc que quand ce feu de l'amour n'est pas allumé dans la volonté et qu'on ne sent pas la présence de Dieu, il faut la chercher, comme faisait l'Épouse des Cantiques. Telle est la volonté de Notre-Seigneur. A l'exemple de saint Augustin — dans ses Méditations, je crois, ou peut-être dans ses Confessions —, demandons aux créatures qui est Celui qui les a faites, et n'attendons pas, dans la stupidité et la perte du temps, ce qui ne nous a encore été accordé qu'une fois. Au début, en effet, il peut très bien se faire qu'il se passe une année, davantage même, avant que le Seigneur nous renouvelle cette faveur. Sa Majesté a ses raisons : nous n'avons pas à nous en informer, et cela ne convien­drait pas. Nous savons par quelle voie nous pouvons contenter Dieu, c'est celle des commandements et des conseils : marchons-y avec dili­gence. Puis pensons à la vie et à la mort de Notre-Seigneur, à ses immenses bienfaits. Le reste viendra quand Dieu voudra.

10. Ces personnes répondront que de tels sujets ne peuvent fixer leur esprit, et elles auront peut-être raison d'une certaine façon, pour les motifs que j'ai indiqués plus haut. Mais vous ne l'ignorez pas, discourir avec l'entendement n'est pas la même chose que considérer les vérités que l'entendement présente à la mémoire. Vous me direz peut-être que vous ne savez ce que je veux dire, et, de fait, c'est peut-être moi qui ne sais pas m'expliquer. Je vais cependant le faire de mon mieux. J'appelle « méditation » un discours suivi de l'entendement de ce genre : nous pensons d'abord à la grâce que Dieu nous a faite en nous donnant son Fils unique, et, sans nous en tenir là, nous parcourons tous les mystères de sa glorieuse vie, ou bien nous commençons par l'oraison du Jardin, et l'entendement suit Notre-Seigneur jusqu'à ce qu'il le contemple attaché à la croix. Ou bien encore nous choisissons un mystère de la Passion : l'arrestation de Jésus, par exemple, et nous travaillons à l'approfondir, considérant en détail tout ce qui peut frapper l'esprit ou émouvoir le coeur, comme la trahison de Judas, la fuite des apôtres et le reste. C'est une oraison admirable et très méritoire.

11. Eh bien ! c'est là le mode d' oraison qu'une âme élevée aux états surnaturels et à la contemplation parfaite déclare lui être impossible, et non sans fondement. Encore une fois, j'en ignore la cause, mais il est certain que d' habitude cette âme se trouve impuissante à un pareil exercice. Ce en quoi elle aurait tort, ce serait de dire qu'elle ne peut ni s'arrêter à ces mystères ni les rappeler souvent à sa pensée, surtout aux époques où l'Église catholique les célèbre. Il n'est pas possible qu'une âme aussi gratifiée de Dieu perde le souvenir de semblables témoignages d'amour, vives étincelles, si propres à enflammer davantage celui qu'elle porte à Notre-Seigneur. Sans doute, cette âme ne s'entend pas elle-même. La vérité, c'est qu'elle comprend alors ces mystères d'une manière plus parfaite. L'entendement les lui représente si vivement et sa mémoire en reçoit une impression si profonde, que le seul aspect de Notre-Seigneur étendu à terre dans le Jardin, baigné de cette épou­vantable sueur, suffit à l'occuper, non seulement une heure, mais bien des jours. Par une simple vue, elle considère la grandeur de Celui qui souffre et l'ingratitude par laquelle nous avons répondu à cette immense douleur. La volonté aussitôt, sans tendresse de dévotion peut-être, se prend à souhaiter payer de retour un pareil bienfait, souffrir quelque chose pour Celui qui a tant souffert pour nous, avec d'autres désirs du même genre, qui occupent la mémoire et l'entendement. A mon sens, c'est là ce qui empêche l'âme de discourir d'une manière suivie sur la Passion et lui fait croire qu'elle ne peut en occuper sa pensée.

12. Si elle n'y songe pas souvent, qu'elle s'efforce de le faire, je sais que cela ne fera pas obstacle à la plus sublime oraison. Non, je n'approuve pas qu'elle renonce à s'y exercer souvent. Si, tandis qu'elle s'y applique, le Seigneur lui envoie une suspension, fort bien ; malgré elle, il la tirera des pensées qui l'occupaient. Je suis intimement persuadée que cette manière de faire n'est pas un obstacle, qu'elle favorise au contraire singulièrement toute espèce de bien. Ce qui ferait obstacle, ce seraient les grands efforts pour discourir de la manière indiquée en premier lieu. Je suis même portée à croire qu'une âme qui a été élevée plus haut n'en sera pas capable. 11 se peut cependant qu'elle le soit car Dieu conduit les âmes par bien des voies diverses. Il reste vrai qu'on ne doit pas condamner ceux qui ne peuvent aller par celle de la méditation, ni les juger incapables de profiter des précieux avantages que renferment les mystères de Jésus-Christ, notre Bien. Nul ne me persuadera qu'y renoncer soit le bon chemin, si spirituel qu'il soit.

13. Voici ce qui arrive aux âmes qui commencent, et même à celles qui sont assez avancées. Elles ne sont pas plus tôt parvenues à l'oraison de quiétude, elles n'ont pas plus tôt savouré les délices et les consolations divines, que persévérer toujours dans cette jouissance leur semble souverainement désirable. Eh bien ! si elles veulent m'en croire, elles ne s'y absorberont pas à ce point, comme je l'ai dit ailleurs. La vie est longue, et les peines s'y rencontrent en grand nombre. Pour les supporter comme il faut, nous avons besoin de considérer comment Jésus-Christ, notre modèle, comment ses apôtres et ses saints les ont supportées. C'est une excellente compagnie que celle du bon Jésus, ne nous séparons pas de lui, non plus que de sa très Sainte Mère. Il prend un extrême plaisir à nous voir compatir à ses douleurs, bien que pour cela _il nous faille quelquefois perdre de notre consolation et de notre joie spirituelle. Du reste, mes filles, les délices ne sont pas une chose si continuelle dans l'oraison qu'il n'y ait du temps pour tout. Si l'une de vous me disait qu'elle en jouit à perpétuité et que, ainsi elle ne peut jamais s'appliquer à ces mystères, je considérerais son état comme suspect. Faites de même, efforcez-vous de vous affranchir de cette erreur et de sortir de cette ivresse. Et si vous n'y parvenez pas, parlez-en à la prieure, afin qu'elle vous donne un emploi si absorbant qu'il vous tire de ce péril, car, à supposer qu'un tel état se prolonge, votre tête et votre raison seront, à tout le moins, bien exposées.

14. Je crois avoir fait comprendre combien il importe, même aux plus spirituels, de ne pas s'éloigner tellement des objets corporels, qu'ils en viennent à redouter jusqu'à la sainte Humanité. On allègue ici cette parole que Notre-Seigneur dit à ses disciples qu'il leur était avantageux qu'il s'en aille". Pour moi, je ne saurais le supporter. A coup sûr, il ne l'adressa pas à sa très Sainte Mère. Elle était trop ferme dans la foi ; elle savait qu'il était Dieu et homme à la fois, et bien qu'elle lui ait porté plus d'amour que tous les autres, c'était d'une manière si parfaite, que sa présence ne pouvait que lui faire du bien. Mais sans doute la foi des apôtres n'était pas alors aussi affermie qu'elle le fut plus tard et que la nôtre doit l'être maintenant. Encore une fois, mes filles, je regarde ce chemin comme dangereux. Le démon pourrait en venir jusqu'à nous faire perdre la dévotion au très saint sacrement.

15. Mon erreur, il est vrai, n'alla pas jusque-là; seulement, je ne prenais plus tant de plaisir à penser à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et j'essayais de m'entretenir dans ce transport, en attendant le retour des délices spirituelles. Je reconnus ensuite clairement que je me trompais. Comme je ne pouvais en jouir toujours, mon esprit allait errant d'un côté et de l'autre, et mon âme ressemblait à un oiseau qui voltige sans trouver où se poser ; je perdais beaucoup de temps, je n'avançais pas dans les vertus et ne faisais aucun progrès dans l'oraison. Je n'en comprenais pas la cause, et je ne l'aurais jamais comprise, je crois, tant je croyais faire merveille, si un serviteur de Dieu, auquel je m'ouvris de mon oraison, ne m'avait éclairée. Je vis clairement depuis à quel point je faisais fausse route, et je ne pouvais assez déplorer qu'il fut un temps où je ne comprenais pas qu'on ne pouvait rien gagner à pareille perte. Quand bien même je le pourrais, je ne veux aucun bien qui ne soit acquis par Celui de qui nous sont venus tous les biens. Amen.

CHAPITRE 8

1. Pour mieux éclairer, mes soeurs, la vérité de ce que je viens de dire, et comment plus une âme avance, plus elle vit dans la compagnie de notre bon Jésus, il sera bon de vous faire voir comment, lorsqu'il plaît à sa Majesté, nous ne pouvons pas ne pas marcher toujours avec lui. C'est ce qui ressort clairement des diverses manières dont il se communique à nous et nous témoigne son amour. Ce sont des apparitions et des visions vraiment admirables que je veux vous rapporter, afin que, s'il vous accordait une grâce de ce genre, vous n'en soyez pas effrayées. Le Seigneur permettra peut-être que je réussisse à en donner une légère idée. Et quand ce serait d'autres que nous qu'il en grati- fierait, bénissons-le grandement de ce qu'il veut bien se communiquer ainsi à ses créatures, lui dont la majesté et la puissance sont infinies.

2. Voici donc ce qui arrive. Alors qu'on ne songe nullement à recevoir une semblable grâce, qu'il n'est jamais venu à l'esprit qu'on ait pu la mériter, on sent auprès de soi Jésus-Christ Notre-Seigneur, sans pourtant le voir ni avec les yeux du corps ni avec ceux de l'âme. C'est ce qu'on appelle « vision intellectuelle », je ne sais pourquoi. J'ai vu la personne à qui Dieu accorda cette faveur, avec d'autres dont je parlerai plus loin, bien en peine au début, parce que, rien ne frappant sa vue, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Et cependant, elle comprenait si clairement que Celui qui se montrait à elle de cette façon était Jésus-Christ Notre-Seigneur, que le doute lui était impossible. Je veux dire qu'elle ne pouvait douter de la réalité de la vision. Mais venait- elle de Dieu ou n'en venait-elle pas, voilà ce qu'elle se demandait avec inquiétude, bien que les grands effets produits la portent à croire que Dieu en était l'auteur. Jamais elle n'avait entendu parler de vision intellectuelle ni pensé qu'il y en ait. Ce dont elle se rendait parfai- tement compte, c'est que Celui qui était là présent était le même qui lui parlait souvent de la manière indiquée plus haut. Avant cette dernière faveur, elle ne savait pas qui lui parlait, elle entendait seulement les paroles.

3. Je sais encore que cette personne, inquiète à ce sujet — car ces sortes de visions, au lieu de passer rapidement comme les visions imaginaires, durent longtemps et parfois plus d'un an —, s'en alla toute désolée trouver son confesseur. Ce dernier lui demanda comment, ne voyant rien, elle pouvait savoir que c'était Notre-Seigneur; il lui demanda aussi quel était son visage. Elle répondit qu'elle l'ignorait, qu'elle ne voyait pas de visage et ne pouvait rien dire de plus : elle savait seulement très bien que c'était Celui qui lui parlait d'ordinaire et qu'il n'y avait pas là un jeu de l'imagination.

On eut beau par la suite lui suggérer sur ce point des craintes très vives, douter ne lui était guère possible, surtout quand Notre-Seigneur lui disait « Ne crains pas, c'est moi. » Ces paroles avaient une telle force, que sur le moment elle ne pouvait en douter. Une si excellente compagnie la remplissait de courage et de joie ; elle y trouvait un puissant secours pour penser continuellement à Dieu et se garder très soigneu- sement de tout ce qui aurait pu déplaire à Celui dont le regard lui semblait toujours posé sur elle. Voulait-elle s'adresser à Notre-Seigneur, soit pendant l'oraison, soit à d'autres moments, chaque fois elle le trouvait si près, qu'il ne pouvait pas ne pas l'entendre. Quant à ses paroles, elle ne les entendait pas selon son désir, mais à l'improviste, et seulement lorsque cela était nécessaire. Elle sentait qu'il se tenait à son côté droit, et cela, non par une de ces marques sensibles qui nous font savoir qu'une personne est près de nous, mais d'une autre manière, bien plus délicate et qu'on ne peut expliquer. Néanmoins, la certitude est la même, ou plutôt, de beaucoup supérieure. Dans le premier cas, on pourrait se figurer voir ; dans le second, c'est impossible. Les trésors dont cette grâce enrichit l'âme, et les effets intérieurs qu'elle produit ne permettent pas de l'attribuer à la mélancolie. Le démon non plus ne pourrait procurer un si grand bien ; l'âme ne sentirait pas une paix si profonde, des désirs si constants de plaire à Dieu, un si grand mépris de tout ce qui ne la mène pas à lui. Plus tard, la vérité de la vision s'affirmant de plus en plus clairement, on reconnut évidemment que ce n'était pas l'oeuvre du démon.

4. Et malgré tout, cette personne, je le sais, éprouvait par moments des craintes très vives ; d'autres fois, elle était dans une confusion inexprimable, se demandant d'où lui venait un si grand trésor. Nous ne faisions tellement qu'un. elle et moi, qu'il ne se passait rien dans son âme dont je n'aie connaissance ; ainsi, mon témoignage est ici entièrement recevable, et tout ce que je vous dirai d'elle, vous pourrez le tenir pour vrai.

Cette grâce apporte avec elle, à un degré très élevé, la confusion et l'humilité, tandis que l'action du démon aurait des effets absolument contraires. Il est si manifeste qu'elle vient de Dieu et qu'aucune habileté humaine ne pourrait rien produire de tel, que l'âme ainsi favorisée se trouve dans l'impossibilité absolue d'y voir un bien qui lui soit propre : il est clair pour elle que c'est un don divin. Tout inférieure qu'elle est, selon moi, à d'autres déjà mentionnées, cette faveur apporte une connaissance spéciale de Dieu. Puis, de cette présence continuelle de Notre-Seigneur naissent une grande tendresse d'amour pour lui, des désirs de s'employer tout entière à son service, désirs bien supérieurs encore à ceux dont on a parlé, enfin une très grande pureté de cons­cience, la présence de Celui qui se tient auprès d'elle rendant l'âme attentive aux moindres choses. Nous savons très bien, certainement, que Dieu est présent dans toutes nos actions, mais nous sommes ainsi faits, que souvent cette pensée nous échappe. Ici, un tel oubli est impos­sible, parce que le divin Maître qui est à ses côtés tient l'âme en éveil. J'ajoute que les autres faveurs énoncées plus haut sont beaucoup plus fréquentes, parce que l'âme est presque toujours dans l'amour actuel de Celui qu'elle voit ou sent auprès d'elle.

5. Enfin, le profit que l'âme retire de cette grâce montre bien qu'elle est immense et d'une inestimable valeur ; aussi en témoigne-t-elle toute sa reconnaissance à Celui qui l'en favorise si gratuitement, et elle ne l'échangerait contre aucun des trésors ou des plaisirs de la terre. Quand il plaît au Seigneur que l'âme en soit privée, elle se trouve bien seule, mais tous les efforts qu'elle pourrait faire pour retrouver cette divine compagnie ne lui serviraient guère : c'est un don que Dieu fait quand il veut et qu'on est impuissant à se procurer. Quelquefois la présence est celle d'un saint, et l'on en retire également un grand fruit.

6. Vous me direz : « Mais si l'on ne voit rien, comment sait-on que c'est Jésus-Christ, ou sa glorieuse Mère, ou un saint ? » C'est ce que l'âme est incapable d'expliquer ; elle ne sait pas comment elle le sait, et cependant elle en a une certitude absolue. Quand c'est Notre-Seigneur et qu'il nous parle, cela se conçoit encore ; mais quand c'est un saint qui ne parle pas et que Dieu ne place là, semble-t-il, que pour assister l'âme et lui tenir compagnie, c'est bien plus surprenant. Il y a encore d'autres phénomènes spirituels qu'on ne peut rendre par des paroles, ce qui montre combien notre nature est peu apte à saisir les grandes merveilles de Dieu, puisqu'elle n'est pas même capable de comprendre celles-là. Que les âmes en qui Dieu les opère se contentent de les admirer et d'en bénir sa Majesté ! Ah ! qu'elles lui en rendent les plus vives actions de grâces ! C'est un cadeau d'autant plus estimable qu'il n'est pas donné à tous. L'âme doit s'efforcer de rendre à Dieu des services d'autant plus grands, qu'il lui accorde pour cela des secours nombreux. Du reste, elle n'en conçoit pas une meilleure opinion d'elle-même ; elle est persuadée, au contraire, que de toutes les créatures qui vivent sur la terre, elle est celle qui sert le moins son Dieu. C'est qu'il lui semble y être plus obligée que personne. Aussi chaque faute qu'elle commet lui transperce-t-elle les entrailles, et certes, ce n'est pas sans raison.

7. Celle d'entre vous que le Seigneur conduirait par ce chemin pourra reconnaître, aux effets indiqués plus haut, que ce n'est ni une trom­perie ni une imagination. Je le répète, si la vision venait du démon, je ne crois pas possible qu'elle dure si longtemps, avec un si notable profit pour l'âme et au milieu d'une si grande paix intérieure. Non, ce n'est pas ainsi que notre ennemi procède. Un être aussi méchant ne saurait, quand il le voudrait, faire un si grand bien ; sur-le-champ, on sentirait s'élever en soi des vapeurs de propre estime et la persuasion qu'on vaut mieux que les autres. De plus, cette union continuelle de l'âme avec Dieu, cette application à penser à lui, mettraient le démon dans une telle rage, qu'après une tentative de ce genre, il n'y revien­drait guère. Enfin, Dieu est trop fidèle pour le laisser prendre un tel pouvoir sur une âme qui n'a d'autre ambition que celle de lui plaire et de donner sa vie pour son honneur et pour sa gloire. Il aurait soin de la détromper rapidement.

8. Mon thème est et sera toujours celui-ci : du moment que l'âme éprouve les effets que j'ai montré être ceux des faveurs divines, Notre-Seigneur aura beau permettre au démon de l'attaquer, il la fera sortir de l'épreuve avec avantage et couvrira son ennemi de confusion. Ainsi, mes filles, je le répète, si l'une de vous marche dans cette voie, qu'elle ne se laisse pas épouvanter. Ce n'est pas qu'il ne soit pas bon de craindre et de marcher avec plus de circonspection. Il faut aussi se garder de croire qu'étant l'objet de semblables faveurs on peut se négliger. Une disposition si éloignée de celles que j'ai indiquées montrerait qu'elles n'ont pas Dieu pour auteur. Il sera bon aussi au début d'en parler, sous le secret de la confession, à un théologien éminent — car c'est d'eux que doit nous venir la lumière —, ou bien à un homme très avancé dans la spiritualité, si on peut le rencontrer. A supposer que la spiritualité ne soit que médiocre, choisissons de préférence un grand théologien. Le meilleur sera encore, si la chose est possible, de consulter l'un et l'autre. S'ils vous disent que c'est un effet de l'imagination, ne vous tourmentez pas, car un tel effet ne peut faire ni grand bien ni grand mal à votre âme ; recommandez-vous à la divine Majesté, et suppliez-la de ne pas permettre que vous soyez trompée. Si l'on vous dit que c'est l'oeuvre du démon, ce sera plus pénible ; mais un homme de doctrine ne vous le dira pas, s'il constate les effets que j'ai signalés. Et quand bien même il vous le dirait, le divin Maître qui se tient auprès de vous vous consolera et vous rassurera, je le sais ; et même il éclairera peu à peu ce directeur, afin que vous en receviez la lumière.

9. S'agit-il d'un homme adonné à l'oraison, mais ne marchant pas par cette voie, il s'effraiera aussitôt et condamnera tout. C'est pour cela que je vous conseille de vous adresser à un grand théologien qui soit en même temps, si c'est possible, versé dans la spiritualité. La prieure devra y aider. En admettant même que l'âme dont il s'agit lui semble en sûreté, parce qu'elle pratique la vertu, il y a obligation pour elle à lui procurer cet entretien ; ce sera une sécurité pour l'une et pour l'autre. Mais une fois ces consultations faites, il faut se tenir en repos et ne pas les multiplier, car parfois le démon inspire sans motif des craintes excessives, qui portent !'âme à ne pas se contenter d'une seule décision. Cela arrive surtout si le confesseur manque d'expérience, si on le voit craintif et si lui-même incline l'âme à s'en ouvrir fréquemment. Ce qu'il fallait tenir très secret tombe ainsi dans le domaine public, et voilà une âme persécutée et tourmentée. Tandis qu'elle croit ces choses bien cachées, elle découvre qu'elles sont connues de tous : de là mille ennuis pour elle, et peut-être même, compte tenu de l'époque où nous vivons, pour l'Ordre tout entier. Une grande prudence est donc nécessaire ; j'en fais aux prieures la recommandation insistante.

10. Elles ne doivent pas non plus se figurer que pour être favorisée de grâces de ce genre une soeur en soit meilleure que les autres. Le Seigneur conduit chacune comme il le juge nécessaire. Ces faveurs, si l'on y répond, peuvent aider à devenir une vraie servante de Dieu, mais parfois ce sont les plus faibles que le Seigneur conduit par ce chemin. Il ne faut donc ni approuver ni condamner, mais considérer la vertu. Celle-là sera la plus sainte qui servira Notre-Seigneur avec plus de mortification, d'humilité et de pureté de conscience. Quant à avoir une entière certitude, il ne faut pas l'espérer ici-bas, mais attendre que le vrai Juge rende à chacun ce qui lui est dû. Nous verrons alors avec surprise combien son jugement est différent de nos appréciations d'ici-bas. Qu'il soit à jamais béni ! Amen.

CHAPITRE 9

1. Venons-en maintenant aux visions imaginaires. On dit que le démon peut plus facilement y mettre du sien que dans les précédentes, et il doit en être ainsi. Cependant, quand elles viennent de Notre-Seigneur, elles me semblent d'une certaine façon plus profitables, parce qu'elles sont plus en harmonie avec notre nature ; j'excepte pourtant celles que Dieu accorde dans la dernière Demeure, parce qu'il n'y en a pas qui s'en approchent.

2. La vision de Notre-Seigneur, dont je vous ai parlé au chapitre précédent, peut être représentée ainsi. Nous avons, dans une cassette d'or, une pierre précieuse d'une immense valeur et douée, en outre, de propriétés admirables. Nous sommes parfaitement sûrs qu'elle est là, bien que nous ne l'ayons jamais vue, et nous expérimentons sa vertu quand nous la portons sur nous. Quoiqu'elle nous soit toujours restée cachée, nous en faisons grand cas, parce qu'elle nous a délivrés de plusieurs maladies qu'elle a la propriété de guérir. Cependant, nous n'osons la regarder ni ouvrir la cassette qui la renferme. D'ailleurs, nous ne le pourrions pas : le secret qui permet de l'ouvrir n'est connu que du maître du joyau, qui, tout en nous le prêtant pour notre utilité, a gardé la clé de la cassette, parce qu'elle reste sa propriété. Il l'ouvrira quand il lui plaira de nous montrer la pierre ; il nous la reprendra même lorsqu'il le trouvera bon, et de fait il agit ainsi.

3. Poursuivons maintenant la comparaison. Quelquefois, il plaît au maître de la cassette de l'ouvrir soudain, pour la satisfaction de celui auquel il l'a prêtée. Évidemment, ce dernier éprouvera ensuite une joie très vive au souvenir du merveilleux éclat de la pierre, et son aspect demeurera gravé dans sa mémoire. C'est précisément ce qui arrive dans les visions dont je parle. Notre-Seigneur veut-il favoriser tout particulièrement une âme, il lui découvre clairement sa sainte Humanité sous la forme qu'il juge appropriée, se montrant tel qu'il était quand il vivait dans le monde, ou bien après sa résurrection. Quoique la vision ait la rapidité de l'éclair, cette glorieuse image demeure tellement empreinte dans l'ima­gination, qu'à mon avis elle ne pourra s'en effacer jusqu'au jour où cette sainte Humanité se montrera à découvert, pour se laisser posséder sans fin.

4. Bien que je me serve du terme « image », il faut savoir que cette image ne donne pas l'effet d'un tableau. A celui qui la voit, elle paraît véritablement vivante. Quelquefois, elle parle à l'âme et lui découvre même de grands secrets. Mais, sachez-le bien, si cette apparition se prolonge un certain temps, il n'est pas plus possible d'y attacher ses regards que de les fixer sur le soleil ; aussi la vision en est-elle toujours très rapide. Ce n'est pas cependant que son éclat fatigue la vision inté­rieure, comme le soleil fatigue la vision corporelle. Je dis la vision intérieure, car ici c'est elle qui perçoit tout. Quant aux visions qui se perçoivent avec les yeux du corps, je ne saurais rien en dire, parce que cette personne, dont je peux parler en toute connaissance de cause, n'en a jamais eu de semblables, et qu'il est difficile de donner une notion exacte de ce dont on n'a pas l'expérience. La splendeur de Celui qui se montre alors est comme une lumière infuse, semblable à celle du soleil s'il était couvert d'un voile aussi transparent que le diamant, à supposer qu'un pareil voile puisse exister. Son vêtement ressemble à de la batiste. Lorsque Dieu accorde une semblable vision à une âme. elle entre presque toujours en extase, parce que sa bassesse ne peut supporter une vue qui inspire tant d'effroi.

5. Ce n'est pas sans raison que je parle d'effroi. Sans doute, l'objet qui se présente aux regards est d'une beauté ravissante et qui dépasse tout ce que l'imagination en mille années, ou l'entendement avec tous ses efforts, pourraient se représenter, et cependant sa présence porte avec elle une majesté si souveraine, que l'âme est saisie de frayeur. Certes, il n'y a pas lieu de demander ici comment elle peut savoir, sans que personne le lui ait dit, qui est Celui qui se découvre à elle : il se fait suffisamment connaître comme le Maître du ciel et de la terre. Pour les rois d'ici-bas, rien de tel. Qu' ils paraissent sans leur suite, et que l'on ne déclare pas qui ils sont, on en fera bien peu de cas.

6. O Seigneur ! Que les chrétiens vous connaissent mal ! Et qu'il sera terrible ce dernier jour où vous viendrez pour nous juger, puisque alors que vous venez traiter familièrement avec votre épouse, votre vue inspire tant d'effroi ! Que se passera-t-il, ô mes filles, quand d'une voix sévère, il fera retentir ces paroles : Allez, les maudits de mon Père.

7. Puisse la grâce accordée par Dieu à une âme nous graver cette pensée dans l'esprit ! Ce ne sera pas pour nous un mince avantage. Saint Jérôme, tout saint qu'il était, ne s'en séparait pas. Si nous faisons de même, les souffrances qui découlent des austérités de notre Règle ne nous sembleront plus rien. Et quand elles dureraient longtemps, ce n'est toujours qu'un moment en comparaison de l'éternité. Je vous l'affirme, toute misérable que je suis, l'effroi que m'ont inspiré les tourments de l'enfer n'a jamais rien été au prix de cette pensée, qu'un jour les damnés les verront pleins de courroux, ces yeux si beaux, si doux, si cléments, de Notre-Seigneur ! Cette seule pensée faisait défaillir mon coeur, et toute ma vie il en a été ainsi. Quel effroi ne doit donc pas éprouver, si l'on y songe, la personne qui a été favorisée des visions dont on parle, puisque l'émotion que ces visions lui causent la prive déjà de sentiment ! C'est sans doute pour cela que le Seigneur fait alors entrer en extase. Par là, il vient en aide à la faiblesse de l'âme et lui permet de s'unir à sa grandeur, dans cette divine et très haute communication.

8. Quand l'âme peut considérer longtemps Celui qui se montre à elle, je ne crois pas que ce soit une vision. C'est plutôt une représentation produite par un grand effort d'imagination, et la figure ainsi évoquée sera comme morte, en comparaison de celle dont je parle.

9. Il est des personnes — j'en ai connu, non pas trois ou quatre, mais un grand nombre — qui, par suite de la faiblesse de leur imagination ou de l'activité de leur entendement, ou de je ne sais quelle autre raison, se trouvent tellement remplies des fantômes de l'imagination, qu'elles croient voir réellement tout ce qu'elles pensent. Si elles avaient eu de vraies visions, elles reconnaîtraient à n'en pas douter qu'elles sont dans l'erreur. Comme ce sont elles-mêmes qui font naître au moyen de l'imagination ce qu'elles croient voir, aucun bon effet n'est produit. Elles demeurent même beaucoup plus froides que si elles considéraient quelque dévote image. Évidemment, tout cela n'a aucune importance ; le souvenir d'ailleurs s'en efface bien plus vite encore que celui d'un songe.

10. Dans les visions dont nous parlons, il en va bien autrement. Alors que l'âme est très loin de s'attendre à voir quelque chose, que la pensée ne lui en est même pas venue, soudain l'apparition tout entière se présente à elle, bouleversant les puissances et les sens, les remplissant de frayeur et de trouble, pour les faire jouir aussitôt après d'une paix délicieuse. De même qu'au moment où saint Paul se vit renversé par terre il y eut dans le ciel comme un fracas de tempête', de même ici une violente commotion se produit dans notre monde intérieur ; mais, je le répète, au bout d'un instant, tout rentre dans le calme et l'âme se trouve instruite de certaines vérités si élevées, qu'elle n'a plus besoin de maître. Sans aucun effort de sa part, la vraie Sagesse lui a ouvert l'intelligence. L'âme conserve pendant un certain temps une telle certitude que cette grâce est de Dieu, qu'on aurait beau lui affirmer le contraire, elle ne pourrait concevoir la moindre crainte d'avoir été trompée. Par la suite, le confesseur cherche-t-il à lui en inspirer, Dieu la laisse hésiter un peu et se demander si, à cause de ses péchés, le confesseur n'aurait pas raison, et cependant elle n'arrive pas à le croire.

Il en est alors comme dans les tentations contre la foi, ainsi que je l'ai dit ailleurs : le démon peut bien troubler l'âme, mais non l'empêcher de rester ferme dans sa croyance. Ici, de même, plus l'âme est combattue, plus elle s'affermit dans la conviction que le démon ne pourrait l'enrichir de si grands biens. C'est du reste parfaitement exact, car le pouvoir de cet ennemi sur l'intérieur de l'âme ne va pas jusque-là. Il pourra bien offrir certaines représentations, mais ce ne sera jamais avec cette vérité, cette majesté, ces admirables effets.

11. Comme les confesseurs ne voient pas tout cela et que peut-être la personne favorisée de ces grâces ne saura pas l'exprimer, ils craignent, et à juste titre : effectivement, on doit se tenir sur la réserve, attendre que le temps permette de juger de ces apparitions sur leurs fruits, enfin observer soigneusement si elles laissent l'âme dans l'humilité et si elles la fortifient dans la pratique des vertus. Est-ce le démon qui agit, il se trahira rapidement, et on le surprendra dans mille mensonges. Un confesseur expérimenté et qui a reçu lui-même des grâces de ce genre, verra bien vite ce qu'il en est. D'après la relation même qui lui sera faite, il reconnaîtra parfaitement si l'action est de Dieu, de l'imagination ou du démon, surtout s'il a reçu de sa Majesté le don de discerner les esprits. Avec ce don et de la doctrine, quand bien même l'expérience lui ferait défaut, il portera un jugement sûr.

12. Ce qui est absolument nécessaire, mes sœurs, c'est que vous soyez extrêmement franches et sincères avec votre confesseur, je ne dis pas quand vous lui déclarez vos péchés, car c'est alors évident, mais quand vous lui rendez compte de votre oraison. Autrement, je ne réponds pas que vous alliez droit, ni que ce soit Dieu qui vous instruise. Dieu aime beaucoup que nous agissions envers celui qui tient sa place avec autant de sincérité et de clarté qu'envers lui-même, que nous ayons le désir de lui faire connaître nos moindres pensées, et, à plus forte raison, nos actes. Lorsque vous en serez là, ne vous troublez pas et ne vous inquiétez pas. Quand bien même ces visions ne seraient pas de Dieu, pourvu que vous ayez de l'humilité et une bonne conscience, elles ne vous nuiront pas. Sa Majesté sait tirer le bien du mal, et, par où le démon voulait nous faire perdre, vous gagnerez. Persuadées que c'est Dieu qui vous accorde de si grandes grâces, vous ferez tous vos efforts pour lui plaire davantage et pour avoir toujours son image présente à l'esprit.

C'est ce qui faisait dire à un grand théologien que si le démon qui est un grand peintre, lui mettait devant les yeux une image de Notre: Seigneur parfaitement ressemblante, il n'en serait pas fâché, parce qu'il s'en servirait pour croître en dévotion et lui ferait ainsi la guerre au moyen de ses propres malices. Et il ajoutait : qu'un peintre soit un mauvais homme, son tableau n'en a pas moins droit à notre considé­ration, s'il représente Celui qui est tout notre Bien.

13. Aussi blâmait-il sévèrement le conseil donné par quelques-uns' d'accueillir par un geste de mépris toute vision de cette nature qui vien­drait s'offrir aux regards, parce que, disait-il, partout où nous voyons l'image de notre Roi, nous devons lui porter respect. Je trouve qu'il raisonnait fort justement. Si, dans ce monde, un ami ne pourrait voir sans chagrin mépriser le portrait de son ami, à combien plus forte raison devons-nous révérer tout crucifix ou toute autre image de notre sou­verain Monarque ! Bien que je l'aie déjà dit ailleurs, je me plais à le répéter ici, car j'ai connu une personne qu'un tel conseil avait plongée dans l'affliction. Je ne sais en vérité de qui vient une pareille invention. Elle ne sert qu'à tourmenter une pauvre âme qui, se croyant perdue si elle n'obtempère pas aux avis de son confesseur, ne manque pas de lui obéir sur ce point. Si l'on vous donne un tel conseil, mes filles, je vous engage, moi, à ne pas le suivre, mais à représenter humblement à votre confesseur ce que je viens de dire. Pour ma part, les raisons si remplies de sagesse qui me furent alors données m'ont laissée plei­nement convaincue.

14. Un des grands avantages que l'âme retire de cette divine faveur est le suivant. Lorsqu'elle pense à Notre-Seigneur, à sa vie, à sa Passion, le souvenir de son visage si doux, si beau, la remplit de consolation, de même qu'ici-bas, quand nous avons vu le visage d'une personne qui nous comble de bienfaits, nous pensons à elle avec plus de plaisir que si nous ne l'avions jamais connue. Oui, je vous l'assure, un si doux souvenir apporte une bien vive consolation et le plus grand profit.

On y trouve beaucoup d'autres trésors ; mais ayant déjà tant parlé des effets que produisent ces visions et devant y revenir plus loin, je ne veux ni me fatiguer ni vous fatiguer davantage. J'ai seulement une recommandation pressante à vous faire. Lorsque vous saurez ou que vous entendrez dire que Dieu fait ces sortes de grâces à certaines âmes, ne lui demandez pas et ne désirez jamais qu'il vous conduise par cette voie ; bien qu'elle vous paraisse excellente et qu'elle mérite effecti­vement toute notre estime, tout notre respect. Cela ne convient pas, pour plusieurs raisons. La première, parce qu'il y a un manque d'humilité à vouloir obtenir ce que l'on n'a pas mérité. A mon avis, quiconque forme un tel désir, montre qu'il n'est pas très bien pourvu de cette vertu. De même qu'il ne vient pas à l'idée d' un pauvre paysan de vouloir être roi, et que sa bassesse même lui fait juger la chose impossible, ainsi une âme humble est à cent lieues de prétendre à rien de semblable. Pour moi, je suis persuadée que dans une pareille disposition, on ne les recevra jamais, car, avant de les accorder, Dieu donne toujours une grande connaissance de soi-même. Et comment, avec de telles préten­tions, être intimement convaincu qu'il use d'une grande miséricorde en ne nous précipitant pas dans l'enfer ? La deuxième raison, c'est qu'en pareil cas on est déjà dans l'illusion ou en grand danger d'y être, parce qu'il suffit au démon de trouver la moindre petite porte ouverte, pour nous jouer mille mauvais tours. La troisième, c'est que du moment que le désir est violent, l'imagination se met de la partie. Et alors, on se figure voir ou entendre ce que l'on souhaite, de même qu'on rêve la nuit de ce que l'on a désiré et poursuivi pendant le jour. La quatrième, c'est qu'il est très téméraire de vouloir choisir sa voie, alors que l'on ignore celle qui nous convient. Abandonnons au Seigneur, qui nous connaît parfaitement, le soin de nous conduire par celle qui nous est la plus avantageuse, et laissons-le accomplir en tout sa volonté. Cinquième raison. Pensez-vous que les épreuves des personnes que le Seigneur favorise de ces grâces soient légères ? Non, certes. Elles sont très grandes, au contraire, et de bien des sortes. Qui vous dit que vous seriez capables de les supporter ? Sixième raison. Peut-être trouverez- vous une perte là où vous pensiez trouver un gain, comme il advint à Saül pour avoir été roi.

16. Enfin, mes soeurs, il y a bien d'autres raisons encore. Croyez- moi, le plus sûr est de ne vouloir que ce que Dieu veut. Il nous connaît mieux que nous ne nous connaissons, et il nous aime. Remettons-nous entre ses mains, afin que sa volonté s'accomplisse en nous. Si, d'une résolution inébranlable, nous nous tenons à cela, nous ne pourrons pas nous égarer. Et puis, remarquez bien ceci : pour recevoir beaucoup de faveurs de ce genre, une âme ne mérite pas plus de gloire, mais elle est contrainte, au contraire, à servir plus parfaitement Celui dont elle reçoit davantage. L'acquisition des mérites est un bien dont le Seigneur ne nous prive jamais, et qui est toujours à notre disposition. Il y a un grand nombre d'âmes saintes qui ne savent pas ce que c'est que de recevoir ces grâces, et d'autres, qui ne sont pas saintes, les reçoivent. Enfin, ne vous imaginez pas que cela soit continuel ; souvent, pour une seule de ces faveurs, le Seigneur envoie un grand nombre d'épreuves. Du reste, l'âme ne se préoccupe pas de savoir si elles se renouvel- leront, mais comment elle pourra les payer de retour.

17. J'avoue qu'elles sont d'un merveilleux secours pour obtenir les vertus dans un degré de perfection si élevé, mais celui qui les acquerra péniblement par son travail méritera bien davantage. Je connais une personne, ou plutôt deux — l'une était un homme — qui avaient reçu de Dieu plusieurs de ces grâces. Eh bien ! l'un et l'autre désiraient avec tant d'ardeur servir sa Majesté à leurs dépens et sans toutes ces délices, ils avaient une si grande soif de souffrir, qu'ils se plaignaient à Notre-Seigneur de les leur accorder, et si la chose avait été en leur pouvoir, ils les auraient refusées. Je parle des délices que Dieu fait goûter dans la contemplation et non des visions elles-mêmes, car ces âmes voient trop bien le profit qu'elles en retirent et l'estime à leur accorder.

18. Il est vrai que ces désirs, autant que je peux en juger, sont également surnaturels, et le partage d'âmes embrasées d'amour, qui brûlent de montrer à Dieu qu'elles ne sont pas à la solde. Oui, je le répète, ce n'est jamais la pensée de la récompense future qui les stimule à servir Dieu : elles ne songent qu'à satisfaire l'amour, dont le propre est d'agir toujours et de toutes les manières. Si elles le pouvaient, elles inventeraient des moyens de se consumer en lui, et, à supposer que la plus grande gloire de Dieu demande qu'elles soient à jamais anéanties, elles y consentiraient de très grand coeur. Louange sans fin à notre Dieu, qui, en s'abaissant jusqu'à traiter avec de misérables créatures, se plaît à faire éclater sa grandeur ! Amen.

CHAPITRE 10

1. Notre-Seigneur, dans ces apparitions, se communique à l'âme de bien des manières. Tantôt il choisit le moment où elle est dans l'affliction, tantôt celui où elle se trouve menacée d'une grande épreuve ; quelquefois, il semble que sa Majesté veuille simplement prendre ses délices en elle et la combler de délices. Je ne vois pas de raison de préciser tout cela en particulier. Mon dessein est d'indiquer seulement, autant que j'en ai reçu l'intelligence, les grâces diverses qui se rencon- trent dans cette voie, afin de vous faire saisir en quoi elles consistent et quels effets elles produisent. De la sorte, nous ne prendrons pas pour des visions chacune de nos imaginations. Et puis, quand il s'agira de visions réelles, les sachant possibles, vous ne vous laisserez aller ni au trouble ni au chagrin. Le démon a tout à la fois grand intérêt et grand plaisir à jeter une âme dans la désolation et l'inquiétude, parce que dans cet état, il le voit fort bien, elle devient incapable de s'employer tout entière à aimer et à bénir Dieu.

Sa Majesté se communique encore aux âmes par d'autres voies, beaucoup plus élevées, et qui présentent moins de danger, parce que le démon ne saurait, je crois, les contrefaire ; mais il est difficile d'en donner l'idée parce qu'elles sont très cachées. Les visions imaginaires sont plus faciles à faire connaître.

2. Lorsqu'il plaît au Seigneur, il arrive que l'âme, étant en oraison et entièrement à elle, entre soudain dans une suspension des puissances durant laquelle Dieu lui découvre de grands secrets, qu'elle croit voir en Dieu même. Ce n'est pas une vision de la très sainte Humanité, et quoique j'use du terme « voir », l'âme cependant ne voit rien. Cette vision, en effet, n'est pas imaginaire, mais très intellectuelle. L'âme y apprend comment toutes choses se voient en Dieu, et comment il les renferme toutes en lui-même. Cette vision apporte de très grands avantages. Elle ne dure, il est vrai, que peu de temps, mais elle ne s'en grave pas moins bien avant dans l'âme et la couvre d'une inexpri- mable confusion. Voyant que c'est en Dieu, oui, en Dieu même, que nous commettons les crimes les plus énormes, elle découvre mieux la malice du péché. Je vais essayer, pour vous le faire comprendre, de me servir d'une comparaison. Quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai et qu'on nous l'ait dit bien des fois, nous n'y réfléchissons pas, ou nous ne voulons pas le comprendre, car évidemment, si nous le compre­nions bien, il nous serait impossible, j'en suis convaincue, de pousser jusque-là notre témérité.

3. Représentons-nous Dieu comme une demeure, un palais, d'une grandeur et d'une beauté admirables. Ce palais, je le répète, c'est Dieu même. Eh bien ! je vous le demande, le pécheur, pour commettre ces crimes, pourra-t-il sortir de ce palais ? Non, certainement. C'est donc dans ce palais même, c'est-à-dire en Dieu, qu'ont lieu les abomina­tions, les impuretés, les iniquités que nous commettons, nous, malheureux pécheurs. O vérité épouvantable et digne de toutes nos réflexions ! Qu'elle est utile aux pauvres ignorants comme nous, qui comprenons si peu ces choses, car si nous les comprenions, il nous serait impossible de nous porter à une audace si insensée ! Considérons, mes soeurs, l'immense miséricorde, l'immense patience de notre Dieu, qui ne nous précipite pas sur l'heure dans les abîmes. Rendons-lui-en les plus vives actions de grâces, et rougissons d'être sensibles après cela à ce que l'on fait, à ce que l'on dit contre nous. Y a-t-il au monde pareille iniquité ? Voir le Dieu qui nous a faits supporter que ses créa­tures commettent en lui-même tant d'offenses, et, de notre côté, garder rancune pour une parole dite en notre absence et peut-être sans mauvaise intention !

4. O misère humaine ! Quand donc, mes filles, imiterons-nous un peu notre grand Dieu ? Ah ! ne nous figurons pas que nous faisons quelque chose en endurant des affronts ! Supportons-les de bon coeur et chérissons ceux qui nous les infligent. Ce Dieu de majesté a bien continué de nous aimer après que nous l'ayons tant offensé ! N'est-ce pas à juste titre qu'il veut que tous pardonnent, quelles que soient les injures dont ils ont été l'objet ? Je vous le répète, mes filles, cette vision, si rapide qu'elle soit, est une faveur immense dont Notre-Seigneur gratifie l'âme, pourvu toutefois qu'elle veuille en profiter, en la gardant habituellement présente à son esprit.

5. Il arrive aussi que, d'une manière soudaine et inexplicable, Dieu montre en lui-même une vérité qui éclipse, semble-t-il, toute celle qui se trouve dans les créatures et laisse la conviction absolue que lui seul est la Vérité qui ne peut mentir. On comprend alors cette parole de David dans un psaume : Tout homme est menteur, parole qu'on pourrait entendre bien des fois sans la comprendre de cette façon. Oui, Dieu est la vérité infaillible. Aussi, je me dis que Pilate posait à Notre-Seigneur une question d'une portée immense, lorsque, durant sa Passion, il lui demanda : Qu'est-ce que la vérité ? Je vois aussi combien nous connaissons peu ici-bas cette suprême Vérité.

6. Je voudrais pouvoir m'expliquer davantage, mais cela m'est impos­sible. Tirons de là cet enseignement, mes soeurs, que pour nous conformer en quelque chose à notre Dieu, à notre Époux, nous devons nous scruter sans cesse et avec le plus grand soin marcher dans la vérité. Je ne dis pas seulement que nous devons nous abstenir du mensonge — grâce à Dieu, dans nos monastères, je le vois, on ne voudrait pour rien au monde commettre une telle faute —, mais que nous devons en toutes choses marcher dans la vérité devant Dieu et devant les hommes. Surtout, ne désirons pas être tenues pour meilleures que nous ne le sommes, et, en chacune de nos oeuvres, donnons à Dieu ce qui est à lui et à nous-mêmes ce qui nous appartient : en tout, mettons-nous dans le vrai. De la sorte, nous ferons bien peu de cas de ce bas monde, qui est tout entier mensonge et fausseté, et par là même ne saurait être durable.

7. Je me demandais un jour pourquoi Notre-Seigneur aime tant la vertu d'humilité. Tout à coup et sans réflexion, me semble-t-il, il me vint à l'esprit que c'est parce que Dieu est la suprême Vérité et que l'humilité n'est autre chose que marcher dans la vérité. Oui, c'est une très grande vérité que nous n'avons rien de bon de nous-mêmes, et que la misère et le néant sont notre partage. Quiconque ignore cela marche dans le mensonge, et celui qui en est aussi le plus convaincu se rend plus agréable à la suprême Vérité, parce qu'il marche dans la vérité. Que Dieu, mes filles, nous accorde la grâce de ne jamais perdre cette connaissance de nous-mêmes ! Amen.

8. Notre-Seigneur gratifie l'âme de ces faveurs parce que, la voyant sa véritable épouse, bien résolue à accomplir en tout sa volonté, il veut lui montrer en quoi elle pourra le faire, et aussi parce qu'il veut lui dévoiler quelque chose de ses grandeurs. Je ne vois pas de raison de m'étendre davantage. J'ai donné ces deux exemples, parce qu'ils me paraissent singulièrement profitables. Dans ces sortes de grâces, il n'y a pas à craindre, mais seulement à bénir le Seigneur de ce qu'il les accorde. A mon sens, le démon et l'imagination trouvent ici peu d'entrée et l'âme reste remplie de consolation.

CHAPITRE 11

1. N'était-ce pas assez de toutes ces faveurs accordées à l'âme par l'Époux pour que notre petit papillon — car ne pensez pas que je l'oublie — ait désormais toute satisfaction et se pose enfin où l'attend la mort ? Non, certainement. Son état, au contraire, est pire qu'auparavant. Il y a bien des années que cette âme reçoit ces grâces, et cependant elle gémit sans cesse et vit dans les larmes. Ah! c'est que chacune de ces grâces augmente son tourment. Comme la connaissance qu'elle a des perfections de Dieu grandit de jour en jour et que, d'autre part, elle se voit privée de lui et bien éloignée de le posséder encore, ses désirs vont croissant, parce que son amour augmente à mesure qu'elle découvre combien ce grand Dieu, ce souverain Maître, mérite d'être aimé. Ces désirs s'enflammant toujours davantage, elle en vient au bout de quelques années à la peine excessive que je vais dire. Si je parle d'années, c'est qu'il en a été ainsi pour la personne dont j'ai fait mention dans cet écrit. Mais je sais très bien qu'on ne pose pas de limites à Dieu : en un instant il peut élever une âme à ce qu'il y a de plus sublime dans les faveurs dont je traite. La divine Majesté peut tout ce qu'elle veut, et elle désire faire beaucoup pour nous.

2. J'ai parlé de cette impatience, de ces larmes, de ces soupirs, de ces impétueux transports éprouvés par l'âme. Tout cela vient de notre amour à nous, et, bien qu'accompagné d'une sensible douleur, n'est rien en comparaison du martyre dont je vais parler. Ce n'est qu'un feu mêlé de fumée et qui peut encore se supporter, bien qu'avec peine. Mais tandis que l'âme se consume ainsi au-dedans d'elle-même, voici qu'à l'occasion d'une pensée rapide qui lui traverse l'esprit, d'une parole qu'elle entend et qui lui rappelle que la mort tarde encore à venir, elle reçoit par ailleurs — d'où ? comment ? elle l'ignore — un coup terrible, ou, si l'on veut, elle se sent comme transpercée par une flèche de feu. Je ne dis pas que ce soit une flèche ; mais quoi que ce puisse être, il est clair que cela ne part pas de notre nature. Ce n'est pas non plus un coup : la blessure que l'on reçoit est bien autrement aiguë ; puis il me semble qu'elle ne se fait pas sentir à l'endroit où se sentent les douleurs d'ici-bas, mais au plus profond, au plus intime de l'âme. Là, cette foudre céleste réduit en poussière tout ce qu'elle rencontre de notre terrestre nature, et pendant qu'elle opère, l'âme est incapable d'avoir le moindre souvenir de son être humain ; en un instant, ses puis- sances se trouvent si étroitement liées, qu'elles sont incapables de tout, sauf de ce qui peut accroître leur martyre.

3. Et ne prenez pas cela pour une exagération, je vous en prie. Je vois au contraire qu'en toute vérité j'en dis trop peu, car ce dont il s'agit est inexprimable. Oui, répétons-le, les sens et les puissances sont réellement ravis à tout ce qui ne contribue pas à faire grandir leur tourment. L'entendement conserve toute sa vivacité pour comprendre les nombreuses raisons que l'âme a de s'affliger d'être séparée de Dieu ; et le Seigneur y ajoute encore, par une connaissance de lui-même très pénétrante qui porte la douleur de l'âme à une intensité telle qu'on en vient à jeter de grands cris. Toute patiente qu'elle est et habituée à endurer de violentes douleurs, la personne dont je parle ne peut alors s'en défendre, parce que, je le répète, la douleur dont il s'agit réside, non dans le corps, mais dans l'intime de l'âme. Cette personne reconnut par là combien les douleurs de l'âme sont plus terribles que celles du corps. Il lui fut montré aussi que les tourments des âmes dans le purga- toire sont de la nature de celui-ci, et que leur séparation d'avec le corps ne les empêche pas de souffrir beaucoup plus qu'on ne peut souffrir en ce monde avec son corps.

4. J'ai vu une personne dans cet état. Eh bien ! je croyais vraiment qu’elle allait expirer. Rien d'étonnant, du reste, car la vie est certai­nement en grand danger. Aussi, si bref que soit ce martyre, il laisse le corps comme disloqué : le pouls est faible comme si on allait rendre l'âme, ni plus ni moins. La chaleur naturelle fait défaut, et l'âme s'embrase de telle sorte qu'un peu plus elle verrait ses désirs accomplis. Sur le moment, on n'éprouve aucune souffrance corporelle. Et pourtant, je l'ai dit, les membres se disloquent, au point que pendant deux ou trois jours on n'a pas même la force d'écrire, et on est en proie à de vives douleurs. A mon avis, le corps en reste toujours plus faible qu'il n'était auparavant. Si sur le moment on ne souffre pas, c'est que la douleur intérieure est si intense que l'âme ne prend plus garde à son corps. Quelque chose d'analogue nous arrive dans la vie quotidienne : endurons-nous dans l'un de nos membres une douleur très aiguë, nous ne sentons plus guère les autres, même si elles étaient nombreuses. Cela m'est arrivé souvent. Ici, on ne sent absolument rien, et on vous mettrait en pièces qu'on ne le sentirait pas, je pense.

5. Mais, me direz-vous, il y a là de l'imperfection. Pourquoi cette âme ne se conforme-t-elle pas à la volonté de Dieu, elle qui lui est si parfaitement soumise ? Je réponds que jusqu'ici elle le pouvait, et c'est ce qui lui permettait de supporter l'existence. A l'heure qu'il est, non. Elle n'est plus maîtresse de sa raison et ne peut penser à autre chose qu'à la raison très juste qu'elle a de s'affliger. Séparée de son souverain Bien, pourquoi voudrait-elle vivre ? Elle éprouve le sentiment d'une solitude étrange ; nulle créature sur la terre qui soit capable de lui tenir compagnie, et les habitants du ciel, sauf Celui qu'elle aime, ne le pourraient pas davantage, je crois. Que dis je ? tout la tourmente. Elle est comme une personne suspendue en l'air : la terre ne lui offre pas de point d'appui et elle ne peut s'élever vers le ciel. Elle est consumée par la soif, et il lui est impossible d'atteindre la source. Cette soif est intolérable : elle est telle que rien ne peut l'étancher, si ce n'est l'eau dont Notre-Seigneur parlait à la Samaritaine ', et d'ailleurs l'âme n'en veut pas d'autre. Mais cette eau, on la lui refuse.

6. Oh ! Seigneur, à quelle extrémité tu réduis tes amants ! Et pourtant, que c'est peu de chose au prix de ce que tu leur donnes ensuite ! Il est juste, après tout, qu'un grand bien soit payé cher. Du reste, puisque cette purification doit introduire l'âme dans la Septième Demeure, comme la purification du purgatoire introduit dans le ciel, ce n'est qu'une goutte d'eau comparée à l'océan. C'est d'autant plus vrai, qu'en endurant ce supplice, ce martyre, les plus grands, à mon avis, qui puissent exister ici-bas — la personne dont j'ai parlé en a enduré beaucoup dans son âme et dans son corps, et pour elle ils ne sont rien en comparaison — l'âme en comprend l'inestimable valeur et s'en reconnaît entièrement indigne. Rien néanmoins n'allège sa douleur, et malgré tout, elle la supporte très volontiers et serait prête, si tel était le bon plaisir de Dieu, à la supporter sa vie entière, ce qui en toute vérité serait, non pas mourir une fois, mais être toujours mourante.

7. Et maintenant, mes soeurs, jetons les yeux sur les malheureux qui sont en enfer. Ils n'ont ni cette conformité à la volonté divine, ni cette joie, cette consolation que Dieu donne à l'âme, ni cette vision des avan­tages que leur apportera leur souffrance ; au contraire, leurs tourments vont toujours croissant, j'entends quant aux peines accidentelles. Si les souffrances de l'âme sont beaucoup plus terribles que celles du corps, si les tourments qu'endurent les damnés dépassent de beaucoup le martyre dont nous venons de parler, si enfin la perspective de l'éternité de leurs peines vient encore s'y ajouter, que dire de ces âmes infor­tunées ? Et que pouvons-nous faire ou supporter, dans une vie si courte, qui soit digne d'être mis en ligne de compte, quand il s'agit d'échapper à ces horribles, à ces éternels tourments ? Je le répète, il est impossible de faire comprendre à quel point les souffrances de l'âme sont terribles et différentes de celles du corps. Il faut, pour s'en faire une idée, avoir subi l'épreuve. Et si le Seigneur veut bien en donner l'intelligence, c'est afin que nous reconnaissions à quel point nous lui sommes rede­vables de nous avoir appelées à un état de vie où nous avons l'espé­rance qu'il voudra bien, dans sa miséricorde, nous accorder le salut et nous pardonner nos péchés.

8. Revenons à notre sujet et à cette âme que nous avons laissée en proie à un si rigoureux tourment. A ce degré d'intensité, il dure peu : trois ou quatre heures tout au plus, il me semble. S'il durait longtemps, notre faiblesse naturelle ne pourrait le supporter sans miracle. Une fois, cette personne ne l'endura qu'un quart d'heure seulement, et elle en demeura brisée. Il est vrai que cette peine fondit sur elle avec tant de violence qu'elle en perdit entièrement le sentiment. C'était au milieu de la conversation, le dernier jour des fêtes de Pâques, lorsqu'elle avait passé la solennité tout entière dans une telle sécheresse, qu'elle savait à peine si on la célébrait ou non. Il ne fallut qu'une seule parole sur la prolongation de cette vie. Demander alors qu'on oppose de la résistance. c'est vouloir qu'une personne plongée dans un brasier enlève à la flamme le pouvoir de la brûler. La douleur est telle qu'il est également impossible de la dissimuler. Les personnes présentes ne peuvent, il est vrai, être témoins de ce qui se passe dans l'intérieur de l'âme, mais elles s'aperçoivent très bien que la vie est en péril. Aussi, elles n'apportent à l'âme guère plus de compagnie que ne le feraient des ombres, car c'est ainsi que lui apparaissent toutes les choses d' ici-bas.

9. S'il vous arrivait de vous trouver dans un tel état, je veux que vous sachiez comment l'infirmité de notre pauvre nature peut ici intervenir. L'âme, comme vous l'avez vu, se meurt du désir de mourir, et ce désir atteint un tel excès qu'elle semble réellement sur le point d'abandonner le corps. Alors il lui arrive quelquefois d'éprouver une véri- table frayeur, et elle voudrait voir diminuer son tourment, afin de ne pas mourir. Il est manifeste que cette frayeur procède de la faiblesse naturelle ; car, par ailleurs, son désir ne l'abandonne pas, et même rien ne peut la délivrer du martyre qu'elle endure, jusqu'à ce que le Seigneur lui-même y mette un terme. D'habitude, il le fait au moyen d'une grande extase ou de quelque vision, par laquelle le vrai Consolateur console et fortifie l'âme, afin qu'elle se résigne à vivre aussi longtemps qu'il le voudra.

10. Ce martyre est douloureux, sans doute, mais il laisse dans l'âme des effets admirables. Il lui enlève en particulier la crainte des épreuves qui peuvent l'atteindre, parce qu'elles ne lui semblent plus rien en comparaison du tourment si rigoureux qu'elle a souffert. Voyant les grands avantages qui en sont résultés, elle serait heureuse de le supporter souvent. Mais cela n'est pas en son pouvoir. Il lui est tout aussi impossible de se le procurer de nouveau, s'il ne plaît pas au Seigneur, que d'y résister ou de s'y soustraire lorsqu'il fond sur elle. Son mépris du monde devient beaucoup plus grand, parce qu'elle l'a constaté, rien de ce qu'il renferme n'a pu lui être de quelque secours en son tourment.

Elle est beaucoup plus détachée des créatures, parce qu'elle comprend que seul le Créateur peut la consoler et la rassasier. Elle redoute bien davantage et fuit avec plus de soin l'offense de Dieu, parce qu'elle voit que s'il peut consoler, il peut aussi infliger des tortures.

11. Deux choses, dans ce chemin spirituel, me semblent mettre la vie en danger. D'abord, la peine dont je viens de parler — car elle met réellement en danger de mort, et en grand danger —, ensuite la joie excessive, les délices divines qui atteignent une si extrême intensité, que véritablement l'âme succombe, et il s'en faut d'un rien, semble-t-il, qu'elle n'abandonne le corps. A vrai dire, ce serait pour elle un bien grand bonheur. Jugez maintenant, mes soeurs, si j'ai eu raison de dire qu'elle a besoin de courage, et si le Seigneur, au cas où vous lui deman- deriez ces faveurs, ne pourrait pas vous faire la même question qu'aux fils de Zébédée : Pouvez-vous boire le calice que je vais boire ?

Toutes, mes soeurs, nous sommes prêtes, je crois, à répondre oui, et nous avons bien raison car Notre-Seigneur fortifie quiconque en a besoin. Il prend en toutes choses la défense de ces âmes, il répond pour elles au milieu des persécutions et des murmures, ainsi qu'il le fit pour la Madeleine, et s'il ne le fait pas avec des paroles, il le fait par des oeuvres. Et puis, et puis, même avant leur mort, il leur donne d'un seul coup le salaire tout entier. C'est ce que vous allez voir. Béné- diction sans fin lui soit rendue !

Que toutes les créatures chantent ses louanges ! Amen.

SEPTIÈMES DEMEURES

1. Après tout ce qui a été dit de ce chemin spirituel, il vous semble impossible, mes soeurs, qu'il reste encore quelque chose à dire, cependant, ce serait folie de le croire. La grandeur de Dieu étant limites, ses oeuvres n'en ont pas davantage. Qui pourra raconter ses miséricordes et ses magnificences? Personne, assurément. Ne étonnez donc ni de ce que j'ai dit jusqu'ici ni de ce que je peux dire encore : tout cela n'est qu'un rien auprès de ce qu'il y au dire de Dieu. C'est une grande bonté de sa part d'avoir dévoilé ces choses à une personne qui peut nous les faire connaître, car plus nous saurons qu'il se communique à ses créatures, et plus nous bu sa grandeur, plus aussi nous nous attacherons à faire grand cas des âmes qui sont à ce point l'objet de ses délices. Toutes, nous une âme, mais nous sommes loin de lui porter l'estime que mérite créature faite à l'image de Dieu ; voilà pourquoi les profonds st qu'elle renferme nous demeurent cachés.µ

Que Notre-Seigneur daigne conduire ma plume et m'enseigne quelle manière je dois m'y prendre pour vous faire connaître quelque chose des merveilles dont il me reste à parler, et que Dieu lui dévoile aux âmes qu'il introduit dans cette Demeure ! Je l'en a µ avec insistance. Il sait que mon seul but est de mettre en lumière miséricordes, afin de faire bénir et glorifier davantage son saint µ

2. J'ai l'espoir qu'il m'accordera cette grâce, non pour l'amour de moi, mais à cause de vous, mes soeurs, et cela, afin que vous compreniez combien il importe de ne pas vous rendre indignes que votre Époux célèbre avec vos âmes ce mariage spirituel, source des biens immenses dont je vais vous entretenir. Grand Dieu ! C'est en tremblant qu'une créature aussi misérable que moi aborde un sujet qu'elle mérite si peu de comprendre ! Ma confusion a été grande, je le confesse en toute vérité, et je me suis demandé s'il ne valait pas mieux ne dire que quelques mots de cette dernière Demeure. Je crains qu'on ne se persuade que je la connaisse par expérience, et j'en éprouve une indicible honte. Sachant ce que je suis, c'est terrible pour moi, et d'autre part, il m'a semblé qu'il y avait là tentation et faiblesse. Quels que soient donc les juge­ments que vous en portiez, c'est assez pour moi que Dieu soit un peu plus glorifié et un peu mieux connu. Après cela, que le monde entier s'élève contre moi, j'y consens ! D'ailleurs, je serai peut-être morte quand ces pages verront le jour. Bénédiction à Celui qui est toujours vivant et qui vivra dans tous les siècles ! Amen.

3. Lorsqu'il plaît à Notre-Seigneur d'avoir pitié de ce qu'a souffert et de ce que souffre encore, par le désir de le posséder, cette âme qu'il a déjà prise spirituellement pour sa fiancée, il l'introduit, avant la consommation du mariage spirituel, dans sa propre Demeure, qui est la Septième dont nous parlons. De même, en effet, que Dieu a dans le ciel son séjour, de même il a dans l'âme une résidence, où il habite seul. C'est, si vous voulez, un second ciel. Il est très important pour nous, mes soeurs, de ne pas nous représenter notre âme comme quelque chose de ténébreux. Nous nous figurons d'habitude qu'il n'existe pas d'autre lumière que celle qui frappe nos regards, et notre âme étant invisible, nous nous imaginons qu'il règne au-dedans de nous une sorte d'obscurité. Il en est ainsi, je le reconnais, pour les âmes qui ne sont pas en état de grâce, non que le Soleil de justice leur fasse défaut — il est en elles pour leur donner l'être —, mais parce qu'elles se trouvent incapables de recevoir sa lumière. J'ai dit, je crois, dans la Première Demeure, qu'une personne eut connaissance de la situation de ces âmes infortunées. Elle les vit comme dans une prison obscure, chargées de liens ; hors d'état de produire aucune action fructueuse au point de vue du mérite, enfin aveugles et muettes. Avec raison nous pouvons compatir à leur misère, nous dire que pendant un temps nous l'avons partagée, et que le Seigneur peut les prendre, elles aussi, en pitié !

4. Ayons grand soin, mes soeurs, de le demander à Dieu et ne négli­geons pas de le faire. Est-il une plus belle aumône que de prier pour ceux qui sont en état de péché mortel ? Elle dépasse de beaucoup celle que vous feriez dans la conjoncture que voici. Supposez que vous trouviez un pauvre chrétien les mains liées derrière le dos par une forte chaîne, attaché à un poteau, mourant de faim ; ce n'est pas qu'il manque de vivres, il en a d'exquis à ses côtés, mais il lui est impossible de les prendre pour les porter à sa bouche, et du reste il n'en a qu'un dégoût profond. Il sent qu'il va mourir, non de la mort naturelle, mais de la mort éternelle. Eh bien ! ne serait-ce pas cruel de se contenter de le considérer, sans lui porter la nourriture à la bouche ? Mais que diriez-vous si, à votre prière, on lui enlevait ses chaînes ? Je vous laisse réfléchir. Ah ! je vous en conjure, pour l'amour de Dieu, souvenez-vous toujours dans vos prières des âmes qui sont dans ce triste état.

5. Ce n'est pas à ces âmes que nous nous adressons maintenant, c'est à celles qui, par la miséricorde de Dieu, ont fait pénitence de leurs péchés et sont en état de grâce. Il faut nous représenter l'âme, non comme quelque chose d'étroit et d'enfermé dans un coin, mais comme tout un monde intérieur, où tiennent à l'aise ces nombreuses et ravis­santes Demeures que vous avez vues. Et il est juste qu'il en soit ainsi, puisque au-dedans d'elle il y a un séjour pour Dieu même.

Lors donc que ce grand Dieu daigne accorder à une âme la grâce de ce divin mariage, il commence à l'introduire dans sa propre demeure. Mais il veut que les choses se passent tout autrement que dans les ravis­sements et l'oraison d'union, où déjà il l'unissait à lui d'une certaine manière. L'âme alors ne se sentait pas appelée à entrer en son centre avec cette force qui l'y invite dans cette Demeure ; elle n'était attirée qu'en sa partie supérieure. Du reste, que ce soit d'une façon ou d'une autre, cela importe peu. Toujours est-il que jusqu'ici, quand le Seigneur unissait l'âme à lui, c'était en la rendant aveugle et muette, comme saint Paul au moment de sa conversion. Il lui ôtait ainsi le moyen de savoir quelle était la faveur dont elle jouissait et comment elle en jouissait. Les immenses délices dont l'âme se sentait alors inondée venaient de ce qu'elle se voyait près de son Dieu ; mais au moment même où elle se trouvait unie à lui, elle n'avait plus aucune connais­sance, les puissances étaient entièrement perdues.

6. Ici, il en va tout autrement. Il plaît alors au Dieu de bonté qui est le nôtre de faire tomber les écailles des yeux de l'âme, afin qu'elle contemple, qu'elle comprenne, mais par une voie extraordinaire, quelque chose de la faveur dont il la gratifie. Une fois qu'elle est introduite dans cette Demeure, les trois Personnes de la très sainte Trinité, dans une vision intellectuelle, se découvrent à elle par une certaine représentation de la vérité et au milieu d'un embrasement qui, semblable à une nuée resplendissante, vient droit à son esprit. Les trois divines Personnes se montrent distinctes, et, par une notion admirable qui lui est communiquée, l'âme sait avec une certitude absolue que toutes trois ne sont qu'une même substance, une même puissance, une même science et un seul Dieu. Ainsi, ce que nous croyons par la foi, l'âme, on peut le dire, le perçoit ici par la vue. Et cependant on ne voit rien, ni avec les yeux du corps, ni avec les yeux de l'âme, parce que ce n'est pas ici une vision imaginaire. Alors les Personnes divines se communiquent toutes trois à l'âme, elles lui parlent et lui découvrent le sens de ce passage de l'Évangile où Notre-Seigneur annonce qu'il viendra, avec le Père et l'Esprit-Saint, habiter dans l'âme qui l'aime et garde ses commandements.

7. O Dieu ! Quelle différence entre écouter ces paroles, les croire même, ou comprendre par la voie que je viens de dire à quel point elles sont vraies ! Cette âme est dans un étonnement qui grandit tous les jours, parce qu'il lui semble que, depuis lors, ces trois divines Personnes ne l'ont jamais quittée ; elle voit clairement, de la manière déjà mentionnée, qu'elles résident en elle. C'est dans la partie la plus intime d'elle-même qu'elle sent cette divine compagnie, et comme dans un abîme très profond, qu'elle ne saurait définir, faute de science.

8. D'après cela, vous croirez peut-être que cette âme est comme hors d'elle-même, et dans un tel transport qu'elle ne peut s'occuper de rien. C'est le contraire : elle a beaucoup plus de facilité qu'auparavant pour s'employer à tout ce qui est du service de Dieu. Les occupations viennent-elles à cesser, elle se retrouve en cette agréable compagnie. Pourvu qu'elle ne soit pas infidèle à Dieu, jamais, à mon sens, il ne manquera de lui donner cette vue si claire de sa présence. De son côté, elle a une grande confiance que Dieu, lui ayant accordé une telle grâce, ne permettra pas qu'elle la perde, et elle a raison de le penser. Cependant, elle se comporte avec plus de circonspection que jamais, afin de ne lui déplaire en rien.

9. Il faut savoir que la vision de cette divine présence ne reste pas toujours aussi entière, ou, pour mieux dire, aussi claire, qu'au moment de la première manifestation et de celles que Dieu accorde encore à l'âme de temps en temps. Autrement, il serait impossible de s'occuper d'autre chose, et même de vivre parmi les humains. Mais si le degré de clarté n'est pas le même, l'âme, cependant, chaque fois qu'elle est attentive, se trouve en cette divine compagnie. Prenons une comparaison. Une personne se trouve avec plusieurs autres dans une salle bien éclairée. Voici qu'on en clôt les fenêtres : elle reste dans l'obscurité. La lumière qui lui permettait d'apercevoir ces personnes ayant disparu, elle ne les verra pas jusqu'à sa réapparition, cependant elle se rend compte qu'elles sont là. On dira : « Mais ne peut-elle refaire le jour, afin de les voir de nouveau ? » Non, l'âme n'a pas un tel pouvoir. Pour cela, il faut qu'il plaise à Notre-Seigneur d'ouvrir la fenêtre de son entendement. C'est déjà une assez grande grâce qu'il lui fait de ne jamais s'éloigner d'elle et de permettre qu'elle en ait une certitude si entière.

10. La divine Majesté semble vouloir, par cette admirable compagnie, préparer l'âme à de plus grandes choses. Il est clair, en effet, qu'elle y trouvera un grand secours pour avancer dans la perfection et pour s'affranchir des craintes que lui inspiraient parfois, comme il a été dit, les autres faveurs divines. Cette personne trouvait en elle sur tous les points un notable progrès ; il lui semblait, en outre, qu'en dépit des peines et des affaires, l'essentiel de son âme ne sortait jamais de cette demeure intérieure. En cet état, son âme lui semblait en quelque sorte divisée. S'étant vue, peu après cette grâce de Dieu, en de grandes épreuves, elle se plaignait de son âme, comme Marthe de Marie, sa soeur, lui reprochant parfois de jouir selon ses désirs de ce continuel repos, en la laissant aux prises avec quantité d'épreuves et d'occupations, qui lui ôtaient la possibilité d'en jouir avec elle.

11. Cela vous paraîtra peut-être extravagant, mes filles, et cependant il en va réellement de la sorte. L'âme est une, évidemment. Toutefois, ce que je viens de dire n'est pas une imagination, c'est un état courant. Voilà pourquoi je disais plus haut que certains effets intérieurs donnent la certitude qu'il y a, d'une certaine façon, une différence très réelle entre l'âme et l'esprit. Bien que, en réalité, ils ne fassent qu'un, on perçoit parfois entre eux une division si délicate, qu'il semble que l'un opère d'une manière et l'autre d'une autre, selon le goût divers qu'il plaît au Seigneur de leur communiquer. Il me semble aussi que l'âme diffère des puissances, qu'elle n'est pas avec ces dernières une seule et même chose. Au reste, il y a tant de choses dans notre fond intime, et des choses si subtiles, que ce serait téméraire de ma part d'entre­prendre de les expliquer. Nous comprendrons tout cela dans l'autre vie, si Dieu, par sa miséricorde, daigne nous introduire au séjour où nous aurons l'intelligence de tous ces secrets.

CHAPITRE 2

1. Parlons maintenant du mariage spirituel et divin, faveur sublime, qui ne reçoit cependant pas en cette vie son parfait accomplissement, car l'âme pourrait encore s'éloigner de Dieu, et par là même, perdre un bien si précieux.

La première fois que cette grâce est accordée à l'âme, Notre-Seigneur, dans une vision imaginaire, veut bien se montrer à elle en sa très sainte Humanité, afin qu'elle connaisse et comprenne bien le don souverain qui lui est fait. Il se montre sans doute à d'autres sous une forme diffé­rente, mais à la personne dont je parle il apparut lorsqu'elle venait de communier, dans une splendeur, une beauté, une majesté admirables, tel qu'il était après sa résurrection. Il lui dit qu'il est temps qu'elle prenne soin de ses affaires à lui, et qu'il prendrait soin des siennes. A quoi il ajouta d'autres paroles, qu'il est plus facile de goûter que d'exprimer.

2. Vous ne verrez peut-être là rien d'extraordinaire, puisque Notre-Seigneur s'était déjà montré à cette personne de la même manière. Et cependant il y avait tant de différence, qu'elle resta hors d'elle-même et saisie d'effroi d'abord, parce que cette vision agit sur elle-même avec beaucoup de force ; ensuite, à cause des paroles qui lui furent dites ; enfin, parce que cette vision est la seule qui se soit présentée à elle dans l'intérieur de son âme, avant la vision dont j'ai traité plus haut. Il y a, sachez-le bien, une extrême différence entre les visions dont j'ai parlé jusqu'ici et celles qui appartiennent à cette dernière Demeure ; et, entre les fiançailles spirituelles et le mariage spirituel, il y en a autant qu'entre de simples fiancés et ceux qu'unissent des liens indissolubles.

3. Je l'ai déjà dit, bien que je me serve de ces comparaisons faute d'en trouver de meilleures, il n'est pas plus question du corps que si l'âme en était séparée et qu'elle n'était qu'un pur esprit. Dans le mariage spirituel, moins encore, parce que cette mystérieuse union a lieu dans le centre le plus intime de l'âme, qui est, je pense, l'habitation de Dieu même, et où, selon moi, il pénètre sans passer par aucune porte. Si je dis qu'il n'est pas besoin de porte, c'est que, dans les autres grâces que j'ai décrites, les sens et les puissances servent en quelque sorte d'intermédiaires, et il en a même été ainsi pour cette dernière appa­rition de Notre-Seigneur dans son Humanité. Ce qui se passe dans l'union du mariage spirituel est bien différent. Le Seigneur apparaît dans le centre de l'âme sans vision imaginaire, mais par une vision intellec­tuelle, plus délicate encore que celles dont j'ai parlé, et de la même façon qu'il apparut à ses apôtres sans passer par les portes, lorsqu'il leur dit : Pax l'obis'. Ce que Dieu communique alors à l'âme en un instant est un si grand secret, une faveur si sublime, elle en ressent de si excessives délices, que je ne sais à quoi les comparer. Je dirai seulement qu'en cet instant le Seigneur daigne lui manifester la béatitude du ciel sur un mode dont la sublimité dépasse celle de toutes les visions et de tous les goûts spirituels. Tout ce qu'on peut en dire, c'est que l'âme, ou plutôt l'esprit de l'âme, devient, selon ce qu'on peut en juger, une même chose avec Dieu. Ce Dieu, qui lui aussi est esprit, veux nous dévoiler l'amour qu'il nous porte, fait ainsi connaître à quelques personnes jusqu'où va cet amour, pour que nous exaltions sa magnificence. Oui, il daigne contracter avec sa créature une telle union, qu'à l'exemple de ceux que le sacrement de mariage joint d'une manière indissoluble, il ne veut plus se séparer d'elle.

4. Dans les fiançailles spirituelles, il n'en est pas de même : on se sépare souvent. La grâce de l'union n'est pas permanente. L'union est la fusion de deux objets en un, mais pourtant ces objets peuvent encore se séparer et subsister séparément. C'est une faveur qui d'habitude passe vite, et l'âme se trouve ensuite sans cette heureuse compagnie ; du moins elle n'en a plus le sentiment. Dans le mariage spirituel, c'est tout autre chose : l'âme demeure toujours avec son Dieu, dans le centre dont j'ai parlé.

On peut comparer l'union à deux cierges de cire si rapprochés qu'ils ne donnent qu'une seule lumière, ou encore à la mèche, à la flamme et à la cire du cierge, qui ne font qu'un. Néanmoins, on peut séparer les deux cierges, de sorte qu'ils subsistent séparément ; on peut aussi diviser la mèche d'avec la cire. Ici, on dirait l'eau du ciel qui tombe dans une rivière ou une fontaine et se confond tellement avec elle, qu'on ne peut plus ni les diviser ni distinguer quelle est l'eau de la rivière et quelle est l'eau du ciel. Ou bien c'est un petit ruisselet qui se jette dans la mer et qu'il est impossible d'en séparer ; ou bien encore, une grande lumière qui pénètre dans une pièce par deux fenêtres, et, quoique divisée au moment où elle y arrive, ne forme plus ensuite qu'une seule lumière.

5. Peut-être est-ce là ce qu'entendait saint Paul lorsqu'il disait : Celui qui s'unit au Seigneur n'est avec lui qu'un seul esprit et voulait-il parler de ce sublime mariage, qui suppose que le Seigneur s'est déjà approché de l'âme par l'union. Saint Paul dit aussi : Mihi vivere Christus est, mûri lucrum. L'âme, me semble-t-il, peut maintenant se servir de ces paroles, car c'est ici que le petit papillon expire, mais avec une indicible joie, parce que Jésus-Christ est devenu sa vie.

6 Cette vérité est rendue plus claire encore, avec le temps, par les µ ; car on reconnaît d'une manière évidente, par certaines aspirations secrètes, que c'est Dieu qui donne vie à notre âme. Et souvent aspirations sont si vives, qu'elles ne peuvent laisser place au moindre doute. L'âme, incapable qu'elle est de les exprimer, en a le sentiment très vif. Ces aspirations sont même si puissantes, qu'elles produisent par moments des paroles de tendresse dont on ne peut se défendre, telles que celles-ci : « O vie de ma vie ! ô soutien de mon être ! », et d'autres de ce genre. C'est que, du sein divin, où Dieu sustente continuellement cette âme, s'échappent alors des ruisseaux de lait qui récon- fortent tous les habitants du château. Le Seigneur veut, semble-t-il, qu'ils aient leur part de la surabondante jouissance de l'âme. Il permet que de ce fleuve immense, où cette toute petite fontaine s'est perdue, jaillisse par instants un flot de cette eau céleste pour fortifier ceux qui, dans la sphère corporelle, doivent servir ces deux époux. Ainsi, de même qu'une personne qu'on plongerait soudain dans l'eau au moment où elle y songerait le moins ne pourrait pas ne pas le sentir, de même, et avec plus de certitude encore, l'âme perçoit les divines opérations dont je parle. Une eau ne peut jaillir à flots sans avoir sa source quelque part : ainsi, l'âme comprend clairement qu'il y a en elle quelqu'un qui lance les flèches qui la transpercent et qui donnent vie à sa nouvelle vie ; qu'il y a un soleil d'où procède cette brillante lumière qui, de son intérieur, va illuminer ses puissances. Pour elle, je le répète, elle ne quitte pas son centre, et rien ne lui enlève sa paix. Celui qui la donna aux apôtres assemblés' est bien assez puissant pour lui en faire don à elle-même.

7. Il m'est venu à l'esprit que ce salut adressé par Notre-Seigneur, Comme aussi la parole par laquelle il dit à la glorieuse Madeleine d'aller en paix, devaient opérer plus qu'ils n'expriment par le son. En nous les paroles de Dieu sont des oeuvres. Sans doute, elles opéraient en ces âmes bien disposées de manière à les affranchir de tout ce qui restait encore en elles de terrestre et à ne plus leur laisser que le pur esprit, afin qu'elles deviennent capables de se joindre par cette céleste union à l'Esprit incréé. Et en effet, c'est certain, dès que notre âme se vide de tout ce qui est créé et s'en détache pour l'amour de Dieu, le Seigneur la remplit nécessairement de lui. C'est pour cela que Jésus-Christ, notre Maître, priant un jour pour ses apôtres — je ne me souviens plus où cela se trouve — demanda qu'ils soient un avec le Père et avec Lui, comme Lui-même est dans le Père et le Père est en Lui. Peut-il y avoir plus grand amour que celui-là ? Et c'est de nous tous qu'il s'agit, puisque sa Majesté dit encore : Je ne prie pas seulement pour eux, mais encore pour ceux qui grâce à leur parole croiront en moi. Et enfin Je suis en eux.

8. Oh ! que ces paroles sont vraies ! Comme l'âme qui, dans ce degré d'oraison, les voit réalisées en elle les comprend bien ! Et comme nous les comprendrions nous-mêmes, si nous ne nous en rendions pas indignes ! Les paroles de Jésus-Christ, notre Roi et notre Maître, sont infaillibles. Mais faute de nous disposer, faute d'écarter tout ce qui peut faire obstacle à cette divine lumière, nous ne nous voyons pas dans le miroir placé devant nos yeux, et où cependant notre image se trouve reproduite.

9. Je reviens à ce que nous disions. Le Seigneur introduit l'âme dans sa propre Demeure, qui n'est autre que le centre de cette âme, et de même que le ciel empyrée, qui est le séjour de la divinité, ne se meut pas, dit-on, comme les autres cieux, de même l'âme introduite en cette Demeure n'est plus sujette aux mouvements habituels des sens et de l'imagination ; du moins, ils ne peuvent lui nuire ni lui ôter la paix.

J'ai l'air de dire, n'est-ce pas, qu'une fois gratifiée d'une telle faveur, l'âme est certaine de son salut et à l'abri de toute rechute. Et cependant, telle n'est pas ma pensée ; toutes les fois que je dis que l'âme est en assurance, on doit comprendre « aussi longtemps que la divine Majesté la tiendra de sa main, et qu'elle-même ne l'offensera pas ». Je sais du moins, à n'en pas douter, que la personne en question, bien que arrivée à cet état et y persévérant depuis des années, ne se croit pas en assurance. Elle craint bien plus qu'auparavant de commettre la moindre offense contre Dieu, et elle a les immenses désirs de le servir dont je parlerai plus loin. Sa peine et sa confusion sont continuelles, en voyant d'un côté le peu qui est en son pouvoir, et de l'autre, l'étendue de ses obligations. Cette vision n'est pas une petite croix, c'est au contraire une très grande pénitence. Pour ce qui est des mortifications, plus elle en fait, plus elle y trouve de plaisir. La vraie pénitence pour elle, c'est quand Dieu lui enlève la santé et les forces nécessaires pour faire péni­tence. J'ai dit ailleurs la peine très vive que cette impuissance cause à l'âme ; ici, c'est bien autre chose. Tout cela provient du fond où elle a jeté ses racines. Si un arbre planté au bord des eaux courantes a plus de fraîcheur et donne plus de fruits, quoi d'étonnant que cette âme se sente pressée de si ardents désirs, alors que sa partie la plus spirituelle ne fait qu'un avec l'eau céleste dont nous avons parlé ?

10. Je reviens à mon sujet. Il ne faut pas croire que les puissances, les sens et les passions jouissent toujours de cette paix. L'âme, elle, n'en sort pas ; mais dans ces appartements des sens, des puissances et des passions, il ne cesse d'y avoir des moments de combats, de peines, de souffrances, ce qui néanmoins ne lui enlève pas sa paix. Du moins, il en est ainsi d'habitude.

Ce centre de l'âme, cet esprit de l'âme, étant une chose si difficile à exprimer, et même à croire, je crains, mes soeurs, que faute de bien m'expliquer, vous ne soyez tentées de ne pas ajouter foi à mes paroles. Parler de peines, de souffrances, et dire en même temps que l'âme reste en paix, cela paraît inconciliable. Je me servirai donc d'une ou deux comparaisons : Dieu veuille qu'elles servent à me faire comprendre ! Mais quand cela ne serait pas, je sais qu'en cela je dis vrai.

11. Le roi est en son palais ; il y a dans son royaume des guerres nombreuses et une foule d'affaires pénibles ; néanmoins il ne bouge pas du lieu où il se trouve. Il en est de même de l'âme : il y a un grand tumulte dans les appartements inférieurs, les bêtes venimeuses s'agitent, l'âme entend tout ce bruit ; cependant, rien de tout cela ne pénètre jusqu'à elle et ne l'oblige à changer de place. Ce bruit qu'elle entend lui cause bien un peu de peine, mais elle n'en est pas troublée, elle n'en perd pas la paix. C'est que les passions sont déjà vaincues, et qu'elles redoutent de franchir le seuil de sa demeure, sachant bien qu'elles en sortiraient plus réprimées encore.

Quelqu'un peut souffrir dans tous ses membres, et ne pas avoir mal à la tête. Parce que le corps souffre, est-ce une raison pour avoir mal à la tête ?

Je ris moi-même de ces comparaisons qui sont loin de me satisfaire, mais je n'en trouve pas d'autres. Vous en penserez ce que vous voudrez. Quant à ce que j'ai dit, cela demeure vrai.

CHAPITRE 3

1. Nous avons dit que notre petit papillon était mort dans une indicible joie d'avoir trouvé son repos et que Jésus-Christ vivait en lui. Voyons maintenant quelle est cette nouvelle vie, et en quoi elle diffère de la vie qu'il menait auparavant, car ce sont les effets qui nous montreront s'il a réellement reçu la grâce dont il s'agit. Autant que je peux en juger, ces effets sont les suivants.

2. Le premier est un oubli de soi si complet, qu'il semble véritablement que cette âme n'ait plus d'être. La transformation qui s'est opérée en elle est si grande, qu'elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe ni au ciel qui l'attend, ni à la vie, ni à l'honneur, parce qu'elle est tout entière appliquée à procurer la gloire de Dieu. Manifestement, ces paroles que Notre-Seigneur lui a dites : qu'il était temps qu'elle s'occupe de ses intérêts, et que lui veillerait aux siens, ont opéré ce qu'elles signifiaient. Aucun des événements d'ici-bas ne la préoccupe ; elle est plongée dans un oubli étrange. Encore une fois, il semble qu'elle n'existe plus, et elle voudrait n'être plus rien en quoi que ce soit, si ce n'est de pouvoir contribuer à accroître, ne serait-ce que d'un degré, la gloire et l'honneur de Dieu. Pour cela elle donnerait très volontiers sa vie.

3. Ne vous figurez pas cependant, mes filles, que dans cet état, malgré le tourment qu'on en éprouve, on se croie dispensée de manger et de dormir, ni de remplir toutes les obligations de son état. Il n'est question ici que des dispositions intérieures. Quant aux oeuvres extérieures, il y a peu à dire ; toute la peine de cette âme est de voir que ses forces pour les accomplir sont nulles. Dès qu'une chose est en son pouvoir et qu'elle lui semble devoir glorifier Notre-Seigneur, pour rien au monde elle ne voudrait l'omettre.

4. Le deuxième effet est un immense désir de souffrir ; mais ce désir ne cause plus d'inquiétude comme auparavant. Telle est l'ardeur avec laquelle ces âmes souhaitent que la volonté de Dieu s'accomplisse en elles, qu'elles sont satisfaites de tout ce qu'il ordonne : s'il veut qu'elles souffrent, fort bien ; s'il ne le veut pas, elles ne s'en désolent plus.

5. Sont-elles en butte à la persécution, elles en ressentent intérieurement la joie la plus vive et gardent une paix beaucoup plus profonde que dans les états précédents. Elles n'ont pas le moindre ressentiment contre ceux qui leur font du mal ou voudraient leur en faire. Que dis- je ? Elles les aiment d'une affection spéciale. Si elles les voient sous le poids d'une épreuve, elles en sont tendrement touchées et n'épar- gneraient aucun effort pour les en délivrer. Elles les recommandent à Dieu de tout leur coeur et se priveraient très volontiers en leur faveur d'une partie des grâces qu'elles reçoivent de sa Majesté, pour que Notre- Seigneur ne soit pas offensé par eux.

6. Mais voici ce qui me surprend le plus. Vous avez vu les tourments et les désolations que causait à ces âmes le désir de mourir pour aller jouir de Notre-Seigneur. Maintenant elles ont une telle soif de le servir, de lui faire donner des louanges, de travailler, si elles le pouvaient, à l'avancement spirituel de quelques âmes, que non seulement elles ne souhaitent pas la mort, mais elles désirent vivre de longues années au milieu des plus sensibles épreuves, afin que le Seigneur en soit tant soit peu glorifié. Seraient-elles assurées qu'à leur sortie du corps elles iront jouir de Dieu, qu'elles n'en seraient pas touchées. Songer à la béatitude des saints ne les émeut pas davantage, elle ne fait pas alors l'objet de leurs désirs. Leur béatitude, elles la trouvent à venir en aide au Crucifié, surtout lorsqu'elles voient à quel point on l'offense, et combien sont rares ceux qui cherchent véritablement sa gloire, dans un entier détachement de tout le reste.

7. Quelquefois, il est vrai, perdant tout cela de vue, elles sont de nouveau saisies des plus tendres désirs de posséder Dieu et de quitter l'exil, surtout lorsqu'elles considèrent le peu qu'elles font pour lui ; mais elles rentrent aussitôt dans leur première disposition. Voyant qu'elles jouissent sans cesse de sa présence, elles se contentent de ce bonheur et offrent à sa Majesté l'acceptation de la vie comme le sacrifice le plus coûteux qu'elles puissent lui présenter.

La mort ne leur inspire aucun effroi, elles l'envisagent comme un doux ravissement. Celui qui allumait en elles des désirs accompagnés d'un tourment si extrême les remplace par ceux dont j'ai parlé. Louange et bénédiction sans fin lui soient rendues !

8. Pour tout dire, elles n'ont plus d'attrait, cs âmes, pour les consolations: les goûts spirituels ne les attirent plus, parce qu'elles jouissent de la présence du Seigneur lui-même, et que sa Majesté vit désormais en elles. Or, la vie de Notre-Seigneur, nous le savons, n'a été qu'un martyre continuel, et il fait en sorte que la nôtre s'en rapproche, du moins par les désirs, car, pour le reste, il ménage notre faiblesse. Ce qui n'empêche pas qu'il ne nous communique sa propre force, quand il le juge nécessaire.

De telles âmes vivent dans un grand détachement de toutes choses ; leur attrait constant est d'être seules, ou de travailler à l'avancement spirituel du prochain. Elles n'ont ni sécheresses ni peines intérieures, mais, toujours tendrement occupées de Notre-Seigneur, elles voudraient ne jamais cesser de lui donner des louanges. Lorsque leur attention se relâche, lui-même les réveille de la manière que j'ai indiquée. Il est évident que cette impulsion je ne sais quel autre nom lui donner — procède de l'intérieur de l'âme, comme il a été dit à propos des trans- ports. Seulement, ici, la chose se passe avec une extrême douceur. D'autre part aussi, il est certain que cette impulsion ne procède ni de l'intelligence, ni de la mémoire, ni de rien à quoi l'âme prête le moindre concours. Et ce phénomène est si fréquent, si habituel, qu'on a eu toute facilité de l'observer avec attention. De même qu'un feu, si chaud soit- il, ne dirige jamais sa flamme vers le bas, mais la lance toujours en haut, de même ce mouvement intérieur part très manifestement du centre de l'âme, pour aller ensuite réveiller les puissances.

9. Vraiment, quand cette voie de l'oraison ne nous apporterait d'autre avantage que celui de connaître le soin tout particulier que Dieu veut bien prendre de se communiquer à nous, et comment il nous prie — car c'est bien cela — de demeurer avec lui, toutes les peines qu'on y endure seraient largement compensées par ces touches de son amour, à la fois si douces et si pénétrantes.

Vous les avez sans doute déjà ressenties, mes soeurs, car dès qu'on est arrivé à l'oraison d'union, le Seigneur prend le soin de réveiller ainsi notre âme, pourvu que de notre côté nous ayons celui d'observer ses commandements. Lorsque vous les ressentirez, dites-vous bien qu'elles partent de cette Demeure intérieure que Dieu habite au-dedans de nos âmes, et rendez-lui-en de grandes actions de grâces. Nul doute, en effet, que ce message, ce billet écrit avec tant d'amour, ne vienne de lui ; et il veut que vous seules en connaissiez l'écriture, que vous seules sachiez la demande qu'il renferme'. Surtout ne manquez pas, si occupées que vous soyez extérieurement, si vous conversez même avec plusieurs personnes, de répondre à ce message de sa Majesté. Bien souvent, en effet, ce sera en public que Notre-Seigneur vous accordera cette faveur secrète. La réponse, devant être tout intérieure, est bien facile à faire ; elle consistera à produire un acte d'amour, ou à dire comme saint Paul : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Notre-Seigneur vous enseignera lui-même très clairement de quelle manière vous pouvez lui être agréable. C'est un temps propice, car le divin Maître semble alors prêter l'oreille à notre voix, et presque toujours cette touche si délicate dispose l'âme à lui répondre d'une volonté généreuse.

10. Ce qui distingue cette Demeure, c'est, encore une fois, qu'il ne s'y rencontre presque jamais de sécheresse, ni de ces troubles intérieurs qui se produisent à certains moments dans toutes les autres. L'âme y est presque toujours dans le repos, elle n'a aucune crainte que le démon contrefasse une grâce si élevée, tant est inébranlable sa conviction que Dieu en est l'auteur. Cela vient, je le répète, de ce que les sens et les puissances n'ont ici rien à voir. Sa Majesté s'est dévoilée à cette âme et l'a introduite dans sa propre demeure, où, à mon sens, le démon n'oserait pénétrer. Car le Seigneur ne le lui permettrait pas: d'ailleurs, à toutes les grâces qu'elle reçoit ici, l'âme ne prête d'autre concours que celui d'un abandon total à Dieu.

11. C'est au milieu d'une telle paix et d'un si profond silence que le Seigneur enrichit et instruit alors cette âme, que cela me fait songer à la construction du temple de Salomon, où l'on ne devait pas entendre le moindre bruit. De même, dans ce temple de Dieu, dans cette demeure qui est sienne, Dieu seul et l'âme jouissent l'un de l'autre dans un très profond silence. L'entendement n'a ni mouvement ni recherche à faire. Le Maître qui l'a créé veut bien le mettre en repos et lui permettre de considérer, comme par une petite fente, ce qui se passe. Par moments, il est vrai, cette vue lui est ôtée, et il ne lui est plus permis de regarder. Du reste, l'intervalle est fort court, car, selon moi, les puissances ici ne sont pas suspendues, seulement elles n'agissent pas et sont comme saisies d'étonnement.

12. Mais voici ce qui m'étonne. Une fois arrivée là, l'âme n'a plus de ravissements, ou, si elle en a, ce qui est très rare, ce ne sont plus de ces enlèvements et de ces vols d' esprit, comme ceux dont j'ai parlé. En outre, cela ne lui arrive presque jamais en public, chose qui lui était fort habituelle. Les objets même les plus capables d'exciter sa dévotion ne produisent plus en elle un tel effet, tandis qu'auparavant il suffisait pour cela de la vue d'une dévote image, des premières paroles d'un sermon, du son d'un instrument de musique. Le pauvre petit papillon vivait dans une telle anxiété, que tout, en quelque sorte, l'effrayait et lui faisait prendre son vol. Soit qu'il ait trouvé son repos, soit que l'âme, ayant vu tant de merveilles dans cette dernière Demeure, ne s'étonne plus de rien, soit qu'elle ait perdu le sentiment de sa solitude depuis qu'elle jouit d'une si divine compagnie, soit pour quelque autre cause que j'ignore, toujours est-il, mes soeurs, qu'à partir du moment où le Seigneur lui découvre les merveilles de cette Demeure et lui en ouvre l'entrée, elle perd cette grande faiblesse qui lui était si pénible, et dont rien n'avait pu la délivrer. Peut-être cela vient-il de ce que le Seigneur l'a fortifiée, dilatée et rendue capable de ses opérations. Peut- être aussi voulait-il auparavant rendre publiques les grâces dont il la favorisait en secret, et cela pour des fins connues de lui, car ses juge­ments dépassent tout ce que notre esprit peut concevoir ici-bas.

13. Tels sont, avec ceux que nous avons dit procéder du bon esprit dans les degrés d'oraison précédents, les effets que Dieu opère en l'âme lorsqu'il l'unit à lui par ce baiser que demandait l'Epouse. A mon sens, c'est ici que cette faveur qu'elle sollicitait lui est accordée. C'est ici que cette biche blessée étanche sa soif dans les eaux courantes. C'est ici qu'elle est comblée de délices dans le tabernacle de Dieu. C'est ici que la colombe, envoyée par Noé pour voir si la tempête avait pris fin, trouve le rameau d'olivier, signe qu'elle a rencontré la terre ferme au milieu du déluge et des tempêtes de ce mondes. O Jésus ! Que n'ai-je l'intelligence de tant de passages de l'Ecriture, qui nous décriraient sans doute cette paix de l'âme ! O mon Dieu ! toi qui vois combien cette paix nous est avantageuse, donne aux chrétiens la volonté de la rechercher, et conserve-la par ta miséricorde à ceux qui l'ont reçue de toi, car enfin, en attendant le jour où tu leur accorderas la paix véritable, et où tu les conduiras dans le séjour où rien ne peut la détruire, il nous faudra toujours vivre dans la crainte. J'appelle la paix du ciel « la véritable », non que celle dont je parlais tout à l'heure ne le soit pas, mais parce que si nous venions à nous éloigner de Dieu, la guerre pourrait recommencer.

14. Que doit-il se passer dans ces âmes, je vous le demande, à la pensée qu'elles pourraient se voir privées d'un si grand bien ? Elles se sentent excitées à redoubler de vigilance et à tirer des forces de leur faiblesse, pour ne pas perdre par leur faute une seule occasion de se rendre plus agréables à Dieu. Plus elles se voient favorisées par sa Majesté, plus elles s'effraient, plus elles se défient d'elles-mêmes et comme ses grandeurs leur ont fait mieux connaître leurs misères, mieux révélé aussi la gravité de leurs offenses, il leur arrive souvent de n'oser, comme le publicain, lever seulement les yeux'. D'autres fois elles appellent la fin de leur vie, afin de se voir en sûreté mais aussitôt, l'amour qu'elles ont pour Dieu leur fait souhaiter, ainsi que je l'ai dit, de vivre encore afin de le servir, et elles s'en remettent à sa miséri­corde de tout ce qui les concerne. Quelquefois aussi, la multitude des grâces reçues les laisse comme anéanties ; elles tremblent qu'il ne leur arrive comme à ces vaisseaux que le poids excessif de leur charge fait couler à fond.

15. Je vous l'affirme, mes soeurs, les croix ne manquent pas à ces âmes, mais elles ne les troublent pas et ne leur enlèvent pas la paix ; elles passent promptement, semblables au flot de l'océan ou à un léger orage, et la sérénité reparaît. C'est que la présence de ce Seigneur dont elles jouissent leur fait bientôt oublier tout le reste. Bénédiction et louanges sans fin lui soient rendues par toutes ses créatures ! Amen.

CHAPITRE 4

1. Ne croyez pas, mes soeurs, que ces âmes éprouvent toujours au même degré les effets dont je viens de parler. C'est pour cela que j'ai soin, toutes les fois que j'y pense, d'ajouter qu'il en est le plus souvent ainsi. Quelquefois, en effet, Notre-Seigneur les laisse à leur état naturel. Alors il semble vraiment que tout ce qu'il y a de bêtes venimeuses aux abords et dans les Demeures de ce château se liguent pour se venger sur ces âmes du temps où elles ne peuvent les atteindre. A la vérité, cela dure peu, un jour tout au plus, ou peu davantage.

2. Ce grand trouble, amené d'habitude par quelque circonstance extérieure, montre bien à quel point est avantageuse pour l'âme l'excellente société dont elle jouit, car alors même, elle reçoit du Seigneur une fermeté à toute épreuve dans son service et dans les bonnes résolutions qu'elle a prises. Elle est même, il me semble, plus inébranlable que jamais, et pas un premier mouvement, si faible soit-il, ne vient la tirer de cette disposition. Encore une fois, ce trouble est rare. Le Seigneur veut sans doute que cette âme n'oublie pas ce qu'elle est et se maintienne dans l'humilité ; il veut aussi que, comprenant mieux ce dont elle lui est redevable et la grandeur de la grâce qui lui est accordée, elle ait soin de l'en bénir.

3. Ne vous imaginez pas non plus que malgré ces grands désirs et cette ferme détermination de ne commettre pour rien au monde une imperfection, il n'arrive pas à ces âmes d'en commettre beaucoup, et même des péchés, non toutefois consciemment, car le Seigneur leur donne, je crois, un secours très spécial pour s'en garantir. Je parle de péchés véniels, car pour ce qui est des mortels clairement reconnus, elles en sont préservées ; mais elles ne sont pas sûres de ne pas en avoir commis quelques-uns, dont elles ne se rendent pas compte, et ce doit être pour elles un grand tourment. Elles en éprouvent un autre à la vue des âmes qui se perdent, et bien qu'elles aient d'une certaine façon la grande espérance de n'être pas de ce nombre, cependant, lorsqu'elles songent à certains personnages que l'Écriture mentionne comme ayant été favorisés de Dieu, un Salomon par exemple, qui a eu tant de communications avec sa Majesté, elles ne peuvent, je le répète, s'empêcher de craindre. Ainsi, mes soeurs, que celle d'entre vous qui se figurerait être la plus en sûreté soit celle qui craigne davantage. Heureux l'homme qui craint Dieu, dit David. Que sa Majesté nous protège toujours ! Lui demander instamment cette grâce, afin de ne pas l'offenser, c'est la meilleure assurance que nous puis- sions avoir. Louange éternelle lui soint rendue ! Amen.

4. Je crois utile de vous dire, mes sœurs, dans quel but le Seigneur accorde à certaines âmes de si grandes grâces. Déjà, si vous y avez pris garde, vous l'avez compris aux effets qu'elles produisent. Je veux néanmoins vous le répéter ici, de crainte que l'une de vous ne vienne à s'imaginer que le dessein de Dieu soit uniquement de leur faire goûter ses délices. Ce serait une grande erreur. Sa Majesté ne peut rien nous accorder de plus précieux qu'une vie conforme à celle de son Fils bien- aimé. Aussi, j'en suis absolument convaincue et je l'ai dit quelquefois, ces grâces sont destinées à fortifier notre faiblesse et à nous rendre capables de supporter, à l'exemple de ce divin Fils, de grandes souf­frances.

5. Ne voyons-nous pas que tous ceux qui ont approché de plus près Jésus-Christ Notre-Seigneur sont ceux qui ont enduré de plus grandes épreuves ? Considérons celles de sa glorieuse Mère et de ses glorieux apôtres. Où un saint Paul trouva-t-il la force de supporter des travaux si accablants ? Ah ! que nous découvrons bien en lui les effets produits par les visions et la contemplation qui viennent véritablement de Notre-Seigneur, non de l'imagination ou de l'artifice du démon ! Se cacha-t-il, par hasard, afin de jouir à l'aise des consolations que ces grâces lui procuraient, sans vouloir s'occuper d'autre chose ? Vous savez ce qu'il en est : il n'avait pas, autant que nous pouvons en juger, un seul jour de repos, et ses nuits même n'étaient pas exemptes de fatigues, puisqu'il les employait à gagner sa vie. Combien aussi j'aime à me souvenir de Notre-Seigneur apparaissant à saint Pierre, au moment où ce dernier fuyait la prison, et lui disant qu'il allait à Rome pour y être crucifié de nouveau ! Jamais je ne récite l'office de la solennité où ce fait se trouve mentionné, sans en éprouver une joie bien vive. Mais, dites- moi, quel effet cette faveur produisit-elle sur saint Pierre, et que fit-il ? Il alla sur-le-champ s'offrir à la mort, et certes, en pareil cas, ce n'est pas un mince bienfait du Seigneur que de trouver quelqu'un qui vous la donne.

6. O mes soeurs ! comme elle oublie son propre repos, qu'elle fait peu de cas de l'honneur et qu'elle est loin de désirer d'être estimée quelque chose, l'âme en qui Dieu habite d'une façon si particulière ! Si elle se tient sans cesse auprès de lui, comme il est juste, sans doute elle songe peu à elle-même. Sa seule préoccupation est de lui plaire toujours davantage, de trouver des occasions, des moyens, de lui témoigner son amour. C'est là, mes filles, le but de l'oraison, et ce mariage spirituel est destiné à produire continuellement des oeuvres, des oeuvres.

7. Voilà, je le répète, le véritable signe qu'il y a une opération de Dieu et un don de sa main. Il me servirait peu, en effet, de me tenir profondément recueillie dans la solitude, occupée à produire des actes intérieurs en la présence de Notre-Seigneur, me proposant et lui pro­mettant de faire des merveilles pour son service, si, au sortir de là et lorsque l'occasion se présente, je fais tout le contraire. Mais j'ai mal dit en disant que cela me servirait peu, car le temps passé avec Dieu apporte toujours un très grand profit. Si faibles que nous soyons ensuite dans l'accomplissement de nos résolutions, Notre-Seigneur nous accordera, une fois ou l'autre, la grâce d'en venir à l'effet. Peut-être même, en dépit de nos répugnances, fera-t-il à notre égard ce qu'il fait bien souvent. Témoin de la lâcheté d'une âme, il lui envoie, bien contre sa volonté, une très grande épreuve, et il l'en fait sortir victo­rieuse. Par là cette âme reprend coeur et s'offre à Dieu avec plus de courage. J'ai donc simplement voulu dire que le profit est léger, si on le compare aux très grands avantages qu'on réalise quand on met les oeuvres en harmonie avec les actes intérieurs et les paroles. Que celle d'entre vous qui ne peut en venir là tout d'un coup s'efforce d'y arriver peu à peu. Si elle veut que son oraison lui profite, qu'elle travaille à vaincre sa volonté : les occasions ne vous manqueront pas à I'inté­rieur de vos petites retraites.

8. Dites-vous bien que cela est plus important que je ne peux l'exprimer. Portez vos regards sur le Crucifié et tout vous deviendra facile. Alors que Notre-Seigneur nous a témoigné son amour par des oeuvres et des souffrances si terribles, voudriez-vous n'avoir que des paroles pour le contenter ? Savez-vous bien ce que c'est qu'être vraiment spirituel ? C'est se faire l'esclave de Dieu, et, comme tel, porter son signe, qui est celui de la croix ; c'est lui abandonner tellement notre liberté, qu'il puisse nous vendre comme il a été vendu lui-même, pour le salut du monde. C'est croire qu'en nous traitant de la sorte il ne nous fait aucun tort et nous accorde au contraire une grande faveur. Si l'on ne se détermine à cela, on n'avancera jamais beaucoup, on peut en être sûr, parce que l'humilité, je l'ai déjà dit, est le fondement de tout cet édifice, et le Seigneur ne l'élèvera jamais bien haut si l'on n'est pas profondément humble ; cela dans notre intérêt même, de peur qu'il ne s'écroule entièrement. Ainsi, mes soeurs, si vous voulez que le fondement soit inébranlable, que chacune de vous s'efforce d'être la moindre de toutes, l'esclave de toutes, qu'elle cherche sans cesse comment et en quoi elle pourra se rendre agréable et utile aux autres. Tout ce que vous ferez ainsi tournera bien plus à votre avantage qu'au leur. Vous poserez des pierres si solides qu'il n'y aura pas à craindre que le château s'effondre.

9. Je le répète, il ne suffit pas que vous preniez pour base la prière et la contemplation. Si vous ne travaillez à acquérir les vertus, si vous ne vous exercez à les pratiquer, vous demeurerez toujours des naines dans la vie spirituelle. Et encore, Dieu veuille que vous vous borniez à ne pas grandir ! Car, vous le savez, ne pas croître, c'est décroître. Et, en effet, quand l'amour est véritable, je regarde comme impossible qu'il se contente de demeurer stationnaire.

10. Vous penserez peut-être qu'en parlant ainsi je m'adresse à ceux qui commencent, et qu'au bout d'un certain temps on peut se reposer. Je vous ai déjà dit que si ces âmes jouissent intérieurement du repos, elles en ont beaucoup moins à l'extérieur et ne désirent pas en avoir. Et à quoi pensez-vous que tendent ces inspirations, ou pour mieux dire ces aspirations et ces messages, que l'âme envoie de son centre à ceux qui habitent la partie supérieure du château et les Demeures qui entourent celle où elle-même séjourne Est-ce à les inviter à dormir ? Non, non, non. Du fond de sa retraite, elle leur fait même une guerre plus acharnée que lorsqu'elle souffrait avec eux ; elle interdit toute oisiveté aux puissances, aux sens et à tout ce qui tient au corps. Alors, elle ne connaissait pas les immenses avantages des souffrances dont Dieu s'est servi peut-être pour l'introduire en ce lieu. De plus, la société dont elle jouit lui donne des forces tout autres qu'auparavant. Si, comme David l'assure, nous devenons saints avec les saints, nul doute que cette âme, devenue une même chose avec le Dieu fort par cette union souveraine d'esprit à esprit, ne participe à sa force. Comment s'étonner, après cela, que les saints aient eu celle de souffrir les tourments et la mort ?

11. Il est certain du reste que l'âme fait part à tous les habitants du château, et au corps lui-même, de la force ainsi reçue. Souvent, ce faible corps semble devenu insensible. La vigueur qui remplit l'âme, à mesure qu'elle s'abreuve du vin de ce cellier, où son Époux l'a introduite pour ne plus en sortir, rejaillit sur lui, de même que dans la vie physique la nourriture reçue par l'estomac fortifie la tête et tous les membres. Disons-le d'ailleurs, le corps est voué pour la vie à un bien triste sort, car il a beau faire, la vigueur de l'âme va toujours bien au-delà. Aussi, quelle guerre acharnée elle lui déclare ! Et encore, tout cela ne lui semble rien. De là, les rigoureuses pénitences auxquelles se livrèrent tant de saints, et en particulier la glorieuse Madeleine qui avait toujours vécu dans les délices ; de là, ce zèle brûlant de la gloire de Dieu qui consumait notre père Élie ; de là, chez saint Dominique et saint François, cette soif de gagner des âmes pour qu'elles puissent ensuite chanter les louanges de Dieu. S'oubliant totalement eux-mêmes, que n'eurent-ils pas à souffrir, je vous le demande ?

12. C'est à cela, mes soeurs, que nous devons tendre. Que nos désirs et notre oraison n'aillent pas à jouir, mais à prendre des forces pour servir Dieu ! Ne cherchons pas un chemin non frayé : nous serions sûres de nous perdre. Singulière erreur de s'imaginer obtenir de pareilles grâces du Seigneur par une autre voie que celle où il a marché lui-même, et où ont marché tous ses saints. Que cela ne nous vienne même pas à l'esprit ! Croyez-moi, pour donner l'hospitalité à notre Maître, pour le retenir chez soi, pour le bien traiter et le nourrir comme il convient, il faut que Marthe et Marie se joignent ensemble. Et comment Marie, toujours assise à ses pieds, aurait-elle pu le nourrir sans l'aide de sa soeur? Mais savez-vous quelle est sa nourriture ? C'est que, par tous les moyens en notre pouvoir, nous gagnions des âmes, afin que ces âmes se sauvent et le louent pendant l'éternité.

13. Vous me ferez ici deux objections. La première, qu'au témoignage de Notre-Seigneur Marie a choisi la meilleure parts. Je réponds qu'elle avait déjà rempli l'office de Marthe, en rendant au divin Maître le bon office de lui laver les pieds et de les essuyer avec ses cheveux. Pensez-vous que ce soit peu mortifiant pour une personne de sa qualité, d'aller ainsi par les rues, et peut-être seule — car sa ferveur l'empê- chait d'y prendre garde —, d'entrer dans une maison dont elle n'avait jamais franchi le seuil, de supporter ensuite les propos malveillants du pharisien et de bien d'autres encore ? Quel changement pour une femme comme elle, aux yeux de toute la ville et de ces méchants, que sa seule affection pour le Maître qu'ils détestaient devait exciter à lui rappeler sa vie passée, à lui reprocher de vouloir faire la sainte ! Car, évidemment, elle avait sans retard changé de costume et de genre de vie. Si de nos jours on en dit autant de personnes moins célèbres, que devait-il en être pour elle ? J'ose vous l'affirmer, mes soeurs, la meilleure part ne lui est venue qu'après des peines et des mortifications extrêmes. Du reste, n'était-ce pas déjà une douleur intolérable pour elle que cette haine violente dont son Maître était l'objet ? Et que dire de toutes celles qu'elle supporta, quelque temps après, à la mort de Notre-Seigneur? Pour moi, je suis persuadée que si elle n'a pas terminé sa vie par le martyre, c'est qu'elle l'avait déjà supporté en voyant mourir son Maître. Que dire enfin de toutes les peines qu'elle endura le reste de sa vie, en se trouvant sans lui ? Ce devait être pour elle un terrible supplice. Par où l'on peut voir qu'elle n'était pas toujours aux pieds de Notre-Seigneur, dans les délices de la contemplation.

14. Vous m'objecterez, en second lieu, que le pouvoir et les moyens vous manquent pour gagner des âmes à Dieu. Vous vous y emploieriez, dites-vous, de très grand coeur, mais n'ayant le droit ni d'enseigner ni de prêcher comme les apôtres, que vous reste-t-il à faire ? J'ai déjà répondu à cela plusieurs fois par écrit, peut-être même dans ce Château. Mais comme, au milieu des bons désirs que le Seigneur vous donne, c'est une pensée qui, je crois, vous traverse l'esprit, je ne cesserai pas de le répéter ici.

J'ai dit que le démon nous inspire quelquefois des désirs sublimes, afin que, laissant de côté au service de Notre-Seigneur les choses possibles, nous nous tenions satisfaites d'avoir aspiré aux impossibles. Sans m'arrêter à tout ce que vous pouvez accomplir par le moyen de l'oraison, je vous dirai : « Ne visez pas à faire du bien au monde entier, contentez-vous d'en faire aux personnes dans la société desquelles vous vivez. Cette oeuvre sera d'autant plus méritoire que vous êtes plus obligées de l'accomplir. » Pensez-vous que ce sera peu de chose si, par votre humilité profonde, votre esprit de mortification, votre dévouement, votre tendre charité pour vos soeurs, votre amour pour Notre-Seigneur, vous les embrasez toutes de ce feu céleste et leur devenez un continuel stimulant à la vertu ? Vous ferez une très grande chose, au contraire, et vous rendrez à Notre-Seigneur un service qui lui sera très agréable. En vous voyant réaliser ainsi ce qui dépend de vous, sa Majesté reconnaîtra que vous feriez bien davantage si vous en aviez le pouvoir et ne vous récompensera pas moins que si vous lui aviez gagné beaucoup d'âmes.

15. Vous direz peut-être que ce n'est pas là convertir, parce que toutes vos soeurs sont déjà vertueuses. De quoi vous mêlez-vous? Plus elles seront parfaites, plus leurs louanges seront agréables à Dieu, et plus leur oraison sera profitable au prochain.

Enfin, mes soeurs, et c'est par là que je termine, ne prétendons pas élever une tour sans lui donner de fondements. Le Seigneur regarde moins la grandeur de nos oeuvres que l'amour avec lequel nous les accomplissons. Si nous faisons ce qui dépend de nous, sa Majesté nous mettra de jour en jour à même de faire davantage. Pour cela, il nous faut ne pas perdre la foi dès les premiers pas, mais pendant la courte durée de cette vie — durée moindre encore peut-être que chacune ne le pense - offrir intérieurement et extérieurement à Notre-Seigneur le sacrifice qui est en notre pouvoir. Il l'unira, ce sacrifice, à celui qu'il offrit pour nous au Père sur la croix, et, sans regarder l'insignifiance de nos oeuvres, il leur donnera la valeur méritée par notre amour.

16. Daigne le Seigneur, mes soeurs et mes filles, nous faire la grâce de nous trouver toutes réunies dans le séjour où nous le louerons à jamais ! Qu'il m'accorde à moi-même celle de pratiquer un peu les avis que je viens de vous donner ! Je le lui demande par les mérites de son Fils, qui vit et règne à jamais dans tous les siècles. Amen. Je le répète encore, je me sens en ce moment couverte de confusion ; aussi je vous supplie, au nom de notre Dieu, de ne pas oublier dans vos prières cette pauvre misérable.

ÉPILOGUE

J H S

1. Comme je l'ai dit en commençant, je m'étais mise à ce travail avec une vive répugnance, mais à présent qu'il est terminé, je suis très contente de l'avoir entrepris, et je regarde comme bien employée peine qu'il m'a coûtée, peine d'ailleurs bien légère, il faut le reconnaître. Quand je considère, mes soeurs, la rigueur de votre clôture, peu de délassement que vous y avez et combien, dans quelques-u de vos monastères, l'espace même vous fait défaut, il me semble que ce sera pour vous une consolation de vous récréer dans ce château intérieur où, à toute heure du jour et sans la permission des supérieures vous êtes libres d'entrer et de vous promener.

2. En vérité, vous ne pouvez par vos propres forces, si grandes qu'elles vous paraissent, pénétrer dans toutes les Demeures : c'est au maître du château de vous y introduire. Si donc vous rencontrez de sa part quelque résistance, je vous le conseille, n'essayez pas de passer oui Vous le fâcheriez, si bien qu'il vous en fermerait l'entrée pour toujours. Il aime extrêmement l'humilité. Si vous vous croyez indignes de pénétrer même dans la Troisième Demeure, vous obtiendrez bien vite l’entrée µ de la Cinquième. Vous pourrez même la fréquenter si assidûment le servir si bien lui-même, qu'il vous admettra dans celle qu'il s'est réservée. De celle-là ne sortez plus, si ce n'est à l'appel de la pneu µ dont ce souverain Maître veut que vous accomplissiez la volonté comme la sienne propre. Si, par son commandement, vous en restez longtemps dehors, il ne manquera pas à votre retour de vous en tenir la porte ouverte. Une fois habituées à jouir de ce château, les choses les plus pénibles vous deviendront douces dans l'espoir d'y revenir, et personne ne peut vous empêcher de le faire.

3. Je n'ai parlé que de Sept Demeures, mais chacune d'elles renferme un grand nombre d'autres, en bas, en haut, sur les côtés, avec de jolis jardins, des fontaines, des labyrinthes, en un mot des choses si ravissantes, qu'en les voyant, vous fondrez en louanges envers le grand Dieu qui a créé ce château à son image et à sa ressemblance. Si vous trouvez quelque chose de bon dans la méthode que j'ai suivie pour vous parler de lui, croyez fermement que c'est Notre-Seigneur qui a parlé lui-même pour votre consolation ; quant à ce qu'il y aura de défectueux, croyez que c'est moi qui l'ai dit.

4. En retour du grand désir que j'ai de vous aider quelque peu à servir mon Seigneur et mon Dieu, je vous fais cette demande : chaque fois que vous lirez ces pages, donnez en mon nom mille louanges à sa Majesté, demandez-lui l'exaltation de son Église, la lumière pour les luthériens, et pour moi, le pardon de mes péchés et la sortie du purga­toire. C'est là que je serai peut-être, si Dieu me fait miséricorde, quand on vous donnera cet écrit à lire, à supposer toutefois qu'après l'examen de théologiens, il soit jugé digne de voir le jour. S'il présente quelque erreur, attribuez-la à mon ignorance. Je me soumets en tout à ce qu'enseigne la Sainte Église catholique romaine. C'est dans ces senti­ments, qui sont actuellement les miens, que je proteste et promets de vivre et de mourir.

Louange et bénédiction éternelles à Dieu Notre-Seigneur ! Amen. Amen.

Cet écrit a été achevé au monastère de Saint-Joseph d'Avila, l'année 1577, la veille de saint André, pour la gloire de Dieu, qui vit et règne dans tous les siècles. Amen.

Ce deuxième tome présente des femmes mystiques des quatre derniers siècles en respectant l’ordre chronologique de leurs décès. J’ouvre sur les deux carmélites les plus proches de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila.

Anne de Jésus fut plus de dix années aux côtés de Jean qui lui dédia son Cantique, Anne de Saint-Barthélémy accompagna Thérèse dans ses nombreux voyages et l’assista à sa mort. Ces deux femmes fortes ont maintenu l’esprit sans compromis de la fondatrice et l’élan mystique de Jean.


ANNE DE JÉSUS [de Lobera] 1545-1621

Présentation22.

Issue d’une famille de la noblesse pauvre de Medina del Campo, elle est élevée par sa mère avec son frère aîné, qui deviendra jésuite. Son père est mort quelques mois après sa naissance. Elle aurait été sourde-muette jusqu’à l’âge de sept ans, puis apprit rapidement à prier et à lire. Elle perd sa mère à neuf ans et décide tôt de sa vocation.

À dix-huit ans elle se met sous la direction du père Rodriguez, et entre au couvent d’Avila en 1570, peu avant sa vingt-cinquième année. Maladie et extase. Elle est infirmière de sa communauté. Rendue à Béas, à partir de 1575, elle ne verra plus Thérèse, mais rencontre Jean de la Croix, épuisé après l’épreuve de Tolède, qui arrive à son tour en 1578 en Andalousie. Elle fonde le couvent de Grenade en 1582, l’année de la mort de Thérèse. Jean lui dédie le Cantique en 1584. Elle fonde à Madrid en 1586.

Interdite par Doria de toute visite en 1591, l’année de la mort douloureuse de Jean, elle est élue prieure à Salamanque en 1596 (aux « hurlements » du Général qui a succédé à Doria). Voyage de France et fondation de Paris en 1604, de Dijon en 1605, de Bruxelles en 1607. Malade à partir de 1613, elle meurt en 1621 23.

Grâce à son esprit ferme et tenace, l’esprit de la réforme thérésienne fut préservé face à Doria, puis face au cardinal de Bérulle. Elle est exemplaire d’une résistance féminine répétée à près de quinze années de distance : en Espagne, l’épreuve culmina lors des terribles années 1590-1591, en France elle culmina en 1605. Cette femme indestructible attire souvent une suspicion du lecteur français, méfiant vis-à-vis d’une Espagnole au tempérament tranchant ; elle se transforme par lecture attentive en un profond respect.

Elle porte témoignage sur autrui, jamais sur elle-même ; car elle n’écrit que lorsque les circonstances l’imposent. Se détachent la vivante Relation de la fondation de Grenade, la sensible Déclaration sur la vie, et les vertus et miracles de sainte Thérèse, le précis Récit du voyage en France et de la fondation de Paris, ainsi que des lettres, ces dernières trop rarement personnelles. De même qu’elle déchirait toutes les lettres qu’elle recevait - sauf une seule, conservée par humilité : la « terrible » lettre de 1582 que lui écrivit Thérèse -, elle ne se préoccupe pas d’apporter un témoignage la concernant.

Demeurent des aperçus vivants, établis sur les critères sûrs d’influence sur les proches, de miséricorde, de service, d’une juste donc sévère opinion de soi, de charité... Voici l’éclairage qu’elle apporte sur Teresa, qui permet de « compléter » l’aperçu proposé précédemment 24 :

Témoignage d’influence toute intérieure sur ses proches :

…je les ai entendus dire : nous ne savons pas ce qu’elle a, cette mère fondatrice, mais dès que nous lui parlons, nous devenons autres et nous sommes si transformés, que nous ne nous reconnaissons plus.

Miséricorde :

Jamais je ne l’ai vue entendre parler d’une peine d’autrui sans qu’elle ne répande des larmes. L’une d’entre nous, la Mère Antonia del Espiritu Santo, lui ayant dit : « Mère, alors qu’il y a dans les peines si grand avantage, pourquoi devons-nous être affligées de ce que les gens en aient ? », la sainte la gronda tant et lui fit tellement honte de son ignorance qu’elle semblait avoir dit une grande erreur. Et c’est ainsi qu’elle considérait en effet le fait de ne pas avoir beaucoup de compassion les uns pour les autres et de ne pas nous venir mutuellement en aide autant que nous ne pouvions. Elle m’a dit qu’il ne lui était pas possible de passer un jour sans faire quelque œuvre de miséricorde.

Service :

Il lui arrivait certains jours d’être si souffrante et si occupée qu’elle n’avait pas pu rendre service en quoi que ce soit aux religieuses ; alors elle se mettait dans un mauvais couloir sombre par où toutes devaient passer pour aller au chœur et au dortoir, et elle se tenait là à les éclairer avec une chandelle, afin de ne pas aller se coucher sans avoir fait quelque bonne action.

Sur un confesseur qui ordonne aux sœurs de l’appeler « notre mère fondatrice » :

Ils n’arrivent pas à comprendre... Moi je ne peux pas faire plus pour qu’ils voient que je ne suis rien.

Sur l’exercice de la charité dans une attitude « ouverte » par rapport au comportement des autorités de son temps :

…elle nous ordonnait de le faire dans la prière [pour autrui], et davantage lorsqu’il y avait une nécessité particulière : dès que nous la voyions avoir cette préoccupation, nous considérions déjà la chose comme arrangée. C’est ce que nous vîmes en de nombreuses occasions : des hommes qui étaient suppliciés, d’autres qui étaient condamnés dans les autodafés de l’Inquisition...

Sur les circonstances pénibles de la composition de son œuvre la plus profonde :

Elle resta plus d’une année dans le couvent de Tolède, en l’ayant comme prison. Et elle m’écrivit souvent les grandes grâces que Dieu lui faisait là, me disant que Sa divine Majesté lui avait ordonné d’écrire pour nous le livre des Demeures, et qu’elle avait une si grande oraison, et la connaissance de ce que le Seigneur voulait qu’elle écrive dans ce livre, que même le titre qu’elle devait donner à ce livre, c’est Lui qui le lui avait dit tout particulièrement.

Sur sa vie intérieure « sobre » :

Certains jours elle était aussi sèche et fatiguée que si elle n’avait jamais reçu de grâce de Dieu, et avec de si grandes craintes de ne pas le servir qu’il était bien nécessaire de la consoler.

L’observation d’Anne sur les Françaises, réputée critique, se nuance dès que l’on présente en tenant compte de son contexte une célèbre citation  habituellement donnée selon une « forme brève », (ici reproduite en caractères romains au sein de la citation que nous avons complétée) :

L’affection qu’elles ont prise pour nous est très grande en effet. Et c’est miracle, car ici on a bien peu d’affection pour les Espagnols 25 : aussi les gens sont-ils surpris de voir une si grande amitié et un tel bon accord entre nous et leurs françaises ; ils affirment qu’il n’y a pas de sœurs ni dans ce royaume qui s’aiment autant. Et ils s’étonnent de ce que, dès qu’elles prennent l’habit, leurs âmes s’améliorent, leur esprit se renouvelant grâce à un mode d’oraison différent. J’essaie de leur faire regarder (et) imiter Notre Seigneur Jésus-Christ, car ici on se souvient peu de Lui ; tout consiste en une simple vue de Dieu, je ne sais comment ils peuvent faire cela tout le temps ; depuis le glorieux Saint Denis, qui écrivit la Théologie mystique, tous s’y adonnent par suspension plus que par imitation. C’est une étrange manière, je ne la comprends pas, ni la manière de parler (en français), car on ne laisse pas lire. Mais Dieu nous fait la grâce que, sans connaître leur langue qui eux la nôtre, nous nous comprenons et vivons bien en paix, suivant en tout ponctuellement les exercices de notre communauté 26.

Cette citation trop souvent reprise - voire la seule connue d’Anne de Jésus ! - oppose une « suspension » nordique à l’ « imitation » de Jésus-Christ. De fait le bouillant confesseur Graciàn s’opposa plus tard à des capucins flamands dans une célèbre querelle. Il s’agit plus de différence issue de pratiques - imitation de Jésus-Christ encouragée en Italie depuis François d’Assise qui la vécut, influence de méthodes ayant recours à des représentations imagées des manuels de recogimiento - que d’opposition au niveau profond.

On a d’elle un témoignage court mais décisif sur le monastère de Montmartre où Benoît de Canfield exerça une grande influence (et à travers lui les mystiques du Nord) :

Nous sommes retournées à Paris, entrant d’abord dans un monastère de bénédictines qui se trouve là où on martyrisa les saints [dont traditionnellement Denys] ; et elles [par opposition aux moines de Saint-Denis adonnés aux offices], elles sont saintes 27.

Enfin la confiance en l’action de la grâce en toutes circonstances, attestée en particulier dans la Relation de la fondation de Grenade, n’inclut pas toutes les croyances du temps :

Croyez que Dieu vous pourvoira de tout le nécessaire, et sans miracle 28.


§


Il a fallu attendre 1993 en Espagne (2001 en traduction française) pour voir édité les rares écrits de la « femme forte » qui sut s’opposr à Doria puis Bérulle. Elle préserva ainsi la rectitude et l’exigeance totue mystique de la réforme carmélitaine. Voici ici un choix orienté mystique que j’ai fait d’un dixième de ANNE de JÉSUS Carmélite déchaussée ÉCRITS ET DOCUMENTS  29.


Déclaration sur la vie, et les vertus et miracles de sainte Thérèse, 1597

Après que la Mère Anne eut fondé Beas, Grenade et Madrid et eut lutté et souffert, emprisonnée pour les Constitutions de sainte Thérèse, restait encore à faire le pas le plus important pour la Sainte et même pour l'Ordre: la béatification de la Fondatrice, pour que sa personne, ses vertus et miracles, ses lois et ses écrits brillent dans tout leur éclat au firmament de l'Église. Mais les déclarations du Procès Ordinaire de Salamanque sur la vie, les vertus et miracles de sainte Thérèse avaient déjà été prises durant les années 1591-1592 par ordre de l'Évêque diocésain, alors que la Mère Anne résidait au couvent de Madrid. D'un autre côté, le Procès de Madrid, qui eut lieu sous l'autorité du Nonce Caetano, se tint dans les années 1595-1596, alors que la Mère Anne avait désormais été éloignée de Madrid par le père Elias de san Martin et se trouvait au couvent de Salamanque. Mais comme on ne pouvait ignorer ni passer sous silence dans le Procès de la Sainte un témoin aussi exceptionnel que la Mère Anne, un tribunal spécial fut érigé à Salamanque pour prendre sa déclaration. Le président du tribunal ecclésiastique fut l'ami de la Mère Anne, don Juan Alonso Curiel, chanoine et professeur d'Écriture Sainte à l'Université, le notaire Antonio de Granada, notaire apostolique, et l'interrogatoire eut lieu le 5 juillet 1597. Le notaire eut la délicatesse de conserver la Déclaration de la Mère en style direct et à la première personne: « je dis... », au lieu du style indirect notarial: « le témoin dit que... ». Dans ce climat amical, la déclarante put se confier et s'exprimer avec une absolue liberté, répondant aux 11 questions générales sur la vie, les vertus et miracles de la Sainte a. Le texte, signé par la Mère, le Président et le Notaire, est le suivant (fol. 49r):

[…]

127

2. (Dons particuliers et grâces du Seigneur)

À la deuxième question [sur Ste Thérèse] je réponds: que dans toutes ses actions et sa manière d'agir, elle me sembla la femme la plus sainte et d'esprit le plus grand que j'aie vue sur cette terre. Et que, par son oraison, elle comprit beaucoup de choses de Notre Seigneur et fut cause que beaucoup se mettent au service de Sa divine Majesté. Et eux-mêmes, je les ai entendus dire: nous ne savons pas ce qu'elle a, cette mère fondatrice, mais dès que nous lui parlons, nous devenons autres et nous sommes si transformés, que nous ne nous reconnaissons plus.

Et comme je la priais parfois de demander à Dieu certaines choses, elle me répondait: « Pensez-vous que ce qui nous semble bon convienne toujours ? Je crois que dans cette affaire, Dieu fera autrement que ce qu'on lui demande ». Et c'est ce qui se vérifiait ensuite; Dieu lui avait donné une lumière particulière sur ce qui convenait pour la santé et la vie de certaines personnes, car il arrivait ce qu'elle-même avait dit dès que nous lui avions demandé de prier Dieu. Mais elle parlait toujours de ces choses avec une grande réserve et en secret, en sorte que celles qui s'en apercevaient, c'était à cause de quelques paroles que par hasard elle disait, pour que l'on demande à Dieu avec plus de vérité ce qui convenait comme remède à ces nécessités qu'on lui recommandait.

[...]

129

En allant fonder le couvent de Beas il y a de cela 22 ans, et même plus, lorsque nous arrivions à la dernière étape, dans la Sierra Morena, les voituriers s'égarèrent, de sorte qu'ils ne savaient pas par où ils allaient. Alors notre Mère Thérèse de Jésus se mit à nous ordonner, à nous les huit religieuses qui l'accompagnions, de demander à Dieu et à notre père saint Joseph de nous guider, parce que les voituriers disaient que nous étions perdues, et qu'ils ne voyaient pas comment sortir d'une zone de rochers très élevés dans laquelle nous étions. Et à l'instant où la Sainte nous ordonna ce que je viens de dire, un homme commença, du fond d'une gorge très profonde, que l'on apercevait très difficilement du haut de ces rochers où nous nous trouvions, à pousser de grands cris — d'après la voix, il semblait un vieil homme — en disant: Arrêtez, arrêtez, vous êtes perdus et vous allez tomber dans le précipice si vous allez plus loin. A ces cris, nous nous arrêtâmes. Et les prêtres et les laïcs qui faisaient route avec nous commencèrent à écouter et à interroger: Père, alors quel moyen aurons-nous pour en sortir, et pour sortir de cette gorge dans laquelle nous nous trouvons ? Il nous répondit de nous diriger d'un côté où nous vîmes tous que les voitures avaient miraculeusement pu passer. Lorsque l'on vit ce grand miracle, quelques-uns voulurent aller chercher celui qui nous avait avertis; mais tandis qu'ils étaient là-bas, la Mère nous dit avec grande dévotion et avec larmes: je ne sais pourquoi nous les laissons partir: c'était mon père saint Joseph, et ils ne vont pas le trouver. Et il en fut ainsi: ils revinrent en disant qu'ils n'avaient pas pu trouver trace de lui, bien qu'ils fussent arrivés au fond de la gorge d'où venait la voix.

Depuis ce moment, la rapidité et la consolation avec lesquelles nous marchâmes furent telles que les voituriers eux-mêmes disaient, et parfois en le jurant, que ces mules ne marchaient pas, mais qu'elles volaient, et que si elles avaient fait un pas de plus là où on les arrêta, nous étions réduites en morceaux. Et cette rapidité des mules fut telle que, alors que nous avions ce jour-là emmené du village d'où nous étions parties des bêtes et des hommes pour nous faire passer la rivière Guadalimar en dehors des voitures, dès que nous y arrivâmes nous nous trouvâmes de l'autre côté, sans avoir eu à sortir des voitures ni à bouger. Aussi les notables du village de

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Beas qui vinrent à notre rencontre furent stupéfaits de voir quelle grande étape nous avions pu faire ce jour-là.

[…]

4. (Vertus théologales de la Sainte)

À la quatrième question, je réponds que dans toutes ses actions notre Mère fait bien preuve de tant de foi, d'espérance et de charité qu'elle accroissait ces vertus en nous toutes par son exemple. Et j'ai entendu dire la même chose par de nombreux laïcs qui la fréquentaient.

En ce qui concerne particulièrement la foi, nous l'avons vue entreprendre des choses d'une extrême importance avec une si grande confiance que nous étions stupéfaites de la voir si sûre que cela allait se faire, sans appuis humains. Et ainsi, à propos de certaines choses, nous lui disions: « Mère, ça sera impossible ». Mais elle nous répondait: « Oh! si vous pouviez avoir confiance en Dieu, et comprendre que ces choses qui regardent son service, il les favorise toujours, par les moyens auxquels nous pensons le moins ». Et il en était ainsi: dans les fondations, et d'autres choses très difficiles, elle réussissait à venir à bout de ce qu'elle avait entrepris. L'évêque d'Avila, Mgr Alvaro de Mendoza, qui fut le premier prélat qu'elles eurent là-bas ", disait: « Je le jure, je ne comprends pas la Mère, mais je la crois; car ce qu'elle entreprend se réalise toujours ». Aussi, pour ce qui semblait impossible, l'Évêque nous demandait si nous lui avions entendu dire que cela se ferait. Et lorsque nous lui disions que oui, il disait: « Alors, je le considère comme fait ».

[...]

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Sa charité était si grande, que jamais je ne l'ai vue entendre parler d'une peine d'autrui sans qu'elle ne répande des larmes. L'une d'entre nous, la Mère Antonia del Espiritu Santo 31, lui ayant dit: « Mère, alors qu'il y a dans les peines si grand avantage, pourquoi devons-nous être affligées de ce que les gens en aient? », la Sainte la gronda tant et lui fit tellement honte de son ignorance qu'elle semblait avoir dit une grande erreur. Et c'est ainsi qu'elle considérait en effet le fait de ne pas avoir beaucoup de compassion les uns pour les autres et de ne pas nous venir mutuellement en aide autant que nous le pouvions. Elle m'a dit qu'il ne lui était pas possible de passer un jour sans faire quelque oeuvre de miséricorde.

Elle éprouvait une très grande consolation lorsque dans les fondations on lui demandait de recevoir des personnes pauvres: du moment qu'elle les voyait avec la vocation et l'esprit qu'il fallait pour cet Ordre, elle les recevait de très bon gré; mais celles qui n'avaient pas cet esprit, même si elles apportaient beaucoup, elle n'en voulait pas. Elle était peinée si elle voyait que nous étions tentées de recevoir quelqu'une à cause de ses biens, et elle nous disait: « Voyez, ce n'est pas cela qui va nous soutenir, mais la confiance en Dieu seul; aussi les maisons que je fonde sans faveurs humaines sont meilleures. Rappelez-vous cela lorsque je serai morte ». Elle l'a dit ensuite à des prieures et à des personnes qui avaient pouvoir en cela. Et elle a fait recevoir gratuitement, sans dot — et elle a assuré qu'il convenait de recevoir dans chaque maison — l'une ou l'autre de 135 ces filles vertueuses et pauvres, à condition toutefois que ce fussent des personnes honorables, filles de parents très chrétiens, car il lui semblait que Dieu les favoriserait davantage. Aussi disait-elle que les fondations où elle en recevait et où elle trouvait le plus d'opposition étaient meilleures.

Elle aimait beaucoup les humbles, et elle éprouvait de la difficulté à traiter avec ceux qui n'étaient pas contents d'être petits. Elle avait grande pitié des peines intérieures que lui confiaient des personnes sérieuses et pauvres, de loin et de près, les uns par écrit, les autres oralement. Et quand c'était des questions de scrupules et de mélancolie, elle en avait beaucoup de compassion, et avec grande pitié elle nous faisait demander à Dieu de remédier à ces choses; elle disait qu'elle en avait quelque peu l'expérience, et qu'elle savait donc la grande peine qu'il y avait à les subir, et le long temps et le bien que les âmes y perdaient. Et elle avait tant de sollicitude, jusqu'à savoir que les choses étaient arrangées, que, même si cela lui ôtait sa tranquillité et sa quiétude, elle passait beaucoup de temps à écrire et à parler à ces personnes. Par don Francisco Fonseca 32 et par d'autres personnes qui ont souffert de ces peines intérieures, j'en ai su en particulier beaucoup qui se sont arrangées simplement du fait d'en parler ou de l'écrire à notre Mère.

Sa serviabilité était telle que, à ce que je lui ai entendu dire, alors qu'elle n'en pouvait plus, étant à l'Incarnation d'Avila 33, le monastère où elle avait fait profession avant d'en sortir pour fonder ceux de Déchaussées, il lui arrivait certains jours d'être si souffrante et si occupée qu'elle n'avait pas pu rendre service en quoi que ce soit aux religieuses; alors elle se mettait dans un mauvais couloir sombre par où toutes devaient passer pour aller au choeur et au dortoir, et elle se tenait là à les éclairer avec une chandelle, afin de ne pas aller se coucher sans avoir fait quelque bonne action 34.

À nous, elle nous en faisait beaucoup en toute occasion et dans nos maladies. Lorsque, à cause de la pauvreté, elle ne pouvait nous gâter par autre chose, elle le faisait en nous racontant des choses divertissantes, en cherchant de petites fleurs et des herbes pour

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nous réconforter. Chaque fois qu'elle le pouvait, elle nous faisait quelque cadeau de sa main. Lorsque nous étions en route et qu,à l'auberge il y avait possibilité d'être seules, elle voulait cuisiner ce que nous devions toutes manger, et c'est ce qu'elle faisait. Dans les couvents, elle nous servait souvent, au réfectoire et à l'infirmerie C'est ainsi qu'elle apaisait son désir d'exercer la charité, car on voyait bien qu'elle enviait ceux qui pouvaient continuellement en user avec leur prochain.

Elle nous ordonnait de le faire dans la prière, et davantage lorsqu'il y avait une nécessité particulière : dès que nous la voyions avoir cette préoccupation, nous considérions déjà la chose comme arrangée. C'est ce que nous vîmes en de nombreuses occasions: des hommes qui étaient suppliciés, d'autres qui étaient condamnés dans les autodafés de l'Inquisition, dont nous vîmes des conversions notables — je veux dire: nous les entendîmes, de la bouche de personnes qui s'y étaient trouvées présentes. L'une de celles-ci, ce fut un Turc à qui l'on fit souffrir à Tolède le supplice des tenailles et qui, la Mère se trouvant là, demanda le baptême à la dernière minute et mourut très chrétiennement /35. Pour cacher l'efficacité de sa prière, la Mère disait que c'étaient celles d'une autre religieuse qui se trouvait là qui avaient obtenu cette conversion. Ainsi, chaque fois qu'il arrivait quelque bonne issue dans ces événements publics, dont nous savions bien qu'elle avait eu le souci, elle nous le cachait, et cherchait quelque moyen pour nous faire comprendre autrement comment cela s'était arrangé. Mais, à la consolation dans laquelle elle se trouvait et à la peine qu'elle avait quand elle n'y arrivait pas, nous voyions bien la charité avec laquelle elle agissait en toute occasion.


5. (Vertus morales de la Sainte)

À la cinquième question je réponds qu'elle était si humble que, devant certains reproches que lui faisaient les supérieurs, qui l'accusaient de bien des choses dont nous savions avec certitude qu'elle n'était pas coupable, elle ne se disculpait jamais; et elle nous ordon-

35. Ce cas arriva, alors que la Sainte se trouvait à Tolède, avec un Turc nommé Hamete. Diego de Guevara le raconte aussi dans sa Déclaration (cf. Basilica Teresiana 1(1916), 55); qui renvoie à Julian de Avila au chap 15 de la Vie de la Mère.

137 ait de ne pas le faire, mais de la laisser supporter cela, pour d'autres choses en quoi elle avait manqué et que Dieu seul connaissait. Aussi était-elle très contente lorsqu'elle se voyait accusée; elle disait que les paroles sévères et désagréables avec lesquelles on la traitait constituaient pour elle une musique très harmonieuse et savoureuse. Nous l'avons vue dire certaines choses exprès, par lesquelles elle y incitait davantage les supérieurs, en rapportant à propos de cela même dont ils la blâmaient ce qu'elle avait fait encore avant ce point dont ils parlaient alors. Ils en étaient d'autant plus mécontents, et surpris de voir la paix et le calme qu'elle conservait; et l'excessive prudence des supérieurs, ou bien Dieu qui voulait que l'on vît l'humilité de sa servante, persévéraient dans cette attitude en sorte que parfois durait de nombreux jours cette façon de l'affliger et de la maltraiter avec des emprisonnements et des mépris et des affronts en paroles et la réprobation qu'ils faisaient de ses oeuvres 36. À elle, il lui semblait qu'ils avaient raison en tout. Et elle nous affirmait qu'elle aimait davantage ceux qui la traitaient ainsi.

À partir du moment où elle apprit que le Maître Fr. Bartolomé de Medina, titulaire de la première chaire de Théologie de l'Université de Salamanque, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, se moquait d'elle, elle le tint en si grande estime qu'elle fit en sorte que le Commissaire Apostolique de cet Ordre de Saint Dominique, le P. Pedro Fernandez, qui était notre supérieur, lui donne parfois sa

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place et en son absence le laisse comme son supérieur. Mais dès qu'il la fréquenta, il vit combien il avait été trompé, et il disait à tout le monde qu'il n'y avait pas d'aussi grande sainte sur la terre.

Et moi-même, un jour où, au tour, je la lui nommai en disant simplement: « la Mère Thérèse », il me reprit parce que je la lui nommais avec si peu de respect, m'ordonnant de ne plus dire une autre fois que « notre mère fondatrice ». Comme je le lui racontai, à elle, elle rougit très fort et me dit: «Je ne mérite donc pas que dure leur mépris pour moi? Pourtant je lui ai fait une confession générale et je lui ai dit ce que je suis, mais il n'arrive pas à comprendre. Remettons tout cela à Notre Seigneur; moi, je ne peux pas faire plus pour qu'ils voient que je ne suis rien ».

[…]

Elle avait promis de faire en tout ce qui serait le plus parfait, et c'est ce qu'elle examinait dans toutes les circonstances qui se présentaient. C'est ainsi que, lors de la fondation de Beas, où on m'emmena comme prieure il y a plus de 22 ans 42, le P. Jeronimo Gracian de la Madre de Dios, qui, par commission apostolique, était alors

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notre supérieur, y vint et lui ordonna d'aller fonder à Séville /43. Elle, voyant que notre Supérieur Général allait être très fâché contre elle à cause de cela, se contenta d'expliquer ce qu'elle pensait et ce qu'elle craignait du P. Général, et aussi que Notre Seigneur lui avait fait comprendre, lui semblait-il, que ce n'était pas encore le moment d'entrer en Andalousie pour y faire une fondation, mais que, si malgré tout sa Paternité voulait cependant que cela se fasse, elle irait /44. Et elle y alla effectivement aussitôt.

Avant que ne fût accomplie une année là-bas, où elle eut à supporter de grands tracas /45, notre Père Général lui écrivit de Rome de manière très désagréable et lui ordonna de prendre pour prison un des couvents de Déchaussées qu'elle avait fondés hors d'Andalousie /46. Dès qu'elle reçut cet ordre, elle alla s'enfermer dans celui

43. Le P. Jeronimo Gracian, commissaire apostolique des Carmes d'Andalousie depuis 1573, arrive à Beas vers le ler avril 1575.

44. Le P. Jeronimo Gracian (1545-1614), lorsqu'il eut terminé ses études à Alcala, fut ordonné prêtre en 1570. Il prit l'habit à Pastrana en 1572 et fit profession en 1573. Trois mois après, le P. Baltasar de Jesus (Nieto) lui délègue ses pouvoirs de visiteur des Carmes Chaussés d'Andalousie; en 1574, il reçut du P. Vargas les facultés de Visiteur apostolique des Carmes Chaussés d'Andalousie, confirmées l'année suivante, en 1575, par le nonce Ormaneto, qui le nomme vicaire provincial des Déchaux de Castille et d'Andalousie. En 1575 il rencontre sainte Thérèse à Beas, elle lui fait voeu d'obéissance. Gracian, sur le conseil de la Mère Anne, l'envoie fonder à Séville au lieu de Madrid. En 1578, il fut privé de ses facultés par le nonce Sega. Au chapitre d'Alcala, en 1581, il fut élu premier provincial déchaussé. En 1585, le P. Nicolas Doria lui succéda. En 1592, à cause de son opposition tenace au gouvernement de la Consulta, il est expulsé de la Congrégation Déchaussée. Captif des Tunisiens en 1593, il fut racheté en 1595 et s'en alla chez les Chaussés à Rome. Envoyé en Espagne en 1600 à cause de l'année sainte, il ne retourne pas en Italie, mais part pour la Flandre en 1607; il s'y consacra à l'édition des livres de sainte Thérèse et de ses propres livres, et à apporter son aide aux fondations des Carmélites Déchaussées. Il mourut à Bruxelles en septembre 1614.

45. Les fondatrices partirent pour Séville le 18 mai 1575. L'érection du monastère eut lieu le 3 juin de la même année. La Sainte y vécut une année entière.

46. Comme la Sainte le craignait, le P. Général, lorsqu'il apprit qu'elle avait fondé en Andalousie sans sa permission, se fâcha énormément. Et en 1576, il lui ordonna, par une lettre qui n'est pas conservée, de se retirer dans un couvent de Castille comme dans une prison. La Sainte quitta Séville le 4 juin et se retira dans le couvent de Tolède.

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de Tolède, sans s'arrêter pour en fonder un qui était presque sur la route, alors qu'elle avait avec elle les religieuses qui devaient aller le faire — c'était le couvent de Caravaca. Elle assura au P. Maître Jeronimo Gracian que la fondation se ferait mieux sans elle, si on la laissait obéir au P. Général.

C'est ainsi qu'elle resta plus d'une année dans le couvent de Tolède, en l'ayant comme prison. Et elle m'écrivit souvent les grandes grâces que Dieu lui faisait là, me disant que Sa divine Majesté lui avait ordonné d'écrire pour nous le livre des Demeures, et qu'elle avait une si grande oraison, et la connaissance de ce que le Seigneur voulait qu'elle écrive dans ce livre, que même le titre qu'elle devait donner à ce livre, c'est Lui qui le lui avait dit tout particulièrement; et qu'elle avait une grande consolation grâce au Docteur Velazquez, qui était un chanoine de Tolède — qui mourut plus tard archevêque de Saint-Jacques de Compostelle — car il la gouvernait avec une grande autorité et lui ordonnait tout ce qu'elle devait faire. C'est ainsi qu'il lui fit écrire ce livre dont je viens de parler, et ensuite s'occuper de beaucoup d'affaires de l'Ordre qui se présentèrent. Et il la dirigeait dans les moindres détails, et la gouvernait en tout ce qui se présentait, en l'absence du supérieur: c'était au point qu'il lui avait indiqué tout ce qu'elle devait dire ou taire, et lire et prier. Et il lui arrivait, alors qu'elle était occupée à de très grandes choses, qu'elle se souvienne de quelque petite chose qu'il lui avait dit de faire à cette heure-là; alors immédiatement elle laissait la chose importante à laquelle elle était occupée, pour accourir à ce qui, à nous, nous paraissait minime: elle disait qu'il n'était pas (f. 50v) possible de manquer à l'accomplissement de ce qui lui avait été ordonné.

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Et ce docteur Velazquez fut si saint qu'il sut très bien apprécier ce qu'il y avait en elle.

[...]

Lorsqu'elle se trouvait hors de l'Incarnation, dans la première maison qu'elle fit de ce Carmel rénové 53, elle eut grande envie de ne pas être religieuse de choeur, mais converse; et c'est ce qu'elle tenta avec les supérieurs, en faisant de nombreuses démarches, jusqu'à ce que tous lui eussent certifié que cela ne pouvait être, puisqu'elle avait déjà le voile noir. Mais elle estimait et louait grandement celles qui entraient chez nous dans ce but, car ainsi elles se libéraient des charges de supérieures et d'autres choses, et choisissaient les emplois les plus humbles. Elle était très courtoise. Elle traitait tout le monde avec une grande courtoisie, et ne traitait personne comme inférieur, mais avec tant d'égards que cela nous faisait rire: car il devait sembler à la personne même avec laquelle elle en usait ainsi que cette humilité grandissait encore notre Mère. Elle l'avait vraiment à coeur.

Elle nous enseignait le détachement de toutes choses, en nous affirmant que celui qui n'est pas détaché des choses visibles ne jouirait pas autant des choses invisibles et n'arriverait pas à avoir une très haute contemplation, car il fallait une grande pureté et une intention droite pour nous unir à Dieu. Pour elle, il nous semblait qu'il en était toujours ainsi, car le soin qu'elle prenait à ne pas s'attacher était très grand, en sorte qu'elle redoutait même l'affection qu'elle éprouvait pour le supérieur et le confesseur, veillant à ne pas rester avec eux ou leur écrire plus que ce qui était indispensable, car elle était très attentive à ce qui touchait les goûts qu'on pouvait avoir. Elle s'étonnait de ceux qui en quoi que ce soit se laissaient entraîner par eux. Elle disait qu'en ce qui la concernait, elle n'avait aucune envie de se laisser mener par eux dans la moindre chose. Et

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en quelque sorte elle y attachait plus d'importance qu'à d'autres fautes plus grandes qu'elle voyait en nous, et dont nous faisions cas. Et même après sa mort, je sais de manière sûre qu'elle y a veillé.

Si on lui disait: « Mais en cela il n'y a pas de péché », elle répondait; « C'est un enfantillage; ne le faites pas; cette petite chose de rien encombre plus que vous ne le pensez ».

Elle était si amie de la pauvreté que parfois je lui ai entendu dire. « J'ai plus de contentement quand tout nous manque que lorsque nous avons quelque chose en trop, et ce serait pour moi un grand scrupule de conscience que de demander ce qui ne serait pas absolument nécessaire ». C'est ainsi qu'elle nous fit une règle de ne pouvoir demander qu'en cas d'extrême nécessité, et une autre règle de nous aider nous-mêmes par le labeur de nos mains, car elle était ennemie de l'oisiveté. En cent occasions nous la vîmes embrasser la pauvreté et le travail, et repousser ce qui aurait pu nous en soulager, je veux dire des rentes et d'autres commodités qui, de son vivant, se présentaient à nous, et elle était très contente de voir que nous n'en voulions pas. Même après sa mort, je sais de manière sûre qu'elle nous a été reconnaissante de ne pas avoir accepté certaines de ces choses temporelles, qui auraient pu nous distraire des choses spirituelles qu'elle nous avait enseignées.

[...]

Avec moi, bien que j'en fusse indigne, on sait qu'elle était en communication très étroite. Sur ces 20 ans qu'elle vécut dans ces maisons de Déchaussées, je l'ai connue pendant onze ans ou plus, car je suis arrivée dans l'Ordre en 70, et elle avait commencé en 62, Aussi, il y aura cette année, le jour de la saint Barthélemy 1597, 35 ans que fut installé le Saint Sacrement dans la première maison de San José d'Avila. Et sur ces 11 ans ou plus que je l'ai connue, nous fûmes ensemble pendant certaines périodes dans des couvents, partageant une même cellule; bien des jours nous avons voyagé ensemble, et jusqu'à la dernière semaine de sa vie elle ne cessa de m'écrire: elle le faisait très souvent. C'est ainsi que je peux connaître beaucoup plus que ce que j'ai dit ou songerai à dire, sur ces vertus, qui furent infinies.

Ces vertus, elle les avait d'une manière égale et sans vouloir être estimée en rien et très simplement; la princesse doña Juana, sœur de notre Roi, lui ayant demandé de la voir, lorsqu'elle passait par Madrid pour aller fonder à Pastrana, elle passa avec Son Altesse au couvent des Franciscaines Déchaussées de là-bas une quinzaine de jours — un peu plus ou moins, je ne me rappelle pas bien combien de jours exactement. Et la Mère Abbesse, qui est la soeur du saint Duc de Gandia, et ses religieuses, qui ont un esprit très religieux,

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dirent après son départ: « Dieu soit béni, qui nous a permis de voir une sainte que nous puissions toutes imiter, qui mange, dort et parle comme nous, et ne fait pas de cérémonies ». Je ne lui en vis jamais faire en effet: sa simplicité était grande, et elle voulait que nous agissions de même en tout ce que nous faisions, et surtout dans nos relations avec les autres. Elle ne supportait pas de voir de l'artifice. Certaines, désirant entrer dans l'Ordre, lui écrivaient avec artifice: cela la lassait, et elle disait: « Une femme si phraseuse n'est pas faite pour venir ici: je préfère toujours celles qui parlent avec sincérité. Croyez-moi, recherchez toujours la simplicité ». Mais elle, elle l'avait naturellement, avec une très grande sagesse.

Elle aimait tant la vérité que si, pour plaisanter, nous disions des choses inexactes, elle nous grondait, disant qu'elle considérait comme impossible qu'arrive à la perfection quelqu'un qui ne prêtait pas attention à cela. Et comme elle était très exacte à dire la vérité à ses supérieurs et à d'autres personnes, ce que nous regrettions, elle répétait ce que nous disions sans y changer ni en cacher un mot. Et si elle voyait que nous, nous dissimulions, et que nous n'usions pas de la même sincérité qu'elle, elle nous le reprochait tant que nous nous cachions d'elle lorsqu'il nous semblait qu'il fallait agir autrement dans quelque affaire. Et si, lorsqu'il en était question en public, nous lui faisions un signe d'intelligence, dès qu'on lui demandait ce que c'était que cette affaire, elle le disait, et nous assurait que jamais les choses ne se gâteraient à cause de la clarté et de la vérité, quelque difficiles qu'elles fussent. Et on voyait en effet que tout se terminait bien pour elle. Elle avait fait le voeu de faire toujours ce qui était le plus parfait.

6. (Peines et persécutions de sainte Thérèse)

[...]

Elle vivait de telle sorte que - je l'ai su par elle, de manière sûre - elle avait toujours la partie supérieure de son être occupée dans le spirituel, et c'est seulement avec la partie inférieure qu'elle était présente à ce qu'elle faisait. Aussi la nature en elle la fatiguait et se plaignait de ce qu'elle la laisse seule, alors qu'elle était en train de jouir - je veux dire: son âme. Parfois, elle sortait de la prière avec une couleur et une beauté qui émerveillaient, et parfois si défigurée qu'elle semblait morte. Dans sa voix aussi, nous percevions cette différence; particulièrement une nuit de Noël, alors qu'elle chantait aux Matines l'évangile de saint Jean, la manière dont cela résonna fut une chose céleste - pourtant, elle n'avait pas naturellement une belle voix. Dans ces fêtes, elle faisait beaucoup de divertissements, et composait à leur sujet des petits poèmes à chanter, et elle nous les faisait faire et solenniser dans la joie.

Les « personnes engoncées » et les « prières étroites », comme elle disait, la fatiguaient. Elle nous enseignait à rendre compte de nos âmes avec une grande clarté, et nous apprenait à ne jamais nous fier à notre propre avis. Elle le recommandait spécialement aux prieures, en disant que ne saurait gouverner celle qui ne prendrait conseil en tout, et qui ne serait pas très mortifiée pour elle-même. Elle, elle l'était tellement que nous la voyions dans un renoncement perpétuel. Pour ce qui arrivait comme elle voulait, elle était craintive, et si c'était le contraire, elle était contente, au point que cela faisait peine. Ainsi elle se réjouit d'être tombée sur une route où tout s'était bien passé; ressentant la douleur d'une si grande chute, elle dit: « Dieu soit béni, puisque je suis même tombée, et ça me fait passablement mal ».

Ce en quoi nous la vîmes le plus souffrir, c'était dans les désirs qu'elle avait de voir Dieu. Ils étaient tels qu'elle n'était consolée

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qu'en souffrant pour Lui; aussi disait-elle: « Mon Seigneur, mourir ou souffrir! », avec un gémissement qui émouvait beaucoup ceux qui l'entendaient.

Et comme les confesseurs la voyaient dans de telles dispositions, chacun l'éprouvait dans ce qui lui paraissait devoir la faire souffrir le plus. Ainsi, à Burgos, elle eut beaucoup à souffrir dans cette fondation, du fait de l'archevêque Mgr Cristobal Vela et du Docteur Manso, qui était alors son confesseur : celui-ci, pour l'éprouver, voulut voir si dans une période de si grands tracas et d'incommodités comme celle qu'elle traversait alors, elle supportait qu'on la prive des sacrements: il ne lui donna pas l'autorisation de les recevoir aussi souvent qu'elle en avait l'habitude, mais seulement de temps en temps. Mais de cette épreuve et de toutes celles qu'on lui faisait subir elle se tirait si bien qu'on reconnaissait à nouveau ce qu'elle avait dans son âme, et qu'on l'en estimait davantage. Ainsi ce Docteur Manso, qui est maintenant évêque de Calahorra, dès qu'il s'est vu évêque, a fait en sorte d'amener dans son diocèse des couvents de notre Ordre.

Et là, à Burgos, on l'a vue traverser d'énormes difficultés de maladies et de pauvreté. Pour pouvoir entendre la messe sans aller dans les rues — car, comme je l'ai dit, l'Archevêque ne se décidait pas à donner l'autorisation pour qu'elles aient la messe, et aussi la clôture, jusqu'à ce que s'aplanisse une difficulté, que Notre Seigneur permit qu'il y eût, pour que sa servante souffrît davantage, elle dut aller, avec les compagnes qu'elle avait emmenées pour fonder ce monastère, se loger dans un hôpital si pauvre et si rempli de

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malades que les soeurs qui étaient avec elle m'ont affirmé qu'il y avait tant de gémissements, de mauvaises odeurs, de souris et autres bestioles dégoûtantes qu'elles n'avaient pas la force de supporter cela, mais ce qui peinait le plus la Mère, c'était de voir qu'elles avaient, elles, à supporter cela, alors qu'elle-même était naturellement si propre. Nous ne la vîmes fuir aucune des difficultés qui se présentèrent dans sa vie, sinon au début, quand elle commença notre Ordre de Déchaussées: voyant en effet que les premières d'entre nous craignaient que la laine portée à même le corps ne favorise les bestioles, ce qui se passe d'habitude, elle pria Notre seigneur de nous en délivrer, à cause du dérangement que cela pourrait causer dans l'oraison pour celles qui étaient faibles 66. Et elle, elle l'était tellement sur ce chapitre de la propreté qu'elle supplia si véritablement que, depuis lors et jusqu'à maintenant, Sa Majesté n'a pas permis que nous en voyions trace, alors que nous sommes plus de 600 religieuses aujourd'hui à porter cet habit, qui était naturellement si propre à élever de sales bestioles, tant est grossière la laine dont il est fait — c'est de ce gros drap dont on fait les couvertures pour les chevaux et les bâts pour les bêtes de somme. Mais dès l'instant où notre Mère nous assura, dans la première maison d'Avila, que nous vivrions à l'abri de cet inconvénient, on n'en vit jamais plus. Sinon les jours dont je parle, où elles se trouvèrent à l'Hôpital de Burgos 67: là elles vivaient parmi les poux.

Comme je l'ai dit, elle était si mortifiée qu'elle s'exerçait dans toutes les choses pour lesquelles elle sentait de la répulsion. Ainsi, sur ce chapitre de la propreté: nous la voyions faire des mortifications publiques au réfectoire, mangeant des choses écoeurantes, et dans des récipients qu'il nous était très difficile de regarder: parfois c'était dans le creux d'une tête de mort — dans lequel, plus que dans tout autre récipient, elle faisait quelque autre pénitence.

Dans des peines intérieures et des sécheresses spirituelles, j'ai déjà dit combien elle souffrait : certains jours elle était aussi sèche et fatiguée que si elle n'avait jamais reçu de grâces de Dieu, et avec de si grandes craintes de ne pas le servir qu'il était bien nécessaire de

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la consoler, car nous lui entendions dire des choses selon lesquelles il semblait qu'elle avait peur d'être damnée; et elle nous faisait prier Dieu de lui donner sa grâce et de bien vouloir qu'elle fût sauvée. Et ce avec tant de larmes, que cela nous faisait peine. Nous lui disions que, Sa Majesté lui ayant fait tant de grâces ainsi qu'à tant de personnes par son intermédiaire, qu'avait-elle à craindre? Elle disait: « Quand je vois combien l'Esprit Saint a parlé par la bouche de Salomon et que son salut était pourtant en doute, alors moi, qui suis ce que je suis, je ne peux faire moins que de m'affliger, en me voyant si misérable ». Et cela, elle le ressentait de telle sorte que, lorsqu'elle lisait les vies et les exemples des saints, elle était déchirée par la peine, disant combien elle était différente, qu'elle ne savait pas pourquoi on l'appelait « sainte », alors qu'elle était si loin de l'être. Dans la connaissance de ces vérités — car à coup sûr c'en étaient pour elle — elle se consumait au point qu'il fallut parfois aller le dire à ses confesseurs, afin qu'ils la grondent et ne lui permettent pas d'être aussi tourmentée.

Quand lui prenait le désir de quitter cette vie, ce qui était très fréquent, sa seule consolation était d'être religieuse: elle estimait tant le fait de l'être qu'elle disait que c'était seulement à cause de cela qu'elle supportait la vie, et qu'il lui semblait que, bien que ce fût depuis de nombreuses années, elle ne se lassait pas de l'être, et que celles qui jouissaient d'un si grand bien étaient fort redevables à Dieu. Aussi, lorsqu'elle était le plus tourmentée, nous la voyions trouver quelque consolation en s'exerçant aux offices les plus humbles et aux rites de notre Ordre qui appartenaient aux plus novices: cela l'occupait et la consolait, et elle enviait celles qui pouvaient faire cela toujours.

7. (Mort, conservation du corps intact, miracles de sainte Thérèse)

[...]

Ces jours-là, je me trouvais, là où je viens de dire, très malade, d'une maladie si grave que j'étais condamnée par les médecins. Le confesseur, qui était Prieur du couvent de notre Ordre qu'il y a là à Grenade, était resté toute cette nuit à attendre que les grands accès de fièvre que j'avais me permettent de recevoir le Saint Sacrement. Dès qu'il me l'eut donné, je demandai qu'on me laisse seule. Aussitôt, je vis près du lit une religieuse portant notre habit, ayant notre allure, mais si glorieuse et resplendissante que je ne pouvais bien apercevoir son visage. Mais en la regardant, je disais: « Je connais cette religieuse ». Et elle souriait et s'approchait davantage de moi; et plus elle était près, moins je pouvais la voir, parce que, il me semble, j'étais éblouie par la grande lumière qui environnait tout son corps, et surtout par celle de son front, qui était excessivement éblouissante entre les tempes. Aussi, en la regardant, avais-je grande estime de notre état, faisant grand cas en moi-même de toutes ses particularités; voyant la valeur qu'avait en soi la moindre cérémonie, j'avais grande envie de dire à toutes combien c'était peu de chose que de perdre sa vie pour la garder, et quelle grande gloire nous était réservée.

Pensant que cette vision était le signal que j'allais mourir à ce moment, dès qu'elle cessa j'appelai deux religieuses, les plus anciennes du couvent, qui avaient fait partie des premières du couvent d'Avila et étaient allées avec moi à cette fondation de Grenade. L'une était la Mère Maria de Cristo, qui était sous-prieure; l'autre, la Mère Antonia del Espiritu Santo 70; l'une et l'autre avaient été à différentes époques supérieures dans d'autres couvents que celui où j'étais alors. Je leur racontai ce qui m'était arrivé, disant: « Sans doute Notre Seigneur veut-il m'emmener avec lui; et c'est pour cela

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que je vous raconte ces choses…

[...]

Je commençai à aller mieux, au point que les médecins furent étonnés de voir combien je fus guérie rapidement. Quand je commençai à me lever, arriva la nouvelle que Dieu avait rappelé à Lui notre Sainte Mère. Dès que je l'entendis, je compris que c'était elle.

[...]

...dans cette maison de Salamanque, il doit y avoir 20 ans et plus, alors qu'elle était en train de fonder la maison de Ségovie 72, nous avions ici la soeur Isabel de los Angeles qui depuis huit mois était très malade, d'une grave maladie 73 avec de très grandes douleurs, et d'énormes scrupules et peurs. Et tout cela, à la fin, la rendait si affligée et si défigurée que cela faisait grande pitié de la voir. En particulier le jour de la Saint Barnabé au matin, elle était si épuisée lorsque nous allâmes à la messe, mais lorsque nous revînmes, nous la trouvâmes dans une joie extraordinaire. La Mère Ana de la Encarnacion 74, qui était alors notre supérieure, lui ayant dit: « Dieu soit béni, ma soeur, on dirait que vous allez mieux. Qu'est-ce qui vous donne cette joie ? », elle répondit: « C'est qu'aujourd'hui s'achèveront ces peines, et je jouirai du bien que je désire ». La Mère Sous-Prieure, qui était présente, se mit à demander: « Qui vous l'a dit, ma soeur? ». La malade répondit en souriant: « Que demandez-vous, Mère Sous-Prieure! Celui qui le peut me l'a dit ». Ensuite, les mères s'en allèrent, et moi, qui avais été sa maîtresse des novices, je restai seule avec elle et je lui dis : « Comment se fait-il que vous soyez si sûre de sortir aujourd'hui de l'exil? ». Elle m'affirma que, pendant la messe, notre Mère Thérèse de Jésus avait été avec elle, la bénissant et la caressant et lui mettant les mains sur le visage, en disant: « Ma fille, ne soyez pas sotte,

n'ayez pas ces craintes, mais soyez très confiante en ce qu'a fait pour vous votre Époux, car elle est grande, la gloire que Dieu vous a préparée: croyez que vous en jouirez aujourd'hui ». Aussi m'affirmait-elle qu'il lui semblait l'avoir déjà dans l'âme, ressentant autant de paix que si jamais elle n'avait connu la guerre.

Et c'est dans cette sérénité qu'elle passa la journée, jusqu'à la nuit, où nous allâmes à matines, laissant avec elle deux ou trois d'entre nous. Et au moment même où, dans le choeur, nous allions prendre la discipline — c'était vendredi, et on la prend à la fin des matines, à onze heures, il y eut un sentiment si vif que Dieu voulait l'emmener, que, après nous être donné le premier coup de discipline, nous nous arrêtâmes, et allâmes toutes ensemble à l'infirmerie. Lui mettant le crucifix et le cierge dans la main, nous commençâmes à bénir le nom de Jésus et à dire le Credo avec elle, et elle le dit en récitant chaque article en espagnol. Et dès que ce fut fini, avec le dernier mot du Credo, elle expira. Aussitôt son corps commença à se revêtir d'une grande beauté et de splendeur, et l'on vit clairement que c'était une chose surnaturelle et céleste.

[…]


Récit du voyage en France et de la fondation de Paris, 1605

[...]

2. (Arrivée à Paris et visite à Saint-Denis)

Nous sommes arrivées ici deux jours avant la Saint-Luc. Pour nous recevoir, la Princesse de Longueville, notre fondatrice 12, vint à notre rencontre, avec d'autres dames, et nous voulûmes entrer secrètement, pour aller à Saint-Denis avant d'entrer dans notre couvent, et ainsi nous traversâmes tout Paris, qui est très grand et se trouve à deux lieues de Saint-Denis : c'est la distance que le saint parcourut avec sa tête entre les mains. Nous allâmes à l'endroit où on la lui coupa, et là où l'on martyrisa ses compagnons : c'est merveilleux que ces lieux saints aient été conservés.

Ils sont très vénérés, et avec des ornements si riches que ce qui est à l'Escurial n'est rien en comparaison des trésors qu'il y a ici; des reliques, impossible de parler, elles sont enchâssées dans des pierres très précieuses. Un clou et une grande partie de la vraie Croix, une bonne partie de la couronne d'épines, et la tunique de Notre Sauveur qui resta entière; des corps et des têtes de saints innombrables.

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Ce temple est si admirable qu'il ressemble à celui de Salomon . non seulement les murs, mais aussi le sol où l'on marche est ouvragé avec de l'or. Les châsses et les urnes dans lesquels sont les corps — tous sont laissés à découvert, ce qui se fait avec les rois sont très précieux. On ne peut exprimer comment ils sont, et la richesse qu'il y a là en couronnes et en objets anciens : jusqu'à des vases que la reine de Saba apporta à Jérusalem au roi Salomon, et bien des choses que je ne sais dire.

C'est occupé par un monastère de Bénédictins, qui sont 300 religieux; il y en a beaucoup ici de cet Ordre; mais ils ne sont pas réformés, bien qu'ils soient sans cesse dans le choeur à chanter.

[…]

6. (La vie dans le couvent de Paris)

L'affection qu'elles ont prise pour nous est très grande en effet. Et c'est miracle, car ici on a bien peu d'affection pour les Espagnols: aussi les gens sont-ils surpris de voir une si grande amitié et un tel bon accord entre nous et leurs Françaises; ils affirment qu'il n'y a pas de soeurs dans ce royaume qui s'aiment autant. Et ils s'étonnent de ce que, dès qu'elles prennent l'habit, leurs âmes s'améliorent, leur esprit se renouvelant grâce à un mode d'oraison différent.

J'essaie de leur faire regarder (et) imiter Notre Seigneur Jésus Christ, car ici on se souvient peu de Lui; tout consiste en une simple vue de Dieu, je ne sais comment ils peuvent faire cela tout le temps; depuis le glorieux Saint Denys, qui écrivit la Théologie mystique, tous s'y adonnent par suspension plus que par imitation. C'est une étrange manière, je ne la comprends pas, ni la manière de parler (en français), car on ne laisse pas lire. Mais Dieu nous fait la grâce que, sans connaître leur langue ni eux la nôtre, nous nous comprenons et vivons bien en paix, suivant en tout ponctuellement les exercices de notre communauté.

[...]

7. (Salutations et commissions finales)

Je vous saurai gré de montrer cette lettre à vos filles nos soeurs, car je ne pourrai leur écrire maintenant ni envoyer de réponse à ce que vous me demandez de dire à la Mère Anne de Saint-Barthélemy, qui se trouve comme prieure dans le second couvent que nous avons fondé, comme je vous l'ai dit, à sept lieues d'ici. Il porte le nom de notre père Saint Joseph. Elle le dirige comme une sainte, vous savez qu'elle l'est en effet, et elle me manque grandement, bien que celles qui sont avec moi m'aident beaucoup, en particulier les deux de Salamanque. Elles ont beaucoup de courage,

jours déterminés. Pour la recevoir en dehors de ces occasions, elles doivent demander la permission au confesseur et à la prieure.

[...]

Lettres

Lettre 1

À JUAN GUTIERREZ DE LA MAGDALENA, O. CARM.

Beas, fin 1578 ou début 1579

À une lettre du P. Juan Gutiérrez, provincial des Carmes Chaussés de Castille, dans laquelle il annonçait sa visite canonique à Beas comme provincial, alors que les Déchaux et Déchaussées avaient été mis par le Nonce, à la fin de l'année 1578, sous le gouvernement des Provinciaux Chaussés, et dans laquelle il invitait la communauté à revenir au tronc des Carmes; la Mère Anne répond que le couvent de Beas n'appartient pas à la province de Castille mais à celle d'Andalousie a; aussi ne l'admettront-elles pas comme visiteur et encore moins pour défaire l'ceuvre de sainte Thérèse.

Père, j'ai reçu votre lettre. En ce qui concerne votre venue dans ce couvent, si ce n'est que pour que nous vous y servions et que vous nous donniez votre sainte bénédiction, nous en serons très honorées; mais si c'est pour y faire la visite (canonique), je ne sais comment cela serait possible: cette maison en effet est du ressort de

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la province d'Andalousie, et non de celle de Castille, comme vous le savez: aussi je ne vois pas comment nous pourrions permettre cette visite. Et surtout si vous voulez défaire ce qu'a fait le Saint Esprit par l'intermédiaire de notre sainte Mère Thérèse de Jésus. Quant à ce que vous me dites, de « revenir à notre tronc », vous savez bien, et mieux que moi, que notre tronc à tous, c'est Dieu, et que c'est à Lui surtout que nous avons donné nos coeurs. Le second tronc, c'est notre père Élie: nous essayons de l'imiter intérieurement et extérieurement, du mieux que nous pouvons. Il ne semble pas que puisse courir un danger celui qui a un tel pôle, et un tel guide. Que Dieu garde votre Paternité, etc.

(Ana de Jesus)

[...]

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Lettre 12


Ici apparaît la première de huit lettres – tiers de notre choix - adressées à l’ami Diego de Guevara 30.

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à BILBAO

Salamanque, le 1er décembre 1602


JHS. Que Notre Seigneur, avec une grâce et une force neuves, naisse dans votre âme, mon Père ! Je ne puis dire combien j'ai souhaité être informée de votre voyage et de votre arrivée, et le peu de cas que j'ai fait de mes prières quand j'ai vu votre lettre. Elle est arrivée cette semaine entre mes mains, et certes elle m'a humiliée et

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a arraché toute la vanité que je pouvais avoir à votre sujet, alors que vous commencez avec si peu de forces, et si préoccupé des choses matérielles. Soyez donc spirituel: s'il manque des oreillers, rappelez-vous que Notre Maître n'eut point où reposer sa tête. Et, occupé en cette sainte pensée et en d'autres semblables, croyez que Dieu vous pourvoira de tout le nécessaire, et sans miracle. Nous le voyons si nous avons la foi; mais si nous manquons de foi, toutes nos diligences ne suffisent pas à nous le procurer.

Je ferai quelque diligence ici auprès du P. Maître Antolinez. Pour qu'il vous aide, il me semble que son amitié ne (vous) fera jamais défaut. Écrivez-moi vite comment cela va; des débuts comme ceux-là sont généralement le signal de milieux très bons, et de fins encore meilleures. J'espère en Dieu qu'Il vous les donnera en tout, ainsi que l'expérience de la Providence divine, car elle est grande, celle dont on jouit dans le gouvernement des religieux. Veillez, mon Père, à ce qu'ils soient bien religieux, ceux dont vous avez la charge; ainsi se fera ce qui est nécessaire, et non dans l'agitation mais dans la paix et la quiétude en recourant à Celui qui le fera; car vous savez bien qu'avec vos propres forces vous ne pouvez rien. Je prie Dieu très fort pour qu'Il vous donne la force de suivre les exercices de communauté, et de ne pas prendre vos aises; il sera meilleur pour vous de vivre sans vos aises, et de dire la messe chaque jour.

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Je souhaite qu'en la disant vous vous souveniez de moi. On m'envoie à Ciudad Rodrigo. Ce sera peut-être avant la Noël; car, tomme on a déjà obtenu la permission, on se hâte; et on se hâte aussi pour me faire revenir ici aussitôt après. Que Dieu me mette là où je le servirai davantage!

Priez-le pour cela; je ne désire qu'une chose: Lui donner de la joie. De la joie, Dieu m'en donne tant ces jours-ci que je me demande comment je puis la porter. Aussi ai-je prié notre Père Général, à qui on demande des religieuses pour aller fonder en France, d'être une d'entre elles, s'il en accordait. Et ceci est sérieux: à Paris, c'est déjà arrangé. Ce grand Seigneur nous oblige tant par Ses miséricordes que l'âme se consume pour en tirer profit, et pour trouver l'occasion de lui montrer son amour.

Ayez beaucoup d'amour pour Lui, en lui étant reconnaissant; et vous serez humble, et content de tout ce qui vous arrivera. Que

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l'Esprit Saint le fasse en vous, et qu'avec Ses dons Il vous garde, et qu'Il accorde à votre couvent ce que nous souhaitons.

En ce couvent de Salamanque, 1er décembre 1602.

Anne de Jésus


Lettre 22

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à ACALA de HENARES

Salamanque, 12 juillet 1604

Au Père Fr. Diego de Guevara, recteur du Collège San Agustin, à Alcala de Henares.

JHS. Que l'Esprit Saint par sa grâce fortifie votre âme et votre corps! Votre humilité me confond, mon Père (c'est par égard que je m'exprime ainsi!): vous vous affligez maintenant pour des incidents! Le Christ en a vu d'autres, et de bien pires, durant sa vie apostolique, et ce n'est pas pour cela qu'Il a abandonné son oeuvre de Rédempteur et de Chef. Abandonner votre charge ne doit même pas vous effleurer l'esprit. Assumez-la avec charité et prudence; Notre Seigneur vous aidera; ne craignez pas que ce qu'on pourrait dire contribue à vous diffamer à Bilbao, ni nulle part ailleurs.

Le Père Maître Antolinez n'est pas ici, je le regrette, car il m'aurait aidée à vous gronder pour cette étroitesse de coeur. Dilatez donc votre coeur, mon Père, pour que tout l'enfer y ait place, si c'était nécessaire pour qu'une âme en sorte. Et pas de préoccupation ni de nuage! Dieu l'a éclairci avec les cris dont a parlé mon Ana de Jesus. Vous me rendrez service en lui demandant si l'on crie pour que je m'en aille ou pour que je reste, car la diligence que font les Français pour m'emmener est grande, sans rien faire savoir là-bas à mon sujet. Écrivez-moi ce que vous pourrez apprendre à ce sujet, et ne

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soyez pas angoissé à cause des nécessités de votre maison: si vous avez confiance, vous les verrez bien vite remédiés.

Lisez donc ma Déclaration /3, et renvoyez-la moi bientôt. Et dites-moi si ces faiblesses ont disparu; cela vous tuera de continuer ainsi! Le poids de la charge de supérieur suffit bien. Il ne faut jamais

l'abandonner, ni la rechercher, ni avoir peur des incidents: il est impossible qu'il n'y en ait pas de toutes sortes dans une commo. nauté. Saint François et tous les saints qui ont gouverné ont eu à en

supporter, et ils n'en ont pas démissionné pour autant. Vous le savez bien, mon Père, profitez de ces exemples.

Et ne m'envoyez plus de lettre sans date, cette dernière n'en avait pas. À l'instant où je la reçois, j'y réponds. Grâce à Dieu, je suis en bonne santé, et je prie Sa Majesté de vous garder, et de vous donner ce que nous vous souhaitons toutes.

!A Salamanque; 12 juillet 1604

Anne de Jésus


3. La déclaration qu'elle lui envoie est la « Déclaration sur la vie, vertus et miracles de sainte Thérèse, émise en 1597 devant Juan Alonso Curiel. Témoignage essentiel que nous avons [partiellement] édité supra.


Lettre 34

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., SALAMANQUE

Bruxelles, 2 décembre 1607

Au P. Maître Fr. Diego de Guevara, de l'Ordre de Saint Augustin, au couvent de Salamanque ou en quelque endroit qu'il se trouve. Salamanque.

JHS Maria. Que l'Esprit Saint vous fortifie, pour que vous agissiez et souffriez avec l'amour que Sa Majesté vous a donné. Nous savons d'expérience que c'est selon la mesure du talent que sont données les souffrances. Aussi je ne m'étonne pas de celles que vous avez à supporter, le Père Maître et vous, et ceux qui sont avec vous. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous aider, mais c'est arrivé trop tard - je ne l'avais pas su plus tôt. Le Nonce a répondu au marquis de Montenegro, son neveu, qu'il a trouvé l'affaire terminée quand il est arrivé, mais que si l'occasion de vous aider arrivait en son pouvoir,

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il le ferait très volontiers. Je crois que la volonté de Dieu est de perfectionner et d'accomplir par de tels incidents les bons désirs; vous avez dû le voir, mon Père, par ce que vous avez éprouvé lorsque vous avez vu le bras de notre sainte Mère et que vous avez senti le parfum, même après être sorti de l'église. Les doux possèdent la terre et l'âme se possède dans la patience. C'est ainsi que se firent les saints; si nous voulons l'être, imitons-les: ils ont tout le temps été persécutés et tourmentés, ils ont vécu presque morts, et maintenant qu'ils sont morts, ils sont ressuscités avant la résurrection générale. Mais je ne sais pourquoi je vous dis ce que vous savez mieux que moi.

Vous avez dû m'entendre dire un jour qu'ils étaient malheureux, ceux qui dans le monde ne souffraient pas de tourments pour l'amour de Dieu. A chaque instant j'en ai faim davantage, et tous ceux qui se présentent sont si infimes qu'en fait je ne trouve pas en eux de quoi me nourrir; et je ne sais ce qu'il y a dans cette phrase : « Il fut rassasié d'opprobres », mais je vois que dans les membres du Christ en persiste la faim. Beaucoup sont contenus dans le mépris de nous-mêmes: jusqu'à ce que nous l'ayons embrassé, nous n'aurons pas la paix, qui s'obtient en nous vainquant et en nous laissant vaincre, en disant : « Voici votre heure »; et cela devrait nous paraître bien peu de chose, car d'un instant dépend l'éternité et la jouissance de ce qui n'a pas de fin; car il n'y a pas de malheur dans ce qui a une fin.

Dieu soit béni de ce qu'ont cessé les tourments de cette bonne Anne Garcés 6; j'ai tout de suite avec sollicitude fait dire des messes pour elle, et je prie Sa Majesté qu'Il lui donne une grande béatitude.

De la béatitude, ces papiers que vous m'envoyez m'en ont causée, bien que je manque de temps au point que je pourrai fort peu

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les lire; la Fondation de Grenade, je vais la faire tout de suite recopier, et je l'enverrai immédiatement à la Mère Prieure de notre maison pour qu'elle vous la donne. Et par elle vous pourrez savoir ce qui se passe par ici, car je n'ai pas le temps d'en dire plus.

Que Notre Seigneur par Sa miséricorde vous garde, et vous fasse souvenir toujours dans vos Saints Sacrifices et vos prières de votre pauvre servante, et de celles qui sont en sa compagnie. Je demande la même chose à notre Père Maître Antolinez et à tous les amis Puisque la sainte duchesse de Gandie dit que les souffrances sont des effets de mes prières, elle supportera bien celles qui maintenant se sont présentées à elle. J'y ai pris grande part. Mais Dieu nous a fait la grâce que son fils Ignace de Borgia soit enfin en bonne santé, et très bien marié.

Bruxelles, 2 décembre 1607

Anne de Jésus

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À BEATRIX de la CONCEPTION, O.C.D., BRUXELLES

Mons, 13 décembre 1607

À ma Mère Beatrix de la Conception, sous-prieure des Carmélites Déchaussées, à Bruxelles.

JHS. Que Dieu nous accorde Sa grâce, ma chère Mère ! Vous pensez sans doute que je jouis d'un grand repos. Dieu sait ce qu'il en est, et le désir que j'ai de me retrouver enfin dans cette maison (de Bruxelles) ! Don Luis et Juan de Torres vous diront où nous en sommes ici, et tout ce qui s'est passé. Priez ce dernier de revenir sur le champ avec les lettres de leurs Altesses, celles des Pères confesseurs et celles du Président et de l'Auditeur général, je pense qu'elles nous seront utiles, en plus de celles de notre Mancicidor. Dites-le à votre soeur. Un des abbés s'appelle de Vicoine, et l'autre de Liessies.

Oh ! je voudrais que vous voyiez dans quelle extase est don Juan [de Quintanadueñas], et quels lits il nous avait préparés ! Il en était de même Pour la maison; je n'ai pas voulu aller la voir. Je resterai dans celle où je suis, à moins qu'on obtienne l'une des maisons de ces Abbés. Madame de Roisin se met à notre service en tout, et doña Claudia est d'une gentillesse inouïe. Elle m'a donné une robe qui vaut plus de deux cents ducats. Elle nous sert, balaie l'appartement et se fait notre portière.

Marie de Saint Joseph, à ce que je vois jusqu'à maintenant, ne vaut rien; je bénis Dieu de ne pas l'avoir laissée. Quant à Claude du Saint Esprit, elle est plus que ce que nous pensions. Elle m'aide bien, ainsi que Marie de Sainte Anne. Agnès s'est montrée dès son arrivée si assaillie de parents qu'il s'en est fallu de peu que je ne lui ôte l'habit, mais elle se corrige. Son père est excellent, et il s'occupe de tout. La grille est mieux que celle de Bruxelles, et elle ne coûte presque rien. Don Luis vous racontera tout; il emporte la relique. Ii est déjà une heure du matin, et Alberte veut que je me couche!

Restez avec Dieu, ma fille. Envoyez-moi de la bure, car on me dit qu'il y a beaucoup de personnes des familles les plus considérables qui vont entrer. J'ai trouvé ici une chanoinesse, cousine de notre Marie de la Trinité. Transmettez mon bon souvenir à cette dernière et à toutes; je ne puis en dire plus.

Mons, 13 décembre (1607). Vôtre jusqu'à la mort. Que Dieu nous donne la joie durant l'éternité. Amen, amen.

Anne de Jésus

[...]


Lettre 38

À BEATRIX de la CONCEPTION, O.C.D., BRUXELLES

Mons, fin 1607 ou début 1608

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À ma Mère Beatrix de la Conception, prieure des Carmélites Déchaussées, à Bruxelles.

JHS. Que Jésus soit toujours avec vous, ma chère Mère et vraie fille de mon coeur. Comme elle m'a consolée au bon moment, votre lettre, datée du jour des saints Innocents ! Ce jour-là même, je vous avais écrit de ne pas me tuer par votre silence ; quand j'ai dit à mes filles de le garder, c'est parce qu'elles avaient beaucoup à faire ces jours-là. Mais la solennité a été si belle que, à ce que m'affirment les gens du dehors, il semblait que ne manquait au choeur aucune de celles qui sont venues ici. Il suffisait que vous y soyez, ma chère âme ! Jamais je n'avais imaginé que j'avais mon âme en vous au point où je la trouve maintenant. Cela m'est très pénible: aussi bien quand je dors que quand je veille, votre absence me pèse, et son effet en moi me semble une tentation. Si votre affection pour moi vous fait le même effet, j'ai pitié de vous.

Don Juan m'a fait grande pitié aujourd'hui, et je voulais envoyer Naved, quand cet homme est arrivé dimanche après-midi, et tous

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me disaient que c'était folie d'être tant en peine. Je répondais que ce n'était pas en mon pouvoir: vous voyez comme j'ai attrapé votre maladie !

Pourquoi m'envoyez-vous mes lettres fermées ? Je vous ai priée de les voir toutes. Celle de Don Pedro de Zuniga m'a fait plaisir. Envoyez de ma part mille respects à Sa Seigneurie ainsi que beaucoup d'affection. Celle que j'ai pour Madame Maria Coloma me fait ressentir son mal. Que Dieu le lui ôte, et garde Leurs Seigneuries de nombreuses années. J'ai été bien contente du bonheur de Madame de la Sau; que Dieu lui permette d'en jouir, et qu'Il donne la santé à sa sœur! Cela me fend le coeur de la voir si malade. Et ce que cette personne a souffert! Entre nous, sachez que depuis des jours je le redoutais, et que je le lui disais. Cela m'a touché le coeur, et certes je l'ai bien en peine. Quel tourment que de bien aimer ! et davantage pour ceux qui le méritent comme vous, ma Mère.

Vous m'avez fait une grande charité avec les 50 pièces d'argent; dites-moi où vous les avez eues; je ne voudrais pas que les gens du dehors le sachent. Veillez, ma Mère, à ce que Juan de Torres fasse donner l'assurance, par le capitaine, des 2000 ducats et de la part de biens qui revient à sa fille, et qu'il l'envoie au P. confesseur don Inigo. C'est bien; nous recevrons sa fille à Bruxelles.

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Ici, oh! quelle charmante fille que la chanoinesse, cousine de notre Mère de la Trinité ! Je souhaite qu'elle soit la première que nous recevions, et si je peux, je l'emmènerai à Bruxelles, qui est comme la Présentation de Paris; et cela vous fera plaisir: c'est ce que je souhaite plus que mon propre plaisir.

Vous, ma fille, faites-moi plaisir en veillant à votre santé et en faisant ce que je vous ai ordonné: pendant quinze jours mangez de la viande et ne vous levez pas avant Prime. Et choyez bien toutes mes filles: je les porte écrites dans mon coeur. Leurs poèmes nous ont bien diverties, ainsi que ceux de notre Catherine de Sainte Anne. Dites-moi, ma Mère, si la quêteuse de Louvain est venue, et si l'on sait quelque chose de l'arrivée de madame de Montgaillard.

Il est minuit, aussi je termine. Je pense que demain Madame de Roisin trouvera une maison, pour nous laisser la sienne. Elle est pleine de sollicitude pour nous, ainsi que sa nièce. Soyez toujours reconnaissante envers elle; et envoyez de ma part les souhaits de Noël et de Bonne Année au Grand maître des Postes et à sa femme, et à Madame Manrique et à sa soeur, ainsi qu'à notre Constance. Je voudrais bien avoir des nouvelles de Louvain, et de ce qui a été fait au sujet de la rente 16. Ici, on m'a conseillé de deman-

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der à Son Altesse qu'il nous fasse donner du bois, je ne sais pas Si je vais le faire — posez donc la question à Bruxelles. Et recommandez moi aux amis, et beaucoup à Dieu; qu'Il vous garde avec Sa grâce divine de nombreuses années ! Amen.

(Anne de Jésus)

[...]


Lettre 40

À BEATRIX de la CONCEPTION, O.C.D., BRUXELLES

Mons, 14 janvier 1608

JHS. Que Notre Seigneur vous donne, ma Mère et fille très aimée, la joie de la Fête des Rois, avec autant de foi et de vénération qu'ils ont eues à Bethléem! Pour moi, votre lettre a été une fête. Et croyez bien que c'est un grand soulagement de nous écrire, quand nous sommes éloignées l'une de l'autre. J'en déduis la joie que cela doit donner à don Pedro 1. Par charité, je vous demande de ne pas manquer de lui écrire chaque semaine; et d'accepter l'aumône que veut faire Sa Seigneurie, ne serait-ce que pour lui enlever le souci qu'il a du froid que nous endurons; demandez-lui de nous envoyer cinquante aunes de ce drap dont il parle.

Oh ! ce que je me suis amusée avec la lettre de Don Diego, votre frère ! Tout ce qu'il dit m'a divertie, et surtout les deux raisons pour lesquelles il souhaite venir. Que Dieu le garde ! il ressemble à sa famille ! Et notre Juana del Espiritu Santo semble bien contente d'être dans sa cellule; elle a bien réparti ce qu'on lui a envoyé Faites-lui tout de suite les croix qu'elle demande et envoyez-lui Ce que vous pourrez voir qui lui fait plaisir, car ce sera bien employé; du moment que vous n'en avez pas besoin pour moi, n'y manquez pas, ni de lui envoyer des reliques; si elle n'en a pas, je lui en donnerai ; et je donnerai ma vie aussi, pour ce qui pourrait vous faire plaisir. Votre seul souvenir m'attendrit et me fait pleurer comme une vieille. Je me cache autant que je peux de celles d'ici, mais je n'arrive pas à le dissimuler. Je suis constamment très triste de me voir sans ma véritable fille, et j'ai promis à Dieu de ne plus me séparer de vous, sauf si j'y étais tenue par l'obéissance. Car j'ai vu clairement qu'il n'est pas bon que nous soyons l'une sans l'autre dans des terres si étrangères.

Oh ! combien elles sont étranges, les femmes de par ici ! Il faut le voir pour le croire. Jamais je n'aurais imaginé qu'une telle mollesse et une telle indécision puissent exister chez des êtres humains. Celle de Madame de Roisin me tue; j'en suis comme tout étourdie. À notre arrivée, elle nous a offert sa maison et tout ce qu'elle avait; et

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elle n'arrive pas à partir — et elle ne trouve pas où aller. Chaque jour elle dit qu'elle attend une réponse. Et avec cela, nous ne faisons rien, et nous n'avons trouvé, de tout ce qu'on nous disait, qu'une belle cloche qu'on nous avait envoyée en aumône ; on peut nous dire ce qu'on disait au roi quand il s'empara de Grenade : « Ferdinand, charretier, vous n'avez pas de boeuf, et vous avez déjà une sonnaille! ». Ce fut une grande bêtise de ne pas prendre la maison du Comte de Berlaimont pour les trois mois qu'il nous l'offrait après la vente ; une fois dedans, nous y serions restées.

Si vous saviez ce qui se passe avec la Comtesse de Berlaimont , qui avait offert de nous aider avec ses domestiques et ses amis d'ici, et de nous donner du bois, de la pierre, de la chaux pour les travaux ! Et, parce que nous sommes passées, en venant ici, par la maison de la Comtesse d'Arenberg , qui est sa tante, et que sa mère se trouvait là, voilà qu'elle s'est tellement offusquée qu'elle ne veut plus nous dire un mot ni répondre à ma lettre. Renseignez-vous auprès de Madame de Luna pour savoir si elle la lui a donnée. Madame de la Sau a écrit qu'elle est peinée, parce qu'elle ne veut pas qu'on ait de l'amitié pour qui n'en a pas pour elle. Ce serait du joli si nous, nous entrions dans ces différends ! — encore que je ne l'aie pas su; quand je l'ai su, j'ai fait ce que j'ai pu pour la réconci-

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lier avec sa mère et sa tante. Elles se sont obstinées. Mais même si cela devait se retourner contre moi, je ne soutiendrais pas de telles inimitiés, car nous devons être amicales envers tout le monde.

Je raconte cela pour que vous voyiez par quels moyens Dieu s'y est pris pour accomplir, Lui seul, cette fondation. Cela me coûte de grandes peines, et c'est au point que, même quand je dors, l'angoisse ne me quitte pas: je rêve tout le temps à quelque chose qui m'en donne, ce qui est nouveau chez moi. Mais le pire de tout, c'est quand j'imagine que vous n'avez pas de santé. Pour l'amour de Dieu, veillez-y, et faites ce que je vous ai demandé; maintenant je vous ordonne de ne pas vous donner la discipline, ni de faire aucune sorte de pénitence jusqu'à la Purification; et d'entourer mes filles de sollicitude autant que vous le pourrez, car le temps est rigoureux, et votre maison est froide.

Sommes-nous mieux ici sans maison ? Cela me coûte de nous voir ainsi, bien que chaque jour je reçoive Sa Majesté et entende deux ou trois messes. J'en offre quelques-unes pour votre soeur : il y a quelques jours, j'ai rêvé d'elle; elle était si triste que cela me fendit le coeur; comme je la tenais embrassée, et que nous pleurions toutes deux, je la dévisageai, et je lui vis trois marques sur une joue. Je m'éveillai si brusquement que je me jetai hors du lit, avec l'inquiétude de ne pas aimer quelqu'un qui me causait tant de peine. Que Dieu le pardonne à qui en est cause !

Dites-moi si vous lui avez donné la lettre que je lui ai écrite avant les fêtes. Je voudrais bien savoir aussi si celle que j'ai écrite au Comte de Brouay est bien arrivée, ainsi que celle envoyée à Don Rodrigo pour Son Altesse: Juan de Torres ne me le dit pas. Maintenant, il écrit qu'il viendra voir Leonor. Dites-lui qu'il la verra à Bruxelles, car on ne penche pas pour qu'elle reste ici. Nous allons devoir faire venir Anne de Saint Barthélemy, car je sais que la fondation de Tours (où ils disaient vouloir l'emmener) ne se fait pas. Jusqu'à ce que cette maison-ci soit établie, je ne m'occupe de

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rien. Dites à Urena, ma Mère, de ne pas venir ici jusqu'à ce que Naved soit à Bruxelles ; et à doña Eugenia, mille choses de ma part; quand j'ai fait ce rêve, je lui donnai beaucoup de baisers avec d'abondantes larmes. Je lui donnerais volontiers maintenant les baisers sans les larmes — ainsi qu'à mes jolies petites-filles; j'ai l'impression de les voir, comme vous me les décrivez, de véritables fleurs; et aussi Don Juan, leur frère. Dites-moi si le secrétaire Mancicidor va aller traiter de la paix, et si se fait celle de Don Luis de Velasco.

Je n'arrive pas à terminer avec vous, ma Mère. Voyez ceci: je vous charge de réunir le Chapitre, et de ne permettre aucun manquement à la Règle de notre Ordre; ne laissez pas parler les dimanches et jours de fête. Ce sera une grande fête pour moi que de vous voir ! Je porte vos lettres sur moi; si je pouvais, à chaque heure je vous écrirais; aussi je vous envoie la copie de celle qui se trouve à l'intérieur, pour Son Altesse. Dites-leur toujours ce que vous saurez de nous, et le souci que nous avons d'avoir des nouvelles de Leurs Altesses, et de la première dame d'honneur, et de doña Vicenta.

Et voyez, ma fille: les routes ne sont pas pour envoyer des messagers, il y a beaucoup de frais de port. Quand la gouvernante viendra, elle pourra apporter la chape. Les bordures dont j'ai parlé: rouges — mais si elles sont mieux en cramoisi, mettez-les (bien que

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moi, j'eusse préféré un tissu semé de fleurs). Faites-moi la grâce, ma Mere, de m'envoyer quelques petites choses que je puisse donner aux servantes de ces dames, et à une très jolie petite fille qu'elles ont. Mais la plus grande grâce que je recevrai, c'est, si notre cellule est plus abritée, que vous vous y installiez immédiatement - car elle doit être moins froide la nuit. Dès que j'arriverai, j'accomplirai ma promesse, et comment! Chaque jour je la renouvelle.

Je me recommande au bon souvenir des Luis, et à tous les amis et tout particulièrement à Manrique, et à notre Constance, et à doña Ana Maria, ainsi qu'à l'Auditeur et à Madame de Molina. J'ai trouvé ici un Sauveur qui m'a plu, je vous l'envoie - ainsi que les deux saintes, Catherine et Marguerite - pour que vous l'envoyiez à Salamanque. Dans l'étamine, il y aura bien assez pour Silva et pour Torres; donnez-en aux deux, et il en restera pour faire des scapulaires. Restez avec Dieu, ma fille, je ne puis plus en dire davantage. Envoyez-moi, par l'intermédiaire de la gouvernante, quelque chose de sucré qui soit un savoureux cadeau pour Madame, et deux flacons de poudre (tirés de la boîte qui se trouve dans mon petit coffre) pour doña Claudia. Car je leur dois beaucoup !

À Mons, 14 janvier 1608. Ma Mère, votre servante,

Anne de Jésus

[...]


Lettre 41

À BEATRIX de la CONCEPTION, O.C.D., BRUXELLES

Mons, 16 janvier 1608

À ma Mère Beatrix de la Conception, prieure des Carmélites, Bruxelles.

JHS. Que Jésus soit avec vous, ma chère Mère! Croyez que nous sommes ensorcelées l'une par l'autre, car le jour où je ne parle pas avec vous, je ne puis vivre: et c'est ainsi que j'ai hâte de vous écrire; et je commence sans formule de politesse pour avoir plus de papier. Qu'aura donc fait votre père, ma fille? - que Dieu ait son âme ! Maintenant je sais par expérience ce qu'il 'a dû éprouver à se voir sans sa Beatrix, car moi, bien que j'aie l'espérance de vous voir et de vous servir, j'éprouve tant de tristesse ! Je ne puis exprimer le

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dixième de ce que je ressens. Que Dieu me le pardonne ! et qu'Il ne permette pas qu'il en soit de même pour vous, cela vous épuiserait.

Epuisée, je l'ai été, à cause des affaires de cette maison, mais Madame déménage, et nous pourrons certainement installer le Saint Sacrement le jour de la Conversion de Saint Paul, si Notre Seigneur permet qu'il n'y ait pas de nouvelles difficultés ; nous en avons eu suffisamment! La bonne dame s'en va dans une petite maison, tout le monde est stupéfait qu'elle se retire à ce point, et sa nièce et les servantes le prennent si bien qu'il y a de quoi louer Dieu; et aussi pour l'affection qu'elles ont pour nous.

Envoyez-moi quatre ou six paires de gants (votre soeur vous en donnera) pour des maîtresses et des servantes; ce sont des cousines de Madame de Leyva, très sages et vertueuses. Et pour Madame de Roisin, faites-moi un reliquaire comme le vôtre, avec Notre-Dame et notre sainte Mère (Thérèse); car je lui dois beaucoup. Avec le voiturier qui porte cette lettre, envoyez-nous Catherine, une bonne compagne ne lui manquera pas; et nous aurons besoin tout de suite de Catherine, Alberte ne peut pas seule s'occuper de tout. Nous sommes si peu nombreuses, il faudra qu'elle nous aide au choeur. Ah ! quel effet cela va me faire sans ma Mère, j'ai peur d'être bien triste quand nous chanterons ! Que Dieu reçoive ce sacrifice.

Avec cette lettre, je vous envoie un peu de jus de réglisse cuit qui semble être quelque chose de mauvais, mais qui est très bon pour la poitrine, si on le prend quand on va se coucher. Cela m'a fait du bien, et je pense que cela en fera à ma fille, prenez-le par charité. Et quand viendra Catherine, qu'elle nous apporte quelques couvertures, nous en sommes très pauvres ici; nous nous couvrons avec les capes que j'ai coupées, et les soeurs me disent qu'elles n'ont

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jamais eu tant d'oraison et de consolation : ainsi Dieu supplée à ce qui nous manque.

si on a fait les rubans, envoyez-m'en, ma Mère, trois ou quatre, et un petit autel qui était consacré (Urena 8 doit savoir où il est), et un grand, s'il y en avait un (celui que nous avons ici est prêté). Donnez-nous aussi le nouveau petit missel pour les diacres, ils doivent l'avoir en mains, et ils ne veulent pas de notre vieux missel parce que le texte n'en est pas corrigé. Et que Marguerite de la Mère de Dieu parle à Catherine, et lui dise — comme venant d'elle-même — ce qu'elle a donné pour son habit, afin que, si elle a quelque chose, elle nous le donne; car ici les gens gardent beaucoup leur argent, et dès qu'ils font un pas, ils veulent qu'on le leur paie. Je ne sais ce que nous aurions fait au milieu de gens pareils si nous n'avions pas été avec Madame); car, bien qu'elle soit indécise et renfermée, elle a des manières de grande dame, et elle l'est véritablement dans ses affaires.

Combien je vous en demande, moi, et il ne me passe pas par l'esprit que je vous fatigue !

[…]


Lettre 42

À BEATRIX de la CONCEPTION, O.C.D., BRUXELLES

Mons, 24 janvier 1608

[...]

À ma Mère Beatrix de la Conception, prieure des carmélites Déchaussées, Bruxelles.

JHS. Que Jésus soit avec vous, ma Mère et très chère fille. Ne parlons pas de notre affection mutuelle, car c'est un chapitre qui n'a pas de fin; les six semaines ont été pour moi six ans, et chaque jour je le ressens davantage. Mais pour notre grand Dieu nous pouvons bien supporter cette souffrance. Qu'Il veuille bien l'agréer, Lui qui permet que nous nous comprenions de si loin !

[...]

Excellente, ma santé l'est aussi, bien que je sois lasse de voir que nous ne pouvons rien faire: je crois que c'est Dieu qui crée ces obstacles; et Il nous donne tant de gelées que j'écris au-dessus du feu, et à chaque instant j'enlève les glaçons de ma plume. Son Altesse nous a fait un grand bien avec ce bois; que Dieu le rende à Bernal Cornelio ! Nous avons un froid tel qu'aujourd'hui Leonor a brûlé son manteau; moi, je porte un matelas sur la tête ! Que Celui qui est notre tête à tous nous vienne en aide !

À Mons, 24 janvier 1608. Ma Mère, votre perpétuelle servante,

(Anne de Jésus)

[...]


Lettre 56

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., SALAMANQUE

Bruxelles, 15 mars 1610

Au Père Fr. Diego de Guevara, de l'Ordre de Saint Augustin, dans son couvent de Salamanque.

JHS. Que Notre Seigneur Jésus Christ soit toujours avec vous, vous donnant le fruit de Sa sainte Passion, et vous faisant l'imiter en tout. Il n'est plus temps de nous laisser retenir par notre tiédeur, alors que nous avons tant de raisons d'ouvrir les yeux. Eh oui, mon Père: il suffit de voir combien le Maître Curiel est bien fini à Salamanque. Qui aurait cru qu'un tel homme ne manquerait pas; qu'il ne serait pas regretté extrêmement là où il avait tant travaillé? Comme il serait déçu s'il ne l'avait pas fait pour Dieu, qui maintenant le lui rend par une grande béatitude; je crois qu'il en jouit, par la divine miséricorde; il ne faut pas cesser d'offrir des messes et des prières pour qu'elle augmente, il nous le rendra par la divine Présence.

La vôtre me consolerait bien; mais je pense que ce ne sera pas sur la terre, étant donné ce qui m'est arrivé deux jours avant le Carême. Que ceci soit entre nous, je ne l'ai dit à personne d'autre, et je ne sais

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pas si je le dirai. Voici: j'avais, depuis que je suis venue d'Espagne, une inclination naturelle à m'en retourner là-bas; la seule chose qui me retenait, c'est que j'attendais que soient installés ici nos frères déchaux. Comme les voilà qui arrivent enfin d'Italie, je commençais à me décider, et, le jour dont je parle, alors que j'entendais la messe, à l'élévation, je compris que le Saint Sacrement me disait: « Là où je suis, tu peux être aussi. Tu es venue pour moi, et tu veux t'en aller pour toi ! » Et, bien que ces deux paroles seules aient été exprimées, j'en compris tant que je n'ai plus osé penser à cela. Que Dieu fasse de moi ce qu'Il voudra! Priez-le, et qu'Il éclaire ma Mère Sous-Prieure; je ne puis lui dire de partir ou de rester, car je ne sais ce qui sera le mieux pour elle. Et elle est très perplexe — et plus encore, avec l'occasion qui se présente pour elle de pouvoir faire le voyage avec son oncle. Ce serait un grand sacrifice que de nous séparer; mais je suis si épuisée que, de toutes manières, ce sera difficile. Je voudrais avoir l'avis du P Maître Antolinez ; il n'écrit rien de clair. Je vous prie d'essayer de vous en informer près de lui, et de le lui écrire à elle-même — mais ni elle ni personne n'ont à savoir ce que je dis ici.

[…]


Lettre 69

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à SALAMANQUE

Bruxelles, 25 novembre 1615

Au P. Maître Fr. Diego de Guevara, de l'Ordre de saint Augustin, en son couvent de Salamanque.

JHS Maria. Que l'Esprit Saint soit toujours dans votre âme, mon Père! Quelle plus grande consolation ce serait pour moi de vous parler plutôt que de vous écrire; car, par lettre, on ne peut dire tout ce qu'on veut — ni à quoi a abouti la dévotion que j'avais pour le saint Job. Il est impossible de comprendre la distance qu'il y a entre désirer et faire, et combien est faible notre connaissance de ce qu'est la vraie vertu et le mépris de soi-même. Oh! comme Dieu sait faire et défaire ! Il n'y a pas d'offenses ni de peines ni de mépris qui soient capables de faire voir comment était le coeur de mon Seigneur lorsqu'il a dit de lui-même: « Je suis un ver, et non un homme; l'opprobre des hommes et le rebut du peuple » À celui qui se voit dans un pareil état, il semble que Job n'a rien dit quand il se plaignait de ce que la Puissance divine se manifestait en poursuivant un morceau de bois sec /2. Je le suis à un tel point, mon Père, que je me tais sur ce que je comprends: il est impossible de juger la manière dont


2. La Mère était entrée dans l'époque la plus noire de sa vie, avec une grave maladie qui, depuis 1613, la consumait dans de terribles douleurs. C'est à ces souffrances qu'elle fait allusion dans ces expressions douloureuses adressées à son ami, et dans le souvenir continuel de Job souffrant, aussi bien par le Commentaire du Livre de Job de Luis de Leon que par les gravures qui lui furent offertes, qui représentaient Job ainsi que la Passion du Christ. La maladie avait commencé le jour de la saint Marc 1613, par des tremblements avec lesquels « toutes les maladies anciennes dont elle souffrait d'habitude se compliquèrent: la paralysie, la goutte, la sciatique, l'hydropisie, la tumeur dans la poitrine, les sueurs, et à nouveau des sensations de brûlures si intolérables qu'elle ne pouvait supporter aucun vêtement, même dans les froids rigoureux de ces pays, et une enflure à la gorge si pénible qu'elle ne pouvait s'étendre, si ce n'est avec un grand risque de s'étouffer » (Manrique éd. II, 128).

(NDT). L'expression « en poursuivant un morceau de bois sec » est un souvenir de Jb 13, 25 (« stipulam siccam persequeris »); la Mère, en écrivant: « perseguir una astilla seca », utilise les mots mêmes de la traduction de Fray Luis de Leon: « astilla seca perseguiras » (cf. éd. BAC des Obras de Fray Luis de Leon, p. 972).

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Dieu me traite. Je l'appelais d'habitude « Celui qui cache mes péchés », mais maintenant je dis qu'Il les manifeste publiquement par le châtiment, qui est si pitoyable et qui tourmente tant que je me cache même de celles qui sont à l'intérieur du couvent. Jour et nuit je suis mise en morceaux, je n'ai pas un instant de répit. On me laisse seulement entendre la messe chaque jour et recevoir Sa divine Majesté, en me portant comme un sac au guichet de la communion, et là je suis toute disloquée de douleurs et de tremblements.

Et dans un état pareil, on veut que je sois prieure ! et on me force à m'occuper de tout ce qui se présente. Et ces Princes et ceux qui me parlent sont sí sots que je suis tout près de leur paraître sainte... alors que pour être damnée, il ne me manque que d'être en enfer!

Je vous prie, par vos saints Sacrifices et par vos prières, de m'obtenir le pardon de Notre Seigneur, et qu'Il n'entre pas en jugement avec moi, mais qu'Il me sauve par sa miséricorde. Je suis tout à fait sûre que vous ferez cela, avec l'affection que vous me devez — qui est, je crois, plus grande que celle que vous montrez. Mais, comme je ne puis plus écrire de ma main, la correspondance habituelle a cessé de plusieurs côtés.

Je baise les mains de notre P. Maître Antolinez, et je le prie de me recommander à Dieu; et du P. Maître Basilio de Leon. S'il n'arrive pas à imprimer le Livre de saint Job, qu'il me l'envoie ici avec les

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licences et l'approbation qu'il a pour l'imprimer : je le ferai imprimer sans qu'une seule lettre en soit changée — on fait très bien ici les impressions espagnoles, et c'est bien triste que ce trésor reste si longtemps caché ! Que Dieu donne la béatitude à celui qui l'a écrit; et qu'Il vous garde avec les biens que je souhaite.

En ce couvent de Bruxelles, 25 novembre 1615.

Ana de Jesus


Lettre 70

À JUANA del ESPIRITU SANTO, O.C.D., à SALAMANQUE

Bruxelles, 23 décembre 1615

À ma fille Juana del Espiritu Santo, carmélite déchaussée, que Dieu la garde ! à Salamanque.

JHS Maria. Que Notre Seigneur naisse dans votre âme afin que par Sa divine présence vous ayez une fête de Noël aussi bonne que je le lui demande; et ces messieurs vos frères, ma fille, souhaitez-leur de ma part un bon Noël: c'est du fond du coeur que je leur souhaite le repos et l'avancement qu'ils méritent. Ici, c'est ce que nous essayons d'obtenir pour Don Diego. Mais il y en a tellement qui ont travaillé dans ces Flandres et qui sont avant lui que, bien que

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Son Altesse le souhaite, il ne peut le faire, pour ne pas offenser ceux qui l'ont tellement servi et ont tant mérité. Ce fut une grande erreur que d'avoir quitté le Portugal sans sa compagnie; il y en aurait eu beaucoup ici qui eussent changé avec lui... Mais enfin, c'est fait. Le remède, c'est de persuader Don Antonio de le secourir avec ce que lui doit le Roi, ou avec ce dont Sa Seigneurie avait coutume de lui faire la faveur, car il n'a que ce neveu: dites-le lui...

Et croyez bien que j'ai très présent le jour de Sainte Catherine. Si, ce jour-là, vous êtes née à la vie religieuse, moi, ce jour-là aussi, je suis née sur la terre; et je me réjouis d'être née pour vous avoir connue et servie. Je vous aime chaque jour davantage, et j'ai à ce sujet une rivalité avec ma Mère Sous-Prieure. Pour sa part, elle m'aime au point que cela me tourmente, tant elle ressent ma maladie, c'est au point que parfois je me fâche, et la chasse de ma cellule; elle pleure tant que c'est une pitié : c'est ainsi que je me venge du peu de pitié qu'elle a eue quand, pour ne pas être prieure, elle a voulu que je le sois, moi ! J'avais presque convaincu notre Père Général de me laisser tranquille. Mais petits et grands sont tombés sur ce monceau de terre que je suis, et veulent qu'il se traîne à terre. Si Dieu, par sa miséricorde, me retirait de cette prison, je le supplierais de me laisser vous voir, car je souhaite que nous nous voyions réunies ici ou dans le ciel. Demandez-le lui, ma fille, et soyez-lui reconnaissante de ce que vous lui devez, et ne devenez pas mélancolique à cause de vos peines — car c'est un grand bien que d'être dans un état qui nous rapproche davantage de Sa divine Majesté.

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J'écris à ma Mère Prieure de gâter beaucoup les malades. Je suis désolée de ce que ma Mère Beatriz del Sacramento l'ait été tellement; que Dieu lui donne une parfaite santé! ainsi qu'à notre Beatriz de la Encarnacion. Rappelez-moi au souvenir de toutes et de chacune en particulier, et recevez bien des choses de la part des soeurs d'ici.

Je fais ce que vous me demandez pour celle qui porte votre nom. C'est miracle que sa santé soit si bonne qu'elle puisse être portière: ici, c'est un rude travail que de l'être, à cause de la grandeur de la maison : c'est une fondation royale: il y a tant à y marcher que je dis: « Nous perdons le mérite de la clôture à vivre dans une telle étendue de jardins, avec des fontaines et des étangs à poissons ».

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Quel plaisir ce serait pour moi que de vous y voir, et que vous voyiez, du haut du clocher, un panorama qui embrasse plusieurs lieues! Je suis privée de tout, car sur mes pieds je ne puis faire un pas; et je pense parfois cependant que nous allons retourner en Espagne ! L'évêque de Badajoz le souhaite fort 10. S'il le peut, i1 ne partira pas sans vous voir. Que Dieu vous garde de nombreuses années avec les biens que je souhaite !

À Bruxelles, 23 décembre 1615.

Anne de Jésus

Lettre 71

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à SALAMANQUE

Bruxelles, 2 mars 1616

Au P. Maître Fr. Diego de Guevara, de l'Ordre de saint Augustin, en son couvent de Salamanque.

JHS Maria. Que Notre Seigneur soit toujours avec vous, mon Père, et vous rende la grâce que vous me faites par vos messes et vos prières : chaque jour, j'ai besoin davantage d'être aidée par Dieu et par ses serviteurs. J'ai aimé que notre P. Maître Antolinez s'apitoie sur mon sort ! Oh ! s'il me voyait! Comme je sais qu'il s'attendrirait plus que les amis de Job ! Lui pouvait se nettoyer avec un tesson — et moi, avec mon infirmité, ça ne m'est pas possible. Et ces

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soeurs sont si sottes qu'elles sont contentes d'avoir une prieure qu'elles portent comme un sac /3!

3. Elle fut élue prieure pour la troisième fois en 1615, avec dispense probablement pontificale.

[…]

A Bruxelles, 2 mars 1616.

Anne de Jésus


Lettre 73

À JUANA del ESPIRITU SANTO, O.C.D., à SALAMANQUE

Bruxelles, 11 juillet 1616

Que Jésus et Marie soient avec vous, ma fille ! Vos lettres me consolent bien, mais cela ne m'amuse pas que vous vouliez avoir mes douleurs! Elles vous tueraient en un seul jour (moi, c'est à cause de mes péchés qu'elles me durent si longtemps), et je souhaite que vous viviez, et que vous serviez de nombreuses années Celui qui vous a choisie pour Lui, et qui vous a arrachée à tous ces malheurs que l'on souffre dans le monde — demandez-le à notre petite reine de France : nous sommes toutes apitoyées de ce qui se passe là-bas. Heureuses les religieuses déchaussées, dont toutes les peines aboutissent à la béatitude ! Priez Sa divine Majesté que je m'y voie un jour.

[…]

N'ayez pas tant pitié de moi, ni de vous ! Ne désirez point de repos : quand vous vous verrez dans de plus grandes souffrances, rappelez-vous saint Laurent; qui disait lorsqu'il était sur le gril en train de brûler: « Je te rends grâce, Seigneur, car ainsi Tu m'ouvres les portes du Ciel qui sont fermées si fort qu'il a fallu, pour qu'on puisse y entrer, que souffrît le Seigneur de gloire en personne ». C'est bien beau à dire et à penser, mais quand le mal torture, certes cela me fait crier: je me vois si disloquée, si paralysée que je ne puis me servir ni m'aider d'aucun de mes membres. Et la secrétaire se fâche parce que je dis qu'elle ne sait pas me moucher /2; si une larme tombe de mes yeux, je ne peux pas l'essuyer. Voyez dans quel état se trouve votre pauvre Mère ! Pour vous bénir, je ne puis remuer la main! Je vous bénis donc avec le coeur. Il y a en effet plus de trois ans que je ne me signe plus, et pourtant je ne perds pas l'espérance de vous revoir. Dieu est si puissant pour ressusciter les os desséchés /3! Les miens ne le sont pas, mais tellement enflés!

J'ai tout de suite voulu essayer le remède dont vous m'avez parlé dans votre lettre, j'ai pris du sucre avec du vin rouge, qui m'a brûlée bien que ce fût en très petite quantité. Il ne m'est possible de boire que de l'eau très froide; cela ennuie beaucoup le docteur Paz, notre médecin /4. Il vient de me donner une purge, grâce à laquelle


2. Mère Beatrix. La Vénérable était paralysée des jambes et des bras...

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j'ai rejeté beaucoup d'humeurs mauvaises; mais je suis si affaiblie qu'il semble que cela m'a ôté dix ans de vie. Mais je ne sais pas pourquoi je me lamente avec quelqu'un qui le ressent tellement!

Demeurez avec Dieu, ma fille, et espérez une grande béatitude pour vos 18 ans [de profession]: je les ai bien comptés. Je suis très reconnaissante à ces Messieurs vos frères pour leur amabilité, je leur baise la main et je souhaite les servir en quelque chose: je le fais avec mes pauvres prières. Don Diego compte ici parmi les capitaines les plus renommés ; il se comporte fort bien et se montre en tout à la hauteur de son père. Que Sa divine Majesté le conduise par la main ! et qu'Il vous garde avec les biens que je souhaite.

À Bruxelles, 4 septembre 1616. Recommandez-moi à toutes mes chères Mères et soeurs, en leur donnant à chacune mon souvenir tout particulier; je le leur donnerais volontiers en les embrassant.

Anne de Jésus

[...]


Lettre 76

À JUANA del ESPIRITU SANTO, O.C.D., à SALAMANQUE

Bruxelles, 22 mars 1617

Que Jésus et Marie soient toujours avec vous, ma fille; puisque Sa divine Majesté vous traite comme Il traite les forts, veillez à l'être en toute occasion, et qu'aucune ne suffise à vous attrister. Considérez que c'est ainsi que Dieu fait les saints : tous ceux qui jouissent de Lui dans le Ciel ont enduré auparavant des souffrances; et moi, comme si je l'étais, j'endure les plus rigoureuses que l'on ait vues chez un être humain. De la tête aux pieds, je suis emprisonnée, de telle sorte que je ne puis me servir d'aucun de mes membres, et si épuisée que souvent je ne puis même parler. Il m'est impossible de rester un moment, déshabillée, dans le lit; on me met par terre et on me lève, comme disloquée. Elles ont bien du mal, celles qui m'assistent, et je pèse plus qu'un corps mort.

Je désire ardemment que mon corps le soit enfin. Demandez-le à Dieu, et qu'Il me fortifie de sa grâce. Je le prie constamment pour qu'Il vous la donne, à vous, et qu'Il vous garde, et qu'Il permette que je vous serve: tant que je vivrai, je le ferai en tout ce que vous me demanderez. Et ces Messieurs vos frères, je leur baise les mains. J'ai été bien contente (d'apprendre) que Dieguito est si gentil. Nous

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aimerions bien avoir des nouvelles de son père. Aidez-le, ma fille, autant que vous le pourrez, il le mérite.

Des autres choses d'ici et de là, la secrétaire vous parlera, moi je ne suis pas capable d'en dire plus, sinon qu'il me semble que votre seule vue me serait un soulagement sur la terre. Qu'en celle des Vivants le Tout-Puissant nous réunisse, qu'Il vous garde et qu'Il donne à ma mère et à mes soeurs de votre couvent les biens que je souhaite.

En ce couvent de Bruxelles, 22 mars 1617. Ma fille, je suis votre perpétuelle servante,

Anne de Jésus

[...]


Lettre 78

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à SALAMANQUE

Bruxelles, 8 septembre 1617

[378]

JHS Maria. Que l'Esprit Saint soit toujours dans votre âme, vo fortifiant de Sa divinegrâce, vous et ce saint couvent où Il vous a placé comme supérieur ; je souhaite que vous le soyez sans peine et que vous ne vous affligiez pas comme vous me le dites dans votre, dernière lettre du mois de juin. Dieu ne nous demande pas en cet emploi de faire plus que nous ne pouvons, ni de changer les caractères et les tempéraments. On fait son devoir en leur demandant de faire ce qu'ils ont promis lors de leur Profession, et d'être heureux de vivre en catholiques, puisque Dieu leur a fait la grâce de ne pas être dans ces pays où tant de religieux sont corrompus — et par leur perte se sont pervertis les séculiers.

Vous me dites que Sa divine Majesté vous a donné la connaissance de vous-même, cela vous sera bien utile pour supporter les tracas et pour avoir compassion de vos frères. Si vous accomplissez avec charité et douceur ce que vous pourrez pour eux, et que cela ne serve à rien, donnez votre démission, il y en aura bien qui voudront cet emploi — et sans un tel emploi nous nous sauverons mieux. Cela ne semblera mauvais à personne que nous nous contentions du coin de notre cellule, et que nous nous déchargions de ce qui est si lourd. Mais d'abord, essayez de vous adapter et de vous apaiser, avec grande égalité d'humeur, sans vouloir plus que l'essentiel; si une bonne fois ils s'y mettent, tout s'arrangera. Que Notre Seigneur le fasse comme je l'en prie; et commencez en vous ce que vous voudriez que les autres fassent. C'est une règle qui m'a toujours été utile : de tâcher de faire moi-même d'abord ce que je voulais que les autres fassent: bien souvent, sans avoir à dire un mot, je l'obtiens par le simple exercice de l'exemple.

Mais, pour ce qui est de moi, mes oeuvres devaient être très imparfaites, puisque j'ai été réduite à un état tel que je ne puis que donner du tracas à mes soeurs avec cette grave maladie; je suis handicapée au point que je ne gouverne aucun de mes membres; et l'intérieur est si abruti que c'est seulement à force de conseils de saints hommes que je vais communier, mais cela me semble indécent. Je vous le dis comme à un maître et père, pour que vous m'obteniez le

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pardon de Sa divine Majesté, et la miséricorde dont on a besoin pour vivre dans une si grande torture. Que s'accomplisse la divine volonté, et que Dieu vous garde avec les biens que je souhaite.

À Bruxelles, 8 septembre 1617.

Anne de Jésus

[...]

[Fragments:]

À DON CRISTOBAL de LOBERA, évêque

Fragments, Bruxelles 1617

[...]

Parlant de ses maladies, qui se sont aggravées depuis l'année 1613, elle dit à son cousin :

Maintenant, tout est souffrance, avec des douleurs et des maux si excessifs qu'il est étonnant de pouvoir encore vivre. Il y a plus de

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4 ans qu’il ne m’est pas possible de rester une heure au lit, ni de dormir sinon de temps en temps, ni de marche sinon en me traînant par terre comme une couleuvre ; et j’ai continuellement une sensation de brûlure, mêm aux époques de grand gel, sans pouvoir supporter aucun vêtement. Les douleurs me tiennent complètement nouée. Je ne puis me servir d’aucun de mes membres, parce que la goutte s’st jointe à l’hydropisie et à la sciatique et à la paralysie totale, et je tremble continuellement. Et souvent j’ai la langue tellement embarrassée que je ne puis prononcer un mot.

[…]


Lettre 85

À DIEGO de GUEVARA, O.S.A., à SALAMANQUE

Bruxelles, 23 avril 1620

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Au P. Maître Fr. Diego de Guevara, de l'Ordre de saint Augustin, dans son couvent de Salamanque. Salamanque.

JHS Maria. Puisse Notre Seigneur Jésus Christ par Sa glorieuse Résurrection vous avoir donné et vous donner de très bons jours de fête, mon Père. Si mon âme, en même temps qu'à la santé, n'avait pas renoncé aux consolations, votre dernière lettre, dans laquelle vous me dites être sur le point d'aller faire votre Visite, m'en aurait donné beaucoup. Allez au nom de Dieu ! J'espère en Sa Majesté qu'Il vous aidera; en veillant à ce qu'il y ait de la retenue (c'est la chose la plus nécessaire dans les couvents d'hommes et de femmes), en la faisant observer véritablement, tout s'arrangera.

J'ai tellement perdu la capacité de parler que je voudrais pouvoir dire ce que je veux en un demi-mot. De ma santé il n'y a pas à parler: j'expérimente en vivant ainsi la puissance du Tout-Puissant. Je résiste à la tentation de croire qu'il n'y a pas eu de douleur semblable à ma douleur'. À Job fut laissée la langue, mais à moi, on m'a tout ôté, je ne puis même pas me confesser; on me fait communier chaque jour, je m'approche (de la Table sainte) comme une bête. Obtenez-moi de Dieu que ce soit Son bon plaisir.

Je le demande aussi à notre P. Maître Antolinez et au P. Maître Basilio de Leon; malgré mon état, s'il m'envoyait le livre (de Job), je le ferais immédiatement imprimer: c'est lamentable, tout ce temps perdu... Qu'il arrive avec toutes ses censures, il sera fait sans qu'on y change une lettre. Avec celle-ci, j'envoie le Livre des Fondations que vous demandez. Si vous désirez autre chose, vous n'avez qu'à le dire, vous connaissez ma bonne volonté. Que Dieu nous fasse toujours faire la Sienne, et qu'Il vous garde avec la sainteté que je souhaite.

À Bruxelles, 23 avril 1620.

Anne de Jésus

[…]


Lettre 87

À JUANA del ESPIRITU SANTO, O.C.D., à SALAMANQUE

Bruxelles, 22 septembre 1620

À ma fille Juana del Espiritu Santo, carmélite déchaussée, que Dieu la garde! à Salamanque; Salamanque.

[...]

Le jour où j'ai reçu vos lettres, je me suis sentie complètement hors de cette terre, j'ai eu un évanouissement mortel, en sorte que j'ai vu clairement mon âme séparée de mon corps pendant plus d'une demi-heure; je ne sais ce que cela pouvait signifier; je suis restée depuis lors dans un état voisin de la mort, et si résignée que

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je ne vais plus oser m'occuper de rien si ce n'est d'attendre ce que Dieu décidera… [...]

Bruxelles, 22 septembre 1620.

Anne de Jésus

[…]


Poésies de la Mère Anne de Jésus

2

LE ROI des ROIS


Contemplez donc le Roi des rois:

Pour nous transformer en seigneurs

il s'assujettit à nos lois

et se charge de nos douleurs.


1. Qui pourrait, en voyant cela

en son Dieu, en son Créateur,

ne pas se déprendre de soi,

et nier à cette occasion

toute ses volontés propres,

pour donner joie à ce Seigneur,

Lui qui, étant le Roi des rois,

s'assujettit à notre amour.


2. Dans sa naissance et dans sa mort,

et dans sa manière de vivre,

Il s'assujettit de telle sorte

qu'Il ne se peut pas imiter,

que l'on peut seulement essayer

d'obéir à ses lois dans l'amour,

en confessant que pour toujours

c'est Lui qui est le Roi des rois.


[…]

Documents complémentaires


Document 4

THÉRÈSE de JESUS à ANNE de JESUS, à BEAS

Avila, décembre 1577 ou début de l'année 1578

Vous ne pouvez vous imaginer, ma fille, la peine que j'ai, parce qu'on a fait disparaître mon père Fr. Jean de la Croix, et nous n'en trouvons trace ni rien qui puisse nous éclairer pour savoir où il se trouve, car ces Pères Chaussés agissent avec un grand souci d'en finir avec notre réforme. Je vous supplie, pour l'amour de Dieu, puisque vous et ma fille Catalina de Jesus vous êtes en relation si familières avec notre bon Jésus: demandez-lui de nous montrer sa faveur et de nous aider. Et que l'on récite pour cela la Litanie au choeur pendant quinze jours; et ces jours-là, en plus des heures d'oraison habituelles, qu'on en ajoute une autre. Faites-moi savoir, ma fille, comment cela sera exécuté.


Document 5

STROPHES (« LIRAS ») à la LOUANGE des PEINES, chantées à BEAS devant JEAN de la CROIX

Beas, octobre 1578

Saint Jean de la Croix s'enfuit de sa prison de Tolède durant l'octave de l'Assomption 1578. Au bout de presque deux mois, il arrive au couvent des Carmélites Déchaussées de Beas, émacié et très affaibli. Pour le réconforter, la Mère Anne de Jésus, prieure, demande à deux jeunes soeurs, Francisca de la Madre de Dios et Lucia de san José, de lui chanter quelques couplets à la louange des peines. En écoutant la première strophe, le saint reste en extase devant toute la communauté, comme en témoigne la soeur Francisca elle-même. Voici la poésie complète telle qu'elle est conservée dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Madrid [...]


« Liras » à la louange des peines

1. Qui ignore les peines

en cette vallée si pleine de douleurs

ne sait ce qui est bon,

n'a pas goûté l'amour,

puisque les peines sont l'habit des amoureux.

2. La pierre réprouvée

par les êtres humains, mais par Dieu choisie,

fut taillée dans les peines,

donnant sa propre vie,

en souffrant des angoisses et douleurs sans mesure

[...]

10. Que viennent donc les peines

pour tailler une pierre aussi sèche et si dure

que tourments et disgrâces,

qu'angoisse et amertume,

durent le temps que dure notre triste vie.


Document 6

THÉRÈSE de JESUS à ANNE de JESUS et à la COMMUNAUTÉ de BEAS

Octobre ou novembre 1578

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...fragments conservés sont les suivants:

Vous m'amusez, ma fille, de vous plaindre sans raison, alors que vous avez là-bas mon Père Fray Juan de la Cruz, qui est un homme céleste et divin; je vous le dis, ma fille, après son départ, je n'en ai pas trouvé un comme lui dans toute la Castille, ni qui communique une telle ferveur pour s'acheminer vers le ciel. Vous ne sauriez croire en quelle solitude il m'a laissée. Songez-y bien, vous avez en ce saint un grand trésor; que toutes celles de votre maison lui parlent, qu'elles lui communiquent leur âme, et elles verront quel profit elles en tireront; elles progresseront beaucoup en tout ce qui est esprit et perfection, car Notre Seigneur l'a doué à ces fins d'une grâce particulière. Je vous le certifie, j'estimerais avoir par ici mon Père Fray Juan de la Cruz, il est vraiment le père de mon âme, et l'un de ceux dont l'entretien me fut le plus profitable. Faites-en autant.

Mes filles, en toute simplicité, je vous assure que vous pouvez être aussi franches avec lui qu'avec moi-même, et qu'il vous donnera de grandes satisfactions, c'est un grand spirituel, de grande expérience et très savant. Ici, celles qui étaient faites à sa doctrine le regrettent beaucoup. Remerciez Dieu, qui l'a envoyé près de vous. Je lui écris d'aller à votre secours, je connais sa grande charité, je sais qu'il le fera chaque fois que vous aurez besoin d'assistance.

[…]


Document 12

THÉRÈSE de JESUS à ANNE de JESUS, à GRENADE

Burgos, 30 mai 1582

Dans cette lettre fameuse, la Sainte attire l'attention de la Mère Anne et de la Communauté de Grenade sur le peu d'obéissance qu'il y a eu dans le choix des religieuses de Beas pour la fondation de Grenade, le peu de considération envers les deux vieilles converses de Villanueva de la Jara, le séjour importun chez Doña Ana de Peñalosa, et l'absence de l'information due au P. Provincial, Jeronimo Gracian, par la lettre suivante, extrêmement dure :

(JHS) L'Esprit Saint soit avec Votre Révérence. Vous m'amusez de vous plaindre si bruyamment de notre P. Provincial, vous négligez de lui donner des nouvelles depuis la première lettre où vous lui annonciez que la fondation était faite; vous avez agi de même à mon égard.

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Sa Paternité était ici le jour de la Croix, il ne savait rien de plus que ce que je lui ai dit, et je l'avais appris par une lettre de la Prieure de Séville qui me disait que vous achetiez une maison douze mille ducats. Là où règne une telle prospérité, il n'est pas excessif que vos patentes aient été si justes. Mais vous déployez tant d'astuce pour ne pas obéir et ce dernier fait m'a beaucoup peinée, vous allez être mal jugée dans l'Ordre tout entier, et aussi à cause du précédent de liberté que cela peut créer pour les prieures, qui trouveront elles aussi de bonnes excuses. Vous pouvez en faire à ces personnes. Vous avez commis une grande indiscrétion en arrivant si nombreuses; car depuis que vous avez renvoyé ces malheureuses, les obligeant à refaire tant de lieues à peine arrivées (je ne sais comment vous avez eu ce courage), celles qui sont venues de Beas auraient pu y retourner et même quelques autres avec elles. Ce fut un terrible manque de tact que d'être si nombreuses, particulièrement alors qu'on sentait qu'elles gênaient, et de faire venir celles de Beas, en sachant bien qu'elles n'avaient pas de maison à elles. Vrai, je suis ébahie de leur patience. Il y eut erreur dès le début, et puisque Votre Révérence ne voit d'autre remède que celui dont vous parlez, mieux vaut l'employer, plutôt que de faire un plus grand scandale; puisque l'entrée d'une soeur est si remarquée, cela en ferait d'autant plus. Pour une si grande ville, cela me semble bien mesquin. J'ai ri de la peur que vous voulez nous faire, en disant que l'Archevêque supprimera le monastère. Il n'a plus rien à y voir. Je ne sais pourquoi vous lui attribuez ce rôle; il mourrait avant d'y réussir. Et s'il doit continuer, comme c'est actuellement le cas, à instaurer dans l'Ordre des principes de désobéissance, mieux vaudrait qu'il n'existât point; car nous n'avons pas avantage à avoir de nombreux monastères, mais à ce que celles qui y vivent soient des saintes.

Je ne sais comment on pourra remettre à notre Père ces lettres qui viennent d'arriver. J'ai peur que ce ne soit pas avant un mois et demi, et même alors j'ignore s'il y aura un moyen sûr; il est parti d'ici pour Soria, et de là il devait tant voyager pour ses visites que nous ne pouvons savoir avec certitude où il sera, ni quand nous aurons de ses nouvelles. D'après mes calculs, quand les pauvres soeurs arriveront, il se pourrait qu'il soit à Villanueva; je suis fort peinée de la peine et de la confusion qu'il éprouvera; car dans une si petite bourgade rien n'est secret, et une telle sottise fera grand tort; vous auriez pu les envoyer à Beas jusqu'à nouvel avis (elles n'étaient pas non plus autorisées à revenir d'où elles étaient parties puisque par son ordre elles étaient déjà conventuelles de cette mai-

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son, plutôt que de les présenter à nouveau à sa vue. Il devait y avoir moyen d'arranger les choses, Votre Révérence est très coupable de n'avoir pas dit combien vous en emmeniez de Beas, ni prévenu que vous preniez une converse, mais vous n'avez fait aucun cas de lui, pas plus que s'il n'avait aucune charge.

Jusqu'à l'hiver, (selon ce qu'il m'a dit de ses obligations) il lui sera impossible d'aller là-bas. Plaise à Dieu que le Père Vicaire Provincial puisse le faire; car on vient de me donner des lettres de Séville, et la Prieure m'écrit qu'il est atteint par la peste, car il y en a là-bas et on le tient secret; Fr. Bartolomé de Jésus aussi, ce qui m'a fait grand peine. Si vous ne le saviez pas, recommandez-les à Dieu, ce serait une grosse perte pour l'Ordre. Sur l'enveloppe de la lettre on m'écrit que le Père Vicaire va mieux, mais qu'il n'est pas hors de danger. Elles sont fort affligées, et avec raison; car dans cette maison elles endurent le martyre et subissent bien d'autres épreuves que vous, mais sans se plaindre autant; car là où il y a la santé, et où la nourriture ne manque pas même lorsqu'on est un peu à l'étroit, ça n'est pas mortel d'autant plus que vous êtes soutenues par beaucoup de sermons. Je ne sais de quoi vous vous plaignez, tout ne saurait être sur mesure.

Mère Béatrice de Jésus dit au Père Provincial qu'on attend le Père Vicaire pour renvoyer les religieuses de Beas et de Séville chez elles. A Séville elles ne sont pas d'accord, c'est très loin, et cela ne convient absolument pas. Si c'est aussi nécessaire que vous le dites, notre Père verra. Pour celles de Beas, c'est si opportun que si je ne craignais de contribuer à offenser Dieu par une désobéissance, j'en enverrais l'ordre formel à Votre Révérence; car pour tout ce qui regarde les Déchaussées j'ai les pouvoirs de notre Père Provincial.

En vertu de ces pouvoirs, je dis et j'ordonne qu'aussitôt que vous aurez un moyen de transport, celles qui sont venues de Beas doivent y retourner, sauf la Mère Prieure Anne de Jésus; cela, même si vous êtes installées dans une maison à vous, à moins que vous n'ayez assez de revenus pour sortir de la gêne où vous êtes; car il n'est jamais bon d'avoir tant de religieuses ensemble au début d'une fondation, alors que cela convient en d'autres circonstances.

J'ai recommandé tout cela à Notre Seigneur ces jours derniers (c'est pourquoi je n'ai pas voulu répondre immédiatement aux lettres), et je vois que ce sera bien servir Sa Majesté, d'autant mieux que cela vous sera plus sensible; car tout attachement, même à une supérieure, est très éloigné de l'esprit des Déchaussées et vous ne grandiriez jamais en esprit. Dieu veut ses épouses libres, attachées à lui seul, et je ne veux pas voir cette maison commencer comme Beas; jamais je n'oublierai une lettre qu'elles m'ont écrite, comme une Chaussée ne l'aurait pas fait, quand Votre Révérence a laissé sa charge. C'est susciter des coteries et autres malheurs mais on ne s'en rend pas compte au début. Pour cette fois, ne soyez pas d'un autre avis que moi, par charité; car lorsque vous serez établies, et elles plus détachées, elles pourront revenir, si c'est nécessaire. Je ne sais vraiment pas quelles sont celles qui sont venues avec vous, vous me l'avez bien caché, ainsi qu'à notre Père; je n'ai pas eu idée que Votre Révérence en emmènerait tant de là-bas; mais j'imagine que ce sont celles qui sont très attachées à Votre Révérence. O véritable esprit d'obéissance, comment peut-il répugner à aimer celle qu'il voit tenir la place de Dieu ! En son nom, je demande à Votre Révérence de considérer que vous formez des âmes destinées à devenir les épouses du Crucifié; crucifiez-les par l'absence de volonté propre, et qu'elles ne se livrent pas à des enfantillages. Considérez que vous commencez en un nouveau royaume, et que Votre Révérence et les autres êtes d'autant plus obligées de vous conduire en hommes courageux, et non en femmelettes. Que signifie, ma Mère, qu'on en soit à considérer si le P. Provincial doit vous appeler présidente, ou prieure, ou Ana de Jésus ? On comprend bien que si vous n'étiez pas à la tête, il n'y aurait aucune raison de vous titrer plus que les autres, puisqu'elles ont été prieures, elles aussi. On l'a tenu si peu au courant qu'il ignore si les élections ont eu lieu ou non. Vraiment, c'est pour moi un affront que de voir des Déchaussées considérer ces petitesses et qu'après les avoir considérées, elles en parlent entre elles, et que Mère Maria de Cristo en fasse si grand cas; ou la peine vous a rendues stupides, ou le démon introduit des nouveautés infernales dans cet Ordre. Et elle loue ensuite le courage de Votre Révérence, comme si c'eût été en manquer que d'agir autrement.

Que Dieu donne à mes Déchaussées celui d'être très humbles et obéissantes, soumises, car tous ces autres courages sont à l'origine de nombreuses imperfections, lorsque manquent ces vertus.

Je viens de me rappeler que dans l'une des lettres antérieures vous m'avez écrite que l'une de vous avait des parents là-bas, et qu'il vous avait été utile de l'amener de Beas. S'il en est ainsi, je laisse la Mère Prieure décider en conscience s'il est bon de la garder, mais pas les autres. Je veux bien croire que Votre Révérence aura

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bien de la peine au début. Ne vous en étonnez pas, une oeuvre aussi grande ne se fait pas sans efforts, mais on dit que la récompense est grande. Plaise à Dieu que l'imperfection de ce que j'ai accompli ne mérite pas un châtiment plutôt qu'une récompense; cette peur ne me quitte pas. J'écris à la Prieure de Beas pour qu'elle contribue aux frais du voyage. Vous avez là si peu de moyens ! je lui dis que si Avila était aussi près, je serais fort heureuse d'y ramener mes religieuses. Cela se pourra avec le temps et la faveur du Seigneur; Votre Révérence peut donc dire que la fondation établie, lorsqu'elles ne seront plus nécessaires là-bas, elles retourneront chez elles, dès que vous aurez pris des religieuses sur place. J'ai récemment écrit longuement à Votre Révérence, et à ces mères, et au P. Fray Juan, je leur ai conté ce qui se passait ici, il m'a donc semblé bon de n'écrire que cette lettre et de l'adresser à toutes. Plaise à Dieu que Votre Révérence ne s'en vexe pas, comme lorsque notre Père vous a appelée Présidente, au point où en sont les choses. Ici, jusqu'aux élections, lors de la venue de notre Père, nous l'appelions ainsi, et non pas prieure; c'est tout comme.

J'oublie toujours ceci : on m'a dit qu'à Beas, même depuis le Chapitre, les soeurs allaient dans l'église pour l'arranger. Je ne comprends pas comment cela se fait, car le Provincial lui-même ne peut donner cette permission; c'est un Motu Proprio du Pape, sous menace de terrible excommunication, sans parler de la Constitution, qui est formelle. Tout d'abord cela nous fut pénible; maintenant, nous en sommes très heureuses. Les soeurs d'Avila savent bien qu'elles ne doivent même pas aller fermer la porte de la rue. Je ne sais pourquoi on ne vous a pas prévenues. Que Votre Révérence y veille, par charité, Dieu vous donnera quelqu'un pour s'occuper de l'église, il y a toujours moyen de s'organiser... Chaque fois que je me rappelle que vous êtes une telle gêne pour ces personnes je ne puis m'empêcher de m'en affliger. Je vous ai écrit l'autre jour de chercher une maison, même si elle n'était pas très bien, pas même passable, car pour mal que vous soyez, vous ne serez pas aussi à l'étroit; et si vous l'étiez, mieux vaut que vous en pâtissiez toutes plutôt que ceux qui vous rendent tant de services. J'écris à la señora Doña Aria, et je voudrais trouver les mots qu'il faut pour la remercier du bien qu'elle nous a fait. Elle n'y perdra pas devant Notre Seigneur, et c'est ce qui importe.

Si vous voulez quelque chose de notre Père, tenez compte que vous ne lui avez pas écrit; car, comme je vous le dis, je ne pourrai

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lui envoyer les lettres que très tard. J'essaierai. De Villanueva, il devait aller à Daimiel pour prendre possession de ce monastère, puis à Malagon et à Tolède; ensuite à Salamanque et à Alba, et faire je ne sais combien d'élections de prieures. Il m'a dit ne pas compter venir à Tolède avant août. Je suis fort affligée de le voir tant voyager dans des régions aussi chaudes. Recommandez-le à Dieu, et efforcez-vous d'avoir une maison, par tous les moyens, avec l'aide d'amis.

Les soeurs pourraient bien rester là jusqu'à ce que Sa Révérence soit informée et il verrait ce qu'il convient de faire, puisque vous ne lui avez fait part de rien, ni écrit les raisons pour lesquelles vous ne gardez pas ces religieuses. Dieu nous donne sa lumière, car nous ne pouvons guère réussir sans elle, et qu'il garde Votre Révérence. Amen.

Aujourd'hui 30 mai.

[...]

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Document 14

JEAN de la CROIX à ANNE de JÉSUS, DÉDICACE du CANTIQUE SPIRITUEL

Grenade, 1584

Explication des couplets qui traitent de l'exercice d'amour entre l'âme et son époux le Christ. On y aborde et on y explique quelques points et quelques effets de l'oraison, à la demande de la Mère Anne de Jésus, prieure des Déchaussées de Saint-Joseph de Grenade. En 1584.

[...]


Document 25

LUIS de LEON à ANNE de JESUS, DÉDICACE du LIVRE de JOB

Madrid, 8 mars 1591

Le Maître Fr. Luis de Leon dans le Livre de Job à la très religieuse Mère Anne de Jésus, carmélite déchaussée.

Tous souffrent des peines, car la souffrance est le prix de la faute, et tous naissent avec cette faute originelle; mais tous ne les souffrent pas de la même manière : les méchants le font malgré eux et sans fruit, tandis que les bons le font avec utilité et profit; et pour ce qui est des bons, les uns le font avec patience, et d'autres avec joie et allégresse, ce qui est un effet propre de la grâce de l'Évangile, dont parle Saint Paul à propos de lui-même : « Voici que nous nous réjouissons dans nos tribulations. » Vous êtes de ceux-là, ma Mère, vous et les autres religieuses de votre Ordre, qui trouvez du repos dans la souffrance, pour montrer combien vous aimez ; car l'amour du Christ, qui brûle dans vos âmes, en se

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montrant repose, et en souffrant se montre. Aussi vous souffrez avec joie, et si vous ne souffrez pas vous avez faim de souffrir, et cette faim, vous la dévoilez chaque fois que vous le pouvez et en tout ce que vous pouvez. Et c'est d'elle que naît maintenant, ma Mère, votre désir que je vous explique le Livre des vicissitudes et des réflexions de Job.

Car, de même que les vaillants soldats ont plaisir à connaître les exploits de ceux qui le furent avant eux, ainsi vous, ma Mère, en cette milice de patience que vous professez, vous désirez connaître cet exemple excellent — car tel est le Livre de Job, comme cela se voit dans ce saint livre. Le dit livre est utile pour de multiples raisons: car non seulement c'est de l'histoire, mais c'est aussi de la doctrine et de la prophétie.

« Deux jours après avoir notifié aux religieuses le Bref de Grégoire XIII, ils voulurent être leurs confesseurs et qu'elles ne se confessent pas à d'autres.

Ensuite, ils se mettent à les visiter. Et la visite, qui doit se faire en un jour et dont la Constitution dit qu'elle doit tout au plus en durer cinq, a duré un mois, au grand scandale de toute la ville, car pendant tout ce temps, il leur fut ordonné sous peine de censures de ne parler ni d'écrire à personne, même aux gens de leur famille. Ce à quoi fut occupé ce temps de la visite, ce fut à examiner qui avait envoyé quelqu'un à Rome pour faire confirmer leurs Constitutions, qui y avait apporté de l'aide, qui avait donné son avis en faveur de cette démarche, et qui avait fourni pour cela pouvoir et argent.

Après que tout cela eût été examiné et que la visite fût terminée, il se fit un chapitre, et ils la privèrent de voix active et passive, et de place dans ce couvent où ils la mirent comme hôte, et ils ordonnèrent sous peine de censures qu'elle ne parle à personne de l'extérieur, ni n'écrive et ne reçoive de lettres de personne: de qui s'agit-il ? D'Anne de Jésus, prieure et fondatrice de la maison de Madrid, si religieuse que depuis vingt ans ceux-là mêmes qui la gouvernent lui permettaient de communier chaque jour. Et parce qu'elle est allée ou plutôt qu'elle a envoyé quelqu'un à Rome pour faire confirmer leurs Constitutions, on l'a trouvée indigne de communier, au grand scandale de toute la ville; ainsi l'on soupçonnait qu'elle devait avoir de grands péchés, alors qu'on l'avait toujours tenue en réputation de sainteté, et qu'elle avait vécu comme telle; et sans qu'on ait rien trouvé contre elle, ils la tiennent depuis un an en pénitence. Après l'avoir ainsi privée de ses droits, ils privèrent en même temps celle qui était alors Prieure à Madrid, parce qu'elle avait apporté son aide, et donné pouvoir pour la confirmation de leurs Constitutions, en prenant le prétexte et faisant semblant de l'en priver parce qu'elle avait donné l'habit à une novice sans autorisation ».

En effet, outre le fait qu'il nous raconte les coups qui ont frappé Job et sa patience, il a une valeur morale, et en outre il prophétise quelques mystères futurs; et ceci, en vers et sous forme de dialogue, pour que ce soit plus agréable et s'imprime mieux.

Il est vrai que le style poétique et l'archaïsme de la langue et du livre le rendent très obscur en de nombreux passages. Mais cette obscurité, vous y viendrez à bout par vos prières: car vous êtes bien obligée de me faire cette faveur, vous qui mettez ce poids sur mes épaules. Pour cela, je fais trois choses: d'abord, je traduis le texte textuellement, en y conservant autant qu'il est possible le sens latin et l'air hébreu, qui a sa majesté certaine; ensuite j'explique pour chaque chap