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Jan van RUUSBROEC

TABLE réduite

Table des matières

Jan van RUUSBROEC 3

TABLE réduite 3

Contenu du dossier « Jan van RUUSBROEC » 6

LA VIE DE RUUSBROEC (Paul Verdeyen) 7

Jan van RUUSBROEC - ÉCRITS I LA PIERRE BRILLANTE - LES SEPT CLOTURES - LES SEPT DEGRÉS DE l'AMOUR - LIVRE DES ÉCLAIRCISSEMENTS 47

LA PIERRE BRILLANTE (trad. Dom Louf) 65

DE LA PIERRE BRILLANTE (Trad. et comm. par Max Huot de Longchamp) 86

1. Première partie (l. 8/476) : Vue d'ensemble sur la vie parfaite 88

1. 1. (8/190) Premier développement : l'homme bon, l'homme fervent, le contemplatif 88

1. 2. (l. 191/476) Second développement : le serviteur, l'ami, le fils de Dieu 91

2. 1. (l. 477/935) L'accès à la vie contemplative 96

Commentaire 104

LES SEPT CLÔTURES 122

LES SEPT DEGRÉS DE l'AMOUR 144

LIVRE DES ÉCLAIRCISSEMENTS 172

LITTLE BOOK OF ENLIGHTMENT (Trad. Ph. Crowleyand) 187

GLOSSAIRE du Français au Moyen-Néerlandais 208

Jan van RUUSBROEC - ÉCRITS II LES NOCES SPIRITUELLES 209

LES NOCES SPIRITUELLES 219

LES NOCES SPIRITUELLES (Trad. J.-A. Bizet) 294

Jan van RUUSBROEC ÉCRITS III - LE ROYAUME DES AMANTS - LE MIROIR DE LA BÉATITUDE ÉTERNELLE 353

LE ROYAUME DES AMANTS 354

Introduction 354

LE ROYAUME DES AMANTS 362

LE MIROIR DE LA BÉATITUDE ÉTERNELLE 420

Introduction 420

Le miroir de la béatitude éternelle 426

Jan van RUUSBROEC ÉCRITS IV - LES DOUZE BÉGUINES - LES QUATRE TENTATIONS - LA FOI CHRÉTIENNE - LETTRES 472

LES DOUZE BÉGUINES 472

Introduction 472

Les douze béguines 479

LES QUATRE TENTATIONS 584

Introduction 584

Les quatre tentations 586

DE LA FOI CHRÉTIENNE 592

Introduction 592

De la foi chrétienne 594

LETTRES 601

Introduction 601

LETTRE I 604

LETTRE II 610

LETTRE III 618

LETTRE IV 621

LETTRE V 624

LETTRE VI 625

LETTRE VII 626

GLOSSAIRE FRANÇAIS - MOYEN-NÉERLANDAIS 627

GLOSSAIRE MOYEN-NÉERLANDAIS - FRANÇAIS 633

Fin du Ruusbroec français ! 636

Relevés pour florilèges 637

Passages appréciés signalés précédemment en notes de bas de pages 637

Notes de lectures de l’Opera omnia 666

Pourquoi Ruusbroec ? 678

Choix d’écrits sous influence 704

« Le Soliloque Enflammé » (Gerlac Peters) 705

Quelques chapitres de « L’Imitation de N.S.J.-C. » 744

Extraits de « La Perle évangélique » 750

TABLE 759

Fin du volume 766





Contenu du dossier « Jan van RUUSBROEC »



Cet assemblage hors commerce s’adresse à ceux qui éprouvent quelque difficulté pratique pour accéder à l’oeuvre de Ruusbroec. Il propose de bonnes présentations et traductions françaises ou rarement anglaises.

Après une brève mais complète présentation historique empruntée à l’historien Paul Verdeyen 1, tout ami des mystiques accèdera aux introductions et traductions par dom Louf - quatre tomes publiés à l’Abbaye de Bellefontaine - augmentées « d’alternatives » : La Pierre brillante traduite et commentée par Max de Longchamp, les Noces spirituelles adaptées par J.-A. Bizet, le Little book of Enlightment traduit par Ph. Crowleyand.

Voici ainsi réunie en un seul volume au format « in-folio » A4 (21 cm x 29,7 cm) l’œuvre du ‘prince des mystiques’ flamand. Ses écrits influèrent le Soliloque enflammé de Gerlac Peters, L’Imitation de Thomas a Kempis, La Perle évangélique, des auteurs mystiques du dix-septième siècle français.

Ce volume contient :



La vie de Ruusbroec – La vie de Jan van Ruusbroec

La Pierre brillante – De la pierre brillante

Les sept clôtures

Les sept degrés de l’Amour

Livres des éclaircissements - Little book of enlightment

Les Noces spirituelles - Des noces spirituelles

Le Royaume des Amants

Le Miroir de la Béatitude éternelle

Les douze béguines

Les quatre tentations

La foi chrétienne

Lettres

Relevés pour florilèges français et anglais

Choix d’écrits sous influence












LA VIE DE RUUSBROEC (Paul Verdeyen)

© Les Éditions du Cerf, 2004
www.editionsducerf
(29, boulevard La Tour-Maubourg
75340 Paris Cedex 07)
Imprimé en France
ISBN 2-204-07355-5
ISSN 0769-2633

1. Les sources

La doctrine de Ruusbroec nous est beaucoup mieux connue que sa vie. Si onze traités et sept lettres nous décrivent dans le détail les nombreux aspects de sa doctrine spirituelle, sa vie échappe en grande partie à la recherche historique. Ses oeuvres ont toujours trouvé de paisibles lecteurs et admirateurs ; avec application, des copistes les ont maintes fois retranscrites sur parchemin ou sur papier : plus de deux cents manuscrits en font foi. Mais pour la vie de Ruusbroec, nous ne disposons que d'un récit biographique dont de nombreux éléments sont sujets à caution, de trois témoignages de contemporains, et d'une information occasionnelle recueillie au cours d'une étude laborieuse d'archives disséminées un peu partout.

L'unique biographie de Ruusbroec fut écrite en latin vers 1420 par un chanoine de Groenendael, Hendrik Utenbogaerde, mieux connu sous son nom latinisé d'Henricus Pomerius Cr 1469). I1 ne s'est pas proposé d'écrire une relation historique fidèle, mais de composer un récit édifiant sur le premier prieur de Groenendael. Son récit suit le stéréotype médiéval des vies des saints : il convient donc que l'homme de Dieu montré en exemple soit saint depuis sa naissance ; qu'il abandonne le plus tût possible sa famille et ses biens, qu'il foule aux pieds la sagesse du

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monde et qu'il dépiste et déjoue toutes les embûches du Malin. Dans les textes de ce genre littéraire, il n'est pas aisé de faire le tri entre vérité et fiction. Pomerius n'a pas connu Ruusbroec personnellement, et il écrit quarante ans après la mort de ce dernier. Il s'est donc reporté à des données orales ou écrites obtenues auprès de confrères plus âgés. Dans son prologue, il cite le nom de deux d'entre eux : Jean de Hoellaert (- 1432) et Jean de Schoonhoven (- 1431). C'est ce dernier surtout qui était en mesure de lui fournir des matériaux, car nous lisons dans l'obituaire (liste des confrères défunts) de Groenendael que ce « Johannes de Scoenhovia » avait lui-même écrit une vie de Ruusbroec dans laquelle il racontait comment il l'avait vu vivre de ses propres yeux. Malheureusement, cette biographie plus ancienne est perdue, ce qui explique que le récit de Pomerius ait marqué l'historiographie ultérieure. Quinze manuscrits ont conservé le texte latin de Pomerius, et dès le XVe siècle, des traductions en néerlandais ont circulé. En fait, Pomerius a rédigé trois livres d'annales où il résumait l'histoire de la fondation et des premiers habitants de Groenendael : la première partie s'intitulait L'Origine du monastère de Groenendael, et elle était suivie des récits biographiques sur Jean Ruusbroec et Jean de Leeuwen.

Personne ne s'étonnera que Pomerius ait surtout appliqué son attention aux dernières années de la vie du mystique, lorsque ce dernier, en tant que prieur et directeur spirituel, donnait à la nouvelle communauté son visage propre. Il ne disposait que de peu d'informations précises sur la jeunesse de son héros. On sait peu de choses sûres sur le séjour de Ruusbroec à Bruxelles et sur son activité en tant que jeune prêtre. Sans doute appartenait-il au clergé de Sainte-Gudule, mais nous ignorons quelle fonction il y occupait. Était-il attaché comme chapelain à l'une ou l'autre chapelle de corporation ou bien était-il au service de quelque riche chanoine comme suppléant ? Dans quel milieu a-t-il exercé son apos-

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tolat ? Quels contacts a-t-il eus avec les béguines bruxelloises et avec les adeptes du Libre Esprit ? Pomerius ne sait nous en dire que très peu de chose, et ses rares indications se trouvent souvent contredites par d'autres sources.

Les trois contemporains et témoins oculaires de la ont également peu à nous dire de sa jeunesse, de son éducation et de son passage à Bruxelles. Mais leur contribution est très importante pour ce qui regarde la période passée à Groenendael. Le témoin direct le plus important est Jean de Leeuwen (- 1378). Dès 1344, il vint se joindre à la communauté de Groenendael, où il rendit, jusqu'à sa mort, de nombreux services qui lui firent mériter le surnom de « bon cuisinier » du monastère. Ruusbroec lui apprit même à lire et à écrire, et fut son confesseur et père spirituel. Le bon cuisinier n'a pas écrit moins de vingt-trois traités sur la vie spirituelle, dans lesquels nous pouvons glaner quelques émouvants panégyriques de son « glorieux et inoubliable confesseur, messire Jean de Ruusbroec, prieur de Groenendael ».

Le deuxième, contemporain de Ruusbroec est le fondateur de la Dévotion Moderne, Gérard Grote (1340-1384). Il a rendu visite à Ruusbroec à Groenendael et lui a écrit une lettre. Dans plusieurs autres documents de sa correspondance, il parle de lui avec grand éloge.

Le troisième témoin oculaire est Frère Gérard (le chartreux Gérard de Saintes) qui a reçu Ruusbroec à la chartreuse de Hérinnes vers 1360. Ce moine avait formé le projet de transcrire les différentes oeuvres de Ruusbroec en un manuscrit unique et de les conserver ainsi pour son monastère. Il en composa lui-même le prologue, dans lequel il relate la visite que Ruusbroec rendit aux chartreux de Hérinnes sur leur invitation. Ce faisant, Frère Gérard nous fournit l'unique renseignement sur la qui n'émane ni du milieu monastique de Groenendael, ni des cercles de la Dévotion Moderne. Par son contenu même,

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l'importance de ce prologue est, du point de vue historique, fort grande.

2. Les années d'études à Bruxelles

Jean Ruusbroec naquit en 1293, dans le village de Ruisbroek, situé dans la vallée de la Senne à neuf kilomètres au sud de Bruxelles. Nous ne savons absolument rien de sa famille. Elle n'était vraisemblablement pas sans moyens financiers, car Ruusbroec transmettra au couvent de Groenendael son droit d'héritage qui rapportait annuellement la somme de six livres et demie, et dix coqs. Sa famille comptait parmi ses membres un prêtre fortuné, chapelain de Sainte-Gudule à Bruxelles. Cet oncle, Jean Hinckaert, accorda à son neveu en 1327 une rente fixe de huit livres, soit un huitième du rapport d'un moulin à Schaarbeek, en sus d'une rente en nature, à percevoir pour une terre à Ganshoren.

Aucune source ne fait mention du père de Ruusbroec. Mais il est fait plus d'une fois mention de sa mère. A en croire Pomerius, le petit Jean s'arracha à ses tendres soins lorsqu'il avait environ onze ans, pour aller habiter chez son oncle à Bruxelles. Celui-ci accueillit le garçon chez lui avec bienveillance, et l'envoya à l'école du chapitre où il put apprendre le latin et se former à « la grammaire, la rhétorique et la dialectique ». Toujours selon Pomerius, le jeune Ruusbroec n'a fréquenté l'école que quatre années, et selon l'exemple de saint Benoît, il fit ensuite ses adieux à toute science humaine pour consacrer toutes ses forces à l'unique recherche de la sagesse divine. Peut-être ne faut-il pas prendre trop à la lettre cette information, tant ce que l'on a écrit à Groenendael sur Ruusbroec l'a été dans l'intention avouée de souligner son contact immédiat avec Dieu : les écrits et la doctrine spirituelle du bon prieur ont été consi- dérés par ses contemporains comme un don direct de l'Esprit Saint. C'est pour la même raison que Pomerius fait peu de cas de la formation que Ruusbroec a reçue dans sa jeunesse, négligeant aussi consciemment l'influence de l'entourage social et culturel : « Cet homme de Dieu fut à ce point gratifié de la rosée de l'Esprit-Saint, et il reçut une connaissance spirituelle si profonde, qu'il franchit non seulement le labyrinthe de la logique humaine, mais également les pénibles efforts que requièrent la philosophie et les hautes spéculations de la théologie. »

Certes, les écrits de Ruusbroec jaillissent d'une expérience personnelle. Mais une telle inspiration venant de Dieu peut fort bien aller de pair avec l'effort humain et la culture.

Vers seize ans, le jeune étudiant avait parcouru les trois branches du trivium à l'école du chapitre de Sainte-Gudule. Il pouvait alors aller poursuivre ses études à l'Université de Paris, ou à la célèbre école dominicaine de Cologne. Ces deux instituts étaient, au xrve siècle, fréquentés par de jeunes Brabançons intelligents. Pourtant il paraît fort peu vraisemblable que Ruusbroec ait profité de cet enseignement supérieur. Les données dont nous disposons, si elles n'excluent pas entièrement cette éventualité, ne vont certainement pas dans ce sens. Ruusbroec n'a probablement pas conquis de titres universitaires, et il trouvera à Groenendael plusieurs confrères plus diplômés que lui. De plus, il a été vingt-cinq ans durant vicaire ou chapelain à Bruxelles ; et il est quasi impensable qu'on ait laissé remplir si longtemps ce ministère mineur par un prêtre nanti d'un grade universitaire.

Pas de formation universitaire donc, mais des études personnelles poussées. Maurice Maeterlinck, l'écrivain bien connu, va trop loin lorsqu'il affirme de Ruusbroec qu' « il ignorait le grec, et peut-être le latin » ! Les oeuvres de Ruusbroec prouvent à l'évidence que ses connaissances dépassaient les premiers rudiments de la langue latine : il a traduit dans sa langue maternelle de longs chapitres

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d'oeuvres latines, et il a lu en latin des écrits savants et difficiles, comprenant clairement leur portée et reprenant leurs idées dans sa propre doctrine spirituelle. Nous savons, en outre, que le jeune chapelain fut ordonné prêtre à l'âge de vingt-quatre ans. Même au Moyen Age, les candidats à la prêtrise devaient en savoir plus long que des enfants de choeur !

Où et comment Ruusbroec a-t-il acquis cette nécessaire science ? Nous ne savons malheureusement que peu de chose sur l'organisation et le programme de l'école du chapitre de Bruxelles. En 1179, le troisième concile du Latran avait obligé toutes les écoles cathédrales à payer un « magister » pour l'enseignement de leur clergé, et nous pouvons supposer qu'à Bruxelles aussi on prit quelques mesures pour élever le niveau des connaissances bibliques des jeunes ecclésiastiques. Les prêtres ne devaient pas seulement célébrer la messe ; ils devaient également chanter l'office quotidien convenablement et annoncer la Parole de Dieu en temps opportun. Aussi devaient-ils connaître le sens et la signification des principales vérités de la foi chrétienne, et Ruusbroec écrira plus tard un bref commentaire des douze articles du Credo, connu sous le titre de De la foi chrétienne. Il a dû recevoir cet enseignement avant son ordination sacerdotale. Il est peu probable que son oncle prêtre ait été le seul à veiller à cette formation ecclésiastique, mais nous ne parvenons pas à savoir comment le jeune prêtre a été effectivement formé. Lorsque Pomerius raconte l'ordination sacerdotale du jeune chapelain, il fait expressément mention de la mère de Ruusbroec. Vers 1305, elle avait à son tour déménagé à Bruxelles et s'était installée au béguinage « afin de pouvoir jouir de la proximité de son fils, de manière plus régulière que ce n'était possible à la campagne ». Elle n'était plus en vie au moment de l'ordination de son fils en 1317.

Plus tard, Ruusbroec raconta à ses confrères qu'elle lui était souvent apparue en songe en lui demandant : « Cher fils,

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combien de temps faudra-t-il encore avant que je puisse te voir officier à l'autel ? » Et le jour même où il offrit à Dieu sa première messe, le jeune prêtre apprit de Dieu que sa mère avait accédé à la joie céleste. Elle lui apparut à nouveau pour témoigner que sa première messe l'avait délivrée des peines du purgatoire.

3. Chapelain de Sainte-Gudule (1317-1343)

Dans son important prologue, le chartreux Gérard de Heme n'a écrit qu'une seule phrase concernant la première partie de la vie : « L'abbé Jean Ruusbroec était alors prêtre dévot et chapelain à Bruxelles en Brabant, à Sainte-Gudule ; c'est là qu'il commença à rédiger quelques-uns de ses livres. » Voilà un résumé bien succinct pour une période de vingt-cinq ans ! Et cependant, le chartreux nous rapporte l'unique fait que nous connaissions avec certitude quant au séjour de Ruusbroec dans la capitale du duché de Brabant : comme simple chapelain, il a commencé à écrire ses premières oeuvres mystiques. De fait, ses cinq premiers traités ont été entièrement rédigés à Bruxelles, et avant de partir à Groenendael, Ruusbroec a également rédigé la première partie de son traité le plus long, Le Livre du Tabernacle spirituel. Ruusbroec expérimenta les sommets de l'expérience mystique tandis qu'il exerçait l'apostolat d'un simple prêtre, au milieu de l'intense activité de la ville : sa vie spirituelle n'est donc pas le fruit mûr de la paisible et solitaire forêt de Soignes, mais elle a pris racine et elle est parvenue à son plein épanouissement au milieu des occupations de la vie citadine.

Pourquoi Ruusbroec s'est-il mis à consigner par écrit ses expériences spirituelles ? La raison première est probablement qu'il voulait y voir lui-même plus clair. Son premier ouvrage, le livre du Royaume des amants, n'est pas destiné

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à un public déterminé ; en effet, Ruusbroec se plaindra plus tard de ce qu'à son insu son copiste l'ait communiqué à d'autres lecteurs. Il semble bien, à ce propos, que l'on fut très avide de textes religieux en langue vernaculaire ; Frère Gérard l'atteste : « A l'époque, on manquait grandement de lecture spirituelle en langue vulgaire, d'autant que des hypocrites et des groupes professant une doctrine erronée retenaient l'attention. Ruusbroec décrit clairement ces hommes dangereux à la fin de la seconde partie de L'Ornement des noces spirituelles, et il en fait aussi souvent mention ailleurs, dans ses livres. »

Pour qui Ruusbroec a-t-il écrit ses ouvrages ? Quelques textes ont été rédigés à la demande de personnes précises: un ermite anonyme de la forêt de Soignes ; les clarisses de Bruxelles et les chartreux de Heme. Ruusbroec a également écrit contre certaines gens, mais sans en donner les noms. Frère Gérard parle « des hypocrites et des groupes professant une doctrine erronée ». A ce mouvement mal défini, Pomerius a donné le nom et le visage de la béguine bruxelloise, Bloemardinne. Depuis le début du XXe siècle, ce passage de Pomerius a fait l'objet d'un examen critique très serré. Il faut reconnaître que cet examen ne confirme aucunement la présentation des faits par Pomerius, mais qu'il la contredit nettement. Présentons d'abord le texte controversé de Pomerius :

« En ce temps où le serviteur de Dieu demeurait encore comme prêtre dans le monde, il y avait à Bruxelles une femme d'une doctrine perverse, nommée communément Bloemardinne.

« Elle avait une telle renommée et une telle réputation que l'on croyait même l'avoir vue entre deux séraphins quand, au moment de la sainte communion, elle se dirigeait vers l'autel. Celle-ci écrivait beaucoup sur l'esprit de liberté et sur un certain amour impie et voluptueux qu'elle appelait séraphique. En tant que propagatrice d'une doctrine nouvelle, elle était vénérée par une multitude de disciples qui suivaient son opinion. Elle était assise en effet sur

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un siège d'argent, enseignant et écrivant ; et ce siège fut après sa mort, ainsi qu'on le rapporte, offert à la duchesse de Brabant, à cause du renom de sa doctrine. Des aveugles croyaient même pouvoir être guéris par le simple contact de son corps après sa mort. Mais le serviteur de Dieu, rempli d'un esprit de sainteté et ému de cette erreur, s'opposa aussitôt à une doctrine si perverse ; et bien qu'il rencontrât beaucoup d'opposition, revêtu du bouclier de la vérité, il dévoila en toute franchise les erreurs et les hérésies contenues dans des écrits qui se répandaient sans cesse comme divinement inspirés, en contradiction avec notre foi. En quoi il se montra vraiment comme imprégné de l'esprit de sagesse et de force, sans se laisser effrayer par les embûches de ses adversaires, ni émouvoir par les dehors trompeurs de fausses doctrines, présentées sous des apparences de vérité.

« Car par expérience je puis rendre témoignage que ces écrits impies apparaissaient au premier coup d'oeil tellement revêtus d'un extérieur conforme à la vérité, que personne ne pouvait y saisir le ferment d'erreur, s'il n'était illuminé par la grâce et l'aide de celui qui enseigne toute vérité. » (Oeuvres de Ruusbroec, traduction du flamand par les bénédictins de Saint-Paul de Wisques, VI, p. 284-285.)

Divers éléments de ce récit supportent la comparaison avec d'autres sources historiques. La duchesse de Brabant est probablement Marie d'Évreux, personne d'une grande piété dont la tendance mystique était fort nette et qui mourut en 1335. Bloemardinne elle-même n'est pas une inconnue de l'histoire. Dans les actes échevinaux de Bruxelles, pour la période de 1305 à 1336, le nom de Heilwig Bloemaerts, dénommée Blocmardinne, apparaît à plusieurs reprises. De plusieurs factures, il ressort qu'elle a fondé, au prix de grosses dépenses et de beaucoup de peine, un foyer pour femmes âgées. Dans le dernier acte qu'Heilwig Bloemaerts a fait rédiger le 6 juillet 1335 et dans lequel elle déclare être redevable de cent livres à un certain Cornelis van Ninove, l'oncle de Ruusbroec, Jean Hinckaert, figure comme témoin ! Toutes ces données semblent bien confir-

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mer que la Bloemardinne de Pomerius a effectivement vécu à Bruxelles, et que Ruusbroec l'a connue de près. Heilwig Bloemaerts était une béguine au sens originel du terme : une personne pieuse, engagée dans l'action sociale, ne prononçant pas de voeux de religion. Elle a fondé et administré ce foyer pour personnes âgées, et pour autant elle était grandement considérée de la population.

Les données de Pomerius paraissent donc parfaitement crédibles pour autant qu'il s'agit de la description de la vie et de la situation sociale de cette dame aisée et généreuse. Des actes échevinaux, nous pouvons conclure qu'elle est morte vers 1335. Il est étonnant que Ruusbroec ne l'ait jamais combattue personnellement : il démasque simplement les erreurs et les hérésies que contiennent ses écrits. Mais Pomerius appelle cette bienfaitrice une hérétique, mulier perversi dogmatis. Et voici que cette opinion de Pomerius est sérieusement mise en question par la critique historique : Heilwig Bloemaerts a-t-elle été vraiment une hérétique ? Il y a de sérieuses raisons pour en douter. Non seulement on n'a conservé aucun écrit d'elle mais nulle part on nous dit que ces écrits ont existé. De plus, on ne trouve rien dans les chroniques qui concerne un mouvement hérétique à Bruxelles dans la première moitié du xive siècle. On sait qu'en 1349 une procession de flagellants a traversé les Pays-Bas. Ces pénitents qui se flagellaient en public ont peut-être aussi fait parler d'eux à Bruxelles ? Mais on n'en sait rien de certain, et Ruusbroec ne fait d'ailleurs nulle part mention de ce mouvement. Il y a une raison plus positive de douter de l'influence hérétique de Bloemardinne. Son action caritative et le foyer qu'elle avait fondé pour des personnes âgées et pauvres lui ont survécu : en 1371, l'administration du foyer est reprise par le chapitre de Sainte-Gudule et, dans l'acte de remise, on se souvient avec grand respect de la fondatrice. On la présente comme une laudabilis persona et in Christo devota : une personne digne de louange et dévouée au Christ. En outre, le clergé de Sainte-Gudule s'est souvenu de sa mort chrétienne jusqu'au début du XVIe siècle. Il est difficile d'harmoniser ces données avec la présentation que nous en donne Pomerius ; si cette bienfaitrice avait répandu une doctrine pernicieuse, l'église de Bruxelles n'aurait pas pu célébrer sa pieuse mémoire sans susciter la contestation. Nous pouvons donc conclure que c'est à tort que Pomerius dépeint cette béguine bruxelloise comme l'adversaire hérétique de l'orthodoxe Ruusbroec.

4. Quels hérétiques Ruusbroec a-t-il combattus?

Si minime que soit le crédit à accorder au récit de Pomerius concernant Bloemardinne, un fait reste : Ruusbroec a décrit et combattu certaines formes de mystique non ecclésiale (et à ses yeux hérétique). Nulle part il n'a cité le nom de ces opposants et de ces trompeurs. Cependant le mystique, si doux d'habitude, a pour eux des paroles extrêmement dures : « Leur vie est en opposition avec Dieu et avec tous les saints : ils ressemblent bien aux esprits damnés en enfer. » Concrètement, quelles sont ces personnes, et quel est le mouvement spirituel que Ruusbroec vise ainsi ? Il est bien audacieux de suggérer ici une réponse, car la question n'a pas encore été suffisamment étudiée et approfondie. Mais une hypothèse pourra aider à élucider certains points. Tournons-nous donc vers Ruusbroec et lisons un passage de L'Ornement des noces spirituelles, ouvrage qu'il écrivit à Bruxelles avant 1343 :

« Ces personnes se tiennent dans une pure passivité, sans se livrer à une oeuvre quelconque, ni en haut, ni en bas. Si elles se livraient à quelque travail, Dieu en serait gêné dans son action. C'est pourquoi elles sont affranchies de toute vertu, tellement affranchies qu'elles se gardent de vouloir louer Dieu ou Lui rendre grâces.

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« Elles n'ont ni connaissance, ni amour, ni volonté, ni prière, ni désir. Car tout ce qu'elles pourraient demander ou désirer, à ce qu'il leur semble, elles le possèdent déjà. Et c'est ainsi qu'elles sont pauvres d'esprit, car elles sont sans volonté. Elles se sont déjà détachées de tout et vivent sans se réserver en propre quelque préférence. Car il leur semble qu'elles sont dégagées de toutes choses et qu'elles possèdent ce en vue de quoi toutes les pratiques de la sainte Église sont ordonnées et instituées.

« Ces hommes-là, il est difficile de les reconnaître, à moins d'être éclairé et d'avoir le discernement des esprits et de la vérité divine. Certains sont en effet subtils et fort capables de se déguiser en affectant des opinions contraires. Or, ils sont si opiniâtres et s'enferment si bien dans leur esprit propre, qu'ils mourraient plutôt que de céder sur quelque point auquel ils se sont arrêtés. » (OEuvres choisies, trad. Bizet, p. 340 et 343.)

Nous avons déjà lu chez Pomerius une mise en garde contre les raisonnement subtils et les déviations cachées et il est clair qu'il a emprunté cette idée au texte de Ruusbroec. Mais dans quel livre Ruusbroec lui-même a-t-il pu lire ces positions non orthodoxes ? Quel ouvrage parle de prendre ses distances de toutes les vertus, d'imposer une parfaite oisiveté à la volonté et à l'intelligence, de rejeter tout désir, sous prétexte de déjà tout posséder ? On peut lire tout cela dans un traité encore trop peu connu : Le Miroir des âmes simples et anéanties. La version originale de ce traité (en moyen français) a été éditée en 1965 par Romana Guarnieri, qui a en même temps démontré avec des arguments solides que ce livre a été écrit par Marguerite Porete, une béguine de Valenciennes ; or Valenciennes fit partie des Pays-Bas jusqu'en 1677.

Le nom de Marguerite Porete ne nous était auparavant connu que par les documents de l'Inquisition française. En effet, cette béguine pieuse, courageuse et probablement orthodoxe, fut brûlée vive à Paris le 1er juin 1310 à cause de ses écrits que l'on prétendait hérétiques. Il ressort d'archives bien conservées, que Marguerite Porete fut appelée par Guy de Cambrai à répondre de ses écrits avant 1306. Cet évêque avait condamné son livre comme hérétique, et l'avait fait brûler publiquement à Valenciennes en présence de l'auteur. En outre, Marguerite devait promettre de ne plus communiquer en lecture de pareils écrits. Il est probable que son livre était trop répandu, et qu'il n'était plus possible d'en effacer toutes les traces. En avril 1309, on reparla de ce traité lors d'une enquête dont l'inquisiteur Guillaume de Paris avait chargé vingt théologiens de l'Université de Paris. L'inquisiteur montra aux savants le livre suspect, mais il ne leur fit lire que deux propositions qu'il avait relevées dans cet écrit. Ces propositions amenèrent le groupe de théologiens à la conviction unanime que l'écrit n'était pas orthodoxe et que son auteur s'écartait de la vraie foi. La sentence des maîtres de l'Université de Paris aboutit à la condamnation de Marguerite, et comme hérétique et relapse elle fut conduite au bûcher. Les deux propositions à l'origine de cette condamnation se trouvent effectivement dans le texte latin du traité Speculum simplicium animarum. Prises hors de leur contexte, elles donnent l'impression d'appartenir à un esprit brouillon. La première affirme que certaines âmes ne doivent plus s'appliquer aux vertus : « L'âme perdue dans l'amour prend congé des vertus et n'est plus à leur service ; elle n'a plus à exercer les vertus, mais les vertus sont elles-mêmes à son service. » La seconde concerne les dons de la grâce divine : « Une telle âme n'a plus souci des consolations de Dieu ni de ses dons ; elle n'a plus et ne peut plus s'en préoccuper parce que toute son attention, elle l'a dirigée vers Dieu lui-même. »

Il n'échappera pas au lecteur attentif que les deux propositions se trouvent presque littéralement dans le texte cité plus haut, par lequel Ruusbroec décrit quelques-unes des personnes égarées : elles prétendent pouvoir se passer des vertus, et ne devoir plus rien implorer ni désirer puisque

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déjà elles possèdent tout, Dieu lui-même leur suffisant en tout ; ces personnes pensent vivre dorénavant sans volonté, n'avoir plus besoin de connaissance ni d'amour, et n'avoir plus à honorer Dieu de leur louange et de leur reconnaissance.

Les écrits du mystique brabançon font soupçonner qu'il a été fortement impressionné par le témoignage de Marguerite : jamais il n'oublie l'importance de l'effort humain et de la croissance dans toutes les vertus. Cette voie active, il l'appelle « retour en actes » « werkelijk inkeren »). Mais on ne peut avancer dans cette voie active que sous l'action de la lumière et de la chaleur de l'amour divin, sous peine de ne croire qu'en la sainteté par les oeuvres : celui qui se réchauffe au soleil divin s'exerce dans le « retour essentiel » (« wezenlijk inkeren »). Les deux aspects d'une même expérience humaine sont génialement évoqués dans le passage suivant de L'Ornement des noces spirituelles :

« Toutes les fois que Dieu trouve en nous quelque disposition à recevoir sa grâce, de par sa bonté gratuite Il veut nous rendre vivants et semblables à Lui moyennant ses dons. C'est ce qui a lieu toutes les fois que nous nous tournons vers Lui de tout notre vouloir. Au même instant, en effet, le Christ vient vers nous, en nous, avec intermédiaire et sans intermédiaire, c'est-à-dire par ses dons et au-dessus de tous les dons. Et nous venons aussi à Lui et en Lui avec intermédiaire et sans intermédiaire, c'est-à-dire par la vertu et au-dessus de toutes les vertus. » (Bizet, p. 307.)

Union avec intermédiaire et sans intermédiaire, action de Dieu dans ses dons et dans sa proximité directe, retour vers Lui dans les vertus et au-dessus des vertus : trois idées essentielles que l'on retrouve clairement dans Le Miroir des âmes simples et anéanties comme dans L' Ornement des noces spirituelles. Marguerite les développe sur un ton passionné et provocateur ; Ruusbroec n'a pas ce ton direct et personnel, mais son exposé est net, clair et extrêmement précis.

Il nous paraît quasi certain que Ruusbroec a connu et lu l'ouvrage Speculum simplicium animarum. A-t-il également connu le nom de son auteur ? Nous ne pouvons rien déduire du fait qu'il ne le nomme nulle part. Ruusbroec a-t-il estimé l'auteur et son oeuvre comme dangereuses et hérétiques ? Rien n'est moins sûr, lorsqu'on voit la parenté des deux doctrines. Pourquoi sa plume devient-elle si agressive contre certaines propositions que l'on rencontre dans Le Miroir des âmes simples et anéanties de Marguerite ? On ne peut répondre à cette question qu'en se référant aux conséquences entraînées par l'oeuvre de Marguerite et sa mort tragique dans la vie de l'Église au XIVe siècle : ce n'est que péniblement que le mouvement des béguines a obtenu de la hiérarchie de l'Église un statut et une reconnaissance. Le quatrième concile du Latran avait, en 1215, défendu la fondation de nouveaux ordres mendiants ; le second concile de Lyon avait confirmé cette interdiction en 1274 ; et en 1312 le concile de Vienne condamne plusieurs erreurs tenues et répandues par des béguines. La sixième proposition condamnée s'énonce ainsi : « S'exercer dans des actes de vertu est nécessaire pour ceux qui sont imparfaits ; mais l'âme parfaite s'affranchit des vertus. » Nous pouvons en déduire que certaines opinions de Marguerite Porete avaient été transmises parmi les béguines sous forme de citations détachées de leur contexte, et que le témoignage personnel que Marguerite livre dans son traité aura été transformé et déformé par des lecteurs et des admirateurs anonymes, énonçant des propositions théologiques et morales confuses.

Tout semble indiquer que Ruusbroec ait connu à Bruxelles des personnes qu'il considère victimes d'un mouvement mystique assez répandu. Ces personnes se considéraient parfaites au plan spirituel, comme ayant atteint le suprême degré de la contemplation divine. Elles ne méprisaient pas

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seulement toute activité extérieure, mais rejetaient aussi toute autorité de l'Église officielle et toute forme de critique de la part de théologiens qualifiés. L'histoire les a ultérieurement appelées les adeptes ou les amis du Libre Esprit. Ruusbroec a tout de suite compris quelle singulière menace ce mouvement constituait pour le développement d'une saine spiritualité à l'intérieur de l'Église. Il n'a pas fait appel à l'Inquisition croyant trop peu en l'efficacité de la force extérieure et de la répression. Mais, dans ses nombreux écrits, il a, avec une grande honnêteté, essayé de séparer la paille et le grain.

Un portrait de Ruusbroec dans la ville.

Jean Ruusbroec, étant encore simple prêtre dans le monde, s'occupait si peu de sa personne que presque tous les hommes qui ignoraient sa manière de vivre le regardaient comme pauvre et méprisable. Il était en effet calme et silencieux, humble d'aspect, mais se comportant avec civilité. Il passait par les rues de la ville comme l'aurait fait un ermite. D'ailleurs, il ne sortait pas souvent, préférant de loin le repos de la prière contemplative aux activités extérieures. Un jour, marchant par les rues de Bruxelles, l'esprit perdu dans les choses célestes, deux bourgeois le virent passer et remarquèrent sa manière et son apparence toute simple. L'un dit alors à l'autre : « Oh, que ne suis-je aussi saint que ce prêtre qui passe là ! » Mais son compagnon de lui répliquer : « Et moi, pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas être à sa place, car c'en serait fini pour moi de tous les plaisirs. » Ruusbroec qui avait par hasard entendu ces mots se dit en lui-même : « Comme vous ignorez la douceur qu'éprouvent ceux qui peuvent goûter l'Esprit de Dieu ! » (Pomerius, Vie de Ruusbroec, chap. 4.)

5. Aperçu des oeuvres écrites à Bruxelles

1. Le premier ouvrage de Ruusbroec s'intitule Dat rijcke der ghelieven (Le Royaume des amants). Plus tard, le chartreux Surius explicitera ainsi ce titre pour sa traduction

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latine : Regnum amantium Deum, c'est-à-dire Le Royaume des amants de Dieu. Ruusbroec rédigea ce premier ouvrage quelques années avant de quitter Bruxelles pour Groenendael (peut-être entre les années 1330 et 1340). Longtemps après, rendant visite aux chartreux de Hérinnes, il fut très étonné d'apprendre qu'ils possédaient ce livre, et il leur en exprima le regret. A dire vrai, c'est secrètement qu'un prêtre, qui avait été secrétaire (notarius) de Ruusbroec, avait transmis l'ouvrage aux chartreux. Quand ceux-ci voulurent lui rendre son texte, Ruusbroec refusa, sachant probablement qu'il avait été également divulgué ailleurs, mais il promit aux chartreux d'écrire un autre livre afin d'expliquer les passages difficiles et de préciser sa pensée. C'est ce qu'il fit dans sa dernière oeuvre: Dat boecsken der verclaringhe (Le Petit Livre de l' explication).

Le Royaume des amants de Dieu présente la vie spirituelle comme une ascension continuelle vers Dieu grâce à l'action du Saint-Esprit dans ses sept dons. Les chartreux de Hérinnes éprouvaient quelque difficulté en lisant la description du don de conseil. En effet, Ruusbroec ne s'en tient pas à un schéma de croissance et d'ascension progressive ; à propos de ce don de conseil, il traite de la nécessaire interaction entre prière et action, entre repos jouissant près de Dieu, et exercice pratique des vertus. En outre, il relie ces deux pôles de la vie spirituelle à la vie même qui est en Dieu, s'émerveillant de l'auguste Trinité dans le repos de son unité essentielle, aussi bien que dans les oeuvres des Trois Personnes. Dans de telles descriptions, Ruusbroec ressemble, pour reprendre une expression de Pomerius, à un chaudron d'eau bouillante : ne pouvant plus se contenir, il lui faut soulager d'une manière ou d'une autre la pression qui l'habite. Plus tard, il sera plus capable de structurer et d'ordonner ses expériences, mais sans perdre de vue qu'aucun discours ne peut traduire parfaitement l'expérience directe.

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2. Le livre le mieux structuré de notre mystique brabançon est sans nul doute Les Noces spirituelles. On a raison d'en faire son chef-d'oeuvre. Il est évident que cet écrit fit une profonde impression sur tous ceux qui en ont eu connaissance. Frère Gérard en a parlé avec Ruusbroec lui-même : « De son second livre, Vander chierheit der gheestelike brulocht (L'Ornement des noces spirituelles), il disait qu'il le considérait comme une oeuvre solide et bonne, et qu'elle avait déjà été transcrite et répandue jusqu'au pied des Alpes. » Ce détail que nous livre le chartreux se trouve confirmé par une notice rédigée à Strasbourg par Rulmann Merswin (+ 1382) :

« Je veux exposer une doctrine utile et féconde que j'ai découverte dans la première partie d'un livre sur les noces (spirituelles). C'est l'oeuvre d'un prêtre séculier brabançon, bon et saint, qui s'appelle « Johannes Rüsebruck », qui l'a lui-même fait parvenir aux amis de Dieu de l'Oberland, au cours de l'année 1350, année du jubilé. »

Le texte original fut traduit en latin avant 1360 par un chanoine de Groenendael, Guillaume Jordaens (+ 1372). Au nom de Ruusbroec, le traducteur rédigea une remarquable dédicace aux cisterciens de l'abbaye de Ter Doest qui avaient souhaité en avoir une traduction latine. Ces moines estimaient que des différences dialectales trop grandes ne permettaient pas de goûter et d'assimiler parfaitement l'ouvrage dans sa rédaction originale. Gérard Grote a lui aussi traduit en latin ce traité de Ruusbroec, et il en a certainement recommandé la lecture à beaucoup. Il est cependant le premier qui, dès 1383, fit mention de certaines réserves théologiques sur la doctrine de Ruusbroec : le théologien allemand Henri de Langenstein (+ 1397) prétendait que Les Noces spirituelles renfermaient beaucoup d'erreurs ; aussi Gérard Grote proposa-t-il que les confrères de Ruusbroec à Groenendael modifient certaines expressions dont le sens littéral était inacceptable. Mais il ne doutait pas pour autant que la pensée et l'intention du bon prieur n'aient été parfaitement loyales et saines.

Comment Ruusbroec a-t-il atteint à la puissante structure littéraire qui fait de ce traité un chef-d'oeuvre ? Il présente tout son développement comme un commentaire d'une seule phrase de l'Évangile selon saint Matthieu : « Voici l'Époux qui vient, sortez à sa rencontre » (Mt 25, 6). Il s'agit d'une citation tirée de la parabole de Jésus sur les vierges sages et folles. A cette citation s'accroche tout le développement de la vie spirituelle, c'est-à-dire de la croissance de l'homme vers une rencontre personnelle avec Dieu. Ruusbroec distingue trois stades ou étapes dans ce cheminement, aujourd'hui classiques dans tous les manuels de spiritualité : la vie active, la vie recueillie et la vie contemplative. Il commence par décrire en détail la croissance morale de l'âme humaine grâce aux efforts fournis dans la vie active. La deuxième étape est appelée vie recueillie (innig) ou vie désireuse de Dieu. Dans ce contexte, « vie recueillie » ne signifie pas seulement « intérieure », mais tout autant « simplifiée et unifiée du fond du coeur ». A ce niveau, l'homme découvre que ses efforts personnels ne suffisent absolument pas pour trouver Dieu. Il lui faut alors remettre son gouvernail entre les mains du divin timonier qui, à partir de ce moment, fixera lui-même le parcours. Cela signifie que dès cet instant, les puissances de l'homme renoncent aux itinéraires qu'elles s'étaient fixés, et s'engagent dans un voyage dont elles ignorent la destination.

Avec précision, Ruusbroec établit la différence entre vie morale et vie désireuse de Dieu. Dans la vie morale, l'homme s'efforce de rassembler des vertus pour orner sa propre demeure. Qui s'adonne trop exclusivement à ces oeuvres de perfection devient l'esclave d'une recherche de la sainteté par les oeuvres. Ce faisant, il court le risque

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d'accorder plus d'attention au service qu'il remplit qu'à Celui qu'il sert. Dans la vie recueillie, en revanche, l'attention se concentre entièrement sur la venue du Christ dans l'âme. On peut considérer la seconde partie des Noces comme une communion spirituelle profondément élaborée, dans laquelle l'homme prend conscience de la présence de Dieu à l'intime de son esprit. Pareille communion spirituelle signifie rencontre consciente et directe entre le Créateur et l'homme. Cette rencontre spirituelle constitue l'idée essentielle des Noces spirituelles. Le passage suivant l'exprime nettement :

« Dans cette tempête d'amour deux esprits sont en lutte : l'Esprit de Dieu et notre esprit. Par son Esprit Saint, Dieu se penche vers notre fond le plus intime et là, son amour nous touche. Et notre esprit — sous l'effet de l'action divine et de notre capacité d'aimer — se presse vers Dieu et se penche vers son tréfonds, et ainsi Dieu se trouve touché. De ce double mouvement naît la lutte amoureuse : en la rencontre la plus profonde et en la visite la plus intime et la plus pénétrante, chaque esprit est blessé d'amour.

« Ces deux esprits — l'Esprit de Dieu et le nôtre — projettent l'un sur l'autre leur éclat et leur lumière, et l'un découvre à l'autre son visage. De sorte que ces deux esprits aspirent également l'un vers l'autre. Chacun réclame de l'autre tout ce qu'il est, et chacun offre à l'autre tout ce qu'il est et le convie à y puiser. De sorte que ceux qui aiment sortent d'eux-mêmes. Le fait que Dieu nous touche et nous comble de son don, le fait que nous aspirons à Lui en L'aimant et que nous nous donnons à Lui en retour, voilà ce qui donne à l'amour sa stabilité. Ce flux et ce reflux font déborder la source de l'amour. Ainsi, le toucher de Dieu et notre réponse amoureuse constituent un seul et simple amour. L'homme est à tel point possédé par l'amour qu'il doit oublier Dieu et soi-même pour ne plus rien savoir que l'amour lui-même. » ( [traduction] Wisques, III, p. 158-159.)

Dans la troisième partie de son ouvrage, Ruusbroec traite de la vie contemplative du parfait. Ruusbroec savait

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pertinemment qu'ici-bas peu d'hommes parviennent à une union aussi élevée et intime avec le mystère divin :

« A cette contemplation divine, il y a peu d'hommes qui puissent parvenir, tant à cause de leur inaptitude qu'en raison du caractère mystérieux de la lumière dans laquelle la contemplation se fait. Aussi nul ne peut comprendre jusqu'au fond ce que signifie contempler Dieu par la seule voie d'un enseignement ou par sa réflexion personnelle si perspicace soit-elle. Car tous les mots restent bien en deçà de la réalité dont il est ici question. Mais celui qui est uni à Dieu et enseigné par Lui, celui-là est à même de comprendre cette vérité. » (Wisques, III, p. 208.)

3. Le troisième livre que Ruusbroec écrivit à Bruxelles, c'est La Pierre brillante. Écoutons ce qu'en dit Frère Gérard : « Il faut savoir, à propos de ce livre, qu'un jour messire Jean s'entretenait de choses spirituelles avec un ermite. Lorsqu'ils allaient se séparer, l'ermite le supplia avec insistance de mettre par écrit, pour plus de précision, ce qui avait fait le sujet de leur entretien; ainsi lui-même et d'autres pourraient le lire et progresser dans la vie spirituelle. C'est à cette requête qu'il écrivit ce livre qui, à lui seul, enseigne l'homme suffisamment pour le conduire. » Cette présentation se trouve confirmée par un bref dialogue au milieu du livre. Un auditeur inconnu pose tout à coup cette question à l'auteur : « Maintenant j'aimerais savoir comment nous pouvons devenir des fils cachés de Dieu et posséder une vie contemplative. » Dans la réponse de Ruusbroec, il y a quelques phrases à la deuxième personne ; on peut donc dire que cet opuscule rapporte un entretien oral.

Par son contenu, La Pierre brillante s'apparente étroitement aux Noces spirituelles. On y lit tout à la fois un résumé et une explicitation de ce que Ruusbroec a écrit dans son chef-d'eeuvre. Aussi cet opuscule est-il le plus accessible au lecteur moderne. Dans la première partie, on découvre les

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quatre catégories d'hommes bons et croyants : le mercenaire, le fidèle serviteur, l'ami intime et le fils caché. Bien que tous ces croyants veuillent, chacun à sa manière, éviter le mal et pratiquer la vertu, une grande différence apparaît dans leur façon de vivre la foi chrétienne. Dans ses Epîtres, saint Paul parle des enfants qui ont encore besoin d'être nourris de lait et des adultes qui peuvent supporter une nourriture solide. Et l'on comprend fort bien que, normalement, l'enfant grandit vers la maturité. Dans la description de Ruusbroec, on ne trouvera pas cette croissance normale : il n'y a pas d'ascension obligée de l'état de mercenaire à celui de serviteur, et de celui d'ami à celui de fils. Mais nous y lisons une présentation des dons libres de Dieu qu'Il accorde à quelques élus pour l'utilité de tous. Il est évident que, de cette manière, Ruusbroec décrit la tâche et la signification propres du mystique à l'intérieur de l'ensemble de la communauté chrétienne. Guillaume Jordaens a traduit en latin ce troisième traité.

4. Venons-en au quatrième livre, Les Quatre Tentations. Un norbertin de l'abbaye de Park (probablement Simon van Wevel) l'a traduit en latin. Ce court traité décrit quatre tentations qui peuvent égarer les débutants dans la vie spirituelle. Ruusbroec ne vise pas ici quelque grand pécheur public, mais tous ceux qui veulent vivre leur foi en profondeur. Ces quatre principales tentations sont : vivre suivant les désirs du corps et des sens, se donner une apparence de sainteté par des pénitences excessives, se fier avec suffisance en son propre savoir, et enfin chercher la fuite dans la paresse et une fausse quiétude.

5. La cinquième oeuvre de Ruusbroec s'intitule De la foi chrétienne. Il s'agit d'une brève explication des douze articles de la foi. De tous les ouvrages de Ruusbroec, c'est le plus simple : il contient vraisemblablement la catéchèse et l'enseignement donnés à la collégiale de Bruxelles. Seule la doctrine sur la vie éternelle y est quelque peu développée dans une description du ciel et de l'enfer. La légende ou l'exemple des trois moines gourmands témoigne du style plutôt populaire de cet enseignement :

« Jadis, près du Rhin vivaient trois moines qui délaissaient leur monastère pour chercher au dehors des mets délicats. Deux d'entre eux moururent subitement à l'improviste, l'un étouffé et l'autre noyé tandis qu'il se baignait. Alors, l'un des défunts revint et apparut au troisième compère demeuré en vie, et lui déclara qu'il était damné. Le survivant lui demanda alors si sa souffrance était grande. Le damné leva la main et laissa tomber une goutte de sueur sur un chandelier de bronze ou d'étain qui se trouvait à proximité. Et, en un instant, celui-ci fondit comme graisse ou cire dans un four surchauffé. Et la puanteur devint si forte que les moines durent évacuer leur monastère trois jours durant. Et le moine qui avait été témoin de cette vision quitta le monastère pour se faire frère mineur. Et celui qui me l'a rapporté avait été moine dans ce monastère, et était devenu dans la suite frère prêcheur. » (Wisques, V, p. 257, modifié.)

6. L'oeuvre la plus longue de Ruusbroec, Le Livre du tabernacle spirituel, fut rédigée aussi, en grande partie du moins, à Bruxelles. Ce traité comporte un commentaire libre et détaillé de la construction de l'arche de l'Ancienne Alliance, telle qu'elle est décrite dans l'Ancien Testament (Ex 26 s.) Le service du Temple chez les Juifs et les différents sacrifices y sont traités longuement. Les données bibliques fort nombreuses deviennent autant de symboles de l'ascension mystique de l'âme. Cette explication symbolique de l'Écriture s'intéresse beaucoup moins au sens premier et littéral du texte. Le procédé de Ruusbroec semblera donc étrange au lecteur moderne. Mais de son vivant — et jusqu'au XVIe siècle — on l'a lu avec avidité et tenu en haute estime. On peut le considérer comme un « best-

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seller » spirituel. C'est en effet l'oeuvre la plus copiée du mystique brabançon. Plus de vingt-cinq manuscrits nous l'ont conservée. Guillaume Jordaens a réalisé une traduction latine dont on n'a retrouvé qu'un court fragment. Un texte de Frère Gérard exprime également une fervente admiration pour ce long traité : « Le Livre du tabernacle se recommande de lui-même, car il n'y a personne dans toute la sainte Église, du pape au plus humble des fidèles, qui n'en puisse tirer du profit spirituel, si toutefois il veut le lire et comprendre ». Et il rend hommage à son auteur, car ce traité renferme maintes vérités spirituelles et subtiles, tirées de choses compliquées qui se trouvent dans la Bible et qui toutes se rejoignent dans l'âme humaine, tout comme le Tabernacle ne formait, avec toutes ses parties, qu'un seul ouvrage.

« Dans ce livre, où l'auteur commence à parler de vingt espèces d'oiseaux dont Dieu avait défendu de manger, j'ai volontairement laisse de côté une grande invective contre tous les états dans l'Église. Il se lamentait de les voir tombés si bas et de continuer à s'éloigner de leur condition initiale. On trouve d'ailleurs ces critiques dans d'autres exemplaires de ses livres » (cf. Masques, IV, p. 8-9).

La dernière remarque de Frère Gérard prouve que les chartreux de Hérinnes goûtaient moins la critique acerbe qu'émettait Ruusbroec à propos des abus dans l'Église de son temps ! Les grands écrivains mystiques ne redoutent pas de regarder en face la réalité quotidienne : c'est avec grande liberté que sainte Catherine de Sienne (+ 1380), elle aussi, reprenait pour sa conduite et sa politique le pape Grégoire XI à Avignon, et qu'elle le pressa de rentrer à Rome. A sa manière, Ruusbroec a tenté de ramener le clergé à sa véritable mission. On ne saurait donc passer sous silence ou édulcorer son courageux pamphlet : le don mystique, loin de rendre l'homme étranger au monde, lui confère une mission prophétique en faveur de ses contemporains.

6. La fondation du couvent de Groenendael

Depuis son ordination en 1317, Ruusbroec était chapelain de la collégiale et habitait avec son oncle, le riche chanoine Jean Hinckaert. Le chapelain consacrait une bonne part de son temps et de son attention aux béguines de Bruxelles : il désirait en effet leur donner non seulement une saine spiritualité, mais aussi un statut officiel reconnu par l'Église. Nous savons, en effet, que les premières béguines ont commencé, à partir de 1280, à se grouper dans des béguinages fermés. Cela parce que les difficultés sociales et l'autorité ecclésiastique les y poussaient. Constatons toutefois que Bloemardinne a vécu jusqu'en 1335 comme béguine indépendante dans sa maison familiale. En 1320, le pape Jean XXII ordonna que l'on fît une enquête sur la doctrine et les moeurs des béguines vivant dans les anciens Pays-Bas. Quatre ans plus tard, l'évêque de Cambrai publia une lettre ouverte dans laquelle il affirmait que cette enquête s'était terminée par des conclusions tout à fait favorables aux béguines de Bruxelles. Entre-temps, les envoyés de l'évêque avaient nommé une « maîtresse », appelée aussi « grande béguine », qui remplissait les fonctions de supérieure de la communauté. A partir de ce moment, les béguines eurent un statut officiel et furent protégées contre toutes persécutions et calomnies.

Il est permis de supposer qu'Hinckaert, fils d'un patricien et échevin de la ville, n'eut, au début, que peu d'intérêt pour le mode de vie et l'apostolat de son jeune neveu. Nous avons en effet différentes descriptions de la fonction ecclésiastique de Jean Hinckaert et de son rang dans le clergé bruxellois. D'après Pomerius, l'oncle de Ruusbroec était chanoine du grand chapitre. Ce collège très ancien de douze chanoines avait été créé en 1047 par le duc de Brabant. (A côté de ce grand chapitre, il y avait, depuis 1226, un petit chapitre composé de dix chanoines ; Frank de Coudenberg en fut sans doute canonicus minor durant quelques années.) Les archives de Sainte-Gudule ne mentionnent nulle part un chanoine Hinckaert. Trois documents font mention de Jean Hinckaert, fils de Gercim, mais ils le nomment simplement chapelain et l'ignorent comme chanoine. Il est probable que, jusqu'en 1337, il fut le prêtre responsable de la chapelle dédiée à saint Jean l'Évangéliste. Un document du 5 juin 1337 mentionne un autre chapelain lui ayant succédé. Le fait de céder cette prébende ecclésiastique fut vraisemblablement l'effet d'une conversion que Pomerius relate d'ailleurs dans le détail :

« Quand ce chanoine eut vécu un certain temps dans le monde, comme les prêtres de son rang ont l'habitude de le faire, il arriva qu'un jour il entendit une voix intérieure lui dire : « Va à l'église, car là tu entendras un sermon qui t'indiquera le chemin vers l'éternelle félicité. » Sur-le-champ il suivit ce conseil, se rendit à l'église et trouva les choses comme elles lui avaient été dites. Il se mit à écouter avec une grande attention les paroles du prédicateur qui, en commençant son sermon, ne parvenait pas à trouver les mots qu'il fallait, ni à faire ressortir le sens qu'il voulait donner à ses phrases. Mais dès que le chanoine se fut joint à son auditoire, les mots adéquats se mirent à couler si facilement de sa bouche que tous les assistants étaient stupéfaits d'entendre parler de Dieu avec autant d'ardeur. Lorsque le prédicateur lui-même s'aperçut de ce qui lui arrivait, il attribua le charme et l'abondance de son sermon, non pas à lui-même, mais à une grâce spéciale de Dieu. A la fin de son prêche, il dit à ses auditeurs : « Je pense que la facilité et l'abondance qui m'adviennent en ce moment pour prêcher me sont accordées par Notre-Seigneur au bénéfice d'un auditeur, afin qu'il se convertisse et devienne meilleur. » En entendant cela, le chanoine se dit en soi-même : « Comme ils sont vrais les mots que tu viens de prononcer. Car Dieu m'a appelé ici et a mis en ta bouche des paroles douces comme le miel afin de me détourner de la vanité du monde et de me convertir à une vie qui mène au salut. »

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Quoi qu'on puisse penser de ce beau récit, un fait est certain : à un certain moment, ce prêtre mondain a commencé une nouvelle vie, suivant assidûment les offices du choeur et s'inquiétant de son état spirituel. Ce changement ne passa pas inaperçu, car un chanoine plus jeune, Frank de Coudenberg, vint partager ce nouveau mode de vie. Notons que le jeune Ruusbroec n'a pas joué de rôle important dans la conversion de ces deux grands personnages. Il est vrai que Pomerius laisse entendre que les trois prêtres menaient ensemble, dans la maison de Jean Hinckaert, une vie pieuse et exemplaire, mais chacun continuait son apostolat propre dans son secteur propre. « Et les trois personnes précitées vivaient ensemble en bonne entente et menaient une vie très dévote et sainte. »

Il est hors de doute que ces trois prêtres pieux ont vécu ensemble ainsi durant plusieurs années, sans que rien ne les distingue apparemment des autres prêtres. Ils ne se doutaient certainement pas qu'ils allaient peu à peu imiter le genre de vie d'authentiques religieux. Nous savons d'autre part que le départ vers Groenendael ne fut pas décidé précipitamment, ni à la légère : c'est avant avril 1339 que Frank de Coudenberg avait renoncé à sa prébende et à son titre de chanoine, nous pouvons le déduire d'un document découvert en 1914 par L. Reypens s.j., dans les archives de Sainte-Gudule. Ce document nous montre que le duc Jean III de Brabant a conféré le titre de chanoine et la prébende attachée à cette fonction à un certain Jean de Rockele. Cette nouvelle nomination était possible « après que maître Frank de Coudenberg, dernier titulaire de cette dignité, y eut renoncé de plein gré ». Ce document officiel, daté du 13 avril 1339, est d'une extrême importance. Il constitue pour nous le document historique le plus ancien qui fasse allusion à un nouveau projet des trois prêtres dévots.

Il est probable que la renonciation de Frank date d'avant 1339. Nous pouvons admettre que les trois prêtres séculiers avaient, d'un commun accord, décidé de quitter l'office qu'ils exerçaient à Bruxelles pour chercher une habitation plus solitaire. La réalisation pratique de ce désir échut à Frank, issu d'une famille de notables bruxellois, et qui entretenait d'étroites relations avec le duc Jean III et la noblesse de la cour de Brabant. Il n'est pas impossible que le choix de Groenendael ait été suggéré par le duc lui-même. En 1304, Jean II avait cédé la vallée et les étangs de Groenendael à l'ermite Jean de Busco, son parent, qui abandonna l'agitation de la cour ducale pour le silence et la solitude de la forêt de Soignes. Après sa mort, Arnold de Diest et l'ermite Lambertus vinrent successivement occuper son ermitage. C'est peut-être l'un d'eux qui pria Ruusbroec de mettre sa doctrine par écrit dans La Pierre brillante. Lambertus ne séjourna pas longtemps à Groenendael, et céda volontiers la place aux trois prêtres de Bruxelles pour aller habiter un autre ermitage de la forêt de Soignes, à Boetendale (Uccle).

Durant la semaine de Pâques de 1343, Frank de Coudenberg (+ 1386), Jean Hinckaert (+ 1350) et Jean de Ruusbroec (+ 1381) vinrent occuper l'ermitage de Groenendael. Le mercredi de Pâques (16 avril 1343), le duc Jean III de Brabant mit à leur disposition l'ermitage construit auparavant, ainsi que le vivier tout proche et les terres environnantes. Il posait comme condition la construction à cet endroit d'une maison capable d'héberger au moins cinq hommes pieux, dont deux au moins devaient être prêtres. La communauté devait y « célébrer les divins offices pour la louange, la gloire et l'honneur du Dieu tout-puissant, de la glorieuse Vierge Marie et de tous les saints ». Le duc Jean réalisa cette fondation religieuse pour le salut de l'âme de ses ancêtres, et spécialement pour celui de son épouse bien-aimée, Marie d'Evreux, morte en 1335. Pomerius a fait de la pieuse duchesse une admiratrice de Bloemardinne.

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Vue panoramique de Groenendael
Gravure de L. Vorstermans junior, imprimée par Sandecus
en 1659. Le monastère a été détruit pendant la révolution française.

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Quoi qu'il en soit, sa pieuse mémoire a incité le duc à devenir, au plan matériel, le fondateur d'une nouvelle communauté à Groenendael.

A propos de cette fondation, il nous faut encore répondre à deux questions : pour quels motifs les trois prêtres séculiers ont-ils quitté Bruxelles et le chapitre de Sainte-Gudule ? Quel genre de vie envisageaient-ils de mener à Groenendael ?

A la première question, les historiens ont apporté des réponses diverses. Certains prétendent que maître Frank dut quitter la ville pour des raisons politiques. D'autres pensent que Ruusbroec dut s'enfuir à cause des partisans de Bloemardinne. Sayman de Wijc, l'archiviste du couvent de Groenendael, écrivait entre 1410 et 1415 que les trois prêtres pieux avaient de plus en plus de répugnance à suivre les offices à la collégiale de Bruxelles : ils étaient gênés par la voix rauque d'un certain Godfroid Kerreken qui n'était jamais en mesure et chantait toujours plus bas que le ton ! Pomerius a repris cette explication. Celle-ci nous éclaire peut-être davantage sur le souci des futurs chanoines augustins d'avoir un chant monocorde, que sur l'intention des premiers fondateurs ! Les faits eux-mêmes prouvent que Ruusbroec et ses compagnons ont cherché avant tout une retraite mieux protégée. Ce n'est certes pas par hasard qu'ils ont choisi un endroit habité depuis quarante ans par un ermite. Frère Gérard de Hérinnes souligne lui aussi ce désir de retraite et de solitude : Ruusbroec quitta Bruxelles parce qu'il « voulait se retirer de la foule », afin de pouvoir mener une vie sainte et retirée, « parce qu'il préférait se libérer de tous les rassemblements ». Au temps où il était chapelain, on taxait Ruusbroec de « solitaire », d'homme renfermé. Dans ses derniers ouvrages, il note que la prière chorale doit se faire avec attention : on doit comprendre et méditer ce que l'on chante. Ce désir d'une plus grande intériorité a conduit les trois compagnons à quitter la ville pour rejoindre

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le silence de la forêt et sa retraite. Leur départ fut donc inspiré par une vocation déterminée, une sorte d'appel du désert. Des facteurs négatifs ont pu — bien sûr — jouer aussi. L'église de Sainte-Gudule était encore en construction et ne constituait donc pas une oasis de silence et de calme. Ruusbroec lui-même rapporte que messieurs les chanoines se comportaient de manière peu édifiante lorsqu'ils étaient au choeur pour la prière : « Ou bien ils parlent entre eux, ou bien ils se taisent tout le temps que dure la prière, ou bien ils profitent de la moindre occasion pour s'en aller, parce qu'ils ne trouvent aucun goût dans le service du Seigneur. »

Les trois compagnons vinrent donc à Groenendael afin de pouvoir mieux servir et louer Dieu, et trouver plus de saveur à leur vie spirituelle. Il faut bien comprendre qu'ils n'ont donc pas voulu fonder un couvent, et qu'ils ont vécu durant les premières années sans règle ni supérieur. Frank de Coudenberg fut nommé curé par l'évêque Guy de Cambrai : cela signifie qu'il avait la charge spirituelle du petit groupe (et des sangliers et des cerfs de la forêt !). Les nouveaux habitants de Groenendael construisirent une petite chapelle, bénite en 1345 par l'évêque auxiliaire de Cambrai, Mathias de Cologne. La nouvelle fondation était donc une chapellenie et nullement un couvent. Aujourd'hui, on appellerait cette entreprise une « communauté expérimentale ». Ses membres reçurent de leur évêque la permission de vivre un temps de solitude. Certains collègues et bon nombre de laïcs ont dû les prendre pour des prêtres en difficulté ne sachant plus très bien où ils en étaient, et désireux de méditer sur leur vie dans la forêt.

Il est étonnant que poussés par une vocation intérieure, ces hommes n'aient pas cherché refuge dans un des nombreux couvents et abbayes qui les entouraient et qu'ils ne se soient pas joints non plus à l'un des florissants ordres mendiants. Il est de fait que Ruusbroec trace un sombre tableau de la situation spirituelle de la plupart des couvents : « Tous les ordres et communautés de religieux sont infidèles à leurs origines et se conforment au monde. Sauf les religieux qui ne sortent pas de leur couvent : les chartreux et toutes les religieuses qui vivent en clôture. Ceux-là restent les plus fidèles à leurs origines. » Les trois fondateurs de Groenendael auraient pu penser à une communauté religieuse réformée et renouvelée, mais en 1343, il n'était pas question pour eux de vie religieuse régulière. Ils restaient à Groenendael ce qu'ils avaient été à Bruxelles : des prêtres séculiers vivant en communauté.

Ruusbroec et ses compagnons n'ont pas voulu fonder de couvent, ni devenir des religieux. Pourquoi ? Ils ne cherchaient pas un institut religieux, mais une vie de piété plus profonde. Certains lecteurs penseront peut-être que l'on grossit ici l'opposition entre institution et vie. La vocation religieuse naît, en effet, dans la vie ordinaire non instituée, mais elle a le plus souvent besoin de cadres et d'institutions pour se développer et s'épanouir. C'est du moins, semble-t-il, le cours habituel des choses. Et pourtant, la vie de l'Église aux Pays-Bas durant les xiir et xIvc siècles nous apprend que différents groupes de personnes profondément croyantes ont suivi un autre chemin. Nous pensons spécialement aux béguines du XIII° siècle, et aux frères et soeurs de la Vie Commune à la fin du XIVe siècle. Les premières béguines étaient des femmes indépendantes, habitant seules, animées d'un idéal spirituel, qui osèrent risquer dans le monde la formidable aventure d'une relation personnelle avec Dieu. Elles ne souhaitaient ni voeux, ni couvents, ni aucun lien spécial avec la hiérarchie. Nous retrouvons cette même mentalité chez les disciples de Gérard Grote, qui vécurent en communauté dans des maisons de frères ou de soeurs, mais sans le moindre engagement officiel. Ces personnes s'estimaient-elles trop fragiles ou trop instables pour accéder à des voeux définitifs dans un couvent ? L'historien

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anglais R. W. Southern découvre très justement chez eux d'autres motivations /1 :

« Fondamentalement, il y avait chez la plupart d'entre eux un désir continuel de découvrir par eux-mêmes le mode de vie le mieux adapté à leur expérience intérieure. Il y avait chez eux crainte et méfiance à l'endroit des grands ordres religieux, qui avaient éveillé de très grandes espérances spirituelles, mais qui n'avaient, en fin de compte, apporté que désillusions. Beaucoup de frères rejoignirent plus tard les chanoines augustins, mais beaucoup d'autres restèrent simples frères. Ils voyaient bien les avantages d'un engagement stable, surtout alors que certains confrères quittaient la communauté : en de tels moments, ils se sentaient trahis et regardaient d'un oeil envieux les communautés religieuses qui pouvaient exiger des sanctions légales contre les membres qui faisaient défection. Il est normal qu'ils aient perçu les avantages de ces sanctions légales, mais il est remarquable qu'ils aient voulu, un siècle durant, se priver de ces avantages. »

L'historien anglais cite alors une lettre écrite en 1490 par un frère de Hildesheim. Il s'agit de la délicate question de ce qu'il faut faire quand un frère quitte la communauté :

« Nous ne sommes pas membres d'un ordre, mais des religieux qui essayons de vivre dans le monde. Si nous obtenons le privilège papal suivant lequel les frères qui font défection devront revenir chez nous ou entrer dans un ordre religieux, alors nous perdrons notre liberté et, en échange, nous achèterons des chaînes et des murs de prison, et de la sorte nous reprendrons la règle de vie des ordres religieux. Moi-même, j'ai pensé autrefois que nous ferions mieux d'avoir une règle et d'émettre des voeux. Mais maître Gabriel Biel m'a fait remarquer qu'il y avait déjà assez de monde dans les ordres religieux. Notre genre de vie procède d'un noyau

1. R. W. SOUTHERN, Western Society and the Church in the Middle Ages, p. 344-345.

interne : il se développe aujourd'hui comme jadis à partir d'un germe de dévotion tout intérieur (vita nostra ex adipe processit et procedit devotionis). »

Cc frère de la Vie Commune nourrissait (en 1490) à l'endroit des ordres religieux les mêmes objections que Ruusbroec en 1343. Dans son ouvrage Le Livre du tabernacle spirituel, ce dernier nous donne une image tout à la fois négative et réaliste des couvents et des ordres mendiants de son époque : « Ce que les fondateurs ont, dès le début de l'ordre, abandonné et méprisé, voilà ce que leurs successeurs recherchent et poursuivent. Vous pouvez le constater de bien des manières... Ils souhaitent bien manger et boire et porter des vêtements à la mode. Rien ne leur paraît trop cher pour ce qui regarde le boire et le manger, la manière de s'habiller, pourvu qu'ils puissent l'avoir. Ils bâtissent des églises élevées et des couvents spacieux... Parmi eux, on trouve des frères riches et des frères pauvres, tout comme dans le monde. » Ruusbroec a vu de ses propres yeux que, dans les couvents existants, on cherchait « le monde » plutôt que de le quitter. Si quelque homme bon s'y trouvait, il devenait objet de tracasseries et de railleries ! Les authentiques chercheurs de Dieu n'y rencontraient qu'incompréhension et mépris. C'est pour cela que Ruusbroec et ses amis décidèrent de se mettre en quête d'une vie cachée hors des cadres existants.

Sept années durant, ils vécurent sans engagement juridique, sans se lier, ni les uns envers les autres, ni envers la hiérarchie de l'Église. Le duc Jean III établit la donation de Groenendael au nom du prêtre Frank de Coudenberg, celui-ci devait ériger une habitation pour cinq religieux au moins (habitatio quinque virorum religiosorum), qui assureraient sur place l'office divin. La communauté garderait le lieu en pleine propriété, mais elle n'avait encore ni statut propre ni responsable. On comprend que le monde extérieur ait eu du

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mal à situer ce groupe étrange d' « ermites vivant en communauté ».

Comment garantir l'avenir de la fondation ? A qui passerait la donation de Groenendael ? Ces questions ont certainement été présentes à l'esprit des chanoines de Sainte-Gudule, qui avaient vu vivre parmi eux pendant un assez long laps de temps les trois premiers fondateurs. Certains prenaient nettement position en faveur de leurs amis retirés dans la forêt, d'autres ne comprenaient absolument rien à leur projet. Des rumeurs et des questions inquiétantes circulaient à leur sujet. Elles parvinrent jusqu'à l'évêque de Cambrai.

7. Passage à l'état religieux

« Au début de mars 1350, Frank de Coudenberg se mit en route pour Cambrai afin de prendre conseil auprès de l'évêque au sujet de bruits qui circulaient. Depuis février 1349, c'était Petrus Andreae qui occupait le siège épiscopal. Après un court moment de réflexion, l'évêque décida de faire le voyage à Groenendael. Le 10 mars 1350, Frank de Coudenberg et Jean de Ruusbroec reçurent de ses mains l'habit des chanoines réguliers suivant la règle de Saint Augustin. Le lendemain, Frank de Coudenberg fut nommé premier prévôt du nouveau prieuré, et reçut plein pouvoir d'accueillir dans la communauté de nouveaux frères. Ainsi la chapellenie devint-elle prieuré. » Tel est le rapport concis de Sayman de Wijc, archiviste de Groenendael.

Le frère Gérard rapporte à peu près de la même manière ce tournant important. Mais pour lui, le choix de l'état religieux vient de Ruusbroec et de ses compagnons plutôt que de l'évêque. « Mus par l'inspiration de Dieu, ils ont désiré passer à la vie religieuse : ainsi la communauté resterait davantage unie après leur mort et leur fondation serait plus durable. Ils ont pris l'habit et la règle des chanoines réguliers et ont accueilli une huitaine de personnes qui ont fait profession dans les mains du prévôt. Le sieur Jean était leur prieur. C'étaient des religieux exemplaires devant Dieu et devant les hommes. »

C'est avec raison que les deux textes cités ne font pas mention de l'oncle, Jean Hinckaert. Vu son âge avancé et sa santé fragile, il préféra ne pas devenir religieux. Cependant, il habita à Groenendael jusqu'à sa mort et vécut du même esprit que la communauté, quoiqu'il n'en portât pas l'habit. Sur le panneau d'honneur de Groenendael, il est représenté debout, habillé en ermite, à côté des habitants du premier ermitage.

Lorsque les compagnons quittèrent Bruxelles, ils n'avaient nullement l'intention de fonder un couvent. Comment en sont-ils donc arrivés là ? Cette question très pertinente a embrouillé, une fois de plus, leur biographe tardif, Pomerius. Il cite diverses raisons qui n'ont rien, ou presque rien, à voir avec la réalité. Les gardes forestiers du duc auraient souvent troublé la tranquillité de la paisible vallée par des parties de chasse qu'ils organisaient dans les environs, ainsi qu'en demandant aux pieux habitants de Groenendael de leur fournir à manger. Il n'est pas si sûr que les bruits eussent cessé à la fondation du prieuré. Cette plainte aurait été davantage fondée à l'époque de Pomerius qu'en l'année de la fondation. Comme seconde raison, Pomerius invoque la situation imprécise de la communauté et de ses biens temporels. « Tout bien considéré et sagement pesé, il lui (Frank) sembla que cette manière de vivre, nouvelle et inhabituelle, qu'ils avaient choisie en toute simplicité, ne pouvait pas durer longtemps, à moins qu'ils ne prennent un habit religieux d'un ordre approuvé par la Sainte Église ; de la sorte, leurs biens temporels et leurs revenus seraient libres de toute ingérence séculière, de même que leur amortissement, et ils seraient protégés de par la liberté

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accordée à la saint Église. » Le premier élément de cette réflexion correspond parfaitement à la réalité. Le mode de vie, nouveau et inhabituel, rassemblant les compagnons en communauté à Groenendael, ne pouvait se maintenir longtemps devant la pression de toutes sortes d'institutions bien établies. Les puissants ordres mendiants s'opposaient de toutes leurs forces à toute nouvelle fondation. Même les béguines n'échappaient plus à l'autorité ecclésiastique dès lors qu'elles se groupaient en un lieu pour y former une communauté. Le second élément avancé par Pomerius est l'amortissement des biens temporels. Maître Frank désirait que les biens soient entièrement indépendants du pouvoir séculier, et soient ainsi exempts de tout impôt.

Pomerius fait encore état d'un troisième motif pour expliquer la fondation du couvent. En 1350, le prieur de Saint-Victor de Paris aurait écrit aux compagnons de Groenendael une lettre acerbe pour critiquer la manière inhabituelle de vivre qu'ils avaient prise sans qu'elle eût reçu l'approbation de l'Église. Là encore, nous pouvons nous apercevoir d'une erreur historique de Pomerius. De fait, une lettre de Saint-Victor est parvenue à Groenendael. Cette lettre, rédigée par Pierre de Saulx en 1366, parlait non pas d'un nouveau mode de vie, mais de la formule utilisée par les augustins de Groenendael pour leur profession. De plus, Pierre de Saulx n'a nullement écrit cette lettre en qualité de prieur du célèbre monastère parisien, mais au titre de président du chapitre triennal des augustins. Les recherches actuelles conduisent à conclure ainsi : il n'a jamais existé de lien juridique spécial entre Groenendael et Saint-Victor. Dès sa fondation, Groenendael a été un monastère brabançon indépendant, et c'est la raison pour laquelle il est devenu un modèle généralement reconnu pour des fondations semblables aux Pays-Bas.

Reste une question à laquelle Pomerius n'a pas répondu de façon satisfaisante. Pourquoi les nouveaux venus de

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Groenendael ont-ils choisi la règle et l'habit des chanoines augustins ? Il est hors de doute qu'ils ont cherché à avoir un statut canonique officiellement reconnu, car leur manière de vivre, nouvelle et inhabituelle, donnait trop souvent prise à la critique. « Certains disaient que c'était une communauté malsaine et d'autres, par contre, affirmaient que c'étaient des hommes pieux, honorables et de grande bonté. » Contre de telles rumeurs, seule une fondation reconnue canoniquement pouvait efficacement se défendre. Le premier projet des compagnons visait à chercher la solitude de la vie érémitique, sans pour autant abandonner l'office choral. Décidant de passer à l'état religieux, ils optèrent pour une règle de vie qui s'adaptait bien à leur passé de chanoines séculiers. En la choisissant, ils firent de Groenendael un chapitre de chanoines réguliers avec lequel le chapitre séculier de Sainte-Gudule puisse continuer à entretenir des rapports de parenté.

On s'est souvenu pendant des siècles du lien unissant Groenendael et le petit chapitre de Sainte-Gudule. En 1460 naquit une tradition suivant laquelle les chanoines du petit chapitre rendaient chaque année visite à leurs frères réguliers de Groenendael. Cette visite se plaçait toujours le lundi suivant la fête de la Sainte-Trinité. Ce jour-là, les deux communautés célébraient ensemble la grand-messe dans l'église, puis on prenait ensemble le repas dans le réfectoire conventuel. Cette rencontre rappelait chaque année la fondation de Groenendael, puisque le premier prévôt, Frank de Coudenberg, avait été durant quelques années chanoine du petit chapitre, et que Jean de Ruusbroec avait appartenu au clergé de la collégiale de Bruxelles.

Une telle rencontre annuelle a sans conteste gardé vivants les liens entre Groenendael et Sainte-Gudule. Nous en possédons un témoignage précis : le panneau d'honneur de Groenendael. Vers 1550, le petit chapitre de Bruxelles fit

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réaliser pour sa salle de réunions une peinture représentant les grandes figures de Groenendael, groupées autour de leur fondateur, Maître Frank, et leur bon prieur, Jean de Ruusbroec. Deux panneaux peints en blanc portent comme inscription un texte latin exprimant les liens entre Groenendael et le chapitre : « Ex hoc decem canonicorum collegio originem traxit monasterium viridis vallis in Sonia anno 1343. » Le fondateur du couvent de Groenendael dans la forêt de Soignes en 1343 a été membre de ce chapitre de dix chanoines.

8. Ruusbroec et la communauté de Groenendael

L'influence de Ruusbroec a marqué la communauté de Groenendael de façon inoubliable. Il ne fut pas supérieur du couvent et, en fait d'érudition, il dut s'effacer devant Maître Frank, Maître Guillaume Jordaens et d'autres confrères nantis de diplômes universitaires. Il fut cependant la figure centrale de la jeune fondation. Tous ses contemporains l'expliquent ainsi : il éprouvait intensément la présence de Dieu, et était directement éclairé et inspiré par le Saint-Esprit. Il était aussi capable de communiquer à d'autres sa connaissance du mystère divin. Son entourage immédiat a reconnu et respecté cette vocation mystique exceptionnelle. En cela, Ruusbroec diffère nettement d'autres écrivains mystiques de la tradition chrétienne : Maître Eckhart, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix ont trouvé dans leur entourage une compréhension fraternelle, mais également une opposition farouche. Rien de tel dans la vie tranquille et apparemment impassible du mystique brabançon. Sa vie et sa doctrine ont reflété l'éclat bienfaisant d'une Lumière qui éclaire l'existence tout entière. La nuit obscure de la vocation mystique n'y est que vaguement présente, en arrière-fond d'un paysage inondé de soleil.

Le bon prieur était capable de partager avec d'autres sa richesse intérieure. Il le faisait oralement pour ses confrères et les nombreux visiteurs qui arrivaient à Groenendael. Voici comment Pomerius le relate : « Quand ses confrères ou des visiteurs lui demandaient un mot d'édification, il se faisait le plus souvent un plaisir d'accéder à leur requête. Les mots lui coulaient alors de la bouche avec une telle abondance et une telle facilité, qu'une image se représentait à l'esprit, celle d'un tonneau rempli de nouveau vin et dont les jointures éclatent sous l'effet de la fermentation. Telles étaient les paroles qui sortaient de sa bouche chaque fois qu'il nous parlait de Notre Seigneur Jésus-Christ. Au vrai, Jésus Lui-même a dit à ses disciples : "Lorsque vous vous trouverez devant les rois et les princes, ne vous mettez pas en peine de ce que vous devez dire, car cela vous sera donné au moment voulu" (Mt 10, 15-19). Notre Seigneur a dit : "Cela vous sera donné." Il n'a pas dit : "Vous l'aurez comme si cela venait de vous." Ses paroles étaient parfois si enflammées qu'elles parvenaient même à émouvoir un coeur de pierre et qu'il pouvait faire jaillir du feu d'un caillou. D'autres fois, aucune parole ne franchissait ses lèvres, même lorsque les visiteurs étaient des personnes célèbres et haut placées. C'était alors comme s'il n'avait jamais reçu aucune lumière de l'Esprit saint. Quand cela lui arrivait, il prenait sa tête dans les mains pour retrouver la lumière intérieure. Mais si elle ne lui était pas donnée, il disait sans honte : "Mes enfants, ne le prenez pas en mauvaise part, ce ne sera pas pour cette fois-ci." Et, après avoir salué les personnes présentes, il se retirait. »

Il arrivait que quelques confrères viennent s'entretenir avec lui après l'office du soir. Ils étaient si touchés intérieurement par ce qu'il disait sur l'amour de Dieu, qu'ils en oubliaient l'heure avancée et restaient ainsi à l'écouter. Et cependant, ils pouvaient ensuite assister avec grande attention à l'office de nuit !

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9. Comment Ruusbroec a écrit ses derniers ouvrages

Pomerius assure avoir reçu de confrères plus âgés, qui avaient connu personnellement Ruusbroec, des indications sur la façon dont il écrivait. Lorsque les rayons de la lumière divine inondaient son âme, il se rendait en « un endroit secret quelque part dans la forêt ». Il écrivait ce que l'Esprit Saint lui inspirait, sur une tablette de cire qu'il rapportait au monastère. Il rédigeait morceau par morceau les chapitres de ses ouvrages, avec des interruptions parfois fort longues : il lui arrivait de devoir attendre de nombreuses semaines avant que l'Esprit Saint ne le presse d'écrire ; et malgré cela, les textes s'agençaient « en une belle ordonnance », et donnaient l'impression d'avoir été rédigés d'un trait. Cette manière de travailler peut expliquer que certaines idées et certaines descriptions reviennent souvent.

Plus tard, son grand âge ne lui permettra plus d'écrire seul. Mais la faiblesse de son corps n'étouffant pas la lumière de son esprit, il emmènera un de ses confrères dans la forêt pour rester en sa compagnie, et transcrire sur la cire les inspirations de l'Esprit Saint. C'est ainsi que Ruusbroec mit par écrit sa haute doctrine sur la vie active et la vie contemplative. Les bons juges doivent reconnaître que ses écrits dépassent de loin les possibilités de l'entendement humain, et que son esprit éclairé a pénétré jusqu'à la contemplation de l'essence divine, comme son saint patron, Jean l'Evangéliste, qui a pu considérer la lumière céleste à la manière d'un aigle.

Un jour, le pieux prieur avait quitté le couvent pour s'adonner à la contemplation sous un arbre, en un endroit retiré de la forêt. Là, il fut intérieurement si enflammé du feu de l'amour divin qu'il en avait complètement oublié l'heure. Il fut si longtemps absent que ses frères s'inquiétèrent et se mirent à sa recherche à travers les innombrables sentiers. Après une longue recherche, un frère qui le

VIE DE RUUSBROEC

49 [reproduction d’un vitrail]

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connaissait bien aperçut au loin un arbre entouré d'une couronne de lumière. Prudemment, il s'avança et vit le dévot prieur assis sous cet arbre, comme emporté par la jouissance débordante de la béatitude divine. Ce trait assure nettement que l'ardeur intérieure de sa dévotion se manifestait parfois de manière visible par une lumière merveilleuse.

Le récit de l'arbre illuminé merveilleusement (la tradition parlera plus tard d'un tilleul) présente tous les caractères d'une légende pleine de sens. Le signe matériel veut porter un message spirituel, celui du témoignage lumineux du bon prieur, pour tous ceux qui purent l'approcher.

Les siècles suivants n'ont d'ailleurs pas oublié ce signe : en 1602, l'archiduchesse Isabelle fit construire, à côté du tilleul de Ruusbroec, une chapelle en l'honneur de Notre Dame de Lorette. On voit très bien cette chapelle sur la gravure de Groenendael que Sanderus a reprise dans sa Chorographia sacra Brabantiae.

10. Oeuvres écrites pour une clarisse

Entre 1346 et 1361, Ruusbroec écrivit quatre ouvrages pour une simple clarisse de Bruxelles, soeur Marguerite de Meerbeke. Son couvent était situé près de la porte de Hal, et les gens du peuple l'avaient nommé « couvent des urbanistes ». Les soeurs y suivaient une règle franciscaine, approuvée par Urbain IV en 1263. Elle leur permettait d'accepter des biens et des rentes. C'est pourquoi on les appela aussi plus tard « Riches Claires ».

C'est en 1344 que le couvent des urbanistes fut fondé, grâce à une généreuse donation du conseiller ducal Guillaume de Duivenvoorde Cr 1352). Le 18 janvier 1344, Clément VI accorda l'approbation papale pour la fondation à Bruxelles d'un couvent de clarisses. Dans l'acte d'érection, le fondateur reprit expressément la clause selon laquelle les

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soeurs seraient « cloîtrées », comme le voulait la règle primitive de sainte Claire : « includendae secundum dicti ordinis statuta ».

Nous ne savons pas si le sieur Guillaume a connu personnellement les fondateurs de Groenendael. Mais il a agi parfaitement dans l'esprit de Ruusbroec en stipulant que les soeurs du nouveau couvent devraient vivre entièrement séparées du monde. Dans Le Tabernacle spirituel, Ruusbroec constate que peu de religieux ont conservé le zèle de leurs fondateurs, honnis les chartreux, ainsi que les « demoiselles qui vivent dans les monastères cloîtrés ». Il n'est pas étonnant dès lors que sa préférence aille aux couvents où la clôture était soigneusement respectée, et qu'il ait été tout disposé à en aider de toute manière les communautés.

Il n'en reste pas moins étonnant que Ruusbroec ait écrit une lettre et trois traités importants pour cette simple religieuse, dont nous savons seulement qu'elle était « chantre », ayant donc pour tâche d'entonner au cours de l'office. Ruusbroec fut pour elle un guide spirituel particulièrement attentionné. La doctrine spirituelle qu'il a mise par écrit pour cette seule religieuse semble si précieuse et de portée si générale qu'elle paraît adressée à toutes celles qui s'engagent dans ce chemin.

1. La première lettre

Soeur Marguerite est — cela ne fait aucun doute — très personnellement présente dans la lettre que Ruusbroec lui adresse vers 1346. Longtemps, on ne connut cette lettre que dans la traduction latine de Surius, chartreux de Cologne. En 1964, R. Lievens, professeur à l'université de Louvain, a retrouvé la version originale dans un manuscrit datant des environs de l'an 1480, et provenant du couvent de Sainte-Agnès, à Arnhem. La tournure de la lettre est extrêmement personnelle, du fait que la destinataire y est souvent interpellée à la seconde personne.

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« Si vous voulez être à Lui et non pas à vous-même vous faut servir tous les hommes d'une manière égale et'ne prendre personne sous votre particulière protection. Ainsi vous ne serez jamais attristée de manière désordonnée, si une de vos amies vient à mourir, ou si elle vous est infidèle en vous délaissant pour une autre. » Nous avons ici l'idée maîtresse de la lettre, mettant en garde contre la formation de factions dans le monastère : « Chacune veut en attirer à soi une autre pour convenir de ceci : sois-moi fidèle et moi aussi je te serai fidèle. Donne-moi et je te donnerai en retour. Restons unies et que personne ne puisse nous séparer, et ainsi personne ne pourra nous nuire. Nous nous assisterons mutuellement dans nos besoins, tant durant notre vie qu'à l'heure de la mort. »

Ruusbroec attaque violemment toute formation de clans dans le monastère. Ce faisant, il ne redoute pas tant l'exagération dans l'affectivité et les amitiés particulières, qu'une sorte de contrat d'assurance spirituelle, la compagne préférée devenant un refuge en cas de détresse : « Ces personnes veulent se rencontrer et parler, tôt le matin et tard le soir, autant qu'elles en ont envie ; et elles ne supportent pas qu'on les réprimande. Quiconque leur fait une remarque est leur ennemi. Et peu leur importe de scandaliser les autres. Il est donc inévitable qu'elles reculent dans l'exercice des bonnes moeurs et la pratique des vertus intérieures et extérieures. Car quiconque attire à soi une autre personne au lieu de lui montrer le chemin vers Dieu est fourbe et vit en contradiction avec la volonté de Dieu. »

Pour le même motif, Ruusbroec avertit sa correspondante de ne se lier à personne par envie ou attrait, pas même à son confesseur. Il est bien possible qu'en parlant ainsi, il fasse allusion à lui-même. Nous apprenons en tout cas qu'il a personnellement visité le monastère de sa correspondante : « Lorsque je suis passé en votre monastère l'été dernier, j'ai eu l'impression que vous aviez quelque peine. » Nous

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n'avons connaissance que de deux voyages entrepris par Ruusbroec depuis sa nouvelle résidence de Groenendael : le premier, pour visiter les clarisses de la Porte de Hal à Bruxelles ; le second, pour se rendre chez les chartreux d'Hérinnes. Ruusbroec était prêt à se mettre en voyage lorsqu'il s'agissait de rendre visite à des personnes qui s'étaient soumises à une clôture stricte, mais les autres amis et admirateurs n'avaient qu'à venir eux-mêmes à Groenendael !

2. Ruusbroec a repris nombre d'idées de sa première lettre dans le traité Les Sept Clôtures. Il y décrit comment une religieuse peut remplir au mieux les différents temps de prière et les diverses tâches que comporte une journée monastique, et comment ces tâches la font progresser dans la voie de l'union à Dieu. Ce livre fut écrit peu après le 19 avril 1346, jour où les premières religieuses firent leur profession au monastère des clarisses de Bruxelles. Ruusbroec leur trace un programme détaillé pour susciter dans la jeune communauté un véritable esprit religieux. L'observance rigoureuse de la clôture monastique lui semblait en être une condition absolue :

« Lorsque vous êtes demandée ou appelée à la grille, si vous y allez volontiers et avec un coeur joyeux, vous devez vous en attrister, car c'est preuve que vous vivez plus selon la chair que selon l'esprit, plus pour le monde que pour Dieu, et que vous manquez encore du premier élément qui constitue votre clôture... Car si vous allez avec plaisir au parloir et si vous préférez vous répandre à l'extérieur plutôt que de vivre à l'intérieur, si vous aimez à dire et à entendre des choses vaines et les nouvelles qui viennent du monde, il vous est alors impossible d'être éclairée (de devenir une autre Claire) intérieurement, mais les ténèbres et la pesanteur vous envahiront chaque jour davantage. Et quand même vous eussiez goûté par grâce intime ou, comme fruit de vertu, quelque don excellent de Dieu, cela même vous le perdrez. Vous serez inté-

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rieurement toute dénuée et stérile en vertus, instable et partagée de coeur. Vous serez sans goût et sans consolation divine, sans application et sans dévotion dans vos prières, remplie d'imaginations et toute pleine de pensées extravagantes, enfin toute chargée de défauts sans nombre. » (Wisques, I, p. 190-192.)

Aujourd'hui, les grilles des parloirs appartiennent définitivement au passé, mais non les couvents de stricte clôture : chartreux, clarisses et carmélites la conservent encore rigoureusement. Il est inévitable que ces monastères suscitent aujourd'hui l'impression de vouloir se retrancher à l'abri d'un monde hostile. Le texte de Ruusbroec décrit la clôture monastique dans une perspective nettement différente. Les visiteurs éventuels ne sont pas présentés comme des suppôts du diable : pareille attitude irait d'ailleurs à l'encontre de la tradition séculaire d'hospitalité monastique. L'esprit du monde ne pénètre pas au parloir avec les visiteurs ; il se cache plutôt dans le coeur du religieux ou de la religieuse. La rigueur des règles médiévales en matière de clôture témoigne d'une profonde connaissance du coeur humain : même au monastère, le coeur reste instable, changeant et partagé, parfois plus sensible à toutes sortes d'impressions venant de l'extérieur qu'à la touche silencieuse de l'Esprit de Dieu. La clôture veut favoriser l'attention paisible à tout ce qui regarde la vie intérieure personnelle : sans cette attention, personne ne peut avoir connaissance de la perle précieuse qui s'y trouve cachée.

3. Le Miroir du salut éternel

Plusieurs manuscrits mentionnent expressément que cet ouvrage fut écrit en 1359. « En l'an du Seigneur MCCCLIX, ce livre fut composé par Jean Ruusbroec, prieur des chanoines réguliers à Groenendael près de Bruxelles en Brabant, et adressé à une religieuse de sainte Claire qui depuis longtemps l'en avait prié. » Bien que cette religieuse ne soit pas nommée par son nom, nous pensons que cet ouvrage fut également écrit pour soeur Marguerite de Meerbeke dont nous avons déjà fait mention. Ruusbroec la connaissant depuis 1346, il est possible qu'elle l'ait prié depuis de longues années de rédiger ce traité.

En préface et en conclusion du texte du Miroir nous trouvons quelques vers, que le Père A. Ampe, s.j., a soumis à un examen minutieux /1. Cet examen l'a conduit à conclure que les vers ne sont pas de Ruusbroec, mais de soeur Marguerite pour qui le traité a été écrit. Puisque nous savons si peu de chose de cette correspondante digne d'intérêt, il vaut la peine de mentionner ici sa gratitude exprimée sous cette forme poétique :


Maintenant priez tous avec ferveur

auprès de notre cher Seigneur,

avec un véritable amour,

en faveur de chacun de ceux

qui ont fait ou écrit ceci,

pour nous donner le savoir ;

et pour ceux qui lisent et entendent,

afin qu'ils soient tous élus,

dans le royaume là-haut,

où tous d'un commun accord,

éternellement et sans fin,

chanteront les louanges de Dieu


Pour que nous puissions l'obtenir, et que nous parvenions si haut nous aide Jésus, le Fils de Dieu ! De sorte qu'avec Lui tous ensemble, sous les yeux de notre Père céleste, nous puissions ceindre la couronne.

1. Ons Geestelijk Erf 45, 1971, p. 241-289.

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Là, c'est la vie éternelle,

c'est pratiquer joie continuelle

et avoir pour récompense Dieu même.

Là, brille la face du Bien-Aimé,

et de nobles voix font entendre

des mélodies sans pareilles.

(Wisques, I, p.158-159.)


Personne ne s'étonnera qu'exerçant l'office de chantre l'auteur de ces vers accorde une attention particulière aux « nobles voix » des choeurs célestes, qui ne font résonner que des « mélodies sans pareilles » !

On considère le traité Le Miroir du salut éternel comme l'oeuvre du mystique brabançon qui témoigne le mieux de sa maturité. Rien d'étonnant donc à ce que Gérard Grote l'ait traduite en latin. Dans nombre de manuscrits, il porte comme titre Van den heilighen sacramente (Du Saint Sacrement). Ces manuscrits dénomment le traité d'après la troisième partie qui a pour objet l'Eucharistie. Cependant, la quatrième partie est au moins aussi importante, car elle décrit minutieusement les caractéristiques propres à la rencontre mystique avec Dieu.

Chez Ruusbroec, le mot « miroir » revêt des significations nettement différentes. Parfois il ne signifie pas autre chose qu' « exemple » : Marie est un miroir pour celui qui vit selon l'Esprit ; Jésus Lui-même est notre miroir et la règle selon laquelle nous devons vivre. Le traité est, pour le lecteur, un miroir dans lequel il peut lire la béatitude éternelle. Mais le mot « miroir » prend un sens beaucoup plus profond dans le texte suivant :

« Dieu a créé chaque âme à l'état de miroir vivant où Il a imprimé l'image de sa nature. De cette façon, Il vit en nous par son image, et nous en Lui ; car notre vie créée est, sans intermédiaire, une avec Dieu... Car elle vit dans le Père avec le Fils non produit au-dehors, elle naît du Père avec le Fils et elle coule de l'Un et de

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l'Autre avec le Saint-Esprit ; et ainsi vivons-nous éternellement en Dieu, et Dieu en nous. » (Wisques, I, p. 138-139.)

Il ne s'agit pas là d'une description psychologique de l'âme humaine, mais plutôt de l'analyse de sa dimension religieuse : en elle, l'image de Dieu se manifeste comme en un miroir vivant. Cette marque divine fait de l'homme un familier du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. Ce noyau divin fonde la dignité unique de la personne humaine, et sa vocation à refléter durant toute l'éternité la proximité divine.

4. Le dernier ouvrage que Ruusbroec écrivit peu après 1359 pour soeur Marguerite s'intitule Les Sept Degrés de l'échelle d'amour spirituel. Du temps même de Ruusbroec, ce traité fut traduit en latin de deux manières différentes. Nous possédons intégralement la traduction de Jordaens, tandis que celle de Gérard Grote ne nous est conservée qu'en partiel.

Le chapitre le plus connu de ce livre est celui qui présente le Christ comme le chantre de la louange des bienheureux dans le ciel. Il ne fait aucun doute que le texte comprend une discrète et délicate attention du directeur spirituel à l'égard de la clarisse bruxelloise qui était chantre de sa communauté.

« Le Christ, notre chantre, entonnera Lui-même le cantique. Sa voix est d'une clarté, d'une richesse et d'une sonorité sans pareilles ; Il a la science parfaite du chant céleste, de ses modes, de ses nuances et de ses harmonies variées. Avec Lui nous chanterons tous, remerciant et louant son Père céleste. » (Wisques I, p. 275.)

2. Ons Geestelijk Erf 49, 1975, p. 133-172.

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11. Les dernières oeuvres

1. Le Livre de la plus haute vérité comporte un commentaire explicatif du premier traité de Ruusbroec, Le Royaume des amants de Dieu.

« Quelques-uns de mes amis m'ont prié, pour satisfaire leur désir, de leur exposer et de leur expliquer en peu de mots et de mon mieux, de la façon la plus précise et la plus claire, telle que je la comprends et la conçois, la vérité au sujet de la très haute doctrine que j'ai exposée. Il faut, en effet, que personne ne soit scandalisé par mes écrits, mais bien au contraire que chacun en devienne meilleur. » (Wisques, II, p. 200.)

Ces amis nous sont bien connus : il s'agit des chartreux de Hérinnes, qui avaient envoyé à Ruusbroec un messager pour le prier de venir personnellement leur expliquer sa très profonde doctrine. Ruusbroec, bien qu'il fût déjà un vieillard, entreprit à pied le voyage vers Hérinnes, et il resta trois jours chez les chartreux. Peu après, il mit par écrit l'entretien qu'il avait eu avec eux, probablement aux environs de l'an 1363.

En fait, ce livret contient une nouvelle description de l'union mystique avec Dieu. Il renferme également une critique sévère de certaines formes de mystique détachées de la foi et de la vie chrétienne. De nouveau, Ruusbroec s'en prend aux adeptes du Libre Esprit, comme il l'avait fait vers 1340 dans L'Ornement des noces spirituelles. Malheureusement, nous ne savons pas exactement quels groupes d'égarés sont ici visés. Rien n'indique qu'il s'en soit pris aux « flagellants », ces fanatiques pérégrinants qui, aux environs de 1349, firent leur apparition dans différentes villes de la région, et qui, au cours de processions tapageuses, se flagellaient jusqu'au sang. La description renvoie plutôt à certains cercles de dévots plus calmes, sur lesquels les sources historiques ne fournissent que peu d'informations :

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« Voyez de quelle manière on entend pratiquer le repos. L'on s'asseoit tranquillement, libre de tout exercice... Le repos pris de cette manière n'est point permis ; car il cause en l'homme un aveuglement complet et une ignorance de tout savoir, en même temps qu'un affaissement sur soi-même qui exclut toute action... Cela est très contraire au repos surnaturel que l'on possède en Dieu... Aussi sont-ils dans l'erreur, tous ces hommes qui, se recherchant eux-mêmes, s'ensevelissent dans le repos naturel et ne poursuivent point Dieu... Ce n'est pas ainsi que l'on peut rencontrer Dieu. » (Wisques, III, p. 195-196.)

Ruusbroec a estimé qu'il était indispensable de définir nettement sa position face à de pareilles expériences faites par des incroyants ou des personnes en marge de l'Église. Il est probable qu'aux yeux de certains, son propre témoignage parut suspect, car, à première vue, il ressemblait singulièrement au message des adeptes du Libre Esprit. Cela expliquerait pourquoi le bon prieur de Groenendael s'en soit pris si violemment aux faux frères et soeurs en mystique :

« La foi, l'espérance et la charité vraies leur manquent... Vous pouvez vous signer contre le diable, mais de ces hommes pervers vous devez vous garder avec grand soin, et il vous faut examiner de près leurs paroles et leurs oeuvres. Car ils veulent enseigner et n'être instruits par personne, critiquer et ne recevoir aucun blâme, commander et n'avoir point à obéir. Ils veulent opprimer les autres, mais ne souffrent point qu'on les opprime ; ils désirent dire ce qui leur plaît et n'être point contredits, garder leur volonté propre et n'être soumis à personne. Voilà ce qu'ils appellent la liberté spirituelle. » (Wisques, II, p. 204-205.)

En d'autres termes, ces partisans d'une sorte de mystique naturelle ne peuvent se convertir, parce qu'ils pensent posséder Dieu au tréfonds de leur être. Ils n'admettent pas que, par sa nature, Dieu dépasse leur âme, et encore moins qu'Il appelle ses amis au service le plus humble du prochain.

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Dans le prologue de la copie qu'il a faite des oeuvres de Ruusbroec, le Frère Gérard a bien résumé Le Livre de la plus haute vérité. Il en a manifestement bien compris la portée. II ne s'intéresse guère à la fausse mystique ni à sa réfutation, mais il note, non sans humour, que dans ce livret explicatif Ruusbroec utilise encore une fois un terme qui peut être mal compris : des confrères, tout comme lui, se heurtaient à l'expression « union sans différence ». Il explique alors respectueusement pourquoi Ruusbroec a eu recours à ces notions quelque peu risquées, et donne un résumé succinct et intelligent de la vraie doctrine :

« En plus des autres explications qu'il (Ruusbroec) donne dans ce livre, il met en lumière trois modes d'union que l'âme humaine peut avoir avec Dieu. Le premier est l'union par intermédiaire, le deuxième sans intermédiaire, le troisième sans « différence ». Tout d'abord cette expression « sans différence » nous avait arrêté, car « sans différence » est synonyme de sans aucune dissemblance, sans aucune dualité, une seule et même chose sans distinction. Cependant, il ne peut se faire que l'âme soit tellement unie à Dieu qu'elle ne fasse plus qu'un seul être avec Lui, ainsi que l'auteur a soin de le noter lui-même en cet endroit. La question est donc de savoir pourquoi il donne à cette troisième union le nom d'« union sans différence ». Voici quelle est ma pensée : ayant appelé la première union « par intermédiaire » et la seconde « sans intermédiaire », il voulait par un troisième nom exprimer une union plus étroite encore ; mais éprouvant quelque difficulté à rendre sa pensée, il adopta cette expression : « sans différence », parce qu'il ne trouvait pas d'autre mot. Il chercha d'ailleurs à l'expliquer en citant les paroles du Christ par lesquelles Il demande à son Père que ses bien-aimés soient un, comme Il est un Lui-même avec son Père. Or, bien qu'Il priât ainsi, le Christ ne pensait pas à cette unité par laquelle Il est avec son Père un seul être, une seule substance qui est la divinité, car ceci est impossible ; mais Il avait en vue cette unité qui est sans différence, une même jouissance et béatitude avec son Père. » (Wisques, II, p. 20, 25-26.)

2. La dernière oeuvre de Ruusbroec s'intitule Les Douze Béguines. Le titre ne fait certainement pas référence au contenu de l'ouvrage, mais au premier vers du poème qui l'introduit : Douze béguines réunies. En réalité, ce long ouvrage se compose de quatre parties qui, selon toute vraisemblance, ont été rédigées séparément et ensuite réunies artificiellement. Il est peu probable que les quatre parties aient été copiées et diffusées séparément. C'est ce que nous pouvons déduire d'une lettre que Gérard Grote adressa à Ruusbroec en 1381 /1. Il écrit avoir communiqué cet ouvrage à Marguerite van Mekeren /2 et à ses compagnes, mais en s'en tenant à la première partie ayant quelques objections à faire au sujet de ses considérations sur les planètes. Comme il n'est question des planètes que dans la troisième partie, on peut conclure qu'avant 1380, les quatre parties avaient déjà été rassemblées en un tout.

La lettre de Gérard Grote nous fournit des détails sur la diffusion de cet écrit durant les dernières années de la vie de Ruusbroec. L'auteur ne s'adresse pas seulement au bon prieur, mais à toute la communauté de Groenendael. C'est à tous les frères qu'il fait part de ses objections à l'endroit des Douze Béguines. Il leur conseille de ne faire copier que la première partie, en la complétant avec les chapitres les plus utiles de la suite de l'oeuvre. Il demande donc que l'on retravaille l'ensemble pour le présenter sous une nouvelle forme, du moins si Ruusbroec lui-même approuve ce projet.

Il ressort de tout cela que ce n'est pas Ruusbroec qui a édité ce livre, mais bien les chanoines de Groenendael, car la lettre de Gérard Grote date de la dernière année de la vie de Ruusbroec. Durant ces derniers mois, celui-ci séjournait à l'infir-

1. Gerardi Magni Epistolae, éd. W. MULDER, p. 107-109.
2. Marguerite van Mekeren habitait probablement à Nimègue. Elle offrit sa maison aux soeurs de la Vie Commune.

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merie du couvent et n'était plus en mesure de fournir un travail intellectuel astreignant. Il est donc fort possible que ses confrères aient rassemblé sans les harmoniser des écrits encore inédits pour les publier ensuite. Force est de reconnaître que, dans cette entreprise, ils ont fait peu de cas des objections et des conseils du maître de Deventer. Mais tout familier de la pensée médiévale sait bien qu'elle admettait généralement l'influence de la position et du cours des étoiles sur les humeurs et les actes des individus. Il n'eut pas douteux que Ruusbroec partageait cette croyance générale qui ne niait d'ailleurs nullement la liberté et la responsabilité personnelles. Les considérations sur l'influence des étoiles et des planètes doivent donc être lues et comprises en tenant compte de cette conviction générale, bien que les symboles empruntés à l'astronomie n'apportent pas grand-chose au lecteur du XXe siècle. Le lecteur attentif trouvera néanmoins dans Les Douze Béguines des textes éclairants, qui résument d'une manière nouvelle et originale la doctrine constante du bon prieur :

« Dieu a mis l'âme raisonnable entre la vie naturelle et la vie de la grâce ; elle est sensible dans sa partie inférieure, raisonnable en elle-même et spirituelle dans la partie supérieure. Et par nature, ces trois ne forment qu'une seule vie dans l'homme. A cette âme raisonnable, Dieu a donné la balance ; dans un plateau Il s'est mis Lui-même, dans l'autre toute la création. Il souhaite et ordonne, que notre raison et notre puissance aimante estiment à leur poids exact ces deux choses et choisissent ensuite ce qui est le meilleur, c'est-à-dire Dieu Lui-même. La raison naturelle nous avertit que nous devons agir ainsi, car par nature, nous sommes inclinés vers ce qui nous paraît le meilleur. » (Wisques, VI, p. 187.)

3. Outre ces onze traités, Ruusbroec nous a encore laissé une collection de sept lettres. Nous avons longuement traité de la première lettre en présentant les ouvrages que Ruusbroec a composés pour soeur Marguerite de Meerbeke. La deuxième lettre est adressée à Dame Machteld, veuve du chevalier Jean de Culemborg. Il est difficile d'identifier ces correspondants, et nous ne savons pas comment Ruusbroec fit connaissance de Dame Machteld. La lettre nous apprend qu'il lui donne part à toutes les prières et bonnes oeuvres de la communauté de Groenendael.

La troisième lettre est adressée à trois ermites de Cologne, dont Surius donne les noms : Daniel de Pess, le seigneur de Bongarden et Gobelin de Mede. Surius ajoute qu'il s'agit de trois gentilshommes qui s'étaient retirés dans un ermitage près du monastère bénédictin de Saint-Pantaléon. La lettre de Ruusbroec est une exhortation de portée générale, dans laquelle il leur remet devant les yeux les exigences de la vie érémitique. A lire cette lettre, on a l'impression que Ruusbroec ne les a pas connus personnellement. Il est probable qu'eux-mêmes ou certains de leurs amis avaient demandé ce mot d'encouragement au tout début de leur nouveau genre de vie.

Récemment le Père A. Ampe, s.j., a découvert aux Archives historiques de Cologne la convention que ces trois gentilshommes avaient conclue avec l'abbé et la communauté de Saint-Pantaléon. Ce document porte la date du 30 décembre 1364. La lettre de Ruusbroec a dû être écrite à la même époque. Son texte est particulièrement intéressant puisqu'il nous fournit nombre de précisions sur l'institution d'une vie d'ermite.

« Nous Gobelin Jude, Daniël de Pesche et Renaud de Pomerio, chevaliers. A tous ceux qui verront ou entendront lire ce document, nous faisons savoir ce qui suit : messire Henri, abbé, et toute la communauté du monastère de Saint-Pantaléon à Cologne nous ont donné en propriété quelques habitations que, grâce à leur approbation et faveur spéciale, nous avons pu faire construire à l'intérieur du domaine de leur monastère ; ainsi que la vigne de l'abbé ci-dessus nommé et qu'on appelle vigne de Saint-Aubin. La permis-

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sion de vivre dans ces demeures avec notre famille et avec d'autres personnes que nous désirons accueillir vaut aussi longtemps que nous serons en vie tous les trois ou l'un de nous trois. Aussi avons-nous de bonne foi promis et nous promettons encore par le présent document de donner chaque année à l'abbé ci-dessus nommé ou à ses successeurs [...] deux tonneaux de bon vin de ladite vigne, etc. En outre nous stipulons qu'après notre mort, ces habitations et cette vigne avec tout leur équipement retourneront, dans l'état où elles se trouveront, en pleine et libre possession de l'abbé ci-dessus nommé et de la communauté pour leur monastère/3. »

Notons tout d'abord que le document nous donne le nom exact des trois ermites : Gobelin Jude (et non pas : de Mede) ; Daniel de Pesche (et non pas : de Pess) et Renaud de Pomerio (Surius donne la version allemande : de Bongarden). Nous découvrons également ce que la vie érémitique de ces chevaliers représentait exactement. Avec leur famille, leur suite, et tous leurs biens, ils allaient habiter une sorte d'hôtellerie qu'un monastère riche et prospère mettait à leur disposition leur vie durant. De toute évidence, ces gentilshommes n'avaient pas l'intention de se laisser emmurer ou enfermer comme les premiers reclus. Ils ne cherchaient qu'une solitude relative, puisqu'ils habitaient avec leur famille et leur suite. La notion de « vie érémitique » avait manifestement perdu pour eux son sens originel, son caractère strict et radical. Les trois ermites de Cologne ressemblent davantage aux « Messieurs solitaires » de Port-Royal qu'aux premiers ermites de Groenendael. On peut se demander si, derrière les murs protecteurs d'un monastère, ils ont cherché autre chose qu'une existence dont le calme et la sécurité étaient garantis par un entourage pieux : au Moyen Age, il faisait bon vivre sous la crosse !

3. Cologne, Archives historiques, Saint-Pantaléon, document 206.

Les quatre dernières lettres sont adressées à des dames de conditions diverses : à une pieuse fille de Malines, à des dames de haut rang et à une veuve appartenant à la noblesse. Le contexte historique de ces écrits nous échappe complètement. Mais ces lettres nous livrent la preuve que la réputation du bon prieur avait dépassé les communautés monastiques. Et il n'était pas trop difficile - c'est l'évidence même - d'amener cet homme doux à écrire un mot d'édification.

12. Les confrères de Groenendael

1. Le premier et le plus important parmi les fondateurs de Groenendael, Frank de Coudenberg, vécut jusqu'au 11 juillet 1386. Le récit des dernières années de la vie de Ruusbroec atteste qu'il a été un supérieur compréhensif. L'obituaire de Groenendael le décrit en ces termes : « Dieu l'a gratifié de dons nombreux ; la preuve en est que l'évêque de Cambrai, le duc Jean de Brabant et la ville de Bruxelles n'osaient rien entreprendre sans avoir pris son avis. Heureux ceux pour lesquels il acceptait d'être exécuteur testamentaire. Heureux ceux dont il voulait défendre les affaires en justice. »

L'inventaire de Groenendael nous apprend qu'en une affaire au moins, il favorisa un ami personnel contre l'avis de sa communauté. Dans cette affaire, « il fut aussi dur que possible envers les frères du couvent ». Il s'agit ici de biens temporels qu'il n'administrait pas toujours selon le goût de la communauté. Maître Frank n'a laissé aucune oeuvre écrite. Fut-il seulement bon administrateur et fin juriste ? Le fait qu'il se joignit à Bruxelles à Jean Hinckaert et à son neveu prouve qu'il ressentait quelque attrait pour une vie spirituelle plus profonde.

66 [image : Jean de Leeuwen, le bon cuisinier de Groenendael, travaille dans sa cuisine et écrit dans sa cellule. (Bruxelles, B.R. Ms. II, 138 C, fol. 2 R°).]

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2. Jean de Leeuwen (+ 1378) était originaire d'Affligem. Il rejoignit la communauté de Groenendael en 1344, un an à peine après le début de la fondation. Nous pouvons supposer qu'avant son entrée, il servait à la cour du duc de Brabant. Aussitôt après son arrivée à Groenendael, il devint cuisinier du couvent et il remplira fidèlement cette fonction toute sa vie. On le nommait « le bon cuisinier de Groenendael » ! En entrant au monastère, Jean était illettré. C'est probablement Ruusbroec qui lui apprit à lire et à écrire. Mais il l'a également aidé toute sa vie durant comme confesseur et père spirituel. Cette direction ne resta pas sans résultat : Frère Jean fit de grands progrès dans la prière, et se mit lui-même à écrire des traités spirituels. Il dut le faire entre son four et ses marmites, et ses oeuvres en portent des traces évidentes : elles sont peu construites, ne forment pas un ensemble bien homogène et sont parfois prolixes. Mais elles restent une source importante pour notre connaissance de Ruusbroec. Voici comment le cuisinier dépeint son confesseur : « Je vous dis en toute vérité qu'aucun homme n'a pu mieux parler du coeur profondément humble que Maître Jean de Ruusbroec, mon cher et glorieux confesseur, chanoine régulier et prieur de Groenendael. » Frère Jean nous communique une importante information sur deux auteurs spirituels antérieurs à Ruusbroec : la poétesse flamande Hadewijch et le mystique allemand Maître Eckhart. Ruusbroec reprend différents thèmes des oeuvres d'Hadewijch, mais ne cite nulle part son nom ; Frère Jean nous dit expressément comme on l'appréciait à Groenendael :

« De par sa nature, l'amour est plus ample et plus vaste, plus élevé, plus profond et plus étendu que tout ce que peuvent comprendre le ciel et la terre. L'amour de Dieu surpasse tout. Ainsi s'exprime aussi une sainte et glorieuse femme, appelée Hadewijch et qui sait enseigner. Car les livres de cette Hadewijch ont été

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examinés en présence de Dieu et trouvés conformes à la doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ, à la lumière de l'Esprit Saint Et ils ont été trouvés véridiques et en parfait accord avec la Sainte Écriture. Pour ma part, je considère la doctrine d'Hadewijch comme aussi véridique que celle de saint Paul. Mais elle n'est pas aussi utile, car beaucoup ne peuvent comprendre la doctrine d'Hadewijch, parce que leurs yeux sont trop enténébrés et pas assez ouverts à l'amour paisible de Dieu/1 ».

La communauté de Groenendael a défendu l'orthodoxie d'Hadewijch avec une rare énergie. On peut certainement dire que Ruusbroec et ses confrères ont sauvé Hadewijch pour la postérité. Sans la recommandation de Groenendael ses oeuvres n'auraient probablement pas été conservées.

Jean de Leeuwen écrivit tout un traité sur la doctrine de Maître Eckhart : Un Livret sur la doctrine de Maître Eckhart, doctrine dans laquelle il erra. Le grand mystique allemand était mort en 1327 et, en 1329, quelques positions exprimées dans ses ouvrages étaient condamnées à Avignon par le pape Jean XXII. Mais le bon cuisinier s'aventure un peu loin lorsqu'il attaque la doctrine du célèbre maître, lui qui n'est qu'un cuisinier ignorant. Ce n'est pas le lieu d'examiner ses arguments. Cependant, nous pouvons penser que Ruusbroec a ici influencé son opinion : le témoignage mystique de Ruusbroec ne correspond nullement aux profondes réflexions du mystique allemand. Le jugement du cuisinier a peut-être été par trop négatif : les nombreuses traductions flamandes des écrits d'Eckhart prouvent que les Néerlandais pieux n'ont pas pris au sérieux la désapprobation de Frère Jean.

3. Maître Guillaume Jordaens naquit à Bruxelles vers

1. S. Axters, Jan van Leeuwen, Anvers, 1943, p. 41.

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1320. Il était le fils de Jordaen d'Heerzele, échanson à la cour de la duchesse Jeanne de Brabant. Avant son entrée à Groenendael en 1352, il avait passé la maîtrise en théologie, probablement à l'Université de Paris. Maître Guillaume fut apprécié à Groenendael, spécialement en tant que traducteur des ouvrages de Ruusbroec. Bon latiniste, son supérieur le distingua pour traduire quelques oeuvres de Ruusbroec dans la langue généralement utilisée dans le monde savant. Nous savons depuis peu qu'il a lui-même écrit des ouvrages en néerlandais, entre autres le livre intitulé Le Baiser mystique.

Maître Guillaume commença sa traduction de L'Ornement des noces spirituelles à la demande des moines cisterciens de Ter Doest (près de Bruges). Lorsque cette traduction latine fut achevée, le texte fut envoyé à cette abbaye accompagné d'une lettre d'introduction rédigée par le traducteur. Nulle part ce dernier ne fait mention de son nom, et la lettre donne l'impression fausse que la traduction est l'oeuvre de Ruusbroec lui-même, ambiguïté qui lancera Gerson sur une mauvaise piste vers l'an 1400. D'une langue particulièrement choisie, cette lettre est farcie de citations savantes. Une lecture attentive révèle que Maître Guillaume ne partage pas spontanément l'admiration des cisterciens pour L'Ornement des noces spirituelles, mais quoi qu'il en soit, il veut satisfaire leur requête non sans risquer une note critique, étonnant lorsqu'on sait qu'à Groenendael, Ruusbroec recueillait l'estime et la louange de tous.

« Aux frères de Ter Doest, en Flandre,

« Dans une lettre distinguée et pleine de dévotion, vous nous avez demandé, frères bien-aimés, de traduire pour vous en latin notre livre sur L'Ornement des noces spirituelles, que nous avons publié il y a quelques années dans la langue du Brabant. Vous nous avez écrit que vous ne pouviez en retirer toute la saveur à cause des différences qui séparent la langue brabançonne de celle du nord de la Flandre. Toutefois, grâce à la parenté qui unit ces deux langues, vous avez pu capter de cet ouvrage un doux parfum,

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lequel vous paraît si agréable que vous en emportez la conviction que toute sainteté y est décrite, oui, le degré parfait de toute sainteté, la plénitude de toute perfection et le but de cette plénitude. Il s'y trouve une grande abondance de douceur cachée pour les âmes affamées et qui mérite d'être répandue grâce à la lumière éclatante d'une traduction latine, ainsi que vous l'avez demandé. Oui, elle mérite d'être traduite en n'importe quelle autre langue. Si votre opinion est exacte, il s'agit de savoir si vous ne cherchez pas (en demandant une traduction latine) des noeuds dans les joncs, puisque tous, en fait, vous désirez comme Rachel trouver les fruits parfumés des mandragores (ceux de la prière contemplative). Que répondrons-nous à cela ? Avant tout, nous remercions Jésus-Christ qui nous donne part à sa grâce d'apostolat et nous permet d'être sa bonne odeur, sinon partout, du moins dans votre monastère.

« Si votre jugement devait s'avérer n'être pas tout à fait exact, qu'il en soit pour vous cependant selon votre foi, car la foi obtient d'admirables dons. Ces choses étant ce qu'elles sont, je souhaiterais parler la langue de tous les peuples afin de pouvoir communiquer à toutes les nations ce que vous-mêmes appelez dans votre lettre une doctrine de perfection si élevée. On doit qualifier de minime un effort capable d'opérer un salut aussi universel.

« C'est pourquoi nous avons accédé à votre requête et nous avons écouté ce que la charité requiert : nous avons traduit en latin le livre que vous citez ou plutôt nous avons donné des vêtements latins au message de ce livre. Dans cet habillement étranger, le livre pourra paraître aux connaisseurs savants des deux langues quelque peu modifié et moins attrayant. Saint Jérôme trouve que la meilleure façon de traduire est celle qui tient compte autant que possible du génie propre à la langue latine.

« Chers frères, ne vous laissez pas égarer par deux structures linguistiques si différentes, pourvu que le sens de l'oeuvre originale parvienne intégralement à vos oreilles. Frères bien-aimés, dédommagez-nous de notre travail, je vous le demande, en nous rendant le service de votre prière, afin que nous suivions la trace odoriférante et ayons part à cette perfection dont vous-mêmes, ainsi que votre lettre en témoigne, avez humé le parfum sous l'écorce littéraire du livre que nous avons écrit. »

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4. Godefroid de Wevel, chanoine de Groenendael, était originaire d'une riche famille de Louvain. Il a dû entrer à Groenendael avant 1360, à environ quarante ans. Simon, son frère cadet, était chanoine prémontré de l'abbaye de Parc, et traduisit en latin deux ouvrages de Ruusbroec. A Groenendael, Godefroid, en tant que procureur, était chargé de tout l'entretien matériel de la maison. Il était directeur spirituel de plusieurs dames de la noblesse, entre autres de Marie de Brabant (+ 1399), veuve du duc Renaud III de Gueldre, fondatrice du couvent de Korsendonk. Il rédigea en outre une oeuvre spirituelle importante, le traité Des Douze Vertus, longtemps considéré comme un traité de Ruusbroec et publié comme tel dans ses Oeuvres en 1932. Vingt-cinq manuscrits nous ont conservé ce traité, traduit en latin avant 1400. Il s'agit cependant d'un ouvrage de compilation qui a beaucoup emprunté à L'Ornement des noces spirituelles et aux Reden der Unterscheidung de Maître Eckhart. A Groenendael, les opinions sur le mystique allemand étaient probablement très divisées.

En 1382, Godefroid fut envoyé à Eemstein (près de Dordrecht) comme supérieur d'un nouveau couvent de chanoines augustins. On lui avait demandé de régler et de mettre en oeuvre dans cette nouvelle fondation l'office choral et la discipline conventuelle sur le modèle de Groenendael. Godefroid mourut en 1396, à Groenendael probablement. On ignore la durée de son séjour à Eemstein.

13. Ruusbroec et les chartreux

C'est grâce à la diffusion de ses oeuvres que Ruusbroec est entré en contact avec les chartreux. Frère Gérard de Saintes raconte qu'il a eu en main quelques ouvrages de Maître Jean, qu'il les a étudiés et les a transcrits dans un seul codex. Cette collection comprenait Le Royaume des

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amants de Dieu, L'Ornement des noces spirituelles, Le Livre du tabernacle spirituel, La Pierre brillante et Le Livre de la plus haute vérité. Ce manuscrit est malheureusement perdu. Mais, par bonheur, le prologue de Frère Gérard a été conservé en d'autres manuscrits. Nous pouvons donc laisser la parole au chartreux.

« Bien qu'il y ait dans ces livres beaucoup de paroles et de phrases qui dépassent mon entendement, je pense malgré tout que ces livres doivent être tenus pour bons. Lorsque le Saint-Esprit inspire une doctrine limpide et claire, nous la comprenons sans peine. Mais une doctrine plus élevée demande de notre intelligence plus d'efforts. Et s'il arrive que cette doctrine soit trop haute, alors nous nous humilions devant Dieu et devant les Docteurs qui l'ont mise par écrit.

« Ainsi, moi-même et quelques-uns de nos frères, nous nous sommes enhardis à envoyer quérir Maître Jean, afin qu'il vienne lui-même de vive voix nous expliquer certaines paroles élevées que nous avons trouvées dans ses livres, et surtout un long passage du premier livre, Le Royaume des amants, où il traite du don de conseil et qui nous faisait difficulté. Nous l'invitâmes donc à venir jusque chez nous. Avec sa bonté coutumière, il accepta l'invitation et franchit à pied, malgré les peines qu'il en ressentit, la distance de plus de cinq lieues qui nous séparait. »

Frère Gérard reconnaît que sa requête et celle de ses confrères pouvait paraître indiscrète. Si nous datons de 1362 la visite de Ruusbroec, les chartreux ont demandé un gros effort au prieur qui devait avoir alors près de soixante-dix ans. A vol d'oiseau, Hérinnes se trouve à trente kilomètres de Groenendael ce qui n'est pas rien pour une personne de cet âge.

L'envoyé des chartreux a sûrement attiré l'attention de Ruusbroec sur le fait que « les chartreux ne sortent pas ». Maître Jean tenait en grande estime les moines qui observaient une clôture monastique stricte ; pour eux, il ne crai-

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gnait ni son temps, ni sa peine. Aussi prit-il la route pour rejoindre ses amis éloignés et encore inconnus, au prix d'un dérangement quelque peu pénible.

Le prieur de Groenendael dut faire une profonde impression sur Frère Gérard. A son arrivée, le copiste semble avoir oublié ses nombreuses questions, frappé qu'il était par son apparence et sa tenue*. Le frère nous montre d'abord sa physionomie, puis la manière dont il donne une conférence à la communauté, et enfin sa conversation lors d'un entretien sur le contenu de ses livres.

« Il y aurait beaucoup de choses édifiantes à dire à son sujet : de sa physionomie sereine et enjouée, de sa manière bienveillante et humble de s'exprimer, de tout son extérieur empreint de spiritualité et de la modestie religieuse visible en son habit et en tout son comportement.

« Tout cela est apparu en particulier lorsqu'il se trouvait au milieu de notre communauté, et que nous nous entretenions avec lui dans l'espoir d'en apprendre davantage au sujet de ses hautes connaissances. On vit bien alors combien il évitait de parler de son propre fond, mais il expliquait quelques exemples et paroles empruntés aux saints Docteurs, avec l'intention de nous exciter à l'amour de Dieu et de nous confirmer dans le service de la sainte Église.

« Quand, à deux ou trois, nous l'avons pris à part pour parler de ses livres et quand nous lui avons dit que nous les possédions déjà et que nous les avions transcrits, il parut aussi libre de vaine gloire en son coeur, que s'il n'en eût été l'auteur. »

A la fin de son séjour, Ruusbroec donna aux chartreux la preuve la plus évidente de son humilité et de son obéissance filiale à son prélat et supérieur : l'amitié, l'apostolat et le témoignage mystique devaient se plier aux prescriptions de

* Cela nous vaut le plus beau des portraits de Ruusbroec, décrit ici comme un saint.

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la discipline claustrale. Nulle part le visionnaire de Groenendael n'a manifesté aussi clairement sa volonté de rester en tout un fils fidèle de la sainte Église, loin d'être un « libre esprit », affranchi des prescriptions et des structures d'Église :

« Les trois journées que le vénérable religieux passa chez nous nous parurent beaucoup trop courtes ; car tous ceux qui s'entretenaient avec lui ou l'approchaient, sentaient qu'ils en devenaient meilleurs. Et lorsque nous avons insisté, tous ensemble, pour qu'il restât plus longtemps parmi nous, il répondit : « Mes chers frères, avant tout il nous faut être obéissants. J'ai promis à mon supérieur, notre prévôt, d'être de retour à la maison à tel jour déterminé, et il m'a accordé la permission d'être absent jusqu'à ce jour. Il me faut donc me mettre en route bien à temps pour rester dans l'obéissance. » Ces paroles nous édifièrent profondément.

Frère Gérard a écrit, sans aucun doute, le rapport le plus précis et le plus digne de foi que nous possédons sur une circonstance particulière de la vie de Ruusbroec. Nous savons assez bien comment Frère Gérard a terminé sa vie. Peu après la visite de Ruusbroec, il passa à un autre monastère de son ordre, à Zelem près de Diest, et en 1371, il séjourna à la chartreuse de Liège. C'est là qu'il mourut le 15 mars 1377. Le Livre de la plus haute vérité fut transcrit vers 1385 par un chartreux de Zelem ; ce manuscrit se trouve maintenant à l'abbaye de Parc (Ms. 17). On peut raisonnablement supposer que Frère Gérard emporta à Zelem cet ouvrage de Ruusbroec.

La visite de Ruusbroec aux chartreux de Hérinnes fut des plus fructueuses. L'histoire nous apprend que des liens étroits se nouèrent entre Groenendael et différentes chartreuses. Un document officiel nous informe que les chanoines de Groenendael entretenaient des relations amicales avec certains chartreux du couvent Sainte-Barbe à Cologne. Ces pères en étaient si heureux qu'ils demandèrent au prieur

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général de la grande chartreuse une faveur spéciale pour les frères de Groenendael : que leurs amis brabançons puissent avoir part à toutes les prières et à toutes les bonnes oeuvres de l'ordre cartusien. Et le prieur Guillaume II accorda ce privilège en 1371. Au XVe siècle, Denis de Rijkel (1402-1471), chartreux à Roermonde, travailla à répandre la doctrine de Ruusbroec dans son ordre et au-dehors. C'est lui qui donna au mystique brabançon le titre de « Ruusbroec l’Admirable ». Nous reviendrons plus loin sur le rôle des chartreux de Cologne dans la diffusion des oeuvres de Ruusbroec au xvr siècle.

14. Visiteurs à Groenendael

Pomerius nous relate que deux clercs ou étudiants en théologie — il ne précise pas davantage leur identité — vinrent par curiosité de Paris à Groenendael dans l'attente d'une bonne parole du prieur. Sans raison apparente, Ruusbroec ne leur accorda ni beaucoup de temps ni beaucoup d'attention. Il leur dit tout court : « Vous pouvez être aussi saints que vous le voulez. » Les deux clercs de Paris furent très étonnés de cette brièveté brabançonne et pensèrent que Ruusbroec mettait en doute leurs bonnes intentions. Tout scandalisés, ils racontèrent à d'autres frères ce qui leur était arrivé. Les frères les ramenèrent auprès du prieur et lui demandèrent d'expliciter sa pensée. Ruusbroec le fit en ces termes : « N'est-ce pas vrai ce que je vous ai dit, que vous êtes aussi saints que vous le voulez ? Oui, assurément ! Car la mesure de votre sainteté dépend uniquement de la mesure de votre bonne volonté. Réfléchissez donc en vous-mêmes dans quelle mesure votre volonté tend vers le bien, et vous découvrirez la mesure de votre sainteté. Car chacun est saint dans la mesure où sa volonté tend vers la vertu. » Ces paroles édifièrent grandement les clercs.

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Avec le temps, Ruusbroec était devenu célèbre : la diffusion de ses écrits n'y était pas pour peu. Des nobles et des puissants venaient nombreux lui rendre visite à Groenendael, des clercs et des maîtres en théologie, mais aussi des jeunes gens et des personnes âgées. Tous venaient chercher lumière et conseil dans des circonstances difficiles, ou bien une parole de consolation et d'encouragement. Ces visiteurs arrivaient des Flandres, de Strasbourg, de Bâle, de la vallée du Rhin. Des docteurs en théologie eux-mêmes venaient « rendre visite à sa Révérence ». L'un d'entre eux, homme de grande renommée et autorité, appartenait à l'ordre des Frères prêcheurs. Pomerius l'appelle « Canclaer », mais la tradition postérieure a lu « Tauler ». Pomerius assure que Tauler (1300-1361) est venu plusieurs fois à Groenendael, et que les ouvrages flamands de Ruusbroec l'ont conduit lui aussi à écrire dans la langue du peuple. Sans doute la visite du mystique rhénan à Groenendael n'est-elle pas une donnée historique ferme, car le récit de Pomerius ne se voit confirmé par aucun document ou témoignage solide. Il est possible que les générations suivantes aient supposé que les deux mystiques se rencontraient régulièrement, parce qu'ils ont transmis dans la langue du peuple une doctrine semblable. Il est d'ailleurs difficile historiquement d'identifier les visiteurs dont il est fait mention plus haut.

Pomerius nomme aussi une fille spirituelle de Ruusbroec, dont l'histoire nous est connue par plusieurs sources. II s'agit d'une dame de noble origine, « une certaine baronne de la Marck, mère d'un seigneur renommé et pieux appelé Ingelbert de la Marck, encore vivant et qui a été accueilli dans la confrérie de notre monastère ». Cet Ingelbert de la Marck était bienfaiteur de Groenendael. Décédé le 8 mars 1422, il est mentionné à cette date dans le registre obituaire du monastère. Cette notice confirme ce que rapporte Pomerius : à cause de ses nombreux bienfaits, ce seigneur eut part aux biens spirituels de la communauté de Groenendael.

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La vie de sa mère, Élisabeth de Hamal, est connue des historiens. Lorsque Ruusbroec fit sa connaissance vers 1370, elle venait de traverser des années mouvementées. Fille de Jean de Hamal (+ 1386), chef d'armée du prince-évêque de Liège, elle épousa vers 1356 Ingelbert de la Marck (l'ancien) seigneur de Loverval et rejeton d'une très illustre famille. Elle avait tout au plus dix-sept ans, alors que son mari dépassait la cinquantaine. Le mariage fut béni par la naissance de trois enfants : l'aîné était Ingelbert le jeune, futur bienfaiteur de Groenendael.

Très tôt, en 1363 (à vingt-trois ans), elle perdit son mari. Il semble que ce veuvage ne lui ait pas été trop lourd. Vers 1365, elle se fit enlever par son écuyer, Walter de Binckom, qui, en dépit de l'opposition du père d'Élisabeth, en fit son épouse légitime. Mais Walter partit bientôt en pèlerinage vers la Terre Sainte et mourut en chemin. Élisabeth se trouvait veuve pour la deuxième fois, encore belle et séduisante. Fin 1369 ou début 1370, elle se maria pour la troisième fois, avec un veuf déjà avancé en âge mais riche : Renier de Schoonvorst. Ce troisième mari possédait une propriété étendue à Rhode-Sainte-Agathe, dans la vallée de la Dyle, qui devint la nouvelle résidence d'Élisabeth. Là commença la grande épreuve de sa vie ; mais là aussi l'attendait la grâce de Dieu. Lorsque les enfants de Renier entendirent que leur père voulait se remarier avec une jeune veuve au passé quelque peu tumultueux, ils se détournèrent de lui et se mirent à le tracasser de mille façons, occupant ou pillant ses propriétés : la fortune amassée péniblement fondit comme neige au soleil.

A Rhode-Sainte-Agathe, l'épouse déçue entendit parler du bon prieur de Groenendael, son monastère n'étant qu'à deux heures de marche du château. Elle s'y rendit, et il fallut peu de temps pour qu'elle se convertisse radicalement. Voici les faits, tels que Pomerius les rapporte :

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« Bien que, selon ce que son état demandait, elle fût très mêlée au monde, elle fut intérieurement si touchée par la grâce de Dieu, qu'elle parcourait souvent pieds nus les deux milles qui séparaient son château du monastère de Groenendael, pour rencontrer le prieur qui lui apprenait à mépriser le monde et ses charmes par amour pour Notre Seigneur Jésus-Christ. Finalement, elle partit pour Cologne où elle entra dans un monastère de Sainte-Claire. »

Son troisième époux, le vieux Renier, lui avait probablement montré la voie de la fuite du monde. En 1374 ou 1375, il quitta sa famille et ses biens pour se joindre aux chevaliers hospitaliers de l'île de Rhodes. Il y mourut le 27 décembre 1375. Élisabeth a dû quitter Rhodes peu de temps après le départ de son mari. Ses beaux-enfants impitoyables n'auraient pas supporté plus longtemps sa présence au château. Selon Pomerius, elle se fit clarisse à Cologne, mais une chronique familiale prétend qu'elle se fit emmurer en une cellule de recluse, et qu'elle était encore en vie en 1398.

15. Ruusbroec et Gérard Grote

Gérard Grote naquit à Deventer en 1340, d'une famille aisée et influente. A l'âge de quinze ans, il fut envoyé à Paris pour y entreprendre des études universitaires. En 1358, il conquit le diplôme de « maître ès arts ». Les statuts de l'Université voulaient qu'on n'accorde pas cette promotion aux candidats n'ayant pas encore vingt et un ans. Gérard n'en avait que dix-huit et dut donc obtenir une dispense pour être promu à ce grade, ce qui témoigne d'une grande perspicacité et d'une précoce maturité.

Le jeune savant résida encore quelques années à Paris où il enseigna. Dans le même temps, il entreprenait les démarches nécessaires pour commencer une carrière ecclé-

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siastique. Vers 1362, il devint chanoine de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, et en 1371, il acquit cette même dignité au chapitre cathédral d'Utrecht. En 1374, il tomba gravement malade dans sa ville natale ; ce qui l'amena à une conversion radicale. Gérard pensait que sa vie terrestre ne serait plus de longue durée ; aussi décida-t-il de porter toute son attention sur la vie éternelle. Il guérit, mais persista dans son propos. Après une confession générale, il renonça à ses prébendes ecclésiastiques et commença une longue retraite chez les chartreux de Monnikshuizen, près d'Arnhem. Il y séjourna deux à trois ans et perçut une vocation à un genre de vie plus apostolique. Bien qu'il ne fût que diacre et refusât, par humilité, le sacerdoce, il reçut, fin 1379, l'autorisation de l'évêque d'Utrecht de prêcher en public. Il fut un ardent réformateur du clergé d'Utrecht et le fondateur d'un mouvement laïque bien connu dans l'histoire sous le nom de « Dévotion Moderne ».

Chez les chartreux, Gérard avait pu utiliser une riche bibliothèque, et il comprit que, comme prédicateur, il ne pourrait aller loin sans livres. Pour cette raisons il décida en 1378 de reprendre le chemin de Paris. Son biographe nous dit qu'il avait dépensé pour l'achat de livres autant de pièces d'or que pouvait en contenir un petit pichet à vin. Pomerius nous raconte sa première visite à Groenendael, et il est probable que le converti de Deventer la fit lors de son voyage à Paris.

Pourquoi Gérard voulait-il faire une halte au milieu de la forêt de Soignes ? Sans doute pour faire personnellement connaissance avec Ruusbroec, dont il avait lu l'un ou l'autre des traités chez les chartreux de Monninkshuizen. Une fois de plus, nous constatons que les disciples de saint Bruno se menaient à l'école du mystique brabançon. Selon Pomerius, Maître Gérard vint à Groenendael avec son ami Jean Cele. Lorsque les deux compagnons eurent franchi la porte du monastère, ce fut justement Ruusbroec qu'ils rencontrèrent en premier. Bien qu'il n'eût jamais vu ni l'un ni l'autre,

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Maître Jean salua directement Gérard en l'appelant par son nom (ce prodige nous fait penser à la rencontre de saint Benoît avec le roi Totila), souhaita à tous deux la bienvenue et les conduisit à l'hôtellerie.

Les visiteurs demeurèrent quelques jours au monastère, et Gérard Grote eut l'occasion de débattre avec le prieur de ce qu'il avait sur le coeur. Il admirait grandement la doctrine de ses écrits, mais doutait parfois de leur orthodoxie. Ruusbroec répondit simplement « Maître Gérard, sachez bien que je n'ai jamais écrit une seule parole si ce n'est sous l'inspiration du Saint-Esprit. » Selon un autre confrère, le prieur aurait répondu : « Je n'ai rien écrit dans mes livres sans être certain de me tenir en présence de la Sainte-Trinité. » Et comme un prophète lisant l'avenir, il ajouta : « Maître Gérard, bientôt vous comprendrez vous-même la vérité de ces choses qui vous paraissent maintenant encore étranges. Mais votre compagnon, messire Jean, ne pourra jamais les comprendre en cette vie. »

Pomerius décrit ici une rencontre à laquelle il n'a pas personnellement participé, et son récit n'est peut-être pas exact en tous points. Mais l'attitude nuancée de Maître Gérard apparaît également dans ses propres écrits. D'une part, il avait pour le mystique un respect et une admiration très profonds, mais d'autre part, il avait toujours quelque critique à émettre sur son langage et ses raisonnements. Gérard Grote a traduit en latin trois ouvrages de Ruusbroec, mais il n'a pas hésité à y introduire de petites corrections. Il envoya Le Livre du tabernacle spirituel aux cisterciens d'Altencamp et à ses amis d'Amsterdam. Lorsqu'on attaqua L'Ornement des noces spirituelles, il se sentit touché personnellement et prit sur lui de défendre ce qui y était écrit. Mais en même temps, il ne cessait de représenter à ses amis de Groenendael la nécessité de revoir le texte. Il leur offrit ses bons services pour les y aider. Il aurait également aimé « corriger » d'autres traités avant qu'ils ne soient livrés au grand public.

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Comment expliquer cette réserve chez pareil ami et admirateur ? Dom J. Huijben a répondu à cette question en; termes : « Ruusbroec et Grote s'opposent en tant qu'ils personnifient deux tendances spirituelles opposées. Le mystique brabançon est resté, à maints égards, un homme du Moyen Age : son regard se porte sur l'invisible parce qu'il est fermement convaincu qu'il se cache bien plus de vérité et de réalité dans ce que nous ne voyons pas que dans ce que notre oeil découvre. Grote, au contraire, annonce déjà les temps modernes : il réclame avant tout l'expression de la réalité matérielle, et il est peu sensible à la symbolique et aux spéculations élevées/1. »

Grote a grandi dans un milieu intellectuel totalement différent de celui du visionnaire bruxellois. Mais ces deux grands esprits ne différaient pas seulement au plan intellectuel. Leur tempérament religieux et leur expérience de Dieu étaient, eux aussi, absolument différents. Pour Ruusbroec, Dieu était une source de joie et de lumière, et la vie spirituelle lui semblait une montée paisible vers le paradis. Grote restait le converti qui avait renoncé à sa carrière ecclésiastique afin de s'assurer, par la pénitence et la mortification, la vie éternelle. Cette différence spirituelle ressort nettement d'un bref dialogue que Pomerius nous a transmis :

« Comme Maître Gérard séjournait un temps assez long au monastère près du prieur, et qu'il avait eu avec lui plusieurs conversations, il lui sembla que le bon prieur n'était pas suffisamment animé de la crainte de Dieu. Il trouvait que le prieur était tellement uni à Dieu dans l'amour, qu'il aimait autant mourir que vivre pour le nom du Christ. Et il ne désirait pas plus les joies célestes que les peines de l'enfer pour autant que la volonté de Dieu ait disposé pour lui les unes ou les autres. Maître Gérard, qui ressentait encore plus de crainte de l'enfer que d'amour pour

1. Jan VAN RUUSBROEC, Leven, Werken (Vie et oeuvres), 1931, p.136.

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Dieu, s'étonna grandement de telles paroles. Aussi se mit-il à faire la leçon au prieur en lui montrant, à l'appui de, nombreuses citations scripturaires et de savants arguments, qu'il avait une trop grande confiance en la bonté de Dieu, puisqu'il ne redoutait pas les peines de l'enfer.

« Le prieur laissa s'écouler ce flot de paroles et il se tut un moment avant de répondre : « Maître Gérard, sachez-le bien, je ne ressens aucune crainte. Je suis prêt à tout accepter de la main de Dieu, tout ce qu'Il a disposé pour moi tant en cette vie qu'après ma mort. Car j'estime que rien de meilleur, rien de plus salutaire et rien de plus heureux ne peut m'arriver. Aussi ne désiré-je rien d'autre si ce n'est qu'Il me trouve toujours prêt à accepter sa tout aimable volonté. »

Les nombreuses citations et les arguments habiles n'avaient donc aucune prise sur cet homme déjà avancé en âge, qui depuis longtemps conversait familièrement avec Dieu. Maître Gérard l'a bien compris, et a accepté humblement que Ruusbroec fût plus proche que lui du Seigneur, et mieux au fait de ses voies. Dans une lettre à la communauté, il sollicite ainsi la prière du prieur :

« Je tiens à me recommander à la prière de votre prévôt et prieur. Pour le temps et pour l'éternité, je voudrais être « l'escabeau du prieur », tant mon âme lui est unie dans l'amour et le respect. Je brûle déjà du désir d'une seconde rencontre ; ainsi votre présence animante me renouvellerait et je pourrais prendre quelque chose de votre esprit. Pour le moment, je dois me contenter de cet espoir, et ne puis qu'exprimer un souhait sans savoir quand il se réalisera/2. »

Maître Gérard affirmera d'autre part que le bon et saint prieur n'était pas moins inspiré par l'Esprit Saint que le grand Docteur de l'Église, le pape Grégoire le Grand. Il ne dit pas cela pour s'allier la bienveillance et la faveur du

2. Gerardi Magni Epistolae, éd. W. MULDER, p. 107-108.

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prieur ou de sa communauté, mais pour recommander les ouvrages de Ruusbroec : c'est grâce à Grote que les frères et les soeurs de la Vie Commune eurent connaissance des oeuvres de Ruusbroec. Grâce à son autorité, les écrits appartenant au mouvement de la Dévotion Moderne, spécialement L'Imitation de Jésus-Christ, pourront vulgariser la doctrine du prieur de Groenendael.

16. Les dernières années

Dans les derniers chapitres de sa biographie, Pomerius raconte la grande dévotion avec laquelle Ruusbroec célébrait l'Eucharistie. Depuis son ordination, il fit en sorte de pouvoir dire la messe chaque jour, et il ne voulut jamais rompre avec cette habitude, même lorsqu'il eut dépassé quatre-vingt-six ans. Un jour qu'il avait commencé la célébration eucharistique, il fut tellement enflammé de l'amour divin que « la sensibilité de ses sens extérieurs lui manqua, de sorte que sa nature ne lui permit pas de se tenir debout ». Lorsque le servant de messe vit qu'il commençait à défaillir à l'autel, il se hâta d'appeler un autre prêtre qui achèverait la messe commencée. Mais lorsque le confrère arriva, le bon prieur dit qu'il ne se sentait nullement malade ; seule sa dévotion intérieure était excessive. Il poursuivit alors lui-même l'Eucharistie jusqu'à la bénédiction finale.

Un autre jour, le servant de la messe remarqua que le prieur élevait l'hostie, après la consécration, sans veiller à ce que la croix marquée sur l'hostie soit bien dans la position verticale. Ce servant de messe très attentif fut fort scandalisé de cette négligence : l'élévation de l'hostie consacrée représentait aux yeux du Moyen Age le sommet de l'Eucharistie. Après la messe, voilà qui fut promptement rapporté au pré-

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vôt, lequel dut prendre des mesures nécessaires. Le prévôt Frank voulait absolument éviter le renouvellement de cette faute contre les rubriques liturgiques, de peur que l'on ne crie au scandale et qu'on l'accuse de faiblesse. Aussi défendit-il au prieur chargé d'années de continuer à célébrer. Mais celui-ci de répondre en grande humilité : « Père Supérieur, ne me défendez pas de célébrer encore l'Eucharistie. Car les fautes que je commets en la célébrant ne sont pas l'effet de mon âge avancé, mais d'une grâce spéciale de Dieu. En effet, le Seigneur Jésus m'a, au cours de l'Eucharistie, fait sentir sa présence particulière et m'a adressé ces paroles : "Je suis tien et tu es mien." » Ces paroles citent le Cantique des cantiques : « Mon Bien-Aimé est à moi et je suis à Lui », (2, 16) et pour Ruusbroec, elles expriment la profonde réalité de la rencontre et de l'union eucharistique, et c'est dans ce sens qu'il les a reprises dans son traité Les Douze Béguines (Visques, VI, p. 28).

Voici une relation particulièrement touchante de cet incident, tirée d'une source anonyme :

« J'ai appris de Jean de Schoonhoven qu'il avait entendu, à propos du prieur, le récit suivant. Un jour, le prévôt lui défendit de célébrer encore l'Eucharistie sans son autorisation, un frère qui servait la messe lui ayant dit qu'il était trop malade pour cela, et qu'il l'avait vu défaillir durant la messe. Ainsi averti, le prévôt dit au prieur qui venait chez lui : « Jean de Ruusbroec, vous ne pouvez plus dire la messe. »

Alors le bon prieur lui demanda : « Pourquoi, Père Supérieur ? »

Et le prévôt lui répondit : « Père prieur, on m'a dit que vous deveniez trop malade pour dire la messe, et qu'un jour vous auriez une défaillance à l'autel. »

Alors le bon prieur lui répondit : « Laissez cela, mon Père, ne me défendez pas pareille chose ! »

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Le prévôt reprit : « Mon brave prieur, il vaudrait mieux que vous laissiez cela plutôt que de le faire, si vous tombiez malade. »

Le prieur répondit : « Non, Père, veuillez ne pas me défendre de dire la messe, car je ne suis pas trop malade.

Le prévôt reprit : « Prieur Jean, comment se fait-il qu'on me l'ait dit ? »

« Père Supérieur, je vais vous le dire, afin que vous ne m'enleviez pas ma joie, car dire la messe est ma gloire et mon bonheur, ma joie, mon allégresse et mon honneur. Et ne pensez pas que je tomberai malade pendant la messe, car l'Eucharistie me fortifie ; et si le frère vous a rapporté que j'étais malade, j'étais en fait en pleine force, recueilli, et Dieu se souvenait de moi. Car Notre Seigneur Lui-même est venu et s'est manifesté à moi. Il a rempli mon coeur de tant d'allégresse et de joie, que j'en étais tout rempli et que je semblais perdre le contrôle de moi-même. Telle était la maladie dont vous a parlé le frère lorsqu'il vous en a informé, et ce n'était rien d'autre que ce que je vous dis maintenant. Veuillez donc ne pas me défendre de dire la messe, en laquelle Notre Seigneur se manifeste et se montre à moi et remplit mon coeur de gloire et d'allégresse ; car ne plus dire la messe me serait trop pénible. »

« Et lorsque le bon et saint homme Jean de Ruusbroec, le prieur, eut ainsi parlé à son prévôt, celui-ci répondit à son tour : « Père prieur, continuiez à dire la messe, comme il vous plaît, sans me demander l'autorisation. Et je remercie Notre Seigneur qui vous visite et vous réjouit par son insondable miséricorde, en raison de votre profonde humilité qui vous fait acquérir grande sainteté. » (D'un manuscrit du xve siècle, Bruxelles, Bibliothèque royale, Ms. 2559-2562, fol. 279.)

Lorsque la proximité de la mort se fit sentir pour le prieur de Groenendael, il avait quatre-vingt-huit ans et, du fait du grand âge, ses forces commencèrent à lui manquer. Il avait appris de sa mère, dans une vision, qu'il mourrait au cours du prochain Avent. Comme le cerf désire la source d'eau vive, ainsi son âme désirait-elle ardemment rencontrer et embrasser son Epoux. Lorsque la fièvre commença à monter, il demanda au prévôt qu'on le conduise de sa chambre à l'infirmerie. Il y resta environ quinze jours avant de remettre son esprit dans les mains du Seigneur. Il décéda en présence des frères, en pleine conscience et sans manifester aucun signe d'agonie. Cela se passait en l'an du Seigneur 1381, un jour octave de sainte Catherine (2 décembre). Il avait quatre-vingt-huit ans, et soixante-quatre ans de sacerdoce. Ses confrères récitèrent les prières des défunts, mais ils étaient convaincus qu'il avait moins besoin de leurs prières qu'eux de son intercession toute spéciale auprès du Seigneur !

Durant sa dernière maladie, Ruusbroec fut également assisté par un ami fidèle, mais qui n'était pas membre de la communauté de Groenendael. Pomerius en parle comme d'un prêtre pieux, de grand renom, doyen de Diest. Très au fait en matière de remèdes, lorsqu'il apprit la maladie de Ruusbroec, il vint aussitôt à Groenendael et ne voulut pas quitter le chevet de son ami vénéré. Après son décès, il resta avec d'autres frères à veiller et à prier près du corps exposé dans l'église. Tandis qu'il veillait, il sombra dans un doux sommeil, et le bon prieur lui apparut alors en songe. Revêtu des ornements sacerdotaux, il semblait monter à l'autel orné d'une telle gloire qu'aucun langage humain ne la peut décrire. Sans doute le défunt voulait-il de cette manière montrer à son ami les grâces spéciales que, durant sa vie, il avait reçues en célébrant l'Eucharistie.

Qui était ce doyen de Diest qui reçut le premier témoignage de la glorification de Ruusbroec ? L'ancienne église Saint-Jean était la seule à avoir un curé, en même temps doyen d'un chapitre de dix chanoines. En 1381, c'est Jean de Herck qui exerçait cette fonction. Nous savons qu'il remplissait une charge juridique, celle de « notaire » de l'évêque de Liège. Pomerius fait état de ses connaissances médicales, mais cette compétence ne figure dans aucune autre source. Ainsi l'identification de cet ami fidèle reste-t-elle incertaine.

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17. Culte et béatification

Après sa mort, Ruusbroec fut inhumé dans l'ancienne église du monastère. Cinq ans après, en 1386, le prévôt, Frank de Coudenberg mourut à son tour. Jean't Serclaes, évêque de Cambrai, vint à ses funérailles. Il fit exhumer le corps de Ruusbroec afin de réunir après leur mort les deux fondateurs de Groenendael en une seule et même tombe. Une relation détaillée a fixé pour la postérité cette première elevatio de Ruusbroec. Non seulement les ornements liturgiques et les vêtements étaient restés intacts, mais également le corps lui-même. Seul le nez était quelque peu abîmé. Pendant trois jours, la précieuse dépouille fut exposée publiquement à la vénération des fidèles. Entre-temps, on avait préparé une nouvelle tombe dans le choeur de la nouvelle église en voie de construction, et qui ne fut achevée qu'en 1395. On y enterra les deux défunts, seulement séparés par une cloison. Très tôt, un culte y naquit, qui perdura pendant des siècles. Des grands de ce monde, tels l'empereur Charles Quint et l'Infante Isabelle, vinrent vénérer la tombe. Des tapis et des ex-voto, des cierges et des lampes la décoraient somptueusement.

De 1386 à 1622, le corps de Ruusbroec reposa dans cette tombe. En 1572, et de 1577 à 1606, les chanoines durent quitter leur couvent, eu égard à l'insécurité provoquée par les guerres de Religion. Lorsqu'ils réintégrèrent Groenendael en 1606, leur église et leur monastère avaient été en grande partie détruits et pillés, mais la tombe de Ruusbroec était demeurée intacte. Quand les temps se firent plus rassurants, les chanoines de Groenendael exprimèrent à nouveau le désir de voir béatifier leur confrère. L'archevêque de Malines, Jacques Boonen, partageait ce souhait. Il fit donc exhumer la dépouille pour procéder à sa reconnaissance. Il ne restait plus aucun vestige des ornements sacerdotaux, des vêtements et du cercueil. Sur l'ordre de l'archevêque, le chirurgien Lambert van Vlierden retira les os de la tombe, les lava pour en enlever la poussière et la terre. La plus grande partie du squelette fut déposé dans une belle châsse en bois. Celle-ci trouva place dans la chapelle latérale de la Sainte-Trinité à Groenendael, en un caveau en pierre que l’archiduchesse Isabelle avait commandé à ses frais. L’archevêque avait scellé dans des reliquaires séparés quelques ossements moins importants, dans l’intention d’en faire don à quelques personnes ou couvents lorque Jean de Ruusbroec aurait été béatifié. Cela explique l’existence de reliques réparées.

En l'an 1623, Thomas de Jésus, des carmes déchaux, écrivit un rapport sur la vie et le culte de Ruusbroec afin d'obtenir du pape Grégoire XV le décret de béatification. Le 30 janvier 1624 s'ouvrit à Malines le procès informatif. Il devait se dérouler favorablement et rapidement, grâce, entre autres, à la collaboration active du chanoine anversois Aubert le Mire. Rome se saisit même de l'affaire qui prit un bon départ mais qui stagna à partir de 1630 par absence des fonds nécessaires.

En 1667, les religieux de Groenendael durent à nouveau quitter leur couvent à cause des guerres de Louis XIV. Ils emportèrent la précieuse châsse de Ruusbroec dans leur exode vers Bruxelles où ils possédaient un « refuge » près de l'église de la Madeleine. En 1670, le vicaire général de Malines, Aimé Coriache, fit une nouvelle fois dresser un procès-verbal des reliques existantes. Cette même année, les religieux réintégrèrent Groenendael et replacèrent la châsse en son lieu. Le culte de Ruusbroec se poursuivit et l'on continuait à envisager sa béatification.

Sous l'empereur Joseph II, le monastère de Groenendael fut supprimé sans plus, et ses habitants durent dissoudre la communauté (1783). Les derniers confrères de Ruusbroec confièrent les reliques au cardinal van Frankenberg qui les fit transférer à la collégiale de Bruxelles. La châsse fut placée dans la chapelle de Sainte-Elisabeth de Hongrie.

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Du 6 au 14 mars 1793, Sainte-Gudule fut atrocement pillée par les sans-culottes français. La châsse fut forcée et les reliques profanées, puis dispersées. Le 20 mai, un procès-verbal établit la situation de l'église après la profanation : « Dans la salle des chanoines, on trouva la châsse qui avait contenu les reliques de Ruusbroec. Les deux os de la hanche s'y trouvaient encore ; chacun portait deux cachets : un grand cachet noirci par les ans, un plus petit en cire rouge. » Ces reliques furent conservées un certain temps dans la salle des chapelains, puis disparurent sans laisser de traces. En dépit des recherches, elles restèrent introuvables jusqu'en 1911 : on retrouva alors, par un pur hasard, les deux os de la hanche dans une armoire du grenier de la maison du doyen de Bruxelles. Ils portaient les deux cachets dont on vient de parler. L'authenticité de ces reliques a été confirmée le 5 février 1911 par le cardinal Mercier. Un des deux os se trouve toujours à la cathédrale de Bruxelles ; l'autre a été remis à l'église du village natal de Ruusbroec.

Entre-temps, on avait essayé en 1885 de reprendre le procès en vue de la béatification. En 1888, la congrégation des Rites autorisa la reprise de la cause en l'état où elle se trouvait vers 1630. Après un examen sérieux, tant à Malines qu'à Rome, le culte immémorial de Jean de Ruusbroec fut solennellement reconnu par un décret pontifical du 9 décembre 1908. Les Acta Apostolicae Sedis du 15 janvier 1909 publièrent ce décret qui correspond à une béatification officielle. La fête liturgique du bienheureux Jean de Ruusbroec se célèbre le 2 décembre, date de son bienheureux trépas.

18. Diffusion des oeuvres

Nous ne pouvons donner ici qu'un aperçu succinct des lieux où l'on a copié, conservé et lu les Oeuvres de

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Ruusbroec. Nous commencerons par la diffusion du texte original en moyen-néerlandais. Nous verrons ensuite comment les oeuvres ont franchi les frontières linguistiques néerlandaises grâce aux traductions latines et modernes.

1. Le texte en moyen-néerlandais s'est surtout répandu dans les monastères des chanoines réguliers et des chanoinesses régulières qui suivaient la règle de saint Augustin. Ces couvents se sont fondés comme des communautés indépendantes qui, au départ, ont demandé l'aide et l'appui de monastères déjà constitués. C'est ainsi qu'Eemstein s'est adressé à Groenendael et en a obtenu son premier supérieur, Godefroid Wevel. Celui-ci a également joué un rôle important dans la fondation en 1398 du prieuré de Korsendonk près de Turnhout. Plus tard, les chanoines réguliers de Korsendonk ont soutenu la fondation de neuf couvents, dont, entre autres, Bethléhem près de Louvain (1407), Ten Troon près de Grobbendonk (1414) et Ter Nood Gods près de Tongres (1426).

Dans le diocèse d'Utrecht surgirent également, à la fin du XIVe siècle, nombre de couvents de chanoines réguliers, et bientôt se développa le désir d'un lien plus ferme entre monastères suivant la même règle et vivant la même inspiration. En 1394 ou 1395, quatre couvents s'associèrent dans ce but et formèrent une congrégation : les couvents de Windesheim près de Deventer (1387), Eemstein près de Dordrecht (vers 1382), Mariënbortt près d'Arnhem (1392) et Nieuwlicht près de Hoorn (1392) constituèrent le chapitre de Windesheim. Pour obtenir l'approbation canonique, on envoya à Rome une délégation, et le pape Boniface IX confirma cette association par une bulle du 16 mai 1395. Le supérieur de Windesheim serait le prieur général du chapitre. Chaque année, une assemblée générale devait se tenir pour désigner les visiteurs qui se rendraient dans les différentes maisons. Ceux-ci avaient le pouvoir de

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punir toutes les transgressions et d'éliminer les abus, tant des supérieurs que des membres des communautés. Lors de l'assemblée générale annuelle, les prieurs devaient présenter leur démission et, si elle était acceptée, le monastère concerné se choisissait un nouveau prieur en présence de deux prieurs appartenant à d'autres couvents membres du chapitre.

Dès 1402, Groenendael désira s'agréger au chapitre de Windesheim. Mais l'évêque de Cambrai, Pierre d'Ailly, s'y opposa, car Windesheim prenait parti pour le pape de Rome, alors que lui-même reconnaissait l'antipape d'Avignon. A cause de cela, Groenendael, Rouge-Cloître et Korsendonk s'associèrent, en 1402, pour former le chapitre de Groenendael ; en 1410, Bethléhem près de Louvain et Barberendaal (Vallée Sainte-Barbe) près de Tirlemont les rejoignirent. Mais ce chapitre brabançon fut de courte durée : en 1411, la partie néerlandophone du diocèse de Cambrai ne reconnut plus le pape d'Avignon, et Henri Zelle, alors prieur de Groenendael, put demander son agrégation au chapitre de Windesheim, ce qui fut accordé lors de l'assemblée générale de 1412.

Le chapitre de Windesheim connut une extraordinaire expansion. En 1412, la congrégation comptait seize couvents ; en 1500 ce chiffre était monté à quatre-vingt-dix-sept, c'est-a-dire quatre-vingt-quatre prieurés masculins et treize féminins. A côté de ces monastères, il y avait de nombreux couvents de chanoinesses qui n'appartenaient pas, de manière formelle, au chapitre de Windesheim, mais qui avaient comme recteur un chanoine de Windesheim. Les chanoines de cette congrégation étaient également les protecteurs et les directeurs spirituels des frères et des soeurs de la Vie Commune, ce qui explique que Windesheim ait joué un rôle essentiel dans le renouveau de la vie religieuse au XVe siècle. Si la Dévotion Moderne n'est pas issue des rangs des chanoines de Windesheim, ceux-ci ont vécu dans

93 [Portrait de Thomas a Kempis, auteur de « l'Imitation de Jésus Christ ». Ce portrait se trouvait au séminaire de Cologne, mais il a disparu entre les années 1940-1945.]

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l'esprit de cette nouvelle forme de piété, et sont devenus les porteurs et les hérauts de la vie intérieure que Ruusbroec et Gérard Grote ont présentée dans leurs ouvrages. Le manuel du dévot « moderne », L'Imitation de Jésus-Christ, a pour auteur Thomas a Kempis (1380-1471), chanoine régulier du couvent du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwolle, appartenant à la congrégation de Windeshcim.

Dans les maisons du ressort du chapitre de Windesheim, on a copié et recopié les oeuvres de Ruusbroec et on les a conservées avec piété. En premier lieu, bien sûr, à Groenendael. Pomerius nous apprend comment on a consigné les traités du bon prieur. Au début du XVIe siècle, Valerius Andreas, professeur à Louvain, a vu à Groenendael le manuscrit sur lequel avaient été copiées toutes les oeuvres de Ruusbroec. Ce manuscrit comportait deux volumes, dont un seul nous est conservé (Bruxelles, Bibliothèque royale, Ms. 19295-19297). Sur le deuxième feuillet, on peut voir la célèbre miniature qui représente de manière si suggestive la façon dont ces écrits ont vu le jour. D'autres couvents durent acquérir pour leur bibliothèque pratiquement tous les ouvrages de Ruusbroec. On a conservé cinq manuscrits de Rouge-Cloître contenant des textes de Ruusbroec. Il est probable que Korsendonk et Ter Nood Gods possédaient l'intégrale des oeuvres. C'était sans doute aussi le cas de six couvents de chanoinesses ayant pour recteur un religieux appartenant au chapitre de Windesheim : Sainte-Élisabeth du Mont-Sion à Bruxelles, le couvent de Galilée à Gand, le couvent Sainte-Agnès à Arnhem et à Maaseik, le couvent de Nazareth dans la petite ville allemande de Gueldre et Sainte-Marguerite dans le val de Josaphat à Bergen-op-Zoom. D'ailleurs, le texte brabançon original fut davantage copié dans les couvents féminins que dans les couvents masculins. Ces derniers donnaient souvent la préférence à une version latine, comme ce fut le cas, du vivant de Ruusbroec, des cisterciens de Ter Doest. Les deux tiers au moins des

95 [Frontispice des œuvres complètes de Ruusbroec traduites par Surius]

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manuscrits conservés proviennent de chanoinesses régulières, de tertiaires de Saint-François ou de béguines. Toutefois, le texte brabançon original de L'Ornement des noces spirituelles était parvenu jusqu'à la chartreuse de Mont-Saint-Sauveur près d'Erfurt.

2. On n'a pas encore étudié dans le détail la diffusion des traductions latines. Pourtant, le Canadien B. Desoer a présenté à Montréal en 1976 une thèse sur l'édition critique de la traduction de L'Ornement des noces spirituelles par Jordaens. Il en avait découvert onze manuscrits : deux proviennent du Brabant (Hérinnes et Park), trois de France (Marchiennes, Saint-Victor de Paris et Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai), quatre d'Italie (Bologne, Mont-Cassin et deux de Subiaco) et un de la cathédrale de Worcester. Cela montre que les traductions latines ont fait connaître Ruusbroec à toute l'Europe. Ajoutons que le célèbre humaniste Jacques Lefèvre d'Etaples (1450-1537) fit imprimer le texte de Jordaens à Paris en 1512.

Les premiers traducteurs, c'est-à-dire Guillaume Jordaens, Gérard Grote et Simon Wevel, ont assuré à quelques traités de Ruusbroec l'accès au monde cultivé qui lisait le latin. En 1549, un chartreux de Cologne, Laurent Surius, entreprit une nouvelle traduction latine de toutes les oeuvres de Ruusbroec. Le projet du moine érudit avait un but apologétique : la saine doctrine de ces écrits était une arme de choix dans la lutte contre le protestantisme de son époque. Cette traduction de Surius sortit des presses à Cologne en 1552 chez les fils de Jean Quentelius. Elle connut deux rééditions, l'une en 1609 (certains exemplaires portent la date de 1608) et l'autre en 1692. Cette publication a permis d'accéder aux ouvrages de Ruusbroec d'une manière jusqu'alors inconnue. Bien des traductions plus tardives en langues modernes prendront d'ailleurs comme base le texte de Surius.

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3. Divers ouvrages de Ruusbroec furent très tôt traduits en haut-allemand, et cela à partir du texte original, et non du latin. Pour L'Ornement des noces spirituelles, cela se fit peu après 1350, à Strasbourg probablement. Datant du XIVe siècle, nous connaissons encore les traductions en haut-allemand de La Pierre brillante, Le Livre de la plus haute vérité et Les Quatre Tentations. Ce dernier ouvrage fut souvent attribué à Tauler. L'intérêt qui se manifesta si tôt et avec une telle intensité en faveur de Ruusbroec se développa dans les cercles des Amis de Dieu, établis sur les bords du Rhin, et dont Rulman Merswin (1307-1382) est l'une des figures les plus marquantes.

Entre 1382 et 1408 parut une traduction anglaise de larges extraits de L'Ornement des noces spirituelles. Le traducteur utilise le texte latin de Jordaens qui, par l'intermédiaire des chartreux, avait gagné l'Angleterre. On peut lire ces extraits de L'Ornement des noces spirituelles dans le traité The Chastising of God’s Children, qu'en 1957 J. Bazire et E. Colledge ont édité à Oxford. Au début du XVe siècle, La Pierre brillante est traduite intégralement en langue anglaise, également à partir du texte latin de Jordaens. La traduction s'intitule dans le manuscrit : The Treatise of Perfection of the Sons of God. Le traducteur mentionne « John Rusbroke » comme auteur du traité, et lui attribue la fonction de prieur à la chartreuse de Groenendael, près de Bruxelles.

L'Ornement des noces spirituelles fut traduit tant en haut-allemand qu'en anglais vers 1400. La première traduction française du chef-d'oeuvre de Ruusbroec fut publiée à Toulouse en 1606 2. En plus du titre : L'Ornement des noces spirituelles, la première page mentionne encore : « Composé par le divin Docteur et très excellent Contemplateur Jean Rusbroche. Traduict en François par un religieux Chartreux de Paris. Avec la vie de l'autheur à la fin du livre. » Peut-être s'agit-il de Dom Beaucousin, chartreux du couvent de Vauvert à Paris. Le texte de base de sa traduction est le texte latin de Surius.

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19. Critique de Gerson

Ruusbroec fut considéré à Groenendael comme un religieux exemplaire et comme un guide sûr dans la vie spirituelle. Son influence ressort autant des oeuvres du simple cuisinier que des écrits plus savants de Godefroid Wevel et de Guillaume Jordaens. Sa doctrine servit de règle au mouvement religieux de Windesheim, à la Dévotion Moderne et aux Amis de Dieu du pays rhénan. En France, et plus précisément à Paris, ses écrits soulevèrent moins d'enthousiasme. Il faut dire qu'on y passa au crible de la critique L' Ornement des noces spirituelles, et que le grand théologien Jean Gerson (1363-1429) décréta que ce traité était suspect.

En 1395, Gerson devint chancelier de l'Université de Paris. En 1397, il est doyen de l'église Saint-Donat à Bruges, et il résidera à partir de ce moment jusqu'en 1401, dans la vieille cité flamande. Durant ces années, il apprit à connaître L'Ornement des noces spirituelles dans la traduction latine de Jordaens. Avec grande attention, il lut et relut ce document mystique et, en tant que théologien, il achoppa sur des vues qui lui parurent tout simplement hérétiques. Gerson fit part de ses soupçons dans une lettre adressée à Dom Bartholomé, chartreux du monastère de Hérinnes. Cette lettre, écrite entre 1396 et 1399, est un document long et difficile à lire dont nous ne pouvons donner ici que les points essentiels. Tout d'abord, Gerson se demande comment on a pu attribuer cet écrit à un homme ignorant et illettré. Manifestement, Ruusbroec lui a été présenté comme un simple religieux merveilleusement inspiré. Gerson estimait que pareille représentation était insoutenable, car le texte qu'il avait lu renfermait des citations d'écrivains érudits, tels Térence et Boèce, et citait également toutes sortes de sentences philosophiques. Le style et la construction de la phrase lui semblaient relever davantage de la connaissance humaine que de l'inspiration divine. Cette objection de

100 [portrait de Gerson]

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Gerson s'explique par un malentendu : il croyait que Ruusbroec lui-même était l'auteur du texte latin (ainsi que de la lettre d'introduction !) alors que le style et la langue étaient l'oeuvre de Jordaens plutôt que de Ruusbroec !

Mais les véritables objections de Gerson portaient sur la doctrine qu'il découvrait dans le troisième livre de L'Ornement des noces spirituelles. Selon lui, il fallait rejeter entièrement et brûler sur le bûcher ce troisième livre qu'il estimait en désaccord avec la doctrine officielle de l'Église.

Quelles positions hérétiques Gerson trouvait-il exprimées dans ces derniers chapitres ? D'après lui, Ruusbroec décrit une sorte de fusion panthéiste de l'homme avec la divinité. Dans l'union mystique la plus élevée, l'homme perdrait son être créé et serait totalement englouti dans l'être divin. Gerson savait que, dans la seconde partie de L'Ornement des noces spirituelles, Ruusbroec condamne de telles conceptions mais, selon lui, dans la troisième partie de l'oeuvre, il s'égare dans les eaux du panthéisme qu'il vient précisément de condamner.

La communauté de Groenendael ne pouvait rester indifférente à cette critique venant d'un érudit d'une telle autorité. Quelqu'un devait essayer de réfuter les objections de Gerson. Le choix se porta sur Jean de Schoonhoven (1356-1432). I1 avait connu Ruusbroec personnellement pendant quelques années, et comptait déjà vingt ans de vie religieuse lorsqu'il reçut cette difficile mission. Sa réponse fut effectivement une réfutation valable, mais elle ne parvint pas à convaincre le chancelier. Vers 1406, Gerson écrivit une seconde lettre à Dom Bartholomé : sa critique s'y faisait plus acerbe encore. Pomerius fait donc (consciemment ou inconsciemment) une entorse à la vérité quand il affirme que le chancelier a modifié son opinion sur les ouvrages de Ruusbroec, et qu'il considéra par la suite le prieur comme un des grands maîtres de la théologie mystique.

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20. Influence de Ruusbroec sur des auteurs postérieurs

C'est principalement dans les Pays-Bas et dans le pays rhénan que l'on trouve les disciples de Ruusbroec. Cela ne signifie pas que le mystique brabançon soit resté inconnu des spirituels français, espagnols et italiens. Certaines vues de Ruusbroec ont été reprises dans les écrits de Benoît de Canfeld (+ 1610), de Constantin de Barbanson (+ 1631), de Jean de Saint-Samson (+ 1636) et de J. J. Surin (+ 1665). Depuis les études de J. Orcibal, on sait que les grands mystiques espagnols, Jean de la Croix et Thérèse d'Avila, ont également été influencés directement par les mystiques du Nord. Mais ces méridionaux lisaient davantage certains disciples de Ruusbroec que ses propres écrits. En outre, ils ont remodelé cet héritage selon une spiritualité tout à fait personnelle et originale.

Il ne fait pas de doute que la critique de Gerson a empêché que les oeuvres de Ruusbroec connaissent une large diffusion dans les régions de langues romanes. Le prieur de Groenendael n'y était pas inconnu, mais son autorité dans les régions du Sud n'est pas à comparer avec l'autorité dont il jouissait dans les cercles de la Dévotion Moderne, chez les chartreux et les frères mineurs des pays germaniques. Ses oeuvres ont exercé, dans ces communautés, une influence si profonde que toute une lignée de disciples ont transcrit et retravaillé à leur tour les pensées du maître. Parmi ces disciples, nous distinguerons grosso modo trois générations successives.

1. A la première génération appartiennent plusieurs confrères de Ruusbroec à Groenendael ; ce sont Jean de Leeuwen, Guillaume Jordaens, Godefroid Wevel et Jean de Schoonhoven. Deux auteurs de la communauté de Windesheim se rattachent également à cette génération : Henri Mande (1360-1431) et Gerlach Peters (1378-1411).

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Henri Mande vivait à Windesheim comme oblat : il avait cédé tout ce qu'il possédait au monastère, après avoir été clerc à la cour du comte de Hollande. Bien qu'il n'eût prononcé aucun voeu, le couvent veillait à son entretien moyennant quelques menus services. A Windesheim, l'ancien clerc continue d'écrire abondamment : une douzaine d'écrits spirituels portent son nom, largement inspirés des ouvrages d'autres auteurs, principalement Hadewijch et Ruusbroec.

Gerlach Peters, au cours de sa brève existence, écrivit beaucoup moins, mais il dépasse Mande par sa profondeur et son originalité. Sa vue était très faible (il était myope). Il dut, pour cette raison, attendre des années avant de pouvoir faire profession, c'est-à-dire jusqu'à ce que son bon ami Jean Scutken ait recopié pour lui un livre de choeur, avec des lettres et des notes d'une taille exceptionnelle. Son oeuvre principale est le Soliloquium ou Monologue de l'âme avec Dieu.3 Gerlach n'a jamais eu l'intention de rédiger un traité bien ordonné. Il notait des pensées et des inspirations sur de petits morceaux de parchemin ou de papier, comme Pascal le fera quelques siècles plus tard pour ses Pensées. Après sa mort, son ami Jean Scutken rassemblera ces fragments, les répartira en chapitres et les répandra sous forme de livre. Ce Soliloquium est un témoignage personnel d'un contenu exceptionnel. L'influence de Ruusbroec y est tout à fait perceptible. Qu'on lise, en guise d'exemple, le chapitre 28 :

« Qui pourra jamais comprendre pleinement comment le Seigneur regarde et contemple sans cesse en nous son image éternelle et indestructible ? Qui pourra comprendre comment Il se voit et connaît Lui-même en nous ? Car Il peut être présent en nous avec toute sa plénitude. D'ailleurs, Il jouit de Lui-même en chacun de nous et nous jouissons de Lui aussi bien en Lui qu'en nous-mêmes. Il désire expressément que nous ressemblions toujours plus à l'image d'après laquelle Il nous a créés, car Il recherche jalousement notre amour...

« Aussi se saisit-il parfois de toutes nos puissances, pas seulement

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de nos puissances supérieures, mais parfois aussi de nos puis_ sances inférieures et Il les unit à Lui. Il leur enlève la faculté d'agir pour qu'aucune dissemblance ne subsiste, mais qu'Il nous possède totalement et que nous souffrions son action. »

2. A la deuxième génération appartiennent Denys le Chartreux (1402-1471), Henri van Hem (1400-1477) et Thomas a Kempis (1380-1471), que nous considérons comme l'auteur de L'Imitation de Jésus-Christ.

Denys a passé la majeure partie de sa vie à la chartreuse de Roermonde. Il fut un écrivain infatigable qui, dans ses cent soixante-neuf ouvrages et opuscules, a réécrit toute la théologie médiévale. Au XVIe siècle, les chartreux de Cologne ont édité son oeuvre intégrale, la considérant comme une véritable machine de guerre contre la Réforme. Denys nourrissait une profonde admiration pour les ouvrages de Ruusbroec ; il fut le premier à conférer au mystique brabançon le titre d'Admirable.

Henri van Herp fut d'abord recteur chez les frères de la Vie Commune à Delft et à Gouda. En 1450, il se fit frère mineur ; il mourut en 1477 gardien du couvent de Malines. Son oeuvre maîtresse, Le Miroir de la perfection, fut traduite en latin par un chartreux de Cologne, Pierre Bloemeveen (1536). Hem, en latin Harphius, suit si fidèlement la doctrine spirituelle du prieur de Groenendael qu'on l'a appelé « Le héraut de Ruusbroec ».

L'ouvrage le plus répandu et lu de la Dévotion Moderne est sans conteste L'Imitation de Jésus-Christ. L'original latin est l'oeuvre de Thomas a Kempis, chanoine de Windesheim vivant au monastère du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwolle. Certains prétendent qu'il est bien difficile de trouver quelque influence de Ruusbroec dans L'Imitation. On ne peut soutenir pareille assertion que si l'on cherche dans L'Imitation des citations littérales extraites des oeuvres de Ruusbroec. Mais les idées maîtresses de L' Imitation de Jésus-Christ sont

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presque toutes empruntées aux deux premières parties de L'Ornement des noces spirituelles. Il faut cependant reconnaître que Ruusbroec et Thomas a Kempis ont écrit selon un point de vue différent. Le prieur de Groenendael part de la plénitude de son expérience personnelle, et sa vision mystique propre pénètre tous les aspects de la vie spirituelle. Chez Thomas a Kempis, cette vision mystique se transforme en une voie ascétique pour le commun des fidèles désireux de se dégager de l'emprise des choses extérieures pour découvrir la douceur du paradis intérieur. Les nombreuses indications pratiques que contient L' Imitation sont donc plus proches du traité Des Douze Vertus, dans lequel Godefroid Wevel a monnayé la doctrine de L'Ornement des noces spirituelles et donne des directives concrètes pour la vie spirituelle. L' Imitation entre parfaitement dans la problématique du simple fidèle qui est mis en contact avec un témoignage mystique : « Quel sens cela a-t-il pour ma vie personnelle ? » Elle offre pour cela au lecteur de quoi ouvrir en lui les portes de l'expérience spirituelle. D'où la grande attention et l'extrême respect pour la dévotion sentie. De plus, le treizième chapitre du quatrième livre résume l'exposé sur l'Eucharistie que nous trouvons dans L'Ornement des noces spirituelles (Wisques, III, p.147-150). Dans le texte suivant, nous découvrirons deux autres idées maîtresses de Ruusbroec : la différence entre la science et la sagesse, et l'absolue nécessité de l'intériorité. Ce texte se trouve au chapitre trente et un du troisième livre de L'Imitation :

« Grande est la différence entre la sagesse d'un homme éclairé et de vie intérieure et la science d'un clerc savant qui a du zèle pour l'étude. Combien plus noble est l'enseignement qui se répand d'en haut par un influx divin que celui que l'esprit humain s'acquiert au prix de grands labeurs ! (Cf. Wisques, III, p.143.)

« Nombreux sont ceux qui aspirent à la contemplation mais qui

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ne se donnent pas la peine de consentir aux efforts nécessaires pour y parvenir. Le grand obstacle consiste pour eux à ne pas dépasser les signes et les choses sensibles. Comment est-il possible que nous prenions tant de peine pour des choses passagères et sans valeur, alors que nous réfléchissons si peu à notre vie intérieure en rentrant tout à fait en nous-mêmes ! »

3. C'est surtout dans la Gueldre et en Brabant du Nord que l'on trouve la troisième génération d'auteurs ayant vécu et écrit dans l'esprit de Ruusbroec. Il faut mentionner en premier lieu l'auteur de La Perle évangélique4 et Le Temple de notre âme. Une étude récente du père Begheyn s.j., attribue ces ouvrages à une parente de saint Pierre Canisius, dont le nom est Reinilde van Eymeren (1463-1540), religieuse au couvent de Sainte-Agnès d'Arnhem.

Cet auteur était liée par une grande amitié à Maria van Hout (+ 1547), une béguine qui vécut à Oisterwijk (près de Tilburg). Malgré sa vie cachée et son manque d'instruction, Maria attirait de nombreux visiteurs, clercs et laïcs, qui l'interrogeaient sur tous les problèmes de la vie spirituelle. Elle correspondait avec le prieur de la chartreuse de Cologne, Gérard Kalckbrenner, et avec les premiers jésuites établis en cette ville. Pierre Canisius l'appelait « notre mère » et la tenait en très haute estime. Maria van Hout a écrit deux traités spirituels : La Voie droite et Le Paradis des âmes aimantes. Elle a certainement résidé à Cologne durant quelques années, et elle y est décédée en 1547. Cinq ans après sa mort, Surius y publiait la traduction latine de toutes les oeuvres de Ruusbroec.

Parmi les lecteurs de ses ouvrages, Ruusbroec a compté principalement les chartreux et des disciples de la Dévotion Moderne. Après le concile de Trente, la spiritualité subit la marque des thèmes de la Contre-Réforme : la dévotion mariale et la piété eucharistique prirent alors une grande importance. Ruusbroec ne fut pas entièrement oublié, mais

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clercs et laïcs s'intéressèrent davantage à ses reliques et à son culte qu'à ses oeuvres. En 1624 parut la toute première édition en néerlandais de L'Ornement des noces spirituelles. Cette fois, ce n'était pas la communauté de Groenendael qui en était responsable, mais le capucin Gabriel d'Anvers.

Entre 1858 et 1868, le professeur Jean David prépara la première édition complète des oeuvres de Ruusbroec en sa langue originale. La Société Ruusbroec d'Anvers a assuré deux autres éditions de l'oeuvre intégrale, la première en 1932-1934, la deuxième en 1944-1948. Depuis 1981 quelques membres de la même Société préparent l'édition critique des Opera omnia. Cette édition compte déjà trois volumes5 présentant : Le Livre de la plus haute vérite, Les Sept clôtures et L'Ornement des noces spirituelles. Ces traités sont édités en trois langues : le moyen-néerlandais, le latin et l'anglais. Une traduction française nouvelle est en préparation.

Toutes ces éditions prouvent assez que le témoignage de Ruusbroec appartient dorénavant à l'héritage spirituel de toute la chrétienté.


[fin de la « VIE DE RUUSBROEC » par Paul Verdeyen]


§


[J’ajoute un extrait de la seconde partie de « TEXTES » d’intérêts principalement historiques :]

9. Le langage symbolique de la mystique

Il convient de remarquer que le mystique brabançon souligne l'importance de la prière sans images, et qu'en même temps il parle avec abondance d'images de l'âme qui cherche Dieu et de l'âme qui est unie à Dieu. Le symbolisme est un des traits principaux du vocabulaire de Ruusbroec.

En ce domaine, il est un représentant caractéristique de la fin du Moyen Age. Ses contemporains étaient ravis par la lecture de ses textes riches en symboles, exprimant les idées et expériences les plus spirituelles. Dans son livre Le Déclin du Moyen Age, J. Huizinga a magistralement décrit l'importance de la vision symbolique :

« L'interprétation symbolique du monde a été d'une valeur éthique et esthétique incomparable. Embrassant toute la nature et toute l'histoire, le symbolisme a donné une image du monde d'une unité encore plus rigoureuse que celle que peut suggérer la science moderne. Il y a introduit un ordre irréprochable, une structure architectonique, une subordination hiérarchique. La pensée symboliste permet une infinité de relations entre les choses. Chaque chose peut désigner par ses différentes particularités plusieurs idées, et une particularité peut aussi avoir plusieurs significations symboliques. Les conceptions les plus hautes ont des symboles par milliers. Nulle chose n'est trop humble pour figurer le sublime et le glorifier. La noix signifie le Christ ; l'amande savoureuse est sa nature divine ; l'enveloppe verte et charnue qui la recouvre, c'est son humanité ; le bois de la coquille, c'est la croix. Ainsi tout sert à élever la pensée vers ce qui est éternel ; une chose soutient l'autre d'échelon en échelon jusqu'au sommet ; la conscience de la majesté divine se transfuse dans toutes les conceptions de l'esprit, leur donnant une haute valeur esthétique et morale. » (Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1967, p. 215-216.)

L'oeuvre la plus symbolique de Ruusbroec est sans aucun doute le long traité intitulé Le Tabernacle spirituel, où il explique symboliquement l'arche d'alliance et la liturgie juive du Temple. Au chandelier d'or à sept branches, il consacre un commentaire de quelque vingt-cinq pages. Quel régal pour un lecteur médiéval ! Les textes (plus courts !) que l'on trouvera ci-après offriront au lecteur moderne (et donc pressé) quelques exemples de descriptions symboliques.

Être comme l'aigle

L'aigle a peu de chair et beaucoup de plumes. De même, celui qui aime Dieu estime peu la chair et le sang, et tout ce qui est périssable. Mais il a, lui aussi, beaucoup de plumes : ce sont les pratiques célestes qui, toutes légères, élèvent jusqu'à Dieu. De même encore que l'aigle vole au-dessus de tous les oiseaux, de même l'intention droite et l'amour planent au-dessus de toutes les vertus et vont jusqu'à celui qui est recherché et aimé. Enfin, l'aigle possède une vue perçante et subtile qui lui permet de fixer la clarté même du soleil sans se détourner. De même celui qui poursuit Dieu et qui l'aime fixe les rayons du Soleil éternel sans reculer jamais ; car il aime Dieu et aussi toutes les vertus qui ornent l'âme et peuvent conduire jusqu'à Dieu. Aussi est-il bien orienté et s'envole-t-il tout droit au milieu de son amour, pour redescendre sans cesse vers la pratique des vertus et des bonnes oeuvres. Et de cette façon il va et revient comme l'éclair du ciel : car aller et revenir, c'est sa vie et sa nourriture. Ainsi fait l'aigle, lorsque, du plus haut de son vol, apercevant dans la mer les petits poissons qui font sa nourriture, il s'élève pour redescendre, pratiquant l'un et l'autre afin de se nourrir et de se repaître (Les Sept Clôtures. Wisques, I, p. 188-189.)

L'exemple de l'abeille

[...]





Jan van RUUSBROEC - ÉCRITS I LA PIERRE BRILLANTE - LES SEPT CLOTURES - LES SEPT DEGRÉS DE l'AMOUR - LIVRE DES ÉCLAIRCISSEMENTS

[Quatrième de couverture]

Jan van Ruusbroec (1293.1381) n'a jamais quitté la proche région de Bruxelles, mais, de son vivant déjà, ses écrits avaient atteint une très large diffusion. Fortement intéressé par les expériences de l'esprit et la psychologie mystique, il pénètre profondément à l'intérieur du mystère de la rencontre entre Dieu et l'âme humaine, sans se départir cependant d'une ironie mordante et d'un solide bon sens; il tient à demeurer proche du peuple et compose volontairement tous ses traités en langue vernaculaire, le néerlandais.6

La Pierre brillante, sorte d'interview provoquée par la curiosité d'un ami, analyse brièvement les étapes successives de l'expérience contemplative, les différents niveaux dans le refus ou la prise de conscience de la grâce, les conditions nécessaires pour qu'une telle expérience puisse s’épanouir.

Les sept Clôtures, composé à l'intention d'une moniale clarisse, précise, en suivant le déroulement d'une journée monastique, les dispositions de plus en plus intérieures qui conduisent peu à peu la moniale jusqu'au plus profond de son coeur où se fera la rencontre avec Dieu.

Dans Les sept Degrés de l'amour, Ruusbroec aborde rapidement les trois premiers échelons - volonté bonne, pauvreté, chasteté du corps et pureté de l'esprit -, s'arrête plus longuement sur le 4ème, l'humilité, - fond vivant de toute sainteté -, s'attarde sur le 5ème, coeur de louvrage, qui consiste à "viser l'honneur de Dieu uniquement », enfin expose dans les deux derniers le double moment de l'expérience mystique proprement dite : le "clair regard intérieur "et la "mort spirituelle ».

Le Livre des Éclaircissements définit exactement la position de Ruusbroec par rapport à certaines formes de fausse mystique, détachée de la foi et de la vie chrétienne, qu'il n'a cessé de combattre sévèrement toute sa vie.

L’influence de Ruusbroec fut importante sur l'École française, sur les mystiques espagnols et finalement, par le truchement de limitation de Jésus-Christ de Thomas à Kempis, sur l'ensemble des chrétiens.

§

Au coeur de la tradition chrétienne, carrefour de rencontre entre les monachismes d'Orient et d'Occident, lieu d'un dialogue fécond entre la spiritualité des origines et ses expressions contemporaines, accueillant des auteurs de diverses traditions ecelésiales, les Éditions Monastiques de l'Abbaye de Bellefontaine présentent des textes majeurs pour faire connaître aux chrétiens leurs racines profondes et leur fournir une source où désaltérer leur soif d'absolu.

Imprimé en France ISBN 2.85589.201.5

[Page de titre]


ÉCRITS

I

LA PIERRE BRILLANTE

LES SEPT CLOTURES

LES SEPT DEGRÉS DE l'amour

LIVRE DES ÉCLAIRCISSEMENTS

Introduction de Paul Verdeyen, s.j.

Présentation et Traduction par Dom André Louf, o.c.s.o.


SPIRITUALITÉ OceIDENTALE, n° 1

ABBAYE DE BELLEFONTAINE

Collection SPIRITUALITÉ OceIDENTALE

[au verso:]

Sur la page de couverture, portrait de Ruusbroec,

réplique de XVI° siècle d'un original perdu

du XV° siècle,

conservée par la Société Ruusbroec, Anvers.

Tous droits réservés

© 1990 - Abbaye de Bellefontaine

F. 49122 Bégrolles-en-Mauges (Maine-&-Loire)

ISBN 2.85589.201.5


INTRODUCTION / LA VIE DE JAN VAN RUSBROEC (1293-1381)

La vie du célèbre mystique brabançon7 se situe intégralement à l'intérieur d'un territoire géographique fort exigu : Ruisbroek, Bruxelles, Groenendaal et Hérinnes sont les seuls lieux de résidence que nous lui connaissons avec certitude. Il s’ensuit que Ruusbroec ne s'est probablement jamais éloigné de Bruxelles au-delà d'une journée de marche (environ 30 km). Même s'il n'a pas été ermite au sens strict du mot, il n'était assurément ni pèlerin ni aventurier. Seuls ses écrits l'ont fait connaître et rendu célèbre hors du Brabant, déjà de son vivant. Dès 1350, les Noces spirituelles, son chef-d'oeuvre, est lu à Strasbourg et à Bâle.


1 Jeunesse et années d’étude (1293-1317)

Au dire de Pomerius, son biographe, Jan van Ruusbroec serait né au village de Ruisbroek, situé sur la route de Bruxelles à Halle. Ce même auteur situe sa mort en 1381, à lâge de 88 ans. d'où il ressort qu'il naquit en lannée 1293. A lâge de 11 ans, Ruusbroec s’échappa de la tendre sollicitude maternelle pour aller habiter à Bruxelles, auprès d'un oncle-prêtre assez fortuné, Jan Hinckaert, chapelain de la Collégiale de Sainte-Gudule. Ruusbroec devint donc Bruxellois en 1304, deux ans après la célèbre Bataille des Éperons d’or. A Bruxelles, le jeune garçon fréquenta l'École latine et s’appliqua pendant quatre années à la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Il semble qu'il n’ait pas fréquenté d’universités, ni celle de Paris ni le Studium général

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des dominicains à Cologne. Il restera autodidacte pendant toute sa vie, ce qui ne l’empêchera pas, grâce à l’étude personnelle, de maîtriser une culture fort étendue. L’écrivain gantois Maurice Maeterlinck ne lui rend pas justice lorsqu'il écrit : "Il ignorait le grec et peut-être le latin ». Ruusbroec lisait le latin couramment et s’est montré capable de traduire en un brabançon limpide et clair des textes latins parmi les plus ardus. Ses écrits révèlent une connaissance approfondie de plusieurs auteurs latins : Augustin et Grégoire, Bernard et Guillaume de Saint-Thierry, Hugues et Richard de Saint-Victor, Pierre Comertor et Barthélémy l’Anglais, ainsi que son compatriote Thomas de Cantimpré (né vers 1200 à Sint-Pieters-Leeuw). L’on peut constater en outre que Ruusbroec à fréquenté des oeuvres spirituelles écrites en langue vernaculaire : Les sept manières de l'amour de Béatrice de Nazareth, non moins que les incomparables Lettres et Poèmes de Hadewijch d’Anvers.

Par tempérament, Ruusbroec est toujours resté un homme du Brabant, à la tête froide et lucide, affichant une répugnance prononcée pour la théologie d’École et pour les subtilités de l’exégèse. Par contre, il se sentait fortement intéressé par les expériences de l'esprit et par la psychologie de la vie spirituelle. Aussi ses écrits traitent-ils pour ainsi dire exclusivement de la rencontre entre Dieu et l'âme humaine, même s’ils témoignent d'un grand bon sens et si leur vocabulaire demeure toujours proche de celui de l'homme de la rue. Tout en pénétrant profondément à l'intérieur du mystère de Dieu et de l'âme humaine, il est et tient à demeurer un auteur proche du peuple, sans jamais se muer en docte professeur de théories étrangères à la vie. Ce n'est sûrement pas un hasard s’il s’est entêté à composer tous ses traités en langue vernaculaire, au grand déplaisir de certains érudits parmi ses contemporains qui ne pratiquaient que le latin.

2 Chapelain à Bruxelles (1317-1343)

Ruusbroec est ordonné prêtre en 1317. Il apparaît sur la liste des chanoines de Groenendaal comme « capellanus beneficiatus » de Sainte-Gudule à Bruxelles. à quel moment a-t-il pu acquérir ce bénéfice ecelésiastique, ainsi que les ressources financières ou prébende que celui-ci impliquait ? Quelle fut sa charge précise au sein du Chapitre ? Nous l’ignorons. Les précieuses archives du Chapitre de Sainte-Gudule, bien que pratiquement conservées en entier, ne le mentionnent pas une seule fois. Il est cependant certain que Ruusbroec vécut et travailla à Bruxelles, car il n’y a pas que sa biographie par Pomerius qui l’atteste. Le Frère Gérard de Saintes, chartreux à Hérinnes, écrit peu après 1360 : « Ruusbroec commença par être un prêtre dévôt et chapelain de l'Église Sainte-Gudule à Bruxelles en Brabant. C'est là qu'il se mit à composer quelques écrits. à l'époque, il y avait un grand besoin de doctrine spirituelle rédigée en langue vernaculaire, à cause de certaines hérésies et erreurs qui s'étaient manifestées ».

Ruusbroec écrivit ses six premiers ouvrages à Bruxelles. Son chef-d'oeuvre, Les noces spirituelles, date de cette époque. L'image d'un Ruusbroec, paisible visionnaire au plus profond de la forêt de Soignes, ne correspond pas entièrement à la vérité historique. Son enseignement spirituel et son message mystique prirent forme au milieu des activités et des soucis de sa tâche pastorale. Le frère Gérard suggère qu'il se mit à écrire à l'intention de laïcs et de gens du peuple qui étaient menacés par quelque mouvement hérétique. Il est probable qu'il vise ici la secte du Libre Esprit. Ce mouvement hérétique avait récolté ses adeptes parmi le peuple; il s’agissait de personnes qui en ces temps firent preuve d'un grand intérêt spirituel, et qui essayèrent de mener une vie de pauvreté évangélique en dehors des cloîtres. Où Ruusbroec a-t-il pu rencontrer ces adeptes du Libre Esprit ? Sans doute chez les béguines et les béguards de Bruxelles. Dans la première moitié du XIVe siècle, cette ville

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connut deux sortes de béguines : les béguines cloîtrées, demeurant dans le béguinage Notre-Dame de la Vigne (situé dans lactuelle commune de Molenbeek), et des dames pieuses, demeurant seules, qui se consacraient aux oeuvres de la paroisse. Le béguinage de Molenbeek possédait ainsi un hospice pour vieillards dès avant 1300, où la mère de Ruusbroec devait passer les dernières années de sa vie, jusque vers 1315. Dès avant son ordination sacerdotale, Jan avait ainsi appris à connaître ces béguines de Molenbeek, et l’on peut penser qu'Il a soutenu et assisté leur communauté durant la période difficile qui fit suite au Concile de Vienne (1312). Ce dernier avait enjoint aux évêques d'examiner soigneusement l'orthodoxie des béguines, et, dès ce moment, toutes les béguines se trouvèrent plus ou moins suspectées d'hérésie. Il faudra attendre le 8 décembre 1323 avant que l'évêque Pierre de Cambrai n’absolve les béguines de Bruxelles de toute suspicion d'hérésie et les prenne sous la protection de l'Église.

Durant son séjour à Bruxelles, Ruusbroec a dû connaître une béguine indépendante du nom de Heilwig Bloemaerts. Elle occupait une demeure personnelle dans la rue de Loxum, tout près de la maison où habitaient Jan Hinckaert et Ruusbroec. Heilwig Bloemaerts était la fille d'un riche patricien et ne manquait pas de moyens. Son père, Guillaume, avait été à cinq reprises échevin de la ville. Elle consacra la plus grande partie de sa fortune à l’érection d'un nouvel hospice pour vieillards : la Maison-Dieu de la Sainte Trinité. Pomerius a changé cette dame pieuse et généreuse en une hérétique notoire, et en fit même la fondatrice de la secte du Libre Esprit à Bruxelles. Son récit de la lutte entre Ruusbroec et Bloemaerdinne a eu son heure de grand succès dans la littérature. Il vaut donc la peine de citer le texte de Pomerius, et de procéder ensuite à une évaluation critique.

« Au temps où Ruusbroec était prêtre séculier à Bruxelles, il y vivait une femme hérétique que le peuple appelait Bloemaerdinne. Elle avait si grande renommée que l’on prétendait que deux séraphins l’aceompagnaient lorsqu'elle montait à l’autel pour recevoir la communion. Elle écrivit beaucoup au sujet du mouvement du Libre

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Esprit, de l'amour pécheur et de la concupiscence qu’elle appelait séraphique. Ses nombreux disciples la vénéraient profondément comme la fondatrice d'une doctrine nouvelle. Lorsqu'elle enseignait ou écrivait, elle était assise sur un siège d’argent, qui, après sa mort, fut offert en relique à la duchesse de Brabant. Des éclopés et des malades se pressaient autour de son cadavre, dans l’espoir de trouver salut et guérison rien qu'en la touchant. l'homme de Dieu, rempli de l'esprit-Saint, s’inquiétait beaucoup de sa fausse doctrine et, dès les débuts, se démena contre cette hérésie perverse. Bien qu'il dût faire face à une forte résistance, il réussit à démasquer avec évidence les erreurs et hérésies qu’elle avait longtemps répandues par ses écrits prétendus inspirés, mais qui étaient en totale contradiction avec la vraie foi. Ruusbroec donna ainsi une preuve éclatante de l'esprit de sagesse et de force dont il était rempli, car il ne craignait nullement les pièges de ses ennemis, et ne fut jamais trompé par la belle apparence de sophismes mis par écrit comme s’il s’agissait de la vérité. Je puis témoigner, par ma propre expérience, que les écrits pervers de la Bloemaerdinne présentaient, à la première lecture, une si évidente apparence de vérité, que personne n’aurait su y deviner le germe de l'erreur, à moins d'être assisté par une grâce spéciale de l'esprit-Saint. »

Heilwig Bloemaerdinne était-elle donc hérétique ? il y a de sérieuses raisons pour mettre en doute l’affirmation de Pomerius, et même pour soutenir le contraire. De nombreuses pièces d’archives mentionnent son nom, sans faire la moindre réserve au sujet de ses activités. Après sa mort, survenue en 1335, le clergé de Sainte-Gudule en à célébré chaque année fidèlement l’anniversaire, jusqu'au début du XVIe siècle. Qui plus est, en 1371, le Chapitre de cette même église se chargea de l’administration de la Maison-Dieu de la Sainte Trinité, fondée par elle. Or l'acte de cession décrit la fondatrice Bloemaerdinne comme "une personne qui mérite toute louange, pieusement dévouée au Christ ».

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Cette mention honorable du Chapitre est antérieure d'un demi-siècle aux suspicions lancées par Pomerius. Il faut aussi se rappeler avec quelle attention ce Chapitre surveillait habituellement l'orthodoxie et les bonnes moeurs du Peuple de Dieu. Nous pouvons en conclure qu’aucune suspicion d’erreur ne pesait sur Bloemaerdinne de son vivant : elle n'était qu'une béguine fervente et riche en bonnes oeuvres qui, jusqu'à sa mort, n'a pas quitté sa demeure personnelle. Vers les années 1900, la libre pensée bruxelloise s’est montrée un peu trop crédule envers le récit de Pomerius, en proclamant Bloemaerdinne « prophétesse de la libre pensée », et en lui faisant l'honneur d'une statue dans le fronton latéral de droite de l’Hôtel de ville de Bruxelles, le long de la Rue de la Tête d’or. Pour qui étudie critiquement le récit de Bloemaerdinne chez Pomerius, force est bien de constater que les libres penseurs bruxellois ont en fait honoré une pieuse béguine qui, en outre, se trouvait être une fidèle alliée du clergé. Ils n’ont d'ailleurs pas été les seuls à accorder du crédit au récit de Pomerius. Lorsque Jules Jourdain exécutera en 1917 une statue grandeur naturelle de Ruusbroec, il le représentera en train d’écraser du pied droit la pauvre Bloemaerdinne, supposée hérétique. Il est malheureux que certaines erreurs d’historiens stimulent davantage la créativité des artistes que la représentation sobre et objective des faits.

3 Quels hérétiques Ruusbroec a-t-il combattus ?

Même en reconnaissant et en acceptant l'orthodoxie de Bloemaerdinne, force est bien de constater que les écrits de Ruusbroec décrivent et combattent certaines manifestations d'une mystique non-reconnue par l'Église, qu'ils tiennent pour hérétique. Nulle part Ruusbroec ne donne de nom à ces adversaires et à ces imposteurs. Il n’en reste pas moins vrai que notre docteur mystique, ailleurs toujours si doux et miséricordieux, ne trouve ici pas de mots assez sévères pour les décrire : « Ils vivent contraires à Dieu et à tous les saints; ils ressemblent aux esprits damnés en enfer ». Le ton particulièrement dur de ces passages laisse entendre que Ruusbroec a personnellement connu de ces groupes à la doctrine douteuse, dont il a su discerner les erreurs et qu'il a combattus. Or, les archives de l'époque ne mentionnent aucun mouvement hérétique à Bruxelles, dans la première moitié du XIVe siècle. L’historien doit donc se contenter exclusivement de la description que Ruusbroec en a laissée : "Ces gens préfèrent un subir [sic] purement passif, sans aucune oeuvre ni pour Dieu ni pour le prochain. Car il leur semble qu'ils entraveraient Dieu dans son oeuvre divine par la moindre oeuvre qu'ils accompliraient par eux-mêmes. Ils restent donc désoeuvrés, vides de toute vertu, si désoeuvrés qu'ils ne veulent ni rendre grâce à Dieu ni le louer, qu'ils ne possèdent ni connaissance ni amour, et qu'ils ne veulent même plus prier ni désirer. Car tout ce qu'ils pourraient demander ou désirer, ils pensent l'avoir déjà acquis, étant à tel point pauvres en esprit qu'ils sont sans volonté, ont tout quitté et vivent sans propriété ni préférence aucunes. Il leur semble déjà posséder tout ce à quoi servent les exercices de l'Église, et ce pour quoi ils ont été institués » (Les noces spirituelles).

Dans quel écrit Ruusbroec a-t-il pu lire ces thèses qu'il condamne si formellement? Très probablement dans un traité spirituel assez prolixe qui porte le titre de Miroir des âmes simples, écrit autour de 1300 par une béguine de Valenciennes du nom de Marguerite Porete. Ce traité fut condamné dès avant 1306 par l'évêque de Cambrai, et ensuite déclaré hérétique en 1310 par une commission de théologiens siégeant à Paris. Marguerite mourut sur le bûcher à Paris, le 1er juin 1310, place de Grève, face à l’actuel Hôtel de Ville. Le compte rendu officiel de l’Inquisition ne cherche guère à dissimuler le déroulement indigne et injuste du procès. Sobrement et objectivement il se contente de donner la parole aux événements : « Le 11 avril 1310, l’Inquisiteur présenta le livre suspect à vingt théologiens de l'université de Paris. Il leur montra le livre suspect et déjà condamné auparavant, mais il ne leur fit entendre que deux thèses qu'il avait lui-même extraites du livre. Ces deux thèses convainquirent l’assemblée des théologiens unanime que le livre était

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tout entier rempli d'hérésies et derreurs » (P. Fredericq, Corpus documentorum Inquisitionis, II, 63-64)

En effet, les deux thèses qui ont provoqué la condamnation se lisent dans le texte latin du Speculum simplicium animarum. Sorties de leur contexte, elles paraissent effectivement le produit d'un esprit en pleine confusion. La première prétend que certaines personnes ne sont plus tenues de s’appliquer aux vertus : « l'âme perdue en amour prend congé des vertus et n'est plus à leur service; elle ne doit plus les pratiquer, mais les vertus elles-mêmes sont à son service ». La deuxième thèse concerne les dons de la grâce divine : « Une telle âme ne se soucie plus de la consolation de Dieu et de ses dons, car elle aa fixé toute son attention sur Dieu en personne. » Lues dans leur contexte, ces affirmations n’ont rien détrange ni de faux. Marguerite met ses lecteurs en garde contre un excès de confiance dans les oeuvres et dans l’effort personnels. Elle a perçu le danger d'une sainteté purement ascétique, basée sur les oeuvres. Tirées de leur contexte, de telles affirmations peuvent être entendues comme une invitation à la passivité pure, à l'abandon des vertus et de toute prière. Sans doute Ruusbroec a-t-il rencontré des personnes qui avaient ainsi travesti l'enseignement de Marguerite, l’interprétant selon leurs propres opinions. De telles personnes correspondraient parfaitement au profil que Ruusbroec en trace dans les Noces.

4 Les oeuvres de Ruusbroec datant de la période bruxelloise

Le premier livre de Ruusbroec portait comme titre: Le royaume des amants, c'est-à-dire de ceux qui aiment Dieu. Ce premier fruit de sa plume et de son expérience fut écrit longtemps avant le départ pour Groenendaal, peut-être entre 1330 et 1340. Beaucoup plus tard, lors de sa visite aux chartreux de Hérinnes, Ruusbroec s’étonnera d'y trouver ce livre. Il leur dira son regret de le voir connu et répandu. Un prêtre, qui avait aidé Ruusbroec comme copiste, l’avait en cachette transmis aux chartreux. Lorsque ceux-ci voulurent lui rendre son texte, Ruusbroec refusa. Sans doute parce qu'il devinait que l'oeuvre était déjà connue ailleurs. Il promit alors d’écrire un autre livre pour en expliquer les passages les plus difficiles et pour préciser sa pensée. Ce qu'il fit dans son avant-dernier ouvrage : Le livre des éclaircissements.

Le livre le mieux structuré qui sortit de la plume de notre mystique brabançon est sans aucun doute Les noces spirituelles. C'est à juste titre qu’on le salue comme son chef-d'oeuvre. Il semble qu'il ait tout de suite fortement impressionné tous ceux qui apprirent à le connaître. Le chartreux Gérard de Saintes eut l'occasion de s’en entretenir avec Ruusbroec lui-même, et résuma par la suite la conversation en ces termes : « Il dit de son deuxième livre qu'il le considéra comme une oeuvre sûre et bonne, et qu'il avait déjà été transcrit, même jusqu'au pied des montagnes ». Cette dernière précision est confirmée par une autre source : dans le courant de l’année jubilaire 1350, Ruusbroec envoya le texte des Noces spirituelles à Strasbourg - sans doute en le confiant à un pèlerin - où il fut sans tarder traduit en allemand.

Ce ne fut pas le dernier essai de traduction. Guillaume Jordaens en fit une version latine, à l'intention des cisterciens de Ter Doest, qui fut imprimée à Paris en 1512. Gérard Groote (+ 1384) est l'auteur d'une traduction plus littérale. Surius, moine chartreux à Cologne, fit imprimer sa propre version latine en 1552. Le texte moyen-néerlandais original parut seulement en 1624, sous le titre L’ornement des noces spirituelles, imprimé à Bruxelles par les soins du capucin Gabriel d’Anvers.

Le troisième traité que Ruusbroec écrivit à Bruxelles s'appelle La pierre brillante. Le titre se réfère à un verset de l’Apocalypse : « Au vainqueur je donnerai une pierre brillante, en laquelle a été gravé un nom nouveau que personne ne connaît sinon celui qui le reçoit » (Ap. 2, 17). Voici comment le frère Gérard de Saintes présente l’ouvrage : « Il faut savoir au sujet de ce livre qu'un jour le sieur Jan était en train de converser avec un ermite sur des sujets spirituels. Au moment du départ, l’ermite le supplia de mettre par écrit le sujet de leur conversation et de

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l’expliquer, de sorte que lui-même et encore une autre personne pourraient relire le document et progresser ainsi dans la vie spirituelle. C'est pour répondre à cette requête qu'il composa cet ouvrage qui à lui seul contient assez d’enseignements pour conduire à la vie parfaite. « Ce court traité contient en effet un résumé des Noces spirituelles. Pour plusieurs motifs, La pierre brillante apparaît comme l’ouvrage le plus abordable de Ruusbroec. On peut le recommander à tous ceux qui veulent faire la connaissance de ce mystique à partir de ses oeuvres. La croissance dans la vie de foi s'y trouve d'ailleurs décrite de main de maître, suivant les quatre catégories du mercenaire, du serviteur fidèle, de l’ami secret et du fils caché. Ces pages représentent sans conteste l'un des plus beaux textes jamais mis par écrit sur la vie spirituelle : C'est la vision d'un Maître hors pair, qui restera actuelle pour tous les temps.

Le traité intitulé Les quatre tentations est un ouvrage bref et simple, destiné à des débutants dans la vie spirituelle. Les quatre principales tentations qui menacent leurs bonnes intentions s'appellent : les plaisirs de la nature, l’hypocrisie d'une ascèse exagérée, l’autosuffisance et l'attachement au jugement propre, la paresse d'un faux loisir.

Le cinquième écrit de Ruusbroec s'appelle La foi chrétienne. Il s'agit d'un bref exposé des douze articles de la foi, l'oeuvre la plus simple de son auteur, et sans doute le fruit de sa propre catéchèse dans l'Église principale de Bruxelles.

Le plus étendu des onze traités sortis de sa plume est Le tabernacle spirituel. Dans sa plus grande partie, il fut écrit à Bruxelles, le reste ayant été achevé à Groenendaal, après 1343. Il contient un commentaire très développé et assez libre de la construction de l’Arche de l’Alliance, telle quelle est relatée dans l’Exode (ch. 26s). Les nombreux détails fournis par la Bible y sont interprétés comme autant de symboles de l’ascension de l'âme. Une telle exégèse symbolique s’intéresse peu au sens littéral de l'Écriture, et n'est pas sans déconcerter le lecteur moderne. Durant la vie de Ruusbroec cependant - et jusqu'au XVIe siècle - le traité fut lu avec plaisir et même hautement apprécié. On peut le considérer comme le « best-seller » de Ruusbroec, puisqu’il est le seul à avoir été conservé dans plus de vingt-cinq manuscrits. Gérard de Saintes, par exemple, ne tarit pas déloges à son sujet : "Il n’y a personne dans la sainte Église, écrit-il, du pape au plus humble chrétien, qui n’en ferait pas son profit spirituel, s’il le lisait et le comprenait ». Le même auteur, moine chartreux, se montre cependant moins heureux avec la critique fort pimentée que Ruusbroec déverse sur tous les états dans l'Église, regrettant qu’évêques et abbés, religieux et curés, clercs et laïcs soient tombés si bas, s’écartant chaque jour davantage de l’idéal de l’évangile. Ce petit pamphlet fort acide, sorti tel quel de la plume de Ruusbroec, a été publié en entier par nos soins (Ruusbroec en zijn mystiek, Davidsfonds-Leuven 1981, p. 198-218; une traduction française est en préparation).

5 La fondation d'une communauté spirituelle (1337-1343)

Pendant des siècles, l’autorité ecclésiastique de la ville de Bruxelles était exercée par deux chapitres de chanoines. Le plus ancien des deux avait douze membres et avait été érigé aux alentours de 1050 par le comte Lambert II. Ces chanoines se trouvèrent vite impliqués dans la gestion administrative du pays et constituèrent le premier noyau de la chancellerie du comte, de celle du duc plus tard, qui ne tarderait pas à se développer. Ils étaient en outre les bénéficiaires d'une prébende bien fournie, c'est-à-dire d'une rente élevée, provenant des biens ecclésiastiques, qui leur était versée comme indemnité pour le ministère qu'ils exerçaient. Une telle position sociale relativement élevée entraînait souvent l’absentéisme à la prière chorale, ainsi qu'un style de vie plutôt mondain. Vint un jour où il fallut apporter remède à la façon scandaleuse dont l’office se trouvait négligé. Ce fut là l'intention du duc Henri I lorsque, en 1226, il institua un nouveau collège de chanoines « mineurs », appelés à résider à Bruxelles et à assurer fidèlement la Liturgie des Heures au choeur de la collégiale.

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Vrank van Coudenberg, le fondateur de Groenendaal, était jusquen 1338 membre de ce second collège de chanoines « mineurs ». Grâce à un acte officiel que le hasard à préservé, nous savons qu'il renonça de son plein gré à sa prébende, et qu'un certain Jan van Rockele lui succéda le 13 avril 1339. Quant à Jan Hinckaert, à en croire Pomerius, celui-ci était chanoine « majeur » et appartenait au premier collège. L’affirmation de Pomerius a été mise en doute par Pl. Lefèvre, en 1933, bien qu’elle semblât confirmée par K. Ruelens, en 1905, sur la base de certains documents qui nous ont été conservés. Aujourd’hui il n'est toujours pas certain que l’oncle de Ruusbroec ait été chanoine « majeur », et nous ignorons donc s’il a renoncé à une prébende, et à quel moment. Certaines pièces d’archives le mentionnent en 1306 comme prêtre responsable de la chapelle consacrée à Saint Jean l’Évangéliste, tout en signalant un autre chapelain comme desservant de la même chapelle à la date du 5 juin 1337. Sans doute Jan Hinckaert aura-t-il renoncé à cette prébende autour de 1337. La liste des chanoines de Groenendaal fait aussi mention de Ruusbroec comme chapelain ayant droit à une prébende : ‘capellanus beneficiatus’, mais nous ignorons la date à laquelle Ruusbroec aurait reçu ce bénéfice; de même s’il y a renoncé avant ses voeux de religion prononcés le 10 mars 1350.

Malgré une information fragmentaire, nous pouvons affirmer que les années 1337-1338 ont été un tournant dans la vie de Vrank van Coudenberg et de Jan Hinckaert. Renoncer spontanément à une prébende, sans avoir un bénéfice plus important en perspective, était un geste tout à fait inhabituel. Ruusbroec stigmatisera un jour cette chasse aux prébendes, toujours plus nombreuses et lucratives, comme l'un des péchés capitaux du clergé de son temps : « Tu peux le constater par toi-même : posséder quatre ou cinq prébendes en même temps ne suffit pas; on en souhaite toujours davantage. Plus on en possède, moins on les mérite. Même si ces grands Seigneurs sont de basse extraction, à peine commencent-ils à faire carrière qu'ils se gonflent d’orgueil. Le pape peut autoriser la possession de plusieurs prébendes en même temps, mais il ne saurait jamais permettre la cupidité ou lavarice. Voilà deux prébendes que le diable accorde à des clercs et des chanoines fortunés, et que certains gardent pour l'éternité. À partir du bien des pauvres, ils se bâtissent une immense fortune » (Le tabernacle spirituel).

Aujourd’hui, le sociologue ou l’économiste essaierait de remédier à un tel désordre par une redistribution du patrimoine ecelésiastique. Ruusbroec et ses compagnons optèrent pour une solution plus radicale : à partir de motifs religieux, ils se retirèrent complètement de ce clergé embourgeoisé pour mener en commun une vie de pauvreté évangélique et de plus grande fidélité à la prière quotidienne. C'est ainsi qu'il convient d’interpréter la conversion de Jan Hinckaert, après ses nombreuses années de vie mondaine. L’itinéraire de Vrank van Coudenberg n'est pas différent : c'est aux alentours de 1338 qu'il élut domicile auprès de Hinckaert et de son jeune neveu, Ruusbroec, dans la maison de la rue de Loxum, à l’ombre de la collégiale de Bruxelles, où naquit effectivement la communauté spirituelle qui, quelques années plus tard, émigrerait à Groenendaal. « c'est ainsi qu'ils en arrivèrent à habiter une même maison et à vivre dans la communauté de biens ». En plus d'une vie commune dans la pauvreté et la charité fraternelle, Pomerius mentionne encore une autre caractéristique du nouveau groupe (ou de la « communauté de base », si on veut) : « Ils s’efforcèrent, écrit-il, de s’acquitter tous les jours, avec le plus grand soin, de la prière canonique, dans la susdite église de Sainte-Gudule, et de louer ainsi le Seigneur par des psaumes et des hymnes. »

6 La donation ducale et le départ à Groenendaal

Le mercredi de Pâques, 16 avril 1343, le duc Jean III décida de faire donation de son pavillon de chasse avec les terres et l’étang adjacents, situés à Groenendaal, en faveur de son ami dans le Christ, Vrank van Coudenberg. Une seule condition y fut mise : qu’au moins cinq hommes pieux viendraient y habiter, dont deux prêtres. La communauté devait être fidèle à « prendre soin des services divins, à la louange, la gloire et l'honneur du Dieu tout-puissant, de la glorieuse Vierge Marie et de tous les

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saints ». Le duc Jean décida cette fondation spirituelle pour le salut des âmes de ses aïeux, et plus particulièrement de son épouse bien-aimée, Marie d’Evreux, décédée en 1335.

Vers la même époque, un conseiller du duc, Guillaume van Duivenvoorde s’avisa de faire une fondation semblable à Bruxelles. De ses propres deniers, il construisit un couvent près de la Porte des Halles, pour les soeurs clarisses cloîtrées. Une bulle papale, datée du 18 janvier 1344, l’’autorisa à choisir la première abbesse ainsi que les moniales qui formeraient le premier groupe. De son côté, le duc Jean fit la fondation au nom de Vrank van Coudenberg, et ne s’occupa plus de la formation de la première communauté. Jan Hinckaert et son neveu Ruusbroec accompagnèrent le sieur Vrank. Il est probable que Jan van Leeuwen, le bon cuisinier, fit partie du groupe. Celui-ci était originaire dlAffligem et avait été au service de la cour du duc. Il est possible que le duc en personne ait jugé que la nouvelle communauté avait besoin d'un bon cuisinier. Le cinquième membre de la première communauté était sans doute Walter Rademaker, un frère convers, originaire de Hoellaart.

Nous ignorons l'état dans lequel les cinq compagnons trouvèrent le domaine de Groenendaal. Le pavillon assez vaste du duc n’avait été oceupé jusque là que par un ermite habitant seul. Nous ne savons pas non plus si ce dernier, un certain frère Lambert, fut consulté au sujet du nouveau projet. Pomerius souligne avec une certaine insistance que c'est de bon gré que Lambert céda la place : mû par une vraie charité et une profonde humilité, il voulut se retirer en faveur des nouveaux habitants pour chercher un nouvel ermitage du côté de Botendale (Ucele). Cette précision apportée par Pomerius en latin fut traduite en moyen-néerlandais dès le XVe siècle. Le traducteur a cependant voulu compléter ou corriger Pomerius. Voici ce qu'il écrit : « Le frère Lambert étant un convers illettré, il ne convenait pas qu'il demeurât parmi cette communauté spirituelle, venue s’installer là pour célébrer tous les jours son office, comme il convient à l'état sacerdotal. » Ce texte laisse supposer que le frère Lambert s'était joint pendant un certain temps à la nouvelle communauté, mais que l’assistance journalière à l’office finit par lui peser trop lourd. Le traducteur confirme d'ailleurs lui aussi que le frère Lambert « était disposé à céder l’endroit sans aucune opposition ». Une fois prise la décision du duc, il lui était sans doute difficile dagir autrement.

Il reste la question fondamentale de savoir pour quelle raison le sieur Vrank et ses compagnons quittèrent Bruxelles, préférant la solitude de la forêt à une vie d’apostolat en ville. Leur but n'était sûrement pas de fonder un nouveau monastère, projet qui leur était entièrement étranger en 1343. Leurs intentions étaient au demeurant moins précises que celle du duc à la recherche d'une communauté de prière qui prendrait en charge le salut de son âme et celui de ses prédécesseurs et successeurs.

Ruusbroec s’est-il enfui devant les adeptes du Libre Esprit ? Les trois compagnons se sont-ils retirés pour échapper à la voix tonitruante de Godefroy Kerreken qui se détachait continuellement de l'ensemble du choeur durant les offices, et ne respectait ni mesure ni ton ? Leur départ pour Groenendaal correspond sans aucun doute à une certaine fuite du monde, plus particulièrement à une prise de distance à l’égard de cet embourgeoisement qui était le fait du clergé bruxellois (les monastères de Rooklooster et de Zevenborren naîtront plus tard d'une réaction analogue). Entre 1338 et 1343 Ruusbroec et ses compagnons avaient fini par comprendre qu'une vie chrétienne quelque peu approfondie ne pouvait se développer au sein de cette société bourgeoise et de sa culture si éloignée de l’évangile. Cependant une telle explication relative à leur démarche, pour valable quelle soit, reste encore trop tributaire d'une certaine sociologie religieuse.

Car il y eut sans doute davantage : leur fuite au désert donna corps à un besoin typiquement religieux et à un désir devenu peu à peu irrésistible. Ruusbroec et ses compagnons voulurent se retirer « de la foule des hommes afin de mener une vie sainte et retirée dans la solitude N. Leur départ était inspiré par une vocation positive, elle réalisait une sorte dexode vers le désert. Le but n'était pas d'y chercher et d'y découvrir quelque nouvelle dimension spirituelle, mais au contraire d'y vivre plus fidèlement de la grâce qu'ils avaient reçue à Bruxelles, sans aucun

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mérite de leur part, et qui consistait en une compréhension plus profonde de Dieu et de ses dons spirituels.

Pourquoi ne souhaitèrent-ils pas fonder un monastère ? Probablement parce que la vie religieuse de leur temps leur semblait aussi corrompue et décadente que celle des prêtres séculiers. Voici ce qu'en écrivit Ruusbroec : « Tout ce que les fondateurs quittèrent et méprisèrent au début de l'Ordre, leurs successeurs le recherchent et le poursuivent aujourd'hui. Les religieux désirent bien manger, bien boire et porter des vêtements à la mode. Ils construisent des églises élevées et des couvents immenses. On trouve chez eux des riches et des pauvres, comme dans le monde. L'un dispose de quatre ou de cinq bures, et tel autre n'en a qu'une seule » (Le Tabernacle spirituel).

La réticence des premiers compagnons de Groenendaal vis-à-vis des monastères décadents est facile à comprendre. Il faut y ajouter encore une véritable méfiance, fort répandue à l'époque, envers tout ce qui ressemblait à une institution quelque peu stable et forte, mais dénuée d'inspiration spirituelle, et même envers tout ce qui les astreindrait à un genre de vie trop bien réglé. Au contraire, ils étaient habités par le désir profond de découvrir peu à peu, et par eux-mêmes, le rythme de vie qui conviendrait le mieux à leur vie spirituelle et à leur vocation intérieure. Les trois compagnons bruxellois, une fois établis à Groenendaal, ne voulurent donc pas adopter une Règle déjà existante. Au contraire, sept années durant ils y sont restés ce qu'ils avaient été à Bruxelles : des prêtres séculiers vivant en communauté. Cette espèce de méfiance envers des structures et des obligations imposées de l'extérieur est une caractéristique très typique de la vie spirituelle dans les anciens Pays-Bas. Les premières béguines étaient des femmes d'une incontestable inspiration spirituelle, mais indépendantes et vivant seules, sans mari et sans règle, qui s'étaient risquées à vivre dans le monde l'aventure extraordinaire d'une relation personnelle avec Dieu. Elles ne souhaitaient ni prononcer des voeux, ni se grouper en béguinages cloîtrés, ni avoir quelque lien particulier avec la hiérarchie. Évêques et curés se sont démenés tant et plus pour rassembler cette gent féminine indépendante et pour l'enfermer derrière des murs de clôture, afin de la soumettre plus aisément à leur autorité et juridiction. Il semble bien que Heilwig Bloemaerdinne ait réussi à résister jusqu'à sa mort à ces pressions cléricales, sans doute grâce au prestige de sa famille et à un patrimoine personnel qui lui permettait de gérer une Maison-Dieu indépendante.

Un même esprit régnait parmi les disciples de Gérard Groote, à la fin du XIVe siècle. Bien que ceux-ci habitaient ensemble en des couvents pour frères ou pour soeurs, ils ne souhaitaient pas prononcer des voeux personnels. Se sentaient-ils trop faibles ou mal assurés en face des voeux de religion ? Ils craignaient plutôt de perdre leur liberté spirituelle profonde et de se faire esclaves d'une règle au lieu d'être des enfants de Dieu, libres. Ils souhaitaient aussi pouvoir organiser leur genre de vie selon le caractère propre de leur vocation, et être toujours en mesure de prendre comme norme suprême leur ferveur intérieure et leur dévotion.

Que les trois premiers compagnons de Groenendaal aient reçu autant de crédit, sept années durant, de la part de l'évêque de Cambrai, du chapitre de Bruxelles et du duc Jean Ill, est un fait qui mérite d'être relevé. Le sieur Vrank fut nommé chapelain d'une modeste chapelle construite à côté de l'ermitage, qui fut consacrée en 1345. I1 reçut ainsi la charge pastorale du petit groupe, comme celle des sangliers et des cerfs qui peuplaient la forêt. Certains de leurs collègues chanoines, et bon nombre de laïcs, ont dû prendre ces ermites vivant en communauté pour des prêtres en recherche, qui ne savaient plus très bien le sens de leur vie en ville, et qui s'étaient retirés pour se ressaisir et réfléchir dans la forêt.

7 Le passage à l'état religieux

Au bout de sept années, une évolution se produisit qui allait renouveler un phénomène qui eut si souvent lieu au cours de l'histoire de l'Eglise : sans le vouloir, et peut-être même sans s'en apercevoir, nos pieux pèlerins du désert finirent par fonder

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une nouvelle communauté religieuse. Non seulement ils devinrent les fondateurs du monastère de Groenendaal, dont l’existence devait se prolonger jusqu'à la Révolution française, mais ils jetèrent les bases de la Congrégation de Windesheim et de la « devotio moderna », qui devaient marquer durablement de leur empreinte la vie religieuse dans les anciens Pays-Bas. Il est hors de doute qu'ils n’ont jamais cherché ni même deviné un tel rayonnement.

Comment cela s’est-il passé concrètement ? La situation précaire et imprécise des débuts ne pouvait se prolonger. En effet, au cours des années, trois questions s'étaient progressivement posées avec une insistance grandissante :

1. Qui hériterait de la donation de Groenendaal après la mort du fondateur ? Le duc en serait-il réduit à chercher un autre ermite ou une autre communauté ?

2. Qui jouissait du droit d’accepter de nouveaux candidats ou novices dans la communauté ? Et ces novices éventuels devaient-ils être formés à l’instar des clercs séculiers ?

3. Les ordres religieux existants voyaient des donations généreuses prendre le chemin de ce groupuscule de prêtres-dans-les-bois, privés de règle et de supérieur, ce qui n’allait pas sans susciter malaise et déplaisir, détractions et tiraillements. De quelle façon la nouvelle communauté pouvait-elle se défendre contre la jalousie de ses ennemis et de certains colporteurs de médisances ?

Ces questions ne préoceupaient pas seulement les premiers compagnons. Le chapitre de Bruxelles les partageait sûrement, de sorte que des rumeurs ne tardèrent pas à venir à l’oreille de l'évêque de Cambrai. Au début de mars 1350, le sieur Vrank partit pour cette ville dans l'intention de prendre conseil auprès de l'évêque, Petrus Andreae, au sujet de quelques calomnies qui s'étaient répandues à leur sujet. Après un bref échange, l'évêque décida d’accompagner Vrank à Groenendaal. Le 10 mars 1350, Vrank van Coudenberg et Jan van Ruusbroec reçurent de ses mains ‘habit des chanoines réguliers de saint Augustin. Le jour suivant, le sieur Vrank fut installé comme premier prévôt et

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reçut les pleins pouvoirs pour recevoir de nouveaux frères dans la communauté. Ruusbroec devint le premier prieur. La chapellenie des débuts se transforma ainsi en nouveau monastère. On a longtemps prétendu, suite à une affirmation de Pomerius, que le nouveau monastère dépendait de la célèbre abbaye de Saint-Victor à Paris. Pomerius avait tiré cette conclusion à partir d'une lettre dans laquelle Pierre de Saulx, prieur de Saint-Victor, recommande à la communauté de Groenendaal de se servir de la formule de profession habituellement utilisée par les chanoines réguliers. Le Père A. Ampe, s.j., a récemment démontré que Pomerius s’est trompé en datant la lettre trop tôt, et que Pierre de Saulx n’y était pas intervenu en tant que prieur de Saint-Victor, mais plutôt en tant que président de l’assemblée provinciale à laquelle tous les monastères de chanoines réguliers étaient invités tous les trois ans. Il semble que pendant les premières années de son existence Groenendaal ait été une fondation entièrement autonome. Ce n'est qu'en 1402 qu'il sest réuni à quatre autres monastères du Brabant, Rooklooster, Korsendonk, Bethlehem et Barberendaal à Tirlemont, pour former un seul et unique chapitre. En 1412, ce chapitre du Brabant allait rejoindre la Congrégation de Windesheim.

Pomerius prétend que des confrères âgés, ayant encore connu personnellement Ruusbroec, lui racontèrent comment celui-ci avait coutume de composer ses livres. Lorsque la lumière divine inondait son âme, Ruusbroec se retirait en quelque endroit secret de la forêt. Il s'y asseyait sous un grand arbre et couchait sur des tablettes de cire ce que le Saint-Esprit lui inspirait. Il apportait ensuite les tablettes au monastère, et les confiait à un secrétaire ou copiste, qui transcrivait le texte sur une feuille de parchemin.

Des témoins encore en vie lui racontèrent le récit suivant : « Un certain jour que le saint prieur était sorti du monas-

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tère pour aller prier et écrire sous un arbre dans la forêt, il arriva qu'il y fut à tel point enflammé par le feu de l'amour de Dieu qu'il en oublia entièrement le temps et l'heure. Comme il tardait à rentrer, ses frères s’inquiétèrent et se mirent à sa recherche le long des innombrables sentiers de la vaste forêt. Après avoir longtemps cherché, un frère, qui le connaissait bien, aperçut au loin un arbre entouré de haut en bas d'un cercle lumineux. Il s’en approcha doucement et trouva le saint prieur, assis sous l'arbre et comme ravi par l’abondante saveur de la douceur divine. » En 1602, l’archiduchesse Isabelle fit construire une chapelle en l'honneur de Notre Dame de Lorette, à côté de ce tilleul miraculeux. La furie déchaînée de la Révolution française détruira la chapelle, en même temps que les bâtiments conventuels de Groenendaal, faisant ainsi presque entièrement disparaître l'un des monuments les plus représentatifs du patrimoine religieux des Pays-Bas.

Le récit de l'arbre miraculeusement éclairé présente toutes les caractéristiques d'une légende à signification particulière. Il est à peu près certain qu'un événement concret en fut le point de départ. Mais le fait historique à pris valeur de message spirituel : ce que Ruusbroec mit par écrit dans ses ouvrages, c'est sans intermédiaire, directement, qu'il le reçut de la lumière de Dieu.

1. à Groenendaal, Ruusbroec écrivit trois traités à l’adresse d'une même moniale, une certaine Marguerite van Meerbeke qui s'était faite clarisse dans le couvent cloîtré que le conseiller Guillaume van Duivenvoorde (+ 1352) fit construire à ses frais à Bruxelles, près de la Porte de Halle. Ces religieuses suivaient la règle franciscaine approuvée par le pape Urbain IV en 1263. On les appelait d'ailleurs Urbanistes ou Riches Claires, puisque leur Règle autorisait les communautés à recevoir et à posséder domaines et rentes. Nous savons que Ruusbroec, après son établissement à Groenendaal, est allé au moins une fois rendre visite à cette soeur Marguerite dont il fut probablement le confesseur pendant un certain temps.

Les trois traités s'appellent respectivement Les sept clôtures, Le miroir de la béatitude éternelle et Les sept degrés. Le premier et le troisième contiennent une spiritualité explicitement monastique et claustrale. Le miroir de la béatitude éternelle est d'abord une méditation sur l’eucharistie. Comme tel, ce traité relativement long est devenu la source principale du quatrième Livre de l’Imitation de Jésus-Christ. Il contient aussi des développements d'une rare profondeur sur l'union mystique avec Dieu, raison pour laquelle il est généralement considéré comme l'oeuvre la plus mûrement réfléchie de notre mystique brabançon.

Le terme miroir possède plusieurs significations différentes sous la plume de Ruusbroec et de ses contemporains. Parfois il signifie simplement exemple. Marie est ainsi un miroir pour l'homme spirituellement vivant. Jésus est lui aussi notre miroir et la règle selon laquelle nous devons vivre. Le livre spirituel est un miroir pour le lecteur qui peut y apprendre à connaître sa béatitude éternelle. Mais le terme revêt une signification encore plus profonde dans un passage comme celui-ci : « Dieu créa l'âme de chaque homme comme un miroir vivant, dans lequel il imprima l'image de sa nature. De cette façon l'image de Dieu vit en nous, et nous en lui… La vie que nous possédons en Dieu est une en Dieu, sans intermédiaire. Car elle vit non-née avec le Fils dans le Père, et elle naît avec le Fils à partir du Père, et elle s'écoule des deux avec le Saint-Esprit. De cette façon nous vivons éternellement en Dieu, et Dieu en nous. » (Le miroir de la béatitude éternelle). Ce passage ne fournit ni description psychologique de l'âme ni exhortation morale. Il exprime plutôt la dimension religieuse dont Ruusbroec croit quelle constitue le noyau de toute créature humaine. Dieu est présent dans l'âme humaine comme dans un miroir vivant, et cette présence marque de son empreinte son être le plus profond. Ce noyau divin est le fondement de la dignité singulière de toute personne humaine, chaque homme étant appelé à rendre cette divine présence efficace et visible dans la vie de tous les jours.

2. Autour de 1363, Ruusbroec écrivit l’apologie déjà mentionnée : Le livre des éclaircissements. Elle commence avec cette confidence : « Certains de mes amis souhaitent et demandent que j’explique et éclaire en quelques mots, selon ma

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capacité et avec le plus de précision et de clarté possibles, la vérité de ce que j’entends et ressens au sujet de tout l'enseignement le plus élevé que jai pu mettre par écrit. Cela, afin que personne ne reçoive détriment de mes paroles mais, bien au contraire, profit. Nous connaissons ces amis auxquels Ruusbroec fait allusion; il s'agit des chartreux de Hérinnes. Ils avaient envoyé un messager à Groenendaal pour inviter le prieur à venir leur expliquer en personne les aspects les plus profonds de son enseignement. Bien qu’âgé alors de presque soixante-dix ans, Ruusbroec entreprit encore à pied le voyage dHérinnes, distant de plus de vingt-cinq kilomètres. Il séjourna trois jours chez les chartreux, donna une conférence à la communauté et eut un certain nombre de conversations personnelles. C'est à son retour qu'il consigna par écrit le résultat de ces échanges dans cette apologie dont la clarté et la précision ne laissent rien à désirer.

3. La dernière oeuvre de Ruusbroec porte le titre : Les douze béguines. Il est sans rapport avec le contenu du livre, et est simplement emprunté au premier verset du poème avec lequel celui-ci débute : "Douze béguines, un jour, étaient assises ». Cet ouvrage assez prolixe contient en fait quatre parties différentes, d'abord composées à part, qui furent plus tard réunies en un seul ensemble. Quelque confrère de Ruusbroec est peut-être responsable de l’ultime travail rédactionnel. Ce livre, qui ne s'est répandu que durant les dernières années de la vie de Ruusbroec, contient, entre autres choses, une longue dissertation sur l’influence des planètes dans l'expérience religieuse de tout homme. Pour qui est familier avec la mentalité du moyen âge, ce thème ne pourra étonner. Toute personne cultivée pensait alors que la position et le cours des astres exerçaient une influence directe sur le sort et les dispositions des hommes. Aujourd’hui l’on attacherait en ce domaine davantage d’importance aux facteurs socio-économiques et psychologiques. Il est évident que Ruusbroec partageait les idées alors généralement répandues, mais à une exception près : il est toujours resté convaincu que cette influence cosmique n'était pas en mesure de détruire la liberté de l'homme. Gérard Groote éprouva des difficultés au sujet de cette section du livre, non parce qu'il n’aurait pas accepté l’influence des astres, mais parce que, à son avis, Ruusbroec n'était pas suffisamment au courant des théories les plus récentes dans le domaine de l’ astrologie.

Cet ouvrage fournit à Ruusbroec l'occasion de prendre très nettement ses distances par rapport à certaines théories de son émule allemand, Maître Eckhart (1260 - vers 1328). Dans la seconde partie du livre, il s’en prend ainsi à certaines de ses conceptions : « Remarque, écrit-il, la fausseté de ces prophètes, afin de ne pas être trompé. Ils prétendent être eux-mêmes l'essence de Dieu qui monte au-delà des Personnes divines, et être tellement vides et désoeuvrés comme s’ils n’existaient pas. En outre, chacun de ces maudits prétend encore ceci : ‘Lorsque j’existais dans mon essence éternelle, je n’avais pas de Dieu. Je voulais ce que j’étais, et j’étais ce que je voulais, et c'est par ma volonté propre, en toute liberté que je suis devenu et que je suis entré dans le monde. Si je l’avais voulu, je ne serais nullement devenu, et aucune autre créature ne le serait ». Par cette citation, Ruusbroec rejette certaines affirmations d'un sermon d’Eckhart (Predigten, éd. Pfeiffer, p. 87). Le contexte montre qu'il reproche à celui-ci d’avoir emprunté ces erreurs aux adeptes du Libre Esprit.

4. à côté de ces onze traités, Ruusbroec écrivit encore sept Lettres, dont certaines n’ont été conservées que dans la traduction latine que Surius, le chartreux de Cologne, publia en 1552. La première de ces lettres est adressée à la clarisse que nous connaissons déjà, Marguerite van Meerbeke. Il s'agit sans doute de la prose la plus personnelle du bon prieur, d’autant plus qu'il s'adresse sans cesse en la deuxième personne à sa correspondante. Ruusbroec la met en garde contre la formation de clans à l'intérieur de la communauté religieuse. Il y exprime clairement sa pensée sur l’amitié. Celle-ci doit rapprocher les deux amis de Dieu, car seul Dieu est pleinement digne de l’amitié de l'homme : « Celui qui attire quelqu'un à soi au lieu de lui indiquer le chemin vers Dieu, est faux et vit contraire à la volonté de Dieu ».

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9 Ruusbroec et ses confrères de Groenendaal

l'impressionnante peinture, appelée Praeconiale Viridisvallis, conservée au Ruusbroecgenootschap à Anvers, présente trente portraits de personnalités qui ont assuré la célébrité du monastère au cours des âges. Ruusbroec s'y trouve bien au centre, entouré d'un halo de lumière divine, bien qu'il ne fût jamais le supérieur de la communauté et que son érudition ne valait pas celle de Maître Vrank ni celle de Maître Willem Jordaens ou d'autres confrères, bardés de diplômes universitaires.

Ruusbroec fut cependant la figure centrale de la nouvelle fondation. Ses contemporains en donnent tous la même explication : il ressentit la présence de Dieu d'une façon exceptionnelle; il était directement éclairé et inspiré par l'esprit-Saint; il reçut le don de partager avec d'autres sa connaissance des mystères de Dieu, par sa parole et par ses écrits. Cette vocation mystique exceptionnelle était unanimement reconnue et respectée par son entourage immédiat. Sur ce point, Ruusbroec diffère de tous les autres auteurs mystiques de la tradition chrétienne. Que l’on songe seulement à la forte résistance à laquelle se heurta un Maître Eckhart, aux difficultés éprouvées par une Thérèse d’Avila et un Jean de la Croix, ou au chemin douloureux d'un Pierre Teilhard de Chardin.

Ruusbroec ne rencontra aucune résistance auprès de ses confrères. Ses seuls ennemis furent le démon et les adeptes hérétiques du Libre Esprit. Sa vie et sa doctrine reflètent le doux éclat d'une lumière qui rend la vie toute transparente. La nuit obscure, propre à toute vocation mystique, se laisse seulement deviner chez lui, comme l’arrière-plan à peine visible d'un paysage inondé de lumière.

Une rapide présentation de sept de ses confrères au monastère de Groenendaal nous aidera quelque peu à nous représenter d'une façon plus vivante et concrète l’environnement habituel de notre mystique.

Vrank van Coudenberg (+ 1386) était sans aucun doute un grand spirituel. Il renonça à une brillante carrière de chanoine et de conseiller du duc de Brabant. Le tableau d’honneur de Groenendaal dont nous venons de parler, lui accorde la place qui lui revient: il est représenté assis sous un baldaquin vert, tenant dans une main la crosse dorée du prévôt, dans l’autre, l'Église en pierre de Groenendaal. On y lit aussi sa devise : In cantate radicati et fundati, c'est-à-dire : Enracinés et fondés dans l'amour. Durant toute sa vie, le sieur Vrank entretint de bonnes relations avec le duc et sa cour, avec le Chapitre de Bruxelles et l'évêque de Cambrai. On le consultait volontiers à l'occasion de procès ecclésiastiques ou civils.

Jan van Leeuwen (+ 1378) était originaire d’Affligem et avait probablement travaillé pendant quelques années à la cour du duc. Il devint le cuisinier attitré de la nouvelle communauté, tâche dont il s’acquitta fidèlement sa vie durant. On l’appelait d'ailleurs « le bon cuisinier de Groenendaal ». Le frère Jan était illettré lors de son entrée. Ruusbroec devint son confesseur et conseiller spirituel, et lui apprit aussi à lire et à écrire, non sans un réel succès. Le frère Jan devint un homme de prière, intérieur et fervent, et il se mit à rédiger des traités spirituels. Ceux-ci virent le jour entre les marmites et les chaudrons, ce dont ils ont gardé des traces évidentes : ils manquent un peu de plan, et leur style est décousu et prolixe. Ces ouvrages sont cependant une source importante d’informations. Jan y parle, sans aucun parti-pris et en toute liberté, des hommes et des situations qu'il a bien connus. Grâce à lui nous savons que Hadewijch était fort en honneur à Groenendaal. Il composa un traité entier sur La doctrine de Maître Eckhart et ses erreurs, stigmatisant les thèses erronées du grand mystique rhénan. En outre, il nous laissa quelques croquis attachants et enthousiastes du bon prieur : « Je vous dis en toute vérité que personne ne pouvait mieux parler de l'humilité profonde du coeur que le sieur Jan van Ruusbroec, mon cher et glorieux confesseur, chanoine régulier et prieur de Groenendaal. ».

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Guillaume Jordaens (+ 1372) naquit vers 1321 à Bruxelles. Il semble avoir étudié à Paris où il devint grand érudit et maître en théologie. Une fois ses études achevées, il se joignit à la communauté de Groenendaal pour y devenir l'auteur célèbre et le copiste que l’on connaît. Quatre ouvrages de Ruusbroec lui doivent leur traduction latine : Les noces spirituelles, La pierre brillante, Les sept degrés et Le tabernacle spirituel. La traduction des Noces fut faite à la demande des moines de Ter Doest. Elle était précédée d'une lettre en latin, qui donna l'impression d’avoir été écrite par Ruusbroec en personne, ce qui permit aux cisterciens flamands, et à d'autres lecteurs après eux, dattribuer l'ensemble de cette traduction à Ruusbroec en personne. La pieuse ruse de Maître Guillaume finira même par induire en erreur Jean Gerson, le chancelier de l'université de Paris. En fait Guillaume s’est surtout efforcé décrire un texte latin de grande qualité, plutôt que de faire une traduction fidèle de l’original. Ce texte latin, plus ou moins arrangé par rapport à celui de Ruusbroec, se répandit dans l’Europe entière dès qu'il fut imprimé à Paris, en 1512, par Henricus Stephanus.

Jan Spiegel van Curegem (+ 1358) entra jeune encore au monastère de Groenendaal, vers 1352, mais pour y vivre seulement pendant six années. Il fut le premier défunt de la communauté. Sa ferveur juvénile lui avait conquis la sympathie de tous, à tel point que Guillaume Jordaens, lors de son décès prématuré, composa une longue complainte mortuaire. Jan avait une âme d’artiste, et son travail préféré était de peindre des enluminures pour de précieux manuscrits. Le Père Reypens, s.j., a avancé l’hypothèse qu'une de ces miniatures de Jan Spiegel à pu faire fonction de modèle pour le petit portrait de Ruusbroec, qu'un anonyme nous a peint au XVIe siècle.

Godfried van Wevel (+ 1396) naquit dans une famille aisée de Louvain. C'est avant 1360, âgé environ de quarante ans, qu'il a dû entrer au monastère, où il allait remplir diverses tâches. Il fut longtemps procureur, et donc responsable de l’entretien matériel de la maison. Il dirigea aussi plusieurs dames de la haute noblesse, parmi lesquelles Marie de Brabant qui fonda le couvent de Korsendonk. Nous lui devons un ouvrage spirituel d’importance, Les douze vertus, qui circula longtemps sous le nom de Ruusbroec. Il est conservé dans vingt-cinq manuscrits, et fut traduit en latin par Geert Groote. Dans cet ouvrage, Godfried emprunte plusieurs passages aux Noces spirituelles de Ruusbroec et aux Reden der Unterscheidung de Maître Eckhart. Ce dernier point laisse entendre que les réticences au sujet du mystique allemand n’étaient pas unanimement partagées à Groenendaal.

Godfried van Wevel fut envoyé à Eemstein, au sud dUtrecht, en 1382, pour y assister une communauté de chanoines réguliers, et l’initier à l’office tel qu’on le célébrait à Groenendaal. L'acte de fondation de Eemstein (1382) stipule explicitement que le supérieur de la nouvelle fondation jouira des mêmes pleins pouvoirs que le prévôt du monastère de Groenendaal « situé dans la forêt de Soignes, près de la ville de Bruxelles ». Par ailleurs, tous les frères sont censés se tenir à l’’observance, aux statuts et à lhabit de ce même monastère. De toute évidence, Eemstein vit le jour selon le modèle de Groenendaal. Ce lien entre le monastère du Brabant et celui de la Hollande prendra une importance majeure grâce aux événements qui ne tarderont pas à survenir. En effet, en 1394, Eemstein devint membre fondateur de la Congrégation de Windesheim qui, tout au long des quinzième et seizième siècles, allait répandre la spiritualité de Ruusbroec dans les Pays-Bas, en Allemagne, et, grâce au truchement de la « devotio moderna », dans toute l’Europe oceidentale.

Jan van Schoonhoven (+ 1413), né aux alentours de 1358 à Schoonhoven près de Gouda, connut probablement Groenendaal à travers la renommée de Ruusbroec. Nous savons qu'il fut son premier biographe dans un écrit dont toute trace avait déjà disparue avant 1509. Jan van Schoonhoven se révéla un auteur spirituel très fécond, dont les oeuvres se répandirent largement, en latin comme en néerlandais. Lorsque Jean Gerson, le chancelier de la Sorbonne, se mit à répandre une critique véhémente contre Ruusbroec, entre 1396 et 1399, c'est Jan van Schoonhoven qui fut chargé par ses confrères de satteler à la défense. Sa réplique à Gerson vit le jour sous la forme d'une réfuta-

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tion solidement fondée, mais qui ne suffit pas à convaincre le célèbre chancelier.

Mentionnons encore un frère convers anonyme dont le visage se devine à travers un récit pittoresque de la biographie de Ruusbroec par Pomerius : "Un jour qu'un frère avait acheté une cuillère en fer, n’ayant rien d’autre à sa disposition, il arracha le sceau en plomb d'une bulle pour le fondre et tester ainsi la solidité de la cuillère. Bien que cette bulle était de grande importance pour le monastère, le prévôt Vrank ne perdit aucunement son calme et pardonna au frère sa simplicité. De toute façon, des paroles seraient demeurées sans effet ! »

Ainsi, la célébrité de la première génération des solitaires de Groenendaal n'était pas uniquement due à la personnalité de Ruusbroec : le monastère était devenu une véritable École où s’illustrèrent bien d'autres frères. En outre, le récit du convers et de sa cuillère prouve que des gens du peuple y côtoyaient avec grande aisance les érudits et les saints.

10 Dernières années et sainte mort

II est difficile de nous représenter ce que signifiait être prieur de la nouvelle fondation de Groenendaal. En lisant la vie de Ruusbroec, on a l'impression que celui-ci était davantage occupé par la formation spirituelle de ses frères que par le souci de l’environnement matériel. Certains frères avaient même l’habitude de lui rendre visite après Complies, pour être réconfortés et éclairés par ses paroles spirituelles. Parfois ils s’enflammaient à tel point qu'ils en oubliaient le temps et l'heure, et prolongeaient la veillée durant toute la nuit. Ce qui ne les empêchait pas d’assister ensuite à l’office du matin avec toute la dévotion requise.

Ruusbroec a pu célébrer tous les jours l’eucharistie, avec grand respect et profonde joie, et cela jusqu'à un âge avancé. Vers la fin de sa vie cependant, sa vue s’affaiblit jusqu'à l’empêcher de discerner la forme et le dessin du pain consacré.

Lors de l’élévation de l’hostie, il lui arriva même de tenir celle-ci renversée et de présenter à l’envers la croix qui s'y trouvait imprimée. L’élévation et l’adoration de l’hostie qui venait d'être consacrée constituaient pour le chrétien du moyen âge le point culminant de toute célébration eucharistique. Le servant de messe se montra donc particulièrement atterré par l’incident. Par ailleurs, il pensait avoir remarqué que le bon prieur avait beaucoup de difficulté à se tenir debout à l’autel. Il se chargea donc d’en informer le prévôt Vrank qui se résigna à défendre à Ruusbroec de célébrer encore la Messe. Lorsque le saint prieur en fut mis au courant, il se permit d’insister : "Seigneur prévôt, ne me défends donc pas de célébrer la Messe. Car l'erreur qu’on t’a signalée ne provient pas de mon grand âge, mais de la grande consolation qui m’est donnée par le Seigneur. Cette fois encore, le Seigneur m’a visité par une douceur ineffable, en m’adressant ces paroles: Tu es à moi, et moi je suis à toi. » Poussé à se défendre, le prieur en vint ainsi à trahir quelque chose de son expérience la plus intime.

Lorsqu'il eût atteint lâge de quatre-vingt-huit ans, ses forces se mirent à décliner. Saisi par une forte fièvre et souffrant de dysenterie, il dut garder le lit pendant deux semaines, et c'est entouré de ses frères en prière, ayant conservé la tête lucide et son teint vermeil jusqu'au dernier moment, sans le moindre indice d’agonie, qu'il s’endormit paisiblement dans le Seigneur. On était au jour octave de la fête de sainte Catherine, le 2 décembre de l’an du Seigneur 1381.

Après des funérailles empreintes de grande simplicité, Ruusbroec fut enterré dans la première chapelle de Groenendaal, encore construite en bois. Cinq ans plus tard, lors de la mort du prévôt Vrank en 1386, son corps fut exhumé. Il était entièrement intact. Sur l'ordre de l'évêque, il fut exposé pendant trois jours, visible aux yeux de tous, dans le cloître du monastère. On l’enterra ensuite à nouveau, en compagnie des restes du prévôt Vrank, devant le maître-autel de la nouvelle église déjà en construction. Cette translation de son corps inaugura un culte en son honneur. Au seizième et au dix-septième siècles eurent lieu plusieurs tentatives pour obtenir sa béati-

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fication. Un décret papal du 9 décembre 1908 reconnut solennellement le culte immémorial de Jan van Ruusbroec, et fixa sa fête liturgique au 2 décembre. Les principales reliques du grand mystique se trouvent actuellement dans la cathédrale de Bruxelles et dans son village natal de Ruisbroek. Mais bien plus que ses restes mortels nous demeurent les fruits de son activité littéraire, qui rendront à jamais témoignage de son intense amour de Dieu et de son grand souci pour tous les hommes.

11 Doctrine

Ruusbroec n'a pas construit de système théologique, ni composé de traité de morale ou d’ascèse, même s’il avait reçu une solide initiation à ces matières. A l’exception de deux courts traités (La foi chrétienne et Les quatre tentations), il a écrit uniquement sur la vie intérieure, à l'intention des contemplatifs, dans le but de les aider à comprendre ce qui leur advient dans leur expérience. Il avertit d'ailleurs ses lecteurs autres que contemplatifs, qu'ils ne seront pas en mesure de le comprendre, car il est impossible, selon lui, d’apprendre la contemplation aux autres : "Voilà comment j’explique son essence et ses occupations à quelqu'un qui contemple. Mais personne d’autre ne peut le comprendre, car il est impossible d’apprendre à un autre la vie de contemplation "(La pierre brillante). Dès le commencement Ruusbroec range la controverse entre contemplation infuse et contemplation acquise parmi les faux problèmes. Tout doit être reçu de Dieu : c'est tout le sens de la passivité mystique. C'est lorsque l'âme est fatiguée par ses propres efforts, et s’endort au milieu de la nuit, à l'heure où elle l’attend le moins, que retentit la voix du Seigneur et qu’elle se sent « touchée ». Il n’y a aucune continuité entre l'expérience de tous les jours et cette expérience passive, car le mystique ne comprend pas ce qui lui arrive. Bien qu’on puisse la désirer, il n’y a aucune possibilité de s'y préparer ou de la mériter : "Dieu la donne quand il veut, où il veut et à qui il veut » (Les noces spirituelles) . Ruusbroec ne traite que brièvement des épiphénomènes de la mystique (visions, extases, etc), pour s'arrêter à sa substance. Son contenu n'a rien d’ésotérique ou d’exceptionnel, bien qu'il reste secret, comme l’est tout grand amour. Ruusbroec se plaît à répéter que le mystique « éprouve » ce que tous les autres chrétiens croient et confessent : "ce que tous les hommes bons possèdent, mais qui leur demeure caché, leur vie durant "(Les noces spirituelles; La pierre brillante), c'est-à-dire la réalité de la grâce et de la communion amoureuse avec Dieu. L'expérience mystique donne une conscience exceptionnelle des données de la foi. Par elle-même, elle ne suppose ni mérite ni sainteté particulière. Elle est une « gratia gratis data », non une « gratia gratum faciens ». Elle ne cesse de témoigner d'une même rencontre avec Dieu, mais qui se répète chaque fois à un niveau plus profond, toujours plus riche, plus imprévisible et plus neuve. Tout comme Grégoire de Nysse, Ruusbroec souligne la continuelle nouveauté de la rencontre amoureuse, ici-bas comme dans l'au-delà.

Pour décrire cette expérience passive, notre auteur privilégie le vocabulaire du recueillement et de la vie intime. L'expérience mystique est caractérisée par un « toucher » reçu de la part de l’Autre, toucher qui arrache les facultés de l'homme à la succession, compliquée et plurielle, ainsi qu’à l’éparpillement, qui sont les deux caractéristiques de l'activité ordinaire de l'homme, toute « extravertie » ou tournée vers l'extérieur. Dans la vie « intime », au contraire, les facultés refluent irrésistiblement vers le dedans, vers le centre qui vient d'être "touché ». Avant tout vers le coeur, à partir duquel elles déploient désormais une seule activité, « simple » - ou spontanée : la prière « amoureuse » ou « simple » au-dedans de « l'unité du coeur ». Un tel mouvement implique que l’attention se détache et se déprenne des choses extérieures; il est « abstraction » au sens le plus littéral du mot. Ce que l’on a appelé la « mystique abstraite du Nord » ne doit donc en aucune façon être compris comme une philosophie de concepts abstraits.

Ruusbroec évite cependant la fuite aveugle dans l’affectivité, et il ignore une mystique qui n’accorderait la rencontre avec Dieu qu’à l'homme privé de son intelligence. "Ni la grâce ni

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la gloire ne détruisent la lumière naturelle, écrit-il, elles la transfigurent » (Le royaume des amants). L’idée de la transfiguration de la grandeur que l'homme tient de sa nature fait de Ruusbroec un précurseur de l’humanisme chrétien. Il reconnaît d'ailleurs et décrit dans le détail une mystique naturelle, qui est fondée sur la relation entre la créature et son Créateur (Le royaume des amants).

Les puissances supérieures - la mémoire, l'intelligence et la volonté - sont à leur tour « touchées » par la rencontre intime « dans la profondeur de l'esprit ». Elles aussi refluent vers leur centre, pour y être libérées de la dispersion et devenir une seule énergie spirituelle, simple et spontanée, à l'intérieur de la même « essence » dont elles jaillirent jadis séparément. Ruusbroec parle alors d'union ou de « contemplation essentielle ». Ce dernier terme indique alors une certaine qualité propre à la prière mystique, à savoir son extrême simplicité. Il ne dit strictement rien sur l'objet de la contemplation. C'est donc bien à tort qu’on verrait en Ruusbroec le contemplatif de l'essence divine, comme si cette Essence pouvait être contemplée ici-bas, ne fût-ce que brièvement.

Dans la vie qui fait suite à l'union transfigurante (pour Ruusbroec overvorminghe - transfiguration est synonyme de mariage mystique), l'homme aura pour toujours son centre en Dieu, et Dieu demeurera pour toujours dans l'homme. Cette vie s'appelle « unité essentielle » ou « contemplation suressentielle ». Ces termes sont empruntées à Denys l’Aréopagite, mais Ruusbroec les utilise pour décrire une voie mystique dont l’évolution va dans une direction entièrement opposée à celle de la désincarnation transcendante qui est si caractéristique pour la mystique néoplatonicienne. A cause de sa ressemblance toujours croissante avec le Christ, le mystique, à l'image du Verbe incarné, devient toujours davantage un « homme commun », un homme de communion, et s’ouvre à la « vie commune », ou vie de communion, qui est sa participation à la rédemption et à la transfiguration du monde. Il finit par devenir celui qui répand et déverse tous les trésors de la gloire de Dieu. « Il nous faut demeurer toujours avec Dieu dans l'unité, et nous écouler éternellement au-dehors, avec Dieu et tous ses saints, dans l'amour qui partage » (Les noces spirituelles).

12 Influence de Ruusbroec

Les oeuvres de Ruusbroec ont connu une large diffusion dans leur langue originale, en moyen allemand et en latin. Ainsi, le texte original des Noces spirituelles a été intégralement conservé dans treize manuscrits, plus un nombre élevé de fragments. La traduction en moyen allemand se retrouve dans son entier en cinq manuscrits, et en partie dans dix autres. La version latine de Jordaens nous est connue par onze manuscrits. Celle de Gérard Groote, par douze. Cet ouvrage qui est incontestablement le chef-d'oeuvre de Ruusbroec a été rapidement connu dans les Pays-Bas, en Allemagne, France, Italie et Angleterre. l'ensemble des oeuvres de Ruusbroec a connu une diffusion plus large encore, grâce à la traduction latine de Laurent Surius, qui fut imprimée à Cologne en 1552, 1608 et 1692. Il est certain que l’influence directe de Ruusbroec fut quelque peu freinée par la critique de Jean Gerson qui jugeait le troisième livre des Noces entaché de panthéisme, et estimait même qu'il méritât le bûcher. L’influence de Ruusbroec fut néanmoins importante sur l'École française et sur les mystiques espagnols, par l'intermédiaire de ses disciples Hendrik Herp (Harphius) et Denys le Chartreux. Sa doctrine a finalement atteint l'ensemble des chrétiens par le truchement des méditations vulgarisatrices de l’Imitation de Jésus-Christ, oeuvre d'un chanoine régulier de Windesheim, Thomas a Kempis, célèbre ouvrage de spiritualité qui, des siècles durant, est demeuré le manuel classique de la « devotio moderna ».

Paul Verdeyen s.j.

BIBLIOGRAPHIE

Oeuvres de Ruusbroec

— En moyen néerlandais :

Jan van RUUSBROEC, Werken. Naar het standaardhandschrift van Groenendaal uitgegeven door het Ruusbroecgenootschap te Antwerpen, Tielt 1944-48, première édition critique de l'ensemble de l'oeuvre. Une nouvelle édition est en cours chez Brepols, à l'intérieur du Corpus Christianorum; les titres suivants ont déjà paru :

- Boecsken der verclaringhe, (de Baere - Mommaers), Tielt-Leiden 1981.

- Vanden seven sloten (de Baere), Tielt-Leiden 1981.

- Die geestelike brulocht (Alaerts - Mommaers), Tielt-Turnhout 1988.

— En traduction française :

BéNéDICTINS DE SAINT-PAUL DE WISQUES, Oeuvres de Ruysbroeck lAdmirable, 3 tomes, Bruxelles-Paris 1915-1921.

J.-A. BIZET, Ruysbroeck, Oeuvres choisies, Paris 1946 (traduction du Royaume des amants et des Noces spirituelles).

J. ALAERTS, La terminologie essentielle dans l'oeuvre de Jan van Ruusbroec, Lille 1973.

L. COGNET, Introduction aux mystiques rhéno flamands, Paris 1968.

A. COMBES, Essai sur la critique de Ruysbroeck par Gerson, 4 tomes, Paris 1945-1972.

A. DEBLAERE, « Essentiel et superessentiel chez Ruusbroec », dans Dictionnaire de Spiritualité IV (Paris 1961), col. 1351-1359.

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P. GROULT, Les mystiques des Pays-Bas et la littérature espagnole du seizième siècle, Louvain 1927.

P. HENRY, « La mystique trinitaire du bienheureux Jean Ruusbroec », dans Recherches de Science religieuse, XL (195152), p. 335-368; XLI (1953), p. 51-75.

J. ORCIBAL, Saint Jean de la Croix et les mystiques rhéno-flamands, Paris-Bruges 1966.

P. VERDEYEN, Ruusbroec et sa mystique (à paraître).


Note du Traducteur

Par un certain côté, il ne devrait pas être difficile de traduire Jan van Ruusbroec : sa langue est sobre et précise; ses exposés sont, en général, d'une logique transparente; son vocabulaire est toujours hautement technique. Ruusbroec sait exactement ce qu'il veut dire, et ne cède jamais à la tentation de jouer avec les mots ou de les apprêter de façon artificielle.

Sil y a quand même difficulté pour le traducteur, et difficulté même notable, elle provient justement de la technicité et de la précision mêmes du vocabulaire moyen-néerlandais de Ruusbroec, dont les équivalents qui sont ici proposés en français sembleront parfois contestables. Il était cependant nécessaire de constituer un vocabulaire ruusbroecquien en français, aussi précis et homogène que possible, et aussi proche de ce que les termes signifiaient sous la plume de l'auteur.

L’entreprise comportait des pièges. Malgré certains contacts superficiels avec la pensée aristotélico-thomiste, à travers laquelle on à parfois cherché à interpréter le langage de Ruusbroec, celui-ci lui doit peu. Il ne doit rien non plus - c'est évident - à la philosophie moderne, même si des rapprochements étonnants sont la tentation permanente de tout traducteur.

Une autre difficulté provient des génies propres au néerlandais, langue germanique, et au français, d'origine latine, difficulté qui affecte non seulement la syntaxe, mais plus particulièrement la morphologie des mots. Ruusbroec dominait parfaitement les richesses de sa langue maternelle, et ne craignait pas de créer des néologismes imagés pour décrire avec plus de précision ses expériences intérieures. Il pouvait ainsi se per-

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mettre une certaine virtuosité dans l'emploi de sa langue, proprement intraduisible dans nimporte quelle autre.

Il fallait pourtant traduire, en essayant de forger un vocabulaire ruusbroecquien français, qui serait à même de devenir la clé indispensable pour accèder à la compréhension de textes que peu sont en mesure d'aborder dans leur idiome original. En ce sens, un tel vocabulaire ruusbrocequicn français serait peut-être déjà à lui seul un commentaire.

De là l’importance du Glossaire qui accompagne cette traduction, auquel renvoient les mots en italique dans le texte. Ce Glossaire8 rend brièvement compte du choix des mots français, et des diverses nuances de l’original, que l’on a voulu respecter. Chaque fois que cela a été possible, le même mot moyen-néerlandais à été traduit par le même mot français. Cependant, tous les traducteurs savent par expérience qu'une telle règle ne peut être maintenue dans tous les cas. Toutefois, chaque écart à été signalé en note.

L’ambition de tout traducteur est de se rendre compréhensible pour le lecteur moderne, tout en restant aussi près que possible des particularités du vocabulaire de l’original. Ce double souci impose souvent un choix parfois malaisé, et dont il faut accepter d’avance qu'il ne sera jamais, sans conteste, le meilleur possible. Un autre traducteur aurait, tout aussi légitimement, souhaité un autre choix, principalement dans les cas auxquels sapplique parfaitement la pittoresque mais suggestive formule de « crux interpretum », véritable croix ou tourment pour les traducteurs. Deux exemples illustreront cet embarras, sans d'ailleurs vouloir justifier de la sorte la traduction retenue. Ainsi, fallait-il conserver la traduction, aujourdhui couramment acceptée dans les études sur la littérature mystique rhéno-flamande, de Wesen par Essence, mais en prenant le risque les explications de Ruusbroec d'une nuance intellectualiste qui, non seulement leur est étrangère, mais leur est même rigoureusement contraire. Ou fallait-il plutôt avoir recours à un autre terme, « Être » par exemple, mais qui, lui aussi, est ambigu, et possède le désavantage de n’avoir d’autre adjectif qu’ Essentiel ». Notre choix s’est finalement porté sur la première solution : nous maintenons

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donc l’usage courant. Autre exemple : l’on sait l’importance que revêt dans la mystique de notre auteur le concept de Ghemeyne leven, ordinairement rendu par « vie commune ». Mais il s'agit là d'une expression qui, dans la littérature religieuse moderne, possède un sens bien précis totalement étranger à ce que Ruusbroec entend dire. Nous avons en définitive préféré l’expression « vie de communion (et de partage) », qui restitue mieux, semble-t-il, la pensée de Ruusbroec et qui conserve l'avantage d'être obtenue à partir de la même racine.

Lors de ce travail, la traduction latine de Surius, moine de la Chartreuse de Cologne, éditée en 1552, nous a été d'un secours inestimable, non seulement quant à cette partie du vocabulaire de Ruusbroec qui remonte à ses prédécesseurs latins, mais aussi, et même surtout, quant à ce qui en constitue le fond. Pour une part, il tient celui-ci de la mystique rhéno-flamande antérieure à lui : en particulier d'une mystique cistercienne, Béatrice de Nazareth, et de deux béguines célèbres, Hadewijch d’Anvers, et l’autre Hadewijch que l’on désigne maintenant comme Hadewijch II. Bien que d'origine allemande - il naquit à Hambourg -, Surius saisit parfaitement les nuances du dialecte brabançon de l’ermite de Groenendael, son aîné de deux siècles, et il a soin d’en rendre les moindres variations, jusqu'à circonscrire par deux mots latins différents ce qui n’en était qu'un seul sous la plume de Ruusbroec. Même si notre traduction ne suit que très exceptionnellement un tel procédé, la subtilité consciencieuse de Surius nous a souvent facilité le choix d'un mot français correspondant, qui soit aussi près que possible de l’original.

Il faut encore se rappeler qu’à travers les traductions latines - et il y en eut du vivant même de l'auteur - le vocabulaire et la pensée de Ruusbroec ont exercé une influence certaine sur les mystiques espagnols du XVIe siècle, ainsi que sur l'École française du début du XVIIe. Si un vocabulaire mystique français, d’inspiration rhéno-flamande, avait cours en ce temps, pourquoi ne pas s’en inspirer aujourd’hui ? La présente traduction à essayé de le faire en quelques cas, mais, pour des raisons diverses, sans doute trop rarement.

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Le style de Ruusbroec est varié et comporte de nombreux aspects. La traduction a essayé de rendre cette richesse dans toute la mesure du possible.

Il y a d'abord un certain nombre de formules concises et bien ciselées, presque jaculatoires, dans lesquelles notre auteur excelle et qu'il réserve aux passages les plus incisifs de son oeuvre. Sauf lorsqu'il s'agit de jeux de mots basés sur des assonances qui ne s’entendent que dans la langue de l'auteur, il était relativement facile de les rendre en français en essayant de leur conserver la force d’expression de l’original.

Viennent ensuite les longues tirades, pleines de verve et d’ironie savoureuses, où Ruusbroec se révèle fin psychologue tout autant que brillant écrivain. Elles ne posaient pas de difficultés majeures à la traduction sauf, ici ou là, pour le pittoresque particulièrement pointu de telle ou telle allusion dans l’original.

A l’opposé, son style connaît aussi la sobriété soutenue et poignante de certaines descriptions plus poussées de l'expérience d'amour, qui trahit à la fois une fougue et une simplicité extrêmes. Sauf en ce qui concerne les difficultés particulières de vocabulaire mentionnées plus haut, nous avons essayé de le rendre de même, limpide et dense d’émotion contenue.

Mais le style de Ruusbroec ne se maintient pas toujours sur ces hauteurs, notamment sous l’effet d'une traduction. Certaines lourdeurs sont ainsi inévitables pour qui veut rendre de près l’original. Ruusbroec connaît des longueurs, des redites, des répétitions. Il affectionne particulièrement un certain rythme ternaire, dont il s'impose les contraintes, multipliant par trois les verbes, substantifs ou adjectifs, sans que la phrase française y gagne en clarté ou en fluidité. Il a semblé que les critères adoptés demandaient à respecter aussi ces particularités-là du style ruusbroecquien.

Signalons enfin la présence fréquente de mots de liaison logiques, surtout dans les débuts de phrase, conjonctions habituelles en moyen-néerlandais, mais qui risquent de rendre lourde la phrase française. Nous les avons parfois omis, lorsque le sens était déjà évident par soi. En d'autres cas, au contraire, la fluidité de la proposition française exigeait que fût ajoutée une conjonction pour marquer une opposition ou une conséquence implicite en moyen-néerlandais. Ce sont là les seules libertés prises afin de faciliter la lecture de la traduction.

Malgré toutes ces précautions, une traduction est toujours provisoire, et est à remettre sur le métier indéfiniment. En fin de compte, toute lecture d’auteur est soumise à l’inévitable prisme de la traduction. Mais ce qui est risque possible, encouru par le véritable Ruusbroec, peut aussi être la chance d'une limite : le prisme dont se sert inconsciemment chaque traducteur corrige les effets pervers des traductions précédentes. C'est là le sort de toute traduction, dont la présente bénéficiera à son tour ! Celle-ci espère n’avoir pas exagérément sacrifié aux inductions illégitimes, ni par trop trahi le témoignage inégalable de Ruusbroec.

Le texte original de Ruusbroec ne comporte aucune division en chapitres. Nous avons choisi de ne pas reproduire celle qui avait été adoptée par la plupart de ses traducteurs, à la suite de Surius. Mais comme par ailleurs chaque ouvrage de Ruusbroec est puissamment charpenté selon une progression des idées qu'il ne manque jamais d’annoncer lui-même, il a été facile d’adopter une division en paragraphes numérotés et titrés, qui faciliteront leur lecture et leur consultation.

La gratitude du traducteur va à plusieurs amis, qui sont aussi des amis de Ruusbroec, qui l’ont aidé de leurs conseils et encouragements, particulièrement au Père Paul Verdeyen s.j., qui a accepté d’écrire l’Introduction générale, et au Père Max Huot de Longchamp. Enfin, « last but not least », au Père Albert Deblaere, s.j., professeur à la Grégorienne et notre Maître à tous dans la science de Ruusbroec; à ses remarques vigoureuses la présente traduction doit ce qu’elle a de plus pertinent.

Je dois aussi beaucoup à la collaboration de plusieurs confrères du Mont-des-Cats dont l’aide me fut précieuse, soit qu'ils acceptèrent de dactylographier inlassablement des textes sans cesse améliorés, soit qu'ils prirent sur eux l’indispensable toilette du texte français ; qu'ils trouvent ici l’expression de ma fraternelle reconnaissance.

Frère André Louf

Abbaye du Mont-des-Cats




LA PIERRE BRILLANTE (trad. Dom Louf)

Introduction

Le traité de La Pierre brillante fut composé durant le séjour de Ruusbroec à Bruxelles, donc avant 1343, date de sa retraite dans la forêt de Soignes. Troisième ouvrage de notre auteur, il fait suite au Royaume des Amants et aux Noces spirituelles, et s’efforce d’en expliciter quelques affirmations plus obscures : comment saisir Dieu au-delà de toute image ou représentation ? Comment être Dieu avec Dieu, sans intermédiaire?

En effet, grâce à Gérard de Saintes, moine chartreux à Hérinnes, nous savons que de pareilles questions avaient, de fait, alimenté une conversation entre Ruusbroec et un ermite des environs. Ce dernier l’avait invité à venir expliquer quelques-uns des passages les plus difficiles des Noces. Ruusbroec avait essayé de donner satisfaction à son hôte, et cela avec tant de succès que celui-ci, au moment du départ, le supplia de bien vouloir mettre par écrit le contenu de leur entretien.

Ruusbroec s’exécuta de bonne grâce. Ce nouvel ouvrage garda d'ailleurs quelques traces du style « interview » : plan plus lâche, sujets plus diversifiés, succession de questions et de réponses. Malgré cela, la doctrine spirituelle de Ruusbroec, déjà puissamment charpentée depuis son premier ouvrage, transparaît aisément à travers le livre. Stimulé par les interrogations de son hôte, Ruusbroec en profita pour développer certains aspects de son enseignement en des pages qui comptent parmi les plus célèbres, mais aussi les plus abordables, de son oeuvre.

L'intention de notre auteur mystique est simple : « expliquer à celui qui contemple (...) ce que sont ses oceupations », c'est-à-dire ce qui lui arrive de la part de Dieu. Loin de lui la prétention de prêcher la voie contemplative à des gens qui ne soupçonnent même pas son existence : "Aucun autre que celui

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qui contemple ne pourrait comprendre, car nul ne peut enseigner la vie de contemplation aux autres », sinon la Vérité éternelle en personne, elle qui ne fait jamais défaut lorsque l'heure vient pour chacun. « Mais là où l’éternelle Vérité se manifeste dans l'esprit, tout ce qui est nécessaire s’apprend » (3.3). C'est la contemplation qui est cette pierre brillante, dont parle l’Apocalypse (2,17), et que Dieu donnera au vainqueur, rapide allusion au titre de l’ouvrage, qui marquera peu son contenu, sauf pour rappeler que l’intérêt de l’interlocuteur de Ruusbroec se portait plus particulièrement sur cette ultime étape de l'expérience mystique.

Chez tous les croyants, la grâce de Dieu est d'ailleurs la même, parfaitement identique pour tous. Seule l'expérience concrète que chacun en fait est différente. Après avoir décrit cinq catégories ou espèces de pécheurs qui refusent la grâce sous une forme ou sous une autre (3.50-3.55), Ruusbroec s’étend sur quatre catégories de personnes spirituelles dont chacune répond positivement, mais toujours différemment, à la grâce. La raison de cette différence est simple : les personnes appartenant à chacune de ces catégories se trouvent à une profondeur différente de leur être, et ne soupçonnent généralement pas, surtout celles qui se trouvent à un niveau encore superficiel, qu'il y aurait encore d'autres profondeurs à découvrir. Ruusbroec distingue ainsi des mercenaires ou serviteurs qui ne font pas confiance, des serviteurs qui font confiance, des amis secrets et des fils cachés. Ces diverses catégories étaient apparues avant lui dans la littérature spirituelle : chez saint Bernard et saint Grégoire le Grand. Elles remontent même jusqu'à l'Écriture. Il ne s'agit pas seulement de quatre « psychologies » spirituelles, dont notre mystique sait par ailleurs tracer de savoureux portraits, mais plutôt de quatre niveaux différents dans la prise de conscience de la grâce. Ruusbroec décrit particulièrement le passage toujours crucial d'un niveau à un autre. Chaque fois c'est le même scénario qui se déploie, à peu de choses près. Après avoir collaboré loyalement avec les premières touches de la grâce, l’effort de l'homme s’épuise peu à peu, jusqu'à ce que celui-ci se rende compte que, laissé à lui-même, il ne peut plus progresser, mais seulement « défaillir » : « toujours s’élancer et toujours défaillir »

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(3.65), comme aime à le rappeler Ruusbroec, ici comme en d'autres endroits de son oeuvre, lorsqu'il veut décrire cet effort humain qui est condamné à ne jamais aboutir par ses propres forces. C'est alors le moment décisif d'un nouveau type d’abandon à la grâce, à travers lequel l'âme se laisse toujours plus passivement « oeuvrer » par l'esprit de Dieu. Désormais elle souffre Dieu, elle le subit. L’ultime de ces avancées ou passages se nomme d'ailleurs « mourir », « sendormir », « expirer » au-delà, en Dieu. C'est ainsi que l'âme apprend, peu à peu, d'abord à « oser faire confiance à Dieu » (3.62); ensuite à risquer l’occupation d'amour, de préférence aux oeuvres extérieures; enfin à se laisser emporter au-delà de toutes les façons et contingences humaines - au-delà des « modes », comme le dit Ruusbroec - jusque dans le tourbillon de l'amour.

C'est cette dernière étape, celle des fils cachés, qui suscite l’intérêt particulier de l’interlocuteur de Ruusbroec, et oblige celui-ci à préciser sa pensée devant certaines difficultés. Ruusbroec décrit cette étape comme une immersion au-delà de soi, dans l'unité avec Dieu. Unité qui, à aucun instant, n’implique la perte de conscience - bien au contraire : le mystique ressent intensément -, et qui ne peut pas être non plus l’identification avec Dieu. Ruusbroec analyse très finement quatre façons de se sentir distinct de Dieu, au coeur de cette expérience de l'unité. Jusque dans l’ultime étape où le mystique à le sentiment d'être entièrement consumé dans l'objet de son amour, la distinction ontologique entre Dieu et sa créature demeure entière. Cette dernière analyse nous vaut l'une des pages les plus brillantes parmi celles où Ruusbroec, en témoin inégalable, rend compte de la tension extrême qui anime le dialogue entre les deux amants, Dieu et l'âme, tension décrite comme une tempête ou une incendie d'amour qu’attise inlassablement le toucher amoureux de Dieu au plus profond du coeur.

Ruusbroec en profite aussi pour situer clairement l'expérience mystique en-deçà de la vision béatifique. Les termes dont il se sert en cette occasion ne laissent rien à désirer quant à leur orthodoxie (3.67). Ils semblent même avoir gardé un écho de la condamnation très précise par laquelle le Concile de Vienne

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(1312) venait de mettre en cause certains béguards et béguines qui prétendaient alors que l'homme pouvait dès cette vie acquérir parfaitement la béatitude du ciel (Denzinger, 894).

L'expérience contemplative conduit cependant dès à présent le mystique jusqu’au coeur de la vie trinitaire qu'il rencontre au fond de lui-même, « sur la cime de sa nue-pensée » (3.68), que Ruusbroec compare au Thabor où Jésus apparaît transfiguré dans la lumière de gloire, et où il est donné à chacun d’entendre la voix (c'est-à-dire : de sentir le « toucher «) du Père : « Tu es mon Fils bien-aimé «, avant d'être consumé et de se liquéfier dans la forte ardeur de l'esprit-Saint, « pour devenir un, une seule plénitude, dans l’étreinte amoureuse de l'unité des trois » (3.68).

Enfin Ruusbroec résume une dernière fois les six conditions nécessaires, selon lui, pour qu'une telle expérience puisse s’épanouir, « aussi proche et aussi facile que ta vie naturelle » (3.7); elles sont : la paix véritable, le silence intérieur, l’adhésion d'amour, le sommeil en Dieu, le repos en Dieu, l'abandon à la ténèbre divine. Il ne veut pas achever son ouvrage sans rappeler encore très explicitement que l’accomplissement spirituel de l'homme ne se trouve pas uniquement sur les cimes de la contemplation, telles qu'il vient de les décrire, mais qu'il conduit invariablement, et très normalement, à la « vie de communion et de partage », une vie où action et contemplation, sans jamais se gêner, sont vécues en même temps et avec une même parfaite aisance : un tel homme « mène la vie de communion, car la contemplation et les oeuvres sont également à sa disposition, et il se trouve être parfait dans les deux » (4.00).

Oeuvre de circonstance, provoquée par la curiosité éclairée d'un ermite qui dut être un familier de la contemplation, La Pierre brillante a fourni à Ruusbroec l'occasion de condenser l’essentiel de son enseignement dans un écrit bref, précis et suffisamment complet et clair, pour en faire une initiation très abordable pour un lecteur moderne, désireux de se familiariser avec la pensée et le vocabulaire du grand mystique brabançon.


La pierre brillante

1.0 9 Les quatre degrés

Celui qui veut vivre dans l'état le plus parfait de la sainte Église doit être un homme bon et zélé, un homme intime10 et spirituel, un homme élevé à la contemplation de Dieu, enfin un homme de communion qui s'écoule au-dehors. Lorsque ces quatre éléments sont réunis en un seul homme, son état est parfait. Cet homme croît sans cesse, augmentant en grâce, en toute vertu et en connaissance de la vérité, devant Dieu et tous les hommes raisonnables.

1.1 l'homme bon Une conscience pure

Fais attention aux trois éléments qui font l'homme bon. Le premier à posséder est une conscience pure, sans remords de péché mortel. C'est pourquoi celui qui veut devenir un homme bon doit s'éprouver et s'examiner avec grand discernement, depuis l'époque où il était capable de pécher, et se purifier selon les prescriptions et la coutume de la sainte Église.

1.2 Obéissance à Dieu à l'Église à son propre discernement

Le deuxième élément, qui fait qu'un homme soit bon, est le fait d'obéir en toute chose à Dieu, à la sainte Église et à son propre discernement, une égale obéissance étant requise envers les trois. L’on vit ainsi sans hésitations ni préoccupations, demeurant toujours sans reproches au-dedans, en tout ce qui est fait.

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1.3 Viser l'honneur de Dieu seulement

La troisième chose qui convient à chaque homme, en chacune de ses activités, est de viser principalement l'honneur de Dieu. Cependant si, à cause de l'agitation et de la dispersion des travaux, l'on ne peut avoir continuellement Dieu devant les yeux, que l'on s'en tienne au moins à l'intention et au désir de vivre selon sa très chère volonté.

Voilà les trois éléments qui font que celui qui les possède est un homme bon, et pourquoi, si un seul faisait défaut, personne ne pourrait être bon ni se trouver dans la grâce de Dieu. Mais dès l'instant où quelqu'un décide dans son coeur de les accomplir, quelque mauvais qu'il fût auparavant, au moment même, il devient bon, agréable à Dieu et comblé de sa grâce.

2.0 L'homme intime -Trois conditions

Si cet homme bon doit ensuite devenir un homme intime et spirituel, trois autres éléments doivent s'y ajouter encore. Le premier est un coeur désaffecté de toute image. Le deuxième est la liberté spirituelle dans le désir. Le troisième est de sentir l'union intérieure avec Dieu. Que tous ceux qui pensent être des spirituels, s'examinent donc avec soin.

2.1 Un coeur désaffecté d'images; ne possédant rien avec attachement; s’attachant sensiblement à Dieu

Ainsi, celui qui veut avoir un coeur sans images ne doit rien posséder avec attachement, ni être lié à quelqu'un ou le fréquenter avec un penchant volontaire. Car tout commerce ou attache qui ne seraient pas purement à cause de l'honneur de Dieu, n’étant pas nés de Dieu mais de la chair, affecteraient d'images le coeur humain. Si donc un homme doit devenir spirituel, il renoncera à toute attache charnelle, adhérera à Dieu seul avec plaisir et attachement, et s’établira ainsi en lui.11

Rôle positif des images bonnes

Toute affectation par des images et tout attachement désordonné pour la créature sont ainsi chassés, lorsqu'il est établi en Dieu avec attachement, l'homme est désaffecté de toute image au-dedans. Car Dieu est esprit, et personne ne peut proprement représenter un esprit par des images. Mais lorsqu'il est occupé à ses exercices, l'homme se représentera des images bonnes, telles que les souffrances de Notre Seigneur et tout ce qui peut le stimuler à une plus grande dévotion. Au contraire, lorsqu'il est établi en Dieu, il lui faudra atteindre la nue absence d'images que Dieu est. Voilà le premier point et le fondement de la vie spirituelle.

2.2 La liberté intérieure

Le deuxième point est la liberté intérieure. Celle-ci consiste en ce que l'homme, sans images ni entraves, puisse sélever vers Dieu lors de toutes sortes d’occupations intérieures, à savoir : l'action de grâce, la louange, le respect, les dévotes prières, l'attachement intime, et tout ce qui peut, la grâce de Dieu aidant, causer plaisir, attachement et zèle intérieur pour toute occupation spirituelle.

2.3 Sentir l'union spirituelle

Grâce à ces occupations intérieures, l’on atteint le troisième point qui est de sentir l'union spirituelle avec Dieu. Car celui qui, dans ses oceupations intérieures, monte librement et sans images jusqu'à son Dieu, et ne vise que l'honneur de celui-ci, devra savourer sa bonté, et sentir au-dedans de lui une véritable union avec Dieu.

Dans un renouvellement continuel des œuvres et de l'union

En cette union, la vie spirituelle et intérieure devient parfaite. Car c'est à partir de cette union que le désir est sans cesse touché une nouvelle fois, et éveillé à de nouvelles oeuvres intérieures, au cours desquelles l'esprit monte vers une nouvelle union. Les

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oeuvres et l'union se renouvellent ainsi continuellement. Or, c'est en ce renouvellement, à la fois des oeuvres et de l'union, que consiste la vie spirituelle /1.

Te voilà en mesure de vérifier comment un homme est bon grâce aux vertus morales et une intention droite; et comment il est à même de devenir spirituel grâce aux vertus intérieures et à l'union avec Dieu, sans quoi il ne saurait être ni bon ni spirituel.

3.0 L'homme de contemplation; trois conditions

Sache ensuite qu'il faut encore trois autres éléments pour que cet homme spirituel devienne un homme qui contemple.

Le premier est qu'il sente que le fondement de son essence est sans fond, et qu'il en prenne ainsi possession /2 .

Le deuxième est que son oceupation soit sans modes.

Le troisième, que sa demeure soit la fruition de Dieu.

/1. Première mention du va-et-vient continuel entre contemplation et action, vie au dedans et vie au dehors, coeur et pierre de touche, selon Ruusbroec, de toute expérience spirituelle authentique.
/2. Le fondement sans fond de l'homme est Dieu, sur lequel il sent que son expérience débouche.

3.1 Sentir l'essence sans fond; immersion; une seule vie avec Dieu

Comprends-moi bien, toi qui veux vivre dans l'esprit - car je ne m’adresse pas aux autres. L'union que l'homme spirituel sent avec Dieu, lorsque celle-ci se révèle à l'esprit comme étant sans fond12, est profonde, haute, longue et large, et tout cela sans mesure. Dans cette révélation, l'esprit se rend compte que, grâce à l'amour, il s’est immergé au-delà de lui-même, dans la profondeur, qu'il est passé au-delà de lui-même en hauteur, et qu'il s’est échappé à lui-même dans la longueur. Il se sent égaré dans la largeur, habitant une connaissance inconnue. Il se sent encore s’écoulant au-delà de lui-même dans l'unité, à travers le sentiment de l'union et de l’adhésion à Dieu, et à travers une mort totale qui le fait trépasser dans la vie vivante de Dieu, là où il sent qu'il est une seule vie avec lui. Voilà le fondement et le premier point important dans la vie de contemplation /1.

3.2 Une occupation sans modes; l’attirance au-dedans

Le deuxième point en découle, qui consiste en une occupation au-delà de la raison et sans mode. Car l'unité de Dieu, dans laquelle tout esprit qui contemple est établi dans l'amour, attire et réclame de toute éternité au-dedans de ce qu’elle est elle-même, tant les Personnes divines que tous les esprits qui aiment /2. Chaque amant sent plus ou moins cette attirance vers le dedans, dans la mesure de son amour et selon le mode de ses occupations. Celui qui est attentif à cette attirance au-dedans et se tient auprès d'elle, ne peut pas tomber en péché mortel.

Mais celui qui contemple, qui a renoncé à lui-même et à toute chose, et ne ressent plus aucune distraction, puisqu’il ne possède rien en propre et se trouve désaffecté de tout, peut ainsi toujours pénétrer, nu et sans images, jusqu'au plus intime de son esprit. Il y trouve une lumière éternelle se révélant à lui, et, en cette lumière, il sent l'unité de Dieu qui de toute éternité l’invite au-dedans d'elle, et il se sent lui-même comme un éternel embrasement d'amour dont la volupté suprême est

/1. Description spatiale du moment où le mystique bascule de l’autre côté, dans un "au-delà "par rapport à l'expérience courante.
/2. Cette expérience situe l'âme sur un plan d’égalité avec les Personnes divines.

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d'être un avec Dieu. Plus il prête attention à cette attirance ou à cette invitation au-dedans, plus il les sent; et plus il les sent, plus il a envie d'être un avec Dieu, car il souhaite payer la dette que Dieu lui réclame.

L’embrasement d'amour

Cette invitation vers le dedans, lancée depuis toujours par l'unité de Dieu, produit dans l'esprit un éternel embrasement d'amour. Par ailleurs, payer sans cesse la dette produit en lui une éternelle combustion. Car lors de la transformation dans l'unité, tous les esprits défaillent dans leurs oeuvres et ne sentent plus que l’entière combustion en l'unité simple de Dieu. Personne ne peut sentir ni posséder cette unité simple de Dieu, à moins de se tenir devant elle dans une clarté sans mesure et un amour au-delà de la raison et sans mode. lorsqu'il se tient ainsi, l'esprit sent en lui l’éternel embrasement d'amour, où il ne trouve ni fin ni commencement, et où il se sent un. L'esprit ne cesse de brûler en lui-même, car son amour est éternel, comme il ne cesse de se sentir consumé dans l'amour, car il est attiré dans la transformation en l'unité de Dieu.

Avec distinction brûler;
sans distinction être consumé

Lorsque l'esprit brûle dans l'amour, et qu'il s’examine lui-même, il trouve entre lui et Dieu une distinction et une altérité. Mais lorsqu'il est consumé, il est simple et sans distinction. Dès lors, il ne sent plus que l'unité. Car l’immense flamme de l'amour de Dieu consomme et dévore en ce quelle est elle-même tout ce quelle peut étreindre.13 L’on peut voir ainsi que cette unité de Dieu, qui attire au-dedans, n'est rien d’autre que l'amour sans fond qui attire amoureusement au-dedans, en une fruition éternelle, le Père, le Fils et tout ce qui vit en lui.

3.3 La fruition; l’immersion dans la profondeur; dans la hauteur; dans la largeur

En cet amour nous brûlerons et nous serons consumés sans fin, éternellement, car c'est là que réside la béatitude de tous les esprits. Il nous faut donc fonder toute notre vie sur un abîme sans fond /1, de façon à pouvoir éternellement nous enfoncer dans l'amour, et y être immergés au-delà de nous-mêmes, dans cette profondeur sans fond. Avec le même amour nous serons élevés en hauteur pour aller au-delà de nous-mêmes sur les cimes insaisissables, et y errer dans l'amour sans mode. Celui-ci nous conduira au-delà, vers l’étendue sans mesure de l'amour de Dieu. En lui nous coulerons et nous nous écoulerons au-delà de nous-mêmes, vers les délices inconnues de l’opulence et de la bonté de Dieu. En lui nous nous liquéfierons et serons dissous, nous tournerons tel un tourbillon et nous serons emportés vers la gloire de Dieu, éternellement.14

Voilà comment à laide de chacune de ces comparaisons j’explique à l'homme qui contemple quelle est son essence/2 et quelles sont ses occupations. Aucun autre que lui ne pourrait comprendre, car nul ne peut enseigner la vie de contemplation à d'autres. Mais là où l’éternelle vérité se manifeste dans l'esprit, tout ce qui est nécessaire s’apprend.

3.4 Exemple de la pierre brillante : Jésus-Christ

C'est pourquoi l'esprit du Seigneur dit au Livre de l’Apocalypse de saint Jean : « Au vainqueur - c'est-à-dire à celui qui triomphe de lui-même et de toute chose, et qui monte au-delà - je donnerai le pain caché du ciel - c'est-à-dire une saveur intérieure cachée et une joie céleste. » Et je lui donnerai, ajoute-t-il,

/1. Qui est Dieu.
/2. Wesen signifie ici : « ce qu'il est », sans plus.

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une petite pierre brillante, et sur cette pierre sera écrit un nom nouveau que personne ne connaît sauf celui qui le reçoit » (Ap 2, 17). Cette pierre est appelée caillou, à cause de sa petite taille, car même en marchant dessus l'on ne se fait pas mal au pied. Cette pierre rayonne de clarté, et est rouge comme une flamme ardente. Elle est petite, ronde, lisse tout alentour et extrêmement légère. Par cette pierre brillante nous entendons notre Seigneur Jésus-Christ qui, selon sa divinité, est le rayon de la lumière éternelle, le resplendissement de la gloire de Dieu (Héb. 1, 3), et le miroir sans tache en qui toute chose vit.

Elle brille,

Celui qui triomphe de tout, et monte au-delà, reçoit cette pierre brillante, et, en elle, la clarté, la vérité et la vie.

elle brûle,

Cette pierre ressemble aussi à une flamme ardente, car l'amour ardent du Verbe éternel à rempli d'amour la terre entière, et veut consumer et anéantir en amour tous les esprits qui aiment.

petite et humble,

Cette pierre est encore si menue qu’on la sent à peine, même en la foulant aux pieds. C'est pourquoi on l’appelle « calculus », c'est-à-dire caillou. Saint Paul nous l’interprète lorsqu'il dit du Fils de Dieu qu'il s’est anéanti et rapetissé, qu'Il a pris la forme du serviteur et s’est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix (Phil 2,7-8), Lui-même a d'ailleurs dit par la bouche du prophète : « Je suis un ver, non un homme, la risée des hommes et le rebut du peuple » (Ps 21, 7). Jadis il s’est fait si petit que les Juifs, qui le foulaient aux pieds, ne l’ont même pas senti. Car s’ils avaient reconnu le Fils de Dieu, ils n’auraient pas osé le mettre en croix (I Cor. 2,8). Et, à présent encore, il est petit et méprisé dans tous les coeurs qui ne l’aiment pas.

sans commencement ni fin, équitable,

Cette noble pierre dont je parle est entièrement ronde, et également lisse tout autour. Sa rondeur nous enseigne que la vérité divine n'a ni commencement ni fin. Quelle soit égale et lisse tout autour signifie que Dieu pèsera toute chose équitablement, accordant à chacun selon son mérite un don qui sera pour l'éternité.

légère

La dernière propriété que je voudrais souligner dans cette pierre est son exceptionnelle légèreté. Car le Verbe éternel du Père n'a aucun poids, même si, par sa puissance, il soutient le ciel et la terre. Il est également proche de tout, bien que personne ne puisse le rejoindre, car il dépasse et précède toute créature, et se révélera à qui il veut et où il veut. Grâce à sa légèreté, notre humanité si pesante a pu monter au-delà des cieux, et siège maintenant, couronnée, à la droite de son Père.

Voilà donc la pierre brillante qui est donnée à l'homme qui contemple, et le nom nouveau écrit sur elle, que personne ne connaît sauf celui qui le reçoit. Car il faut savoir que tous les esprits, lors de leur retour à Dieu, reçoivent un nom particulier à chacun, selon la noblesse de son service et le degré de son amour, à la seule exception du premier nom de l’innocence, reçu dans le baptême, qui, lui, tient sa beauté des mérites de notre Seigneur. Sil nous arrivait de perdre, par le péché, ce nom de l’innocence, mais que nous voulions obéir à Dieu, et plus particulièrement dans les trois oeuvres qu'il veut opérer en nous, nous serions une nouvelle fois baptisés dans

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l'esprit-Saint, pour y recevoir un nom nouveau qui demeurerait le nôtre à jamais.

3.5 Répondre à l’appel de Dieu

Écoute maintenant les oeuvres libres que notre Seigneur opère en tous ceux qui veulent bien se ranger à elles.

La première oeuvre que Dieu opère d'une façon générale dans tous les hommes, est de les appeler et de les inviter tous en commun à l'union avec lui. Aussi longtemps que le pécheur manque à cet appel, il doit se passer de tous les autres dons de Dieu qui s’en seraient suivis.

3.50 Ceux qui refusent

J’ai remarqué que l'ensemble des pécheurs est réparti en cinq groupes.

3.51 Ceux qui vivent pour les plaisirs des sens

Le premier groupe contient ceux qui négligent les oeuvres bonnes et veulent vivre pour le confort personnel et le plaisir des sens, dans l'agitation du monde et la dispersion du coeur. Ceux-là sont tous incapables de recevoir la grâce de Dieu; et même, s’ils l’eussent reçue, ils ne seraient pas en mesure de la conserver.

3.52 Ceux qui vivent à la fois dans le péché et dans les œuvres bonnes

Au deuxième groupe appartiennent ceux qui, volontairement et en connaissance de cause, sont tombés dans le péché mortel, mais qui en plus pratiquent des oeuvres bonnes, craignent et respectent toujours Dieu, s’attachent aux bonnes personnes, désirent leurs prières et mettent leur confiance en celles-ci. Aussi longtemps cependant que le fait qu'ils se soient détournés de Dieu et trouvent agrément dans le péché l’emporte et pèse plus lourd que l'amour de Dieu et le retour à lui, ils sont indignes de sa grâce.

3.53 Les incroyants

Le troisième groupe de pécheurs comprend tous les incroyants ou ceux qui se trompent dans la foi. Quelqu’oeuvre bonne qu'ils pratiquent ou quelque genre de vie qu'ils mènent, ils ne peuvent plaire à Dieu sans la foi, car la vraie foi est le fondement de toute sainteté et de toute vertu.

3.54 Ceux qui vivent dans le péché mortel

Le quatrième groupe contient ceux qui, sans crainte ni honte, gisent dans le péché mortel, n’ayant cure de Dieu ni de ses dons, n'estimant aucune vertu, et tenant toute vie spirituelle pour feinte et tromperie. Tout ce que l’on peut leur raconter sur Dieu ou la vertu, ils l’écoutent de mauvais gré, car ils se sont persuadés qu'il n’y a ni Dieu, ni enfer, ni ciel. Ils ne veulent donc connaître que ce qu'ils sentent pour l'heure et qui leur est présent. Tous ces gens sont réprouvés et repoussés de Dieu, car ils pèchent contre le Saint-Esprit. Ils peuvent cependant se convertir, même si cela n’arrive que difficilement et rarement.

3.55 Les hypocrites

Le cinquième groupe de pécheurs est constitué par les hypocrites. Ceux-là pratiquent des oeuvres bonnes au-dehors, non pour l'honneur de Dieu ni pour leur salut personnel, mais pour avoir réputation de sainteté ou pour quelque intérêt périssable. Au-dehors ils paraissent bons et saints, mais au-dedans ils sont faux et détournés de Dieu; sa grâce et toutes les vertus leur font défaut.

Voici que je viens de t’énumérer cinq catégories de pécheurs, tous appelés au-dedans en vue de l'union avec Dieu. Mais aussi longtemps que le pécheur préfère se livrer au service du péché, au-dehors, il reste sourd et aveugle, incapable de savourer ou de sentir tout le bien que Dieu veut opérer au-dedans de lui.

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3.60 Ceux qui répondent : la conversion

Mais lorsque le pécheur revient à lui et s’observe, et que la vie de péché lui déplaît, il se rapproche de Dieu. Sil veut alors se faire docile à l’appel et à l’invitation de Dieu, il doit décider en toute liberté d’abandonner le péché et de faire pénitence. Il se met ainsi en accord avec Dieu, devient une seule volonté avec lui et reçoit sa grâce.

Considérer l’appel de Dieu

Il nous faut donc d'abord considérer Dieu en ce que, dans sa libre bonté, Il appelle et invite tous les hommes à l'union avec lui, sans distinction, les bons comme les mauvais, et n’exceptant personne.

Sentir sa bonté

Il nous faudra ensuite sentir la bonté de Dieu en ce quelle s'écoule au-dehors en grâces, dans tous ceux qui se montrent dociles à son appel.

Éprouver la possibilité de devenir un avec Dieu

Finalement, il nous faudra éprouver clairement au-dedans de nous, et comprendre, que nous sommes capables de devenir une seule vie et un seul esprit avec Dieu, à condition de renoncer entièrement à nous-mêmes et de suivre la grâce de Dieu vers la cime qu’elle voudra bien nous indiquer.

Se ranger et se rendre à la grâce,

Car la grâce de Dieu opère en chacun d'une façon ordonnée, selon la mesure et le mode de sa capacité de recevoir. C'est pourquoi tout pécheur, par l’opération de la grâce de Dieu au-dedans de lui, opération qui est commune à tous les hommes, reçoit sagesse et force pour abandonner le péché et pour se tourner vers la vertu, si seulement il le veut. Par la grâce de Dieu qui coopère secrètement avec lui, tout homme bon est en mesure de dépasser le péché, de résister à toutes les tentations, d’accomplir pleinement toutes les vertus et de persévérer dans la plus haute perfection, s’il est en tout docile à la grâce de Dieu.

Car tout est grâce

Car tout ce que nous sommes et avons car tout est grâce reçue, au-dehors comme au-dedans, ne sont que des dons libres de Dieu, pour lesquels il nous faut le remercier, et avec lesquels il nous faut le servir, si nous voulons lui être agréable. Il y a cependant beaucoup de dons de Dieu qui sont une aide et une occasion de vertu pour les bons, mais qui, pour les méchants, sont une aide et une occasion de péché, tels que la santé, la beauté et la sagesse, la richesse et la gloire du monde. Ce sont là les dons les plus humbles et les plus ordinaires que Dieu accorde à tous, pour l’utilité de ses amis comme de ses ennemis, des méchants comme des bons. Avec ces dons, les bons sont au service de Dieu et de ses amis, alors que les méchants sont au service de leur chair, du diable et du monde.

3.61 Le mercenaire

Tu peux aussi remarquer que certains reçoivent les dons de Dieu en mercenaires, d'autres en serviteurs confiants. Or ces deux s’opposent dans toutes les oeuvres intérieures - l'amour, l'intention, le sentir - et dans toutes les oceupations intérieures de vie.

Un propriétaire qui se cherche lui-même,

Attention ! Tous ceux qui s’aiment d'une façon si désordonnée qu'ils ne veulent servir Dieu que pour leur propre avantage et récompense, se séparent de Dieu, restent privés de liberté et se comportent en propriétaires d’eux-mêmes, car, en tout ce qu'ils font, ils ne cherchent et ne visent que leur propre personne. C'est pourquoi, avec toutes leurs prières et oeuvres bonnes, ils recherchent des choses temporelles ou éternelles qu'ils préfèrent pour leur confort et utilité à

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eux. Ils sont repliés sur eux-mêmes, d'une façon désordonnée.

à qui l'amour fait défaut, qui vit de peur et d'amour-propre

c'est pourquoi ils restent toujours seuls avec eux-mêmes, car le véritable amour leur fait défaut qui les unirait avec Dieu et avec tous ses bien-aimés. Même s’ils paraissent observer la loi et les commandements de Dieu et de la sainte Église, ils n’observent pas la loi de l'amour. Car tout ce qu'ils font, ils le font par nécessité, non par amour, pour ne pas être damnés. Comme ils sont méfiants au-dedans d’eux-mêmes, ils n’osent pas se fier à Dieu, mais toute leur vie intérieure est de doute et de peur, peine et misère. À leur droite, ils regardent la vie éternelle qu'ils craignent de perdre; à leur gauche, la souffrance éternelle de l’enfer qu'ils redoutent de gagner. Quelqu’oraison, quelque peine ou oeuvre bonne qu'ils puissent accomplir pour chasser cette peur, rien n'est en mesure de les aider. Car plus ils s’aiment eux-mêmes de façon désordonnée, plus ils redoutent l’enfer. À quoi tu peux voir que cette peur de l’enfer leur vient de l'amour qu'ils vouent à leur personne. Il est vrai que le Prophète et le Livre de la Sagesse ont écrit que « le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu » (Ps. 110, 10). Mais il s'agit là de la crainte qui se pratique du côté droit, c'est-à-dire par laquelle on redoute de perdre la béatitude éternelle. Cette crainte-là, en effet, provient du penchant naturel que tout homme possède pour être heureux, c'est-à-dire pour contempler Dieu.

C'est pourquoi tout homme qui s’observe au-dedans de lui, même celui qui manque de confiance en Dieu, se sent spontanément pencher hors de lui-même, vers cette béatitude qui est Dieu. Il a donc peur de la perdre, car il s’aime davantage que Dieu. Et s’il aime la béatitude, il s'y prend mal en l’aimant à cause de lui-même. C'est pourquoi il n’ose pas faire confiance à Dieu.

c'est un premier pas, accompli du dehors

Cela s'appelle toutefois la crainte de Dieu, qui est le commencement de la sagesse et la loi des serviteurs méfiants de Dieu. Elle force, en effet, à laisser le péché, à désirer la vertu et à accomplir des oeuvres bonnes, ce qui du dehors prépare l'homme à recevoir la grâce de Dieu et à devenir un serviteur qui fasse confiance.

3.62 Le serviteur qui fait confiance

Mais à l'instant même où, à l’aide de Dieu, cet homme est en mesure de dépasser ce repliement sur ce qui lui est propre, c'est-à-dire de si bien se dégager de lui-même qu'il ose faire confiance à Dieu pour tous ses besoins, eh bien !, par cette oeuvre même, il est tellement agréable à Dieu que celui-ci lui accorde sa grâce. Et la grâce lui fait sentir l'amour véritable, et l'amour, chassant le doute et la peur, donne de faire confiance et d’espérer. Il devient ainsi un serviteur confiant, et se met à aimer et à viser Dieu dans toutes ses oeuvres. Voilà la distinction qui existe entre le serviteur confiant et le serviteur méfiant.

3.63 Serviteurs confiants et amis secrets, commandements et conseils de vie

Considérons maintenant la grande distinction qui existe entre les serviteurs confiants et les amis secrets de Dieu. Les serviteurs confiants, à l’aide de la grâce de Dieu, choisissent d’observer ses commandements, c'est-à-dire d'obéir à Dieu et à la sainte Église en tout ce qui concerne la pratique des vertus et des bonnes moeurs, ce que l’on appelle la vie extérieure ou active. Mais les amis secrets de Dieu choisissent d’observer, en même

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temps que les commandements, les conseils de vie de Dieu, c'est-à-dire d’adhérer intérieurement et amoureusement à Dieu, pour son honneur éternel, et de renoncer volontairement à tout ce qu'ils pourraient posséder avec plaisir et attachement, en dehors de Dieu.

Services extérieurs et oceupations intérieures

De tels amis, Dieu les appelle tous, les invite au-dedans, et leur enseigne le discernement dans les occupations intérieures, ainsi que plusieurs modes cachés de la vie spirituelle. Ses serviteurs, au contraire, il les envoie au-dehors pour qu'ils lui soient fidèles, à lui et à ses proches, dans tous les services et les bonnes oeuvres extérieures de toute sorte.

Nécessité du recueillement pour sentir les occupations intérieures

Dieu donne ainsi sa grâce et son aide selon l’aptitude de chacun, c'est-à-dire selon toutes les façons dont l'homme s’accorde avec lui dans les bonnes oeuvres au-dehors ou dans les occupations de l'amour au-dedans. Personne cependant ne peut pratiquer les occupations intérieures ni les sentir, s’il n'est pas entièrement et intégralement recueilli en Dieu. Car aussi longtemps qu'un homme a le coeur divisé, il a le regard tourné vers le dehors, son humeur est instable, et il est facilement ébranlé par les joies et les peines des choses temporelles, car celles-ci sont encore vivantes en lui. Même s’il pratique les commandements de Dieu, au-dedans il demeure toujours sans lumière et sans apprendre en quoi consiste l’occupation intime, ni comment s'y adonner. Dès qu'il sait et sent qu'il vise Dieu et désire accomplir sa très chère volonté dans tout ce qu'il fait, il s’en contente. Il trouve en effet qu'il est sincère dans son intention et fidèle dans le service. Cette double constatation l'amène à se complaire en lui-même : il lui semble que les bonnes oeuvres extérieures accomplies avec une intention droite sont plus saintes et plus utiles qu’aucune oceupation intérieure, quelle quelle soit. Car, Dieu aidant, il a choisi un mode de vie qui le fait sortir au-dehors. Il embrasse donc des oeuvres extérieures, avec discernement, plutôt qu'il n’embrasse, d'un attachement intime celui pour qui il travaille. Pour cette raison, il est davantage affecté par les images des oeuvres qu'il accomplit qu'il ne l’est par Dieu pour qui il travaille.

À cause de ces images qui lui viennent de ses oeuvres, il reste un homme extérieur, incapable de correspondre au conseil de Dieu. Ses oceupations sont extérieures plutôt qu'intérieures, et se situent davantage dans les sens que dans l'esprit. Bien qu'il soit de notre Seigneur dans le service extérieur un serviteur confiant, ce que sentent les amis secrets de Dieu lui demeure caché et inconnu.

Malentendu entre « extravertis "et « recueillis ": Marthe et Marie

C'est pourquoi certaines personnes frustes et extraverties jugent et blâment toujours les personnes recueillies, car celles-ci leur semblent désoeuvrées. Ce fut pour cette raison que Marthe se plaignit auprès de notre Seigneur de ce que Marie, sa soeur, ne l’aidât point à servir. Il lui semblait en effet accomplir un service important et être fort utile, alors que sa soeur se tenait assise, désoeuvrée et inefficace (Luc 10,38-42). Mais notre Seigneur rendit sentence et jugement au sujet des deux. Il blâma Marthe, non pour son service, qui était bon et utile, mais pour son souci

1. Embrasser traduit ici à deux reprises ufenen, qui signifie non seulement pratiquer, exercer, mais encore expérimenter. Il faut se souvenir que ce dernier sens est toujours implicitement présent dans l’usage relativement fréquent que Ruusbroec fait de ce verbe.

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inquiet, et parce quelle était abattue et troublée par la dispersion des choses extérieures. Il loua par contre Marie pour ses occupations intérieures, ajoutant qu'une seule chose était nécessaire, et quelle avait choisi la meilleure part qui ne lui serait pas enlevée. Cette chose unique, nécessaire à tous, c'est le divin amour. La meilleure part, c'est une vie intérieure adhérant amoureusement à Dieu.

Les deux vocations sont bonnes

Cette part, Marie-Madeleine l’avait choisie, comme la choisissent encore les amis secrets de notre Seigneur. Marthe, de son côté, choisit une vie active, extérieure et toute sincère. C'est là l’autre part dans laquelle l'on sert Dieu, mais qui n'est pas aussi parfaite ni aussi bonne. Cette part est encore choisie, par amour pour notre Seigneur, par les serviteurs confiants.

Les faux contemplatifs

Aujourd’hui se trouvent cependant certaines personnes stupides, voulant être tellement intimes et désoeuvrées qu’elles ne veulent ni travailler ni servir lorsque leur prochain est dans le besoin/1. Remarque bien que ces personnes-là ne sont ni des amis secrets ni des serviteurs confiants de notre Seigneur, mais elles sont fausses et se trompent du tout au tout. Car personne ne peut correspondre au conseil de Dieu, qui refuse d’observer ses commandements. C'est pourquoi, en cas de besoin, tous les amis secrets de notre Seigneur se font toujours aussi serviteurs confiants. Mais les serviteurs confiants ne sont pas tous des amis secrets, car ils ignorent l’occupation qui convient à ces derniers. Voilà

1. Allusion au courant mystique douteux que Ruusbroec combat tout au long dc ses oeuvres.

où se situe la distinction entre les amis secrets de notre Seigneur et ses serviteurs confiants.

3.64 Amis secrets et fils cachés

On trouve encore une autre distinction, plus intime et plus précise : celle qui existe entre les amis secrets et les fils cachés de Dieu, même si les uns comme les autres se tiennent pareillement dressés en présence de Dieu, avec leurs occupations intimes.

Être propriétaire ou passer vers le dépouillement

Les amis possèdent cependant leur vie intérieure comme leur propriété à eux, car ils choisissent d’adhérer amoureusement à Dieu comme ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé qu'ils puissent ou veuillent atteindre. C'est pourquoi ils ne peuvent passer au travers d’eux-mêmes et de leurs oeuvres pour entrer en la nudité sans images, car ils sont affectés par eux-mêmes et par leurs oeuvres comme par des images qui sont des intermédiaires. Même s’ils sentent l'union avec Dieu dans leur adhésion amoureuse à lui, ils éprouvent cependant toujours distinction et altérité dans l'union entre Dieu et eux. Car ils ne connaissent ni ne désirent le passage au-delà, passage simple, en la nudité sans modes. C'est pourquoi leur vie intérieure la plus élevée reste toujours à l'intérieur de la raison et des modes15. Même s’ils comprennent et discernent clairement ce qui a trait aux vertus raisonnables, le regard simple de la pensée béante, se fixant dans la clarté divine, leur demeure caché. Même s’ils se sentent dressés vers Dieu en une forte ardeur d'amour, ils gardent la propriété d’eux-mêmes, et ne sont ni consommés, ni consumés, ni anéantis en l'unité d'amour. Même s’ils veulent pour toujours vivre au service de Dieu et lui plaire éternellement, ils ne veulent pas mourir en lui à toute propriété de l'esprit, ni mener une vie

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uniforme avec celle de Dieu/1. Même s’ils estiment peu et n’accordent aucun poids à toute consolation et repos qui viendraient du dehors, ils font grand cas des dons de Dieu, de leurs oeuvres intérieures et de la consolation et douceur qu'ils ressentent au-dedans. Ils prennent ainsi leur repos en chemin, et ne meurent pas intégralement pour obtenir la faveur la plus élevée, qui est celle du nu-amour qui est sans modes. Même s’ils pratiquent et savent reconnaître avec discernement tout ce qui concerne l’adhésion amoureuse et toutes les ascensions intimes qui peuvent nous occuper en présence de Dieu, le passage au-delà, sans modes, et l’égarement opulent dans l'amour sur-essentiel, où l'on ne pourra plus jamais trouver fin ni commencement, mode ni manière, leur demeurent cependant cachés et inconnus.

Passage au-delà et mort

C'est pourquoi bien grande est la distinction entre les amis secrets et les fils cachés de Dieu. Car les amis ressentent seulement une ascension vivante et amoureuse, encore affectée de modes. Mais les fils sentent un passage simple, qui est une mort, vers un au-delà où il n’y a plus de modes.

La situation des amis est cependant bonne,

La vie intérieure des amis de notre Seigneur consiste à pratiquer l'amour, occupation qui est une ascension, mais en laquelle ils veulent toujours demeurer comme si elle leur appartenait. Mais ils ne sentent pas comment être établi en Dieu au-delà de toute occupation, avec le nu-amour et sans oeuvres. Au contraire, ils ne cessent de monter vers Dieu par une foi authentique, de l’attendre,

1. Au sens que l'expérience mystique participe à la vie intra-trinitaire. Uniforme dit ici davantage que conforme.

ainsi que leur béatitude éternelle, avec une espérance droite, d’adhérer à lui et d'être ancrés en lui par la charité parfaite. C'est d'ailleurs pourquoi ils se portent bien, car ils plaisent à Dieu et Dieu leur plaît en retour. Ils ne sont cependant pas assurés de la vie éternelle, n’étant pas encore totalement morts, en Dieu, à eux-mêmes et à toute propriété.

meilleure que celle des pécheurs,

Tous ceux qui continuent et persévèrent dans leurs oceupations et dans cette orientation vers Dieu qu'ils se sont choisies, ont été éternellement élus par Dieu, et leurs noms sont depuis toujours écrits dans le Livre de vie de la Providence de Dieu. Mais ceux qui choisissent autrement et qui, en sens contraire, détournent leur face intérieure de Dieu vers le péché pour y demeurer, même si leur nom était écrit et connu par Dieu pour la justice temporaire qu'ils ont un jour pratiquée, ils seraient rayés et arrachés du Livre de la vie, puisqu’ils n’auront pas persévéré jusqu'à la mort, et jamais plus ils ne pourraient savourer Dieu ni quelque fruit qui provienne de la vertu.

Il nous faut donc faire sérieusement attention à nous-mêmes, et développer notre orientation vers Dieu par un attachement intime au-dedans, et par des oeuvres bonnes au-dehors. Nous pourrons ainsi attendre le jugement de Dieu et le retour de notre Seigneur Jésus-Christ, avec espérance et joie.

moins bonne que celle des fils

Mais si nous pouvions renoncer à nous-mêmes et à toute propriété dans nos oeuvres, nous passerions au-delà de toute chose avec notre esprit qui serait nu et sans images. Dans cette nudité, nous serions agis sans intermédiaire par l'esprit de Dieu, et nous y sentirions l’assurance d'être des fils parfaits de

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Dieu. Car « ceux qui sont agis par l'esprit de Dieu, dit l’Apôtre saint Paul, sont fils de Dieu » (Rom. 8,14).

3.640 Tous serviteurs, amis et fils

Il faut cependant se rappeler que tout homme bon et croyant est fils de Dieu, puisque tous sont nés de l'esprit de Dieu et que celui-ci vit en eux, les meut et les pousse, chacun de façon particulière et selon son aptitude, vers la vertu et les oeuvres bonnes par lesquelles ils plaisent à Dieu. Mais parce que leur orientation vers Dieu et leurs occupations diffèrent, j’appelle les uns, serviteurs confiants; les autres, amis secrets; d'autres encore, fils cachés. Tous cependant sont serviteurs, amis et fils, car tous servent, aiment et visent un seul et même Dieu, et tous vivent et travaillent de par l'esprit libre de Dieu /1.

Dieu laisse libre en tout ce qui n'est pas contre les commandements

Dieu permet ou tolère que ses amis se comportent comme ils veulent en tout ce qui n'est pas contre ses commandements. Quant à ceux qui sont liés au conseil de Dieu, ce lien même leur est un commandement/2. C'est pourquoi personne ne désobéit à Dieu ni ne s’oppose à lui, sauf celui qui ne garde pas ses commandements16. Car tout ce que Dieu commande ou interdit dans les Écritures, par la sainte Église ou par notre conscience, il nous faut le faire ou l’omettre, sous peine de désobéir et de perdre la grâce de Dieu. Dieu souffre cependant - et notre raison de même - que nous tombions dans des fautes

1. Tous les croyants sont fondamentalement égaux devant Dieu, et tous possèdent déjà mystérieusement ce dont seul le mystique à une expérience concrète : affirmation souvent répétée par Ruusbroec.
2. Pour celui qui est lié aux conseils, ceux-ci deviennent comme des commandements. Il n'est pas nécessaire d'y voir une allusion aux voeux religieux, bien que cette interprétation soit possible. Mais il peut aussi s’agir du lien d'amour qui unit les deux amants.

vénielles, car il n'est pas possible de sen garder entièrement.

c'est pourquoi de telles fautes ne nous rendent pas désobéissants, car elles ne chassent pas la grâce de Dieu ni notre paix intérieure. Nous nous en accuserons cependant toujours, même si de telles fautes sont petites, et nous nous en garderons dans la mesure du possible.

Je viens ainsi d’expliquer ce que j’annonçai en commençant, à savoir que chacun a l’obligation d'obéir en tout à Dieu, à la sainte Église et à sa propre raison, car je ne voudrais pas que quelqu'un soit à tort heurté par mes paroles. Et c'est ainsi que je termine tout ce qui vient d'être dit.

3.65 Devenir fils caché

Je voudrais maintenant savoir comment devenir fils caché de Dieu et être établi en une vie de contemplation. Voici ce que j’ai cru apercevoir.

Comme je l’ai dit plus haut, il nous faut toujours vivre et veiller dans toutes les vertus, pour ensuite mourir et nous endormir en Dieu. Car nous mourons d'abord au péché et naissons de Dieu à la vie vertueuse, pour ensuite renoncer à nous-mêmes et mourir en Dieu à la vie éternelle.

La première naissance des serviteurs et des amis

L'ordre à suivre est donc celui-ci. En naissant de l'esprit de Dieu, nous sommes fils de la grâce, notre vie entière se développe par les vertus, et nous triomphons de tout ce qui est contraire à Dieu. « Car tout ce qui est né de Dieu, a vaincu le monde » (I Jn 3, 9), dit saint Jean. Dans cette naissance, tout homme bon est fils de Dieu. l'esprit de Dieu pousse et meut chacun de façon particulière vers les

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vertus et les oeuvres bonnes, pour lesquelles il est préparé et dont il est capable. Tous plaisent ainsi à Dieu, chacun cependant d'une façon particulière, selon la grandeur de son amour et la noblesse de ses occupations. Toutefois ils ne se sentent pas encore affermis, ni établis en Dieu, ni assurés de la vie éternelle, car ils peuvent encore se détourner et tomber dans le péché. Je les appelle donc serviteurs ou amis, plutôt que fils.

Mort et naissance des fils

Nous passons ensuite au-delà de nous-mêmes et, dans notre ascension vers Dieu, nous devenons à tel point simples que le nu-amour peut nous étreindre, sur cette cime où l'amour vaque à lui-même /1, au-delà de toute occupation de vertu, c'est-à-dire dans notre source, celle dont nous naissons spirituellement. C'est là qu'il nous faudra être défaits et, en Dieu, mourir à nous-mêmes et à toute propriété. C'est dans cette mort que nous devenons des fils cachés de Dieu, et prenons conscience d'une vie nouvelle en nous, qui est la vie éternelle. Saint Paul dit de tels fils : « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col. 3, 3).

1. L’expression "l'amour qui vaque à lui-même "se trouve dans la Lettre XVII de Hadewijch dAnvers.

Avec les oeuvres et sans les oeuvres

Comprends-moi bien : voici donc l’enchaînement à respecter. En accédant à Dieu, il nous faut nous présenter, avec toutes nos oeuvres, comme une éternelle offrande à Dieu. Mais une fois en sa présence, il nous faut nous abandonner nous-mêmes, avec toutes nos oeuvres, et, mourant dans l'amour, trépasser au-delà de tout ce qui est créature, jusque dans l’opulence suressentielle de Dieu, où nous serons établis en lui, dans un mourir éternel de nous-mêmes.17

C'est pourquoi, dans le livre de l’Apocalypse, l'esprit de Dieu appelle bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur (cf. Ap. 14, 13). Et à raison, car ils sont amortis /1 à jamais, immergés au-delà deux-mêmes dans l'unité fruitive de Dieu; et toujours ils meurent à nouveau dans l'amour, grâce à la transformation en cette même unité, qui les attire au-dedans. « Désormais, dit l'esprit de Dieu, ils se reposeront de leur peine, et leurs oeuvres les suivront. »

Dans le mode selon lequel nous naissons de Dieu pour une vie spirituelle et vertueuse, nous présentons nos oeuvres devant nous, comme un sacrifice offert à Dieu. Mais là où il n’y a plus de modes, et où nous mourons à nouveau en Dieu pour une vie éternelle et bienheureuse, nos oeuvres bonnes nous suivent, car elles sont une seule vie avec nous.

Lorsque nous accédons à Dieu avec les vertus, Dieu habite en nous. Mais lorsque nous trépassons au-delà de nous-mêmes et de toute chose, c'est nous qui habitons en Dieu.

Si nous avons la foi l’espérance et l'amour, nous avons reçu Dieu, et il habite en nous avec sa grâce. Il nous envoie au-dehors comme ses serviteurs confiants, pour garder ses commandements. Mais il nous appelle aussi au-dedans, comme ses amis secrets, si nous suivons son conseil. Il nous manifeste ainsi publiquement comme ses fils, si nous vivons d'une façon contraire au monde.

1. Ghestorven.

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La vie de contemplation; savourer Dieu; sentir la vie éternelle

Mais par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu et sentir en nous la vie éternelle, il nous faut entrer en Dieu par la foi, au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés, désaffectés de toute image, élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée. Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà de toute chose et mourons à tout examen rationnel pour entrer dans la nescience et les ténèbres, nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel, qui est l'image du Père. Dans la désaffectation /1 de notre esprit, nous recevons la clarté insaisissable qui nous étreint et nous irradie, comme la clarté du soleil irradie l’air. Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond. Nous fixons du regard ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous fixons /2. Car notre pensée, notre vie et notre essence sont élevées et unies, en simplicité, à la vérité qui est Dieu. C'est pourquoi, dans ce regard simple, nous sommes une seule vie et un seul esprit avec Dieu. C'est ce que j’appelle la vie de contemplation. Lorsque nous adhérons à Dieu avec amour, nous pratiquons la meilleure part, mais lorsque notre regard fixe la sur-essence, nous sommes intégralement établis en Dieu.18

1. Pour ledeghen sine. Autres traductions possibles: désoeuvrement, vide, vacuité. Ruusbroec emprunte ici le vocabulaire de Hadewijch II.
2. Le regard qui contemple se confond avec l'unité de Dieu qui nous est offerte.

L’anéantissement; l’immersion en notre sur-essence; toujours tendre vers et toujours défaillir; impatience d'amour

Une occupation sans modes se trouve toujours être liée à cette contemplation : la vie d’anéantissement. Car là où nous sortons de nous-mêmes dans les ténèbres sans mode et sans fond, là resplendit sans cesse le rayon simple de la clarté de Dieu, dans laquelle nous sommes fondés, et qui nous tire hors de nous-mêmes vers la sur-essence et l’immersion au-delà, en l'amour. Une occupation sans modes de l'amour est toujours liée à cette immersion au-delà en l'amour, et la suit, car l'amour ne saurait être désoeuvré. Il voudrait connaître et savourer jusqu'au bout l’insondable opulence qui vit dans son fond. Ce qui lui vaut une faim jamais rassasiée. Toujours s’élancer et toujours défaillir, c'est comme nager à contre-courant. Impossible de le lâcher ou de le saisir; de s’en passer ou de le faire sien; d’en parler ou de le taire. Il est au-delà de la raison et de l'entendement, et dépasse toute créature. C'est pourquoi l'on ne peut ni l’atteindre ni le rejoindre. Mais il nous faut regarder au-dedans de nous-mêmes, là où nous sentons l'esprit de Dieu nous pousser et attiser en nous l’impatience d'amour. Il nous faut aussi regarder au-delà de nous-mêmes, là où nous sentons l'esprit de Dieu nous attirer hors de nous pour nous consumer et nous anéantir en ce qu'il est lui-même, c'est-à-dire en l'amour sur-essentiel avec lequel nous sommes un, et en lequel nous sommes établis plus profondément et plus largement qu'en toute autre chose.19

1. Crighen.

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Au-delà de la raison; ne peut être connu que par le sentir 20

Et nous resterons ainsi éternellement, car si l'amour n'était oceupé à quelque chose, nous ne pourrions jamais être établis en Dieu. Celui qui sent et croit les choses autrement, est trompé.

Nous vivons ainsi entièrement en Dieu, dans lequel nous sommes établis comme en notre béatitude, et entièrement en nous-mêmes où nous sommes oceupés par l'amour pour Dieu. Vivre entièrement en Dieu et vivre entièrement en nous-mêmes ne

1. Unique emploi de ce terme, emprunté au vocabulaire de Maître Eckhart. Cf. Les Sept degrés, p. 223, note 1.

font cependant qu'une seule vie, mais qui possèdent deux sentirs, contraires l’un à l’autre. Car être pauvre ou riche, avoir faim ou être rassasié, agir ou être désoeuvré sont totalement opposés. C'est en cela cependant que consiste notre plus haute noblesse, maintenant et pour toujours.

Les deux « sentir » : la grâce et l’occupation d'amour

En effet, nous ne pouvons devenir entièrement Dieu et perdre notre être de créature, cela est impossible. Par ailleurs, si nous demeurions entièrement en nous-mêmes et séparés de Dieu, nous serions des exilés et des malheureux. C'est pourquoi il nous faut nous sentir à la fois entièrement en Dieu et entièrement en nous. Entre ces deux sentirs, nous n’avons conscience que de la grâce de Dieu uniquement, et de l’occupation de notre amour.

L’immersion dans l'amour simple

A partir de notre sentir le plus élevé, la clarté de Dieu rayonne en nous, qui nous apprend la vérité et nous pousse vers toutes les vertus et un amour éternel de Dieu. Nous suivons cette clarté à la trace, sans jamais nous arrêter, jusque dans le fond d'où elle sort. Et là nous ne sentons plus rien d’autre que ceci : que nous expirons et que nous sommes immergés, au-delà sans retour, dans un amour simple et sans fond. Si nous demeurions toujours là, avec un regard simple, nous le sentirions toujours ainsi. Car notre immersion au-delà, dans la transformation en Dieu, demeure éternellement et sans fin, à condition d'être sortis de nous-mêmes et d'être établis en Dieu, en immersion d'amour.21

appartient à l'essence,

Car si nous sommes établis en Dieu, en immersion d'amour, c'est-à-dire en perte de nous-mêmes, Dieu est alors notre propriété, et nous sommes la sienne, éternellement

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perdus à nous-mêmes pour être immergés /1 sans retour en notre propriété à nous, qui est Dieu. Cette immersion appartient à l'essence/2, et s’accompagne d'un amour habituel, que nous dormions ou que nous soyons éveillés, que nous le sachions ou que nous l’ignorions. En ce sens, cette immersion ne mérite aucun nouveau degré de récompense, mais elle nous garde établis en Dieu et dans tous les biens que nous avons obtenus.

1. "Perdus à nous-mêmes pour être immergés "pour traduire ici ons selfs ontsinckende.
2. Est naturelle aux croyants, même si elle n'est pas actuellement ressentie par l'expérience.
3. La simplicité, avec tout ce quelle implique, est la condition pour que ce qui est secrètement propre à chaque croyant affleure à sa conscience et soit ressenti dans l'expérience.


ne cesse jamais

Cette immersion ressemble aux fleuves s’écoulant sans cesse et sans retour vers leur lieu propre : la mer. Si nous sommes ainsi établis en Dieu seul, l’immersion de notre essence s'écoule sans cesse et sans retour, avec un amour habituel, dans un sentir sans fond dans lequel nous sommes établis, et qui nous est propre22. Si nous étions alors toujours simples, et si nous regardions toujours tout entiers de façon semblable, nous sentirions cela de même et indéfiniment /3.

Le penchant éternel vers un autre; distinction la plus intime; ténèbre et nescience; transformation dans la simplicité

Cette immersion est au-delà de toute vertu et de toute occupation d'amour, car clle n'est autre chose qu'une sortie éternelle hors de nous-mêmes, en même temps qu'un clair pressentiment de quelque « autre », vers lequel nous penchons hors de nous-mêmes, comme vers la béatitude. Car nous sentons un penchant éternel hors de nous-mêmes en une altérité autre de ce que nous sommes. C'est là la distinction la plus intime et la plus cachée que nous pouvons sentir entre nous-mêmes et Dieu, car au-delà il n’y a plus jamais de distinction /1. Notre raison cependant, les yeux écarquillés, continue à se tenir dans les ténèbres, c'est-à-dire dans une nescience sans fond.23 Dans ces ténèbres, la clarté sans fond nous demeure voilée et cachée. Car son immensité sans fond /2 aveugle notre raison, lorsqu'elle nous advient, mais elle nous étreint en la simplicité et nous transforme en ce quelle est elle-même. Nous voilà ainsi démis et remis par Dieu, jusqu'à l’immersion d'amour au-delà de nous-mêmes, où nous sommes établis en béatitude et un avec Dieu.

Un savoir vivant, un amour agissant

Lorsque nous avons été ainsi unis à Dieu, il nous en reste un savoir vivant et un amour agissant. Car nous ne pouvons être établis en Dieu sans le savoir, ni être et demeurer unis à lui sans occupation d'amour. En effet, si nous pouvions être heureux sans le savoir, une pierre aussi pourrait l’être, elle qui est privée de savoir ! Si j’étais seigneur de la terre entière, mais sans le savoir, quel profit pourrais-je en tirer ? c'est pourquoi, lorsque nous savourons et sommes établis en Dieu, il nous faut toujours davantage le savoir et le sentir.24 Le Christ en personne en témoigne lorsqu'il s'adresse ainsi à son Père à notre sujet : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi seul, l'unique vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17, 3). Tu peux ainsi constater comment notre vie éternelle consiste en une connaissance avec discernement.

1. Voir la mira quaedam et quodammodo indiscreta commixtio, "un certain mélange étonnant et en un sens sans distinction », chez saint Bernard, Sermo in Cant., 2, 2.
2. « Limmensité sans fond » traduit grondeloesheit.

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3.66 La distinction qui demeure entre Dieu et nous

Bien que je vienne d’affirmer que nous sommes un avec Dieu selon le témoignage des saintes Écritures, je veux maintenant ajouter qu'il nous faut éternellement demeurer autre que Dieu, également selon le témoignage des Écritures. Il nous faut comprendre et sentir ces deux choses en nous, si nous voulons être comme il convient.

Quatre façons de la sentir:

Je prétends donc qu'une clarté rayonne dans notre face intérieure, partant de la face de Dieu ou de notre sentir le plus élevé, qui nous apprend la vérité sur l'amour et sur toutes les vertus. Elle nous enseigne plus particulièrement comment sentir Dieu, et comment nous sentir nous-mêmes, et cela de quatre manières.

sentir Dieu présent avec sa grâce;

Selon la première manière, nous sentons Dieu en nous avec sa grâce. Dès que nous en prenons conscience, nous ne pouvons demeurer sans oeuvres. Car tout comme le soleil de sa clarté et de sa chaleur éclaire, réjouit et rend fertile le monde entier, ainsi agit Dieu par sa grâce : Il éclaire, réjouit et rend féconds tous les hommes qui veulent bien lui obéir. Car s’il nous faut sentir Dieu en nous, et si le feu de son amour doit éternellement brûler en nous, il nous faut de notre libre volonté aider Dieu à attiser ce feu de quatre manières.

Il nous faut d'abord rester unis au feu au-dedans de nous-mêmes, intimement.

Il nous faut ensuite sortir de nous-mêmes vers tous les hommes, en toute confiance et amour fraternel.

Il nous faut encore descendre en-dessous de nous-mêmes, dans la pénitence, dans toutes sortes de bonnes oeuvres, et dans la résistance à nos plaisirs désordonnés.

Il nous faut encore nous élever au-dessus de nous-mêmes, en même temps que les flammes de ce feu, avec dévotion, action de grâces, avec des louanges et des prières intimes, et sans cesse adhérer à Dieu avec une intention droite et un attachement sensible.

Dieu continue ainsi à habiter en nous avec sa grâce, car ces quatre modes comprennent toutes les occupations que nous pouvons avoir avec la raison et selon un mode. Sans ces occupations, personne ne saurait plaire à Dieu. Celui qui est le plus parfait en elles, se trouve aussi le plus près de Dieu. Ces occupations sont donc nécessaires à tous, et personne ne saurait aller au-delà, sauf ceux qui s’adonnent à la contemplation. Si donc nous voulons appartenir à Dieu, il nous faut d'abord sentir Dieu présent en nous avec sa grâce.

dans la vie de contemplation : sentir la clarté intermédiaire entre Dieu et nous;

Ensuite, si nous menons une vie de contemplation, nous sentons que nous vivons en Dieu, et à partir de cette vie où nous nous sentons au-dedans de Dieu, une clarté rayonne dans notre face intérieure, qui éclaire notre raison et fait intermédiaire entre nous et Dieu. Si nous continuons à nous tenir dans cette clarté avec notre raison éclairée, au-dedans de nous-mêmes, nous sentons que notre vie créée, selon son essence, s’immerge sans cesse au-delà d'elle-même, en sa vie éternelle. Suivant cette clarté à la trace, au-delà de la raison, avec un regard simple et nous-mêmes docilement penchés, jusque dans notre vie la plus élevée, il nous est donné d'y être transformés25 par Dieu en ce qui est notre

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plénitude. Nous sentons alors que nous sommes entièrement étreints par Dieu.

dans la vie d’unité, où il n’y à plus de distinction;

Il y a ensuite encore un troisième sentir distinct, lorsque nous sentons que nous sommes un avec Dieu. Car, grâce à la transformation par Dieu, nous nous sentons engloutis dans l'abîme sans fond de notre béatitude éternelle, là où nous ne pourrons jamais éprouver de distinction entre nous et Dieu. C'est là notre sentir le plus élevé, en lequel nous ne pouvons être établis que lors de l’immersion d'amour, au-delà. C'est pourquoi, lorsque nous sommes élevés et attirés en notre sentir le plus élevé, toutes nos puissances se tiennent désoeuvrées dans la fruition de l'essence, sans toutefois être anéanties, puisque nous y perdrions notre caractère de créature. Aussi longtemps que nous nous tenons désoeuvrés, l'esprit penché, les yeux écarquillés et sans rien examiner, nous sommes en mesure de contempler et de jouir. Mais à l'instant même où nous voudrions explorer et examiner ce que nous sentons, nous nous heurterions à la raison, et nous éprouverions distinction et altérité entre nous et Dieu, et que Dieu se trouve hors de nous et demeure insaisissable.

en vis-à-vis avec Dieu : la fringale d'amour : l’impatience d'amour

Et voilà la quatrième distinction où nous sentons Dieu et nous-mêmes à la fois. En effet, lorsque nous nous tenons en sa présence, la vérité que nous recevons de la face de Dieu témoigne que Dieu veut être entièrement à nous, et qu'il désire que nous soyons entièrement à lui. Au moment même où nous sentons que Dieu veut être entièrement à nous, se produit en nous un bâillement d’envie si avide, une fringale si profonde et si creusée que, même si Dieu donnait tout ce qu'il peut accorder en dehors de lui, rien de tout cela ne pourrait nous satisfaire. Car lorsque nous sentons qu'il s’est livré et donné à notre envie souveraine, pour que celle-ci puisse le savourer de toutes les façons que nous pourrions le désirer, et apprenant, dans la vérité de sa face, que tout ce que nous savourons ne représente même pas une goutte dans la mer, en comparaison de tout ce qui nous manque encore /1, une tempête éclate alors dans notre esprit, en ardeur et impatience d'amour.

Car plus nous le savourons, plus augmentent le plaisir et la faim, l’un étant la cause de l’autre. Ce qui nous fait nous élancer /2 tout en défaillant /3. Car nous consommons celui qui est sans mesure et que nous ne pouvons avaler. Nous nous élançons vers son infini, que nous ne pouvons rejoindre. Ainsi nous ne pouvons entrer en Dieu, ni Dieu en nous. Car en cette impatience d'amour, nous ne pouvons renoncer à ce que nous sommes. Cette ardeur ne peut donc être tempérée, de sorte que l’occupation d'amour, dans son va-et-vient entre nous et Dieu, ressemble à des éclairs dans le ciel.

La tempête d'amour : le double toucher

Nous ne pouvons cependant pas être consumés. Dans cette tempête d'amour, notre agir est au-delà de la raison et dépourvu de mode, car l'amour désire ce qui lui est impossible. La raison de son côté atteste que l'amour y à droit. Elle est cependant incapable de conseiller l'amour en la matière, ni de lui interdire quoi que ce soit. Car aussi long-

1. Cf. Hadewijch II, Poème XVII.
2. Crighen.
3. Expression-clé de Ruusbroec, qui exprime la pauvreté radicale de tout effort spirituel, qui ne peut être comblée que par l’intervention de Dieu .

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temps que nous voyons au plus intime de nous-mêmes que Dieu veut être à nous, la bonté de Dieu touche notre envie avide, ce qui produit l’impatience d'amour. Car le toucher qui s'écoule à l'extérieur de Dieu attise l’impatience et réclame notre activité, à savoir que nous aimions l'amour éternel. Par contre, le toucher qui nous attire au-dedans de Dieu nous consume, nous tire hors de nous-mêmes et réclame de nous liquéfier et de nous anéantir en l'unité.

Dans le toucher qui nous attire au-dedans de Dieu, nous sentons qu'il veut que nous soyons à lui, car c'est là que nous devons renoncer à nous-mêmes et le laisser faire en personne l'oeuvre de notre béatitude. Mais lorsque Dieu nous touche en s’écoulant hors de lui-même, il nous laisse à nous-mêmes, nous rend libres, nous place en sa présence, nous apprend à prier dans l'esprit et à demander avec assurance, et nous montre son opulence insaisissable, sous les formes les plus variées que nous sommes en mesure de nous figurer. Car tout ce que nous pouvons imaginer qui contienne consolation et joie, nous le trouvons en lui, sans mesure. C'est pourquoi lorsque nous sentons qu'il veut être à nous avec toute cette opulence, et habiter sans cesse avec nous, toutes les puissances de notre âme se dilatent dans sa direction, et tout particulièrement notre envie avide. Car tous les fleuves de la grâce divine se mettent à couler. Plus nous savourons, plus nous avons envie de savourer; et plus nous avons envie de savourer, plus profondément nous nous élançons vers lui lorsqu'il nous touche; et plus profondément nous nous élançons vers lui lorsqu'il nous touche, plus abondamment nous traversent et débordent en nous les torrents de sa douceur; et plus abondamment ils nous traversent et débordent en nous, mieux nous sentons et percevons comment la douceur de Dieu est insaisissable et sans fond. C'est pourquoi le Prophète dit : « Goûtez et voyez, car Dieu est doux » (Ps. 33, 9). Mais il ne dit pas : « Combien Dieu est doux », car sa douceur est sans mesure, telle que nous ne pouvons ni la saisir ni l’avaler. l'Épouse de Dieu en témoigne à son tour lorsqu'elle dit dans le Cantique des Cantiques : « Je me suis assise à l’ombre de celui que j’ai désiré, et son fruit est doux à ma gorge » (Cant. 2, 3).

3.67 L’ombre et la lumière de Dieu; terre et ciel dépendent du même soleil

Il existe une grande distinction entre la clarté des saints et la clarté la plus élevée que nous pouvons atteindre dans cette vie. Car c'est l’ombre de Dieu qui éclaire ici-bas notre désert intérieur. Mais sur la haute montagne de la Terre promise, aucune ombre n’existe. Un même soleil cependant et une même clarté éclairent notre désert et la haute montagne. Toutefois, comme l'état des saints est transparent et glorieux, ceux-ci reçoivent cette clarté sans intermédiaire. Mais notre état à nous est encore mortel et grossier, et c'est ainsi qu'il constitue l'intermédiaire produisant l’ombre qui assombrit à tel point notre entendement, que nous ne pouvons connaître Dieu ni les choses du ciel aussi clairement que le font les saints. Car aussi longtemps que nous marchons dans cette ombre, nous ne pouvons pas regarder le soleil en lui-même. Mais « notre connaissance, dit saint Paul, est en ressemblances et en énigmes » (I Cor. 13, 12).

L’ombre est cependant si bien éclairée par la lumière du soleil que nous pouvons

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apprendre à discerner tout ce qui concerne les vertus et toute vérité utile à notre état mortel. Mais s’il nous faut devenir un avec la clarté du soleil, il nous faut marcher dans les pas de l'amour et sortir hors de nous-mêmes, là où il n’y a plus de mode. Le soleil nous attirera dans sa propre clarté, avec nos yeux aveuglés, où nous sommes établis en unité avec Dieu. Sentir et comprendre cela en nous, c'est ce en quoi consiste la vie de contemplation qui appartient à notre état présent.

De l’ancien au nouveau testament; la nuit; le matin; le plein midi;

L'état des Juifs dans l’Ancien Testament était froidure et nuit. « Ils marchaient dans les ténèbres, dit le prophète Isaïe, et étaient assis à l’ombre de la mort »(Is. 9, 1). L’ombre de la mort provenait du péché originel, qui les avait tous privés de Dieu. Notre état présent, dans la foi chrétienne, connaît encore des matins frais, puisque le jour vient de se lever pour nous. C'est pourquoi nous devons marcher dans la lumière et être assis à l’ombre de Dieu, tandis que la grâce fait intermédiaire entre nous et Dieu. Par elle, il nous faut tout dépasser, mourir à tout et trépasser sans entrave au-delà, dans l'unité avec Dieu. Quant à l'état des saints, il est chaud et lumineux, car les saints vivent et marchent en plein midi. De leurs yeux écarquillés et inondés de lumière, ils contemplent le soleil dans toute sa clarté. Car la gloire de Dieu les inonde, les traverse et déborde en eux.

Rapport entre ombre et lumière

Selon la lumière que chacun d’eux reçoit, les saints savourent et reconnaissent le fruit de toutes les vertus qui y ont été réunies par tous les esprits. Mais savourer et reconnaître la Trinité dans l'unité, et l'unité dans la Trinité, et se trouver uni avec elle, voilà l’aliment le plus élevé qui surpasse tout, rend ivre et donne de se reposer en ce quelle est en elle-même. C'était là le désir de l'Épouse lorsque celle-ci s’adressa au Christ dans le Livre de l'amour: « Montre-moi celui que mon âme aime, où tu manges et te reposes à midi » (Cant. 1, 7), c'est-à-dire, selon saint Bernard, dans la lumière de gloire /1. Car toute nourriture qui nous est donnée ici-bas, à l’aube et dans l’ombre, n'est qu'un avant-goût de la nourriture à venir dans le midi de la gloire de Dieu.

Le fruit à l’ombre : le toucher qui attire au-dedans

L'Épouse du Seigneur tire cependant gloire de ce qu’elle ait pu s’asseoir à l’ombre de Dieu, et du fruit si doux à sa gorge. Lorsque nous sentons que Dieu nous touche au-dedans, nous savourons son fruit et sa nourriture, car son toucher est sa nourriture. Ce toucher, comme je l’ai dit plus haut, ou bien attire au-dedans, ou bien s'écoule au-dehors. Lorsqu'il attire au-dedans, nous devons être entièrement à lui, et nous y apprenons comment mourir et contempler. Mais lorsqu'il s'écoule au-dehors, c'est lui qui veut être entièrement à nous, et c'est là qu'il nous apprend à vivre dans l’opulence des vertus.

Ce fruit est le Fils : la pierre brillante et le nom nouveau

Lorsque son toucher nous attire au-dedans, toutes nos puissances défaillent, nous sommes assis à son ombre, et son fruit est doux à notre gorge. Car le fruit de Dieu est son Fils, celui que le Père engendre dans notre esprit /2. Ce fruit est si infiniment doux à notre gorge, que nous ne pouvons ni l’avaler ni le changer en nous-mêmes, mais c'est lui qui

1. Cf. Sermo in Cant., 33
2. Selon Ruusbroec, la naissance éternelle du Verbe se poursuit éternellement au plus profond du coeur humain, doctrine quon retrouve aussi chez Maître Eckhart.

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nous avale et nous change en lui-même. Chaque fois que ce fruit nous touche en nous attirant au-dedans, nous abandonnons tout et dépassons tout. Et en dépassant tout, nous savourons le pain caché du ciel qui nous donne la vie éternelle. Car nous recevons alors la pierre brillante dont je vous ai entretenu plus haut, qui porte notre nom nouveau, écrit en-dessus dès avant le commencement du monde. C'est le nom nouveau que personne ne comprend hors celui qui le reçoit. Tous ceux qui se sentent unis avec Dieu, savourent leur nom selon le mode de leurs vertus, et de leur proximité et unité avec Dieu.

Action de la Trinité

Afin que chacun puisse recevoir son nom et le posséder éternellement, l’Agneau de Dieu, c'est-à-dire l'humanité de notre Seigneur, s’est livré à la mort, et nous a ouvert le Livre de la Vie où sont écrits tous les noms des élus. Aucun de ces noms ne peut être effacé, car ils sont un avec le Livre vivant qui est le Fils de Dieu. Cette mort même nous a ouvert les sceaux du Livre, de sorte que toutes les vertus soient accomplies selon l’éternelle prévision de Dieu. C'est pourquoi, dans la mesure où chacun peut passer au-delà de lui-même et mourir à tout, il sent le toucher du Père l’attirant au-dedans, et il savoure la douceur du fruit du Fils né en lui. A partir de cette saveur, le Saint Esprit lui rend témoignage qu'il est fils et héritier de Dieu.

En ces trois points, personne ne ressemble entièrement aux autres. Chacun reçoit donc un nom particulier qui se renouvelle sans cesse par de nouvelles grâces et de nouvelles oeuvres de vertu. C'est pourquoi tout genou fléchit devant le Nom de Jésus (Phil. 2,10), car Il a lutté pour nous et a triomphé. Il a éclairé nos ténèbres et Il a conduit toutes les vertus jusqu'au degré le plus élevé de leur perfection. C'est pourquoi son Nom a été exalté au-dessus de tout nom (Phil. 2, 9), car il est Souverain et Prince au-dessus de tous les élus. En son Nom nous avons été appelés, élus et ornés de grâces et de vertus. En son Nom aussi, nous attendons la gloire de Dieu.

3.68 Demeurer avec Jésus sur le Thabor de la nue-pensée

Afin que le Nom du Christ soit exalté et éclairé en nous, il nous faut le suivre sur la montagne de notre nue-pensée, comme Pierre, Jacques et Jean l’ont suivi sur le Mont Thabor. Thabor en flamand /1 veut dire à peu près : accroissement de lumière. Si nous sommes Pierre, qui reconnaît la vérité, et Jacques, qui triomphe du monde, et Jean - plein de grâce - qui possède authentiquement les vertus, Jésus nous conduit sur la montagne de notre nue-pensée, dans un lieu secret et sauvage, et se révèle à nous comme glorifié dans la clarté divine. En son Nom, son Père du ciel nous ouvre le Livre de Vie de sa sagesse éternelle. La sagesse de Dieu saisit notre regard qui est nu et notre esprit qui est simple par une saveur simple et sans modes de tout bien, sans distinction. Là se trouvent le contempler et le savoir, le savourer et le sentir, l'essence et la vie, l'avoir et l’être : tout cela est intégralement un lorsque nous sommes élevés avec Dieu. Nous nous tenons tous face à cette élévation, chacun selon son mode particulier.

1. Littéralement: en thiois, in dietsche.

96

La voix du Père nous touche
La mutuelle complaisance

Dans sa sagesse et sa bonté, notre Père du ciel gratifie chacun de façon particulière, selon la noblesse de son essence et de ses occupations. Si nous demeurions donc sans cesse avec Jésus sur le Thabor, c'est-à-dire sur la montagne de notre nue-pensée, nous sentirions un continuel accroissement de lumière et de vérité nouvelles. Car nous entendrions sans cesse la voix du Père qui nous touche, soit qu’elle s'écoule au-dehors avec des grâces, soit qu’elle invite au-dedans en l'unité. Tous ceux qui suivent notre Seigneur Jésus-Christ entendent la voix du Père, car c'est à leur sujet qu'Il a dit : « Voici mes fils élus, qui tous me plaisent bien » (cf. Mat. 17, 5). De cette complaisance chacun reçoit la grâce, dans la mesure et selon le mode où Dieu lui plaît. C'est entre notre complaisance pour Dieu, et la sienne pour nous, que se tient l’oceupation du véritable amour. Chacun savoure ainsi son nom, son ministère et le fruit de ses occupations. Tous les hommes bons sont ici cachés aux yeux de ceux qui vivent pour le monde, car ces derniers sont morts pour Dieu et privés de nom. Ils ne peuvent donc ni sentir ni savourer ce qui est le fait de vivants.

Le double toucher:
celui qui s'écoule,

Le toucher qui s'écoule de Dieu nous fait vivre dans l'esprit et nous remplit de grâce, éclaire notre raison et nous apprend à reconnaître la vérité et le discernement des vertus. Il nous garde encore debout en la présence de Dieu, avec une force telle que nous soyons capables de supporter tout ce que nous savourons et sentons, et tous les dons qui s'écoulent de Dieu, sans que ne défaille notre esprit

celui qui attire au-dedans

Mais le toucher de Dieu qui nous attire au-dedans nous réclame d'être un avec lui, d’expirer et de mourir en la béatitude, c'est-à-dire en cet amour unique qui étreint le Père et le Fils dans la fruition.

Un avec la Trinité

C'est pourquoi, si nous sommes montés avec Jésus sur cette montagne où plus aucune image ne nous affecte, et si ensuite nous le suivons avec un regard simple, une complaisance intime et un penchant fruitif, nous sentons la forte ardeur de l'esprit-Saint qui nous consume et nous liquéfie jusqu’en l'unité de Dieu. Car lorsque, devenus un avec le Fils de Dieu, nous nous tenons amoureusement ramenés dans notre origine, nous entendons la voix du Père qui nous touche en nous attirant au-dedans. Car il s'adresse à tous ses élus avec des paroles éternelles qui sont à lui : « Voici mon Fils bien-aimé, en qui je me complais » (Mat. 17,5). Il faut en effet savoir que, de toute éternité, le Père et le Fils se sont mutuellement complus l’un dans l’autre, du fait que le Fils prendrait un jour notre humanité, irait jusqu'à la mort et ramènerait tous les élus en leur origine.

Un avec tous les hommes

Lors donc que nous sommes élevés, grâce au Fils, en notre source, nous entendons la voix du Père nous attirant au-dedans, qui nous éclaire avec la vérité éternelle. Celle-ci nous révèle la complaisance largement épanouie de Dieu, en laquelle toute autre complaisance trouve son commencement et sa fin. Toutes nos puissances y défaillent, nous nous prosternons sur place, le regard écarquillé, pour devenir tous un, une seule plénitude, dans l’étreinte amoureuse de l'unité des Trois. Lorsque nous sentons cette Unité, nous sommes une seule essence, une seule vie et une seule béatitude avec Dieu. Toute chose y est accomplie, et toute chose s'y renouvelle.

98

Car lorsque nous sommes plongés dans cette ample étreinte de l'amour de Dieu, la joie de chacun est si grande et si singulière que personne ne peut penser à la joie des autres, ni même la remarquer. Car chacun est dès lors amour de fruition, qui lui-même est toute chose, et qui n'a pas besoin de chercher autre chose en dehors de lui, et ne le peut même pas.

3.7 Conditions de la fruition de Dieu

Pour qu'un homme puisse avoir cette fruition de Dieu, trois choses sont nécessaires : la paix véritable, le silence intérieur et l’adhésion d'amour.

Paix avec Dieu et renoncement à tout amour désordonné

Qui veut trouver la paix véritable entre lui et Dieu, doit aimer Dieu de façon à être en mesure de renoncer, d'un coeur libre, pour son honneur, à toute oceupation ou amour désordonnés et à tout ce qu'il possède ou pourrait posséder de contraire à cet honneur. C'est là le premier point, nécessaire à tous.

Silence intérieur et absence d'images

Le second point est le silence intérieur, c'est-à-dire que cet homme soit vide /2 et désaffecté de toute image de choses jamais vues ou entendues.

Adhésion à Dieu par pur amour

Le troisième point consiste en une adhésion amoureuse à Dieu, qui est elle-même fruition. Car celui qui adhère à Dieu par pur amour, et non pour son propre avantage, jouit de Dieu en vérité; il sent qu'il aime Dieu et qu'il est aimé par lui.

Il y a encore trois autres points, plus élevés, qui rendent stable et apte à toujours

1. Ici pour moede.
2. Ici pour ledigh.

jouir de Dieu et à le sentir, pour qui veut s'y ranger.

Repos en Dieu

Le premier est de se reposer en celui dont on jouit. Ce qui a lieu lorsque les deux amants, vaincus l’un par l’autre, se possèdent l’un l’autre dans le nu-amour de l'essence. Ils y sont tombés l’un dans l’autre, attachés l’un à l’autre, chacun étant intégralement à l’autre, dans la possession comme dans le repos.

Immersion et sommeil en Dieu

Vient ensuite le deuxième point, qui est de s’endormir au-delà /1, en Dieu. Ce qui a lieu lorsque l'esprit est immergé au-delà de lui-même, ne sachant ni par qui, ni où, ni comment.

Se perdre dans la ténèbre

Enfin le troisième point, qui est aussi le tout dernier qui puisse être exprimé en paroles : c'est lorsque l'esprit contemple une ténèbre dans laquelle il ne peut pénétrer avec la raison. En cette ténèbre, il se sent mort, perdu et un avec Dieu, sans différence. Lorsqu'il se sent ainsi un avec Dieu, Dieu est lui-même sa paix, sa fruition et son repos. C'est donc dans une profondeur sans fond qu'il lui faut mourir à lui-même en béatitude, mais aussi revivre en vertus, lorsque l'amour et sa motion le commandent.

Si tu sens en toi ces six points, tu sens aussi tout ce que j’ai dit plus haut, ou que jaurais pu dire. Lorsque tu te recueilles au-dedans de toi, la contemplation et la fruition te sont aussi faciles et aussi proches que ta vie naturelle. C'est d'une telle opulence que provient la vie de communion dont je t’ai promis de dire un mot en commençant.

1. Ontslapen.

100

4.00 La vie de communion et de partage :
instrument docile de la tendresse de Dieu,

Celui qui, à partir de ces cimes, est envoyé par Dieu vers le bas monde, est rempli de la vérité et riche de toutes les vertus. Il ne se recherche pas lui-même, mais il recherche l'honneur de celui qui l’a envoyé. C'est pourquoi il est droit et authentique en tout ce qui est à lui. Il possède un fond de richesse et de libéralité, fondé sur l’opulence de Dieu. Il doit donc sans cesse se répandre en tous ceux qui ont besoin de lui, car la source vivante du Saint-Esprit est sa richesse, laquelle est inépuisable.26 Il est un instrument vivant et docile pour Dieu, avec lequel celui-ci accomplit ce qu'il veut et comme il le veut. Ne s’en attribuant rien à lui-même, cet homme en donne tout l'honneur à Dieu. C'est pourquoi il demeure docile et prêt à faire tout ce que Dieu ordonne, fort et courageux pour souffrir et supporter tout ce que Dieu permet pour lui.

À l’aise dans la contemplation comme dans le partage

Il mène donc la vie de communion, car la contemplation et les oeuvres sont également à sa portée, et il se trouve être parfait dans les deux. Personne ne peut mener une telle vie de communion sans être un homme de contemplation. Et personne ne peut contempler Dieu ni jouir de lui, sans posséder les six points dans l'ordre dans lequel je viens de les énumérer.

5.00 En conclusion. Nécessité de respecter les étapes dans l'ordre: détachement; dépouillement
des images; fruition; repos unité avec Dieu

C'est pourquoi ils sont trompés tous ceux qui pensent contempler tout en aimant, en fréquentant ou en possédant de façon désordonnée quelque créature que ce soit; de même ceux qui pensent jouir avant d'être désaffectés de toute image, ou qui se reposent avant de jouir. Tous ceux-là sont trompés.

Car il nous faut nous ranger à Dieu /1, avec un coeur ouvert, une conscience en paix, le visage dévoilé, sans feinte, dans la droite vérité. C'est ainsi que nous serons en mesure de monter de vertu en vertu, de contempler Dieu, de jouir de lui, et de devenir un en lui, comme je te lai dit. Puisse cela nous arriver à tous, et que Dieu nous y aide. Amen.

1. En correspondant à sa grâce par la vie active dans les vertus.






DE LA PIERRE BRILLANTE (Trad. et comm. par Max Huot de Longchamp)

Traduction et commentaire par Max Huot de Longchamp,

Collection ‘Source mystiques’, Centre Saint-Jean-de-la-Croix/ Editions du Carmel, 2010.


A la mémoire du Révérend Père Albert Deblaere (+ 1994), pour les Soeurs du Carmel de Saint-Sever.


Avant-propos

Sous bien des aspects, le court traité De la Pierre brillante est une clef pour pénétrer l'univers de Ruusbroec l'Admirable : réponse à quelques questions posées sur son ouvrage magistral L’Ornement des noces spirituelles, il y décrit avec une clarté inégalable la formation d’une authentique rencontre du Christ, thème central de son oeuvre parce que thème central de toute vie chrétienne.

Ruusbroec vient ici au devant de ses lecteurs déconcertés par une première approche de son œuvre, tant le vocabulaire en est original, la pensée très personnelle, et la pénétration spirituelle peu commune. Cherchant à se faire mieux comprendre, Ruusbroec nous rend ici l'immense service de nous expliquer ses catégories fondamentales en peu de pages. Aussi notre propre travail de commentateur ne sera-t-il que d’amplifier ces explications qu'il nous fournit lui-même : en marge du texte français, nous justifierons nos choix de traducteur, nous développerons les notions ruusbroeckiennes les plus importantes, et nous les enrichirons de quelques textes complémentaires qui formeront une petite anthologie significative de son œuvre.

Ce modeste ouvrage reflète la semaine d'initiation à Ruusbroec que nous avons donnée à plusieurs reprises en 2006-2007 dans le cadre de l'Association Saint-Jean-de-la-Croix, dont toute l'ambition était de fournir aux participants des bases suffisantes pour pratiquer ensuite une lecture spirituelle autonome de l'oeuvre du mystique brabançon.

Au moment de publier ces pages, nous exprimons notre reconnaissance toute particulière envers les disciples jésuites du Père Deblaere, les Pères P. Verdeyen, G. de Baere et J. Alaerts, dont l'amitié et l'aide précieuse nous ont encouragé à persévérer dans la lecture de l'immense mystique, malgré notre insuffisance linguistique et la crainte de trahir par trop d'incompréhensions la mémoire vénérée de notre maître commun.


Une petite difficulté pour se repérer dans l’œuvre de Ruusbroec provient de la variété des découpes faites par les divers éditeurs, tant dans le texte original que dans les traductions. Aussi procèderons-nous de la façon suivante :

- Dans la traduction que nous proposons de La Pierre brillante, nous reportons à la suite des titres et sous-titres introduits par nous, les numéros de lignes de l’édition critique récente : Jan van Ruusbroec, Opera omnia, éd. G. de Baere, Brepols, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis, 10 vol., Turnhout, 1989-2006. Nous ajoutons au fil du texte les numéros de page (notés p.) de l’édition plus ancienne : Jan van Ruusbroec, Werken, door het Ruusbroecgenootschap te Antwerpen, 4 vol., Tielt, 1944-1948.

- Dans nos commentaires et dans les textes complémentaires que nous apportons à leur suite, nos références aux traités autres que La Pierre brillante, renvoient aux volumes et aux pages de cette édition plus ancienne : ceux qui la possèdent s’en trouveront bien, et les autres retrouveront aisément cette pagination dans les marges de l’édition récente.


Pour une traduction française des œuvres de Ruusbroec, on pourra se reporter à :

- Œuvres de Ruusbroec l’Admirable, traduction du flamand par les bénédictins de Saint-Paul de Wisques, 6 vol., Bruxelles, Vromant, 1917s.

- J. A. Bizet, Ruysbroek, Œuvres choisies, Paris, 1946.

- Jan van Ruusbroec, Écrits, présentation et traduction par Dom André Louf, Abbaye de Bellefontaine, 4 vol., 1990s.

Enfin, on trouvera une biographie complète et scientifiquement irréprochable de Ruusbroec dans le court et agréable ouvrage de Paul Verdeyen, Ruusbroec l’admirable, Paris, Le Cerf, 1990.

Circonstances de la rédaction

Le petit livre de La Pierre brillante fut rédigé alors que Ruusbroec résidait encore à Bruxelles comme chapelain de Sainte-Gudule, ce qui veut dire avant 1343, à la suite de ses deux œuvres majeures, Le Royaume des amants et L'Ornement des noces spirituelles. Le chartreux Gérard de Herne témoigne des circonstances de cette rédaction :

« Le sieur Jean conversait un jour de choses spirituelles avec un ermite. Au moment où ils allaient se quitter, ce frère insista fortement pour qu'il mette au clair par la suite la conversation qu'ils venaient d'avoir, en en mettant quelque chose par écrit. Ainsi pourrait-il en faire son profit, et d'autres personnes avec lui. Et sur cette requête, Jean rédigea ce livre qui contient en lui-même un enseignement complet pour conduire quelqu'un jusqu'à la vie parfaite. (Cf. Jan van Ruusbroec, Opera omnia, 10, p. 43)

Cet aspect "conversation" du traité, apparaît nettement ici ou là, par exemple au seuil de la seconde partie, Ruusbroec reprenant l’intervention de son interlocuteur : « J'aimerais bien savoir... je vais répondre… ». Le style en est de toute façon très oral, ponctué de mots tels que maer, ende, want... (« mais, et, en effet... ») en tête de phrase, indiquant une reprise de la dictée. À l'évidence, n'appartenant pas à la rédaction proprement dite, nous ne les avons pas systématiquement conservés dans la traduction.

Quelles étaient les questions posées par l’ermite à Ruusbroec ? On peut le supposer à partir des points particulièrement soulignés dans les réponses. On devine d’abord que Ruusbroec a dû se démarquer soigneusement de l’illuminisme qui avait cours dans certains cercles bruxellois, autour de la fameuse Bloemardine par exemple (cf. P. Verdeyen, op. cit., p. 17 s.). Toute la difficulté est ici de savoir jusqu’où peut aller l’affirmation d’une union à Dieu que Ruusbroec, dans les Noces notamment, qualifie de sans intermédiaire, sans distinction, sans différence, etc., autant d’expressions qui pouvaient inquiéter. L’application qu’il met à préciser ces termes est liée aux besoins de la direction spirituelle : une âme peu contemplative ne se soucie guère de savoir si son union à Dieu est avec ou sans distinction ; une âme fortement contemplative, en revanche, a besoin qu’on lui explique pourquoi ce Dieu qu’elle sent n’en est pas moins insaisissable, pourquoi l’union à lui se fait dans l’impénétrabilité des ténèbres divines, pourquoi elle ne le trouve qu’en se perdant. Bref, l’âme élue doit ici comprendre l’exigence d’une foi qui va la dépouiller complètement d’elle-même en même temps qu’elle lui donnera de vivre en Dieu et pour la guider, Ruusbroec débrouille les questions qu’elle se pose avec une précision véritablement chirurgicale, de cette chirurgie de l’âme dont il est un maître absolu.

Entrer en lecture

On ne répétera jamais assez qu’un livre médiéval est fait pour être écouté, beaucoup plus que pour être lu, ce qui déroute le lecteur moderne habitué à un certain ordre visuel. C’est ainsi que jamais Ruusbroec ne divise ses ouvrages en chapitres, et les éditeurs, nous l’avons mentionné, varient dans leurs répartitions du texte. Cependant, Ruusbroec tient constamment son lecteur-auditeur par la main en l’avertissant des sauts d’un argument à un autre : "maintenant, je vais vous parler de…" ; ou bien : "le premier point,... le deuxième point,... le troisième point, etc." Et cela nous permet de distinguer quatre blocs de texte :

– Une introduction sur l'équilibre de la perfection (lignes 1 à 7).

– Une première partie (8 à 476) qui présente l'ensemble de la vie spirituelle en deux développements (8 à 138 et 191 à 476), avec une parenthèse commentant Apo 2, 17 (139 à 190).

– Une deuxième partie répondant aux questions de l'ermite (477 à 935).

– Enfin une conclusion sur la vie commune (936 à 961).

La cohérence du texte n’est pas intellectuelle, mais expérimentale : Ruusbroec décrit comment se déroule la rencontre de Dieu, sans se préoccuper de démontrer quoi que ce soit. Pour l’intelligence de cette expérience, il considère alternativement ce qui dépend de nous et ce qui dépend de Dieu dans cette rencontre d'où va naître la "vie commune" (ghemeyne leven), concept clef de son oeuvre.

Ruusbroec progresse dans ses explications comme on démonte une poupée russe, allant du plus extérieur au plus intérieur. Au fil de la croissance spirituelle, on voit alors se distinguer des plans de conscience initialement confondus, et une anthropologie s’en dégage peu à peu : vie sensible, vie spirituelle, vie suressentielle. Mais Ruusbroec n’introduit un concept qu’au fil des besoins de sa description, si bien que nous manque parfois le recul qui permettrait une vue d’ensemble. Ce n’est qu’en fin de parcours que l’on comprend la cohérence de son propos : alors, on s’aperçoit qu’il a tout expliqué, sans que l’on se soit aperçu qu’il parlait de nous, de notre vie intérieure, de notre intimité avec le Christ.

Lire Ruusbroec, particulièrement ce court traité, demande donc au lecteur de se laisser porter au pas de l'auteur ; il nous explique le chemin au fur et à mesure qu'il nous le fait parcourir, dans la confiance toute simple que Dieu fait tout, mais que nous ne le laisserons faire qu'en le comprenant, et que nous ne le comprendrons qu'en faisant bien attention : Nu verstaet! "Ici, tache de comprendre!" (l. 74), nous prévient-il à chaque passage délicat. La seule vraie difficulté pour lire Ruusbroec est dans cette docilité qu’il nous demande, et qui suppose l’abandon de toute idée préconçue : laissons-nous guider par lui, sans chercher à deviner où il nous emmène ; mais un coup d’œil sur la dernière page suffit à nous assurer que nous ne le regretterons pas.



DE LA PIERRE BRILLANTE


(Les chiffres /n renvoient aux commentaires qui suivent la traduction)


Introduction (l. 1/7) : L'équilibre de la perfection.

(p. 3) L'homme qui veut vivre en l'état le plus parfait /1 de la Sainte Église, il lui faut être d'une bonté pleine de zèle, avoir une vie spirituelle pleine de ferveur, être élevé dans la contemplation de Dieu, et se répandre en vie commune. Quand ces quatre choses sont réunies chez quelqu'un, son état est parfait ; sa croissance est continuelle devant Dieu et devant tous les hommes raisonnables27, les grâces qu'il reçoit augmentant, de même que les vertus de toutes sortes et la connaissance qu'il a de la vérité./2

1. Première partie (l. 8/476) : Vue d'ensemble sur la vie parfaite

1. 1. (8/190) Premier développement : l'homme bon, l'homme fervent, le contemplatif

1. 1. 1. L'homme bon (l. 8/28)

(p. 4) Maintenant, considère trois points qui font l'homme bon.

Le premier point qu'un homme bon doit tenir, c'est une conscience nette, sans remords de péché mortel. Et pour cela, qui veut devenir un homme bon doit s'examiner et se considérer lui-même avec grand discernement sur les péchés qu'il a pu commettre depuis qu'il en est capable. Et pour ce qui concerne cette période, il lui faut se purifier selon les prescriptions et la manière de la Sainte Église.

Le second point qui fait l'homme bon, c'est qu'il lui faut être obéissant en toutes choses à Dieu, à la Sainte Église et à son propre discernement. Et il lui faut être pareillement obéissant à ces trois instances ; ainsi vivra-t-il sans incertitude ni souci, et il demeurera toujours intérieurement sans reproche pour tous ses actes.

Le troisième point, qui appartient à tout homme, c'est qu'il doit rechercher principalement l'honneur de Dieu en tous ses actes. Mais si, du fait de l'occupation et de la diversité de son action, il n'a pas Dieu constamment devant les yeux, au moins lui faut-il se tenir dans l'intention et le désir de vivre selon sa très chère volonté.


Voilà. Posséder ces trois points fait donc l'homme bon, et celui à qui manque un seul d'entre eux n'est ni bon, ni dans la grâce de Dieu. En revanche, quiconque s'attache en son cœur à accomplir ces trois points, pour mauvais qu'il ait été auparavant, devient bon à l'instant même, et il est agréable à Dieu et plein de sa grâce./3

1. 1. 2. L'homme fervent (l. 29/68)

(p. 5) À présent, pour que cet homme bon ait une vie spirituelle pleine de ferveur, cela dépend d'encore trois autres points : le premier point, c'est que son cœur ne soit pas encombré/4 ; le second point, c'est la liberté spirituelle dans son désir ; le troisième point, c'est de sentir/5 une union intérieure à Dieu.

Maintenant, que celui qui pense être spirituel s'examine.

Celui qui veut que son cœur ne soit pas encombré, ne peut rien posséder en y mettant son affection/6, ni s'attacher ou se lier à personne en s'y portant volontairement. En effet, tout lien et toute affection qui n'est pas purement pour l'honneur de Dieu, encombre le cœur de l'homme. En effet, cela n'est pas né de Dieu, mais de la chair.28 C'est pourquoi, si l'homme doit devenir spirituel, il lui faut renoncer à toute affection charnelle, et mettre son goût et son affection en Dieu seul, et le posséder de cette manière. Moyennant quoi, tout encombrement et toute affection désordonnée du fait des créatures seront repoussés : du fait même qu'il possède Dieu avec affection, l'homme devient intérieurement sans images, car Dieu est un esprit que personne ne peut proprement imaginer. Certes, dans ses exercices spirituels, l'homme doit se proposer de bonnes images, telles que la Passion de Notre Seigneur et toutes les choses qui peuvent l'éveiller à plus de dévotion/7 ; mais pour ce qui est de posséder Dieu, il lui faut percevoir la pure absence d'image que Dieu est. Et c'est là le premier point et le fondement de la vie spirituelle.

Le second point, c'est la liberté intérieure. C'est-à-dire que l'homme qui n'est ni encombré, ni retenu, peut s'élever vers Dieu en tous les exercices intérieurs, à savoir en action de grâce et en louange, en vénération, en dévotes prières, en affection fervente, et en toutes choses qui peuvent donner goût et affection moyennant l'aide de la grâce de Dieu et (p. 6) l'application intérieure dans tous les exercices spirituels./8

Par ces exercices intérieurs, on atteint le troisième point, c'est-à-dire que l'on sent une union spirituelle à Dieu. En effet, celui qui, dans sa pratique de la vie intérieure, s'élève vers son Dieu librement et sans être encombré, et qui ne recherche que l'honneur de Dieu, goûtera nécessairement la bonté de Dieu et sentira de l'intérieur la véritable union à Dieu.

Et dans cette union, une vie spirituelle et intérieure/9 se trouve accomplie, car à partir de cette union, le désir est toujours de nouveau touché, et excité à de nouveaux actes intérieurs ; et tout en agissant, l'esprit s'élève à une nouvelle union : ainsi action et union se renouvellent-elles continuellement, et ce renouvellement en actes et en union, c'est cela une vie spirituelle.

Ainsi peux-tu vérifier si un homme est bon par les vertus morales associée à la droiture de ses intentions, et comme il peut se spiritualiser par les vertus intérieures et l'union à Dieu. En sans ces trois points, il ne peut être ni bon, ni spirituel.

1. 1. 3. L'homme hautement contemplatif (l. 69/138)

A présent, sache que si cet homme spirituel doit devenir un contemplatif, trois points encore en font partie. Le premier point, c'est qu'il ne sente pas de fond à ce sur quoi son être est fondé, et c'est de cette manière qu'il lui faut le tenir ; le second point : il faut que sa manière d'être soit sans mode ; le troisième point : il doit demeurer dans une divine fruition.

Maintenant, tâche de comprendre, toi qui veux vivre dans l'esprit, car je ne parle à personne d'autre./10

L'union avec Dieu que sent l'homme spirituel lorsque celle-ci se révèle à son esprit en son insondabilité, c'est-à-dire infiniment profonde, infiniment haute, infiniment longue et large - en cette révélation même, (p. 7) l'esprit perçoit que, par amour, il s'est perdu et abîmé en cette profondeur, dépassé en cette hauteur et échappé en cette longueur.29 Il se sent égaré dans la largeur, il se sent demeurant en la connaissance inconnue, il se sent passé dans l'unité de Dieu à travers l'union sentie de son adhésion [à lui], et dans sa vitalité à travers sa mort complète : là, il se sent une même vie avec Dieu. Et c'est là le fondement et le premier point en une vie contemplative. /11

Et de là provient le second point, c'est-à-dire une manière d'être au-dessus de la raison et sans mode/12. En effet, l'unité de Dieu, en laquelle chaque esprit contemplatif se tient par amour, est éternellement en train d'attirer et d'appeler les personnes divines et tous les esprits qui aiment, en ce qu'elle est en elle-même/13. Et cette attraction, quiconque aime la sent, plus ou moins selon la mesure de son amour et selon le mode de sa manière d'être ; et celui qui éprouve cette attraction et s'y tient, ne peut pas tomber en péché mortel./14

Mais le contemplatif qui a renoncé à lui-même et à toute chose, et qui ne se sent distrait par aucune, du fait qu'il ne possède rien avec propriété mais se tient libre de tout, peut continuellement venir nu/15 et sans être encombré au plus intime de son esprit : là, il perçoit sans voile une lumière éternelle, et dans cette lumière, il sent l'attraction éternelle de l'unité de Dieu, et il se sent lui-même comme un éternel feu d'amour, qui aspire par-dessus tout à n'être qu'un avec Dieu. Plus il éprouve cette attraction ou cette attirance, plus il sent cela ; et plus il sent cela, plus il a envie de n'être qu'un avec Dieu, car il a envie de payer la dette que Dieu exige de lui./16

Cette éternelle attraction de l'unité de Dieu, elle fait que l'esprit brûle éternellement d'amour ; mais là où l'esprit paie continuellement cette dette, elle fait qu'il se consume éternellement. En effet, dans la transformation de l'unité, tous les esprits défaillent en leur opération, et ils ne sentent rien d'autre (p. 8) que cette universelle consumation dans l'unité simple de Dieu./17

Cette unité simple de Dieu, personne ne peut la sentir ni s'y tenir, à moins de se présenter à la clarté/18 sans mesure et à l'amour, au-dessus de la raison et sans mode. Quand il se présente ainsi, l'esprit sent en lui-même qu'il brûle éternellement en amour, et dans ce feu de l'amour, il ne perçoit ni fin ni commencement ; et il se sent lui-même une même chose avec ce feu de l'amour. Continuellement l'esprit brûle en lui-même, car son amour est éternel, et continuellement il se sent se consumer en amour, car il est attiré en la transformation qu'opère l'unité de Dieu. Là où il brûle en amour, s'il fait attention à lui-même, l'esprit perçoit distinction et altérité entre lui et Dieu, mais là où il se consume, il est simple et ne s'en distingue aucunement, et c'est pourquoi il ne sent rien d'autre que l'unité. En effet, la flamme immense de l'amour de Dieu dévore et engloutit tout ce qu'elle peut étreindre en ce qu'elle est en elle-même./19

Et ainsi peux-tu observer que l'unité de Dieu qui produit cette attraction, n'est rien d'autre que l'Amour sans fond qui attire par amour dans une fruition éternelle, le Père, le Fils, et tout ce qui vit en lui. Et dans cet amour, nous voulons brûler et nous consumer sans fin pour l'éternité, car en cela consiste la béatitude de tous les esprits. Et c'est pourquoi nous devons établir toute notre vie sur un abîme sans fond, et ainsi pourrons-nous éternellement nous enfoncer dans l'amour, et sombrer dans cette profondeur sans fond. Et avec le même amour, nous nous élèverons et nous nous dépasserons nous-mêmes dans l'inconcevable hauteur ; et dans cet amour sans mode, nous perdrons notre chemin, et il nous guidera dans l'étendue sans mesure de l'amour de Dieu ; et là, nous nous écoulerons et nous nous épuiserons dans les délices inconnues de la richesse et de la bonté de Dieu ; et là nous entrerons en fusion, liquéfiés, tournant et tourbillonnant éternellement dans la gloire de Dieu.

Voilà. En chacune de ces comparaisons, je montre au (p. 9) contemplatif ce qu'il est, et sa manière de l'être. Mais personne d'autre ne peut comprendre cela, car la vie contemplative, personne ne peut l'enseigner à d'autres. Mais là où l'éternelle vérité se révèle en l'esprit, là sont enseignées toutes choses dont il est besoin./20

1. 1. 4. Conclusion sur le contemplatif : le secret de la Pierre Brillante (l. 139/190)

Et c'est pourquoi l'Esprit de Notre Seigneur parle ainsi dans le livre de l'Apocalypse écrit par saint Jean : "Au vainqueur," dit-il, c'est-à-dire à celui qui est victorieux de lui-même et de toutes choses, qui se dépasse et les dépasse, "je donnerai le pain caché du ciel", c'est-à-dire le goût intérieur et caché et la joie céleste, "et je lui donnerai une petite pierre brillante, et, écrit sur cette petite pierre, un nom nouveau que personne ne connaît, sinon celui qui le reçoit30."

Cette petite pierre est appelée un caillou pour sa petitesse, car si l'homme la piétine/21, elle ne lui fait pas mal ; cette petite pierre est d'une clarté étincelante, et rouge comme une flamme de feu, et elle est menue, ronde, régulière et extrêmement légère. Par cette petite pierre brillante, nous comprenons Notre Seigneur Jésus-Christ, car selon sa divinité, il est un éclat de la lumière éternelle, et un resplendissement de la gloire de Dieu31, et un miroir sans tache dans lequel vivent toutes choses32. Ainsi, celui qui est victorieux de toutes choses (p. 10) et les dépasse, cette pierre brillante lui est donnée, et en elle, il reçoit clarté, vérité et vie.

Cette pierre est semblable aussi à une flamme de feu, car l'amour enflammé du Verbe éternel a rempli d'amour toute la terre, et veut consumer totalement les esprits amoureux en amour.

Cette petite pierre est encore si menue que l'homme la sent à peine s'il la piétine, et c'est pourquoi elle est appelée "calculus", c'est-à-dire un caillou/22. Et cela, saint Paul nous le déclare là où il dit que le Fils de Dieu s'est lui-même anéanti et abaissé, qu'il a pris la forme d'un serviteur, et a été obéissant jusqu'à la mort de la Croix33. Et le Fils de Dieu le dit lui-même par la bouche du prophète : "Je suis un ver et non un homme, risée des gens et rebut du peuple34." Et il s'est tellement abaissé en ce temps-là, que les Juifs l'ont piétiné et qu'ils ne l'ont pas senti ; car s'ils l'avaient reconnu Fils de Dieu, ils n'auraient pas osé le crucifier35. Maintenant encore, il est abaissé et dédaigné dans le cœur de tous les hommes qui ne l'aiment pas.

Cette noble petite pierre dont je parle ici, elle est toute ronde et parfaitement régulière. Cette rondeur de la pierre nous enseigne que la vérité divine n'a ni commencement, ni fin ; sa régularité, qu'elle pèsera toute chose régulièrement et donnera à chacun selon son mérite, et cette récompense lui demeurera éternellement.

La dernière propriété que je veuille dire à propos de cette pierre, c'est qu'elle est particulièrement légère. En effet, le Verbe éternel du Père n'a aucun poids, quoiqu'il porte ciel et terre en sa puissance ; et il est également proche de toute chose, quoique personne ne puisse l'atteindre, car il dépasse et devance toutes les créatures, et il se révèle à qui il veut et où il veut. Et en sa légèreté, notre pesante humanité est montée au-dessus de tous les cieux, et siège couronnée à la droite de son Père.


Voilà. Telle est la pierre (p. 11) brillante qui est donnée au contemplatif, et sur cette pierre, un nom nouveau est écrit, que personne ne connaît, sinon celui qui le reçoit. Tu dois savoir que tous les esprits reçoivent un nom dans leur retour à Dieu, et chacun d'une manière particulière, selon la noblesse de son service et selon l'élévation de son amour, mis à part le premier nom, celui de l'innocence, que nous recevons au baptême et qui est paré des mérites de Notre Seigneur. Quand nous perdons par le péché ce nom de l'innocence, si nous voulons encore suivre Dieu, particulièrement en trois œuvres qu'il veut opérer en nous, nous sommes alors baptisés derechef en l'Esprit Saint, et là nous recevons un nom nouveau qui nous reste éternellement.


1. 2. (l. 191/476) Second développement : le serviteur, l'ami, le fils de Dieu

Maintenant, tâche de comprendre les trois œuvres que Notre Seigneur opère en tous ceux qui veulent s'y prêter./23

1. 2. 1. (l. 191/264) Le point de départ : l'état de pécheur

La première œuvre, que Dieu opère en tous les hommes indistinctement, c'est qu'il les appelle et les invite tous indistinctement à son union./24 Et aussi longtemps que le pécheur se dérobe à cet appel, il lui faut se passer de tous les autres dons de Dieu qui devraient s'ensuivre.

Maintenant, j'ai observé que l'ensemble des pécheurs se partagent en cinq catégories.

La première catégorie, ce sont tous ceux qui dédaignent de bien agir, qui veulent vivre selon le confort du corps et l'envie des sens, dans les séductions du monde et les dispersions du cœur. Ceux-là sont tous incapables de recevoir la grâce de Dieu, et la recevraient-ils, qu'ils ne pourraient pas la conserver.

La seconde (p. 12) catégorie, ce sont ceux qui sont tombés en péché mortel volontairement et sciemment, mais qui, avec cela, font aussi des œuvres bonnes, qui craignent et respectent toujours Dieu, qui sont affectionnés aux personnes bonnes, désirant leur prière et y mettant leur espoir. Toutefois, aussi longtemps que le détournement et la satisfaction du péché l'emportent sur l'amour et sur le retour à Dieu, et les en éloignent, ils restent indignes de la grâce de Dieu.

La troisième catégorie de pécheurs, ce sont les hommes sans foi, ou ceux qui s'égarent dans la foi : quelqu'œuvre bonne qu'ils fassent ou quelle que soit leur façon de vivre, ils ne peuvent pas plaire à Dieu sans la foi36, car la foi véritable est le fondement de toute sainteté et de toute vertu.

La quatrième catégorie, ce sont ceux qui gisent en péché mortel sans crainte et sans honte, et ne s'inquiètent pas de Dieu ni de ses dons, ni ne considèrent aucune vertu, mais tiennent toute vie spirituelle pour hypocrisie ou imposture. Et tout ce que l'on peut leur dire de Dieu ou des vertus, ils l'entendent malgré eux, car dans leur audace, ils ont établi qu'il n'y aurait ni Dieu, ni enfer, ni ciel ; et c'est pourquoi ils ne veulent rien savoir d'autre que ce qu'ils sentent et tiennent sur le moment. Voilà : ces gens là sont tous rejetés et repoussés par Dieu, car ils pèchent contre l'Esprit Saint. Certes, ils peuvent se convertir, mais cela arrive péniblement et rarement.

La cinquième catégorie de pécheurs, ce sont les hypocrites. À l'extérieur, ils font des œuvres bonnes, non pas pour l'honneur de Dieu ni pour leur propre salut, mais pour avoir une réputation de sainteté ou pour quelque chose de périssable : tout en paraissant bons et saints au dehors, ils sont au-dedans faux et détournés de Dieu, et ils manquent de la grâce de Dieu et de toute vertu.


Voilà donc cinq catégories de pécheurs qui, tous, sont intérieurement appelés à l'union à Dieu. Mais aussi longtemps que le pécheur veut s'adonner au service du péché, il reste sourd, et aveugle, et incapable de goûter (p. 13) ou de sentir tout ce bien que Dieu veut opérer en lui. Mais lorsque le pécheur revient sur lui-même et s'éprouve lui-même, s'il rejette sa vie de péché, il s'approche alors de Dieu. Mais s'il veut être obéissant à l'appel et à l'invitation de Dieu, alors il lui faut librement décider d'abandonner le péché et de faire pénitence : ainsi se met-il en accord avec Dieu, il se conforme à sa volonté, et il reçoit sa grâce.

C'est pourquoi, premièrement nous devons considérer que Dieu, par sa libre bonté, appelle et invite tous les hommes sans distinction à son union, les bons comme les méchants, et personne n'en est exclu. Ensuite, nous sentirons la bonté de Dieu en ce qu'elle se répand par la grâce en tous les hommes qui sont obéissants à son appel. Enfin, nous constaterons et comprendrons en nous-mêmes de façon claire, que nous pouvons devenir une même vie et un même esprit avec Dieu, pour peu que nous renoncions à nous-mêmes de toute façon, et suivions la grâce de Dieu au plus haut qu'elle voudra nous mener.

En effet, la grâce de Dieu opère avec ordre en chaque homme, selon la mesure et le mode dont il est capable de la recevoir ; et c'est pourquoi, par l'opération intérieure et commune à tous de la grâce de Dieu, chaque pécheur reçoit sagesse et force pour abandonner le péché et se tourner vers la vertu, pour peu qu'il le veuille. Et par la coopération cachée de la grâce de Dieu, chaque homme bon peut ainsi vaincre tout péché, résister à toute tentation, accomplir toute vertu, et persévérer en la plus haute perfection/25, pour peu qu'en toutes choses il soit docile à la grâce de Dieu.

En effet, tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons reçu, au dehors comme au dedans, ce sont tous (p. 14) les dons libres de Dieu, dont nous devons le remercier, et avec lesquels il nous faut le servir si nous devons lui plaire. Mais il y a beaucoup de dons de Dieu qui, pour les bons, sont aide et occasion de vertus, et qui, pour les méchants, sont aide et occasion de péché, tels que santé, beauté et sagesse, richesse et honneur du monde : ce sont là les dons de Dieu les plus humbles et les plus modestes, que Dieu donne indistinctement pour l'utilité de ses amis et de ses ennemis, des méchants et des bons ; et avec cela, les hommes bons servent Dieu et ses amis, et les méchants, leur chair, le diable et le monde.

1. 2. 2. (l. 265/315) Le mercenaire, le serviteur méfiant et le serviteur confiant

Tu peux encore observer que certains hommes reçoivent les dons de Dieu comme ses serviteurs mercenaires, et certains autres comme ses serviteurs confiants. Et ils s'opposent en toutes leurs œuvres intérieures, c'est-à-dire en leur façon d'aimer et en leurs intentions, en leur façon de sentir et en tous leurs exercices et manière de vie intérieure.

Ici, fais bien attention : tous les hommes qui s'aiment eux-mêmes avec tant de désordre qu'ils ne veulent pas servir Dieu autrement que pour leur propre profit et pour leur propre salaire, se séparent de Dieu, renoncent à la liberté et se rendent esclaves, car ils se recherchent eux-mêmes et sont leur propre but en toutes leurs œuvres. Et c'est pourquoi, avec toutes leurs prières et avec toutes leurs bonnes œuvres, ils recherchent des choses temporelles ou des choses éternelles qu'ils choisissent pour leur commodité et pour leur propre utilité. Ces gens-là sont repliés sur eux-mêmes de façon désordonnée, et c'est pourquoi ils sont toujours seuls avec eux-mêmes, car il leur manque l'amour vrai qui devrait les unir à Dieu et à tous ceux qu'il aime (p. 15). Et s'ils paraissent observer la loi et les commandements de Dieu et de la Sainte Église, ils n'observent pas la loi de l'amour, car tout ce qu'ils font, ils le font par nécessité, et non par amour, afin de ne pas être damnés. Et parce qu'ils sont intérieurement infidèles, ils n'osent pas faire confiance à Dieu, mais toute leur vie intérieure est hésitation et peur, peine et misère ; car ils voient la vie éternelle du côté droit et ils craignent de la perdre, et ils voient la peine de l'enfer du côté gauche et ils craignent de la recevoir. Toute la prière, et tout le travail, et toutes les bonnes œuvres qu'ils peuvent faire pour repousser cette crainte, cela ne les aide pas, car plus ils s'aiment eux-mêmes avec désordre, plus ils redoutent l'enfer. Et en cela, tu peux remarquer que la crainte de l'enfer vient de l'amour propre qu'ils ont pour eux-mêmes./26

Certes, il est vrai que le prophète, et le Livre de la Sagesse aussi, disent : "Le commencement de la sagesse, c'est la crainte de Dieu37" ; mais il s'agit de la crainte que l'on pratique du côté droit, où l'on redoute de perdre sa béatitude éternelle, car cette crainte vient de l'inclination naturelle à être heureux, c'est-à-dire à contempler Dieu, que tout homme porte en lui. Et c'est pourquoi, même s'il se méfie de Dieu, pour peu qu'il s'éprouve intérieurement lui-même, l'homme se sent incliné hors de lui-même vers cette béatitude qui est Dieu. Et cette béatitude, il craint de la perdre, car il s'aime lui-même plus que Dieu. Et il aime cette béatitude tout en s'en détournant à cause de sa volonté propre, ce qui fait qu'il n'ose pas faire confiance à Dieu. Toutefois, cela s'appelle la crainte de Notre Seigneur, laquelle est commencement de la sagesse et loi des serviteurs méfiants de Dieu, car elle force l'homme à s'abstenir du péché et à désirer la vertu, et à opérer des œuvres bonnes, ce qui le prépare de l'extérieur à recevoir la grâce de Dieu et à devenir un serviteur confiant.

Mais au moment même où, avec l'aide de Dieu, il peut (p. 16) vaincre son esclavage, c'est-à-dire où il devient assez libre par rapport à lui-même pour oser faire confiance à Dieu en tout ce qui lui est nécessaire, voici que par cette œuvre même, il plaît tellement à Dieu, que celui-ci lui donne sa grâce ; et par cette grâce, il sent l'amour vrai ; et l'amour chasse l'hésitation et la peur, et fait que l'homme a confiance et espère ; et ainsi devient-il un serviteur confiant, et il se met à aimer Dieu et à le rechercher en toutes ses œuvres.

Voilà. Telle est la différence entre le serviteur confiant et le méfiant.

1. 2. 3. (l. 315/384) Le serviteur confiant et l'ami secret de Dieu

Nous pouvons encore remarquer qu'il y a une grande différence entre les serviteurs confiants et les amis secrets de Dieu. En effet, avec l'aide et la grâce de Dieu, les serviteurs confiants choisissent donc d'observer les commandements de Dieu, c'est-à-dire d'être obéissants à Dieu et à la Sainte Église en toutes manières de vertus et de bonnes mœurs. Et cela s'appelle une vie extérieure ou une vie active. Mais les amis secrets de Dieu, en même temps que les commandements, choisissent d'observer les conseils vivants de Dieu, c'est-à-dire de s'attacher intérieurement et amoureusement à lui pour son honneur éternel, avec un renoncement volontaire à tout ce que l'on pourrait posséder en dehors de Dieu en y mettant son plaisir et son affection./27 De tels amis, Dieu les appelle et les invite à entrer en eux-mêmes, et il leur enseigne le discernement dans les exercices intérieurs, ainsi que divers modes cachés de vie spirituelle ; alors que ses serviteurs, il les envoie au-dehors, parce qu'ils lui sont fidèles, ainsi qu'à sa famille, en tous services et en toutes manières d'œuvres bonnes extérieures. Voilà : Dieu donne donc sa grâce et son aide selon la capacité de chaque homme, c'est-à-dire en toute façon dont l'homme s'accorde à lui, dans les œuvres bonnes extérieures ou dans l'exercice intérieur d'amour.

Cependant, personne ne peut cultiver l'exercice intérieur ni le sentir (p. 17) s'il n'est pas entièrement et absolument recueilli en Dieu, car aussi longtemps que l'homme est partagé en son cœur, il regarde au-dehors, il est instable en ses passions, et il est facilement ému par la joie et la douleur des choses temporelles, car elles vivent encore en lui. Et tout en vivant les commandements de Dieu, il continue à n'être ni illuminé, ni enseigné au dedans, car l'exercice d'intime ferveur lui est inconnu, ainsi que la façon dont on doit le cultiver. Mais en ce qu'il sait et sent qu'il cherche Dieu et désire accomplir sa très chère volonté en tout ce qu'il fait, il est content, car il se trouve lui-même sans hypocrisie en ses intentions, et fidèle en son service. Et avec ces deux points il se plaît à lui-même, et pense que les œuvres bonnes extérieures faites avec intention droite, sont plus saintes et plus utiles que tout exercice intérieur, car, avec l'aide de Dieu, il a choisi un mode de vie porté vers l'extérieur. Et c'est pourquoi il exerce les œuvres extérieures avec discernement, plutôt qu'avec affection fervente pour celui pour qui il les fait ; et c'est la raison pour laquelle les œuvres qu'il opère encombre son esprit, plutôt qu’il n’est occupé par Dieu pour qui il les opère. Et de par cet encombrement en son action, il reste un homme extérieur et n'est pas capable de satisfaire au conseil de Dieu, car son exercice est plus extérieur qu'intérieur, plus sensible que spirituel. Et tout en étant un serviteur fidèle de Notre Seigneur pour le service extérieur, ce que sentent les amis secrets de Dieu, cela lui demeure caché et inconnu.

Et de là vient que, superficielles et extraverties, ces personnes jugent et blâment continuellement les personnes recueillies, parce qu'elles pensent qu'elles sont oisives. Et ce fut la raison pour laquelle Marthe se plaignait de sa sœur Marie à Notre Seigneur, parce qu'elle ne l'aidait pas au service, car elle croyait rendre un grand service, et très utile, et que sa sœur restait assise à ne rien faire, en pure perte. Mais Notre Seigneur a donné sentence et jugement sur elles deux : il a blâmé Marthe, (p. 18) non pas pour son service, car ce service était bon et utile, mais pour être pleine de soucis, tourmentée et contrariée en se dispersant dans les œuvres extérieures ; et il a félicité Marie pour son exercice intérieur, disant qu'une seule chose était nécessaire, et qu'elle avait choisi la meilleure part, qui ne lui serait pas enlevée38.

Cette seule chose nécessaire à tous les hommes, c'est l'amour divin ; cette meilleure part, c'est une vie intérieure dans l'attachement amoureux à Dieu. Cela, Marie-Madeleine l'avait choisi, et cela, les amis secrets de Notre Seigneur le choisissent encore. Mais Marthe, elle, avait choisi une vie extérieure et active sans hypocrisie, et c'est l'autre part en laquelle on sert Dieu, qui n'est ni si parfaite ni si bonne ; et cette part, les serviteurs fidèles la choisissent encore pour l'amour de Notre Seigneur.

Maintenant, on trouve certaines personnes folles qui veulent être d'une telle ferveur et d'une telle oisiveté, qu'elles ne veulent ni agir, ni servir leurs frères dans le besoin./28 Voilà : ces gens ne sont ni des amis secrets, ni des serviteurs fidèles de Notre Seigneur, mais ils sont complètement faux et égarés, car personne ne peut satisfaire au conseil de Dieu qui ne veuille observer son commandement. Et c'est pourquoi les amis secrets de Notre Seigneur sont toujours des serviteurs fidèles lorsqu'il en est besoin. Mais les serviteurs fidèles ne sont pas tous des amis secrets, car l'exercice qui appartient à cela leur est inconnu.

Ainsi peux-tu distinguer entre les amis secrets et les serviteurs fidèles de Notre Seigneur.

1. 2. 4. (l. 385/449) L'ami secret et le fils caché de Dieu

On peut encore distinguer de façon plus intérieure et plus précise, et c'est entre les amis secrets et les fils cachés de Dieu, même si ces deux catégories se comportent de la même façon en sa présence, pratiquant les exercices d'une vie intérieure et fervente. Cependant, les amis possèdent cette (p. 19) vie intérieure avec propriété, car l'attachement amoureux à Dieu, ils le choisissent parce que c'est le meilleur et le plus haut de ce qu'ils peuvent ou veulent atteindre, si bien qu'ils ne peuvent passer au-delà d'eux-mêmes et de leurs œuvres, et passer à une nudité sans images, car ils sont encombrés d'eux-mêmes et de leurs œuvres, et cela créé un écran./29 Et même si, dans leur attachement amoureux à Dieu, ils sentent une union avec lui, ils perçoivent quand même toujours distinction et altérité entre eux et Dieu en cette union. En effet, le simple dépassement en nudité et en non-mode, cela, ils ne le connaissent ni ne l'aiment. Et c'est pourquoi leur plus haute vie intérieure reste toujours dans les raisonnements et dans les modes ; et même s'ils comprennent et distinguent clairement toutes les vertus qui relèvent de la raison, la vue simple de l'esprit ouvert à la clarté divine, leur demeure caché ; et même s'ils se sentent eux-mêmes devant Dieu fortement enflammés d'amour, ils restent propriétaires d'eux-mêmes et ne sont ni dévorés ni consumés dans l'union de l'amour ; et même s'ils veulent toujours vivre dans le service de Dieu et lui plaire éternellement, ils ne veulent pas mourir en Dieu à toute propriété d'esprit, pour mener une même vie avec lui ; et même s'ils estiment et tiennent pour peu de chose toute consolation et tout repos pouvant provenir du dehors, ils tiennent pour beaucoup les dons de Dieu et leurs œuvres intérieures, la consolation et la douceur qu'ils sentent au-dedans. Aussi se reposent-ils en chemin, et ils ne meurent pas pleinement pour obtenir la plus haute victoire en amour nu et sans mode ; et même s'ils pouvaient exercer et reconnaître par leur discernement tout l'attachement amoureux et tout le chemin d'ascension intérieure que l'on peut pratiquer en présence de Dieu, il leur resterait toutefois caché et inconnu le dépassement sans mode et le riche égarement dans l'amour suressentiel/30, où l'on ne peut plus percevoir ni fin, ni commencement, ni mode, ni (p. 20) manière. Et c'est ce qui fait qu'il y a une grande différence entre les amis secrets et les fils cachés de Dieu, car les amis ne sentent rien d'autre en eux qu'une ascension amoureuse et vivante selon des modes, et au-dessus de cela, les fils sentent un dépassement simple et mourant en non-mode.

La vie intérieure des amis de Notre Seigneur, c'est la pratique d'une ascension d'amour, dans laquelle ils veulent toujours rester avec propriété ; mais comment l'on possède Dieu au-dessus de toute pratique, en amour nu et en liberté, voilà ce qu'ils ne sentent pas. En revanche, leur ascension vers Dieu en une foi véritable est continuelle, et ils attendent Dieu et leur salut éternel avec juste espérance, et ils sont attachés à Dieu et ancrés en lui par une charité/31 parfaite ; et c'est pourquoi ils sont contents, car ils plaisent à Dieu et Dieu leur plaît. Pourtant, ils ne sont pas assurés de la vie éternelle, car ils ne sont pas encore complètement morts en Dieu à eux-mêmes et à toute propriété./32 Mais tous ceux qui demeurent en leur exercice et persévèrent en leur choix de se tourner vers Dieu, Dieu les a tous choisis de toute éternité, et leurs noms avec leurs œuvres ont été éternellement écrits dans le livre vivant de la providence de Dieu ; tandis que ceux qui choisissent autre chose, qui détournent de Dieu leur visage intérieur/33 vers son contraire et vers le péché et qui y demeurent, même si Dieu avait écrit leurs noms et les avait connus à cause de la justice passagère qu'ils ont exercée auparavant, parce qu'ils n'y persévèrent pas jusqu'à la mort, ces noms sont effacés et arrachés du livre de la vie, et plus jamais ils ne pourront goûter Dieu, ou quelque fruit qui vienne des vertus.

Et c'est pourquoi il nous est à tous nécessaire de nous éprouver sérieusement, et de développer notre conversion à Dieu, de l'intérieur par un attachement fervent, et de l'extérieur par des œuvres bonnes : ainsi pourrons-nous attendre avec espérance et joie le jugement de Dieu et la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ. (p. 21) Mais si nous pouvions renoncer à nous-mêmes et à toute propriété dans nos œuvres, nous dépasserions toute chose, l'esprit nu et désencombré ; et en cette nudité, nous serions mus sans intermédiaire par l'Esprit de Dieu, et là, nous sentirions l'assurance d'être des fils parfaits de Dieu, car "ceux qui sont mus par l'Esprit de Dieu, ce sont les fils de Dieu39", dit l'apôtre saint Paul.


1. 2. 5. (l. 449/476) Conclusion sur les serviteurs, les amis, les fils

Toutefois, tu dois savoir que tous les hommes bons et croyants sont fils de Dieu, car tous sont nés de l'Esprit de Dieu et l'Esprit de Dieu vit en eux, et il meut et dirige chacun en particulier selon sa capacité vers les vertus et vers les œuvres bonnes en lesquelles il plaît à Dieu ; mais parce qu'ils sont dissemblables en leur conversion et leur façon d'être, je nomme certains "serviteurs fidèles", j'en appelle d'autres "amis secrets", et d'autres encore "fils cachés", bien qu'ils soient tous serviteurs, amis et fils, car ils servent, aiment et cherchent tous un même Dieu, et ils vivent et agissent tous sous l'emprise de l'Esprit libre de Dieu. Et Dieu permet ou souffre que ses amis fassent toute chose qui ne s'oppose pas à ses commandements (car pour ceux qui sont liés aux conseils de Dieu, ce conseil leur est un commandement). Pour autant, personne n'est désobéissant ni opposé à Dieu, sinon celui qui n'observe pas ses commandements, car toutes les choses que Dieu commande ou interdit dans l'Écriture, ou dans la Sainte Église, ou en notre conscience,/34 il nous faut toutes les faire ou nous en abstenir sous peine d'être désobéissant et de perdre la grâce de Dieu. Mais que nous tombions dans le manquement quotidien, Dieu le souffre, et notre raison aussi, car nous ne pouvons pas nous en garantir ; et c'est pourquoi ce genre de manquement ne nous rend pas désobéissants, car cela ne repousse pas la grâce de Dieu ni non plus notre paix intérieure. Pourtant, nous devons toujours regretter tous les manquements de ce genre, aussi petits soient-ils, et nous en garder de toutes nos forces.

Et avec ces arguments, voilà expliqué (p. 22) ce que je disais au début, c'est-à-dire qu'il est nécessaire à tout homme d'obéir en toutes choses à Dieu, à la Sainte Église et à sa propre raison, car je ne veux pas que quelqu'un se choque injustement de mes propos. Et avec cela, voilà ce que j'avais à dire.


2. Deuxième partie (l. 477/961) : réponses aux questions

2. 1. (l. 477/935) L'accès à la vie contemplative

"Mais j'aimerais bien savoir aussi comment nous pouvons devenir des fils cachés de Dieu, et posséder une vie contemplative./35"

Voici ce que j'ai vu à ce sujet.

2. 1. 1. (l. 479/545) Vivre dans les vertus et mourir au-dessus des vertus

2. 1. 1. 1. (l. 479/522) Exposé

Comme il est dit plus haut, il nous faut toujours vivre et être vigilant en toutes les vertus, et mourir et nous endormir en Dieu au-dessus de toute vertu. En effet, il nous faut mourir au péché et naître de Dieu en une vie vertueuse, et il nous faut renoncer à nous-mêmes et mourir en Dieu en une vie éternelle. Pour cela, les choses se passent ainsi :

/36 Si nous sommes nés de l'Esprit de Dieu, nous sommes alors fils de la grâce, et toute notre vie est alors parée de vertus, et nous sommes ainsi vainqueurs de tout ce qui est opposé à Dieu, car "tout ce qui naît de Dieu est vainqueur du monde40", dit saint Jean. Et dans cette naissance, tous les hommes bons sont les fils de Dieu, et l'Esprit de Dieu incite et meut chacun en particulier aux vertus et aux œuvres bonnes pour lesquelles il est préparé et dont il est capable. Et ainsi tous plaisent-ils à Dieu et chacun en particulier, selon la grandeur de son amour et selon la noblesse de son exercice. Toutefois, ils ne se sentent pas confirmés, ni en possession de Dieu, ni assurés (p. 23) de la vie éternelle, car ils peuvent encore s'en détourner et tomber en péché, et c'est pourquoi je les nomme plutôt serviteurs ou amis que fils. Mais lorsque nous nous dépassons nous-mêmes, et que dans notre ascension vers Dieu nous devenons si simples qu'Amour nu peut nous étreindre en la hauteur où il s'exerce en lui-même au-dessus de toute pratique de vertu, c'est-à-dire en notre origine où nous avons été spirituellement engendrés, là, nous cessons d'exister et mourons en Dieu à nous-mêmes et à toute propriété. Et en ce mourir, nous voilà fils cachés de Dieu, et nous percevons en nous une nouvelle vie, et c'est une vie éternelle. Et de ces fils, saint Paul dit : "Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu41."

Maintenant, comprends comment cela se passe./37 Tant que nous avançons vers Dieu, il nous faut nous présenter à lui et lui présenter toutes nos œuvres comme une éternelle offrande ; mais en présence de lui, nous allons nous laisser nous-mêmes ainsi que toutes nos œuvres, et mourant en amour, nous dépasserons toute condition créée, jusqu'en la richesse suressentielle de Dieu : là, nous le posséderons en une mort éternelle à nous-mêmes. Et c'est pourquoi l'Esprit de Dieu dit dans le livre du Secret que "bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur42" ; c'est à bon droit qu'il les nomme "bienheureux morts", car ils demeurent éternellement morts, abîmés en l'unité fruitive de Dieu, et continuellement ils meurent en amour de par l'attraction qu'exerce la transformation de cette même unité./38 L'Esprit de Dieu dit en outre : "ils se reposeront de leurs travaux et leurs œuvres les suivront". Dans les modes, là où nous sommes engendrés par Dieu en une vie spirituelle vertueuse, nous présentons nos œuvres comme une offrande à Dieu ; mais dans le non-mode, là où de nouveau nous sommes morts en une vie éternelle bienheureuse, nos œuvres bonnes nous suivent, car elles sont une même vie avec nous./39 Dans notre (p. 24) avancée vertueuse vers Dieu, Dieu demeure donc en nous ; mais dans le dépassement de nous-mêmes et de toute chose, c'est nous qui demeurons en Dieu.

2. 1. 1. 2. (l. 522/545) Petit résumé

Si nous avons foi, espérance et amour, nous avons reçu Dieu et il demeure en nous avec sa grâce, il nous envoie au-dehors comme ses serviteurs fidèles pour pratiquer ses commandements, il nous appelle de nouveau au-dedans comme ses amis secrets si nous suivons ses conseils, et avec cela, il nous désigne ouvertement comme ses fils si nous vivons à l'opposé du monde. Mais par dessus tout, si nous devons goûter Dieu ou sentir la vie éternelle en nous, il nous faut entrer en Dieu au-dessus de la raison par notre foi. Et là, nous demeurerons simples, dépouillés et sans image, élevés par amour dans la nudité ouverte de notre esprit ; car là où, en aimant, nous dépassons toute chose et mourons à toute considération en non-savoir et en ténèbres, nous sommes mus et transformés par le Verbe éternel, qui est une image du Père. Et dans le dépouillement de notre esprit, nous recevons l'incompréhensible clarté, qui nous étreint et nous pénètre comme l'air est pénétré par la clarté du soleil. Et cette clarté n'est rien d'autre qu'une vue et une contemplation sans fond : ce que nous sommes, nous le voyons, et ce que nous voyons, nous le sommes. En effet, notre esprit, notre vie, notre essence, tout cela est simplement élevé et uni à la vérité qui est Dieu. Et c'est pourquoi, dans cette vue simple, nous sommes une même vie et un même esprit avec Dieu/40, et c'est ce que j'appelle une vie contemplative. Là où nous adhérons à Dieu avec amour, nous exerçons la meilleure part, mais là où notre vue porte ainsi dans la suressence, nous possédons Dieu entièrement.

2. 1. 2. (l.546/935) L'exercice du contemplatif

2. 1. 2. 1. (l. 546/596) Vivre entièrement en Dieu et entièrement en nous-mêmes

(p. 25) À cette contemplation est toujours liée une manière d'être sans mode, c'est-à-dire une vie d'anéantissement. En effet, là où nous sortons de nous-mêmes dans les ténèbres/41 et dans le non-mode sans fond, là brille toujours le rayon simple de la clarté de Dieu, en laquelle nous sommes fondés et qui nous tire hors de nous-mêmes en une façon d'être suressentielle, immergée dans l'amour ; et un exercice d'amour sans mode est toujours lié à cette immersion dans l'amour et la suit, car [cet] amour ne peut être oisif, mais il veut connaître et savourer jusqu'au bout cette richesse sans fond qui vit en son fond, ce qui est une faim insatiable : toujours lutter sans réussir, c'est nager à contre-courant. C'est quelque chose que l'on ne peut ni laisser, ni attraper ; on ne peut ni s'en passer, ni l'obtenir ; on ne peut ni le dire, ni le taire, car c'est quelque chose qui est au-dessus de la raison et de l'intelligence, et qui dépasse toute créature ; et c'est pourquoi l'on ne peut ni l'atteindre, ni s'en emparer./42 Mais quand notre vue se porte au plus intérieur de nous-mêmes, nous sentons qu'en cette impatience d'amour, l'Esprit de Dieu nous dirige et nous pousse ; et lorsqu'elle se porte au-dessus de nous-mêmes, nous sentons que l'esprit de Dieu nous tire et nous consume en ce qu'il est en lui-même, c'est-à-dire en l'amour suressentiel avec lequel nous ne faisons qu'un, et que nous possédons plus profondément et plus largement que toute chose./43

Vivre cela, c'est savourer simplement et sans rencontrer de limite/44 tout ce qu'il y a de bon et la vie éternelle. Et en savourant ainsi, nous sommes avalés, au-dessus de la raison et sans la raison, dans le calme profond de la divinité qui jamais n'est ébranlé. Que cela soit vrai, on peut le connaître en le sentant, et pas autrement, car ce que c'est, comment, par qui, et où, ni la raison, ni aucun exercice ne peut y atteindre. Et c'est pourquoi notre exercice ici demeure toujours sans mode, c'est-à-dire sans manière [particulière], car le bien insondable que nous savourons (p. 26) et possédons, nous ne pouvons ni le saisir ni le comprendre, et nous ne pouvons jamais non plus par notre exercice sortir de nous-mêmes et entrer là. Et c'est pourquoi nous sommes alors pauvres en nous-mêmes et riches en Dieu, affamés et assoiffés en nous-mêmes, ivres et rassasiés en Dieu, agissant en nous-mêmes et absolument au repos en Dieu. Et nous continuerons toujours ainsi, puisque sans exercer l'amour, jamais nous ne pouvons posséder Dieu. Et celui qui sent ou croit autre chose est trompé./45

Ainsi vivons-nous [dans cette situation] entièrement en Dieu où nous possédons notre béatitude, et entièrement en nous-mêmes où nous exerçons l'amour envers Dieu/46 ; et quoique nous vivions entièrement en Dieu et entièrement en nous-mêmes, ce n'est pourtant là qu'une seule vie. Mais il y a opposition et dualité dans ce que l'on en sent, car pauvre et riche, affamé et rassasié, agissant et au repos, ces choses là sont complètement opposées. Et pourtant, notre plus haute noblesse consiste en cela, maintenant et éternellement. En effet, nous ne pouvons pas complètement devenir Dieu et perdre notre condition créée, cela est impossible/47 ; et si par ailleurs nous restions complètement en nous-mêmes, séparés de Dieu, il nous faudrait être exilés et malheureux. Et c'est pourquoi nous nous sentirons [ici] entièrement en Dieu et entièrement en nous-mêmes, et entre ces deux façons de sentir, nous ne trouvons d'autre différence qu'entre la grâce de Dieu et l'exercice de notre amour. En effet, du plus haut de ce que nous sentons, resplendit en nous la clarté de Dieu, qui nous enseigne la vérité et nous meut à toutes les vertus, et nous fait l'aimer éternellement. Cette clarté, nous la suivons continuellement jusqu'au fond d'où elle provient, et là, nous ne sentons rien d'autre qu'un dernier soupir et un naufrage sans retour en amour simple et sans fond./48

2. 1. 2. 2. (l. 596/640) L'exercice du contemplatif : ne faire qu'un avec Dieu

Si nous demeurions toujours là avec le regard simple, nous sentirions toujours cela. En effet, cet enfoncement dans la (p. 27) transformation divine, il continue éternellement et sans interruption, une fois que nous sommes sortis de nous-mêmes pour posséder Dieu en naufrage d'amour. En effet, quand nous possédons Dieu en naufrage d'amour, c'est-à-dire en perte de nous-mêmes, Dieu est à nous et nous sommes à lui, et nous sommes éternellement en train de nous enfoncer sans retour en notre bien propre, qui est Dieu. Cet enfoncement est celui de notre essence, et il est accompagné d'un amour habituel/49, et c'est pourquoi il a lieu que nous dormions ou que nous veillions, que nous en ayons connaissance ou non. Et de cette façon, il ne mérite aucun nouveau degré de récompense, mais il nous maintient dans la possession de Dieu et de tout le bien que nous avons reçu.

Cet enfoncement est semblable à l'écoulement continuel des rivières dans la mer, sans interruption ni retour, car c'est là leur lieu propre. De la même façon, si nous possédons Dieu seul, l'enfoncement de notre essence, accompagné d'un amour habituel, est un écoulement continuel et sans retour dans la sensation de ce que nous possédons et qui nous appartient. Si donc nous étions toujours simples, voyant cela constamment et pleinement, nous le sentirions toujours constamment.

Maintenant, cet enfoncement est au-dessus de toute vertu et au-dessus de tout exercice d'amour, car il n'est rien d'autre qu'une éternelle sortie de nous-mêmes, avec un regard clair vers quelque chose d'autre que nous, vers quoi nous inclinons comme vers la béatitude. En effet, nous sentons une inclination éternelle vers quelque chose d'autre que ce que nous sommes nous-mêmes, et cela, c'est la distinction la plus intime et la plus cachée que nous puissions sentir entre Dieu et nous, car au-dessus de cela, il n'y a plus aucune distinction./50

Toutefois, notre raison continue à se tenir les yeux ouverts dans les ténèbres, c'est-à-dire dans le non-savoir sans fond, et dans ces ténèbres nous reste (p. 28) recouverte et cachée la clarté sans fond./51 En effet, cet abîme de lumière débordante aveugle notre rationalité, mais il nous étreint en simplicité et nous transforme en ce qu'il est en lui-même ; et ainsi sommes-nous à la fois empêchés d'agir et mus par Dieu jusqu'au naufrage d'amour, dans lequel nous possédons la béatitude, et où nous sommes un avec Dieu.

Lorsque nous sommes unis à Dieu, une connaissance vivante et un amour agissant demeurent alors en nous/52. En effet, nous ne pouvons pas posséder Dieu sans connaissance ; et sans exercice d'amour, nous ne pouvons pas lui être unis ni lui demeurer unis. En effet, si nous pouvions être heureux sans connaissance, une pierre aussi pourrait être heureuse, elle qui n'a aucune connaissance ! Que je sois seigneur de toute la terre et que je ne le sache pas, à quoi cela m'avancerait-il ? Et c'est pourquoi toujours nous connaîtrons et sentirons, en même temps que nous savourerons et possèderons ; et cela, le Christ lui-même nous l'atteste, là où il dit ceci de nous à son Père : "La vie éternelle, dit-il, c'est qu'ils te connaissent comme le seul Dieu véritable, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ43." Ainsi peux-tu noter que notre vie éternelle consiste à connaître de façon distincte.

2. 1. 2. 3. (l. 641/700) Union à Dieu et perception d'une distinction dans l'union

[Aussi,] quoique je vienne de dire que nous sommes un avec Dieu et que l'Écriture Sainte nous l'atteste, je veux dire maintenant qu'il nous faut rester éternellement un autre que Dieu, et cela, l'Écriture nous l'atteste aussi, et il nous faut comprendre et sentir ces deux choses pour être dans la voie juste./53 Et c'est pourquoi je dis ceci : sur notre visage intérieur, issue du visage (p. 29) de Dieu, c'est-à-dire du plus haut de ce que nous sentons, resplendit une clarté qui nous enseigne la vérité de l'amour et de toutes les vertus/54 ; et dans cette clarté tout particulièrement, nous apprenons alors à sentir Dieu et nous-mêmes de quatre manières :

Premièrement, nous sentons Dieu en nous par sa grâce, et quand nous éprouvons cela, nous ne pouvons pas rester oisifs ; car de la façon dont le soleil illumine, réjouit et rend fécond le monde entier de sa clarté et de sa chaleur, Dieu opère par sa grâce : il éclaire, il réjouit et il rend féconds tous les hommes qui veulent lui être obéissants. En effet, si nous devons sentir Dieu en nous, et si le feu de son amour doit brûler éternellement en nous, il nous faut, avec une volonté libre, l'aider de quatre manières à l'allumer : en nous-mêmes, il nous faut rester unis au feu par la ferveur ; hors de nous-mêmes, il nous faut aller vers tous les hommes par la confiance et l'amour fraternel ; au-dessous de nous-mêmes, il nous faut faire pénitence, pratiquer toutes les œuvres bonnes et résister à notre convoitise désordonnée ; au-dessus de nous-mêmes et grâce aux flammes de ce feu, il nous faut nous élever par la dévotion, l'action de grâce, la louange et la prière fervente, et toujours nous attacher à Dieu par la droiture d'intention et une affection consciente/55. Et avec cela, Dieu demeure toujours en nous par sa grâce, car dans ces quatre manières est compris tout l'exercice que nous pouvons pratiquer par la raison et selon un mode ; et sans cet exercice, personne ne peut plaire à Dieu, et le plus parfait en cet exercice est le plus proche de Dieu, et c'est pourquoi il est nécessaire à tout homme ; et personne ne peut venir (p. 30) à plus que cela, sinon le contemplatif. Et c'est pourquoi, premièrement, nous sentons tous Dieu en nous par sa grâce, pour peu que nous voulions lui appartenir.

En second lieu, si nous menons une vie contemplative, nous nous sentons vivants en Dieu, et de cette vie où nous nous sentons en Dieu, une clarté resplendit donc sur notre visage intérieur, qui illumine notre raison et forme le lien entre nous et Dieu./56 Et si nous restons dans cette clarté avec notre raison illuminée, nous sentons que notre vie créée est toujours en train de s'enfoncer selon son essence en sa vie éternelle. Tandis que si nous suivons cette clarté au-dessus de la raison jusque dans notre plus haute vie, avec notre regard simple et en nous y portant volontairement, alors nous recevons la transformation divine en tout ce que nous sommes, et ainsi nous sentons-nous complètement étreints en Dieu./57

Et de là vient la troisième façon de sentir, et c'est que nous sentons n'être qu'un avec Dieu. En effet, moyennant la transformation divine, nous nous sentons avalés en l'abîme sans fond de notre béatitude éternelle, où plus jamais nous ne pouvons trouver de distinction entre Dieu et nous. En effet, c'est là le plus haut de ce que nous sentons, et qu’il nous est impossible de posséder si nous ne sommes pas immergés dans l'amour. Et c'est pourquoi, si nous sommes élevés et tirés au plus haut de ce que nous sentons, toutes nos puissances se trouvent alors au repos en une fruition essentielle/58 ; mais elles ne sont pas anéanties, car nous perdrions alors notre condition créée. (p. 31) Et aussi longtemps que nous nous trouvons au repos, l'esprit incliné [vers cette fruition] et les yeux ouverts sans attention à ceci ou à cela, nous pouvons contempler et jouir.

Mais à l'instant même où nous voulons vérifier et observer ce qu'est ce que nous sentons, nous tombons dans le raisonnement ; et alors nous percevons distinction et altérité entre nous et Dieu ; et alors nous trouvons Dieu en dehors de nous, et il nous est incompréhensible ; et c'est là la quatrième façon selon laquelle nous sentons Dieu et nous même. Ici, en effet, nous percevons que nous nous tenons face à Dieu./59

2. 1. 2. 4. (l.700/752) Développement de ce quatrième mode : la tempête d'amour

La vérité que nous recevons du visage de Dieu, elle nous atteste qu'il veut être complètement à nous, et qu'il veut que nous soyons complètement à lui./60 Et à l'instant même où nous sentons que Dieu veut être complètement à nous, naît en nous une convoitise avide et béante, si affamée, si profonde et si creuse, que si Dieu donnait tout ce qu'il peut procurer en dehors de lui-même, cela ne pourrait pas nous satisfaire. En effet, en ce que nous sentons qu'il s'est lui-même abandonné et donné à notre libre convoitise pour que nous le savourions de toutes les manières que nous puissions désirer, et en ce que nous apprenons, dans la vérité de son visage, que tout ce que nous savourons, à côté de ce qui se dérobe à nous, est moins qu'une goutte d'eau à côté de toute la mer, une tempête soulève notre esprit, sous la brûlure et l'impatience de l'amour. En effet, plus nous savourons cela, plus augmente l'envie et la faim, car l'une est cause de l'autre, et cela nous fait nous élancer en ce qui se dérobe à nous. En effet, nous nous nourrissons de son immensité que nous ne pouvons pas absorber, et nous nous élançons en son infinité (p. 32) que nous ne pouvons pas atteindre ; et ainsi ne pouvons-nous pas entrer en Dieu ni Dieu en nous, car en impatience d'amour, nous ne pouvons pas renoncer à nous-mêmes. Et c'est pourquoi cette brûlure est si peu tempérée, que l'exercice d'amour entre nous et Dieu va et vient comme l'éclair dans le ciel, sans pourtant que nous puissions nous consumer.

Et dans cette tempête d'amour, nos actes sont au-dessus de la raison et sans mode, car Amour désire ce qui lui est impossible. Et Raison atteste qu'Amour est dans son droit/61, mais ici elle ne peut ni le conseiller, ni l'empêcher, car aussi longtemps que nous voyons avec ferveur intime que Dieu veut être à nous, sa bonté touche notre convoitise avide, et de là vient l'impatience d'amour. En effet, en tant qu’il nous pénètre, ce toucher de Dieu provoque l'impatience et exige que nous agissions, c'est-à-dire que nous aimions l'amour éternel/62 ; mais en tant qu’il nous attire à lui, il nous absorbe hors de nous-mêmes, et il exige que nous fondions et nous anéantissions en [son] unité/63. Et en tant que ce toucher nous attire, nous sentons que Dieu veut que nous soyons à lui, car en cela il nous faut renoncer à nous-mêmes et le laisser opérer notre béatitude, tandis qu‘en tant qu’il nous touche en pénétrant, il nous laisse à nous-mêmes et nous rend libres : il nous établit en sa présence, il nous enseigne à prier dans l'esprit et à présenter nos requêtes avec liberté, et il nous montre sa richesse incompréhensible, en autant de formes que nous pouvons en concevoir. En effet, tout ce en quoi nous pouvons penser que consistent la consolation et la joie, nous le trouvons en lui sans mesure. Et c'est pourquoi, si seulement nous sentons qu'il veut être à nous avec toute cette richesse, et qu'il veut demeurer pour toujours avec nous, toutes les puissances de notre âme s'épanouissent alors, et particulièrement notre convoitise avide. En effet, toutes les rivières de la grâce de Dieu se répandent, et plus nous savourons cela, plus nous vient l'envie de savourer ; et plus nous avons envie de savourer, plus profondément nous nous élançons pour qu'il nous touche ; et plus profondément nous nous élançons (p. 33) pour que Dieu nous touche, plus le flot de sa douceur nous pénètre et nous submerge ; et plus nous sommes pénétrés et submergés, mieux nous sentons et reconnaissons que la douceur de Dieu est incompréhensible et sans fond. Et c'est pourquoi le prophète parle ainsi : "Goûtez et voyez que le Seigneur est doux44 !" Mais il ne dit pas : "combien il est doux", car sa douceur est sans mesure, et c'est pourquoi nous ne pouvons ni la comprendre, ni l'absorber. Et cela, l'épouse de Dieu nous l'atteste dans le Cantique, et elle parle ainsi : "Je me suis assise à l'ombre de celui que je désirais, et son fruit est doux à ma gorge45."

2. 1. 2. 5. (l. 753/790) Précision 1 : vie contemplative et béatitude du ciel /64

Il faut grandement distinguer entre la clarté des bienheureux et la plus haute clarté/65 à laquelle nous pouvons venir en cette vie. En effet, c'est le reflet de Dieu qui illumine notre désert intérieur/66 ; mais sur la haute montagne, en la Terre Promise, il n'y a pas de reflet, même si c'est un même soleil et une même clarté qui illuminent notre désert et la haute montagne ; mais l'état des bienheureux est transparent et glorieux, et c'est pourquoi ils reçoivent cette clarté sans intermédiaire, tandis que notre état est encore mortel et grossier, et c'est cela l'intermédiaire d'où provient l'ombre qui recouvre notre intelligence, si bien que nous ne pouvons connaître Dieu ni les réalités célestes aussi clairement que les saints. En effet, aussi longtemps que nous marchons dans l'ombre, nous ne pouvons pas voir le soleil en lui-même, mais notre connaissance est "par similitudes et par énigmes46", dit saint Paul. Toutefois, l'ombre est assez illuminée par l'éclat du soleil, pour que nous (p. 34) puissions apprendre à distinguer toutes les vertus et toute la vérité utiles à notre état mortel. Mais pour ne faire qu'un avec la clarté du soleil, il nous faut suivre l'amour et sortir de nous-mêmes en non-mode ; et, les yeux aveuglés, le soleil nous attirera en sa propre clarté où nous connaîtrons l'union à Dieu. Si nous nous sentons et comprenons ainsi, nous menons une vie contemplative, telle qu'elle appartient à notre état [mortel].

L'état propre aux Juifs dans l'Ancien Testament était dans le froid et dans la nuit : ils marchaient dans les ténèbres et siégeaient à l'ombre de la mort, dit le prophète Isaïe47 : l'ombre de la mort provenait du péché originel, et c'est pourquoi il fallait que tous fussent privés de Dieu. Quand à notre état dans la foi chrétienne, il est encore dans le froid des heures matinales, car pour nous le jour s'est levé ; et c'est pourquoi nous devons marcher dans la lumière, et siéger à l'ombre de Dieu ; et sa grâce est intermédiaire entre lui et nous, et par elle nous serons vainqueurs de tout, et nous mourrons à tout, et, sans obstacle, nous trépasserons en l'unité de Dieu. Mais l'état propre aux bienheureux, lui, est dans la chaleur et la clarté, car ils vivent et marchent au midi ; et les yeux ouverts dans la clarté, ils contemplent le soleil en sa clarté, car ils sont pénétrés et submergés de la gloire de Dieu ; et selon la clarté qu'il reçoit, chacun savoure et connaît le fruit de toute la vertu que tous les esprits y ont récolté. Mais leur nourriture suprême, celle qui a victoire sur tout, qui rend ivre et fait reposer en ce qu'elle est en elle-même, c'est qu'ils savourent et connaissent la Trinité en son unité, et l'Unité en sa trinité.

2. 1. 2. 6. (l. 790/902) Précision 2 : le double toucher de Dieu

(p. 35) Cela, l'épouse le désirait dans le Livre de l'Amour, lorsqu'elle disait au Christ : "Montre-moi, toi qu'aime mon âme, où tu te nourris et où tu reposes au midi48", c'est-à-dire dans la lumière de la gloire, dit saint Bernard49. En effet, toute la nourriture qui nous est donnée ici-bas, aux heures matinales et dans l'ombre, ce n'est qu'un avant-goût de la nourriture à venir au midi de la gloire de Dieu./67 Pourtant, l'épouse de Notre Seigneur se félicite de s'être assise à l'ombre de Dieu, et de ce que son fruit soit doux à sa gorge : si nous sentons que Dieu nous touche de l'intérieur, nous savourons alors son fruit et sa nourriture, car son toucher, voilà la nourriture qu'il nous donne. Et son toucher nous attire à lui, ou bien pénètre en nous, comme je l'ai dit plus haut ; en ce qu'il nous attire à lui, il nous faut être complètement à lui, et là nous apprenons à mourir et à contempler ; mais en ce qu'il pénètre en nous, il veut être complètement à nous, et là il nous apprend à vivre en la richesse des vertus.

En ce que son toucher nous attire à lui, toutes nos puissances défaillent, et nous siégeons alors à son ombre, et alors son fruit est doux à notre gorge, car le fruit de Dieu, c'est le Fils de Dieu que le Père engendre en notre esprit./68 Ce fruit est d'une douceur sans fond pour notre gorge, au point que nous ne pouvons ni l'avaler ni l'assimiler, mais lui nous avale et nous assimile en lui./69 Et lorsque ce fruit nous touche en nous attirant à lui, toujours nous nous détachons de toute chose et en sommes vainqueurs ; et en étant vainqueurs de tout, nous savourons le pain caché du ciel qui nous donne la vie éternelle. En effet, nous recevons la pierre brillante dont j'ai parlé plus haut, sur laquelle notre nom nouveau est écrit (p. 36) depuis avant le commencement du monde : c'est là le nom nouveau que personne ne comprend, sinon celui qui le reçoit50. Et quiconque se sent uni à Dieu, savoure son nom selon le mode de sa vertu, de son cheminement et de son unité.

Et c'est pourquoi, pour que chacun puisse recevoir son nom et le posséder éternellement, l'Agneau de Dieu, c'est-à-dire l'humanité de Notre Seigneur, s'est livré à la mort et nous a ouvert le livre de la vie où tous les noms des élus se trouvent écrits. Et de ces noms, pas un seul ne peut être effacé, car ils ne font qu'un avec le livre vivant qu'est le Fils de Dieu51. Et cette même mort a brisé pour nous le sceau du livre52, de telle sorte que toutes les vertus soient accomplies selon l'éternelle providence de Dieu. Et c'est pourquoi, selon qu'il peut se vaincre lui-même et mourir à toute chose, chaque homme sent le toucher du Père qui l'attire à lui, et il savoure dans sa douceur le fruit du Fils engendré en lui ; et du fait de cette saveur, l'Esprit Saint lui atteste qu'il est héritier de Dieu53. Et en ces trois points, personne n'est semblable à un autre en toute façon, et c'est pourquoi chacun est nommé en particulier, et son nom est toujours renouvelé par une nouvelle grâce et une nouvelle opération de vertu. Et c'est pourquoi au nom de Jésus tout genou fléchit, car pour nous il a combattu et vaincu, il a éclairé nos ténèbres et accompli toute vertu au plus haut degré. Et de ce fait, son nom est exalté au-dessus de tout nom, car il est chef et prince de tous les élus54. Et en son nom nous sommes appelés, élus, parés de grâces et de vertus, et dans l'attente de la gloire de Dieu.

(p. 37) Et c'est pourquoi, pour que son nom soit exalté et glorifié en nous, nous devons le suivre sur la montagne de notre esprit nu, comme Pierre, Jacques et Jean le suivirent sur le mont Thabor55 : Thabor, cela veut dire en thiois un accroissement de la lumière. Si nous sommes Pierre en connaissant la vérité, Jacques en étant vainqueurs du monde, et Jean en étant pleins de grâce, possédant la vertu avec droiture, Jésus nous conduit alors sur la montagne de notre esprit nu, en une cachette déserte, et il se révèle lui-même à nous glorifié en la clarté divine. Et en son nom, son Père céleste nous ouvre le livre vivant de sa sagesse éternelle, et cette sagesse de Dieu étreint notre regard nu et la simplicité de notre esprit en une saveur simple et sans mode de tout bien sans distinction. En effet, c'est là contempler et connaître, savourer et sentir, exister et vivre, avoir et être : tout cela ne fait qu'un dans notre élévation.

Et nous sommes tous disposés à cette élévation, et chacun selon un mode particulier. Et notre Père céleste, par sa sagesse et sa bonté, dote chacun en particulier selon la noblesse de son être et de son exercice. Et c'est pourquoi, si nous demeurions toujours avec Jésus sur le Thabor, c'est-à-dire sur la montagne de notre esprit nu, nous sentirions toujours croître une lumière nouvelle et une vérité nouvelle, car nous entendrions toujours la voix du Père (p. 38) qui nous toucherait, pénétrant en nous par sa grâce ou nous attirant en son unité. La voix du Père, tous ceux qui suivent Notre Seigneur Jésus-Christ l'entendent, car il leur dit à tous : "Ceux-ci sont mes fils élus ; en eux tous, je trouve mon bon-plaisir56." Et de ce bon-plaisir, chacun reçoit sa grâce, à la mesure et selon le mode du bon-plaisir qu'il trouve en Dieu ; et entre le bon-plaisir de Dieu et le nôtre, l'amour s'exerce alors avec droiture, et chacun savoure alors son nom, son office, et le fruit de son exercice. Et là, tous les hommes bons sont cachés à ceux qui vivent pour le monde, car ceux-ci sont morts devant Dieu et sans nom, et pour autant ils ne peuvent pas sentir ni goûter ce qui appartient aux vivants.

Ce toucher de Dieu, en pénétrant en nous, nous rend vivants spirituellement, il nous remplit de grâces, il éclaire notre raison, il nous apprend à reconnaître la vérité et à discerner dans la vertu, et il nous maintient en la présence de Dieu avec une telle force, que nous pouvons supporter sans que notre esprit défaille toute la saveur de Dieu, toute la sensation que nous en avons, et tous les dons qui nous font nous répandre. Mais en nous attirant à lui, ce toucher exige que nous ne fassions qu'un avec Dieu, et que nous rendions l'esprit et mourions en béatitude, c'est-à-dire dans l'unique amour qui étreint le Père et le Fils en une même fruition. Et c'est pourquoi, si nous sommes montés avec Jésus sur la montagne où il n'y a plus d'images en nous, si nous l'avons ensuite suivi avec un regard simple, avec une complaisance pleine de ferveur, avec une inclination fruitive, nous sentons alors la forte ardeur du Saint Esprit qui nous fait nous consumer et fondre jusqu'en l'unité de Dieu. En effet, là où, ne faisant qu'un avec le Fils de Dieu, nous sommes reconduits amoureusement en notre commencement, nous entendons la voix du Père qui nous touche en nous attirant à lui, car il dit à tous ses élus en son Verbe éternel : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé en qui je trouve (p. 39) mon bon-plaisir57." En effet, vous devez savoir que du Père au Fils et du Fils au Père, leur bon-plaisir s'exerce éternellement, du fait que le Fils a pris notre humanité, qu'il est mort et qu'il a reconduit tous les élus en leur commencement. Et c'est pourquoi, si nous sommes élevés par le Fils en notre origine, nous entendons alors la voix du Père nous attirant à lui, qui nous éclaire de l'éternelle vérité, et cette vérité nous montre le bon-plaisir de Dieu largement épanoui, là où tout ce qui plaît commence et finit. Là, toutes nos puissances défaillent, et nous sommes précipités dans ce qui s'ouvre à notre regard, et tous nous devenons un, et un seul tout, dans l'embrassement d'amour de l'Unité des Trois.

Là où nous sentons cette unité, nous sommes un même être, une même vie, et une même béatitude avec Dieu ; là, toutes choses sont accomplies, et toutes choses se renouvellent. En effet, là où nous sommes plongés dans le large embrassement de l'amour de Dieu, la joie de chacun est si grande et si singulière, que nul ne peut s'occuper de la joie d'un autre ni s'y arrêter ; car là, chacun est amour de fruition, cet amour qui est tout ; et hors de cet amour, il n'a ni besoin, ni pouvoir de rien chercher.

2. 1. 2. 7. (l. 903-935) La fruition de Dieu ; résumé du traité

Pour que l'homme jouisse fruitivement/70 de Dieu, trois choses sont nécessaires : être en paix véritable, se taire intérieurement, et adhérer [à Dieu] avec amour.

Celui qui doit trouver la paix véritable entre lui-même et Dieu, doit avoir une telle affection pour Dieu, qu'il puisse, le cœur libre et pour l'honneur de Dieu, renoncer à tout ce qu'il exerce ou qu'il aime de désordonné, et qu'il possède ou pourrait posséder contre l'honneur de Dieu. C'est là le premier point, qui est obligatoire pour tout homme.

Le second point, c'est de se taire intérieurement, c'est-à-dire (p. 40) être libre et sans images de toutes les choses que l'on a jamais vues ou entendues.

Le troisième point, c'est d'adhérer amoureusement à Dieu ; et cette adhésion même est fruition, car celui qui adhère à Dieu par amour pur et non pour sa propre utilité, jouit fruitivement de Dieu dans la vérité, et il sent qu'il aime et qu'il est aimé de Dieu.

Il y a encore trois autres points, qui sont plus élevés, qui rendent l'homme stable et capable de toujours jouir fruitivement de Dieu, et de le sentir quand il veut s'y disposer.

Le premier de ces points, c'est de reposer en celui dont on jouit fruitivement ; c'est-à-dire que là, les amants sont vaincus l'un par l'autre, et se possèdent l'un l'autre en amour nu et essentiel ; là, les amants se sont précipités l'un vers l'autre par passion, et chacun est absolument tout pour l'autre, en possession et en repos.

Suit le second point, ce qui s'appelle rendre l'esprit en Dieu ; c'est-à-dire que là où l'esprit s'abîme, il ne sait plus ni qui, ni où, ni comment.

Suit le troisième point et le dernier que l'on puisse exprimer, c'est-à-dire que là, l'esprit contemple une nuée ténébreuse qu'il ne peut appréhender par la raison ; et en elle, il se sent mort, et perdu, et un avec Dieu sans différence. Et là où il se sent un avec Dieu, Dieu même est sa paix, sa fruition et son repos. Et c'est pourquoi aucun fond ne se rencontre dans ce en quoi il lui faut mourir à lui-même en béatitude, et en même temps vivre en vertus lorsqu'Amour et sa motion le commande. Voilà ; si tu sens ces six points en toi, tu sens tout ce que je t'ai dit auparavant ou que je pourrais dire. Et ainsi, dans ton recueillement/71, il t'est aussi facile et possible de contempler et de jouir fruitivement, que de vivre dans la nature. Et de cette richesse provient une vie commune/72, dont je t'ai promis de parler en commençant.

2. 1. 3. (l. 936-961) - Conclusion sur la vie contemplative : la "vie commune" comme perfection de la vie chrétienne

(41) L'homme qui, de cette hauteur, est envoyé par Dieu dans le monde, est plein de vérité et riche de toutes vertus ; et il ne recherche pas son bien, mais l'honneur de celui qui l'a envoyé. Et voilà pourquoi il est droit et véridique en toutes choses ; et son fond est riche et généreux, établi dans la richesse de Dieu. Et voilà pourquoi il va nécessairement toujours se répandre en tous ceux qui ont besoin de lui, car la source vivante du Saint Esprit, c'est là sa richesse, et l'on ne peut l'épuiser. Et il est un instrument de Dieu vivant et disponible, avec lequel Dieu opère ce qu'il veut et comme il veut ; et il ne s'attribue pas cela, mais il en donne à Dieu l'honneur ; et voilà pourquoi il reste disponible et prêt pour faire tout ce que Dieu commande, et fort et vaillant pour pâtir et supporter tout ce que Dieu établit sur lui. Et c'est pourquoi il mène une vie commune, parce qu'il est également prêt à contempler et à agir, et il est parfait dans les deux. En effet, personne ne peut mener cette vie commune s'il n'est contemplatif, et personne ne peut contempler ni jouir fruitivement de Dieu s'il n'a ces six points ordonnés en lui comme je l'ai dit tout à l'heure.

Et c'est pourquoi ils sont trompés, tous ceux qui croient contempler et qui aiment, cultivent ou possèdent avec désordre ne serait-ce qu'une créature, ceux qui croient jouir fruitivement avant d'être sans image, ou reposer avant de jouir fruitivement : ceux-là sont tous trompés. En effet, il nous faut être ajustés à Dieu par l'ouverture de notre cœur, par la paix de notre conscience, par la simplicité de notre regard, sans hypocrisie dans la droite vérité ; et alors nous croîtrons de vertu en vertu, et nous contemplerons Dieu et nous jouirons fruitivement de lui, et nous deviendrons un en lui, de la façon que je t'ai dite.


Que cela nous arrive à tous, et que Dieu nous y aide ! Amen.

Commentaire


/1 "L'homme qui veut vivre en l'état le plus parfait de la Sainte Église..." Ruusbroec se place d'emblée dans une perspective extrêmement limitée. Il n'a personne à convaincre, rien à démontrer : il va simplement décrire les exigences du choix du "plus parfait", en étant parfaitement conscient, il le répète fréquemment, qu'il est le fait de peu de gens. Telle est l'intention de toute son œuvre, sans autre prétention que de suivre pas à pas le développement de la grâce en celui qui a fait ce choix. Et cela parce qu'au fil de ce développement, nous dirait saint Jean de la Croix, "c'est une chose dure et pénible que de ne pas se comprendre elle-même ni trouver quelqu'un qui la comprenne." (Montée du Carmel, Prologue). Fournir les mots de cette aventure intérieure, fournir les mots de l'Évangile, telle est toute l'ambition de l'œuvre de Ruusbroec.

"L'état le plus parfait..." Cette expression semble contradictoire, comme si la perfection était une notion relative. En tout cas, Ruusbroec l'introduit ici pour indiquer qu'il y a perfection et perfection : il y a une perfection de la vie que Ruusbroec désigne ailleurs comme "active", celle des "serviteurs fidèles" un peu plus loin, qui auront une "bonté pleine de zèle" ; une perfection de la vie "de désir", celle des "amis secrets" un peu plus loin encore, qui auront une "vie spirituelle pleine de ferveur" ; et enfin une perfection de la vie "contemplative de Dieu", celle des "fils cachés", qui auront une "contemplation élevée". "L'état le plus parfait" est celui dans lequel s'emboîtent ces trois perfections, et qui constitue la "vie commune", telle qu'elle apparaîtra à la fin de la Pierre brillante, mais également dans le reste de l’œuvre comme couronnement de la vie spirituelle. Nous aurons à y revenir, mais en attendant, on peut penser que Ruusbroec et son interlocuteur se réfèrent ici au plan des Noces :

"Voyez l'époux qui vient, sortez à sa rencontre..." Ces paroles, nous voulons les expliquer et les interpréter de trois façons. Premièrement, d'une manière qui concerne tout le monde, à propos d'une vie de commençant, appelée "vie active", nécessaire à quiconque veut être sauvé. Deuxièmement, nous voulons interpréter les mêmes paroles à propos d'une vie intérieure élevée, vie de désir, à laquelle beaucoup parviennent moyennant la vertu et la grâce de Dieu. Troisièmement, nous voulons l'expliquer à propos d'une vie contemplative suressentielle, que peu d'hommes peuvent atteindre ou goûter de cette manière, moyennant l'élévation et la noblesse de leur vie. » L’Ornement des noces, I, 104.

Peut-on identifier ces trois perfections à celle des trois voies traditionnelles des commençants, progressants et parfaits, qui depuis saint Grégoire le Grand (+ 604) structurent nombre de descriptions de la vie spirituelle ? Ce vocabulaire n'apparaît pas chez Ruusbroec, même s'il recouvre une réalité universelle, celle de la superposition de trois zones dans l'âme humaine, la sensible, la rationnelle et la spirituelle58. La perfection dont parle Ruusbroec sera la complète pénétration par la grâce de ces trois zones. En effet,

« Tous ceux que l’amour porte là sont les élus de Dieu, car ils y trouvent une vie contemplative élevée en amour éternel, tandis qu’en eux-mêmes ils possèdent une vie rationnelle, pleine de grâce, de charité et de saints exercices, et qu’en dessous d’eux-mêmes, ils possèdent une vie sensible conforme aux commandements de Dieu, l’honnêteté de leurs mœurs s’exerçant en des œuvres extérieures bonnes devant tous. Et lorsque ces trois vies sont menées comme une seule, et que chacune est exercée dans son ordre propre, alors l’homme a atteint la perfection. » Les sept Clôtures, III, 105.

Pour une présentation générale de l’itinéraire spirituel chez Ruusbroec, et de l’anthropologie dans laquelle il s’inscrit, cf. textes complémentaires n° 2.


2/ On voit donc que la perfection envisagée par Ruusbroec n'est pas un simple point d'arrivée ou une récompense, mais un état dynamique, une croissance sans limite en intensité (= les vertus) et en lucidité (= la connaissance), et qui est le propre de l'expérience amoureuse.


3/ Cet "homme bon" correspond au socle de toute vie spirituelle possible : tout homme porte en lui de quoi reconnaître sa vocation divine ainsi que les exigences de sa propre humanité, à travers le jugement de sa conscience confrontée à la Parole de Dieu et aux décisions de l'Église. On remarque que dans le contexte de l'époque, Ruusbroec n'envisage pas le cas du païen de bonne foi. En tout cas, une première loi de la vie spirituelle est ici affirmée avec toute la Tradition chrétienne : dans cette destination de l'homme à "rechercher principalement l'honneur de Dieu en tous ses actes", la grâce suppose la nature, et le développement spirituel intègre le développement humain.


4/ Nous traduisons par "ne pas être encombré" le substantif onverbeeltheit, littéralement : "être sans encombrement d'images." Souvent, nous laisserons tomber la précision "d'images", parce que les images, pour Ruusbroec et son époque, sont en fait tous les contenus mentaux, et pas seulement les produits de l'imagination.

En quoi un contenu mental peut-il faire obstacle à "une vie spirituelle pleine de ferveur" ? Ruusbroec nous l'explique en 1.1.2. : fondamentalement, Dieu étant au-delà de tout ce que l'esprit humain peut en saisir, se fixer sur un contenu mental interpose ipso facto un écran entre l'esprit et lui, et c'est toute la question des middelen, des intermédiaires entre Dieu et l'âme (cf. ci-dessous, commentaire 56) Concrètement, cela correspond au fait que

« Si l'esprit doit contempler Dieu par Dieu même sans intermédiaire en la lumière divine [et nous verrons que tel est l'aboutissement de la vie spirituelle], ... il lui faut être intérieurement sans embarras, et aussi tranquille quant à toutes les opérations extérieures, que s'il n'opérait pas. En effet s'il est préoccupé intérieurement de quelque œuvre de vertu, il se trouve encombré d'images, et aussi longtemps que cela dure en lui, il ne peut pas contempler. » L’Ornement des noces, I, 241.


5/ Sentir = ghevoelen. À côté du sens habituel, et fréquent chez Ruusbroec, d’une perception liée de près ou de loin au fonctionnement de la sensibilité, ce mot est le plus universel et le plus irremplaçable de la littérature spirituelle pour exprimer la perception propre à l’expérience contemplative. Traduit dans toutes les langues latines par les dérivés de sentire, il ne laisse pas de prêter à confusion. En effet, du fait qu’il évoque d'abord la perception liée aux organes des sens, il risque de faire du "sentir spirituel" un cas particulier de celle-ci, quelque peu éthérée, mais en continuité avec elle. D’autant qu’il est vrai que le même mot peut aussi exprimer tel ou tel contrecoup sensible ou sentimental de l’expérience contemplative, par exemple quand on parle des grâces sensibles liées à la communion eucharistique. Il est vrai encore que, tout comme le sentire latin, ghevoelen et ses dérivés chez Ruusbroec peut revêtir le sens très général d’avoir conscience de quelque chose ; auquel cas nous le traduirons comme tel, par exemple pour l’ « affection consciente », ghevoelijcke liefde (cf. ci-dessous, commentaire 55). Mais pour en rester au sentir proprement mystique, l'enjeu est tel, qu'il vaut la peine de nous y arrêter quelque peu.

En effet, si le même mot recouvre deux expériences radicalement différentes, ce n'est pas par hasard : du "sentir sensible" au "sentir spirituel", le rapport est le même que du recto au verso d'une même feuille de papier. Et cela parce que toute réalité comporte deux faces : l'une tournée vers le monde, appréhendée à travers l'utilité ou le plaisir qu'elle procure, utilité et plaisir de toute façon passagers et mortels ; et l'autre tournée vers celui qui en est créateur et donateur, appréhendée à travers le bonheur d'une expérience d'un ordre tout autre, et que l'on appelle généralement "contemplation". Le problème est que tout langage tend vers l'utilitaire et le mortel, si bien que la perception contemplative tend à lui échapper : au mieux, les mots pourront évoquer cette perception, pourront en témoigner, mais pour aussitôt la renvoyer au silence de l’indicible. Si bien que pour repérer l’expérience dont Ruusbroec nous parle, le plus efficace sera de laisser parler une contemplative de sa région mais de notre époque, Jeanne Schmitz-Rouly :

« Dans le tram, j'avais commencé à dire une dizaine pour la sainte Église, pour les souffrances de l'Église, et je pensais donc à tout autre chose. En une fois, je me suis sentie plongée dans le bonheur et je voyais. C'est toujours du reste la même chose, et cependant elle semble toujours nouvelle. Je voyais : “Mais quel bonheur c'est donc de pouvoir aimer Dieu !” Et tout était bonheur en moi. Et je me rappelle que je regardais quelques arbres d'un square, et qu'il faisait sombre ce jour-là. Et cette idée me venait : c'est comme si je disais que ce paysage terne et insignifiant que je vois, c'est une apothéose d'un printemps lumineux, tellement je me sens comme transportée dans d'autres régions. Je ne sais pas si on voit, mais on voit cependant les rues et les maisons. Mais on regarde sans voir, et il serait impossible d'exprimer ce que l'on ressent, sinon en disant que l'on sent qu'on [n'] existe plus. Et je crois que c'est l'unique chose que l'on sache constater, je dirais, et qui donne, pour ma part, un surcroît de bonheur, si cela était possible. On perçoit sans doute que la contemplation dans laquelle on se trouve, ne vient pas le moins du monde de soi, de son intelligence, de son entendement, de sa volonté. Rien de soi n'y contribue. On voit dans un inexprimable bonheur la Vérité du bonheur d'aimer Dieu. On sent en soi ce bonheur, et on regarde, et je crois qu'on regarderait toute l'éternité sans pouvoir s'en détacher. C'est comme si on écoutait et comme si on ne savait plus rien écouter d'autre. Et je me rappelle que je me disais un moment donné (mais on ne se rappelle presque rien par après) : ce serait impossible de trouver un mot pour exprimer le bonheur où je suis. Et que je me disais : “On pourrait dire que tout est tellement incompréhensible, et cependant plus réel que tout ce que l'on voit de ses yeux humains. Mais c'est perçu par une intuition que le Saint-Esprit nous donne.” En un moment, on a une compréhension telle, et avec une telle clarté et facilité totale — mais cette compréhension est un ravissement, et rien de soi-même ne saurait intervenir. Car ici on regarde, on comprend, on aime ; mais tout cela en même temps et sans l'ombre d'un raisonnement. Un moment donné, j'ai compris que l'absorption totale était passée, et j'ai repris en moi-même la dizaine pour la sainte Église. » Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979), Journal Spirituel (Le bonheur d'aimer Dieu), § 46.

Nous avons laissé dans sa candeur originelle ce texte bien évidemment non destiné à la publication, mais qui nous permet de préciser sur plusieurs niveaux de conscience ce sentir que Ruusbroec ne fait qu'explorer au fil de ses écrits. Relevons-en quelques caractéristiques :

- "Je pensais à tout autre chose..." Ce type d'expérience est en rupture totale avec tout ce qui n'est pas elle, et elle finira comme elle a commencé, c'est-à-dire sans que son bénéficiaire y soit pour rien : "Rien de soi n'y contribue." Cette expérience est un cadeau, une grâce, et l'impossibilité de la provoquer sera chez tous les maîtres un critère de son authenticité.

- "En une fois, je me suis sentie plongée dans le bonheur et je voyais..." Ce type d'expérience unit bonheur et lucidité, et cela de façon saturante, comme l'ensemble du texte ne cesse de le répéter.

- "Je regardais quelques arbres d'un square et il faisait sombre ce jour-là... ; c'est comme si je disais que ce paysage terne et insignifiant que je vois, c'est une apothéose d'un printemps lumineux, tellement je me sens comme transportée dans d'autres régions." Voilà la claire distinction entre expérience sensible (sombre) et expérience contemplative (lumineuse), les deux coexistant comme celles de l'envers et l'endroit d'une unique réalité.

- "Je ne sais pas si on voit, mais on voit cependant..., on regarde sans voir..." Jeanne devine que les mêmes mots ne veulent pas dire les mêmes choses pour le contemplatif et pour celui qui ne l'est pas. Et c'est toute la difficulté de la littérature spirituelle, condamnée à dire l'indicible, en même temps que la raison pour laquelle les plus grands, un saint Jean de la Croix par exemple, choisiront un registre explicitement poétique pour exprimer leur expérience. Et en retour, cette difficulté nous éclaire sur la parenté entre expérience contemplative et expression artistique, et au-delà, sur l'origine contemplative de tout langage, même si ensuite, répétons-le, il tend à s'épuiser dans l'utilitaire et le mortel.59

- "...tellement incompréhensible, et cependant plus réel que tout ce que l'on voit de ses yeux humains..." Jeanne ne témoigne pas d'un univers fantastique, mais bien plutôt de l'univers réel, par rapport auquel celui dans lequel nous vivons habituellement semble un fantôme. On pense ici à la caverne de Platon : le philosophe (comprenons : le contemplatif) voit, et sait qu'il voit tandis que les autres ne voient pas, tandis que le non contemplatif croit voir mais habite un théatre d'ombres.

Voilà le ghevoelen/sentir de Ruusbroec en contexte contemplatif. Disons tout de suite que si nous avons choisi ce texte pour sa netteté et sa violence qui le rendent d'autant plus éloquents — et c'est à cette intensité que l'on réserve habituellement le qualificatif de "mystique" —, l'expérience dont il témoigne n'est pas pour autant d'une nature autre que l'expérience contemplative commune, mais qui se déroule en général sans de telles secousses. Un saint Bernard, par exemple, maître de Ruusbroec sous bien des aspects et que personne n'accusera de ne pas être un immmense contemplatif, nous dit qu'il n'a rien senti de semblable, même si plus profondément, il a senti comme Jeanne, Dieu présent en lui : "Je confesse que le Verbe m'a aussi visité, mais quoiqu'il soit entré souvent en moi, je n’ai cependant pas senti son entrée. J'ai senti qu'il était là, je me souviens qu'il y a été, j'ai pu même quelquefois pressentir son entrée, mais je ne l'ai jamais sentie, non plus que sa sortie." (Sermons sur le Cantique, 74, 5 ; toute la suite du texte nous montrerait que si Jeanne a eu de fortes impressions de la présence de Dieu, cette présence n'a pas besoin d'être impressionnante pour être efficace et transformatrice.)

Ajoutons enfin que ce "sentir" se diversifie, au fil de la croissance spirituelle, en un "goûter", un "voir", un "toucher", etc., parallèles aux "sentirs" sensibles : "Tu étais en moi, Seigneur, tandis que je te cherchais au dehors dans les beautés créées... Mais tu m'as appelé et tu as rompu ma surdité ; tu as jeté ton éclat et ta splendeur et tu as chassé mon aveuglement ; tu as jeté tes parfums, et voici que spirituellement je me suis mis à le respirer, à te goûter, à avoir faim et soif de toi ; tu m'as touché, et je me suis enflammé dans la jouissance de ta paix..." (Saint Augustin, Confessions, X, 27) Et saint Augustin nous dirait ici que cette expérience est celle du Verbe, le Verbe des choses, mais aussi bien le Verbe de Dieu, car "c'est en lui que tout subsiste" (Jn 1, 3) ; si bien que dans le Verbe, c'est Dieu même qui se donne ici à sentir : "Dieu, nul ne l'a jamais vu" (Jn 1), mais "Le Fils unique l'a fait connaître" ; le Fils, c'est-à-dire le Verbe fait chair, qui permet à Jésus de nous dire : "Qui m'a vu, a vu le Père". Si bien que ce "sentir", aussi ténu soit-il, doit finalement être identifié comme la perception simultanée de toute réalité en Dieu et de Dieu en toute réalité, en même temps que l'union au Fils de celui qui en fait l’expérience, et en lui, au Père. (Cf. ci-dessous, commentaires 44 et 67)


6/ L'affection (liefde) n'a absolument pas au Moyen Age la connotation sentimentale moderne, et indique simplement l'implication de la volonté dans l'attachement que l'on éprouve pour quelqu'un ou quelque chose. Et c'est précisément en ce qu'elle implique la volonté libre de l'homme que l'affection ne saurait porter sur quoi que ce soit qui ne soit pas Dieu, "lui-même fin de l'homme", dirait saint Thomas d'Aquin.


7/ Ici, Ruusbroec met immédiatement en garde contre la prétention des illuminés de son temps, les sectaires du "Libre Esprit", qui niaient tout rôle des images et de l'imagination dans la vie spirituelle, au profit d'une simple fusion mentale de type panthéiste. Avec toute la Tradition, Ruusbroec dit simplement que les images (au sens indiqué ci-dessus au commentaire 4) sont bonnes et inévitables tant que l'esprit est actif dans la prière – et cette activité domine habituellement dans les débuts d'une vie spirituelle -, mais qu'il ne faut pas se forcer à en produire, qu'il ne faut pas y mettre son affection, lorsqu'elles se mettent à troubler une relation qu'elles ont en un premier temps aidé à établir. Cette répugnance à continuer à méditer est, par exemple, le premier signe de l'authenticité contemplative pour saint Jean de la Croix.

Cette dénonciation de l'illuminisme, tentation permanente dans l'Histoire de la spiritualité, est fréquente chez Ruusbroec, et constitue notamment l'objet principal de son Petit Livre de l'explication, qui répond aux objections faites au Royaume des amants, comme La Pierre brillante répond à celles faites aux Noces. Cf. ci-dessous, commentaires 28 et 47, et textes complémentaires n° 12.


8/ Dans cette énumération d'exercices (oefeninghen), on voit apparaître l'expression « exercices sprituels », qui aura le succès que l'on sait avec saint Ignace de Loyola, héritier de la tradition ruusbroeckienne à travers ce qu'il est convenu d'appeler la Devotio Moderna. Le sens premier de ce mot aussi fréquent qu'important pour Ruusbroec, on le voit ici, n'est pas celui de quelque chose à faire, mais de quelque chose à vivre, un mélange de savoir faire et d'expérience acquise, qui indique notre part dans la vie spirituelle comme la pratique d'un art propre à y susciter "goût et affection moyennant l'aide de la grâce de Dieu". Pour atténuer la nuance d’activité liée au mot exercice en français moderne, il nous arrivera de traduire oefeninghe par manière d’être.

9/ Cette "vie spirituelle et intérieure" (ailleurs, "vie de désir de Dieu") est donc comme le second étage de la construction spirituelle dont la "vie active" de l'homme bon est le premier. Ce qui la caractérise est donc cette continuelle interaction entre une union déjà secrètement présente (d'où l'absence d'images mentales), et les exercices spirituels au sens de la note précédente.

Il serait tentant de voir dans la description de cette "vie spirituelle et intérieure" ce que la terminologie latine classique appelle l'état des progressants (ou, dans la terminologie issue du Pseudo-Denys, la "voie illuminative"), et qui marque les débuts d'une vie contemplative. Cependant, on y reconnaît aussi des éléments que la même terminologie attribue aux commençants (ou à la "voie purgative"). En réalité, la frontière commençant/progressant n'est pas nette chez Ruusbroec ; en revanche, elle est nette entre ce qu'il désigne comme la vie proprement contemplative, en un sens plus restreint que chez la plupart des auteurs et qu'il va expliquer à partir de la ligne 69, et tout le reste.

Ceci étant, la répartition de Ruusbroec rend mieux compte du développement concret de la vie spirituelle. En effet, faut-il parler de contemplation du seul fait que l'on perçoit "la pure absence d'image que Dieu est", ce qui est par ailleurs pour tous les auteurs "le fondement de la vie spirituelle" ? Car cela n'est que le fruit normal des exercices spirituels bien conduits. Aussi parlera-t-on ici à partir du XVIe siècle de "contemplation acquise" pour corriger la trop simple équivalence entre progressants et contemplatifs ; mais le malheur est que cette expression étant contradictoire in terminis, elle engendrera de fait bien des contresens. En réservant clairement la vie contemplative à la perception de la grâce de Dieu reçue passivement (cf. ci-dessous commentaires 11 et 35), Ruusbroec est finalement plus clair et moins dangereux.


10/ Nous avons là une première mise en garde – il y en aura d'autres – sur le fait que seul le contemplatif comprend la vie contemplative (nous avons vu pourquoi au commentaire 5), et Ruusbroec, qui a dû fréquemment se justifier d'affirmations audacieuses, prévient toujours qu'il sera mal interprété par les non contemplatifs.


11/ Et voilà la naissance de la vie proprement contemplative : jusqu'ici, "l'homme spirituel et intérieur" se sentait uni à Dieu, mais de façon en quelque sorte négative, comme Moïse devant le buisson ardent avant que Dieu ne parle. La contemplation se déclenche quand cette pure disponibilité se révèle habitée, c'est-à-dire quand le spirituel "se sent une même vie avec Dieu", en même temps qu'il "ne sent pas de fond à ce sur quoi son être est fondé" : Dieu est ici perçu comme insondable (sonder gront, ailleurs grondeloes), notion fondamentale chez Ruusbroec, et fondement même de la vie contemplative ; on en trouve ici le fondement scripturaire : "Que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l'amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu. (Eph 3, 17-19). Toute La Pierre brillante commente ce passage de l'épître aux Ephésiens, déjà présent au cœur des Noces (I, 181 et I, 218), et que l’on retrouverait ailleurs lorsque Ruusbroec veut développer cet amour dans toutes ses dimensions.

Pour caractériser ce “sentir sans fond”, en voici une heureuse formulation par un maître du XVIIe siècle français, Jacques Bertot (1620-1681), assurément lecteur des mystiques du Nord :

Si une pierre tombait dans un océan d’infinie profondeur, ce ne serait pas merveille si elle ne trouvait jamais le fond ; et voilà la raison pourquoi les âmes qui sont appelées à jouir de Dieu même, Le trouvent sans Le trouver jamais, au moins en manière qui les termine [= limitent] dans leur jouissance. Le Directeur mystique IV, éd. D. Tronc, 4. 54 (cf. Textes complémentaires n° 4)


12/ "Une manière d'être au-dessus de la raison et sans mode" : jusqu'ici, parce qu'elle en gardait l'initiative dans sa relation à Dieu, l'âme réglait sa vie mentale en fonction de la raison, et la canalisait selon des intentions qui restaient les siennes, c'est-à-dire selon des modes. En régime contemplatif, c'est désormais Dieu qui a l'initiative, l'âme ne faisant qu'accueillir celui qui dès lors vient à elle "au-dessus de la raison et sans mode". Cette expression reviendra chez Ruusbroec dès qu'il s'agira de caractériser une situation contemplative. On voit qu'elle n'indique pas une indifférenciation ou un flou de la conscience, mais la liberté divine dans son dialogue avec l'âme, et qui appelle le "je choisis tout", c’est-à-dire tout ce que Dieu veut, de Thérèse de l'Enfant-Jésus. (Cf. textes complémentaires n° 16)

L'expression “sans mode” (sonder wise ou wiseloes) provient du sine modo de saint Bernard dans son fameux petit traité De diligendo Deo : "Veux-tu savoir de moi pourquoi et comment (quo modo) Dieu doit être aimé ? La cause pour laquelle Dieu doit être aimé est Dieu lui-même, et le mode (modus), l'aimer sans mode (sine modo) !" On a souvent traduit ce sine modo comme "sans mesure" ; ce n'est pas faux, mais parce que d'abord cette absence de mesure est une absence de mode au sens de "tous les modes possibles", ce que Ruusbroec va bien mettre en évidence en décrivant la disponibilité absolue de l'âme contemplative : elle ne s'enfonce pas dans un brouillard mental, mais avance désormais dans la foi, au gré du seul bon plaisir divin. Renvoyant à ce texte de saint Bernard, Eckhart nous dit ici : “Comment nous devons aimer Dieu, cela n'a pas de mode : l'aimer autant que nous en sommes capables, c'est sans mode.” (Sermon 9) Cf. ci-dessous 1.2.4. et commentaire 29.


13/ On remarque l'équivalence entre "personne divine" et "esprit qui aime". En nous décrivant la croissance de l'amour dans une âme, Ruusbroec est en train de nous décrire une rencontre qui, dans la durée, va devenir une relation, avons-nous dit en tête de ces pages, c'est-à-dire un processus de personnalisation.

La Trinité, nous montrerait un saint Thomas d’Aquin par exemple, ne subsiste que dans le dynamisme d'un continuel échange entre des personnes, si bien que "l'unité de Dieu est éternellement en train d'attirer et d'appeler les personnes divines et tous les esprits qui aiment, en ce qu'elle est en elle-même." L'amour attire les personnes les unes vers les autres, en même temps qu'il leur donne de vivre personnellement. Ruusbroec énonce régulièrement cette attraction comme une donnée de base de la vie spirituelle. Cf. un peu plus loin : "L'unité de Dieu qui produit cette attraction, n'est rien d'autre que l'Amour sans fond qui attire par amour dans une fruition éternelle, le Père, le Fils, et tout ce qui vit en lui." (1.1.3.) On retrouve le célèbre amor meus pondus meum ("mon amour est ma pesanteur") de saint Augustin. Au-delà, il y a aussi la conviction antique, qui remonte aux présocratiques, que l'amour rend semblable, et que le semblable attire toujours son semblable, ce qui explique la force unissante de l'amour sans qu'il y ait besoin d'en rechercher d'autre cause. Mais peut-être serait-il plus juste de dire que les présocratiques avaient déjà vu que c'est l'amour qui explique tout sans être expliqué par rien...

On voit que cette entrée en relation est donc aussi bien notre accès à la vie trinitaire, et comme Dieu en a toute l’initiative, il s'y comporte en Père, tandis que nous y recevons le statut de fils, le statut de Jésus "aîné d'une multitude de frères" (Ro 8, 29). On relèverait que la notion même de "personne" est une notion spécifiquement chrétienne, sans équivalent exact dans les civilisations non chrétiennes, parce qu'elle a été forgée par les grands Conciles du IVe siècle pour rendre compte philosophiquement du cœur de l'annonce évangélique : l'invitation que Dieu nous fait de partager sa vie, l'invitation à entrer dans la Trinité, dont Ruusbroec nous montre ici le développement. (Cf. textes complémentaires n° 5.)


14/ Ce qui éclaire en retour la notion de péché mortel : non pas la résistance, mais l'indifférence à l'attraction divine, laquelle témoigne de la mort spirituelle, tout comme l'absence de réaction d'un cadavre témoigne de la mort physique. Les pécheurs mortels sont comme l'autruche, dit joliment saint François de Sales : alors qu'ils ont des ailes, "ils font toutes leurs courses en la terre et pour la terre." (Introduction à la Vie dévote, I, 1) Et si leur péché est mortel, ce n'est pas qu'il sera puni de mort, mais que leur destin s'identifiant à celui de la terre, ils périront avec elle. 


15/ Affleure ici le thème de la nudité, très développé chez les auteurs rhéno-flamands. Il voisine avec celui du nécessaire désencombrement d'images dans la vie spirituelle (cf. ci-dessus, commentaire 4), et celui plus général de la vie spirituelle comme révélation : "percevoir sans voile une lumière éternelle."

Au départ, de ce thème, il y a l'expérience des épreuves intérieures comme dépouillement de l'âme, référé à Job 1, 21 : "Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j'y retournerai." Mais ce dépouillement est aussi bien retour à l'innocence d'Adam devant Dieu, nécessaire pour paraître en vérité devant lui ; et c'est pourquoi l'âme des défunts est représentée comme un petit enfant nu dans l'iconographie chrétienne traditionnelle. Et de là, la nudité va exprimer la transparence psychologique de la foi, qui suppose la parfaite liberté intérieure que Ruusbroec développe ici. (Cf. ci-dessous 2.1.1.1. et 2.1.2.7., et textes complémentaires n° 7.)


16/ Quelle est cette dette ? Celle de l'amour qui ne se paie que d'amour, et qui ne cesse d'augmenter au fur et à mesure qu'elle est acquittée. Cf. textes complémentaires n° 5.


17/ Ruusbroec est en train de jouer sur les mots brant (feu), berren (brûler), et verberren, que nous traduisons par "se consumer". Entre brûler et se consumer, la différence est celle du feu (actif) et de la mèche (passive) qui à eux deux permettent la flamme. Avec cette distinction, Ruusbroec esquisse l'explication d'un point particulièrement délicat de toute vie spirituelle : l'amour est simultanément actif (il brûle et fournit de l'énergie), et passif (il se consume et dépense de l'énergie). Action et contemplation ne sont pas deux phases de l'amour, mais ses deux faces, l'une agissante, l'autre jouissante, comme le montrera toute la deuxième partie du traité.

C’est à propos de cette combustion que nous rencontrons pour la première fois le mot de transformation de l’âme unie à Dieu : union et transformation vont toujours ensemble, à tel point qu’un Jean de la Croix parlera tout simplement d’union transformante. Retenons simplement que le mot chez Ruusbroec désigne l’aspect passif de l’expérience amoureuse, et qui porte l’aimant à disparaître en quelque sorte en l’aimé. Notons au passage que cette volonté de disparaître en l’autre sera le ressort de la pensée eucharistique de Ruusbroec, paraphrasant saint Augustin : “L'amour du Christ est tout ensemble avide et généreux : il nous donne tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, et en retour il prend tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes… Là où il nous absorbe, il veut nous nourrir ; et en nous dévorant complètement en lui, Jésus se donne à nous.” (Miroir du Salut Éternel)


18/ Nous traduisons par clarté claerheit, qui, tout comme claritas en latin, est aussi bien la gloire que la clarté (cf. la prière sacerdotale de Jésus en Jn 17). On voit d'ailleurs un peu plus loin, à propos de la gloire du Thabor (en 2.1.2.6., p. 37), que claerheit et glorie sont pris l'un pour l'autre. Ce qui souligne que l'aspect vital (la gloire comme exubérance de la vie divine) et l'aspect connaissant (la clarté lumineuse) de l'amour sont toujours indissociables. À propos des "flamboiements de gloire" de l'âme transformée en Dieu, saint Jean de la Croix dira qu'ils donnent "chaleur et lumière tout à la fois au Bien-Aimé". (Vive Flamme, III ; cf. aussi ci-dessous commentaire 65)


19/ Cette double sensation correspond à la distinction des deux faces de l'amour (cf. ci-dessus, commentaire 17, et ci-dessous commentaire 43) comme action et contemplation, comme brûler et se consumer. Concrètement, cela veut dire ceci : en tant qu'il aime Dieu, l'esprit aimant se "perd" en quelque sorte en lui, comme le petit enfant qui voudrait s'enfoncer toujours plus dans les bras de sa mère, si bien que "là où il se consume, il ne sent rien d'autre que l'unité" ; mais en tant que le même amour lui fait produire des actes d'amour, envers Dieu ou ses frères, il sent tout ce qui manque et manquera toujours à son amour, qui ne fait que participer à celui de Dieu : "Là ou il brûle en amour, s'il fait attention à lui-même, l'esprit perçoit distinction et altérité entre lui et Dieu."


20/ C'est cet aspect caché de la vie contemplative authentique qui va maintenant motiver l'introduction de la citation de l'Apocalypse qui donne son nom au traité : la pierre sur laquelle est écrit un nom que personne ne connaît, sinon celui qui le recçoit. Ce secret contemplatif est donc le thème dominant de La Pierre Brillante, et déjà des Noces. Il s'appuie sur le thème qui va être immédiatement développé de l'incognito de Jésus-Christ aux jours de sa vie terrestre : les contemporains de Jésus ne se sont rendu compte de rien, tout comme aujourd'hui nous ne le reconnaissons pas sous les traits "des plus petits d'entre les siens" (Mt 25), ou sous les espèces eucharistiques. Aujourd'hui comme hier, c'est le Père qui nous révèle le Fils, autre thème de La Pierre Brillante qui culminera avec la désignation du Fils au Thabor (en 2.1.2.6.), la montagne de la contemplation. Cf. texte complémentaire n° 1.


21/ Ruusbroec joue ici sur les mots terden, piétiner, et terdelinc, caillou.


22/ Le jeu de mots terden/terdelinc devient en latin calcare/calculus.


23/ Commence ici un second exposé sur la vie contemplative. Le point de vue n'est plus tant celui de la contemplation considérée en elle-même, que celui du rétablissement dans sa vocation contemplative, du pécheur qui l'a perdue : du mercenaire au fils caché de Dieu, Ruusbroec va nous montrer en quoi l'homme doit librement se prêter à l'action divine, non seulement pour être sauvé, mais pour que l'épanouissement contemplatif auquel chacun est appelé à la mesure de sa vocation particulière, puisse avoir lieu. Dans ce rétablissement, chaque étage de la construction suppose le précédent et rend possible le suivant, mais pour passer de l'un à l'autre, il faut une nouvelle décision libre de l'homme, un nouvel acte de foi.


24/ Voilà la vocation de tout homme venant en ce monde : elle est contemplative, même si, disons-le immédiatement, elle est susceptible de degrés allant de la quasi inconscience des Saints Innocents, au développement de la conscience de la présence de Dieu d'un Ruusbroec ou d'une Thérèse d'Avila, car "la grâce de Dieu opère avec ordre en chaque homme, selon la mesure et le mode dont il est capable de la recevoir." (1.2.1., p. 13) Par commodité, on réserve habituellement le qualificatif "contemplatif" à ceux qui sont appelés à un notable développement de cette vocation, par ailleurs universelle. Mais cela ne doit pas nous tromper sur la nature de cette vocation, et sur l'essence contemplative de la vie chrétienne. (Cf. ci-dessus, commentaire 5) Cela explique aussi que les paragraphes suivants vont parler du péché comme d'une trahison de cet appel à l'union, très au-delà d'une transgression morale qui n'en est que l'aspect formel, car "Dieu, par sa libre bonté, appelle et invite tous les hommes sans distinction à son union, les bons comme les méchants, et personne n'en est exclu." (1.2.1., p. 13)


25/ La plus haute perfection, objet de La Pierre Brillante, est donc accessible à tous, même si tous ne sont pas appelés à la vivre au même degré de conscience : les Saints Innocents ne sont pas moins saints que saint Jean de la Croix, même si c'est durant leur sommeil qu'ils ont été sanctifiés !


26/ Ruusbroec est en train de nous dire que ce sont ceux qui redoutent le plus l'enfer qui risquent le plus d'y aller, "avec toutes leurs prières et avec toutes leurs bonnes œuvres" ! Ce qui nous éclaire sur la vraie nature de l'enfer : non pas un lieu de vice, mais un lieu d'amour propre, selon la parole de saint Bernard : "Qu'il n'y ait plus de volonté propre, et il n'y aura plus d'enfer." (Sermo III in temp. resurect. n° 3)


27/ Et c'est en cela que commence la vie spirituelle proprement dite. En effet, si la vie des serviteurs fidèles est régulée par l'extérieur à travers les commandements de Dieu, la vie des amis secrets est régulée par la perception du bon plaisir de Dieu, laquelle n'est possible qu'à l'intérieur d'une relation amoureuse : c'est la différence qu'il y a entre faire les choses par devoir, et les faire par amour, entre la vocation commune et celle du jeune homme riche. (Mt 19, 16-22)

On comprend qu'il n'y ait de notable développement contemplatif qu'à l'intérieur de cette seconde vocation, car suivre le Christ, et non seulement le chemin du Christ, suppose de ne pas perdre des yeux sa personne, suppose de "s'attacher intérieurement et amoureusement à lui pour son honneur éternel." Et si personne n'est dispensé d'être un serviteur fidèle, devenir un ami secret suppose une acceptation libre et volontaire, comme le montre encore l'exemple du jeune homme riche : "Si tu veux...", lui dit Jésus. Et un peu plus loin, Ruusbroec précise : "il a choisi un mode de vie porté vers l'extérieur." Son refus n'est assorti d'aucune punition, il ne sera pas privé de la vie éternelle (Jésus vient au contraire de lui dire qu'il suffit pour l'obtenir d'observer les commandements), mais de la joie de l'intimité divine.

Peut-on dire pour autant qu'obéir à une vocation de ce type est facultatif ? Oui, si l'on place le bonheur dans le respect du contrat entre le créateur et la créature : "En ce qu'il sait et sent qu'il cherche Dieu et désire accomplir sa très chère volonté en tout ce qu'il fait, cet homme est content." (1.2.3.) Non, si l'on se souvient que la vocation de tout homme est l'union amoureuse à Dieu (cf. ci-dessus commentaire 24), si bien que le choix de rester serviteur fidèle là où l'on pourrait vivre en ami secret est très théorique : de même que le jeune homme riche s'en va "tout triste", ceux qui refusent d'être amis secrets vivent dans l'amertume, "jugent et blâment continuellement les personnes recueillies", comme Ruusbroec le note un peu plus loin à propos de Marthe et Marie. Et cela parce que "la seule chose nécessaire à tous les hommes, c'est l'amour divin", et cela transcende la distinction entre serviteurs et amis, même si, de fait, la plupart des hommes seront appelés à être plus serviteurs qu'amis. Et l'on retrouve le petit nombre de ceux auxquels s'adresse Ruusbroec, ceux auxquels on réserve habituellement la qualification de "contemplatifs", et parmi eux, de "mystiques". Encore une fois, toutes les vocations sont, au fond, contemplatives, la différence entre elles étant de degré, non pas de nature.


28/ Ces personnes folles sont les illuminés dénoncés dans le Petit Livre de l'explication, cf. ci-dessus, commentaire 7, et texte complémentaire n° 12.


29/ Ici, Ruusbroec nous montre le point décisif pour l'épanouissement contemplatif : "passer au-delà de soi-même". Nous traduisons ainsi le mot rare doerliden, évoquant l'idée d'une traversée, d'une Pâque, comme tous les composés de liden, avec une nuance d'indifférence à soi-même qui est la clef de l'attitude contemplative. Cette indifférence, cet oubli, cette mort (tous ces mots sont employés par les maîtres pour indiquer cette attitude fondamentale), transforme l'ami secret en fils caché, caché parce que disparu à ses propres yeux en même temps qu'à ceux de son entourage : toujours le thème de l'incognito du Christ et de son disciple. Ce paragraphe donne toute son importance au thème développé plus haut sur le non-mode nécessaire à la contemplation. (Cf. ci-dessus 1.1.3., p. 7, et commentaire 12.) – Sur cet “écran” des images, cf. ci-dessous commentaire 56.


30/ Suressentiel = overweselijc : nous rencontrons pour la première fois cette expression typique de Ruusbroec. On voit qu'il l'introduit pour désigner une expérience réservée à la plénitude contemplative, corrélative d'un abandon total de soi-même à l'attraction divine. On trouvera dans les textes complémentaires (cf. textes n° 6) de quoi en saisir la centralité chez Ruusbroec et les caractéristiques principales à l’intérieur d’un exposé sur la vie contemplative. En voici un petit résumé :

– Contrairement aux apparences, les mots essentiel/suressentiel chez Ruusbroec n'appartiennent pas au registre métaphysique, mais à celui d'une simple description phénoménologique de l'expérience contemplative.

– Dans cette description, l'essence de l'âme est son point central (si bien qu'il faut comprendre le mot essentiel au sens banal de "ce qu'il y a de plus important"), là où toutes les données de la vie mentale s'unifient dans le "je" de la personne qui les perçoit et les gouverne : "là où les puissances de l'âme sont simplifiées au-dessus de la raison." (Petit Livre de l'explication, III, 293)

– C'est par rapport à cette essence de l'âme qu'il faut comprendre l'expérience suressentielle de celui qui est "passé au-delà de soi-même", et donc au-delà des raisonnement et des modes (cf. commentaire 12). Il s'agit d'un décentrement en Dieu de la vie mentale :

Par une façon de sentir divine, l'homme est amené à sombrer en une façon de sentir bienheureuse et immobile. Cette façon de sentir, c'est notre béatitude suressentielle... Cette béatitude, c'est le silence ténébreux qui demeure toujours au repos. Il est essentiel à Dieu et suressentiel à toutes les créatures.

Petit Livre de l'explication, III, 288s

- Du fait de ce décentrement, l'équilibre de l'âme est désormais en Dieu, ou mieux, là où Dieu est en son centre, c'est-à-dire en son essence ; si bien que "l'essence de Dieu est la suressence de toute essence [sous-entendue : créée]." (Petit Livre de l'explication, III, 294) Mais on passe ici d’une notion “psychologique” de l’essence de l’âme, à une notion nettement plus abstraite : il s’agit ici pour Ruusbroec de fonder l'attraction éternelle de l'unité de Dieu sur tous les esprits aimants, car elle n'est autre que celle de l'éternelle subsistance de toute chose en son Verbe : "Tout ce qui fut fait, était vie en lui." (Jn 1, 3-4), si bien que "tous nos chemins finissent dans la suressence." (Petit Livre de l'explication, III, 297)

(Cf. textes complémentaires n° 19. On trouvera d’autres explications de ce vocabulaire en notre Louis de Blois, L'Institution spirituelle, Centre Saint-Jean-de-la-Croix/Éditions du Carmel, 2004, p. 15ss)


31/ La charité/karitate, vertu théologale associée ici à la foi et à l'espérance, est donc à distinguer de l'amour/minne, réservé aux fils cachés de Dieu. Certes, les deux sont surnaturels, mais la charité n'est qu'une dérivation de l'amour en tant que l'ami du Christ en produit les actes, tandis que la minne est l'amour pris en lui-même, au sens où saint Jean nous dit que Dieu est amour absolument (cf. I Jn 4, 8), "Amour sans fond qui attire par amour dans une fruition éternelle, le Père, le Fils, et tout ce qui vit en lui." (1.1.3.)


32/ Affleure ici un thème très important chez tous les mystiques, celui de la confirmation en grâce. La question est la suivante : peut-on ici-bas être tellement rétabli dans la situation d'Adam et Ève avant le péché, que l'on récupère la pleine maîtrise de son salut éternel, sans cette sorte de fatalité de la faute qui pèse sur notre liberté ? Ruusbroec et tous les maîtres répondent positivement, et ici, il annonce cette réponse en nous montrant ce qui manque, pour être confirmés en grâce, à ceux qui choisissent d'en rester à la situation d'amis secrets de Dieu : "ils ne sont pas encore complètement morts en Dieu à eux-mêmes et à toute propriété." On retrouve quelque chose d'analogue à ce qui manquait aux serviteurs mercenaires (cf. ci-dessus, commentaire 26) : parce qu'ils veulent s'assurer par eux-mêmes de la vie éternelle, les amis secrets risquent de la perdre. Autrement dit, ce qui s'oppose au salut n'est pas le vice, mais l'amour propre, comme Ruusbroec nous le dira quelques lignes plus loin : "Si nous pouvions renoncer à nous-mêmes et à toute propriété dans nos œuvres, nous dépasserions toute chose, l'esprit nu et désencombré ; et en cette nudité, nous serions mus sans intermédiaire par l'Esprit de Dieu, et là, nous sentirions l'assurance d'être des fils parfaits de Dieu."

Ce qui veut dire, d'une part, que notre rétablissement dans l’innocence originelle est l'oeuvre exclusive du Christ, qui suppose que nous soyons morts à nous-mêmes ; d'autre part, que la foi est en elle-même certitude de salut, tout le propos de Ruusbroec étant de nous apprendre à former un véritable acte de foi. Nous sommes ici au cœur du cœur du mystère chrétien, de la gratuité et de la plénitude du salut en Jésus, et c'est pourquoi ce thème est central chez tous les maîtres : "Ensevelis avec le Christ dans le baptême, vous êtes ressuscités avec lui par votre foi en la force de Dieu qui l'a ressuscité." (Col 2, 12 ; cf. Col 3, 3 cité un peu plus bas, et qui va dominer la seconde partie de La Pierre brillante : "Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.") Ruusbroec et ses semblables n'auraient plus rien à nous dire s'il n'y avait là qu'une manière de parler, et si le plein retour à la situation d'avant le péché originel ne nous était pas accessible. Conscient de toucher un point sensible, Ruusbroec tient ici à la netteré de sa position, tout en protestant de sa pleine foi catholique :

Tel est le mode de tous les saints qui sont morts à eux-mêmes en Dieu par amour. Ils ne peuvent abandonner Dieu, car ils ont atteint en lui la parfaite charité qui est Dieu et ne redoute personne. Ils vivent en l’esprit sans angoisse, sans peur, sans gêne et sans aucune tristesse. Ils ont en leur esprit le témoignage de l’Esprit Saint attestant qu’ils sont fils élus de Dieu, et ce témoignage, personne en peut le leur ôter, car ils sentent en leur esprit la vie éternelle. J’ai souvent écrit ces choses, mais je renonce à m’imposer, et me soumets à l’éternelle Vérité et à la foi de la Sainte Église, ainsi qu’aux maîtres qui ont expliqué l’Écriture Sainte avec l’aide du Saint Esprit. Mais ce que je sens, je ne puis m’en défaire et je ne puis le chasser de mon esprit : devrais-je gagner le monde entier, je n’en douterais pas ni ne craindrais que Jésus puisse me damner. Et si j’entendais quelque chose de contraire, alors je me tairais.

Les douze Béguines, IV, 218s

Enfin, la Vierge Marie mise à part, les disciples de Jésus ne l'étant jamais à cent pour cent, cette confirmation en grâce n'est pas pour autant impeccabilité, comme tous les auteurs aussi l'affirment ; mais le péché résiduel des justes qui "pèchent sept fois par jour", ne met plus réellement en cause leur volonté délibérée, et pour autant, un saint Paul, par exemple, n'emploiera jamais le mot de péché à leur sujet, et un peu plus loin, Ruusbroec en parle comme des "manquements quotidiens". Cf. textes complémentaires n° 18.


33/ Sur ce “visage intérieur”, cf. ci-dessous, commentaire 54.


34/ On remarque cette trilogie, dont on trouverait l'analogue chez tous les auteurs, et qui résume ce que veut dire vivre dans la foi. Une décision est chrétienne quand elle résulte de la convergence de ces trois instances qui sont assurées de l'assistance de l'Esprit Saint : "Toute Écriture est inspirée de Dieu, et ainsi l'homme de Dieu se trouve-t-il équipé pour toute œuvre bonne." (II Tim 3, 16) À 'Église fondée sur les apôtres, Jésus dit : "Qui vous écoute, m'écoute" (Lc 10, 16), et cela parce que "quand viendra l'Esprit de vérité, il vous dévoilera toute chose." (Jn 16, 13) Quand à la conscience du croyant, elle est assurée que "L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu." (Ro 8, 16)


35/ On a vu plus haut (commentaires 9 et 11), que Ruusbroec tend à restreindre la vie proprement contemplative à ce que d'autres auteurs réservent à l'état des parfaits (ou voie unitive). On en a ici un nouvel exemple : l'ami secret de Dieu ne mérite pas d'être véritablement appelé contemplatif.


36/ Commence ici la description du retournement pascal qui va occuper toute la seconde partie de La Pierre brillante (cf. ci-dessus, commentaire 32) : mourir à soi-même pour vivre avec le Christ. Ruusbroec va nous apprendre à lâcher toute prise dans notre vie spirituelle, et à nous repérer dans le paysage intérieur qui va alors s'éclaircir, et qui se révèlera comme notre propre habitation dans la Trinité.


37/ Ruusbroec annonce ici son explication de la double vie de l’âme correspondant à ses deux visages, l’un tourné vers Dieu, l’autre tourné vers le monde (cf. ci-dessous commentaire 54) : “Tant que nous avançons vers Dieu, il nous faut nous présenter à lui et lui présenter toutes nos œuvres comme une éternelle offrande ; mais en présence de lui, nous allons nous laisser nous-mêmes ainsi que toutes nos œuvres, et mourant en amour, nous dépasserons toute condition créée, jusqu'en la richesse suressentielle de Dieu.” Cependant “avancer vers Dieu” doit ici être compris moins comme un déplacement (il n’y a pas de distance entre Dieu et l’âme), que comme un mouvement (l’âme fait tout ce qu’elle peut pour vivre l’amour de ce Dieu qui est là) ; et cette “présence à Dieu” doit être comprise moins comme un point d’arrivée (Dieu était toujours là), que comme la sensation d’attraction que Dieu provoque en l’âme, et qu’elle reçoit passivement (elle voudrait jouir de lui au point de disparaître en lui). Et selon qu’il se placera du point de vue de cette activité, ou de celui de cette passivité, Ruusbroec emploiera deux registres de vocabulaire. Ce sont ces deux registres qu’il nous faut repérer pour le suivre maintenant dans des développements qui ne sont pas toujours linéaires ; en voici les expressions principales, regroupées par voisinage de sens et telles qu’elles fonctionnent en couple :

- condition créée, Dieu nous pénètre, fécondité / vie suressentielle, Dieu nous attire, unité

- œuvres, agir, agissant / fruition, contempler, en repos

- exercice selon des modes, vie selon les vertus, vivre selon la raison / exercice sans mode, amour simple et sans fond, vivre au-dessus de la raison

- serviteurs fidèles / amis et fils

- adhérer à Dieu, vie en nous-mêmes, autre que Dieu /posséder Dieu, vie en Dieu, un avec Dieu sans différence.


38/ Littéralement : "ils sont toujours de nouveau en train de mourir." L'idée que cherchent à évoquer ici tous les mystiques est celle d'un perpétuel commencement, une fois que l'âme s'étant abandonnée à la grâce divine, elle est conduite "en la hauteur où Amour s'exerce en lui-même au-dessus de toute pratique de vertu, c'est-à-dire en notre origine où nous avons été spirituellement engendrés." Cette hauteur nous rappelle que depuis le début de La Pierre brillante, Ruusbroec explore dans toutes les directions l'immensité de "l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance" d'Eph 3, 18.


39/ "Nos œuvres bonnes sont une même vie avec nous." Voilà en quoi la quiétude (la "mort") de ce dépassement des œuvres bonnes dans une vie "sans mode" n'est pas pour autant quiétisme, car les œuvres bonnes qui ont précédé ont établi l'âme dans l'intention de faire inconditionnellement la volonté de Dieu. Mais cela fait, il reste à dépasser cette intention de faire bien pour Dieu, en une intention plus haute : faire toute chose en Dieu. La différence est que dans le premier cas on s'occupe de ce que l'on fait, tandis que dans le second on s'occupe de Dieu, tout simplement, et c'est toute la différence entre une vie active et une vie contemplative. On voit qu'elle n'est pas tant dans les occupations de deux formes de vie différentes, que dans leur point d'équilibre : "Dans notre avancée vertueuse vers Dieu, Dieu demeure en nous ; mais dans le dépassement de nous-mêmes et de toute chose, c'est nous qui demeurons en Dieu."


40/ Ce résumé laisse transparaître la citation paulinienne qui préside, depuis Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard, à la compréhension de l’état de perfection spirituelle : “faire un seul esprit avec le Seigneur.” (I Co 6, 17)

Ceci étant, le lecteur moderne peut s’étonner de voir affirmé sans autre explication ce pouvoir transformant de la contemplation chez tous les auteurs anciens : “ce que nous sommes, nous le voyons, et ce que nous voyons, nous le sommes”, vient de nous dire Ruusbroec. Et déjà chez saint Jean : “Nous serons semblables à Dieu parce que nous le verrons tel qu’il est.” (I Jn 3, 2) Deux principes présocratiques sont ici en jeu, et qui garderont la force de l’évidence jusqu’au XVIIIe siècle : l’attraction du semblable par le semblable (cf. ci-dessus, commentaire 13) ; et une conception du phénomène de la vision que nous voyons déjà dans le Timée de Platon : celui qui voit "émet" de la lumière autant qu'il en reçoit, et c'est le mélange de ces deux lumières qui provoque la vision. Pour son application à la vision spitituelle, en voici une formulation particulière à la Renaissance chez un maître de sainte Thérèse d’Avila :

Pour voir et connaître les réalités corporelles, la lumière du soleil ne suffit pas, car même si elle est là, les aveugles ne voient pas ; la lumière de nos yeux ne suffit pas non plus, puisque de nuit et dans l'obscurité, même les yeux ouverts, nous ne voyons pas ; mais il faut que les deux lumières se mélangent : celle qui est au dehors et celle qui est au dedans de nous en nos yeux, doivent s'unir pour qu'en ce mélange nous puissions voir les réalités visibles. De même pour le spirituel : pour que la connaissance ait lieu, il faut que la lumière divine et céleste s'unisse à la lumière naturelle imprimée en notre âme, et nous verrons dans ce mélange ce qu'auparavant nous ne connaissions pas. Et nous pourrons dire avec David : “En ta lumière, Seigneur, nous verrons la lumière.” (Ps 35, 10)

Francisco de Osuna, Tercer abecedario espiritual, Tr. 3, cap. 1, éd. BAC, p. 177


41/ Depuis la Vie de Moïse de Grégoire de Nysse, la contemplation est pénétration dans la nuée ténébreuse qui accompagnait le peuple élu durant l’Exode, et à l’intérieur de laquelle Moïse recevait la parole divine. L’important est de bien voir que la ténèbre biblique, loin d’être un trou noir, est un lieu de lumière, et qui n’est perçu comme obscur que par contraste et de l’extérieur ; Ruusbroec vient de nous dire : “en aimant, nous dépassons toute chose et mourons à toute considération en non-savoir et en ténèbres, … et nous recevons l'incompréhensible clarté, qui nous étreint et nous pénètre comme l'air est pénétré par la clarté du soleil.” (Cf. textes complémentaires n° 10) Ce sera également le principe des “nuits” de saint Jean de la Croix ; et plus largement, il est essentiel de bien voir que la contemplation n’est aveugle que par excès de lumière, et non par défaut.

Cette loi du contraste nécessaire à la vision explique la principale difficulté de la vie contemplative : elle est interrompue dès que l’on veut l’observer, tout comme la lumière est rigoureusement impossible à observer, car il faudrait alors qu’elle cesse d’éclairer. La lumière n’est lumière qu’en éclairant, et la contemplation n’est contemplation qu’en portant sur autre chose qu’elle-même. Le contemplatif ne voit pas Dieu (“Dieu, nul ne l’a jamais vu”, nous dit saint Jean), mais voit toute chose comme Dieu la voit, voit toute chose en Dieu. Et c’est en cela qu’elle est “transformante”. (Cf. ci-dessus, commentaire 40.)


42/ Sur cette insaisissabilité divine, cf. textes complémentaires n° 11 et 16.


43/ “Quand notre vue se porte au plus intérieur de nous-mêmes, nous sentons qu'en cette impatience d'amour, l'Esprit de Dieu nous dirige et nous pousse…” : voilà la face agissante de l’union ; “…et lorsqu'elle se porte au-dessus de nous-mêmes, nous sentons que l'esprit de Dieu nous tire et nous consume en ce qu'il est en lui-même.” : voilà la face jouissante de l'union. (Cf. ci-dessus commentaires 17 et 19.)


44/ “Een eenvuldich, afgrondich smaec” : l'idée est d'une croissance dans la perception de plus en plus savoureuse d'un Dieu "sans fond", toujours neuf, dans la ligne de Eph 3, 17-19 dont le développement continue de guider Ruusbroec ; cf. ci-dessus, commentaire 11. À partir d’ici, ce registre de la saveur (smaec) va développer celui du simple sentir, le renforçant dans la ligne d’une prise de conscience de plus en plus intense et riche de la présence de Dieu. Ce développement va nous conduire à la fruition de Dieu, plein épanouissement des sens spirituels. (Cf. ci-dessus commentaire 4, et ci-dessous commentaire 67)


45/ Nouvelle mise en garde contre un possible quiétisme : il n’ya pas d’amour qui ne soit actif en même temps que passif. Ruusbroec est en train de s’évertuer à bien montrer qu’activité et passivité ne sont pas deux moments distincts, mais deux faces de l’amour.


46/ Et l’on voit peu à peu émerger la notion de vie commune, horizon de toute La Pierre brillante, commune parce que “entièrement en Dieu et entièrement en nous-mêmes” : en Dieu, elle est suressentielle, fruitive, sans fond, etc. ; en nous, elle est essentielle, agissante, limitée, etc.


47/ De nouveau, Ruusbroec se démarque de l’illuminisme ambiant. Cf. ci-dessus commentaires 7 et 28, et textes complémentaires n° 12.


48/ “De notre plus haute sensation resplendit en nous la clarté de Dieu…” : rappelons-nous que la clarté (claerheit) correspond à la gloire biblique de Dieu ; on voit que du point psychologiquement central où Dieu la communique à l’homme, c’est-à-dire de l’essence de l’âme (cf. ci-dessus commentaire 30) où elle est perçue dans la “plus haute sensation”, cette gloire se répand dans ses puissances selon les deux composantes de toute relation entre les personnes, la connaissance (elle “nous enseigne la vérité”) et l’amour (elle “nous meut à toutes les vertus”). Et en même temps, la même “plus haute sensation” attire l’âme à se recueillir en celui de qui elle provient, jusqu’à “un naufrage sans retour en amour simple et sans fond.”

En fait, Ruusbroec rend simplement compte du double effet de toute rencontre amoureuse, correspondant aux deux faces de l’amour qu’il décrit tout au long de cette deuxième partie de La Pierre brillante. Un petit enfant, par exemple, cherche à se blottir dans les bras de sa mère : voilà pour l’attraction que l’amour exerce en lui "jusqu’au fond d’où il provient” ; et en même temps il est de plus en plus prêt à tout pour “faire plaisir à maman” : voilà pour l’activation de ses puissances, qui le “meut à toutes les vertus”. On remarque qu’en cela, plus le petit tend à s’unir à sa mère, plus se construit sa personnalité propre, et donc sa liberté par rapport à sa mère, et donc sa capacité à l’aimer : la distinction des personnes est corrélative de la communion de nature, ce qui est la définition même de la Trinité, c’est-à-dire de l’Amour.


49/ L’amour habituel (au sens de l'habitus latin), se distingue de l’actuel, comme une habitude (invisible tant qu’elle n’a pas l’occasion d’agir) se distingue des actes qu’elle fait produire. Deux époux séparés par mille kilomètres ne s’aiment pas moins que lorsqu’ils sont réunis, mais cet amour bien réel n’est alors qu’habituel, et ne deviendra actuel qu’au moment où ils se retrouveront pour des activités communes. C’est toute la question du rapport entre contemplation et action : si elle ne s’enracine pas dans la contemplation, l’action n’est qu’un déplacement mécanique, alors qu’une authentique contemplation contient secrètement tout l’amour qui sera éventuellement manifesté dans l’action.

Ce court développement sur amour et mérite suffit à nous montrer que, contrairement à une idée reçue, Ruusbroec est en réalité un théologien très averti des distinctions de l’École.


50/ On voit que cette absence de distinction entre Dieu et l’âme, qui a pu inquiéter, n’est pas introduite par Ruusbroec sur le plan ontologique, mais simplement sur celui d’une description d’expérience ; non pas : “il n’y a plus de distinction entre Dieu et l’âme”, mais : “l’âme ne sent plus la distinction entre elle et Dieu.” C’est d’ailleurs la traduction prudente qu’en donne Surius en latin : ultra quod nulla alia differentia sentitur. Pour une explicitation au XVIIe siècle français, cf. textes complémentaires n° 8.


51/ Sur cette pénétration dans les ténèbres, cf. ci-dessus commentaire 41, et textes complémentaires n° 10.


52/ Mais au sens d’une connaissance et d’un amour habituels, comme expliqué plus haut (cf. commentaire 49), ce qui prépare le développement suivant (2.1.2.3.) sur le maintien de la distinction réelle entre Dieu et l’âme : quand cet habitus passe à l’acte, alors la perception de la distinction entre Dieu et nous revient à la conscience, comme revient la perception de l’altérité de l’autre toutes les fois que l’on fait quelque chose pour lui, et non plus seulement avec lui.


53/ Une lecture un peu rapide risquerait ici de rattacher la citation que Ruusbroec vient de faire de Jn 17, 3 à la perception de l’unité dans l’union, alors qu’elle introduit en réalité un nouveau développement sur la distinction dans l’union, liée à son aspect de connaissance. Pour appuyer l’aspect unité, l’Ecriture est en réalité citée nettement plus haut, à propos de l’exercice sans mode ; il s’agissait alors de Col 3, 3 et Apoc 14, 13 en 2.1.1.1. C’est pourquoi nous avons ajouté Aussi en tête de phrase pour souligner qu’il s’agit bien d’un nouveau développement.


54/ “Sur notre visage intérieur, resplendit une clarté…” 1) Après l’excursus de 2.1.2.2., Ruusbroec reprend ici son développement en jouant sur les mots schinen, resplendir, et aenschin, visage, renvoyant implicitement au Ps 80 : "Que ton visage, Seigneur, resplendisse sur nous, et nous serons sauvés" ; ou encore, combiné avec le double sens de claerheit, clarté et gloire tout à la fois (cf. ci-dessus commentaires 18 et 48), à tout le processus de divinisation du chrétien selon saint Paul : "Nous tous, le visage découvert, nous réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire." (II Co 3, 18) C’est ici qu’il faut se rappeler que dans la conception antique, la vision est une émission autant qu’une réception (cf. ci-dessus commentaire 40), ce qui explique notamment que le regard de Dieu “nous enseigne la vérité de l’amour et de toutes les vertus.”

2) Ce “visage intérieur” de l’âme renvoie au face à face entre Dieu et l’âme lié à leur rencontre :

En cette rencontre très profonde et en cette visite très intime et très incisive, chaque esprit est blessé d'amour. Ces deux esprits, c'est-à-dire le nôtre et celui de Dieu, donnent leur éclat et leur lumière l'un en l'autre, et chacun montre 20 à l'autre son visage.

L’Ornement des noces, I 200

Par ailleurs, dans sa description de ce que "sent" le contemplatif, Ruusbroec est en train de distinguer entre une perception intérieure, liée à l'union croissante entre Dieu et l'âme et tendant à l’indistinction, et une perception extérieure, liée à la distinction que l'âme n'en perçoit pas moins lorsque l’amour habituel devient actuel. Les deux visages de l'âme correspondent à ces deux perceptions simultanées, car

L’homme est semblable à un miroir double, recevant une image sur ses deux faces : en effet, sur sa partie supérieure, l'homme reçoit Dieu avec tous ses dons, et sur sa partie inférieure, il reçoit par ses sens des images corporelles.

L’Ornement des noces, I 227

Si bien que

Quand nous agissons, nous sentons distinction et altérité entre nous et Dieu ; mais quand nous avons rendu l’esprit en Dieu, en sa hauteur sans limite, nous avons trouvé notre repos et notre habitation avec Dieu, une unité essentielle, demeurant toujours avec Dieu, sans mouvement et sans opération, en éternelle tranquillité.

Les douze Béguines, IV, 111

Ce thème des deux visages de l’âme est courant dans la mystique nordique, par exemple chez Maître Eckhart renvoyant (à tort ou à raison) à saint Augustin :

Saint Augustin... parle de deux visages de l'âme. L'un est tourné vers ce monde et vers le corps ; dans celui-ci elle pratique la vertu et le savoir et la vie sainte. L'autre visage est tourné directement vers Dieu ; en lui est sans cesse la lumière divine, et elle y opère ; seulement l'âme ne le sait pas, car elle n'est pas chez elle.

Sermon 37

Cf. Textes complémentaires n° 17.


55/ L’”affection consciente” (ghevoelijcke liefde, qui n’apparaît qu’ici dans La Pierre Brillante) couronne “l’intime ferveur” (innicheit), ou ici la “prière fervente” (innighe ghebed), équilibre spirituel de l’homme unifié intérieurement par sa volonté d’aimer Dieu “de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force”. Cf. textes complémentaires n° 13.

Cette énumération des quatres orientations de “l’intime ferveur” dans l’âme du spirituel, en lui, hors de lui, au-dessus de lui et en dessous de lui, apparaît régulièrement chez Ruusbroec, tout comme celle de ses quatre sensations de Dieu.


56/ Nous traduisons par “forme le lien” le verbe middelen. Ailleurs, il nous faudra traduire par “forme intermédiaire”, et avec le préfixe négatif ver(middelen), nous avons déjà traduit “créer un écran” (cf. ci-dessus, 1.2.4.). En effet, middel et ses dérivés a le double sens d’empêchement à la communication, et en même temps de moyen de communication, et selon les contextes, il sera donc négatif ou positif, écran ou révélateur, ou les deux à la fois : en effet, un écran arrête la lumière, mais il lui permet en même temps de former une image.

De plus, même en contexte positif d’union à Dieu, il faut distinguer deux niveaux en cette union, celui de sa présence immédiate et vitale à la source de ce que nous sommes, et celui de la prise de conscience que nous en avons. Et dans cette union, notre condition mortelle, si elle forme écran entre lui et nous (cf. ci-dessous commentaire 64), permet en même temps cette prise de conscience. Le niveau “présence pure”, niveau de l’image de Dieu en nous, est “sans intermédiaire”, tandis que le niveau “prise de conscience”, niveau de la grâce et de notre réponse à cette grâce, niveau de la ressemblance de Dieu en nous, est celui de l’union “avec intermédiaire” :

Notre Père céleste veut se donner lui-même à nous, avec tout ce qu’il est, et il veut que nous nous donnions à lui en retour avec tout ce que nous sommes. Et ainsi veut-il être parfaitement à nous, et que nous soyons parfaitement à lui, chacun restant cependant tout ce qu’il est. En effet, nous ne pouvons pas devenir Dieu, mais nous lui sommes unis avec intermédiaire et sans intermédiaire : nous lui sommes unis à travers sa grâce et nos œuvres bonnes, et il vit en nous et nous en lui à travers l’amour réciproque, c’est-à-dire ses dons et notre vertu… Et au-dessus de cet intermédiaire, nous sommes unis à Dieu sans intermédiaire, au-dessus de la grâce et au-dessus de toute vertu, car au-dessus de cet intermédiaire nous avons reçu l’image de Dieu en la vie de notre âme ; et là nous lui sommes unis sans intermédiaire, quoique nous ne devenions pas Dieu… Et ainsi demeurons-nous éternellement semblables à Dieu en grâce et en gloire, et au-dessus de cette ressemblance, uns avec lui en notre image éternelle.

Les sept degrés de l’Amour, III, 261s

(Cf. texte complémentaire n° 19 ; on se reportera aussi à notre Louis de Blois, L'Institution spirituelle, Centre Saint-Jean-de-la-Croix/Editions du Carmel, 2004, p. 18ss.)


57/ Ce paragraphe peut sembler un peu obscur. Ruusbroec vient de nous dire que dans la vie de grâce, “nous sentons Dieu en nous”. Maintenant, il nous dit que dans la vie contemplative, c’est nous qui “nous sentons en Dieu”, notre vie mentale étant polarisée par lui : notre “visage intérieur” (cf. ci-dessus, commentaire 54) se trouve à la fois illuminé et ébloui par la clarté (ou gloire) qui provient du visage de Dieu. En tant que cette clarté nous illumine, notre vie selon la raison, dans les modes, etc., devient de plus en plus riche : “notre vie créée est toujours en train de s’enfoncer selon son essence (cf. ci-dessus, commentaire 30) en sa vie éternelle.” En tant qu’elle nous éblouit, si nous acceptons cette éblouissement sans détourner le regard (“si nous suivons cette clarté au-dessus de la raison jusque dans notre plus haute vie, avec notre regard simple et en nous y portant volontairement…”), l’indistinction entre nous et Dieu (cf. ci-dessus, commentaire 50) s’intensifie elle aussi, jusqu’à ce que nous soyons “complètement étreints en Dieu”, ce qui aboutira à la troisième façon de sentir, traitée au paragraphe suivant. Cf. textes complémentaires n° 17.


58/ Cette “fruition essentielle”, tout comme un peu plus loin “l’amour nu et essentiel”, combine en réalité deux sens du mot “essence” chez Ruusbroec, celui du point central de la vie mentale, et celui du point central de la vie divine. Et il les combine parce qu’il faut que l’âme soit équilibrée en son essence pour jouir de l’essence de Dieu. Cf. ci-dessus commentaire 30 et textes complémentaires n° 6 et 19.


59/ Se passe ici pour le contemplatif ce qui s’est passé pour Moïse à l’Horeb : vouloir comprendre Dieu par la raison, vouloir le nommer – c’est la même chose –, suppose de le projeter hors de soi, ce qui instantanément détruit l’union sans intermédiaire, et ne laisse qu’une ombre de Dieu là où il était expérimenté de l’intérieur : on ne peut à la fois le sentir et le comprendre. Autrement dit, contempler, c’est voir en Dieu, voir ce que Dieu voit, et non pas voir Dieu ; autrement dit encore, c’est être transformé en lui.


60/ Et voilà ce qui explique la double sensation de l’âme contemplative que Ruusbroec vient de décrire : parce que Dieu veut être complètement à nous, “nous sentons Dieu en nous par sa grâce” ; parce qu’il veut que nous soyons complètement à lui, “nous nous sentons en Dieu.” La venue de Dieu en nous provoque notre activité vertueuse, nous pousse à réfléchir, à former des images, etc. ; tandis que notre attraction en lui tend à empêcher au contraire cette activité ; d’où le continuel va-et-vient de l’âme entre ces deux sollicitations, qui définit la “tempête d’amour”. Cf. textes complémentaires n° 14.


61/ Le dialogue entre Amour et Raison est un lieu commun de la littérature de l’époque, des Troubadours aux béguines, Hadewijch ou Marguerite Porète par exemple.


62/ “Aimer l’amour” (“Minnen de minne”), expression probablement reçue de Hadewijch, écho du “amo quia amo” (j’aime parce que j’aime) de saint Bernard, est une expression obligée de la littérature mystique. Chez Ruusbroec, nous en trouvons la formule développée, également à propos de la tempête d’amour, dans les Douze Béguines :

L’Esprit de Notre Seigneur touche notre esprit de son doigt, c’est-à-dire de son Esprit, et s’adresse ainsi à nous : “Aime-moi comme je t’aime et t’ai éternellement aimé !”… Et toutes les puissances de l’âme répondent et se disent les unes aux autres : “Aimons l’Amour sans fond qui nous a éternellement aimées.”

IV, 23

63/ Ruusbroec développe à de nombreuses reprises ce double effet du toucher de Dieu, par exemple dans les Sept Clôtures :

Là où nous sommes unis à Dieu, se trouve une touche, ou motion, cachée, et qui est à la source de la grâce de Dieu : elle illumine notre intelligence, lui donnant une claire distinction pour qu’elle connaisse la vérité, et elle enflamme notre volonté, lui donnant d’aimer pour qu’elle désire toute justice.

Et tant que l’amour et le désir sont soumis à la raison illuminée, nous pouvons opérer de grandes œuvres et parer toutes nos clôtures [allusion aux sept clôtures de l’âme] de vertus et de saints exercices ; mais lorsque l’amour et le désir sont pris de rage et d’impatience sous l’attouchement divin qui provoque à l’unité d’amour, alors la raison doit céder et laisser faire l’amour, aussi longtemps que dure cette rage d’amour.

Voyez, ainsi devons-nous en nous-mêmes être semblables à Dieu par la grâce et la vertu, et en lui nous devons lui être unis par la contemplation et le regard de notre esprit élevé.

III, 107-108


64/ Y a-t-il continuité ou discontinuité entre l’expérience contemplative dont est en train de nous parler Ruusbroec, et la vision béatifique des élus dans le ciel ? La question est sensible à son époque ; Eckhart fut condamné en 1329 notamment pour avoir affirmé un excessive continuité, tandis que la constitution Benedictus Deus (29 janvier 1336) souligne la discontinuité. C’est également un point sur lequel le disciple et divulgateur de Ruusbroec, Harphius, sera censuré. Le fond du problème est que, du fait de l’envahissement des sciences religieuses par une métaphysique de type aristotélicien depuis le XIIe siècle, les théologiens se mettent à employer les mots des spirituels dans une perspective qui n’est plus la leur : là où “voir Dieu” ne signifie guère chez les premiers, chez saint Augustin par exemple à propos de Moïse ou saint Paul (De Genesim ad litteram, XII, 26-28), qu’une expérience contemplative de particulière intensité, la même expression se heurte chez les seconds à l’impossibilité métaphysique d’appréhender l’essence divine dans les conditions limitées de notre connaissance ici-bas.


65/ Ruusbroec emploie le même mot, claerheit, pour la lumière de gloire et la lumière de grâce ici-bas, ce qui souligne encore que la frontière entre les deux et l'impossibilité de voir Dieu ici-bas (cf. commentaire précédent) sont des thèmes théologiques qui n’appartiennent pas au fond de sa pensée : avec tous les spirituels, il sera toujours plus sensible à la continuité qu’à la discontinuité des deux, comme le montre le développement de ce paragraphe. (Cf. ci-dessus, commentaire 18)

De même, pour respecter sa pensée, scadue doit être traduit dans ce paragraphe tantôt par ombre, tantôt par reflet, les deux n’étant pas clairement distingués dans l’optique de l’époque. Si bien que Ruusbroec joue tantôt sur l’aspect lumineux, tantôt sur l’aspect obscur de la connaissance de Dieu ici-bas, ce qui continue d’en montrer la profonde continuité avec celle des bienheureux dans l’au-delà.


66/ Allusion au désert de l’Exode, celui-ci représentant classiquement l’état des progressants (ou voie illuminative, et l’on comprend ici qu’elle correspond en effet à l’illumination de l’âme) dans la littérature spirituelle.


67/ Dans toute la littérature mystique, ici-bas nous savourons, tandis que dans l’au-delà nous verrons : dans la croissance de son “sentir spirituel” (Cf. supra commentaires 5 et 44), l’âme va du plus obscur au plus clair au fil de son illumination, tout comme l’Histoire Sainte dans laquelle Ruusbroec la replace. Aussi le point de départ de l’expérience spirituelle est-il le plus souvent exprimé par les auteurs comme un contact pénétrant, un “toucher” de Dieu, comme nous le verrons quelques lignes plus loin, c’est-à-dire par ce qu’il y a de plus fondamental et immédiat dans la vie sensitive.

68/ Ici affleure le thème central chez tous les mystiques du Nord de la naissance du Christ en l’âme, par exemple chez Eckhart (1260-1328), que nous citerons dans un sermon qui entrecroise par ailleurs de nombreux thèmes ruusbroeckiens :

“Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde” ; vous ne devez pas l’entendre du monde extérieur, alors qu’il mangeait et buvait avec nous, vous devez l’entendre du monde intérieur. Aussi véritablement que, dans sa nature simple, le Père engendre naturellement son Fils, aussi véritablement il l'engendre dans le plus intime de l'esprit, et c'est là le monde intérieur.

Sermon 5b

Au-delà, ce thème est emprunté à saint Augustin dans son commentaire à Lc 11, 27 et Mt 12, 50 :

“Heureuses les entrailles qui t’ont porté, et le sein qui t’a nourri !” Que répondit le Seigneur, pour que l’on ne recherche pas la félicité dans la chair ? “Plus heureux encore ceux qui entendent le verbe de Dieu et qui le gardent !” Marie est heureuse pour avoir entendu et gardé le verbe de Dieu ; elle en a plus gardé la vérité en son esprit, que la chair en son sein. Vérité du Christ, chair du Christ, vérité dans l’esprit de Marie, chair en ses entrailles : il y a plus en son esprit qu’en ses entrailles… Et comment serez-vous mère du Christ ? “Quiconque entend et accomplit la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère.”

Sermon 25, 7-8, PL 46, 937-938


69/ Réminiscence du texte universellement cité de saint Augustin, habituellement en contexte eucharistique : “Je suis le pain des forts : grandis et tu me mangeras ; et ce n’est pas toi qui me changeras en toi, comme la nourriture de ta chair, mais c’est toi qui qui seras changé en moi.” (Confessions, VII, 10 ; cf. ci-dessus, commentaire 17)


70/ “Jouir fruitivement” : dès le départ (1.1.3.), Ruusbroec nous a annoncé cette fruition comme couronnement de la vie contemplative. Le mot ghebruken qui l’exprime (tout comme le mot fruition en français dans la littérature mystique classique) est réservé à cet épanouissement. Provenant étymologiquement de vrucht, le fruit, il combine la jouissance et la fécondité de l’union, la contemplation et l’action au sein de la “vie commune” (2.1.3., lignes 948s). D’abord appliqué à la complaisance que le Père et le Fils trouvent l’un en l’autre, il s’étend à ceux que le Fils introduit dans leur unité (“l’unité fruitive de Dieu” de 2.1.1.1.), et “toutes nos puissances se trouvent alors au repos en une fruition essentielle” (2.1.2.3., ligne 691 ; cf. ci-dessus commentaire 58).

Ruusbroec consacre ses plus belles pages à la description de cet état vers lequel il nous accompagne, tout en dénonçant l’insuffisance du langage en cet aboutissement où règne le seul silence éternel de la plénitude de Dieu :

Au-dessus de tout mode divin, l’homme doit comprendre par son regard sans mode l’essence sans mode de Dieu, laquelle est un non-mode, car on ne peut la montrer ni par des mots, ni par des œuvres, ni par des modes, ni par des signes, ni par des comparaisons, mais elle se révèle elle-même au regard simple de la pensée sans image. Mais sur le chemin [qui y conduit], on peut cependant mettre des signes et des comparaisons, qui préparent l’homme à voir le Royaume de Dieu. Imaginez les choses ainsi ; représentez-vous une braise de feu immensément grande, brûlant toute chose en un feu paisible, incandescent et immobile : c’est comme cela qu’il faut envisager l’amour paisible et essentiel qui est fruition pour Dieu et pour tous les saints, au-dessus de tout mode, de toute œuvre et de tout exercice de vertu ; il s’agit d’un écoulement paisible et sans fond de richesse et de joie, dans lequel tous les saints sont absorbés avec Dieu en une fruition sans mode.

Et cette fruition est large et déserte comme un pays perdu, car là, il n’y a ni mode, ni chemin, ni sentier, ni lieu, ni mesure, ni commencement, ni fin, rien que l’on puisse dire ou montrer. Et c’est là notre béatitude simple, l’essence de Dieu et notre suressence, au-dessus de la raison et sans la raison.

Les sept Clôtures, III, 115s ; cf. textes complémentaires n° 11

Cette fruition est aussi bien l’expérience de la communion des saints, la flamme de chacun attisant au profit de tous ce brasier de l’amour :

En cette fruition, nous sommes au repos : Dieu seul opère cela là où il fait expirer tous les esprits amoureux, où il les transforme et les absorbe en l’unité de son esprit. Là, nous sommes tous un seul feu d’amour, plus grand que tout ce que Dieu a jamais fait : chaque esprit est un charbon brûlant que Dieu a allumé dans le feu de son amour sans fond, et nous sommes tous réunis en une même braise ardente et qui ne peut jamais s’éteindre, avec le Père et le Fils dans l’unité du Saint Esprit, là où les personnes divines expirent elles-mêmes en l’unité de leur essence, en l’abîme sans fond de la béatitude simple.

Là, il n’y a ni Père, ni Fils, ni Saint Esprit, ni aucune créature ; là, il n’y a qu’une unique essence, c’est-à-dire la substance des personnes divines ; là, nous sommes tous un, incréés en notre suressence ; là, toute fruition est accomplie et parfaite en béatitude essentielle ; là, Dieu est en son être simple et sans opération, éternelle tranquillité, ténèbres sans mode, essence sans nom, suressence de toute créature, béatitude simple et sans fond de Dieu et de tous les saints.

Les sept degrés de l’Amour, III, 270

71/ Inkeer a le double sens de recueillement dans la prière, et de retour à Dieu résidant au fond de l’âme. Cela permet, in fine, de comprendre la continuité contemplative de tout l’itinéraire spirituelle : lorsque l’âme a commencé à se recueillir et s’est mise en prière, ce qui pourrait sembler très actif, en réalité, elle se laissait déjà attirer par et vers ce Dieu caché, sans savoir encore qu’il la conduirait là où Ruusbroec nous attend, dans cette fruition simple de l’essentielle béatitude. Cf. textes complémentaires n° 2.


72/ Et Ruusbroec peut maintenant synthétiser tout l’itinéraire spirituel dans la notion de “vie commune”, dont la définition était la question principale posée par son interlocuteur à propos des Noces. Cf. textes complémentaires n° 15.


[Textes comlémentaires omis]

LES SEPT CLÔTURES

Introduction

Sur le témoignage formel de deux manuscrits, l’on admet généralement que Ruusbroec composa ce traité à l'intention d'une moniale clarisse, Marguerite van Meerbeke, qui était chantre d'un couvent récemment fondé à Bruxelles sous une discipline plus rigoureuse, en particulier pour ce qui concernait la séparation du monde et la clôture. L'un des deux manuscrits précise que Ruusbroec était déjà « moine » au moment de la rédaction. Les premières professions dans le couvent des clarisses ayant eu lieu en 1346, et Ruusbroec étant chanoine régulier depuis 1350, notre traité pourrait alors être le premier sorti de sa plume après qu'il eût quitté la vie pastorale active à l’ombre de la collégiale de Bruxelles.

Ces deux circonstances - le destinataire qui est une moniale cloîtrée, et cette première expérience par Ruusbroec de la retraite en solitude - peuvent expliquer le choix du titre, et surtout l’intérêt que manifeste l'auteur pour cet aspect particulier de l’itinéraire spirituel. Cétait d'ailleurs une conviction profonde chez Ruusbroec, dont sa vie rend témoignage, et qu'il exprime fréquemment dans ses écrits : un minimum de solitude par rapport à l'agitation du monde est indispensable pour le développement de la vie intérieure. Et lorsqu'il s'agit de moines ou de moniales, l'expérience lui a appris qu'une observance fidèle de la clôture est la pierre de touche du sérieux de leur vie : « Tu peux ainsi remarquer que tous les Ordres et toutes les familles religieuses se sont éloignés de leurs origines, et se sont mis à ressembler au monde, à l’exception de ceux qui ne sortent pas, comme les chartreux et les vierges cloîtrées. Ces derniers demeurent tout-à-fait semblables à ce qu'ils étaient à lorigine » (Le Tabernacle spirituel).

Le titre ne doit cependant pas nous tromper sur le contenu de l’ouvrage. Il ne s'agit nullement d'un coutumier qui préciserait toutes les menues prescriptions d'une clôture particulièrement rigoureuse. Ces détails n’intéressent guère Ruusbroec. De fait, seule la

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première clôture aborde la clôture matérielle. Il ne s'y perd pas en longues considérations; bien plus, celle-ci n'a de valeur, à ses yeux, que si elle est choisie « en tout amour et liberté de volonté ». Et il ajoute : « Car la clôture qui enferme le corps, c'est le libre amour ». Les six autres clôtures sont toutes des dispositions de plus en plus intérieures, qui peu à peu séparent l'âme de tout ce qui l’entrave, et qui la conduisent ainsi jusqu'au sanctuaire intime, au plus profond du coeur, là où se fera sa rencontre avec Dieu. De ces clôtures établies dans la profondeur de l'âme, la clôture matérielle, même si elle s’avère nécessaire, n'est que l'humble signe, et sans doute aussi le sacrement.

En outre, le cheminement spirituel progressant de clôture en clôture, ne constitue pas l'unique objet du traité. Comme la remarque en a été faite, un autre titre eût pu mieux encore convenir : « Une journée de vie monastique cloîtrée ». En effet, Ruusbroec emprunte le genre littéraire du Directoire spirituel lorsqu'il s'attarde très concrètement à chacune des observances, soit pour dénoncer des abus (et alors avec quelle verve !), soit pour suggérer dans quel esprit surtout il convient de les vivre. Nous suivons ainsi la moniale depuis son lever jusqu'à son coucher, dans les principales oceupations de la journée : eucharistie, travail au service des malades, réfectoire, parloir. Les conseils empreints de bon sens spirituel y abondent. Ils révèlent en Ruusbroec un fin psychologue ainsi qu'un excellent observateur de tout ce qui peut advenir dans la vie commune, menée à l'intérieur d'une clôture.

De temps à autre, l'auteur suspend le déroulement de la journée, pour se lancer dans quelque digression qui lui tient à coeur. Ainsi en va-t-il de la communion eucharistique et de la faim quelle inspire, qui lui donnent l'occasion d’indiquer le chemin allant de cette union, vécue sous le voile du sacrement, à la « fontaine vivante de l'esprit-Saint, où viennent jaillir les veines d'une douceur déternité, celles qui enivrent l'âme, l’élèvent au-delà de la raison et lui donnent de s'égarer dans le désert de la béatitude éternelle ». C'est la vie « intime », qui sera en même temps la source de toute activité extérieure. Ruusbroec explicite cette relation à l’aide de l'image de la pièce de monnaie, dont l’avers désigne la vie du Christ ici-bas, que nous devons sans cesse imiter dans la vie active, alors que le revers rappelle l'essence de l'âme, dans laquelle Dieu a imprimé son image, et où vit en nous sa « vie vivante », en laquelle il ne cesse de nous attirer.

L’attitude, discrète et réservée, qu'il convient de garder au parloir, donne prétexte au long exposé sur les sept clôtures, qui donnera son titre au traité. La clôture matérielle, la raison qui gère et contient les sens, le tendre attachement à Jésus, la volonté amoureusement enclose dans la volonté de Dieu, le regard simple de la contemplation (avec, une fois de plus, une mise en garde contre le faux désoeuvrement !), l'unité d'amour avec le Fils, conduisent successivement l'âme jusqu’en la septième clôture, celle du repos apaisé dans le désoeuvrement, « amour et envie de Dieu qui sont à jamais rassasiés ».

Cette dernière étape amène Ruusbroec à revenir plus longuement sur l’alternance constitutive de toute expérience mystique, qui est à la fois active et passive, et sur la tension, douce et douloureuse à la fois, dans laquelle elle installe l'âme, tiraillée en des sens opposés par les exigences apparemment contradictoires de l'amour. C'est la « fougue d'amour »(orewoet), que l'esprit-Saint, par son mystérieux « toucher », ne cesse d’attiser dans l'âme. Et l'image des éclairs déchirant le ciel après une lourde journée d’été, et du tonnerre qui les accompagne, sert une comparaison particulièrement suggestive.

Ces mêmes tonnerres et éclairs amènent insensiblement Ruusbroec à la célèbre vision du premier chapitre d’Ézéchiel. Chacun des quatre animaux y correspond à l'un des modes particuliers de la vie spirituelle, le quatrième, l’aigle, évoquant celui qui « vise et aime Dieu comme il faut », c'est-à-dire le véritable contemplatif. Conduit, tour à tour, par le Saint-Esprit, par le Fils et par le Père, celui-ci finit par être immergé, au-delà de tous les modes et de toutes les vertus de la vie active, dans l'unité avec Dieu, là où il n’y a plus que fruition dans l'amour.

Mais la journée monastique se poursuit, et Ruusbroec n’hésite pas à redescendre vers des sujets plus modestes. Précisément, cette description de l’ornement intime de l'âme lui suggère quelques réflexions concernant l’habillement extérieur et les parures, un point peut-être particulièrement sensible dans des couvents féminins, quand bien même ils se croiraient réformés en tous autres points. Ruusbroec semble s’oublier un instant pour se livrer à un

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savoureux pamphlet, où la brillance littéraire le dispute au mordant de l’humour qui fustige avec forces détails ces toilettes mondaines qui font honte aux fondateurs de la vie religieuse et devraient faire rougir celles qui les exhibent si effrontément.

Enfin, au terme de la journée monastique, la moniale se voit proposer de repasser dans le détail trois petits livres, qui ne devraient jamais quitter son souvenir. « Le premier est ancien, laid et sale, écrit à l’encre noire »; il concerne le souvenir de ses péchés, qui lui inspire une touchante prière, en commentaire de celle du publicain. « Le deuxième est blanc et attrayant, écrit au sang rouge »; il contient le souvenir de la vie et de la mort du Christ, qui a racheté ses péchés et quelle veut désormais suivre. « Le troisième est bleu et vert, entièrement écrit à l’or fin ; il est le livre de la vie éternelle, dont Ruusbroec trace ici un tableau ravissant dans lequel il a déposé tout ce qu'il pouvait en pressentir à travers sa propre expérience contemplative. « Surveille donc tes sept clôtures et examine tes trois livres, même si tu n’es pas en mesure de terminer ni de regarder jusqu'au bout le troisième. Car la gloire est à ce point sans mesure et sans fond qu’aucun homme ne peut la regarder jusqu'au bout. »


Les sept clôtures

1.0 Préface

Chère soeur, au-delà de tout

que Dieu soit visé et aimé.

Assieds-toi à la place la plus humble,

pour être en mesure de monter,

par le sentier le plus élevé,

jusqu'au sommet.

Tu l’as promis et juré :

si tu gardes bien ta promesse,

tu fais partie des élus.

Sens-tu en toi quelque désobéissance,

tu la détesteras comme fumier qui pue.

Déteste en toi tout ce qui est vice,

et le chasse partout où tu peux.

Aime-toi

pour le service de notre Seigneur,

et Dieu t’enseignera la vérité.

J’abandonne à présent la rime,

et mettrai la vérité par écrit sans voile.


1.00 L’humble service du Christ
1.1 Exemple de Jésus

Chère soeur, considère comment le Christ s’est humilié et anéanti, lui qui est le Fils de Dieu, et comment Il a pris la forme d'un serviteur (cf. Phil. 2, 7-8), parce qu'il voulait nous servir. Il a été doux et bienveillant, et pour nous à obéi à son Père du ciel jusqu'à la mort. Au milieu de ses disciples, il se tenait

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comme celui qui sert (cf. Luc 22, 27). Lui-même a dit qu'il était venu non pour être servi mais pour servir (cf. Mat. 20, 28). C'est pourquoi il a été élevé dans son humanité, et Dieu lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout Nom, comme le dit saint Paul : « afin qu’au Nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers » (Ph. 2, 9-10). Puisque la sagesse éternelle de Dieu choisit d'être au service de pauvres serviteurs et de pécheurs, toi aussi, sers donc Dieu et tes supérieurs, et obéis-leur volontiers. Ne pense pas que ce soit une grande chose que de servir, mais estime grand que Dieu daigne d’accepter que tu le serves. Même si tu étais fille de l’Empereur romain, et Dame de l'univers entier, et que tu aies abandonné tout cela pour te faire pauvre servante et servir le Christ dans ses membres, tu pourrais te réjouir fameusement. Car un grand bien et un grand honneur te seraient arrivés. Le plus grand honneur et la plus haute noblesse qui soient au monde sont de servir Dieu, si nous reconnaissons bien ce que cela signifie. Car servir Dieu avec sagesse, c'est posséder et régir un royaume éternel60. Même si ce royaume est pour l'heure caché au-dedans de nous, il se manifestera après cette vie-ci, lorsque le Christ dira : « Bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur (Mat, 15, 21). C'est pourquoi tous ceux qui voudraient être Seigneur et Dame, et en même temps voudraient ne servir personne mais être servis, n’appartiennent pas au Royaume de Dieu. Le Pape de Rome signe : « Serviteur des serviteurs de Dieu », et c'est bien ainsi qu'il doit se sentir en ministère spirituel pour l’utilité de la sainte Chrétienté, s’il veut suivre le Christ et régner avec lui.

1.2 Exemple de saint François

Tu n’es pas sans savoir comment saint François, ton père spirituel, lui qui suivait le Christ en paroles et en oeuvres, choisit d'être pauvre, rejeté et obéissant, et comment il aurait voulu être le serviteur du monde entier, si cela lui eût été possible. Il était humble et obéissant et le plus petit au milieu de ses frères. Il t’a laissé cette Règle et cet exemple afin que tu le suives. C'est pourquoi tes supérieurs majeurs s'appellent « ministres », c'est-à-dire « serviteurs », afin de servir toujours, à travers l'ordre entier, corporellement et spirituellement, c'est-à-dire par leur labeur et par leur enseignement, par la correction et par une vie sainte.

Hélas ! La Règle est maintenant observée selon les gloses /1, non plus selon la lettre, comme on le faisait au commencement. La pauvreté est devenue majesté, richesse et opulence, autant qu’on peut en acquérir. En paroles on fait encore l’éloge de la pauvreté, mais les oeuvres ne suivent guère. Comme les frères se croient malades et sont à l’affût de soulagements et de confort, pénitence et ascèse /2 se sont fort relâchées. l'enseignement a été tourné en subtilités, en problèmes et en nouvelles trouvailles, qui ne contribuent en rien ou fort peu à l'honneur de Dieu ou au fruit des âmes. La correction s’est bien adoucie, parce que l'amour et la crainte se sont relâchés. Si l’on corrige, c'est pour faire valoir sa bonne renommée plutôt que pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. La vie de

1. Brefs commentaires primitivement écrits en marge du texte original, qui bien vite tendaient à mitiger les exigences de celui-ci. Observer une Règle selon la ou les glose(s) soppose à l’observer selon la lettre.
2. Pour aerbeit, dont le premier sens est labeur, peine, effort, et non pas travail.

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sainteté sest ainsi notablement obscurcie, et a même disparu dans tous les Ordres et états de religion.

C'est pourquoi, ma chère soeur, si tu veux être une fille de Dieu, vraiment vivante et aimée par notre Seigneur Jésus-Christ, il te faut suivre ses exemples et ses enseignements, ainsi que ceux des saints qui ont jadis vécu ici, aux débuts de la sainte Église, et qui ont établi des Règles et des Ordres religieux, par leurs paroles et leurs oeuvres, par un comportement honorable et de saintes occupations, au-dehors comme au-dedans, devant Dieu et devant le monde. Ce qu'il te faut commencer comme suit.

2.00 Fondement de la sainteté : une conscience pure

Sache que le fondement de toute sainteté est une conscience pure. Il te faut donc t’éprouver et t’examiner depuis les jours de ton enfance, et si tu y repères ce qui à ton jugement serait péché mortel, il faut t’en purifier devant ton prêtre et devant la vérité éternelle de Dieu, par le repentir, la confession et la satisfaction. Tu mettras ensuite ton espoir et ta confiance dans la bonté de Dieu, sans jamais douter que tes péchés te soient remis. Et bien que Dieu t’ait pardonné tes péchés, tu te tiendras cependant sans cesse devant sa miséricorde, en criant au-dedans de toi, de tout ton coeur et de tout ton désir : « Seigneur, prends pitié de moi, pauvre pécheur » (cf. Luc 18, 13). Élève ton esprit vers lui en une éternelle louange. Par la bonté de Dieu, élargis ton désir à tous les saints et à tous les hommes, en un éternel amour. Humilie et abaisse ton coeur avec un profond respect devant la haute majesté de Dieu et devant les pieds de notre Seigneur Jésus-Christ. Que ce soit là ton oceupation, dont tu feras ton habitude et ta coutume, pour y habiter et y marcher tous les jours de ta vie.

3.00 Directoire spirituel pour la journée

Chaque jour, lorsque tu te lèves au matin, tombe à genoux et prie humblement notre Seigneur d'être en mesure d’accomplir ton service en ce jour, pour sa gloire et ton salut, ainsi que pour la tranquillité et la paix du couvent.

3.10 L’eucharistie

Si ton service t’en donne l'occasion et si ta supérieure te le permet, tu entendras la Messe. Au commencement de celle-ci, confesse-toi à Dieu, et accuse-toi de tes péchés, de tes négligences et de tes manquements, et demande-lui de te prendre en pitié et de te faire grâce. Ensuite, prie-le de te montrer et de t’enseigner le chemin de la vérité, de la vertu et de la justice. Si tu écoutes quelque sermon ou bon enseignement, prêtes-y bien attention, davantage pour en vivre que pour savoir, car celui qui sait beaucoup de choses mais n’en vit pas, perd son temps.

Pendant la Messe, représente-toi les souffrances et la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ. Tu les méditeras avec une amoureuse compassion, et tu en remercieras le Seigneur avec une humble dévotion, parce qu'Il a voulu se faire homme à cause de toi et de tes péchés, et vivre et mourir d'une mort honteuse et amère. Offre tout cela à son Père du ciel, et offre-toi toi-même en même temps, avec tous tes besoins et avec tout ce qui peut être utile à la sainte chrétienté, comme il le fit lui-même à l'heure de sa mort,

1. Ici pour ghemoede. Voir Humeurs.

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et continue de le faire dans la vie éternelle, devant la face de son Père. C'est là le vénérable sacrifice que le Christ accomplit en personne, et que tous les prêtres continuent dans la Messe lorsque, par la puissance de Dieu, ils consacrent la chair et le sang du Christ, et les offrent en mémoire de sa Passion, de sa mort et de l'amour éternel dont il nous donna des preuves dans le temps, et nous en donnera encore dans l'éternité. Offre en même temps la haute dignité de Marie avec celle de tous les apôtres, tous les tourments des martyrs, les témoignages fermes et glorieux des confesseurs, la pureté immaculée des vierges, la louange des anges et tout le culte de la sainte Église. En même temps que ces offrandes, tu t’abandonneras toi-même devant le regard de Dieu, avec toutes tes puissances et avec tout ce que tu es capable de faire. C'est là que tu marcheras et que tu habiteras, dans l'action de grâces, la louange et avec un tendre attachement. Tu participeras ainsi à la Passion et à la mort de notre Seigneur, et à tout le bien qui a été accompli ou qui sera jamais accompli, au ciel et sur la terre. C'est ainsi que l’on reçoit spirituellement dans l'âme tous les fruits du sacrement.

3.11 La communion

Approche-toi aussi du saint sacrement avec une intime dévotion et un grand désir, et cela en compagnie de tes soeurs, non pas aussi souvent que tu le voudrais, mais selon les règlements et les coutumes de l'ordre. Au moment de t’approcher du sacrement, avant comme après, et même aussi souvent que tu le peux, occupe-toi d’avoir faim et soif spirituelles de cette nourriture d’éternité, de sorte que toutes tes puissances intérieures et toutes tes veines bâillent de faim et aspirent à être nourries et rassasiées. Car Dieu donne la faim dans les puissances, par sa grâce et par nos oceupations spirituelles; mais il donne le rassasiement dans l'essence de l'âme, par le fait que lui-même habite en nous. Laisse-toi donc avoir grande faim et grande soif de Dieu, car c'est alors que tu sentiras et que tu trouveras le rassasiement dans ton essence. Car si tu étais en mesure de manger et d’assimiler le Christ avec avidité et grande envie, tu serais de même mangée en retour et assimilée par lui. C'est lui-même qui la dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56). Voilà la vie éternelle. Et il continue : « Si tu ne manges ni ne bois de cette nourriture spirituelle, tu n’auras pas en toi la vie qui plaît à Dieu » (cf. Jn 6, 53). C'est pourquoi il te faut beaucoup aimer, au point que l'amour éternel de Dieu te saisisse, et que tu deviennes un seul esprit et un seul amour avec lui.61

3.12 De la communion sacramentelle à l'expérience mystique

En t’approchant du sacrement, sois occupée par le tendre attachement et par le plaisir sensible, car tu reçois la chair et le sang du Christ, ainsi que ta propre nature /l. En ton âme raisonnable, occupe-toi aussi à l'amour et à la justice, puisque tu reçois l'âme vivante de notre Seigneur Jésus-Christ avec tous ses mérites et toute sa gloire. En ta pensée, c'est-à-dire en ton esprit /2, occupe-toi à l'amour qui liquéfie, car tu reçois le Christ, Dieu et homme, qui est en mesure de t’éclairer et de

1. Nous ne communions pas seulement au corps et au sang du Christ, mais l’Eucharistie nous donne d’accueillir notre propre nature humaine, dans son état de perfection, telle qu’elle est en Jésus.
2. On remarquera comment Ruusbroec interprète ici ghedachte par gheeste.

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te transformer dans l'unité de la divinité /1. C'est ainsi que tu aimeras Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta pensée, ce qui est le premier et le plus grand commandement de Dieu, commencement et fin de toute sainteté /2.

Mais si tu désires être oceupée à la sainteté et établie en son degré le plus élevé, il te faut dépouiller de toute image ta puissance d’entendement, et élever celle-ci, par la foi, au-delà de la raison, là où resplendit le rayon du soleil éternel. C'est lui qui t’éclairera et t’enseignera toute vérité. Et cette vérité te rendra libre, et fixera ton nu-regard dans l'absence de toute image. Bienheureux les yeux qui voient cela, car la puissance d’aimer et le nu-amour suivent toujours un tel regard, tandis qu’au même moment ne cessent de couler les fleuves de la grâce de Dieu, qui introduisent cette âme jusque dans la fontaine vivante de l'esprit-Saint, où viennent jaillir les veines d'une douceur d’éternité, celles qui enivrent l'âme, l’élèvent au-delà de la raison et lui donnent de s'égarer dans le désert de la béatitude éternelle.62 Et voilà la substance et les racines de l’authentique sainteté.

3.20 Les quatre modes des oceupations intimes

De ces racines procède toujours une oceupation intime dans les vertus, car l'amour ne peut être désoeuvré. Cette oceupation intime

1. Unique emploi de ce terme, propre au vocabulaire de Maître Eckhart, dans ce traité. Cf. Les Sept Degrés, p. 223, note 1.
2. Ce passage détaille les trois niveaux où s’exerce l'amour : le sensible où s’exprime le tendre attachement, berteleke liefde, le raisonnable, redeleckbeit, qui est le domaine propre des vertus, et enfin la pensée, ghedachte, qui est ici précisée par l'esprit, gheeste, et qui ailleurs s'appelle la mémoire, memorie, (que Surius la plupart du temps traduit par mens) où l'action de Dieu vient relayer celle de l'homme.

comporte quatre modes qu'il me faut maintenant t’expliquer.

3.21 L’ascension

Le premier mode nous élève vers Dieu par un attachement intime et un amour éternel, avec des actions de grâce, des louanges et de ferventes prières, avec des supplications pleines de désir et de libre confiance, alors que notre esprit et toutes nos oeuvres défaillent devant son amour et devant son éternelle bonté. Voilà le premier mode de nos occupations intimes et de l’ascension de notre vie en Dieu.

3.22 La descente

Le deuxième mode nous envoie en-bas dans un humble rejet de nous-mêmes, de sorte que personne ne soit plus en mesure de nous exalter par quelque louange, car c'est Dieu qui a accompli en nous toutes nos oeuvres bonnes; et que personne non plus ne puisse nous abattre ni nous contrister par ses moqueries, car c'est encore Dieu qui sera le seul à juger nos péchés. Parce que nous sommes pécheurs et que nous défaillons dans toutes les vertus, il nous faut nous humilier et nous abaisser en-dessous de Dieu et de nos supérieures, mais aussi en-dessous de nos compagnes et de nos inférieures. N’ayons pas la témérité de nous comparer à qui que ce soit, mais pensons que nous sommes peu de chose et estimons-nous les plus indignes des hommes. Et restons là, plus bas que toutes les créatures et que les démons. Que ceux-ci nous fustigent et nous tourmentent autant que Dieu le permette, pour que le péché soit vengé en nous, et que tout l'honneur en revienne à Dieu, et à nous, la confusion. C'est là le deuxième mode qui consiste en une vie abaissée, lorsque nous nous tenons pour peu de

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choses et pour néant, dans les bas-fonds de l'humilité.

3.23 L’élargissement

Le troisième mode nous envoie au-dehors, avec des oceupations intimes, dans les étendues de la charité, lorsque nous honorons tous les saints, que nous nous réjouissons dans leurs mérites et leurs louanges, et que nous désirons leur aide et leur prière, afin d'être rendus dignes avec eux, en mérites et par l’éternelle louange de Dieu. Grâce aux vertus et à l'amour mutuel, nous nous unirons avec tous les hommes bons, afin que tous ensemble nous soyons en mesure de vaincre, de remporter la victoire et de conserver ce triomphe jusqu'à notre fin. Nous prierons encore pour nous-mêmes et pour tous les pécheurs, désirant que Dieu nous prenne en pitié, nous tire du péché et nous réunisse au nombre des élus. Voilà le troisième mode de la vie intime, qui nous fait sortir vers notre prochain, dans les étendues de l'amour, cet amour qui a rempli ciel et terre avec les richesses de la grâce et des vertus.63

3.24 l'entre-deux

Le quatrième mode de la vie intime situe notre raison entre le temps et l'éternité. Lorsque nous regardons en bas, ce mode nous montre le monde comme un exil dans lequel nous sommes emprisonnés; et lorsque nous regardons en haut, il nous fait voir le Royaume des cieux pour lequel nous avons été appelés et choisis. Aussi longtemps que notre raison se tient entre les deux, nous sommes tristes, car nous voyons au-dessus de nous la gloire de Dieu et toute chose établie dans la paix, sans toutefois pouvoir y atteindre. Mais en dessous de nous, nous voyons instabilité, péché, dommage et honte, et toute chose établie dans la confusion, et c'est là que nous devons continuer. Le monde nous devient ainsi une croix et une peine. Aussi longtemps que nous demeurons dans cet exil, il nous faut pleurer, gémir et nous plaindre, en disant avec le prophète: « Hélas ! notre séjour sest prolongé ici-bas. Quand nous avancerons-nous pour apparaître devant la face de notre Seigneur ? » (Ps. 119, 5 ; 41, 3). C'est ici que jaillit dans un coeur aimant, de par le don de Dieu, la plus haute vertu que je connaisse, et qui s'appelle la patiente longanimité. Elle s’exprime ainsi : « Seigneur, que ta volonté soit faite, non pas la mienne (Luc 22, 42); ton honneur et ta louange, non pas mon avantage ni mes envies; Seigneur, je me donne et je m’abandonne à toi pour le temps et pour l'éternité. » Voici jusqu’où peuvent s’étendre les oceupations intimes : jusqu'à tout attendre en patience.

Si tu possèdes ces quatre modes, avec le fond de la substance dans lequel ils plongent leurs racines, tu pourras, au-delà de la raison, contempler dans le nu-désoeuvrement, et, avec la raison, examiner toutes les vertus avec discernement.

3.25 Comparaison : la pièce d’or, l’avers et le revers

Cette occupation ressemble à une pièce de monnaie en or fin avec laquelle la vie éternelle s’achète et se procure. Que chacun éprouve et examine donc sa pièce, pour voir si elle est en or fin, de poids convenable et correctement frappée des deux côtés. Comprends-moi bien : si nous aimons Dieu pour lui-même et non pour quelque autre motif, notre pièce est en or fin. Et si nous aimons, pratiquons et utilisons tout le reste en l'ordonnant à Dieu, de façon que l'amour de Dieu l’emporte en toute chose, notre pièce est convenable et de poids suffisant. Et si nous suivons le Christ en portant notre croix,

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si nous contrarions et mortifions notre nature, lui résistant par la pénitence, et si nous obéissons à nos supérieures, à la Loi, aux commandements, à notre raison et à la vie /1 de notre Seigneur Jésus-Christ, c'est lui-même qui vit en nous, et nous en lui. Lorsque nous agissons ainsi, c'est l’avers de notre pièce de monnaie qui se trouve orné, bien dessiné et frappé. Il nous faut d'ailleurs toujours davantage l’embellir de vertus, en imitant la vie du Christ.

Par contre, le revers ou côté nu /2 de notre monnaie est l'essence de notre âme, dans laquelle Dieu a imprimé son image. Lorsque, par la foi, l’espérance et l'amour, nous nous recueillons, que nous aimons Dieu et sommes ainsi établis en lui, nous recevons surnaturellement son image sur le revers ou côté nu de notre pièce. Car celui-ci, qui est notre vie de recueillement, a été formé et est orné de l'image de la sainte Trinité, c'est-à-dire de Dieu en personne. Car C'est là que Dieu vit en nous et que nous vivons en lui.

Le revers et côté nu de notre pièce est ainsi orné de Dieu qui habite en nous, alors que l’avers est orné de nos vertus et de la vie et des mérites de notre Seigneur Jésus-Christ. Telle est cette monnaie en or, digne de la vie éternelle, car elle est elle-même la vie éternelle.

Que chacun prenne donc garde. Celui qui, au jugement de Dieu, apportera une pièce mauvaise et fausse, sera renvoyé au feu éter-

1. Non seulement à ses exemples, mais d'abord à la puissance de la vie de Jésus qui est en nous par la grâce, comme la suite du texte lexplicite.
2. Bloet.

nel. Si ta pièce était aujourdhui d’aloi douteux, de frappe inauthentique et fausse, prie et invoque le Saint-Esprit pour qu'il te donne de lor pur, afin que tu puisses, entre lui et toi, te forger et te frapper une pièce qui soit de si fine qualité qu’elle plaise à Dieu. À présent, cela suffit à ce sujet.

3.30 L’humble obéissance

Je voudrais maintenant apprendre à ma soeur comment vivre dans l'humilité et la pureté, pour être fille de Dieu et recevoir la couronne des vierges et la récompense au centuple.

3.31 aux supérieurs,

Voici ce que dit le prophète David : « Écoute, ma fille, et regarde, incline ton oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, car le roi a désiré ta beauté » (Ps, 44, 11-12). Je t’en prie donc, ma chère soeur, écoute Dieu et ta supérieure, regarde et fais attention à ce qu'ils commandent, et incline ton oreille pour une entière obéissance. C'est alors que le roi, à savoir le Christ, désirera ta beauté.

Le matin, après avoir entendu la messe, va à ton travail. S’il t’arrivait d'être tellement oceupée que tu ne puisses l’entendre ni t’approcher du sacrement, ne t’en attriste pas, car Dieu préfère l'obéissance au sacrifice (cf. I Sam. 15, 22), et le fruit d'une volonté abandonnée est toujours plus grand et plus noble que celui de la volonté propre. C'est pourquoi, que ce soit à la cuisine ou à l’infirmerie, empare-toi toujours du service le plus rejeté et le plus humble. N’enjoins rien à personne, ni ne commande à qui que ce soit, à moins d’avoir été placée au-dessus d'elle. Mais, volontiers, accomplis par toi-même tout ce dont tu es capable. Si l’on t’ordonne le

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service le plus humble, réjouis-toi et rends grâce à Dieu de pouvoir le faire.

3.32 dans le service des malades,

Si l’on te confie les malades ou les infirmes, sers-les joyeusement, avec douceur et humilité, sans murmures. Si elles se montrent lourdes à porter et impatientes, pense que c'est le Christ que tu sers, et montre-leur un visage si doux et si bienveillant qu’elles en ressentent de la honte devant Dieu et devant toi. Plus elles sont pauvres et malades, et moins elles ont d’amis, plus promptement tu les serviras. Ne regarde pas seulement celle que tu sers, mais plutôt Dieu à cause duquel tu sers. Prends grand soin de ne pas contrister ni décourager les malades par tes paroles, tes actes ou tes comportements. Mais si tu les trouves tristes et impatientes, tu les consoleras avec les souffrances de notre Seigneur et des saints, leur rappelant comment ceux-ci ont souffert avec joie, et comment, grâce à leurs souffrances, ils sont maintenant glorieux et bienheureux dans la vie éternelle. Lorsque les malades ont quelque chose à faire ou souhaitent un objet dont ils ont besoin, aide-les dès que tu le peux. S’ils désirent ce qui ne leur serait pas bon, ce qui ferait empirer leur état, et si tu hésites à les satisfaire, fais comme si tu ne les comprenais ou n’entendais pas. S’ils insistent, explique-leur que cela leur ferait du mal. Si même alors ils ne veulent pas y renoncer, agis avec le conseil de tes supérieures ou de celles qui sont plus expérimentées que toi. Quelque nourriture ou breuvage que tu leur prépares, fais-le aussi proprement que tu le peux, et rends-les aussi succulents que possible, afin que, chacun de son côté, les malades soient contents, et que toi, tu gardes la paix. Tu feras leur lit et tu leur assureras tout le confort possible, selon leur faiblesse et leurs besoins. Reste avec eux et veille-les, sils en avaient besoin. À leur côté montre-toi si joyeuse, si taquine et si enjouée en paroles, que chacun te désire. Sils se montrent disposés à écouter, dis-leur une bonne parole en citant les exemples de notre Seigneur et de ses saints, afin que, toi présente, leur âme reçoive une nourriture spirituelle.

3-33 lorsqu’on est soi-même malade,

Si ensuite tu souffres toi-même de maladie, sens-toi comme un pauvre pèlerin, hébergé dans une maison étrangère, et qui préférerait être dans sa patrie éternelle. Sois prompte à supporter, joyeuse et patiente en tout, et rends grâce à Dieu pour ses dons. Ne préfère ni ne désire rien d’autre que ce que Dieu veut donner. Ne sois ni exigeante ni préoccupée de toi, mais sois contente de tout ce que l’on fait pour toi. Abandonne-toi à Dieu, et ne te plains ni de ta maladie, ni du manque de consolation, ni de l’infidélité des gens. Même si personne ne te rendait visite, ne murmure pas et ne juge personne, mais reçois de la main de Dieu tout ce qu'il permet et qui t’arrive. Mange et bois ce qu’on te donne, si tu le peux, telle une pauvresse. Si c'est trop salé, brûlé ou insipide, pense à notre Seigneur qui, dans son infirmité extrême, fut nourri et abreuvé de vinaigre et de fiel, sans dire une parole ni se plaindre. Sois ainsi contente de tout, à cause de lui. Si tu as envie de quelque chose que tu n’as pas et dont tu as besoin, tu peux le dire à celles qui sont avec toi. Si on te l’accorde, rends grâce à Dieu. Si tu ne l’obtiens pas, sois patiente et accepte volontiers d’en manquer, à cause de Dieu, et Dieu en personne sera ta récompense. Refrène ton désir et ne réclame pas tout ce

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qui te passe par la tête ou dont l’envie te prend. C'est là une habitude de gens riches et délicats, mais qui serait déplaisante chez une pauvresse, et dont se moqueraient et s’irriteraient ses proches. Si on t’oublie et si on n’accourt pas chez toi lorsqu'il te semble en avoir besoin, demeure patiente et paisible, car le Christ est alors près de toi, avec ses saints et ses anges. Sois toujours joyeuse, sans te plaindre ni murmurer. Aie Dieu dans le coeur, et de bonnes paroles à la bouche. Tu croîtras ainsi continuellement en vertus, et tous ceux qui s’approcheront de toi en deviendront meilleurs.

3.34 dans la vie commune

Lorsque ensuite tu te lèveras, étant guérie de la maladie, retourne humblement à ton service. N’aie aucune préférence, mais rends-toi là où on te mettra : à la buanderie, chez les malades ou à la cuisine. Choisis toujours le service le plus bas. Si on te l’accorde, réjouis-toi et accepte-le de bon gré. Si on te fait monter plus haut, sois triste et accepte-le malgré toi. C'est ainsi que tu croîtras dans la vertu. Dans ton service, sois simple, sage et fidèle. Ne mens pas, ne fais pas de serment, ne jure pas, car ceux qui agissent ainsi, volontairement et sciemment, vouent leur âme à la damnation. Parmi tes soeurs, sois une femme de paix et de tolérance. Ne sois pas entêtée, mais accorde-toi avec tes soeurs pour tout ce qui est bon. N’insulte, ne repousse, ne contriste ni ne décourage personne. Ne fais honte à personne, ne te moque jamais, ne juge pas, ne médis de personne. Aime tous les hommes pour Dieu. N’envie ni ne trompe personne, en paroles ou en actes. Chasse la rancune, ne cherche jamais vengeance. Sois douce et gentille, ne te bats jamais pour quoi que ce soit, mais laisse les autres avoir le dessus. Préfère conserver la vertu, plutôt que l’orgueil, les disputes et la volonté propre. N’agis jamais pour l’apparence, pour te faire voir ou pour paraître sainte. Sois vraie en paroles et en actes. Déteste en toi tous les vices et surveille-les attentivement pour les chasser partout où tu le pourras. Instruis tes compagnes par des paroles bonnes, et plus encore par des oeuvres bonnes. Si quelqu'un te contrarie en gestes ou en paroles, pardonne-lui sur-le-champ dans ton coeur, même s’il ne le souhaite ni ne le demande. Montre-lui si bon et si joyeux visage, qu'il en prenne honte devant Dieu et devant toi, et que son humeur s’apaise. Mais s’il t’arrive à toi de contrarier quelqu'un en gestes ou en paroles, implore sur-le-champ son pardon et, si besoin il y avait, jette-toi à ses pieds pour l’apaiser et gagner ainsi sa faveur. Sois toujours aimable, joyeuse et bienveillante parmi les soeurs, non pas en te tenant à part, mais en restant avec les autres/1, et tiens-toi prête à aider qui a besoin de ton secours. Ce que tu viens d’entendre, c'est cela que Dieu désire de toi.

3.350 Se garder des excès de table

Lorsque tu vas ensuite au réfectoire avec tes soeurs, récite les Grâces selon ta coutume. Garde-toi de tout excès, même si tu as grande faim et envie de manger et de boire. Car la gourmandise est la racine et la source de tous les péchés. C'est à partir d'elle que poussent la paresse, ainsi que les penchants impurs, parfois même des actes d’impureté, suivis par des péchés sans nombre. Adam, notre premier père, n’avait pas faim. Il fut cependant tenté par la gourmandise et, rompant le commandement de Dieu, il tomba dans le

1. Pour ghemeine.

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péché mortel, et nous tous avec lui. Le Christ, au contraire, lui qui était le Fils de Dieu, eut faim et fut tenté à son tour, mais il triompha de l’ennemi et, pour nous instruire, parla ainsi : « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mat. 4, 4).

Tu sais fort bien que l'homme est composé de deux natures, l'une spirituelle et l’autre corporelle, à savoir l'âme et le corps. La nature corporelle est nourrie par un aliment corporel, et la nature spirituelle, par un aliment spirituel. La faim corporelle est passagère, son aliment est imparfait, et sa vie est mortelle. La faim spirituelle, au contraire, c'est-à-dire la charité ou l'amour de Dieu, est éternelle; l’aliment en est une vie, et cette vie est bienheureuse et glorieuse : être uni avec Dieu. Nous préparons nous-mêmes la nourriture corporelle, ou elle nous est préparée par d'autres. Mais Dieu en personne nous a préparé la nourriture spirituelle pour l'éternité, et là où il y a faim spirituelle, un aliment éternel est toujours apprêté. Là où il y a faim corporelle, au contraire, sont souvent pauvreté et grand manque. C'est pourquoi celui qui possède une faim et une soif spirituelles, est toujours nourri par Dieu, et vit devant lui dans la grâce. Mais celui qui ne possède qu'une faim corporelle est mort aux yeux de Dieu, car sa vie est seulement animale. A l'heure où tu satisfais ton besoin corporel, élève donc ton coeur /1 devant la face du Seigneur. Assieds-toi à la table, auprès de tes soeurs, en compagnie du Christ, des anges et des saints, et reçois les présents et les mets qui s'écoulent de Dieu. Tu es ainsi nourrie et alimentée, selon l'homme intérieur, par une nourriture éternelle, et tu vis pour Dieu. Meurs au monde et vis pour Dieu, recherche et savoure les choses den-haut : la nourriture éternelle que le Christ a préparée pour toi.

1. Pour ghemoede.

N’aie aucun souci pour toi, et satisfais au besoin de ton corps comme Dieu y pourvoit. Ne recherche ni saveur, ni plaisir, ni commodité, mais contente-toi d'une nourriture grossière et de ce que les autres ont laissé, si ta nature le permet. Use de discernement et de sagesse, et sois attentive à ta constitution et à ta nature, pour connaître ce qui test nécessaire, et ce dont tu peux être privée. Car si tu accordes trop à ton corps, au-delà de son besoin, tu rends fort ton ennemi; et si tu ne lui en accordes pas assez, tu ruines ton serviteur, celui avec qui tu devrais servir Dieu.

Regarde les anciens Pères qui habitaient autrefois le désert. Ils mangeaient le pain au poids, et buvaient l’eau à la mesure, tant ils aimaient l’abstinence, la privation et le strict nécessaire. Ils étaient cependant libéraux et généreux pour leurs compagnons et pour tous les hôtes qui venaient à eux. De même, parmi ceux qui ont fondé des Ordres religieux et ont composé des Règles d’après lesquelles ils vécurent, tels Augustin, François et Benoît; on les voit sévères et durs pour eux-mêmes, sobres et modérés, se contentant du strict nécessaire, mais doux et miséricordieux pour leurs frères et compagnons, et débordant de libéralité en tous leurs besoins.

3.351 Les abus présents

Nous trouvons encore aujourdhui ces Vies et ces Règles mises par écrit dans les livres; dans les coeurs cependant, et dans les oeuvres, presque tout a disparu. Abbés,

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abbesses et prélats de la sainte Église, en quelque religion qu'ils se trouvent, semblent pour la plupart vivre en seigneurs, suivant les plaisirs du corps, entourés d'une grande suite et faisant grande dépense comme s’ils étaient dans le monde. Dans tous les Ordres et dans la plupart des couvents, voilà que l’on trouve des riches et des pauvres comme dans le monde. Les prélats, moines, moniales, soeurs et frères, et tous ceux qui sont riches dans l'état religieux, s’enferment dans leur chambre pour manger et boire ce dont ils ont envie. Le soir, il faut leur demander ce qu'ils souhaitent manger et boire le lendemain, et comment le leur préparer. Je ne parle pas des malades, ni des infirmes ou des vieillards, ni de ceux qui sont si délicats de nature qu'ils ne peuvent pas supporter une nourriture grossière. Mais je vise tous ceux qui vivent selon la chair, s’aiment eux-mêmes et tiennent à leurs commodités de façon désordonnée : ceux-là sont tous sévères et sans compassion, avares et peu enclins à se donner en partage/1 avec tout ce qu'ils possèdent ou pourraient acquérir.

Ils ressemblent fort bien à cet homme riche dont parle notre Seigneur dans l’Évangile de saint Luc (16, 19-26), qui était vêtu de pourpre et de lin fin. Il mangeait et buvait somptueusement tous les jours, mais ne donnait rien à personne, même pas au pauvre Lazare qui gisait devant sa porte. C'est ainsi

1. Pour ongbemeyne : qui ne sait pas partager; le contraire de ghemeyne qui, pour Ruusbroec, est le signe de la plus haute perfection, contemplative et active à la fois : capacité de tout recevoir de Dieu et de tout partager avec les autres.

que la pauvre communauté est assise au réfectoire, comme devant la porte d'un riche. Mais on ne lui donne rien au-delà de ses besoins. Les frères crieraient-ils si fort à être entendus du ciel, qu’on ne leur donnerait pas un oeuf ni une moitié de hareng au-delà de ce qu'ils reçoivent d’habitude. Et ils jeûnent encore à certains moments, et portent nuit et jour le poids du chant et de la lecture/1. C'est pourquoi, s’ils se montrent obéissants et patients, et s’ils persévèrent dans l'ordre et dans la Règle jusqu'à leur mort, ils seront conduits par les anges, avec Lazare, jusque dans le sein d’Abraham. Mais les riches et avares, qui s’approprient ce qui est le bien de tous, et qui en vivent en suivant les envies et les plaisirs de leur corps, seront ensevelis avec le riche au fond de l’enfer. Dans le feu des flammes, ils souhaiteront recevoir une goutte deau sur la langue, mais elle ne leur sera jamais donnée.

Sois donc sobre, bien ordonnée et modérée; garde le silence, et contente-toi de peu dans le manger et le boire. En prenant ce qu'il te faut, élève ton coeur vers Dieu. Récite ensuite les grâces avec tes soeurs, selon ta coutume, remerciant et louant Dieu pour tout bien. Supplie Dieu pour ceux qui te l’ont procuré, et demande-lui encore de pardonner tes manques de discernement. Que tu aies pris de trop ou pas assez, qu'il te le pardonne.

3.6 Attitude au parloir

Si on te réclame ou t’appelle au guichet du parloir, et que tu y vas volontiers, en suivant en cela l’envie de ton coeur, tu as de quoi être bien triste. Car tu vis encore davantage

1. C'est-à-dire l’office choral.

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pour la chair que pour l'esprit, pour le monde que pour Dieu, et la première caractéristique de ta clôture te fait encore défaut. Ne te rends pas au guichet en de trop beaux habits, ni non plus en guenilles, mais garde une bonne moyenne entre les deux. Lorsque tu arrives, regarde devant toi, les yeux baissés, et ne dévisage personne. Dans la mesure où tu peux l’éviter, ne te laisse pas non plus dévisager. Évite en particulier le regard des hommes. Salue avec simplicité et en peu de mots ceux qui sont venus à toi. s'agit-il de personnes spirituelles, demande-leur de te dire quelques bonnes paroles qui puissent te rendre meilleure : sur la manière dont tu pourras persévérer dans tes voeux et dans ta clôture jusqu'à la fin de ta vie. S'agit-il de personnes du siècle, veille de près à tes paroles, pour ne rien dire qu’elles puissent blâmer ou qui pourrait les choquer. Tiens-toi à une certaine distance du guichet, pour que celles qui t’accompagnent puissent entendre tes paroles et celles des autres. Ne pose aucune question sur ta famille ou tes amis, ou sur les choses du monde. Si on t’interroge sur un sujet que tu connais, réponds le plus brièvement et le plus clairement possible. Si on t’interroge aussi sur ce que tu ignores, ne rougis pas d’avouer ton ignorance. Si les visiteurs souhaitent entendre de toi quelque bonne parole qui puisse les rendre meilleurs, prends-t-en au péché autant que tu le peux, et loue devant eux la vertu et la justice. Menace avec l’enfer, et console avec la miséricorde de Dieu. Montre-leur la dureté et l’horreur des démons et des peines de l’enfer, la gloire et la joie des anges et des saints auprès de Dieu dans la béatitude éternelle. C'est ainsi que tu leur parleras, en y joignant les bons exemples accordés à de telles paroles. Ils sont ainsi repris et enseignés, et crainte et consolation en tout ce dont ils ont besoin leur sont inspirées.

Ne réclame ni ne demande rien à personne. Ne donne ni ne reçois rien sans la permission de ta supérieure. Dès que possible, dégage-toi du souci de tous ces gens, des paroles et de l'agitation qu'ils amènent, et retourne en ton unité avec Dieu. Car si tu t’approches avec plaisir du guichet du parloir, tournée plutôt vers le dehors que vers le dedans, si parler et écouter les bavardages et les nouvelles en provenance du monde t’arrange bien, tu ne deviendras jamais Claire/1, mais obscure et grossière, chaque jour davantage. Même si tu avais senti quelque bien de la part de Dieu, en grâce ou en vertu, tu le perdrais. Au-dedans, tu deviendrais déserte et vide de vertus, instable et dispersée de coeur. Tu serais privée de la saveur et de la consolation de Dieu, sans zèle ni dévotion dans ta prière, affectée d'images et remplies de pensées extraverties et même de vices sans nombre.

4.0 Les sept clôtures de sainte Claire

Voilà pourquoi j’ai constaté que sainte Claire, qui fut la fondatrice de ton Ordre, était cloîtrée en sept clôtures. Ainsi fut-elle claire et lumineuse, ornée de toutes les vertus, sainte et bienheureuse jusque dans la gloire de Dieu. Examine soigneusement ces clôtures. Je vais les énumérer et te les apprendre, si tu veux bien les accueillir. Personne, sinon l'esprit-Saint, ne peut faire don de ces sept clôtures; personne non plus ne peut les accueillir à moins d’aimer Dieu.

1. Jeu de mots : claer signifiant à la fois "éclairé "et « clarisse ».

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4.1 La première clôture: la grâce et le libre amour

Dans la première clôture, c'est le corps qui est cloîtré par la grâce de Dieu, non sans une volonté libre. Cela a lieu lorsque, par amour, tu te proposes et tu promets à Dieu de demeurer sans changer dans le lieu où tu te trouves, au service de notre Seigneur, jusqu'à la fin de tes jours. Voici la première clôture dans laquelle le corps humain est cloîtré, moyennant la grâce, en tout amour et liberté de volonté. Car la clôture qui enferme le corps, c'est le libre amour.

4.2 La deuxième clôture : la raison

Vient ensuite la deuxième clôture, grâce à laquelle tu enfermeras l'homme extérieur, qui est celui des sens, dans l'homme intérieur, qui est celui de la raison, de sorte que l'homme extérieur obéisse toujours à la raison, tel un serviteur à sa Dame. La raison sera ta clôture et la cellule dans laquelle tu habiteras, que tu fortifieras et orneras, par la charité, de saintes occupations ainsi que de toutes les vertus corporelles et spirituelles. Cette cellule possède cinq portes qui sont les cinq sens que Dieu a commandé à la raison de protéger et de garder contre toute espèce d’ennemis. Car bien que les cinq sens appartiennent de droit et de par la nature à l'homme extérieur, celui-ci n'est cependant pas en mesure de les régir, car il est sot et stupide, et de connivence avec ses sens. C'est pourquoi, cet homme extérieur, avec tout ce qui lui appartient, doit être lui-même au service de l'homme intérieur. Car dès qu'il s’échappe par l'une des cinq portes, sans permission ni surveillance de la raison, il ne manque jamais de pécher dès qu'il se précipite à la suite des plaisirs et des penchants de sa nature. Il appartient alors à la raison de l'attirer au-dedans, de lui faire des reproches, de le châtier, fouetter et fustiger, selon l’importance de son forfait. Car s’il restait longtemps au-dehors, jusqu'à être pris dans les attachements et les plaisirs, il attirerait l'homme intérieur derrière lui dans la même prison. Ensemble ils en viendraient à apostasier et à déraisonner, jusqu'à perdre leur clôture et leur cellule. Les ennemis ne manqueraient pas d'y pénétrer et d’oceuper les lieux. Dieu et toute vertu seraient ainsi chassés du royaume de l'âme. Protège donc ta clôture, pratique la vertu et demeure volontiers au-dedans. Tu viendras ainsi à bout de toutes les difficultés.

4.3 La troisième clôture : le tendre attachement à Jésus

Voici maintenant notre troisième clôture qui, elle, est toujours ouverte et prête à accueillir tous ceux qui le désirent. Car elle n'est rien d’autre que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ et le tendre attachement pour lui, clôture que l'on ne peut atteindre et en laquelle on ne peut s’établir sinon par un attachement qui soit tout entier réponse en retour au sien. Il nous faut donc déchirer tous les liens, rompre tous les lacets, passer au-delà de toute chose, chasser tout souci, toute préoccupation et agitation du coeur et tout attachement désordonné. Nous nous dévêtons ainsi et nous nous dépouillons du vieil homme avec ses oeuvres, pour revêtir l'homme nouveau, qui est Jésus-Christ. Lui nous revêt de lui-même et de sa vie, de sa grâce et de son tendre attachement/1. Lorsqu'il nous à ainsi revêtus de son habit, avec plaisir et tendre attachement, nous vivons en lui, et lui en nous. Voilà la troisième clôture dont notre désir est orné dans sa partie la plus

1. à cause du contexte nous traduisons liefde par tendre attachement, ici et plus loin dans ce passage. Cf. Glossaire, au mot Attachement.

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élevée. Car le commandement de notre Seigneur nous apprend qu'il nous faut aimer de tout notre coeur, de toute notre âme et avec toute la puissance de notre désir (cf. Deut. 6, 5). Lorsque l'amant est uni à sa bien-aimée dans la clôture du tendre attachement, celui-ci y trouve son accomplissement. Ce tendre attachement du coeur, ainsi vécu envers Dieu, nous amène à la quatrième clôture.

4.4 La quatrième clôture : le renoncement par amour à la volonté propre

Celle-ci est de vouloir renoncer, par tendre attachement, à nous-mêmes et à tout ce qui nous est propre, en faveur de la libre volonté de Dieu, de sorte qu'il ne nous soit plus possible ni permis de vouloir autre chose que ce que Dieu veut. Notre volonté est alors volontairement captive et amoureusement enclose dans la volonté de Dieu, sans retour. C'est ainsi que nous faisons profession à Dieu dans l'ordre de l’authentique sainteté, quel que soit l’habit que nous portons ou l'état dans lequel nous nous trouvons. Mais aussi longtemps que nous préférons nos assurances à la confiance en Dieu, et que notre volonté n'est pas unie à Dieu dans le vouloir et dans le non-vouloir, que nous préférons que lui nous suive selon notre volonté, au lieu que nous le suivions selon la sienne, nous ne pouvons pas encore faire entièrement profession dans l'amour, et il nous faut encore rester novice. Car le feu de l'amour de Dieu n'a pas encore brûlé ni consumé le cuivre qui est dans l’or, c'est-à-dire qu'il n'a pas encore consumé tout ce qui, dans notre amour, est encore de notre propriété, tout ce en quoi nous nous recherchons et nous nous visons nous-mêmes.64 Mais lorsque l'amour est si puissant et si ardent en nous qu'il arrive à consumer l’agréable ou le désagréable, la crainte de perdre ou l’espoir de gagner pour soi, et tout ce en quoi nous pourrions nous rechercher et nous viser nous-mêmes, c'est alors qu'il est pur, chaste et parfait, pareil à un anneau d’or qui serait plus large que le ciel, la terre et toute chose. Voilà le cellier à vin dans lequel l'amour conduit ses élus, comme il nous l’apprend dans son Livre (cf. Cant. 2, 4). Car c'est ici que la charité et toutes les vertus trouvent leur ordonnance, ici que sont la racine, la vie, la croissance, la nourriture et la conservation de toutes les vertus, selon leur rang et leur spécificité, dans un comportement honnête et en toute oeuvre bonne. l'amour demeure cependant avec son bien-aimé, dans la cellule solitaire, au-delà de la raison, au-delà des modes et de la pratique des vertus. Il n'est occupé que de lui-même, et se suffit à soi, étant lui-même tout ce qu'il désire. Car l'amour ne cherche ni ne désire rien en dehors de lui. Dans son ascension vers Dieu, il est ivre, sans modes et sans détermination/1. C'est pourquoi il nous donne de nous égarer au-delà de la raison et des modes, dans une nescience sans fond, où nous demeurons prisonniers, sans retour.

4.50 La cinquième clôture : le dépouillement de l'entendement

Et ce sera là notre cinquième clôture. Nous y trouvons notre nu-entendement, élevé et rendu immobile, fixant et contemplant, d'un regard simple, la lumière divine. Tous ceux que l'amour conduit jusque là sont des élus de Dieu. Car ils y trouvent la vie de contemplation, celle qui est élevée dans un amour éternel. Tandis qu'en eux-mêmes ils sont établis dans la vie selon la raison, pleine de grâce, de charité et de saintes oceupations; et qu'en dessous deux-mêmes ils mènent la vie

1. Sonder maniere.

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selon les sens, conforme aux commandements de Dieu, avec un comportement honnête et des oeuvres bonnes, pratiquées au-dehors devant tous les hommes. Lorsque quelqu'un est établi en ces trois vies comme en une seule, et que chacune des trois est vécue au niveau qui est le sien, un tel homme a atteint la perfection. Au-delà de lui-même, il est uni à Dieu dans la lumière divine, avec le nu-amour. En lui-même, il possède la ressemblance de Dieu, par la grâce et la bonne ordonnance des vertus. Et en dessous de lui-même, il ressemble à l'humanité de notre Seigneur Jésus-Christ, par la pénitence, le rejet de la chair, du sang et de tous les penchants désordonnés de sa nature/1.

4.51 Le faux désoeuvrement

Mais l’on trouve aujourd’hui des gens qui se croient parfaits, bien qu'ils soient en tout différents. Il s'agit de ceux qui ont expérimenté un état sans modes, grâce au nu-désoeuvrement et à l'absence de toute image au-dedans, et qui s'y sont établis sans l'amour de Dieu. C'est pourquoi il leur semble qu'ils sont eux-mêmes Dieu. Car ils constatent qu'ils sont privés d'amour, de forme, ou d'images, et se trouvent sans connaissance et quittes des vertus/2. Ils estiment peu et considèrent même comme sans valeur tous les sacrements et pratiques de la sainte Église, comme sont le jeûne, la veille, la prière, le chant et la lecture/3, les commandements et la loi,

1. Ruusbroec décrit encore une fois les trois niveaux de l'expérience spirituelle, en soulignant comment ils doivent aller de pair, par opposition aux mystiques naturels dont il entreprend maintenant la description.
2. Den deuchden quitte, dit Ruusbroec. On aurait pu traduire : « en congé des vertus », pour reprendre la terminologie de Marguerite Porrete, à laquelle Ruusbroec fait peut-être allusion.
3. Loffice choral.

comme aussi toutes les saintes Écritures, avec tout ce que les saints ont pratiqué depuis le commencement du monde. Car ils sont élevés dans la nescience et dans l'absence de tout mode, et cela leur suffit, puisque ils prennent cette absence de mode pour Dieu. Parce qu'ils n’aiment pas Dieu et qu'ils sont établis dans le désoeuvrement grâce à l'absence de tout mode, il leur semble que tous les degrés de vie, de récompense et de distinction disparaîtront dans l'éternité, et qu'il n’y demeurera plus qu'une seule essence pure et éternelle, sans distinction de personnes, ni en Dieu ni dans les créatures. Voilà bien la mécréance la plus stupide et la plus méchante jamais entendue parmi les païens, les juifs ou les chrétiens.

1. Gescapenheit.

C'est pourquoi je veux que tu demeures toujours élevée dans ta cinquième clôture, contemplant, aimant, fixant ton Dieu, et te penchant en lui, de sorte que ton esprit s’anéantisse et défaille en amour, et devienne lui-même amour dans l'amour, un seul esprit et une seule vie avec Dieu, en quoi consiste la sixième clôture.

4.6 La sixième clôture : l'unité d'amour entre le Père et le Fils

De même que c'est au sixième jour que l'homme fut modelé dans sa nature à l'image et à la ressemblance de Dieu, de même il est remodelé dans la sixième clôture où il reçoit l'image et la ressemblance de Dieu au-delà de sa nature, dans l'unité de l'amour, là où il est un seul esprit et une seule vie avec Dieu. Voici ce qu'en dit saint Jean : "Tout ce qui à été créé et fait, était vie en Dieu "(cf. Jn 1, 3-4 ). Car dans notre origine, c'est-à-dire dans la nature féconde de notre Père du ciel, nous vivons

1. Istich wesen.

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comme non-manifestés et non-nés. Dans le Fils, nous naissons et nous sommes connus et choisis de toute éternité. Et dans l'écoulement du Saint-Esprit, nous sommes éternellement aimés. Voilà ce qui est agréable à entendre !65 Nous sommes depuis toujours nés dans le Fils, et nous naissons sans cesse avec lui; et nous demeurons éternellement non-nés dans le Père. Le lien et l'unité d'amour entre le Père et le Fils demeurent toujours. Par ailleurs, la naissance du Fils et l'écoulement du Saint-Esprit se renouvellent sans cesse dans la nature sublime de Dieu. Car cette nature est féconde, activité pure dans la Trinité des Personnes. C'est ainsi que Dieu règne et vit en nous, et nous en lui, au-delà de notre être de créature /1, dans l'unité de l'esprit. Là, nous lui demeurons toujours unis, dans le lien de l'amour. Il nous faut néanmoins nous renouveler sans cesse dans les vertus et dans une plus grande ressemblance avec Dieu. Car nous navons pas seulement été faits à l'image de Dieu, mais aussi à sa ressemblance.

C'est pourquoi, là où nous sommes unis avec Dieu, il existe un toucher caché ou motion. Celui-ci est la source de la grâce de Dieu qui éclaire notre entendement pour connaître la vérité avec un clair discernement, et qui enflamme d'amour notre volonté pour désirer toute justice. Aussi longtemps que l'amour et le désir restent soumis à la raison éclairée, nous sommes en mesure d’opérer de grandes oeuvres, et d’orner toutes nos clôtures avec des vertus et de saintes occupations. Mais lorsque l'amour et le désir se font fougueux et impatients, à cause du toucher de Dieu qui convie /1 à l'unité de l'amour, la raison doit alors céder et laisser amour faire son oeuvre /2, aussi longtemps que dure cette fougue d'amour.

Et voici donc comment il nous faut ressembler à Dieu par la grâce et les vertus qui sont en nous, et comment, en outre, il nous faut être unis à lui par la contemplation, en fixant Dieu par notre esprit élevé jusqu'à lui. C'est avec cela que je ferme la sixième clôture, celle où notre esprit se trouve élevé dans une vie de contemplation, étant devenu lui-même une seule vie, un seul esprit et un seul amour avec Dieu.

4.7 La septième clôture : le repos éternel

Ensuite vient la septième clôture qui surpasse toutes les autres. Au-delà de toute oeuvre, elle est repos apaisé dans le désoeuvrement. Au-delà de toute vie sainte et occupation vertueuse, elle est béatitude simple. Au-delà de la faim et de la soif, elle est amour et envie de Dieu qui sont à jamais rassasiés.

Le Seigneur fit en six jours le ciel et la terre, les anges et les hommes, ordonnant et ornant toute chose. Le septième jour, il se reposa de tout. Nous aussi, il nous faut travailler pendant six jours, et le septième jour nous reposer et faire la fête. Nous voilà maintenant dans la sixième période, à dater du commencement du monde. Si nous avons bien travaillé, le temps du repos éternel commencera à l'heure de notre mort.

1. Littéralement: « le toucher de Dieu dans (vers) l'unité de l'amour ».
2. Littéralement: « laisser l'amour devenir ». On a suivi linterprétation de Surius.

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5.0 Les trois vies
5.1 La vie sensible

Il y a trois sortes de vie dans l'homme bon. Les deux premières vies sont défectueuses et imparfaites, la troisième est parfaite. La vie inférieure est corporelle et sensible. lorsqu'elle a faim et soif, elle se maintient par la nourriture et la boisson dont elle se nourrit. Aussi longtemps que faim et soif, plaisir et saveur vont de pair, le corps se fortifie et se nourrit. Mais lorsque le rassasiement a chassé la faim, la soif, la saveur et le plaisir, ajouter encore de la nourriture avant d’avoir digéré ferait du tort à la nature. Car la faim et le rassasiement ne peuvent pas aller de pair avec la santé, dans la nature corporelle. C'est bien pourquoi, dans cette partie inférieure de lui-même, l'homme est tout ordinaire, imparfait et mortel.

5.2 La vie spirituelle

Il y a en nous aussi une vie intermédiaire qui est spirituelle et qui, chez tout homme bon, est conforme à la raison. Cette vie spirituelle désire la science et la sagesse, la dévotion et l’intimité, la charité et la justice, et toutes les vertus. Plus nous en désirons, plus nous en obtenons; et plus nous en possédons, plus nous en désirons sans jamais nous lasser. C'est pourquoi cette vie est imparfaite en elle-même, car quelque chose lui fait toujours défaut, et son désir ne peut être exaucé par rien qui soit inférieur à Dieu lui-même.

5.30 La vie divine
5.31 contempler et fixer

Dieu nous a donc donné une vie qui est au-delà de nous-mêmes, et cette vie est divine. Elle ne consiste en rien d’autre que de contempler et de fixer Dieu, d’adhérer à lui en nu-amour, de savourer, de jouir, de se liquéfier en amour, et d'être sans cesse renouvelé en cette vie. Car là où nous sommes élevés, au-delà de la raison et de toutes nos oeuvres, dans un nu-regard, nous sommes oeuvrés par l'esprit du Seigneur (cf. Rom. 8, 14). Nous y subissons l'oeuvre de Dieu en nous, et nous sommes éclairés par une clarté divine, de même que l’air par la lumière du soleil. Et comme le fer est pénétré par la puissance et la chaleur du feu, c'est ainsi que nous sommes transformés et transportés de clarté en clarté (cf. II Cor. 3, 18)66, en l'image même de la sainte Trinité. Car, par le moyen de cette lumière créée qu’est la grâce de Dieu, nous sommes élevés et éclairés pour contempler la lumière incréée qui est Dieu en personne. Et c'est ainsi que, par l'amour, nous sommes transportés au-dedans de notre image éternelle, qui est Dieu, et que nous nous reflétons en elle. C'est là que le Père nous trouve et nous aime dans le Fils; que le Fils aussi nous trouve et nous aime d'un même amour dans le Père; et que le Père avec le Fils nous étreignent en l'unité du Saint-Esprit, et cela dans une fruition bienheureuse qui se renouvellera éternellement, en connaissance et en amour, sans jamais cesser, grâce à l’éternelle naissance du Fils à partir du Père, et grâce à l'écoulement du Saint-Esprit à partir du Père et du Fils.

5.32 L’ordre dans les créatures maintenu

Car si la connaissance et l'amour venaient à disparaître en Dieu, disparaîtraient en même temps l’éternelle naissance du Fils et l'écoulement du Saint-Esprit; alors disparaîtrait aussi la Trinité des Personnes, de sorte qu'il n’y aurait plus ni Dieu ni créature; ce qui est tout-à-fait impossible et serait folie furieuse de le penser.

1. Littéralement: werden gewracht.

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Car la chose la plus noble et la plus belle que Dieu ait faite au ciel et sur terre, est l'ordre et la distinction qui règnent entre toutes les créatures. Même si nous sommes tous rassemblés en un seul amour, en une seule étreinte et en une seule fruition de Dieu, chacun garde néanmoins sa vie propre et son état de grâce et de vertu. Chacun reçoit aussi de Dieu grâces et dons selon sa dignité et selon qu'il lui ressemble en vertus. Chacun, par exemple, se range et adhère plus ou moins à Dieu, et c'est dans la mesure où il a faim, soif et envie de lui qu'il pourra sentir, savourer et jouir. Car Dieu est une nourriture commune et un bien commun67, que chacun savoure selon la noblesse de sa vie, de ses désirs et de sa santé spirituelle. Et de même que les étoiles du ciel diffèrent en clarté quant à leur lumière, en altitude quant à leur position, en grandeur quant à leur mesure, et en puissance quant à leur influence sur les créatures d’ici-bas, de même existe-t-il des distinctions parmi tous ceux qui aiment Dieu, distinctions quant à la clarté de leur entendement, quant à l’élévation de leur vie, quant à la grandeur de leur amour, et quant à la puissance des oeuvres qui s'écoulent d’eux.

5.33 La tempête d'amour

Tu as fort bien pu remarquer comment, durant l’été, lorsque deux vents violents et contraires se heurtent et se précipitent l’un contre l’autre dans l’air, cela se termine ici-bas par des tonnerres et des éclairs, de la grêle et de la pluie, parfois même par une tempête et par des désastres naturels. Eh bien, la même chose peut se remarquer lorsque l'amour est impétueux et fougueux, quand l'esprit de l'homme est élevé jusqu'à l'union avec l'esprit du Seigneur, et que chacun des deux esprits touche l’autre avec un tendre attachement /1, exige de lui et lui offre tout ce qu'il est et tout ce qu'il est capable de faire. La raison en devient éclairée et lumineuse, et voudrait à tout prix savoir en quoi consistent l'amour et ce toucher qui bouge et jaillit dans son esprit. Quant au désir, il voudrait expérimenter et savourer à fond tout ce que la raison éclairée peut connaître. De là naissent dans l'esprit une tempête d'amour et une grande impatience. l'esprit aimant le sait cependant fort bien: plus il obtient, plus il lui manque. Mais il n'est pas en mesure de calmer cette tempête ni la fougue d'amour qui brûle, bouillonne et jaillit au-dedans de lui. Le toucher mutuel se renouvelant sans cesse produit de nouvelles tempêtes d'amour, telles que l’on dirait des coups de tonnerre, d'où le feu de l'amour jaillit comme les étincelles jaillissent d'un métal brillant, et comme des éclairs de feu dans le ciel.

Cet éclair tombe en bas, jusque dans les puissances sensibles. Tout ce qui vit dans un tel homme désire alors monter plus haut, jusque dans l'union d'où jaillit ce toucher de l'amour. Lors de ce toucher, les puissances ne peuvent ni agir ni trouver la paix /2, mais elles retombent sur elles-mêmes, n’y trouvant pas la paix non plus. Car lorsque la tempête et limpétuosité font rage dans l'esprit, les puissances doivent monter et être en mouvement, et, de cette façon, toujours aller et venir.

1. Tendre attachement traduit ici liefde.
2. Ghedueren, littéralement: durer.

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6.0 Les quatre modes de la vie spirituelle

Le prophète Ézéchiel en témoigne lorsqu'il dit : "Ils allaient et venaient tel un éclair fulgurant. » (cf. Éz. 1, 14). La ressemblance que vit le prophète dans les quatre animaux qui allaient et venaient signifie la vie spirituelle avec ses quatre modes dans lesquels tout amour et toute vertu se pratiquent.

6.1 La force spirituelle

Le premier mode est celui de la force spirituelle. Celle-ci met à mort et triomphe de tout ce qui est contraire à Dieu et aux vertus. C'est pourquoi elle possède la face d'un lion, le roi des animaux sauvages.

6.2 Un coeur libéral

Le deuxième mode de la vie spirituelle est un coeur ouvert et libéral pour toujours rendre honneur à Dieu. Ce mode offre à Dieu l'âme et le corps, le coeur et les sens, et tout ce qui à été vaincu et mis à mort par la force, pour le consumer intégralement et dévotement en hommage à lui. C'est pourquoi ce mode présente la face d'un boeuf ou d'un veau que la Loi juive faisait offrir et consumer intégralement à la louange de Dieu.

6.3 Le discernement

Le troisième mode de la vie spirituelle est un sage discernement. Ce mode ordonne toute chose, dans le faire et le non-faire, dans le donner et le prendre, au-dehors comme au-dedans, avec un sage discernement qui s’exerce face à l’éternelle vérité. C'est pourquoi ce mode possède la face d'un homme, qui est un animal raisonnable.

6.40 L'intention droite de l'amour

Le quatrième mode consiste à viser et aimer Dieu comme il faut. On le compare à l'aigle. Car l'aigle a peu de chair, mais un abondant plumage, comme il en est de celui qui vise et aime Dieu. En effet, celui-ci estime peu la chair et le sang avec tout ce qui est périssable, mais il possède un abondant plumage, c'est-à-dire des oceupations célestes qui sont légères et qui élèvent jusqu'à Dieu. De même que l'aigle vole au-delà de tous les oiseaux, visée/1 et amour volent au-delà de toutes les vertus vers celui que l’on vise et que l’on aime. De plus, l'aigle possède un regard aigu et pénétrant, avec lequel il contemple la clarté du soleil, sans devoir l’éviter. C'est ainsi que se comporte celui qui vise et aime Dieu : il contemple, sans devoir sen détourner, les rayons du soleil éternel, car il aime Dieu ainsi que toutes les vertus qui ornent sa vie et peuvent conduire à Dieu.

Il se dresse donc et s’envole vers le haut, là où il aime, mais il redescend toujours en bas, là où il se consacre aux vertus et aux oeuvres bonnes. C'est ainsi qu'il va et vient comme un éclair dans le ciel, car sa vie et sa nourriture se trouvent dans cette ascension et cette descente, comme c'est le cas de l'aigle. Lorsque celui-ci vole au plus haut, il aperçoit dans la mer les petits poissons qui sont la nourriture dont il vit. Il monte ainsi, et il descend, trouvant nourriture et aliment de chaque côté. Voilà comment les quatre animaux figurent les quatre modes sur lesquels Dieu règne, et dans lesquels toute vertu est pratiquée.

6.410 L’ardente fougue d'amour

Si tu veux t’occuper en ce quatrième mode avec intime dévotion, tu sentiras le toucher du Saint-Esprit dans le fond de ta puissance d'amour, telle une fontaine vivante où bouillonnent et d'où s'écoulent des veines d’éternelle douceur. Et dans ta puissance d’entendement, tu expérimenteras le rayonnement étincelant du soleil éternel, notre

1. Ici pour intention qui traduit plus habituellement meininge.

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Seigneur Jésus-Christ, et celui de la vérité divine au-dedans de toi. Le Père du ciel mettra ta mémoire à nu et en ôtera toute image, et il te réclamera, t’attirera et t’invitera à sa sublime unité. Voilà les trois portes du ciel que Dieu ouvre à l'âme aimante, vers son trésor. Et l'âme, à son tour, ouvre toutes ses puissances pour lui donner tout ce quelle est, et pour recevoir tout ce que lui est. Mais cela est impossible à l'âme. Car plus elle donne et reçoit, plus elle a envie de donner et de recevoir, alors qu’elle ne peut se donner elle-même tout entière à Dieu, ni le recevoir tout entier. Car tout ce qu’elle reçoit est peu de chose et comme rien, dans le sentir, en comparaison de ce qui lui manque encore. De là vient qu’elle entre en tempête et tombe en impatience et en fougue ardente d'amour. Car elle ne peut ni être privée de Dieu ni le posséder pour elle, ni sonder le fond de Dieu ni atteindre ses hauteurs, ni le saisir ni le lâcher /1. Voilà l’ouragan et la disgrâce /2 spirituelle auxquels j’ai fait allusion précédemment. Car aucune langue ne saurait exprimer les nombreuses tempêtes et motions qui, de part et d’autre, naissent de l'amour. Parfois l'amour réchauffe l’humeur de l'homme, parfois il le refroidit; parfois il le rend peureux ou audacieux; maintenant joyeux, ensuite triste. Craindre, espérer, désespérer, pleurer, se plaindre, chanter, louer, et autres attitudes

1. Description qui rappelle celle que Béatrice de Nazareth a donnée dans la septième manière de l'amour : « C'est une passion bienheureuse, un tourment violent, une peine durable, une mort brutale, une vie mourante. Là-haut, l'âme ne peut y parvenir, ici-bas, elle ne peut tenir en paix. Penser à l’aimé, elle ne peut le supporter, tant sa nostalgie est grande; y renoncer la remplit de douleur à cause de son désir; c'est ainsi quelle doit vivre dans le déchirement. »
2. Pour plaghe.

pareilles et sans nombre : c'est ce que doivent faire ceux qui vivent dans la fougue d'amour. Et cependant, il s'agit là de la vie la plus intime et la plus profitable qu'un homme puisse mener selon le mode qui est le sien.

6.411 l'oeuvre de l'esprit

Mais là où le mode de l'homme défaille et ne peut monter plus haut, là commence le mode de Dieu. Cela veut dire que là où l'homme adhère à Dieu par l'intention, par l'amour et par un désir non apaisé, et n'est pas en mesure d’achever l'union avec Dieu, là intervient l'esprit de notre Seigneur, tel un feu violent qui brûle, consume et dévore tout en lui, de sorte que l'homme s’oublie avec toutes ses oceupations, et qu'il ne sent plus qu'une seule chose : qu'il est lui-même comme un seul esprit et un seul amour avec Dieu. Ici se taisent les sens et toutes les puissances, contents et apaisés, car la fontaine de la bonté et de l’opulence de Dieu a tout submergé, chacun recevant plus qu'il ne pouvait désirer. Voilà le premier mode divin qui élève l'esprit de l'homme jusqu'à lui.

6.412 L’oeuvre du Fils

Le deuxième mode, attribué au Fils de Dieu, élève l'entendement au-delà de la raison, de l’examen et du discernement. Le nu-entendement est éclairé et pénétré par la lumière divine, pour être en mesure de fixer et de contempler la clarté divine, à savoir la vérité éternelle avec tout ce quelle est en elle-même, et cela d'un regard simple, dans cette même lumière divine.

6.413 l'oeuvre du Père

Il y a ensuite le troisième mode que nous attribuons à notre Père du ciel, lorsque celui-ci vide la mémoire des formes et des images, et élève la nue-pensée jusque dans son origine, qu'il est lui-même. C'est là que l'homme est

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rendu immobile, et qu'il est uni à son commencement qui est Dieu. Force et liberté lui sont données pour agir avec toutes les vertus, vers l'extérieur comme vers l'intérieur. Il reçoit connaissance et discernement pour toutes les occupations qui sont selon la raison, mais aussi pour savoir comment subir et pâtir l'oeuvre de Dieu en lui, ainsi que la transformation par les modes divins qui sont au-delà de la raison, comme tu viens de l’entendre.

6.414 Au-delà de tout mode: la fruition

Au-delà de tout mode divin, et par le même regard au-dedans qui est sans modes, il comprendra l'essence sans modes de Dieu, elle qui est absence de tout mode. Car cette essence ne peut être explicitée ni avec des paroles, ni avec des oeuvres, ni par des modes, ni par des exemples, ni par des comparaisons, mais elle se révèle elle-même au regard simple, tourné vers le dedans, d'une pensée dégagée de toute image. On peut, bien sûr, baliser la route avec des exemples et des comparaisons qui préparent l'homme à voir le Royaume de Dieu. Imagine-toi voir, par exemple, un immense brasier où toutes choses sont consumées dans un feu apaisé, incandescent et immobile. C'est ainsi que l’on peut se représenter l'amour apaisé et essentiel qui consiste en une fruition de Dieu et de tous les saints, au-delà de tout mode, oeuvre et occupation de vertus. Cet amour est un fleuve apaisé et sans fond, d’opulence et de joie, dans lequel tous les saints se sont écoulés et perdus avec Dieu, au-delà d’eux-mêmes dans la fruition sans modes.

1. Se sont écoulés et perdus traduit vervloeyen.

Cette fruition est sauvage et farouche, comme si l'on s'était égaré. Car il n’y a là ni mode, ni chemin, ni sentier, ni demeure, ni mesure, ni fin, ni commencement, ni chose qui puisse être exprimée ou décrite. Voilà notre béatitude simple, l'essence de Dieu et notre sur-essence, au-delà de la raison et sans raison. Si nous voulons éprouver cette béatitude, il nous faut expirer vers elle, au-delà de notre être créé, jusqu’en ce point éternel où toutes nos lignes/1 commencent et se terminent. Arrivées en ce point, elles perdent leur nom et toutes leurs distinctions, elles sont un avec ce point, de la même unité qui est la sienne, de telle façon toutefois qu'en elles-mêmes elles demeurent toujours des lignes en train de converger.68

Voilà comment, dans notre essence créée, nous demeurons toujours ce que nous sommes, alors que, en expirant, nous trépassons toujours au-delà, jusque dans notre sur-essence. C'est en elle que nous sommes emportés en hauteur, immergés en profondeur, emportés en largeur et en longueur /2, dans un égarement sans retour. Le prophète Ézéchiel en témoigne lorsqu'il parle des quatre animaux qui marchaient sans se retourner (cf. Éz. 1, 17). C'est ce qui se passe là où les hommes bons jouissent et se reposent avec les saints en dehors de tout mode, au-delà deux-mêmes, là où il n’y a plus jamais ni

1. Alle onser linien ; Surius : "omnes lineae nostrae ». Il s'agit de tous les éléments constitutifs de notre être qui confluent vers l'unité de l'expérience mystique.
2. Traduction d'une série de verbes construits avec la préposition -ont que Ruusbroec affectionne particulièrement pour exprimer le passage dans l'au-delà de l'expérience mystique. Nous rendons souvent à laide du verbe « emporter »: onthoecht, ontsoncken, ontbreidt, ontlinckt.

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regard ni retour en arrière. Voilà notre septième clôture où toute sainteté et béatitude atteint sa perfection. C'est en cette septième clôture que nous devons demeurer et habiter pour toujours, simples et immobiles, au-delà de notre être créé.

6.5 Chaque élément a sa place et dans l'ordre

Il nous faut cependant occuper toutes nos clôtures, et les orner de vertus dans l'ordre voulu, sortant de nous-mêmes et rentrant en nous-mêmes avec de saintes occupations, selon les quatre modes que nous avons indiqués plus haut. Les distinctions sont ici nombreuses. Car chacun s’occupe de son Dieu, de soi et de ses vertus, selon les dons et les lumières reçus de Dieu, et selon la mesure de son amour et de sa sagesse. C'est ainsi que chacun possède en lui plus ou moins de faim et de soif, de saveur et de plaisir de Dieu et de toutes les vertus, selon qu'il est saint et bienheureux, suivant ses mérites et sa dignité. Quant à la béatitude sur-essentielle, qui est Dieu lui-même, avec laquelle nous sommes un lorsque nous nous écoulons au-delà de nous-mêmes, elle est commune à nous tous, débordante sans mesure, impossible à saisir par aucune de nos puissances. Chacun la reconnaît, l’aime et la savoure au-dedans de lui, plus ou moins et différemment, selon qu'il est saint et bienheureux. Tel est l'ordre qui règne parmi les anges et les saints, au ciel et sur terre, ordre prévu et établi depuis toujours par Dieu, et qui demeurera et durera éternellement. Crions donc tous d'un coeur ouvert :

Oh ! gouffre puissant,

qui nulle part ne débouche,

conduis-nous dans ton abîme,

et fais nous connaître ton amour.

Même blessés à mort,

mais saisis par l'amour,

nous serions guéris.

Éprouve-toi donc, et examine-toi pour voir si tu sens ces sept clôtures en toi, et si tu es ornée et habillée, au-dedans de toi, des vertus qui leur appartiennent.

7.0 Abus en matière d’habillement

J’ai quelque crainte, en effet, que, dans la vie religieuse et les cloîtres en général, on cherche et désire orner et habiller les corps au-dehors, plutôt que les âmes au-dedans. Je te dis donc : ne te fais pas remarquer par l’habit que tu portes, mais montre-toi plutôt négligée. Vieux ou neuf, ou quelque grossier ou repoussant que soit ton habit, contente-toi de ce qu’on te donne. Qu'il te suffise que le corps soit couvert contre le froid, et protégé contre la chaleur. Si tu veux vivre ta Règle et retenir Dieu, ne murmure pas. Car tous les saints fondateurs d’Ordres et de religions ont, à leurs débuts, préféré les tissus les plus grossiers et de nulle valeur parmi ceux que l’on trouvait dans les provinces où ils étaient, et toujours non-teintés. Mais voici que le diable et les gens orgueilleux ont aujourd’hui fait des trouvailles inédites. Ce qui devait être noir à été teint en rouge foncé. La bure grise s’est convertie en marron : mélange de bleu, de vert et de rouge. Quant au blanc, impossible à falsifier, il lui faut bien rester ce qu'il est. Mais quelle qu'en soit la couleur, on se plaît à prendre la meilleure laine qui puisse s’acquérir, et cela dans n’importe quel état religieux. Et lorsque le tissu est prêt, l'on ne sait comment l’arranger et le couper pour plaire au monde et au diable.

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Certaines le confectionnent si large et si grand qu’on aurait pu en faire deux ou trois habits. D'autres le coupent si étroit qu’on le croirait cousu à leur peau, avec le jupon ne dépassant guère le genou et noué sur le ventre à la manière des bouffons. Certaines le confectionnent si long qu'il faut le retrousser très haut. D'autres encore l’arrangent pour qu'il traîne derrière elles dans la boue. Tu peux remarquer et noter que les choses n’avaient pas été fixées de la sorte au commencement, et c'est bien pourquoi la laine, les couleurs et la coupe recherchée des habits ne conviennent pas à l'état religieux. Puisse Dieu accorder sa sagesse à celles qui les font confectionner et qui les portent ainsi !

À cette stupidité qui règne actuellement dans les cloîtres s’en ajoute encore une autre : les parures que sont les ceintures couvertes d’argent, et les étranges oripeaux et clinquants qu’on y suspend, de sorte que la demoiselle, - pardon ! la nonne -, se promène tintinnabulant comme une poule parée de sonnettes. Quant aux moines, ils chevauchent tout en armes, ceignant de longs glaives tels les chevaliers. Mais en face du diable, du monde, de ses plaisirs et envies, mauvais et impurs, ils se trouvent désarmés, et en sortent donc souvent vaincus. Les demoiselles ou nonnes de cet aloi, qui paradent au-dehors dans tous leurs atours, désirent plutôt plaire au monde quà Dieu. Leur promenade est un poison et un venin éternel, qui plaît beaucoup au diable, venin qu’elles boiront à jamais avec lui dans les boudoirs impurs de l’enfer.69

Regarde bien : ces demoiselles, qui sont dans l'état religieux, doivent avoir leur suite décorée de couches en forme de carrosses, avec des sièges recouverts de tapis, de courtepointes et de coussins, comme si elles étaient dans le monde. En quoi tu peux voir que les nonnes d’aujourd’hui détruisent le genre de vie que les saints ont fondé au début de l'état religieux. Tel est le mauvais exemple que trouvent les enfants qui se présentent aujourd’hui au couvent. L'état de religion et la vie de sainteté courent ainsi à leur ruine, jour après jour, et toujours davantage.

C'est pourquoi j’ai tenu à te décrire comment vivre une journée. Passe-les toutes de cette façon. Examine-toi tous les jours au-dehors comme au-dedans, pour voir si tu mérites le salaire de ta journée. Car il ne t’est pas possible d’éconduire ou de tromper la sagesse de Dieu. Quant à sa justice, elle te jugera justement, selon l'état dans lequel tu seras trouvée à la fin de ta vie. Voici donc mon conseil :

Examine-toi de près et surveille-toi bien;

le temps est court, la mort vient vite.

Lorsque voilà le moment

où ton âme s’échappe de ta bouche,

tu recevras récompense

selon tes oeuvres;

impossible désormais d’en revenir.


8.00 Les trois livres à repasser chaque soir

Chaque soir, en arrivant devant ton lit, si tu en as le temps, tu repasseras trois petits livres qu'il te faut toujours porter avec toi. Le premier est ancien, laid et sale, écrit à l’encre noire. Le deuxième est blanc et attrayant, écrit au sang rouge. Le troisième est bleu et vert, entièrement écrit à l’or fin.

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8.1 Les péchés et fautes de jadis

Repasse d'abord ton livre ancien, c'est-à-dire ta vie d’antan, celle qui est, en toi comme en tous les hommes, remplie de péchés et de fautes. Pour ce faire, recueille-toi au-dedans et ouvre le livre de ta conscience, celui qui sera ouvert et rendu public au jugement de Dieu, devant lui et devant le monde entier. Aussi, examine-toi, éprouve-toi et juge-toi toi-même à ce moment-ci, afin de ne pas être condamnée à ce moment-là. Tu regarderas et tu examineras ta conscience sur ta façon de vivre et sur tes négligences en paroles, en oeuvres, en désirs, en pensées et en souvenirs, en désordres, en craintes et espoirs injustes, en fausses joies et fausses tristesses, en instabilité et en immortification de toi-même, en duplicité et en dissimulation, en actions et en omissions désordonnées, en courant après les sens au-dehors ou en consentant à quelque sensualité au-dedans, en plaisirs, en commodités, et en tout ce que tu as commis de contraire à la raison ou de non-conforme à la charité, à l’encontre des commandements, des conseils ou de la très chère volonté de Dieu. Toutes ces choses et bien d'autres pareilles sont si nombreuses et diverses que personne ne peut les connaître sinon Dieu seul. Elles souillent, défigurent et salissent la face de l'âme. Car elles sont écrites à l’encre, c'est-à-dire avec les plaisirs de la chair et du sang, et avec les penchants pervertis de la terre.

En tout cela, il faut te déplaire à tes yeux et, avec le publicain, te prosterner la face contre terre devant ton Père du ciel et devant sa miséricorde éternelle, disant avec le prophète : « Seigneur, j’ai péché (cf. Ps. 50, 6); prends pitié de moi, pécheur » (cf. Luc 18,13). Donne à mon coeur l’eau des larmes et du vrai repentir pour purifier de mes péchés la face de mon âme au-dedans, avant que je ne me relève devant tes yeux. Seigneur, donne-moi ta grâce et ta faveur, pour en orner et parer mon visage, afin que je puisse te plaire. Seigneur, donne-moi bonne volonté et zèle, pour me renouveler sans cesse dans ton service et dans ta louange. Si tu veux être exaucée, reste prosternée à terre, frappe-toi la poitrine, pleure, crie, verse des larmes et ne lève pas les yeux, mais repousse-toi, humilie-toi, anéantis-toi toi-même, et rappelle à Dieu sa miséricorde. N’abandonne pas avant le moment où il te répondra et où il parlera de vraie paix et de joie authentique au-dedans de ton coeur. Il t’enlèvera alors angoisse et crainte, doute et peur, et tout ce qui lui déplaît en toi, et il te donnera la foi, l’espérance et la confiance en lui pour tout ce dont tu as besoin dans le temps et dans l'éternité. Tu voudras alors vivre pour lui, et lui demeurer fidèle jusque dans ta mort. Après quoi, tu peux déposer le livre ancien.

8.2 La vie de Jésus

Redresse-toi alors à genoux, en rendant grâce et en chantant des louanges. Fais sortir de ta mémoire le livre blanc écrit avec des lettres rouges, qui est la vie innocente de notre Seigneur Jésus-Christ. Son âme est innocente, plénitude de toute grâce, rouge flamboyant parce que brûlant d'amour. Son corps est glorieux, d'une blancheur étincelante, plus éclatant que le soleil, tout entier lacéré par les fouets et arrosé de son sang précieux. Ce sont là les lettres en rouge, les attestations et les preuves écrites à notre intention de son amour véritable. Quant aux cinq plaies les plus importantes, elles figurent les majus-

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cules en tête des chapitres du livre. Lis avec grande compassion ces lettres écrites en ce corps vénérable, mais souviens-toi, avec intime dévotion, de l'amour qui vit dans son âme. Évite et fuis le monde avec sa duplicité, car le Seigneur a ouvert ses bras et veut t’accueillir et t’étreindre. Construis ta demeure dans les ouvertures de ses plaies, comme la colombe dans les trous des rochers (cf. Cant. 2, 14). Pose ta bouche sur son côté ouvert, hume et savoure la douceur céleste qui s'écoule de son coeur. Regarde ton champion et ton géant : voici, Il a combattu pour toi jusqu'à la mort, Il a vaincu tes ennemis, Il a mis à mort cette mort qu’étaient tes péchés, Il a payé ta dette, et Il a acheté pour toi et acquis par son sang l’héritage de son Père. Il est ensuite monté le premier pour t’ouvrir les portes et te préparer une place dans la gloire éternelle. En tout cela, réjouis-toi avec raison, et porte en ton coeur l'amour et la passion de ton Seigneur chéri, pour qu'il vive en toi, et que toi, tu vives en lui. Et le monde entier ne sera plus pour toi que croix et peine, et tu souhaiteras mourir pour suivre ton bien-aimé dans son Royaume. Tu achèveras ainsi la lecture du livre blanc.

8.30 La vie du ciel

Enfin, mets-toi entièrement debout et lève les yeux au ciel. Ouvre à Dieu ta pensée et parcours le troisième livre, celui qui est bleu et vert et qui est écrit avec de l’or pur, l’or voulant signifier la vie céleste et éternelle. Car la vie du ciel est claire, d'un bleu-azur comparable à la jacinthe; et sa clarté est triple, avec une nuance de vert qui l’agrémente de diverses façons.

8.31 Sa beauté sensible

La première clarté du ciel est sensible. Dieu en a rempli et éclairé le ciel supérieur, comme Il a rempli et éclairé le monde entier avec la clarté du soleil. Au ciel nous vivrons et règnerons éternellement en compagnie du Christ, des anges et des saints, avec notre corps et notre âme, chacun des corps possédant une clarté en rapport avec la noblesse de ses mérites. Celui qui brillera le moins sera encore sept fois plus brillant que le soleil, impassible, plus rapide qu'une pensée, plus léger que lair, plus subtil que la lumière du soleil. Dans la clarté du ciel et dans celle des corps glorieux apparaît une nuance de vert qui ressemble à la pierre de jaspe. Nous verrons ce vert avec les yeux du corps; ce sont toutes les oeuvres bonnes qui ont été accomplies au-dehors, ou qui le seront encore jusqu'à la fin du monde, sous quelque forme que ce soit : dans la mort ou dans la vie, dans le martyre, l'humilité, la pureté, la libéralité, la charité, en jeûnant, en priant, en veillant, en lisant, en chantant, dans les nombreuses formes de pénitence et dans les oeuvres innombrables de la vertu. Voilà donc cette charmante nuance de vert qui ornera les corps glorieux en plus ou en moins, chacun selon la peine qu'il aura prise, suivant ses mérites et sa dignité.

8.32 Sa beauté spirituelle

La deuxième clarté de la vie éternelle est spirituelle. Au ciel, elle remplit et éclaire les yeux de tout entendement, avec la connaissance et la sagesse, pour reconnaître toutes les vertus intérieures. En cette clarté apparaît une nuance de vert qui ressemble à la pierre appelée « smaragdus »/1, qui test une émeraude de sinople, belle, fraîche /2 et gracieuse aux

1. En latin dans le texte.
2. Littéralement: verte.

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yeux de l'entendement, au-delà de tout ce que l’on peut se rappeler. Par elle, on entend la beauté, le fruit et toute la diversité des vertus. C'est la teinte la plus belle et la plus gracieuse au Royaume des cieux. Plus on examine de près les vertus avec leurs fruits, et plus on les creuse en profondeur, plus gracieuses et plus belles elles sont au regard. Elles ressemblent ainsi à cette pierre précieuse et noble qu’on appelle « smaragdus ». Plus on la sculpte et plus on la grave, plus elle réjouit les yeux. Chaque saint ressemble ainsi à l’émeraude : brillant et vert, beau, gracieux et glorieux, plus ou moins, selon sa noblesse et ses mérites. C'est pourquoi Dieu a montré aux saints la gloire du Royaume des cieux dans la couleur verte de la noble émeraude.

8.33 Sa beauté divine

La troisième clarté du ciel est divine : elle n'est rien d’autre que la sagesse et la clarté éternelles qu’est Dieu lui-même. Cette clarté embrasse et dépasse toute clarté créée. Par rapport à la claire sagesse de Dieu, toute connaissance des créatures, au ciel et sur la terre, est inférieure à la lumière d'un cierge dans la clarté du soleil, au beau milieu de l’été. C'est pourquoi tout entendement doit céder devant la clarté et la vérité insaisissables, que Dieu est. Dans cette clarté divine apparaît une nuance de vert quon ne peut comparer à aucune autre. Car elle est si gracieuse et si glorieuse que tout regard qui se fixe en elle s'y épuise/1 et s’aveugle jusqu'à en perdre toute vision.

Ton troisième livre est ainsi la vie du ciel, avec ses trois sortes de clarté et ses trois nuances de vert : la première est sensible; la deuxième, spirituelle, la troisième, divine. Ce livre est intégralement écrit avec de l’or pur. Car tout recueillement amoureux en Dieu constitue un verset écrit avec de l’or. La véritable connaissance de Dieu, de nous-mêmes et des vertus, est la clarté de notre livre. Les nombreux modes, la diversité et les oceupations multiples des vertus sont la teinte verte de notre livre. Quant au désir intime, l’adhésion amoureuse et l'union divine, ce sont les versets éternels, écrits avec de l’or dans notre livre céleste. C'est pourquoi, au livre de l’Apocalypse, notre Seigneur compare la vie du ciel au saphir ou à l’arc-en-ciel (cf. Ap. 4, 3; 21, 19). Car tous les deux sont composés de couleurs variées. Le saphir est jaune et rouge, violet et vert, le tout mélangé à de la poudre d’or. L’arc-en-ciel, lui aussi, est composé de couleurs variées, de même que les saints possèdent parmi eux plusieurs modes et une grande diversité de vertus, le tout mélangé à de la poudre d’or, c'est-à-dire pénétré d'amour et uni en Dieu.70

Chaque amant se tient ainsi en présence de Dieu avec son livre, clair et vert, gracieux et glorieux. Élève donc ton esprit/1 au-delà de tous les cieux, et lis ces livres. Ils sont pleins de gloire dans les sens, au-dehors, à cause de leurs grandes oeuvres; dans l'esprit aussi, au-dedans, grâce aux nombreux modes et oceupations de vertus; mais par-dessus tout, ils sont élevés jusqu’en Dieu par la fruition d'amour. Si donc, dans le Christ, tu es morte à toi-même et à toute chose, et si tu es ressuscitée avec lui dans une vie nouvelle et éternelle, recherche et savoure les choses qui sont d’en-

1. Traduit: verstaren.
1. Ghemoede.

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haut et éternelles (cf. Col. 3, 1-3). Surveille tes sept clôtures et examine tes trois livres, même si tu n’es pas en mesure de terminer ni de regarder jusqu'au bout le troisième. Car la gloire est à ce point sans mesure et sans fond qu’aucun homme ne peut la regarder jusqu'au bout; en quoi elle ressemble au « smaragdus » qu’aucun regard ne peut percer jusqu'au bout.

9 Conclusion

Bois, savoure et enivre-toi (cf. Cant. 5, 1), penche-toi sur ton livre /1, repose-toi et endors-toi dans une paix éternelle (cf. Ps. 4,9).

Lorsque tu te réveilleras,

ce que tu aimes se présentera,

avec ce qui vit dans ton coeur

et que tu cultives le plus.

Persévère dans le service de Dieu,

et sans cesse implore sa grâce.

Dans tes vases, que brûle l’huile;

veille et prie en bonne mesure.

Ton époux arrive bientôt,

tâche de te trouver avec les vierges

sages.

Que Dieu et sa famille t’accueillent

là où est la joie sans fin,

que nous pourrons tous éprouver.

Veuille Dieu nous l’accorder,

sans que jamais elle ne fasse défaut.

Amen.

1. Nous lisons boec au lieu de borch qui donnerait "penche-toi sur ta forteresse Autre lecture : bora, « sur ton sein ».




LES SEPT DEGRÉS DE l'AMOUR


Introduction

Une seule donnée permet de dater approximativement ce traité : Pomerius qui, dans sa liste des oeuvres de Ruusbroec, le classe avant-dernier, juste avant les Eclaircissements. Si cet indice est crédible, Les sept Degrés de l'amour spirituel sont une oeuvre de la maturité de Ruusbroec, alors que celui-ci vit déjà retiré dans la solitude de la Forêt de Soignes. Une rapide analyse du contenu du livre confirme cette impression.

Son destinataire ne nous est pas connu. L’on a parfois supposé que Ruusbroec l’adressa à la moniale clarisse de Bruxelles, Marguerite van Meerbeke, pour qui, plusieurs années plus tôt, il avait composé le traité des Sept Clôtures. Il est vrai que Marguerite était chantre dans son couvent, ce qui aurait pu inspirer à Ruusbroec le long développement du cinquième degré, consacré à la façon dont la louange de Dieu débouche sur la contemplation, et qui, par ailleurs, semble constituer le sujet principal du livre. Le rapprochement est plausible, mais non pas contraignant. Dans la liste de Pomerius, notre traité fait suite au Miroir de la Béatitude éternelle, où Ruusbroec avait tenu à montrer comment la communion eucharistique peut conduire à l'expérience mystique. Rien d’étonnant. Il a voulu tenter d’appliquer une analyse similaire à la vie chorale. Eucharistie et Liturgie des Heures se trouvaient d'ailleurs au coeur de l'expérience personnelle du solitaire de Groenendaal. L’on peut ajouter que même là où notre traité développe l’importance des conseils évangéliques, pauvreté, chasteté, obéissance, il ne fait aucune allusion aux formes concrètes que ceux-ci prennent dans la vie monastique ou religieuse. Les conseils semblent plutôt s'adresser ici à des chrétiens qui s’appliquent à les vivre en dehors de la vie religieuse établie.

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Dès l’antiquité chrétienne et jusqu'au moyen-âge, l’échelle comme image de l'expérience spirituelle, dont il faut gravir tous les échelons ou degrés, était une figure littéraire on ne peut plus classique. Elle remonte à Origène, et fut largement exploitée. Le nombre « sept » servant à compter les étapes de la vie spirituelle, est, lui aussi, antérieur à Ruusbroec. Béatrice de Nazareth, par exemple, dont il connaît les écrits, venait d’analyser Les sept manières de l'amour. Et Ruusbroec lui-même l’avait retenu dans son traité des Sept Clôtures.

Il est facile de retrouver dans ce traité la doctrine habituelle du Maître. Les quatre premiers degrés décrivent les vertus extérieures. Les deux dernières exposent le double moment de l'expérience proprement mystique. Entre ces deux étapes, le cinquième degré, qui couvre plus de la moitié du livre, fait figure de charnière. Il est le lieu d'une expérience qui se fait de plus en plus intérieure, et où s’opère le passage vers l'au-delà de l'expérience proprement mystique.

Les trois premiers degrés sont rapidement abordés : la volonté bonne, disposée à obéir à Dieu en tout; la pauvreté librement embrassée, qui permet de se répandre en oeuvres de miséricorde; la chasteté du corps et la pureté de l'esprit. Ce dernier degré nous vaut un exposé fort équilibré sur les soins à accorder au corps, qui est à nourrir et à respecter, sans jamais le flatter. L’on retiendra aussi, au sujet de la pureté du coeur, l’allusion à l'image de Jésus, que nous pouvons atteindre au-dedans de nous par le recueillement, et à laquelle nous nous unissons par nos oceupations intérieures, image imprimée dans notre coeur, et qui seule rend possible la chasteté du corps.

Le quatrième degré s'arrête plus longuement sur l'humilité-abaissement, la vertu préférée de Ruusbroec, qu'il appelle : « le fond vivant de toute sainteté ». Elle comprend quatre attitudes évangéliques fondamentales, auxquelles la grâce invite tous ceux qui veulent suivre le Christ : obéissance, douceur, patience, renoncement à la volonté propre. Ruusbroec ne se lasse jamais de nous les décrire concrètement vécues dans la vie de tous les jours par le chrétien engagé dans le monde, tout autant que par le religieux.

Avec le cinquième degré, nous sommes au coeur de l’ouvrage. Ruusbroec l’appelle : « la noblesse de toutes les vertus ». Il est caractérisé par l'intention de "viser l'honneur de Dieu " uniquement. Concrètement, il s'agit de la louange et de l'action de grâce, mais envisagées dans toute leur amplitude théologique ou spirituelle, et bientôt mystique. En aucune façon, il ne s'agit d'un directoire liturgique destiné à promouvoir une exécution digne et pieuse de l’office choral. De ce dernier, il n'est pas même explicitement question, bien que plusieurs allusions, promptement spiritualisées, nous permettent d’induire que Ruusbroec ne le perd jamais de vue, telle que la mention de choeurs qui alternent, d'un chantre qui entonne, de modes, de mélodies et de leurs fioritures, du chant et du contre-chant. Mais Ruusbroec ne s’attache pas au détail liturgique pour lui-même. Il l’a d'emblée élevé parmi les réalités mystiques.

Mais avant d’en arriver là, il s'attarde longuement sur les motifs de la louange, ce qui nous vaut une remarquable catéchèse de plusieurs pages, retraçant toute l’histoire du salut, et débouchant sur une authentique théologie laudative ou contemplative. Ruusbroec se remémore les données de la foi, mais pour en faire l'objet de son action de grâce.

Une hiérarchie de neuf choeurs d’anges y fait naturellement suite. En effet, la louange de la terre est inséparable de celle du ciel et de la liturgie dont ceux-ci, rassemblés autour du Christ, leur Grand-chantre et Maître de choeur, sont les inlassables acteurs. Voilà une oceasion, pour Ruusbroec, de donner un enseignement sur les anges, sans doute hérité de Denys l’Aréopagite, dans leurs relations avec le progrès spirituel des hommes. À chaque choeur angélique est assignée une fonction laudative particulière, à laquelle les hommes participent progressivement, en montant d'un choeur à l’autre, au fur et à mesure qu'ils avancent vers la vie d'union avec Dieu.

Et déjà, comme il le fera lors des deux derniers degrés de l’échelle, Ruusbroec ouvre une fenêtre sur la liturgie du ciel, sur ses rites et sur ses cantiques. Cette liturgie, cependant, est pour l'instant tout entière spirituelle, et ses réalités ne peuvent être partagées que par l'homme « intime », qui s’est recueilli au

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fond de son coeur. Voici donc, à l’opposé de la vie des vertus, qui est occupée et s’active à l'extérieur, et qui était l'objet des quatre premiers degrés, la vie « intérieure », passage obligé vers l'expérience mystique. Cette liturgie connaît quatre mélodies (ou modes ?), que le Christ, Grand-chantre, est venu nous apprendre : l'amour, l'humilité, le renoncement à tout vouloir propre au sein de la souffrance; puis, finalement, ce que Ruusbroec appelle, ici comme ailleurs dans son oeuvre, le « défaillir » devant les insistances toujours plus grandes de l’appel à la louange. C'est en ce mystérieux mais salutaire « défaillir » qu’aura lieu, presque à l’insu de l'âme, le passage de la louange liturgique, qui cherche Dieu par l'intermédiaire de rites et de paroles, à l'expérience mystique, libre de tout intermédiaire. Le « toucher » sans cesse répété de Dieu, qui nous invite à redoubler de louange et d'amour, nous fait « nous épuiser à l’ouvrage (...) et tomber en impuissance devant la sublimité sans fond de Dieu », pour y apprendre, en suivant aveuglément ce « toucher » ainsi que la lumière de Dieu, à passer au désoeuvrement, où l'esprit seul demeure et est à l'oeuvre.

Mais l’échappée mystique ne constitue pas encore le point final de la louange. Suivant peut-être en cela saint Bernard (Sermons 2 à 4 sur la Toussaint), Ruusbroec estime que celle-ci ne sera pleinement accomplie qu’au siècle futur, lorsqu'elle redeviendra corporelle, grâce à la résurrection des corps. Suit alors une brillante description de la liturgie eschatologique, où le Christ fera fonction de Grand-chantre, entraînant tous les choeurs des bienheureux à sa suite dans la louange éternelle. Les hommes, inférieurs aux anges par la nature, y oceuperont cependant le choeur de droite, les anges occupant celui de gauche. Car les premiers, grâce au mystère de l'Incarnation et par leur communion dans une même nature, sont désormais plus proches du Grand-chantre qui est le Verbe : "Le Christ sera notre chantre, celui qui entonnera le cantique (...). Sa voix est claire, glorieuse, et résonne tellement bien ! Car il s'y connaît en chant céleste : les airs, les fioritures et la voix du dessus. Tous, nous chanterons avec lui, nous rendrons grâce et louerons son Père du ciel qui nous l’a envoyé ». Tableau grandiose, qui évoque irrésistiblement la représentation picturale de la même liturgie céleste, due au pinceau d'un autre contemplatif flamand, Jan van Eyck, dans son admirable tryptique de l’Agneau mystique.

Le sixième degré sur l’échelle de l'amour est le « clair regard intérieur » grâce auquel il nous est donné de « contempler la Vérité éternelle, avec des yeux transformés et éclairés ». Ce regard est dit « intérieur », parce que c'est au-dedans de nous, dans notre « pensée », dépouillée de toute image des créatures, qu'il nous est donné de contempler : « Trouver cette image, la reconnaître et nous établir en elle, dans notre essence et dans notre pensée pure, Dieu nous à fait pour cela. »

Finalement, le septième degré consiste dans la mort spirituelle, où l'âme trépasse au-delà de sa nature, et se trouve immergée dans la fruition de la vie trinitaire, mais sans jamais y abandonner définitivement toute activité. Car mystérieusement, elle participe là aux deux temps de la vie trinitaire qui est, elle aussi, indissolublement activité et fruition. C'est pourquoi l'âme doit inlassablement oeuvrer et subir, être active et demeurer passive, aller sans cesse des oeuvres au désoeuvrement, des vertus à la fruition, et vice-versa. Vers le milieu de sa vie, et déjà vers la fin de son activité littéraire, Ruusbroec nous a ainsi laissé l'une de ses meilleures descriptions de cet incessant va-et-vient, qui doit être l'un des tourments les plus délicieux de cette mort anticipée en Dieu qu’est toute expérience mystique, un tiraillement d'amour, un « combat totalement inconnu de ceux qui n’ont pas l'expérience » ; va-et-vient cependant nécessaire pour garantir l’authenticité de l'expérience mystique.

Le livre s’achève sur une dernière mise en garde : "Voilà le plus élevé de ce que nous pouvons atteindre dans la vie, la mort, l'amour et la fruition, pour une béatitude sans fin. Celui qui t’enseigne le contraire dit des sottises. » Sans doute un ultime écho de la fausse doctrine mystique qui, un jour, poussa le jeune vicaire de Sainte-Gudule à prendre la plume, pour défendre les exigences du véritable Amour.


Les sept degrés de l'amour

1.0 Premier degré : la volonté bonne

La grâce et la sainte crainte de notre Seigneur soient avec nous tous.

« Tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde », dit saint Jean (I Jn 5, 4). La véritable sainteté est née de Dieu.

Une vie sainte est une échelle d'amour qui comporte sept degrés, par lesquels nous montons vers le Royaume de Dieu.

« Voici la volonté de Dieu: que nous soyons saints » (I Th. 4, 3). Lorsque nous sommes accordés à la volonté de notre Seigneur, et une seule volonté avec la sienne, nous possédons le premier degré dans l’échelle de l'amour et de la vie sainte.

La volonté bonne est le fondement de toutes les vertus. C'est pourquoi le prophète David parle ainsi : « Seigneur, je me suis réfugié auprès de toi, apprends-moi à faire ta volonté, car tu es mon Dieu; ton Esprit bon me conduira vers un pays droit » (Ps. 143,8-10) : le pays de la vérité et des vertus.

La volonté bonne, unie à celle de Dieu, triomphe du diable et de tous les péchés. Car elle est remplie de la grâce de Dieu, et elle est la première offrande que nous devons à Dieu, et qu'il nous faut lui présenter, si nous voulons vivre pour lui.

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L'homme de volonté bonne a l'intention et le désir d’aimer et de servir Dieu, maintenant et à jamais. Là sont sa vie et son oceupation au-dedans de lui-même; là il trouve la paix avec Dieu, avec lui-même et avec toute chose.

C'est ainsi que les anges chantaient dans le ciel, à l'heure où naquit le Christ : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur terre aux hommes de bonne volonté » (Luc 2, 14). Mais la volonté bonne ne peut être vide d’oeuvres bonnes. En effet, comme le dit notre Seigneur : « Un arbre bon produit un fruit bon » (Mat. 7, 17).

2.0 Deuxième degré: pauvreté volontaire

Or le premier fruit qui pousse sur une volonté bonne est la pauvreté volontaire. C'est là le deuxième degré que nous gravissons dans l’échelle de la vie amoureuse.

Celui qui est volontairement pauvre vit libre et sans soucis au regard de tous les biens terrestres dont il a besoin, et il est un sage négociant qui a donné la terre pour le ciel. Car il suit la sentence de notre Seigneur qui dit : « On ne peut servir à la fois Dieu et la richesse du monde » (cf. Mat. 24, 4). C'est pourquoi il a abandonné tout ce qu'il pouvait posséder avec un amour de la terre, et il a acheté la pauvreté volontaire. Voilà le champ dans lequel il trouva le Royaume de Dieu. Bienheureux, en effet, celui qui est volontairement pauvre : le Royaume de Dieu est à lui (cf. Mat. 5, 3).

Le Royaume de Dieu est amour, charité et pratique de toute oeuvre bonne; c'est-à-dire que chacun se répande en miséricorde, qu'il soit bienveillant et persévérant, vrai et de bon conseil envers tous ceux qui ont besoin de lui, de sorte qu’au Jugement de Dieu il puisse prouver qu'il a pratiqué les oeuvres de miséricorde, avec les dons et la richesse qu'il reçut de Dieu. Car lui-même ne possède rien en propre parmi les biens de la terre, mais tout ce qu'il possède, il le possède en commun avec Dieu et avec la famille de Dieu.

Bienheureux le pauvre volontaire qui ne possède rien de périssable : il s’est mis à la suite du Christ. Sa récompense est le centuple en vertus, et il vit dans l'attente de la gloire de Dieu et de la vie éternelle.

Le pingre, au contraire, est complètement stupide. Il donne le ciel pour avoir la terre, qu'il doit cependant perdre un jour.

Le pauvre en esprit monte jusqu'àu ciel. Le pingre se précipite en bas, dans les enfers.

Si un chameau pouvait passer à travers le chas d'une aiguille, le ladre avare pourrait entrer au ciel.

Et même si quelqu'un est pauvre en biens de la terre, s'il n'a pas choisi Dieu et meurt en avare, il reste perdu.

L’avare préfère le brou à la noix, la coquille à l’oeuf.

Qui possède de l’or

et aime les biens de la terre,

mange un poison mortel

et boit l’eau d’éternelle tristesse.

Plus il boit, plus il a soif,

plus il possède, plus il a envie.

Et même s’il a beaucoup, il est insatisfait,

car tout ce qu'il voit lui manque,

et tout ce qu'il a lui semble comme rien.

À peine trouve-t-on

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quelqu'un pour l'aimer,

car un avare ne le mérite point.

Il ressemble à la griffe du diable :

ce qu'il saisit, il ne peut plus le lâcher.

jusqu'à sa mort, tout doit lui rester

de ce qu’avec ruse il a pu accumuler.

Mais alors, d'un seul coup, il perdra tout,

et la peine de l’enfer sensuivra.

Au fond, c'est bien à l’enfer

qu’il ressemble :

quoi qu'il tienne,

celui-ci n’en à jamais assez;

a-t-il beaucoup,

il ne s’en porte pas mieux.

Tout ce qu'il saisit, il le tient fermement,

et ne cesse de bâiller après ses hôtes.

Garde-toi de lavarice,

racine de tout péché et de toute malice.

3.0 Troisième degré: pureté et chasteté
3.10 Pureté de l'âme

Suit alors le troisième degré dans notre échelle de l'amour : la pureté de l'âme et la chasteté du corps.

Comprends-moi bien. Pour que ton âme soit pure, il te faut, par tendre attachement pour Dieu, détester et rejeter tout attachement et penchant désordonnés pour toi-même, pour ton père et ta mère, et pour toute créature, de façon à ne t’aimer toi-même et toute créature que pour le service de Dieu, et jamais autrement. C'est ainsi que tu pourras répéter la parole du Christ : « Celui qui vit pour la volonté de Dieu, voilà ma mère, ma soeur et mon frère - (cf. Mat. 12, 50); et c'est alors que tu aimes ton prochain comme toi-même.

Garde-toi pure. Que personne ne t’attire ni ne te prenne avec des paroles, des actes, des cadeaux, des pourboires, avec des pratiques ou des apparences de sainteté. Même une apparence d'esprit tourne tout entière en chair : on ne peut s'y fier.

Ne fréquente personne, et ne souhaite être fréquentée par personne.

Cela semble bon,

mais se termine en catastrophe

et en poison tout entier.

Tiens-toi sur tes gardes,

fais comme les sages

et ne te laisse pas tromper.

Si tu te laissais attirer,

tu serais déçue :

on te mentira.

Laisse tomber tout cela,

fais attention à toi,

et fréquente Jésus, ton époux.

Fuis les hôtes étrangers,

reste avec lui, fermement,

et donne-lui ta pleine attention.

Tourne-toi au-dedans,

occupe-toi de l’âpre/1 amour,

et de toute vertu.

Lui te nourrira,

t’enseignera et t’instruira,

car il est ton chef.

Il te conduira,

au-delà de toutes tes compagnes,

dans le sein de son Père.

Tu y trouveras fidélité,

guérison de toute tristesse

et de toute détresse.

1. Ghieregh.

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3.20 Chasteté du corps

voilà la vie d'une âme pure. Elle est suivie par la chasteté du corps. Comprends-moi bien.

3.21 Chair et esprit

Dieu a fait l'homme de deux natures, corps et âme, esprit et chair. Dans la nature humaine, ces deux natures se trouvent réunies en une seule personne, conçue et née dans le péché. Bien que Dieu ait créé notre âme pure et sans tache, celle-ci, en s’unissant avec la chair, a été contaminée par le péché originel. Tous nous naissons ainsi pécheurs dès le sein maternel. Car « tout ce qui est né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l'esprit de Dieu est esprit » (cf. Jn 3, 6). Bien que l'esprit aime la chair, en vertu de la naissance naturelle, dans la seconde naissance, celle qui a lieu à partir de l'esprit de Dieu, esprit et chair deviennent opposés l’un à l’autre, et se combattent mutuellement. Car la chair désire contre l'esprit et contre Dieu, et l'esprit avec Dieu désirent contre la chair (cf. Gal. 5, 17).

Si nous vivons selon les penchants et les envies de la chair, nous mourons dans le péché. Mais si, avec l'esprit, nous triomphons des oeuvres de la chair, nous vivons dans les vertus. Il nous faut donc détester et repousser notre corps comme notre ennemi mortel, qui veut nous attirer loin de Dieu dans le péché. Mais il nous faut aussi être attachés à notre corps et à la vie des sens, et les tenir en estime tous les deux, dans la mesure où ils nous sont des instruments pour servir Dieu. Car privés de corps, nous ne pourrions pas servir Dieu avec des oeuvres extérieures, comme sont le jeûne, les veilles, les prières et d'autres oeuvres bonnes que nous devons pratiquer en toute justice. C'est donc bien volontiers que nous pouvons nourrir, vêtir et entretenir le corps avec lequel nous servons Dieu, ainsi que nous-mêmes et notre prochain.

Mais il nous faut faire bien attention à nous-mêmes, nous garder et préserver de trois péchés qui règnent dans le corps : la paresse, la gourmandise et la luxure. Par ces trois, mainte personne de bonne volonté est tombée en de grossiers péchés.

3.22 Les trois péchés du corps

Contre la gourmandise, il convient d’aimer et de préférer la mesure et la sobriété, retrancher toujours quelque chose, prendre moins que ce qui nous fait envie, et nous contenter du strict nécessaire.

Contre la paresse, il nous faut sentir au-dedans de nous fidélité, bienveillance et pitié envers tout besoin. Et au-dehors, il nous faut nous sentir prompts et zélés, prêts envers tous ceux qui auraient besoin de nous, selon nos possibilités et avec discernement.

Contre la luxure, nous éviterons et fuirons les relations et les fréquentations désordonnées au-dehors; et au-dedans, les représentations et les images impures, sans nous y arrêter et sans demeurer auprès d'elles avec un penchant et avec plaisir : car de telles images nous affecteraient et nous rendraient impurs dans la nature.

3.23 Se recueillir en Jésus

Au contraire, tournons-nous vers notre Seigneur Jésus-Christ, et recueillons-nous en lui. Regardons ses souffrances et sa mort, et la libéralité avec laquelle Il a versé son sang par amour pour nous. Voilà ce qu'il nous faut fréquenter. Nous imprimerons et nous tracerons cette image dans notre coeur, dans nos sens, notre âme, notre corps, et dans toute notre

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nature, tel un sceau que l’on imprime dans la cire pour lui communiquer sa forme. Le Christ nous conduira alors avec lui dans la vie sublime, où nous sommes unis à Dieu, et où notre âme, grâce à l'amour, adhère au Saint-Esprit, et habite en lui.

Regarde, c'est là que coulent les flots de miel de la rosée céleste et de toute grâce. Lorsque nous les savourons, la chair et le sang, et tout ce qui est dans le monde perdent toute saveur pour nous. Aussi longtemps que la vie de nos sens est élevée et unie à notre esprit, là où nous fréquentons Dieu, et où nous le visons et l’aimons, aussi longtemps sommes-nous chastes et purs d’âme et de corps. Mais lorsque nous en descendons et fréquentons nos sens, force nous est de garder notre bouche de la gourmandise, notre âme et notre corps de la paresse, et notre nature des penchants de la luxure.

3.24 Conseils pratiques

Gardons-nous de la compagnie mauvaise de ceux qui aiment mentir, jurer, dire de gros mots et blasphémer Dieu, de ceux qui sont impurs en paroles et en actes. Évite-les et fuis-les comme l’ennemi infernal.

Garde tes yeux et tes oreilles, pour ne voir ni entendre ce qu'il n'est pas permis de faire.

Garde-toi donc pure, aime à être seule, fuis la foule, fréquente ton église, et que tes mains s’oceupent à des oeuvres bonnes.

Déteste l’oisiveté, fuis le confort désordonné, ne sois pas attachée à toi-même.

Aime la vie et la vérité. Même si tu penses être pure, fuis l'occasion de pécher.

Aime la pénitence et la peine.

Regarde saint Jean-Baptiste, lui qui était saint avant de naître. Et cependant, dès son jeune âge il quitta père et mère, gloire et richesse du monde, et s’en alla au désert, pour éviter toute occasion de pécher. Il était innocent, tel un ange de pureté. Il vivait et enseignait la vérité, fut mis à mort pour sa justice, et est maintenant célébré au-delà de toute sainteté commune.

Regarde aussi les anciens Pères qui demeuraient dans les forêts d’Égypte. Ils quittèrent le monde, crucifièrent leur chair et leur nature en résistant au péché par la pénitence, dans l’abstinence, la faim, la soif, et dans le dénuement de tout ce dont ils pouvaient se priver.

Remarque donc la sentence et le jugement que le Christ prononça au sujet de ce riche qui allait vêtu de pourpre et de brocart, mangeait et buvait tous les jours dans la gaieté et les délices, et ne donnait rien à personne. Le voilà qui meurt, et les démons l’enterrent en enfer. Il est torturé et brûle dans les flammes de l’enfer, et il désire une goutte d’eau qui lui rafraîchirait la langue, mais elle ne peut lui être accordée.

Le pauvre Lazare, au contraire, qui gisait devant sa porte, affamé, altéré et couvert d’ulcères, désirait les miettes et les morceaux qui tombaient de la table, en on ne les lui donnait pas. Le voilà qui meurt à son tour, et les anges le transportent jusque dans le sein d’Abraham, où il y a grande gaieté, sans chagrin aucun, et vie éternelle sans mort.

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4.0 Quatrième degré : l'humilité et ses quatre fleuves

Ensuite vient le quatrième degré de notre échelle céleste : la véritable humilité.

L'humilité est l’abaissement de l'esprit.

Nous y vivons avec Dieu, et Dieu y vit avec nous, dans une paix véritable. Elle est le fond vivant de toute sainteté.

Nous la comparons à une source dont s'écoulent les quatre fleuves de toute vertu et de la vie éternelle. Le premier fleuve est l'obéissance; le deuxième, la douceur; le troisième, la patience; le quatrième est le renoncement à la volonté propre.

4.10 L'obéissance

Le premier fruit qui vient d'un fond dhumilité est l'obéissance. Celle-ci demande de s’abaisser et de se démettre plus bas que Dieu, sous ses commandements et en dessous de toute créature, de façon à choisir la place la plus humble au ciel et sur la terre, à n’oser se comparer à personne pour la vertu et la vie sainte, mais, au contraire, à vouloir être comme l’escabeau de la toute-puissance de Dieu.

Nous aurons l’oreille assez humble pour écouter la vérité et la vie, de la bouche de la Sagesse de Dieu, et la main toujours prête pour exécuter la très chère volonté de Dieu. Et voilà la volonté de Dieu : que nous rejetions la sagesse du monde, et que nous suivions le Christ, qui est la Sagesse de Dieu.

Le Christ fut pauvre pour nous rendre riches. Il fut serviteur pour nous rendre seigneurs. Il mourut pour que nous vivions, et il nous apprend à vivre lorsqu'il dit : « Celui qui veut venir derrière moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive » (Mat. 16,24), et aussi : « Là où je suis, là sera mon serviteur » (Jn 12, 26). Et il nous apprend comment le suivre et le servir lorsqu'il dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur » (Mat. 11, 29).

4.20 La douceur

La douceur est le deuxième fleuve de vertu qui s'écoule de ce fond d’humilité.

Bienheureux le doux, car il possède la terre (cf. Mat. 5,5), c'est-à-dire qu'il possède son âme et son corps dans la paix. En effet, l'esprit du Seigneur se repose sur celui qui est doux et humble (cf. Is. 66, 1-2).

Là où notre esprit a été élevé et est uni à l'esprit du Seigneur, là nous portons le joug du Christ, joug délicieux et doux; et son fardeau est sur nos épaules, fardeau qui est léger. Car l'aimer ne fait pas peiner. Plus nous aimons, plus léger est le fardeau. Car nous portons l'amour, et lui, à son tour, nous porte et nous emporte au-delà de tous les cieux, jusqu'auprès de celui que nous aimons. Car un esprit qui aime s’envole/1 partout où il veut (cf. Jn 3, 8), et tous les cieux lui sont ouverts. Il tient son âme dans les mains, et toujours il la donne là où il veut. Il a trouvé en soi le trésor de son âme : le Christ, son amant bien-aimé.

Si donc le Christ vit en toi, et toi en lui, imite-le dans ta vie, dans tes paroles, dans tes oeuvres, dans tes souffrances. Sois douce et bienveillante, miséricordieuse et libérale, bonne envers celui qui a besoin de toi.

Ne déteste ni n’envie aucun; ne repousse ni ne décourage personne par quelque parole dure, mais pardonne toujours tout. Ne te moque de personne, ne méprise personne,

1. Littéralement : « se souffle » Nous suivons l’interprétation de Surius : pervolat.

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ni en paroles, ni en actes, ni par des signes, ni par ton comportement de quelque façon que ce soit.

Ne sois ni sévère ni amère, mais affiche un comportement mûr et un visage toujours joyeux.

Aime écouter et apprendre de n’importe qui ce qui t’est nécessaire.

Ne suspecte personne, et ne juge pas ce qui est caché.

Ne dispute avec personne pour te montrer plus sage qu’elle.

Sois douce comme un agneau, incapable de se fâcher, lors même qu'il doit mourir. Sois donc complaisante, et garde toujours le silence, quoi qu’on te fasse.

4.30 La patience

De cette humeur douce s'écoule le troisième fleuve : la vie dans la patience.

Être patient, c'est volontiers pâtir, sans mauvais gré aucun.

Épreuve et souffrance sont les messagers avec lesquels notre Seigneur nous visite. Si nous les recevons de bon coeur, c'est lui-même qui les accompagne en personne. Car il dit par le prophète : « Je suis avec eux dans l’épreuve; je les libérerai et je les glorifierai » (Ps. 90, 15).

La souffrance patiente fut le vêtement de noce du Christ à l'heure où il épousa la sainte Église, son Épouse, sur l’autel de la sainte croix. Il en a revêtu toute sa famille/1, ceux qui l’ont suivi dès le commencement. Car ils ont

1. Par cette expression Ruusbroec entend le groupe de ceux qui ont suivi de près le Christ durant sa vie publique, pratiquement: les apôtres.

vu comment le Christ, lui qui était la Sagesse de Dieu, préféra une vie humble, rejetée et dure, et c'est bien là-dessus que tous les Ordres et états de religion ont été fondés.

Mais les religieux d’aujourd’hui rejettent la vie du Christ ainsi que son vêtement de noce, et ils suivent d’aussi près que possible l’habillement des gens du monde. Pas tous, il est vrai, mais bien la plupart. L’orgueil, la vaine complaisance, l’avarice et l’envie, la gourmandise et la luxure, la paresse et toute sorte de malice règnent aujourdhui dans les Ordres religieux, comme ils règnent dans le monde. Et quand je parle du monde, je vise ceux qui vivent dans le péché mortel.

Rougissez donc, vous qui avez quitté Dieu, qui avez oublié vos Règles et tous vos voeux, vous qui vivez comme des animaux et qui êtes au service du diable. C'est lui qui vous récompensera comme Il a été lui-même récompensé de ses péchés. Le disciple n'est pas meilleur que le maître (cf. Mat 11, 24). Le diable reconnaîtra bien ses disciples. Ils habiteront avec lui, dans le feu de l’enfer, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents (cf. Mat. 22, 13), et l’exil perpétuel, sans fin.

Mais ceux que le Christ a revêtus de lui-même et de ses dons habiteront avec lui, dans la gloire de son Père, éternellement et sans fin.

Sois donc douce et patiente;

tu le dois

à la Passion de notre Seigneur.

Veux-tu gravir,

il te faudra pâtir :

la Vérité te l’apprendra.

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4.40 Le renoncement à la volonté propre

Vient ensuite le quatrième et dernier fleuve de la vie humble : le renoncement à la volonté propre et à tout ce qui est propre.

Ce fleuve s'écoule à partir de la patience dans le pâtir. Voici : lorsque l'homme humble est touché au-dedans, et qu'il est consumé et attiré dans l'esprit de Dieu, il renonce à sa volonté propre et se livre librement dans les mains de Dieu. Il devient ainsi une seule volonté et une seule liberté avec la volonté de Dieu, et ne peut ni ne saurait vouloir autre chose que ce que Dieu veut.

Voici le fond de l'humilité : lorsque Dieu nous touche par sa grâce, de sorte que nous nous reniions, et que nous renoncions à notre volonté propre dans la très chère volonté de Dieu, cette volonté de Dieu est alors notre volonté. Et puisque la volonté de Dieu est libre, et qu’elle est liberté, elle nous enlève l'esprit de crainte, nous libère, nous détache et nous vide de nous-mêmes et de toutes les craintes qui auraient pu peser sur nous, dans le temps et dans l'éternité. Elle nous donne l'esprit des élus, dans lequel nous crions avec le Fils : « Abba, Père ». Et l'esprit du Fils rend témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu, cohéritiers avec le Fils, dans le Royaume de son Père (cf. Rom. 8, 14-18).

Là, nous nous voyons à la fois élevés dans les hauteurs, abaissés en nous-mêmes, et remplis de grâces et de faveurs dans l'union avec Dieu. C'est ici que la plus haute liberté et la plus profonde humilité se trouvent réunies dans une seule personne. L’occupation qui convient ici, et qui est à la fois d’abaissement et d’élévation, est inconnue aux étrangers/1.

L'homme humble est un vase choisi par Dieu, débordant de tout don et de tout bien. Celui qui vient frapper avec foi chez un tel homme recevra ce qu'il désire et ce dont il a besoin.

Mais garde-toi des hypocrites et de ceux qui se figurent être humbles ou qui pensent être quelque chose. Ils ressemblent à une vessie remplie d'un vent trompeur. Si on serre ou presse la vessie, elle émet un son désagréable à entendre. C'est ainsi que réagit l’orgueilleux qui se figure être un saint. Dès qu’on le serre ou le presse un peu, le voilà qui explose, car il ne peut supporter cela. En effet, il ne veut être ni corrigé ni enseigné. Il est rusé, agressif et emporté. Pour son sentiment à lui /2, il n'est inférieur à personne, mais dépasse tous ses voisins.

À cela tu les peux remarquer

et reconnaître :

ils sont hypocrites

et insincères au-dedans,

toujours immortifiés

et attachés à leur volonté propre.

Sois donc humble, obéissante, douce et abandonnée de volonté : c'est ainsi que tu vaincras au jeu de l'amour.

Il te faut aussi faire attention à ce qui t’est nécessaire. Même si, à l’aide de la grâce de Dieu, tu as vaincu, dans ton esprit, tous les

1. C'est ainsi que Ruusbroec désigne ceux qui ignorent l'expérience mystique.
2. Pour : van ghemuede.

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péchés par les vertus, la nature et les sens continuent à vivre, enclins au péché et au manquement. Tu devras lutter pour les combattre, aussi longtemps que le corps est encore mortel et non glorieux.

5.0 Cinquième degré : désirer et viser l'honneur de Dieu

Suit alors le cinquième degré dans notre échelle spirituelle de l'amour, qui s'appelle : la noblesse de toutes les vertus et de toutes les oeuvres bonnes.

Elle consiste à désirer l'honneur de Dieu par-dessus tout.

Elle fut la première vertu jamais pratiquée au ciel, la première aussi pratiquée par l'âme du Christ dans le corps de sa mère. Elle est aussi la première que nous devons donner à Dieu, si nous voulons lui plaire.

Cette vertu est le fond et la source de toute sainteté. Là où elle fait défaut, rien ne saurait être bon.

Désirer, viser et aimer l'honneur de Dieu, voilà la vie éternelle. Voilà aussi la première et la plus sublime offrande que Dieu désire de nous. Au contraire, celui qui se complaît en lui-même, et qui cherche et désire son propre honneur, ne peut plaire à Dieu.

Lorsque Dieu nous accorde ses dons, il se complaît en lui-même, car il exerce sa bonté. Mais lorsque nous correspondons à ses dons avec des vertus pratiquées en son honneur, c'est nous qui lui plaisons parce que nous marchons à sa suite.

Mais quel que soit notre comportement, et quelles que sublimes que puissent paraître notre vie et nos oeuvres bonnes, si nous visons notre honneur à nous, et non pas celui de Dieu, nous sommes trompés, car la charité nous fait défaut. Car viser et désirer l'honneur de Dieu à partir d'un fond humble, avec notre âme, notre corps et avec toutes nos forces, voilà la charité, qui est racine et source de toute vertu et de toute sainteté. Au contraire, celui qui n'a aucun souci de l'honneur de Dieu, mais recherche son honneur à lui, est un orgueilleux, ce qui constitue la racine de tout péché et de toute malice.

5.01 Au-delà des oeuvres bonnes et des vertus

Remarque bien : lorsque l'esprit de notre Seigneur touche un coeur humble, il lui accorde sa grâce et en réclame la ressemblance dans les vertus et, au-delà de toutes les vertus, l'unité avec lui dans l'amour. Une âme vivante et un coeur amoureux se réjouissent de cette exigence, sans toutefois savoir comment la satisfaire ni comment payer cette dette que l'amour lui rappelle et lui réclame.

L'âme aimante comprend cependant fort bien que l'honneur et la vénération rendus à Dieu sont la vertu la plus noble et le chemin le plus court pour aller à lui. C'est pourquoi, au-delà de toutes les oeuvres bonnes et de toutes les vertus, elle préfère, en fréquentant Dieu, lui rendre honneur et vénération, éternellement et sans fin.

Cette vie est la vie du ciel, et elle plaît beaucoup à Dieu. Car l’exigence de Dieu et la réponse d'une âme vivante réjouissent toutes les puissances, le coeur, les sens et tout ce qui est vivant dans un homme. Toutes les puissances de l'âme y sont au comble de la joie, toutes les veines se dilatent, et le sang

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s’échauffe dans le désir d’accomplir l'honneur de Dieu.

5.02 À cause du salut opéré par la Trinité

Lorsque, dans la foi chrétienne, nous considérons que Dieu, notre Père tout-puissant, en créant ciel et terre, et toutes les créatures, les fit pour son honneur éternel; ensuite que, par l'intermédiaire de son Fils, qui est sa Sagesse éternelle, il nous fit et restaura, et qu'il régit et disposa pour son honneur éternel tout ce qui existe; que, par l'intermédiaire du Saint-Esprit, qui est la volonté et l'amour du Père et du Fils, toute chose fut achevée et rendue parfaite pour l'honneur éternel de Dieu; enfin, qu'il y a ainsi trois Personnes dans l'unité de la nature, et une seule nature dans la Trinité des Personnes, un seul Dieu tout-puissant et vrai - considérant tout cela, nous lui rendons honneur et adoration avec tout ce dont nous sommes capables.

Il nous faut aussi honorer et adorer notre cher Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme en une seule personne. Car Dieu a honoré, béni et élevé son humanité, qui est une avec nous, et se l’est unie au-delà de tout le créé. Par cette sublime union avec Dieu, son âme et son corps ont été comblés, et sont devenus plénitude de tout don et de toute grâce; plénitude dont tous ses disciples et tous ceux qui le suivent reçoivent grâce après grâce/1 (cf. Jn 1, 16), et tout ce dont ils ont besoin dans une vie sainte.

1. Littéralement : « avec toute sa famille » ; il s'agit ici du corps mystique du Christ.

La noble humanité de notre Seigneur, avec toute sa suite/1, se trouve ainsi ramenée vers l'honneur de son Père, par l'action de grâce, la louange et l’éternelle vénération, et par tout ce dont le Christ est capable, accompagné des siens qui lui appartiennent.

Voilà de quelle façon Dieu le Père rend honneur à son Fils et à tous ceux qui le suivent et qui lui sont unis. Celui qui honore Dieu, Dieu l’honore. Honorer et être honoré, voici l’oceupation d'amour. Non que Dieu ait besoin de l'honneur que nous lui rendons, car il est à lui-même son propre honneur, sa propre gloire et sa propre béatitude sans mesure. Mais il veut que nous l’honorions et que nous l’aimions, afin que nous soyons unis avec lui et bienheureux.

5.03 Entrevu dans le miroir des images

Voici à présent de quelle façon il nous faut honorer et louer Dieu. Si Dieu se montre aux yeux de notre entendement par le don de quelque lumière, il nous donne le pouvoir de le connaître en des ressemblances comme dans un miroir, dans lequel nous voyons des figures, des images et des ressemblances de Dieu. Mais voir la substance qu'il est lui-même, nous ne le pouvons qu’avec lui-même, c'est-à-dire au-delà de nous-mêmes et de toute occupation de vertu. C'est donc bien volontiers que nous pouvons regarder et fréquenter Dieu dans les images, les figures et les ressemblances divines, afin que lui nous élève au-delà de nous-mêmes, dans l'unité avec lui, là où il n’y a plus de ressemblances.

1. Littéralement : " grâce et faveur », grabe ende ghenade. Mais l’allusion à Jn 1, 16 est transparente.

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À présent, c'est dans notre miroir, à l’aide d'images et de ressemblances, que nous voyons que Dieu est grandeur, hauteur, toute-puissance, force, sagesse et vérité, justice et clémence, richesse et libéralité, bonté, miséricorde, fidélité, amour sans fond, la vie, et finalement notre couronne aussi, notre allégresse sans fin et notre béatitude éternelle.

Ces noms-là, il en existe beaucoup, davantage que ce que nous pourrions saisir ou énumérer. Et c'est pourquoi notre raison et notre entendement entrent dans l’émerveillement, et notre désir amoureux voudrait rendre louange et honneur à Dieu, selon toute sa dignité.

5.10 Trois occupations spirituelles

Puisque nous le désirons ainsi, l'esprit de Dieu nous apprend trois espèces ou modes d’occupation, grâce auxquels nous pouvons rendre à Dieu tout l'honneur dont nous sommes capables.

Le premier de ces modes nous unit avec Dieu sans intermédiaire. Le deuxième nous unit avec la volonté de Dieu par la grâce et nos oeuvres bonnes. Le troisième nous tient unis avec Dieu, et nous fait croître et augmenter en grâce, en vertus et en toutes les formes de sainteté.

Le premier mode contient trois éléments qui nous unissent avec Dieu : l’adorer, l’honorer et l'aimer.

Le deuxième en contient aussi trois : désirer, prier et réclamer.

Le troisième, de même, en contient trois : rendre grâce à Dieu, le louer, et le bénir.

5.11 Adorer, honorer et aimer Dieu

Comprends bien ce que veut dire : adorer Dieu. Cela signifie : regarder Dieu à travers la foi chrétienne, avec grande vénération, au-delà de la raison, dans notre esprit; lui qui est toute-puissance éternelle, Créateur et Seigneur du ciel, de la terre et de toute créature.

Le deuxième point est de rendre honneur à Dieu. Cela signifie : se renoncer, s’oublier ainsi que toute créature, et suivre Dieu sans fin, sans regarder en arrière, dans une éternelle vénération.

Le troisième point est de posséder, viser et aimer Dieu seul, non pour notre avantage, notre honneur, notre béatitude, ni pour quelque don qu'il pourrait nous faire; mais il nous faut l'aimer pour lui seul uniquement, et pour son honneur éternel. Voilà la charité parfaite, par laquelle nous sommes unis à Dieu, et nous habitons en lui, et lui en nous.

5.12 Désirer, prier, réclamer

De cette charité nous vient le deuxième mode des occupations spirituelles, qui contient trois éléments : désirer, prier et réclamer. Désirer de coeur, prier de bouche, réclamer avec l'esprit.

Il nous faut désirer la grâce et l’aide de Dieu avec une intime dévotion, pour son honneur et notre besoin, afin de le servir avec elles. Ce désir brûlera en notre âme, avec tendre attachement et envie d’accomplir la très chère volonté de Dieu avec tout ce qui nous est possible.

De là vient le second élément : prier et mendier, de coeur et de bouche.

Nous prierons notre Père du ciel - car il est celui qui accorde tout présent bon et tout don parfait (cf. Jac. 1, 17) - de nous donner

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l'esprit de crainte filiale, pour le vénérer et avoir crainte de le courroucer par le péché; de nous donner aussi l'esprit d’indulgence, pour être doux, indulgent, humble et bon, en son nom et grâce à la véritable vertu, envers tous ceux qui ont besoin de nous.

Prions encore pour qu'il nous donne l'esprit de science et de connaissance, de façon à nous comporter dignement devant lui et devant tous les hommes : vrais en paroles et en oeuvres, en actions et en omissions, vrais aussi dans la patience, bien ordonnés en tout, afin que nul ne soit scandalisé à cause de nous, mais que, de maintes sortes, beaucoup soient rendus meilleurs.

Nous demanderons encore à notre Père du ciel de nous donner l'esprit de force, pour être capables de triompher de tout : du diable, du monde et de notre propre chair, et pour vivre ainsi en paix avec Dieu.

Nous prierons encore le Père des lumières et de toute vérité, de nous donner l'esprit de conseil, pour suivre le Christ jusqu'au-delà de tous les cieux, et pour repousser le monde et tout ce qui lui appartient, en vrais disciples et imitateurs de notre Seigneur Jésus-Christ.

Nous désirerons et nous prierons aussi afin que Dieu nous accorde l'esprit de vraie intelligence, une raison éclairée, étant ainsi en mesure de comprendre toute vérité dont nous avons besoin au ciel et sur la terre.

Nous prierons ensuite notre Père tout-puissant, et Jésus-Christ, son Fils élu et éternel, de nous donner l'esprit de sagesse, pour rendre sans saveur et répugnant toute chose qui passe, et voir, savourer et ressentir la douceur de Dieu, qui est sans fond et sans mesure. C'est alors qu'en toute liberté nous réclamerons du Saint-Esprit en nous, lui qui est le Seigneur de toute grâce et de toute gloire, tous les dons et toute la sainteté qui sont au ciel et sur la terre.

Voilà le deuxième mode, celui qui nous montre comment désirer, demander et réclamer de notre Père du ciel, de lui ressembler, de suivre le Christ, son Fils, et de posséder avec lui et son Fils leur gloire, dans l'unité du Saint Esprit, éternellement et sans fin.

5.13 rendre grâce, louer, bénir

Suit maintenant le troisième mode, celui qui nous rend parfaits dans la vertu et dans l’entière beauté d'une vie sainte. Il se pratique de trois façons : rendre grâce à Dieu, le louer et le bénir.

5.131 À cause du Père

Fais maintenant attention. Nous rendrons grâce à Dieu et nous le louerons, parce qu'Il a créé ciel et terre et toute créature, en son honneur et pour notre besoin, parce qu'Il nous à faits à son image et à sa ressemblance, et qu'Il nous a donné de dominer sur tout ce qui est dans le monde. Toutefois notre premier père selon la nature transgressa le commandement de Dieu, tomba dans le péché, et nous tous avec lui.

Mais notre Père éternel et tout-puissant a couvert notre péché par sa grâce, en nous envoyant son Fils qui prit sur lui notre fardeau.

Celui-ci nous a enseigné et nous a montré par sa vie le chemin de la vérité. Il s’est mis à notre service, humble et obéissant jusqu'à la mort, afin que nous vivions éternellement avec lui, dans sa gloire sans fin.

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5.132 À cause du Fils

C'est en toute justice que nous rendons grâce et que nous louons et bénissons notre Père du ciel, son Fils glorieux et leur commun Esprit, qui, par amour, ont accompli une telle merveille dans notre nature.

Nous rendons aussi grâce à notre cher Seigneur Jésus-Christ, nous le louons et nous le bénissons, lui qui est un avec le Père, parce qu'il nous a donné et laissé sa chair, son sang et sa vie glorieuse dans le saint sacrement, où nous trouvons nourriture et breuvage, la vie éternelle, et tout ce dont nous pourrions avoir envie, plus que ce que nous sommes capables de consommer.

À notre Père nous offrirons aussi son Fils blessé et torturé, qui est mort par amour pour nous. Nous lui offrirons encore son Fils dans tous les saints sacrifices qui ont jamais été célébrés en son nom par de bons prêtres. Nous offrirons en même temps à la dignité de Dieu toute la liturgie de la sainte chrétienté et de tous les hommes bons, depuis le premier jusqu'au dernier.

5.133 À cause de Marie

Nous rendrons encore grâce à notre cher Seigneur Jésus-Christ, et nous le louerons par la dignité de Marie, sa mère chérie, celle qu'il choisit d’entre toutes les femmes du monde pour être sa mère. Il daigna être conçu par elle de l'esprit-Saint, être porté et mis au monde sans tache et sans travail, par elle qui fut mère et vierge. Et il daigna boire le lait de son noble sein. Les anges, au ciel, lui chantaient gloire, mais lui, dans la mangeoire, pleurait, demandant sa mère. Quant à elle, elle l’adorait et le regardait comme son Dieu et son fils. Elle le servait avec grande vénération, et lui la servait à son tour, comme un bon enfant sert sa mère chérie. Elle pouvait le prier comme son Dieu, et lui commander comme à son fils. Si grande merveille fut-elle jamais vue !

Impossible de décrire ou de détailler la noblesse des vertus de Marie et de sa vie sainte. Elle est profonde par l'humilité, sublime par la pureté, large et spacieuse par la charité, étendue par la miséricorde envers tous les pécheurs qui désirent son aide. Car elle est la mère de toute grâce et de toute indulgence, notre avocate et notre médiatrice entre son fils et nous. Celui-ci est incapable de lui refuser ce quelle désire, puisqu’elle est sa mère et se trouve assise à sa droite : Reine couronnée en même temps que lui, Dame puissante au ciel et sur la terre, celle qui est la plus élevée au-delà de toute créature, et la plus proche de lui.

Voilà pourquoi nous lui rendons grâce et nous le louons, à cause du grand honneur qu'il fit à sa mère et à nous tous dans la nature humaine. Car l’ingratitude tarit la source de la grâce de Dieu.

Rendre grâce à Dieu, le louer et l’honorer, ce fut la première oeuvre dans le temps que jamais créature pratiquât, celle aussi qui durera éternellement.

5.134 Avec les anges

Cela commença au ciel, lorsque l’ange saint Michel livra combat avec ses anges contre Lucifer et les siens, pour savoir qui gagnerait le ciel, et que Lucifer fut vaincu avec toute son armée, et fut précipité du ciel supérieur, tel un éclair et une flamme ardente (cf. Luc 14, ‘11), car celui qui sélève est abaissé. Alors se réjouirent tous les choeurs, ordres et puissantes seigneuries du ciel. L’ange le plus

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élevé parmi les Séraphins rendit à Dieu louange éternelle, et toute la légion céleste reprit à sa suite. Tous rendirent grâce au Dieu des victoires, l’adorant et le louant parce qu'il était leur Dieu, l’aimant et fouissant éternellement de lui, en son honneur.

5.20 Les anges et notre louange
5.21 Hiérarchies supérieures

Les hiérarchies supérieures : Trônes, Chérubins et Séraphins, ne combattent pas avec nous pour vaincre nos péchés, mais vivent avec nous là où nous avons été élevés au-delà du combat, auprès de Dieu, dans la paix, la contemplation et l’éternel amour.

5.22 Hiérarchies du milieu

Les trois ordres des hiérarchies du milieu, à savoir les Principautés, les Puissances et les Dominations, livrent combat avec nous contre le diable, le monde, les vices, et contre tout ce qui pourrait nous retarder dans le service de notre Seigneur. Ils nous disposent, nous régissent et nous aident à parfaire la vie intérieure et à l’orner de toutes les vertus.

5.221 Principautés

Attention ! Si, à l’aide de la grâce de Dieu et des anges, nous triomphons du monde et repoussons tout ce qui est en lui, nous voilà rois et princes, au-delà du monde entier, et le ciel nous appartient. En plus, le quatrième choeur des anges, appelés Principautés, est à notre service, pour l'honneur de Dieu.

5.222 Puissances

Ensuite, si nous nous abaissons, de tout notre coeur et de tout notre fond, si nous nous démettons et nous humilions plus bas que toute créature, pour l'honneur de Dieu, nous triomphons du diable et de toute sa puissance. Les anges du cinquième choeur, appelés Puissances ou Forces, sont nos compagnons, nous servant dans les occupations intérieures, en vue de notre victoire et pour l'honneur de Dieu.

5.223 Dominations Impatience du désir

Si l'homme se démet alors et s’abaisse plus bas que tous les hommes bons, de sorte qu'il n’oserait se comparer à aucun d’entre eux quant à la vertu, un tel homme ne saurait juger ni condamner personne, sinon lui-même. Tout ce qu'il est capable d’accomplir en matière de vertu lui semble mesquin et comme rien, car l'esprit de la justice de Dieu et son propre esprit d’humilité ne le laissent pas tranquille. Jour et nuit, ils crient dans son coeur : « Tu devrais vivre pour Dieu et le servir ». Ils lui rongent le coeur jusqu'à le sortir de ses entrailles, et la moelle jusqu'à l’extraire de ses os. La faim et l’envie de servir Dieu sont si vives que tout ce qu'il fait de bien est à l'instant même réduit à néant et ne le satisfait pas. Alors il s’irrite et se fâche avec lui-même, parce qu'il ne peut accomplir ce qui lui plairait. Toute complaisance naturelle en lui-même et dans la créature a été mortifiée en lui et a disparu. Il ne sait ni ne sent plus autre chose que ces paroles : « Tu devrais vivre pour Dieu et le servir ». Il se déteste et s’estime peu de choses, parce qu'il ne peut faire comme il le désire. Car l'esprit du Seigneur réclame de son désir un service et un honneur toujours nouveaux, et même davantage que cet homme n'est capable d’accomplir. Quoi qu'il donne, ce qu'il doit est plus important encore. Et c'est ainsi que son désir vit dans l’impatience.

Lorsque l'homme humble constate et voit qu'il ne peut accomplir ce que Dieu lui réclame, il se prosterne aux pieds de notre Seigneur et lui dit : « Seigneur, je ne puis te payer en retour. Je renonce donc à moi-même et je m’abandonne entre tes mains : fais de moi ce que tu veux ». Et voici comment

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le Seigneur répond à cet humble abandon : « Tu me plais beaucoup par ton abandon et par ta confiance. Je te donne mon Esprit de liberté et de vérité, pour que je sois seul à te plaire, au-delà de toutes les oeuvres bonnes et pratiques des vertus. »

Mutuelle complaisance entre Dieu et l'homme

Regarde donc cette mutuelle complaisance entre Dieu et l'homme libre et humble : voilà la racine de la charité et de toute sainteté dans la vie intime. Lorsqu'il est ainsi occupé à cette complaisance, l'homme ne peut être tenté par quelque péché, car tous les ennemis s’enfuient de lui, comme les serpents d'une vigne en fleurs. La complaisance mutuelle entre Dieu et l'homme libre et humble, voilà l'oeuvre la plus élevée et la plus noble dans la vie intime. C'est elle qui opère et qui ordonne comme il faut toutes les vertus et oeuvres bonnes. Car Dieu donne sa grâce, et l'homme intime rend à Dieu toutes ses oeuvres. La grâce et les oeuvres bonnes croissent ainsi et se renouvellent sans cesse. Car Dieu parle au-dedans de l'homme intime : « Je te donne ma grâce; donne-moi tes oeuvres ». Et Il ajoute dans la complaisance de son libre désir : « Donne-toi à moi, je me donne à toi; si tu veux être à moi, moi, je veux être à toi ». Voilà des questions et des réponses on ne peut plus aimables. Elles sont prononcées dans l'esprit, au-dedans, non avec des paroles, au-dehors. Et voici comment l'âme aimante répond : « Seigneur, tu vis en moi avec ta grâce, et tu me plais au-delà de tout. Je suis forcée de t’aimer, de te rendre grâce et de te louer, toutes choses dont je ne saurais être privée, car elles sont ma vie éternelle. Tu es mon aliment et mon breuvage. Plus je mange, plus j’ai faim. Plus je bois, plus j’ai soif. Plus je possède, plus j’ai envie d’en posséder davantage.

Ta saveur m’est douce

au-delà du rayon de miel

et de toute douceur mesurable.

Faim et désir toujours

en moi demeurent,

car te consommer, je ne le puis.

Est-ce moi qui te mange?

Toi qui me manges ?

Je ne sais;

car, dans mon fond,

les deux semblent vrais.

Tu me réclames d'être un avec toi,

ce qui me donne grande peine,

car je ne veux quitter mon oceupation

pour aller dormir entre tes bras.

Il me faut te rendre grâce,

louange et honneur,

car c'est là ma vie éternelle.

Impatience en moi je ressens,

et ne puis savoir ce que c'est.

Si je pouvais acquérir l'unité avec Dieu,

tout en demeurant pour toujours

en mes oeuvres,

je tairais toute ma plainte.

Que Dieu qui connaît tout besoin

fasse de moi tout ce qu'il veut.

Je me livre tout entière en son pouvoir,

et reste ainsi, en toute souffrance,

vigoureuse.

s'écouler au-delà

Et voici ce que l'esprit de notre Seigneur répond à cela, dans l’intime de l'âme, non avec des paroles au-dehors, mais dans le sentir au-dedans : « Ma bien-aimée et chérie, je suis à toi, et tu es à moi. Je me donne au-dedans de toi, au-delà de tous mes dons; et je te réclame et t’attire au-dedans de moi, au-delà de toutes

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tes oeuvres. » Lorsque l'âme intime correspond à Dieu qui l’attire au-dedans, et qu’elle se livre librement à l'esprit de notre Seigneur, elle ressent un amour sans fond, dans lequel elle est tout entière étreinte. Et lorsqu'elle est élevée au-delà d'elle-même et de tous les dons, dans l'esprit de notre Seigneur, elle ressent une allégresse infinie qu’elle est incapable de saisir, dans laquelle elle s’est entièrement écoulée au-delà d'elle-même. Entre cet amour sans fond et cette allégresse sans fin, l'âme intime se trouve embrassée et étreinte, dans la face de l'amour. Mais une telle heure est brève. Car l'amour ne peut être désoeuvré. Il crie d'une voix forte dans l'âme intime :

Rends grâce, louange et honneur à ton Dieu,

voilà le conseil et le commandement de l'amour.

Voici le mode le plus noble et le plus élevé parmi les occupations intimes, celui aussi qui est le plus proche de la vie de contemplation. Nous ressemblons ainsi aux anges du sixième choeur, qui s'appellent Dominations ou Seigneuries, car ils dominent les cinq choeurs ou ordres qui sont plus bas qu’eux. C'est pourquoi ce mode est noble et élevé au-delà de toutes les occupations auxquelles on peut se vouer dans la vie intime.

5.23 Hiérarchies inférieures
5.230 Les commandements et les conseils

Le Christ, le Fils vivant de Dieu, nous a enseigné, et montré par sa vie, deux chemins qui nous conduisent à la vie éternelle, si nous voulons bien les suivre. Le premier chemin est celui de ses commandements; l’autre, celui de son conseil.

Les conseils

Car il parle ainsi : « Si tu veux être parfait et devenir mon disciple, quitte tout ce que tu possèdes avec attachement sensible : père et mère, soeur et frère, femme et enfant, maison et ferme (cf. Mat. 19, 29), et tout ce qui est dans le monde et qui pourrait t’entraver et te retarder dans tes occupations intérieures pour Dieu. Si tu veux me ressembler, il te faut quitter et rejeter tout cela.

Car je t’envoie comme mon Père m’a envoyé (cf. Jn 20, 21), moi qui n’avais pas où appuyer la tête (cf. Luc 9, 58). Toi non plus, tu ne peux rien conserver dans le monde de ce que tu voudrais posséder avec plaisir et attachement sensible, mais il te faut renoncer à tout, si tu veux t’épanouir dans la vie intime.

Si tu peux agir ainsi, tu es un disciple du Christ et un pauvre en esprit, roi et seigneur au-dessus du monde entier dont tu auras triomphé. Car même si tu ne possèdes rien en propre, tu possèdes tout en Dieu qui ta donné la force pour vaincre.

Le Christ dit ensuite : « Celui qui a quitté tout ce qu'il était à même de posséder avec un attachement sensible, qu'il me suive » (cf. Mat. 19, 21); ce qui veut dire : qu'il rende honneur à Dieu et ne se complaise pas en lui-même.

C'est ce que fit le Christ lorsqu'il dit : « Je cherche la gloire de mon Père qui m’a envoyé. Si je cherchais ma propre gloire, celle-ci ne vaudrait rien » (cf. Jn 8, 50.54).

L'homme ressemble ainsi au Fils de Dieu qui lui a donné l'humble sagesse.

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Le Christ dit encore : « Celui qui veut venir derrière moi, qu'il porte sa croix et me suive » (cf. Luc 9, 23).

C'est ce que fit le Christ lorsqu'il se renia lui-même et livra son corps aux mains de ses ennemis pour être mis à mort, et son esprit à la volonté de son Père. Ayant ainsi donné tout ce qu'il était et tout ce qu'il pouvait, il cria d'une voix forte : « Tout est accompli », inclina la tête et livra son esprit (cf. Jn 19, 30).

C'est ainsi que nous devrions faire. Si nous voulons être parfaits en charité et en vie intime, il nous faut nous renoncer entièrement dans la très chère volonté de Dieu, en même temps que nous devons être disposés et prêts à mourir pour l'honneur de Dieu, et même pour notre prochain si, par cette mort, nous pouvions le sauver pour la vie éternelle.

Nous avons ainsi une charité parfaite pour Dieu et notre prochain, et nous ressemblons au Saint-Esprit qui opère toutes les oeuvres de l'amour, et les conduira à leur perfection dans la vie éternelle.

La pratique sincère, devant Dieu, de ces trois points, voilà le conseil de notre Seigneur, le chemin caché qui mène à Dieu, mais que peu de personnes trouvent. Car une pauvreté extérieure, sans occupation intérieure et sans autre vertu, ne pourra le trouver. Au contraire, une certaine richesse dont on tire profit avec sagesse, et que l’on partage libéralement avec les pauvres, pour l'honneur de Dieu, trouve ce chemin qui demeure caché au pauvre qui n'est qu'un hypocrite, ou au pauvre qui l’est malgré lui.

Les commandements71

La voie commune conduisant à Dieu est celle des commandements de notre Seigneur. Car le Christ a dit : « Si tu veux être sauvé, garde les commandements » (Mat. 19, 17). Et encore : « Si tu gardes mes commandements, tu demeures dans mon amitié, comme moi-même, jai gardé les commandements de mon Père et que j’habite dans son amour. » (cf. Jn 15, 10).

L'amour est le premier et les plus élevé des commandements.

Personne ne peut aimer s’il ne vit dans la foi chrétienne. À celui qui croit, tout est possible, mais le mécréant est du bois destiné à brûler en enfer.

Si tu veux garder les commandements de Dieu, il te faut croire et mettre ta confiance en lui; puis, purifier ta conscience du péché, selon la loi chrétienne et les prescriptions de la sainte Eglise.

Il te faut encore être docile et obéissante à Dieu et à ton supérieur, de toutes les façons et dans toutes les occupations bonnes que l’on pratique communément dans la sainte Église, cela selon tes possibilités et un discernement correct, et suivant les usages des hommes bons avec lesquels tu vis et la coutume du pays où tu habites.

Tu apprendras et mettras en pratique les dix commandements. Tu éviteras et tu fuiras les sept péchés mortels, pour ne pas fâcher Dieu ni mériter la peine de lenfer.

1. Ici pour les sept péchés capitaux.

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Jeûne et célèbre les jours saints. Sois obéissante et prête à tout bien, selon tes possibilités.

Sois fidèle à Dieu et à toi-même, en toute oeuvre bonne, comme le bon serviteur à son Seigneur, jusqu'àu jour où il te reprendra chez lui.

5.231 Les anges messagers

Telle est la vie selon les commandements de Dieu, que nous lui devons tous. C'est pour cela que les anges de Notre Seigneur, qui appartiennent au choeur inférieur, sont à notre service tous les jours de notre vie, pour nous conduire purs, chastes et sans péché jusque devant sa face.

Voilà le premier point et le mode le plus inférieur dans la vie active. Par lui nous ressemblons aux anges inférieurs, ceux qui s'appellent messagers de Dieu.

5.232 Archanges

Ensuite vient le deuxième point, un chemin plus élevé dans la vie active : pâtir innocemment.

L’innocence est fille de la charité; le pâtir est son frère.

C'est à partir de ces trois vertus que s’opèrent toutes les oeuvres bonnes, à l’aide de la grâce de Dieu, car elles retiennent les penchants désordonnés de la nature.

Pour qui pâtit innocemment, tout discernement des vertus est simple. Car celui qui pâtit innocemment vit dans la crainte de notre Seigneur. Il est humble, doux et obéissant, indulgent, libéral, honorable de moeurs, sans complication, simple, patient, souple pour tout bien. Car il est un disciple de notre Seigneur, facile à enseigner, qui sans cesse reçoit de Dieu l'enseignement de la paix véritable.

Lorsque tu te trouves ainsi bien ordonnée dans les vertus, tu possèdes le deuxième point par lequel nos ressemblons aux archanges du deuxième choeur, ceux qui commandent et dominent au-dessus de tous les anges qui appartiennent à l'ordre inférieur de la première hiérarchie. Tu es ainsi élevée au-dessus de tous ceux qui vivent dans l'ordre inférieur des oeuvres bonnes, dans lequel on peut encore être sauvé.

5.233 Vertus

Ensuite vient le troisième point, grâce auquel toute vie active, qui soit agréable à Dieu, est conduite à sa perfection.

Lorsqu'un homme simple garde la loi et les commandements de Dieu, non par habitude ou par nécessité, mais parce que Dieu le veut et l’ordonne ainsi, un tel homme est bon et plaît à Dieu dans l'ordre inférieur de la vie.

Lorsque cet homme est ensuite élevé et orné au-dedans avec de nombreuses vertus, pour ressembler à Dieu, à ses anges, aux saints et à tous les hommes bons, parce qu'il respecte la vertu et déteste le péché, et encore à cause de la vie éternelle, la paix de sa conscience, et pour la joie et le bonheur qu'il ressent dans une vie qui est sincère, un tel homme plaît alors à Dieu beaucoup plus que l'homme du commun qui se trouve dans le choeur inférieur.

Mais lorsqu'il lève les yeux au-delà de toutes les oeuvres bonnes au-dehors, et au-delà de toutes les vertus intérieures au-dedans, et qu'il regarde son Dieu dans la confiance et dans la foi chrétienne, le visant et l’aimant au-

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delà de tout, et qu'il demeure et s’occupe ainsi au-delà de toute chose, cet homme possède alors le troisième point par lequel toute vie active atteint sa perfection. Il ressemble bien aux anges du troisième choeur de la hiérarchie inférieure, qui s'appellent Vertus. Car toute vertu atteint sa perfection lorsque l'homme les offre à Dieu, le visant et l’aimant au-delà de tout.

Voilà donc la vie active parfaite, avec ses trois ordres qui nous conduisent à la vie éternelle, toujours plus haut, selon ce que nous méritons dans la grâce, et selon que nous en sommes dignes devant la face de Notre Seigneur.

As-tu expérimenté cette vie en toi, et veux-tu la conserver et t’établir en elle, il te faut être désœuvrée, n’avoir aucun souci, ni de toi ni de quelque créature, et ne te complaire en toi d’aucune façon. Mais il te faut regarder Dieu, le viser, l'aimer, t’occuper de lui et désirer son honneur au-delà de toute chose. Tu pourras ainsi persévérer et habiter devant sa face, en lui rendant un honneur éternel.

5.30 Ceux qui se croient parfaits, mais se complaisent en eux-mêmes

Car on trouve nombre de gens qui se complaisent en eux-mêmes, qui, par leur manière de vivre, se croient grands et élevés devant Dieu, et qui cependant se trompent sur beaucoup de points.

Car ceux qui ne se sont pas quittés, et qui ne sont pas morts à eux-mêmes dans la nature, ne sont pas non plus élevés ni vivants dans la grâce, et ne sont pas occupés à rendre honneur à Dieu.

Quoiqu’ils soient intelligents et subtils dans la lumière de la raison, ils se complaisent cependant en eux-mêmes et désirent plaire aux autres, deux choses qui détournent de Dieu et qui sont les racines principales de tout péché.

De là vient qu'ils désirent être au-dessus des autres, et même au-dessus de tous, si cela pouvait leur arriver. Dans leur fond ils ne sont dociles envers personne, mais ils souhaitent que tous suivent leur opinion, car ils sont opiniâtres et têtus. Ils pensent toujours avoir raison devant tous ceux qui leur sont contraires. Ils sont susceptibles, vite troublés, colériques, emportés, fourbes, agressifs, arrogants en paroles, en actions et en mimiques, et ainsi ne sont-ils jamais en paix avec ceux qui doivent vivre avec eux.

Mais ils ne sont pas non plus en paix avec eux-mêmes, jamais, car ils observent de près et en jugent beaucoup; les autres, bien sûr, mais non pas eux-mêmes. Ils sont ainsi pleins de suspicions, d’imaginations, de mauvaise humeur provenant de leur dépit, d’aversion et de dédain intérieur pour ceux qui ne leur plaisent pas. Tout cela les tourmente et les trouble au-dedans.

Il leur semble tout savoir et faire tout mieux que n’importe qui. Ils veulent enseigner, informer, reprendre et punir les autres, mais n’être enseignés, informés ou repris par personne, car ils pensent être les plus sages au monde.

Ils se montrent volontiers durs pour leurs inférieurs, et les rabrouent; de même pour leurs pairs, lorsqu'ils en reçoivent peu de considération ou de sympathie. Ils

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boudent et ils pestent, et se montrent la plupart du temps grincheux, lugubres et aigres d’humeur, car l’onction du Saint-Esprit leur fait défaut au-dedans.

Ils prennent volontiers la parole en présence d'autres hommes bons, car ils se croient dignes de parler devant tout le monde, puisque, à leurs yeux, ils sont les plus sages au monde.

Ils dissimulent leur orgueil par des façons humbles, et leur hargne, par un semblant de justice.

Ils ont pour amis et familiers ceux qui les flattent et leur sont bienveillants.

Ils sont en souci, dans l'agitation et la préoccupation quant aux affaires qu'ils ont à traiter.

Ils se réjouissent ou s’attristent pour l’agrément ou le désagrément que leur causent les choses de la terre, à l’égal de ceux qui vivent dans le monde.

Qui les approuve ou les blâme en leur présence a vite fait de les connaître.

Ils ont peur et sont en souci pour eux-mêmes, pour les maladies, la mort, l’enfer, le purgatoire, le jugement et la justice de Dieu.

D’une complexion anxieuse, ils sont toujours dans l’incertitude et dans la crainte de ce qui pourrait leur arriver. Car ils s’aiment d'une façon désordonnée, mais non pas à cause de Dieu ni pour Dieu. C'est ainsi qu'ils sont lâches de nature, sans liberté et inexpérimentés devant Dieu. Ils sont pleins de

1. Pour onbewandelt.

soucis étrangers et de peurs pour des choses temporelles, de ce monde. Ils redoutent les seigneurs méchants, qui leur ôteraient vie et richesses, leur voleraient ou leur retiendraient leur bien, ou qui les paieraient mal. Ils ont peur de s’appauvrir, d'être rejetés et repoussés, de devenir vieux et malades, sans la consolation de leurs amis ou de biens terrestres.

Ce sont là des soucis étrangers et stupides, qui nourrissent une avarice invétérée, et qui vont même jusqu'à en faire perdre la tête à certains.

Même dans l'Église

On trouve de semblables personnes jusque dans la vie religieuse et dans l'état ecclésiastique : ce sont ceux qui appartiennent encore à leur volonté propre et ne sont pas morts à eux-mêmes. Ils ont peur que quelque supérieur ou prélat ne s’introduise dans leur vie, qui viendrait les brider et les rabrouer, et se figurent ne pas être en état de supporter pareille chose. Si quelqu'un leur est opposé, ils se disent : « S’il devenait mon supérieur, comment pourrais-je lui être soumis et lui obéir ? Il n'a aucune sympathie pour moi. Dès qu'il le pourrait, il me briderait et me rabrouerait, et tous ses amis seraient avec lui et contre moi. » Cette angoisse fait que le sang de leur coeur se détériore. Ils en deviennent impatients et se disent en eux-mêmes : « Je ne pourrais pas supporter cela; ou bien j’en deviendrais fou, ou bien il me faudrait quitter le monastère. »

Voilà bien des appréhensions insensées, une sagesse désordonnée, et des prévisions qui sortent d'un fond orgueilleux.

Mais s’il leur arrivait de devenir supérieurs eux-mêmes, ils brideraient et rabroue-

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raient tous ceux qui leur seraient opposés et ne voudraient pas suivre leurs opinions, car ils pensent tout régir et disposer, mieux et plus sagement que quiconque.

Aussi, dans leur coeur, critiquent-ils souvent leurs supérieurs et ceux qui sont en fonction, comme ils le font aussi devant ceux dont ils savent qu'ils y prêtent volontiers l’oreille.

Ils n’aiment pas entendre louer quelqu'un de leur entourage, car il leur semble en être ainsi d’autant moins appréciés.

En aucun cas ils n’ajoutent foi à une vie qui serait plus élevée que ce qu’eux-mêmes ressentent et comprennent au-dedans.

Voilà donc des gens qui se figurent être sages et expérimentés plus que tout leur entourage, alors qu'ils ne sont pas en mesure de recevoir la vraie sainteté, et se trouvent mal ordonnés à elle.

Que chacun veuille donc éprouver, examiner et juger son esprit et sa nature, et s’il ressentait ou constatait quelque chose de ce genre, qu'il le chasse et en triomphe, s’il veut un jour trouver la vraie sainteté.

Si nous voulons vivre pour Dieu, il nous faut mourir au péché. Si nous voulons voir le Royaume de Dieu, il ne faut être ni affecté ni arrêté par des images d'agrément ou de désagrément. Notre coeur et notre désir doivent être fermés aux choses de la terre, et ouverts à Dieu et aux choses éternelles.

Voulons-nous savourer Dieu,

il nous faut quitter le monde entier.

Voulons nous avoir pouvoir sur Dieu,

il nous faut aimer et détester comme lui.

Si l'esprit de Dieu doit croître en nous,

lui qui nous libérera de tout,

il nous faut renoncer à nous-mêmes.

Nous serons ainsi en mesure de le subir,

pour passer au-delà de tous les cieux,

et être un et indivis avec lui.

C'est la que nous le bénirons,

et écouterons en paix

les mélodies du ciel,

aux huit modes et aux nombreux tons.

5.40 Les quatre mélodies du ciel

Notre Père du ciel nous a appelés et choisis de toute éternité dans son Fils bien-aimé, et Il a écrit notre nom, avec le doigt de son amour, dans le Livre de vie de sa Sagesse éternelle. À nous de lui répondre pour toute l'éternité, avec tout ce dont nous sommes capables, en lui rendant honneur éternellement.

C'est ici que prennent leur origine tous les cantiques des anges et des hommes, qui jamais ne s'arrêteront.

5.41 l'amour

La première mélodie est celle de l'amour pour Dieu et pour notre prochain. Le Père nous a envoyé son Fils pour nous apprendre ce chant-là, car celui qui ne le connaîtrait pas, ne pourrait se présenter au choeur du ciel. L’art du chant lui manque, en effet, et il ne porte pas l’habit de choeur : il devra donc toujours rester en dehors du choeur céleste.

Lorsque Jésus-Christ, notre amant éternel, fut conçu dans le corps vénérable de sa mère, dans l'esprit il chanta gloire et honneur à son Père du ciel, repos et paix à tous les hommes de bonne volonté. Les anges reprirent ce même cantique, dans la nuit où il naquit de la Vierge Marie, sa mère. La sainte Église en fait mémoire et le reprend tout particulièrement à l'occasion de ces deux fêtes.

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Car aimer Dieu, et aimer son prochain pour Dieu, à cause de Dieu et en Dieu, voilà la voix supérieure et la plus joyeuse que l’on puisse chanter au ciel et sur terre.

La qualité et l’art de ce chant, c'est le Saint-Esprit.

Le Christ, notre chantre et maître de choeur, nous a chanté dès le début ce chant de fidélité et d'amour éternel, et il l’entonnera à tout jamais. À nous de limiter, avec tout ce dont nous sommes capables, à la fois ici-bas et dans le choeur de la gloire de Dieu.

L'amour vrai et sincère est le chant commun que nous devons tous connaître, pour aller au choeur avec les anges et les saints, dans le Royaume de Dieu.

L'amour est la racine et la cause de toutes les vertus au-dedans. Il est aussi l’ornement de toutes les oeuvres bonnes, et la garantie de ce qui en est visible au-dehors.

L'amour est à lui-même sa propre vie et sa propre récompense.72

L’occupation d'amour ne peut errer. Car le Christ, avec tous ceux qui lui appartiennent, nous y a précédés, et nous l’a enseignée ainsi que montrée par sa vie. Il nous faut les imiter tous, si nous voulons être bienheureux et sauvés avec lui.

Voilà donc la première mélodie du chant céleste, que la Sagesse de Dieu apprend, par l'intermédiaire du Saint-Esprit, à tous les disciples qui lui obéissent.

5.42 L'humilité

Ensuite vient la deuxième mélodie du chant céleste : une humilité sincère, que personne ne peut élever ni abaisser, car elle est la racine et le sol sans fond de toute vertu et de toute bâtisse spirituelle. C'est elle qui tient la dominante et indique la clé de tous les chants du ciel. Elle est en harmonie avec toutes les vertus, car elle est le manteau et l’ornement de la charité, la voix la plus douce qui se chante sous les yeux de Dieu.

Les airs en sont si aimables et si attrayants qu'ils ont attiré et fait descendre la Sagesse de Dieu dans notre nature. Car lorsque Marie dit : « Voici la servante de Dieu, que m’arrive tout ce que Dieu veut ». (cf. Luc 1, 58), Dieu en fut vaincu à tel point qu'il voulut emplir l'humble site de Marie de sa Sagesse éternelle. La hauteur s’est ainsi faite abaissement, car le Fils de Dieu s’est abaissé pour prendre la figure du serviteur, et nous a élevés jusqu'à la figure divine. Il s’est humilié et abaissé plus bas que tous les hommes, il s’est démis et nous à tous servis jusqu'à la mort.

Si tu veux donc lui ressembler et le suivre jusqu'au lieu où se chante le cantique de l'humilité sincère, il te faut renoncer à toi-même et te démettre, aimer et désirer être rejetée, ainsi que passer inaperçue et inconnue parmi tous les autres. Car l'humilité n'est pas affectée par un agrément ou un désagrément, par l'honneur ou par le déshonneur, ni par rien qui ne soit pas elle-même. Elle est le don le plus élevé, le joyau le plus beau que Dieu puisse donner à une âme aimante, après lui-même. Elle est plénitude de toute grâce et de tout don.

Celui qui habite l'humilité, fait un avec elle, et a trouvé la paix éternelle.

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5.43 Renoncement à la volonté propre

Ensuite vient la troisième mélodie du chant céleste, lorsque nous renonçons à la volonté propre et à tout ce qui nous est propre, et lorsque nous livrons notre nature à la très chère volonté de Dieu, pour souffrir et subir tout ce qui nous arrive et qu'il permettra. Si la nature est alors affligée, elle qui porte la croix et suit notre Seigneur jusqu'à la mort incluse, l'esprit se réjouit, lui qui présente une offrande à tel point volontaire.

Même si maintenant la nature pleure et gémit alors que nous sommes lourdement chargés, un jour nous nous réjouirons dans la gloire de Dieu, lorsque Jésus séchera nos larmes et nous montrera de quelle façon il nous a achetés à son Père avec son sang, et comment il nous a payés avec sa mort. Alors nous chanterons avec lui le cantique qui a été mérité par la souffrance volontaire, et qui appartient à la seule nature humaine, et non à celle des anges. Plus les tourments, la peine et la souffrance auront été grands et nombreux, et plus le seront la gloire, la récompense et l'honneur.

Le Christ sera notre chantre, celui qui entonnera le cantique, car il est le prince et le monarque de toute souffrance libre qui fût jamais supportée par amour et en l'honneur de Dieu. Sa voix est claire, glorieuse, et résonne tellement bien ! Car il s'y connaît en chant céleste : les airs, les fioritures, et la voix du dessus. Tous, nous chanterons avec lui, et nous rendrons grâce et louerons son Père du ciel qui nous la envoyé.

Le Christ a dû souffrir pour entrer dans sa gloire. À nous aussi, il est donné de souffrir volontiers pour lui ressembler et le suivre, dans sa gloire et dans celle de son Père, avec qui il est un, en une seule fruition du Saint Esprit. Là, nous chanterons tous, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, chacun à sa façon, dans son esprit, selon qu'il l’aura mérité et en sera digne devant Dieu.

5.44 Défaillir dans la louange

Ensuite vient la quatrième mélodie du chant du ciel, la plus intime, la plus noble et la plus élevée, à savoir défaillir dans la louange de Dieu.

Notre Père du ciel est avide et libéral. Il accorde libéralement sa grâce, ses dons et ses présents à ses bien-aimés qui ont été élevés dans l'esprit et marchent devant sa face. Mais il réclame de chacun en particulier de lui répondre par l'action de grâce, la louange, et par toute sorte d’oeuvres bonnes, selon qu'il en a été favorisé, au-dehors comme au-dedans. Car la grâce de Dieu n'est pas accordée à la légère, ni en vain. Si nous lui prêtons attention, elle coule et donne toujours ce dont nous avons besoin, mais elle réclame aussi en retour tout ce dont nous sommes capables. C'est au milieu de ces deux, donner et réclame, que toutes les vertus se pratiquent, sans risque de s'égarer.

Mais, au-delà de toutes les oeuvres et de toutes les pratiques de vertu, notre Père du ciel révèle à ceux qu'Il aime particulièrement, qu'il n'est pas seulement avide et libéral en réclamant et en donnant, mais qu'il est par lui-même avidité et libéralité. Car il veut se donner lui-même à nous, avec tout ce qu'il est, et il veut que nous nous donnions à lui en retour, avec tout ce que nous sommes. Il veut ainsi être tout entier à nous, et que nous soyons tout entiers à lui, chacun restant néanmoins

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tout ce qu'il est, car nous ne pouvons devenir Dieu, mais nous sommes unis à lui, avec intermédiaire et sans intermédiaire.

L'union avec intermédiaire

Nous lui sommes d'abord unis au moyen de sa grâce et de nos oeuvres bonnes. Il vit en nous, et nous vivons en lui, au moyen de notre amour mutuel, c'est-à-dire par sa grâce et par nos vertus. Nous lui sommes soumis, et nous sommes une seule volonté avec lui dans tout ce qui est bien. Son Esprit et sa grâce opèrent toutes nos oeuvres bonnes, plus proprement que nous ne les faisons nous-mêmes. Sa grâce en nous, et notre amour pour lui, C'est là un ouvrage que nous accomplissons ensemble, l’un pour l’autre.

Notre amour pour Dieu est l’ouvrage le plus élevé et le plus noble que nous puissions ressentir entre nous et lui.

L'esprit de Dieu réclame de notre esprit d’aimer Dieu, et de lui rendre grâce et louange, selon sa noblesse et sa dignité, en quoi tous les esprits qui aiment défaillent, au ciel et sur terre. Ils s’épuisent à l’ouvrage, et tombent tous en impuissance devant la sublimité sans fond de Dieu.

Voila l'intermédiaire le plus noble et le plus élevé entre nous et Dieu. La grâce de Dieu atteint ici sa perfection, avec toutes les vertus.

L'union sans intermédiaire

Au-delà de cet intermédiaire, nous sommes unis à Dieu sans intermédiaire, au-delà de la grâce et de toute vertu. En effet, au-delà de cet intermédiaire, nous avons reçu l’image de Dieu dans la vie vivante de notre âme, là où nous lui sommes unis sans intermédiaire, sans toutefois devenir Dieu. Néanmoins nous gardons toujours la ressemblance avec Dieu, lui vivant en nous, et nous vivant en lui, par sa grâce et nos oeuvres bonnes. De cette façon, nous sommes unis à Dieu sans intermédiaire, au-delà de toute vertu, là où nous portons son image à la cime de notre être créé; et nous lui ressemblons par ailleurs toujours au-dedans de nous-mêmes, et nous sommes unis à lui, par sa grâce et par notre vie vertueuse. Nous ressemblons ainsi éternellement à Dieu dans la grâce et dans la gloire, mais, au-delà de la ressemblance, nous sommes un avec lui dans notre image éternelle.73

L'unité vivante avec Dieu se trouve dans notre essence. Nous ne pouvons la saisir, ni la rejoindre, ni l’atteindre. Elle se présente à toutes nos puissances, nous réclamant d'être un avec Dieu sans aucun intermédiaire, ce que nous ne pouvons accomplir. Et c'est pourquoi nous suivons Dieu jusque dans le désoeuvrement vide de notre essence/1 .

L'esprit de notre Seigneur se repose et habite dans ce désoeuvrement, avec tous ses dons. Il insuffle sa grâce et ses dons dans toutes nos puissances, et il nous réclame d’aimer, de rendre grâce et de louer. Lui-même habite en personne dans notre essence, et réclame que nous soyons désoeuvrés et un avec lui, au-delà de toute vertu.

Le jeu le plus intime de l'amour

C'est la raison pour laquelle nous ne pouvons jamais persévérer, ni au-dedans de nous-mêmes avec des oeuvres bonnes, ni au-delà de nous-mêmes avec Dieu dans le désoeuvrement. Et voilà le jeu le plus intime de l'amour.

1. Désoeuvrement vide traduit eenen ledegben sine.

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L'esprit de notre Seigneur est l'oeuvre éternelle de Dieu, qui veut que nous soyons éternellement à l'oeuvre pour lui ressembler. Mais il est aussi le repas et la fruition du Père, du Fils et de tous ses bien-aimés, dans un éternel désoeuvrement.

La fruition est au-delà de nos oeuvres : nous ne pouvons la saisir. Et nos oeuvres restent toujours en deçà de la fruition : nous ne pouvons pas les introduire en elle.

Dans nos oeuvres, nous défaillons toujours, incapables que nous sommes d’aimer Dieu de façon satisfaisante. Mais dans la fruition, nous sommes satisfaits, étant devenus tout ce que nous voulons être.

Voilà la quatrième mélodie du chant céleste, la plus noble aussi qui soit exécutée au ciel et sur la terre.

5.5 Le choeur céleste

Il faut cependant savoir que ni Dieu, ni ange, ni âme quelconque ne chantent avec des voix corporelles, car ils sont des esprits qui n’ont ni oreille, ni bouche, ni langue, ni gosier, ni gorge pour produire quelque chant.

La Sainte Écriture dit cependant de Dieu qu'il s’est adressé à Abraham, à Moïse, aux Patriarches et aux Prophètes, de maintes manières et avec des paroles sensibles, avant d’assumer une humanité.

Et la Sainte Église témoigne que les anges chanteront: « Sanctus, sanctus »/1, éternellement et sans fin.

1. En latin dans le texte.

De même, l’ange Gabriel porta à Notre-Dame l’annonce qu’elle concevrait du Saint-Esprit le Fils de Dieu.

C'est en chantant aussi que les anges conduisirent l'âme de saint Martin au ciel.

Et Marie Madeleine était tous les jours nourrie et alimentée par les chants des anges.

Les esprits bons ou mauvais, et les âmes aussi, peuvent donc apparaître aux hommes sous la forme qu'ils veulent, dans la mesure où Dieu veut bien le permettre. Mais il n'en est point besoin dans la vie éternelle, puisque c'est avec les yeux de notre entendement que nous y regarderons la gloire de Dieu, l'ensemble de tous les anges et de tous les saints, ainsi que la récompense et la gloire de chacun en particulier, de toutes les manières désirées.

Rôle du corps glorieux

Au dernier jour, lors du Jugement de Dieu, quand, de par la puissance de notre Seigneur, nous ressusciterons avec nos corps glorieux, ceux-ci seront blancs et resplendissants comme la neige, plus rayonnants et plus clairs que le soleil, transparents comme le cristal. Chacun possédera une marque en son honneur et à sa gloire, d’après toutes les façons dont il aura volontairement et librement souffert et supporté des tourments ou d'autres peines, pour l'honneur de Dieu. Car tout sera ordonné et récompensé selon la sagesse de Dieu et la noblesse de nos oeuvres bonnes.

Le Christ, notre chantre et Maître de choeur, entonnera, de sa voix glorieuse et douce, un cantique éternel : celui de la louange et de l'honneur adressés à son Père du ciel. Et tous, de joyeuse humeur, nous reprendrons, de nos voix claires, ce même cantique, éternellement et sans fin.

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L’allégresse et la gloire de notre âme se répandront dans nos sens et traverseront tous nos membres. Nous nous regarderons les uns les autres de nos yeux inondés de gloire, nous nous écouterons et nous nous parlerons mutuellement, et nous chanterons la louange de notre Seigneur avec des voix qui ne défailliront jamais.

Le Christ nous servira et nous fera voir sa face lumineuse et son corps de gloire, avec toutes les marques de fidélité et d'amour qui s'y sont imprimées.

Nous regarderons aussi tous les corps glorieux, avec toutes les marques de l'amour avec lequel ils ont servi Dieu depuis le commencement du monde.

Toute notre vie sensible sera remplie de la gloire de Dieu, au-dehors comme au-dedans. Nos coeurs vivants s’embraseront d'un amour ardent pour Dieu et pour tous les saints. Toutes les puissances de notre âme seront remplies de la gloire de Dieu, et animées de ses dons et de toutes les vertus qu’elles auront pratiquées depuis le commencement. Mais au-delà de tout ceci, nous expirerons dans la gloire de Dieu, qui est sans fond, insaisissable et sans mesure, dont nous jouirons avec Dieu éternellement, sans fin aucune.

Le Christ, dans sa nature humaine, dirigera le choeur de droite, car cette nature est ce qu'il y a de plus sublime et de plus noble que Dieu ait jamais fait. À ce choeur appartiennent tous ceux en qui il vit, et qui vivent en lui.

Le second choeur appartient aux anges. Bien que ceux-ci soient plus nobles de nature, nous, les hommes, avons davantage reçu dans le Christ Jésus avec qui nous sommes un.

C'est pourquoi le Christ sera le Pontife suprême, entre le choeur des anges et celui des hommes, face au trône de la sublime toute-puissance de Dieu. Il offrira et renouvellera devant son Père du ciel, le Dieu tout-puissant, tous les sacrifices jamais offerts par les anges et les hommes, sacrifices qui se renouvelleront sans cesse et continueront à tout jamais dans la gloire de Dieu.

Voilà comment nos corps et nos sens, avec lesquels nous servons maintenant Dieu, seront alors glorieux et bienheureux, comme est maintenant glorieux le corps du Christ avec lequel Dieu et nous-mêmes fûmes servis.

Nos âmes, avec lesquelles nous aimons Dieu, nous lui rendons grâce et le louons maintenant et pour l'éternité, seront des esprits bienheureux et glorieux; de même que l'âme du Christ, les anges et tous les esprits, qui aiment Dieu, lui rendent grâce et le louent, sont bienheureux et glorieux. Par le Christ, nous expirerons tous en Dieu, pour être un avec lui, dans la fruition , en une béatitude éternelle.

C'est ainsi que j’en finis avec le cinquième degré de notre échelle du ciel.


6.00 Sixième degré : le regard intérieur

Vient ensuite le sixième degré : le clair regard intérieur, l'esprit pur et la pensée pure. Ce sont là trois qualités de l'âme qui contemple, et qui proviennent et sortent du fond vivant où nous sommes unis à Dieu, au-delà de la raison et de toute pratique de vertus.

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Celui qui veut éprouver cela, qu'il offre à Dieu toutes ses vertus et toutes ses oeuvres bonnes, sans viser quelque récompense que ce soit. Avant tout, qu'il s’offre lui-même et s’abandonne au libre pouvoir de Dieu, et qu'il ne cesse de progresser, sans jeter un regard en arrière, dans le culte vivifiant de Dieu. C'est ainsi qu’avec la grâce de Dieu il se préparera à la vie de contemplation, si tant est qu'il doive obtenir celle-ci.

La vie de ses sens au-dehors sera convenable aux yeux de tous, et bien ordonnée en oeuvres bonnes.

Sa vie intérieure sera remplie de grâce et de charité, sincère, droite dans son intention, riche de toutes vertus.

Sa mémoire sera sans préoccupations ni soucis, libre, dégagée et de toute image désaffectée. Son sentiment sera libre, épanoui, élevé au-delà de tous les cieux. Sa pensée sera inoccupée /1, sans rien scruter, à l'état nu en Dieu. Telle est la clôture des esprits qui aiment, où toutes les pensées pures se rassemblent dans une pureté simple.74

1. Pour ledegh.

6.1 La pensée pure

Voici la demeure de Dieu au-dedans de nous, où personne ne peut travailler, sauf Dieu seul. Cette pureté appartient à l'éternité : elle ne connaît ni temps, ni lieu, ni avant, ni après. Mais elle est toujours présente, disponible, visible à la pensée pure qui a été élevée jusqu’en elle. Nous y sommes tous un, nous-même vivant en Dieu, et Dieu vivant en nous. L’un simple est toujours clair et visible aux yeux de l’entendement, lorsque ceux-ci se recueillent dans la pureté de la pensée.

L’air y est pur et net, éclairé de la lumière divine. C'est là que se trouve le regard au-dedans, et où l’on peut fixer et contempler la Vérité éternelle, avec des yeux transformés et éclairés. Toutes les choses y sont uniformes, une seule Vérité et une seule image dans le miroir de la Sagesse de Dieu. Trouver cette image, la reconnaître et nous établir en elle, dans notre essence et dans notre pensée pure, Dieu nous a faits pour cela. Lorsque nous regardons et fréquentons cette image à la lumière divine, avec les yeux simples de notre entendement, nous possédons /1 la vie de contemplation.

6.2 L’esprit pur

Mais il y manque encore ceci : la pureté de l'esprit. Car trois éléments constituent la vraie vie de contemplation, où personne ne peut s'égarer : la pensée désoeuvrée et désaffectée de toute image, la contemplation éclairée dans la lumière divine, et un esprit pur et élevé jusque devant la face de Dieu. En effet, l'esprit pur, avec le nu savoir, penche toujours pour suivre jusque dans son origine l'entendement éclairé.

Notre Père du ciel est l’origine et la fin de tout ce qui se fait. C'est en lui que nous commençons tout bien, avec la nue-pensée et le regard sans images. Dans son Fils, nous regardons toute vérité avec un entendement éclairé dans la lumière divine. Dans le Saint-Esprit, nous conduisons toutes nos oeuvres à leur perfection, lorsque, avec le nu-amour, nous expirons au-delà, devant la face de

1. Littéralement : nous acons.

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Dieu /1; et c'est là que nous sommes dégagés et libres de toute représentation et de toute imagination. Voilà la vie de contemplation, lorsque celle-ci a pris tout son poids.

À tout instant commencer et conduire à la perfection, tel est le conseil de l'amour. C’était là le sixième degré de notre échelle du ciel.

7.00 Septième degré : trépas et passage au-deld

Ensuite vient le septième degré, qui est le plus noble et le plus sublime qui se peut vivre dans le temps et dans l'éternité, lorsque, au-delà de tout le connaître et de tout le savoir, nous éprouvons en nous une nescience sans fond; lorsque, au-delà de tous les noms que nous donnons à Dieu ou aux créatures, nous mourons et nous trépassons dans un éternel sans nom, où nous sommes perdus; lorsque, au-delà de toute oceupation de vertu, nous regardons et éprouvons en nous-mêmes un désoeuvrement éternel, dans lequel personne ne saurait travailler, et, au-delà de tous les esprits bienheureux, une béatitude sans fond, où nous sommes tous un, le même Un qui, en lui-même, est la béatitude même; lorsque nous regardons tous les esprits bienheureux immergés, écoulés et perdus au-delà de leur essence, dans leur sur-essence, en une ténèbre inconnue et sans modes.

7.1 À l'image de la Trinité

Nous regarderons aussi le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Trinité des Personnes, un seul Dieu dans sa nature, qui a créé le ciel, la terre et toutes les créatures; nous l'aimerons, nous lui rendrons grâce et célébrerons sa louange

1. Littéralement : dans la face de Dieu. Nous suivons linterprétation de Surius.

pour une durée éternelle. Il nous à faits à son image et à sa ressemblance : grande allégresse pour les nobles et les purs.

Sa divinité/1 n’oeuvre pas : elle est une essence simple et désoeuvrée. Si nous étions établis en ce désoeuvrement avec Dieu, nous serions désoeuvrement avec lui, ressuscités /2 jusqu’en sa sublimité. Nous serions ainsi, au-delà de tous les degrés et de toutes les échelles du ciel, une seule essence désoeuvrée et une seule béatitude éternelle, avec Dieu dans sa divinité.

Dans la fécondité de leur nature, les Personnes divines sont un seul Dieu, qui est éternellement à l'oeuvre. Mais dans la simplicité de leur essence, elles sont divinité, et un éternel désoeuvrement. Dieu est ainsi éternel ouvrage dans les Personnes, et éternel désoeuvrement dans l’essence.

7.2 Amour et fruition

L'amour et la fruition vivent ainsi : entre les oeuvres et le désoeuvrement .

L'amour voudrait toujours être à l'oeuvre, car il est un éternel ouvrage avec Dieu.

Mais la fruition se doit toujours d’être désoeuvrée car, au-delà du vouloir et du désir, elle est l’étreinte des deux amants, dans le nu-amour, sans images, là où le Père avec le Fils tient sa bien-aimée enlacée dans l'unité frui-

1. Ruusbroec emploie plutôt rarement ce terme, si cher à Maître Eckhart, mais il en donne ici la traduction dans son propre vocabulaire : « une essence simple et désoeuvrée ». Mais sa doctrine ne semble pas différente de celle d’Eckhart : pour lui aussi l'essence simple est au-delà des Personnes qui en elle se perdent dans l'unité. La suite de notre traité, et en particulier la fin en sont une bonne illustration.
2. Seul endroit chez Ruusbroec où le sommet de l'expérience contemplative est assimilé à une résurrection. Voir cependant Le Royaume des amants, 1,75,30 (éd. Reypens, 1944).

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tive de son Esprit, au-delà de la fécondité de la nature. C'est là que le Père s'adresse à chaque esprit, en une complaisance éternelle, et lui dit : « Je suis à toi, et tu es à moi. Je suis tien, et tu es mien; je t’ai éternellement choisi. »

Voilà qu’entre Dieu et ses esprits bien-aimés, la joie et la complaisance mutuelles sont si grandes, que ceux-ci expirent, se liquéfient, s'écoulent au-delà d’eux-mêmes, deviennent un avec Dieu dans la fruition, se tenant éternellement penchés sur la béatitude sans fond de son essence. Voilà l'un des modes de la fruition chez ceux qui vivent et qui contemplent.

7.3 Se renoncer et suivre le toucher intérieur

Il est encore un autre mode qui conduit les hommes intimes et dévots jusque dans la fruition de Dieu, ceux qui sont parfaits en charité selon la très chère volonté de Dieu. Il s'agit de ceux qui se renient, renoncent à eux-mêmes et à toutes les créatures qu'ils pourraient posséder avec plaisir et attachement, à tout ce que Dieu a créé, dans la mesure où cela leur serait une occasion de souci et d’entraves dans la vie intérieure par laquelle ils servent Dieu. Ceux-là mêmes qui, en plus de ceci, sont ensuite élevés jusqu'à Dieu avec un attachement cordial, une âme vivante, un sentiment/1 élevé au-delà de tous les cieux, avec toutes leurs puissances, dans un amour ardent, avec un esprit élevé et une pensée libre de toute image.

1. Traduit ici ghemuede.

C'est là que la loi de l'amour est accomplie, et que toutes les vertus sont conduites à leur perfection. C'est là que nous sommes désoeuvrés et désaffectés/1, tandis que Dieu, notre Père du ciel, habite en nous avec la plénitude de sa grâce, et que nous habitons en lui, au-delà de toutes nos oeuvres, dans la fruition.

Le Christ Jésus vit en nous, et nous en lui. Par sa vie, nous triomphons du monde et de tout péché. Avec lui, nous nous tenons dressés dans l'amour, et tournés vers notre Père du ciel.

Le Saint-Esprit effectue en nous toutes nos oeuvres bonnes, et nous les effectuons avec lui. Au-dedans de nous d'une voix forte, sans parole, il crie : « Aime l'amour, qui t’aime éternellement ». Son cri est le toucher intérieur, au-dedans de notre esprit. Cette voix est plus terrible que le tonnerre, et les éclairs qui en jaillissent nous ouvrent le ciel, nous montrent la lumière et la Vérité éternelle. L’ardeur de son toucher et de son amour est telle, qu’elle voudrait nous consumer tout entiers. Son toucher au-dedans de notre esprit ne cesse de crier: « Paie ta dette, aime l'amour qui t’a aimé depuis toujours ». Il en vient une grande impatience au-dedans, et des gestes singuliers et tout-à-fait inconvenants au-dehors. Car plus nous aimons, plus nous avons envie d’aimer, et plus nous payons ce que l'amour réclame de nous, et plus nous lui devons encore. Amour ne se tait ni ne se tient coi. Éternellement il ne cesse de crier : « Aime l'amour ». Voilà un combat totalement inconnu des sens étrangers /2.

1. Ledigh : désoeuvré et désaffecté.
2. C'est-à-dire : qui sont étrangers à cette expérience.

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7.4 Subir l’étreinte de Dieu

Amour et jouir équivalent à oeuvrer et subir.

Dieu vit au-dedans de nous avec sa grâce : il nous enseigne, nous conseille, nous commande d’aimer. Et nous vivons au-dedans de lui, au-delà de la grâce et de nos oeuvres, là où nous subissons et jouissons. En nous vivent la connaissance, l'amour, la contemplation et le penchant; et au-delà de tout ceci vit la fruition.

Notre ouvrage est d’aimer Dieu; notre fruition, de subir l’étreinte dans l'amour de Dieu.

Entre amour et fruition, et Dieu et sa grâce, la distinction est la même.

Lorsque nous adhérons à Dieu avec amour, nous sommes esprits. Mais lorsqu'il nous fait rendre l'esprit et nous transforme avec son propre Esprit, nous sommes fruition.

7.5 La vie de communion

L'esprit de Dieu nous souffle au-dehors pour l'amour et la pratique des vertus, mais il nous attire à nouveau au-dedans de lui pour le repos et la fruition. Telle est la vie éternelle. Comme est notre vie mortelle dans la nature : exhaler l’air qui est en nous, pour inhaler ensuite un air nouveau.

Bien que notre esprit en vienne à expirer et à défaillir en son ouvrage pour passer à la fruition et à la béatitude, il est cependant inlassablement renouvelé en grâce, en charité et en vertus.

C'est donc bien ceci que je veux dire, à savoir qu'il faut à la fois entrer dans la fruition sans oeuvres, sortir pour les oeuvres bonnes, et demeurer à jamais uni à l'esprit de Dieu. De même que ouvrir nos yeux sensibles, voir et les refermer se passe si rapidement que nous n’en sentons rien75 /1, de même nous mourons en Dieu, nous vivons en sortant de Dieu, et nous demeurons à jamais un avec lui. C'est ainsi que nous sortirons dans la vie de nos sens, que nous rentrerons avec amour, que nous adhérerons à Dieu, et que nous resterons unis en Dieu, immobiles. Voilà le sentiment le plus noble que nous puissions expérimenter ou comprendre dans notre esprit.

Il nous faut cependant sans cesse monter et descendre le long des marches de notre échelle céleste, avec les vertus intérieures et les oeuvres bonnes extérieures, selon les commandements de Dieu et les dispositions de la Sainte Église, comme il a été dit plus haut.

Par la ressemblance des oeuvres bonnes, nous sommes unis à Dieu dans sa nature féconde, qui est toujours à l'oeuvre dans la Trinité des Personnes, et qui accomplit tout bien dans l'unité de son Esprit.

Là, nous sommes morts au péché, pour être un seul Esprit avec Dieu. Là, nous naissons à nouveau du Saint-Esprit, comme des fils élus de Dieu. Là, nous expirons au-delà de nous-mêmes, et le Père avec le Fils nous étreignent dans un amour et une fruition éternels. Cet ouvrage est toujours neuf : sans cesse il commence, il saceomplit et il est conduit à la perfection.

Nous y sommes bienheureux dans la connaissance, l'amour et la fruition avec Dieu.

1. Même image, mais appliquée à la prière perpétuelle, chez saint Augustin, Ep. 130,20.

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Dans la fruition, nous sommes désoeuvrés : Dieu seul l’opère, lorsqu'il fait expirer au-delà d’eux-mêmes tous les esprits qui aiment, et qu'il les transforme et les consume dans l'unité de son Esprit.

7.6 Dans l'unité du Saint-Esprit

Nous y sommes tous un seul feu d'amour, qui est plus grand que tout ce que Dieu fit jamais. Chaque esprit est un charbon ardent, allumé par Dieu au feu de son amour sans fond. Et tous ensemble, nous sommes un seul brasier ardent, qui ne pourra jamais plus s’éteindre, avec le Père et le Fils, dans l'unité du Saint-Esprit, où les Personnes divines expirent au-delà d'elles-mêmes, vers l'unité de leur essence, et l'abîme sans fond de la béatitude simple.

Là, il n’y a ni Père, ni Fils, ni Saint-Esprit, ni aucune créature, mais seulement l'essence unique, c'est-à-dire la substance des Personnes divines.

Nous y sommes tous un et incréés, dans notre sur-essence.

Toute fruition trouve là son accomplissement et sa perfection, dans la béatitude de l'essence.

C'est là, dans son essence simple, sans ouvrage, que Dieu est désoeuvrement éternel, ténèbres sans mode, existence sans nom, sur-essence de toute créature, béatitude simple et sans fond de lui-même et de tous les saints.76

Dans sa nature féconde cependant, le Père est le Dieu tout-puissant, créateur et auteur du ciel, de la terre et de toute créature. De sa nature, il engendre son Fils, qui est sa Sagesse éternelle, un avec lui dans la nature, autre dans sa personne, Dieu de Dieu, par qui toutes choses ont été faites. Le Saint-Esprit, la troisième Personne, s'écoule du Père et du Fils, un avec eux dans la nature, lui qui est leur amour sans fond, dans lequel ils sont éternellement étreints dans l'amour et la fruition, et nous tous avec eux: une seule vie, un seul amour et une seule fruition.

Dieu est un dans sa nature, Trinité dans sa fécondité, trois Personnes séparées par une distinction. Ces trois Personnes constituent une unité dans la nature, et une Trinité dans leurs propriétés. Les trois propriétés de la nature féconde de Dieu sont trois Personnes, séparées par leur nom et par leur distinction, et cependant un dans la nature et dans les oeuvres. Chaque Personne possède en elle la totalité de la nature, étant ainsi Dieu tout-puissant dans la puissance de la nature, non pas dans la distinction des Personnes. Les trois Personnes possèdent l'unique nature divine sans séparation : elles sont ainsi un seul Dieu dans la nature, non pas trois dieux dans la distinction des Personnes. Dieu est ainsi Trinité par les noms et les Personnes, et Unité par la nature. Il est Trinité dans sa nature féconde, et cette Trinité vient de ce qui est propre à chaque Personne, mais elle est Unité dans la nature. Cette Unité est notre Père du ciel, créateur tout-puissant du ciel, de la terre et de toute créature /1. Il vit et règne en nous, à la cime de notre être créé, Unité dans la Trinité, Trinité dans l'unité, Dieu fort.

1. L’identification du Père avec l'unité de la nature divine est commune la théologie de l'époque. Elle souligne la préséance du Père sur les autres Personnes divines, lui étant à la fois leur source et le point de repos et de fruition vers lequel elles refluent, sans diminuer en rien l’égalité des Personnes.

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C'est lui qu'il nous faut chercher, trouver et en qui nous établir, par la grâce et avec l’aide de notre Seigneur Jésus Christ, dans la foi chrétienne, avec une intention droite et une charité sincère.

Par notre vie dans la vertu, et par sa grâce, nous vivons en lui, et lui en nous, en même temps que tous ses saints. Nous sommes ainsi une seule Unité, rassemblée avec lui dans l'amour.

Le Père et le Fils nous ont saisis, étreints et transformés dans l'unité de leur Esprit. C'est là que nous sommes un seul amour et une seule fruition avec les Personnes divines, cette fruition trouvant son accomplissement dans l'essence sans modes de la divinité.

Nous y sommes tous une seule béatitude simple et essentielle avec Dieu. Là, il n’y a plus ni Dieu ni créature, selon le mode des personnes. Nous y sommes tous, avec Dieu et sans distinction, une seule béatitude simple et sans fond. Nous y sommes tous perdus, écoulé et immergés au-delà, dans une ténèbre inconnue.

Voilà le plus élevé de ce que nous pouvons atteindre dans la vie, la mort, l'amour et la fruition, pour une béatitude sans fin. Celui qui t’enseigne le contraire dit des sottises.

Prie pour celui qui a composé et écrit ceci à l’aide de la grâce de Dieu, et pour tous ceux qui l’entendront ou le liront, afin que Dieu se donne lui-même à nous, dans la vie éternelle. Amen.




LIVRE DES ÉCLAIRCISSEMENTS

Introduction

Le Livre des Éclaircissements est avant tout un commentaire du premier traité de Ruusbroec, Le Livre du Royaume des Amants de Dieu. Dès l’introduction, l'auteur fait savoir que c'est à l’initiative de quelques amis lui ayant demandé des points d’éclaircissement sur sa doctrine la plus profonde, qu'il a entrepris la composition de cet ouvrage, qui sera son avant-dernier. Nous connaissons l’identité de ces amis. Il s'agit des chartreux de Hérinnes, qui avaient délégué une connaissance commune auprès de lui, pour l’inviter à venir leur expliquer « certaines paroles élevées », rencontrées dans son premier ouvrage. Ruusbroec, alors déjà relativement avancé en âge, se résolut malgré tout à se déplacer, et resta trois jours chez les chartreux.

Son séjour semble avoir été particulièrement fructueux. Ruusbroec découvrit que les bons Pères chartreux avaient eu vent de son premier traité, grâce à la complicité, sans malveillance aucune, de l’un de ses secrétaires, au temps où il habitait Bruxelles, et alors qu'il ne l’avait jamais destiné au public. Nous apprenons ainsi que certains de ses traités circulaient sous le manteau, à son insu. C'est l’expression « union sans différence », que Ruusbroec y emploie pour caractériser la deuxième étape de la vie contemplative, qui avait étonné, voire choqué, ses amis chartreux. Sans doute Ruusbroec réussit-il à apaiser leurs scrupules de vive voix. Malgré cela, en les quittant, il leur promit de repréciser encore sa pensée par écrit. C'est donc sans doute peu après qu'il réalisa son dessein, probablement vers 1363, comme on le pense généralement.

Puisqu'une suspicion semblait sattacher à l'une de ses expressions favorites, et que la même expression était aussi employée par les faux mystiques contre lesquels Ruusbroec n’avait

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cessé de guerroyer durant toute sa vie, c’était saine prudence que de préciser une nouvelle fois en quoi sa doctrine différait profondément de la leur. Après avoir rappelé les différentes sortes d'union avec intermédiaire, ici-bas et au ciel, Ruusbroec trace un portrait très précis des hérétiques en question, pour s’en démarquer explicitement sur plusieurs points. Ceux-ci prônent un faux recueillement, qui ne suit que le penchant de nature, et aboutit à une vie éternelle qui s’identifie à « l'essence pure et bienheureuse, sans distinction d’ordre, de sainteté ou de récompense », où seront supprimés « tout vouloir, agir ou connaissance distincte de quelque créature ». Ces gens-là se prennent pour Dieu, « dans le fond de leur simplicité ». En réalité, remarque Ruusbroec, « la foi authentique leur fait défaut, ainsi que l’espérance et l'amour ». Ils négligent les sacrements et les pratiques de l'Église, qui, à ce qui leur semble, ne conviendraient qu’aux imparfaits, jusqu'à finir dans le plus complet libertinage : « Ils pratiquent la liberté de la chair, car ils accordent au corps ce dont il a envie, croyant que c'est la liberté de la nature. »

Tous ces traits sont propres aux adeptes du « Libre Esprit », et se retrouvent dans les Noces spirituelles où Ruusbroec les avaient déjà cloués au pilori, une bonne vingtaine d'années auparavant. Mais il reste toujours difficile de préciser davantage l’identité des tenants de ces opinions77. Rien ne permet de penser qu'il s'agit des « flagellants », qui se fouettaient jusqu'au sang lors de leurs processions troubles qui sillonnèrent les Pays-Bas vers 1349. La description de Ruusbroec s’en prend plutôt à certains dévots en apparence plus paisibles, vivant isolés et solitaires, sans faire parler d’eux, qui n’apparaissent guère dans les sources historiques. Leur influence néfaste sur les esprits simples était sans doute d’autant plus pernicieuse qu’au premier abord leur enseignement semblait aussi innocent que subtil. Sa vie durant, Ruusbroec sera convaincu de l’urgence qu'il y a à les dénoncer. Ce qu'il fit inlassablement.

S’étant ainsi expliqué à propos des faux mystiques, Ruusbroec peut s’atteler à la tâche de justifier l’expression qui faisait difficulté : « union sans différence ». Ceci nous vaut un exposé complet de l’itinéraire suivi par l'âme contemplative, ainsi qu'une description minutieuse des différentes sortes d'union avec Dieu : avec intermédiaire, sans intermédiaire, sans différence. Mais auparavant, Ruusbroec rappelle à ses lecteurs le passage obligé qui seul peut y donner accès : un abandon total à tout ce que l'amour a choisi, que ce soit consolation ou désolation. « Il lui faut vouloir renoncer à soi pour entrer dans la libre volonté de Dieu, et pour laisser Dieu advenir avec cette volonté (...). Car quoi que l'amour veuille donner ou prendre, celui qui renonce à soi et qui aime Dieu y trouve toujours la paix. Car lorsque quelqu'un vit la souffrance sans regimber, (...) il est en mesure de sentir l'unité sans intermédiaire avec Dieu. »

Ruusbroec constate, en effet, que tous ne « ressentent » pas ce qu'il va décrire78. La raison en est simple, explique-t-il : tous « ne correspondent pas à la motion de Dieu en renonçant à eux-mêmes ». Le secret de l’entrée dans l'union sans intermédiaire se trouve dans la disponibilité de chaque âme à passer d'un amour actif à un amour passif, c'est-à-dire dans sa souplesse d’adaptation aux nouvelles touches de la grâce. Auparavant, on avait appris à « se ranger » et à « se rendre » à l'action de Dieu, avec un amour qui abondait en oeuvres extérieures ou intérieures. Désormais, en suivant à tâtons ce que l’on ressent de l'amour, il s'agit d’apprendre à « céder » à celui-ci, pour « subir et pâtir » passivement la vérité et la bonté de Dieu.

Pour établir la possibilité d'une union sans intermédiaire où Dieu et la créature conservent leur état respectif, Ruusbroec a recours à une double image qu'il emprunte à saint Bernard : le fer devenu incandescent dans le feu et participant aux qualités du feu, ou l’air traversé par la lumière et rendu lumineux par elle, le fer et le feu, l’air et la lumière restant cependant ce qu'ils sont.

Après avoir décrit les répercussions de ces grâces mystiques sur le corps et les puissances sensibles, Ruusbroec s’attache à mettre en lumière le fondement trinitaire de cette « union sans différence ». La Trinité n'a pour lui rien de statique. Elle est avant tout une « vie vivante » et bouillonnante, foyer d'un dynamisme inlassable : « la complaisance mutuelle entre les trois Personnes », grâce auquel celles-ci sont toujours et en même temps (selon notre façon de parler) à la fois distinctes

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lorsqu'elles agissent (engendrent, connaissent, aiment, spirent), et parfaitement un, lorsqu'elles s’étreignent dans l'unité et la fruition de l'essence. Or, c'est précisément à cette étreinte commune dans l'unité que les amants de Dieu sont mystérieusement destinés, comme à une authentique participation à la vie et au mouvement trinitaires : « Là est le Père avec le Fils et tous les bien-aimés, tous saisis et étreints dans le lien d'amour, c'est-à-dire dans l'unité du Saint-Esprit, (...) un éternel lien d'amour qui ne sera jamais plus dénoué. »

Se résumant, Ruusbroec distingue clairement trois sortes d'union : une union avec intermédiaire, c'est-à-dire la grâce et la vie dans les vertus; une union sans intermédiaire, qui consiste dans la contemplation simple et sans images, au-delà de la raison mais non sans la raison, à la cime de l'esprit, mais où le sentiment de la différence n'a pas entièrement disparu : il reste toujours « un penchant en avant de l'essence »; finalement, l'union, ou plutôt l'unité, sans différence,  « au-delà de la raison et sans la raison », dans laquelle l'âme « est immergée au-delà d'elle-même, dans l'abîme sans mode de la béatitude sans fond, là où la Trinité des Personnes divines possèdent leur nature dans l'unité de l'essence ». Cette dernière union ne deviendra cependant jamais essentielle à l'homme; elle lui est seulement « sur-essentielle ». La nature humaine n’y périra pas « car aucune essence créée ne peut être un avec l'essence divine et disparaître quant à elle-même. Car la créature deviendrait ainsi Dieu, ce qui est impossible ».

Cette dernière précision aura apaisé la crainte des chartreux de Hérinnes. Il apparaît clairement de l’ « union sans différence » que, pour employer des expressions modernes qui nous sont plus familières, elle n'est pas à comprendre dans un sens métaphysique strict - Ruusbroec répète à l’envie que l'homme ne deviendra jamais Dieu - mais plutôt dans un sens psychologique (si ce terme peut encore avoir un sens à une telle profondeur, ou hauteur, de l'expérience mystique) ou existentiel79 : il existe bel et bien une union où tout sentiment de différence entre Dieu et le bien-aimé à disparu. Sur cela, Ruusbroec ne reviendra jamais, probablement parce qu'il en est un témoin privilégié, et qu'il est convaincu que l'Église de son temps a besoin de ce témoignage.

De cette triple union (avec intermédiaire, sans intermédiaire, sans différence), Ruusbroec lit la confirmation dans les trois demandes faites dans sa prière sacerdotale par le Christ, l'union sans différence étant suggérée par cette unité en laquelle le Christ demande que soient consommés tous les élus, et qui est la même unité par laquelle il est un avec son Père (Jn 17, 22). L'auteur ajoute ensuite trois précisions importantes qui, chacune à sa façon, couronnent son exposé. D'abord, les trois unions ne sont pas à considérer comme trois étapes que l’on traverserait successivement, avant de se fixer définitivement dans la dernière. C'est la précisément l'erreur qu'il n'a cessé de combattre. Au contraire, ces trois sortes d'unions se vivent en même temps, dans un va-et-vient continuel : il s'agit de « monter et refluer comme la marée ».80 On n'est jamais établi une fois pour toutes dans l'union sans différence. Ensuite, même au sommet de l'expérience mystique, l'activité du corps et des puissances inférieures n'est pas abolie. Au contraire, elle demeure entière, mais s'y trouve harmonieusement intégrée, le corps prenant sa part dans les joies de l'union. Enfin, non sans un brin d’humour quelque peu désabusé, Ruusbroec se demande à l'intention de qui il a bien pu écrire ce livre. Car ceux qui, parmi ses lecteurs, se trouvent établis dans cette expérience n’en ont pas besoin : « Amour leur apprendra. Quant aux autres, à qui recoivent consolation de choses étrangères à ce propos, ce qui leur fait défaut ne leur manque guère. Et même si j’en disais beaucoup plus, ils ne comprendraient pas, (...) ils ne sont pas en mesure de comprendre ».

En achevant son livre, sur un point aussi délicat et en des temps où le moindre écart par rapport à l'orthodoxie ne va pas sans risques, Ruusbroec tient à se soumettre par avance au jugement de l'Église, quel qu'il sera, « car je veux vivre et mourir dans la foi chrétienne, en serviteur du Christ, et je désire être, par la grâce de Dieu, un membre vivant de la sainte Église ».

Cette longue mise au point, rassura-t-elle pleinement ses amis chartreux ? à en juger par le Prologue que l’un d’eux,

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Gérard de Saintes, estima bon d’insérer en tête de l’exemplaire des Eclaircissements qu'il gardait chez lui, on peut présumer qu'ils furent un peu déçus par le fait que Ruusbroec maintint, malgré tout, l’expression qui les avait troublés : « union sans différence ». Mais l’interprétation que le moine chartreux en donne dans ce texte montre qu'il a fort bien compris ce que voulut dire Ruusbroec et les difficultés que celui-ci éprouva pour trouver la juste formule. On peut penser aussi que ce Prologue était en même temps pour lui une façon de pardonner à son saint ami son doux entêtement. Comme ce texte éclaire particulièrement bien le climat théologique et spirituel des Eclaircissements, il mérite d'être cité en entier.

« Parmi d'autres éclaircissements qu'il apporte dans ce livre, il (Ruusbroec) explique les trois sortes d'union qu'une bonne âme humaine peut posséder avec Dieu. La première est avec intermédiaire; la deuxième, sans intermédiaire; la troisième est sans différence ou sans distinction. En prenant l’expression ‘sans différence’ dans son sens obvie, notre raison est heurtée, car ‘sans différence’ veut dire à peu près : sans inégalité et sans altérité aucunes, en un mot : sans distinction. Il n'est cependant pas possible que l'âme soit à tel point unie avec Dieu que les deux deviennent une seule essence, comme Ruusbroec le dit d'ailleurs lui-même dans ce livre. On peut alors se demander pourquoi il appelle cette troisième union ‘sans différence’ ? Voilà ce qu'il m’en semble. Il avait appelé la première union : avec intermédiaire. La deuxième : sans intermédiaire. Voulant parler d'une troisième union plus intime (nare) encore, et ne sachant plus lexprimer en paroles sinon par quelque circonlocution (circumlocucie !), Il a eu recours à l’expression ‘sans différence’, même si celle-ci était un peu trop élevée pour traduire et formuler sa pensée. Et c'est pourquoi, dans la mesure où l’expression était trop élevée pour sa pensée, il l’éclaire par les paroles du Christ, à l'heure où celui-ci demanda à son Père que tous ses bien-aimés soient consommés dans l’un, comme lui-même est un avec le Père. Car si telle était bien la prière du Christ, son intention n'était pas qu'ils soient aussi un comme lui l’était devenu avec le Père, à savoir une seule et unique substance de la divinité. Car cela est impossible. Mais plutôt : qu'ils soient un comme lui-même est une seule fruition et une seule béatitude, sans différence, avec le Père. »


Le livre des éclaircissements

1.0 L’orgueil repoussé par Dieu

Le prophète Samuel pleura le roi Saül, sachant bien pourtant que Dieu l’avait repoussé et rejeté, lui et sa lignée, pour n’être plus roi en Israel, à cause de son orgueil et parce qu'il désobéit à Dieu et au prophète qui lui était envoyé de la part de Dieu (cf. I Sam. 15, 10-26).

L'humilité exaucée par Dieu

De même lit-on dans l’évangile que les disciples de notre Seigneur le supplièrent de renvoyer /1 la cananéenne païenne, c'est-à-dire de faire en sa faveur tout ce qu’elle désirait, parce qu’elle les poursuivait de ses cris (cf. Mat. 15, 21-28).

Ainsi osé-je dire maintenant que nous aurions bien raison de pleurer sur certaines personnes qui ont été trompées et se figurent être roi en Israel. Il leur semble, en effet, être élevées au-dessus de tous les autres hommes bons, dans la vie sublime de contemplation. Hélas, ce sont des orgueilleux qui désobéissent de plein gré et en connaissance de cause à Dieu, à la Loi, à la sainte Église et à toutes les vertus.

1. Ruusbroec joue sur le double sens de laten : « renvoyer » et « exaucer ».

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De même que le roi Saül déchira le manteau du prophète Samuel, de même ceux-là s’efforcent de déchirer l'unité de la foi chrétienne, ainsi que toute doctrine authentique et toute vie vertueuse. Ceux qui persistent en ce chemin sont séparés et retranchés du Royaume de la contemplation éternelle, comme Saül le fut de la royauté en Israël (cf. I Sam. 15, 27-28). L’humble cananéenne, au contraire, bien qu’étant païenne et étrangère, croyait et espérait en Dieu. Elle reconnut et confessa sa petitesse devant le Christ et ses apôtres. C'est pourquoi, elle reçut grâce et santé, avec tout ce qu’elle désirait. Car Dieu exalte l'humble (cf. Luc 1, 52) et le remplit de toutes les vertus, mais il résiste à l’orgueilleux (cf. I Pi. 5,5) qui reste vide de tout bien.

1.1 But de l’opuscule : préciser la doctrine pour éviter le scandale

Certains de mes amis souhaitent et demandent que j’explique et éclaire en quelques mots, selon ma capacité et avec le plus de précision et de clarté possibles, la vérité de ce que j’entends et ressens au sujet de tout l'enseignement le plus élevé que j’ai pu mettre par écrit. Cela afin que personne ne reçoive un préjudice de mes paroles, mais, bien au contraire, un profit. Je le ferai bien volontiers. Avec l’aide de Dieu, je me propose donc d’enseigner et d’éclairer les humbles qui aiment la vertu et la vérité. Par ces mêmes paroles cependant, je vais troubler et offusquer intérieurement les gens faux et orgueilleux, car mes paroles leur seront contraires et divergeront des leurs, ce que l’orgueilleux ne supporte jamais sans se fâcher.

1.20 Résumé de l’opuscule
On est uni à Dieu de trois façons :
- par un intermédiaire
- sans intermédiaire
- sans différence ni distinction, sans devenir Dieu cependant

Voici ce que j’ai prétendu : l'amant de Dieu, et qui est homme de contemplation, lui est d'abord uni par un intermédiaire, ensuite, sans intermédiaire, enfin, troisièmement, sans différence ni distinction. C'est ce que je constate à la fois dans la nature, dans la grâce, et aussi dans la gloire. Ensuite, j’ai soutenu qu’aucune créature ne pouvait ni devenir sainte ni l’être au point d’en perdre sa condition créée et devenir Dieu; aucune créature, pas même l'âme de notre Seigneur Jésus-Christ qui restera éternellement créature et autre que Dieu. Toutefois, pour être bienheureux, il nous faut tous être élevés au-delà de nous-mêmes en Dieu, et être un seul esprit avec lui en amour. Fais donc bien attention à mes paroles et à ce que j’ai l'intention de dire, et comprends-moi à propos du mode de notre béatitude éternelle, et de notre ascension vers elle.

2.0 l'union par un intermédiaire ici-bas

Quant au premier point, je dis ceci : tous les hommes bons sont unis à Dieu par un intermédiaire. Cet intermédiaire est la grâce de Dieu, les sacrements de la sainte Église, les vertus théologales : foi, espérance et amour, ainsi qu'une vie vertueuse selon les commandements de Dieu. Ce qui comporte aussi la mort au péché, au monde et à tout plaisir désordonné de la nature. Nous demeurons ainsi unis à la sainte Église, c'est-à-dire à tous les hommes bons, et de cette façon nous obéissons à Dieu et nous sommes un seul vouloir avec lui, comme un bon monastère est uni à son supérieur. Sans cette union, personne ne saurait plaire à Dieu ni être sauvé. De celui qui garde une telle union par un tel intermédiaire jusqu'à la fin de sa vie, le Christ parle à son

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Père du ciel dans l’évangile de saint Jean lorsqu'il dit : « Père, je veux que là où je suis, soit aussi mon serviteur, afin qu'il puisse voir la gloire que tu mas donnée » (cf. Jn 17, 24). Ailleurs, il dit que ses serviteurs seront assis à la table du festin, c'est-à-dire dans l’opulence et la plénitude des vertus qu'ils auront pratiquées. Le Christ passera devant eux et les servira (cf. Luc 12,37) dans /1 la gloire qu'il a méritée. Cette gloire, il l’accordera et la manifestera à l'ensemble de ses bien-aimés et à chacun en particulier, en plus ou en moins selon qu'ils en sont dignes et à même de comprendre la sublimité de cette gloire et de cet honneur, que lui seul a mérités par sa vie et par sa mort.

- au ciel

Tous les saints seront ainsi éternellement auprès du Christ, chacun selon son ordre et dans l'état de gloire qu'il a méritée par ses oeuvres, moyennant l’aide de Dieu. Au-dessus de tous les saints et de tous les anges sera le Christ selon son humanité, comme le Prince de toute gloire et honneur, qui appartiennent à son humanité seule, au-dessus de toutes les créatures.

- avec distinction et altérité

Voici : tu peux ainsi remarquer comment nous sommes unis avec Dieu par un intermédiaire, à la fois ici-bas dans la grâce, et aussi là-haut dans la gloire. Cet intermédiaire est cependant notablement distinct et autre, selon qu'il s'agit de la vie d’ici-bas ou de la récompense de là-haut, comme je viens de le dire. Saint Paul l’avait parfaitement compris lorsqu'il dit souhaiter être délié de son corps pour être avec le Christ (cf. Phil. 1, 23).

1. Littéralement : « avec ».

2.2 Les faux contemplatifs prétendent être devenus Dieu

Mais il ne dit pas vouloir être lui-même Christ ou Dieu, comme le prétendent maintenant certaines personnes mécréantes et perverses, qui disent ne pas avoir de Dieu, mais être à tel point mortes à soi et unies avec Dieu qu’elles sont devenues Dieu elles-mêmes.

Le faux recueillement

Voici : ces personnes sont recueillies dans la nudité de leur essence, grâce à une entière simplicité /1 et au penchant de nature, à tel point qu'il leur semble que la vie éternelle ne sera pas autre chose que l'essence pure /2 et bienheureuse, sans distinction d’ordre, de sainteté ou de récompense /3. Certaines sont même tellement dépourvues de sens qu’elles prétendent que les personnes périront toutes dans la divinité, que rien ne subsistera pour toujours, sauf la substance essentielle de la divinité, et que tous les esprits bienheureux seront recueillis, avec Dieu, en la béatitude essentielle, dans une simplicité telle que plus rien ne demeurera au-dehors : ni vouloir, ni agir, ni connaissance distincte de quelque créature /4.

Ils restent dans la nature,

Ces gens-là sont égarés dans la simplicité aveuglée et désoeuvrée de leur propre essence, voulant trouver la béatitude dans la nue-nature. Car il sont si simples et si désoeuvrés dans leur union à la nue-essence de leur âme et à la présence de Dieu en eux, qu'ils n’ont aucun zèle pour Dieu et ne se rangent

1. Littéralement : « une simple simplicité ».
2. Istecb wesen, littéralement : "essence essentielle "ou "essence qui est ».
3. Il s'agit de Dieu avec lequel l'homme sera entièrement confondu, comme la suite du texte lexplique.
4. Telle était bien la doctrine de la secte du "Libre Esprit », dont plusieurs éléments avaient été condamnés par le Concile de Vienne (1312).

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pas à lui non plus, ni au-dehors ni au-dedans. Car sur la cime en laquelle ils sont recueillis, ils ne sentent plus que la simplicité de leur essence, suspendue dans l'essence de Dieu. Cette entière simplicité/1 dans laquelle ils sont établis, ils la prennent pour Dieu, parce qu'ils y trouvent un repos naturel.

sans foi, espérance et amour,

c'est pourquoi, il leur semble être eux-mêmes Dieu, dans le fond de leur simplicité. Car la foi authentique leur fait défaut, ainsi que l’espérance et l'amour. Grâce au nu-désoeuvrement qu'ils sentent et en lequel ils sont établis, ils prétendent être sans connaissance, sans amour et quittes des vertus /2.

1. Littéralement : « simple simplicité ».
2. Il était tentant de traduire : « en congé des vertus », en reprenant le vocabulaire incriminé de Marguerite Porete. Toutefois, notre traduction reste, même quant à la lettre, plus proche du terme employé ici par Ruusbroec : den deughden quitte.

sans vertus, qui sont le propre des imparfaits

c'est pourquoi ils s’efforcent de vivre sans conscience, quelque mal qu'ils commettent. Ils négligent tout sacrement, toute vertu et pratique de la sainte Église, car ils pensent n’en avoir aucun besoin. Ils se figurent en effet être parvenus au-delà de tout cela. À ce qu'ils prétendent, seuls les gens imparfaits en auraient besoin.

Ils détournent le sens des Écritures

Certains sont à tel point endurcis et se sont à tel point invétérés dans cette simplicité, qu'ils demeurent désoeuvrés et font peu de cas de toutes les oeuvres jamais accomplies par Dieu, ainsi que de l'ensemble des Écritures, comme s’il n’en avait pas été écrit une seule lettre. Car il leur semble avoir déjà trouvé ce qui est la raison d'être de toutes les Écritures, et s'y être établis, à savoir le repos aveugle de l'essence, qu'ils ressentent, alors qu'ils ont perdu Dieu et tous les chemins qui pourraient conduire à lui. Car ils n’ont pas plus d’intime ferveur, de dévotion et de saintes occupations qu'une bête crevée. Ce qui ne les empêche pas de fréquenter de temps à autre les sacrements et de parfois citer les Écritures/1, afin de mieux faire semblant et de se dissimuler. Volontiers ils proposent certaines paroles peu connues des Écritures qu'ils savent faussement détourner dans leur sens, afin de plaire à d'autres personnes simples, et de les attirer dans le faux désoeuvrement qu'ils ressentent.

Attitudes concrètes, libertinage

Remarque comment ces gens se croient plus sages et plus fins que tous les autres, alors qu'ils sont les plus grossiers et les plus incultes qui vivent aujourdhui. Car ce que les païens, les juifs et les mauvais chrétiens, doctes comme ignorants, trouvent et entendent par le moyen de la raison naturelle, ces misérables ne veulent ni ne peuvent y accéder. Devant un diable, tu peux encore te signer, mais garde-toi avec grand soin de ces gens pervers, et observe-les attentivement, dans leurs paroles et dans leurs oeuvres. Car ils veulent enseigner, mais n’être enseignés par personne; faire des reproches, sans en recevoir; commander, sans obéir; dominer les autres, et n’être dominés par personne; dire ce qu'ils veulent, et n’être jamais contredits. Ils tiennent à leur volonté propre et ne se soumettent à personne : ce qu'ils estiment être liberté spirituelle. Ils pratiquent la liberté de la chair, car ils accordent au corps ce dont il a envie, ce qu'ils croient être liberté de la

1. Littéralement : « parler à partir des Écritures ».

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nature. Ils se sont unis à la désaffectation aveugle et obscure de leur propre essence, où ils se figurent être un avec Dieu, et ils tiennent celle-là pour leur béatitude éternelle. C'est dans cette désaffectation et ce désoeuvrement /2 qu'ils se sont recueillis et établis, par volonté propre et penchant de nature. C'est pour cela qu'ils se croient au-delà de la loi et des commandements de Dieu et de la sainte Église. Car au-delà de ce repos en lequel ils sont établis, dans l'essence, ils ne sentent ni Dieu ni quelque autre chose. En effet, la lumière divine n'est pas apparue dans leur ténèbre, pour la raison qu'ils ne l’ont pas cherchée avec un amour agissant et une liberté surnaturelle. Les voilà donc déchus de la vérité et de toute vertu, dans une dissemblance perverse. Car ils mettent le comble de la sainteté dans le fait de suivre leur nature de toutes les façons possibles, et de vivre sans aucune retenue, afin d'être à même d’habiter au-dedans, suivant le penchant de l'esprit, dans le désoeuvrement; pour après se tourner au-dehors, à la suite des envies du corps à la moindre de leurs motions, et satisfaire la chair, de façon à être promptement dégagés des images pour se recueillir à nouveau au-dedans sans entraves, dans le nu-désoeuvrement de leur esprit.

1. Ici pour ledecheit, généralement traduit par désoeuvrement. Autre traduction possible : vide. Les trois notions sont proches et toujours implicites dans le vocabulaire de Ruusbroec.
2. Ces deux termes pour traduire et préciser ledecheit.

Leur mort effroyable

Voilà un fruit d’enfer qui pousse à partir de leur foi égarée, et qui nourrit celle-ci jusque dans la mort éternelle. Car lorsqu’arrive le temps où leur nature plie sous le poids d’amères douleurs et de l’angoisse de la mort, ils sont au-dedans affectés d'images, troublés et effrayés. Ils perdent ce qui était leur recueillement dans le désoeuvrement et le repos, tombent dans un tel désespoir que personne ne peut les consoler, et finissent par mourir comme des chiens enragés. Aucune récompense ne répondra au désoeuvrement qui était le leur. Comme l’enseigne notre foi : ceux qui ont perpétré des oeuvres mauvaises et meurent en elles, appartiennent au feu éternel.

J’ai tenu à présenter à la fois le mal et le bien, afin de mieux te faire comprendre le bien et de te protéger du mal. Ces gens-là, il convient de les éviter et de les fuir comme les ennemis mortels de ton âme, quelle que soit leur apparence de sainteté dans les manières, les paroles, les habits ou le visage. Ils sont les messagers du diable, les plus pernicieux de ceux qui vivent aujourd’hui parmi les gens simples et sans expérience/1, mais pleins de bonne volonté. Mais passons sur ces choses. Je reviens maintenant à la matière que je venais d’entamer.

3.0 L’union sans intermédiaire
3.1 Mourir à soi et à ses oeuvres pour être transformé

Tu te souviens comment j’ai prétendu plus haut que tous les saints et tous les hommes bons sont unis à Dieu grâce à un intermédiaire. Il me faut maintenant ajouter aussi que tous sont unis à Dieu sans intermédiaire. Ils sont cependant peu nombreux en cette vie, ceux qui sont à même de l’être et qui ont été suffisamment éclairés pour être en mesure de sentir cela et de le comprendre. C'est d'ailleurs pourquoi celui qui doit éprou-

1. Pour ongheleefd.

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ver et sentir en soi les trois unions dont je parle, doit vivre totalement et intégralement pour Dieu, de façon à correspondre à sa grâce et à sa motion, et à être docile en toute vertu et oceupation intérieure. Par l'amour, il lui faudra être élevé et mourir, en Dieu, à soi et à ses oeuvres, de façon à céder, avec toutes ses puissances, et à subir la transformation par la vérité insaisissable qui est Dieu lui-même.

Être saisi et mû par l'amour

Ainsi donc, en vivant, il lui faut sortir pour les vertus, et, en mourant, entrer en Dieu. Ces deux mouvements constituent sa vie parfaite, étant associés en lui comme matière et forme, âme et corps /1 . C'est parce qu'il est oceupé par les deux qu'un tel homme est éclairé dans son entendement, riche et abondant dans le sentir. Car il s’est rendu à Dieu, avec ses puissances dressées /2, une intention droite, un désir venant du coeur, une envie jamais apaisée, et avec le zèle vivant de son esprit et de sa nature. Parce qu'il se tient de la sorte, ainsi occupé en présence de Dieu, amour s’empare de lui de mille façons. De quelque manière qu’amour le meuve, il croît sans cesse en amour et en toute vertu. Car amour toujours meut tout un chacun pour son avantage et suivant sa capacité.

3.2 La santé du ciel et la maladie d’enfer

La motion la plus bénéfique qu'un tel homme puisse sentir et recevoir, c'est la santé du ciel et la maladie d’enfer, et le fait d'y correspondre avec les oeuvres adéquates qui leur appartiennent.

1. Description du va-et-vient obligatoire de la vie d'amour : à la fois active et extérieure dans la pratique des vertus, et contemplative et intérieure dans le recueillement.
2. Au sens de « levées ».

La santé du ciel élève l'homme au-dessus de toute chose, dans une libre capacité de louer et daimer Dieu de toutes les façons que le coeur et l'âme le désirent.

La maladie d’enfer lui succède pour abaisser l'homme dans l’exil et pour le priver de toute saveur ou consolation qu'il ait jamais senties. Dans cet exil, la santé se laisse de temps à autre apercevoir, lui apportant une espérance que personne ne pourrait décourager. Mais il retombe ensuite dans un désespoir dont personne ne pourrait le consoler. J’appelle santé du ciel le fait de sentir Dieu en soi, avec opulence et plénitude de grâce. L'homme est alors plein de sagesse, son entendement est éclairé; il est riche et déborde d’enseignement céleste; il est chaleureux et somptueux en charité, abondant et ivre de joie et de sentir, fort, intrépide et courageux en tout ce qu'il sait plaire à Dieu, et encore mille autre choses de cet ordre que seuls peuvent connaître ceux qui les sentent.

Mais lorsque la balance de l'amour s’abaisse et que Dieu se cache avec toutes ses grâces, l'homme retombe dans la désolation, les afflictions et le sombre exil, dont il semblerait ne plus jamais guérir. Alors il ne se sent rien d’autre qu'un pauvre pécheur, qui sur Dieu ne sait que peu ou rien. Toute consolation que pourraient donner les créatures lui est désolation. Ni saveur ni consolation ne lui viennent de la part de Dieu. Bien plus, la raison lui dit au-dedans : « Où est-il maintenant ton Dieu ? Où s’est échappé tout ce que tu as jamais pu sentir de Lui ? ». Les larmes sont alors sa nourriture, jour et nuit, comme dit le Prophète (cf. Ps. 41,4 ).

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Passer de l’enfer au ciel en renonçant à sa volonté et en aimant Dieu

Pour que l'homme guérisse de ce mal, il faut qu'il considère et sente qu'il n’appartient pas à soi, mais à Dieu. Pour cela, il faut qu'il veuille se renoncer pour entrer dans la libre volonté de Dieu et le laisser advenir avec cette volonté dans le temps et pour l'éternité. S’il peut faire cela sans abattement de coeur, avec un esprit libre, il est guéri sur-le-champ, et il conduit le ciel dans cet enfer, et cet enfer au ciel. En effet, que le poids de la balance d'amour monte ou descende, lui-même est toujours en équilibre et égal à lui-même. Car quoi que l'amour veuille donner ou prendre, celui qui renonce à soi et qui aime Dieu y trouve toujours la paix.81

Qui est passé par là peut sentir l'union sans intermédiaire

Car lorsque quelqu'un vit la souffrance sans regimber, son esprit demeure libre et inébranlable, et il est en mesure de sentir l'unité immédiate avec Dieu. Car lorsqu'il vivait dans la richesse des vertus, il était établi dans l'unité qui passe par un intermédiaire. Parce qu'il est maintenant en accord avec Dieu et qu'il est une seule volonté avec lui, il sent Dieu en soi, avec la plénitude de ses grâces, comme la vivante santé de toute son essence et de toutes ses oeuvres.

1. Ruusbroec, ici comme à la ligne suivante, écrit bien : enicheit, alors quon aurait pu attendre eninghe (union). Il lui arrive donc d’employer une expression pour l’autre, alors que le terme "unité "est habituellement réservé à l’unité d'esprit », c'est-à-dire à l'union sans différence.

3.3 Pourquoi tous ne sentent pas l'union sans intermédiaire

Tu vas peut-être me demander pourquoi tous les hommes bons narrivent pas à sentir cela.

Parce qu'ils ne répondent pas à la grâce

Je veux bien ten donner la cause et la raison : c'est qu'ils ne répondent pas à la motion de Dieu en se renonçant.

Parce qu'ils ne sont pas recueillis mais extravertis

Ils ne se tiennent donc pas en présence de Dieu avec un zèle vivant, et ne se soucient pas d'être attentifs à eux, au-dedans. C'est pourquoi ils demeurent toujours plus extérieurs et dispersés, plutôt qu’intérieurs et simples. C'est qu'ils pratiquent leurs oeuvres en vertu de bonnes habitudes, plutôt qu’à partir d'un sentir intime. Ils estiment davantage la singularité, la grandeur et le nombre des oeuvres bonnes, plutôt que le fait de viser et d’aimer Dieu. Voici pourquoi ils gardent leur coeur au-dehors et dispersé et ne s’aperçoivent pas comment Dieu vit en eux avec la plénitude de ses grâces.

3.41 Description de l'unité sans intermédiaire

Quant à l'homme intime qui, au milieu de toutes sortes de maux, possède la santé, je veux maintenant vous dire comment il se sentira un avec Dieu sans intermédiaire.

Lorsqu'un tel homme, vivant de la sorte, se dresse de tout son être et de toutes ses puissances pour se ranger à Dieu avec un amour vivant et agissant, il sent que cet amour dans son fond, là, où il commence et finit, est un amour de fruition, et qui est sans fond. Si, avec cet amour agissant, il veut ensuite pénétrer plus avant dans cet amour de fruition, toutes les puissances de son âme devront y céder pour subir et pâtir /1 la vérité et la bonté qui les traversent, et que Dieu lui-même est.

Car de même que l’air est traversé par la clarté et la chaleur du soleil, et que le fer est traversé par le feu, de façon à faire l'oeuvre du feu avec le feu (car il brûle et éclaire comme

1. Pour ghedoeghen. Il s'agit de la même attitude que Ruusbroec appelle la plupart du temps liden, et que nous rendons par "pâtir "ou « subir ».

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le feu)/1, je dis la même chose de l’air. Si l’air était doué de raison, il dirait : « J’éclaire et réchauffe le monde entier ». Chacun garde cependant sa nature propre. Car le feu ne devient pas fer, ni le fer, feu. Leur union est cependant sans intermédiaire, car le fer est au-dedans du feu, et le feu au-dedans du fer82. De la même façon, l’air est dans la lumière du soleil, et la lumière du soleil est dans l’air. C'est ainsi que Dieu est toujours dans l'essence de l'âme, et que les puissances supérieures, lorsqu'elles se recueillent avec un amour agissant, sont unies à Dieu sans intermédiaire, dans un savoir simple de toute vérité, et dans un sentir et savourer essentiels de tout bien /2.

C'est grâce à l'amour essentiel que l’on est établi dans un tel savoir et un tel sentir simples de Dieu, mais ceux-ci sont mis en oeuvre /3 et se conservent grâce à l'amour agissant. C'est pourquoi ils sont accidentels aux puissances et leur adviennent grâce au recueillement qui meurt en amour. Mais ils sont essentiels à l'essence, et demeurent toujours en elle. C'est pour cette raison qu'il nous faut toujours nous recueillir et nous renouveler en amour, si nous voulons éprouver l'amour avec l'amour. C'est ce que saint Jean nous enseigne lorsqu'il dit : « Celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui » (I Jn 4, 16).

1. Anacoluthe dans le texte original.
2. Comparaison empruntée à saint Bernard, De diligendo Deo, 27-28.
3. Traduit ici ufenen, généralement rendu par "être oceupé à ». Ce verbe comporte toujours une nuance expérimentale.

3.42 Une distinction demeure cependant

Même si l'union entre l'esprit aimant et Dieu est sans intermédiaire, il y a cependant entre eux une grande distinction. Car la créature ne devient pas Dieu, ni Dieu créature, comme je l’ai dit plus haut, parlant du fer et de l’air. Si des choses matérielles, faites par Dieu, peuvent ainsi s’unir sans intermédiaire, combien plus Dieu peut-il lui-même s’unir avec ses bien-aimés quand il le veut, lorsque ceux-ci s'y rangent et s'y préparent à l’aide de sa grâce.

Pour cette raison, l'homme intime, que Dieu a orné de vertus et élevé au-delà de celles-ci, dans une vie de contemplation, ne connaît, au sommet de son recueillement, pas d’autre intermédiaire entre Dieu et lui que sa raison éclairée et son amour agissant. Grâce à eux deux, il adhère à Dieu, ce qui, au dire de saint Bernard, signifie devenir un avec lui/1. Au-delà de la raison cependant, il est élevé jusque dans le nu-regard, et, au-delà de l'amour agissant, désoeuvré, il est élevé jusqu'à l'amour essentiel; là où il est un seul esprit et un seul amour avec Dieu, comme je l’ai dit plus haut.

Dans cet amour essentiel, il est élevé infiniment au-delà de son entendement, grâce à l'unité en laquelle il est établi, dans l'essence, avec Dieu, ce qui constitue la vie de communion qui est propre à celui qui contemple. Car lors de cette élévation, et si Dieu veut bien le lui montrer, l'homme est capable de reconnaître en un seul regard toutes les créatures au ciel et sur la terre, avec leurs vies et leurs récompenses diverses. Mais face à l'infini de Dieu, au contraire, il lui faut céder et le suivre

1. Cf. Sermons sur le Cantique des Cantiques, 71,6.

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essentiellement et infiniment. Car aucune créature ne peut saisir ni atteindre cet infini, pas même l'âme de notre Seigneur Jésus-Christ, qui à cependant reçu l'union la plus élevée au-dessus de toutes les créatures.

3.5 Répercussions dans les puissances de l'âme

Voici comment cet amour éternel, qui vit dans l'esprit auquel il est uni sans intermédiaire, dispense sa lumière et sa grâce dans toutes les puissances de l'âme. C'est là, la source de toutes les vertus. Car la grâce de Dieu touche les puissances supérieures, et de là jaillissent la charité et la connaissance de la vérité, l'amour de toute justice, la pratique discrète/1 des conseils de Dieu, la liberté dégagée de toute image, la facilité/2 d’aller sans peine au-delà de toute chose, et, grâce à l'amour, le fait d’expirer en l'unité.

1. Littéralement : avec discernement.
2. Ajouté pour plus de clarté.

Comportements étranges dans les puissances inférieures

Aussi longtemps que quelqu'un demeure dans cette occupation, il est en mesure de contempler et de sentir sans intermédiaire l'union. Il sent au-dedans de soi le toucher de Dieu, qui est renouvellement de sa grâce et de toutes les vertus. Car tu dois savoir que la grâce de Dieu s'écoule et pénètre jusqu'aux puissances inférieures et touche le coeur de l'homme. De là viennent un tendre attachement et un plaisir sensible pour Dieu. L'attachement et le plaisir pénètrent le coeur et les sens, la chair, le sang et toute la nature corporelle, et produisent une tension et une impatience telles dans les membres que souvent l'on ne sait plus comment se tenir. On à l'impression d'être ivre et de ne plus se posséder. De là viennent bon nombre de comportements étranges que les personnes au coeur sensible n’arrivent pas bien à réprimer. Les yeux grands ouverts, elles lèvent souvent la tête au ciel, portées par l’impatience de leur désir. Parfois elles expriment leur joie, ensuite donnent libre cours à leurs pleurs; un moment, elles chantent, un autre, elles poussent des cris; maintenant tout va bien, l'instant d’après tout va mal; et souvent même les deux à la fois; elles sautillent, courent, battent des mains, s’agenouillent, s’inclinent, et font mille manières semblables. Aussi longtemps que l'homme demeure en cet état et que, le coeur épanoui, il se tient dressé vers l’opulence de Dieu qui vit dans son esprit, il ressent chaque fois un nouveau toucher de sa part, et une nouvelle impatience d'amour. Tout est ainsi renouvelé.

Il faut donc parfois traverser un sentir corporel pour passer au sentir spirituel, qui appartient à la raison; puis, traverser ce sentir spirituel et passer ainsi à un sentir divin, au-delà de la raison; enfin, par le moyen de ce sentir divin, être immergé au-delà de soi, en un sentir immobile et bienheureux.

3.6 Vers la béatitude au-delà de l'essence, dans la Trinité

Ce dernier sentir constitue notre béatitude sur-essentielle : la fruition de Dieu et de tous ses bien-aimés, le silence obscur qui se tient à jamais désoeuvré. En Dieu, cette béatitude est essentielle; dans les créatures, sur-essentielle. Car il faut savoir que les Personnes y cèdent devant l'amour essentiel et sont emportées dans son tourbillon, c'est-à-dire dans l'unité qui est fruition, alors quelles subsistent toujours selon leurs propriétés personnelles, dans les oeuvres de la Trinité.

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3.61 La Trinité à la fois agissante et désoeuvrée

Tu peux ainsi comprendre/1 en quoi la nature divine est éternellement à l'oeuvre, selon le mode des Personnes, et en quoi elle se tient éternellement désoeuvrée, en dehors de tout mode, selon la simplicité de son essence. Pour cette raison, tout ce que Dieu a choisi et saisi d'un amour éternel et personnel, il l’a possédé dans son essence, d'un amour essentiel, dans la fruition et l'unité. Car les Personnes divines s’étreignent mutuellement dans l'unité, avec une complaisance éternelle et un amour agissant et sans fond. Cette oeuvre-là ne cesse de se renouveler dans la vie vivante de la Trinité. Car il y a là toujours génération nouvelle dans une connaissance nouvelle, complaisance nouvelle et spiration nouvelle dans une étreinte nouvelle, avec un torrent nouveau d'amour éternel.

3.62 Toutes les créatures suspendues à la complaisance mutuelle des Personnes

En cette complaisance, tous les élus se trouvent étreints, anges et hommes, du dernier jusqu'au premier. À cette complaisance sont suspendus le ciel et la terre, l'essence, la vie, les oeuvres et la conservation de toutes les créatures, exception faite de cette aversion de Dieu qu’est le péché, qui provient de la méchanceté aveugle, propre aux créatures. De la complaisance de Dieu s'écoulent la grâce et la gloire, et tous les dons au ciel et sur la terre, et cela en chaque être particulier, selon son besoin et sa capacité de recevoir.83 Car la grâce de Dieu est préparée pour tous, elle attend le retour de chaque pécheur. Dès que celui-ci, mû par la grâce, veut bien se prendre en pitié et invoquer Dieu avec confiance, il trouve toujours grâce.

1. Pour proeven.

3.63 L’étreinte de tous dans la Trinité

Ainsi celui qui par grâce se trouve ramené, avec une complaisance amoureuse, en la complaisance éternelle de Dieu, est saisi et étreint en l'amour sans fond qui est Dieu lui-même, et se renouvelle sans cesse en amour et en vertus. Car c'est là, entre la complaisance par laquelle nous plaisons à Dieu et celle par laquelle Dieu nous plaît, que l'amour est mis en oeuvre, ainsi que la vie éternelle.

Dieu nous a cependant aimés de toute éternité, et choyés dans sa complaisance. Si nous savions considérer cela comme il faut, notre amour et notre complaisance se renouvelleraient. Car, grâce aux relations entre les Personnes dans la divinité, il y a là toujours nouvelle complaisance avec un nouvel