JEANNE DE CAMBRY 1581-1639



Une recluse au dix-septième siècle

Textes mystiques choisis

Abrégé de la vie


Textes présentés et annotés par

Dominique Tronc

(2019)



Ce Dossier constitué autour de

Jeanne de Cambry (1581-1639) contient :


Introduction

Comtesse Henri de Boissieu

Une Recluse au dix-septième siècle

(J. Duculot à Gembloux 1934)


Choix d’écrits mystiques de Jeanne de Cambry

L’Exercice de l’amour, La Ruine de l’amour propre I à IV, Le Flambeau mystique

(édition in-folio de 1665)


Pierre de Cambry

Abréggé de la vie de Dame Ienne de Cambry

(édition augmentée de 1663)


Annexes


Textes présentés et annotés par Dominique Tronc

(2019)

INTRODUCTION


Découvrons une inconnue aux éditions rares1.

Mon but est spirituel et de lui laisser être la première à exposer des incompréhensions-oppositions rencontrées par toutes les mystiques femmes du temps (depuis Marie des Vallées jusqu’à Madame Guyon en passant par Maria Petyt). Elles sont ici exposées vues de l’intérieur et pour la première fois à ma connaissance.

Dame de Cambry est intellectuellement outillée pour la tâche, tout en révélant un caractère « introverti » probablement difficile, des croyances en visions, en diableries, etc.

Mais elle est aussi proche et toute moderne par une indépendance d’esprit comme de nature qui lui permirent d’affronter un confesseur médiocre puis de trouver la (seule?) solution-liberté d’être recluse, devenant une ermite par ailleurs fort visitée.

Deux volets dans notre ouvrage. Ils couvrent des espaces comparables :

(1)  une vue interne par mon choix de textes mystiques. Il correspond au quart de l’oeuvre imprimée.

(2) une vue externe grâce à deux sources – apparemment les seules mais de grande qualité : Une Recluse au dix-septième siècle, beau travail de la Comtesse Henri de Boissieu, l’Abreggé de la Vie rédigé par son frère Pierre qui complète mon choix de textes de Jeanne. Son regard offre une vue intérieure  par de nombreuses lettres adressées au confesseur, aux autorités, à tel confident, à lui-même.

§

Je commence par présenter en première section « Une recluse au dix-septième siècle ». L’ époque est ancienne et de plus le vécu se situe en province. Cela nous rapproche par certains traits d’un moyen âge encore vivant ; il favorise des représentations qui étaient déjà jugées caduques sous des cieux plus éclairés. Le vécu est mystiquement valide mais Ienne de Cambry l’objective : elle le projette en présentant anges et diables comme des entités extérieures. Elle n’est pas la seule ! Par ignorance des modèles d’antan nous sommes tentés de rejeter le fond sans décoder ces modes expressifs. L’auteure de Boissieu nous introduit avec intelligence et finesse à notre héroïne. Elle réfère à de solides auteurs tel Ruusbroec.

Je peux alors proposer la partie de son œuvre qui nous intéresse mystiquement :

Après le bref Exercice de l’amour je privilégie la Ruine de l’Amour propre livrée ici pour plus de la moitié de son étendue2. Puis je poursuis par de brefs extraits d’une œuvre qui fut appréciée peut-être plus pour son titre que pour son contenu, la Flamme… résumant la Ruine… Prenant peut-être des précautions, les autres ouvrages sont d’usage généraliste. Ils sont rédigés dans un esprit de service à rendre à tous, les visiteurs étant devenus nombreux. Ils sont ici oubliés.

Si l’Abreggé de la Vie rédigé par le frère Pierre ne présente pas une belle figure mystique accomplie, mais une pèlerine en marche 3, sans guide mystique autre qu’indirectes (influences écrites) ou verticales (« Dieu seul »), partageant les défauts du temps,

Si l’exposé est coloré comme celui d’un témoin extérieur même s’il est de même sang, nous disposons d’un récit vivant du drame 4. Il éclaire les nombreuses lettres de la mystique livrées soigneusement dissociées du ciment qui les relient.

Malheureusement manquent des témoignages 5 qui nous éclaireraient sur les quinze dernières années vécues par la recluse mystique : ont-ils été détournés puis détruits ou simplement omis par prudence ? 

Une silhouette de la Dame de Cambry mystique ouvre les Annexes techniques.

§

Dame Jeanne [« Ienne »] de Cambry (1581-1639) vécut à la charnière liant deux siècles. L’esprit des béguines du moyen âge était encore vivant en Flandre espagnole mais devait bientôt laisser place à un nouvel esprit, celui de l’âge classique qui verra en France une « invasion mystique ».

Je n’entreprend pas ici une nouvelle étude sur sa vie : elle serait qu’une glose hâtivement conduite. L’ouvrage sorti sous la plume de la Comtesse de Boissieu est probablement aujourd’hui oublié comme ce fur le cas de son héroïne pendant trois siècles : il mérite d’être exhumé 6 !

Boissieu ressucita, avec bienveillance et intelligence éclairée certainement par expérience, une nature indépendante partagée entre des modèles contradictoires au sein du monde catholique.

j’en résume quelques traits en y associant l’éditrice canadienne7 de sa Correspondance par quelques citations le plus souvent mises en notes. La « tresse » – un bref aperçu de l’histoire de Tournai sur les quinze années qui précèdent la naissance de Dame Ienne de Cambry & [Boissieu] & [Smeaton] est ouverture incitant à lire l’excellente redécouverte par une âme sœur qui ouvre le dossier.

§

En novembre 1581 « naissait à Douai la fille de Michel de Cambry, premier conseiller de la Ville de Tournai. La femme de ce dernier, Louise de Guyon, était venue accoucher là, fuyant Tournai assiégé depuis six semaines par le duc de Parme. La ville ayant capitulé, le calme se rétablit et les Cambry revinrent chez eux avec l'enfant, qui s'appelait Jeanne. 8» 

Tournai

En effet rien n’était calme lors des quinze dernières années de l’histoire de la « Genève du Nord », située non sans risques à la frontière des deux « religions », protestante et catholique, et aussi de deux pays, Flandre espagnole et France :

«Siège de Tournay 1581 . Au milieu du XVIe siècle, la Réforme recueillit une large audience à Tournai, malgré les efforts de Philippe II pour l'éradiquer. En 1566, une grande partie de la population était acquise au calvinisme. Les 23 et 24 août, les églises et les établissements religieux catholiques furent saccagés. Le gouvernement envoya Philippe de Montmorency, comte de Hornes, rétablir l'ordre. Jugé trop peu zélé, il fut rappelé à Bruxelles et remplacé par Philippe de Noircarmes, qui inaugura une période de répression. De septembre 1567 à fin novembre 1569, 152 personnes furent exécutées sur la Grand-place de Tournai et de nombreux protestants tournaisiens choisirent l'exil.

« À partir de 1568, les Pays-Bas connurent une longue période de troubles. En 1576, les États-généraux des Pays-Bas, exaspérés par la lourdeur des impôts et les exactions des troupes espagnoles, signèrent un traité connu sous le nom de Pacification de Gand, puis en 1577, un autre, appelé Union de Bruxelles, auxquels Tournai adhéra. En 1576, les États-généraux avaient nommé comme gouverneur de Tournai, un homme qui leur était dévoué, Pierre de Melun. À la suite de la Pacification de Gand, de nombreux protestants rentrèrent à Tournai. En 1579, la situation dans le pays se compliqua : les «Malcontents» catholiques des provinces méridionales, inquiets face à la montée du protestantisme, fondèrent l'Union d'Arras. Les protestants répliquèrent par la création de l'Union d'Utrecht. Le nouveau gouverneur-général des Pays-Bas Alexandre Farnèse tira parti de cette fracture pour rétablir l'autorité du roi d'Espagne et s'allia aux Malcontents. Pierre de Melun, quant à lui, tout en s'efforçant d'administrer Tournai dans un esprit de conciliation entre protestants et catholiques, était foncièrement anti-espagnol et resta fidèle aux États-généraux.

En 1581, Farnèse profita de son absence pour venir mettre le siège devant Tournai, dont la position stratégique ouvrait l'accès à la Flandre et aux provinces du nord. Alors que la situation de la ville, qui ne disposait que d'une maigre garnison face aux 16 000 fantassins et aux 5 000 cavaliers de Farnèse, semblait désespérée, les défenseurs furent galvanisés par Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy, l'épouse du gouverneur Pierre de Melun. Animée d'une haine féroce contre le roi Philippe II, elle s'opposa aux notables qui souhaitaient négocier et encouragea les défenseurs par sa présence sur les murailles. Au bout de deux mois ponctués par 23 combats et 12 sorties des assiégés, la ville, n'espérant plus aucun secours, dut se résoudre à capituler le 30 novembre 1581. Farnèse se montra généreux : il autorisa les défenseurs à quitter la ville avec armes et bagages et tint à saluer à cette occasion Christine de Lalaing qui avait suscité son admiration. Les protestants, dont beaucoup comptaient parmi les citoyens les plus actifs de la ville, s'exilèrent à nouveau. Leur départ contribua au déclin économique de la ville. Ruinée par la guerre, celle-ci ne se remit que très lentement sous le règne des archiducs Albert et Isabelle. » 9

Une vie difficile

Les ancêtres de Michel de Cambry exerçaient depuis deux cents ans dans cette ville des charges importantes dans la magistrature. Sa fille bénéficiant d’une solide éducation deviendra une intellectuelle introvertie de grande densité d’expression et peut-être10 une mystique enfin épanouie. La pèlerine n’édifie pas trop et ne transporte pas : elle témoigne et cela est particulièrement bienvenu car c’est un cas unique pour l’époque avec une telle franchise. Surtout, avec intelligence, style, l’expérience continue de la méditation à la contemplation est remarquablement rendue. Et les compte-rendus d’épreuve ou d’opposition horizontales sont corrigé « à la verticale »11.

C’est unique de voir exprimer à l’orée du monde moderne et si précisément ce qui se produit en « plongées » aujourd’hui comme hier, mais n’est pratiquement jamais décrit car les mystiques sont généralement des plus discrets (par exemple Madame Guyon bavarde parfois mais ne livre rien d’intime au niveau d’expériences profondes car cela n’entre pas dans la nécessité de son temps, de deux générations ultérieures). Pour la recluse c’est justifié par le but qu’elle se propose de confirmer et rassurer les « chères âmes » qui la consulte et auxquelles elle adresse des encouragements.

Certes bien nécessaires ! µcar on devine l’angoisse d’un tempérament introverti et semble t-il pas facile, menaçé de sorcellerie ou presque à une époque qui voit des milliers de femmes brûlées. S’y associe bonne culture et bon style. Et le caractère unique et improbable d’une correspondance intime d’origine féminine datée de ~1618.

Elle se situe en avant les autres témoignages féminins intimes rédigés en français : la quasi contemporaine Marie des Vallées nous apporte des « dits » fixés par le « copiste » Jean Eudes ; la première Marie de l’Incarnation carmélite aurait tout brûlé ; Marie Petyt, « béguine » rédige mais en flamand ; la seconde Marie de l’Incarnation « du Canada » rédige tardivement ; il faut attendre Madame Guyon pour disposer d’écrits féminins délivrés des diables et de bien des croyances, ouverte à « l’autre » Religion, la réformée ! Seul Surin livre un parallèle d’angoisses intimes, mais il est homme et longtemps resté déséquilibré.

Le témoignage de Dame Ienne l’emporte par sa véracité expérimentale plutôt que par un achèvement accompli mystiquement. Il est en effet regrettable qu’elle n’ait pu bénéficier d’un directeur mystique à la différence de Maria Petyt dirigée par le grand carme Michel de Saint Augustin, ou de Madame Guyon dirigée par Monsieur Bertot.

« Cerise sur le gâteau », nous avons une Vie12 rapportée par son frère, intime proche de sa sœur et probablement converti par elle à une vie intérieure plus profonde. Je l’édite après le choix de textes de Dame Ienne, ce qui évite les gloses et qui livre la plus grande partie de la Correspondance avec confesseurs, avec confidents, avec Pierre.

On trouvera résumé une Chronologie à la fin de la présente section. Passons l’enfance largement présentée dans la Vie .

« ...à l'âge de vingt-trois ans elle entra chez les Augustines des Prés Porchins (nov. 1604). […] Chassées par l'incendie allumé par les Gueux (1566) elles avaient cherché-un refuge dans l'intérieur de la ville et rebâti leur monastère sur un terrain près des remparts, au Floc à Brebis. L'emplacement en est la rue Floc à Brebis actuelle13. »

Parmi ses confesseurs,

« Le Père Nicolas14 fut d'un grand secours à Jeanne dans les premières années de sa vie religieuse. Durant son noviciat, époque très importante au point de vue de sa vie spirituelle, il la protège des indiscrétions de compagnes plus ou moins curieuses. Jusque là il l'avait menée fort doucement. Elle lui demanda de la conduire à la perfection. Veut-il l'éprouver ? il lui répond cette fois que sa demande vient de l'orgueil. Alors elle songe à s'en remettre à Dieu, qui lui conseille la mortification. Elle avait alors une plaie au coeur, grande comme la main, dit Pierre de Cambry ; ses ravissements étaient fréquents et le Père Nicolas dut défendre qu'on l'en fît sortir. Une extase fort longue cette année-là eut un retentissement considérable dans sa vie. Sa maîtresse des novices, qui y assista, ne douta point que cette faveur vînt de Dieu et en fut profondément frappée et édifiée. C'est sur ses instances que Jeanne écrivit, au sortir du noviciat, son premier ouvrage : Petit exercice pour acquérir l'amour de Dieu, qui toutefois ne parut que quinze ans après. Pendant ou après cette même extase, Jeanne eut l'ordre de Dieu d'écrire un livre sur la défaite de l'amour de soi. Elle donnera à cet ouvrage, écrit en grande partie aux Prés mais plus tard, le titre de : Traité de la Ruine de l'amour propre et du bâtiment de l'amour divin15.

« Elle fit profession aux Prés — le monastère du Floc à Brebis garde tout de même ce nom — en novembre 1605 et probablement l'évêque de Tournai, Michel d'Esne — fils de Bonne de Lalaing —assista à la cérémonie. C'était un ami des Cambry, il avait Jeanne en grande estime et voulut, au bout de deux ou trois ans, la nommer prieure. Elle s'en défendit, et il nomma la personne désignée par elle.

« De grandes délices spirituelles suivirent sa profession, et durèrent six ou sept ans16.

« Se sentant si joyeuse (peut-être de se trouver enfin à l'écart du monde seculier?), Jeanne "commenca d'estre tellement abstracte, & avoir des visions & lumieres celestes, avec des enivrements d'esprits, tels qu'elle ne savoit plus lire, ou prononcer le nom de JESUS, [ ... ] qu'elle ne tomboit en des extazes, & ravissements, qu'il la falloit porter ou mener hors de l'Eglise."

« Cette manifestation fortement visible déclencha malheureusement pour Jeanne un réveil brutal : elle se voyait maintenant confrontée a la curiosité de ses consoeurs, curiosité qui allait par la suite se transformer en méfiance et enfin en antipathie17. »

« Puis ce furent pendant quatre ans de grandes ténèbres, de grandes épreuves intérieures. Qui lui vint alors en aide ? Il ne semble pas que ce fût le Père Nicolas et sa désolation intérieure n'en est que plus grande. Quelques fissures se produisent dans l'unité et la discipline du monastère, qui augmentent sa peine. Elle est en proie à des terreurs la nuit, croit l'enfer ouvert devant elle, réveille sa voisine. Tout cela est visible dans le livre III de La Ruine. De plus, Dieu lui reproche son inaction : elle n'a pas commencé le fameux livre. Michel d'Esne l'encourage de son mieux, elle le voit quelquefois, mais peu après la pose de la première pierre de l'église (1613) il meurt (1614). Son successeur, Maximilien de Gand et Villain, lui sera également favorable et nous le verrons à l'oeuvre plus d'une fois. Comme Michel d'Esne, comme son confesseur, il la presse d'écrire. D'autre part le diable la trouble, la dérange, « touillant ses papiers ». Enfin elle s'y met et écrit vite et d'affilée les trois premiers livres de [17] La Ruine. Le quatrième date de Sion, monastère où elle ira plus tard.18

« A une question du Père G., qui lui demanda un jour si elle croyait avoir passé par les états spirituels décrits dans cet ouvrage, elle répondra de Sion (5 avril 1621) qu'elle a tout expérimenté, mais sans en avoir conscience sur le moment, ce qui est assez plausible. Elle expliquera que Dieu lui ayant intimé l'ordre d'écrire, elle découvrit d'un coup d'oeil rétrospectif toutes les phases de sa vie intérieure, qu'elle put alors décrire.

[...]

« Elle croit en tous cas être approuvée de Dieu et s'enhardit au point de dire à ses compagnes d'un air assuré, qu'elle souffrira tout plutôt que d'agir contre l'évêque. Son confesseur, quel qu'il soit, semble pris entre le marteau et l'enclume. L'évêque alors lui permet de s'adresser à un « docteur en théologie » qu'elle a connu et apprécié autrefois et qui, huit ans avant, l'avait déjà aidée à voir clair dans sa vie spirituelle. Sur son conseil elle se met en prières. Va-t-elle entrer au Carmel, ou encore chez les Capucines ? Il existe des religieuses de l'ordre des Observantins qui mènent en Espagne une vie austère, sous la règle de saint Augustin. Dieu voudrait-il qu'elle les introduise en Belgique ?

[...]

« Les fruits de ses communions sont tels qu'à eux seuls elle reconnaîtrait la marque divine. Elle en vient à tâcher de se distraire des opérations divines, qui attireraient l'attention, et pour cela elle remplace l'oraison par des prières vocales, dites en se promenant. La veille de Noël 1618 « notre Dieu s'apparut à elle, écrit Pierre, son sacré côté ouvert »

[...]

« La mère de Jeanne est morte depuis deux ans (1617) et Michel est remarié.

[...]

« De doctes personnages la prisent fort. Jean Boucher, archidiacre de Tournai, qui la connaît depuis douze ans, écrivait l'année précédente (1618) à Pierre de Soto, confesseur de l'Infante et commissaire de l'Ordre des Frères Mineurs aux Pays-Bas,vantant la netteté de ses idées bien qu'elle fût de « peu de propos », très réservée. Dans le monde laïque elle a des clients spirituels19.

« Pour régulariser la situation des protégées de Jacques Bosquillon, l'évêque Michel d'Esne leur [25] donna l'habit religieux (1609) et convertit la maison en monastère sous la règle de saint Augustin. Michelle Barbieux fut nommée prieure.

[...]

« [Elle] apprécia Jeanne, ainsi que la plupart des religieuses. Cependant quelques-unes, dont la sous-prieure, restaient méfiantes, la voyaient sans aménité, assurant qu'elle se disait inspirée mais qu'elle copiait ses livres — la fin de La Ruine —, et faisant des « troux » dans le mur de sa cellule pour l'épier. Elles la tiennent pour un peu sorcière. Jeanne sent évidemment que ce n'est pas une très bonne note que d'être sortie de son premier couvent. Elle confie tout cela par lettre à son frère, alors absent20.

[...]

« Elle a des cris d'angoisse, des appels ardents d'amour. Ses livres, là-dessus, sont certainement moins éloquents, moins spontanés que ses lettres. Son style, dépouillé d'images, dépourvu d'emphase, en est par moments pathétique. La plus belle de ses lettres est peut-être celle qu'elle écrivit au « docteur en théologie », à la suite d'un entretien et qui date de cette première année à Sion (1620). Elle semble résumer, pour le destinataire, quelques phases de sa vie intérieure d'alors.

« […] Un soir la Prieure, apercevant de la lumière dans sa cellule, lui demanda si elle avait rallumé sa chandelle. Jeanne, inconsciente de cette clarté, répondit qu'elle n'avait pas de quoi la rallumer. La Prieure alors fut édifiée sur sa jeune pensionnaire.

[...]

« Quoi qu'il en soit, le Père G.21 paraît dès le début fort embarrassé de sa pénitente. Et rien n'est curieux comme cette correspondance, où, hélas, manque sa part à lui. Les lettres de Jeanne retracent des malentendus, des quiproquos, des curiosités aussi, dont on ne sait si elles sont un coup de sonde ou un souci humain du Père G. à l'égard de ses propres intérêts éternels. Ce sont parfois les rôles renversés, car Jeanne n'hésite pas à tancer sans ménagement son confesseur, si elle le trouve bon, lui disant d'âpres vérités. Les doutes du confesseur à l'égard de Jeanne sont-ils vrais ou feints ? Tout porte à croire qu'ils étaient vrais et cela plongeait la pauvre Jeanne dans de grandes peines.

[...]

« Puis les oscillations intérieures reprennent et c'est de nouveau l'alternative : Dieu ou le diable. Les hésitations du confesseur la mettent au supplice.


« Le dernier livre de La Ruine est écrit, l'ouvrage est fini22. Mais Jeanne ne va pas pour cela se reposer, la recluserie est loin !

[...]

« Probablement à la requête d'André Catulle, qui l'estimait fort capable, Maximilien de Gand la nomme prieure de l'hôpital de Menin, dans l'idée de réformer ce monastère qui marchait fort mal23. Elle fut pleurée à Sion. La Sous-prieure, Jeanne Damyde, lui écrira un jour que tout le couvent la réclamait24.


« Entre Courtrai et Lille se trouve en Belgique le petit village de Menin ; vers le sud il change de nom et devient Halluin, qui est en France.

L »e pauvre Menin n'a plus que quatre religieuses. Lassé, l'évêque veut y mettre plutôt des religieux, mais lesquels ? Les Jésuites ? Les Oratoriens ? Mais voilà : il y a déjà des Capucins, et surtout les autorités tiennent à leurs nonnes. Menin, [42] sans les Hospitalières, ne serait plus Menin. L'évêque propose d'installer des Récollets et fera une pension aux six femmes qui s'en iront ailleurs. Mais celles-ci devront alors lâcher la maison du Saint-Esprit qu'elles possèdent aussi, et qui abrite les pauvres ? Nouvelles protestations des magistrats (1624) et sans doute ils eurent gain de cause puisque les religieuses sont restées dans la place 8.Dans l'intérieur du couvent, un couloir donne accès à un étroit escalier de bois, aux degrés usés par de pieux lavages ; on monte, et ce sont les cellules. Celle qui porte le numéro 6 est celle de Jeanne. Son reclusoir n'a pas dû être très différent de cette chambrette badigeonnée de chaux bleuâtre qui a pour mobilier un lit de bois, une chaise, une armoire basse servant de toilette, un crucifix, des images du Sacré Coeur et de la Sainte Vierge, un bénitier. Une petite fenêtre s'ouvre sur un paysage gris.

« L'hôpital Saint-Georges nous intéresse à un point de vue spécial. Là seulement subsistent des souvenirs de Jeanne. Le choeur des religieuses, séparé de la chapelle publique par une grille donnant sur l'autel, est celui où elle pria. Vingt-quatre stalles en vieux bois de chêne, que le temps et les soins polissent chaque jour, sont adossées aux murs. C'est la stalle du milieu que Jeanne occupa, c'est là qu'elle s'assit, s'agenouilla.

« Le livre de La Ruine parut (1623) alors que Jeanne était à Menin, par les soins de son père, Michel de Cambry. L'ouvrage comptait alors cent trois chapitres, qui seront augmentés de quatorze, approuvés également, dès la seconde édition (1627).

« Depuis un an, l'idée de la réclusion a pris corps : des amis, dont Catulle, ont pris la chose en main ; Jeanne aura son reclusoir. Il est décidé maintenant que le dit reclusoir sera bâti non à Tournai mais à Lille, ou plutôt dans un faubourg de Lille, contre l'église Saint-André. […] L'histoire des anciens reclus lui est familière, et elle n'ignore pas qu'ils étaient encore en grande faveur voici deux cents ans. […] Il y a en effet, des recluses à Malines, Gand, Bruxelles, Louvain, Anvers, où s'élabore un nouveau réglement à leur usage, en bien d'autres villes encore25.

Recluse26

« Comment est-elle, cette recluserie ? D'après quelques passages de la biographie on peut la reconstituer ainsi : un rez-de-chaussée comprenant l'oratoire avec lucarne sur l'église, un parloir, peut-être une cuisine ; au-dessus une chambre et peut-être un autre oratoire. Et dans la clôture, une petite cour, où un jour il y aura deux poules.

« Jeanne eut-elle une servante ? Nulle part il n'y est fait allusion. La seule phrase qui inclinerait à. le penser est le passage d'une lettre à son frère, auquel elle songea tout à coup un soir qu'elle lisait « avec ma compagne, la table d'un livre »27. Cette pensée lui vient « le dernier dimanche de novembre de l'an 1625 », et la lettre est du lundi. Or en consultant le calendrier, nous voyons que ce lundi est le 24, la veille par conséquent de son entrée en réclusion. Il s'agit donc d'une compagne de Menin, à Menin même.

« Quinze jours après son entrée en réclusion elle rend compte à son directeur de l'emploi de ses journées. Le matin, récitation des Heures canoniales, des Heures de Notre Dame, ensuite, oraison. Elle a sans doute eu la messe. L'après-midi, travail manuel jusqu'à vêpres, et le reste du temps, oraison. L'évêque lui a permis la communion quotidienne. On la lui donne par la fenêtre qui s'ouvre sur l'église. Elle paraît s'accommoder de sa vie ; elle a bien encore des préoccupations matérielles, les ouvriers qui ont travaillé à la logette ne sont pas entièrement payés. Puis, vivant d'aumônes, elle a déjà manqué de nourriture. Mais Dieu lui donne, semble-t-il, à l'égard du temporel un coeur nouveau28.

[...]

« Par moments elle est prise de terreur qu'on l'oublie. Un certain 3 novembre (1626) cette femme qui a écrit des livres spirituels, prêché la mortification, glorifié la pénitence, exalté l'abandon, est assiégée par la pensée que son petit manger va lui manquer, et cela l'humilie affreusement. Crainte et humilia[61]tion sont trop compréhensibles ! Et Dieu la laisse à elle-même, toute la journée, devant ses fautes et ses faiblesses, vue si horrible, avoue-t-elle, qu'elle eût choisi mille morts plutôt que d'y jeter un second coup d'oeil.

[...]

« Cela se comprend fort bien. Ces fameux discours sont en substance les quatorze premiers chapitres [67] du livre qu'elle intitule le Flambeau mystique, paru en 1631, et qui détaillent en long et en large des conseils sur le choix d'une direction, et aussi des avis, fort librement exprimés, aux directeurs eux-mêmes. Ses propres rapports avec ses confesseurs passés et présents sont à peine déguisés, laissant voir des malentendus qui risquent de s'accroître, et qui s'accroissent en effet.

[...]

« Elle note encore un de ces malentendus (13 décembre 1927). Le Père G. doute du salut de sa pénitente qui se prévaut trop, à son avis, des grâces reçues et lui rappelle l'orgueil de Lucifer, « me mettant plutôt à un désespoir que de m'inciter par une vraie charité à m'en garder ». Pendant quinze jours elle est déchirée entre cette possibilité d'être damnée, que la tentation a vite fait de transformer en certitude, et une invincible confiance dans la grâce [76] divine et puis aussi, une certaine sécurité opposée aux doutes d'un homme dont elle sait les jugements timorés. Elle en souffre, d'autant que le capucin se montre fort sévère dans ses lettres, peut-être dans ses entretiens, auxquels succèdent de nouvelles lettres d'elle.

« Dans le courant de janvier 1628, elle semble accepter de laisser faire, obéir et souffrir, puis elle explique (5 mars 1628) que le directeur doit, dans ce qu'elle écrit, faire la part de Dieu et sa part à elle. Mais le quiproquo s'accentue.

Influences reçues

« Le titre du Flambeau mystique, ou adresse des cimes pieuses ès secrets et cachés sentiers de la vie intérieure rappelle un livre du capucin Constantin de Barbanson : Secrets sentiers de l'amour divin, qu'elle peut avoir lu, cet ouvrage ayant été approuvé en 1617 par les docteurs en théologie de Tournai et de Douai — les mêmes qui ont approuvé les siens. — Et surtout ce livre s'inspire beaucoup du franciscain Harphius, disciple de Ruysbroeck. Il ne paraît pas que la direction du Père G., ait été assez subjective pour contrebalancer en influence la doctrine augustinienne de Jeanne. Elle n'y prétendait d'ailleurs nullement. [...]

« Après saint Augustin, la direction de Rouge-Cloître a certainement donné un grand développement à la doctrine spirituelle de Ruysbroeck. Un auteur protestant fort averti de la fin du dix-septième siècle a noté très justement des rapprochements entre Jeanne de Cambry et le célèbre contemplatif de Groenendael. L'ordonnance de La Ruine a en effet des similitudes avec celle de l'Ornement des noces spirituelles ; le cadre cher à Ruysbroeck des quatre saisons de l'année, correspondant aux états de perfection de l'âme, est celui que Jeanne a choisi pour y placer sa doctrine. [...]

« Il est possible que Jeanne de Cambry se soit inspirée aussi d'un petit traité italien, paru à la fin du seizième siècie et qui porte le même titre : La Ruine de l' Amour propre par l'Abnégation intérieure, composé par une dame milanaise [Isabelle Bellinzaga]. Un autre livre de cette même dame : Abrégé de la Perfection chrétienne, a plus d'une analogie avec les idées de Jeanne. [...]

« Voit-on des attaches franciscaines ? Cela se concevrait à la rigueur, de la pénitente d'un capucin. Le titre du Flambeau mystique, ou adresse des 'cimes pieuses ès secrets et cachés sentiers de la vie intérieure rappelle un livre du capucin Constantin de Barban-son : Secrets sentiers de l'amour divin, qu'elle peut avoir lu, cet ouvrage ayant été approuvé en 1617 par les docteurs en théologie de Tournai et de Douai — les mêmes qui ont approuvé les siens. — Et surtout ce livre s'inspire beaucoup du franciscain Harphius, disciple de Ruysbroeck. Il ne paraît pas que la direction du Père G., ait été assez subjective pour contrebalancer en influence la doctrine augustinienne de Jeanne. Elle n'y prétendait d'ailleurs nullement.

[…]

« Les lettres de Menin et de Lille donnent l'impression plutôt d'une épreuve qui persiste que d'un état de repos et de récompense. Songeons aussi que Jeanne expose souvent dans ses lettres des phases intérieures passées, soit pour justifier sa vie, soit pour mettre son directeur au courant d'un passé qui expliquerait le présent.

« Enfin il faut penser que dans ce quatrième état, comme elle le dit elle-mparés, mais que dans la vie spirituelle ils se mélangent, se compénètrent sans cesse. Même sur un plan élevé, l'âme a des hauts et dême, on doit toujours « profiter » et qu'en somme les troisième et quatrième états ne sont pas rigoureusement sées bas. Il peut tomber de la neige en avril et de la grêle en septembre.

« Sur l'accord de la pensée et des lettres, nous nous sentons plus satisfaits à la lecture du Flambeau mystique. Nous suivons son âme à la fois dans les lettres et dans le livre, encore que celui-ci revienne sur des matières déjà traitées dans La Ruine, et sur les malentendus passés avec ses directeurs ; mais ces malentendus n'avaient pas cessé, non plus que les peines intérieures qu'ils causaient.

[...]

« Comme l'a fait Ruysbroeck, c'est sur le coeur à coeur avec Dieu qu'elle insiste surtout : Dieu seul avec l'âme seule.29.

La vie s’achève

«Le premier fevrier, 1638, Jeanne termine ainsi ce qui sera peut-etre la demiere lettre adressee a son frere : Je sens, que je m'en vay ama fin, & je ne pense point que je passeray le Caresme [ ... ] si Dieu ne fait miracle. J'ay jeune le jour des Cendres, & j'en suis encor si malade, que j 'en ay pense mourir cette nuict, je vous en advise, que, si on me trouvoit mort, je m'en vay ala terre, & mon ame aDieu, si il luy plaist. [ ... ] Je prieray lors pour vous, & vous seray plus proche que maintenant, que le corps m'empesche. Lors je voleray, & vous seray un second Ange gardien, s'il plaist anostre espoux JESUS, & ala Vierge sa bonne Mere. Je m'en vay toute nue devant Dieu, si j'avois fait toutes les bonnes oeuvres, de tous les Saincts de Paradis,[ ... ] j'estimerois de n'avoir riens fait. S'il y a quelque chose, que vous n'entendez point,234 mandez le moy, avant ma mort. C'est au cas que Dieu me guarisse, [ ... ] car estant vie[i]lle & cassee, je ne le puis faire longue, & crains de mourir subitement, comme j'ay failly par diverses fois.30

« Jeanne de Cambry allait en effet survivre encore un an et demi; le 19 juillet 1639, "elle est decedee [ ... ] dans son Reclusaige, [ ... ] eagee de cinquante huict ans & huict mois »

[...]

« Personnage controversé dans son temps, Jeanne de Cambry fut largement oubliée dans les siècles subsequents. Selon ce que révèlent ses lettres et le témoignage de son frère, Jeanne était une femme prise, pour ainsi dire, entre deux mondes. Enflammée par une vision mystique qui lui aurait bien servi a l'epoque médiévale (où son comportement exalté aurait été probablement vu d'un oeil moins soupçonneux), elle semble avoir eu également un entendement presque moderne de son droit a l'autodétermination31. »

Chronologie

Age Dates Evénements

0 1581 15 nov naissance

1604 nov vesture Augustines Prés Porchins

24 1605 nov profession

30/31 1611/12 fin du « chemin de délices »

1614 Michel d’Esne évêque de Tournai et ami de la famille meurt

35 1616 fin de la déréliction

1617 mort de sa mère, son père se remariera bientôt.

« clients spirituels »

1619 nov entrée à Sion (2 années)

36/37 1619/20 achèvement de la Ruine de l’amour propre.

1618-21 pic de Correspondances

40 1621 nov Hospitalières de Menin (Hôpital Saint-Georges)

1625 mars fin du priorat de l’hôpital

44 1625 13 nov entrée dans le reclusoir

1626 prise d’autonomie / confesseur

1631 écrit à un Père Capucin

1638 écrit « récapitulatif » à son frère

58 1639 19 juillet décès. Foule, miracles, etc.



Comtesse Henri de Boissieu

UNE RECLUSE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

LIBRAIRIE S. FRANÇOIS D'ASSISE, 4, RUE CASSETTE, PARIS

LIBRAIRIE J. DUCULOT, ÉDITEUR, GEMBLOUX (BELGIQUE)

1934 32

CHAPITRE I. Jeanne de Cambry, son enfance, sa jeunesse. — Les Prés Porchins. — Jeanne commence à écrire ses ouvrages ascétiques. — Épreuves spirituelles.

Jeanne de Cambry a retenu l'attention de divers auteurs d'histoire religieuse pour plusieurs raisons, deux surtout : d'abord elle a écrit de nombreux ouvrages, en partie ascétiques, en partie mystiques, dont le principal eut deux éditions du vivant même de l'auteur. Ensuite cette femme, née en 1581, religieuse augustine pendant vingt ans à Tournai et à Menin, vécut les quatorze dernières années de sa vie, et mourut, dans une recluserie bâtie pour elle à Lille, sur sa demande, par les soins de l'Évêque de Tournai, dont Lille relevait alors.

Outre cela, cette figure est réellement attachante. même pour une époque où tant de courants spirituels se partagent déjà notre intérêt. Jeanne de Cambry est très élevée dans la voie de la perfection. C'est une contemplative, une « amie de Dieu ». [6]

Sa puissante personnalité nous paraît peut-être, avec le recul, plus grande qu'aux yeux de ses contemporains. Sa vie spirituelle a été étayée, purifiée, formée par Celui qui pétrit les vases d'argile et les façonne à sa divine fantaisie. Sa vie de communauté d'abord, puis sa vie de solitude, ont aidé à ce travail pénétrant ; des maîtres y ont collaboré, d'une manière providentielle aussi. On entend souvent par là des dispositions humaines où la Providence paraît le moins. Mais au-dessus des contingences extérieures, au-dessus des maîtres, on sent la direction persistante, exclusive de Dieu. C'est donc à. cette direction qu'il faudra rattacher les diverses phases, les diverses périodes de l'histoire de Jeanne.

Celle-ci semble avoir eu dès les premiers temps de sa vie religieuse le désir d'une intimité plus grande avec Dieu dans une existence solitaire. Il lui fallut un certain courage pour l'obtenir. Souffrant des rivalités qui nuisaient à la paix de son monastère, elle put laisser croire, et croire elle-même, que des motifs humains la poussaient à en sortir. En fait, elle passera par trois couvents. Tout en comprenant qu'elle aspire à la paix, on s'étonnera peut-être qu'elle songe sérieusement à la réclusion volontaire. Cette pratique en effet, courante au Moyen-âge et jusqu'au seizième siècle dans nos pays d'Occident — si peu occidentale fût-elle d'origine — était en France au dix-septième siècle, tombée depuis longtemps en désuétude. Beaucoup d'auteurs citent Jeanne de Cambry comme une exception. A la vérité, elle [7] n'est pas la seule, car cette curieuse forme de la piété avait encore des fidèles dans plusieurs parties très différentes de la Belgique. Mais rien ne faisait prévoir un tel avenir dans la jeunesse de Jeanne, dont nous allons parler.

En novembre 1581 donc, naissait à Douai la fille de Michel de Cambry, premier conseiller de la Ville de Tournai. La femme de ce dernier, Louise de Guyon, était venue accoucher là, fuyant Tournai assiégé depuis six semaines par le duc de Parme. La ville ayant capitulé, le calme se rétablit et les Cambry revinrent chez eux avec l'enfant, qui s'appelait Jeanne.

Où habitaient-ils ? Possédaient-ils encore au Roduy (Réduit des Sions actuel) la maison achetée par Guillaume de Cambry, vers 1460 ? Selon toute probabilité leur paroisse était Saint-Quentin. En tous cas cette église renferme, et renfermait déjà alors un monument intéressant pour nous : un tableau où figurent Jean de Cambry, mort en 1509, sa femme Jeanne Fournier, morte en 1538, et leurs vingt-cinq enfants : quinze fils et dix filles.

Mais ils remontent plus haut, car, originaires du nord de la France actuelle, ils vinrent à Tournai en 1408, et Pierre de Cambry, biographe et frère de Jeanne, dit que ses ancêtres exerçaient depuis deux cents ans dans cette ville des charges importantes dans la magistrature 133. On en compte, en outre, au moins deux dans les ordres : un premier [8] Michel (qui est un des vingt-cinq enfants) veuf de Marie Grenut ; et un second Michel, fils du précédent, qui devint prêtre en 1551 († 1562).

Celui-ci avait eu deux enfants naturels, Michel et une fille. Ce troisième Michel, légitimé ainsi que sa soeur par Philippe II, est le mari de Louise de Guyon et le père de notre Jeanne. Il mourra en 1632 assisté de religieux de tous ordres, et passera trois jours en purgatoire. Il eut de Louise de Guyon au moins quatre enfants : Jeanne née en 1581, Catherine (1584), Isabeau (1586) mariée à Martin Goudt, Pierre né en 1587, mort en tous cas après 1671. Lui aussi entra dans les ordres. Nous le verrons souvent puisqu'il nous guide le long de la vie de Jeanne.

Ajoutons que d'un second mariage avec Marie Huon en 1618 Michel de Cambry eut encore trois enfants 2.

Du côté maternel, Jeanne est petite-file de Féry de Guyon, sorte de spadassin condottiere dont les Mémoires ont été publiés cent ans après par Pierre de Cambry. C'est un récit qu'auraient pu faire bien des gens de cette époque tourmentée, dont les faits d'armes tiennent moins de la carrière militaire que de la vie d'aventures. On en jugera par son curriculum vitae. Né dans le Comté de Bourgogne (1507) il sert, comme page du seigneur de l'Estoile, le Connétable de Bourbon passé à l'ennemi. Il voit la mort de Bayard et à ce propos raconte que le duc de Bourbon fit transporter Bayard dans [9] le camp des Impériaux et le fit visiter par tous les médecins et chirurgiens qu'on put trouver. Il prend part à la bataille de Pavie, fait le pillage de Rome, perd à Tunis le reste de son argent. Avec Charles-Quint il est à Gand, à Augsbourg, en Italie, à Alger. On le retrouve maquignon à Compostelle. De là il remonte à. Douai où il épouse Jeanne de Saint-Raagon qui lui donnera neuf enfants. Il sert Lamoral d'Egmont et lui offre à Gravelines quarante-cinq prisonniers français qu'il a au préalable copieusement dépouillés. Bailli d'Anchin, il repousse les briseurs d'images à Marchiennes — peut-être bien parce qu'ils menaçaient Anchin, lequel était, comme Marchiennes, une riche abbaye. Marguerite de Parme l'en récompense par le don d'un cheval de ses écuries joint à cinquante écus, et pour d'autres faits d'armes en Hollande, lui octroie le gouvernement de Bouchain. Mais sur ces entrefaites, il meurt 3.

Cette fin soudaine de Féry de Guyon, dira plus tard un ami de Jeanne, André Catulle, eut son dédommagement dans les biens spirituels départis à ses descendants, à sa petite-fille surtout.

L'histoire de Jeanne a été écrite sous le titre de : Abbrégé de la Vie de Dame Jenne de Cambry. Elle a ceci de particulier qu'elle a pour auteur Pierre, son frère. Celui-ci lui survécut longtemps. Il avait collationné de longue date les documents nécessaires, dont les pièces essentielles sont, à l'inverse de ce qui arrive en général, les lettres de Jeanne à ses direc-[10]teurs spirituels. Il cite un grand nombre de ces lettres, en entier ou par fragments, puis un certain nombre de notes d'elle, et il y en aurait bien davantage. Pierre nous avertit en effet qu'un coffret contenant des écrits de sa soeur, entre 1632 et 1638, année qui précède la mort de Jeanne, lui a été volé.

En revanche, point de lettres de ses directeurs.

A-t-elle détruit elle-même leur correspondance ? Lui ont-ils écrit souvent ? Sans aucun doute, bien qu'elle paraisse avoir écrit plus qu'eux. Et rien de surprenant à cela. Outre que les directeurs sont, d'ordinaire, moins loquaces que les pénitents, les siens désiraient, en plus des entretiens, avoir des notes, des compte-rendus de sa vie spirituelle qui pussent rafraîchir leur mémoire, guider leurs avis. L'étonnant, c'est qu'ils les aient gardés.

Mais ces directeurs eux-mêmes, qui sont-ils ?

Là-dessus, hélas, la discrétion de Pierre est déplorable. Un seul est nommé, un Père Nicolas, jésuite, qui la suivit en tous cas jusque vers 1605 et probablement beaucoup plus tard encore. Sur celui-là comme sur les autres, les détails manquent, mais on pourrait, sans trop forcer les dates, l'identifier avec quelque chance de vérité.- Ce serait le Père Nicolas de la Buchère, ecclésiastique du diocèse de Namur, entré, déjà prêtre, chez les jésuites de Tournai et qui demeura dans cette ville de 1590 à 1622.

Malheureusement ce n'est pas le plus important des confesseurs de Jeanne. Au Père Nicolas succède [11] un docteur en théologie, puis un capucin, le Père G. qu'on ne désigne pas autrement. Il semble avoir résidé d'abord à Tournai, puis à Lille. Comme nous le verrons, c'était un homme de grande vertu, à la fois sévère et timoré, déconcerté, hésitant sur la voie à suivre et il y avait de quoi !

Comment expliquer le mutisme de Pierre à l'égard des confesseurs ? Vivaient-ils encore lors de la publication de l'Abrégé ? Non, puisque Pierre n'a eu les « écrits » de Jeanne en main qu'après leur trépas », dit-il lui-même. Et par « écrits » il faut entendre les lettres et notes intimes et non la matière de ses livres.

D'autre part, nous savons que dès 1626, treize ans avant la mort de Jeanne, sa vie était déjà écrite ! On a là-dessus le témoignage de Pierre dans la préface de son ouvrage, et celui moins formel il est vrai du Père Gamaliel, capucin, qui écrivant à l'archidiacre Boucher, conseille de publier les livres de Jeanne, mais d'attendre pour la Vie. — On est sans peine du même avis.

De tout ceci il faut retenir surtout le regret de ne pas savoir le nom de ces directeurs, le dernier surtout, car enfin si c'est toujours le Saint-Esprit qui dirige les âmes, nous eussions été heureux de savoir quels furent ses mandataires... Consolons-nous cependant. A défaut de leurs lettres, les réponses de Jeanne nous édifieront sur leurs questions, leurs embarras et leurs jugements.

La jeunesse de Jeanne de Cambry s'écoula dans [12] un Tournai pacifié. On sait que la ville, conquise par Henri VIII (1513), rachetée par François Ier (1517), prise par Charles-Quint (1521) était incorporée aux Pays-Bas depuis le traité de Cambrai (1529). La révolte passagère des Tournaisiens en 1581 n'avait pas résisté, on l'a vu, à l'assaut d'Alexandre Farnèse. La ville devait vivre ainsi sous le régime espagnol dans un calme relatif jusqu'à son annexion par Louis XIV (1667).

On aimerait se représenter la vie que les gens d'alors pouvaient y mener. Des quartiers entiers ont disparu. Mais l'admirable cathédrale romane est restée telle quelle, flanquée de ses cinq tours, baignée à l'intérieur de cette atmosphère tranquille, fraîche, sombre, un peu funèbre peut-être, mais recueillie et fermée aux bruits du dehors. Le beffroi est le plus ancien de la Belgique. A l'époque dont nous parlons, la grand'place depuis longtemps ne voyait plus défiler des Flagellants, elle servait plus prosaïquement de marché. A l'opposé du beffroi s'ouvrait le portail de Saint-Quentin, et cette église, rebâtie déjà depuis cinq cents ans, était comme aujourd'hui une des plus remarquables de la cité.

L'Escaut partageait inégalement la ville, mais quand on l'a connu en liberté, pour ainsi dire, aux environs d'Anvers, on a de la peine à le reconnaître. Encore près de sa source, il est ici étroit, endigué, mal à l'aise, aspirant aux plus larges espaces. Il quitte la ville par le Pont des Trous, ouvrage massif dont on voit les restes et qui remonte, dit-on, au [13]  treizième siècle. Près de là s'élevait jusqu'en 1566 une immense abbaye de religieuses Augustines, dite des Prés Porchins.

Les habitations étaient encore en bois, ou plutôt on laissait subsister les maisons de bois, sans en construire de nouvelles. Le chaume disparaissait. Les pignons de bois trilobés étaient pittoresques, les fenêtres garnies de vitres en losange serties de plomb, étaient protégées par des auvents recouverts d'ardoises. Cà et là, des maisons de pierre bleue ou blanche, mêlée à la brique rouge, mettaient une note gaie. Des girouettes dorées, des ancres en fer, forgées sur le devant des maisons, rompaient la monotonie. De grands chiffres de fer battu, apparents, marquaient la date des constructions 4.

Tout enfant, Jeanne fut pieuse. A l'âge de trois ans elle se servait de cailloux pour compter ses ave, et quand elle connut le chapelet, vers six ou sept ans, s'engagea à en dire deux par jour. Elle faisait déjà son oraison et toute jeune encore fit voeu de virginité entre les mains de son confesseur, le Père Nicolas.

Elle alla dans le monde et marqua « de la curiosité aux habits ». Son père chercha à la marier mais ses goûts de bonheur terrestre cédèrent vite à l'appel de Dieu. Déjà, pour réparer ses mondanités, elle faisait « du pavement de sa chambre son lit mollet ». Enfin à l'âge de vingt-trois ans elle entra chez les Augustines des Prés Porchins (nov. 1604). [14]

Cette fondation, appelée Notre Dame du Bon Conseil et issue de la Congrégation de Saint-Victor à Paris, remontait au treizième siècle. Établies d'abord à Haspre, dans le diocèse de Cambrai, où l'endroit s'était trouvé trop malsain, les religieuses avaient émigré presqu'aussitôt, sous l'égide de Walter de Marvis, évêque de Tournai, sur la rive gauche de l'Escaut, au-delà du Pont des Trous. On leur avait donné là une maison appelée maison des Filles-Dieu de la Providence, située dans des terrains communaux dits Prés Porchins, parce qu'ils servaient de pacage aux pourceaux, d'où le nom du monastère. Cependant le pacage à son tour, prit le nom.des religieuses et de là vient qu'on l'appelle aussi Prés aux Nonnains. La première abbesse est Alix d'Auxy, dont la famille existe encore.

Mais à l'époque de Jeanne les Augustines n'étaient plus aux Prés Porchins. Chassées par l'incendie allumé par les Gueux (1566) elles avaient cherché-un refuge dans l'intérieur de la ville et rebâti leur monastère sur un terrain près des remparts, au Floc à Brebis. L'emplacement en est la rue Floc à Brebis actuelle. Les bâtiments n'étaient pas terminés quand Jeanne y entra. Commencés par l'abbesse Véronique d'Antighem, ils furent continués par Bonne de Lannoy qui lui succéda et qui fit le dortoir. Marguerite de Boufflers, l'abbesse suivante — c'est elle qui reçut Jeanne — y mettait rondement la main malgré ses soixante-quatre ans et fit consacrer l'église en 1613. L'abbesse d'après, Marguerite le Clercq, devait ache-[15]ver le tout. Disons tout de suite que l'abbaye fut supprimée à la fin du dix-huitième siècle, l'église et les bâtiments claustraux furent entièrement démolis 5.

Le Père Nicolas fut d'un grand secours à Jeanne dans les premières années de sa vie religieuse. Durant son noviciat, époque très importante au point de vue de sa vie spirituelle, il la protège des indiscrétions de compagnes plus ou moins curieuses. Jusque là il l'avait menée fort doucement. Elle lui demanda de la conduire à la perfection. Veut-il l'éprouver ? il lui répond cette fois que sa demande vient de l'orgueil. Alors elle songe à s'en remettre à Dieu, qui lui conseille la mortification. Elle avait alors une plaie au coeur, grande comme la main, dit Pierre de Cambry ; ses ravissements étaient fréquents et le Père Nicolas dut défendre qu'on l'en fît sortir. Une extase fort longue cette année-là eut un retentissement considérable dans sa vie. Sa maîtresse des novices, qui y assista, ne douta point que cette faveur vînt de Dieu et en fut profondément frappée et édifiée. C'est sur ses instances que Jeanne écrivit, au sortir du noviciat, son premier ouvrage : Petit exercice pour acquérir l'amour de Dieu, qui toutefois ne parut que quinze ans après. Pendant ou après cette même extase, Jeanne eut l'ordre de Dieu d'écrire un livre sur la défaite de l'amour de soi. Elle donnera à cet ouvrage, écrit en grande partie aux Prés mais plus tard, le titre de : Traité de la Ruine de l'amour propre et du bâtiment de l'amour divin. [16]

Elle fit profession aux Prés — le monastère du Floc à Brebis garde tout de même ce nom — en novembre 1605 et probablement l'évêque de Tournai, Michel d'Esne — fils de Bonne de Lalaing —assista à la cérémonie. C'était un ami des Cambry, il avait Jeanne en grande estime et voulut, au bout de deux ou trois ans, la nommer prieure. Elle s'en défendit, et il nomma la personne désignée par elle 8.

De grandes délices spirituelles suivirent sa profession, et durèrent six ou sept ans. Puis ce furent pendant quatre ans de grandes ténèbres, de grandes épreuves intérieures. Qui lui vint alors en aide ? Il ne semble pas que ce fût le Père Nicolas et sa désolation intérieure n'en est que plus grande. Quelques fissures se produisent dans l'unité et la discipline du monastère, qui augmentent sa peine. Elle est en proie à des terreurs la nuit, croit l'enfer ouvert devant elle, réveille sa voisine. Tout cela est visible dans le livre III de La Ruine. De plus, Dieu lui reproche son inaction : elle n'a pas commencé le fameux livre. Michel d'Esne l'encourage de son mieux, elle le voit quelquefois, mais peu après la pose de la première pierre de l'église (1613) il meurt (1614). Son successeur, Maximilien de Gand et Villain, lui sera également favorable et nous le verrons à l'oeuvre plus d'une fois. Comme Michel d'Esne, comme son confesseur, il la presse d'écrire. D'autre part le diable la trouble, la dérange, « touillant ses papiers ». Enfin elle s'y met et écrit vite et d'affilée les trois premiers livres de [17] La Ruine. Le quatrième date de Sion, monastère où elle ira plus tard.

A une question du Père G., qui lui demanda un jour si elle croyait avoir passé par les états spirituels décrits dans cet ouvrage, elle répondra de Sion (5 avril 1621) qu'elle a tout expérimenté, mais sans en avoir conscience sur le moment, ce qui est assez plausible. Elle expliquera que Dieu lui ayant intimé l'ordre d'écrire, elle découvrit d'un coup d'oeil rétrospectif toutes les phases de sa vie intérieure, qu'elle put alors décrire 7.

Cependant le mécontentement persiste dans le couvent. Jeanne voit en esprit les troubles qui devaient suivre la mort de Marguerite de Boufflers. En effet, l'élection de Marguerite le Clercq ne calma pas les esprits, montés contre les supérieurs, « le tout, dit Jeanne, causé par des ambitions de grandeur et dignités ». Le conflit est, à la vérité, entre l'abbesse et l'évêque, les religieuses tenant pour l'abbesse.

Jeanne est toute secouée, elle est du côté de l'autorité, c'est-à-dire de l'évêque, mais se tait par crainte du scandale, peut-être aussi a-t-elle un peu peur, seule contre toutes. Sa grande peine est le manque de soutien. Elle le dira expressément plus tard : « ... je ne pouvais parler à personne de ma conscience qu'au Pater [faut-il entendre ici l'aumônier ?) qui n'était pas capable de conduire des âmes auxquelles Dieu donnait les grâces extraordinaires, qui ont besoin d'être communiquées à des gens doctes [18] et illuminés... » Rappelons qu'elle écrit longtemps après avoir eu conscience de ces grâces, sans quoi l'on pourrait croire qu'elle ne trouve personne à sa hauteur. Elle ajoute qu'elle a été alors six ans sans pouvoir se confier entièrement à quelqu'un. Son tourment était d'autant plus vif qu'effrayée des divisions intérieures des Prés, elle songeait à sortir du monastère. Mais où aller ? changer de maison ? chercher la solitude ? et on voit ici poindre la future recluse. Elle croit en tous cas être approuvée de Dieu et s'enhardit au point de dire à ses compagnes d'un air assuré, qu'elle souffrira tout plutôt que d'agir contre l'évêque. Son confesseur, quel qu'il soit, semble pris entre le marteau et l'enclume. L'évêque alors lui permet de s'adresser à un « docteur en théologie » qu'elle a connu et apprécié autrefois et qui, huit ans avant, l'avait déjà aidée à voir clair dans sa vie spirituelle. Sur son conseil elle se met en prières. Va-t-elle entrer au Carmel, ou encore chez les Capucines ? Il existe des religieuses de l'ordre des Observantins qui mènent en Espagne une vie austère, sous la règle de saint Augustin. Dieu voudrait-il qu'elle les introduise en Belgique ? Elle y est toute prête, aimant l'esprit de sa Règle. Et si elle fondait elle-même un Ordre, ou une branche d'Ordre ? Cette idée se précise à la suite d'une vision. Elle en voit le but, qui serait d'honorer la Sainte Vierge, le costume même, en drap « couleur de laine crue » et jusqu'à « la forme du parloir ». Une étoile, à laquelle il manque un morceau, lui appa-[19]raîtra deux fois en cette année 1618 et l'Ordre qu'elle imagine lui semble indiqué comme comblant cette lacune. Une gravure dans l'Abrégé de Pierre, rappelle confusément cette vision. L'on s'étonne un peu de cette ambition, peu conciliable avec son goût de la solitude.

Elle tombe malade d'être si troublée. Ne pouvant voir son confesseur, elle confie au médecin son mal moral, s'assurant de sa discrétion et les remèdes ne sont prescrits que pour la forme, pour le qu'en dira-t-on.

Deux grandes grâces lui sont données à cette époque. C'est d'abord l'avertissement intérieur de fautes à peine perceptibles, de fautes même non délibérées ; une sorte d'agitation se produit, nuisant à l'union à Dieu, et à ce signe elle reconnaît ces imperfections, et s'en repent. La seconde grâce, très importante, est une vue intérieure des péchés du monde. Les ténèbres, l'engourdissement où vivent les pécheurs, lui donnent un désir très vif de satisfaire, d'expier pour eux. Elle conçoit tout à coup le besoin qu'ils ont de secours, besoin beaucoup plus grand que les âmes du Purgatoire assurées de leur salut, et comprend en même temps que les conversions dont le monde s'étonne, sont dues le plus souvent aux prières d'âmes inconnues. Elle rêve d'être de ces âmes, non qu'elle estime ses prières efficaces, mais elle pense, et très justement, que versées dans le trésor immense de l'Église, et en vertu de la communion des saints, Dieu les rendra telles. [20]

Sa vie intérieure est très fervente. Les fruits de ses communions sont tels qu'à eux seuls elle reconnaîtrait la marque divine. Elle en vient à tâcher de se distraire des opérations divines, qui attireraient l'attention, et pour cela elle remplace l'oraison par des prières vocales, dites en se promenant. La veille de Noël 1618 « notre Dieu s'apparut à elle, écrit Pierre, son sacré côté ouvert »1. Elle y colle sa bouche, ce n'est pas du sang qui en sort, mais une suave liqueur. Ses compagnes se moquent d'elle et l'abbesse doit être également un peu sceptique, se gardant de ce que sainte Chantal, parlant de ses religieuses, appellera le « trafic des révélations » 9. Cela renforçait peut-être ses préventions contre Jeanne. Et tout cela accroît en celle-ci les désirs de la solitude.

Michel de Cambry se préoccupe des difficultés dont souffre sa fille, si grandes qu'elle est réduite à peu près « au pas de la mort »10. La mère de Jeanne est morte depuis deux ans (1617) et Michel est remarié. Jeanne verra un jour en esprit sa mère, qui n'endura pas de grandes peines de corps au Purgatoire, mais resta longtemps privée de la vue de Dieu, écrit Pierre, « pour quelque petit reliquat qu'elle avait à purger ». Michel reste un père très tendre pour les enfants de son premier mariage. Il s'occupera des livres de Jeanne et en attendant va lui-même trouver l'évêque et le met au courant des ennuis de sa fille 11. Et l'Évêque décide de transférer Jeanne au monastère de Notre Dame de Sion, [21] fondé dix ans avant, sous la même règle de saint Augustin. Elle y sera « en pension ». Là, elle sera en paix.

Une religieuse au moins, Catherine Lelong, la regrettera ; elle en parlera à Michel comme « d'un magasin de toutes les vertus » avouant que le monastère était indigne de l'avoir jamais comme abbesse.

Malgré tout, sa valeur spirituelle s'affirme au dehors. De doctes personnages la prisent fort. Jean Boucher, archidiacre de Tournai, qui la connaît depuis douze ans, écrivait l'année précédente (1618) à Pierre de Soto, confesseur de l'Infante et commissaire de l'Ordre des Frères Mineurs aux Pays-Bas,vantant la netteté de ses idées bien qu'elle fût de « peu de propos », très réservée. Dans le monde laïque elle a des clients spirituels. Elle révèle au médecin de sa famille, le docteur van Oncle, venu soit en consultation soit en visite, un secret intérieur connu de lui seul, et cela lui donne l'occasion, et le droit, de l'admonester vertement. Cette même année (1619) ses prières guérissent — et on le sait — un certain du Plessis, prêtre et jurisconsulte de Paris, malade à Tournai. Et le brave homme dit sa reconnaissance dans un petit livre dont le titre sent bien son temps : Dévots soupirs à saint Piat. Saint Piat est un des patrons de Tournai.

Son intervention s'exerça encore en faveur d'un certain Pontus, tragiquement mêlé à. une affaire que nous raconterons dans le chapitre suivant.

CHAPITRE II. Le monastère de Sion. — Jeanne écrit Le Flambeau Mystique. — Désirs de solitude. — Le Père G. — Epreuves intérieures. — L'Hôpital de Menin. — Jeanne y passe quatre ans.

Le monastère de Notre Dame de Sion était situé au Roduy, aujourd'hui Réduit des Sions, dans les environs immédiats, par conséquent, d'une ancienne demeure des Cambry. Cette demeure même fut peut-être englobée dans le couvent. Le monastère supprimé par Joseph II, n'a laissé aucune trace.

L'origine en est curieuse et nous rappelle ce qu'était la vie pieuse de certaines femmes à cette époque.

Des filles dévotes de la paroisse Saint-Piat, encouragées par Jacques Bosquillon, prêtre, chapelain et administrateur de l'hôpital de Marvis, décidèrent de se réunir, (1605) sous le nom de Filles de Sion, sous la direction des Jésuites. Elles s'installèrent au nombre de six, rue de la Gaine (l'actuelle rue des Filles Dieu) en face des Repenties. Parmi elles était Anne Bosquillon, nièce de Jacques.

L'état de filles dévotes tombait un peu en discrédit. La vie relativement libre, intermédiaire entre [24] le mariage et le couvent, pouvait prêter à des abus. Il y avait déjà des béguinages, à quoi bon de nouvelles associations ? Quelques essais de groupements laïques ne semblaient guère heureux. A cette même époque précisément (1609), des filles pieuses s'associaient à Saint Omer sous une direction féminine et laïque, celle de Mary Ward, sous la règle féminisée de saint Ignace et ne voulant relever que du pape. Cette institution, si célèbre plus tard, traversait alors de mauvais jours. Leurs ennemis les appelaient Jésuitesses, bien gratuitement ; en réalité les Jésuites ne voulurent pas se mêler de leurs affaires.

Il y avait aussi des vraies Jésuitesses, embryon d'ordre calqué sur les Jésuites et supprimé par le Saint-Siège en 1631. Et cela fait penser aux ennuis que saint Ignace eut lui-même avec une dame espagnole et sa femme de chambre qui s'étaient engouées de sa règle, au grand désespoir du saint, lui causant plus d'embarras que sa Compagnie... 1

Le point névralgique de ces tentatives est en réalité la qualité de religieuses non cloîtrées des femmes. L'opposition de certains hommes d'Église fut bien formelle sur ce point puisque saint François de Sales se vit contraint de cloîtrer ses Visitandines. Beaucoup de prêtres, séculiers ou religieux, avaient la même suspicion à l'égard de cette semi-liberté, pensant comme Nicolas Pick, un des martyrs de Gorcum, « qu'il faut à la fille un mari ou un mur ». 2 Pour régulariser la situation des protégées de Jacques Bosquillon, l'évêque Michel d'Esne leur [25] donna l'habit religieux (1609) et convertit la maison en monastère sous la règle de saint Augustin. Michelle Barbieux fut nommée prieure. Mais deux de ses compagnes quittèrent l'habit et la maison pour retourner « en Égypte », écrit Jacques de la Porte indigné, « se farcir le ventre de poireaux et d'oignons » et ce fut heureux car l'une d'elles, ajoute-t-il crûment, « est une malicieuse garce » qui joue aux boules tout le jour.

Les religieuses quittèrent bientôt la rue de la Gaine et c'est encore Jacques Bosquillon qui acheta (1613) le terrain du Roduy et en grande partie la maison. Michel d'Esne y célébra la première messe le 23 juin 1613, veille du jour où il posait la première pierre de l'abbaye du Floc à Brebis.

Jacques Bosquillon avait une soeur, religieuse à. l'hôpital de Marvis. C'était un saint homme dont toute la fortune passait aux oeuvres. Pour réparer une faute de jeunesse, il s'imposait encore, devenu vieux, des pénitences. Il s'attacha à ce monastère de Sion et demanda par testament (6 fév. 1619) qu'on l'enterrât dans la galerie du dortoir.

Un jour, pour un travail de maçonnerie à l'hôpital on embaucha un ouvrier nommé Jacques Pontus. On sut depuis que ce vilain personnage avait abandonné toute une famille à Cambrai, volé dans quinze maisons à Arras, Cambrai et autres lieux, débauché une femme à Amsterdam. Locataire d'un brave homme à Middelbourg, il pilla ses coffres et l'assomma d'un coup de couteau qui le tua net. Les gens [26] d'église devinrent sa proie, il choisissait l'heure des offices pour les dépouiller. Appelé à l'hôpital de Marvis pendant la semaine sainte le fourbe demande à se confesser à Bosquillon lui-même, mais sa qualité d'étranger fait que Bosquillon refuse et le renvoie à son curé. Le jour de Pâques. il se glisse dans le jardin, c'est l'heure du souper, il entend des voix : c'est Jacques Bosquillon, répondant à un compagnon invisible qu'il est prêt à endurer la martyre s'il le faut. A huit heures et demie, muni d'une hache qui traînait par terre, il attend que Bosquillon soit seul, l'assomme, traîne le corps contre le mur, s'empare de trois mouchoirs, un chapelet, un agnus Dei et cent francs, enterre son butin et n'osant sortir se couche dans le lit de sa victime, décidé à tuer le premier arrivant. A minuit enfin, sûr de n'être pas vu, il s'enfuit.

Mis en prison, il voulut « dévorer son gardien », et fut condamné à avoir les poings coupés, la tête assommée avec l'outil du crime, le corps mis sur une roue et brûlé vif (17 mai 1619) 3.

Jeanne de Cambry, alors aux Prés, eût les échos de ce drame. Désolée de la révolte de cet homme, elle prit sur elle la contrition de l'assassin, dont les derniers jours furent repentants et résignés. L'émotion au monastère de Sion était à peine dissipée quand Jeanne y entra (novembre 1619).

Il est à présumer qu'elle trouva là, en effet, un grand repos. Elle priait en liberté. La prieure était [27] encore pour quelques mois Michelle Barbieux et apprécia Jeanne, ainsi que la plupart des religieuses. Cependant quelques-unes, dont la sous-prieure, restaient méfiantes, la voyaient sans aménité, assurant qu'elle se disait inspirée mais qu'elle copiait ses livres — la fin de La Ruine —, et faisant des « troux » dans le mur de sa cellule pour l'épier. Elles la tiennent pour un peu sorcière. Jeanne sent évidemment que ce n'est pas une très bonne note que d'être sortie de son premier couvent. Elle confie tout cela par lettre à son frère, alors absent.

Ses colloques avec Dieu sont aussi fréquents qu'aux Prés, aussi chauds. Mais ici, comme là bas, pour éviter qu'ils transparaissent et scandalisent, elle s'en retire, prie Dieu de s'éloigner. Elle souffre, et les souffrances, dans cette gradation subtile, à peine perceptible, que Dieu met dans l'effusion de ses grâces, la creusent et la purifient. Elle a soudain conscience de sa solitude de coeur, de l'incompréhension de son entourage, du jouet qu'elle est entre les mains de Dieu. En même temps une terreur la saisit, un doute sur la réalité des grâces qu'elle reçoit. Que sait-elle après tout, de son état spirituel ? Ses guides la comprennent-ils, sont-ils eux-mêmes éclairés ? Elle tâche, nous l'avons vu, de les mettre au courant le mieux possible, et plus d'une fois leur répétera les mêmes choses. Mais elle peut mal s'expliquer, elle peut les tromper involontairement. Comment sortir de là, car enfin ils ne peuvent la connaître que par ce qu'elle leur dit. Partagée entre la [28] certitude et le doute sur son état, se sentant tour à tour appelée et rejetée de Dieu, elle a des cris d'angoisse, des appels ardents d'amour. Ses livres, là-dessus, sont certainement moins éloquents, moins spontanés que ses lettres. Son style, dépouillé d'images, dépourvu d'emphase, en est par moments pathétique. La plus belle de ses lettres est peut-être celle qu'elle écrivit au « docteur en théologie », à la suite d'un entretien et qui date de cette première année à Sion (1620). Elle semble résumer, pour le destinataire, quelques phases de sa vie intérieure d'alors. On nous pardonnera d'en donner de larges extraits.

« Mon Père en notre Seigneur... il ne se passe [pas de] jour, que je ne sois trois ou quatre heures en des abstractions et autres opérations intérieures, qu'il est impossible de vous dire. Je sens un feu qui me brûle et va consumant. Je meurs en vivant, et vivant je meurs et néanmoins ce feu est si suave, que me consumant il me rend aussi la vie. Mais une chose manque à ce feu intérieur qui assiège mon âme, c'est que l'altération qu'il me cause... ne me peut rassasier en cette vie, n'en pouvant ici jouir selon

mes désirs... » Elle continue éperdue : « Au moins si en ces flammes, en ces accès violents, je pouvais avoir une seule personne qui m'entende, à qui je pourrais dilater mon coeur, et parler de cette présence de Dieu qui me cause ces assiègements intérieurs, ce me serait un rafraîchissement : mais non, il faut que je travaille à resserrer ce feu, de crainte [29] que l'on ne le voie à l'extérieur, ou bien, si je pouvais donner lieu à l'intérieur, je jouirais de Dieu autant qu'on le peut en cette vie. Mais non, il m'en faut retirer avec violence, comme on tire un enfant des bras de sa mère, et ce, d'autant [plus] qu'il me faut converser avec les créatures, qui ne comprennent pas ma maladie, et auxquelles je servirais plutôt de scandale que d'édification. Faut-il donc que je complaise aux créatures puisque je n'ai d'autre désir que de plaire au Dieu vivant ? Faut-il que je converse entre les hommes, puisque ma conversation est au ciel ? Faut-il que je nourrisse ce corps, puisque je n'aspire qu'à celui qui peut sustenter et rassasier mon âme ? Mon Père, je vous dis qu'à la dernière fois que je vous ai parlé, [et] durant la messe, [et] devant et après la communion, je sentis une telle flamme en l'intérieur, que je me pâmais. Je ne sais si j'ai bien fait, je me fis tant de violence pour résister au Saint-Esprit, afin que V. R. [votre Révérence] ne vit pas l'extérieur comme j'étais au-dedans, parce que si cela avait duré, nous n'eussions pu traiter des affaires et choses que nous avions à nous dire, parce que quand je suis dans ces accès, je ne puis traiter d'autre chose de ce que je sens à l'intérieur, et ne pouvant communiquer à personne, je suis contrainte de le passer en silence.

« Ce feu cause diverses opérations, je suis quelquefois en telle ardeur, qu'il me faut escrier pour trouver un peu de soulagement. Quant à présent, je n'ai pas si souvent des extases, je veux dire que je sois [30] perdue : mais c'est le plus souvent que je sens sensiblement comme une plaie au coeur, procédante des désirs de l'âme enflammée d'amour de Dieu, et puis cette plaie cause une défaillance d'haleine, ou un torrent de larmes qu'il n'est en ma puissance de retenir. Ce qui fait que l'on pense que je suis triste, et il n'est pas en ma puissance de le cacher. Je ne sais plus ce que je ferai, on ne l'entend pas, et on en dira merveille, ou il faut que je me retire tout à fait du monde.

« Permettez, mon Père, que je me dilate un peu le coeur, en vous disant mon intérieur…

« J'ai encore un autre feu, qui est la charité au prochain... » et ici elle revient sur l'Ordre qu'elle se croit appeler à fonder, et qui sera l'expression de cette charité.

« Au moins si la chose ne réussit pas, et si ce n'est pas la volonté de Dieu que de mon vivant je voie la chose accomplie... je ne me soucierai plus de rien — car j'aime mieux vivre austèrement cinq à six ans et puis aller vivre la sus au ciel, en parfaite jouissance de mon Dieu, puisqu'en cette vie je ne fais rien pour Dieu, et suis inutile ».

« Elle rappelle que sainte Jeanne de Valois dût relancer souvent son directeur pour la fondation des Annonciades.

« Vous pourrez me dire, mon Père, qu'elle était sainte... mais encore que je suis misérable, si est ce que c'est un même effet, et toutes deux tendantes [31] à la gloire de Dieu, et la fin en est semblable... si Dieu veut se servir de moi indigne ».

De cet Ordre en gestation dans son esprit, elle a écrit les règles dont Maximilien de Gand (1620) voulut bien se faire l'introducteur auprès du cardinal Gallo en les accompagnant de quelques notes sur Jeanne écrites à cette intention par son directeur. Tout cela, en vue d'une approbation de Paul V qui fut d'ailleurs refusée. Jeanne recluse prendra néanmoins le nom et l'habit de cet Ordre et plusieurs auteurs la représentent sous ce costume. Cela devait s'appeler la Présentation de Notre-Dame, et honorer spécialement la Sainte Vierge dans cet épisode évangélique. La robe était de laine grise naturelle, le scapulaire violet orné d'un médaillon, le manteau bleu, le voile noir, la guimpe blanche.

Il y eut cependant — et il y a encore — plusieurs congrégations de ce nom dans l'Église, dont une fondée précisément à la même époque (1626) à Senlis, par Nicolas Sanguin et le Père Guerri, ordre enseignant, selon la règle de saint Augustin, et qui ne connut que le seul monastère de Senlis, disparu d'ailleurs à la Révolution.

Toute sa vie, Jeanne gardera le regret de son projet manqué. Elle ne croira pas pour cela s'être trompée. Une inspiration en effet peut être bonne, vraie et venir de Dieu, même quand la réalisation ne se fait pas au gré de nos désirs. C'est une épreuve de notre foi, et souvent, dans la mesure où le prochain est en jeu, un exercice de notre charité. [32]

Jeanne a certainement plus de liberté pour prier. Un soir la Prieure, apercevant de la lumière dans sa cellule, lui demanda si elle avait rallumé sa chandelle. Jeanne, inconsciente de cette clarté, répondit qu'elle n'avait pas de quoi la rallumer. La Prieure alors fut édifiée sur sa jeune pensionnaire. La Sous-prieure elle-même désarma, plusieurs religieuses lui ouvrirent leur âme.

Sa conscience, plus attentive, devient plus avertie de ce qui déplaît à Dieu. Un jour, s'attardant à une affaire du dehors qui pouvait se traiter en quelques mots, elle éprouve un malaise, une agitation de conscience, une sorte d'écran entre son âme et Dieu qui « lui ôtait la familiarité » habituelle dans ses rapports avec Notre-Seigneur. On reconnaît l'avertissement donné jadis sur les fautes d'inadvertance. Cependant le divin Maître eut encore besoin d'insister et la « corrigea vertement ». « Quand Dieu s'unit à l'âme, écrira-t-elle à son directeur (mars 1621), l'opération en est secrète et intime ». Mais parfois le même doute se pose : est-ce Dieu ? Elle a au fond d'elle-même la certitude que oui, certitude à peine distincte pourtant. Qui va la guider dans ces chemins obscurs, où l'illusion la guette ?

C'est vers ce moment qu'apparaît le capucin, le Père G., qui la dirigera désormais. Qui le lui envoya ? On ne sait. Il semble qu'elle l'ait connu déjà aux Prés, et aussi qu'elle soit restée en rapport avec ses confesseurs précédents, puisque Pierre parlera de [33] notes écrites par Jeanne (1621) « pour l'apaisement de ses directeurs ». Quoi qu'il en soit, le Père G. paraît dès le début fort embarrassé de sa pénitente. Et rien n'est curieux comme cette correspondance, où, hélas, manque sa part à lui. Les lettres de Jeanne retracent des malentendus, des quiproquos, des curiosités aussi, dont on ne sait si elles sont un coup de sonde ou un souci humain du Père G. à l'égard de ses propres intérêts éternels. Ce sont parfois les rôles renversés, car Jeanne n'hésite pas à tancer sans ménagement son confesseur, si elle le trouve bon, lui disant d'âpres vérités. Les doutes du confesseur à l'égard de Jeanne sont-ils vrais ou feints ? Tout porte à croire qu'ils étaient vrais et cela plongeait la pauvre Jeanne dans de grandes peines.

On voit très bien ce qu'elle éprouve. Bien qu'ayant dû discuter avec le docteur en théologie, son coeur s'ouvrait mieux avec lui, elle sentait qu'il la croyait. Il faut maintenant exposer, pour la troisième fois, son âme à quelqu'un de nouveau, et cette fois elle n'a pas l'impression d'être comprise. Pis encore, peut-être discerne-t-elle que sa sincérité même est en question. Les instructions données lui semblent contradictoires ou mal définies : « Je suis, mon Père, contrainte de vous écrire la peine intérieure que je sens, depuis la dernière fois que je vous ai parlé, d'autant que vous me laissez toujours en doute, si c'est Dieu ou le diable qui me gouverne ». Voilà la grosse question. « Mon Père, si c'est le diable, toute l'oraison que j'ai faite depuis trente sept ans [34] et plus ne vaut donc rien » et maintenant, si vous pensez que c'est le diable, dois-je laisser l'oraison ?

Vous me dites de la continuer, mais alors ce m'est insupportable de voir celui que je crois Dieu, quand c'est le démon, « posséder mon coeur en telle sorte, qu'il est plus à moi que je ne suis à moi-même, ressentant ses opérations à tous moments dans mon intérieur sans aucune relâche... Que faut-il donc que je fasse ? Le diable aurait-il bien tant de puissance sur moi ? Serait-il possible que l'ennemi de mon Dieu possède mon coeur et mon âme ?... Tous mes désirs et volontés sont et ont toujours été de plaire à Dieu, l'aimer et servir. Et l'amour cependant agite tellement mon âme, que je meurs en vivant, et en mourant je vis ». Déjà elle s'est exprimée ainsi, dans sa lettre au docteur en théologie. « ...Aidez-moi donc, Père, car je suis fort en peine... Celui qui possède mon coeur me dit qu'il est Dieu, mais quand je vois que Votre Révérence doute, je tombe aussi en scrupules » 4. Plusieurs fois elle revient sur le terrible dilemme : Vous dites que c'est peut-être le diable qui me parle et que je dois continuer l'oraison. Alors j'adore le diable ? d'autre part si c'est Dieu : en vous écoutant je le crois diable ?





C'est à peine si elle ose parler de ses inspirations, elle sera, pense-t-elle, plus troublée encore de n'être pas comprise. « Examinez le tout, mon Père, et délivrez mon âme de ces intrigues. Je vous dis mes peines de conscience, et vous demande secours... » Je veux bien souffrir de votre silence « mais si au [35] contraire il est besoin que j'aie votre avis, comme ilme semble du tout nécessaire, je vous prie prosternée en terre, d'avoir soin du salut de mon âme ».

D'elle-même elle décide, à grand tort d'ailleurs, de supprimer son oraison. Comment ne consulte-t-elle pas le Père G. ? Elle se repentit bien de sa décision. « Pensant fuir le diable, elle le suivait, dit Pierre ; et il la trompait ; car les grâces de Dieu la quittèrent durant ce temps-là, qu'elle ne faisait plus d'oraison » et ne revinrent qu'au bout d'un an où elle la reprit.

Ayant laissé sa haire aux Prés, elle en demande une autre et, répondant à une pensée de son confesseur, elle ajoute : non pas « pour aucune tentation du corps, car je n'en ai jamais eue, et n'ai jamais à me confesser de toutes ces choses-là » et bientôt elle se sent toute réconfortée, le Père G., étant enclin à la croire dans la bonne voie. C'est tellement rare, qu'on est surpris d'un ton plus apaisé, détendu, presque dilaté : « Mon Père, je suis extrêmement consolée, d'autant que c'est l'esprit de Dieu qui opère en moi en mon âme : j'aurai l'occasion de m'enflammer de tant plus la volonté et désirs d'amour de Dieu, et de m'abandonner plus librement, pleinement et sans aucune crainte en cette fournaise d'amour divin... ». Encouragée à revenir sur sa vie passée pour exposer les grâces reçues elle lui confie la douleur de sa plaie au coeur, douleur physique pendant dix ans, qui ensuite «s'est changée en des opérations et effets plus spirituels, mais aussi [36] plus sensibles », ce qui peut signifier plus contrôlables, plus certains.

Puis les oscillations intérieures reprennent et c'est de nouveau l'alternative : Dieu ou le diable. Les hésitations du confesseur la mettent au supplice. Elle pense : ce qui tire vers le trouble, vers le désespoir, vient du démon ; ce qui rend l'âme paisible, fortifiée, vient de Dieu. Notre Seigneur a dit quelque chose d'approchant à sainte Catherine de Sienne. Oui, c'est vrai en principe, et, pourrait-on dire : sur le papier. Mais ce désespoir, cette paix, sont-ils nettement définis, reconnaissables, ne sont-ils pas plus humains que spirituels ? Les inspirations ne sont pas délimitées au cordeau, le bon et le mauvais se pénètrent l'un l'autre, cent fois plus difficiles à démêler que l'ivraie et le bon grain, et si le maître du champ s'y trompe, comment la pauvre âme s'y reconnaîtra-t-elle ?

Le Père G. avait cependant confiance en elle. Pierre nous raconte là-dessus un incident qui prouve du reste que tout n'était pas parfait dans le monastère. Jeanne eut, de son ange gardien, l'inspiration de prier pour que son directeur parlât aux religieuses — nous sommes toujours à Sion — pour les mater. Elle pria. Son confesseur la fit appeler un jour et comme en réponse à sa prière, la mit au courant de ses remontrances. Efforts par le fait infructueux, les religieuses méfiantes ont tenu leur langue, ne contant que des broutilles, des « menutées, couvertes [37]34 néanmoins de beaux masques, pour leur donner quelque relief » 5.

De Sion datent encore des lumières intérieures importantes.

Celle-ci : l'essence de l'humilité est le néant de l'homme. Jeanne eût aimé conserver cette vue, mais son directeur la persuade de ne pas s'y essayer. Ces vues momentanées éclairent une vérité, on peut se les rappeler, on peut en vivre mais on ne peut pas les garder à volonté.

Celle-ci encore : parmi les millions d'hommes qui peuplent la terre, cinq ou six par « province » — veut-elle dire un pays ? — sont parfaits dans leur conformité à la volonté divine. C'est peu, mais en vertu de ces âmes, la province entière est soutenue. Le miracle des pains se renouvelle chaque jour dans l'ordre spirituel.

C'est le plus souvent après la communion que viennent à Jeanne les plus grandes grâces et que ses prières, ses intercessions sont le plus efficaces. S'en rend-elle compte, ou est-ce une réflexion de Pierre ? Tout semble en ce moment la plonger dans la détresse et elle s'écrie : O Dieu, Vous m'êtes bien un Époux de sang.

Et c'est ici que Jeanne fait devant le Saint Sacrement une sorte d'examen de son âme, de protestation pour l'apaisement de ses directeurs passés et présents « sur le doute qu'ils avaient de quelque tromperie en son fait ». Dans quatre longues pages elle exhale des plaintes véhémentes, coupées de [38] gémissements. Elle voudrait décharger son âme forcer ses « juges » à reconnaître au moins la pureté de ses intentions. Sa méfiance paraît-elle exagérée ? L'on devine cependant comment une première déception, dans cet ordre d'idées, surtout suivie de tant d'autres, devient facilement une idée fixe : « Mon Père, mon créateur, mon juge et mon sauveur, je me prosterne à vos pieds, moi indigne créature, petit vermisseau... j'ai péché... Je vous demande pardon de toutes mes offenses... Mon Dieu, vous savez que de mes plus jeunes ans, j'ai eu le péché en abomination et que je l'ai encore... Soyez maintenant, par votre bonté, mon défenseur... Vous savez, mon Dieu, que toutes les opérations spirituelles... que les livres que vous m'avez commandés, l'institution de l'Ordre nouveau, et tous les écrits des grâces spirituelles, je les ai montrés et communiqués à vos serviteurs et fidèles amis, non à autre dessein que pour en avoir avis ; afin qu'étant reconnus venir de vous, mon Dieu, en donner gloire à Votre Majesté, et sinon », dans le cas où ils « viendraient du diable, que je sache comment je m'y dois comporter pour le chasser... Vous connaissez, mon Dieu, la pureté de mon âme, préservez-moi à présent, comme bon et miséricordieux, et montrez aux hommes que ce que jusqu'ores vous avez fait en moi est de vos oeuvres. Si c'est de vos oeuvres, comme je le crois, n'y ayant rien du mien, achevez-les contre tous ceux qui y veulent mettre empêchement, m'abandonnant à tout travail d'âme et de [39] corps à votre service, et avancement de votre gloire ». Et elle finit : « Je vous prie.., qu'il vous plaise faire connaître à vos fidèles serviteurs qui ont connaissance de mon âme, la vérité de vos adorables volontés, et la pureté et l'intégrité de toutes mes intentions en tout cet écrit... » 8.

A un moment donné, il est question que le Père G. quitte Tournai. Il demande à Jeanne de prier pour savoir ce qu'on fera de lui. C'est sans doute, pense Pierre, pour sonder l'esprit qui la conduit. Elle obéit simplement. Elle sut que le Père demeurerait encore cette année-là à Tournai, ce qu'elle lui communique aussitôt, tout en pensant qu'il est souvent plus sage de ne pas chercher à savoir ces choses. Par la suite, il alla à Lille.

Elle songe toujours à la solitude ; à bien des amis elle a parlé de son idée de réclusion. L'évêque ne demanderait pas mieux, on a l'impression que les obstacles viennent plutôt de son clergé, bien qu'elle eût de ce côté de sérieux appuis, ainsi du reste que dans le monde séculier, mais de ceci, elle estimait qu'il ne fallait pas tenir compte, et que c'était de la « pure fiente ».

Elle attendra quatre ans avant de voir son voeu réalisé.

Notons que c'est pendant le séjour à Sion que parut, en 1620, le Petit exercice pour acquérir l'amour de Dieu, écrit jadis aux Prés. Et à propos des Prés, nous croyons pouvoir placer ici un incident : Marguerite de Boufflers, qui avait donné l'habit à [41] Jeanne, lui apparut (en tous cas après 1617, année de sa mort) dans des tourments atroces, lui faisant comprendre que sa faiblesse envers ses religieuses, venue de la peur de leur déplaire, et ceci souvent contre sa conscience, était cause de ses souffrances. Sans leur dire la raison de ces peines, Jeanne fit prier ses consoeurs. L'abbesse au bout de quelque temps n'apparut plus.

Le dernier livre de La Ruine est écrit, l'ouvrage est fini. Mais Jeanne ne va pas pour cela se reposer, la recluserie est loin ! Probablement à la requête d'André Catulle, qui l'estimait fort capable, Maximilien de Gand la nomme prieure de l'hôpital de Menin, dans l'idée de réformer ce monastère qui marchait fort mal. Elle fut pleurée à Sion. La Sous-prieure, Jeanne Damyde, lui écrira un jour que tout le couvent la réclamait 7.

Entre Courtrai et Lille se trouve en Belgique le petit village de Menin ; vers le sud il change de nom et devient Halluin, qui est en France. Le voyageur qui y arrive l'automne traverse un pays travailleur et triste. La Lys s'en va doucement, avec des airs de canal, le pâle soleil a des reflets d'étain sur les eaux lentes, deux moulins tournent à l'horizon. A la tombée du jour, la marche dans l'obscurité qui vient si vite est plus lourde sur la terre glissante et noire. Les gens vous croisent, leurs gestes sont volontaires, leurs visages fermés, durcis par l'âpreté de la vie ; un serrement de coeur vous étreint à l'idée qu'en un point quelconque de la terre le labeur peut être gai35.

C'est peut-être par un soir semblable que Jeanne arriva à l'hôpital Saint-Georges. Cette maison très ancienne, puisqu'elle existait au moins en 1273, qui vit encore et sous le même nom, était occupée comme aujourd'hui par des religieuses hospitalières de l'ordre de saint Augustin, mais était destinée primitivement à recevoir gratuitement les voyageurs et les pèlerins. Les iconoclastes l'anéantirent en 1566. Cependant des religieuses d'Harlebeke, appelées par Jean de Vendeville, évêque de Tournai, reconstituèrent l'hôpital en 1591, mais sur un autre terrain (c'était, au moins en 1881, les 46 et 48 rue de Lille). En 1610 la prieure Marie de Brauwere, de concert avec Michel d'Esne, décida de rebâtir l'hôpital sur le terrain primitif et la nouvelle église fut bénite par Maximilien de Gand en 1616. Marie de Brauwere était une femme pieuse et zélée qui eut probablement des difficultés avec ses religieuses. A sa mort et quand vint Jeanne de Cambry, deux d'entre elles, Marie Catry et Jeanne de Vos s'insurgèrent. Jeanne leur dépêcha des religieux pour les exhorter, peine perdue. Il fallut les envoyer à. Harlebeke, cependant que Menin promettait de fournir leur entretien. Le pauvre Menin n'a plus que quatre religieuses. Lassé, l'évêque veut y mettre plutôt des religieux, mais lesquels ? Les Jésuites ? Les Oratoriens ? Mais voilà : il y a déjà. des Capucins, et surtout les autorités tiennent à. leurs nonnes. Menin, [42] sans les Hospitalières, ne serait plus Menin. L'évêque propose d'installer des Récollets et fera une pension aux six femmes qui s'en iront ailleurs. Mais celles-ci devront alors lâcher la maison du Saint-Esprit qu'elles possèdent aussi, et qui abrite les pauvres ? Nouvelles protestations des magistrats (1624) et sans doute ils eurent gain de cause puisque les religieuses sont restées dans la place 8.

L'hôpital Saint-Georges nous intéresse à un point de vue spécial. Là seulement subsistent des souvenirs de Jeanne. Le choeur des religieuses, séparé de la chapelle publique par une grille donnant sur l'autel, est celui où elle pria. Vingt-quatre stalles en vieux bois de chêne, que le temps et les soins polissent chaque jour, sont adossées aux murs. C'est la stalle du milieu que Jeanne occupa, c'est là qu'elle s'assit, s'agenouilla. Là, durant les épreuves, Notre-Seigneur lui apparut, dit la tradition, lui montrant dans le coeur divin le nom de ses religieuses. Un guichet s'ouvre dans la grille pour la communion. Très haut, au-dessus de l'autel, qu'on aperçoit à travers la grille, se dresse une statue de la Sainte Vierge, à qui Jeanne confiait ses peines. Le dallage noir de la chapelle publique se prolonge hors de la porte jusqu'à une pièce surélevée (le deux marches, d'où les malades pouvaient suivre la messe. A droite et à gauche de ce passage, par terre, des dalles de marbre blanc, posées de biais comme serait un carreau, rappellent le nom d'anciennes religieuses défuntes. [43]

Dans l'intérieur du couvent, un couloir donne accès à un étroit escalier de bois, aux degrés usés par de pieux lavages ; on monte, et ce sont les cellules. Celle qui porte le numéro 6 est celle de Jeanne. Son reclusoir n'a pas dû être très différent de cette chambrette badigeonnée de chaux bleuâtre qui a pour mobilier un lit de bois, une chaise, une armoire basse servant de toilette, un crucifix, des images du Sacré Coeur et de la Sainte Vierge, un bénitier. Une petite fenêtre s'ouvre sur un paysage gris.

Il n'est pas d'usage de la montrer, mais on le fait volontiers pour ceux qui s'intéressent à l'hôpital. En descendant on est repris par l'intense vie de la maison. La prieure actuelle, à la tête de soixante religieuses, est dans la maison depuis quarante-sept ans. Elle dirige noviciat, hôpital, maternité, pensionnat, externat, classes d'enfants pauvres. Les religieuses ne disent pas le grand office, mais la maison a gardé le nom de monastère comme autrefois.

La pauvre prieure nouvelle se débattit donc au milieu des difficultés, tant celles du dehors que celles du dedans. L'évêque, vraiment, lui rendait un bien mauvais service en l'envoyant là. Et l'on songe avec un sourire, qu'il eût bien écrit, comme Bossuet à Henriette de Lorraine, abbesse de Jouarre : Donnez vos ordres de manière que je ne sois pas obligé d'en donner aucun 9.

Comme à Sion, des gens viennent la consulter. L'un d'eux la prie d'obtenir pour lui des consola-[45]tions sensibles, non pour son agrément, assure-t-il mais pour mieux servir Dieu et les âmes. Hélas, Dieu fait savoir à Jeanne ceci : cet homme n'a pas eu la peine, il n'aura pas la joie. Il revient la voir et sans parler de rien elle le questionne. Il raconte que partout il n'a goûté qu'estime et éloges, et Jeanne y va de son petit sermon. Depuis lors elle reçoit d'autres lumières : oui, cet homme pourrait bien, par les épreuves, mériter un grand amour de Dieu, car cela s'achète, et aussi des consolations, mais il n'est pas appelé à une vie suréminente ; son travail personnel, en vue de cette fin, lui obtiendrait la gloire accidentelle mais non la gloire essentielle, pour n'y être pas destiné par Dieu. Toutefois Jeanne ne juge pas utile de le lui dire, et se contente de l'exhorter à servir Dieu de tout son coeur.

Ces sortes de vues intérieures sur les autres lui sont habituelles. Une jeune religieuse, tentée de quitter l'ordre, est appelée par Jeanne qui lui décrit sa tentation, mais elle se bute. Laissée à elle-même elle pense que la prescience de sa prieure est inspirée de Dieu. Jeanne, en effet, avait tout dit, sauf quelques points qu'elle connaissait, mais qu'elle avait tus pour ne pas humilier la religieuse. Celle-ci, finalement, resta dans le monastère.

Les lettres à son directeur se poursuivent.

A Pâques 1622, pendant la messe, elle éprouve une violente « abstraction » suivie de beaucoup d'autres. [45]

« Mon Père, j'ai bien de la peine à vous décrire les abstractions d'amour divin, depuis que je suis ici. Je ne sais comprendre ce que Dieu veut de moi. Je me trouve continuellement en mon intérieur. Le plus intime de l'âme, l'esprit et toutes les puissances n'ont d'autre commencement, milieu ni fin que l'amour. Tout mon corps et sentiments extérieurs ne respirent qu'amour, en sorte que si toutes les parcelles de mon corps étaient converties en langues, toutes crieraient continuellement :Amour, Amour. Me trouvant ainsi... ce m'est une peine incroyable de converser, négocier, ou vaquer aux affaires temporelles, pour auxquelles entendre il faut que je me retire de Dieu par contrainte ; mais aussitôt que je m'en puis dépêtrer, ou les ayant achevées, retourner à moi, je retrouve mon Époux divin sans aucune recherche [effort] au milieu de mon coeur.

« … Je ne suis rien, je ne vaux rien et ne mérite que l'enfer, je ne mérite pas d'aimer Dieu, et cependant je ne puis [rester ainsi ?] languissante de son saint amour, qui me fait vivre en martyre. Amour doux et cruel, plus que toute sorte de délices. Amour cruel plus que la mort. Oui, mon Père, l'Amour divin est doux et cruel. Il est doux à l'esprit, cruel à la nature qui n'est pas capable... d'en supporter les opérations amoureuses et toutes divines.

... Je veux vivre et mourir en la croix, je tiens [47] la croix pour ma mère, ma bien aimée, ma familière et meilleure amie... »10.

On lui demande ce qu'elle entend par ces mots Dieu est tout. De longues missives se succèdent, tout en s'espaçant, en janvier 1623, puis le 8 octobre. La veille de Noël 1624 elle a connaissance du salut éternel de son confesseur — heureux Père G. ! — et le lui dit. Son Père spirituel traverse lui-même une passe difficile, douloureuse. Ces épreuves se prolongeront un an. Peut-être Jeanne eut-elle mission pour l'aider, en tous les cas elle va prier pour lui, le soutenir, l'encourager, et bien des pénitents pourraient faire leur profit de ce qu'entend le directeur. « Comment, écrit-elle, me cachez-vous votre affliction spirituelle ? Comment, mon Père, le seul souvenir du néant vous cause-t-il ces appréhensions ? Vous empêchera-t-il d'entrer in terrain sanctam ?. Non, non, mon Père. Parlons maintenant de ce tout, et du néant qu'est le péché. Or nous sommes tous pécheurs, et vous savez mieux cela que moi, que le péché est lavé par la confession. Quant à moi, si j'avais fait autant de péchés mortels qu'il y a de gouttes d'eau dans la mer, et de grains de sable au fond d'icelle, les ayant une fois tous confessés, je me mettrais de bonne sorte devant Dieu crucifié, et là, avec une vive contrition, je les laverais tous dans le sang de la sacrée plaie du côté de Jésus crucifié, et puis je me mettrais entre ses bras amoureux,. et m'abîmant dans son amour, j'y brûlerais tous mes péchés sans plus m'en ressouvenir. Et si Satan me [47] les remet tous en mémoire, et m'en donnait des appréhensions pour me séparer de Dieu, je me rirais de lui et lui dirais : Va, Satan, tu n'auras que mes péchés pour ta part, va brûler avec cette paille, tu n'auras rien de moi, car je suis à mon Dieu.

« Prenez courage donc, mon Père, si Dieu votre amour, vous exerce par ces appréhensions, il vous sera méritoire : mais dorénavant ne pensez plus au passé. Lisant votre lettre j'ai eu une violente abstraction, en laquelle notre bon Dieu m'a fait sentir les flammes de son amour brûlant, telles que toute la nuit et encore le lendemain j'en fus toute abattue, et dans ces accès, j'ai encore eu une telle assurance de votre prédestination que je n'en saurais aucunement douter »11. Plus tard une vision lui découvre la plaie du coeur de Jésus et lui montre son confesseur purifié, ainsi qu'elle-même, par le sang divin. Le confesseur n'est pas absolument convaincu et voudrait bien un signe sur la valeur de cette vision. Elle répond le 20 septembre :

« Sachez mon Père, que Dieu ne veut plus donner cette connaissance, et ne veut plus que je prie pour avoir des révélations : il suffit pour votre assurance de mon intérieur, que je l'aie vu une fois par obédience, Dieu ne l'a pas oublié, et il vous en peut souvenir... » Autrement dit : Ne demandez pas de signe tangible, croyez-en la parole qui m'a été donnée comme prix de mon obéissance et que Dieu n'oubliera pas. Quant à elle, elle ne tient pas à en savoir davantage « non plus de vous que de moi, [48] si ce n'étant que vous voyant en peine et doute, Dieu m'a donné pour votre consolation particulière l'assurance de votre prédestination ».

Sur la demande encore de son directeur, elle précise en des termes assez osés une forme de l'union à la volonté divine. L'âme veut tout ce que Dieu veut. Cette adhésion à la volonté divine lui fait voir les choses du monde à un point de vue surnaturel, bien différent de nos vues charnelles. Elle juge les choses autrement, de plus haut, sur un autre plan, d'après les intérêts et les vues de Dieu, qui laisse souvent se dérouler les événements selon les causes secondes provoquées par les hommes, lesquels paraissent contredire celles de Dieu, et cependant aboutissent à la fin voulue de Lui. L'âme qui juge de cette façon, est persuadée que tout concourt à la gloire de Dieu. C'est ainsi qu'elle ne s'étonne ni ne s'émeut, et qu'elle se réjouit même de voir en enfer les damnés qui satisfont à la justice divine, ces damnés fussent-ils des amis et même des proches. Jeanne a expliqué ceci aussi dans La Ruine, livre IV, ch. 18.

Le livre de La Ruine parut (1623) alors que Jeanne était à Menin, par les soins de son père, Michel de Cambry. L'ouvrage comptait alors cent trois chapitres, qui seront augmentés de quatorze, approuvés également, dès la seconde édition (1627).

Depuis un an, l'idée de la réclusion a pris corps : des amis, dont Catulle, ont pris la chose en main ; [49] Jeanne aura son reclusoir. Il est décidé maintenant que le dit reclusoir sera bâti non à Tournai mais à Lille, ou plutôt dans un faubourg de Lille, contre l'église Saint-André. Sans doute Catulle a-t-il demandé pour elle les autorisations nécessaires de l'évêque. Et probablement sur son conseil elle a écrit à Maximilien de Gand il y a déjà quelques mois, pour le remercier, peut-être aussi pour prévenir un revirement possible, bien que peu à craindre, dans ses dispositions bienveillantes. « Monseigneur, dit-elle, nie prosternant à vos pieds, je demande votre bénédiction, remerciant très humblement Votre Seigneurie de la faveur qu'elle m'a faite de m'accorder l'état et vocation de Recluse, et un Reclusage que j'ai si longtemps demandé et désiré. J'ai exercé la charge de prieure de cette maison de Menin par obédience, vaquant la plupart du temps aux affaires temporelles mais, Monseigneur, mon coeur était à tout moment attiré au ciel. On me retirait à tout propos des colloques de mon Dieu, pour affaires de la maison, ainsi que l'on tire un enfant des bras de sa mère, quoique d'ailleurs j'aie été contente de suivre en cela l'obédience de V. S. Mais puisque notre bon Dieu a eu pitié de moi, je puis dire que la solitude sera mon Paradis, le jeûne ma nourriture, les veilles mon repos, et le silence, un profond parler avec Dieu ».

Son directeur à son tour, s'assure encore de ses dispositions. Elle lui répond : « ... Pourquoi tant de saints personnages tels que saint Paul, saint [50] Antoine et autres, ont-ils cherché des solitudes ?.. Si ces saints ont quitté ce monde pour mieux faire, moi qui suis pécheresse, pourquoi ne puis-je les imiter, m'y sentant attirée de Dieu qui les a inspirés ? Elle demande la solitude « non pas pour quitter ou fuir la croix, mais pour m'en donner une plus sensible, qui est l'amour divin, ou l'effet de l'amour et le martyre, qui est bien plus que toute autre croix, quoique l'amour est autant grand à présent quant à la volonté : mais il est couvert des cendres de continuelles occupations temporelles et distractions. Pour ma sensualité, je ne saurais désirer l'hermitage mais bien pour suivre l'esprit et pour Dieu qui m'y attire ».

Ces raisons furent approuvées. Le confesseur se rendait compte de la solidité de cette vie intérieure, dont les effets, par suite de la fragilité du corps, transparaissaient même au dehors.

A la fin du printemps de 1625 elle harcèle ses amis, car rien ne semble fait. Sait-elle qu'une correspondance s'engageait pourtant à son sujet entre l'évêque et le curé de Saint-André ? Elle écrit à Catulle en le pressant (16 mars 1625) : « ... il ne gèle plus, on peut bien maintenant bâtir, la chose n'est pas grande, faites-moi ce bien, Monsieur, afin que je puisse passer le reste de mes jours entre les morts, pour, à ma mort, aller vivre entre les vivants * et, pour prévenir les objections renaissantes : « Dieu aura soin de ma nourriture, que l'on laisse tous respects {tous motifs allégués]. Je dirai avec la [51] Cananée, que les chiens ont les miettes de pain qui tombent de la table de leurs maîtres. Ainsi j'espère que les bonnes gens me donneront les morceaux qui tomberont de leur table » 12.

Ai mois d'octobre, la petite cellule est bâtie et à peu près terminée ; Jeanne va s'y enfermer, vivre là quatorze ans et mourir. Elle a maintenant quarante quatre ans.

Sait-elle bien quelle vie sera désormais la sienne ?

Une vocation mûrie de longues années suppose qu'elle en connaît des exemples. L'histoire des anciens reclus lui est familière, et elle n'ignore pas qu'ils étaient encore en grande faveur voici deux cents ans. Elle doit savoir, bien que Pierre n'en dise rien, que de son temps même il en existe. Comment sans cela, l'idée lui en serait-elle venue comme d'une chose après tout faisable ? Il y a en effet, des recluses à Malines, Gand, Bruxelles, Louvain36, Anvers, où s'élabore un nouveau réglement à leur usage, en bien d'autres villes encore.

Il faut dire quelques mots de cette existence malgré tout exceptionnelle.

Le principe de la réclusion religieuse est le besoin de recueillement, partant, de la solitude. Les reclus, qui foisonnaient au quinzième siècle, vivaient dans une logette, et seuls. La porte était condamnée à tout jamais, parfois des maçons la muraient, d'étroites ouvertures donnaient de l'air, du jour, le tout avec parcimonie. Le reclus ne voyait personne ; on pouvait lui parler cependant à des heures réglées, [52] mais sans le voir37. Il vivait en prières, sa nourriture lui était apportée en aumône, et de fait, on n'en voit guère qui soit mort de faim.

La pratique de la réclusion n'est pas une idée occidentale. La Perse, l'Inde, l'Égypte ont eu des solitaires, et si les Pères du désert, ermites, stylites, reclus, observent cette pratique, soit dans la forme contemplative, soit dans la forme ascétique, c'est par un reste d'influences, de traditions d'un plus lointain orient, qui après eux ont pu se prolonger, sous un mode très atténué, dans nos climats, de l'Espagne à l'Islande, et jusqu'à des époques rapprochées de nous.

L'idée de solitude, même envisagée comme plus propice à la contemplation, n'est pas non plus une idée exclusivement chrétienne. Les solitaires de l'ancienne Asie sont bouddhistes ou mahométants. La pensée de l'Église tend plutôt à la charité active, — entendons par là une charité qui n'est pas exclusivement personnelle — à la vie de communauté. Mais qu'on ne s'y méprenne point. L'Église n'exclut pas pour autant la vie contemplative, la muette prière de Marie à Béthanie. Au contraire, peut-être veut-elle justement sauvegarder le Solus Soli, le seul à seul avec Dieu, le dégager de soucis temporels harcelants, le maintenir dans sa pureté, le garder d'un individualisme qui irait à l'encontre de la tradition apostolique, et en général de l'enseignement chrétien.

La vie de reclus qui parait, quant au mobile et [53] à l'application, plus contemplative qu'ascétique, reste donc une exception. C'est ce qui explique la prudence de l'Église à l'autoriser. Si elle l'a fait — sans jamais, à proprement parler, l'encourager — c'est qu'elle a vu l'édification qu'en retirait le peuple si croyant du Moyen âge, et les fruits évidents de sainteté qu'elle a produits au cours des temps. C'était un honneur pour les villes d'avoir leur reclus ou recluse, car hommes et femmes pouvaient se succéder dans la même recluserie. Plus tard, la charité s'étant refroidie, les reclus durent songer eux-mêmes à leur subsistance et travailler pour vivre, tout en restant enfermés, bien entendu. Ce fut souvent le cas au dix-septième siècle. On lira plus loin les détails sur leur vie. *38 [* Pour ne pas couper le récit, nous donnons à la fin du volume seulement, et sous forme d'annexe, un aperçu de la vie des reclus en général, et plus spécialement de ceux de Belgique au dix-septième siècle].

Certaines coutumes peuvent exciter la curiosité, aiguiser notre sens du pittoresque, notre goût de l'original. Mais on se tromperait lourdement en n'en voyant que le côté excentrique, par ailleurs secondaire. Il faut s'en rappeler avant tout le sens élevé, religieux, efficace et édifiant. C'est un renoncement perpétuel, un dépouillement. Cela, on le voit, est profondément sérieux. La solitude a ses tentations et ce n'est pas de gaieté de coeur ou par dilettantisme qu'on s'enfermait dans le dénuement. « Personne, pas même saint François d'Assise, ne met sa main spontané-[54]ment dans celle de la pauvreté. Il faut que Jésus les unisse » 13. C’est donc un vrai appel. D’ailleurs on éprouvait longuement les candidats, et nous voyons que Jeanne de Cambry a eu des répondants qualifiés39.

CHAPITRE 3. Jeanne de Cambry recluse. — Sa correspondance avec son directeur. — Epreuves et purifications spirituelles.

Dans ce qui était alors un faubourg de Lille, la recluserie n'attendait plus que sa future cliente. On sait que Lille a fait partie jusqu'en 1801 du diocèse de Tournai. Jeanne restait donc dépendante de Maximilien de Gand.

Pourquoi la logette tant désirée ne fut-elle pas bâtie à Tournai ? On se le demande d'autant plus que l'église Saint-Jean, à Tournai même, eut une recluserie habitée par soeur Marie-Claire de l'Enfant Jésus, dont le testament date du 3 juillet 1678. Sûrement elle n'existait pas au temps de Jeanne ; serait-ce précisément le cas de Jeanne qui la fit bâtir plus tard ? C'est probable, sans quoi Pierre en eût parlé.

Saint-André se trouvait alors à deux cents mètres environ de l'église actuelle de ce nom, elle-même l'ancienne chapelle des Carmes, dans la rue Saint-André actuelle, près de la porte Saint-André. Ce quartier fut englobé dans l'enceinte de Lille en 1670 et l'ancien Saint-André démoli en 1784. [56]

Contrairement à ce que pensait Jeanne, l'évêque, nous l'avons vu, s'occupait d'elle depuis longtemps. Dès le mois de mai, il reconnaît et accepte la modique rente annuelle — deux florins ! — faite par Pierre de Cambry au nom de sa soeur, en échange du reclusoir qui devait se bâtir dans le cimetière. Dans la même lettre, il ordonne que la recluserie reste la propriété de l'église, pour servir à d'autres recluses, selon la convenance des autorités. A la mort de Jeanne, pourtant, il modifiera ceci.

Six mois après (30 octobre 1625), une lettre au curé Jean Carpentier le prévient que le lundi suivant Jeanne se rendra « par delà pour entrer en son reclusage » et lui enjoint de veiller à ce que les fenêtres sur l'église « tant en haut pour l'oratoire qu'en bas pour le communicatoire » soient prêtes et que les vitres y soient « prestement » mises. Et, ajoute l'évêque, « comme j'entends que faussement se sèment beaucoup de calomnies contre la dite Cambry, vous n'aurez autre chose à dire, sinon qu'il vous suffit (sans y ajouter foi) que j'ai satisfaction et contentement de ses actions et déportements ». Voilà une approbation bien nette, car ce mot de déportements n'a pas ici le sens préjoratif qu'on lui donnerait de nos jours 1.

Les vitres eurent-elles du retard ? toujours est-il que Jeanne entre dans sa nouvelle demeure le 25 novembre seulement.

Maximilien de Gand, escorté de son secrétaire, du curé de Saint-André et du chapelain du bégui-[57]nage l'attendait à la porte. Elle arrive de Menin, vêtue non pas en religieuse augustine, ni même en costume de recluse. Elle porte l'habit des soeurs de la Présentation qu'elle a voulu fonder et dont elle prend le nom et la règle : robe grise de laine crue, alias naturelle, non teinte, voile noir, scapulaire violet *[* On peut voir ce costume en couleurs dans HELYOT : Histoire des ordres religieux et militaires, Paris, 1792, tome IV, P. 338].

Les cloches sonnent comme à un enterrement, les gens pleurent. L'évêque reçoit ses voeux de perpétuelle clôture, bénit les effets qu'il lui passe, aidé de son secrétaire, lui donne le nom de soeur Jeanne Marie de la Présentation, fait une allocution et l'introduit dans la recluserie, le visage couvert du voile noir. On chante le Veni sponsa Christi.. Et après une dernière bénédiction, l'évêque l'enferme dans sa logette. Celle-ci fut-elle murée ou simplement cadenassée ? On ne le dit pas. Plusieurs recluseries de cette époque ont leur porte simplement fermée à double tour dont trois personnes ont la clé : l'évêque, le curé et le supérieur quand il y en a un.

Comment est-elle, cette recluserie ? D'après quelques passages de la biographie on peut la reconstituer ainsi : un rez-de-chaussée comprenant l'oratoire avec lucarne sur l'église, un parloir, peut-être une cuisine ; au-dessus une chambre et peut-être un autre oratoire. Et dans la clôture, une petite cour, où un jour il y aura deux poules. [58]

Jeanne eut-elle une servante ? Nulle part il n'y est fait allusion. La seule phrase qui inclinerait à le penser est le passage d'une lettre à son frère, auquel elle songea tout à coup un soir qu'elle lisait « avec ma compagne, la table d'un livre »2. Cette pensée lui vient « le dernier dimanche de novembre de l'an 1625 », et la lettre est du lundi. Or en consultant le calendrier, nous voyons que ce lundi est le 24, la veille par conséquent de son entrée en réclusion. Il s'agit donc d'une compagne de Menin, à Menin même. Nulle part ailleurs, il n'est question de servante, ni même de chambre de servante. Faut-il en déduire que Jeanne n'en eut pas ? On peut pencher pour la négative, bien que ce ne soit guère l'usage à cette époque quand les reclus sont des femmes.

La seconde moitié du livre que Pierre de Cambry a consacré à sa soeur, a trait aux quatorze dernières années de Jeanne. Et même beaucoup moins, car il y a une solution de continuité dans ses notes, la partie volée avec le coffret40.

Cette dernière moitié de la biographie représente donc huit ans de l'existence de Jeanne. Elle traite à peu près uniquement de sa vie intérieure. C'est assez en dire le développement magnifique.

C'est aussi un témoignage unique, car si le Flambeau mystique nous en donne des échos, c'est par des lettres mêmes de Jeanne, citées par Pierre que nous voyons le jaillissement spontané, vivant et infiniment précieux de sa pensée. [59]

Quinze jours après son entrée en réclusion elle rend compte à son directeur de l'emploi de ses journées. Le matin, récitation des Heures canoniales, des Heures de Notre Dame, ensuite, oraison. Elle a sans doute eu la messe. L'après-midi, travail manuel jusqu'à vêpres, et le reste du temps, oraison. L'évêque lui a permis la communion quotidienne. On la lui donne par la fenêtre qui s'ouvre sur l'église. Elle paraît s'accommoder de sa vie ; elle a bien encore des préoccupations matérielles, les ouvriers qui ont travaillé à la logette ne sont pas entièrement payés. Puis, vivant d'aumônes, elle a déjà manqué de nourriture. Mais Dieu lui donne, semble-t-il, à l'égard du temporel un coeur nouveau. Elle supporte mieux la pauvreté. Si la demeure du corps, la recluserie, est étroite, celle de l'âme, la plaie du côté du Christ, est immense. « Je prie le Créateur, mon Père, qu'il vous brûle et moi tellement de son amour, que nous ne pensions plus que l'amour, que nous ne parlions plus que d'amour, que nous ne vivions plus que d'amour, et nous ne mourrions d'autre mort que d'amour, pour éternellement revivre en cet amour divin, vivants ici [bas] au coeur amoureux du doux Jésus crucifié, mourants au coeur de sang, et vivants au coeur d'or de Jésus. Mourants à nous mêmes au coeur de sang crucifié d'amour, et vivants à Dieu au coeur d'or et d'amour de Jésus ».

Un mois après, envoyant au même des voeux tout spirituels, elle dit avoir obtenu la conversion de Michel de Cambry. Elle a tellement pleuré les [60] péchés de son père « qu'un seau ne suffirait pas pour mettre mes larmes » 3. Et n'est-ce pas que l'image est touchante de ce seau, aussi difficile à remplir et plus mesurable que l'océan classique Elle voit du monde, on la consulte sur des choses spirituelles, un sablier marque le temps dévolu aux visites. Elle a envie de manger moins, de supprimer oeufs et poisson, mais ces velléités de pénitence sont réfrénées par son directeur, qui craint la fatigue causée à l'estomac par des jeûnes précédents. Pour une fois le diable prend parti pour elle, le pot du potage se casse, lui abîme la main, elle ne pourra pas cuire ses carottes41. De forts maux de tête la retiennent au lit quatre jours durant. Cela lui est égal, écrit-elle à Pierre, que son corps tombe « par pièces et lopins », pourvu que le coeur tienne bon pour aimer Dieu. Mais ayant une plaie aux gencives, avec hémorragie buccale, elle a une peur affreuse que ce soit un cancer. « On m'a ordonné de l'huile de doux », sans doute une huile contre les furoncles, et toute tourmentée, elle veut que Pierre consulte là-dessus le docteur van Bacle, qui est en réalité van Oncle, celui que nous avons vu admonester un jour par Jeanne.

Par moments elle est prise de terreur qu'on l'oublie. Un certain 3 novembre (1626) cette femme qui a écrit des livres spirituels, prêché la mortification, glorifié la pénitence, exalté l'abandon, est assiégée par la pensée -que son petit manger va lui manquer, et cela l'humilie affreusement. Crainte et humilia-[61]tion sont trop compréhensibles ! Et Dieu la laisse à elle-même, toute la journée, devant ses fautes et ses faiblesses, vue si horrible, avoue-t-elle, qu'elle eût choisi mille morts plutôt que d'y jeter un second coup d'oeil. Des saints ont frémi à cette révélation d'eux-mêmes. Nous savons que l'un d'eux *[* Le Curé d'Ars], après l'avoir demandée et obtenue, dut implorer la grâce de l'oublier. Cette épreuve ouvre à Jeanne un horizon sur l'adorable pureté de Dieu. Elle comprend clairement que l'âme se jetterait plutôt dans mille purgatoires que de paraître devant Dieu avec la plus petite tache. Et aussi que les damnés, même avec l'affreuse et claire conscience de leur état, choisiraient plutôt mille enfers que de paraître devant Dieu chargés de péchés 4. Elle a lu évidemment les paroles de sainte Catherine de Gênes : « Cette divine essence est d'une telle pureté — elle l'est bien plus que nous ne pouvons l'imaginer — que l'âme qui a en soi le moindre atome d'imperfection se précipiterait en mille enfers plutôt que de demeurer avec une tache en la présence de la Majesté infinie. Trouvant donc le purgatoire disposé pour lui enlever ses souillures, elle s'y élance, et elle estime que c'est par l'effet d'une grande miséricorde qu'elle découvre un lieu où elle peut se délivrer de l'empêchement qu'elle aperçoit en elle »5.

Pour compenser cette douloureuse lumière sur elle-même, Dieu lui fait voir l'amour qu'il a pour [62] les âmes engagées depuis longtemps â son service, et la valeur de leurs péchés. Ceux-ci ont, en effet, l'apparence des fautes ordinaires. Pourtant ce ne sont que des fautes accidentelles, fortuites, elles n'ont ni le poids ni la malice des péchés d'habitude dénotant une intention encore vicieuse. L'âme s'en relève immédiatement.

Comme corollaire, elle a une vue sur la nature humaine dont la malignité lui inspire une conclusion aussi consolante qu'inattendue : cette nature est si mauvaise, si perverse, que Jeanne s'étonne beaucoup moins des péchés qui se commettent que de ceux qui ne se commettent pas. Elle pense que la puissance « des diables » serait cent fois pire si Dieu ne les retenait pas, et s'écrie dans un transport de reconnaissance : « O Dieu, ô amour, qu'ai-je mérité, que vous me faites voir ainsi votre amour ? j'en suis indigne ». Et elle entend cette réponse : « Il faut que l'Épouse voie les secrets de l'Époux ».

Fit-elle cette année-là la connaissance d'Engelbert des Bois, alors prévôt de Saint-Pierre à Lille ? En tous les cas, une vue intérieure le lui montre futur évêque et elle se mit à prier pour cette élection. Tandis qu'elle communiait à cette intention, elle vit les démons furieux s'attaquer à elle allant « jusques à me tirer du haut en bas de notre montée [escalier] sans me pouvoir retenir : je me trouvai en l'air sur la montée, jusques en terre : mais ils n'eurent pas la puissance de me blesser, sinon (sauf la révérence) au gros doigt du pied, qui en fut tout [63] noir et brûlant, et on y voyait la griffe du diable dessus, ce qui me faisait quelque peu effrayer... » On voit la pauvre femme précipitée du haut des marches. L'élection achetée si cher par la recluse eut lieu. Engelbert des Bois, trois ans après, était nommé évêque de Namur et la prédiction de Jeanne est consignée dans la chronologie des évêques de cette ville 6.

Cette même année Jeanne composa un livre qui ne parut qu'en 1665 : La Réforme des abus du mariage. Il est dédié, nous dit-on, à Jacqueline de Lalaing, marquise de Trazegnies 7. Cela ne veut pas dire qu'il ait été écrit pour elle, mais seulement que Pierre de Cambry, en le publiant, l'a dédié à cette dame. C'est évidemment la mise au point de bien des recommandations faites à la suite de confidences entendues. Nous y reviendrons plus tard. Cela prouve en tous les cas que les gens du monde n'hésitaient pas à prendre conseil d'une recluse pour l'éducation de leurs enfants ou la paix de leur ménage.

On la suit mieux dans l'exposé qu'elle fait de sa propre vie intérieure. Nous sommes à la fin d'octobre 1626, onze mois après son entrée en réclusion. Répondant à des questions de son confesseur, elle dit qu'elle n'a pas précisément de méthode, de forme d'oraison, parce que son oraison est continue. Cependant aux heures prescrites pour cet exercice, elle se conforme à une sorte de petit plan, se confondant devant Dieu, s'excitant à considérer son [64] néant. Cela n'est pas difficile : par elle-même elle ne produit rien de bon, et même les actes bons ou qui semblent tels, paraissent, en regard de Dieu, entachés de quelqu'élément charnel — au sens paulinien du mot, dirions-nous : terrestre, humain — et cette vue claire est très utile à l'âme, elle lui donne « un si grand amour de Dieu, et une si grande connaissance de notre néant, qu'il semble être impossible de se pouvoir enorgueillir ». Ceci, dit-on, est une marque authentique de l'action du Saint-Esprit. Pour l'âme qui a pleinement réalisé la différence, l'abîme entre Dieu et elle, l'orgueil n'a plus d'objet et devient impossible. D'ailleurs l'humilité n'est-elle pas la vérité ?

Tout cela, c'est l'exercice de l'oraison. Le principal, c'est l'amour dans le silence et l'on se sert d'une comparaison, qu'il nous est loisible de commenter à notre idée :

Un roi épouse une paysanne, lui enlève ses « cotillons » pour la vêtir de belles robes, dignes de lui. De même, Dieu ôte à l'âme en quelque sorte ses vertus naturelles, humaines, intéressées, et la revêt de ses grâces divines qui sont tout don, toute libéralité. Ici tout vient de Dieu, l'âme reçoit tout. Mais sa passivité n'est pas l'état de « gnose » où l'âme n'a plus besoin de pratique et qui sera si cher, dans quelques années, à madame Guyon. L'abandon que requiert ce revêtement de grâces suppose au contraire un travail d'abnégation complète, acquise ou entretenue. On pourrait peut-être résumer la [65] pensée de Jeanne en disant que l'âme et ses vertus naturelles sont dépassées, englouties, absorbées, couvertes de la grâce infuse42. Et l'âme ainsi vêtue a moins de honte à se présenter au Bien Aimé.

Plus loin, sur la façon dont Dieu commande une chose, Jeanne explique : parfois c'est une vue, une impression nette de ce qui est demandé ; parfois aussi ce sont des paroles, mais entendues par l'esprit, et non par l'intermédiaire des sens. Elle a détaillé cela dans La Ruine. Durant cette impression, ou vue, il est impossible de douter que la chose vient de Dieu. Cela peut ne durer qu'un moment, après quoi on est libre de croire ou non que l'inspiration est divine.

Cependant elle est en proie à de grandes tribulations intérieures. Il s'y ajoute une tristesse si intense que son directeur s'en inquiète ; repris de timidité, il craint que de telles ténèbres entravent son amour de Dieu. Cette seule pensée la fait bondir : Non, cent fois non, « j'aime autant Dieu et si passionnément en la montagne du Calvaire qu'en celle du Thabor » et elle poursuit avec véhémence : « Je l'aime à présent en la montagne du Calvaire, pendu en la croix. Je l'aime déplayé [en plaies ?], déchiré, couronné d'épines. Je l'aime en ses douleurs de l'âme, abandonné de Dieu son Père quant aux sentiments de la consolation spirituelle. Je l'aime aux blasphèmes, jugé de ses créatures. Je l'aime, me jetant entre ses bras tout confit en douleur, et enfin à la mort : ou je désire de mourir avec lui, [66] cloué en croix entre ses bras. Je l'aime en l'obscurité des éléments, du soleil et de la lune obscurcis. Je l'aime au tremblement de terre et enfin je l'aime en toutes les ténèbres advenues à sa mort sacrée.

« J'aime ce Dieu d'amour aussi bien aux ténèbres qu'à la lumière, aussi bien aux afflictions qu'aux consolations : aussi bien quand il me coupe, qu'il me hache, qu'il me tranche, que quand il me caresse par ses divines consolations, allèchements et par ses divines illuminations et grâces glorieuses... »

Ces assurances ne calment pas le Père G. Il reste ébranlé, indécis, anxieux. Il laisse croire à sa pénitente qu'il doute encore de sa voie. C'en est trop. Cette fois, au lieu de se défendre, elle prend l'offensive et écrit sans vergogne : « Mon Père, l'Époux m'a commandé de vous demander si vous savez bien parler le langage de Paradis. Il sait bien si vous le savez ou non, mais il veut que je vous le demande, et que nous parlions tous deux ce langage... »8.

Non seulement cela, elle « fait un discours » dit Pierre, qui renforce tout ceci, une sorte d'historique de sa vie spirituelle, destiné peut-être à son directeur, mais certainement aussi au public. Dans le moment, le directeur dut être fort mécontent et paraît avoir gardé par devers lui ces « discours » de sorte que Jeanne eut à les refaire et les classer elle-même.

Cela se comprend fort bien. Ces fameux discours sont en substance les quatorze premiers chapitres [67] du livre qu'elle intitule le Flambeau mystique, paru en 1631, et qui détaillent en long et en large des conseils sur le choix d'une direction, et aussi des avis, fort librement exprimés, aux directeurs eux-mêmes. Ses propres rapports avec ses confesseurs passés et présents sont à peine déguisés, laissant voir des malentendus qui risquent de s'accroître, et qui s'accroissent en effet. Elle n'y cache point que les âmes qui vont par voie de crainte tombent parfois sur un directeur attiré à Dieu par cette même voie43, et que ceci constitue un grand dommage pour ces âmes, car il est tenté de suivre son sentiment personnel et de les conduire d'après cela. Dans les grandes épreuves, dans les détresses spirituelles, il doit au contraire consoler les âmes, supporter leurs amertumes. Disciples et maîtres doivent être patients et doux. Quelques directeurs rudoient les âmes, et au lieu de les sortir de leur détresse, les y plongent plus avant en leur laissant croire que leurs tristesses sont des péchés et que si elles ne s'en affranchissent pas, c'est de leur part obstination et orgueil. Alors elles sont tout près du désespoir.

Jeanne dépeint cet état en grand détail et sans peine, c'est sa douloureuse expérience qu'elle met ainsi à nu, avec une précision qui ne laisse pas de doute sur le chemin suivi. Et on reconnaît le ton de sa dernière lettre dans ce cri de détresse, auquel se mêle, malgré tout, de l'amour : « Mon Dieu je vous aimerai au jardin des Olives... je vous aimerai crucifié... je vous aimerai mourant entre deux lar[68]rons, attaché à la Croix... je vous aimerai mort et enseveli, la terre tremblante et les astres et le soleil obscurcis, en souffrant volontiers les tremblements de cette terre, de ce pauvre corps agité... de pauvreté, de disette, persécuté et déchiré des créatures au dehors, et au dedans assailli de démons et comblé de délaissements... »9. Et ces accents inégaux, cahotés, ne sont que le faible écho des peines demeurées au tréfonds même de l'âme, tels ces récifs à peine émergés dont la hauteur réelle est cachée à nos yeux. En fait, que pense de Jeanne son confesseur ? Il paraît maintenant assailli par un doute plus sérieux encore que celui de sa voie spirituelle proprement dite. C'est sa vocation même qu'il met en question, un peu tard ! Mettons-nous à sa place. Voilà une pénitente qui pendant dix ans a mené une vie bien instable pour une aspirante recluse : les Prés, Sion, Menin... La réclusion n'est peut-être pas son fait. Elle aime la solitude, son appel paraît réel, mais il peut s'y être mélangé une lassitude trop humaine, un besoin de paix qui ne vient pas uniquement de Dieu. Elle est triste, triste. Cette vie ne lui convient sans doute pas. On ne peut guère prévoir en effet, les réactions d'un tel isolement sur une âme, fût-elle poussée par un attrait purement divin. La beata solitudo n'est pas qu'un repos. Elle peut même être pleine d'embûches. Vae soli, dit l'Ecclésiaste. C'est au désert que Notre-Seigneur a été tenté. Il l'a voulu pour apprendre à ses amis les solitaires, depuis Antoine l'ermite jusqu'au [69] Père de Foucauld, qu'ils le seraient aussi, et souvent, et aussi qu'ils vaincraient le diable par la prière. Jeanne en viendra-t-elle à bout par le même moyen ?

Elle trouve que son confesseur n'a guère pitié d'elle. Elle n'a pourtant cherché que Dieu. Ce n'est pas pour avoir sa liberté qu'elle est sortie de son premier couvent. Comme elle a fui autrefois le mariage, elle a fui de Sion, elle a « refui » de Menin où on l'honorait, tout cela par amour de la pauvreté dans la solitude. C'est vrai qu'elle est pleine d'imperfections, elle n'y peut rien et gardera sa nature imparfaite jusqu'au tombeau. « Dois-je perdre courage, si je vois mon guide, celui qui doit me mener au ciel, en peine de mon état ? » Il vient la voir, d'où s'ensuit un résumé nouveau de sa vie depuis deux ans (1625-1627). Cela ne suffit pas et pendant quelques mois elle a l'impression que Dieu va d'un côté, son directeur de l'autre. On peut croire qu'ils souffraient tous deux de cet « état de chose » et l'incertitude où se débattait le Père G. fut sans doute une tentation, parmi les épreuves spirituelles que traverse le confesseur et les « filets » que les diables lui tendent, que Jeanne verra aussi.

Sur ces entrefaites paraît une seconde édition de La Ruine, augmentée sur la première de quatorze chapitres. On avait songé à faire cette réimpression sur papier blanc, papier de luxe. Mais, paraît-il, des obstacles d'ordre pratique s'y opposent et Jeanne veut y voir la volonté d'en haut que son [70] livre reste dans le domaine du commun — commun bien relatif ! — et l'on reprend le papier « gris », celui de la première édition. Comme celle-ci en 1623, la nouvelle paraît par les soins de Michel de Cambry et est dédiée de même, et par lui, à Isabelle Claire Eugénie, infante d'Espagne. C'est la veuve de l'archiduc Albert d'Autriche.

Jeanne n'est pas rassérénée. Ses lettres sont douloureuses, pressantes ; en les lisant on souffre soi-même de ce qui semble un désaccord persistant.

Son ange gardien la réconforte, la conseille, lui dit de ne plus se contrister des rudesses de son confesseur, sinon elle en viendrait à faire le jeu du diable. Elle doit appartenir à Dieu par la foi, or il n'y a pas de foi dans ce qu'on voit et goûte, et son céleste ami aurait pu lui rappeler le mot de saint Jean de la Croix : la foi, c'est la possession à l'état obscur.

Désormais, au lieu de chercher une consolation dans celui qu'elle considérait comme un être à part, elle le verra « du côté de l'âme comme ange, et du côté de l'homme, comme homme ». Son ange à elle la soutient mais sans la ménager non plus beaucoup. Il sait qu'elle voudrait éviter le purgatoire ; mais l'avertit qu'en ce cas elle devra le faire ici-bas,

et elle frémit tout en le désirant. Cela lui remet en mémoire les âmes qui souffrent déjà là-haut. Elle est transportée parmi elles en esprit. Dieu lui commande qu'après avoir prié pour ces âmes en général, et pour les pécheurs, elle prie pour tirer chaque [71] jour une âme du purgatoire et convertir chaque jour un pécheur, sans se préoccuper desquels, le choix demeurant « au secret de Dieu ». Mais elle comprend qu'une telle charité est très agréable au divin maître.

Il faut qu'elle recoure à son directeur pour une question de dehors et craint les foudres toujours menaçantes. Il s'agit du Flambeau mystique. Elle hésite donc beaucoup à parler de faire paraître ce livre, bien que Dieu lui commande « de dire sans aucun respect à mon confesseur que c'est sa volonté » et l'on pense bien qu'elle le dira crûment, malgré sa gêne.

L'ange gardien de son confesseur, croit-elle, se nomme Uriel, c'est à-dire : clarté de Dieu, et « comme il (le confesseur) s'en allait ce jour-là même aux champs, hors la ville de Lille » et ne pouvait venir la voir, elle se recommande à l'ange. Le sien s'appelle Orietur, ce qui veut dire, lui explique-t-on, Surget, ou : Il s'élèvera.

Elle lit quelques auteurs solides, fortifiants, saint Augustin sur le mystère de la Trinité et nous verrons combien son grand patron, de tous temps, l'a pénétrée de son esprit ; saint François d'Assise et ses effusions sur la passion. Elle nomme aussi saint Antoine, le grand modèle des ermites, il s'agit probablement de sa Vie, par saint Athanase, à laquelle elle fait allusion dans un de ses livres.

On vient la voir, on sait qu'il y a un temps pour cela. La curiosité y est bien parfois pour quelque [72] chose, mais Jeanne la déjoue souvent. Un jour, six demoiselles de Lille arrivent à sa fenêtre. Ah oui, dit Jeanne, vous venez « pour voir ce que sait dire la recluse ». Protestation des filles : Non, non, c'est seulement pour entendre quelque chose de bon. Jeanne sourit derrière son rideau : Eh bien voici... et elle leur dit toutes leurs pensées, à chacune son paquet, assez claire pour être comprise, assez vague pour que l'une ne reconnaisse pas l'autre. Les filles pâlissent, rougissent et la dernière qui s'en va, la plus « huppée et gaillarde », prise d'un bon mouvement, la remercie.

André Catulle fut un de ses plus fidèles visiteurs.

Dieu ne la laisse pas en repos. Doit-elle réparer devant Dieu quelque négligence, quelque imperfection de son directeur ? En tous cas elle est chargée — sûrement pour lui — d'un message. « Mon ange me dit en esprit que j'aie à dire à quelque personne d'être vigilant, et de ne cesser de travailler tant qu'il vienne à la perfection où Dieu l'a prédestiné, qui est grande. Et comme je pensais comment lui donner à entendre, vu qu'il a assez de désirs de cette perfection, me semblait-il, ayant de grands talents, grâces et vertus, sauf ce feu d'amour brûlant qui est une grande aide pour parvenir à la perfection », l'ange lui suggère de se servir d'une parabole : comme le marchand dès le matin pense à son négoce, ainsi nous devons veiller à nos devoirs et faire de notre mieux pour faire fructifier [73] notre talent. Quatre jours après (26 septembre 1627) elle lui écrit sans ambages : « Je vous ai dit mon Père, que Dieu m'a commandé de vous dire que V. R. n'a pas suivi la fin, pour laquelle Dieu vous a ici envoyé, qui était pour traiter tout de bon de Dieu et de notre perfection, et que cela a déplu à Dieu ; sachez que c'est avec grand amour que Dieu vous le fait dire, qui sait les parties adverses que vous avez eues, et sait nos forces... » Pour atténuer un peu cette franchise, elle continue : « N'ayez pas de peine, mon Père, si Dieu me le montre. Soyez aussi sur vos gardes, et faites la sentinelle ; car le diable veut vous cribler, aussi bien que moi... J'ai vu votre bon ange, et Dieu m'a enchargée par lui d'avoir soin particulier de votre âme ». « Vous avez la mienne que Dieu vous a donnée en charge, je suis votre enfant à jamais, et en toute telle qualité que ce soit, je me tiens indigne d'être le marchepieds [là] où vous devez marcher. Mais en l'ordre de la charité que Dieu m'a aussi donné soin réciproque de votre âme, si désormais... je vous parle de votre intérieur, ou état de votre âme, que Dieu m'inspirera, ou me commandera, ou sera selon la raison, n'en soyez émerveillé car se sera pour notre perfection... » D'ailleurs son ange lui recommande de demander là-dessus le consentement du confesseur lui-même, et comme elle se plaint des remontrances qu'elle, pénitente, doit lui faire, Dieu répond que son désir est qu'il en soit ainsi. A la fin de la lettre : « O mon Père, si je vous savais dire ce que [74] je vois, et le bien qui nous eût revenu, si passé un an nous eussions été [par] la courte voie que Dieu voulait. Néanmoins, j'espère que Dieu fera tout venir à bien, et V. R. et à moi ; car l'obédience aveugle est agréable à Dieu et je vous ai toujours obéi comme à Dieu, bien que je voyais ce qu'il voulait, contraire au procédé de V. R. ».

Même jugement, en plus sévère, dans ses notes particulières : « Le 4 octobre (1627)... Dieu me donna connaissance de tout ce qui est arrivé par l'ordre et le travail que le Père de mon âme prenait pour conduire mon âme à Dieu... où je vis de terribles secrets, et admirant comme Dieu nous avait conduits tous les deux... » Son âme est une nacelle, dont le pilote est son confesseur. La tempête s'élève, le bateau heurte les rochers menace de sombrer. Et je voyais, dit-elle, « le Père de mon âme faire tous ses efforts pour empêcher qu'elle allât à fond, tendant toutes ses cordes pour la lier, tantôt haussant les voiles pour la conduire... elle courait grand risque et péril, parce qu'elle n'était pas menée et conduite par où Dieu voulait la guider... ». La pauvre petite barque est sauvée tout de même.

A ces tourments s'ajoute l'opinion dénuée de bienveillance de certains gens, contre laquelle elle voudrait précisément l'appui de son confesseur (15 octobre 1627).

Mais un soir, Dieu lui fait comprendre que ces peines diverses sont pour elle son purgatoire et que si elles dépassent sa dette, le surplus ira soit aux [75] pécheurs, soit aux âmes qui se purifient déjà dans l'autre monde 1. Comprenant cette grâce immense, elle bénit Dieu et l'écrit aussitôt à son confesseur, en y ajoutant une sorte de ligne de conduite à tenir, à peu près ceci : Vos premières rigueurs ont été agréables à Dieu ; mais vous n'avez pas su discerner le moment de les cesser,. et vous avez contristé, en les continuant, Dieu et votre bon ange. Il faut maintenant sortir de cette voie de purification, et laisser Dieu opérer dans l'âme et l'âme en Dieu.

Par ailleurs elle a l'assurance qu'elle a bien fait d'obéir (octobre 1627). N'est-ce pas un fait curieux : elle sait par des lumières surnaturelles ou qu'elle tient pour telles, que son directeur se trompe souvent. Elle le prévient de ses maladresses ou de ses erreurs, l'en reprend même et souvent. Malgré cela elle le garde, le consulte, le vénère et ne met pas en doute que Dieu le veut ainsi. Elle fait d'ailleurs la part des tentations et peines qu'il éprouve, et le considère comme un saint, un futur saint — puisqu'elle est sûre de son bonheur éternel.

Elle note encore un de ces malentendus (13 décembre 1927). Le Père G. doute du salut de sa pénitente qui se prévaut trop, à son avis, des.grâces reçues et lui rappelle l'orgueil de Lucifer, « me mettant plutôt à un désespoir que de m'inciter par une vraie charité à m'en garder ». Pendant quinze jours elle est déchirée entre cette possibilité d'être damnée, que la tentation a vite fait de transformer en certitude, et une invincible confiance dans la grâce [76] divine et puis aussi, une certaine sécurité opposée aux doutes d'un homme dont elle sait les jugements timorés. Elle en souffre, d'autant que le capucin se montre fort sévère dans ses lettres, peut-être dans ses entretiens, auxquels succèdent de nouvelles lettres d'elle.

Dans le courant de janvier 1628, elle semble accepter de laisser faire, obéir et souffrir, puis elle explique (5 mars 1628) que le directeur doit, dans ce qu'elle écrit, faire la part de Dieu et sa part à elle. Mais le quiproquo s'accentue car le lendemain sa lettre commence ainsi : « Mon Père, voyant que V. R. prend si mal tout ce qui m'advient de vous, j'étais en souci, j'ai prié, et su qu'un jour vous connaîtriez mon vrai état ; en attendant je dois vous parler en toute charité... ».

Peut-être cette direction, à certains moments, n'était-elle qu'un moyen de mettre Jeanne à l'épreuve, car les capucins de Lille, en général, semblent l'avoir tenue en grande estime. L'un d'eux, le Père D., — ici encore nous n'avons qu'une initiale — lui envoya un jour une cliente en peine ; celle-ci n'osait trop s'avancer ; à la troisième visite pourtant (février 1628) elle demanda sa bénédiction.

Mais Jeanne, qui ne fait pas ces choses sans permission, l'envoya simplement à la messe, où la tentation la quitta si bien. que la jeune fille s'entendit dire par le diable : « J'enrage, la bougresse de Recluse me confond » 11.

En mai, elle reçoit une grâce. C'est l'inspiration [77] de renoncer à avoir l'assurance de son salut. Cette pensée ne vient pas sans déchaîner de nouvelles tentations. Elle voudrait s'appuyer sur quelqu'un. Enfin elle comprend qu'elle ne doit pas chercher cette assurance par voie humaine, c'est-à-dire par ce que pourrait lui dire son directeur. Quant à la voie divine, elle doit la suivre en adhérant à la justice de Dieu et en se plongeant dans sa miséricorde.

Les difficultés temporelles la reprennent, la tracassent, sa nourriture est insuffisante, les aumônes sont mesurées et cependant elle est jeune et peut dépendre des autres encore de longues années. Alors elle se décide à travailler de ses mains pour pourvoir à ses besoins. « Sur la fin des Avents de l'an 1629 » elle écrira que Dieu lui pardonne ses péchés de fringale, quand ils sont sans malice. Mais, ajoute-t-elle bien vite, « il ne faut pas dire cela à tout le monde, de crainte qu'on n'en abuse ».

Les lettres s'espacent encore et nous voici en novembre 1631. Le Flambeau mystique a paru, peut-être lui a-t-on écrit à ce sujet, car elle est en correspondance avec un autre capucin, le Père C. —probablement le Père Cyprien — et lui ouvre son âme très simplement, sans préjudice aucun pour son directeur. Elle lui écrit (15 novembre) : « … il se passe peu de jours que la pointe de mon esprit ne reçoive de Dieu quelque lumière, voire lumière sur lumière, et... que je ne voie mon Dieu, uni à mon âme. Je le vois dans une lumière claire et assurée, où je reconnais des vérités qu'il m'est impossible [78] de dire : et au fond de mon âme, je sens mon coeur continuellement agité d'amour à Dieu, qu'il semble à tous moments, devoir briser d'amour... ». A cela se joint une vue « de l'état déplorable de tout le monde, [tel] que Dieu me commande de prier pour en détourner sa justice...

« Tout le reste, c'est-à-dire les puissances de l'âme qui sont au-dessus de cette suprême partie, endurent avec la nature des peines incroyables. Je suis... abîmée dans une mer de toute désolation et amertume, assaillie d'une guerre violente des diables.

« A l'extérieur, attaquée de persécutions étranges de toutes créatures, n'y en ayant que deux qui ont pitié de moi [son frère sans doute, et peut-être son confesseur ?] Je suis néanmoins contente en tout cela et ne voudrais un seul moment être autrement, tant que Dieu le voudra, parce que je vois en ces ténèbres inférieures, le soleil de justice reluire au sommet de mon esprit, qui fait pénétrer ses rayons jusqu'au fond de l'âme et y fait fructifier son amour. Je vois à chaque fois que la nature tombe sous le faix, le bon Dieu, par son ardent amour, mettre sa bénigne main sous mon chef, [pour] que je ne sois blessée... ».

Son correspondant l'ayant consolée de calomnies qui se répandent sur elle — d'où viennent-elles ? qui les lui a rapportées ? — Jeanne le remercie longuement et lui parle encore de son âme. Deux vues, dit-elle, se partagent son regard spirituel : la malignité de la nature humaine et la beauté de [79] l'âme à l'image de Dieu. Elle est pleine de tendresse pour l'âme rachetée par Notre-Seigneur, mais la perversité humaine lui perce le coeur ; elle en souffre pour le Maître chéri, car son amour pour lui est indicible ». Quant à son oraison, elle est continuelle. « Si je travaille, si je mange, si je parle aux gens ou me promène dans la chambre, si je fais mon petit ménage, mon esprit est toujours en Dieu... Voilà qui met la vie contemplative à la portée de chacun. Elle mange debout et en marchant, parce « qu'assise ou à genoux, si peu que je mange, voilà mon esprit élevé en Dieu », autrement dit ravi en extase. Elle voudrait faire cinq ou six heures d'oraison, mais se contente de deux, car il lui faut travailler, parler à ceux qui apportent les aumônes.

Comme elle a toujours été très préoccupée du purgatoire, elle a beaucoup réfléchi et médité là-dessus. Nous l'avons vue très effrayée des peines à subir. Elle consigne ici, pour son usage personnel, le fruit de ses réflexions sur la purification qui peut se faire ici-bas. Si petit que soit le péché, il faut en faire pénitence... « Or notre Dieu me montra que, si nous voulons éviter les horribles peines du purgatoire et la sentence de Dieu, il nous faut être juges de nous-mêmes, et de nos péchés, en cette vie. C'est-à-dire que, comme à la mort, le pécheur se voyant devant Dieu, se juge soi-même et se jette volontairement dans la juste justice de Dieu, et se condamne, dans la volonté de Dieu, aux peines que sa justice lui ordonne de souffrir pour satisfaction [80] de ses péchés, tant qu'elle soit purgée et nettoyée, pour après entrer dans le royaume de Dieu. Cette même sentence se peut faire en cette vie, à chaque fois que nous tombons au péché. Il nous faut aller avec amour vers Dieu, nous confondre et jeter éperdus dans sa juste justice, avec un grand regret et amour filial, lui remontrant l'amour grand que nous lui portons, qui ne permet pas que nous soyons séparés de lui par le péché, l'amour ne souffrant pas qu'il y ait rien de souillé entre Dieu et nous. Or se voyant ainsi, il se faut condamner soi-même et d'une même volonté à celle de Dieu, accepter la peine que Dieu lui envoie pour purgatoire de ses péchés, et après avoir ainsi conçu et formé un regret et douleur autant grande que faire se peut, jeter un déluge de larmes amoureuses d'avoir offensé Dieu. Etant à noter qu'à l'avenant qu'est grande la douleur amoureuse, autant se purge la peine due au péché, par l'acceptation amoureuse de la justice de Dieu, par laquelle l'âme revient à l'union parfaite de son Dieu, comme en son enfance, par une pureté parfaite.

« J'ai vu qu'une âme peut purger en un jour ou deux, voire en une heure, en cette vie, autant qu'en un grand nombre d'années en Purgatoire, selon que l'amour, le regret, l'abandon à la justice de Dieu est grand ou petit, parce que maintenant nous sommes en lieu de mérite, et cette oeuvre étant volontaire, est si méritoire et agréable à Dieu, qu'il est impossible de dire ; [en tous les cas] là ou en l'autre monde, c'est de nécessité qu'il faut purger. [81]

« Dieu est si bon, qu'il ne juge pas deux fois ; si nous nous sommes jugés nous-mêmes en cette vie, il nous pardonnera sans doute à la mort, et oubliera les péchés, dont nous aurons fait pénitence.

« Notez bien que ce que je dis, c'est avec la confession sacramentelle, s'entendant de la peine due au péché ; car la confession efface la coulpe : mais point toute la peine, si ce n'est que par le moyen que dit est. Toute pénitence efface : mais c'est ordinairement avec longue durée. Il faut donc toujours joindre la pénitence extérieure avec l'intérieure, d'autant que joindre toutes deux ensemble avec cet amour, est plus parfait » 12. L'on voit qu'en somme elle s'est beaucoup pacifiée sur ce point. Elle pense que nous tenons en nos mains notre purgatoire non seulement par la pénitence, mais encore et surtout par le parfait amour, qui consume dans sa fournaise tout ce qui doit disparaître de nos âmes.

Ici se trouve dans les papiers de Jeanne, la solution de continuité dont nous avons parlé plus haut. Pierre après la mort de sa soeur et celle de ses directeurs, avait gardé ses notes, lettres, écrits dont une partie, allant de la fin de 1632 à 1638, se trouvait dans le fameux coffret volé à Tournai en 1646. Cette liasse disparue contenait entr'autres un récit de la maladie — qu'elle apprit d'une façon surnaturelle —, de la mort de Michel de Cambry (12 novembre 1632), et des peines qu'il subit durant trois [82] jours au purgatoire. Il contenait aussi le testament de Jeanne (1638) recommandant à Pierre la pratique de certaines vertus. Pierre est chanoine de Notre-Dame de Tournai depuis 1635. Enfin il y avait des notes de Jeanne sur sa forme d'oraison au cours de 1638. De celles-ci on retrouve cependant un passage, daté de la veille de la Chandeleur et continué sans doute les jours suivants. Il est destiné, comme tant d'autres écrits, à Pierre. Rappelons que ce dernier fut une des grandes amitiés de Jeanne. Le soin qu'elle prend de lui est touchant, son âme la préoccupa longtemps et beaucoup. C'était entre eux une union d'idées surnaturelle, et bien des fois elle sut, par une vue intérieure, ce qui arrivait à son frère très loin d'elle. Les petits faits de ce genre sont fréquents44. Pendant qu'elle était à Menin elle le vit en danger et mit ses nonnes en prière. En effet, entre Louvain, qu'il avait quitté à sept heures du matin, et Bruxelles, il avait été assailli par des malandrins et tout près d'être tué. Une autre fois, étant à Courtrai pour les affaires de son Ordre avec Marie le Clercq, elle dit à celle-ci vers midi : retournons à Menin, où mon frère va venir. Cependant il la prévenait toujours de ses visites. Elles s'en retournèrent. En chemin un exprès envoyé de Menin à Courtrai par Pierre les avertissait qu'il était au monastère et l'attendait.

Un moment il fut question de son mariage avec une personne de Lille et Pierre en fit part à sa soeur. C'est au moment de l'entrée en réclusion de Jeanne ; [83] le lendemain même elle lui écrivait les intentions de Dieu, l'exhortant à servir le divin Maître car celui-ci a fait entendre à Jeanne le passionné et redoutable appel : « Ne veut-il pas embrasser la couronne d'épines ? vous repentez-vous de l'avoir embrassée ? » Plus tard elle priera pour que Pierre se consacre entièrement à Dieu. Elle le verra en esprit à genoux devant Notre-Seigneur fait homme, et recevant cette consécration. Elle offrira à Dieu leurs deux coeurs, à Pierre et elle (13 mars 1628) et entendra d'austères paroles : « Si tu veux que je prenne le coeur de ton frère, il faut qu'il soit crucifié avec le vôtre et le mien, pour en faire un holocauste à Dieu mon Père » et encore ceci : ...« Votre frère aura moyen de me servir ». Jeanne ne sait trop à ce moment ce que cela veut dire, bien qu'elle espère toujours pour lui l'état ecclésiastique.

Jeanne parle de lui dans les dernières pages que nous avons d'elle. On sent qu'elle veut entraîner dans son sillage ce frère plus jeune qu'elle de six ans et pour lequel tant de prières ont assiégé le ciel. Ces pages sont un peu un testament. « Je m'en vais vous dire mes pratiques au court... je ne m'appuie en rien sur moi-même... je me défie de toutes mes actions extérieures à savoir au boire, au manger, aux conversations. Je me défie de toutes mes pénitences, de mes propres oraisons... Il faut, cher frère, que vous en veniez là sans vous appuyer en rien sur vous même. Et cette défiance... donne à l'âme le plus grand bien que l'on puisse obtenir... [qui est [84] de] se dépouiller du vieil homme, dont beaucoup de gens parlent et ne l'entendent point, ne sachant ce que c'est. On le prend pour quitter le monde [autrement dit : on croit qu'il s'agit de quitter le monde], et nous avons [pendant ce temps-là] en nous-même notre plus grand ennemi...

« Je sens que je vais à ma fin et je ne pense point que je passerai le Carême (ceci [ajoute Pierre] est du 14 de février du dit an 1638) si Dieu ne me fait miracle. J'ai jeûné le jour des Cendres* [Ici se pose un petit problème historique. D'après le texte, les Cendres sont passées le 14 février. Pierre aurait raison d'après le calendrier Julien où les Cendres eussent été le 7 février. Mais en 1638. le calendrier réformé depuis 1582 était en usage dans les Pays-Bas et indique les Cendres au 17 février. Pierre —ou l'imprimeur — s'est-il trompé et a-t-il voulu dire le 24 février ?]

et j'en suis encore si malade que j'ai pensé mourir cette nuit... Quand je serai morte, je vous en avise, que si on me trouvait morte, je m'en vais à la terre, et mon âme à Dieu, s'il lui plaît. Quand je serai morte, priez pour moi, mon frère, recommandez-moi aux prières des bonnes gens, afin que si je ne suis retenue en purgatoire mais j'aille bientôt en Paradis. Je prierai lors pour vous et vous serai plus proche que maintenant, que le corps m'empêche... [je] vous serai un second ange gardien, s'il plaît à notre Époux Jésus, et à la Vierge, ma bonne Mère.

« Je m'en vais toute nue devant Dieu ; si j'avais fait toutes les bonnes oeuvres de tous les saints du Paradis, et enduré toutes les peines et tourments [85]45 de tous les martyrs, qu'ils ont enduré tous ensemble, j'estimerais de n'avoir rien fait.

« Il ne faut jamais estimer ses bonnes oeuvres, pour saintes et vertueuses qu'elles puissent être en ce monde, et Dieu nous donnera ce qu'il lui plaira, tout vient de lui.

« Ne pensez jamais à vos bonnes oeuvres, mais à Dieu, et à vos imperfections ; car en nous il n'y a rien que pauvreté.

« S'il y a quelque chose que vous n'entendez pas, mandez-le moi, avant ma mort. C'est au cas que Dieu me guérisse, quoique je ne le pense point, si je ne suis autrement soignée ; car étant vieille et cassée, je ne le puis faire longue [vivre longuement ?] et crains de mourir subitement, comme j'ai failli par diverses fois ». 13

Pierre était-il prêtre alors ? Jeanne le vit-elle dans les ordres, comme elle l'avait tant désiré ? Sûrement non. Pierre reçut les ordres en 161i ou 1646, il y a entre les deux éditions de l'Abrégé, à des occasions différentes, un écart sur cette date, de deux ans. Sa consécration sacerdotale se fit, et il le dit lui-même, après mille traverses et difficultés. Sans doute il faut entendre par là, en grande partie, les ennuis suscités par Jean Boucher, cependant un ami, un fougueux ami, il est vrai. Jean Boucher, dès 1628 et moyennant pension, cédait à Pierre, alors simple clerc, un canonicat résigné par lui. L'entrée en possession fut retardée jusqu'en 1631, et Boucher l'accusa longtemps d'avoir obtenu son [86] canonicat subrepticement et par voie simoniaque 14. Pierre fut chanoine à Notre-Dame de Tournai en. 1635, à Saint-Hermès de Renaix en 1641 ou 1644. Rappelons qu'il n'était pas nécessaire d'être prêtre pour être chanoine et dans bien des endroits, les jeunes chanoines — tels Bossuet, Rancé et d'autres — n'étaient même que tonsurés. Jeanne morte en 1639, n'a donc pas vu son frère prêtre.

Dans les écrits de cette courte et toute dernière période de sa vie, il manque, semble-t-il, quelque chose. Un trou s'est fait. Et l'on s'aperçoit qu'elle ne parle pas, non plus que Pierre, du Père G. Le coffret contenait-il des lettres adressées à lui ? Tout porte à croire, plutôt, qu'à la mort de Jeanne il avait quitté Lille depuis plusieurs années, et cessé de la diriger.

Le guide éminemment dévoué, vertueux, désintéressé lui manque certainement beaucoup. Le gardant, eût-elle progressé encore ? C'est un autre point de vue. En se mettant sur un plan surnaturel, on a l'impression qu'ayant achevé d'apporter sa part prédestinée à la sanctification de Jeanne, il pouvait disparaître de sa vie. Il arrive à des conducteurs d'âmes que leur mission soit remplie. Cela ne veut pas dire qu'ils s'en rendent toujours compte, ni que les pénitents eux-mêmes n'en souffrent pas. Aux uns et aux autres, la foi doit venir en aide46.

Jeanne semble heureusement apaisée, s'acheminant sans heurts, et seule, vers la fin de son pèlerinage terrestre. Ses regards se portent vers le passé, sans amertume, mais tout de même chargés d'expérience. A-t-elle traité de son âme, par intervalles, avec le curé de Saint-André, Michel Carpentier ? On peut le penser. C'était un ami sûr et c'est à lui, en tous cas, qu'elle a écrit sa dernière lettre. Celle-ci est un résumé un peu mélancolique, mais extrêmement touchant, de sa vie de solitude, et les instructions qu'on y lit à l'usage des futures recluses donnent à penser que si Jeanne n'a jamais regretté sa vocation, et qu'au contraire elle en a retiré un grand bien, elle engage les candidats éventuels à réfléchir mûrement avant de suivre son exemple.

Nous la donnerons dans son entier, tant parce que c'est la dernière lettre qu'on ait d'elle que par son intérêt au point de vue de la réclusion.

« Monsieur, pour vous satisfaire, je dirai en bref, que pour être recluse il faut une grande humilité pour vaincre les diables et toutes sortes de difficultés qui se rencontrent en la solitude.

« Il faut l'esprit de solitude, que l'âme si ait [s'y soit] éprouvée par longues années, si elle est contente, si la solitude la récrée plutôt que toute autre conversation.

« Il faut qu'elle ait, (soit homme, soit femme), l'esprit de l'oraison mentale, aussi bien que vocale, pour s'entretenir en paix dans la solitude, et par ce moyen passer le temps aux louanges divines.

« Elle doit avoir l'esprit de mortification, et qu'elle y ait été exercée par longues années, et qu'elle ait éprouvé tous les détroits de la vie intérieure, les [88] soustractions, les dégoûts divins et semblables : car si elle ne sait ce que c'est des sécheresses spirituelles, et que Dieu la vienne sevrer en la solitude, que fera-t-elle, si elle n'est bien fondée en tout cela ?

« Il faut qu'elle ait passé [par] les persécutions des créatures, délaissements des amis, et tout ce qui advient à une âme que Dieu éprouve et attire à soi. Elle doit aussi avoir un dénuement de l'appui des créatures, soit corporels soit spirituels, sinon en tant que besoin y soit, pour le temporel ou pour le spirituel.

« Qu'elle met son appui en Dieu ; si elle est affligée qu'elle puisse plutôt trouver soulagement allant à Dieu par l'oraison, recourant plutôt à Dieu qu'aux créatures, sinon en tant que Dieu le veut pour l'humilier, afin que quelquefois elle voie qu'elle est encore en danger des créatures : mais soit pour l'âme soit pour le corps, il faut qu'elle ait force et courage aidée de la grâce de Dieu, que tout son soulas soit en Dieu par-dessus toutes créatures. Et s'il faut qu'elle parle plus souvent qu'elle désire, il ne lui sera à contre coeur, la faisant pour la seule gloire de Dieu et salut du prochain.

« Il faut un courage résolu, et point timide, qu'elle ne s'épouvante point pour les algarades des démons, si par aventure ils l'assaillent.

« Il est bien à propos qu'elle ait des moyens pour vivre, sans être en danger des séculiers ; car cela nuit fort à une âme solitaire, quand tout son soin serait de servir à Dieu, et que contre son gré, il faut [89] qu'elle dépende des créatures pour avoir sa pauvre vie.

« Il faut qu'elle ait un naturel joyeux ; car la mélancolie nuit fort à une âme solitaire.

« Il y a encore beaucoup de choses qui requièrent un plus long discours : mais il suffit si on trouve tout ceci en une âme pour l'admettre à l'état solitaire, qui est un heureux état, plus qu'aucun autre : mais n'ayant pas ces conditions, il est dangereux de l'embrasser sans y être disposé. Heureux qui s'y dispose et l'embrasse avec un constant courage, et confiance en la grâce de Dieu ». 15

On démêle très bien les points essentiels que Jeanne note avec un grand bon sens. L'esprit de solitude, l'esprit d'oraison, l'un et l'autre aidés, soutenus par la mortification ; l'abnégation, exercée, entretenue par les « dégoûts divins », les dégoûts surnaturels, dont Dieu est la source adorable ; une certaine gaieté, car il y a en vérité des jours de mélancolie et de détresse. Et pour ce qui regarde la vie matérielle, éviter que celle-ci soit par trop précaire, les moyens de vivre étant, dans certains cas, nécessaires à assurer la liberté intérieure, seule bonne condition pour servir Dieu. C'est d'ailleurs parfaitement compatible avec une vie très austère.

Et maintenant, avant de parler de la mort de Jeanne, il serait bon de jeter un coup d'oeil sur ses oeuvres et d'étudier au moins les grandes lignes de sa spiritualité.

CHAPITRE IV. Les livres de Jeanne de Cambry, leurs éditions- —Ruine .... ouvrage principal. — Analyse de La Ruine — Ses oeuvres répondent-elles à sa vie ? — Influences subies par Jeanne, ses lectures. — Sa doctrine spirituelle. — Ses lecteurs.

Jeanne de Cambry est citée dans un grand nom de dictionnaires d'histoire religieuse comme la dernière recluse connue, et c'est certainement à titre qu'elle a intéressé les écrivains du dix-septième siècle qui se sont occupés d'elle. Elle est cependant un auteur spirituel, approuvé par beaucoup de ses contemporains, sans quoi ses livres n'auraient pas vu le jour. Son ouvrage principal La Ruine de l'Amour propre a été édité quatre fois (1623 -1627 - 1645 - 1665) en quarante ans, et résumé ainsi que les autres, à la veille de la Révolution] par un dominicain. Arnauld, le grand Arnauld, a donné le dernier chapitre à la fin de sa Tradition de l'Église sur le sujet de la Pénitence et de la Communion (3me éd. Paris, Vitré 1645). Et que l’on considère cette date : 1645. On peut penser qu' Arnauld ne connaissait pas, de La Ruine, l'édition [92] parisienne de Louis Boulanger parue cette même année 1645. Non seulement il n'y fait pas allusion mais il donne comme source l'édition de Tournai 1627 ; c'est, nous le savons, la seconde de l'ouvrage. A Port-Royal on avait donc lu cette édition tournaisienne. Arnauld cite le témoignage de Jeanne après celui de beaucoup d'auteurs anciens, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, etc., mais parmi un très petit nombre de modernes : sainte Thérèse, Baronius, Jean d'Avila, saint Charles Borromée, saint François de Sales, choix flatteur et voisinage rassurant ! Cela prouve le cas que l'Érudissime seigneur Antoine Arnauld, comme l'appelle Pierre 1, fait, sur certains points au moins, de la doctrine de notre recluse. On verra par ailleurs que la pureté de cette doctrine n'autorise pas à prendre le jugement d'Arnauld pour un brevet de jansénisme !

Nous indiquerons les oeuvres de Jeanne avec l'époque de leur composition quand c'est possible, et celle de l'impression.

C'est d'abord le Petit exercice pour pouvoir acquérir l'amour de Dieu, en sept chapitres, écrit aux Prés, on se le rappelle, sur les instances de la maîtresse des novices, vers 1605, édité chez le célèbre Quinqué à Tournai en 1620, puis en 1656, joint cette fois, mais sans son nom, au Traité de l'excellence de la solitude. Desmaisières, dans sa Bibliographie tournaisienne, en indique une en 1657. Peut-être est-ce la même. Quinqué était alors le plus connu des imprimeurs tournaisiens. Il demeurait rue aux Rats. [93]

Sa maison faisait partie de la demeure de ses actuels successeurs, les Casterman.

Puis vient le Traité de la Ruine de l'Amour propre et Bâtiment de l'Amour divin, écrit également aux Prés, vers 1616 pour la plus grande partie, achevé à Sion, publié chez Quinqué en 1623 sous le nom de D. I. D. C. (Dame Jeanne de Cambry) par les soins de Michel, père de Jeanne. Cette première édition a cent trois chapitres et comprend quatre livres dont nous reparlerons. Un précieux exemplaire, petit in-8, que possèdent les Archives de Tournai est dans les tout premiers qui aient été mis en circulation ; on y lit cette note à l'encre, à la première page, probablement de la main de l'acquéreur généreux : « Bastienne Vervenne at donné ce livre aux capucins de Tournay, priez pour elle, 29 de Mars 1623 ». Et qui sait ? l'aimable donatrice est peut-être, comme Jeanne, une pénitente du Père G. ? Les trois premiers livres avaient été lus et approuvés par l'abbesse des Prés Porchins Marguerite de Boufflers, et par Michel d'Esne. Le dernier fut écrit sur l'ordre de Maximilien de Gand.

Une seconde édition, augmentée de quatorze chapitres, parut aussi du vivant de Jeanne, en 1627, chez le même éditeur, dédiée comme la précédente par le même Michel de Cambry à Isabelle Claire Eugénie, Infante d'Espagne.

Une troisième vit le jour à Paris en 1645, chez Louis Boulanger, dédiée à Dominique Séguier, évêque de Meaux. [95]

Les ouvrages suivants sont écrits une fois Jeanne recluse : Le Flambeau mystique, ou adresse des âmes pieuses ès secrets et cachés sentiers de la vie intérieure, in-12 ; composé au début de sa réclusion il ne parut qu'en 1631, toujours chez Quinqué.

Le Traité de la réforme des abus du mariage, écrit vers 1628, publié et dédié par Pierre de Cambry à Jacqueline de Lalaing marquise de Trazegnies —c'est du moins ce que nous dit Waucquier — paru en 1655 chez la Veuve Quinqué. Il existait aussi des exemplaires datés de 1656.

Le Traité de l'excellence de la Solitude, Tournai, Veuve Quinqué, 1656 ; enfin :

La Lamentation funèbre de l'âme captive dans son corps mortel, Tournai, Veuve Quinqué 1656.

Pierre nous avertit qu'un Traité du Triomphe de la Croix a été commencé mais jamais achevé.

Ajoutons que tous ces livres ont été réunis et publiés de nouveau par Pierre de Cambry en un gros in-quarto, ouvrage devenu rare, sous le titre Œuvres spirituelles de Soeur Jenne Marie de la Présentation... dédiées à Marie Ferdinande de Croy comtesse d'Egmont, Tournai, veuve Adrien Quinqué 1665 * [*Nous nous sommes servi, pour l'analyse de ces CEuvres, de l'exemplaire de la Bibliothèque de Tournai.],

ce qui porte en somme à quatre éditions au moins le Petit exercice... et à quatre, en tous cas, le Traité de la Ruine.

Ils ont tous été analysés brièvement à la suite d'un résumé très succinct de la vie de Jeanne sous [95] ce titre : « Abrégé de la vie de Jeanne de Cambry religieuse de l'abbaye des Pretz, à Tournai puis recluse... Inorte en odeur de sainteté... à Tournai et se trouve chez tous les libraires de Lille, 1785 ». Il n'y a pas de nom d'auteur mais on sait d'une façon à peu près certaine qu'il est du Père Charles-Louis Richard, dominicain de Lille.

Le Traité de la Ruine de l'Amour propre et Bâtiment de l' Amour divin est l'ouvrage de Jeanne qu'on cite le plus souvent et qui donne l'idée la plus objective de sa doctrine spirituelle.

Nous en résumerons les traits principaux, nous chercherons ensuite les influences qui ont pu agir sur la formation de l'auteur, et qui se retrouvent dans son enseignement.

Comme l'indique le titre, l'ouvrage est divisé en deux parties. La première comprend le livre I, la seconde les livres II, III, IV. L'auteur suppose que l'âme en quête de perfection parcourt un cycle correspondant à ces quatre livres, qu'il assimile aux quatre saisons de l'année en commençant par l'hiver. Il l'explique lui-même à la fin, et en citant le passage nous aurons le cadre du traité : « ... Nous avons montré que la première saison, qui est l'hiver, est l'état des pécheurs ; la deuxième qui est le printemps représente l'âme convertie et profitante, qui jouit des divines consolations mais encore imparfaitement ; au troisième [état] qui est l'été, où l'âme est en état de privation du sentiment de la douceur et grâce divine ; au quatrième qui est l'au[96]tomne, est le dernier état de perfection, où l'âme jouit du fruit des vertus... » (Livre IV ch. 20, p. 299 des Œuvres).

Dans l'ensemble et en gros, les développements rentrent à peu près dans les divisions tracées ; mais ils sont loin d'être aussi nettement délimités qu'on pourrait le croire ; le deuxième état surtout — printemps — est entrecoupé de discours tirés du Cantique des Cantiques dont on ne voit pas l'utilité directe. Le reste est parfois mélangé de réflexions, de détails hors de proportion avec le sujet, ce qui en rend la lecture un peu fatigante, voire fastidieuse par moments.

Le livre I, intitulé comme la première partie du titre : De la Ruine de l'amour propre, représente donc l'état de l'âme dans l'hiver, qui équivaut au premier degré de perfection. Il décrit les ravages de l'amour de soi « subtil, pénétrant et cauteleux ». Cet amour et l'amour de Dieu ne peuvent vivre dans le même être, car, dit le prophète, le lit est étroit, tellement que l'un des deux tombe, et le manteau court ne peut vêtir les deux. Dans chaque état de vie on retrouve la même lutte. L'amour de soi se déguise sous le manger, sous l'habillement, s'exerce sur les mêmes sujets que chez les mondains, avec souvent plus d'âpreté. Pour excuser le vêtement par exemple, la fille dira : Mes parents le veulent ainsi ; la femme : mon mari l'aime. Que dira la nonne ? « Elle sera plus [97] curieuse en ses habits que ne seraient les séculiers même. »

Et l'on se rappelle la fameuse querelle des surplis blancs, des surplis noirs.

Pour expliquer l'amitié on s'autorise du bien spirituel, on en arrive à prendre des défauts pour des qualités, et l'inverse. Et d'une façon subtile, un peu perverse, le jugement sur autrui se déforme.

Vis-à-vis des ennemis, l'amour de soi entraîne à des fautes : pour en espérer quelque bien ou une opinion favorable, on leur fait des avances, des concessions que la conscience réprouve d'abord, pèse ensuite, puis finit par accepter.

N'y a-t-il pas ici une allusion très discrète au gouvernement de Marguerite de Boufflers ?

Aimer ses ennemis en Dieu est bien différent et autrement désintéressé. On s'y exercera en songeant que le Christ est mort pour eux comme pour nous.

Il arrive aussi qu'on se recherche soi-même dans le désir des sacrements, des grâces extraordinaires, au lieu de se contenter de la dévotion commune, la plus sûre, qui ne trompe pas et qu'on reconnaît à ceci : la conformité de la volonté à celle de Dieu. Pour s'y aider, on a la communion sacramentelle. Si elle fait défaut, l'âme communie par l'union à Dieu. L'union est le prinipal, le sacrement, pris en lui-même, n'est qu'un moyen de l'entretenir. On a aussi l'oraison. L'oraison doit être « dressée à la gloire de Dieu ». Ainsi, pas de crainte d'illusion, d'intérêt personnel. On tâchera d'être indifférent [98] aux faveurs spirituelles qui d'ailleurs, les grands maîtres nous le disent, sont des accidents de la vie intérieure, des dons extra, en dehors, qui n'en sont pas l'essentiel. Quant aux affaires temporelles, elles sont négligeables : « Si on faisait requête à un roi de la terre pour obtenir un denier, il se sentirait offensé de cette requête : de même demander à Dieu des biens terrestres, ce n'est point la valeur d'un denier ».

Jeanne sait-elle, en écrivant cela qu'elle aura bien peur, un jour, de manquer de victuailles ?

Pour ce qui est de la pénitence, on l'exagère parfois, sous couleur d'imiter les saints. Le système est détestable. On se débilite, on se relâche, on finit par ne pas même faire le nécessaire, l'obligatoire. On renoncera à la petite gloriole de faire pénitence plus qu'un tel. Et en tous cas, ne jamais se tendre, ne jamais se bander l'esprit sur ce point. L'âme perméable à l'esprit bon sent quand il faut faire pénitence, et quand il faut s'en abstenir. D'ailleurs tout le monde n'est pas fait pour les mêmes austérités : « Tout sera mesuré au pied de l'amour ».

N'y a-t-il pas une pensée analogue dans la grande recluse anglaise Juliane de Norwich ? et aussi dans saint Augustin : Aime et fais ce que tu voudras.

Si un religieux trouve que son état de religion n'est pas assez parfait pour son goût, il peut changer d'ordre, mais il faut une grande prudence.

Jeanne devait y songer en écrivant.

A propos de la contrition des parfaits, elle a des [99] réflexions qui rappellent ses lettres, et qui laissent entrevoir les abus qui se glissaient dans la vie de communauté. Cette contrition purifie les âmes comme le ferait le purgatoire. Quelles fautes pleureront-elles ? Sera-ce les distractions — volontaires bien entendu — dans la prière ? Que non. Elles en ont si peu qu'en huit jours et plus on les compterait aisément. Ces distractions seront celles produites dans les conversations, dans les affaires, où elles perdent la présence de Dieu, dans l'exercice de la charité, etc.

En général, sur les grâces reçues, la pénitente consultera le confesseur, et ne se trompe pas en lui obéissant. « Quand bien même le confesseur n'y connaîtrait rien, pour n'être ni fondé ni expérimenté en la vie spirituelle et lui donnerait des avis contraires. Elle, de sa part, ayant fait son devoir... Dieu lui enverra en son temps... la connaissance de la vérité... » En dévoilant son for intérieur, qu'on laisse les vains scrupules. C'est au confesseur d'éclairer l'âme. S'il reste muet par excès de prudence c'est très regrettable, l'âme se replie sur elle-même, se ronge. Les retours sur soi sont très souvent le fruit d'une direction défectueuse.

Quant à l'oraison sur laquelle Jeanne revient : il faut laisser tomber les dissertations de notre cru — notre pauvre cru ! — souvent savantes, curieuses, aussi creuses que belles. Il ne faut pas, en priant, espérer trouver du goût et de la dévotion sensible ; ces choses sont bonnes quand Dieu les donne. Mais [100] qu'on se rappelle ceci : un instant de travail fait dans l'âme par Dieu vaut un an d'effort personnel. Il est donc bon de le laisser agir et c'est là tout le secret de la vie contemplative. Toutefois il y a un écueil dans cette vie : c'est une sorte de repos des sens en Dieu, sorte de paresse, de bien-être sensible et physique. Jeanne sait que les maîtres de la vie spirituelle, redoutant ce danger, entretiennent la contemplation par la vie habituellement mortifiée, par l'exercice de l'abnégation. Mais si cela fatigue, si l'âme y est tendue, eh bien on la laissera, on donnera de la corde, on passera à la prière vocale, et cela non comme une défaite craintive et molle, mais hardiment, d'une façon délibérée. Et l'oraison mentale sera reprise plus tard. Jeanne parle souvent de cette détente nécessaire.


Le livre II ouvre la seconde partie du Traité, c'est-à-dire le Bâtiment de l'Amour divin, bâtiment qui s'élève normalement sur la ruine de l'amour propre. Il s'intitule : Le saint repos de l'âme, fidèle épouse de Jésus-Christ *[*Les sous-titres sont sans importance pour les références, qui indiquent toujours La Ruine..., avec l'indication du livre et du chapitre.]. C'est le deuxième état de l'âme, le printemps.

L'âme est dans sa première ferveur. La conversion amène une douceur spirituelle, sorte de repos, de halte après la décision prise, componction sensible, ferveurs imparfaites, lait de l'âme. Une direc-[101]tion s'impose, à laquelle on obéira, de peur que « l'amour propre ne s'y fourre » par des pénitences indiscrètes, car l'âme, dans les temps de renouveau, a besoin et envie de pénitence, « si vous en faites trop ou trop peu ce sera la faute du directeur et non la vôtre ». Et s'il dit noir pour blanc, obéissez encore. Cela parait singulier, mais Jeanne semble trouver que dans la vie spirituelle on n'est jamais au bout de ces surprises.

Si l'âme n'a pas un guide avisé, elle s'en passera et le Saint-Esprit veillera sur elle. Dans cette période de formation elle aura des lumières incertaines, ses péchés lui paraîtront les mêmes qu'autrefois, mais il n'en est rien. La faute est sans doute la même, mais autrefois on péchait par malice, maintenant c'est par faiblesse. Elle ne s'en rend pas compte mais c'est bien différent.

L'oraison est plus facile, mais il faut garder son esprit de trop d'activité.

Sur la trame du Cantique des Cantiques, Jeanne développe dans les quinze chapitres suivants les désirs de l'âme et les dangers qu'elle court dans sa poursuite de Dieu. Attention à la vaine gloire, aux petits renards qui dévastent la vigne ! L'âme va soupirant après Dieu « mais ne pouvant mourir, il faut qu'elle vive en mourant ». Ce « feu d'amour la purge en cette vie comme le purgatoire en l'autre » mais bien plus parfaitement, pour ce que celui du purgatoire est de nécessité... ». On trouve la même [102] note dans les lettres de Jeanne, écrites après tout ceci (voir supra p. 76 et Ab. 195).

L'oraison continue est à présent l'état habituel de l'âme. Ses aspirations sont plus pures ; elle ne sent plus tant l'amertume du péché, elle sent bien plus la privation du soutien divin. Vis-à-vis du monde elle devient incorruptible.


Le livre III s'appelle : Le secret purgatoire de l'âme fidèle et l'on nous prévient qu'il n'est pas à l'usage des gens de peu de progrès. C'est l'été, troisième état ou degré de perfection, période de déréliction.

L'âme éprouve des délaissements douloureux. Chérie de Dieu, elle ne jouit pourtant plus de la familiarité divine. Elle est tentée de tous côtés, privée de tout. Si elle pouvait juger de son état elle verrait dans ces « admirables ténèbres intérieures » l'oeuvre de la grâce, mais elle ne le saura pas. Et cette ignorance qui paraît préjudiciable, ô merveille de l'économie divine, est aussi une grâce, bien qu'ignorée comme tant d'autres que nous recevons, qui nous purifient pour ainsi dire à notre insu.

Ce délaissement, cette solitude sont encore une grâce en ce sens qu'il nous sont un purgatoire, affreux et bienheureux purgatoire d'ici-bas, pire que le vrai parce que le corps le ressent aussi, mais qui expie, mérite et nous fait augmenter en grâce. Les péchés, les imperfections, même inconnus, sont consumés dans cette fournaise. Et sur ce feu redou-[103]table, la recluse wallonne, pour ne citer ni sainte Thérèse ni saint Jean de la Croix, pense comme eux.

De temps en temps paraissent quelques lueurs, mais simplement pour donner la force nécessaire contre la tristesse qui envahit l'âme. La vie de communauté est un grand remède contre cette tristesse, et les supérieurs doivent veiller aux diversions indispensables. Au milieu de ces tribulations « l'amie de Dieu » sera patiente. « Pour justifier une seule âme » Dieu en vient quelquefois à « renverser » des communautés en y faisant des changements notables.

Une des pires épreuves est celle qui vient des gens de bien ; remuer le doigt, manger un pain devient sujet de remontrances. Les gens critiques ont beau jeu à tourmenter la pauvre âme sans défense, d'autant que rien ne la distingue des autres. Elle est en effet pareille à toutes, pierre précieuse qui est de verre aux doigts gourds du paysan et que seul un connaisseur évaluera son prix. La différence de l'âme commune et de l'âme élue n'est pas dans leurs actes, qui sont les mêmes, mais dans l'axe de leurs pensées, et un directeur éclairé le sentira tout de suite.

Et s'il n'est pas éclairé ? évidemment cela retarde l'âme, mais celle-ci peut, en certains cas, se servir de son expérience personnelle, compter sur un conseil meilleur et en attendant, vivre d'humilité.

Il faut des grâces surnaturelles pour supporter [104] les épreuves surnaturelles. L'eau bouillante brise le verre, l'amour divin briserait en s'y déversant, le coeur laissé à ses seules forces humaines.

Dans ce troisième état de perfection, le péché est facilement pardonné parce que l'état habituel de l'âme est bon et aimant, et que le péché n'y est qu'à l'état d'accident et ne demeure pas. Au reste Dieu laisse à l'âme purifiée ses imperfections, avec le poids et l'intime sentiment de son impuissance. Ainsi elle restera humble, et la grâce demeurera secrète.


Le livre IV porte comme titre : Le sacré cabinet du très pur amour divin. Nous verrons, dans cette saison d'automne, dernier état de l'âme, les fruits du labeur passé.

L'âme peut avoir connaissance de ces fruits, et le repos qu'elle goûte n'est certes pas de l'oisiveté. Les opérations de Dieu se poursuivent si secrètement que rien n'en transparaît. Si elle ne rencontre pas le guide qu'il lui faut, elle se rabattra, encore un coup, sur la voie commune, excellente et sûre. Avant tout, qu'elle soit fidèle. L'âme fidèle peut être favorisée d'une vue de Dieu plus élevée même que les anges. En ce quatrième état elle a une assurance plus grande des grâces qu'elle reçoit. Croit-elle se tromper ? Réitérant les avis précédents l'auteur affirme : cela n'est pas mauvais pourvu qu'elle en réfère à un directeur éclairé qui jugera en ses lieu et place ; si le directeur fait défaut, ou [105] s'il manque d'expérience, alors que l'on consulte des livres sûrs et surtout que l'on examine l'effet des visions et grâces. Il faut les étudier : ce langage de Dieu est presque toujours intellectuel, se fait entendre au-dedans de l'âme, comme des mots prononcés mais qui n'auraient pas de résonnances. Toutefois l'impression en est telle qu'on y croit, qu'on s'y attache fermement * [* Jeanne a écrit aussi dans ce sens, un jour, à son directeur.. Voir supra, p. 61 et Ab. 141.]

même s'il s'agit de choses futures. Remarquons que si Dieu prédit l'avenir, il le fait d'une manière sage, c'est-à-dire sans préciser ni quand ni comment. Là-dessus il laisse agir les moyens humains. Il peut aussi découvrir à une personne l'âme d'une autre, mais sans que ce don s'exerce à tout coup ; d'ailleurs ce genre de grâces n'est pas à désirer. Ce ne sont pas celles-là qui rendent agréable à Dieu. Tout au plus en conclut-on un certain contact amical de Dieu et de l'âme, une certaine familiarité de l'âme avec Dieu.

On rappelle ici l'oubli de soi pour ce qui touche au temporel, voire même au spirituel, et ceci, parce que l'âme pourrait s'attacher à certaines grâces pour elles-mêmes. Quant au corps, il est là surtout pour servir l'âme.

Il y a, il y aura des défections, des imperfections partout. Il semblerait, au premier abord, qu'une charité sans bornes pût s'exercer sans limites. Hélas on se heurtera à des mécontentements, à des incom-[106]préhensions, à des rebuffades. Est-ce étonnant ? les créatures sont toutes différentes et nous ne pouvons prendre toutes les formes. Comment ne serions-nous pas impuissants quand malgré ses discours, ses bienfaits, ses miracles même, le Fils de Dieu, qui avait pourtant pris sur lui toute notre humanité, « n'a pu contenter toutes les créatures », et à peine ses douze apôtres, pourrions-nous ajouter...

Un avis judicieux : ne pas voir de mauvais oeil ceux qui font plus, et mieux que nous. C'est un grand écueil de la vie de couvent. On les critique parfois par jalousie, on les envie. Et si c'est nous qui faisons ce plus, ce mieux ? Eh bien supportons qu'on dise : c'est pour faire la sainte. Après tout la règle est faite pour la moyenne, libre à chacune, bien dirigée, de faire moins ou plus.

Pour ce qui est de la durée de l'oraison, au début on est effrayé de deux heures, « mais si on s'habitue à persévérer trois ou quatre heures, on y demeurera bien après six ou sept heures et le temps semble après si court que cinq, six, sept heures ne lui semblent pas une heure », et qu'est-ce donc une heure pour les amants du monde ? On doit se perdre en Dieu ; la chambre nuptiale, le banquet de noces e c'est cette large plaie ouverte du côté de Jésus ». C'est là la chambre de la bien-aimée. Sur le seuil, le monde est mort. Chacun peut vivre de la vie d'union. Les gens mariés la pratiqueront, l'enseigneront à leurs enfants ; les imparfaits, en en parlant [107] deviendront meilleurs, les « paillards » aussi y gagneront, à délaisser leurs paillardises.

Les derniers chapitres du livre, sorte de cantique de l'amour, nous redisent que Dieu est amour, qu'à cet amour tout se rapporte. Mais il finit en rappelant la manière de le conserver quand il a été acquis. Voici d'abord le faux amour : « Dieu ne demande que notre coeur, il ne demande point le sang. Il ne faut pas tuer, il faut supporter le corps pour supporter les opérations de l'amour divin... Il vaut mieux vivre vingt-ans que dix, c'est plus de mérite d'aimer Dieu beaucoup d'années, qu'abréger sa vie, par trop de pénitences ; il ne faut point avoir de si délicates consciences, c'est toute bigot-terie ou menutée. Ainsi dit-on, voilà qui va bien. Nous irons en Paradis tout délicatement... ».

Eh non, ce n'est pas ainsi qu'on y va. Jésus-Christ lui-même ne crie que pénitence et pauvreté, les saints aussi, après lui. Il « n'y a d'autre chemin que la croix et [il] faut que l'amour soit crucifié. Pour avoir le parfait et pur amour, il faut garder les moyens de l'acquérir. Et ne pensez pas avoir l'amour parfait de Dieu en vivant délicieusement, mignotant le corps, et lui donnant toutes ses aises... ». Du reste, si les ménagements se trouvent nécessaires, l'exception ne fait que confirmer la règle.

On comprend que cette page ait eu les suffrages du grand solitaire de Port-Royal. Il a même pris soin de marquer en majuscules plusieurs passages [108] dont ceci : il n'y a d'autre chemin que la Croix et il faut que l'amour soit crucifié.

Des pages nombreuses de la Ruine rappellent à ceux qui connaissent la vie et la correspondance de Jeanne les états spirituels qu'elle a traversés. Elle a pris soin de nous dire (voir p. 13) que Dieu lui avait mis sous les yeux, au moment d'écrire, toute sa vie intérieure qu'elle n'avait pas jusque là comprise, récapitulée, ramassée dans son ensemble.

Un doute vient cependant à l'esprit. Cette Ruine elle l'a écrit toute jeune encore ; les trois premiers livres, les plus importants, étaient terminés bien avant sa sortie des Prés, qu'elle a quitté à trente-six ans. Or ses lettres, depuis les Prés, témoignent très souvent d'états déjà décrits dans l'ouvrage. Aurait-elle donc rétrogradé au point de vue spirituel ? ou aurait-elle écrit sans expérience personnelle ? a-t-elle copié d'autres auteurs ? Ces suppositions ne sont guère probables47. Voici donc ce que nous pouvons en penser.

Évidemment l'action divine a la part prépondérante dans la spiritualité de chacun. Mais elle se manifeste d'ordinaire par des influences humaines et Dieu lui-même, sans précisément s'adapter à l'âme, tient compte cependant de ses dispositions et de ses attraits. La jeune religieuse si soigneusement épiée par les trous de sa cellule de Sion et soupçonnée de copier des livres spirituels qu'elle ferait passer comme siens — supposition puérile [109] car on n'aurait eu qu'à les lui enlever — a eu des maîtres spirituels48.

Le monastère des Prés Porchins était dirigé au seizième siècle par les chanoines augustins réguliers de Rouge-Cloître et il est probable que cette direction s'est continuée à Tournai. C'est ainsi que Jeanne s'est imprégnée tout d'abord de saint Augustin. C'est dans la tradition de son ordre. L'opposition si nette, dans le livre I de La Ruine, entre l'amour de soi et l'amour de Dieu, le titre même de l'ouvrage indiquent une action profonde de la pensée augustinienne. Elle le cite extrêmement souvent. Ici, c'est presque le début des Confessions : « Saint Augustin... dit qu'il a cherché en toutes choses et n'a trouvé le vrai repos si ce n'est en Dieu seul » (Livre I, ch. 24). Ailleurs, sur la difficulté de se faire entendre des gens les mieux intentionnés : « Que toute âme qui s'achemine à la perfection, s'exerce à désirer d'être méprisée et vilipendée, et dise avec saint Augustin : Que les plus débordés diables d'enfer dressent donc maintenant, et tant qu'il leur plaira, leurs filets et embûches. Qu'ils préparent leurs tentations à souhait. Voire que les jeûnes matent mon corps tant qu'ils voudront, mes vêtements pressent ma chair, les par trop grands labeurs m'aggravent, les veilles me dessèchent, bref que toute pourriture entre dedans mes os. Tout cela m'est moins que rien ; pourvu qu'au jour de la grande tribulation je monte au ciel avec tout le peuple de Dieu » (Livre III, ch. 18). Bien d'autres [110] passages encore sont tirés de « mon glorieux Père saint Augustin » (Livre IV, ch. 25).

Les citations peuvent n'être pas textuelles, Pierre dit bien quelque part que les passages « cottés par elle, « ce fut Dieu qui les lui enseigna, et comment elle les devait appliquer, sans en avoir tiré d'ailleurs aucune explication » 2. Il tient à dégager sa soeur du soupçon de copie. L'on peut prendre ce qu'il dit au sens large, et admettre que les citations sont des réminiscences de lectures, placées ici ou là selon le sujet et l'inspiration du moment, d'ailleurs sans prétention à une citation, non plus qu'à une traduction textuelle.

Après saint Augustin, la direction de Rouge-Cloître a certainement donné un grand développement à la doctrine spirituelle de Ruysbroeck. Un auteur protestant fort averti de la fin du dix-septième siècle 3 a noté très justement des rapprochements entre Jeanne de Cambry et le célèbre contemplatif de Groenendael. L'ordonnance de La Ruine a en effet des similitudes avec celle de l'Ornement des noces spirituelles ; le cadre cher à Ruysbroeck des quatre saisons de l'année, correspondant aux états de perfection de l'âme, est celui que Jeanne a choisi pour y placer sa doctrine. Ce n'est pas qu'elle copie Ruysbroeck, pas plus qu'elle n'a copié saint Augustin ; elle est originale dans ses développements et revient trop souvent sur certains points semblables à ceux de ses lettres pour que nous doutions que ses expériences soient person[111]nelles. De plus, ce qui montre qu'elle n'a pas Ruys-broeck sous les yeux, c'est qu'elle a placé dans l'été la période de déréliction que Ruysbroeck place dans l'automne, autrement dit la marche vers la perfection commence chez Ruysbroeck au printemps, chez Jeanne à l'hiver. Mais il reste que le cadre de Ruysbroeck est manifestement le sien, et quelques développements sont avec évidence inspirés aussi par lui.

Voilà donc, semble-t-il, les deux influences prépondérantes. Et nous n'avons rien dit de l'Écriture sainte elle-même, tant cela va de soi et il est facile de s'en rendre compte, rien qu'à feuilleter le livre. Il y en a d'autres encore. Elle a lu évidemment la Vie de saint Antoine par saint Athanase, elle en rapporte des épisodes. Ainsi à propos de l'esprit tendu par la pénitence ou par l'oraison, elle rappelle ceci : saint Antoine — c'est l'ermite — menait ses disciples aux champs. Un paysan se scandalise : Comment, c'est ce saint ? et il distrait ses disciples ? Antoine lui donne un arc, le lui fait bander une fois, deux, trois, quatre fois, toujours plus. Mais il rompra, s'écrie le paysan. Eh bien c'est l'image de mes religieux, etc... (Livre I, ch. 12).

Elle fait aussi de fréquentes allusions à sainte Catherine de Sienne. Elle rappelle ce trait bien connu : la sainte assaillie de tentations épuisantes dit ensuite à Dieu : Où étiez-vous alors ? — Dans ton coeur. — Est-il possible, dans un lieu si rempli de•mauvaises pensées ? — Dis-moi ma fille — nous [112] laissons à Jeanne la responsabilité de la traduction —« ces sales cogitations qui nichaient dans ton âme, occasionnaient-elles tristesse ou plaisir ? amertume ou délectation ? » — Une grande douleur, certes. — Qui est celui qui causait cette tristesse, sinon moi, caché au fond de ton coeur ? Si je n'avais été là, tu y aurais pris plaisir, ton âme se serait gâtée. » (Livre III, ch. 14).

L'on remarque des réminiscences de saint Bernard. Le passage « Otez-moi l'amour propre, il n'y aura plus de péché. Otez-moi l'amour propre, il n'y aura plus d'enfer... » (Livre I, ch. 2) semble une adaptation du mot bien connu : « Que cesse la volonté propre et il n'y aura plus d'enfer » (Troisième sermon de saint Bernard pour le temps de la Résurrection). La conception de l'amour propre selon Jeanne de Cambry, est assez voisine de la définition de la volonté propre telle que la donne au même endroit saint Bernard. De même les considérations sur la nécessité d'avancer dans la vie spirituelle «... en la vie spirituelle on ne peut demeurer en un état : ou on recule, ou on avance... » (Livre IV, ch. 1).

Il est possible que Jeanne de Cambry se soit inspirée aussi d'un petit traité italien, paru à la fin du seizième siècie et qui porte le même titre : La Ruine de l' Amour propre par l'Abnégation intérieure, composé par une dame milanaise49. Un autre livre de cette même dame : Abrégé de la Perfection chré tienne, a plus d'une analogie avec les idées de Jeanne. 4

Voit-on des attaches franciscaines ? Cela se concevrait à la rigueur, de la pénitente d'un capucin. Le titre du Flambeau mystique, ou adresse des âimes pieuses ès secrets et cachés sentiers de la vie intérieure rappelle un livre du capucin Constantin de Barbanson : Secrets sentiers de l'amour divin, qu'elle peut avoir lu, cet ouvrage ayant été approuvé en 1617 par les docteurs en théologie de Tournai et de Douai — les mêmes qui ont approuvé les siens. — Et surtout ce livre s'inspire beaucoup du franciscain Harphius, disciple de Ruysbroeck. Il ne paraît pas que la direction du Père G., ait été assez subjective pour contrebalancer en influence la doctrine augustinienne de Jeanne. Elle n'y prétendait d'ailleurs nullement.

Notons que les livres écrits après La Ruine n'ont pour ainsi dire plus de citations, sa bibliothèque de recluse était peut-être réduite à la plus simple expression.

De tout ceci on peut conclure que tout en s'inspirant des maîtres, Jeanne a pu rester elle-même et tirer de son cru, et de son expérience, le développement de sa doctrine.

Quant à se demander si, d'éprouver des états déjà décrits elle a rétrogradé au point de vue spirituel, il faut répondre sans hésiter par la négative.

Observons d'abord que si le livre IV s'étend sur les récompenses présentes ou futures, il insiste [114] encore beaucoup sur les moyens de conserver l'amour de Dieu. Les récompenses sont décrites comme une conséquence logique des dérélictions passées ; mais elles sont promises encore plus que décrites. Jeanne les a peut-être moins goûtées qu'elle n'a goûté l'amertume dépeinte avec tant de véhémence dans les autres livres. Les lettres de Menin et de Lille donnent l'impression plutôt d'une épreuve qui persiste que d'un état de repos et de récompense. Songeons aussi que Jeanne expose souvent dans ses lettres des phases intérieures passées, soit pour justifier sa vie, soit pour mettre son directeur au courant d'un passé qui expliquerait le présent.

Enfin il faut penser que dans ce quatrième état, comme elle le dit elle-même, on doit toujours « profiter » et qu'en somme les troisième et quatrième états ne sont pas rigoureusement séparés, mais que dans la vie spirituelle ils se mélangent, se compé-nètrent sans cesse. Même sur un plan élevé, l'âme a des hauts et des bas. Il peut tomber de la neige en avril et de la grêle en septembre.

Sur l'accord de la pensée et des lettres, nous nous sentons plus satisfaits à la lecture du Flambeau mystique. Nous suivons son âme à la fois dans les lettres et dans le livre, encore que celui-ci revienne sur des matières déjà traitées dans La Ruine, et sur les malentendus passés avec ses directeurs ; mais ces malentendus n'avaient pas cessé, non plus que les peines intérieures qu'ils causaient.

Sa doctrine spirituelle a comme points essentiels, [115] nous semble-t-il, l'amour de Dieu fondé sur la haine de soi, l'obéissance au directeur même s'il se trompe, la mortification intérieure, le détachement, l'abnégation intérieure. Tout cela est très simple, très sûr, et très élevé.

L'idée apostolique transparaît peu dans son oeuvre et dans sa vie. Elle a eu, à plusieurs reprises, des vues intérieures sur le purgatoire, et sur les péchés du monde. Une de ses inspirations (1621) a bien été de consacrer deux jours par semaine de prières et de pénitence aux pécheurs, deux aux morts, le reste étant réservé à son propre salut. En admettant qu'elle ait suivi le programme indiqué, cette réserve de trois jours sur sept dénote déjà que l'apostolat n'est pas son idée dominante, encore qu'on puisse supposer que les prières d'un petit nombre paient pour une multitude. Mais ce n'est pas même un intérêt de première nécessité.

Comme l'a fait Ruysbroeck, c'est sur le coeur à coeur avec Dieu qu'elle insiste surtout : Dieu seul avec l'âme seule. Ses dévotions préférées sont le coeur de Jésus que sainte Marguerite-Marie appellera plus tard le Sacré-Coeur, les plaies de Jésus, et ce coeur est un coeur de chair, ces plaies sont des plaies de chair, vivantes et qui saignent. Elle n'en voit pas cependant le côté douloureux, la pensée rédemptrice, mais plutôt l'aspect glorieux, fécond, enivrant. Les saints qu'elle vénère le plus sont les grands amoureux ou les grands solitaires : Jean-Baptiste, Paul et Antoine ermites, Jean l'Apôtre, Anne, Marie-[116]Madeleine, Bruno, Catherine de Sienne. Quelques anges aussi, Gabriel, Michel, son propre ange gardien, celui de ses amis. Elle aime tendrement saint Augustin, auquel elle se plaint comme une fille à son père.

Que dire de ses austérités corporelles ? Nous n'avons pas présenté Jeanne comme un pénitent de haut vol et par le fait c'est plutôt comme soutien de la vie intérieure qu'elle envisage la mortification habituelle ; et si l'on songe au petit réglement hebdomadaire cité plus haut, il faut entendre ses pénitences comme une pratique courante qui serait offerte, dédiée, pour ainsi dire, à telle ou telle intention. La vie de recluse à elle seule est déjà une pénitence.

Insistons sur un autre point, assez important pour l'intelligence de cette âme d'élite. Si sa correspondance est pleine de ses mésententes avec son confesseur, il ne faut pas en conclure que cela seul constitue le fond de sa vie spirituelle. Comme tous les pénitents et avec raison, elle insiste sur les points, fussent-ils secondaires, qui la font souffrir et qui sont toujours les mêmes. Ses plaintes portent sur l'incompréhension de son entourage, sur ses propres déficiences, sur ses scrupules mal interprétés. Ceci cependant n'est que la trame de sa vie. Le fond reste son vrai et pur amour de Dieu, absolument désintéressé, acquis et conservé, dont elle parle moins, peut-être parce qu'elle en est sûre. Elle estime qu'il n'y a pas à revenir là-dessus, qu'il est donc [117] inutile d'en entretenir ses supérieurs. Mettons donc les choses à leur plan réel, ce serait une grave erreur de prendre l'incident pour le fond.

Nous savons les maîtres qu'elle aimait. A fréquenter des auteurs aussi solides, son style a gardé ou pris une simplicité relative. Ce n'est pas la clarté ni la netteté, évidemment, du Bossuet des lettres de direction, mais elle est loin des fioritures, des symbolismes fatigants, des mièvreries de beaucoup de ses contemporains. Et c'est sa personnalité qui fait son style « tel sur le papier qu'à la bouche », tant dans ses livres que dans ses lettres. Cela paraît-il démodé ? Oui, en un sens, mais c'est le cas de rappeler la pensée de Goethe, que celui qui a été de son temps est de tous les temps.

Quels furent ses lecteurs ? on peut supposer que des monastères d'Augustines connurent et apprécièrent ses ouvrages. Les exemplaires que nous connaissons ont appartenu en général à des couvents ou à des religieuses. Des notes manuscrites sur la page de garde indiquent par exemple pour La Ruine de 1645 une soeur Marie Corrard ; pour un Flambeau mystique, les religieux solitaires de la forêt de Sénart. Pour les Œuvres spirituelles... les Jésuites de Tournai * [* Appartient actuellement à la famille de Cambry de Bau-dimont]. Un autre exemplaire était « à l'usage » du Frère Bernard Baelan, de l'Abbaye de Saint-Martin, à Tournai (1750). Un Abrégé... de la vie [118] par Pierre de Cambry, 1659, maintenant à la Bibliothèque de cette même ville, a appartenu jadis aux Carmes déchaussés, toujours de Tournai. Un autre — celui de la Bibliothèque Royale à Bruxelles — au Collège des Jésuites de Tournai ; un exemplaire de la seconde édition (1663), que possède la Bibliothèque de Lille, a été donné au Collège des Jésuites de Malines et porte l'ex libris de van den Block, prêtre de Sainte-Gudule à Bruxelles.

Ajoutons que La Ruine a été, dans sa plus grande partie, traduite en anglais en 1691 par Agnès Moor pour les Bénédictines anglaises de Cambrai ; l'ouvrage, en vingt cahiers, n'est que manuscrit, il est de la main d'une soeur Suzanne Phelyppes.

CHAPITRE V. Mort de Jeanne. — Son enterrement. — Exhumation en 1784. - Le Père Charles-Louis Richard. — Transfert du corps chez les Dominicains de Lille. — Les successeurs de Jeanne dans la recluserie. — Ses portraits.

Jeanne reçut l'extrême onction et mourut le 19 juillet 1639, à l'âge de cinquante-huit ans et quelques mois.

Le reclus du Moyen âge creusait parfois sa tombe, et une tradition voulait qu'homme ou femme fût inhumé dans sa cellule même.

Mais ces temps ne sont plus. Quatre béguines portèrent Jeanne, le lendemain de sa mort, à Saint-André où elle resta exposée vêtue de son habit de religieuse. Pendant deux jours ce fut une affluence énorme de gens de Lille et des environs, venus vénérer une dernière fois la pauvre recluse. 1

On l'enterra dans l'église, contre l'entrée de la chapelle du Sépulcre, la première à gauche 2, mais il ne paraît pas qu'on y eût marqué l'endroit. Plus tard, les Cambry prièrent André Catulle, devenu archidiacre et chanoine de Tournai, d'y mettre une pierre commémorative. Catulle vint à Lille en 1659, [120] fit ouvrir le tombeau par Jacques Waas, « fossier de l'église », en présence du curé Michel Carpentier — peut-être un parent de Jean Carpentier qui présidait à l'entrée en réclusion ? — et de plusieurs autres témoins 3. Le corps n'était pas décomposé entièrement et il s'en dégageait une odeur suave.

Une seconde exhumation eut lieu en juin 1784, lors de la démolition de Saint-André. Qu'allait-on faire du corps ? Les Dominicaines de l'Abiette, qui habitaient alors la rue de ce nom — sur l'emplacement actuel de la gare — entrèrent en pourparlers avec les magistrats et le prince de Salm-Salm, évêque de Tournai, afin d'avoir chez elles la précieuse dépouille. Pendant les négociations, celle-ci était confiée aux Dominicains de Lille. Finalement les Dominicains la gardèrent dans leur église à eux, rue Basse — la rue a gardé son nom — et une cérémonie très solennelle eut lieu dans cette église le 3 mai 1785, où on l'ensevelit au milieu du choeur près du sanctuaire, dans un caveau fermé par une dalle de marbre blanc avec l'inscription : Cy gît Soeur Jeanne de la Présentation. L'Abiette, pour se dédommager, sollicita et obtint d'avoir la main gauche de Jeanne. Le corps n'avait pas été très endommagé puisque la main, au témoignage du Père Richard, était « encore toute couverte de sa peau très bien conservée » 4.

C'est lors de cette translation que ce Père Charles-Louis Richard, dominicain de Lille, qui devait être fusillé sous la Révolution, fit le panégyrique de [121] Jeanne ; c'est à lui qu'on doit l'édition de sa vie dont nous avons parlé et à laquelle on a joint le dit panégyrique (1785).

Malheureusement l'église des Dominicains d'alors est détruite, elle aussi. Des immeubles sont construits qui recouvrent sans doute les sépultures anciennes, ce sont les Nos 20, 22, 24 de la rue Basse, propriété actuelle de la Treille.

Que devient après Jeanne, la recluserie ?

Une lettre de l'évêque de Tournai, écrite à Lille et datée du 24 juillet 1639, cinq jours donc après a mort de Jeanne, revient sur sa première décision d'en réserver l'usage exclusivement à des recluses. Toutefois il laisse la recluserie à la libre disposition de l'église, à. cette condition, que les dettes de jeanne soient payées. Pierre de Cambry nous dit, dans la seconde édition de la vie de sa soeur (1663), que plusieurs personnes, hommes et femmes, y vécurent successivement. L'une d'elles fut le curé même de Saint-André, qui y mourut « en opinion de sainteté » et l'on peut penser qu'il fut heureux de demeurer là où la pieuse recluse avait habité ; il le dit lui-même dans une lettre (1er août 1659) à Barbe Goudt, probablement une nièce de Jeanne : « Je ne sais assez admirer la vie de celle qui a vécu tant d'années exemplairement au milieu de tant de signalées persécutions, en une petite, mais gentille cellule laquelle depuis sa mort a été occupée par diverses matrones vertueuses, et à présent par deux prêtres, accompagnés par deux autres... ». 5 [122]

Ces indications montrent qu'après Jeanne les occupants furent des personnes de grande piété mais nullement des reclus ou des recluses.


1663 — au moins l'exemplaire de la Bibliothèque nationale à Paris ; l'ouvrage est d'ailleurs fort rare — et une gravure des Estampes, à Paris —celle-ci n'est pas datée, mais elle est pareille —montrent toutes deux un même portrait qui semble être, en retourné, à l'envers, mais présenté en carré, celui des CEuvres spirituelles, qui est, lui, présenté en ovale. Est-ce le même ? de menues différences prouvent que si c'est la même personne, ce n'est pas la même gravure. On peut donc présumer que Corneille van Caukercken, en 1665, s'est inspiré de documents utilisés avant lui et que l'on retrouvera peut-être quelque jour.

On a de Jeanne des portraits, qui n'ont pas étéfaits de son vivant. Le premier en date semble bien être la gravure reproduite dans la première édition de la vie écrite par Pierre de Cambry, que nous avons citée si souvent et dont voici le titre complet : Abbrégé de la vie de Dame Jenne de Cambry, premièrement religieuse de l'ordre de Saint-Augustin à Tournai et depuis soeur Jenne-Marie de la Présentation recluse lez Lille (Anvers, Mesens 1659). Elle a son costume de recluse, celui de l'ordre qu'elle avait rêvé et tient de la main droite un livre — sont-ce les Constitutions ? — de l'autre un crucifix. Upe banderole sort de son col avec ces mots : Anio?meus crucifixus est. La gravure n'est pas signée. Quelques exemplaires de l'ouvrage, dont celui de la Bibliothèque nationale, à Paris, n'ont pas cette gravure.

Un portrait analogue, mais gravé et signé par Corneille van Caukercken (né vers 1625, mort en 1680), se retrouve dans les Oeuvres spirituelles...Tournai, 1665. Il a pu être inspiré du premier, mais, outre de notables différences, il est d'une tout autre facture, infiniment plus distingué, plus fin, plus personnel. Il a de la race.* [* Nous le donnons en tête de la présente étude.]

Entre les deux, la seconde édition de l'Abrégé… - au moins l’exemplaire de la Bibliothèque nationale à Paris ; l’ouvrage est d’ailleurs fort rare – et une gravure des Estampes, à Paris - celle-ci n’est pas datée mais elle est pareille – montrent toutes deux un mêm eportrait qui semble être, en retourné, à l’envers, mais présenté en carré, celui des Oeuvres spirituelles…, qui est, lui, présenté en ovale. Est-ce le même ? De menues différen,ces prouvent que si c’est la même personne, ce n’est pas la même gravure. On peut donc présumer que Corneille van Caukercken, en 1665, s’est inspiré de documents utilisés avant lui et que l’on retrouvera peut-être quelque jour.

Un autre portrait encore, de dimensions plus petites, fut gravé dans le courant du dix-huitième siècle par un artiste connu de Lille, Jean-Chrysostome-Donat Merché (1715-1759) et a servi à l'édition abrégée du Père Charles-Louis Richard. Jeanne se présente, comme dans l'Abrégé... 1663 en retourné, mais n'a pas de banderolle. D'autres détails manquent aussi. L'oeuvre est très jolie et fine. Elle est signée.

Merché est mort en 1759, sa gravure figure dans un livre de 1785. On s'intéresse donc à Jeanne dans le courant même de ce dix-huitième siècle. La gravure de Merché devait-elle illustrer une publication antérieure au livre du Père Richard, vie ou oeuvres, et restée en suspens ? C'est plus que probable.

Hélyot, et d'après lui Tiron, dans leurs dictionnaires des Ordres religieux et militaires, ont donné [124] des portraits de Jeanne en pied, comme représentante, quoiqu'unique, de son ordre de la Présentation de Notre-Dame. Celui de Tiron (1845) est en couleur, faussement indiqué d'ailleurs comme visitandine en Flandre.

Celui d'Hélyot est plus intéressant par la date : 1715 (Hélyot : Dictionnaire ... Paris, Coignard 1715, tome IV, p. 338). Sous le titre : Religieuse de l'ordre de la Présentation de Notre-Dame en Flandre, Hélyot donne une gravure de Duflos ; le visage est quelconque comme tous ceux du livre, mais l'attitude est celle que nous connaissons, crucifix dans la main droite, livre dans l'autre. Elle est en pied. Hélyot tient Jeanne pour une visionnaire puisque l'ordre n'a pas existé, mais il en parle tout de même, l'habille comme elle était, et la gravure, sans être un portrait, ne peut s'appliquer qu'à sa personne propre. L'édition de 1792 donne la même gravure —plus fine, semble-t-il — sur laquelle on a passé quelques couleurs.

Sera-t-elle un jour béatifiée ? A-t-elle fait des miracles ? Pierre en signale un en 1660, entre les deux éditions de sa biographie, la guérison d'Isabeau Platteau, veuve de Nicolas Desmarets, malade depuis vingt et un ans d'une hernie ; des enquêtes médicales à Lille, Renaix, Ath, Courtrai, concluent à une intervention surnaturelle. L'intérêt pour nous est ailleurs. Les miracles peuvent être des signes de sainteté, ils n'en sont pas les signes essentiels et principaux 6. Ceux-ci restent toujours les mêmes : [125] l'abnégation, la conformité à la volonté de Dieu, dont on a parlé et dont on parlera, tant qu'il y aura des âmes à sanctifier. Il est clair qu'on ne naît pas ainsi. « La sainteté demeure toujours une âpre conquête, et ne se trouve pas, comme la royauté, dans le berceau des dauphins » 7. Et même quand l'âme a tout conquis elle est encore accablée par le sentiment de son indigence, par la crainte du jugement, de la justice immuable et parfaite de son créateur. Elle aime Dieu, mais, parce qu'elle ne sent pas qu'elle aime, elle croit que Dieu n'en est pas touché. Dieu, dit-elle, nous a faits à son image : que penserions-nous d'un ami très cher qui viendrait à nous sans la tendresse et sans l'élan qui sont l'expression naturelle de tout amour humain ?

Si Dieu nous a faits à son image — image bien déformée depuis, avouons-le ! — ne faisons-nous pas Dieu à la nôtre ? Non, non, l'âme ne sent pas qu'elle aime, mais elle le sait. Elle se répète et elle sait que c'est bien à lui qu'elle a livré sa volonté, sa liberté et sa vie. C'est tout ce qu'elle possède, et Dieu n'en demande pas plus ! C'est vraiment là ce qui a fait les saints, ce qui peut faire de chacun de nous des amis de Dieu. Et c'est de ce don de soi qu'a parlé le pauvre petite recluse d'autrefois dans un mot lumineux : « Tout sera mesuré au pied de l'amour ».


ANNEXE

La réclusion religieuse en général. — Les recluses ei Belgique au dix-septième siècle. — Quelques exemples — Marguerite Gramaye à Bruxelles, Suzanne à Anvers Magdeleine de Trazegnies à Gand. — Marguerite vol Luschen à Luxembourg. — Maria a Santa Teresia Malines.

Comme on l'a vu50. la pratique de la vie de solitude est venue d'Orient, et, comparés aux solitaires d l'ancienne Asie, les Pères du désert sont presque modernes. Cette ascèse ne procède donc pas du christianisme, bien que celui-ci ait su en tirer part: et n'est pas une idée proprement chrétienne, bien qu'elle favorise l'état de contemplation, l'esprit de l'Église tendant plutôt vers la prière et la vie en commun.

Saint Antoine, le grand patriarche de la Thébaïde, est devenu le patron des reclus, comme sainte Synclétique, née à Alexandrie, est la patronne de: recluses ; l'un et l'autre vécurent, dit-on, chacun dans son tombeau. Le sable chaud et sec conserva longtemps ces vivants papyrus. Synclétique mourus à quatre vingt quatre ans. [128]

C'est le Moyen-âge qui vit dans nos pays la plus grande efflorescence de cette forme de piété. Solitude, pauvreté, prière, voeu aussi de stabilité, telles en étaient les conditions. L'on pense si l'Église dut être prudente sur la réclusion des fidèles, des femmes surtout. Disons tout de suite que cette pratique a toujours été volontaire — sauf quelques très rares cas de punition — ce qui la distingue de la séquestration. L'Église ne l'a jamais, à proprement parler, encouragée ni proposée en exemple, encore que reconnaissant les fruits de sainteté qu'en retirait le peuple d'alors, elle l'ait tolérée, bénie et même consacrée : l'évêque, en effet, avait droit de juridiction sur le reclus séculier.

Les évêques ne créaient pas au hasard les recluseries. Construites par un premier occupant ou pour lui, elles passaient au successeur homme ou femme. Dans les temps modernes on donnait la préférence à la servante de la recluse si elle en avait envie, ou si la recluse la désignait d'avance. Écartons cependant toute idée de métier, de profession ; on n'était pas reclus comme on est tailleur ou notaire. Les personnes qui se sentaient attirées par ce genre de vie devaient demander, solliciter leur admission, l'attendre parfois des années, et pouvaient très bien se la voir refuser. Certaines subissaient un stage d'essai. On s'assurait ainsi de leur santé, de la solidité de leurs dispositions, de leur degré de résistance à une vie spéciale. Souvent des religieuses finis-[129]saient leurs jours dans la réclusion, et en ce cas y gardaient leur règle.

Cette existence, dans nos pays, tenait de celle des ermites et de celle des béguines 1. Elle répondait à cette nostalgie du recueillement dont souffrent les travailleurs de la pensée même profane51. Les âmes comme les esprits ont soif de ce recueillement, même lorsqu'en apparence elles semblent s'y dérober. Elles ont malgré elles besoin d'une détente qui n'est possible que dans le silence. Cependant ce silence, cette paix ne sont pas un but. Pour le reclus, c'est l'acheminement vers la rencontre avec Dieu, vers l'intimité avec Dieu, plus complète d'être dégagée des accidents extérieurs, vers la fin à laquelle il tend, qui est l'union parfaite. Le reclus se trouvait porté sans effort, dans cette solitude parmi les foules, à prier beaucoup. Il priait de nombreuses heures du jour et de la nuit, gestes et pensées se complétaient dans cet élan continu et naturel à regarder plus haut que soi vers Dieu ; et c'est en ce sens que, selon une jolie et juste pensée, le reclus est un être vertical. 2

Comme dans toutes les relations d'amour entre l'homme et Dieu, l'homme ici n'a rien d'égoïste ; il y a trop peu, dans cette existence, pour la nature, même au point de vue spirituel. Ou plutôt, comme l'observe M. Ernest Seillière au sujet des anthropocentristes chers à Bremond, ils sont égoïstes si l'on veut, mais ils sont singulièrement salutaires à la société dont ils font partie 3. [130]

Encore une fois gardons-nous d'une vaine curiosité, et souvenons-nous du caractère éminemment religieux de cette vocation. Elle n'était ni inhumaine ni exaltée, ne visait pas à tendre à l'excès les ressorts de la nature et de l'âme, et n'aurait jamais été approuvée si elle avait eu pour source une sorte d'auto-suggestion que de lointaines ascendances orientales pourraient évoquer.

Il y avait des degrés dans la sévérité de la réclusion. Le Moyen-âge souvent porté aux extrêmes, en bien et en mal, nous offre des exemples effarants. La solitude du reclus d'alors était telle, malgré qu'on lui apportât des aumônes, qu'il pouvait passer de vie à trépas sans que personne le sût. Le cas a dû se présenter, puisqu'on disait parfois, par anticipation, les formules de l'Extrême-onction à l'entrée en réclusion, ainsi que les prières pour les morts 4.

Une règle, peut-être moins ancienne, invite le reclus à creuser dans sa cellule sa propre fosse 5. D'ailleurs, rites et prières varient suivant les temps et les lieux.

Anciennement les recluseries étaient bâties à l'entrée des villes, à l'entrée des ponts. Toulouse en avait autour d'elle une couronne. Le pont de la Recluse à Riom, ainsi dénommé dans un document de 1592, a son pendant par toute la France. Lyon, Strasbourg, Anvers, Liége, Norwich « entretinrent pendant des siècles une succession de reclus et de recluses » dans les mêmes recluseries 6. Le pont Sainte-Christine à Saint-Flour avait sa reclu-[131]serie que les crues terribles du Lander, un sous-affluent du Lot, coupaient de toute communication. Et cela par des hivers de six mois et comme aujourd'hui des 30 degrés de froid. Un certain Jean Richard y vécut quinze ans. Sa célébrité ne vient pas de là, mais d'un incident unique dans l'histoire des reclus : il en sortit pour écouter une prédication du grand dominicain espagnol saint Vincent Ferrier (1416), fait tellement inouï que les registres de la ville en datent une de leurs dépenses : lo jour que lo Reclus sortit per auzir los sermos de Me Vincens. 7

Sainte Colette fut quatre ans recluse et n'en sortit que par la permission du pape, pour réformer les clarisses. Des cas analogues existent, extrêmement rares : Raban Maur, saint Malachie, etc. 8

De nombreuses règles pour les reclus ont été écrites soit par des évêques, soit par des moines pour des parents, ou des fils, des filles spirituels. Celles faites pour les hommes ont souvent servi aux femmes. La plus ancienne est celle de Grimlaïc, qui aurait vécu dans le diocèse de Metz, vers le dizième siècle. Les plus importantes sont celles du cistercien Aelred, abbé de Rievaulx dans le Yorkshire (t 1167), et un peu plus tard l'Ancren Riwle, la Règle des Recluses, écrite pour trois soeurs par un auteur encore inconnu, et que la récente traduction de Dom Gabriel Meunier a mise à la portée des lecteurs français. Il y eut des réglements postérieurs, des livres même, écrits spécialement pour les recluses, comme ceux de [132] Walter Hilton et de Richard Rolle, au quatorzième siècle, mais il arrive parfois qu'ils sont inspirés de réglements plus anciens.

Les ouvertures des logettes ont beaucoup préoccupé les « faiseurs de règles ». Il ne s'agit pas de la porte, puisque celle-ci est à jamais fermée, soit par l'évêque ou l'abbé qui apposent leur sceau sur le trou de la serrure, soit par le maçon qui le bouche, au moins au Moyen âge 9. Mais il reste les fenêtres. Les supérieurs y voyaient un danger permanent de dissipation. Et l'on se rend compte, à la minutie de leurs instructions aux recluses, qu'ils connaissaient, comme on dit, « le cru et le cuit sur leur compte ». Ces femmes, il s'en faut, n'étaient pas tenues au silence, et alors, gare aux yeux indiscrets ! « Ce n'est pas parce que je regarde un homme que je suis prête à lui sauter au cou ». Hélas ! Dieu sait qu'on a vu pire, ajoutera l'Ancren Riwle. Elles étaient la chose d'une ville, on venait aux heures permises s'entretenir avec elles. Pour les visites, on aveuglait d'un rideau noir à croix blanches le guichet perfide, mais les propos de sacristie pouvaient dégénérer en potins légers et de là, un pas seulement à franchir et un humoriste aura beau jeu à voir dans les recluses du Moyen-âge la matière des fabliaux 10.

L'Ancren Riwle est un véritable traité de perfection, instruisant les recluses sur les vertus, les tentations, la prière, les sacrements. Les soins corporels y ont aussi leur place. Elle permet de se faire couper [133]52 — les cheveux quatre fois l'an, de se faire saigner quatre fois aussi, plus si c'est nécessaire. On peut s'en passer ? eh bien on s'en passera. La saignée faite on ne travaillera à rien de fatigant pendant trois jours. En cas de dépression, malaises, maladie, on prendra carrément le repos voulu, afin de mieux servir Dieu, ajoute le texte, pour les gens trop prompts aux austérités — et aussi pour les autres —. Et quant à la toilette : « Lavez-vous toutes les fois que c'est nécessaire, aussi souvent qu'il vous plaira... » Le bain n'est pas, comme on pourrait le penser, un privilège de l'insulaire, la règle de Grimlaic prescrivant dans les cellules occupées par un prêtre un cuvier pour qu'il s'y baignât 11. Les laïques et les femmes en usaient-ils ? On frémit de la parcimonie probable des ablutions, auxquelles devait suffire, dans bien des endroits, la cruche irrégulièrement remplie d'eau à boire. Du reste, l'exemple n'est pas unique de cette pieuse Irlandaise qui refusait de se laver même la figure 12.

Des réglements existent aussi pour la compagne des recluses, car celles-ci avaient pour la plupart une servante. Le réglement était assez serré, ces personnes devant frayer avec le monde extérieur, quêter au dehors nourriture et aumônes, — ces dernières retournant d'ailleurs aux pauvres. La servante idéale, c'est une pieuse fille qui reçoit comme gages l'entretien, la nourriture — qui est là au pair, dirait-on de nos jours — et la miséricorde de Dieu. Elle a les cheveux tondus, une coiffe qui [134] descend très bas, une collerette qui monte très haut, un voile qui lui couvre le visage quand elle parle à un homme. 13

Les reclus n'ont pas habituellement de compagnons logeant dans la recluserie. L'ami dévoué qui quêtait pour eux s'appelait, en France, « l'homme du bassin ».

Un réglement, déjà fort ancien au temps d'Haeften (1644) qui le transcrit — il paraît être du douzième siècle 14 - s'applique aux reclus d'un monastère bénédictin de Bavière, l'abbaye de Paumburg. Il est probable — l'auteur y fait d'ailleurs allusion — que par de nombreux côtés il s'applique aux recluses qui vivaient anciennement contre les monastères de cet ordre, au Mont Saint-Disibode par exemple, à Saint-Gall, à Verdun et ailleurs. L'abbé seul avait accès auprès d'elles. La recluserie n'est pas en plein vent, elle est accolée au monastère ou à l'église, et n'oublions pas que l'occupant est moine ou moniale de cet ordre. S'il en sort, il s'expose à la damnation. La recluserie (inclusa) doit être en pierre et mesurer douze pieds de long sur douze de large, avoir trois fenêtres : une contre le choeur, pour communier et suivre l'office, une à l'opposé par laquelle on passe les vivres ; la troisième, en verre ou en corne, la seule qui donne du jour, sera toujours fermée. Celle des vivres sera combinée de telle façon qu'on puisse l'ouvrir sans passer la tête au dedans ou au dehors. Le reclus aura à son usage trois récipients : marmite, écuelle et gobelet. Après tierce il passera marmite et gobelet par la fenêtre et les y laissera pour recevoir la nourriture et la boisson. A none, il viendra voir s'ils sont remplis. Si oui, il s'assied à la fenêtre et prend son repas. Si non, eh bien ! il ne mangera pas ce jour-là et rendra à Dieu les mêmes grâces.

Il aura tunique et manteau, voire même une fourrure s'il en a la permission. Il vivra et dormira avec cela — car pour le feu qu'il n'y compte pas, le seul feu permis est celui qui allume sa chandelle. Il aura matelas et oreiller. Il creusera sa propre fosse. Il jeûnera les lundi, mercredi et vendredi au pain et à l'eau, les autres jours mangera quatre fois mais d'un plat seulement — et sans doute du même — pommes et poires sont permises. Les dimanches et fêtes, le lait, grand luxe, est admis. Le reclus gardera le silence, sauf, s'il tient absolument à parler, entre none et vêpres. Comme prières, trois cent cinquante pater, autant de Veni Sancte Spiritus et tout ce que sa dévotion lui suggère en l'honnneur de la Sainte Vierge. La nuit, il récitera les Psaumes s'il les sait, sinon trois cents pater, et communiera le dimanche 15.

Et voilà : une fosse creusée par son futur client n'a pas plus d'importance pour ces natures saines qu'un détail ménager. Dans l'ordre où nos esprits compliqués, oublieux de la vraie vie, ont placé la mort, cela peut paraître une mise en scène sinistre. Mais au fond, n'est-ce pas nous qui avons tort ?

Il a certainement existé des règles flamandes. Cependant on n'en connaît qu'une ancienne, découverte il y a peu d'années par M. l'abbé Prims au hasard de sagaces et patientes recherches, à l'archevêché de Malines. Ce n'est pas faute de reclus, on a au contraire observé que le pays flamand en possédait beaucoup, alors qu'en pays wallon prévalent les ermites. Les réglements se seront peut-être égarés.

Le document en question est une copie, faite au seizième siècle par une main de femme, d'un réglement bien antérieur, remontant peut-être au quinzième siècle. On n'en connaît pas de traduction 16. L'évêque d'Anvers l'a consulté en 1624 et s'en est manifestement servi pour composer des réglements nouveaux, ainsi que nous le verrons plus tard.

Dans cette règle il n'est guère question, comme dans l'Ancren Riwle, de vie spirituelle ou d'instructions sur les voies de Dieu. Elle concerne la recluserie proprement dite et la vie qu'on y mène. Elle est fort longue et nous n'en résumerons que les traits principaux, peu clairs d'ailleurs en certains endroits.

Nulle personne d'un sexe différent de celui du reclus ne stationnera devant la porte, et n'entrera dans la recluserie. A celle-ci sera accolée un petit parloir, sorte de porterie, où le visiteur se tiendra, parlant par la fenêtre de communication sans voir le reclus ni être vu de lui. Et même, il y aura entre ce parloir et le reclus une pièce intermédiaire, interdite au reclus. Le confesseur est assimilé aux visiteurs ordinaires. Cependant en cas de maladie du pénitent il pourra confesser et donner la communion à l'intérieur.

Un travail indispensable pourra être exécuté, avec l'assentiment du curé, ou du supérieur choisi par l'évêque. Mais le reclus évitera de se rencontrer avec les ouvriers ; tout devra se faire par l'entremise du serviteur ou de la servante. Si jamais le reclus entrait chez le serviteur ou la servante, seul l'évêque pourrait l'en absoudre.

A minuit on lira matines. Prime et tierce seront lus ensemble, de même sexte et none, mais vêpres et complies séparément, et à l'heure habituelle.

Silence en été entre le coucher et le lever du soleil. En hiver, c'est-à-dire de la Saint Bavon – ler Octobre — à Pâques, entre les grâces du soir et le lever du soleil.

Avant et après le repas, on dira à genoux trois pater et trois ave.

Pendant le repas, silence. On songera à la Cène. Si on doit parler, ce sera de Dieu. La nourriture superflue ira aux pauvres, et tout de suite, car on ne gardera rien dans la cellule la nuit en fait de vivres, si ce n'est ce que mangerait une mouche ou un moineau.

On n'aura ni pots de cuivre, ni gobelets, ni encriers, godets ou récipients d'aucune sorte. Ce sont des choses terrestres dont le pauvre se passe. Si [138] elles sont données en cadeau à la personne recluse elle les gardera par charité mais n'en usera pas.

Si la recluserie tombe en ruines, la personne enfermée ne peut la quitter sans la permission de l'évêque, ou du chapitre dont elle dépend. Elle restera isolée du monde pendant les travaux. Si on ne fait pas ces travaux, elle tâchera de trouver une autre recluserie. Si elle se rend volontairement libre, tout le temps qu'elle le sera, elle est sous la malédiction du pape.

L'endroit où elle couche ne peut dépasser l'espace de deux bras étendus. Malade, elle pourra coucher dans une pièce plus grande.

La recluserie réglementaire ne peut avoir plus de trois fenêtres, assez étroites pour empêcher le passage de qui que ce soit. L'une sert à la communion, la seconde est celle de la chambre à coucher, la dernière sert de communication avec les gens du dehors.

Devant chaque fenêtre pendra une toile opaque et noire, afin que personne ne voie le reclus, ni lui personne. Ainsi l'on résistera mieux à l'immortification du coeur, aux intrigues du Malin, de la nature, tant — et surtout — extérieure qu'intérieure.

On fera voeu de pauvreté volontaire, les biens spirituels étant plus précieux que les biens terrestres. De ceux-ci on prendra le strict nécessaire pour soutenir le moral et la nature dans le service de Dieu. Le curé veillera de près à la pratique de cette pauvreté avant d'absoudre en confession — car dans [139] plusieurs cas, son absolution serait insuffisante à purifier le pénitent.

Sur la confession il est dit : qu'on pèche gravement en choisissant sans permission un confesseur autre que le curé ou le prêtre désigné par le curé. Il ne faut pas risquer de tomber sur un prêtre indigne, ce qui pourrait fort bien arriver, le diable et la nature étant pleins de malice.

Les personnes recluses mèneront une vie solitaire, isolée, séquestrée, séparée de toute créature. S'il y en a deux sous le même toit elles ne peuvent se voir, se parler, se promener, s'asseoir, coucher l'une près de l'autre.

Et cela finit sur ceci :

Ces personnes se feront lire cette règle par le curé, en principe tous les quatorze jours ; si le curé n'est pas libre, elles devront se faire permettre de la lire elles-mêmes.


On croirait que cette existence isolée, monotone, sédentaire, pesait sur le moral et le physique. Mais non, on est forcé de constater que l'absence de soins corporels ne nuisait en tous cas point à. la santé, et ne raccourcissait pas la vie. Certaines recluseries ont bien paru fatales à leurs occupants, telle celle de Saint-Flour, où vers 1400, il en mourut quatre en quelques mois. C'est l'exception. A Paris, dans la cellule des Innocents, Alix la Bourgotte vécut quarante-six ans (t 1470), dans celle de Chaillot Jean de Houssai vécut également quarante-six ans, il est mort au dix-septième siècle (1609). 17 [140]

A Utrecht, une célèbre soeur Bertke habita cinquante-sept ans une recluserie adossée au Buurkerk (1457-1514) 18. A son propos, les Bollandistes citent en entier une règle latine destinée non à des reclus mais à des chanoines réguliers et des ermites de Saint Adalbert ; cette règle paraît ne jamais avoir été approuvée ; mais le fait qu'elle se trouve là, montre que les savants du dix-septième siècle pensaient que Bertke a pu suivre cette règle, dans ce qu'elle avait d'assimilable à son sexe et à son caractère.

A Louvain, vivait dans la recluserie de Saint-Michel une femme d'Oosterwyck, Jeanne de Beer, qui y était depuis quarante deux ans déjà au moment où Molanus, qui mourut en 1585, la mentionne. Et la soeur Pascale, y avait précédemment passé cinquante ans. A Tongres, la Mère Aleyde mourut après quarante ans de réclusion (1550) dans la recluserie de Saint-Jean 19. Et ceci est en plein seizième siècle, nous sommes loin de l'Orient et de « l'hospitalité du sable », le Moyen-âge même et ses santés de fer sont passés depuis longtemps. On hésite à continuer. Ces chiffres suggèrent une idée de gageure, de record, quelque chose comme une prouesse sportive, et dans cet ordre d'idées trop moderne, finissons par la championne des recluses, une certaine Agnès du Rochier, qui demeura dans la recluserie de Sainte-Opportune à Paris — l'actuel quartier des Halles — de dix-huit à quatre-vingt-dix-huit ans (1403-1483) 20. [141]

En Belgique, l'époque la plus fertile en recluses semble être le quinzième siècle, et cela surtout dans la province de Liége. On les appelait les empirrées, mot wallon qui veut dire empierrée, murée 21. La plus connue remonte au Moyen-âge, c'est une certaine Eve, morte vers 1265, dans la recluserie de Saint-Martin à Liége, après trente ans au moins de réclusion ; elle fut l'amie et le plus ferme appui de sainte Julienne du Mont Cornillon. Elle ne s'était faite recluse que moyennant la visite annuelle de Julienne. Et celle-ci pour ne pas grever le budget de son amie, apportait de quoi manger. Ce n'est pas lourd : quelques pois, dit un vieux biographe, à peine pour un pigeonneau. 22

A Namur, « l'empiérée de Herbatte », signalée dès 1355, avait ses donateurs attitrés : la ville entretenait la logette — dressée contre l'église Saint-Nicolas — les souverains fournissaient le bois de chauffage, le chapitre de Saint-Aubin donnait, pendant le carême, deux pains trois fois par semaine, ainsi que l'indiquent les actes capitulaires de 1490. Dans cette recluserie modèle, les reclus hommes semblent avoir eu une baignoire, ou du moins ils pouvaient en avoir une 23. On rebâtit l'Herbatte au seizième siècle.

Autour de Louvain et dans la ville il a existé cinq recluseries : une à Héverlé, une à Oesterhem, une à Hoven et deux à Louvain : celle de Saint-Michel dont il a été parlé plus haut et celle de Saint-Jacques. [142]

Tout porte à croire que ces reclus et ces recluses vivaient en Belgique comme ailleurs dans des conditions apparemment semblables. Mais alors qu'en France, en Angleterre, en Espagne, les recluseries tombent et peu à peu disparaissent* [* Pavy cite deux reclus en France au dix-septième siècle : Marguerite la Barge morte à Lyon en 1692, dans la recluserie de Saint-Irénée, et Nicolas de la Boissière mort à Paris au Mont-Valérien, en 1669. Il y eut des recluses aussi à Lille, sur la paroisse Sainte-Catherine.],

on voit en Belgique persister les recluseries existantes ; de plus, il s'en consolide d'anciennes, et surtout il s'en construit de nouvelles. Cela surprendra moins si l'on songe qu'à Louvain même, la dernière recluse de Saint-Jacques est morte, non pas au dix-septième siècle, mais à la fin du dix-huitième, en 1789, et que les décrets impériaux de 1783 exigèrent des reclus, comme des moines et des religieux, l'abandon de leur nom, de leur costume et de leurs lieux d'habitation. 24

A Bruxelles, l'église du Sablon eut sa recluserie, bâtie en 1605 par Marguerite Gramaye pour elle-même 25. Plusieurs membres de sa famille ont leur tombeau au Sablon. Ces Gramaye, d'origine piémontaise, vinrent de Savoie à Bruxelles au seizième siècle. Le premier, Pierre, était page de Marguerite d'Autriche. Un de ses petits-fils, Gérard, l'ami d'Antoine van Stralen et de Melchior Schetz, fut au milieu du seizième siècle un des grands spéculateurs d'Anvers. Ruinés par leurs prêts à Philippe II, lui et sa famille moururent presque pauvres. Ils étaient neuf [143] frères et soeurs, dont deux surtout nous intéressent, Jacques et Thomas. Jacques, marié à Marie Stalpaert van de Wiele eut neuf enfants, dont une fille, Suzanne, qui fut recluse à Anvers. Thomas, conseiller et receveur général de Gueldre, eut deux de ses filles enterrées au Sablon ainsi qu'Anne Gielis, sa troisième femme ; une des filles de ce troisième mariage est Marguerite Gramaye, notre recluse du Sablon ; un de ses fils, Jean-Baptiste Gramaye, devint prêtre, historiographe de la cour et cumula toutes sortes de dignités et de prébendes.

Marguerite était demoiselle d'honneur de la comtesse de Bucquoy. Elle obtint de l'évêque l'autorisation requise à la condition qu'on ne tolèrerait pas dans la recluserie plus de trois recluses à la fois. La logette, accolée à l'église (côté du Petit Sablon, alors cimetière) regardait le midi. Démolie jadis, on l'a refaite au siècle dernier, sans toutefois rétablir la fenêtre qui donnait sur la nef. Marguerite Gramaye doit e y demourer sa vie mortelle durante » avec une fille dévote à son service. Ensuite la recluserie pourra être donnée à une fille bonne et dévote, toutefois avec option pour la servante de Marguerite ; puis,à la plus proche parente de la dite Marguerite, enfin elle devra revenir aux soeurs de l'hôpital Saint-Jean, d'où dépendait Notre-Dame du Sablon.

A Bruxelles encore, une ancienne servante ou nourrice des enfants de don Louis de Velasco, Marie Madeleine Hanegrave, déjà recluse, munie de l'assentiment de Mathias Hovius, archevêque de [144] Malines, demanda au chapitre de Sainte-Gudule la construction d'une « cluse » comme on disait aussi, contre la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle. Le chapitre refusa (1607). Peut-être jugea-t-il qu'étant recluse déjà, la candidate n'avait pas besoin de changer de maison 26.

Un registre du doyenné de Bruxelles en 1597 mentionne la présence d'une recluse, Marie de Wauzin, et de sa servante, à Schaerbeek 27.

A Anderlecht, faubourg actuel de Bruxelles, il ne reste rien de la logette contiguë à l'église, logette rebâtie en 1607 par une recluse, Élisabeth Parys, morte en 1648. A Saint-Gilles, les recluses habitaient le cimetière et recevaient des religieuses de Forêt deux pots et demi de bière par semaine. Ceci se passe il est vrai au quatorzième siècle. Mais en 1673, la maison du sacristain ayant brûlé, on lui promit l'usage de la recluserie, toujours habitée, sitôt la mort de la recluse 28.

Disons tout de suite que ce n'est pas leur état de sepolte vive qui les rapprochait ainsi des vrais morts. Les cimetières étaient d'ordinaire contigus à l'église : d'autre part les recluseries des temps modernes — relativement modernes — devaient donner sur l'église. De là l'obligation pour les reclus de construire sur le cimetière même.

Dans ce qui est le Hainaut actuel, Belceil eut une recluse carmélitaine, la vénérable soeur Pauline le Petit, morte en 1641 à quatre vingt-deux ans. Une dalle de cuivre conservée à la sacristie rappelle les [145] donations de Jean Moulin, mort en 1617, chapelain de la chapelle castrale de Belceil, en faveur de l'église, des pauvres, de l'école et de la recluse de l'endroit, qui n'était peut-être pas encore, en 1617, la soeur Pauline. A plusieurs reprises, entre 1601 et 1627, des aumônes furent faites à la recluse, à l'occasion d'un décès dans la paroisse.

A Mons on ne connaît que deux recluses, à quatre cents ans d'intervalle. La première était à Cantimpré en 1270, l'autre à Saint-Nicolas en 1607. L'arrivée de celle-ci fut un événement dans la ville. C'est une certaine Constance Middeldoncq. Elle semble être hollandaise, fit ses voeux entre les mains de Buisseret alors doyen de Notre-Dame de Cambrai et depuis archevêque. La première pierre de la recluserie fut posée par Philippe Hannotin, curé de Saint-Nicolas, dans le cimetière de l'église. Constance vécut là vingt ans et y mourut en 1627. Les deux chroniqueurs contemporains qui en parlent l'ont connue, et des actes montrent les dons généreux des chanoinesses de Sainte-Waudru à Constance en 160o, 1601, 1604, 1607 29.

Les évêques variaient à leur gré la manière de vivre des recluses, selon les habitudes locales. Considérées comme des religieuses, elles faisaient, comme d'ailleurs les reclus, les voeux ordinaires de religion, et en plus, celui de clôture perpétuelle. La pauvreté rigoureuse restait prescrite, elles devaient vivre de leur travail ou de la charité publique et si les provisions du jour excédaient le strict nécessaire, la ser-[146]vante, nous le savons, était tenue de donner le sur plus aux indigents. Elles ne devaient recevoir ni lettres ni cadeaux. Cependant, en bien des endroits elles gardaient leur fortune, mais sans en user. Des âmes charitables ont fait pour elles des fondations, suffisantes pour l'entretien de la logette. Au quinzième siècle, le chapitre de la collégiale de Saint-Jean l'Évangéliste à Liége payait une redevance annuelle aux recluses de Saint-Martin-en-Ile, Saint-Servais, Sainte-Catherine, Saint-Thomas, Saint-Re-macle-au-Pont. A Louvain, cent ans plus tard, chacune des cinq recluses dont nous avons parlé recevait par testament d'un pieux donateur, vingt sous par an. On tenait le geste pour élégant. de ces ermites qui vivaient encore dans le Limbourg en 1870 81.

Ces aumônes avaient un caractère privé. Mais à Cologne, une organisation particulière établie pour toutes les recluseries de la ville, fournissait une sorte de dot destinée aux recluses le jour de leur profession 30.

La recluserie de Saint-Hilaire, à Maestricht, est encore habitée en 1632. Celle de Kinrode, dans le Limbourg, l'est à la fin du dix-huitième siècle. C'était un reste du premier couvent de femmes de l'ordre du Saint-Sépulcre, lesquelles avaient dû être jadis transférées à Mazeyck. Notons à ce propos, qu'une recluserie creusée dans une grotte, affectée aux hommes, existait à Bemelen (Limbourg) en 1870 avec cuisine, chambre, four, le dernier reclus y étant mort en 1804. Mais ce reclus semble plutôt avoir été un [147] dde ces ermites qui vivaient encore dans le Limbourg en 1870 31.

A Namur, dans la recluserie de Saint-Nicolas dont il a été parlé, vivait en 1613 Jeanne Goffart ; on le sait par la cession à cette date d'une petite rente qu'elle donna aux soeurs de Saint-François qui s'appelleront plus tard les Récollectines. Et les dernières recluses connues de cette même paroisse sont Yo-lenne de Waha et Catherine Bériot. Elles vivent ensemble, et ici les biens terrestres reprennent leurs exigences : Yolenne après avoir poursuivi en justice le paiement de cinquante florins, laissait un petit bien à ses frères et beau-frère, et un autre, plus consistant, à sa compagne (1651). Celle-ci fit valoir ses droits avec une âpreté toute séculière Il fallut trois ans de pourparlers pour aboutir à une transaction : les parents de Yolenne renoncèrent à leurs prétentions, sous réserve que Catherine leur céderait une autre rente. Catherine resta recluse au moins jusqu'à 1661.

La rue de l'Ermitage, à Gand, rappelle l'existence d'un reclus qui demeura, assure-t-on, jusqu'à Joseph II. Peut-être eût-il eu des successeurs sans les lois d'alors.

On sait par les comptes de la ville que de nombreuses recluseries existaient à Gand autrefois (quatorzième et quinzième siècles). A l'époque qui nous occupe, la recluse la plus connue est une femme du monde, Magdeleine de Trazegnies, fille de Charles de Trazegnies et de Silly, et de Marie de Panant.[148 ] Fille d'honneur de l'Infante Isabelle, elle quitta la cour à l'âge de trente-huit ans et les archives de Gand possèdent la lettre que l'Infante écrivit aux échevins pour leur annoncer d'une part la vocation de Magdeleine, de l'autre son intention à elle de lui assigner « 500 livres du prix de 40 gros de notre monnaie de Flandre, la livre de pension par an sa vie naturelle durant » (18 avril 1603).

Une recluserie existait, contiguë à l'église Saint-Sauveur. Mais Magdeleine, cédant à la fabrique une maison située au chevet de l'église, acheta un terrain où elle fit bâtir, contre l'église aussi, une logette à son idée. Elle vécut là avec Marie Cardon, sa servante, pendant trente-neuf ans et mourut en 1642 en odeur de sainteté. Une épitaphe latine à Saint-Sauveur, dans la chapelle Saint- Joseph, indique le lieu où reposent ses restes. 32

On a lieu de croire que le service de Marie Cardon ne lui fut pas toujours agréable. Elle eut sûrement la permission d'écrire, car sa correspondance avec l'Infante, conservée par Chiflet, prend des porportions considérables. Ses lettres sont à Besançon, ainsi que quelques missives de l'Infante qui lui arrivaient soit par madame de la Feira, soit par son confesseur, qui est probablement Bernard de Montgaillard, abbé d'Orval.

Ces énumérations trop sèches ne sont ici qu'à titre documentaire. Les autres recluses dont nous allons parler à, présent, peu connues aussi, ont cependant [149] leur histoire. L'une habite Luxembourg, les deux autres sont d'Anvers et de Malines.

La première, soeur Marguerite, intéresse à plusieurs titres la Belgique. D'abord c'est à Anvers que s'affermit sa foi catholique. Ensuite la ville de Luxembourg, qui faisait partie de l'archidiocèse de Trèves, relevait au dix-septième siècle, comme les Pays-Bas, du régime espagnol.

L'église du Saint-Esprit — dont l'emplacement a gardé le nom —, contre laquelle se trouvait sa recluserie, n'existe plus et celle des Franciscains, où elle fut inhumée, a subi le même sort. Les restes de Marguerite doivent se trouver sous la place Guillaume actuelle, que le peuple appelle encore Knuod-lergart, ou Knuodler, c'est-à-dire Jardin des Cordeliers, en souvenir des Franciscains. Son histoire est assez curieuse pour nous retenir quelques instants.

Ses contemporains, au moins à Luxembourg, ignorèrent complètement sa personnalité réelle qu'elle tenait à garder secrète. Ce mystère fit courir des bruits étranges. En chaire on l'accusa, tantôt d'être un homme habillé en femme, tantôt d'être une femme de mauvaise vie. Sa vertu fut reconnue, mais c'est quatre ans après sa mort seulement, par une personne venant d'Allemagne, qu'on sut qu'elle était une grande dame.

Elle s'appelait Élisabeth von Luschen et était fille du baron Wolfgang Franz von Luschen et de Poly-xène de Wormbs. Née à. Stuttgart en 1592, elle fut élevée dans la religion luthérienne et résida souvent [150] à la cour de Wurtemberg, où les moeurs étaient fort libres. Un incident fortuit décida sa conversion Elle voyageait sur le Rhin quand éclata une tempête, le bateau faillit couler. Parmi les passagers éperdus, seuls deux capucins priaient et gardaient leur sérénité. Leur calme intrigua Élisabeth, elle leur parla et par eux fut instruite de la religion catholique. La mort de ses parents ne la libéra pas de l'influence protestante. Elle vint habiter chez sa grand'mère et de là, vêtue en paysanne, elle s'échappa un matin de septembre par la fenêtre et gagna la frontière, accompagnée du petit pâtre qui lui avait fourni les habits d'emprunt. Des gens à cheval furent lancés à sa poursuite, mais en vain. Elle descendit le Rhin jusqu'en Hollande, de là vint à Anvers où elle se plaça comme servante chez des catholiques, puis comme demoiselle de compagnie chez la fille de ses maîtres. Un solitaire de l'église Saint-Georges - était-ce un reclus ? — devint le confident de son âme. Elle vendit le peu qu'elle possédait pour faire un pèlerinage à Lorette. Une âme charitable la pourvut d'un habit de pèlerin ainsi qu'un d'un bâton qu'elle garda jusqu'à sa mort, et qu'on voit encore à Luxembourg, pieusement gardé par le couvent de Notre-Dame.

Elle part. Et voici qu'en Suisse, arrêtée par la guerre, qui barre les routes de l'Italie, elle fait halte au monastère bénédictin d'Einsiedeln. Là, confession générale et abjuration. Mais où se fixer ? Elle cherche un pays de grottes, de refuges souterrains. En Es[151]pagne, Catherine de Cardone a pu vivre cinq ans, jadis, dans une caverne, mais ici cela ne se fait pas. Elle pense à Trêves. Comment échoue-t-elle à Luxembourg ? La population catholique l'accueille chaudement. Personne ne lui demande ses passeports. Mêlée aux mendiants elle suit la règle des Franciscains, vit d'aumônes.

Sa nourriture ne coûte pas cher, elle décide que du pain et de l'eau sera très bien, avec, trois fois par semaine, quelques aliments cuits à l'huile. Elle jeûne du vendredi de la Passion à Pâques. Sa vie, c'est la prière: jusqu'à midi elle est à l'église, à genoux, pieds nus, les bras levés au ciel. Elle y retourne à l'heure des vêpres, jusqu'à la fermeture des portes.

Soupçonnée de fraude, elle doit attendre un an l'habit franciscain qu'elle a si envie de porter. Admise enfin à la profession dans le Tiers-Ordre elle n'a plus que deux désirs, le pèlerinage de Lorette et la réclusion. Le voyage se fait et au retour, ô miracle, la charité de ses humbles amis avait dressé contre l'église du Saint-Esprit appartenant aux Clarisses, une petite cellule toute prête déjà à la recevoir. On se figure sa joie en la visitant : une fenêtre, sorte de guichet, donne sur le tabernacle ; par là elle voit et entend la messe. Une autre ouverture, étroite et grillagée, donne sur une pièce très petite qui sera pour sa servante, soeur Jeanne. C'est par là qu'Élisabeth communiquera avec les visiteurs mais sans les voir. La servante est aussi une amie, et du meilleur monde : Jeanne Weysz, professe aussi du tiers-[152]ordre franciscain, fille de Thomas Weysz et apparentée aux Bosch, qui remplissent des charges importantes à Luxembourg.

Le Père Gardien des Franciscains préside à l'entrée en réclusion. Élisabeth, un cierge à la maire, est conduite dans sa cellule le 8 septembre 1623. Elle a trente et un ans et devient la soeur Marguerite. Pendant ce temps-là Jeanne de Cambry, dans le couvent de Menin, aspire au même sort.

Durant cinq ans Marguerite ne mange que pain et légumes. Son directeur est un franciscain, mais elle connaît d'autres prêtres distingués. Le Père Christophe de Wiltheim, jésuite, et son dernier confesseur le Père Bouvier, gardien des Franciscains, témoigneront de la pureté de sa vie.

Plus encore que la curiosité, sa sainteté attira le peuple, et le respect devint de la vénération lorsque des événements, prédits par elle, s'accomplirent, tels l'invasion des Polonais (1635) et la mort du général Beck tué à la bataille de Lens (1648). Et aussi, on avait l'impression qu'elle expiait, par sa vie pénitente, les péchés commis autour d'elle. Le peuple a parfois de ces intuitions, et les manuscrits du temps le remarquent aussi.

Plusieurs femmes, parmi les plus notables, se lièrent avec elle, dont Marguerite de Busbach, femme de Melchior de Wiltheim, qui fonda à Luxembourg un monastère encore existant de la Congrégation de Notre-Dame (1615) *. [* Congrégation plus connue à Paris sous le nom de plusieurs de ses monastères : l'Abbaye aux Bois, les Oiseaux, le Roule.] [ ]

Elle dicta son testament un an avant sa mort, un matin de mai entre sept et huit heures, à travers le guichet que nous connaissons. Elle laisse son petit bien aux Franciscains, avec jouissance à sa compagne. Celle-ci dut être la compagne idéale, discrète et silencieuse. Quinze jours avant de mourir, Marguerite lui parla des visions qu'elle avait eues.

Son corps, exposé dans l'église du Saint-Esprit, fut transporté par les Franciscains dans leur église à eux, et escorté des autorités civiles et militaires. On dut le faire garder par des gens d'armes, sous peine de le voir déchiqueter par de pieux amateurs de reliques. Des manuscrits contemporains décrivent sa pierre tombale qui la proclame morte en odeur de sainteté (21 août 1651). Le Père Christophe de Wiltheim, fils de Melchior, lui rendit un hommage public.

Elle-même avait désiré que sa sépulture fût chez les Franciscains et comme on s'étonnait qu'elle n'eût pas choisi plutôt les Clarisses « du vieux Saint-Esprit », elle avait répondu que trente ans après, l'église serait profanée par les Français, et que leurs chevaux mangeraient leur avoine sur le maitre-autel. En 1684, le monastère, fortifié en effet, fut converti par les troupes de Louis XIV en caserne et l'église devint un magasin de fourrages.

Le corps de la petite recluse franciscaine fut d'ailleurs déplacé peu après, lors de la restauration de l'église, et mis devant l'autel de la Sainte Vierge. Les religieuses de Notre-Dame gardent d'elle outre [154] son bâton de pèlerin, une mèche de ses cheveux, une guimpe, un bonnet, une sandale, et un coffre fait des madriers qui lui servaient de couche.

Vingt cinq ans après Marguerite, c'est Jeanne Weysz qui fait son testament. Elle avait sans doute quelque chose à laisser puisque ses héritiers furent Claude de Gennetaire — un futur gouverneur d'Arlon — et Christophe Ernest Bossche, procureur général du Conseil à Luxembourg, puis Conseiller ordinaire. Elle exprima comme Marguerite le désir d'être enterrée chez les Franciscains 33.

Anvers aussi avait au dix-septième siècle plusieurs recluseries, attenant aux anciennes églises Sainte-Walburge et Saint-Georges, et à Saint-Jacques. Saint-Georges était situé, comme on sait, sur l'emplacement de l'église actuelle, mais orientée autrement, le choeur à la place où sont les tours. On sait le nom des recluses de Saint-Georges ; deux de celles-ci vécurent ensemble : Suzanne Gramaye et Marie de Naen. Voici comment elles s'étaient connues.

Marie de Naen, recluse depuis dix-neuf ans à Berg-op-Zoom, s'était vu chassée par la guerre. Réfugiée à Breda et de nouveau à la merci des événements elle se décida à solliciter de l'évêque d'Anvers l'autorisation de bâtir une recluserie dans le cimetière de Saint-Georges. Il fallut ensuite (4 mai 1590) celle des magistrats. N'ayant pas l'argent nécessaire, elle dut en attendant mendier et les fonds et sa nourriture. L'enquête prescrite par les autorités [155] fut rapide et favorable, car un mois après elle avait ses permissions, sous réserve toutefois que sa présence ne porterait pas préjudice aux pauvres.

Au cours de ses quêtes à Anvers, Marie de Naen rencontra les Jacques Gramaye et se lia d'amitié avec une des filles de la maison, Suzanne. On se souvient de Marguerite Gramaye, la recluse du Sablon. Suzanne était sa cousine germaine.

Elle avait voulu entrer au couvent. Chose inattendue, sa santé délicate la poussa à la réclusion. Elle y voyait la possibilité d'une vie contemplative sans le risque de scandaliser des compagnes par un régime d'exception qu'au surplus on lui aurait peut-être refusé.

D'accord avec Marie de Naen, installée depuis quatre ans dans sa nouvelle recluserie, elle assura que son frère Thomas, gêné d'ailleurs lui-même dans ses affaires, lui donnerait l'argent voulu, soit une pension viagère de deux cents florins. L'évêque lui-même exigeait cette somme, étant donnés les soins requis par une santé très frêle. Elle cédera à Thomas, en échange, sa part d'héritage et si le roi Philippe II paie ses dettes aux Gramaye, la part de Suzanne ira également à Thomas, sauf une petite quantité d'argent réservée à sa compagne ou à la recluserie. Tout paraît prendre corps, Suzanne a 35 ans, Marie de Naen sans doute beaucoup plus, elles s'adjoignent une sorte de consoeur, Digna Spell, mais qui n'est pas recluse.

Les aumônes aidant, elles comptent bâtir un petit [156] hôpital qu'elles laisseront à Saint-Georges, à condition que la fabrique cédera après elles l'usage de la recluserie à quelqu'un qu'elles désignent et qui en a grande envie, Lisken van Ercke, ou à son défaut sa nièce Marguerite.

Un an après, le curé, qui avait assisté comme témoin à ces dispositions, reçut acte du testament de Suzanne. Ce fut lu et signé dans la recluserie même et les témoins furent le sacristain et le fossoyeur (12 avril 1595). Quelques semaines après mourait Suzanne (18 mai 1595). Marie lui survécut dix ans et fut enterrée près d'elle, devant la recluserie (1605).

Barbe van der Kelen qui succéda à Marie de Naen, demanda aussi à l'évêque (22 janv. 1614) que sa servante et amie Anna Borchgrave, ancienne béguine de Bruxelles, continuât de demeurer avec elle et fût titulaire, après sa mort, de la logette. Elle mourut en 1623. Il ne semble pas qu'ensuite Anna y soit restée, elle retourna au béguinage de Bruxelles.

L'évêque Malderus décida que la fabrique de l'église disposerait des revenus de la recluserie, et donnerait un revenu annuel de cinquante florins à Anna, à titre d'indemnité. Mais trois ans après (23 juillet 1626), Marie Christiaens demandait son admission et sollicita de Malderus un statut nouveau, à son usage personnel. Et le plus curieux, le fait nouveau qui peut à bon droit nous étonner, c'est que ce statut fut en effet composé, rédigé à son intention, et approuvé en 1627 (3 décembre). Encore qu'inspiré à coup sûr par d'anciens réglements – [157] celui entre autres dont il a été parlé — il montre que la réclusion était encore considérée à cette époque comme une vocation sortable. Songeons aussi qu'alors Jeanne de Cambry est depuis deux ans à Saint-André-lez-Lille.

Comme le précédent, ce réglement-ci est en flamand, et l'on en doit la découverte également à M. l'abbé Prims. D'après les quelques points qui suivent on en verra le fond assez strict, qui laisse l'application relativement large. Et on se rappellera qu'il est d'au moins deux cents ans postérieur à l'autre :

La recluse ayant terminé son temps d'épreuve demandera à l'évêque sa réclusion perpétuelle et son admission à la profession, autrement dit aux voeux.

Elle jurera la réclusion perpétuelle, à l'abri de toute fréquentation, la chasteté, l'obéissance à l'évêque d'Anvers, la pauvreté volontaire.

Personne n'entrera dans sa cellule sans une nécessité absolue. Personne n'en sortira si ce n'est dans la cour, fermée et à l'abri de tout regard. (La reclu-serie avait, outre la cour, trois petites fenêtres.)

Si la recluse, sous le coup d'une nécessité absolue, doit parler à sa servante ou compagne, ce sera par la fenêtre qui communique avec la chambre de la compagne, et à travers un rideau baissé.

En matière de pénitence, jeûne, abstinence, vêtement, heures de lever et de coucher, la recluse se conformera aux avis des supérieurs et du confesseur. [158]

Elle lira les Grandes Heures de Rome, ou les Heures de Notre-Dame, tous les jours ; entendra chaque jour une messe et en plus, les offices ordinaires de Saint-Georges. Elle tâchera d'être dans le cas de pouvoir. communier tous les jours.

Ni elle ni sa servante ne demanderont l'aumône. mais la servante peut la recevoir. Ce dont on pourra se passer sera donné à de bonnes oeuvres...

Des fragments de statuts semblent avoir été ajoutés, au fur et à mesure des besoins, à ce réglement, soit pour la recluse de Saint-Georges, soit pour d'autres. Ils le complètent, le précisent ou le corrigent.. Ainsi ceci :

La servante habitera le devant de la maison. Elle gardera la porte, servira d'intermédiaire entre les gens du dehors et la recluse.

L'habit de la recluse est celui des capucins, pieds nus avec sandales.

Elle jeûnera sans laitage de la Toussaint à Noël,. durant tout le carême et pendant la période comprise entre l'Ascension et la Pentecôte ; en outre, chaque jour de jeûne d'Église, toutes les veilles de fêtes de Notre-Dame, ainsi que les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine.

Il ne reste pas beaucoup de place pour la viande, dans tout cela. Et l'on songe à ce passage de l' Ancren Riwle : Le coeur du glouton « est dans les plats.... sa vie est dans le tonneau, son âme, au fond du pichet... ». Mais continuons :

La recluse dormira sur une planche à laquelle sera [159] attachée une toile et entre deux de la paille, ou bien sur un lit, pourvu qu'il soit de paille.

Elle se lèvera à quatre heures pour l'oraison, à six heures lira prime et tierce, à sept entendra la messe basse, à neuf la grand'messe, lira en temps voulu le reste de l'office...

Si elle a à parler à quelqu'un, ce sera par la fenêtre,. et cachée par un rideau.

Son confesseur ordinaire sera le curé de Saint-Georges, mais elle pourra en avoir un autre en plus, si elle le désire.

Ce cadre rigide et souple était nécessaire pour des cas individuels et malgré tout peu nombreux.

Marie Christiaens mourut en 1638.

La recluserie de Saint-Georges fut habitée jusqu'en 1642 par une Suzanne Wyckmans qui n'y mourut pourtant pas. C'est la dernière recluse qu'on y connaisse. La logette fut à ce moment louée par la fabrique de l'église, au profit de la paroisse, à deux laïques. L'église même fut détruite en 1799 et la recluserie, qui tenait encore debout, échoua aux mains d'un fripier de Malines. Il n'en reste plus trace 34.


Malines a aussi des recluses contemporaines de Jeanne de Cambry, et qui meurent bien après elle. Parmi ces dernières, Marie Petyt (1623-1677) est, comme Jeanne, une mystique, d'un tempérament peut-être plus affectif. Elle a aussi laissé des écrits [160] spirituels mais en flamand, sorte de journal publié par son directeur le Père Michel de Saint-Augustin, qui a classé à son idée les notes et les lettres de sa pénitente, dans un certain ordre logique où la chronologie n'a qu'une part peu précise. Le tout fait quatre livres en deux forts volumes, parus en flamand à Gand en 1683, un an avant la mort du Père Michel, six ans après celle de Marie, sous ce titre : La vie de la Révérende Mère Maria a Santa Teresia, alias Petyt... écrite par elle par obéissance... extrait de ses écrits et rassemblé etc... Ces volumes compacts ne sont donc que des extraits !53

Les exemplaires de l'ouvrage, jalousement gardés par plusieurs couvents, sont devenus très rares. Il n'existe que le texte flamand, mais la Vie spirituelle en a donné dans ses suppléments (1928-1929) quelques fragments traduits par M. Louis van den Bossche. Ceux de 1928 ont paru, avec deux chapitres nouveaux, sous le même titre de Vie mariale, chez Desclée, 1928.

Marie Petyt née à Hazebrouck le 1er janvier 1623, dans un milieu de commerçants riches et pieux, eut une jeunesse déconcertante. Pieuse, elle l'était certainement, puisqu'à douze ans elle passait deux heures en oraison. Mais enfin à seize ans elle fait un pèlerinage pour obtenir d'être jolie et de plaire. Dieu ne l'exauce point. Le pèlerinage la fixe au contraire dans la voie la meilleure et chez son père, dans sa famille, elle trouve moyen d'avoir et de garder l'esprit de recueillement. Pendant des années [161] elle hésite entre la vie religieuse et la vie de solitude. Ses maîtresses de classe, tertiaires régulières de Saint-François, essaient de la fixer chez elles. L'idée ne lui plaisait pas. Elle songea aux chanoinesses régulières de Saint Augustin, établies à Gand. Mais elle se heurta au refus de ses parents et à l'impossibilité de fournir la dot d'usage, son père étant à demi ruiné par l'invasion des troupes françaises. Enfin elle y entre, mais sort après cinq mois, une faiblesse des yeux l'empêchant de suivre l'office.

Au Petit Béguinage de Gand où elle s'établit, Dieu lui révèle une voie intérieure très pure, très haute. Entrée alors en contact avec un carme chaussé, elle vit peut-être plus clairement se dessiner sa route. Reçue dans le tiers ordre du Carmel, elle se retire dans une petite maison de Gand avec une autre tertiaire et la mère de celle-ci, pratiquant, ainsi que ses compagnes, un réglement de vie tracé par leur confesseur commun.

Un jour elle vint à connaître le carme Michel de Saint-Augustin (van Ballaer) qui orienta définitivement son âme. Cet homme eut un grand rayonnement spirituel sur la province flamande des carmes, tant comme prieur que comme provincial. Sa première messe (1645) avait été servie par son frère cadet qui fit le même jour profession également chez les Carmes. Ses six autres frères furent tous prêtres ou religieux. De Malines, où il fut deux fois prieur, il continua à diriger Marie, qui s'y fixa en 1657 dans une maison appelée « l'Ermitage » [162] près de l'église des Carmes. Maison et église ont disparu, elles étaient situées dans l'actuelle rue des Carmes, où est aujourd'hui le couvent des Frères Mineurs.

Là, elle vécut, avec quelques compagnes choisies, la vie de recluse. Cloîtrée, elle ne fut pas murée. Elle prit le nom de Maria a Santa Teresia, sous lequel on la connaît désormais.

Son journal est jusqu'en 1657 une sorte d'autobiographie. Après son entrée en réclusion, il se compose, comme nous l'avons dit, de notes et lettres toutes spirituelles, sorte de compte rendu de son âme, qu'elle écrivit pendant vingt ans, jusqu'à sa mort. Celle-là, comme Magdeleine de Trazegnies, comme Jeanne de Cambry, avait un encrier.

Michel de Saint-Augustin était carme de la « stricte observance », dérivée elle-même de la célèbre réforme de Touraine de Jean de Saint-Samson. Ses ouvrages spirituels sont importants, et M. Louis van den Bossche, le biographe récent de Maria, pense, que loin d'avoir influé sur sa pénitente, il en aurait plutôt pris l'empreinte, sur bien des points. Ce qui n'empêche pas de la rattacher elle-même très nettement à l'école carmélitaine. Sa spiritualité en a les traits essentiels : l'esprit de contemplation infuse et par voie de conséquence l'esprit érémitique. Si la vie en plein vent est difficile à mener pour les femmes dans tous climats, que dire des nôtres ! sans compter les risques et les dangers qu'elle comporte. Mais la vie de recluse se prête excellem-[163]ment au but poursuivi. Hé quoi, dira-t-on, les Carmes sont un Ordre mendiant, et leur idéal est la contemplation ? Hélas, c'est à leur arrivée en occident que leur vie, sous des influences multiples, s'est trouvée modifiée. Mais toutes les réformes, précisément, ont pour objet de les ramener à leur vocation première. Ils ont des oeuvres et des missions, mais comme l'observe judicieusement un ami de leur Ordre, l'apostolat actif est vraiment dans leur vie une fleur à l'état sporadique et dont l'apparition est si rare, que malgré tout, on verra toujours dans le carme un ermite.

Maria a Santa Teresia a-t-elle aussi des attaches franciscaines ? On l'a pensé, parce qu'elle revient toujours à la spiritualité évangélique, mais elle aurait plutôt tendance, bien que nettement affective, à se rapprocher de l'école dominicaine. En tous les cas sa doctrine mystique est tout-à-fait carmélitaine et le genre de vie qu'elle a choisi est en rapport direct avec des aspirations lointaines, restées à l'état latent, mal connues d'elle ou insuffisamment définies, mais très réelles.

Pour en finir avec les reclus des temps plus ou moins modernes, citons deux exemples, donnés par Dom Louis Gougaud sur la foi de témoignages oraux : vers 1888 vivait à Valkenberg, dans le Limbourg hollandais, un reclus allemand du Tiers ordre de saint François, et tout récemment une Américaine menait dans le Pays de Galles, à Talacre Abbey, la vie des recluses 36.

NOTES

DU CHAPITRE I*

[* La provenance et la cote des livres cités ne sont indiquées que pour les manuscrits ou les ouvrages rares.]

(1) PIERRE DE CAMBRY : Abbrégé de la vie de Dame Jenne de Cambry, premièrement religieuse de l'ordre de Saint-Augustin à Tournay, et depuis Soeur Jenne-Marie de la Présentation recluse lez Lille, Anvers, Mesens 1659, p. 45.

Il y a deux éditions de cet ouvrage, la seconde imprimée à Tournai, Quinqué 1663. Celle-ci est très rare ; on la trouve cependant à la Bibliothèque Municipale de Lille, et à la Bib. nationale, à Paris (Ln 27 3463A). Quand il s'agira de la première édition nous dirons : Ab. et le n° de la page. Pour la seconde nous mettrons Ab. 2 et le n° de la page.

(2) Sur ces généalogies on pourra consulter HOVERLANT : Essai chronologique pour servir à l'Histoire de Tournai, Tournai 1805-1834, tome 28, p. 126-182. FÉLIX-VICTOR GOETHAELS : Dictionnaire généalogique et héraldique des familles nobles du royaume de Belgique, Bruxelles 1849. P. A. DU CHASTEL : Etudes d'archéologie généalogique sur les familles Croquevillain, de la Foy et de Cambry, (Mémoires de la Société historique et littéraire de Tournai, tome 23, p. 402-530).

(3) Mémoires de FÉRY DE GUYON avec commentaire historique par A. P. L. de Robaulx de Soumoy, Bruxelles 1858.

(4) E.-J. SOIL DE MORIAMÉ : L'habitation tournaisienne du XIe au XVIII° siècle (Annales de la Société historique et archéologique de Tournai, nouvelle série tome 8, Tournai 1904).

(5) Sur les Prés Porchins voir : Gallia Christiana, Paris 1725, tome III, p. 301-302 et d'après cela un article des Bulletins de la Société historique et littéraire de Tournai, tome 10, Tournai 1865, p. 329-330.

(6) Ab. 2 p. 14.

(7) Ab. 2 p. 284.

(8) Ab. 2 p. 52. La 1re édition donne la date de 1619.

(9) HENRI JOLY : Psychologie des Saints, Paris, Lecoffre, 1905. P. 93.

(10) Ab: 2 p. 56.

(11) Ab. 2 p. 58.


NOTES DU CHAPITRE II

(1) J. F. FOPPENS : Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, mss. 10441, Bib. royale de Belgique, p. 269 et suiv. et TERWE-COREN (Précis historiques, Bruxelles, année 1856, p. 344-345). et aussi Ctesse DE COURSON : Mary Ward (article de La Croix 4, 6 avril 1929).

(2) JACQUES DE LA PORTE : Chroniques du Monastère de N. D. de Sion... composées l'an 1644, mss. II 3096 Bib. Royale de Belgique, p. 7.

(3) JACQUES DE LA PORTE : id. p. 70-76.

(4) Ab. 84-85.

(5) Ab. 2 p. 295.

(6) Ab. 96-98.

(7) Sur le monastère de N. D. de Sion on peut consulter JACQUES DE LA PORTE, manuscrit cité ci-dessus, et JEAN COUSIN : Histoire de Tournai... Douai, 1619, p. 353.

(8) Sur l'hôpital Saint-Georges et l'arrivée de Jeanne de Cambry, voir REMBRY-BARTH : Histoire de Menin, Bruges, 1881, tome 3, p. 325-360.

(9) Cité par La Croix, 14 Janvier 1929.

(10) Ab. 107-108.

(11) Ab. 114-116.

(12) Ab. 2 p. 124, 125.

(13) HENRY BORDEAUX : Discours sur les prix de vertu. 1928.


NOTES DU CHAPITRE III

(1) Ces lettres ont été publiées - celle d'octobre 1625 est même reproduite en fac-simile - par J. DEWEZ : Histoire de la paroisse Saint-André, à Lille. Lille 1899, p. 6g-72, d'après les documents originaux du dépôt paroissial de Saint-André. Ce dépôt, mis en Belgique à l'abri des Inventaires (1906), a brûlé pendant la guerre de 1914-1918 avec la maison qui les contenait.

(2) Ab. 219.

(3) Ab. 128.

(4) Ab. 139-140.

(5) Sainte Catherine de Gênes et le Purgatoire ch. VIII : OEuvres de Sainte Catherine de Gênes, traduction Vte de Bussières, Paris, Tralin, 1913.

(6) H. SAINTRAIN : Vie admirable de Jeanne de Cambry... Tournai, Casterman, 1899, p. 363.

(7) Manuscrit WAUCQUIER, p. 29. Ce manuscrit est conservé à la Bibliothèque de Tournai.

(8) Ab. 2 p. 169.

(.9) JEANNE DE CAMBRY : Le Flambeau mystique, ch. XV.

(10) Ab. 175.

(11) Ab. 209.

(12) Ab. 195 et suiv.

(13) Ab. 203.

(14) VOS : Les dignités et les fonctions de l'ancien chapitre de N. D. de Tournai. Bruges, 1988, tome I, p. 322.

(15) Ab. 2 p. 307-309.


NOTES DU CHAPITRE IV

(1) Ab. 4.

(2) Ab. 2 p. 283.

(3) Pierre Poiret, dans l'édition anonyme de la Théologie réelle, vulgairement dite la Théologie germanique, avec... une Lettre et un Catalogue sur les Ecrivains mystiques, Amsterdam, 1700. Bibl. Nat. Paris, D177.61. Il a deux pages utiles sur Jeanne de Cambry, au chap. XIII, n° 83, p. 96, de la Lettre, qui a une pagination à part.54

(4) Ces deux traités, dont une traduction française, en tous cas, a été approuvée à Arras en 1599, peuvent se lire dans un ouvrage anonyme aussi, de Pierre Poiret : La Théologie du coeur, ou recueil de quelques traités...55 Cologne, 1696, 1697. Bibl. Nat. Paris, Di77.45.

(5) Ab. 2 p. 300.


NOTES DU CHAPITRE V

(I) Ab. 2 p. 343.

(2) J. DEWEZ : Histoire de la paroisse de Saint-André à Lille, Lille, 1899, p. 75.

(3) Ab. 2 p. 354.

(4) Abrégé de la vie de Jeanne de Cambry, religieuse de l'abbaye des Pretz, à Tournai, puis recluse à Lille en Flandre... Tournai, 1785. Ce petit livre a pour auteur le P. Charles-Louis Richard, dominicain de Lille.

(5) Ab. 2 p. 348, 349.

(6) HENRI JOLY : Psychologie des saints. Paris, Lecoffre, 1905, p. 86.

(7) A. AUFFRAY : Le Bienheureux Don Bosco. Lyon, Paris,1929, p. 73.


NOTES DE L'ANNEXE

(1) Dom CABROL : Mystiques anglais. (article de La Croix, 29 nov. . 1928).

(2) E. SAINTE-MARIE PERRIN : Le reclusage en France au Moyen lige. (Revue hebdomadaire, 19 juillet 1911).

(3) ERNEST SEILLIERE : La métaphysique des saints. (article du Journal des Débats, 5 décembre 1928).

(4) Dom Louis GOUGAUD : Etude sur la réclusion religieuse. (Revue Mabillon, janvier, avril 1923. Janvier 1923, p. 38, 39). Ce beau travail éclaire toute la question ; on peut le compléter par : Ermites et reclus, voir note 6.

(5) HAEFTEN : Monasticarum disquisitionum. Anvers, 1644 libri XII, Tractatus I, p. 84.

(6) Dom Louis GOUGAUD : Etude sur la réclusion religieuse (Revue Mabillon, janvier 1923) et : Ermites et reclus (Collection : Moines et monastères, n° 5, Ligugé 1928, p. 6o).

(7) MARCELLIN BOUDET : La recluserie du Pont Sainte-Christine à Saint-Flour. Aurillac, 1902, p. 28.

(8) Dom PIOLIN : Notes sur la réclusion religieuse (Bulletin monumental, tome 45, 1879, p. 48o).

(9) Dom Louis GOUGAUD : Ermites et reclus, p. 75.

(10) JUSSERAND : Les contes à rire et la vie des recluses au XIIe siècle (Romania, tome XXIV, 1895, p. 122-128).

(11) Dom Louis GOUGAUD : Ermites et reclus, p. 92.

(12) Id.

(i3) Dom GABRIEL MEUNIER : La Règle des Recluses (Collection : Mystiques anglais, [Tours] Marne, 1928, p. 389).

(14) Dom Louis GOLIGAUD: Ermites et reclus, p. 63.

(15) HAEFTEN: Monasticarum disquisitionum. Anvers, 1644, Libri XII, tractatus I, p. 84.

(16) Ce document est signalé et publié par Flor. PRIMS : Kluizen, Kluizenaars en Kluizenaressen in Brabant (Collect. Bijdragen tot de Geschiedenis, décembre 1923, p. 616-625).

(17) PAVY : Les recluseries de Lyon, Lyon, 1875, p. 158, 162.

(18) E. VAN WINTERSHOVEN : Recluseries et Ermitages

(19) M. T. THYS : Quelques notes sur la recluserie de Saint-Jean à Tongres, (Bulletin de la Société scientifique et littéraire du Limbourg, tome 16, 1884, p. 113).

(20) SAINTFOIX : Essais historiques sur Paris, 3e éd. Paris, 1763-1766, tome I, p. 20, 316.

(2i) CRULS : Le Saint-Sacrement à l'église Saint-Martin à Liège, Liège, 1881, p. 182. Étude très utile sur les recluses p. 182-235 que le lecteur complétera heureusement par REUSENS : Notes et documents relatifs aux ermitages anciennement adossés aux églises. (Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, tome V, Louvain, 1868, p. 205-216 ; ce dernier article n'est pas signé).

(22) JOSEPH DEMARTEAU : La Bienheureuse Eve de Saint-Martin, Liège, 1895, p. 27, 29.

(23) Sur les recluses de Namur, on pourra lire : CH. WILMET : Histoire des Béguinages de Namur (Annales de la Société archéologique de Namur, tome VI, p. 57-58) et HENRI FALLON : La recluse de Saint-Nicolas (Annales... de Namur, tome 24, p. 401-424).

(24) A. VAN WERVEKE : Reclus et Recluses, article de La Flandre libérale, 19 novembre 1924.

(25) HENNE et WAUTERS : Histoire de la ville de Bruxelles, Bruxelles, 1845, tome III, p. 413 et voir sur Marguerite Gramaye : Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, tome 4, 1867, p. 324-325).

(26) REUSENS : Notes et documents... voir note 21,

(27) E. M. (Ernest Matthieu), article de Jadis, tome X, 1906.

(28) Sur Anderlecht et Saint-Gilles voir ALPHONSE WAUTERS, Histoire des environs de Bruxelles, Bruxelles, 1855, tome 1, p. 68 et tome III, p. 554.

(29) Sur les recluses de Belceil et de Mons, voir ERNEST MATTHIEU : Les recluseries de Cantimpré et de Saint-Nicolas à Mons (Annales du cercle archéologique de Mons, tome 38, 1909, p. 257-263).

(30) JoHANNEs ASEN : Die Klausen in Kôln (Annalen der Historischen Vereins für den Niederrhein insbesondere die alte Erzdiezese Kan, no Heft, 1927, p. 180-201).

(3i) Jos. HABETS : Kluizen en kluizenaars in Limburg (Publications de la Société historique et archéologique dans le duché de Limbourg-Ruremonde, tome VII, 1870, p. 351-362).

(32) A. VAN WERVEKE : Magdeleine de Trazegnies, une recluse noble, article de La Flandre libérale, 28 oct. 1927.

(33) HUBERT WEBER : Leben der gottseligen Schwester Margaretha der dritten orders der hl. Franziskus, Klauserin an dem hl. Geist Kloster in Luxemburg, Luxembourg, 1855, et J. WILHELM : Luciliburgum sacrum (Publication de la section historique de l'Institut Grand Ducal de Luxembourg, tome LXII, 1928, p. 279, 347, 385, 386, en allemand).

(34) FLOR. PRIMS : Geschiedenis van Sint Joriskerk te Antwerpen, Anvers, 1924, p. 188-195 et 469-470.

(35) Dom Louis GOUGAUD : Etude sur la réclusion religieuse (Revue Mabillon, janvier 1923, p. 30).





Choix d’écrits mystiques de Jeanne de Cambry





EXERCICE DE L’AMOUR



PETIT EXERCICE


POUR POUVOIR ACQUERIR


L'AMOUR DE DIEU


COMPOSE


PAR DAME IENNE DE CAMBRY


RELIGIEUSE DE L'ORDRE DE S.AUGUSTIN


A L'INSTANCE D'UNE SIENNE COMPAIGNE


DU MEME ORDRE56


CHAPITRE I Combien il est nécessaire pour acquérir l'Amour divin, de s'exercer à la mortification tant intérieure qu'extérieure.

(1) Ma très chère et bien-aimée Soeur, il nous est très nécessaire, pour acquérir un parfait amour de Dieu, de nous exercer à la mortification : voire je dis plus, qu'il est comme impossible que nous puissions atteindre un si haut degré de perfection, qui est un parfait et entier amour de Dieu, sans préalablement que nous nous soyons exercées à une profonde humilité et mortification entière de toutes nos imperfections.

A gens qui sont de petit courage, cecy57 semble fort difficile. Mais bon courage, très chère Soeur, ne vous tenez du rang de ces coüards et de petit coeur. Embrassez joyeusement cette très heureuse mortification. Croyez moy58 en vérité, que la mortification n'est pas si cruelle que l'on l'estime ; encor59 que quelques fois60, pour les passions qui sont en nous très vives, il nous faille faire si grande violence, qu'il semble même que notre corps se doit briser en pièces, de la force du combat que fait notre âme contre ces passions. Néantmoins61, au milieu de ce combat, l'espoir que nous avons par la grâce de Dieu de remporter la victoire de nos ennemis, (2) nous rend la peine du combat très douce et facile. Voire même je puis dire, par l'expérience que j'en ay euë62, que la peine de la mortification n'est pas si grande que celle qu'on endure ayant ses passions.

Dites moy, je vous prie, quelle peine endure la personne qui est tourmentée d'une passion colericque63 ? Ou enflée d'orgueil, ou cherche icy64 quelque affection sensuelle des créatures ? Voyez quelle peine, combien de chagrin et de tristesse, combien d'aliénation contre notre prochain, voire même contre ceux desquels nous cherchons d'être aymez65. Mais au contraire, quel contentement est-ce qu'une personne reçoit après la mortification, lors qu'elle66 se trouve avec une très profonde humilité ? Quel contentement, quelle tranquillité, quelle paix intérieure, voire au milieu des plus grandes tribulations, des injures et mocqueries67 que l'on nous fait ? Quel heureux échange que nous faisons quand ayant mortifié et quitté notre amour propre et l'amour des créatures pour embrasser un brûlant et languissant amour de Dieu, nous y sommes parvenus. Et lors qu'une personne ayant quitté tout l'amour des créatures, est comme passionnée (s'il faut ainsi dire) du seul amour de son Dieu ? Tant s'en faut qu'elle ait amoindry68 celuy69 des créatures, que même elle l'augmente, et ce qu'elle aymoit70 auparavant imparfaitement, elle l'ayme maintenant parfaitement, car tant plus nous aymons Dieu, tant plus nous aymons notre prochain.

Et afin de vous montrer ce que j'ay dit être véritable, je vous diray71 une petite similitude : si une personne avoit72 les yeux chassieux et tous couverts d'ordures, qui luy causeroient73 grande douleur, si en tel état elle vouloit74 regarder la clairté75 du soleil attentivement, aussi bien qu'un autre qui auroit les yeux nets et très clairs, elle seroit bien trompée, car au lieu d'avoir la veuë76 propre, la trop grande clairté du soleil lui esbloüyroit77 tellement les yeux qu'elle en deviendroit plutôt aveugle. Tout de même est-il de notre âme si nous voulons avoir un parfait amour en Dieu. Je dis que ce feu brûlant d'amour n'est autre chose que (3) le vray soleil de justice, qui est Dieu même, que nous possédons en notre âme. Et si nous voulons joüyr78 de ce clair Soleil et de ces rayons étincelants d'Amour divin, il nous faut ôter les chassies et ordures qui font és79 yeux de notre âme, c'est-à-dire toutes nos imperfections ; car si nous pensons parvenir à la contemplation sans la mortification, nous nous trompons. Nous appuyans80 sur la douceur de telle contemplation, il entre en notre âme une vaine complaisance de nous-mêmes, et nous sommes tellement aveugles que nous n'en avons point la cognoissance81

Je ne dis point cecy par emprunt ; car je l'ay éprouvé au commencement que j'avois embrassé la vie spirituelle : j'avois en moy de si grandes douceurs et m'adonnois tant à la contemplation que bien souvent j'étais des apres disnées entières82 en tel contentement, mais à la vérité mal fondée. Par ce que83 je pensois atteindre le dernier échelon de l'échelle de la perfection, sans avoir monté le premier. Je pensois voler sans ailes, car après telle contemplation, la première occasion que se présentoit, j'étois aussi impatiente et orgueilleuse que paravant.84 Je m'adonnois seulement à la mortification extérieure, et je laissois la racine de mes passions dans mon coeur : mais je croy85 que notre Bon Dieu a eu pitié de mon ignorance par ce que je ne sçavois86 ce que c'était de la vraye mortification, et n'y avois point encore été enseignée.

Je dis cecy pour montrer combien ce chemin est trompeur et que pour avoir un parfait amour de Dieu, il nous faut avoir une parfaite mortification.

Entendez ce que j'ay dit, encore que j'ay dit que la contemplation sans la mortification nous rédroit87 plutôt aveugles à cause des raisons que j'ay alléguées, ce n'est point à dire qu'il faut quitter la contemplation, tant s'en faut, que mêmes nous ne pouvons atteindre à une vraye mortification, sans la contemplation et méditation. Je dis que pour atteindre à un parfait amour de Dieu, ces deux exercices sont tellement liez88 ensemble qu'ils ne peuvent l'un sans l'autre.

(4)Je trouve deux occasions principales pourquoy la mortification ne peut sans l'oraison. La première est par ce que la méditation nous sert d'arme très forte pour vaincre et suppediter89 nos ennemys. Pour exemple, si quelque soldat vouloit aller à quelque grande bataille sans armes ny bâton, rien que son corps tout nud90, on diroit que celuy-là seroit un grand fol91. Tout de même est-il de nous, si nous voulons entreprendre de vaincre toutes nos imperfections par la mortification, sans la méditation, c'est vouloir aller à la guerre sans armes. Voila la première occasion.

La seconde est afin que nous puissions avoir une parfaite cognoissance de Dieu. Voyez que la fin et le but de la mortification est (sont) pour avoir un parfait amour de Dieu. Et croyez-moy, très chère et bien-aymée soeur, que nous ne pouvons bien aymer sans cognoistre. Et pour cognoistre cette divine Majesté, ce grand Dieu immortel, il nous le faut contempler, tans en ses oeuvres qu'en soy-même. De cette contemplation vient la cognoissance de sa grandeur et une intime et mutuelle familiarité entre Dieu et notre âme dont s'engendre l'amour et de la cognoissance de sa grandeur, une sainte crainte. Voilà la mortification. C'est icy le degré parfait d'amour où après avoir tout travaillé, telles âmes reposent continuellement par un très suave et très doux sommeil de contemplation, sur la très sainte et sacrée poitrine de Notre Epoux Jésus, ainsi que faisoit ce très glorieux Saint Jean, le jour de la Cène.

On pourroit dire que nous n'avons présenté la Sainte Humanité de Jésus-Christ, pour nous reposer comme faisoit Saint Jean. N'importe, car notre Dieu ne laisse de faire92 cette même grâce, comme il faisoit à ce très glorieux saint, encore que nous n'ayons pas la sainte Humanité présente. Le très saint ravissement ou le très saint et suave sommeil de parfaite contemplation que Saint Jean eut alors, n'étoit point seulement que sa tête reposoit sur la sainte poitrine de Jésus-Christ, mais c'étoit que son âme reposoit et contemploit la sainte Divinité, de la très sainte Trinité et son âme étant comme abysmée au milieu de cette sapience (5) infinie de Dieu très puissant. Là il recevoit le secret céleste, qui jamais n'avoit été montré aux hommes. Et c'est ce même sommeil et repos que Dieu nous peut donner maintenant, sans que nous ayons l'Humanité de Jésus-Christ présente. Et c'est icy cette très sainte Montaigne93 de perfection, au couppeau94 de laquelle je vous désire de tout mon coeur, très chère soeur, et moy avec, et tous les hommes du monde, pour laquelle je désirerois d'être tout mon corps couppé95 et déchiqueté tout en pièces et de revivre encor après, et endurer encore la même peine, afin que toute créature raisonnable peut avoir ce parfait degré d'amour, qu'il ne tient toutefois qu'à eux d'avoir : mais par leur négligence ils en sont privez96. Et ce grand désir que j'ay, est seulement par ce que Dieu mérite d'être aymé de toute créature en telle perfection. Et encore que tous hommes du monde seroient venus à tel degré, c'est bien peu de chose, ou plutôt rien, au regard de ce que Dieu mérite d'être aymé

CHAPITRE II De certains moyens pour parvenir à un parfait degré d'amour de Dieu

Pour parvenir à ce parfait degré d'amour, je trouve trois choses nécessaires : la première est une continuelle mortification intérieure et extérieure. La deuxième, une continuelle recherche de toutes les vertus, avec la plus grande perfection qu'elles puissent être. La troisième est une continuelle méditation : mais quoy, ce n'est assez de dire que la mortification et la méditation continuelle nous est (sont) nécessaire(s) : il faut savoir la manière, comment il se faut mortifier, et quelle doit être cette méditation continuelle. C'est ce que tant de fois vous m'avez importuné que je vous écrive ; demande à la vérité trop grande, par ce qu'il ne convient pas à un riche de demander l'aumône à la (6) porte d'un pauvre, comme je suis : ny à moy, qui suis aveugle, de vouloir montrer le chemin à une qui voit très clair : ny à une simple et idiote de vouloir enseigner une sage : mais toutefois votre trop grande humilité me contraint de faire ce que je ne veux. Je sens en moy un combat. D'un côté l'humilité me dicte que ce n'est pas à moy à faire, de vouloir enseigner. D'autre côté, la charité surmonte l'humilité, quand je vois votre humilité accompagnée d'un saint désir d'embrasser une vie plus parfaite. Puis donc que je croy97 que Dieu en sera d'avantage aymé, j'obéïray98 à votre désir, selon qu'il m'en fera la grâce, ne pouvant rien de moy-même, non que j'ignore que vous ne fçachiez99 plus que je ne fçaurois100 écrire : mais toutefois je vous prie de le prendre en patience et m'excuser si je ne vous satisfais pas si bien, comme vous le désirez et méritez.

CHAPITRE III De quelques pratiques de mortifications extérieures, des cinq sens de nature

Or sus101 donc, très chère soeur, pour parvenir à ce parfait degré d'amour, j'ay dit que la mortification, la recherche des vertus et la méditation nous est (sont) nécessaire(s).

Premièrement, je dis qu'il nous faut mortifier et l'extérieur et l'intérieur continuellement : la mortification extérieure est qu'en toutes nos actions nous ne faisions rien qui soit désagréable à Dieu, ny à notre prochain. Il nous faut garder notre oüyr102 que nous n'écoutions jamais rien qui diffame notre prochain, quelque chose qui soit contre la gloire de Dieu.

Si quelqu'un nous conte quelque chose qui soit contre notre prochain, ou contre son honneur, ou de ses imperfections, nous le devons excuser et montrer à celuy qui détracte, que nous ne devons dire mal de celuy que nous voyons tomber en quelque péché, (7) par ce que si Dieu ne nous gardoit, nous en ferions beaucoup d'avantage, et montrer ainsi la fragilité de notre condition, excusant le prochain. Mais nous devons dire cecy avec la plus grande douceur qu'il nous est possible. Que si nous voyons que par cette douce admonition il en pourroit venir plus grand mal, par ce que d'aventure telle personne ne seroit point bien disposée, il vaut mieux de nous taire et ne répondre ny bien, ny mal. Et afin que nous n'oyons103 ce qu'ils disent, il nous en faut détourner notre esprit, et penser à quelque chose de Dieu. Cependant, l'autre parle tant qu'il voudra, quand il aura tout dit, nous n'aurons rien ouy de ce qu'il aura dit, notre esprit étant ainsi occupé en Dieu. Voilà comment nous devons mortifier notre ouïe.

Nous devons aussi mortifier nos yeux, lors que l'on nous dit quelque chose qui ne nous plait point. Il advient quelque fois que l'on jette des regards âpres et audacieux, tellement que l'on voit à tel regard furieux combien le coeur est plein de passion, il faut mortifier tel regard, par un regard doux et colombin, et pour l'ordinaire tenir notre veüe dévotement abbaissé104, la divertissant de tout objet curieux et qui nous pourroit causer quelque impression ou image en notre esprit, nuisible ou non profitable.

Il nous faut aussi mortifier notre langue, afin que nous ne parlions jamais de chose qui soit contre la gloire de Dieu, ny contre notre prochain, tant soit la chose petite, car ce qu'il semble petit à nos yeux, est souvent très grand devant Dieu. Nous ne devons jamais parler sur les imperfections de notre prochain, ny murmurer, ny user de quelque parolle d'impatience, mais parler toufiours105 avec une très grande douceur. Nous devons toufiours garder une modestie extérieure, n'est que soyons surpris d'un trop grand excez106 d'amour de Dieu : alors je fçay107 bien que l'amour n'a point de refrain, ny intérieurement devant Dieu, ny extérieurement devant les hommes, car il advient quelques fois que l'on parle comme si on n'avoit point de jugement. Il nous faut garder de ne dire jamais des parolles oiseuses, mais (8) toufiours dresser notre intention, que tout ce que nous disons soit à bonne fin.

Il y a encore beaucoup d'autres choses extérieures à mortifier : mais grâces à Dieu nous n'en avons point les occasions, c'est pour les gens du monde. Pour ce est-il que je les passe légèrement.


CHAPITRE IV Comment il faut mortifier l'intérieur, et les trois puissances de l'âme

Il nous faut aussi mortifier notre intérieur, qui sont les trois puissances de notre âme, l'entendement, la mémoire et la volonté ; cecy est bien le principal, car c'est icy que se tiennent les racines de nos passions. Si nous mortifions bien notre intérieur, l'extérieur se portera fort bien.

Il faut mortifier notre entendement que jamais il ne s'arrête à comprendre ny à discourir des choses vaines et inutiles. De spécifier toutes les choses qui sont vaines, il seroit impossible, par ce que notre entendement est trop grand, il comprend et discourt plus que je fçaurois écrire et pour ce n'est-il besoin que j'use de si long discours. Mais seulement il nous faut être diligents de regarder continuellement si de ce qui se représente à notre entendement, nous en pouvons tirer ou de la gloire et louange de Dieu, ou du proufit108 pour notre prochain, ou quelque vertu pour notre âme. Que si vous ne fçavez tirer quelque proufit de ce qui se présente à votre entendement, vous le devez tout mortifier,par ce que tout ce dont il n'en vient rien de bon, c'est chose vaine.

Il nous faut aussi mortifier notre mémoire, afin que nous ne pensions jamais à chose qui peut tirer à péché, quelque petit qu'il soit. Il faut mortifier notre volonté, afin qu'elle ne consente jamais (9) à quelque chose qui soit contre la volonté de Dieu. Nous devons aussi mortifier notre jugement afin que s'il advient que quelque chose dont nous n'ayons point la cognoissance de la volonté de Dieu, nous renoncions à ce qui nous agrée, nous soumettant au jugement de celuy qui gouverne notre âme, qui est plus sage que nous, et suivions tout ce qu'il nous conseille. Et si par une vraye humilité nous soumettons ainsi notre jugement, jamais nous ne pouvons être trompés. Il ne nous faut jamais juger témérairement de notre prochain, car de ce vient beaucoup de mal, par ce que souvent l'on juge bien légèrement des personnes et quasi toufiours, on est trompé. Il faut garder cette règle que par tout ce que nous voyons de notre prochain, si nous en pouvons tirer quelque bien, jamais nous ne le devons juger, ny interpréter à mal. Que si la chose est trop claire et évidente, et que nous ne le pouvons changer en bien, alors nous devons considérer la fragilité de notre prochain et prier pour luy et penser que nous ferions beaucoup pis si Dieu ne nous gardoit. Voilà pour la mortification.

CHAPITRE V Des vertus esquelle109s il convient s'exerceraprès la mortification

Mais quoi très chère Soeur, ce n'est encore assez d'avoir arraché ces mauvaises herbes et laisser la terre seiche110 et oisive, il y faut planter des plantes de fleurs odoriférantes, et des arbres portans fruits111. Je veux dire que notre âme est comme un beau jardin où notre Dieu se retrouve continuellement et lors qu'il le trouve orné de beaux fruits et fleurs odoriférantes, c'est-à-dire que quand notre âme est ornée et embellie de vrayes et solides vertus, alors notre Dieu s 'y recrée car luy-même a dit que c'est tout son plaisir d'être avec les fils des hommes. Alors il luy donne abondamment ses saintes grâces. (10) Ce n'est assez d'avoir des vertus telles quelles, il nous les faut avoir avec la plus grande perfection qu'elles puissent être. La première est une très profonde humilité extérieure et intérieure. L'humilité extérieure est que nous devons fuyr tout ce qui nous peut apporter quelque gloire ou honneur devant les hommes et que disions avec Saint Paul, je n'advienne que je me glorifie, fors qu'112en la Croix de notre Sauveur Jésus-Christ. Il nous faut garder que notre parler et toute notre conversation soit toufiours avec une très grande humilité. L'humilité intérieure est que nous ayons toufiours au profond de notre coeur une continuelle mémoire de notre néant, et nous réputer dignes de toute injure et mocquerie, que les créatures nous pourroient faire : voire même si quelqu'un nous méprise, ou fait quelque tort, en quelque manière que ce soit, nous le devons recevoir pour une très grande grâce de Dieu, voire même nous réputer indignes de telle grâce, comme de fait il est ainsi, et je vous dis du profond de mon coeur, qu'entre toutes les grâces que Dieu m'a fait par sa bonté, il n'y en a nulle dont je fais plus cas, que quand Dieu permet que je sois tancée, méprisée, mocquée, ou que l'on dit quelque chose contre mon honneur, je cognoy113 que cette grâce est si grande, que je ne suis point digne de la recevoir, par ce qu'alors je voy que Dieu rend ma vie semblable à la sienne lors qu'il était sur terre. Humilité apporte quant et soi114 la patience par ce que si nous somme bien humbles, nous serons aussi patientes. Si l'on nous fait quelque tort, si nous sommes humbles, nous considérerons incontinent notre néant, et verrons que nous sommes encore pires que tout ce que l'on dit de nous. Et lors tant s'en faut, que nous soyons impatientes contre notre prochain, ou que nous sentions quelque trouble intérieur, qu'au contraire nous nous resioüirons115 et sentirons une affection particulière contre ceux qui nous veulent du mal. O heureuse vertu d'humilité, puisqu'elle nous ouvre la porte du Ciel et que sans icelle vertu, nous n'y pouvons jamais entrer ! Combien devrions-nous travailler pour l'acquérir puisqu'elle (11) est si agréable à Dieu ? Il nous faut garder cette humilité en ce que jamais nous n'usions de quelque authorité sur les autres en les reprenant, par ce que cette authorité n'appartient qu'aux supérieurs : encore qu'il semble que ce soit charité de reprendre quelqu'un qui fait quelque faute, nous ne devons point user de cette manière par ce que souvent, sous le manteau de la charité, est caché le venin d'orgueil. S'il advient que quelqu'un fasse quelque faute, on le peut bien admonester, mais que ce soit avec une très grande douceur et humilité, luy priant qu'il se garde à l'advenir. Ainsi par cette douceur, on gaigneroit116 quelques fois les plus durs coeurs à contrition. Il nous faut chercher d'avoir une parfaite résignation, en tout ce que Dieu nous envoye, soit prospérité, adversité, ou maladie, soit tout ce que ce soit. Nous devons toufiours nous resioüir117 de faire la volonté de Dieu par ce qu'il n'y a rien qu'il nous advient, hormis le péché, que Dieu n'ait tout ordonné. Voilà pourquoy nous devons toufiours être contents et nous résioüir de tout ce qui nous advient.

Nous devons avoir une prudence intérieure, afin de regarder avant que parler, si ce que nous devons dire peut venir à bonne fin, comme a été dit cy-devant. Nous devons chercher une parfaite charité, tant envers Dieu, qu'envers notre prochain, et envers nous-mêmes, et ainsi de toutes les autres vertus.

Je ne veux point discourir icy des vertus, on les peut rechercher és autres livres, où il en est traité particulièrement, et là apprendre la manière comment on les doit pratiquer.


CHAPITRE VI De la méditation continuelle, et pratique d'icelle

Après la recherche des vertus, j'ay dit qu'il nous faut avoir une continuelle méditation. Ce n'est point que je veüille dire qu'il faut que notre entendement discourt continuellement ; (12) par ce que cela seroit trop pénible. Il suffit de prendre certain temps pour telle méditation, et préparer la matière. Mais, cette méditation continuelle que je dis, est que nous ayons en nous une continuelle mémoire de la présence de Dieu. Et ce qui ayde beaucoup, pour avoir cette continuelle mémoire de la présence de Dieu, est que tout ce que nous faisons, soit spirituel ou corporel, nous faisions tout pour l'amour de Dieu. Soit que nous prions, soit que nous mangions, ou beuvions, ou besoignions,soit que nous allions, ou reposions, toufiours tout soit pour l'amour de Dieu. Et non point seulement l'offrir au matin à Dieu, mais à chaque moment nous devons renouveller notre intention, et offrir à Dieu cette oeuvre avec un grand amour. Dire « Mon Dieu, je vous offre cecy, je fays cette oeuvre pour votre amour. Si je vays quelque part, mon Dieu, c'est pour votre amour, je vous l'offre, je vous en rends grâce, par ce que si vous ne m'aydiez, je ne pourrois rien faire, voire je ne me pourrois bouger. C'est vous mon Dieu, qui m'en donnez la grâce : c'est raison que je vous l'offre. Si je le pouvois faire un million de fois, je vous les offrirois toutes ». Ainsi dire quelques fois une chose, quelque fois une autre. Il faut suivre en cecy ce que Dieu nous inspire.

Ce qui ayde aussi pour avoir une continuelle mémoire de Dieu, est qu'en tout ce que nous voyons tant au Ciel qu'en la terre, nous devons toufiours penser que Dieu est par tout, comme de vray il est, car il n'y a créature, tant raisonnable qu'irraisonnable et insensible, que Dieu ne soit en chacune d'icelle,mais en l'une plus parfaitement qu'en l'autre. Ainsi, faut-il que nous tenions cette sainte accoutumance toufiours, soit que nous regardions en haut, soit que nous regardions en bas, soit que parlions à quelqu'un, nous devons toufiours considérer comment Dieu est en telle créature, et quelque fois en tirer une affection d'amour, voyant que Dieu est ainsi toufiours avec nous. Autre fois, en tirer une admiration, autre fois, nous humilier profondément, quand nous voyons que Dieu est ainsi par tout devant où nous allons. (13) Autrefois tirer une sainte familiarité ainsi que l'épouse fait avec son époux. Autrefois parler à Dieu ainsi que l'enfant fait à son père, ainsi diversement selon que notre affection s'encline, ou que Dieu nous inspire. Par ce moyen, considérant ainsi Dieu en toutes choses extérieures, elles ne nous donneront nulle ou bien peu de distraction, même elles nous serviront toutes de moyens pour avoir toufiours Dieu présent en notre âme. Vous fçave118z que nous étans119 revêtus de ce corps mortel, nous ne pouvons cognoiftre120 Dieu comme il est en soy-même, n'est que Dieu fasse quelque grâce spirituelle ; ainsi il nous faut chercher de le cognoiftre en ses oeuvres. Voilà pourquoy nous devons toufiours tirer du profit de tout ce que notre Dieu a créé. Si nous allons prendre notre réfection, il nous faut incontinent penser comme Dieu est là, considérer que Dieu a créé ces créatures pour moy, et quelque fois comme du boeuf et du mouton, ou quelques autres créatures qui ont été occis121 pour l'amour de moy. Ainsi penser, mon Dieu, comme suis-je digne de manger telle chose ? Mon Dieu, je n'en suis point digne. Toutefois, puis que vous l'avez créée pour moy, je la mangeray pour l'amour de vous. Ainsi, prenant la réfection corporelle, nous prendrons aussi ensemble la réfection spirituelle, car Dieu ne regarde point tant à la grandeur de l'oeuvre qu'à la grande affection et amour avec et par lequel nous faisons l'oeuvre. Si nous oyons122 quelque belle voix, ou quelque instrument de musique, ou quelque chose de joyeux, incontinent il se faut souvenir que c'est Dieu qui luy a donné cette belle voix. Si c'est quelque musique, on peut considérer le bel accord, la diversité des parties qui chantent, et la diversité des instruments, encore qu'il semble qu'il y ait tant de différence les uns aux autres. Néantmoins, tous font un si bel accord, qu'il semble que ce ne soit qu'un. Ce que nous peut représenter la gloire des Bien-heureux. Là il y a tant de Saints, avec tant de diversité de gloire, les uns plus grands, les autres moindres. Mais toutes ces diversités de gloire qui sont aux Saints étans toutes en Dieu, n'est qu'une seule gloire. Voilà ce que nous (14) peut représenter la musique et quand nous la contemplons en faisant telle et autre considération, il nous en reviendra un grand profit.

Au chant de l'Eglise, il nous faut penser que nous faisons en terre ce que les Anges font au Ciel, et considérer quelque fois les autres comme elles chantent avec un grand amour, et penser que moy seule suis négligente. Et ainsi, par ce moyen nous encourager afin de devancer les autres, et par une sainte envie, ne permettre que les autres ayment Dieu d'avantage que nous. Si nous sentons quelque fleur ou quelque bonne odeur, incontinent il nous faut considérer d'où vient cette odeur, c'est mon Dieu qui l'a créée. Pourquoy est-ce qu'il l'a créée ? C'est afin que je le contemple. Le contemplant, je le puisse admirer. Puis croyant que Dieu par son amour, a créé tant de choses pour moy, je me puisse enyvrer123 saintement en son amour, en le loüant et luy rendant grâces continuellement. Nous devons aussi faire le même, en tout ce que nous voyons de beau, tant és créatures raisonnables qu'irraisonnables, et insensibles. Toufiours y considérer la présence de Dieu et toufiours regarder Dieu en cette beauté. Et puis, chercher quelque moyen pour le loüer en ces créatures. Par ce moyen, par tout où nous irons, nous aurons toufiours la mémoire de la présence de Dieu.

CHAPITRE VII Comment on peut trouver Dieu és trois puissance de l'âme, et de deux sortes de communions spirituelles

Nous pouvons aussi considérer, comment Dieu est en notre âme et és trois puissances d'icelle. Là nous trouverons Dieu beaucoup plus parfaitement qu'en toutes les autres créatures. Cecy est fort spirituel pour le pouvoir dire. Mais à ceux qui se recueillent souvent en leur intérieur, pour y trouver celuy qu'il (15) ayment, enfin notre Dieu leur donne la connoiffance124 comment ils le pourront trouver. Nous pouvons trouver notre Dieu en notre âme en cette affection que nous y avons, lors que nous aurons mortifié l'affection de tout amour propre ou sensuel, et nous n'aymerons rien que Dieu seul et toute chose pour Dieu. Et lors que Dieu trouve en nous cet amour notre tout pur125 et nous n'aymons rien que sa divine Majesté. Alors notre Dieu unit son amour avec le nôtre, en telle manière qu'il semble que l'amour de Dieu et le nôtre ne soit qu'un. Et lors que nous avons ce pur amour de Dieu, autant de fois que nous rentrerons en nous-mêmes pour contempler l'union de ces deux amours de Dieu et du nôtre, autant de flammes d'amour qui s'élèvent par cette contemplation, autant de fois nous communions spirituellement, en ce que notre amour reçoit en soy l'amour de Dieu, voilà la communion. Car l'amour de Dieu est Dieu même et lors par l'influence des grâces que Dieu fait en notre âme par l'union de ces deux amours, il s'élève autant de nouvelles flammes et en ces nouvelles flammes, autant que notre âme coopère à la grâce de Dieu par ces mêmes flammes, notre Dieu par sa bonté luy donne autant de nouvelles grâces. Tellement qu'en cette communion l'on reçoit quelque fois plus de grâce que quand on communie sacramentellement. Par ce que quelque fois pour la communion sacramentelle, nous ne la faisons point avec si grande charité que cette-cy,mais par notre faute. Nous pouvons aussi trouver Dieu en notre âme, ou és trois puissances de notre âme lors que notre entendement et notre mémoire sont tellement retirées de toutes choses créées, qu'elles n'adhèrent qu'à Dieu seul, par une vraye union que Dieu fait par sa grâce lors qu'il les trouve toutes séquestrées de toute chose, fors que126 de Dieu même, qu'elles reçoivent continuellement, par un brûlant amour, selon qu'il luy plait le communiquer. Ainsi est-il de notre volonté, nous y trouvons Dieu lors qu'elle est tellement mortifiée que nous pouvons dire avec vérité, que notre volonté n'est plus nôtre mais qu'elle est toute à Dieu et lors (16) notre Dieu par sa bonté reçoit notre volonté avec la sienne et les unit tellement par un lien d'amour et de grâce que nous pouvons dire avec joye et extrême contentement, « je ne puis plus faire ma volonté, mais celle de mon Dieu, parce que je n'en ay plus ». Quelle127 joye et contentement reçoit cette affection d'amour ? Quelle nouvelle flamme est-ce qui s'élève lors qu'elle voit que celuy qu'elle ayme a pleine et entière domination sur toutes les puissances et facultés de notre âme ? Icy à chaque moment, elle communie aussi spirituellement car autant de fois que notre âme entre en soi-même pour contempler une oeuvre tant admirable, c'est autans de fois que nous pouvons communier spirituellement. Nous pouvons aussi trouver notre Dieu au plus supérieur de notre âme en la plus suprême partie qui domine pardessus toutes les puissances. Et lors que nous entrerons en nous-mêmes pour aller chercher notre Dieu en cette suprême partie (cecy est si délicat, que nous ny pouvons user de considération, mais seulement l'appréhender par la contemplation et admiration) c'est icy la manière de communier la plus spirituelle qui puisse être, car quand nous contemplons l'union que Dieu fait avec cette suprême partie de notre âme, s'ensuit le ravissement ou l'extase, et ce presque toufiours en quelque excez 128d'amour qui se montre en diverses manières, mais par ce qu'un chacun n'est point encore parvenir à ce degré, il y a une autre manière de pouvoir communier spirituellement laquelle un chacun peut pratiquer, c'est lors que nous fuyons toute distraction, et que par un simple regard que notre âme jette envers notre Dieu, elle le considère toufiours en sa présence. Et lors qu'en oyant129 la messe, on dit au commencement le Confiteor, on doit reprendre et remarquer tous les péchés qu'il nous souvient avoir faits et les confesser à Dieu, ny plus ny moins que si nous les confessions au prêtre, et nous enjoindre quelque pénitence, et la dire ou faire, comme si le prêtre nous l'avoit donnée. Puis tout au long de la Messe, nous préparer, tout ainsi que quand nous devons communier. Et lors r'entrer130 en nous-mêmes, tout ainsi que quand (17) nous communions. Après nous devons rendre grâce à Dieu, tout ainsi que quand nous avons communié. J'ay trouvé que cette manière de communier est fort profitable, je ne l'ay point trouvé une fois, mais plusieurs : Dieu en soit loüé à jamais.

Si d'aventure par notre fragilité ou faiblesse nous ne parvenons à ces degrés de perfection, il ne nous faut pourtant attrister ny aussi nous persuader facilement que nous y soyons parvenus, ou que nous ayons entièrement mortifié notre volonté. Afin de ne nous figurer une totale union avec la divine, qui ne seroit cependant qu'imaginaire et une semence de propre complaisance. Mais toufiours avec une allégresse d'esprit nous convient recognoiftre notre pauvreté devant Dieu et sans cesse profiter parce qu'au Royaume céleste il y a plusieurs demeures.131 Il faut adviser132 toufiours, soit que nous nous mortifions, soit que nous travaillions pour avoir les vertus, que toufiours nous le faisions avec une joye d'esprit car c'est cette joye qu'il nous est très nécessaire d'avoir, afin d'être plus forts pour pouvoir avoir toutes les autres vertus. Dieu nous donne la grâce d'y pouvoir tous parvenir. Amen.



APPROBATION

Ce petit exercice pour acquérir l'amour de Dieu composé par Dame IENNE DE CAMBRY, religieuse de l'Ordre de S. Augustin, à l'instance d'une sienne Compaigne du même Ordre, se peut imprimer et donner au public. Fait à Tournay, le 3. de janvier 1620.

I. BOUCHER, docteur en théologie, archidiacre et chanoine de Tournay.




DE LA RUINE DE L’AMOUR-PROPRE





Préface de l’auteur.

Ames dévotes qui avez désir de vous sacrifier corps et âme en holocauste au Dieu vivant, par un entier renoncement et abnégation de votre propre volonté, l’anéantissant de toutes parts, tant qu’en elle n’y ait plus aucun mouvement vital procédant de la nature corrompue, ou pour mieux dire aucun dérèglement descendant de la corruption de la nature, pour par cette mort spirituelle de votre amour propre, commencer après à vivre en Dieu, et faire un échange de votre amour terrestre, pour posséder en vos âmes un amour pur, céleste et divin, auquel ne pouvez atteindre si au préalable n’est chassé d’icelles cet amour propre. Sachez et comprenez, chères Ames, que la créature humaine n’a pas de plus grand ennemi que soi-même et son propre amour, et pour ce que chacun de nous est extrêmement enclin à chérir et aimer soi-même, et à chercher en tout et par tout son contentement. Aussi n’y a-t-il guerre si cruelle que d’oppugner soi-même et de suppéditer ce qui nous est naturel. Cause pourquoi j’ai dressé le premier Livre, pour vous faire connaître en vérité, selon qu’il a plu à Dieu de m’en faire la grâce et à mes supérieurs de me le commander, ce que c’est de l’amour propre ; comment il nous prive de tant de biens, et nous cause de si grands maux. Il traite aussi des moyens pour le connaître en toutes nos actions, et comment on le peut et doit mortifier : mais au second où commence le bâtiment de l’amour de Dieu, sera traité succinctement de l’état des pécheurs et de l’âme qui se convertit à Dieu par une entière mortification de ses passions et affections désordonnées pour entrer et s’abîmer du tout au pur et divin amour de Dieu par la pratique des vraies vertus ; puis il y est dit comment l’âme embrasée de cet amour divin jouit à souhait des consolations ½ divines, des extases et ravissements qui est le deuxième état de l’âme dévote. Au troisième est discouru des imperfections secrètes qui sont encor en ce deuxième état, et du total anéantissement d’icelles qui se fait au troisième état par la soustraction et privation des douces grâces et bénédictions dont l’^mae jouissait, qui est le purgatoire spirituel. Au quatrième et dernier,sera traité de la vie suréminente, où l’âme ayant surmonté tout ce qui lui peut donner empêchement de servir à son Dieu en esprit, jouit sans nul entre-deux des visitations divines et très secrètes de son époux Jésus, du quel elle est toute unie et transformée, qui est le quatrième état de l’épouse. Mais d’autant qu’en ce traité il se donnera à connaître plusieurs choses notables qui se passent en la vie spirituelle, et surtout les âmes qui pratiquent vraiment la vie intérieure ; dont plusieurs qui n’ont ni la connaissance ni l’expérience des choses spirituelles, et ne comprennent les secrets jugements de Dieu, pourraient être plutôt scandalisées, qu’édifiées, lisant ce Livre et le regardant à la lettre. Pour ce afin de ne pas s’en fier à leur jugement, qui ne s’étend plus avant que l’expérience ne leur ouvre les yeux ; il sera bon voir nécessaire, qu’il se soumettent pour cet égard au secrets conseils et jugements de Dieu, lequel seul est auteur de tout bien, et l’esprit duquel souffle où il veut ; là où tout ce qui vient de la créature n’est de soi qu’un pur néant ; Mais quant aux âmes déjà parvenues à quelqu’un des états susdits, elles en pourront tirer ce qui leur sera utile. Et il faut noter que tous ne parviennent au deuxième, ni au troisième, ni au quatrième état, pour ce qu’ils ne s’y disposent et ne persévèrent toujours ; les uns demeurant au premier, autres parvenant au second, et les plus fidèles, qui au troisième et quatrième et plus outre. Il nous faut bien travailler de notre part et laisser à Dieu le jugement pourquoi tous ne parviennent au quatrième. Car il est dit en l'évangile, que celui qui reçoit deux talents, doit rendre compte de deux, et celui qui plus, rendra aussi compte de plus : par où je ne vois que Dieu donne autant et à qui il lui plais, et que chacun doit correspondre à l’advenant de ce qu’il reçoit. Or l’intention de ce petit traité, est que le lecteur qui n’aura encore commencé de se donner à Dieu, voyant la difformité et les pernicieux effets de l’amour propre, prenne le cœur au ventre, se quitte soi-même, mortifie ses désirs et affections déréglées, et embrasse la vertu : voyant et entendant les grâces et grands biens que Dieu donne aux âmes de bonne volonté, qui le cherchent en vérité en cet état de vie suréminent (outre qu’il mérite d’être aimé et servi d’une très parfaite manière pour l’amour de lui-même) conçoive le désir véritable et fasse une forte résolution d’y aspirer, et de s’y disposer selon son possible, persévérant jusques à ce qu’il y parvienne, ou bien qu’il meurt en ce saint Exercice : car il ne peut être trompé en l’attente du fruit de son labeur, pour ce qu’il en aura sa récompense, quand il en sera capable, ou à la fin de sa vie par une influence spéciale de grâces surabondantes (selon que le dit saint Bernard) ou après la mort en plus grande gloire. D’autre part ceux et celles qui cheminant en ces voies de l’esprit, n’en ont la connaissance conforme à leurs bons désirs, y pourront trouver beaucoup de contentement, pour les doutes survenants en cet état, pour y avoir des âmes, qui par la grâce et saveur de Dieu, ont expérimenté en elles tout ce que contiennent les trois derniers Livres du Bâtiment de l’Amour divin, lesquels ont été mis en lumière avant ma mort contre mon intention, pour l’utilité et la consolation des personnes, spécialement de mon sexe qui s’étudient à la vie intérieure. Quant à ce qui est du premier Livre, qui tend à détruire l’Amour propre, outre l’espérance que chacun en peut avoir, soit en soi, soit en autrui, il n’y a rien qui se puisse remarquer et trouver au secret des consciences, si en vérité on se met en devoir de bien regarder à soi-même, et d’apprendre à se connaître et renoncer sérieusement à soi-même. Car qui vrille sur son intérieur et sur la réformation d’icelui est bientôt éclairci de tout le piteux état de son âme, que le péché y a établi.



Extrait du Privilège

Par grâce et privilège du Roy, il est permis à Adrien Quinque, Libraire et Imprimeur en la ville et Cité de Tournay, d’imprimer, vendre et distribuer ce livre intitulé Traité de la ruine de l’Amour propre, et du Bâtiment de l’Amour divin, composé par Dame Jeanne de Cambry, Religieuse de l’ordre de Saint Augustin, dénommé pour ce faire par Michel de Cambry, ayant obtenu privilège à ce servant descendant bien expressément à tous les imprimeurs, Libraires, ou autres, quels qu’ils soient, d’imprimer, ou contrefaire le dit libre, ni ailleurs imprimé, ou contre fait, l’apporter vendre, ou distribuer des dits pays de par-deçà, durant le terme de six ans, sans l’aveu et consentement du dit Quinqué, à peine de confiscation de tout ce qu’en aurait été imprimé, ou vendu ; et en outre de six florins d’amende pour chaque exemplaire, applicable, la moitié au profit de Sa Majesté, et l’autre moitié au profit de l’Imprimeur. Comme plus au long appert par lettres données au Conseil de Sa dite Majesté à Bruxelles.

Signé

Le Compte.

Approbation.

Ce livre intitulé Traité de la ruine de l’Amour propre, et du bâtiment de l’Amour divin, composé par Dame Jeanne de Cambry Religieuse de l’Ordre de Saint Augustin, de puis rendue Recluse, et nommée Sœur Jeanne Marie de la Présentation, et depuis augmenté par elle, qui est une vraie pratique de perfection spirituelle, ne contenant rien qui ne soit conforme à la foi et doctrine de l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, à la Sainte Ecriture, et aux bonnes mœurs, et plein de bonne édification spirituelle, peut être lu sûrement, et avec fruit spirituel. Fait à Tournay ce troisième Avril 1627.

  1. Boucher, Docteur en Sainte Théologie,

Chanoine et Archidiacre de Tournay.

Approbation.

Je soussigné certifie avoir lu les quatorze chapitres qui doivent être ajoutés au Traité de la Ruine de l’Amour propre, et du Bâtiment de l’Amour divin, et n’y ai rien trouvé qui ne soit conforme à la sainte doctrine de l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine notre bonne Mère : et par ainsi je juge qu’ils peuvent et doivent voir le jour, et faire corps avec le précédent que j’ai aussi approuvé, et approuve derechef pour cette seconde édition ; pour la consolation et instruction des bonnes âmes, puis que ces discours partent, selon mon petit avis, d’une ^me laquelle a l’esprit de Dieu qui la gouverne de droit fil ; car en effet il y ici plus de pratique, que de théorie, fait à Tournay ce 15 février 1627.

F. Charles Veron Docteur en Théologie, et Définiteur des PP. Augustin es Pays-bas.


DE LA RUINE DE L’AMOUR PROPRE.

PARTIE PREMIERE. LE VIF PORTRAIT DE L’AMOUR PROPRE.

LIVRE PREMIER. Où il est clairement démontré d'où il procède, ce qu'il est, quels sont ses effets, et comment on le peut anéantir. Le tout très nécessaire pour toute personne qui désire parvenir au pur amour de Dieu, livre premier.133

Chapitre premier. Combien l'âme qui veut parvenir à un pur amour de Dieu est empêchée par l'amour-propre, tant des choses extérieures qu'intérieures.

Dieu de toute éternité se contemplant soi-même (car nul n'est digne ni capable de contempler Dieu tel qu'il est sinon lui-même) en cette sienne divinité, a déterminé aussi de toute éternité de créer quelque créature ; à laquelle il donnerait influence de ses grâces, pour la rendre capable de le louer, l'aimer, et jouir de lui par une divine contemplation. Et ce (2) non pour ce que Dieu ait affaire de quelque autre louangesque de soi ; mais pour ce que son grand amour l'a porté à se communiquer à sa créature. À laquelle faisant part de sa Sapience, il fait en sorte qu'elle le connaît pour son principe et créateur, et souverain bien. Et de cette connaissance vient à l'aimer : l'aimant en une sublime contemplation et jouissance de sa Divinité et louange admirable. Toutes ces grâces ont été aux Anges dès l'instant de leur création sans leur peine ni travail quelconque. Or d'autant qu'en ce petit traité, l'on prétend donner à connaître combien l'amour-propre empêche de parvenir au saint Amour, qui est le pur amour de Dieu ; comme celui qui se fourre partout, tant en l'intérieur qu"en l'extérieur ; tant en l'âme comme au corps ; tant ès actions les plus spirituelles comme est l'oraison et autres actions vertueuses, qu'ès actions les plus communes et externes ; pour n'y avoir action si sainte et héroïque en laquelle l'amour-propre ne se glisse (tant ce venin est subtil, pénétrant et cauteleux) ce qu'il faut croire et supposer en premier lieu, est qu'il y a deux sortes d'amour : l'un saint, juste, droit, simple et vraiment divin, qui est aimer Dieu pour lui-même et toute chose en Dieu et pour Dieu. Ce que nous disons pur amour de Dieu. L'autre méchant, injuste, trompeur, et vraiment diabolique : qui est aimer soi-même, ou quelque créature hors de Dieu. Ce que nous disons amour-propre. Pour ce que ne se rapportant à Dieu, (qui est le seul et unique objet général et commun d'amour, auquel tous doivent viser, comme il est commandé à tous, par celui qui dit non à un mais à tous en général, Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme.) Il tend et vise au bien et satisfaction de soi-même, par une adhésion à la créature ; pour y chercher son contentement, plutôt qu'en Dieu et en la gloire de Dieu ; et par ainsi s'aimant plus que Dieu : c'est pourquoi il est dit amour-propre.

Ces deux amours ne peuvent être ensemble, pour être en une âme comme dit le prophète, Le lit étroit, tellement que l'un tombe ; et le manteau court ne peut couvrir l'un et l'autre. Voir, (3) ils sont tellement contraires que plus on est lié à l'amour-propre, moins nécessairement on aime Dieu ; et plus on a en haine soi-même, plus on est uni à Dieu par amour. Et partant de là se voit combien l'amour-propre empêche et détourne les hommes de parvenir à un pur amour de Dieu. Quelle sainteté y a-t-il plus grande (hormis la glorieuse vierge Mère) ou quel esprit a été doué d'une lumière plus céleste, ou quelle contemplation plus divine que n'ont eu les Anges avant que tomber du Ciel ? Néanmoins, au même instant qu'ils étaient abîmés en une tant divine contemplation voyant Dieu en la hautesse de sa Divinité, par une connaissance admirable de sa puissance et beauté et de toutes les perfections divines ; là s'est retrouvé en ces esprits un amour-propre, étant comme un larcin spirituel par lequel ils ont voulu attribuer à soi ce qui était simplement à Dieu, et par orgueil s'élever jusqu'à vouloir être semblables à Dieu, se rendant par ce moyen propriétaires des dons, grâces et beautés que Dieu leur avait départi : tellement que d'Anges ils sont devenus diables et du plus haut du ciel sont tombés au plus profond d'enfer, et celui qui était la plus belle créature du ciel est devenu la plus laide et détestable que Dieu ait jamais créée ; voilà le fruit de l'amour-propre. Que si au plus haut du ciel, Dieu a montré sans délai la rigueur de sa Justice pour en chasser l'amour-propre, combien plus devons nous mettre la main à notre conscience, vu que n'y tombons une fois ou deux, mais par millions de fois ? Car si sur les Anges mêmes, qui était des esprits purs, doués de tant de dons et de grâces, néanmoins l'amour-propre (qui est la racine d'orgueil,) a tant gagné que de les avoir privé à toute éternité de la vision de Dieu : combien plus doit-il donner d'empêchement à l'homme, qui est environné de chair et de qui la nature corrompue est de soi encline à tout mal ?

L'amour-propre est même ès consolation spirituelle, voire en sorte que tant plus ces ressentiments sembleront élevés, tant plus sont-ils dangereux. L'âme s'arrête contentement propre (4) en ces douceurs, et par ce moyen est privé de l'union et heureuse jouissance de la vraie vérité, qui est Dieu pur, dont sera parlé en autre lieu mieux à propos. Étant jusqu'ici suffisamment donné à entendre l'empêchement de l'amour-propre pour jouir de Dieu, voire des lieux plus saints, et des esprits les plus nobles avant la création de l'homme.

Voyant des choses extérieures, auquel il y a exception de ce péril. Les anges étant tombés du ciel, Dieu veut rétablir leur siège. Ayant créé ce grand univers, il crée l'homme, lui donne une âme raisonnable dans un corbeau et parfait, le mais au milieu du paradis terrestre ; lui donne puissance absolue sur toutes autres créatures, lui défendant seulement de ne manger du fruit de l'arbre de science de bien et de mal afin qu'ils reconnaissent qu'il y a un Dieu, à qui il est sujet et lui doit obéissance. Dieu ne se contente de cela ; mais par sa bonté encore il lui donne une compagne : il crée Eve et tous deux quant au corps d'une beauté parfaite sans que rien leur pu nuire ni incommoder leur santé, pour n'être sujet à maladie ni à autres inconvénients qui pu donner tant soit peu de fatigue à la nature. Ils jouissaient quant aux sentiments extérieurs de toutes délices sans aucun empêchement. Quant à l'âme Dieu les avait créés à l'état d'innocence, capables de jouir de Dieu continuellement par une sublime contemplation et union béatifique, sans qu'aucune chose créée leur put donner empêchement ou distraction. Les puissances de l'âme étaient unies à la raison sans que jamais aucune rébellion s'élevât contre la volonté, et les puissances inférieures de l'âme jointe avec la volonté, et le plus supérieur de l'âme était uni à la volonté de Dieu avec une lumière telle qu'à tout moment ils voyaient et connaissaient ce que Dieu voulait d'eux. La fin où tend ce discours est, par ce qu'on ne connaît jamais la félicité qu'on n'ait au préalable expérimenté la grandeur du mal. Nul ne peut connaître le bien de sa santé qu'il n'ait éprouvé ce que c'est que la maladie. Aussi pour connaître le mal qu'apporte l'amour-propre, il faut connaître (5) le grand bien dont il nous prive. Néanmoins tout ce qui se peut dire, écrire ou imaginer, soit de la gloire des Anges avant leur chute, soit de la félicité de l'homme étant en l'état d'innocence, n'est que comme une petite ombre au regard de ce qui est en vérité. A l'opposé, tout ce qui se peut dire de l'amour-propre est le mal qu'il cause n'est rien, si par la lumière intérieure que Dieu donne, on le vient à le connaître, laquelle lumière intérieure ne peut être, sinon par la mortification de cet amour-propre.

Venons donc au principe de notre intention. Voilà Adam et Eve créés en l'état d'innocence, où toute sa postérité eut joui de cette même félicité. Voici cet ennemi mortel l'amour-propre. Dieu défend à Adam de manger de la pomme, chose si petite. Adam l'a regardée; mais non tant la beauté de la pomme ni la bonté du fruit lui cause le désir de la goûter, que l'amour de soi-même, déjà conçu dans sa volonté, pour ne contrister sa compagne, en laquelle l'amour-propre avait déjà gagné et pris place par un secret orgueil, comme dit saint Augustin, Orgueil est le commencement de tout péché. Et qu'est-ce orgueil sinon un appétit d'une perverse grandeur. Laisser le principe auquel l'âme se doit tenir et adhérer, et être fait aucunement le principe à soi-même ? Ceci se fait quand on se plaît par trop ; et l'homme se plaît par trop en soi-même, quand il laisse et abandonne ce bien immuable qui lui devait plus plaire que lui-même à soi-même : ceci est la vive source d'où procède l'amour-propre. Or (dit saint Augustin) le diable n'eût pas gagné l'homme par un péché si évident et manifeste que celui où a été fait ce que Dieu avait prohibé, s'il n'eût déjà commencé à plaire à soi-même pour ne déplaire à celle à qui le serpent dit, Vous serez comme Dieu. Adam ayant déjà conçu dans sa volonté, non sans quelque orgueil, cette complaisance d'amour-propre, perd la lumière de l'âme et demeure en ténèbres ; obéit à la fausse persuasion du serpent ; mange de la pomme ; rompt le commandement de Dieu. Il voit, mais à son malheur : le voilà (6) chassé du paradis terrestre ; le voilà rendu esclave à soi-même ; sujet en l'âme et au corps à toutes ses infirmités. Quant à l'âme, ses passions se révoltent contre la raison, l'esprit n'ayant plus de liberté de s'unir à son Dieu par l'état d'innocence, perd la naïve beauté de son âme créée à l'image de Dieu, l'ayant gâtée et souillée par le péché mortel qui fait perdre la grâce de Dieu. Il était seigneur sur toute créature, il est maintenant esclave à soi-même, voire esclave du péché : ne pouvant opérer une seule bonne action que par travail. Quant au corps, Dieu dit, Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage. En quoi sont compris tous les travaux qui se retrouvent sur la terre. La femme enfante avec douleur ; la terre après être cultivée produit des épines ; les éléments se rebellent, causent des tempêtes et autres incommodités ; bref, il n'y a si petit animal qui ne livre la guerre à l'homme. Quelque grand monarque qu'il fut, il est sujet à souffrir cette misère. Enfin, il n'y a chose au monde qui ne nous donne occasion de douleur. Ce sont les effets de l'amour-propre. Lesquels, et les grands empêchements qu'il cause, tant des contemplations les plus relevés qu'en action externe et les plus basses, se peuvent aisément reconnaître par ce que dit est, autant que requiert ce petit Traité.

Chapitre 2. Ce que c'est de l'amour-propre, et comment il est souvent caché sous l'ombre de vertu.

L’Amour-propre est une certaine adhésion secrète à soi-même hors de Dieu. Qu'est-ce adhérer à soi-même ? C'est lorsque le supérieur de l'âme se sépare de Dieu, pour se tenir à soi-même, attirant et serrant en soi toutes les autres parties inférieures de l'âme ; tellement que les puissances et facultés de l'âme ne peuvent opérer aucune action, soit interne ou externe, (7) qu'elles ne soient référées à cette suprême partie de l'âme comme à soi-même par une arrogance présomptueuse.

Cette adhésion sépare l'âme de la charité de Dieu et du prochain par un amour-propre qui ne se peut étendre

à autre qu'à soi-même. Amour est une volonté unitive à la chose aimée, et encore que la chose soit absente, l'aimant affectueusement en sa volonté. Donc l'âme demeurant soi-même s'aime soi-même et aussi longtemps qu'elle demeure ou adhère à soi-même ne désire aimer autre chose que soi-même.

Si l'âme ne sortait jamais de soi-même, elle ne voudrait jouir d'aucun bien qui soit au monde que pour soi même ; ni de la gloire des bienheureux, voire de la vision de Dieu, que pour soi-même ; voilà pourquoi tel amour est appelé propre. Amour désire tout bien à la chose aimée, et pour cette cause l'âme s'aimant propriétairement soi-même, désire que tout bien lui soit attribué ; non seulement par jouissance mais aussi par complaisance. Tellement qu'elle voudrait seule être aimée de tous sans qu'elle aimât autre que soi-même ; elle voudrait que toute gloire lui fut attribuée, et voudrais jouir propriétairement de la gloire qui est due à Dieu. L'amour-propre est un abîme de tout mal,. Il semble que l'issue d'une misère soit le commencement d'une autre: tellement que l'amour-propre est une abîme de tout péché. Ôtez-moi l'amour-propre, il y aura plus de péché. Ôtez-moi l'amour-propre, il y aura plus d'enfer. L'amour-propre est donc pire que l'enfer. Si l'âme, par la grâce divine, ne sortait hors de soi-même, pour puis après rentrer en son néant, et voir la vérité de son rien, en la vérité de celui qui est tout, elle ne pourrait jamais opérer aucun bien parfaitement. L'âme propriétaire, ou bien l'amour-propre en sa nature, est si détestable, que s'il était connu absolument, on le chasserait de soi sans le retenir un moment. Pour ce il se cache d'un masque sous ombre de vertu ; il se fait paraître beau : et le fait si subtilement, que souvent il est impossible de reconnaître la vraie (8) vertu, d'arrière [derrière] la vertu apparente : tant cet amour-propre est subtil ; et ne se sert de ce second moyen que lorsqu'ayant une âme surmonté l'amour-propre aux vanités du monde, elle se dédie au service de Dieu, voyant la vérité de ce que dit le Sage, Vanité des vanités et toutes choses sont vanités : ne pouvant être plus séduite par des choses dont les vanités sont si apparentes. Par quoi il se sert de la seconde manière qui sont les vertus. Pour exemple, si l'âme infectée de ce faux amour, prend l'humilité pour se voiler à l'extérieur, elle fera tous les actes d'humilité, voir les plus abjects, se montrera vile, basse en ses comportements, et néanmoins le tout par amour-propre, se complaisant en soi-même, estimant en être loué et estimé. Il ne faut pour ce laisser de mettre en pratique tous les actes qui appartiennent et sont nécessaires pour obtenir la vraie humilité. Ce serait une autre finesse du diable. Que l'âme fidèle à Jésus-Christ die, quand elle sent quelques petits mouvements de vaine complaisance. J'ai c commencé pour vous mon Dieu cette action, je la ferai pour vous et non pour moi, je ne mérite que l'enfer.

Que personne ne se flatte soi-même de penser que ses actions sont si bien dressées que l'amour-propre ne s'y puisse glisser. Croyez que Dieu examine autant de plus près vos actions qu'elles sont héroïques et de grande entreprise : et si en vérité vous entreprenez quelque action pour Dieu, regardez sa fin. Si vous pouvez accomplir une œuvre vertueuse sans y avoir, ni au commencement ni au milieu ni à la fin, reconnu quelque peu d'amour-propre louez Dieu et dites que c'est Dieu qui a opéré en votre action, ou bien craignez que soyez aveugles cause que ne le connaîssiez. Que votre crainte néanmoins ne soit pusillanime mais avec confiance et un courage magnanime. Si vous le reconnaissez, chassez le vitement par la haine de vous-même pour entrer en Dieu et que toutes vos œuvres soient faites en Dieu et pour Dieu : en quoi il faut aussi veiller, pour ce que cet amour-propre est une bête farouche qui dévore tout. Il prendra encore le masque de charité, soit envers Dieu, soit (9) envers le prochain. Si envers le prochain se montrera doux, bénin et élargissant toutes ses facultés pour subvenir au prochain, et le tout pour soi-même, soit qu'il prétend de parvenir à quelque dessein et autorité, ou d'être chéri, aimé et caressé, ou tenu pour vertueux. Et ceci est si subtil, qu'on ne le connaît le plus souvent pour ce que la nature se flatte sous ombre de quelque nécessité ou honnête prétexte, et par ainsi demeure en ténèbres : en quoi on le pourra connaître quand telle charité n'est ferme ni constante, car par ce qu'elle est contrefaite, elle est sujette à changement, variable et inconstante.

D'avantage telle charité feinte n'est égale ou indifférente à tous, mais seulement où elle prétend quelque utilité pour soi ou pour qui elle se laisse emporter par flatterie et respect d'amitié particulière, et par ainsi la pauvre âme travaille en vain sans en tirer autre profit que l'enfer, ou une grosse peine en purgatoire, ne fût que la miséricorde de Dieu l'en retire, par bonnes inspirations et autres moyens dont sa divine bonté use envers les pauvres pécheurs.

L'amour-propre se masque aussi de Dieu, se montrant fervent et zélateur : mais par ce que ce zèle ets pour repaître son même amour-propre, et la complaisance de soi-même ; tels esprits sont plein de jugements téméraires du prochain sujets à troubler et pleins d'inquiétudes, sans paix intérieure. Ce sont les fruits de l'amour-propre, qui se veut masquer de l'amour de Dieu ; en quoi, épouses de Jésus-Christ, pouvez reconnaître la tromperie de notre ennemi domestique, qui nous sépare de Dieu et de l'union et familiarité que devons avoir avec notre Dieu ; car il a dit lui-même, Que c'est tout son plaisir que d'être avec les fils des hommes. Nous contristons le Saint Esprit, lorsque venant à la porte de notre cœur, pour lui élargir ses grâces divines, il a trouve serrée par l'amour-propre qui est un obstacle qui empêche entièrement toute la grâce de Dieu, ou la meilleure partie et influence d'icelle.

Si une âme connaissait ce que c'est de la grâce de Dieu, et (10) le mal qu'elle mérite par l'empêchement qu'elle y met, donnant lieu à cet amour désordonné ; elle ne donnerait repos à ses yeux tant qu'elle l'aurait du tout mortifié et anéanti soi-même totalement sous la main puissante de notre Dieu. De tant plus qu'elle bannira de soi le mensonge, de tant plus jouira-t-elle de la vérité. Et qu'est-ce que mensonge ? C'est tout ce qui vient de la créature qui n'est que l'amour-propre. Qu'est-ce que vérité ? C'est Dieu. Je suis, dit-il, la vérité et la vie, quiconque chemine en vérité est en Dieu. Ayant été montré ce que c'est de l'amour-propre et comment il se cache sous ombre de vertu, il faut voir plus particulièrement en quoi il se retrouve, et comment on le peut connaître pour l'anéantir et mortifier. [Fin du chapitre]

[...]

(34)

Chapitre 10. Que nous devons désirer la fréquentation des Saints Sacrements avec un pur amour.

D'autant que tout désir, qui de soi sont très bons, sont rendus désagréables à Dieu, pour ce qu'ils ne sont purs, c'est-à-dire que notre nature y apporte tant d'action ou d'intentions vicieuses causées par l'amour de nous-mêmes qu'elle fait perdre et corrompre tout ce que pouvons faire de bons et vertueux devant Dieu : c'est pourquoi il faut purifier ces bons désirs, ainsi que l'or en la fournaise, purifier dis-je, les désirs procédant d'une grande affection que portons à Dieu, qui cause en nous cette altération de ne trouver aucun bien, si ce n'est en lui, pour nous rassasier ni autre chose qui puisse contenter notre amour que la jouissance de notre bien-aimé. Ne se pouvant trouver familiarité plus grande que le recevant en soi au vénérable Saint Sacrement. Pourquoi ce n'est de merveilles, si une âme vraiment énamourée de son Dieu voudrait tant qu'elle pourrait le recevoir sacramentellement, comme on trouve de plusieurs saints, qui vivaient sans manger, seulement se réfectionnant de ce céleste pain. Tel était la séraphique Sainte Catherine de (35) Sienne, laquelle aucune réfection ne pouvait contenter que la réception de son Créateur ; et même la viande corporelle la rendait malade, ses désirs néanmoins étaient si purs que lors que son confesseur lui défendait, elle obéissait et se contentait encore qu'elle savait ne pouvoir vivre étant privée de celui auquel elle était toute transformée par amour. Son confesseur ayant éprouvé par sa résignation que tel désir était de Dieu, lui accordait la réception plus fréquente. Sainte Catherine de Gênes disait qu'elle eût bien reconnu si on lui eê donné une hostie non consacrée à l'encontre d'une sacrée, tant sentait-elle en son âme les effets de la grâce de Dieu en cette réception. Cette grâce lui était donnée pour sa grande pureté de vie et amour pur, hors de toute propriété corporelle et spirituelle. On pourrait ici demander comment on peut connaître et acquérir cette pureté d'amour. C'est, à mon petit jugement, lorsque tous nos désirs, affections et volontés, tant soit-il saints, ne sont hors de la volonté de Dieu. Mais comment peut-on connaître la volonté de Dieu ? C'est que si Dieu veut que tels privilèges nous soient donnés, il disposera que toutes causes contraires sernt changées à cet effet, et que rien ne nous pourra donner empêchement. C'est en ceci que consiste le vrai et pur amour, qu'à tout moment jusqu'à la fin de notre vie, nous ne voulions ni ne désirions autre chose nous advenir, que ce que Dieu nous envoie à tout moment. C'est en la conformité de cette volonté que consiste le vrai et pur amour. Ayant donc tels désirs procédant de l'amour, lequel toutefois de nous-mêmes nous ne pouvons avoir, ni un seul bon désir, et craignant de résister à la grâce de Dieu, nous pouvons et devons de notre part les découvrir à notre confesseur ou supérieur : mais avec telle indifférence, que s'il nous est accordé ou refusé, nous l'accepterons de si bon cœur, comme venant tout de la main de Dieu. Dieu ne laisse pour ce de nous laisser ce désir, afin que puissions mériter en deux manières. L'une est, qu'ayant le désir (36) et en étant privées sans notre faute, nous avons le mérite comme si le pouvions mettre en effet. L'autre est que nous avons le mérite de l'obédience, en soumettant notre volonté contre tous nos désirs, laquelle soumission humble étant agréable à Dieu que souvent nous lui serons plus agréables par cette humiliation et délaissement de notre volonté, quoique très bonne, qu'en l'action même. Il y en a aucunes [quelques-unes] qui ont ce désir, et leur vie ne montre rien moins que de correspondre à tels désirs par ce que la mortification leur est ennemie. Se garderont bien de grands péchés, mais de chercher la perfection de vie et la mortification, il n'en faut point parler. D'où procèdent donc tel désir sans effet, si ce n'est que la personne chrétienne voit qu'elle doit satisfaire à Dieu, et s'aimant trop soi-même, fuit le travail de la mortification, lui semblant que par la fréquentation des saint Sacrements tout lui sera satisfait ? Il est bon de mettre toute notre espérance aux mérites de notre Dieu. Mais ne faut présumer trop de sa bonté, pour ce que telle fréquentation, comme de jour à autre ou tous les jours, requiert une grande pureté de vie, c'est la préparation la plus nécessaire. Aussi que ceux qui sont conduits de l'esprit de Dieu, et qui de leur part ont t soit tellement purifié leurs désirs par le vrai et pur amour conformé à la volonté de Dieu, que la lumière intérieure qu'ils reçoivent en cette réception, leur fait voir qu'une si petite imperfection est un grand empêchement à la grâce de Dieu : par cette lumière en reçoiven telle horreur, qu'ils ne peuvent plus rien laisser en leur âme qui soit désagréable à Dieu. Tels sont souvent les fruits des vrais et purs désirs ou du pur amour. Et comme on ne peut être en cette vie sans quelque imperfection (au moins naturelle) Dieu est si bon, que quelquefois il la leur cache : par ce que si elles connaissaient en elles telle imperfection, laquelle il n'est en leur puissance de mortifier, ce leur serait une peine insupportable d'approcher du saint Sacrement avec icelle imperfection, pour la pureté qu'elles voient en Dieu. En ceci est une grande bonté de Dieu, qui par son amour supporte sa créature. Or pour ce (37). Car l'âme qui n'aspire à autre chose qu'à son Dieu, ce serait une peine trop grande, si elle ne pouvait jouir de son Dieu que par la communion sacramentelle. La communion spirituelle lui peut servir de nourriture continuellement parce qu'à chaque moment elle peut communier spirituellement. Ceci se peut faire en deux manières. L'une, par les actes et préparations ordinaires que l'on fait en la communion sacramentelle. L'autre, par l'union continuelle qu'elle a avec Dieu ; non seulement de l'union de la volonté, mais encore de l'union appelée par aucun béatifique, de laquelle nous parlerons en la dernière partie de cette œuvre, sera traité du quatrième état auquel Dieu attire l'âme en cette vie. Grâce laquelle est surnaturelle, et néanmoins telle que l'homme s'y peut disposer pour la recevoir quand Dieu nous y attire.

Chapitre 11. Que notre oraison doit être avec droite intention et quelle chose nous devons demander.

Si nous voulons faire oraison agréable à Dieu, il convient que sur toute chose notre intention soit droite et dressée à la gloire de Dieu. Toutes nos actions seront jugées, non pas selon les œuvres, mais selon nos intentions. Lesquelles si elles sont mauvaises, les œuvres tant soit-il de soi bons, seront jugées mauvais et pervers. Au contraire, si notre œuvre est indifférent ou quelquefois en apparence mauvais, notre intention étant droite et bonne, l'œuvre en sera aussi bon et méritoire. Pourvu qu'il ne soit de soi mauvais : car l'attention bonne ne peut pas faire bonne une action qui est en soi mauvaise. Enfin, l'intention est le chemin pour aller à Dieu : ou bien le chemin que nous préparons, par lequel Dieu vient à nous. Saint Jean-Baptiste étant au désert prêchant la pénitence dit Disposez et dressez (38) les voies du Seigneur. Que veut dire ceci ? Sinon la droite intention par laquelle tous vices sont retranchés et toute nos œuvres sont faits en justice ? Faire que tous nos œuvres soient justes procèdent de la droite intention parlant moralement. Si on veut faire quelque lointain voyage, on cherche le plus court chemin, lequel se trouve en la plus droite voie : car si on va chercher des sentiers égarés hors du chemin, c'est se fourvoyer et se perdre. De même parlant mystiquement, toute notre vie n'est qu'un pèlerinage où nous sommes créés pour aller à Dieu où est notre patrie céleste. À juste raison s'écriait le prophète royal disant : Psaume 119, verset 5. (latin) Hélas combien trop long est le terme de ma vie et ce mien pèlerinage de trop longue durée ! Notre vie donc est un chemin pour aller à Dieu. La droite intention se peut entendre en deux manières. La première est que tous nos œuvres soient fait avec telle intention de ne vouloir offenser Dieu et plutôt mourir. L'autre est qu'en tous nos œuvres nous cherchions la plus courte perfection, c'est-à-dire nous cherchions tous les moyens plus courts pour parvenir à la perfection. Or entre tous nos œuvres, l'oraison est celle qui conduit toutes les autres car sans oraison nous ne pouvons faire chose qui vaille. C'est donc l'œuvre qui surtout doit être fait avec la plus droite intention. Toute notre oraison est généralement comprise en ceci : que toutes nos actions, comme lecture des livres spirituels, méditation des choses célestes, les aspirations intérieures à Dieu, les actes de contrition, les devis intérieur et familiarité avec Dieu, contemplation, les actes d'amour envers Dieu, etc. Tout ceci est tenu pour oraison comme ayant continuellement la présence de Dieu qui est une continuelle oraison. Mais l'autre manière plus particulière et une demande que nous faisons à Dieu : l'une en choses spirituelles, l'autre en choses corporelles. Quant à la première manière d'oraison, dans laquelle sont comprises toutes les actions que j'ai dit ci-dessus, notre intention doit être si droite, que ne devons rien faire pour quelque respect (39) que ce soit, tant soit-il bon, ni pour crainte de l'enfer, ni pour crainte des jugements de Dieu, ni même pour avoir paradis. Je ne dénie pas que faire ses actes ou pour crainte de l'enfer ou pour crainte des jugements de Dieu ou pour avoir paradis soit quelque chose ; et mieux vaut se sauver et faire les lesdites œuvres en l'une de ces façons que ne les faire : mais elles sont si imparfaites et et est un chemin fort long pour aller à Dieu et hors de la pure et droite intention et de fort peu de mérite. Mais la réelle, pure et droite intention, en laquelle Dieu se plaît, est que toutes ces actions soient faites seulement pour l'amour de Dieu, parce que Dieu le mérite et à ce que Dieu seul en soit glorifié éternellement, et tout cela d'un cœur amoureux et enflammé en Dieu. L'autre est la double demande que faisons à Dieu, l'une de ses choses spirituelles, l'autre des choses corporelles. Quant aux corporelles, comme santé ou pour soi ou pour son prochain ou pour quelque nécessité des choses extérieures, il faut que notre intention soit pour la seule gloire de Dieu et que notre demande soit avec telle indifférence, quoiqu'ayons le désir, que si Dieu ne nous la donne, nous soyons contents, disant de tout notre cœur Fiat voluntas tua. Quant aux choses spirituelles, comme sont les grâces de Dieu, les vertus, et autres choses qui servent pour notre salut, quoiqu'il semble que tout ceci soit nécessaire, si est-ce qu'il y faut autant être indifférent et résigné qu'aux corporelles. Si Dieu ne nous les donnait, en être content, et en louer autant Dieu comme s'il nous les donnait. Et même faut que notre intention soit que si Dieu nous mettait en enfer et qu'en cela Dieu fut glorifié, nous soyons plus contents, en ce que Dieu soit glorifié en notre punition, qu'en notre bien, exclus néanmoins le péché. Par ainsi en toutes choses n'y a que cette seule intention qui est la plus grande gloire de Dieu, qui est cause que même en cette vie ne devons désirer les vertus, ni en l'autre le paradis, si ce n'est pour la gloire de Dieu. Veut-on savoir quelles choses on doit demander à Dieu ? Tous les biens spirituels que nous voyons être nécessaires pour notre salut ou (40) pour notre perfection, nous les pouvons librement demander en la manière que j'ai dit ci-dessus. Mais il n'est pas nécessaire de demander toutes choses corporelles pour servir au corps car elles seraient nuisibles. Me souvenant à ce propos de la mère des enfants de Zébédée, laquelle s'adressant à notre Seigneur pour ses deux fils, pensant que le royaume de Jésus-Christ fut un royaume temporel, et lui demanda que l'un fut à sa dextre et l'autre à sa fenêtre. Jésus lui répondit Vous ne savez ce que vous demandez. Puis il demanda aux enfants s'ils pouvaient bien boire avec lui le calice de tribulation. Ils répondirent que oui et leur répliqua C'est bien dit : vous le boirez mais ce n'est pas à moi de vous donner ce que vous demandez mais à mon Père. Les autres dix oyant ces devis les trouvèrent étranges. En ceci est donné à entendre que nous ne devons demander à Dieu des dignités et choses qui tournent en vanité, n'appartenant qu'à ce siècle terrestre. Pour ce que tous les honneurs de ce monde sont les moyens pour brûler éternellement aux enfers. Jésus dit à ses disciples, Les princes terriens prennent plaisir à commander aux autres : mais il n'en sera pas ainsi de vous. Et que celui d'entre vous qui veut être le plus grand soit votre serviteur. Tout ainsi que le fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir et livrer sa vie pour plusieurs. Demandons donc seulement les choses temporelles nécessaires pour notre vie car demander les honneurs et grades seulement pour régner et commander sans qu'il y ait quelque nécessité c'est comme si nous demandions à Dieu quelque part aux enfers. Et jaçois qu'il y ait quelque bonne fin, c'est chos trop petite pour demander. Si on faisait requête à un roi de la terre pour obtenir un denier, il se sentirait offensé de telle requête : de même demander à Dieu des biens terrestres, ce n'est point la valeur d'un denier aux regards des choses célestes auquel nous devons aspirer sans cesse. Demandons donc ce qui est agréable à notre Dieu et avec la plus grande perfection et droite intention que pouvons, afin que Dieu ne nous éconduise. Si quelquefois il semble que la nécessité nous (41) défaille, il ne faut perdre courage, ni ne nous défier de la bonté de Dieu ; c'est pour éprouver notre patience. Car lui qui a soin des petits oiseaux qui sont en l'air n'aura-t-il pas plus grand soin de sa créature raisonnable ? C'est une chose infaillible que Dieu ne peut oublier l'œuvre de ses mains. Car lui-même l'a dit Que s'il advenait qu'une mère oubliât son enfant, jamais ne nous oublierait. S'il fait tant pour le corps ; que fera-t-il pour l'âme, qui est sans nulle comparaison beaucoup plus digne que le corps ?

[fin du chapitre]

[...]

Chapitre 13. Que sous ombre de plus grande perfection, le diable nous tente contre la vocation.

Toute personne religieuse, qui par vœu solennel se sont consacrées au Dieu vivant, n'ont pas fait peu. C'est pourquoi elles en doivent faire grand cas. Ce n'est pas petit péché (48) de faire banqueroute à sa religion : ce qui n'advient qu'à des religieux ou religieuses débauchés. Car d'autres endureraient plutôt la mort que jamais vouloir rompre les vœux qu'ils ont faits à Dieu. Seront néanmoins quelquefois trompés par des tentations subtiles, sous ombre de plus grande perfection. Comme si on voit quelque autre religion qui soit mieux réglée, il leur viendra des désirs de sortir de la leur, afin qu'en cette autre plus étroite, ils aient plus d'occasion de se perfectionner. Il est vrai que Dieu le fait quelquefois, et quelqu'un sortira de sa religion, avec permission du supérieur, pour entrer en une plus austère ; en laquelle il profitera beaucoup plus en vertu : mais c'est une chose particulière et le plus souvent c'est inconstance et tentation, afin de troubler et décevoir l'âme et l'amener à beaucoup d'autres péchés ou imperfections causés par cette première, pour laquelle bien connaître, pour regarder d'où elle procède, et quelle est sa source : si ce n'est pas pour quelque mécontentement, ou que l'on ne peut mettre en effet ses propres volontés, soit des choses corporelles ou spirituelles. Des corporelles, comme n'ayant ce qu'on désire pour ses commodités ; auquel cas il n'y a qu'examiner: car il est clair que ce sont tentations, lesquelles il faut courageusement surmonter. Des spirituelles, convient apercevoir s'il n'y a pas quelque couleur de vertu pour ce qu'il n'y a chose qui puisse donner empêchement à une âme vraiment résolue de servir Dieu, et secondé de sa grâce, fût-elle au milieu d'une maison publique. Comme il s'en est souvent vu qui faisaient leur profit de toutes choses, voire malséantes et qui au milieu du monde sont devenus saints. Mais il faut confesser que ce sont grandes grâces. Et que non seulement ceux qui sont faibles dans la vie spirituelle, mais encore les plus forts, voulant se dédier à Dieu, avant rien faire, doivent bien aviser au choix d'une maison plus réformée, où on garde ce que l'on promet sans difficulté. Mais lorsque les vœux sont déjà faits en une maison, y ayant été appelé de Dieu, il n'est pas conseillable, ni la plus part salutaire, de donner lieu aux désirs d'en sortir pour entrer (49) en une autre. Comme si sous ombre qu'on n'a le temps de faire oraison, ou qu'on trouve de la difficulté d'observer les ordonnances, ou pour ce qu'il n'y aura telle concorde et union entre les frères ou sœurs pour les riottes [disputes] et noises [tapages] qui souvent s'y trouvent, ou qu'il semble qu'il y ait plus de paix en un autre monastère, et qu'à cette cause on y pourrait mieux faire son salut : ce sont toutes fausses persuasions et tentations du diable, pour nous troubler et empêcher un avancement spirituel. Si en commun il n'y a du temps ordonné tant qu'on désire pour vaquer à oraison, il n'y a religion si mal réglée qu'on ait en icelle du temps particulier pour ses petites nécessités, lequel on peut appliquer à oraison continuelle, même en besognant à l'ouvroir ou autrement, rien ne nous peut donner empêchement d'élever notre cœur et affection à Dieu ; même on peut être cause que les autres prendront exemple à vous, et que Dieu touchera leur cœur. Si c'est qu'il y a trop de liberté, et que trouviez des difficultés à garder la Règle et Statut, de votre part sans nul respect gardez ce que vous pouvez. Si vous endurez des piques et brocards pour ce sujet, vous l'endurerez pour Dieu et pour la Justice, et serez bienheureux selon la sentence de notre Seigneur qui a dit Bienheureux sont ceux qui endurent persécution pour la Justice car le Royaume des Cieux est à eux. Et ce sera votre plus grande gloire au ciel. Vous ne pouvez être blâmé de garder ce que vous avez promis devant Dieu. Si toutefois on vous le défend et ne le pouvez faire, vous ne laisserez d'en avoir le mérite. Encore qu'actuellement ne le puissiez observer, gardez-le toujours au moins de volonté. Ce ne sera vous qui en rendra compte devant Dieu mais le supérieur qui est obligé d'être le premier à garder faire garder les règles les statuts, et toute bonne coutume de religion, et avoir soin du salut de ses sujets, pour ce que de chaque âme il en rendra compte devant Dieu pour les avoir eu en charge. Si d'aventure c'est qu'ytrouviez des noises, envies et mé contentements les uns contre les autres ; âmes fidèles à Jésus-Christ, ceci ne vous doit (50) décourager de persévérer en votre religion. Qu'on retourne la maison sans dessus dessous et que le monde se renverse, que vous importe-t-il ? Soyez seule fidèle à votre époux Jésus, et ne vous souciez des autres, si ce n'est pour en avoir compassion et prier Dieu pour leurs âmes. De penser qu'en d'autres monastères vous y trouverez une parfaite paix extérieure, c'est une erreur, car il pourra peut-être que vous y trouverez pis, et plus à redire qu'au vôtre. Il n'y a maison de religion si sainte, qu'il ne s'y trouve des esprits fâcheux ou turbulents. S'en faut il étonner? Vu qu'en la compagnie même de notre Dieu, qui était très sainte, il y a eu un Judas ? On entre en religion, mais on y porte et son corps et ses mauvaises inclinations, lesquelles on n'a toute sa vie travaillé de dompter, et qu'il faut mortifier en religion ; et si on les néglige, elles demeurent et souvent croissent. Si vous supportez patiemment ces esprits, vous en serez tant plus agréables à Dieu. Enfin en religion il convient être aveugle, sourd et muet ; j'entends spirituellement. Être aveugle, vaut autant à dire, que notre âme ne soit distraite à regarder tout ce qui se passe et n'en juger à notre mode. Sourd, pour n'écouter mal parler de nos frères ou sœurs, ni chose qui ne nous touche, quand n'y pouvons apporter aucun remède. Muet, pour ne dire des paroles vaines, messéantes, offensives ni superflues, et ne nous entremettre des affaires sans être commandés et appelés. Ne se bandez avec l'un ou l'autre pour contredire et mépriser les actions d'aucuns ou murmurer et détracter. Quelque faute qui s'y passent, si ce n'est en temps et lieu où nous sommes obligés de parler pour la décharge de notre conscience, nous devons tenir silence. Nous avons vivre en religion comme si nous étions seuls avec Jésus-Christ, afin que tout ce qui s'y passe ne nous donne aucun empêchement. Ne complaire qu'à Dieu seul, et faire tant qu'il nous est possible la charité à l'endroit de notre prochain. Quoi faisant, la religion sera un paradis : là ou au contraire c'est comme un enfer. Ce n'est pas la religion qui nous blesse, ni la mauvaiseté des confrères ou consœurs, mais c'est (51) nous-mêmes et nos imperfections, lesquelles ayant une fois toutes mortifiées, tout nous sera aisé et facile et n'auront aucun désir de changer de religion. Si peut-être il vous semble qu'avez cause légitime, comme ayant des difficultés en la conscience, auxquelles vous n'avez telle aide que voudriez bien, mettez votre conscience en Dieu avec confiance, et Dieu vous enverra plutôt un Ange pour vous aider. Vous pouvez librement requérir vos supérieurs, sans respect humain, ou pour crainte d'être malvenu : car où il va du salut de l'âme, on ne doit avoir égard à chose qui soit ; mais d'accomplir seulement et simplement la volonté de notre bon Dieu. Et ayant recours aux supérieurs pour avoir quelqu'un pour sa conscience, le supérieur ne lui doit refuser voyant la nécessité : car les supérieurs rendraient compte des âmes de leurs sujets s'ils ne leur donnaient moyen de faire leur salut. Et quand tel cas arriverait qu'un religieux ou religieuses aurait des causes et raisons prégnantes suffisantes pour sortir de sa religion et entrer en une autre ; et qu'après avoir parfaitement examiné et consulter le tout avec ceux qu'il appartient, la chose fut trouvée juste et nécessaire, soit pour fuir le péril du salut, et y pourvoir convenablement ; soit pour suivre la vocation divine suffisamment reconnue avec bon et mûr conseil. Sortir en ce cas et semblable de sa première religion, et entrer en une autre par les voies et moyens licites, cen e se pourrait être chose blâmable ; joint la liberté commune à tous de pouvoir entrer en religion plus étroite, selon les Ordonnances de l'Eglise, laquelle comme très sage et très bonne mère régie et conduite par le Saint Esprit, n'ordonne rien qui ne soit juste et pour le plus grand bien des fidèles ses enfants.

Chapitre 14. Que par une haine indiscrète du péché, on vient à avoir une haine de son prochain.

Entre les gens spirituels il s'y trouve souvent des grands abus, signalement entre ceux qui ne sont encore bien fondés en la vie spirituelle et ne savent encore par expérience que c'est de la vraie mortification et de la vertu, si ce n'est par spéculation. Celui-là qui a une vraie connaissance de la vérité ne s'émerveille des choses qui adviennent au monde, ni même des péchés que les hommes commettent ; pour ce qu'il sait bien qu'il n'y a mal que l'homme ne puisse commettre s'il n'était préservé de la grâce de Dieu. Cause pourquoi celui qui n'a une telle connaissance de la vérité s'il voit une personne tombée en péché ou en quelque imperfection, soudain il s'en scandalise, et même l'aura quelquefois en haine, sous ombre du zèle de la gloire de Dieu, et qu'il ne peut souffrir que Dieu soit offensé. Il est vrai que nous devons tellement être jaloux de la gloire de Dieu qu'au monde nous n'ayons plus grand désir que de la conserver par tous moyens possibles ; et travailler à ce que Dieu soit aimé et glorifié, et qu'il ne soit offensé. Mais Dieu ne veut que nous ayons en haine notre prochain. Voici comme il se faut comporter envers les pécheurs. Nous devons avoir en haine le péché pour ce qu'il est ennemi de Dieu et pour l'injure qu'il fait à Dieu. Mais non pas la créature qui le commet, de laquelle nous devons avoir pitié et prier pour elle afin que Dieu lui donne connaissance de son péché. Car haïr la créature et l'avoir en horreur pour son péché est une pernicieuse tromperie procédant d'une présomption de soi-même encore que ce soit pour le péché. Si nous étions humbles, nous penserions à nous-mêmes premier: croyant que si Dieu par sa (53) bonté de nous préserver, nous serions mille fois pis. Avec cette considération, nous aurons pitié des autres, comme nous voudrions qu'ont eût compassion de nous-mêmes. Par aventure que celui que nous aurons en horreur sera quelque jour plus grand devant Dieu que nous. Car tel peut être au matin Saül qui au soir sera Paul. Les jugements de Dieu sont secrets. Laissons tout à Dieu, sans juger des faits de notre prochain. Peut-être que ses tentations sont si grandes et les occasions si violentes que la fragilité le fait plutôt tomber que la malice. En quoi il ne sera si désagréable à Dieu et s'amendera, plutôt que nous, en quelque petite légèreté faite malicieusement. Voilà pourquoi nous ne devons rien juger. Ne jugez pas, dit notre Seigneur, et vous ne serez pas jugés. Si toutefois le péché est public, qu'on ne puisse l'excuser, il faut prier Dieu qu'il les convertisse à soi. Quant aux actions qui de soi sont indifférentes et peuvent être bonnes ou mauvaises, ou n'y aura ni mal ni bien, comme boire, manger, se vêtir, et ce qui sert à la nécessité du corps : en tel cas il arrive souvent qu'on jugera suivant les choses représentées, que telle personne mangera ou aura mangé par gloutonnerie, ou aura fait quelque autre chose par sensualité, et souvent il pourra être qu'il l'aura fait par mortification, contre son appétit ou affection ; ou bien le fera pour en recevoir quelque mépris, de quoi il en aura grande récompense devant Dieu. Voyez comment on se peut tromper en ses jugements. Les secrets des consciences sont cachés. Pour ce nous devons estimer toutes choses en bien, afin que ne tombions nous-mêmes en péché. On offense en autre manière quelquefois, comme avoir en haine ou mépris quelque Ordre de religion pour quelque désordre qui s'y sera passé. C'est très mal fait, pour ce que nous devons seulement avoir en horreur les péchés qui se sont commis et non pas la religion ; d'autant que toutes maisons de religion sont ordonnées de Dieu et sont très bonnes. S'il s'y commet quelque faute, ce n'est pas la religion ; et s'il y en a des mauvais, il y a aussi des bons partout. Il ne faut pas aussi mépriser (54) les religions desquelles les Institutions ne sont des plus sévères. Je veux que les plus sévères et austères soient en soi de plus grand mérite mais toutes personnes ne sont pas capables de telle austérité. C'est pourquoi Dieu voulant sauver un chacun, en a établi des médiocres [moyennes] et moins austères pour ceux qui ne sont si fort de corps et qui sont moins capables d'acquérir si grande perfection que les autres. Tout sera mesuré au pied de l'amour qu'auront porté à Dieu en notre religion, lequel amour peut être aussi grand en une religion qu'en l'autre. Dieu est partout. Il se trouve aussi des personnes de religion si présomptueuses qu'ils ont en horreur et méprisent l'état de mariage, tenant les mariés comme pour réprouvés et jamais n'en parlerons que par mépris. Il est vrai que la virginité est plus agréable à Dieu et il n'y aura que les vierges qui suivront l'Agneau. Mais l'état de mariage n'est pour ce à mépriser ; vu qu'il est institué de Dieu et qu'il s'y trouve des saints et grands personnages qui ont surpassé plusieurs vierges. Comme aussi n'est-il répugnant que suivant ce que dit quelque ancien, l'humble mariage ne soit préféré à la virginité superbe. On tient que la glorieuse vierge Marie a été plus agréable à Dieu pour son humilité que pour sa virginité. On peut bien entrer au ciel sans virginité mais on n'y peut pas rentrer sans humilité. Gardez vous, ô vierges, que votre présomption ne vous fasse perdre le mérite de votre virginité. Si Dieu vous a donné cette grâce, garder-là bien par la même humilité et le mépris de vous-même, vous tenant les moindres de tout le monde. Par ce moyen votre état avec cette humilité et parfait amour de Dieu, surpassera les autres devant Dieu. Car sans doute quand ces trois vertueuses qualités, virginité, humilité et amour de Dieu sont jointes ensemble, elles sont plus agréables à Dieu que séparées. Garder d'en être ingrates et rendez-en la gloire à Dieu.

[…]

Chapitre 20. Comment l'amour-propre nous fait souvent laisser le bien pour les respects humains.

Entre tous les empêchements qui surviennent à l'âme, qui n'aspire à autre chose que de pouvoir parvenir à sa fin, qui est l'union à son Dieu, à laquelle elle ne peut arriver, si ce n'est par un parfait amour, après avoir mortifié et purifié ses péchés par la pénitence et contrition, et la vie austère, montant de vertu en vertu, les respects humains lui donnent encore empêchement. Et souvent une âme aura surmonté avec grande générosité les péchés, aura sur soi acquis de grandes vertus, ne restera plus que bien peu, pour se voir entrer au sacré cabinet de son époux Jésus-Christ : sera néanmoins encore retenue par cette imperfection, qui lui donnera plus de peine à surmonter ces respects, que toutes ses inclinations vicieuses. Âmes fidèles, que si peu de chose ne vous épouvante. Il faut nécessairement si vous désirez parvenir au pur amour de Dieu, que vous surmontiez cette défectuosité, qui est un grand empêchement.

Il y a134 deux sortes de respects humains, à savoir ès actions corporelles et extérieures, et ès spirituelles et intérieures. Les extérieures sont contre le prochain, les intérieures contre Dieu. S'il se présente quelque occasion de secourir le prochain en quelque nécessité que ce soit, corporelle ou spirituelle, et que pour ce on en pourrait faire quelque soupçon, encore qu'en notre action il n'y a que du bien et nul indice de mal, on laisse son prochain en danger pour crainte qu'on dise ou pense ceci ou cela. Crainte qui à la vérité donne un grand empêchement pour parvenir au pur amour de Dieu. Les intérieures sont comme de [73] résister aux aspirations du Saint Esprit et différer de mettre à exécution quelque acte vertueux. Pensant, si je fais ceci ou cela, on pensera que je le fais pour être tenu et dit vertueux, ou pour quelque autre respect humain : comme craignant de déplaire à quelque personne. Si l'on s'examine bien, on trouvera que beaucoup de bonnes actions sont corrompues par ces respects humains. C'est comme un ver qui ronge toutes nos bonnes œuvres. Le remède est, si tôt que nous voyons quelque objet se présenter, soit de Dieu soit des créatures, en quoi Dieu peut être glorifié, soit en soi, soit en sa créature, et que cette action soit en la charité de Dieu ou du prochain : alors nous ne devons retourner à nous-mêmes, mais rentrer en Dieu et que le simple regard de notre âme soit arrêté à la seule volonté de Dieu. Ainsi accomplir toutes nos actions, sans jamais regarder à la créature, afin que notre volonté étant unie avec la volonté de Dieu, nous opérions tout en Dieu. C'est le vrai moyen pour parvenir au pur amour de Dieu.

Chapitre 21. La manière de prier Dieu avec plus d'efficace pour soi, et pour son prochain.

Tant plus on veut entreprendre une affaire de grande importance, tant plus les préparations doivent être grandes. Si c'est pour s'adresser à quelque grand Seigneur, voire même vers le Roi, il n’y a temps que l'on n'y emploie, ni industrie dont on ne s'avise pour amener à chef135 son entreprise, afin de se rendre agréable. Soit en parler, et bien déduire le discours de son ambassade ; soit autrement, pour mieux et plus facilement obtenir ce qu'on prétend. Si pour choses terrestres et caduques on apporte tant de soin, que doit-on faire pour les choses célestes et éternelles ? Si pour s'adresser à un Roi terrien [74] et mortel, qui ne donne rien de ce qui est sien (car tout est à Dieu) l'on se travaille d'inventer divers moyens, quelle diligence doit-on apporter pour s'adresser au Roi du ciel et de la terre ? À un Dieu immortel, pour obtenir de lui, non des biens terrestres et périssables ; mais célestes et éternels ? Et de tant plus, que s'adresser à Dieu est d'autant plus grande importance qu'il y a de différence entre le Créateur et la créature ? Et néanmoins le mal est ; qu'on n'y fait que bien petite préparation. Non que je veuille dire qu'on y doive apporter une multiplicité d'actions : non. Mais une grande humilité et révérence, par un profond anéantissement de soi-même, avec une foi parfaite et grand amour.

À faute de quoi, si peu obtiennent ce qu'ils demandent de Dieu en leur oraison, Dieu dit, Demandez et vous l'aurez. Mais comment faut-il demander ? Au nom de Jésus. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous sera accordé, dit notre Sauveur Jésus. En tout ce que j'ai dit, il y a deux points nécessaires pour bien faire oraison. L'un est le délaissement de soi-même par humilité ; l'autre est la confiance en la vertu de Dieu, laquelle est entendue en ce que nous demandons au nom de notre Sauveur Jésus. Je ne veux ici discourir de la méthode qu'il faut tenir pour faire oraison ; pour ce qu'il en est traité assez ailleurs.

Mais seulement je veux montrer quelque empêchement plus proche, duquel on ne se donne garde. Il advient souvent, qu'allant faire oraison, après la préparation suivant la méthode ordinaire, on ira avec grand désir au premier coup, s'adressant à Dieu avec grande affection et ferveur, oubliant l'anéantissement de soi-même. Il semble que suivant ses désirs, on doit voler au plus haut des Cieux. Et ordinairement telle oraison fine136 en tiédeur : l'âme demeure en ténèbres, sans remporter aucun fruit. Et persévérera en cette sorte, sans savoir la cause, pourquoi en la fin de l'oraison, on sent cette tépidité137 et refroidissement intérieur, attendu que le Prophète Royal disait, En méditant le feu s'allumera en mon cœur. Il arrive donc que se trouvant enflammé au commencement de l'oraison [75] on finit avec tiédeur, et pour ce que la ferveur sans l'humilité démontre une secrète présomption, cela arrive, Dieu le permettant, afin de nous humilier, et nous faire connaître ce que nous sommes, nous rabaissant sans pouvoir remporter aucun fruit. Si donc vous voulez faire une vraie oraison, et agréable à Dieu : après la préparation brève, rentrez au plus profond de votre néant, vous arrêtant par un simple regard à votre pauvreté, de laquelle sortira une filiale componction et affection en Dieu. Suivant quoi Dieu vous élèvera souvent de cet anéantissement au plus haut degré de l'oraison. Mais il se faut aussi garder de faire cette humiliation seulement par acte, et afin que Dieu nous élève : car ce serait encore une tromperie. Que cette humiliation soit en vérité, comme il est dit en l'Évangile de la Cananée[nne], lorsqu'elle priait Notre Seigneur pour sa fille. Notre Seigneur lui dit : que la viande des enfants ne devait être jetée aux chiens. Elle répliqua, que les petits chiens mangeaient les miettes qui tombaient de la table de leur maître. Quoi que Notre Seigneur l'appelle chienne, la rejetant ; elle néanmoins, par une grande humilité, foi, et affection ardente, persévère, s'estimant pire qu'un chien. Et notre Sauveur meu [ému] de sa grande humilité lui dit : O femme que ta foi est grande. Il soit fait comme tu le veux. Le fondement de la vraie oraison, soit vocale, soit mentale, quelque haute puisse elle être, doit être un anéantissement de soi-même et profonde humilité. Voulons-nous impétrer [obtenir] de Dieu pardon de nos péchés ? Soyons humbles. Voulons-nous avancer en la vertu ? Rentrons en notre néant par humilité, et puis faisons notre demande à Dieu. Voulons-nous être unis à Dieu, et être familiers de lui ; comme de notre Père, notre Epoux, notre Tout ? Voulons-nous jouir de ses embrassements et n'avoir en nous autre contentement qu'en sa familiarité, et que sa présence ne nous soit jamais soustraite ? Soyons humbles, et demandons-le à Dieu par cette humilité et ardente charité. Il ne faut autre théologie. C'est en ceci que gît la vraie science. C'est en quoi se plaît notre bon [76] Dieu. Car lui-même l'a dit, que tout son plaisir est d'être avec les fils des hommes. C'est au milieu d'un cœur humble que Dieu fait sa demeure, comme nous témoigne Isaïe. Il se repose, dit-il, et fait sa demeure avec les simples. Et le Psalmiste, qu'il exauce les prières des humbles et contemple les choses humble soit au Ciel soit en la Terre. C'est ce que je veux dire, que nous ne devons jamais présumer, pour quelque ferveur que ce soit, ou sentiment intérieur en nous, faisant oraison. Et convient bien entendre pour ce que je dis, qu'il n'est toujours nécessaire de sentir par acte l'humiliation, pourvu qu'essentiellement elle soit au fond de notre âme, car lors c'est vraiment Dieu qui nous attire à une action plus relevée, comme est la contemplation et union avec lui. Mais notez qu'il n'y a contemplation si haute, que l'âme ne voit clairement son néant. Car tant plus elle voit Dieu, tant plus elle voit son rien. Et en cette vue, n'y a nulle opération active, comme il sera déclaré en autre lieu. Vu toutefois qui n'appartient à toutes personnes, mais seulement à ceux à qui Dieu fait la grâce de les attirer. Au surplus, il appartient à un chacun, au commencement de l'oraison, détacher de [sic] tout son possible, de rentrer en son néant et du plus profond de son cœur s'humilier au-dessous de Dieu et de toutes créatures. Et puis, avec une grande confiance en Dieu, dire avec le patriarche Abraham, Mon Dieu encore que je sois poudre et cendre, si ne laisserai-je de m'adresser à vous. Et en cette filiale confiance et humilité, Dieu est si bon qu'il ne saurait nous éconduire. Au moins s'il ne nous donne ce que nous demandons, n'étant possible[ment] encore nécessaire, connaissant mieux ce qu'il nous faut que nous-mêmes, il nous donnera autre chose plus nécessaire, ou bien ce que demandons en temps opportun. L'on pourrait ici montrer une manière de prier pour notre prochain, soit en général pour tout le monde, soit en particulier pour quelque âme, laquelle prière fera hors de tout amour-propre, sans nature, ni être induite par la nature ; mais qui vient de la vraie charité. On a de coutume, lors que la charité nous pousse de faire oraison pour le prochain [77] qui est en nécessité, faisant la requête à Dieu, de se représenter en la volonté, voire mêmes en l'imagination, la personne pour laquelle on fait prière à Dieu. Cette forme est plus pour le corps que pour l'âme. Ne voulant dire néanmoins que cette manière de prier soit mauvaise mais qu'elle est imparfaite. Pour ce que c'est plus l'affection naturelle, qui nous induit par une compassion naturelle, procédant plus de la nature que de vraie charité, laquelle Dieu désire de nous. Pour faire donc oraison pour notre prochain, en vraie et ardente charité, purifiée de toute nature, est que nous, étant en la présence de Dieu, devons laisser toute forme et image corporelle de la personne pour qui nous prions, ni même réserver en notre imagination ou mémoire la diversité des personnes, comme de père, mère, frères, cousins, etc. Au moins en tant qu'ils nous seraient représentés par quelque image ou cause procédante de nature. Pour ce que nous ne devons suivre la chair ni le sang, mais la parenté spirituelle. Suivant ce que dit Notre Seigneur : Ceux qui font la volonté de mon Père qui est au niel, sont ma mère, mon frère, et ma sœur. Il fit cette réponse lors que faisant la prédication, on lui dit que sa mère était à la porte, pour montrer qu'il tenait plus sa mère pour l'esprit que pour le corps. Non que ne devons reconnaître l'obligation particulière au père, mère, parents, amis et bienfaiteurs, (car nous sommes plus obligés de les aimer et prier Dieu pour eux que non pas pour autres). Mais que cette reconnaissance soit spiritualisée, et du tout selon l'âme, comme j'ai dit. Pour exemple, quittant toute forme et image, nous représenterons à Dieu avec grande charité l'âme de telle ou telle personne ; priant Dieu de tout notre cœur nous donner ce que lui demandons, et qui lui est nécessaire, soit pour le corps, soit pour l'âme, soit pour la délivrer de quelque affliction corporelle ou spirituelle. Et le tout en Dieu. C'est-à-dire que demandant à Dieu, nous soyons en Dieu, regardant en Dieu la dignité de l'âme pour laquelle nous prions. Tant plus nous regarderons en Dieu la dignité de cette âme, et combien [78] elle mérite d'être aidée de la grâce de Dieu, pour parvenir à la fin pour quoi Dieu l'a créée, tant plus notre oraison sera fervente et persévérante, et la charité augmentera, tant que ne cesserons, que Dieu enfin n'encline138 son oreille à miséricorde vers telle âme. Si c'est pour quelque pécheur, voyant en Dieu la perte de telle âme, par quelque défaut corporel, et combien il importe qu'une âme ne soit séparée de la grâce de Dieu : ou si c'est pour quelque âme avancée à la perfection, et que pour quelque défaut elle est retardée, voyant en Dieu tel désir : toutes ces considérations enflamment tellement l'âme en charité, et en rendent les prières si ardentes, que Dieu est contraint de lui accorder, ou sa demande, ou chose plus grande. On peut en un moment prier avec telle efficace pour tout le monde, ne recevant en soi aucune impression, pour la multiplicité des personnes ; mais comme étant tous en Dieu. Cette manière de prier est fort exquise et nécessaire à toute personne amie de la spirituelle pureté, et désireuse de jouir de la présence et union divine.

Chapitre 22. Comment une âme se doit comporter recevant quelque illustration de Dieu, ou lumière intérieure.

Une âme qui chemine en vérité devant Dieu, le cherchant en toutes ses actions, soit intérieures ou extérieures, que l'abnégation de soi-même et l'anéantissement de sa propre volonté, ne veut, ni ne cherche que la pure volonté de Dieu, et l'accomplissement d'icelle en elle et par elle. Avec un désir enflammé, que Dieu soit loué, connu et aimé, non seulement en elle mais de tout le monde. De sorte que telle âme pratique en vérité toutes les vertus, non telles quelles, ains [mais] les plus héroïques et relevées, toutes cachées aux yeux des hommes. Car la vertu secrète et inconnue sera la plus reluisante devant [79] Dieu. Telle âme cheminant ainsi en vérité, ignore ce qu'elle fait, non d'une ignorance insensible, mais d'une ignorance abyssale, procédante de la vérité. Connaissant que d'elle-même elle ne peut opérer une seule bonne action. Mais que Dieu le fait en elle et par elle. Je dis donc que telle âme, soit qu'elle soit martelée comme sur une enclume par toutes sortes d'afflictions ; que quant à intérieur elle n'ait une seule minute de repos ; et quant à l'extérieur, toutes les créatures se bandent contre elle par mille mensonges et médisances, la tenant pour très imparfaite ; que les diables se soulèvent et les puissances infernales se bandent à sa ruine : nonobstant tout cela, plus elle est abaissée, plus elle s'élève en espérance en Dieu, embrasse la croix, et se tient tellement serrée avec son Dieu, bien qu'il lui semble quelquefois qu'il l'ait abandonnée pour ses péchés, qu'elle lui dit : encore que j'ai mérité l'enfer, si vous m'y jetez, je vous aime tant, que là je vous embrasserai139 ; au moins je n'y serai sans vous, si unie est son espérance en Dieu. Tant plus elle est foulée aux pieds, tant plus elle rend son odeur devant Dieu ; mais inconnue devant les hommes. Dieu très bon, voyant la constance de sa bien-aimée, lui ouvre le trésor de sa sapience ; l'illumine intérieurement de ses grâces ; lui parle familièrement par son Saint Esprit, et plus familièrement que ne font deux amants ; lui enseigne sa volonté ; la corrige en ses défauts, bien que petits. Elle l'écoute, lui ouvrant la porte de son cœur, Dieu lui envoyant quelque lumière infuse, où l'âme voit au fond de son esprit, la pure vérité de l'objet que Dieu lui montre, comme elle se trouve devant Dieu. De la présence duquel elle ne se sépare d'un seul moment. Par une basse estime de soi-même s'anéantit devant Dieu comme un rien. Et en cet anéantissement, Dieu lui envoie cette lumière infuse, elle voit la vérité de son néant en la vérité de celui qui est tout. En quoi l'âme reçoit un contentement non pareil, de voir qu'elle n'est rien, qu'elle ne peut rien, et qu'en ce rien, celui qui est tout, est glorifié. S'il était possible, que l'âme put demeurer toute sa [80] vie en la lumière de cette vérité, il lui serait impossible de pouvoir offenser Dieu. Mais Dieu ne le permet, parce qu'il nous veut laisser en notre franc arbitre. Car si l'âme jouissait toujours de cette vérité, elle perdrait le mérite du travail qu'elle opère, pour obtenir les vertus qui sont les moyens pour parvenir à la vérité et lumière, en laquelle se trouvant abîmée, ne lui serait plus besoin des moyens pour y parvenir. Quand nous sommes en cette vie, nous sommes obligés de nous perfectionner, et de moment en moment, monter de vertu en vertu, jusqu'à la mort. Mais de jouir de l'essence de la vertu n'appartient en cette vie mais en l'autre bien-heureuse et éternelle. Si donc Dieu tout bon donne quelquefois à l'âme quelque petite échantillon en cette vie de la jouissance du bien que reçoivent les bienheureux en l'autre ; il ne faut penser de nous y arrêter, comme voulait faire saint Pierre, étant en la montagne de Thabor, ayant vu la clarté de notre Dieu en sa transfiguration. Disant : Seigneur, il fait bon de demeurer ici, faisons-y trois tabernacles. Mais tout soudain Notre Seigneur lui parla de sa Passion ; pour montrer qu'en cette vie n'est le lieu de repos. Saint Pierre ignorait encore cette doctrine. De même, si l'âme reçoit quelque lumière infuse, ou intellectuelle, ou même visible, ne doit s'y arrêter, pour y penser demeurer en cette vie, comme plusieurs font à leur grand préjudice. Mais faut savoir comment on se doit comporter en ceci. Car l'âme qui veut servir à Dieu en vérité, et aimer Dieu purement, ne doit jamais désirer telle lumière ou vision. Et au regard de la vision ou lumière, qui apparaît à la vue corporelle, elle est très dangereuse ; pour ce que l'Ange des ténèbres, s'apparaît souvent en Ange de lumière pour tromper les serviteurs de Dieu. Si donc telle lumière s'apparaît, soit en forme d'Ange ou de quelque saint, si tôt que l'âme rentre en son néant, s'humiliant en vérité dit : non, mon Dieu, ce n'est à moi qu'appartient telle lumière, je ne veux autre que vous seul, je vous veux servir en la Croix. Et ainsi s'anéantit au-dessous de la moindre créature. [81] Si cette lumière vient de Dieu, tant plus elle s'humiliera et tant plus elle lui sera agréable. Si du diable, il s'en retournera honteux et n'y reviendra plus. Quant aux visions ou lumières intellectuelles ou imaginaires, elles sont aussi visibles. Et quoiqu'on ait les yeux ferrés, on ne laisse de voir la représentation plus naïvement que des yeux corporels. Encore qu'on s'en voudrait détourner, si n'y peut-on mettre empêchement. On pourra connaître si telle lumière vient de Dieu par les effets d'icelle. Venant du diable, l'âme sent en soi des élévations d'orgueil, ou vaine complaisance de soi-même, procédant d'amour-propre, sans lui souvenir de sa vilité [caractère vil], ni de son néant. Elle pense soudain, sous couleur de reconnaissance des grâces de Dieu, être une petite Sainte. Croyant que Dieu lui fait cette grâce pour ses mérites et pour son travail. Et voudrait être déjà connue et tenue pour vertueuse. Le tout sous ombre de bien, pensant que Dieu doit être glorifié en telle grâce. Mais elle n'apperçoit cependant, que c'est plutôt pour repaître son amour-propre, qui secrètement s'attribue cette louange, plutôt que la rendre à Dieu. Car si soudain elle référait le tout à Dieu, se contenant en une nudité et pauvreté intérieure, n'appropriant à soi chose qui soit, ne voulant que Dieu même, quoiqu'elle serait trompée, pensant que ces lumières viennent de Dieu, le trompeur serait trompé, et retournerait avec sa courte honte. Mais si l'âme prête son consentement, elle sera déçue et trompée. Il faut aussi voir, si on ne recherche ou désire telle lumièr. Car ce désir procède de présomption et souvent Dieu permet pour telle présomption, que l'âme soit trompée. Le diable voyant bien que facilement il fera troubler et tomber telle âme en quelque faute. Au contraire, si telle vision vient de Dieu (car il ne laisse quelques fois de visiter ses fidèles serviteurs par quelque grâce extraordinaire) si tôt que telle grâce, soit lumière ou vision s'apparaît, si même la personne est en péché mortel, ayant le cœur endurci, il vient à se rompre sous la puissante main de Dieu, par une entière conversion, comme il a fait à saint [82] Paul, à la Magdeleine, et tant d'autres saints. Si c'est à une personne déjà entrée en la voie de perfection, elle la rend de tant plus forte, pour s'acheminer au sommet d'icelle, par un anéantissement de soi au-dessous de toute créature. Mais en vérité, avec une sainte crainte, et un désir fondé en une vraie charité en Dieu. Elle voudrait que Dieu fut aimé et loué de toutes créatures, sans que jamais un moment de temps se passât que Dieu ne fut loué d'icelles toutes. Et même voudrait s'anéantir jusqu'au plus profond des abîmes, afin qu'en son anéantissement Dieu soit glorifié. Elle reçoit une charité vers son prochain, se croyant être la moindre de toutes. Et se voudrait laisser soi-même pour le bien de son prochain. Voire même pour ses ennemis, tant elle est embrasée en charité. Voudrait être inconnue de toutes créatures, quant aux grâces reçues de Dieu. Mais quant à ce qu'il y a de vil en nous, elle voudrait en être vilipendée de tous. Ce sont les effets des vraies visitations de Dieu.

La troisième sorte de lumière se fait au fond de l'âme, et cette ci est la moins dangereuse, et la plus profitable, elle est inconnue à celui qui la reçoit. Une âme aura eu cette lumière long temps, non continuelle (car elle dure fort peu) sans avoir eu connaissance que ce soit lumière. Elle l'ignore : mais, comme j'ai dit, d'une ignorance abyssale, procédante d'une nudité intellectuelle. Connaissant bien néanmoins que c'est quelque grand bien. Même que ce soit un suprême degré de la vertu, où il lui semble qu'elle doit par pratique et travail parvenir, se fondant en la grâce de Dieu. Et comme elle croit que telle lumière est le souverain degré de la vertu, lors que cette lumière se retire, elle travaille continuellement, soit par mortification, soit par autre pratique des vertus, afin de parvenir à ce seul degré de perfection qu'elle croit être le centre des vertus, où elle est obligée (ce lui semble) de tendre, et apporter de sa part tous devoirs pour y parvenir. Et lors qu'elle voit, que pour tous ces devoirs, elle ne la peut retenir quelque fois l'espace d'un moment (je dis cette lumière infuse, qu'elle croit être le suprême degré de [83] la vertu) elle s'en contriste, comme si par sa faute elle n'arrivait à telle perfection. Et quand cela arrive, il se faut découvrir à son confesseur (lequel doit être fort illuminé en la vie spirituelle) lui donnant à connaître clairement ce qui s'est passé en sa conscience. Et lors suivre avec grande soumission ce que son confesseur aura conseillé. Et croyez qu'en obéissant, jamais on ne peut être trompé. Quand même le confesseur n'y connaîtrait rien, pour n'être si fondé ou expérimenté en la vie spirituelle, et lui donnerait des avis contraires. Elle de sa part ayant fait son devoir, n'ayant autre moyen pour tirer éclaircissement de son doute : Dieu lui enverra en son temps, par quelque moyen que ce soit, la connaissance de la vérité, si avant qu'elle se soumette, par une vraie humilité, et ce contienne en son néant, avec foi et résignation en Dieu.

Chapitre 23. Que sous nombre d'humilités on ne doit suivre son propre avis en chose douteuse, et que l'humble soumission fait cheminer en assurance devant Dieu.

S'il advient que l'âme ayant eu quelque lumière de Dieu, se trouve en doute, pour ne pouvoir connaître la cause de ce bien dont elle jouit : ou bien l'ayant perdu, se travaille pour le recouvrer : c'est une grande imperfection de faire cette recherche, ne fut que la basse estime qu'elle a de soi-même, lui fasse ignorer la vérité. Il est nécessaire qu'elle ne tienne rien caché à son Directeur, pour quelque respect que ce soit, mais qu'elle se surmonte soi-même, par une ignorance volontaire, et nudité des puissances de l'âme, n'admettant à soi aucun bien, et se désappropriant de tout ce en quoi elle pourrait trouver satisfaction en soi-même. Par ce moyen elle surmontera tout ce qui la fait retarder de donner à connaître son intérieur. Car souvent [84] il advient, que si on se découvre pour en recevoir avis, il semblera que ce sera pour être réputée vertueuse. Ce sont tous respects procédants d'amour-propre, par une réflexion à nous-mêmes, laquelle il nous faut mortifier, tant que n'ayant plus mémoire de nous-mêmes, si ce n'est en la vérité de notre néant. Que l'âme donc, épouse de Jésus-Christ, embrasse la nue simplicité, et se remettant en Dieu, donne à connaître ses doutes. Si le Père spirituel voit que ce soit grâce de Dieu, et que telle lumière soit inconnue à la personne à qui Dieu l'envoie : s'il est prudent et bien expérimenté, il ne lui doit donner à connaître en la glosant [expliquant]: et ne la doit aussi laisser sans lui donner à connaître, afin qu'elle n'abuse de telle grâce par ignorance. Il lui doit donc dire, que telles choses ne sont point vertus, mais lumières envoyées de Dieu, lesquelles on ne doit chercher ni désirer, mais s'humilier référant le tout à Dieu. Car si le confesseur par trop de prudence à craindre de lui donner à connaître que ce sont lumières envoyés de Dieu et s'en tait : la personne en demeure en grand danger et perplexité. D'une part Dieu ne laisse d'opérer, voyant la nue simplicité de cette âme, et l'abnégation de sa propre connaissance, et lui continue ses grâces. D'autre part l'âme fidèle ne veut en rien contrevenir à la volonté de Dieu ; et n'ignore pas que Dieu l'attire, pour la mettre à un plus haut degré de perfection. Et sachant qu'il donne ses grâces à tout ceux qui s'y disposent, elle y apporte tout son possible. Mais elle travaille en vain, quand elle aspire à cela quoi elle ne peut parvenir en cette vie. Pourtant se contriste, lui semblant qu'elle ne fait ce qu'elle peut ; quoi qu'on ne doive jamais penser qu'on fasse quelque chose de bon. Ainsi ces vaines recherches causent toutes ses imperfections, pour l'opinion erronée qu'elle a, que ces illustrations sont vraies vertus. Et quant elle s'en trouve privée, ne les pouvant conserver, par quelque travail que ce soit, il lui semble impossible de parvenir à la vertu140. Et si elle connaissait que ce serait lumière seulement, elle est si conformée à la volonté de Dieu, qu'elle [85] n'admettrait jamais ces imperfections, de se contrister pour les avoir perdu. Voilà le péril, quand le Père spirituel est craintif, à le lui donner à connaître, et comment elle s'y doit comporter. Je dis, si le confesseur connaît que ce sont vraies illustrations venant de Dieu, lui ayant suffisamment donné à connaître pour l'ôter de sa [sic] doute, comme j'ai dit ; il ne lui en doit faire glose ni exagération : mais la tenir en humilité, l'admonestant néanmoins qu'elle n'en doit être ingrate. Que Dieu ne les lui envoie pour ses mérites, mais de sa bonté pure. À quoi elle doit coopérer de sa part, et tendre de toutes ses forces à la vertu et perfection où Dieu l'attire. Et qu'elle se garde de rechercher, même en la mémoire, telle lumière, comme si Dieu lui avait fait voir en soi-même la vérité de son néant. Car l'âme se trouvant devant Dieu, voit clairement ce qu'elle est en vérité, sans toutefois sortir hors de soi par imagination. Mais au fond de son âme où Dieu est plus présent qu'elle n'est à soi-même. Et lors en un instant l'âme voit en Dieu la vérité de celui qui est tout ; et en cette vérité voit la vérité de son rien, se réjouissant de ce qu'elle n'est rien : et qu'en ce rien, celui qui est tout est glorifié. Encore que l'âme pour être créée à l'image de Dieu, est noble et douée de grande beauté, n'y ayant après Dieu rien de plus beau que sa ressemblance : elle voit néanmoins que tout est à Dieu, et ne s'en approprie pas une seule minute quant à soi-même ; mais demeure nue et simple, quant à l'âme et ses puissances. Si je pouvais trouver des termes propres, pour me mieux expliquer, je m'efforcerai de rendre ce discours plus clair et intelligible : mais mon ignorance ne le permet. Et avec ce, tels secrets ne se peuvent entendre parfaitement par ce qui se peut dire de bouche ou de la plume. Seulement ceux et celles qui en auront quelque expérience pourront voir en peu de mots, et avoueront je m'assure ce que je dis ; m'excusant si je n'en puis donner autre explication. Tant il y a, que cette vue cause à l'âme un très grand bien. Si on pouvait toujours avoir devant soi cette lumière, ou pour mieux dire, [86] se trouver en ses propres ténèbres, absconsé141 dans cette lumière, qui est Dieu : si, dis-je, étant en cette vie, on pouvait n'être séparé de cette vérité ; il serait impossible que l'âme offenserait Dieu actuellement (encore qu'en ce l'homme puisse de soi pécher, si long temps qu'il vit en ce bas monde.) Mais Dieu ne permet cette continuation de lumière interne, pour notre plus grand bien. D'autant que telles grâces sont dons gratuits, et Dieu veut que travaillons de notre part par le franc arbitre, afin que coopérant à la première grâce, il nous donne les secondes, et le tout pour notre plus grande gloire. Après donc que cette vue est ôtée à l'âme, ignorant que ce soit lumière (par ce que immédiatement, elle consiste en la connaissance de soi-même, le tout en Dieu) elle croit que ce soit l'effet de l'humilité. Et pour ce qu'elle sait ne pouvoir plaire à Dieu sans humilité, travaille sans cesse pour recouvrer ce qu'elle a perdu. Et voyant que pour quelque acte d'humilité qu'elle puisse faire, elle ne sait retomber à ce qu'elle a vu, elle se contriste, doutant qu'elle ne parviendra jamais à cette vertu, sans laquelle on ne peut être agréable à Dieu. Mais lors qu'elle l'a recouverte, ou que Dieu lui-même lui en donne la connaissance ; elle laisse cette curieuse recherche, et poursuit sa pratique ordinaire aux vertus, n'ayant plus en soi-même souvenance de ce qu'elle a vu, si ce n'est en Dieu, auquel elle réfère tout.

Chapitre 24. À quelle fin nous devons chercher les vraies vertus, et comme elles doivent être pures.

Dieu dit par son Prophète : Je mènerai l'âme en la solitude et là je parlerai à son cœur. Quelle est cette solitude, si ce n'est au désert retiré du monde ? Encore que le désert que notre Dieu dit, auquel il veut attirer sa bien-aimée, pour parler à son [87] cœur, soit les lieux retirés du monde, comme les ermitages, et maisons de Religion, où Dieu va visiter les âmes, qui pour son amour ont quitté toutes les commodités corporelles : si est-ce que le vrai désert est plus spirituel. Qui est l'âme ; l'intérieur de laquelle est un désert. Ce qui se fait lors, que ces puissances sont tellement réglées, qu'il n'y a plus aucun bruit turbulent de ses passions et affections déréglées, et à qui l'amour-propre est du tout anéanti. Il y a lors en l'âme un silence continuel. Et quel est ce silence intérieur ? C'est quand l'âme n'est plus occupée à chose créée, ni hors de soi-même, ni en soi-même : se servant néanmoins de toutes créatures, sans aucune opération propre. C'est un silence intérieur, pour ce que l'âme ayant surmonté toutes ses inclinations vicieuses et inférieures, n'est occupée qu'à faire la seule volonté de Dieu, l'aimer, le louer, de toute ses facultés. C'est vraiment à ce désert, que Dieu la veut conduire, pour parler à son cœur, par ces divines aspirations. Car la trouvant seule occupée à son Dieu, il lui ouvre les trésors de ses célestes communications, et lumières intérieures. Je la mènerai en un désert. Mais quel est le chemin, par lequel Dieu nous veut conduire au désert ? Sont les vertus, lesquelles l'âme s'exerce continuellement. Lesquelles doivent être pures, soit en la pratique d'icelles, soit en la fin pourquoi nous les désirons. La fin de toutes nos œuvres, de tous nos désirs doit être Dieu. Toutes ces vertus donc, tant soient-elles héroïques, ne sont pas la fin puis qu'elles ne sont pas Dieu, mais le chemin pour aller à Dieu. Pour ce nous ne devons pas arrêter à la vertu seule, mais passer plus outre. Celui qui a proposé de faire un lointain voyage, ne s'arrête point au chemin, pour beau qu'il soit : d'autant que ce où il prétend arriver, est encore plus à son désir. De même, celui qui aspire au ciel, pour illec142 jouir de Dieu, ne doit reposer tant soit peu, si ce n'est en Dieu. Comme si ayant surmonté de grandes difficultés par patience, on trouve quelque repos, soit en la patience et mansuétude vers le prochain, humilité, force, tempérance (car toutes ces vertus causent un repos [88] en l'âme) il ne faut là subsister, ains [mais] se garder d'arrêter à ce repos, qui procède seulement des vertus.

Quant aux trois vertus théologales, qui sont foi, espérance et charité : pour ce que les trois premières vertus regardent Dieu, et que leur opération se termine en Dieu, il est plus difficile de connaître l'amour-propre en ce repos. D'autant que leur opération étant terminée en Dieu, il ne peut être qu'elle ne trouve aussi en Dieu le vrai repos. Et ce repos est très nécessaire et très bon. Duquel saint Augustin parlant dit : Qu'il a cherché en toutes choses, et n'a trouvé le vrai repos, si ce n'est en Dieu seul. D'où on peut voir que le repos, qui se peut trouver en quelque créature, tant soit elle noble, ni même ès vertus, n'est que faux repos, procédant d'amour-propre. Celui qui goûte le vrai repos en Dieu, connaît bien la tromperie du repos, qui n'est pas purement Dieu143.

Mais celui qui ne l'a encore goûté, et ce que c'est de Dieu, est facilement abusé144. Car ayant mortifié ses passions, et cheminant en la vertu, sans passer plus outre, ils s'arrêtent à ce bien sans regarder sa fin, qui est Dieu et le seul bien parfait. On pourra donc connaître cette tromperie, en ce que l'âme mettant tous ses efforts ès actions internes, soit de toutes vertus, y met toute sa perfection, comme faisait sainte Marthe, qui était plus soigneuse à servir notre Seigneur corporellement que spirituellement, oubliant la vie contemplative. Aussi notre Seigneur lui dit, Marthe, Marthe, tu es pleine de souci, et par après, Marie a choisi la meilleure partie. D'où on peut connaître, que les travaux et œuvres de Marthe envers notre Seigneur étaioent bons et lui étaient agréables : mais non tant que ceux de la Magdeleine. Pour ce qu'ils n'étaient si purs, étant actifs145. Ces deux vies en ces deux sœurs Marthe et Madeleine, nous représentent toutes sortes d'âmes, s'adonnant au service de Dieu. Car on trouve des personnes, qui mettent leur perfection seulement aux vertus actives, et ne parviennent guère à la vie contemplative. Et je dis donc que pour parvenir à la pureté des parfaites vertus, il ne faut jamais quitter la [89] mortification, ni la pratique des vertus. Mais il faut que ces actions procèdent de la volonté, sans opération active de l'intellect ; afin que la supérieure partie de l'âme, ne reçoive empêchement pour opérer les fonctions de la contemplation, et union avec Dieu, dont elle demeure incapable et ne les peut opérer, si avant que ses puissances inférieures, qui sont la mémoire et l'entendement, sont occupés ès actions actives, qui sont les vertus146.

Mais lors que la volonté produits les actions des vraies vertus, et ensemble celles de vouloir opérer au parfait amour de Dieu, encore que la volonté soit inférieure à la suprême partie de l'âme ; comme n'étant que l'une de ses puissances, si est-ce que l'âme ne pouvant opérer en Dieu ses fonctions, sans l'opération de la volonté, d'où procède le franc arbitre : et par ainsi la volonté opérant par le franc arbitre, ès actions actives de la mortification et autre vertus : et ensemble opérant aux partis supérieurs de l'âme, auquel elles s'arrêtent comme à la fin pour lequel elle est créée, qui est de pouvoir contempler la divine Majesté, et ne chercher autre repos qu'en cette union de Dieu, laissant ses parties inférieures occupées ès actions inférieures, lors il adviendra que ce seront ensemble la vie de Marthe et celle de la Magdeleine, à savoir l'active et la contemplative ; et l'une ne donnera empêchement à l'autre. C'est par ce moyen qu'on trouvera la pureté des vertus. Ceux et celles qui n'y sont encore parvenues, ne doivent entrer en scrupule ou défiance de la grâce de Dieu, mais travailler avec [sic] l'humilité, et en demander la grâce à Dieu. Car ce chemin est encore imparfait, eût égard au plus parfait ; combien qu'il semble difficile à ceux qui ne sont là arrivés. [90]

Chapitre 25. Comment on peut connaître l'amour-propre en la méditation.

En l'Ancien Testament, il est fait récit que Jephté se trouvant en peine en la guerre, fit voeu à Dieu, que s'il gagnait la victoire, il lui sacrifierait la première chose de sa maison qu'il rencontrerait à son retour. Enfin la victoire gagnée, retournant tout joyeux de la guerre : ce qu'il rencontra premier, fut sa fille qui lui allait au-devant avec haubois et autres instruments de musique, accompagné de diverses troupes de filles, bien apprises à chanter, pour le congratuler de la victoire. Ce que voyant Jephté, saisi de grandes douleurs, dit à sa fille, hélas ma fille qui m'a trompé, et toi même aussi, et suivant cela il la sacrifia. Nous devons faire le même : car ce capitaine Jephté, est l'esprit, qui fait toujours la guerre au monde. Et comme il a le dessus de ses ennemis, qui est lors qu'il est parvenu au repos de la présence continuelle de Dieu, par la méditation et contemplation, esquelles l'esprit s'éjouit en Dieu : la chair d'où procède l'amour-propre, tout sautelant [sic] lui va au-devant, par ce qu'elle voudrait être toujours en joie et liesse, quoiqu'elle soit plutôt appelée de Dieu à douleurs et pleurs. Comme donc la chair se veut mêler parmi la joie des victoires spirituelles, il lui faut dire, hélas tu m'as trompé, mais tu t'es trompée toi-même. Tu m'as voulu tromper, me faisant trébucher au péché : tu seras trompée, par la peine et travail que je te donnerai ; car j'ai promis de te sacrifier à Dieu.

Sara femme d'Abraham, ayant rencontré son fils légitime Isaac, jouant avec Ismaël fils de sa servante, s'en indigna grandement, et dit à son mari, chassez-moi cette servante et son fils, il ne fait pas beau voir jouer ces deux enfants ensemble ; car le fils de la servante n'héritera pas avec le fils de la libre147. Dieu le Créateur notre [91] vrai Abraham, père de toutes nations, a deux enfants, l’un est la chair, l'autre l'esprit. Il advient bien souvent que la chair et les sens, représentés par Ismaël fils de la chambrière, se veulent mêler parmi les joies spirituelles. Dont fort indignée, la divine Providence dit au Chrétien, et spécialement à la personne dévote, et retirée de tous plaisirs provenant des créatures. Chassez arrière cette chair par veilles, jeûnes et mortifications : car il ne fait pas beau voir que ta chair se joue ou fasse trêve avec ton esprit. Voire il est impossible, si tu me veux servir, et participer à mes grâces et prérogatives, que ton âme jouisse des fruits de la divine contemplation, si tu ne sépares les sens corporels d'avec les spirituels148 .

Mais d'autant que je n'ai délibéré de traiter ici de tous les empêchements qui surviennent, soit en la méditation, soit en la contemplation, mais seulement de les plus notables, comme l'amour-propre ; je ne veux aussi ici toucher la méthode de méditer ou contempler. Quant aux moindres imperfections, elles n'ont ici lieu, d'autant qu'à une vie ou degré de perfection si relevée, les imperfections sont (et faut ainsi dire) perfections à l'égard d'un degré moindre et inférieur. Ainsi il faut traiter les imperfections suivant l'ordre et le degré auquel l'âme est arrivée. Quoi donc, que la méditation soit une action parfaite, et la contemplation plus parfaite, et même céleste, si est-ce qu'il y a en icelle divers degrés suivants ceux, ou de la grâce que nous pouvons acquérir, coopérant aux grâces de Dieu par le franc arbitre, dont on acquiert là sus au Ciel la gloire bien heureuse : ou bien ceux de la grâce que gratuite, que Dieu donne à qui sa sapience et bonté infinie a déterminé de toute éternité, d'élever à tel degré de grâce telle ou telle âme.

De même est-il au ciel, tout tous contemplent il est, et jouissant continuellement de la claire vision de Dieu. Mais tous n'ont en cette contemplation et vision, si claire connaissance de la grandeur de Dieu, et tous jouissent si parfaitement de la Divinité et des secrets de la Sapience incréée. Sont néanmoins tous contents et rassasiés. Je veux donc [92] montrer, qu'en cette vie nous ne pouvons jouir si parfaitement de la contemplation divine, pour les empêchements que nous donne le corps, et les inclinations mauvaises et imparfaites procédantes de la nature corrompue.

Quand est de la méditation ; pour ce que c'est une action plus basse, que la contemplation, l'amour-propre s'y trouve en diverses sortes. La méditation ou oraison mentale, qui se fait en l'intérieur sans prononciation de paroles, procède de la volonté, puis se termine en l'entendement par les discours, soit sur la vie et passion de Jésus, ou de la Vierge Marie, ou des saints, ou des mystères de la foi catholique, ou sur quelque science et de la Sainte Écriture. Car proprement méditer, c'est discourir en l'entendement des choses Saintes. Se servant de l'imagination, quand on se veut représenter les personnes et les lieux, comme de la Passion et de tous les mystères, que nous voulons méditer. En quoi l'affection s'enflamme en l'amour de Dieu, et des vertus. Opérant des actes de la volonté, pour tirer les affections, suivant les matières sur lesquelles l'entendement aura discouru, ou bien sur quoi Dieu aura opéré par sa grâce en la méditation. Faisant toujours réflexion sur nous-mêmes, pour nous anéantir par la mortification, et ne cesser de nous mortifier, tant que pourront trouver en nous quelque imperfection, tant petite qu'elle soit, dont nous avons connaissance par la méditation. C'est en ceci que consiste le fruit de la vraie méditation149. Et en quoi aussi se trouve l'amour-propre, et où la chair se veut éjouir150 avec l'esprit, comme j'ai dit au commencement de ce chapitre. C'est une chose très délectable, lors que la personne a cette grâce naturelle, de bien discourir en l'entendement. Il advient pour cette grande délectation, qu'elle s'y trouve tomber en ravissement. Et tout ceci peut être avec amour-propre. Sans toutefois rejeter la vraie et pure méditation, qui est de même aussi avec ravissement, mais les effets en sont divers. Lors que l'âme s'arrête seulement à bien discourir, recherchant des curiosités et au concept, elle s'élève plutôt en orgueil [93] qu'à se confondre soi-même. Et tout ceci provient de l'amour-propre, y trouvant néanmoins l'esprit en grand contentement. C'est curiosité de vouloir connaître les choses hautes et profonder [sic] les secrets de la Divinité.

On trouve que Saint Augustin se promenant quelque jour au long de la mer, méditait sérieusement sur le mystère de la Sainte Trinité, ruminant en son esprit des moyens pour comprendre ce haut mystère, auquel la capacité de l'homme ne peut atteindre. Sur cette entrefaite s'apparut [sic] à lui un petit enfant, qui puisait l'eau de la mer avec une cuillère, la mettant dedans une petite fosse : Saint-Augustin le voyant, lui demanda, petit enfant que faites-vous ? Je veux, (ce dit-il) mettre toute l'eau de cette mère dedans cette petite fosse. Sur ce S. Augustin dit, il est impossible que l'eau de la mer puisse entrer dans cette petite fosse. Lors l'enfant, qui était le petit Jésus, s'apparaissant [sic] en cette telle vision, lui répliqua : il est plus possible de mettre toute l'eau de cette grande mer dans la fossette, qu'il n'est possible que puissiez comprendre ce que vous recherchez. Ce dit, il s'évanouit, et S. Augustin rentrant en soi-même, connut lors par cet enseignement, que nous ne devons chercher chose curieuse, surpassant entre notre capacité ; pour ce que cette curiosité procède de notre amour-propre, encore que ce soit vers choses très saintes, et de Dieu même.

Souvent par ce moyen les personnes reçoivent des illusions. Dieu le permettant ainsi. Et le diable voyant notre inclination, s'en sert pour nous tenter et tromper par ses illusions, se transfigurant en Ange de lumière. Puis la nature se voulant joindre avec esprit, et s’éjouir en ses discours, s’y fourre sans aucune pratique de la mortification151 . Et s'il advient quelques petites occasions, d'endurer quelque affliction, ou persécution des créatures venant de la part de Dieu, on ne la sait supporter. Voilà les fruits de telle méditation, lors que l'esprit s'arrête seulement aux discours, sans en rechercher les fruits pour soi-même152, qui sont les actions vertueuses, et anéantissement de soi-même. Il se trouve encore d'autre amour-propre, lors qu'en la méditation on reçoit [94] quelque tendresse. Peut-être procédante de nature : quelques fois venant de la grâce de Dieu, comme sont les larmes et autres tendretés, et semonces intérieures, [l]esquelles153 la nature se veut toujours joindre avec l'esprit, pour se repaître sensuellement des grâces divines, fuyant le travail de la mortification154. Mais il lui faut dire ce que Jephté dit à sa fille, qui nous représente l'âme fidèle à Jésus-Christ. Hélas, ma fille, vous m'avez trompé : et Toi-même es trompé, car je sacrifierai au Dieu vivant, par la continuelle mortification de tes désirs désordonnés et amour-propre, tant és choses spirituelles que corporelles. Car l'amour-propre és choses spirituelles, est plus dangereux qu'és corporelles : par ce qu'il est moins connu, et est sujet à vaine gloire. Le remède donc contre l'amour-propre en la méditation, est que le fondement de notre oraison soit pour trois causes. La première, afin de connaître Dieu. La deuxième, afin de se connaître soi-même. La troisième, afin de pouvoir aimer Dieu de toute notre puissance, le chercher avec pureté d'intention. Ne faire oraison pour trouver le goût et dévotion sensible : mais pour constamment se surmonter soi-même, et par la connaissance de soi-même, venir à la connaissance de Dieu. Non par curiosité de concept, mais en unité de volonté avec celle de Dieu, nous rendant conforme à sa sainte volonté. Et que tous les discours de la méditation sur quelque matière que ce soit, ne soient à autre fin que pour connaître notre virilité, et nous toujours anéantir, et reconnaître que tout bien vient de Dieu seul. En cette connaissance notre volonté s'enflamme en son amour, pour ne chercher que sa gloire en toutes créatures. Mais si Dieu nous élève, et nous donne lui-même notre nourriture spirituelle, comme il fait quelquefois aux humbles et à ceux qui en simplicité colombine, et en pure vérité le cherchent ; si ayant commencé notre méditation, Dieu retire notre âme de la matière préméditée, en quoi nous discourons, nous présentant quelque autre sujet, comme quelque sentence de la Sainte Écriture, ou soit que ce soit chose que [95] Dieu voit nous être nécessaire, il ne le faut rejeter ; mais librement et sans scrupule laisser notre premier sujet et accepter celui que Dieu nous inspire. Car on fera plus de fruit en telle méditation, qu'on ne ferait en un an, en ce qui vient de notre seul travail. Et nous en devons rendre grâces à Dieu, et écouter le Saint Esprit, pour entendant ce qu'il demande de nous, coopérer à ses grâces.

Chapitre 26. Quel est l'amour-propre qui se trouve en la contemplation.

L'âme qui n'aura expérimenté, ni encore passé plusieurs degrés de la vie spirituelle, trouvera (peut-être) ridicule, qu'en une action si excellente et relevée que la contemplation, s'y trouve l'amour-propre. La contemplation quant à soi-même, pour ce que c'est une action, qui n'a aucune opération active, procédant à des puissances inférieures de l'âme, mais qui seul commence, se termine et finit en Dieu (Dieu étant son seul objet) pour ce, quand à soi-même, elle est très pure et du tout céleste. Mais les accidents qui y surviennent, procédant de nature, soit après, ou bien à l'instant même, que l'esprit est éveillé de ce céleste repos, ne sont pas exemptes de cette imperfection. Je dis quant à l'esprit, qui anime l'âme raisonnable, sensitive et végétative. Car quant à la suprême partie de l'âme, qui est la vraie image de la Sainte Trinité, cette seule partie qui domine par-dessus toutes les parties inférieures, l'entendement, la mémoire, et la volonté, cette seule partie qui agit toujours, et qui seul opère en Dieu, non par quelque action active, ni passive ; mais par une disposition déiforme à la disposition de Dieu155 : à laquelle Dieu l'a trouvant disposée, comme à recevoir cette impression de la grâce surnaturelle, à cet instant demeurent transportée par-dessus soi-même, et absorbée du tout en une claire [96] lumière de la divinité. Jouissant de sa douceur ineffable, contemple cette beauté incréé, qui la fait devenir brûlante et enflammée d'amour comme un Séraphin. Et lors les puissances inférieures demeurent fixes, sans opérer aucune action active, procédant de leurs fonctions naturelles. Ceci se fait, par ce que ce grand tout qui est Dieu, seule domine en toutes les facultés de cette âme, et de ses puissances, voir du corps156. Ceci ne se peut fort bien donner à entendre, si ce n'est à ceux qui en font l'épreuve.

Je me servirai d'une similitude. Lors que le soleil reluit, sans aucun corps ou empêchement opposé à ses rayons, toutes lumières deviennent obscures en celle du soleil ; en sorte que l'on aperçoit, ni lune ni étoiles, ni autres lumières étant sur la terre. Non que tous ces corps lumineux aient perdu leurs naturelles lumières : mais par ce que le soleil qui élargit sa lumière par toute la terre, à sa lueur si grande qu'il offusque la lumière des autres corps, quoiqu'il ne laisse cependant, de faire leurs opérations selon leur nature créée. De même est-il, lors que l'âme, sans aucun entre-deux, envisage face à face, la beauté du vrai soleil de Justice, demeurant absorbée en la jouissance de ce grand Tout. Car alors les puissances inférieures, quo iqu'elles soient nobles en leur nature, comme l'entendement, par ce qu'il comprend ce que c'est de Dieu : la mémoire, par ce que telle en est la vivacité, qu’elle enclôt en soi en un moment le ciel et la terre ; et la volonté, par ce qu'elle peut tout ce qu'elle veut (vraiment puissances très nobles, puisque quant à leur substance et nature, elles sont comme lumière par-dessus toutes autres créatures) étant cette partie plus supérieure, occupée à contempler les perfections divines, de cette lumière incréée qui est Dieu, qui réverbère de sa lueur par-dessus toutes lesdites puissances de l'âme : elle demeurent à cet instant comme du tout anéanties. Non qu'elles perdent leur opération naturelle quant à leur être. Mais elles demeurent fixes et arrêtées, par un consentement universel, laissant seul opérer en l'âme celui qui est Tout. Désappropriant à soi tout ce qui n'est [97] sien, pour servir du tout à son Tout.

Ceci se fait seulement lors que l'extase ensuit la contemplation. Si on pouvait voir l'âme en cet état, on ne verrait que Dieu reluire en toutes ses facultés. Ou toute sa beauté naturelle n'apparaît en la présence de cette grande lumière de la divinité, y étant toute absconsée, tellement qu'elle est comme déifiée. Et en cette contemplation, l'âme en rapporte très grand fruit spirituel. Et pour ce qu'elle est pure, il s'y trouve peu souvent de l'amour-propre. Mais toutefois, pour ce que nous sommes encore en cette nature corrompue, il faut être toujours sur ses gardes, comme j'ai dit, pour les accidents qui y surviennent. Car l'âme ne peut toujours être en cet état, et retournant de cette conversation avec Dieu, entre les créatures, tout lui semble si vil et abject au monde, et lui apportent tant de dégoûtement, que la vue de toutes ces choses créées lui est un continuel martyre, pour ce pur amour qu'elle a acquis en ces trésors célestes.

Mais bien convient d'être, comme j'ai encore dit, sur ses gardes, afin que que l'amour-propre ne vienne à corrompre ce pur amour. Ce qui adviendrait, si contre l'ordonnance de Dieu, elle désirait retourner à cette union et contemplation, sans y être attirée de Dieu. L'âme doit opérer toujours conformément à la volonté de son Tout, aussi bien étant hors de cette union, comme étant absorbée. Et si Dieu l'attire pour quelque temps à la vie plus active, il faut que son amour-propre soit tellement anéanti, qu'elle ne sente en soi aucun désir, de vouloir ou non vouloir, sinon seulement ce que Dieu veut en elle, et en toutes créatures, tant au ciel quand la terre157. Il y a divers degrés de contemplation plus bas, esquels l'âme demeure arrêtée sans aucun discours, et cette manière de contempler Dieu, ensuit souvent le discours. Pour exemple, en discourant mentalement sur quelque matière, soit sur l'humanité de notre Seigneur Jésus-Christ, ou sur quelques considérations de la Divinité, on s'enflamme tellement en l'amour de Dieu, qu'on en tombe en admiration. Et lors le discours finit, et la personne demeure fixe en la contemplation des choses célestes158. Mais d'autant [98] que cette contemplation, quoi que très bonne et louable, arrive immédiatement après le discours, n’y étant aussi l'âme supernaturellement élevée de Dieu, quoique que Dieu y opère aussi (mais non en telle transformation de la créature au Créateur : ains159 seulement par une simple conversion de toutes ses facultés en Dieu, qui néanmoins est aussi très agréable à Dieu) cette contemplation est plus sujette à un amour-propre. Lequel toutefois peut être évité, se tenant toujours en humilité. Donc afin que notre esprit puisse librement vaquer à la contemplation des choses célestes, sans aucun doute des empêchements de l'amour-propre, il faut remarquer quel est l'amour-propre en cette action. Ne parlant ici des autres empêchements, comme sont les images et autres semblables, dont sera traité en autre lieu. Mais seulement de l'amour-propre, qui survient ayant déjà exercé la contemplation, laquelle comme dit est [sic], ensuit souvent la méditation. Comme lors que l'âme médite ou considère profondément quelque matière, en laquelle son affection s'enflamme aux désirs de pouvoir mettre en effet en son temps, le fruit qu'elle tire de ces considérations ou méditations. Puis s'élevant plus haut, l'affection s'arrête sur le premier objet de sa méditation qui est Dieu. Où elle demeure transportée par-dessus toutes ses actions actives, aussi long temps que Dieu opère en elle. Quelquefois cette transportation se fait sitôt qu'elle aura proposé en son esprit le premier sujet de sa méditation. Suivant ce que Dieu opère sans aucun discours. Seulement par un seul désir enflammé, voyant son objet, qui est Dieu, celui qu'elle aime, elle demeur à cet instant fixe en la contemplation, en laquelle elle jouit d'un contentement indicible160.

Voyons maintenant comment subtilement se glisse l’amour-propre en cette simple contemplation. Les sentiments naturels ne sont point privés de leurs fonctions, tellement que la nature, qui ne désire que le repos propre, prend une complaisance en soi-même du repos, que ses sentiments ressentent, par participation du repos que l'âme trouve en Dieu. En sorte [99] qu'elle approprie à sa nature ce qui n'est sien161. Non que je veuille contredire ce que dit le Prophète Royal, Psaume 83. Mon cœur et mon corps sont éjouis en Dieu vivant. Car cette joie de la chair avec l'esprit, dont parle David, n’est pas avec propriété mais en Dieu purement. Quels sont les effets par lesquelles on peut connaître ce faux repos de la nature d'avec le vrai repos ? C'est que s'il advient qu'on retire l'âme de ce repos pour vaquer à quelque autre exercice pour la charité du prochain : si c'est en religion, l'obédience le permettant, elle en sort avec chagrin, se trouve inquiète, fait des petits murmures en soi-même pour ce qu'on la retire de ce repos sous couleur de bien. Lui semble qu'elle est plus parfaite en cette action que la quittant pour faire l'obédience ou la charité au prochain. Tellement qu'elle fait estime de ses actions. Ce qui est contre le vrai anéantissement et humilité. Et telle personne vient secrètement à mépriser les autres, qui ne seront si adonnées à ce repos de contemplation. Une infinité de secrettes amours propres que l'âme expérimentera si elle regarde de près. Mais au contraire, l'âme qui aura surmonté l'amour-propre, si même elle était en extase, où son âme jouissait à son aise des divins embrassements de son céleste époux, et qu'on la vienne éveiller, ou pour l'obédience, ou pour la charité du prochain, sort avec un grand contentement, et désir enflammé de pouvoir mettre en effet les fruits qu'elle a appris en cette divine école de Jésus-Christ. Car plus elle aime Dieu, plus elle aime son prochain, quittant Dieu pour Dieu, ne perdant pour ce la présence de son bien-aimé. Et telle âme tient un grand cas de toute personne, comme étant toute créée à l'image de Dieu. Si elle voit les autres n’être parvenus à ce degré, ne les méprise : mais considère la fragilité, et fait peu de cas de soi-même, attribuant le tout à la bonté de Dieu, et à lui seul en rend la gloire. C'est en cette sorte qu'il faut cheminer en vérité devant Dieu si nous voulons lui être agréables. [100].

Chapitre 27. Comment on peut aimer toute créature raisonnable d'un pur amour.

Comme il n'y a rien qui plus captive notre affection que ce qui est présent à notre vue : ainsi il n'y a rien qui ne donne plus d'empêchement de parvenir au pur amour de Dieu, que l'objet des créatures. Nous ne voyons pas Dieu visiblement, quoi que la vue de l'âme soit plus vive, quand elle est fichée en Dieu qui est esprit, que non pas la vue corporelle. Mais d'autant que nos inclinations attirent toujours l'esprit à la nature, au moyen quoi nous venons à aimer les créatures, de là vient que l'âme devient aveugle aux choses célestes. Combien que Dieu commande d'aimer son prochain comme soi-même. Voyons donc comment on peut aimer toute créature en Dieu et d'un pur amour. Toutes nos œuvres, toutes les vertus que pouvons acquérir, enfin tout ce que nous pouvons opérer de bon, la consommation de tout, c'est la charité de Dieu et du prochain. Et le seul objet de l'amour que portons à notre prochain, ce doit être Dieu. Or, ce qu'il y a en la créature raisonnable qui nous doit émouvoir à l'aimer, ce doit être ce qui est en elle à la ressemblance de Dieu, qui est l'âme créée à son image. Ne suivant en rien la nature. Par ce que si nous aimons la créature pour quelques grâces naturelles, notre amour sera autant variable que l'objet sera un constant. Si la personne vient à perdre le don de nature qui la rend aimable, soit quelque vertu, de laquelle elle viendra à décliner, incontinent ne voila ébranler ; pensant trouver en la créature ce qui ne peut être trouvé qu'en Dieu seul, qui toujours est bon. Il faut donc regarder en la créature, les yeux de l'âme, l'image du Créateur. Et pour ce que Dieu l'aime, comme étant son image : aussi nous [101] l’aimions fidèlement pour ce seul objet, qu'elle est créée à l'image de Dieu, et par ce que Dieu l’aime. Ainsi voyant sa dignité, nous ne pouvons faire autrement que de l'aimer. Il nous faut donc toujours regarder notre prochain du côté de l'âme, car elle est Ange ; et non pas du côté de la nature, car elle est homme. Et partant fragile, parlant en général, tant pour la femme que l'homme. Car en la Sainte Écriture et devant Dieu, il n'y a aucune différence quant à l'âme, soit de l'homme ou de la femme. Il faut donc laisser tout ce qui vient de nature, et toute attente, tant soit-elle bonne, procédante de nature. Et seulement ficher les yeux de notre âme, à notre premier objet, qui est Dieu, en qui nous devons aimer toutes choses. Et puis de la dépendance de Dieu conformant notre volonté à la sienne, et unissant notre amour à la sienne, aimer fidèlement tout ce que Dieu aime. Et que cet amour du prochain se termine et finisse en Dieu. Je dis finisse, non que la vraie charité prenne fin. Mais finisse, il faut entendre, quant au second objet, qui est la créature ; pour rentrer à son premier objet qui est Dieu : et ainsi que ces deux amours soient tellement unis qu'il ne soit qu'un en Dieu. Il n'y a amour sensuel, tant soit-il passionné, que les forces puissent égaler à ce pur amour. Pour ce qu'aimer toutes les âmes, comme étant les images de Dieu, et ne regarder que Dieu en elle, cet amour est si fort, que l'âme donnerait mille fois sa vie pour l'amour de son prochain162. Tant plus l'âme aime son prochain de ce pur amour, tant plus elle reçoit en soi-même une aliénation de tout ce qu'il y a au monde, qui ne se peut aimer en Dieu, c'est-à-dire de tout ce qui est vanité. À une âme qui aime Dieu et son prochain, de ce purs et divins amours, la terre est un Paradis. Pour ce que si elle trouve des infirmités en la créature à supporter, elle n'en reçoit aucune peine. D'autant qu'elle voit ceci procéder de la nature, en laquelle elle ne s'arrête en rien ; mais seulement à l'esprit, et à la beauté de l'âme. [102].

Chapitre 28. De l'humilité.

L'humilité est le fondement et la garde de toutes les vertus. Laquelle notre seigneur Jésus, qui en est l'essence et miroir, a spécialement exalté, pour surmonter l'orgueil du diable. Et comme d'un très précieux gage. Il dit, Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. L'Apôtre l'appelle vertu de Dieu, disant, je me glorifierai de bon cœur en mes infirmités, afin que la vertu de Dieu demeure en moi. Donc la vertu d'humilité essentiellement tient son siège au fond de l'âme. Ses branches paraissent ès trois puissances d'icelle. Par l'entendement elle est illuminée, d'où elle connaît la pure vérité de son néant. Par la mémoire, elle ne perd jamais le désir de retourner à son néant, sans adhésion à choses créées, si ce n'est en Dieu. Par la volonté, d'un courage magnanime, elle embrasse joyeusement tout ce qui lui survient pour l'anéantir, soit de la part de Dieu, soit de la part des hommes. Or cette humilité se fait connaître par ses œuvres. Ès actions intérieures et extérieures. Ès actions extérieures, lors que la personne cherchant toutes choses, soit au manger, accoutrer, converser, parler, bref en tous ses comportements, le plus vil et contemptible, pour en ce être méprisée et tenue pour un néant. Et ce non pour apparaître humble : mais pour être tenu en vérité ce que nous sommes. Le second acte d'humilité est que nous recevions d'un bon cœur et joyeusement toutes les injures, médisances, calomnies ; brefs tous les tourments qui nous peuvent arriver des créatures. Et au même instant, leur montrer toute amitié et reconnaissance de leurs injures. N'attribuant rien à la créature, mais à la bonté de Dieu, qui le permet ainsi, pour nous faire connaître la vérité de ce que nous sommes. Quand aux actions intérieures, c'est un acte intérieur, [103] lors que la personne reçoit volontiers tout ce que Dieu lui envoie. Soit tristesse, tentation, délaissement de tout sentiment intérieur, désolation, toutes sortes d'afflictions internes. Louant Dieu de tout, le remerciant, se connaissant en vérité avoir mérité tel délaissement, et que nous ne sommes dignes de recevoir, soit de la part de Dieu, soit de la part des créatures, quelque bien : mais tout mépris, vitupere, et délaissement de soi, comme étant un rien. Le second acte de cette humilité intérieure, est que l'âme s'estime indigne de recevoir de Dieu quelque consolation intérieure, grâce, illumination, ou autre don spirituel ; et si Dieu lui fait telle grâce, l'âme s'anéantit de tant plus, se reconnaissant indigne de tel bénéfice. Le troisième, est quand Dieu donne à la personne quelque grâce intérieure, soit de vertu, illustration, consolation, et autres dons supernaturels, elle les tient néanmoins cachées aux yeux des créatures, et ne se découvre, si ce n'est à celui qui gouverne son âme. Auquel la même humilité permet qu'on ne lui cache rien, afin de recevoir avis, comment on se doit comporter en telle grâce. Et si le confesseur use de quelque rigueur, pour nous humilier, on la doit accepter de bon cœur. Notre Dame nous a bien montré cet exemple d'humilité, lors que le fils de Dieu avait pris chair humaine dans son ventre virginal, lors qu'elle voyait son cher époux Joseph tout contristé, la voyant enceinte, et n'en sachant le mystère. L'humilité de la Vierge, ne pouvait permettre de lui donner à connaître, jusque à ce que l'Ange lui révélât la pureté de la Vierge, et qu'elle avait conçu par l'opération du Saint Esprit, sans préjudice sa virginité. Le quatrième acte, est qu'étant doué de toutes grâces spirituelles, qui se peuvent départir à créature, la personne veut et désire, même se réjouit d'être estimée et tenue pour fort imparfaite, et grande pécheresse, et être tenue des hommes pour telle. Ne soit que Dieu l'attire à quelque autre fin, où il est nécessaire pour la gloire de Dieu que notre réputation serve de lumière aux autres. Mais en ceci il faut bien connaître la volonté de Dieu. Par ce que sa volonté fait toujours [104] connaître la vérité de notre innocence, lors qu'il le voit expédient. Le cinquième, est quand tout le bien que nous pouvons faire soit intérieur ou extérieur, nous ayons un tel anéantissement, que nous croyons en vérité, que tout ce que faisons, n’est d’aucun mérite devant Dieu. En ce, s'humiliant du profond de notre cœur, le priant ardemment qu'il lui plaise par sa bonté, accepter ce peu que nous lui offrons tant imparfait163. Mais enfin quand nous aurions donné à connaître tous les actes d'humilité et tout ce qui s'en peut dire, ce ne sera encore la vraie humilité. Car cette vraie humilité est cachée au fond de l'âme, et ne se peut prononcer de bouche. Heureuse humilité, car celui qui la possède est le sanctuaire de Dieu et le tabernacle du Saint Esprit. C'est dans ce cœur humble que Dieu prend son plaisir et que du plus haut du Ciel il le regarde, pour lui élargir les trésors célestes de ses saintes grâces.

Chapitre 29. De la foi nue.

La foi la première des vertus théologales, lesquelles regardent Dieu. Et le propre office de la foi, est d'illuminer l'entendement et l'élever à la ferme croyance de tout ce que Dieu nous révèle par le moyen de son Église.

Encore que ce soit chose difficile et surpassant la raison naturelle. La foi s'appuie sur sa vérité infaillible. Car tout ce que la foi nous propose, ça été Dieu qui l'a révélé, et Dieu est la même vérité. Tellement qu'étant impossible que ce que Dieu dit soit faux, reste que quand la foi nous propose quelque chose contraire à la raison, force est de se résoudre, et dire que la raison humaine est faible et se peut aisément tromper, mais Dieu ne se peut tromper. Partant reste aussi que la foi consiste à croire tout ce que l'Église nous enseigne, comme étant l'Oracle de [105] Dieu. Sans en vouloir avoir aucun témoignage, ou miracle, ou révélation particulière. À ce propos Frère Gilles de l'ordre de Saint-François, comme notre Seigneur lui eut fait cette grâce de se montrer à lui en vision, en forme de petite enfant au Saint Sacrement de l'autel : quoi que ce bon saint aimât Dieu ardemment, si est-ce qu'il se contristait, disant de soi, « Frère Gilles n'a plus de foi, Frère Gilles n'a plus de foi ». Ainsi se complaignait-il. Je ne dis pas que ceux à qui Dieu donne des vraies visions, soient privés du mérite de la foi car cela sont grâces de Dieu. Mais qu'il ne les faut désirer, mais croire d'une vive foi, sans nulle assurance visible. Par ce que la foi consiste à croire ce que nous ne voyons point. Or si nous voyons la vérité, comme de voir visiblement l'humanité du Fils de Dieu au Saint Sacrement de l'Eucharistie, laquelle est cachée sous les espèces de pain et vin, ce ne serait plus une vraie foi, et ainsi des autres mystères. Lors que nous serons au ciel, jouissant de la vision de Dieu, il n'y aura plus de foi : par ce que nous verrons clairement la vérité de tout ce que la foi nous fait croire, étant en cette chair mortelle. Donc il nous faut croire, ce que par notre ignorance nous ne pouvons comprendre, et ce que ne pouvons voir des yeux corporels164. Quant à la foi nue, elle ne consiste pas seulement à croire tout ce que dessus. Mais encore à croire avec grand amour, tout ce qu'il nous advient165. Que Dieu nous voit continuellement, qu'il nous regarde, par un soin particulier, et ne cesse de nous vouloir du bien, et qu'il ne tombe pas un cheveu de notre tête, que Dieu ne l’ait prévu et prédestiné de toute éternité. Si une âme avait vraiment cette foi nue, elle serait heureuse dès cette vie, par ce qu'il n'y aurait affliction, ni perte de biens, ou de santé, ou d'amis, ou chose qu’il lui pourrait arriver, qui la pût ébranler. Pour ce qu'à tout moment elle verrait par cette foi nue, que Dieu est présent, qu'il ordonne tout par sa puissance divine, à sa plus grande gloire, et pour le bien de ses créatures : car il ne veut la mort des pécheurs, mais qu'ils se convertissent et qu'ils vivent. [106].

Chapitre 30. De l'espérance.

L'espérance est la seconde vertu théologale, laquelle regarde Dieu. Ainsi que nous croyons en Dieu par la foi, nous espérons en Dieu par l'espérance. Et d'autant qu'il n'y a vice plus détestable que le désespoir : aussi la vertu contraire qui est l'Espérance, est très agréable à Dieu. C'est une vertu divine, procédante de la foi. Nous espérons en Dieu, par ce que nous croyons qu'il est bon, et miséricordieux. Or l'espérance consiste en deux choses, ou de la vie éternelle, ou de quelque nécessité qui nous presse en cette vie, soit corporelle ou spirituelle. Quant aux nécessités corporelles, qui est celui qui ne doit avoir une ferme espérance en Dieu ? Puis qu'il n'y a si petite créature, jusqu'à une petite fourmi, que la Providence divine ne pourvoit à sa nécessité, et qu'il n'en ait soin particulier. Ne serait point une confusion à la créature raisonnable : lors que se voyant en quelque nécessité corporelle, elle murmure contre Dieu, oublie la totale Espérance de sa bonté, et semble qu'il doit périr, comme si Dieu l'avait mis en oubli, ou ne le voulait aider ? Quant aux biens spirituels, et surtout de notre salut, qu'y a-t-il que ne devions espérer, puisse que le Fils de Dieu même est descendu du ciel, pour par sa mort nous donner la vie, laquelle au prix de son sang il nous a acquis, et délivré de mort éternelle ? Ou comment craindre que cette bonté soit changée, vu que s'il était nécessaire, il serait prêt (comme il dit une fois au saint évêque Carpus) pour racheter une seule âme, de mourir une autre fois ? Et comme telle est cette bonté, et tel l'espoir qu’y devons avoir, que le danger n'y peut être, que de la part de ceux qui en abusent, se fondant sur la miséricorde pour pécher plus librement, sous couleur que Dieu est bon, sans appréhender sa justice [107] (ce qui lors ne serait espérance, mais présomption téméraire) comment être si misérable, que ce qui est bénédiction, le tourner en malédiction ? Et de ce qui est le salut de tous, en tirer sa perte et ruine ? L'espérance que nous avons en Dieu, fait paraître en nous la créance qu'avons de ses perfections divines. Car espérant qu'il nous sauvera, nous protestons de sa bonté, vu que ne l'avons mérité. Nous protestons de sa puissance, car c'est sans plus lui qui le peut, et qui fait des ténèbres la lumière. Aussi faisons-nous de sa Sapience, qui rehausse ainsi les choses basses. Et plus de sa miséricorde, qui par ce moyen se bâtit au ciel. Et non moins de sa justice, qui rend à un chacun selon ses œuvres. Sa vérité aussi y est avouée : car c'est l'accomplissement de ses promesses. Comme au contraire par le désespoir, on prive Dieu de tous ces beaux titres. Et partant péché sur tous damnable, comme il est fondement des blasphèmes, qui abondent és damnés. Qui sera donc celui qui pourra parfaitement concevoir une vive espérance en Dieu et une parfaite confiance ? Celui qui garde sa conscience nette de tous péchés, selon ce qu'écrit saint Jean, Si notre cœur ne nous reprend pas (il veut dire si nous ne sommes volontairement tombés en péchés, desquels notre conscience nous puisse à bon droit accuser) nous avons grande confiance en Dieu. Quelque chose que nous lui demanderons, il le nous octroiera. Cette confiance croît aussi par le moyen des bonnes œuvres, suivant la doctrine de saint Paul. Ceux qui servent bien, et s'acquittent dûement de leurs charges et offices, montent en plus haut degré en l'Église de Dieu166, et s'acquièrent une grande confiance en la foi de Jésus-Christ. Celui-là acquiert une grande confiance, qui aime son Dieu de tout son cœur, par-dessus toute créature. Et qui n’aime chose qui soit en de cette vie misérable, qui n'a autre désir, que de se voir uni à Dieu par amour : c'est celui-là qui jouit d'une si ferme confiance, que même pour l'amour ardente [sic] qu'il porte à son Dieu, il ne peut recevoir en son âme quelque doute, qui le puisse affliger, de ce qu'il demande à Dieu. Tant est [108] ferme et solide cette confiance, pour l'amour mutuel qu'il ressent en son âme de la part de son bien-aimé.

Chapitre 31. De la charité, quant au principal acte d'icelle, qui est l'amour de Dieu.

La charité est la troisième vertu théologale, c'est-à-dire qui regarde Dieu, par ce qu'avec icelle notre âme est portée à aimer Dieu sur toutes choses, non seulement comme créateur et auteur de nos biens naturels, mais aussi comme celui qui donne la grâce et la gloire, qui sont bien surnaturelles. La charité est une vertu infuse et du tout surnaturel : comme celle dont l'acte propre qui est aimer Dieu, est donnée, et croît en l'âme, selon la mesure de la coopération d'icelle, à la grâce qui lui est surnaturellement départie. De sorte que comme icelle coopérant avec la grâce première ou prévenante qui est donnée à tous par cette vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde : Dieu, qui est cette lumière, lui donne les secondes, et coopérant aux secondes, il lui donne les subséquentes : croissant icelle autant en amour comme elle croît en lumière et connaissance de Dieu : de là advient le parfait don et souverain degré de charité, autant justement infus aux uns, que justement dénié aux autres, qui pour n'avoir profité de ce premier degré de grâce, sont privés d'iceluy même, suivant ce qui est dit : Qu'à celui qui a, sera donné. Et à celui qui n'a point, ce qu'il a lui sera ôté. La charité est la plus grande de toutes les vertus. Et est un si grand bien, que qui l'a, ne peut perdre son salut, si auparavant il ne perd la charité : et qui ne l'a point ne se peut nullement sauver, encore qu'il ait toutes les autres vertus et dons de Dieu. La charité est premièrement en Dieu, puis s'étend à tous les hommes, et à toutes les choses que Dieu [109] a fait. Mais avec cette différence, que l'on doit aimer Dieu à cause de lui-même, étant un bien infini, et toutes autres choses pour l'amour de Dieu. Et particulièrement on doit aimer le prochain pour être fait à l'image de Dieu comme nous. De sorte que par le prochain, on ne doit pas seulement entendre les parents ou amis, mais tout homme, quoiqu'il nous veule être ennemi. À cause que tout homme est l'image de Dieu, et comme tel il doit être aimé. Mais quels sont les actes par lesquels on peut acquérir cette charité ? Le premier, qui est préparatoire, est de quitter tous péchés, et surtout le péché mortel, car icelui nous prive du tout de la charité. Le second, le péché véniel quelque petit qu'il soit, par ce que celui qui néglige les péchés véniels, se dispose aux mortels. Le troisième, une entière mortification de nos passions et affections désordonnées. Le quatrième, une grande haine de nous-mêmes. Le cinquième, la pratique des vertus, tant envers Dieu qu'envers le prochain. Mais la charité y étant déjà introduite, quand l'amour de Dieu a captivé167 notre cœur et notre volonté, lors les actes sont plus relevés. Comme de s'offrir à Dieu en sacrifice de corps et d'âme, et par des désirs ardents nous laisser du tout en la disposition divine, faisant un holocauste de toutes nos facultés, de toute notre âme et ses puissances. Bref de toutes nos actions internes et externes, par un renoncement total, et indifférence de ce qu'il nous arrive, nous laissant du tout conduire par la disposition et volonté de Dieu. Les actes de charité vers le prochain, étant référés à Dieu, et pour Dieu : est que d'un cœur ardent de l'amour divin, nous soyons tout disposé de laisser nos propres biens, honneur, commodité, voir notre propre vie s'il était besoin, pour le secourir en sa nécessité. Voire même dussions-nous nous priver de ce que nous aimons le plus, qui est de jouir de Dieu (comme quitter le repos de la contemplation et familiarité avec Dieu) pour subvenir aux nécessités et besoin de notre prochain. Ceci sont les actes héroïques de la vraie charité, et Dieu se plaît en telles actions. Or en la charité, en laquelle consiste la perfection chrétienne, [110] il faut considérer l'habitude infuse et l'action produite de l'esprit par la même habitude. Par ce que comme enseigne saint Thomas, il est meilleur de bien faire que de pouvoir bien faire. Joint que l'action est la fin de l'habitude. Par quoi la Béatitude éternelle, qui est la dernière perfection de l'homme, consiste en action. D'autant plus donc que fervente est l'action de charité, d'autant plus est grande la perfection de l'homme. Or donc il reste de très grands aide et secours pour parvenir à la perfection de la charité, et qui font le plus à cet effet ; qui sont l'oraison à Dieu et la contemplation des choses célestes, qui rendent cette perfection accomplie de tous points. Il faut donc tenir pour certain que la charité est un don de Dieu. La charité de Dieu, dit l'Apôtre, est épandue en nos cœurs par l'œuvre du Saint Esprit qui nous est donné. Et puis saint Jean. La charité est de Dieu. Saint Augustin. L'esprit donnant vie est en grâce. D'où donc penserez-vous que vient la charité de Dieu et du prochain, communiquée aux hommes, sinon de Dieu même ? Celui, dit saint Augustin, à qui la charité de Dieu est donnée, et celle du prochain pour l'amour de Dieu, certes doit sans cesse faire oraison, à ce que ce présent lui soit donné en telle suffisance, et abondance, que pour l'amour de lui, il vienne à mépriser, non seulement les autres amitiés, mais aussi à supporter toutes sortes de passions. Ce que le même Père témoigne avoir lui-même fait en plusieurs lieux de ses Confessions. Qu'est-ce, dit-il, qui me fera tant de faveurs, que je puisse reposer en vous, et qui me causera ce bonheur, que vous daigniez loger en mon cœur ; que vous l’enyvriez, que j'oublie tous mes maux du passé, et que je vous embrasse et étreigne comme mon seul et unique bien ? Et puis en autre lieu. O mon Dieu que vous êtes haut en vos conseils, et que vous êtes sublime, quand il vous plaît de descendre és lieux profonds ! Vous ne reculez jamais, et néanmoins à peine retournons nous vers vous. Maintenant donc mon Dieu, et mon Seigneur, excitez s'il vous plaît notre paresse, et veillez nous, rompez nous, enflammez nous, brûlez nous, adoucissez [111] nous, faites que dès maintenant nous vous aimions, et que nous courions à vous. Et puis encore en un autre lieu. Donnez vous à moi, vous qui êtes mon Dieu, et faites que je me rende à vous ; voir que je vous aime. Et si cet amour est trop froid ; faites que je vous aime davantage. Je ne sais pas la mesure, pour pouvoir apprendre combien il me défaut d'amour, pour parvenir jusques à tant que j'en aie assez, à ce que ma vie puisse arriver à vos embrassements, et qu'elle ne s'en retire jamais, tant qu'elle se musse [meuve] et face retraite à l'abri de votre face. Seulement sais-je une chose, que tout ce que j'ai, excepté vous, m’est mal. Non seulement hors de moi ; mais aussi dans moi, et toute abondance qui n'est point mon Dieu, n'est de moi réputé que pour indigence et souffreté. Or ne nous est pas seulement nécessaire, de prier pour obtenir l'accroissement de charité, mais aussi pour impétrer du secours et de l'aide suffisamment, et autant qu'il nous est nécessaire, pour pratiquer tant et si grandes vertus, pour surmonter les tentations, mortifier les désordonnées affections et habitudes, nous avancer à la perfection, et pour persévérer en un saint propos et résolution. Le second secours comme nous disions, est la contemplation. Ici nous entendons une soigneuse considération des choses spirituelles, tant divines qu'humaines. Car certes c’est merveille de voir quel avancement fait à la vertu, spécialement à la charité, celui qui vaque comme il doit à la contemplation. De quoi parle saint Basile, qui après avoir discouru de la parfaite renonciation de soi-même, il continue le dire, Quand nous aurons fait ce que nous avons dit ci-dessus, il faut diligemment garder notre cœur, et ne permette que la mémoire de ces merveilles s'écoulent de nos entendements, ou qu'elle soit contaminée par légères et vaines cogitations. Au contraire, il nous faut porter en tout lieu une pieuse souvenance d'icelui gravée en nos âmes, comme un signe ineffable, et marqué de l'obligation que nous avons envers lui. Car à la vérité, c'est la manière par laquelle on a de coutume d'acquérir la charité envers Dieu. Laquelle, comme ainsi soit qu'elle nous [112] provoque à l'observation des Commandements de Dieu : l'observation des mêmes Commandements, la garderont réciproquement, ferme et stable à perpétuité. En après, encore que la contemplation soit de notre labeur et industrie, si est-ce pour tout, que c'est un don gratuit de la divine miséricorde. Car c'est Dieu, dit David, qui illumine nos ténèbres, et selon l'Apôtre, qui reluit et éclaire en nos cœurs. Aussi est-il appelé notre lumière et illumination. Il faut donc entremêler l'oraison et la contemplation ensemble, et les tellement attremper168, qu'il soit difficile de les reconnaître et discerner l'une de l'autre. À la manière que nous avons lu quelquefois chez les Pères. Vous m'avez éclairé, dit saint Augustin, et chassé mon aveuglement. Vous m'avez embrasé, et j'ai commencé à respirer, et voilà que je halète après vous. Je vous ai goûté, et soudain je suis affamé et altéré. Vous ne m'avez fait que toucher, et incontinent je suis venu tout en feu, et au repos qui vient de vous. Et un peu après, ô mon Dieu, prenez pitié de moi. Il y a donc une extrême accointance entre ses trois, oraison, contemplation, et amour. De sorte qu'à grand-peine, se peut-il dire quelque chose de la contemplation, qui ne convienne de même à l'amour et l'oraison.

Chapitre 32. Remèdes pour aucunes âmes pusillanimes, lesquelles pour quelque nécessité que ce soit, n'osent changer d'exercice, hors de leur temps.

C'est une très louable chose de garder le temps dédié à la louange de Dieu, et à la nourriture spirituelle de l'âme ; puis même que pour le corps on ne s'oublie, en rien de pourvoir à ses nécessités. Et d'autant que l'âme est plus noble que le corps, d'autant plus la diligence est requise, vu que le corps n'est fait que pour servir à l'âme. Outre aussi le soin et diligence, [113] que nous devons porter à servir fidèlement à Dieu. Dont à cet effet on choisit quelque temps tous les jours, pour l'oraison mentale, autre pour l'oraison vocale, le résidu pour l'œuvre manuelle. Ainsi en faisait la glorieuse Vierge Marie, étant au temple avec les autres vierges. Et de même font toutes celles qui veulent imiter sa vie. Mais d'autant que nous sommes sujets à beaucoup d'infirmités, soit du corps, soit de l'âme, il faut observer de tenir tel ordre, que ne venions à gâter notre esprit, voire même notre santé, par trop grande violence. Quand à la mortification intérieure, on ne s’y peut trop exercer. Mais quant à l'esprit, on ne le peut toujours tenir bandé aux actions relevées, comme méditation continuelle ou autre. Et se faut quelquefois donner relâche, afin que l'esprit en soit plus vigoureux par après.

Il se trouve quelques âmes de bonne vie, mais si douteuses qu'elle n'oseraient pour chose qui soit, charger d'action d'un temps à autre. Comme en temps ordonné pour l'oraison mentale, si l'esprit est accablé de quelque pesanteur, ou autre accident, se sentant plus attiré à faire oraison vocale, elles ne s'oseront retirer de l'autre, pour s'appliquer à celle-ci, pour quelque vain scrupule. Et intéresserons plutôt leur santé mal à propos, que de changer d'action.



Ames dévote, tenez ordre en ce qui est à la plus grande gloire de Dieu, en tout ce qui vous peut exciter à l'aimer plus parfaitement, sans limiter votre esprit, suivant les actions. Il est bon de méditer en temps ordonné, et ne le laisser pour cause légère. Mais s'il advient (comme il arrive voire même és âmes les plus parfaites) que l'esprit soit tellement abattu, que vous ne puissiez que par violence faire oraison mentale : si lors, dis-je, vous vous sentez attirer à faire la vocale, et que ceci ouvre votre esprit, et le rende plus propre à s'élever à Dieu : faites-le hardiment. Ou si la lecture de quelques livres spirituels vous peut aider, lisez-le hardiment. Et ainsi passer votre heure169, référant le tout à Dieu. Car l'oraison mentale et vocale, et la lecture des bons livres, tout [114] cela est prier. Dieu ne garde tant à l'action qu'au bon cœur et à la bonne volonté et intention. Mais lors que vous vous portez mieux, reprenez vos premières erres.

Chapitre 33. De l'amour-propre de chacun en son état et diversité de règles.

L'unité en toutes chose est la perfection de la chose ; fusse même és créatures insensibles, s'il y a division, il n'y a pas d'ordre, ni de règle, où il n'y a pas d'ordre ni de règle, il n'y peut avoir que de la confusion : je me servirai d'un exemple pour prouver mon dire, ne voulant en dire plus, pour ne m'arrêter, mais passer au plus nécessaire. Voyons les mouches à miel, quel ordre elles tiennent dans leurs ruches et petites maisonnettes, où elles font leurs assemblées, où elles produisent leur miel, quel ordre elles tiennent, allant chaque quérir leur sucre, le cherchant dans les fleurs, et le rapportant dans leur ruche, (l'abeille tire le sucre de la fleur, et l'araigne en tire le venin.) Or il y a tel ordre, que si une mouche donne son aiguillon sur quelque personne, les autres la tueront ; et tout est si bien ordonné dans cette petite maison ou ruche, que c’est plaisir de les voir : aussi dit-on que la mouche à miel a cette propriété, qu'elle ne demeure en une maison où il y a division. Si ceci se retrouve és créatures irraisonnables, combien doit-il être plus és créatures raisonnables ; et sans doute il s'y retrouve bien plus parfaitement. À mon regret, qu'il faut que je dise la faute qui se retrouve, non pas petite, entre les personnes dévotes, qui cause une division bien désagréable à Dieu.

Dieu a institué diverses règles et ordres par le moyen de ses fidèles serviteurs, comme Saint Augustin, Saint François, et autres, dont sont à présent tous les ordres de Religion : j'ai traité encore de cette matière dans ce livre, mais il convient que [115] j'en parle plus particulièrement. Or tous ces ordres divers, et saints personnages sont tellement unis ensemble, que comme ils n'étaient qu'une volonté étant en terre, au ciel ils ne sont aussi tous qu'un en Dieu, de même devons-nous être : tous les divers ordres doivent tellement être unis, qu'il ne soit tous qu'un, si nous voulons être tous enfants de notre Père qui a institué notre règle. Et bien que les uns soit plus étroits que les autres, pour la diversité des personnes qui n'ont la force de pratiquer si grandes austérités, les autres à qui Dieu fait la grâce d'embrasser une vie si étroite : tous doivent louer Dieu du bien l'un de l'autre, sans s'approprier à sa propre règle, et mépriser les autres, ou même ne vouloir avoir conférence à autres que de leurs règles. Tous les états et diversité des règles, n'est-ce pas pour aller à Dieu tous ? N'est-ce pas Dieu que nous cherchons ? Si nous cherchons Dieu, pourquoi mépriser ce que Dieu a fait par autre règle, que par celle où Dieu vous a tiré, puis que ce n'est que pour venir à même fin, qui est un seul Dieu. Cela est si commun entre ses fillettes, je suis d'un tel Père, autres, je suis d'un tel Ordre, et semble avec propriété que les autres ne les vaille, méprisant les autres, ce qui cause division, ce qui ne peut être agréable à Dieu. Il y en a de si avancées de dire, parlant de leur ligue et hantise, les unes aux autres, « les oiseaux de même plumage reconnaissent l'un l'autre ». À mon regret qu'il me faut ouïr de tels propos. Si vous êtes enfants de Dieu, vous serez de même plumage des enfants de Dieu, et de celui saint qui est au ciel, qui est fils de Dieu, et a institué la règle et ordre qu'il a laissé en terre, qui est l'union de charité à Dieu et au prochain, et aimer et révérer toutes sortes de Religions qu'il y a, en la sainte Église Catholique.

Les vrais enfants de Dieu cherchent ce qui est de Dieu, et tout pour Dieu, sans s'amuser aux hommes. Il se faut servir, s'humilier et suivre l’ avis des hommes et Pères spirituels, mais en Dieu et pour Dieu, parlant aux hommes, comme tenant [116] la place de Dieu. Je ne dis pas qu'il faut qu'une règle suive une autre règle, il s'en faut bien garder ; mais chacun gardant sa règle, peut conférer amiablement et charitablement avec d'autres, selon les occasions et temps, de la charité de Dieu, des vertus, et de ce qui touche la foi et spiritualité. Toutes lesquelles choses sont communes à toutes, car toutes les règles diverses sont pour venir à la charité, à Dieu et au prochain, et acquérir telle vertu à notre salut. Dieu nous y conduise, priant le lecteur de prendre de bonne part cette petite advertence, car quelquefois, chose qui semble petite, empêche fort la perfection à une âme. Fin du premier livre.

Le bâtiment de l'amour divin divisé en 3 livres.

PARTIE SECONDE. Où sont démontrés trois sortes de chemin, que Dieu tient pour attirer une âme à la perfection ; et les difficultés qui se retrouvent ès divers degrés d'icelle. Et comment on s'y doit comporter, tant en l'état des commençants et profitant, que des parfaits. / Avec une explication mystique du cantique des cantiques de Salomon, approprié à ces trois sortes de chemin.

[119]

le saint repos de l'âme fidèle épouse de Jésus-Christ, ou par un amour béatifique vers son époux, son esprit étant transformé et uni en Dieu, la nature s'anéantit par un divin martyre.

LIVRE DEUXIÈME.

Chapitre premier. Comment se retrouve mystiquement en l'homme, qui est un petit Monde, toutes les qualités de ce grand Univers.

Entre tous les miracles de nature, qui se retrouvent en ce grand et vaste Univers, il n'y en a de plus grand et signalé que l'homme. Car si nous regardons la composition du corps de l'homme, nous verrons comment il est composé des quare éléments. Premièrement, il est fait de terre, puis il a la respiration, qui est l'air, puis il a chaleur, qui est le feu élémentaire, il a aussi l'humidité, qui est l'eau. Mais si nous regardons les variétés de la nature, nous verrons qu'au corps humain se retrouvent les variétés des saisons, comme l'hiver, le printemps, l'été et l'automne. L'hiver, nous représente l'homme en son enfance, sujet à toutes sortes d'infirmités, pauvre, débile, ne se pouvant [120] aider ayant besoin de l'assistance d'autrui pour se pouvoir alimenter.

De même que l'hiver est sujet à toutes sortes d'accidents, au froid, neige, jelées, pluies, bref rempli de toutes sortes de calamités. Par le printemps, nous est représenté l'état d'adolescence : car en cet état l'homme commence à fleurir en toute gaillardise et beauté, il est enfin lors en sa pleine liesse, rien ne le peut ébranler, et ne cherche que les plaisirs170. Comme au printemps toutes choses commencent à entrer en leur vigueur ; les arbres à fleurir, la terre à s'émailler de diversité de fleurs, les oiseaux à entonner et dégoiser leur ramage. C'est un plaisir de considérer et voir la terre en cette saison, comme aussi de voir l'homme en son adolescence. L'été nous représente l'homme en l'âge parfait, étant lors en sa perfection naturelle, de sens rassis, tempéré, capable de régir et gouverner, non pas seulement une famille, mais des villes et Royaumes. De même si vous considérez la saison en plein été vous verrez que toutes choses sont en leur perfection, les fruits de la terre sont lors en leur pleine vigueur, pour sustenter l'homme, le soleil donne lors sa pleine chaleur, enfin il n'y a chose que l'homme saurait souhaiter, qui ne se trouve lors sur la terre. Et finalement, considérant ce petit monde, qui est l'homme, lors qu'il est en sa vieillesse, toutes choses lui défaillent. La chaleur naturelle, les forces, et souvent le jugement diminue, accablé de maladies et misères. Mais voyons comme cet âge se rapporte à l'automne, qui est la quatrième saison. Lors la terre devient stérile, les arbres quittent et fruits et feuilles, le soleil retire sa chaleur : bref cette saison se dispose à recevoir toutes les calamités de l'hiver. Voyons aussi comme cet univers est illuminé par ces deux flambeaux lumineux, le soleil et la lune, le premier éclairant le jour, le second la nuit. De même en elle de l'homme, n'a-t-il pas deux flambeaux, qui sont ses deux yeux, par et au moyen desquels il est illuminé, pour cheminer par tout le monde quand il veut. Ce sont lumières à la vérité qui embellissent merveilleusement le corps de l'homme, et qui lui font [121] connaître la beauté de toutes choses ; Elles lui font voir le ciel et la terre de si longue étendue. Mais si nous considérons l'âme qui anime ce petit monde, nous verrons qu'elle surpasse tout ce grand monde, et toutes créatures contenues en icelui. Car toute autre créature n’ont en soi que l'âme sensitive et végétative ensemble, ou la végétative seule : mais l'homme a et la végétative, la sensitive et la raisonnable, par laquelle il connaît son Dieu, et admire ses œuvres. L'homme est donc la plus noble et excellent de toutes les créatures. Je ne veux m'arrêter davantage à particulariser les qualités de ce grand monde, qui se trouve en ce petit monde. Et prie le lecteur de ne s'émerveiller, si je me suis tant arrêté à parler moralement de ce que dessus. Car je l‘ai fait, pour par ce moyen venir à la connaissance de notre Dieu, et pour entrer en une plus parfaite connaissance de ses merveilles, lors que nous montrerons mystiquement la vérité de ce sujet. Voyons, chère âme, la diversité des états, esquels l'âme se retrouve avant que parvenir à sa perfection. Car ici sont encore représentés les quatre saisons de l'an. L'état des pécheurs nous représente l'hiver. Car quelle froidure ou glace se peut-il trouver plus grande quand l'âme pécheresse, en laquelle ne se trouve tant soit peu de chaleur d'amour divin ? Quelles sécheresses ou endurcissement plus grand, se peut-il trouver, au cœur du pécheur endurci, ou en l'âme qui se laisse emporter à bride avalée à toutes ses passions et inclinations mauvaises ? Quelles ténèbres plus épaisses, vu qu'il n'a connaissance en rien des saintes et divines inspirations, ni des vertus ? Si toutefois il est converti à Dieu, il demeure encore quelque temps en ses ténèbres, et tant qu’il ait mortifié toutes ses passions et affections désordonnées. Mais si généreusement il se surmonte, mortifiant ses passions et inclinations perverses, il commencera alors à jouir du printemps, c'est-à-dire de la présence de notre Dieu, de ses divines consolations, des fleurs odoriférantes des vertus, par lesquelles il se rendra agréable à son Dieu, pour en après tant plus parfaitement jouir de ses divins embrassements. [122].

Chapitre 2. Excellence, bonté, et sagesse de Dieu, objet et cause efficiente de la conversion du pécheur.

Bien est grand et admirable l'œuvre de cette Sapience incréée, quand elle a créé l'univers. Pour n'être ce grand monde rien qu'un miracle, lequel Dieu par sa toute-puissance tira de la nature du Rien même. Miracle d'autant plus grand, que le monde même, qu'il n'y a nulle proportion de son être avec le rien. Et partant d'autant plus que tout autre miracle, que comme dit saint Augustin, Tout ce qui se fait d'admirable au monde, et moindre que tout ce monde, que le ciel, la terre, et autres créatures, que Dieu fit créant le monde. Et quelque autre Docteur, sous le nom de saint Augustin, Ce premier chef d'œuvre, est le fondement principal de tous les miracles qui après se sont fait et feront au monde. Qui fera donc la créature raisonnable, qui n'admirera les œuvres de ce grand Dieu ; et par ses œuvres ne viendra à la connaissance de cette Sapience incréée ? Si je regarde cette grande masse de terre, placé au milieu de l'air, sans se transmuer ni d'une part, ni d'autre, recevant néanmoins sur soi toute les pesanteurs, demeurer fixe en son milieu, et plus encore si je regarde, comme elle est embellie, de tant de variété de fleurs, de tant d'arbres récréatifs et plaisant à la vue de l'homme, de tant d'odeurs, et pierres précieuses ; je ne puis que je n'y trouve un abîme de merveilles. Et encore plus, voyant le ciel qui l'environne à l’entour, azuré et enrichi de ces beaux corps lumineux, le soleil, la lune, les étoiles, qui sans cesse nous ouvrent les yeux de l'âme, pour monter à la connaissance du Créateur, par la beauté de ses ouvrages. N'y ayant si petite créature en icelui, qui ne montre en soi des merveilles, si les hommes avaient les yeux pour les biens apercevoir. Les saints personnages ont heureusement appris [123] à l'école de ces merveilles, à chanter la gloire de Dieu, non la leur. Au nombre d'iceux, est l'humble David, lequel fût qu'il leva les yeux en haut vers le ciel, soit qu'il les jetât bas sur la terre, toujours s'y trouvait ravi ; et ravi prenait toujours occasion de chanter les œuvres et louange du Créateur. Considérant les cieux, leur arroi, leur énorme grandeur, leur excellente beauté, leurs branles mesurés, leur extrême vitesse, et la constante variété de leurs cours, enivré saintement d'admiration et d'amour, entonnait ce beau motet :

Les Cieux racontent aux Humains

De Dieu puissant la grande gloire,

Et le Firmament fait notoire

l'œuvre admirable de ses mains.

Et contemplant la terre, tant en bloc qu'en toutes ses parties, il chantait aussi de même air :

Seigneur Seigneur aimable,

Que ton nom glorieux

Est grand et admirable

sur la terre, en tous lieux.

Mais à quelle fin me sert de dire toutes ces particularités, si ce n'est pour vous montrer que Dieu a fait tout ceci pour l'homme, qui est un petit monde, auquel tout ce qui est en celui-là, se trouve trop plus parfaitement ? Je passe ceci légèrement, pour atteindre le but ou je tends, qui est de montrer que Dieu a mis au corps humain, une âme si noble que d'être créée à son image et ressemblance, l'œuvre en est si admirable que l'homme même ne le peut comprendre. Qui est celui-là, je vous prie, qui peut dire ou connaître vraiment ce que c'est de cette âme, de cet esprit, et de ses trois puissances qui sont en notre âme ? Ces puissances venant à se séparer, qui peut dire, comment cela se fait, n'étant qu'une âme, chacune faisant son opération, tout se passe sans néanmoins à l'intérieur, sans que nous nous en apercevions en chose qui soit ? Mais ce grand Dieu qui seul la connaît comme tel, qui est son ouvrage, la gouverne [124] et régit. Et pour être tombé de sa première perfection par sa chute au péché ; ce bon Dieu ne la voulant perdre, ains la sauver par son amour, la veut remettre en sa première beauté et perfection, et la colloquer au sein de sa divinité, comme il a déterminé de toute éternité. Se servant à cet effet de divers moyens ; ores171 de grandes afflictions, persécutions ou maladies, ores de vives inspirations, visions, ou apparitions des choses de l'autre vie. Comme il advint lors de la conversion de ce grand patriarche Bruno, par l'apparition qui se fit sur le tombeau de ce grand docteur de Paris, que l'on tenait pour saint personnage, et qui se déclara néanmoins publiquement être damné, et adjugé aux peines éternelles ; et autres divers moyens, dont Dieu se sert pour sauver sa créature, dont nous commencerons à parler au chapitre suivant ; mais brièvement, pour passer plus outre, et nous arrêter au discours des états ensuivans celui du pécheur.

Chapitre 3. Moyens divers de la conversion des pécheurs.

Il se trouve diverses sortes de conversions. Pour exemple, lors qu'une âme étant soudain navrée d'une flèche poignante du divin amour, à ce moment que Dieu l'a frappé d'une vive inspiration, ou d'une voix intérieure, de laquelle il pénètre jusques au fond de cette âme, qui était endormie et abîmée au péché : cette voie est si pénétrative, qu'elle ferait briser un cœur de pierre. À ce moment, se fait une conformité de deux volontés de l'âme pécheresse à son Dieu, et possède à cet instant dans son cœur le feu du divin amour ; mais encore imparfaitement, pour ce qu'elle est encore en l'état de pénitence. Telle a été la conversion d'un saint Paul, lors qu'étant absconsé dans les ténèbres du péché, il persécutait l'Église de Jésus-Christ, et [125] les fidèles chrétiens. Soudain Dieu parlant à son cœur, dit, Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? O grand Dieu ! Que fortes sont vos paroles, et qu'heureuse est l'âme, qui est digne d'en être touchée ! Ce cœur qui était plus dur que le diamant, le voilà fondu comme la cire, sous la puissante parole de ce grand Dieu. Cet homme qui était auparavant plus cruel que le tigre, le voilà doux comme un agneau. Que puissante est votre vertu divine, et qu'admirables sont vos secrets jugements ! Cette créature tombant par terre, dit, Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Va, dit notre Seigneur, à Ananias pour être enseigné. Et comme un enfant obéissant, ayant quitté le péché, se laissa instruire en la foi. De grands persécuteurs de l'église, en devint protecteur et grand apôtre de Jésus-Christ. Telle aussi a été la conversion de la Magdeleine, qui était grande pécheresse, de laquelle il est dit que sept diables sont sortis d'elle ; entendant par sept diables toutes sortes de péchés172, tant elle était dissolue. Car ayant ouï parler de Jésus-Christ, et entendu que c'était un personnage du tout accompli en perfection, qui ne s'en pouvait trouver de semblable : et quant à la nature, qu'il ne s'en pouvait trouver de plus beau et gracieux ; la vaine curiosité ou la convoitise de sa beauté, lui fit désirer de le voir ; et de fait se trouver en sa présence. Mais Dieu voyant ses desseins la regarda, non tant de la vue corporelle, que de la vue de l'âme, lui pénétrant son cœur de sa vive voix. Cœur engourdi de concupiscence. La voilà enflammée des flammes du divin amour, et comme toute ivre de l'amour de son Dieu, court partout, pour lui sacrifier son âme, par une parfaite contrition ; son corps par une austère pénitence. Les pleurs amères lui découlent des yeux, ses biens se prodiguent, épandant les boîtes d'onguent, sur le sacré chef de Jésus-Christ. Elle qui était nommée la pécheresse, la voilà servante de Jésus-Christ. Voilà, âme dévote, les œuvres admirables de ce grand Dieu. Ce qui s'est fait vers cette âme, et une infinité d'autres saints, se fait encore continuellement és âmes, dont la conversion est secrète et cachée à [126] nos yeux. Autre sont, qui n'ont été si adonnés au péché : mais ayant passé leur jeune âge aux vanités, sans amour de Dieu, ou bien peu, demeurent tièdes. Ce qui déplaît fort à notre Dieu, pourquoi il dit, A la mienne volonté que vous fussiez ou tout chauds, ou tout froid : mais par ce que vous êtes tièdes, je vous vomirai. Et ces âmes sont souvent aussi difficiles à convertir que des grands pécheurs. Néanmoins le grand amour que Dieu nous porte, fait qu'il ne cesse de sa part d'opérer tous les moyens possibles, pour nous attirer à lui et retirer du péché. Voyez vous, chère âme, les merveilles de ce grand Dieu : et combien ce petit monde, qui est l'homme, est plus noble que n'est-ce tout ce grand Univers ? Vu que pour créer ce grand monde, Dieu n'a fait autre chose que commander ; et par sa seule parole il a été créé ? Mais pour créer et recréer l'homme mort par le péché, notre Dieu n'est-il pas descendu du ciel en terre, et a enduré la mort pour lui donner la vie ? Et le ferait encore pour une seule âme, s'il était nécessaire ? Dieu créant le monde n’y à trouvé de la résistance. Mais voulant sauver l'homme, il y en trouve beaucoup, par ce que l'homme par son franc arbitre ne peut être sauvé s'il ne le veut. Dieu lui ayant donné la liberté de faire le bien ou le mal. Non toutefois que Dieu par sa puissance absolue, ne puisse sauver l'homme contre sa perverse volonté ; car il le peut confirmer en grâce, comme il a fait les Anges. Mais il le veut laisser en sa franche volonté, et veut pour le sauver avoir son consentement pour augmenter sa gloire, qui est encore un effet de la grande bonté de Dieu vers sa créature. Dieu donc par sa Sapience voit jusqu'à la moindre pensée de notre cœur, et le moment auquel l'âme se trouve disposée à recevoir en soi la grâce divine, et se donner du tout à Dieu. Car tout ainsi que lors qu'on veut imprimer le cachet dans la cire, si elle est dure et mal disposée, elle ne recevra en soi l'impression du cachet, mais si elle est molle, elle reçoit aisément toutes les impressions et semblances qu’on lui veut donner ; de même est-il du pécheur, demeurant endurci par le [127] péchés, quoi que Dieu frappe à la porte de son cœur, par tant de saintes inspirations : comme par la représentation des peines d'enfer, par les désirs de la gloire des bienheureux. Bref, par une infinité d'autres moyens, dont il se sert pour attirer cette pauvre âme. Demeurant icelle endurcie, elle ne peut recevoir en soi la grâce de Dieu. Mais si tôt que par la connaissance de soi-même, elle ouvre la porte de son cœur au Saint Esprit, lors fondant comme la cire, sous la puissante main de Dieu, elle reçoit en soi l'impression de la grâce divine ; et dès lors Dieu en prend un soin absolu, se servant de tous les moyens possibles pour la conduire à sa perfection. Si comme donnant puissance au diable de l'affliger, comme il a fait à son ami Job. Va, dit notre Seigneur, éprouve sa patience, je te donne puissance, tant en ses biens qu'en son corps, mais ne touche pas à sa vie, et tu verras comme il sera constant, et combien il m’est fidèle. Et de fait ce saint personnage perd tous ses biens, ses enfants, son corps se remplit de vermine et de pourriture ; tellement qu'étant sur le fumier, on ne pouvait discerner si c'était un homme ou le fumier même. N'ayant plus forme d'homme, tant il était difforme. En cet état néanmoins il remerciait Dieu, et le louer disant, Dieu me les a donné, Dieu me les a ôté, le nom du Seigneur soit béni. Mais après sa longue patience, et le voyant raffiné ainsi que l’or en la fournaise, Dieu lui renvoie toutes ses prospérités173. Ceci nous sert de lumière, ou miroir et exemple pour toutes les âmes qui se convertissent à Dieu, pour se préparer à toutes sortes de tentations, et de toute épreuve que Dieu fera d'elles pour leur plus grand bien. Il y en a d'autres qui toute leur vie chemine en vérité devant Dieu, comme sainte Catherine de Sienne, qui dès l'âge de trois ans avait des visions et extases. Autres dès qu'ils mangeaient encore la mamelle de leur mère faisaient abstinence. Mais ce sont tous coups de la main de Dieu. Aucuns finissent leur vie en péché : car souvent celui qui met Dieu en oubli en son vivant, Dieu le met en oubli à la mort. Non qu'il y ait chose que Dieu ne sache et ne voie. Mais c'est-à-dire que [128] l'âme qui refuse la grâce en son vivant, quand il en pouvait jouir, pour faire bonnes œuvres, Dieu par sa justice la lui dénie, lors que ses forces défaillent, ne pouvant plus prendre ses vains plaisirs. Pour ce avisez, chères âmes, de n'attendre jusqu'à la dernière heure pour votre conversion. Mais lors que Dieu frappe à la porte de votre cœur, ouvrez là lui, et au Saint Esprit. Je vous dis, dit notre Seigneur, qu'il y aura joie au ciel pour un pécheur se repentant, plus que pour quatre-vingt dix-neuf justes, qui n'ont que faire de pénitence. Car le fils de l'homme n'est venu du Ciel en terre, pour appeler les justes, mais les pécheurs à pénitence. Personne donc ne doit désespérer, encore que toute sa vie aurait été en péché ; moyennant qu'en vraie contrition, ainsi que le bon larron en la croix, il demande pardon. Car Dieu est plus grand pardonneur que nous ne sommes grands pécheurs. Mais le plus assuré est de n'attendre jusqu'au dernier. Car qui sait que lors on aura cette contrition, et on ne sera prévenu de quelque mort soudaine ? Pour ce, ô âmes qui êtes créées à l'image de Dieu, ne vous gâtez par le péché ; donnez vous à Dieu, et il se donnera tout à vous.



Chapitre 4. De la douceur intérieure que l'âme commence à goûter après sa conversion, et des ferveurs procédantes de l'amour, mais encore imparfaites.

L'âme étant convertie à Dieu, après avoir quitté le péché, avec ferme résolution de ne jamais plus retourner, étant navrée de cette flèche d'amour divin, commence à pratiquer l'oraison, en laquelle elle trouve de la douceur intérieure. Et Dieu le permettant ainsi, lui envoie ces petits sentiments. Pour ce qu'étant encore peu fortes pour soutenir les combats intérieurs, il la convient soulager. Et à cette cause notre Dieu même comme [129] un bon père, lui donne du lait, la nourrit comme un enfant. C'est-à-dire, que ces petites consolations et douceur ne sont encore qu'étincelles procédantes de ce feu d'amour divin. Cependant cette âme ne sait où elle se retrouve, pour n'avoir jamais goûté que l'amertume des plaisirs sensuels et terriens ; lui semblant déjà être dans un petit paradis. Mais elle ignore encore la vraie et parfaite consolation, dont jouit l'âme profitante en cette vie spirituelle. Concevant néanmoins de tant plus de contrition pour ses péchés, voyant la grande bonté de Dieu : lors s'ensuivent les pleurs continuels, les regrets de l'avoir tant offensé. Tellement qu'elle peut dire avec le Prophète Royal David, Mes larmes me deviendront pain jour et nuit. Il lui semble que ses yeux ne sont suffisants de pleurer assez abondamment, pour effacer ses péchés, tant elle a de regret d'avoir offensé son Dieu174. Comme il est dit de saint Pierre, qu'il avait tant pleuré pour son péché que ses joues en demeurèrent cavées. Ces pleurs néanmoins ne semblent que douceur, et servent de rafraîchissement à l'âme. Puis les désirs, procédant de l'amour divin, de pouvoir satisfaire pour ses péchés, lui en engendrent d'autres plus fervents, de châtier son corps par veilles, austérités, porter la haire, se donner les disciplines, jeûner, et faire autres abstinences. Mais lors que ces désirs viennent, l'âme doit choisir un Directeur Père spirituel bien expérimenté, et lui découvrir tout ses désirs et ferveur, ne faisant de son propre mouvement aucune pénitence extérieure, soit de jeunes, soit de veille, couché sur la dure, soit porté air, ou faire la discipline, ou autres pénitences que ce soit, sans en avoir demandé obédience du confesseur ou père spirituel. Et lors si le dit confesseur le lui permet, qu'elle suive en tous ces avis, afin que sous ombre de dévotion l'amour-propre ne s'y fourre, ou le diable ne la trompe, pour lui faire faire des pénitences indiscrètes : et par ce moyen la rendre inhabile à toutes bonnes œuvres. C'est la première tentation dont le diable se sert vers l'âme pénitente ; pour ce qu'il sait bien, que s'il l’a tentait de retourner à son péché, il [130] y perdrait sa peine. Car cette âme est liée à son Dieu, par un désir embrasé d'amour divin, qui ne lui donne repos, jusques à ce qu'elle aura satisfait par la pénitence, à ses péchés. Pour ce l'ennemi juré de notre salut, voulant faire guerre à ce nouveau soldat de Jésus-Christ, se sert de plus subtiles tentations. Voyant les désirs très justes de vouloir satisfaire par la pénitence à la dette qu'il doit à Dieu, il prendra ce même sujet pour s'en servir, lui persuadant d'embrasser des austérités, plus que ses forces ne peuvent porter. Et surtout, lui fait entendre de ne rien découvrir de ses désirs à son confesseur, sous l'ombre qu'il ne faut point relever ses bienfaits. Par ce moyen îl déçoit les âmes, lesquelles étant pleines de ferveur, viennent à tant macérer ce corps, qu'il ne peut plus servir à l'âme, tant il est débilité. Chères âmes soyez avisées à ce commencement, de choisir un guide qui soit de bonne vie, et bien expérimenté en la vie spirituelle. Et lors mortifiez en vous tous les respects humains, avec résolutions de vous soumettre avec toute obédience au conseil de votre Père spirituel, soit en choses temporelles, soit en spirituelles ; lui découvrant tous ces désirs de mortification : au moins en ce qu'on veut entreprendre, et lui en demander obédience. Ce que faisant, si vous en faites peu ou trop, ce sera la faute du directeur et non la vôtre. Et celui qui obéit ne peut périr. Aussi Dieu ne permettra que puissiez faillir : par ce que par cette humble soumission Dieu donnera lumière au confesseur pour vous conduire. Et si Dieu ne l'illuminait, ce serait pour quelque plus grand bien vôtre. Toujours cheminerez vous en assurance contre les ruses de Satan. Toutefois si vous y êtes déjà tombés par ignorance, si tôt que vous en aurez la connaissance, ne laissez lors de demander avis : et par cette même soumission recouvrez ce que vous aurez perdu. Et ne devez pas seulement découvrir ce qui touche la pénitence ; mais encore tous les secrets de votre conscience, le tout avec grande confiance, humilité, respect et prompte obéissance, laissant en tout votre propre jugement. En sorte que si le directeur disait [131] que ce qui est noir fut blanc, vous devez tellement assujettir votre jugement, que vous le croyez simplement, et ainsi suivre son avis175. J'ai dit cette similitude, parce qu'elle est propre et convenable à la matière. Car une personne qui est sujette à suivre son propre jugement, si son Directeur lui dit quelque chose suivant la vérité, cette chose lui semblera autant différente à son jugement, que s'il lui disait une chose doit être blanche. Il peut aussi advenir que le Directeur lui dira quelque chose pour l'éprouver, tout au contraire de la vérité ; afin que par cette mortification, l'âme apprenne à acquérir une vraie simplicité, laquelle lui profitera beaucoup en la vie spirituelle176. Quelqu'un me dira, comment pourrais-je croire, que ce que je vois être noir fût blanc ? Je vous dis, qu’en la vie spirituelle, il y a des choses plus contraires à votre jugement, et plus difficiles à croire177 à quoi néanmoins il faut ajouter ferme foi, avec cette défiance de soi-même, penser que nous sommes aveugles, et que nous n'en avons la vraie connaissance. Et ceci est si méritoire à la personne qui soumet ainsi son jugement, qu'elle en peut parvenir bientôt à grande perfection, au moins si le confesseur est expérimenté. Car il faut que de sa part, il soit vraiment le soutien de cette âme, et qu'il l'exerce avec grande dextérité, connaissant toutes ses inclinations. Outre, s'il la voit sans sujet craintive, il lui doit donner courage et la cité à la confidence : et découvrir toutes ces tentations, et tout ce qui touche sa conscience, soit afin de lui donner avis, de l'aider en la mortification. Ceux-là qui tienne des âmes en charge, n'en doivent pas faire peu d'estime. Car d'autant que l'âme est beaucoup plus noble que le corps : ainsi doit-il en avoir plus de soins, que le père naturel de son propre enfant. Mais il convient par même raison, que celui qui s'est ainsi soumis, porte à son directeur le respect, l'honneur, et l'obéissance très sérieuse, et plus, s'il faut ainsi parler, qu'à son propre père. Le tout néanmoins pour Dieu. D'autant que l'honneur qu’on porte au vicaire de Jésus-Christ, est fait à Dieu même178. [132].

Chapitre 5. Le grand retardement qu'apportent à la vie spirituelle, de n'avoir un Directeur qui donne connaissance comment on se doit mortifier, soit és choses extérieures ou intérieures des trois puissances de l'âme.

Le nouveau soldat de Jésus-Christ, qui ne désire que se rendre fidèle à ce sien époux Jésus, et de surmonter tout ce qui lui peut donner empêchement, à lui être agréable, se trouvant d'une part en l'oraison, il trouve des ressentiments de douceur. D'autre part retournant aux actions, il se voit tomber en ses passions, et en plusieurs petits péchés dont il s'afflige jusqu'à l'extrême. Pour ce qu'il sent sa volonté chercher la pureté de vie, plein de désirs d'amour divin. Pourquoi il propose mille fois de ne plus offenser Dieu. Mais cette résolution n'est pas sitôt faite, qu'il n'y retombe de nouveau. Puis ayant recours à l'oraison, c'est de pleurer sa vie passée. Et ses péchés nouveaux lui semblent plus griefs179 que les précédents, par ce qu'il aime alors son Dieu, et auparavant il n'avait cette connaissance. Cette âme sera ainsi agitée quelquefois plusieurs années sans avancer en la vie spirituelle. Par ce que ne connaissant ce que c'est de l'intérieur, elle chemine comme aveugle. Et ce par faute du confesseur qui la laisse ainsi, sans lui en donner lumière, se contentant de l'entretenir en cette petite dévotion, sans commettre de grands péchés. Ce qui lui semble beaucoup être fait. Et cependant cette âme ne fait que désirer, sans savoir quoi ; pour l'empêchement que lui donnent ses passions, n'ayant instructions pour le mortifier, et même ignore que c'est ce mot de mortification180. S'il se trouve de telles âmes, ce n'est de merveille, car le monde est un ignorant. Pour ce celui qui le suit, n’en peut apprendre qu'ignorance. Cette âme donc ainsi agitée en cette mer du monde, tantôt elle trouve la sérénité, lors que le temps [133] est calme, quand les occasions ne se présentent aux passions de se mouvoir et paraître. Et lors pour les petites douceurs et sentiments intérieurs, il lui semble que tout va bien en son intérieur. Mais aux premières occasions qui se présentent, voilà les tempêtes et les flots qui s'élèvent, c'est-à-dire ses passions indomptées. Le tout à faute de n'avoir une guide assurée, qui lui montre le chemin de la mortification181. À la vérité, c'est une pitié, que ces âmes qui pourraient faire grand profit en la vie spirituelle, sont ainsi retardées faute de lumière. Que doit faire cette âme lors, se trouvant destituée d'humain secours? Invoquer l'aide du Saint Esprit. Et si elle ne peut trouver un Directeur, qui lui sache montrer le chemin de mortification, qu'elle se remette du tout en Dieu, le prenant pour Directeur, Père, et appui. Le priant de lui donner la grâce de la conduire où sa divine bonté la veut appeler. Et puis comme valeureux soldat de Jésus-Christ, elle combattra courageusement contre soi-même. Mortifiant premièrement ses passions irascibles et concupiscibles ; et les tenant tellement sujets à la raison, et par actes contraires les domptant en sorte qu'elles soient toutes mortes. La vérité est, qu'on ne les peut tellement mortifier, que quelques racines n'en demeure : pour être notre nature corrompue par le péché de notre premier père Adam182. Et si les ayant une fois toute mortifiées, on est négligeant de maintenir l'autorité acquise sur icelles passions, elles retournent comme devant. Combien qu'il soit aisé, les ayant surmonté, de les tenir sujette à l'âme et à la raison. Elle doit aussi mortifier toutes ses sentiments extérieurs : comme la vue, le flairer, goûter, toucher, et l’ouïr. Pour ce que ces sentiments extérieurs sont les fenêtres par lesquels la mort entre en l'âme. La vue pour ne regarder choses lascives ou curieuses, ne regarder son prochain par quelque haine ou indignation. Le flairer, afin qu'elle ne prenne trop grande délectation au parfum et senteurs aromatiques, et autres semblables, sans en tirer quelques bonnes considérations des œuvres de notre Dieu. Jouir, pour l'écouter médire du prochain, [134] blasphémer, murmurer contre Dieu, paroles ou chansons malhonnêtes, ni se trop délecter à écouter des instruments musicaux, quoiqu'en soi la musique est très bonne, moyennant qu'on n'en abuse pour son propre appétit sans le référer à Dieu. Le goûter, afin de ne prendre trop grande délectation au manger, et boire choses délicieuses, qui peuvent attirer notre appétit à gloutonnie et à excès en la quantité, qui est le pire. Car Esaü n'a pas quitté sa primogéniture pour de la venaison ni autre manger délicieux, mais pour une esculée [écuelle] de lentille. La gloutonnie [sic] ne consistant point en la qualité des viandes, mais à l'appétit désordonné qui nous les fait prendre. Un pauvre mendiant peut aussi bien être glouton en son écuelle de potage, qu'un autre en des exquis mangers. Il faut tellement régler son appétit, que ce que nous prenons soit pour la pure nécessité du corps, comme étant obligé de le nourrir et substanter. Et si on trouve bon goût aux manger et boire, on doit le tout référer à Dieu, qui a créé toutes ces choses pour l'homme, et ainsi admirer les œuvres de Dieu qui a tant fait pour le corps. Mais combien davantage sera-t-il pour l'âme, qui est incomparablement plus noble ? Il faut aussi mortifier le toucher, afin que jamais il ne nous advienne de commettre quelque chose qui déplaise à notre Dieu. Je passe ceci légèrement ; pour ce qu'au traité de l'amour-propre, il en est parlé assez en divers endroits, et comment toutes nos actions procédant de l'amour-propre doivent être mortifiées. Au surplus, l'âme ayant mortifié tout ses sentiments extérieurs, il lui faut travailler à la mortification de toutes ses passions, qui sont quatre principales : à savoir, amour vain, tristesse vaine, crainte vaine, et espoir vain ; lesquelles on doit soigneusement mortifier, quand elles se bandent contre l'esprit. En après, on doit mortifier les trois puissances de l'âme ; comme l'entendement, la mémoire, et la volonté. Et lors que tout ce que dessus est mortifié en nous, nous avons le chemin ouvert pour arriver au pur amour divin. Mais quelqu'un se pourra émerveiller, qu'à une vie si imparfaite, sujette encore [135] aux péchés, esquels l'âme était accoutumée de tomber avant sa conversion, étant encore embarrassée et esclave de ses passions indomptées, lors que néanmoins elle est en l'oraison, elle reçoit de Dieu des consolations intérieures, et presque toujours à ce commencement, elle a ces ressentiments de douceur en l'oraison. C'est en ceci que plusieurs s'abusent et se trompent, qui pour ces consolations et ressentiments s'estiment fort avancés en la vie spirituelle ; quoiqu'ils sentent encore leurs passions accoutumées. Pour auxquelles ne tomber, ils en évitent les occasions, leur semblant que c'est assez, sans en ôter les causes. Mais nous ne serons pour ce excusés devant Dieu. Il faut donc ôter les causes, qui sont nos passions déréglées, par une vraie mortification, sans s'arrêter et mettre leur fondement sur ces douceurs intérieures. Car les cherchant tant qu'on peut, c'est pour entrer en des présomptions et penser être des petits Saints183. C'est ce qui empêche d'avancer en la vertu. Car tels personnages seront souvent plus arrogants que des grands pécheurs. Mais ceux-là qui vraiment se sont convertis, et ont en haine leur amour-propre, il ne mettent aucun appui sur ces consolations ; mais les reçoivent de Dieu avec humilité, et s'en servent comme de moyens pour se mortifier ; croyant fermement qu'on ne peut être agréable à Dieu, si on est purifiée de tous péchés, et des occasions du péché, qui sont nos mauvaises inclinations et passions désordonnées. Pourquoi l'âme généreuse examinant sa conscience, cherche tous les moyens possibles pour dompter en soi ce qui la retarde de parvenir à sa fin désirée, qui est de se pouvoir unir du tout à Dieu par amour. Il faut noter, que les péchés qui se commettent en cet état, quoiqu'ils semblent semblables à ceux de la vie passée, et avant leur conversion, sont néanmoins bien différents. Par ce que les péchés esquels ils tombaient avant leur conversion, étaient par malice et volontaire. Mais ceux esquels il tombe après la conversion, sont par fragilité et contre leur volonté ; car absolument ils ne veulent offenser Dieu tant qu'ils peuvent. Mais cette volonté de ne point offenser [136] Dieu, quoique que par le franc arbitre, elle puisse ce qu'elle veut, reste néanmoins tellement affaiblie, et dénuée de ses forces, par l'effort de ses passions inférieures, et affections désordonnées de toutes choses créées, que l'âme peut dire avec ce grand apôtre saint Paul, Je sais le mal que je ne veux pas faire, et le bien que je veux faire, je ne le sais pas. Je sens, dit-il, une loi contraire à l'esprit. En quoi nous pouvons voir combien les péchés passés et l'habitude au péché nous empêche de pouvoir tout librement user de notre franc arbitre ; par ce que l'âme avec ses puissances est devenue esclave de ses passions. Ne soit que par une grande générosité, l'âme ait surmontée par continuelle mortification ses affections et passions déréglées ; non quant à la volonté de n'y tomber (par ce que ceci est surmonté à la conversion) mais quant à la rébellion de la nature corrompue contre l'esprit et la volonté. Donc on peut voir en ceci combien il y a des différences entre les péchés d'après et avant la conversion, encore qu'ils soient de même espèce. C'est pourquoi notre Dieu connaissant que les péchés commis par l'âme convertie, sont par pure fragilité, il la gouverne doucement, ne la voulant priver des petites consolations intérieures. L'élevant ainsi petit à petit, avec le lait de sa douceur, jusqu'à ce qu'elle soit plus fortes, pour surmonter ce qui donne empêchement à la perfection, qui sont ces passions turbulentes.

Chapitre 6. En quelle manière d'oraison l'âme s'exerce en cet état, qui est après la conversion.

L'âme nouvellement convertie à Jésus-Christ, étant encore en l'état de pénitence, auquel elle satisfait continuellement par la contrition (soit és actions extérieures ou intérieures) a ses opérations encore fort actives, pour ce qu'elle ne sait [137] encore la méthode de se conduire, avant qu'elle soit enseignée à l'oraison, et en icelle quelle méthode elle doit tenir et observer. Et cette ignorance est cause, qu'elle suit tout ce qu'il lui semble bon, réduite par ce désir d'amour divin. Ses oraisons néanmoins sont fort ferventes ; mais toutes actives, et l'intellect est toujours arrêté aux images, dont l'âme conçoit tous ces petits sentiments de douceur : et ses prières sont presque toujours vocales, combien que ferventes et brûlantes, et de grande efficace. Pour ce que cette âme y procède avec grande simplicité et droite intention. Tellement que ses prières sont si humbles et amoureuses, qu'elles profondent184 jusqu'au cœur de notre Seigneur. Lequel voyant les bons désirs de cette âme, la favorise de sa grâce : puis petit à petit il l’élève comme un enfant, supportant encore ses infirmités. Car encore qu'elle soit de bonne volonté, si és qu'étant encore aveugle és choses spirituelles, elle met tout son appui ès sentiments intérieurs, aux dévotions sensibles, aux larmes et pleurs ; tellement qu'il lui semble que ses prières ne sont d'efficace, si elles ne jettent abondance de larmes. Et lors que par tous moyens possibles, elle les a procuré, soit par regret de ses péchés, soit par la méditation de la Passion de Jésus-Christ (en laquelle par la représentation imaginative de ses douleurs, elle conçoit une compassion naturelle, dont elle ressent douleur, de laquelle procède ces douceurs qui la font pleurer) lors qu'il lui semble avoir satisfait en aucune façon à ses péchés, par la contrition qu'elle en conçoit, cela lui apporte contentement. Pour ce qu'il lui semble que par ce moyen elle entre en la grâce de Dieu ; celui qu'elle est résolue de vouloir aimer par-dessus tout185.

Mais quand ceci étant un petit plus avancé, elle est enseignée à l'oraison mentale, soit par son Directeur, soit par la lecture des bons livres, soit y étant attirée de Dieu : lors le plus souvent l'âme s'arrête à une multiplicité des discours ; et contraint la partie imaginative, de se représenter tant plus vivement les images des mystères de sa méditation. Le tout pour trouver ces goûts de douceurs intérieures, [138] esquels l'âme même met toute sa fin, dont elle tire une espérance de la grâce de Dieu. Cette âme sera quelquefois plusieurs heures en oraison, avec de très grands contentements, de désirs fervent, et repos intérieur. Mais enfin sortant de l'oraison sans aucun fruit, se trouve aussi sujette à ses passions que devant: pour ce qu'en l'oraison elle ne tire aucune pratique, s'arrêtant seulement aux douceurs ses sentiments sensibles186. Cette âme se comporte tout ainsi qu'un petit enfant ; et Dieu fait de même en son endroit, comme la mère vers son enfant. Auquel si elle présente quelque viande solide et fort exquise, ou du lait, qui est sa nourriture accoutumée, il prendra le lait, laissant l'autre, combien que plus nécessaire, peut-être, pour le fortifier; et pour être le lait plus à son goût, aimant mieux son appétit que ce qui lui est plus profitable. De même est-il de l'âme qui est encore petite, c'est-à-dire peu avancée au chemin de la vertu, lors qu'elle est en l'oraison, qui est la nourriture spirituelle de l'âme. Ici se présente deux sortes de nourriture spirituelle. L'une est la douceur et ressentiment qu'on trouve aux discours ou aux images, dont l'âme s'arrête à ce contentement ; ce qui est représenté par le lait. L'autre est la pratique qu'on tire de la méditation, comme la mortification, la pratique de toute vertu, à l'imitation de la vie et passion de Jésus-Christ, de la vierge Marie et des saints. Or la première consiste ès actes de l'entendement et imagination : puis la partie inférieure s'y repose. Mais la seconde provient des actes de la volonté, que l'âme met en effet, l'occasion se présentant, qui est la mortification et les vertus, vraie et substantielle nourriture de l'âme187. Et pour ce qu'en ce il y a du travail, elle le fuit, s'arrêtant plutôt à ce qui est plus à son goût, mais moins profitable. Et de là vient que l'âme demeure engourdie en ses passions et affections désordonnées. Ce qui lui cause de grandes peines intérieures, d'autant qu'elle en ignore la cause188. Qui est, par ce qu'elle met tout son appui au sentiment qu'elle trouve en l'oraison, sans en tirer la pratique de la mortification. Que doit donc faire cette âme en [139] cet état ? Il faut noter que toutes ces petites consolations ne sont à rejeter, notamment au commencement que l'âme est encore peu forte en la vie spirituelle. Et de fait, notre Seigneur lui donne cette grâce, afin que goûtant ce que c'est de la vie spirituelle, et combien il y a plus de contentement à servir Dieu que le monde, par ce moyen l'âme vienne à se fortifier, afin que les désirs des plaisirs du monde n'entre plus en sa volonté. Voici le moyen dont l'âme se doit servir en cet état. À savoir d'accepter toutes ces douceurs comme moyens pour aller à Dieu, et se fortifier en la mortification. Laquelle courageusement elle doit entreprendre ; sans mettre son appui au sentiment, comme étant sa perfection. Car on n’est non plus parfait, qu'on se surmonte soi-même. Et puis l'âme ne doit faire tant de violence pour recevoir les larmes. Car la contrition consiste en la volonté, et au regret d'avoir offensé Dieu, et si les larmes en procèdent, il n'est pas mauvais. Mais chercher plutôt la contrition des yeux que de la volonté, c'est fort peu de vertu. Il convient donc que l'âme ait cette contrition de cœur et de volonté, sans regarder à ce qui procède de nature. De même est-il, si on médite la Vie et Passion de Jésus-Christ. On doit tirer l'imitation des vertus de Jésus-Christ, son humilité, sa patience, sa charité, et toutes autres vertus. On peut pour s'enflammer la volonté, s'imaginer de voir notre Seigneur aussi tout déplayé189, comme en la flagellation et autre mystères. Mais on ne doit tant forcer la partie imaginative, ains doucement sans faire violence, s'imaginer présent tel et tel mystère. Comme méditant notre Seigneur portant sa croix, on se le doit imaginer présent à notre vue, sans faire en imagination des longues étendues du chemin, pour l’aller trouver en Jérusalem, ou en la montagne. Cette manière de méditer et trop active et peu profitable, pour ce que les sens sont trop divisés. Mais lors que rentrant en soi-même, on se représente devant soi ces mystères ; les parties supérieures et inférieures ont plus de puissance, pour opérer les actions vertueuses tant internes qu'externes. Et l'âme [140] se peut comporter en telle sorte, jusqu'à ce qu'elle soit plus avancée en la vie spirituelle : et Dieu même l'enseignera plus parfaitement que les créatures.

Chapitre 7. Du désir et amour que l'âme doit porter à la vertu, et à la mortification pour se surmonter soi-même.

Aimer Dieu est une action du tout céleste. Aussi faut-il que celui qui veut être possesseur de l'amour divin, quitte tout ce qui est de la terre. Mais il faut embrasser le milieu, et passer le chemin requis pour y parvenir en vérité, sans penser tout à coup se pouvoir unir au vrai et parfait embrassement de son céleste époux, par la parfaite contemplation. Ne pensez pas, chères âmes, parvenir au sacré cabinet de votre bien-aimé, ni jouir des fruits secrets que l'époux départit à sa bien-aimée, si vous n'êtes revêtues de la robe nuptiale, qui est la pureté de vie : par une perte totale de tout ce qui est le nôtre, et par une acquisition de tout ce qui est agréable à Dieu. Ne pensez pas, dis-je, envisager de l'œil de votre entendement, et élever votre âme pour regarder le vrai soleil de justice Dieu le Créateur, sans avoir ôté de votre âme tous les nuages et empêchements. Craignant qu'il ne vous advienne, comme à celui qui veut regarder le soleil avec la vue débile, et malsaine. Car icelui deviendrait plutôt aveugle, que d'en découvrir la clarté. De même est-il de l'âme vers le Soleil de Justice, qui est Dieu. C’est folie de penser s'unir à Dieu, sans au préalable avoir mortifié et dissipé les nuages de nos passions, tant internes qu'externes. Et pour mieux parvenir à cette divine union de l'âme à son Dieu, il faut lier deux moyens ensemble. Une entière mortification de tout notre intérieur, aussi bien que l'extérieur, avec l'acquisition des vertus, et l'oraison continuelle. [141] et convient que l'âme se résolve courageusement à embrasser, nonobstant toutes les rébellions de la nature perverse, tout ce qui est le plus contraire à icelle, et aimer cette mortification, comme le vrai et unique moyen, pour parvenir à sa fin désirée.

Chapitre 8. De la résolution absolue que l'âme fait, d'embrasser la parfaite mortification, pour acquérir les vertus, par la pratique d'icelle, et par le moyen de l'oraison.

Cette âme se voyant sans cesse enflammée des désirs de pouvoir être unie avec son Dieu, et se sentant retardée par ses passions et affections désordonnées, se résout courageusement à cette seconde conversion. Qui est de surmonter tous les plus secrets empêchements de son intérieur, et embrasser toutes les vertus, quoique difficiles, mettant tout son appui aux grâces et faveurs de notre Dieu, avec défiance de soi-même. Laquelle on peut acquérir par le moyen de l'oraison continuelle. Cette seconde conversion, ou délaissement de soi-même, se fait en deux manières. Il se trouve quelques personnes, qui prendront une imperfection ou deux pour mortifier, avec une ou deux vertus ; et lors qu'il leur semble avoir surmonté ces imperfections, en prendront une autre. Ce chemin est bon, mais il est si long qu'il faut plusieurs années pour arriver à quelque solide vertu. Car toutes nos passions et imperfections sont liées ensemble comme une chaîne ; tellement que lors qu'on pense en avoir surmonté l’une, l'autre nous retire derechef, tellement que la victoire en est très petite. Comme il est aussi des vertus, elles sont aussi jointes et liées ensemble : et si on pense travailler en l’une, et négliger les autres, croyant les acquérir l'une après l'autre, il arrivera qu'on aura ni l'une ni l'autre parfaitement. Vrai est qu’on aura quelque chose, mais [142] fort imparfaitement, et vaut mieux aux âmes tièdes et de petit courage, de pratiquer ce chemin, que rien. Mais l'âme généreuse, avec défiance de soi-même, et ferme confiance en son Dieu, doit travailler à déraciner toutes ses passions, et les suppéditer190 toutes ensemble, autant qu'elle en connaît, et s'en rendre maîtresse et dame ; et à mesure qu'elle viendra à les surmonter, elle sentira l'accroissement de ses forces. De même est-il des vertus, il est ainsi facile de travailler à toutes, pour ce qu'elles sont liées ensemble : et si vraiment on travaille en l’une, les autres la suivent. Si une personne travaille en l'humilité, et est humble, elle sera patiente, débonnaire, obéissante à tout le monde, et ainsi des autres, qui manque de l'une, manque à toutes. L'âme donc fera une parfaite résolution de se convertir par la seconde conversion. Et comme la première conversion était de quitter les péchés et les vanités du monde, cette seconde sera de se quitter soi-même, par une entière mortification des plus secrets mouvements de son âme, et de ses trois puissances. Puis des parties inférieures, avec une diligente recherche de toutes les vertus en leur plus grande perfection, pour se pouvoir du tout abîmer en l'amour de son Dieu. Mais ne pensez pas, chères âmes, acquérir cette parfaite mortification sans l'oraison. Ce sont les armes pour se vaincre soi-même, l'oraison et la mortification. Et ne se peuvent séparer l'une de l'autre ; et on ne peut faire vraie oraison sans la mortification, ni bonne mortification sans oraison. Car nulle ne se peut bien mortifier, sans la pratique de celle par laquelle il reçoit la force, et acquiert la grâce que l'on sait être l'oraison.

Chapitre 9. Du premier degré de perfection, qui suis la mortification de ses passions et affections désordonnées, où l'épouse commence à goûter des divines consolations de son époux Jésus, qui est le second état.

Nous avons montré au premier état de l'âme, soit avant, soit après sa conversion, étant encore esclave de ses passions, qu’icelle est en une froideur spirituelle, privée de la parfaite charité de Dieu. Ce que nous avons déclaré être représenté par l'hiver, saison remplie de gelées, ténèbres, et autres calamités. Mais qu’icelui passé, et le printemps venu, toute sérénité, rien que beautés s'apparaissent à notre vue. Le jour commençant à poindre, l'aurore esjouit le cœur, non seulement des hommes, mais encore de toutes créatures qui ont vie. Les oiseaux dégoisent leur ramage, les arbres fleurissent, les fleurs s'épanouissent, les campagnes se tapissent de belles verdures. Bref, il ne se voit en cette saison qu'allégresse et contentement. Mais parlant mystiquement de notre petit monde, qui est l'homme, voyons comment l'hiver étant passé, c'est-à-dire son endurcissement au péché, la grande froideur et les ténèbres causées en son âme par ses passions, l’éloignant de la vraie charité (ce qui apporte à l'âme toute calamité et malheur intérieur) et son Printemps venu, qui est l'état de grâce ; lors que cette âme a généreusement surmonté sa nature, et dompté ses passions et affections désordonnées ; lors, dis-je, s'apparaît la belle aurore, qui commence à illuminer cette âme. C'est la grâce de Dieu, laquelle en toutes ses actions la conduit suivant sa sainte volonté. Et étant parvenue à ce premier degré de perfection, se laisse du tout soi-même, par un contentement conforme à la volonté de son Dieu, seul objet de tous ses désirs, pensées et [144] affection. Bref, Dieu seul est le commencement, le milieu, et la fin de toutes ses actions et opérations, tant intérieures qu'extérieures. Lors apparaissent les belles fleurs des vertus produites de cette âme, qui la rendent plus belle, que toute lumière créée. Lors le chant ramage des oiseaux se fait retentir, par louanges continuelles, accompagnées d'amour divin, par désirs enflammés de pouvoir faire service à son Dieu, par élévation d'esprit et aspirations en Dieu, qu'il soit loué de toutes créatures. C'est un chant ramage qui ne contente pas seulement les hommes, mais encore les Anges, et Dieu même y prend tout son plaisir. Et de fait notre Seigneur se familiarise en telle sorte avec cette âme, qu'elle semble n'être plus qu'un avec Dieu, par une étroite union, non seulement de la volonté, mais encore de toutes ses autres puissances, et du plus pur esprit d'icelle avec son Dieu. De laquelle union elle retire des consolations divines si pénétratives, qu'il ne lui semble plus être en terre. Ne lui souvenant presque de son état naturel, si ce n'est en Dieu, où elle voit toutes choses. Ami lecteur, si on pouvait comprendre les grâces dont jouit cette âme, il n'y a celui qui ne quitterait mille mondes, pour en jouir seulement un jour.

[145]

Ici commence l'explication de plusieurs points du Cantique des Cantiques.

[Omission des chapitres 10 et suivants]

[...]

[188]

LE SECRET PURGATOIRE DE L'ÂME FIDÈLE, QUI SE CONSUME AU FEU DE L'AMOUR DIVIN,

Contenant un troisième chemin de sublime perfection, qui est l'état de soustraction.

LIVRE TROISIÈME.

Chapitre premier. L'âme étant parvenue au troisième état de perfection représentée par l'été, lors les tonnerres et orages surviennent, qui sont les grandes afflictions que l'âme endure en cet état.

Nous avons montré au commencement du deuxième livre, que l'homme est un petit monde, pour ce que les qualités qui se trouvent en ce grand et vaste univers, se retrouvent vraiment en l'homme. Mais beaucoup plus parfaitement, si nous les prenons mystiquement. Nous avons approprié les quatre saisons de l'année, aux quatre états de l'âme qui s'achemine à la perfection ; laquelle est maintenant parvenue au troisième état, qui est celui de la privation, c'est-à-dire, auquel notre Dieu délaisse, et se retire de cette âme, lui envoyant des grandes persécutions, soit en l'intérieur, soit en l'extérieur. A l'intérieur, par des grandes sécheresses d'esprit, aridité, indévotion, délaissement de tous sentiments, de grâce, [189] [...]


[...]

LIVRE QUATRIEME.

Le sacré cabinet du très pur amour divin

où l'époux céleste cache le pur esprit, unité de l'âme fidèle en sa divine unité. Où est aussi traité de l'union béatifique de l'âme. Et de la fruition secrète, et transformation de cette âme au plus secret intime de la divinité.

Chapitre premier. De la noblesse et fin de l'homme. Et comme se doit entendre l'état dernier de la perfection d'icelui en cette vie.

Celui qui est uniquement parfait en soi, et qui seul peut faire d'une puissance absolue et souveraine, toutes choses en leur nature parfaites, et ce grand Dieu, seul Dieu très bon, qui par Sapience infini a mis tel ordre en toutes ses œuvres, que nous ne pouvons faire autrement, que de le reconnaître très bon, et très puissant. La Sapience duquel est incompréhensible aux hommes. Mais si nous ouvrons les yeux de notre entendement, pour voir qu’il a tout fait avec poids et mesure pour l'homme : que toutes créatures irraisonnables et insensibles, le temps, les saisons, sont en leur perfection pour servir à l'homme : qui pourra nier que l'homme ne soit en sa nature incroyablement plus parfait ? Et d'autant plus que c'est la grâce divine qui gouverne et conduit son âme. Toutes les [249] autres créatures sont créées pour l'homme et le service d'icelui. Ce qui nous fait croire la grande perfection de l'homme. Voyons maintenant à quelle fin cet homme est créé. N'est-ce pas pour Dieu ? Dieu n'est-il pas sa fin, son objet, et lequel il doit aimer, honorer, et servir à toute éternité ? Oui certainement, mais s’il est fait pour une fin si noble ; combien faut-il que de sa nature, il soit plus parfait, que toutes les autres créatures de ce monde ? Car notre Dieu ne cesse de lui administrer tous les moyens possibles, pour l'amener à sa dernière perfection. Et ce fait-il avec tel ordre, qu'on voit clairement qu'il en est l'auteur. Or comme nous avons dit ès livre précédent, que l'homme est un petit monde : et parlant plus mystiquement, avons approprié ici quatre saisons de l'année aux quatre états ou chemins, par lesquels Dieu attire l'âme à la perfection des vertus, et union avec lui par une parfaite charité : représentant par l'Hiver l'état des pécheurs ; par le Printemps, l'état de l'âme en sa première ferveur ; par l'Été, l'état de délaissement ou privation de la présence de Dieu ; auquel arrivent grandes tentations et persécutions, ainsi qu'au plus chaud de l'été, les tonnerres, orages, et autres accidents semblables ; par l'Automne, le quatrième chemin de perfection, qui signifie le repos, pour ce que lors l'homme commence à jouir du fruit de ses labeurs : comme aussi l'âme étant entrée en ce chemin, commence à se reposer en Dieu par une union très parfaite ; quand j'ai dit, que ce chemin de perfection est le dernier auquel l'âme peut arriver, étant encore jointe à ce corps mortel, il faut entendre que cette perfection, n'est pas du dernier degré de charité et amour envers Dieu. Car l'âme ne parvient à ce degré dernier qu’à la mort, et y étant parvenue, notre Dieu le vient quérir de ce monde. Que cette perfection est la dernière, à laquelle on peut arriver en ce monde, c'est-à-dire, que l'âme ayant surmonté ses passions, et ayant été anéantie és chemins par lesquels Dieu la conduit, n'ayant plus nuls empêchements, qui la détournent de s'unir à Dieu par amour, entrée qu'elle est en cet état, elle est forte [250] pour supporter et endurer tout pour Dieu. N'ayant plus de besoin des variétés et changements, dont Dieu ce soulait191 servir en elle, pour l'aider à arriver à cet état. Il faut croire, comme il est, que l'âme ne demeure en un même degré de cette perfection, l'ayant acquis. Mais elle augmente toujours en grâce (par laquelle elle acquiert aussi la gloire accidentelle, si elle ne décline par sa faute de cet état) et en charité continuellement jusqu'à la mort. Car en la vie spirituelle on ne peut demeurer en un état : ou on recule, ou on avance. Étant arrivés à quelque degré de perfection, si on ne se veut laisser aller en arrière et à la renverse, il faut nécessairement toujours profiter. Mais en ce dernier état, c'est avec repos et force : et aux plus grandes afflictions, c'est lors que l'âme jouit de tant plus des fruits des vertus acquises, et grâces divines.

Chapitre 2. Comment notre Dieu ayant été séparé de l'âme, quant au sentiment actuel de l'amour divin, dont elle jouissait étant unie à Dieu, commence à lui redonner cette jouissance unitive ; mais tout en autre manière.

Plus une chose absente est désirée, plus la joie est grande lors qu’on vient à la retrouver. Mais si ce qui nous est absent est de soi très noble ; d'autant plus aussi le désir de le r’avoir est actif, et ne donne repos jusque à ce que l'on en jouisse. Or je dis plus, que si entre la chose désirée, et celui qui la désire, il y a de la sympathie, soit pour quelque ressemblance, soit pour quelque dépendance ; tant plus le désir et la volonté seront embrasés à la rechercher, et le contentement grand l'ayant trouvé. Il y a trois causes qui émeuvent l'âme à rechercher la chose désirée : la première est la ressemblance. Or est-il que Dieu seul est celui semblable à soi-même, et de qui tout être dépend. C'est lui [251] seul, qui sans commencement, et sans fin est de toute éternité. Qui est-ce donc, Dieu très bon, qui est semblable à vous ? C'est vous-même, ô mon Dieu, que nous reconnaissons pour seul Dieu, seul tout-puissant, seul tout bon, seul parfaitement juste et miséricordieux. C'est vous, ô mon Dieu, que nous adorons, aimons, et honorons par-dessus toute créature, comme étant notre Créateur. C'est vous que nous adorons, un seul Dieu en trois personnes, le Père, Fils et Saint Esprit : mais une essence du tout simple et indivisée. Le père de nul, le fils du seul Père, le Saint Esprit procédant de tous les deux, sans commencement et sans fin192. Qui est-ce donc, Dieu très saint qui est à vous semblable ? Vraiment nul ne peut connaître que vous-même tel que vous êtes. Mais si ainsi est, comme il est, quelle ressemblance peut-il avoir, entre vous et nous, entre le Créateur et la créature, entre vous Dieu immortel, et nous créature mortelle ? Sans point de fautes, il y a quelque ressemblance, attendu que nous sommes créés à son image, et n'y a chose qui puissent plus ressembler Dieu que son image. Et comme en la Trinité il y a trois personnes faisant un seul Dieu : nous avons les trois puissances de l'âme, l'entendement, la mémoire, et la volonté, qui trois ne font qu'une âme ; et ceci représente le mystère de la Sainte Trinité. Dieu était esprit, et notre âme est esprit : mais cette ressemblance est quant à l'être naturel, que Dieu nous a donné nous créant. Or notre Dieu requiert de nous choses à lui semblable. Et pour autant que Dieu le Père est la charité, le Fils la dilection, le Saint Esprit l'amour du Père et du Fils : cette charité et dilection requiert de nous quelque chose de semblable : à savoir, une charité, par laquelle comme par un lien de consanguinité nous soyons conjoints et unis à lui. Et cette ressemblance est celle qui embrase notre désir et notre volonté à jouir parfaitement de notre Dieu. La cause seconde est la dépendance. Il n'y a ainsi aveugle, qui ne sache que nous dépendons du tout de Dieu, et que plus la créature et douée de perfection en sa nature, plus elle est dépendante de Dieu. Les créatures [252] sensitives et végétatives, et ce grand Univers sont moins dépendantes de notre Dieu que l'homme, pour ce que seul entre toutes les créatures, il est doué de la raison : pourquoi ayant plus reçu, il est plus dépendant de son bien-faiteur qui est Dieu. Il y a plus, que par-dessus l'être naturel excellent qu'il a reçu de Dieu, il a encore la grâce, par laquelle il dépend immédiatement de Dieu, et sans laquelle il ne pourrait subsister en l’être gratuit et surnaturel. Donc il n'y a rien que nous devons plus désirer, que celui duquel tout notre bien procède. La troisième cause est l’amour, qui est un bien qui attire toujours à soi la chose aimée. Mais quel objet se peut-il trouver plus parfait que Dieu même, duquel nous sommes l'image, et de la puissance duquel nous dépendons ? Vraiment l'amour divin est un lien très fort, qui nous rend inséparables de Dieu, quant au désir. Pourquoi ce n'est de merveilles, si l'âme se trouvant privé de Dieu, le cherche avec désirs ardents de le retrouver. Comme nous avons dit advenir au troisième livre, traitant de la soustraction et séparation de Dieu, quant au sentiment actuel de l'amour divin. Voyons maintenant, comment notre Dieu commence à redonner à l'âme cette jouissance unitive. Combien que toutes ses opérations soient autres qu'au premier chemin, ou l’âme jouissait d'un contentement incroyable par l'union de son Dieu. Mais la nature non assez anéantie, comme elle a été durant l'état de soustraction, était incitée par une dévotion sensible, procédante des parties inférieures de l'âme. Comme serait une joie véhémente procédante de la considération de quelque mystère de la Vie ou Passion de notre Sauveur, de la connaissance des perfections divines, ou autres grâces reçues de Dieu. Cette joie était en l'âme très justement. Mais la nature, non du tout anéantie, se mettait avec l'esprit, causant des émotions au corps : comme battements de cœur et autres altérations. En sorte qu'il était impossible qu'on n’en fit remarque à l'extérieur. Mais quoi que cela se passât aux parties inférieures de l'âme, si est-ce que tout procédait [253] immédiatement de la parfaite union de l'âme avec Dieu, et d'un parfait amour divin dont elle était assiégée. Et quoi que que le corps en reçu des altérations, l'union n'en était pourtant pas moins parfaite. Mais en cet état que la nature a été toute anéantie par la soustraction de Dieu, elle ne ressent plus ces altérations, battements de cœur, et autres événements. Tellement que cette jouissance, dont à présent l'âme est unie à Dieu, se peut cacher, qu'elle ne soit voué à l'extérieur. Si ce n'est que quelque abstraction survienne, laquelle il est impossible de cacher. Si est-ce toutefois qu'on peut bien dompter et réprimer la joie, qui éclate trop fort au-dehors, et la tenir grand renfermée dans l'âme. Mais le corps quelquefois en demeure malade par la violence de l'abstraction.

Chapitre 3. Comment en ce quatrième chemin de perfection, l'âme commence à jouir du repos de ses labeurs.

Mon bien-aimé est descendu en son jardin, au parquet des choses odoriférantes, afin qu'ils repaissent és verger et qu’il accueille les lys. Au Cantique des Cantiques Chapitre sixième. En cet état, l'âme s'écrit justement, Mon bien-aimé est descendu en son jardin. Le Bien-aimé est notre Dieu, qui repose en l'âme son épouse sa Bien-aimée : où il trouve les parfaites vertus bien purifiées. Dont ayant été long temps absent, vient maintenant à y descendre. Mais quel contentement pourrait-on penser que cette épouse ressent, ayant retrouvé celui de l'amour duquel elle est tant enflammée ? és autre passage elle invite son époux Jésus de venir à soi. Mais à présent elle démontre que notre Dieu y est du tout introduit, l'ayant trouvé disposée par sa grande pureté, acquise par le long anéantissement en l'état de soustraction. Je suis à mon ami, et mon ami à moi, lequel [254] paît entre les lys. Mais comment ô âme épouse de Jésus-Christ, osez vous dire « je suis à mon ami, et mon ami est à moi » ? Quoi petit vermisseau : ce grand Dieu du Ciel est-il à vous ? C'est l'amour qui vous fait parler ; c'est l'amour qui fait cette union, c'est l'amour qui fait de deux, un par union. Oui à la vérité, l'âme qui possède l'amour divin, peut dire, je suis à mon ami, et mon ami est à moi. Aimons donc, puis que par amour nous avons Dieu, nous avons un Dieu d'amour, qui se plaît en amour. Le cœur amoureux est son jardin, les cœurs enflammés d'amour, sont les lys où il se délecte. Aimons âme fidèle, aimons, ce Dieu si bon, ce Dieu si amoureux. Que notre cœur se fonde en amour, que notre cœur n'ait jamais de repos que dans ce feu, sinon vivant et mourant dans ses flammes divines, au milieu desquelles nous trouverons notre Dieu. Puis qu'il est à nous, aimons le, embrassons-le au milieu de notre cœur. Puis que Dieu est à nous, son cœur est à nous, allons dans ce sacré cœur amoureux de Jésus. Que dirons-nous dans ce cœur de Jésus ? Ces deux cœur s’entrebaisent, ô baiser amoureux ! Et quel baisé ? Sinon une union parfaite de deux cœurs en amour. Dans cet amour, l'âme parle à son Bien-aimé, il lui dit tous ces secrets, lui montre tous ses désirs, et Dieu lui parle familièrement, l'embrasse, la garde comme sa Bien-aimée. A juste cause l'âme dit, Je suis à mon aimé, et mon Dieu mon Bien-aimé est à moi. De quelle assurance parle l'épouse disant : quelle est à son ami, et son ami est à elle, attendu qu'en cette vie, il n'y a jamais d'assurance ? Il est vrai, mais l'amour donne telle assurance, que l'âme ne saurait douter. Elle dit premièrement, Qu'elle est à lui, pour n'avoir plus de volonté sinon en celle de Dieu : duquel elle ne veut en aucune manière se séparer par quelque péché, ou imperfection volontaire, et moins quant à l'amour. Secondement, Que son ami est à elle, pour la ferme confiance qu'elle a en sa bonté, pour les grâces dont son âme est illuminée, le ferme espoir de sa prédestination ; et encore pour la jouissance que déjà elle ressent du repos, et grande paix intérieure, [255] acquise par la mortification et anéantissement de soi-même. Car l'âme jusqu'à présent a toujours travaillé à la mortification et pratique des vertus. Étant à présent en ce quatrième chemin, reposant du tout en Dieu, avec pleine jouissance du fruit des vertus acquises.

Il ne faut pas penser, chère âme, que le repos dont jouissent ceux qui sont parvenus à cet état dernier de perfection, soit un sentiment intérieur de quelque douceur en l'oraison, ou autres opérations esquels la nature s'arrête et complaît, comme elle faisait au premier chemin. Car cela serait encore imperfection, et tout ce que je traiterai en ce quatrième livre, soit de l'étroite et secrète familiarité de l'âme avec Dieu, soit des excès d'amour divin, soit des abstractions, et autres grâces surnaturelles, encore qu'elles soient semblables à celle du deuxième état, dont est traité au deuxième livre, si est-ce qu'il y a autant à dire comme du jour à la nuit, et du ciel à la terre. Les termes de parler sont toutefois semblables, pour ce qu'il est mal possible d'en trouver des autres significatifs de ce qui se passe en ce chemin.

Cette jouissance donc se fait en trois manières, dont la première procède de la pureté de conscience, où l'âme voit par une lumière intérieure que notre Dieu lui donne, que tout ce qu'elle a passé au chemin précédent, si étrange et inconnu, qu'il lui semblait être abandonnée de Dieu, était pour sa perfection. Elle connaît maintenant la vérité de tout, et comment notre Dieu lui a envoyé ces calamités par un grand amour. Elle aperçoit le profit qu'elle y a fait, et combien notre Dieu en est glorifié. Et outre plus, elle connaît comment Dieu l'a miraculeusement préservé de péché. Car és occasions que notre Dieu lui donnait, voir la tentait lui-même pour l'éprouver, il fallait de l'assistance pour ne tomber. Elle voit les causes pourquoi Dieu a permis tout cela. Elle est délivrée des doutes qu'elle avait que tout cela ne lui fut envoyé pour ses fautes.

La deuxième, est en la force que l'âme reçoit, contre tous ce [256] qui lui survient de contraire à la nature. Mais il convient entendre, que ce repos n'est pas en quelque réflexion sur soi-même, ni à la vertu. Car ce serait encore imperfection, ains il est pur et du tout en Dieu, auquel l'âme agit continuellement par l'union d'amour et de grâce. Et ne se doit aussi entendre en telle sorte, que l'âme soit tellement forte à la vertu, qu'elles doivent quitter le travail de la mortification, et pratique d'autre vertu. Car encore qu'elle soit au souverain degré d'icelle, si est-ce qu'il faut travailler jusqu'à la mort. Mais cela ne se fait plus par violence, la nature étant du tout morte. C'est plutôt une continuation ou augmentation de la chose acquise, de laquelle si on abandonnait la pratique, on retournerait en arrière, et perdrait on se ce qu'on aurait déjà acquis. Par laquelle continuation en la pratique des vertus, lesdites vertus embellissent, et l'âme augmente toujours en grâce, par cette disposition qu'elle se donne coopérant aux premières grâces.

Chapitre 4. Du parfait repos de l'âme avec Dieu, ou elle est secrètement abîmée dans le très pur amour.

Une chose ne peut être dite parfaite, si elle n'est déjà parvenue à la fin dernière, pour laquelle elle est destinée. Or le repos duquel l'âme jouit en cet état de perfection est du tout parfait, pour ce qu'il est en Dieu, hors duquel n'y a rien de parfait. Dieu donc est notre fin, et nous sommes créés à cette fin, pour reposer en Dieu à toute éternité. Ne soit que volontairement nous nous en distrayons par notre malice. Mais comment, et quand est ce, que l'âme peut jouir de ce parfait repos en Dieu, vu que cette vie n'est pas le lieu de repos ? Qu'ainsi soit, si est-ce qu'il y a quelque repos en Dieu durant cette vie, et d'icelui est parlé és huit béatitudes. Lors que Dieu dit, Bien-heureux [257] sont les pauvres d'esprit, pour ce que le Royaume des Cieux est à eux. Il démontre par ces paroles, que les âmes du tout pauvres, non pas seulement du corps mais d'esprit, possèdent le royaume de paix et de repos spirituel. Ceux-là sont pauvres d'esprit, qui sont tellement mortifiés et anéantis, qu’en toutes leurs actions, ils ne cherchent, ni ne veuillent rien plus opérer qu'en Dieu et pour Dieu ; tant ils sont aliénés de ce qui n'est pas Dieu et d'eux-mêmes. Telles sont ceux qui sont parvenus à ce quatrième chemin de perfection, et à iceux appartient le Royaume des Cieux. C'est-à-dire, que dès à présent ils jouissent du repos et des consolations de Dieu, par un intime absorbement en Dieu, consistant en une parfaite union d'amour divin. Car jaçoit que ces âmes soient pour le présent privées de la claire vision de Dieu, propre aux Bien-heureux ; si est-ce qu'en leur intérieur ils ont une lumière continuelle, qui les guide en toutes leurs actions et opérations. Jointe à ce, une connaissance de Dieu, et familiarité si grande, que par cette jouissance ils ont plus Dieu en eux-mêmes, qu'ils ne sont en eux-mêmes193. Je dis donc, que ce contentement est si grand, que si par la foi on ne croyait qu'il y a un lieu, qui est le Royaume des Cieux, où les âmes bien-heureuses jouissent de Dieu après la mort, on penserait déjà être en Paradis. Et ceci les embrase d'autant plus, en cet amour divin, secret et caché, connaissant que si en cette vie mortelle, on jouit de Dieu si parfaitement, et avec tant de contentement, le repos qu'on aura là sus au ciel, doit être incomparablement plus parfait : où il n'y aura plus d'empêchement, péril de tomber en péché, ou d'être à jamais séparé de Dieu. Mon amie tu es belle et suave, délectable comme Jérusalem, terrible comme une armée ordonnée sous les enseignes. Aux Cantiques, chapitre sixième. L'époux céleste notre Dieu, loue l'âme fidèle, pour ses grandes perfections, et lui montre qu'il se délecte tellement en sa beauté, que comme une armée bien ordonnée, elle a la force d'attirer à soi notre Dieu qui par après dit, Détourne tes yeux de moi, car ils me surmontent194. Ce sont les œuvres [258] faites en grande pureté de conscience, et sortantes de ce grand amour de Dieu, qui le contraint de se donner du tout à l'âme, dès qu'elle est encore en cette vie. Étant de soi si bon, qu'il ne se peut séparer de ceux qu'il aime fidèlement. Or un tel repos de l'âme en Dieu, et de Dieu en l'âme, peut être dit parfait, par ce que Dieu est sa fin, auquel étant parvenue, elle en jouit parfaitement, avec un repos parfait quant à l'action mais cette perfection de repos, sera accomplie, lors que laissant cette vie, l'âme entrera au Royaume des Cieux ; où le corps ne donnera plus d'empêchement, pour jouir de la claire vision de Dieu à toute éternité.

Chapitre 5. Que ce repos cause une union béatifique de l'âme, et qu'elle est cette union.

Quelques âmes imparfaites, et qui n'ont connaissance de ce chemin de perfection, pourrait penser, que ce repos serait quelque contentement intérieur, ayant toutes choses à désir, et rien contrariant à la nature, ou quelque calme intérieur, avec dévotion et goût spirituel ; qui serait plutôt une certaine oisiveté en l'âme, se complaisant ainsi en soi-même, avec croyance d'être déjà bien uni à Dieu. Il se faut donner garde, de s'arrêter à telle imagination et persuasion, par ce que cela ferait de beaucoup retarder l'âme de sa perfection. Car demeurant là arrêtée, elle serait sans poursuivre en avant, pour cette croyance d'être venu au sommet de sa perfection, par cette paix intérieure, procédant de la nature, et pour n'avoir rien contre sa volonté, et par ainsi se délectant en ces petites douceurs intérieures, comme ayant le don de pleurer, ou quelque ferveur bouillante, qui incitent la nature, ou plutôt la blesse, par une trop grande violence faite à icelle, pour acquérir cette dévotion sensible, [259] penseront que ces accidents soient excès d'amour et abstractions, et s'estimeront être toutes parfaites. Mais voici la tromperie, laquelle on pourra reconnaître, quand on verra que la personne s'estimera être parfaite, fera cas de soi, désirera qu'on la trouve telle, se contristera quand on ne fera pas cas de ses dévotions. Et tout ceci est une preuve suffisante, que tout ce qui se passe en elle ne sont pas abstractions, ou consolations venant de Dieu, étant bien éloignée de la perfection, dont nous traitons à présent.

Les âmes donc dont je parle, et qui sont en ce quatrième chemin, quoiqu'elles connaissent en elles des grâces admirables de Dieu, lesquelles elles ne peuvent nier venir de Dieu pour les effets, vu qu'elles ne les procurent en rien qui soit selon la nature ; mais s’y disposent par la mortification, ne s'estiment jamais parfaites, ains en vérité les plus misérables du monde, avec cette créance, que si notre Dieu départissait telles grâces aux plus grands pécheurs, ils en feraient mieux leur profit. Voir désirent toujours être cachées et inconnues aux créatures, fors leurs Directeurs, auxquels elles veulent bien donner à connaître les opérations de Dieu en leurs âmes, pour être ce, nécessaire, afin qu'il les puisse conduire sûrement, et que par ainsi les grâces du Saint Esprit en elles ne soient étouffées. Et telles âmes ont tant de peine, pour leur grande humilité, de donner à connaître ces grâces, qu'ils leur serait plus facile de dire tous les péchés du monde, s'ils les avait commis, que de les dire. Et s'il advient qu'on en ait connaissance, et que les gens impies s'en servent de risée et moquerie, cela leur est toute joie en tant que Dieu, et ce qui touche la gloire d'icelui, n'en soit pas offensé et méprisé. Attribuant à eux le mépris et la confusion, et la gloire à Dieu seul. Mais en ceci se convient encore donner garde d'une tromperie, que sous ombre de la gloire de Dieu, on ne cherche la sienne propre. Il faut donc que le tout se fasse en vérité, et que le désir de la gloire de Dieu soit avec mépris et confusion de soi-même, qui sont les vrais effets de cette union béatifique. [260].

Mais quelle est donc ce repos ou union ? Il ne se doit entendre des suaves ressentiments que l'âme trouve en l'oraison ou en la vertu. Ce n'est encore l'action de la contemplation. Combien que les âmes cheminant en cet état, ne soit privées de ces ressentiments tant pour l'oraison, pratique des vertus, que contemplation. Car encore que tout cela soit très bon, si n'est-il que le milieu entre Dieu et l'âme, qui conjoint l'une à l'autre. Ce sont dons de Dieu, mais non pas Dieu même. Si quelqu'un épouse terrestre se plaisait plus és dons de son époux, comme és chaînes, bagues d'or, ou autres choses précieuses, qu'à son époux propre ; elle mériterait qu'il la délaissa du tout, pour la dignité commise par elle en son endroit. De même, les grâces tant naturelles que surnaturelles, de Dieu à l'âme, comme, parfaite contemplation, extases, excès d'amour, abstractions, révélations, lumières intérieures, ne sont que dons de l'époux céleste à l’âme fidèle. Laquelle si elle s'arrêtait plutôt à ces dons qu’à Dieu même, elle mériterait d'être abandonnée de Dieu. Ce repos donc est en Dieu même, auquel elle est unie en cet état, c'est-à-dire, qu’à présent tous les empêchements qu'elle avait, les autres états précédents sont dissipés. Ayant pour l'heure telle liberté de traiter et communiquer aussi familièrement avec Dieu, comme un ami avec son ami. Et cette union est béatifique, par ce qu'on ne peut être plus voisin de Dieu, ne soit que l'âme séparée du corps par la mort, vienne à jouir de la claire vision d'icelui, par une jouissance admirable de Dieu là sus au Ciel. Mais s'il fallait dire quel est ce repos et contentement en Dieu, ou ce que c'est de Dieu, il est autant impossible, qu’aux âmes bien-heureuse, de nous dire ce que c'est de leur gloire, et de Dieu ; dont ils ont pleine jouissance là haut au Ciel.

Si l'âme pouvait dire de bouche, ou par écrit, ce qu'elle connaît et goûte de Dieu, en la jouissance qu'elle en a, en ce quatrième état, Dieu ne serait pas Dieu. Car il est incompréhensible, bon sans fin, qui ne se peut comprendre par nos sens, et l'âme seule qui en jouit, le connaît en soi-même, et en ceci est [251] ce repos, qui se peut dire déifique. Telles âmes sont contraintes de ne parler beaucoup de Dieu, ains garder une taciturnité, par ce que si elles en parlaient comme leur cœur pense, leurs propos seraient si obscur, qu'on ne les pourrait entendre. Je dis obscurs, pour ceux qui ne savent en vérité ce que c'est de Dieu. Et ce silence qu'elles sont forcées de garder, leur est une grande peine, pour l'amour grand de Dieu, qui les embrase à en parler, et discourir à telles personnes, qui pour le plus ordinaire, ne les entendent.

L'époux céleste considérant son épouse, tant embrasé de son amour, recommence à louer comme il a fait au premier état de la contemplation. Ta chevelure est comme un troupeau de chèvres, lesquelles sont apparues de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau de brebis, qui sont montés du lavoir ; chacune portant deux agneaux, et n’y a aucune stérile entre elles. Tes joues sont comme une pièce de pommes de grenades sans tes secrets. Combien que les louanges que Dieu fait de son épouse, soit semblables en termes à celles qu'il faisait, étant icelle au premier état de perfection, si ne laissent-elles d'être plus relevées, d'autant qu'il la loue à présent, principalement pour deux causes ; qui surpassent en excellence toutes les actions procédant des vertus. L'une est l'amour divin, qui agit continuellement en l'âme. L'autre est l'acte de la contemplation, procédant de l'amour divin. Or les actions semblaient être égales au premier état de perfection, comme au deuxième, par ce que l'amour est aussi actif en ses opérations, et la contemplation aussi extatique en l’un, comme en l'autre. Mais il y a cette différence, qui consiste aux parties inférieures de l'âme, pour les imperfections qui étaient cachées en la nature, laquelle donnait au premier état de perfection, empêchement aux actions d'amour et contemplation, lors qu'elle opérait en Dieu. Et ces deux actions ne pouvaient durer, pour être imparfaites par la variété, causée par la nature. Laquelle étant purifiée, par la soustraction, l'âme agit continuellement où son amour l'élève, par la contemplation de son Dieu195. [262]

  1. il y a soixante reines et quatre-vingt concubines, et un nombre infini de jeunes filles. Ma colombe est unique, et ma parfaite, elle est seule à sa mère, et élevée de celle qui l'a enfantée. D'autant que nous approprions le texte des Cantiques aux âmes, qui s'acheminent à cette perfection, comme faisant fort à propos au sujet de notre discours, quand l'époux céleste dit : Il y a soixante Reines, (celles-là seule peut régner qui s'est surmontée soi-même) il entend par ces Reines les vertus, sourdantes196 immédiatement de l'âme, par le parfait anéantissement, et rendant l'âme victorieuse en tous advenemens197. Les concubines sont les actions vertueuses, qui ne se peuvent produire, sans contracter avec la nature. Comme font tout ce qu'il faut donner au corps, pour l'entretenement d'icelui et sa conversation. Ce que combien que fait avec anéantissement, si est-ce que tant que l'âme est au corps, elle retient toujours quelque imperfections naturelle, dont les saints mêmes n'ont été exempts. Pourquoi ces vertus-là sont comme concubines, ne pouvant être si pures, que celles qui procèdent immédiatement de l'âme. Les jeunes filles, mais une seule a sa mère, se sont toutes les vertus, qui sont produites en pureté de conscience, lors que l'âme est par sa bonne vie, sans macule de péché. Mais entre toutes, la charité seule à sa mère ; laquelle vertu procède seul de Dieu, et appartient à Dieu : car il est la charité même, et l'âme qui a charité, a Dieu en soi. Et cette vertu est celle qui unit l'âme à Dieu, est Dieu à l'âme. Les filles de Sion l'on vue, et les Reines l'ont estimée bien-heureuse, les Reines et les concubines l'on louée. Que veut dire ceci ? Ce sont les esprits bien-heureux, qui reconnaissant la beauté de l'âme parfaite, la viennent à louer. Et puis encore les âmes vivantes en ce corps moins parfaites, entendues par les concubines, qui reconnaissent les rares vertus et perfections d'icelle.

Qui est celle qui apparaît comme l’Aube du jour, belle comme la lune, pure comme le soleil, terrible comme une armée équipée de bannières ? Je suis descendu en mon jardin, pour voir les pommes des vallées et voir si la vigne était fleurie, et si les pommes de grenades [263] était boutonnées, je n'en ai rien su. Mon âme m'a troublé, à cause des chariots d'Aminadab. Retourne toi, retourne-toi Sulamite, retourne-toi, retourne-toi, afin que nous te contemplions. L'époux céleste accompare [sic] son époux à l'aube du jour, pour sa beauté. Le vrai jour, la vraie lumière c'est notre Dieu, qui illumine toutes les ténèbres ; et c'est lui qui donne lumière à l'âme. Mais par l'aube du jour, peut être entendue l'âme fidèle, en ce quatrième état de perfection, qui comme une lumière paraît belle, par la clarté qu'elle reçoit, du vrai jour notre Dieu, en la contemplation divine, en cette union. Puis il dit : Belle comme la lune. Entre tous les astres, la lune est la plus proche de notre terre, et sa lumière paraît seulement la nuit. Et l'âme parfaite reluit entre toutes les autres ; mais en la nuit de ce monde. Car lors qu'elle sera au ciel, en la présence du vrai Soleil de Justice, sa lumière sera absconsée198 en Dieu : comme la lune en la lumière du soleil, de qui elle reçoit sa lumière. Mais comment, Pure comme le soleil ? Ceci appartient à la grande pureté de l'âme, qu'elle acquiert par la contemplation divine. Terrible comme une armée. Ce sont les actions de la vie active, conjointes à celles de la contemplative, que l'âme pratique avec perfection en cet état. Et c'est ce qui rend la rend admirable entre les hommes, de voir une âme du tout contemplative, s'adonner sans peine et difficultés à la vie active et charité du prochain. Quelles choses verrez-vous en la Sulamite, sinon les compagnies des armées ? En cette âme on ne voit qu'une continuelle victoire, contre tout ce qui l'attire aux choses basses de ce monde, qu'elle surmonte virilement demeurant unie à son époux céleste. [264]

Chapitre 6. De la fruition secrète, et transformation de cette épouse au plus secret de la Divinité.

Chères âmes, il pourra être qu'aucuns s'émerveilleront, ou croiront que par quelque présomption, j'entreprends montrer ce que c'est du vrai et pur amour divin : me servant pour cet effet de terme et façon de parler trop relevés, comme de transformation, fruition, et semblables termes. Mais ceux qui en ont fait essai, et goûté la bonté de Dieu, par une jouissance de sa présence et familiarité, seront témoins de la vérité que je décris. Et ceux-là seuls qui ne sortent, ou bien rarement hors d'eux-mêmes, ayant connaissance de l'esprit de Dieu, auront occasion de me condamner, au moins suivant leur sens. À quoi je ne me veux arrêter, puis que je ne dis rien contre la Sainte Écriture, et qui n'ait été expérimenté de quelques âmes inconnues, qui ont appris en l'école de Dieu, ce que c'est de ce pur esprit de Dieu. Or cette fruition secrète, doit être en deux manières. L'une est une fruition secrète procédante des vertus acquises. Et ne faut penser que cette fruition ou jouissance, soit qu’on aurait tellement acquis toutes les vertus, qu'on pourrait demeurer en une oisiveté spirituelle ; pensant qu'à toute occasion survenant pour pratiquer les vertus, on les trouvera assurées, pour l'épreuve qu'on en aura faite plusieurs fois. Que l'âme qui [dé]jà est en ce chemin de perfection, se garde bien de s'arrêter à cette oisiveté, par ce qu'en peu de temps elle perdrait tout ce qu'elle aurait acquis avec beaucoup de travail. Mais pour entendre que c'est de cette fruition secrète, qui procède des vertus acquises, je dis que c'est une paix intérieure en l'âme, et joie au Saint Esprit, procédant de la vertu. Car en toute occurrence qui lui survient, contraire à la nature, et aux [265] dites vertus, soit par l'instigation des diables, soit par les tentations du monde, venant des créatures, ou de notre propre nature corrompue ; sitôt que l'âme s'aperçoit de la moindre résistance à la vertu, soudain elle se rend victorieuse, par une indifférence acquise au plus secret de son intérieur, dont elle accepte tout ce qui lui survient, comme venant immédiatement de Dieu, pour son plus grand bien. Sachant bien par une vive foi, que Dieu ne permet rien lui advenir, si ce n'est par son amour, et pour notre plus grande perfection. Dont l'âme en tire le fruit spirituel et laisse la malice à la créature. Si c'est du diable, il s'en retourne et s'enfuit avec sa courte honte, et demeure plus faible qu'une mouche. Si c'est des persécutions des hommes, ils demeurent confus en leur attente. Car cette âme a tellement fiché l'ancre de son espérance en Dieu, que si tout le monde s'élève à sa ruine, elle n'en reçoit aucun changement en soi. Demeurant toujours assurée que Dieu la préservera contre tout péril dont elle se réjouit. C'est donc cette fruition dont l'âme jouit ; mais secrète et inconnue aux hommes. D'autant que les persécutions sont quelquefois si violentes, même qu'elles touchent tellement au corps, qu'il faudrait avoir un corps de fer pour ne les sentir. Or notre Dieu ne veut pas que ses serviteurs soient insensibles. Que mêmes il les laisse vivement ressentir la douleur au corps, tant que souvent ils y perdent la vie, comme tant de martyrs ont fait. Mais quelquefois Dieu permet que telle âme endurera tant et de si horribles persécutions, que celui sera un martyre plus piquant que le martyr sanglant. Et quoi que le corps en soit atténuée ; néanmoins l'âme demeure toute joyeuse en Dieu, bénissant ceux qui les persécutent, rendant toujours le bien pour le mal ; disant à l'imitation du Fils de Dieu, Mon Père pardonnez leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Mais voici en quoi je dis que cette jouissance et fruition est secrète. D'autant que les mondains, ou mêmes les personnes spirituelles et religieuses, qui n'ont que bien peu de connaissance de l'intérieur, jugeant témérairement de telle personne, [266] la voyant défigurée et atténuée, diront, que ce soit par impatience, ores199 que la personne l'endure volontairement et joyeusement. Ignorant le suave contentement dont l'âme jouit en son intérieur par la conformité de sa volonté à celle de Dieu. Désirant de tout son cœur ces horribles persécutions, autant et si longuement que ce sera la volonté de Dieu. Jaçoit que200 telle âme ne peut désirer le péché pour le grand amour qu'elle porte à Dieu. Ce qui fait que voyant le péché, où tombent ceux qui la persécute, telle âme ne laissera d'aviser, par toute voie de charité, de les convertir, et leur impétrer201 de Dieu la lumière intérieure, pour reconnaître leur malice, et se retourner à Dieu. Auquel elle épand abondance de pleurs, pour la rémission des fautes de ses prochains, et salvation de leurs âmes. Mais aucunes202 personnes voyant l'extérieur, diront que ses pleurs viennent d'impatience. Et par ce moyen l'âme demeure toujours inconnue au monde, tenant toujours ses opérations secrètes en soi-même. Mais si telle personne est en congrégation, et qu'elle ne peut éviter qu'on aperçoive ses actions, le plus qu'elle peut se doit garder, qu’on ne voie à l'extérieur, les opérations intérieures. Elle doit demeurer, et faire oraison à son secret, si elle peut ; n’est que l'obédience le permet autrement, afin que le prochain ne prenne occasion de juger. Car il advient quelquefois, que la contrition est si grande pour le prochain, et la perte des âmes (tel est l'effet de la charité) qu'il semble que le cœur se doit fendre de douleur ; et cette contrition est une contrition d'amour. Comme j'ai montré particulièrement és autre livre, où je traite de la contrition. Mais là, d'autant qu'ils sont encore au chemin d'imperfection, c'est pour leurs propres péchés. Ici la charité est si grande du prochain, que la même contrition qu'auparavant ils concevaient pour soi, ils le ressentent à présent pour le prochain. N'oubliant pour ce soi même. Si le prochain n’est si endurci, il en remportera du grand fruit, encore qu'il ignore d'où lui vient cette grâce. Mais si le pécheur est endurci, et demeure en sa mauvaise volonté, il en recevra des grandes punitions, [267] soit en cette vie, ou en l'autre. Lors que saint Paul avant sa conversion, gardait les accoutrements des meurtriers de saint Étienne, quand on le lapidait ; lors le dit saint Étienne priant pour ses ennemis, on peut croire que ses prières ont de beaucoup profité à la conversion de saint Paul. Ainsi de même, advient-il souvent aux âmes parfaites, qu'elles prient pour leurs ennemis. Pour ce dit l'époux au septième chapitre du Cantique des Cantiques de Salomon. O fille de prince, combien sont beaux tes pas en leurs chaussures. C'est lors que l'âme étant du tout unie à son Dieu, descend néanmoins aux choses les plus viles et basses, qui se fait par une compassion et charité brûlante. Regarde les péchés de ton prochain, pour lui impétrer pardon et connaissance de ses fautes. Pour rendre entre les mains de Dieu, celui qui auparavant était esclave du diable par son péché. Et voici cette fruition secrète, procédante des vertus, lors que l'âme a acquis telle paix intérieure, et telle force, que de surmonter le diable, le monde, et encore soi-même, en telle sorte que de brûler intérieurement d'amour divin. Ce feu rejaillit tellement vers le prochain, qu'il fait tel effet, que de le faire épandre larmes de feu, pour ceux-là mêmes qui le crucifient, et à toute occasion cherchent sa ruine. La deuxième manière de fruition secrète, est la jouissance de son Dieu, son époux. Mais quelle est cette jouissance et transformation si secrète de l'âme avec son Dieu ? J'ai dit au premier livre, traitant de l'amour-propre, que tant plus l'âme est entachée de son amour-propre, tant moins elle jouit de l'amour de Dieu (car ces deux amours ne se peuvent compatir ensemble) et tant plus elle est purifiée de son amour-propre, tant plus elle jouit de l'amour de son Dieu, son divin l'époux. Or étant parvenue à ce quatrième chemin de perfection, que d'avoir surmonté soi-même, le diable et le monde, l'âme jouit sans entre-deux, d'un amour si pur et divin, que langue ne peut prononcer, ni créature humaine comprendre, ce de quoi elle jouit en cette fruition secrète, de l'union secrète, et de la présence continuelle de son Dieu, et de cette transformation [268] en icelui. Il faut entendre, que notre nature est tellement corrompue par le péché de notre premier père Adam, que nous sommes si violemment attachés au péché, que comme une pierre étant par force tirée hors de son centre, et élevée en quelque haut lieu contre sa nature ; aussitôt qu'elle peut trouver son cours et se détacher, descend en bas plus vite qu'un éclair. Ainsi de même, l'âme étant par violence tirée hors de son centre, qui est notre Dieu, par le péché, et la nature corrompue, acquise par le péché de notre premier père Adam : sitôt que par la parfaite mortification et anéantissement de soi-même (dont il est traité en tous ces chemins de perfection) elle a acquis la victoire sur toutes ses passions, commandant à soi-même et à toutes ses affections : aussitôt elle retourne en son propre centre, qui est son Dieu, son céleste époux ; plus vite que la pierre qui étant violemment retenue en haut, vient à descendre en bas, rompt et foudroie tout ce qu'elle rencontre, pour retourner à son propre centre. Je dis plus, que jamais oiseau ne peut voler si vite, ni trait d'arbalète se porter si droitement à son but, que l'âme étant détachée de soi-même retourne à son Dieu. En telle sorte que si on pouvait voir des yeux corporels cette âme spirituelle, on dirait qu'elle est déifiée, pour être tellement transformée en son Dieu par une naïve ressemblance, procédant de notre première innocence perdue : laquelle étant recouverte par la pureté de vie, l'âme retourne à cette première innocence, où elle avait été créée à semblance de Dieu. Et voilà comment elle est transformée, sortant de ses mauvaises inclinations, pour se plonger du tout à la ressemblance de son Dieu, à l'image duquel elle est créée. Fort à propos dit l'époux au même chapitre septième des Cantiques, Tes deux mamelles sont comme bichelots jumeaux de la biche. Car ces deux fruitions ou jouissances secrètes, sont si unies ensemble, et comme jumelle, que l'âme ne peut parvenir à cette parfaite jouissance de Dieu, sans avoir acquis ces vertus, du fruit desquels elle jouit. Ton col est [269] comme une tour d'ivoire. Ainsi que le col est au-dessus du corps, ainsi notre esprit est par-dessus les puissances de l'âme. Laquelle étant par cette transformation au plus secret de la Divinité, il vient comme une tour élevée, à découvrir et connaître les secrets divins, surpassant la nature. Et de cette connaissance, procède l'amour, et les divines louanges et jubilations. C'est ici que l'âme reçoit souvent des illustrations, et révélations des choses secrètes et à venir, et qu'à ce dernier chemin, elle voit arriver tout ce que Dieu lui avait révélé au premier chemin de perfection, avant le délaissement sensible de la présence de Dieu, lors qu'elle était en sa première ferveur, jouissant des enyvrements spirituels. Lors notre Dieu lui donnait souvent des révélations de choses futures. Mais le plus souvent obscurément, tellement qu'elle ne connaissait en quel temps la chose dût advenir, ni par quel moyen. Comme pour exemple, Dieu lui pourra donner révélation de la continuation de sa vie, pour mettre en effet quelque chose grande à la gloire de Dieu. Or l'âme entendant ces secrets de la bouche de Dieu, elle ne sait combien de temps durera sa vie ; n’est qu'il lui donne encore autre révélation du jour de sa mort. Puis elle ignore quelque chose grande elle doit exécuter à la gloire de Dieu. Néanmoins la personne reçoit telle impression en l'âme, qu'elle ne peut douter (si ce n'est par humilité, pour se connaître indigne) que ce ne soit de Dieu. Or par l'assurance de son Père spirituel (de qui elle doit suivre les avis si c'est un personnage bien spirituel expérimenté en la vie spirituelle) elle croit par les bons effets qui ensuivent ces révélations, qu'elles viennent de Dieu. Mais lors quand elle vient à ce chemin de délaissement de la présence de Dieu, quand au sentiment et consolation : lors cette pauvre âme se trouve en des grands doutes. D'autant que d'un côté elle ne peut douter que ce n'ait été Dieu, qui lui a prédit toutes ces choses. Et de l'autre voyant tout lui advenir au contraire, par ce délaissement dont j'ai traité au troisième livre, celui est une affliction incroyable. Mille disputes lui surviennent en l'esprit, [270] pensant si ç’a été Dieu qui ait parlé en telle sorte, comment est-il possible qu'il m'abandonne ainsi ? Si c'est le diable, comment peut-il avoir telle familiarité avec mon âme, qui ne désire que de complaire à mon Dieu ?

L'âme ignore lors son état, et le chemin ou Dieu la conduit, et doit remédier à tous ses doutes, ne s'y arrêtant en rien, et qu'elle ne dispute si ç’a été Dieu, ou le diable. Mais qu'elle se remette en Dieu, par une totale résignation à ce qu'il lui plaît envoyer. Puis qu'elle n'a pas recherché ces révélations, elle ne doit craindre, et se troubler. Si ç’a été Dieu, elles adviendront en leur temps. Et quand bien serait le diable, puis que comme je dis, l'âme ne les recherche, et s'en tient indigne, ce serait la confusion d'icelui. Je l’ai montré en son lieu : mais il vient à propos de l'éclaircir ici pour le même sujet. Et d'autant qu'en ce dernier chemin, l'âme jouit de la présence et union de son Dieu, qu'il lui semblait avoir perdu ; lors elle voit advenir, tout ce que notre Dieu lui avait prédit. Ceci sera quelquefois dix à douze ans après la révélation, quelquefois plus ou moins. C'est en cette transformation, au plus secret de la Divinité, que l'âme voit clairement jusqu'à une seule action, toutes les causes de ce qui lui est arrivé en ce chemin de privation, et en cette jouissance de Dieu qu'elle avait auparavant. Elle connaît à présent toutes la forme des révélations faites lors, et les causes pourquoi Dieu l'a conduite par ce chemin. Elle connaît combien elle est peu de soi-même. Elle connaît combien elle était aveugle. Si à présent elle passait derechef par ce chemin de délaissement, elle saurait comment elle s'y devrait comporter, ce que lors elle ne pouvait. Notre Dieu la pouvait autant illuminer lors, qu’à présent. Mais sa bonté l’a laissée en cet aveuglement pour son mérite. Car cette ignorance lui cause beaucoup à endurer. Dont de cette croix, elle se purifie de toutes ses imperfections.

Chapitre 7. Que ce repos n'est pas oisiveté.

Tes yeux, dit l'époux au chapitre septième, sont comme les piscines en Hébron, auprès de la porte de la fille de la multitude. Lors que l'âme jouit en cette transformation, du repos, d'une divine contemplation, là des yeux de l'esprit, elle voit clairement, par une vision intellectuelle, les choses les plus secrètes de la Divinité, en laquelle elle se repose. En un contentement si suave que toutes choses créées, tant soit-elle belles en leur nature, ne sont que ténèbres. Mais ce repos n'est pas une oisiveté, comme aucuns se servent de ce mot d'oisiveté, pour montrer le repos de l'âme. Or en ceci il y pourrait avoir une de la tromperie de la nature. En ce que lors que l'âme jouit d'un petit sentiment des choses spirituelles, dont il advient que les sens extérieurs sont assoupis, et même souvent les puissances intérieures sont appesanties (ce qui lui est une vraie oisiveté, non toutefois une oisiveté vaine, quoiqu'en cet état l'âme ne mérite ni démérite) elle pense et se persuade, n'ayant goûté autre chose de plus relevé de Dieu, que cet assoupissement soit quelque chose de divin, et croit être quelque chose de grand. Le diable peut causer ce petit sentiment, pour nous arrêter en cette tromperie, et d'aller non plus avant au chemin de la perfection. Mais le vrai repos de l'âme en Dieu, n'est pas tel, ni oisiveté : d'autant que l'âme, ou pur esprit d'icelle agit continuellement en Dieu, en cette divine contemplation et vision. Outre ce, l'action d'amour, qui est notre propre en notre âme, mais jamais oisive, ains opère continuellement en Dieu. Et même les puissances intellectuelles sont toujours en action en Dieu, en certaine manière, suivant leur nature. Je dis en action en Dieu, par ce qu'elles sont transportées hors d'elles-mêmes, par la transformation [272] en Dieu. Mais ces actions et opérations sont si spirituelles et relevées, que l'âme sortant de cette contemplation, s'admire soi-même, se voyant être si peu de soi, comme le néant, et néanmoins voyant des opérations si divines, qu'elle n'en peut donner l'intelligence aux humains. Si en cette jouissance elle vient en extase, le corps demeure sans sentiment, mais l'âme demeure jouissant des biens célestes, et ses opérations rendent une continuelle louange à Dieu. Si ainsi était, qu’en cette divine jouissance l'âme et ses puissances demeurassent oisives : en la gloire des bienheureux il y aurait de l'oisiveté, ce qui n'est pas. Car là on y loue toujours Dieu, et les bienheureux continuellement connaissent ce que c'est de Dieu. Donc ces âmes sont dès cette vie en cet heureux état, cette action de la continuelle louange et connaissance de Dieu.

Chapitre 8. Comment ces opérations de Dieu en l'âme sont si secrettes et inconnues aux hommes, qu'on ne peut reconnaître ces créatures différentes des autres.

D'autant que ce Cantique mystique de Salomon est plein de Sapience divine, laquelle est entendue de peu de personnes séculières, et du tout inconnue au mondain, pour ce n’est-il permis, car chacun le peut lire, à raison que ce qui est spirituel, serait par abus changé en corporel. De même est-il des voies secrètes, de l'âme cheminante à Dieu. Ces créatures sont si inconnues aux hommes, qu'on ne les peut trouver différentes aux autres, si ce n'est és actions vertueuses et mortifications. L'époux louangeant son épouse dit : Ton nez est comme la Tour du Liban, laquelle regarde vers Damas. Ton chef est comme [le mont] Carmel, la chevelure de ta tête est comme la pourpre du Roi mise dans les canaux. Que tu es belle et jolie, la très aimée en délices. [273] Qui sera celui, qui n'entende les secrets cachés en ce parler mystique, de l'époux céleste à son épouse, lequel pour dépeindre sa beauté dit : Ton nez est comme la Tour du Liban ? Certainement ce n'est pas sans grand mystère, que l'époux parle en cette sorte, et qu'il accompare la beauté de son épouse à chose haute et relevée, tantôt à la Tour du Liban, tantôt à la Palme, et autres termes de parler desquels il se sert. Et ce d'autant que pour l'intelligence des choses divines, dont cette épouse, l'âme fidèle, est absorbée, il est besoin que l'époux céleste se serve de manière de parler fort obscure. Ce qu'il fait par la bouche de ce sage Salomon. Mais quoiqu'il semble au jugement humain, que ce pourrait être une chose ridicule, d’accomparer le nez d'une épouse à une Tour, c'est néanmoins pour montrer, que l'âme en toutes ses facultés, jouit surnaturellement des opérations secrètes de son Dieu. Et qu'étant élevé par-dessus soi, et encore par-dessus toute créature ; elle connaît et entend, en la présence de ce Soleil de Justice notre Dieu, les secrets du mystère de la Sainte Trinité. Voit clairement, et goûte de tous ses sentiments intérieurs les mystères les plus cachés de notre foi. Entend l'obscurité des Saintes Écritures, et selon qu'il plaît à Dieu lui communiquer. Mais tout ceci est si caché en l'âme, qu'il faut que telle personne soit tellement retenue, que ne pouvant parler de ce qu'elle goûte et connaît en soi (d'autant que si elle pouvait rencontrer son semblable, ce lui serait un contentement indicible, de pouvoir dilater son cœur, pour parler de ce qu'elle jouit et connaît) seulement elle dilate et ouvre son cœur, en la présence de son Dieu, lequel réciproquement lui répond, bouche à bouche, plus familièrement que deux amis. Mais si telle personne n'était si retenue, les propos qui sortiraient de sa bouche, seraient si relevés des secrets de Dieu, qu'on ne les pourrait entendre. L'on a acquis cette prudence en ce dernier état. Car au premier, où je traite des enyvrements spirituels, des abstractions d'amour divin, lors l'âme ne peut se retenir, qu'on ne le voie à l'extérieur, [274] et ce d'autant que la nature n'est pas encore du tout anéantie. Chères âmes, si en ce petit traité, auquel je mets le plus ouvertement qu'il m'est possible, ce chemin de perfection, ou ces voies secrètes par lesquelles Dieu attire les élus à soi, il semble néanmoins encore obscur à ce qui ne l'ont expérimenté, que serait-il donc, si je traitais du tout, quelles sont les opérations secrètes de ces âmes ? Il faut ici limiter la plume, et se servir de termes d'un parler humain, pour entendre ce qui ne se peut dire.

Puis l'époux dit au même chapitre 7. Ta stature est semblable à la Palme, et tes mamelles aux grappes de raisin. J'ai dit je monterai à la Palme, et j'appréhenderai ses fruits, et les grappes de la vigne, et l'odeur de ta bouche comme l'odeur des pommes. Ta gorge est comme le bon vin digne pour boire à mon ami, et pour ruminer en ses lèvres, et en ses dents. Voyez ici quelle variété ? L'époux dit : Ta stature est semblable à la Palme, et tes mamelles aux grappes. Puis j'ai dit, Je monterai à la Palme, et je prendrai ses fruits, et seront tes mamelles, comme les grappes de la vigne. Cette variété représente la contemplation, jointe avec l'action. Car en ce dernier chemin, l'âme sans difficulté opère facilement la vie de Magdeleine, et de Marthe ensemble. Et ses fonctions sont telles, que par les visions des choses surnaturelles (comme j'ai dit du mystère de la Sainte Trinité, et des mystères de notre foi) elle vient encore à connaître la naïve beauté surnaturelle de la vertu. Et de cette connaissance, ainsi que les mamelles semblables aux grappes de la vigne, vient à produire l'action. Or pour donner à entendre, ce que c'est de la connaissance surnaturelle des vertus, chères âmes, pensez-vous que notre Dieu se complairait tant en l'âme, pour seulement voir une personne être chaste, être humble, et avoir autres vertus, qui apparaissent peu de choses à l'extérieur, si elle n'avait autre lustre en l'âme ? Croyez si ce n'est par révélation, et illustration de la grâce de Dieu ; jamais personne vivante ne peut voir, ni connaître la beauté de la vraie vertu. Prenant la virginité pour exemple, si on pouvait voir la beauté essentielle de [275] cette vertu, le monde finirait : d'autant que nul ne voudrait perdre sa virginité. Ce que Dieu tient caché aux créatures, il le révèle, et montre quelquefois à aucuns de ses favoris et amis. Mais cette vue ne se peut donner à entendre. Et de cette connaissance surnaturelle, l'âme vient à produire l'action, tant à l'avancement de sa perfection, que vers son prochain. Je dis moi, que toutes les vertus faites en charité, et pour Dieu, sont quant à l'opération extérieure naturelles. Mais quant à leur essence et beauté spirituelle, sont à nous inconnue, et sont surnaturelles. D'autant qu'humainement, sans quelques révélations, et illustration, nous ne pouvons les connaître en leur propre essence et naïves beauté. C'est pourquoi notre Dieu se plaît és âmes vertueuses. Mais là sus au Ciel, en la gloire des bienheureux, nous verrons ce que nous ignorons en cette vallée de misères. Si les mondains pouvaient voir l’espace d'un clin d'œil, ce que Dieu montre et révèle à ses amis et serviteurs fidèles, qui par leur travail se disposent à recevoir les grâces divines, je dis, que si l'espace d'un clin d'œil, il pouvait voir la naïve beauté de l'essence des vertus, ce que j'ai dit ci-dessus ; qui est surnaturelle et inconnue aux hommes : et à l’opposite s'ils voyaient la défectuosité, et laideur du péché ; jamais ne pourraient attendre un moment, sans se convertir à Dieu de tout leur cœur. Il ne faut pas penser que ces âmes, que je dis être en cette perfection, et qui jouissent de ce que dit l'époux en ce Cantique des Cantiques, des secrets les plus relevés de la Divinité, que telles âmes soient sans tribulations, que mêmes elles sont persécutées, soit des diables ennemis jurés de notre bien spirituel, soit des hommes plus que jamais. Plus la personne s'adonne en vérité à la vertu, plus elle est persécutée. Jamais la vertu ne peut être sans persécution, ni sans envie des méchants. Et en telle sorte, qu'il semble quelquefois, que tout le monde s'élève à sa ruine, et suscite une infinité de fausses calomnies, et detractions203 notables, contre ces personnes, pour faire éteindre le lustre de leur vertu, et de leur renommée. Tel est l'envie des [276] méchants. Il adviendra quelquefois d'être mis en prison, ou en danger d'y être comme malfaiteur. Or notre Dieu permet ceci advenir à ses fidèles serviteurs pour deux causes, l'une pour anéantir encore ces âmes de quelque imperfection, afin de les rendre du tout purifiées. J'ai traité és autre livre précédent, des grandes persécutions que ces âmes endurent, et notamment au chemin de privation. Mais jusqu'ici elles n'ont encore été touchées au déshonneur de leur renommée. Ce leur était un soulas quand elles pouvaient marcher la tête droite, et que rien ne touchait à leur renommée. Mais à présent les voici accusés de vices notables, étant tenues comme pécheresses ; et cependant ces âmes sont innocentes. En quoi elles se résignent à la volonté de Dieu, d'être tenues pour pécheresses et malfaitresses [sic]. Ce qu'en nul autre chemin elles n'eussent pu endurer sans trouble. Notre Dieu étant si bon, qu'il envoie les tribulations aussi grandes, qu'il voit la personne disposée à les supporter pour sa perfection. Et quoiqu'elles se voient ainsi chargées d'opprobres, elles ont toujours recours à Dieu, disant en sa présence, « mon Dieu je me tairai, parlez pour moi ». Si les besoins que la vérité de mon innocence soit connue, faites mon Dieu connaître la vérité. Mais s'il a besoin pour votre plus grande gloire, que je supporte telle infamie ; je suis contente jusqu'à la fin du monde. Elles ont si vives espérance en Dieu, que rien ne les peut faire perdre, ni diminuer tant soit peu l'espérance qu'elles ont fichée en lui, et du secours qu'il leur donnera lors qu'il les aura tout éprouvées.

L'autre cause est, que notre Dieu permet ceci pour les rendre inconnue aux hommes, pour de tant plus accroître leurs mérites. Si aucuns ont entendu la bonne renommée de telle ou telle personne, ils viennent à douter, disant, s'il était vrai que telle personne serait si vertueuse et amie de Dieu, elle ne serait pas ainsi traitée des créatures. Puis ils jugeront que toutes leurs dévotions est par hypocrisie et vaine gloire, ou bien sottise. Ce nonobstant, et combien qu'on tâche quelquefois, de les faire tomber [277] en impatience par rude et mauvais traitement, la patience se voit cependant reluire en leurs actions. Se tenant toujours inconnues. Et en leur comportement, cherchent toujours les voies les plus communes aux autres ; n’est par quelque révélation, que lors elles obéissent à Dieu204. Mais ne doivent ce faire de leur jugement, sans le révéler à leur Père spirituel et suivre son avis. N’est qu'elles ne puissent trouver tel confesseur qu'elles désirent. Lors ayant accompli ce que Dieu leur commande ; quand au surplus, il vaut toujours mieux toujours suivre la voie commune. Par ainsi elles sont toujours inconnues aux hommes. Et quant aux actions nécessaires, comme manger, reposer, ce leur est un martyre, le manger sobre, et le dormir fort court. Mais en la mortification qu'elles exercent au manger, et autres actions, se comportent en telle sorte, qu’on ne peut voir que leur abstinence soit par mortification. Le vrai est que notre vie doit plus montrer d'édification au prochain par pratique, que par paroles. Mais puis que les actions, et comportements sont vertueux, ne ressentant que la mortification, et aide de soi-même, il suffit et n'est pas besoin de publier ses intentions, comme font plusieurs, sous ombre de donner bon exemple. Mais il se faut garder de la présomption et estimation de soi-même. Car de tant plus que la personne est avancée à la perfection, de tant plus elle sera assaillie par Satan de la vaine gloire ; d'autant qu'il ne la pourrait faire tomber en autre péché connu. Néanmoins la personne ne doit jamais laisser quelque bien, pour crainte de la vaine gloire. Il faut dire avec saint Bernard. Mon Dieu j'ai commencé cette œuvre pour vous, je le finirai pour vous. Et toujours faire ses actions pour seulement plaire à Dieu ; et toujours désirer d'être inconnue au monde. Que le monde dise ce qu'il voudra. D'autant que ces âmes imitent partout la vie de Jésus-Christ, ainsi seront-elles traitées du monde, comme a été le Fils de Dieu. Lequel étant en croix, après avoir enduré toutes sortes de tourments, opprobres et calomnies, enfin étant pendant comme malfaiteur, ne cessaient encore les juifs de dire que ce s'il est Dieu [278] qu'il descend de la croix. Il a sauvé les autres, et ne se peut sauver soi-même. Que dirais je ses propres amis et Apôtres ? N'ont-ils pas tous été scandalisés, et ont douté en la foi, pour voir notre Seigneur ainsi traité des juifs ? De même advient-il des serviteurs de Dieu, lors qu'on les voit ainsi chargés d'opprobres, et persécutions étranges, les ignorants des secrets de Dieu viennent à douter de telles personnes. Mais notre Dieu ne laisse jamais tellement abandonner ces âmes, qu'il ne laisse toujours quelque personne illuminée. Ou plutôt en suscite des autres, auquel il donnera lumière de la vie et innocence de cette personne, ainsi persécutée pour son nom. Afin que cette lumière ne soit du tout offusquée, et qu'au temps ordonné de Dieu, cette lumière cachée sous un ombrage des persécutions vienne à reluire. En quoi la providence divine montre sa puissance au secours de ses amis et fidèles serviteurs. Le Fils de Dieu ayant étant abandonné de tous ses amis, sa douce mère lui a été toujours fidèle, et elle a été celle, qui a enseigné les Apôtres après la mort de son fils, et leur a donné connaissance de secrets les plus cachés de notre sainte foi. Leur donnant connaissance, que cette grande lumière son Fils et son Dieu, qui avait été obscurci et absconsé en sa mort et Passion ; venait à reluire en telle sorte, que les juifs disaient, Vraiment celui-là était le Fils de Dieu. Je prie qu'on ne s’émerveille, si je mets si particulièrement ces choses ; d'autant que plusieurs âmes, qui passent par ses voies secrètes, où Dieu les a attiré à la perfection, seront soulagés, trouvant par écrit ce qu'elles expérimentent. Car souvent elles endurent des grandes peines, pour ne trouver personne expérimenté en la vie spirituelle, qui les entendent, ou bien pour les aider. Et comme j'ai dit autrefois, que toutes les actions de Jésus-Christ, n'ont été que pour notre enseignement ; lesquelles nous servent comme d'un miroir au chemin de cette perfection, c'est ce qui s'expérimente en cet endroit. [279].

Chapitre 9. De l'union des opérations secrètes de l'âme avec Dieu, qui consiste en un secret anéantissement, par lequel elle reçoit en soi l'impression des grâces divines.

Je suis à mon Bien-aimé, et vers moi est son regard. Viens mon Bien-aimé, sortons au champ, demeurons au village, le vons nous du matin pour aller aux vignes, et voyons si la vigne fleurit ; si elle a jeté son aigret et si les pommes de grenade fleurissent ; là te donnerai-je mes amours. Ce parler mystique de l'épouse à son époux, quand elle dit : Je suis à mon Bien-aimé, et vers moi est son regard. Nous représente l'étroite union des opérations secrètes de l'âme avec Dieu, qui consiste en un secret anéantissement, par lequel elle reçoit l'impression des grâces divines.

Mais quel est ce secret anéantissement, que l'époux céleste y prend tant de plaisir ? Cette union procède d'une vue intérieure, de la suprême partie de l'âme ; laquelle étant unie avec son Dieu, vient à s'anéantir jusqu'au centre de son néant. Mais que veut dire le centre de notre néant ; vu que j'ai dit en autre endroit, que Dieu est notre centre : et que l'âme ne peut avoir de vrai repos, si elle n'est parvenue à son centre, qui est Dieu ? Je dis centre de notre néant, pour être du néant que nous sommes, fait que nous avons été de rien. Et néanmoins Dieu notre centre, pour être en lui non seulement que tout ce qui a être, subsiste ; et notre âme d'autant plus, qu'elle est faite à son image ; ains aussi pour ce nouvel être, qu'elle a en lui par la grâce, qui ne se perd que par le péché. Et par ainsi le néant notre centre naturel, en Dieu centre supernaturel. Ceci est fort difficile à donner à entendre, d'autant que le néant d'où nous sommes faits ne se peut voir. Car qu'est-ce que le néant ? Néanmoins en cette vue que j'ai dit, l'âme vient à rentrer [280] en ce rien, et si abîmer du tout, quand à la nature. Et quand à la grâce sortant de ce rien, qui appartient à soi-même, elle vient à se plonger et abîmer en Dieu qui est son propre héritage ; comme étant faite enfant de Dieu, par grâce et don divin, dont je traiterai plus particulièrement en un autre chapitre.

Puis l’épouse invite son époux de demeurer au village, et se lever du matin, de voir si les vignes sont fleuries, et ce qui s'ensuit. Ceci nous représente qu’en cet état de perfection, l'âme brûle d'une charité spirituelle du salut de son prochain ; dont elle invite son époux de sortir, c'est-à-dire, que ne se séparant de cette union, son époux céleste l'accompagne au travail du salut des âmes. Là te donnerais-je mes amours, dit l'épouse. C'est en la charité de Dieu et de son prochain, qu'elle se rendra à Dieu, par la séparation de l'âme avec le corps. Les mandragores ont donné leur odeur en nos portes. Tout fruitages nouveaux et anciens, mon ami je les ai caché pour toi. Ce sont les victoires et fruit de la salvation, et avancement spirituel du prochain, que l'âme garde comme un trésor caché, pour le trouver devant Dieu là sus au ciel.

Chapitre 10. Des extases et ravissements d'esprit, qui surviennent en ce quatrième chemin de perfection.

À la mienne volonté que tu sois comme mon frère, suçant les mamelles de ma mère, que je te trouve seul dehors, et que je te baise, et qu'alors on ne me méprise. Je te conduirai, et mènerai en la maison de ma mère. Tu m’renseigneras là, et je te ferai boire du vin confit, et du moût de mes pommes de grenade. Chapitre huitième des Cantiques. Ce sont les grands désirs, desquels l'âme en ce chemin de perfection, aspire continuellement après la vie éternelle des bienheureux, ou derechef elle désire les [281] baisers de son époux, qui est l'union parfaite, où il n'y aura plus d'empêchement de la nature. Là elle boira à souhait du vin confit, qui est le douaire des corps glorieux, acquis par leur travail qui est le vin ; mais confit par la récompense de la gloire dont elle jouit.

Sa main senestre sera sous mon chef, et sa dextre m'embrassera. Je vous adjure filles de Jérusalem, que vous n'éveilliez, et que nous ne fassiez éveiller la bien-aimée, jusqu'à ce qu'elle le veuille . Sa main senestre est l'Humanité du Fils de Dieu ; et la main dextre est la Divinité où les âmes reposeront. Pourquoi l'épouse dit-elle plutôt, Sa main senestre sera sous mon chef, et sa dextre m'embrassera ? C'est pour ce que l'union de l'âme à son Dieu, ne peut être semblable à l'Humanité, comme à la Divinité. Et ce d'autant que la nature humaine, que le Fils de Dieu a pris en se faisant homme comme nous : et lui d'autant qu’homme, il ne contient pas toute chose en soi, comme la Divinité. Mais en tant que Dieu et homme, il contient toutes choses en soi, et est par tout, et rien ne peut être caché de devant sa face ; jusqu'au plus profond des enfers Dieu y est. Et quant à notre âme, il est plus en nous, que nous ne sommes en nous-mêmes. Il n'y a si petite créature, tant insensible, que sensible et raisonnable, que Dieu ne soit partout : jusqu'à une petite feuille d'arbre : si Dieu ne la soutenait, elle retournerait à néant205. Pour ce donc l'épouse dit, Que sa main senestre sera seulement sous son chef, qui est l'Humanité du Fils de Dieu : Mais sa dextre l'embrassera, qui est la Divinité, où elle sera du tout abîmée, non seulement par sa puissance absolue, mais encore par sa grâce et union divine. Jaçoit que l'humanité du fils de Dieu est là sus au Ciel en sa gloire : et cette même humanité soit encore ici en la terre : où il nous a laissé son corps et sang, au Saint Sacrement de l'Autel ; si est-ce qu'il faut que nous le recevions réellement. Et encore que nous le pourrions recevoir spirituellement à tout moment ; cette réception ne suffirait, pour accomplir le commandement de Dieu. Voilà pourquoi l'épouse conjoint [282] ensemble son repos, tant en l'humanité du Fils de Dieu, comme en la Divinité des trois personnes de la Sainte Trinité. C'est en cette divine contemplation, que l'âme tombe en extase ou ravissement d'esprit ; d'autant que par cet anéantissement secret, dont j'ai traité au chapitre précédent, étant sortie de moi-même soi-même, et absorbée en Dieu, demeure en admiration des choses divines surpassant la nature. Lors les sentiments corporels viennent à se perdre, tant et si longuement que l'âme demeure extatique. En cette admiration et contemplation divine, on trouve qu’aucuns saints ont été huit jours en cette extase : tellement qu'on doutait ce qu'ils étaient du tout morts. Autres encore d’avantage. Derechef l'époux adjure de n’éveiller son épouse, c'est-à-dire, qu'elle ne soit retirée de cette contemplation, par aucun empêchement procédant des créatures, ou de la nature.

Chapitre 11. De l'élévation de l'âme fidèle par-dessus les Anges, et de l'union des corps glorieux après la Résurrection.

Qui est celle qui monte du désert, abondante en délices, appuyée sur son ami. Je t’ai réveillé sous un pommier, là t'a conçu ta mère, là concevant t'a enfanté. Mets moi comme un signacle206 sur ton cœur, et comme un signe sur ton bras. Car l'amour est fort comme la mort, et la jalousie comme l'enfer. Du chapitre huitième du Cantique des Cantiques.

Encore que ce Cantique peut être attribué à la Vierge Marie en son Assomption, lors que les Anges et Esprits bienheureux admiraient la beauté de cette glorieuse vierge et mère ; si est-ce qu'il peut être encore entendu de l'âme fidèle. Laquelle étant encore revêtue de cette chair mortelle, et ainsi transportée hors de soi par l'union d'amour et de grâce, les Anges s'en [283] admirent ; d'autant que étant des Esprits purs, ne pouvant jamais tomber ; néanmoins voient des créatures mortelles étant encore en cette vallée de misères, être élevées quelquefois en des plus hauts degrés de la vision divine, que plusieurs ordres des Anges. Tels qu'un Saint Jean l'Évangéliste en son Apocalypse. Les révélations duquel, et jouissances des secrets divins, que lors il reçut en cette divine contemplation, ont surpassé la vision de plusieurs Anges. De même notre Dieu fait secrètement, vers plusieurs de ses amis fidèles. Que veut dire l'époux, quand il dit : Je t'ai éveillé sous un pommier, retirant son épouse de cette extase ? Ceci peut être entendu de notre premier père Adam. En ce qu'avant sa chute il jouissait de cette continuelle présence de Dieu par une extatique vision, sans nul empêchement. Mais étant éveillé de ce repos, par son péché, il nous a causé la mort. Et lors notre Dieu détermina de nous enfanter par la mort de son Fils Jésus-Christ. Lequel avait déterminé de toute éternité, de descendre en terre, pour prendre chair humaine, et racheter l'homme perdu par son péché. Mais à présent, par le mérite de la mort du Fils de Dieu, les âmes sont retournées à ce repos, et éveillées de la mort par un transportement. Car la mort des justes, n'est pas une mort ; mais un commencement de la vie éternelle.

Puis l'époux dit, Mets moi comme un signacle sur ton cœur. Et comme un signe sur ton bras, car l'amour est fort comme la mort. Ceci n'est pas sans grand mystère. D'autant que les âmes partant de cette vie, quelques justes que soient leurs œuvres ; elle doivent passer par le jugement de Dieu, et les ennemis infernaux sont aux aguets pour les accuser. Mais la mort du Fils de Dieu notre Rédempteur, conjointe avec la foi, nous sera comme un signacle, et signe devant notre Dieu. Lequel sera plus fort à notre secours que tous les diables et la mort même. Par le mérite duquel ils seront tous surmontés.

Ses embrasements sont comme embrasements de feu, et comme flamme véhémente. Beaucoup d’eau n'ont pu éteindre l'amour, et les [284] fleuves aussi ne la feront pas noyer. Si l'homme donnait la chevance207 de sa maison pour cet amour, il la méprisera comme rien. L'époux accompare cet amour divin au feu : d'autant que le feu dévore tout et change toute chose en soi. Car quelque métal que ce soit que l'on met au feu, il s'embrase et brûle comme le feu. De même ces âmes embrasées de l'amour divin, changent toutes choses en soi. Si que mêmes les crues des fleuves et tribulations et persécutions, ne les peuvent éteindre, et retirer de cet amour divin.

Nous avons une petite sœur, qui n'a aucune mamelle. Quelle chose feront nous à notre sœur, au jour qu'on doit parler à elle ? Si c'est un mur, édifions sur icelle un palais d'argent. Et si c'est une porte, fortifions-là de tableaux de cèdre. Je suis le mur, et mes mamelles sont comme les tours. Lors je fus en ses yeux, comme celle qui trouve la paix.

Quoi que tout ce cantique soit attribué à l’âme fidèle, qui est créée à l'image de Dieu ; si est-ce que le corps humain est aussi créé pour vivre éternellement, et être compagnon à l'âme, pour l'accompagner en sa gloire : comme il a été compagnon en ses mortifications et afflictions. Encore qu'il faut qu'il soit réduit en cendres et poudre par la mort. Mais cette notre petite sœur n'a aucunes mamelles, d'autant que le corps ne reçoit encore sa récompense, et ne sera glorifié jusqu'après la résurrection des morts. Lors il sera glorifié par le don d'agilité, subtilité, et autres qualités appartenant au corps glorieux. Mais il faut édifier sur icelle un palais d'argent, et le fortifier de cèdre, qui sera l'immortalité en laquelle le corps sera incorruptible à toute éternité. [283].

Chapitre 12. Des révélations que Dieu donne en ce dernier chemin de perfection, conforme au premier état de cette perfection.

Salomon a eu vigne en Beelamon208. Il a baillé la vigne aux gardes. Chacun homme en apportera pour le fruit d'icelle mille pièces d'argent. Mais vigne, qui est mienne, est à mon commandement. O Salomon à toi en appartient mille, et deux cens à ceux qui gardent ses fruits. Notre vrai Salomon c’est Jésus-Christ, lequel en sa Passion a mis son corps au pressoir, ainsi que la grappe de la vigne, du fruit duquel tous en rapportent mille pièces d'argent, qui est le nombre accompli: auquel se représente la perfection, que tous les hommes peuvent acquérir par le mérite d'icelle Passion. Mais à notre Seigneur qui est sa propre vigne, en appartient mille deux cents, qui est une perfection par-dessus tous les hommes. Comme le fils de Dieu a été le plus beau et parfait, quant au corps, par-dessus tous les hommes : aussi quant à l'âme il a été le plus parfait entre tous les hommes ; comme il appartenait à celui qui était Dieu et homme.

Toi qui habite és jardins, les compagnons entendent à ta voix, faites que je l’oye. Mon Bien-aimé, fuit et soit semblable au chevrau ou au faon des cerfs sur les montagnes des choses aromatiques. Qui sont ces jardins sinon les consciences ? Mais l'épouse désire d'entendre sa voix. En après elle dit, Mon bien-aimé, fuit et soit semblable, etc. Le commencement de ces Cantiques de Salomon est, que l'épouse demande à son Bien-aimé le baiser de sa bouche, mais pour la conclusion elle demande d'entendre sa voix. Le baiser est un signe d'amitié, par lequel sont montrées les douces consolations divines, que l'épouse reçoit de son époux. Mais la voie et le parler de Dieu en l'âme, est de plus étroite union divine. Car le parler est si pénétratif, et cause [286] des abstractions, extases ou ravissements, avec des accès d'amour divin plus forts que la nature, tant qu'ils sont contraints de dire à son Dieu, « c'est assez Seigneur c'est assez, retirez-vous, car je ne le sais plus supporter ». Comme a fait le bienheureux père Xavier, étant quelquefois si embrasé et enflammé de l'amour et consolation divine, qu’il ouvrait sa poitrine, disant : c'est assez Seigneur, c'est assez.

Mais, quant au parler de Dieu, et révélation des choses secrètes et futures, c'est en ce quatrième état de perfection, que l'âme voit advenir, tout ce qu'au premier chemin de perfection, avant l'état de privation, notre Dieu lui avait révélé. Ce qui lui donne une grande assurance des doutes, que l'âme avait au chemin de privation. Et quant aux révélations que Dieu donne en ce chemin de perfection, la personne reçoit une plus grande assurance par la lumière qu'elle a acquise, et l'expérience de celles qu'elle a eu au premier état, et en ce qu'elle les voit toutes accomplies.

Et à présent lors que notre Dieu donne quelque révélation, les opérations de Dieu en l'âme sont toutes diverses. Et le parler de Dieu laisse en l'âme d'autres impressions, lesquelles donnent à l'âme une si vive assurance, qu'elle ne peut douter si ce n'est pour la défiance de soi-même, que ce ne soit de Dieu. Au premier chemin les révélations se faisaient le plus souvent par quelque vision, comme quelquefois notre Dieu se représente ainsi qu'il était en la flagellation, autrefois en sa résurrection, autrefois en forme de petit enfant, autrefois ainsi qu'un père à son enfant, ainsi de diverses manières, comme que j'ai dit en son lieu. Mais presque toujours ses visions sont de la vue du corps, comme j'ai montré leur effet au premier livre. De cette manière de révélation l'âme craint quelquefois que le diable ne prenne cette forme, se montrant en Ange de lumière, prenant la forme et représentation de Jésus-Christ, comme il a fait à tant de saints personnages. Cette crainte n'est pas mauvaise, moyennant qu'on découvre toujours sa conscience à quelque bon père spirituel, [287] qui soit expérimenté. Mais s'il n'est pas expérimenté, il lui causera plus de mal que bien. Lors il vaudrait mieux s'arrêter aux bons livres, qui traitent des espèces des visions et révélations, et la manière par laquelle on peut connaître quand elles viennent de Dieu ou du diable. Et regarder à soi-même, si les effets sont tels que plusieurs sages personnages nous enseignent. Et suivant ce, se régler en cas que nous n'ayons personne qui nous enseigne. Or en ce dernier chemin les visions sont le plus souvent de la vue de l'âme, quelquefois de la vue du corps, mais fort peu. Et quant au parler de Dieu, il est presque toujours intellectuel, lors que la personne est en l'oraison, ou quelquefois après la réception du Saint Sacrement de l'Autel.

Ce parler de Dieu se fait à l'intérieur de l'âme, duquel parler l'âme entend plus naïvement prononcer les mots, que si c'était une personne qui parlait. Et toutefois ce parler ne fait aucun son, et laisse telle impression en l'âme, que si c'est quelque chose à advenir que Dieu lui prédit, cette prédiction demeure si imprimée en l'âme, que si tout le monde s'élève pour mettre empêchement à la chose prédite, (car le diable voit bien quand quelque chose est commencé, si c'est à sa ruine, et à la gloire de Dieu, lors il n'y met tout empêchement par les créatures, que la chose n'advienne) néanmoins l'âme ne perd un seul point de la confiance et de l'assurance que la chose ordonnée de Dieu adviendra.

Or en ces révélations, notre Dieu use d’une grande Sapience, comme celui qui est la même Sapience, et qui connaît toutes choses. C'est que notre Dieu révélant quelque chose à ses amis, le plus souvent il prédit la chose qui doit advenir. Mais il ne dit pas toujours par quel moyen la chose doit advenir, ni en quel temps elle doit arriver et ce pour le mérite de la créature. D'autant qu’ignorant le temps, si c'est chose bonne au profit et consolation de l'âme, c'est afin que la personne se dispose avec plus grand désir, et prière continuelle à recevoir. Si c'est quelque chose fâcheuse, comme serait l'affliction, c'est afin que [288] l'âme se dispose de tant plus à la mortification, pour la recevoir joyeusement et avec plus de perfection. Notre Dieu ne dit pas aussi toujours par quel moyen la chose doit arriver ; par ce que si ce sont quelques grandes entreprises à la gloire de Dieu, où il faut que la personne y travaille, notre Dieu ne veut pas toujours user des moyens surnaturels. Mais après avoir révélé la chose, laisse travailler la personne par des voies humaines, pour encore son plus grand mérite. S'il advient que la chose soit trop obscure, notre Seigneur révèle quelquefois, et enseigne à la personne les moyens, mais non toujours. Il faut que telle personne mène une vie pure. Aussi ne faut-il pas penser, lors que Dieu fait des grâces surnaturelles, ou qu'il donnera lumière de connaître la conscience de quelque personne, ou seulement quelque chose secrète de l'intérieur ; qu'il s'ensuive que telle personne ait connaissance de toutes les consciences, ni qu'il voie tout l'intérieur de toutes les personnes. Mais seulement quand il plaît à Dieu lui montrer, et de quelle personne il lui plaît. Et toujours c'est pour la gloire de Dieu, et le salut des âmes. S’il y en a eu qui ont eu connaissance de toutes les consciences, cette grâce est très rare. Encore que ces grâces soient de grands privilèges de Dieu, qu'il communique à ses âmes fidèles ; si és que ce ne sont pas choses à désirer. Notre désir doit être de faire la volonté de Dieu en toutes choses. Car sans ces grâces nous ne laissons pas d'être agréable à Dieu. Il ne faut pas pour ce mépriser ces personnes à qui Dieu fait ces grâces ; car c'est un signe de grande familiarité avec Dieu. Et si faut-il que ces âmes qui ont ce grand privilège de Dieu, ne soit pas ingrates. Car celui qui ne reçoit qu'un talent, n'est obligé de rendre compte que d'un talent. Mais celui qui en reçoit deux, est obligé de rendre compte de deux. Donc ceux qui ont ce bénéfice, ne méprisent les personnes qui ne l'ont pas : et de même ceux qui ne l'ont pas, ne soit envieux sur les personnes à qui Dieu fait ces grâces. Car en la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures. Mais encore qu'il ne faut pas désirer ces grâces surnaturelles ; [289] il ne faut pas laisser de s'y disposer par la vertu et mortification, sans laquelle disposition nous nous rendons du tout indignes.

Chapitre 13. Du parfait oubli de soi-même en toutes nécessités corporelles, même quant aux biens spirituels, et de la félicité éternelle, n'ayant mémoire de soi, que pour recevoir les reproches et la confusion.

L'on dit communément, et la vérité est telle, que là où l'amour est fiché, là est le cœur, la mémoire, et tout le désir. Nous ne traiterons pas ici des mondains, qui mettent toutes leurs affections et leurs pensées aux choses périssables ; d'autant qu'il en est traité au Livre premier de l'Amour-propre. Mais je veux traiter des personnes qui ont fiché du tout leur amour en Dieu, et qui en cet amour ont un oubli de soi-même en toutes leurs actions quant aux nécessités corporelles. Celui-là qui a vraiment fiché son amour en Dieu, et qui déjà est parvenu au degré de perfection dont nous traitons, toutes ces actions corporelles se font sans la réflexion à soi-même, c'est-à-dire, avec un oubli de soi-même. Pour quoi mieux donner à entendre : comme il faut toujours entretenir le corps pour servir à l'âme, et l'âme à Dieu ; ainsi la personne mange, bois, repose, et satisfait à toute autre nécessité corporelle, sans penser à ce qu'elle fait, et le fait comme par accoutumance : c'est-à-dire, qu'il faut entretenir le corps, ayant toujours l'esprit en Dieu. Et s'il advient que la personne pour quelque peu de temps s'emploie à vaquer à sa nécessité, celui est un martyre ; et voudrait si elle pouvais, vivre sans manger, sans dormir ; et ne pouvant, ce lui est une croix incroyable. Toutefois elle se résigne à la volonté de Dieu. De [290] là vient que si on demandait quelquefois à semblables gens, quand ils ont pris leurs réfection, ce qu'ils ont mangé, il ne leur en souviendrait pas : et s'ils connaissent ce qu'ils mangent, ce n'est qu'en passant, sans y arrêter la mémoire. Et le même arrive quant aux biens spirituels, qui consiste en deux manières. La première est en une parfaite charité en Dieu, par laquelle charité l'âme a un si grand désir de la gloire de Dieu, qu'elle s'oublie soi-même. Mais bien-heureux est cet oubli, quand elle se laisse et abandonne, pour se laisser du tout en celui qui ne l'oubliera jamais. Mais quant à la mémoire continuelle, que l'âme a de la vie éternelle, elle n'est pas pour soi propre : mais pour la gloire de Dieu, pour le glorifier, honorer plus parfaitement, et jouir de celui qu'elle aime sur toute chose. La deuxième est la charité vers le prochain, laquelle charité est si brûlante, que n'ayant pas seulement mémoire d'exercer la charité corporelle ; mais encore la spirituelle des âmes : ces personnes prient sans cesse la divine miséricorde, non seulement pour les pécheurs, mais aussi pour les justes, afin que Dieu leur donne la grâce de persévérer au chemin de la perfection. Or ce désir est si insatiable, vers le salut de tout le monde, et des âmes du Purgatoire, que souvent elles s'oublient de prier Dieu pour elles mêmes, afin de satisfaire à la charité du prochain. Offrant à ces fins toutes leurs actions spirituelles et corporelles, comme actes de pénitence, mortification et de vertu. Et ce désir du salut du prochain est si grand, qu'elles seraient contents d'endurer toutes sortes de travaux, jusqu'à la fin du monde ; pour seulement empêcher la damnation d'une seule âme. Et serait encore contents, si Dieu leur faisait la grâce, de passer cette vie, sans avoir besoin du Purgatoire, afin de retirer les âmes, qui endurent de si horribles peines et tourments, d'y entrer et souffrir pour elles, pour ainsi les en mettre hors209. O la charité heureuse ! D'autant qu'en vertu de cette charité, notre Dieu fait souvent miséricorde aux pécheurs, et diminue fort la peine que les âmes endurent au feu de Purgatoire. Et quant à soi, bien que le désir de telles âmes, soit de se priver pour quelque [291] temps de la vision de Dieu, et d'endurer les peines du purgatoire, pour satisfaire à la charité du prochain : notre Dieu augmente leur gloire, sans les faire endurer la peine, et satisfait à leur désir, au secours, tant des pécheurs, que des âmes du Purgatoire. Une chose est de quoi telle personne se souvient. C'est d'accepter la confusion et mépris des créatures. Pensant combien elle mérite en toutes ces confusions. Car il n'y a si petit péché et imperfection, devant la Justice de Dieu, qui ne mérite de grande rigueur. C'est pourquoi faisant la réflexion à soi-même, l'âme accepte tout le mépris et confusion des créatures.

Chapitre 14. Des exercices de ceux qui sont en ce degré, qui est de prier pour tous pécheurs, et de la contrition qu'ils conçoivent pour leur amendement.

Au chapitre précédent, nous avons quelque peu touché de la charité du prochain, ce que nous poursuivrons. D'autant que c'est l'un des exercices des âmes qui cheminent en cette voie de perfection, quand elles sont parvenues à leurs fins dernières. Tous les exercices des vertus, sont les moyens pour parvenir à la vraie et parfaite charité de Dieu et du prochain, qui est le lien par lequel les Bienheureux sont conjoints en la gloire céleste. C'est pourquoi les personnes qui ont acquis la vraie vertu de charité, ne s'exercent plus en beaucoup de multiplicité de petits exercices ; d'autant que ce ne sont que moyens pour parvenir à la vraie vertu, qui est la parfaite charité, laquelle est gravée et plantée au milieu de leur cœur. Donc leur exercice est la même charité, qui est de prier Dieu continuellement pour le prochain. Et voyant les âmes tomber en péché, ils en conçoivent quelquefois de si vives contritions pour la perte des âmes, comme pour la leur propre. De là vient, lors que le prochain [292] leur fait quelque tort, cette même charité leur fait grande douleur, du défaut de la charité du prochain, par lequel il est désuni de Dieu. Ne ressentant toutefois le tort fait à soi-même, d'autant que pour ce qu'il leur touche, ils s'en réjouissent. Mais du retardement de l’union que le prochain doit avoir avec Dieu ; laquelle étant retirée par leur faute, cela leur est une douleur incroyable. C'est pourquoi ces âmes pleurent quelquefois pour cette désunion du prochain d'avec Dieu. De quoi on juge souvent témérairement, disant qu'elle pleure d'impatience. Cependant elles gardent leur secret. Car l'humilité les fait endurer toutes ces calomnies, plutôt que de se donner à connaître. Mais qu’on se garde de se flatter sous cette vertu, et au lieu de se ressentir de la perte du prochain, que ce ne soit pour son propre intérêt sensuel210. Ce que l'on peut reconnaître, si cette contrition est aussi grande, quand la désunion est faite entre deux autres, et quand il ne nous touche de rien. Or quant à l'exercice spirituel, qui est de prier pour les âmes : ces personnes n’ont moins de charité corporelle, s'exerçant à toute sorte de charité extérieure, tant que leur pouvoir le permet, pour la charité du prochain, soit pour secourir le corps, soit pour secourir l'âme. Embrassant à ses fins toutes choses grandes, qui semblent quelquefois impossibles, et ce pour le salut du prochain, tant est brûlante la charité.

Chapitre 15. Du zèle de la charité et union du prochain, et comme on le doit mortifier, par ce qu'on ne peut contenter le monde, puisque le Fils de Dieu même ne l'a pu faire.

Il n'y a vertu si parfaite, tant que nous sommes en ce corps mortel, qu'il n'y ait souvent de l’imperfection qui y survient, si on ne s’en garde. Le zèle de la charité du prochain est une [293] vertu héroïque. Or cette charité est-elle qu'on voudrait bien contenter tout le monde, et que par soi ne manquât cette charité et union du prochain. C'est pourquoi ces âmes s'affligent quelquefois, quand elles voient que faisant de leur part tout ce qu'elles peuvent pour garder cette union et charité à toutes, elles ne peuvent contenter les créatures ; d'autant que ce qui plaît à l'une déplaît à l'autre. Par ainsi il faut que de quelque part que ce soit, il y ait de la contradiction des créatures. Et ne s'en faut émerveiller, puisque le même Fils de Dieu n'a pu contenter toutes les créatures. Voire même que tous les miracles qu'il a faits, et tant de bénéfices, ressuscitant les morts, donnant la vue aux aveugles, et une infinité d'autres qui a fait à son peuple ; ces mêmes bénéfices et bonnes œuvres ont été la cause de l'envie des juifs contre icelui même notre Sauveur, et de cette envie ont conspiré sa mort. Il faut donc que le serviteur de Jésus-Christ ne se contriste, pour ne pouvoir contenter les créatures. Je dis contriste quand à soi-même, et non pas quant à la vraie contrition, comme j'ai dit au chapitre précédent. Et pour mortifier ce zèle indiscret, il faut derechef s'unir à la volonté de Dieu, après avoir fait son devoir. Les créatures fassent et disent ce qu'elles veulent, puis que Dieu est content, il suffit pour notre repos, car le serviteur n'est pas plus grand que le maître. Comme les œuvres vertueuses du fils de Dieu ont été persécutées, ainsi le seront celles de ses serviteurs. Jamais la vertu ne sera sans persécuteurs. Que celui-là donc se réjouisse, de pouvoir imiter le Fils de Dieu, endurant le mécontentement des créatures, comme il a fait. [294].

Chapitre 16. Que la plus grande croix de ces âmes en ce dernier chemin de perfection, est de n'avoir pas d'affliction.

Encore qu'il advient quelques fois que ces âmes se contristent, pour le défaut de charité du prochain, si est-ce qu'elles ne voudraient être sans affliction. Que mêmes elles n'ont plus grande croix, que quand elles sont sans croix211. Notre Dieu les laisse quelquefois en toute prospérité, et ce afin qu'elles connaissent quel bien c'est de l’adversité. Mais les serviteurs de Jésus-Christ se voyant sans adversité, il leur semble que Dieu les ait oublié. Ainsi que la terre étant longtemps sans être arrosée de la pluie, demeure infructueuse: ainsi l'âme sans affliction, devient plus sèche et aride aux bonnes œuvres. Mais lors il est bon que la personne ait devant les yeux les péchés du monde, la perte des âmes qui nuit et jour s'en vont en un abîme de péché et du péché en enfer. Ou bien considère souvent les personnes affligées qui sont au monde. Car cette considération, et la vraie union du prochain, fera que l’affiction du prochain sera sienne. Par ainsi ils satisferont à soi et au prochain. Et seront consolés en leurs âmes, d'autant que la Croix est leur consolation, leur appui et leur soutien. Et de là vient que quelques fois d'allégresse d'endurer, il nomme les tribulations, ma mère, ma sœur, mon soutien, mon appui, et toutes mes délices212.

Chapitre 17. Du zèle dont ces âmes sont embrasées, et désir que Dieu soit aimé et glorifié, et de la douleur qu'elles ressentent quand Dieu est offensé.

De tant plus que le soleil vient à jeter ses clairs rayons brillants sur quelque terre cristalline, icelle recevant sur soi ses lumineux traits, vient par même correspondance et sympathie, à produire de ce cristal quelque rayon, qui semble regarder et rejaillir vers le soleil. Ce que néanmoins n'est autre chose que les mêmes rayons du clair soleil, jeté sur cette terre cristalline, qui est disposé à recevoir l'impression de cette belle lumière, laquelle produit cet effet. Or ces causes et exemples naturels me servent fort à propos, pour démontrer ce qui se passe par-dessus la nature ès âmes, qui sont en cet état suréminent. Car d'autant plus qu'elles sont purifiées de toutes imperfections (au moins tant qu'elles s'en peuvent exempter) d'autant plus aussi la terre de leur conscience est lumineuse. Voire elles sont comme un cristal, duquel les clairs rayons brillants du Soleil de Justice, dont elles sont illuminées, viennent à réverbérer vers leur principe.

Mais quels sont ses rayons, sinon la charité qui vient de Dieu en l'âme, et par une même correspondance de l'âme à Dieu ? Qui demanderait ce que Dieu fait continuellement, et de toute éternité, et à toute éternité, on pourrait répartir à cette question, que Dieu se loue soi-même, Dieu s’aime soi-même, se glorifie soi-même : car nul gloire n'est qu'à Dieu. Ce complait en soi-même, et en cette complaisance a produit son image, qui sont les âmes. Dont en cet état super-éminent, outre ces voies secrètes, par lesquelles ces âmes sont conduites au chemin de perfection, ayant nettoyé les taches de cette image, par [295] la pureté de vie, et mortification, qui auparavant était gâtée par le péché, icelle image étant toute lumineuse, reconnaît son Dieu de qui elle est l'image. Et par même moyen vient à produire les mêmes actions de celui de qui elle reçoit le portrait. Or comme notre Dieu en son inaccessible charité, vient à produire ces mêmes rayons, sur son image l'âme fidèle : elle vient à rejaillir par cette même charité vers son principe, qui est son Dieu, par une volonté et des désirs enflammés, que Dieu soit aimé et glorifié, tant de soi-même, que de toutes créatures. C'est pourquoi l'âme voudrait, si elle pouvait, que tout son corps et toute la moindre partie d'icelui seraient converties en langues, pour donner louange à son Dieu. Tant sont ces désirs insatiables produits de la charité. Toutes ses complaisances ne sont ailleurs qu'en son Dieu. Toute sa gloire n'est en autre chose qu’en son Dieu. Tout son amour n'aspire à autre chose qu'à son Dieu. Bref tout son repos n'est en autre qu’en son Dieu. Et à l'opposite ce lui est une peine incroyable, de voir Dieu être offensé de ses créatures. C'est pourquoi en ce dernier chemin, ces âmes se retirent quelquefois de la contemplation, pour travailler au salut du prochain, afin de pouvoir rassasier leurs désirs, de pouvoir acquérir la louange de Dieu en ses créatures. Et lors que par leur travail elles peuvent acquérir, que Dieu soit une fois loué, ce leur est une récompense assez grande, pour un long travail qu'elles ont pris.

Chapitre 18. De la charité que ces âmes ont mêmes vers les damnés, conforme à la volonté de Dieu.

Quoi que notre Dieu par sa Justice, donne sa sentence contre les âmes damnées, pour endurer les peines intolérables à toute éternité : si és qu'il montre encore quelque [297] charité en leur endroit ; leur ayant créé un lieu où elles se peuvent cacher de sa face. Et si Dieu pouvait contre sa justice les sauver, son amour et miséricorde le ferait. Mais étant Dieu juste et miséricordieux ; il faut que sa justice soit gardée comme sa miséricorde. De même union de volonté, ces âmes dont nous parlons ont une telle charité vers ces âmes perdues et damnées, qu'elles seraient contentes d'endurer mille martyre, pour seulement en retirer une seule de l'enfer. Mais cette charité est conforme à la volonté de Dieu. Car quoique que cette charité descende jusqu'au plus profond des enfers ; si és que leur volonté est tellement conforme à la volonté de Dieu, et d'accomplir sa justice, que si son père, mère, frère, sœur, et familier ami, était par sa mauvaise vie descendue aux enfers : en tant que cette rigoureuse sentence est à la gloire de Dieu, qui sont les effets de sa justice : l'âme ne voudrait autre chose que cette même volonté soit accomplie. Et n'en peut ressentir en soi aucun trouble, tant elle est résignée. Comme sont les âmes glorieuses au ciel, voyant leurs propres enfants en enfer ; elles n'en reçoivent aucun changement ou altération : même en louant Dieu, pour le voir être glorifié en sa justice213.

Chapitre 19. De l'union de leur volonté à la volonté éternelle de Dieu.

L'un des plus grands empêchements en la vie spirituelle, c'est le respect humain. Mais ici en cet état dernier de perfection, tous ces respects humains sont surmontés, et consommés au feu de l'amour divin, par une conformité de la volonté humaine à la volonté éternelle de Dieu. Or cette conformité de volonté se fait par une vue intérieure ; par laquelle l'âme reconnaît la volonté de Dieu en soi, et ce que de toute éternité Dieu a déterminé. C'est pourquoi l'âme veut avec un désir et volonté [298] éternelle, tout ce que Dieu veut, c'est-à-dire que si l'âme avait été de toute éternité, elle voudrait tout ce que Dieu veut en toute éternité. Cette manière d'union de volonté est fort méritoire, et qui fait surmonter tous respects humains. Car sitôt que l'âme aperçoit la volonté de Dieu en quelque chose, il n'y a rien qui la peut empêcher, quoique le monde parle et dise ce qu'il voudra. C'est ici qu'on embrasse chose grande pour la gloire de Dieu. Il advient souvent en cet état, que l'âme est attirée à des voies autres que le commun, soit en austérité, soit en veille, ou solitude, ou autres actions, y étant appelées de Dieu. Si l'esprit de Dieu étant reconnu et approuvé de votre confesseur et qu'il vous le permette ; suivez son avis, quoique qu'on vous y mettre empêchements. Qui veut complaire aux créatures, ne peut complaire à Dieu. Le plus souvent on réprouve en Communauté, de faire quelques actes vertueux étant attiré de Dieu ; d'autant que l'envie spirituelle est autant dangereuse et plus que l'envie corporelle. On condamnera telle personne si elle ne fait comme les autres. Si elle s'adonne plus à l'oraison, veille ou discipline, on dira que c’est chose particulière. Dites-moi, tous les saints n'ont-ils pas fait des œuvres autres que les autres ? Il est vrai que nous ne devons pas faire tout ce que les saints ont fait, mais bien les admirer. Mais si nous sommes attirés de Dieu, et avec congé de notre Directeur, laissons les respects. Que l'on dise que c'est pour faire de la Sainte, pourvu que nous faisions la volonté de Dieu. Il est vrai qu’en ce dernier état, ces respects humains sont surmontés. Mais je parle aux personnes qui ne l'ont encore surmonté, car avant ce, ils ont de la difficulté. Lors que les règles ont été établies, elles ont été faites pour toutes personnes, autant pour les faibles que pour les forts : d'autant qu'il faut faire les règles pour tous, afin que tous s’acheminent à la perfection. Mais si Dieu en attire aucun en particulier à des actes plus relevés, soit de pénitence, de solitude, veille et discipline ; pourvu qu'il ne le fasse de son propre jugement, et qu'il ait quelque bonne guide spirituelle, [299] ce n'est pas contre la règle, mais accomplit la règle, qui est la perfection qu'il faut suivre, suivant que Dieu nous commande.

Chapitre 20. Poursuite de la même conformité de sa volonté à la volonté éternelle de Dieu.

D'autant qu'en ce petit traité, nous avons suivant notre petite capacité montrer mystiquement comment l'homme est un petit monde : l'ayant au préalable montré moralement par la diversité des quatre saisons de l'année ; les mêmes aussi mystiquement se retrouvent en l'âme fidèle, et notamment en ses voies secrètes, par lesquelles Dieu attire l'âme à la perfection. Je dis les voies secrètes, par ce que tous me cheminent pas par ces voies. Mais néanmoins sera ce traité, pour consoler ceux que Dieu y attire. D'autant que là ils en verrons comme le chemin être frayé. Car voyant tout ce qui arrive, soit au premier, soit au deuxième, soit au troisième, soit au quatrième chemin de cette perfection, compris en ces quatre livres ; ils y trouveront comment il s'y doive comporter, et les remèdes contre les doutes qui arrivent en ces voies214. À faute desquels on tombe souvent en des imperfections notables. Et l'âme demeure quelquefois en des grandes peines intérieures, à faute de connaître le chemin où Dieu les attire. Or comme nous avons montré que la première saison, qui est l'Hiver, est l’état des pécheurs : la deuxième, qui est le Printemps, représente l'âme convertie et profitante, qui jouit des divines consolations, mais encore imparfaitement ; au troisième qui est l'Été, où l'âme est en l'état de privation, du sentiment de la douceur et grâce divine ; au quatrième, qui est l'Automne, est le dernier état de perfection, où l'âme jouit du fruit des vertus215 ; maintenant il m'est besoin de moraliser quelque peu, pour [300] me servir d'exemple, et puis spiritualiser, et montrer mystiquement, que tout ce qui arrive en ce grand Univers, est compris mystiquement en l'âme fidèle, s'acheminant au sommet de la perfection. Car quoiqu'en ce grand Univers le tout y est si bien ordonné par la sapience, et puissance de ce grand architecte notre Dieu : lequel par sa seule parole a ordonné que tout ait été fait avec tel poids et mesure, que par le cours du soleil et des astres célestes, les saisons ont leurs cours et opérations naturelles, comme nous avons déduit quelque peu au commencement de chaque Livre ; comme en hiver le soleil retirant sa chaleur, il faut que la froidure opère ses effets ; au printemps le soleil montrant sa clarté, donne plus de chaleur, l'hiver est retiré, et fait le printemps ses opérations ; en été le soleil montrant sa pleine chaleur, et ses rayons brillants dardant sur la terre, par une grande et excessive chaleur, cause des exhalaisons en l'air, et envoie des orages et tonnerres ; finalement en l'automne, où le soleil est montrant sa température ; la saison est tempérée, et l'on vient à la jouissance des fruits de la terre, produits au long de l'été. Quoi, dis-je, que ceci soit en tel ordre: si és que l'on ne voit pas moins la Sapience divine reluire, en ce qu'en un même temps, en ce grand monde se retrouvent toutes les quatre saisons opérer chacune leurs effets. Car comme lors qu'il est ici et en ces pays nuit, il est ailleurs jour ; cela étant causé par le cours du soleil, qui illumine tantôt notre hémisphère, tantôt l'autre : causant ainsi les ténèbres et la nuit en même temps : de sorte que quand il est ici l'hiver, il est ailleurs été, ailleurs le printemps, et ailleurs l'automne : et de même en notre été, est ailleurs l'hiver ; tellement qu'en tout temps, en ce grand Univers, les quatre saisons de l'an, et leurs effets s'y retrouvent : de même est-il de notre petit monde, qui est l'homme, et l'âme fidèle ; auquel en ce dernier état de sa perfection, se retrouve toutes les opérations des quatre saisons de l'an, si devant mystiquement remarquées, concourir ensemble. Le tout conformément à la volonté éternelle, de ce grand Architecte [301] notre Dieu : lequel gouverne aussi bien ce petit monde, qui est l'homme, comme il fait ce grand Univers, attendu même que ce grand monde, est fait pour le petit monde. Car pour faire le premier, notre Dieu a seulement commandé ; comme il est dit au livre de Genèse, chapitre I. Dieu créa au commencement le ciel et la terre. Puis Dieu dit : qu'il y ait lumière, et lumière fut faite. Derechef Dieu dit : Un firmament soit fait entre les eaux. Et fut ainsi fait. Ainsi de toutes les créatures, que la terre produise verdure, que les eaux produisent reptile, ayant âme vivante, que la terre produise créature vivante selon son espèce, et fut fait. Mais quand il vient à l'homme, Dieu a parlé autrement, et a dit, Faisons l'homme à notre image et ressemblance, et qu'il ait domination sur tous les poissons de la mer, et sur tous les oiseaux du ciel, et sur les bêtes, et sur toute la terre. Voyez ami lecteur, quelle différence il y a entre la création de toutes les créatures, et celle de l'homme. Car Dieu dit seulement, Que la lumière et toutes les créatures soient faites, et elles ont été faites. Mais parlant de l'homme il dit : Faisons l'homme à notre image. En ce parler, faisons, il y a grande énergie. Car ici est représenté l'unité de la Sainte Trinité. Car faisons est parler en pluriel, qui dénote les trois personnes de la Trinité ; néanmoins un seul Dieu. Où notre Dieu a voulu montrer par cette opération divine ; combien la création de l'homme est plus digne que de toutes les autres créatures. Aussi pour montrer que l'homme (comme étant plus digne) doit de sa part coopérer à sa perfection : laquelle est démontrée par le franc arbitre, que Dieu lui a donné. Là où toutes les autres créatures se gouvernent par leurs causes naturelles ; étant néanmoins Dieu le principe de tout. Mais comme j'ai dit, que les diverses saisons sont conduites suivant le cours du soleil et des astres célestes : ainsi ce petit monde est conduit par les opérations du vrai soleil de justice notre Dieu ; et ensemble par la correspondance de la volonté de l'âme à la volonté éternelle de Dieu. Et si nous voyons de plus près, tout le texte du Cantique des Cantiques de Salomon : nous verrons par icelui [302] représentée l'union de l'époux céleste, avec l'âme fidèle ; laquelle est exposée mystiquement en tous ces trois livres. La Sainte Écriture est obscure selon la lettre. Mais comme une noix étant rompue, on n'y trouve le noyau dedans, c'est ce que l'esprit de Dieu montre tellement en ce Cantique, que non seulement y est décrit le chemin et progrès de l'âme, qui s'avance à la perfection, ains aussi l'état d'icelle, quand elle y est parvenue. Pour y être tout approprié suivant l'ordre par lequel l'âme s'achemine à ce degré parfait. Quand après avoir dit qu'elle est l'état de péché ; puis discouru de la pratique d'une longue mortification, les 5. et 6. chapitres sont appropriés à l'âme, ayant goûté les consolations divines ; et néanmoins ayant besoin de quelque anéantissement plus parfait, il est représenté par la myrrhe au 5. chapitre. Et les derniers chapitres est la parfaite consolation, au dernier état de l'âme parfaite. Mais à présent, l'âme étant parvenue à cet état, elle goûte continuellement tout le sucre et la douceur, qui se retrouve en toutes les consolations des autres chemins. Et bien qu'ici elle goûte l'amertume de la myrrhe, qui se retrouve en tous les autres chemins : néanmoins les opérations en sont tout autres. Et ne les goûte plus avec son intérêt, et avec imperfection ; mais avec mérite et perfection. Car l'hiver, qui représente l'état des pécheurs, se retrouve à présent en l'âme, étant en cet état de perfection. Mais non plus comme pécheresse, ou commettant le péché : ains en deux manières. L'une, en ce qu’étant victorieuse, et ayant surmonté le péché, néanmoins comme enfant d'Adam, la nature corrompue demeure en elle. De sorte que l'âme ne se peut assurer en cette vie, de ne retourner à péché. C'est pourquoi l'âme a toujours une sainte crainte de retourner au péché, laquelle néanmoins lui est méritoire : d'autant que cette sainte crainte, avec anéantissement de soi-même, lui fait opérer les vertus, et plus grand amour divin. L'autre manière est en ce que l'âme, quoique unie à Dieu, a toujours une vue intérieure ; par laquelle elle connaît l'énormité de tous les péchés du monde, soit de soi en [303] particulier, soit de toutes les créatures ; où l'âme produit larmes de pénitence pour soi, et toutes créatures216. Le deuxième chemin, où sont les consolations divines, où l'épouse dit tout le premier vers du Cantique, Qu'il me baise des baisers de sa bouche, se retrouve aussi en ce dernier état. Car l'âme y baise à souhait son cher époux céleste, c'est-à-dire, que l'âme jouit plus parfaitement des divines consolations, que non pas aux chemins mentionnés au deuxième livre, lors l'âme produit larmes de douceur. Ainsi que la rosée céleste qui tombe au printemps, faire reverdir les plantes et fleurs : de même ses larmes produisent en l'âme, un fervent désir de la perfection et amour de Dieu. Se retrouve encore en ce dernier état, la myrrhe des tribulations et persécutions, comprise au cinquième et sixième des Cantiques, qui est montré au troisième livre de cette œuvre. Car soit que l'âme jouit de l'état de Magdeleine, elle participe aussi de l'état de Marthe. Et tant que nous soyons en cette vie, faut porter la Croix avec Jésus-Christ, soit par la macération du corps, soit par les occasions que Dieu envoie. Le tout néanmoins conjoint au dernier état, où est le dernier avec toutes ces opérations du premier. Mais voyez comme tout est conjoint ensemble, et qu’en ce dernier chapitre des Cantiques, l'âme jouit ensemble, de toutes les fruits, de tous les autres chemins, non plus par des 2. 4. 6. années.

Mais notre Dieu opérant en l'âme, ceci se passe sans variété, le tout opérant selon la volonté de Dieu, sans être jamais séparé de l'union du plus pur esprit avec son Dieu, et ceci se fait avec telle conformité de la volonté de l'âme, à la volonté éternelle de Dieu, voyant que de toute éternité Dieu la veut avoir par ce chemin et cette perfection. C'est pourquoi l'âme ne peut vouloir ni choisir rien autre, sinon que cette volonté divine soit accomplie en foi. Je dis que l'âme ne peut vouloir, non que l'âme soit confirmée en grâce (car comme j'ai dit ci-dessus, elle peut encore retourner au péché) Mais c'est-à-dire, que ce pur esprit et la suprême partie de l'âme, est si étroitement unie [304] au pur esprit divin, qu'il lui semble que cet amour ne se peut jamais séparer. C'est ici où l'esprit de Dieu est vraiment touché, c'est ici où le pur esprit de Dieu est vraiment goûté et reconnu, c'est ici où l'âme pleure larmes de feu, je dis de feu d'amour divin, c'est ici un chemin où peu parviennent, et peu de personnes ne peuvent vraiment entendre qui ne le goûte.

Quand je dis cette union de la volonté de l'âme à la volonté éternelle de Dieu, ce n'est plus par acte passif, mais par une essentielle opération produite en Dieu, de laquelle opération l'âme voit en Dieu l'union de ces deux volontés, laquelle de toute éternité a été en Dieu. Non que l'âme ait produit l'union de sa volonté à la volonté de Dieu de toute éternité. Car Dieu ne l'avait encore mis hors de soi par la création. Mais en Dieu nous avons été de toute éternité, d'autant que notre Dieu de toute éternité a déterminé de produire hors de soi cette créature, et ce parfait amour. Et voilà comment cette âme est unie à cette volonté éternelle. Se voyant de toute éternité, que cette âme ayant été produite hors de soi, retourne encore en soi par cette union d'amour et de volonté. Car étant en la gloire des bienheureux nous serons tous en Dieu ; où lors l'âme ne pourra plus se séparer de cette union, ni retomber aux péchés.

Chapitre 21. Quel effet produit l'union de ces deux volontés de la créature au Créateur.

Quelle est cette volonté éternelle de Dieu, sinon Dieu même ? Car il y a rien en Dieu qui ne soit Dieu. Dieu est Amour, et l'âme étant ainsi unie à Dieu n'est qu'amour, ne respire qu'amour divin. Mais quel effet produit cet amour divin ? Il est dit au second livre de Moïse, dit Exode chapitre troisième. Moïse paissant les brebis de son beau-père, Dieu s'apparaît [305] à lui au buisson ardent, il regarda et voici le puissant ardent au feu, et le buisson ne se consommait point. Lors Moïse dit : J'irai maintenant, et verrai cette grande vision, pourquoi le buisson ne brûle point. Adonc le Seigneur vit qu'il allait pour regarder, et Dieu l'appela du milieu du buisson, disant : Moïse, Moïse, et il répondit, Me voici, et dit, N'approchent point d’ici, déchausse ses souliers de tes pieds, car ce lieu sur lequel tu es, est terre sainte.

Or que veut dire ce feu qui brûle et ne consomme pas, sinon ce feu d'amour divin qui brûle sans cesse les âmes qui lui sont unies, et sans jamais se consommer ? Ce feu divin c'est la vie de l'âme, et encore la vie du corps. Qui est l'âme, laquelle embrasée de ces vives flammes, ne die que cet amour divin est ce qui la soutient en grâce ? C'est cet amour qui la vivifie contre le péché ; car le péché donne la mort, et l'amour divin donne la vie. Cet amour est un feu si suave, que l'âme qui en a vraiment goûté quelque petite étincelle, toute autre amour lui est amer. Amour qui rassasie le cœur humain. Amour qui rassasie les désirs insatiables de l'âme. Car rien ne peut donner repos, ni rassasier ses brûlants désirs, que ce même feu d'amour. C'est ce même feu qui altère l'âme par des désirs insatiables, et c'est ce même feu qui la rassasie. C'est encore toi, ô amour divin, qui donne la vie au corps. Car qui est celui-là à qui ayant l'âme embrasée de cette flamme, quelque chose puisse défaillir au corps ? Quelle abstinence ? Quelle pénitence ? Quelle veille est-ce que le corps ne souffre, quand l'âme est embrasée de ces flammes ? C'est ce feu d'amour qui a fait vivre la Sainte Magdeleine au désert. C'est ce même feu qui a fait vivre Sainte Catherine de Sienne ne mangeant rien, et n'ayant autre sustentation que la réception de la sainte Eucharistie, qui est ce même feu ? Car quel est ce feu divin, sinon Dieu même.

Or les effets de l'union de ces deux volontés, de la volonté de l'âme à la volonté éternelle de Dieu, c'est de donner la vie à l'âme et au corps. Heureux donc celui qui jouit de cet amour, puisqu'il a la vie. [305].

Mais nulle n'y peut approcher, qu'il n’ait déchaussé ses souliers. Ce sont les affections de toute autre chose qui n'est pas Dieu ou pour Dieu, de la mortification desquelles est traitée en tous ces livres. Car ce feu d'amour divin c'est une terre sainte, il s'y faut disposer pour s'en rendre capable. Qui penserait l'embrasser sans s'y avoir disposé, Dieu lui dira comme à Moïse, N'approche pas d'ici, déchausse tes souliers. C'est-à-dire, mortifie tes affections vicieuses, lequel ayant obéi à la voix de Dieu, il méritera d'écouter la parole de Dieu, et jouir de ce feu divin. Bien-heureuse l'âme, laquelle pour si peu de travail qui finira, acquiert un bien si grand qui dure éternellement.

Chapitre 22. Du secret parler de Dieu à l'âme, et de l'âme à Dieu.

L'âme fidèle ayant surmonté toute difficulté, et étant parvenue à un état de repos, où tout son parler, sa nourriture, sa demeure, son repos, ses embrassements et unions, sont Dieu seul. C'est l'unique amoureux de son âme. Pourquoi nous traiterons premièrement du parler secret de Dieu à l'âme, et de l'âme à Dieu en l'oraison.

Celui qui possède l'amour, n'a de repos s'il ne parle à son aimé, l'absence lui est un martyre, toujours il brûle, il languit, il se consomme, s'il ne parle et voit son aimé. Mais l'ayant, il lui dilate son cœur, et se rassasie de son ardeur, par la présence et communication avec son bien-aimé. Les jours et les nuits lui sont trop courts. C'est ici (à mon avis) le secret de l'amour divin, qui est de ne limiter le temps à la secrète oraison avec Dieu : mais y persévérer, non une ou deux heures, mais des quatre, cinq et six heures. Oui je dis, que c'est ici le secret de la vie spirituelle, car persévérant ainsi, et s'habituant à telle longue devise familière avec Dieu, il n'est pas à dire le fruit, l'amour, [307] l'union que l'âme trouve en Dieu. Il est vrai, il semble difficile, par ce qu'au commencement, l'âme ne sait persévérer si longtemps. Je ne dis pas au commencement d'une conversion, mais au commencement de l'oraison pour l'ordinaire, quand on aura été une ou deux heures, il semble beaucoup : mais si on s'habitue à y persévérer trois et quatre heures, on y demeurera bien après six et sept heures : et le temps semble après si court, que cinq, six, sept heures, ne lui semble pas une heure : tant l'âme trouve de délices avec Dieu, par cette persévérance de parler à Dieu.

Si aux amants de ce monde, une heure, une nuit leur semble encore trop courte pour parler à leurs amis, quoi ! Serons-nous si lâche de courage, de nous lasser de parler à ce grand Dieu ? À notre fidèle et unique, sur tout aimé. Quoi ! Notre amour sera-t-il si lâche, si froid ? Que nous ne saurions parler bouche à bouche cinq à six heures à notre Dieu ? Hé, pourquoi ne donnerons-nous pas la plus grande partie du jour, pour parler, et tout à notre souhait, à celui qui a fait le temps, et créé les jours ? N'ayons plus de temps pour parler à notre unique amour, c'est-à-dire, laissons le temps écouler tant qu'il voudra, et parlons à notre souhait, rassasions nos cœurs de l'amour, donnons leur pleine liberté de s'ouvrir devant Dieu. L'on me peut demander : mais comment se peut-on entretenir si longtemps à l'oraison ? Je réponds que la seule action d'amour entretient l'âme avec Dieu, non cinq à six heures, mais des nuits entières, et les nuits sont trop courtes à qui aime, pour parler à son unique aimé. O amour ! Pourquoi êtes-vous si inconnu, et vos douceurs si peu ressenties. Je ne suis délibéré de traiter de cette oraison, et de cette continuation ; par ce que c'est la vie de l'âme à qui la pratique. Mais pour entendre ce que je dis, que la seule action d'amour peut entretenir l'âme en l'oraison tant de temps. Il faut noter qu'au commencement, l'âme fera sa pratique ordinaire de l'oraison, méditation, les actes que porte l'oraison mentale après le discours ; mais si l'âme se trouve enflammée en l'amour de Dieu dès le commencement, ou quand elle sera toute [308] enflammé dans ce feu, dans cette fournaise, s'arrêtant à cette seule action d'amour, là Dieu parle à l'âme : car l'âme s'abandonnant ainsi à la merci de Dieu, corps et âme, et se plongeant dans ce feu divin, par acte d'amour réitéré en Dieu, sans faute Dieu se dilate aussi à l'âme : car nous avons un Dieu d'amour, un Dieu amoureux, et qui se plaît avoir cette petite créature si enyvrée de son amour. Pourquoi, ce grand Dieu se rend petit, et se familiarise si fort à l'âme, qu'elle y trouve assez de quoi s'entretenir : car l'âme sentant tant de si divines touches d'amour, et Dieu parler si vivement par des inspirations si suaves de son unique amour, elle se fond en amour, et parle à son aymé sans ordre ni règle, lui dit mil paroles en esprit, de très brûlant amour : lui dit tout son cœur, l'embrasse, ne sait quel abandon de son âme, elle doit faire pour caresser son Bien-aimé, et rassasier son amour : car enfin elle ne pense plus à soi, ni à l'âme, ni au corps, les livrant tous entre les mains de Dieu : et lui semble qu'il n'y a que Dieu et elle au monde. Il n'est pas à dire, âme fidèle, le fruit qui revient de cette oraison d'amour. Et pourquoi nos cœurs n'y sont-ils pas tous consommés, afin de vivre et mourir, et revivre en cet amour.

Chapitre 23. Des épousailles spirituelles de l'âme à Dieu, et de Dieu à l'âme.

Les familiers colloques et devis de l'âme avec Dieu, la font enflammer à désirer de plus la parfaite union d'amour, qui se consomme par les épousailles de Dieu avec l'âme, et de l'âme avec Dieu. Mais quelles sont ces épousailles, quelles sont ces noces ? Bien plus parfaites, bien plus unies, bien plus amoureuses, bien plus constantes et permanentes, que nulles noces de ce monde. O heureuses épousailles ! Ô heureuse l'âme ! Qui s'abandonne soi-même, pour se lier et épouser un seul Jésus-Christ. [309] [...][fin de ma saisie] 217





LE FLAMBEAU MYSTIQUE

ou adresse des âmes pieuses est secrète et cachée sentier de la vie intérieure.

[...]

[Le début est centré sur le choix d'un bon confesseur]

Chapitre 22. De l'assouplissement de l'âme en l'oraison.

L’assoupissement arrive à l'âme, quand recevant quelques goûts spirituels, elle s'arrête à icelui et s’y délecte, sans discours de l'entendement, pensant que ce soit de Dieu. Elle s'arrête dis-je à ces petits délices spirituels, qui cause que les sentiments intérieurs et les extérieurs aussi en deviennent comme assoupis. L'entendement ne discoure pas, la mémoire est comme oisive, sans produire aucun acte, comme est aussi la volonté. Les sens extérieurs sont aussi assoupis, les yeux serrés, l’ouïe assoupie, sans que l'âme dorme toutefois. Elle sera ainsi quelque espace de temps, voire longtemps sans mériter, par ce qu'elle n'est pas vraiment occupée en Dieu. La suprême partie de l'âme ne contemple pas Dieu, les puissances d'icelle ne font aussi pas leurs fonctions, c'est pourquoi elle ne mérite pas, elle ne démérite non plus, par ce que l'âme ni ses puissances ni la volonté, ne sont pas occupées à mal.

Chapitre 23. De la contemplation.

La contemplation quant à soi-même, est une action qui n'a aucune opération active procédant des puissances inférieures, c'est-à-dire que l'esprit repose en Dieu, l'entendement, la mémoire et la volonté, qui sont les puissances de l'âme, reposent aussi en Dieu sans travail, c'est-à-dire sans discours de l'intellect ou recherche de la mémoire par le consentement de la volonté, et que ses puissances jouissent aussi et reposent en Dieu, [41] admirant ce qu'elle voit et goûte de Dieu218. L'action de la contemplation commence en Dieu, lors que Dieu transporte l'esprit à soi, se termine aussi et finit en Dieu : et nonobstant les accidents qui y surviennent, soit après ou à l'instant même, qui sont empêchements causés par les puissances intérieures, où les sens extérieurs, éveillant l'esprit, la suprême partie néanmoins agit toujours en Dieu, sans opération active, c'est-à-dire, sans secours du discours de l'entendement. Cette suprême partie, et le fond de l'âme agissent toujours en Dieu, non pas par aucune opération active, c'est-à-dire par aucuns travaux de quelque puissance inférieure, mais par le consentement absolu de la volonté à la volonté de Dieu, se quittant soi-même, et laissant Dieu opérer en tout ce qu’il lui plaît, et c'est ici qu'on dit que l'on pourrait facilement remarquer et compter ses distractions, par ce que les autres parties de l'âme dépendante de la suprême, ne produisent leurs fonctions que par nécessité. Et quand on dit qu'en la contemplation les puissances inférieures demeurent fixes, c'est quand l'esprit demeure avec cette suprême partie transportée en Dieu, que lors lesdites puissances, l'entendement, la mémoire, la volonté, ne peuvent produire aucun acte, ains [mais] demeurent en jouissance de Dieu.

La contemplation suite ordinairement la méditation, en sorte que c'est sans le discours de la méditation, la personne se trouve surprise, arrêtée en Dieu, ou à l'humanité de Jésus, admire fixement et sans discours les perfections divines, comme elle fait encore quand dès le commencement de l'oraison Dieu l'attire de lui-même à la contemplation, en laquelle, s'il lui arrive quelque suspension, étant ainsi du tout en Dieu, se fait un ravissement des sentiments corporels et spirituels, ce qui n'arrive pas toujours en une simple contemplation219.

[...]

Chapitre 28. Du silence intérieur et paix de l'âme.

L'âme repose en un silence intérieur, quand toutes les perturbations des sens extérieurs sont assoupies, que les puissances intérieures d'icelle sont sans opérer activement ; et lors l'âme est tellement disposée, de que tout ce qu'elle fait, n'est autre que donné lieu en son âme au Saint Esprit recevant ses secrètes inspirations. La paix et repos intérieur vient aussi de ce silence intérieur, l'âme étend lors tout en Dieu, repose en Dieu, et est en une quiétude de tout son intérieur et extérieur.

[...]

Chapitre 34. Du vrai repos de l'âme et en quoi elle peut être plus agréable à Dieu.

La vraie union, et repos de l'homme en Dieu, en cette vie, consiste, en ce que l'âme et ces trois puissances avec toutes les autres parties inférieures, comme sont les affections, passions naturelles, [52] inclinant l'âme à joie ou à tristesse, sont tellement unies et collées à Dieu, qu'elle n'adhère plus qu'à lui seul.

Il consiste encore en une indifférence et conformité de sa volonté à Dieu, voulant ce que Dieu veut, et non plus, recevoir joie, tristesse, prospérité, adversité, maladies et santé, de la main de Dieu, d'un cœur égal, et aussi volontiers l'un comme l'autre, conformément à la volonté de Dieu, étant vrai qu'une âme agitée des plus grandes tristesses peut demeurer unie à Dieu, avec ses trois puissances pendant qu'elle souffre és parties inférieures, et quelquefois celui qui aura bien dompté ses passions, par la mortification, se trouve, par un secret jugement de Dieu, combattu et agité de quelque passion, voir de toutes, aux puissances inférieures de l'âme, sans en être blessée, ou perdre l'union de son Dieu, pourvu qu'elle n'adhère pas à ces rébellions, ains y résiste de son pouvoir. La peine de ce combat lui est méritoire au possible, et s'il lui semble avoir quelque peu succombé, elle s'appaise par l'eau bénite ou la confession, et cette petite blessure, encourue par fragilité, n'empêche pas l'union de l'âme à Dieu, qui lui laisse advenir cette petite guerre, pour la tenir peut être en humilité, comme il laissa à saint Paul l'aiguillon de la chair. Ces petits troubles se passent en l'âme contre sa volonté, et Dieu sait le pourquoi de cela. Enfin tant que nous sommes en cette vie, nous sommes sujets à beaucoup d'infirmités.

L'état auquel l'âme peut être plus agréable à Dieu, est d'avoir sa volonté conforme à celle de Dieu, si bien que si Dieu permet, pour l'exercer, que toutes sortes de tentations lui adviennent, et mille contradictions s'élèvent aux puissances de l'âme, elle endure et supporte tout cela, sans consentir au mal, pour accomplir la volonté de Dieu, lors, dis-je, elle est plus agréable à Dieu que désirant selon ses volontés, ou inclinations s'appliquer à autres actions, pour héroïques qu'elles puissent être. Mais il ne se faut pas pourtant flatter, ni prendre ce qui vient de nos passions déréglées, pour volonté de Dieu, nous parlons ici d'une âme qui a déjà mortifié ses passions, et quand Dieu envoie [53] à une telle âme la tranquillité, le repos, par la contemplation et union de toute l'âme, et des puissances d'icelle, inférieures et supérieures ; quand, dis-je, il l'attire à ce bienheureux repos, cette action est plus noble et relevée en soi que l'autre ; mais l'union de la volonté de l'âme à celle de Dieu, en tout tel état que Dieu la met et l'exerce, est bien autant et plus agréable à Dieu, comme elle est méritoire à l'âme.

Nous parlons ici des âmes qui ont mortifié leurs passions : mais certes, pour quelle perfection que l'on ait acquis en ce monde, on est toujours sujet aux accidents qui surviennent, par les agitations de notre nature corrompue, et encore qu'une âme soit si parfaitement unie à Dieu, qu'elle ne fasse que l'aimer, que reposer en lui, après avoir tout abandonné pour lui, tout mortifié, n'ayant que Dieu seul, pour objet de ses œuvres et actions ; néanmoins, la nature demeure toujours nature, et nous avons nos ennemis visibles et invisibles qui nous aguettent [sic] sans cesse, pourquoi il faut toujours guerroyer, n'étant ici le lieu de repos, mais avec la grâce de Dieu nous pouvons tout vaincre.

[La suite omise est centrée sur les opérations du diable].




Pierre de Cambry

ABREGE / DE LA VIE / DE DAME IENNE, / DE CAMBRY

ABREGE

DE LA VIE

DE DAME IENNE,

DE C A M B R Y,

Premierement Religieuse en l'Abbaye des Pretz, de l'Ordre de S. Augustin, à Tournay,

ET DEPVIS NOMMEE

SOEVR IENNE MARIE DE LA PRESENTATION,

RECLVSE LEZ LILLE.



Avertissement


Je transcris les 45 premiers chapitres (sur 58 au total mais les chapitres 46 et suivants ne couvrent que des témoignages plus indirects de tierces personnes bénéficiaires, des miracles, etc.).

J’utilise l’édition révisée et augmentée de 1663 préférable à la première de 1659. Un seul exemplaire - car « l’ouvrage est d’ailleurs fort rare », [Boissieu], p.123 - est disponible sur Google books (plusieurs exemplaires de la première édition le sont sur Google et d’autres sites) .

J’adopte la transcription Google de cette dernière édition de 1663. Elle respecte l’orthographe d’époque, ce qui ne devrait guère poser de problème au lecteur parvenu jusqu’ici (certains « f » son convertis en « s » lorsqu’il le paraît faciliter la lecture). J’omets les résumés portés en marge.

Présentation

Le récit est mêlé des croyances du temps conjointement partagées par la sœur et son frère. On ne peut que regretter l’absence d’un confesseur mystique. Il en résulte un apparent inachèvement mystique de Ienne de Cambry – mais ses dernières années moins bien documentées l’on sûrement conduite à plus d’intime tranquillité ; et le frère - converti par Ienne - est peut-être à mettre en caus en premier lieu de par ses choix.

Dame Ienne nous est parvenue comme une exemplaire moins achevé mystiquement que ne le sont les figures d’un quatuor apprécié – du moins selon ses lettres des années ~1626, mais elle vécut jusqu’en 1639.

Le récit coloré par son frère est la toile de fond qui exprime l’incertitude et l’angoisse d’une époque où l’on brûla des sorcières par milliers.

Ce tableau offerte par les deux Cambry éclaire les vies des autres grandes dames et femmes mystiques du siècle.

J’ai publié auparavant quatre d’entre elles pour assurer une couverture mystique féminine au sein d’un Grand siècle français.

Je n’ai pas trouvé d’autre témoignage mystique sobre qui soit comparable en extension, continuité et intimité à quatre figures que nous allons citer complétant un quintet d’intruments au service de la mélodie divine. D’autres femmes qui leur sont contemporaines sont de la plus haute qualité mystique mais elles ont transmises peu ou écrit tardivement, témoignant ainsi de façon moins continue de leur cheminement intérieur 220.

Un quintet féminin

La mise en place d’un quintet féminin mystique est ici achevée. Ses membres en sont : Ienne de Cambry (1581-1639) ; « Soeur » Marie des Vallées (1590-1656)221 qui se crut possédée et fut considérée telle par l’Inquisition célèbre de Rouen du moins au début de son procès, par des « dits » et rêves mêlés au ciment du « copiste »  Jean Eudes ; Armelle Nicolas (1606-1671)222 qui ne parlait certainement que breton mais bénéficia d’une bonne amie et d’un jésuite mystique ; Marie Petyt  (1623-1677) qui écrivit en flamand, j’ai rassemblé traductions et études françaises223 ; Madame Guyon (1648-1717)224 qui bénéficia au sein d’une filiation du Directeur mistique Bertot et conclut mystiquement l’époque.

§

Il est impossible ici de séparer la Correspondance de la main de Dame Cambry de celle de son frère qui l’éclaire par son ciment jointif entre lettres ou en y suppléant en leur absence225. Sinon on ne peut qu’apprécier négativement tel excès livré brut à un confesseur incompréhensif ! C’est la raison qui m’oblige à ne pas séparer les lettres de leur contexte.




ABREGE

Chapitre Premier. Du lieu de sa naissance, de ses Parens, & des graces que Dieu luy a fait, depuis son bas âge, jusques à son entrée en Religion.

Premièrement Religieuse en l’Abbaye des Pretz, de l’Ordre de S. Augustin,

A Tournay,

ET DEPUIS NOMMEE SOEUR IENNE MARIE DE LA PRESENTATION RECLUZE LEZ LILLE.

Jeanne de Cambry naquit à Douai, et elle fut baptisé en l'Eglise Saint-Jacques, le 15. du mois de Novembre de l'an mil cinq cens quatre-vingt-un [1581]. Son père fut [était] Michel de Cambry, premier [3] Conseiller de la ville de Tournay, où ses Ancêtres ont exercé, passez deux cens ans et plus, les principales charges du Magistrat, et sa mère Louyse de Guyon, fille de Fery, qui après avoir exercé diverses charges militaires sous l'empereur Charles V d'heureuse mémoire, et Philippe II roi d'Espagne, son fils a été le premier aux Pays-Bas, qui assisté de huit à neuf cens paysans, levez à la hâte, a desffait & mis en déroute les Briseurs d'Images [des Protestants] à Marchiennes les Douay le 25 d’Aoust 1566. Dequoi Marguerite d'Austriche, Gouvernante lors des Pays-Bas, advertie, l’appella à soi, lui en fit des grands remerciemens, et peu après lui donna pour mercede [mercie], le gouvernement du Château de Bouchain, duquel neantmoins prévenu de mort, il n'a pas joüy.

Peu apres fa naissance, elle fut menée à Tournay, & y instruite en la crainte de Dieu, & si heureusement, qu'en peu de temps, elle apprint si bien à aymer Dieu,& la Vierge Marie fa Mere,qu'elle n'en oyoit parler, qu'avec des tendresses amoureuses, bien qu'enfantines, tant elle se trouvoit attirée des beautez de cette Reyne des Cieux.

Estant à l'âge de trois ans, encor qu'elle ne fçeut, n'y cognut, ce que c'estoit des dons & graces surnaturelles de Dieu (sinon qu'el[page 3]le laymoit beaucoup, & avoit grande devotion à la Vierge ) elle fut attirée à un extase, en laquelle Dieu s'apparut à elle en croix, [ici résumé en marge droite : j’omets] avec la Vierge Marie fa Mere au costé droit, & Saint Iean au costé gauche. Elle le vit des yeux de l’ame au ciel, & que la nuë ou ciel, où estoit JESUS, s'abbaissoit, tant qu'il fut proche d'elle, dont elle receut tant de consolations, que depuis cet âge, jusques à fa mort, elle ne s'en est jamais ressouvenu qu'avec des joyes indicibles, quoy que cependant elle avoit une douleur sensible, de voir celuy que desja elle aymoit, ainsi crucifié, souffrir telles peines: mais son regard & celuy de sa Sainte Mere, la consoloit en telle sorte, que le bien que luy causoit sa passion, addoucissoit la douleur qu'elle en avoit.

Parvenue qu'elle fut à l’âge de quatre à cincq ans,se trouvant aucunefois fans affliction, elle s'en contristoít, d'autant que lors, elle n avoit pas si grande ferveur en l'oraifon comme és afflictions, lesquelles survenantes, elle se retiroit à part, pour prier Dieu avec plus d'ardeur, & s'alloit cacher en quelque lieu à l'efcart de la maison de son Pere, tantost à l'estable,tantost ailleurs, où elle ne pouvoit estre veuë continuant en prieres, jusques à ce qu'elle fentoit en l'oraifon que tout estoit appaifé. [4]

Elle a tousiours dés lors, fort aymé la Mere de Dieu,& y prins son recours en toutes ses necessitez & occasions : & elle faisoit cela avec tant de jugement, que pour estre encor trop enfant, n'ayant pas de couronne ou chapelet, elle se servoit de petites pierrettes, ou cailloux pour compter les Ave Maria, qu'elle luy presentoit journellement. Et sa devotion vers la Vierge, augmentoit si bien en elle, que dressant son cœur vers le ciel, & considerant fa beauté,& la gloire, qu'il y a, elle en estoit toute ravie, jusques là, que se mettant à l'oraison, mesmes au plus fort de l'hyver,& des plus grandes froidures, elle la prioit avec telle ardeur de devotion que la sueur luy en decouloit par tout Ie corps: dont s'est enfuivy, qu'estant parvenue à l’âge de six à sept ans, & ayant eu un chapelet, elle s'obligea par devotion d'en dire tous les jours deux, à l'honneur de la Vierge, qu'elle avoit prins pour fa Mere. Ce qu'elle a fait & continué fans faillir, jusques à ce qu'estant entrée en Religion, le temps luy manquant, à raison de l'obedience, & autres exercices cloistriers,& de l’ordre,elle fut dispensée, par feu Michel Defne226, lors Evefque de Tournay, de n'en dire qu'un, au lieu de deux.chaque jour. Ce fut en ce tendre âge qu'elle receut du [5] ciel une flamme d'amour vers Dieu & la Vierge Marie. Cette flamme estoit un feu interieur d'amour divin, & de désirs ardans apres Dieu & fa Sainte Mere, qu'elle desiroit de voir en leur beauté au ciel, & considerant qu'estât si jeune ,& pour ce, qu'elle avoit encor tant à vivre devant le voir,elle fe contristoit de se voir privée de la jouissance de leur beauté & familiarité dans le ciel, en forte que pour l'ardeur interieure qu'elle ressentoit, elle laissoit d'y penser afin de ne sentir la peine de leur absence, demeurant toutefois resignée à la volonté de Dieu, & prenant du soulagement à regarder le ciel avec telles tendresses, qu'il luy fembloit son cœur devoir envoler.

Quand Dieu luy donna cette flamme, elle ne sçavoit ce que c'estoit, ny ce qu'elle avoit, n'ayant encor ouy parler de telles choses, & n'y avoit esté apprinfe. L'effet en estoit en elle qu'elle se gardoit d'offenser Dieu & la Vierge, par crainte de perdre leur presence, que tant elle aymoit, & apres laquelle elle estoit languissante. Cette flamme agissoit en elle en telle forte, que priant Dieu, au milieu des afflictions, elle avoit une grande tranquillité de cœur & d'esprit.

Estant à l’âge de dix ans, elle fut un jour, transportée en esprit en un jardin fort delicieux, [6] & fi excellent, que l'Esté en sa plus belle saison, n'estoit que tenebres, au regard de ce lieu là, & toutesfois, c'estoit un lieu créé tel, que par tout où elle regardoit, elle ne voyoit que jardin, aussi grand que fa veuë s'extendoit, où il n'y avoit aucune maison. Le Soleil y estoit incroyablement plus clair & lumineux,qu'il n'est à present en plain midy, sans toutefois donner aucun esblouissement aux yeux, ny par sa chaleur aucune incommodité au corps humain. Les arbres & les fruicts y estoient si beaux à voir, que rien plus. Aucuns estoient chargez de fruicts, autres de fleurs, fans aucune difference de faisons, fans alteration quelconque, tant il estoit beau & plaisant à merveille.

Estant revenu à elle de cette vision, & ravissement, toute pleine de consolation, il luy fut dit & revelé, que le lieu qu'elle avoit veu, estoit la ressemblance du Paradis Terrestre, où, combien qu'elle n'avoit pas esté transportée de corps, elle y avoit neantmoins esté, & le veu en esprit. Et c'est fur le pied de cette vision, que si pertinément, elle parle en ses livres, & cy dessous, du Paradis Terrestre, duquel elle avoit veu les proprietez, dont toutefois elle n'eust jamais parlé, si ses Directeurs ne luy eussent commandé de le dire. [7]

En ce mesme âge, elle n'avoit pas feulement de jour, la Vierge imprimée dans son cœur, mais aussi de nuit en dormant, & bien que ce ne fut qu'en songe,les effets neantmoins luy en demeurerent long temps en l’ame,& si vifs, qu'elle en resta toute embrazée de l'aymer.

Elle voyoit donc fort souvent la Vierge en songe, tantost assistant son Fils en fa Passion,au costé de la croix,tantost en autre maniere, & la consolation luy en demeuroit long temps apres estre efveillée.

II luy print en ce temps-là, une devotion de faire vœu de perpetuelle virginité, & sentoit cette devotion luy venir par l'intercession de la Vierge Marie, si, qu'apres longues prieres, elle le fit, par l'adveu du feu Reverend Pere Nicolas,Iesuite, son Pere Confesseur & Directeur.

Quelque temps apres, elle eust cette belle vision,en laquelle,le bon Dieu luy fit voir, en quelle maniere il est en la beauté de toutes ses creatures, tant raisonnables, fensitives, que vegetatives, dequoy elle a du depuis tiré tant de fruicts, qu'en toutes choses creées, elle y trouvoit la presence de Dieu.

Les effets de ces visions, ont esté en elle, que de là en avant, toutes les recreations du monde, luy estoient ameres & odieuses, en [8] sorte, que si, pour complaire à ses Parens, elle se trouvoit en quelque compagnie, danses, ou banquets, elle y pleuroit amerement, cachant neantmoins ses larmes au mieux quelle pouvoit, de crainte que l'on s'en apperçeut, tant les beautés des choses qu'elle avoit veuës, occupoient son cœur & fa memoire.

Ces graces & visites de Dieu, luy ont continué jusques à ce qu'estant un peu plus âgée, par incitation d'aucunes filles de son estat & condition, elle commença à hanter le monde, quoy qu'elle n'y print pas de plaisir formel, finon qu'elle avoit de la curiosité aux habits, & estoit volontiers proprement vestue selon fa qualité.

Ce petit desordre dura environ deux ans, pendant lesquels, elle perdis les graces & vifîtes celestes que Dieu luy avoit fait auparavant, depuis son âge de trois ans.

Elle n'avoit aussi plus cet amour envers Dieu, & les choses celestes, comme elle souloit avoir, dont s'appercevant, que cela procedoit de la vanité qu'elle avoit eu aux habits, & des hantises que dit est, elle se resolut cle les quitter, comme elle fit fans aucun delay,& ainsi les graces, que Dieu luy avoit paravant fait, luy revindrent : & elle reprint fa premiere façon de vivre, de coucher fur [9] la dure, faire du pavement de sa chambre, son lict mollet, & d'un silice bien rude,son plus delicieux vestement, traittant en fin son corps fort rudement, qu'elle domptoit, pat veilles, abstinences, disciplines & mortifications.

Vn iour, estant à l'oraison ( apres avoir quitté le monde ) elle eut l'esprit transporté par un ravissement, auquel elle vit la Vierge Marie en forme humaine, avec son petit enfant Iesvs sur son giron, aupres d'elle, & il luy fembloit d'estre rendue comme enfant, jouant avec le petit Iesvs,lequel tenoit deux couronnes en ses mains, l'une desquelles estoit faite de belles fleurs, & l'autre d'espines tres-poignantes, & tout riant les luy presentoit, & luy donnoit le choix des deux. Celle de fleurs reprefentoit fa prosperité de cette vie, & celle d'espines, les adversitez d'icelle,& elle vit en Dieu,que si elle eust choisi celle de fleurs, elle eust esté punie en l'autre monde, d'espines bien plus poignantes que celles, que luy prefentoit le petit Iesvs, d'endurer en ce monde.

Et d'autre costé,elle vit que prenant la couronne d'espines, une infinité de traverses, de perfecutions. de croix & d'afflictions, qu'elle auroit à endurer en ce monde: mais aussi, la recompense en la vie eternelle. Et [10] cognoissant, que la volonté de JESUS estoit qu'elle print celle d'espines, bien qu'il luy en laissait le choix, elle print celle d'espines avec grand courage,& s'éveilla ainsi de ce ravissement avec une consolation indicible, & depuis lors, jusques au jour de fa mort, elle a enduré les peines & afflictions,qui se voyent dans tout ce recueil, & encor d'autres que l'on coule pour bonnes considerations.

Elle fit par apres, resolution de vivre, gardant virginité, sous l'obedience de quelque bon Pere Directeur, jusques à ce que ses Pere & Mere viendroient à mourir, que lors donnant & distribuant aux pauvres, ce qu'elle eut peu avoir de biens temporels, elle eut vescu du travail de ses mains à l'imitation de la Vierge Marie, & venant à tomber en infirmité de maladies, elle s'eust fait porter en un hospital, pour y mourir dans un parfait mespris de la gloire passagere de ce monde, & de fait, elle quitta ses habits & ornemens mondains,& se vestit d'habits noirs, & fort simples, fans avoir eu, jusques lors, aucune inclination d'entrer en Religion: mais plustot quelque aversion & repugnance.

II se passa peu de temps, qu'elle se trouva pressée & sollicitée de son Pere, de prendre party de mariage,qui luy estoit à la main, ou bien d'entrer en religion. Proposition qui [11] luy sembla bien estrange, & neantmoins, il fallut se resoudre à l'un ou à l'autre; pourquoy elle print terme de trois mois pour y penser & se deliberer, durant lesquels, elle fit tous les jours un pelerinage à l'honneur de la Vierge MARIE,à l'Eglise & Chapelle de nostre Dame à la Cathedrale, & luy presentant ses prieres, repetoit avec grande ferveur trois fois: Monstra te esse Matrem.

Finalement il luy arriva,que la repugnance qu'elle avoit pour la Religion ( car du mariage il ne luy en falloit point parler) se passa peu à peu, & le desir & affection d'estre Religieuse, creut en telle façon, qu'elle ne sçavoit quand elle le seroit tost assez.

Cela luy arriva, avant l'expiration des trois mois, en forte qu'elle reputoit à miracle de la bonne Vierge,ce changement en elle, advenu au dehors de ses premieres inclinations & resolutions; comme de fait elle l'a souvent declaré de bouche & par escrit, & de n'avoir jamais rien demandé à la Vierge ( qu'elle avoit prins pour fa Mere ) qu'elle n'ait obtenu, ou quelque chose de meilleur & plus salutaire.

CHAPITRE II. De son entrée en Religion,des graces que Dieu luy a fait, & des afflictions qu'elle y a souffert.

Il fut donc question d'aviser, en quel Cloistre elle pourroit estre receue. & où elle se pourroit presenter. Apres quelques deliberations, elle n'en trouva pas de plus propre, & qui luy pleut d'avantage, que l'Abbaye des Pretz a Tournay, où elle se presenta, & fut receuë à bras ouverts; tant de la Mere Abbesse, que de toutes les Religieuses, & y fut vestuë le jour de S. Crespin, mois de Novembre 1604. fort contente & joyeuse. Où se trouvant delivrée, & affranchie des solicitudes & destourbiers, qui l'avoient paravant distraite & occupée, elle commença d'estre tellement abstraite, & avoir des visions & lumieres celestes, avec des enyvremens d'esprit, tels qu'elle ne sçavoit plus lire, ou ouyr prononcer le nom de Jésus227, soit chantant au cœur, ou ailleurs, qu'elle ne tomboit en des extases, & ravissemens, qu'il ia falloit porter ou mener hors de l'Eglise: & cela si souvent qu'à grand peine se passoit-il un jour, que ne luy advenoit quelque chose[13]se de semblable, tant la flamme de l'amour divin la brufloit interieurement, jusques la, que de luy causer une playe à l'endroit du cœur comme de la grandeur & largeur d'une main, dont elle sentoit des douleurs extremes: mais pleines de delices & consolations228.

Estant ainsi dans ces enyvremens spirituels, son Pere Directeur, qui eftoit lors le R. Pere Nicolas, Iesuite susmentionné, deffendit aux Religieuses, ses compagnes, de luy parler ; ains la laisser revenir à soy, sans l'inquieter. .

Ce neantmoins, quelques unes ne laissoient pas de l'interroger de beaucoup de choses de son interieur, suivant ce qu'elles voyoient à l'exterieur; & lors, estant ainsi transportée, elle ne sçavoit pas ce qu'elle disoit; l'amour interieur, dont elle estoit agitée, Iuy saisoit souvent dire des choses secretes de son cœur, qu'estant revenue à soy, quand elles les luy redisoient, elle ne s'en fouvenoit pas: dont déplaisante,elle en pleuroit amerement, pour la peine qu'elle avoit, que l'on sçavoit les secrets de son ame.

Vne fois, entre autres, en la presence de la Maistresse des Novices, sous laquelle elle saisoit son novitiat, elle tomba, apres midy, dans une extase qui dura bonne espace de temps, de laquelle revenue à soy, toute hon[14]teuse, & trouvant sa Maistresse fondante en larmes, Iuy en demanda la cause. Laquelle Maistresse luy fît responce, qu'elle avoit eu un tel ressentiment en son ame, de l'avoir veu durant ce transport, qu'elle ne pouvoit douter, que c'estoit Dieu qui operoit en elle, d'autant qu'elle avoit veu reluire en sa face, une beauté extraordinaire, & plus que naturelle229, & qu'à cette clarté, elle avoit veu, qu'elle avoit eu des grandes choses de Dieu eh son interieur; ce qui rendit sa Novice toute confuse & honteuse, tant elle desiroit ces graces estre cachées & incognuës.

Cette bonne Maistresse ( à l'instance de laquelle, sortant de son novitiat, elle a composé son petit Exercice pour acquerir l'amour de Dieu ) ne se trompoit pas en son jugement) car ce fut lors, que Sœur Ienne eut lumiere & commandement de Dieu, d'escrire les livres,qui depuis ont esté imprimez, de la Ruine de l'amour propre,& que le bon Dieu luy enseigna & monstra la forme & les matieres, qu'elle y devoit traiter & deduire.

Ce qui fut suivy de beaucoup d'autres visíons & caresses de Dieu, qui tantost s'appafoissoit à elle comme un Pere à son enfant, la corrigeant de ses fautes & manquemens, tantost autrement, & cela, avec tant d'effica[15]ce ce & d'amour, qu'il est impossible de dire, tant est penetrative la parole de Dieu.

Tantost il luy enseignoit,comme elle devoit pratiquer les vertus, & ses enseignement luy demeuroient tellement imprimez au cœur, qu'elle en estoit fortifiée, & encouragée à pratiquer serieusement les vertus.

Ces visites de Dieu, luy estoient fort frequentes, & tousiours suivies d'extases, ravissemens ou abstractions, de mesme, qu'en ce temps, que la Vierge Marie s'apparut à elle, portant son Fils Iesvs, qu'elle luy permit,ainsi qu'à Simeon,de tenir entre se» bras, avec telle abondance de douceur & de joye, que l'on quiteroir (disoit elle) mille monde, pour seulement joüir un moment, de semblables joyes & liesses.

Estant une autre fois à l'oraison, le diable se monstra à elle en forme d'un Dragon espouventable. Elle avoit les yeux fermez, & ne laissoit pas de le voir parfaitement, & mieux que des yeux corporels: mais au mesme instant apparut nostre Seigneur en forme glorieuse, comme en sa resurrection, tenant sa croix en main toute lumineuse,qui le chassa: dont elle resta merveilleusement consolée.

Vne autre vision, qu'elle eust estant encore Novice, fut, qu'estant au lift couchée, apparut [16] en sa chambre une tenebre espoisse pleine de choses confuses fans forme, avec des cris horribles, comme de toutes sortes de bestes sauvages, femblans vouloir approcher de fa couche; mais ne peurent plus prez que des courtines de son lict, dequoy dépitez, se mirent à crier & hurler plus que devant. Elle en fut d'abord fort intimidée: mais se rasseurant, elle s'éjoüit de la grace que Dieu luy faifoit de la garder, & de voir, que les diables avoient si peu de puissance.

Peu apres s'acheva l’année de son Novitiat, & fit fa profession au mois de Novembre deJ'an I605. &environ deux à trois ans apres, feu de bonne memoire, Messire Michel Defne, Evesque de Tournay, renouuellant les Officiers de son Cloîstre, la voulut establir Prieuse d'iceluy; mais elle se jetta à ses pieds, & le supplia avec tant d'instances, & protestations de ne meriter pas cette charge, qu'enfin, meu de ses larmes, il l'en dispensa pour ce coup,& luy dit, que pour l'heure il acceptoit son excuse : mais que, si le temps & l'occasion le permettoit, il la feroit un jour servante des servantes, & ainsi il declara Prieuse celle que Dame Ienne luy nomma,telle estoit l'estime que dés lors il en faisoit.

Sœur Ienne s'estant dés son bas âge de[17]oüée au service de Dieu, sous la direction dudit Pere de la Compagnie de Iesvs qui l'avoit conduit fort doucement, & elle suivant son petit jugement, pratiqué la perfection, le plus qu’elle pouvoit, selon que Dieu l'inspiroit. Estant faite Religieuse, considerant en elle mesme, qu'elle estoit obligée à plus grande perfection de vie, elle priaft fort ledit Pere,de luy enseigner la perfection à laquelle elle estoit obligée par sa vocation de Religieuse, qui luy respondit ( peut estre pour l'esprouver ) que par orgueil elle le requeroit de cela, dequoy toute triste, & neantmoins resolue de suivre les inspirations qu'elle sentoit en son ame, voyant que les hommes luy manquoient, elle print son recours à Dieu, devant lequel elle se prosterna pleine de confiance, luy fit ses complaintes,& la priere suivante: Mon Pieu vous cognoissez si je le fay far orgueil, fi je cherche en ma fimplicité la vraye vie, four vous efíre aggreable : Je vous prie donc mon Dieut par voftre bonté, enseignez moy, puis que les hommes me defaillent, monftrez moy le chemin qui vous est le plus aggreable, que je dois cheminer. Dieu exauceant sa priere la print lors en fa protection, & luy enseigna le chemin de la mortification de ses passions, luy fit cognoistre ses imperfections, luy mon[18]strant tous les degrez de la vertu & perfections comment elle y devoit parvenir; & cela si amiablement, comme un pere à son enfant. Auparavant quoy, elle ne sçavoit ce que c'estoit de mortification, ny d’amour propre, ny choses semblables, elle avoit cheminé simplement, se gardant de ce que grossierement elle doutoit que c'estoit offense de Dieu: mais de là en avant voyant une si grande bonté en Dieu,elle l’a aymé plus ardamment que devant; comme se verra pat cette Histoire.

Chapitre III. Comment Dieu l'a plongée dans l'estat de dereliction, ou soubstraction, & des peines qu'elle y a enduré.

Apres la vision desdites tenebres, & choses confuses,elle eut cognoissance, que beaucoup d'afflictions luy devoient arriver fans sçavoir toutesfois comment. ny en quelle maniere: mais cognut, que Dieu l'aideroit contre la rage des esprits infernaux,envieux des graces que par la bonté il luy devoit faire par apres.

Elle fut donc six à sept ans dans le chemin de delices & visites amoureuses de [19] Dieu, souffrant les traverses & tribulations avec joye, delices & consolations, par ce que tout cela estoit absconsé & dissipé au feu de l'amour divin,dont son ame estoit embrasée. Au bout desquels il pleut à Dieu, l'esprouver comme l'or en la fournaise, & la plonger dans un estat de dereliction & soubstraction, qui luy dura par l'espace de quatre ans entiers, fans recevoir, durant ce temps, aucune consolation, ayde, ou advís, de personne vivante, à raison des troubles & cmpeschemens qui luy en furent donnez.

Durant les calamitez,qu'elle souffroit en cet estat de dereliction, elle tomboit en des foiblesses, qu'elle ne se savoit soustenir. Elle s'en alloit quelque fois par ìe jardin,ou parmy la maison se plaindant & lamentant en sorte, que si elle eut rencontré quelques Tirans, qui luy eussent voulu traverser le corps de leurs espées, cela luy eut fervy de rafreschissement, & l'eut enduré tres-volontiers, & la peine luy eut esté moindre que celle qu'elle souffroit; car elle enduroit sensiblement au corps la peine qu'elle souffroit en l'esprit & en î'ame.

EÍle estoit contrainte de se plaindre à ses compaignes Religieuses, bien que cela luy nuisoit fort, par ce qu'elles ne pouvoíent comprendre son estat & afflictìon,& en fai[20]soient des jugemens finistres & temeraires.

Elle se levoit mesmes de nuit, & alloit à la chambre de fa voifine, qu'il luy sembloit de veoir l'enfer ouvert, & en danger d'y tomber230,ce qui la faisoit pleurer sans cesse,& quand elle se pouvoit plaindre,elle se sentoit un peu allegée.

De dire icy toutes les autres peines interieures qu'elle a souffert, durant quatre ans entiers, qu'elle a esté dans cet estat nouveau, & les afflictions interieures, dont elle a esté, travaillée, il seroit inutil, d'autant qu'en son troisième livre de la Ruine de l'amour propre,elle en discourt au long & au large. Desquelles, encor qu'elle en parle comme de choses advenues, ou qui peuvent arriver à d'autres, ce sont neantmoins ses experiences propres, & ce qui s'est passé en elle, & que Dieu a permis luy estre advenu, pour la disposer à d'autres plus grandes graces.

Et les peines & afflictions luy furent si grandes, que, si Dieu ne l'eust gardée, il n'y eut eu peché, auquel elle n'eust tombée, contre la Foy, contre l'Esperance, contre sa predestination,comme elle a souvent declaré. Et neantmoins, dans ces troubles & agitations interieures, elle ne laissoit de faire actes de resignation à la volonté de Dieu,auquel souvrant dans l'oraison, luy disoit amoureu[21]sement d'estre contente de les endurer, fusse jusques à la fin du monde, si ainsi luy plaisoit, & qu'il y allast de fa gloire, pourveu qu'il luy fit la grace, de ne pas l’offenser.

Cependant Dieu ne la delaissoit pas tant, qu'il ne la visitast quelques fois de lumieres interieures: mais qui duroient fort peu; telles qu'un jour, elle entendit la voix de Dieu, luy parlant interieurement, & disant,comme à S. Pierre : Fille, le Diable vous veut cribler comme le froment? mais je seray vostre Protecteur & conservateur.

Enfin, apres avoir enduré ce martyre, par l'espace de quatre ans ( comme dit est) il luy advint un jour, d'espancher tant de larmes, qu'elle ne fçavoit retenir, jusques à jetter larmes de sang, quand apres Complies, s'estant mise à prier Dieu (qui estoit son unique refuge ) elle entendît la voix de Dieu qui luy dit interieurement, mais doucement & suavement; Fille prenez courage, car il faut que vous soyez un pilier de Religion. Et au mesme instant cette nuë de tristesse & d'affliction, dans laquelle elle s'estoit debatu, durant quatre ans entiers, fut evanouye & dissipée, en sorte qu'elle s'en trouva delivrée, comme si jamais elle n'en eust eu.

Ce que luy fut un argument & signe tout asseuré de la verité de ce que Dieu luy avoit [22] dit, qu'elle devoit estre un pilier de religion, combien qu'elle ne sçeut, en quelle maniere cela luy pouvoit advenir.

Ces anxietées & tristesses luy revinrent encor peu apres, à sçavoir l'an 1616. Mais au bout d'autres huit jours, qui estoit le jour de S. Augustin, elles se dissiperent tout à fait pour ne plus retourner, en forte qu'elle a confessé, le tenir pour un second Bapteme.

Ces choses ne furent pas plustot passées, qu'elle se trouva severement reprimendée de Dieu, de n'avoir encor commencé d'escrire, le livre de la Ruine de l'amour propre, qu'il luy avoit commandé de faire six à sept ans auparavant. De quoy intimidée, & doutant que fa negligence, auroit esté la cause du fouet de desolation qu'elle venoit de souffrir, elle se mist à la besoigne, avec permission & adveu preallable de son Directeur, & de l'Evesque son Superieur.

Le Diable ne manqua pas de la destourner à son possible, tantost pesle-meflant ses papiers devant elle, qu'elle chassoit par le signe de la croix, tantost luy ouvrant ou faisant bruit à l'huys de fa chambre, fans qu'elle y vit personne, tantost se monstrant à elle en forme de flamme de feu, puis frappant rudement à fa fenestre,& autrement. Maìs [23] nonobstant toutes ses ruses,elle acheva le premier de ses livres, & l'escrivit avec telle celerité, que l'on ne peut douter que la grce de l'escrire, luy ait esté donnée de Dieu, qui rend les langues disertes, & les plumes coulantes des Escrivains,quand bon luy femble.

Ce Livre ainsi escrif & composé elle se mit à penser à l'OracIe de Dieu, qui luy avoit dit, qu'elle devoit estre un pilier de Religion, & que cela devoit estre, par les fruits que tireroient ceux qui viendroient à lire, son livre: mais du depuis, elle crut la revelation estre accomplie, pour avoir soustenu & gardé les Regles & Statuts de son Cloistre. Parmy ces pensées, Dieu luy fit voir en efprit les troubles qui devoient advenir en son Cloistre, apres la mort de son Abbesse, qui, luy avoit donné l'habit de Religion.

Chapitre IV. Comment Dieu luy a revele un Ordre nouveau, & de six visions le concernant, de mot à autre, comme elle mefme l'a couche par escrit.

« En l’an 1618. comme il y avoit en nostre Monastere des grandes divisions, [24] troubles & rebellions, contre le Superieur, le tout causé par des ambitions de grandeur & dignitez,qui causoient des grands debats les unes contre les autres. Au milieu de toutes ces espines, cherchant le mespris, j’y ay trouvé mon Dieu,plus qu'en toutes ces grandeurs et dignites: mais parmy tout cela,la plus grande peine que j'avois, c'estoit que ie ne pouvois parler à personne de ma conscience, qu'au Pater, qui n'estoit pas capable de conduire des ames, ausquelles Dieu donnoit des graces extraordinaires, qui ont besoin d'estre communiquées à gens doctes & illuminez.

« Ayant donc esté largement six ans, fans pouvoir descouvrir ma conscience, & beaucoup de secrets que Dieu me disoit, à moy indigne, finalement le bon Dieu, ne laissant pas tousiours ses enfans en danger, permit que par un congé special, de Monseigneur le Reverendissime, j'eus liberté de traitter de ma conscience avec un Docteur en Theologie, qui m'a fort aidé à cognoiftrel'esprit de Dieu, tant par sa bonne vie que par sa doctrine.

« Entre autres choses, luy ayant communiqué le troisiesme des livres, que nostre Dieu, à moy indigne, avoit commandé d'escrire, selon la lumiere qu'il m'en avoit [25] donné,comme je le devois faire,il me donna asseurance que tout venoit de Dieu.

« De mesme, que huit ans auparavant, il m'avoit fort aidé, en l'approbation & assurance de plusieurs visions & revelations que Dieu m'avoit donné, notamment de chofes futures, que nostre Dieu me promettoit par figures de choses obscures, que je ne pouvois comprendre, à quoy tout cela tendoit.

« Vne fois estant à l'oraison, Dieu me monstra un petit arbrisseau fort excellent, sortant du milieu d'un cœur enflammé, dont la racine estoit divisée en quatre branches, avec les feuilles enrichies de lettres d'or, & si excellemment que je ne vis chose si belle au monde.

Voyez la figure de l'Arbrisseau en la page suivante.


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[27]

« Nostre Dieu me dit tout ce que signifioit cet Arbre. A sçavoir, que les quatre racines signifioient quatre vertus, Humilité, Foy,Esperance & Charité, & sur les feuilles estoient escrites les vertus, qui devoient proceder des quatre premieres de la racine. Et nostre Dieu me dit: Il faut que ton cœur soit semblable à celuy-cy. Lors je dis: Mon Dieu, comment seroit il possible, que mon cœur pourroit porter telles vertus ? & nostre Dieu me respondit: Je seray celuy quì l’arrosera dema grace.

« Ce qu'estant passé,je demeuray fort consolée, avec grande force pour la mortification: mais je n'ay sçeu jusques ores, à quelle fin Dieu me monstroit telles choses, & tant d'autres, passez plus de huit ans231, comme quand il me dit, qu'il me falloit estre un pilier de la Religion, fans me faire sçavoir à quoy cela tendoit : combien qu'en plusieurs autres visions il me disoit les chofes ouvertement, & notamment quand il me corrigeoit de quelques imperfections, ou m'enfeignoit quelques vertus, desquels enseignemens je recevois force,& ferme volonté pour les mettre en pratique. Telle est la vertu de la parole de Dieu, quand il se communique à l’ame.

« En fin, ayant le tout communiqué audit [28] personnage pour crainte d'estre trompée, un jour entre autres il me fit prier avec luy i.pour cognoistre la volonté de Dieu, si peut estre, il voudroit, que je sortirois de nostre Monastere, pour entrer en un plus estroit, à quoy je m'accorday simplement, ignorant son intention ; car de ma part, quoy qu'il y eut des grands desordres au nostre, j'y avois neantmoins contentement, d'autant que de ces divisions sourdoient des afflictions, qui me servoient d'eguillon à tant plus aymer Dieu, & qu'au milieu des persecutions, je trouvoîs la perle cachée, de la grace de Dieu,& desirois bien toutefois la vie estroîte, pour servir à Dieu en liberté de conscience.

« Pour donc obeïr simplement à mon Confesseur, je fis prieres continuelles à Dieu, pour cognoistre si ce seroit sa volonté,de m'avoir aux Carmelines, Religion fort bien reglée; & je ne m'y sentois incliner, quelle instance que je fis pour sçavoir, si ce íeroit là que je ferois plus de proufit au prochain, que dans nostre Monastere: mais plus je priois, & moins je m'y sentois attirée.

« En apres, je regarday l'Ordre des Capucines, si peut estre Dieu me voudroit appliquer à bastir quelque Monastere de cet [29] Ordre pardeça,& je vis que ce n’estoit là pas encor la volonté de Dieu, avec un ressentiment continuel, que Dieu vouloit quelque chose de moy: ce qui me faisoit redoubler mes prieres pour entendre la volonté de Dieu.

« Je regarday aussi l'Ordre des Observantines, qui est tres-parfait en Espaigne, pour la tres-estroite vie que meinent ces Religieuses, & l’union de charité quelles ont entre elles, estantes auffì de l'Ordre de S. Augustin; & leurs Constitutions me sembIoient tres-belles. Ie considerois si ce seroit cet Ordre que Dieu voudroit estre estably par moy en ce pays: mais je ne m'y sentois non plus attirée, de sorte que je me trouvay toute perplexe, & laissay là le tout, continuant neantmoins en prieres, suivant ce que m'avoit dit mon Confesseur, & d'autant aussi,que je sentois que Dieu vouloit quelque chose de moy.

« Apres quelques jours escoulez, ayant passé une grande partie de nuit en l'oraison, à l'effet que dit est, le matin, comme je n'y pensois point, estant à l'oraifon commune en l’Eglise, tout en un instant, nostre Dieu me monstra en esprit un Ordre nouveau,qui seroit dedié à l'honneur de la glorieuse Vierge Marie sa sainte Mere, [30] & me dit intellectuellement, que c'estoit sa volonté, que cet Ordre fut estably, comme aussi la volonté de la Vierge, que jusques à present,elle n'en a pas de particulier çomme celuy-cy, elle qui a esté la premiere qui a fait le vœu de virginité, & est le fondement de toutes les Religions.

« Nostre Dieu me monstra aussi la maniere de vivre que les Filles de cet Ordre tiendroient, comment elles feroient accoustrées& reglées : & cette veuë m'estoit en 1'ame, & avec telle impression,que chose du monde ne m'en eut peu distraire.

« Il me dit aussi, que cet Ordre seroit appellé des Filles de la compagnie de la Vierge Marie, ou bien Filles de Institution de Ia V. Marie, à l'honneur du premier vœu qu'elle fit estant au Temple entre les Vierges. Qu'elles feroient accoustrées de drap, de la couleur de laine crue, comme je diray cy apres aux Constitutions.

« Ie vis aussi la forme du Parloir, & j'eus commandement,d'apporter de ma part tous devoirs possibles, à la pourfuitte de l'Ordre,fans toutesfois me donner asseurance, si ce feroit moy ou autre apres moy, qui l'obtiendroit de Sa Sainteté.

« Tout cela se passa en l’ame en fort peu de temps, & la veuë m'en est demeurée si [31] bien imprimée, comme si c'estoit à i'heure mesme.

« La vision ainsi passée, je me trouvay dans un indicible contentement, tel, que je ne pouvois assez louer Dieu, qu'à moy indigne, il avoit descouvert un si grand secret. Ie le remerciay de toutes mes forces, sacrifiant corps & ame à son service,& de la bonne Dame,que j'aymede tout mon coeur232.

« Peu apres, je communiquay le tout à non Confesseur susdit, par commanderaient duquel je çommençay de mettre tout par escrit, & mesmes les Constitutions de l'Ordre.

« Et du depuis, ayant continué en prieres, jeunes & oraisons, pour cognoistre tant plus la volonté de Dieu ; j'ay esté de tant plus enflammée à la poursuite de l'Ordre,de telle sorte, que, si je pouvois faire le voyage vers Sa Sainteté pour l'obtenir, je le fevrois mesmes à pieds nuds, presupposant que tout ce que Dieu m'avoit dit auparavant,estoit pour cette fin que j'ay tousiours, jusques à l'heure presente ignoré; car je n'eusse jamais pensé à telle chose. »

Comme elle trouva encor de l'obscurité en cette vision, & ne pouvant sur pied d'icelle, procurer l'establissement dudit Ordre, [32] elle se mit encor à prier Dieu, en ferveur grande d'esprit, qu'il luy pleut luy donner autre marque & signe de sa divine volonté: quand tout à coup,une Estoille nouvelle, de couleur argentine, tirant sur le pafle [pâle], luy apparut. Voicy ce qu'elle en a escrit.

« Le 4. du mois d'Avril 1618. comme j'avois prins ma meditation fur quelque íujet qui m'estoit survenu, qui estoit la premiere Antienne des Laudes du Samedy de Pasques, je tombay, fans y penser, sur celle-cy, 'O mors, ero mors tua, &ct. & me mis à mediter fur ce sujet, duquel tout à coup je fias interrompue par l'apparation [sic] qui me survînt, d'une Estoille imparfaite, qui parut devant moy ; car elle n'estoit que comme un cercle rond, dont une partie de dehors estoit ainsi qu'un croissant. Elle n'estoit point comme on les peint, à sept pointes, bien qu'elle en eut quelques unes esclatantes & en plus grand nombre.

« Elle estoit de couleur argentine, tenant un peu du jaune, non pas aussi comme on les peint, ou comme elles paraissent au ciel, par ce qu'elle estoit devant moy comme de la distance d'un pied & demy, dont j'estois fort émerveillée, & que par tout où je tournoy ma veue, je la voyois.

« En fin pensant avoir la veuë ébloüye, je [33] Ia jettay sur233 du noir, puis sur du blanc, parce que tirant fur l'argentin,je croyois que je ne la verrois pas: mais par tout je la voyois esclater de mesme forte.

« Et comme mon ame estoit comblée de grande consolation par cette veuë, je prins quelque plaisir à la regarder, & fans y penfer, je vins à ferrer [serrer] les yeux, & lors je la vis plus parfaitement qu'ayant les yeux ouverts. Lors touchée d'une consolation indicible, je demanday à Dieu ce que signifioit cette Estoille si belle, & non toute pleine,mais imparfaite aux parties de dehors. Et nostre Dieu me dit intellectuellement, que cette Estoille reprefentoit ce nouvel Ordre qu'il m'avoit commandé de poursuivre, & que ce qu'elle estoit encor imparfaite, signifioit, que l'Ordre estant monstré & commencé d'estre cogneu de peu de gens. pour ce estoit elle imparfaite: mais lors qu'il fera estably, ce fera une Estoille reluisante entre tous les autres Ordres.

« Apres cette intelligence,mon ame se fondoit en des liesses & joyes indicibles, dans lefquelles je fus tout ce jour là,avec un desir incroyable, de voir cet Ordre estably.

« Cette veue me dura par l'espace de deux [34] Miserere,dits attentivement ou plus,le contentement que j'en avois, ne m'ayant pas permis de remarquer le temps qu'elle dura. »

Dame Ienne fit tenir cette deuxième vision à son Directeur, luy mandant qu'il luy venoient tousiours des doutes234, par ce ( difoit elle ) qu'elle sçavoit bien n'estre pas digne de telles choses, & craignoit d'estre trompée,& qu'il y eust en cela quelque illusion, le priant de bien examiner le tout pour luy cn donner appaisement.

Ce ne fut pas tout; car le bon Dieu, luy voulant de plus manifester ses divines & adorables volontez, & l'encourager à la poursuite de l'Ordre, luy fit veoir quelque \ temps apres la mesme Estoille; mais dans fa perfection,comme s'enfuit, & la eícrit de fa main propre.

Chapitre V. Continuation du mesme Chapitre.

« Au nom de Dieu & de la Vierge Marie 27 de Septembre 1618.

« IE croy que l'on fera esmerveillé de ce que je diray cy dessous, pour estre adve[35]nu la nuit qui est le temps de repos: mais d"autant que toute ma vie, j'ay donné fort peu de repos à ce corps miserable, qui doit pourrir en terre. En ce temps, pour estre retirée de toutes creatures, me sont plus virement representez les tenebres du peché, les ames, qui à cette heure là, son plongées en toutes sortes de pechez. Et c'est lors que je me sens plus attirée de Dieu, à faire oraison,soit pour mes pechez propres,soit de tout le monde, & autres necessitez. Qui est cause que la plus grande partie de la nuit, ne soit que je sois malade, je la passe à l'oraison, pour la descharge de mon ame, & pour ne resister au S. Esprit, qui dés mes plus jeunes ans m'y a enseigné & attiré. Or ce 27. de Septembre sur les trois heures de nuit,apres avoir fait quelque meditation à mon ordinaire, le corps estant un peu appesanty,comme entre somme & veille, l'esprit toutefois veillant, la Vierge Marie m'apparut, avec son petit fils Iesvs entre ses bras, & cette reprersentation estoit si belle, qu'il n'y a beauté au monde à laquelle on la puisse comparer.

« Premierement il y avoit une Estoille fort resplendissante. Autour de cette Estoille il y avoit quelque petite distance du ciel en rond, & puis deux cercles de rayons bril[36]lans & fort resplendissants.

« Le premier rond ou cercle des rayons environnans l'Estoille,apres cette petite distance, & en dessus du premier rond des rayons, estoit le deuxième rond des rayons, qui environnoient le premier; & au dessus estoit la Vierge Marie, avec son petit Fils Iesvs au costé droit, environnée à deux costez des rayons qui commençoient dés le premier cercle ou rond: mais tous les autres autour de l'Estoille, estoient divisez en deux cercles, l'un dessous, l'autre dessus, lesquels estoient d'une clarté si belle & eclatante, que je puis dire, que celle du Soleil n'est que tenebre, au regard de celle-là, que je voyois en toute cette representation, laquelle me donnoit une consolation indicible & incroyable. »

Le Lecteur verra la forme de l'apparition de laditte Estoille, & de la Vierge MARIE, faite à Sœur Ienne, en la page suivante235.

[image omise]

« Quand tout cecy fut passé, je me trouvay environnée d'une clarté si suave & agreable,qu'il est impossible de dire. Et, estant ainsi, nostre Dieu me parla, non de voix corporelle, mais intellectuelle, laquelle penetre & s'entend plus naïfvement que si une personne parloit, & demeure bien plus imprimé que le parler humain.

« Nostre Dieu donc me dit, que je fisse ma meditation sur tout ce que j'avois veu, & alors je me mis à considerer attentivement toute la vision, de laquelle il m'enseigna la signification, & me monstra que l'Estoille representoit ce nouvel Ordre, comme il me l'avoit monstré autrefois : mais en autre maniere.

« P uis il m’a monstré, que ces rayons brillans autour de l'Estoille en distance d'icelle, font & representent les ames qui seront de cet Ordre, reluisantes, comme ces clairs rayons, par leur perfection de vie : mais comme il y avoit deux cercles de rayons, je n'ay pas eu la signification du second.

« Au dessus estoit la Vierge Marie, avec son petit Enfant Iesvs, environnée de quelques rayons, qui procedoient du premier cercle, & passoient le dessus du deuxiefme, & cecy reprefentoit que la Vierge Marie sera celle, avec son Fils, qui maintiendra, [39] & sera la Protectrice & soustien de cet Ordre.

« L'Estoille estoit au dessous de ses pieds, & les rayons qui l'environnoient procedant du premier cercle en rond, s'eflevans par-dessus l'Estoille, & lesdits deux ronds ou cercles, qui estoient plus esclatans, represcntoient les ames des Fondateurs, & de ceux qui opereront à obtenir & establir cet Ordre, lesquels obtiendront telle gloire,qu'elle surpassera de beaucoup tous les autres qui y viendront.

« Durant tout cecy, mon ame estoit en une si grande consolation, que mesme le corps en tressailloit & fremissoit. participant à celle de l’ame,& tousiours environnée de cette lumiere.

« Par plusieurs fois deliberement j'ouvry les yeux,pour voir si je verrois cette lumíere avant la chambre, & je ne la voyois pas, ains je ne voyois que les tenebres de la nuit, & reserrant les yeux, je me retrouvois encor en cette suave clarté, de laquelle me reconnoissant indigne,je commençay à pleurer, tant de consolation, que d'action de graces, pour la cognoissance que j'avois de mon neant, & de la grande bonté de Dieu en mon endroit, fans l’avoir en rien meritée. [40]

« Lors nostre Dieu me dit, en m'embrassant ainsi qu'un Pere son enfant « Ma fille prenez courage, et endurez courageusement pour mon nom, &perseverez. Laquelle parolle me donna une si excessive consolation, qu'aussitost me print une abstraction, & lors recognoiffant de tant plus mon neant, je me tournay vers la Vierge, qui estoit prefente, & luy demanday pardon de mes pechez. Laquelle me regardant avec un soubris, me dit: Ma fille, tous vos peches vous sont pardonnez. Et ce dit, tout s'evanoüit sauf la clarté, qui dura jusques environ les cincq heures du matin, avec grande consolation.

« Je ne faisois autre chose que de loüer Dieu & la Vierge,de tout ce qui s'estoit passé. I'ay oublié de dire, qu'apres avoir demandé pardon de mes pechez,je demanday aussi pardon, & priay pour tous les desordres de nostre Monastere, afin que Dieu en eut pitié; fur quoy je n'eu de nostre Dieu aucun signe, ce qui sembloit me contrister : mais en telle forte, que j'estois resignée, fans que cette tristesse me diminua la consolation en laquelle j'estois, qui me dura toute la journée, & encor à present que j'escris cecy, si qu'il me semble, que tout le monde n'est qu'un songe, au [41] regard de ce que j'ay veu & joüy la nuit.

« Depuis que j'ay eu cognoissance de ce nouvel Ordre, j'ay fait tous les jours un petít voyage à une Chapelle, qui est dediée à 1'honneur de nostre Dame, batty au bout du jardin de nostre Monastere, & illec, entre autres miennes prieres, j'ay prié, que si c'estoit la volonté de Dieu, & fa plus grande gloire, que je sortisse de nostre Monastere, pour poursuivre l'establissement de 1'Ordre, qu'il luy pleut inspirer mes Superieurs,de me donner congé de sortir, & me secourut à la poursuite d'iceluy; si au contraire,ce n'estoit pas fa volonté, il y mist empeschement.

« Il arriva la veille de l'Exaltation de Sainte Croix l’an 1619. qu'apres le disné, faisant mes prieres ordinaires en laditte ChapelIe,voire dés mon entrée en icelle; j'apperçeu une grande clarté fur la robbe de nostre Dame, laquelle dura fort peu, de-quoy fort esmerveillée,& ne sçachant ce que cela vouloit signifier, & cette clarté qui passa comme un esclair, dont je ressentois grande consolation interieure, & me trouvois enflammée à prier pour obtenir ledit Ordre. Mes prieresfinies,je m'en allay à 1'Eglife devant le Saint Sacrement; & y entrant,je jettay ma veuë fur l'Image de la [42] Vierge, qui estoit peinte avec un manteau bleu,& je le voyois lors violet, ou de pourpre, plus reluisant que le Soleil.

« Esmerveillée de voir ce changement, je me mis à considerer & penser,si cette Image n'avoit pas tousiours eu le manteau bleu,& le voyant violet & si reluisant, je n'en sçavois que penser. Ie demeuray là arrestée pour voir la fin de cette vision, & si la robbe demeureroit violette, ou retourneroit à sa couleur bleue. Et comme il y avoit plusieurs Religieuses aupres de moy, je fus en pensée de leur demander si elles ne voyoient pas ce changement: mais craignant qu'elles ne vissent pas ce que je voyois, & de leur donner à cognoistre la chose, ayant ainsi esté un demy quart d'heure, ressentant en mon ame une extreme consolation,je vis peu à peu cette robbe violette devenir bleue comme devant, & depuis lors je l'ay souvent regardé si je la verrois encor violette, & ne l'ay plus veuë ainsi.

« Et comme je ne sçavois que penser de cette vision, bien que je sentois en mon ame que cela touchoit au nouvel Ordre, je ne pouvois toutefois comprendre la chose, par ce que Dieu m'avoit monstré, quand il me fit voir l'Ordre, que les filles d'iceluy devoient avoir le manteau bleu, je pensois [43] bien que Dieu n'est pas variable, pour apres me le monstrer violet, de maniere que je craignois que ce fut illusion.

« Le lendemain, m'estant mis à l'oraison, Dieu me donna cognoissance qu'il y avoit encor quelque deffaut en cet habit, & que cette vision signifioit que les filles de cet Ordre, doivent avoir le Scapulaire violet pour representation les douleurs poignantes que la Vierge avoit tousiours au cœur, de la Passion de son cher Fils Iesvs, & ainsi elles le doivent avoir engravé au cœur à l'imitation de la Vierge. Ie n'avois pas eu au commencement cognoissance de la couleur du Scapulaire : mais bien du manteau bleu, et de la robbe de couleur de laine crue, comme portoit la Vierge, & leur signification.

« Ce mesme jour apres Complies, allant au Dortoire, où il n'y avoit aucune lumiere, passant en un endroit j'apperceus encor une mesme flamme, reluisante comme celle que j'avois veuë l'apres midy fur la robbe de la Vierge,& depuis lors, je voy souvent semblable clarté, & signament, estant en prieres: mais elle passe comme un coup d'esclair. »

Iusques icy font ses parolles propres.

CHAPITRE VI. Des graces que 'Dieu a fait à Sœur Ienne, d'une partie des afflictions quelle a souffert jusques au jour de son sequestre,

QVelque temps apres ces choses paffées, s'estant un jour couchée, par le commandement de fa nouvelle Abbesse, qui luy avoit deffendu de faire oraison apres huit heures, elle print son recours à l'oraison interieure & mentale, priant instamment la Vierge MARie, qu'elle luy fit la grace de luy pouvoir rendre ce service avant mourir,que d'obtenir l'establissemét de l'Ordre que dit est, à fa gloire: elle la prioit avec ardeur excessive, toute baignée de larmes, quand on frappa trois coups à fa couche, comme de toute la force d'un hommes elle se douta bien que c'estoit le diable, qu'elle avoit veu par experience, combien il redoutoit cet Ordre, dont il estoit envieux; toutefois elle fe leva de son lict, & alla à la chambre de la Religieuse la plus voisine, pour sçavoir si elle avoit frappé à son mur apres elle, ores qu'elle sçeut bien que ce tintamare ne venoit pas de si loing : ladite Religieuse luy ayant dit que non,elle se mit à prier [45] plus que devant, en despit du diable,& de ses ministres, qui ont tant en horreur ce que l'on fait à l'honneur de la Vierge.

Le martyre interieur de dereliction qu'elle avoit souffert, dont est parlé cy dessus, estant passé, comme dit est, & Dieu luy ayant fait cognoistre fa volonté au fait du nouvel Ordre,il commença de la consoler de ses caresses, qu'elle avoit eu paravant: mais en toute autre maniere; car ses visions souloient estre intellectuelles, & Dieu se monstroit tousiours à elle en quelque forme : mais du depuis ç'a esté fort peu, & les visions, mesmes celles, esquelles nostre Dieu & fa sainte Mere s'apparoissoient, ont esté tousiours depuis, avec un plus grand esclaircissement intellectuel, que n'avoient pas esté celles du passé avant ledit delaissement & dereliction, qui estoient tousiours envelopées de quelque nuage & obscurité.

En ce temps là, estans arrivez en son Monastere quelques changemens, le bon Dieu luy monstra beaucoup de choses à advenir, touchant l'election d'une nouvelle Abbesse, & entre autres, luy fit voir cet Ordre des filles de la compagnie de la Vierge, & qu'elle devoit travailler pour l'obtenir, au moins y apporter fon petit pouvoir ; n'ayant pas, commeelle n'a jamais eu,asseurance, qu'il seroit fon[46]dé & estably de son vivant, Dieu ayant laissé cela hors de fa cognoissance, pour luy don-
ner le merite d'y travailler selon les voyes humaines.

Apres la benediction de la nouvelle Abbesse, Dieu luy dit, qu'elle sortiroit de son Cloistre, & inspireroit les moyens de la tirer de là, à ceux qui la pouvoient ayder; de maniere, qu'estant ainsi asseurée de sa sortie, elle declara librement à ses Consœurs, que veritablement elle en sortiroit, & n'y mourroit pas, bien qu'il ne luy eut pas esté monstré par quelles voyes & moyens, ny quand cela se devoit faire, ce qui la meut de prier Dieu avec ardeur d'en abbreger le temps.

La cause, pour laquelle elle prioit ainsi Dieu,estoit parce qu'elle sçavoit que telle estoit sa volonté, & qu'il allumoit en elle un desir extreme de donner commencement audit Ordre.

Ce desir d'effectuer ce que Dieu vouloit d'elle, luy causa telle langueur, que son corps en fut tout affoibly, & en dëut coucher malade en l'Infirmerie, & n'en osant dire la cause, fit croire à quelques unes, voire au Docteur mesme,que c'estoit maladie corporelle, & de fait, il y en avoit aussi quelque peu, que Dieu permit pour mieux cacher íe principal. [47]

En fin ce peu d'indisposition corporelle estant passé, voyant que les continuelles abstractions interieures tiroient fa guarison parfaite en longueur, & doutant de mourir, par ce que les Medecins se disposoient à luy donner autres medicamens; car elle estoit si debile, qu'elle ne se pouvoit bouger ny mesme dire ses heures, l'haleine luy manquant à tous propos; de crainte d'estre coulpable de fa propre morr si elle eut prins leurs medecines, n'ayant peu descouvrir le secret de de son interieur à un Confesseur, pour avoir advis comme elle se devoit comporter, elle se refout de descouvrir son mal au Docteur mesme, avec priere de le tenir comme secret de confession.

Elle luy dit donc, que son mal n’estoit pas corporel; ains spirituel, & que neantmoins il fit ce qui estoit de son art, afin de se mieux appaifer. Il luy respondit fidelement qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit peu, & croyoit la pouvoir ayder; mais qu'il n'avoit trouvé en elle aucune maladie corporelle,ny au poux [sic] ny ailleurs, qui fut de son art; & toutesfois il continua de luy donner des confortatifs, afin de dissimuler & cacher le tout car son mal estoit que Dieu avoit navré son cœur d'un desir extreme & indicible d'accomplir sa sainte volonté en l'establissement [48] dudit Ordre, pour le bien du prochaiu, & de son ame, dont les flammes & ardeus continuelles qu'elle sentoit, la consumoient tellement qu'elle en fut rendue debile à toute extremité.

Ce luy estoit (disoit elle) un martyre grand, ores que joyeux: mais qui luy faisoit tant plus de peine qu'elle ne se pouvoit donner aucun rafreschissement, par l'oraison qu'elle souloit faire sans se coucher, par ce que cela luy estoit deffendu, & neantmoins nostre Dieu luy continuoit, voire augmentoit ses graces, par nouvelles visions & revelations, fur le sujet dudit Ordre,ce qui la mouvoit de tant plus à en procurer l’establissement, afin aussi de servir à Dieu en plus grande perfection de vie, & correspondre aux graces que journellement il luy faisoit.

Vne des plus grandes graces que Dieu luy faisoit, c'estoit qu'estant tombée en quelque faute, pour petite qu'elle fust, & pour chose bien Iegere, commise mesme par inadvertance, elle sentoit des agitations interieures.qui luy empeschoient l'union de Dieu en son ame, & lors elle se mettoit à examiner sa conscience, tant que venant à descouvrir son imperfection, elîe en concevoit contrition, & en formoit les actes, apres quoy, ces agitations & peines interieures cessoient. [49]

Grace qu'elle estimoit d'avantage, comme tendantes à son salut, que toutes les visions & revelations qu'elle avoit fort frequentes, qui ne luy estoient pas ainsi necessaires.

Chapitre VII. Comment & pourquoy Dieu fit voir à Sœur Ienne les pecbez du monde.

VNe grace extraordinaires qui a beaucoup profité à Sœur Ienne, estoit que Dieu luy avoit donné une veuë întérìeure, que tousiours & de nuit mesmes, estant à l’oraison, ( comme est dit cy dessus, en la troisième apparition de l'Estoille) tousles pechez du monde luy estoient representez, & voyoit au milieu de la nuit, les tenebres des ames engourdies en leurs pechez, qui luy causoient une contrition incroyable, & desir de satisfaire pour leurs fautes. Et la douleur qu'elle ressentoit de la perte des ames, luy estoit une croix fort grande,qui la mouvoir, de prier tousiours pour les pecheurs,à ce qu'il pleut à Dieu les convertit & amener à repentance de leurs péchez236.

Ladite veue s’estant retirée, la memoire luy en est tousiours demeurée,qui la meu de continuer de prier Dieu pour les pauvres [50] pecheurs, d'autant qu'à son advis, suivant ce qu'elle avoit veu,il n'y avoit gueres de meilleures prieres.

Les ames de Purgatoire, estant en lieu d'affeurance d’estre sauvées, ores qu'endurant beaucoup, n'en ont pas tant de besoin: mais les pecheurs estans en grand peril de damnation,les prieres des gens de bien les ameinent [sic] à un amendement de vie.

L'on s'émerveille de voir quelquefois des conversions fort subites, & fans aucune disposition preallable, l'on n'en sçait que penser,& elles viennent des prieres des bonnes ames que l'on ne cognoit pas.

Elle disoít d'elle mesme, que, quant à ses prieres, elle ne les estimoit aucunement meritoires: mais que mises au thresor de l'Eglise, Dieu les feroit telles, qu'elle le prioit, luy estre aggreables.

Elle avoit un desir extreme de plus frequente communion, & reception du Saint Sacrement de l'Autel, qu'elle eut bien voulu recevoir tous les jours : c'est pourquoy elle estoit haletant apres l’establissement de son Ordre, & d'en avoir la permission, & ce, d'autant qu'elle ne communioit jamais qu elle n'en ressentoit quelque grace particuliere de Dieu, & des effets tels, que si elle n'eust cru par la Foy, que Dieu y estoit ca[51]ché sous les Especes, les fruits qu'elle en recevois estoient suffisans de le luy faire croire, ne pouvans estre produits que de ceíuy qui est le vray Dieu.

Quant aux operations ordinaires en son interieur,elle y sentoit une continuelle flamme d amour vers Dieu, qui luy caufoit une telle alteration & desir des choses celestes, que toutes les choses necessaires à la conservation du corps, luy faisoient peine, comme le boire, le manger, le dormir & choses semblables.

Et pour ce qui estoit de l'oraison, elle estoit contrainte de la faire vocale, & disoit son chapelet, & ses heures en promenant pour se distraire des operations interieures de Dieu, si comme ravissemens,abstractions, &c. procedans de cette flamme d'amour divin,qu'elle sentoit continuellement envers Dieu, d'autant que se mettant par terre pour prier, l'esprit se recueillant, elle ne pouvoit plus proferer les mots de bouche, à raison de ces transports d'esprit qui luy advenoient.

Pour ce qui est de la mentale, elle la faisoit le plus souvent la teste appuyée, de crainte de tomber à la renvers, ce que luy donnoit beaucoup de peine, estant en communauté, par ce qu'on la tournoit à irreverences craignoit d'y donner quelque scandal[e]. [52]

Vne fois entre autres estant assez malade corporellement, elle n'eust pas plustot receu son Createur,au Saint Sacrement de l'Autel, qu'elle se trouva parfaitement guerie,& delivrée de son mal, avec des effets spirituels du tout extraordinaires.

Pour ce qui touche les afflictions, l'on ne luy en donnoit jamais, les endurant, comme elle faisoit joyeusement en son ame, que nostre Seigneur ne luy faisoit quelque grace particuliere.

II luy arriva un jour, comme l'on l'eust accusée de chose dont elle estoit innocente, & que l'on luy eut dit, que les livres qu'elle avoit escrit meritoient d'estre bruslez, elle endura volontiers ce qui touchoit son honneur: mais pour ce qui estoit des livres qu'elle avoit escrit par commandement de Dieu, elle en fut pour cette fois contristée par ce qu'il y alloit de la gloire de Dieu, & elle s'en mist à pleurer de tendresse, & puis estant à l'oraifon, elle s'en complaignit à Dieu, avec remerciement toutefois, de ce qu'il luy faisoit la grace d'endurer pour son amour.

Lors nostre Dieu s'apparut à elle ( c'estoit la veille du Noël ) tout deplayé, son facré costé ouvert, l'embrassant, elle ayant la bouche serrée à son costé, d'où elle tira, non pas du sang qui en sortoit : mais une li[53]queur si suave,& aggreable que cœur humain puisse comprendre,dont elle resta consolée par ce secours prompt du ciel. Et depuis cette visite de Dieu,elle n'eust plus tristesse que dessus, & n'a plus sçeu pleurer pour quelle affliction que ce fut: mais peu apres, retournant de la Communion,comme elle se mist à prier Dieu,que si sa volonté estoit, que pour travailler à l'establissement de son Ordre, elle sortit de son Cloistre, il luy pleust le manifester par quelque signe. & il le fit, l'asseurant derechef qu'elle en sortiroit,ce que luy rehaussa le courage de dire à ses Consœurs, qu'elle endureroit plustot toutes sortes de maux, que de consentir contre fa conscience à chose qui puisse choquer l'authorité du Superieur.

Autrefois quand Dieu l'asseura,que ce qu'elle faisoit pour le maintenement [sic] de sa Regle, luy estoit aggreable, & qu'elle en auroit la recompense au ciel, ç'avoit tousiours esté en un parler intellectuel de Dieu-: mais cette fois cy, a esté en vision toute formel[l]e. qui l’a rendue forte à perseverer, sçachant bien qu'en cela elle suivoit la volonté de Dieu.

Entre les Pasques & ïAscension de nostre Seigneur de l'année 1619. Dieu luy donna une touche de son saint amour sì vive, par l'espace de quinze jours, qu'elle dura, [54] que son esprit en estoit plus en Paradis qu'en terre. Elle ne voyoit qu'amour, elle ne goustoit qu'amour,& ne respiroit qu'amour; elle voyoit Dieu,non seulement au plus secret de son cœur, & en la supreme partie de l’ame: mais elle se voyoit toute en Dieu,& l’ame & le corps abysmez en Dieu.

Elle eut aussi lors, des cognoissances de grands secrets, qu'elle n'a osé escrire,de crainte que l'on les vit. Voire mesme elle se deut distraire de cette si estroite union de Dieu, d'autant qu'elle en tomba toute malade,& qu'à grande peine pouvoit elle respirer. Ce qui augmentoit ce feu interieur, estoit, que quelques unes de ses Consœurs Religieuses, ignorantes son cas, se mocquoient d'elles luy disoient des injures.bien qu'elle en fut presque pour mourir : dont tant s'en faut qu'elle s'en contrista, qu'au contraire, elle en estoit toute ravie de joye, & en rendoit louange à Dieu,se voyant ainsi injuriée & mocquée, tant les colloques qu'elle avoit eu durant ces quinze jours avec Dieu, la Vierge Marie,son Ange gardien & autres Saints, à qui elle avoit devotion, la confortoient & combloient, & on la voyoit riante de joyë, parmy les maux qu'elle enduroit en son corps, en sorte que l'on n'en sçavoit que penser. [55]

Tout cela luy donna de grands desirs de solitude, d'autant qu'estant feule, elle avoit la liberté de converser avec Dieu,tánt de nuit que de jour. Besoignant aux œuvres manuel[l]es, elle sentoit Dieu au milieu de son cœur, & autour d'elle les Saints.qui luy estoient ses familiers & leur parloit, tantost à l'un puis à l'autre,plus intimement qu'elle eut peu faire avec aucune creature vivante: mais fur tout avec Dieu, & fa sainte Mere, dont elle, recevoit la confiance en la promesse que Dieu luy avoit fait, dont est parlé cy dessus.

Le desir de donner commencement à son nouvel Ordre, & d'achever les livres, qu'elle avoit commencé par commandement de Dieu, crut tellement en elle, qu'elle en fut encor nombre de jours attachée malade au lict, durant lesquels elle prioit assidûment Dieu, de vouloir abreger le temps de fa promesse, la tirant hors de son Cloistre pour travailler à ce qu'il vouloit d'elle.

Il conviendroit bien, selon l'advis de plusieurs bien fenfez,de deduire par le menu, les afflictions qu'elle a souffert, tant dans son Cloistre, que hors d'iceluy, à cause du different eslevé entre son Abbesse, & le feu Reverendissime Evesque de Tournay, en l'obeïssance duquel, elle a tousiours constamment perseveré, pour l'acquit de sa conscien[56]ce, ainsi qu'en sa profession elle avoit voué, comme au legitime Superieur de son Monastere,& selon la forme pratiquée en iceluy: mais d'autant que cela requiert un long discours, & pourroit desplaire, ou donner du scandal à des personnes mal informées de l'Histoire, l'on le passe fous silence ; adjoustant feulement, que lesdits troubles &differens, ayans reduit Soeur Ienne presque au pas de la mort, ont donné cause à son sequestre, dont sera cy dessous parle en peu de mots.

Chapitre VIII. De son sequestre, & comme elle a esté transportée de son Cloîstre en celuy de Sion, du mesme Ordre à Tournay, & de ses exercices en iceluy,

LE pere de Sœur Ienne. ayant esté deument adverty de l’estat de sa fille, meu de juste compassion, s'advisa de presenter requeste audit Seigneur Reverendissime Evesque,Superieur & Fondateur de son Cloistre, à ce qu'il fut servy de la mettre en un autre Cloistre & en lieu de seureté.laquelle requeste leuë & examinée, ledit Seigneur, Evesque, a, par advis & conseil des plus sçavans & prudens,disposé de son sequestre, [57] ( qui depuis a esté approuvé de Sa Sainteté ) & la fait mener au Cloistre de Sion, de mesme Ordre audit Tournay; où l’unique action de Sœur Ienne ( se trouvant en lieu de repos ) estoit de penser tout à bon & de jour & de nuit, aux moyens d'avancer la gloire de Dieu, & son service,si qu'ayant achevé le quatrième de ses livres de la Ruine de l'amour propre, ne meditoit autre chose, qu'à fonder & establir son Ordre. Et pour si disposer toute la premiere.elle se remit aux exercices de jeusnes, de veilles, de disciplines & d'oraisons, qu'elle avoit deu laisser; voire les redoubloit, en forte, que Dieu la visitant un jour, & luy faisant ressentir des effets grands de son amour ; elle en vint à telles tendresses,que de crainte que l'on s'en apperçeut, conversant avec ses Consoeurs, & n'en fissent des jugemens sinistres, force luy fut de se retirer bien souvent des colloques & entretiens de son Espoux celeste, & à l'exemple de S. François Xavier, qui dit une fois à Dieu : Satis est Domine satis est. Ou ainsi de l'Espouse aux. Cantiques: Fuyez & retirez vous mon bien aymé aux montaignes aromatiques. C'est à dire aux ames solitaires,qui y sont plus espurées, par l'odeur des vertus affranchies, & delivrées des conversations mondaines, dont sont sou[58]vent incommodées les Cloistrieres.

Ainsi alloit elle dés lors, desirant la solitude & un estat plus espuré, pour jouir librement des delices de son Espoux, dont elle estoit alterée. Or afin que cecy soit mieux entendu, je mets icy les propres mots de la lettre qu'elle en escrivit à son Directeur, qui estoit Docteur en Theologie.

« Mon Pere en nostre Seigneur, pour les continuelles abstractions, je fuis contrainte de vous dire par escrit, ce que je n'ose vous dire de bouche. II ne se passe jour,que je ne sois trois ou quatre heures en des abstractions & autres operations interieures .qu'il est impossible de vous dire. Ie sens un feu qui me brusle & va consumant. Ie meure en vivant,& vivant je meure & neantmoins ce feu est si suave, que me consumant, il me rend aussi la vie. Mais une chose manque à ce feu interieur qui assiege mon ame, c'est que l'alteration qu'il me cause,dans un desir de parfaite jouissance de mon Dieu, ne me peut rassasier en cette vie, n'en pouvant icy jouir selon mes desirs. Au moins si en ces flammes, en ces accez violens, je pouvois avoir une personne feule qui m'entende, à qui je pourrois dilater mon cœur, & parler de cette presence de Dieu,qui me cause ces assiegemens interieurs,ce me fe[59]roit un rafreschissement: mais non, il faut que je travaille à reserrer ce feu, de crainte que l'on le voy à l'exterieur. Ou bien, si je pouvois donner lieu à l'interieur, je jouirois de Dieu autant que l'on peut en cette vie. Mais non il m'en faut retirer avec violence, comme on tire un enfant des bras de fa mere, & ce, d'autant qu'il me faut converser avec les creatures, qui ne comprendent pas ma maladie, & ausquels je servirois plustot de scandale que d'edification. Faut il donc que je complaise aux creatures, puis que je n’ay autre desir, que de plaire au Dieu vivant? faut il que je converse entre les hommes, puis que ma conversation est au ciel? faut il que je nourrisse ce corps, puis que je n'aspire qu'apres celuy qui peut sustenter & rassasier mon ame? Mon Pere, je vous dis qu'à la derniere fois, que je vous ay parlé, durant la Messe, devant & apres la Communion, \je sentis une telle flamme en l'interieur, que je me pâmois. Ie ne sçay, si j'ay bien fait, je me fis tant de violence pour resister au S. Esprit, afin que V. R. ne vit pas à l'exterieur comme j'estois au dedans, par ce que si cela eust duré,nous n'eussions peu traitter des affaires, & choses que nous avions à dire, par ce que quand je fuis dans [60 ) ces accez, je ne puis traitter d'autre chose que de ce que je sens en l'interieur, & ne pouvant communiquer â personne, je suis conrrainte de le passer en silence.

« Ce feu cause diverses operations. je fuis quelque fois en telle ardeur,qu'il me faut escrier pour trouver un peu de soulagement. Quant à present, je n'ay pas si souvent des extases, je veux dire que je fois perdue ; mais c'est le plus souvent, que je sens sensiblement, comme une playe au cœur, procedante des desirs de l’ame enflammée d'amour de Dieu, & puis cette playe cause une deffaillance d'haleine, ou un torrent de larmes, qu'il n'est en ma puissance de retenir. Ce qui fait que l'on pense que je suis triste, & il n'est pas en ma puissance de Ie cacher. Ie ne sçay plus ce que je feray, on ne l'entend pas, & on en dira merveilles, ou il faut que je me retire tout à fait du monde.

« Permettez, mon Pere, que je me dilate un peu le cœur, en vous disent mon interieur: si je pouvois donner lieu à Dieu, fans me distraire de fa presence, pour crainte des creatures, mon cœur alteré joiiiroit à souhait de ce bien infiny, ces flammes interieures feroient un peu adoucies & temperées. [61]

« I'ay encor un autre feu, qui est la charité au prochain, qui sera accomply par cet Ordre. Si V. R. pouvoit comprendre, ce que c'est de ce feu,vous ne me laisseriez pas long temps ainsi.

« Au moins si la chose ne reussit point, & s\ ce n'est pas la volonté de Dîeu, que de mon vívant je voye la chose accomplie, comme je n'en ay jamais eu l'asseurance, si ce fera moy, quoy que je ne puis croire autrement: mais si apres avoir fait tous devoirs, la chose ne succede point, je ne me fupporteray plus, ny ne m'espargneray plus en rien ; car j'ayme mieux vivre austerement cinq a six ans, & puis aller vivre là sus au ciel en parfaite jouissance de mon Dieu, puisqu'en cette vie je ne fais rien pour Dieu, & suis inutile.

« Ne soyez pas esmerveillé, si je fuis tant alterée apres cet Ordre, Sainte Ienne ayant eu revelation de l'Ordre des Annonciates, a esté malade pour mourir, d'autant que son Confesseur negligeoit d'en procurer l'establissement, & elle luy dit, qu'il ne tenoit qu'à luy de luy sauver la vie: ce qu'aussi tost il fit selon son desir. Vous pourriez dire, mon Pere, qu'elle estoit Sainte,& moy que je fuis bien efloignée de là: mais encor que je fuis miserable, si est-ce que c'est un mes[62]me effet, & tous deux tendant à la gloire de Dieu, & la fin en est semblable, comme les desirs semblables, si Dieu se veut servir de moy indigne.

« Vostre fille indigne, / Ienne de Camhry. »

Iusques icy font les mots de la lettre, par lesquels on peut voir, de quel esprit elle estoit portée, & quel estoit en elle l’ardeur de l'amour divin.

Tel en effet, qu'en une recreation commune avec ses Consœurs, il Iuy advint ( surprise & comme enyvrée de la mesme ardeur ) de s'escrier, En Paradis, en Paradis, dont revenue à soy, elle fut toute honteuse, que ces mots luy estoient ainsi eschapez de la bouche.

Elle estoit lors au Cloistre de Sion, audit Tournay,où elle avoit plus de liberté de vaquer à l'oraison, dont elle tiroit la nourriture de son ame.

Où estant un jour en sa chambre, priant Dieu de tout son cœur, à neuf heures du soir, & long temps apres que les lumieres furent esteintes, & la sienne aussi, il apparut íur fa Cellule une grande splendeur,telle que la Mere Prieure voulut sçavoir d'elle, si, ayant esteint sa chandelle ou lampe, elle l'avoit allumée; elle respondit que non, & qu'elle n'avoit aussi de quoy la r'aílumer: dont la Mere resta bien estonnée, comme aussi ses Religieuses, la plus part desquelles ayans ladite Cambry en estime, commencerent de la consulter de choses concernantes leurs consciences, dont elles recevoient les advis tels, qu'elles en restoient fort edifiées.

Et comme le diable envieux du bien qui en procedoit, ne cessoit de la traverser en toutes manieres, fit dire par quelques unes, que les livres qu'elle composoit, ne procedoient pas de fa teste; ains qu'elle les tiroit de certains exemplaires que l'on luy avoit donnés. La curiosité les porta jusques là, que de faire des troux [sic] fur le plancher de fa chambre ou cellule, pour descouvir si elle tiroit hors d'autres livres ce qu'elle escrivoit, & ayans veu & cognu que non; ains qu'elle les escrivoit tout du sien, & en effet par le dictamen du Saint Esprit ( le mesme avoit esté fait aux Pretz aux Nonnains; & trouvé comme icy, qu'elle n'empruntoit rien d'ailleurs) la chose tournée en admiration,fit que celle qui avoit eu la charge d'en descouvrir la verité, qui estoit la Sou[s]prieure, commença de l'estimer & aymer grandement, voire se confier à elle en tous les secrets de fa conscience, & autres encor, pour en avoir ses advis& conseils, à leur grande satisfaction. [ 64]

Ce que Satan ne pouvant souffrir fit en sorte, que quelque Religieuse, qui avoit diverses fois veu de la lumiere de nuit fur fa cellule, esclairât tout le dortoire, dit qu'elle la tenoít pour sorciere ou endiablée,& que mesmes elle s'estoit armée du signe de la Croix; Ces choses se disoient de la pauvre Cambry, qui, suivant son train ordinaire en la pratique d'oraisons, son premier & principal de ses exercices, escrivit la lettre suivante à son Frere germain, lors esloigné d'elle, sur le sujet des afflictions qu’elle avoit souffert,& d'autres qu'elle voyoit en esprit luy devoir advenir.

« Ie vous prie, mon Frere, ne vous attristez pas pour tout ce que j'ay enduré, & endureray; ains croyez que si Dieu m'afflige, c'est un signe de son amour. le n'ay pas encor esté condamnée comme la Bien-heureuse Sainte Therese, ny conjurée comme 1'on disoit que c'estoit le diable qui la conduisoit,& que ses visions & revelations n'estoient que songeries. Ne vous esmerveillez si je fuis persecutée, & le seray encor à l'advenir ; car il n'y a pas d'autre chemin que la croix pour aller au Ciel. Bénite soit la croix, qui nous rend dignes de jouyr de Dieu. Quant à moy, la croix & tribulatíon, sont ma nourriture journaliére. C est [65] en la croix que je trouve cachée la grace de Dieu. »

En ce temps là, parlant à un homme de Religion, ayant les yeux abbaissez, elle ne laissait de voir quelque vertu secrette de l'ame, qui paroiffoit aussi en la face de ce personnage : & comme elle ne le regardoit pas corporellement, elle ne laissait neantmoins de voir ce qui en paroissoit à l'exterieur. Elle fut contrainte de lever les yeux, par la consolation qu'elle recevoít de la beauté de son ame, & le regardant, elle voyoit à l'exterieur, une beauté, non corporelle, ny esclatante ains telle qu'il luy eust esté impossible d'expliquer. Et considerant en fa face cette beauté, elle en estoit toute esmerveillée, & admiroit en elle mesme, ce qu'elle n'avoit jamais veu. Elle voyoit en l'interieur l'essence de la beauté de virginité,& comme elle est belle en fa nature, & penfoit que ce n'estoit pas merveille que Dieu a voit voulu naistre d'une Mere Vierge. Ioint qu'elle cognoissoit, que cette vertu de vraye virginité,ne peut estre fans humilité,& que celuy qui l’a fans humilité, l’a fans lustre, tellement qu'elle voyoit, que celuy là n'est pas vrayement vierge, qui n'est pas vray humble.

La vertu de virginité, qu'elle voyoit en la face de ce personnage, estoit celle de la ver[66]tu qui estoit en son ame, & combien qu'elle eut veu diverses fois le mesme personnage, elle ne l'avoit neantmoins plus veu en telle forte. Cela se passa, & ny pensant plus, estant le lendemain matin à í'oraison, luy revint encor cette veuë. Mais plus parfaitement: qui luy dura quelque espace de temps, apres mesmes la reception du Saint Sacrement, durant laquelle, elle la voyoit plus parfaitement, ressentant en son ame une consolation si grande qu'il luy sembloit n'estre plus au monde. Cette veuë estant passée, il luy sembloit, que tout le monde n'estoit que tenebre, de sorte que ( comme elle disoit ) si elle eust eu tout le monde en sa puissance, voire mille mondes, & qu'elle en eust esté maistresse, elle les eut quitté tous, pour garder cette vertu, voire mesme, pour voir encor sa beauté, s'il estoit loisible ( disoit elle ) de desirer telles graces.

En ce mesme temps, ayant un jour receu son Createur sacramentellement, elle eust un goust si delectable, non corporel toutefois,& elle le sentoit au goust, si qu'à l'advenant qu'elle goustoit sensiblement l'Hostie sacrée, elle sentoit en son interieur des effets grands de la grace de Dieu, en forte que, si elle n'eut pas cru par la Foy, que Dieu est reellement au Saint Sacrement de l'Au[67]tel, les effets qu'elle en ressentoit en la reception, estant suffìssants, pour le luy faire croire, ne pouvant ( disoit-elle ) autre que Dieu causer tels effets: mais, n'en estant pas encor assez appaisée,elle s'enquit d'une de ses compagnes, apres le disner, si les Hosties de ce jour là,avoient eu un autre goust que l'ordtnaire. Elles luy respondirent que non; & n'en avoient rien apperçeu, ce qui la confirma en son sentiment,& luy en fit rendre graces à Dieu, fe recognoislante indigne de ce bien.

Le bon Dieu luy faisoit souvent cette grace, lors qu'elle tomboit en quelque imperfection par ignorance, elle sentoit en sa conscience qu'il y avoit quelque chose, qui deplaisoit à Dieu, & que peu de chose empesche sa grace speciale, & ainsi examinant sa conscience, & trouvant le deffaut secret, elle se mettoit à le mortifier.

Pour exemple, s'estant un jour trop arrestée à quelque affaire exterieur, qu'elle pouvoit passer plus briesvement, afin d'occuper le temps à chose plus spirituelle, combien que c'estoit chose à la gloire de Dieu : mais le foin superflu, rendoit l'action imparfaite, & cela luy causa tant de peines interieures, qu'elle n'en avoit aucun repos, cognoissant bien qu'il y avoit quelque chose deplaisant à Dieu, qui luy ostoit sa familiarité,& ne [68] fçavoit d'où cela procedoit,jusques à ce qu'ayant fait son examen; & estant à l’oraison, nostre Dieu la corrigea vivement de cette imperfection. Où elle s'estoit laissé tomber par ignorance, & cette correction luy piqua si puissamment le cœur que l'on ne sçauroit dire: mais elle estoit avec tant d'amour, qu'ensemble elle fortifie & donne à l’ame un grand espoir en Dieu.

Chapitre IX. De diverses operations de l'Amour divin en Sœur lenne.

L'Année 1621. rendant compte à son directeur de ce que Dieu operoit en elle, & de sa continuelle presence, disoit, que la presence de Dieu, joint avec l'amour qu'elle avoit à Dieu, la consumoit, & que l'amour n'avoit pas un moment de relasche, ains agissoit continuellement, puis enflammoit les
desirs de jouir de Dieu, qui luy causoient une alteration spirituelle ou langueur indicible. Que cet amour estoit si violent, qu'il falloit qu'elle s'escria, & jetta des plaintes, pour donner allegement à la nature. Elle pleuroit quelquesfois avec sanglots, tellement, que si elle n'eust pas prins ces petits [69] allegemens, tombant en ces accez,il sembloit qu'elle en fut tombée morte, & attribuoit à miracle d'en estre eschappée. Disoit que la jouissance du bien de la presence Dieu, estoit en l’esprit mais que l'amour estoit au cœur, jointement avec la volonté237, & la peine sembloit estre au cœur & au corps; d'autant gu'elle se sentoit quelque fois retirée comme un mort, autrefois avec ardeur, & tout le visage enflamé, autre fois l'haleine luy deffailloit du tout, ne sçachant respirer. Tels estoient ces accez d'amour divin en elle, comme est à voir par ce qu'elle en escrivit en Mars 1621, à son Directeur, touchant ces operations de Dieu, en ces paroles fuivantes:

« Quand Dieu s'unit à l'ame, l'operatìon en est secrete & intime, & telle qu'il me semble estre tout en Dieu. & je croy que nul peut faire telle operation, finon celuy qui est tout, & peut tout, vers celuy qui ne l'a pas merité. Et quand je voy & sens choses si admirables que le neant, le rien, que je fuis, est uny à celuy qui est tout, fans aucune mienne operation, finon le consentement de la volonté, & delaissement de moy mesme, à celuy qui est tout, je ne puis croire, que ce ne soit Dieu238 : le croyant, je l’adore, je l'ayme, je le serre au milieu de [70] mon cœur, d'autant qu'il me semble posseder tout le corps: mais notamment & plus parfaitement, la partie plus parfaite en sa nature, de l’ame & du corps, & l'enferrement [sic] se fait de l'affection. Tout ce que je puis faire lors de moy mesme, c'est à l’endroit de celuyqui fait l'operation.

« Ie ne pense pas lors que ce pourroif estre le Diable; car si j'avois telle doute, je ne le sçaurois faire ; mais je l'adore avec asseurance que c'est Dieu. Et apres quand les doutes me viennent, je sens tousiours, mesme durant les doutes, quelles angoisses qu'elles soient, & ce au plus intime du cœur, un instinct qui me dit que c'est Dieu.

« Et en l'esprit, quand je pleure quelques fois par crainte d'estre trompée, je sens encor là un instinct, qui me dit, que je ne doute pas que ce soit Dieu; tellement que, si toutes les creatures me disoient le constraire, je ne les sçaurois croire239 ; ains je sens que je me doibs attendre à celuy là seul par dessus toutes creatures. Ce mesme instinct me dit, que je m'arreste trop à la creature, & de fait, retournant à celuy là, que je doute estre Dieu, je me trouve tranquille & appaisée contre ces doutes. »

Vn jour estant fur le soir à I'oraison, il luy vint ume peine terrible au possible. Elle vid [71] en esprit ce que machinoient ses malveillans contre son innocence. Elle estait neantmoins resignée à Dieu: mais Dieu luy donnoit ( luy fembloit il ) une peine semblable à celle que l'Espoux Iesvs endura au Iardin des Olives, qui luy fit dire lors à Dieu; Mon Dieu, je suis contente d'endurer: mais toutefois, efí-il pojfible, que vous laissez telle puissance à mes ennemis contre mon innocence? Elle ne sçavoit toutefois rien d'ailleurs, si non ce qu'elle voyoit en l'esprit.

Estant donc ainsi dans ces angoisses, elle entendit que Dieu luy difoit amoureusement: Ne craignez pas ma fille, je vous ay en ma garde, comme la prunelle de mon oeil. Ces paroles du bon Dieu,1a consolerent fort: mais la peine luy demeura comme devant, sauf qu'elle en fut rendue plus forte.

Elle ne s'estoit trompée; car ses ennemis avoient fait certaine conspiration, laquelle pour avoir esté descouverte & esventée, s'en alla en fumée. Son Directeur ( c'estoit lors le R. P. G. ) l'ayant plongé un jour dans des grandes peines, par les doutes qu'il fembloit avoir de l'esprit qui operoit en elle, sans doute pour l'esprouver, elle luy escriyit la lettre suivante.

« Ie suis, mon Pere, contrainte de vous escrire la peine interieure que je sens, de[72]puis la derniere fois, que je vous ay parlé, d'autant que vous me laissez tousiours en doute, si c'est Dieu ou le Diable qui me gouverne240. Mon Pere, si c'est le Diable, toute l'oraison que j'ay fait depuis trente sept ans & plus, ne vaut donc rien, & maintenant ,j'ay demandé à vostre Reverence, si je quiterois í'oraison, si c'est le Diable; vous me dites, que je ne la quitte pas, & cependant ce m'est une peine insupportable, quand je me trouve à l'oraison, voyant celuy que je croy estre Dieu, posseder mon cœur en telle sorte, qu'il est plus à moy que je ne suis à moy mesme, ressentant ses operations à tous momens, dans mon interieur sans aucune relasche ; car je sens une operation si vive en l'ame,qu'il me semble estre une chose contre nature, de vivre en telle sorte, & n'y sçaurois resister, en façon que ce soit. Que faut-il donc que je fasse? Le Diable auroit il bien tant de puissance sur moy ? seroit il possible que l'ennemy de Dieu possederoit mon cœur & mon ame? comment se pourroit-il faire? Tous mes desirs & volontez font & ont tousiours esté de plaire à Dieu, l'aymer & servir. Et l'amour cependant agite tellement mon ame, que je meure en vivant, & en mourant je vis. Seray-je donc privé de celuy que i'ay[73]me,pour donner lieu en mon ame à une beste infernale? Ces craintes me sont insupportables, & ne sçaurois permettre, que celuy que Dieu hayt, ait quelque part en moy. Aydez moy donc, mon Pere ; car je suis fort en peine, encor que selon les operations que je sens, & les asseurances que celuy qui possede mon cœur, me donne, que c'est Dieu, je devrois estre à repos: mais quand je voy que vostre Reverence doute, je tombe aussi en scrupule241.

« Ie sens des operations interieures si spirituelles, que je ne les ose dire, de crainte que ne m'entendant pas, on me met plus en peine que je ne fuis. Iugez en quelle peine est mon ame, car lors que je fuis le plus retirée en mon interieur, donnant lieu à ces operations, je ne sçaurois dire ce que l’excez & violence de l'amour fait. Donc, si c'est le Diable, je fuis Idolatre ; si, au contraire, c'est Dieu ; & que par la doute qui me vient fur l'incertitude de vostre Reverence, qui semble douter que ce soit le Diable, j'attribue au diable ce qui seroit à Dieu. Examinez le tout, mon Pere, & delivrez mon ame de ces intricques [sic]. Ie vous dis mes peines de conscience, & vous demande secours,avec delaissement de moy-mesme. Et s'il est expedient que j'endure [74] pour la gloire de Dieu cette peine sans en estre esclaircie, j'en fuis contente, voire jusques à la fin du monde, je desire que Dieu soit glorifié à ma confusion: mais, si au contraire il est besoin que j'ay vostre advis, comme il me semble du tout necessaire, je vous prie prosternée en terre, avoir soin du salut de mon ame. »

Elle estoit de son naturel, assez encline à la colere : mais avant d'entrer en la Religion en l'année 22. de son âge, elle avoit fort travaillé à la mortifier, & quelques fois avec tel effort, qu'il sembloit que ses os s'en devoient briser, comme aussi en la mortification de toutes ses imperfections, comme l'on peut voir & considerer au traitté qu'elle a fait de la Ruine de l'amour propre, qui ne contient en effet que ses pratiques & exercices spirituels, qu'elle a mis par escrit avec commandement exprez de Dieu, ainsi qu'est dit cy dessus, pour l'ayde & secours des ames, qui viendroient à passer par les mesmes voyes, ce qui Iuy fut monstré en un instant, qu'il luy sembloit voir toute sa vie, que toutefois elle avoit deliberé de tenir çaché, si l'obedience ne l'eust obligé de le descouvrir à ses Directeurs. Estant encor au monde, & ayant quitté les habits mondains, elle recommença à se mortifier, & en vint à tels [75] termes, que le boire & le manger, luy faisoient peine.

Elle s'est abstenue de boire vin, jusques à ce qu'estant en Religion, elle a deu faire comme les autres Religieuses. Cette peine de boire, manger & donner à son corps quelque nourriture, fit qu'elle s'accoustuma à manger son pain sec, avec un peu de sel, mangeant toutes fois un peu de fa portion, pour faire croire, qu'elle ne le faisoit point par mortification. Et de fait on disoit qu'elle le faisoit par un appetit desordonné, & elle se réjouissoit que l'on en faisoit tel jugement, d'autant qu'elle en estoit plus libre avec Dieu. Cela faisoit elle, estant en son premier Monastere: mais estant à Sion, où elle fut mise l'an 1619. comme est dit cy dessus, elle ne le peut faire, d'autant que la Prieure l'en dissuada pour ne pas donner sujet aux Religieuses de l'imiter, qui s'eussent peu debiliter, & se rendre inutiles aux œuvres de l'Ordre, de forte qu'elle dëut laisser cette forme de mortification. Toutefois, elle se gardoit toufjours, de ne commencer pas la premiere à manger ; ains apres les autres, & quand il y a voit quelque chose de bon & delicieux, elle cessoit d'en manger devant les autres, mangeant au lieu de cela, quelque chose de moindre saveur.

Ces abstinences faisoit elle, quand elle s'en souvenoit ; car le plus souvent, son corps estant occupé à manger, l'esprit estoit transporté au ciel, en sorte que souvent, sortant de table,si on luy eut demandé ce qu'elle avoit mangé, elle ne l'eut sçeu dire.

Elle avoit mesme bien souvent du mal à tenir ses yeux ouverts, par ce qu'elle avoit l’esprit tellement attiré & occupé aux choses celestes, qu'elle en tomboit mesme à table en des abstractions, & ne sçavoit quel maintien tenir, de crainte que l'on s'en apperceut, ce qui l'obligeoit de sortir promptement apres le repas, & de se retirer seulette à sa chambre, pour donner lieu aux operations divines.

Tout le temps qu'elle a esté en Religion, tant en l'Abbaye des Pretz, qu'à Sion,devant estre envoyé Prieure à l'Hospital de Menin, dont sera parlé cy apres, elle estoit si precise à l'observance de la Regle, & Communauté, que pour quelque debilité ou indisposition qu'elle ait eu, elle n'a jamais voulu manger autre chose que la pitance ordinaire, sans permettre que l'on luy prepara [préparât] autre chose ; ne fut, qu'estant à l'infirmerie, il falut obeïr.

Durant les doutes cy dessus mentionnées, où elle se trouva plongée ( & c'estoit tous[77]jours à l'oraison qu elle avoit ces accez d'operations divines ) elle la laissa une année entiere, pensant en elle mesme, que puis que ce chemin estoit si perilleux,il valoit mieux s'abstenir de l'oraison. Durant cette année, elle se recreoit vainement avec les autres Religieuses, se gardant toutefois de faire aucune offense notable, qui peut deplaire à Dieu : mais elle n'estoit plus ainsi recolligée avec Dieu ; ains s'en retiroit, s’occupant à choses non necessaires. Elle faisoit cela pour n'avoir plus ces choses spirituelles, & pour ne courir danger d'estre trompée du diable : mais la pauvrette s'apperceut, que pensant fuir le diable, elle le suivoit, & qu'il la trompoit; car ces graces de Dieu la quitterent durant ce temps là,qu'elle ne faisoit plus d'oraison, qui fut cause qu'elle la reprit242, & sa maniere accoustumée de vivre, & aussi tost, ces graces & visites de Dieu, luy revindrent comme auparavant, & depuis lors, elle n'a plus laissé l'oraison.

Elle ne souloit dormir que trois heures la nuict243, ce qu'elle a tousiours prattiqué vaquant le reste de la nuit à l'oraison, & cela dés son bas âge, tant estant au monde, qu'en Religion.

Le diable ne manquoit pas de luy faire la guerre,luy estant souventefois advenu, qu'e[78]stant malade, & ayant à prendre medecine, il Iuy rendoit ses bras immobiles, fans s'en pouvoir ayder, en sorte qu'elle estoit forcée de la laisser. Ce qu'elle a fait jusques à ce qu'une fois elle pensa en elle mesme, fi cela procederoit bien des ruses du diable. Elle s'advifa donc, estant ainsi comme percluse de ses bras, de faire le signe de la Croix fur la medecine, ce qu'estant fait, le diable s'enfuit, & n'eust aucune peine de prendre la medecine, & depuis lors, aux rencontres de semblables difficultez, faisant le signe de la Croix, elles cessoient, par la fuitte du diable244.

Le 30. de May 1621.245 comme elle rendoit compte fort exacte à son Directeur de tout ce qui se passoit en elle, entre autres choses, elle luy escrivit la lettre suivante:

« Ie sçay bien, mon Pere, que je suis fort imparfaite, & c'est ce, qu'avec les deffiances que je voy en V. R. qui me fait tomber en des doubtes, que ce ne seroit pas Dieu, qui me gourverne pour me connoistre indigne de tant de graces. Toutesfois si je sçavois quelque imperfection volontaire, & vicieuse, il ne me faudroit autre juge que ma propre conscience, car je sçay ( graces à Dieu ) par experience, que les graces de Dieu font si delicates, que fort petite imperfection les empesche. Je par[79]le de cette union; car je le sens, si je tombe en quelque fragilité. Comme, par exemple, si pour crainte de deplaire à nostre Superieur, ou à mes Sœurs, je m'accommode à leur humeur & naturel, me recreant vainement avec elles, je le fay contre ma volonté, qui me porte plustot à pleurer qu'à rire: neantmoins Dieu se retire lors bien trois à quatre heures ; je dis, fa presence unitive, car l'action d'amour continuel, que je dis me faire mourir, dure tousjours, & quand je retourne si tost à moy, nostre Dieu,si bon, cognoiffant les occasions que je ne puis bonnement eviter, me pardonne & m'embrasse, comme un Pere à son enfant. » Iusques icy font ses mots.

Elle avoit lors un continuel desir de mourir, tant estoit grande l'alteration de jouir de Dieu, & se voir affranchie des occasions de l'offenser. La peine estoit incroyable qu'elle avoit, quand elle tomboit en quelque faute (pour petite qu’elle fut) si que la plus grande joie qu’elle avait, estait d’ouyr les cloches sonner le mort, et signament le lendemain de la Feste de tous les Saints, qui estoit pour elle, le jour le plus joyeux de l'année246; elle estoit toutefois resignée à la volonté de Dieu, de vivre tant qu'il luy plairoit. En May 1621. comme elle avoit laissé en [80] son Monastere des Pretz, fa haire & ceinture de haire, avec autres instrumens de penitence,elle demanda à son Directeur la permission d'en faire d'autres pour les porter, & d'autant que par fa responce, il sembloit avoir opinion, que ce sot pour esteindre quelque tentation du corps, elle luy escrivit la lettre suivante:

« Mon Pere, ce que je desire reprendre & porter la haire n'est pas, grace à Dieu,pour aucune tentation du corps; car je n'en ay jamais eu, & n'ay jamais à me confesser de toutes ces choses là, & je ne m'y entens pas: mais mon desir est, & procede de la haine que j'ay de moy-mesme,& desir de plaire à Dieu. »

Vne fois, ayant receu lettre de son Directeur, par laquelle il témoignoit de croire que les operations qu'elle fentoit en son interieur, & autres graces, venoient immediatement de Dieu, elle en fut si joyeuse & consolée, qu'elle luy en fit la response suivante:

« Mon Pere, je suis extremement consolée,d'autant qu'ayant un peu plus d'asseurance, que c'est l'esprit de Dieu qui opere en moy en mon ame: j'auray occasion de m'enflammer de tant plus la volonté, & desirs d'aymer Dieu, & de m'abandonner plus librement, plainement & fans aucune crainte [81] en cette fournaise d'amour divin, d'où me procedent ces operations si secretes, que je sens en l’ame & au corps: & en cecy recognoistre mon neant, & le peu que je fuis. Qui merite plustot que toutes les creatures s'eflevent contre moy, indigne d’estre soustenue de la terre, pour mes demerites, que d'avoir ces accez au Dieu immortel par un lien si estroit de son amour. Mais à qui la gloire, finon à Dieu, & à qui la confusion, finon à moy ? qui m'aneantis de plus au centre de mon rien, pour retourner toutefois apres, au sein de mon Espoux celeste. Que, si comme creature fragile, ma nature s'y voudroit fourrer, pour y rec[h]ercher quelque chose de propre, dés à present je renonce, & promets de n'y vouloir consentir ; ains plustot mourir, que d'y adherer tant soit peu, resolue de vivre & mourir, en la verité que Dieu est tout, & que je ne fuis rien. »

Par cette responce se void comment elle aymoit Dieu, & comme cette Bonté infinie operoit en elle, dans la suitte de tant de graces, qu'elle en recevoit, & avoit receu, depuis lan 1603. que Dieu, tout bon, luy donna le premier coup de son saint amour, en sorte qu'elle porta & sentit depuis lors, & signament par l'espace de plus de dix ans, [82] une playe au cœur, comme de la grandeur d’une paulme de main, qui luy causoit une douleur incroyable, avec des operations indicibles. Depuis cela s'est changé en des operations & effets plus spirituels: mais aussi plus sensibles.

Chapitre X. Des effets de certaine abstraction, operez en Soeur lenne, avant que sortir de son Cloistre.

LE 18. de May dudit an 1621. la veille de l'Ascension de nostre Seigneur,fur les huit heures du matin, escrivant à son Directeur,elle l'advisa, que quelques années devant son sequestre, une abstraction la print fi violente de l'amour divin, qu'elle fut contrainte de tout quitter & dire, dans ces
sentimens de son saint amour, voire le prier qu'il la laiffa entrer dans la playe de son costé sacré.

Dieu luy dit lors, au commencement de ladite abstraction, qui dura jusques à sept heures du soir: Vien ma Colombe,niche dans cette pierre ferme, & y demeure.

De là en avant, elle fut fort encouragée à souffrir toutes sortes de traverses & affli[83]ctions. II n'est pas à dire, ny à croire, quelle aperation247 de Dieu elle sentoit en son ame tout ce temps là. Quant au corps, au commencement de l'abstraction,elle devenoit froide comme un mort, les mains roides, & puis luy prenoit une ardeur,qui sembloit luy bruslerla face, le cœur estant en continuel mouvement, auec grande douleur. Lors de cette abstraction, il luy fembloit, que tout son cœur n'estoit qu'une playe : telle estoit la douleur qu'elle y sentoit & souffroit, le cœur neantmoins ( nonobstant fa debilité, à raison de l'ardeur de l'amour qu'elle sentoit avec la presence de Dieu en tout son interieur) fautoit & bondissoit.que l'on le pouvoit voir & remarquer à l'exterieur, signament mettant la main à l'endroit d'iceluy, si que l'haleine luy defaillant, elle ne peut [sic] parler tout ce jour là, que dura l'abstraction ; pendant laquelle le bon Dieu parla à elle, fans s'estre peut bonnement souvenir de ce qu'il luy dit, parce qu'elle estoit trop abstracte,& alienée de toutes choses externes. Dont revenue à elle, il luy fembloit sortir d'un Paradis,& entrer dans un Enfer; tant elle trouvoit les choses du monde contraires à celles de Dieu,restant neantmoins en l’esprit un bien incomprehensible, aliené de toutes choses, qui ne sont pas de Dieu, avec un de[84]sir de mourir pour jouir de Dieu,sans plus d'empeschemens : qui la fit prier Dieu, de la tirer à soy, la laissant mourir. Mais nostre Dieu luy dit,qu'il luy falloit encor vivre. Et eust lors une veuë & lumiere, en laquelle elle apprint qu'elle auroit encor beaucoup à souffrir de persecutions des creatures, & eut asseurance qu'elle en feroit du fruit, & vainqueroit fans tomber en leurs pieges, c'est à dire, au peché, dont pour gage il luy donna ses cincq playes, en vertu desquelles elle surmonteroit tout, moyennant qu'elle si [s’y] tint ferme & arrestée.Si que de là en avant, estants engravées en fa memoire,il luy estoit impossible de ne les avoir devant les yeux. Nostre Seigneur luy tint lors ces paroles: Ma fille, ma bien-aymée, ces cincq playes feront à l’advenir, ton appuy & ta deffence, prend courage. II luy dit en outre, quelle trouveroit tout le bien de son ame, en la playe de son sacré costé; en celles de ses mains sacrées, la force de surmonter tousses ennemis visibles & invisibles; & en celles de ses pieds, la grace de ne trébucher au peché248.

Le surplus de ce qui se passa en cette visite de Dieu, elle ne la sçeu, ny peu dire, sinon que jouir d'une goutelete de ce pur amour divin qu'elle y gousta,estoit un bien sans çommencement & fans fin ; si beau, si grand, [85] & si delectable, que s'il en pouvoit entrer en Enfer seulement une goutte bien petite, l'Enfer deviendroit Paradis, & les diables, Anges, luy semblant (ce disoit elle) que le peché,ny la peine deuë au peché,puisse compatir & subsister avec un tel bien,que celuy du pur amour, qu'elle y a voit gousté.

Cette visite de Dieu luy advint le jour que sa Superieure luy avoit fait quelque objection en plain Chapitre, & accusée de chose, dont elle estoit innocente: sur quoy ayant prins recours à Dieu, qui la receut, comme dit est, elle se trouva bien recompensée.

Elle eut aussi un jour, une veuë & lumiere, que le Fils de Dieu, estant descendu du ciel en terre pour prendre chair humaine, & y faire des actes plus vils & abjets, que creature ait jamais souffert. Ces actes, apparoissants humbles, ne procedoient pas toutesfois d'humilité,d'autant que Dieu, comme Dieu, ne peut estre humble: il n'appartient qu'à fa creature d'estre humble & elle fait acte d'humilité : quand elle recognoist bien son neant, son rien, qu'elle ne peut rien, & qu'en verité, le rien est sien, & cela au fond de son ame, jusques là, que d'en pratiquer les actes, pour estre recognu telle de tout le monde, & en estre traitée comme telle. [86]

Voila que c'est humilité en la creature humaine: mais Dieu ne peut avoir telle vertu d'humilité, par ce que l'humilité en une personne, presuppose quelque chose de superieur. Or il n'y a rien de superieur à Dieu, de maniere que quand Dieu a pratiqué en terre quelque action humble, enduré d'estre baffoué & vilipendé, jusques à se laisser attacher à la Croix, cela a procedé de sa bonté, & pour nostre instruction; mais non pas d'humilité, & si bien nostre Seigneur & Sauveur a dit: Discite a me, quia mitis sum & humilis corde: il a parlé lors comme homme: car en tant que Dieu, il ne peut estre humble.

Dieu luy faisoit des grandes graces, aux Festes solemneles de l'an, par des operations secretes en l'ame, signament fur le mystere de la Solemnité; & le principal estoit tousiours, une operation de l'amour divin en son ame, avec quelque vision suivant le Mystere: comme quand elle eut la veuë des perfections de la sainte Trinité,des attributs & perfections divines, & de toutes les creatures en leur estre propre,& de l'estre divin conjoint à icelles,& de la maniere comme tout cela se fait, dont est parlé en ses livres, & en quelques endroits de cette Histoire249. [87]

Elle eust aussi en ce temps, une veuë, en laquelle elle cognut, comment Dieu est en ses créatures, et en toutes choses qui ont estre, comme il soustient toutes choses, & comme elles subsistent par sa puissance. Cela n'estoit pas, comme si Dieu fût moindre que la chose, & en quelle façon il se faisoit petit, pour s'accommoder à la nature, comme du bois, pierres, fleurs, & autres semblables creatures, non, car Dieu ( difoit-elle) est par tout glorieux en soy-mesme,il est par tout en sa pure & simple Essence divine,sans pouvoir estre compris des creatures.

Nous sommes tous en Dieu, voire mesme l'Enfer est en Dieu, jaçoit qu'il soit privé de sa sainte vision. Si l'Enfer n'estoit pas en Dieu,il faudroit qu'il y auroit un autre estre que celuy de Dieu, qui est seul qui est, & en cet estre divin, tout estre creé subsiste, & est soustenu, n'y ayant que le peché qui n'a pas d'estre, comme estant le pur neant; & pour ce le peché n'est pas en Dieu. Beaucoup de choses semblables a-t'elle veu & cognu, tant devant qu'apres son entrée en Religion, qu'elle avoit mis par escrit: mais depuis les a bruslé,par crainte que l'on les vid250.

Estant au Cloistre de Sion,elle eut une [88] veuë de l'essence de l'humilité, du neant de l'homme,& de ce que c'est de ce neant. Cette veuë luy dura fort peu, & ne sçachant pas que c'estoit une veue surnaturelle,elle pensoit que c'estoit la vraye vertu d'humilité, telle que nous sommes obligez d'avoir, en forte que voyant qu'elle avoit possedé un si grand bien, elle travailla pour la recouvrer,croyant que c'estoit la vertu mefme d'humilité, qu'elle avoit tousiours tant demandée à Dieu.

Le neant est un rien,& neantmoins c'est quelque chose de voir & cognoistre ce rien, & la creature venant de ce rien,conserver l'humilité. II luy sembloit que de voir une fois l'essence de cette vertu, est assez, pour ne jamais s'attribuer quelque chose de bon.

En fin se complaignant à son Directeur, qu'elle avoit joüy d'un tel bien, ores que si peu, & ne sçachant plus le r'avoir, il luy dit, que c'estoit une lumiere, & qu'il n'estoit pas en la puissance de l'homme de se la conserver. Cette responce la mit à repos, fans en plus faire autre recherche.

Comme au commencement de l’an 1621, elle avoit esté inspirée fortement de faire proposer par son Directeur à quelque personne riche & puissante, d'entreprendre l'establissement & fondation de son nouvel [89] Ordre, & ne si [s’y] portoit pas, comme elle eut peu faire,& priant Dieu de luy toucher le cœur à cette entreprise, Dieu luy respondit: La terre n’est pas encor disposée. Ce fut le Lundy dernier du mois d'Avril, immediatement apres avoir receu la sainte Communion: & là dessus, à sçavoir le cinquiesme de May suivant, elle escrivit à son Directeur en la lettre suivante:

« Mon Pere, ayant fait vostre devoir de luy proposer, si elle ne s'y porte pas, vous en estes deschargé devant Dieu, & je vous asseure, qu'à la mort, elle en aura des cornptes à rendre, & moy je diray à ma mort: Mon Dieu, j'ay fait mon petit devoir, si les hommes ne m'ont pas voulu croire, faites ce qu’il vous plaist: d autres en auront le bien & la gloire; car je mourray là dessus, que la chose adviendra, quand que ce soit ».

Au mois de Iuin dudit an, elle eut une veuë de la Justice de Dieu, en laquelle elle vid toute la terre couverte de la malignité de l'homme & en cette veuë, nostre Dieu luy dit; Ma fille fi j'execute ma Iustice vers les hommes, suivant leurs demerites,il faut que j'extermine tout le monde, que les bons endurent pour les mauvais.

Puis il luy monstra,que d'entre mille & millions d'hommes, à peine s'en trouve il [90] quelques uns, qui accomplissent & operent en tout parfaitement la volonté de Dieu, & selon icelle, &, à ce qu'elle a peu voir, en vertu de cinq ou six en une Province,qui font parfaitement la volonté de Dieu, Dieu soutient la Province entiere.

De plus, nostre Dieu luy monstra,quels biens, quelles graces fa bonté veut departir à toutes ses creatures: ausquelles graces, presque toutes, sauf quelque petit nombre, y mettent empeschement.

Apres cette veue, qui a produit en elle des grands effets, elle ne sçavoit plus s’éjoüir, voyant cette nature corrompue de l'homme, s'opposer ainsi à Dieu & à ses graces.

Ces operations de Dieu en elle, ont esté souventefois examinées par des Confesseurs, qui, ne comprenans pas bien le chemin, par lequel, Dieu la conduisoit, la mettoient en peine & en doute, si c'estoit l'Esprit de Dieu ou non,qui operoit en elle: & lors, pour s'affranchir de ses doutes, elle prenoit son recours à la foy simple, alloit devant le Saint Sacrement ou son Crucifix, prioit Dieu avec grand delaissement de soy mesme,& confiance en Dieu, & elle n'en sortoit jamais, qu'elle n'en fut aidée,ressentant tousiours en elle, les operations or[91]dinaires d'amour, de pajx & repos d'esprit, bien que paravant triste & affligée.se servant tousiours de la raison251.

Elle consideroit que tout ce qui attire au desespoir & defiance de son salut, à trouble & tristesse desordonné,vient du diable, & au contraire, ce qui donne confiance de salut, rend l’ame paisible avec Dieu, la fortifie contre toutes traverses & adversitez, doit venir de Dieu, elle embrassoit & suivoit celuy-cy, rentrant ainsi en son interieur, prenoit son recours à l'oraison, & sentoit toutes ces operations, qui la rendoient paisible avec Dieu & forte contre toutes afflictions & traverses.

Chapitre XI. De la protestation faite par S. lenne devant le S. Sacrement, pour l’appaisement de ses Directeurs, fur le doute qu'ils avoient, de quelque tromperie en son fait.

LE huitième du mois de Iuillet de l'an1621. estant S.Ienne à l'oraison, & meditant fur le mystere de la Sainte Trinité, il luy vint une grande ardeur d'amour divin, & avec ce, une inspiration, voire commandement de Dieu, de faire la protestation sui[92]vante en la presence du Saint Sacrement, pour l'appaisement de son Directeur, qui la tenoit en doute de l'esprit qui la conduisoit, pour auquel commandement de Dieu obeïr, elle se prepara tout ce jour là, &le lendemain,pour recevoir son Createur, avec quelque frayeur toutefois, pour les mots qu'elle devoit prononçer,tels que portoit ladite inspiration, ou commandement, comme s'ensuit:

Que la terre s'ouvre & m’engloutisse, &c. Ayant receu le S. Sacrement de l'Eucharistie, le pain des Anges, nostre Dieu luy dit ces paroles: Mon enfant faites ce que je vous dis,je vous tiendray la main,la terre ne vous engloutira pas, ains vous benira. Paroles qui luy donnerent une consolation excessive. Elle print courage, alla faire la protestation, & l'escrire en la presence du Saint Sacrement, apres que toutes les Religieuses furent sorties de l'Eglife. Premierement elle se prosterna en terre, dit le Veni Creator, Ave Maria stella, repetant par trois fois, Monstra te effe matrem. Invoqua S. Augustin son Patron à son ayde, son Ange gardien, & les Saints à qui elle avoit devotion, qu'il luy sembloit avoir au tour d'elle, fît le signe de croix, & poursuivit comme s'ensuit : [93]

« IESVS, MARIA. Mon Dieu, mon Créateur, mon Iuge & mon Sauveur; je me prosterne á vos pieds, moy indigne creature, petit vermisseau, créé du limon de la terre, vous ayant ce jourd'huy receu Sacramentellement en mon ame. Mon Dieu, juste & misericordieux ; c'est à present que je me presente devant vostre divine Iustice & misericorde; pauvre pecheresse,avec le Publicain. I'ay peché,mon Dieu, je me recognois telle en vostre presence, & devant tous les hommes, n'y ayant personne qui se puisse justifier devant vous, mon Dieu, qui estes si pur & clair-voyant.

« Mon Dieu je vous demande pardon de de toutes mes offences. Vous estes doux & misericordieux, & cognoissez le fond de i.mon cœur, de mon interieur, & de toutes mes pensées, & je puis dire avec l'Apostre, le bien que je veux faire, je ne le fay pas, & le mal que je ne veux pas faire, je le fay. Mon Dieu vous sçavez que dés mes jeunes ans, j'ay eu le peché en abomination & que je l'ay encor.

« Vous sçavez,mon Sauveur, que j'ay tousiours desiré de vous servir, & le desire encor de tout mon cœur, soyez maintenant, par vostre bonté, mon Deffenseur. [94]

«Vous sçavez, mon Dieu,que toutes les operations spirituelles, qui font venues à mon ame, que j'espere venir de vostre bonté. Que les livres que vous m’avez commandé de mettre par escrit. l'institution de l'Ordre nouveau, & tous les escrits des graces spirituelles, je les ay monstre & communiqué à vos Serviteurs & fidels Amys, non à autre dessein,que pour en a voir advis ; afin qu'estans recognus venir de vous, mon Dieu, en donner gloire à vostre Majesté, & si non ; ains qu'elles viendroient du diable, que je sçache comment je m'y dois comporter pour le chasser.

« C'est maintenant donc, mon Dieu, que je me prosterne devant vostre Majesté, pour estre Iuge de moy-mesme. Vous sçavez mon Dieu que je n'ay jamais adheré au peché, ny usé d'aucune malice ou feintise, pour faire paroistre en toutes ces choses aucun acte de sainteté, ou en tirer à moy quelque gloire. Vous estes mon Iuge, je me condamne, & si je i'ay fait, que la terre s'ouvre à cette heure que je prononce ces mots & m'engloutisse. Et si au contraire, vous mon Dieu, qui cognoissez la verité de mes intentions, & que j'ay tousiours cherché vostre gloire & honneur, fans me chercher moy- mesme, ny ma gloire,ny [95] voulu tromper personne. Soyez à cette heure mon Iuge, comme je me suis jugée & condamnée, si j'avois failly.

« Vous cognoissez, mon Dieu, la pureté de mon ame, preservez moy à present, comme bon & misericordieux,& monstrez aux hommes,que ce que jusques ores, vous avez fait en moy, est de vos œuvres. Si c'est de vos œuvres, comme je le croy, n'y ayant rien du mien,achevez les contre toui ceux qui y veuillent mettre empeschement, m’abandonnant à tout travail d’ame & de corps à vostre service, & avancement de vostre gloire.

« Ie vous demande mon Dieu,moy indigne, avec confiance en vostre bonté, que vous veuillez donner vostre benediction, vostre grace, & la gloire eternelle,à tous vos Serviteurs & Servantes qui opereront & feront fruits de toutes vos œuvres, & notamment à ceux qui travailleront à cette vostre œuvre; car elle est vostre. Comblez les de vostre divin amour, & de toutes vos graces celestes. Ne regardez pas à l'indignité de celle qui vous le demande: mais à vostre bonté, mon Dieu, par l'intfrcession de la Vierge Marie vostre Mere, que i'ayme & honnore de tout mon cœur: je desire fa gloire, son honneur en cette œuvre, [96] à ce qu'elle soit louée & glorifiée de íoutes creatures.

« Prosternée devant vostre Majesté, petite & indigne que je fuis, je vous prie de cœur contrit, & neantmoins enflammé de vostre amour saint, qu'il vous plaise faire cognoistre à vos fidels Serviteurs qui ont cognoissance de mon ame, la verité de vos adorables volontez, & la pureté & integrité de toutes mes intentions,en tout cet efcrit, & que vostre Majesté divine soit glorifiée, & vostre tres sainte Mere louée, honorée & glorifiée. Amen. »

Quelque temps apres elle fut enquise de son Directeur pourquoy elle avoit eu crainte de prononcer ces mots, Que la terre s'ouvre& m'engloutisse, &c. puis que la verité estoit en fa conscience, & qu'elle se sentoit pure & nette, & sans feintife, elle luy fit là dessus la response suivante.

« Quoy, mon Pere, vous semble-il qu'il n'y a rien à craindre ? si j'avois la pureté de Saint Iean Baptiste, si j'estois fans peché, voire fantifiée, encor tremblerois-je en la presence de ce juste Iuge,duquel j'estois attendant la sentence. Si l'on sçavoit ce que c'est de Dieu & de nous, on n'auroit garde de se glorifier ; car toute nostre justice n'est: rien devant Dieu, & sans Dieu, les œuvres [97] les plus justes sont bien peu, & seront bien exactement examinées. Ie vous dis, mon pere, qu'avec toute nostre justice, & bonnes œuvres, quand on vient devant Dieu, nostre Iuge, quand on n'auroit jamais peché, on est bien perplexe.

« Quant à moy, j'estois lors comme à la mort & au jugement. Cecy n'est pas chose ordinaire,donc venant devant Dieu, s'il n’operoit point, & ne s'unissoit point avee l'ame, par son amour & misericorde ,l'ame avec toute sa justice, ne sçauroit que devenir de crainte, tant nostre Seigneur est juste & terrible.

« Or je ne voyois lors rien en moy, que ce qui venoit de moy de ma maligne nature : voila pourquoy je craignois, me voyant si miserable devant Dieu, & en estat & íur le point de prononcer une telle sentence, en la presence d'un si grand Dieu, & cette crainte n'estoit pas que je doutois, que Dieu eut fait ouvrir la terre pour m’engloutir ; car je sentois une asseurance en mon interieur, en tant que Dieu vouloit que je le fisse,& je recognoissois en moy la verité de ce que je disois: mais venant de Dieu, & non pas de moy, & voila pourquoy je craignois: mais la crainte estant passée par les paroles si efficaces de nostre Seig[98]neur, me comblans de joye, consolation & d'asseurance, telle que je ne pouvois douter que tout venoit de Dieu; je fis ladite protestation, & prononçay les mots que dessus, fans plus de crainte ny d'apprehension. »

Chapitre XII. De quelques graces que Dieu a fait à Soeur Ienne, durant le reste des deux années qu'elle a esté au Cloiftre de Sion.

EN la mesme année 1621. mois de Septembre,son Pere Directeur estant incertain s'il continueroit sa demeure au Cloistre des Capucins en Tournay, ou seroit envoyé ailleurs, selon que l'on proposoit ; il la fit prier Dieu pour sçavoir ce que l'on feroit de luy ( c'estoit vraysemblablement, pour sonder l'esprit qui la conduisoit ) elle obeît simplement, & se mit à prier Dieu à l’intention de son Directeur,& Dieu luy revela qu'il continueroit cette année là sa demeure audit Tournay, dont elle l’advisa par lettre, qu'elle luy escrivit: mais avant la luy envoyer, elle s'en alla avec fa lettre, qu'elle tenoit en main, devant le Saint Sacrement, & entendant la Messe, à l'elevation de l'Hostie, [99] & encor à la communion, qu'elle receut, elle pria chaudement le bon Dieu, qu'elle adoroit de tout son cœur, & le voyoit, par la foy, present en la Sainte Hostie, qu'il ne la laissât pas tromper du diable, eu esgard à ses bonnes intentions, que si ce n'estoit pas Dieu, qu'il luy fit cognoistre fa continuation de demeure en Tournay, pour signe de cela, il voulut par fa bonté changer la lettre, abolir & effacer ce qu'elle y avoit escrit, & mit le contraire en sa place. Elle prioit cecy avec telle foy, qu'elle croyoit fermement, que si c’eust esté le diable qui l'auroit trompé, que Dieu eut changé sa lettre, d'autant que ce qu'elle avoit demandé à Dieu elle l'avoit fait par obedience; & elle eust derechef asseurance de la continuation de la demeure de son Directeur à Tournay,& ce tant à l’elevation de l'Hostíe, qu'à la communion & apres icelle: mais plus grande & plus forte que la premiere, & ouvrant la lettre apres la Messe achevée, l'ayant trouvé fans changement, elle la luy envoya.

II convient icy remarquer, qu'ayant eu ce commandement de son Directeur, le mesme jour apres Complie, estant à l'oraifon & s’estant mise en serieuse consideration de son neant devant Dieu, & recogneu Combien elle estoit indigne de le prier à l'effet [100] que dit est, elle eut quelque crainte d'avoir esté si hardie,que de luy demander telle cognoissance, sçachant bien qu'il ne faut pas demander telles choses à Dieu, comme aussi elle ne l’eut osé faire d'elle mesme; elle dit à Dieu, qu'elle le faisoit par obedience. Ayant prié quelque espace de temps, & ne pensant plus à ce qu'elle devoit demander à Dieu, il luy vint à l'instant, au plus profond du cœur, inspiration vive, qu'il ne sortiroit pas de Tournay cette année là,comme de fait il advint.

Les plus grandes graces que Dieu luy faisoit, c'estoit tousiours immediatement apres la reception du Saint Sacrement de l'Autel, lesquelles graces duroient aussi long temps, qu'elle avoit la commodité de se tenir receuillie avec Dieu, dont il luy falloit souvent se distraire, pour satisfaire aux heures regulieres, & cela avec beaucoup de peine, d'autant que quelque fois il luy venoit des accez de pleurs, qu'il sembloit que fon cœur se deut briser, & on voyoit cela, mesme à l'exterieur, estant à l’Eglise avec les autres Religieuses, fans pouvoir retenir ces pleurs, ny y resister, quel devoir qu'elle fit, pour les iupprimer: cela procedant du sentiment qu'elle avoit de la presence reelle de l'Epoux Iesvs au Saint Sacrement. [101]

Vn jour, apres la sainte Communion, estant fort empressée d'afflictions que luy mouvoient ses mal-affectionnes, se plaignant à Dieu, el[e luy parla en cette sorte: Mon Dieu, vous m’estes bien un Efpoux de fang, entendant des persecutions qu'elle souffroit contre son innocence,elle eut de Dieu responce: Qu'il luy seroit un pur un Efpoux de gloire.

Retournant une fois de l'oraison de l'Eglise, & s’estant mise en prieres dans fa chambre, le diable se monstra à elle, ainsi qu'une flamme de feu, qu'elle vid des yeux corporels, ce qui dura fort peu : mais elle se trouva lors si fortifiée, que si elle eust duré ; elle avoit le courage de luy marcher fur le ventre. Dieu l'encourageoit ainsi contre ce superbe, duquel elle fe mocquoit, le voyant de si peu de forces.

Au mois de Septembre dudit an 1621, escrivant à son Directeur fur le sujet des afflictions qu'elle fouffroit, luy tint ces paroles ;

« Ie prie Dieu, mon Pere, qu'il me donne la grace de pouvoir estre une fois selon son cœur, & que je ne fois trouvée ingrate des graces qu'il me fait par fa bonté car il m'en fait deux, entre autres, toutes diverfes, premierement la grace d'estre persecutée, & la seconde, de ses œuvres surnaturelles [102] mais je fais encor plus de cas des persecutions, pour les grands biens qui en reviennent à l’ame. Il me semble, que parmy tous ces assauts des creatures, je voy aussi toute la ville eflevée contre moy, & neantmoins je voy mon ame comme dans un Paradis, & je voy ma conscience plus grande que tout le monde, & toute cette ville ainsi eflevée contre moy ne sont, comme ils me paroissent, qu'un petit point, au regard de mon interieur, par ce que là, y trouvant mon Dieu, toutes choses creées sont comme rien au regard de luy, & cecy me donne une grande joye & repos parmy ces traverses. »

Les afflictions dont elle parle icy, sont celles que l’on luy faisoit pour empescher qu'aucun reclusage luy fut bâty à Tournay, où elle defíroit se retirer pour vaquer à Dieu, & aux choses de l'esprit : estant veritable, que pour la priver de ce repos, ses mal-veüllans firent susciter mesme le Magistrat, & autres: au moyen de quoy,tout ce que l'on fit pour l'accommoder, ne servit de rien, dont tant s'en faut qu'elle s'en attrista, qu'au contraire elle en eut si grand repos de conscience. que mesme,elle estoit en peine, de n'en avoir pas de peine, ny affliction. Elle cherchoit quelques fois des sujets de tristesse, pensoit [103] aux peines d'Enfer, de Purgatoire, & tout cela ne luy p'ouvoit oster la foye & liesse de son interieur. Elle considerois tous les pechez de fa vie, & voyoit mesme que ses pechez propres luy revenoient à bien, & luy donnoient encor de la joye. Elle se mettoit à mediter serieusement le Mystere de la Passion de Iesvs, par laquelle voyant que la porte du Ciel nous estoit ouverte, cela l'empeschoit de fe contrister en forte, que la peine, qu'elle souloit avoir des desirs apres Dieu, luy estant ostée, les desirs qu'elle eu avoit lors, estoient fans aucune peine.

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Ainsi operoit le bon Dieu en Sœur lenne: mais, quelquefois aussi, il la laissoit à elle mesme,parmy ces joyes interieures, & afflictions exterieures: & lors elle enduroit beaucoup, si que, fe trouvant ainsi en extremité de souffrances, & se souvenant de l'assistance que Dieu luy avoit promis, qu'elle trouveroit en fes cincq playes, elle y avoit recours, & le prioit, qu'en vertu de ses faintes playes, il ne permit pas qu'elle vint à tomber, & elle ne fe retiroit jamais du Crucifix, fans en estre toute consolé, & sentit en elle des grands effets de l'amour divin252. [104]

CHAPITRE XIII. Comment Sœur lenne A esté faite prieure de l'Hospital de Memin, des graces que Dieu luy a fait, des traverses qu'elle y a souffert.

APres que Sœur lenne eut esté par l’espace de deux ans au Cloistre de Sion, & y eut achevé les livres de la mortification de l'amour propre,& bâtiment de l'amour divin, dont elle avoit escrit le premier avec beaucoup de peine, en son Monastere des Pretz : feu de bonne memoire Maximilien de Gand, Evesque deTournay, trouva bon de la constituer Prieure de l'Hospital de Menin, pour y reformer les desordres qui s'y trouvoient lors, & y introduire une bonne discipline religieuse.

Elle y fut conduite & establie, au mois de Novembre 1621. bien que sa commission ne luy ait esté donnée que le 19. d'Aoust 1622. Mais comme tout le temps, qu'elle avoit esté à Sion, elle avoit fort sollicité son Superieur Evesque,de la colloquer en un reclusoir, pour y servir à Dieu,tant elle se sentoit attirée à la solitude; ces desirs ne la quittèrent pas, car dés le beau commencement [103] qu'elle y fut, ores qu'elle si trouva fort caressée & honnorée des plus notables de la ville; estimant tout cela comme rien & pure fiente,elle continua de faire instance à ce que l'on luy en bâtit un, pour y vaquer parfaitement à Dieu,& aux choses de l'esprit, & donner lieu à l'amour divin, qui la brusloit interieurement, & avec tels accez, que souvent il luy sembloit son cœur se briser de l'ardeur de ses flammes,qu'elle appelloit martyr spirituel, & qui luy fit prendre pour sa devise, Amor meus crucifixus est. Telles estoient & si continuelles, les visites amoureuses de son Espoux celeste, que son corps n'estant pas fort assez pour les supporter, force luy fut de s'escrier: Cessez mon Dieu, je ne puis en ce corps fragile, supporter votre agreable presence. Admiroit & loüoit Dieu d'estre si bon, que de se tant abbaisser vers elle, qui recognoissoit fort bien son neant, & le peu que c'estoit d'elle, qui parmy les occupations és affaires de la maison, ne laissoit pas de se conserver la presence de Dieu en son ame, & au milieu d'icelles, de luy estre unie, quoy qu'à l'exterieur, elle le cachoit à son possible & tachoit de mener une vie commune, quant à la conversation avec ses Consœurs, afin qu'elles n'apperceussent [sic] point ce qui se passoit en elle. [106]

Enfin, parmy les occupations de la vie de Marthe, esquelles elle estoit engagée par les devoirs de fa charge, elle pratiquoit aussi la vie de Magdelaine, & ses pensées n'estoient |pIus que pour le ciel. Elle se plaignoit quelques fois avec le Prophete Roy,Heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est, & d'autre part, demeurant resignée à la volonté de Dieu, puis qu'il falloit que son amour fut crucifié en cette vie,attendant la parfaite jouissance d'iceluy dans l'eternité,avec desirs ardans de faire cependant quelque chose pour Dieu & le prochain.

En, ce temps là,quelque bon Pere Religieux d'un Ordre tres-estroit, l’ayant visitée, & continuant par apres de la voir aux occasions, print tant de goust à s'entretenir avec elle, de choses spirituelles (en quoy toutefois elle estoit fort retenue, & ne s'ouvroìt que fort peu ) qu'il a confessé plusieurs fois, & les lettres qu'il en a escrit à ses confidens le tesmoignent, ne s'estre jamais retiré de ses communications spirituelles qu'avec grand proufit de son ame,de sorte qu'il en restoit tousiours fort enflammé de se perfectionner, pour plaire d'avantage à Dieu.

Le premier jour de sa venue au Cloistre de Menin, estant à l'oraison,l'Espoux luy donna asseurance que ç'estoit sa divine vo[107]lonté qu'elle y fut, nonobstant les troubles & rebellions qu'elle y rencontrerait des Religieuses : mais fans scavoir si elle y demeureroit toute fa vie.

Elle fe trouva bien embarassée à reduire à une bonne discipline, ces Religieuses Hospitalieres, qui pour n'avoir jamais veu leurs Regles, s'estoient laissé glisser en des fort mauvaises habitudes: si que n'ayant illec laditte Cambry, aucuns Peres, ny amis pour avoir leurs advis & conseils, pour les amener à une deuë observance de leurs Regles s'en contristoit fort,à raison du peril qu'elle voyoit, qu'elles courroient de leur salut: elle print son recours à Dieu par l'oraison, & le bon Dieu l'encouragea,& luy donna asseurance de leur falvation: mais qu'elle y rencontreroit bien de la difficulté, & signament à leur faire quitter les mauvais & vicieux comportemens, esquels la liberté qu'elles avoient eu auparavant, les avoit plongées.

II est souvent arrivé,qu'ayant employé quelques bons Peres à les convertir & ramener au bon chemin, elle les trouvoit en apres plus farouches & pires que devant, ce qui la faifoit recourrir à son azile ordinaire, à Dieu par l'oraison ; s'en alloit devant le S. Sacrement prier son Espoux celeste, qu'il les voulut adoucir & mettre en meilleur estat ; & [108] elle ne fortoit jamais de l'oraison, que, revenant à elles, elle les trouvoit toutes changées & douces comme agneaux, fans toutefois attribuer à ses prieres; ains à la bonté de Dieu,qui daigne escouter les plaintes des pauvres miserables en leurs necessitez.

Elle avoit cette coustume, quand elle prioit pour la salvation d'une ame ; elle prioit Dieu qu'il luy donna telle ou telles ames, fans qu'elle eusse sçeut autrement prier, faisant cela avec un delaissement total de foy mesme &de toutes choses, horsmis [sic] de la volonté de Dieu. Et elle asseuroit que cette forme de priere ne venoit pas d'elle; ains de Dieu, qui l'enseignoit & le vouloit ainsi.

Au mois d'Avril 1621. traittant avec quelque personne spirituelle, qui avoit des grands desirs de se perfectionner, il luy fit ses plaintes de ce que pour tout le travail qu'il faisoit, il ne sçavoit parvenir à la perfection & amour divin, ny avoir aucune consolation, ou tendresse spirituelle ; ains demeuroit aride & fans goust. Cette personne requit instamment Sœur Ienne, de prier Dieu pour elle, à cette intention, à ce que, si c’estoit fa gloire, il luy voulut donner quelque consolation divine & graces surnaturelles, & ce, non pour contenter son propre goust: mais pour aymer Dieu d'avantages en faire proufit aux [109] autres, selon son office, qui l'obligeoit de travailler pour le salut des ames.

Or voyant toutes les bonnes intentions de cette personne, elle fut meuë de prier Dieu, de tout son cœur, qu'il voulut exaucer ses desirs, fi c'estoit de fainte volonté, & Dieu luy donna cognoissance,que pour n'avoir cette personne passé par les afflictions, il ne devoit pas avoir les consolations qu'il demandoit.

Quelques jours apres, l'estant venu retrouver, ladite S. Ienne luy demanda (fans faire semblant de la cognoissance qu'elle en avoit eue) si depuis qu'il estoit au monde, il avoit eu beaucoup d'afflictions. II luy respondit, qu'il n'en avoit jamais eu, & que par tout où il avoit esté, il avoit tousiours esté aimé & caressé. Lors elle luy repartit, que, pour avoir des consolations divines, il convient passer par les tribulations, traverses & afflictions.

Depuis, elle eut encor une autre cognoissance, à sçavoir qu'il pouvoit bien, par les afflictions, parvenir à une grande consolation & amour de Dieu: mais qu'il n'estoit pas appellé d'en haut à une vie fureminente ; & partant, que de tout le travail qu'il feroit, pour fe disposer à cet amour bruslant ou Serafique, il en auroit la gloire accidentelle : mais non pas essentielle pour n’y estre pas appel[110]lé de Dieu, sans toutefois luy dite cecy sinon qu'elle l’encouragea à aymer Dieu le plus qu'il pouvoit.

Sœur Ienne fut en ce temps là, plongée dans des grandes peines interieures, esquelles il pleut à Dieu de l'exercer: toutefois ayant prins son recours ordinaire en l'oraison, à Dieu, à la bonne Vierge fa Mere, & particulierement à son Ange gardien, qu'elle vit à son costé droit, dans une lumiere qui passa comme un esclair, elle en fut delivrée, & se trouva avec force interieure, telle, que de là en avant, elle est demeurée fort affectionnée à son Ange Tutelaire.

Le jour de Pasques 1622. estant à l'Eglise de Menin avec ses Religieuses, elle eut, durant la grande Messe,une violente abstraction,ou union de l'amour divin,Dieu luy parlant, & elle à Dieu, n’y pouvant resister, quoy qu'elle si [s’y] efforçast, de crainte que l'on s'en apperceut ; neantmoins cela se passa sur la fin de la Messe,en sorte qu'elle peut retourner à sa maison & au Cloistre.

Ainsi Dieu l'abandonnoit quelques fois, &puis retournoit plus amoureusement, en sorte, qu'elle sentoit tousiours le mefme feu, qui la consumoit au fond de son cœur, n'avant peu autrement expliquer ce qui se passoit entre Dieu & elle, au plus fort de ces [111] unions, sinon qu'elle serroit son Espoux sacré au milieu de son cœur, d'une maniere toute spirituelle, & avec luy, toutes les ames unies à Dieu, & en la grace de Dieu, notamment, celles dont elle avoit cognoissance de leur estat253.

Elle disoit, qu'en ces accez & unions d'amour divin, l’ame s'ouvre & s'abandonne soy-mesme toute à son bien-aymé, & s'il se pouvoit faire,elle voudroit faire Dieu infiniment plus grand, plus glorieux, & plus puissant qu'il n'est, ce que ne se peut faire, estant tout comme il est. Ces operations estoient toutes divines ( disoit-elle ) & c'estoit plustot Dieu qui agissoit que l’ame,laquelle seulement y apportoit son total consentement, laissant operer Dieu par amour, tout ce qu'il vouloit. Et le fruict de ces operations estoit, que l’ame demeuroit avec un grand degoustement de toutes les vanitez du monde. Ce degoustement luy estoit tel, qu'elle fouhaitoit de ne parler à personne, sinon aux spirituels qui peuvent comprendre & entendre ces secrets divins.

Le 4. de Iuin dudit an, rendant compte à son Directeur de l’estat de son interieur, elle luy fit la demande suivante:

« Mon Pere, j'ay bien de la peine à vous escrire les abstractions d'amour divin, de[112]puis que je suis icy. Ie ne sçay comprendre. ceque Dieu veut de moy. Ie me trouve continuellement en mon interieur, le plus intime de l’ame, l'esprit, & toutes ses puissances, n'ont autre commencement, milieu, ny fin,que l'amour. Tout mon corps & sentimens exterieurs ne respirent qu’amour, en forte que, si toutes les parcelles de mon corps estoient converties en langues, toutes crieroient continuellement : Amour, Amour, (quelquefois par l'abfence de mon bien aymé JESUS, quelque fois de liesse de fa divine presence, que-je tiens ferré au milieu de mon cœur. Me trouvant ainsi agitée d’abstractions en mon interieur, ce m'est une peine incroyable, de converser, negocier, ou vaquer aux affaires temporelles, pour ausquelles entendre faut que je me retire de Dieu par contrainte, mais aussi tost que je m'en puis depestrer, ou les ayant achevées, retourner à moy ; je retrouve mon Espoux divin, fans aucune recherche, au milieu de mon cœur.

« Enfin, soit que je parle pour m'accommoder aux personnes, avec lesquelles je dois traitter,par obligation de ma charge, soit que je fasse autre chose, le cœur aspire tousiours en haut apres mon bien aymé.

« Ie ne fuis rien, je ne vaux rien, & ne merite que l'Enfer, je ne merite pas d'aymer Dieu, & cependant je ne puis nier que je 1'ayme de tout mon cœur, & je fuis languissante de son saint amour, qui me fait vivre en martyre. Amour doux & suave, plus que toute forte de delices. Amour cruel plus que la mort. Ouy mon Pere, l’Amour divin est doux & cruel. Il est doux à l'efprit ; mais il est cruel à la nature, qui n'est pas capable de foy, d'en supporter les operations amoureuses & toutes divines. »

De toutes les consolations interieures, dont son Espoux celeste la visitoit, elle apprenois de se fortifier tellement à patir & endurer toutes contradictions & traverses, qu'elle souloit dire d'un grand courage:

« Ie veux vivre & mourir en la croix,je tiens la croix pour ma mere, ma bien-aymée, ma familiere, & meilleure amie, je loüe la croix,je me glorifie en la croix : heureuse croix, je chanteray ta louange, & je prie l'Espoux bien-aymé, que je puisse finir mes jours en la croix. »

Entre autre croix, ce luy en estoit une bien sensible, qu'estant attirée aux choses de l'efprit & du ciel, elle devoit neantmoins vaquer aux choses de la terre, son esprit estant attiré & alteré de parler à Dieu. Traittant avec les creatures, elle devenoit toute triste, [114] & s'en retirant, pour traiter avec Dieu, elle reprenois ses joyes ordinaires, & son repos en Dieu. Et si en conversation des creatures, elle paroissoit joyeuse, c'estoit à se faire violence, & se contrefaire. Cependant elle vouloit la volonté de Dieu, puis qu'il en avoit ainsi disposé, & tous ses combats estoient un grand martyre, qu'elle souffroit avec grande resignation à la volonté de Dieu.

En cette mesme année 1622 elle eut une forte inspiration de faire un traité du triomphe de la Croix, pour faire voir combien les croix apportent de bien aux ames, & elle en a laissé la note de quelques Chapitres escrite de fa main : mais elle l'a negligé, n'en ayant eu autre commandement de Dieu, ny de ses Confesseurs, n'estant d'ailleurs asseurée que l'inspiration fut de Dieu ;l'on voit toutefois par les titres des Chapitres, ce qu'elle y devoit traiter.

Chapitre XIV. Disgraces que Dieu a fait à S. Ienne depuis l’an 1623. jusques à son entrée en solitude.

EN Ianvier 1623. respondant à son Directeur sur la demande qu'il luy avoit [115] fait, comment elle entendoit ce qu'elle avoit dit en une sienne response, à sçavoir que Dieu estoit tout, elle luy escrivit ce que s'enfuit:

« I’entens par ces mots, Dieu est tout, que toutes choses fans Dieu, font le pur neant; car Dieu est feul, qui est, & fans Dieu nous ne pouvons estre ny subsister. Et j'entens par lESvs-CHRIst, que Dieu ayant prins nostre nature humaine,s'est fait le milieu cntre Dieu & nous, en ce que Dieu, ayant creé l'homme parfait & en estat de justice, d'enfant de Dieu,il s’est rendu ennemy de Dieu, par le peché; & IeSvs-christ, s'estant revestu du manteau de nostre nature, nous a remis en grace: & comme la nature humaine estant unie à la divinité en la perfonne de JEsvs-CHRisT, ainsi nostre nature par grace, & par les merites de IesvsChrist, peut estre unie à Dieu par amour.

«  De maniere,qu'ayant prononcé ces mots. Dieu eft tout & tout est Dieu,j'admire le tout, & le rien unis ensemble par amour & par grace. Ie n’ay peu que m'escrier: ô œuvre de Dieu admirable, qui daigne par son amour & bonté incompreheníìble, s'unir à ce rien.

« Ces pensées & cognoissances me donnent un tel degoust de toutes les choses de [110] ce miserable monde, que la vie m'en est rendue odieuse, & la mort desirable.

« Quant à ce qui est de nos livres, que l’on a trouvé bon de mettre en lumiere de mon vivant, je les ay escrits par commandement de Dieu, apres six à sept ans de delay, qu'enfin ayant esté reprinse & menacée de Dieu, que je ne les faisois point, je les escrivìs, s'il y a quelques bonnes ames qui en font leur proufit, la gloire en soit à Dieu, & s'il y a de la confusion &de la mocquerie, de quelques autres mal-affectionnées, & ennemies de la vertu j'en accepte volontier le mespris, n'y ayant rien cherché que la pure gloire de Dieu. »|

Le 8. d'Octobre dudit an, pour satisfaire à ce que le mesme Directeur desiroit de sçavoir comment elle entendoit ce qu'elle avoit dit auparavant, Que Dieu est amour, elle luy manda cecy:

« Mon Pere,vous sçavez que Dieu est amour,& qu'en cet amour qui est Dieu, toutes creatures ont leur estre,si que le propre de l’ame raisonnable est d'aymer, qui est produire l'estre de celuy qui est. Dieu est amour, il est stable, & sans aucun changement, & puis que nous avons notre estre de cet estre increé, & que Dieu nous commande de l'aymer & nostre prochain, [117] il s'ensuit & il faut dire, que Dieu tout bon, ne nous le commande pas, que nous ne le puissions bien faire, puis que nostre estre vient de luy, qui n'est en foy qu'amour.

« D'où vient, mon Pere, que tant d’ames sont privées de cet amour, soit vers Dieu, soit vers le prochain ? Ie m'expliqueray un peu. Ie dis,qu'en Dieu,toutes les creatures ont leur estre, & que le propre naturel de 1'ame raisonnable, est d'aymer & produire l'estre de celuy qu'elle est. Quand je dis, produire l'estre de celuy qu'elle est, ce n'est pas à dire que nous pouvons faire quelque estre autre que nous fommes. par celuy qui nousafait : mais je dis qu'en aymant, l'amour produit un continuel amour,tant qu'elle fine: mais l'amour ne fine point, tousiours elle produit amour, & en aymant elle vit, & en vivant elle ayme. Je prie Dieu qui nous a tant aymé, & nous ayme tant, que je le puisse bien aymer, que ma vie, & ma fin, soient amour & en amour. 254»

Son Directeur l'interrogea en quelle maniere se fait l'union de l'ame avec Dieu,& elle le luy fit entendre par cette similitude grossiere.

« Comme une graiffe [greffe] que l'on veut enter sur un arbre, a la vie vegetative, l'arbre aussi auquel on l'applique, & neantmoins estant unie à l'arbre sans per[118]dre dre sa vie naturelle, devient un mesme arbre: ainsi semble-t'il à l'ame qui est unie à Dieu n'estre qu’un avec Dieu.255 »

Vn bon Religieux,Superieur d'un Convent, l’an 1624. l’ayant trouvée à Menin, assaillie de quelque tristesse, l'en blasma en forte, qu'il sembloit à son jugement, qu'une ame aymant bien Dieu,ne doit pas estre triste, & que c'est vice, ou du moins imperfection de l'estre. Sur quoy elle ne voulut pas entrer en dispute avec luy, l'humilité le luy deffëndant: mais elle luy fit les demandes suivantes qui luy fermerent la bouche, & n'y sçeut que respondre.

I.

Ie demande en quoy consiste la vraye union de l'ameavec Dieu en cette vie?

2.

En quoy gist le vray repos de l’ame en cette vie?

3.

Vne ame peut elle estre unie à Dieu, estant agitée des plus grandes tristesses que Dieu luy envoye en cette vie?

4.

Si une ame, apres avoir dompté & mortifié ses passions, estant quelques fois par intervale, selon l'ordonnance divine, agitée de quelques passions aux puissances inferieures [119] de lame, sçavoir si cette agitation peut bien empescher l'union de l’ame avec Dieu?

5.

En quelle action l’ame est elle plus agreable à Dieu, ou patissant & supportant toutes sortes de contradictions aux parties inferieures de l’ame,estant neantmoins unie à son Dieu, ou bien en une tranquillité & repos, fans contradictions ou afflictions?

6.

Si une ame peut estre tellement unie à Dieu en cette vie qu'elle ne puisse plus sentir aucune agitation des puissances inferieures de l’ame; ains estre continuellement unie avec son Dieu, avoir & gouster continuellement les fruits d'une divine union?

7.

En quel estat l’ame peut elle faire plus de fruit & proufit, ou estant continuellement unie avec Dieu, fans jouissance des fruits de cette union, ou bien estant continuellement unie avec Dieu, jouissant des fruits de.cette union?

Ces demandes ne furent pas suivies de responce, & à la verité, ce bon Pere fe trompoit fort ; car Saint Paul mefrne, ce grand Apostre, qui aymoit Dieu parfaitement, dit de soy en son Epistre aux Romains, qu'il estoit agité de grandes tristesses,& d’une [120] continuelle douleur de cœur: Vcritatem dico in Christo, non mentior, testimonium perhibente conscientiâ meâ in Spiritu sancto,quoniam mibi tristítia magna est, et continuus dolor cordi mio.

Pendant qu'elle rendoit toute peine à former ses Religieuses, & les ranger à une deuë observance de leurs Regles, les desirs de la solitude Iuy croiffoient de jour à autre, pour y aller pleurer ses pechez,& ceux de tout le monde, si que pour y parvenir, selon les instances qu'elle en avoit fait, quatre à cincq ans auparavant, elle en fit des grandes poursuites vers feu le Reverendissime Evesque de Tournay. Maximilien de Gand, employât vers luy à cet effet tous ses amys, & notamment Monsieur Catulle, lors Official & Chanoine de Tournay, à present Archidiacre & Vicaire General de Monseigneur, nepveu dudit feu Evesque : ce que finalement elle obtint, & voicy un extrait de la lettre de remerciement qu'elle luy en fit le premier de Iuin dudit an, combien qu'avant que son Reclusage ait peu estre fait, il s'est passé encor un an & plus.

« Monseigueur, me prosternant à vos pieds, je demande vostre benediction, remerciant tres-humblement vostre Seigneurie,de la faveur qu'elle m'a fait, de [121] m’accorder l’estat & vocation de Recluse, un Reclusage que j'ay si long temps demandé & desiré. I'ay exercé la charge de Prieure de cette maison par obedience, vaquant la plus part du temps aux affaires temporelles: mais, Monseigneur, mon cœur estoit à tout moment attiré au Ciel. On me retiroit à tous propos des colloques de mon Dieu, pour les affaires de la maison, ainsi que l'on tire un enfant des bras de fa Mere,quoyque d'ailleurs j'ay esté contente de suivre en cela l'obedience de V. S. Mais puis que nostre bon Dieu a eu pitié de moy, je puis dire que la solitude fera mon Paradis, le jeusne ma nourriture, les veilles mon repos, & le silence un profond parler avec Dieu, &c. »

La veille de la Nativité de Iesvs dudit an, s'estant mise à l'oraison,& prins pour le sujet de sa meditation, le Mystere de laditte Nativité, elle eut cognoiflance de la predestination de son Pere Directeur, comme elle le luy en rend compte par sa lettre suivante.

« Mon Pere, je fis hier au soir oraison, & prins pour sujet d'icelle, le petit Iesvs au sacré ventre de la Vierge,contemplant & considerant dans ce petit corps, cette ame de l'Homme Dieu, de cette Humanité unie à la Divinité, & meditant ce que fai[122]soit cette benite ame dans ce petit corps, je vis ce que je ne sçaurois dire, ny expliquer entre autres choses, Dieu me donna une veuë de vostre predestination, &c. .

Son Directeur la voulant esprouver, & sonder si l'inspiration de quitter la charge de Prieure ( où elle estoit à son aise quant au corps ) pour aller en solitude vivre en pauvreté, venoit de Dieu, luy mit en avant des raisons qui la pouvoient faire changer de volonté, ausquelles elle repartit, comme s'enfuit.

« Vostre Reverence dit qu'il est meilleur d'estre tellement aliené de toutes les choies du monde, & qu'il ne les faut pas fuire: ains estant au milieu d'icelles, les oublier comme si elles n'estoient pas. Ie demande pourquoy tant de saints Personnages, tels que S. Paul, S. Anthoine, & autres, ont ils cherché les solitudes? Saint Idesbalde quitta fa croche pour se rendre Hermite. Sainte Marie Egyptienne, Sainte Marie Magdelaine, & tant d'autres, tant hommes que femmes,ont quitté le monde, & les belles charges que le monde leur offroit. Si ces Saints là ont quitté le monde pour mieux faire, moy qui fuis pecheresse, pourquoy ne les puis-je imiter, m'y sentant attirée de Dieu, qui les a inspire ? si c'est plus grande [123] imperfection que de demeurer au monde, je seray tres-aise d'imiter cette imperfection ; moyennant que je puisse imiter leur vie de loing : non pas pour quitter ou fuire Ia croix, mais pour m'en donner une plus sensible,qui est l'amour divin, ou l'effet de l'amour, & le martyre, qui est bien plus que toute autre croix, quoy que l'amour est autant grand à present, quant à la volonté: mais il est couvert de cendres de continuelles occupations temporelles &distractions. Pour ma sensualité, je ne sçaurois desirer l'hermitage: mais bien pour suivre l'esprit, & Dieu qui m'y attire. »

Ces raisons furent telles, qu'il n'en sçeut que dire; ains les approuva, & trouva bon qu'elle poursuivit son dessein; n'estant pas ignorant, que si elle s'adonnoit à l'oraison, comme elle faisoit avant estre en cette charge de Prieure, seulement trois à quatre jours, les operations de l'amour divin en son ame, se voyoient mesme à l'exterieur par la fragilité du corps. Ce que luy causoit beaucoup de peine, tant elle desiroit estre incognue, & que ces secrets ne se vissent pas ; joint que ces choses interieures l'occupoient tellement, que souvent elle en oublioit les temporelles, & exterieures de la maison, & estoit contrainte de faire briefve oraison,& dire [124] souvent à son Espoux celeste: Retirez-vous, mon Dieu, retirez vous,vous voyez qu'il me faut acquiter de la charge que vous m’avez donnée.

Le 16. de Mars 1625. estant encor Prieure de l'Hospital de Menín, charge dont elle desiroit tant estre delivrée, elle escrivit la lettre suivante audit Se Archidiacre Catulle, à fin que l'on voulut haster le bâtiment de son Reclusoir.

« Monsieur & Pere en nostre Seigneur, je me jette à vos pieds mille fois, pour prier V. R. pour la Passion de I E s v S-christ,,& par toutes les playes & gouttes de son Sang, de faire en sorte que l'on bâtisse bien tost mon petit Ermitage, il ne gele plus, on peut bien maintenant bâtir, la chose n'est pas grande, faites moy ce bien, Monsieur, laissez moy vivre le reste de mes jours entre les morts, pour à ma mort, aller vivre entre les vivans. II ne se passe minute au jour que mon cœur n'aspire apres la solitude, pour y trouver mon Dieu, non pas la consolation, car je n'en fuis pas digne, mais bien pour me mirer dans les playes sacrées de mon Sauveur, & là en l'amertume de mes pechez, je puisse nettoyer toutes mes fautes dans la fontaine du Sang de Iesvs: Dieu aura soin de ma nourriture,que l'on [125] laisse tous respets. Ie diray avec la Cananée, que les chiens ont les miettes de pain qui tombent de la table de leurs Maistres. Ainsi j'espere que les bonnes gens me donneront les morceaux qui tomberont de leur table. »

Chapitre XV. De l’amour de Dieu,different de celuy de la Vierge, & d’autres graces faites à S. lenne.

ELle demanda une fois á son Directeur si on pouvoit bien aymer autant la Vierge Marie, & avec tels ressentimens interieurs de fa presence en l’ame,comme de la presence de Dieu. II y en a qui disent qu'ouy, voires qu'ils ayment plus la Vierge, & ressentent plus d'amour à la Vierge, qu'à Dieu mesmes: mais quant à elle, elle ne le trouvoit pas ainsi, combien qu’elle aymast la Vierge extremement, & neantmoins elle ne la sçavoit ressentir en son cœur, comme elle ressentoit Dieu. Elle ne parloit pas de l'adoration que nous devons à Dieu, car ce seroit ( disoit-elle) idolatrie : mais que Dieu se fait ressentir comme Dieu,& la Vierge Marie,comme creature de Dieu, parlant de la chanté unitive dans l'interieur. [126]

Le 19. de Iuin dudit an 1625. Dieu luy sit voir la laideur du peché,& la malignité de la nature de l'homme, & eut aussi lors une grande haine du peché, & cela par une operation extraordinaire, qui luy donna un parfait degoust de tout ce qu'elle voyoit au monde: horsmis des ames cheminantes vrayement selon Dieu,voire mesmes, quand elle voyoit en elle mesme fa meschante nature, elle eíîoit à elle mesme insupportable.

Sainte Catherine de Gennes eut un jour une veuë semblable (comme est porté en sa vie) de la malignité de l'homme, qui estoit aussi grande & meschante,que Dieu est bon, de maniere qu'elle ne pouvoit plus voir l'homme, finon comme on voit le diable avec fa meschanceté.

Sur la fin du mois de Iullet dudit an, comme elle escrivoit, le diable vint avec grand bruit ouvrir l'huys de fa chambre; & elle d'abbord croyant que ce fut quelque personne, se leva & alla vers l'huys; mais n'y trouvant perfonne, elle jugea que ç'avoit esté le Niable. Elle s'en mocqua, & de son orgueil, le voyant si superbe, & neantmoins si petit & debile, qu'il ne peut faire autre chose que d'ouvrir l’huys de la chambre d'une petite & chetive fille. Au mois d'Aoust suivant, jour de S. Ber[127]nard, respondant à quelque lettre de son Directeur, affligé spirituellement, luy fit la responce suivante:

«Comment me cachez vous vostre affliction spirituelle ? comment, mon Pere, le seul souvenir du neant vous cause il ces apprehensions de la separation de Dieu ? vous empeschera il d'entrer in Terra Sanctam? non non, mon Pere. Parlons maintenant de ce tòut, & du neant qui est le penché. Or nous sommes tous pecheurs, vous sçavez mieux cela que moy, que le peché est lavé par la confession. Quant à moy, si j'avois fait autant de pechez mortels qu'il y a de gouttes d'eau dans la mer,& de grains de fable au fond d'icelle, les ayant une fois tous confessez je me mettrois de bonne forte devant Dieu crucifié,& là, avec une vive contrition je les laverois tous dans le Sang de la sacrée playe du costé de iesvs crucifié, & puis je me mettrois entre ses bras amoureux, & m'abysmant dans son amour, j'y bruflerois tous mes pechez fans plus m'en ressouvenir. Et fi Satan me les remettoit en memoire, & m'en donnoit des apprehensions pour me separer de Dieu, je me rirois de luy, & luy dirois : Va Satan, tu n'auras que mes pechez pour ta part, va brufler avec cette paille, tu n'au[128]ras rien en moy, car je suis à mon Dieu. Prenez donc courage, mon Pere, si Dieu, nostre amour, vous exerce par ces apprehensions, iI vous fera meritoire: mais doresnavant ne pensez plus au passé. Lisant vostre lettre, j'ay eu une violente abstraction, en laquelle nostre bon Dieu m'a fait sentir des flammes de son amour bruslant, telles que toute la nuit, & encor le lendemin, j'en fus toute abbatuë,& dans ces accez, j'ay encor eu une telle asseurance de vostre predestination, que je n'en sçaurois aucunement douter. Laissons le resouvenir de tout, & ne pensons plus qu'à nous unir parfaitement à Dieu, à son saint amour. II ne se faut pas resouvenir de ses pechez que par amour. »

Au mois de Septembre elle eut une veuë du costé de Iesvs,estant à l'oraison,& fut transportée en une union d'amour divin, en laquelle elle se plongea dans la sacrée playe du costé de son doux IeSvs,& y vit son Directeur lavé avec elle du Sang de Ie svs, qui decouloit abondamment de cette playe, & tous leurs pechez nettoyez par ce Sang, duquel luy & elle beurent à satieté : en sorte, que n’y en restant plus, elle vid à descouvert le cœur de Iesvs, changé en cœur d'or, reluisant à merveille, par le travers de fa [129] playe large ouverte, & puis revint à elle mesme, avec une consolation indicible sans toutesfois avoir eu lors l'intelligence de la signification de cette veuë: mais l'effet en fut entre autres, que, comme jusques lors elle avoit eu quelque horreur du sang humain, si avant, que souvent auparavant, prenant pour sujets de ses meditations la Passion de Iesvs,elle ne sçavoit approcher sa bouche de la playe de son costé, à cause de ce dégoust naturel qu'elle avoit du sang: mais de là en avant elle n'eust plus ce dégoust, ains une grande devotion au Sang, & à la sacrée playe du costé de Iesvs, si que toutes les fois, aux accez de l'amour divin, qu'elle se jettoit à ce sacré costé, elle y voyoit son cœur de fin or extremement reluisant.

Le 30. dudit mois de Septembre, répondant à une lettre de son Directeur, elle luy dit cecy:

« Quant à ce que V. R. dit, que si Dieu me faisoit cognoistre ce que l'on seroit de vostre personne à ce Chapitre, que ce seroit un signe pour croire la vision susditte: sçachezmon Pere,que Dieu ne veut plus donner cette cognoissance, & ne veut plus que je prie pour avoir des revelations: il suffit pour vostre affeurance de mon inte[130]rieur, que je l'ay fait une fois par obedience, Dieu ne la pas oublié, & il vous en peut souvenir.

« Et touchant vostre predestination & la mienne, & de l'asseurance que Dieu m'en a donné:

« Sçachez, mon Pere, que de moy, je ne faif jamais reflection fur moy, depenser si je feray damnée ou sauvée: mais je fuis de telle forte en Dieu, que me voyant en Dieu, & vivante en Dieu, je me voy mourir en Dieu, ne voulant que Dieu, ne cherchant que Dieu, fans distinction si je feray damnée ou sauvée. le sens cette asseurance en moy de jouir de Dieu au Ciel, aussi bien qu'en terre, fans ( dis-je ) faire aucune reflexion. Ie ne le sçauroís autrement le donner à entendre.

Ie vois en Dieu l'abysme de mon neant, sans penser à la predestination,quoy que je vois bien que pour ma meschante nature, je ne merite pas de jouir de Dieu, ny en terre, ny au ciel. Ie ne ferois aucune reflexion, non plus de moy, que de vous, si ce n'estoit que vous voyant en peine & en doute, Dieu m'a donné pour vostre consolation particuliere, l'asseurance de vostre predestination. »

Environ le mesme temps, l'Espoux cele[131]ste luy fit voir, que, lors que nous ferons au ciel, nous aurons un autre nom que celuy de Baptême, & que,comme nous sommes creez pour restablir les sieges des diables qui en ont esté chassez, elle cognut en Dieu, que nous aurons les mesmes noms des Anges, devenus diables, & leur place en Paradis, voires que nous serons de la mesme Hierarchie, & aurons les mesmes graces, au degré de gloire essentielle, qu'ils eussent eue, & en outre que nous augmenterons en la gloire accidentelle.

La veille de la Nativité de la Vierge MaRi E, dudit an, Dieu luy donna pour demeure de son ame, la sacrée playe de son costé, pour y estre à toute eternité,& en tirer à jamais la nourriture spirituelle de son ame.

Au mesme mois & an, entendant la Messe,& priant pour l’ame de feu sa Mere,au cas qu'elle en eut de besoin, elle fut transportée d'esprit, & contrainte de prier pour l’ame de certaine personne constituée en dignité ( dont le nom se sçaura cy apres ) qui ce jour là s estoit mis en voyage : & ce avec grande ardeur, que d'elle mesme elle n'eut sçeu avoir, si le bon Dieu n'y eut pas operé, & ce non fans mystere. Elle vid ce personnage eslevé devant Dieu,qui le regardoit amiablement, &lors elle pria Dieu qu'il sau[132]vast son ame, & la print en sa garde contre tous les dangers du diable & du monde,& redoublant ses prieres, en amour & charité en Dieu vers luy, elle dit à Dieu, ou Dieu dit par elle: Mon Dieu, donne moy cette ame là, selon qu'elle avoit de coustume, quand elle prioit pour quelqu'un. Puis elle vid dans ce transport nostre Seigneur tout sanglant, & toutes ses playes ouvertes, qu'il a souffert pour nostre salvation, & particulierement la playe de son costé, laquelle estoit toute large ouverte, & en icelle vid ladite ame plongée, le sang coulant de ladite playe, qui lavoit ses pechez, & lors elle eut de Dieu asseurance de sa salvation,dont elle receut tant de joye & de consolation, que son cœur sembloit fondre en l’abysme de cette Bonté infinie, & n'avoir plus rien de son estre, ains qu'il estoit tellement uny à celuy de Dieu, qu'elle n'estoit plus sienne.

Pendant tout le temps qu'elle a esté en cette charge de Prieure, elle a souvent esté secourue & aydé,tant au temporel, qu'au spirituel de son Espoux celeste, de la Vierge & de son Ange tutelaire.

Estant en quelque besoin, elle s'en alloit devant le Saint Sacrement faire ses prieres, & Dieu luy inspiroit ce qu'elle devoit faire, & ce signament au commencement quand [133] elle se trouvoit sans argent pour envoyer au marché à la provision. Elle prioit la Vierge de l'assister, & luy donnoit les clefs de la maison, luy disant qu'elle les luy mettoit en main, comme estant leur Mere, & aussi tost, ou peu apres, Ion luy apportoit argent, d'où elle n'en attendoit point.

Quant au spirituel, Dieu luy a fait souvent cognoistre les secrets de l'interieur de ses Religieuses, jusques à une pensée, qu'elles confessoient fans le pouvoir nier, quand elle les admonestoit, pour les mortifier mais cela luy causoit beaucoup de peine, tant elle s'estimoit imparfaite, & indigne que Dieu luy donna semblables cognoissances.

Et çe non seulement de ses Religieuses: mais encor d'autres personnes qui la venoient visiter,elle ressentoit qu'il y avoit à redire en leurs consciences, qui luy faifoit peine de leur parler. [134]

Chapitre XVI. De la veuë que S. lenne eut l'an 1625. avant entrer en solitude, d'un estat parfait, auquel une ame peut paruenir, par le moyen d'une grace particuliere de Dieu,qui est comme l'eftat d'innocence.

« L’On ne peut douter que Dieu, tout bon, puisse donner à l'ame, sa bien-aymée, une grace particuliere telle que par le moyen d'icelle elle se puisse eflever à un estant approchant de prez, celuy duquel nos premiers Pere & Mere sont tombez, qui estoit l'estat de parfaite innocence. Ie dis, que l'ame peut parvenir à un estat qui approche celuy d'Innocence: mais comment cela ? & comment peut on cognoistre une ame qui y est parvenue? nous le verrons, fans toutesfois traiter icy des chemins pour y arriver, par ce que nos quatre livres de la Ruine de l'amour propre en traittent assez,parlant de quitter tout & mortifier l'amour de nous mesmes, jusques au quatriesme,discourant d'un estat plus relevé.

« Nous monstrerons donc icy la nudité de toutes les passions & affections dont cette [135] ame est affranchie,que toutes choses du monde, venant des creatures, de quelque condition qu'elles soient, ne la peuvent empeseher d'entrer en cette Terra sancta, qui est comme l'estat d'Innocence.

« Terra fancta? ouy, c'est une Terre sainte, on n'y peut entrer avec quelque soüillure de passion ou affection hors de Dieu. C'est le Buisson ardant, qui brufloit, & ne confommoit point, & pourquoy Dieu dit à Moyfe : deschausse tes souliers. Quel est ce Buisson, & quelle est cette Terra sanctal ?C'est cet heureux estat, c'est une Terre sainte. Et quelle est cette Terre sainte? C'est le Corps ou Humanité de Ie SvS christ, à qui l'ame est unie dés cette vie. Quel est, dis-je, ce Buisson ardant? C'est ce feu de charité,de la Divinité unie & jointe à l'Humanité, avec qui l'ame est unie dés cette vie, le corps estant reduit audit estat par cette union. Cet estat n'est plus laborieux, mais fructueux.

« L'ame jouit icy des fruits de son travail, joüit de la recompense que Dieu luy donne, & des graces gratuites, & en fin joüit d'un Paradis Terrestre. Mais qu'est-ce qu'il faut icy quitter? &que faut il trouver pour posseder cette Terre sainte? ce Paradis Terrestre,où l’ont vit comme en l'estat d'Innocence. [136]

« Il faut quitter tout,

Il faut posseder tout.

« En quoy peut on cognoistre l'Innocence de ce Paradis Terrestre? à jouir de tout, & posseder tout. L’ame ayant quitté tout, pour jouir de tout, demeure constante fans varieté,fans decliner en chose qui soit de l’union avec fon Dieu, ny le monde, ny soy-mesme, ny amis, ny ennemis, perte de biens, ou autre chose que ce soit, ne ia peuvent, tant soit peu, destourner de son Dieu.

« O! l'Innocence heureuse! mais qu'est-ce que fait icy la nature corrompue? elle est sujette & obeissante à l'esprit, avec telle soupplesse,qu'il semble n'estre plus nature.

« Qu'est-ce que signifie ce mot Innocence ? On tient communement innocent, un enfant incapable de pecher, & Dieu dit: Si vous n'estes comme ces petits enfans, vous n'entrerez pas au Royaume des Cieux.Mais quoy ? faut il donc demeurer fans jugement ? ouy, quant au peché, non pas quant à la raison ; car un enfant n'a pas de raison, & l’ame raisonnable demeure tant plus perfectionnée, qu'elle devient fans jugement au peché.

« Mais qu'est-ce estre fans jugement au peché? & qu'est-ce que porte cette Inno[137]cence? C'est estre eternellement mort au peché, ou pour mieux dire, estre tellement mort en nous mesmes, que l'ame ne void plus, ne juge plus le peché,soit du prochain ou de soy-mesme, ou de ses pechez passez, finon hors de Dieu, & horsde soy-mesme, ains le void seulement en son propre neant.

, »Ces ames là ne peuvent plus faire de reflexion fur leurs propres pechez. pour en avoir contrition,finon par amour divin, hors de Dieu & hors d'elle mesmes, & en Ieur propre neant.

« Ie dis encor que ces ames là, voyans sentier & les horribles tourmens d'iceluy, n'y regardant pas le peché, finon hors de Dieu, tellement que leurs pechez propres passez, ou du prochain, voire de leurs parens qui font en enfer, ne leur donnent aucune peine, voyans tout par amour, ce qui les rend comme en estat d'Innocence hors du peché.

« Comment & à quoy peut on cognoistre 1'Innocence du Paradis Terrestre,à joüir & posseder tout? L’ame qui a tout & possede tout, qui est Dieu, elle ne pense, n'opere & n'agit plus en chose qui soit, finon en ce tout, par ce tout, & pour ce tout, ny à 1'ame, ny au corps. L'estre infiny & increé, [138] possede & agit en cet estre creé: mais infiny hors du neant, qui est le peché.

« Mais qu'est-ce que fait l’ame en ce tout ? elle ayme. Qu’est-ce qu'aymer ? c'est s'unir: Et qu’est-ce qu'unir,c'est aymer. Aymons donc, & nous serons unis à Dieu, soyons un avec Dieu, & nous aymerons.

« Quelle est cette Innocence en cet amour & union avec ce tout, qui est l'Espoux de 1'ame, & son Dieu? Cet amour est innocent, c'est à dire, sans raison humaine, sans crainte, fans respet, & sans regle.

« Elle est infinie, quant à la grandeur de lavolonté,qui desire d'un desir infiny. Les choses pesantes, jettées par violence hors Mde leurs centres, ne peuvent avoir de repos tant qu'elles y soient retournées. Le centre propre de l'ame, c'est Dieu,& l’ame estant en cet estat, elle est retournée en son centre propre, qui est Dieu. C'est donc en cet estat heureux que l’ame se repose en Dieu, comme en son estre, sans plus d'empeschement. Là est fa demeure, là sont ses plaisirs,là est son Paradis terrestre. C'est donc Terra Sancta. II faut icy noter trois chofes en cet estat.

« Premiere, la pureté de vie de cesames.

« Deuxième, la pureté de i'amour en Dicu. [139]

« Troisième, la pureté de l'amour, & dilection au prochain.

« La pureté de vie en cet estat est si simple & si pure, qu'il n'y a operation,ny action, soit en l’ame,soit és puissances d'icelle, soit au corps, soit en toutes les actions de la vie humaine, que tout ne forte de fon principe, & estre de son tout, qui est Dieu: que l’ame possede, & qui la possede, se terminent en Dieu, & finissent en Dieu, & ces ames là ont telle lumiere qu'elles voyent en toutes operations & actions ce qui doit estre à Dieu, & estre fait en Dieu & pour Dieu.

« La pureté de l’ame en Dieu (comme nous avons monstre en nostre traitté de la Ruine de l'amour propre,qu'il se fourre par tout, voire és actions les plus relevées, & spirituelles de la contemplation) est icy si pure,si simple.si forte, si bruflante, si constante, que le monde, voire un million de mondes, & l’enfer mesme ne le peuvent ebransler,

« O Amour qui seul donnez la vie! ô Amour qui seul nous avez osté la mort ! O Amour qui seul nous avez ouvert le ciel ! Cet amour n'est qu'un avec ie prochain & avec Dieu; mais l'objet en est divers,&,neantmoins c'est un mesme amour, auquel [140] l’ame est continuellement extatique, & de 1'ame à Dieu,& de ses passions hors de Dieu.

« Ie ne parle pas icy de visions & revelations; l’ame voit & sçait tout en Dieu, ce que Dieu veut qu'elle sçache. C'est un amour fruitif, où l'ame jouit d'un si grand bien, qui est Dieu, lequelle elle ne fait que louer, aymer & admirer de l’ame & du corps.

« La pureté de l'amour & dilection au prochain est si grand, & si simple, qu'il est impossible, non plus que celle de Dieu, de le pouvoir expliquer, ou le donner à entendre, finon à ceux à qui Dieu en donne cognoiffance, si non l'effet, du moins la vifion de loing, comme Moyse vit le Buisson ardant.

« La dilection donc du prochain est hors de tout ce qui est de I'homme, & l'ame ne voit plus, & n'ayme plus en I'homme ce qui est de I'homme, ou de la nature corrompue: ains son amour est si grand,si unitif à la creature en Dieu, & pour Dieu, qu'elle ne voit plus & n'embrasse plus en 1'homme,que son Dieu & son image: & cet amour est si nud, si simple, si hors de toutes doutes humains, qu'elle ne voit plus en i'homme que la divinité,c'est à dire1'estre de Dieu en son image,qui est le Createur en sa creature. Cause pourquoy elle ayme si intimement & si innocemment, que ne le pouvant cacher ou dissimuler, il luy est besoin ou de ne converger qu'avec ses semblables, ou retenir ses secrets à soy, gardant les loix ordinaires, pour crainte que l'on entende mal cette vie si pure & colombine, que le monde ne peut comprendre, luy estant incognuë.

« Ces ames là feroient bien de íe retirer du commun,& ne s'ouvrir & dilater qu'à ceux & celles qui cheminent les mesmes voyes, d'autant que cet estat estant fort peu cognu, pourroit estre malentendu.

« Ce que je dis de cet estat, est ce que j'ay veu de loing: mais non pas le gousté; car comme j'ay dit, cette Tetra Sancta, c'est le Buisson ardant, & je n'ay pas encor deschaussé mes souliers,& neantmoins je l'ay veu de loing. »

Son Directeur ayant examiné ce discours, luy ordonna de s'ouvrir d'avantage, à quoy satisfaisant, elle luy manda ce que s'ensuit:

« Mon Pere,cet Estat qu'il a pleu à Dieu de me monstrer, & que j'ay veu, est si pur, si simple & si esloigné de toutes choses creées de ce bas monde,que pour y demeurer, il faut plustot vivre en Ange, qu'en creature humaine, & la jouissance de Dieu y est si parfaite & si pure, qu'il semble n'y avoir entre Dieu & l’ame aucun entre-deux.

« L'ame voit en Dieu sa sainte volonté, & en cette volonté, elle voit ce que Dieu requiert d'elle. Et de cette sainte & nuë volonté de Dieu, derive le pratique de tourtes les vertus fans distinction ; c'est à dire, sansappliquer l'esprit ou la memoire à sanction active des vertus. Là l’ame n'a plus de volonté que celle de Dieu,& de l'accomplir en tout. Elle n’a plus de pensée qu'à Dieu & pour Dieu.

, »L'ame en cet Estat, est si attachée à Dieu & à fa lustice, que voyant Pere, Mere ou autres parens en enfer, elle n'en a pas de peine; ains s'éjoüit de la Iustice de Dieu, en la charité de Dieu.

« Elle voit le peché avec hayne,comme Dieu le hayt: mais elle n'a pas haine de la creature, finon en tant que le peché y habite : comme font les ames damnées, qui font privées de la charité de Dieu. Quant à la charité du prochain en cette vie, l’ame voit aussi en Dieu, tant ce que Dieu veut, comment & pourquoy elle doit prier, & cela se passe encor sans distinction active, seulement par cette sainte veuë de la volonté de Dieu.

« Tout l'interieur & occupation de cette ame, sont conduites de deux veuës continuelles: l'une est de toutes choses divines increées: c'est à dire, de tout ce qui est Dieu, où elle est abysmée. L'autre est de toutes choses creées en leur estre propre, & pourquoy Dieu les a creées ; qu'en ces deux veuës, toutes ses actions sont reduises & abysmécs en une feule action de l'amour de Dieu & du prochain.

« La premiere veuë, c'est cette Terre Sainte & pure, où l'ame habite, c'est cette Terre, où le feu d'amour brusle & ne consomme pas. L'ame est icy en une continuelle abstraction de toutes les choses du monde, en telle sorte que mesmes ses oraisons vocales luy font distraction. Ces deux veuës, de l'estre creé & de l'estre increé, rendent 1'ame pure, simple & innocente, fans aucune memoire actuelle du peché. Elle voit la lustice de Dieu, & la punition deuë au peché : mais fans s'y arrester activement, qu'est ce que je puis dire de cette Terre, pour n'y avoir mis que le bout du pied, & n'y avoir encor entré. II y a bien d'autres secrets, mais je ne les vois que de loing, & me íont encor incognus.

Chapitre XVII. De son entrée au Reclusoir, & ceremonies d'icelle, faites l'an 1625.

EN fin son Reclusage estant achevé, & en estat d'estre habité, le jour de sainte Catherine de l'an 1625. feu Monseigneur Maximilien de Gand, Evesque de Tournay, la receut à vœux de perpetuelle Closture, & y furent faites les solemnitez suivantes.

Sœur Ienne sortit de son Ermitage, vestuë d'une robbe grise de laine crue & non teinte,accompagnée de deux Religieuses de l'Hospital de Menin (qu'elle y avoit receu & donné l'habit de Religion ) portant son Manteau bleu, le Voile noir, & le Scapulaire violet, sur le haut duquel, pardevant sur la poictrine, estoit l image de la Vierge Marie,tenant son FIis iesvs en ses brass & ainsi chemina, le Secretaire dudit Seigneur Evesque marchant devant jusques à l'entrée de l'Eglise ( qui est de Saint André, Faubourg de S. Pierre lez Lille ) où ledit Seigneur Evesque l'attendoit, avec le Pasteur du lieu,& son Chapelain, où arrivée, elle se prosterna en genoux devant luy, qui luy donna sa benediction, & ainsi marcherent processionellement, ledit Seigneur Evesque devant, & elle au milieu desdits Pasteur & Chapelaín.le Clergé chantant le Te Deum jusques au grand Autel, suivis des gens du dit Evesque, desdites Religieuses. & du peuple y accourru.

Les cloches sonnoient comme pour un enterrement, ce qu'estoit devotieux à voir mais pitoyable,& qui en émeut plusieurs à pleurer. L'Evesque benit lesdits Manteau, Voile & Scapulaire, & puis assisté de son Secretaire,l'ayda à se vestir, la receut à profession, & luy donna le nom nouveau de Sœur Ienne Marie de la Presentation: fit la predication en laquelle il tesmoigna publiquement la cognoissance & satisfaction qu'il avoit de fa bonne vie, & de ses vertueux comportemens.

La predication achevée, elle fut conduite & menée processionellement à son Reclusage avec la face couverte d'un grand voile noir, le Clergé chantant: Veni sponsa Christi, &c. Ledit Seigneur Evesque la consacra derechef à Dieu, benit le Reclusage, & l'y eeserra en perpetuelle closture

De maniere que l'on peut dire,& est Veritable, qu'elle a donné commencement à la reforme de l'Ordre de Saint Augustin sous le titre des Filles de la Compagnie de la Vierge Marie, Religieuses de l’Ordre ]a Presentation de la Vierge au Temple, dont elle a soivie & prattiqué la Reigle, suivant les Constitutions qu'elle a formées de fa main propre, que l'on conserve pour les communiquer un jour, la part qu'il conviendra.

Le 8e jour de Decembre ensuivant, rendant compte à son Directeur de ses exercices en la solitude,& comme elle s'y occupoit, elle Iuy dit, qu'elle avoit encor peu de temps pour vacquer à Dieu. Qu’elle passait les devant-midy à l'oraison mentale,apres avoir dit ses heures Canoniales, & de nostre Dame. Que, par congé de l'Evesque & permission, elle communioit tous les jour; qui estoit le plus grand bien qu'elle pouvoit desirer en la solitude.

Les apres midy, elle les occupoit aux œuvres manuelles jusques à Vespres, & le reste du jour à l'oraison mentale. Qu'elle eut volontiers passé les nuits à l'oraison avec Dieu,la S. Vierge, son bon Ange & les Saints qu'elle affectionoit, ce que luy estoit unParadis: mais qu'il falloit quitter ces entretiens avec Dieu, pour donner repos à son meschant corps, & cela luy estoit un martyre256 : & fur la fin de fa lettre, & pour conclusion d'icelle, elle disoit ce que s'enfuit:

« Ie prie le Createur, mon Pere, qu’il vous [147] brusle & moy tellement de son amour, que nous ne pensions plus qu'amour, nous ne parlions plus que d'amour, nous ne vivions plus que d'amour,& nous ne mourrions d'autre mort que d'amour, pour eternellement revivre en cet amour divin, vivans icy au cœur amoureux du doux I E s vs crucifié, mourans au cœur de sang ,& vivans au cœur d'or de I E s v s. Mourans à nous mesmes au cœur de sang crucifié d'amour, & vivans à Dieu au cœur d'or & d'amour de Iesvs. »257

Á son entrée en solitude,il luy sembla que Dieu luy avoit donné un esprit nouveau, en tant qu'elle se trouvoit plus forte que paravant, & plus remise à la Providence divine,pour ce qui estoit de ses necessitez corporelles, & autrement; car elle y vivoit d'aumosne, & en parfaite pauvreté, qu'elle avoit embrassée & Dieu la pourvoyoit de ce qu'elle avoit de besoing pour fa sustentation, quoy que quelques fois elle se trouvoit en des bien grandes disettes. Et quant à l'interieur, il luy sembloit, que ce n'estoit plus elle qui operoit ; ains Dieu en elle.

La veille de la Nativité de nostre Dama dudit an 1625. elle fut attirée à la playe du sacré costé de Iesvs, & vid que Dieu la luy donnoit pour la demeure de son ame. Elle [148] se trouva aussi lors en grande affliction, pour des difficultez qui survindrent pour le payement des fraix du bâtiment de son Reclusage. Lors nostre Dieu pour son merite d'avoir eté rejettée, & eu tant de peine à trouver une petite demeure pour ion corps, luy donna une demeure pour son ame. qui estoit la sacrée playe du costé de Iesvs, dont elle eut tant de joye & de contentement, que jamais en fa vie elle n'en avoit eu de semblable; & cette vision luy dura trois à quatre jours: en forte que, fut qu'elle mangeast, alíast ou repofast, il luy fembloit tousiqnrs estre en cette grande playe de Iesvs,que Dieu luy avoit donée pour fa demeure eternelle, en recompense d'avoir quitté le temporel pour Dieu.

Ayant ainsi le bon-heur d'estre retirée du monde, Dieu la visita, & luy donna une veuë de ce que c'est du peché en son neant : & vid que, comme toutes les vertus font une, en celle de la charité,toutes s'y referantes; ainsi le peché, qui n'est que confusion, & un abysme de tenebres, n'est qu'un avec toutes ses especes, non pas en union; car il est l'opposite de la vertu,mais en abysme de confusion & division, si detestable, qu'il est impossible de donner à entendre. Ce qui luy donna plus d'horreur du peché,& de [149] joye en son Estat de Recluse.

Depuis le premier jour de son entrée en la solitude, Dieu a operé en elle en toute autre maniere que paravant. Les ressentimens des graces de Dieu, & de ses visites, qu'elle avoit en son corps, venans de l’ame, estaient telles, que son cœur estant blessé du coup d'amour divin, qu'elle receut ledit jour, elle sentoit comme une playe au cœur: mais non pas de 1a maniere qu'elle avoit eu dix-huit ans auparavant.

II luy sembloit que son cœur estoit fort petit, & n'avoit aucune force de se mouvoir, si qu'à tous momens qu'elle respiroit, elle sentoit cette blessure, luy empeschant l'haíeine, & luy falloit tenir la bouche ouverte pour respirer: bien que l'esprit estant estevé au ravissement, elle ne sentoit pas cette blessure.

Le 6. de lanvier 1626. respondant à quelque lettre de son Directeur, luy parla en ces termes :

« Mon Pere,je vous salue en la sacrée playdu costé percé de nostre Espoux I ssv, & je prie Dieu, que le petit Iesvs vous donne pour estrenne, à cette nouvelle année, les deux chambres nuptiales, qui font dans ce sacré costé, l'une le cœur de chair & de sang, representant son Humanité; l’au[150]tre

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C H A P I T R E XVIII. Des forces nouvelles,autres graces de Dieu en S. Ienne estant en solitude.

L A force nouvelle que Dieu donna à S. Ienne à son entrée en solitude, comme est encor dit cy dessus en autre maniere; estoit qu'elle se trouvoit tellement adherente à Dieu, que toutes les choses de la terre ne la pouvoient esbranler, ny les injures, ny les calomnies, ny les persecutions ou traversses, de quelle part elles peussent venir.

Le 10. de Febvrier dudit an 1626. ayant receu son Createur, elle retint la Sainte Hostie quelque temps en fa bouche, fans l'avaler, & ce par devotion, & pour prier Dieu en bref, & avec plus de ferveur luy demander, ce que luy estoit plus necessaire, fut pour elle mesme ou son prochain, comme elle l’avoit encor fort souvent fait auparavant, me l'avallant pas qu'elle n'eut senty, ou eut grand espoir, que Dieu la luy accorderoit, si la chose fut necessaire à salut : mais cette fois icy, Dieu l'inspira & fit cognoistre fa volonté estre qu'elle l'avallasse aussi tost,afin qu'elle allast, devant estre consommée, reposer sur le cœur, au lieu de la bouche, si [ ] que durant cette inspiration, elle fondoit en larmes de feu d'amour, qui la consoloit, & tint en des grandes liesses toute cette journée là.

Environ le mesme temps, Dieu operoit tellement en elle, que presque elle ne sçauroit boire ni manger, finon se distrayant de Dieu, & par contrainte,tant elle estoit abstracte & attirée à l'interieur. Peu avant la communion de ce jour là, son Espoux céleste l'inspira vivement, que de là en avant, & auparavant de faire chose que ce fut, elle auroit à demander sa benediction, ce que du depuis elle a tousiours prattiqué,soit allant manger, prendre son repas, ou faire autre chose.

Elle se prosternoit en terre à genoux, l'esprit eleve en Dieu,le priant de tout son cœur,que ce qu'elle alloit faire, soit á son honneur, & au salut de son ame. Elle luy demandoit ainsi sa benediction,pour, par ce moyen, faire tout à sa plus grande gloire.

Son interieur estoit tousiours si occupé en Dieu, que les personnes, ( ausquelles par nécessité il luy falioit parler) s'en font souvent apperceu,& luy ont dit, dont elle restoit mary au possible, & toute honteuse. Et au surplus, les operations de Dieu en son interieur, estoient telles, qu'il luy a esté impossible les [ ] donner a entendre,ce qu'elle en disoit n'estant rien,au prix de ce qu'elle voyoit & goustoit.

En ce mesme temps.comme elle se trouva sans compagnie, en la solitude, estant de son naturel fort timide, il luy vint un soir telle frayeur, comme si toute sa maisonnette eut esté pleine de diables. Elle fit divers actes de foy, & de resignation à Dieu, fans que cette frayeur se passa: Dieu la laissant lors à elle mesme. Elle ne íentoit pas la presence de cette sainte compagnie de Dieu, des Anges & Saints ses familiers. En fin elle se mit devant son Autel en prieres, où estoit certaine boette [boite] de Reliques de Saints, se complaignant à Dieu de se voir si pauvre & miserable, & d'avoir le cœur si lasche & coüart, là où tant de Saints, creatures comme elle, telles que Sainte Marie Egyptienne, Sainte Marie Magdeleine & autres, parmy les deserts, qui ont esté seules, & par tant d'années.

Elle disoit, parlant à elle mcsme; Lasche courage, dequoy ay-je crainte, des hommes ou des diables ? si Dieu est pour moy ,qu'es-ce que je crains ? Ayant ainsi achevé sa priere, ces frayeurs se passerent tout à coup,& sa chambre se trouva remplie de Dieu, des Anges, & des Saints ses familiers, non pas en vision formelle, ains avec les fentimens or[ ]dinaires

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part, de luy foire la guerre. Elle s'appereeut qu'ils se servoient de la hayne qu’elle a voit à sou corps, qui deroit pourrir en terre,& pour lequel il falloit dérober le temps aux exercices spirituels avec Dieu, pour le nourrir & alimenter par necessité,qui luy estoit une terrible croix. C’est que, fut qu’elle apprêta de fort -prez,neàntmoins elle ne le sçavoit éviter, Sc cela la degoustoit fort d'apprester son manger, fussent racines ou autres choses, ce que de tant plus la faisoit plaindre & regretter le tempsqull y falloit employer.: r;

Autrefois, voulant serrer une senestre, efc le en estoit empeschée,& si elle usoit de violence» elle se blessoit. Autrefois; elle fen, toit que l'on la pouffoit pour la faire tomber du haut de la montée en bas, & d'autre cofté sefentoit retenir, ce qu'elle attribuoit à son bon. Ange, estant comme miracle, de ne tomber pas tout à fait. i • !S :;..-.-: •

En fin, s'estant apperceu quexeta pouvofc proceder du diable, & de ses ruses, elle s'advisa de là en avant, de faire le signe de U Croix sur la fenestre qu'elle ne sçavoit fermer,laquelle apres ledit signe frit» se fer?

j moit

itnw m.arw at ta rrrjtmaTton. 157 moit sans aucune difficulté 1 dont elle print sujet de se mocquerdu diable, & luy dires Va fa tan fuperbe.n'as tu pas de honte d'assaillir ainsi une pauvre & chetive fille?

Le diable ayant esté descouvert de ce codé là,luy fît la guerre d'un antre maniere, qui fut, qu'elle s'éveilla une nuit avec une mauvaise tentation, que jamais, ou fort peu elle avoit eue paravant.'mais ayant prins son recours à Dieu, à la Vierge,& à son bon Ange, cela se passa en sorte, qu'elle jugea bien que cela procedoit de la malice du diable; car son corps, comme il estoit affoibly de fortes & longues abstinences, & mortisications,n'avoit pas sujet de regimberi& d'estre ainsi aíTailly.

Elle se plaignit un jour à son Directeur de trop de visites d'hommes, femmes & filles, lesquels luy descouvroient tous leurs interieurs,leurs exercices, leurs passions, & mauvaises inclinations, avec grande franchise,ce qu'ils n'osoient faire à autres, & ce. pour recevoir conseil delie, & estre instruits comme ils se devoient comporter pour bien vivre, & plaire à Dieu. Ce neantmoins illuy ordonna de continuer. Ce qui luy fit repartir és termes suivans: ,,Ce m'est une terri,5ble confusion,&j'aytant de honte de le faire, qui fuis moy-mesme ayeugle,& plei

ue ,,ne d'imperfection. Quelle apparence d'enseîgner les autres, ou leur donner advis, ,,estant moy-mesme si imparfaite?

II fallut pourtant obeïr, & continuer d'escouterle monde: mais elle prïnt une horloge à fable,qu'elle porta de là en avant à son parloir,afin qu'au bout de l'heure elle s'en peut depestrer, fur excuse de n'y pourvoir estre d'avantage. Et ce fut en ce temps lì,qu'elle eut commandement de Dieud'escrire son livre de la Reforme du Mariage, qui ne fut mis au jour, que l'an i5j j.

Le 27. dudit mois de Febvrier, elle luy «seri vit la lettre suivante:

Mon Pere, tombant sur la vie de S. Ierome, où il est dit, que ne desirant prendre charge des ames, il ne voulut aussi pas dire la Messe, disant qu'il estoit plustot appelle à pleurer aux champs les pechez de la jeuânesse,que d'accepter la charge des ames, â, Dieu soit loué que j'ay quitté cette charge; & je puis dire avec luy, que je crois plustot ,,d'estre attirée.pour pleurer en solitude mes ,,pechez,que de m'arrester à parler aux creatures, ores qu'à bonne fin & pour leur bien ,,spirituel. Ie ne dis pas cecy, mon Pere,pour vous contrarierons afin que vous sçachiez >,mon sentiment, estant obligée de vous le ^dire; car mon desir plus grand est de qui

fut qu’elle appresta son potage ou autre chose pour sa refection, tantost elle rompoit un pot, tantost elle se blessoit à la main en deux ou trois endroits: & quoy qu'elle se gardast de fort prez, neantmoins elle ne le sçavoit éviter, & cela la degoustoit fort d'apprester son manger, fussent racines ou autres choses, ce que de tant plus la faisoit plaindre & regretter le temps qu’il y falloit employer.

Autrefois, voulant serrer une fenestre, elle en estoit empeschée,& si elle usoit de violence, elle se blessoit. Autrefois; elle fentoit que l'on la pouffoit pour la faire tomber du haut de la montée en bas, & d'autre costé se fentoit retenir, ce qu'elle attribuoit à son bon Ange, estant comme miracle, de ne tomber pas tout à fait.

En fin, s'estant apperceu que cela pouvoit proceder du diable, & de ses ruses, elle s'advisa de là en avant, de faire le signe de la Croix sur la fenestre qu'elle ne sçavoit fermer,laquelle apres ledit signe fait, se fer[157]moit sans aucune difficulté : dont elle print sujet de se mocquer du diable, & luy dires Va satan fuperbe.n'as tu pas de honte d'assaillir ainsi une pauvre & chetive fille?

Le diable ayant esté descouvert de ce costé là,luy fit la guerre d'un antre maniere, qui fut, qu'elle s'éveilla une nuit avec une mauvaise tentation, que jamais, ou fort peu elle avoit eue paravant : mais ayant prins son recours à Dieu, à la Vierge,& à son bon Ange, cela se passa en sorte, qu'elle jugea bien que cela procedoit de la malice du diable; car son corps, comme il estoit affoibly de fortes & longues abstinences, & mortifications,n'avoit pas sujet de regimber & d'estre ainsi assailly.

Elle se plaignit un jour à son Directeur de trop de visites d'hommes, femmes & filles, lesquels luy descouvroient tous leurs interieurs,leurs exercices, leurs passions, & mauvaises inclinations, avec grande franchise,ce qu'ils n'osoient faire à autres, & ce, pour recevoir conseil d’elle, & estre instruits comme ils se devoient comporter pour bien vivre, & plaire à Dieu. Ce neantmoins il luy ordonna de continuer. Ce qui luy fit repartir és termes suivans:

« Ce m'est une terrible confusion,& aytant de honte de le faire, qui fuis moy-mesme ayeugle,& pleine d'imperfection. Quelle apparence d'enseigner les autres, ou leur donner advis, estant moy-mesme si imparfaite? »

II fallut pourtant obeïr, & continuer d'escouter le monde: mais elle print une horloge à fable,qu'elle porta de là en avant à son parloir,afin qu'au bout de l'heure elle s'en peut depestrer, fur excuse de n'y pourvoir estre d'avantage. Et ce fut en ce temps là,qu'elle eut commandement de Dieu d'escrire son livre de la Reforme du Mariage, qui ne fut mis au jour, que l'an 1655.

Le 27. dudit mois de Febvrier, elle luy escrivit la lettre suivante:

« Mon Pere, tombant sur la vie de S. Ierome, où il est dit, que ne desirant prendre charge des ames, il ne voulut aussi pas dire la Messe, disant qu'il estoit plustot appelle à pleurer aux champs les pechez de la jeunesse,que d'accepter la charge des ames, Dieu soit loué que j'ay quitté cette charge; & je puis dire avec luy, que je crois plustot d'estre attirée, pour pleurer en solitude mes pechez,que de m'arrester à parler aux creatures, ores qu'à bonne fin & pour leur bien spirituel. Ie ne dis pas cecy, mon Pere,pour vous contrarierons afin que vous sçachiez mon sentiment, estant obligée de vous le dire; car mon desir plus grand est de quiter[ ] le monde & toutes sortes de creatures,pour pleurer mes pechez; mes larmes me serviroient de pain, & de doux rafreschissemens à mon ame. Ie demande vostre benediction,& permission de faire mon cercueil,pour lavoir tousjours devant moy, & voir tous les jours ma derniere maison, ce peu de bois où je dois estre enserrée. »

Vne fois que, pour l'exercer, son Directeur l'avoit reprinse, de ce qu'elle avoit coustume d'embraffer& baiser le petit Iesvs, elle luy manda le 8. de Mars dudit an,ce que s'enfuit:

« Quand j'embrasse le petit Iesvs, pensez vous, mon Pere, que je m'arreste ou delecte au baiser, soit à la face de Iesvs, ou de ses playes? Si vous le pensez, ce n'est pas mervei[l]le, que vous m'avez deffendu la familiarité à Dieu mesme. Sçachez, mon Pere,que quand je baise,ou embrasse le doux Iesvs,l'esprit & la memoire ne sont pas attachez au baiser: mais à la divinité, ou à une veuë de quelque perfection divine, comme de fa bonté, de son amour, de sa misericorde, qui me transporte l’ame, Iors que je l'embrasse. »

Elle fut au mesme temps travaillée de grandes indispositions, desquelles escrivant à son Frere germain, elle luy parla en cette sorte: [ ]

« Excusez moy, mon Frere, que je ne respons pas encor à la vostre, pour un grand mal de teste, qui m'a obligé de tenir le lift, & de debilité, & de mal de gencive, mais ne vous en affligez pas ; car j'ay de la joye cn ces delices douloureuses, & non pas feuclement en l'esprit ; mais aussi en la nature, obeïssante à l’esprit, & s’éjoüit avec l’esprit sauf que je crains un chancre. Ie laisse quantité de sang par la gencive, & au reste je suis contente en l'amour de mon Dieu. Que si la pourriture entroit en mon corps & ma chair tomboit par pieces & lopins, pourveu que j'ay mon cœur pour aymer Dieu,je ne m'en soucie point. Vive la croix, vivent les douleurs. Toutefois, comme l'on m'a ordonné de l'huile de cloux258, je ne m'en ay pas encor fervy, de crainte qu'elle me nuise : faites encor cela pour cette miserable, que d'en demander advis au Docteur van Oncle. »

Chapitre XIX. De la forme d'oraison que pratiquoit Sœur lenne l'an 1626.

Son directeur ayant voulu savoir de Soeur Ienne la forme d’oraison qu’elle tenoit, elle Iuy satisfit és termes fuivans le 24. d'Octobre dudit an 1626.

« IESVS, MARIA, ANNA.

« Mon Pere, pour accomplir l'obedience, voicy la maniere d'oraison que je tiens, non pas de moy ; ains comme Dieu me gouverne & conduit à luy, bien que de ma part je tiens tant que je puis la voye commune. Mais si ne puis-je resister à ce grand Dieu qui fait & opere en ses creatures selon fa sainte volonté. Ma vie donc est une continuelle oraison: je parle du temps prefixe occupé feulement à l'oraison, & à l'action propre d'icelle,& parler à Dieu,& puis de l'oraison continuelle avec Dieu.

« Pour ce qui est de l’action propre de l'oraison, ou parler avec Dieu,tousiours au commencement de l'oraison, je tiens cette regle. Ie me confond devant Dieu, & devant toutes creatures, me tenant & voyant en verité plus vile & miferable, que toutes creatures. Et. en cette veuë de mon neant, je dis avec le Prophete : Mon Dieu, encor que je sois poudre & cendre, si parleray-je au Seigneur, & ce avec deffiance de moy-mesme, conduite de l'amour intime, que je sens au fond de mon cœur, qui me rend si pleine de confiance, que sortant de cette veuë de mon neant, je me vois abysmé [ ] dans dans une lumiere, non pas visib!e:mais biett plus claire & reluisante, qu'aucune lumiere a.creée, & cela sans aucune operation mienne,sinon l'abandon à Dieu,pour avoir quitté tout ce qu'il y a au monde. le me sens vivifiée d'un bien indicible, qui est l'amour de mon Espoux celeste,où je me trouve & voy unie, ne trouvant que Dieu en moy,ne me voyant pas moy-mefme, sinon en Dieu, jouissant tout à mon desir, sans desir toutefois, de ses divins embrassemens, goustant fa bonté, & l'amour intime qu'il porte à ses creatures.

« Estant ainsi abysmée en cette lumiere je n’y puis voir mes pechez,n'y [ni] les pechez du monde, finon hors de Dieu,& hors de moy-mesme, &en cette vivification, je ne puis plus voir mes propres vertus, ny celles de mon prochain: je dis les actes vertueux, que par l'ayde de Dieu je pourrois avoir prattiqué, finon hors de Dieu, & hors de moy-mesme. le ne puis plus voir en moy rien de propre,je dis ce que mesme est bon, fait & operé par le franc arbitre, par ce qu'en l’union d'amour que j'ay lors à Dieu,tout ce qui vient de moy,est trop vil en Dieu. Cette veuë donne à l'ame un si grand amour de Dieu, & si grande cognoissance de nostre neant, qu'il semble estre [ ] impossible de se pouvoir enorgueillir, pour quelle [sic] action vertueuse que l'on pourroifc avoir faite, ny pour aucunes louanges des creatures, tout cela hors de Dieu, estant le neant. Ce que j'en dis, ne sont qu'accidens, que je puis dire de l'oraison,& comme Dieu parle à moy,& je parle à Dieu, & de la jouissance de Dieu en l'oraison, & ce qui s'y passe, je ne le sçaurois faire entendre. Si est-ce neantmoins que le principal acte, qui n'est pas toutefois acte, j'use de ce mot.pour me faire entendre : je dis le principal qui se pafle entre Dieu & moy, n'est autre chose qu'amour, où je serois bien ( s'il fe pourvoit faire, que je pourrois estre fans boire manger,ou dormir ) trois fois vingt quatre heures, fans estre lassée à l'oraison,& ayant finy, je me trouve encor preste à recommencer, & ce sans aucun discours.

Quelque fois je voy l'espoux, comme un Espoux avec son espouse, & je parle à Dieu comme à mon Espoux, l'amour causant cette familiarité, oubliant tout ce qu'il y a de vil en moy, ne voyant que Dieu en moy, & moy en Dieu, par transformation d'amour. Le plus souvent je me trouve ainsi, voyant & goustant en la Divinité, la saînte Humanité de mon Espoux. Quelques fois je luy parle comme en son enfan[ ]ce: quelques fois comme à mon Pere : mais cette maniere je l'ay tousiours eue.

Quant à cette veuë, que je dis, que je ne puis plus voir mes pechez,finon hors de Dieu, & hors de moy-mesme, estant sortie de l'oraison,cette veuë continue,ce qui me fait avoir telle horreur de mes pechez, qu'il m'est impossible d'en voir ie moindre,aussi bien en l'oraison que hors d'icelle259.

Ie me serviray d'une similitude familiere pour me faire entendre. Si un Roy avoit espoufé une paysanne, fille d'un villageois, le mariage estant fait, il faut que l'espouse quitte ses habits vils, pour se vestir d'habits royaux, afin d'estre digne des accollades de son espoux. De mesme en est il d'une ame,devote: pour quelles bonnes que soient ses actions & fa vie, c'est un trop vil habit pour jouir des embrassemens & des unions du grand Roy celeste. Parquoy l'Espoux divin ayant choisi cette pauvre ame villageoise260,qui fait son mieux de se parer de ses habits, par ses forces & actions vertueuses, ayant fait tout ce que luy est possible pour plaire à Dieu, son bien-aymé Iesvs, iceluy l'ayant espousée,la veut revestir de ses habits royaux, luy fait quitter ses habits de paysanne, c'est à dire de ses vertus, pour la vestir de ses graces, de son amour, de son intime charité & autres dons, impossibles à dire. Lors cette ame se voyant ainsi revestue de son Espoux, de ses graces, n'a plus de honte de comparoistre devant son Bien-aymé. De là vient cette si intime familiarité & confiance à embrasser son Dieu. Ie me sert de ce mot, embrasser,par ce que je ne sçay comment donner à entendre cette si parfaite union. Voila, mon Pere, comme je me trouve,ne pouvant expliquer cette maniere d'oraison,finon en dire les accidens, & encor grossierement. A Dieu soit la gloire & à moy la confusion. »

Le lendemain du jour des Ames, de la mesme année 1626. elle tomba dans quelque legere imperfection,qu'elle qualifia neantmoins grand peché. C'est qu'elle tomba dans une crainte,que ceux qui luy faisoient l'aumosne,dequoy elle vivoit en solitude, lassez de luy donner, s'en retirassent. Ce soing qu'elle avoit du soustien de son corps,luy donna de la peine,pour lequel soing Dieu la laissa à elle mesme,qui luy causa quelque petite affliction. Tout cela estoit hors de Dieu,bien que la tristesse & soing tendoient à bonne fin, & avec resignation d'endurer volontiers tout pour Dieu: toutefois comme peu de chose est tres [166] grande devant Dieu, elle en fut grandement reprinse en son interieur,& pour punition de cette faute, c'est que Dieu la laissa tout ce jour là à elle mesme,& Iuy fit voir, jusques au soir dudit jour, ses imperfections & pechez en elle mesme,veuë si horrible ( disoit-elle ) qu'elle eut plustot choisie mil morts, que de la voir encor une fois.

Elle se mit à chercher tout ce jour là son Espoux, & bien que l’ayant receu Sacramentelement, elle le goustoit & sentoit, ce n'estoit toutefois que par actes de foy,& se trouvoit privée de l'union qu'elle souloit avoir tres-estroite avec Dieu. Elle voyoit qu'il estoit caché comme d'un voile, entre Iuy & son ame. De forte que se plaignante [sic] à Dieu, elle Iuy diíoit amoureusement: O ! Amour, où estes vous ? O Amonr qu’ay-jefait, qui vous déplaît? Dittes le moy, ô! Amour; car je ne puis estre separee de vous.

Sur le soir dudit jour, l'Espoux Iuy montra la faute qu’elle avait fait en l'action que dit est: bien que raisonnable, voire necessaire,que Dieu estoit content, voire vouloit qu'elle le fit : mais en Iuy, & cette fois elle l'avoit fait adherant à foy-mesme. Ayant donc ainsi cognu sa faute,& l'Espoux l'ayant receue à soy, son cœur Iuy fembloit se briser de contrition, mais amoureuse, dont elle jetta un deluge de larmes. [167]

De là elle eut une autre veuë, à sçavoir que l'amour est en Purgatoire,en Enfer, & par tout, qu'une ame se jetteroit plustot en mil purgatoires, que de connparoistre devant Dieu avec la moindre tache qui soit. Et les ames mesme damnées,souhaiteroient plustot mil enfers, que de comparoistre devant Dieu avec leurs pechez; & disoit que cela se peut bien dire,mais que c'est tout autre chose de le voir. Elle avoit eu autrefois semblable veuë: mais non pas de la sorte que cette fois261.

Le jour suivant au matin, sur les trois heures, le bon Dieu luy donna encor cette veue, & beaucoup d'operations de son amour vers ses creatures; dont elle resta pleine d admiration, & enflammée à prier Dieu le plus qu'elle put. L'Espoux luy fit encor voir, que la faute, que dit est, en laquelle il l'avoit laissé tomber, estoit afin qu'elle se recognut elle mesme, & la grandeur des graces de l'Espoux, de la preserver d'estre tousjours en ce soy mesme, & par là,la conduire à un plus grand amour & compassion de son prochain.

De plus, elle eut une veuë de l'amour que Dieu a vers les pecheurs, & quelle est l'operation de son amour,avec lequel il les soustient. [168]

L'Espoux luy fit aussi voir l'amour avec lequel il conduit les ames en charité & crainte de Dieu, & comment il les retire de leurs fautes & aveuglemens, lesquelles fautes sont differentes de celles des pecheurs, bien que les actions soient semblables; la difference estant en l'intention.

Elle eut encor une veuë de nostre maligne nature,dont elle ne fut pas tant esmerveillée des pechez qui se commettent, que de ceux qui ne se commettent pas, tant elle est grande & perverse.

Dieu luy fit voir aussi l'amour dont il use vers les diables, qui est tel, que si Dieu ne les retenoit pas, ils feroient encor pire mille millions de fois qu'ils ne font. Ce qui l'esmeut fort à avoir compassion vers les ames pecheresses, & de prier Dieu pour elles.

De plus, elle eut lors une veuë de l'amour avec lequel l'Espoux dit, estant sur l’arbre de la Croix : Mon Pere pardonnez leur ; car ils ne sçavent ce qu'ils font.

Toutes ces veuës firent qu'elle s'escria: O Dieu! Ô Amour, qu'ay-je merité que vous me faites voir ainsi vostre amour ? j'en fuis indigne. Et l'Espoux luy respondit: Il faut que l'Efpouse voy les secrets de l'Espoux. Lesquelles parolles luy firent fondre le cœur en son divin amour. [169]

Chapitre XX. D'un message fait de la part de Dieu, par Sœur Jenne, à son Directeur le 14. de Novembre 1626.

« MOn Pere, l'Espoux m'a commandé de vous demander si vous sçavez bien parler le langage de Paradis. II sçait bien si vous le sçavez ou non ; mais il veut que je vous le demande, & que nous parlions à deux de ce langage.

« Dieu Espoux de nos ames, est ce grand Roy de Paradis, & de la terre : tel langage qu'il tient au Ciel & en terre, il nous le faut aussi parler: mais sçavez vous comment Dieu fait quand il parle à moy, pauvre vermisseau, & moy comment je fais pour parler à luy ? Ce grand Dieu semble oublier qu'il est Dieu, pour me parler, ou à autres ses amys, & ayant ainsi comme oublié la grandeur de fa Deité,il se rend petit & familier vers moy. Helas, mon Pere, si Dieu paroissoit en fa grandeur,comment oseroy-je approcher de fa Majesté; mais voyant qu'il fait comme s'il ne fe fouvenoit point qu'il est Dieu, j'en prens la hardiesse; mais sçavez vous comment je fay pour parler à luy; car il faut faire aussi quelque chose de mon costé, j'oublie toute ma nature maligne, & tout ce qui est de moy, comme je vous ay encor dit, & ainsi, Dieu oubliant fa grandeur,& moy oubliant ma laideur, voicy qui s'accorde, voila l'union qui fe fait, & ainsi nous parlons bouche à bouche le langage de I'amour, qui est le langage de Paradis. Pensez quelles accolades nous faisons, quand je le tiens entre mes bras c'est à dirc au milieu de mon cœur. II ne fe sçait abstenir de me dire de fes secrets; car je le tiens comme tout enyvré,& quand il est ainsi, il dit & communique ses secrets, Et ces cognoiflances que je vous ay encor dit, ce sont ses secrets & ce que je ne sçay encor dire, qui sont dans mon cœur.

« Mais maintenant l'Espoux n'est pas cooptent,il veut, dis-je, que vous, mon Pere, parliez auffi ce langage. Sçavez vous comment nous ferons? Homme Dieu oubly fa grandeur, fa Royauté, ainsi il faut que nous oublions nostre nature, & que pariions en esprit ; nostre organe,nostre voix sera le truchement pour nous faire entendre l'un l'autre, fans penser à nostre corps: nous parlerons cœur à cœur, & Ie cœur de l'Espoux au milieu,ou bien nous deux au milieu du sien, & ainsi, fans meslange de la nature nous parlerons en esprit des choses de l'esprit. Vous me direz ce que vous gouterez de J'Espoux,de ses baisers, de l'amour dont il vous rassasie, & moy je vous diray toutes les caresses de mon Bien-aymé. Ainsi nos biens seront communs avec 1'Espoux, & nous le louerons & nous l'aymerons de tant plus. Que si par maniere de dire il s'enyvre en forte qu'il s'endort au milieu de nous, nous deroberons & puiserons dans ses thresors, & nous nous ferons braves de ses richesses, pour de tant plus le caresser, & que luy soyons plus agreables.

Ce langage de Paradis sera, fans peut estre, mal entendu,voire tourné en risée par ces ames terrestres qui ne furent oncques à l'escole de l'amour de Dieu; ains demeurent endormies dans les sentiers de l'homme exterieur; mais les Doctes, tant soit peu versez en la Theologie mystique, n'y trouveront rien à redire, & ceux aussi qui cheminent à Dieu par les voyes de l'esprit, en sçauront bien tirer du proufit spirituel, de l'edification & consolation. Voyez ce que dit Sainte Therese sur ce sujet du langage celeste, Chapitre 27. de sa Vie.

CHAPITRE XXI. Comment c’est que Dieu commande & en quelle maniere.

EN ce temps, son Pere Directeur desireux de sçavoir d'elle comment c'est; que Dieu commande, & quelle est la force de son commandement. Elle luy respondit, que le commandement se fait en diverses manieres. Quelque fois par une vive impression en l’ame, par laquelle on cognoit la volonté de Dieu, que l'on ne sçauroit penser autrement que ce soit Dieu qui commande, pour la consolation, humilité & force que donne ce commandement.

Quelques fois il se fait avec paroles distinctes : mais en l'esprit, sans aucune voix corporelle, & les effets font en l’ame, & font semblables à ceux de l'autre parler & commandement. Apres cela, l'impression peut demeurer quelque temps avec cette veue, & durant cela, il est impossible de ne penser que ce ne soit Dieu,& quelques fois il ne dure qu'un moment, & apres il est en la liberté de croire ou de ne pas croire, que ce soit Dieu qui commande.

Au mois de Decembre dudit an 1626, [ ] jour de la Conception de la vierge Marie, apres midy,elle fut puissamment attirée à une extase de l'ame & du corps, das laquelle elle se laissa escouler par an abandon à Dieu, comme la terre se laisse manier par le Potier. Elle y fut durant toutes les Vespres, Sermon & Complies,que l'on faisoit à son Eglise, avec une terrible consolation & jouissance de Dieu.

Elle vid lors, comme elle avoit encor veu auparavant,estant en l’action d'amour à Dieu, son cœur party en quatre par haut, & le petit Iesvs au milieu se reposer eomme dans son lict, qui luy causoit & allumoit un grand feu d'amour,avec peine sensible au cœur,& douleur tres-grande. Voyez icy suivant la figure de ladite vision. [174]

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De maniere que voyant ainsi le petit IesvS posséder son cœur, qui estoit son lict, il luy sembloit qu'il n'estoit plus sien, ains celuy mesme de Iesvs, & celuy de Iesvs le sien. Dont il luy advenoit (estant ainsi transportée à l'oraison) d'appeller Iesvs son cœur, s'oubliant de soy-mesme & de fa bassesse.

Peu de temps apres elle se trouva enveloppée de grandes tristesses, voire tenebres telles, que son Directeur douta si elle pourroit bien aymer Dieu estant ainsi accablée & couverte de tenebres: & pour le mettre hors de ce doute, elle luy escrivit cecy.

« Mon Pere, ayant de plus prez consideré vostre demande, il semble que vous seriez en doute, que cette operation secrete de l'amour pourroit continuer en moy durant ces tenebres, A quoy je veux bien vous satisfaire,& donner à cognoistre l’estat de mon ame; car j'ayme autant Dieu & si pafsionément en la montaigne de Calvaire,qu'en celle de Tabor. Ie l'ayme à present en la montaigne de Calvaire pendu en la croix. Ie l'ayme deplayé, deschiré, couronné d'espines. Je l'ayme en ses douleurs de l'ame, abandonné de Dieu son Pere»,quant aux sentimens de la consolation spirituelle. Ie l'ayme aux blasphemes,jugé de ses creatures. Ie l'ayme, me jettant en[ ]tre ses bras tout confit en dquleurs,& enfin >,à la mort;pù je desire de mourir avec luy, cloué en croix entre ses bras. Je l’aime en l’obscurité des Eléments, du Soleil et de ela Lune obscurcis. Ie l’aime au tremblement de la terre, et enfin je l’aime entoutes les ténèbres acvenues à sa mort sacrée.

v le l'ayme en ^'obscurité des Elemens, du Soleil & de la ,,Lune obscurcis. Ie l'ayme au tremblement »dela terre, & en fin je l'ayme en toutes les ^tenebres advenues à fa mort sacrée.

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,,té joyeuse, finon douloureuse: il n'est pas à dire ce que la nature endure.

Au mesme mois & an, la bonne servante de Dieu a fait un discours pour servir d'instruction aux ames devotes, & comme elles se doivent sousmettre à la direction des sages & experimentez Peres Confesseurs, & reciproquement comme ces Peres se doivent regler & gouverner à l'endroit de leurs disciples: mais d'autant que toute la substance dudit discours est comprins & contenu, divisé par Chapitres, en son Flambeau mystique,imprimé à Tournay lan 1631. & notamment ésquatorze premiers Chapitres d'iceluy; l'on y renvoye le Lecteur,fans en parler icy d'avantage.

Chapitre XXII.

Tes souffrances de Saur îenne, fr1 des graces de Dieu en iceUes, commençant Van I6zj. jusques à Vannée 16z8.

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J’ayme ce Dieu d'amour aussi bien aux j,tenebres qu'à la lumiere, aussi bien aux afflictions qu'aux consolations: aussi bien quand il me coupe, qu'il me hache, qu'il me tranche, que quand il me caresse par fes divines consolations, allechemens & par ses divines illuminations & graces glorieuses.

« Ie fuis maintenant fur la montaigne de Calvaire, où je souffre les tenebres, & obscurité des gousts de ses divines lumières, où ce Soleil de Iustice semble estre évanoui t de mon ame. Ie souffre la revolte des creatures, & des demons, qui me font la guerre à toute outrance. Ie souffre les playes, les douleurs en toutes les puissances inferieures de mon ame, qui semblent me vouloir blesser de toutes parts.par leurs rebellions. Ie sens la rebellion & le delaissement de toutes creatures qui ne cognoissent pas mes douleurs. Ie souffre les trernblemens de terre de ce mien corps, [ ] par les maladies corporelles, suscitées & provenantes des douleurs que mon ame souffre pour mon bien-aymé Iésvs. Et enfin je mourray & ma nature fera aneantie. Elle mourra es tenebres,non de corps, mais . de natuçe viciée, tant qu'elle soit du tout abbatuë, pour revivre & retourner à la montaigne de Tabor, quand il plaira au Bien-aymé dem'y introduire de nouveau :mais par passage & fans continuation, comme il n’y demeura pas long temps avec ses Apostres. Or si le Bien-aymé void que je continue & ne laisse de l'aymer, quoy qu'il me crucifie avec luy, j'espere qu'il ne retirera pas fes divines operations de son saint amour qu'il me monstre. II est trop bon, puis que je le veux aymer, & mourir en amour : & s'il plaist à Dieu me tenir en ces tenebres jusques à la mort corporelle, j'en fuis contente, & l'aymeray tousiours autant ainsi qu'autrement, souffrant l'operation de l'amour divin,& la nature endurant ces tenebres, car elle ayme sans soulagement, de forte que l'amour & le desir apres Dieu, si paflîonné, ne peuvent estre fans une terrible peine à la nature,pour ne pouvoir joíiir du Bien-aymé,comme il peut estre en cette vie,& n'en jouissant encor point par la privation de fa lumiere & familiari[ ]té joyeuse, finon douloureuse: il n'est pas à dire ce que la nature endure. »

Au mesme mois & an, la bonne servante de Dieu a fait un discours pour servir d'instruction aux ames devotes, & comme elles se doivent sousmettre à la direction des sages & experimentez Peres Confesseurs, & reciproquement comme ces Peres se doivent regler & gouverner à l'endroit de leurs disciples: mais d'autant que toute la substance dudit discours est comprins & contenu, divisé par Chapitres, en son Flambeau mystique,imprimé à Tournay l’an 1631. & notamment és quatorze premiers Chapitres d'iceluy; l'on y renvoye le Lecteur,fans en parler icy d'avantage.

Chapitre XXII. Des souffrances de Soeur Ienne, & des graces de Dieu en icelles, commençant l’an 1627. jusques à l’année 1628.

AV commencement de Tannée 1627. & apres beaucoup d'assauts, & combats qu'elle avoit souffert des diables, & souffroit encor, sans ayde de personne,elle cscrivit à son Directeur la lettre suivante:

« Mon Pere en nostre Seigneur, j'ay este [179] presque un an fans secours, combattant dans une cruelle guerre,que les ennemis infernaux me livrent continuellement & fans cesse, ne me laissans une heure de relasche, sinon au temps de l'oraifon,que 1'esprit est transporté avec Dieu,d'autant que lors les diables ne me peuvent assaillir: mais si tost apres, c'est à recommencer, & de dire en quoy, il est bien mal aisé, par ce que c'est un abysme.</