JEAN DE SAINT-SAMSON

Le Vrai Esprit du Carmel


Œuvre spirituelle et mystique
assemblée par le Père Donatien de Saint-Nicolas.
Sources manuscrites.

Édition critique présentée par Dominique Tronc

Avec une étude par le Père Max Huot de Longchamp

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Ce portrait de Jean de Saint-Samson, devenu aveugle dans sa prime enfance, figure en tête de la première édition du Vrai Esprit du Carmel, Rennes, 1655. Il est représenté borgne : l’œil gauche est fermé sur le monde terrestre, l’œil droit est ouvert sur le monde spirituel.


Avant-propos


Jean de Saint-Samson (1571-1636) anima la réforme des Grands Carmes en France. Il eut de nombreux dirigés, dont Maur de l’Enfant-Jésus, déjà édité dans la présente collection Sources Mystiques. Très grand spirituel, Jean a fait l’objet de belles études et quelques ouvrages issus de ses dictées — il devint aveugle dès la prime enfance — ont été édités. Cependant il demeure révéré plutôt que lu, par suite de la difficulté de lecture des sources brutes, inégales copies de saisies d’élans inspirés du maître des novices.

Nous présentons en première partie un texte sobre mais dont le titre ambitieux recouvre l’orientation toute mystique chère à Jean de Saint-Samson, qui la défendra vaillamment : Le Vrai Esprit du Carmel. C’est le portique d’entrée composé par le P. Donatien de Saint-Nicolas et placé en tête de ses deux in-folio reprenant les œuvres de Jean, édités à Rennes1. Donatien conclut ainsi près d’une décennie de son travail d’édition des œuvres de son maître2.  Ce Vrai Esprit résume l’essentiel du corpus qui est présenté ensuite, en évoluant du général (livre I du Vrai Esprit et livre II du Cabinet mystique) au particulier, abordant alors des sujets dont la majorité sont imposés par la vie conventuelle de l’époque (livres III à XVI, suivi de quelques poèmes qui concluent le second in-folio).

En seconde partie du volume, nous présentons des transcriptions de dictées manuscrites qui servirent de sources à Donatien. Ce sont des « pièces colorées » à l’origine du tableau que ce dernier construisit en demi-teintes. Un peu plus de vingt pièces du puzzle, retrouvées dans huit manuscrits du vaste fonds manuscrit d’archives préservé à Rennes, sont ainsi proposées pour apprécier l’inspiration directe du mystique aveugle. L’un des manuscrits est très largement utilisé, ce qui incite à le lire de façon continue, rétablissant ainsi le fil du discours ; les autres ne sont repris que ponctuellement.

Il est aisé d’aller et de revenir du Vrai Esprit (première partie) à ses sources manuscrites (seconde partie), grâce aux indications des folios de ces manuscrits. Nous les avons reportées entre crochets au fil des textes dans les deux parties. Ce procédé tient lieu d’une commune pagination et permet une lecture alternée. Une table des correspondances (édition vers manuscrits et inversement)  décrit l’état du puzzle.


Donatien de Saint-Nicolas était imprégné de l’esprit de Jean de Saint-Samson grâce à sa fréquentation de membres du cercle qui entourèrent ce dernier. Il respecte selon nous le sens profond mystique sans trop le gauchir par prudence ou par incompréhension, affaiblissant toutefois l’élan lié à l’oralité de dictées.

Donatien pouvait se permettre de regrouper et d’adapter largement ses sources selon un usage très couramment pratiqué en son siècle. Si l’usage n’avait souvent pas de réelle justification chez d’autres auteurs, il n’était ici pas possible pour ce disciple de reproduire telles quelles des dictées très incertaines3. Donatien a donc usé de cette liberté permise à l’époque — et nous lui en savons gré !

Si la claire construction de Donatien rend ainsi Jean lisible, c’est cependant au prix d’une grande souplesse prise vis-à-vis des sources : il en modifie allègrement l’ordre et il les résume souvent au sécateur ; il retouche le style au risque de perdre l’expression directe et variée du vécu mystique. Se reporter aux dictées nous transforme en auditeurs de cet aveugle qui parle vrai et prend fréquemment des risques lorsqu’il est saisi par l’inspiration mystique. Le couplage est une solution qui assure au mieux un accès à l’œuvre de Jean de Saint-Samson ainsi « étalonnée » par recours aux manuscrits.

L’ensemble livre une perspective ascendante propre au chemin de foi nue. Notre contribution présente Jean, décrit les sources et suggère quelques thèmes à l’aide d’un court florilège. Elle est suivie d’une présentation approfondie de l’enseignement propre au Vrai Esprit, par le Père Max Huot de Longchamp. Ce dernier a précédemment œuvré à nous faire connaître Jean de Saint-Samson4 ; il souligne ici la continuité que Jean maintient avec la tradition spirituelle remontant jusques au grand Ruusbroec (vers 1293-1381). Nous remercions le Père Bruno, o.s.b., qui a participé à la saisie du texte. Le travail d’édition a été mené en collaboration étroite avec notre épouse Murielle.

Un volume à venir sera consacré au Cabinet mystique, dont la première partie constitue l’achèvement du Vrai Esprit, ainsi qu’à un choix privilégiant une remarquable correspondance de direction.

Jean de Saint-Samson (1571-1636)

Au sein des réformes

En France, à la sortie des guerres de religion, la plupart des couvents ont une fois de plus besoin d'être réformés. En ce qui concerne les carmels, deux réformes font suite aux nombreuses rénovations qui ponctuent leur histoire5. Elles sont simultanées, l’une se détache de l’ancien ordre du Carmel ce qui facilitera son essor, l’autre demeure en son sein ce qui limitera ultérieurement son influence.

La première réforme est féminine. Elle est mise en place sous l’impulsion de Madame Acarie (Marie de l’Incarnation, 1566-1618). Par l’intermédiaire d’Anne de Saint-Barthélémy (1549-1626), la sœur converse qui accompagnait Teresa dans ses voyages, par celui d’Anne de Jésus (1545-1621), la dédicataire du Cantique spirituel de Jean de la Croix, qui veille au respect de la règle élaborée par Teresa, par celui de quatre compagnes espagnoles, cette réforme prend son essor dans le royaume de France alors ennemi. Le séjour des étrangères sera bref, sauf dans le cas d’Isabelle des Anges, mais étonnamment fructueux. Car la vie intérieure ne dépend guère de la langue parlée et ne connaît pas de frontière. Le relais est assuré par l’élan de la première génération française, à laquelle appartiennent Madeleine de Saint-Joseph (1578-1637) — maîtresse profondément intérieure de novices qui assurèrent de nombreuses fondations —, Marie de Bréauté son amie, etc.

La seconde réforme est masculine. Elle naît en Bretagne, où Philippe Thibault réforme dans un esprit ascétique le couvent de Rennes, rattaché à la province qui lui donne son nom : « réforme de Touraine ». Le renouveau s’étendra mais ne se séparera pas de l’ancien ordre malgré des tensions que l’on relève à Angers, à Ploërmel, etc. Cette réforme des « grands carmes » est indépendante de celle des carmes « déchaussés », même si une influence de ces derniers est prouvée en ce qui concerne des pratiques6.

L’actif Philippe Thibault fait venir en Bretagne la future « âme de la réforme de Touraine », le contemplatif Jean de Saint-Samson (1571-1636). Ce dernier associe une intense vie mystique à l’ascèse régnante (qui restera apparente dans son œuvre : peut-être est-elle imposée par les conditions locales de grande pauvreté). Il forme les novices (et scribes auxquels nous devons l’œuvre du maître aveugle). Ces derniers continueront son œuvre toute intérieure, dans certains couvents carmes ou en ermitage dans le cas de Maur de l’Enfant-Jésus. Jean de Saint-Samson apparaît comme le symétrique masculin presque exactement contemporain de Madeleine de Saint-Joseph.

Puis on oublie ce maître spirituel, pour plusieurs raisons : dès les années 1640 naît une méfiance qui provoquera le « crépuscule des mystiques7 » à la fin du XVIIe siècle, l’in-action mystique perdant son sens originel et les mystiques étant très souvent soupçonnés de quiétisme. Un affadissement de l’élan intérieur accompagne alors la fusion de la réforme dans le corps des « grands carmes », qui disparaît de France à la fin du dix-huitième siècle.

Par chance, de très nombreux manuscrits, copies des dictées de l’aveugle à ses novices, ont survécu. La renaissance de l’intérêt pour la mystique d’expression française depuis Bremond8 s’est accompagnée plus récemment de la redécouverte, puis d’un début de l’édition de l’important corpus de « dictées » de Jean à ses disciples.

Ce que Jean a dicté n’est pas d’une lecture très facile mais « le plus profond des mystiques français9 » mérite l’effort requis. Sa découverte est possible aujourd’hui parce que notre pratique des formes modernes d’écriture, s’écartant de la belle langue telle qu’elle fut pratiquée sinon imposée depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, facilite l’abord direct des textes.

La vie d’un frère convers

Nous n’avons pas besoin de reprendre ce qui a été fort bien exposé dans le travail fondateur de S. Bouchereaux10, conforté par celui de H. Blommestijn11. Leur source principale est d’ailleurs un travail de notre P. Donatien12 qui exploite un ensemble de documents d’une manière comparable à celle qui aboutira au Vrai Esprit. Une brève évocation suffira ici :

Jean du Moulin, fils d’un contrôleur des tailles, fut baptisé le 30 décembre 1571. Une intervention malheureuse causa sa cécité, suite à la maladie de la variole contractée à l’âge de trois ans. Aussi :

on lui fit apprendre la musique et le jeu des instruments en perfection, spécialement celui de l'orgue, qu'il touchait fort adroitement dès l'âge de douze ans. Il fit quelques années cet office en l'église de saint-Dominique de Sens et était toujours appelé aux concerts de musique qui se faisaient aux solennités extraordinaires.13

Quittant Sens pour Paris, en 1593 ou 1594, il alla demeurer chez son frère marié Jean-Baptiste pendant quatre ou cinq ans, près de Saint-Eustache. Mais après la mort de ses proches vint la misère :

Le serviteur de Dieu demeurait cependant dans une église toujours à genoux, et en oraison devant le très Saint Sacrement de l'autel, et souffrait beaucoup de faim, de soif et autres incommodités.14

On dispose d’une abondance de faits très vivants illustrant la dureté de la vie de l’infirme, que nous ne pouvons rapporter ici15.

L’église de Saint-Eustache était attachée au grand couvent des carmes de la place Maubert : un certain jour, en la fête de sainte Agnès de l’année 1604, Jean demanda la permission au jeune frère Mathieu Pinault « de toucher l’orgue » à la grand-messe. Cette rencontre fut le début d’une amitié profonde et durable.

Depuis je le conviais de venir à l’orgue avec moi toutes les fois que je jouais de l’orgue. En devisant avec moi il me demandait si j’avais des livres spirituels, et lui ayant dit qu’entre autres j’avais les œuvres de Nervèze, il me persuada de les quitter et m’en rendit d’autres comme Arias, Grenade16, et me pria de lui donner quelque temps pour lui lire des livres qu’il m’apportait, comme les divines institutions de Tauler, la Théologie mystique de Harphius, Ruusbroec, La Perle évangélique, le Jardin spirituel des contemplatifs de Mr. Deschamps.17

La lecture journalière était devenue très vite une rencontre de prière et de méditation et un cercle spirituel se constitua au couvent de la place Maubert. Jean

exhorta lors pareillement le Père Philippe Thibault, religieux de la même province à se mettre de la partie [en vue d’établir la réforme] ; l'assurant qu'il y pouvait beaucoup. […] Il lui dit ces paroles avec tant d'énergie et d'efficace, qu'elles frappèrent au cœur du Père Thibault comme un coup de foudre, et y demeurèrent désormais très profondément gravées, comme il a depuis souvent avisé au Père Mathieu [Pinault]18.

Finalement, en 1606, alors que Jean parlait avec Mathieu Pinault des desseins de celui‑ci, il lui dit au dépourvu : « Dieu m’appelle efficacement pour être religieux en votre convent de Dol 19. » Le jeune frère Mathieu n’y voyait que toutes sortes de difficultés, mais ce couvent l’accepta quoique âgé de trente-cinq ans et malgré sa cécité, mais dans la situation la plus humble de frère lai.

Les épreuves furent abondantes dans la vie du nouveau carme. Jean était souvent malade. Le bâtiment était fort misérable et délabré, il n’y avait pas d’infirmerie, les cloisons des cellules du dortoir n’étaient faites que « d’ais fort mal assemblez, où les vents entraient de toutes parts. » Jean préférait la solitude et le recueillement de la prière : « Dans l’hiver on l’a vu souvent à l’abri de quelque muraille, et aux rayons du soleil, trembler sa fièvre assis sur un buis du jardin20. » Jean de Saint-Samson avait appris une prière pour guérir les fiévreux. Cette pratique le mit en relation avec l’évêque de Dol qui, après une enquête, fut acquis à la cause du frère et le fréquenta régulièrement jusques à la fin de sa vie. Un événement nous révèle la pleine grandeur du frère :

La ville de Dol et le couvent des carmes furent atteints de la peste. Un carme mourut en peu de jours et un novice fut atteint par la contagion. Pris de panique, la communauté entière et le prieur s’enfuirent hors du couvent. Le soin du malade fut confié au jeune frère Olivier et à un séculier. Jean de Saint-Samson s’était déterminé à tenir ferme et à s’engager, pour si peu que cela lui serait possible. Malgré son infirmité et son peu d’expérience, il se mit à leur service pour soigner le malade. Un jour, celui‑ci fut atteint d’un accès de folie furieuse et voulut se précipiter par la fenêtre du dortoir. Alerté par un pressentiment, ou par une lumière divine selon l’interprétation du Père Donatien, Jean «  sort à même temps de sa chambre, va directement vers ce frénétique au lieu du précipice, le saisit et l’empêche de se jeter. Le tenant, il appelle les deux autres, qui pour la crainte du mal s’écartaient au bas du jardin, fit remettre ce pauvre malade en son lit, et demeura toujours auprès de lui, sans aucune appréhension de la maladie, priant Dieu qu’il lui rendît son bon sens, afin de pouvoir mourir dans les dispositions de sa grâce. Notre-Seigneur octroya 1’un et l’autre à ses prières. Car au même instant l’usage de la raison lui revint… » Jean de Saint-Samson finit par contracter lui-même la maladie à laquelle il s’était exposé volontairement pour l’amour de ses frères malades et agonisants. Les conséquences en demeurèrent limitées, quoiqu’il ait été transféré pendant quelque temps « au champ Saint-Jammes, lieu destiné pour la retraite et pour le défairement des pestiférés. » Jean y continuait sans relâche ses œuvres charitables. Ces expériences pénibles face à un mal impitoyable, à la défaillance totale de la médecine et à la peur obsédante de la contagion, l’amenèrent à un dépouillement entier de son intérêt propre et à une disponibilité sans réserve21.

Jean de Saint-Samson fit profession, âgé de plus de trente-cinq ans, le 26 juin 1607. Philippe Thibault et Mathieu Pinault, les deux réformateurs, dès leur arrivée définitive à Rennes en novembre 1608, essayèrent d’obtenir du Père provincial le transfert du frère Jean à leur couvent, mais il leur fallut attendre quatre années, la communauté de Dol s’y opposant. Puis :

les supérieurs de Rennes22 s’efforcèrent d’inventer de rudes épreuves pour mesurer la trempe de son âme et découvrir le fond de son cœur. […] Jean ne pouvait littéralement plus suivre les prescriptions de la méditation méthodique. […] Philippe l’invita à exposer par écrit son exercice d’entière élévation d’esprit. […] Etant donné que le contenu de ces quelques pages, de l’avis de tous, était bon et admirable, les chefs de file de la réforme n’hésitèrent plus à destiner le simple frère au rôle important de maître spirituel de plusieurs générations de jeunes carmes.

[…] Mathieu Pinault, le maître des novices, qui devait, après tout, sa formation spirituelle aux entretiens quotidiens avec Jean, prit l’initiative quelque peu curieuse d’envoyer chez lui les jeunes gens les plus doués pour une courte visite.23

Jean donnait probablement un « enseignement » par la prière (comme il en avait été de même par exemple pour les proches d’un Philippe de Néri). De la sorte, Jean devenait le maître spirituel de la réforme …sans méditation méthodique. Jean demeura alors à Rennes (à l’exception d’une année passée à Dol) jusques à sa mort, qui arriva alors qu’il avait atteint un âge assez avancé, près de soixante-cinq ans :

Pendant ces longues années, il n’aimait guère franchir le seuil du couvent, à moins que ce ne fût pour rendre visite à une personne malade ou agonisante… A la fin de sa vie, il demanda même son transfert […] pour y être en solitude totale. Il tenait pourtant sa fenêtre grande ouverte pour les oiseaux qui passaient la nuit dans sa chambre.

Il mourut le dimanche 14 septembre 1636

en la fête de l’Exaltation de la Croix, jour anniversaire de la mort de Catherine de Gênes, la mystique italienne fort estimée de Jean de Saint-Samson à cause de la ressemblance de leur expérience mystique24.

Le sentier de l’amour divin

Il faut en premier lieu aller à la recherche du trésor mystique. Le titre d’une œuvre connue de Jean de Saint-Samson25 souligne le caractère imprévisible et contraignant du chemin mystique, dont le parcours dure de nombreuses années, la vie étant donnée pour cela. Trouver l’entrée du sentier, puis le suivre, suppose en premier lieu de perdre ses certitudes pour se laisser conduire. Mais l’homme

ne se sert de sa raison que pour les choses sensibles. […] S’il monte plus haut que les sens, il ne veut concevoir les choses divines que par voie d’entendement, et croit que toute sa sainteté doit consister en la forte élévation et dans le lustre de son entendement illuminé de Dieu pour le connaître et le goûter. […] Il ne veut point aller là où il ne sait pas, ni s’exposer à se perdre et s’abandonner à la conduite de Dieu26.

Jean appelle donc à une vie surnaturelle, seule capable de franchir le pas :

Voyez donc derechef, mon frère, si vous voulez être profane ou divin, puisque cela est en votre libre pouvoir et vouloir. Ce n'est pas assez que d'avoir quelque lumière et connaissance naturelle de Dieu et des choses qui lui appartiennent, mais il faut être soi-même surnaturel, en ses habitudes, en sa vie, en ses connaissances, en ses continuelles actions, en ses paroles, et cela tant dehors que dedans. Et ce qui en trompe plusieurs, c'est qu'ils se contentent des connaissances et des touches divines acquises par spéculation ou autrement et en nature […].

Elle suppose une adhésion ou conformité dont

le chemin le plus court pour vous est le dedans de l'esprit, […] activité amoureuse par laquelle, comme le poisson se plonge et replonge en l’eau coulante, son propre élément, centre et repos, vous vous plairez uniquement de fluer et d’adhérer continuellement à Dieu […]27.

Mais quand à vous, il faut que vous vous résolviez de devenir éternel, tant en vérité pratique qu'en vue et science expérimentale de l'éternité en la même éternité. Or, pour parvenir là, il faut fluer activement sans cesse de toute l'action de vos puissances, par lesquelles vous soyez tiré et ravi totalement après elle en cette étendue éternelle en laquelle vous soyez rendu simple et immobile sans réflexion ni division quelconque […]28.

Cette conformité suppose un amour pur de toute contamination :

Il faut, et il veut, que nous soyons perdus, et totalement transfus en toute son étendue éternelle pour demeurer morts ainsi à nous-mêmes, […] vous excitant […] à un tout raisonnable amour, qui doit être raisonnablement exercé de vous par-dessus toute raison, appréhension et discrétion[…]29.

Je dis que où il y a de la raison en amour pour aimer, l'amour n'est point ; d'autant qu'amour est suffisant de soi et par soi-même de tirer et de ravir tout le sujet qu'il anime et qui l’agite, de le tirer totalement en unité d'esprit sans le concours et l'aide de raison réflexe […]30.

Le chemin est pénible parce que la nature cherche toujours un objet :

Si on lui ôte un objet sensible, elle [la nature] a recours à un objet de l’esprit. Si on lui ôte ceux de l’esprit, elle cherchera sa propre satisfaction en Dieu même […]31.

Tour à tour sont éprouvés amour divin :

Combien de fois, ô mon amour, ai-je eu sujet dans l'abondance de vos communications divines, de vous prier de vous enfuir hâtivement de moi si vous ne vouliez me voir mourir de joie et d'amour, présentement à vos yeux ?32

…ou cheminement obscur :

« Notre-Seigneur lui voulant faire goûter l'amertume de sa croix, le priva de toutes ces grâces sensibles. Et afin d'éprouver, épurer et affermir sa vertu et sa fidélité, le mit en un état très nu, très délaissé, très obscur et très misérable selon le sens, qui lui dura même plusieurs années sans autre consolation. De sorte qu'il lui semblait pendant tout ce temps-là être abandonné et réprouvé de Dieu33. »

Ces états sont éprouvés tour à tour et cassent le rigide amour-propre. Enfin « nos voies doivent être si perdues que personne n’en voient ni trace ni sentier34 ».

Seul est nécessaire l’élan de tout l’être pour atteindre un état d’union simple. L’appétit, le désir, l’élan, exprimés par « Tout ou rien ! », par un souhait, « Que tout le vieil homme meure en nous », sont essentiels dans la voie mystique. C’est le grand message de Jean, ce qui le rend spécifique parmi ses pairs à la lecture. Aussi n’avait-il souvent rien autre chose à dire en confession, sinon « qu’il n’avait pas tendu à Dieu à l’infini et de toutes ses forces en son attention », donnant pour précision :

L’infini […] c’est l’arrêt et fermeté de toutes les puissances recueillies, fondues, réduites et entièrement perdues en l’unité divine, par dessus tout esprit et fond35.

La « religion » prend alors le nouveau sens dynamique d’une « totale perte de soi-même et des choses créées, par une entière transfusion et résolution de tout soi en Dieu36. »

L’action divine à travers l’homme peut alors prendre place : « Aimer sans amour, aimer au-dessus de l’amour [sensible]37 ! » Avant d’y atteindre, par une continuelle et attentive mort de lui-même, le mystique aspirant plonge de plus en plus en son fond, « sans grand effort du sens », seulement du plus profond du cœur et du plus intime de l’esprit38. Qu’il ne se satisfasse point d’un désir de posséder Dieu ! En fait, plus le sujet « s’abîme et se perd au total de son infinie vastité39, tant moins il s’aperçoit de cette opération simple et cachée40. » Il ne lui reste qu’à

s’armer de force de patience et de constance pour ne varier jamais ni à droite ni à gauche […], se sentir toute vide et destituée de lui [l’Époux] et totalement insipide en ses sentiments. C’est en ceci que consiste la fidélité […] et non dans les grandes connaissances, réplétions, goûts, dilatations, simplifications, révélations, visions et ravissements de l’entendement humain. […] Cela [se sentir vide] n’arrive qu’afin que les âmes ne se satisfassent point elles-mêmes d’un désir glouton et affamé de posséder Dieu plus pour elles que pour Lui-même41

Voilà comment on monte l’escalier d’amour divin, car « celui qui a tout reçu doit toujours tout, à chaque moment42. » Ses voies sont la solitude, la totale impuissance, mais aussi satisfaire pleinement à Dieu avec joie, en abhorrant la tristesse.

Tout cela est aisé à dire, malaisé à faire, difficile à endurer, très difficile à surmonter. Car il faut demeurer stable, ferme et immobile au dedans de l’esprit, en simple repos, par dessus l’action et l’intention. Par dessus le flux sensible présent et essentiel de l’Époux ; et cela éternellement, parce que l’on croit ne devoir jamais vivre autrement et que cet aimable Époux ne doit jamais retourner… C’est ici que l’industrie humaine est épuisée43

Pour un abandon véritable, nous devons être « totalement reçus et fondus44 » :

Être enseveli comme mort, c’est encore un tout autre état, et puis être pourri et corrompu, et de la pourriture être rédigé45 en cendre, ce sont encore d’autres états plus proches du rien. Mais le même rien n’est rien. Il faut que le mystique avise soigneusement lequel de tous ces états lui convient, afin que sans s’arrêter, il tende toujours à plus, non selon la pure spéculation, ce qui serait tôt fait, mais en véritable pratique dans les occasions, qui ne lui manqueront jamais, et avec ordre et discrétion. C’est un46 œuvre d’un siècle, à dire la vérité47.

Soyons « circonspects à ne se point chercher finement, en faisant sa proie de la mort du sens. [L’âme] doit vivre là toute perdue à elle-même, sans science ni vue de ce que nous sommes48. »

Or les excellents mystiques nous disent ce qui est vrai, à savoir que trois choses conviennent à l'homme mort : on l'ensevelit, on l'inhume, et puis on marche dessus jusques au jour du jugement. On [ne] saurait mieux exprimer l'insensibilité des morts que par semblable chose. Si bien que on verra si nous sommes morts entièrement en la nature, si toutes ces choses se trouvent pleinement et de tout point véritables49.

Aussi pour le mystique,

son plaisir en son infini amour, est que Dieu soit ce qu'il est, qu'il ait ce qu'il a, et qu'il se bienheure [qu’il soit bienheureux] présentement soi-même en sa présente éternité, qui n'est autre que lui-même ; c'est cela qui réjouit les anges en la gloire, et les hommes en la voie, en quelque condition prospère ou adverse qui se puisse rencontrer. C'est ainsi que le bonheur de Dieu et la félicité de Dieu dans les hommes en leur félicité en la terre, et que le paradis de Dieu, est dans ces hommes-là. Toutefois, comme l'homme est composé de plusieurs parties en soi-même, il se peut faire qu'il puisse pleurer en demeurant joyeux au dedans50.

Toutefois la « subtile et perdue théorie et pratique des mystiques est inconnue à tout autre qu’à eux-mêmes et cependant ils voient tout, du fond de leur abîme51 » :

Pour arriver heureusement à cette transfusion en Dieu, il faut que toute la créature soit perdue à son vivre, à son sentir, à son savoir, à son pouvoir et à son mourir. […] Il n'y a plus en cet état d'acte de réflexion, et […] l'âme est hors de puissance de le faire. Toutefois le franc-arbitre demeure en sa pleine et entière vigueur. En ceci il y a infiniment de quoi s'émerveiller et admirer la force de l'amoureuse activité de Dieu à fondre et convertir totalement en soi ceux qui lui ont voulu sans réserve répondre de tout soi, tant en la vie qu'en la mort52.

Au reste dans cet abîme on ne voit ni fond ni déité : tout y est englouti sans ressource et il ravit incessamment tout l’homme sans distinction ni différence. C’est ici qu’il n’y a ni amour, ni vertu, ni charité. Et toutefois c’est d’ici que la charité, l’amour et les vertus sortent à leurs effets quand et autant qu’il le faut, sans perception ni distinction. Ce qui n’est point ne peut avoir de nom ; non par privation d’être, mais parce qu’on est englouti dans l’unique et suréminent être qui va remplissant tout être du sien53

Les vertus ne doivent jamais être distinguées ni séparées de l’amour, sinon dans leur action qui sort et paraît aux hommes. Il s’agit de parvenir au feu de l’amour divin, lequel les dévorera et les engloutira, pour les transformer en soi :

L’amour et l’humilité leur ôtent [aux mystiques] toute réflexion, les occupant et les perdant toujours de plus en plus en Dieu, où ils sont et vivent sans distinction ni discernement de ce qu’ils font ou ne font pas. Ainsi ils vaquent incessamment au devoir de l’amour réciproque, sans croire ni penser qu’ils y satisfassent, sinon de fort loin et chétivement54.

Le divin Soleil de justice ne manque point de produire les effets de son amour dans les hommes, aux uns plus tard et aux autres plus tôt et en un différent degré, selon qu’il trouve la terre de leur cœur diversement disposé à cela par la grâce ; la saveur et l’expérience que nous avons de cette vérité nous est très délicieuse ; en cette manière nous pénétrons tous les effets de cet amour produit dans les hommes, leur découvrant sa beauté et ses vives splendeurs afin de les rendre parfaitement amoureux de lui-même55.

[…] Élevé de la terre et de vous par-dessus vous, entièrement perdu par plongement vigoureux et amoureux en l'immense mer et son infinie divinité, où tous les esprits créés, se surpassant soi-même, se sont perdus, et où ils se sont consommés en amour comme dedans un très vif brasier qui les rend jouissant de l'infini amour, et des infinis délices de Dieu même, le voyant être ce qu'il est digne de son seul amour, pour être pleinement bienheuré, et bienheureux par soi-même56.

Ainsi le seul amour demeurera maître de la place57 :

Cet état consiste en une élévation d’esprit par-dessus tout objet sensible et créé, par laquelle on est fixement arrêté au dedans de soi, regardant stablement Dieu, qui tire l’âme en simple unité et nudité d’esprit […] La constitution de celui qui est en cet état, est simple, nue, obscure et sans science de Dieu même […] Car là, tout ce qui est sensible, spécifique, et créé est fondu en unité d’esprit, ou plutôt en simplicité […] Alors les puissances sont fixement arrêtées au-dedans, toutes attentives à fixement regarder Dieu […] Et plus cela est ignoré du patient, tant mieux pour la profondeur et l’excellence de cet état. […] ni créé ni créature, ni science ni ignorance, ni tout ni rien, ni terme ni nom […] ni différence de temps […] tout cela est perdu et fondu en cet obscur brouillard, lequel Dieu fait lui-même, se complaisant ainsi dans les âmes […] Là elle doit continuellement être attentive à ne se point laisser occuper des objets naturels et spirituels, qui sourdent presque continuellement, quoique très simplement, de la puissance raisonnable, et à n’écouter point la nature, qui la sollicite continuellement à connaître et à sentir son état et à réfléchir sur ce qu’elle voit et ce qu’elle est. Car la nature veut toujours secrètement avoir quelque objet à quoi elle s’attache […] qu’elle réponde uniquement et toujours […] par la simple et totale attention, en l’essence abyssale de Dieu58. »

Mais on ne voit ni terme ni nom pour répondre à ce dont on se sent et on se voit tout embrasé, aussi on se réduit et on s’exprime comme on peut59 ! Celui qui à force de mourir et fluer continuellement en Dieu est devenu simple, demeure comme impuissant à réfléchir. Il demeure stable et arrêté en son repos, ne désirant sortir de là sinon lorsque Dieu l’en tire. Et lors il sort sans sortir, pratiquant ce qu’il doit faire, libre et sans empêchement, afin de rentrer selon son total au plus profond de son désert solitaire.

Ces personnes sont vues comme fleuve regorgeant d’amour, de lumière, de saveur et de délices ineffables60. Mais les formes et le vocable même d’amour s’anéantissent. Car alors le sujet se trouve heureusement transformé au feu de Dieu61. Rien de ceci ne rejaillit plus dans les sens ; et il est de nécessité que l’âme soit établie et confirmée en une très grande et très simple force d’esprit, qui l’arrête et constitue fermement et « immobilement » en son objet ; afin que Dieu vive en elle comme sans elle62.

Alors l’amour n’a plus d’être, de vie, ni d’opération comme pour elle, mais désormais son infini objet qui est Dieu, vit, agit, et pâtit en elle en tout sens et manière, et en tous événements. L’âme dis-je, en cet état ne vit que de la vie, et en la propre vie de Dieu. Elle a atteint sa similitude avec Dieu par-dessus la même similitude ; elle a atteint son image et son exemplaire en son propre fond originaire, et elle est entièrement transfuse en son immense amplitude, par dessus toute démonstration possible. […] Pour donc faire vivre Dieu en nous, il faut que nous mourions totalement ; et comme cela ne doit et ne peut être naturellement devant le temps de notre dissolution, il faut que nous mourions en la foi et la créance du rien de toutes choses, et de nous-mêmes au respect de Dieu63. […] Celui donc qui affecte seulement les formes et intelligences du haut et du profond, si mystique qu’il puisse être, n’est pas capable de notre présent flux et écoulement et ne sait ce que nous disons64.

« Ni haut ni profond » : aucune progression linéaire dont on puisse saisir des étapes. Jean pratique un mouvement circulaire, déterminé et finalement aspiré par le puissant Attracteur divin :

Si bien qu'à mesure qu'on reçoit les splendeurs divines en ses divins et profonds attouchements, qui font et contiennent diverses manifestations de plusieurs et divines notions, tant en la grandeur et la beauté de Dieu, en sa largeur et profondeur, qu’en la connaissance en science expérimentale de son rien, l'âme se trouve plus désireuse, plus enflammée, plus active sans labeur, et plus intérieure que jamais, se sentant et voyant perdue, fondue et réduite dedans l'immensité de ce divin feu tout dévorant, savoir le créé, pour, là-dedans surpassée et perdue d'elle-même en son éminente élévation et constitution, ne vivre plus d'autre vie que de la vie de Dieu, qui l'anime et l'agite de son enflammé esprit65.

L'homme qui voit et goûte Dieu par son flux lumineux, voit aussi, par même moyen et sens, quant et quant la vérité de son rien. Si qu’il ne peut assez s'étonner de voir un amour si excessif et démesuré de la majesté de Dieu en son endroit. En la vue et sentiment de quoi, il s'étonne infiniment de se voir si abondamment et si libéralement prévenu de l'amour merveilleux de sa Majesté, lui qui voyant en cette immense lumière la laideur du péché. […] Et de vrai, si sa Majesté ne le préservait de mourir en cette vue, il mourrait à l’instant66.

Or c’est par l’amour en soi-même, que l’âme touchée vivement d’amour, désire se conjoindre étroitement à l’amour même incréé, qui est Dieu, et c'est ce que nous entendons par la concision et réduction de l'aspiration enflammée sous peu de paroles et de forme, qui n'est quasi que le vocal d'amour. […] C'est là que l'âme jouit des ineffables embrassements à pur et à plein, de la grandeur, de la beauté et des secrets ineffables du même Dieu d'amour, qui l'entraîne en son abîme par cette fidèle activité de la créature à lui répondre selon son total. 67.

Ils portent partout leur solitude d'esprit, comme ayant atteint par la pureté de cœur le doux et secret silence en le repos intérieur de l'esprit, diligemment attentifs et actifs qu'ils sont au continuel culte de leur fond, qu'ils ne laissent dépeindre d’aucune espèce, image ou figure. Ceux-ci ne pensent ni à sainteté ni à pureté, de quoi néanmoins faisant continuellement de mieux en mieux les exercices, d’une continuelle et entière tendue de tout eux-mêmes en Dieu, ils acquièrent très excellemment par cela même, la pureté et la sainteté dont ils sont revêtus comme d'un très précieux ornement au plaisir et à la gloire de Dieu, […] ils ne savent réfléchir ni sur les autres ni sur leurs œuvres.68.

Mais qu'il avise bien de ne se faire ni rendre propriétaire d'aucun exercice d'esprit quand Dieu le tirera ailleurs et autrement. Et encore qu'il doive grandement chérir la solitude, si se doit-il bien garder de s'en rendre propriétaire, pour ce que nous devons suivre Dieu, non pas nous-mêmes. C'est pourquoi il faut laisser Dieu pour Dieu, spécialement quand on voit fort expressément ce que Dieu veut de nous69.

Et vivant à Dieu et en Dieu de toutes tes forces et de tout ton appétit, tu es bienheureux en ta misère. Car observant continuellement toi-même en sa présence, nature n'a ni effet ni pouvoir dessus toi, encore même que tu ressentes ses importunités, d'autant que lui faisant bonne et due guerre à la faveur de Dieu et de sa gloire en toi, si tu es faible et infirme en toi-même, tu es d'autant plus fort en Dieu, en qui ta fidèle renonciation d'esprit et de sens te fait mourir et te perd irrécupérablement. Vois donc que ta pauvreté est pour ta richesse, et pour tout dire, que ta misère universelle est pour ta pleine félicité, non en toi pour cette heure, mais en Dieu infini, en l'immensité duquel tu te perds de plus en plus nûment. En l'abîme duquel tu es jouissant de lui en sa continuelle vue et contemplation. Et tant moins tu as de science et sentiment de cela, tant plus et tant mieux. Tu es cette mer même où ta jouissance et contemplation est ineffable au plus profond de la solitude de ton désert70.

Nous achevons ce collier de beaux extraits par celui d’un manuscrit qui ne fait pas double emploi avec les textes du Vrai Esprit :

Le flux de la créature en Dieu procède de son industrie pure plus ou moins vivement touchée de Dieu, pour pouvoir appréhender Dieu petit à petit et le connaître en ses effets, tant en la créature que dehors d’elle aux autres. […] La créature se sent outrée et ponctuée des vifs attraits de Dieu, à la suite desquels elle sort par divers degrés et par diverse succession d’ordre et de temps d’elle-même et des choses créées et entre par amour et dépouillement de soi plus ou moins avant en Dieu. […] Mais il est tout au contraire de ceux qui tirent Dieu à eux à la manière des écoliers, lesquels par efforts de spéculation naturelle l’accommodent à leurs sens et leurs goûts, duquel se sentant sensiblement et naturellement délectés, il leur semble par cela s’approcher grandement de Lui, et avoir sous grande connaissance et grand goût de lui, ce qui n’est qu’affection et sentiment purement naturel. Lesquels se trouvant doctes par la science acquise, ils étendent le discours et leurs voies en cela le plus largement et le plus loin qu’ils peuvent, de sorte que leur ponctuation n’est que pure théologie d’école, étudiée, plus ou moins facilement digérée par spéculation, purement humaine. Et comme ils ont lu quelques mystiques, ils en mêlent quelquefois des mots en leur digestion ; si qu’à cette occasion on peut dire que leurs discours en délivre plus ou moins appuyée, mélangée et ornée de quelques petits filets d’or, ou si on veut, frotté d’un peu de miel. […]

[Au contraire] la sapience est infuse de Dieu dans les cœurs simples qui s’occupent simplement en des sujets affectueux, laquelle les unit et les recueille en vérité par-dessus toutes multiplicités de recherches d’école, les pénétrant d’une saveur divine qui ne convient qu’à Dieu, qui la verse expressément pour rendre semblables [les] âmes amoureuses de lui par l’infusion de ses lumières et de ses goûts. À quoi l’âme étant fidèle, elle continue de poursuivre Dieu par son attrayant rayon délicieux par-dessus tout ce qui se peut penser, quoique cela se fasse par diversités de voies, en toutes lesquelles Dieu tient nécessairement cet ordre. Ce que se continuant ainsi, les âmes font progrès en la connaissance de Dieu, d’elles-mêmes, […] elles en deviennent doctes en l’art de la science d’aimer Dieu, auquel le très saint Esprit les instruit d’une ineffable manière pour étendre, pour pénétrer et pour surpasser toutes choses créées en elles-mêmes. Tels sont les vrais et solides effets de la divine sapience abondamment infuse aux âmes assez saintes. C’est pourquoi toutes leurs études et leurs soins n’est que de se rendre de plus en plus simples et uniques en leur occupation continuelle autour de Dieu71.

Là le vide est tout plein72.

Les Sources

Sources manuscrites

Archives d’Ille-et-Vilaine à Rennes, description en fin du présent volume, annexe, section « Les manuscrits de Rennes ». Les boites 9H6 à 9H47 contiennent d'une part des traités, hymnes et poésies du mystique aveugle (9H39 à 9H44, près de quatre mille pages) ainsi que des lettres et sa biographie, et d'autre part des textes relatifs aux disciples ainsi qu’une correspondance nourrie avec les maisons de la province de Touraine au moment de la réforme (les autres boites). Il existe d’autres archives d’importance secondaire73.

Editions par Donatien

[1651] La Vie, les Maximes et partie des œuvres du très excellent contemplatif, le vénérable Fr. Ian de S. Samson, aveugle dès le berceau, et religieux laïc de l’Ordre des Carmes réformés, par le R.P. Donatien de S. Nicolas, Religieux du même ordre, Paris, Denys Thierry, 1651, Ière Partie, 1-198, suivie de IIe Partie, « Règles et Maximes spirituelles […] », 201-357, suivie de IIIe Partie, « Contenant trois traités » (Le Miroir et les Flammes de l’Amour divin…, De l’amour aspiratif…, De la souveraine consommation d’amour), 363-532.

[1654] Les Contemplations et les divins soliloques du vénérable F. Iean de S. Samson religieux laïc de l’Ordre des Carmes réformés, livre très propre et très utile pour les âmes plus touchées de Dieu, qui veulent faire des retraites spirituelles ou exercices des dix jours, (pas de référence à Saint-Samson), Paris, Denys Thierry, 1654, Au lecteur, Préface, permissions et approbations, Table, (38 Contemplations), 1-453, « Soliloques » 454-569, « L’Épithalame… », 570-600.

[1655] Le Cabinet mystique, contenant les règles de la conduite des âmes religieuses, divisé en deux parties… par le vénérable Fr. Ian de S. Samson…, Rennes, veuve Yvon, 1655, Avis… Table, « Première partie contenant la conduite des Novices », 1-384, « Seconde partie adressée aux directeurs plus illuminés… », Rennes, veuve Yvon, 1655, 1-274.

[1655] Méditations pour les retraites ou exercices de dix jours par le V.F. Ian de S. Samson…, Rennes, veuve Yvon, 1655, Avis etc., suivi de Les Pieux Sentimens et sentences spirituelles… 1-229.

[1655] Le Vray Esprit du Carmel, réduit en forme d’exercice pour les âmes qui tendent à la perfection chrétienne et religieuse, Par le Ven. F. Jean… Avec un recueil de ses lettres spirituelles, Rennes, Jean Durand, 1655, Frontispice (l’œil droit spirituel ouvert, l’œil gauche terrestre de l’aveugle fermé !), Aux vrais chrétiens…, Aux âmes religieuses, Table, Le Vray esprit, 1-360, Recueil de plusieurs lettres…, 1-180.

[1656] La Vie … du même ordre (reprise exacte du titre de 1651), Paris, Denis Thierry, 1656, Épitre à Monseigneur Messire Henry de Bourg-Neuf…, Préface, Table, (même contenu et pagination qu’en 1651).

[1657] La Mort des saincts précieuse devant Dieu ou l’art de pâtir et mourir… par le V. Frère Jean de S. Samson, Paris, Anthoine Pas-de-Loup, 1657, en deux parties, 1-188, 1-284.

[1658-1659] Les Œuvres spirituelles et mystiques du divin contemplatif F. Jean de S. Samson, religieux carme de la réforme et observance de Rennes, en la province de Touraine. Divisées en deux tomes. Avec un abrégé de sa vie. Recueilly et composé par le P. Donatien de S. Nicolas, religieux de la même province. A Rennes, Par Pierre Coupard, 1658 t. I et 1659 t. II. Tome I comprend : Titre, « À Jésus-Christ crucifié", 2 p., Abrégé de la vie… par Donatien, p. 1-60, Eloges et approbations, p. 61-66, Table des titres tome I, p. 67-70, Avis au lecteur, p. 71-72, Les Œuvres du Vénérable F. Jean de S. Samson, livre I, Le vrai esprit du Carmel…, p. 1-133, Livre II, Le Cabinet mystique adressé aux âmes plus illuminées, p. 134-224, Livre III Contenant les règles de conscience et de conversation extérieure, p. 224-301, Livre IV, Le Miroir et les flammes de l’amour divin…, p. 302-336, Livre V, Soliloques…, p. 337-384, Livre VI, Les Contemplations sur les mystérieux effets de l’Amour divin, p. 385-528, Livre VII, Méditations pour les retraites…, p. 529-586, Livre VIII, Lumières et règles de discrétion pour les supérieurs, p. 587-616. Tome II comprend : Titre identique au tome I, Table des titres du tome II, 2 p., Livre IX, Recueil de plusieurs lettres spirituelles [80 lettres], p. 617-680, Livre X, De la simplicité divine, p. 681-744, Livre XI De l’effusion de l’homme hors de Dieu et de sa refusion en Dieu…, p. 745-781, Livre XII, La mort des SS…, p. 782-846, Livre XIV [manque un livre XIII !], Observations sur la Règle…, p. 847-891, Livre XV, La conduite des novices, p. 892-968, Livre XVI, Divers traités, p. 969-1044, Poésies mystiques, p. 1-16.

Nous nous appuyons sur cette édition « définitive ». Elle diffère quelque peu des précédentes. On observe que le Vrai Esprit repris dans le présent volume couvre 133 pages sur un total de 1060 pages, soit le huitième du corpus. Et les autres textes bénéficiant de rééditions modernes suivantes sont encore plus réduits comparés au corpus.

Rééditions modernes :

Jérôme de la Mère de Dieu, La Doctrine du Vénérable Frère Jean de Saint-Samson, Éd. de la Vie spirituelle, Saint-Maximin, 192574.

Directions pour la vie intérieure, par Jean de Saint-Samson, choix établi et présenté par S. M. Bouchereaux, La Vigne du Carmel, Seuil, 194775.

Jean de Saint-Samson, Œuvres mystiques, texte établi et présenté par H. Blommestijn et M. Huot de Longchamp, Paris, Ô.E.I.L., 198476.

H. Blommestijn, Jean de Saint-Samson. L’éguillon, les flammes, les flèches et le miroir de l’amour de Dieu, propres pour enamourer l’âme de Dieu en Dieu même, édition du manuscrit de Rennes, Introduction et commentaire, Doctorat, Pontificiae Universitatis Gregorianae, Rome, 198777.

Jean de Saint-Samson, La Pratique essentielle de l’amour, Coll. « Sagesses chrétiennes », Cerf, 1989 (texte établi et présenté par H. Blommestijn et M. Huot de Longchamp)78.

Jean de Saint-Samson, Œuvres complètes 1, L’Aiguillon, FAC, 1992, Œuvres complètes 2, Méditations et Soliloques 1, FAC, 1993, Œuvres complètes 3, Méditations et Soliloques 2, FAC, 200079.

Choix d’études :

[1950] S.-M. Bouchereaux, La Réforme des carmes en France et Jean de Saint-Samson, Vrin, 1950.

[1963] C. Janssen, Les Origines de la réforme des carmes en France au XVIIe siècle, Martinus Nijhoff, s’Gravenhage, 1963.

[1987] H. Blommestijn, Jean de Saint-Samson, L’éguillon, les flammes, les flèches et le miroir de l’amour de Dieu…, Pontificiae Universitatis Gregorianae, Rome, 1987.

La présente édition

Le Vrai Esprit du Carmel est le portique d’entrée composé par le P. Donatien de Saint-Nicolas et placé en tête des deux in-folios reprenant les œuvres du maître, « édition définitive » de 1658-165980

Nous livrons cet état final du travail de Donatien suivi de la transcription de manuscrits qui, découpés et distribués, servirent à composer l’ouvrage.

Il est aisé d’aller et de revenir du Vrai Esprit à ses Sources manuscrites regroupées dans la seconde partie du volume, grâce aux indications de leurs folios, reportées identiquement de part et d’autre entre crochets au fil des deux textes. Cela tient lieu d’une commune pagination.

La table des correspondances (édition vers manuscrits et inversement) qui suit immédiatement décrit l’état actuel d’un puzzle partiellement reconstitué. Des explications techniques complémentaires figurent dans l’Avertissement qui suit l’étude du P. de Longchamp et qui précède notre édition du Vrai Esprit. Rappelons enfin que le fonds manuscrit de Rennes est décrit en annexe en fin de volume.

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Correspondance entre le manuscrit de Rennes et le Vrai Esprit de Donatien

[placer ici le contenu du fichier « Saint-Samson table correspondance Vrai esprit D & ms.doc » soit 2 pages]

L’enseignement du Vrai Esprit du Carmel

Par le Père Max Huot de Longchamp


Le recueil de textes formant Le Vrai Esprit du Carmel reflète bien la variété des entretiens que Jean de Saint-Samson avait avec ses frères : les développements les plus audacieux sur la vie mystique y côtoient les invectives envers les supérieurs indignes, et alternent avec les plus fervents « exercices d’aspiration » qui tenaient tant de place dans la littérature spirituelle de son époque. Le disciple et éditeur de Jean, Donatien de Saint-Nicolas, a rendu lisibles ces pages qui, avouons-le, ne le sont guère dans les manuscrits originaux : sans la moindre composition, transcrites à la diable dans une langue approximative, elles franchissent trop souvent les limites du charabia. Et pourtant, que de joyaux au milieu de ces gravats ! Tel ce petit résumé-programme que Jean nous donne de la vie contemplative, au milieu de considérations interminables sur les vertus qu’il faudrait avoir, et que ses confrères ont apparemment fort peu, « car, je vous prie, qui avons-nous à suivre sinon Jésus-Christ crucifié en l’effort de son amour infini81 ? »Pour autant,

or il est vrai néanmoins que le miel de la divine sapience est infiniment meilleur que le miel de la science acquise. Les raisons en sont infinies en Dieu qui les verse par soi-même, et en la nature, laquelle se trouve par son industrie avec grande peine et labeur. Il est donc important infiniment que le solitaire se rende véritable par sa fidélité, afin que Dieu le puisse de plus en plus élever par-dessus soi, en telle sorte qu'il soit tellement perdu de soi qu'il ne sache plus où il est ni où il réside, car alors il sera passé en Dieu plus ou moins excellemment, ce qui sera plus parfaitement et plus excellemment que moins il connaîtra et saura où il est, sinon par la vérité de sa simple et nue foi ; si [bien] qu'il transcendera toutes choses d'un très nu regard, qui le remplira d'admirable théorie éminemment par-dessus tout discours, suivant incessamment de manière ineffable, simple, nue et essentielle la rapide beauté de son infini Objet. Là, il ne verra qu'abîmes, qu'il se verra et se sentira pénétrer de plus en plus d'une façon merveilleuse, plutôt en l'effort82 de son esprit nu et surélevé que par l'activité du sens, [228r°] contemplant là, d'une façon sublime de plus en plus et de mieux en mieux, l'éminente divinité, tant selon la nature que selon les Personnes, ce qui est le même paradis en la terre, et de tout l'homme ravi d'une admirable activité en tout le paradis, à la manière des hommes éminemment déifiés83.

« Transcender toutes choses d’un très nu regard », « simple et nue foi », « passer en Dieu »… : voilà le Jean de Saint-Samson que nous aimons ; toute la mystique du nord s’est donné rendez-vous chez le maître de la réforme de Touraine. Par quels canaux ? Le XVIIe siècle français a tout traduit et édité, et la cécité de Jean interpose un double ou triple filtre entre le lecteur moderne et ces textes : celui d’une lecture à haute voix par un frère qui aura choisi, résumé ou même modifié les passages destinés à l’aveugle ; celui de la longue rumination de Jean dans sa nuit, et sans qu’il puisse revenir sur ces textes ; enfin celui des transcriptions et retranscriptions approximatives de propos dont on devine qu’ils étaient souvent difficiles à saisir sur le vif. Nous parlerons donc de climat et d’influence, plutôt que de sources, pour évaluer la présence d’un Ruusbroec, d’un Tauler ou d’un Constantin de Brabançon chez Jean de Saint-Samson.84

Ces précautions étant prises, Le Vrai Esprit du Carmel mérite notre intérêt à bien des égards : à côté de la mystique la plus puissante, on y trouve toute une pédagogie de la vie intérieure, en même temps qu’un précieux témoignage sur la vie religieuse de l’époque. Il nous faut considérer successivement ces différents aspects.

1. Un manuel de vie religieuse

L’essence de la vie religieuse

Malgré le handicap de sa cécité et un tempérament manifestement peu conciliant, Jean de Saint-Samson aura eu un rôle essentiel dans la formation de ses frères en religion, et qui atteste que, au fond, ceux-ci aimaient bien cette vocation tardive et originale. De ce point de vue, Le Vrai Esprit du Carmel est un document de premier ordre sur l’état de la vie carmélitaine en France au début du XVIIe siècle, en même temps qu’il nous montre les principes qui ont présidé à la réforme de Touraine. Comme toutes les réformes, celle-ci prétend revenir aux sources ; la règle du Carmel, on le sait, tient en très peu de pages, et se résume à une seule phrase : « Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière85. » Revenir à cet essentiel, tel est l’enseignement constant de Jean auprès des « vrais enfants du Carmel » :

Notre règle est extrêmement essentielle et concise, et plus au-dedans de l’esprit, qu’au dehors dans l’expression, […] afin qu’au moins nous vivions dans […] un état de grande pureté, et que nous fassions ce qu’elle nous ordonne, qui est de recouler en Dieu de toutes nos forces, en bon ordre, et en vrai moyen par notre continuelle activité. Or afin de séparer le vil d’avec ce qui est précieux, c’est aux vrais enfants du Carmel que j’adresse principalement cet exercice ; lesquels dans cette qualité désirent ardemment, et pour la gloire de Dieu, retourner en lui de toutes leurs forces et de toutes leurs puissances.86

Ces « vrais enfants du Carmel », dont suit une description enthousiaste, doivent constituer une minorité, à en juger par les pages beaucoup plus nombreuses et pittoresques dans lesquelles Jean se lamente de l’état de communautés que manifestement il connaît bien :

Quant à ceux qui sont d’une vie contraire, ils sont totalement actifs à se répandre animalement et incessamment aux objets vains, sensuels et vicieux, et les meilleurs même d’entre eux le font aussi, sous prétexte que cela est licite et dans l’honnêteté, couvrant de ce masque leur honte, leur folie, leur malice, leur sensualité animale, leur ignorance et, pour dire en un mot, leur ingratitude envers Dieu87.

N’oublions pas que l’estime et un certain prestige moral que rencontre aujourd’hui la vie consacrée, peut-être du fait de sa rareté, sont très modernes, et que le XVIIe siècle avait une image du monachisme plus proche de celle de Rabelais que de la nôtre. Quoi qu’il en soit, pour les vrais religieux qui prétendent « recouler en Dieu »,

il ne se faut pas contenter de vivre moralement : il faut s’exercer saintement et divinement en ce lieu de votre bannissement et de votre pérégrination, vous attachant amoureusement à Dieu, le mieux et le plus souvent que vous pourrez, voire parmi les affaires plus distractives. Il faut que vous croyiez comme article de foi que vous n’avez rien tant à faire que cela, rien de si principal, rien de plus important88.

On le voit, la consécration religieuse doit être radicale, et même résolument mystique :

Au surplus, le chemin le plus court pour vous est le dedans de l’esprit, qui ne doit jamais lâcher si peu que ce soit son activité amoureuse au-dessous du sens, par laquelle il se plonge et replonge très souvent et profondément en Dieu son Objet et son repos, comme le poisson se plonge en l’eau coulante, son propre élément, son centre et son repos.89

Si bien que

je dis que religion est un état de totale perte de soi-même et des choses créées, par une entière transfusion et résolution de tout soi-même en Dieu. Être religieux, c’est mourir et ne vivre qu’en Dieu et pour Dieu, jusques à l’entière consommation de la chair et du sang au feu de son amour90.

Au-delà de l’état de la vie religieuse de son époque, un thème cher à Jean de Saint-Samson est celui des deux chemins de la vie chrétienne, l’un pour le commun des baptisés, l’autre pour une élite. En réalité, comme déjà saint François de Sales, conscient du médiocre état spirituel de la société ambiante, Jean de Saint-Samson pressent au seuil des temps modernes ce qui était si clair à la conscience des premiers siècles chrétiens, à savoir l’essence prophétique du christianisme, qui fait du vrai disciple du Christ le porteur du salut de la foule :

Le plus grand bien que Dieu vous ait pu faire, c’est de vous avoir faits chrétiens et religieux par une régénération à une nouvelle vie de grâce ; et comme il y a deux sortes de prédestination, l’une commune et générale pour tous les élus, et l’autre particulière, d’un d’entre un million d’autres, je puis dire avec raison et vérité que les élus de cette seconde manière se trouvent souvent dans les religions bien réglées91.

« Un d’entre un million d’autres » ; Jean de Saint-Samson ne perd pas son temps avec ces millions, sinon pour les égratigner ici ou là non sans un certain dédain : « Quiconque ne sait pas ce que je dis, qu’il sache que je ne parle pas à lui92. » Dépositaires de la vraie sagesse opposée aux bavardages de toutes les scolastiques, les mystiques de sa race affectent de cultiver le secret du roi :

Mais à quoi montrer ceci aux hommes ? À peine veulent-ils jamais passer la région des sens et veulent toujours voir sur quoi se reposer. Aussi ceux-là n'entreront-ils jamais aux secrets de la science mystique, encore qu'ils aient l'entendement et la mémoire pleine de telle science, lue et entendue, voire même savoureusement goûtée lorsqu'ils étaient fidèles, ce qui n'a duré que jusques à ce qu'on les ait voulu excéder. Car alors leur étant demandé par équivalence s'ils voulaient mourir en l'amour et pour l'amour, ils ont dit librement et franchement que non et que, comme il s'agissait d'extrême perfection, ils ne croyaient pas y être obligés93.

1. 2. Les pratiques religieuses

À propos de la façon de psalmodier au chœur, de l’étude ou de l’oraison méthodique, Jean de Saint-Samson nous donne une règle qui vaut de toutes les observances religieuses, et qui en mesure la valeur au seul profit véritablement spirituel de celui qui s’est engagé à les pratiquer :

Enfin il faut plus faire de cas de votre simple attention, attention et affection, qui regarde Dieu simplement, éminemment et essentiellement, que de toute intelligence que vous pourriez former. Ceux qui ont quelque expérience de la sapience divine savent bien cette vérité, et en rendraient profondément la raison ; mais les purement doctes et autres se portent en telles occasions à sens contraire. Cependant, cette pratique est le moyen de divinement psalmodier, puisque nous devons faire plus de cas de Dieu et de notre simple inclination savoureuse vers lui pour lui adhérer nûment et purement, que de plus profond et plus riche sens, cherché avec effort, qui n'est que distraction et division94.

« Faire plus de cas de votre simple attention, que de toute intelligence que vous pourriez former… » : Jean de Saint-Samson oriente immédiatement toutes les pratiques religieuses vers la contemplation. Et c’est ainsi qu’il présente la manière carmélitaine de vivre l’office divin, l’étude, les sacrements, mais aussi le travail ou la quête (puisque les carmes étaient de ce point de vue assimilés aux mendiants) : tout le chapitre 21 est à lui seul un document remarquable sur le quotidien de la vie religieuse de l’époque, en même temps qu’il développe un ensemble de règles très concrètes pour ne pas perdre l’union à Dieu dans la dispersion d’une vie carmélitaine qui n’a jamais vraiment choisi entre monachisme et apostolat, depuis son arrivée en Europe au XIIIe siècle. Mais peu importe, au fond, « car il n'y a aucune distinction du dehors au dedans, pour celui qui est touché d’un ardent désir d'aimer Dieu95. »

Après avoir lu certaines pages terribles sur le relâchement des communautés, on aurait pu s’attendre à ce que Jean prescrive de redoutables austérités pour redresser la situation ; il n’en est rien, et derrière la rusticité de l’ancien mendiant des rues de Paris, on découvre un frère plus accommodant que prévu, attentif à la discrétion, à la concorde et à la juste mesure, le tout étant réglé par la recherche de la liberté intérieure et du recueillement, sans lesquels il n’y a pas de progrès spirituel :

Les Enfants de l'Esprit […] doivent continuer leur chemin, laissant toutes choses être ce qu'elles sont, sans en rien attirer à eux ni en être dépeints si peu que ce soit, et doivent faire tout ce qu'ils font, purement, joyeusement et avec simplicité, sans préjudice de la liberté de leur cœur et de leur esprit, n'appliquant leur attention et leur affection qu’autant qu'il est nécessaire, à toutes les œuvres extérieures qui se peuvent faire avec facilité96.

2. Le cadre d’une vie spirituelle

Vivre dans la liberté du cœur et de l’esprit, vient de rappeler Jean de Saint-Samson à ses frères ; et pour cela, n’accorder que l’attention et l’affection strictement nécessaire à tout ce qu’il faut bien faire quand même hors de sa cellule : il s’agit pour le bon religieux de passer d’un équilibre sensible à un équilibre spirituel, et de là à l’union parfaite. En effet,

si vous n’agissez ainsi, si vous vous reposez au-dehors dans les exercices et si vous ne vous tenez au plus profond de l’esprit par un amour continuel, ardent et vigoureux, vous ramperez toujours parmi les objets sensibles, tout attachés aux sens, aux figures et aux images, ce qui vous empêchera la vue et les sentiments des divers avènements de Jésus-Christ votre très cher Époux. Vous n’aurez plus qu’un amour et des sentiments sensibles, auxquels vous arrêtant comme à chose grande, vous y établirez secrètement et indirectement votre repos. Et vous craindrez beaucoup de vous en départir, et de passer plus avant à l’exercitation vigoureuse de l’esprit, lequel néanmoins étant fidèlement pratiqué, vous mettrait dans une parfaite union avec Dieu97.

Pour progresser vers cet équilibre supérieur, Jean de Saint-Samson commence par mettre le jeune religieux en face de ce qu’il a choisi : « Pour faire comme il faut ce chemin, il est nécessaire d’avoir un appétit infini de Dieu et de la perfection98. » Faute de quoi, « par la seule avidité active de leur propre appétit », les religieux « traitent avec Dieu comme ils peuvent, d’une manière fort éloignée et toute au dehors, gisant en leur seul désir imparfait99. »

Certes, Jean s’adressant à de jeunes confrères pour leur transmettre « le vrai esprit du Carmel », toutes les pages de son manuel ne sont pas directement mystiques, certaines s’attardant à développer une pédagogie classique de l’oraison des commençants et des progressants ; cependant, avec le maître de la réforme de Touraine, la voie unitive des parfaits n’est jamais bien loin, et dans l’examen des différentes composantes de la vie religieuse, il en rappelle les exigences avec vigueur. Voyons cela de plus près.

2. 1. Une exigence d’absolu

« Vous qui cherchez le Christ, ne le cherchez jamais sans sa croix », disait saint Jean de la Croix un demi-siècle plus tôt ; l’acceptation délibérée de la croix est l’un des fondements de toute vie consacrée à Jésus-Christ, les « vrais enfants de Dieu se faisant gloire de la tribulation, et de se conformer à la Croix et à l’extrême pauvreté de Notre Seigneur, très contents de ne savoir que Jésus-Christ crucifié100. » C’est ce choix qui définit « l’amour nu et essentiel », expression chère à Jean de Saint-Samson, et qui s’explique par « l’éternelle suite de Notre Seigneur, mourant tout nu sur la croix pour notre amour101. » Et cela est d’une application immédiate dans les pratiques de mortification, extrêmement abondantes à l’époque :

Il se faut mortifier à bon escient, et ne dire jamais : « c’est assez », tant à l’agir qu’au pâtir. Si nous ne tenons tout notre homme sujet à cet exercice, nous nous sentons incontinent dans l’effusion, si bien que, pour être occupés comme il faut, nous devons boucher avec des croix toutes les avenues de nos sens et de notre sensualité, jusques à ce qu’ils soient intérieurement morts à leurs appétits et à leur opération animale. Mais il le faut faire en toute occasion, sans réfléchir, en sorte que notre fidélité soit vigoureuse, entière et éternelle, afin que n’ayant plus de difficulté du côté de nos sens, nous puissions facilement nous occuper de Dieu en esprit, selon notre pouvoir et notre degré, soit dans les vertus d’une manière amoureuse, soit selon amour et vertu qui ne sont qu’une seule chose, dans les matières et sujets des vertus102.

Avec Jean de Saint-Samson, aucune mitigation dans l’effort, aucune concession à l’amour-propre : il ne suffit pas d’être « conforme » à Dieu, il faut encore être « uniforme » avec lui. Et cela suppose l’inversion absolue du mouvement de la nature au profit de celui de la grâce :

La vraie vie renoncée en totale conformité et uniformité, est lorsque Dieu ou les hommes, ou l'un et l'autre ensemble, exigent de nous que nous allions et vivions à sens tout contraire de nous-mêmes, sans considération de temps, de lieu ni de personnes.103

À lire ces lignes et tant d’autres semblables, on pourrait craindre un certain volontarisme chez Jean. Et pourtant, on aurait tort d’en faire un maître de l’ascèse : l’équilibre qu’il enseigne est en réalité exclusivement mystique, car

il n'y a que l'amour en soi-même qui anime le vrai mort, comme vivant hors de soi, dans la vie et le plaisir de son propre Objet [= Dieu lui-même]. Cela fait qu'il sort à [= qu’il pratique] toutes les vertus chacune en son ordre, selon toute la force de leur étendue, et cela très facilement. Et c'est le même Amour qui fait éternellement cela en telles créatures, comme en étant le Maître et Seigneur absolu ; desquelles il se sert non comme de servantes, mais comme de ses très chères et intimes amies. De sorte que quand il faut faire ou endurer quelque chose, ces âmes sont en leur centre ; et tant plus il faut travailler, tant plus elles ont de plaisir et de satisfaction104.

Un François de Sales, aux antipodes de Jean pour ce qui est des « austérités », dirait les choses en meilleur français, mais la réalité est la même :

Abandonner notre âme et nous laisser nous-mêmes n’est autre chose que nous défaire de notre propre volonté pour la donner à Dieu, car il ne nous servirait de guère de nous renoncer et délaisser nous-mêmes, si ce n’était pour nous unir parfaitement à la divine Bonté. […] Nous autres, nous ne voulons pas nous abandonner sinon pour nous laisser à la merci de la volonté de Dieu105.

2. 2. Une exigence d’anéantissement

Les ténèbres ne sont ténèbres que référées à la lumière : la prise de conscience de l’amour abyssal de Dieu, révèle au pécheur son abyssal manque d’amour, le plongeant dans un vertige qui confine au désespoir, car « le propre effet de la sapience infuse, est que l’homme goûtant Dieu voit et sente à même temps la vérité de son rien106. » Tous les mystiques ont éprouvé cela, mais le XVIIe siècle français, dans la ligne de Catherine de Gênes dont il a dévoré les textes, en a tiré toutes les conséquences dans une exigence d’anéantissement qui, de Bérulle à Madame Guyon, confère à leurs écrits une dimension dramatique à laquelle n’échappe pas Jean de Saint-Samson :

De vrai, si la divine Majesté ne le préservait en cette vue, il mourrait à l’instant, mais quoique cette sorte de mort fût douce et bienheureuse, Dieu néanmoins veut qu’il continue à vivre dans la vue et en l’expérience de son rien, et qu’il expérimente toujours de plus en plus que tout être créé n’est rien au respect de l’être infini de Dieu107.

Si bien que tout le progrès spirituel sera dans une double prise de conscience de l’enfer et du paradis, car

cette vue et ces impressions l’abîment jusques au fin fond des enfers, d’où il se voit miséricordieusement délivré, par la forte prévention de l’immense bonté de Dieu. Il se juge la pire créature de tout le monde et sait très bien que sans le secours actuel de la grâce, dont Dieu le prévient fortement et l’accompagne abondamment, il ne ferait que tomber sans cesse dans l’abîme du péché.108

Loin de résister à cette descente aux enfers, l’âme l’accélère encore : « Abyssus abyssum invocat ! », un abîme appelle un autre abîme, et le péché précipite le pécheur dans la miséricorde. Tant qu’elle peut encore mourir, c’est que l’âme n’est pas encore morte, c’est qu’elle n’est pas encore allé jusques au « non-être » d’un total abandonnement de soi :

C’est pourquoi il emploie tout son effort à s’humilier (21) et se confondre au-dessous de toute créature, non seulement en considération de son propre rien, mais encore en la vue présente et vif ressentiment qu’il a des innombrables injures qu’il a fait à sa Majesté infinie, ce qui, l’ayant autant de fois réduit au non-être quant à la grâce, l’eût anéanti même quant à la nature dès son premier péché, si la Justice de Dieu eût retiré son concours, comme elle le pouvait. Vérité si abyssale que c’est de quoi se confondre éternellement : aussi ne perd-elle jamais cela de vue ni de sentiment. C’est là que les abîmes s’invoquent l’un l’autre, et que tous les hommes réduits au non-être, comme ce qui n’a jamais été, se perdent dans l’infiniment spacieuse mer de la bonté et miséricorde de Dieu, dont l’abîme ne peut être conçu ni exprimé109.

Et la justice de Dieu elle-même devient ici miséricorde, comme l’enfer devient paradis :

De là est que la créature se résout à se soumettre dorénavant à l’aveugle et sans raisonnement à l’équitable Justice de Dieu. S’il plaît à Sa divine Majesté que tout l’univers s’arme contre elle, elle s’y soumet volontiers, afin de satisfaire à ses péchés, jusques à souffrir des peines infinies si Dieu le veut ainsi, et la mort même, voire en l’éternité. Surtout elle se défie de soi-même, voyant par expérience ce qu’elle n’a rien de soi, sinon la chute, le malheur et l’éternel non-être110.

Et c’est toute la vie spirituelle, toute la vie religieuse, même, qui est polarisée par cette recherche du « rien », que l’on reprochera tant à Madame Guyon et à Fénelon, alors que Jean de Saint-Samson nous montre qu’elle n’est que l’aboutissement de l’humilité, et l’envers de l’abandon au « tout » de Dieu :

L'humilité en elle-même n'est que l'ordre et la voie pour arriver au rien. Pendant qu'on voit et qu'on sent en soi quelque chose que ce soit, on est bien loin d'être anéanti. Le rien donc est le terme, à quoi ils ne manquent pas de faire servir et l'humilité et les humiliations, sans penser à humilité ni à humiliation, mais seulement à la vérité de leur rien111.

2. 3. En vue des sommets mystiques

Sur ce registre du tout et du rien, un peu de vocabulaire est ici nécessaire : on n’attendrait pas forcément de l’ancien mendiant de la rue Mouffetard de longs développements sur la « vie suréminente » et la « voie mystique ». Disons d’abord que ces deux expressions sont équivalentes chez lui, et qu’elles correspondent à la classique « voie unitive », ou encore à l’état des « parfaits » d’une terminologie plus habituelle, cette « suréminence », qui agaçait François de Sales, traduisant mal la « suressence » de Ruusbroec, après que les censures romaines des écrits de Harphius eurent fait éviter ce mot devenu dangereux, même si Jean l’emploie ailleurs.

Quoi qu’il en soit de la terminologie, cette « vie suréminente » occupe le terrain sur lequel Jean de Saint-Samson se sent le plus à l’aise. On n’y pénètre qu’après avoir été conduit à la complète passivité du « rien » dont il vient de nous parler :

Or personne n’est suffisamment disposé ni propre pour entrer en la vie suréminente s'il n'est entièrement destitué de son pouvoir actif, dans le plus pur et le plus simple de cette voie mystique. Mais quand on ne peut plus tendre activement en Dieu, on a quelque aptitude à l'entrée de la suprême mysticité, pourvu que cela soit vrai de tous points et en tous sujets d’actes possibles, parce que, tandis qu'il reste ici un point de vie possible pour le poussement amoureux, l'âme n'a point la disposition requise pour se donner et se livrer à pur et à plein en proie à Dieu, pour faire les premières approches de la voie mystique et suréminente par l'entière perte et abandonnement de tout soi112.

Le point délicat du progrès spirituel, est que la mort de ces « poussements amoureux » ne dépend pas de celui qui les exerce, et que vouloir les tuer serait encore les faire vivre. Jean de Saint-Samson sait qu’aimer est une grâce, et qu’il n’y a de perte à soi-même que dans l’oubli pur et simple de soi-même, c’est-à-dire en réalité malgré soi-même. Et cette résistance du « moi » est le ressort des épreuves d’une âme qui ne lâche pas encore prise, épreuves que Jean nous décrira si bien un peu plus loin. En attendant, l’âme doit accepter le jeu du véritable anéantissement, qui suppose qu’elle se croit de bonne foi perdue, « n’étant alors ni dehors, ni dedans », c’est-à-dire ayant épuisé tout ce qui dépendait d’elle pour répondre à l’amour de Dieu, mais sans encore connaître les délices de la Terre promise :

Il est de nécessité qu'une telle âme souffre souvent à cette occasion des mortelles et infernales langueurs, n’étant alors ni dehors ni dedans, attendu qu'elle n'a point encore été ravie des douces, fortes et impulsives attractions mystiques. Je dis expressément : mystiques, à cause de l'éminence de leur élévation et constitution, et de la nouvelle communication des délicieuses, secrètes, lumineuses et embrasées notions que l'âme qui est là élevée reçoit immédiatement de son Objet amoureux en son total113.

Courage, donc, et dès qu’il pourra nous décrire ces « délicieuses, secrètes, lumineuses et embrasées notions », le lyrisme de Jean de Saint-Samson se donnera libre cours. Il sait parfaitement la différence entre sixième et septième demeures thérésiennes, c’est-à-dire entre l’ébriété divine et la véritable transformation en Dieu :

Cette voie, en la manière que nous l’avons déduite, comme mystique, tient le large : son dernier et plus noble effet est celui qui s'exerce, se reçoit et se pratique aux puissances inférieures et sensitives, hautement élevées et largement dilatées : alors elles pâtissent en leur union les merveilleux effets de l'ébriété divine, que les mystiques expriment sous les termes de vin et d'ébriété, à cause des prodigieux effets semblables à ceux du vin et de l'ébriété naturelle. Mais le tout est senti et opéré au-dedans et au-dehors en l'excessive jubilation d'amour, qui n’a ni terme ni nom pour pouvoir être exprimée, vu la douceur et l'abondance de sa rapide action. Car elle agit tout l'homme non seulement par-dessus lui, mais totalement hors de lui, comme ne sachant ce qu'il fait, à cause de la fruition excessive de sapience qu'il y a en ce degré amoureux.

Mais cet amour passe à d'autres effets incomparablement plus nobles et, touchant fortement de son trait rapide les puissances supérieures, il y opère des effets plus excellents sans comparaison, à cause de sa subtile, profonde et simple efficace114.

Si bien qu’à partir d’ici, c’est le calme retrouvé de la septième demeure qu’il va nous décrire :

Car ceci est merveilleusement subtil, doux et délicieux dedans le fleuve du même amour, dans lequel tout l'homme est perdu d'une manière très profonde, très large et très simple. On y ressent un si simple, si pénétrant et si divin Amour que ce n'est plus que lui-même en son étendue ; et on y est devenu et fait esprit en tout son esprit, par-dessus toutes les démonstrations et similitudes. La sérénité qui est là est si grande que c'est une toute autre région, où l'âme jouit abondamment de tous les biens et richesses des très hauts esprits, au total de l'Amour incréé ; et où étant perdue, elle ne réfléchit point dessus les choses humaines et basses, non pas même sur les effets qui ont précédé celui-ci115.

Dans cet équilibre de la parfaite union à Dieu, la distinction entre action et contemplation, entre « agir » et « pâtir » n’a plus lieu d’être, l’amour unitif étant aussi bien « amour fruitif ». Dans l’harmonie d’une complète soumission de la sensibilité (« partie inférieure », « homme sensitif ») à la raison (« partie supérieure », « esprit »), et de celle-ci au sommet de l’âme (« unité de l’esprit »), « il n’y a plus rien de l’homme en l’homme », puisqu’il est tout entier passé, « transfusé », en Dieu :

C'est ici que le soleil divin, étant au plus fort de son action et en son plein midi, ravit tout l'homme incessamment et continuellement, de sorte que la partie supérieure est ravie et transfuse en l'unité de son esprit, et l’inférieure, la suivant d’un cours impétueux, est unie aux puissances supérieures. Alors il n'y a plus rien de l'homme en l'homme : il est tout là où il doit être, sans que, par manière de dire, il soit en puissance de réfléchir au-dehors. Là les effets de l'amour des deux amants sont totalement ineffables, pour la grande subtilité d'agir et de pâtir qui se trouve en l'un et en l'autre. Cela est ainsi arrivé à l’amante pour sa véritable fidélité à soutenir tous les effets successifs de son Amant en elle. Tout son homme sensitif est mort et perdu, et totalement changé en esprit ; et à mesure que cet état se perfectionne et s'accomplit, cet esprit vient à être fondu en la simplicité même : tout esprit se perd heureusement, au-delà de toute transfusion, en amour très fruitif, au total de son béatifique Objet116.

On pourrait croire que l’âme n’a plus qu’à mollement se laisser porter par « son béatifique Objet ». C’est ici qu’en semblable contexte, à la fin de son Château de l’âme, Thérèse d’Avila s’exclame : « Et maintenant, des œuvres ! des œuvres ! » Ne perdant plus aucune énergie à rechercher son propre équilibre, l’ami de Dieu est devenu le parfait instrument de sa Providence, agissant « par ses actes purement impératifs » dans une exacte coïncidence de leurs deux volontés :

Tout cela est si simple et si unique que la dernière atteinte de cette suprême fruition est très éloignée du créé, par-dessus soi, en l'Incréé. Et il n'y a rien là, ce semble, à consommer de la créature. Il n'en est pas pourtant ainsi, et l’Amant en ses nouveaux efforts trouve encore bien de quoi y consommer en temps et lieu, afin de faire de toutes autres élévations et plusieurs autres constitutions, qui contiennent divers degrés d’un très fort amour, et de très fortes illuminations et notions qui succèdent à tour et retour les unes aux autres. […] De là vient le très simple et très unique repos, qui est la vie vitale, s'il faut ainsi dire, de tout cet état, consommé en l'ordre successif des très ravissantes influences, de tous les divers moyens et des délicieuses notions qu'Amour a suffisamment opérés, réduits, et fondus en unité d'être, d'entendre et d'opérer par-dessus l’être, l'intelligence et l'opération, conformément au très suréminent regard de Dieu et de l'âme, lequel fait ce très distinct négoce dedans l'Incréé, totalement hors de la créature. Ici donc il n'y a jamais plus rien d'elle pour discerner ni pour élire, mais purement pour tout faire par ses actes purement impératifs117.

On pense ici à la « vie commune » de Ruusbroec, d’autant que le vocabulaire est de nouveau celui des mystiques du Nord. En des années qui n’ont déjà plus la liberté spirituelle du début du siècle, il faut, bien entendu, prévenir quelque censure et préciser que cette communion n’est pas fusion, et que le créateur reste le créateur tandis que la créature reste créature ; mais enfin, cette précaution même est éloquente, Jean de Saint-Samson tenant toujours à aller le plus loin possible dans la « perte », « l’engloutissement » et « l’absorption » du rien de l’homme dans le tout de Dieu :

Cette âme si heureuse vit de la vie de Dieu, et Dieu vit en elle comme en soi-même (s'il faut ainsi dire) sans aucune résistance de la créature. […] C'est en ce suprême point de consommation que toute la mysticité est réduite, faisant esprit très simple et très perdu au-delà du fond, en la suressence qui l’engloutit et l’absorbe dedans son Tout. En cette suprême unité rien n’est vu, appréhendé ni entendu de distinct ni de séparé, de distinguible ni de séparable. Là n'est rien que le maintenant éternel ; et là Dieu seul est et vit en soi en la créature devenue lui-même par un amoureux reflux, laquelle, quoique refuse en son éternel Principe, demeure néanmoins et demeurera créature, même en la gloire, son être créé lui demeurant totalement pénétré de l'Être incréé, fondu et tout perdu là-dedans. De sorte qu'encore que, dans toute la plénitude de Dieu, elle ait toute la propriété et qualité de son être fait divin, si ne désiste-t-elle pourtant pas de sa créaturalité118.

Il est enfin un thème qui classe notre auteur parmi les plus grands : celui d’un nécessaire dépassement de cette créaturalité. Là où les médiocres renvoient le vrai bonheur dans l’au-delà d’une assez intellectuelle vision béatifique, Jean de Saint-Samson, comme Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila, après avoir montré, comme on vient de le constater, un complet épanouissement de la vie spirituelle ici-bas, soulignent le dynamisme d’un désir qui ne peut cependant se satisfaire des conditions de temps et d’espace dans lesquelles l’âme l’expérimente : elle est contente, mais non comblée. Entre les deux, le « voile de la vie mortelle » s’interpose. Non pas que cette fois-ci, le désir s’éteindra, mais il pourra croître à l’infini tout en étant rassasié à l’infini, « éternellement affamé, et néanmoins totalement rempli et rassasié » :

L’âme qui est arrivée à ce point de souveraine perfection […] est très contente et satisfaite, en quelque état et rencontre que ce soit, vu la science expérimentale qu’elle a de cela. Une telle âme ne souhaite que mourir, afin que sans aucun obstacle ni voile, elle vienne à être jouissante du Miroir éternel d’infinie lumière, de gloire ineffable et de délices inconcevables. Miroir qui représente toutes choses en lui, sans distinction ni différence de lui-même, en son immense clarté, joie et éternité sans éternité, dont la vue, l’aspect et la jouissance consomme toute gloire ; et tout appétit en est éternellement affamé, et néanmoins totalement rempli et rassasié119.

3. Le pédagogue de la vie spirituelle

Les sommets que vient de décrire Jean de Saint-Samson, ne doivent pas nous faire oublier que tout son propos est d’y conduire ses jeunes frères en religion. C’est pour eux qu’il développe une pédagogie spirituelle complète, dont nous retiendrons trois composantes essentielles : d’abord, un recours continuel à l’humanité du Christ à tous les stades du développement spirituel ; ensuite, l’aspiration comme exercice privilégié des progressants ; enfin, une explication rassurante des épreuves de l’âme.

3. 1. L’humanité du Christ

L’attrait pour le Christ-Homme est le premier pas de toute vie spirituelle. Les petits enfants chrétiens apprennent à aimer un Dieu qui s’est révélé aimable en Jésus-Christ :

Quand nous considérons la grandeur de l'amour que nous porte un Dieu humilié, anéanti et mort sur une croix pour nous rendre hautement participants de son abondante Rédemption, il faudrait être sans cœur et sans âme, et plus ingrat que l'ingratitude même, pour ne pas lui répondre de toutes nos forces120.

Mais Jésus en son humanité nous porte au-delà de son humanité : « Qui m’a vu, a vu le Père121. » Là où la plupart des religions se montrent impuissantes devant l’abîme d’un Dieu inconnaissable, la vie spirituelle impliquant dès lors une sorte de suspension de la conscience, un dépassement de tout ses contenus, le disciple du Christ, au contraire, prétend connaître Dieu de plain-pied, parce qu’il s’est revêtu d’une chair semblable à la nôtre. Si les images comprises comme représentations mentales forment écran entre l’homme et la divinité, dans le cas de Jésus-Christ, « image du Dieu invisible122 », elles ouvrent au contraire le passage au regard de l’âme. C’est pourquoi l’humanité du Christ, au lieu de le distraire et l’arrêter, l’oriente vers Celui de qui provient toute lumière. Si bien que le spirituel, tout en dépassant les images de tout ce qui n’est pas Dieu, même les « bonnes espèces et images » qui en un premier temps aident à penser à lui, focalisera pourtant son attention sur le Christ visible, tel que l’Évangile nous le révèle, car en lui l’humain et le divin, le charnel et le spirituel, coïncident exactement. Pour autant, dans leur éducation spirituelle,

[aux vrais enfants de Dieu,] on supprime même les bonnes espèces et images, comme nuisibles à la liberté du cœur, qui s’en laissant dépeindre ne peut s’appliquer à Dieu par occupation pure et nue. Car la multitude des images et figures fait de gros murs et de grosses montagnes entre Dieu et la créature. C’est pourquoi ils ne doivent admettre autre image en leur cœur que celle de notre bienheureux Sauveur, tant intérieure qu’extérieure ; l’intérieure est sa Divinité, en l’aspect de son amoureux abaissement jusques à nous, l’extérieure est son Humanité sacrée, et en l’aspect continuel de toutes ses héroïques vertus. […] Voilà l’Image perpétuelle qui doit seule dépeindre le cœur et l’esprit des vrais enfants du Carmel, lesquels s’occupent nuit et jour à l’imitation de Jésus-Christ.123

Derrière cette invitation, il y a la conviction antique d’une automatique transformation de celui qui regarde en ce qu’il regarde : « Nous serons semblables à Dieu parce que nous le verrons tel qu’il est », disait déjà saint Jean (I Jn 3, 2) ; regardez Jésus et vous deviendrez Jésus. C’est pourquoi

nous devons regarder son divin exemple pour nous porter vivement à son amour et nous rendre semblables à lui, revêtant nos âmes de la sienne, notre corps de la pureté de son corps, et nos œuvres, avec toute notre vie, de ses œuvres et de sa vie divine124.

Et cette volonté de regarder le Christ en toute chose sera le moteur de toute la croissance spirituelle, alors qu’il ne cesse de « nous convier par son exemple à suivre éternellement ses traces et ses vestiges125 » :

Comme nous avons une très grande région à traverser pour sortir de notre rien et passer en Dieu qui est notre tout, il faut par nécessité que nous empruntions les moyens de ce retour de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, s’étant fait homme pour notre amour, nous les a seul abondamment fournis en lui-même, ayant pris pour cela toutes nos faiblesses, qui ne lui pouvaient convenir selon sa divinité126.

Et au terme de ce retour, le spirituel sera véritablement divinisé, jouissant de Dieu comme Jésus lui-même, tout en étant présent au monde et à ses frères comme Jésus lui-même, ce que Ruusbroec appellerait la vie commune, ou Jean de la Croix l’union transformante. Et c’est bien là que Jean de Saint-Samson veut mener ses jeunes confrères :

Les vrais religieux […] portent au fond de leur cœur l'idée et l'image extérieure de notre Sauveur, et intérieurement ils volent par une amoureuse et continuelle conversion en son infinie divinité. Là, ils sont arrêtés à la simple et nue contemplation de son essence, de ses perfections infinies et des mystères de la foi ; et sortant sans sortir aux œuvres extérieures, ils regardent très attentivement son humanité et sa simple présence qui les accompagne. De sorte qu'ils conversent toujours sagement parmi les hommes, et même parmi les pécheurs, et vont imitant Notre Seigneur qui l'a ainsi pratiqué, lorsque la nécessité et son infini amour l'y appelaient127.

3. 2. Les épreuves de l’âme

Sur ce chemin, Jean de Saint-Samson nous donne des descriptions des épreuves intérieures qui coïncident exactement avec tout ce que saint Jean de la Croix nous dirait des « nuits » de l’âme. Les textes, ici, sont surabondants, car l’un comme l’autre sont d’abord des directeurs spirituels, dont la tâche principale est de consoler des frères qui risquent de se croire abandonnés, le découragement étant leur seule vraie tentation. Il s’agit pour l’âme de « souffrir la mortelle rigueur de l'Époux apparemment absent128, ou si l’on préfère, « les mortelles rigueurs de l'Époux présent en l'absence129. »

Cependant, le mot de nuit n’apparaît jamais chez Jean de Saint-Samson, qui lui préfère celui de « mort », Le Vrai Esprit du Carmel se présentant dès lors comme un « exercice de mort130 », ce qui présente l’avantage de relier immédiatement la croissance spirituelle au mystère pascal, et de l’exprimer en termes bibliques. En effet, paraphrasant saint Paul131, Jean nous dit que « Dieu veut que nous soyons perdus et totalement transfus en toute l’étendue éternelle de son immensité, pour demeurer ainsi morts à nous-mêmes, et vivants en sa vie vivifiante et éternelle », et cela « par totale perte et abandonnement de nous-mêmes132 ». Nous avons rencontré plus haut ce thème du rien et de l’anéantissement ; nous voyons maintenant son enracinement traditionnel : « Tout le poids du parfait ornement amoureux de l'épouse consiste à suivre son Époux tout nu, et toute dénuée133. » Jean retrouve ici l’adage « suivre nu le Christ nu », aussi ancien que la spiritualité chrétienne, et replace encore une fois la vie spirituelle au plus près du Jésus concret de l’Évangile. Et pour aller jusqu’ au bout de ce chemin de croix,

il n'y a moment en la vie, par manière de dire, qu'il ne faille expirer en Dieu, au moins autant que la fidélité est véritable. De sorte qu'à mesure que les hommes sont élevés et subtils, les morts sont plus subtiles, aiguës et profondes ; lesquelles produisent par l'effort de leurs douleurs de terribles effets au-dehors, qui procèdent du dedans134.

Ces terribles effets sont classiquement référés au livre de Job, le plus terrible étant l’incompréhension des gardiens du temple, persécuteurs aussi sincères que cruels de leurs frères « perdus inconnûment en Dieu » :

Tels furent les morts et les douleurs de Job, et les tristes et douloureuses plaintes qu'elles produisirent les font assez voir telles qu'elles ont été, à savoir les plus cruelles et les plus horribles qui se puissent penser. Sur quoi on a sujet de s'étonner de ce qu'on voit même plusieurs doctes ignorer ceci, et de ce que plusieurs interprètent ces mortels excès très ignoramment, et contre toute raison et vrai sentiment d'esprit. Que si Dieu même ne l'eût justifié là-dessus, les hommes l'eussent condamné de forcenerie [sic] et de blasphème. Voilà ce que c'est qu'ignorer la science des saints et n'en n'avoir pas l'expérience, ne sachant point que Job était à même temps profondément tourmenté en esprit aussi bien qu'en son corps135.

Mais ces douleurs ne sont que l’envers d’un bonheur ignoré des persécuteurs, car

toutes ses plaintes n'ont été autre chose qu'un continuel excès de douleur amoureuse ; et tant plus il semble avoir perdu et excédé la raison envers Dieu, tant plus et tant mieux il exprimait par ces plaintes l'amour qui lui causait un cruel tourment136.

C’est pourquoi il importe peu à l’ami de Dieu d’être compris ; il lui suffit de savoir que « c'est en ce genre d'excellents saints que Dieu prend ses délices sur la terre137. »

Il faut lire toute la fin de ce chapitre sur l’humilité, profondément rassurante pour ceux que le feu de l’amour divin pénètre jusques à la moelle, et qui montre à l’évidence que Jean de Saint-Samson a expérimenté ce dont il parle. Sur ce registre, son vocabulaire, un peu déconcertant pour nous, est celui de son siècle et de son goût pour les pompes funèbres : après la mort, la sépulture, la corruption, et enfin le rien. Car si la mort correspond à l’humilité parfaite,

être enseveli comme mort, c'est encore un tout autre état, et puis être pourri et corrompu, et de la pourriture être rédigé en cendre, ce sont encore d'autres états plus proches du rien. Mais le même rien n'est rien138.

On l’a dit, Jean de Saint-Samson annonce ici Madame Guyon et Fénelon, poussant à ses dernières limites l’exigence de disparition en Dieu de celui qui lui est uni, car

les mystiques nous disent, ce qui est vrai, que trois choses conviennent à l'homme mort : on l'ensevelit, on l'enterre, et puis on marche sur lui jusques au jour du Jugement. […] Cela sera ainsi quand les hommes feront de nous, soit par l'instigation des diables, soit de la part de Dieu, tout ce qu'ils voudront, sans que nous fassions la moindre réflexion sur nous-mêmes ; et cela en temps et en éternité139.

3. 3. L’aspiration, moyen privilégié de progrès spirituel

Le mot aspiration a curieusement déserté la spiritualité moderne. Il est pourtant difficile à remplacer, notamment du fait de sa forte connotation biblique. Depuis les Pères du désert au IVe siècle, il exprime l’élan vital qui porte l’homme vers Dieu dans la vie surnaturelle, tout comme il évoque une dilatation irrépressible de nos poumons dans la vie naturelle : aspirer, c’est entrer dans le mouvement respiratoire de l’Esprit Saint en nous. C’est dans ce souffle que nous sommes venus à la vie au livre de la Genèse, et c’est le même souffle que Jésus envoie sur les siens au jour de la Pentecôte, et qui continue d’animer toute notre vie spirituelle : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père140. » ; si bien que « l’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables141 ». C’est pourquoi toute prière chrétienne est participation à la vie trinitaire, prière de Dieu à Dieu et en Dieu, « spiration » du Saint-Esprit, dirait la théologie.

Plus directement, le mot aspiration indique la part de l’homme dans ce mouvement de respiration surnaturelle, le « poussement », pour reprendre un mot de Jean de Saint-Samson, par lequel nous l’accompagnons corps et âme, élan de la volonté au-delà de ce qu’en saisit l’entendement, et donc plus « affectif » que « spéculatif ». C’est pourquoi l’aspiration est pratiquement interchangeable avec les « oraisons jaculatoires » de saint Augustin dans sa célèbre lettre à Proba sur la prière : « On dit que nos frères d’Égypte pratiquaient des oraisons fréquentes, mais très brèves, comme lancées tout d’un coup (raptim quodamodo iaculatas), de telle sorte que l’intensité n’en soit pas diminuée par la durée. Prier est plus affaire de gémissements que de discours, de larmes que d’entretiens142. » Il faut ici se rappeler combien la prière antique impliquait le corps, et Jean de Saint-Samson encore n’aurait pas imaginé l’oraison immobile et silencieuse de nos modernes contemplatifs : prier, c’est soupirer, gémir, pleurer, bouger, autant que penser. « Aspirez donc bien souvent en Dieu, Philothée, par des courts mais ardents élancements de votre cœur », et cela parce que « ceux qui aiment Dieu ne peuvent cesser de penser en lui, respirer pour lui, aspirer à lui et parler de lui143. »

La place des aspirations chez Jean de Saint-Samson est considérable. On les rencontre à toutes les étapes de l’ascension spirituelle, qui pourrait dès lors être relue comme un simple développement de cet exercice, car

l'aspiration est une poussée avec affection de tout le désir, tirant et enflammant la volonté, laquelle tire à soi et ravit par son acte propre l'entendement. Et l'esprit amoureux ne cesse point en cela son action vigoureuse, qu'il ne se sente uni à Dieu et qu'il n'ait tiré par ce moyen tout l'homme intérieur et extérieur à son unité simple et agissante en ses diverses puissances.

Et unifiée dans cette unité simple, l’âme ne cessera plus d’aspirer, c’est-à-dire de « spirer » le Saint-Esprit, l’aspiration se confondant alors avec la vie divine elle-même, agissante et jouissante tout à la fois,

de telle sorte que les âmes bien formées à cet exercice s'entraînent, s'élèvent et s'approfondissent en Dieu quand elles le veulent et autant de fois qu'elles le veulent. C'est ce qu'elles font par de brèves, fréquentes, simples et savoureuses aspirations, qui les emportent et les ravissent tout entières en l'unité de l'esprit. Redoublant l'action de sa force généreuse par l'effet de ses actes vigoureux, il se retire et se plonge le plus souvent par une totale liquéfaction de tout lui-même en l'unité très simple de Dieu. Durant tout ce temps, il s'en trouve rempli quant à l'action, tout en jouissant pleinement de son repos et de son contentement amoureux144.

D’aspiration en aspiration, Jean de Saint-Samson nous a donc portés à l’union transformante d’un Jean de la Croix, ou à la vie commune d’un Ruusbroec l’Admirable. Sur ce chemin, la pratique de l’aspiration consistera pour l’âme à canaliser peu à peu toutes ses ressources mentales vers leur « centre divin », point d’où elles proviennent et vers lequel elles refluent : « large » dans les débuts, « plus courte et plus concise » ensuite, « l'aspiration doit être faite continuellement, doucement et vivement, plus de l'esprit et en l'esprit que du sens et par le sens. […] Ainsi, à force d'avancer en cette disposition et en ce jeu de l'amour qui le perfectionne, il apprendra la science d'amour145. » Bref, « on verra assez que l'aspiration est un moyen propre pour acquérir toute perfection146. »

Sur ce chemin, le pédagogue Jean de Saint-Samson détaille dans Le Vrai Esprit du Carmel les exercices que le novice doit mettre en œuvre pour que ses aspirations ne s’épuisent pas dans un lointain désir de Dieu, mais modèlent peu à peu toutes ses pratiques de dévotion :

Au commencement, on prend sujet de toutes choses visibles d'aspirer à Dieu ; et puis après, l'aspiration se va étressissant peu à peu, et contenant la vérité réduite d'une manière plus essentielle, conformément à l'appétit de la volonté. Si bien qu'à mesure qu'on reçoit les splendeurs et les profonds attouchements de Dieu, qui sont et contiennent diverses manifestations de sa grandeur et beauté, et de sa longueur et profondeur, avec la science et connaissance expérimentale du rien de la créature, l'âme se trouve plus que jamais désireuse, intérieure et active, mais sans labeur, se sentant et se voyant perdue, fondue et réduite dans l'immensité de ce feu dévorant147.

Pour cela,

ceux donc qui ont disposition pour cet exercice d’aspiration, se doivent forcer médiocrement, jusques à ce que leur aspiration, plus étroite que large, leur soit douce, sensible et savoureuse ; et s'accoutumant ainsi à ce laborieux exercice, ils pourront prendre le large de toutes matières propres à enflammer la volonté, et particulièrement celles des bénéfices divins, afin de se rendre plus féconds à aspirer par colloques enflammés148.

Très concrètement,

la manière de produire ces aspirations consiste en certaines exclamations, interrogations et demandes de l'amour, de l'union, de la perfection, et de choses semblables. Ce que l'on continuera de faire en l'ardeur de son appétit enflammé, selon l'exigence des sujets sur lesquels on s'exerce149.

Nombreux sont les ouvrages de l’époque recueillant de telles « exclamations, interrogations et demandes de l’amour » ; « les livres mystiques sont pleins de ces dards amoureux, et il n’est pas besoin d'en former ici. » Voire ! Jean n’en remplira pas moins des pages et des pages, le XVIIe siècle mystique ne dédaignant pas pour autant la dévotion quantitative. Mais l’important est que

ces dards vivement enflammés pénètrent le cœur amoureux de Dieu, et l’obligent à s'écouler en nous. Ils nous ravissent de lui et en lui d’une ardeur et impétuosité indiciblement douce et savoureuse ; et par cette expérience on apprend comme quoi l'amour suffit à soi-même, et qu'étant une fois acquis, il n'a plus besoin d’art ni de préceptes. Car étant vif et lumineux, il est aussi très fécond et très instruit par l'onction vivifique du Saint-Esprit, qui le verse abondamment avec soi-même150.

4. Lire Jean de Saint-Samson

On l’aura constaté au fil de ces pages, Le Vrai Esprit du Carmel est impossible à résumer ; collection d’écrits divers, il se présente comme un recueil de morceaux choisis, non pas comme un traité systématique sur la vie carmélitaine. Par ailleurs, s’il fourmille d’allusions aux nombreux auteurs dont Jean de Saint-Samson aura entendu les textes, il n’en reste pas moins l’œuvre très personnelle d’un solitaire. Tout cela fait que cet ouvrage reste inclassable dans l’océan mystique de son époque.

De plus, son style brouillon et sa langue caillouteuse, même après les améliorations apportées par Donatien de Saint-Nicolas, ont trop souvent découragé le lecteur moderne. Ajouté aux difficultés objectives d’accès à ses textes, ce peu d’apparence explique sans doute la place très insuffisante donnée habituellement à Jean de Saint-Samson dans l’histoire de la spiritualité. Et pourtant, s’il a un peu de sensibilité mystique, le même lecteur reconnaîtra dans la rigueur des verdicts et la profondeur des analyses un très grand maître spirituel, de la classe d’un Eckhart ou d’un Jean de la Croix (ne l’a-t-on pas désigné comme le Jean de la Croix français ?) Il est vrai que découvrir Jean de Saint-Samson se mérite, compte tenu des circonstances très exceptionnelles dans lesquelles ses textes ont été rédigés, mais le laisser de côté serait négliger la plus puissante mystique du XVIIe siècle français. Témoin, plus que disciple, de la Tradition nordique au moment où le Carmel espagnol envahit la France, dans une toute autre ligne que saint François de Sales, mais complémentaire de ses héritiers, annonçant le plus solide de Madame Guyon et le plus subtil de Surin, Jean doit maintenant prendre sa vraie place, l’une des premières, dans le paysage mystique français.

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[Première page de l’édition de 1658 du Vrai Esprit du Carmel]

[placer ici : Vrai esprit p. 1 1658.jpg]


Avertissement


L’édition du texte.

Pour rendre le texte plus clair, nous adoptons l’orthographe moderne, modifions la ponctuation (généralement surabondante à une époque où la lecture était souvent orale et communautaire), et nous découpons (rarement) en nouveaux paragraphes.

Respectant le vocabulaire, nous donnons en notes le sens des mots utilisés en un sens particulier ou vieilli. Nous nous appuyons sur Littré151.

Nous indiquons les paginations de l’in-folio entre parenthèses.

Nous introduisons un repérage des manuscrits et de leurs folios au sein même de la réécriture par Donatien, ce qui, comme nous l’avons indiqué précédemment, permet de comparer sa mise en forme au jet des dictées, ici reproduites en seconde partie — ou de lire directement un tel jet, avant son découpage par Donatien. En effet celui-ci opère de nombreuses translocations dans le cas du manuscrit 43n2 (sa principale source).

Le repérage des sources manuscrites.

La plus grande partie des manuscrits de copies des dictées de l’aveugle se trouve à Rennes dans le fond des Archives d’Ille-et-Vilaine, répertoriés sous la lettre H (traditionnellement réservée aux archives religieuses), physiquement distribués en huit boites d’archives : 9H39 à 9H47. Nous donnons des explications complémentaires et la liste détaillée des contenus de cet ensemble en annexe à la fin du présent volume sous le titre « Les manuscrits de Rennes ».

Une explication s’avère ici déjà utile pour le bon usage des références entre crochets signalant une source du texte de Donatien. Ces références traduisent la complexité du fond tel qu’il nous est parvenu ainsi que son caractère incomplet 152.

L’exemple sur lequel notre explication s’appuie est emprunté au début du Vrai Esprit du Carmel. A défaut d’une simplicité hors d’atteinte nous espérons être clair :

Le texte-source du début du Vrai Esprit se trouve (sous une forme qui s’avère passablement différente de la rédaction par Donatien) dans la boite « 9H43 », dossier numéro 2, f°194v°. Nous le dénotons [43n2, 194v°], omettant « 9H », référence commune à toutes les boites contenant les dictées de Jean.

[43n2…], ou dossier n°2 de la boite d’archives n°43 de la neuvième section de la lettre H, contient un long manuscrit bien suivi153, copie continue de dictées très probablement multiples mais respectant probablement leur succession dans le temps, ce qui renforce l’intérêt d’en permettre la lecture continue et justifie par là notre choix éditorial 154.

Cette référence permet de s’approcher du jet primitif reproduit dans la seconde partie du présent volume, où les manuscrits sont rangés suivant l’ordre propre au fond de Rennes : 40n4, 40n11-1, 43n11-2, …, 43n2, 43n5. Ces références sont indiquées en sous-titres de ceux des manuscrits reproduits ainsi partiellements155.

On se reportera ainsi au numéro de folio recto (ro) ou verso (vo)indiqué au fil de la dictée. Nous allégeons les références entre crochets en ne répétant pas [43n2…] avant chaque référence du même dossier. Ce dernier n’est donc indiqué qu’une seule fois pour chaque bloc de texte ou « source » élémentaire, ici en tête du premier chapitre.

Soulignons que de grands écarts rédactionnels introduits par Donatien ne facilitent pas toujours les repérages : nous avons dû souvent introduire une référence entre crochets de façon imprécise, au sein d’une phrase qui se trouve sans parallèle exact.

Du bon usage d’une œuvre commune.

Donatien a découpé des dictées à sa disposition, puis les a classées pour composer les Œuvres du Vénérable, dont le Vrai Esprit. Il l’a fait le plus souvent en donnant un titre de chapitre à chaque bloc découpé au sein d’un manuscrit-dossier. Dans l’exemple donné, le bloc est très court — comme l’est le premier chapitre : 194vo-196ro156.

Un bloc suivi de texte est donc issu d’un manuscrit qui est généralement beaucoup plus vaste. Ainsi le manuscrit 43n2 n’inclut pas moins de 15 blocs ou « sources » reprises par Donatien, et touche donc près de la moitié des chapitres du Vrai Esprit (voir la table des correspondances), ce qui facilita notre tâche ; il en sera de même pour le lecteur. C’est le « manuscrit-roi » auprès duquel les six autres ne sont que des appoints ponctuels. Il n’est cependant encore utilisé que dans sa première moitié, ici seule reproduite.

Ce dernier point suggère un usage double du présent volume : lecture du Vrai Esprit, relecture par les dictées en commençant par le manuscrit 43n2. On fait ainsi bon usage d’une œuvre à deux auteurs, Jean le mystique et, s’efforçant d’être à son service, Donatien, le disciple à l’esprit clair.

Le Vrai Esprit du Carmel

[Textes mystiques du Fr. Jean de Saint-Samson assemblés par le P. Donatien de S. Nicolas]



Les Œuvres du Vénérable Jean de S. Samson.

Livre premier

Le vrai esprit du carmel,

Réduit en forme d’exercice pour les âmes qui tendent à la perfection chrétienne et religieuse.

Chapitre premier. Où par manière de préface est montrée l’importance et la nécessité que tout religieux a d’être spirituel


[43n2, 194v°]157. L’Antiquité nous fait voir et nous apprend assez ce que nous avons été dans le commencement de notre Ordre, qui sont nos ancêtres, et où nous sommes nés. J’en ai amplement traité sur les principaux points de notre règle158, où je fais voir notre ancienne splendeur et notre décadence159. Mais d’autant que notre règle est extrêmement essentielle et concise160, et plus au-dedans de l’esprit, qu’au-dehors dans l’expression, il faut méditer avec plus d’étendue la nécessité que nous avons d’être spirituels, afin qu’au moins nous vivions dans son excellente pratique, dans un état de grande pureté, et que nous fassions ce qu’elle nous ordonne, qui est de recouler161 en Dieu de toutes nos forces, en bon ordre, et en vrai moyen par162 notre continuelle activité. Or afin de séparer le vil d’avec ce qui est précieux, c’est aux vrais enfants du Carmel que j’adresse principalement cet exercice ; lesquels dans cette qualité désirent ardemment, et pour la gloire de Dieu, retourner en lui de toutes leurs forces et de toutes leurs puissances.

Le péché les avait [195r°163] jetés hors de Dieu, et les avait comme forcés et contraints de devenir esclaves de leurs appétits et de leur corps, ne savourant que les voluptés de la chair. Mais la grâce les ayant touchés164, ils se sont résolus165 de la suivre à perte d’haleine, et de poursuivre le dessein de leur vocation tout le reste de leur vie. Ils se sont consacrés pour cela par les vœux solennels, pour vivre à jamais amoureusement au service de Dieu, duquel depuis ce temps-là on ne les a jamais vus se fourvoyer, si ce n’est parfois, de fort loin, et par des désordres petits, légers et de peu de temps ; et par ce moyen ils ont été de plus en plus prévenus, touchés et remplis des divines infusions, lesquelles ils ont très humblement reçues en Dieu et pour Dieu, je dis pour sa gloire et pour leur bien.

Ils se sont résolus non seulement de quitter les choses du dehors, mais encore eux-mêmes, dont ils ont fait un holocauste166 éternel à Dieu, et ont juré une guerre irréconciliable à leur nature corrompue. De sorte que Sa divine Majesté167 règne parfaitement en eux à son éternel plaisir, et savent très bien qu’ils seront grands rois lorsqu’ils seront pleinement élevés au-dessus d’eux-mêmes et parfaitement assujettis à l’Esprit de Dieu. Tous ceux qui sont souverainement parfaits ont tenu cet ordre, et ceux qui le sont moins y tendent de toutes leurs forces, s’élevant toujours par-dessus soi selon leur pouvoir, et allumant de plus en plus leur feu divin, par la vive ardeur des exemples de ceux qu’ils voient les devancer en la voie de l’amour.

Nous savons combien douces et exubérantes sont leurs divines éructations d’amour par entre eux : le goût et l’impression en sont du tout ineffables. Car les divines infusions font en leur âme (2) un flux [195v°] d’amour éternel, d’où le temps et ses délices sont aussi éloignés que ce qui n’a jamais été : « Ô Dieu d’amour, disent-ils, qu’il fait bon vous aimer ! Qu’il fait bon demeurer avec vous ! Que celui qui a votre jouissance est heureux ! Son âme est incessamment élevée et convertie, et demeure fixement arrêtée en son repos éternel que vous êtes, tant en admiration de vos infinis bienfaits qu’à cause que vous êtes Dieu pour vous-même et en vous-même. » En suite de quoi ils voient tout manifestement avec tous ceux qui sont de pareil vol, de même jouissance et même état, que jamais aucun ne pourra être vrai religieux ni vrai carme selon le désir de Dieu, s’il n’est entièrement et pleinement spirituel.

La circonférence de cette proposition est de si grande enceinte qu’on ne sait par où se résoudre d’y entrer. Il faudrait entreprendre de décrire le désordre des vices pour les uns, la vie totalement imparfaite et défectueuse pour les autres, et pour les autres encore il faudrait montrer qu’ils n’ont qu’un peu d’oraison plâtrée, de sorte que si on voulait écrire comme il faut, la matière ne finirait point. L’entende et la pénètre qui pourra, afin que tout ceci l’excite vivement à rentrer au-dedans de soi et qu’il désiste de vivre en larron du bien infini de Dieu en soi-même. Je parle en ces termes avec raison, car d’une infinité de grâces que Dieu a donnée libéralement aux hommes pour en faire éternellement à son plaisir, la plupart d’entre eux en font un larcin, pour les donner en proie à tous ses ennemis. [196r°]168.

Ce que j’ai avancé de la Règle, n’est pas pour dire qu’elle doive servir de fondement et d’exercice principal à ses enfants : c’est Dieu même comme objet et sujet d’amour unique en soi-même, qui est le fondement de leur exercice intérieur169. Les moins avancés ont pour cela le même amour, ou la Passion de Notre Seigneur, ou sa vie sacrée, les méditant, considérant, digérant et réduisant en amoureux colloques, accommodés à toutes les vertus que notre Sauveur a pratiquées par amour. En tout cela il y a divers états de vie et de vérité. Les uns vont plus tôt, les autres plus tard, mais quoi que ce soit, quiconque est fidèle au moins, mérite de recevoir davantage, et celui au contraire qui n’emploie par toutes ses forces à cet œuvre170, a reçu sa vie en vain.

Au reste il est vrai qu’en toute religion bien réglée, Notre Seigneur inspire ordinairement à quelques religieux de pratiquer plus étroitement et plus hautement l’esprit de leur institut, afin de prendre en eux son plaisir plus singulièrement qu’au reste des autres. Nous en voyons, grâce à sa bonté, quelques effets en plusieurs des nôtres, dont quelques-uns jouissent déjà heureusement des fruits de leurs labeurs en la bienheureuse fruition divine. Le dernier de ceux-ci a si vivement et si roidement couru la lice de l’amoureuse pénitence qu’il semble avoir surpassé de bien loin tous les autres, sans néanmoins que je désire préjudicier à leur gloire, ni aux divers degrés de leur excellence, telle que Dieu la sait. Mais si c’est par l’éminente sainteté, tant active que passive, qu’on doit juger de la plus haute jouissance et fruition de l’Essence divine, sans doute nous devons croire très pieusement que celui duquel nous parlons, doit surpasser plusieurs de ceux qui l’ont précédés. J’en parle d’autant plus librement que nous étions saintement liés lui et moi en Notre Seigneur, et que j’ai connu son excellente sainteté aussi bien, sinon mieux, que je ne me connais moi-même et ma vie pleine de défauts et de misères à raison de mes péchés. Ce qui ne se peut bien concevoir ne se peut suffisamment exprimer, et partant est bien loin d’être exagéré. Telle a été la mort de notre Père Dominique de Saint-Albert, lequel l’amour, les douleurs, et la mort ont amoureusement consommé, et rendu jouissant de son infiniment désiré et désirable Objet, et lequel prie et priera incessamment avec les autres pour notre Observance, et pour l’heureuse vie et mort de tous ceux qui les voudront divinement imiter171.

Quant aux vivants, qui sont en tel nombre que Dieu sait, et qui mènent et exercent la vie de l’Esprit en très ardent amour, je n’en parlerai point ici, d’autant qu’il n’est pas à propos de manifester ce qui doit être caché. Il est vrai que ne sais quasi à qui je parle pour l’avenir, tant je crains qu’aucun ne se trouve qui veuille succéder à ce sort si heureux, pour mener une vie d’éternel holocauste d’amour, plutôt en Dieu qu’en la terre et en son corps, et qui veuille vivre éternellement véritable selon la plus éminente manière de concevoir et de pratiquer.

Tous ceux qui se trouveront résolus à cet exercice de mort auront en ce traité abondance d’esprit et de lumière pour le pouvoir faire heureusement et à souhait, (3) je dis bien plus, que les moins élevés par voie d’esprit, y trouveront aussi abondance d’Esprit et de lumière ; et avec cela tous les aiguillons et les motifs nécessaires, soit pour les entretenir en leur état, soit pour les avancer en esprit tant qu’il leur plaira. Tous ne peuvent par toutes choses, mais tous peuvent avoir une bonne volonté, conformément à l’ordre que j’ai prescrit en cet exercice, laquelle sera différemment efficace.

Or je ne puis assez inculquer à toutes ces personnes la nécessité qu’ils ont de s’attacher à un bon esprit, soit qu’ils le trouvent ici, soit qu’ils le rencontrent ailleurs, sans s’attacher jamais à d’autre, abhorrant172 de s’arrêter dans les spéculations de la nature et de l’école, comme leur propre ruine : car c’est ici la sapience de l’esprit mystique. Quiconque, donc, se résoudra à ces pratiques, ne fera que son devoir, obéissant au désir et au bon plaisir de ce grand Dieu qui, nous ayant fourni et fomenté173 cette bonne volonté en mille et mille manières, nous en donnera aussi la continuation jusques à la fin.

Telle doit être, mes frères, votre vie et votre mort, comme effets de vos amoureux et éternels holocaustes, incessamment rendus à Dieu de tout votre pouvoir. Si mon esprit vous est favorable et savoureux, Dieu soit béni, il vous servira pour la même fin que je vous l’ai digéré et communiqué tant ici que sur la Règle, et ailleurs ; et lorsque cela sera (je serai pourri dans la terre, voire peut-être dès longtemps), souvenez-vous, au nom de Dieu, de prier Sa divine Majesté qu’il lui plaise mettre mon âme en son éternel repos. Si j’eusse reçu de Dieu quelque chose de meilleur, vous l’eussiez eu. Je le prie de tout mon cœur qu’il veille abondamment remplir de soi-même, pour commencer, pour poursuivre, et pour finir très heureusement cet exercice d’amour.


Chapitre 2. Ce que c’est que religion, et être religieux

[41n1, 65r°]174 Religion, c’est une congrégation ou assemblée de plusieurs qui font un corps, combattant sous un supérieur légitime, et vivant tous en unité d’esprit et de volonté, en conformité de mœurs et d’actions, et en l’observance d’une règle expliquée par statuts qui doivent être inviolablement gardés jusques à la mort. Je n’ai pas besoin de m’étendre sur cette définition ou description ; mais il importe beaucoup de faire voir comme quoi les religieux séquestrés175 du siècle, doivent vivre et agir en bon ordre tant au-dedans qu’au-dehors.

Or, bien que toutes les religions aient également Dieu pour but et pour final objet, néanmoins, parce que sont divers corps animés de divers esprits et de diverses règles, statuts et coutumes, les moyens qu’elles tiennent à se maintenir chacune à part soi, sont aussi divers. Mais je n’outrepasserai point les bornes et les [65v°] limites de mon dessein, qui est de montrer et manifester la beauté et l’excellence de notre corps particulier, animé de notre vrai esprit.

Chacun sait quelles sont nos règles et constitutions, tant universelles que particulières, et que nos règles portant plus au-dedans qu’au-dehors, les statuts qui les expliquent sont partie au-dedans, et partie au-dehors. De plus on sait que ce qui n’est pas contenu dans les statuts nous apparaît par le moyen des supérieurs légitimes ; car comme il n’est pas permis au particulier d’expliquer ce qui l’est assez déjà de soi-même, soit par écrit, soit de vive voix, aussi doit-on recourir au seul supérieur pour l’explication de tout ce qui n’apparaît point, et qui dépend de notre esprit pour son bon ordre ; d’autant que le supérieur est établi de Dieu pour cela, beaucoup plus de la part des hommes. De sorte que comme le corps et les membres reçoivent leurs influences du chef176, aussi faut-il que nous recevions les influences de notre propre et vrai esprit par notre chef qui est le supérieur. Nous devons le tenir pour oracle divin, et faire tant d’état de sa vive voix, de ses exhortations, préceptes et conseils, et même de ses rudesses et menaces, que nous n’en laissions rien passer sans une fidèle pratique.

Mais quoique tous doivent savoir quel est notre esprit et son excellence, néanmoins plusieurs se soucient très peu d’ignorer les moyens de le posséder en son plus haut point. On ne sait ce que c’est que marcher en la présence de Dieu, en bon ordre et en bonne composition au-dehors, et en vraie tranquillité d’esprit et de cœur au-dedans ; et cela fait que nous ignorons aussi, ou pour mieux dire, nous nous soucions très peu dans les actions (4) plus importantes, d’édifier nous-mêmes et le prochain selon Dieu. Cependant nous devrions faire sortir notre esprit en bon ordre [66r°] dans ces occasions-là, je veux dire dans la conversation privée ou publique, et ne pas produire par nos paroles, gestes, sentiments et appétits, notre esprit naturel tout animal et tout humain, sous l’apparence et le manteau d’une police177 qui n’est qu’extérieure pour le plus : autrement on viendra à le faire sortir en choses pires, et dont on en pourra recevoir que du scandale, ou pour le moins un total atterrement178 des esprits. De sorte que quelques-uns, pensant recevoir consolation de leurs frères en conversant avec eux, s’en retourneront souvent tous pleins de distraction, de divertissement et d’espèces179 de diverses affaires, qui touchent plus souvent les séculiers que la religion. Que si elles touchent la religion, c’est de fort loin, et n’est pas en notre pouvoir d’y remédier sur le champ. De vrai, ces matières sont le plus souvent si éloignées de l’esprit et tellement distractives, qu’il serait bon de les taire pour toujours, ou au moins d’ordonner un temps pour les décider en chapitre180, à la première commodité, si elles méritent la peine. Que si on en parle dans la conversation, ce doit être si brièvement, et avec une telle démission et indifférence, qu’on ne s’anime et ne se passionne point, afin que chacun ne perde rien de son esprit intérieur, et qu’il puisse librement converser avec Dieu, comme il est obligé.

Mais que dira-t-on sur ceci, voyant que dans certains lieux non encore assez réglés, ceux qui sont comme les principales parties de tout le corps sont dans ce défaut et s’animent à parler sur ces sortes de matières ? Il faut dire, en nous écriant de profonde admiration, que leur misère et leur corruption sont grandes, puisque Dieu étant en lui ce qu’il est, ils ne savent néanmoins de quoi s’entretenir, ni de quoi se réjouir par ensemble, ce qui est le plus évident et le plus manifeste témoignage d’une commune misère et infinie corruption. On me dira que d’exiger qu’on soit toujours élevé d’esprit en Dieu, et qu’on ne sorte de lui qu’en excès, c’est requérir trop de perfection de tous indifféremment, puisque ce n’est le propre que des plus parfaits. Mais il est aisé de répondre, car c’est autre chose comme d’agir les parfaits [sic], dont l’action relevée fait assez voir quel est leur [66v°] état, et autre chose de sortir aux moyens un peu plus éloignés de la perfection, qui excitent vivement notre amour et notre inclination vers Dieu. Or c’est ce qui ne se pratique point parmi les hommes du commun : ils ne cherchent que leur intérêt, et demeurent continuellement gisant en terre, vides de grâces et des bénédictions divines. Cependant c’est ce qui leur est uniquement nécessaire pour toucher et animer leur inclination et leurs puissances à se faire violence, et embrasser ardemment les moyens ordonnés pour arriver par degrés à l’esprit intérieur des parfaits, dans lesquels l’esprit de la religion est en son lustre.

Chose déplorable de voir que des religieux oublient ainsi Dieu et leur profession, se contentant de ne point pécher mortellement, et le reste leur étant en une totale indifférence quant à la pratique ! Quelle religion je vous prie ? Et comment notre esprit sortira-t-il de nous en sa force et en sa vigueur à l’édification du prochain, par toutes sortes de vertus et en vraie sainteté ? Agir ainsi séculièrement, n’est-ce pas tout négliger, tout ruiner, vivre sans assurance, sans repos de conscience et sans tranquillité de cœur ? On fait profession de vivre religieux selon un esprit vraiment intérieur, et beaucoup plus qu’extérieur, et cependant on se portera dans la commune conversation à agir et traiter politiquement d’affaires toutes séculières et inutiles, qui ne nous devraient non plus toucher que ce qui ne fut jamais. Je ne sais d’où cette mauvaise pratique se pourrait glisser parmi nous, si ce n’est que venant à être tous en nous-mêmes, il nous semblât que toutes choses sont licites, parce que nous n’y voyons pas de péché manifeste. Mais il faut considérer que ce sont les séculiers communs qui sont tenus de vivre en sorte qu’ils ne pèchent [67r°] point mortellement. C’est pourquoi ils ont les commandements de Dieu qui les tiennent astreints à cela, s’ils veulent faire leur devoir comme bons catholiques.

Or nous sommes infiniment plus obligés qu’eux par notre profession au service de ce grand Dieu, et partant nous ne devons pas mener et pratiquer entre nous une vie large comme la leur, car où serait donc le véritable effet de notre profession, par laquelle nous nous sommes obligés à Dieu sous les trois vœux essentiels ? Où serait notre obéissance régulière, qui doit sans réserve être vivement et pour toujours pratiquée au-dedans de nous (5) plus qu’au-dehors, et laquelle est le plus intérieur et le plus essentiel de nos vœux ? Ne sommes-nous pas obligés à la perfection évangélique, qui consiste en la parfaite pratique des conseils de Notre Seigneur, et de vivre selon les commandements en leur souveraine perfection ? Conseils qui sont ordonnés par le Saint-Esprit, afin que les âmes religieuses qui y sont fidèles arrivent par succession de temps à un amour et une ferveur d’esprit qui les élève à Dieu, moyennant l’activité de leurs efforts amoureux et efficaces, et qu’enfin elles se possèdent pleinement et avec un contentement indicible ordonné en Dieu, leur suprême fin.

Je ne veux pas dire que tous soient obligés de tendre à la perfection également et de même vol et activité, mais les moyens ordinaires et qui conviennent à tous pour se tirer communément en Dieu doivent être ardemment désirés et fidèlement pratiqués de tous, afin d’acquérir au moins quelque degré de paix et de tranquillité intérieure, et quelque facilité de méditer souvent les chose divines. Comme aussi d’en traiter en notre conversation, comme matières auxquelles nous prenons plaisir et contentement, non pour nous ni en nous, mais pour Dieu et en Dieu seul. Mais ce qui fait que quelques-uns ne se sentent pas excités de ces profonds motifs, c’est qu’ils ne prennent pas à tâche la recherche et l’exercice de telles vérités, qui font arriver ou atteindre notre esprit religieux à la perfection de son lustre, quoique nous ne devrions avoir ni désirer autre chose tout le temps de notre vie, afin que, par notre amoureuse exercitation, Dieu fût pleinement satisfait en nous. C’est à cela que tend la diverse infusion de ses grâces qu’il nous écoule incessamment, pour nous disposer à sortir hors de nous-mêmes, et à satisfaire de tous points tant au-dedans qu’au-dehors à Sa divine Majesté. Pour cela seul, la vie, soit prospère, soit adverse, [67v°] nous doit être douce et agréable, en considération que nous sommes à lui et pour lui comme ses intimes amis, par-dessus le reste des hommes du commun.

Mais hélas ! Puisque ceci se pratique si peu et presque point, comme s’il n’y avait point d’obligation de tendre à Dieu, comment se communiquera-t-il à certains pour les émouvoir, les toucher, les illuminer et les unir à soi selon son désir, vu qu’ils sont (au moins pour l’ordinaire) plus éloignés de lui que le ciel n’est éloigné de la terre ? Quelques-uns se convertissent à Dieu, mais d’une commune et basse manière, qui ne leur touche quasi que le sens : encore se portent-ils à cela avec tant de division en leurs actes qu’ils gisent plus dans les choses créées qu’ils ne sont en eux-mêmes pour s’élever simplement et totalement en Dieu. Il ne laisse pas même de s’en trouver plusieurs qui passent tout le jour sans se tirer en181 Dieu, soit qu’ils ne peuvent penser en lui simplement, à cause des grandes difficultés qui les assaillent et qui s’opposent à cela de leur part ; soit parce qu’ils le négligent du tout, ou pour quelques autres raisons. Ils attendent le temps ordonné pour l’oraison et tâchent aucunement182 de satisfaire à leur désir, qui est de se recueillir au-dedans. Mais assez souvent et pour l’ordinaire ils n’y parviennent et n’y arrivent que difficilement, et encore tellement quellement183 et fort tard, sans savoir ce qu’ils font.

De tout ce que je viens de dire, le religieux pourra voir comme en raccourci l’excellence de son esprit en toute la religion et en soi-même, tant pour l’édification des religieux que pour la sienne propre. Il verra l’importance de ce à quoi il s’est librement et volontairement obligé, et cela pour Dieu, qui est notre cause finale et notre souverain Objet. Enfin il verra comme quoi nous sommes éternellement élus et choisis pour être admis même dès cette vie au nombre de ses plus secrets, plus fidèles et plus intimes amis. Voyez donc ce que Dieu désire de vous et ce que vous lui devez, et ne négligez pas de vous acquitter de votre obligation. Si vous en étiez venus là, à vive force amoureuse et continuelle exercitation184 d’esprit, que de vouloir actuellement et parfaitement que Dieu soit ce qu’il est en lui et en vous-mêmes, vous concevriez très facilement toute cette pratique, et l’amour n’animerait pas moins votre esprit et toutes les puissances de votre âme que votre âme anime votre corps pour lui donner la vie.

[68r°] Il ne se faut pas contenter de vivre moralement : il faut s’exercer saintement et divinement en ce lieu de votre bannissement et de votre pérégrination, vous attachant amoureusement à Dieu, le mieux et le plus souvent que vous pourrez, voire parmi les affaires plus distractives. Il faut que vous croyiez comme article de foi que vous n’avez rien tant à faire que cela, rien de si principal, rien de plus (6) important. Et encore que l’on dise, et que cela soit vrai, que l’obédience185 vaut mieux que les sacrifices, si est-ce qu’il faut que nous sortions au-dehors pour obéir, sans quitter le dedans de l’esprit par notre simple intention et attention, qui nous tiennent aucunement suspendus et attachés quant au simple désir, à Dieu notre suprême et final Objet, pour lui adhérer tout ce temps-là simplement et nûment. C’est pourquoi il se faut bien donner de garde de sortir animalement aux obédiences qui nous sont de commandement, sous prétexte d’obéir promptement et facilement. Il ne faut jamais que nous sortions d’affection intérieure, qui nous répande et nous tire totalement de nous-mêmes au-dehors et à l’action.

C’est assez que nous appliquions aux choses extérieures autant d’attention qu’elles requièrent pour être faites comme il faut et en bon ordre. Car depuis qu’on voit tout le dedans épars au-dehors, c’est signe qu’on n’a aucune habitude de l’esprit ni de vertu acquise, et qu’on est tout aux sens et tout en la nature, ne faisant les choses, quoique saintes, que par le dehors, sensiblement, naturellement et animalement. Si vous réfléchissiez toujours amoureusement en Dieu, comme ayant cela pour principal effet de votre unique et plus intime désir, vous pourriez par même moyen réfléchir sur vous-mêmes. Vous admireriez la beauté, le lustre, et l’excellence de l’esprit de votre religion, qui doit animer tout le corps de votre ordre, et toutes les choses plus particulièrement qui s’y pratiquent. Vous le verriez et le désireriez acquérir de plus en plus, et le conserver en l’excellence de son lustre, en pleine conformité de tout vous-mêmes à Dieu, totalement laissés et abandonnés pour jamais à sa très haute gloire.

Quand vous serez ainsi en effet et en vérité, et non pas en apparence, vous expérimenterez et savourerez les délices d’une telle vie et d’une telle pratique expérimentale ; et vous saurez par ce moyen combien il est important de laisser Dieu pour Dieu186, c'est-à-dire de le laisser en ce qui vous regarde vous-même, et quant à votre propre satisfaction, pour le suivre ès187 objets tout contraires, c'est-à-dire en lui-même et pour lui-même. [68v°] Sur quoi vous expérimenterez que les actes d’un entier, parfait et éternel abandonnement de vous-même, en ce que vous ne faites pas ce que vous voudriez, sont infiniment plus nobles et plus excellents que les vôtres propres, ordonnés par vous-même, et qui vous causent une propre satisfaction, à laquelle vous pouvez subtilement adhérer sans le savoir ni le penser. Au surplus, le chemin le plus court pour vous est le dedans de l’esprit, qui ne doit jamais lâcher si peu que ce soit son activité amoureuse au-dessous du sens, par laquelle il se plonge et replonge très souvent et profondément en Dieu son Objet et son repos, comme le poisson se plonge en l’eau coulante, son propre élément, son centre et son repos.

Vous devez aussi obéir à la vive voix de vos supérieurs, et cela simplement, uniquement, du plus intime fond de vous-même, et en la véritable force de votre amour actif : ils ne vous tireront jamais qu’en Dieu même. Car il faut que vous croyiez que Dieu les illumine tant pour eux que pour vous, afin de vous montrer, tant d’exemple que d’enseignement, la voie de l’esprit, et pour vous y conduire en toute assurance quand vous y serez entrés, par un véritable désir de mourir pour jamais à vous-même, pour vivre à Dieu seul, votre vie, votre gloire et votre repos éternel, tant en cette vie qu’en l’autre.

Si vous vous délectez seulement au-dehors des objets sensibles, vous ne saurez jamais rien de l’esprit, et ne goûterez jamais ses divines délices, qui ne se savourent que de ceux qui sont vraiment morts à tout le dehors et à tout le sensible. Alors, et non plutôt, Dieu s’infond188 en eux, et leur répand ses divines délices, ses dons et ses richesses, les tirant de plus en plus au-dedans, pour être incessamment recueillis et tous tirés en simple unité, là où, se dilatant simplement et lumineusement, ils le goûtent et le voient d’une manière expérimentale, abhorrant le vieil homme, ses appétits, ses actions et ses sentiments.

Voyez donc, mes frères, si vous voulez être profanes ou divins, puisque cela est en votre libre pouvoir et vouloir, avec la grâce de Notre Seigneur. Ce n’est pas assez d’avoir quelque connaissance et lumière naturelle de Dieu et des choses qui lui appartiennent, il faut être soi-même surnaturel en ses [69r°] habitudes, en sa vie, en sa connaissance et ses continuelles actions, en ses paroles, et cela tant au-dedans qu’au-dehors : ce qui trompe les hommes, pour l’ordinaire, c’est qu’ils se contentent de quelque raisonnable connaissance des choses divines, acquise par spéculation189 naturelle, de laquelle il leur semble être bien garnis, et pendant qu’ils se délectent de cette science et de ce rayon naturel, ils vivent tout animalement et comme gens profanes, sans se soucier autrement de la vraie vie de l’esprit.

C’est au supérieur d’entendre à cette vraie pratique dans sa congrégation, afin de s’acquitter comme il faut de sa charge envers Dieu, auquel il est comptable de toutes les âmes que Sa Majesté lui a mises en main. C’est à lui de les entretenir de ces vérités, selon leurs forces et les dispositions de la grâce, afin qu’elles ne soient jamais à jeun ni disetteuses190 des choses qui appartiennent à la vraie vie et réformation de l’esprit, laquelle il leur doit procurer avec toute industrie et diligence possible. Il doit souvent les assembler pour leur verser la lumière divine que Dieu lui communique, les excitant amoureusement à vaquer à191 Dieu au-dedans en vraie et fidèle pratique d’esprit, et se dilatant192 là-dessus selon qu’il se verra abonder en lumière divine.

Je ne désire point m’étendre davantage sur ceci pour lui digérer193 ses matières, attendu qu’étant en Dieu ce qu’il doit être, jamais il n’en manquera ni pour soi ni pour ses inférieurs. Qu’il satisfasse donc à Dieu et à son devoir, en paissant et rassasiant son troupeau par ses douces et efficaces exhortations, corrections et persuasions, l’excitant et l’animant au désir de se renouveler en esprit au-dedans, pour [69v°]194 voler à l’avenir à guise195 d’aigles vers leur suprême principe et leur final Objet, après quoi le supérieur pourra traiter des affaires qui se présentent pour le bien et le repos soit du particulier, soit du général, et de tout le corps.

Chapitre 3. Ce que c’est que d’être vrai et parfait religieux

J’ai dit ci-devant que religion est un culte divin tout autre que le commun, fidèlement pratiqué de ses professeurs196, et que ce culte consiste en l’exercice des conseils évangéliques, exprimés sous divers moyens, par règles et statuts, qui doivent être pratiqués à l’extérieur sous les trois vœux essentiels de la religion, et sous la conduite d’un supérieur.

Maintenant, à le prendre d’une manière plus essentielle, je dis que religion est un état de totale perte de soi-même et des choses créées, par une entière transfusion et résolution de tout soi-même en Dieu. Être religieux, c’est mourir et ne vivre qu’en Dieu et pour Dieu, jusques à l’entière consommation de la chair et du sang au feu de son amour. C’est être dans une entière et parfaite pauvreté d’esprit, laquelle étant acquise, a plusieurs [40n11-2, 291v°]197 degrés et états, et ne reçoit sa perfection totale que par l’entière résolution et consommation de l’âme, autant qu’il est possible de subsister en l’exercitation amoureuse, abstraite entièrement de tout ce qui est sensible, et même de tout le spirituel, et généralement de tout ce sur quoi on puisse asseoir son pied pour son repos et pour sa satisfaction, soit directement, soit indirectement.

Vous jugerez de ceci qu’autre chose est la religion prise universellement, et la religion pratiquée et exercée en particulier : car comme l’une est absolument nécessaire à ses enfants professeurs pour rendre leurs vœux à Dieu par un culte divin extérieur, qui est bon et saint en soi, l’autre l’est aussi pour réformer et sanctifier le chef et les membres, séparément et distinctement considérés, pour être en terre le Royaume de Dieu et ses délices. De vrai, ce grand Dieu, qui prend un extrême plaisir à la réformation et restauration totale de ceux qu’il a choisis pour siens de toute éternité entre le reste des hommes, veut que, par un amour entier et réciproque au sien, ils lui préparent et disposent son Royaume par leur vigoureuse et continuelle activité amoureuse, qui n’alentisse198 jamais son ardeur envers lui ; et il désire que cela se fasse par la continuelle exercitation des puissances intérieures de l’âme, supposé qu’elles soient déjà aucunement réparées, à savoir l’entendement et la volonté. [292r°]

Mais, mon Dieu ! Que voyons-nous en ce siècle présent ? Il se trouve des religieux qui vivent seulement selon la commune manière de religion, se contentant de tâcher d’être exempts d’offenser mortellement, et menant une vie quasi profane, sans savoir ce que c’est que la réformation et la réparation de l’homme intérieur et nouveau. Hélas ! À peine sauront-ils à la dernière heure de leur vie l’importance de cette vérité, si ce n’est d’aventure, en ce qu’ils se verront environnés de toutes parts d’infinis bourreaux, qui leur feront voir à l’œil et toucher au doigt la rigueur de l’étroite et sévère justice de Dieu, laquelle en bref s’exercera au (8) moins dans un long purgatoire à l’endroit de ces âmes infidèles ! Partant, mes chers frères, il est important que vous mettiez la main à l’œuvre, non négligemment, mais tout de bon, tant en dehors pour le lustre et l’ornement de la religion, par une insigne et perpétuelle édification de vos frères, qu’au-dedans pour l’entière et parfaite réformation de votre homme intérieur, créé selon Dieu et sa justice199. [292v°]

Pour y parvenir, il faut que vous croyiez que, quoi que vous fassiez, vous serez toujours serviteurs inutiles, puisque vos œuvres, en tant que vôtres, sont telles que la Vérité divine les exprime, sous une très utile similitude naturelle. Le plus grand bien que Dieu vous ait pu faire, c’est de vous avoir faits chrétiens et religieux par une régénération à une nouvelle vie de grâce ; et comme il y a deux sortes de prédestination, l’une commune et générale pour tous les élus, et l’autre particulière, d’un d’entre un million d’autres, je puis dire avec raison et vérité que les élus de cette seconde manière se trouvent souvent dans les religions bien réglées200 où, par l’abondance de moyens efficaces, Dieu amoureux prédestinateur201 a fait voir à son Église la plus grande partie de ses saints, pour le lustre de leur propre religion et pour la décoration de l’Église militante.

Pensez-vous qu’il exige moins de vous que de tous ceux-là ? Une telle bonté et un amour si infini ne requièrent-ils pas un amour réciproque ? Et puisque vous êtes tirés en évidence à vous-mêmes du sein idéal et essentiel de sa divinité, à son image et sa semblance, pourquoi ne vous appliquerez-vous pas à cette si haute, si nécessaire, si importante et si divine exercitation d’esprit ? Serait-il bien possible que les enfants [293r°] amoureusement et miséricordieusement adoptés de Dieu demeurassent fainéants et oisifs à l’exercitation continuelle de son pur amour ? Puisque Sa Majesté est sortie par les effets de sa fécondité à la production de tant de créatures contenues en ce monde visible pour votre service, et que non content de cela il s’est donné à vous, vêtu de votre humanité, pourquoi ne sortirez-vous pas par une réaction d’amour continuel exercé en son endroit, afin d’être élevés de la terre et de vous-mêmes au- dessus de vous, et d’être entièrement perdus, par votre plongement vigoureux et amoureux, en la mer immense de son infinie divinité ? Là tous les esprits créés, se surpassant eux-mêmes, se sont consommés en amour, comme dedans un très vif brasier, qui les rend jouissant de l’infini amour202 et des infinies délices de Dieu même, le voyant être ce qu’il est, digne de son seul amour, pour être pleinement bienheuré203 et bienheureux par soi-même. Je crois, pour moi, que vous serez plus durs en votre condition que le marbre et que l’acier, si tous ces motifs n’ont le pouvoir de vous exciter à cet exercice actif d’amour divin, de Dieu en vous et de vous en Dieu.

Tous les saints et bienheureux esprits, jouissant de la Gloire divine et brûlant à guise de charbons [293v°] ardents, ne sont pleinement heureux que de l’heur204 infini de Dieu même qui, étant son propre paradis, les bienheure tous par-dessus le comble205 de leur propre félicité essentielle, en ce que sa félicité leur est incompréhensible et n’est comprise que de lui, étant ravis de ce qu’il atteint seul totalement les bornes et les limites de son bonheur par son aspect et regard infini et très simple. N’est-ce pas là de quoi vous animer à aimer infiniment ce grand Dieu ? Ce Dieu auteur et consommateur tant de la nature que de la grâce, par les écoulements de la mer infinie de son amour, qui moyennant votre amour ardent et ardemment actif, vous veut faire un même esprit en lui et avec lui.

Si vous n’agissez ainsi, si vous vous reposez au-dehors dans les exercices et si vous ne vous tenez au plus profond de l’esprit par un amour continuel, ardent et vigoureux, vous ramperez toujours parmi les objets sensibles, tout attachés aux sens, aux figures et aux images, ce qui vous empêchera la vue et les sentiments des divers avènements de Jésus-Christ votre très cher Époux. Vous n’aurez plus qu’un amour et des sentiments sensibles, auxquels vous arrêtant comme à chose grande, vous y établirez secrètement et indirectement votre repos. Et vous craindrez beaucoup de vous en départir, et de passer plus avant à l’exercitation vigoureuse de l’esprit, lequel néanmoins étant fidèlement [294r°] pratiqué, vous mettrait dans une parfaite union avec Dieu. Cette expérience vous rendrait déjà en quelque manière bienheureux ; et s’exercer ainsi en religion, c’est être vraiment et parfaitement religieux, tant pour la religion que pour soi-même : vérité qui ne sera jamais accomplie autrement. (9)

Que si on veut connaître les religieux irréligieux, il ne faut que les contrarier en leurs naturelles inclinations. Vous les verrez tout vifs en leur fond, ne cédant à aucun, par défaut de vertu et de charité surnaturelle. Si vous les pressez de près sur les choses qu’ils ne veulent ni ne désirent faire ou endurer, ils feront incontinent sortir leurs diverses passions pour leur propre défense, et il n’en peut être autrement, d’autant qu’ils ont en leur fond les anciennes et corrompues habitudes de tout le vieil homme. Toutes choses sont à ces gens-là occasion de ruine et de scandale, et plusieurs étant comme ils sont, vides de consolations divines et humaines, ils ne cherchent que les occasions de mettre leur nature subtile et sensuelle en action, pour l’exercice et l’affliction des bons et des parfaits. La religion bien réglée et les vertueux religieux leur sont un enfer, d’autant qu’ils jugent tous les autres selon ce qu’ils sont. Jamais ils ne veulent ce que l’on veut, ils préfèrent leur jugement et leur sentiment à celui de leurs supérieurs ; ils savent beaucoup de choses même de la vie de l’esprit, lesquelles ils ont appris par pure [294v°] spéculation, mais sans aucune pratique, et demeurent ainsi du tout ignorants d’eux-mêmes et de leur première et ancienne corruption, se croyant meilleurs que tous les autres, enflés de présomption et bouffis de superbe. Voilà les moyens de connaître très facilement ceux qui ne sont religieux qu’en apparence, et non en effet206.

Quant à vous, mes frères, il faut que vous tâchiez de devenir éternels en vérité de pratique, dans la vue et science expérimentale de l’éternité en la même éternité207. Pour parvenir là, il faut fluer en Dieu activement et sans cesse, de toute l’action de vos puissances, moyennant laquelle vous soyez ravis et tirés totalement en cette étendue éternelle208. Là, vous serez rendus simples et immobiles, sans réflexion ni division quelconque, pour heureusement consacrer votre vie aux morts qui se présentent incessamment à l’âme qui désire témoigner de sa fidélité à Dieu en s’efforçant de fluer209 sans cesse en lui, pour y demeurer fixement et totalement immobile, et lui adhérer éternellement. Car en lui elle est éternelle, pourvu que sans rabaissement et recourbement de sa part, elle ne se divertisse et ne se divise pas de son suprême Objet, ce qui, d’éternelle, la rendrait temporelle, s’il y avait désunion ou même amoindrissement de sa parfaite et entière union avec lui. Or cette union se fait par les fréquents attouchements de Dieu, avec une savoureuse [295r°] expérience, conforme à la dilatation du sujet en son Objet, d’une manière toute divine et du tout admirable : vérité qui exerce totalement la capacité, la compréhension et l’expression du sens.

Au reste, les habitudes acquises de cela, si elles sont activement pratiquées, augmentent beaucoup la noblesse, l’excellence et l’éminence de cet état, d’une plus haute et profonde atteinte que l’on ne le saurait exprimer. C’est en cette exercitation continuelle et ardente que consiste notre souverain bien en cette vie, si nous allons à Dieu par action et par sentiments totalement déiformes, conformément à ce que nous sommes déjà, ou à ce à quoi nous devons tendre. C’est pourquoi il faut que nous conservions cet état en son intégrité et pureté, par notre fidélité active, par laquelle nous aspirions incessamment et d’une façon déiforme210 à cette éternité objective, en laquelle nous sommes coéternels non seulement en idée et selon un être idéal, mais encore en certaine manière selon nous et quant à nous, en notre temporalité, je veux dire selon nos puissances temporelles sorties de ce fond simple et éternel qui est en nous, et en qui nous sommes et devons être reflués211 et recoulés par le concours de notre vive, ardente, simple et continuelle action ; et cela tant en vivant là-dedans, tout perdus à nous-mêmes, pour tout faire et agir au-dehors, qu’en mourant continuellement, pour partir au-dedans, destitués de tous dons sensiblement écoulés de cette même éternité, renonçant à notre propre bien au même moment qu’il nous est communiqué, [295v°] et le faisant refluer à son éternelle source et principe. En effet, nous nous sacrifions totalement à Dieu selon qu’il désire de nous, conformément à l’éminence de notre degré acquis.

La vérité pratique de ceci est la vraie vie, et heureux ceux qui en ont fait expérience. Ce qui se donne ici à goûter et savourer, et par conséquent à contempler, n’est rien moins que Dieu même, tout plein et comblé de son amour et de sa gloire, jusques à regorger ses divines délices, pour remplir tout l’être créé d’amour, de gloire et de lumière en l’éternité de goût, de saveur et de jouissance en (10) lui-même. C’est alors que l’être créé se trouve hautement et profondément arrivé à sa divine similitude et que, par affluence de grâce, il a ce bonheur de pouvoir atteindre la possession de ce bien incréé, pour en jouir comme à pleines voiles, en éternité sans éternité, et en déiformité déiforme, appétant212 à jamais le paradis de Dieu, en la totale satiété de son appétit bienheureux en Dieu. C’est de là que s’écoule continuellement la même plénitude de satiété pour tous ceux qui sont capables de la possession et jouissance de cet unique Objet, lequel s’écoulant [296r°] ainsi en effet de communication, ou de grâce, ou de gloire, transforme les âmes en soi-même d’une très profonde et ineffable manière.

Selon cette vérité, les hommes qui vivent ici-bas en l’exercice et en la possession de cet état, ou bien par-dessus toute exercitation, sont en quelque façon Dieu même, en éminent degré de transformation, par grâce et par amour, ou par-dessus l’amour même, en la plénitude de sa gloire, en laquelle ils sont essentiellement transformés en la même suréminente Déité. C’est être Dieu même selon qu’il est possible, soit en moyen, soit par-dessus l’amour, et en la gloire même. Telle est la récompense de l’amour, qui est demeuré amour, et de l’amour qui a excédé soi-même, et qui à force d’action, de passion et de mort, a déifié son sujet, le rendant éternel, stable et totalement arrêté en l’immobile éternité. Amour, dis-je, qui a mis son sujet en la pleine gloire et jouissance de son ravissant et éternel Objet, en l’aspect et fruition duquel la créature possède tout et entend tout en cette jouissance, qui est en quelque façon intuitive et glorieuse.

Ainsi nous posséderons Dieu en Dieu même, et sa gloire essentielle, à la [296v°] mesure et proportion de l’amour avec lequel nous nous efforcerons de fluer en cette éternité. Car c’est de là que nous sommes issus pour y refluer activement, par notre généreuse et constante fidélité, par le moyen de laquelle tendant incessamment à l’infini sans jamais nous relâcher, nous serons souverainement agréables à Dieu. C’est lui qui, étant ce qu’il est, sans nom et ineffable, en excellence et en éminence de négation, doit être aimé de nous autres en admiration et par-dessus l’admiration, soit en nous, soit en dehors de nous et hors du créé, en sa même éternité, en laquelle il désire à l’infini que nous nous plongions éperdument, par totale perte et abandonnement de nous-mêmes. Et cela non pas pour la comprendre, car il est impossible, mais pour nous remplir totalement de lui-même. Il faut et il veut que nous soyons perdus, et totalement transfus213 en toute l’étendue éternelle de cette immensité, pour demeurer ainsi morts à nous-mêmes et vivants en sa vie vivifiante et éternelle.

Je crois que vous vous sentirez puissamment excités par ces vérités à aimer souverainement notre souverain Bien, par ce seul motif qu’il est et qu’il subsiste par soi-même, bienheureux en soi et de soi, en plénitude de satiété et suffisance, capable de tout surcombler de bonheur et de gloire. Vous l’aimerez, dis-je, pour cela seul, sans autres raisons, telles qu’elles soient, [297r°] vous excitant à un tout raisonnable amour, qui doit être néanmoins exercé par-dessus toute raison, appréhension et discrétion, et tout essentiellement, pour vous rendre enfin totalement suressentiels en la même suressentialité, là où l’éternité ni déité ne se perçoivent et ne se distinguent plus en certaine façon comme auparavant, parce qu’on est totalement passé, voire même consommé en elle-même, au-delà du temps, du créé, et du moyen.

Ceux qui liront ceci pourraient penser que mon but et mon intention fût de tirer l’âme religieuse par-dessus l’action et le sentiment. Mais non : mon but et ma prétention est seulement de tirer la créature à être divine et éternelle en désir, et en appétit actif. Je la veux pousser à une vive action continuellement pratiquée, qui la rende totalement éloignée et abstraite de tout le créé, et de tous événements bons ou mauvais, pour être aucunement perdue en cette immense essence, éternelle sans éternité. Il est néanmoins vrai qu’il ne suffit pas d’être éternel en cette éternité, en amour et en appétit actif : il faut l’être en amour et en appétit surpassé, à force de fluer amoureusement en l’infinie étendue de l’amour dont nous manifestons l’importance. Ainsi on parvient à une entière et parfaite union avec lui, qui, nous faisant pleinement et largement participer à ce qu’il est par l’abondante communication de soi-même, nous fait et nous rend éternels en éternité d’une façon divine. [297v°]214

C’est, dis-je, autre chose d’être éternel en cette éternité en appétit actif, et (11) autre chose d’être éternel, en éternité sans éternité, en appétit passif, et encore autre chose d’être en cette même éternité sans appétit et sans amour, mais par-dessus l’appétit et par-dessus l’amour, lequel est continuellement fruitif, en la science et au regard de cette infaillible vérité. Cependant je vous attache à l’aspiration simple et amoureuse, par la vive et continuelle ardeur de laquelle vous vous surpassez vous-mêmes et toute chose créée, d’une manière et d’une action toute essentielle, simple, naïve et profonde selon votre pouvoir. Si vous y êtes déjà disposés, comme je le suppose, cela vous sera très facile, pourvu que vous ayez l’appétit insatiable de cela215.

Mais il faut que j’éclaircisse ici une vérité importante. Il y a deux sortes de moyens pratiques, réduits en action, pour arriver à ceci. Le premier est la vive considération et la représentation intellectuelle et volontaire des perfections divines, en général ou en particulier : ce qui appartient plus à l’entendement qu’à la volonté. L’autre moyen est d’amour pur et ardent qui, produisant continuellement des actions et affections, conformes à son appétit et à soi-même, a beaucoup de force pour enflammer éperdument et simplement l’âme de l’amour de son divin Objet. Amour actif qui ne cesse jamais qu’il n’ait entièrement perdu son sujet en son Objet, en sorte que là il soit éternel sans éternité, et par conséquent Dieu même, dans le sens que je l’ai toujours entendu. Ainsi l’amour, comme effet de la volonté, prend tout pouvoir sur la puissance, les habitudes et les actions de l’entendement actif, si fort [298r°] et si vigoureux qu’il puisse être, quand même il serait au plus lumineux degré acquis de sa reformation, qui paraît en sa vigoureuse et pénétrante action, par laquelle il anticipe plusieurs choses tout d’un coup et éminemment, en l’éminence de son degré et en son habitude acquise.

Mais il faut savoir que le propre des fidèles amis de Dieu est de ne s’attacher à aucun exercice déterminé ni particulier216, mais bien d’aspirer et de fluer en leur Bien-Aimé, par la vive fécondité de leur amour actif, par lequel ils s’absorbent et s’écoulent incessamment en lui, sans aucun exercice limité ni prescrit. Ceux qui sont vraiment amoureux et agis d’un vrai esprit d’amour, savent seuls si cela est vrai, et pourquoi. Mais vous êtes tirés à ce degré par l’effet de votre régénération et créés pour aimer éperdument, hautement et simplement l’amour même en lui-même : vous voyez, dis-je, si vous devez et si vous pouvez vivre autrement que de lui. Vous voyez comme quoi vous ne devez jamais vous reposer, jusques à ce que vous soyez totalement fondus et transfus en lui, et devenus lui-même, en lui et par lui. Après tout ceci, ce serait peu vous dire que de vous prescrire ce que vous devez pratiquer à l’extérieur, puisqu’en bonne raison le plus suppose le moins, et le tout suppose le plus. Tout cela doit être fidèlement pratiqué, pour le lustre et l’ornement de l’homme extérieur, bien ordonné en ses exercitations et en ses sorties.

Je ne dis point ici les richesses que possèdent manifestement ceux qui sont éternels en cette éternité. Elles se contiennent toutes éminemment, et se montrent abondamment à eux en la même éternité, en laquelle ils se sont surpassés et totalement écoulés et fondus. C’est tout dire que Dieu n’a rien qui ne soit à eux et pour eux, et qu’ils sont lui-même en lui-même [298v°]217. C’est ici que ces deux esprits se combattent l’un l’autre en leur amour réciproque, s’entrejetant leurs amoureux regards, étincelant d’une lumière incomparable, pour le plaisir et le contentement unique et réciproque l’un de l’autre, sans que ces amoureux esprits veuillent cesser ce combat de leurs mutuels, amoureux et très divins embrassements, jusques à ce que le plus faible se tenant vaincu en cette amoureuse lutte, se sente et se voit tomber irrécupérablement dedans l’immensité infinie de son Objet. Là, se voyant environné de toutes parts de lui et de toutes ses divines qualités, il s’y plonge, s’y perd, s’y dilate d’une joie et allégresse qui excède de beaucoup toute appréhension humaine.

C’est ici que l’union de ces deux Amants est faite une et unique, par-dessus l’union parfaite, laquelle union fait, par sa force amoureuse, que ces deux esprits sont fondus en un, ainsi que j’ai dit, au-dessus de la commune et ordinaire union qui se fait par un amour qui à la vérité est vif, efficace et ardent, mais qui n’est que communément actif. L’âme qui est arrivée à ce point de souveraine perfection, moyennant sa naïve et active fidélité, goûte par expérience ce que c’est que la profonde simplicité en Dieu. Elle voit que cette jouissance commune est le paradis de Dieu en l’âme, en laquelle il flue pour cet (12) effet. Aussi est-ce celui de l’âme qui, se voyant ravie et totalement fondue en l’éternité de son amoureux Objet, est très contente et satisfaite, en quelque état et rencontre que ce soit, vu la science expérimentale qu’elle a de cela. Une telle âme ne souhaite que mourir, afin que sans aucun obstacle ni voile, elle vienne à être jouissante du Miroir éternel d’infinie lumière, de gloire ineffable et de délices inconcevables. Miroir qui représente toutes choses en lui, sans distinction ni différence de lui-même, en son immense clarté, joie et éternité sans éternité, dont la vue, l’aspect et la jouissance consomme toute gloire ; et tout appétit en est éternellement affamé, et néanmoins totalement rempli et rassasié.

L’importance pour vous en cette pratique est que vous rendiez éternelles les choses temporelles auxquelles il faudra vous abaisser, et cela par la vive force de votre appétit et désir éternel.

Chapitre 4. De la mortification

Dieu permet souvent, pour sa gloire et pour le bien et l’humiliation de ceux qui le servent, qu’ils aient au commencement de leur conversion assez de facilité à se porter aux actions vertueuses ; et même il leur verse pour cet effet de grands goûts, sans que pour cela ils en soient plus parfaits, d’autant qu’ils n’ont pas encore acquis la vraie mortification d’eux-mêmes. C’est pourquoi les commençants marchent fort différemment à Dieu. Les uns sont plus prompts à s’approcher de lui, tandis que le commun demeure rampant contre terre. Quelques autres [43n2, 196v°]218 approchent peu à peu de la porte du souverain Bien. Mais les favoris y sont introduits comme tout d’un coup. Là ils vivent un certain temps dans l’adoration amoureuse des pieds de Jésus-Christ ; puis par une excellente ascension d’amour, ils vivent en l’adoration de ses divines mains, qui est un tout autre état d’excellence et de vie, et enfin par une secrète et subtile élévation, ils arrivent à sa bouche très sacrée, laquelle adorent et baisent mille et mille fois à chaque moment. Tous ceux-là trouvent des différents ruisseaux, fontaines et fleuves d’amour, qui produisent toutes sortes de savoureuses affections, dedans les goûts de l’Amour éternel, toutes diversement convenables et conformes à l’état d’un chacun : chose très merveilleuse à percevoir.

Or, pendant qu’on s’exerce dans les moyens plus éloignés de ceci, il faut nécessairement se mortifier sans cesse en tout sens et manière. Car encore que Dieu ne tienne pas un même ordre ni même voie en tous, et qu’il achemine fort différemment et diversement un chacun à la perfection, néanmoins, pour l’ordinaire, la mortification doit précéder et faciliter ce chemin, aux uns plus et aux autres moins. Aussi Dieu veut souvent accommoder le trait de sa grâce sensible aux diverses dispositions d’un chacun, et ce n’est pas être peu avancé en ce chemin que d’être doué d’une bonne âme et d’autres bonnes inclinations.

Mais ceux qui n’ont pas le naturel si propre à cela, s’ils se trouvent fidèles au peu qu’ils ont reçu de Dieu (qui est néanmoins beaucoup), ils arrivent enfin à un plus haut degré de perfection que les autres, nonobstant leur grand avantage et leur grande facilité. Car ces bons naturels n’ayant reçu ce don-là que pour être actifs à leur course vers Dieu, cela même les rend infidèles et fainéants à la vive mortification [f°197r°] de soi-même, ce qui déplaît infiniment à Dieu, lequel ne donne ses dons que pour les ravoir incessamment, par un continuel reflux de toute notre activité. Au contraire, les autres, quoiqu’ils aient moins reçu, arrivent souvent, ainsi que j’ai dit, par leur fidélité à plus grande perfection, d’autant qu’ils ont incessamment la mortification en main, pour abattre et déraciner les vicieuses et invétérées coutumes et habitudes de leur champ, comme autant de méchantes herbes, sans se donner repos qu’ils ne se sentent libres de tous ces empêchements.

Et parce que c’est souvent à refaire en cet exercice, Dieu, infiniment bon, leur portant compassion, se communique à eux par les influences de son amour sensible, afin de les exciter à s’élever en tout temps au-dessus de leurs vicieuses inclinations, quittant les habitudes du vieil homme, pour en revêtir de nouvelles, dignes de l’homme nouveau, créé selon la vraie sainteté et justice. Ce sont là les dispositions partie infuses et partie acquises pour parvenir à toutes les vertus, qui doivent être exercées et pratiquées selon raison et vérité, avec un vrai désir de Dieu, et beaucoup plus à cause de ce qu’il est en (13) lui-même qu’à raison de ce qu’il fait en nous, si ce n’est en seconde fin, par profonde et éternelle admiration.

Or comme il faut par nécessité que toutes nos puissances soient réparées pour pouvoir vivre en état d’amour perfectif, il faut croire que Dieu le veut faire et le fera si nous y voulons [f°197v°] coopérer. C’est pour cela qu’il nous a prévenus de l’abondance de ses bénédictions, d’amour et de dévotion sensible, et nous a fait expérimenter combien il est doux et suave, afin que lorsque nous n’aurons plus ce sentiment de douceur, nous fassions une bonne partie de notre chemin spirituel toujours en sa présence, par une simple foi, selon le plus nu de nos exercices et opérations. Notre puissance amative, qui est notre volonté, fera cela moyennant la secrète force du très Saint Esprit, et alors nos voies seront incomparablement autres que les précédentes, auxquelles nous nous exercions très facilement en la très abondante lumière sensible de Dieu, qui nous faisait plutôt voler que marcher à tout ce qu’il nous fallait faire et endurer.

Ainsi nous sommes préparés aux infusions des dons admirables de Dieu, dont les excellentes habitudes doivent recevoir leur accroissement jusques à leur entière perfection, par la fidélité de nos exercices actuels, continuellement pratiqués en l’ordre et au plaisir de notre Fin et Objet, dans lequel nous sommes, nous vivons et nous nous mouvons, afin que sans cesse nous nous perdions dedans le vaste de sa mer infinie, par notre vif, ardent, amoureux et indéficient reflux.

C’est pour cela que nous devons vivement allumer notre appétit et notre désir de lui, réglant et ordonnant toutes nos passions, en sorte qu’elles concourent toutes à même but, les unes pour aimer et se réjouir, les autres pour haïr, fuir et s’attrister saintement, et ainsi des autres. [198r°] Enfin il faut que tout le vieil homme meure, afin que Dieu vive et règne selon le total de l’homme, pleinement et entièrement reformé en toute sainteté et justice, tant au-dedans qu’au-dehors. C’est en cette considération et vérité infaillible que celui qui n’est pas spirituel en religion, ne vaut rien219 : ce que je ne prétends pas dire par superbe ni par insultation, mais pour le désir extrême que j’ai d’inculquer cette importante vérité.

La nature est si superbe, si altière, si inculte et si immortifiée en certains qu’elle reçoit cette maxime comme un coup de foudre qui lui creuse le cœur d’amertume, et ne craint pas de jeter son fiel au-dehors, disant qu’on montre et qu’on produit la fin, et non les moyens. Ils se forgent ainsi des prétextes spéculés, à l’abri desquels plusieurs mettent à couvert leurs innombrables défauts par leur superbe ignorance, fausse présomption, effrénée précipitation et immortification insupportable. Les passions furieusement émues sont en eux comme une mer agitée de divers flots, et tout cela fait de moment à autre diverses impressions en eux : à quoi le diable se joignant, on peur penser quelles gens ce sont, et les tourments qu’ils souffrent incessamment au-dedans. [198v°]

Voilà ce que c’est que de ne pas vouloir vivre à Dieu en Esprit, et de vivre seulement partie à Dieu, et partie à soi-même. Ainsi faisant on ne vit ni à l’un ni à l’autre, et on est par nécessité continuellement onéreux220 à soi-même. C’est être bien loin de recevoir au-dedans la douce rosée du Saint-Esprit, qui souvent par sa pénétrante suavité fait que de grands pécheurs deviennent componcts221 et disposés à l’amour perfectif. Mais puisque ceci convient si peu, grâce à Dieu, aux vrais enfants de notre Ordre, il n’en faut point parler davantage. Aussi ne disons-nous rien ici de ceux qui sont totalement impropres à la vie intérieure.

Néanmoins quiconque a la bonne volonté envers Dieu, doit tâcher de s’humilier de toutes ses forces devant lui et devant les hommes, tant en tombant qu’en se relevant ; et du reste, qu’il possède son âme en patience s’il peut ; s’il ne peut, qu’il se renonce et se résigne au bon plaisir de Dieu dans son non-pouvoir. Telles personnes sont exercées de tout le monde sans même qu’on pense à eux ; aussi donnent-ils souvent exercice aux autres par leurs œuvres et paroles immortifiées, et par leurs désordonnées effusions.

Certains sont si actifs à réfléchir animalement sur eux-mêmes, sur leur propre bien, et sur l’ordre et le désordre du dehors, qu’ils s’aveuglent totalement en la vivacité et en l’amertume de leur cœur indompté, et ne peuvent recevoir ni frein ni bride pour demeurer tranquilles au-dedans ; et cela travaille et bourrelle222 leur conscience et leur intérieur plus qu’on ne saurait dire. Car il s’en trouve entre ceux-ci qui, par appétit de propre excellence, se sont adonnés à digérer en eux-mêmes les plus hauts exercices qui se (14) puissent penser. Mais quand il a été question de l’exercice des vertus, ils se sont trouvés autant vides de Dieu et des mêmes vertus pour Dieu, que véritablement pleins d’eux-mêmes et de toutes leurs vieilles habitudes, de sorte [199r°] qu’ils ont été laissés tout nus et tout vides en eux-mêmes ; et chaque acte de mort auquel ils ne passent pas leur cause de grands tourments au-dedans, grondant jour et nuit là-dessus. Ce que je dis ici pour montrer la malice de la nature à se chercher en ce qui regarde son propre bien, jusques en Dieu même, ce qui est plus que diabolique.

Quant aux vrais enfants de Dieu, ils commencent, poursuivent et achèvent constamment ce qu’ils ont entrepris ; car en cette si sublime voie, quiconque n’avance pas, recule, et celui qui dit : « C’est assez », adhère dès là malheureusement à soi-même. Ils doivent mortifier non seulement les mauvaises pensées, ayant horreur même du moindre péché véniel, mais encore les bonnes pensées, quand il le faut. Ils doivent faire peu d’estime de la sensible volupté qui se rencontre dans les exercices spirituels, employant simplement leur esprit à quelque bonne considération affective, et par même moyen aux affections pratiques, qui doivent suivre et perfectionner leurs considérations.

On supprime même les bonnes espèces et images, comme nuisibles à la liberté du cœur, qui, s’en laissant dépeindre223, ne peut s’appliquer à Dieu par occupation pure et nue. Car la multitude des images et figures fait de gros murs et de grosses montagnes entre Dieu et la créature. C’est pourquoi ils ne doivent admettre autre image en leur cœur que celle de notre bienheureux Sauveur, tant intérieure qu’extérieure : l’intérieure est sa Divinité, en l’aspect de son amoureux abaissement jusques à nous, l’extérieure est son Humanité sacrée, et en l’aspect continuel de toutes ses héroïques vertus, le voyant ainsi merveilleux en son œuvre, en sa manière [199v°]224 et en son amour : en l’œuvre, qui est prodigieux, la manière, qui consiste en ses héroïques vertus, et en son amour, qui est la cause de tout cela. Voilà l’Image perpétuelle qui doit seule dépeindre le cœur et l’esprit des vrais enfants du Carmel, lesquels s’occupent nuit et jour à l’imitation de Jésus-Christ.

Ensuite de ceci ils mortifient tous leurs appétits, la curiosité, l’amour naturel vers eux-mêmes et leurs parents, faisant gloire de la tribulation et de se conformer à la Croix et à l’extrême pauvreté de Notre Seigneur, toujours actifs à le représenter vivement en leur vie, tant au-dedans qu’au-dehors. L’appétit et la vaine curiosité des sciences est totalement supprimée en eux, très contents de ne savoir que Jésus-Christ crucifié. Néanmoins quand l’obédience veut qu’ils étudient, ils le font sans relâche ni diminution de leur ferveur, en la manière que je leur préciserai ci-après. Enfin ils adhèrent incessamment à Dieu, voire en amour nu et essentiel, prenant éternellement son parti à l’encontre d’eux-mêmes, et ne raisonnant jamais qu’en sa faveur.


Chapitre 5. La nécessité des vertus ; et comme elles sont le moyen et la preuve de l’Amour divin

[43n2, 237v°]225 Les vertus, compagnes inséparables de la mortification, sont si nécessaires à l’homme spirituel, qu’il n’y a point d’autre voie sûre pour parvenir au vrai esprit du Carmel, ou plutôt du christianisme, qui est l’Amour divin. C’est pourquoi il les faut nécessairement acquérir, à force d’en exercer les actes, supposant toujours l’infusion et la grâce. Surtout il faut être résolu dès le commencement à cet exercice, et s’y porter non mollement, mais avec vigueur, d’autant que toute notre vie et nos appétits corrompus ne produisent rien de meilleur que ce qu’il y a de naturel en nous, à savoir les vices du corps et de l’esprit, nos propres recherches et satisfactions. Partant, il faut nous y opposer avec générosité, et leur faire, par le moyen des vertus, une guerre continuelle et bien ordonnée.

En matière de perfection, les vertus doivent être informées de l’amour comme de leur principal motif ; mais l’amour ne peut suffire à soi-même, si les vertus ne lui ont préparé la voie. Elles le doivent précéder, jusques à ce qu’on sente les avoir surpassées en fond et en vérité de désir ; et il faut que les continuelles occasions qui se présentent de les pratiquer nous fassent remarquer si notre désir est efficace et véritable, ou non. C’est pourquoi nous devons bien remarquer si, par exemple, nous sommes émus d’amour ou de haine vers le prochain, ès occasions, si nous voulons être aimés, loués, estimés, et non blâmés des créatures, et (15) autres choses semblables, qui nous font voir combien nous sommes près ou loin de Dieu, ou de nous-mêmes.

Il faut donc surpasser les vertus, avant de nous exercer seulement dans les sujets et matières de l’Amour divin, d’autant que, comme j’ai dit, les vices qui règnent en nous ne peuvent être détruits qu’en acquérant excellemment leur contraire, qui sont les vertus. Pour l’ordinaire, les hommes ne connaissent pas les vices qui les dominent, sinon en leur faisant la guerre par une vive mortification. Avant que cette guerre soit déclarée et entreprise, les vices possèdent le fond du cœur en pleine paix : rien ne s’oppose à eux ni à l’abondance des figures et images des créatures, dont l’esprit est occupé, d’où naissent diverses passions et mauvaises humeurs. On n’en fait pas même de compte, d’autant qu’on ne sait encore ce que c’est que d’épurer son cœur et son esprit des espèces et de l’amour des créatures, pour l’occuper du seul et vrai amour de Dieu.

[238r°] Sur ce sujet, il faut remarquer qu’il y a des personnes qui semblent surpasser toutes choses, ce qui n’est pourtant qu’effet d’appétit de propre excellence, aiguisé par les hauts et curieux exercices qu’ils mènent. Ils sont rapidement portés à cela par leur amour-propre, qui les aveugle et les rend gourmands du goût qu’ils y trouvent, lequel fort souvent n’est qu’effet de la nature, et non infusion de Dieu. Aussi cet amour ne se peut pas celer longtemps, d’autant que ces personnes s’excèdent par trop, se portant avec trop d’ardeur vers les objets qui sont conformes à leur goût, et deviennent enfin secs et arides. Alors ils commencent à vivre en des inquiétudes insupportables. C’est pourquoi ils sortent par passion à des mouvements violents et précipités, jugeant et parlant à l’aveugle de tout ce qu’il leur semble entendre.

Ces personnes ne sont nullement propres pour la vie intérieure, quoiqu’ils en aient avidement spéculé les plus hauts exercices par effort de leur esprit naturel. Car le fond directement contraire aux vertus n’est pas propre pour la vie intérieure, ni même pour l’oraison mentale, étant trop plein de désordre et de guerre. C’est pourquoi il ne faut pas les introduire sinon à des exercices tout bas et faciles, et à vrai dire, ils ne sont propres qu’aux choses extérieures, ou pour le plus à l’oraison mêlée, c'est-à-dire vocale et mentale. De sorte que, comme ils sont infirmes par le dedans, cela fait qu’il en faut beaucoup supporter par compassion.

Le fond n’est point pénétré d’amour qu’il n’ait surpassé totalement les vertus, en telle sorte qu’elles soient toutes ses servantes, pour en faire à son bon plaisir et à sa discrétion. Je puis dire que tout le temps du religieux est assez bien employé à la fidèle pratique des vertus, car ce qui passe au-delà est trop admirable et n’est donné qu’à peu. Encore même qu’on se sente grandement enflammé de l’Amour divin, [238v°] il faut passer la montée des vertus, voire c’est alors que bien souvent il le faut faire avec plus d’adresse, à cause de la subtile glu d’esprit dont on est détenu, laquelle procède de la concupiscible et de ses passions déréglées, et surtout de l’amour-propre, qui n’a et ne veut avoir que soi-même pour fin.

Le pur amour ne convient qu’aux souverainement parfaits, et personne ne le saurait incessamment exercer en pureté et vérité d’esprit, s’il n’est souverainement vertueux. Ce sont les vertus qui aboutissent immédiatement à l’amour comme à leur fin, après quoi elles ne sont plus qu’une seule chose avec lui. Bref, l’amour se conserve par les vertus qu’il a transformées en soi, et lorsque cela est, il suffit de là en avant de plus en plus à soi-même, au plaisir de son Objet infini qu’est Dieu. Néanmoins les bons exercices bien affectifs et bien pratiqués sont forts avantageux pour l’avancement de ceux qui s’en servent. Quant à ceux dont les fonds sont superbes et altiers, et qui peuvent souffrir d’être touchés en l’honneur, il faut qu’ils dépendent toujours actuellement de quelqu’un, à l’obéissance duquel ils se doivent assujettir en toutes choses comme des petits enfants.

On donne un autre moyen pour ceux qui s’exercent vivement à la vertu, qui est de rappeler leurs mauvais mouvements et se les représenter fortement afin de les vaincre, en appétant de tout soi ce qu’on a abhorré, et ce qui détruit la sensualité. Pour cela il se faut faire grande force et violence, jusques à ce qu’on les ait vaincus et surpassés entièrement pour cette fois, et puis on rappelle encore fort adroitement à quelque temps de là ces mêmes mouvements, les surmontant en la même manière, ce que l’on doit ainsi (16) continuer, jusques à ce qu’on ne les sente plus résister ni répugner. Sans doute ce moyen est très singulier pour les naturels vifs, qui doivent se combattre et se vaincre eux-mêmes à force de bras.

Mais pour le faire comme il faut, il est nécessaire d’avoir un appétit infini de Dieu et de la perfection, et par conséquent des vertus, surtout de l’humilité, car la superbe qui les maîtrise et les gourmande partout, ne veut point ressentir [239r°] en son fond la trace de cette vertu, la plupart se contentant d’en savoir et d’en entendre souverainement parler. Il est vrai que j’ai dit ailleurs que ce moyen de rappeler ses mauvais mouvements ne convient qu’aux parfaits, mais j’ai voulu dire qu’il ne convient qu’aux esprits forts et désireux de la gloire infinie de Dieu en eux. Si bien que c’est improprement parler, sinon en ce sens, d’autant que les parfaits ne sont point tels que par la pleine et entière victoire d’eux-mêmes. Et encore que quelqu’un puisse bien ne le pas être entièrement ni si pleinement que l’état des continuels mourants le requiert, ils n’ont pas néanmoins à faire de semblables efforts, car leurs ennemis sont sans force et sans vigueur contre eux, et sont aussitôt anéantis qu’aperçus.

C’est ici que se voient les recherches et la fausseté de ceux qui croient avoir surpassé les vertus et l’amour, mais par la seule avidité active de leur propre appétit, car quand ils viennent à se sentir totalement nus de l’un et de l’autre, ils sont grandement confus, voyant que l’entrée aux vertus leur est bouchée de toutes parts, et que leur appétit rebouche toujours vivement à cela, quand il est question d’en produire les effets. Car c’est la durée du temps qui leur ferme le passage à la vertu et à l’amour, et l’appréhension de cette durée leur est comme un foudre226 mortel. Ainsi ils se voient vides et dépouillés de vertu en la région du dehors, au plein de toute leur nature, et totalement indisposés à l’acquérir à cause de leur appétit de propre excellence. Car leur amour-propre les domine toujours, spécialement quand il est question de mourir à soi et à l’effort de leur grande vivacité. Dieu même, par manière de dire, ne se les peut assujettir pour le suivre tout nu, en vérité d’amour et de vertu, tant au vivre qu’au mourir, et ils demeureront toujours tels, faute de se vouloir faire violence.

Cela montre évidemment que ces fonds-là n’ont été que faux et mensongers, animés et dominés incessamment de l’amour d’eux-mêmes, car s’ils [239v°] étaient véritables, ils se résoudraient de descendre à la région des vertus. Mais comme ce n’est pas ce qu’ils cherchent, ils aiment mieux vivre imparfaits. Ils traitent avec Dieu comme ils peuvent, d’une manière fort éloignée et toute au dehors, gisant en leur seul désir imparfait, et les actes héroïques des vertus sont comme leur fouet. De sorte qu’ils ne peuvent approcher de Dieu, car ils ont toute la raison et toute sa circonférence à traverser, avant de parvenir à leur fond, où Dieu réside. Néanmoins c’est à eux de faire leur possible, et se garder bien de laisser totalement leur exercice. S’ils ne peuvent se surpasser, qu’ils s’exercent pour le moins selon la raison et le raisonnement, sans avoir honte de confesser qu’ils n’ont pas, et qu’ils n’ont jamais eu l’humilité ni le reste des vertus, au moins en quelque bon degré. S’ils ne font ainsi, ils seront très misérables, en la vie et à la mort, car il vaudrait beaucoup mieux être grand et manifeste pécheur que de languir sciemment et de propos délibéré en sa superbe d’esprit, faute de vouloir descendre aux exercices bas et éloignés.

Il se faut mortifier à bon escient, et ne dire jamais : « C’est assez », tant à l’agir qu’au pâtir227. Si nous ne tenons tout notre homme sujet à cet exercice, nous nous sentons incontinent dans l’effusion, si bien que, pour être occupés comme il faut, nous devons boucher avec des croix toutes les avenues de nos sens et de notre sensualité, jusques à ce qu’ils soient intérieurement morts à leurs appétits et à leur opération animale. Mais il le faut faire en toute occasion, sans réfléchir, en sorte que notre fidélité soit vigoureuse, entière et éternelle, afin que n’ayant plus de difficulté du côté de nos sens, nous puissions facilement nous occuper de Dieu en esprit, selon notre pouvoir et notre degré, soit dans les vertus d’une manière amoureuse, soit selon amour et vertu qui ne sont qu’une seule chose, dans les matières et sujets des vertus.

Il ne se faut pas tromper ni s’en faire accroire, [240r°] l’amour pur ne se connaît nullement des hommes, là où il est, ni même en soi-même. Ils ne voient de nous que nos vertus, et ne savent si elles sont effets du pur amour ; et tout ce qu’on en peut connaître, c’est par conjecture tirée des rares vertus fréquemment exercées aux occasions. (17) Ils n’ont pas sujet de nous croire amoureux, s’ils ne nous voient vivement portés à la pratique des vertus, et nous-mêmes ne savons pas si notre amour est vrai ou faux, que par ce moyen incessamment pratiqué intérieurement entre Dieu et nous, au plus profond de nos solitudes, où nous enfermons notre corps pour l’assujettir à l’esprit. Que s’il y est déjà pleinement sujet, nous faisons en sorte que par les vertus comme telles, ou par amour et vertu, si nous les avons surpassées, non seulement nous empêchons nos esprits de se répandre hors de nous, mais nous les réduisons en unité, et tâchons de les tenir uniques, simples et uniformes, pour habiter sereinement le fond essentiel, où Dieu réside et opère en nous d’une merveilleuse manière.

Mais dans cette si pure occupation il faut savoir souvent agoniser, et enfin mourir, abhorrant les diverses espèces dont la nature nous veut emporter subtilement dans les désordres et dans les vices. Ainsi, tandis que Dieu nous laisse à nous-mêmes selon le sens, nous sommes et vivons en continuel exercice, et nous lui conservons son bien et le nôtre, jusques à ce qu’à son retour sensible nous nous sentions si parfaitement renouvelés que tout le passé soit évanoui et oublié.

L’amour donc conserve les vertus, et les vertus conservent l’amour : elles nous montrent si nous aimons ou non. L’un ne peut être sans l’autre, vu que dans notre constitution humaine, la nature, au défaut d’être tirée de Dieu, cherche toujours à se répandre, et ne peut supporter d’être dans la nudité. C’est cet ordre perfectif qui sanctifie les hommes, à proportion qu’ils sont fidèles à lui répondre amoureusement de tout soi, en toutes occasions. [240v°] Celui qui meurt davantage est plus saint, et plus esprit, tant selon la théorie que selon la pratique. C’est ainsi que les hommes recoulent en leur éternelle origine, sans faire réflexion sur eux-mêmes hors de temps et de raison.

Chapitre 6. Du principal moyen d’acquérir les vertus

Comme nous avons une très grande région à traverser pour sortir de notre rien et passer en Dieu qui est notre tout, il faut par nécessité que nous empruntions les moyens de ce retour de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, s’étant fait homme pour notre amour, nous les a seul abondamment fournis en lui-même, ayant pris pour cela toutes nos faiblesses, qui ne lui pouvaient convenir selon sa divinité. Ces moyens ne sont autre chose que les vertus, lesquelles nous ne pouvons avoir méritoirement sans lui, mais seulement par le mérite de celles qu’il a exercées entre les hommes pour leur remède et pour leur exemple.

Cela ravit en admiration pour jamais ses plus chers et plus excellents élus, et l’ayant incessamment pour leur miroir et pour leur exemple, son amour qui ravit incessamment leur volonté les excite à l’imiter vivement et à le représenter, tant en la vie de son esprit intérieur et divin qu’en celle de son corps, et tant en sa divinité par le dedans qu’en son humanité par le dehors, représentant le plus vivement qu’il leur est possible ses œuvres, ses gestes, [43n2, 209r°]228 ses paroles et toutes ses sacrées vertus. Si bien que nous ne cherchons point ailleurs notre éternel miroir, notre modèle et notre exemplaire, puisque nous voyons en lui suréminemment et suressentiellement tout cela comme une seule chose. Voilà comme quoi il est merveilleusement sorti en temps et lieu à la production de ses merveilles, dont les effets infinis ravissent pour jamais les anges et les hommes, tant ceux qui jouissent déjà du fruit de ses travaux que ceux qui sont dans le continuel exercice de cette amoureuse et glorieuse conquête.

Ainsi tout ce qui est saint, recoule incessamment en son principe qui est Dieu, et pour lui ressembler parfaitement, il éloigne de soi toute la figure et la substance de ce monde, dont les impressions lui sont plus horribles que la mort. C’est pourquoi il est incessamment en action contre soi-même pour se donner éternellement à Dieu et se rendre à lui en holocauste d’amour, moyennant le flux amoureux de la divine Sapience, à quoi Dieu prend d’autant plus de plaisir qu’il se plaît de l’allécher par ses dons, qui lui étant aussitôt renvoyés par sa créature, elle en reçoit encore de nouveaux de plus en plus. Si bien que par ce succès amoureux, elle est faite lui-même d’une manière ineffable et incompréhensible.

Comme donc il est vrai que si, par supposition, Notre Seigneur eût manqué à une vertu de celles qu’il a pratiquées, il eût semblé qu’il ne nous eût pas surabondamment racheté comme il a fait. Il faut (18) aussi que nous tendions partout à l’excès, en matière d’amour et de vertu, d’une façon très divine. Car il a toujours agi selon amour et vertu en sa vie, en sa mort et en sa passion. Or en toutes ces excellentes vertus, il nous a souvent proposé l’humilité avec une infinie recommandation. Apprenez, dit-il, de moi que je suis doux et humble de cœur229. C’est ce qui (comme j’ai dit) ravit les hommes et les anges en admiration.

Que désirons-nous de plus ? Et où cherchons-nous nos motifs de vertu ? Les voilà toutes en évidence dans notre Sauveur et en ses saints. À quoi nous arrêter au-dehors de la circonférence, et dans le raisonnement ? Voilà Dieu fait homme par humilité, et au même instant rendu obéissant, doux et humble de cœur, patient, pauvre, peineux, et cela [209v°] d’une manière très héroïque et sans relâche en quoi que ce soit. Comment ne mourons-nous pas confus en ce si ravissant230 et abyssal aspect ? Voilà Dieu en habit de pécheur entre les pécheurs. Que ferons-nous et que dirons-nous sur cela ? Qu’est-ce que l’homme, Seigneur ? Pourquoi l’avez-vous tant aimé, sachant très bien son ingratitude et son infidélité ? Je n’ai rien à dire et ne sais que penser là-dessus en mon ravissement, si mon éternel silence ne vous parle pas pour moi. Je ne vous dis pas que je n’ai point de concepts, mais je vous dis, en mon véritable excès, que les hommes n’en ont point. Cependant on semble concevoir et écrire choses merveilleuses de vos abîmes. Hé Dieu ! Qu’est-ce que le rien à votre égard et comment pourra-t-il vous satisfaire ?

Épouvantez-vous éternellement sur cet aspect, ô saintes âmes à qui j’adresse cet écrit, et considérez avec attention ce Dieu anéanti pour vous. Que l’aspect de son amour éternel et de ses souffrances amoureuses ait la force de vous anéantir et de vous réduire à moins que rien, et si vous désirez raisonner là-dessus, faites-le essentiellement et en la vue de ce ravissement sans excès.

Allez toujours à sens contraire de vous-mêmes, et suivez Jésus-Christ en profond amour et dans la pratique de toutes les vertus, qui sont les suites de son humilité. Si vous êtes parfaitement humbles, vous serez quant et quant231 parfaits en toutes les vertus. Car cette sainte vertu est comme un arbre précieux, planté profondément en tous les cœurs saints, qui produit toutes les vertus évangéliques : l’obéissance, la patience, la diligence, la force, la pauvreté, la chasteté d’esprit et de corps, la sobriété, la tempérance et autres semblables, qu’il faut incessamment pratiquer en toutes occasions, en bon ordre, et avec sagesse et discrétion.

C’est pourquoi il faut être en attention continuelle sur soi pour ne se point laisser répandre au-dehors, et tenir fortement la nature captive sous la loi de l’esprit et de la raison supérieure, par un ardent et continuel amour de Dieu. C’est là qu’il faut que nous tournions incessamment le vive pointe de tous nos appétits, afin d’être en continuelle occupation avec Dieu, considéré en sa nature et en ses infinies perfections, qui ne sont que lui-même, ou bien en l’aspect de Notre Seigneur vrai Dieu et [210r°] vrai homme, de son amour et de toutes ses vertus que son amour a produits héroïquement pour nous rendre ses vifs et éternels imitateurs.

Nous sommes des guerriers d’amour, qui par notre active et continuelle générosité, devons nous affranchir de la tyrannique servitude des vices et de leurs subtils appétits qui, comme de méchantes herbes, croissent incessamment en nous, si nous n’avons une fidèle, active et forte diligence à les extirper. Ce combat contre les vices se doit faire avec ordre, opposant à chaque vice une vertu, rangeant à cela nos passions et les assujettissant toutes avec tous nos appétits à Dieu, en sorte qu’il n’y ait jamais plus aucune puissance ou habitude, ni aucun acte et mouvement en nous, soit extérieur, soit intérieur, qui ne soit à lui.

C’est ainsi que Dieu revêt l’être chétif de sa créature de son être infini, la reformant en sorte que sa perfection s’accroît et se consomme toujours en lui de plus en plus, sans qu’elle y fasse réflexion. Elle suit roidement232 ses voies et gagne pays, comme on dit, sans penser si elle avance ou non, d’autant que son amour est infini dans les petits termes de ses œuvres et bien plus dans ses désirs. Cette forte et ordonnée application à recouler en Dieu fait qu’enfin on devient esprit, excellemment divin, par sentiment unique et savoureux et selon toute perfection. Et l’âme ainsi faite esprit se trouve si pleinement ornée et illustrée qu’elle n’admet plus rien du dehors au-dedans de soi. Elle habite désormais la région des esprits amoureux, en laquelle la grâce l’a fait parvenir à ses propres dépens. Là, elle vit bienheureuse, très éloignée (quant à l’appétit) du corps, qu’elle anime comme (19) par nécessité et avec patience, jusques à ce qu’il plaise à Dieu de l’en séparer pour la mettre en pleine possession de son infinie beauté, au total de soi-même. Telle est la vie des saints en ce triste séjour, et par là on voit combien vif et continuel est leur reflux amoureux en leur divin Objet. [210v°]

Quant à ceux qui sont d’une vie contraire, ils sont totalement actifs à se répandre animalement et incessamment aux objets vains, sensuels et vicieux, et les meilleurs mêmes d’entre eux le font aussi, sous prétexte que cela est licite et dans l’honnêteté, couvrant de ce masque leur honte, leur folie, leur malice, leur sensualité animale, leur ignorance et, pour dire en un mot, leur ingratitude envers Dieu. Ah, qu’il y en a qui font démonstration de mener la vie de l’esprit, qui manquent à la fidélité qu’ils doivent à Dieu !

Ils prennent de hauts exercices, dans lesquels ils se composent assez bien pendant que tout leur est favorable et qu’ils n’endurent rien, mais quand il faut agir passivement pour beaucoup de temps, ils rejettent tant qu’ils peuvent les souffrances, labeurs et difficultés que Dieu leur présente et se font quittes de son joug. Car ils se mesurent par le goût, et non par la vraie vertu. Ils semblent perdus à tout et néanmoins quand il faut travailler, même par obédience, on les voit tellement marchander qu’on est contraint de se passer d’eux. Ils ont même l’adresse de prévenir le travail, en sorte qu’ils le refusent avant d’en être priés, vivant ainsi en leur propre goût et sentiment, dans un continuel rebut de la Croix.

Cependant on ne les peut assouvir de préceptes et de moyens de tendre à la perfection, quoiqu’ils n’en veuillent pas approcher, quand il est question de pratique, sinon de très loin et pour peu de temps. Car ils ne se veulent pas quitter ni sortir de soi que fort petitement, craignant la touche, la peine et surtout la longue durée du travail. Quand on voit ces grands dévoreurs de livres, qui entassent préceptes sur préceptes, c’est signe qu’il y a en eux beaucoup de disette, de recherche puérile et de sensualité d’esprit. C’est assez d’avoir un bon auteur et un bon et vigoureux exercice rempli de sagesse divine. Il n’est pas mauvais de lire sobrement les bons livres, mais s’y acharner, c’est indice qu’on est vide en la faculté amative pour aimer en vérité de pratique, à ses dépens et d’un amour accompagné de vertu.

Il est vrai que les habitudes de ces gens ici, tant infuses qu’acquises, ne laissent pas d’être véritables et divines, encore que dans les occasions importantes elles ne soient pas suivies de leurs actes, mais ces âmes timides, par leur mollesse, lâcheté et infidélité, les diminuent par degrés au lieu de les accroître jusques à leur perfection, si bien que, s’ils [211r°] continuent longtemps en cette sorte de vie, ils se sentiront déchoir de jour à autre et se trouveront enfin tournés et convertis à eux-mêmes, sans plus vouloir ni pouvoir réparer leurs bonnes habitudes. Ainsi ils demeureront affaissés en eux-mêmes, ne ressentant plus que leur dommage présent, ce qui leur géhenne233 et bourrelle la conscience.

Or cela ne leur est arrivé que pour avoir servi en partie à Dieu et partie à eux-mêmes, n’ayant jamais voulu se perdre à leurs propres exercices pour suivre Dieu en éternelle durée, hors d’eux et par-dessus toute considération et discrétion. On peut dire que, tandis qu’il ne faut point souffrir à ses propres dépens, le lait de la Sapience divine coule abondamment du cœur et de la bouche de ces personnes, et ceux qui ne les connaissent pas tels qu’ils sont en effet, les révèrent et les admirent comme grands saints. Mais pour l’ordinaire ce n’est que faste, présomption et enflure d’esprit. Ils se servent de cela superbement, et comme hypocrites qu’ils sont entre Dieu et eux, pour se couvrir aux hommes par ostentation. Croyez-moi que le Sage a bien dit que celui qui méprise les choses petites tombera peu à peu dans les grands défauts, et on voit tous les jours que cela arrive aux âmes qui sont infidèles à l’éternelle poursuite d’amour selon toute vertu.

S’il se trouvait quelqu’un si fidèle à son devoir qu’il eût entièrement passé la région des mourants234, en sorte que les profondes et continuelles morts lui eussent admirablement supprimé toute sa propre vie dans le feu d’amour et de la cuisante et consommante tribulation tant d’esprit que de corps, ô Dieu, qu’il serait excellent ! Mais c’est chose si rare à trouver en ce siècle qu’à peine en connaît-on un seul. Il n’y a personne qui se veuille cacher. Tout homme veut paraître non ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas, et être estimé et réputé saint. Et ce que les hommes ont reçu de Dieu pour le pouvoir aimer, tourne à leur confusion et à leur dommage éternel. (20)

Sans doute le sentiment amoureux, et même le goût éternel, si ravissant qu’il puisse être, n’est point le vrai amour. [211v°] Les pécheurs même que Dieu veut tirer à lui en sont parfois si pleins qu’ils semblent en regorger, et toutefois ils sont en péché mortel. C’est en la souffrance, c’est en la croix volontaire, c’est en la pratique des vertus aux occasions, c’est en la profonde humilité et dans le mépris et l’abjection de soi-même, c’est en l’éternelle pauvreté d’esprit en suprême degré, c’est enfin en l’amour nu que consiste le pur, parfait et essentiel amour, et la vraie sainteté, telle qu’elle doit être exercée en cette vie, à l’éternelle suite de Notre Seigneur, mourant tout nu sur la croix pour notre amour.

Je le dis encore une fois, s’il se trouvait quelqu’un qui ne sût autre chose en pratique que l’amour mourant, ce serait un phénix235 entre les hommes. Peut-être y en a-t-il, mais croyez- moi qu’on ne les connaît plus. Tandis qu’un homme ne s’excédera point, il s’affranchira toujours de la croix pour vivre à la satisfaction de ses sens. Plusieurs même que l’on croit excellents, sont vaincus à ce point et se couvrent en cela de la volonté de Dieu, chose qui ne se peut assez déplorer. N’être véritable que jusques à un certain terme, c’est ne rien faire. Il faut tout donner et toujours rendre la vie en cette agonie, sans espoir d’aucune allégeance et consolation, et si les saints n’eussent ainsi éternellement agonisé, Dieu ne serait pas si glorieux en eux, ni eux en lui. Celui qui ne se rassasie jamais des souffrances et des angoisses, dans leur abondance et dans leur durée, est très saint, et partant très merveilleux entre les hommes ; c’est ce que je n’ai encore guère connu entre les vivants. Il est vrai que c’est assez à un [212r°]236 corps faible d’endurer ce qu’il peut, et le peu en ce sens, voire le désir dedans les saints, est réputé pour le tout. Mais il faut de nécessité que l’esprit soit fort pour n’être jamais ébranlé ni touché des désordres et des calomnies dont les vrais saints sont souvent persécutés à tort et sans cause, quoique ceux qui les traitent ainsi le fassent ignoramment et avec la meilleure intention, ce leur semble.

Que le fidèle amoureux de Dieu sache et croie qu’il doit incessamment plus pratiquer que connaître, car toute la connaissance qu’on puisse avoir de l’infinité de Dieu, tant en lui-même qu’en ses effets amoureux, n’est infuse à ses saints que pour pratiquer. L’amour qui n’a point franchi ce pas hors de soi-même, n’est que demi- amour, le meilleur chemin reste à faire, pour les causes qu’il doit bien savoir, et je l’en avertis afin qu’il s’anime activement à l’acquérir, ou selon l’état passif, ou selon l’actif, conformément à son degré. Rien ne lui manquera pour cela de la part de Dieu, s’il veut prendre les occasions qu’il lui présente incessamment par soi-même, par les hommes, par les démons et par les maladies et adversités du corps, telles et en si grand nombre qu’elles puissent être237.


Chapitre 7. De la connaissance de soi-même, et de l’humilité, premier fondement de la vie spirituelle

La connaissance de soi-même est une si haute et si nécessaire science que sans elle rien ne peut profiter à nos âmes. Le propre effet de la Sapience infuse, et de cette noble science, est que [43n2, 200r°]238 l’homme goûtant Dieu voit et sente à même temps la vérité de son rien, et ce qui fait que le pécheur vraiment converti ne peut assez s’étonner de voir un amour de Dieu si excessif et si démesuré à son endroit et de ce que cette souveraine Majesté l’a daigné prévenir si abondamment des bénédictions de sa douceur. Voyant en cette immense lumière la laideur de ses péchés, cela le pénètre tellement que c’est merveille comment il peut subsister en ce prodigieux aspect. De vrai, si la divine Majesté ne le préservait en cette vue, il mourrait à l’instant, mais quoique cette sorte de mort fût douce et bienheureuse, Dieu néanmoins veut qu’il continue à vivre dans la vue et en l’expérience de son rien, et qu’il expérimente toujours de plus en plus que tout être créé n’est rien au respect de l’être infini de Dieu239.

Cette vue et ces impressions l’abîment jusques au fin fond des enfers, d’où il se voit miséricordieusement délivré par la forte prévention de l’immense bonté de Dieu. Il se juge la pire créature de tout le monde et sait très bien que sans le secours actuel de la grâce, dont Dieu le prévient fortement et l’accompagne abondamment, il ne ferait que tomber sans cesse dans l’abîme du péché. C’est pourquoi il emploie tout son effort à s’humilier (21) et se confondre au-dessous de toute créature, non seulement en considération de son propre rien, mais encore en la vue présente et vif ressentiment qu’il a des innombrables injures qu’il a faites à Sa Majesté infinie, ce qui, l’ayant autant de fois réduit au non-être quant à la grâce, l’eût anéanti même quant à la nature dès son premier péché, [200v°] si la Justice de Dieu eût retiré son concours, comme elle le pouvait. Vérité si abyssale que c’est de quoi se confondre éternellement : aussi ne perd-elle jamais cela de vue ni de sentiment. C’est là que les abîmes s’invoquent l’un l’autre240, et que tous les hommes réduits au non-être, comme ce qui n’a jamais été, se perdent dans l’infiniment spacieuse241 mer de la bonté et miséricorde de Dieu, dont l’abîme ne peut être conçu ni exprimé.

De là est que la créature se résout à se soumettre dorénavant à l’aveugle et sans raisonnement à l’équitable Justice de Dieu. S’il plaît à Sa divine Majesté que tout l’univers s’arme contre elle, elle s’y soumet volontiers, afin de satisfaire à ses péchés, jusques à souffrir des peines infinies si Dieu le veut ainsi, et la mort même, voire en l’éternité. Sur tout elle se défie de soi-même, voyant par expérience ce qu’elle n’a rien de soi, sinon la chute, le malheur et l’éternel non-être.

C’est de ce non-être d’où elle est incessamment tirée de nouveau, pour vivre et refluer en son éternel Principe, premièrement par une vie entièrement sainte selon son pouvoir, et qui par après vient à être plus étroite, plus parfaite et plus divine. Car Dieu vient à la tirer tout autrement, et d’une manière beaucoup plus vive, plus forte et plus pénétrante qu’auparavant, et c’est en cet état que la créature est tellement passée en Dieu et si plaisamment pénétrée qu’elle est comme éternelle et passée en l’éternité. Là elle souffre les diverses impressions et notions de la Sapience éternelle, en la propre région d’amour, en laquelle vivent et demeurent les bienheureux Esprits angéliques et humains qui y sont tirés. Mais comme cela n’est pas pour beaucoup de [201r°] temps, il faut retourner en la région de dissimilitude pour batailler242, et quiconque n’agit pas ainsi à son retour de cet attrait divin, est très coupable, pour raisons qu’on peut tirer du Tout de Dieu et du rien de la créature243, et parce qu’on eût été mille et mille fois anéanti si Dieu eût exercé sa Justice.

La créature est très méchante244 qui fait ce tort à Dieu que de vouloir être quelque chose, même au respect de qui que ce soit. Où donc nous mettra-t-on ? Haut ou bas ? Loin ou près ? En l’honneur ou en l’infamie ? Au bien ou au mal ? Que nous soyons également contents, sans réfléchir ni raisonner bassement sur nous-mêmes, mais en Dieu seul, duquel et dans lequel nous vivons, pour le posséder pleinement, et pour être mutuellement et réciproquement possédés de lui. Car il est notre éternel et bienheureux centre, auquel étant parvenus, transfus et perdus par la totale transformation de notre volonté et de tout notre appétit en lui, nous jouissons dès ici de la plénitude des saints, dans laquelle nous demeurons en grand plaisir et repos d’esprit et de cœur, même au plus fort de nos batailles et de nos croix. Ceci est une chose si merveilleuse, que Dieu prend un singulier plaisir à polir245 tous ceux qu’il aime, par toutes sortes d’exercices, quoique fort diversement et en différentes voies. Que si on veut savoir de certaine science ceux qui lui sont plus agréables en cette vie, qu’on sache et qu’on croie assurément que ce sont ceux qui marchent entièrement anéantis en sa présence.

Dans ce néant, et là où il n’y a rien, l’humilité est en son centre, et a pour lors son continuel effet. Car le vrai rien ne peut nous paraître par soi-même, mais en son lieu la mort nous apparaît. Nous voyons les mourants, tandis que le rien nous demeure inconnu, et même à celui qui y est réduit, tant il est profondément abîmé en Dieu. Mais, mon Dieu, de qui parlons-nous ? Pour mon regard, je ne sais, car ceux-là mêmes qui semblent parfaitement anéantis veulent sentir, entendre, voir et connaître. La voie royale de la volonté et de l’amour perdu étant assez connue et estimée, [201v°] on ne veut pas y vivre perdu sans réfléchir sur soi et sur l’excellence de sa voie.

C’est pourquoi les choses étant ce qu’elles sont, j’estime que l’humilité ne convient point, même aux plus grands saints, d’autant que c’est l’épouvantable246 vertu d’un Dieu fait homme, pour l’anéantissement amoureux de ses saints à sa suite247. C’est un excès que je fais en mon abyssale vue, laissant néanmoins et voyant dans les hommes l’ordre d’amour perfectif tel qu’il est et doit être.

Chose étrange, qu’il semble que les hommes pleins de sapience, ne s’emploient (22) éternellement, s’il faut ainsi dire, qu’à persuader les autres à force de raisonnements, de suivre leur souverain Bien ! Ô pauvres hommes, pleurons hardiment notre pauvre et faible condition, puisque la Sapience même, par le ministère des saints, ne nous peut approcher de Dieu qu’en se conformant à notre faiblesse, se servant de la persuasion pour nous attirer à lui par diverses montées et degrés. C’est un indice et un argument très certain que le pauvre homme n’est que terre et qu’il ne peut autre chose que ramper, quoiqu’il se persuade être un oiseau très subtil à raison de l’éminence des dons qu’il a reçus de la nature. Car ces dons naturels sont moins que rien, en comparaison du moindre degré de la grâce et de la sapience infuse, qui par son continuel exercice produit excellemment l’amour et la vertu. Quiconque ne sait pas ce que je dis, qu’il sache que je ne parle pas à lui248 !

Si ce que je dis ici de l’humilité et de l’amour perfectif est trop haut et trop perdu pour ceux à qui j’adresse ce traité, ce n’est pas pour leur montrer ce qu’ils sont présentement, mais ce qu’ils peuvent être, moyennant l’amour infini de Dieu et le leur réciproque. Cependant, si peu élevés qu’ils soient, ils doivent être contents, et néanmoins faire leur possible pour aspirer de toutes leurs forces à la perfection, sans avoir égard, quant à eux, s’ils sont en haut ou bas degré de sainteté. Le désir de Dieu les doit toujours faire avancer, sans demeurer arrêtés en un état, afin qu’il [202r°] n’y ait rien en eux que Dieu non seulement n’accepte, tôt ou tard, au feu de son amour infini, jusques à ce qu’ils soient totalement perdus en lui.

Or la Sapience divine, dans ses voies et dans ses degrés, a un ordre, qui ne doit pas être outrepassé : on ne doit jamais monter du dernier lieu, qu’on n’en soit importunément sollicité par son ardent amour ; agissant ainsi, on agit sûrement. Car Dieu ne veut point le désordre : sitôt que l’amour est pleinement possesseur de l’âme et du cœur, tout désordre en est banni, et partant, afin que l’ordre soit gardé, l’amour doit être mutuel entre Dieu et la créature, prenant garde d’être toujours en la vie de son Objet amoureux et non en la sienne propre. Ne vous étonnez donc pas, mes frères, si je vous montre et vous dis beaucoup. Commencez dans l’ordre des pratiques auxquelles on vous introduit, et si Dieu vous porte au-delà par ses infusions sensibles, laissez-vous conduire par vos directeurs selon ses divins attraits.

Vos directeurs ne vous nuiront jamais dans les voies de Dieu, d’autant qu’ils ne vous conduiront pas par leurs propres industries, sachant que, quoiqu’ils travaillent beaucoup pour votre édification, leur travail est totalement inutile, si la Sapience ne s’écoule en vous par son rayon fort et unique, si elle ne bâtit votre maison ou plutôt la sienne en vous, et si vous ne passez en elle par l’amoureuse ardeur de vos désirs enflammés et continuels. Il faut chercher, non de loin, mais essentiellement, les voies qui conduisent à cette sagesse, et plus vous vous comporterez ainsi, plus tôt passerez-vous en son amoureuse région, la goûtant en elle-même.

Vous saurez alors pourquoi les exercices doivent être hors de vous. Vous les pratiquerez intérieurement, sans jamais plus les reprendre directement comme tels pour matière d’exercice : autrement, ce serait vous détourner et divertir d’unité, en laquelle [202v°] vous devez être stablement arrêtés par les exercices intérieurs, c'est-à-dire par l’Amour en lui-même.

Cet avis est de telle importance que, si vous ne faites ainsi, même dès les premières caresses sensibles que vous recevrez de Dieu, ou pour le moins aussitôt que vous les sentirez plus fortes et plus grandes, vous ne demeurerez toute votre vie que dans l’extérieur, ne vous exerçant qu’au-dehors, dans les matières des vertus comme vertus. C’est pour ce défaut que si peu de personnes sont intérieures, parce que les exercices du dehors leur ont paru plus beaux, plus excellents et plus méritoires : ce qui ne convient qu’aux âmes mercenaires et peu fidèles.

Mais pour retourner à mon premier propos, je dis qu’il y a divers degrés, et diverses considérations et états, pour parvenir à la savoureuse connaissance de soi-même et à la parfaite humilité. La vue et l’horreur du péché est le premier. Dans ce degré, l’âme envisage la laideur de cet ennemi de Dieu, ses maudits effets et autres choses qui lui en font concevoir une horreur infinie. On considère comme quoi il a changé les anges en démons et fait un enfer pour eux, comme il a depuis donné la (23) mort à tous les hommes et été la cause de celle de Jésus-Christ même, comme il va toujours continuant ses mauvais effets, à la ruine éternelle des réprouvés et à la diminution de la gloire des âmes tièdes et lâches, et enfin comme il sera matériellement la cause de l’exaltation et augmentation de la gloire des fervents élus. Les raisons de tout cela sont prises de la Miséricorde de Dieu et de sa Justice. C’est avoir déjà reçu quelque attrait de la Sapience divine que de sentir cette parfaite horreur du péché, tant mortel que véniel, [203r°] s’exerçant en toutes choses avec ferveur d’esprit, pour éviter l’un et l’autre autant qu’il est possible, et se donnant de garde d’agir indiscrètement en quoi que ce soit. Car on a déjà quelque expérience que par le moyen de cette ferveur d’esprit (qui est un don spécial de Dieu) on s’éloignera des péchés véniels et des occasions d’y tomber. Voilà le premier état ou degré des infusions de la Sapience divine.

Dans un autre degré, cette Sapience donne à l’âme divers sentiments sur le sujet des misères de cette vie, et sur le vaste infini de ses mauvais effets en tous les hommes et dans les éléments, comme aussi sur la nécessité de mourir, sur l’incertitude [de] l’heure de la mort, et sur tous les effets et diverses espèces et circonstances : sur le paradis, le jugement dernier, l’enfer, etc. Mais c’est avoir acquis un excellent degré, que d’être déterminé à aimer la volonté de Dieu partout, autant dans les enfers que dans le Ciel.

De là, la Sapience divine conduit l’âme dans un sentiment affectueux sur la douloureuse, vertueuse et amoureuse Passion de Notre Seigneur. Douloureuse, quant à l’œuvre, pour les commençants, qui ne peuvent pas encore pénétrer les vertus excellentes et héroïques avec lesquelles il a souffert. Vertueuse, quant à la manière de souffrir, pour les profitants qui pénètrent vivement de cœur et d’esprit les rares vertus qu’il a fait éclater dans sa Passion. Enfin elle est amoureuse quant à la cause, qui est l’amour, et ce degré appartient aux parfaits. La Passion est aux premiers un sujet de compassion, aux seconds un sujet d’imitation avec quelque degré d’amour, et aux derniers elle est un sujet d’amour vivement allumé, lequel va toujours s’épurant, jusques à ce qu’ils se perdent tout à fait en Dieu.

L’amour nu et essentiel est une autre voie, pour ceux qui sont fidèles à le soutenir, et il a beaucoup de degrés de perfection. Mais il est grandement difficile à supporter, et celui qui ne manque point à cette pratique peut être dit vraiment fidèle. Par ce degré, les hommes acquièrent l’excellente similitude de leur Bien-aimé, à proportion que leur fidélité [203v°] et leurs forces répondent aux douleurs et angoisses de cet Amour nu et essentiel. Je ne fais pas état de me rendre ici plus théorique que pratique, et je désirerais qu’on se rendît si fidèle à aimer qu’on méritât plutôt par sa propre expérience que par voie d’instruction, l’intelligence de toute la vie mystique et de ses voies, c'est-à-dire par le succès des traits et des attraits de l’abondante communication que Dieu fait aux âmes qu’il trouve parfaitement disposées par sa grâce. Car le flux sensible et expressif des hommes n’est que bégaiement en cette matière.

Aussi, tandis que l’homme n’excédera point sa propre industrie, à peine pourra-t-il savoir ce que nous disons, car encore qu’il soit assez fidèle aux exercices extérieurs, il n’arrivera point aux intérieurs qu’il n’ait surpassé leur dernier effet, qui est d’être si enflammé du désir des louanges de Dieu qu’il ne sache comment le louer à suffire, ce qui appartient à l’amour que les mystiques appellent toujours mouvant249. On sait que l’amour a bien d’autres degrés de perfection, qui procèdent des exercices intérieurs, mais cet effet dernier en est l’entrée, si bien que, sans autre considération, l’âme doit à yeux clos se mettre en ce chemin.

Sur ceci, il faut déplorer une erreur de certains qui conduisent les âmes dans la vie spirituelle, sans avoir jamais sorti d’eux-mêmes, et sans être perdus au fond de la Sapience, de sorte qu’ils ne savent rien des effets divers de son flux amoureux dans les âmes. De là vient que, quand Dieu tire quelques-uns à soi par voie extraordinaire, et quand il les élève fortement et abondamment, ces directeurs sans expérience d’ordinaire leur disent que cela n’est pas bon, et les contraignent de travailler toujours à leur première mode, parce qu’ils ne savent rien de la perte et abandonnement que l’âme doit alors faire de tout soi à Dieu. Ils ne savent quasi enseigner à leurs disciples que les fréquentes directions des œuvres à Dieu, et la pratique des vertus extérieures plus nécessaires, de sorte que, quand on est vivement touché à l’intérieur, (24) c’est à [204r°] quoi ils n’entendent rien, et ne savent ce qu’ils doivent dire ou faire à ces âmes touchées de Dieu. Aussi est-il très expédient qu’ils désistent de donner conduite aux autres, à cause de leur ignorance, et les supérieurs, avertis des attraits que ressentent les âmes susdites, en doivent prendre la charge eux-mêmes, s’ils ont plus de connaissance des voies de l’esprit, sinon, ils doivent les faire communiquer avec ceux qui sont expérimentés, soit au-dedans de la maison, soit même au-dehors, et non pas les ruiner par leur ignorance, pour jamais.

Pour ceux qui semblent se consommer à l’oraison et n’y profitent point, ils [res]semblent à ceux qui s’efforcent de monter une droite et haute montagne, étant si faibles pour cela qu’à chaque pas ils reculent. Leur travail est sans beaucoup de fruit, parce qu’ils ne veulent point laisser leur vieilles habitudes. Ils ont assez de sentiments, et parlent beaucoup des vertus, mais de mourir à l’amour-propre et aux autres propriétés qui naissent de là et dont ils fourmillent, ils ne savent pas seulement ce que c’est. À peine même entendent-ils bien ce qui est la perfection, quant à l’extérieur.

Si ces personnes s'exerçaient comme il faut aux vertus et à l'imitation de Notre Seigneur, ainsi qu'il leur semble faire, elles s'efforceraient de tenir leur esprit en bride, par la mortification de leurs vices spirituels ; mais comme ils ne le font pas, leur peine est infructueuse et du tout inutile. Leur conversation est fort souvent mauvaise, hagarde250 et sensuelle ; et à peine aucun échappe-t-il leur langue, qu'ils ne le piquent et ne l'outragent ordinairement251. Ils sont incessamment dans les voies d'autrui comme fols et vains, et ne font aucun état de faire des actions et dire des paroles oiseuses : bref, tout leur coule hors du cœur, raillant, bouffonnant, piquant et mordant les autres, tantôt avec adresse et tantôt sans discrétion.

Cette vie est entièrement contraire et opposée [204v°] à celle des vrais enfants de l'esprit, lesquels oubliant incessament ce qui est en arrière, s'étendent vers ce qui est leur véritable Objet. Ils font tout en esprit et réduisent tout là, portant en tous lieux leur solitude intérieure, et ainsi leur conversation est très fructueuse. Ils ont atteint par la pureté de cœur le doux et secret silence du repos intérieur de l'esprit, et sont diligemment attentifs et actifs au continuel culte de leur fond, qu'ils ne laissent dépeindre d'aucune espèce, image ou figure. Ils ne pensent ni à sainteté ni à pureté par réflexion, quoiqu'ils en fassent les exercices d'une continuelle et entière application de toutes leurs forces en Dieu. Par ce moyen, ils acquièrent très excellemment la pureté et la sainteté, dont ils sont revêtus comme d'un précieux ornement, au plaisir et à la gloire de Dieu.

Que s'ils sont hors de la conduite du Père Maître, ils ne relâchent rien de leur vie ni de leur ordinaire exercice. Comme ils sont vraiment pauvres en esprit et bien stylés252 à la mortification, ou pour le moins toujours mourants à eux-mêmes, ils ne savent ce que c'est que réfléchir sur les œuvres d'autrui. Le bon exemple les touche et les édifie profondément, et le mauvais demeure au-dehors, sans entrer nullement en eux, si bien qu'ils vivent exemplairement par-dessus l'exemple, c'est-à-dire qu'ils donnent exemple tel qu'ils doivent au prochain, sans se soucier de le recevoir des autres : par ce moyen, ils vivent sans souffrir aucun dommage des choses extérieures.

Voyez, mes frères, si ceci vous convient, et quel chemin vous avez à faire pour arriver à cet état de pureté, car je vous montre et vous dis beaucoup. Quant à ceux d'entre vous qui ont passé cette expérience, cette doctrine ne leur est point nouvelle : j'avoue que ce sont des grands maîtres en matière d'amour. Ne craignez point de communiquer avec ceux qui pourront [205r°] être vos maîtres, d'autant qu'ils vivent dans une région d'esprit qui vous est encore inconnue. Mais prenez garde à la faiblesse de ceux qui ne vivent que d'exemple, et tâchez de ne les pas offenser, même par votre innocente liberté, car ils s'offensent de tout. Pour vous autres qui êtes entièrement possédés par l'Amour divin, ou qui avez appris par expérience à vous convertir à Dieu, le mauvais exemple d'autrui vous servira même pour vous y convertir davantage. Car c'est le propre de l'amour de regarder son unique objet, même dans ses propres chutes, sans les envisager directement. Aussi d'ordinaire ne sont-elles que de fragilité et d'infirmité : c'est pourquoi Dieu les oublie et les remet fort facilement.

Au reste, tant plus vous passerez avant en la (25) sapience, plus tôt vous saurez pourquoi la vie de l'esprit ne s'apprend point, encore qu'on soit obligé par un autre motif de la couler et de la dilater si largement aux hommes, même avant le temps, qu'à certains qui ne vivent que dans l'extérieur, toute la circonférence du raisonnement ne leur suffit pas, d'autant qu'il n'y a que cela qui les puisse émouvoir : misère et faiblesse très grandes, dont j'ai jugé à propos de vous spécifier quelque chose, afin que la voyant telle qu'elle est, vous ne vous en étonniez pas plus que de raison. Aussi ne serez-vous pas beaucoup étonnés de vos chutes, si vous n'avez aucun bon sentiment de vous-mêmes. [205v°]253.


Chapitre 8. Du même sujet de la vertu d'humilité

On connaît assez la nécessité, l'excellence et l'importance qu'il y a d'être profondément et radicalement humble [43n2, 212v°]254 ; mais les hommes, à parler naturellement, sont totalement opposés à cette vertu par leur vie animale et totalement effuse255 par appétit dans la corruption d'esprit et de corps, par toutes voies illicites. Cela fait qu'ils s'entre-mangent pour avoir la préséance et l'empire l'un sur l'autre. C'est ce qui compose le monde, qui sont les superbes256, dont la terre est remplie à l'infini, et qui sont les instruments du démon contre les élus.

Pour y remédier il a fallu qu'un Dieu se soit abaissé jusques à nous, vêtu de notre habit et chargé de nos peines et de nos infirmités, excepté l'ignorance et le péché. Il a fallu qu'il prît notre nature, l'unissant à la sienne, afin de transformer en lui par une autre union, moindre à la vérité, mais très merveilleuse, tous ceux qui à son imitation voudraient marcher par le chemin royal de la Croix, qu'il nous a si amoureusement frayé. Car il ne s'est ainsi humilié sous la puissance de Dieu son Père, et ne s'est rendu obéissant à lui jusques à la mort, que pour lui donner gloire, lui témoigner son amour, et nous convier par son exemple à suivre éternellement ses traces et ses vestiges257. Comme donc nos appétits sont très éloignés de son humilité, il faut nous en approcher par un désir amoureux de retourner à notre souverain Bien et à notre Principe éternel, par le moyen de l'humilité et d'une continuelle humiliation.

Plusieurs ne s'humilient que par hypocrisie, méchamment et pernicieusement, l'intérieur desquels est plein de fraude et de déception258, se trompant eux-mêmes et autrui. [213r°] Ce sont agendaires259 du diable, duquel ils font volontiers les affaires et portent ses intérêts. Dieu nous préserve, s'il lui plaît, d'être de ce nombre : aussi n'est-ce pas de quoi il s'agit, mais de vivre dans une basse estime de nous-mêmes, et de vouloir être traités comme très vils.

On assigne divers degrés de moyens tant intérieurs qu'extérieurs pour monter à cette divine vertu, mais je ne fais pas état d'initier de si loin ceux à qui je parle, et je confesse aussi que je n'y suis pas propre. Je n'en parle seulement ici qu'afin de leur inculquer vivement l'importante nécessité de leur continuel reflux en Dieu par vrai amour et par vraie vertu, et je les y anime par les plus vifs et puissants motifs, tirés de l'amour même suressentiel, qui est Dieu infini, abrégé en notre chair, dans l'abîme infini de son humilité. C'est pourquoi nous avons déjà dit que l'humilité ne convient point aux hommes, mais à Dieu seul, qui s'en est voulu revêtir, afin que ceux qui ne devaient jamais passer à l'amour perfectif s'humiliassent au moins, et confondissent leur arrogante superbe par la vue de cette abyssale humilité du Verbe Éternel fait homme.

Quant à ceux qui sont vivement touchés et remplis de la Sapience divine et pénétrés, en toutes leurs puissances intérieures et extérieures, par la vivifique abondance de son flux amoureux, ils sont si pleins de Dieu et voient si parfaitement le rien de toutes choses et leur propre néant qu'ils n'admettent point d'humilité pour eux ni en eux, comme telle, d'autant que l'humilité en elle-même n'est que l'ordre et la voie pour arriver au rien. Pendant qu'on voit et qu'on sent en soi quelque chose que ce soit, on est bien loin d'être anéanti. Le rien donc est le terme, à quoi ils ne manquent pas de faire servir et l'humilité et les humiliations, sans penser à humilité ni à humiliation, mais seulement à la vérité de leur rien. [213v°]

Plusieurs, par leur effort naturel accommodé à la suavité de la Sapience, ont bien découvert ce secret par sentiment, mais quand il a été question de travailler nûment aux vertus, ils se sont trouvés tous vides et tous dénués de bonne volonté et de force pour ce travail, tant à l'agir qu'au souffrir, et par conséquent (26) vides des mêmes vertus. Car quoiqu'ils semblent en avoir un désir infini, néanmoins cela n'est pas, d'autant que ces habitudes ne peuvent compatir ni demeurer ensemble avec leurs naturels trop vifs et trop animaux, et dominés en leur fond de l'esprit de superbe ; et plus ils désirent s'affranchir de cette tyrannie, tant plus ils y sont fortement engagés, tant aux occasions de travailler que hors d'icelles260.

Toutefois, ils ne se doivent pas déconforter pour cela, car s'ils se résignent à Dieu et à son éternel plaisir, avec une extrême douleur de se voir tels, il acceptera leur bonne volonté, prenant pour satisfaction et contentement leur humilité nue, profonde et très renoncée. Par ce moyen, il les préserve de la vaine complaisance et conserve leurs âmes pour le reste de ses dons. Ainsi l'enflure douloureuse préserve ces fonds-là de l'enflure délectable, qui est la vaine complaisance d'eux-mêmes, dont ils seraient remplis si toutes choses leur étaient favorables en matière de perfection.

Dieu sans doute a très grande horreur que la créature se recherche dans les dons qu'il lui départ, puisqu'il en préserve quelques-uns de ce mal par la superbe dont il permet qu'ils soient gourmandés261 et même surmontés262 dans l'occasion de travailler et d'endurer. Il y en a certains qui n'ont pas assez de douleur [214r°] raisonnable là- dessus, entre Dieu et eux, et qui agissent trop librement et avec trop d'ascendance entre les créatures, montrant qu'ils ne sont pas entièrement humiliés et anéantis devant Dieu, quoiqu'il leur semble le contraire. C'est à eux d'y avoir expressément égard et de réparer les brèches faites à leur fond en leur privée conversation. Toutefois, bien qu'ils soient infirmes en leur fond et éloignés de la perfection, ils ne sont pas désagréables à Dieu, et il ne les laisse là-dedans que pour leur bien. S'ils se renoncent et se résignent à son bon plaisir, peut-être leur sera-t-il favorable à l'article de la mort, et dans ce moment il les accoisera263 et les perfectionnera.

Au reste, le vrai humble ne sait ce que c'est que l'humilité pour lui, ainsi que j'ai dit. Il ne s'attribue que vileté264 entre les créatures, vu la science et la croyance qu'il a de son rien. On ne lui saurait faire tort ni injure, vu qu'on ne saurait tant prendre de plaisir à le déprimer qu'il en prend pour s'avilir. Il y a néanmoins plusieurs degrés pour ceci dans les esprits et dans les fonds des hommes, et les degrés d'humilité sont innombrables, selon les appétits d'un chacun. Car les hommes même assez bons ne passent point cela. Leur humilité ne consiste qu'en certain ordre et en certaine civilité et soumission extérieure. Les rois mêmes prennent plaisir à s'humilier ainsi, ce qui fait que leurs bons sujets se sentiraient confus s'ils ne s'humiliaient à leur exemple. Mais à vrai dire, cette sorte d'humiliation est [214v°] plutôt un effet de police265 et de considération humaine qu'autre chose, attendu que la nature sait bien tenir cet ordre en la due police de ses républiques. Et quoique cette considération puisse produire de bons effets, cela est trop sensible et trop éloigné de sa source, qui est Dieu fait homme, sur les divins appétits duquel il faut que nous reformions les nôtres. Nous devons regarder son divin exemple pour nous porter vivement à son amour et nous rendre semblables à lui, revêtant nos âmes de la sienne, notre corps de la pureté de son corps, et nos œuvres, avec toute notre vie, de ses œuvres et de sa vie divine.

Or il y a deux sortes d'humilité, l'une claire, qui s'exerce par effort de raison, et l'autre fervente. La première n'est pas de grande durée ni de grande force, parce que les hommes ne peuvent souffrir le désordre ni le défaut en autrui ; et comme le désordre est plus fréquent en l'homme que le bon ordre, ceux qui ne se font humbles que par raison se portent incontinent avec impatience contre ces désordres et se jettent là-dessus pour en faire la proie de leurs diverses passions.

Sur quoi il faut dire en passant que les hommes ne sont point blessés par les hommes ni par les diables, mais par eux-mêmes. Ils se tuent eux-mêmes des armes que les autres hommes leur forgent seulement par occasion, et même sans y penser. Ils se perdent eux-mêmes par leur superbe, qui rend le commun des hommes si faible que par la moindre touche qu'on puisse faire de parole à leur honneur (dont ils sont diaboliquement idolâtres), on les précipite en enfer, sur le bord duquel ils vivent continuellement, prêts à perdre la grâce de Dieu en toute occasion, sans s'en mettre aucunement en peine. Ceux qui n'ont pas dompté leurs passions ne sauraient soutenir le désordre [215r°] d'autrui, et même ceux qui vivent à Dieu imparfaitement tombent dans ce défaut. Ils veulent voir reluire partout (27) la perfection entière dans les autres, cependant qu'eux-mêmes demeurent et gisent dans leur imperfection, plus grande que celle qu'ils exaspèrent avec tant de zèle. C'est ce qui fait voir le faible fondement de l'humilité qui n'est exercée que de la seule raison ; je dis même dans les meilleurs de ceux que nous supposons ici.

Mais l'humilité fervente a bien un autre motif, d'autres raisons et un autre ordre dans les vrais saints, et plus encore dans les plus parfaits. Ils n'ont égard à rien, ni du dehors ni du dedans, pour les exciter à l'amour, mais mourant à tout cela en un temps, et entièrement morts en un autre, ils sont éternels, inattingibles266, immobiles et forts en esprit, pour tout endurer et soutenir. Tout cela demeure au-dehors, sans leur faire aucune impression ; et par ce moyen ils jouissent de Dieu en éminent repos, ineffablement ravis en sa perpétuelle contemplation, et en quelque façon bienheureux en cette vie, vu l'ineffable amour et douceur qu'ils trouvent là-dedans sans réflexion. Je dis sans réflexion, car ils suivent toujours ce qui les ravit à soi, et demeurent toujours plus purs, plus lumineux, plus forts, et surtout plus humbles et plus parfaits en tous sens.

Le seul Amour, soit actif, soit passif, est leur éternel motif, qui change les vertus en lui-même, et qui les exerce sans aucun égard à ce qu'elles sont en soi, mais en lui-même, en sorte qu'elles sont simples et uniques, en l'Amour déiforme, et leur très simple intention est changée en continuelle attention. C'est en l'ardent et continuel exercice de ce jeu amoureux et réciproque entre Dieu et l'âme que ceux desquels nous parlons ne sentent plus avoir d'appétit ni de sens pour les choses du dehors. Car l'âme, à force de vive et forte pénétration que son cher Époux fait de toutes ses puissances, se voit et se trouve très large, et très une en la bienheureuse région de tous les esprits amoureux, passés, fondus et perdus au même Amour.

Là l'esprit, ou pour mieux dire tout l'homme [215v°] rendu déiforme d'une ineffable manière, est si unique et si simple en sa perception qu'il ignore toutes les formes, images et figures scientifiques267. Cela demeure au-dehors quant à lui, quoique les hommes qui ne vivent que selon la nature en fassent tant de cas. Que si on ne les ignore pas, parce qu'on les a acquises autrefois, elles sont si éloignées de l'appétit (qui ne veut jamais savourer que l'éminente Sapience dont il est pénétré) que ce qui ne lui était auparavant que science lui est désormais un vrai goût de sapience divine.

En effet, tandis que l'appétit se trouve encore en quelque vigueur pour savourer la science comme telle, cet appétit-là n'est pas plein de sagesse de sapience, ni par conséquent plein au Tout de Dieu, et est bien éloigné d'y être entièrement réduit et perdu ; et cela est ainsi, encore qu'un homme semblait tout enflammé et tout enivré du divin Amour par le flux igné de son cœur et de son esprit. Il est nécessaire que la sapience surmonte parfaitement la science et que l'appétit soit entièrement mort à celle-ci. Quand même la science est infuse, elle ne délecte pas l'appétit possédé de la Sagesse ; c'est alors une double sapience, ou si vous voulez, une docte sapience ; ce qui n'est pas souvent donné aux hommes, si ce n'est pour gérer et traiter choses grandes et merveilleuses. L'une et l'autre furent également données par le Saint-Esprit en son don septiforme268 aux apôtres, afin de conquérir tout le monde à Jésus-Christ. Voilà quant à nous où est la région de cette vertu, là où la créature est parvenue à force d'aimer et de mourir de la plus profonde humilité qui se puisse penser.

Quant aux imparfaits mourants, c'est à eux de s'examiner sur les effets de cette vertu : s'ils sont fidèles à l'entière observation d'eux-mêmes, s'ils ont une force passive et active pour souffrir éternellement, sans s'émouvoir si peu que ce soit de l'opprobre et mépris éternel et dans les éternelles moqueries, confusions, injures et calomnies. Si quelqu'un à l'abord [216r°] de ces choses se ressent si peu que ce soit, il n'a pas cette habitude en souveraine perfection. C'est ici que pour l'épreuve de cette noble vertu toutes les vertus sont en exercice, chacune selon son rang, et les personnes que nous supposons n'ont repos qu'en ceci même, dans le continuel aspect269 de notre divin Sauveur.

Ceux qui ne sauraient vivre si parfaitement pourront tendre à ceci le mieux qu'il leur sera possible, se renonçant et résignant à être privés de ce qu'ils ne peuvent avoir. Cette profonde vertu n'est pas donnée de Dieu à tous, mais à qui il lui plaît. Celui-là est assez saint en quelque façon qui tend à ceci de toutes ses (28) forces, tant d'esprit que de corps, et qui vit au plus près de ceci qu'il lui est possible, sans penser ni à saint ni à sainteté, quant à soi. Et quoiqu'il ne pénètre pas si avant en cette région si éloignée, qu'il fasse son mieux. Marchant toujours par ce chemin, sans s'arrêter, il parviendra au lieu que Dieu lui a déterminé de toute éternité, chérissant le plus et le total en ceux qui sont vraiment saints et meilleurs à son respect.

Pour mon regard, sans m'arrêter à la circonférence270 et aux particularités de ceci, mon but est de montrer l'excellente beauté de la divine Sapience en elle-même, laquelle désire faire infiniment plus qu'elle ne fait dans les hommes, à cause des empêchements et de leur résistance actuelle. Mais en tous ceux qui la révèrent comme il faut, elle est glorieuse : elle désire remplir de tous ses biens, de sa gloire et de ses [216v°] dons, jusques à regorger, tous ses excellents élus, et les récompenser de sa pleine jouissance. Tant moins ils y réfléchissent, tant plus et tant mieux cela sera de sa part, car chacun d'eux, tels que nous les supposons, n'a aucun égard qu'à lui consacrer mille vies en toute manière. Plusieurs d'entre eux sont même tous autres, et autrement véritables à leur amour et à ses pratiques, qu'ils ne pensent, car leur état et leurs opérations sont plutôt hors d'eux qu'en eux-mêmes, à raison de quoi ils vivent purement abstraits de tout le sensible et deviennent par succession de temps purs esprits, auxquels leurs corps sont assujettis.

C'est là qu'est la Sapience, et ceci est sa gloire et son repos : ici se fait l'entière production de ses divines merveilles, dont on ne sait que penser ni que dire, vu l'ineffable et le ravissant aspect de sa nue beauté, laquelle change et transforme les hommes en soi d'une manière ineffable. Car comme ils sont habitants de cette région divine, qui n'est autre que la même Sapience, ils sont là perdus, et regorgeant de tous ses biens et de toute sa gloire, à la mesure de leur amour.

C'est ainsi que la Sapience édifie sa maison et que la créature faite hôtesse de cette divine Sagesse la loge avec un mutuel et réciproque plaisir, et c'est une merveille que l'hôte et la maison sont une seule et même chose. L'amour et la vertu bâtissent cette maison, ce vaisseau, cette capacité, ou pour mieux dire ce temple, où la Sapience doit loger. Ce n'est pas le grand nombre d'œuvres qui compose cette divine fabrique, c'est l'infini Amour, qui ne sait point la détendue271 de son objet en tout sens et manière possible, et l'humilité l'accompagne en pareil degré d'éminence et de force, pour la production de toutes les vertus.

Tout ceci n'est autre chose que le même fond totalement pénétré des [217r°]272 innombrables effets que Dieu y produit par ses avènements. Car je suppose qu'il a toujours accompli son ouvrage d'une merveilleuse façon et de mieux en mieux, de sorte qu'enfin l'âme, dans le succès de ses pertes profondes en Dieu, s'est trouvée plus agie qu'agissante, et plus passive qu'active, quoiqu'il soit vrai que cette éminente perfection n'est pas l'œuvre d'un peu de temps.

Il semble que je me sois fourvoyé de mon sujet de l'humilité, mais non, car l'humilité accompagne ici inséparablement l'amour, ils sont tous deux ensemble l'excellence des serviteurs de Dieu. Or comme il peut arriver qu'un homme soit devenu si parfaitement humble qu'il ne sache plus ce que c'est que l'humilité, ni autre vertu comme telle en sa pratique, de même on peut ignorer ce que c'est qu'amour à force de l'avoir surpassé en Dieu d'une manière ineffable. De vrai, tout aussitôt qu'il n'y a plus rien de l'homme en l'homme, il est dès lors le vif instrument de Dieu, pour faire sans réflexion incessamment et éternellement sa très sainte volonté. Je rentre donc au rien, tant des créatures que de moi-même, pour être passivement et éternellement agi de Dieu, sans amour, sans humilité et sans autre vertu, d'autant qu'amour et vertu sont hors de moi, ou pour mieux dire ils ne sont point quant à moi, et là où je suis et où je vis, il n'y a ni différence ni distinction.

Pour vous autres, il ne faut pas vous faire voir trop subtils et trop perdus pour ceci, attendu qu'il ne s'agit pas de la réduction des hommes jusques à ce point. Hélas! À grande peine les hommes passent-ils la région sensible, d'où vient qu'ils sont incapables des notions perdues, qui ne conviennent qu'à la vie des purs esprits et à la pure région qu'ils habitent. Ce qu'un chacun doit faire en son degré, c'est de se rendre irrépréhensiblement véritable.

Or comme il est vrai qu'ayant l'excellente habitude de la foi savoureuse, nous voyons tout très parfaitement au travers de son voile : c'est là que nous vivons sans (29) vivre, et agissons sans agir ; et de ce que nous voyons, nous n'en exprimons rien, d'autant que nous sommes totalement perdus, recoulés et refus273 en Dieu, en son total ineffable et inexprimable.

L'humilité, dans les hommes qui la chérissent, ne doit jamais manquer à son effet, mais elle est comme dans son centre en notre seul Sauveur, encore qu'il lui plaît bien nous en faire part et nous la communiquer amoureusement par infusion. Ne la croyons donc jamais ailleurs, et ne l'exerçons qu'en lui, et dans cette vue objective et très ravissante, l'Amour infini animera notre humilité et ne fera des deux qu'une seule chose. Que si cela n'est pas sitôt acquis, quoiqu'on travaille beaucoup et avec un désir infini de Dieu, il faut avoir patience, qui est l'effet de la même humilité. Par ce moyen on sera toujours en exercice de cette vertu. Plus on l'exercera, plus aussi y trouvera-t-on de plaisir, et on se plaira à n'avoir point et n'être point ce qu'on désire.

Pour ceux qui sont peu avancés en l'amoureuse humilité, et qui s'y portent à force de raisonnement tiré des choses sensibles, afin de s'animer à s'approcher de Dieu, tandis que leur industrie est en vigueur, ils acquièrent peu à peu lumière et faveur d'esprit, en sorte que ceux qui ont cette facilité actuelle, abondante et féconde, semblent souvent plutôt voler en Dieu que courir vers lui. Cela rend enfin leur état merveilleux, et on peut dire qu'il est autant passif qu'actif. Quand ils reçoivent un affront, ils l'acceptent de tout leur cœur, d'autant qu'ils ne réfléchissent pas sur eux par la moindre détendue de leur divin Objet. Je ne veux pas dire qu'on doive être insensible, cela ne se trouve que fort tard. Mais je dis qu'alors la force de l'appétit divin est si grande en l'âme que les souffrances qui pourraient le violenter, l'abaisser et lui faire quelque impression, demeurent au-dehors sans entrer de si loin que ce soit. Je ne doute pas que plusieurs ne soient fort éloignés de cet état, mais n'importe : il suffit d'y tendre de toute son activité et indéficiemment274, et comme c'est l'œuvre de Dieu, il le fera puissamment en eux, pour les recevoir heureusement et les couronner glorieusement.

Or quiconque se sent arrêté en ce chemin se doit animer à le poursuivre, par un raisonnement essentiel conforme à tout ceci. Celui qui ne peut pas se perdre, doit agir sensiblement, voire en faveur des sens, pourvu que cela tende à Dieu, lequel est au-dessus de tous nos concepts. De plus, il faut que la mortification de notre part soit en éternelle vigueur et que nous donnions ordre que ce qui semble mort, ne revive point: telle est notre vie et notre exercice en ce monde. Ce sera toujours à refaire jusques à notre dissolution totale, ce qui fait voir la grande pauvreté et faiblesse de notre nature. Dieu le permet ainsi afin qu'elle ne s'enfle pas par présomption et complaisance, chose si contraire au rien275 et à l'humilité que cela la sape jusques en la racine.

Celui qui au-dedans de soi est bien muni contre le danger, a beaucoup de force, car il a de bonnes armes défensives pour se garantir. Mais celui qui est errant et vagabond, ne sachant que faire et à quoi s'employer, est misérable : car il trouve toujours tant et tant d'ennemis domestiques qu'il n'a pas seulement le cœur de les affronter pour leur faire tête. Cela fait qu'enfin il est délaissé de Dieu comme vaincu, lâche et pusillanime, qui ne sait pas faire état de la vraie vie ni du vrai bonheur, qui n'est autre que Dieu en soi-même.

Nous montrons ici ce qui est souverainement parfait, sans néanmoins laisser de fournir les moyens d'y tendre et d'y parvenir. Ô Dieu! Les grandes suppositions que nous faisons ici ! Mais il ne faut pas que les grandes régions que nous vous faisons voir vous épouvantent, si vous les pouvez passer. Le peu, le beaucoup, le grand et le tout sont présents à Dieu. Il a bien vu et su la mesure que vous en deviez avoir, pour sa gloire et pour votre mieux. L'usurpation que ses serviteurs font de ses dons lui déplaît tant que c'est ce qui ferme les mains à sa libéralité, et il ne se retient de les départir qu'afin de nous rendre moins coupables devant lui. C'est pourquoi, faisant la clôture de ce chapitre, je vous avertis que, tandis qu'il y aura en vous la moindre réflexion de la part de l'homme sensuel, vous n'êtes pas parfaits.


Chapitre 9. Traité plus ample de l'humilité

L'ange superbe se voulant égaler à Dieu, et mettre son siège à l'égal du trône de Sa Majesté, a été fait diable, (30) et en un moment précipité du haut du ciel au plus profond de l'enfer ; et nos premiers parents, tentés du même orgueil, lui ayant consenti et transgressé le commandement de Dieu, nous eussions été pareillement damnés si Dieu en nous en eut miséricordieusement garanti, nous rendant la vie de sa grâce par une très merveilleuse manière, qui est l'humilité. Cette vertu ne pouvant convenir à sa divinité, il s'est fait homme pour nous en enseigner les pratiques par son exemple, et pour nous guérir de la superbe par son humilité. De sorte que comme le diable est le principe de la superbe parmi les anges et les hommes, Dieu infini dans la loi de la grâce, est l'auteur, le principe et l'exemplaire de l'humilité.

Le premier acte qu'il en a fait a été son Incarnation, par laquelle il s'est fait notre remède et notre exemplaire, pour la gloire et le plaisir infini de son Père éternel : ensuite de quoi il a toujours pratiqué cette vertu, premièrement comme Dieu enfant, et puis comme Dieu homme, jusques à la mort de la croix. Il s'est abandonné aux hommes pour souffrir tous les effets de leur cruauté, afin que, s'humiliant jusques à la mort, il accomplît son amoureux dessein pour notre bien éternel et infini. Ce n'est que pour ce sujet qu'il a vécu entre nous comme l'un de nous, dans les actes continuels d'une très amoureuse humilité, et dans toutes sortes d'abandonnements et de résignations, dont les merveilleux effets en vérité ne se peuvent exprimer que d'une distance infinie, vu ce qu'il est et ce que nous sommes.

Ce très vif et profond aspect ravit si fortement les élus prédestinés, qu'entièrement vaincus et confondus, ils ne savent que penser ni que faire pour y correspondre par éternelle et profonde humiliation, et pour imiter ces si ravissantes œuvres d'un Dieu avili, travaillé et méprisé par la maligne cruauté des hommes maudits, ses perverses et ingrates créatures. Ils envisagent continuellement ce Sauveur humilié pour eux, sachant que depuis le péché, les hommes sont de telle condition que, quoiqu'ils aient été guéris de la superbe par l'abaissement du Fils de Dieu, s'ils le veulent, néanmoins, ils ne sauraient jamais s'humilier surnaturellement et comme il faut sans l'aiguillon et la vue très vive de cet Objet. Ce qui les ayant une fois vivement touchés au-dedans d'eux-mêmes, ils sont contraints de se réputer276 désormais comme le même Rien, en soi et en vérité.

Puis donc qu'il est vrai que le sang de ce divin Médecin a été répandu pour être le médicament et le remède de l'homme frénétique277, c'est ce sacré remède et médicament duquel nous devons faire un perpétuel usage pour la guérison de tous nos maux, et ce remède nous étant appliqué efficacement par ce Médecin nous guérira entièrement. Nous ne pouvons assez nous humilier en l'aspect de cette infinie grandeur abaissée et humiliée sous les pieds des hommes maudits, qui par leur enragée cruauté ont exercé contre elle toute leur malice, jointe à celle des diables.

Que ferons-nous donc et que dirons-nous à tout ceci ? Si tout y est infini de la part de l'Objet, voire en chacune de ses moindres œuvres et souffrances, n'est-ce pas plutôt un sujet de demeurer éternellement ravis en notre admiration, que de parler si bassement d'un fonds si prodigieux, qui, comme une mer infinie, contient toutes sortes de prodigieuses vérités, tant en l'œuvre qu'en la manière et en la cause ? Car quant à l'œuvre, les peines et les douleurs sont infinies. Quant à la manière, nous ne voyons rien que d'infini dans ses humiliations et résignations, dans sa très humble obéissance et dans sa patience héroïque. Enfin quant à la cause, son amour est infini, lequel a été la source motive de tout cela.

Si donc c'est l'amour à qui nous sommes entièrement redevables de tout notre bien, c'est au même amour souverainement humilié, c'est à un Dieu fait homme, pour vivifier les hommes de sa propre vie divine, que nous sommes infiniment obligés ; et c'est devant cette humble Majesté que nous devons répandre mille et mille vies, si nous les avions. Puis donc que nous ne pouvons y employer qu'une si chétive et misérable vie que la nôtre, et que Dieu nous y convie incessamment, c'est ce que nous devons faire avec ardeur et infatigablement, allant toujours à sens contraire de nous-mêmes, sans indulgence ni rémission quelconque.

Car l'amour-propre et la superbe étant une même chose en nous, c'est cette mortelle et infernale peste que Dieu est venu guérir, vêtu du sac de notre mortalité, afin que si nous vivons comme il a vécu en terre, nous soyons excellemment et hautement participants de tous ses biens, tant selon l'âme que selon le corps, en la claire, infinie et éternelle vision de Dieu. (31) Ce sont là les moyens et le vrai ordre pour retourner en bref, quoiqu'avec une difficile facilité, au terme duquel nous nous sommes éloignés par notre vie effuse et corrompue dans les habitudes du vieil homme, tout opposé et contraire à Dieu.

Humilité n'est autre chose qu'une habitude, accompagnée d'actes intenses et fervents, laquelle fait qu'on désire être cru et traité comme très vil. Par ce désir entretenu toujours en sa vigueur, on s'assujettit au-dedans et au-dehors à tout homme, sans exception, et sans considération de petitesse ou de grandeur, pour l'honneur et l'amour de Dieu, et cela en temps et en éternité, à quelque prix que ce soit. Voilà la définition essentielle que je donne à l'humilité. Les Pères de l'Église et les mystiques parlent plus au long de ceci, c'est pourquoi, laissant les discours intellectuels et persuasifs, je dirai seulement ce qui est de pure et importante pratique, essentiellement et succinctement.

Pour parvenir donc à cette vertu si surnaturelle, il faut vaquer en vérité de pratique à la connaissance de soi-même, avoir une ferme croyance de son propre rien, et se mettre au-dessous du plus vil homme qui vive sur la terre. Cette vile estime de soi-même est de la foi du vrai humble, d'autant qu'il voit qu'il a plus et tout autrement offensé Dieu que tout autre pécheur, et s'il veut bien sonder le fond de cette vérité, il verra, sentira et croira qu'il a plus péché que tous les hommes ensemble.

Que s'il n'a cette vue et ce sentiment si vif, au moins lui sera-t-il facile de croire qu'il eût pu autant pécher et qu'il eût autant offensé Dieu par effet, si sa divine Bonté ne l'eût arrêté de sa toute-puissante main, et ne l'eût empêché de tomber en des péchés mortels encore plus grands qui, comme autant d'abîmes, s'invoquaient et s'appelaient les uns les autres278. Il verra comme quoi Sa divine Majesté lui a ôté plusieurs occasions de ruine et lui a peut-être donné un cœur tendre, docile, dévot et amoureux, ce qui lui sera un sujet d'éternel étonnement ; par ce moyen, il arrivera bientôt à la vraie connaissance de soi-même, désirant joyeusement, et en paix et tranquillité de cœur, le vrai mépris, avec plus d'avidité qu'un homme altéré ne désire le vin le plus délicieux. Il prendra un très grand plaisir à se porter discrètement aux vraies humiliations, et tandis qu'il y aura quelque répugnance, il la découvrira très exactement à son directeur, afin qu'il l'exerce sans l'épargner au vrai mépris et à la honte, vergogne et confusion de soi-même, selon sa lumineuse prudence.

Mais il ne faut point que celui qui s'exerce comme il faut entre Dieu et soi, se méprise par paroles ou gestes de son propre mouvement devant les hommes. Toutes ces humiliations, telles qu'elles puissent être, ne sont très souvent que mensonge et apparence, et des effets de vanité, de chatouillement et de complaisance de cœur. Il faut que toutes ces pratiques soient commandées expressément. Que si on vous dit vos vérités, vous pourrez une fois seulement, d'une face allègre, répondre qu'il est vrai, sans faire aucune amplification de ce qu'on vous a dit. Il y en a pourtant qui peuvent le faire à la bonne foi, mais qu'on tienne pour règle générale qu'il ne faut dire ni bien ni mal de soi-même : c'est assez qu'on nous mésestime, nous gardant de donner mauvais exemple.

Si on dit du mal de nous, il en faut être joyeux en notre cœur, nous étonnant pourquoi on n'ose nous traiter comme méchants et malins279, et comme les plus déloyales créatures de la terre. Cela est plus aisé à dire qu'à pratiquer, et ce n'est pas un effet de nos propres forces, mais de la pure grâce de Dieu. C'est pourquoi nous défiant de nous-mêmes, nous devons nous confier totalement en Dieu, qui nous donnera toujours le désir actuel de nous confondre véritablement, conformément à la vérité de notre rien.

À quoi nous joindrons en tout rencontre les actes de toutes les vertus, tant entre Dieu et nous, qu'à l'extérieur ; desquels nous naîtront les diverses affections, en nous humiliant en vérité, tant par dedans que par dehors, quand il en sera besoin.

Comme cette riche vertu est un très excellent joyau, il faut aussi grandement travailler pour l'acquérir en toute la manière susdite. Il faut pour cela que nous nous portions aux humiliations, aux mortifications intérieures et extérieures, à la sainte et joyeuses haine et au continuel mépris de nous-mêmes, aux joyeux combats de nos opiniâtres passions, et à toutes autres semblables choses, qu'il faut incessamment pratiquer jusques à ce que l'on soit devenu libre et sans empêchement de cœur, et partant, seigneur et maître absolue de soi pour Dieu. Alors on vivra de la vie de l'esprit avec pure et droite attention, et on aura l'habitude de (32) l'humilité et des autres vertus qui l'accompagnent inséparablement, puisqu'elle en est la mère et la productrice.

De vrai, quiconque est vraiment humble est par conséquent obéissant, patient, doux, mansuet280, fort, diligent et actif, et ainsi du reste des vertus. Il est aussi entièrement mort à la nature, de laquelle, par succession de temps et d'exercices, il a manifestement connu les voies très occultes et très fines. C'est pourquoi il abhorre la nature comme la mort même, non comme nature, mais à cause de sa malice et de sa finesse, et parce que, comme d'une subtile glu, elle englue incessamment l'esprit par ses propres recherches, ne voulant point de mortification, comme totalement contraire à sa propre vie.

Mais une âme humble se rendant généreuse et magnanime, ne fait état que de faire mourir toujours et partout cette nature viciée et corrompue, pour rendre Dieu maître et possesseur absolument et entièrement de tout soi. C'est pourquoi elle désire mourir en un temps, elle meurt en un autre temps successivement, et elle est morte au dernier temps à tout propre jugement, à sa propre estime, à sa propre opinion, à sa propre complaisance, à sa propre sagesse, et à tout le reste de ses propriétés naturelles très malignes, qui font continuellement la guerre à Dieu.

Enfin, quiconque a l'habitude de la parfaite humilité par exercice, est bienheureux en un bon sens, vu la grande disposition qu'il a par ce moyen à la vraie sainteté. Mais personne n'est revêtu de cette noble habitude en perfection, qui ne soit de mœurs, sentiments et affections très purgés, qui ne soit net de cœur et qui n'ait la faculté de l'âme véritablement réparée, pour voler en l'amour de Dieu au-delà de toutes les vertus.

Or à mesure que quelqu'un avance et profite en cette vertu, tous les actes en sont plus faciles et plus savoureux, ce qui fait qu'on surpasse facilement le sens et la raison, demeurant déjà arrêté en quelque état de repos, où tout l'homme sensitif est recueilli et déjà simple uniformément en quelque manière. Si bien que, quand le labeur de l'homme n'outrepasserait jamais cet état par l'ardente activité de ses amoureux exercices, il serait dès là grandement heureux, pourvu qu'il sache toujours référer tout le bien qu'il a reçu, à Dieu même qui en est l'auteur et qui ne le lui a donné à autre fin que pour lui être rendu incontinent ; et pourvu qu'il ne désire autre chose pour soi que la confusion, le mépris et l'opprobre perpétuelle.

Il faut remarquer avec saint Bernard et les autres mystiques qu'il y a deux sortes d'humilité, l'une qu'ils appellent claire et l'autre fervente. La première s'exerce par la raison persuadée et convaincue : par exemple, voyant qu'un Dieu qui est la cause et l'objet final de toute créature, s'est tant abaissé, humilié et totalement anéanti en vivant et mourant pour le salut des hommes. Toutes les œuvres de ce divin Sauveur nous étonnent tellement et nous ravissent en une si profonde admiration qu'éternellement anéantis sur cet aspect, nous ne savons alors que faire, que dire ni que penser. Nous voyons clairement qu'il faut répondre à cela par œuvres, par renonciations et par morts ; et convaincus et persuadés des infinies raisons de contraires si opposés l'un à l'autre, nous nous rendons et rangeons à notre devoir, qui est de recouler activement, sans cesse et de toutes nos forces en notre centre divin, éternel et désirable.

L'âme tombant dans ces profonds abîmes épuise bientôt sa raison et soi-même en Dieu infini, auquel elle est arrêtée et attachée fixement, à contempler en profonde admiration les infinies merveilles qu'il a tirées et manifestées aux hommes pour leur bien éternel. Ici la raison cède, et l'homme demeure ravi dans le silence éternel ; et ayant surpassé toute son intelligence, sa raison et soi-même, il tombe et défaut totalement à sa compréhension. Il voit en cet abîme combien le pouvoir humain est court et limité pour la compréhension de cette infinie immensité ; et cela fait que l'homme se ravit et se perd de plus en plus en l'aspect de cet Objet qui, par ses attouchements divins, remplit le cœur et toutes les puissances sensitives d'un amour admirable, si bien qu'il est déjà par ceci totalement changé de ce qu'il était, avant qu'il eût la connaissance de Dieu.

Or à parler humainement, c'est le propre de la nature bien judicieuse et bien raisonnable, qui agit et est arrêtée dedans les bornes et en l'ordre de ses propres lois, conformes à la lumière de la raison, que les personnes de moindre condition se sentent obligées de quitter les vices et de se rendre vertueux, s'il voit les grands rois, princes et autres gouverneurs de la république faire (33) gloire d'une vie vraiment vertueuse. La Sainte Écriture, la terre, et même les profanes moraux, sont pleins d'exemples de tout ceci ; et nous disons en commun proverbe que tout le monde se porte ou au vice ou à la vertu, selon l'exemple des rois.

Selon cette vérité, plusieurs sont grandement portés par la raison à être humbles, bons et vertueux, et le font tandis qu'ils sont puissamment émus par la présence ou par le souvenir de ces rares exemples. Mais cela étant éloigné de leurs yeux ou de leur mémoire, ils demeurent tout nus et tout vides en eux-mêmes de ces mouvements et connaissances, et retournent incontinent et sans délai, les uns peu à peu, et les autres tout d'un coup, à leur première vie et à tout leur vieil homme corrompu en ses naturelles et bestiales appréhensions, et en ses actions et pratiques.

Ceux qui ne savent pas se perdre en vraie mort d'esprit montrent assez évidemment en ce que je viens de dire, qu'ils n'ont jamais cherché purement Dieu, mais seulement eux-mêmes dedans les dons et attouchements divins, à cause qu'ils sont très délectables au goût du cœur et de l'esprit. Ils y ont établi leur repos final, et non purement en celui qui en est l'auteur, lequel doit être craint, révéré, servi et aimé d’un très pur et filial amour, à cause de ce qu'il est, qu'il a et qu'il possède en tout lui-même. Aussi n'ont-ils que la vie purement sensible et ne sauront jamais ce que c'est que de surpasser les sens, la crainte, la honte, et toute la raison. Encore qu'ils aient beaucoup reçu des influences divines, n'importe, il en sera ainsi ; d'autant qu'ils ne sont point parvenus au pur amour, qui fait en la créature une vraie et forte adhésion à Dieu ; et cela est cause qu'il faut que les docteurs mystiques, par nécessité, se munissent d'un monde de raisons, et qu'ils en remplissent de très gros livres, qui ne servent à autre effet qu'à induire persuasivement et à vaincre et convaincre l'homme charnel et animal.

Sans doute, nous avons un grand sujet de déplorer la condition humaine, de la voir si effuse281, si courte et si ravalée. Car supposé même que quelqu'un soit de meilleure et plus forte trempe que ceux dont je viens de parler, il aura toujours très grande peine à se maintenir en son désir de Dieu. Les choses humaines sont composées d'ordre et de désordre, ce qui fait même une harmonie composée de discordants accords. Mais cela même lui fera incessamment relâcher sa course vers Dieu, et souvent plus ou moins cruellement passionner282 son cœur de toutes sortes de mouvements et de passions naturelles, sans ordre ni raison, et en totale confusion de tout soi. De sorte qu'il se sentira totalement renversé en l'esprit, captivé et vaincu de ses premiers appétits bestiaux, et retourné à la chair et au sens, ou pour mieux dire à l'homme sensuel et bestial.

L'humilité donc de ces passionnés qui ne sont que dans le sens, n'est que plâtre et mensonge, qui ne durera, à tout le plus, qu'autant que durera l'influence divine. Ils feront assez voir ce que je dis, quand on les exercera en quelque façon, que ce soit au-dedans et au-dehors, contre leur raison et leur jugement. On les verra murmurer, contester et piquer mortellement, et si quelques-uns d'entre eux dissimulent et endurent les pointes qu'on leur donnera, ils seront sages au respect des fols qui remplissent la terre à l'infini.

Il est donc vrai que s'il y a plus de raison que d'amour dans le motif de l'humilité, elle n'est que feinte et apparente ; elle n'endurera jamais l'exercice des hommes au-dehors, et ils excéderont toujours plus ou moins sa raison. C'est pourquoi il se faut plus exercer par l'amour que par la raison, et si on ne s'exerce que selon la raison, on bâtira sur le sable. Les païens mêmes ont bien reconnu cette vérité, qui envisageant l'excellente beauté de la vertu, se sont souvent plus exercés dans l'amour d'icelle que non pas en la seule raison.

Animons donc ardemment notre Objet qui est Dieu. Animons notre raison et notre connaissance d'un ardent amour, mais qui soit véritable, et qui soit au-dessus du raisonnement humain. Car si l'amour ne surpasse cela, l'homme n'outrepassera jamais soi-même ; et ne faisant point mourir son homme extérieur, qui est le sens et la raison inférieure, pour le rendre esprit par le motif et la voie d'amour, il ne se sentira jamais convenablement élevé, même à la première et plus basse unité du cœur.

Ce n'est aussi qu'un jeu illusif et de nulle valeur de n'avoir en ceci que le sentiment d'une tendresse et dévotion sensible ; d'autant que, lorsque que cela est passé, (34) on se trouve totalement destitué de bonne volonté pour les exercices précédents et accoutumés ; et qu'il n'y a point encore de vrai amour acquis ni infus dedans le cœur, ni dans l'appétit, ni dans aucune des puissances de l'homme supérieur ou inférieur. Ce défaut est la cause que plusieurs commençants qui ont semblé faire merveilles en matière d'oraison et de vertu, et après avoir surpassé tout ceci et avoir été touchés du pur amour de Dieu, font voir par après qu'ils n'étaient possédés que de leur amour-propre et ne se reposaient qu'en eux-mêmes.

Car la longue soustraction des influences sensibles de Dieu les a totalement vaincus et déjetés, comme pusillanimes et efféminés ; et retournant à eux-mêmes par réflexion active, ils ont perdu Dieu et son accès facile. Il se sont rappelés à la vie de l'homme animal, et se sont répandus toujours de plus en plus en toutes occasions dans les créatures, et même ils ont oublié les premières traces, vestiges et impressions de Dieu en eux. En sorte qu'ils ne se souviennent plus de leurs premières élévations et dilatations de cœur, des premières connaissances qu'ils ont eues de Dieu et d'eux-mêmes, ni des désirs qu'ils avaient de l'aimer tout seul et de toutes leurs forces, en se haïssant eux-mêmes parfaitement et continuellement. Les résolutions qu'ils avaient formées de n'avoir jamais autre objet, autre repos, ni autre plaisir que lui, se sont évanouies, parce qu'ils n'ont pas suivi Dieu purement, mais son influence sensible, non son pur amour, mais seulement la savoureuse douceur de l'amour sensible. Bref, ils n'ont pas suivi la croix ni la mort de Jésus-Christ, laquelle il a souffert pour tirer tout l'homme à soi et pour le perdre en infini abîme de son amour, moyennant son actuel et continuel plongement amoureux en tout lui.

Les directeurs des consciences doivent avoir beaucoup d'égard à ceci, afin que ceux qu'ils conduisent, perdent et surpassent leur première sphère en temps et lieu, par un véritable amour. Car il est totalement impossible que l'on commence à sentir et vivre mystiquement par simple intelligence et par la Sapience divine et infuse, sinon par cette totale mort et suppression de l'appétit sensitif et raisonnable, dont le premier ne convient qu'aux hommes brutaux et l'autre ne le surpasse pas assez. En un mot, cette mort de tout l'homme extérieur est totalement nécessaire pour entrer au commencement de la foi et de la vie du vrai esprit.

L'intelligence de cette vérité est cachée à tous les hommes qui ne vivent que dans la nature, tant doctes puissent-ils être des sciences humaines, parce que tout cela est de la science des saints, qui comble d'amour et de lumière ses amoureux sujets. Chaque chose a le goût de ce qu'elle est : la chair a le goût de la chair et les hommes pleins de la divine Sagesse ont aussi le goût de la même Sagesse. Parce que cela est de l'effet du même Amour débondé en eux pour les faire recouler impétueusement et pour les arrêter stablement en l'immensité de son Tout, dedans lequel ils se plongent et se perdent de plus en plus à eux-mêmes, ne laissant rien à faire ni à endurer pour cela. Car leur désir est toujours plus grand et plus avide, qu'ils ne peuvent pratiquer à cause de la grandeur, beauté et bonté de leur divin Objet.

L'homme animal écoutera tout ceci, le lira et ne le comprendra point. Au contraire, il jugera et croire que ce n'est que folie, d'autant que, comme les mystiques sondent tout, même des choses profondes de Dieu, selon le dire de l'Apôtre283, les hommes animaux au contraire sont autant éloignés de cette intelligence et de ce jugement que leur vie est bestiale et animalement effuse dans la chair et dans le sang. Par tout ceci on discernera manifestement ce qui n'est qu'apparent d'avec ce qui est vrai, ce qui n'est que corps d'avec ce qui est esprit, le peu d'avec le beaucoup, le grand d'avec le plus petit, le rien d'avec le très peu, et pour tout dire en un mot, le divin d'avec l'humain. On verra quand et pourquoi finira la vie du sens, et comme lui succédera une vie éternelle. On verra l'humble amour aux commençants, et beaucoup mieux aux profitants, et l'amour humble et unique aux vraiment parfaits.

Rentrant en mon sujet, je dis avec saint Augustin284 que, si on me demande qui est le meilleur et le plus agréable à Dieu d'entre les hommes, je réponds que c'est celui qui est humble ; et si on me faisait cent fois la même demande, je répondrais toujours la même chose. Que si on me demandait qui est le meilleur entre les humbles, je répondrais toujours que c'est celui qui est le plus humble de tous. Mais ce sont personnes qui paraissent (35) ordinairement moins que les autres : ils ne sont connus que par leurs semblables. La mort et les croix continuelles reçues de toutes parts sont leur unique plaisir, quoiqu'ils n'en témoignent rien. Mais hélas, de qui parlons-nous ? D'un homme sans doute aussi rare entre les hommes que le phénix entre les oiseaux.

Car on voit beaucoup de serviteurs de Dieu dont le cœur semble ne respirer qu'humilité, et leur voix ne résonner autre chose que cette vertu, lesquels cependant aux occasions d'exercice, voire du plus petit qui se puisse présenter, en sont autant éloignés que le ciel est éloigné de la terre. Ils se consomment presque vainement et sans fruit en oraison, parce qu'autre chose ne vit en eux que l'homme extérieur, assez subtilisé et plein de ses vieilles habitudes et de ses propriétés mauvaises et corrompues.

Ces personnes, ainsi engluées d'elles-mêmes, veulent toujours être préférées en toutes choses. Elles veulent juger de tout, sans jamais se démettre de leurs sens, au moins intérieurement. Elles tirent tout à leur intérêt, s’il leur est possible, avec tout l'artifice que leur subtile et caute285 nature leur fournit, tâchant toujours de faire ce qu'elles veulent, selon toute l'étendue de leurs desseins. Elles méprisent tout autre sentiment et jugement que le leur, par une grossière et pourtant inconnue recherche, qui est un effet de leur superbe. C'est ce vice qui produit en eux toutes les occultes propriétés, qui rendent leur fond plus infect et corrompu qu'on ne le saurait penser. Ils sont très habiles et actifs à exercer les autres, spécialement si ceux-là sont de moindre condition qu'eux ; et plus quelqu'un leur est inférieur et inégal en condition, plus aussi le traitent-t-ils cruellement. À peine leur peut-on donner suffisant exemple, tant ils sont rigoureux et sévères à juger et à censurer ce qui leur apparaît le moins défectueux, quoique souvent bon et sans coulpe.

Or si ces personnes voulaient être totalement changées de leur vie corrompue, ils devraient se donner en proie et se résigner aux violents et continuels efforts de quelqu'un qui, par manière de dire, les poussât continuellement à bout. Mais comme ils sont infiniment éloignés d'un tel appétit et affection, ils vivront et mourront en leur vieille peau. Au reste, quoiqu'il soit vrai qu'il s'en trouve qui semblent n'avoir aucune estime d'eux-mêmes, pendant qu'il ne s'agit point d'affaires à traiter avec des personnes plus judicieuses et de plus grand poids, néanmoins la vérité est qu'ils sont détenus d'eux-mêmes pour jamais, sans qu'ils le sachent et le connaissent, tant ils sont subtils et fins à se chercher eux-mêmes. Car leur subtile corruption leur est cachée, dedans le fin fond de leur nature viciée.

C'est pourquoi la vraie humilité toujours mourante dont nous parlons étant si contraire à leur nature, ils ne sont nullement propres à un si excellent, si pénible et si laborieux exercice que celui-ci. Pendant qu'il ne s'agit de rien contre eux, ils conçoivent et parlent comme des saints ; mais touchez ces montagnes, elles jetteront une épaisse fumée ensoufrée et pleine de mauvaises odeurs. Car ils sont pour l'ordinaire d'un esprit sourcilleux, inquiet, hagard et ambitieux, et avec cela chagrin, amer, noirement mélancolique, et plein d'autres défauts qui sont nés avec eux. De sorte qu'ayant entrepris l'exercice de l'amour de Dieu et la mortification d'eux-mêmes, ils sont demeurés vaincus tout à l'entrée de cette voie, et dès la première pointe et rencontre de leurs ennemis, tant par le dedans que par le dehors d'eux-mêmes.

Comme les contraires se montrent et se font voir plus parfaitement par leurs contraires, nous opposons ces misérables à ceux qui sont véritables et saints, pour faire voir l'excellence de leur vie : vie qui est toujours souffrante et toujours mourante, selon que leur amour infini et objectif exige d'eux incessamment, s'ils sont arrivés à ce haut état de perfection. Les sensuels dont nous avons parlé fuient soigneusement et diligemment les croix ; et ceux-ci, animés de la force de Dieu active et passive, les attendent à tout le moins de pied ferme, et les reçoivent amoureusement, non jamais d'autre part que de la part de leur Bien-Aimé, comme au contraire ceux-là ne les reçoivent que de la part des créatures, d'autant qu'ils sont tout réfléchis sur eux-mêmes.

Au reste, nous ne prétendons pas les rendre meilleurs par ceci. Ils lisent et entendent assez d'excellentes vérités, tant spirituelles que de la pure doctrine ; et cela leur devrait suffire pour se connaître eux-mêmes, et laissant là tout le dehors qui ne fait point à leur but, rentrer à bon escient tant en Dieu qu'en leur propre fond. Mais ne le faisant pas, Dieu aussi n'a rien en eux (36) davantage que ce qu'il a dans les hommes du commun, et qui ne sont qu'en un bas degré de sa grâce et de son amitié. Pour mon regard, je voudrais bien que ces pauvres hommes se voulussent appliquer ordinairement à la lecture, et bien plus à la pratique, du livret intitulé Le Mantelet de l'Époux286 : ils se verraient là naïvement représentés avec toutes leurs misères.

Nous avons assez manifestement montré que l'humilité claire toute seule n'est guère de chose, et que plus on va profitant en la voie de l'esprit, plus facilement on quitte la raison pour suivre Dieu et ses divins attraits. Car l'homme tiré au-dedans par ce moyen est déjà rendu simple pour entrer et pénétrer d'un esprit actif et d'une simple et très facile application dans la perfection et grandeur de Dieu, et en son essence divine ; ce qu'il contemple et pénètre comme une seule chose si clairement, si à découvert et avec si grand plaisir d'esprit, que tous les plaisirs créés ne sont rien en comparaison. L'âme désormais s'avance tellement en ce jeu et en ce négoce d'amour que le moindre détour de là lui est une mort très amère. Aussi ne peut-elle plus se résoudre de s'en détourner, à moins que d'être totalement méchante et déloyale à son amour, qui va tirant, ou pour mieux dire ravissant le sien à soi. C'est pourquoi ces âmes redoublent de plus en plus leur activité amoureuse, jusques à ce qu'elles défaillent du tout à leurs forces et à leur opération en l'abîme de Dieu, leur amoureux Objet.

Mais avant d'être arrivées là, il leur a fallu souffrir les profondes et mortelles rigueurs de fervente humilité en un temps, et plus que fervente en l'autre temps, en nudité, morts, renonciations, pertes, résignations, indifférences, conformités, et toutes autres semblables voies qu'il a fallu généreusement passer sans appui ni consolation aucune. De sorte que les misères souffertes ne se peuvent exprimer de bien loin, telles qu'on les a senties et passées successivement, et très diversement en chacun de ces degrés. Car l'amour illumine en un temps, il illumine et commence à purger en l'autre, et puis il purge purement sans consolation ni lumière, et enfin cet Objet infini se montre à l'âme en toute sa beauté, qui la ravit en un moment à soi, de sorte qu'elle est toute liquéfiée et fondue éternellement dedans toute l'immensité de son feu très actif et très dévorant.

Alors ces âmes sont arrêtées par-dessus toute chose en l'éternelle contemplation et fruition de leur bien objectif, duquel elles sont entièrement surcomblées en leur total, par-dessus la distinction, et très uniformes, très unes et très uniques en leurs opérations, plutôt passives qu'actives, mais passives en action287, ce que ceux de cet état seulement peuvent comprendre. C'est ici qu'il n'y a plus rien de la créature, à cause du Tout infini, qui est et existe par soi-même. Mais nous dégageant du fin fond de cette mer, il faut nous y replonger moins profondément, en sorte que nous n'y soyons pas entièrement perdus.

Je dis donc que c'est l'amour qui met en acte les habitudes des vertus et les fait être même chose avec lui, sans qu'il y ait plus de distinction entre lui et elles dans l'état actif, et bien moins encore dans l'état passif. Mais plusieurs seront autant éloignés de me pouvoir comprendre qu'ils le sont de cet état très haut et très perdu. Car c'est ici une science mystique, dont l'excellence et la fruition profonde, large, simple, très unique, n'appartient qu'à celui qui est dessus l'escalier d'amour, et qui le monte très activement ; et ce qu'il doit faire, c'est de se rendre digne de toujours monter plus haut, se laissant emporter sans résistance au mouvement impétueux de son amoureux Objet.

Or le plus tôt que l'âme se perdra en se renonçant, plus tôt elle sera accomplie et rendue digne de la jouissance de son Bien-Aimé, qui la possédera au tout de lui-même, comme sa très déiforme épouse, avec une joie et un plaisir grand et immense, vu la jouissance qu'elle a de tout lui en son total et en sa totale déiformité. Cela semble dû à l'âme qui, étant généreuse à se perdre pour Dieu, s'est librement portée à toutes les premières morts de la nature, lesquelles sont entièrement nécessaires pour entrer utilement et fructueusement aux exercices de l’esprit.

Mais il faut ici avertir les directeurs de ne donner nullement par ordre méthodique des sujets et des matières déduites par les mystiques, de tout ce qu'une âme doit mortifier et faire mourir en elle pour ceci. Mais il faut adroitement trouver tous les sujets de telle mort dans les exercices d'un chacun. (37)

Faire autrement, ce serait tout détruire et boucher de toutes parts les avenues de l'âme à Dieu. Je dis bien plus : il ne leur faut pas même permettre d'en faire la lecture, d'autant que tout cela n'est digéré qu'en pure théorie. Mais on leur pourra réduire ces sujets pratiquement et conformément à leurs portées et capacités. Au reste, celui qui n'est pas propre pour ce qui est moindre en ce traité ne sera jamais ni spirituel de si loin que ce soit, ni même vraiment religieux. Or le moins qu'il faille avoir en ceci pour l'humilité claire et fervente, c'est l'humble amour, avec accès à Dieu, par un excellent degré d'amour, acquis à force d'aimer.

Qu'est-ce d'un homme qui n'est point humble en fond ? En quel abîme de maux n'est-il point submergé ? Et comme il n'y a point de moyens d'acquérir la vraie humilité ni les autres vertus, ses inséparables compagnes, sinon par l'amour acquis en quelque bon et véritable degré, comment pourra-t-il avoir les habitudes des vertus (je ne dis pas pour l'esprit, mais même pour la vie morale), ayant si peu d'amour ? De là est qu'on voit si peu de vrais humbles, d'autant que quelques bonnes dispositions qu'ils aient eues au commencement de leur conversion, la nature a prévalu contre Dieu, et ils n'ont ni crainte ni honte de le laisser, étouffant les remords de leur propre conscience. C'est pourquoi ils sont incomparablement plus misérables que ceux qui n'ont jamais connu ni goûté Dieu par attouchement de grâce et par dévotion sensible. C'est donc en ce point de fidélité ou d'infidélité que consiste tout le bien ou tout le malheur des hommes en cette vie.

Or, encore que toute la science, même mystique, qu'on puisse recevoir d'un autre, ne soit pas capable de disposer l'âme à recevoir les célestes influences de l'amoureuse Sagesse de si loin que ce soit, néanmoins la diligence active lui est totalement nécessaire, et sans cela Dieu ne s'approcherait jamais d'elle par grâce et par dévotion sensible. Il est vrai que cet art et cette industrie ne sert que de très éloignée disposition pour cet effet ; mais aussi faut-il dire que la science de l'esprit, en quelque degré que ce soit, est l'effet de la divine Sapience abondamment infuse, qui fait amour et lumière, et qui donne à l'âme la jouissance d'ineffables et innombrables secrets, et le tout pleinement possédé en vérité et en ordre de très simple esprit. Les très divins mystiques en ont montré et exprimé quelque chose en pure théorie, fort subtilement et excellemment, quoiqu'ils n'en aient non plus approché que l'excellent écoulement que Dieu fait immédiatement en l'âme par soi-même, est plus pur que celui qui se fait par une créature. L'homme bien instruit par l'onction divine et vivifique du très Saint-Esprit, et par la riche lumière des divins maîtres, doit admirer tout cela en profonde révérence et en profond silence, soit qu'il en ait l'intelligence et le sentiment, ou non.

Il y a beaucoup de personnes qui ne peuvent vivre que de la vie des humiliations, et tout ce qu'elles peuvent faire est de tomber et se relever incessamment288. C'est pour cela que tant de livres et de préceptes extérieurs purement sensibles sont digérés : afin de les tenir en continuelle humiliation ; et ils ne se pourront jamais porter plus haut, à cause de leur nature très mal habituée et totalement contraire aux vertus morales, dont le propre est d'orner excellemment l'homme sensitif, selon qu'elles sont parfaitement acquises. Qu'on n'attende donc jamais rien de meilleur de ces personnes. Néanmoins la continuelle guerre faite contre eux-mêmes les pourra sauver, s'ils persévèrent jusques à la mort. Mais dans cet exercice ils ont très grande peine et douleur de se voir si contraires à eux-mêmes, et si éloignés de la paix et tranquillité de leur cœur.

Cette vérité devrait faire ouvrir les yeux à ceux qui sont employés pour reconnaître tant de mauvais naturels qui se présentent pour être reçus en religion, afin que, faisant un examen entier et exact de ces mauvais esprits, ils les refusassent comme totalement contraires au but de la religion, qui est que chaque religieux vive dans l'étroite amitié de Dieu sans être esclave de ses passions. C'est cette vie malheureuse et si dissemblable à celle de Jésus-Christ qui détruit incessamment la religion et qui lui fait ressentir toutes sortes de mauvais effets ; et on peut bien dire que la religion, telle qu'elle soit, qui n'appréhende pas assez tout ceci par esprit, n'est pas grand-chose, et se verra bientôt entièrement réduite au point de sa ruine. Qui lira ceci l'entende, et qu'il s'adonne hardiment à vaincre toutes ses passions. (38)

Quelques-uns de ces fonds malheureux, superbes, et qui abondent en toutes les vicieuses propriétés de nature, quand on les reprend de chose légère ce leur semble, ils disent : « Qu'est-ce que cela ? Voilà bien de quoi tant crier ? », ces personnes ne faisant conscience d'autres péchés et défauts pour eux que des péchés visiblement et manifestement mortels, quoiqu'à grande peine on les en puisse trouver exempts. Que si, par antiquité de profession, ils ont droit d'opiner sur quelque chose d'importance, en chapitre ou ailleurs, lorsqu'ils ont dit leur sentiment, s'ils voient qu'on ne suit pas leur avis, c'est beaucoup pour eux s'ils peuvent dissimuler cela sans en faire paraître quelque chose. Les plus présomptueux de ceux-là, pleins de propre confiance et de propre estime, négligent les assemblées et s'en déportent, parce qu'il n'y a là ni gibier ni proie pour leur appétit et pour leur propre jugement. Et cela se trouve ainsi non seulement parmi les hommes, mais encore dans les congrégations de filles, certaines desquelles font toute instance à leur supérieure ou à leur abbesse pour être licenciées289 des communes assemblées, parce qu'on ne les croit pas et qu'on ne suit pas leur opinion et leur jugement. Aveuglement et misère si déplorable qu'il est impossible que le pieux et humble lecteur de ces vérités n'en soit profondément touché au-dedans de lui-même, et qu'il n'en rougisse de honte.

Retournant au vrai ordre des humbles en leurs humiliations, je dis que personne n'est si humble qu'il veuille vivre inconnu entre les hommes, sauf la prudence et la bonne discrétion. Cela serait plus facile à celui qui est solitaire tant du corps que de l'esprit ; mais il est difficile dans les communautés, même les meilleures de la terre, beaucoup plus difficile en celles qui sont plus médiocres en esprit et vertu, et totalement impossible entre les hommes du commun. M'arrêtant donc au premier, je dis qu'il faut être souverainement humble, fort et patient pour vivre inconnu entre les meilleurs hommes, et n'être connu que de Dieu seul ; et le nombre de ces âmes vraiment humbles est si petit qu'à peine en peut-on rencontrer une seule. C'est pourquoi le meilleur est d'être parfaitement solitaire tant de corps que d'esprit, autant qu'il est possible ; mort entièrement à soi et à toutes choses créées pour n'être connu en ses voies, en son esprit, en l'ordre de ses intentions et motifs, en ses œuvres, paroles et procédures, que de Dieu. Il vaut mieux être jugé indiscret et imprudent que de se justifier et s'excuser là-dessus, si ce n'était au respect des esprits grandement faibles. Mais à l'égard de ceux qui sont grandement sages à leurs propres yeux, et qui pour cela sont curieux et subtils examinateurs et scrutateurs des esprits, il ne le faut pas faire ; sauf toujours la discrétion modératrice de toutes les vertus, et la défiance de soi-même.

Davantage, le vrai humble en parfaite habitude ne pense quant à soi aucunement à l'humilité ni à sainteté. Il a un sentiment très vil de soi-même, et attend incessamment qu'on le traite conformément à cela, selon l'ordre éternel de Dieu, auquel et duquel il vit et en qui il meurt, très content en tous événements. Il ne réfléchit jamais au-dehors sur soi pour se rechercher, ni sur les créatures, et reçoit d'elles à très grand plaisir tout mauvais traitement, en désirant toujours recevoir et endurer davantage ; et il fait cela en l'amour infini de son amoureux Objet, son très vif exemplaire, son modèle très parfait, son miroir et son tout, auquel il désire parfaitement ressembler.

Cela l'anime toujours à dévorer toutes sortes de peines et de croix, aimant en perfection celui qui se rend plus actif et plus cruel à le tourmenter, et y employant toute l'étendue de son amour très simple, très fort, et très vigoureux à tout soutenir en très grande joie d'esprit. Les humiliations de ces personnes telles que je les suppose, sont passives et actives entre Dieu et elles au-dedans. Mais pour l'ordinaire elles sont plus passives qu'actives, comme étant l'effet du très fort amour parfaitement acquis, qui est très simple et très patient à tout soutenir, comme je l'ai dit. Mais leurs humiliations sont actives au-dehors, quand et autant qu'il en est besoin.

Les humbles de cœur et d'esprit sont outre cela très joyeux, de sorte que ceux-là même qui les maltraitent croient assurément que ces humbles personnes dont ils font leur jouet et leur plaisir n'endurent point, ou qu'ils souffrent leurs cruels efforts et leurs mortelles pointes avec extrême regret et crève-cœur de ne se pouvoir promptement venger, et qu'ils ne s'en abstiennent que par vraie hypocrisie. C'est ici une vraie marque et un vrai effet des hommes (39) souverainement humbles ; et l'Apôtre l’a manifestement montré par ces paroles : Nous sommes, dit-il, estimés de ceux qui nous maltraitent, comme des séducteurs, quoique nous soyons véritables ; comme inconnus, et néanmoins on nous connaît bien ; comme châtiés, et non mortifiés290 ; comme tristes, et toujours joyeux ; comme mourant, encore que nous vivions ; comme indigents, quoique nous départions des richesses à plusieurs ; comme n'ayant rien, quoique nous possédions toutes choses291.

De cette parole on collige292 facilement la souveraine humilité, telle que la pratiquaient les apôtres. Mais on ne peut davantage montrer ni comprendre dans le parfait humble, que par le terme de mort : attendu que s'il est totalement mort à tout le créé et à lui-même, rien ne se voit ni ne se trouve plus de lui, pour des raisons qui sont autant perdues pour un tel homme que lui-même est perdu en Dieu.

L'humilité des parfaits qui vivent en exercice par-dessus tout exercice, est souvent couverte de la liberté divine ; si bien qu'en l'ordre et l'effet de cette divine liberté, on semble souvent juger des choses dont il s'agit, et même contester, quoiqu'on ne fasse ni l'un ni l'autre. On ne fait autre chose qu'ajouter par esprit le poids à chaque vérité qui se présente, et cela dans la balance de la raison et de l'équité. Car l'homme spirituel voit et appréhende autant subtilement par esprit les vérités morales qu'il vit en esprit, très abstrait du sens et du sentiment. Si bien qu'il n'y a personne qui le puisse discerner ni le connaître, à cause de son éminente élévation, sinon ceux qui sont de pareille vie et de même esprit.

Néanmoins ces personnes sont assez connaissables par leur égalité, stabilité et immobilité, et en ce qu'elles ne sont touchées ni émues au-dedans si peu que ce soit, encore qu'il puisse sembler le contraire à l'extérieur. Mais ils se doivent donner diligemment de garde que leur sainte liberté ne couvre à eux et aux autres la subtile superbe et l'humilité vraie sous un même voile. On les reconnaîtra aussi à leur totale démission par dedans, quand on ne jugera pas leur opinion équitable ni meilleure que le jugement de quelqu'un ou de plusieurs sur ce qui se présente.

Voyons maintenant combien la superbe est subtile dans les hommes, même après qu'ils semblent en être purgés par l'infusion et le fidèle exercice de l'humilité. Il peut arriver qu'à la longue ils aient en partie reçu et en partie acquis avec leur travail la vraie humilité, et qu'ils semblent être affranchis de la servitude de la superbe, et que cependant la superbe soit encore fort enracinée en eux. Car elle a tant de subtiles et déliées racines qu'à peine les hommes les peuvent-ils rencontrer. Et quoique, par la suavité divine, la principale de ces racines soit arrachée du fond de leur cœur quant au désordre des passions manifestes et désordonnées, néanmoins cela n'a pas été en telle sorte qu'il n'en soit demeuré quelque chose. Ces racines inconnues produisent et poussent leurs branches et leurs fruits au-dehors, pour la subtile recherche et délectation de la nature ; et ce mal est si universel et si subtil dedans les esprits qu'on n'a pas encore su découvrir toutes ces subtilités. Si bien qu'il n'y a homme si parfait, qui n'en soit inconnûment entaché et contagié. C'est pourquoi tout ce que ces personnes désirent beaucoup et sans une parfaite indifférence, quand ce serait avec la meilleure intention du monde, sans doute il est à craindre que ce ne soit un effet de superbe. Tous nos maux si divers procèdent de quelqu'une de ces subtiles racines, et ce qu'on fait volontiers, on s'y recherche le plus souvent avec un secret amour-propre et une propre complaisance très secrète.

On a décrit et découvert une infinité de ces vérités et de semblables fonds de ces déliées, occultes et vives racines, et de leurs fruits pernicieux ; mais à peine pourra-t-on jamais tout découvrir. Le Saint-Esprit en découvre toujours de nouveaux effets qui, procédant de diverses causes particulières, n'ont qu'un principe universel, à savoir la superbe, mère de la propre estime, de l'amour-propre, de l'appétit de propre excellence et du désir intime que tout homme a d'être quelque chose, et chose grande, quoiqu'en effet dès là même il ne soit rien du tout.

En ce sens les saints et les parfaits demeurent pris d'eux-mêmes, les uns englués, les autres enchaînés, et les autres très finement et subtilement enlacés de lacets293 imperceptibles, quoique leur vue soit très vive et subtile en sa pénétration. Ils sont quelquefois englués de l'amour d'eux-mêmes, tout un grand temps, dans l'excellence des dons de (40) Dieu, èsquels294 ils se reposent comme en leur dernière fin, quoique indirectement. Que si certains d'entre eux, par la subtilité de leur vue et par leur fidélité, ont évité cette glu en leurs voies, ils demeurent néanmoins très subtilement détenus de leur propre amour, dedans les mêmes dons de Dieu, èsquels ils se reposent comme les autres, d'une manière qui leur est totalement inconnue.

C'est pourquoi ces bonnes âmes marchent très soigneusement en l'observance de leurs voies, pour éviter tous les plus subtils lacets que leur nature et les diables leur puissent tendre, afin que, par un transcendant et libre vol, ils puissent s'élever des plus éminents dons de Dieu en Dieu même. Ils se rendent, dis-je, de plus en plus attentifs, par une exacte fidélité à se perdre irrécupérablement en Dieu, par-dessus toute raison, appréhension, discrétion, science, connaissance et sentiment, et ont ainsi franchi et évité innombrables lacets. De sorte qu'étant très libres de tous empêchements d'esprit, immobilement arrêtés en Dieu, et jouissant de lui à très grand plaisir, autant qu'il est possible, ils se perdent en lui de plus en plus sans ressource, et se reposent éternellement en sa contemplation et fruition, comme en leur propre centre et élément, où toute la gloire de Dieu est la leur. Mais le nombre de ces personnes est si petit, au respect de ceux qui sont très subtilement pris de leurs appétits naturels, qu'à peine s'en trouve-t-il une totalement divine et entièrement perdue de tout le créé et créable en Dieu, comme il convient l'être toujours de plus en plus, sans réfléchir ni varier jamais de là.

Cette science expérimentale est peut-être la cause que certains hommes, se voyant chéris et honorés tant pour leur insigne piété et sainteté que pour le reste de leur vertus, qui les rendaient naturellement recommandables, afin de se délivrer tout d'un coup de tant de biens et de tant de précipices, se sont résolus, par l'inspiration du Saint-Esprit, de contrefaire les fols, par une héroïque vertu et sagesse. Et un seul acte a été suffisant pour les faire croire tels du monde insensé : en quoi ils sont autant louables et admirables que non imitables.

C'est chose merveilleuse que depuis peu de temps quelqu'un se soit trouvé en cette sorte de vie et de pratique, qui dans la commune créance des hommes, a été estimé fol, et s'est possédé et conduit heureusement, moyennant un saint directeur, conservant et possédant son infinie sapience, recoulée et arrêtée en son Auteur infini qui est Dieu, jusques à la mort.

Par tout ceci on verra assez combien peu l'homme est assuré en cette vie. Car jaçoit qu'il295 s'efforce de recouler en Dieu de tout son pouvoir, incessamment et à perte d'haleine, pour ne reposer qu'en lui seul, néanmoins ce qui est déplorable, c'est qu'à mesure qu'il s'avance en cette divine occupation, ses ennemis se subtilisent infiniment en lui, pour lui empêcher la liberté de son vol pur et actif.

Mais la vie et la liberté mourante trouvent toujours assez d'activité pour perdre son sujet en Dieu, quoiqu'à l'extrême regret de la nature. Si bien que l'âme généreuse, qui ne se plaît qu'à mourir en son Objet, est non seulement victorieuse de tous ses ennemis, mais elle les tire, les change et les convertit en soi, afin que, en son total, unique, très pur et intime amour, elle soit parfaitement et facilement sujette à Dieu, le moindre divertissement duquel lui est une amère mort.

C'est ici et en cette pleine et entière victoire de tous ses ennemis que les fruits de la paix sont pleinement savourés et possédés avec une indicible suavité, voire dans les douleurs et dans les morts. De sorte que l'âme si agréablement confinée là-dedans, possède comme un paradis en la fruition de son Objet dans son corps mortel et passible, lequel est par cela même entièrement reformé et pleinement assujetti à l'esprit pour participer à ses délices selon sa manière possible.

Or comme ce très noble et suréminent état d'union, fruition et repos suppose et surpasse tous les précédents, lesquelles nous avons assez déduits, cela fait que nous n'en parlons point davantage. Si bien que l'âme amoureuse, qui par la faveur de son divin Époux, est arrivée à la voie agréable et présente de la vie continuellement mourante d'amour, arrivera bientôt au même état de sapience et entière possession, de fruition et de plaisir, que les âmes plus suréminentes dont nous avons ci-devant parlé.

C'est ainsi que la vraie humilité a mérité le vrai amour, et que l'amour en son commencement a mérité son excellent progrès, bien loin au-delà de toute (41) humilité : d'où le même amour a mérité de pouvoir atteindre le comble de sa perfection selon son total, dedans le fin fond de son infini Objet, dans la mer immense duquel l’âme est totalement fondue et perdue, jouissant là de délices ineffables et d'un très simple repos, dont on ne peut rien exprimer suffisamment, parce qu'ils ne tombent point sous le sens ni sous la compréhension humaine.

C'est pourquoi il y a une infinie distance entre les hommes de cet état, vivant d'une vie d'esprit très pure, très perdue et très inconnue, et ceux qui ne sont que dans une vie de bonne, continuelle et vigoureuse action d'esprit. Car ceux-ci sont encore grandement bornés et limités en leur voie, nonobstant les excellentes notions qu'ils puissent avoir reçues de Dieu, et ne comprennent quasi rien de ceci, d'autant que cela est d'une tout autre région que la leur, dont ils n'ont encore eu jusqu'ici ni vue ni expérience.

Il ne laisse pas néanmoins de s'en trouver quelques-uns qui y ont été ravis pour quelque petit espace de temps ; mais étant retournés à leur ordinaire voie et pratique, il leur a fallu travailler comme auparavant, jusques à ce que Dieu les ravisse par ses profonds attouchements, au secret de sa Face. C'est pourquoi, attendant ce bonheur non encore reçu de Sa divine Majesté, ils doivent faire leur mieux selon l'ordre éternel de Dieu, plutôt en lui-même qu'en eux, afin que, donnant tout à Dieu, ils méritent recevoir le tout pour en jouir, non plutôt comme les très saints et très parfaits, mais selon l'ordre éternel du même Amour, et conformément à leur disposition tant méritée que reçue. Pour donc y parvenir, la bonne âme telle que nous la supposons s'efforcera de mourir généreusement, pour l'unique contentement de son Époux, auquel et duquel elle désire éternellement vivre et mourir.

Si quelqu'un se haïssait si parfaitement, qu'il se procurât tout le mal qui lui serait possible, par acte d'appétit continuel, ou, s'il ne l'osait faire à raison de quelques circonstances, s'il l'attendait au moins de pied ferme et arrêté, aucune créature ne lui serait peine et rien ne l'offenserait. Car on ne le pourrait nullement trouver, et il serait à jamais imperturbable et totalement impénétrable, non seulement dans son propre fond, mais en tout Dieu, auquel étant totalement perdu, il vivrait là-dedans très caché et très inconnu, en totale solitude d'esprit et du corps, autant qu'il lui serait possible. Encore que tels hommes communiquent au-dehors avec les serviteurs de Dieu leurs semblables, n'importe, ils ne seraient pas moins cachés quant à eux, d'autant que toute leur pratique et leur communication n'est que de pure nécessité, en l'ordre et étendue de la discrétion divine.

Mais comme il a si peu de telles personnes sur la terre, de là est qu'on voit si peu de vrais humbles, selon toute l'étendue de la très forte habitude d'humilité, en partie acquise et en partie infuse. Car cette habitude très excellente n’est le lustre et l'ornement que de ceux qui sont vraiment morts ; et il n'y a que l'amour en soi-même qui anime le vrai mort, comme vivant hors de soi dans la vie et le plaisir de son propre Objet. Cela fait qu'il sort à296 toutes les vertus chacune en son ordre, selon toute la force de leur étendue, et cela très facilement. Et c'est le même Amour qui fait éternellement cela en telles créatures, comme en étant le Maître et Seigneur absolu, desquelles il se sert non comme de servantes, mais comme de ses très chères et intimes amies. De sorte que quand il faut faire ou endurer quelque chose, ces âmes sont en leur centre ; et tant plus il faut travailler, tant plus elles ont de plaisir et de satisfaction.

Pour parler donc d'une façon surmondaine de l'excellence de cette si surnaturelle et si divine vertu, il faut dire que cette humilité est irraisonnable ou surraisonnable ; et qu'il faut parler en ces termes pour ôter toute l'imperfection de l'œuvre et de l'appétit éternel de cette vertu, et pour spécifier suffisamment sa perfection très tendue, très forte, et très arrêtée en son Objet. Car ses sujets méritent mieux être appelés anges qu'hommes, à cause de leur très forte, très héroïque et indéficiente action. Sur quoi même les bons et saints doctes me comprendront assez. Car ils savent très bien que cette façon de parler est très propre et convenable à ce qui est très surmondain, ainsi que le témoignent suffisamment les saints expositeurs du divin Aréopagite sur sa Hiérarchie céleste297.

Que s'il y a différence entre les anges et ces parfaits humbles, c'est que ceux-là sont esprits purs, très actifs et très tendus en leur acte continuel, par une ardeur (42) indicible du feu de l'Amour divin qui les anime et les embrase plus fortement qu'on ne peut concevoir. Et les humbles parfaits sont embrasés du même feu très fort et très actif (mais seulement en quelque excellent degré mystique selon l'ordre de Dieu), pour aimer en tous sens et manière, et en tout vrai moyen, tant actif que passif. C'est ce qui les rend inaltérables dans leur arrêt et fermeté, et très stables en la vue et en la contemplation de Dieu ; lequel a fait cela en eux, et le continuera toujours de plus en plus, jusques au point de leur suprême accomplissement, selon l'ordre de son éternelle prescience.

Puis donc que ces hommes angéliques de l'une et de l'autre condition font ses délices, son plaisir et son tout sur la terre, cela m'anime d'autant plus à en parler, en l'ardeur de mon amoureuse jubilation, encore même que je sache très bien, et je le confesse ingénument, que je n'ai du tout rien au très heureux et très délicieux exercice d'un Amour si surdivin de tant d'excellentes et saintes âmes. Ma pauvreté, qui pourtant me délecte, me fait d'autant plus volontiers exalter et magnifier ses prodiges que je suis, ce me semble, plus éloigné de ressembler, d'œuvre et d'effet, à tant et tant d'excellentes créatures en l'être de la grâce et en ses très excellentes opérations. C'est ce que je chéris et chérirai toujours plus pour chacune d'entre elles que pour moi, qui, bien que je fasse tout mon mieux, ne mériterai jamais, à leur respect, [qu’]être tenu et estimé pour la plus grosse et plus vile écume de leur or très pur et très fin. Je m'entends bien, et tout homme de mon sens m'entendra bien aussi. Je ne prétends pas même m'appliquer cette comparaison, car elle ne convient qu'à celui qui a au moins quelque degré d'humilité et de bonté devant Dieu.

Qu'on ne me dise point que ceci est exagéré à plaisir, puisqu'on ne connaît point de semblables hommes. Je sais qu'il y en a, et partant qu'on ne laisse pas de les connaître sans les connaître, quoiqu'il soit vrai que leur nombre en est très petit. Car pour l'ordinaire ce qui semble pur et fin or se résout et s'évapore en fumée, étant mis dans le violent feu de la tribulation.

Mais ce n'est pas de ces personnes folles que nous parlons ici : c'est des vrais saints, qui sont si étroitement cachés que le commun des hommes ne mérite pas de les connaître. Ils se verront ici à grand plaisir, et ceux de moins de vol, s'efforçant toujours de profiter de plus en plus, auront sujet de louer Dieu pour sa bonté infinie et pour la magnifique et amoureuse largesse avec laquelle il orne si richement ses excellents amis, dont les témoignages sont présents dans l'Écriture et dans les Pères, qui nous l'ont exposée et l'exposent tous les jours en la douce abondance du très Saint-Esprit. C'est aux vrais enfants de l'Esprit que ceci s'adresse, lesquels désirent ardemment en faire profit. Ce sont eux qui se haïssent vraiment, qui cherchent et désirent avec ardeur le pire traitement qui se puisse penser, et cela comme méritant ce très juste châtiment, parce qu'en effet ils se sentent et s'estiment devant Dieu beaucoup pires que tous les hommes ensemble, et ils se croient plus méprisables que la boue, que le fumier, et que le même rien. Bref, ce sont ces vrais enfants de Dieu qui se haïssent en vérité, spécialement de cœur et d'esprit, et en leur corps, autant que la bonne discrétion le peut permettre.

Parlant encore des vrais spirituels qui ont fait incessamment un très grand profit aux excellentes habitudes de toutes les vertus, ils ne visent qu'à aller leur chemin, sans aucune réflexion sur leur avancement, et sans penser à sainteté pour leur regard. Ils se contentent de réfléchir très simplement quand ils se sentent reculer, tomber ou trébucher ; ce qui leur étant arrivé, ils se trouvent aussitôt sur leurs pieds. Sur quoi il faut noter que le trébuchement et la moindre chute montrent évidemment la superbe dedans l'homme. Car s'il était vraiment humble au-dedans et au-dehors, non seulement il ne tomberait jamais, mais encore il ne rencontrerait jamais rien en son chemin qui le peut faire trébucher.

Tout homme faisant chemin doit être incessamment attentif à ses pieds. Et c'est sur cela que j'ai dit que les vrais humbles, vu leur profonde attention à eux-mêmes, ne rencontrent jamais rien qui les puisse ni doive offenser, ni scandaliser le prochain, attendu que, comme humbles, ils ne vont point rôdant comme de maison en maison298 chez autrui : ils demeurent fermement arrêtés chez eux pour voir comme tout y est disposé et ordonné, et combien il y a de défauts, manque de s'être profondément et soigneusement observés. Ils se trouvent là-dessus saisis d'une extrême (43) vergogne299 et confusion ; et étant ainsi touchés au-dedans de leur propre honte et confusion et du vrai mépris d'eux-mêmes, ils se donnent diligemment de garde de passer le seuil de leur huis300 pour sortir chez les autres, et pour syndiquer301 et juger de leurs actions, vu qu'ils ont tant à chercher chez eux et pour eux-mêmes, selon l'ordre de bonne charité, raison et prudence. S'ils faisaient autrement, un chacun les devrait très justement humilier et confondre, et les juger et condamner d'insigne folie. Les bons païens en ce cas leur feraient une pressante leçon de sagesse ; et certes on peut bien dire que ceux qui font au contraire de cette pratique sont insensés et sont la superbe même.

Que s'ils s’estiment assez fort en Dieu et en eux-mêmes pour ne se perdre pas, en considérant et jugeant ainsi toutes les actions d'autrui, cela même les rend pires, plus méprisables et plus comptables devant Sa Majesté. Au contraire, s'ils sont grandement faibles, c'est en cela qu'ils sont beaucoup à déplorer, comme étant presque aucunement capables de recevoir bon exemple de qui que ce soit. Supposé qu'il se trouve des personnes si défectueuses et misérables, il ne faut que les laisser aller leur train dans leurs amertumes, immortifications, inquiétudes et misères, sans s'en empêcher nullement, puisqu'il est écrit : Que celui qui est saint le soit encore plus, et celui qui est immonde le soit encore davantage302. Voilà quelle est la misère dans les misérables, l’infidélité dans les infidèles, et l'ingratitude dans les ingrats. Mais laissons là la folie des fols, qui pâtissent beaucoup sans fruit ni salaire futur, pour montrer d'autres vérités plus importantes.

Très peu cherchent avidement la mortification en tous sens et manière, au contraire chacun la fuit fort soigneusement. Quelques-uns ne lui sont pas ennemis, mais ils ne la cherchent pas assez comme la médecine salutaire de leurs âmes, pour la purger de leurs humeurs superflues, désordonnées et peccantes303 : cela fait qu'ils languissent et n'ont qu'une faible santé. Quant aux souverainement parfaits, ce n'est point pour eux qu'on établit la loi, d'autant qu'ils vivent en la loi par-dessus la loi, comme s'il n'y en avait point pour eux. La loi ne reçoit point de glose ni d'interprétation de leur part, qu'autant que leurs supérieurs leur en font de vive voix, qui la leur modèrent, s'ils la jugent trop rigoureuse, ou les en dispensent du tout pour un plus grand bien.

Mais le commun des hommes, qui même vont en quelque manière à Dieu par les vertus de l'esprit, craint la mortification comme son fouet. Par exemple, on en verra qui ne sauraient souffrir les brocards, les risées et les coups des langues des mondains, dont néanmoins ils devraient faire gloire, s'ils cherchaient vraiment la croix et la mortification, et se tenir trop heureux de soutenir ces coups en humilité, patience et charité. Cela, dis-je, devrait être tout leur plaisir, de supporter volontiers ce que les médisants et imposteurs leur imputent, soit en général, soit en particulier. Car il y a toujours des mondains qui, par une désordonnée liberté, se donnent licence de tout dire et de tout examiner ; auxquels, nonobstant toute considération, il ne faut rien répondre pour l'ordinaire en ces rencontres, demeurant en gravité et en modestie chrétienne, comme si on était sourd ou muet, si ce n'était que, pour quelque bonne circonstance et en bonne discrétion, on crût leur devoir ôter leur fausse croyance en leur répondant bien à propos. Mais comme c'est chose bien difficile de faire une si favorable rencontre, cela n'est conseillé qu'aux plus sages.

On en voit qui se plaignent non seulement à leurs supérieurs, mais à tous les autres du mauvais traitement qu'ils ont reçus, se mettant à murmurer, sous prétexte de scandale reçu. Mais au fond cela vient de leur profonde immortification et de ce qu'ils sont ennemis de la croix et de la vraie mortification. Si bien que, par après, on a peine à leur faire reprendre leurs fonctions et les résoudre de traiter avec ceux qui les ont offensés, parce que les fols ne leur donnent pas des louanges, qui est ce qu'ils voudrait toujours ouïr tinter à leurs oreilles, à cause de la bonne estime qu'ils ont d'eux-mêmes et de leur propre amour et philautie304. Qu'on cherche donc un grain d'humilité et de vrai mépris de soi-même ailleurs qu'en toutes ces personnes, quelque belle apparence de vertu qu'elles portent, car en effet leurs exercices ne sont que plâtre.

Quant aux vrais mourants, ils avalent très joyeusement ce calice, comme chose très sortable305 à leur âme, et pour leur vrai bien. Cela fait voir combien la (44) vraie humilité est rare, puisque personne ne se trouve qui en veuille aborder les moyens et les chemins, qui sont la vive et continuelle mortification et le vrai mépris de soi-même. Un chacun voudrait avoir couru cette carrière insensiblement et sans avoir rien frayé du sien ; et les meilleurs voudraient être exercés à ceci selon leur invention et leur jugement, ce qui est comme s'ils disaient : « Ne me touchez pas au fond, ni en l'honneur, ni en ma réputation ; car je ne l’endurerai jamais, et je quitterai tout là infailliblement. » On ne trouve personne qui se veuille laisser toucher ainsi, et qui veuille mourir comme il faut et entièrement à soi-même.

C'est pourquoi la vraie humilité est si rare qu'elle ne se trouve quasi point. Elle n'est qu'en ceux qui combattent, agonisent et meurent incessamment à sa poursuite, pour le seul amour et bon plaisir de Dieu, à la vie et perpétuelle imitation de notre bienheureux Sauveur, tant au-dedans qu'au-dehors, sans jamais réfléchir ailleurs, et sans recevoir plaisir ni consolation des créatures. Ce sont ces seuls humbles qui souffrent l'exercice des hommes et des diables, tel qu'il puisse être, et celui de Dieu par-dessus toute considération, discrétion, appréhension et raison.

Ce ne sont pas les imparfaits qui semblent se consommer à force d'exercice amoureux. Ceux-ci, dans leur activité purement naturelle, ne peuvent supporter les désordres du prochain. Ils le condamnent sans compassion, comme s'ils avaient pris à tâche la réformation des autres. C'est de ceux-ci que j'ai dit ci-devant que, sous prétexte qu'ils se croient fort en Dieu et en eux-mêmes, ils ne craignent pas de censurer continuellement les actions d'autrui. Ils seraient tels en effet s'ils se voulaient posséder en paix et en repos de cœur, et demeurer en toute simplicité et humilité en eux-mêmes, attendant là le bon plaisir de Dieu de pied ferme, tant pour la vie que pour la mort, et laissant toutes les choses du dehors, qui ne les devraient non plus toucher que ce qui n'est point. C'est une grande peine et un grand combat, qui quelque jour sera infailliblement suivi d'une victoire héroïque, pourvu qu'on se résolve d’y persévérer jusques à la mort.

Mais quand nous considérons la grandeur de l'amour que nous porte un Dieu humilié, anéanti et mort sur une croix pour nous rendre hautement participants de son abondante Rédemption, il faudrait être sans cœur et sans âme, et plus ingrat que l'ingratitude même, pour ne pas lui répondre de toutes nos forces. Car notre propre amour ne nous rend semblables qu'à nous-mêmes, et nous fait contracter amitié avec les diables, à cause de la superbe que nous nourrissons et portons avec nous, pour la délectation de notre appétit naturel ; et si nous lui obéissons, nous sommes malheureusement méchants et maudits, puisque nous le préférons au bien et à la gloire infinie de Dieu. Pour mon regard, j'estime que nous serons plus profondément confus et humiliés pour n'avoir pas vaqué à la perfection de l'esprit en l’état de la religion, qui en est le lieu et l'école, que pour tous les péchés de notre vie passée, quoique écoulée en toute corruption. Voilà quel sera le sort de ceux qui sont volontairement superbes, et qui préfèrent une vie bestiale à la vie de Dieu en eux.

On ne doute point que l'humilité ne soit la vertu des vertus, leur base, leur soutien, leur vie, leur bien-être, leur force et leur nerf principal. Toutes les vertus morales reçoivent d’elle abondamment leur influence, leur vie et leur vertu ; et son fonds est si second306 pour cela qu'on ne le saurait épuiser. Quoiqu'on en dise, on ne l’épuisera jamais ; encore qu'il soit vrai qu'il n'est pas nécessaire absolument de le tant approfondir et pénétrer, pour l'établissement de la vie de l'esprit, que nous le faisons en ce traité. Mais n'importe, on verra au moins que c'est le fonds très fécond et abondant qui nous a fourni de ses riches minières307 de quoi bâtir la maison de présence d'Amour, en laquelle l'homme étant entré par un ardent désir de vivre à Dieu et non plus à soi ni aux créatures, s’efforce de monter de là en avant l'escalier d'Amour pour s’unir et se joindre étroitement à Dieu, souverain Seigneur de ce lieu de plaisance en la créature.

Pour cet effet, il lui a communiqué abondamment son Esprit, en la vertu et suavité duquel elle a entrepris, continué et mis à chef308 un si glorieux ouvrage, pour la seule délectation et le bon plaisir de son infinie Majesté. Si bien que, comme Dieu a pris un très grand plaisir à la structure de cet ouvrage, la créature qui s'y est employée avec fidélité à la grâce y fait sa demeure avec un double plaisir, et (45) que Dieu y réussit pareillement, se délecte à l'infini d'en jouir et de le posséder, comme s'il n'y avait rien du sien et que ce fût le seul ouvrage et la seule industrie de sa créature. L'Amour ne lui a donné ni paix ni repos, jusques à ce qu'elle ait bâti un lieu de toutes délices, digne de l’éternelle demeure de son infinie Majesté309. Et c'est ce qu'il fait encore tous les jours dans les âmes, par l’ardent appétit qu'il leur donne de l'humilité et de toutes les vertus.

Que si, pendant qu'on bâtissait ce saint édifice, on semblait ne travailler qu’à la vertu et pour la vertu, il n'en était pourtant pas ainsi ; car encore qu'on ne peut surpasser pour lors la vertu d'une facile et pénétrante activité d'Amour, néanmoins on avait l'Amour en objet et en intention. Ce qui a été très suffisant jusques à ce que toutes les excellentes habitudes des vertus se soient comme rencontrées ensemble, pour la décoration et le lustre de leurs sujets, à l'infinie gloire de Dieu.

La digestion des divers motifs de l'Amour, et puis la très suave liquéfaction du même Amour, ont abondamment fourni à l'âme de quoi construire ce si riche et si magnifique palais, jusques à tel point d’excellence ; et dans le succès perfectif de cela, l'Amour très pur a fait et parachevé tout le reste. De sorte que celui qui était disetteux s'est trouvé abondant en un temps, et puis disetteux et faible (et néanmoins très riche et très fort) en un autre, en la consommation de son ouvrage. C'est ce que l'Amour a fait réciproquement pour son propre bien, afin de pouvoir, par ce moyen, très hautement et largement déifier la créature en tout soi-même, pour n'être plus jamais séparés l'un de l'autre.

Mais comme ce très riche palais n'est pas si tôt accompli, il y en a qui dans cet ouvrage n’outrepassent point en eux la première demeure, qui est l'homme purement sensitif et moral, accompli par le continuel exercice de toutes les habitudes des vertus morales. Demeure dont ils jouissent en quelque paix et repos savoureux, et en quelque unité de cœur, qui recueille entièrement et avec plaisir tout l'appétit sensitif ; et ceux-ci sont les plus hauts et les plus nobles de cette demeure. Mais il y en a beaucoup d'autres qui n'atteignent jamais le plus haut et le plus délicieux de ce premier degré, n'outrepassant jamais les efforts naturels du sens et de la raison inférieure. Que s'ils semblent juger et appréhender hautement dedans les choses morales, ce n'est qu’en la lumière de la raison naturelle. Voire même quelque excellent exercice que certains puissent pratiquer l'espace d'un grand temps, ils ne passent nullement outre ceci pour le plus, en faveur de l'esprit. Cela fait que toutes les habitudes de vertu sont fort faibles et languides en eux. Mais je ne me veux point arrêter autrement sur cette vérité, attendu qu'elle est dedans les premiers éléments de la théologie mystique, en toute l'étendue de son ordre et de ses raisons, et spécialement aux œuvres de ses plus excellents auteurs.

Or encore que certains demeurent dans ces bas étages, s'ils font tout leur possible et s’ils se renoncent et se perdent entièrement en ce qui regarde ici leurs propres intérêts, ils ne laissent pas de plaire grandement à Dieu en cela même. J’alléguerais sur ceci quantité de profondes raisons en leur faveur, mais je sais qu'ils ne les ignorent pas, d'autant que c'est de quoi les livres sont remplis, pour la consolation et le contentement de ceux qui sont en cet état. C'est en cela que la volonté, qui est tout le trésor de l'homme, sacrifie amoureusement tout son empire à Son infinie Majesté, par-dessus toute influence et tout sentiment ; et cet amour renoncé faisant toujours son possible est assez souvent plus agréable à Dieu qu'un amour entièrement liquéfié et hautement élevé. Il n'importe pas tant ici qu'on ait ou qu'on n'ait pas, pourvu qu'on désire ardemment de s'unir à Dieu d'une raisonnable et indéficiente activité, avec une exacte observation de soi-même, de son cœur, de ses mouvements, de ses gestes et passions, de ses paroles et de ses œuvres, pour ne se plaire ailleurs qu'au plus intime de son fond, où Dieu fait sa résidence, et auquel on s’écoulera sans cesse, par manière de dire, le mieux qu'on pourra.

Que si on se sent beaucoup traversé de quelque passion, ou de plusieurs, on doit employer toute son activité pour y résister, ou pour en empêcher la sortie, ou pour la prévenir, qui est un plus noble degré de puissance et d’habitude acquise, afin que l'homme intérieur demeure en paisible jouissance de son cœur et de toutes ses puissances, et élevé par-dessus les choses sensibles en ordre de toute rectitude (46) et justice. Par ce moyen, il sera maître et seigneur absolu de sa passion, et jouissant d'une vraie liberté, il sera toujours de plus en plus propre à l'introversion continuelle de tout soi en Dieu. Pratiquant ceci à son mieux, il deviendra esprit en quelque excellent degré, tant pour la vie d'Amour par-dessus la vertu que pour la vie des vertus en l'ordre du même amour.

Au reste, il n'importe nullement combien on ait de théorie de ces vérités. La fidèle pratique est ici nécessaire toute seule, sans avoir égard à l'excellence de son état. C'est la cause pourquoi certains excellents mystiques ne veuillent digérer leurs écrits et leurs concepts qu’en pure, profond, perdu et savoureux sentiment. De vrai, n'est-ce pas bien plus tôt fait de s'humilier, se mortifier et se mépriser que de connaître seulement combien c’est chose excellente de s'humilier ? On dit le même de toutes les vertus qui doivent accompagner l'humilité, à toutes lesquelles l'humilité doit donner son esprit et sa forme. Et lorsque cela est, il n'y a vertu qui n'opère en double esprit, et chaque acte d’icelle rend l'homme très agréable à Dieu. C'est pourquoi il faut travailler de toutes ses forces, sans relâche au-dedans et au-dehors, sans rémission ni d'étendue d'esprit, et sans considération de quoi que ce soit.

Le meilleur pour l'homme est d’ignorer en cette vie en quel degré de grâce et de charité il est, et même d’ignorer du tout s'il est agréable à Dieu, à cause de sa profonde superbe. Dieu use de bonté et de miséricorde infinies envers tous ceux à qui il cache ainsi les riches trésors de son amour et de ses grâces, et l'homme n'a rien à faire de meilleur que se laisser et abandonner à chaque moment à Dieu, avec ordre et raison, et par-dessus tout ordre et toute raison, se donnant en éternelle proie à Dieu par l'entière perte de sa volonté. Perte heureuse qui rend l'homme très riche, pour se donner soi-même et toutes ses richesses à Dieu, soit dedans le feu de la profonde tribulation, accompagnée de la suprême pauvreté en tous sens et manière possible, ou encore dedans le double feu de l'amoureuse résignation, qui supprime tout sentiment tant dedans que dehors, et même jusques aux moelles de l'âme et au plus intime de son fond.

L'âme qui est réduite au point d'une telle désolation et impuissance, brûle son holocauste par-dessus toute connaissance distincte et propre satisfaction ; et alors elle ne sait si elle est digne d'amour ou de haine, si elle connaît Dieu, et si elle lui adhère, en ce très nu et très simple amour. Néanmoins c'est la vérité que par une secrète force passive, elle adhère très nûment et simplement à Dieu, ne pensant nullement à chercher les moyens de sa délivrance ; et tout son plaisir est de mourir en cette croix éternellement, si tel était le bon plaisir de Dieu, sans qu'aucune créature soit capable de la consoler ; au contraire leur consolation ne lui servent qu'à rengréger310 son mal, et à l'augmenter de plus en plus.

Ces âmes ici sont bien des plus excellentes et des plus pures qui vivent sur la terre. Mais hélas ! À peine savons-nous de qui nous parlons ! Il est pourtant vrai qu'il ne laisse pas de s'en trouver, qui sont mourantes presque continuellement d’une mort si amère ; si ce n'est si universellement en leur total, c'est pour le moins par dedans, voire au plus intime de leur fond, dont elles ne font non plus de démonstration visible que de ce qui n'est point. Car elles font gloire d'être inconnues des hommes et de mourir inconnûment, afin de se rendre très conformes au Fils de Dieu notre Sauveur. Ces âmes sont arrivées au plus haut de leur seconde demeure, qu'elles ont édifiée et construite comme à leurs propres frais et dépens, sans le savoir et sans le connaître, mais non sans souffrir et combattre, et sans cruellement mourir. Car elles ont soutenu pour cet effet très fortement et constamment les angoisseuses opérations de Dieu, dont la véhémence se peut mieux expérimenter et déplorer que se concevoir et s'exprimer par un langage humain.

Mais il nous faut sortir de ce détroit angoisseux pour prendre le large, et parler de ceux qui le tiennent. Ils ont encore assez à faire et à souffrir, tant de la part d’eux-mêmes que des créatures ; et ils reçoivent et soutiennent en toute humilité, patience, force et joie d'esprit, autant qu'il leur est possible, tout ce qui leur arrive de fâcheux, non comme venant de la main des créatures, mais purement de la libérale main de Dieu, et comme effets de son infini Amour. Leur amour n'est jamais oisif : c'est pourquoi il ne demeure pas longtemps en un état, s'efforçant toujours d'avancer leur (47) carrière, et si cet amour est fort et vigoureux, il ne s'arrête point qu'il n'ait surpassé à vive course d'affection et d'action tout ce qui lui fait obstacle et empêchement.

Quant à l’humilité et aux vertus qui accompagnent l’amour, s'il est vrai que ce soit la bestiale et aveugle superbe qui rend l'homme malheureux, c'est son contraire qui le rend bienheureux, l'appliquant à la profonde connaissance de soi-même, l'espace d’un grand temps ; et par cette noble habitude il est fait autant heureux qu'il était malheureux en l'état de sa propre vie. C'est ce qui commence à lui ouvrir les yeux pour bien et sainement juger de toutes choses ; et cela s'augmente selon l'ordre et la science théorique de la théologie mystique, des divines infusions de laquelle il est souvent rempli ; et s'il est plus excellent, il en est tout inondé et tout liquéfié, et si rempli des secrètes notions d'amour qu’il lui semble être comme en un autre monde, vu l'abondance divine qui le remplit. Ce sont les restes de ces bons jours qui le réveillent et l’excitent désormais à célébrer des fêtes de joie et de plaisir à la gloire de Dieu, au temps de sa plus grande désolation et pauvreté.

C'est ici que l'âme se trouve en une région de paix et de jouissance de tout bien. Que s'il lui reste encore des ennemis, ils gisent au-dehors tout languides, faibles et incapables de lui nuire si elle veut demeurer fidèle à Dieu. Autrement, comme ils ont été anéantis, ou au moins fort affaiblis par sa vie vigoureuse et vertueuse, si elle vient à ralentir sa ferveur et sa vigueur, elle retournera bientôt au premier état de sa ruine, et reprendra sa première vie peu à peu, se rendant sensuelle et charnelle, et ennemie de l'esprit, pour le combattre d'une ardeur plus opiniâtre que jamais. Mais il n’est pas tant ici question de cela comme de passer outre ce premier état, dans la jouissance de Dieu, en la très spacieuse région de tous les esprits vainqueurs de la chair et du sang et de tous leurs propres appétits.

C'est donc une chose excellente, bien sûre et bien courte, de s'exercer vivement et continuellement en la haine de soi-même entre les créatures. Mais quand on a l'habitude acquise de cela, il s'y trouve beaucoup de recherches, d'autant qu'alors rien n'est si facile que de s'accuser et se mépriser par accoutumance. Que si cela se fait avec une pure et simple intention, c’est chose fort excellente ; mais il est fort à craindre que l'impureté n’y soit si fort cachée que ces personnes ne la voient pas, d'autant qu'elles ignorent les voies et les recherches de la nature. Le vrai et assuré chemin est d'être exercé des créatures vivement, sans cesse, et sans ordre ni discrétion.

L'âme qui est humble selon ces pratiques est incomparablement plus sainte et plus excellente, plus pure et plus accomplie, parce qu'elle est perdue et anéantie en Dieu, là où les autres n'agissent et ne vivent qu'en elles-mêmes et pour elles-mêmes, ne sachant rien de meilleur que ce qu'elles font et ce qu'elles veulent, en quoi elles croient beaucoup mériter de récompense. Mais les vrais humbles ne pensent ni à ceci ni à cela, et n'envisagent que l'abîme du Tout de Dieu, et celui de leur rien. Je ne sais si on comprendra ce que je veux dire, mais il me suffit que les profonds et subtils mystiques me voient bien, et qu'ils touchent au doigt tout l'ordre et l'importance de ce point.

Ah, que notre nature est maligne pour se chercher, et aveugle en la connaissance de ses attaches à elle-même ! Mais quoi ? On n'oserait seulement manifester cette vérité à ces personnes sans qu'elles y répugnent et la contrarient à force de raisonnement. Ce qui est une très évidente marque qu'elles sont et vivent en elles et pour elles-mêmes, dans leurs exercices mêmes d'humiliation. Ce n'est pas que je les condamne totalement, mais c'est merveille si ce que je dis n'est plus ou moins vrai en beaucoup d’eux. Quant à vous, désirez, attendez, souffrez, et mourez inconnus pour jamais : cela est tout, et la vraie sainteté.

Quelques-uns donnent des préceptes d'humilité qui n'exercent l'homme que par le dehors, et ne sont propres qu'à crucifier le sens à force d'extrêmes et continuelles violences : c'est pourquoi l'onction divine ne s'y trouve point. Ces préceptes encore servent de fin, d'objet et de moyen tout ensemble à ceux qui les observent, s'y arrêtant en sorte que leur esprit demeure toujours sec et vide de la Sapience divine, et de sa connaissance et onction savoureuse et mystique, qui se communique ordinairement à ceux qui s'exercent comme il faut par le dedans, en bon ordre et avec vérité. Ces conducteurs même ne craignent pas (48) de défendre la lecture des excellents auteurs mystiques, et je me persuade qu’en cela ils ont bonne intention ; mais cela ne suffit pas pour faire qu'on les doive croire.

Je dis donc que les directeurs ne se doivent point servir de cette sorte de conduite, vu que l'onction divine et la vraie habitude d'humilité, plus infuse qu’acquise, produira toujours à point nommé des meilleures lumières et préceptes. Cette conduite par préceptes extérieurs ne convient qu'à personnes sévères, austères et critiques qui, demeurant toutes vives au-dedans, seront toujours pleines de mauvais sentiments, de soupçons et de jugements téméraires. Et quand elles n'en auraient pas de sujet au- dehors, à raison du bon exemple qu'on leur donne, leurs natures toutes vives et corrompues leur représenteraient quelque chose du passé pour cela. Enfin cette vie du sens et de continuelle réflexion sur soi n'a pas le moindre vestige de vérité. Mais quoi ? Au défaut d'un pain délicat, on se repaît d'un pain grossier, qui n'est propre quasi que pour les animaux.

C'est chose étrange qu'il se trouve même des mystiques auxquels il faut se communiquer avec art et méthode, si on veut être compris ; ce qui fait assez voir qu'ils sont très éloignés d'être parfaitement mystiques. Car comme la mysticité est très une, très simple et très éternelle, ceux qui sont mystiques doivent avoir ces mêmes qualités, dedans le total de son même fond et abîme, qui est sans fond et sans rive. Or, encore que la science mystique dispose l'homme à devenir esprit, si est-ce toutefois que jamais personne n’est devenu et ne deviendra asprit par apprendre purement ou pour avoir appris : ce que je ne veux point manifester autrement en ce lieu.

Toutefois les esprits s’entre-rencontrant par lumière, science et sapience, s’entre-illuminent, au moins tout le temps qu'ils sont capables de recevoir lumière et esprit, dedans le moyen d'esprit à l'esprit, et non dans le moyen sans moyen. Ou si on veut prendre ceci plus étroitement, nous trouverons que le moyen et l'esprit se rencontrent de même sorte et manière pour faire cela même, je veux dire pour illuminer réciproquement ceux qui s’entre-communiquent par le moyen de leur flux coulant de l'un en l'autre sujet. Si on n'entend pas ce que je dis, n'importe. Je ne juge pas néanmoins que ce soit grande chose à qui est souverainement mystique. Quant au moyen totalement excédé, cette vérité et ces raisons n'ont point de lieu. C'est encore un autre fonds de secrets aux souverains mystiques. Il n'est pas besoin d'en parler davantage en ce lieu ; c'est assez qu'on sache que cette théologie étant plus divine que mystique, elle entre, pénètre et est perdue au-dedans, ne laissant aux hommes au-dehors ni trace ni vestige de soi pour sa compréhension, afin de n'être comprise que d'égal à égal.

C'est ainsi que les hommes sont souverainement esprit, auquel tous esprits et toutes leurs raisons sont réduites, fondues et perdues en l’infinie vastité du très simple Unique, au-delà du même fond. Si bien qu'il faut que les hommes, même d'assez éminent vol, cessent de nous chercher pour nous comprendre, car cela ne leur est pas possible. Il est néanmoins vrai que le flux ou la manière de parler, quelque éminente et perdue qu'elle soit, donne toujours quelque sens et intelligence de foi à celui qui est vraiment mystique, quoiqu'en plus bas degré.

Au reste, c’est l'effet de la plus haute mysticité de voir et de goûter tout ensemble les écoulements de sa très pénétrante lumière. Quoiqu'il soit vrai que le flux ordinaire se trouve être fort excellent en quelques mystiques, qui affectent grandement et délicieusement l'appétit de l'âme par la simplicité de leur amour, néanmoins l'autre flux de la plus haute mysticité est incomparablement autre en ses effets, en ses lumières et en ses prétentions et vérités, dont la touche, l'impression, la suavité et la délicatesse ne peuvent être suffisamment exprimées, à cause de leur excellence.

Il y a grande différence entre mourir et être mort. Mourant en détail et peu à peu, on acquiert les habitudes de toutes les vertus, spécialement de l'humilité comme dame et motrice de toutes les autres, ses inséparables compagnes. Mais quand on est mort en vérité, on est en jouissance de toutes ces mêmes habitudes parfaitement acquises, et parfaitement pratiquées en temps et lieu. C'est ce que disent et montrent évidemment les plus excellents mystiques en termes équivalents. Ils disent que trois choses conviennent à l’homme mort, à savoir : être inhumé, qu'on marche sur lui jusques au (49) jour du Jugement, et qu'il est réduit en cendre. Ce sont ces vrais morts qui sont véritablement en possession et jouissance de tout le vrai bien du parfait viateur311. Quant aux mourants, comme il y a pour eux une haute ascension à faire avant que d'arriver à la jouissance de tout bien, et à leur mort sensible et spirituelle en Dieu, lequel est leur propre sépulcre, cela fait qu'il nous faut toujours plus parler à ces vivants non encore totalement morts, qu'à ceux qui sont morts en vérité. Et cela non tant par raisonnement et persuasion qu’en pur esprit, et avec simplicité.

Tandis qu'il faut persuader une âme d'être humble, et pendant que la persuasion a lieu dedans les hommes, ils sont pleins de leur propre vie. Mais quand la persuasion ne leur est plus nécessaire, ils sont, pour lors et non plus tôt, morts à eux-mêmes et par conséquent jouissant de la vraie vie de Dieu. Il est vrai que ce fond est le centre et le point d'une infinie circonférence, laquelle on doit tenir à l'égard de tous ceux qui n'ont aucun accès à cet état. Aussi n'est-ce pas à eux à qui s'adresse l'esprit unique de ce même fond, en son éminence et en sa profondeur. Quoiqu'il soit vrai que ceux qui sont bien avancés en exercice me verront et me goûteront, selon qu'ils auront de vraie perfection acquise, par leur fidèle et continuelle introversion. Car à mesure qu'on devient esprit, on conçoit, on pénètre et on goûte l’esprit, voire même très supérieur au sien. Quant aux souverainement parfaits, ils me voient, m'entendent et me goûtent très suavement en tout ceci. Ils prennent volontiers leur part en ces matières, d'autant qu'ils se jugent plus selon la vie, dont ils craignent être secrètement empêchés et arrêtés, que selon l'entière mort, dont ils se croient fort éloignés. De sorte qu'encore qu'ils abhorrent en eux et pour eux la persuasion, si est-ce qu'ils se délectent grandement des vifs sentiments, des hautes vues et lumières et des profondes vérités écoulées simplement, vivement et profondément ; ce qui les tire en leur propre fond, à cause de leur conformité totale, tant d'esprit que d'appétit et de fond, à celui d’où ces choses leur sont écoulées. C'est pourquoi ces fonds-là sont affectés de ces sentiments ici, très vivement et savoureusement.

Mais il se trouve bien peu d'hommes en cette vie qui soient entièrement morts, et qui n'aient affaire d'une autant subtile science de l'esprit pour se découvrir à eux-mêmes qu’ils vivent secrètement et subtilement. Cela les tient et les arrête toujours en une crainte raisonnable, accompagnée de vraie renonciation d'esprit, qui ne les empêche et ne les détient aucunement d’eux-mêmes. Mais ce qu'on leur dit et ce qu'on leur coule de ceci, et de toute la vie de l'esprit, est un flux si réduit et si concis, si vif et si pénétrant, si essentiel, si compendieux, et qui comprend tant de choses, qu'il ne convient qu'à très peu de personnes.

Les uns sont tous occupés dedans les raisons démonstratives de ce qu'ils disent ou écrivent, les autres au contraire s'enfuient de là comme de la mort, à savoir au plus profond et au plus intime de leur propre fond, où ils se revêtent toujours de plus en plus de toutes les plus nobles qualités appartenantes à l'esprit, à savoir de l'Amour éternel, de simplicité et de lumière ; et là ils jouissent en quelque manière de la béatitude future. Mais celui qui n'a ni ce fond ni ce flux, ne sait ni n'entend rien de tout ce que nous disons ici ; d'autant que tout cela est de la plus profonde et plus perdue mysticité, tant selon la science que selon la sapience, dont les hommes sont très éloignés.

Parlant maintenant à ceux qui sont vraiment morts, je dis que ce leur est tout autre chose d'être entièrement anéanti que d'être entièrement mort ; car la mort est l'entrée à l'anéantissement. Mais, bon Dieu ! Que disons-nous ? De quoi et à qui parlons-nous, puisque si peu se trouvent être entièrement morts ? N’importe, disons que ceux qui sont vraiment anéantis selon le dernier et suprême état demeurent dès là ignorés et inconnus, et qu’ils sont différents de beaucoup d'assez saints et excellents mystiques. Il n'y a saint, par manière de dire, si spirituel qu'il ne s'en trouve d’autres plus excellents et plus élevés que lui. Mais on peut dire qu'il y a des hommes de si suréminente sainteté, et dont la perte est si vraie et si entière qu'elle les rend tous tels que leur infini Objet. Ce n'est pas mon dessein de particulariser autrement ce sujet à ceux qui gisent au-dehors, quoique ce soit en esprit. C'est assez qu'on sache que les plus excellentes personnes de cette vie divine sont telles dans ce suprême et dernier état entre tout ce qui est pur esprit.

On ne voit et on ne comprend point (50) comment cela peut être vrai en eux, attendu qu'on les voit très libres à l'action, dont même les bons et les saints font conscience312. Mais il faut savoir que plus on est devenu esprit et divin, à force d'agir, de fluer313, de pâtir et de mourir en Dieu, et à force d'aimer soit dans l'Amour, soit par-dessus l'Amour, moins doit-on être compris et jugé en ces voies, si ce n'est par un esprit tout semblable. Si bien que les esprits inférieurs à tout ceci n'ont qu'à tenir leur chemin sans s'empêcher nullement de ce qui surpasse leur atteinte. S'ils ne se voient pas si libres que cela en leur sortie, ils doivent assurément croire que c'est parce qu'ils ne sont pas tant esprits que ceux desquels je viens de parler.

Cependant il faut remarquer que, nonobstant toutes leurs divines libertés, ils édifient toujours profondément le prochain ; et s’ils manquent quelquefois d’y bien rencontrer, cela vient plutôt de la faiblesse des autres que de la leur. En quoi néanmoins ils manquent grandement, faute de prévision, d'attention et de circonspection. Pour mon regard, à parler sainement et comme il faut, je ne les dis ni ne les crois pas impeccables ; mais leurs fautes sont fort petites et légères devant Dieu. C'est ce que nous avons assez souvent inculqué en nos écrits, afin que personne ne se trompe. Que si les saints et les autres font également leur devoir, ils ne se mettront que bien peu en peine de cela, donnant ordre d'aller leur droit chemin sans réfléchir.

J'ai dit ci-devant que l'humilité des souverainement parfaits est irraisonnable, et néanmoins elle n'est ni sans raison ni contraire à la raison ; mais à cause que son habitude est telle que son même fond, infiniment au-delà de toute raison, et est d'autant plus simple, lumineuse et unique que l'esprit est élevé au-dessus du raisonnement. Ce que nous rendons assez notoire et assez clair par le terme de non- réfléchir. Car c'est le devoir des vraiment saints de laisser toutes choses être ce qu'elles sont en elles-mêmes, excepté celles qui leur touchent d'office et de condition. Que si cela est du fait de ceux qui sont entièrement morts, combien à plus forte raison le doit-il être du rien, et à infiniment plus forte raison de celui qui, quoiqu'il vive, n'est jamais sorti pour la vie.

Que l'on me prenne en mon sens sous cette similitude. La nature critique, quelque science qui la fasse exceller, ne peut avoir aucun droit de me juger sur ceci, attendu que rien ne se trouve ici qui contrarie à la foi, de si loin que ce soit314. Si j'eusse désiré être entendu et compris des doctes, j’eusse tout autrement parlé dans mes écrits que je n'ai fait. Je sais que tout docte qui sera vraiment spirituel m'approuvera facilement, tant selon sa science que selon sa sapience. Que s'il excelle souverainement en l’une et en l'autre, il le fera encore avec plus de facilité à cause de sa sainteté, de sa force et de ses expériences, et à raison de sa bonne volonté à l'endroit de tous ceux qui mènent la vie de l'esprit. Plus il les verra perdus en esprit, plus leurs écrits le délecteront et lui satisferont avec admiration ; ce qui ne peut et ne doit être autrement.

Or poursuivant ce que j'ai dit, que le très bas lieu convient au mort, en son estime et en son sentiment, je dis qu'être enseveli comme mort, c'est encore un tout autre état, et puis être pourri et corrompu, et de la pourriture être rédigé315 en cendre, ce sont encore d'autres états plus proches du rien. Mais le même rien n'est rien316. Il faut que le mystique avise soigneusement lequel de tous ces états lui convient, afin que sans s'arrêter, il tende toujours à plus, non selon la pure spéculation, ce qui serait tôt fait, mais en véritables pratique dans les occasions, qui ne lui manqueront jamais, et avec ordre et discrétion. C'est un œuvre317 d'un siècle, à dire la vérité. Enfin, que chacun s'étonne d'une part, et s’encourage de l'autre, voyant tout ce que j'ai dit en ce traité ; et que celui qui est humble sans le penser le devienne toujours plus, jusques à ce qu'il ait atteint le but et le dernier terme de sa carrière.

Touchant ce que j'ai dit, que les plus parfaits qui se puissent concevoir en cette vie sont inattingibles, impénétrables, immobiles et inaltérables en leur fond, et que là même ils vivent bien loin au-delà de leur propre fond, j'ajoute qu'encore que cela soit très vrai, néanmoins on les peut excéder, non pas eux, mais en ce qui apparaît d’eux. Par exemple, cela peut bien être quand quelqu'un, faute de bonne lumière et de prudence, agit désordonnément contre ce qui est de leur office ou condition, dont leur raison illuminée doit être nécessairement touchée, spécialement si ces désordres sont grands, (51) comme il arrive assez souvent. La raison de cela est que leur grande lumière (qui est et l'effet et la cause du vrai ordre, et qui porte toujours au juste milieu, au droit, à la justice et à la raison) ne peut ni ne doit voir les ténèbres, qui lui sont totalement contraires, sans en être plus ou moins touchée et affectée. Car ce qui se détourne de son juste devoir ne peut qu'il ne choque la raison, qui est bien lumineuse ; d'autant qu'elle ne requiert pas moins de bon ordre et de prévoyance en ceux qu'elle suppose devoir être prudents, lumineux et parfaits en esprit, qu'elle en requiert en son propre sujet. Que si ce désordre se voit en quelqu'un d'office et de condition éminente, qui suppose en lui une grande lumière et une totale perfection, avec profondeur de charité, d'amour, d'humilité, de bénignité et de compassion, un esprit qui possède éminemment toutes ces qualités comme une seule chose, ne les peut voir contrariées par celui-là sans douleur et ressentiment, ni sans souffrir une peine raisonnable sur ce désordre. Je dis bien davantage : que plus quelqu'un est spirituel, lumineux et parfait, tant plus cela doit être ; et penser autrement, c'est détruire l’essence de la perfection en l'homme spirituel.

Quant aux solitaires contemplatifs, rien du monde ne les doit toucher : ils se touchent eux-mêmes s'il le faut. Ils jouissent de Dieu en suréminence de repos et de lumière, si bien que, par-dessus tout ceci et tout autre exercice, ils sont incessamment attentifs à regarder et contempler Dieu leur Objet infini, en très pure charité par-dessus l'amour. On ne sait quels ils sont, et ils connaissent tout le monde : c'est de ce divin Objet qu'on ne les doit aucunement divertir.

Je conclus et dis, touchant les supérieurs, qu'il n’y a homme, tel qu'il soit, qui ne soit plus obligé à lui-même et à son propre bien spirituel, qu'à celui de tout le monde. Les supérieurs doivent la nourriture et le culte à leurs inférieurs ; mais à combien plus forte raison doivent-ils cela à eux-mêmes ? Comme ils ne reçoivent rien d'autrui pour leur perfection, ils sont en très grand hasard d'en avoir beaucoup moins que les autres. C'est pourquoi s’ils prennent l'ascendant sur autrui autrement qu'en profonde humilité et charité, ils sont à vrai dire perdus ; d'autant que par ce moyen ils s'aveugleront de plus en plus. Pour mon regard, je ne vois pas qu’aucun soit appelé à sauver les autres, fût-ce tout le monde, au préjudice de sa propre perfection. Ils sont bien plus obligés à mener une vie purement renoncée, et d'employer toutes leurs forces à devenir parfaits et vraiment mourants. Quand quelqu'un en est venu là, il est comme un miroir très clair et très poli, qui représente vivement et excellemment la très haute similitude de Dieu en tous ses sens extérieurs, lesquels sont entièrement morts à la vie animale et totalement vivants de la pure vie de l'esprit.


Chapitre 10. Des vertus d'obéissance, patience, bénignité, abstinence et sobriété ; et de la solitude tant de corps que d'esprit

Il est de nécessité que là où est la parfaite et profonde humilité, là soient aussi toutes les vertus, pour l'ornement accompli de tout leur sujet. Et si l'humilité le voulait posséder toute seule, elle le rendrait difforme, et le ferait voir ou tout nu ou seulement couvert de ses vieux haillons ; ce qui ne doit pas être. Tant s'en faut donc que l'humilité, compagne inséparable de l'Amour, admette ce désordre, qu'au contraire l'un et l'autre, par une merveilleuse propagation, rend les esprits qui sont désireux de Dieu excellemment féconds en toutes sortes de vertus. La mère, qui est l'humilité, a en soi tous les esprits de ses filles, et les enfants ont une telle connexion et rapport avec leur père et leur mère, qui sont l'Amour et l'humilité, que tous leurs actes extérieurs, [43n2, 222v°]318 quoique faits en la vue de Dieu et pour sa gloire, sont infiniment moins qu’eux-mêmes.

Toute cause précède ordinairement ses effets, et si elle est défectueuse, ses effets le seront aussi ; ce qui doit être appliqué à l'humilité et aux vertus qui sont ses productions, son contentement, sa gloire et son ornement précieux. Elles sont ses chers enfants, conçus en habitude d'esprit par le même esprit, ès puissances supérieures de l'âme, dont les effets s'étendent aux puissances inférieures, et puis au-dehors pour sa manifestation. Là donc où est la mère, là sont aussi ses enfants pour son suprême ornement ; c'est une génération ou production spirituelle de l'Amour et de l'humilité, qui s'accomplit en Dieu notre Objet final, par-dessus toute appréhension. (52)

Que si le père et la mère sont défectueux, croyez-moi que le sujet est très pauvre et indigent ; car si tout être désire sa perfection, celui qui est plus excellent appète319 la sienne plus qu'aucun autre. En un mot, c'est ici que le père et la mère font voir l'excellence de leurs enfants qui sont les vertus, et les enfants réciproquement font voir l'excellence de leur père et de leur mère en suréminence d’être divin participé. Je ne dis point ceci à plaisir ni par spéculation, mais parce que nous le voyons et le sentons être de la sorte320.

Ceci supposé, la première fille de l'humilité est l'amoureuse obéissance. La région de cette vertu est plus grande qu'on ne le croit, et les hommes en sont autant éloignés qu'ils sont naturellement amoureux d’eux-mêmes. C'est pourquoi, sans le prendre de plus loin, nous demandons par admiration : qui est-ce d'entre les hommes qui obéit selon l'ordre de la parfaite obéissance, ainsi que Notre Seigneur l’a toujours accomplie, comme le merveilleux effet de son amour infini ? Hélas ! La nôtre en est autant éloignée qu'il y a de distance entre lui et nous, en tous sens et manière. Si vous êtes véritablement saints, vous savez par expérience ce que je dis, car vous obéissez amoureusement, uniquement, promptement, avec joie, simplicité, force et persévérance. Qui est-ce des hommes du commun, et même des meilleurs, qui veut obéir ainsi ? Il n'y a sans doute personne, et si quelqu'un semble obéir même selon toutes ces circonstances, le temps l'aura incontinent vaincu et recru. Ô Dieu infini ! Le temps d’obéir parfaitement n'est plus : il est écoulé avec la vie des anciens moines anachorètes, et de nos premiers Pères. Personne ne se trouve quasi plus, qui désire travailler éternellement à cette vertu si excellente et si digne d'un bonheur infini.

Quant à ceux qui obéissent ainsi, ils sont autant merveilleux que rares ; d'autant que ce qui est parfait l’est toujours et en tout lieu, sans aucune distinction, agissant toujours autant qu'il est possible en l'amour de son cher Objet. Mes sentiments ne plairont peut-être guère aux religieux difformes, qui n'obéissant que le moins et le plus tard qu'ils peuvent, ne font que couler le temps, en faisant beaucoup plus d'actions qu'ils ne voudraient, et souffrant ainsi un martyre sans fruit. Ils obéissent comme [223v°] des galériens, seulement à l'œuvre, afin de ne perdre pas leur réputation, et n'obéiront point du tout s'ils n’y étaient contraints à force de punition. Souvent leurs supérieurs leur obéissent plutôt qu'ils ne leur commandent, les contraignants souvent de leur commander ce qu'ils veulent, qui n'est autre chose que ce qui leur plaît : cela soit dit en passant.

Il y en a de beaucoup meilleurs que ceux-ci, qui obéissent assez facilement, non seulement à l'œuvre, mais encore à l'intention du supérieur. Mais si leur obédience est de trop longue durée, ils sont incontinent lassés et vaincus, d'autant qu'ils se bornent et se limitent eux-mêmes, et aussi parce qu'ils n'ont pas davantage de fond que cela. Ah, que de raisonnement on voit en eux, lorsqu'il est question d'un acte d'obéissance !

D'autres encore meilleurs obéissent par affection, et leur corps est aussi prompt à l'œuvre que l'esprit à le désirer et le vouloir. Ils obéissent en l'union de volonté, d'attention, d’œuvre et de manières, selon toutes ces circonstances que requiert cette noble vertu pour être faite en souveraine perfection. Telle est l'obédience321 des excellents contemplatifs, non seulement de ceux qui vivent en la sainte religion, sous l'obédience, pauvreté et chasteté, et sous la discipline et régularité religieuse, mais encore de tous ceux qui sont soumis à Dieu et à un directeur, auquel ils obéissent en tout. L'obéissance de ces personnes, soit en religion, soit au monde, est plus agréable à Dieu qu'on ne saurait penser ; et ce qui est aux premiers un œuvre d'holocauste est aux autres un œuvre d'excellent sacrifice.

C'est selon ce dernier degré que les bons supérieurs et directeurs enseignent l'obédience à la jeunesse, quoique peut-être ils ne leur spécifient pas le fond de ce degré ni sa hauteur par le dedans, mais seulement par œuvres. On les exerce vivement dans leur commencement, afin de les rendre souples à obéir en choses dures et laborieuses [224r°] ; et on prend garde que l'appétit intérieur soit exercé, afin que l'obédience soit telle par dedans qu'elle est en dehors, à savoir volontaire, prompte, forte, affable et patiente ; autrement si elle n'était que pour l'œuvre, le dedans demeurant immortifié, ce ne serait presque rien qu’une continuelle peine de peu de fruit.

De là vient qu'en quelques congrégations, on ne sait ce que c'est qu'obéissance en quelque bon degré, parce que leur (53) esprit ne consiste qu'à chanter au chœur et en des cérémonies extérieures, l'intérieur demeurant en friche et plus négligé qu'il n’eût été dans le monde. On voit là des personnes qui, sous un habit de piété, et sous des marques extérieures de religion, portent un esprit immortifié, plein de désordres, et d'où le très Saint Esprit ne peut approcher, à cause de leur totale corruption et de leurs péchés d'esprit. Mais je ne fais pas état de m'étendre sur ce sujet, ni de découvrir toutes les misères qu’un habit de piété peut couvrir aux yeux du monde.

Ceci doit être épouvantable à nos enfants du Carmel, et dans cette vue ils ne peuvent assez chérir l'excellence de notre esprit. Cela les anime de plus en plus à la pratique de tout ce qui leur est enseigné, et fait qu'ils se donnent incessamment et totalement à Dieu, au-delà de ce qui leur est enjoint par la règle, vivant en continuelle solitude d'esprit et du corps, autant qu'il leur est possible. Leur ardent amour les unit très étroitement et parfaitement à Dieu, et son feu est toujours vivement et ardemment allumé en eux nuit et jour. La sainte obéissance les gouverne à son plaisir, et ils la pratiquent incessamment, en souveraine perfection de l'esprit ; et comme le principal point de notre règle est que nous vivions entièrement reclus et solitaires, non plus dans les déserts puisque nous n'y sommes plus, mais dans nos cellules, c'est à quoi ils s'adonnent ponctuellement, et les bons et saints supérieurs les y portent incessamment, sans y mettre aucun obstacle322.

L'humilité et l'obéissance, animées d'une force vigoureuse pour tout souffrir, produisent la patience. C'est par cette vertu que l'âme se possède elle-même, et en soi, et en Dieu. Mais l'homme qui ne se possède que pour soi ne vaut rien, d'autant qu'il fait la fin de lui-même, et quand il serait cent fois le jour ravi hors de ses sens, il serait aussi méchant que le diable.

La patience est une vertu affective produite en l'esprit par la force divine, soit pour agir, soit pour souffrir de grandes adversités avec joie intérieure, nonobstant que la partie sensitive gémisse et se plaigne humblement dans la longue violence de ses maux. La patience qui se laisse vaincre par la durée des souffrances montre que le fond d’où elle procède est encore imparfait, parce que l'humilité, l'obédience et la force ne font pas leur devoir. De vrai, en quelque condition que nous soyons, nous ne faisons qu'attendre la détermination de Dieu, laquelle nous devons mettre joyeusement à chef323, à quelque prix que ce soit, quand elle nous sera signifiée.

Quant à ceux qui sont totalement incultes et sans ornement des vertus au-dedans, ils sont pleins de murmures, de plaintes, d'accusations et d'animosité contre ceux qui leur font tort. Il y en a qui souffrent assez facilement les grandes douleurs du corps, à cause de leur forte complexion naturelle ; mais si les commodités leur manquent à point nommé, on les voit incontinent dans les murmures, remuant ciel et terre pour recouvrer ce qui leur manque. On en voit même qui s'en prennent aux médecins et à ceux qui les traitent, étant si soigneux de leur santé qu'à force de la conserver et de l'idolâtrer, ils craignent tout petit rencontre324 qu'ils s'imaginent leur devoir nuire ; c'est pourquoi ne rencontrant pas toujours à leur souhait, parce qu'il est impossible, ils deviennent inquiets et sans repos, et imaginairement malades, de sorte que les médecins sont contraints de le dire aux supérieurs, et cela peut être si vif et si fort entre eux que de les rendre malades en effet. On en voit qui pour ce sujet lisent des livres de médecine et ne parlent que de remèdes, disant qu'il serait à propos qu'il y eût des médecins en religion, sans considérer que ce serait sa prompte ruine. Bref, ces gens-là ne veulent point de maux portatifs ; et comme ils n'en peuvent être exempts, quelque effort qu'ils fassent pour secouer le joug, cela les géhenne et leur tourmente continuellement l'esprit. Il ne laisse pas même de se trouver d’assez bons religieux qui en sont là : chose très déplorable et digne d'admiration de les voir si attachés à leur santé. Cela étant ainsi, quel sentiment devons-nous avoir là-dessus, nous autres qui voyons qu'un si grand nombre de serviteurs de Dieu ont la triste et amère pérégrination de cette vie si chère et si douce ?

Je325 voudrais que ces personnes idolâtres de leur santé méditassent bien ce passage de saint Bernard où, rapportant les recherches de quelques-uns d'entre eux, il dit ainsi : « Les légumes,disent-ils, sont venteux ; le fromage charge l’estomac ; le lait nuit au cerveau ; boire de l'eau pure est dangereux pour la poitrine ; les (54) choux nourrissent la mélancolie ; les poireaux enflamment la bile ; le poisson d’étang et d'eau bourbeuse est contraire à ma complexion naturelle. » Hé ! D'où vient qu'en tout ce qu'il y a de fleuves, de jardins et de dépenses, à peine peut-on trouver de quoi contenter votre appétit ? Sachez que vous êtes moine, et non pas médecin ; et que vous devez plus penser à votre profession qu'à votre complexion. Pardonnez, je vous prie, à votre propre repos, au travail de ceux qui vous servent, à la charge de la maison où vous êtes, etc.

La vertu de patience est bien opposée à ces pratiques : elle arrête son sujet, le rend stable et fait qu'il se possède en paix dans ses souffrances. Car comme le siège de toutes les vertus est l'esprit, elles y ont aussi leur principal exercice, de sorte que tout l'homme est élevé et recueilli en quelque simple unité ; et plus on est parfait, tant plus cela est ainsi. Pour ce qui est de la patience persuadée, ce n'est pas grand-chose, encore qu'on la voie au-dehors par ces effets. Ceux aussi qui ne se plaisent pas au mépris et aux moqueries qu'ils souffrent de la part des séculiers en mendiant, ne sont pas parfaits ; et cela fait voir en eux une grande faiblesse. [226r°]

La forte et humble patience engendre la bénignité, qui est une condescendance facile, gracieuse et agréable, ou une respectueuse honnêteté à l'endroit du prochain. Ceux qui n’ont point cette vertu sont d'un abord revêche et d’un difficile entretien, inquiets, turbulents et sans civilité dans leurs conversations, si ce n'est qu'ils soient d'un bon naturel ; mais dès là ils sont assez enclins aux vertus et portés à la compassion, à la modestie et aux autres vertus naturelles. Or il faut que le vrai patient n’ait aucune répugnance aux choses difficiles, et qu'il soit tellement esprit qu’il ait facilité surnaturelle à tout bien ; car tandis qu'il trouvera de la difficulté quelque part que ce soit, ce lui sera comme un grand mur, qu'il faudra nécessairement abattre.

Il faut que les parfaits se trouvent vêtus des dons du Saint-Esprit d'une excellente manière, et que ces dons aient leurs effets entre les hommes visiblement, toujours et en bon ordre, autant qu'il en sera besoin. Il faut qu'ils cachent leurs plus secrètes connaissances, apparaissant comme des clairs flambeaux allumés, pour l'édification de tout le monde. Il faut qu'on les voit prompts et allègres au bien commun, et surtout à se surmonter eux-mêmes. Ils doivent faire tout le bien possible en bon ordre et avec esprit, sans rien tirer à eux-mêmes de ce qu'ils font, demeurant entièrement abstraits sans en recevoir jamais d'empêchement.

Ils abhorrent la négligence aux moindres choses comme la mort ; ils sont les plus pauvres par affection qui soient sur la terre ; c'est pourquoi en leur plus grande désolation ils se trouvent fort bien et se croient trop bien partagés ; d'autant que le très Saint Esprit, qui fait rejaillir d’eux ses divins effets, fait en eux un assemblage de toutes les vertus et de tout bien. Que si cela n'est pas sitôt suffisamment acquis, [226v°] il faut se contenter de moins, car Dieu n'exige pas même chose de tous. Ils sont toujours pleins de vraie joie, et leur cœur et leur chair s’éjouissent en Dieu vivant. Enfin le Saint-Esprit est si jaloux de son habitation en eux qu'il ne permet pas que la moindre paille d'imperfection réside en leurs cœurs. Que s'il y en arrive, il les consomme incontinent en son fond amoureux, leur donnant une merveilleuse vigilance à tout ce qu'ils doivent pour le bien d'autrui, et une subtile et continuelle circonspection sur eux326.

Quant à l’abstinence, il semble que c’est même chose que mortification, mais non, si on ne prend le nom d'abstinence plus largement. Les saints Pères et docteurs disent que c'est une habitude qui modère et ordonne le violent désir et appétit que nous avons de quelque objet ; elle consiste à s'abstenir de quelque qualité actuellement appétée, ou qui se peut désirer, soit présente, soit absente. Si elle est présente, elle fait abstinence et mortification tout ensemble, et cela d'autant plus que la chose présente nous semble bonne et appétable. De vrai, lorsque nous nous privons des objets sensibles qui, comme malgré nous, nous tirent à eux, c'est excellemment pratiquer l'abstinence, puisque son souverain degré consiste à mortifier nos sens dans les choses qui, par leur beauté et bonté, les ravissent puissamment à soi.

On prend encore le nom d’abstinence largement lorsqu'on s'abstient des choses dont, si on ne s'abstenait pas, on donnerait jusque dans le péché. Or pour acquérir cette vertu en perfection, on la doit pratiquer même dans les choses licites, jusques à ce qu'on se sente totalement indifférent à les avoir ou non. C'est ce qu'entend saint Grégoire, disant que celui-là (55) est abstinent qui se sait adroitement priver et abstenir des choses licites.

Mais l'abstinence a son lieu pour l'ordinaire au manger, au dormir, et aux autres nécessités du corps. Quant au manger, on peut dire que l'abstinence est quasi nulle et sans effet, quand on ne s'abstient que de la seule qualité, sans rien retrancher de la quantité. Car ce serait peu de chose de ne vivre que de pain et d'eau, sans se mortifier en la quantité et en la manière de les prendre. À ce compte, il n'y a pas de quoi présumer327 , pour ne faire purement que s'abstenir de quelque chose licite, puisque passant au-delà on tomberait dans la gourmandise ou autre sorte de péché.

Pour la manière de se mortifier au manger, il faut tâcher de modérer l'activité de son appétit naturel et n'être pas tout dans cette action, évitant néanmoins l'autre extrémité, qui est d'être plus long au repas que le temps ordinaire ne le permet. Mais il faut qu'on se sente toujours attentif à soi-même, et que se possédant dans cette action brutale tout autant que dans les actions saintes, on s'y rende souverainement agréable à Dieu, selon les préceptes que les Pères de la vie spirituelle en ont donnés.

Quant à la quantité du boire et du manger, la difficulté est de se réduire au juste terme de la nécessité et du bien-être, qui ne doit jamais être pris sans manifeste mortification, en quelque exercice que ce soit. Sans doute quelques-uns sont exempts des grandes abstinences, à raison de leur bas âge, de leur faiblesse et de la nécessité qu'ils ont de croître. C'est assez qu'ils tâchent de s'abstenir de quelque chose dans la qualité ou quantité, selon les épreuves qu'ils pourront faire de leurs forces. Il ne faut pas qu'ils se sentent en appétit plus de demi-heure, ou une heure au plus après le repas. Mais il faut qu'ils se donnent de garde d'arriver jusques à se trop remplir le ventre et l’estomac, en sorte qu'il ne leur reste plus que le goût à mortifier. Il faut donc s'ajuster à la mesure de sa nécessité. Mais celui qui peut tromper sa nature en quelque chose de la quantité des viandes, est grandement fidèle et ordonné tant en Dieu qu'en lui-même, s'il est spirituel, comme je le suppose.

Au manger, il faut bien prendre garde d'être trop avide et de se comporter autrement qu'avec civilité et modestie, tout ainsi que dans l'action la plus grave et la plus sérieuse du monde. Car Dieu qui est Esprit et Charité en nous aussi bien qu'en lui-même, veut que nous soyons parfaits en tout, en intention et attention, au-dedans et au-dehors, sans distinction de temps, de personnes ni de lieux.

Encore donc que ce soit abstinence de se retrancher de la qualité des viandes, néanmoins c'est peu de chose. La meilleure et plus excellente abstinence se fait de la quantité notable, selon qu'on voit des plus anciens religieux, lesquels mangeaient si peu que c'était plutôt irriter leur appétit que le contenter. Encore ne lui donnaient-ils que des viandes plus grossières et absolument nécessaires à la vie, rejetant le reste bien loin, et prenant plaisir à combattre incessamment contre la faim, la soif et le sommeil. Ainsi faisant, ils en venaient à bout et se trouvaient habitués à la facile et continuelle pratique d'une telle vie. De sorte que tout leur soin était de vaquer à Dieu en esprit nuit et jour, comme s'ils n’eussent point eu de corps à traiter.

Pour ce qui est de nous, la vraie abstinence consiste dans le retranchement des délicatesses et des choses non nécessaires absolument à la vie commune, tant pour le particulier qu’à tous nos semblables, qui faisons tous ensemble un seul et un même corps. Néanmoins, selon les diverses occasions, circonstances et états, quand nous sommes en public, le très sobre et mortifié usage de ce qu'on nous présente nous est plus utile et de plus grande vertu que la totale abstinence de cela, afin de nous conformer au commun et éviter singularité. Plusieurs se trompent en ce point, qui condamnent et jugent tacitement les autres, qu’ils voient libres à prendre ce qu'on leur présente. Tout est bien, pourvu que l'usage en soit pratiqué divinement, et avec civilité, modestie et honnêteté.

Il est beaucoup plus difficile d'arrêter et supprimer l'appétit irrité de quelque nourriture nécessaire ou délectable, que de s'en abstenir du tout ; et plusieurs assez portés à jeûner et à s'abstenir, ne se peuvent modérer dans l'action, s’y comportant sensuellement et de tout leur appétit jusques à se saouler, comme on dit. De sorte que sans s'en apercevoir, il ne leur reste plus de quoi se mortifier là-dessus. Il faut donc être grandement circonspect, spécialement si on est vif et actif à cette action, et la faire avec crainte, modestie, civilité et bon ordre. Que si après s'être (56) comporté avec fidélité, on se sent néanmoins pesant après le repas, il ne sera pas besoin de s’en affliger. Souvent cela peut arriver sans aucune faute, à cause des flatuosités que l’aliment excite dans l'estomac quand on mange promptement ; ou parce que la nature n'est pas bien complexionnée ni ordonnée en son tempérament, spécialement si elle manque de suffisante chaleur pour faire la digestion.

Le reste de ce qu'on peut dire sur ceci se doit laisser à l'examen du bon pénitent et du prudent confesseur. Mais les péchés que les spirituels commettent en ceci et en semblables actions sont très petits et de pure infirmité, parce qu'ainsi que je suppose, ces actions se font dans un parfait amour de Dieu et dans une parfaite haine de soi-même, et par conséquent avec une profonde crainte d’y excéder. Que si on a consenti en quelque manière à quelque mouvement déréglé, il faut l'exprimer humblement et sans exagération à son confesseur. Mais si on n'en a eu que le seul sentiment avec répugnance, il ne sera pas besoin d’en rien dire, si ce n'était qu'on ne se fût pas assez excité pour en avoir horreur. Au reste, on saura de certaine science qu'on a excédé, spécialement au manger, si par après on ne se sent pas totalement libre pour s’introvertir et s'occuper avec Dieu.

Selon tout ceci, la continuelle mortification exercée dans la quantité d'aliments est beaucoup plus excellente que la longue, fâcheuse et pénible abstinence, qui débilite grandement le corps par succession de temps. Elle est aux jeunes un vrai martyre, et elle mate et abat les vieux, comme insensiblement.

Enfin chacun sait combien les actes animaux du corps, comme le manger, le boire, le dormir, etc., sont à grand contrecœur à l'esprit déiforme. C'est ce qui a fait que les saints l’ont tant haï, et le haïssent tant que cela leur est une cruelle mort que de se porter même par pure nécessité à ces actions. Cela a fait qu'ils l’ont traité comme un ennemi, ne lui donnant que sa simple nécessité pour vivre. En effet il est rien de plus horrible ni de plus sensuel que les excitations de la gueule328, entre autres choses : l'âme déiforme les ressent à très grand regret, et voudrait pouvoir mourir mille fois ; mais sachant que c'est une chose indispensable, elle s'en abstrait tant qu'elle peut, faisant cela comme si l’action ne se faisait point. Ainsi elle cherche toujours le moyen d'en ressentir moins les effets, le tout selon le bon plaisir de Dieu, qui vit et se meut en elle et par elle pour son éternelle gloire.

Afin d'éclaircir encore la règle que j'ai donnée ci-dessus, pour discerner l'arrêt de l'appétit et le réduire au juste milieu de la nécessité et du bien-être naturel, il faut croire que la douleur présente qu'on ressent en l'esprit sur les mouvements de l'appétit sensitif et animal, fait qu'ils doivent être estimés non volontaires. Au reste, c'est le propre de l’âme sainte de brûler toujours en Dieu et de toujours couper et retrancher, tantôt par la totale abstinence et continuellement par la mortification en tant que mortification, et presque continuellement par l'abstinence et mortification tout ensemble. Que si on est arrivé en âge de ne plus croître, il ne faut point craindre la vive et notable mortification en abstinence. Mais l'âme fidèle à force de mourir en Dieu à tout ce qui n'est point lui, est faite et rendue si impassible, par manière de dire, en ces matières, qu'elle n'a que faire d'y réfléchir pour voir si elle excède en quelque chose.

Cette vertu d'abstinence regarde aussi bien l'âme que le corps, et comme l'âme est plus subtile, l'abstinence qui la touche est aussi plus excellente. Cette vertu est conforme aux trois vies du vrai spirituel, à savoir de nature, de mœurs et de l'esprit, soit en son corps, soit en ses sens intérieurs, soit en son pur esprit et en son fond. C'est à elle et à son contraire que répond le licite en diverses matières. Néanmoins il y a des vertus fort semblables et conformes à celle-ci, comme sont la sobriété et la tempérance ; et toutes ces vertus se doivent pratiquer par le fidèle spirituel, toujours et partout, en esprit, avec vigueur, en l'ordre de discrétion lumineuse, en ses appétits, pensées et actions, tant entre Dieu et soi, à l'infini et selon son total, qu'au-dehors en tout son extérieur, tant pour sa propre édification que pour celle d'autrui. Bref, on s'abstient de tout ce qui touche l'appétit de l'homme en toute sa plus basse partie, selon toutes les plus basses puissances, et cela en ce qui est purement licite, selon l'ordre de vraie discrétion.

Cette vertu encore pousse sa pratique en haut, touchant les matières de l'homme élevé et spirituel. Elle passe encore plus haut en l'homme purement spirituel (57) et nu, qui pratique souverainement cette vertu, tant en agissant qu'en pâtissant, en ce qui même ne troublerait nullement son repos intérieur. Et il le fait comme s'il était une personne toute commune, aimant néanmoins infiniment mieux la vie abstraite, par laquelle il repose doucement en son fond, que de sortir librement aux hommes par beaucoup d'actions licites et non nécessaires. Ces personnes, dis-je, se plaisent infiniment à demeurer solitaires, et les espèces créées ni leurs sentiments n'entrent point en leur fond, pour les tirer ou dépeindre d'images et de figures, de si loin que ce soit.

Ils sont tous tirés et abstraits en pleine et parfaite liberté d'esprit, et se plaisent infiniment plus d'entendre parler des choses divines que d’en parler, tant à cause de leur entière mort qu’à raison de leurs éminentes vertus, dont ils possèdent entièrement les habitudes en leur propre fond, où leurs puissances sont toutes réduites. Là ils sont simples, uniformes et réduits comme en une seule chose, pour procéder désormais à l'infini en vue et en action, tant au-dedans qu'au-dehors, supposé qu'il soit besoin qu'ils sortent au bien et à l'utilité du commun des hommes. C'est de ce fond que chaque vertu sort éminemment à tous ses actes ; que si on admettait librement quelque désordre dans ses passions et affections, on serait bien loin d'être établi dans ce fond où l'homme doit être mort à toutes choses et à soi-même, et rendu comme impassible, non selon le sens et le corps, mais selon la raison et l'esprit, qui doivent être avec le reste des puissances tant supérieures qu'inférieures une seule chose en essence avec lui et en lui.

Cette atteinte et totale transfusion est le suprême et dernier royaume de l'âme, lequel elle possède et gouverne comme reine très magnifique, et demeurant là pour ses suprêmes délices, ou pour mieux dire, pour celles de Dieu qui la comble de caresses en la fruition et aux embrassements infiniment amoureux et réciproques de toute la glorieuse Trinité. Car elle y est totalement absorbée et engloutie en amour continuel du très Saint Esprit, avec lequel et par lequel elle est entièrement transfuse en naissance et substance du Père et du Fils, pour être, autant qu'il se peut, tout ce que la Trinité est, et pour avoir tout ce qu'elle a. Ainsi une telle âme est souverainement ordonnée tant au-dedans qu'au-dehors, et ses communications et conversations ne sont autres qu'abondantes effusions de sagesse et de divine lumière.

Il faut encore savoir que tout le monde porte avec soi des inclinations notables au vice, et que les appétits s'en excitent tous les jours, à l’occasion des nécessités du corps qu'on est obligé de prendre pour le maintien de la vie. Ce qu'on apercevra aisément si on se porte librement à ces pratiques, supposé qu'elles soient absolument nécessaires, et que l'on soit bien attentif à soi, avec crainte d’y excéder. Car alors on se sentira comme manifestement sollicité de ces vices sensuels et bestiaux, et on en serait totalement captivé si on ne savait bien dextrement et puissamment réprimer cette bestiale tyrannie.

Mais le serviteur de Dieu est grandement subtil et clairvoyant, qui abhorre en soi-même ces mouvements et ces appétits. Il sait que cela dérobe l'affection du cœur, en sorte qu'elle se porte, ce semble, toute entière vers la sensualité, jusque-là qu’il lui est avis qu'il n'en peut être autrement ; parce que même la raison dicte la nécessité qu'on a de ces choses, conformément au bien-être de la vie, comme en effet cela est vrai pour manger ou dormir, et autres nécessités qui regardent le bien-être du corps.

L'âme a aussi ses attaches et sa glu qui la détiennent, en ce qu'elle croit souvent être obligée de s'émouvoir selon les sens, sur toutes sortes d'objets qui se rencontrent. Et plus elle est subtile et abstraite, à cause du progrès qu'elle a fait en la vie de l’esprit, plus aussi est-elle subtilement enlacée par des prétextes d'un bien apparent. En effet, ses affections et ses appétits sont si prompts et si subtils à couler, et la recourbent si finement sur elle-même que, si elle n'est attentive à ne rien désirer du tout, elle y sera incessamment prise et y demeurera captive, sans qu'elle le voie ou le sache.

C'est pourquoi il faut demeurer incessamment inconnu et totalement mort à soi-même, par la renonciation et résignation sur toutes sortes d'objets, tant sensibles que raisonnables et spirituels, surpassant par cela infiniment la raison, recevant tout ce qui se pourra présenter de fâcheux et l'acceptant amoureusement de la divine et libérale main de Dieu, et non jamais comme venant des créatures.

Or ceux-là ont très bien dit et encore mieux senti, qui ont écrit qu'on ne peut (58) satisfaire à la nécessité sans satisfaire à la sensualité. Cela est vrai à raison de l'appétit bestial, de ses effets et de sa puissance, par laquelle il s'efforce de nous tirer à lui et de nous délecter de ses mouvements voluptueux et actes bestiaux. Et si le serviteur de Dieu n'est grandement attentif à soi, il en sera même notablement ému, jusques à s'y arrêter et s'y délecter. C'est pourquoi il ne se faut porter à ces actions de nécessité naturelle qu'à très grand regret et douleur. Et plus elles sont nécessaires, plus aussi faut-il s'exciter à une grande douleur et crainte en les pratiquant. Car ce passage du Saint-Esprit est véritable en tous les hommes, que personne n'a jamais haï sa chair329.

Il ne faut pas néanmoins penser que cette exacte observation de soi soit si difficile, spécialement à qui s'y accoutume. Cela consiste spécialement à bien suspendre son action, sans pencher ni au trop ni au peu, chacun diversement et selon sa nécessité. Or il est vrai qu'encore que ces choses se passent ainsi de notre part sans péché, néanmoins elles nous y attirent assez puissamment ; et si nous ne sommes bien sur nos gardes, nous y mettrons notre affection en nous y délectant secrètement, ou bien en n'abhorrant pas assez ces bestiaux allèchements, ou manquant à quelque autre circonstance de notre devoir. Ce m'est assez d'avoir montré ce profond et subtil secret, non peut-être jamais déduit d'aucun mystique, nonobstant sa très grande importance. Cependant si on pratique tout ce que j'ai dit en ce traité de l'abstinence, on ne devra pas craindre d'avoir excédé en ces actions de nécessité et de bien-être naturel. Car tandis qu'on a la crainte et la douleur, on est assez éloigné de pouvoir excéder.

Or nonobstant toute circonspection possible, Dieu veut que dans nos examens ordinaires, nous lui demandions pardon de toutes les recherches secrètes et de toute la délectation prise sensuellement et par amour-propre, au boire, au manger, au chauffer, au dormir et autres semblables commodités, nous plaignant très simplement et très confidemment à lui de ce que nous portons tant et tant de misères en nous-mêmes, qui nous rendent si impurs et si dissemblables d'avec Sa divine Majesté, et d'avec sa vie très divine en notre humanité.

Au reste, les plus spirituels qui se puissent penser ont affaire de cette pratique pour leur utilité propre, sans que personne en soit exempt. Et plus ceci est ignoré des spirituels, il leur en est pis. De sorte que fort souvent ils se trouvent de nuit en dormant être le jouet des diables, qui se délectent d'eux par toutes sortes d'illusions, sans qu'ils sachent d'où cela peut procéder, vu qu'il ne leur semble pas leur en avoir donné sujet, parce qu'ils font ce qui leur semble, autant attentifs à soi qu'il leur est possible, faute de se voir impurs comme ils sont en telles pratiques.

La sobriété d'esprit aussi bien que celle du corps fait que les parfaits ne cherchent ni ne désirent sentir les choses qui les surpassent, et même qui leur pourraient bien être permises. C'est elle qui tient toutes leurs puissances en leur ordre pour ne sortir et ne rien appéter hors de raison, ni autrement qu'il ne faut. Ces personnes parlent peu et écoutent volontiers, spécialement ce qui est bon et saint. Ils haïssent toute curiosité, même sur les sentiments de l'esprit, sur ceux des mœurs ou de la nature. Ceux qui leur sont contraires sont entachés de plusieurs vices de l'esprit, et mal affectés au-dedans, actifs à se rechercher dans les dons de Dieu, dont ils font leur curée avec propriété, les appétant avec gourmandise et franchise d'esprit. Enfin ils ne sont autres chose que le gibier de leur amour-propre : il n'y a en eux que fausseté, mensonge et tout désordre d'esprit. N'en parlons pas davantage, ce sont gens totalement inaptes à la vie intérieure.

Il faut donc que chacun se résolve de se rendre intérieur autant qu'il pourra, s'exerçant sur ce qu'il trouvera ici plus à son goût, ou en quelque autre bon livre. Mais qu'il s'avise bien de ne se rendre pas propriétaire d'aucun exercice d'esprit, lorsque Dieu le tirera ailleurs ; et quoiqu'il doive grandement chérir la solitude, il se doit bien garder de s'en rendre propriétaire, parce que nous devons suivre Dieu et non pas nous-mêmes. Il faut laisser Dieu pour Dieu, spécialement quand on voit fort expressément ce qu'il désire de nous. [227v°] Hors de là, on doit mener une vie solitaire autant que faire se peut, et elle deviendra douce et savoureuse au plaisir singulier de Dieu. Ce n'est pas un petit contentement à un supérieur d'avoir de tels solitaires, de parfaite oraison et contemplation, qui chérissent et sanctifient leur solitude extérieure par une vie divinement exercée et pratiquée, et par une continuelle occupation de tout soi en Dieu. (59)

Quant à la solitude des doctes, qui sont si fort passionnés pour l'étude, je ne la loue ni ne la réprouve pas. Ce n'est pas celle-là qui nous est commandée par notre règle, et j'en ai parlé ailleurs en son propre lieu. C'est à ceux qui se ravissent de cette sorte de solitude, pour l'extrême plaisir que les sciences leur donnent, de ne s'en rendre pas propriétaires, et de faire que Dieu soit leur fin en cet extrême plaisir, faisant recouler ce plaisir en Dieu et distribuant leurs sciences et leur talent au-dehors, sans faste ni superbe, à la seule gloire de Dieu et à l'édification du prochain. À propos de quoi je dis que le miel de la divine Sapience est d'autant plus excellent que le miel de la science acquise, que Dieu qui le communique est tout autre que la nature, laquelle n'acquiert la science que par son industrie et avec grande peine et labeur.

Il est donc grandement important que le solitaire se rende véritable par sa fidélité, afin que Dieu le puisse élever de plus en plus par-dessus soi ; et qu'il soit tellement perdu à lui-même qu'il ne sache plus là où il est ni là où il réside. Alors il sera passé en Dieu d'autant plus excellemment que moins il connaîtra où il est, sinon par la vérité de sa simple et nue foi. Il transcendera toutes choses d'un très nu regard, qui le remplira d'admirable théorie, éminemment par-dessus tout discours, et deviendra contemplateur perpétuel de la ravissante beauté de son infini Objet, d'une manière ineffable, simple, nue et essentielle. Là il ne verra qu'abîmes, qu'il pénétrera d'une façon merveilleuse, plutôt en l'effort de son esprit nu et surélevé que par l'activité du sens, [228r°] contemplant d'une façon sublime de plus en plus et de mieux en mieux la lumineuse Divinité, tant selon la nature que selon les Personnes.

Cela est le même paradis en la terre de tout l'homme rempli d'une admirable activité, à la manière des hommes éminemment déifiés, lesquels jaçoit qu'ils330 n'aient pas entièrement supprimé leurs actes, si est-ce que l'action divine élève la leur d'une merveilleuse et éminente manière. Ils habitent par cela même l'entrée de la région mystique, de laquelle ils perçoivent abondamment et sûrement les très délicieux fruits. Cela est si haut, si pénétrant et si merveilleux, et le seul souvenir en est si plaisant qu'on ne saurait qu'en dire. Ainsi quiconque se soumet totalement à Dieu comme son instrument inutile, Dieu fait en lui ses plus hautes et plus inconnues merveilles.

Quelques-uns de ceux-ci sont honteux331 dans l'abondante perception du très éminent état où ils se voient et s'expérimentent ineffables, en l'aspect et l'impression de plusieurs secrètes vérités que Sa Majesté leur communique amoureusement. Mais comme ce n'est pas l'œuvre d'un jour, ces excellentes amantes n'y pensent point. Néanmoins elles s'y trouvent arrivées par l'infinie bonté et amour de Dieu, qui se plaît infiniment à les déifier ainsi et les enrichir si abondamment. Ces âmes sont toutes mortes aux opérations naturelles, et vivent de la divinité au Tout d'elles-mêmes.

D'autres personnes se trouvent avoir surpassé tout ceci, qui sont élevées et établies en un état de félicité beaucoup plus perdu et plus éminent. Là elles sont agies si loin d'elles-mêmes qu'il leur semble ne rien apercevoir de sensible, ni qui convienne à la créature, et que leur jouissance ne tombe point sous les sens pour pouvoir être suffisamment exprimée. Néanmoins il y a encore bien une autre région à traverser, et la créature qui a assez de force pour cela et qui en est capable la traverse fort différemment. [228v°] Elle habite en cette région comme au lieu de sa félicité, et ce n'est autre chose que la divinité même, non plus en la créature, mais au tout de la même divinité. Là, tout est réduit en l'immensité de son feu infini, ce qui contient plusieurs degrés et plusieurs états, autant que la créature y soit totalement consommée. Tel est le succès de l'amour réciproque entre Dieu et sa créature. Mais d'autant que peu de personnes savent ce que nous disons, il ne nous faut point perdre davantage en ces abîmes.

Il n'importe donc pas tant de savoir son état comme d'être fidèle à Sa divine Majesté, selon son degré. Si cela est, tout se fera bien et sûrement pour nous, à la très haute gloire de Dieu et au bien de la créature, soit qu'il lui faille vivre ou mourir, être en abondance d'amour sensible ou en abondante douleur, qui lui semble supprimer la vie ; elle sera sans cesse adhérente à Dieu, au plaisir duquel elle se donnera très amoureusement en temps et en éternité. Oh ! Que la créature est heureuse quand elle est totalement passée et transfuse en son Essence infinie, et quand rien d'elle ne se trouve plus en elle, tout étant si plein de Dieu que ce (60) n'est plus que lui-même.

Quant à ceux qui se trouveront occupés à l'exercice des vertus en la manière que nous avons exprimée, Dieu acceptera leur holocauste amoureux à très grand plaisir, à cause de leur indigence, supposé qu'ils ne puissent parvenir à l'Amour ; et même leur exercitation difficile et laborieuse ne sera pas dépourvue d'Amour en quelque façon332. C'est assez être amoureux et spirituel que de s'attacher à Dieu notre Sauveur, être homme d'oraison, et le suivre par la pratique éternelle de ses vertus. Encore que la vie de l'esprit soit très pure et très abstraite de cela, ceux du commun seront assez spirituels s'ils sont ainsi. Car je vous prie, qu'avons-nous à suivre, sinon Jésus-Christ crucifié en l'effort de son Amour infini ? Celui-là n'est pas bon qui n'est pas conforme à notre prototype, et tous les hommes appelés au service de Dieu doivent être résolus de suivre ses exemples à quelque prix que ce soit.

Mais quoique j'aie dit qu'il faut s'occuper à l'exercice des vertus, je n'ai pas entendu qu'il faille s'y occuper principalement ; car cela est beaucoup moins que s'exercer selon l'Amour, qui contient éminemment toutes les vertus, et qui en est comme l'âme, joint que nous parlons ainsi pour ceux qui sont vraiment intérieurs, et qui ont la touche, le goût et la pénétration des profonds et solides exercices de l'esprit. Car d'ailleurs, tout est bon à celui qui ne sait et ne connaît pas mieux333.


Chapitre 11. De l'abnégation ou renonciation

Les auteurs mystiques ont assez amplement écrit de cette matière, c'est pourquoi je ne prendrai pas leur route ni leur style : j'en parlerai fort simplement et comme en passant, en théorie et en pratique, selon que l'Esprit de Dieu me fournira. L'amour renoncé, ou la renonciation et abnégation évangélique, est un entier abandon de tout soi à Dieu en toutes choses, sans aucune exception ni d'œuvre ni de temps, en vertu duquel abandon la créature n'agit, ne pâtit, ne veut, n'ordonne et n'accepte rien pour soi ni pour son propre contentement, mais pour le seul bon plaisir de Dieu infini. L'explication de toutes ces particularités serait ennuyeuse ; je me contenterai de dire quant à l'une de ces circonstances, qu'autant de fois qu'il se présente occasion de vraie perte et abandon de tout soi à Dieu, pour son infini amour, l'âme vraiment amoureuse le fait toujours sans exception.

En effet l'homme qui veut vivre à Dieu et l'aimer comme il faut, doit par nécessité mener une vie renoncée ; et Dieu désire cela de nous tous, parce que cette sorte de vie est une disposition nécessaire à son Amour, et qu'elle nous est plus conforme, quoique plus fâcheuse au sens et à la nature. Or ce qui rend une telle vie si difficile à aborder, et même si inconnue, c'est que l'homme n'est quasi jamais que dans les sens : il ne se sert de sa raison que pour les choses sensibles, et ne sait ce que c'est que son esprit, son intelligence et sa raison plus séparée. S'il monte plus haut que le sens, il ne veut concevoir les choses divines que par voie d'entendement, et croit que toute sa sainteté doit consister en la forte élévation, et dans le lustre de son entendement illuminé de Dieu pour le connaître et le goûter. De là est qu'il ne le veut point de cette vie renoncée, désirant toujours avoir la satisfaction de son appétit de propre excellence. Il ne veut point aller là où il ne sait pas, ni s'exposer à se perdre et s'abandonner à la conduite de Dieu, ne la voyant que par une foi très éloignée, qui n'a pas force en lui pour un si haut effet.

À la vérité, lorsqu'il agit par voie d'entendement, la volonté s'y joint par une suite naturelle ; et parfois ces deux puissances sont tirées de Dieu. Mais supposé qu'il n'y ait en elles aucun attouchement, l'homme demeure gisant à terre, cherchant sa consolation dans les sens et dans les créatures, souvent même jusques au plaisir illicite, faute de vouloir mourir renoncé pour l'amour et le bon plaisir de Dieu. Car il faut que pour connaître et aimer Dieu, nos puissances soient élevées par lui, selon l'ordre qu'il tient ordinairement pour cela dans les hommes spirituels ; et la seule foi selon le simple degré des hommes du commun ne leur donnera jamais de force à suffire pour cela.

Le Saint-Esprit opère d'admirables et extraordinaires effets en certains hommes. Mais la nature semble faire la même chose en ceux qui paraissent naturellement vertueux, quoique parfois enclins et portés à quelque vice mortel. Ils semblent tous également émus par la (61) haute estime qu'ils font de Dieu, jusques à mourir pour lui s'il était de besoin, ce qui pourtant n'est qu'un effet de leur bon naturel, et le semblable se voit assez souvent dans les bons et généreux guerriers. De sorte qu'il est très difficile de discerner si ces mouvements-là sont de nature ou de grâce. Néanmoins il est vrai que ceux qui ne sont point en péché sont ordinairement mus à cela de Dieu et de sa grâce, comme aussi les autres abusent de leur bon naturel pour continuer dans leur vice, et pour pécher plus sûrement sous cette couverture.

À peine personne veut-il entreprendre cette vie renoncée, encore que chacun la voie très héroïquement pratiquée par notre divin Sauveur. Personne ne le veut imiter à ses propres dépens, si ce n'est en peu de chose, et non jamais au tout et pour toujours ; et ce qui est plus à déplorer, les hommes sont dans cette lâcheté même après qu'ils ont ressenti les très fortes attractions et opérations de Dieu : pendant telles influences, ils promettaient merveilles, mais sitôt qu'ils en sont destitués, plusieurs n'ont ni cœur ni courage pour suivre Jésus-Christ chargés d'un petit bout de sa croix, et pour souffrir et mourir avec lui, dans les croix du corps et de l'esprit. Cela fait que très justement il se plaint des hommes qui ne lui veulent être amis qu'à la table, le laissant à l'abandon et à la merci de ses cruels ennemis, pour souffrir et mourir par leurs iniques, cruels et mortels efforts.

Il ne laisse pas néanmoins de s'en trouver qui sont de meilleure et plus forte trempe, et qui par une vive imitation le suivent jusques au sanglant sacrifice de leur propre vie, laquelle ils lui donnent tant en gros qu'en détail. Aussi prend-il en eux un singulier plaisir, les voyant s'étudier à le suivre et lui ressembler par une vie totalement renoncée, et à ne vouloir rien pour eux que tout mépris et toute confusion, et à Dieu tout bien, honneur et gloire, tant en eux selon leur total qu'en toutes les créatures.

Cette sorte de vie a été décrite et exprimée par les mystiques sous les termes de désappropriation, de dépouillement, de conformité, et autres noms et actes semblables, qui marquent certaines affections de la volonté désireuse et enflammée de Dieu, et ravie par-dessus toute connaissance intellectuelle en un ardent désir de son amour. Celui qui profite en la voie d'Amour, pratique et pratiquera toujours à peu près tous ces actes, selon les fréquentes occasions que Dieu et les hommes lui en fourniront ; et supposé qu'une âme y soit fidèle, les acceptant de bon cœur, Dieu fera toujours que ces rencontres auront un bon effet en elle. Si elle profite véritablement, elle saura par une lumineuse discrétion pourquoi cela doit être ainsi.

Car il faut savoir en passant qu'on ne peut pas dire qu'une personne ait profité en la vie spirituelle, qui n'a point de discrétion, de lumière ni de science des voies qu'elle tient à la suite de Dieu ; et cette lumière ne se peut donner des hommes, ni par paroles, ni par instructions. Cela est de l'effet des habitudes tant infuses qu'acquises, qui peu à peu changent l'homme sensuel en spirituel. De sorte que c'est peiner inutilement que de vouloir instruire quelqu'un en cette matière et l'illuminer comme il faut. C'est quasi tout si on les détourne de certains détroits et mauvais passages qui se rencontrent en ce chemin ; sur quoi ils doivent souvent lire les mystiques.

Il faut encore savoir que les sujets de renonciation ne sont que peu de chose, tandis qu'on a inclination selon Dieu de se porter ou non à quelque acte de mortification ; quoique cela soit toujours de grand mérite, si on s'y porte par le seul motif du pur Amour. Mais la vraie vie renoncée en totale conformité et uniformité est lorsque Dieu ou les hommes, ou l'un et l'autre ensemble, exigent de nous que nous allions et vivions à sens tout contraire de nous-mêmes, sans considération de temps, de lieu ni de personnes. Cela n'empêche pas que lorsqu'il nous est loisible de vaquer avec pleine liberté à notre profit intérieur, il ne nous soit toujours permis, voire meilleur et très expédient, de fuir les conversations humaines et d'élire l'entière retraite tant de corps que d'esprit, la discrétion toujours sauve afin d'éviter la singularité.

Quant aux satisfactions momentanées que nous ôtons à nos sens, cela est mieux appelé mortification que renonciation, car la renonciation regarde les choses qui sont de durée, et dont il semble que nous ne pouvons nous délivrer, quoique que nous soyons très libres à vouloir cela même en notre acte électif et passif, ou pour mieux dire en notre amoureux désir et en notre amoureuse souffrance. Mais si (62) les croix tant d'esprit que de corps nous sont si douloureuses et ennuyeuses que cela passe encore au-delà de ce que je viens de dire, alors nous passons de l'état de renonciation à celui de résignation, si nous sommes toujours autant fort et généreux que je le suppose.

Par tout ceci, on voit en quelque façon ce que c'est que mortification, que renonciation, et que résignation. Ces trois choses dans leur perfection sont douces et faciles, dures au commencement, et puis faciles au milieu, selon l'exigence de l'amour perfectif. Tous ce que le vrai spirituel a à faire dans les occasions de grande mortification et de renonciation, c'est d'agir en pleine conformité (s'il n'est totalement suspendu en ses puissances) sans grand effort du sens, et seulement du plus profond de son cœur et du plus intime de son esprit. S'il est tellement suspendu et destitué en ses puissances qu'il ne puisse agir, il faut qu'il endure ces langoureux efforts d'esprit en éternelle résignation, s'il est de besoin, avec joie et plaisir. En cela consiste la plus épurée et excellente sainteté des âmes fortes et généreuses, qui soutiennent ainsi Dieu par-dessus toute influence de son concours et de ses lumières sensibles ; et c'est en pur et essentiel Amour que convient cette éternelle pratique.

Il n'est pas besoin de parler de ceci à l'homme qui n'a que le seul esprit d'un bon naturel, et qui ne demeure et n'agit que dans le sens. Car il ne saura jamais rien de meilleur que les bonnes œuvres, et ne se renoncera jamais comme il faut, s'il se voit impuissant et sans moyen de les faire. C'est pourquoi la vie active, qui est plus dans le sens que dans la raison, est grandement délicieuse à ces personnes, et ils souffrent volontiers plusieurs peines à cause des grands mérites qu'ils en espèrent ; mais ils sont en cela même tout pleins de leurs propres voies, appétits, recherches et propriétés, totalement ignorants d'eux-mêmes et du vrai bien en lui-même. Ils ne se veulent jamais perdre, de si loin que ce soit ; et s'ils se perdent quelquefois, à force de persuasion, ce n'est qu'avec une extrême crainte de perdre leurs sentiments et leurs goûts de Dieu. Encore ne s'abandonnent-ils que peu à peu, et le moins qu'ils peuvent, ne pouvant croire que la vie renoncée, indifférente et résignée soit la vraie sainteté.

Erreur, ténèbres et misère, qui procèdent de ce que l'homme prend pour soi le don et le goût de Dieu, qui ne lui est donné sinon comme un moyen pour acquérir l'habitude de sainteté, laquelle habitude en est la fin, dont les vrais actes sont la vraie vie renoncée ; car à bien prendre, qu'est-ce que telle vie, sinon les actes de toutes les saintes habitudes pratiquées non tant en soi que par-dessus soi-même, étant perdu totalement en Dieu, à la majesté duquel on désire toujours satisfaire, et nullement à soi.

Cette vérité perd tellement les vrais ennemis de Dieu à eux-mêmes, et les arrêtent si parfaitement en Dieu pour vivre de lui et en lui tous renoncés, par-dessus les plus douces influences de son Amour sensible, que ce qu'ils craignent le plus, c'est, par manière de dire, de recevoir ces mêmes influences. Ils savent que ce n'est pas en cela que gît le bien solide, et qu'il consiste en la forte habitude, suivie incessamment de toutes sortes d'actes de vertu, qui sont la vie de l'esprit complétée en totale renonciation et abstraction de tout ce qui n'est point de Dieu.

Cette science fortifie et anime toujours de plus en plus l'âme fidèle à se faire quitte des réflexions sur soi-même et sur ses propres intérêts dans les dons de Dieu. Elle vit très indifférente à avoir ou non avoir, à vivre en paix ou en guerre, en recueillement ou en effusion, à perte ou à gain, en humilité ou en inclinations de superbe, en action ou en contemplation, en ordre intérieur ou en désordre, et en tous semblables effets. Car elle croit toujours très parfaitement qu'elle a reçu de Dieu trop plus qu'elle ne mérite, vu la profondeur de ses misères, donnant en tout et partout incessamment la gloire à Dieu pour ce qu'il est en lui-même, et qu'il fait ou permet en elle de plus sinistre, moleste334 et fâcheux, tant par-dedans que par-dehors, tant par les diables que par les hommes, voire par les meilleurs et plus saints, qui même s'élèvent souvent contre elle, comme si elle était la plus grande ennemie de Dieu et de tout le genre humain.

À mesure donc qu'une âme profite en ces pratiques, elle se perd très utilement en l'ordre, science et expérience de cette sainteté très mystique, en laquelle les hommes ne connaissent du tout rien, quoique souvent assez saints selon le plus haut effet de la vie active. Au contraire, ils blâment et persécutent ces personnes comme oiseuses et ennemies de (63) vraie sainteté. Cependant ceux qui s'exercent seulement en la vie active envisagent et peut-être poursuivent avidement la sainteté s'ils sont bons. Mais leurs contraires, qui mènent une vie totalement renoncée, ne pensent non plus à la sainteté en eux et pour eux qu'à ce qui ne doit jamais être, d'autant que leur vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, lequel, quand il apparaîtra, alors ils apparaîtront à eux-mêmes avec lui en gloire. Ce sera quand l'hiver de cette vie sera entièrement passé, et que le printemps florissant en toutes sortes d'odorantes beautés sera venu, lorsqu'on taillera les vignes et quand en leur terre on entendra la voix de la tourterelle, en suite de quoi tous les effets nécessaires succéderont à l'infini comme tout d'un coup, pour combler d'infini bonheur et d'une gloire infinie une telle vie et une telle mort, pour une autre sorte de vie dans l'éternité335.

Cette vie renoncée est si surnaturelle qu'elle est par-dessus tous les miracles que les saints ont opérés et opèrent en Dieu, la part où ils soient336 : aussi se trouve-t-il très peu d'hommes qui l'exercent fidèlement. Car il y a beaucoup à pâtir, voire ce semble parfois tout ; ce qu'il ne faut pourtant pas croire, mais il semble que cela est ainsi à cause de la grande nudité, destitution et faiblesse dont on est aggravé, avec une totale ignorance de soi et de Dieu, et une entière effusion de ses puissances inférieures ; ce qui fait qu'on ne sait si on est mort ou vif, si on perd ou si on gagne, si on consent ou si on résiste.

C'est là que l'âme agonisante rendant la vie à Dieu meurt et expire, plus de douleur et d'angoisse que d'amour, ce lui semble ; mais c'est une amoureuse douleur et angoisse qu'elle souffre entre ses bras divins, demeurant là pour jamais entièrement soumise, renoncée, et résignée à tout ce qui est de son bon plaisir. Or cette perfection est totalement accomplie et consommée quand on est devenu simple et fort en habitude passive, soit pour contempler Dieu éternellement en très simple et très une adhésion, ou pour lui adhérer simplement et uniquement en moindre état et constitution, ou bien pour être totalement perdu et submergé en cette mer infiniment large, vaste et profonde, en laquelle on est totalement réfus337, simple et éternel comme elle-même, par-dessus toute distinction et différence de vues et de notions des spectacles éternels. Mais ce n'est pas tant de quoi il est question, et nous ne disons ceci que comme en passant et faisant à notre propos.

Reprenant donc notre fil comme dès son commencement, nous disons qu'il n'y aura jamais de renonciation en l'âme qui n'aura point été touchée de Dieu par amour sensible ; et si, outre cela, elle n'aime davantage Dieu en lui-même que ses propres dons et ses propres œuvres, elle n'arrivera jamais à recevoir l'infusion des habitudes divines très fortes et très excellentes qui appartiennent à la vie vraiment renoncée. La raison est que cette âme est encore en toute la vie de la nature, quand même elle serait excellemment spiritualisée, de laquelle elle ne veut jamais rien perdre ; que si elle se perd en un point, elle prétend pour cela un plus grand mérite. Si bien qu'elle ne sait que le goût et la lumière, et jamais ne saura rien de la vraie souffrance, étant éloignée de vouloir pâtir, tout autant qu'elle est ignorante et amoureuse d'elle-même.

Il faut bien noter sur ceci que toute la force de Dieu en l'homme renoncé au temps de sa désolation réside aux puissances supérieures, et qu'il n'y a en tout ce temps-là que la partie inférieure qui ressente et qui souffre les violences, assauts et agitations des diables et de la nature ; car la partie supérieure demeure forte et vigoureuse pour adhérer à Dieu, et totalement exempte de semblables efforts. Cela fait que l'âme est très éloignée de pécher pour ce temps-là, vu l'effort de sa véhémente douleur ; et encore qu'elle ne soit pas arrivée à un si haut degré de contemplation, ni à une si forte union et transformation en Dieu, n'importe, cela n'est pas moins ainsi, à cause des amoureux efforts qu'elle a faits pendant le temps de sa paix pour donner, incessamment et d'un ardent amour, tout le sien à Dieu son unique Époux.

Or, cependant que l'âme se trouve perplexe et en soin de chercher le plus ou le moins en ses œuvres, de là qu'elle n'a ni discrétion ni lumière, et ne sait en cette occasion en quoi consiste son vrai bien, qui est de demeurer attentive à s'introduire uniquement en son Époux, s'il lui est possible. Que si elle ne le peut, son bien consiste à endurer fortement les pénibles efforts de sa soustraction, attendant patiemment son désiré retour ; et jamais il ne faut chercher sa consolation au créé en quoi que ce soit. Que si on sort au-(64)dehors pour se divertir à quelque chose, il faut que ce soit par absolue nécessité.

Enfin il faut mourir en éternelle agonie (si Dieu l'ordonne ainsi) plutôt que de se rendre infidèle à Sa Majesté divine, de si loin que ce soit. Cette perte véritable n'est dure qu'au commencement, c'est à savoir pour les jeunes apprentifs338 ; car elle est facile au milieu, et très douce à la fin. Mais tout ceci suppose toujours que l'âme fidèle y emploie tout son pouvoir. Si elle fait ainsi, se laissant conduire à Dieu, il la rendra comme un miroir très clair et très poli, qui représentera excellemment sa grandeur, son unité, sa fécondité et toutes ses divines perfections. Et elle jouira pleinement de lui. Rien ne peut arriver de nouveau, de fâcheux, ni d'étrange à telles âmes ; d'autant que Dieu, duquel et auquel elles vivent, leur est toute plénitude de bien, de repos et de paix, par-dessus tous les événements créés.

Tout ce que j'ai dit fait assez voir combien ces hommes sont rares, peu connus, goûtés et suivis même de ceux qui semblent grandement excellents et relevés en sainteté. Car la plupart de ceux-ci ne connaissent que leur corps et l'austérité, et même les beaucoup meilleurs en esprit prennent l'apparent pour le vrai et l'ombre pour la vérité. Les vrais amis de Dieu ne sont connus que de leurs semblables, et leur propre est d'être cachés autant qu'il leur est possible, selon l'exigence de la vraie vie renoncée.

Quant à ce que nous avons dit, que l'âme renoncée fait en sa suspension tous les actes de ses habitudes, cela est parfaitement vrai en tout ce qu'il lui faut faire à l'extérieur, en quelque façon que ce soit, et dans toute la durée qui se puisse penser. Cependant elle demeure au-dedans de soi allègre, joyeuse et contente, très élevée en Dieu, excellemment revêtue de lui en tout son fond et en toutes ses puissances, et hautement réparée339 de longue main en l'habitude de sa force passive. Par ce moyen elle agit excellemment en tous événements, selon le très pur et essentiel amour, dans lequel elle adhère très nûment, simplement, uniquement et paisiblement à son infini Objet, désirant être le paradis de Dieu en sa vie et en sa mort toute renoncée, si tant est que Sa Majesté le veuille ainsi. Car elle ne se plaît à rien tant qu’à délecter infiniment Dieu en son total, à ses éternels dépens. Elle donne aux amis de Dieu340 la très haute sainteté qui paraît en tous ses dons plus excellents, sans se soucier autrement de soi-même, croyant toujours qu'elle a trop plus qu'elle ne mérite, et aimant bien plus cette sorte de sainteté en tous les amis de Dieu qu’en elle et pour elle-même. Ce qu'étant ainsi, il se fait qu'elle est comblée et illustrée de la sainteté de tous, en la vérité de son amour pur, essentiel, et même parfois suressentiel, non réfléchi, et souvent incapable de l'être. Ainsi elle vit attachée à Dieu en sa totale perte et nudité, et elle est vivante de Lui, par-dessus toute science et discrétion, pleinement et toujours également contente en tous événements.

Il est bon de savoir que la nature, même dans les plus avancés, est tellement encline à se rechercher que si on lui ôte une chose, elle a aussitôt recours à une autre pour s'y reposer et délecter. Si on lui ôte un objet sensible, elle a recours à un objet de l'esprit. Si on lui ôte ceux de l'esprit, elle cherchera sa propre satisfaction en Dieu même. On doit prudemment et diligemment examiner ceci pour ne point laisser arrêter les personnes spirituelles à ces propres recherches, les unissant et attachant à Dieu au temps de la privation et soustraction de cette douce influence sensible, afin de les épurer et perfectionner totalement. Par quoi il sera bon que dans ce temps-là ils ne surpassent point semblables ressentiments, si ce n'est en profondeur de simple désir. Mais ils ne doivent pas prendre d'eux-mêmes un objet affectif pour se dilater en Dieu, afin de ne point ressentir les répugnances, contrariétés et mouvements sur ce qu'on leur a ôté. Ils ne doivent non plus se servir pour cela de Dieu même, chose qui serait une aussi subtile sensualité que le sujet et l'action paraissent bons, raisonnables et à propos. Ce point n'est pas de petite conséquence.

On doit encore savoir que tous ceux qui ne s'exercent que selon leur raisonnement et leur connaissance sont en eux-mêmes et en leur amour naturel, qui fait qu'ils ne passent jamais, et ne sauraient passer au-delà d'eux-mêmes pour suivre Dieu, endurant et mourant à leurs dépens, et en amour nu. Il semble parfois qu'ils fassent choses grandes ; mais ils ne passent jamais au-delà de l'action douce et agréable à la nature, et il ne leur est pas possible de faire autrement, parce qu'ayant souvent converti l'Esprit de Dieu en leurs propres goûts et délices, et réfléchissant sur eux-mêmes et non en Dieu, (65) ils se sont rendus sensuels dans les sentiments et goûts de leur propre esprit naturel, et bien souvent de l'esprit du diable qui s'y joint. Cela fait qu'ils sont incapables pour jamais de la profonde, simple et unique introversion de l'esprit, pour se laisser eux-mêmes à leurs dépens, comme nous avons dit.

Mais ceux qui s'exercent non seulement selon la raison, mais encore avec ferveur, réfléchissant sans cesse en Dieu, et non sur eux-mêmes, sont seuls propres à suivre souverainement Dieu par les chemins déserts, arides et pierreux des abandonnements du corps et de l'esprit, en toutes les manières que l'on peut dire. C'est-à-dire à leurs propres coûts et dépens, voire même jusques à la consommation entière de la moelle de leurs âmes et de leurs propres vies. À cet effet ils tendent incessamment en haut par le simple et nu amour, qui les brûle et les consomme, demeurant sans cesse suspendus par ce très simple exercice en la même éternité, où il est impossible de les atteindre. Et quand ces personnes-là tombent en quelque défaut, elles se relèvent incontinent, se plongeant avec une nouvelle ferveur et activité d'esprit en Dieu.

Par cette distinction des uns et des autres, on pourra discerner parfaitement l'apparent d'avec le vrai. Car c'est en cela que se trouvent différents l'amour saint et l'amour-propre ; ils se ressemblent comme deux cheveux de la tête, mais aussi ils diffèrent totalement en divers temps et en divers effets.

Ensuite de cela, il faut dire que les sensuels dont nous parlions ci-dessus, qui semblent faire quelque chose conforme à la vraie charité, se sont prescrit et ordonné une vie raisonnable selon leur fantaisie, avec ses préceptes, tant en action qu'en passion et destitution, les termes et limites de laquelle ils ne surpasseront jamais. Cela fait que quand on les exerce et les touche hors de là (je dis, soit Dieu ou les hommes), ils se font voir tels qu'ils sont, défectueux, corrompus et totalement sensuels en esprit. Il n'est pas besoin d'en dire les particularités : elles sont assez manifestement connues et comprises sous ce terme universel de sensuel et de sensualité. Et suffit que l'on sache que la vraie vertu s'exerce au-dessus de la raison, soit en mourant à soi lorsqu'on est exercé contre sa propre raison, soit en demeurant dans la tranquillité et l'impassibilité, s'il faut ainsi dire, de cœur et d'esprit, supposé qu'elle soit parfaitement acquise. Tandis qu'on sent la moindre répugnance dans la raison, on n'est pas encore parfaitement vertueux. Mais quand la raison se délecte de la vertu, et quand le cœur s'y repose avec plaisir, quelque vertu que ce soit, elle est souverainement acquise.

Chapitre 12. Ce que c'est que mourir à soi ; et des diverses morts, tant du sens que de l'esprit

[43n2, 240v°]341 Nous parlons si souvent de mourir, et cependant plusieurs ne savent ce que c'est, encore même qu'il puisse arriver qu'ils le pratiquent. Mourir convient à toutes les parties de l'homme : il est sensuel, il est raisonnable, il est spirituel et déiforme. Si quelqu'un vivant selon les sens veut acquérir la perfection morale, il faut qu'il se règle au niveau de la raison, et qu'il lui assujettisse cette partie bestiale. C'est une mort encore grossière, mais très fâcheuse aux nouveaux convertis ; néanmoins on en peut venir à bout, par étude et par exercice, assujettissant le sens à la raison, comme l'ont bien su faire les anciens philosophes. À bien plus forte raison le fera-t-on par la grâce que Dieu communique extraordinairement.

La sensualité, donc, a ses matières de mort, la raison a les siennes, et l'esprit les siennes. Or mourir selon quelque partie que ce soit, c'est pâtir quelque manquement à son bien-être. Quand le vrai mourant en a rencontré l'occasion, il souffre fortement et généreusement cette indigence de son bien, qui lui est ordonné de Dieu pour un autre bien plus grand ; et tant plus l'indigence est notable et de durée, Dieu est plus glorifié, et l'homme qui la souffre, non pas humainement, mais en la vertu et en la force de la grâce.

Nous parlons ici de perfection, et nous parlons aussi pour les imparfaits, qui tendent ardemment et de toutes leurs forces [241r°] à la perfection, dans le désir et l'amour que Dieu leur a sensiblement communiqué pour lui. Mais pour effectuer pleinement ce désir, il y a innombrables vicissitudes à souffrir de la part de Dieu et des créatures, tant pour agir que pour pâtir. C'est une excellente mort de voir qu'on ne peut faire quelque bien selon son désir ; mais elle est beaucoup plus excellente (66) quand on ne peut souffrir selon son désir infini ; et sans doute, tant à faire qu'à souffrir, si on est véritable, la mort est plus à estimer que l'exercice de la souffrance ou de l'action, car Dieu veut nous anéantir à nous-mêmes, et plus il en voit les effets en nous, plus il y prend de plaisir ; et cela est d'autant plus vrai que nous le connaissons et le croyons moins, à cause des horribles ténèbres et autres mauvais effets que nous ressentons en nous.

Or, pendant qu'en ce temps de désolation on se sent aggravé342 au sens et en la chair, et que l'esprit est tiré de part et d'autre, il ne faut pas être oisif, s'il est possible, au-dedans de soi ; et quoique le plus souvent l'esprit assiégé de mort et d'angoisse ne puisse autre chose que pâtir en regardant et gémissant amoureusement vers son cher Objet, néanmoins il faut alors former ses actes de la voix, au moins l'espace de quelque temps, faisant ainsi suppléer la voix au défaut et manquement de l'esprit désolé, qui pour sa grande suspension ne peut autre chose que souffrir et mourir. Que si cela encore lui est trop angoisseux et du tout insipide, qu'il ait patience, ne laissant pas d'élancer cordialement et vocalement quelques plaintes et gémissements vers Dieu. On doit agir en la même façon lorsqu'on ne peut surmonter quelque peine touchant l'humilité ou autre vertu, à cause qu'on a le fond trop contraire à cela et qu'il serait trop requis de force. On formera verbalement et vocalement ses désirs et ses plaintes à Dieu, implorant son secours en ce combat importun, et on lui dira de paroles ce qu'on lui dirait en esprit en un autre temps, raisonnant sur ce qu'on sent de fâcheux et de moleste, et se plaignant à Dieu de ce qu'on sent une telle contrariété à l'ordre de son bon plaisir et de sa gloire. [241v°]

Ce que fait la tentation lorsqu'elle émeut puissamment la sensualité à l'encontre de la raison, cela même arrive en ce que je viens de dire touchant l'humilité. Car le combat qui se ressent entre ces deux parties suppose qu'on résiste fortement et comme il faut ; et quoique la force n'étant pas bastante343 pour supporter de si grand coups de la part de la sensualité, il semble qu'on demeure aggravé et vaincu sous ce faix ; néanmoins on ne pèche pas pour l'ordinaire, d'autant qu'on ne peut pas mieux ni davantage, puisque ces violents efforts contre la raison ne sont pas le péché si la volonté les abhorre fortement avec la raison. Si on dit que cela ne peut être sans quelque petit péché, d'autant qu'on ne résiste pas assez fortement et que tout son pouvoir, bien soit ; mais cela même est tenu et estimé de Dieu presque comme rien, attendu que tout cet effort est suivi d'une douleur indicible.

Pourvu donc que ces personnes s'efforcent de faire leur possible, se défiant d'eux-mêmes et se confiant en Dieu, il a leurs combats et leurs morts très agréables, Sa Majesté se servant plutôt par permission qu’autrement de ce fâcheux moyen pour les conserver et les tenir en bride d'humilité et d'humiliation. Sans doute les hommes du commun qui abhorrent fortement le péché, agonisent et meurent hautement en leurs combats, croyant souventes fois que ce qu'ils font est un grand mal. Mais cela leur tourne dès là-même à très grand bien, s'ils persévèrent constamment sur cette mortelle croix, faisant en sorte que tout leur exercice réponde à leur non-pouvoir en profonde humilité de cœur. Leur résignation les doit maintenir en vigueur au fond de leur esprit, d'une manière inconnue, adhérant simplement à Dieu et vivant en Lui d'une foi nue et très abstraite. Plus ils se persuadent le contraire, plus cela est simplement au fond d'eux-mêmes, où Dieu, par sa force secrète et vertu vivifiante, les préserve d'eux-mêmes et des créatures. Bref ces âmes, étant véritables en leur violents et mortels combats, perdent d'une terrible manière leur vie pour Dieu, la lui donnant à chaque moment, qui est un singulier genre de martyre. Si elles n'ont pas vécu en esprit [242r°] par le passé, ces fréquents rencontres leur servent de vif purgatoire pour l'expiation de leurs péchés, et de plus leur causent un très grand mérite.

Les âmes fidèles se discernent d'avec les infidèles en ce que celles-là ne font aucune démonstration de leur combat, sinon à ceux à qui elles sont obligées de le faire, et poursuivent fidèlement leur exercice sans se détourner de Dieu. Elles ne sortent point à la consolation et récréation de leurs sens dans les créatures. Elles ont de vils sentiments de soi, faisant toujours néanmoins leur possible. Elles croient que les souffrances leur sont très dues et de très justes châtiments, tant pour leur vie passée que pour le grand abus qu'elles ont fait des dons de Dieu. (67) Les infidèles, au contraire, quittent tout là, et laissent Dieu après avoir fait très peu et pour peu de temps résistance à leur sensualité. Alors ils reprennent tout ce qu'ils semblaient avoir quitté, tant par eux-mêmes que par les créatures. Si bien qu'ils se gorgent de plaisirs sensuels, sous prétexte qu'ils ne croient pas pécher, et sont tout convertis en ordure et très vil fumier, au très grand plaisir des ennemis de leur salut.

Vous donc, ô Enfants du Carmel, si vous ne pouvez voler à guise d'aigles aux éternelles splendeurs des infinis secrets de Dieu, vivez d'humiliation et d'humilité ; abîmez-vous aussi bas, en la vérité de votre rien, que la nature se voudrait guinder344 en haut, pensant voler sans ailes. Ce n'est pas pour votre ruine ni pour votre perte que parfois vous vous sentez déchus et précipités du lieu où l'amour-propre vous faisait aspirer, pourvu que la vraie vie de l'esprit et ses exercices vous plaisent. Si Dieu vient à vous élever à lui, se manifestant et se faisant contempler à vous, vous pourrez très humblement l'accepter et le suivre en éternelle indifférence, pourvu que vous ne perdiez jamais la vue ni le sentiment de votre rien et de votre infinie misère. Faites principalement état des ravissements de la volonté, vous donnant bien garde d'agir de vous-mêmes et par vous-mêmes pour votre seule nature en vous attribuant et prenant pour vous [242v°] les dons de Dieu dans ses œuvres et dans les vôtres par un faux et glouton désir de sainteté, comme indignes mercenaires. Chose qui est autant éloignée du vrai humble que la grâce et la nature sont opposées l'une à l'autre345.

Les mystiques nous disent, ce qui est vrai, que trois choses conviennent à l'homme mort : on l'ensevelit, on l'enterre, et puis on marche sur lui jusques au jour du Jugement. On ne saurait mieux exprimer l'insensibilité des morts, et à cette marque on verra si nous sommes morts entièrement à la nature, si toutes ces choses se trouvent en nous pleinement et de tout point véritables. Cela sera ainsi quand les hommes feront de nous, soit par l'instigation des diables, soit de la part de Dieu, tout ce qu'ils voudront, sans que nous fassions la moindre réflexion sur nous-mêmes ; et cela en temps et en éternité.

C'est donc aux hommes [43n2, 217v°] de bien voir s'ils sont morts ou mourants, d'autant qu'il y a entre ces deux choses une très grande distance. Il est vrai que ceux qui sont en perpétuelle agonie sont très proches de la mort, comme aussi cette agonie dure quelque temps sans mourir du tout ; mais je ne pense pas qu'il se trouve beaucoup d'hommes en ce siècle qui soient entièrement morts en sorte qu'on en puisse porter ce témoignage qu'ils soient conformes à ce que j'ai dit des corps morts. Hélas ! Aujourd'hui toutes les occasions nous font sortir à notre vie naturelle : nous ne voulons point la supprimer ; et nous voulons toujours sentir, agir, nous mouvoir et vivre pour être vus et estimés des hommes, ou par impatience, ou par superbe. Enfin de si loin que ce soit on trouve adroitement la vie de l'homme animal, si bien qu'on peut dire que nous savons tout et ne faisons rien. Car quiconque en ceci laisse quelque chose à faire de son pouvoir, doit être dit et cru ne rien faire.

De vrai, il faut confesser qu'il est plus difficile de souffrir le continuel exercice des hommes malins que des diables, d'autant qu'on les voit dépouillés de toute humanité. Mais quiconque est entré en la lice du combat avec connaissance de cause, voit toujours l'infinité de Dieu dedans soi, qui opère là-dedans une secrète force, par laquelle on vit content et joyeux au-dedans de soi au temps de l'exercice qu'il faut soutenir, de quelque part qu'il vienne, sans réfléchir sur soi, si ce n'était pour le moment, supposé qu'on ne soit pas plus parfait que cela.

Mais il faut qu'on sache que c'est des souverainement parfaits que nous parlons ici, qui ne savent ce que c'est que réfléchir sur eux, tendant à Dieu de toutes leurs forces et d'un amour indéficient. Mon Dieu, que tout ceci est aisé à dire ! Il est vrai aussi que la gradation en est très grande, selon que les hommes sont plus ou moins parfaits.

Fort souvent on est si violenté et si transporté dans la souffrance, et le mouvement dure si peu, qu'il n'y a presque rien de la raison en cela, ou rien du tout346. Ne rien ressentir du tout, c'est être joyeusement mort, et je ne sais s'il se peut trouver un homme entièrement tel, parce que notre vie n'est pas radicalement supprimée, ni notre radicale vitalité supprimable. Celui-là seul est au-dessus de ces mouvements-là, qui est excellent en l'abondante grâce de Dieu, et qui est parfaitement devenu esprit. Il les laisse au (68) dehors murmurer et gronder de fort loin, tandis que l'esprit, maître absolu de tout l'homme, ne fait que s'en rire.

Au reste, ce qui se plaint et s'afflige en nous, n'est pas l'homme : c'est son serviteur, c'est-à-dire la sensualité, qui n'est jamais si parfaitement domptée et affaiblie par l'esprit, qu'il ne lui reste toujours quelque vie et vigueur pour se plaindre contre son maître. Je dis cela pour consoler les hommes qui se comportent en vrais guerriers, les assurant que moyennant la grâce de Jésus-Christ et leur fidélité à le suivre par les pénalités et travaux, ils remporteront la victoire de leur puissante sensualité. Ils feront d'elle à leur plaisir, comme le maître fait de son serviteur entièrement assujetti à son service. Mais cela se trouve vrai plus tôt aux uns qu'aux autres, selon l'ordre de la Providence divine, qui se plaît fort différemment à voir ses amoureux s'exercer fidèlement et persévéramment, chacun en son degré jusques à la fin. La science de ces guerriers est que Dieu ne change point ; c'est pourquoi il faut que leur amour et leur vertu soient toujours en action vers lui ; et cela d'autant plus joyeusement et allègrement que les peines et les afflictions sont horribles au-dehors de l'esprit.

De vrai, on peut dire qu'entre les saints il y a des géants pour souffrir quant au corps, et d'autres qui sont la faiblesse même, à quoi Dieu a très expressément égard. On ne peut nier que ceux qui, en la profonde force du Saint-Esprit, souffrent des cuisantes douleurs de corps, n'aient en cela reçu un très excellent don de Dieu, et que cette sorte de sainteté et de saints ne soit grandement rare et précieuse aux yeux de Dieu. Car comme l'amour les possède très fortement en leur souffrance, leur corps et leur esprit sont aux exercices de sainteté. C'est pourquoi la félicité et la gloire de tels saints, tant essentielle qu'accidentelle, leur sera doublement avantageuse.

[218v°]347 Ah, pauvre homme ! Regarde à quoi tu es né et appelé. Si tu es si favorisé de Dieu que d'être en religion, ce n'est pas pour t'y chercher ni pour y vivre selon la nature : c'est pour le suivre généreusement et incessamment, mais d'une roideur et tendue348 active et indéficiente, prenant en cela tout ton plaisir à la vive imitation des saints. Cela doit être tout ton repos et ta félicité en terre, et si tu y manques si peu que ce soit, tu en ressentiras le dommage : tes ennemis domestiques se soulèveront contre toi et tu les sentiras si contraires que tu ne seras plus maître de toi-même. Si tu es fidèle, tu expérimenteras combien l'exercice t'est nécessaire ; si tu ne l'es pas, tu seras la proie de tes ennemis. Enfin si tu vis par-dessus la raison, tout ceci demeurera au-dessous de toi, et ta vue deviendra de plus en plus fixement active et arrêtée à regarder Dieu et son Fils Jésus-Christ. Sa grâce par succession de temps fera qu'insensiblement tu te verras avoir traversé toute la région des créatures, et la tienne propre ; et te voyant en la région divine avec les bienheureux esprits, tu n'auras qu'à te garder étroitement de la subtile complaisance en soi-même, et de la fine et spiritualisée nature.

On peut ici voir que nous parlons souvent en homme, et souvent en ange : nous parlons en homme pour animer et fortifier à la guerre d'amour les hommes plus ou moins affaiblis par la violence et la longueur de l'exercice. Nous leur disons qu'Amour ne recule jamais et ne dit jamais : « C'est assez » ; il rougit, entendant le terme de difficulté ; là où il est, il opère toujours choses grandes, et sitôt qu'il refuse d'opérer, il n'y est plus. Ce que nous disons de l'amour, nous le disons aussi de ce qui le doit accompagner éternellement. Nous parlons en anges lorsque nous parlons aux très saints guerriers d'amour qui, par expérience et par infusion, ont toutes ces connaissances et ces pratiques, qui pour cela en ont consommé [219r°] chair et sang, et les moelles de leur corps et de leur âme ; soit que ces guerriers et si excellents esprits soient connus ou inconnus, lesquels sont plutôt en l'ordre des brûlants séraphins qu'en un ordre angélique plus bas.

Enfin nos exercices et nos voies ne désignent qu'abandon, perte, résignation, mais résignation éternelle d'esprit et de sens, mort sans consolation ni rafraîchissement, ni selon l'esprit, ni selon le sens, ni selon le corps. De sorte que nous nous croyions et sentions comme réprouvés et inconnus de Dieu, ni plus ni moins que ce qu'il n'a jamais connus ; sans néanmoins désister pour cela, ni nous détendre d'un seul point d’esprit et de cœur de son éternelle suite349. Jésus-Christ, notre cher Époux, a ainsi vécu pour nous. Chose si merveilleuse que c'est de quoi ravir éternellement le ciel et la terre, qui admirent en leur ravissement ces éternels spectacles. (69)

Où prendrons-nous la circonférence de ceci, pour ceux à qui elle est nécessaire ? Qui est-ce qui la peut désirer en cette vue abyssale ? À quoi350 je vous prie tant chercher les raisons de notre devoir et de l'amour infini qui est dû à Dieu ? Je laisse la circonférence pour les faibles, pour les languides et pour les enfants qui ne savent ce que c'est que du rien et de l'anéantissement de l'âme en Dieu : ils ont pour leur satisfaction une infinité de livres pleins d'art et de doctrine. Je sais néanmoins qu'il faut tenir ordre en cette voie, mais si on le faisait selon l'ordre des excellents mystiques, les hommes s'y achemineraient bien plus promptement et plus excellemment. Quoique c'en soit, il est raisonnable que ceux qui ne sont pas propres pour ceci demeurent en la basse-cour du palais : qu'ils s'attachent donc aux livres qui traitent des moyens de les y introduire.

Mais l'âme attachée à ses propres exercices n'est pas encore disposée pour passer entièrement en Dieu ; d'autant qu'elle ne se quitte pas assez pour le suivre purement et nûment là où il la veut tirer en esprit. Ce n'est pas une chose de petite importance de vaquer à Dieu en esprit : il le faut faire à bon escient, sans relâche et sans réserve. Car la créature doit passer d'elle-même en Dieu ; et celle qui a un plaisir infini de Dieu ne serait pas rassasiée si elle n'était pleine de lui. Partant, elle se doit vider entièrement d'elle-même ici-bas. Quand cela est, alors la terre est esprit, même dans un corps humain, qui participe à ses qualités spirituelles. [219v°] L'Amour ne consiste pas dans les révélations, ravissements d'entendement, visions excellentes, notions intellectuelles, ni dans les secrets d'esprit, selon qu'on le voit en certains excellemment saints. Il consiste parfaitement et entièrement en ce que j'ai spécifié.

Cependant il faut vivre joyeux et allègres, ainsi qu'il convient aux vrais amoureux de Dieu ; d'autant que Dieu est à soi-même tout son bien, et que tout notre plaisir en notre infini amour est que Dieu soit ce qu'il est, qu'il ait ce qu'il a, et qu'il se bienheure351 présentement soi-même en sa présente éternité. Voilà ce qui réjouit les anges en la gloire, et les hommes en la voie, en quelque condition prospère ou adverse qui se puisse rencontrer ; et c'est ainsi que le bonheur de Dieu et sa félicité dans les hommes est leur félicité en la terre, et que le paradis de Dieu est en eux.

À la vérité, comme l'homme est composé de deux parties, il se peut faire qu'il puisse pleurer en demeurant joyeux au-dedans. Mais encore ne voit-on point de sujet raisonnable de pleurer. Car quiconque désire d'un ardent amour la honte, la calomnie, l'opprobre et tout mépris, la maladie, la perte, la pauvreté, la croix et la douleur, quand il y est, il a ce qu'il désire, et partant il a sujet de se réjouir, si en effet les maux et les oppressions ne le violentent par trop en la partie sensitive ; car alors il peut pleurer et à même temps se réjouir en son âme supérieure, qui est la raison. Cela même est souvent inconnu, d'autant que tout l'homme semble être occupé de la tristesse ; et quand cela serait qu'on ne fût aucunement joyeux au-dedans, à cause de la cuisante et profonde tribulation, n'importe, la profonde résignation d'esprit et du sens tiennent en quelque façon le lieu de la joie. Pleurer donc de tristesse et de douleur, et se réjouir à même temps, c'est chose rare ; mais cela peut être, et on l'a vu et le voit-on encore aux excellents saints, qui vivent d'une terrible manière dans les présents et éternels exercices de Notre Seigneur. Enfin la résignation contente et joyeuse est ici nécessaire et suffisante. C'est ainsi que la vie des hommes est laborieuse [220r°]352 et joyeuse, heureuse et malheureuse ; et il est vrai que tant moins l'homme aura de soulagement, de joie et de repos, tant plus excellemment et de plus près il imitera notre Sauveur.

Au reste, ce qui est envisagé comme beau, comme saint, comme parfait et comme excellent, ne convient en aucune façon au mourant ni au mort, mais seulement à celui qui est vivant en la nature. Ce que les mourants ont à faire, c'est de vivre comme s'il n'y avait que Dieu et eux au monde. Ainsi faisant, ils se trouveront plus tôt morts qu'ils ne pensent, pour donner pleine et éternelle gloire à Dieu en lui-même, et comme il se glorifie sans eux.


Chapitre 13. Des morts plus subtiles et plus spirituelles que l'âme doit souffrir constamment en ces voies mystiques

Il est certain que les morts, tant selon le sens que selon l'esprit, sont encore plus subtiles que je ne l'ai exprimé jusqu'ici. (70) Elles sont autres dans les parfaits353 et autres dans les imparfaits, et elles répondent toujours au degré de l'esprit. Quant aux morts que Dieu fait souffrir par la totale suspension des puissances qui, comme étroitement liées, sont sans pouvoir et sans mouvement, et cela souventes fois si angoisseusement qu'il n'y a point de douleur pareille, telles sont, pour l'ordinaire, les angoisses du dernier degré et état de l'appétit actif, dont les mystiques ont amplement écrit et moi aussi.

Sur quoi je dis que l'excellente sainteté dans les hommes est inconnue, d'autant qu'il n'y a moment en la vie, par manière de dire, qu'il ne faille expirer en Dieu, au moins autant que la fidélité est véritable. De sorte qu'à mesure qu'ils sont élevés et subtils, les morts sont plus subtiles, aiguës et profondes ; lesquelles produisent par l'effort de leurs douleurs de terribles effets au-dehors, qui procède du dedans.

Tels furent les morts et les douleurs de Job, et les tristes et douloureuses plaintes qu'elles produisirent les font assez voir telles qu'elles ont été, à savoir les plus cruelles et les plus horribles qui se puissent penser. Sur quoi on a sujet de s'étonner de ce qu'on voit même plusieurs doctes ignorer ceci, et de ce que plusieurs interprètent ces mortels excès très ignoramment, et contre toute raison et vrai sentiment d'esprit. Que si Dieu même ne l'eût justifié là-dessus, les hommes l'eussent condamné de forcenerie [sic] et de blasphème. Voilà ce que c'est qu'ignorer la science des saints et n'en n'avoir pas l'expérience, ne sachant point que Job était à même temps profondément tourmenté en esprit aussi bien qu'en son corps.

Toutes ses plaintes n'ont été autre chose qu'un continuel excès de douleur amoureuse ; et tant plus il semble avoir perdu et excédé la raison envers Dieu, tant plus et tant mieux il exprimait par ces plaintes [43n2, 243r°] l'amour qui lui causait un cruel tourment. Car dans son abandonnement universel, il ne savait où asseoir son pied, c'est-à-dire son appétit, pour ne pouvoir trouver repos ni en soi, ni aux créatures, tant il était étroitement et de toutes parts assiégé, en l'âme et au corps, de très fortes douleurs et angoisses. À quoi ses amis se joignirent, et spécialement sa femme, par leurs opprobres et moqueries, pour achever de combler sa misère ; car leurs paroles ne servaient qu'à le tourmenter davantage.

Le même arrive tous les jours aux plus intimes amis de Dieu : les uns sont tourmentés en l'esprit et au corps, et les autres sont délaissés sans sentiment, sans consolation et sans connaissance en l'esprit, de sorte que dans leurs infernales langueurs ils sortent quelquefois par paroles à des excès étranges. Ce qu'étant ignoré des hommes, ils les jugent forcenés. Mais les hommes divins qui ont passé par ce triste et affreux désert en jugent bien autrement. Ils les estiment autant saints en cela même qu'ils sont violentés au propre exercice de Dieu, qui leur est très mortel excès, exprimant par leurs plaintes la véhémence des tourments d'amour, qui leur supprime radicalement la vie d'une manière inconcevable. Aussi leurs expressions sont-elles autant éloignées de leur vrai état qu'ils sont alors perdus inconnûment en Dieu.

Les hommes, mêmes bien saints, ignorent les exercices de Dieu sur les esprits de ses plus intimes amis ; c'est pourquoi ils réprouvent ces pauvres affligés comme chose qui n'a jamais rien été à Dieu. Ce sont ces personnes qui en leurs tourments ne peuvent être consolés, et la consolation des spirituels même augmente de plus en plus leurs tourments. Que si leurs corps étaient aussi affligés, ce serait la chose la plus pitoyable qui se puisse penser ; mais pour l'ordinaire Sa Majesté laisse le corps libre, et s'il lui plaît affliger le corps excessivement, il les laisse libres d'esprit pour s'occuper en lui, recevant ses caresses amoureuses par ses fréquentes visites qui les remplissent de joie et de lumière ineffable, pendant que le corps est détenu sous la presse des douleurs. Dieu a soin [243v°] d'eux, et même il semble s'affliger avec eux, leur donnant courage ou devant l'affliction ou en l'affliction même, pour la soutenir fortement. C'est en ce genre d'excellents saints que Dieu prend ses délices sur la terre354.

Fort souvent, tant plus on devient esprit, tant moins on est puissant contre soi-même ; de sorte qu'on ne peut plus faire que très difficilement par dedans et par dehors tout ce qu'on faisait auparavant très volontiers et très facilement. La partie inférieure se révolte contre la supérieure : ce ne sont que mauvais sentiments et passions révoltées contre Dieu et la vertu, ce qui est si étrange à sentir et à voir qu'on croit être perdu. Alors un petit fétu à remuer semble une grosse (71) poutre ; et enfin on ne se peut imaginer les horribles bourrasques d'un si étrange accident, Dieu tenant ce terrible moyen pour achever d'épurer et de purger l'âme de ses plus subtiles propriétés. Si l'homme n'est courageux, en ce temps de désolation, pour se soumettre à ce qu'on lui dit, comme aussi pour supporter ce mortel état avec patience, croyant qu'il ne fut jamais mieux, il déchoira de l'excellence de son état, retournant peu à peu en soi-même, et reprenant ses exercices extérieurs pour affliger son corps, qui lui semble causer cette guerre et cette révolte ; en quoi il se trompera extrêmement, et au lieu d'y trouver sa force et son repos, il se sentira violenté de plus grands efforts que jamais.

Ce degré est ordinairement le dernier de l'appétit actif ; c'est par ces efforts supportés fortement et avec foi nue et simple, que l'âme est entièrement purgée de ses subtils appétits. Alors elle commence à passer en la région passive et mystique, pour recevoir, voir et entendre des notions et des secrets, en excercitation nue et passive, qui ne tombent point sous le sens pour leur ineffable et suréminente excellence.

Mais tout le monde n'est pas ici tiré. Seulement ai-je voulu grossièrement tracer ce degré, du à la [244r°] fidélité de semblables hommes, dans lequel Dieu les enrichit de ses dons en tout soi-même, d'une manière autant ineffable qu'inconnue. Je l'ai, dis-je, bien voulu montrer, afin que, si quelqu'un se trouvait si fidèle que d'en venir là, il ne s'étonne point, mais qu'il demeure ferme en sa résignation et en sa mort continuelle, pratiquant en toutes ses actions ce qu'il trouvera ici de lumière.

Au reste, tous ceux qui pensent être véritables en leur degré ne le sont pas. Il s'agit ici de mort et de mourir ; et plusieurs n'y veulent pas passer. Ils ne sont pleins que d'eux-mêmes et de leurs réflexions, justifications et propres recherches ; ils disent que personne ne veut, et même ne peut être fidèle, pensant avoir bien couvert par ce moyen leur infidélité et non-vouloir. Si bien qu'il faut confesser haut et clair qu'il n'y a rien en ces fonds-là, puisqu'ils ne veulent point sortir d'eux-mêmes par la mort et perte sensible pour pouvoir être perdus en Dieu. Que s'ils y étaient entrés par vérité de mort, ils n'en voudraient jamais sortir par la moindre relâche de leur fidélité active ou passive. Enfin ils ne s'outrepasseront jamais, et agissant en leur sphère naturelle, ils demeureront affamés la main à la bouche, vides de Dieu, toujours languides et défectueux dans leur sens et contentement actif ; et toujours ils ignoreront ce que c'est que la jouissance de tout bien, qui est en Dieu infini. Car cette jouissance ne se communique qu'après la totale transfusion de la créature en tout Dieu ; et alors toutes les vicissitudes de la vie humaine demeurent au-dehors, je dis en tant que contraires au bien-être humain, quoiqu'elles soient très conformes au bien-être divin de la créature perdue en tout Dieu.

Pour arriver heureusement à cette transfusion en Dieu, il faut que toute la créature soit perdue à son vivre, à son sentir, à son savoir, à son pouvoir et à son mourir, pâtissant sans pâtir, se résignant sans se résigner. Dès lors que tout cela lui est inférieur, en son acte électif (ce qui ne se trouve que rarement) l'âme est dès là-même impassible, inattinguible et immobile, d'autant qu'il n'y a que Dieu en elle, lequel la créature ni ses inventions ne peuvent atteindre d'une infinie distance. Mais il ne faut pas aisément se persuader qu'on soit parvenu à cet état.

Il y a une infinie gradation avant que [244v°] d'être arrivé, voire au premier degré de cette infinie jouissance ; et elle ne peut et ne doit être possédée au total de Dieu que par l'entière suppression de la créature et de tout ce qu'elle a de créé. Elle ne réfléchit point même là-dessus, d'autant que cela appartient à la science, et n'est que réflexion très indigne faite sur soi. Il n'y a plus en cet état d'acte de réflexion et, par manière de dire, l'âme est hors de puissance de le faire. Toutefois le franc arbitre demeure en sa pleine et entière vigueur. En ceci il y a infiniment de quoi s'émerveiller et admirer la force de l'amoureuse activité de Dieu à fondre et convertir totalement en soi ceux qui lui ont voulu sans réserve répondre de tout soi, tant en la vie qu'en la mort.

Mais à quoi montrer ceci aux hommes ? À peine veulent-ils jamais passer la région des sens et veulent toujours voir sur quoi se reposer. Aussi ceux-là n'entreront-ils jamais aux secrets de la science mystique, encore qu'ils aient l'entendement et la mémoire pleine de telle science, lue et entendue, voire même savoureusement goûtée lorsqu'ils étaient fidèles, ce qui n'a duré que jusques à ce qu'on les ait (72) voulu excéder. Car alors leur étant demandé par équivalence s'ils voulaient mourir en l'amour et pour l'amour, ils ont dit librement et franchement que non et que, comme il s'agissait d'extrême perfection, ils ne croyaient pas y être obligés.

Ah ! Pauvres hommes ! Que direz-vous à ceci ? Votre infidélité envers Dieu n'est-elle pas clairement découverte ? Vous lui avez promis tant de fois vos vies, et maintenant vous avez bien le front de nier Sa divine Majesté et son amour, non pour autre sujet que parce que vous ne voulez pas l'aimer à vos dépens. Certains de vous autres en ont quelque désir, mais cela ne montre autre chose tant à vous qu'à tout le monde, sinon que vous voudriez être divins pour rien. Vos fonds mensongers vous montrent assez : encore que vous ayez tout [245r°] entendu et que même vous ayez été assez pénétrés de Dieu, de ses rayons divins et de ses goûts, vous êtes cependant demeurés tout nus et tout vides de tout cela, entièrement laissés à vous-mêmes, comme ce qui n'a jamais rien connu ni senti de Dieu.

Je ne me veux point arrêter à vous exaspérer autrement, vous voyant plus déplorables et à lamenter mille fois que vous ne vous déplorez vous-même et votre volontaire infortune ; aussi n'est-ce pas mon propre, sinon rarement, de tant entasser de misères les unes sur les autres. Si vous les voulez voir, vous vous trouverez naïvement figurés chez les mystiques, encore que je n'aie pas laissé d'en parler çà et là. Cependant on ne vous voit parler que de perte, d'essence, de vie suréminente et autres termes très cachés et abstrus ; et pourvu qu'on vous parle de cela ou que vous le lisiez, vous êtes très satisfaits, et vous appuyez là-dessus. Si les hommes sont à déplorer, c'est spécialement en ceci, de les voir si amoureux d'eux-mêmes en leur sphère naturelle d'où à peine jamais ont-ils vu ni su le vrai moyen de sortir, quoiqu'il leur semble du contraire. Mais les effets, tant au dedans qu'au-dehors, font assez voir ce qu'il en est.

Au reste, il est bon et même excellent de s'exercer à la spéculation des perfections divines. Mais si cela n'est fait simplement et avec sapience, ce ne sera que science scolastique et un appât de l'entendement, qui ne passe pas ordinairement au-delà de la nature, et est souvent très contraire à l'infusion divine. Car le flux de cette infusion est simple, et savouré en vérité d'esprit et de simplicité ; et ce n'est autre chose que la même Sapience écoulée en nous. Par ce flux successif et ordonné, les hommes devenus simples en esprit sont éternels en leur simple fond, vivement pénétrés [245v°] de longue main des écoulements amoureux de Dieu, de ses diverses opérations et de ses allées et venues fréquentes, diversement senties et perçues. Dans cet ordre d'amour si merveilleux en ses succès, l'âme qui lui a fidèlement répondu selon son total, est une en Dieu même, ou dedans son fond continuellement habité, ou bien infiniment au-delà de son fond, en la propre région de Dieu. Mais comme cette dernière région ne convient pas aux hommes de cette vie, sinon à très peu, il ne nous faut pas arrêter à en parler, quoiqu'il soit vrai qu'en cet exercice j'en aie parlé pour quelqu'un.


Chapitre 14. Du fond de l'âme et de l'excellent état de ceux qui sont parvenus

C'est355 une chose étrange, que les hommes ignorent le point et les propres exercices de leur infini bonheur, et qu'ils ne sachent aucunement ce que c'est que leur fond et le culte amoureux d'icelui. Pour le leur enseigner comme il faut, au moins à ceux qui sont d'un bon et affectueux naturel, toute la mysticité tant théorique que pratique est couchée par écrit avec indicible sapience, selon l'ordre des divers esprits et des diverses voies. Mais de tous les livres mystiques, il y en a d'incomparablement meilleurs et plus propres pour disposer l'âme solidement et avec facilité à la connaissance, à l'entrée, au progrès et à la totale réduction de son propre fond, où étant parvenue à force de fluer activement en Dieu et de soutenir l'effort de son absence sensible, elle est bienheureuse en la terre de son propre corps. La doctrine de ces mystiques manifeste largement tout ceci d'une manière très délicieuse à sentir et à pratiquer ; et entre eux il y en a qui sont plus théoriques et d'autres plus pratiques, tous s'efforçant d'induire des hommes à devenir divins, surtout ceux qui doivent cela davantage à Dieu et à eux-mêmes, comme sont les religieux.

Or certains de ceux-ci se sont exercés (73) à cela si heureusement qu'ils jouissent à présent très abondamment, voire pleinement, des fruits éternels de leur amoureux labeur, en la pleine possession desquels on les pourrait dire bienheureux, autant qu'on le peut être en cette vie. Certes on ne peut rien dire de cette excellente perception, non pas même ceux qui jouissent de ses biens ; et quoique leurs écrits en expriment choses grandes, cela néanmoins n'est rien au respect de ce qui en est : le flux [43n2, 246r°] essentiel, simplement et uniquement réduit au même fond, est infiniment autre en soi.

Là il n'y a que silence et sérénité, en amour ineffable, dont l'entrée est infiniment délicieuse à son sujet. Les connaissances qu'ils reçoivent en leur fond, vivement pénétrées des divines illustrations, et en leurs puissances rendues simples et uniques, sont si merveilleuses qu'ils quittent très facilement et volontiers tout le créé, comme le même rien, pour faire là éternellement leur habitation et leur demeure. Mais parce qu'il leur reste encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à la pleine jouissance de ce fond, vu que Dieu ne le doit pénétrer que peu à peu pour y réduire les puissances de l'âme (qui néanmoins demeurent toujours puissances pour leurs opérations) et parce que souvent ils se voient tirés de là et répandus aux objets créés, ils s'affligent amoureusement, et cela leur fait bien voir qu'ils sont encore fort éloignés de leur pleine félicité : je veux dire de la facile et libre habitation de ce fond, où les parfaits entrent quand ils veulent, s'y enfoncent et s'y perdent tant qu'il leur plaît.

Néanmoins comme les vicissitudes diverses des choses humaines demandent qu'on sorte souvent à l'action, l'homme qui se possède comme il faut en son fond est aussi obligé de quitter souvent son repos et son ineffable suavité. Mais ce n'est jamais en telle sorte qu'il la perde, et que la liberté de cœur et d'esprit dont il jouit ne l'y fasse fréquemment rentrer. Si bien que telles personnes n'agissent que du corps dans leurs occupations, sans en rien tirer à elles, et ne se divertissent jamais, si ce n'était pour très peu de temps, de leur paradis objectif. Aussi parlons-nous ici des hommes plus parfaits qui se puissent trouver en action d'amour contemplatif ; si bien qu'il ne les faut pas autrement tirer au-dehors, que selon les règles que nous avons données ailleurs.

C'est tout ignorer que d'ignorer ceci par défaut d'excellente sapience, dont le vif rayon pénètre entièrement les puissances et le fond du fidèle amoureux de Dieu. Mais celui qui, par fidélité à la grâce, a pleinement découvert cette inconnue région pour y faire désormais sa demeure, est si heureux sur tous les hommes qui vivent d'une vie animale qu’il y a autant de [246v°] différence d'appétits, de sentiments et d'affections entre eux, comme il y en a entre les brutes et les hommes moralement vertueux. Ce n'est pas sans cause qu'on dit que ceux-ci sont esprit, car ils sont tellement revêtus et remplis des qualités de l'esprit que leurs puissances et leur fond ne sont qu'une seule chose, où rien n’entre du dehors pour les atteindre et leur donner empêchement. On atteindrait, par manière de dire, aussitôt Dieu qu'eux, d'autant que leur âme est moins dans le corps qu'elle anime, qu'en Dieu, c'est-à-dire par appétit, non seulement en tant que Dieu est en leur fond, où ils se sont pleinement transformés à vive force de plongement amoureux en son infinie mer, mais encore, au-delà de tout cela, ils sont perdus là-dedans sans ressource, en l'essence de Dieu, sans réflexion sur eux-mêmes ni sur le créé.

C'est ce culte divin que les mystiques persuadent premièrement et si vivement aux hommes comme le lien, le moyen et le principe du vrai bonheur de la créature humaine, gisante en un corps mortel mais pleinement assujettie à son esprit, sans résistance ni contradiction de sa part. Ils font cette représentation très vivement et savoureusement en faveur de ces excellents hommes que le monde ne connaît point, quoiqu'ils connaissent très bien le monde et l'aient en horreur.

Non seulement les mondains, mais encore les saints et vertueux, fort souvent, leur font souffrir des persécutions vives et fréquentes, d'autant que leur voie est inconnue, comme infiniment différente et éloignée de la leur. La raison est que ces personnes vertueuses sont pleines de leurs voies, ne pouvant penser ni croire qu'il en puisse avoir de meilleures ni de plus excellentes entre les hommes. Ils ne savent que les exercices propres, choisis et curieux ; et selon ceux-ci ils se remplissent toujours de plus en plus de leurs propres inventions, attirant à soi les dons et sentiments de Dieu, pour y prendre leur propre repos. Ils sont entre eux de fort différentes voies, et chacun s'estime toujours tacitement meilleur que les autres. (74) Ils croient être aussi saints que les exercices qu'ils mènent le sont en eux-mêmes, soit en la vie active, soit en la contemplative. Mais tant s'en faut qu'ils remplissent le monde de bonne odeur356 et de bon exemple qu'au [247r°] contraire ils donnent sujet aux saints de manifester leur folie, vanité, erreur et mensonge. Ceci soit dit afin de faire voir à un chacun qu'on ne se doit pas tromper pour avoir des excellents exercices ; car tels qu'ils soient, ils ne le sont et ne valent que ce qu'on les fait être et valoir.

Ceux qui n'ont que la vertu pour principe, sujet et matière d'exercice, à peine tout ce qui peut s'en écrire leur suffira-t-il ; et ils ne passeront jamais au-delà, parce qu'ils trouvent cela beau, excellent et meilleur que toute autre chose. C'est pourquoi ils ne sauront jamais les vrais exercices par la pratique desquels on devient esprit en se perdant toujours de plus en plus à soi-même, abhorrant son propre repos sensible, que les communs spirituels prennent en toutes choses, et dont ils ne veulent pas se priver pour un seul moment. De vrai il leur faut toujours sur quoi s'appuyer, et c'est un effet de la corruption d'esprit en eux, annulant en cela même Dieu, son ordre et ses dons autant qu'ils peuvent.

Mais les fidèles amoureux qui savent l'amour, plus pour l'avoir exercé et pratiqué par éternelle mort que pour l'avoir connu, senti et appris, sont bien loin d'agir ainsi. Leur vie, toute perdue quant à eux-mêmes, est si parfaitement et si entièrement à Dieu en tous événements de mort, tant grand que petit, qu'ils ne savent s'ils vivent à eux ou à Dieu, qui est une vérité d'infinie enceinte. La raison est que l'amour et l'humilité leur ôte toute réflexion, les occupant et les perdant toujours de plus en plus en Dieu, où ils sont et vivent sans distinction ni discernement de ce qu'ils font ou ne font pas. Ainsi ils vaquent incessamment au devoir de l'amour réciproque, sans croire ni penser qu'ils y satisfassent, sinon de fort loin et chétivement.

Or l'amour ne consiste pas, comme je ne le puis assez dire, ni au sentiment, ni en la parole, ni en la conception de ce qui se peut écrire, ni au flux de ses sentiments. Il consiste dans la pratique [247v°] des plus vifs et plus essentiels exercices que Dieu requiert, pour être satisfait par un amour réciproque ; et c'est une tromperie étrange, une folie manifeste, et même une grande malice, de se feindre un amour chimérique qui ne tire point sa vie de Dieu. Quant au discernement, nous avons dit que le faux et le vrai or ne se peuvent connaître par la couleur : c'est la vive touche qui les discerne l'un de l'autre. De même l'amour ne peut être vrai, s'il est défectueux d'un seul petit point de pratique ; et chacun a autant et non plus de vérité qu'il tend à la vraie perfection, en vérité d'exercice, tant selon la vertu que selon l'amour.

Selon ce fonds de vérités, il n'y a guère de parfaits amoureux de Dieu sur la terre, et si cela est vrai des plus parfaits, que diront ceux qui n'ont rien du tout de ceci, qui n'ont l'amour qu'en la superficie, et au fond tout leur intérêt y réside pleinement comme dans son propre fort, dont il est tellement maître qu'il ne permet pas qu'on se fasse la moindre violence pour Dieu ? Que si on le fait, ce ne sera pas pour beaucoup de temps, et si on est pressé, les passions s'élèveront : on jettera son venin. Que diront sur ceci les insensés qui veulent être estimés comme des déités sur la terre, et qui n'ont qu’eux-mêmes et leurs propres idoles pour fin ? Hélas ! S'ils n'étaient point idolâtres des excellents dons de Dieu pour décevoir357 le monde et eux-mêmes, encore aurait-on patience et le mal serait beaucoup moindre. [248r°]358 Mais laissons ce limon à ceux qui y sont gisants, et nous en revolons359 au lieu d'où nous sommes sortis à dessein.

Le fond donc de notre âme est le lieu de notre ineffable félicité, voire par manière de dire, dès son entrée. Là, ce que Dieu nous manifeste de lui-même est si merveilleux que rien n'en tombe sous le sens pour être exprimé, de sorte que les mystiques n'en ont rien dit au respect de ce qui en est. C'est là que nous sommes passés et perdus en Dieu, où nous demeurons fiables et immobiles en la même plénitude des saints. C'est là que nos racines sont profondes à l'infini, dont les productions sont une abondance toute visible d'excellents fruits, pour le plaisir et la délectation de Dieu, des anges et des hommes. Là, notre jouissance est ineffablement savoureuse par-dessus le goût éternel d'amour en soi-même, en éminence de très simple repos. C'est de quoi on ne sait que dire, attendu que c'est dedans ce fond que nous sommes réfus, transfus et perdus comme ce qui n'est point sorti ; sans néanmoins désister d'opérer en notre être, selon (75) l'ordre et la raison de notre nécessaire bien-être.

Quant à ceux qui n'ont point cette expérience, ce langage leur est inconnu et étranger. Je parle à ceux qui par expérience savent ce que je dis, et ne leur peux assez vivement inculquer la nécessité de cette plus grande et meilleure introduction en cette suprême région. Je leur faire entendre la nécessité qu'ils ont de suivre là nûment leur divin Objet, voire par-dessus toute action, jusques à ce que la nature les renverse de là en eux-mêmes. Car alors ils y doivent revoler derechef, pour se perdre avec plus d'activité et si parfaitement en Dieu qu'ils ne sachent plus ni esprit ni fond, en l'ordre de simple cogitation, qui se rend et se fait même chose avec le fond, où tout est simple, unique et perdu sans ressource. Mais dans cette chute, la forte habitude de l'esprit au même esprit n'est pas empêchée ni souillée de l'effort du sens. Si bien que c'est là que la créature possède pleinement son bonheur, au plein bonheur de Dieu, non par compréhension, mais par défaillance à sa compréhension ; et en cela même consiste éternellement le plein bonheur de la créature.360.

Enfin l'âme épouse de Dieu, étant arrivée à cette divine unité de son fond, est dorénavant toute transformée en Dieu ; non par nature, car cela ne se peut, mais par grâce et par effet d'abondance d'un amour vigoureux, lequel est généreusement actif en un temps, et nûment et simplement passif en un autre. Là elle meurt et expire en la force de son simple désir, et quoiqu'elle soit en la destitution et vacuité sensible de son Époux, elle vit en la plénitude de ses délices, qui la ravissent et la dilatent en la fécondité dont elle est mue et ravie en lui, pour y être à jamais totalement plongée et submergée.

Cette possession et jouissance s'expérimente en la douce et délicieuse manifestation que Dieu fait de soi-même à l'âme son épouse, se montrant totalement à elle ; et alors, comme elle le possède à pur et à plein, toute fondue et liquéfiée d'aise en l'aspect de sa très ravissante beauté, elle lui dit en la fruition de son paradis objectif : « Ô mon cher Époux, qu'il fait bon vous adhérer par un nu et simple amour ! Mes souffrances sont assez amplement récompensées par la jouissance totale que j'ai de vous et de votre très ravissante beauté : elle délecte et assouvit tellement mon âme que je n'ai ni similitudes ni paroles qui le puissent exprimer, parce que ma jouissance et ma vue sont ineffablement ineffables. »

Or comme l'âme est toujours de plus en plus désireuse de posséder Dieu nûment, passivement, tranquillement et du tout hors d'elle-même dedans son simple fond, ou autre que Dieu ne peut habiter pour se produire (s'il faut ainsi parler) lui-même en lui-même pour ses épouses ses plus intimes, de là aussi il se plaît de sortir assez souvent, avec l'exubérance ses dons, pour la souveraine délectation et le suprême ornement de ses mêmes épouses. Ce qui s'accomplit par l'écoulement qu'il fait de soi-même en leurs puissances, rendues uniques et toutes tirées en sa suprême unité par ses divins attouchements. À cela succède une joie admirable, une paix inconcevable et des délices divines, desquelles il faudra parler en un autre lieu.


Chapitre 15. De l'amour de Dieu et de ses divers effets et degrés

[43n2, 236r°]361 Tout ainsi que le soleil fait diversement ses effets sur la terre, à proportion qu'il en est proche ou éloigné, afin de la rendre féconde pour le bien des hommes, ainsi le divin Soleil de Justice ne manque point de produire des effets de son amour dans les hommes, ès uns plus tard et aux autres plus tôt, et en un différent degré, selon qu'il trouve la terre de leurs cœurs diversement disposée à cela par la grâce. La saveur et l'expérience que nous avons de cette vérité nous est très délicieuse, et c'est en cette manière que nous pénétrons tous les effets de cet Amour ; lesquelles il ne produit dans les hommes que pour les enrichir de plus en plus de sa grâce, les élevant en lui et leur découvrant sa beauté et ses vives splendeurs, afin de les rendre parfaitement amoureux de lui-même, dont la vue et le goût éternel leur causent tout bien et les portent jusques au ravissement.

Par ces fréquents effets et ces divins succès, ils dépouillent le vieil homme et se revêtent du nouveau, qui est divin en eux, et qui les rends divins en lui ; et cela se fait selon divers degrés de grâce, et selon la profonde lumière qu'ils ont reçue, par le merveilleux écoulement de la divine Sapience qui féconde ces terres (76) spirituelles de ses dignes et abondantes productions, et y fait une grande diversité de prodiges. Elle les produit, dis-je, non par nécessité mais extraordinairement, et néanmoins en qui il lui plaît, non qu'elle ne se communique [236v°] suffisamment à tous, mais elle ne le fait avec profusion qu'à certaines personnes, et encore en divers degrés. Cela fait que les plus avantagés demeurent éperdument épris de son amour, lequel les remplit et les ravit tellement à soi qu'ils lui sont dorénavant très étroitement unis pour jamais ; et la créature qui possède ce bien le trouve si délicieux qu'elle en demeure éternellement de plus en plus étonnée.

Dieu fait ainsi ses merveilles en la pauvre terre de l'homme, entre les mourants, par le moyen des fréquentes vicissitudes et merveilleux effets de sa grâce et de son amour. C'est là que l'amour divin se manifeste, produisant un amour réciproque dans la créature qu'il a rendue divine, et qui fait voir par là sa continuelle fidélité à répondre à l'amour infini qui l'absorbe et l'engloutit en soi, pour ne jamais plus vivre que d'amour et d'aimer362. Mais ceux qui sont au-dehors ne savent ce qui se passe dans ce centre objectif.

Dieu donne son Amour à qui il lui plaît, et pour ce sujet il élève l'homme à lui et en lui par degrés, le rendant amoureux par-dessus toute raison, et agissant et pâtissant choses grandes sans se lasser, parce qu'il est partout Amour de l'Amour. Au commencement cet amour est sensible et facile, mais à la fin, et même dès le milieu, il est très nu et très simple, par-dessus toute raison et appréhension.

L'amour en bas degré et d'une commune charité n'est que raisonnable et n'excède point la raison. Quand il agit, c'est, par manière de dire, un acte de contrainte ; et quand il souffre, s'il en vient jusque-là, ce n'est qu'effet et acte de patience appuyé sur la raison. Que s'il fait quelquefois des actions plus nobles et généreuses, tant à l'agir qu’au souffrir, que le sont les actions de commune charité, on est bien en peine si cela est de la nature ou de la grâce.

Si ce qu'il faut faire ou souffrir est grandement contraire à l'appétit et au-dessus de la raison naturelle, il n'y a point de doute que ce ne soit effet de la grâce. Mais le bien que quelqu'un fait à un autre sans une actuelle direction de l'amour et volonté de Dieu, n'est d'ordinaire que d'instinct de pure nature. Car la nature, suivant sa propre inclination, fait cela pour recevoir le réciproque en une autre occasion ; et ce motif suffit pour la porter à faire ou à endurer grandes choses, quoiqu'elle le puisse aussi faire par la force d'un esprit naturel. Mais comme elle est intéressée et réfléchie sur elle-même, exigeant toujours son droit, c'est-à-dire œuvre pour œuvre et souffrance pour souffrance, si celui à qui elle a fait du bien manque à lui rendre le réciproque, elle est vaincue à même temps et cesse de lui bien faire ; d'autant que l'un et l'autre n'agissent que naturellement l'un pour l'autre, et ils manquent plutôt à l'amour naturel et raisonnable, ou pour le plus à l'amour de commune charité, supposé que cet amour soit de la grâce ; car ce bas degré de charité ne va jamais totalement au-delà des raisons de la seule nature.

Mais l'amour de charité qui est actuel n'est point intéressé ; son effet est continuel, tant au souffrir qu'à l'agir : il est raisonnable, mais toujours amoureux, sans se lasser ni se laisser vaincre, et toujours véritable en son continuel effet, soit dedans le sens, soit par-dessus le sens et la raison. Il faut remarquer qu'encore que l'amour sensible raisonne pour aimer, il ne laisse pas d'être excellent, et son opération est de Dieu. Mais aussi faut-il avouer que tandis que l'amour est sensible, en quelque élévation que ce puisse être, si n'est-il pas de beaucoup loin si noble ni si excellent que l'amour abstrait, nu, simple et totalement éloigné du sens, lequel fait endurer toutes choses comme hors de soi, et ce semble à ses propres dépens.

La commune charité est toute au-dehors et il semble qu'elle n'est autre chose qu'une rectitude de raison naturelle. Elle est vaincue par les désordres d'autrui, et les grandes œuvres extérieures de ceux qui ne sont que dans ce degré ne sont quasi que de boue et que terre. Au contraire, pour aimer en vérité, il faut être simple et uniforme, non divisé ni multiplié au-dehors, dans les exercices de la vie active. Car ceux qui ne sont que là y cherchent leur satisfaction, croyant beaucoup mériter, et cela fait qu'ils en cherchent les occasions de plus en plus.

Mais la vie vraiment intérieure tire son sujet au-dedans en unité de cœur, par une simple et affectueuse inclination, désirant, par un amour qu'on appelle insaissable363, et par le flux amoureux et actif de toutes ses puissances, imiter Jésus-Christ, plus selon sa divinité que selon son humanité, (77) quoique cette seconde imitation suive incessamment la première, autant qu'il est en eux. Ils voient et contemplent très intimement ce Dieu revêtu de notre chair humaine, s'unissant en la force de son amour infini si étroitement et parfaitement à elle qu'il n'est qu'une même personne en deux natures, divine et humaine, Dieu et homme, la vie, les actions et les souffrances duquel sont divines. Cela ravit ces âmes en très profonde admiration, et puis les absorbe en la mer d'une infinité d'abîmes et de mystères secrets, qui se rencontrent en ce Dieu-homme, dans lequel le Verbe et notre chair ne sont personnellement qu'une même chose, et l'Amour duquel embrasse le ciel et la terre, capable de brûler infiniment plus, sans souffrir pour cela aucune diminution en lui-même.

Ce profond sentiment les ravit et les absorbe de plus en plus en l'immensité de ce feu amoureux, pour s'y fondre, s'y perdre et s'y consommer entièrement, et y vivre dans l'imitation de leur amoureux Objet ; ce que ces âmes font par uniformité de simplicité, d'intention, d'affection et d'exercices uniques, simples, amoureux et essentiels. Elles gémissent vers cet Objet, elles lui compatissent, elle l'admirent, elles aspirent et soupirent vers lui ; elles le contemplent et lui élancent souvent les dards acérés de leur amour intime, s'anéantissant, s'humiliant et se dilatant à proportion des attraits, splendeurs, opérations et autres effets que Dieu fait en elles, à quoi elles répondent de tout leur pouvoir pour jamais. Ces personnes servent d'instrument à Dieu pour grandes choses. Il les élève à soi de lumière en lumière et de splendeur en splendeur ; au moyen de quoi ces âmes se vont perdant de plus en plus et de mieux en mieux, jusques à ce qu'elles aient accompli l'œuvre de leur totale transformation et de son Amour intime, jusques au point de suprême perfection. Aussi se trouvent-t-elles en peu de temps plutôt déiformes et déifiques en leur intention et affection que simples au même Amour.

Cette voie d'Amour si noble est très courte pour arriver à la jouissance de tout bien. Car pour pratiquer cette vie amoureuse, il n'est pas besoin de théorie ni de spéculation, ou de raisonnement humain. Il n'est point besoin pour cela de se répandre de tout soi au-dehors ni dans la considération des choses créées, tout cela étant contraire à cette divine voie ; et tant moins on le fait, tant plus on est propre pour y entrer. Néanmoins le bon naturel est une excellente disposition pour y parvenir. Pour le regard de l'intention, qui fait tout pour Dieu seul, tous ceux qui gisent au-dehors et qui y veulent reposer en la vie active n'auront jamais cette sorte d'intention, et n'arriveront point aux splendeurs, manifestations et délices de la vie intérieure.

Au reste, celui qui est simple selon ces vérités se donne bien de garde de s'empêcher au-dehors ni au-dedans ; il fait infiniment plus de cas de son simple fond, auquel il est totalement réduit et transfus, que de tout ce que son fond même lui puisse produire, pour l'occuper et le tirer tant au-dehors qu'au-dedans. S'il a présentement quelque occupation attractive au-dedans, c'est Dieu qui la fait, pour telle raison qu'il sait et qu'il lui plaît ; et l'esprit demeure en cette constitution toujours arrêté au-dedans, pour regarder son Objet fixement, nûment et simplement. L'âme arrête là son repos et sa vie, y mettant tout son bien et sa joie ; et comme il n'y a là ni forme ni image, elle se donne bien de garde de se laisser écouler au-dehors à ces images, si subtilement que ce soit. Elle ne doit pas même appéter ici quoi que ce soit, d'autant qu'en cette noble constitution et arrêt, Dieu est simplement vu et goûté, et véritablement possédé en lui-même, par un nu et simple aspect de l'âme toute réduite et transfuse en son esprit.

C'est là qu'elle se délecte de lui-même en simplicité d'esprit et de repos, par-dessus la compréhension ; à quoi étant toujours toute attentive et tirée, elle se donne bien de garde d'en sortir, quelque violence que lui fasse le sens pour son soulagement. Car il lui persuade par son effort subtil et naturel de s'occuper spirituellement aux objets les plus hauts qui se puissent appréhender, désirant toujours voir, entendre et sentir quelque chose de plus, pour sa secrète et propre satisfaction. Mais l'âme très prudente et très arrêtée en sa vue, science et fidélité qu'elle doit à son Objet intime, endure patiemment et constamment ces fines et subtiles appréhensions sans lésion et sans y rien contribuer de sa part. Au contraire, cela la rend plus attentive, plus forte et plus fixement arrêtée à regarder son Objet, qui l'attire et la ravit du sens et d'elle-même en lui, où elle jouit de ses délices très simplement (78) et ineffablement. C'est pourquoi elle ignore cela même, jusques à ce qu'elle ne soit revenue à soi.

Mais pour ne point varier de cet état, il faut à la vérité qu'une telle âme se rende grandement circonspecte à ne se point chercher finement, en faisant sa proie de la mort du sens. Elle doit vivre là toute perdue à elle-même, sans science ni vue de ce qu'elle est en ce noble état, pour le seul bien et plaisir de Celui qu'elle veut infiniment délecter, en sa perpétuelle et profonde mort, qui la fait adhérer simplement et totalement à lui.

Encore que cette sorte de vie soit d'une foi simple et nue, il est permis, sauf tout meilleur jugement, de s'adresser quelquefois à Dieu amoureusement par un affectueux raisonnement vocal, non à dessein de s'introvertir, mais simplement comme étant chose licite et convenable, laquelle l'amour parfaitement consommé requiert souventes fois comme acte de bienveillance. D'ici on peut voir quelle force secrète l'âme se doit faire pour demeurer fixement arrêtée, quoi qu'il arrive, en la contemplation et fruition perpétuelle de son Objet. Car le plus noble état de cette force divine, et qui est le dernier, à cause de sa simple et profonde éminence, est de faire que l'âme ne s'impatiente point en la durée de sa mort : qui est tout dire, et nous ne le manifesterons pas davantage en ce lieu. De vrai, supposé que l'âme soit arrivée à cette constitution ou état, il faut lui dire qu'il n'y a plus d'autre genre de mort pour elle, sinon les morts de l'impuissance, qui est encore un autre très profond secret.

Quiconque dans cet état ne conforme pas sa vie et ses pratiques à ceci, ou à chose meilleure, est indigne d'un état si noble et si éminent, et ne mérite pas de vivre et de mourir en la vérité et perfection d'icelui, puisque, par défaut de répondre de tout soi à son infini Objet, il se recourbe et se répand à soi et aux créatures, qui est faire injure notable à Dieu, l'empêchant de nous transformer et déifier en lui selon son infini désir.


Chapitre 16. De l'Amour pur, et de son excellence au plus haut point de son état actif

Je ne veux point ici m'étendre sur les principes et les commencements de l'exercice de l'amour aspiratif, l'ayant fait assez amplement ailleurs. On sait assez que l'aspiration se doit pratiquer [40n11-1, 239v°]364 continuellement, doucement, avec vigueur, et plus de l'esprit que du sens. Car celle qui est simple, roide et unique, doit être purement intérieure, simplement et uniquement dilatée par la très vigoureuse efficace de son très pur motif, et sur le sujet du même amour qui, par sa simple action, tire toute l'âme en son Objet unique, simple et incréé. Mais il faut qu'en ses dilatations faites par sa seconde industrie, elle ne réfléchisse jamais sur soi ni sur autrui, par des raisons qui aient la force d'exciter son amour. Il faut que, mourant pour jamais à ces raisons, elle croie en effet que son amour et son affection doivent être une même chose pour atteindre uniquement son Amour incréé.

Pour m'expliquer sur ceci, je dis que là où il y a de la raison pour aimer, l'amour n'est point, d'autant que l'amour est suffisant de soi-même pour tirer et ravir en unité d'esprit tout le sujet qu'il anime, sans l'aide et le concours des raisons réflexes. Aussi les amoureux versés [f°240r°] en cette science d'amour aiment mieux mourir de mille morts, par manière de dire, que d'aider leur amour actif et passif avec des motifs purement raisonnables. Ces âmes aiment mieux être transpercées de mille flèches par le dehors et par le sens que de sortir ainsi pour chercher consolation et appui de la part des sens dans les choses créées. Elles ne s'en veulent plus jamais servir en tel cas, d'autant qu'elles voient que le moyen réflexe365 est infiniment distant du moyen unique et efficace, qui est le droit et pur amour. C'est donc de cet unique moyen qu'elles se servent continuellement, par des aspirations vives, simples et de peu de formes, de peur de réfléchir ailleurs qu'en Dieu, leur amour unique et objectif.

À vrai dire, cet exercice fidèlement pratiqué par l'âme profondément navrée366 de l'amour de son Bien-Aimé est un des plus hauts que les saints puissent pratiquer en cette vie. Car dans son action, il est fondé sur le pur et unique amour, et dans la souffrance il est fondé sur l'amour pur et nu. L'âme fidèlement amante s'abandonne par cet amour aux angoisses et langueurs mortelles que son Bien-Aimé lui fait souffrir en sa présence [f°240v°] sans se montrer à elle ; et cela lui cause ces tristes, désolées et mortelles langueurs, pendant lesquelles elle meurt et expire par un amour impatient et toutefois tranquille (79) entre les bras de son Époux, sans le vouloir chercher, soit au-dedans soit au-dehors, par l'aide des sens ni par les créatures, en quelque façon que ce soit.

Tout cela est aisé à dire, malaisé à faire, difficile à endurer, très difficile à surmonter. Car il faut demeurer stable, ferme et immobile au-dedans de l'esprit, en simple repos, par-dessus l'action et l'intention, par-dessus le flux sensible présent et essentiel de l'Époux ; et cela éternellement, parce qu'on croit ne devoir jamais vivre autrement, et que cet aimable Époux ne doit jamais retourner pour donner encore le baiser de sa bouche à sa très chaste et très aimée épouse.

C'est ici que l'industrie humaine est épuisée. C'est ici que cesse le concours actif de l'Époux fluant en son épouse et de l'épouse refluant en lui. C'est pourquoi sa fidélité est parfaitement éprouvée, car se montrant généreuse et constante à souffrir l'absence de son Bien-Aimé, elle pâtit extrêmement, ne cherchant, comme j'ai dit, consolation ni au-dehors ni au-dedans, directement ou indirectement. Elle ne se console que de ses propres désolations, de ses plaintes et de ses gémissements plus amoureux par lesquels elle exprime à son Époux, comme elle peut, ses regrets tristes, lamentables et angoisseux, [f°241r°] si toutefois il lui reste quelque respir actif pour cela ; sinon, elle se plaint encore plus douloureusement dans sa totale suspension, dans ses souffrances, angoisses et langueurs mortelles, par le continuel regard de son esprit vers son Époux.

L'épouse, dis-je, souffre plus ainsi qu'on ne peut exprimer, étant en cette manière attentive et arrêtée au regard de son Époux sans qu'elle y pense, pendant que l'action de ses puissances est totalement suspendue. Car encore qu'elle ait souvent expérimenté les rigueurs de l'absence de son Époux dans les précédents moyens et de grâce et d'amour, celui-ci toutefois lui est beaucoup plus pénible. Il lui semble ici qu'elle est toute nouvelle et sans expérience en matière de souffrance, à cause des effets rigoureux qu'elle ressent, tout autres que les précédents ; et elle ne sait, par manière de dire, si elle est morte ou vive, ni si elle est à elle ou à son Époux. L'unique consolation qu'elle a est qu'aucune créature ne la peut consoler dans la perte qu'elle pense avoir faite, quoique néanmoins elle soit en possession de son Bien-Aimé sans le savoir ni le croire, mais non pas sans le désirer ardemment et avidement. En cela même il est évident qu'elle est dans sa possession objective, laquelle tire et ravit à soi la plus noble partie de l'âme. [f°241v°] En effet, elle réside, demeure et subsiste totalement en lui, le regardant fixement, tandis que, vide de son affluence sensible et lumineuse, elle va plaignant et lamentant son infortune dans sa secrète solitude.

Ici donc il faut s'armer de force, de patience et de constance pour ne varier jamais ni à droite ni à gauche, sans faire autre chose que pâtir, si on ne peut autrement, et attendre en pleine et amoureuse confiance le bienheureux et agréable retour de l'Époux. Il faut, dis-je, que l'épouse, toute dépouillée de soi-même et de toute satisfaction soit totalement résignée et renoncée, se conformant toute à la volonté divine, pour souffrir en temps et en éternité les rigueurs d'un tel hiver, je veux dire de l'absence de son Époux, et se sentir toute vide et destituée de lui, et totalement insipide en ses sentiments.

C'est en ceci que consistent la fidélité et la sainteté des amantes dignes d'un tel Époux, et non dans les grandes connaissances, réplétions367, goûts, dilatations, simplifications, révélations, visions et ravissements de l'entendement humain. Cela est grandement considérable, et il importe beaucoup de faire voir à ceux qui désirent aimer que la sainteté et la fidélité de l'amour ne consistent pas dans les visites et réplétions sensibles de Dieu en l'âme, mais en la satisfaction de Dieu en elle et par elle, sans elle, et que, hors de là, elle consiste à pâtir et à souffrir la retraite de son Bien-Aimé. Car cela n'arrive qu'afin que les âmes [f°242r°] ne se satisfassent point elles-mêmes d'un désir glouton et affamé de posséder Dieu plus pour elles que pour lui-même. Qu'elles lui satisfassent donc en criant, en lamentant et en toutes manières possibles ; surtout par leur patience et simple résignation d'esprit, par laquelle elles se donnent en proie à lui, avec tous leurs propres actes, en conformité et déiformité. Car le moins est contenu éminemment au plus, et faire ainsi toute sa vie, c'est être au monde sans y être.

De là on voit qu'en ce degré d'amour pur, les âmes doivent être ferventes et actives pour se tirer au-dedans, afin de n'être jamais oisives si peu que ce soit. On voit combien elles doivent frayer et dépenser pour répondre par amour à leur Époux, et pour mieux dire, qu'elles doivent y employer toutes leurs forces, et y (80) parvenir par leur entière consommation au feu de l'Amour divin, lequel les dévorera et les engloutira pour les transformer en soi, moyennant leur réciproque fidélité.

Je ne veux point m'étendre davantage sur l'excellence de cet état actif, me contentant d'en avoir montré nûment et à découvert l'esprit et le fond. Je l'ai montré en son éminence, lorsqu'il est acquis par un esprit amoureux, fidèlement actif ; il faut maintenant que je le montre en ses principes et commencements, par la [f°242v°] pratique desquels on les puisse acquérir en sa souveraine perfection, telle que nous l'avons réduite et manifestée, avec ce qui appartient à la nudité simple, vacuité et stérilité de cet état.

Ceux donc qui sont capables d'aimer, et qui ont fait quelque progrès aux vérités de l'Esprit, se résolvent et se déterminent d'aimer Dieu continuellement et ardemment, par simples aspirations dilatées en l'oraison et hors de l'oraison. Ces aspirations sont de peu de formes ou de mots, mais elles élèvent toute l'âme en Dieu, ne laissant aucune division sensible entre l'un et l'autre. Si on veut expérimenter ces effets, non tant en la manière des commençants que des vrais profitants, on verra assez que l'aspiration est un moyen propre pour acquérir toute perfection. Il faut s'en servir par le seul motif très excellent de l'Amour pur, qui ne sait ce que c'est que d'admettre des raisons pour aimer son divin Objet.

Par ce même motif, il est très facile de pratiquer toutes les vertus en leur temps, car n'est-il pas facile à celui qui a volé en haut de voler aussi pour descendre ? [f°243r°] Aussi doit-il être très facile au fidèle amoureux de descendre toujours au mépris et anéantissement de soi-même, quand les occasions s'en présentent, tant de la part de lui-même et de ses propres chutes et misères, que de la part du prochain. Sans doute il doit être infiniment joyeux que tels sujets d'humiliation se présentent, pour lui faire voir ce qu'il est.

Nous réduisons ici à l'amour toutes les vertus qui sortent de la vraie humilité, ou pour mieux dire, de l'amour souverainement humble. Car jamais les vertus ne doivent être distinguées ni séparées de l'amour, sinon dans leur action qui sort et paraît aux hommes ; et non jamais en leur essence, qui doit être unique en l'essence de l'amour ; et c'est le moyen essentiel dont l'âme se sert, tandis qu'elle est active en amour simple, unique et interne. Remarquez qu'il faut agir en la force et excellence de ce motif d'amour pur dans les exercices extérieurs et en ceux du dedans sans faire distinction de l'extérieur d'avec l'intérieur. Car comme Dieu sort à sa fécondité au- dehors d'un seul acte [f°243v°] perpétuel, laquelle agit toujours selon la fin de son principe, ainsi faut-il que nous sortions aussi volontiers et aussi facilement aux choses distractives comme nous embrassons celles du dedans. Et quoique les exercices du dehors soient bas, terrestres et multipliants, néanmoins ils nous sont présentés de Dieu, et non des hommes. C'est pourquoi il faut nous y abandonner totalement, demeurant stables et arrêtés au plus simple et au plus intime fond de notre esprit, et adhérant toujours en simplicité de regard et d'attention à notre Objet souverainement désiré : attention et regard qui sera par-dessus la simple intention. Je ne vois point de moyen (aussi n'est-il pas expédient) de me recourber sur ceci, pour vous spécifier les diversités extérieures auxquelles on vous tirera : suffit qu'il faut que vous soyez résolu, en cet état, de vous laisser tirer, pousser et mouvoir tant et comme on voudra.

Aussi faut-il que vous sachiez que raisonner par amour en Dieu et avec Dieu [f°244r°] humblement et familièrement, ce n'est pas acte de raison mouvante pour aimer. Ce sont des représentations à Sa divine Majesté qui vous sont de très pures et profondes admirations sur lui et sur son amour. Aussi l'amour actuel est cause de l'amour, et l'augmente jusques au dernier point de sa perfection, conforme à cet état. Mais avant que cela soit, il faut de nécessité que ceux qui ne sont pas arrivés là travaillent purement aux vertus pour l'amour, c'est-à-dire pour Dieu, jusques à ce qu'ils en aient acquis les habitudes et les solides désirs, pour les mettre en pratique en toute occasion. J'avertis donc qu'en cet état il faut toujours agir quand il sera possible, s'animant avec industrie à inventer et découvrir des moyens affectueux pour s'entretenir et s'unir avec Dieu. Cela rend l'esprit second368 en excitations amoureuses, simples et familières, et fait qu'il ne se relâche jamais aux moindres dissemblances d'avec Dieu, en ses affections, mouvements et paroles369. (81)


Chapitre 17. Les industries de l'âme, et la conduite que Dieu tient sur elle pour l'élever à l'état d'amour pur

Dieu éternel et infini ayant résolu de toute éternité de sortir hors de soi, sans toutefois sortir, a produit par cet écoulement et par cette seconde sortie une infinité d'effets en la bonté et en l'amour de soi-même et de son incompréhensible excellence, créant selon ses divines et éternelles idées tout ce grand monde, tant visible et inférieur que supérieur et invisible. C'est cet univers qui manifeste évidemment l'incompréhensible bonté, amour et perfection de son Auteur, de son origine et de son principe, spécialement les anges et les hommes qui accomplissent et perfectionnent cet ouvrage ou, pour mieux dire, qui en sont l'accomplissement et la perfection. Car si tout ce qui est du monde inférieur est si admirable qu'il montre évidemment par ses propriétés visibles et par ses effets l'excellence de son Auteur, combien le même Créateur de ce grand Tout s'est-il montré plus admirable dans ces invisibles substances, dans leur existence, conservation et perfection, en l'état de grâce et de nature ? Ce sentiment présupposé, il est facile d'admirer par amour profond, voire excessivement profond, l'amour et la bonté de l'amour et de la bonté même, en sa propre source, qui est Dieu éternel et infini.

Or cet amour, étant vu en son essence éternelle, est multiplié en ses effets de création, de conservation et de rédemption, et tout autrement en ceux-ci, tant à l'égard des élus qu'à l'égard des purement appelés. Effets qu'il produit par son exubérante grâce, qui va sortant de la vive source de sa divine bonté désireuse de se communiquer, mais qui paraissent bien plus amplement dans la consommation de son ouvrage, joignant par participation l'effet à sa propre cause, c'est-à-dire la créature intelligente à son divin et amoureux Objet. Cela étant ainsi, cet amour et cette infinie bonté ne peut et ne se veut récompenser que par une bonté et amour réciproque, et par une imitation vive, ardente et continuelle, qui ne s'alentisse370 jamais dans son action vigoureuse en son désir et en son appétit, même dans ses plus langoureuses, pénibles et angoisseuses détresses.

On prendra donc à tâche cet exercice d'amour, y réduisant le corps et l'essence en sorte qu'ils soient incessamment tirés, si faire se peut, au plus pur et profond de l'esprit. Il faut s'enflammer incessamment à cette pratique d'amour, et imiter au plus près de notre pouvoir l'amour et la bonté excessive de notre Auteur qui est Dieu, lequel, par de si plantureuses communications de soi-même, nous a hautement déifiés en sa similitude, et qui ne peut désirer moins pour nous que cette ressemblance et la déification.

L'amour encore, quoiqu'un en essence, a plusieurs noms et degrés en l'homme reformé, à cause des divers effets qu'il lui fait ressentir, et qui font monter l'âme à son inaccessible principe, comme par un escalier à divers étages et degrés. Entre ces degrés l'amour intense et profond est un des principaux par l'exercice duquel on mérite de monter les autres étages plus sublimes, auxquels étant parvenu par ses labeurs affectifs et par l'entière consommation de soi-même, on peut alors se reposer et cesser de toute opération laborieuse et difficile. Car à mesure du progrès que l'âme fait en la vie de l'esprit, moyennant les influences, soit sensibles soit secrètes, de Dieu illuminateur de ses fidèles amants, l'amour se subtilise et se simplifie, de sorte qu'on s'exerce facilement et sans labeur. De plus, il est tout manifeste que Dieu opère en nous selon la qualité de nos exercices : s'ils sont vifs, ardents et continuels, il se communique à nous à proportion de notre ardeur et de notre activité ; et alors ses influences divines sont si fréquentes et si abondantes que l'âme, conformément à son activité, se trouve entièrement ornée de toutes les vertus et des sept dons du Saint-Esprit, sans qu'elle s'en aperçoive, par manière de dire.

La manière de cet amour ardent et vigoureux est courte et facile. Sa matière est l'aspiration continuelle et amoureuse, qui, pour être parfaite, demande d'être si continuellement et si vivement exercée qu'elle devienne aussi facile que le respir. Elle a plusieurs degrés, qui sont tous réduits et distingués en quatre principaux, c'est-à-dire quatre principales industries. La première est d'offrir à Dieu soi-même et tout le créé, et plus, si faire se peut, en abstraction. La seconde est de demander ses dons en lui et pour lui-même. La (82) troisième est se conformer à lui par une pleine et entière conformité de tout soi, très haute, très parfaite et très amoureuse, et le désirer pour toutes les créatures capables de ce si haut amour. La quatrième est s'unir, ou amour unitif, qui est un degré de transcendance contenant les précédents en souveraine éminence. Non que les précédents degrés ne soient faits en union profonde et parfaite, selon le progrès de l'âme en cet exercice ; mais en ce dernier degré, l'âme n'a aucun sujet ni matière que l'union même, pour aller à son Bien-Aimé.

Voilà les quatre degrés ou principales matières de l'amour actif de l'épouse, qui va par cet amour vigoureux à son Époux : j'en pourrais dire quelque chose ci-après ; mais pour maintenant, je m'arrêterai à montrer selon mon pouvoir les effets des divins états et succès de ce très noble exercice de l'âme fidèle, afin de lui persuader d'entreprendre cet exercice dès le commencement jusques à la fin, et que, par la consommation active des moyens d’icelui, elle arrive à une autre consommation plus parfaite de soi-même en Dieu. Ce sera alors entrer d'un abîme de profonde jouissance en un autre abîme de jouissance qui est d'une infinie profondeur. Je veux dire en l'abîme final et objectif, où tout le sujet sera entièrement perdu et abîmé d'infinies délices en son abyssal et éternel Principe.

En effet, par la vive et continuelle pratique de cet amour, l'âme montant par ces susdits degrés reçoit (selon le progrès qu'elle y fait) des caresses de Dieu, des in-tractions371 et des écoulements si vifs et si efficaces de son amour très simple, très délicieux et enflammé, que son appétit est de plus en plus excité à la perpétuelle jouissance de son savoureux Objet. Duquel se trouvant très étroitement embrasée, elle ne sait que faire pour aucunement répondre à ce torrent débordé d'amour, qui la tient étendue et dilatée dedans le fleuve des délices objectifs de son Objet infini. En cet état de délicieuse et très simple ébriété, sa capacité apéritive, qui est son inclination jouissante et active, s'ouvre et s'anime de plus en plus à la jouissance de ces divins amours en son cher et unique Époux. Et lorsqu'elle voit tout son pouvoir annulé au feu de la compréhension incompréhensible de son bienheureux Objet, elle succombe sous l'état de cette attrayante beauté, qui s'efforce toujours de plus en plus de la combler de son exubérance divine, redoublant à cet effet l'activité de son trait lumineux.

Mais comme ceci ne dure pas toujours, Dieu se retirant (quant à son influence sensible et jouissante) de son Royaume déjà sanctifié par la jouissance de ce délicieux et divin Objet, l'âme est contrainte de retourner de nouveau frapper à la porte, et ne cesse cette douce et amoureuse impulsion jusques à ce qu'elle soit une autre fois reçue dans le sein amoureux de son très aimé et très chaste Époux. Alors le succès372 lui est beaucoup plus favorable que le passé, et elle est plus tirée, plus étendue et plus capable de la jouissance de ses amours en l'essence même de Dieu, en qui elle est totalement transfuse et transformée. Ainsi les avènement de l'Époux succédant les uns aux autres approfondissent l'âme, et la tirent à plus grande jouissance et simplification et à de plus grandes délices en son amoureux Objet ; et dans cette divine opération, les puissances de tout l'homme reçoivent leur lustre et embellissement souverain par le succès de ces profonds attouchements, accomplis de tous points, pour l'entier et singulier plaisir de l'Époux.

Alors l'âme amante, toute enivrée d'aise et comme affolée de l'amour de son Bien-Aimé, dit dans l'affluence de ses délices : Mon Bien-aimé est à moi ; il fera sa résidence entre mes mamelles373. C'est-à-dire qu'il possédera pour jamais son cœur et son âme, à quelque prix que ce soit, y allât-il de mille vies. Dieu l'inonde davantage et tout autrement, la gratifiant d'une toute autre communication de lui-même, et de ses dons lumineux et délicieux, qui contiennent abondamment des grâces qu'il ne lui avait encore jamais faites.

Dans cette agréable jouissance, ces deux esprits s'écoulent, s'enfoncent, s'abîment et se fondent l'un en l'autre, moyennant le flux débordé de l'Unité divine et les liquéfactions très délicieuses que l'Époux fait en elle par l'abondance de son amour. Car il a résolu d'inonder l'épouse de ces divins flots et de l'y submerger entièrement. Et l'épouse entièrement perdue et abîmée là-dedans, expire et meurt entre les mamelles de son Bien-Aimé.

De cette expérience, active d'une part et passive de l'autre, résulte la vie vivifiante, laquelle fait évanouir tout sentiment, souvenir et appétit de la vie mourante, et même de la vie purement raisonnable374. (83) Dans la jouissance de ces amoureuses accolades, qui se font esprit à l'esprit, en l'unité de l'esprit, on ne sait si on a été ni si on est, d'autant que l'Objet divin est si puissant qu'il ravit son épouse en lui par l'agréable torrent de ses inondations amoureuses. Alors l'amour et la faim de cette jouissance croissant encore de plus en plus, et l'âme amoureuse produisant ses excès, dit : Je tiens mon Bien-Aimé étroitement embrassé. Je ne le quitterai jamais, quoiqu'il arrive de contraire, jusques à ce que je l’aie introduit en la chambre de ma mère. C'est-à-dire jusques à ce que, par son activité consommée, par son soin et par sa diligence amoureuse, elle ne l’ait mis en possession du plus intime de son âme.

Ceci se fait par le très noble exercice de l'aspiration, ou par les conversations simples et essentielles, qui contiennent éminemment tout ce qui est compris en l'aspiration formée et dilatée ; ou bien cela se fait par les regards de l'âme encore plus simples et plus éminents, qui résultent en l'appétit de la suprême pointe de sa puissance amative, touchée et enflammée du simple amour de l'Époux, par-dessus le sens, par-dessus l'entendement et par-dessus tout le sensible.

Déjà dans ce degré de transformation, l'épouse dite à l'Époux : « Vous êtes ce que je suis et je suis ce que vous êtes sans qu'il y ait de dissemblance entre nous deux. » Et dans la continuation de ses excessives admirations, elle lui dit : Vous êtes beau, mon Bien-aimé. Et l’Époux lui réplique : Vous êtes belle, mon amie, ma colombe, mes amours et mes délices. Votre beauté est de moi et en moi, je l'ai convoitée, en ce que vous vous êtes activement convertie et tournée vers moi, vous possédant vous-même en cette activité de mon amour, et vous portant affectivement à me voir et m’écouter seul parler au plus secret de votre cœur, et puis au plus intime de votre esprit. Cela vous montre assez comme j'ai su et voulu convoiter votre beauté, pour m’unir à vous par mariage solennel et éternel, et vous faire à jamais en moi ce que je suis pour moi-même. Vous voyez en cela que je suis la même Vérité. Vous voyez votre petitesse dans ma grandeur, et dans mon tout votre rien, lequel enfin elle fait tout en mon tout. Consommons donc notre réciproque amour, au nœud et au lien amoureux du très Saint-Esprit, consommons-le par-dessus toute appréhension et capacité intellectuelle, en notre inaccessible unité. Jouissons à pur et à plein des délices réciproques l'un de l'autre ; j'irai incessamment à vous pour cet effet : nous renouvellerons notre amour et notre joie dans la consommation de cette réciproque jouissance. Je ne veux plus, mon épouse et ma bien-aimée, que vous disiez : Qu'il me baise du baiser de sa bouche. Je vous veux étroitement serrer entre mes bras amoureux ; que votre bouche soit collée à la mienne, et que vous jouissiez de mon agréable et suave respiration, et moi de la vôtre. Tel sera le plaisir également agréable de deux amants, devenus un seul esprit en la douce et impulsive force de celui des deux qui est le plus noble, pour la parfaite conversion et la totale transformation de l'autre en mon étendue, qui suis l'origine éternelle de tout bonheur, et l'accomplissement de mes chastes épouses.

Pendant cet état de jouissance intime et profonde, l'âme ne sait que faire ni que penser, pour répondre hautement à l'amour qu'elle va regorgeant de toutes parts d'une façon toute divine. Il lui est sans doute bien difficile de se contenir et tenir son amour délicieux serré au-dedans sans en manifester quelque chose au-dehors par signes ou gestes non accoutumés. Car, comme le vin doux bout puissamment dans le tonneau et se déborde de son vaisseau par l'impétuosité de son action, de même bien souvent cet amour ne se peut contenir dans la capacité des puissances appétitives, qu'il ne se fasse voir par divers effets extérieurs. Alors il semble à cette âme que chacun soit comblé de pareil amour, de mêmes délices, de même lumière, de même compréhension, de même sapience et de même jouissance. Elle ne sait ce que c'est de contrariétés et d’afflictions ; et il lui semble que sa profonde paix, sa jouissance, son repos et sa douce, simple et intérieure activité dureront toujours. Néanmoins, appréhendant parfois comme de loin quelque funeste événement, elle se munit et s’empare de désirs si fervents pour demeurer immobile au temps de contradiction, de guerre et de désolation, qu’il lui semble être inexpugnable en ces rencontres.

En effet, rien ne répugne à cela au-dedans de ses puissances, parce qu'elles sont sensiblement possédées de Dieu, ou remplies de lui et de sentiments divins, ou même tellement comblées de son exubérance qu'elle va la regorgeant en très (84) grande et très simple dilatation de toutes les facultés. De sorte que pendant la vigueur de cet amour actif et réciproque, l'âme est en un paradis de délices, autant éloignée des objets créés parmi lesquels elle converse, que s'ils étaient à cent lieues loin, ou s'ils n'étaient point du tout. Car quoiqu'elle sorte au-dehors pour sa nécessité, ou pour celle des prochains, par le motif ou de l'obédience ou de la charité, elle ne peut être attentive qu'à son Objet béatifique, qui l'attire et la ravit par-dessus soi, et souvent hors de soi en lui-même. Ce qu'il fait moyennant certains simples et impétueux transports d'esprit, qui sont d'une telle force et d'une si douce impulsion qu’ils emportent en un moment cette âme et toutes ses puissances en l'unité jouissante de son esprit, par-dessus son esprit. Là elle voit et comprend, à proportion de son étendue et démesurée lumière, la hauteur, la profondeur, la largeur et la longueur de Dieu même, qui la tient embrassée en sorte qu'il semble la vouloir anéantir entièrement. Tout ceci se fait dans l'âme en science, connaissance, expérience et délices qui surpassent infiniment toutes similitudes et formes précédentes, si pures, simples et spirituelles dont on se puisse servir pour exprimer les diverses manifestations que Dieu fait de soi-même à l'esprit éperdument épris de son amour.

Mais hélas ! L'Époux divin qui ne désire rien tant que de perfectionner son amante jusques à la plénitude de son amour tout consommé, la laisse le plus souvent tout d'un coup et lorsqu'elle s'en aperçoit le moins ; et il le fait ainsi pendant qu'elle dort profondément en son sein délicieux.

Faisant donc évanouir d’elle en un moment sa présence vive, lumineuse et délicieuse, l’épouse s’éveille soudain ; et comme venant d'une extrémité à l'autre, elle ne voit et ne sent plus qu'elle-même, et souvent se trouve toute pleine de confusion et d’assauts impétueux de la part du sens, de la chair et des diables, auxquels mandement a été donné de l'Époux pour un si funeste et angoisseux exploit. Cependant c'est pour l'exercice perfectif de son épouse, montrant en cela même qu'elle lui est aussi chère et agréable que jamais. Car Sa Majesté a résolu de la sanctifier par la plénitude immense de sa propre similitude et de sa transformation en lui, en sorte qu'il lui puisse dire : Tu es toute belle mon amie, mon épouse ; il n’y a en toi aucune tâche375 ni souillure d'amour-propre, vu que tu me reçois et mes dons en moi et pour moi-même et non pour toi.

Nonobstant cette vérité, l’amante ignorant en quelque façon ce très haut dessein de son Amant, ne sait que faire ni que penser de sa désolée et lamentable aventure, et sur cela qu'à son réveil elle voit et ressent la très dure et très griève absence de son Époux : en telle angoisse et détresse, elle ne sait à quoi recourir pour réparer sa perte et pour sa consolation, sinon aux larmes, aux soupirs, aux gémissements et aux sanglots, formant ainsi ses plaintes au plus profond de son cœur : « Où êtes-vous allé, mon Époux ? Où vous êtes-vous retiré, ma très chère vie ? Pourquoi me faites-vous si tôt veuve et orpheline de votre très douce présence ? Et comment me vois-je aussitôt veuve qu’épousée ? Hélas ! Si vous aviez vu des défauts en moi, que ne les répariez-vous par l'exubérance de vos dons plutôt que de me quitter ainsi ? Ne saviez-vous pas, ô mon Époux et ma vie, que, comme je ne suis et ne puis rien sans vous, aussi je n'ai vie et ne respire que vous, et ne puis vivre que dans votre sein amoureux, qui donne vie et le comble de délices à moi et à tous mes semblables ? »

« Pleurez, ô fidèles épouses, et lamentez avec moi ; déplorez mon infortune en abondance de votre regorgeante charité. Ayez compassion de l'angoisseuse calamité que je souffre, puisque aussi bien que vous, j’avais un Époux le plus riche, le plus beau et le plus aimable qui se puisse jamais concevoir376… Je l'ai perdu, j'en suis privée, il m'a abandonnée à la merci de mes ennemis et m’a laissé autant de regrets et d'afflictions pour son absence, que sa présence m'avait auparavant comblée de joie et de délices. Hélas ! Je ne m'attendais pas à m'en voir si promptement et inopinément privée. Conviez-le de retourner pour un moment : qu'il me donne encore un baiser de sa bouche. Qu’au moins pour un seul moment je ressente ce gracieux retour, qu'il me montre derechef sa très gracieuse face, et que sa jouissance m’enivre encore une fois de son amour. Je consens qu'après ce bienfait, il m'ôte la vie. Aussi bien ne fais-je plus que languir, attendant le bien de ma totale et très désirée dissolution, afin que par ce moyen, je sois rendue pleinement jouissante de son essence divine, puisqu'il est notre souverain bien, notre repos, et notre très cher et unique Époux. (85) Ne vous étonnez pas, ô mes très chères compagnes, si vous me voyez défigurée et décolorée comme je suis, puisque mon Époux et mon soleil s'est absenté, sans que j'en sache le pourquoi. Je vous conjure toutes par sa charité infinie, que vous ayez à lui dire sans délai que je languis de douleur pour son absence. Dites-lui qu'il descende dans son jardin : il y verra ses vignes florissantes, qui vont exhalant l'odeur de mes très chastes et épurés désirs, produits par l'excellence de ses dons en lui-même. Dites-lui que son petit lit est semé de fleurs, et surtout de mon nard qui rend sa très douce odeur. Mais hélas ! Tout cela ne m’est rien et ne me peut satisfaire. Ce ne sont qu'indices et témoignages que la présence visible de mon Époux s'est écoulée et éloignée de moi, dans les délices de laquelle consistait mon paradis : comme tout au contraire ce retraite et son absence me fait languir, misérablement gisante au-dedans de mon homme sensitif377. Si vous me demandiez un même plaisir, en cas de pareille nécessité, hélas ! je sortirais librement, et ne cesserais de solliciter votre Époux par toutes sortes d'instances d'amour jusques à ce qu'il retournât à vous et vous montrât derechef sa divine face, pour vous combler de l’aise et de l'amour infini qui en résulte pour la propre félicité de ses amantes. Mais hélas ! Que me sera-t-il de me plaindre et de crier, puisque mon Époux fait le sourd à mes lamentables voix ?

« Si vous ignoriez, ô mon Époux, que mes soupirs, mes cris et mes gémissements procédassent du plus profond de mon cœur, vous auriez juste sujet et raison de ne les pas exaucer. Mais puisque vous voyez qu'il n'en est pas ainsi, et que je suis totalement et au plus profond de moi-même attentive à cette action amoureuse pour vous manifester ma langueur, sans doute vous devriez être ému de compassion et retourner vitement et légèrement à moi, qui suis votre indigne épouse.

« Quoi donc ? La bonté même, que vous êtes, pour avoir été peut-être offensée de votre épouse que je suis, cessera-t-elle d'être ce qu'elle est ? Quelle bonté, ô mon amour, quelque offensée qu'elle soit, parmi les anges ou entre les hommes, refusera de se rendre flexible aux voix plaintives, aux lamentations et aux satisfactions de son semblable ? Quoi ? Souffrirez-vous que le ruisseau, je veux dire les perfections créées, produisent des effets de bonté, et que vous, qui êtes la mer d’où dépendent, d’où procèdent et où retournent tous les effets créés comme en leur centre originaire, soyez vaincu par vos créatures ? Quoi ? Les fleuves seront-ils plus féconds que vous en leurs effets, qui néanmoins n'expriment et ne manifestent autre chose que l'excellence de leur auteur que vous êtes, et qui en est la source et la mer originaire ?

« Père céleste, éternel et divin, permettez-moi d'entrer en raison avec vous. Il est vrai que vous m'avez donné votre Fils et votre même Déité pour mon Époux ; mais je ne sais par quel malheur, soit de ma part ou autrement, il s'est absenté et m’a misérablement quittée et abandonnée comme une personne de néant. Comment l'avez-vous permis, vu l'importance du sujet et que je ne puis vivre ni respirer qu'en lui et pour lui, non plus que sans vous-même ? Que si vous voulez avec lui vous ressouvenir de mon ancienne vie de dissemblance avec vous, comment contrariez-vous à votre mariage et à vos noces divines, consommées réciproquement en nous ? Ne savez-vous pas que c’est là ma propre et entière félicité ? Il est vrai qu'elle n'est pas entière en ce corps mortel, mais au moins l'estimais-je telle, tandis que l'amour et les délices de mon possesseur m’ont tenue fortement occupée et attentive à la contemplation et jouissance objective de sa ravissante, incomparable et incompréhensible beauté. Ne craignez-vous point que mes désastreuses langueurs, mes morts et mes angoisses ne vous fassent juger pour un Dieu de trop grande rigueur et sévérité ? Que serait-ce cela ? Et qui pourrait supporter ce jugement ? Quant à moi je mourrais au même instant de douleur aussi bien que d'amour, si j'entendais ou connaissais porter un tel jugement par vos créatures. Mais, ô Père éternel, une chose suffit pour y remédier, c'est que vous me rendiez mon Époux, et que l’Époux revienne à moi qui suis son épouse, et nous serons hors de ce reproche.

« Et vous, mon très aimé et très cher Époux, n’aurez-vous point égard à mes plaintes? Que dira-t-on, et comment vous pourra-t-on donner le titre de tout miséricordieux et amoureux, si vous quittez sitôt votre épouse, qui n'aime éperdument que vous et rien du tout hors de vous ; si on vous voit ainsi vous retirer (86) et mépriser ses amoureux embrassements, on dira sans doute que vous souvenant du passé, vous vous serez voulu venger d'elle par cette retraite et par cette absence.

« Pour donc éviter ces sujets de plaintes, venez, ô ma vie, revenez et prenez derechef possession de moi, qui suis votre épouse, quoiqu'indigne. Faites en moi votre séjour éternel, comme en votre royaume, en qualité d’Époux et de Roi de gloire éternelle. Ah ! Ne voyez-vous pas que ce présent hiver détruit votre jardin ? Les plantes et les fleurs semblent n'y avoir plus de vie. La terre y est stérile et sans fécondité, à cause de la longue absence et retraite de son soleil, que vous êtes. Et si vous ne lui apparaissez et ne la frappez de votre clarté, la ranimant de votre chaleur et de vos divins rayons, ces fleurs et ces fruits ne sortiront point en évidence.

« Voyez donc, ô les amours et le centre de mon cœur, voyez à ne plus longuement différer votre très attendu et très désiré retour. Ne vous laissez pas vaincre en compassion à vos créatures : quel honneur et quelles louanges en recevriez-vous ? Mais je dis mieux, laissez-vous vaincre à moi, non comme à votre créature, mais comme à votre épouse éplorée et désolée que je suis par votre absence. Et je vous promets, ô mon amour et ma vie, toute la fidélité qui me sera possible, et de ne me rendre jamais dissemblable d'avec vous. Et bien que je sois contrainte de demeurer si longtemps et à regret exilée dans cette prison et dans cette région de dissemblance, soit que vous retourniez ou non, n'importe, ô mon cher amour, je suis contente, votre volonté soit faite. Si je ne puis vous posséder en moi et pour moi, je vous posséderai hors de moi et au-dehors de moi, en vous et pour vous, et par-dessus vos dons. »

Si ces plaintes ne se font actuellement et en cette manière, elles se font encore plus angoisseusement par patience, par enflammés regards, et par entière, essentielle et muette conversion de l'âme vers son divin Amant.

Mais enfin après tant de lamentables et pitoyables paroles, l’Amant ému de pitié et de compassion amoureuse retourne d'une activité momentanée, comme un foudre ou un éclair, plus léger et plus subit qu'on ne saurait exprimer. À cet abord l'âme trouve que ses ténèbres sont dissipées et qu’une lumière infinie leur a succédé, se sentant toute renouvelée en elle-même, en ses opérations intimes et profondes et en ses sentiments. Ses multiplicités précédentes sont réduites à l'unité de l'Esprit et ne lui sont plus rien ; elle est tout autrement tirée, ravie et caressée de Jésus-Christ, son Époux et son Amant ; elle est dilatée et étendue plus efficacement que jamais, demeurant ainsi fondue, liquéfiée et entièrement réduite en la Déité et Divinité de son Époux. Si bien qu'à ce même moment, toutes ses plaintes angoisseuses se sont aussi parfaitement évanouies, comme si jamais elles n'avaient été.

C'est ici qu'on ne peut dignement concevoir les efficaces étendues de la réciproque action d'amour jouissante entre l'Amant et l'amante. Les voilà encore plus que jamais fondus en l'Esprit de liquéfiante simplicité délicieuse et lumineuse. Car ici le soleil divin est arrivé aux puissances supérieures de l'âme, pour leur ornement et leur accomplissement, et à la très haute unité d'Esprit, d'où s'écoulent secondement trois ruisseaux de lumière et d'amour simple et simplement jouissant, comme d'une même fontaine ou d'un fleuve très profond, qui noie de très simple et très délicieux amour les puissances tant supérieures qu'inférieures de l’amante entre les bras de son Bien-Aimé.

Pendant cet effet d'amour et de délices, elle agit si simplement, si intimement et si secrètement en ses opérations que, dans ce jeu d'amour simple et simplement actif, elle semble être sans action ; et à peine saurait-on exprimer cette expérience, sinon grossièrement et bassement, et d'une manière très éloignée de la perception de cette jouissance objective, affective et effective, de l'un et de l'autre amant. Car d'en écrire comme les mystiques plus diserts que moi ont écrit, ce serait user de redites, et faire en quelque façon éclater sa lumière aux dépens d'autrui : ce que je me suis dès le commencement résolu d'éviter autant qu'il me serait possible ; d'autant que ces écrits ne sont ordonnés à autre sujet que pour une pure et simple méthode du vrai et parfait amour, laquelle pratiquée d'un excellent esprit, sera beaucoup efficace pour porter l'âme à l'usage de ces moyens, et fera voir naïvement le bien qui lui en doit arriver. Ce que j'ai fait à dessein de l'animer à la jouissance de l’Époux très cher et très unique de nos âmes.

Il y a encore, outre ceci, d'autres degrés (87) d'union auxquels l'âme pourra parvenir par le moyen de nos soliloques, et pratiques d’aspirations vigoureusement et amoureusement exercées378. Pour cela, elle aura plus besoin d'un amour grand et enflammé, spécialement au commencement de cet état, que de beaucoup de science et de connaissance de Dieu et de ses divines perfections. Il suffit, et même il est ici comme nécessaire, d'être totalement ignorant, pour faire progrès en l'abîme de l'amour transformant de l'essence divine. Car en vérité les profondes considérations et les hautes conceptions et spéculations théologiques ne font qu'appâter la puissance intellectuelle. Par conséquent, il y a une infinie distance entre l’aspiration entière et profonde et la considération telle qu'elle soit, même des choses plus internes et appartenantes à Dieu.

Il est vrai que ce chemin et cette voie d'amour est pénible et laborieuse en son commencement, mais elle est douce et facile après quelque temps, et puis par succession, très douce et très facile, vu qu'elle se fait par simple et enflammé regard, et par des conversions courtes, essentielles et muettes, signamment379 au temps de la totale soustraction que Dieu fait de soi, et du concours efficace des puissances actives en l'âme. Et cet exercice a cela d'excellent que, ni dans son action dilatée, ni dans l'activité de ses amoureux et simples regards, il ne permet aucun entre-deux entre l'âme et son bienheureux et divin Objet, la tenant toujours fixement attachée, unie et collée à lui en quelque temps que ce soit, et ne lui permettant pas de s'en séparer pour un seul moment.

Heureuse donc, et mille fois heureuse, l'âme qui se résout d’exténuer ses forces sensitives par le moyen de ce divin exercice, et de mourir et expirer en l'Objet béatifique de son Époux surcéleste et divin ! Elle sera infailliblement embrassée étroitement au plus intime fond de son unité essentielle et jouissante, où l’Époux ne fait que soi-même en elle, pour la félicité de l'un et de l'autre. Où, dis-je, elle est fondue et perdue totalement à elle-même et à toutes créatures, en cette vaste et étendue essence divine, laquelle se contient et se possède par elle-même infiniment loin de toute essence, par son infini amour et regard, anticipant tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle est en son unité seconde et simple et en sa fécondité simple et unique.

Étant arrivé à ce très noble état par les divers et amoureux succès de cette pratique, les amoureuses œillades de l'âme vivement élancées de tout soi en son Époux seront aussi fréquentes que sa respiration corporelle. Et soit qu'elle veille soit qu'elle dorme, qu'elle boive ou mange, qu'elle parle et converse parmi les créatures, ou qu’elle lise, étudie et psalmodie, elle fera toujours cet exercice d'amour : lequel l’unira souverainement et de plus en plus à son Objet très simple et infini. Et cet Objet, agissant sur elle d'une manière très noble et très simple, tirera et ravira tout ce qu'elle est en lui-même, comme il fait à l'endroit de ses plus favorisées épouses, pour les perdre irrécupérablement en lui et pour le comble de leurs félicités. C'est ce qu'il fera moyennant la surabondante communication de ses divines délices versées à guise de torrent, impétueusement mais très simplement, qui va roulant du haut en bas de ses puissances, et submergeant, entraînant et perdant le tout par la simple rapidité de son action, en la simple et féconde mer de son Principe éternel.

Or l'exubérance de cet amour fera que l’amante aura incessamment son très aimé et très cher Époux vivant, et comme visible en sa propre chair et substance ; et prenant pour son continuel objet son image intérieure, qui contient toutes ses perfections et ses beautés, elle lui jettera sans cesse ses ardentes et enflammées œillades d'amour. Que si quelquefois il lui est possible de former encore quelques paroles d'amour, ce seront peut-être celle-ci qu'elle élancera en un moment : « Ah mon amour ! Ah mes délices ! Ah ma vie ! Ah ma félicité ! Ah mon tout ! » D'autres fois, elle s'écriera par-dessus l'admiration : « Ô terre ! Ô anges ! Ô toutes créatures ! » Et cela se fera de la sorte sans qu'il lui soit possible de se dilater davantage sur quelque sujet que ce soit, même qui puisse exprimer l'excellence et la nature des perfections divines. D'autant que ces mots seront élancés du plus haut et du plus éminent amour dont on puisse presque jouir en cette vie, sans dessaisir à sa vie et à son action. Et tous ces actes sont autant de suréminentes admirations de l'Objet qui la ravit en lui-même par-dessus l'admiration.

Puisque l'âme doit être unique et une dans sa totale réfusion en la mer sans fond ni rive de son origine éternelle, elle doit par conséquent vaquer uniquement à (88) Dieu, être attentif à lui, et ne cesser jusques à ce qu'elle soit entièrement perdue et écoulée en lui. Lors donc qu’il lui faudra psalmodier en public, l'amour, ou pour mieux dire son Époux, lui apprendra facilement à soupirer et à s'écouler en lui ; le sens de tous les versets l’animera à cette pratique, et lui fera jeter des regards et des soupirs suréminents en Dieu. Cette façon d'agir si enflammée contient en soi éminemment et essentiellement tout ce qui saurait jamais être dit et écrit des louanges et grandeurs de son Époux. Et cela semble quasi le dernier terme de l'action appétitive, ou de l'appétit agent, en son unique Objet. Cette manière de tendre à Dieu par aspiration ne peut admettre aucune distinction entre un temps et un autre, entre un jour et un autre jour, ni entre le bon et le meilleur ; elle est aussi sans multiplicité d'exercice, procédant toujours également à son action enflammée, qui tire et ravit l'âme totalement hors de soi-même en son Objet éternel, infini et incréé.

Or, quoique nous ayons dit que l'humanité et la divinité ensemble du Sauveur doive[nt] servir d'objet et d’exemplaire à l'âme son épouse, pour être de tout point perpétuellement imitée en son image extérieure et intérieure, néanmoins elle pourra souvent, et quand il lui plaira, prendre son Époux pour objet selon sa seule divinité. Le regardant comme un Dieu seul, incirconscrit et infini, contenant en unité de nature toute la très sainte et sacrée Trinité en distinction, toute tirée, engloutie et absorbée en sa même unité, en l'amour et par l'amour de la troisième Personne380, produite par la fécondité de son principe naturel, éternel et unique.

Mais il faut savoir qu'encore que je semble donner une méthode déterminée à cet exercice, cela n’a lieu que pour ceux qui le commencent ; et les mystiques n’ont entendu d’y établir cet ordre qu'afin de le rendre plus méthodique et plus facile. Car il est permis à quiconque s'en sert d'agir selon le degré de son amour actif sans qu'il importe comment, combien ni en quoi, pourvu que son activité soit vigoureuse, enflammée et détachée des sens, et sur quelque sujet et matière que ce soit, pourvu qu'elle soit d'amour unitif.

Néanmoins il faut se donner de garde de violenter et altérer ses forces naturelles, en exerçant cette action trop aux sens ou par le sens, d'autant que l'âme mettrait grand obstacle et entre-deux entre l’Époux et elle, et se rendrait par ce moyen inapte et inhabile à son entière, prompte et parfaite union, outre d'autres grands inconvénients qui lui arriveraient. Il faut que les élévations soient plutôt du plus intérieur que du pur sens animal, car vouloir enfermer et emprisonner Dieu dans le pourpris381 du sentiment animal, c'est grandement se tromper. Ce n'est pas là que consiste le suprême bien de l’épouse : c'est en l'action vigoureuse séparée et abstraite du sens, unissant par sa force l'esprit et le sens à son suprême et déifique Objet.

Néanmoins au commencement de cette exercitation et lorsque les objets contraires s'efforcent d'occuper le siège de l'Époux, il est bon de se faire un peu de violence, jusques à ce que l'on ait surpassé le sens et ses imaginations ; et même de ne point cesser d'agir ainsi amoureusement, jusques à ce qu'on se sente surpassé et immédiatement uni à Dieu. Que si ces sentiments bestiaux étaient trop importuns et trop forts à surmonter pour un coup ou pour quelque temps, on pourra différer ce violent combat jusques à ce que l'on ait un peu repris nouvelles forces, pour les affaiblir de nouveau avec même vigueur qu'auparavant, ne cessant de se comporter ainsi en cette seconde ou troisième action, jusques à ce que l'on en ait le dessus. Ô contentement insigne ! Ô délices incompréhensibles de l'Époux et de l'épouse animée à ce combat par sa divine présence ! Il semble à la vérité quelquefois bien éloigné d'elle, mais elle jouit toujours du bien de sa victoire et de sa secrète présence, qui la meut à cette action par un secret contentement, et par une force cachée en lui et pour lui-même.

Quand on aura fait quelque bon progrès en cette exercitation d'esprit, par aspiration formée et vigoureusement dilatée, on pourra se plonger et s'écouler en Dieu par un simple et vigoureux regard, contemplant la beauté de l'Époux comme en lui-même, par-dessus toutes formes et similitudes. Pendant cette action intuitive et jouissante, on sera totalement perdu et fondu en l'unité divine ; et cependant (qui est fort peu de temps) l'âme se renouvelle totalement et reprend nouvelles forces pour s'employer derechef à son action intérieure.

Or le temps de cette intuitive et simple (89) introversion est fini quand l'âme se retrouve du tout revenue aux sens et aux objets sensibles dont elle se voit environnée ; alors elle commence son action active formée et dilatée selon la mesure et proportion de son degré. Toutefois, à cause de la distance de ces deux extrémités, elle se sent avoir grande force pour agir, mais avec peu d'efforts ; et par ce moyen, elle se reguinde382 au même état et degré dont elle est déchue. Heureuse et infiniment heureuse l'âme attentive à cet exercice d'amour ! Car elle mérite de goûter et de savourer au plein de son vaisseau les savoureuses délices du même amour, qui va s'écoulant de son Bien-Aimé en elle, par diverses saillies, communications et effets.

J’ai dit ci-devant qu'il semble à l’amante que son Époux ne s'absentera jamais d'elle ; et cela est vrai, vu l'éminence de ses ravissantes et divines délices par-dessus celles des précédents états. Car il faut bien croire que l'âme, aux précédents degrés et états de sa conversion, a passé toutes les soustractions et suspensions occurrentes, tant pour la preuve de sa fidélité que pour apprendre combien elle doit être éloignée d'elle-même et de son propre intérêt, en l'amour simple et nu de son Époux.

Or, quoique je me sois dilaté sur ces plaintes et lamentations, il faut que je dise encore que souvent en faisant ainsi, elle se sent et se trouve suspendue tout d'un coup à son action plaintive, et toute obténébrée383 et réduite au sens, n'ayant non plus de pouvoir qu’une statue de s'élever par plaintes. Alors elle est comme en un enfer, aimant mieux, s'il était à son choix, mourir que de vivre ainsi misérablement destituée de tout pouvoir de manifester à son Époux comme elle voudrait les infinis regrets qu'elle ressent pour son absence. Mais elle se laisse patiemment tirer et conduire par une très secrète résignation qui réside au profond de l'esprit, moyennant les habitudes infuses et acquises de toutes les vertus, lesquelles y sont résidantes comme en leur source fontale, et embellissent et ornent l'esprit des effets de ce simple, nu et patient amour, destitué de toutes actions quant aux puissances actives.

Ici le rien, l'indifférence, la désappropriation, la conformité, l'humilité et la transformation déifique de l'épouse reluisent, en ce qu'elle est résolue de suivre perpétuellement toute nue son Époux tout nu sur la croix. Tout nu, dis-je, au-dedans de lui-même, et tout dénué du pouvoir actif de ses sacrées puissances. De sorte qu'il était tout autrement crucifié en esprit que son corps ne l'était sur la croix. En cet enfer, dis-je, et partout ailleurs, l’amante, pour le comble de sa totale perfection et pour se consommer entièrement, se sait bien servir de la suprême résignation interne de l'esprit. On l'appelle ainsi parce qu'elle a son action et sa fruition au plus profond de l'esprit, et qu'elle n’use d'aucun instrument séparé de son sujet ; mais l'éclairant par-dessus le sens et par-dessus le temps en l'éternité, elle se perd totalement au Tout incréé où succombe le rien créé. Et cela par le non-vivre, le non-vouloir, le non-pouvoir, le non-agir, le non-pâtir, étant, dis-je, l'épouse comme au milieu de ces extrémités sans aucune satisfaction d'elle-même, l'acte réflexe lui étant ôté, pour ne pouvoir discerner pour lors son état, ni comprendre l'éminence de son élévation. Cet état ou cette exercitation est inférieure pour l'ordinaire aux derniers états exprimés ci-dessus.

Telle âme est aussi abstraite de la vie et de tout ce qui se fait à l'extérieur, comme si elle ne vivait point en un corps mortel. J'entends pour elle et quant à elle, et non pas pour autrui, signamment si elle est chargée de la conduite de quelqu'un. Elle voudrait bien ne parler jamais, sinon de ce qu'elle voit, sent et goûte au-dedans, et comme elle voit ne le pouvoir commodément faire, ce lui est une mort. Néanmoins, si elle voit parler de choses joyeuses et indifférentes, elle les approuve pour la récréation d'autrui, se faisant toutes choses à tous384. Comme elle est souvent nue, destituée et pauvre des dons de son Époux selon les sens, elle ressent fort bien les incommodités de la vie ; mais sachant qu'il ne se peut faire autrement, puisque son Époux même les a ressenties et supportées jusques à la mort de la croix, elle surmonte facilement à l'activité de son amour, et se guide par le vol subtil de son trait pénétrant, amoureux et enflammé, dedans le sein suressentiel de son Époux.

Là elle se tient à couvert, et elle se plonge et s'abîme en l’efficace et melliflue385 faveur qui, quelquefois interrompant ce temps d'affliction, la noie et la submerge toute de délices divines, dans les étroits et amoureux embrassements de son très divin, très cher et très unique Époux. (90) Telles âmes s'exercent toujours et partout en leur unique Objet, clairement et fervemment, c'est-à-dire en raison amoureuse, et en amour par-dessus la raison, l’appréhension et la discrétion. Et tout cela en très simple ou plutôt en déiforme intention, qui en la force actuelle de son degré éminent, ne fait point de distinction entre le sujet et l'objet.

J'ai encore dit que l'âme s'émeut au commencement de cette exercitation, en amour intense. Je l'appelle ainsi à son égard, parce qu'elle brûle efficacement, en tout son appétit actif, de l'amour suprême et parfait de son Époux. Il est aussi dit profond, non de la part de l'âme, mais de la part de Dieu, qui nous a ainsi profondément aimés d'une profondeur très profonde, nous autres qui sommes, quoique indignement, ses très chères et très désirées épouses. Il est appelé profond en son objet originaire et essentiel pour nous et envers nous, voire aux anges et autres esprit célestes ; d'autant que le créé, ni par son action active, ni par son appréhension conceptive, ni par sa simple contemplation jouissante et intuitive, soit en la gloire, soit en l'état de la grâce consommée, n'en peut atteindre le fond que d'une infinie distance.

Il faut remarquer qu'en certains degrés de ces exercitations amoureuses, les mains de l'épouse se trouvent distiller la myrrhe386, non telle quelle, mais la triple myrrhe, ainsi dite parce qu'elle est très précieuse, très fine et très odorante. Ce qui est véritable de tout point, en ce que l'âme est tellement abandonnée des créatures, et ce semble de Dieu même, que les diables et les hommes lui courent sus à même temps, par toutes sortes de tentations et d'afflictions possibles. Et ce qui est le pis, c'est, comme j'ai dit ailleurs, que Dieu son Époux s'enfuit d'elle et lui dit : « Je ne te connais point, je ne sais qui tu es, toute ta vie m’est inconnue, et tu ne mérites pas les biens de simple nature que je donne libéralement à tous. » Alors l'épouse se trouve entièrement attachée au gibet langoureux d'amour nu, privée de tout secours, et comme suspendue entre le temps et l'éternité. L'âme qui a expérimenté ces angoisses infernales sait ce que c'est, et s'il est possible de l'exprimer par raisons et similitudes.

Cependant ces amoureuses exercitations font de la totale, entière et inséparable union de l'âme avec Dieu son Époux [une] union qui est par-dessus l'union commune, laquelle unit par sa force active deux sujets en un. Car par-dessus cela infiniment l'âme est unie en unité suressentielle, par une entière transformation d'amour en son Amant. C'est pourquoi on ne parle point ici, sinon en passant et comme de loin, de la vie profitante et de la vie parfaite appartenantes aux précédentes exercitations, laquelle a eu ses degrés d'aspiration propre, et qui a orné de perfection l'unité plus basse du cœur de l'épouse. D'où on peut voir combien l'exercitation d'union ou d'unité transformante est abstraite et épurée des formes basses et matérielles des créatures ; et combien au contraire elle doit être simple en ses sentiments spécifiques et en ses formes dilatées.

Il n’est pas possible que celui qui s'exercera fidèlement dans ces pratiques ne voie et ne sente l’effet de cette vérité en expérience. Voire, s'il est fidèle en cette exercitation, il se sentira souvent tiré et comme extasié par aspirations transcendantes et anagogiques, du tout hors de lui-même ; là où il sentira combien le plaisir est excessif de se fondre et se liquéfier, de se plaire et se complaire en la douce et regorgeante affluence des délices du sein suressentiel de l'Époux, lequel est son paradis total et qui semble avoir résolu de se fondre et verser totalement en elle, pour l'abîmer d'amour et de délices divines en lui-même, qui est son propre Objet originaire et éternel, au-delà du temps et de l'éternité.

Ceci néanmoins n’est ni la profondeur ni la hauteur des suréminences qui se pourraient atteindre par ceci même. Mais pour cette heure il n'est requis autre chose que de bien et fidèlement s'adonner à cette pratique, ni trop lâchement ni trop sensiblement, comme nous l'avons dit, se servant pour un temps de tout sujet inflammatif qui se pourra rencontrer, durant quelque temps, jusques à ce qu'on y soit habitué ; et par après il faudra commencer cet exercice selon la méthode des quatre genres d'aspirations que nous avons spécifiés et établis pour en être la base et le fondement. Que si on se comporte fidèlement en cela, on pourra sans beaucoup de secours humain arriver à l'ornement et jouissance de la vie suressentielle de l'Esprit, en perpétuelle jouissance et contemplation de Dieu infini, hors du créé et par-dessus l'action, en sa jouissance même, en suraction et en surpassion. (91)

Or comme j'ai dit ci-devant, encore qu'ici nous semblions déterminer quelques genres et matières d'aspirations, cela néanmoins n'aura pas lieu, quand on sera bien exercé et instruit en cette divine pratique au degré susdit de suprême illumination. Alors l'âme se pourra laisser emporter et transporter au mouvement et désir de son amour impétueux, et sur tout sujet qu'il lui plaira. Mais son sujet ne sera jamais autre qu'en son même Objet infiniment désiré, faisant voir à son divin Époux qu'elle est infiniment animée, passionnée et agitée de son unique et simple amour. Je dis bien plus : qu’en l'éminence ce degré, l’épouse est perdue et abîmée entièrement en son Époux, où elle est un avec lui-même, en sa charité très infinie et très simple, par-dessus son simple amour, en quelque simple moyen.

Les âmes qui tendent par leur vigoureuse et amoureuse action à ce degré, et qui par leur fidélité y parviennent, sont déjà grandement illuminées, et leur est impossible de sortir à l'action, sans le su, l'ordre et le fait de raison illuminée. Elles sortent comme, quand et autant qu'il est nécessaire aux vertus communes et qui concernent le bien du prochain. Elles vont par ciel, par mer et par terre sans danger, et avec une très grande lumière et utilité, éclairant ceux avec qui elles ont à traiter. Elles tiennent en toutes choses et toujours le milieu, tant en elles-mêmes qu'aux autres, qui est beaucoup dire, car cela présuppose une grande lumière acquise. Davantage, elles jugent tout et ne sont jugées de personne, pour la même raison que j'ai alléguée, et ne peuvent être vraiment connues que de leurs semblables, c'est-à-dire de ceux qui ont et qui font même exercice qu'elles. Car toute la gloire de la fille du roi, c'est-à-dire de l'épouse déifiée par l’Époux divin en lui-même, procède du plus intérieur fond de son esprit ; et ceux qui gisent au-dehors pour s'y reposer, cherchant repos hors de l'Époux, par les choses sensibles qui lui appartiennent, n'atteindront et n'arriveront jamais au propre fond de leur âme, où l'Époux fait sa résidence. Outre qu'ils ne savent ce que c'est que le fond intérieur ni les simples et confidents exercices, qui n'ont source, vie ni vigueur que d'amour en amour.

Au surplus, ces personnes adorent les jugements inscrutables de Dieu, ès choses tant prospères qu'adverses, qui arrivent tant à elles qu’à autrui, par sa Providence divine. Elles les adorent, dis-je, comme lui-même, sans distinction ni différence, ce qui est être immobile en l’Époux comme l'Époux même. Bref, elles sont tellement plongées et perdues en la divinité de leur Époux, soit en l’abondance, soit en la disette et destitution de son concours sensible, qu'il est impossible aux créatures de les trouver. Qui les voudrait toucher toucherait aussitôt Dieu même leur Époux, infiniment jaloux de la pureté et du bonheur de cette très chère et très pure épouse. Voilà comme quoi l’épouse fait paraître sa lumière acquise dans les rencontres, en sagesse et en ces paroles, agissant, pâtissant et se comportant à guise d'un flambeau lumineux enfermé en un corps transparent, pour l'illumination d'autrui ; ou bien comme le soleil, qui darde ses rayons au travers d'une vitre bien claire et transparente.


Chapitre 18. Divers avis et renseignements pour s'avancer et se conserver dans le vrai amour de Dieu

[40n11-1, 253r°]387 Chaque cause produit son effet conforme à ce qu'elle est. L'amour divin produit des effets divins, et le naturel n'en produit que de naturels. Pour donc connaître l'amour de Dieu par ses effets, voyez si l'âme est profondément humble, abjecte à ses propres yeux, vertueuse en fond et en vérité, et si elle sort pour l'édification du prochain aux actes des vertus, dans les occasions qui se présentent, les prenant, non jamais de la part des hommes, mais toujours de la part de son Époux.

Une telle âme sait très bien ce que c'est que de laisser l'Époux (quant à elle et à son propre intérêt) pour le plaisir, la joie et la satisfaction du même Époux. Ce qui se fait dans ses dérélictions, abandonnements et sorties amoureuses ; [253v°] et ce que j'ai dit ci-devant de l'état de l'amour pur et de son excellence le manifeste et le déclare assez. On ne dit point ici quand et combien de fois cet abandon se fera, car il le faut toujours pratiquer en amour unique de l'Époux, autant de fois qu'il désirera. Ceci semblera peut-être bien difficile au commencement, mais quand on sera bien résolu d'être fidèle à ses amours, on se trouvera autant enclin à aimer en sortant au-dehors qu’en demeurant au-dedans ; et on tirera les choses (92) extérieures au-dedans, pour n'être jamais entièrement distrait ni séparé de l'union divine.

Il faudra néanmoins autant appliquer son esprit et son attention aux choses extérieures, que l'action bien ordonnée leur requerra, sans avoir égard à ce qu'on se sent distrait ou non. Il ne faut avoir égard qu'aux désirs de l'Époux, qui doivent être ceux de l'épouse en conformité, pour s'y conformer ; en uniformité, pour totalement unir sa volonté à la sienne ; en déiformité, pour demeurer immobile et bien ordonnée en l'union intime de son même Époux, et agir, pâtir et mourir en lui en uniformité.

De là on voit manifestement quelle infidélité c'est d'abaisser si peu que ce soit son esprit, et ralentir et diminuer son action vers Dieu, quand on est à soi. Mais quand on est beaucoup occupé au-dehors pour s'introvertir, il faut se servir de simples regards et mouvements d'esprit qui, par leurs forces actives, tirent toutes les facultés de l'âme en son simple et amoureux Objet. Voilà les moyens de pratiquer divinement l'action, tant au-dehors qu'au-dedans.

[254r°] Ceux qui sont en cet état, soit commençants, soit profitants, voire même parfaits, ne sont pas impeccables. Au contraire, je dis que l'Époux prend un extrême plaisir d'exercer diversement les âmes ses épouses par des chutes (non pas grièves, mais de toute commune infirmité), de peur de les voir s'élever et s'enfler de superbe et d'amour-propre de ce qu'elles ont reçu de lui et de ce qu'elles font en lui. Il aime mieux leurs chutes, non comme chutes, mais à raison de ce qu'elles produisent, qui est la profonde humilité, l'abnégation, la rectitude, la stabilité en l'union simple et amoureuse avec lui ; et il faut bien croire qu'il ne permettrait qu'elles tombassent si ce n'était pour ce sujet. Car Sa Majesté, qui ne désire en cela que sa gloire, veut être satisfaite en ces rencontres par la renonciation et l'abnégation de ses épouses.

C'est donc à l'âme fidèle qui désire uniquement plaire à son Époux, de lui donner ce contentement si désiré, en se relevant de ses chutes et extroversions avec le même amour que si elle n'était point tombée, et rentrant en son exercice actif comme si rien ne lui était arrivé. C'est assez qu'elle lui dise : [254v°] « Ô mon amour et ma vie ! À quoi me suis-je portée ? Je me suis alléchée et délectée de moi-même. Ah ! Qu'ai-je fait ? Je me suis faite dissemblable à vous. Pardonnez-moi cette offense, ô mon amour ! Il n'en sera jamais plus ainsi, moyennant votre grâce. » Encore qu'il vous arrivât de tomber plusieurs fois le jour, il faudra toujours vous relever ainsi, avec pleine, fidèle et amoureuse confiance en ce divin Époux.

Cette pratique est importante, et la renonciation qu'il faut ici pratiquer est profonde et subtile. Car il faut que vous sachiez que votre renonciation doit être telle qu'elle agisse et produise toujours son effet aux occasions, en la plus pure, abstraite et séparée partie de l'âme, qui est le pur esprit ; et cette renonciation pure, simple et subtile, consiste à être entièrement perdu à soi-même en un non-pouvoir, en un non-vouloir, au non-vivre, au non-mourir, sans qu'il soit permis de se rechercher de si loin que ce soit. Cela est bientôt dit, mais la pratique de ce point semble inaccessible.

Se pourrait-il bien trouver des âmes si fidèles à leur Époux [255r°] que de demeurer, quant à elles, pour jamais inconnues aux hommes, quand il est question de leur justification et de leur souffrance, dans les occasions qui touchent leur bien-être ordinaire ? Il ne faut pas néanmoins entendre ceci en sorte qu'on ne se fasse toujours connaître à ses supérieurs, signamment quand ils nous demandent quels sont nos sentiments en ces rencontres.

Pour donc bien rencontrer en sa fidélité active, il ne faut pas avoir égard à ce que l'on sent, mais à ce que l'on désire. Il faut avoir égard au fonds très solide et parfaitement acquis de son habitude, de son désir amoureux, de l'amour en l'amour même, et de la vue de l'Époux en lui-même. Car c'est ce qui pour lors a force et vigueur en l'esprit, tirant subtilement et comme insensiblement à soi toutes les puissances de l'âme, laquelle en sa simple et intuitive attention à ce fonds, se convertit nûment par sa simplicité active à son divin Époux. La pratique de cette vérité est de telle importance que toute âme amoureuse qui s'en servira fidèlement par sa continuelle et fidèle action rencontrera toujours heureusement et au plein souhait de son Époux.

Pour se dilater en l'oraison et aspirer vers Dieu en quelque lieu que ce soit, on pourra prendre le modèle d'aspirations que j'ai données ailleurs. [255v°] Toutefois je ne veux pas dire que celui qui s'en servira se doive attacher à produire une multitude (93) d'actes confus, croyant que s'il n'agissait ainsi, il n'aimerait pas comme il faut. C'est une faute assez commune à ceux qui sont nouveaux en matière d'amour. C'est assez qu'il ne soit point oisif au-dedans pour un temps un peu notable, signamment quand l'âme est totalement à soi ; et si elle est vraiment touchée d'amour et ardemment amoureuse, son amour actif ne la laissera pas dans l'oisiveté.

Au surplus, si l'état supposé en cet exercice est une fois suffisamment et parfaitement acquis en habitude subtile et efficace, il est par-dessus toute distinction du bon, du meilleur et du très bon, et par-dessus toute multiplicité d'exercices. Ici l'âme se porte à son exercitation amoureuse, simple et unique, par-dessus tout exercice privé et particulier. Elle tire et réduit toutes choses par-dessus tout exercice en simple unité d'esprit, d'où son Époux lui suffisant en lui-même, elle s'efforce réciproquement de lui satisfaire par sa généreuse et constante fidélité. Elle vit à lui, pour lui et en lui seul, de sorte qu'en tout rencontre et en toutes difficultés d'action et de mort, elle lui dit du plus intime fond de son ardent amour : « Vous êtes à moi, mon amour, et je suis à vous388. Ce que vous êtes à vous-même, vous l'êtes à moi. Aussi suis-je pour jamais à vous, en vous et pour vous à quelque prix que ce soit. [256r°] Chantez hardiment sur ceci, ô esprits bienheureux, un cantique nouveau d'infinie louange, voyant que votre Époux est mon Époux, et que par un effet de son amour infini, il est à moi, pour moi et en moi, comme je suis à lui, pour lui et en lui !

« Ô qu'heureuse, ô mon Amour, et qu'infiniment heureuse sera votre épouse en cette vie, qui ira ainsi activement à vous, et qui traitera avec vous et en vous, avec une si amoureuse, fervente et généreuse fidélité ! Hélas ! On ne voit personne qui en veuille venir là, que d'employer toutes ses forces pour un si divin Époux ! Que ferai-je ? Ah ! Miséricorde, ne me laissez pas succomber en ce point de si grande importance. Que m'importe que je fasse et que je devienne, pourvu qu'au temps de la tentation et de la soustraction de votre absence sensible, je vous sois vraiment fidèle, moyennant la sainte et divine force que vous me donnerez pour cela ! Ah, mon amour ! Eh ! C'est de ce point, de ce temps et de ce combat périlleux que dépend le bien, le bonheur et la félicité de vos chastes épouses ici-bas. »

Il ne faut pas que vous preniez trop largement les commodités du corps. [256v°] Limitez-vous et vous donnez par raison une certaine borne et mesure : autre que vous ne vous la peut ordonner ni trouver. C'est pourquoi il faut vous éprouver vous-même, sans néanmoins vous abstenir trop notablement de chaque chose, comme du dormir, du boire, du manger, du chauffer, etc. Enfin on ne peut vous donner autres règles que votre bonne discrétion, qui vous fera toujours tenir le juste milieu. Je dirai seulement que des deux extrêmes, le plus dangereux est de se porter au trop peu, et qu'il serait moins mauvais d'excéder, pourvu que ce ne fût pas notablement. On remarquera facilement par les sorties de l'âme ce qu'elle est en fond, spécialement ès personnes plus illuminées ; on découvrira facilement, même par la moindre de leurs actions, si leur fond est bon ou mauvais, parfait ou imparfait.

Les épouses donc d'un tel Époux doivent être extrêmement fidèles à ne se jamais rechercher elles-mêmes, ni au-dedans ni au-dehors, et se doivent résoudre de plutôt mourir mille fois [257r°] que de passer là, au préjudice du plaisir et du contentement de leur divin Époux. Quand une âme se trouverait ravie cent fois le jour, si au retour de là elle n'est pas fidèle dans les combats, difficultés et adversités qui sont de durée, où il faut souffrir et mourir en amour nu, elle n'est qu'en elle-même. Tout le poids du parfait ornement amoureux de l'épouse consiste en cela, de suivre son Époux tout nu et toute dénuée, par les chemins déserts et arides des croix occurantes et de grande durée.

De vrai, la fidèle amante, désireuse de suivre et d'imiter son Époux en amour et dans la pratique des vertus héroïques, sous le faix de son joug amoureux intérieur et extérieur, est résolue, en la force de son amour langoureux, de pâtir et de mourir en toutes ces rencontres en son Époux et pour son Époux, en temps et en éternité. Oh que cela est aisé à dire, même à ceux qui aiment en apparence ! Mais difficile à faire et à endurer, sinon à ceux qui aiment en vérité. Cependant l'homme n'est point véritable et n'est point amour s'il ne fait cela et s'il ne passe pas cette pratique : dès là-même il n'est pas amour, son amour n'est que naturel et vain. Mais l'épouse généreuse, touchée et douée du vrai et simple amour de son Époux, ne s'arrête pas en si bon chemin : (94) elle désire de plus en plus mourir et expirer en lui, pour lui donner entière [257v°] preuve de sa parfaite et perpétuelle fidélité. Quand même il lui faudrait exposer pour cela mille et mille vies. Ne vous promettez donc pas autre chose en cette vie que croix et afflictions, ô épouse très noble, car on ne peut être digne d'un tel Époux que par une généreuse constance et fidélité à mourir pour lui et en lui sur la croix.

Quand vous ressentirez l'absence de votre divin Époux et que vous vous verrez toute aride, vous pourrez vous servir de vos aspirations. Ne vous mettez pas en peine si vos actes ne vous semblent pas savoureux ni efficaces au-dedans : cela ne vient que de la suspension de vos puissances actives. Et au cas que cette suspension fût entière, ainsi qu'il arrivera souvent, en sorte qu'il vous fallût cruellement mourir en cette destitution d'action, demeurez alors content et tranquille au-dedans de vous, ou pour mieux dire, en votre Époux. Regardez-le fixement et attentivement en lui-même, par votre immobile regard et, nonobstant les grands efforts et cruelles douleurs qu'il faut endurer, non en vous, mais en lui, quoiqu'il vous semble être hors de lui et qu'il vous ait totalement abandonné et rejeté, donnez-vous bien de garde de croire qu'il en soit ainsi. [258r°] Il faut que vous ayez cette vérité de la présence et l'assistance continuelle de Dieu en foi vive et profonde : cela donnera quelque allègement à vos langueurs, et rendra votre esprit ferme et immobile et tranquille à souffrir la mortelle rigueur de l'Époux apparemment absent.

Il ne faut pas vous porter à faire des cris plaintifs et lamentables, avec effort impétueux, ni même notable, de vos puissances actives. Cela est dangereux, et vous produirait de plus grandes ténèbres. Mais il faudra doucement élancer les regards simples et essentiels de votre esprit en Dieu, soupirant et gémissant simplement, et du pur fond de l'esprit, après la présence de ce divin Époux, et désirant toujours et partout son parfait contentement, qui doit être le vôtre. Attendez ainsi en humble et patient amour son retour très désiré, et croyez que cet état vous est plus utile qu'on ne peut penser, car c'est par ce seul moyen qu'il fait voir à son épouse si elle est véritablement fidèle. [258v°]

Mais quand l'Époux se montre et se rend actuellement présent à son épouse, quand il la remplit toute de lui, quand il la tire toute en lui par ses divines opérations et par ce qu'il est en lui-même, la faisant être manifestement ce qu'il est et la dilatant largement en lui, en sorte qu'alors elle se sent en une admirable simplification d'esprit, et dans une largeur de ses puissances toutes tirées en unité d'Esprit, et même en l'unité de l'Époux — ce qui se fait tout d'un coup, et sans qu'elle sache comment —, dans ce rencontre l'âme se doit laisser élever, emporter et transporter sans rien faire, et suivre ainsi le trait lumineux et simple de son Époux au-dedans de lui, là où il réside en lui et pour lui. Par après, quand le flux attractif est cessé, il faut qu'elle ménage dextrement ce qui lui est demeuré de la pleine et abondante lumière qui lui a été communiquée, agissant d'une douce activité à la faveur de ce reste de lumière, sans se forcer ni se violenter selon le sens. Car par cette lumière elle est rendue très disposée pour agir avec facilité et pour se dilater simplement en son Époux selon son état et son exercice accoutumé.

Si l'Époux se trouvait souvent regorgeant d'amour et de lumière même en ses puissances sensitives, le corps s'en sentirait débilité et affaibli. C'est pourquoi, pendant cette influence [259r°] sensible, il ne s'y faut pas rendre attentif ni suivre son trait : on se pourra alors occuper saintement à l'extérieur, comme à lire, étudier, prier, ou à quelque autre occupation extérieure s'il s'en rencontre. Et quand on sentira cette influence passée, on reprendra le cours de sa douce, simple et unique introversion, et de son simple et unitif amour.

Il ne se faut donc plus soucier de telles influences que de rien, mais seulement des bonnes et solides, qui sont simples, qui dilatent saintement l'esprit au-dedans et en simple lumière, et ne redondent point grossièrement au corps ni à la partie inférieure. Je ne dis pas que les premières soient mauvaises, pourvu que l'on s'y comporte comme nous avons dit ; mais je dis que les autres sont pures et plus dignes de l'Époux, qui flue en ses épouses déjà hautement et excellemment reformées, et lesquelles, à mesure et proportion de leur reformation, le sentiront s'écouler plus doucement, plus simplement et plus largement au plus intime fond de l'unité de leur esprit. Tout cet avis est de grande importance.

(95) Je ne prétends pas que vous vous serviez exactement des manières d'aspirations que j'ai composées, en sorte que, si vous ne faisiez [259v°] ainsi, vous crussiez n'avoir rien fait. Je désire vous laisser votre liberté d'aspirer de vous-même comme vous pourrez. Toutefois il sera très bon que vous preniez de là votre matière et vos sujets d'entretien avec Dieu en unité simple, et que vous imitiez cette manière-là autant que vous pourrez, en la même profondeur et unique simplicité. La cause pourquoi on vous les a faites et exprimées à si longue haleine et en cette profondeur, c'est pour vous manifester à découvert l’état auquel il faut que vous parveniez, qui y est nettement exprimé ; et encore à ce que vous ne demeuriez point court de matières d'amour unitif, pour vous pouvoir à jamais dilater en votre Époux. Tandis que vous êtes à vous-même, vous ne pouvez sans grande infidélité vous comporter autrement que d'aller ainsi amoureusement vers Dieu.

Mais quand vous êtes occupé à quelque notable exercice au-dehors, qui vous empêche l’effet de cet amour totalement actif, il faut convertir votre occupation extérieure en amour, et la faire comme l'action interne du même amour vigoureux et vigoureusement actif. C'est pourquoi il ne faut pas oublier, pendant votre action, d'élancer en Dieu vos œillades et vos regards très intérieurs, très simples et très légers. Que si l'exercice dont il est question était de soi si abaissant et si distrayant qu'il vous tînt attaché et tout occupé à le bien faire, il suffira que par intervalles de temps vous jetiez vos regards en Dieu durant cette occupation. [260r°] Car la perfection ne consiste pas à sentir l'Époux noyant d’amour les puissances de son épouse, mais à le voir, le désirer et lui adhérer sans sentiment, par une simple vue très nue et très éloignée du sens ; ce que je dis même des plus parfaits.

Quand vous serez à vous-même, vous ferez cette amoureuse aspiration interne à votre Époux : « Vous et moi, mon Amour, vous et moi, et non plus. Vous êtes la même bonté, l’essence qui remplit toute essence et tout être, qui opère en tout être, qui le conserve et qui le perfectionne. Vous êtes sans bornes et sans limites, au-dessus de la compréhension de l'être. Vous êtes la fin et l’infinité de l’être, pour le non-être que je suis. Vous êtes l'amour de l’être divin, et l'amour de l'être créé réduit en l'unité de votre être. » Vous pourrez faire aussi cette autre aspiration : Je vous festoierai, ô mon Amour et mon Époux, je vous festoierai du moût de mes pommes de Grenade389, qui est un secret entre nous deux, ô ma chère vie !

Au reste, vous savez les effets de l'Esprit de Dieu et ceux de la charité en ses épouses, selon la déduction qu'en fait l'Apôtre : La charité est patiente, bénigne et mansuète390, etc. [260v°] Ce que je vous dis pour très profonde raison. Car que serait-ce si vous vous portiez volontairement et librement à ne vouloir pas endurer dans l'occasion, et si vous vouliez agir au contraire de ces belles qualités de la charité ? Que feriez-vous ? Que diriez-vous ? Sachez que, comme il nous est libre d'aller à l'Époux en amour, de même il nous est libre de nous recourber et nous réfléchir sur nous-mêmes par amour-propre.

Or c'est une vérité très assurée et très importante, que l'homme n'a pas plus de vertus ni de vraie charité qu'il a de force et de constance pour porter généreusement la nécessité tant de l'esprit que du corps, mais signamment celle-ci. Par exemple, ayant grande soif, ou grand appétit de manger, ou de manger quelque chose particulière, on vous en fait refus même en la maladie, si vous vous impatientez et grondez là-dessus, dites-moi qui serait l'homme de bon jugement qui crût que vous eussiez la charité, qui est forte comme la mort, et laquelle les grandes eaux ne peuvent ni éteindre391 ni diminuer si peu que ce soit.

Cet avis compendieux est d'une pratique et d'une importance infinie à l'épouse fidèle. Néanmoins elle doit demander ses nécessités, signamment en maladie, [261r°] sans aucune crainte. Mais si on les lui refuse, qu'elle fasse lors plus de cas de ce qu'elle désire en Dieu, lui adhérant uniquement, nûment et simplement, que de ses ressentiments naturels, lesquels au reste lui sont matière de combat et de victoire en son amour et en son Époux. Hélas ! C'est ici où la fidélité manque le plus souvent à l'âme et qu'elle donne du nez en terre, se laissant vaincre à son amour naturel et sensuel. De sorte qu'en cela même Dieu se trouve offensé, et pour punition il la laisse, quoique à très grand regret, en proie à son amour naturel et à ses appétits bestiaux : chose extrêmement lamentable.

Quand il faudra converser avec le (96) prochain, soit en public, soit en particulier, ce sont personnes plus considérables que vous, ne faites jamais le réservé, portez-vous bonnement et honnêtement à cette action. S'il faut se recréer, faites-le, pourvu que vous soyez respectueux et retenu d’une crainte d'y accéder. Car si vous sortiez avec trop de liberté, ceux-mêmes qui vous provoqueraient à vous recréer, vous auraient à dédain et à contrecœur, et se rebuteraient de vous, vous condamnant d’imprudence ou de superbe. [261v°] Ce n'est donc pas assez de converser avec eux simplement et confidemment, il faut outre cela que votre simplicité soit accompagnée de prudence, vous défiant en ces occasions, et mettant les choses au pis qui puisse arriver. C'est assez pour cela que, sortant d'une action bien retenue au-dehors, vous approuviez, même à l'extérieur, ce que les autres font pour leur récréation. Après avoir usé de ces précautions, qu'on vous loue ou qu'on vous blâme, il n'importe, car au reste faisant ainsi on aura toujours plus de sujet de vous louer que de vous blâmer justement.

Il se trouve des naturels qui sont d'eux-mêmes grandement attrayants et capables de gagner tout le monde ; mais tant plus cela est, plus ils doivent être graves et retenus, toutefois sans force et sans violence, afin qu'il n'y ait point de désordre ni d’excès en leur sortie : autrement ce serait un puissant moyen de perdre tout d'un coup, et pour un vain plaisir, l'Esprit de Dieu et toutes les vertus acquises. Regardez, ô épouse fidèle, si cela est d’importance ou non.

Il faut néanmoins être libre et parler librement des choses indifférentes, signamment quand le temps ordonné le requiert ainsi, comme allant à la campagne avec quelqu'un l'espace d'un jour ou de moins, pourvu que ce soit respectueusement et sans contester, spécialement avec celui qui est pour lors votre ancien. [262r°] Or lui déduire vos raisons et vos sentiments une fois ou deux, sur quelque sujet dont il sera question, ce n'est pas contester, c'est plutôt un acte de bonne raison et de civilité. Mais vous seriez mal si vous passiez outre, en le voulant point céder à ses raisons. Prenez garde aussi qu'il a de droit de vous commander pour le présent, et que vous dépendez de lui comme de votre supérieur même en ce qu'il se rencontrera de casuel392. De sorte que si vous y aviez de la répugnance, il faudrait nonobstant faire ce qui vous est commandé, sauf à en avertir par après le supérieur. On en voit qui se jettent dans de grandes inquiétudes par leur superbe, faute de vouloir toujours pratiquer ceci exactement et envers tous, ne considérant pas que celui qui quitte toujours sa propre volonté pour faire celle d'autrui, les autres font toujours la sienne ; et jamais on ne lui commande aucune chose qu'il ne la fasse gaiement et allègrement comme si cela venait de lui-même393. [262v°]

Dans la commune conversation avec vos frères, fuyez toute singularité d'actions et de paroles, vous donnant bien de garde de parler singulièrement de la vie de l'esprit ni à vos égaux ni à vos inférieurs. Ne faites jamais paraître tacitement ni indirectement que vous ayez plus de science et de perfection que les autres : c'est en quelque façon les mépriser et dire : « Nous autres ne faisons pas [263r°] ni ne vivons pas ainsi », qui est proprement dire avec le pharisien : « Je ne suis pas comme le reste des hommes. » Cela se pourrait dire parfois sans y penser.

Il faut aussi que vous fassiez paraître que vous vous plaisez également en la compagnie de tous, abordant joyeusement les saints et les autres, encore bien que vous ne les connaissiez pas si spirituels, pourvu que vous ne vous y arrêtiez pas trop longtemps. Ne réprouvez point leurs gestes ni leurs paroles : laissez-les aller leur train et être ce qu'ils sont, les estimant toujours meilleurs que vous. Ce point, aussi bien que les autres, requiert une insigne prudence. Mais quoi que ce soit, donnez-vous bien de garde de rejeter la compagnie d'aucun qui vous aborde le premier, tel qu'il puisse être. Acceptez-le et lui montrez bon visage, le recréant et le consolant pour quelque temps. [263r°]

Quand vous serez vraiment touché du plus profond, plus simple et plus intime amour de Dieu, vous saurez par expérience non seulement tout ceci mais infiniment davantage. Vous saurez ce que c'est que s'élever au-dessus du sens et d'être vraiment intérieur, et la différence qu'il y a entre les exercices, sentiments et appétits de l’homme intérieur et ceux de l'homme extérieur. Alors et non plus tôt tous vos sens seront morts à leur action et à leur appétit, et l'esprit intérieur vivra séparément au-dedans de soi-même et tranquillement amoureux de Dieu. Ses exercitations tirées au-dedans, là où il est, l’élèveront et l’établiront en son simple repos, où étant arrivé, il ne (97) fera plus de cas et n'aura plus de désir de l'extérieur comme extérieur. Enfin il y a une distance infinie de l'un à l'autre, je veux dire du sens à l'esprit, d'autant que celui-là ne cherche et ne désire que le dehors, et l'autre est tiré au-dedans en simple fond d’amour, de vertu et de lumière.

Quand vous vous verrez affligé contre tout droit et raison par les créatures, ou même par vos supérieurs, excitez votre amour en Dieu, non par aspirations de longues formes, mais par simples soupirs, mouvements et regards vivement et fréquemment réitérés et [264r°] élancés de tout votre cœur en lui. Faites le même quand vous vous trouverez grandement malade. Si vous souffrez de grandes douleurs, signamment de la tête, les plus simples soupirs, mouvements et regards par lesquels vous vous convertirez et unirez à l’Époux, seront les meilleurs ; et il n’importera pas qu'ils ne soient point si fréquents, encore qu'il n'est pas possible à la fidèle amante de s'en abstenir, non plus qu'il n'est pas possible que la pierre jetée d’en haut ne tende à son centre394.

Enfin, je n'ai pas prétendu jusqu'ici que vous dussiez être insensible aux coups de la mortification : on vous les fera bien ressentir. Je ne prétends pas non plus que vous ne deviez pas voir que ce qu'on vous fera parfois sera contraire à toute bonne raison, et que les persécutions que vous souffrirez seront bien injustes. Mais patience, il n'y a remède. Il faudra toujours avaler ces pilules, quoique très amères, sans faire aucun état de votre ressentiment naturel, et demeurant dans le profond désir que vous avez d'être inconnu aux hommes pour jamais et connu de Dieu seul, le divin Époux de votre âme. Ainsi faisant laissez les choses être ce qu'elles sont, ne les regardez point selon ce qu'elles apparaissent. Suivez seulement votre chemin en toute assurance et avec amour, soit dans l'action, soit dans la souffrance.

[264v°] Chacun sait que de tous les hommes qui remplissent la terre, ceux-là mêmes qui ont la connaissance de Dieu ont tous divers appétits, diverses humeurs et des raisonnements tous différents. Cela fait que ceux qui s'attachent à la raison et au raisonnement sur les actions d'autrui vivent en continuelle inquiétude et comme dans un enfer. Or c’est chose très excellente et recommandable, et un chemin très court, de supprimer et surpasser la raison, pour aimer uniquement et se rendre amoureux en raison très simple par-dessus la raison. Cela requiert à la vérité une grande force et générosité d'esprit, pour ne se laisser jamais atterrer ni recourber sous le fait des pressions nues dont on se trouve souvent aggravé, et cela moyennant son abstraction.

Mais aussi ne faut-il pas que vous soyez si simple et si stupide que de ne vous pas garantir ou délivrer de ces croix par moyens bien ordonnés et en bonne discrétion, et de ne les pas prévenir, afin de n’en être pas chargé mal à propos, parce que Dieu votre Époux le veut ainsi et non autrement. C'est pourquoi nonobstant ce que j'ai dit, quand vous vous trouverez faible et sans force d’esprit, en sorte qu'il vous semblera ne pouvoir résister aux impétueux assauts qui vous sont livrés sans merci de la part des créatures, et que vous vous sentirez près à tomber en dépit et en impatience d'esprit, soit entre Dieu et vous, soit en présence de la créature, [265r°] recourez plutôt aux raisons humaines qui pourront émouvoir sensiblement votre amour envers lui, pour le moins vous faire souvenir de ce divin Époux, que de tomber en dépit et en impatience d'esprit, et ce qui est encore le pis, en passion manifeste.

Toutefois vous saurez sur ceci que le simple mouvement d'impatience aussitôt étouffé que ressenti, et qui n’aura point paru au-dehors, ne sera rien. Supposé que vous ayez un profond regret de l'avoir senti, il ne faudra que poursuivre votre action interne, comme si rien ne vous était arrivé. Que si vous vous êtes emporté au-dehors devant quelqu'un par impatience, demandez-lui incontinent pardon, et satisfaites à votre Époux suivant la pratique de l’avis qu'on vous a donné.

Sur toutes choses, vous ne devez jamais vous inquiéter pour quelque accident, si funeste et si désastreux qu'il soit, d'autant que l'inquiétude est la porte qui donne entrée aux démons dans l'âme : c'est son nid, c'est le nourrisson, voire la fille même de l'amour-propre. De sorte que la vertu, la perfection et Dieu même désiré avec inquiétude d'esprit, ce n'est que recherche et satisfaction de soi-même. Cela est grandement à noter, pour ne se laisser point appâter à la nature ni tomber dans ses pièges ; car elle est très subtile à se rechercher et à se délecter ès dons de Dieu, et en Dieu même ; et cela d'autant (98) plus qu'elle est plus profondément illuminée.

L'Esprit de Dieu possède son épouse toujours en tranquillité parfaite et entière, et elle le possède aussi en parfait contentement, quoi qu'elle puisse souffrir [265v°] en sa présence, ou pour mieux dire, en lui-même. Aussi l'Esprit de Dieu produit-il en elle au-dedans et au-dehors des effets très bons et dignes de lui. Il fait toujours en cela ce qui est le meilleur pour elle, et ne cesse de s'écouler effectivement et amoureusement en elle, jusques à ce qu'il l'ait embellie et ornée de tout, tant au-dedans qu'au-dehors, de toutes les vertus et de son amour si nécessaire pour sa suprême réformation, transformation et déiformité, tant active que passive. Voilà pourquoi il importe à l'épouse d'être à jamais fidèle à son Époux.

Au surplus, la lumière présente, efficacement ressentie, vous fera toujours voir votre état, tant passé que présent. Car les illuminations qui se succèdent l'une à l'autre se font voir et découvrir naïvement les unes par les autres, à cause de la clarté et simplicité qui se retrouve plus grande dans la dernière que dans les précédentes. La raison de cela est la plus grande disposition acquise de l'épouse.

Pour conclure cet avis, j'en ajoute un autre d'une très grande valeur, qui est que la vertu se perfectionne en l'infirmité ; et que vous pouvez tout en votre Époux, qui vous conforte395, et vous confortera toujours. Il en [268r°] sera entre vous et lui ce que vous voudrez, et autant que vous voudrez, mais non pas comme vous le voudrez. Car en toutes choses vous devez vouloir et procurer de vivre et de mourir en lui, en son amour, et pour son seul contentement infini, et non plus jamais pour le vôtre comme tel. Les personnes vraiment fidèles peuvent et doivent prendre plaisir à ce qu'elles font, puisque tout est pour leur Époux, et rien pour elles.

Toute cette pratique que nous vous prescrivons est faite en amour unique et profond, et ne sait ce que c'est que se divertir tant soit peu de son centre objectif. Elle vous montre assez manifestement et à découvert que vous ne devez pas faire grand état de vos exercices, s'ils ne surpassent ce que la nature fait facilement dans les hommes du commun, qui sont d'un naturel disposé seulement à certaines choses conformes à leur appétit de propre excellence : par exemple à jeûner, prier vocalement ou mentalement, visiter les églises, donner l'aumône aux pauvres, prendre même la discipline, se mortifier à leur fantaisie, veiller longuement, et tout autre chose semblable, auxquelles la nature prend son plaisir à cause du bien qu'il lui en doit résulter. [268v°]

On reconnaît ceux qui sont de cette trempe en ce qu'ils ne savent et ne veulent savoir que cela, sans jamais passer au-delà de ces pratiques ; étant ignorants et totalement aveugles en la connaissance et aux œuvres des sujets surnaturels qui font uniquement reposer l'âme en Dieu et qui la portent toujours à épurer, dénuer et perfectionner souverainement son amour. Ces gens-là ne connaissent que les sens et l'animalité, et pour le plus (qui est pis) leurs puissances sensualisées dans les goûts, lumières et attraits sensibles de Dieu, desquels ayant un long temps abusé, ils s'y attachent avec avidité, comme des bêtes à leur pâture, dont le premier aspect emporte par nécessité leur appétit brutal. Cela ne se peut assez déplorer dans une âme choisie entre mille pour choses grandes : je veux dire pour jouir souverainement de Dieu en cette vie, en suprême liberté et exercitation d'esprit, pour être rendue totalement divine et se reposer simplement et uniquement en la jouissance de son Objet souverainement aimable en lui et pour lui, et digne de l'amour infiniment excessif de ses amoureux396. [266r°]

Par tout ce que j'ai dit jusqu'ici, on peut voir combien il se faut profondément et pour jamais abandonner en vraie renonciation et destitution d'esprit, non seulement dans les sujets de mortification et en tout ce qui porte à nous dénuer, mais encore dans les dons plus savoureux et plus délicieux qui puissent fluer de Dieu en l'âme, et en tout ce qui regarde le corps et le reste de ses appétits inférieurs, naturels et même raisonnables, afin de suivre Dieu et Jésus-Christ notre Époux en totale destitution et nudité, tant au-dedans qu'au-dehors de nous-mêmes, et pour mourir et expirer ainsi tout nu sur la croix d'un amour langoureux et continuellement affamé de sa souveraine union avec son divin Époux.

Comme donc l'amour est second non seulement en lui-même, mais encore en ses communications et en ses sorties, par exemple à l'égard des substances raisonnables, intellectuelles et angéliques, il faut aussi que votre amour soit toujours second en sa totalité, sans jamais s'abaisser (99) au-dessous de soi, se maintenant en l'éminence de son état et en son active et divine fécondité, qui subsiste en un temps au-dedans par son action, et qui sort en un autre temps par la même [269v°] fécondité et par la même action. Il faut, dis-je, que votre amour paraisse généreusement et immobilement permanent en son action et en son simple Objet, par-dessus la simple et profonde humilité d'esprit, là où ne réside et ne subsiste autre chose que l'Époux, faisant soi-même pour soi-même.

Ainsi, l'âme généreuse aime mieux souffrir mille morts que de jamais abaisser son esprit vers la diversité des vicissitudes et changements des choses qui arrivent à chaque moment. Car une telle âme a tout et possède tout pour son partage : elle voit tout et connaît tout, sans qu'aucune des choses qui sortent au-dehors lui puisse être cachée ni celée. Son appétit et sa gloire est de posséder son Époux à pur et à plein, en la force de son amour, le pouvoir duquel est presque atténué et évacué à force d'aimer, soit en l'union profonde d'elle-même à l'Époux, soit par la simple et nue adhésion à icelui, au-delà de leur profonde et mutuelle union. L'âme, demeurant ainsi simplement perdue en son Époux, s'abandonne par sa fécondité sortante en la manière que je l'ai dit, pour agir et pâtir en temps et en éternité, en toute occasion de dehors, telle qu'elle soit, après qu'elle a bien vu et bien reconnu en l'acquisition simple et immobile de son Époux infiniment aimable et désirable. [267r°]

Il semble que je ne dois pas m'abaisser au-dessous de ceci, et même que vous ne le voulez pas, pour me dilater sensiblement à longue haleine sur une infinité d'objets tirés au-dehors. Ce vous sera assez de les voir quand ils vous apparaîtront, et d'avoir votre amour en votre Époux pour franchir toutes les difficultés et les totalement surpasser, en demeurant toujours également tranquille et en égale égalité d'esprit, sans mouvements volontaires propres à faire vivre la nature en elle-même, et par conséquent à vous rendre dissemblables de l'infinie excellence de votre bienheureux Époux.

Il faut un peu parler de la vraie et perpétuelle joie des amoureux, qui s'éjouissent continuellement en l'unité de leur Époux par toute cette fidèle pratique. Le sujet de leur joie perpétuelle est l'être total et infiniment infini de Dieu. C'est lui qui produit et fait fluer toute joie en ses épouses par le flux fécond et abondant de ses divines visites, lesquelles les remplissent et les noient totalement de divines délices. Au défaut de ces divines inondations, le sujet de leur perpétuelle joie est la vue très simple [267v°] de ce même Époux, laquelle est le fruit et l'effet de la science qu'elles ont de lui comme immobile, existant, se contemplant soi-même en sa gloire infiniment infinie, immobilement immobile, également égale, au-delà du temps et de l'éternité. L'aise que leur produit cette connaissance, cette vue et cette expérience, les saoulent toujours également par une égale égalité d'esprit et par une joie abstraite au plus profond d'elles-mêmes ; et au-dehors elles s'élèvent par le sens le mieux qu'elles peuvent, au temps même des plus fâcheuses maladies et des plus pénibles adversités qui s'efforcent de les déprimer et atterrer.

Encore donc que les épouses d'un tel Époux semblent être capables de tristesse, elles sont infiniment loin d'y adhérer quant à l'acte au-dedans et au plus profond d'elles-mêmes, en la simple unité de l'Esprit, là où par inclination jouissante elles adhèrent continuellement et comme immobilement à leur suprême Époux. Ce que je dirais plus au long sur ceci serait de moindre poids et de moindre élévation et efficace que le fonds essentiel de toute cette vérité. Je l'ai exprimé jusqu'ici pour exciter de plus en plus vivement, subtilement et divinement l'épouse d'un tel Époux à lui être vraiment et de tout point fidèle, au plus fort de ses langoureux abandonnements, jusques au dernier soupir de la vie. Vie qu'elle supporte avec patience, se plaignant de ce qu'elle lui est tant prolongée, vu le désir infini et très affamé qu'elle a de jouir de son Époux nûment et à découvert, pour le comble de sa satiété, [269r°] en la plénitude même de la délicieuse satiété de Dieu, non en elle, mais en lui, non pour elle, mais pour lui ; et ainsi l'Époux sera très pleinement satisfait en ses fidèles épouses397. [269v°]

Qu'on sache donc que la joie et la vie de l'épouse ne vient que de son Époux et n'est qu'en son Époux. Car, comme l'amour et la joie sont le bien, la vie, le plaisir et la félicité de l'Époux, ainsi le bien, la vie, la joie et la pleine félicité de l'épouse est non en elle, mais en la félicité même de son Époux, soit en elle, soit dehors d'elle, soit en amour pur et actif non (100) réflexe, soit en amour nu et passif, en simple inspiration de simple admiration, soit en aspiration très simple au-dessus de l'admiration, au simple et nu regard presque exempt de formes et d'espèces sensibles en son sujet ou en soi-même. Cela se dit ainsi pour montrer la grande agilité et subtilité de l'épouse qui a acquis cet amour par le moyen de son exercitation amoureuse, pratiquée en amour rigoureux et impatient qu'il n'a la jouissance de son Époux.

Car quoique que nous parlions ainsi ici et ailleurs, si est-ce que dans ce noble et profond plongement actif, l'âme n'est pas sans action ni sans espèces formées de sa part. Mais on dit que son action, en cet endroit, est faite si subtilement et sous des formes si subtiles qu'à peine elle-même les aperçoit-elle, par manière de dire. Néanmoins c'est bien la vérité qu'elle n'est pas ignorante de son action, qui est toujours faite avec un désir simple, avide et toujours également affamé de posséder son Époux sans dissimilitude, non pour la [270r°] satisfaction d'elle-même, mais pour celle de Dieu. De le posséder, dis-je, nûment, passivement et tranquillement, et du tout hors d'elle-même dedans son simple fond où autre ne peut habiter que lui, pour se produire, s'il faut ainsi parler, soi-même en soi-même, pour ses épouses plus intimes. De là aussi il se plaît de sortir assez souvent avec l'exubérance de ses dons pour l'ornement suprême et la suprême délectation de ses épouses : ce qui s'accomplit par l'écoulement qu'il fait de soi-même en leurs puissances, rendues uniques et toutes tirées en la suprême unité par ses divins et sacrés attouchements398.

Or, pour conserver cette joie susdite et cette simple adhésion à Dieu, ceux qui sont intérieurs savent bien ce que c'est que de ne se point relâcher dans l'action de ce qu'ils doivent à Sa divine Majesté. Ils font toutes les choses extérieures qui sont d'obligation, promptement et avec diligence ; et c'est une marque vraie et certaine d'une âme intérieure, quand elle fait vivement les choses extérieures. La raison pourquoi les personnes vraiment intérieures (desquels seules je parle en ce lieu, et non de ceux qui sont tout dans les sens et sans dévotion) ne sortent à l'action et n'agissent que vitement dans les choses extérieures, c'est parce que leur amour est au-dedans et au fin fond d'elle-même, et qu'elles craignent d'être dépeintes des images et des espèces de ce qui se fait ou se dit à trop longue haleine. Cela diviserait leur esprit et le détournerait de sa simple et intérieure unité, dans laquelle il jouit de sa paix et de son unique repos par-dessus les espèces et les images des créatures.

Quand on recommandera quelque chose de particulier à vos prières, il ne faut pas que vous vous contentiez de présenter cela à Dieu par un simple mouvement ou regard d'esprit, quoique cela soit bon et que ce soit le moyen d'y satisfaire comme il faut. Mais il est bon d'être quelque temps attentif en oraison sur cela, voire un temps notable si la chose est de grande importance et si elle vous touche de près. Ensuite de quoi il faut s'en ressouvenir quelquefois, et présenter cela à Dieu par des mouvements et regards affectueux. Si parfois vous vous trouvez occupé de l'espèce de quelqu'un qui se présente à vous, sachez que cela est ordonné de l'Époux pour le besoin qu'a cette personne de votre secours. C'est pourquoi vous la présenterez à la divine Majesté par un simple et amoureux regard, sans plus y penser.


Chapitre 19. Quelques autres lumières sur les divers mouvements de la nature et de la grâce

Il est rien de plus nécessaire à l'homme que de se perdre incessamment en la meilleure et la plus essentielle manière qu'il lui est possible, et se donner de garde très soigneusement de soi-même, afin que ce qui ne vit plus en la vie grossièrement pour lui ôter la vie de la grâce, n'y revive subtilement pour le surprendre, le détourner et l'éloigner de Dieu ; c'est pourquoi je veux encore ici montrer, le mieux qu'il me sera possible, les mouvements de la nature et de la grâce, et tâcher d'en faire le discernement. [43n2, 229v°]399.

Depuis que la nature est une fois spiritualisée, elle est très fine à se rechercher. Elle ne réfléchit que sur soi et sur son propre bien dans les dons de Dieu, et se recherche en Dieu même. Elle est extrêmement encline à sa propre excellence, et plus sa connaissance est grande et notable, plus aussi elle la rapporte à soi-même, spécialement si ce qu'elle connaît est digne d'être aimé, comme sont les dons de Dieu, lesquels elle n'aime qu'à cause du goût et de la saveur qu'elle y trouve, (101) et non en Dieu qui est infiniment autre que ses dons. Or ce qui rend ceci plus étrange, c'est que plus l'avancement est grand, plus ce désordre et ce malheur est à craindre ; d'autant que la nature étant éprise de son propre amour et engluée d'elle-même dans les dons de Dieu, les ordonne et les détermine pour soi d'une manière qui lui est inconnue ; ce qui peut être si subtil qu'à peine aucun s'en peut-il apercevoir. C'est sans doute un sujet à une âme de s'humilier et de s'anéantir éternellement en l'aspect de sa malice spirituelle. Car que me servira de m’abstenir des plus grossières recherches et réflexions sur moi-même, si je retiens celles qui sont plus subtiles dans l'esprit, au préjudice du plaisir de Dieu ?

Pour y remédier, il ne faut rien désirer de précieux, de beau, de bon, de meilleur, d'excellent, de haut, ni même de saint en un bon sens : tout cela n'est que curiosité et gibier de nature. Il faut se perdre en vérité, et ne s'attacher qu'à Dieu seul, et non à aucun de ses dons tel qu'il soit, ayant une continuelle horreur de soi-même. Car tout appétit et attache à quoi que ce soit, même à la pénitence et à la sainteté, affecte la nature d'elle-même et la porte à se satisfaire, et non pas à Dieu, quoiqu'il lui semble le contraire. Si excellents que soient les dons de Dieu, la créature ne les doit point tant désirer, car il ne les lui départ gratuitement que pour les ravoir à l'instant par un reflux amoureux. Elle doit savoir qu'elle en est infiniment indigne, pour ses démérites et pour son propre rien, outre qu'elle souille et corrompt ces dons de Dieu par la glu de son amour-propre, dont la vue et la recherche sont extrêmement délicats.

J'avoue que celui qui reçoit souvent des révélations divines doit être attentif à ce [230r°] que Dieu lui révèle, pourvu que l'âme soit véritable et que dans ces révélations rien ne répugne à l'Écriture sainte, aux Docteurs, aux Pères, aux Conciles et aux sentiments de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Ma raison est que dans cet état et en cette voie, Dieu a pu se servir de ces personnes pour manifester sa divine volonté aux créatures et à elles-mêmes, pour sa gloire et pour leur propre bien. Mais croyez-moi que, même en ce cas, ce n'est pas le meilleur pour la pauvre créature d'avoir des révélations, et qu'elle a sujet d'être en de perpétuelles transes et en une extrême peur d’être trompée du diable, qui sait aussi subtilement se transformer en ange de lumière qu'il est malicieux et rusé pour tout contrefaire et tout décevoir.

Il ne faut pas qu'une âme se persuade être dans un état qui ne lui convient pas si elle est manifestement appelée à quelque chose de plus qu'à faire son salut particulier. Mais pour ceux de qui je viens de parler, il n'en va pas de la sorte, car Dieu ménage leur salut et celui de plusieurs autres par leur entremise et ministère. Pour ceux à qui cet état n'appartient pas, ils ne doivent point, sous quelque prétexte que ce soit, admettre ces choses extraordinaires sans avoir premièrement bien reconnu et épuré leur intention et leur affection, qui ne doivent être qu'une seule chose et très déiforme, d'autant qu'on y peut encore être trompé par l'appétit naturel qui se recherche en ces choses, et va inquiétant l'âme et l'empêchant de voler actuellement à Dieu. Néanmoins s'il faut accepter quelque chose, il faut toujours que ce soit ce qui nous est plus contraire ; encore le doit-on faire avec une profonde discrétion. [230v°]400.

On ne doit pas pourtant prévenir de pensée les grandes afflictions, ni même les tourments qu'on devrait souffrir pour l'honneur de Dieu, se figurant comment on les souffrirait si cela était arrivé. Cela n'est qu’imagination, désordre, amour-propre, ou pour le moins une chose inutile, qui atterre l'âme et l’empêche de s'élever à Dieu. C’est assez de penser aux afflictions quand elles sont venues ; et alors il les faut prendre joyeusement de la main de Dieu, pour autant de temps qu'il lui plaira. Aussi cette terrestre réflexion ne vient-elle qu'aux commençants, et qui sont tout sensuels et amoureux d’eux-mêmes.

Les mouvements de la nature sont tous à peu près de même manière, et le seul motif final fait voir si nous agissons pour Dieu et en Dieu, ou pour nous et en nous. La nature veut suivre les créatures, la grâce y veut mourir. La nature désire ce qui est beau, bon, excellent, saint et parfait, et elle le veut avoir toute seule ; la grâce au contraire préfère les autres à soi, aimant mieux ce qui est excellent pour autrui que pour soi-même, d'autant qu'elle croit un chacun meilleur devant Dieu qu'elle n'est. La nature veut paraître comme grande chose à tout le (102) monde ; et la grâce, abhorrant cela, désire la dépression, le mépris, être inconnue, mourir à sa propre vie et satisfaction ; enfin elle se nourrit de confusion éternelle, s'il est besoin.

La nature cherche son soulas401 partout, à quelque prix que ce soit ; la grâce n'en veut point, adhérant nûment à Dieu son soulas et son tout. La nature aime les créatures pour son plaisir et la grâce refuse de les aimer pour aimer Dieu entièrement et parfaitement. Ainsi tout ce que la nature veut pour soi, la grâce l’a en horreur par appétit contraire. Ce que l'on désire avidement et avec inquiétude, c’est appétit de nature, qui est désireuse de sa propre vie et de sa propre excellence, quoiqu'en cela elle tâche méchamment de se couvrir du désir de la vraie gloire de Dieu et du mépris de soi-même. Ô Dieu ! Qui pourra éviter les lacs402 d'une telle et si visqueuse malice, qui semble aussi subtile qu'est subtil le très pur esprit en foi ?

Quant à ceux qui ne sont qu’en un degré commun de charité, ils se cherchent grossièrement et sensuellement par la puissance irascible sur les injures et dommages qui leur sont faits. Et pour s'en venger en assurance et à couvert, ils se servent de la gloire de Dieu même. Ainsi le mal que leur propre conscience leur dénie, ils le font vouloir et désirer à Dieu ; et la nature, agissant au long et au large de son art diabolique, se zèle jusques à l'extrémité pour sa vengeance. C'est ainsi que l'iniquité est vindicative et maudite, se vantant même aveuglément de sa propre malice.

Mais en ce qui touche la concupiscible à l'égard des excellents dons de Dieu, c'est à quoi la nature s’attache finement, les tirant à soi pour le moins indirectement. Sur quoi il faut remarquer qu'il y a des naturels plus faibles et plus sensuels à s’y rechercher, et d'autres que la grâce a rendus plus forts, qui reçoivent ces dons indifféremment sans y réfléchir, demeurant très contents de les avoir ou non, et laissant à Dieu ménager ses dons en eux sans autre soin, sinon d'avancer chemin selon leur état et degré.

Quant à l'extérieur, le meilleur est d'agir toujours d'une manière conformément à notre pouvoir et à notre devoir, pratiquant toutes ces vertus qui se présentent pour notre édification et pour celle du prochain, soit que nous vivions dans la maison, soit que par nécessité nous soyons au-dehors. Si nous sommes solitaires, il ne faut pas chercher des œuvres à faire au-dehors : il faut attendre qu'on nous y emploie, et suffit d'être toujours prêt à tout ce que l'on désire de nous, évitant le défaut de certains esprits qui ne cherchent qu’emploi et vont rôdant partout avec désordre, comme gens qui ne sauraient supporter la solitude de l'esprit ni de corps, et qui y passent le temps comme dans un enfer.

Aussi est-ce l'ordinaire des hommes du commun, dépourvus de la divine Sapience, de n'avoir que des instincts de fange et de boue ; et s'ils semblent honnêtes et vertueux, ce n'est que conformément à la raison et selon l'honnêteté morale. Ceux qui sont plus bas ne vivent qu'en animaux, selon toutes sortes de désordres tant d'esprit que de corps. Or on verra toujours quelles sont nos habitudes dans les soudains mouvements qui nous surprendront ; et c'est ce que les sages remarquent aux changements fréquents qui se font en la face des hommes. [231v°] Mais les parfaits étant morts à soi sont hors de cette maxime. Ils sont toujours également supérieurs à eux-mêmes, et stablement arrêtés en eux, ou par-dessus eux-mêmes en Dieu, et sont ni plus ni moins qu'une eau très pure, en laquelle on se peut clairement mirer. C'est à eux de donner ordre403 que cela se trouve toujours véritable.

D'autant que les instincts de la nature spiritualisée peuvent avoir beaucoup de ressemblance avec ceux de la grâce ; pour les découvrir, il se faut représenter d'autres pareils instincts inventés de nous-mêmes, qui soient de même matière et de même sujet que ceux-là, et totalement conformes au plaisir de la nature. Si d'abord ces représentations entrent pleinement au-dedans de nous, le premier instinct aura été de nature, et partant il est à rejeter. Il n'est rien en ceci de plus assuré que la profonde humilité ; et il est impossible que le vrai humble, qui ne désire rien et qui croit que personne ne lui saurait faire tort, puisse jamais être trompé de la nature ni du diable, d'autant que Dieu l’environne puissamment et fortement de toutes parts, comme chose qui lui appartient.

Les instincts du diable provoquent toujours à présomption, et ceux qui semblent s'humilier par ce principe le font afin d'être exaltés des hommes et réputés pour saints. Mais le diable n'a rien (103) à faire dans le vrai humble, qui (comme nous avons dit) est plus vil à ses yeux que la boue et la fange ; et l'homme spirituel qui vit abstrait de soi et de toutes choses, mort à soi-même et perdu en Dieu, n’appréhende rien, d'autant qu'il est tellement assujetti à Dieu en temps et en éternité. Mais le mourir, et par conséquent la parfaite abstraction de toutes choses, est l'œuvre d'un siècle.

Il y a autant de degrés de propre vie dans les hommes qu’ils craignent en diverses manières de se perdre, les uns selon l'esprit et selon la voie d'amour nu, les autres selon la raison, les autres selon le sens, les autres selon le moral. C'est pourquoi la circonférence de tout ceci et tous ses mauvais effets leur doivent être expliqués le plus largement qu'il est possible, ainsi que l'ont fait les mystiques, et moi autant aussi que j'ai pu, [232r°] tant pour moi que pour les autres.

Or à parler ici plus subtilement, il est vrai que tandis que les sens animaux vivent en l'homme et qu'il y a combat entre le sens et d'esprit, moyennant l'action de Dieu en l'âme, l’intellect lui produit sous de bons prétextes une infinité de figures et d'images apparemment spirituelles ; et les hommes, ignorant que cela n'est qu'un effet de leur imagination spiritualisée, s’en laissent occuper et engluer et s'emploient à écouter et recevoir tous ces mouvements afin de les exécuter. À quoi plus ils s'arrêtent, tant plus ces représentations naturelles leur causent une douceur fausse et sensuelle.

La nature se cherche ainsi subtilement dans les grands esprits, qui sont d'un vif naturel et d'une vive imagination ; et quoiqu'ils fassent état d'être dévots et recueillis, ils ne sont pas moins pleins d’eux-mêmes, prenant leurs propres instincts pour vraie dévotion et inspiration divine, qui cependant ne sont que l’effet d’un bon naturel. Tout de même ils ont parfois de fausses et douces lumières pendant le sommeil, lesquelles ils prennent pour de grandes grâces de Dieu ; et néanmoins ce ne sont encore qu'effets de leurs fantaisies, accoutumées à telles représentations. Ainsi les hommes séduits par eux-mêmes s'appuient sur l'apparence et non sur la vérité. Tout ce en quoi l'homme se délecte ainsi n’est que nature selon les diverses humeurs et inclinations dont il est affecté. Car la nature est toujours à la recherche de son bien et de sa propre satisfaction, et on ne saurait lui faire faire le contraire. On ne saurait l'attirer au mépris de ses fausses impressions ; et pour les soutenir elle remuera ciel et terre, sans autre raison pour l'ordinaire que sa seule superbe.

Quiconque ne sait pas par expérience les voies de la nature, soit qu'elles lui soient agréables ou désagréables, ne sait ce que nous disons ; il ne sait rien en manière de discrétion des esprits, et il n'est pas perdu dans la région des vrais esprits, qui sont morts à tout sentiment : je ne veux pas dire qu'ils n’aient plus de sentiments, [232v°] mais c'est qu'ils les renvoient incontinent en leur source qui est Dieu, sans en faire autre estime pour eux-mêmes. Aucun ne doit être dit vraiment mystique, qui ne soit très bien expérimenté en cette science des voies de la nature, tant en soi qu'en autrui. Mais il semble que plus on recherche cette science, plus on s'en éloigne ; d'autant qu'on n’expérimente point au-dedans ce que Dieu a accoutumé de départir aux bonnes âmes, soit peu à peu, soit quelquefois à l'extraordinaire et tout d'un coup, qui sont les habitudes infuses dont les actes sont intérieurs.

On se contente de rôder dans les choses extérieures, et ceux qui ne vivent qu'au-dehors y mettent toute leur perfection ; c'est pourquoi on les voit incessamment en action, pleins de formalités et de cérémonies, même en choses de néant. Si bien qu'ils n’estiment aucunement celui qui n'est point actif comme eux. C'est là proprement s'enfuir à vive course du recueillement intérieur, sous apparence de bien, et mener cette sorte de vie opposée à la vie intérieure, c'est se fermer pour jamais la porte de la vie spirituelle. On l'ignorera toujours tandis qu'on fera gloire du dehors, et plus les hommes s'accumulent abondance de ces formalités et cérémonies superflues pour acquérir ou éviter quelque chose, plus aussi s'éloignent-ils de se pouvoir connaître eux-mêmes par voie de pur esprit, en vraie, nue et lumineuse simplicité, et en simple et parfaite abstraction et récollection.

Enfin, ceux qui gisent au-dehors [233r°] se recherchent en tout ce qu'ils font. Tout cela est le fait continuel de leur imagination conforme à leurs divers appétits : ils reposent incessamment en leur intention et en leurs œuvres, et y prennent tout leur plaisir. Leurs recherches sont comme un gros fleuve renfermé en quelque lieu étroit, d’où il se précipite (104) tant plus rapidement qu'il est violenté dans sa course ; et leurs appétits sortent de tout leur effort, pour avoir incessamment tout leur plaisir, sans épargner quoi que ce soit pour cela, même aux dépens d'autrui. Voilà ce que font universellement ceux qui sont ravis, dominés et emportés de leur propre mort et de leur superbe. De là vient tout péché et toute corruption tant d'esprit que de corps ; et si dans les meilleurs cela ne vient pas jusques au péché, ce qui est bien difficile, on peut au moins dire que ce qu'ils font n’est que fange et perte de temps.

Pour ce qui est des enfants404, ils se recherchent puérilement ; et comme ils sont nouveaux à recevoir la faveur divine, ils sortent quasi incessamment quand ils sont ensemble à leur propre jactance pour s'exalter indiscrètement et se montrer entendus en semblables choses plus que les autres, et pour les mépriser tacitement ; de sorte qu'ils jugent leurs œuvres et se zèlent contre leurs défauts, formant des paroles et des plaintes intérieurement contre eux, et ne pensant sinon aux moyens de les réformer.

Mais les recherches de ceux qui ne sont plus enfants, quoique parfois semblables à celles que nous venons de dire, sont ordinairement d'une autre manière. La raison, qu'ils devraient avoir et dont ils ne se servent pas, fait qu'ils pèchent grandement et fréquemment dans toutes ces impressions que leur cause leur corruption ; car ils affectent indirectement, et même directement souventes fois le mortel venin, lequel ils répandent au-dehors par œuvres, par paroles et par gestes, à la ruine des prochains. Les apprentifs de l'esprit doivent bien prendre garde à ceci, et [234v°] renouveler leur intention et direction, ne faisant rien et ne laissant rien à faire qu'il ne leur soit permis, ou si faire se peut, actuellement commandé. Finalement ceux qui gisent au-dehors, et qui néanmoins vaquent à l’oraison, sont lents, pesants et démesurément longs en leur raisonnement et en leurs procédures, d'autant qu'ils s'y reposent directement ou indirectement.

Les vrais spirituels au contraire ne s'affectent de rien que de Dieu seul, et n’ont rien de propre, ni dans les choses sensibles ni en eux-mêmes. Ils demeurent tranquilles et ordonnés en Dieu, et le possèdent par-dessus tous ses dons, d'une manière ineffable, faisant tout l'extérieur purement, saintement, vitement, et sans affection sensible. C'est là un effet de la vraie science de l'esprit, de laquelle sont doués les vrais humbles (comme vrais morts) et dont ils se servent heureusement pour se garantir des écueils et des précipices de la nature. Ils savent que depuis le péché elle est demeurée animale et dominée de ses ennemis, qu'elle les porte et les nourrit au fond d'elle-même, et qu'encore qu'elle soit cultivée par le flux affectif du don septiforme405 du très Saint Esprit, même très sensiblement, il arrive néanmoins que ses ennemis, qui sont les appétits, se rendent d'autant plus subtils pour le plaisir de la nature que l'homme semble devenir subtil à répondre de tout soi à Dieu, en pur Amour et en pur esprit.

Cela devrait avoir la force d'anéantir les saints hommes, en la vue de Dieu et de leur véritable rien ; mais il y a infiniment à redire de notre part. Nous serons toujours assez bons et assez forts quand on ne nous fera rien. Mais quand on insultera contre nous, et quand on voudra nous traiter sans respect, ce sera lors que nos passions gronderont tout de bon. C'est proprement avoir le désir et l'esprit à la bouche et non [235r°] au cœur ni aux œuvres. C'est avoir au-dedans des passions toutes vives, qui nous porterons toujours à nous venger ; et si nous ne le faisons pas à l'extérieur, cela se fera au-dedans de nos cœurs immortifiés, qui ne sauraient supporter le désordre en autrui et qui, pour ce sujet, trouvent de toutes parts des armes pour s'offenser. Or celui qui vit purement en esprit est aussi éloigné de ce désordre que Dieu par manière de dire est éloigné de la créature. Au contraire, n'être pas véritable en amour et en vertu, c'est ne rien valoir. C'est pourquoi les saints tendent à l'infini, tant au-dehors qu’au-dedans d'eux-mêmes.

Sus donc, ô pauvres hommes, quiconque vous soyez ! Si vous faites peu d'estime de votre réformation et de la connaissance de vous-mêmes, et si vous voulez demeurer gisant en la corruption, comment pourrez-vous vous appliquer à la vertu, y étant si contraire ? Gisant en vous-même, vous êtes malheureux, là où au contraire vous seriez bienheureux, vivant à Dieu et en Dieu de toutes vos forces et de tout votre appétit, et en vous observant continuellement vous-mêmes en sa présence. La nature n'aurait en vous ni pouvoir ni effet, encore même que vous souffririez ses importunités ; d'autant que, lui faisant bonne guerre (105) pour la gloire de Dieu, tout faibles et infirmes que vous soyez, vous seriez très forts en lui, et votre fidèle renonciation d'esprit et du sens vous ferait mourir et perdre irrécupérablement en lui. Considérez que votre pauvreté vous peut servir de richesses, et votre misère universelle de félicité, non en vous mais en Dieu infini, puisque vous pouvez vous perdre nûment et de plus en plus en son immensité et, dans cet abîme, jouir de lui par une continuelle vue et contemplation. Tant moins vous auriez de science et le sentiment de cela, tant mieux seriez-vous en cette [235v°] mer infinie, où votre jouissance et contemplation serait ineffable, au plus profond de la solitude de votre désert.

Je parle ainsi afin que les défauts que j'ai ici remontrés ne vous fassent pas perdre cœur au chemin de l'esprit, et que vous fassiez plus de cas de la grâce de Dieu que de tout autre chose. Elle vous confortera toujours si vous la révérez dignement, et vous rendra tout-puissants pour faire toutes choses, pour endurer et pour mourir.

Si vous révérez la Sapience, elle vous remplira de foi et de ses divins effets avec abondance. Elle vous rendra forts et puissants contre vous-mêmes, et désormais vous ne serez plus blessés par votre propre faiblesse. Le péché vous a ruinés et vous a répandus dans la créature ; mais la grâce vous guérira après vous avoir relevés et recueillis en quelque unité, sinon au tout, au moins en partie, de sorte que vous verrez Dieu en pureté de cœur d'une manière excellente ; prenez garde d’en déchoir, et avancez toujours chemin selon qu'il vous est prescrit. Souvenez-vous que plus vous chercherez la circonférence, plus vous vous éloignerez de votre centre. Rendez-vous essentiels, étroits et concis en votre exercitation d'esprit ; en sorte pourtant que vous ne vous desséchiez par les puissances et que, par trop grands et fréquents efforts, vous ne détruisiez point la nature, car par après vous ne seriez pas capables de recevoir ni de soutenir l'action divine, ce qui serait un très grand mal. Agonisez en Dieu, et attendez de lui seul la délivrance de vos ennemis. Si pour votre grande langueur il semble trop tarder de le faire, il faut que son amour donne force au vôtre, pour vous rendre courageux et constants en votre résolution ; c'est ce que Sa Majesté mérite infiniment de vous et de tout le créé. Gémissez intérieurement de ce que les élus sont en si petit nombre, et de ce que si peu s'emploient à ce négoce d'amour ; tandis que l'enfer est toujours prêt à dévorer toute la terre, par manière de dire.


Chapitre 20. Des œuvres extérieures

[43n2, 205v°]406 Si nous n'avions à traiter qu'avec Dieu entre lui et nous, nous demeurerions au-dedans et n’aurions besoin que de notre propre misère pour nous faire mourir à nous-mêmes par un continuel exercice de mort. Mais d'autant que nous sommes appelés au secours du prochain, il faut s’y employer, non jamais de soi-même, mais quand et autant que l'obédience le requerra. Pour le bien faire et pour converser avec profit, il faut demeurer tels que vous êtes, sans vous changer en la façon de faire des mondains, vous tenant toujours sérieux et graves. Il les faut entretenir avec prudence, gravité et lumière, leur laissant toujours la liberté de parler, pourvu qu'ils le fassent sérieusement et comme il faut. S'ils sont scandaleux en leurs entretiens, fussent des personnes de condition, tirez-les prudemment de leur discours et en faites naître d'autres qui soient plus sérieux. S'ils sont si attachés à parler que votre prudence ne puisse pas les en détourner, reprenez-les doucement, pourvu que vous pensiez y profiter ; sinon, c'est assez que vous montriez un visage triste, témoignant par là combien ces paroles mauvaises vous déplaisent. Mais tâchez toujours, par quelque moyen que ce soit, d'entrer en quelque sérieux discours.

C'est sans doute une chose étrange [206r°] de voir que beaucoup de mondains, même de condition, ne craignent pas de nous mal édifier, sans considérer notre état. Mais souvent ce mal vient de ce que nous ne sommes pas assez graves en nos gestes et en nos paroles, et que nous nous montrons trop libres à écouter bien et mal, de sorte qu'alors les mauvaises langues vident l'excrément de leur cœur dans un autre ; et Dieu veuille que nous ne tirions pas cela à nous, par une liberté fausse et sensuelle, nous plaisant à nous en souvenir et en faire le récit aux autres. Quelle honte serait-ce de se servir de cette ordure pour l'entretien de nos conversations, (106) ou de trouver en religion des esprits si hagards en leur geste, mouvements et paroles, que les mondains eussent sujet de les tenir pour bons railleurs ou de s’en mal édifier profondément ! Cela soit dit en passant, afin qu'on tâche d'éviter comme la mort ces pièges profanes, qui sont même en horreur aux graves et sérieux séculiers.

Les vrais religieux n’ont garde de tomber dans ce désordre. Ils portent au fond de leur cœur l'idée et l'image extérieure de notre Sauveur, et intérieurement ils volent par une amoureuse et continuelle conversion en son infinie divinité. Là, ils sont arrêtés à la simple et nue contemplation de son essence, de ses perfections infinies et des mystères de la foi ; et sortant sans sortir aux œuvres extérieures, ils regardent très attentivement son humanité et sa simple présence qui les accompagne. De sorte qu'ils conversent toujours sagement parmi les hommes, et même parmi les pécheurs, et vont imitant Notre-Seigneur qui l'a ainsi pratiqué, lorsque la nécessité et son infini amour l'y appelaient. [206v°]

Mais comme nous sommes infiniment éloignés de sa perfection, nous devons toujours craindre l'extérieur ; car nos puissances, bornées comme elles sont, ne peuvent que très difficilement être attentives à Dieu et aux choses du dehors tout ensemble. C'est pourquoi il faut fréquemment rappeler notre cœur à Dieu, et ne nous empêcher point désordonnément de ces choses extérieures. Cela étant, nous demeurerons abstraits, et nous ferons nos actions extérieures comme si nous ne les faisions point ; de sorte que nos sens étant morts à leur opération purement animale, notre esprit sera en vigueur et partant très éloigné de ces choses-là. Que si nous ne sommes pas encore arrivés à cette perfection, au moins aurons-nous de quoi nous garantir de ces mauvaises images et impressions.

Il pourrait arriver qu'en quelque religion, les supérieurs seraient extrêmement portés à faire sortir leurs religieux pour traiter avec le monde, sous des prétextes ou des raisons de paille. Mais le vrai esprit du Carmel est opposé à cela, tout ainsi que le feu à l'eau, et le jour à la nuit. L’entende et le comprenne qui voudra, c'est un piège que j'ai découvert en ce lieu. [207r°]

Dieu préserve, dit saint Grégoire407, ses enfants qu'il aime avec plus de tendresse, des œuvres extérieures, et se comporte comme un père de famille qui dresse ses serviteurs au travail, duquel il exempte ses enfants. Sa Majesté exerce les siens par les croix et tribulations d'esprit, tandis que les serviteurs demeurent gisants et appesantis vers la terre. Ô Dieu ! Que pensera-t-on et que dira-t-on sur ceci ? Mettez, ô supérieur, la main à la conscience408, et voyez si vous imitez Dieu en ceci. Envisagez le plus grand bien de vos enfants ; donnez-leur fréquemment la pâture spirituelle dont ils ont besoin pour leur faiblesse, par vous-même, ou au moins par quelque autre de votre part ; et le faites avec sapience, afin que vous n'ayez point à rendre compte à Dieu de ce côté-là, par votre lâcheté et négligence. Assistez-les chacun selon leur degré ; car y apportant une infinie circonspection, encore à peine ferez-vous en cela votre devoir. Le temps des hommes dure peu, Dieu seul et cette vérité dure éternellement. Ah ! Que c'est peu de chose qu'un tel éclat, qui se résout et s'exhale en fumée, et qui n’a quasi que le moment. Mais ce n'est pas ici le lieu de vous en parler davantage ; seulement vous dis-je derechef que vous devez nourrir vos enfants d'une façon convenable : dans leur enfance, du lait divin coulant de vos mamelles ; et en un autre temps, du pain et de la viande solide de l'esprit409, qui est le flux de la divine Sapience, que vous devez avoir convenablement ordonné et digéré en vous.

Quant à eux, ils ne doivent pas craindre désordonnément d'être appliqués aux œuvres extérieures, mais on doit prendre garde de les surcharger et de les y tirer sans raison. Que s'ils n'y voulaient jamais sortir aucunement, il les y faudrait pousser et les y tirer au-dedans de la maison, jusques à ce qu'ils aient appris à trouver Dieu également partout. Néanmoins si quelqu'un n'avait aucune aptitude aux choses extérieures, on le devrait laisser en la solitude, sans le tirer au-dehors, sinon le moins qu'il est possible, ce que j'ai dit non seulement des plus spirituels, mais encore des commençants et des nouveaux ; d'autant que la solitude est notre but, qui aboutit directement à notre fin objective.

Pour ce qui est de ceux qui ne sont pas nés pour la solitude ni pour la vie contemplative, les supérieurs doivent s'en servir à l'extérieur ; et d'autant que les excellents solitaires seront toujours en trop petit nombre, il se faut bien donner (107) de garde de les accabler d’œuvres extérieures opposées au vrai et solide bien et à la meilleure partie pratique de notre pur esprit ; c'est un désordre que j'ai déploré en son lieu. Ce sera sans doute un grand mal quand on ne fera plus de distinction entre ceux qui sont nés pour l'extérieur. Mais quand ce mal sera sans remède, donnez ordre, ô âmes religieuses, par votre fidélité active et continuelle, de porter votre solitude en tout lieu. Par ce moyen vous expérimenterez grandes choses. Vous saurez par expérience les fréquentes allées de Dieu en vous, et de vous en Dieu. Vous saurez que tant plus on sort de soi-même en vérité de mort, tant plus profondément on entre en Dieu, dans lequel vous vous devez perdre irrécupérablement. Enfin vous saurez ce que c'est que l'éminent repos dans le très solitaire silence, auquel vous jouirez partout des excellentes arrhes de la félicité des bienheureux.

Dieu, qui est Esprit et Charité en nous aussi bien qu'en lui-même, veut que nous soyons parfaits en tout, en intention et attention, sans distinction de temps, de personnes, ni de lieu. Comme il est Esprit infini, nous sommes aussi remplis de lumière infinie, pourvu que nous nous conformions totalement à lui en vrai ordre au-dedans et au-dehors de nous. Nous sommes en lui, nous vivons en lui et nous nous mouvons en lui ; c'est pourquoi il faut que notre vie réponde incessamment à la sienne de toute notre activité, et à son Esprit infini, qui réside en nous selon nos puissances et selon notre fond éternel et suressentiel.

L'homme spirituel doit incessamment orner sa similitude et ressemblance divine d'un nouveau lustre et d'une nouvelle splendeur de la perfection de vie et d'esprit, tant au-dedans qu’au-dehors, afin de se rendre parfaitement semblable à Dieu ; et cela se doit accomplir en l'activité de ses puissances inférieures continuellement tirées et entièrement dressées aux supérieures, des supérieures à l'esprit, et de l'unité de l'esprit à l'unité du fond. Là, il se faut incessamment plonger et demeurer par simple et interne occupation en la fruition et au repos de son divin Objet, selon lequel rien n’est petit ni grand, mais tout est égal en son uniformité et en la suressentielle suréminence très simple et très uniforme. Voilà ce que c'est que de vivre à Dieu, de Dieu et en Dieu ; et comme les œuvres et choses temporelles sont éternelles au-delà du temps, en la force et fidélité de notre total amour réciproque au sien, autant qu'il est possible à la faiblesse humaine d'y pouvoir répondre, ce qui se fait par la force qu'il opère en nous, ou secrètement ou manifestement, en l'abondance d'amour et de suavité divine.


Chapitre 21. Conduite des actions de la journée, et des quelques autres occupations importantes de la vie religieuse, comme d'étudier, mendier, prêcher, confesser, etc.

Lorsqu'il faudra vous lever pour aller à Matines410, persuadez-vous que c'est Dieu même qui vous y excite, et qui vous appelle pour assister en esprit aux angoisses, persécutions et souffrances de son Fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ, et pour voir ce qui en doit être fait par la cruelle félonie des hommes et des diables. Vous ne manquerez pas dans ce moment de répondre de toutes vos forces à Dieu, tant au-dedans qu’au-dehors, et de tout vous-même, sans vous arrêter tant soit peu sur la couche.

Jetez-vous généreusement à terre, disant, avec un vif sentiment de compassion, d'étonnement et de profonde admiration, sur les douleurs et souffrances du Fils de Dieu, cette parole ou autre semblable : « Est-il possible, ô Seigneur, est-il possible ? Est-il vrai, ô bon Jésus, ce que j'envisage des yeux de mon esprit ? Que projetez-vous ? Pourrais-je bien penser à d'autres choses voyant un tel spectacle, sans me fondre et me perdre totalement dans l'abîme de votre excessif amour ? Allons, mon âme, accompagnons notre Dieu, notre Sauveur et notre amour, avec étonnement, en perpétuelle vérité, et en perpétuité de mort à nous-mêmes, puisque la Vie de notre vie est sur le point d'expirer bientôt et que voilà ce divin Sauveur parvenu à ce qu'il désirait avec tant d'avidité, à savoir aux tourments inconcevables dont il sera pénétré jusques à la très pénible mort de la croix, et qui le consommeront et l’anéantiront pour nous rendre entièrement participants de sa suprême et infinie déité. »

Si le temps et l'affection vous le permet, vous pourrez encore former ces actes suivants : « Ô mon amour ! Mon cœur est préparé pour mourir à moi-même (108) dès maintenant et à jamais, à quelque prix que ce soit. Je veux mourir nu et vide de toutes choses, afin de vous imiter au-dedans et au-dehors à la vue des créatures. Elles me verront véritablement animé et languissant de votre amour, et nous courrons tous ensemble la même lice411 d'amour et de pénitence, à votre parfaite imitation. Hé ! Quoi ? Vous vous donnez tout en proie et en perdition ? Et nous, devons-nous faire quelque chose de moins ? »

Vous vous entretiendrez sur ce sentiment au plus profond de votre cœur, durant le temps de Matines, sans pourtant désister de votre attention à chanter dévotement. Mais quand on ne chantera point, vous vous ravirez412 de ce spectacle et de ces motifs du plus intime de votre affection, répondant avec fidélité à tous les pieux et affectueux mouvements que Dieu vous fournira, soit de compassion ou de patience, ou d'amour, ou de résignation, ou de mort entière à vous-même. Vous vous servirez de ces aides pour seconder et accomplir héroïquement vos bons desseins, ou pour mieux dire votre amour, par toutes sortes de pratiques divines, extérieures et intérieures. Et ainsi vous vous aiderez de ce sujet ou de quelque particulier mystère de la vie, mort et Passion de Notre-Seigneur, spécialement au temps de l'oraison, et en d'autres temps que vous aurez plus de commodité.

Entrant en l'église, vous vous la représenterez comme le ciel empyrée, où Dieu se délecte à l'infini, tant en soi qu'en tous les bienheureux, qu'il bienheure abondamment de sa gloire essentielle et de tout repos en souverain degré, de l'état desquels vous voyant si éloigné, vous vous étonnerez et vous confondrez en vous-même, faisant cette aspiration ou autre semblable : « Hélas ! Seigneur, jusques à quand demeurerai-je gisant en ce corps mortel, où je suis contraint de couler incessamment au rien, et de souffrir les dissimilitudes d'avec vous à l'infini, à cause des imperfections qui me dominent continuellement ? Jusques à quand, Seigneur, en sera-t-il ainsi ? Hélas ! Malheur à moi de ce que mon cruel bannissement est tellement prolongé ! Ne voyez-vous pas, Seigneur, combien je suis enclin de moi-même à me délecter avec les habitants de Cédar413, c'est-à-dire avec les pécheurs ? Ah ! Dieu éternel, faites-moi miséricorde. Changez mes inclinations. Rendez mes désirs efficaces par votre grâce. Que je me fasse continuellement force et violence pour aller à vous, et pour vous adorer en esprit et vérité. »

En cette disposition, vous aurez une profonde attention d'esprit à ce qui se lira, dira ou chantera. Je ne dis point ici comme il faut garder le silence en ce lieu, car d’y parler hors de la pure nécessité, ce sont des péchés aux séculiers, et aux religieux une espèce de sacrilège. S’il y faut parler nécessairement, que ce soit brièvement, en sorte que personne n'en reçoive mauvaise édification.

Pour le regard de la psalmodie, il ne faut point que vous en cherchiez tant le sens ni que vous en occupiez si fort votre esprit, sinon autant qu'il se présentera à vous. Alors cela vous animera de Dieu, comme un vif aiguillon, vous représentant plusieurs de ces merveilles, en différentes manières. Il faudra pour lors vous contenter de voir et de sentir simplement votre cœur et votre esprit animé de ces sentiments, envisageant Dieu d'une simple vue et préférant cela à tous les discours pieux et excitatifs.

Enfin il faut plus faire de cas de votre simple intention, attention et affection, qui regarde Dieu simplement, éminemment et essentiellement, que de toute intelligence que vous pourriez former. Ceux qui ont quelque expérience de la Sapience divine savent bien cette vérité, et en rendraient profondément la raison ; mais les purement doctes et autres se portent en telles occasions à sens contraire. Cependant cette pratique est le moyen de divinement psalmodier, puisque nous devons faire plus de cas de Dieu et de notre simple inclination savoureuse vers lui pour lui adhérer nûment et purement, que de plus profond et plus riche sens, cherché avec effort, qui n'est que distraction et division.

Pour ce qui est de la Messe, ce mystère demande toute l’attention de notre esprit. On le devrait plutôt révéremment contempler par-dessus l'admiration, que de méditer profondément ce qui s'y fait et s'y représente. Néanmoins parce que nous sommes gisants en un corps mortel, il faut pour le moins pendant ce temps-là entrer vivement dans ces abîmes d'amour et de bonté éternelle qui nous paraît en ce sacrifice offert par la main de tant de prêtres pour remédier à nos maux et nous rendre amoureux de l'Amour même en lui-même. Car c'est lui que nous voyons là offert pour notre (109) bien, pour notre médecine et notre remède, et pour nous donner perpétuel accès à Dieu son Père, afin que, de terrestres que nous sommes en cette mortelle prison, nous devenions totalement divins, moyennant notre diligence active. C'est pourquoi il faut que nous animions notre amour et fassions continuellement refluer nos puissances en leur origine, c'est-à-dire en notre propre fond où Dieu réside, et d'où il se daigne bien écouler en elle par ses attouchements, afin de les ravir et dilater en lui-même.

Pour le regard des lectures, il s'y faut rendre attentif à la manière de la psalmodie, si c'est de l'Écriture Sainte ; et pour les autres lectures spirituelles, il y faut avoir attention, non tant pour s'animer par des motifs, comme pour voir, appréhender et sentir Dieu en lui-même. Servez-vous donc de ce que vous remarquerez (par exemple, dans la lecture de la vie des saints) pour vous exciter purement de Dieu, sur la merveille qu'il a faite en eux. Il ne faudra pas que vous réfléchissiez tant sur les saints, pour les suivre et les imiter, comme sur Dieu même, qui est celui que vous devez perpétuellement imiter au-dedans de vous d’une roide activité d'esprit, qui ne sache jamais ce que c'est que de relâcher tant soit peu de son action.

Quant aux sciences, il est fort difficile de s'y adonner, sans préjudice de la Sapience divine, à cause de la grande opposition qu'il y a entre l’un et l'autre. Car la Sapience divine est simple et unique en elle-même ; et par ce don sacré, on est simple en son fond, réformé en ses puissances et disposé à s'unir de tout soi facilement à Dieu. Les sciences au contraire multiplient l’esprit et lui rendent l'accès auprès de Dieu fort difficile.

Pour donc conserver cette sagesse en l'exercice des études, il faut intérieurement s'arrêter au désir intime qu'on a de toujours adhérer à Dieu, par une simple et jouissante inclination de l'esprit, et s'attacher toujours à la science et certitude qu'on a que Dieu est, se possédant soi-même actuellement et s'unissant souvent et de tout soi à ce Dieu des sciences et des vertus. Ce n'est pas que, pendant le travail de l'étude, on doive toujours sentir que Dieu flue et s'écoule ès puissances de l'âme, la remplissant et les tirant à lui : il suffit qu'on fasse cette action sans une totale délectation et satisfaction de la nature, et sans y mettre sa fin. Ce n'est pas aussi que la science ne doive nullement toucher ni délecter l'appétit ; car il s'en doit délecter médiocrement, ni plus ni moins que l'on voit les personnes bien nées et spirituelles être délectées du boire et du manger, plus pour la nécessité et pour le bien-être que pour la volupté et la sensualité.

En ceci comme en tout autre chose, il faut obéir hautement en amour et par amour divin, se donnant bien de garde de pratiquer hors de Dieu cet exercice ni tout autre, si laborieux qu'il soit ; mais il les faut tous pratiquer également et uniquement, comme on pratique les exercices simples du même amour, qui sont plus internes, plus savoureux et plus simples. Car il n'y a aucune distinction du dehors au dedans, pour celui qui est touché d’un ardent désir d'aimer Dieu. Et quoiqu'on se sente malgré soi beaucoup multiplié et distrait par les occupations extérieures, il faut souffrir cette pénible guerre, en se sacrifiant à cela par brèves aspirations, élancées de tout soi en Dieu, au moins l'espace d’un Ave Maria.

On fera ainsi de quart d'heure en quart d'heure, s'il est possible, selon la mesure de son appétit amoureux et affamé, auquel ce petit délai semblera dix mille jours à cause de la grande peine qu'il sentira en soi-même de se voir occupé à choses si opposées à l'exercice simple, amoureux et totalement intérieur de Dieu en soi et de soi en Dieu. Cette aspiration ou conversion amoureuse se pourra faire en cette sorte : « Puisque vous voulez que j'étudie, ô mon Amour, ce n'est et ne sera jamais pour connaître autre chose que vous. Ce sera pour vous aimer uniquement et tout seul. Ce ne sera point par amour et par attache aux sciences, mais par affection à votre Sapience. » Outre l'oraison par laquelle vous unirez plus intimement et plus étroitement à Dieu que vous pourrez, vous n'aurez presque besoin de faire autre aspiration que celle-là ; si ce n'était que vous vous servissiez de simples regards et de conversions essentielles.

Il vous sera permis d'émouvoir votre raison en la dispute, afin de faire voir vos raisons, sentiments et difficultés en bon ordre. Mais il faudra bien vous donner de garde de perdre votre désir et votre attention vers Dieu. Regardez bien que je ne vous dis pas que vous vous sentiez toujours attentifs à Dieu ; mais vous devez rappeler votre attention à Dieu quand il le faut, et la retirer des sujets et matières des sciences (110) purement naturelles qui de soi distraient l'esprit de son souverain repos objectif, s'il ne prend garde à soi de fort près.

Par cette sainteté si laborieuse il faut que vous acquerriez vos sciences, vous humiliant, vous démettant et agissant ainsi partout, tant au-dedans qu'au-dehors. Il faut ainsi conserver l'esprit en son inclination amoureuse, savoureuse et jouissante au-dedans de lui-même, afin que toujours, au moins en quelque manière, on voit et appréhende Dieu simplement et avec profonde attention. Il n'y a point de doute que les saints n’aient ainsi étudié et pratiqué cet exercice si pénible. Il est distractif, je l’avoue, mais patience. Puisque Dieu désire cela de vous pour un temps, il faut vous sacrifier à sa divine volonté, et faire en sorte que le feu de votre amour et de votre suprême pauvreté d'esprit vous consomme et vous réduise en cendres, comme un amoureux holocauste.

Il sera aussi fort à propos que vous vous fassiez exercer dans ce même amour à l'extérieur, en faisant une fois ou deux la semaine, en particulier ou en public, telle pénitence qu'on voudra vous imposer ; et il sera très bon que vous vous attachiez très librement et amoureusement à cette pratique, d'autant que cela vous tiendra en bride quant à l’extérieur, et vous rappellera à vous-même de vos saillies extérieures.

Rendez-vous plus que jamais attentifs à l'étroite observance des plus petites règles extérieures qui vous seront prescrites pour vous maintenir en bon ordre, vous trouvant à tout, tant aux exercices de l'étude qu’à quelque autre que ce soit.

Mais une difficulté sera dans la conversation avec vos semblables et avec vos frères d'exercice. Un vrai moyen sera de trouver bon tout ce qu'ils voudront, feront et diront, si ce n'était que cela causât du dommage, ou quelque inquiétude juste et raisonnable à votre esprit. Alors, voyant Dieu en eux et prenant tout de sa main, il faudra souffrir patiemment le mieux que vous pourrez, avertissant les supérieurs au plus tôt de ce qui se passe, sans crainte d’y faillir. Du reste, ne vous souciez que de vous, et non de ce qui se passe dans les autres, si ce n'était qu'on vous en interrogeât expressément. Rendez-vous doux, affable et communicatif à tous en bonne civilité, honnêteté et discrétion raisonnable, et en la très haute Charité de Jésus-Christ.

S'il y a quelques-uns dans la compagnie qui soient manifestement imparfaits, gratifiez-les de tout votre pouvoir, vous donnant bien de garde de les rabrouer ou de rebuter leurs sentiments ; s'ils ne vous semblent bon, il les faut dissimuler : cela est l'effet d'une bonne prudence. Bref, soyez tout à tous, vous changeant en la forme des particuliers, dans la Charité de Jésus-Christ, autant que la bonne civilité, honnêteté et discrétion le pourra permettre.

Si vous voyez quelques-uns par trop excéder, ne les imitez pas ; ne les provoquez pas aussi ; c'est assez que tenant le juste milieu, et vous ordonnant en vous-même et à l'égard d'autrui, vous soyez toujours égal en toutes choses, non jamais plus ému d'une chose que de l'autre, et toujours exempt au-dehors et au-dedans des désordres et des passions déréglées.

Il faut que votre véritable amour et que votre humilité fasse que vous vous laissiez plutôt vaincre et surmonter en dispute, que de vous aheurter à vouloir supplanter les autres, sans omettre néanmoins de soutenir votre opinion en bon ordre, autant que la chose le requerra.

Enfin, dans l'exercice de l'étude, il y aura toujours, aussi bien qu'en tout autre exercice, des règles à observer, qu'autre que vous ne vous saurait prescrire. Néanmoins, si vous vous exercez en la manière susdite, vous ne sortirez jamais de vous-même par le moindre désordre ou passion que ce soit, que vous ne vous en aperceviez aussitôt, et dont aussi ceux qui seront illuminés ne soient touchés. Mais s'il arrivait que vous négligeassiez cette pratique, vous deviendriez tout ténébreux, errant d'esprit çà et là, en perpétuelle misère et inquiétude, et ne sachant plus à quoi vous attacher, d'autant qu’alors toute chose vous serait amère et sans saveur.

Ayez toujours grande compassion des plus faibles et moins capables. Ne soyez point de ceux qui passent le temps des récréations en vanités, distractions et gausseries, au mépris des uns et des autres ; et si vous ne pouvez autre chose, montrez au moins par quelque contenance que cela ne vous est point agréable, vous souvenant que tout le temps qu'on y emploie est très mal employé.

Il ne faut pas être lâche à l'étude, il y faut employer tout le temps ordonné. Pour les jours de fête, vous les devez (111) passer tout entiers à la piété et dévotion. Les autres jours, si vous vous sentez trop dépeint des espèces de vos études, supposé qu'il vous restât beaucoup de temps, vous pourrez faire quelque lecture très simple pour vous rappeler à Dieu.

Plusieurs pratiquent d'abord amoureusement cet exercice des études, craignant de perdre Dieu. Cela fait qu'ils veulent être totalement attentifs à l'étude et à Dieu tout ensemble, ce qui ne peut être. Il ne faut pas craindre d'être suffisamment attentif à l'étude et à la recherche et l'intelligence des sciences, pourvu que l'on ne s'y jette point de toute son affection et appétit, et ce sera assez d'avoir toujours une amoureuse crainte de l'excès, tant en la spéculation qu’en ses sorties.

Mais ce qui fait que plusieurs oublient Dieu dans leurs études, c'est que perdant peu à peu et insensiblement son amoureuse, simple et lumineuse Sapience, ils se délectent, sans s'en apercevoir, d’eux-mêmes et des objets naturels, lesquels ils reçoivent scientifiquement par les sens, d'autant qu'ils sont naturellement doux et délectables à l'entendement naturel. Ensuite de quoi, comme ils sont accoutumés à cet oubli de Dieu et à se délecter des choses purement naturelles, dont ils contractent bientôt l'entière habitude, perdant celle de la simplicité interne et efficace, ils n’ont point de vergogne par après de dire que c'est par ce chemin et par ces objets qu'on va purement et simplement à Dieu. On ne saurait assez déplorer en cela la misère humaine et son grand aveuglement à percevoir le faux pour le vrai, déçue qu'elle est par les fallacieuses astuces des sens, qui, d'eux-mêmes et avec toute leur industrie, ne sauraient éclairer une âme. Au contraire, l'âme qui sera conduite par les sens ignorera toujours le vrai bien et ne le goûtera jamais ; elle n’aura jamais un libre accès aux influences de la Sapience divine, d'autant qu'elle ne se connaît point soi-même.

Ceci soit dit de ceux qui veulent vivre en bêtes ; car quant aux autres, toutes choses leur succéderont à bien, et Dieu ne se déniera point à eux. Comme ils sont craintifs et retenus en sa présence par le vif aiguillon de son Amour, il soulagera leurs peines, se communiquant amoureusement à eux. Il fera une partie de leur chemin, les enrichissant de lui-même, de sa sainteté et de ses dons d'autant plus abondamment qu'il verra leur fidélité et constance à l'aimer et le chercher avidement et en vérité. Voyez sur ce sujet de l'étude des sciences les Epîtres ou Lettres spirituelles de l'auteur 30, 31, 32414.

Comment les religieux doivent exercer dans l'Esprit de Dieu la pauvreté ou mendicité, lorsque pour ce sujet ils sont envoyés à la campagne

Puisque nous avons volontairement renoncé à toutes choses pour vivre pauvres des biens de ce monde, il faut que nous voyions en quelle manière nous devons exercer incessamment notre vœu de pauvreté pour la gloire de Dieu, à l'imitation de son Fils unique, qui s'est fait indigent et nécessiteux pour nous enrichir de sa pauvreté. Sur ce fondement objectif nous devons ordonner toute notre vie, tant extérieure qu'intérieure.

Et premièrement nous ne devons prendre toutes ces choses qui regardent le bien-être de notre corps que le plus écharsement415 (quoique suffisamment) qu'il nous sera possible, afin que nous puissions, librement et sans obstacle, vaquer continuellement à Dieu de cœur et d'esprit, toujours répandus devant Sa divine Majesté comme une eau très odorante en sacrifice d'amour. En toutes choses, il faut éviter les extrémités du trop et trop peu, et demeurer dans le juste milieu autant que l'on pourra, comme au boire, au manger, au dormir, au vêtir, et en tout ce que la nature désire pour sa commodité, se modérant dans l'usage toutes ces choses, afin que l'âme ne soit point empêchée en ses fonctions ni aggravée sous le poids de son corps ; car l'étroite liaison qui est entre l'un et l'autre fait que l'excès de la souffrance et des pénalités répand toute l'âme au-dehors et la jette dans le désordre. Néanmoins, comme c'est une absolue nécessité, il faut patienter et s'y soumettre avec discrétion, mais toujours il ne faut pas empêcher par aucun désordre extérieur l'oiseau, je veux dire l'âme, de voler, même continuellement, en son centre.

Encore que nous portions des corps de terre, il faut que nous vivions au-dessus des choses sensibles et visibles par le vol continuel de notre cœur et de notre esprit à Dieu, et que nous n'ayons que le corps en terre, tandis que l'âme a sa conversation dans le Ciel. Car comme nous ne tenons la vie et toutes ses (112) dépendances que de Dieu, tant selon la grâce que selon la nature, nous sommes obligés de retourner activement en lui et de nous y refondre vivement, afin que nous puissions toujours de mieux en mieux acquérir et conserver sa divine similitude en toute notre vie et dans nos mœurs, nos gestes et nos paroles, et que nos prochains aussi bien que nous voient et savourent cela en nous avec profonde édification.

Pour ceux qui n'évitent le désordre que par motif d'honnêteté morale ou de la crainte des hommes, nous les laissons être ce qu'ils sont et faire à leur mode, pourvu qu'ils n'offensent ni Dieu ni les hommes par des actions grossières : c'est ce qu'on en peut espérer. Il ne faut pas que les enfants de l'esprit s'empêchent de leur exemple ni de leur pratique : ils doivent continuer leur chemin, laissant toutes choses être ce qu'elles sont, sans en rien attirer à eux ni en être dépeints si peu que ce soit, et doivent faire tout ce qu'ils font purement, joyeusement et avec simplicité, sans préjudice de la liberté de leur cœur et de leur esprit, n'appliquant leur attention et leur affection qu’autant qu'il est nécessaire, à toutes les œuvres extérieures qui se peuvent faire avec facilité.

Ils doivent éviter fort soigneusement l'exemple de la conversation des hommes tout corporels et animaux, desquels on ne voit sortir que vie animale et toutes sortes de mouvements désordonnés. Car quoique ceux-ci paraissent en quelque façon connaître leur conversation, néanmoins leur vie et leur activité toute animale ne paraît que trop dans leur composition et immodestie, ne produisant même qu'avec désordre la science qu'ils ont acquise. Enfin ce sont gens rudes et ineptes pour l'intelligence des choses purement divines et de la sapience divinement infuse.

De vrai, ceux qui ne sont point esprits par appétit et par exercice sont totalement effus en tout ce qu'ils font ; ainsi qu'on peut voir lorsqu'ils expriment leurs conceptions avec gestes de pieds et de mains, et de tout leur effort, tant au-dedans d'eux-mêmes qu'à l'extérieur, étant tout là-dedans par une effusion animale. Mais les vraiment spirituels ne craignent rien de tant que la moindre effusion d’eux-mêmes. Voire, ils appréhendent l’abord de ceux qui sont totalement effus, comme ce qui est capital ennemi de l'esprit. Ils demeurent vraiment abstraits en toute occasion, toujours égaux de cœur et d'esprit, et tous les accidents de cette vie demeurent au-dehors d’eux, sans entrer au-dedans ni les pénétrer. Rien du dehors n’est totalement contraire à leur perfection, et quoiqu'ils désirent beaucoup la solitude de corps et d'esprit, néanmoins lorsqu'ils sont tirés par nécessité à l'action pénible et laborieuse, ils s'en acquittent avec plaisir, en la vue de leur amoureux Objet, de sorte que leur cœur et leur fond demeure non dépeint des images que l'on pourrait tirer de ces choses-là, par excès d'appétit et d'affection. Si donc l'homme spirituel est tiré à l'action, il verra par ceci comment il s'y doit comporter pour la bien faire sans détriment de sa solitude d'esprit.

Au reste, quoique parfois il soit violenté en soi-même à cause de l'activité du travail, néanmoins il fera toujours plus de cas de Dieu, qui le tire à soi par une affection interne, ou à tout le moins raisonnable, que de la peine qu'il souffre en son exercice. Car s'il aime vraiment, c'est en cela qu'il a trouvé le moyen de travailler pour Dieu. Que s'il se rend facilement et se montre fatigué et vaincu par les exercices pénibles et difficiles, c'est un indice très certain qu'il n’a l'amour qu'en désir et dans les paroles, et non dans le cœur et aux œuvres. Je ne veux pas dire qu'on doive être de fer et de bronze dans la souffrance et dans les exercices fâcheux et importuns ; mais si416 l'homme est amoureux au-dedans de soi-même en vérité et fidélité, l’effet en paraît toujours au-dehors. On voit en lui une vigueur et une générosité d'esprit qui lui fait aisément tout entreprendre avec défiance de soi-même, et avec une parfaite et entière confiance en Dieu. Car il sait que Dieu ne lui refusera jamais son secours en ce chemin, si difficile qu'il soit. De là est qu'un tel homme fait toutes choses comme il faut, et sans appréhension désordonnée dans les événements contraires à la nature, d'autant qu'il est assuré que Dieu est amoureusement pour lui en toutes choses, prospères et adverses.

Le fol qui exalte partout la folie n'est pas ainsi. Il est comme la poussière que le vent jette de part et d'autre sur la terre avec effort et impétuosité, et toutes occasions le surmontent et l’abattent. Mais l'autre, comme un arbre planté sur le courant des eaux417, prospérera partout sans qu'il se trouve un seul de ses désirs qui (113) périsse. Ce sont là toujours les feuilles verdoyantes de cet arbre qui portent en sa saison des fruits pleins de maturité et très agréables à Dieu. Ces personnes font toujours bien toutes choses, et c'est d’eux que le Saint-Esprit dit ces paroles : Dites au juste que tout va bien pour lui, qu'il mangera le fruit de ses travaux418.

Ils savent par savoureuse expérience ce que dit saint Augustin, qu'afin que l'homme soit quelque chose, il faut qu'il se convertisse de cœur et d'esprit à Dieu qui l’a créé. Se divertissant de Dieu, il devient froid en l'amour du souverain Bien ; et s'en approchant par continuelle conversion, il devient fervent en la poursuite de tous les effets de son amour. Enfin l'éloignement de ce souverain Bien produit les ténèbres ; et l'approche qu'on en fait les dissipe par la lumière très excellente qu'il communique libéralement à l'âme ; et par cette expérience on connaît que le bien de tous les hommes consiste à s'unir à Dieu. Quand on s'attachera totalement et incessamment à lui, on ne trouvera ni travail ni douleur : on aura en lui une vie pleine de lui, car il est vrai que ce qu'il remplit de soi est hautement élevé en esprit, bien loin par-dessus le sensible et le visible, par un entier recueillement de toutes ses puissances.

L'esprit vide de Dieu et du saint Amour est extrêmement onéreux et à charge à soi-même ; il ne lui peut arriver que mal et que peine en toutes manières sans cet amour réciproque ; et toute l'abondance des plaisirs créés, licites et honnêtes, et qui ne sont point Dieu, tout cela ne lui est que disette et que langueur très amère. On a donc raison de dire aux hommes qu’ils s'approchent tous de Dieu de toutes leurs forces et de tout leur amour, et que par ce moyen ils auront tout bien dans le bien de Dieu ; au défaut de quoi, ils demeureront malheureux en eux-mêmes, gisant en tous maux d'esprit. Sans doute c'est bien la raison et la justice qu’à419 tous ceux qui l’ont malheureusement laissé pour suivre leurs instincts naturels, soient aussi malheureusement laissés à eux-mêmes pour être la proie et le sujet de toutes sortes de malheurs.

Mais pour parler particulièrement de ce que j'ai entrepris, s'il faut que vous exerciez votre vœu de pauvreté en mendiant votre vie, ce vous est le plus grand honneur qui vous puisse jamais arriver. Ah ! Que j'aimerais bien mieux être ainsi honoré en imitant le cher Époux de mon âme fortement dans la pauvreté et dans cette peine, que de me voir honoré des plus hautes charges, plein d’éclat et de lustre, et suivi d'acclamations populaires ou même des louanges des doctes. Hélas ! L’effet de tout cela n'est que le vent et qu'un faux chatouillement des oreilles ; tous ces honneurs sont totalement faux et mensongers.

Ah ! Que c'est un grand paradoxe aux fols qui dédaignent cette action humble, basse et ravalée, estimant que ces simples religieux qui vont à la mendicité ne sont à leur respect que de pauvres bêtes, toujours disposées à porter le faix ; ce qu'ils n'ont pas de honte de dire souvent et en leur absence, et même lorsqu'ils sont présents, tant ils sont malheureusement forcenés de leur diabolique superbe. Mais bon Dieu ! Quelle distance il y a entre les uns et les autres ! Car les uns servent au péché et aux idoles de leur amour-propre, et les autres servent à Dieu infini d'un amour excellent. Je tire cette conclusion que c’est le plus grand honneur que le religieux puisse recevoir des anges et des hommes, que de s'employer comme il faut à l'exercice de la pauvreté et de la mendicité.

Il ne laisse pas néanmoins de s'en trouver qui, au lieu de tirer le profit qu'ils pourraient de cet exercice, sont de si bas aloi et si terrestres, qu'ils y passent les semaines et les mois entiers sans en rapporter aucune utilité pour leur âme, parce qu'ils le font à regret. D'autres, quoique bien contents de travailler, demeurent dans leur grossière simplicité et stupidité, sans diriger, sinon rarement, leur travail à Dieu, ne sachant pas qu'il n’y a homme si grossier qui doive oublier Dieu pour un temps tant soit peu notable. Or comme cette action de soi est laborieuse, cela même les doit provoquer à se sacrifier fréquemment à Dieu avec leur labeur et leur peine, afin d'en adoucir la rigueur.

En effet, celui qui est ardemment désireux de Dieu tâche de le trouver et de le conserver partout. Il se représente toujours la vie et la Passion de Notre-Seigneur, ses pénalités, ses travaux, ses mépris, ses confusion, affronts et ignominies qu'il a reçues des hommes pour nous faire dieux d'une façon admirable, pourvu que nous nous souvenions fréquemment de lui avec une compassion amoureuse. Il n'est pas nécessaire pour cela d'être docte ni d'être pourvu d'un rare esprit. Il suffit (114) d'avoir une bonne volonté et être bien véritable à son endroit.

Ceux qui ne se sentent pas tirés à la récollection, et qui sont distraits et divertis par la stabilité de leur cœur et la vivacité de leur nature, doivent appliquer leur jugement et leur attention à former vocalement entre Dieu et eux les considérations qui leur seront plus convenables, et les dilater à longue haleine. Cela enflammera leur cœur assez délicieusement et leur servira d'oraison mentale. Ils formeront donc leur colloque affectif sur l’infinité de Dieu en sa nature : comme il mérite infiniment d’être aimé, comme les créatures sont faites pour cela, comme les plus nobles d’entre elles portent son image et sa semblance, à savoir l'ange et l'homme, et sont obligées pour ce sujet de recouler en lui de tout leur cœur, de toutes leurs pensées et de toutes leurs affections ; comme le péché détourne les hommes de cela par la force qu'il a sur eux, si Dieu ne leur donne son secours actuel et une bonne volonté de lui correspondre de tout leur pouvoir. Bref : qu'y a-t-il dans toutes les choses visibles, qui ne nous représente les perfections divines ?

Sans doute il faut croire que l'homme est très nu, très pauvre et très aveugle, qui ne s'applique point à ceci par amour actuel. Car il n'y a personne qui, à moins que d'être du tout sans amour et sans dévotion, ne puisse faire ainsi, spécialement s'il a ouï former là-dessus quelques dévots discours. Ô froideur ! Ô langueur ! Ô misère des hommes, qui n’ont ni sens ni esprit pour ces vérités ! Parlant même des plus judicieux, la difficulté leur en fait perdre le goût. Ainsi ils ne savent jamais ce que c'est que la douceur de cette divine manne, qui ravit tous les esprits amoureux, les rendant possesseurs de Dieu.

Les bons enfants du Carmel exerçant leurs vœux de pauvreté s'animeront l'un l'autre de ces motifs lorsqu'ils seront en chemin, formant sur ces considérations diverses sortes d'affections et de sentiments afin d'allumer en leur cœur le feu d'amour avec une cordiale et ardente dévotion. Celui qui sera plus judicieux animera l'autre, et le plus ardent en amour enflammera celui qui le sera moins, sur les matières tirées de l’infini trésor d'Amour éternel que Dieu a mis en évidence lorsqu'il s'est abaissé à nous par un Amour infini, afin de rendre les anges et les hommes tout brûlants de son Amour, et qu'ils le puissent éternellement louer et bénir dans sa jouissance éternelle et en la plénitude de sa félicité. Que si ces pieux mendiants sont également touchés d'Amour et élevés en esprit, ils s’entranimeront facilement sur ceci, et trouveront dans ce petit raccourci pleinement de quoi satisfaire à leur désir.

Mais à quoi tant raisonner pour animer les lâches et les tièdes à s'acquitter de l'obligation qu'ils ont d'aimer Dieu également partout, autant dans la difficulté que dans la facilité ? Hélas ! Celui qui ne s'y porte qu'à force de persuasion, sans une forte et efficace sapience divine, est aussitôt déjeté et totalement diverti de son premier désir, parce qu'il ne saurait supporter la nue présence et action de Dieu au plus intime de son cœur et de ses puissances. Mais celui-là a traversé une grande région, qui est pénétré de Dieu en esprit d'Amour simple et unique. Il semble que par la persuasion vivement efficace et pratiquée avec persévérance, on arrive à grandes choses ; mais ce n'est pas à cela qu'il faut attribuer cet avancement : c'est aux attouchements que Dieu fait au cœur et aux basses puissances de l'âme, pour récompenser l'humble et amoureux travail de ses nouveaux serviteurs.

Or, descendant maintenant à choses plus particulières, je dis que celui qui fait l'exercice de la quête et de la mendicité religieuse doit premièrement, s’il est prêtre, avoir un ardent désir de dire la messe tous les jours ; que, s'il ne le peut aux jours communs sans préjudice de son emploi, sa bonne volonté suffira devant Dieu pourvu qu'il la dise aux fêtes et dimanches avec tout le soin et la dévotion possibles.

Deuxièmement : au matin il doit prendre son temps pour dire au moins une partie de son office, en sorte que après dîner il ne lui reste que Vêpres et Complies à dire, car je suppose que le soir précédent il a dit Matines avant que se coucher, ce qui se doit aussi observer par les frères tant du chœur que laïques.

Troisièmement : pour l'oraison mentale, il suffira qu'un chacun exerce son esprit et l'occupe comme il faut intérieurement avec Dieu.

Quatrièmement : les jours de fêtes et dimanches, si celui qui est prêtre n'a pu dire la sainte messe, ni le frère y assister, l'un et l'autre l'entendra et y communiera, s'il est possible. (115)

Cinquièmement : il n’est pas de nécessité à ce jour-là d’être à Vêpres, pourvu qu'ils vaquent à l'oraison deux fois le jour quand ils sont arrêtés, nonobstant leur occupation intérieure pendant le reste du jour.

Sixièmement : si on a davantage de temps libre, on le peut employer à quelque pieuse et dévote lecture, par exemple du livre de l’Imitation de Jésus-Christ, ou autre semblable. Celui qui est bien jaloux de l'honneur de Dieu et du profit de son âme s'efforcera toujours de recompenser420 aux fêtes et dimanches le temps perdu pendant la semaine.

Septièmement : ceux qui sont plus simples et qui ont moins d'ouverture d'esprit doivent toujours avoir quelques oraisons jaculatoires à darder au cœur amoureux de Dieu ; ils en trouveront de toutes faites dans les livres, ce qui même sera propre pour ceux qui sont lettrés. Néanmoins si le feu est vivement allumé au cœur des uns et des autres, il produira incessamment son effet.

Huitièmement : la prudence est nécessaire en toutes nos actions. C'est pourquoi aux jours de jeûne, si le religieux qui mendie actuellement par la campagne a nécessité du souper, il doit dire tout haut et librement sa nécessité, n'ayant pas dîné à suffire, et que son travail le dispense du jeûne. Néanmoins quiconque pourra jeûner fera bien, et dans la nécessité ce sera acte de prudence de manger plutôt en particulier, afin de ne pas scandaliser les faibles.

Neuvièmement : il est vrai que tout ouvrier est digne de son salaire et que, pour la semence de la Parole divine que l'on jette dans le cœur des fidèles, on peut justement mendier d’eux de quoi sustenter sa vie dans cet exercice-là. Mais malheureux sont ceux qui ne font cela à autre dessein que de recueillir beaucoup, et pour manger. C'est rendre la Parole de Dieu sordide, et sans aucun fruit des âmes.

Il est bien à craindre que plusieurs ne se prêchent eux-mêmes et non Jésus-Christ, dans le large de leurs propres intentions, doctrines spéculées, descriptions, afféteries, discours profanes et narrations de fables. Hé Dieu ! Que faut-il tant à un peuple inculte et grossier, qui n'a besoin que d'être instruit et catéchisé ? Ne le devrait-on pas faire aussi simplement que les auditeurs sont grossiers à comprendre les choses de la foi, moralisant d'une manière intelligible sur l'Écriture Sainte, et rapportant des exemples et des histoires qui touchent les cœurs ? Il n'est point besoin, ce me semble, de tant de doctrine pour cela. Il suffit, avec une médiocre doctrine, d'être simple, humble, dévot, sage, modeste et de bon exemple, ne prêchant rien qui ne doive fructifier au cœur du simple peuple, et qui ne soit comme une douce et divine manne pour sustenter leurs âmes.

Tel doit être le prédicateur désireux de Dieu et zélé pour fructifier dans la vigne de son Maître par son petit travail, qui sans le secours de la grâce et l'abondance du très Saint Esprit en lui et en ses auditeurs, se doit croire un serviteur et un instrument très inutile. Sans ces conditions et hors de cet ordre, la science, tant ici que dans les écoles, enfle et n’édifie pas. L'homme qui désire être vu et applaudi ne se plaît qu'à délecter et chatouiller les oreilles, et non à poindre les cœurs.

Le vrai prédicateur doit être touché le premier, et puis il touchera aisément les autres par ses paroles vives et enflammées. Et quel fruit pourra faire un prédicateur qui dans la chaire semble dire d’or, et dont les mœurs et la conversation sont profanes ? Ce n'est pas assez qu'un religieux ne soit point si grossièrement et si sensuellement répandu hors de soi. S'il n'est très vertueux et maître de ses passions, son travail sera sans fruit et sans effet ; et s'il a assez de conscience, il sentira toujours qu’elle lui fera ce reproche au-dedans de soi : Médecin, guéris-toi toi-même421. Croyez-moi, que c'est un grand mal de voir en cette action un homme incomposé au-dedans de soi, et la vie duquel ne prêche aucunement. Cette sorte de gens sont indignes de cet admirable emploi, et Notre Seigneur leur darde abondamment ses vives répréhensions dans la Sainte Écriture et par la bouche des saints Pères.

Un autre devoir du prédicateur mendiant et évangélique est de consoler ceux de chaque maison qu'il visite, les animant à la dévotion par quelques pieux discours, dans le peu de temps qu'il est chez eux, en sorte que toute leur vie ils s'en puissent souvenir. Il doit les exhorter à la patience dans leurs travaux, à vivre et mourir en l'observance des commandements de Dieu, dans sa crainte et dans l'horreur du péché, leur inculquant cela le plus vivement qu'il lui sera possible.

Si on lui présente à boire et à manger, il l'acceptera humblement dans sa nécessité, faisant la bénédiction et rendant (116) actions de grâce à Notre Seigneur. Il recevra les aumônes, sans réfléchir s'il y a peu ou beaucoup, avec humble remerciement, et assurera ses bienfaiteurs qu’ils ont part aux prières de tous les religieux de la maison.

Il prendra garde que ceux qui le conduisent n'excèdent pas au boire. Car ce serait une grande indignité à un religieux de les laisser s'enivrer par défaut de charitables remontrances. Tout de même il les empêchera d'être incivils au manger. Il excitera ces conducteurs à la crainte de Dieu et à le servir, les entretenant par le chemin de bon discours, leur enseignant à faire la direction de leurs œuvres à Dieu, à garder ses commandements, haïr le péché, examiner leur conscience, entendre la sainte messe aux jours d'obligation. Il leur montrera une cordiale affection, les traitant avec douceur et bénignité, s'informant de leurs peines et afflictions et les consolant là-dessus.

Supposé qu'il fasse rencontre de personnes qui le veuillent surprendre et le forcer d'excéder au boire, il ne le fera pas non plus en cette occasion qu'en tout autre lieu, se tenant toujours aux règles de la pure nécessité. Autrement quel désordre serait-ce contre l’honnêteté et la gravité religieuse, de se laisser vaincre à ces importunités ? Si jamais on doit être résolu, c'est dans cette tentation ; et plus on est grave et relevé, plus on doit se retirer de ce désordre, et faire quelque sorte de violence pour se dégager de la compagnie. On pourra alléguer pour raison de sa retraite qu'on a très expressément à faire ailleurs, ce qui sera toujours vrai puisqu'on a d'ordinaire à prier Dieu et à éviter les occasions du péché. Si la compagnie est de personnes de haute condition, il demeurera dans sa modestie, ne pouvant pas mieux, avec abstraction de ce qui se passe devant lui, et tâchera de se dégager de là au plus tôt.

J'ai dit ci-devant quelque chose de ceux qui font cette œuvre d'obligation qui est la mendicité religieuse, plutôt par acquit et à regret qu’amoureusement en la vue de Dieu et de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, d’infiniment riche, s’est fait très nécessiteux afin de guérir notre superbe et notre corruption422. Grâce à sa bonté, il ne se rencontre pas dans les corps423 bien réglés plusieurs personnes de cette trempe, ni encore moins de ceux de qui je parlerai ensuite de ceci. Mais pour obvier au futur, je dis que ces personnes veulent être nourries du travail des autres sans y contribuer de leur peines, plutôt semblables, si je l’ose aussi dire, à ces animaux qui n'aiment que l’auge et la voracité, qu’à de vrais pauvres mendiants imitateurs de Jésus-Christ.

C'est chose étrange de voir le soin qu'ils emploient à leur traitement et à leur vêtir, sans vouloir que rien leur manque dans le plein de leur bien-être, [chose] dont ils devraient faire extrême conscience, puisque c’est manger le labeur et les sueurs des vrais pauvres, et boire indignement le sang du Crucifix424. Cependant ils marchent effrontément et tête levée, sans vergogne et sans pudeur de mener une vie si licencieuse. Il s’en peut même rencontrer qui sont dans l'éclat aux yeux des hommes, qui non seulement n'ont jamais vaqué à cet exercice de la mendicité, mais encore qui n'ont point porté le fardeau des choses difficiles de toute leur Règle, spécialement où il faut se contrarier soi-même, vivant le plus au large qu'il leur est possible. Ah ! Que c'est grande pitié de voir un religieux sensuel, adorateur de soi-même, qui n'est propre qu'à murmurer, gausser, contrefaire les gestes d'autrui, et dont la langue darde ses pointes mortelles contre tous, sans que personne en puisse être exempt.

Que dirons-nous de certains autres, qui dans cet emploi de la mendicité religieuse se rendent importuns, avares et comme oppresseurs, à qui les pauvres villageois ne peuvent jamais satisfaire, se forçant par leur discours artificieux de tirer de l'huile d’un caillou de sorte qu'il est impossible à ces bonnes gens de s'en défaire, qu'ils n’aient entièrement contenté ces sangsues avides, qui tâchent de tirer toute leur substance ? Voyez où en est venue la corruption des hommes et du sanctuaire de Dieu. On peut penser quel profit spirituel cette sorte de religieux peuvent faire au peuple. On me dira que si on n’use d’industrie, on ne rapportera rien à la maison. Le prétexte est spécieux, et nous porterait facilement dans l'avarice et dans la convoitise, qui serait une chose très abominable. Hélas ! Dieu bénirait d'une merveilleuse manière le peu que nous aurions mendié pour son amour et dans sa vive représentation. Tout ce qui est fait en autre esprit n'est qu'effet de matoiserie et de nature.

Mais au reste, vous qui êtes religieux, n'auriez-vous point de honte de vous rendre si vils, si mesquins et si vénaux ? Quel (117) salaire devriez-vous attendre de Dieu pour votre travail ? Sans doute non autre que de lui rendre un compte très étroit des impiétés que vous auriez commises en cet emploi. Vous ne devez pas croire qu'on vous doive traiter autrement que les pauvres qui mendient de porte en porte, et si vous manquez d'entrer dans ce sentiment, vous vous rendrez insolents envers Dieu et envers les hommes, et insupportables à vous-mêmes. Ce n’est pas que le peuple soit si grossier et si peu courtois qu'il vous veuille traiter de la sorte ; car d'ordinaire on voit qu'ils font leur possible pour vous donner selon leurs moyens, et souvent beaucoup plus qu'ils ne peuvent. Mais aussi ne faut-il pas arracher le morceau des mains de ceux à qui, pour leur extrême pauvreté, vous devriez plutôt donner l'aumône que la recevoir d’eux, ou au moins ne leur rien demander, acceptant avec amour et cordialité la bonne volonté dont ils sont pleins à votre endroit.

Or sus, que ce qui est saint le devienne encore davantage ; et ce qui ne l'est pas le devienne encore moins425. Le sort de l'un et de l'autre se trouvera après la mort, mais très différents, comme d'un contraire à l'autre. Que s'il faut que ce qui est impur descende en purgatoire (Dieu le préserve d'aller plus bas), il sera jeté au plus profond de ce feu, pour y brûler incessamment ; et ce qui est saint aura une joie incomparable et un contentement indicible dans l'éternité. Ô maudit fleuve de coutume invétérée dans les hommes, quand te dessécheras-tu ? Jusques à quand le respect humain aura-t-il tant de pouvoir sur les âmes, que de les ravir dans la bestialité sans frein et sans ordre, au mépris du culte divin ? Jusques à quand les hommes seront-ils privés de raison, vivant d'une manière profane, même dans le sanctuaire de Dieu, à la ruine des uns et des autres ?

Je ne parle qu’à vous, ô hommes qui n'êtes ni chauds ni froids, mais qui demeurant dans la tiédeur, êtes sur le point d'être vomis de la bouche de Dieu. Est-ce pour cela que vous êtes entrés en un si saint état, pour y vivre au plein de vos appétits, et non selon l'ordre de Dieu et de vos règles ? Savez-vous ce que c'est que l'obéissance ? Peut-être ne l'avez-vous jamais faite qu'à l'extérieur, faisant vos œuvres sans aucun esprit. Vous êtes exacts à borner et limiter votre obligation envers Dieu ; à raison de quoi il arrive souvent que vous ne lui donnez rien du tout, et Sa divine Majesté vous laisse dans ce malheureux désarroi, en sorte que vous passez votre vie dans le plein de tout votre plaisir, autant que les occasions vous sont favorables. C'est ce que le démon se réserve d’alléguer contre vous au point de la mort, à votre effroyable confusion. Ô Dieu ! Que vous voudriez, à cette heure-là, avoir vécu saintement ! Mais il ne sera plus temps. C'est pourquoi résolvez-vous dès cette heure à vivre autrement, selon votre devoir, et selon l'exemple de vertu que vous donnent les saints religieux qui tendent à la plus haute perfection.

Avis pour la direction d'un bon confesseur

Les livres sont pleins de diverses règles pour discerner les péchés, adresser426 les pénitents et savoir ce qu'un bon confesseur doit faire et éviter en ce qui concerne le moral de sa vie et de son ministère. Mais le confesseur, comme spirituel, ne trouve pas partout des règles et enseignements pour sa conduite dans la direction des âmes. Il se doit acquitter de cet emploi en la vue de Dieu et de sa volonté, [40n4, 39v°] et en son amour, faisant aux uns office de médecin, et aux autres de chirurgien : s'appliquant à reconnaître la cause des maux par le dedans, ordonnant la médecine, traitant les plaies selon la nécessité, et y employant tantôt l'huile, tantôt le sel, le vinaigre, et autres sortes de remèdes, soit lentifs, soit acrimonieux427, selon sa science et sa prudence.

Mais afin de ne point tirer à lui la boue des apostèmes et des plaies de ses patients, et ne point affecter, ou pour mieux dire, infecter son cœur de telle misère et pourriture, il faut qu'il ne considère que l’âme seule, et sa beauté ou sa laideur, qui doit être réparée et rétablie en sa première beauté. Ces deux considérations de la beauté et de la laideur de l'âme me fourniraient amplement de quoi lui donner instruction ; mais faisant abstraction de cela, je dis pour maintenant que le confesseur doit envisager l'âme en toutes ces deux qualités, excellemment et éminemment, d'une vue simple et abstraite, avec le sentiment de ces deux états de laideur et de bonté, de corruption et d'incorruption, de péché et de justice, d'impureté et de pureté, d'inimitié et de grâce, amitié et réconciliation avec Dieu.

Il faut que dans ce ministère il soit si circonspect et si attentif à ce qu'il doit à la (118) pureté et intégrité de son cœur et de son âme, que de tout ce qu'il entendra, il n'en tire rien à soi dont il puisse par après être dépeint et touché, comme font certaines mauvaises [40r°] espèces et figures. Je sais que cela est fort difficile à notre commune misère et que, nonobstant toute attention et circonspection, on demeure souvent englué, non par affection, mais parce qu'il a fallu se rendre attentif au discernement et au remède des maux et des plaies du pénitent. De sorte que cela vient plus de l'action intellectuelle et de la spéculation que de la volonté. Il est, dis-je, très difficile de demeurer parfaitement libre en soi-même après cette cure. Mais quoi ? La misère humaine est telle ; l'entendement humain a ses bornes et ses limites. Néanmoins, quoiqu'il y ait en cela quelque espèce de nécessité, il faut faire en sorte qu'on n'y perde rien du sien, ce qui se fera facilement par le moyen que j'ai donné.

Mais on y remédiera encore mieux si, devant et après cette action, on est occupé d'un bon et vigoureux exercice qui tienne l'âme fidèlement attentive à Dieu, plus par amour que par la pratique des vertus comme telles. Car elles n'ont pas tant de force pour le parfait et simple recueillement du cœur, que l'amour accompagné des vertus, et qui excède toujours toutes les vertus. Cet amour est simple, uniforme, non multiplié ni multipliant ; et étant acquis [40v°] à force de fluer activement et amoureusement en Dieu, il rend son sujet tranquille, recueilli, large et étendu au- dedans en appétit, très disposé à goûter et savourer l'Esprit divin et ses divines irradiations et illustrations, qui sont d'une saveur et d’un goût incomparable.

Voilà en somme l'effet du vrai Amour divin dans une âme qui en est touchée. Que si, sans cet Amour exprès, l'âme ne s'exerce que selon les vertus ou selon la raison, elle sera toute sa vie languide et défectueuse et ignorera perpétuellement la source de tous ses maux, qui est qu'elle ne réfléchit que sur soi, et qu'elle ne veut, quoiqu'indirectement, que son propre bien parce qu'il lui plaît, sans se soucier du bien propre de Dieu en elle. Cela est ignoré de la troisième partie des bons, qui se trouvent tous agissant au-dehors dans les exercices de l'action, ignorant les vrais et solides exercices de l'esprit par lesquels on devient divin et on arrive à sa bienheureuse fin qui est Dieu, en très peu de temps et par un très court chemin.

Or les exercices de l’amour interne sont : imiter ; gémir amoureusement au- dedans [41r°] ; regarder, conformer, unir. Et tout cela avec persévérance, de tout soi, en tout et partout. Quant à l'extérieur, les exercices sont : fuir la conversation inutile et tout ce qui ne fait point à sa perfection, sauf toujours ce qui est de pur office et de pur bien-être ; éviter toujours toute sorte de singularité, comme la peste de l'esprit. N'entendre qu'avec indifférence toutes choses sans s'y attacher, conformément au dire du Sage : N’attache pas ton cœur à tout ce qui se dit. C'est-à-dire qu’une telle vie doit être abstraite et éloignée des choses matérielles et sensibles qui ne sont point à propos, et qui sont sans profit et sans utilité ; autrement on serait toujours pris et empêché en soi-même, et non jamais purement libre de tout son cœur et de tout soi pour se pouvoir incessamment convertir à Dieu, vigoureusement, pleinement, amoureusement, sans obstacle ni empêchement quelconque.

Ah ! Que tout cela est aisé à dire, et que c’est tôt dit ! Mais difficile à celui qui ne travaille pas à bon escient, et incompréhensible à celui qui est vide des sentiments de Dieu. [41v°]428. Il n’est rien tel que de vivre ainsi à Dieu, s'élever vers lui incessamment, et le soutenir en amour et en humble patience, en raison amoureuse, ou bien en raison d'amour éminent, qui excède toute manière de raisonner bassement. Il faut aimer du plus haut amour, auquel parviennent par la grâce de Dieu les plus excellents hommes, selon la mesure de la même grâce, et selon notre petite portée, laquelle Sa Majesté ne désire point excéder429. En tout ceci, et en toutes semblables pratiques, tirées et réduites selon la simplicité du pur fond, on aura suffisamment de quoi se mettre en chemin, commencer, s'avancer et profiter de plus en plus, voire se perfectionner jusques au dernier point de toute perfection, s'il faut ainsi dire. C'est pourquoi il se faudra vivement attacher à toutes ces pratiques, qui toutes ne sont qu'une seule chose, réduisant toujours par une forte occupation d'esprit toutes les puissances en l'unité même du cœur et du fond.

Bref, le confesseur n'a rien à craindre, pourvu qu'il se veuille exercer fidèlement et excellemment au-dedans de soi, selon le pur amour de Dieu. Par cet amour, il (119) surpassera toutes choses et soi-même, sinon toujours et sans discontinuation, au moins toutes fois et quantes qu'il se retirera vivement en Dieu, non par des discours purement intellectuels et spéculés, ainsi que font le commun des hommes, qui gisent toute leur vie au-dehors et dans les choses créées, mais par exercices affectueux et amoureux, par le moyen desquels les saints hommes demeurent pleinement possesseurs de Dieu et d'eux-mêmes, et perdus tant à eux qu'à toutes choses créées. Que s'il en tire parfois quelque chose à lui, à cause de sa faiblesse et infirmité, comme il ne se peut pas autrement, il surpassera incontinent cela et l’anéantira en la force de son vigoureux amour. [42r°]430

Or pour se convertir incessamment et entièrement à Dieu, ainsi que doit faire celui qui est employé à ce ministère, et pour le faire en vérité de cœur et d'esprit, il faut très soigneusement faire mourir toutes les mauvaises pensées et affections naturelles, animales et raisonnables, pour pouvoir paisiblement et en repos occuper son cœur en Dieu seul. Car on ne saurait dire combien de désordres et empêchements nous arrivent des mauvaises pensées volontaires, puisque même parfois celles qui sont bonnes de soi sont entre-deux et séparation entre Dieu et nous ; en sorte qu'à cause cela nous ne pouvons parfaitement et sans discontinuation nous unir à lui selon notre devoir.

Je ne m'étendrai pas sur ceci plus sensiblement ni plus grossièrement, je répéterai seulement qu'il ne faut pas négliger d'occuper ordinairement et fortement son cœur et son âme de Dieu et en Dieu, afin que qu'on ne se fasse pas faire la guerre par sa propre nonchalance. Je veux dire lorsqu'on sera occupé aux confessions ou dans les autres choses, où plusieurs mauvaises espèces se présentent à nous par nécessité. Il faut, dis-je, hors de là, combattre non seulement les mauvaises pensées, mais encore assez souvent il faut refuser l'entrée de notre esprit aux meilleures qui soient au-dessous de Dieu. Toutefois lorsqu'on se trouvera occupé sans sa faute manifeste, on les endurera en Dieu et à sa suprême gloire, comme une croix et une espèce de martyre, autant de temps qu'il plaira à Sa divine Majesté, voire en l'éternité, s’il lui plaisait, sans s'en procurer aucunement la délivrance.

Mais il faut que je dise ici assez au long quelque chose qui n'est pas de moindre importance. C'est que certains confesseurs qui entreprennent la conduite des âmes se font voir manifestement tels qu'ils sont, à savoir ignorants, aveugles et défectueux en la connaissance et conduite des esprits. Ils se jettent dans cet emploi avec précipitation, à raison de l'extrême désir qu'ils ont d'avoir le crédit et la réputation de personnes spirituelles. Mais ce sont aveugles qui conduisent d’autres aveugles, qui tiennent la voie des ténèbres et de l'erreur, et ne connaissent point la voie de la vérité. De sorte qu'ils prennent l’apparent pour le vrai, et l'ombre pour la figure et la réalité, s’engluant tous ensemble dedans la fausse liberté et sensuelle amitié les uns des autres.

Vous les verrez tout un jour, par manière de dire, en quelque coin ou détroit431 parler bouche à bouche, s'entretenant ainsi et fomentant leur sensualité spirituelle, sous apparence d'esprit et de dévotion. Cependant ce n'est qu'une totale effusion en babil et en paroles de néant, sur tout quoi ces pauvres gens font le plus grand fondement du monde, s'engageant de plus en plus en leur erreur et fausseté, et en leur ignorance, ténèbre et sensualité d'esprit.

Il s'en trouve entre ceux-là qui châtient et macèrent grandement leur corps en tous sens, à quoi ils se plaisent si fort — pour la grande sainteté qu'ils pensent être en cela — que qui les voudrait seulement modérer en leurs exercices accoutumés, ils ne le permettraient jamais ; et dès leur premier mouvement on les verra insulter et bondir, disant qu'à Dieu ne plaise qu'ils quittent cela. Enfin ils se délectent tellement en ces exercices d’austérité qu'ils (120) y constituent leur repos et leur dernière fin, et cela leur plaît davantage que Dieu, de sorte qu'aucun ne les peut tirer de là, pour si peu de temps que ce soit, en quelque autre pratique.

Ce sont ces personnes qui se ravissent incontinent de la conduite des autres, et on peut penser quel aveuglement et misère se trouve en ces conducteurs. Car le diable, sous cette belle apparence et couverture, fait avantageusement ses affaires et ne se soucie pas tant de leur faire faire des plus grands maux à l'extérieur, pourvu qu'il les entretienne en leur sensualité d'esprit, et qu'ils s'aveuglent de plus en plus en leur superbe, présomption et propre complaisance. De vrai, ignorant comme ils font les péchés qu'ils contractent et dans lesquels ils gisent, ils ne se reconnaissent nullement pécheurs au-dedans, et s'ils se disent tels, c'est par faste et vanité ; en quoi même ils se chatouillent et se délectent subtilement et indirectement, sans le connaître (ce qui ne les excuse pas), tel étant l’effet de leur étrange aveuglement.

Ils ont pratiqué peut-être des exercices hauts et curieux, que leur superbe entendement leur a fournis pour sa proie, comme serait de méditer les perfections divines, la nature et la qualité des anges, et autres semblables qu'ils ont spéculés, repaissant de cet appât leur esprit idolâtre, et nommant cela du nom de contemplation. Les mystiques ont décrit ce désordre très amplement, et nous n’en faisons mention ici qu'en passant. Mais cela est digne de très grande compassion. L'appétit de propre excellence est tellement amorcé et aiguisé en ces personnes par ces exercices de spéculation, qu'ils s’engluent de plus en plus dans la nature sensuelle, poursuivant toujours avec ardeur et fidélité l’heureux succès de leurs desseins, si bien qu'à peine sort-il aucun mouvement de ces personnes qui ne soit de pure recherche.

C'est de quoi nous ne saurions suffisamment exprimer les maux en détail et par le menu. Il serait à désirer comme chose très avantageuse pour eux qu’ils fussent comme les communs hommes qui vivent en la grâce de Dieu en un commun degré de charité. Car ils seraient bons et s'estimeraient pécheurs là où ils s'estiment et se jugent grandement bons et saints par-dessus les autres, étant très sensuellement affectés. Leur amour-propre, qui leur distille finement le sucre et le miel sensuel au cœur, leur fait croire qu'ils sont étroitement unis et hautement élevés à Dieu, mais à leurs fruits l'on voit fort bien quels arbres ce sont, vu que tout ce qui sort d’eux n’est qu’attache, curiosité, multiplicité, insatiabilité d'esprit et instabilité.

C'est assez dire que tels gens ne connaîtront jamais les voies de la nature en eux. Tous leurs sentiments, mouvements et appréhensions ne sont que pour avoir, entendre et connaître beaucoup, et pour mériter beaucoup. Et quoi qu'ils puissent dire, ils sont serviteurs plus mercenaires que ceux qui le font plus grossièrement. Ils ne sauront jamais ce que c'est que se haïr et se perdre par esprit et selon l'intérieur. Ils ne connaissent et ne connaîtront jamais les vrais exercices intérieurs et n'ont aucune disposition à la mortification de leurs sens intérieurs, leur donnant tout le contentement qu'ils peuvent au long et au large. Toutefois je ne veux pas dire qu'ils soient hors de la grâce de Dieu, quoique cela se pourrait bien faire pour quelques-uns.

Je le répète encore, il serait bien meilleur qu’ils fussent dans la voie morale, selon la bonne et pure conscience, accommodant leur voie et leur vie selon les plus étroits casuistes, sans se mettre à idolâtrer en esprit avec soi-même, par des péchés d’esprit à eux inconnus. Que s'ils les connaissent et les acceptent par attache d'esprit, cela pourrait bien être la cause de leur damnation, selon le sentiment des théologiens moraux : c'est ce qu'il nous serait aisé de montrer, si nous le voulions. Enfin c'est tout dire, que tels gens n'ont rien en propre des choses du dehors, mais par le dedans et en esprit ils sont pleins d’eux-mêmes et de tous leurs appétits, savoir est de propre sagesse, propre estime, propre complaisance, propre jugement, propre opinion, et de toutes autres propriétés internes.

Voilà ce que c'est qu’ignorer soi-même et son propre esprit, lequel on fomente et adore en toutes sortes de sensualités spirituelles, sous couleur et prétexte de chercher Dieu. Cela étant ainsi, ce n'est pas merveille qu'ils précipitent les âmes qu’ils veulent conduire en ténèbres, leur faisant avaler le sensuel doux pour le vrai, et le facile pour le difficile. Je dis bien plus, ce que l'on sait assez, qu'ils commencent souvent en beaucoup de pareilles occurrences par l'esprit, et finissent par la chair ; ce qui se voit si fréquemment (121) que les malheureux effets n’en paraissent que trop, au grand scandale et préjudice des fidèles, voire de toute l'Église catholique.

Davantage, il y a des personnes mélancoliques qui font choix de ces confesseurs d'autant qu'ils sont fort propres à nourrir et fomenter leur pouvoir et terrestre humeur ; car procédant tout autrement avec eux qu'il ne faut, ils s'arrêtent à les écouter, les entretenir et à raisonner sur leurs chimères tant qu'elles veulent, laquelle pratique est totalement contraire à leur bien. De sorte que l'un étant malade d'esprit, l'autre qui ne le voit et ne le sait pas est bien loin de le guérir, puisqu'il le fomente et le nourrit, faisant état de lui remédier selon vraie et lumineuse conscience, comme si telles personnes en étaient capables ; qui est tout ignorer et tout perdre en cette occasion.

Je laisse à dire les mauvais effets qui suivent d’ici, tels qu'on les voit en beaucoup de personnes ; d'autant que l'expérience parle d'elle-même. Il suffit d'avertir que tels gens sont plus propres à tout ruiner qu’à édifier quelque chose au fait de la vie de l’esprit. C'est pourquoi tout ceci bien supposé, on s'en doit diligemment donner de garde, et ceux qui désirent converser avec Dieu en esprit ne doivent rien craindre davantage que de faire rencontre de tels conducteurs, prenant bien garde à qui ils se livrent. Car semblables personnes détruisent et annulent ce que les autres auraient peut-être bien fait, et ainsi ce n'est que changement, désordre et instabilité, et toujours à recommencer nouvelles conduites et nouvelles voies d'esprit. Voilà la raison pourquoi plusieurs, ainsi conduits si diversement et à sens si contraire, n'avancent jamais en rien et ne font que s'enlacer et s’engluer d’eux-mêmes, et souvent prendre sujet de se dépiter et quitter tout là, voyant tant et tant de diverses façons d'agir. Jugez quel débris et quel enfer c'est à une pauvre âme !

Pour mon regard, je ne sais comme les meilleurs de ce genre sont attachés comme par nécessité à faire dire de fil en aiguille à ceux et celles qu'ils conduisent tous leurs mouvements, pensées et sentiments, depuis un exercice jusques à l'autre, et plus encore depuis une confession jusques à l'autre. C'est sans doute le moyen de ruiner et soi et ceux que l'on conduit, parce que telles âmes ne donnent aucun lieu à Dieu pour faire ses opérations en elles, étant en continuelle crainte et perplexité, et en continuel acte de réflexion sur soi. Que si leur esprit est englué dans l'abus de leur nature, ils se forgeront par cela mille imaginations ; et pour se discerner et se comprendre, ils feront des circonférences d'une infinie étendue — ce qui n'est que misère, terre, propre complaisance — et toutes sortes d'autres recherches, chose fort ordinaire à plusieurs filles à raison de la mollesse de ce sexe, car quand elles ont rencontré qui les fomente ainsi en leurs désordres, elles se tiennent les plus heureuses du monde.

Tout ce défaut procède de ce que les uns ne sont pas propres à la vie de l’esprit, et les autres n'en savent ni l’abord ni les difficultés ; et néanmoins ils se mêlent de l'enseigner et d'y conduire, comme maîtres bien entendu : chose déplorable ! Or les sages se donnent bien de garde de ces rencontres et de ces naufrages. Difficilement entreprennent-ils la conduite de personnes dont ils ne connaissent l'esprit être dûment disposé par un assez bon et propre naturel pour pouvoir mourir à soi-même en stabilité, force et constance, et pour se perdre dûment et convenablement en Dieu, selon leur degré d'illumination.

Au reste, encore que souvent il arrive autrement que ce qu'ils avaient espéré, n'importe, ils n'ont pas pour cela été trompés ; car la volonté qui est en puissance de vouloir et de faire aura peut-être donné lieu à l'impatience d’esprit vaincue des fortes, pénibles et nues soustractions que Dieu fait de son concours sensible. Cela arrive ainsi souvent pour les insupportables croix d’esprit, que Sa Majesté fait par elle-même au même esprit dont les sentiments, mouvements et œuvres au-dehors sont si étranges et terribles qu'on ne le peut assez exprimer. C'est en ceci que les hommes croient que tout est perdu, et que ce n'a rien été de ces pauvres gens que tromperie, illusion, aveuglement et superbe. Que si leurs bons conducteurs n’ont expérimenté ces horribles et effroyables voies en eux-mêmes, ils sont trompés et déçus aussi bien que les autres, sur ce qu'ils voient des choses qui leur sont du tout inconnues, de sorte qu'ils leur font et leur donnent beaucoup de peine là-dessus, redoublant leur enfer ; et c'est merveille que ces âmes ne se désespèrent du tout.

Quoi donc ? Ne faut-il rien dire de ce (122) qui se passe et de ce qu’on sent en esprit à son Père spirituel ? Ce n'est pas ce que nous disons. Mais il le faut remarquer sans peine et sans avoir tant d'égard à toutes les circonstances des mouvements et sentiments, et si on les remarque, que ce soit en peu de temps, sans s'amuser à toutes les particularités de telles choses, et sans en venir à tant de paroles toutes inutiles, qui ne servent que pour les engluer pour jamais en toute propriété. Joint que ces personnes ne suivent que les hauts exercices, y mettant le plus souvent leur repos final, et ignorant qu'elle est la vraie voie royale de la volonté et quels sont ses exercices.

Car comme cette voie est plus pénible que douce et délectable, ils la laissent pour suivre leur repos par la voie intellectuelle, quoiqu’à la vérité celle-ci soit excellente et divine en ceux qui y sont conduits et élevés en profonde humilité ; car après cela la volonté demeure la maîtresse pour donner incessamment tout son sujet à Dieu par simple et nue adhésion d'esprit, en force et vérité plutôt mortelle que passive. Ce sont ces personnes qui sont en terre les suprêmes délices de Dieu. Mais si les autres s’avisaient d’écrire ce qui leur vient et qui se passe en eux, ils diminueraient en cela même beaucoup de leur peine.

Or nonobstant toute considération, j'estime que ce serait assez de faire telles recherches peu de temps avant que de parler à son directeur, ou bien quand il en interrogerait actuellement. Alors si les sentiments et notions ont été notables, on s'en souviendra assez pour les digérer simplement et brièvement ; ou bien il suffira d’en dire ce que l'on pourra, avec ordre ou confusément. Car pourvu que l'on désire le communiquer à son pouvoir sans se cacher ni celer, cela doit suffire ; et même si les directeurs connaissant leur voie et leur état les peuvent aider à se découvrir en cela ordonnément, comme par anticipation de chemin et de lumière, ce sera un grand bien pour eux, et ce sera une bonne partie de leur chemin fait.

Suivant ce que j'ai avancé des mauvais naturels, d'esprit sourcilleux et englué, on ne saurait dire combien les filles de cette sorte d'esprit se délectent et se complaisent à concevoir au-dedans de soi ou à parler à leur directeur de leur vie interne ou externe. Si bien qu'en cet ordre si désordonné, leur circonférence est d’une étendue infinie, leur intention étant en cela de faire voir leur bon esprit, au fil de si longue digestion : cela fait qu'elles vous défilent toutes leurs inquiétudes avec une infinité de paroles sans se lasser jamais.

Chapitre 22. De l'amour unitif et de l’oraison par voie mystique. Et comme cette voie est opposée à la scolastique

Ceux qui ont la connaissance de Dieu à suffire et qui sont simples en leur exercice, autant qu'ils peuvent, devant Sa Majesté, se doivent médiocrement432 forcer à former des aspirations essentielles, tantôt sur ses bienfaits universellement, tantôt sur quelqu'un d’iceux, tantôt sur l'Amour et sur ses effets. Faute de cela, on demeure oiseux, ne sachant433 à quoi s'attacher, à cause de sa nudité et impuissance d'agir. Mais ce n'est pas [42n5, 285v°] tant impuissance que manque à la volonté de se bien appliquer aux sujets et aux matières propres à l'enflammer. Car elle ne doit pas demeurer sans attache à quelque moyen, faute d'action convenable pour se bien occuper de Dieu au-dedans de soi.

L'exercice d'aspiration n’est pénible qu'au commencement, et à mesure qu'on en acquiert l'habitude, on la trouve facile et sans peine. Mais ce qui ne coûte rien est peu estimé : c'est être amplement récompensé de sa peine que d'avoir la noble habitude d'amour en lui-même et une très grande facilité d'aimer. Au commencement, on prend sujet de toutes choses visibles d'aspirer à Dieu ; et puis après, l'aspiration se va étressissant peu à peu, et contenant la vérité réduite d'une manière plus essentielle, conformément à l'appétit de la volonté. [286r°] Si bien qu'à mesure qu'on reçoit les splendeurs et les profonds attouchements de Dieu, qui sont et contiennent diverses manifestations de sa grandeur et beauté, et de sa longueur et profondeur, avec la science et connaissance expérimentale du rien de la créature, l'âme se trouve plus que jamais désireuse, intérieure et active, mais sans labeur, se sentant et se voyant perdue, fondue et réduite dans l'immensité de ce feu dévorant ; et là, surpassée et perdue d'elle-même en son éminente élévation et constitution, elle ne vit plus d'autre vie que de la vie de Dieu, qui l'anime et l'agite de son Esprit434. (123)

Ceux donc qui ont disposition pour cet exercice d’aspiration se doivent forcer médiocrement, jusques à ce que leur aspiration, plus étroite que large, leur soit douce, sensible et savoureuse ; et s'accoutumant ainsi à ce laborieux exercice, ils pourront [286v°] prendre le large de toutes matières propres à enflammer la volonté, et particulièrement celles des bénéfices divins, afin de se rendre plus féconds à aspirer par colloques enflammés.

La manière de produire ces aspirations consiste en certaines exclamations, interrogations et demandes de l'amour, de l'union, de la perfection, et de choses semblables. Ce que l'on continuera de faire en l'ardeur de son appétit enflammé, selon l'exigence des sujets sur lesquels on s'exerce. Les livres mystiques sont pleins de ces dards amoureux, et il n’est pas besoin d'en former ici : c'est assez que vous sachiez que la bonne aspiration ne compatit point avec l’imperfection volontaire. Ces dards vivement enflammés pénètrent le cœur amoureux de Dieu, et l’obligent à s'écouler en nous. Ils nous ravissent de lui et en lui d’une ardeur et impétuosité indiciblement douce et [287r°] savoureuse ; et par cette expérience on apprend comme quoi l'amour suffit à soi-même, et qu'étant une fois acquis, il n'a plus besoin d’art ni de préceptes. Car étant vif et lumineux, il est aussi très fécond et très instruit par l'onction vivifique du Saint-Esprit, qui le verse abondamment avec soi-même435.

Encore qu'au commencement de cet exercice, on ne sente pas son cœur excité ni enflammé des dards qu'on élance vers Dieu, l'occupation n'en est pas moins bonne et sainte, et si on s'y applique vivement, on se sentira enfin tiré au-dedans, et ému de l'Amour divin. Cette occupation ne bande point la tête : elle affecte le cœur selon l'état de celui qui s'exerce. Mais il faut en ceci, surtout au commencement, manger son [287v°] pain à la sueur de son visage, se souvenant que l'Amour n'a ni paix ni repos, s'il ne voit son Objet, s'il ne lui parle, et s'il ne se sent pas parfaitement uni à lui. Il abhorre le dehors et la dissemblance avec lui comme la mort. Bref, tout son plaisir et toute sa vie sont en lui seul et il lui dit souvent : Mon cœur et ma chair se sont réjouis au Dieu vivant436 ; ils s'y réjouissent et s'y réjouiront à jamais.

Il est donc très à propos que l'on épanche son cœur, plutôt en l’effet d’un véritable et fidèle amour que par aspiration recherchées et apprises dans les livres. C'est le moyen d'acquérir plus facilement l'Amour en lui-même. Néanmoins, plutôt que de demeurer oiseux et stérile, on pourra recourir à celles qui sont couchées dans les livres mystiques, les digérant comme si on les avait formées pour soi-même.

Or c'est par l'Amour en lui-même que l'âme vivement touchée désire se joindre étroitement à Dieu437 ; et c'est ce que nous entendons par la concision et réduction de l'aspiration enflammée sous peu de paroles et de formes, qui n’est quasi que le mot d'Amour. Cet Amour pousse ses ardentes et vives flammes de tout soi. Et par ce moyen s’allume vivement en l'âme un feu divin, en suite du flux amoureux, enflammé et embrasé dont Dieu l'anime et la tire vivement au-dedans.

Le dessein de Dieu en cela est de la perdre, la fondre, liquéfier et résoudre en toute cette immense fournaise d'Amour, afin qu'elle y vive désormais de sa très douce et très délicieuse vie. Aussi n'a-t-elle point de repos qu'elle n'ait acquis ce noble et divin Amour, et reçu la grâce qui le produit efficacement ; et Dieu le lui verse, pour ainsi dire, à gros bouillons, pour entièrement dévorer et consommer son intime amante. Laquelle répond de toute son action et de tout son effort [f°288v°] à l'Amour qui l'attire et la ravit en lui438 pour l’unir et la transformer pleinement et parfaitement en lui-même.

C'est là que l'âme jouit des ineffables embrassements, de la grandeur, de la bonté et des secrets ineffables de ce Dieu d'Amour, qui l’entraîne en son abîme ensuite de sa fidèle activité à lui répondre selon son total. En ce degré d'illumination et de jouissance, l'âme est vraiment plongée et baptisée au fleuve du feu très délicieux du Saint-Esprit, où elle est remplie439 de secrètes et délicieuses notions de tout ce qui touche et appartient à son suprême lustre, et à la beauté, splendeur et immensité de Dieu. Ainsi cet exercice d’aspiration devient par succession de temps très puissant, très fort, très noble et très subtil en son opération ; et la créature s'en sert convenablement pour s'élever et se fondre au feu d'amour440.

Cette voie est bien appelée voie mystique, parce qu'elle est inconnue et cachée à ceux qui gisent un long temps dedans les sens, et s'élèvent à Dieu comme ils peuvent par la connaissance des choses (124) sensibles, moyennant l'opération active de leur entendement. Encore serait-ce beaucoup si, sans se rechercher eux-mêmes, ils s'appliquaient à le connaître autant qu'il est possible en cette commune voie, joignant à cela des affections enflammées, sans s'arrêter à leur intellectuelle connaissance et à leur subtile spéculation, qu'ils appellent contemplation, laquelle les satisfaisant beaucoup, les appâte et les délecte de Dieu à la vérité, mais le plus souvent en eux-mêmes, et non en lui ni pour lui. Aussi ne sont-ils élevés ailleurs qu'en leur nature, qui, leur donnant certains goûts dont ils sont grandement satisfaits, leur persuade qu'ils sont contemplatifs et qu'ils ont accès à Dieu, quoiqu'ils en soient aussi éloignés qu'ils sont vifs en eux-mêmes. Bref, ces hommes, quoique curieux contemplateurs de toutes les vertus, sont animaux immortifiés, adorant leurs subtiles idoles, et eux-mêmes, qui en sont les inventeurs.

Il faut avoir pratiqué au moins une bonne année de toutes ses forces cette première voie de contemplation de sorte qu'on se sente grandement lumineux et enflammé d'amour. Après cela, on entrera plus facilement et plus utilement en celle qui est secrète et mystique. C'est une sapience qui remplit l'âme d'infinies splendeurs et délices, et une science divine que les hommes charnels et animaux ne sauraient entendre ni concevoir, parce qu'elle est divinement infuse par amour gratuit. Elle est réputée folie par l'homme animal, d'autant que l'effet de cette voie est d'anéantir bientôt les sens et les puissances de l'homme, en sorte qu'il devient simple et unique au feu de l'amour, qui le consomme en tout soi, en une tendue profonde, lumineuse et savoureuse par-dessus toute expression. Il est simple là-dedans, et totalement devenu esprit en l'Esprit divin, duquel il est plus agi qu’il n’est agissant, et dont il est plus jouissant que pratique, quoiqu'il soit l'un et l'autre. Il est pratique quand il le faut pour les œuvres extérieures auxquelles il lui faut nécessairement sortir ; pratique encore de tout soi selon le plus subtil de son exercice amoureux, quand il n'est pas si fortement tiré de Dieu. Mais quand il est vivement ravi et entraîné au fleuve, ou plutôt en l'immense mer de la très simple divinité, cela est si délicieux que c'est un paradis écoulé de Dieu en terre, qui fait en l'âme diverses élévations et divers état de pureté, de lustre et d'excellence en son total, avec autres différents effets et simples délices ; de sorte que cela est ineffable, et du tout hors de l'expression de celui qui en a l'expérience.

Mais les voies, sentiments et notions pratiques de ces mêmes effets sont trop plus utiles à l'âme amoureuse que toute la théorie qu'elle en puisse avoir, quoiqu'elle soit accompagnée de pratique. Car il n'est pas de nécessité ni le meilleur de s'exercer doctement, ni d'être docte mystique en pure doctrine théorique, qui explique les admirables effets et opérations de Dieu et chaque degré d'élévation spirituelle, déduisant par le menu les divins écoulements de l'Esprit divin et humain. Cela a été déduit en science théorique, très subtilement, purement et clairement par les plus doctes et plus éclairés mystiques, lesquels, élevés suréminemment par-dessus toutes ces expériences, se sont écoulés aux hommes à guise de fleuves impétueux, versant dans les âmes par la vue et la compréhension de cette divine science mystique la connaissance expérimentale de tout ce qu'elles ont jamais senti, vu et connu en toutes leurs diverses pratiques intérieures. De sorte qu'elles ne se peuvent étonner de se voir si subtilement et si clairement manifestées à elles-mêmes, en un ordre de si pure et si excellente science.

Mais quoique ces âmes transfuses en la Déité, par les effets successifs de son feu très rapide, voient et sentent bien qu'une telle théorie est plus utile que leur pure et seule pratique, elles n'ignorent pas aussi que cette même pratique est beaucoup meilleure, plus noble et plus utile que toute la théorie qu'on puisse avoir de la science de la vie plus mystique ; d'autant qu'en la théorie, la subtilité n'est qu'en vue, et on la sent comme au-dehors. Au contraire, la très haute pratique de la même théorie réduit toutes choses en un par son très simple flux amoureux et par son unique simplicité. De sorte que toute son expression est réduite en suprême unité, et s'il se trouve que toute l'âme soit perdue à elle-même, son flux est aussi perdu dans toute l'étendue du fond du dernier degré de suréminence.

J'ai bien voulu déduire ceci à dessein de faire voir à l'âme non peut-être assez expérimentée en ce qui est du divin Amour, que ce qui est plus théorique et plus subtil, naïvement et clairement expliqué, n'est pas le meilleur ; afin qu'elle ne s'en empêche pas mal à propos, puis (125) que l'âme qui jouit de Dieu très profondément, hautement et largement, abhorre toute expression comme chose qui la tire au-dehors et qui la divise subtilement, et même manifestement et sensiblement.

Ce n'est pas que la théorie ne soit fort à souhaiter, spécialement pour les directeurs. Mais pour ceux de qui Dieu prend un soin spécial, les conduisant par soi-même, il n'est pas besoin de théorie explicite : ils ont toutes ces vérités par ordre dans leurs exercices, et les sentent dans les manifestations et sentiments, qui leur sont infus de Dieu très largement et abondamment. Sur quoi j'ai dit en passant que certains docteurs mystiques font plus de cas de la théorie de quelques-uns qu’il ne faudrait, parce seulement qu'ils voient que telle théorie montre cette voie en ses moyens ordonnés. Toutes choses bien vues et bien examinées, si le plus contient le moins, à quel propos faire état de ce qui est beaucoup moins que n’est la chose en elle-même ?

Or certains doctes lumineux et savoureux théoriques répandent et écoulent leurs lumières tout ainsi que le lait et le miel, comme dit l'Écriture Sainte ; et ayant digéré cela en soi et pour soi, ils le servent très savoureusement aux autres, qui, d’un appétit très simple et très avide de telles vérités, mangent ce divin miel et boivent ce divin lait avec un plaisir et contentement indicibles. Cette saveur si doucement et si savoureusement attrayante tire au suprême Esprit, Père de tous les esprits, les cœurs et les âmes de ceux qui, enrichis de ses perfections, reçoivent ces divines lumières sous formes très simples, compendieuses441, essentielles et perdues.

On ne doit pas moins donner à ce qui est devenu pur esprit en l'Esprit divin. Car l'esprit humain est en lui totalement renouvelé par une nouvelle saveur et étendue d'esprit, en toute l'immensité de l'Amour divin duquel il est fortement mû et agi, pour nous faire une totale transfusion de soi en lui. Et certes cet amour mutuel et réciproque n’a ni terme ni nom pour être exprimé ni entendu. Voilà quels sont (et encore tous autres) les effets de cette très noble voie mystique à ceux qui s'en servent non pour eux et en eux, mais au bien et au plaisir de Dieu seul.

Cette voie aussi bien que l'autre requièrent également la pratique de toutes les vertus. C'est pourquoi les mystiques disent bien à propos qu’en cette voie l'aspiration comme telle et les vertus font le corps, et l'amour unitif, très vif et très fort, en est l’esprit. Cet amour devient discret442 à mesure qu'il est fait divin pour pouvoir soutenir toutes les opérations de son divin feu en elle sans en recevoir lésion, faiblesse ou empêchement quant à sa nature corporelle au-dehors ; encore qu'il soit vrai qu'il soit parfaitement navré de la plaie d'amour au-dedans d'elle-même.

Quant à ceux qui ne sont que sensiblement et naturellement affectifs, cette voie ne leur convient pas, encore qu'ils semblassent se rompre le cœur et les entrailles à force de s'y exercer, parce qu'ils sont trop dans la satisfaction de la nature, qui leur fournit abondance de sensibilité sous prétexte de plaire à Dieu. Cependant ils sont si contraires à Dieu qu’ils n'ont et n'auront jamais peut-être rien en eux qui soit propre à cette pure influence. Je ne veux point en déduire les raisons : il suffit de savoir que ces personnes sont dans la voie de la seule nature, et fort souvent autant pleins et comblés de tous péchés d'esprit renversé, que leurs contraires sont ornés de toutes les vertus, compagnes du véritable Amour.

Les jeunes enfants sont aussi naturellement sensibles, et quoiqu'ils n’aient fait aucun exercice de la commune et première voie d'oraison, ils se trouvent enflammés d'amour pour celle-ci. Mais on voit ordinairement que cela n'est que de nature, et il est à craindre, ainsi qu'on a expérimenté, qu'ils n’entrent jamais en Dieu, parce qu'ils sont autant dépourvus de son Amour que des vraies vertus. Car il ne leur faut point parler de mortification : ils sont trop délicats et sensuels, et ne veulent être touchés de si loin que ce soit. Et encore qu'il puisse arriver que Dieu s'écoule quelquefois abondamment en eux, ils n'en seront guère meilleurs ; d'autant que tout au plus ils ont les dons de Dieu pour fin et pour but, lesquels ils souillent de l'infection de leur subtile sensualité. Ils jouissent de ce dont ils désiraient seulement user, et méprisent dès là la jouissance du vrai bien, vivant ainsi dans un esprit renversé, et à sens tout contraire de ce qu'ils doivent.

Au contraire, ceux qui s'exercent comme il faut en cette voie, avec continuelle mortification, arriveront bientôt au comble de tous biens, et monteront heureusement tous ces états et degrés sans (126) aucun dommage. Je sais que cette voie, à la prendre largement, peut compatir avec quelques légères imperfections, mais elles ne doivent être aucunement volontaires ; ainsi de toute pure infirmité et faiblesse humaine. Il ne faut pas s'étonner de l'éminence de ces voies ni craindre de n’y pas réussir ; car comme il y a divers degrés et états, Dieu y tirera et élèvera l'âme selon sa constance et fidélité à cet exercice. Celui qui donne moins doit moins recevoir, celui qui donne beaucoup, reçoit beaucoup ; et celui qui donne tout et toujours, doit tout recevoir.

Or nous ne considérons ici l'Amour qu’en ses effets, et comme opérant très noblement en la créature. Nous supposons même tous les effets de l'Amour mutuel et réciproque entre l’amante fidèle et son Amant, celle-là ayant connu par expérience l’infinité de l'Amour et son rapide flux en elle, et encore tout autre hors d'elle, sans changement ni altération possible de la part de l'Objet. Elle l’a, dis-je, connu d’une autre manière dans la jouissance qu'elle a eu de ce divin Objet, autant qu'il est possible d'en pouvoir jouir en son degré, ou peut-être en suprême degré de jouissance, le tout selon l'ordre et l'exigence de deux intimes amants qui vivent l'un de l'autre, et l'un pour l'autre. Ceci est tout voir, tout comprendre et tout dire. Car là où il est question de Tout, cela se doit trouver vrai de toutes parts, autrement il y aurait grand manquement de la part de la créature infidèle.

Or personne n’est suffisamment disposé ni propre pour entrer en la vie suréminente s'il n'est entièrement destitué de son pouvoir actif, dans le plus pur et le plus simple de cette voie mystique. Mais quand on ne peut plus tendre activement en Dieu, on a quelque aptitude à l'entrée de la suprême mysticité, pourvu que cela soit vrai de tous points et en tous sujets d’actes possibles, parce que, tandis qu'il reste ici un point de vie possible pour le poussement amoureux, l'âme n'a point la disposition requise pour se donner et se livrer à pur et à plein en proie à Dieu, pour faire les premières approches de la voie mystique et suréminente par l'entière perte et abandonnement de tout soi.

Plusieurs semblent ignorer ceci, qui même sont doctes mystiques, et qui par leurs écrits requièrent que les âmes (qui ont encore trop de vie et d'action possibles) entrent éperdument, se perdant et s'abandonnant entre les bras de Dieu infini, pour être mus de là en avant de lui seul. Mais comme il y a encore tant de vie en elles, et par conséquent de grandes unions et splendeurs à acquérir et surpasser par l’aspect mutuel de l'Amour réciproque, cela ne se doit pas faire ainsi. Il est de nécessité qu'une telle âme souffre souvent à cette occasion des mortelles et infernales langueurs, n’étant alors ni dehors ni dedans, attendu qu'elle n'a point encore été ravie des douces, fortes et impulsives attractions mystiques. Je dis expressément : mystiques, à cause de l'éminence de leur élévation et constitution, et de la nouvelle communication des délicieuses, secrètes, lumineuses et embrasées notions que l'âme qui est là élevée reçoit immédiatement de son Objet amoureux en son total. Cela, dis-je, n'étant pas et n'ayant jamais été en cette âme, il s'en faut beaucoup qu'elle n'ait la disposition pour cette si suréminente attraction. Agir donc ainsi, c'est exposer trop manifestement ces âmes à des cruelles langueurs et sans beaucoup de fruits. Car il n’importe pas tant de ne passer pas si tôt à ceci ; mais il importerait bien plus de poursuivre l’activité d'amour en toute exercitation et degrés, pour mourir et expirer au même amour, par l'entière suppression de l'appétit actif.

Il ne faut pas se faire trop de violence en cet exercice d'aspiration : l’effort trop violent et trop continu ruine la tête et le cœur ; et procéder trop vivement à ses actes dans l'abondance des influences divines, spécialement si c'est avec continuation, c'est détruire insensiblement sa nature, pour bientôt, par faiblesse d'esprit et de corps, n'être plus propre pour ce qui concerne l'esprit, ni peut-être pour l'exercice du corps. Quand donc on se sent profondément tiré en toutes ses puissances, en sorte que le cœur est comme bouillant en la très vive ardeur de ce divin feu, il faut alors purement souffrir cette divine action, et plutôt soustraire en quelque manière de son impétueux effort, par quelques exercices extérieurs, que de produire des actes qui sont alors plus dommageables qu'utiles, et seront accompagnés de propre recherche de la part de la créature. Et qu'est-il besoin de se rendre sensible en ce qui est déjà assez sensible de soi par l'effort du trait amoureux de Dieu qui ravit fortement la créature à lui-même ?

Cette voie, en la manière que nous (127) l’avons déduite, comme mystique, tient le large : son dernier et plus noble effet est celui qui s'exerce, se reçoit et se pratique aux puissances inférieures et sensitives, hautement élevées et largement dilatées : alors elles pâtissent en leur union les merveilleux effets de l'ébriété divine, que les mystiques expriment sous les termes de vin et d'ébriété, à cause des prodigieux effets semblables à ceux du vin et de l'ébriété naturelle. Mais le tout est senti et opéré au-dedans et au-dehors en l'excessive jubilation d'amour, qui n’a ni terme ni nom pour pouvoir être exprimée, vu la douceur et l'abondance de sa rapide action. Car elle agit tout l'homme non seulement par-dessus lui, mais totalement hors de lui, comme ne sachant ce qu'il fait, à cause de la fruition excessive de sapience qu'il y a en ce degré amoureux.

Mais cet amour passe à d'autres effets incomparablement plus nobles et, touchant fortement de son trait rapide les puissances supérieures, il y opère des effets plus excellents sans comparaison, à cause de sa subtile, profonde et simple efficace. Car ceci est merveilleusement subtil, doux et délicieux dedans le fleuve du même amour, dans lequel tout l'homme est perdu d'une manière très profonde, très large et très simple. On y ressent un si simple, si pénétrant et si divin Amour que ce n'est plus que lui-même en son étendue ; et on y est devenu et fait esprit en tout son esprit, par-dessus toutes les démonstrations et similitudes. La sérénité qui est là est si grande que c'est une toute autre région, où l'âme jouit abondamment de tous les biens et richesses des très hauts esprits, au total de l'Amour incréé ; et où étant perdue, elle ne réfléchit point dessus les choses humaines et basses, non pas même sur les effets qui ont précédé celui-ci.

C'est ici que le Soleil divin, étant au plus fort de son action et en son plein midi443, ravit tout l'homme incessamment et continuellement, de sorte que la partie supérieure est ravie et transfuse en l'unité de son esprit, et l’inférieure, la suivant d’un cours impétueux, est unie aux puissances supérieures. Alors il n'y a plus rien de l'homme en l'homme : il est tout là où il doit être, sans que, par manière de dire, il soit en puissance de réfléchir au-dehors. Là les effets de l'amour des deux amants sont totalement ineffables, pour la grande subtilité d'agir et de pâtir qui se trouve en l'un et en l'autre. Cela est ainsi arrivé à l’amante pour sa véritable fidélité à soutenir tous les effets successifs de son Amant en elle. Tout son homme sensitif est mort et perdu, et totalement changé en esprit ; et à mesure que cet état se perfectionne et s'accomplit, cet esprit vient à être fondu en la simplicité même : tout esprit se perd heureusement, au-delà de toute transfusion, en amour très fruitif, au total de son béatifique Objet.

Tout cela est si simple et si unique que la dernière atteinte de cette suprême fruition est très éloignée du créé, par-dessus soi, en l'Incréé. Et il n'y a rien là, ce semble, à consommer de la créature. Il n'en est pas pourtant ainsi, et l’Amant en ses nouveaux efforts trouve encore bien de quoi y consommer en temps et lieu, afin de faire de toutes autres élévations et plusieurs autres constitutions, qui contiennent divers degrés d’un très fort amour, et de très fortes illuminations et notions qui succèdent à tour et retour les unes aux autres. Ce qui ne cesse point d’ordinaire que l'entière consommation du sujet ne soit faite au total du même amour. Si bien que le total de cette suréminente constitution est possédé par-dessus l’Ineffable même, en intelligence, discernement, perception et sentiment.

De là vient le très simple et très unique repos, qui est la vie vitale, s'il faut ainsi dire, de tout cet état, consommé en l'ordre successif des très ravissantes influences, de tous les divers moyens et des délicieuses notions qu'Amour a suffisamment opérés, réduits, et fondus en unité d'être, d'entendre et d'opérer par-dessus l’être, l'intelligence et l'opération, conformément au très suréminent regard de Dieu et de l'âme, lequel fait ce très distinct négoce dedans l'Incréé, totalement hors de la créature. Ici donc il n'y a jamais plus rien d'elle pour discerner ni pour élire, mais purement pour tout faire par ses actes purement impératifs.

Cette âme si heureuse vit de la vie de Dieu, et Dieu vit en elle comme en soi-même (s'il faut ainsi dire) sans aucune résistance de la créature. Elle est comme ce qui n'a jamais été, au moins si elle n'est menteuse, contrariant en quelque chose à son juste devoir, comme en effet elle pourrait bien vivre de plus près ou de plus loin à soi-même. Car il est facile aux uns de sortir et de vivre s'ils voulaient, voire même aux plus accomplis et consommés de ce suprême état ; ce qui n'est pas tant (128) aux autres, qui sont fortement dominés du feu d'amour consommant, lesquels sont en cela même si suspendus en leurs puissances et si fortement agités qu’ils ne sauraient jamais sortir de l'activité de cet état amoureux.

Or celui qui est entré au repos de Dieu repose de ses œuvres, comme Dieu reposa des siennes après la création de toutes choses. Cet Esprit éternel dans le repos de sa simple jouissance est totalement incompréhensible et inattingible à tout esprit inférieur. C'est en ce suprême point de consommation que toute la mysticité est réduite, faisant esprit très simple et très perdu au-delà du fond, en la suressence qui l’engloutit et l’absorbe dedans son Tout. En cette suprême unité rien n’est vu, appréhendé ni entendu de distinct ni de séparé, de distinguible ni de séparable. Là n'est rien que le maintenant éternel444 ; et là Dieu seul est et vit en soi en la créature devenue lui-même par un amoureux reflux, laquelle, quoique refuse en son éternel Principe, demeure néanmoins et demeurera créature, même en la gloire, son être créé lui demeurant totalement pénétré de l'Être incréé, fondu et tout perdu là-dedans. De sorte qu'encore que, dans toute la plénitude de Dieu, elle ait toute la propriété et qualité de son être fait divin, si ne désiste-t-elle pourtant pas de sa créaturalité.

Au reste, nous n’écrivons pas pour être crus ni entendus, si ce n'était peut-être de quelques-uns qui, pour être arrivés pleinement ici, le doivent recevoir avec très grand plaisir, pour se voir par tout ceci parfaitement eux-mêmes, tant en l'ordre de toutes leurs expériences que très loin par-dessus cela, en l’éternelle mer de l’Amour éternel qui, en l'effort de sa rapidité amoureuse, n'a point de cesse qu'il n'ait tout abîmé et tout perdu en soi, pour heureusement et glorieusement vivre au total de sa propre vie.

Chapitre 23. De l'amour divin, son commencement et son progrès, par ordre et par degrés445

Encore qu'il soit vrai que l'Amour puisse être en tous exercices spirituels, toutefois il n'y est du commencement que comme Objet mouvant l'âme à agir pour sa fin, c'est-à-dire pour lui-même, ce qui fait l'intention droite par un regard actuel vers son Objet final. Après qu'on a acquis cette facilité à force de continuer ses désirs et ses élévations d'esprit pour la satisfaction de ce divin Objet, on se trouve porté à tout faire, à tout laisser et à tout endurer dans cette rectitude, c'est-à-dire pour le seul amour de Dieu. On se sent animé et [43n5, 290r°] de plus en plus enflammé à plaire à lui seul en toutes choses ; en quoi le cœur se sent non seulement facilité, mais encore comme nécessité, s'il faut ainsi dire, de vaquer à cet exercice d'amour actif. Et il le fait avec discrétion, le plus fréquemment qu'il lui est possible, sur les sujets et des matières plus propres à le toucher.

Quand donc il vient à être exercé de longue main et qu'il se sent vivement touché des efficaces splendeurs de son Bien-Aimé, ce cœur se trouve attendri et dilaté d'amour et dévotion sensible, et puis il se sent doucement convié et tiré à suivre amoureusement son Époux. Cela l'anime si vivement à se donner activement à lui que tout son appétit, ses mouvements, ses pensées, ses paroles et ses œuvres n'ont jamais plus autre fin ni autre objet que lui, sa douceur et sa suavité l'ayant amoureusement navré et blessé pour jamais.

Il est vrai qu'il y a plusieurs degrés pour parvenir ici ; mais en cet état Sa divine Majesté est vue et sentie telle en elle-même que l'âme a fait résolution mille et mille fois de quitter toutes choses et soi-même pour vaquer désormais fidèlement à la vive recherche et poursuite de ce très amoureux et très désirable Époux. [16] Elle ne sait que faire ni qu'endurer pour lui satisfaire ; et ce désir s’enflammant toujours de plus en plus, elle s'adonne à la continuelle mortification de soi-même, en tous sens et manière. Car elle voit que Sa Majesté infinie désire cela d'elle pour jamais, et bien davantage s'il était possible. Et recevant de plus en plus force, lumière et amour, pour l'éternelle exécution de son devoir, elle voit et croit fermement que tout son amour actuel et toute l'étendue de sa plus vive et continuelle exercitation n'est rien en comparaison de ce qu'elle doit à ce Dieu infini, lequel l’a bien daigné regarder et la choisir pour l'aimer d'amour perfectif, profondément et vivement efficace, et la rendre éternellement et incessamment amoureuse de lui, selon l'exigence de l'amour qui doit être réciproque et mutuel entre deux amants. (129)

Ici les noces amoureuses se célèbrent déjà au mutuel plaisir de Dieu et de l'âme divinement pénétrée des traits et attraits vifs, enflammés et délicieux de son cher Époux ; et c'est ce qu'ils expriment tous deux en leur étroite et divine union, sous innombrables similitudes. Dans cet amour réciproque, l'âme brûle de plus en plus de manifester, s'il lui était permis, à tout le monde, la grandeur et la [290v°] beauté éternelle de son très cher Époux ; et elle voit qu'on ne le peut dignement louer, sinon d'une infinie distance de ses infinis mérites. Se voyant pénétrée en fond d'amour, de lumière et des notions des excellences de cet Objet infini, elle ne peut assez s'étonner de voir l'ingratitude des hommes, qui louent si peu et même déshonorent une si haute et si aimable Majesté. [17] Cela l'anéantit de douleur et la réduit à rien à force d'étonnement. Néanmoins comme elle voit l'ordre merveilleux de la secrète Providence de son cher Époux envers toutes les créatures, elle laisse aller toutes choses leur train, et les laisse agir et mouvoir au soin paternel dont il les conduit d’une merveilleuse manière. Car il ne veut forcer personne, et quoique ce soit l'infini devoir de la créature, n'importe, elle se repose de tout cela sur son ordre paternel, et pour son particulier, elle pense à faire son devoir éternellement, sans cesse et de tout son pouvoir.

Dans cet état, elle ne peut plus se défier de la fidélité de son cher Époux, se voyant tirer de la masse de perdition et choisie entre plusieurs milliers de personnes pour connaître son infinie beauté, pour en jouir et pour l'aimer d'un amour perfectif. C'est pourquoi elle sent toujours un très doux effort d'amour, qui la ravit et la pousse à réciproquer éternellement son amour à Sa Majesté, comme elle y est toujours résolue. Elle ne peut faire moins, étant si élevée en lui et si pénétrée de lui, dont l'action vive et le feu ardent l'agitent et l’occupent selon diverses voies et manières, en unité et simplicité mystique, qui tient toutes ses puissances recueillies et fondues en un, et où tout l'homme est déjà esprit, pour le moins en unité de cœur.

[18] Désormais ses sens sont morts à leurs opérations : ils n'agissent plus, sinon divinement en l'ordre de l'Esprit, lequel est devenu simple en ce nouveau changement et en cet amour fruitif et pratique. Je l’appelle fruitif quand l'âme est vivement agie de son Époux, et si vivement pénétrée, si hautement élevée et tellement perdue qu'il lui semble alors ne point agir. Je le nomme pratique quand elle est laissée à elle-même, afin que, par toutes sortes d'affections possibles, spécialement d'amour unique et ardent, elle s'occupe vers son Époux, s'unissant étroitement à lui en l'ardeur de son amour très affamé. Car comme il la convie toujours au plus secret d'elle-même à lui satisfaire ainsi selon son total, tant à l’agir qu’au souffrir et au mourir, aussi elle s'y occupe et s'y emploie en toutes occasions, [291r°] sans faire de distinction du facile et du difficile, de l’adverse et du prospère, du peu et du beaucoup. Il ne lui importe que faire ou qu'endurer.

Elle aime le mépris, les humiliations, le renoncement à tout intérêt, la résignation, les suspensions de ses puissances à opérer par amour sensible ; et là-dedans elle se trouve toujours forte en son Époux en la vue et science duquel elle ne manque jamais à son effet, et ne pense à autre chose qu'à se rendre de plus en plus véritable et fidèle. S'il lui arrive de chanceler si peu que ce soit, en ses suspensions et en ces délaissements, elle le ressent aussitôt et en fait conscience comme de grand péché et d'un désordre contraire à son exercice.

Enfin la continuelle mortification est son plus grand plaisir. [19] Elle abhorre l'applaudissement et la louange des créatures ; elle voit et sait par expérience qu'elle n'est rien et n'a rien de bon en elle, qu'il n'y a que Dieu à qui soit dû tout honneur et toute louange, et à la créature, surtout à elle, éternelle confusion. C'est pourquoi elle se hait soi-même autant qu'un démon, sachant la malice de son propre instinct à se cacher et à se satisfaire partout, voire dans les sentiments, lumières et autres dons de Dieu, lesquels pour ce sujet Dieu lui cache souvent, afin de la faire éviter ce larcin, vu la nécessité qu'elle a d'aller toujours à sens contraire d'elle-même. Car elle n'ignore pas que la vérité de son amour ne consiste pas à se sentir toujours enflammée et enivrée d'un indicible amour vers son cher Époux, mais qu'elle consiste en la résidence que lui-même fait au fond du cœur de son épouse, qu'il a souventes fois pénétrée par ses écoulements amoureux.

C'est de là qu'il la convie autant qu'il peut à se perdre à elle-même et à toute créature, (130) et à vivre ainsi perdue en lui, spécialement au temps de son délaissement plus interne, et de celui qui est extérieur de la part des créatures. En cette pratique et fidélité consiste la sainteté de la fidèle épouse, et c'est en cette constitution et état que la plaie du vrai Amour est sentie très douce au-dedans et très douloureuse au-dehors ; ce qu'on ne peut assez vivement représenter à celui qui n’en a point l'expérience.

Il est vrai que cette sorte d'aigles sont446 très rares, vu qu'aujourd'hui les hommes ne cherchent Dieu que pour eux-mêmes, et nullement pour lui. [20] Ils ne sont amis de Sa Majesté qu'à la table et aux noces. Partout ailleurs, ils sont idolâtres d’eux-mêmes, dans la jouissance des excellents dons [291v°] de Dieu447. Lesquels ils ont tellement tirés et convertis à eux, qu'ils en ont fait leur Dieu et leur final objet, chose très déplorable. Plus les fidèles épouses sont actives à se cacher et tenir secret ce qu'elles ont reçues de Dieu, plus celles-ci448 y sont actives à le montrer et à le produire à tous, jactant ainsi leur apparente sainteté, qui leur causera d'autant plus grand châtiment (voire peut-être un enfer) qu'elles ont cru être élevées hautement par-dessus le reste des hommes, lesquels elles ont méprisés comme délaissés de Dieu, ce leur semble, pour croupir en terre et s'occuper dans les choses extérieures. Voilà qu'elle est la misérable ruine de ces âmes ingrates et mercenaires.

Mais les âmes fidèles à Sa Majesté vont à sens tout contraire : elles font tout, endurent tout, avalent tous les opprobres et les confusions comme chose qui leur est due, et se rendent toujours plus fortes en esprit. Bref, elles s’efforcent toujours de plus en plus de se conformer à leur Époux, afin qu'il les transforme parfaitement en soi, et qu'ensuite en cette entière conformité de leur vie toute semblable à la sienne, rien ne se trouve jamais d'elles en elles, mais que leur cher Époux y soit tout seul vu et senti au-dedans et au-dehors, sans la moindre dissimilitude d'avec lui. Tel est la distinction des fidèles et véritables épouses d'avec les infidèles.

[21] Ceux qui s'occupent dans les moyens plus éloignés de ceci ne savent ce que nous disons, et ne le sauront peut-être jamais, non pour autre raison que parce que ces choses qui les occupent leur plaisent plus que Dieu même. Car on ne voit pas tant Dieu dans la circonférence comme au centre de la créature raisonnable, où il opère toutes ces merveilles en soi-même, et d’où il fait tant et tant de merveilleuses opérations en toutes ses facultés, la changeant totalement soi, et la faisant autant divine qu’elle était charnelle et animale lorsqu'elle vivait à elle-même.

Mais tout cet ouvrage amoureux est totalement en la disposition de Dieu qui en est l'Objet et le Maître ; et c'est l'œuvre non d'un jour, mais de plusieurs années. Aussi l'épouse fidèle demeure éternellement contente [292r°] autant du peu que du beaucoup : les raisons d'amour et d'aimer lui suffisent, lesquelles consistent en l'infinie nature de son Objet. Et elle fait toujours en sorte qu'elle ne recule jamais : elle avance toujours chemin en se perdant de plus en plus, sachant très bien qu'aucun, si parfait qu'il soit, ne saurait atteindre le dernier degré de perfection possible, et que ce n'est pas à elle qu'une telle perfection est due. Elle marche directement en la vue et en la science de son cher Époux, sans réfléchir sur soi-même, n'ayant autre soin que de le contenter et de lui satisfaire à son possible, en temps et en éternité, en tous événements. En cela se voit la plus haute perfection à laquelle une âme puisse arriver, ou au moins en son appétit actif ; [22] de sorte qu'elle vole désormais à guise d'aigle, et ne repose ailleurs à très grand plaisir que dans le cœur amoureux de son cher Époux, notre bienheureux Sauveur.

Au reste, il ne faut pas penser d'entrer en cet état si on n’est premièrement résolu à l'exercice des vertus, et de consommer chair et sang en éternel holocauste d'amour, car cet œuvre demande tout l'homme. Que si on se sent imparfait dans les vertus, qu'on ne présume pas d'entrer ici et de s'appliquer cette matière si perduement digérée. Ce serait infiniment se tromper soi-même et travailler en vain, par l'effort de sa sensualité ; de quoi il se faut bien donner de garde, comme du plus subtil et plus cruel piège pour la créature qui se puisse penser. Car c'est ici le terme et la fin à laquelle aboutissent tous les moyens ; et ces moyens qui sont les vertus doivent acheminer ici l’âme par degrés et comme par la main. Supposé donc qu’elle ait la connaissance suffisante de tout ce qui lui faut passer pour arriver à ceci, je dis même par goût et vue de la sapience, elle doit s'appliquer à cela par ordre, se résolvant de suivre Dieu par (131) les voies qu’il lui plaira tenir pour l'attirer à soi.

Elle se servira au commencement de l'aspiration large et prise de loin, et ne cessera point de faire ainsi, autant qu'il lui sera possible, unissant de discrétion pour ne point excéder par trop d'effort et de violence en ses poussements amoureux. [23] Quand elle y sera accoutumée, cela lui sera aussi facile que le respir. [292v°] Ensuite on peut se porter à la simple et savoureuse spéculation des perfections divines, qui est à la vérité une chose excellente. La perte de soi-même succède à cela. Mais la voie purement mystique, qui est le flux même de la Sapience, est infiniment plus noble, plus excellente et plus courte. Cette simple Sapience se réduit toute en elle-même, c'est-à-dire en Dieu, lequel elle voit et savoure en goût éternel ; et à son respect, toute la circonférence scolastique, laquelle médite et spécule les choses saintes à pointe de jugement, n'est que pur mensonge et comme de la terre totalement insipide au goût de l'âme, déjà excellemment préparé par les simples, savoureux, larges et profonds attouchements du flux de la divine Sapience.

Les opérations de cette Sapience sont si multipliques, si simples, si uniques449, et rendent l'esprit si agile à voler en son fond, et de son fond en son Objet, qu'on ne le saurait suffisamment exprimer. Elle est plus mobile en l'unique multiplicité de ses opérations que tout ce qui est plus mobile dans les choses créées ; et cela fait qu'on n'est pas longtemps agi d'une même sorte. [24] Tel est l'ordre du flux actif et effectif de Dieu en la créature choisie pour son amour perfectif, et pour le suprême repos et les indicibles délices de Sa divine Majesté. Si bien que c'est merveille de voir sortir tant de lustre et de splendeur d'un fond totalement pénétré et largement ouvert aux divines irradiations qui sont des diverses et inconcevables délices.

Mais avant que d'entrer ici, toute la purgation et illumination doivent450 précéder, et on y doit expérimenter tant de pauvreté, de misères et de fâcheux et mauvais sentiments, qu'à peine les peut-on souffrir et soutenir sans tout quitter, à cause de la vie mourante de la créature, qui doit traverser à ses dépens et souvent pour un très long temps cette laborieuse et très difficile région, et rendre la vie à Dieu en très douloureuse et amère agonie d'esprit, dont les mortelles transes ne se peuvent suffisamment exprimer.

C'est ainsi que tout l'homme doit retourner à Dieu, et que l'âme devient son Époux à ses éternels dépens, Sa divine Majesté lui donnant très amoureusement sa grâce abondante pour cet effet. [293r°][25] Le moins qu'on y peut tenir de méthode, c'est le meilleur ; et néanmoins il faut ordonner son cœur et son esprit à quelque méthode sans méthode. Car il faut ici marcher, voire doucement, avant que de pouvoir avancer ; il faut avancer avant que de pouvoir courir ; et il faut être très actif et très agile à la course avant que de pouvoir voler à guise des plus subtils et légers oiseaux, et d'être devenu aigle pour ceci. De sorte que tout cet ordre a ses degrés et constitutions en l'homme.

Mais quand l'homme est arrivé à son centre, alors comme un aigle amoureux, il se repose en Dieu à très grand plaisir. La jouissance divine l'occupe en plénitude de délices, d'une manière très subtile, très simple et très spirituelle, et le plus souvent par-dessus soi-même, par-dessus tout sens et toute perception. Tandis qu'il demeure en sa seule industrie, il est très éloigné de son entière perte et résolution, et son occupation vers Dieu est très éloignée de ce centre.

Car la méditation a ses degrés, dont la facilité s'appelle oraison. La suspension du discours fertile, vif, compendieux et affectueux, est un autre degré. Suit par après l'affection volontaire de la part de l'âme qui est encore à soi. [26] Après vient la forte attraction de son entendement, de sa volonté et de sa mémoire de la part de Dieu, pendant laquelle douce impulsion et agitation, l'âme regarde celui qui l'attire et la tient suspendue en lui ; et elle est avec toutes ses puissances totalement recueillie d'un très vif effort, qui la remplit de délices, de lumières et de connaissances très secrètes, que Dieu lui fait sentir et voir plutôt en lui qu'en elle-même. Toutes ses occupations sont exercices d'une contemplation très noble et très excellente en soi-même.

C'est là que Dieu se manifeste si largement et avec tant de merveilleux secrets que la créature ne peut exprimer ce qu'elle a vu et senti, demeurant toute liquéfiée d'une ineffable manière en l'amour de son cher Époux. Tout le dehors et les honnêtes plaisirs lui sont insipides et ne lui sont que mensonge, et, pour dire comme il faut, que très cruelle mort (132) en comparaison de ceci, vu qu’elle est apprise et stylée à se plonger et s'abîmer éperdument en la mer immense et spacieuse de son cher Époux. [293v°] Mais comme elle n'est pas longtemps arrêtée en cette rapide attraction, à son retour de là, son action consiste à admirer les excellentes notions et représentations intellectuelles, simples et éternelles, qu'elle a vues et senties ineffablement ; et alors elle s’en revole de tout son effort là-dedans comme au lieu de son repos.

[27] Mais cet état étant très mystique et très perdu, nous ferons mieux de redescendre dans l'industrie humaine, appâtée purement de l'amour sensible de Dieu, auquel il faut aller conformément à sa nécessité présente. Il faut donc premièrement entrer en exercice par l'aspiration large, si on est trop loin de l'Esprit. Que si on est plus près et si on a une sensible facilité d'aspirer, on le fera par aspiration plus courte et plus concise, qui affecte le cœur et qui soit propre à le pénétrer et l'ouvrir pour pouvoir être touché de Dieu et se dilater et reposer en lui à plaisir, pendant sa vive et sensible attraction, non pas en réfléchissant sur soi-même, mais sur l'œuvre de Dieu qui tire l'homme à ce divin repos. Il apprendra là en très peu de temps, par la vive onction du Saint-Esprit, et à proportion qu'il avancera dans cet amour perfectif, tout ce qu'il doit faire et savoir, et deviendra docte en la science du divin Amour.

Étant devenu parfait amoureux, on pourra réduire sa science théorique en art, pour être communiqué aux hommes, dont le goût les touchera et allumera leur appétit à se rendre amoureux de Dieu. Car tout ce qui sort de ces hommes ici est tellement esprit qu'il semble plutôt déiforme que simplement divin, leur fond étant si largement pénétré et ouvert qu'ils ne reçoivent plus rien des choses du dehors qui leur nuise. Il y a longtemps qu'ils sont morts aux formes et images naturelles comme effets de la propre vie, duquel désordre ils sont autant éloignés que la nature animale est éloignée du pur esprit. Car elle est totalement changée en Esprit, non pour se chercher et se reposer en elle-même spirituellement, mais pour mourir partout à soi, voire dans les plus excellents dons de Dieu, et se reposer en lui par-dessus tout cela et tout sentiment.

[28] Ici la raison est tellement lumineuse qu'elle voit et anticipe éminemment tout ce qui se voit et se présente à elle, pour être vu et jugé par pur esprit, tel qu'il est en soi. Enfin tout est esprit dans ces hommes, autant que tout y a été chair et sang.

[294r°]451 À la première découverte de ce noble fond, et à l'aspect de ses abondantes richesses et inondantes délices, l'âme, déjà vivement pénétrée de Dieu, ne se donne ni paix ni repos : elle emploie tout son effort pour parvenir à cette demeure où Dieu vit et se bienheure en soi-même, et toutes les créatures qui sont retournées et refuses en lui par le moyen de leur propre fond ouvert et pénétré, lequel elles habitent à très grand plaisir en toutes occurrences. Mais ceci n'est connu qu'à soi-même et à ses semblables : tout le reste n'est que circonférence452 ; ce ne sont que préceptes et manifestations de l'ordre, et des désordres qui sont innombrables et qui remplissent des volumes entiers pour l'instruction des hommes. Par ce moyen, ils apprennent à mourir à eux-mêmes comme il faut, afin de retourner en Dieu qui vit en eux et qui ne désire rien tant que de les changer et convertir en soi ; et tout cela étant digéré en diverses manières, chacun y trouve beaucoup selon qu'il en est naturellement affecté.

Ainsi voit-on le soin merveilleux de notre bon Dieu à verser les écoulements de son divin Esprit dedans les hommes : comme il les affecte aussi diversement qu'il y a de diverses personnes, comme il les excite à chercher avec des dispositions propres et convenables pour s'en pouvoir approcher avec ardent désir de l'aimer éternellement. Et cela étant divinement commencé en la créature, Sa divine Majesté le perfectionne au plus tôt, s'il ne tient à elle, car elle n'est que trop souvent infidèle à son devoir, qui est d'exciter toutes ses facultés à s'écouler en Dieu. [29] Mais tout ce qui est fidèle à Dieu est bientôt plein de lui et de l'abondance de ses divines générations, qui sont Amour, Lumière et Esprit en tout ce qui en est vivement touché et abondamment rempli.

Enfin ici se montre et se découvre l’infinie beauté de l'Objet à l'âme hautement déifiée en lui, comme étant arrivée à son centre désiré, plus contente là-dedans qu'on ne peut concevoir. Dieu y est goûté et savouré en lui-même, en ineffable sentiment et goût de sa propre éternité toute présente, qui n’admet ni le temps ni la sortie. [294v°] C'est là que tout est fondu et perdu453, et cependant tout ce qui (133) reste de l'homme à remplir demeure pleinement et totalement assujetti à l'esprit, qui le tire toujours secrètement à soi et opère au-dehors amoureusement selon l'ordre et exigence de son devoir.

Mais bon Dieu ! De qui et de quoi parlons-nous ? À peine connaît-on personne qui veuille, en se perdant incessamment, se laisser polir et façonner par les attouchements fréquents de Sa divine Majesté. Cette digestion est plus agréable aux oreilles de plusieurs qu’au cœur ; mais posé que quelqu'un sache ce que nous disons, même par expérience, pour avoir fait quelque progrès en ce chemin, si est-ce qu'il est infiniment éloigné de ceci par son infidélité à la poursuite de cet œuvre amoureux, ou parce que le temps de la consommation d'une telle perfection n'est pas encore arrivé. Je sens bien que je ne dis rien à ma digestion parce que la sortie, la distinction et l’effusion aux divers ordres de matières m’est une très cruelle mort : il ne se peut faire que le fond ne produise454 soi-même à soi-même.

[30] Pour ce qui est de ceux que la circonférence de ceci ravit, selon que j'ai dit ailleurs, on ne leur peut fournir assez d’art ni assez de préceptes. Aussi sont-ils autant distants et éloignés de ceci qu'ils vivent à eux-mêmes dans les premiers appâts nécessaires pour les rendre désireux du vrai Bien. Cependant certains d'entre eux pensent entendre tout ceci, et même en avoir quelque chose ; mais ils sont bien trompés en leur sensualité spirituelle ; car ils se trouvent ravis dans la circonférence des préceptes digérés, qui enseignent à faire, à laisser, à mourir à soi-même, et se font voir tout vides et nus du vrai amour perfectif. Ce qui les trompe en ceci est un peu d'amour sensible qu'ils ont pour le plus, qui est totalement conforme à leur nature, laquelle se délecte d'aimer ce qu'elle sait et croit être infiniment bon et saint. Et néanmoins pour y arriver, elle donne du sien si écharsement que cela est tenu de Dieu plutôt pour rien que pour quelque chose ; c'est pourquoi tels gens ne moissonnent que selon le très peu de leur semence, je dis de leurs œuvres.

Ils ne surpasseront jamais la persuasion et n'arriveront jamais à la réduction d’icelle. Ils ne savent pas seulement ce que c'est que cela, et cependant on ne leur peut assez fournir des plus excellents écrits qui se puissent penser, ce qui n'est autre que se faire des fouets et des bâtons pour être flagellés [295r°] épouvantablement, au plus tard, quand ils partiront de cette vie. Il serait donc plus à propos que tous ceux-là prissent un bon auteur à tâche, afin qu'en s'exerçant selon ses écrits, ils fissent leur devoir, qui est d'acquérir solidement la vertu, et puis l'amour en conséquence de la vertu. Si bien que cette disposition plus éloignée est ce à quoi se doit occuper tout esprit qui est plein de soi et de sa propre vie, laissant ces exercices ici aux excellentes aigles et aux vrais contemplatifs455.


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[Première page du ms. 43n2 source de la p. 1 du Vrai Esprit du Carmel

[placer ici “ms.début Vrai esprit.jpg”]


Sources manuscrites



Nous éditons les sources manuscrites relevées sur le corpus de Rennes dans l’ordre de classement de ce dernier (décrit au début de ce volume). Leurs titres sont suivis du ou des numéros de chapitres de Donatien mis entre crochets. Certaines saisies de l’aveugle mystique par des transcripteurs — probablement les carmes novices qui lui rendaient visite — sont particulièrement obscures. Nous les avons cependant reproduites par souci d’exhaustivité et pour justifier le travail de Donatien.


Avis pour la direction d'un bon confesseur [chap. 21]

(ms. 40n4 = Vrai Esprit, chap. 21, add. « Avis… »)

Il est vrai que cet exercice suppose non seulement un homme moral, mais encore un homme spirituel, qui est beaucoup supposer en ce sujet. Pour le regard du moral, tous les livres et docteurs en sont pleins, je dis qui sont pleins de diverses règles, tant pour connaître ce qu'ils doivent pour bien discerner et aviser, que de ce qu'ils doivent faire et éviter selon cela. Selon cela, dis-je, qui concerne telle vie. Mais l'homme spirituel ne trouve pas tant ici ni là des matières qui le concernent en ce fait. Attendu qu'il est vrai qu'à prendre cet exercice sagement tant en ses sujets qu'en ses matières, cela ne devait pas être son fait, mais seulement les sujets et les matières les plus étroites et plus pures de péchés purement véniels, comme il ne se laisse pas de se retrouver des sujets qui ne sont coupables devant Dieu d'aucune chose. Néanmoins, étant ces personnes spirituelles, telles que nous les présupposons de plus près, ou de plus loin appliquées à tel exercice, il faut qu'elles s'en acquittent en la vue et en l'aspect de Dieu et de sa volonté, ou pour dire mieux [39v°] de son amour, qui est plus dire, faisant aux uns office de médecin, aux autres office de chirurgien. S'appliquant à reconnaître les causes des maux par le dedans en ordonnant les médecines et confections salutaires, conformément aux causes des maux. De chirurgien aussi, appliquant dûment les remèdes aux plaies selon la nécessité et exigence d'icelles, par l'huile, sel, vinaigre et autres sortes d'onguents doux plénitifs selon sa science et prudence humaine et divine. Mais il n'est pas tant question de cela ici que de ce qu'il a à faire, qui est de négocier pour lui-même en cette pratique pour ne point tirer la boue des apostumes456 ou plaies de ses patients, et en affecter son cœur ou, pour mieux dire, l'infecter de telles misères ou pourritures.

Ce qu'il doit donc faire en cela, c'est de ne voir et n'appréhender que l'âme seule en la beauté et laideur réparée de sa laideur présente en sa beauté première. Car deux objets sont deux champs plantureux, mais faisant abstraction de toutes déductions des matières appartenant à ces deux sujets, il faut qu'il envisage l'âme en tous deux, excellemment et éminemment d'une simple et abstraite vue sans, comme j'ai dit, s'occuper de beaucoup de matière là-dessus, et qu'il s'imprime vivement la vue et le sentiment de ces vérités, ou plutôt de ces deux états de laideur et beauté, de corruption et incorruption, de péché et de justice, d'impureté et de pureté, d'inimitié et haine, et de grâce, amitié et réconciliation. Faisant en telle sorte en sa cure que d'être si circonspect et attentif à ce qu'il doit à soi-même, c'est-à-dire à la pureté et intégrité de son cœur et de son âme, que de ne rien tirer de tout ce qu'il entendra en lui et à lui au moyen de quoi il peut être dépeint et touché malgré soi de si [40r°] misérables espèces et figures. Je sais bien que cela est difficile à le prendre au sens de notre commune misère, et que, nonobstant toute l'attention et circonspection que l'on puisse employer à cela, il est fort difficile de ne demeurer englué à une telle glu, non qu'elle nous soit telle en l'affection et de notre part, mais pour ce qu'il a fallu pour le moins se rendre actif et attentif aux discernements et aux remèdes des maux et plaies du patient. Cela, dis-je, ayant plus procédé de l'action intellectuelle et de sa spéculation que de la volonté, qui n'a rien en toute cette procédure. Pour cela, dis-je, il est très difficile de demeurer libre totalement en soi-même après telle cure. Mais quoi, la misère humaine est telle, l'entendement humain ayant ses bornes et limites si petites et étroites qu'il lui soit de pure nécessité, assez souvent, de sortir jusque-là.

Or nonobstant toutes ces nécessités très importantes, si faut-il voir et donner ordre de ne rien perdre du sien en semblable fait. Ce qui se fera facilement par le moyen et remède à cela, que je montrerai ici, et le tout se fera facilement, étant occupé devant et après cette action d'un bon et vigoureux exercice, qui tienne attentivement et fidèlement nos âmes là occupées avec Dieu et en Dieu. Plus, dis-je, en son amour et par son amour que par les pures et séparées vertus comme vertus, lesquelles dis-je, comme telles, n’ont pas tant de force pour le parfait et simple recueillement du cœur que l'amour accompagné des vertus, excédant, dis-je, toujours les vertus.

Or cet amour est simple, unique, uniforme, non multiplié ni multipliant. Lequel étant acquis [40v°] à force de fluer actuellement457 et amoureusement en Dieu, rend aussi son sujet simple, uniforme, tranquille, recueilli, large, étendu au-dedans en esprit, très apte et disposé à goûter et savourer l'Esprit divin en ses divines irradiations et illustrations qui sont de saveur et goût inconcevables. Voilà en somme l’effet du vrai amour en une âme vraiment touchée et excitée de lui envers Dieu. Que si sans cet amour exprès l'âme ne s'exerce que selon les vertus comme telles, ou bien que selon la raison à laquelle elle fait quadrer458 les vertus, elle sera (croyez-moi) toute sa vie misérable, languide, désireuse de tous biens, ignorant perpétuellement la source de tous ses maux, qui est en cela qu'elle ne réfléchit que sur elle, ne voulant (quoiqu'indirectement) que son propre bien, qu'elle ne veut acquérir que par ce qu'il lui plaît. De plus, sans se soucier autrement du bien propre de Dieu en elle, et par conséquent du sien trop plus excellemment ; ce qu'étant ignoré de la troisième partie des bons, ils trouvent tous gisant dehors aux exercices de l'action, ignorant cependant les vrais et solides exercices de l'esprit, par lesquels on arrive à la divinité et devient-on divin en très peu de temps, comme par un très court chemin par lequel on parvient à atteindre sa bienheureuse fin, qui est Dieu.

Or les exercices de l'amour intime ou intérieur sont ceux-ci : imiter, gémir amoureusement au-dedans, compatir, aimer, ressembler, soupirer, aspirer, contempler, [41r°] regarder, conformer, unir et selon chacune de ces choses et en toutes de tout soi, toujours et partout. Et par dehors fuir la conversation inutile et de tout ce qui ne fait point à propos pour ceci, sauf toujours ce qui est de pur esprit et de pur bien-être, évitant toujours toutes sortes de singularité comme telles, comme perte de l'esprit. Néanmoins tout ce que pouvaient459 dire certains être singularité ne l'est pas, d'autant qu'il faut purement voir le purement nécessaire au bien-être, entendant indifféremment toutes choses sans s'y attacher, conformément au dire du Sage : N'attache point ton cœur à tout ce qui se dit. C'est-à-dire qu'une telle vie doit être vue et crue de tous abstraite et éloignée des choses matérielles et sensibles, qui ne sont point à propos et qui sont sans profit et utilité ; vu qu'autrement faisant, on serait toujours pris et empêtré en soi-même, et non jamais purement libre de tout son cœur et de tout soi pour se pouvoir incessamment convertir à Dieu, vigoureusement, pleinement, amoureusement, sans obstacle ni empêchement quelconque.

Hé ! Que tout cela est aisé à dire, et que c'est tôt dit, mais difficile à qui ne travaille à bon escient, et incompréhensible à celui qui est vide des sentiments de Dieu en soi-même selon ceci ! Cela se pourra assez voir par ce que j'ai dit en l'exercice. Ainsi il faut faire ou ne faire point, être ou n'être point, et ainsi vivre ou bien mourir ; et rien n'est tel et ne sera jamais tel que de vivre ainsi, ou mieux encore à Dieu, s'excitant de lui puissamment et excellemment, et le soutirant en amour et humble patience, en raison amoureuse, ou bien en raison d'amour éminent [41v°] excédant toute raison raisonnant bassement. Non par tout amour, ni les plus hauts amours qu'atteignent, par la grâce de Dieu, les plus excellents hommes. Mais le meilleur et le plus vigoureux amour que faire se peut, conformément à la grâce de Dieu, qui nous le donne selon notre petite portée, que Sa Majesté ne désire point excéder en nous. Ainsi par tout ceci, et autres semblables pratiques tirées et réduites selon la simplicité du pur fond, on aura suffisamment de quoi se mettre en chemin, commencer, s'avancer et profiter de plus en plus, voire se perfectionner jusques au dernier point de toute perfection, s'il faut ainsi dire. C'est pourquoi il se faudra vivement attacher à toutes ces pratiques qui toutes ne font qu'une chose en un, réduisant toujours par forte occupation et union toutes puissances en l'unité même du cœur et du fond.

Le confesseur donc n'a que faire de craindre, pourvu qu'il se veuille fidèlement exercer, non tellement quellement460, mais excellemment au-dedans selon le pur et excellent amour de Dieu, par lequel et auquel on surpasse toute chose et soi-même. Que si ce n'est toujours et pour toujours, au moins cela est-il ainsi quand on se retire vivement en Dieu, par exercices affectueux amoureux, et non par discours purement intellectuels et purement spéculés, dehors selon ce à quoi s'occupe le commun des hommes ; mais iceux gisent toute leur vie dehors et dedans les choses créées. Ou au contraire, ceux-ci demeurent pleinement possesseurs de Dieu en eux-mêmes, perdant tant à eux qu'à toutes choses créées, lesquelles mêmes ayant tiré à eux par leur faiblesse et infirmité ne pouvant aucunement, ils les surpassent totalement en anéantissant la force de leur vigoureux amour, [42r°] duquel et par lequel ils se tirent en Dieu, très vivement et profondément.461.

Traité de l'état de l'amour pur [chap. 16]

[ms. 40n11-1 = Vrai Esprit, chap.16]

Je n’entends pas ici me déduire sur les principes et commencements de cet exercice, pour montrer comme il le faut faire, aborder et s'en servir en cela même ; d'autant que les mystiques en ont écrit suffisamment, joint qu'il n'est point de besoin de cela, et n'est à mon propos. Mais j'ai bien voulu montrer en quelque manière l'excellente force de l'aspiration, et où elle fait aboutir l'âme qui s'en sert fidèlement, laquelle doit être [239v°] faite continuellement, doucement et vivement plus de l'esprit et en l'esprit que du sens et par le sens. Et peut-on dire que l'aspiration simple, roide et unique, ayant le pur amour pour moyen, et l'Amour incréé pour objet simple et unique, doit être purement, adroitement, intérieurement, simplement et uniquement dilaté, en la vigoureuse et efficace force de son très pur motif dessus le sujet du même amour tirant et ravissant par sa simple et efficace action tout son sujet, c'est-à-dire tout soi-même en son amour unique, simple, objectif et incréé.

Mais faut-il que telles dilatations excitées par la fécondité de l’amante, [elle] ne sache [ce] que c'est que de refluer jamais sur soi ni sur autrui par raisons qui aient la force d’exciter son amour, mais mourant pour jamais à toutes raisons : il faut qu'elle croie et qu'elle veuille que son amour et son action soit la même chose pour atteindre uniquement son amour incréé et objectif qui est Dieu. Et pour m'expliquer sur ceci, je dis que où il y a de la raison en amour pour aimer, l'amour n'est point ; d'autant qu'amour est suffisant de soi et par soi-même de tirer et de ravir tout le sujet qu'il anime et qui l’agite462, de le tirer totalement en unité d'esprit sans le concours et l'aide de raison réflexe ; et les amoureux bien [240r°] versés en cette science d'amour aiment mieux mourir de male mort, par manière de dire, que d'aider leur amour actif et passif au temps des soustractions des objets purement raisonnables, aimant mieux telles âmes être transpercées de mille et mille flèches par le dehors et par les sens, que de sortir ainsi pour chercher appui et consolation des sens et des choses créées, ne se voulant jamais plus se servir d’elles en tel cas, d'autant qu'elles voient ce moyen réflexe infiniment distant et éloigné du moyen unique et efficace, qui est le pur et droit amour, dont elles se servent uniquement et continuellement par très simples et très agiles aspirations de peu de formes pour ne réfléchir qu'en Dieu, leur amour unique et objectif.

Et à vrai dire, cet exercice fidèlement pratiqué d'une âme profondément navrée d’amour à l'endroit de son très aimé Époux est bien l'un des plus hauts que les saints puissent pratiquer en cette vie, d'autant qu'il est fondé et établi en son action dessus le droit, pur et unique amour, et en la souffrance et soustraction sur le simple et tout nu amour, auquel et durant lequel l'âme fidèlement amante s'abandonne totalement aux angoisses et langueurs mortelles que son Bien-Aimé lui fait souffrir en sa présence463 [240v°] et toutefois sans se montrer à elle, ce qui cause de plus en plus ses tristes et mortelles langueurs, durant lesquelles et par lesquelles elle meurt et expire tout ce temps-là, par impatience d'amour, mais tranquillement, en son bien-aimé Époux, sans jamais vouloir se chercher par dedans, par dehors, par les sens ni par le créé, en façon que ce soit. Tout cela est aisé à dire, malaisé à faire, difficile à endurer et très difficile à surmonter en demeurant ferme, stable et immobile au-dedans de l'esprit constitué en simple repos par-dessus l'action et l'intention, par-dessus le flux sensible, présent et éternel de l'Époux tout ce temps-là, je dis éternel parce que l'on croit jamais ne devoir vivre autrement, c'est-à-dire que son très aimé Époux ne doit jamais retourner pour donner encore une fois le baiser de sa bouche à sa très chaste et très aimée épouse.

Or c'est ici qu'étant épuisée l'industrie humaine et le concours du jeu actif de l'Époux amoureux de son épouse, refluant d'elle-même en soi-même, c'est, dis-je, ici que sa fidélité est de tout point éprouvée, car l'épouse, se montrant généreuse et constante à souffrir et pâtir l'absence de son Époux, sans chercher consolation ni dehors ni dedans, comme nous l'avons dit, directement ou indirectement, ne se consolant que de ses propres désolations, plaintes et gémissements plus amoureux, par lesquels elle exprime comme elle peut ses tristes, lamentables et angoisseux regrets [241r°] à son Époux sur son absence — si tant est toutefois qu'elle ait quelque respir actif pour pouvoir former ses paroles plaintives exprimant ses angoisses, sinon elle se plaint par sa totale suspension plus douloureusement et plus langoureusement par ses souffrances, angoisses et langueurs mortelles souffertes par un continuel regard que son esprit fait de l'Époux qu'il voit présent à soi et en soi — l'épouse, dis-je, souffre plus ainsi attentive et arrêtée au regard de son Époux — sans qu'elle le pense, et pendant que ses puissances sont totalement suspendues à leur action — que l'on ne le saurait exprimer ni penser.

Car encore que l'épouse ait souventes fois souffert les rigueurs de l'absence de son Époux aux précédents degrés et moyens d'amour, celui-ci néanmoins lui est beaucoup plus pénible, et lui semble ici être toute nouvelle et sans aucune expérience de souffrance en la force des efforts rigoureux et du tout autre que les précédents présentement ressentis, de sorte qu'en cela même elle ne sait, par manière de dire, si elle est morte ou vive, si elle est à elle ou à son Époux ; ce qu'elle sait seulement est que rien du créé ne la peut consoler dessus la perte qu'elle pense avoir faite, encore qu'elle soit en possession de son bien objectif sans le savoir ni le croire, mais non pas sans le désirer ardemment et avidement. En quoi même est évident et manifeste à tout le monde sa possession objective qui tire et ravit à soi la plus [241v°] pure et séparée partie de l'âme qui réside, demeure et subsiste totalement en lui, le regardant fixement et amoureusement, cependant que l'âme, ou pour mieux dire, l'épouse vide de l'influence sensible et lumineuses de son simple Époux, est à plaindre et lamenter son infortune en sa secrète solitude.

Or ici il se faut armer de force, patience et constance pour ne jamais varier à dextre ni à senestre, mais en pleine confiance amoureuse, et sans rien faire, sinon endurer, si on ne peut autrement atteindre ainsi le bienheureux désiré retour de son très aimé Époux, et cependant il faut que l'épouse, toute dépouillée de soi-même et de toute propre satisfaction, soit totalement résignée et renoncée en consommation totale d'elle-même à souffrir tant en l'éternité qu'en temps les rigueurs d'un tel hiver sur l'absence de son Époux, dont elle se sent totalement vide et destituée, et totalement insipide en ses sentiments.

Et c'est ici que consistent vraiment la fidélité et la sainteté des fidèles amantes dignes d'un tel Époux, et non pas aux grandes connaissances, réplétions464, goûts, dilatations, simplifications, révélations, visions et ravissements d'entendement, comme l'on pense. Cela est grandement considérable pour faire voir et croire à ceux qui désirent aimer, que la sainteté et fidélité d'amour ne consiste pas aux allées, venues et réplétions de Dieu en elles-mêmes, mais elle consiste en la satisfaction de Dieu même en elles, et par elles sans elles-mêmes et dehors d'elles, en souffrant et pâtissant sa retraite et absence d'avec elles, afin qu'elles [242r°] ne se satisfassent point de lui et en lui d'un désir glouton et affamé bien souvent plus de le posséder plus pour elles que pour lui-même ; mais qu'elles lui satisfassent en criant, lamentant et se plaignant au fort de leurs infernales langueurs comme elles peuvent, et surtout par leur amoureuse patience et résignation simple d'esprit par laquelle elles se donnent en proie à lui en déiformité pour à jamais vivre contentes de lui et en lui à quelque prix que ce soit.

Tout ceci suppose l'uniformité et la conformité, et leurs propres actes, attendu que le moins est continu éminemment au plus. Et procéder ainsi toute sa vie, c'est être au monde sans y être, d'où on voit combien ceux qui veulent être épouses d'un tel Époux en ce degré d'amour pur doivent être ferventes et actives465 à se tenir au-dedans pour ne jamais être oisives en un temps tant peu que ce soit notable, et combien elles doivent frayer et dépenser du leur pour répondre par leur amour à la Majesté infinie de leur très cher Époux. Je dis mieux, qu'elles se verront devoir dépendre tout le leur par l'entière et totale consommation d’elles-mêmes au feu d'Amour divin dévorant et engloutissant en soi ses épouses fidèles pour les changer et transformer totalement en soi-même, moyennant la réciproque fidélité tant de l'un que de l'autre.

Or je ne veux point pour le présent me dilater plus amplement sur l'excellence de cet état actif, me contentant d'en avoir montré nûment et à découvert le fond, l'esprit et l'essence. Comme je l'ai montré en son éminence et excellence étant acquis au fidèle amoureux fidèlement actif, il faut que je le montre en ses principes et commencements par lesquels, ou bien par la [242v°] pratique desquels, il puisse être acquis en sa souveraine perfection tel que nous l'avons déduit et manifesté en la nudité simple de la vacuité et stérilité de cet état.

Ceux donc qui sont capables d'amour et d'appréhender l'Amour incréé par l'amour sensible qui se fait quelque progrès466 aux vertus de l'Esprit, se résolvent et se déterminent d'aimer Dieu continuellement et ardemment par simples inspirations dilatées au temps de l'oraison, et hors d'icelle brièvement et roidement, et en peu de formes et de mots élancés de tout soi en Dieu, en elles comme nous l'avons dit en sa définition, en laquelle l'on a exprimé son effet à notre possible et selon notre présente nécessité, de sorte que par cela même sachant et expérimentant ce qu'elle est et ce qu'elle fait non tant aux simplement commençants qu'aux vraiment profitants et déjà avancés, il faut travailler par elle comme d'un instrument et outil propre à tout faire et à tout acquérir ; et cela en la force du motif très excellent de l'Amour pur, qui ne sait ce que c'est que d'admettre ni de se servir de la raison pour animer de plus en plus et de mieux en mieux son sujet vers son objet, de sorte que, tant par ceci que par ce que je vous ai dit d'ailleurs en suppression de ceci même, vous savez s'il est possible, mais plutôt s'il n'est pas très facile de pratiquer toutes les vertus en leur temps, en la force et excellence d'un tel motif, je dis de l'Amour pur. Car, dites-moi, je vous prie, n'est-il pas facile à celui à qui il semblerait avoir volé en haut de voler aussi pour descendre ? Cela se voit aux oiseaux qui [243r°] se servent de leur propriété naturelle tant pour l'un que pour l'autre, et ainsi voyez ce que je veux dire : qu'il doit être très facile à l'amoureux vrai et fidèle de descendre toujours au mépris et anéantissement de soi-même quand les occasions s'en présentent, tant par soi-même que par ses propres chutes et misères que par autrui, étant en cela et sur cela infiniment joyeux que telles matières d'humiliation se présentent à lui pour lui faire voir non son humilité mais son amour, non s'il est humble mais amoureux en humiliation et humilité.

Et pour n'être point prolixe sur ceci, nous réduisons toutes les autres vertus sourdantes de l'humilité vraie, ou pour mieux dire, de l'humble amour ou de l'amour souverainement humble au même amour, en qui et duquel jamais toutes les vertus ne doivent être distinguées ni séparées, sinon en leur action sortante et paraissante aux hommes, et non jamais en leur essence, qui doit être unique en l'essence de l'Amour, qui est le moyen essentiel de l'âme active en amour pur, droit, intègre et unique, selon que l'on l'a déduit.

Mais sur ceci je suis bien aise que vous sachiez ce que déjà je vous ai dit, et vous n'ignorez pas qu'il faut agir en la force et excellence de votre motif aux exercices extérieurs, tels qu'ils soient et de quelque nom qu’on les puisse appeler, aux exercices de dedans plus intimes et plus intérieurs, sans faire distinction en cela même du dehors au dedans. Car comme nous voyons Dieu sortir à sa fécondité productrice au dehors et tout d'un seul acte [243v°] perpétuel, laquelle agit toujours selon sa fin ordonnée de son même principe, ainsi faut-il que nous sortions aussi volontiers à l'amour, et aussi facilement aux choses distractives de soi distinctes et multipliées dehors que nous agissions au-dedans ; et encore que les exercices du dehors qui nous seront présentés de l'Époux, et non jamais des hommes, soient bas, terrestres et multipliant votre esprit, néanmoins en vous abandonnant totalement en iceux, vous demeurerez stable et arrêté au plus simple et intime fond de l'esprit pour, en cela et tout ce temps-là, adhérer simplement par une simple attention et un simple regard annexé à votre simple désir à votre unique Objet et Époux souverain ; ce qui se fera subtilement en une simple attention par-dessus la simple intention. Car vous savez ce que l'on vous a dit de la droite et simple intention, et de la simple attention acquise par la simple intention à proportion du moyen actif et vigoureux de votre fidèle amour.

Or je ne vois point de moyen et ne juge être expédient de me recourber sous ceci pour vous spécifier les diversités extérieures auxquelles on vous tirera, attendu qu'il faut que vous soyez résolu en cet état de vous laisser tirer, pousser et mouvoir quand et comme l'on voudra ; aussi faut-il que vous sachiez que raisonner par amour en Dieu, et avec Dieu votre Époux [244r°] purement, familièrement et simplement, n'est pas acte de raison mouvante pour aimer, mais ce sont les représentations à Sa divine Majesté qui nous sont très pures et très profondes admirations sur lui et sur son amour sortant, dont nous sommes très hautes pensées et intelligences.

Au surplus, le moyen d'aimer Dieu votre Époux, selon saint Bernard, c'est lui-même, et le moyen même sans moyen : aussi l'amour acquis est cause de l'amour et fait l'amour en augmentation de soi-même jusques au dernier point de sa perfection conforme à cet état. Encore faut-il savoir qu'il faut toujours agir en tout cet état, quand il sera possible, s'animant à cela par sa propre industrie pour inventer et découvrir les moyens plus affectueux dont l'amour se puisse entretenir, tirer, ravir et totalement unir à son amour et Époux incréé, et que par ce moyen il devienne très fécond en excitations amoureuses, simples et familières, et ne se lâche jamais aux moindres et plus petites dissimilitudes d'avec son Époux, en ses mœurs, affections, mouvements, sentiments, paroles et actions.

J'ai dit ci-dessus que l'amour acquis fait l'amour en amour, ce qui ne s'entend pas autrement, c'est-à-dire qu'amour fait amour en son seul ni pour son seul [244v°] motif à ceux qui ne sont pas encore arrivés à l'atteindre, étant de nécessité qu'ils travaillent purement aux vertus pour l'amour, c'est-à-dire pour Dieu, jusques à ce qu'ils en aient suffisamment acquis les habitudes et qu’ils en ressentent en eux les mêmes habitudes et solides désirs pour les pratiquer en eux-mêmes, je dis en leur exercitation d'esprit, et par toutes occurrences à eux favorables en tel effet.


Comme on connaît les diverses amours, le vrai et divin, et le naturel [chap.18]

(ms. 40n11-1 = Vrai Esprit, chap.18)

Premier avis

[253r°] Chaque cause produit son effet conforme à ce qu'elle est, et selon ce qu'elle est. Amour divin selon cette vérité produit ses effets tout divins. Amour naturel produit ses effets naturels, et naturellement. On connaît l'amour de Dieu et ses effets quand l'âme qui en est touchée est profondément humble et véritablement méprisée et vertueuse au-dedans de son fond, et non en apparence, et quand elle sort ce qu'elle est aux actions des vertus qui se présentent à elle, non jamais de la part des hommes, mais toujours de la part de son Époux, pour le bien et édification des prochains, soit en particulier soit en public ; et une telle âme sait très bien que c'est que de laisser l'Époux en elle et pour elle-même, pour le plaisir, la joie et satisfaction entière de son même Époux, au fait de ses dérélictions, abandonnements et sorties amoureuses : [253v°] c'est l'état ci-dessus exprimé à notre possible, déclaré et manifesté évidemment. On ne dit point sur ceci où, quand, ni combien de fois cela se fera, mais il faudra toujours en l'amour unique de l'Époux, tout autant que le même Époux le requerra.

Cette pratique semblera peut-être un peu difficile au commencement, mais quand on se résoudra bien d'être fidèle à ses amours, on se verra autant facile et enclin à aimer en sortant dehors qu'en demeurant dedans, attendu que par cela même, on tirera comme on pourra le dehors dedans pour ne jamais être entièrement distrait ni séparé de l'union de son Époux. Il faudra sur ceci appliquer autant son esprit et son attention aux choses présentes que leurs actions bien ordonnées le requerront, et ne faut pas avoir égard en ses sorties à ce que l'on sent ou que l'on ne sent pas, mais il faut avoir égard aux désirs de l'Époux et aux désirs de l'épouse, qui sont un et une même chose aux désirs de l'Époux, en conformité pour se conformer, en uniformité pour totalement unir sa volonté à celle et en celle de son Époux, en déiformité pour, demeurant immobile et bien ordonnée en l'union conjugale de son Époux, agir, pâtir et mourir, soit dans un temps, soit dans divers temps en déiformité. D'où l'on voit manifestement quelle infidélité c'est d'abaisser tant peu que ce soit son esprit, et ralentir et diminuer son action quand on est à soi ; mais quand l'on est beaucoup occupé au-dehors, il faut se servir, pour son action d'introversion amoureuse, de regards et mouvements d'esprit simples qui tirent tout par eux et avec eux, par leur simple force active, en leur simple et amoureux Objet. Voilà les moyens de pratiques divines de l'action pour jamais, tant dedans que dehors. [254r°]

Second avis

Or il se fait que ceux qui sont en cet état, ou commençants ou profitants, voire même parfaits, ne sont pas impeccables ; au contraire, je dis que l'Époux prend extrême plaisir d'exercer diversement ses épouses par diverses chutes, non toutefois jamais grièves, mais de toute commune infirmité, ce qu'il fait de peur de voir ses épouses très aimées s'élever et s'enfler de superbe et d'amour-propre naturel de ce qu'elles ont et qu'elles sont en lui ; et ainsi voit-on manifestement qu'il aime mieux les chutes, non comme chutes mais tout autrement, de ses épouses, pour leur profonde humilité et abnégation propre, que leur rectitude et stabilité en leur union simple et amoureuse avec lui, et il faut bien croire qu'il ne les permettrait jamais tomber si ce n'était pour semblable cause ; car Sa Majesté, qui ne désire en cela même que sa propre satisfaction, veut être nettement satisfait en ses épouses par la renonciation et abnégation d'elles-mêmes dessus toutes telles occurrences ; par quoi c'est à l'âme fidèle qui désire plaire uniquement à son Époux de lui donner ce contentement désiré d'elle, en se relevant de ses chutes et extroversions volontaires ou autres de même amour que si elle n'était point tombée, prenant son exercitation active comme si rien ne lui était arrivé. Ce lui est assez de dire à son Époux : [254v°] « Ô mon Amour et ma Vie, où me suis-je, et à quoi me suis-je portée ? Je me suis cherchée et délectée de moi-même, et suis sortie de vous en cela même que j'ai fait et tout ce temps-là, en quoi je me suis faite dissemblable à vous. Pardonnez-moi cette offense, ô mon amour, s'il vous plaît ; pardonnez-moi ce tout467, s'il vous plaît, à condition qu'il n'en sera plus ainsi, moyennant votre divine et favorable grâce. »

Et encore qu'il vous arrivât de tomber plusieurs fois le jour, il faudra toujours vous relever ainsi, et de pleine et fidèle confiance amoureuse en votre Époux. Cette pratique est grande, et la renonciation qu'il vous convient ici pratiquer est profonde et subtile. Sur quoi il faut que vous sachiez que votre renonciation doit être telle qu'elle agisse et produise son effet continuel aux actions et occurrences nécessaires à cela, en la plus pure, abstraite et séparée partie de l'âme, qui est l'esprit pur ; et cette renonciation pure, simple et subtile agissant en l'esprit consiste à être entièrement perdue à soi-même, en un non-pouvoir, en un non-vouloir, au non-vivre, au non- mourir, sans qu'il soit permis de se rechercher de si loin que ce soit en semblables occurrences, en cette très simple, spirituelle et subtile renonciation. Cela est tôt dit, mais la pratique semble inaccessible, et surtout elle est infinie en elle-même.

Mais ce pourrait-il bien trouver ces âmes si fidèles à leur Époux, qui lui voulussent être fidèles [255r°] jusques à ce point, et demeurer quant est d'elles pour jamais inconnues aux hommes au fait de leur justification et souffrance dessus les choses casuelles et importantes à leur honneur et bien-être ordinaire ? Il ne faut pas néanmoins entendre ceci en sorte qu'on ne doive se faire connaître à ses supérieurs, signamment quand ils demandent à telles âmes ce qui est d'elles et de leurs sentiments, sur tous semblables événements et pour toujours.

Suivant donc ce que j'ai dit ci-dessus pour toujours bien rencontrer en sa fidélité active, il ne faut pas avoir égard à ce que l'on sent, mais à ce que l'on désire, et au fond très solide et parfaitement acquis de son habitude et désir amoureux acquis de l'amour en amour même, et de la vue de l'Époux au même Époux, qui pour lors a force et vigueur en l'esprit attractif et tirant subtilement et comme insensiblement l'âme en ses puissances en soi, et se convertissant par sa simple et intuitive attention en cela même, et tout ce temps-là, par sa simplicité active et attentive, toute nue en son Époux. Cette vérité est de telle importance en sa pratique que tout amoureux qui s'en servira fidèlement en sa continuelle et fidèle action rencontrera toujours fidèlement, et au souhait, et au plus souhait de son Époux.

Troisième avis

Il faut prendre les aspirations que nous avons déduites pour se dilater en l'oraison, pour s'exercer en particulier [255v°] et pour aspirer en l'Époux dextrement par tout. Toutefois nous n'entendons point de dire que celui qui se servira d'elles se doive attacher à produire une multitude d'actes confus, lui semblant que, s'il n’agissait pas ainsi, qu'il n'aimerait pas assez et comme il faut. C'est une faute assez commune aux nouveaux amoureux en ce point, où c'est assez qu'il468 ne soit point oisif au-dedans quelque temps un peu notable, signamment quand il est totalement à soi ; et s'il est vraiment touché d'amour et amoureux ardemment, son même amour actif ne le pourra laisser oiseux, et qu'il ne l'excite à son exercitation ordinaire.

Au surplus, tout cet état et tout cet exercice est en son action unique suffisamment et parfaitement acquis en son efficace et subtile habitude, par-dessus toute distinction du bon, du meilleur et du très bon, et par-dessus toute multiplicité d'exercices, vivant en son exercitation amoureuse, simple et unique par-dessus tout exercice privé et particulier, tirant et réduisant toutes choses par-dessus tout exercice et en simple unité d'Esprit, où son Époux lui suffisant par soi-même, elle s'efforce aussi réciproquement de lui suffire par sa généreuse et constante amitié, vivant à lui et pour lui seul et en lui, et non autrement ni pour autre cause. De sorte qu'en ces entrefaites et en toutes difficultés d'action, de passion et de mort, elle lui dit du plus intime fond de son amour passionné : « Vous et moi, mon Amour, vous et moi ; puisqu'étant à vous et pour vous ce que vous êtes et vous êtes à moi et pour moi aussi ; aussi suis-je, à mes propre frais et dépens [256r°] et à quelque prix que ce soit, pour jamais à vous, pour vous et en vous. » « Chantez hardiment, ô esprits bienheureux, cantique nouveau d'infinie louange sur ceci, voyant que votre Époux est mon Époux, et que lui en cela même et en la force de son infini amour est à moi et pour moi et en moi, comme je suis en lui, à lui et pour lui. » Qu'est-ce que tout ceci, sinon amour bien pratiqué et pratiqué en bon ordre ?

Oh, qu'heureuse et qu'infiniment heureuse sera l'épouse en cette vie, qui ira ainsi activement à son Époux et procédera avec lui en lui d'une si amoureuse et fervente et généreuse fidélité ! Non, non, on ne voit personne qui en veuille venir là que de dépendre tout le sien par vous, ô mon Époux ! Que ferai-je ? Ah ! Miséricorde ! Ne me laissez point succomber en ce point de si grande importance : que m'importe que je fasse, que je devienne, pourvu qu'au temps de la guerre et de la soustraction de votre absence sensible d'avec moi, je vous sois vraiment fidèle en votre simple et divine force opérant cela en moi. Ah ! Mon amour ! Hé ! C'est en ce point, en ce temps, en ce combat périlleux que consiste tout le bien, le bonheur, et la fidélité de vos chastes et divines épouses ici-bas.

Quatrième avis

Il ne faut, pas nonobstant toutes choses, que vous preniez très largement les commodités du corps, vous [256v°] limitant à la raison une certaine bonne mesure propre à cela, que aucun sinon vous ne peut trouver ni ordonner pour vous. En cela même, il faut sur cela vous éprouver vous-même, mais pourtant si faut-il que vous ne vous absteniez que de peu de chaque chose, comme serait du dormir, boire, manger, chauffer et autres choses semblables ; et on ne sait ni on ne doit vous donner autres règles sur telles choses que votre bonne discrétion, qui vous fasse toujours tenir le milieu, le plus juste et au plus près que faire se pourra. Toutefois le pire excès entre les extrêmes est plus notable et plus dangereux au notablement trop peu qu'au trop, pourvu qu'il ne soit point notable et manifestement connu de celui qui passe : cela est de grande considération pour dextrement éviter l'un et l'autre à son pouvoir.

Cinquième avis

L'on remarquera facilement par les sorties de l'épouse quel sera son fond et quelle elle sera ; et signamment les illuminées, voire par la moindre de leurs actions sorties, par laquelle on remarquera facilement le fond bon ou mauvais, ou imparfait, ou plus ou moins parfait. C'est pourquoi les épouses d'un tel Époux doivent être si fidèles à ne se jamais chercher elles-mêmes dedans ni dehors qu'elles se doivent résoudre de plutôt mourir mille fois [257r°] que de passer là au préjudice du plaisir et contentement de leur présent Époux. Sur quoi il faut savoir une vérité infaillible qui est que, quand l'épouse se trouverait ravie cent fois le jour d'elle-même entre les bras de son Époux, et ne lui être pas fidèle au retour aux combats, aux pointes, aux difficultés, aux adversités qui sont de durée et par lesquelles il faut souffrir et mourir en amour nu, elle n'est qu'en elle-même ; car tout le point du parfait amoureux469 de l'épouse consiste en cela que de suivre son Époux tout nu toute nue aussi, par les chemins déserts et arides des croix occurrentes et qui succèdent les unes aux autres, et qui sont de grande durée, puisque de vrai la fidèle amante, résolue d'imiter son Époux en amour et vertus héroïques sous le faix de son joug amoureux intérieur et extérieur à sa suite, est résolue en la force de son amoureux langoureux470 de pâtir et mourir en cela et pour cela même, je dis en son Époux et pour son Époux, en cela tant en éternité qu'en temps.

Ô que cela est aisé à dire, voire à ceux qui aiment en apparence, mais difficile à faire ou pour le moins à endurer à celles qui aiment vraiment ! Néanmoins, amour n'est point vrai ni véritable en soi-même, qui ne puisse et fasse cela, et si il ne le peut faire et si il n'y passe, il n'est pas en cela même amour, mais amour naturel et vain. Mais la généreuse épouse, touchée et douée du vrai et simple amour de son Époux, ne s'arrête pas en si beau chemin, mais elle désire de plus en plus mourir et expirer en son Époux, pour lui donner entière [257v°] preuve de sa parfaite et perpétuelle fidélité. Voire quand il lui faudrait pour cela même exposer mille et mille vies, ne vous promettez pas donc autre chose en ce siècle que croix et afflictions, ô épouse très noble, puisque l'on peut être digne d'un tel Époux que le vôtre que par votre généreuse constance et fidélité envers lui sur icelle.

Sixième avis

Quand vous ressentirez l'absence de votre Époux, et que vous vous ressentirez aride sur cela, vous pouvez vous servir de vos aspirations pour vous animer de lui et en lui le mieux que vous pourrez ; et ne vous souciez point autrement si vos actes ne vous touchent que le dehors, s'ils ne vous sont savoureux et efficaces au-dedans pour vous donner quelque satisfaction d'eux ; car cela procède lors de la suspension de vos puissances actives qui sera faite ou plus ou moins. Mais le cas advenant qu'elles fussent entièrement suspendues à leur action, il vous faudra assez souvent cruellement mourir en telle destitution d'action : demeurez alors contente et tranquille au-dedans de vous-même, ou pour mieux dire, en votre Époux, lequel vous devez fixement et attentivement regarder en lui-même par votre fixe et immobile regard attentivement fixe et arrêté en lui, et vous donner bien de garde de croire qu'il soit absent de vous, nonobstant les grands efforts et cruelles douleurs qu'il vous faille endurer, mais en lui, [258r°] quoiqu'il vous semble être dehors, et totalement abandonnée et rejetée de lui ; mais il faut que vous ayez cette vérité en foi vive, nue et profonde, et cela même donnera quelque allègement à vos langueurs et renforcera votre esprit, pour demeurer ferme, immobile et tranquille à souffrir les mortelles rigueurs de l'Époux présent en l'absence.

Sur quoi il faut que vous sachiez qu'au pis de ceci, il ne faut pas vous porter à force de cris plaintifs et lamentables, je dis par effort impétueux ni même notable de vos puissances actives, attendu que cela est dangereux, et vous produirait de plus grandes ténèbres et plus grandes avidités ; mais il faudra doucement et tranquillement élancer vos simples regards d'esprit et essentiels en l'esprit, soupirant et gémissant simplement et du plus pur fond de l'esprit après la présence de l'Époux, désirant toujours et partout son parfait contentement, qui doit être le vôtre, et attendre ainsi en humble et patient amour et en telle exercitation le désiré retour de votre bienheureux Époux. Et à vrai dire l'absence est plus utile à ses épouses que l'on ne peut penser ; car c'est elle et non autre qui fait voir à son épouse si elle est véritablement fidèle ou non. En ce point donc consiste toute la vraie pratique de l'épouse fidèle à l'endroit de son Époux.

Septième avis

[258v°] Mais quand l'Époux se montre et manifeste actuellement présent à son épouse en la remplissant toute de lui et en la tirant par cela même qu'il est et qu'il fait tout en lui, la faisant être ce qu'il est manifestement et la dilatant largement en lui, en sorte que l'épouse ne sent pour lors qu'une simplification d'esprit et une largeur de ses puissances toutes tirées en unité d'esprit, et de là en l'unité de l'Époux, tout d'un coup et sans qu'elle sache comment cela se fait, ce que l'épouse a à faire sur ceci est qu'elle se laisse élever, emporter et transporter sans rien faire ni craindre là-dessus, et qu'elle suive ainsi le trait lumineux et intime et simple de son Époux au-dedans de lui-même, là où il réside en lui et pour lui, et elle est en lui et pour lui.

Mais quand le flux attractif cesse son action et laisse l'épouse libre pour retourner à sa propre action, il faut qu'elle ménage dextrement le reste qui lui est demeuré de la pleine et abondante lumière qui lui a été abondamment infuse de l'Époux, procédant d'une toute douce activité en la simple force du reste de cette lumière, sans se forcer ni violenter en son action par les sens, attendu qu'elle est, par sa lumière active, très apte et très facile pour simplement agir et se dilater en son Époux selon son état et exercitation.

Et au cas que l'épouse se trouvât regorgeante de l'amour et de la lumière de son Époux en cette puissance sensitive, ce qui redonde bien souvent au corps qui ressent bien ces effets — et si cela arrivait souvent ainsi, le corps même s'en ressentirait débilité et affaibli —, cela fait que, pendant tout ce temps-là et en cette influence [259r°] corporelle et sensible, il ne faut pas se rendre attentif à cela ni suivre son trait, mais on se pourra occuper, devant le cours de telle influence, saintement à quelque occupation intérieure, comme serait à lire, étudier, prier, ou faire quelque autre occupation au-dehors s'il s'en rencontre ; et quand on ressentira son influence passée, on reprendra les erres471 de sa douce, simple et unique introversion de simple et unitif amour. Sur quoi on doit être averti qu'il ne se faut non plus soucier de telle influence que de rien ; mais les bonnes et solides influences de l'Époux sont simples, dilatantes simplement l'esprit au-dedans et en simple lumière, et ne redondent nullement au corps ni même aux puissances inférieures grossièrement. Je ne dis pas que les premières dont nous avons parlé soient mauvaises, pourvu que l'on s'y comporte comme nous avons dit ; mais je dis que celles-ci sont pures, et plus ou moins dignes de l'Époux qui flue en ses épouses déjà hautement et excellemment réformées, laquelle à mesure et la proportion de sa réformation sentira fluer son Époux plus doucement, plus simplement et plus largement au plus intime fond de l'unité de son esprit. Tout cet avis est de grande importance.

Huitième avis

Je n'entends pas que vous vous serviez exactement et expressément de la manière d'aspiration que l'on vous a tirée en évidence, en sorte que si vous ne providassiez472 [259v°] ainsi, vous pensassiez n'avoir rien fait, mais on désire laisser votre liberté sur ceci pour aspirer de vous-même comme vous pourrez. Toutefois il sera très bon que vous en preniez votre matière et vos sujets en unité simple selon elle, et initiez cette manière-là en leur profondeur et simplicité unique et interne, et autant que faire se pourra.

Or la cause pourquoi on les vous a faites et déduites à si longue haleine et en telle profondeur, c'est pour vous manifester à découvert ce qu'il faut que vous soyez par ce qu'il faut que vous fassiez ; et encore à ce que vous ne demeuriez point court de matières d'amour unitif pour vous pouvoir à jamais dilater en votre Époux, et tandis que vous êtes à vous, vous ne pourriez sans grande mauvaiseté le faire autrement que d'aller ainsi amoureusement en votre Époux.

Mais quand vous êtes occupée à quelque notable exercice au-dehors qui vous empêche l'effet de cet amour totalement actif, il faut, comme on vous a dit, réduire l'exercice au même amour ; et comme l'action interne du même amour vigoureux et vigoureusement actif n'oublie pas d'élancer vos œillades et vos regards très intérieurs et très simples, très légers, très vifs en votre Époux ; que si l'exercice dont il est question était de soi si abaissant et si distrayant qu'il vous tînt attaché à lui et vous tînt occupé pour le bien et dûment faire, il suffira que par intervalles de temps vous élanciez vos regards durant cette occupation ; [260r°] car ce que l'on vous a déjà dit est que le point ne consiste pas à sentir l'Époux noyant d'amour la puissance de son épouse, mais à le voir, à le désirer et lui adhérer sans le sentiment et par une simple vue de lui, très loin et très éloignée du sens bien souvent, et même aux plus parfaits.

Or, quand vous serez à vous, vous ferez cette amoureuse action intime à votre Époux : « Vous et moi, mon Amour, vous et moi, et non plus ; puisque vous êtes l'amour de vous-même473, et mon amour en vous-même ; puisque vous êtes la même bonté, l'essence pleine remplissant toute essence et tout être, opérant et conservant tout être, perfectionnant tout être ; puisque vous êtes sans bornes ni limites hors de la compréhension de l'être, et puisque vous êtes la fin de l'être et l'infinité de l'être au non-être ; et puis aussi vous êtes l'amour de l'être, et l'amour d'un non-être en l'infinité de l'être par-dessus l'être au non-être. » Vous pouvez faire aussi cette autre aspiration : « Je vous festoierai, ô mon amour et mon Époux, je vous festoierai du moût de mes pommes de grenades474. Le secret de ceci, ô mon Amour et mon Époux, est de nous deux et en nous deux. »

Au surplus, outre ce que l'on vous a dit ci-dessus des effets de l'Esprit de Dieu en ses épouses, vous savez les particuliers effets de la charité selon la déduction qu'en fait l'Apôtre, quand il dit que la charité en ses effets est patiente, bénigne, mansuète, etc475. [260v°] Ce que l'on vous dit pour très grande cause ; car quand volontairement vous vous verrez portés et librement et sans vouloir endurer, agir au contraire des susdites qualité de la même charité de l'Époux en vous, que ferez-vous ? Que direz-vous ? Comme donc il vous est libre d'aller à l'Époux en amour, de même vous est-il libre d'aller à vous-même par réflexion de vous-même sur vous-même en amour-propre.

Neuvième avis

Il faut que vous sachiez une vérité d'importance, qui est que l'on n'a qu'autant de vertu et de charité vraie comme l'on a de force et de constance pour combattre généreusement les soustractions des nécessités tant de l'esprit que du corps, mais signamment du corps, comme de dire qu'ayant grande soif, ou grand appétit, ou de beaucoup manger, ou de manger quelque chose particulière, et vous étant refusée, même en maladie, si vous vous impatientiez ou grondiez là-dessus, qui serait, dites-moi, l'homme de bon jugement qui dût croire que vous eussiez la charité qui est forte comme la mort, et que les grandes eaux qui s'efforcent de l'inonder pour l'éteindre, mais la diminuer en elle-même pour peu que ce soit ? Cet avis compendieux est d'une pratique et d'une importance infinie à l'épouse fidèle476.

Nonobstant ceci, l'épouse doit demander ses nécessités telles qu'elles soient, signamment en maladie, où elle peut [261r°] demander à boire et présenter sans crainte aucune toutes ses nécessités ; mais si l'on les lui refuse, qu'elle fasse pour lors ce que nous avons dit : plus de cas de ce qu'elle désire en son Époux, en lui adhérant uniquement, nûment et simplement tout ce temps-là, que de ses ressentiments bestiaux, qui lui sont matière de combats et de victoires en son amour et en son Époux. C’est, hélas, où la fidélité manque à l'épouse le plus souvent, et donnant du nez en terre, laisse vaincre son Époux de son amour naturel et sensuel, de sorte que l'Époux se retrouve grandement offensé sur la fidélité de son épouse, en cela même la laissant en punition de son forfait, mais à son très grand regret être la proie de son amour naturel et de ses appétits bestiaux. Sujet le plus déplorable et le plus lamentable qui se puisse jamais penser !

Dixième avis

Quand il vous conviendra converser, soit en public soit en particulier, avec plus grand que vous, ne faites jamais le renchéri comme l'on dit ; mais sortez à l'action bonne et honnête pour votre commune récréation, pourvu que vous soyez respectueux en cela même, et retenu d'une crainte d'excéder en cela ; car si vous sortiez autrement en pleine action et en pleine liberté d'esprit, ceux mêmes qui vous provoqueraient à vous récréer avec eux vous auraient à dédain et à contrecœur, et vous auriez, comme on dit, fait avec eux477, pour ne vouloir iceux plus voir, et la première coulpe ou de chapitre ou autre qui se présenterait, ils vous y [261v°] accuseraient grièvement. Ce n'est donc pas assez que de procéder simplement et confidemment, mais il faut que votre simplicité vraie soit accompagnée de prudence pour vous défier en semblables occurrences sur l'aspect et appréhension du pis qui puisse arriver. C'est assez en ceci que, sortant d'une toute retenue action au-dehors, vous ne réprouviez point ce que les autres font pour leur récréation, mais au contraire que vous montriez l'approuver par un applaudissement à iceux sur semblables actions. Et puis au demeurant, laissez-vous louer ou blâmer, il ne vous doit importer. Mais on aura toujours plus de sujet de vous louer sur vos sorties en procédant ainsi, que de vous blâmer justement.

Or il se trouve des naturels qui sont d'eux-mêmes grandement attrayants pour attirer tout le monde à les appéter, et ces personnes-là doivent être tant plus graves, retirées et retenues, sans force ni violence, pour ne se laisser appâter à personne par leurs désordres et excès en leurs sorties, qu'elles sont appétées des autres ; et procéder autrement serait un puissant moyen de perdre et l'esprit et Dieu et toutes les vertus acquises en un seul coup, et pour un vain plaisir.

Regardez, ô épouse fidèle, si ce fait est d'importance ou non ! Il faut néanmoins être libre pour parler des choses indifférentes, signamment quand le temps ordonné le requiert ainsi, comme en allant aux champs avec quelqu'un l'espace d'un jour ou du moins, pourvu que ce soit respectueusement et sans contester signamment votre supérieur [262r°] pour lors, à qui déduire vos raisons et sentiments une fois ou deux sur le sujet dont il est question : ce n'est pas contester, mais c'est acter de bonne raison et civilité, si serait bien si vous passiez outre en ne voulant pas céder à ses raisons. Prenez garde aussi qu'il a droit de vous commander pour le présent, et dépendez de lui comme de votre supérieur même, je dis en ce qu'il trouvera bon et en ce qu'il vous voudra commander de casuel ; de façon même que, quand serait chose où vous eussiez de la répugnance pour la bien voir et juger n'être pas bonne ni faisable, il la faudrait faire néanmoins, vous étant commandé deux fois, ce qui s'entendant même du couvent, pour le regard d'un Père qui vous commanderait deux fois quelque chose, et d'un frère, aux champs ou à la ville même, en occurrence nécessaire à cela et concernant sa prudence ; et il est vrai que même le frère plus ancien a autant de pouvoir sur vous qu'un Père, sauf à avertir le supérieur de tout par après. On en voit qui se mettent et descendent en enfer tout vivants pour ne vouloir, par leur superbe toujours et envers tous, exactement pratiquer ce point ; sur quoi il faut noter que quiconque ne fait jamais sa volonté pour faire la volonté d'autrui, les autres font toujours la sienne ; et jamais on ne lui présente ni commande rien à faire qu'il ne le fasse gaiement et allègrement comme chose conçue et inventée de lui comme effet de sa volonté même.

Onzième avis

[262v°] On n'a pas entendu vous dire jusqu'ici que vous dussiez vivre insensible aux coups que l'on vous fera bien ressentir, et que vous ne deviez voir les actions qui se feront des autres contraires à toute bonne raison, et les afflictions dont on vous persécutera être contraires de tout point à la raison. Mais patience, il n'y a remède : il faudra toujours avaler telles pilules très amères sans faire aucun cas de tel ressentiment bestial, mais du profond désir que vous avez d'être inconnu des hommes à jamais, sinon de Dieu seul votre Époux, et ainsi faisant laissant les choses être ce qu'elles sont vraiment, et ne les point voir comme elles apparaissent seulement, aller votre chemin sûrement en amour par votre action et par votre souffrance peut-être déjà accoutumée.

Douzième avis

Quand vous serez en commune conversation avec vos frères, fuyez toute singularité et d'action et de paroles, vous donnant bien de garde de parler singulièrement de la vie de l'Esprit ni à vos égaux ni à vos inférieurs, et ne faites jamais paraître en ce fait que vous ayez plus de connaissance ni plus de perfection que les autres tacitement et indirectement, ce qui se pourrait bien faire au mépris des autres, comme on le pourrait voir en quelques-uns qui auraient dit en semblables cas : « Nous autres, nous ne faisons pas ainsi », ou : « Nous [263r°] ne vivons pas ainsi » ; ce qui est vraiment dire : « Nous ne sommes pas et ne vivons pas comme le reste des hommes, mais du tout autrement, mais c'est vous autres qui êtes de cette commune farine. » Cette parole, qui quelquefois semblerait être dite sans y penser, exprimerait néanmoins tout cela aux autres. Et dites-moi, qui est-ce qui pourrait supporter l'effort de telles fastueuses et présomptueuses paroles ? Je vous laisse à penser où cela est et où cela va, et ce que l'on doit à bon droit juger d'une telle personne. Aussi ne faut-il pas faire distinction en ce temps-là ni en autre, je dis en la conversation commune des personnes si elles sont spirituelles ou non ; mais au contraire, il faut que vous montriez de vous plaire et vous délecter également en la compagnie de tous ; mais il faut que vous abordiez joyeusement tant les uns que les autres, encore même que vous ne le connussiez pas si spirituels : il n'importe.

Mais le meilleur est ici que vous ne vous y arrêtiez pas trop longtemps, et que vous ne les réprouviez point en leurs gestes, actions et paroles, les laissant être478 ce qu'ils sont, toujours meilleurs que vous, et aller leur train. Ce point, comme les autres, requiert une insigne prudence de votre part, mais quoi que ce soit, donnez-vous bien de garde de rejeter jamais la compagnie d'aucun qui vous aborde le premier, tel qu'il puisse être, mais acceptez-le et lui montrez bon visage, et le récréez et consolez pour quelque temps à votre possible.

Treizième avis

[263v°] Quand vous serez vraiment touché du plus profond, plus simple et plus intérieur amour de votre Époux, vous saurez par expérience non seulement tout ceci, mais infiniment autre chose, et vous saurez vraiment que c'est que d'être sensible et que d'être vraiment intérieur, et la différence qu'il y a entre les exercitations, sentiments et appétits de l'un et de l'autre ; car alors, et non plus tôt, vos sens seront morts à leur action et appétit, et l'esprit intérieur vivra amoureux tranquillement et séparément au-dedans de soi-même, et ses exercitations, tirées au-dedans là où il est, le constituent en l'extérieur en son simple repos, où étant arrivé il ne fait plus de cas de l'extérieur comme extérieur ni pour l'appétit. Enfin, il y a une distance infinie de l'un à l'autre, d'autant que comme l'un est appété de mort, l'autre est appété, tiré et possédé dedans en simple fond d'amour, de vertu et de lumière.

Quatorzième avis

On vous a dit que, quand vous vous verrez affligé contre toute raison et tout droit par les créatures ou par vos supérieurs mêmes, avisez d'animer votre amour et vous-même en votre Époux, non par aspirations de longues formes, mais par simples soupirs, mouvements et regards vivement et fréquemment, autant que faire se pourra : [264r°] élancez de tout vous en l'Époux.

Il vous conviendra faire le même quand vous vous retrouverez grandement malade ; mais quand vous souffrirez de grandes douleurs, et signamment de la tête, les plus simples soupirs, mouvements et regards par lesquels vous vous convertirez et unirez à l'Époux seront les meilleurs, et il n'importera pas qu'ils ne vous soient pas si fréquents.

Toutefois il n'est pas possible à la vraie et fidèle amante de faire autrement, non plus qu'il n'est possible que la pierre jetée d'en haut ne va à son centre ; aussi ne faut-il pas que, quand on vous recommandera quelque chose de particulier en vos prières, que vous vous contentiez de présenter cela à Dieu par un seul mouvement ou regard d'esprit, quoique cela soit bon et le moyen d'y procéder comme il faut ; mais il est bon d'être quelque temps attentif en oraison sur cela, voire un temps notable si cela est de grande importance et qu'elle vous touche de près, et puis vous en ressouvenir quelquefois en procédant ainsi par les mêmes mouvements et regards affectueux. Que si aussi vous vous trouvez occupé de l'espèce de quelqu'un qui se présente à vous, sachez que cela est ordonné de l'Époux pour le besoin qu'il a de votre secours, par quoi vous le présenterez à Sa divine Majesté par un simple et amoureux regard sans y plus penser.

Quinzième avis

[264v°] Chacun sait que comme la terre est toute pleine d'hommes, je dis même reconnaissant Dieu, mais de tous divers appétits et diverses humeurs, aussi est-elle par cela même pleine de différentes raisons, aussi bien que de divers et différents raisonneurs. Cela fait que ceux qui s'attachent à la raison en eux et aux raisons d'autrui, vivent en continuelle inquiétude et comme en enfer. Or, c'est chose très excellente et recommandable et un chemin très court de supprimer pour jamais, tant en soi qu'en autrui, la raison, pour aimer uniquement, pour se rendre amoureux en raison très simple par-dessus la raison. Cela requiert à la vérité une grande force et générosité d'esprit pour, moyennant son abstraction, ne se laisser jamais attirer ni recourber sous le faix des pressures dont il se trouve souvent et se trouvera aggravé par les diverses créatures. Aussi ne faut-il pas que vous soyez si simple ou si stupide que de ne vous garantir et délivrer par moyens bien ordonnés et en bonne discrétion de telles croix, et les prévenir ainsi pour n'en être chargé mal à propos, pour ce que Dieu votre Époux le veut ainsi et non autrement.

Mais nonobstant tout ceci, quand vous vous retrouverez totalement faible et sans force d'esprit, en sorte qu'il vous semble ne pouvoir résister aux impétueux assauts qui vous seront livrés sans merci de la part des créatures, et que vous vous ressentirez prêts à tomber en dépit et impatience d'esprit, ou entre votre Époux et vous, ou en l'aspect et présence des créatures qui vous affligeront, [265r°] recourez plutôt aux raisons humaines mouvantes et excitantes votre amour aux sens pour aimer, ou pour mieux dire, pour vous souvenir de votre Époux, que de tomber en dépit et impatience d'esprit, ce qui est encore le pis, en passion manifeste à tous. Toutefois, vous saurez sur ceci que le simple mouvement ressenti de vous d'impatience et dépit d'esprit aussitôt étouffé que senti, et qui n'aura point paru au-dehors, tel mouvement ne sera rien, supposé, ce qui doit être, que vous ayez profond regret de l'avoir senti, et il ne faudra que poursuivre votre action intime comme si rien ne vous était arrivé. Que si vous vous laissez tirer dehors en vous laissant vaincre des créatures, demandez-leur instamment pardon tout à l'heure, et satisfaites à votre Époux suivant la pratique de l'avis qu'on vous a donné pour cela.

Sur toutes choses, il faut que vous soyez certain que vous ne devez jamais inquiéter pour quelque accident, si funeste et désastreux qu'il soit, d'autant que l'inquiétude est la porte du diable pour entrer en l'âme, et le nid et le nourrisson, voire la fille même de l'amour-propre. De sorte que les vertus qui moyennent479 la perfection, et la perfection même, et toute telle chose qu'elle soit, et Dieu même, désiré en inquiétude d'esprit, est recherche et satisfaction de soi-même : chose grandement à noter pour ne se point laisser appâter ni tomber dans les pièges de sa subtile nature, subtile, dis-je, à se rechercher et à se délecter d'elle-même, des dons de Dieu et de Dieu même, d'autant plus qu'elle est et qu'elle sera plus profondément illuminée.

Or l’Esprit de Dieu possède son épouse toujours en tranquillité parfaite et entière, et elle le possède aussi en parfait contentement sur cela même qu'elle puisse souffrir [265v°] de sa part en sa présence, ou pour mieux dire en lui-même ; de sorte que, pour dire vrai, l'Esprit de Dieu produit en ses épouses dedans et dehors tous bons effets et dignes d'un tel Esprit que lui, procédant toujours par cela même aux yeux de son épouse sans cesser le flux effectif et affectif de son divin Amour, jusques à ce qu'il l'ait embellie et ornée de tout point, tant dedans que dehors, de toutes les vertus et de son amour même, requis pour sa suprême réformation, transformation et déiformité active et passive ; et voilà de quoi il importe à l'épouse d'être pour jamais fidèle à son Époux.

Au surplus, la lumière présente efficacement ressentie vous fera toujours voir par soi votre même état tant passé que présent ; car les illuminations succédantes les unes aux autres se font voir et découvrir naïvement et leur état et action les unes par les autres, à cause de la plus grande clarté et simplicité qui se retrouve et qui de fait est tant aux présentes qu'aux précédentes ; la raison de cela est la plus grande disposition acquise de l'épouse.

Seizième avis

Enfin, pour ne point être prolixe en cet exercice, je le finirai d'un avis de peu de mots, mais d'infinie valeur et substance, à savoir que la vertu se parfait à l'infirmité, et que vous pouvez et que vous pourrez tout en votre Époux, qui vous conforte et confortera toujours.

Enfin, il en [268r°]480 sera entre lui et vous ce que vous voudrez et autant que vous le voudrez, mais non pas comme vous le voudrez, attendu que vous devez vouloir et procurer de toujours et partout vivre et mourir en lui, en son amour et pour son seul contentement infini, et non jamais plus au vôtre comme vôtre. Les personnes semblables à vous peuvent et doivent prendre plaisir à tout ce qu'elles font, puisque tout est pour leur Époux et rien pour elles.

Dix-septième avis

Toute cette pratique unique faite en amour unique et profond, et qui ne sait que c'est que de se tant soit peu lâcher pour se divertir de son Centre objectif, vous montre assez manifestement et à découvert que vous ne devez faire gloire de faire purement et simplement ce que la nature fait facilement aux communs hommes, en qui la même nature est assez bien disposée pour cela, seulement comme étant toutes ses matières-là annexées et conformées à leur appétit de toute propre excellence. Et ces sujets-là naturels ne consistent qu'à jeûner, prier vocalement ou mentalement, visiter les églises, donner aux pauvres, prendre même la discipline et se mortifier encore à leur fantaisie, et veiller longuement, et toutes autres choses semblables auxquelles nature prend son plaisir pour le bien qu'il sait lui en devoir arriver. [268v°]

Mais on connaît ceux qui en sont possédés et dominés quand ils ne savent et ne veulent savoir que cela et ne veulent jamais passer au-delà de cela, étant ignorants et aveuglés totalement en la connaissance et aux œuvres des sujets surnaturels, et qui font uniquement reposer l'âme qui s'en sert fidèlement pour [espace] et perfectionner souverainement son amour ; de façon que telles gens ne connaissent que les sens et l'animalité, et pour le plus et le pis, que la sensualité en eux par leur esprit, leur âme et toutes leurs puissances sensualisées aux goûts, infusions, lumières et attraits des dons sensibles de Dieu en eux, desquels ayant un long temps abusé, s'y attachent de pareille animalité et avidité bestiale ou plus subtile que les chevaux, comme on dit, s'attachent à l'avoine, au premier aspect de laquelle leur appétit brutal les emporte par nécessité.

De sorte qu'il ne se peut assez déplorer de voir un religieux appelé entre un million d'autres religieux à choses grandes, je dis à jouir souverainement de Dieu en cette vie en suprême liberté et exercitation d’Esprit, en laquelle il soit totalement divin, et au-delà de laquelle il se repose simplement et uniquement par-dessus les espèces actuelles et sensibles de tout objet créé et satisfactoire, en la jouissance et son souverain et infini Objet infiniment aimable et infiniment désirable en soi-même et pour soi-même de l'amour infiniment excessif en ses amoureux, et des amoureux d'un tel amour en l'amour même par-dessus lui-même. [266r°]

On voit de ce que dessus combien et comment il se faut profondément pour jamais abandonner totalement soi-même en vrai abandonnement, renonciation et destitution d'esprit aux sujets plus nus qui se puissent toucher de l'âme, aux sujets et dons plus savoureux et plus délicieux qui puissent fluer de Dieu en elle, et aux sujets de son corps et de tout le reste de ses appétits inférieurs, naturels et raisonnables, qui puissent dominer en bonne raison même en toute bonne nature ; et le tout pour suivre Dieu et Jésus-Christ notre Époux en totale destitution et nudité, tant au-dedans qu'au-dehors de vous-même, et pour mourir et expirer ainsi misérable tout nu en croix d'amour langoureux et continuellement affamé en la force de ses langueurs de la souveraine et totale union de soi-même et de son objet total à l'Objet infini et son très aimé et très désiré Époux.

De sorte que, comme on vous a dit qu'amour est fécond en soi-même en ses communications et sorties raisonnables et intellectuelles, et en autres substances du tout séparées, très pures et très éloignées de toutes matières, comme sont les anges et toute la nature angélique, aussi faut-il que votre amour soit toujours fécond en la totalité de soi-même, pour ne se jamais abaisser de soi-même de si loin que ce soit, comme nous l'avons dit, se maintenant en soi-même, je dis en l'éminence de son état, en son active et divine fécondité subsistante en son temps au-dedans par son action et sortante en un autre en la même [266v°] fécondité et en sa même action, par laquelle elle paraisse généreusement et immobilement permanente en son action et en son objet simple, par-dessus et au-delà de la simple et profonde unité de l'esprit, où ne réside et ne subsiste autre que l'Époux, faisant soi-même pour soi-même.

De façon que l'âme généreuse aime mieux mourir de mille morts que de jamais abaisser son courage vers la diversité des accidentelles et casuelles vicissitudes et changements des choses qui arrivent successivement les unes aux autres à chaque moment. Car une telle âme a tout et possède tout ; pour son partage elle voit tout et connaît tout, sans que rien des choses sortantes lui puisse être caché ni celé ; et son appétit et sa gloire infinie est de posséder à pur et à plein son Époux, en la force de son amour presque tout atténué et évacué en son pouvoir à force d'aimer, soit en l'union profonde d'elle à l'Époux, soit par sa simple et nue adhésion à son même Époux, ou de la profonde union d’eux deux ; pour, par cela même et en cela, demeurant simplement perdue en son amour, je dis en son Époux, s'abandonner par sa fécondité sortante en la manière que je l'ai dit, pour agir et pâtir tant en éternité qu'en temps sur les choses casuelles du dehors telles qu'elles soient bien vues et bien reconnues en l'adhésion simple et immobile de son Époux infiniment aimable et désirable. [267r°]

Et il me semble que je m'abîme au-dessous de ceci pour me dilater sensiblement à longue haleine sur infinis objets tirés dehors, vu que ce vous sera assez de les voir quand ils vous apparaîtront et d'avoir votre amour en votre Époux pour franchir toute les difficultés, mais, je dis mieux, pour les totalement surpasser en demeurant toujours également tranquille et en égale égalité d'esprit, sans mouvements volontaires propres à faire vivre nature en elle-même et par conséquent à vous rendre dissemblable, ou plus ou moins que vous les aurez reçus de l'infinie excellence de votre bienheureux Époux.

Dix-huitième avis

Au surplus, il faut un peu parler de la vraie et perpétuelle joie des amoureux qui s'éjouissent continuellement en l'unité de leur Époux par toute cette fidèle pratique. Le sujet de leur joie perpétuelle est l'être total et infiniment infini, produisant et faisant fluer toute joie à ses épouses au-dedans d'elles-mêmes par le flux fécond et abondant de ses divines visites toutes remplissantes et toutes noyantes ses épouses de divines délices. Et au défaut de ses divines inondations, le sujet de leur perpétuelle joie est la vue très simple [267v°] comme le fruit et effet de la même science de leur infini Époux immobilement existant et contemplant soi-même en son infiniment infini, immobilement immobile, et également égale félicité sans temps, sans l'éternité de laquelle science, connaissance, vue et expérience les soutenant toujours également, par une égale égalité d'esprit, en une joie abstraite et toujours joyeuse au plus profond d'elles-mêmes, et au-dehors par les sens le mieux qu'ils peuvent, au temps même des plus fâcheuses maladies et plus pénibles adversités qui s'efforcent de les déprimer et atterrer. Et ainsi voit-on que, quoique les épouses d'un tel Époux selon cette pratique soient capables de tristesse, quant à leur pouvoir elles sont infiniment loin d'y adhérer quant à l'action au-dedans et plus profond d'elles-mêmes, en la simple unité de l'esprit où, en l'inclination jouissante, elles adhèrent continuellement et comme immobilement et pour jamais à leur suprême Époux.

Ce que je dirais de plus longue déduction sur ceci, savoir de moindre prix, de moindre élévation et efficace que le fonds essentiel de toute cette vérité exprimée jusqu'ici, pour de plus en plus vivement, subtilement et divinement aiguillonner l'épouse d'un tel Époux à lui être vraiment et de tout point fidèle au plus fort et plus pénible de ses langoureux abandonnements jusques au dernier soupir de sa vie, qu'elle crie souvent lui être par trop prolongée en la force du désir infini très affamé de jouir de son Époux tout à nu et à découvert, pour le comble infini de sa satiété infinie [269r°] en la plénitude même de la délicieuse satiété de son même Époux, non en elle mais en lui, non pour elle mais pour lui. Et ainsi l'Époux est et sera très pleinement satisfait en ses fidèles épouses.

Dix-neuvième avis

Au surplus, ceux qui sont vraiment intérieurs savent bien que c'est que de ne se point relâcher à l'action, faisant toutes les choses extérieures qui leur sont d'obligation promptement et vitement. Et c'est une vérité infaillible et la marque vraie et certaine d'une âme vraiment intérieure, quand elle procède vitement aux choses extérieures et dehors. Ce que j'entends de celles qui de vrai le sont, et non pas des autres qui sont sans dévotion et elles-mêmes, toutes aux sens comme animaux. La raison pourquoi les personnes intérieures ne sortent et n'agissent que vitement aux choses extérieures est pour ce que leur amour est dedans et au fin fond d'elles-mêmes, de peur de n'être dépeints des espèces et images des choses faites ou dites trop longuement ou à trop longue haleine ; et aussi pour ce que toutes telles choses divisent l'esprit en le détournant de simple et intérieure unité, là où il jouit simplement de sa simple paix en son simple et unique repos, par-dessus les espèces et images. Que l'on voie donc si cet avis est de souveraine importance aux illuminés. [269v°]

Vingtième avis

La vie de l'épouse n'est d'ailleurs ni d'autre que de son Époux, car comme amour et joie sont le bien, la vie, tout le plaisir et toute la félicité de l'Époux, ainsi le bien, la vie, la joie et la pleine félicité de l'épouse est non en elle, mais en la félicité même de son Époux, soit en elle, soit hors d'elle, soit en amour pur et actif non réflexe, soit en amour nu et passif en simple aspiration de simple admiration, soit en aspiration très simple par-dessus l'admiration, au simple et nu regard presque exempt de formes et d'espèces sensibles en son sujet ou en soi-même. Ce qui se dit ainsi pour montrer la grande agilité et subtilité de l'épouse qui a acquis cet amour par le moyen de son exercitation amoureuse pratiquée en amoureux vigoureux et du tout impatient vers la jouissance de son très cher Époux. Car quoique que nous parlions ainsi ailleurs, si est-ce qu'il [cependant il] ne se fait pas que l'épouse soit en ce noble et profond plongement actif sans action ni espèces formées de sa part.

Mais on dit que son action spécifique est faite si subtilement et de forme si subtile en cet endroit qu'à peine les aperçoit-elle par manière de dire elle-même. Néanmoins c'est bien la vérité qu'elle n'est pas ignorante de son action, qui est toujours faite en la force d'un simple et avide désir, avide et affamé toujours également de posséder son Époux sans dissimilitudes, non en la [270r°] satisfaction d'elle-même, mais en la sienne propre par sa simple nudité passive et tranquille, et du tout hors d'elle-même dedans son simple fond, où n'y a ni peut avoir autre qui y habite pour faire soi-même en soi-même pour son épouse plus intime que lui ; d'où il se plaît de sortir assez souvent tant en soi en l'exubérance de ses dons pour l'ornement suprême et la suprême délectation de ses épouses en leurs puissances uniques et toutes tirées par la diverse succession de ses divers attouchements en la suprême unité de lui-même, où l'épouse étant arrivée est lui-même, non pas en nature ni par nature, car cela ne peut être, mais en effet d'abondance et d'amour vigoureux et généreusement actif en un temps, comme nous l'avons toujours dit, et nûment et simplement passif en un autre, ou pour mieux dire, auquel, comme l'épouse meurt et expire en la force de son simple désir en un temps, je dis en la destitution et la vacuité de son Époux sensible, elle vit en la plénitude de simples délices qui la ravissent et la dilatent en la fécondité mouvante et ravissante son épouse en lui-même pour être à jamais totalement plongée et submergée de lui, la possession et jouissance de quoi s'exprimant par l'épouse dans la douce et délectable manifestation qu'il lui fait de lui-même, se montrant totalement à elle avec l'effet que nous avons spécifié ci-dessus, en quoi et durant lequel l'épouse possédant son Époux tout nu, et à pur et à plein, toute fondue et liquéfiée d'aise en l'aspect et contemplation de sa très ravissante beauté ; l'épouse dis-je, dit en la fruition de son paradis objectif : « Il fait [270v°] bon, ô mon Époux, il fait bon adhérer à vous, en amour nu et simple. Mes souffrances sont assez amplement récompensées par la jouissance totale que j'ai de vous, et votre très ravissante beauté qui délecte et assomme481 tellement mon âme que je n'ai ni désir ni similitude, ni parole qui le puissent exprimer, pour ce que ma jouissance et ma vue sont ineffablement ineffables. »


Que c’est que religion et religieux [chap. 3]

(Ms. 40n11-2 = Vrai Esprit, chap. 3)

Mon très cher frère482, puisque Dieu vous a appelé en religion, il faut que je vous fasse voir le mieux qu'il me sera possible que c'est que religion, et que c'est que religieux. Et pour ne point user de grand narré483 sur ce sujet, je dis que religion, selon notre plus essentielle manière de concevoir, est un culte divin du tout autre que le commun fidèlement pratiqué de ses enfants et professeurs, qui consiste non seulement aux conseils évangéliques exprimés sous divers moyens par règle et statut pour être pratiqués à l'extérieur sous les trois vœux essentiels de religion et un supérieur ordonné à cet effet ; mais outre cela, religion, en chacun de ses professeurs484, est une totale perte de soi-même et des choses créées, par une entière transfusion et résolution de tout soi en Dieu, pour désormais ne vivre ni mourir qu'en lui et pour lui, jusques à l'entière consommation de la chair et du sang au feu de son amour, et ce par une entière et parfaite pauvreté d'esprit, laquelle est pratiquée en sa possession acquise en plusieurs [291v°] degrés et états, et qui ne reçoit sa perfection totale que de l'entière résolution et consommation de son sujet, selon qu'il est au moins possible de pouvoir subsister en l’exercitation amoureuse d'une simple et nue subsistance abstraite entièrement de tout le sens et le sensible, voire même de tout le spirituel, sur quoi on puisse asseoir son pied pour son repos et satisfaction soit divinement ou indivinement.

Vous colligerez485 facilement de ce que dessus qu'autre est religion exercée et pratiquée en général et en soi, et autre la même religion exercée et pratiquée en particulier. Car, comme l’une est absolument nécessaire à ses enfants et professeurs pour rendre leurs vœux à Dieu par un culte divin extérieur bon et saint en soi, l'autre genre perfectif de religion l'est aussi pour réformer et sanctifier le chef et les membres séparément et distinctement pris de ce corps, pour mettre en terre le Royaume de Dieu et ses délices.

Car ce grand Dieu qui ne prend extrême plaisir sinon à la réformation et restauration totale de ceux qu'il a choisis et élus de toute éternité pour siens entre tout le reste des communs hommes, veut que, par amour entier et réciproque au sien, ils lui préparent et disposent son Royaume par leurs vigoureuses et continuelles activités amoureuses qui n’alentisse aucunement son ardeur actif486 en son endroit. Ce qu'il désire être fait par la vive et continuelle exercitation des puissances intérieures de l'âme, supposé qu'elles soient déjà aucunement réparées, à savoir l'entendement et la volonté, lesquelles ne sont données à l'âme que pour cela.

Mais comme mon sujet récent tend plus à [292r°] exciter et enflammer qu'à prouver et montrer cette vérité par divers objets purement intellectuels et spéculatifs, je mettrai peine autant qu'il me sera possible d'enflammer d'elle et en elle-même par tout ce continu, le fidèle et doux lecteur qui s'en voudra fidèlement servir pour sa propre et entière réformation.

Mais, bon Dieu, que voyons-nous en ce nôtre puissant siècle, auquel les religieux vivent purement et simplement selon la commune manière en religion, se contentant seulement iceux d'être exempts de vous offenser mortellement, menant pour eux-mêmes une vie quasi profane, ne sachant [ce] que c'est qu'intérieur, réformation et réparation de l'homme intérieur et nouveau ; et à peine le sauront-ils, la dernière heure de leur vie, l'importance de cette vérité, si ce n'est d'aventure en cela qu'ils se verront environnés de toutes parts d'infinis bourreaux qui leur feront voir à l'œil nu et toucher au doigt la rigueur de l'étroite et sévère justice de Dieu, qui en bref s'exercera au moins un très long temps en purgatoire à l'endroit de telles âmes plus infidèles à Dieu qu'innovantes de lui, de ses voies et de ses désirs, et de leurs devoirs réciproques.

Partant, mon très cher frère, il vous est loisible de mettre la main à la charrue, non négligemment, mais pour travailler à bon escient, tant dehors pour la religion — lui augmentant non seulement sa vie, mais aussi son lustre et ornement en l'insigne et perpétuelle édification de vos frères — que dedans vous, pour l'entière et parfaite réformation de votre homme intérieur créé selon Dieu et sa justice. [292v°]

Pour à quoi parvenir, il faut que, quoi que vous fassiez, vous êtes néanmoins à Sa Majesté serviteur inutile, puisque vos propres œuvres, en tant que vôtres, sont telles que la Vérité divine les exprime par une très vile similitude naturelle, et que le plus grand bien que Dieu vous ait fait faire, est de vous avoir fait religieux ; ce qui est pour vous, et quant à vous, une recréation de vous-même en nouvelle grâce.

Et que diriez-vous si je vous disais en bonne vérité et raison, qu'il y a double prédestination en Dieu, l'une commune et générale de tous les élus, et l'autre particulière, laquelle à vrai dire est d'un entre un million. Les élus et choisis de laquelle ne sont ni ne se trouvent ailleurs qu'en religion bien réglée, ou par l'abondance des moyens efficaces de Dieu : amoureux prédestineur de vous et de nous, il a fait voir à son Église la plupart de ses saints avoir été produits en religion, soit par le lustre de leur propre religion, ou pour le lustre et décoration de l'Église militante. Et vous, jugez-vous qu'il requiert moins de vous que d'eux ?

Et puis dites-moi, une bonté infinie et un amour infini ne requièrent-ils pas une bonté et un amour égal à eux ? Et puisque vous êtes tiré en évidence à vous-même du sein idéal et essentiel de la Divinité à si haute image et semblance de soi-même, pourquoi, je vous prie487, à cette si haute, si nécessaire, si importante, pourquoi, dis-je, ne vous appliquerez-vous à cette divine exercitation d'esprit ?

Et comment serait-il possible que l'enfant [293r°] amoureusement et miséricordieusement adopté à la Divinité demeure fainéant et oisif à l'exercitation continuelle du jeu actif et amoureux qu'il doit continuellement et incessamment exercer pour le propre plaisir et intérêt de Dieu, qui désire et requiert cela de vous, et non moins. Et puisque Sa Majesté est sortie par les effets de sa fécondité par tant et tant de créatures en ce monde visible, toutes faites pour votre service, et que non content de tout cela, il s'est manifesté et donné soi-même à vous, l'être de votre humanité demeurant Dieu et homme en un même, supposé, pourquoi ne sortirez-vous par une réaction d'amour continuel exercé de tout votre intérieur en son endroit, afin d'être élevé de la terre et de vous par-dessus vous, entièrement perdu par plongement vigoureux et amoureux en l'immense mer de son infinie divinité, où tous les esprits créés, se surpassant soi-même, se sont perdus, et où ils se sont consommés en amour comme dedans un très vif brasier qui les rend jouissant de l'infini amour et des infinis délices de Dieu même, le voyant être ce qu'il est, digne de son seul amour pour être pleinement bienheuré et bienheureux par soi-même. Je crois, pour moi, que vous serez plus dur, en votre condition, que le marbre et l'acier, si tous ces aiguillons et motifs n'ont le pouvoir de vous exciter à ce jeu actif d'amour divin de Dieu en vous, et de vous en Dieu.

Il faut que je vous dise encore une vérité qui est que tous les saints et bienheureux esprits jouissant de la gloire divine, et brûlant à guise de charbons [293v°] ardents ne sont pleinement heureux que de l'heur infini de Dieu même, qui pour être le paradis infini et incompréhensible de soi-même, les bienheure tous par-dessus le comble de leur propre félicité essentielle par cela même que sa félicité ne peut être comprise, bornée ni limitée d'eux, ains488 de soi-même qui en atteint totalement les bornes et limites par son aspect et regard infini et très simple. Et vous, ne vous animerez-vous point sur cette vérité à aimer infiniment si faire ce pouvoir, ce grand Dieu auteur et perfectionneur tant de la nature que de grâce, par la grâce sourdante de la mer infinie de son amour, pour vous faire et être, moyennant votre amour ardent ardemment actif, un même esprit avec lui en lui.

Si donc, mon très cher frère, vous ne procédez selon ceci, et que vous vous reposiez dehors aux exercices extérieurs et tels quels, et ne vous tirez au plus profond de l'esprit par amour continuel, ardent et vigoureux, vous ramperez toujours par les objets sensibles, tout attaché aux sens, aux figures et images, ce que tout que vous ferez ainsi vous empêchera la vue et les sentiments des divers avènements de Jésus-Christ, votre unique et très cher Époux. En quoi vous n'aurez au plus qu'un amour et une inaction et des sentiments sensuels, auxquels vous assistant comme à chose grande, vous y constituerez secrètement et indirectement votre repos, craignant de partir de là en passant plus avant et en procédant comme il faut à l'exercitation rigoureuse de l'esprit, qui étant fidèlement [294r°] et dûment pratiquée, cause parfaite union et conjonction sans milieu ni entre-deux tant de l'un que de l'autre, ce qui est déjà être par expérience en quelque manière bienheureux. Et s'exercer ainsi en religion, c'est être vraiment et parfaitement religieux, tant pour la religion que pour soi-même, et cette vérité n'est et ne sera jamais accomplie autrement.

Mais, si vous voulez connaître les susdits premiers religieux irréligieux, vous les connaîtrez lorsqu'on les contrarie en leurs naturelles inclinations : vous les verrez tous vifs en leur fond, ne cédant à aucun, n'ayant vertu ni charité surnaturelle jusque-là. De sorte que le cas arrivant que vous les pressiez de près sur les choses qu'ils ne veulent ni ne désirent, ni faire ni endurer, ils feront soudain sortir les animaux de leur diverses passions hors du parc pour leur propre défense, sans qu'il leur soit possible de faire autrement, d'autant qu'ils ont leurs anciennes et corrompues habitudes de tout le vieil homme en leur fond. Ainsi toutes choses sont à ces gens-là occasions de ruines et de scandales, beaucoup desquels pour être vidés de consolations divines et humaines, n'épient que les occasions de faire jouer le jeu à leur naturel subtil et sensuel, pour l'exercice et affliction des bons et parfaits religieux. Et à tels, la religion bien réglée, et les bons et vertueux religieux, sont un enfer, d'autant que telles gens jugent tous les autres selon eux et ce qu'ils sont, et que jamais ne veulent ce que l'on veut, préférant leur jugement et sentiment à celui des autres, voire à celui des supérieurs. Ils savent beaucoup de choses, voire de la vie et l'esprit, ou qu'ils ont apprises par pures [294v°] spéculations, destituées néanmoins de toute pratique, demeurant du tout ignorant d'eux-mêmes, et de leur fond …489 en sa première et antique corruption, leur semblant et se croyant être meilleurs qu'au passé et que les autres. Ils sont pour cela enflés de plus grande présomption en eux-mêmes et tout bouffis de superbe. Voilà, mon très cher frère, les moyens par lesquels vous connaîtrez très facilement ce genre de religieux, qui le sont plus en apparence qu'en effet.

Mais quant à vous, il faut que vous vous résolviez de devenir éternel, tant en vérité pratique qu'en vue et science expérimentale de l'éternité en la même éternité. Or, pour parvenir là, il faut fluer activement sans cesse de toute l'action de vos puissances, par lesquelles vous soyez tiré et ravi totalement après elle en cette étendue éternelle en laquelle vous soyez rendu simple et immobile, sans réflexion ni division quelconque, pour là heureusement consacrer votre vie aux perpétuelles morts occurrentes incessamment à l'âme fidèle qui désire témoigner sa fidélité perpétuelle par toutes sortes de morts à Dieu, en qui elle s'efforce de fluer sans cesse pour demeurer fixe et totalement immobile en lui, adhérant éternellement à lui en qui elle est éternelle. Si tant est que, sans rabaissements ni recourbements de sa part (je dis d'elle-même), elle ne se divise et divertisse de lui, ou pour mieux dire, de son suprême Objet, pour, par cela même, d'éternelle se rendre temporelle par sa totale désunion, ou même par l'amoindrissement de sa parfaite et entière union à son Objet éternel et infini, les fréquents attouchements duquel font cela en elle, je dis l'éternelle union en une savoureuse [295r°] expérience conforme à la dilatation du sujet en son Objet d'une manière toute divine et du tout admirable, comme vérité qui excède totalement la capacité, la compréhension et expression du sens. En quoi même les habitudes acquises de cela activement pratiquées non seulement conservent, mais augmentent la noblesse, éminence et excellence de cet état acquis, d'une plus haute et profonde atteinte que l'on ne le saurait exprimer.

Que si c'est en cela, je dis en cette exercitation continuelle et ardente, que consiste notre souverain bien en action et sentiment totalement déiformes, conformément et proportionnellement ou à ce que nous sommes déjà, ou à ce que nous devons tendre et être, il faut que nous nous le conservions en son intégrité et pureté par notre fidélité active, au moyen de laquelle nous aspirons incessamment en action intime totalement déiforme (qui est beaucoup dire), à cette nôtre éternité objective, en laquelle et pour laquelle nous sommes éternels non tellement quellement et seulement, simplement et idéalement, mais encore selon nous et quant à nous, c'est-à-dire en notre temporalité, je dis, de nos puissances temporelles sorties temporellement de ce fond simple et éternel qui est en nous, et en qui nous sommes, ou devons être reflués et recoulés, par le concours de notre ardente, simple et continuelle action, tant en vivant là-dedans tout perdus à nous-mêmes pour tout faire agir dehors, qu'en mourant pour tout et toujours pâtir au-dedans pour continuellement mourir destitués totalement des dons fluants de cette même éternité pour notre propre bien, auquel renonçant au même moment qu'il nous est communiqué [295v°] en le faisant refluer à son communicateur comme à son éternelle source et principe, nous nous sacrifions, en effet, totalement nous-mêmes Dieu, comme et selon qu'il le désire de nous conformément à l'éminence de notre degré acquis. Et si la vérité pratique de ceci est la vraie vie, vous le pouvez penser, si tant est pourtant que vous en ayez fait expérience de près ou de loin.

Or ce qui se donne ici à goûter et savourer, et par conséquent à contempler, n'est ni n'a rien de moins que Dieu même, qui étant en soi et pour soi ce qu'il est, est Dieu pour soi-même par-dessus la déité, tout plein et comblé d'amour et de la gloire de soi-même jusques au regorgement de ses divines délices, ou pour mieux dire, jusques à regorger, pour parler selon nous, ses divines délices, pour remplir tout être créé d'amour, de gloire, de lumière et de ses mêmes délices en éternité de goût, saveur et jouissance en Dieu même, à la glorieuse similitude duquel tout être créé qui par affluence de grâces divines à ce bonheur, ou que de pouvoir par cela même arriver en possession de ce bien, incréé, ineffable et infini, ou d'y être déjà pour en jouir à plein voile en éternité sans éternité, se trouve hautement et profondément arrivé en déiformité déiforme pour à jamais appéter le paradis de Dieu, dont il jouit pour lui-même et de lui seul en la forme entière et totale satiété de son appétit bienheureux en Dieu et en lui, mais en Dieu duquel flue continuellement même plénitude de satiété, pour lui et pour tous ses semblables, capables de même possession et jouissance que lui au seul et unique objet de tous, qui fluant [296r°] ainsi soi-même en effet de communication ou de grâce ou de gloire, transforme tout cela même en qui il flue en soi-même d'une très profonde et ineffable manière.

De sorte que, selon cette vérité, les hommes qui vivent ici-bas en exercitation et en possession de ceci, ou qui sont en possession de ceci en ceci même, par-dessus tout exercitation, sont Dieu même, soit en éminent degré de transformation par grâce et par amour, ou par-dessus l'amour même, ou de la plénitude de la gloire consommée dont ils jouissent après cette vie, ou dont ils jouissent déjà, par laquelle et en laquelle ils sont essentiellement transformés en la même suréminente Déité, qui les glorifie et bienheure à la même très pleine de leur gloire et de leur félicité ; et selon cette vérité, c'est être Dieu même, autant qu'il est possible de le pouvoir être et atteindre, soit en moyen ou par-dessus le moyen, soit en amour ou par-dessus amour, et en la gloire même qui récompense d'elle-même. L'amour demeure amour, où l'amour qui a excédé soi-même et qui à force d'action, de passion et de mort, a déiformément déifié son sujet fait éternel et stable et totalement arrêté en la stable et immobile éternité. Et puis en la pleine gloire de son ravissant, indéficient, suprême éternel et tout remplissant Objet, en l'aspect contemplation et jouissance duquel toutes les créatures qui en sont là possèdent tout, entendent tout en la jouissance intuitive et glorieuse de leur suprême et toujours ravissant Objet.

De sorte que nous posséderons Dieu en Dieu même, et sa gloire essentielle en sa même gloire, à la [296v°] mesure et proportion de l'amour avec lequel nous nous efforçons de fluer en cette éternité de laquelle nous sommes issus pour y refluer activement par notre généreuse et constante fidélité, en l'exercice de laquelle tendant incessamment à l'infini sans jamais nous relâcher tant peu que ce soit à notre su, nous serons souverainement agréables à Dieu qui, étant ce qu'il est sans nom et sans déité, en excellence et éminence de négation, doit être aimé de nous autres selon cette vérité, et non pas selon lui, sinon en admiration par-dessus l'admiration, soit en nous ou hors de nous, hors du créé en la même éternité de lui-même, en laquelle il désire infiniment que nous nous plongions éperdument par la totale perte et abandonnement de nous-mêmes, non pour le comprendre, car il est impossible, mais pour nous comprendre, contenir et totalement remplir de lui-même dedans l'immensité duquel il faut, et il veut que nous soyons perdus et totalement transfus en toute son étendue éternelle, pour demeurer morts ainsi à nous-mêmes et quant à nous, et vivant en la vie vivifiante et éternelle de lui-même et de toutes créatures, tant de nature que de grâce.

De ce que dessus je crois que vous vous sentirez puissamment excités à aimer souverainement notre souverain Bien pour cela seulement qu'il est et qu'il subsiste par soi-même, bienheureux en soi, de soi, et par soi-même en plénitude de satiété et suffisance et totalement suffisante pour surcombler de bonheur et de gloire une infiniment infinie majesté comme elle est, sans, dis-je, qu'autres raisons telles qu'elles soient, puissent hors de [297r°] là et de cela même, vous excitant par elles-mêmes à un tout raisonnable amour qui doit être raisonnablement exercé de vous par-dessus toute raison, appréhension et discrétion, et tout essentiellement pour vous rendre par succession des temps et de bon ordre toute suressentielle en sa même suressentialité, là où même l'éternité ni la déité comme telle ne se perçoivent ni se distinguent plus, pour être totalement passées, voire même consommées en elles-mêmes au-delà du temps, du créé et du moyen.

Mais d'autant qu'il pourrait sembler à ceux qui liront ceci que je voulusse tirer le religieux qui s'émouvra par ceci, et qui s'en servirait comme d'aiguillons et de moyens en cette totale étendue d'éternité, croyant peut-être que je désire le tirer par la force, l'aspect et la ravissante beauté de la même éternité qui, étant ce qu'elle est, à force de ravir tout sujet duquel l'inclination simple et jouissante a déjà reçu quelques attouchements de cet Esprit infini et éternel, tel, dis-je, pourrait penser que mon but et mon attention fût de tirer ainsi par-dessus l'action et le sentiment l'âme religieuse aimante cette nôtre commune Déité infinie et éternelle. Mais je désire lui faire voir que mon but et ma prétention en ceci est de rendre, ou pour mieux dire, de tirer la créature que j'aiguillonne d'un très vif amour par tout ceci, à être divine et éternelle en désir et appétit actif, par la vive action répétée et continuellement pratiquée duquel elle soit totalement éloignée et abstraite à jamais de tout le créé, et de tous événements tant bons que mauvais, pour être par cela même, je dis, par cette vive et continuelle pratique de moyen actif, aucunement perdue en cette immense Essence éternelle sans éternité.

De sorte qu'on voit manifestement qu'il me suffit que l'on soit éternel en cette éternité, en amour et appétit actif, et non pas en amour et appétit surpassé, si ce n'était peut-être que déjà on y fût arrivé à force de fluer amoureusement en l'infinie et éternelle étendue de l'Amour même dont nous parlons et [297v°] manifestons l'importance de notre entière et parfaite union avec lui et à lui en lui qui, nous faisant pleinement et largement participer à ce qu'elle est par l'abondante communication d'elle-même, nous fait et nous rend éternels en éternité, non tellement qu'elle-même, comme j'ai dit, mais divinement ou plus ou moins.

Or, comme c'est autre chose d'être éternel en cette éternité et appétit actif, aussi est-ce autre chose en cette même éternité d'être éternel en éternité sans éternité en appétit passif, et encore autre chose d'être en cette même éternité sans appétit et sans amour, mais par-dessus l'appétit et par-dessus l'amour en la science et au regard de cette infaillible vérité continuellement et sans fin fruitif490. De sorte que vous voyez que je vous attache à l'aspiration simple et amoureuse par la vive et continuelle ardeur de laquelle vous surpassiez en bonne et vraie victoire de vous-même, vous surpassiez, dis-je, vous-même et toute chose créée d'une manière et action toute essentielle, simple et naïve et profonde à mesure de votre pouvoir, à quoi étant déjà grandement disposé selon que je le suppose, cela vous sera très facile pourvu que vous ayez l'appétit insatiable de cela en cela même.

Mais il faut que je vous éclaircisse ici une vérité d'importance : qu'il y a deux sortes de moyens pratiques réduits en action pour vous émouvoir et par conséquent pour arriver à ceci. Le premier desquels est la vive considération et représentation intellectuelle et volontaire, mais plus appartenant à l'entendement qu'à la volonté prise essentiellement, des perfections divines en général ou de quelques-unes d'elles en particulier. L'autre moyen est d'amour pur et ardent qui, produisant ardemment et continuellement des actions et affections conformes à son appétit à soi-même, a beaucoup plus de force pour émouvoir éperdument, et même simplement son sujet de son objet simple et éternel, lequel amour actif ne cesse jamais son action qu'il n'ait entièrement perdu son sujet en son objet, où et en qui il est éternel sans éternité, et par conséquent Dieu sans déité comme la même déité sans déité, en distinction, toutefois sans distinction de la même déité sans déité. De sorte que vous voyez comment et en quoi, et combien l'amour comme effet de la puissance aimante, prenant puissamment et partout sur la puissance, les habitudes et les actions de l'entendement actif, si fort [298r°] et si rigoureux qu'il puisse être, même au plus lumineux degré que montre sa bonne et sainte réformation, en sa force, vigoureuse et pénétrante action par laquelle il anticipe plusieurs choses tout d'un coup, et éminemment en éminence de son degré, et en son habitude acquise.

Mais il faut vous aviser sur ceci que le propre des fidèles amis de Dieu, c'est de ne s'attacher à aucun exercice déterminé ni particulier, mais bien d'aspirer et fluer en leur Bien-Aimé, par la vive fécondité de leur amour actif et fluant, par lequel ils s'absorbent et s'écoulent incessamment en Dieu sans aucun exercice limité, prescrit et déterminé. Ceux qui sont vraiment amoureux et agités du vrai esprit d'amour, savent seuls si cela est vrai, et pourquoi. Mais vous qui êtes créé et recréé et tiré en l'effet de votre recréation ici pour être pour éperdument, hautement et simplement aimer l'amour même en lui-même, vous voyez, dis-je, si vous devez et pouvez vivre autrement qu'en l'action et pour l'action de cela même, je dis de l'amour même, et que vous ne vous devez jamais reposer ici jusques à ce que vous ne soyez totalement fondu et transfus en lui-même et devenu de lui et par lui-même lui-même en lui-même491. De sorte que ce serait ici pire vous dire après tout ceci ce qu'il vous faut pratiquer en l'extérieur, puisque comme en bonne raison et expérience le plus suppose le moindre, le tout suppose le plus et tout ce qui doit être naïvement et fidèlement pratiqué conformément au lustre et à l'ornement de l'homme extérieur et bien ordonné en ses exercitations et sorties.

Je ne dis point ici les particularités et expresses richesses que possèdent à la vue de tous ceux qui sont éternels en cette éternité, attendu qu'elles se contiennent toutes éminemment et se montrent abondamment à les mêmes possesseurs en la même éternité en laquelle ils se sont surpassés et totalement fondus et écoulés. Et cela est tout dire en disant que Dieu n'a rien qui ne soit à eux et pour eux, voire ils sont lui-même en lui-même comme nous l'avons évidemment montré. [298v°]

Bon, ô mon Époux, il fait bon adhérer à vous en amour nu et simple ; mes souffrances sont assez amplement récompensées par la jouissance totale que j'ai de vous, et votre très ravissante beauté qui délecte et assommit492 si tellement mon âme que je n'ai ni désir ni similitudes, ni parole qui le puisse exprimer, pour ce que ma jouissance et ma vue sont ineffablement ineffables.


Que c’est que religion, et que d'être religieux [chap. 2]

(Ms. 41n1 = Vrai Esprit, chap.2)

[65r°] Mon très cher frère493, puisque Dieu vous a appelé en religion il faut que je vous fasse voir le mieux qu'il me sera possible que c'est que d'être religieux. Religion donc est une congrégation de plusieurs faisant un corps plus ou moins étendu, militante et combattante unanimement sous un même supérieur légitime, vivant tous unanimement en unité d'esprit et volonté et conformité de mœurs et actions, en l'observance régulière, sous une règle approuvée et expliquée par statut fait de la partie de tout le corps et professée de tous pour être inviolablement gardée ; étant iceux statuts approuvés par l'explication de ses règles, dessus lesquelles tous professent unanimement vouloir combattre à la vie et à la mort.

Cela est assez connu de tous, ici n'est besoin davantage de montrer le fond et l'essence de cette définition ; mais comme il importe grandement de voir comme les religieux sont séquestrés du siècle et congrégés en un lieu où plusieurs faisant un corps ordonné et animé en bon ordre de l'esprit théorique et pratique de ses règles et constitution bien approuvées, aussi faut-il montrer, selon l'importance de cette vérité, la nécessité qu'il y a de vivre et agir en soi, tant dedans que dehors en bon ordre. Et comme on peut dire que ce corps est animé, aussi faut-il que les moyens qu'il doit tenir pour subsister en la vraie et bonne consistance soient conformes et conformément ordonnés à cela, tant pour le maintien et édification d'un que d'autre. Et comme il est vrai que toute la religion qui est au monde, qui a également Dieu pour but final, est une en diversité de corps diversement aussi animés, et de divers esprits, de diverses règles, statuts et coutumes, les actions, moyens et procédures à se maintenir chacun en sa consistance sont aussi diverses, conformément aux esprits de chacun d'iceux. Mais laissant là pour cette heure les esprits et les moyens de procéder dedans et dehors tous ces autres corps de religion, je n’outrepasserai point les bornes [65v°] et limites de mon dessein, qui est de montrer la beauté et excellence de notre corps propre particulier et animé en bon ordre de notre esprit.

Chacun donc sait assez quelles sont les règles, quels les statuts particuliers et exposés qui animent et doivent animer pour jamais notre corps en le perpétuel pratique. On sait aussi que nos règles sont plus dedans que dehors, et néanmoins subsistent dedans et dehors, et aussi que toute règle expliquée est partie dedans partie dehors. Et encore ce qui n'est pas le continu, je dis aux statuts, pour abondamment et suffisamment expliquer nos règles de tous points qui n'apparaissent en ce qu'elles apparaissent. Car comme il n'est pas licite au particulier de se porter à l'explication de ce qui est déjà de foi, soit par écrits authentiques et bien approuvés que de vive voix, aussi doit-on requérir l'explication de tout ce qui n'apparaît point et qui dépend de notre règle, pour son ordre, du seul supérieur, qui est plutôt et beaucoup mieux établi de Dieu en charge pour cela, que des hommes. De sorte que comme le corps et les membres reçoivent leur influence du chef, aussi faut-il que nous recevions les influences de notre propre esprit en chacun de nous, de notre chef et supérieur. Lequel nous devons tenir comme un oracle divin pour faire tel cas de sa divine voix en ses exhortations, admonitions, préceptes, conseils, voire même en ses rudesses et menaces, que nous ne laissions rien passer de nous sans l'exploit494 de sa divine pratique.

Or comme nous voyons évidemment et manifestement et est conçu à tout le monde, tant par écrits bien approuvés que par vive voix qui nous est continuellement réitérée, quel est notre esprit et l'excellence de son lustre, il se fait néanmoins comme la plus [grande495] part de nous semble ignorer cette vérité, sans l'ignorer pourtant, mais [sans] ne s’en beaucoup soucier, ignore aussi vraiment les moyens requis à faire vivre et posséder notre esprit en son véritable lustre, pour par cela marcher en la présence de Dieu en bon ordre et bonne composition au-dehors et en vraie tranquillité d'esprit au-dedans. Cela fait aussi que nous ignorons, ou pour mieux dire, ne nous soucions d'animer notre esprit selon cela, et le faire paraître en son lustre aux occasions plus importantes, où il importe d'édifier expressément, et selon cela, ou pour mieux dire, selon Dieu, nous et les autres.

De sorte qu'au lieu de faire sortir son espoir en son ordre [66r°] en ces occasions-là, comme se voit à la conversation privée d’eux avec les autres, nous produisons par nos paroles, gestes et mouvements, sentiments, appétits, actions et affections, notre espoir naturel tout animal et tout humain sous l'apparence et le manteau d'une belle police extérieure à tout. Le plus, et bien souvent et la plupart du temps, nous le faisons sortir en choses du tout pires et dont on ne peut recevoir que du scandale et ruine, et le moins est d'un total atterrement, ce qui fait souvent que quelques-uns pensant recevoir quelque consolation de leurs frères conversant avec eux, s'en retournent tout pleins des distractions et divertissements et dépens496 de diverses affaires qui touchent le plus souvent plus les séculiers que la religion. Que si elles touchent la religion quelquefois et peu souvent, elles sont si éloignées de l'esprit et tellement distractives qu'il serait bon de les taire pour toujours, et les laisser là en particulier et ordonner le temps pour les décider à la première commodité si elles en méritent la peine. Que si on en parle, ce doit être si brièvement et en telle démission et indifférence qu'on ne s'en anime et passionne point, afin que chacun ne perde du sien et de son esprit par telle conférence, pour pouvoir bien converser s'il veut avec Dieu, comme son esprit l'y oblige expressément.

Mais que dira-t-on sur ceci, voyant que les religieux les plus anciens, et qui comme les principales parties de tout le corps, ne s'animent à parler et agir d'autres et sur autres matières que de cela, en cela et sur cela ? Il faut dire sur ceci comme en nous écriant de profonde admiration que notre misère et corruption sont grandes, puisque Dieu étant pour soi, nous ne savons que dire ni de quoi nous entretenir et réjouir par ensemble. Ce qui est le plus évident et plus manifeste témoignage fait en nous de notre infinie et commune misère et corruption qui se puisse jamais imaginer. Je sais bien qu'on me dira là-dessus qu'être toujours bandé d'esprit en Dieu, et ne sortir de lui qu'en excès, c'est requérir trop de perfection de tous sujets indifféremment, puisque ce n'est que le propre effet des plus parfaits, qui ont cela de propre et particulier. Mais il est aisé de répondre à cela que c'est autre chose de sortir et procéder en la perfection des parfaits, l'action relevée desquels fait assez voir leur [66v°] degré acquis, excédant ou plus ou moins les moyens communs et communément ordonnés pour cela ; et autre chose, se porter à sortir aux moyens plus éloignés de la même perfection, ordonnés pour cela, desquels l'inclination vivement touchée vers Dieu d'amour, et vivement et puissamment touchée, ce qui ne se trouvant pas ainsi quand la commune et simple raison des communes choses qui appètent naturellement leur propre bien sans vouloir rien frayer ni dépendre du leur demeure perpétuellement gisant entre les mains vides des grâces et bénédictions divines touchantes et illuminantes leur inclination à se faire force compétente pour embrasser à roides bras les moins ordonnés, pour, par succession de temps et par bon ordre, arriver par degrés à l'esprit intérieur des parfaits auxquelles l'esprit de la religion est en son lustre plus ou moins qu'il est vraiment acquis497.

C'est chose qui ne se peut jamais assez déplorer de nous voir ainsi oublier Dieu, notre profession et nous-mêmes, nous contentant de ne point pécher mortellement, le reste demeurant à penser et à dire, et par conséquent à acquérir. Hé ! Quelle religion, je vous prie, y a-t-il en cela, et comment notre esprit sortira-t-il de nous en sa force et vigueur pour nous édifier partout les uns les autres en toute sorte de vertu et en vraie sainteté ! Procéder ainsi, dites-moi si ce n'est pas plutôt négliger et ruiner que vivre en assurance et repos de conscience ou en repos et tranquillité de cœur. Nous faisons profession de vivre religieux selon notre esprit qui est vraiment intérieur et beaucoup plus qu'extérieur ; et cependant, négligeant d'appréhender son essence et ses moyens en toutes ces deux parties, nous nous portons en notre commune conversation à agir, négocier et traiter politiquement et séculièrement d'affaires et négoces toutes séculières et inutiles, qui ne nous dev[r]aient non plus toucher que ce que nous n'appréhendons jamais ; je ne sais d'où cette mauvaise coutume et pratique procède, si ce n'est que tous en nous-mêmes, il nous semble et croyons que tout nous est licite, sur ce que nous ne voyons point de péché mortel manifeste. Mais nous ne considérons pas assez que les séculiers communs sont tenus de vivre en sorte qu'ils ne pèchent [67r°] point mortellement ; pour quoi faire ils ont les commandements de Dieu qui les tiennent liés et astreints à cela, s'ils veulent procéder à leur devoir comme bons et fidèles catholiques. Et ce, pour être infiniment plus éloignés qu'eux par notre profession, en laquelle nous nous sommes obligés à Dieu par les trois vœux essentiels et sous l'observance régulière vivement et pour toujours pratiquée, plus au-dedans de nous qu'au-dehors, du plus intérieur et plus essentiel de nos vœux et règle à la perfection évangélique, qui consiste en la parfaite pratique des mêmes conseils évangéliques, faits et ordonnés et publiés de Notre Seigneur pour pratiquer ses commandements en leur perfection suprême, faisant ces mêmes conseils et pratiques tant dedans que dehors par moyens diversement ordonnés et mis en évidence par le Saint-Esprit pour cet effet. Si bien que les âmes des religieux qui s'en servent fidèlement, arrivent, par cette même pratique vivement et continuellement exercée par succession de temps et en bon ordre, à un amour fervent, lequel les élève par activité des amoureuses aspirations à Dieu, en qui telles âmes se posent avec plus de contentement ordonné en Dieu leur fin suprême qu'on ne saurait exprimer.

Je ne veux pas inférer sur ceci que tous soient également obligés de tendre à la perfection, de même vol ni par mêmes moyens ordonnés à cela diversement. Car les plus puissants moyens sont déjà acquis par les moindres qui tiennent l'âme qui s'en sert vers la fin de un plus ou moins haut degré. Mais les moyens ordonnés et qui conviennent à tous pour se tirer communément en Dieu, doivent être ardemment appelés et fidèlement pratiqués, pour selon cela acquérir quelque degré de paix intérieure, et par même moyen concevoir en soi-même et méditer souvent les choses divines et traitées d'icelles en temps et lieu, comme matières auxquelles nous montrons prendre un singulier plaisir, non pour nous et en nous, mais pour Dieu et en Dieu, en qui et pour qui nous sommes, mourons et vivons tant en grâce qu'en nature.

Mais ce qui fait que nous ne nous sentons pas excités de ces profonds motifs, c'est que nous ne reprenons pas les recherches et l'exercice de telles vérités qui font arriver et atteindre notre esprit à la perfection de son lustre, à tâche, comme on dit, pour n'avoir ni ne vouloir ardemment appéter ni faire autre chose en que cela498 en comparaison de cela, non pour un temps, mais pour toujours, afin que que par notre amoureuse exercitation, Dieu soit pleinement satisfait de nous et en nous, confirmant la diverse infusion de ses grâces fluentes incessamment de lui en nous, pour nous en disposer à sortir et quitter nous-mêmes, pour satisfaire seulement et de tous points, tant dedans que dehors à Sa divine Majesté, pour laquelle seulement la vie prospère et adverse nous doit être douce et agréable, [67v°] en considération que nous sommes à lui pour lui très expressément comme ses intimes amis par-dessus le reste des communs hommes. Mais hélas ! Peu de chose de tout ceci ou rien du tout ne se pratique dans nous autres, comme s'il n'y avait point de Dieu ni de religion. Comment Dieu à qui ce fait touche, communiquera-t-il à semblables religieux, pour émouvoir, toucher et illuminer et s'unir à eux selon son désir, puisque tels religieux sont pour l'ordinaire plus éloignés de lui que le ciel n'est éloigné de la terre ?

Or il se fait que la plupart se contente[nt] d'une toute commune vie et manière de se convertir à Dieu, qui à peine leur touche les sens. Et encore ils procèdent en cela avec tant de division en leurs actes, qu'ils agissent plus en cela même aux choses créées qui les divisent et les abaissent, qu'en eux-mêmes pour se simplement et totalement élever à Dieu en ce qu'ils font. Et encore ne laisse-t-il pas de s'en trouver quelques-uns qui passent tout le jour sans s'élever à Dieu, soit qu'ils ne puissent arriver pour y simplement penser, pour les grandes difficultés qui les assaillent et s'opposent à cela de leur part, soit pour ce qu'ils le négligent du tout ou pour autres telles et semblables causes ; qui attendent, dis-je, le temps ordonné pour l'oraison auquel ils tâchent aucunement de satisfaire à leurs désirs qui est de se recueillir au-dedans. À quoi assez souvent et pour l'ordinaire ils ne parviennent et arrivent que difficilement et encore tellement quellement, et sans savoir ce qu'ils font et encore bien tard.

De tout ce que dessus le religieux pourra voir comme en sommaire et raccourci l'excellence de son esprit en toute la religion et en soi-même, tant pour l'édification de la religion que de soi-même, et l'importance de ce à quoi il s'est librement et volontairement obligé en cela et par cela même, en la force et en la cause finale de nous tous éternellement élus et choisis pour être admis tant en cette vie qu'au Ciel.

Voyez donc, mon frère, mon ami, si toute cette déduction et autres semblables que vous voyez sur ce sujet, vous doivent être comme à moi et à nous tous de petite conséquence et importance. Et voyant tout ce que Dieu désire499 de vous, et ce que vous lui devez, ne vous négligez pas à l'acquis de votre obligation. Que si vous en étiez venus là à vive force d'amoureuse et continuelle exercitation d'esprit, que de vouloir actuellement que Dieu soit en lui et pour lui, vous concev[r]iez et toucheriez facilement toute cette pratique, qui n'animerait pas moins votre esprit et toute votre âme en cette puissance pour la vivifier à soi, que votre âme animée anime votre corps pour nécessairement lui donner sa vie et sa forme.

[68r°] Il n'est pas question en ceci de seulement vivre moralement et tellement quellement, comme je l'ai déjà dit, mais il faut et s'exercer saintement et divinement en cette triste vie qui est le lieu de votre pérégrination et bannissement, vous attachant amoureusement à Dieu le mieux et le plus amoureusement et souvent que vous pouvez, voire parmi les affaires et négoces plus distractifs de soi. Et que vous croyiez, comme article de foi, que vous n'avez rien tant à faire que cela, et principalement et de plus important. Et encore qu’on dise, chose vraie comme elle est, que l'obédience vaut mieux que les victimes. Si est qu'il faut que nous sortions dehors pour obéir sans quitter le dedans de l'esprit, par une simple attention et affection, qui nous tiennent aucunement suspens et attachés. Quant au simple à Dieu [sic] notre seul objet est pour lui adhérer simplement et nûment. Nous devons bien nous donner de garde de sortir animalement aux obédiences de précepte d'obéir promptement et parfaitement. C'est-à-dire que nous ne goûtions pas d'affection intime qui nous épande tout de nous-mêmes au-dehors et à l'action dont il est question, attendu que c'est assez qu’appliquions autant d'attention que les choses pour leur plus grande et moindre difficulté le requièrent de nous, pour les bien et dûment faire en bon ordre. Car depuis qu’on voit tout le dedans épars au-dehors, c'est signe qu'on n'a aucune habitude de vertu, et qu'on est tout au sens et à la nature, pour ne sortir que naturellement et animalement, et n'agir les choses divines que naturellement et sensiblement. Que si vous réfléchissez en Dieu amoureusement pour toujours comme étant cela le principal effet de votre intime et plus unique désir, vous pouvez en cela même et par le même moyen réfléchir sur vous comme en deuxième cause pour voir l'excellence de l'esprit de votre religion, tant en soi animant tous les corps de votre ordre, au plus particulier et en vous-même. En qui vous le verrez et désirerez acquérir de plus en plus et vous le constituer en la pleine excellence de son suprême lustre, et le tout en la pleine conformité de tout vous-même, totalement laissé et abandonné pour jamais à la très haute et très sainte volonté de Dieu. Quand vous procéderez en effet et sincérité, et non en apparence, vous expérimenterez et savourerez cette pratique, en sachant aussi que c'est de laisser Dieu pour suivre Dieu, c'est-à-dire vous-même pour la propre satisfaction, pour le suivre en objets tout contraires en lui-même et pour lui-même ; [68v°] sur quoi vous expérimenterez que les actes d'un parfait et entier abandonnement de vous-même en ce que vous ne faites pas ce que vous voudriez, sont infiniment plus nobles et plus excellents que les voies propres et ordonnées de vous-même qui vous causent votre propre satisfaction, à laquelle vous pouvez subtilement adhérer sans y penser.

Au surplus, le chemin le plus court pour vous est le dedans de l'esprit, qui ne se doit jamais tant peu que ce soit délaisser au-dessous des sens, au fait de son activité amoureuse. Par laquelle comme le poisson se plonge et replonge en l’eau coulante, son propre élément, centre et repos, vous vous plairez uniquement de fluer et d’adhérer continuellement à Dieu, et d'obéir simplement, continuellement et uniquement du plus intime fond de vous-même en véritable force de votre amour actif à la vive voix de vos supérieurs, qui ne vous tirerons jamais qu'en Dieu. Car il faut que vous croyiez que Dieu les illumine grandement pour eux et pour vous, afin de vous montrer, tant d’exemple que d’enseignement, la vraie voie de l'esprit, et pour vous y conduire en toute assurance quand vous y serez entrés par un véritable désir de mourir pour jamais à vous-même, pour vivre à Dieu seul votre vie, votre gloire et votre repos éternel, tant en cette vie qu'en l'autre. Et sachez que si vous vous délectez seulement dehors et dans les objets sensibles, vous ne saurez jamais rien de l'esprit, et ne goûterez jamais les divines délices d’icelui, qui ne s’expérimentent et ne se savourent que de ceux qui sont vraiment morts à tout le dehors et le sensible, en ses divines délices, dons et richesses, les tirant de plus en plus au-dedans pour être incessamment, non tellement quellement recueillis, mais tout tirés en simple unité ; et se dilatant simplement et lumineusement, ils goûtent et voient Dieu, et expérimentent les effets en eux de sa beauté, de ses délices. En l'expérience et sentiment de quoi, ils abhorrent plus le vieil homme, ses appétits, actions et sentiments, qu'on ne le peut penser.

Voyez donc derechef, mon frère, si vous voulez être profane ou divin, puisque cela est en votre libre pouvoir et vouloir. Ce n'est pas assez que d'avoir quelque lumière et connaissance naturelle de Dieu et des choses qui lui appartiennent, mais il faut être soi-même surnaturel en ses [69r°] habitudes, en sa vie, en ses connaissances, en ses continuelles actions, en ses paroles, en cela tant dehors que dedans. Et ce qui en trompe plusieurs, c'est qu'ils se contentent des connaissances et des touches divines acquises par spéculation ou autrement et en nature. Desquelles il leur semble être beaucoup garnis, et cependant qu'ils se délectent de cette science et raison naturelle, ils vivent animalement et presque comme hommes du tout profanes, sans se soucier autrement de la vraie vie de l'esprit, quittant ses sujets ou plus ou moins bons qu'elle est véritablement pratiquée et possédée de l'esprit qui se possède aussi en elle, à mesure et proportion de ce qu'elle est véritablement et essentiellement en lui, et non autrement.

Mais c’est aux supérieurs d'entendre uniquement à cette vraie pratique en les corps pour s'y demeurer acquittés de leur charge envers Dieu, auquel ils sont comptables de toutes les ouailles que Sa Majesté leur a mises entre leurs mains. Pour cet effet, iceux faisant en sorte de les entretenir toutes ou plus ou moins selon ceci ou selon les forces et dispositions diverses, en lieu et état de grâce et d'abondants pâturages, afin qu'elles ne soient jamais à jeun et disetteuses des choses et matières appartenant à la vraie vie et réformation de l'esprit, laquelle ils doivent procurer en ses moyens et en elle-même avec toute industrie et diligence à eux possible. Cela fait, ils doivent souvent faire chapitre pour verser la lumière divine que Dieu leur infond divinement en leurs inférieurs, les excitant amoureusement et en la douce affluence de leur simple lumière à vaquer à Dieu au-dedans en vraie et fidèle pratique d'esprit, se dilatant ou plus ou moins là-dessus qu'ils se verront affluer de lumière divine, laquelle ils doivent amoureusement employer à se déduire et dilater aux fruits, sujets et matières de telle importance.

Je ne désire point m’étendre davantage sur ceci, pour leur mâcher et digérer leur matière, attendu qu'étant en Dieu ce qu'ils doivent être, jamais ils ne manqueront de cela en leur besoin, ni pour eux ni pour les inférieurs. Je dirai seulement qu'ils ne doivent faire chapitre que premièrement ils ne satisfassent à Dieu et à leur devoir, en paissant et rassasiant leur troupeau de leur douces, simples et efficaces exhortations, corrections, admonitions et persuasions pour les animer [69v°] du désir de voler à guise d’aigles vers le suprême et final Objet, puis ils traiteront des affaires qui se présenteront.

Autre traité de la différence des deux voies, mystique et commune [chap. 22]

(ms. 42n5 = Vrai Esprit, chap. 22500)

[285r°] Ceux qui ont la connaissance de Dieu à suffire, et qui sont simples en l'exercice selon cela comme ils pénètrent dedans Sa Majesté, se doivent médiocrement forcer à user quelque temps de tel exercice, de former des aspirations qui soient comme essentielles, et qui réduisent et contiennent, conformément à l'amour de Dieu, tantôt de ses bienfaits universellement, tantôt quelqu'un d'iceux, tantôt aussi l'amour même en tous ses effets, forçant ainsi médiocrement son cœur de s'accommoder à être réduite en [di]spendieuses501 réductions. À faute de quoi je dis : de se forcer là-dessus, on demeure oiseux et à rien ne faire, ne sachant à quoi s'attacher à cause de sa nudité et impuissance d'agir sur quoi que ce soit, mais ce n'est pas [285v°] tant impuissance que manque à la volonté de se bien et dûment s'appliquer aux sujets et matières qui lui sont plus conformes pour l'enflammer. Si bien qu'en cet endroit il ne faut point demeurer sans attache ni court502, faute d'action due et convenable pour se bien occuper de Dieu au-dedans.

Sur quoi faut savoir que ce noble exercice d'aspiration n'est fâcheux et pénible à former qu'au commencement, et qu'à mesure qu'on acquerra l'habitude par l'exercice même qu'on en fera, on le trouvera facile, si qu’on s'occupera selon icelui, facilement et sans peine. Mais ce qui ne coûte rien, ne doit être estimé guère de chose ; au contraire, ce qui coûte beaucoup pour ceci, est récompensé très amplement de la noble habitude d'amour en lui-même, et de la grande facilité à l'exercer par ce qui lui convient le mieux, c'est-à-dire par la très noble aspiration, laquelle doit être au commencement largement formée, prise et tirée de toutes les choses visibles, puis après, elle se va rétrécissant peu à peu, comprenant et contenant les vérités plus étroitement et essentiellement des choses, ou pour mieux dire, des vérités réduites par cela même conformément à l'appétit de la volonté. C'est de quoi on trouve des matières largement et de loin réduites, en d'autres aussi un peu moins déduites ; en réduction, d'autres plus réduites encore, et d'autres encore très réduites. [f°286r°] Si bien qu'à mesure qu'on reçoit les splendeurs divines en ses divins et profonds attouchements, qui font et contiennent diverses manifestations de plusieurs et divines notions, tant en la grandeur et la beauté de Dieu, en sa largeur et profondeur, qu’en la connaissance en science expérimentale de son rien, l'âme se trouve plus désireuse, plus enflammée, plus active sans labeur, et plus intérieure que jamais, se sentant et voyant perdue, fondue et réduite dedans l'immensité de ce divin feu tout dévorant, savoir le créé, pour là-dedans surpassée et perdue d'elle-même en son éminente élévation et constitution, ne vivre plus d'autre vie que de la vie de Dieu, qui l'anime et l'agite de son enflammé Esprit.

Mais ce n'est pas tant de quoi est question ici, que de montrer la manière d'entrer en ce noble et divin exercice, à ceux qui ont déjà assez de dispositions pour cela, lesquels, dis-je, se doivent forcer plus ou moins (pour mieux dire) médiocrement. Si que leur aspiration, plus étroite que large, leur soit douce, sensible et savoureuse, lesquels s'accoutumant ainsi à ce glorieux exercice, ils pourront prendre le large pour le continuer et poursuivre à long fil, je dis qu'ils se pourront [286v°] délaisser au large de toutes matières plus propres à enflammer de Dieu la volonté. Aussi se pourront-ils quand ils voudront appliquer vivement à la méditation des bénéfices divins, qui pourra prendre leur aspiration, afin de se rendre plus aptes, faciles et féconds