Écrits choisis de Monsieur Bertot









Monsieur Bertot





Florilège établi par Dominique Tronc














Ce choix a été établi lors d’une relecture des trois fichiers destinés à la publication de l’Opus Tomes I II III des écrits de Jacques Bertot chez l’éditeur Honoré Champion.


La table des matières reprend la structure en tables des matières du Corpus chez Champion, afin de faciliter sa consultation.


Fichier « G12 relevés Bertot Tomes I II III en A5 [...].odt »




Table des matières

Un Directeur mystique 5

I Brefs Mémoires 29

II Correspondances (DM 2) 86

II Correspondances (DM 3) 121

II Correspondances (DM 4) 189

Un relevé de « sentences » 219

Diverses retraites [1662] 234

Conclusion des retraites 256

Influences reçues puis exercées 265

Interprétation libre 285

Table des matières 288

Fin 294







Un Directeur mystique


Nous avons tenté de rassembler toutes les œuvres et de rares indices concernant Jacques Bertot (1620-1681)1. Ses écrits sont à nos yeux les plus profonds et les plus denses de toute sa lignée mystique. C’était l’avis de Madame Guyon : elle a rassemblé les écrits de son maître, tardivement publiés par des disciples2.

Nous ne disposons que de minces renseignements personnels. L’homme semble avoir réussi à effacer toute trace. Son nom est commun en pays normand sous des orthographes diverses. Même l’année de sa mort fit l’objet de relations contradictoires.

Édité sans nom d’auteur et accusé de quiétisme, ses éditions étalées entre 1662 et 1726 furent dispersées dans des bibliothèques privées. Les écrits devenus rares sont difficiles à repérer au sein de nombreux Anonymes3.

Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un témoignage sur la fidélité de disciples étaient inclus dans l’Avertissement du premier tome du DM :

« Monsieur Bertot […] natif de Coutances4 […] grand ami de […] Jean [5] de Bernières […] s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses […][à diriger] plusieurs personnes […] engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre […] Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans [6] jusqu’à sa mort […][au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. […] [7] [Il fut] enterré dans l’Église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes […] ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières5.

Il naquit le 29 juillet 1622. On a quelques précisions sur sa famille :

il s’appelait Jacques Bertot natif de St Sauveur de Caen, fils de Louis Bertot et de Judith Le Mière sa mère qui était sœur de Mr Le Mière père de celui qui est présentement Lieutenant particulier de Mr le vicomte de Caen. Le d[it] Sr Louis Bertot était m[archan]d drappier de profession à Caen. Il quitta le négoce environ l’année 1640 vivant de son bien qui est scis [situé] en la paroisse de Tracy proche [de] Villers. Mr l’abbé Bertot était fils unique qui étant dans les ordres sacrées [sic] se mist à l’Ermitage avec feu Mr de Bernières et plusieurs autres personnes pour y vivre saintement tous ensemble…6.

Issu d’une famille aisée, Bertot sera généreux7.

Bertot vécut d’abord à Caen, puis à Paris ; mais on se gardera d’attribuer une trop grande importance à ces localisations : le suivi des religieuses de divers couvents l’a rendu itinérant.

De ce prêtre discret va peu à peu émerger un confesseur de grande réputation : devant lui vont s’incliner les caractères bien trempés de Jourdaine de Bernières puis de Jeanne-Marie Guyon. Sa profondeur et son expérience vont susciter de toutes parts respect et confiance absolue.

De Caen…

Devenu prêtre après des études au collège de Caen, il s’attacha à Jean de Bernières et à son groupe de l’Ermitage au point de devenir « ami intime de feu Mr de Bernières8». Certains indices font penser que le jeune compagnon fut destinataire de la majorité des lettres adressées à cet ami intime9, remarquables par leur ton intime et leur profondeur spirituelle. On y sent l’autorité de l’aîné expérimenté, mais aussi la certitude d’être parfaitement compris. Bernières se dévoile. Bien que son ami soit plus jeune, il lui parle à cœur ouvert de ses états les plus profonds vécus dans ses dernières années :

Dieu seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu, qui vous est donnée, en toute passiveté, sans ajouter votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes [voies] de Dieu, moins il y a de choses à lui dire… 10.

Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre […] Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même […]

Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, Il nous continuera les miséricordes pour nous établir dans Sa parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien11.

À la mort de Bernières, Bertot lui succéda comme directeur spirituel. De 1655 à 1675, sa principale activité en Normandie fut d’être le confesseur du monastère des ursulines de Caen, où vivaient la sœur de Bernières, Jourdaine, et une figure discrète, mais importante, Michelle Mangon. Les Annales des ursulines12 témoigneront du rôle parfois délicat que doit assumer un confesseur, par exemple lorsque Jourdaine tenta d’échapper à sa troisième nomination :

Elle fut élue unanimement pour la dernière fois. Sa surprise la fit sortir du chœur et courir s’enfermer dans sa chambre pour empêcher sa confirmation et en appeler à l’évêque ; mais Monsieur Bertot, Supérieur qui présidait à l’élection et M. Postel son assistant, allèrent la trouver et lui faire un commandement exprès de consentir à ce que le chapitre venait de faire. À ces mots, vaincue par son respect pour l’obéissance, elle ouvre la porte et se laisse conduire à l’église pour y renouveler son sacrifice…13.

Il n’est pas facile de diriger les âmes. Si l’on en croit les Annales14, Bertot a choqué par son inflexibilité, notamment lors de cet incident qui révolta les sœurs. Rappelons que Jourdaine de Bernières avait pour ancêtre un compagnon de Guillaume le Conquérant, qu’elle était la fille du fondateur du couvent et la sœur du vénéré Jean de Bernières : il est vraisemblable que Bertot ait perçu chez elle des vestiges d’orgueil. Or rien ne devait rester qui fit obstacle à la grâce : il la dirigeait donc avec la rigueur traditionnelle à l’Ermitage.  Même si, pour la rédactrice des Annales et pour ses sœurs, ce directeur était abrupt, mal informé et commettait une erreur, Jourdaine s’inclina devant la Justice:

1670 [le manuscrit est daté en tête de page]. La mère de Sainte Ursule [Jourdaine] étant en charge, le supérieur reçut quelques avis sur quelques points qui lui semblèrent importants où il crut que la Supérieure ne s’était pas acquittée de son devoir. Poussé d’un zèle peu réfléchi de donner des ordres qu’il croyait nécessaires, et en même temps de faire voir que là où il y allait des devoirs de sa charge, et de l’intérêt prétendu de la communauté, il n’avait égard à personne, il fit assembler les religieuses au chœur, et en leur présence, blâma la conduite de leur Supérieure à qui il fit une ferme réprimande avec des termes si humiliants que plusieurs des religieuses qui connaissaient son innocence en furent sensiblement touchées (et même scandalisées biffé) […]

Une particulière qui avait intérêt dans l’affaire, la vint trouver, fort pénétrée de douleur, pour se plaindre de la manière dont on l’avait traitée. « Ma sœur, lui dit-elle, il nous faut regarder Dieu en tous événements, ne conserver non plus de ressentiment de ce qui vous touche que j’en ai de ce qui a été dit et fait à mon égard. » […]

Elle poussa encore plus loin les preuves de sa vertu, car le jour même elle fut trouver [sic] le Supérieur au parloir, non pas pour (se plaindre ou biffé) se justifier, mais pour lui parler des affaires de la maison comme à son ordinaire, dont il fut également surpris et édifié. Toutes choses bien éclaircies, il conçut une plus haute estime de la mère de saint Ursule qu’il n’avait eue et se reprocha fort de s’être laissé prévenir par les rapports [qu’on lui avait fait biffé]. Il dit en plusieurs occasions que cette sage Supérieure s’était beaucoup mieux justifiée par son silence et sa modération, qu’elle n’aurait fait par toutes les bonnes raisons15.

Le réseau et la renommée de Monsieur Bertot s’étendaient bien au-delà du monastère de Caen. En témoigne par exemple une lettre écrite en 1667 par Mgr Pallu : ce missionnaire qui avait dressé un « projet de notre Congrégation apostolique », envoya sa rédaction aux Directeurs du Séminaire des Missions étrangères en demandant l’avis de quatre personnes, dont Bertot :

Sur la Méditerranée, en vue de Candie, 3 mars 1667 […] conférez-en avec Messieurs Bertot, du Plessis et quelques autres personnes de leur esprit et de leur grâce […] [Ces messieurs devront répondre en donnant leurs avis après 15 jours de réflexion :] Priez aussi Messieurs Bertot et du Plessis et les autres auxquels vous vous en ouvrirez de m’écrire ce qu’ils en pensent…16.  

Comme tous ses amis normands, Bertot se passionna pour l’apostolat au Canada. En témoignent deux belles lettres écrites en 1673-1674 à un dirigé canadien17.

[Demande :] Mon très cher frère.

Il me semble que depuis la dernière retraite que je fis au mois de septembre, la lumière du fond que j’appelle lumière de vérité commence par sa réelle et secrète opération à détruire la lumière des puissances, que je croyais auparavant lumière du fond, n’en ayant pas expérimenté d’autre.

La différence que je trouve entre lui et l’autre est que la première est toujours avec un certain éclat, appui et plénitude. Il semble que l’on a toutes les choses en réalité, et néanmoins elles ne sont qu’en goût et en lumière ; mais un goût et une lumière qui paraissent si déliés et si purs, qu’on les prend pour la chose même […]

[Réponse de Bertot :] Mon très cher frère.

C’est avec beaucoup de joie que je réponds à [475] la vôtre, remarquant le progrès du don de Dieu, qui assurément est très grand, commençant de vous faire voir et de vous découvrir la lumière de vérité ou la lumière du centre, ce qui veut dire la même chose. Elle est dite lumière de vérité d’autant qu’elle découvre Dieu qui est la vérité même, et quand le manifestant, elle en fait jouir peu à peu. La lumière des puissances, quoique véritable et conduisant à la vérité, n’est pas appelée lumière de vérité, d’autant qu’elle ne donne jamais que le particulier et les moyens et non la fin.

Elle est appelée aussi lumière du centre, d’autant qu’elle peut seulement éclairer cette divine portion où Dieu réside et demeure, ne pouvant jamais éclairer les puissances, mais plutôt les faire défaillir par son étendue immense, qui tient toujours de la grandeur de Dieu, en quelque petits degré et commencement qu’elle soit. C’est pourquoi elle n’est jamais particulière, mais générale, elle n’est jamais multipliée, mais en unité, et les puissances ne pouvant avoir que du particulier ne peuvent donc la recevoir qu’en s’éclipsant et se perdant heureusement (comme les étoiles par la lumière du soleil) dans le centre, où peu à peu cette divine lumière les réduit, en s’augmentant et croissant.

Remarquez que je viens de dire qu’en quelque commencement qu’elle soit, elle est générale et totale, étant un éclat de la face de Dieu ; et cependant ce total va toujours augmentant, éclairant et développant peu à peu le centre de l’âme et la Vérité éternelle en ce centre, de la même manière que vous voyez que le soleil se levant peu à peu commence [476] par son aurore. […]

Bertot fut aussi en relation avec Marie des Vallées, qu’il cite. Certaines belles images furent transmises d’une génération à l’autre et se retrouveront dans les Torrents de Madame Guyon :

Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme très unie à sa Divine Majesté, savoir, que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles18.

Elle me disait que la Miséricorde [en note : c’est-à-dire l’âme chargée des richesses spirituelles de la Miséricorde] allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent ; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargée de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler19.

D’après les correspondances entre religieuses, on sait aussi que, tout jeune, Bertot confessait le couvent de bénédictines et qu’il s’épuisait à la tâche20. Mère Mectilde rapporte à Jean de Bernières les activités fructueuses du jeune prêtre en lui demandant de le protéger contre tout excès de zèle. Cette lettre montre combien il était déjà perçu comme un père spirituel répandant la grâce autour de lui. Sa présence pleine d’amour leur manquait :

De l’Ermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence [52] nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâce par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans [ici], parlant [sans] cesse [il a] fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […]

Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […].

Le nom de Bertot apparaît dans des lettres adressées à d’autres religieuses bénédictines. La mère Benoîte de la Passion, prieure de Rambervillers, écrit le 31 août 1659 :

Monsieur B[ertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps-là, la divine providence m’y fît faire un voyage afin d’y venir avec vous […] C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privé de la vie de Jésus-Christ […] il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal […] s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment21.

La mère Dorothée (Heurelle) souligne ici combien Bertot était efficace par sa seule présence :

M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection […] je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur22.

… à Montmartre

Bertot garda toujours un lien fort avec le groupe de l’Ermitage : c’est ainsi qu’en 1673 ou 1674, il fut chargé de régler l’affaire compliquée de Jean Eudes attaqué par ses anciens confrères oratoriens. Mais parallèlement à toutes ces occupations, dans la dernière partie de sa vie, il lui fut confié une charge importante : à partir de 1675, il fut confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre. L’intensité mystique de sa présence attira des laïcs adonnés à l’oraison à qui il put transmettre la profondeur vécue à l’Ermitage.

Le lieu était à cette époque isolé de l’agglomération parisienne :

Montmartre : 223 feux, y compris ceux de Clignancourt. Ce village est sur une hauteur, au nord, près d’un faubourg de la ville Paris [sic] auquel il donne son nom […] La chapelle des martyrs […] [possède] une statue de St Denis en marbre blanc. C’est l’endroit où l’on croit qu’il fut enterré avec ses compagnons. On a beaucoup de vénération pour ce lieu, et l’on y voit presque toujours un grand concours de peuple ; le monastère est également vaste et beau, bien situé et accompagné de jardins d’une grande étendue. L’abbesse est à la nomination du roi. Dans le village est une église paroissiale dédiée à St Pierre23.

Bertot et Mme Guyon qui s’y rendaient ont probablement aimé la vue qui s’offrait à leurs yeux :

En parcourant le tour de la montagne [sic], on jouit d’une vue très belle et très agréable ; on découvre en plein la ville de Paris, l’abbaye de St Denis et quantité de villages. Les environs sont remplis de moulins à vent. Il y a beaucoup de carrières, dont on tire continuellement le plâtre pour la consommation de Paris […] on trouve assez fréquemment au milieu de cette masse de gypse, des ossements et vertèbres de quadrupèdes qui ne sont point pétrifiés, mais qui sont déjà un peu détruits, et sont très étroitement enveloppés dans la pierre… 24.

Le rôle de la vénérable abbaye bénédictine fondée en 1133 avait été central : sa réforme mouvementée avait eu lieu au début du siècle avec l’aide de Benoit de Canfield, et Bertot a dû souvent entendre évoquer le souvenir haut en couleur de cette refondation25. Il a pu connaître la réformatrice, madame de Beauvilliers, morte en 165726 et a certainement lu attentivement l’opuscule qu’elle composa pour ses religieuses, paraphrasant Benoît de Canfield27 pour en rendre la lecture plus facile.

À l’époque de Bertot, en des temps moins troublés, Françoise-Renée de Lorraine en était l’abbesse28 très cultivée :

Madame de Guise dirigea l’abbaye pendant vingt-cinq ans. Douée d’une haute intelligence, elle était en relation avec les beaux esprits et les femmes élégantes du temps : le docteur Valant, le médecin de madame de Sablé et de toute la société précieuse en même temps que de l’abbaye, nous a conservé plusieurs billets d’elle fort galamment tournés29.

C’est lors d’un voyage à Paris que Bertot lui fut présenté :

Quand il fut prêtre, il devint directeur des dames ursulines et la communauté le députa pour aller à Paris à cause des affaires qu’elle avait avec feu Mr Du Four abbé d’Aunay. Ce voyage lui procura l’honneur de la connaissance de Madame l’Abesse [sic] de Montmartre et de Son Altesse Royale, Mademoiselle de Guise30.

Elles étaient attirées par la mystique et furent touchées par la profondeur de Bertot, dont l’enseignement ne tarda pas à se répandre non seulement à l’intérieur du couvent, mais aussi chez les laïcs liés à l’abbaye. L’amitié des Guise le fit connaître du milieu dévot de la Cour :

Monseigneur le duc de Guise le considérait beaucoup, aussi bien que Mr de Noailles, Mr le duc de St Aignan et Mr le duc de Beauvilliers31.

Ce groupe de spirituels était estimé de Louis XIV pour sa moralité et leur honnêteté : Beauvilliers conserva des années la responsabilité des finances royales, Chevreuse sera conseiller particulier du roi, Fénelon sera nommé précepteur du Dauphin.

Bertot devint le « conférencier apprécié de l’aristocratie et en particulier de divers membres de la famille Colbert 32 ». Peu à peu se constitua autour de lui un cercle spirituel dont l’activité est attestée par la publication des deux volumes de schémas de Retraites, probablement notés par des auditeurs et imprimés sous l’impulsion de l’abbesse. Ces témoignages furent suivis d’une intéressante mise au point par Bertot lui-même sous le titre Conclusion aux retraites, publiée en 1684 et également destinée à Madame de Guise.

Saint-Simon, toujours précisément informé par ses amis les ducs de Chevreuse et Beauvilliers, connaissait l’existence de ce groupe qu’il surnommait avec ironie le « petit troupeau » :

[On pouvait] entendre un M. Bertau [sic] à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait33.

Comme toute la Cour, il observait avec étonnement les relations qui régnaient entre les membres de ce groupe qui ne pensait qu’à la mystique (10 janvier 1694) tout en faisant partie de la Cour :

[Mme Guyon] ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut [sic], qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école34.

Enfin, la vie de la Cour étant espionnée par la police, nous possédons le témoignage important d’un informateur à qui Madame de Maintenon, future ennemie de Madame Guyon, avait demandé un rapport de surveillance. Ce texte malveillant et moqueur date de 1695 et mentionne Bertot : on y décrit l’engouement pour l’oraison chez des laïcs qui accouraient à Montmartre. Est mise aussi en lumière l’activité de Bertot chez les Nouvelles Catholiques, où l’on rééduquait de jeunes protestantes (Mme Guyon et Fénelon s’y intéresseront)35. Le lecteur appréciera le parfum d’enquête policière qui se dégage d’un document par ailleurs bien informé36 :

Il y a plus de vingt ans que l’on voit à la tête de ce parti Mr Bertau [Bertot], directeur de feu Madame de Montmartre, qui mourut en 1679 ou [16]80. […] Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait, de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller à six heures du matin tête à tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur, quelquefois l’intérieur par écrit courait la campagne.

[…] Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou cachée. Quoique j’ai bien du respect pour Madame de Charost, je crois vous devoir avertir qu’il faut y prendre garde. […]

Mais malgré la surveillance et le manque de liberté de conscience, le cercle mystique résistera à toutes les intimidations puis à l’hostilité de Madame de Maintenon et de Bossuet. Regroupé autour de Madame Guyon, il survivra après la mort de son fondateur.

Monsieur Bertot disparut prématurément à 59 ans à Paris le 28 avril 1681. Le duc de Beauvilliers fut son exécuteur testamentaire :

11septembre 1684, Transaction devant les notaires de Caen au sujet du testament du sieur abbé Bertot : […] on célébrera tous les ans à perpétuité un service solennel le jour de son décès arrivé le 28 avril 1681 pour repos de son âme avec une basse messe de Requiem tous les premiers mardy de chaque mois où les pauvres dudit hopital assisteront… »37.

Ses écrits ont cheminé sous la sauvegarde de gens sûrs : après le duc de Beauvilliers, une religieuse de Montmartre, puis le franciscain Paulin d’Aumale qui les remit à la duchesse de Charost38 

7 juillet 1694. Il y a environ dix ans que Dieu m’ayant donné la connaissance de madame la duchesse de Charost, par une visite qu’elle me fit l’honneur de me rendre dans notre église, à l’occasion de quelques manuscrits de feu M. l’abbé Bertot, qu’une religieuse de Montmartre, nommée Madame de Saint-André, m’avait chargé à sa mort de lui remettre entre les mains […] je l’allais voir chez elle…39

Les manuscrits parvinrent finalement à Madame Guyon. On peut supposer qu’elle disposait également de nombreuses lettres. Quand elle sortira de la Bastille tous ces écrits seront préparés pour édition. Le Directeur Mistique sera édité en 1726 par les amis du disciple Pierre Poiret.

Monsieur Bertot consacra sa vie à la direction spirituelle. Grâce aux confidences qui s’échappent au fil de « Traités » et lettres recueillies dans Le Directeur Mystique, on sait que ce rôle ne fut pas assumé par volonté personnelle :

Les affaires sont un poison pour moi et une mort continuelle qui ne fait nul bien à mon âme, sinon que la mort, de quelque part qu’elle vienne, y donne toujours un repos. Mais je n’expérimente pas que cela soit ma vocation ; et ainsi ce repos n’est pas de toute mon âme, mais seulement de la pointe de la volonté40.

Bertot a enfanté de nombreux spirituels. Il succéda à Bernières et assura le passage de la mystique vécue par le P. Chrysostome de Saint-Lô du Tiers Ordre Régulier franciscain, des ursulines et les visiteurs de l’Ermitage, vers des bénédictines et les laïcs qui gravitaient autour du célèbre monastère de Montmartre.

Il avait demandé à Madame Guyon de prendre ses enfants spirituels en charge. La publication du Directeur Mystique avec son Avertissement, atteste sa reconnaissance envers ce père spirituel vénéré.

Une voie mystique.

Remplis de ferveur, les écrits de Bertot ne parlent pas de théologie, mais témoignent d’une pratique purement mystique. Aucune sentimentalité ne s’y exprime, mais sous une apparence de maîtrise calme, se révèle un être brûlant d’amour pour Dieu, qui presse son interlocuteur d’abandonner tout ce qui est humain pour se tourner vers ce que Dieu est.

Ce qui l’intéresse, c’est Dieu même, où il n’aspire qu’à se perdre. Parlant des âmes englouties en Dieu, il s’écrit :

une [telle] âme serait extrêmement heureuse si elle ne se pouvait pas retrouver. Mais, ô malheur ! elle se retrouve incessamment par les créatures et par les faiblesses ! Mais aussi elle peut incessamment se perdre, comme nous perdons et retrouvons incessamment la lumière du soleil en clignant les yeux à tout moment par faiblesse et aussitôt les rouvrant tout de nouveau pour jouir de la lumière du soleil41.

Le Directeur mystique nous mène de la découverte de l’intériorité à l’établissement dans l’unité, de la désappropriation de soi à la renaissance d’une vie nouvelle. L’âme lâche petit à petit tout ce qui n’est pas Dieu, se laisse couler dans l’abîme divin, non par son action, mais attirée par Dieu en son fond. Bertot ne s’intéresse pas aux extases ou aux « lumières » : il n’en méconnaît pas les joies, mais conseille de ne pas s’y attarder pour vivre dans la foi nue.

Ce passage du Directeur mystique résume le chemin, sa grande expérience lui permettant d’aller droit à l’essentiel de chaque étape :

Il y a quatre degrés en la vie spirituelle, et par lesquels l’âme est conduite en cette vie.

Le premier est celui des bonnes lumières et des bons désirs […] méditation […] oraison d’affection […] Leur devoir proprement n’est que d’éclairer le parvis et le dehors de l’âme ; quoique véritablement il semble (347) à l’âme qui y est, qu’elle est beaucoup éclairée au dedans et que c’est tout ce qu’elle peut faire de bon que d’avoir toutes ces lumières et ces bons désirs. Mais cependant tout ce que ce degré d’oraison peut faire, c’est de faire mourir […] aux affections grossières des créatures, de faire désirer et aimer Dieu […] beaucoup selon qu’il paraît à l’âme, mais peu en effet […]

Le second […] est l’oraison passive en lumière, qui n’est autre chose qu’une quantité de lumières divines données de Dieu dans les puissances ; et leur effet particulier est de les purifier, en leur faisant voir la beauté […] L’âme croit être à la fin de la journée quand elle est ici, parce qu’elle voit quantité de belles choses que l’esprit comprend. […] Et il est vrai que quantité de grands serviteurs et servantes de Dieu n’ont point passé cet état et sont en bénédiction devant Dieu. Mais ce qui arrive ensuite à quelques âmes fait bien voir qu’il y a encore des degrés à monter et que l’on n’est encore arrivé qu’au parvis du temple, que l’on ne s’est pas (348) encore mortifié ou que même on n’a pas commencé à se mortifier, et que l’on a seulement un peu essuyé les balayures du parvis, mais que pour entrer au dedans et dans l’intérieur du temple, il faut mourir. […]

Ce troisième degré est commencer [sic] à entrer dans l’intérieur du temple, je veux dire de Dieu même ; et pour cet effet Dieu lui soustrait ses lumières, ses goûts et les désirs de Lui. […] Elle se débat et fait des efforts pour donner ordre à ce malheur […] C’est une divine lumière obscure et inconnue qui est (349) donnée à l’âme dans le fond et non dans les puissances, qui fait évanouir votre première lumière qui était dans les puissances et fait voir ainsi leur vie et malignité. […] Comme la première lumière des puissances faisait voir les ordures du dehors […] celle-ci fait voir la vie et la saleté de la créature. […] Comme les effets de la première lumière étaient de remplir et de nettoyer, les effets de celle-ci sont de vider et de faire mourir. Quand donc on est instruit de ceci, on se tient passif et l’on souffre son opération […] (350) Que doit faire une personne en cet état ? Rien que de mourir passivement. Car cette divine lumière obscure lui fera voir et sentir les péchés de son âme, l’impureté de ses puissances, l’éloignement que le fond de son âme a de Dieu ; elle lui fera expérimenter jusqu’aux moindres défauts et sera pour elle une continuelle gêne et obscurité, jusqu’à ce qu’elle ait tout fait mourir en elle. […]

Mais peut-être me direz-vous : « Afin d’avancer cette mort, dites-moi à quoi je dois mourir ? » Ce n’est pas vous, chère sœur, qui vous devez faire mourir, c’est Dieu qui a pris possession du fond de votre âme. Soyez donc comme un agneau à qui l’on coupe la gorge […] Après un long temps de mort et que l’âme y a été bien fidèle et y a bien souffert ce qui ne se peut dire, par la purification de son (351) intérieur selon toutes ses parties, mais comme en bloc et en confusion, car la lumière y est générale, Dieu lui ôte encore toute la dévotion qu’elle avait […] Ce qui est bien plus, elle avait parfois recours […] à quelques applications intérieures par actes ; mais présentement sans savoir comment, elle commence à avoir scrupule quand elle les fait, il lui paraît que ce n’est que pour se délivrer du tourment qui la presse ; et de plus elle y découvre tant d’impuretés et que ce n’est point Dieu qui en est le principe et cela elle le sent. […] Elle se résout à être tout à fait perdue et à mourir à tout : il faut tout perdre et ainsi se résoudre à tout quitter […]

(353) L’exemple des autres âmes lui est quelquefois une bonne croix, quand elles sont bien dans la vertu et qu’elle ne s’y voit pas, elle qui marche une autre voie ; elle en voit quelquefois de si calmes et cependant elle est si émue ; elle les voit si patientes et elle est si prompte […] Elle voudrait y apporter quelque chose pour y remédier et elle sait qu’il ne le faut pas. Les mains lui démangent qu’elle ne travaille et n’ajuste tout et parfois y fait-elle quelque chose, mais sa peine est augmentée, car elle voit bien que c’est par elle-même et ainsi elle voit fort bien son amour-propre. Elle se résout donc de plus en plus à mourir et de se laisser ainsi tuer toute vive et malgré elle. […]

[Quatrième degré :] (380) C’est pour lors que l’on découvre cette beauté admirable de notre âme dans sa ressemblance avec Dieu : « Vous avez gravé en nous et sur nous la beauté de votre visage ». Et un pauvre paysan42 […] vous dira des merveilles de l’unité de Dieu […] (381) Il voit dans son âme comme dans une glace cette unité divine et dans l’opération de ses puissances revivifiées…43

Ce chemin est universel et déjà décrit par Bernières. Bertot affirme avec simplicité et sans détour la réalité d’un état permanent en Dieu vers lequel il appelle ardemment à se diriger sans s’arrêter en route. Le Directeur mystique s’achève sur la description de ce dernier état où l’âme « ne désire rien plus que ce qu’elle a ». Voici en entier cette admirable lettre 81 44, où Bertot arpente les sommets de la vie intérieure :

Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allant toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sensible et de perceptible de Dieu en [259] elle. Au contraire elle reste et demeure dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nue, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond ; mais elle porte une disposition qui est très simple, et jouit d’une très grande tranquillité et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein. Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune.

Et bien plus, elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même ; mais elle est et se trouve au-dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit dont je viens de parler, comme si elle était dans la nature et dans le vide. D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu ou en sa nature. Elle n’est pourtant pas dans la nature ni dans le vide réel, mais elle est en Dieu qui la remplit tout de Lui-même, mais d’une manière très nue et très simple, et si simple que Sa présence ne lui est ni sensible ni perceptible, ne paraissant [260] rien dans tout son intérieur qu’une capacité très vaste et très étendue.

[...]

[Enfin] L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondue, ainsi qu’une goutte de neige qui serait fondue dans la mer, de manière qu’elle se trouve devenue comme une même chose avec Dieu. Dans cet état il n’y a plus ni sécheresses, ni aridités, ni goût, ni sentiment, ni suavité, ni lumière, ni ténèbres, et enfin ni consolation ni désolation, mais une disposition très simple et très égale.

Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances [261] voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu.

Cet état est appelé état d’anéantissement premièrement parce que toutes les lumières, vues, notions et sentiments distincts des puissances sont anéantis, cessés et comme évanouis, si bien que les puissances restent vides et nues, étant pour l’ordinaire sans aucune vue ni aucun objet distinct. Néanmoins l’imagination ne laisse pas de se trouver souvent dépeinte de quelques espèces qu’elle renvoie à ces autres puissances et qui les traversent de distractions ; mais ces distractions sont si déliées, qu’elles sont presque imperceptibles, et passent et repassent dans la moyenne région, comme des mouches qui passent devant nos yeux, sans qu’on les puisse empêcher de voler.

Secondement cet état est aussi appelé état d’anéantissement parce que toutes les opérations sensibles et perceptibles de Dieu sont cessées et comme évanouies. Et même cette paix et ce repos sensible qui restai [en] t en l’âme après toutes les autres opérations sensibles, tout cela, dis-je, est anéanti. L’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rien de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieu, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarement.

D’où vient que la plupart des personnes qui sont dans cet état, ne font plus guère d’oraison parce qu’elles ont toujours Dieu et sont toujours en Dieu, étant comme je viens de dire, toujours en même état, dans l’oraison comme [262] hors de l’oraison. Et comme elles sont pour l’ordinaire dans une grande nudité intérieure, cela fait qu’elles pourraient bien s’ennuyer dans l’oraison si le temps était trop long. Mais il faut surmonter toutes les difficultés et y donner un temps suffisant, lorsqu’on est en état de le faire.

[...]

Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté à la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’il voudra pour le temps et pour l’éternité ; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirant jamais rien que ce que Dieu voudra, ni [264] vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut ni à perfection ni à sainteté, ni à paradis ni à enfer ; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle.

Enfin dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dans l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme par un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.

Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligations.

Une influence oubliée

Dans le monde catholique, les noms de Bertot et de Bernières furent engloutis dans la catastrophe de la condamnation du quiétisme. Par contre, leur importance mystique fut reconnue par des protestants. Bertot a été lu dans les cercles guyoniens dans toute l’Europe du XVIIIsiècle. Un choix d’extraits du Directeur mystique a été réédité en milieu piétiste45.

En Allemagne, on retrouve les noms de Guyon et de Bertot associés dans une lettre de Fleischbein dont l’épouse Pétronille d’Eschweiller fut présente à Blois auprès de Madame Guyon46. Il y déclarait à son jeune disciple suédois, le comte de Klinckowström :

« Dévorez, consumez », écrivent madame Guyon et M. Bertot […] C’est ce que conseillent et attestent madame Guyon, M. Bertot, tous les mystiques…47.

En 1769, on trouvera le Directeur Mystique ainsi que le Chrétien intérieur de Bernières dans les rares livres possédés par le pasteur Dutoit48 saisis par la police bernoise, lorsque son activité jugée suspecte provoqua une descente chez lui :

«Inventaire et verbal de la saisie des livres et écrits de Monsieur Dutoit, 1769 : […] la Bible de Madame Guyon et plusieurs de ses ouvrages, Monsieur de Bernières, soit le Chrétien intérieur, la Théologie du Cœur, Le Directeur mystique de Monsieur Bertot, Œuvres de Ste Thérèse [en note : appartient à Mr Grenus], La Bible de Martin, l’Imitation d’A. Kempis. Déclarant de bonne foi…49.»

L’importance de Bertot et Bernières était donc reconnue à l’étranger, les lointains disciples de Madame Guyon étant majoritairement des étrangers protestants.

Chez les catholiques, le XXsiècle resta méfiant vis-à-vis de tout abandon mystique à la grâce. Ce rejet concernait non seulement Bernières et Bertot (condamnés), mais le grand carme Maur de l’Enfant-Jésus, Jean de Saint-Samson, et même Laurent de la Résurrection...

Le nom de « Berthod » [sic] réapparut à l’époque moderne dans l’Histoire du sentiment religieux de Bremond50. Bertot eut enfin droit, sous son vrai nom, à un article pénétrant de Pourrat dans le Dictionnaire de Spiritualité. Ce dernier réagit vivement : « J’ai peur de trop bien comprendre. Les actions de l’âme ne sont plus les siennes, mais celles de Dieu 51 ».

Murielle et Dominique Tronc.

I Brefs Mémoires

Traité III. Profondeur des saints Évangiles

Lorsqu’il s’agit de Jésus-Christ ou de ses paroles, il n’en faut pas penser comme d’un seul et simple homme, mais bien comme d’un Homme-Dieu 52 qui agissait et parlait en esprit d’éternité, c’est-à-dire devant lequel toutes choses étaient un point d’éternité, tout lui est en présence sans passé ni futur, si bien qu’il les voyait toutes sans aucune différence.

Quand Jésus-Christ a prononcé une vérité, il a eu en vue non seulement la chose qu’il dit et la personne pour laquelle il la dit, mais encore toute créature à qui elle pouvait appartenir ; les ayant toutes présente en sa lumière et en sa présence, aussi bien que tous les moments de leur vie, comme s’il n’y avait eu qu’une seule créature dans la terre et dans toute la durée du temps, sans que cela ait fatigué son soin, ou ait brouillé sa vue et son opération.

Dans cette lumière chaque personne se peut [31]53 et doit appliquer ces vérités de l’Évangile, et ce que Jésus-Christ fait en particulier pour quelques personnes ; par exemple dans la rencontre de la Samaritaine 54, ou des autres merveilles qu’il a opérées. Et comme il avait toutes choses présentes en moment d’éternité, il n’avait pas une personne plus présente que l’autre, toutes lui étant totalement présentes ; et ainsi chaque chose qu’il a faite et dite a été pour toutes et pour chacune comme s’il n’y avait qu’elle seule.

Ce qui est d’une consolation admirable à une âme qui vit en foi et de foi : d’autant qu’elle peut s’appliquer tout, en entrant dans la profondeur de chaque chose ; chaque parole ou vérité n’ayant pas moins de profondeur infinie que Dieu même, et étant le Verbe divin même. Car on peut faire quelque distinction entre le Verbe divin qui est dans le sein du Père, le Verbe incarné en la chair et le Verbe écrit en ses paroles dans le saint Évangile. Je dis quelque distinction ; car dans la vérité il n’y en a pas, étant le même Verbe, c’est-à-dire la même parole éternelle, aussi vraie, aussi éternelle, aussi infinie dans le sein du Père éternel, dans le sein de sa mère la très sainte Vierge et dans les saintes Écritures : ce qui dit des merveilles à une âme profondément éclairée de la foi et qui a des yeux assez forts pour voir et regarder ce divin Verbe et le Soleil éternel en ce qu’il est, c’est-à-dire, dans sa beauté et dans la grandeur de sa divine lumière sans que sa lumière réverbère.

[...]

2. Mais hélas ! Qu’il y a peu d’âmes qui soient capables de voir l’éclat infini des saintes lettres ! Car ce n’est pas assez d’avoir de la [32] science : il faut encore que l’âme soit élevée au-dessus de sa capacité par une lumière divine très pure et très relevée, qui par sa ressemblance et analogie s’ajuste très suavement avec l’état de la lumière éternelle dans la sainte Écriture. Quand cela n’est pas, il faut modérer l’éclat de la divine lumière en la sainte Écriture par les écrits des saints, et faire proprement ce que l’on fait à l’égard du soleil matériel. Si vous le regardez fixement, au lieu de voir il vous crève les yeux et en brouille tellement la lumière que vous êtes un fort long temps sans pouvoir voir ; et même vous pouvez si bien vous opiniâtrer et en le voulant regarder fixement, que vos yeux pourraient entièrement perdre leur lumière. Il faut donc avec sagesse modérer par l’ombre son éclat ; et par ce moyen vous recevez par vos yeux, autant que vous en avez besoin, sa clarté ajustée et modérée.

[...]



Traité IV.  États d’Oraison, représentés dans l’Évangile du Lazare

[...]

4. Lorsque l’âme a beaucoup travaillé par la vie active, et qu’elle est souverainement et uniquement mise en repos par la contemplation, elle ne doit pas croire que tout soit fait. Non, ce n’est proprement que commencer 55. Car il y a un troisième degré très supérieur, qui est inconnu durant que Marthe et Marie travaillent chacune en sa manière, la première par son action, la seconde par son repos lumineux et fécond. Il arrive donc à l’âme ce qui est arrivé à ces deux sœurs, lors [43] qu’elles y pensaient le moins, au contraire chacune travaillant fructueusement en sa manière, l’une agissant, l’autre contemplant. Leur cher frère devient malade en l’absence de leur divin Maître. Qui est le cher frère de ses deux saintes sœurs ? Comme Lazare était le frère et comme le chef de ces deux sœurs, aussi le divin fond est le chef des puissances, où cette vie active et contemplative s’opère et est reçue. Il devient donc malade, ce cher frère et en l’absence de son Dieu. Et ce n’est pas sans providence que ce divin Maître est absent, puisque cette absence, comme nous allons le voir, causera sa mort ; car comme dirent ces saintes sœurs, s’Il avait été présent, il ne serait pas mort.

Ces deux saintes sœurs, Marthe et Marie, voyant leur cher frère malade, envoient des messagers à leur cher Maître, qui lui disent seulement que celui qu’Il aime est malade. Ils disent vrai, car c’est en vérité ce cher frère [Lazare] qu’Il aime, c’est-à-dire ce cher fond et centre de notre âme. Car quoique Jésus-Christ aime extrêmement la vie active et contemplative, son cœur est pourtant toujours au centre. Mais s’Il l’aime tant, pourquoi, ayant appris les nouvelles de son mal par les deux sœurs, ne vient-Il le secourir ? ô secret de la divine Sagesse ! C’est secourir admirablement ce divin centre que de se tenir éloigné de lui, afin que cet éloignement lui donne la mort et le laisse trois jours au sépulcre pour le ressusciter ensuite.

Tout cela exprime admirablement la mort du fond56, laquelle s’opère par cet éloignement — sans éloignement cependant — de Jésus-Christ [44], car l’âme ne trouvant rien où se prendre57 ni qui la soutienne, elle trouve peu à peu la mort par sa langueur. Ces deux sœurs secourent tant qu’elles peuvent ce cher frère en contemplant et agissant, mais il faut qu’il meure par nécessité, car [ni] la contemplation ni l’action [ne sont] sa vie : c’est Jésus-Christ Lui-même, et ne Le pouvant avoir, il meurt.

5. Les âmes qui sont en ce degré, ne peuvent presque jamais comprendre que ce silence de Jésus-Christ à ne pas répondre aux demandes que ces sœurs lui font pour secourir leur frère malade, soit son bien, et que même cet éloignement de sa présence par lequel Jésus-Christ demeure si longtemps éloigné de lui sans lui donner aucune nouvelle soit son bonheur. Elles croient au contraire que c’est son malheur. Car y avait-il vie plus heureuse que celle de ces trois personnes avant cette maladie, d’autant que ce frère agissait par sa sœur Marthe, et contemplait par Marie ! Mais la pauvre âme qui n’entend pas ce secret qui s’opère durant cette maladie par le silence et l’éloignement de Jésus-Christ est fort en peine et sa douleur augmente étrangement, parce qu’à la suite Marthe et Marie tombent dans la langueur aussi bien que le frère, étant abîmées en larmes le voyant mourir. Enfin il faut que l’âme sache que ce qui opère réellement sa mort, est ce silence et cet éloignement de Jésus-Christ ; de telle manière qu’encore que Dieu soit infiniment plus présent dans le fond de l’âme, plus Il lui paraît éloigné, et que Son éloignement soit Son approche, cependant cela par la peine et la faim de sa présence, lui cause peu à peu langueur de [45] mort. On ne peut presque jamais apprendre cette leçon, car si on le pouvait, cela empêcherait la mort. […]

Il faut donc que, ô âme, vous laissez agoniser et mourir en cet état, n’ayant rien, Jésus-Christ Se tenant si éloigné de vous et Son éloignement vous donnera la mort.

Mais quoi ! Cette mort paraît en ce temps si affreux et si peu pour le bien de l’âme, qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour conserver l’activité et la contemplation à ses chères sœurs ; mais enfin malgré les répugnances de Marthe et de Marie et du Lazare, il faut mourir. Jésus-Christ est impitoyable et Il ne viendra pas qu’il ne soit pourri dans son sépulcre. O, que cela explique admirablement bien cette mort mystique et comment Jésus-Christ est impitoyable pour une telle âme ! Puisqu’Il oublie l’amour qu’Il a pour les sœurs, l’Activité et la Contemplation, et par Son éloignement, amoureux pour le frère, Il le laisse mourir. Car il est très vrai que ce fond et centre de l’âme meurt véritablement, non par quelque chose de positif qu’il aperçoive en soi, car il s’accrocherait à cela, et ce quelque chose empêcherait sa mort ou l’éloignerait ; mais seulement Dieu le laisse mourir sans le secourir et sans paraître entendre ses sœurs. Quoique Jésus-Christ faisait autrefois tout ce qu’elles voulaient, ici Il ne les entend pas même.

[…]

9. Mais on me pourra dire, à quoi bon ce troisième degré ? 58 L’âme n’est-elle pas assez avantagée par le premier et le second, dont quantité d’âmes et de personnes éclairées parlent, sans être exposée à tant de maux, de peines et d’obscurités qu’il faut passer pour arriver au troisième ? […] Et pour dire en peu, afin de finir, la différence qu’il y a de cet état à la contemplation c’est que, comme après la résurrection du Lazare, il avait une nouvelle vie, aussi le fond et le centre ressuscité jouit d’une vie ressuscitée, qui n’est autre que Jésus-Christ en Sa vie humainement divine, mais dans une stabilité qui participe de la résurrection.

10. De plus le Lazare causait par sa vie quantité de conversions, et plusieurs étaient éclairés de la foi par lui. Il en arrive autant à l’âme ressuscitée : elle est merveilleusement utile à plusieurs, et sans qu’elle le pense, Jésus-Christ exhale d’elle grâce et onction. D’où vient que très souvent Dieu ne donne cette grâce qu’aux âmes par lesquelles Jésus-Christ destine faire grande grâce aux autres. Et pour ce qui est de l’âme même, elle jouit en cet état d’une merveilleuse grâce qui glorifie beaucoup Notre Seigneur et qui lui fait bien comprendre qu’elle était bien ignorante de se mettre en peine de ne pas glorifier Dieu dans son état de mort, mais au contraire de quitter tout et de mourir à tout dit au lieu de rien faire pour Dieu ; et elle remarque que tout cela avait [50] rapport à ce qu’elle possède en cet état et au pouvoir dont elle jouit pour glorifier Dieu par l’amour, par les vertus et même par la vie que les deux sœurs Marthe et Marie ont reçue dans sa résurrection. Car il est certain que ce même esprit ressuscité contemple et agit plus réellement et plus véritablement que jamais ; et ainsi Marthe et Marie et le Lazare sont derechef réunis par le véritable lien d’amour autant que cette mort les avait séparés. […]



Traité V. Degrés de l’Oraison ; comparés aux eaux qui arrosent un jardin.

[premier degré]

...cesser seulement d’opérer, est tout perdre ; car la semence de tout mal est en nous, qui ne cesse de croître et ne se remédie que par le travail continu et par le soin et la diligence actuelle59.

[...]

8. Ce premier degré est donc durant tout le temps de la Méditation, et ne cesse que lorsque notre Seigneur commence à faire un peu reposer le jardinier, le mettant au degré affectif ; ce qui se fait peu à peu comme j’ai dit autre part.

Oui, mais me direz-vous, faut-il être inquiet ou en trouble soit à cause de ses défauts en y tombant, ou si l’on n’avance pas comme on voudrait en la sainte oraison ? Non, il faut toujours demeurer en repos même dès ce premier degré ; d’autant que l’on sert un bon Maître et un Père très fidèle qui veut que nous ne soyons jamais en inquiétude, faisant humblement ce que nous pouvons.

Le repos donc dont nous parlons, que nous ne devons et ne pouvons pas avoir en ce degré, est un commencement de cessation d’opérer, ou pour mieux m’exprimer comme nous l’allons dire, une opération un peu plus facile, plus aisée et plus féconde.


[Second degré]

9. Le second degré est comparé au travail pour avoir de l’eau par une pompe. […] Ce second degré est l’oraison d’affection où l’âme considère peu, et cependant elle affectionne beaucoup ; et plus elle affectionne, et plus elle le veut faire. Il semble qu’elle a peu de lumière, et il est vrai, spécialement de l’aperçue, et cependant elle en a toujours pour affectionner et aimer en envisageant quelques vérités, ou une vérité, sans beaucoup raisonner ; et souvent sans raisonner, elle voit assez pour affectionner par la volonté. Et ainsi son oraison est plus à l’aise sans comparaison, car cette puissance étant beaucoup plus à nous, d’autant que nous la remuons comme nous voulons, aussi agit-elle continuellement sans beaucoup de travail. Dans le premier degré, le travail est tout du côté de l’entendement pour puiser des lumières qu’il n’a pas en soi, en prenant les espèces et les convictions dans les vérités. Mais en ce second, il a sa conviction aussitôt qu’il les envisage : et ainsi la volonté n’a qu’à travailler [59] et à jouer de la pompe doucement et tranquillement, et assurément l’eau vient en abondance, non pas toujours sensiblement, mais suffisamment pour faire aller et marcher la volonté par affection, car en ce degré la foi commence à se découvrir davantage qu’au premier. L’âme commence donc à opérer plus facilement, son opération étant en la volonté et par la volonté, et l’entendement ne faisant qu’éclairer un peu la volonté ce qui se fait par un simple regard sur les vérités, lequel simple regard se simplifie à mesure que l’opération de la volonté augmente, et ainsi l’opération devient plus facile et plus à l’aise.

10. Mais il faut remarquer que bien que cette opération soit plus aisée et facile, cependant il faut qu’elle soit continuelle. Car, comme dans ce travail de la pompe, si l’on cessait de la mouvoir, l’eau cesserait, aussi cessant le mouvement et l’opération de la volonté en simple lumière qui la met en œuvre, l’opération divine cesses en l’âme et rien ne s’y fait.

[…]


[Troisième degré]

19. Les eaux précédentes, comme vous avez remarqué, ne venaient et ne pouvaient venir qu’autant et en la manière que l’âme en puisait à force de bras par les méditations et les lectures et les autres exercices de l’état méditatif dans le premier degré ; et dans le second, l’âme n’en pouvait avoir qu’autant qu’elle agissait en paix et en repos par la pompe, et cessant cette opération aussitôt l’eau de la grâce cessait.

Dans ce troisième degré, la chose ne va pas de même, d’autant que l’eau de la grâce et l’opération divine se donne et y est donnée par elle-même, si bien que la coopération qui est absolument nécessaire ne s’étend pas à faire venir l’eau, mais à diriger et conduire son effet et son usage ; et ainsi toute la coopération consiste dans l’usage pour faire venir les fleurs et pour arroser le jardin de l’âme. Où il faut extrêmement et fidèlement remarquer deux choses : la première, que l’eau de l’opération divine en l’âme dans ce degré n’est nullement aidée ni avancée par l’effort que l’âme voudrait faire pour faire donner plus d’eau que cette source n’en donne volontairement et qu’ainsi l’âme doit être dans un plein repos à cet égard, recevant l’écoulement continuel de la divine source coulant en elle. Et comme nous voyons que les sources d’eau ne se tarissent jamais, mais donnent toujours leurs eaux fort claires, aussi cette opération divine en ce degré, ayant commencé, ne cessera [71] jamais de donner également ses eaux très claires et autant claires qu’on les pourra avoir proches de la source.

20. La seconde que tous les efforts que l’on peut faire pour faire donner plus d’eau et plus promptement que la source ne le fait, sont inutiles et servent seulement à troubler l’eau pure et cristalline de la source. Ainsi en est-il de l’eau de l’opération divine en ce troisième degré. Il faut que l’âme peu à peu devienne et soit en un parfait repos sur cela, ne se troublant nullement pour agir afin d’avancer et de faire multiplier cette eau céleste dont elle est fort amoureuse en ce degré, mais plutôt il faut qu’elle demeure en un parfait repos qui égale le calme et la Majesté paisible avec laquelle une source donne ses eaux pures. Les prenant proches de la source, vous n’entendez nul bruit et vous ne vous apercevriez nullement de cette fécondité et de cet écoulement si le ruisseau qui est hors de la source, ne vous en donnait des marques : ainsi en doit-il être de l’âme. Il faut que peu à peu tout mouvement, tout désir, toute opération propre qui peut causer aucun bruit, cesse pour recevoir cette divine eau ou cette opération divine, laquelle venant du soin de Dieu, a ses desseins à elle, se donnant et ayant en soi tout ce qu’il faut selon les desseins éternels de Dieu sur l’âme où cette divine opération s’écoule et se donne.

[...]

23. Vous avez déjà vu et remarqué comment cette source d’eau qui est au milieu du jardin, marque et désigne très bien la source de l’opération divine et de l’eau vive au centre de l’âme, laquelle est toujours pleine d’eau et en donne autant que l’âme en a besoin60. Il est vrai que si cette source ne s’écoulait pas par les canaux, elle demeurerait en soi cachée [73] et inconnue, comme elle l’a été tant d’années avant que l’âme fût assez heureuse de la découvrir par ce don d’oraison en ce troisième degré. Mais le jardinier, qui est l’âme, ajustant les canaux, conduit cette eau divine selon ses besoins.

Qui sont ces canaux ? Ce sont l’oraison, les lectures et la récollection intérieure, par lesquels l’âme fait couler cette divine source ou, pour mieux l’exprimer, par lesquels cette divine source s’écoule avec joie. Car en vérité, comme une fontaine, dans le monde, n’est que pour écouler ses eaux pour l’utilité publique, aussi toute l’inclination de cette divine source n’est que de se donner ; et autant que l’âme ajuste ses canaux, autant elle coule agréablement et abondamment, ayant un cri sourd, mais qui se fait bien entendre au jardinier, comme disant : « Plus on m’en ôte, plus j’en donne, et plus on se sert de moi, plus je suis féconde », ce qui sollicite extrêmement le jardinier d’ajuster, autant qu’il en a besoin et qu’il le peut, ces canaux pour avoir de cette eau divine. Et c’est ce que la Sagesse crie à haute voix61 : «Venez, hâtez-vous, achetez sans argent et sans échange».

24. De plus, le jardinier, voyant l’effet admirable que cela cause en son jardin et comment tout y verdit et fleurit, il est encore plus encouragé ; si bien que la facilité qu’il a à avoir cette eau et le merveilleux effet qu’il expérimente, le sollicitent de conduire, autant que ses forces le lui permettent, cette divine eau à sa fin et pour l’effet que la bonté divine la lui a donnée avec tant de largesse. C’est pour lors que le [74] jardinier commence d’être dans un grand repos, voyant son jardin si fécond en y contribuant si peu par son travail, sinon pour soigner un peu ses canaux, c’est-à-dire pour veiller à son oraison, à la récollection, à la lecture et aux autres exercices de son état intérieur et extérieur, et il remarque qu’avec bien moins de peine, sans comparaison, que du passé, il fait plus en un jour qu’auparavant en plusieurs mois. Ce qui le sollicite beaucoup à l’usage fréquent de ce don pour mettre en œuvre tout son jardin, c’est-à-dire toute la capacité de son âme, laquelle, moyennant ces canaux, est tout arrosée et revit merveilleusement62.

25. Ici l’âme commence un peu à se connaître et à savoir ce qu’elle est63. Dans les autres degrés, où l’âme était chargée de son opération, quoique sur la fin elle fût beaucoup plus facile et à l’aise, elle ne laissait pas d’en être tout embarrassée et occupée ; et ainsi elle n’avait pas si abondamment de quoi arroser son jardin, mais ici, où l’eau vient d’elle-même, et où elle l’a abondamment et par des moyens si faciles comme ils sont ici, elle l’abreuve beaucoup, et il n’y a ni coin ni lieu qui ne soit mis en œuvre. Ce qui lui découvre admirablement la beauté de l’âme et comment en vérité elle est non seulement créée pour Dieu, mais encore une image admirable et beaucoup parfaite de tout Lui-même. Ceci qu’elle voit et qu’elle contemple par cette divine eau est admirable en général, mais en particulier et à mesure que chaque chose s’élève et s’épanouit, elle en est charmée. Car cette divine eau, coulant par ces divins canaux susdits et arrosant [75] l'âme la fait épanouir non seulement en tout ce qui est en Dieu, mais la fait devenir elle-même comme une admirable image de tout ce qu’Il est. Et de plus ce qui la ravit est de remarquer l’admirable manière avec laquelle cela s’opère en l’âme par cette eau divine.

[...]

27. Pour lors, quoique la personne ne fût que quelque grossier paysan, il vient à apprendre le mystère de la Trinité, non par les oreilles comme en l’école, mais par le dedans, et il voit comment ces divines Personnes sont toutes en action, comment l’Unité divine est la source de tout, comment les perfections divines sont en Dieu, comment l’âme vit en Dieu et qu’elle est un assemblage de tout ce qui est en Son Unité, non comme quelque chose de distinct d’elle, mais comme l’image de l’original. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus [76] admirable que de voir comment cela se fait et s’opère en l’âme et de l’âme, mais non sur l’âme. Dans les autres degrés, à l’aide de la lumière et de l’eau divine qu’elle recevait, elle peignait sur elle, mais ici cette eau de source a la qualité et la force de donner la vie ; ce ne sont plus des fleurs en peinture, mais réelles et véritables, qui ne sortent pas sur la terre de notre âme comme les fleurs dans les parterres, mais de l’âme. Si bien que cette eau vivante, commençant à revivifier toute l’âme à mesure qu’elle en est abreuvée, fait sortir sans sortir d’elle, ou pour mieux dire, fait qu’elle soit ce qu’elle était en sa création et rédemption, à savoir tout ce que Dieu est, non par le dehors, comme j’ai dit, mais par le centre et le dedans.

28. De vous dire le contentement et la joie de l’âme et combien elle est en admiration de voir cette admirable œuvre qui commence à s’opérer par cette divine eau, cela ne se peut, il faut l’expérience. Et je m’assure que ceux qui l’auront en seront aussi charmés et en admiration que moi ; et cependant cet admirable ouvrage ne fait que commencer en ce degré, lequel va toujours se renouvelant et se perfectionnant de moment en moment, de jour en jour, et autant que l’âme se sert des divers canaux par lesquels elle conduit cette divine eau.

C’est pour lors vraiment qu’elle commence à voir et découvrir comme dans un miroir les beautés divines et ce qu’il y a de plus caché qu’elle n’approfondira qu’ensuite de l’usage de cette divine eau. Et ne croyez pas, comme j’ai dit, qu’elle voit cela extérieurement [77] et en peinture dans l’âme : elle devient ces choses, et ces choses mêmes sourdent et viennent d’elle admirablement. Comme l’autre degré qui suivra va bien plus avant et abondamment, perfectionnant cet admirable ouvrage que celui-ci ne fait qu’ébaucher, il suffit de dire ceci de cet admirable effet de cette eau divine.

29. Ici l’âme, voyant par expérience que cette divine eau est la seule source de ces merveilles avec cette coopération susdite de l’âme, elle n’a garde de se servir des aides extérieures, comme des idées, des raisonnements et d’autres choses. Ces choses ne peuvent donner ni la vie ni le coloris à ces divines fleurs : la seule eau du ciel a ce pouvoir, et ainsi tout autre moyen lui tombe beaucoup des mains et elle est, de plus, infiniment animée pour faire usage de ces canaux afin d’avoir sans cesse cette divine eau, si elle pouvait et si ses forces le lui permettaient.

[…]


[Quatrième degré]

50. À mesure donc que les gouttes de cette divine eau tombent, l’âme la reçoit ouvrant son sein, comme vous voyez qu’une terre bien desséchée reçoit une pluie douce qui s’imbibe en elle et commence à y faire tout revivre, si bien que l’âme a un plaisir, une joie et une satisfaction sans pareille à mesure qu’elle reçoit cette eau, d’autant que, comme je dis, elle y goûte sa vie et expérimente un bonheur que cette eau seule peut lui donner. Jusque-là, elle a su, comme en songeant, ce qu’elle était, savoir un ouvrage de Dieu et Sa véritable image. Mais ici, cette divine eau en [96] s’écoulant et en tombant en elle, la faisant revivre, elle fait comme sortir du tombeau ce bel ouvrage de Dieu ; et de cette manière, l’âme commence à avoir une faim divine de cette même eau. Elle savait déjà bien qu’elle était capable de Dieu et de toute Sa grandeur, mais cette eau tombante lui fait expérimenter comment cette même grandeur est en elle.

51. Si vous voyiez ressusciter un homme mort d’un sombre sépulcre64 où il aurait été enterré depuis plusieurs années, je crois que vous seriez surpris pour la nouveauté du fait, car, voyant cet homme sortir et revivre de ses cendres sèches et pourries, ses os morts se remplir de chair, et ainsi du reste, vous ne sauriez comment revenir d’étonnement et d’admiration, mais le voyant parler et vous entretenir de l’autre vie, vous seriez encore bien plus surpris. Il en arrive de même, et encore plus sans comparaison en cette rencontre ; à la réserve que ce fait de la résurrection du mort vous met dans l’étonnement, mais [que] celui-ci, quoique très surprenant, ne surprend nullement une telle âme, d’autant que cette divine eau lui est si naturelle, c’est-à-dire que, en faisant et en exécutant ces merveilles en l’âme, l’âme remarque si bien que en vérité ce sont les mêmes traces de Dieu, et que cette divine eau, ou bien Dieu en Son opération divine, ne fait que mettre au jour de l’âme ce que Sa main avait fait en notre création ; et à mesure que cette divine eau tombe, ce divin ouvrage se développe, qui ne met nullement en l’âme l’étonnement, mais plutôt la certitude de ce que Dieu a fait par Sa toute-puissance en notre création et qu’Il a refait par Sa bonté en [97] notre rédemption, ce que cette divine eau va faire germer. En parlant de ceci, il me semble que je vois un beau parterre qu’un jardinier a pris plaisir de semer de diverses fleurs, quand une pluie tombant doucement à propos le fait germer et ensuite peu à peu fleurir, et donne le coloris admirablement à toutes ces fleurs, donnant à une chacune justement ce qu’il lui faut jusqu’à ce qu’elle arrive à toute sa perfection.

52. Tout ce qu’est notre âme est une semence divine de Dieu et de tout Lui-même. Cette eau dont nous parlons, venant à arroser cette semence, commence à faire germer et à faire sortir peu à peu ces divines fleurs selon la beauté qu’elles sont sorties de la main de Dieu, si bien que ces choses ne s’opèrent pas dans les sens et dans nos puissances et en sentiment et en pensée, mais en vérité. Et, comme, par tous les degrés précédents, l’âme est tombée peu à peu en unité de toute elle-même, ici elle opère en unité, et toute l’âme est une terre qui produit non plus en distinction des choses distinctes et divisées, mais plutôt une multitude de merveilles en unité. Car remarquez bien que [dans] les degrés précédents selon la différence des eaux, elle [l’eau] opérait tantôt dans l’entendement, tantôt dans la volonté, tantôt dans les sens ; mais ici comme toute l’âme est créée de Dieu en unité, cette divine eau opère en elle et d’elle ce divin ouvrage de telle manière que l’âme découvre l’unité divine et devient savante en cette unité autant qu’elle en jouit ; et ses puissances étant capables des Personnes divines et de la Génération éternelle du Verbe et de la mission du Saint Esprit, elle vient (98) à recevoir ces divins effets non comme quelque chose d’extérieur dans sa pensée et dans son affection, mais comme quelque chose, ou pour mieux dire, comme un tout, qu’elle est.

[…]

59. Quand la chose est beaucoup avancée, il ne reste plus d’étonnement, à cause de la certitude que ces choses divines donnent à telles âmes, qui plutôt va se découvrant par ce qui se voit en elles et en leur divine lumière ce qui est en Dieu et ce que Dieu est. Si bien que c’est là une révélation admirable de Dieu et que je crois être celle dont Jésus-Christ parle : Et revelasti ea parvulis65. Ce qui fait qu’elles ne sont pas tant en quête pour chercher de la certitude autre part, tout leur bonheur consistant à être en pleine solitude, oubliées de tout le monde, ne possédant rien, mais jouissant de leur rien dans lequel tout ce divin ouvrage se fait. Ainsi, n’ayant besoin que du rien, il leur est facile de l’avoir, car elles n’ont qu’à se [103] laisser aller, et elles y tombent aussi facilement que cette divine pluie leur est donnée heureusement.

Et il faut remarquer ici que tout se perd en telles âmes : désirs de salut, de perfection, d’excellence dans les voies de Dieu, jalousie, voyant les autres plus éminentes en sainteté ou faisant plus pour la gloire de Dieu, enfin, généralement tout ce qui marque quelque inclination pour être quelque chose, non seulement vers les créatures, mais encore devant Dieu. Et la raison de ceci est, comme nous avons commencé à en dire quelque chose, que cette divine pluie étant Dieu qui S’insinue et qui revivifie Son divin ouvrage, Il ne fera jamais rien qu’à mesure que l’âme tombe et est dans le néant, d’autant qu’ayant créé l’âme du néant jamais, Il ne la revivifie en cette manière que par le néant et dans le même néant. Ce qui est infiniment à observer parce qu’ici tout autre moyen actif est tellement ôté à l’âme qu’un très long temps elle en est fort peinée et a beaucoup de difficulté à se laisser doucement et suavement tomber en ce néant et cette cessation d’opérer. Cependant, à la suite, l’âme voit tant et si bien que toutes choses succèdent de cette manière en elle qu’elle découvre qu’il n’y a que sa seule opération propre qui les gâte et y met quelque empêchement et que, lorsque, franchement et hardiment, elle se laisse perdre en Dieu, tout s’y fait bien d’une autre manière et avec une beauté bien plus éminente, cet ouvrage ne tenant et ne devant plus tenir de la terre. [104]

[…]

70. Quoiqu’en divers écrits j’ai dit plusieurs fois que tout ce divin ouvrage s’opère durant toute la vie présente en foi, je crois qu’il est bien à propos d’en faire encore ressouvenir, afin que l’âme sache que, bien que ces choses soient si grandes, c’est pourtant cette divine lumière qui les opère, et qu’ainsi elle n’aille pas se persuader que les personnes même beaucoup avancées en ce quatrième degré soient toujours en lumière aperçue. Non : elles sont toujours en lumière, car ici la foi est permanente et n’est jamais sans opérer, l’âme étant en cet état ; mais non toujours d’une manière manifeste, mais bien en foi, c’est-à-dire d’une manière réelle et efficace, quoique non toujours aperçue. Comme les âmes expérimentées et de ce quatrième degré savent fort bien qu’elles n’ont garde d’attendre aucune manifestation, car elles se rabaisseraient infiniment ; et ainsi supposant toujours également leur lumière, elles se laissent également et toujours perdues en la main de Dieu, qui opère incessamment, comme à la suite elles l’expérimentent très bien. Mais les âmes non assez expérimentées ou qui ne sont pas suffisamment instruites de cette [113] vérité, s’amusant aux manifestations, s’arrêtent, et ne vont pas toujours d’un pas égal, ce que font celles qui ont l’expérience et sont instruites de cette profonde vérité.

[...]

72. […] Il ne faut donc pas en ce degré s’amuser au sentir ou non sentir, au voir ou non voir, avoir ou non avoir ; mais il faut supposer sa foi constante et perpétuelle, car étant arrivé ici, [114] la foi est par état et l’âme en jouit par habitude et ainsi sans faire de réflexion sur l’acte. Supposé le Soleil levé au matin, on ne le réfléchit pas en doutant s’il est couché plus tôt qu’à son heure ordinaire ; et quoique souvent, durant le jour, il soit caché et que l’on ne le voit pas, on fait cependant que ce jour, quoique ténébreux à l’égard de cette belle clarté qui brille quelquefois, est le véritable soleil ; et ainsi l’on agit, l’on travaille et l’on fait tout comme s’il était fort clair et brillant. Il en faut faire autant dès que l’âme est certifiée de quelque personne expérimentée qui nous a assurés du degré de notre oraison ; et au cas que nous soyons en celui-ci, soyons assurés que Dieu, comme un véritable Soleil, ne manque jamais d’envoyer ce divin rayon de la foi en l’âme, qui fera en elle non seulement ce que je vous ai dit (ce qui n’est que grossièrement en bégayer), mais infiniment davantage dans le détail de l’essentiel que je vous ai décrit.

[...]

73. […] Où il faut observer que comme Dieu est plus à l’âme que jamais, aussi il y a une Providence plus spéciale à laquelle il n’échappe pas un moment de la vie de ces âmes. [...]

75. Il ne faut pas qu’une âme de ce degré s’étonne si elle n’a pas de grands désirs d’austérité, de souffrance et du reste qui marque une sainte vie. En ces âmes où Dieu travaille par [116] ordre, Il réserve ces choses pour le degré de Jésus-Christ qui doit suivre. Ici Dieu ne veut que la perte de l’âme en Lui en plein et parfait repos ; et ainsi peu à peu Il lui fait perdre tous ses soins, tous ses désirs, et généralement toutes choses, afin que Dieu devienne en elle toutes choses. Et de cette sorte il [ne] lui reste que l’abandon sans abandon, pour être et pour faire tout ce que Dieu veut, chaque moment de sa vie remplissant tous ses désirs et toute sa capacité, ce qui met insensiblement un merveilleux calme en l’âme où Dieu fait des merveilles. In pace locus ejus66, la demeure de Dieu est vraiment dans la paix, où Il travaille et fait un ouvrage admirable : il faut bien s’empêcher de le brouiller par son opération propre et grossière, qui ne peut que l’amoindrir quoique sa fin nous paraisse sainte.


Traité VI. Voie de la perfection sous l’emblème d’un Nautonier

[…]

17. Me soutenant dans ma comparaison, il me semble qu’en vérité qu’une âme qui se dégage peu à peu d’elle-même par le moyen de la conduite divine, est semblable à ces navires qui ont le vent plein et en poupe : toutes les voiles étant étendues, vous les voyez briser l’air et voler plutôt que de marcher.

[...]

26. Ceci est une vérité aussi certaine qu’il est certain que Dieu est Dieu : car nous ayant créés pour Lui, Il ne manque jamais de Se communiquer à chaque moment selon Son dessein éternel. Cependant sans comprendre bien cette vérité, les âmes s’amusent au créé et laissent l’Incréé, ne pouvant jamais trouver la voie pour y aller, car ignorant ceci, la voie leur est fermée, et ainsi elles s’amusent à l’image, laissant l’Original et s’arrêtant au rien, elles perdent le Tout, où elles arriveraient sans peine et sans s’égarer. Car cette véritable guide de l’opération divine les ayant prises par la main dès le commencement, se laissant à cette main en tout ce qui est de moment en moment, sans savoir ni voir la voie, le terme se trouverait, d’autant qu’il n’y aurait à la suite que de simples voiles et images qui le cacheraient.

27. C’est ce qui étonne les âmes qui sont assez heureuses et fortunées pour s’être laissé conduire par cette opération divine. Lesquelles étant arrivés à la Vérité, cette Belle se dévoilant par intervalles, leur fait voir qu’elle était avec elles dès le commencement et que, bien qu’elle fût voilée de croix, de peines et du reste, c’était elle-même, quoiqu’inconnue ; et que l’âme ne s’étant pas amusée à la regarder, et à la vouloir reconnaître, mais plutôt ayant couru et à la suite vogué par le vent heureux de cette opération divine, elle a tant marché [138] et a été si loin hors d’elle-même qu’enfin toutes ces ombres et ces voiles de croix, d’incertitudes et le reste, sont tombés dans le néant et la Vérité même s’est dévoilée.

[…]

[Du second degré]


42. Quand donc l’âme poursuit d’une vue forte et généreuse cette divine opération en cette manière, sans s’attendrir sur soi-même ni s’amuser à réfléchir, mais plutôt se perdant, s’aveuglant et s’abandonnant à Dieu inconnu qui a ses desseins en faisant et ordonnant ces choses ; elle avance et court sans le savoir par cette divine opération d’une manière surprenante : de telle sorte qu’elle est fort étonnée qu’après quelques années de tels travaux, les unes plus les autres moins, elle aperçoit que cette divine opération se dénue non pas en cessant de crucifier, mais en élevant l’âme par son vol et devenant plus dénuée et la foi plus simple et plus nue. Ce qui est cause que par la grande correspondance que l’âme a à cette divine opération en foi, la reconnaissant plus, étant plus nue, qu’elle ne le faisait, étant cachée et voilée des croix et du reste susdit, l’âme court plus généreusement après elle et en devient tellement amoureuse, qu’elle fend la presse et passe au travers des croix, des sécheresses et des pauvretés pour la poursuivre. Et plus l’âme la poursuit, plus elle se dénue ; et plus elle se dénue, plus l’âme court. Et ainsi sa nudité et sa simplicité est le charme qui tire l’âme de soi-même sans comparaison encore plus qu’elle ne faisait dans le premier degré.

43. Et c’est ici où se commence le second degré que j’ai comparé en le décrivant au vent qui se mettant en poupe soulage les nautoniers et leur ôte la nécessité de tant travailler, laissant [151] seulement celle d’accommoder les voiles à son secours pour n’avoir plus besoin que de son travail, qui fait plus de chemin en un moment et sans travail que leur travail précédent ne faisait en beaucoup de temps et avec une peine comme infinie.

[…]

44. Car comme le vent étant parfaitement en la poupe d’un navire, les nautoniers se mettent en repos et vont au gré du vent qui les porte, aussi telle âme agitée est conduite par la divine opération en foi nue, cesse son travail de simple abandon à mesure que la divine opération devient nue ; et ainsi devenant beaucoup nue, l’âme cesse même ses simples abandons [152] ses vues simples et le reste qui était son ajustement à cette divine opération, toutes ces choses lui tombant des mains ou, pour mieux m’exprimer, tombant dans le néant par un repos qui s’augmente autant que cette divine opération continue. […]

Et comme il est certain qu’elle ne manque jamais, spécialement ayant amené l’âme en cet état, aussi l’âme continue son repos et jouit à son aise du moment divin de cette opération, qui lui fait faire à chaque moment des démarches inconcevables.

[…]

53. [...] peu à peu elle lui ôte et lui dérobe les plus nobles et saintes images dont l’âme était saintement et magnifiquement embellie, savoir quantité de lumières de la voie, des secrets pour aller à Dieu, d’idées des perfections de Dieu, des Personnes divines. Et une infinité d’autres choses, qui font le remplissement admirable d’une âme contemplative. Toutes ces choses peu à peu s’effacent et elle perd toute voie et sentier, devenant fort ignorante, sèche et pauvre. D’abord ces choses lui font fort grande peine, d’autant que par-là elle perd peu à peu tout objet ; et ainsi elle devient égarée.

[…]

55. Enfin l’âme étant assez forte pour porter la perte de tout objet continuellement, elle se perd ou plutôt elle est perdue en Dieu sans cesse, comme une pierre fort pesante dans une eau d’une profondeur infinie67 qui, n’étant [162] retenue par aucune chose, incessamment par son propre poids et par son inclination centrale, s’y précipiterait sans relâche. […]

[...]

La raison générale de tout ce que dessus est que comme Dieu veut, et qu’il est même nécessaire, qu’une âme qui est et demeure en son Centre soit toute divine, autrement elle n’y pourrait arriver ni demeurer, il faut par nécessité pour cet effet que Dieu devienne et soit le principe unique de tout ce qu’elle a et de ce qu’elle fait.

[…]


[De l’état du centre]

62. […] Ces âmes-là pour l’ordinaire mènent une vie forte éloignée de ce qu’on appelle extraordinaire selon le commun. Il n’y a jamais d’extases des sens, jamais de visions ; au contraire [169] elles mènent une vie toujours pauvre, petite, abjecte, et inconnue, sinon à leurs semblables ; par la raison que comme ces choses s’effectuent en leurs âmes par la Vérité et la Sagesse éternelle, elle fait la même chose, même extérieurement que la Sagesse incarnée a eu durant Sa vie68. Et ainsi ces âmes ont une grande consolation de trouver quelque chose par écrit qui correspond à leur expérience secrète.

[…]

64. Et c’est là où commence la foi nue ou l’opération nue, qui ensuite dégage peu à peu l’âme des espèces, et des images des choses particulières, et la soulage de sa propre opération. Car elle prend sa place comme j’ai dit que fait le vent en un navire qui est mis en lieu propre pour cet effet. Pour lors commence le repos, et l’âme par cette divine opération fait bien tout un autre chemin et des démarches plus vite qu’elle ne faisait en son effort ; et plus cette opération se donne, plus l’opération de la créature diminue, et plus aussi ses démarches s’augmentent en vitesse, comme j’ai dit dans toutes les déductions de cette nudité en opération divine ou foi nue.

[…]

66. …l’avantage de celui-ci de nudité consiste en la plus grande perte et en l’outrepassement généreux [172] continuel et prompt de tout ce qui lui peut faire peine, doute, ou perte tant temporelle que spirituelle. Ici beaucoup gagner, c’est tout perdre ; ici être beaucoup éclairé, c’est avoir les yeux crevés ; ici avoir tout, c’est n’avoir rien et avoir tout perdu ; et de cette sorte avancer, c’est aller vite et se laisser précipiter en ces choses, se conduisant ou se laissant conduire uniquement par l’opération divine, qui est autant grande, avancée et réelle qu’elle est sèche, ne donnant rien, ténébreuse, ôtant toute lumière, inconnue, ne laissant aucune trace de soi. [...]

67. À la suite qu’une âme se laisser aller à cet attrait divin au long et au large, c’est-à-dire absolument, sans se mettre en peine ni où elle en est ni de ce qu’elle deviendra, et ainsi ayant perdu une certaine répugnance de la nature à se perdre, avec l’inclination que l’âme a d’être toujours quelque chose, l’âme, dis-je, étant bien purifiée de ses répugnances, qui la tenaient [173] toujours garrottée, elle se laisse perdre en grande paix et repos, vivant toujours en Dieu plus continuellement et infiniment plus facilement que nos yeux ne demeurent dans le soleil. Car, se plaisant et se contentant toujours de la nudité totale, des obscurités et du reste, l’âme demeure paisible en Dieu, comprenant fort bien que toutes les lumières qui surviennent et qu’elle reçoit humblement et paisiblement — et généralement tout ce qu’elle rencontre de distinct en sa lumière nue et simple — sont en vérité comme des atomes dans les rayons du soleil. C’est pourquoi elle les outrepasse incessamment non par actes distincts, mais en les laissant et perdant en Dieu, dans Lequel elle est par sa nudité et où elle ainsi demeure facilement et continuellement ; et à la suite l’âme, beaucoup dénuée et beaucoup allégée de soi-même, est très rapidement emportée en Dieu.

68. Ce qu’elle fait donc depuis le matin jusqu’au soir est d’être en Dieu69, dans Lequel elle sait fort exactement ce que Dieu demande d’elle. […]

[…]

71. …l’on retrouve tout, autant que l’on poursuit toujours, nonobstant ce que l’on a ou n’a pas ; que cette lumière étant Dieu, et étant partout et toute en tout lieu, sans jamais s’en retirer, étant toujours un moment éternel qui a et qui est toutes choses [...]




Traité VII. De l’oraison de foi sous la figure d’un petit oiseau

2. ...elle est exacte à tout, mais comme une personne enchantée qui parle et agit par ressort, sans sentir de principe de vie et de mouvement vivifiant son opération. Et voilà à l’égard des autres à peu près ce qui arrive pour l’extérieur à une âme où la foi commence d’être forte dans son opération surnaturelle et passive. Mais pour les personnes qu’elle aide et conduit, elles n’expérimentent pas cette sécheresse et cette pauvreté, car comme c’est toujours foi surnaturelle, quoique dans le sujet où elle est, elle opère cette pauvreté et cette sécheresse, les personnes sur qui elle travaille en reçoivent secrètement l’effet, non si lumineux, mais cependant efficace et communiquant vie70.

[Troisième degré, la Vie nouvelle]

12. ...elle commence non seulement d’être quelque chose qu’elle ne comprend pas, mais de se mouvoir et d’agir par vie divine. Son être et sa vie, qui lui semblaient morts et comme ensevelis dans le néant et dans le non-être, commencent à revivre non en leur manière basse et humaine, mais en une manière divine, qui la surprend de telle façon qu’elle est autant étonnée de se voir vivre de cette vie, qu’elle a été souffrante et qu’elle a agonisé longtemps et [190] péniblement en mourant, en se simplifiant et en tombant dans l’unité des deux premiers degrés71.

[…]

22. Ne tombez pas dans l’erreur de certaines personnes qui, pour imiter secrètement et finement ces choses, croient qu’il n’y a qu’à se retrancher toute opération et qu’ainsi, en demeurant oisives ou en repos, elles ont la vie divine [200] et par conséquent tout. Cette vie est une véritable opération et, quoique l’on exprime autant que l’on peut la non-opération de la créature, c’est pour exprimer l’opération divine qui par sa vie divine fait vivre et opérer si véritablement telle créature que vraiment elle vit et opère, non en elle, mais en Dieu, et jamais elle n’a été si opérante qu’elle est.[...]

24. Enfin une personne vivante pense peu à sa vie, elle va et agit selon ce qu’elle a à faire, supposant ce principe, et cependant c’est cette vie qui la fait marcher, qui la fait parler, qui la fait voir, qui la fait raisonner, et tout le reste qui fait la vie ; ainsi en va-t-il en une personne qui commence de vivre en Dieu par la foi. Sitôt qu’elle est éveillée, elle n’a qu’à ouvrir les yeux de son âme et elle est en Dieu, elle y subsiste sans adresse et sans réflexion et son oraison est en Lui sans adresse ; et ainsi ce procédé est bien plus simple, plus facile et plus naturel en degré surnaturel que n’était l’unité précédente. En Dieu elle trouve tout sans garder aucunes espèces ni images des choses. Car comme tout est en Dieu, ainsi ayant le moyen d’être et de vivre en Lui, aussi a-t-elle la facilité d’y trouver tout. [...]

[...]

27. Ce n’est pas que dans cette sorte de communication de foi, l’âme regorge en communications sensibles, car il s’en rencontre peu en ces degrés, l’âme étant capable de beaucoup plus par la grâce de la foi…

28. […] La foi dans tous les états précédents a rempli l’âme de ce dont elle était capable ; et ici la même foi la fait dégorger et donner de sa plénitude. N’avez-vous jamais pris garde à ces bassins qui contiennent des jets d’eau ? Ils se remplissent et étant pleins, ils arrosent de leur plénitude tous leurs circuits, mais sans donner ce qu’il leur faut : c’est toujours du trop. […]

29. […] Pendant que l’âme est éclairée de la foi dans les degrés d’unité et lorsque peu à peu cette foi réduit cette âme en cette unité, tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle reçoit tombe comme dans un abîme sans fond, si bien que cette foi et tout ce qu’elle reçoit par son moyen ne fait ni ne cause que ce rien dans le rien infini de la créature, n’expérimentant qu’un vide où tout s’y perd, s’y abîme et s’y fond. Mais quand une fois la plénitude de Dieu, - qui seul est capable de remplir cette capacité et ce vide infini de la créature - a rempli cette âme, non seulement elle est par là remise en son propre être, étant remise en Dieu, mais encore tout ce qui est en elle conformément à la plénitude de Dieu devient tout en acte de Dieu vers Dieu même ; et autant que cette âme, étant dans ce vide infini précédent, expérimentait son vide infini et son rien, ce qui la faisait [207] toujours être sans subsistance aucune que dans un véritable rien, aussi ce pauvre rien, étant une bonne fois rempli de la plénitude de Dieu, devient autant actif sans actes qu’il a été vide et néant devant cette plénitude, et ses actes sont comme substantiels. Car comme Dieu est tout acte et un acte simple, aussi en cette âme Il est tout acte et toutes Ses divines perfections et les Personnes divines deviennent toutes louanges. Et comme Dieu est tout occupé vers Lui-même, Se donnant une louange infinie, Se connaissant et S’aimant selon Son mérite, aussi étant dans ce pauvre rien et la plénitude de ce pauvre rien, Il devient tout louange, tout connaissance, tout amour par cette créature, ce qui est une occupation autant agréable et féconde que l’âme a expérimenté son rien et son vide infini tombant en unité, comme j’ai déjà dit.

30. C’est ici où le chant de l’oiseau commence. […]


[Troisième degré]

[…] Cet état donc, comme vous avez vu, consiste à être et subsister sans moyen en Dieu, n’ayant que Lui en Lui. Les autres états précédents consistent en moyens, d’autant qu’ils ne sont encore en Dieu, mais bien conduisent à Dieu. Et ainsi comme en Dieu jamais aucun moyen ne peut subsister, aussi étant hors de Dieu, il faut toujours absolument un moyen, lequel à la vérité doit être autant simple, dénué et en unité, que l’état approche de Dieu ; et ainsi il faut qu’y arrivant, tout moyen se perde.

[…]


61. Dans les degrés précédents, étant en oraison, elle subsiste ou en simplicité ou en repos comme vous avez vu ; mais ici comme l’âme se met en Dieu sans moyen pour toute chose, aussi y demeure-t-elle sans moyen ; et ainsi si elle est obscure dans les sens, s’ils sont distraits, si elle est peinée, si elle est consolée, et le reste qui peut s’exprimer, tout est indifférent en cet état. Dieu qu’elle a trouvé et dont elle jouit en la manière du centre, lui suffit ; et ainsi tout ce qui lui arrive par le dehors ne lui sert que pour la perdre de plus en plus.

Il arrive à cette âme qui est ainsi en Dieu en actuelle oraison, ce qui arriverait à une personne tombant dans un abîme d’eau, et qui se tient à quelques glaïeuls : ces glaïeuls se rompent ou elle les quitte. Que lui arrive-t-il donc sinon que, perdant ces moyens qui la retenaient, non d’être en l’eau, mais de s’y perdre, elle s’y abîme. Ainsi l’âme en cet état, étant de cette manière en Dieu, est beaucoup secourue par les distractions, par les peines, les sécheresses et le reste, qui lui causent des peines et des frayeurs, d’autant que telles choses, ôtant [236] les moyens d’assurance, contribuent à sa perte et à son écoulement dans l’abîme divin.

Que fait-elle donc actuellement en ces choses qui lui arrivent et qui la peinent selon les sens ? Elle ne fait aucun retour, ni aucune réunion, sinon de se laisser couler et se perdre dans l’abîme où elle est et où elle se perd non par son action et son aide propre, mais par l’abîme même, où elle coule par une inclination centrale que Dieu a gravée en son âme pour ce centre dont elle commence de jouir et qui est à cette âme ainsi se perdant comme un aimant qui attire le fer dont le naturel est de suivre et d’être attiré par l’aimant ; et comme ce centre est dans le pur fond de la volonté, aussi est-ce par son véritable concours et moyen que cela se fait.

Voilà en peu de paroles le fond de cette oraison dans lequel il se passe des choses infinies en Dieu. Mais comme c’est pur don de Dieu, il suffit de dire l’essentiel pour y être fidèle, sans lequel tout cet état serait perdu. […]

[…]

64. Cette oraison qui n’a pas de fin et qui ne peut être empêchée ni divertie par rien, doit être continuée incessamment. C’est pourquoi ces âmes sont beaucoup solitaires et amoureuses de la solitude, où elles ont toujours le soleil éternel, non sensiblement, mais en lumière de foi, fortifiée et relevée du don de sagesse : car ici le don de sagesse commence d’informer et de relever la foi pour la jouissance et la pratique continuelle de cet état.

Là une sainte liberté pour être et subsister continuellement en Dieu est donnée. D’où vient que l’âme n’a besoin ni de lumières, ni de goûts, ni de touches ; car cette foi lui suffit. […]

[…]

68. Je me ressouviens qu’un prophète72 parlant sur des os tout desséchés et arides, ces os, entendant par un miracle la voix de Dieu, commencèrent à se remplir de chair, de nerfs, de vie, et que peu à peu s’étant tous réunis, ils reprirent leur première vie, commencèrent à voir, à parler, à marcher, à raisonner et finalement à faire tout ce qu’ils avaient fait autrefois. La même chose arrive à l’âme perdue, comme j’ai dit, en Dieu. Elle est toute surprise qu’entendant la voix de Dieu par le centre d’elle-même, elle qui était toute morte et toute desséchée, ayant perdu son opération propre, ses mouvements, ses vues de Dieu, ses œuvres pour le prochain, la liberté des pensées, ses affections, ses raisonnements, et enfin toutes [242] choses propres et qui constituent sa personne, toutes ces choses s’étant peu à peu perdues par tous les états précédents, qu’entendant, dis-je, ici une voix secrète de Dieu, voix efficace et vraiment féconde, insensiblement et peu à peu elle change d’opération. Car comme, ainsi que j’ai dit, au commencement de ce degré dans lequel l’âme se perd en Dieu, elle achève de perdre ce peu qui lui restait d’elle-même en cet abîme divin, aussi à la suite de cet état quand, du profond de cet abîme divin, Dieu, Parole éternelle, revivifie ces cendres et ces poudres, et leur redonne la vie, en les réunissant non en leur propre vie, mais en Lui et de Lui, la parole leur est redonnée : ils commencent à voir ; leur entendement, leur volonté et toutes leurs puissances sont revivifiés et enfin le raisonnement, de telle manière que ce qui était si resserré dans les états précédents devient vraiment fécond en liberté divine.

Tout ceci apprend à cette âme que si elle a souffert de la peine, se voyant peu à peu dénué de l’opération de ses pensées et de ses affections, et de tout le reste, par lequel on loue et aime Dieu, devenant comme une bête qui perd son raisonnement, ce n’a pas été pour la perdre et pour la faire devenir folle, mais pour la rendre heureuse et sage, la faisant vivre d’une vie divine et ainsi lui donnant une liberté si souveraine que par là non seulement elle devient maîtresse de tout le monde en le méprisant, mais encore admirablement jouissante de Dieu.

69. Pour lors, Dieu dans l’oraison lui donne un autre mouvement et ces inclinations prennent une autre route. Au commencement de ce degré, quand elle se mettait en l’oraison [243] comme j’ai dit, son cœur et tout son soi-même n’avait d’inclination et de mouvement que pour se laisser perdre et précipiter de plus en plus en Dieu dans Lequel elle était ; son action en l’oraison était en quelque manière conforme à une pierre, laquelle étant mise dans un abîme d’eau, par son propre poids va se perdant et précipitant, autant qu’elle ne trouve point de fond à cet abîme. Quand l’âme est arrivée jusqu’à un certain point de l’ordre de Dieu, alors cette inclination change ; et aussitôt que cette personne se met en oraison, elle sent son âme se relever et avoir autant de mouvement vers Dieu qu’elle en a eu pour se perdre, et peu à peu ce mouvement s’accroît et tout son soi-même se revivifie et devient tout acte. […]

[…]

72. Enfin autant qu’elle était resserrée, dénuée et anéantie dans les autres états [246] s’approchant de Dieu et tombant en Dieu, autant devient-elle féconde et multipliée en unité sans comparaison plus parfaite que dans les autres états, par la raison qu’étant beaucoup perdue et vivante en Dieu, Il l’a ajustée pour Lui. Une goutte d’eau tombée dans la mer, par la capacité qu’elle a de se perdre dans la mer, s’y perd de telle manière qu’elle devient la mer, faisant les mêmes choses que la mer fait. Elle a en soi les poissons de la mer, elle porte des navires, et généralement elle est et fait ce que la mer est et fait. Ainsi l’âme, ayant perdu son soi-même en Dieu, et par conséquent Dieu étant son principe divin, s’y perd de telle manière qu’étant créée pour Dieu, cette capacité se remplit admirablement de sa fin ; et ainsi elle est et fait ce que Dieu est et fait, et ce que généralement Dieu veut faire d’elle et par elle.

Ici l’âme comprend ce qu’elle n’avait jamais pu comprendre, savoir comment son dénuement, sa perte et son rien n’est pas son mal, mais son grand bien et sa grande richesse. Il est vrai qu’elle ne voit et ne comprend cela parfaitement que quand elle a trouvé Dieu en cette plénitude de vie, car durant son humilité et son rien, elle sent et expérimente tellement son extrême misère et les ressentiments de sa nature, que durant ce temps elle ne peut jamais se persuader que ce qu’elle a et ce qu’elle est, puisse jamais être quelque chose de bien et de bon. Il n’y a que la lumière d’autrui qui puisse assurer et servir à consoler une telle âme ; et la certitude par elle-même ne lui peut venir que par la plénitude présente.

[…]

Traité IX.  Opération de la Sainte Trinité dans les âmes

4. [...] Je voyais que l’opération divine de la très adorable Trinité pouvait être comparée à l’opération du soleil, lequel travaille selon le sujet ou il est reçu. S’il agit sur une fleur il y fait une fleur ; si sur un œillet un œillet : mais si l’opération de ce même soleil est reçue dans un bassin plein d’une eau-forte claire et transparente, comme ce sujet est capable de recevoir son image, elle l’y produit parfaitement ; et si vous pouvez remarquer en ce bassin toute la figure de ce beau soleil, cet astre prenant plaisir en un beau jour de se former et de se produire en ce sujet capable de le représenter.

5. Ainsi en est-il de Dieu. Dans un animal capable de la vie, il fait tout ce qu’il faut pour le faire vivre et lui donner l’être ; dans une fleur, il y fait est produit une fleur : et ainsi généralement en tous les effets de sa magnificence. Mais pour ce qui touche l’homme et l’ayant créé à son image et à sa ressemblance, il n’y fait que lui-même, l’homme étant capable de Dieu même, non comme ce bassin d’eau qui représente au raccourci le soleil ; mais d’une manière bien plus admirable étant capable de toutes ses grandeurs : faisons l’homme à notre image et ressemblance, dit Dieu73 en la création. Et ici les personnes divines régénèrent tout de nouveau cette âme par une opération et un regard mutuel, se voyant en elle comme en leur très parfait image. Et cette même opération divine, qui ne peut faire autre chose que Dieu même en ce centre et en ce fond de l’âme qui la reçoit d’autant qu’il y correspond selon sa capacité, opérant dans les puissances distinctes de ce fond, qui ne sont pas de cette capacité, n’y correspond et n’y opère que par des effets divins ; de la même manière, comme je viens de dire, qu’un oignon de tulipe recevant l’opération du soleil, il ne s’y fait qu’une tulipe et non l’image du soleil comme il se fait dans le bassin.

[…]



Traité X. Sur l’état du Centre & XI.  Avis.

PREMIÈRE DEMANDE74.

Si l’âme doit avoir actuellement Dieu en vue dans toutes les choses qu’elle fait afin que ces mêmes choses lui soient Dieu.

RÉPONSE

1. Il faut savoir que plus l’âme avance en simplicité et nudité, plus elle meurt à soi, et plus elle meurt, plus elle découvre de choses à mourir, jusqu’à ce qu’enfin se trouvant beaucoup en Dieu, elle en découvre tant et tant qu’elle n’avait jamais découvertes et auxquelles elle n’avait jamais pensé. Ce qui met un grand fond d’humilité en cette âme et au lieu que sa demeure en Dieu et ses démarches si avancées l’enorgueillissent, elles l’humilient étrangement, lui découvrant toujours tout de nouveau un pays si surprenant et auquel elle n’avait jamais songé si Dieu ne lui avait donné la grâce de se simplifier, car elle n’aurait jamais eu ni pu avoir l’ample lumière pour découvrir l’amplitude de sa misère, ce qui ne se peut faire que par Dieu et en Dieu.

Où il faut remarquer que notre âme étant créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et pour Dieu, nous sommes d’une capacité qui Lui [267] correspond, et par conséquent qui est comme infinie. Ainsi à moins que d’avoir une lumière infinie qui peut être seulement Dieu, cette capacité ne peut être éclairée que de lumières moindres et au-dessous de Dieu, il reste toujours comme un pays infini à éclairer où il peut se trouver quantité de choses que nous ne pouvons pas voir.

2. Afin de mieux entendre cette importante vérité, je m’explique par une comparaison familière. Une personne entre dans un lieu fort obscur avec un flambeau : ce flambeau a sa capacité d’éclairer et n’éclaire que ce qu’il peut. Si l’on ajoute encore un autre flambeau, l’on découvre encore davantage ; et ainsi de plus en plus en multipliant les flambeaux. Mais si cette étendue du lieu à éclairer était toute la terre, comme par exemple dans une nuit obscure, tous les flambeaux possibles ne pourraient suffire et suppléer à la lumière du soleil, qui seul est capable d’éclairer la rondeur de la terre. Ainsi sans cet astre il y aurait toujours une infinité de choses non éclairées et cachées dans l’obscurité et l’oubli, que l’on ne verrait jamais : mais ce soleil matériel venant en son beau jour, tout devient éclairé et rien n’est caché à nos yeux.

3. Il en est de même de notre âme. Toutes les lumières, quelque belles et grandes qu’elles soient, n’étant pas le Soleil éternel, ne peuvent éclairer toute l’âme : elle demeure obscure en un million de coins et recoins, de manière que l’on est toujours dans l’obscurité et les ténèbres, à moins que le Soleil éternel ne l’éclaire. Mais comme en cette vie ce Soleil éternel se lève peu à peu, aussi ne tire-t-Il pas [268] l’âme tout d’un coup de ses ténèbres ; de même plus Il s’avance et plus Il l’éclaire, plus elle découvre ce qu’elle est, savoir toute misère, impureté et défaut.

Par cette comparaison on voit que l’âme ne commence vraiment d’être éclairée que lorsque Dieu l’éclaire par Lui-même, et que jusque-là elle n’a pas été éclairée ; de plus qu’elle ne commence vraiment de se voir et connaître que lorsque Dieu, cette lumière infinie, commence de l’éclairer. Et que c’est pour lors qu’elle commence à découvrir ce qu’elle est.

4. Jusqu’à ce que l’âme soit arrivée en Dieu, et qu’ainsi elle soit capable d’être peu à peu éclairée par lui, toutes les lumières qu’elle en a, n’ont pas été capables de l’éclairer ; mais seulement elles lui ont pu faire voir quelque partie de ses misères : si bien que ce n’est proprement qu’en ce temps qu’elle commence à se connaître et à être en état de se combattre. Tout n’est donc pas fait quand on arrive là ; mais plutôt les choses commencent en vérité, n’y ayant encore rien eu en l’âme de véritable et de solide.

De tout ceci vous voyez que toutes choses ne deviennent pas purement Dieu facilement, et qu’il se trouve bien des milieux à passer, au commencement de bonne intention, ensuite d’intention plus pure, et ainsi de suite en suite, se purifiant et simplifiant jusqu’à ce que l’âme ait par fidélité et pureté consumé les milieux et les entre-deux qui la séparent de Dieu. [269]


SECONDE DEMANDE

Quand est-ce que la lumière du fond éclaire l’âme et, si l’âme la connaît toujours, quand elle l’a et en jouit.

RÉPONSE

1. La lumière du fond et du centre, ce qui est la même chose, commence d’éclairer quand, par fidélité, l’âme s’est surmontée par la lumière de la foi et qu’ainsi elle a perdu par son aide la multiplicité des opérations de ses sens et de ses puissances, d’autant que la lumière du fond n’éclaire qu’en unité. Et par conséquent durant que l’âme est multipliée par ses sens et ses puissances, elle ne peut en être éclairée.

La foi tire, perd et consume peu à peu la multiplicité et insensiblement cette foi conduit en Dieu, ce qui est proprement ce que l’on appelle la lumière du fond, d’autant qu’il n’y a que Dieu qui puisse éclairer le fond et demeurer dans le fond de notre âme. Cette lumière n’est point sensible, ni ne peut se voir ni toucher ; elle est au-dessus des sens et de toutes choses et quelquefois elle se fait apercevoir non par elle, mais par quelque chose qui découle d’elle. Elle n’est donc rien de ce qui est en nous, ni de ce qui y peut être ; mais elle a en soi éminemment tout ce qui y peut être : c’est pourquoi qui la possède a tout, quoiqu’il n’ait rien de tout ce qui est et peut être en la créature.

2. Comment donc savoir qu’on l’a et qu’on est assez heureux de la posséder ? Nous ne le [270] pouvons savoir, ni avoir aucune nouvelle d’elle que par la mort et en la mort de nous-mêmes ; et le degré de l’une est la mesure de l’autre. Ceci est extrêmement bien exprimé en Job qui parlant de la divine sagesse dit75 Mors et perditio audierunt famam ejus. La mort et la perte actuelle de soi ont entendu parler d’elle, et le reste, qui exprime admirablement cette divine lumière. D’où vient que les âmes qui l’ont, ne la cherchent jamais qu’en mourant à elles-mêmes : et dès qu’une âme a beaucoup de désir d’en savoir d’autres nouvelles, ou elle ne l’a pas, ou si elle en a quelque chose, il est bien petit. On l’obtient par la mort, on la possède en mourant, et on en jouit à chaque moment en se perdant, et ainsi en la perdant même : car la penser posséder sans perdre et sans se perdre ce n’est rien avoir ; et dans la vérité on n’a rien. Le secret donc est de mourir pour se certifier, et de se perdre et de la perdre pour en jouir.

Par là on voit qu’il n’y a qu’à mourir à soi-même et à toutes choses ; et la lumière du fond viendra et éclairera : et dès que cela cesse, elle n’éclaire plus ; car il y a quelque chose et l’âme est quelque chose et ainsi la lumière du fond n’est plus.

3. Quoi faire afin qu’elle éclaire de nouveau sans pourtant recommencer sinon à notre égard ? C’est de mourir et de commencer en mourant : et aussitôt elle est comme si elle avait toujours été ; puisque tout le changement est de nous, et qu’il n’est qu’en nous et à notre égard, et non de la lumière du fond qui est perpétuelle, et qui serait toujours perpétuelle [271], si la mort l’était : et dès qu’elle est, la lumière du fond est comme si elle avait toujours été, et si elle était toujours. Mourir est toutes choses.

[...]


TROISIÈME DEMANDE.

Si tous les mouvements qui me viennent quand je demeure dans mon centre et dans la perte, sont de l’opération de Dieu ; ou bien si je n’en dois plus avoir, et si je les dois généralement laisser tous perdre en Dieu et demeurer dans la seule et unique paix en Dieu dans le néant de toutes choses.

RÉPONSE.

Tout ce qui arrive à une âme qui est dans la lumière du fond près du centre, n’est pas toujours de Dieu quelque bon et quelque saint qu’il soit. On le reçoit s’il est bon, et ensuite on le laisse écouler d’autant plus que l’on tend à mieux que cela. S’il n’est pas bon, on le laisse tel qu’il est : car c’est un grand aveuglement aux âmes de ce degré de s’amuser à toutes ces choses, et de croire qu’il ne leur peut rien arriver en l’esprit qui ne soit de Dieu. Les âmes du centre recoulent incessamment en Dieu, sans s’amuser à ce qu’elles ont ou n’ont pas. Il ne faut pas s’arrêter à tous ces discernements, qui sont des obstacles à la lumière du fond. Les âmes qui sont fort avancées s’arrêtent aux ordres de Dieu marqués par l’extérieur des règles si ce sont des religieux ; si ce sont des séculiers par les providences de leur état : et il faut bien remarquer cela ; d’autant que dans le commencement de cette lumière on s’amuse à un million de discernements et de jugements par sa lumière, ce qui peut arrêter. Le meilleur est de laisser tout écouler en Dieu et s’arrêter stablement à l’obéissance et aux maximes fidèles soit de la religion ou du christianisme.


QUATRIÈME DEMANDE.

Si je ne dois plus avoir ni ne faire jamais aucuns actes intérieurs : et comme il arrive que j’en ai quoique très rarement, si c’est Dieu qui les opère et les fait en moi encore qu’il n’y paraisse rien d’extraordinaire ; et quelle est la marque pour connaître quand c’est Dieu qui les fait et opère.

RÉPONSE.

L’âme dans la lumière du fond n’a pas d’actes par soi-même, et n’en fait pas par soi-même ; d’autant que Dieu ne manque pas de la secourir pour toutes ses nécessités où les choses communes manquent, mais aussi l’âme faisant les actes et les actions qui sont de son état et de nécessité, elle ne les fait pas par elle-même. Où il faut savoir que la lumière du fond mettant l’âme en unité, rend toute chose une ; et ainsi tout ce que Dieu et la providence demande de nous extérieurement et intérieurement, est Dieu : si bien que de les vouloir et de les faire n’est pas un acte propre.

Il ne faut donc pas s’amuser à attendre des mouvements pour toutes choses, mais les faire selon la raison et selon ce que nous voyons, ou que les autres voient qu’il les faut faire.

[...]


CINQUIÈME DEMANDE.

Je vous supplie d’avoir la bonté de me dire quelque chose de la vie de l’âme dans son centre.

RÉPONSE.

L’âme n’y vit pas, c’est Dieu qui vit en elle et ainsi il n’est pas nécessaire de s’amuser à savoir ce que c’est : quand cela sera, vous devez être sûre que votre âme sera contente. Il suffit pour vous et pour nous que nous sachions qu’il faut mourir et que la mort est la vie. Pour la vie qui est en suite de la mort, ce n’est point du tout l’âme qui vit en elle et d’elle dans sa mort : ainsi de dire ce que c’est, c’est dire ce que c’est que Dieu, et comment les Personnes divines jouissent en unité féconde de ce qu’Elles sont. C’est proprement à Dieu de le savoir, comme c’est à Lui de vivre de nous en Lui, ainsi qu’Il vit en Lui de Lui-même et pour nous. Notre tout est de mourir et d’être en la mort. Qui en a et en veut avoir davantage, n’a rien sinon des expressions qu’il faut laisser perdre, autrement il expérimentera sa vie et non la vie de Dieu en la mort de soi-même. [275]


SIXIÈME DEMANDE.

Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que j’ai à présent un bien plus grand calme et une plus grande paix que dans toutes les misères, pauvreté et le reste, et je crains même que je n’y donne lieu.

RÉPONSE.

Il est infaillible que toute âme qui a la lumière du fond a la paix et le repos, autant dans ses misères que dans ses vertus. Comme c’est une lumière de vérité, elle ôte tout étonnement de ses chutes et de ce que l’on est et met ainsi le calme en tout en se perdant en toutes choses, aussi bien par ces pauvretés, péchés, et sottises que par les actes de vertus ; et cette paix est féconde en pureté.

QUINZIÈME DEMANDE76.

Ayant dit à Madame… quand j’ai eu l’honneur de lui parler, que j’avais compris par ce que vous m’avez dit que j’étais arrivé au centre, que vous m’aviez dit que Dieu était dans le centre de mon âme, et qu’en me donnant des avis, vous m’aviez presque toujours parlé du centre et donné des avis pour me perdre dans ce centre et pour y demeurer perdue. Elle a peine à croire que vous m’ayez dit cela, car elle croit que je n’y suis pas arrivée, mais que j’en suis bien proche, parce qu’elle me trouve plus dénuée que jamais.

RÉPONSE.

Quand je vous ai dit, soit de vive voix, soit par écrit qu’il y avait de la lumière du fond en vous, et par conséquent que vous étiez arrivée à cette lumière, il faut entendre cela selon l’explication de la première difficulté, savoir que l’on ne commence à mourir qu’étant arrivé là, et l’on est arrivé à la lumière dès que la simplicité et unité commence[nt]. Mais il y a infiniment à parcourir en ce pays et en cette lumière ; et quand on dit que la lumière du fond est donnée, c’est ce que je vous viens de dire, savoir que la lumière est donnée pour vous dénuer en vérité, et ainsi pour vous conduire peu à peu, supposé la fidélité, en l’unité où tout se perd et de cette manière il est vrai que vous êtes arrivés dans le fond, non pour vous reposer, mais pour vous y perdre en repos en mourant incessamment à vous. Il y a donc des degrés infinis d’arriver dans le centre, d’autant que c’est un pays infini ; et souvent on prend le commencement pour la fin. Vous n’êtes pas seule ; presque tout le monde par un principe secret d’excellence va toujours au plus grand, sans s’arrêter suavement et humblement au milieu. Vous dites vrai toutes deux, vous y êtes, mais vous n’y êtes pas comme l’entend M... 77


SEIZIÈME DEMANDE.

Je vous supplie de me faire encore la grâce de me dire d’où vient que dans les peines et les souffrances tant intérieures qu’extérieures que je porte depuis le temps que vous savez, je n’y ai aucune joie, ni satisfaction et contentement, quoique que je ne puisse ni ne veuille vouloir autre chose que ces mêmes choses quand elle m’arrivent, et que je ne vois que la souffrance toute nue et rien qui me console.

RÉPONSE.

Plus la lumière se dénue en l’âme et plus l’âme lui correspond ; plus aussi les souffrances deviennent pures et rudes sans secours des sens et des puissances : et plus elles sont telles, plus elles font mourir et expirer l’âme et la font sortir d’elle-même.


DIX-HUITIÈME DEMANDE.

Je vous prie de me dire s’il ne me suffit pas d’avoir Dieu pour le centre de mon âme et si je ne dois pas Le laisser être et faire toutes choses en moi, et aussi qu’Il me soit tout en toutes choses, et que toutes choses me soient Lui, et que ce soit là tout mon exercice.

RÉPONSE.

Quand on dit que Dieu est dans le centre d’une âme et qu’Il y fait toutes choses, l’âme ne faisant plus rien, cela ne s’entend pas qu’elle [283] demeure comme un tronc sans rien faire, mais bien qu’elle n’est plus le principe de ce qu’elle fait, soit intérieurement ou extérieurement, car par cette lumière du fond elle est tant et tant morte à soi en toutes manières que dans la vérité Dieu S’y est écoulé comme principe. Cela s’opère, non en ne faisant rien, mais en faisant tout ce qu’il faut faire intérieurement et extérieurement par dépendance, et ainsi ce qui lui arrive en l’intérieur ou en l’extérieur, lui devient Dieu par sa mort où tout ce qui est raisonnable et de son état lui est Dieu de cette manière, plus éminemment sans comparaison que tous ces actes ou mouvements intérieurs, que tant de personnes estiment faute d’expérience : comme on voit aussi que faute de la même expérience on juge que les visions et telles autres choses extraordinaires sont fort relevées dans la voie de l’esprit. Cependant cette jouissance de Dieu en tout par cette mort, excède ces choses plus que toute la masse de la terre n’excède un grain de sable. Vous devez donc faire en sorte selon votre vocation, d’avoir Dieu en toutes choses de cette manière, et assurément vous trouverez toutes choses ainsi en Dieu ; ce qui sera capable de vous faire trouver un bonheur commencé.


XI. Avis78 sur l’état d’une âme qui commence à se perdre en Dieu par la foi nue.

1. [284] M. Bertot m’a dit que si je suis fidèle79, j’irai très loin, que j’en ai la vocation et les qualités nécessaires. Il dit que le dénuement doit aller si loin, et que je dois me tellement perdre en Dieu par le centre, qu’en effet mon intérieur soit si absolument perdu qu’une goutte d’eau ne le soit pas plus quand elle est dans la mer. Et que quand cela sera, je ne trouverai plus d’intérieur quel qu’il puisse être, ni selon les sens ni selon la raison et les puissances, sans pouvoir avoir rien sans exception sur quoi m’appuyer : en sorte que je ne posséderai plus ni paix ni calme, et ne verrai que passions, inutilités et perte entière de temps sans pouvoir seulement me recueillir, et que mon âme, par son propre poids, tombera dans ce néant comme une pierre tombe dans son centre.

Sur ce que je lui ai dit que j’étais dans un grand dénuement et que je ne voyais point d’intérieur en moi, il m’a fait connaître que cela n’était pas au point que je crois, puisqu’il y a des moments que je suis convaincue que j’en ai et que Dieu est le principe de mes actions, enfin que je possède mon esprit ; mais qu’en ce temps je ne le posséderai plus. Il entend par [285] cet esprit le fond et la pointe de l’âme. Cette perte a encore des degrés et dure longtemps. Et de cette perte et mort commence à naître dans les puissances quelque chose de Jésus-Christ, qui vient de ce fond où Dieu produit Son Verbe ; et cela en quelque façon comme Dieu a fait à l’égard de Jésus-Christ, qu’Il n’a produit aux yeux du monde comme homme que dans la plénitude des temps avant laquelle Il n’en avait rien manifesté : Il tient dans nos âmes la même conduite qu’Il a tenue à l’égard de Jésus-Christ et avec le même ordre.

2. Il dit que nos âmes sont si semblables à Dieu, que si par impossible nous les pouvions voir, nous croirions voir Dieu même ; et que quand notre visage paraît dans une glace bien claire elle ne nous représente pas si bien que l’âme représente la Divinité.

3. De plus, après avoir parlé à fond de l’état où était mon âme et de la facilité que j’avais à me tenir continuellement en Dieu par un regard fixe et de pure foi ; et que nonobstant ce dénuement universel, je sentais une faim continuelle de Dieu en général sans pouvoir expliquer comment ; je craignais que cela ne fût dans les sens : il m’a assuré que non ; et que tout cela était véritable et venait purement du fond et du centre qui était tout touché, et que cela augmenterait toujours, supposé ma fidélité à tenir mes yeux ouverts : ce qui est tout ce que j’ai à faire pour me tenir dans cette lumière de la foi, et pour m’y remettre quand j’en sors. Que je dois prendre plus de temps de solitude que je n’ai encore fait, et profiter de tous les petits moments dans lesquels je puis être en repos et seule, sans crainte d’être [286] oisive ; que je dois être assurée que la lumière est toujours présente, et qu’il n’y a moment que je n’en puisse jouir ; que les obstacles ne viennent que de notre côté : mais qu’il faut être fort fidèle à y être attentive, et à demeurer comme Dieu nous met, sans rien ajouter.

4. M. B[ertot] m’a dit qu’il était de la dernière conséquence de ne point ruiner sa santé par sa faute, et par indiscrétion, ni sous quelque bon prétexte que ce puisse être ; non seulement parce que nous ne devons point agir par nous-mêmes, mais parce que c’était un obstacle entier à cette oraison-ci, puisqu’il est certain que quand le corps est dans un grand abattement et la tête lasse, l’oraison n’était plus actuelle et que la maladie nous tirait de Dieu en nous tenant tout en nous-mêmes, que c’était tout au plus un état de résignation et d’abandon dans lequel nous étions, ce qui est bien inférieur. Pour les autres croix qui viennent purement de la Providence, qu’elles font un effet tout contraire, car elles réunissent ; et que plus une âme en a, plus elle avance, pourvu qu’elle ne se les procure point.

5. Monsieur B[ertot] dit que plus la lumière du fond s’augmente, plus on voit clairement de misères et de défauts que l’on ne connaissait point, et dans quel abîme de péché on est capable de tomber. Il dit qu’autant qu’on se connaît soi-même, autant l’on connaît Dieu et non plus : et que quand une personne ne voit point de défauts en elle, ou elle n’a pas le don de la foi, ou si elle l’a, sa lumière n’est guère avancée ; que quand elle l’est, elle les voit dans sa lumière, c’est-à-dire en Dieu sans y réfléchir, et [287] les consume de la même manière en les perdant en Dieu ; que c’est proprement ce commencement de lumière divine où l’âme commence à se connaître à fond.

6. Que les temps où l’Église nous propose les mystères, sont des jours véritablement pleins de grâces, et où Dieu les communique plus abondamment qu’en un autre temps, conformément à chaque mystère, supposé la fidélité de l’âme à marcher dans sa voie ainsi qu’il lui est marqué. Que ceux qui sont éclairés divinement, en jouissant aussi réellement par la foi, et plus, que ne faisaient ceux qui étaient présents dans les temps que ces mystères-là se sont opérés ; mais que cela n’est point découvert dans tout le temps de la nudité et durant que l’âme se perd, quoiqu’effectivement tout cela soit : qu’ils les ont par la foi, mais qu’ils n’en jouissent que quand ils sont arrivés en Dieu et que la lumière est déjà bien grande ; que dans le temps de la simplicité et nudité, les images des mystères leur nuiraient, parce qu’il faut qu’ils perdent tout pour le retrouver ensuite divinement, et que cela commence à leur être donné par écoulement du fond sur les puissances qui sont comme les yeux de l’âme.

7. Que l’on ne peut voir ses défauts ni les rectifier que conformément au degré où l’on est. Si la lumière n’est que dans les sens, on ne voit que le dehors et ce qui est de plus grossier ; si elle va dans les puissances, on les découvre plus avant : mais jamais on ne va dans le fond et le centre, quelque surnaturelle que soit la lumière, si elle ne passe pas les puissances ; parce qu’on ne voit pas leur le fond qui depuis le péché du premier homme est le lieu [288] où est la source de notre propre corruption. Mais dès que la lumière du fond commence à apparaître, elle va jusqu’au fond, à la source et à l’origine ; et plus elle augmente, plus elle nous fait voir tels que nous sommes, et ne nous donne point de relâche que nous ne travaillons conformément à notre degré à nous défaire de tout jusqu’aux plus petites choses : ce qui est un martyre continuel. Car plus on va avançant ; plus on découvre de corruption ; et plus on a peine à se souffrir, et plus on se trouve accablé et écrasé sans moyens à ce qu’il paraît de s’en pouvoir défaire ; parce que l’usage de nos sens et de nos puissances nous est ôté.

8. M. B. dit que quand on nous a fait connaître que nous sommes dans la vocation où Dieu nous veut, et par conséquent dans l’ordre et la volonté de Dieu, et que nous en avons de plus été certifié par la paix et la tranquillité, qui sont les marques que nous sommes dans son ordre, nous ne devons jamais changer de conduite à moins d’un miracle manifeste, sous quelque bon prétexte qu’il soit. Il dit que dès que le don de foi commence dans une âme, il doit y mettre l’inclination de s’ajuster à toutes les choses qui regardent notre état, sans en négliger la plus petite ; et cela doit toujours aller en augmentant : que si cette marque n’y est pas, qu’assurément on est trompé et qu’on n’est pas dans l’ordre de Dieu. Que dès que cette foi est dans une âme, elle mène une vie toute commune à l’extérieur ; que plus elle augmente et plus les choses deviennent surnaturelles et principe divin, plus elles paraissent communes et naturelles : que telle a été l’âme de la sainte Vierge où l’on n’a jamais rien vu [289] d’extraordinaire, et encore celle de notre Seigneur trente ans durant et même dans les trois dernières années de sa vie, mangeant comme les autres.

9. Demandant une fois, si une âme qui est arrivée en Dieu, n’est pas toujours en paix dans son fond, quelque peine intérieure qu’elle puisse avoir ; il me dit que oui, quand elle vient de Dieu : parce qu’en quelque lieu que Dieu nous mettre, soit de tentations ou d’autres sortes de peines, il ne peut nous jeter hors de lui ; et ainsi étant en lui, et où il nous met, le fond et le très intime de l’âme est toujours en paix, quoique les puissances et les sens soient crucifiés, bouleversés et en trouble : mais que cette paix est si cachée et si délicate que souvent nous ne l’apercevons pas, et qu’ainsi la peine est de nous en contenter ; que tout le secret est de nous laisser comme Dieu nous met sans nous en ôter.

10. Mr. B. assure que Dieu m’a fait de plus grandes grâces dans ma petite retraite de janvier 1676 qu’il ne m’avait encore fait, qu’il a dessein de me communiquer très abondamment le don d’oraison, et que je serais très passive ; qu’il ne peut y avoir d’obstacle que de mon côté, parce que c’est assurément le dessein de Dieu de se donner abondamment à mon âme en la perdant en lui : c’est pourquoi il veut que je sois bien réjouie, et tienne mon âme libre et gaie, ne la laissant jamais abattre. Il dit qu’une des choses que j’ai le plus à craindre est la tristesse et la mélancolie ; parce que j’y ai du penchant à cause de mon tempérament : qu’aussitôt que je m’en apercevrai, je dois passivement me remettre dans ma lumière générale, et en [290] user de même dans les petits chagrins, ne laissant jamais mon âme en trouble. Que je dois aussi prendre garde à mon humeur sèche, à l’inclination que j’ai à l’ajustement, à ma petite suffisance, à une espèce de rebut et de mépris que j’ai pour le prochain quand il tombe dans quelque défaut, quelque bêtise ou sottise ; je dois prendre garde à calmer de petits empressements qui mettent mon âme toute en activité, enfin à me tenir bien petite devant Dieu, et à mes yeux : par ce que mon oraison ne s’avancera qu’autant que j’entrerai dans les inclinations de Jésus-Christ c’est-à-dire de pauvreté, petitesse, soumission, douceur et humilité.

11. Il dit que mes sens me donneront de la peine jusqu’à ce qu’ils soient tout à fait séparés de mon centre, et que je les dois regarder comme des enfants qui ne sont pas capables de grandes affaires ; que je les dois amuser et laisser la liberté à mes yeux à l’oraison de regarder et s’amuser, afin de me soulager et ne pas bander ma tête, présentement que je tombe de plus en plus dans le rien, jusqu’à ce que je sois comme naturellement en Dieu. Il dit que si j’ai du courage je dois tomber d’abîme en abîme de moment en moment, pourvu que je me laisse dans ma lumière et dans ma généralité de la foi, sans vouloir aucun appui.

12. Il dit que le don de la foi est toujours agissant dans notre âme, sans que jamais Dieu le retire, et sans qu’il soit un moment sans agir si ce n’est par notre infidélité. Il dit que le don de foi est bien différent de celui de simplicité (ou d’oraison simplifiée mêlée de silence et d’affection,) en quelque degré qu’il puisse aller ; parce que l’un sort de soi pour se perdre en Dieu [291] à l’infini ; et que l’autre ne sort jamais de soi, en sorte que l’âme y est elle-même le principe de son dénuement quoiqu’elle ne s’en aperçoive pas : mais que dans le don de foi, l’âme, quand elle y est avancée, n’a d’autre mouvement que le mouvement du centre, c’est-à-dire de Dieu même ; ainsi qu’une goutte d’eau qui serait dans la mer n’aurait plus de mouvement que celui de la mer. Qu’en ce degré les vertus sont d’une autre nature qu’en toutes les autres voies ; que même à dire la vérité, il n’y a plus de vertus : car c’est Jésus-Christ qui souffre, qui est pauvre, doux, simple, enfin qui est seul agissant dans l’âme ; et cela comme naturellement ; et même plus il est naturel, plus il est divin : et que plus l’âme a été pauvre dans le temps de la perte, plus elle devient dans la suite féconde sur les mystères et sur Jésus-Christ ; mais cela toujours en unité, et par écoulement du centre sur les puissances, et même sur les sens, et jamais autrement.

Il dit que le commencement de la foi surnaturelle dans une âme est le commencement de la Génération de Jésus-Christ ; et qu’à mesure qu’elle augmente, Jésus-Christ augmente dans une âme : qu’au commencement il est voie ; que dans la suite il est goûté et trouvé comme vérité ; mais qu’enfin il devient la vie et donne vie à tout.

13. Il dit que tout cet ouvrage ne se perfectionne que par la mort et par la pointe de la croix ; et que plus l’âme avance, plus les croix sont grandes et sensibles, de même qu’elles devinrent plus sensibles à notre Seigneur au temps de sa passion, et à la fin de sa vie : et cela parce que les sens sont plus séparés et abandonnés [292] à eux-mêmes, et que Dieu permet qu’ils sont quelquefois accablés pour des bagatelles ; ce qui est très pénible à supporter. Il m’a donné sur cela la comparaison d’un Roi qui se verrait jouer d’un fou ou d’un enfant : sans doute que cela lui serait plus sensible que si c’était d’une personne qui lui serait égale. Que de même le fond et le centre de notre âme, cette partie si noble, qu’il n’y a que Dieu qui y puisse résider, est pénétrée de douleur de sentir ce qui se passe dans les sens, sans qu’elle y puisse remédier, à cause que Dieu ne lui donne pas la liberté d’agir et de réfléchir par elle-même.





Traité XII. Éclaircissements sur l’Oraison et la Vie intérieure

1. Comme vous m’avez marqué votre désir touchant l’éclaircissement de plusieurs doutes que vous avez80, je ne peux m’empêcher d’y satisfaire selon la lumière que le Bon Dieu me donnera. Je commence donc par votre premier et second article. Je réponds à ces deux articles81 par une seule réponse, savoir :

Que Dieu conduit fort diversement les âmes en les acheminant à Lui. Les unes sont beaucoup lumineuses, les autres le sont très peu et souvent fort obscures ; vous en voyez vous-même qui sont comme au milieu des unes et des autres : elles n’ont ni beaucoup de lumière ni ne sont pas fort obscures ; mais elles sont tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, ayant une oraison diversifiée de lumière et d’obscurité, de facilité et de tentations. De sorte que par la seule oraison vous ne pouvez former un jugement assuré si Dieu veut les conduire à Lui pour Se les unir et pour les perdre ensuite dans Son essence divine.

2. Ce en quoi on les connaîtra est lorsque vous remarquez un certain principe vivifiant qui les anime, les excite et les fortifie, soit en [294] leur oraison ou hors de leur oraison, lequel principe est et se trouve aussi bien dans la lumière que dans les ténèbres, dans la facilité que dans les tentations, de manière que vous remarquez les âmes où ce principe de vie est, généreuses et fortes, toujours cherchant Dieu, ayant un je ne sais quoi qu’elles trouvent secrètement en l’oraison qu’elles pratiquent. Sans ce principe qui est une certaine touche secrète de Dieu, jamais l’oraison, quelle qu’elle soit ne peut arriver jusqu’à Dieu ; mais seulement à l’acquisition de plusieurs saintes vertus selon le degré de leur fidélité. C’est pourquoi il ne faut pas juger par la lumière ou la facilité ni par l’obscurité d’une âme pour l’acheminer à la simple présence et à se simplifier en foi, mais bien par le discernement de ce principe vivifiant qui se peut trouver indifféremment en l’une ou l’autre constitution d’oraison, ce principe étant comme une pierre d’aimant, laquelle a touché le fond de l’âme et ainsi par-là elle marche et va à Dieu qu’elle désire puissamment par la voie de l’oraison que Dieu lui a donnée. [… ]

5. Et pour mieux comprendre ceci, il faut savoir que comme Dieu est la simplicité même en tout ce qu’Il est, soit en Son être ou en Son opération, aussi faut-il par nécessité que les âmes que Dieu destine et qu’Il achemine vers Sa divine présence, pour en jouir et se perdre en Lui, soient peu à peu simplifiées et défaites de leur opération. [...]82

8. Il faut bien remarquer que les âmes qui sont destinées pour se simplifier et pour se dépouiller ensuite d’elles-mêmes afin de trouver Dieu et d’en jouir finalement ont incessamment un certain instinct de ces choses, ce qui aide à les discerner. Et quand le discernement en est fait, pour lors il faut les aider peu à peu à mourir à soi-même en se simplifiant selon les démarches que Dieu fait en elles. […]

11. Quelle est cette disposition immédiate ? C’est le véritable néant de soi et l’humiliation parfaite en toute manière, c’est-à-dire devant Dieu et devant les hommes. […] Quand on n’a pas suffisamment de la lumière pour voir en Dieu l’état de ces âmes, les jugeant seulement par leurs expressions, vous les prendriez pour telles et jugeriez assurément qu’elles marchent le sentier de la foi, et de cette manière vous leur donneriez les mêmes avis. [...]

21. Ce qui serait les perdre sans ressource et les étrangler sans remède, d’autant que n’ayant pas ce principe qui opère l’oraison de simplicité qui est la foi, vous leur conseilleriez les règles et les maximes de l’état de foi, qui sont de se simplifier, de se dénuer et de se perdre ; et, n’ayant pas le remplissement de ce qu’ils quitteraient, à la fin au lieu de les acheminer pour les perdre véritablement en Dieu, comme fait la foi par ces démarches, vous les dénueriez et les perdriez non en Dieu, mais en elles-mêmes par un malheur qui ne se peut comprendre que par l’expérience. Parce que les âmes qui ont le don de la foi marchent, s’avancent et subsistent [310] d’autant plus en Dieu qu’elles se simplifient et dénuent, à cause que la foi qui est le principe de telles démarches, insinue et communique insensiblement et imperceptiblement Dieu, qui devient le remplissement de telles simplicité, nudité et perte ; et au contraire, les âmes qui n’ont pas ce don de foi, n’avancent, ne se remplissent et n’approchent de Dieu qu’en se remplissant de ferveurs et de lumières saintes et en augmentant les pratiques multipliées. Si bien que les unes nient et les autres affirment ; les unes se dépouillent pour se revêtir ; et les autres, pour être pleines de Dieu, se remplissent et deviennent fécondes de saintes choses par lesquelles ce Dieu de miséricorde Se communique à elles et sans lesquelles elles seraient toujours vides en tout point et en toute manière.

[…]

25. Mais, me direz-vous, supposé la vérité de tout cela, qu’il me semble que je goûte dans le centre de mon âme, pourquoi, étant une lumière si vraie, si efficace et si infinie, étant la lumière de Dieu, a-t-elle tant de ténèbres et est-elle si obscure à notre esprit que, même pour se communiquer encore et avec plus d’avantage et d’abondance, elle obscurcit et rend ténébreux les entendements les plus féconds et lumineux ? Il semble donc qu’elle n’ait et qu’elle ne nous communique ses beautés que pour nous les cacher.

Je réponds 1. Que la foi étant infiniment au-dessus de la capacité de notre entendement, il ne peut ni la voir ni la comprendre, et [314] qu’ainsi, si elle donnait quelque notion d’elle dans la capacité de l’âme, ce ne serait pas elle, mais quelque chose d’elle ; et ainsi au lieu que cela fût avantageux, cela serait désavantageux. C’est donc par sa grandeur et à cause de la faiblesse et de l’incapacité de notre âme que l’on ne peut voir la foi qu’en nuage et en obscur.

26. La seconde raison est que, comme c’est la lumière de la vie présente, et que Dieu n’a pas de plus grand désir et de plus grand dessein que de la communiquer abondamment, il faut par nécessité qu’elle fasse toujours des nuages, des obscurités et des pauvretés, car par là seulement elle se communique et rend notre âme capable d’elle. Ce n’est donc point en voyant que l’on voit par la foi, c’est en nous obscurcissant et en nous privant de notre propre lumière, qui ne voit et qui ne juge des choses que par la capacité naturelle, et ainsi il faut par nécessité, que la foi étant purement et entièrement surnaturelle, elle aille toujours obscurcissant l’âme et la privant de sa lumière et capacité naturelle de voir pour rendre l’âme capable de voir par elle en manière divine et surnaturelle. De sorte que ce n’est pas par le défaut de la foi qu’elle est obscure, pauvre et ténébreuse, mais à cause de notre misère et incapacité qu’elle veut et peut relever de telle manière qu’on voie en manière divine et par une lumière toute divine.

[…]

Je sens une telle petitesse et un tel appauvrissement de moi et de toutes choses que je ne puis accommoder cela par mon esprit avec la grandeur de la foi et son opération toute merveilleuse83.

Je vous entends et vois bien que vous ne savez pas encore le secret divin de la foi, car comme elle est très admirable et féconde dans sa fin, et quand elle a rendu l’âme capable d’être en Dieu et de jouir des choses en Dieu, aussi est-elle très divine en son commencement par sa petitesse, étant cachée et inconnue. C’est ce que Jésus-Christ nous a exprimé par cette semence et ce grain de sénevé, qui dans son commencement est très petit, imperceptible et très inconnu, mais qui dans sa fin, croît et devient un arbre très grand, ainsi que marque le saint Évangile84. Cette semence est la foi, comme chacun sait.

32. La raison pourquoi, c’est comme le dessein de Dieu par la foi, en son commencement, tend uniquement à faire sortir l’âme de soi-même, Il ne peut prendre un meilleur moyen, car, par cette petitesse, elle appauvrit et avilit tellement l’âme fidèle qu’elle vient à se mépriser d’une telle manière qu’elle ne fait nul état de soi ni de sa grâce. L’âme est si corrompue que si la foi faisait voir sa beauté dès le commencement, ce qui n’est pas même possible par les raisons susdites, elle s’y attacherait et s’y arrêterait et, même étant si ennoblie et relevée, elle s’en estimerait beaucoup ; si bien [321] qu’elle ne sortirait jamais de soi-même, au contraire elle serait toujours autour de soi-même. […]

33. Prenez garde que la semence, en pourrissant, prend vie. Aussi la foi, étant cachée et petite en l’âme, prend et communique à l’âme un principe de vie qui est, comme en la semence, l’origine de tout le reste. Cette vie en la semence est cachée en la terre, et les hommes n’en voient rien, aussi en la foi, ce principe est dans le fond de l’âme où Dieu seul le voit, et les hommes, par sa divine lumière. Cette semence, vivant par la pourriture, répand ses racines çà et là par lesquelles elle tire sa nourriture de la terre, aussi cette foi inconnue, petite et pauvrette, vivant par la pourriture de l’âme, répand ses racines dans la même âme, car, comme la semence vit de la terre où elle est, la foi vit et s’étend [322] par les vertus prises et puisées dans l’âme. C’est pourquoi vous ne voyez durant tous ces premiers temps que pauvretés et misères, et par là, la foi jette çà et là ses racines, qui sont la patience, l’humilité et le reste. […]

37. Et ainsi il faut remarquer deux choses. La première, qu’aucune âme ne peut jamais cesser utilement et véritablement l’opération de ses puissances si elle n’est assurée et certifiée qu’elle ait le don de la foi extraordinaire, et que de cette manière, comme ce don ne dépend pas d’elle, il n’est pas libre de se simplifier et de se dénuer quand l’âme le veut, mais qu’il faut que l’âme attende la semence de Dieu qui lui dise : Amice, ascende superius85. Ce qui est cause que je ne comprends pas plusieurs serviteurs de Dieu qui assurent qu’il y a une contemplation active en foi, c’est-à-dire dans laquelle l’âme se peut mettre de soi-même, sans être certifiée qu’elle ait ce don de la foi par lequel, seul, je crois que l’on peut être simplifié et dépouillé de son opération, cette foi étant substituée en sa place. […]

[…]

Prenez donc garde qu’une goutte d’eau étant tombée dans la mer, de petite qu’elle était, elle devient la même mer, par la capacité qu’elle a d’être mêlée et perdue dans la mer, sans perdre cependant son être, et ensuite elle a les qualités de la mer, sa grandeur, sa force, son goût : elle porte des navires, elle a le flux et reflux, elle est remplie de poissons, elle est leur [354] élément et est tout le reste que la mer est, d’autant qu’elle est perdue en elle et est devenue la mer. Ainsi une âme, laquelle est assez heureuse de s’être quittée soi-même par l’opération de la foi devient infiniment plus heureuse lorsqu’elle se perd en Dieu par son même moyen, jouissant là de Lui et de tout ce qu’Il est, mais cela par une manière si admirable et si facile qu’il est incompréhensible à moins de l’expérience. […]

[…]

1. La connaissance de Jésus-Christ86 est spécialement réservée aux âmes intérieures et destinées particulièrement pour vivre de la foi. Car comme cette divine lumière a pour effet spécial de communiquer Jésus-Christ et de faire jouir de Sa divine personne et de Ses saints états, aussi découvre-t-elle plus spécialement tous les mystères de Sa divine vie. C’est ce qui est cause qu’une âme divinement éclairée découvre des merveilles en tout ce qui s’est passé en l’Incarnation. Et quand bien même elle n’aurait pas d’autre motif pour la convaincre de la Sagesse infinie du Père éternel en l’Incarnation de Son Fils et dans tout ce qui s’est ensuite passé dans tout le cours de Sa vie, jusqu’à la moindre particularité de la manière dont Dieu le Père S’en est servi, elle est ravie en admiration, envisageant cette admirable sagesse du Père à l’égard de Son Fils, sagesse si suave et si douce qu’il n’y a rien de plus naturel et de plus commun, et elle conclut que (361) véritablement c’est un Dieu qui a opéré ce divin mystère et cela pour deux raisons.

2. La première, que Dieu le Père, voulant donner Son Fils par une manière appropriée à tout le monde et qui fût la plus commune et la plus facile, Il ne l’a pu qu’en Le faisant pauvre, souffrant et abject, d’autant qu’il n’y a rien de plus commun ni de plus facile à rencontrer dans la terre. S’Il L’avait donné dans Sa grandeur et Majesté, Il n’aurait été que pour quelques-uns, mais L’ayant donné tel, tout le monde Le peut avoir et être divinisé par Son moyen, se faisant pauvre, petit, humble et souffrant. Ô quand une âme envisage ce miracle avec la foi, elle en est ravie, voyant l’invention d’un Dieu, amoureux de la créature, pour Se communiquer à elle !

La seconde est que Dieu, voulant Se donner abondamment et par un moyen, non seulement très commun, mais encore qui exclut les créatures, ne voulant pas de partage dans le cœur de la créature, la divine Sagesse a trouvé ce moyen-là admirablement. Car, divinisant en Sa personne tous les états, ils font exclusion des créatures, l’âme n’ayant besoin de rien de créé pour se diviniser et devenir Dieu par participation. Quand une âme éclairée voit que les pauvretés, les abjections, les souffrances et tout le reste que Jésus-Christ a pris et a uni à Soi, sont les moyens de se diviniser, elle est ravie de ce qu’elle n’a besoin d’aucune créature pour acquérir et posséder ce bonheur, et que tout au contraire elles empêcheraient plutôt sa béatitude. Cela lui fait oublier facilement tout le créé pour se laisser doucement et comme naturellement pénétrer des pauvretés, des abjections et [362] des souffrances qui lui arrivent, puisque c’est là la véritable et réelle participation de Jésus-Christ dont elle est redevable à Lui seul. […]

[…]

1. Il faudrait un très grand discours pour parler dignement du fond et du centre de l’âme […] Chaque personne qui en a jusqu’ici parlé (autant que mon discernement est capable d’en juger,) n’a expliqué que le sien ou son expérience, sans nous avoir encore dire à fond et pleinement ce que c’est ; ni même n’en ont-ils encore donné qu’une notion bien générale. Il est vrai que cela fait voir fort clairement que ce fond et ce centre de l’âme est une chose comme infinie, et que chacun ne le peut décrire, que comme il l’a vu et qu’il en a joui. Et comme il peut être joui à l’infini, c’est-à-dire plus excellemment des uns que des autres, cela est [400] cause que l’on voit une si grande diversité, dans les expressions des personnes vraiment lumineuses en divines lumières qui en ont parlé. Je dis en divines lumières : car il y a plusieurs personnes, qui nous ont parlé du fond et du centre de l’âme ; mais cela est seulement scientifique et raisonnablement lumineux : c’est pourquoi ils n’en ont rien dit, ou très peu, l’ayant pris sur l’expression de quelques autres. Il faut y être et y habiter pleinement pour en parler. Car à moins de cela l’on ne pourra qu’exprimer ce que l’on aura vu, et la manière particulière et limitée dont on aura expérience.

2. Ce fond et le centre de l’âme est donc généralement une capacité obédientielle sans fin ni borne, par laquelle l’âme est capable de jouir de Dieu même, non dans une partie seulement, mais dans toute elle-même, et cependant hors d’elle-même, en manière d’éternité, sans image, sans limite, et sans action de l’âme par elle-même.

3. L’âme tirée de Dieu pour être conduite dans ce fond et ce centre, est éclairée d’une lumière divine de foi, laquelle fait peu à peu recouler par son activité et par sa clarté incompréhensible quoique obscure, les sens et les puissances, et ainsi les perd peu à peu ; jusqu’à ce que l’âme ne soit plus capable de rien de particulier dans les sens, et ensuite dans les puissances, qui sont par cette même lumière de foi, à eux incompréhensible, réduits en unité, dans laquelle ils retrouvent dans la suite leur vie et leur activité infiniment mieux qu’en eux-mêmes et que lors qu’ils étaient hors de cette unité.

Cette même foi s’augmentant encore de plus en plus [401] en sagesse, surpasse peu à peu l’opération des sens et des puissances réduites, comme j’ai dit, en unité ; laquelle opération étant en manière d’unité n’est pas active comme était celle qu’ils avaient lorsqu’ils étaient en eux-mêmes, étant cependant très véritable et très réelle dans cette unité de l’esprit, quoiqu’en repos : la foi éclairée de sagesse, dis-je, se communiquant incessamment à cette âme en une unité, le fait tant qu’elle la surpasse, et perd insensiblement l’opération de l’âme en son unité, et donne l’opération divine en l’unité de Dieu, de la même manière que la même foi en surpassant les sens et les puissances, les a perdus en l’unité de l’esprit. […]

[…]

9. Il est impossible de comprendre comment [406] l’âme vit et opère dans le centre à moins que de l’expérimenter ; et il est vrai que cette manière d’opérer charme et ravit l’âme, et lui découvre cette capacité obédientielle en l’âme, qu’elle n’aurait jamais comprise telle qu’elle est.

Les personnes non profondément expérimentées en lumière divine ne peuvent comprendre comment une âme peut être sans opérer, tombant par telle lumière dans le rien de son opération propre ; mais si elles étaient une fois seulement entrées dans le secret de ce centre, elles verraient qu’en vérité, la non-coopération des sens et des puissances est une opération véritable, l’autre n’étant nullement opération en comparaison. Une goutte d’eau, comme j’ai déjà dit, a son opération propre, étant goutte d’eau : laissez-la tomber dans la mer, par la capacité qu’elle a de s’unir et devenir la mer, en perdant son opération particulière, mais non son être, elle acquiert l’opération de la mer et généralement toutes les qualités de la mer. Toutes ces comparaisons sont grossières pour exprimer l’opération de l’âme réduite dans son unité, et ensuite se perdant, et perdue en Dieu. Il en faut cependant demeurer là. Ce serait ici proprement qu’il faudrait commencer un traité pour faire voir cette âme perdue, et simplement une en Dieu et vivant en Lui, et pour décrire sa vie cachée et inconnue aux créatures ; mais comme présentement cela ne serait pas utile, il faut couper court. [407] […]

[…]

Marcher sur la foi des âmes éclairées qui possèdent et certifient ; d’autant [409] que les sens et les puissances se trompent et se tromperont toujours jusqu’à ce qu’ils soient entièrement sortis d’eux-mêmes, et qu’ainsi étant recoulés dans le centre, ils ne voient et ne discernent pas par eux et par leurs capacités, mais bien par le centre en lumière divine. Et pour lors ils vous diront qu’ils se sont toujours trompés, et qu’assurément qu’il leur était impossible de voir par leurs capacités ce divin mystère du recoulement, ni même de discerner la foi ni la voir opérante, mais qu’étant dans le centre, ils le voient avec satisfaction et discernent admirablement bien qu’il est impossible que l’âme cesse pour peu que ce soit de son opération, soit des sens ou des puissances, que cette divine lumière de foi ne soit communiquée et donnée ; et que c’est proprement par son augmentation et par cette clarté obscure, et son incompréhensibilité que la capacité des sens et des puissances étant surpassée, ils deviennent obscurs, secs et pauvres, et enfin qu’ils défaillent heureusement, sans à la fin jamais plus se retrouver en leur manière propre, mais bien en la manière de Dieu et en Dieu, dont ils sont capables par l’excès de la lumière de la foi qui les fait disparaître. […]

[…]


Il me semble que très longtemps, les sens et les puissances étant fort simplifiés et perdues en leur opération, on n’aperçoit qu’une simplicité [412] obscure et très sèche, qui ne marque aucune opération ? »

Il est vrai que les sens et les puissances étant simplifiées, et même dans le temps que la lumière obscure de la foi les simplifie, on n’aperçoit aucune action. Je dis plus, un temps considérable même se passe quand les sens et les puissances sont déjà fort perdus, sans que l’on aperçoive et voie aucune opération des sens ni des puissances. Il faut, avant que leur opération soit redonnée dans le centre en Dieu, que la foi s’y soit accrue et les ait perdus de telle manière qu’on ne puisse aucunement apercevoir. Mais quand la foi est accrue selon le dessein de Dieu, et au point que l’âme est capable de porter l’unité, pour lors la foi s’accroissant encore par les dons de sagesse et autres, qui ont le pouvoir de perdre cette unité du fond en Dieu et en l’unité divine, perd et abîme de telle manière l’unité de l’âme (c’est-à-dire toute l’âme sans distinction) qu’alors, ne pouvant plus se trouver elle-même, elle se retrouve vivante et mue de Dieu et en Dieu, chaque partie selon sa capacité et sans distinction. Car comme étant hors de Dieu, et étant désunies de leur premier principe, en agissant elles le faisaient sans union perceptible, les sens ayant leur sentiment à part, les passions, les appétits, la mémoire, l’entendement et aussi la volonté, ayant leur action propre ; quand par la perte d’elles-mêmes, elles sont heureusement réunies à leur premier principe, alors elles retrouvent leur opération, mais dans une union admirable. C’est une harmonie que la seule expérience peut faire connaître et pour lors, la voyant et la goûtant, on expérimente [413] très bien et très clairement, quoiqu’en obscurité, que ces choses réunies en leur premier principe y trouvent leur être et leur vie, et que c’est proprement là qu’elles vivent. […]

[…]


« Je vous prie de me dire encore s’il arrive des extases et des visions à telle âme ? »

Pour ce qui est des extases, elles n’en sont pas capables, car cette grande et générale extase de tout elles-mêmes les élèvent au-dessus de la faiblesse des extases particulières. Pour ce qui est des visions, elles n’en ont presque jamais (et si elles en ont, ce sera la nuit87, leurs âmes n’étant pas en état de voir en Dieu et de jouir du centre), par la raison comme j’ai dit que cette lumière est comme infiniment supérieure à toutes celles des visions, quelques sublimes qu’elles puissent être. […]

[…]

...une vastitude bien plus ample de vue et d’étendue que l’entendement, cette foi dénuant et perdant la volonté, la faisant sans amour, sans désir, sans inclination à quoi que ce soit, d’autant que cette fois l’élevant, elle la prive de tout objet, si bien que peu à peu cette foi, s’écoulant dans la volonté, lui fait trouver un pays sans pays, et une fécondité sans rien avoir. Et comme il est certain que la capacité de la volonté est bien plus grande et plus étendue que celle de l’entendement, aussi la lumière de la foi perd en comparaison plus la volonté que l’entendement, la faisant sans amour, sans désir, sans inclination, et enfin sans rien qui soit son objet, élevée peu à peu qu’elle est par la foi, où elle a un amour sans amours, des désirs sans désirs et le reste ; mais cela dans un pays et une vastitude si grande, que tout ce que l’âme découvre secrètement en la perte de l’entendement, n’est rien de tel. Elle se trouve insensiblement tellement débarrassée que rien ne l’occupe ; elle est dans un pays tout nouveau. […]

[…]



II Correspondances (DM 2)

2.01 Don du repos intérieur

1. Quand Dieu, après plusieurs grâces et miséricordes, dispose une âme pour Sa sainte présence et Sa communication amoureuse, Il lui communique toujours la paix, et ensuite l’établit peu à peu dans un repos solide qui est comme le siège et la demeure de Dieu : c’est pourquoi une personne intelligente [2]88, et qui sait les démarches de Dieu, aussitôt qu’elle voit et s’aperçoit que Dieu calme son âme, tâche d’y correspondre et s’ajuste peu à peu à Ses démarches.

2. Ce repos et cette paix viennent à l’âme très peu à peu. Au commencement l’âme sent et s’aperçoit seulement d’une inclination à la paix et au repos, de manière qu’elle n’en peut jouir que par intervalles, quoiqu’elle y ait une grande inclination : c’est pourquoi ce lui est une grande fête quand elle en reçoit la grâce de Notre Seigneur. Et pour lors elle doit être fort fidèle à la conserver, faisant seulement avec fidélité ce que Dieu demande de l’âme, soit pour l’extérieur de son emploi et condition, soit aussi pour l’intérieur en continuant sa manière d’oraison, mais avec plus de repos et de quiétude. Et même quand ce repos augmente passagèrement, comme cela n’est au commencement que par intervalles, il est bon de se tenir plus en repos de toutes opérations, autant qu’on le peut en bonne prudence, afin que l’âme se nourrisse de cette manne céleste ; et quand il cesse, ou qu’il diminue, ce qui arrive bientôt, alors il faut humblement le laisser aller, s’occupant, et sans empressement, à ce que Dieu veut, mais cela en conservant l’inclination à la paix et au repos dont on a joui.

3. Il faut remarquer que jamais Dieu ne donne ce repos et cette paix dont je parle, que par imprimer à l’âme une inclination fort secrète, mais intime pour la paix et le repos. Et comme cette grâce et ce don de paix et de repos divin a son siège et sa demeure dans la volonté comme dans la reine des puissances, afin que par son moyen les autres puissances, et généralement [3] tout ce qui est sous son domaine, puissent peu à peu participer à ce don divin dont Dieu l’honore, aussi ce repos dans les commencements n’étant que passager et non par état, il ne demeure dans l’âme par état qu’après avoir reçu plusieurs fois ce présent du ciel et après avoir mis plusieurs fois en pratique l’inclination secrète du fond de la volonté pour cette paix et ce repos, dont l’âme par fidélité se sert en l’absence de ce repos comme don passager plus spécial. Et ainsi le bon ménagement que l’âme fidèle fait de cette inclination de sa volonté pour la paix, soit dans ses actions ou dans son oraison, lui attire de plus fréquentes visites de Dieu, pour lui réitérer de fois à autres et peu à peu ce repos. Ce qui va augmentant de plus en plus cette divine inclination de la volonté, jusqu’à ce que peu à peu l’inclination de la volonté étant bien ménagée dans les actions extérieures et dans l’oraison, l’âme trouve en elle insensiblement et comme sans savoir le moyen, un repos plus fréquent et une paix comme par état pour faire tout en elle et par elle.

4. Cette inclination pour la paix et le repos est une impression dans la volonté…89

[...]

12. Ce repos, comme je l’ai déjà dit, est passager, et se donne successivement avec l’inclination de la volonté qui lui succède. Ou plutôt ce repos s’en allant, il laisse à la volonté une inclination, amoureuse du repos, laquelle étant bien ménagé attire insensiblement le repos ; et ce repos étant bien conservé aussi comme je dis, revient peu à peu plus souvent, et cause ainsi en l’âme tant de bien qu’enfin il la rend fertile et formée à tout bien.

[...]

2.03 Du dessein de tout quitter.

L. III. Que le dessein de tout quitter ne doit s’exécuter qu’avec ordre et dépendance de Dieu.90

1. Je crois que l’avis de N.91 a été juste et bon, vous empêchant de quitter votre emploi [17] pour venir ici, et pour vous sacrifier à Dieu dans l’abandon total en pauvreté et mépris de tout. Ce dessein est très saint, mais il doit être exécuté avec beaucoup d’ordre et de dépendance de Dieu ; à moins de quoi il se mélange dans la précipitation de l’esprit humain, qui ayant quelque goût veut faire trop promptement toutes choses. Ma pensée donc, que je soumets aux Serviteurs de Dieu, est qu’il vous faut former intérieurement ; car vous savez qu’il faut être avant que d’opérer, et qu’il faut un être égal à l’opération. Et ainsi je ne crois pas que les désirs que vous marquez en la vôtre92, partent encore d’un fond intérieur, qui comme un grand feu éclate par une vive flamme de pauvreté, d’abjection et de séparation de toutes choses.

[...]

3. Donnez-vous donc bien de garde de quitter votre emploi ; mais tâchez d’y vivre saintement, et de vous régler et former selon la sainteté des désirs que vous avez. Pour cet effet93 je crois qu’il est à propos que vous tâchiez de faire Oraison et d’y avancer par les saintes pratiques d’humilité, de mort à vous-même et de fidélité à tout ce que N. vous marquera. La fidèle pratique de ces choses peu à peu vous formera intérieurement, et ainsi à la suite l’on pourra mieux discerner où doivent aboutir ces désirs exprimés en votre lettre.

2.05 Comment juger de l’intérieur

1. Pour répondre à vos difficultés, je vous dirai que le néant dont vous me parlez est fort bon, et c’est une suite de la grâce que vous avez eue il y a longtemps, selon ce que je vous ai dit et écrit. Mais remarquez que l’on n’arrive pas uniquement à ce néant94 par le vide absolu [21], mais encore par le vide en pratique. Et comme chaque vertu fait vide en nous de notre propre inclination qu’elle contrarie, aussi ne doit-on faire qu’un même, du néant pratiqué par les vertus et les providences qui se présentent, et du néant qui est le penchant de notre cœur et de notre esprit.

Cette observation est nécessaire un long temps, d’autant que la vertu et la mort est pénible en réalité et en expérience en toute âme ; et ainsi insensiblement, si l’on n’y prend garde, elles tirent l’âme de la pratique pour demeurer dans le rien et le vide que l’on a par le penchant de son intérieur. À la suite que ce rien et ce néant devient plus divin et qu’ainsi l’on trouve davantage Dieu par les pratiques de mort à soi-même et des vertus, on n’a pas besoin de ces observations, puisque la vertu en pratique par les occasions et le néant en notre cœur deviennent tellement la même chose que l’inclination de l’âme est toutes vertus selon qu’elles se présentent, ne pouvant trouver Dieu avec plus de goût qu’en elles, ce qui fait que l’âme devient autant avide des vertus, de la mort à soi-même et généralement de tout ce qui peut lui causer de la peine, qu’autrefois elle l’aurait fui par adresse naturelle pour se repaître avec plus d’avidité de son néant et de son rien. ...

[…]

3. C’est pourquoi il vous est de grande conséquence, en marchant doucement et humblement dans votre voie de nudité et simplicité, de faire en sorte que les vertus et les providences de mort aillent de pas égal en pratique, parce qu’y faisant de votre mieux, vous trouverez que tout cela sera si bien ajusté, que selon que votre âme aura de pureté par ces choses, la lumière divine s’augmentera, et à la suite deviendra plus féconde par sa chaleur pour faire multiplier au centuple les mêmes choses que vous avez semées avec peine. Et si je vous pouvais exprimer ce que sont et deviennent les vertus et les occasions de mourir à vous-même y étant fidèle, quand la lumière devient plus grande, et que Dieu s’approche davantage, je ne vous parlerais que par exagération ; d’autant que les moindres pratiques de vertu et de mort à soi deviennent si belles et si merveilleuses en Dieu que cela est inconcevable, et fait bien concevoir à l’âme le peu de lumière qu’on a au commencement de regarder les occasions de mourir à soi, d’être humilié, de pratiquer les petites vertus, comme quelque chose de bas et de moindre que sa nudité et simplicité. Il faut tâcher de se retirer de cette tromperie puisqu’en vérité la nudité et la simplicité en foi sont en nous comme la lumière du soleil est dans le monde ; elle ne fait, dans son commencement [24] et à la suite, et elle ne travaille que sur ce qu’on lui donne ; et vous ne pouvez remarquer ses beaux effets que par l’ouvrage que vous lui présentez. Si vous ne semez du blé dans son temps, le soleil n’en fera jamais venir. Et n’est-ce pas par ce travail que vous remarquez la beauté de l’opération du soleil par la beauté des fleurs dans le printemps ? Si donc vous vous contentiez d’envisager nuement la pureté de sa lumière, vous ne recevriez nul effet de sa fécondité. …

[...]

5. Je suis fort aise de vous voir éclairé de votre néant, c’est-à-dire que vous découvrez davantage le fond de votre corruption. Cela me donne de la joie, d’autant que cela me marque que la lumière divine s’accroît et qu’elle devient plus féconde. Car en vérité un esprit et un cœur qui ne devient pas éclairé de sa misère par le soleil éternel de plus en plus, ne donne pas des marques que sa lumière soit vraie, mais quelque imagination qui n’aura pas de suite. …

[...]95

2.06 Chemin pour trouver Dieu.

1. Je serais bien confus d’être si longtemps sans vous répondre, si Notre-Seigneur n’était par sa bonté ma caution. En vérité il me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de me mettre la main à la plume. Tout zèle, et toute affection pour aider aux autres m’est ôté ; il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un instrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime. ...

2. Pour commencer de le faire je vous dirai, que le bon Dieu vous ayant donné le désir d’être tout à lui, vous n’y arriverez que par les sécheresses, les pauvretés, et la perte de toutes choses. Cela est bientôt dit, mais non pas sitôt exécuté. Cependant il faut mettre la main à l’œuvre, et aller par où Dieu vous conduit de moment en moment ; et vous verrez par [27] expérience qu’il ne manquera de vous donner des sécheresses. Quand cela sera, supportez-les ; car par là on arrive à ce que Dieu veut de l’âme. Vous verrez aussi que selon votre fidélité Dieu ne manquera jamais à vous donner des occasions de vous perdre à vous-même, aux créatures, et même à ce qui vous paraîtra être de Dieu à quoi vous pourriez vous arrêter et qui pourrait vous empêcher d’avancer davantage vers lui.

3. Ne vous étonnez donc pas si vous vous voyez fort obscure, incertaine et sans avoir rien de Dieu qui vous console et qui vous donne des marques qu’il vous aime et que vous l’aimez. Tout cela doit être reçu et non désiré : et si l’âme n’a rien et qu’il paraisse absolument qu’elle sert Dieu à ses dépens et sans consolation, tant mieux ; car cela est plus avantageux pour rencontrer plus promptement Dieu. Il faut faire avec fidélité ce que sa bonté désire de vous, soit pour votre Oraison, soit pour la présence de Dieu dans le jour, et la pratique des vertus dans l’état où il vous a mise. Tout cela se doit pratiquer et exécuter sans rien attendre, soit lumières, ou goûts ; et de cette manière un jour vaudra mieux qu’une année où l’on nourrit la nature par les lumières et les goûts que l’on se procure adroitement.

4. J’ai bien de la consolation de ce vous avez changé de conduite pour votre ménage et pour Monsieur votre Mari96. On se trompe très souvent sur ce sujet par une fausse ferveur, et l’on ne fait pas usage d’un moyen de mort qui est infiniment précieux. Vous savez ce que je vous ai dit sur cet article. Je dis de plus, que la divine providence vous ayant liée à un ménage [28] et à un mari, désire que vous vous serviez de telles providences pour mourir souvent à vos saints projets et à vos dévotions ; car agir de cette manière c’est quitter une chose sainte pour le Dieu de la sainteté. Et en vérité quand les providences de notre état quelles qu’elles soient sont bien ménagées, c’est le chemin raccourci, et c’est trouver Dieu par Dieu même. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus commun : il n’y a cependant rien de plus caché. [...]

5. L’âme ne peut comprendre comment une vie si stérile de ferveurs et si dépourvue de grandes actions et avec une dureté qui tient de l’insensibilité de rocher, peut donner une eau si claire et cristalline. Cependant jamais les choses ne seront autrement, soit dans le monde ou dans la religion ; puisque ce qui n’est pas de cette manière, soit dans l’un ou l’autre état, nourrit secrètement la propre volonté, la suffisance et l’orgueil, et ainsi tarit peu à peu la grâce, quoiqu’il paraisse que l’on soit animée de ferveur et de zèle : et tout au contraire la mort, causée et opérée par le mystère caché de notre [29] condition, en nous étranglant cruellement et impitoyablement par la perte de tout ce que nous voulons et désirons, nous insinue la grâce et nous fait participants d’une secrète vie divine, que l’âme ne peut presque jamais découvrir en elle ; Dieu par sa bonté suspendant toujours la lumière, afin que la mort et la croix cruelle fassent mieux ce que Dieu désire.

6. Ne vous étonnez pas si je vous parle de cette manière. Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières : mangez incessamment de ce pain en vous laissant dévorer aux providences qui vous seront toujours heureuses pourvu que vous y soyez fidèle à les souffrir et à tout perdre.

Lisez et relisez souvent ceci ; car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous. Et puisque Dieu vous donne le mouvement de vous servir de moi, et qu’il veut que je vous aide, je le ferai tant que votre âme travaillera sur le fondement que je vous donne ; car à moins de cette fidélité et de courage mon âme ne pourrait avoir de lumière pour vous parler et assister.

7. Sur ce que vous me dites en votre dernière lettre

(1.)97 vous devez observer que si le bon Dieu vous donne des lumières ou des instincts sur les mystères du temps, vous pouvez vous y appliquer par simple vue, et recevoir de sa bonté ce qu’il lui plaira de vous donner ; et si votre âme n’a aucun désir de cette application, il ne faut que continuer votre simple occupation.

(2.) Continuez votre Oraison, quoique obscure, et insipide. Dieu n’est pas selon nos lumières, et ne peut tomber sous nos sens.

(3.) Conservez doucement ce-je-ne-sais-quoi [30] qui est imperceptible et que l’on ne sait comment nommer98, que vous expérimentez dans le fond de votre âme : c’est assez qu’elle soit abandonnée et paisible sans savoir ce que c’est.

(4.) Quand vous êtes tombée dans quelque infidélité, ne vous arrêtez pas à la discerner et à y réfléchir par scrupule ; mais souffrez la peine qu’elle vous cause, que vous dites fort bien être un feu dévorant, qui ne doit cesser que le défaut ne soit purifié et remédié.

(5.) Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes ni mesures. Souffrez tout ce que la divine providence vous envoie avec fidélité. Pour le manger, vous avez assez de prudence ; et ne vous mortifiez pas trop en vous privant, car vous en avez besoin.

(6.) Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire, est de les quitter ; mais au lieu de cela, ayez une grande exactitude à tout ce que je viens de vous dire : le temps des autres pénitences est encore bien loin.

(7.) Soyez fort silencieuse, mais néanmoins selon votre état, c’est-à-dire autant que la bonne conduite vous le marque, en observant ce que vous devez à un mari, à vos enfants et à tout votre ménage ; ce qui est un devoir indispensable.

(8.) Ce que vous me dites est très vrai que vous êtes bien éloignée du but : prenant bon courage en mourant à vous, vous y arriverez ; mais non sans peine et grand travail. Pourvu que vous soyez fidèle, je ne vous manquerai pas au besoin, pour vous aider à vous approcher de Dieu promptement.

(9.) Vous expérimenterez très assurément que plus vous travaillerez de cette manière [31] plus vous vous simplifierez et demeurerez doucement et facilement auprès de Dieu durant le jour, quoique dans l’obscurité : au lieu de vous nuire cela vous y servira. Perdez autant que vous pouvez toutes les réflexions en vous abandonnant à Dieu.

(10.) Quand vous avez fait des fautes et que vous y avez remédié de la manière que je vous ai expliqué ci-dessus, ne mettez point en peine si vous les oubliez ; et au contraire, oubliez-les par retour simple à Dieu sans faire multiplicité d’actes. Je suis tout à vous en Notre-Seigneur. [31]

2.11 Édifier avant que de dénuer.

4. Et pour se convaincre de ce procédé dans l’ordre de la conduite de Dieu, il faut savoir que l’âme étant une émanation de Dieu, elle est en soi-même capable de lumière et d’amour, et d’une grande pureté ; et ainsi l’âme en soi est lumière et amour, si vous la considérez comme sortant des mains de Dieu. Elle s’est salie par le péché originel et par les actuels [42] qu’elle a commis. Le travail donc de l’âme est de se procurer, par les bonnes lumières et par l’amour puisé dans les saintes pratiques, la lumière et l’amour dont elle est en soi capable ; et ainsi toutes les bonnes lumières éclairent son entendement, toutes les ferveurs dans les pratiques échauffent sa volonté ; et peu à peu selon son degré, c’est-à-dire moins simplement au commencement, plus simplement à la suite, et encore plus simplement plus elle avance, de telle manière que, se purifiant, elle est éclairée, et autant éclairée qu’elle en est capable dans sa capacité même.

5. Mais comme nous avons deux capacités, une active et propre et l’autre passive, la première est perfectionnée selon le dessein de Dieu par le moyen susdit, et comme disent tous les bons livres qui parlent des vérités chrétiennes et des saintes pratiques perfectives. L’autre est perfectionnée par la lumière de la foi, non en soi, mais hors de soi : car l’effet de la foi est de tirer toujours l’âme hors de soi, comme les bonnes lumières ont pour effet de perfectionner, purifier et éclairer l’âme en sa capacité propre.

6. Vous voyez par-là combien il importe de prendre bien le procédé de Dieu en conseillant et en aidant aux âmes et que, s’y trompant, on les perd sans remède. Car si vous conseillez une âme et la conduisez dans les voies de la foi en simplicité et nudité, et qu’elle n’ait encore suffisamment marché dans la première fois perfective, pour être éclairés et purifiés en foi, vous la perdez : car il lui faut des lumières, et vous lui donnez des ténèbres ; il lui faut les pratiques, et vous lui conseillez le vide ; et [43] ainsi du reste que vous pouvez remarquer dans les avis de ces deux voies.

[…]

2.14 Trouver Dieu dans les croix de notre état.

1. Je vous dirai que c’est une grâce si grande de trouver en son état et en son chemin des choses contrariantes et des providences qui crucifient, qu’il est certain que pour peu que l’âme soit fidèle à y trouver Dieu et à s’y conserver humblement en repos, elle y trouve admirablement sa place. C’est pourquoi l’on peut dire véritablement de telle âme qu’elle a commencé à trouver le point de son bonheur dès cette vie, et que ce qui fait et cause la peine et le tourment des autres en tel emploi lui peut et doit faire son bonheur et sa joie.

Quelle félicité donc a une personne de pouvoir trouver [59] autant Dieu et aussi présent à son âme qu’elle rencontre de croix, de contrariétés et de choses pénibles en son état et condition ! Oui je vous le dis en vérité, et un jour j’espère que vous le verrez vous-même, que la pointe des difficultés, des embarras, et des croix portées en un intérieur paisible, humble et tranquille n’est pas moins que Dieu et devient vraiment Dieu à telle âme ; si bien que voir et sentir ces choses est vraiment voir et expérimenter Dieu.

Ce qui s’effectuera autant que peu à peu l’âme mourra à son savoir, à son vouloir [et] à ses sens, pour se servir de la foi qui élevant vraiment l’âme au-dessus de soi-même lui fait trouver véritablement Dieu en ces choses, ou pour m’exprimer mieux, lui fait trouver dans la suite ces mêmes choses lui être Dieu réellement.

[…]

2.18 Oraison dans les grands embarras

3. Où vous devez remarquer qu’aimer Dieu par la volonté de cette manière n’est pas sentir ou expérimenter une chaleur d’amour ou quelque chose qui vous marque l’amour, mais bien une tranquillité de la volonté pour se soumettre avec complaisance à ce que Dieu veut, qui est proprement ce qui nous arrive et ce que Dieu ordonne de nous de moment en moment. Remarquez aussi que cette complaisance, que je dis amour, n’est pas toujours quelque chose d’agréable et de perceptible pour être véritable et solide, mais un consentement nu et volontaire de la pointe de la volonté.

4. Quand donc vous vous trouvez occupé et embarrassé par les affaires de votre état, ou que vous êtes las, de manière que raisonnablement il faut vous soulager, vous devez prendre toutes ces choses, c’est-à-dire les peines ou le repos [83] que vous devez donner à votre corps, comme ordre de Dieu ; et ainsi ne vous point forcer à outrepasser ces choses, mais vous ajuster humblement à la conduite petite, humble et paisible de Dieu sur vous.

Par-là insensiblement vous découvrirez que la main de Dieu vous conduira toujours. Que s’il fallait que vous ne la puissiez voir que dans l’actuel don d’oraison et dans les moments que vous la ferez, vous méconnaîtriez Dieu une bonne partie de votre vie ...

5. Si les pauvres pèlerins d’Emmaüs eussent été assez heureux de connaître leur chère compagnie durant tout le voyage, ils auraient reçu beaucoup plus de grâces qu’ils ne firent ; leurs cœurs furent seulement touchés, ils reçurent quelque petite répréhension [sic] par un inconnu, mais Il ne se manifesta pas à eux qu’à la fin du jour et entrant dans le repos. Sainte Madeleine fut du temps avec Jésus-Christ travesti ; et il paraît dans l’Évangile qu’Il a pris plaisir en diverses rencontres de Se cacher comme cela, afin que l’amour Le pût découvrir.

[…]

2.21 Fidélité dans les choses de notre état (Réponse)

7. Il est de grande importance que vos défauts ne vous étonnent pas, ni ne vous embarrassent pas, vous faisant trop réfléchir sur vous-même pour vous en délivrer. Ce moyen n’est pas celui que Dieu désire de vous, étant [98] vraiment touché de Dieu pour aller à Lui en repos et par retour amoureux, qui purifieront sans comparaison plus votre âme après vos chutes et même vous en précautionneront davantage. Le moyen de se garantir du froid est de se tenir paisible près du feu, et le retour que l’on fait vers le feu en s’en approchant remédie au froid qui nous pénètre. Il en est de même pour les âmes dans lesquelles Dieu veut faire Sa demeure : ayant un cœur vide, paisible et incliné vers Dieu, Il ne manque pas de Se communiquer et de rectifier ce qu’il y a d’impur. Et comme l’esprit de telles personnes est fort délicat sur les moindres fautes, aussi les fautes qu’elles commettent leur servent-elles de réveil pour se mettre en repos et en retour vers Dieu et rectifier par là ce qu’il y a de désordonné et d’impur.

8. Ce procédé pour les défauts étant mis en pratique de la bonne manière, fait qu’ils ne nuisent point à l’âme ou très peu, et que même très souvent ils servent de beaucoup, étant comme un réveille-matin qui sollicite l’âme incessamment pour se réunir à son Principe et apprendre par-là que le bonheur consiste vraiment en l’union véritable à ce premier Principe. Car comme telles âmes apprennent si fréquemment par la continuité de leurs défauts à goûter la douceur de l’écoulement de la bonté divine pour remédier à leurs misères, elles viennent en tel état qu’il leur serait impossible de se passer de Dieu quand bien elles auraient toutes les douceurs de la terre.

[…]

2.25 Obscurités. Vraie dévotion.

1. Il faut que vous preniez courage : ne vous étonnez pas si vous êtes si bouleversée et que vous perdiez votre route. Ayez patience ; et pour toute assurance en cet état et au milieu de vos obscurités et insensibilités, soutenez-vous seulement par l’abandon et par la fidélité à exécuter ce que l’on vous marque d’extérieur. C’est bien marcher, que d’aller par un chemin que l’on ne connaît pas, et même d’aller sans s’en apercevoir. Tout le mal est que la nature est tout encline à réfléchir : on ne croit pas pouvoir être en assurance si l’on ne s’y voit et que l’on ne s’y sente.

2. La vraie dévotion est de mourir à sa volonté et conduite propre par l’état que la divine providence nous a choisi, nous laissant entre les mains de la divine providence comme un morceau de bois en celles d’un sculpteur pour être taillé et formé selon son bon plaisir. Et il faut bien savoir que cela s’exécute assurément par l’état de votre vocation. Les ouvriers qui doivent travailler à faire cette statue sont M. votre Mari, votre mère, vos enfants, votre ménage99 ; et assurément si vos yeux [120] s’ouvrent à la divine lumière, vous verrez que cet ouvrage est admirable.

3. Ceci est un secret que la seule lumière divine découvre ; et il est difficile de l’entendre à moins de participer à cette divine lumière de foi. Les autres connaîtront et goûteront la dévotion en priant Dieu et en faisant des œuvres de piété.

[…]

2.26 Fidélité à se corriger dès le commencement.

13. Vous devez avoir pour un principe général qui vous doit infiniment servir jusqu’à la fin de votre vie, de vous défier incessamment de vos sentiments, de vos vues et inclinations ; d’autant qu’il y a en la créature un amour-propre si secret et une telle délicatesse pour soi-même, qu’il est inconcevable à moins d’une grande lumière de Dieu, et impossible de pouvoir exprimer jusqu’à quel point qu’il faut être pour en être à couvert [en être protégé]. Jugez donc comment on doit être au commencement que l’on travaille, et combien il faut s’éloigner des sentiments d’estime et d’inclination pour soi, et avoir pour suspect toutes les inclinations que l’on a et où il y a quelque regard de soi et de ce qui nous regarde ; et encore plus au fait des choses de Dieu [132] quand l’âme commence d’être plus avancée qu’au commencement...

[…]

2.28 Réponse à la précédente : joie solide dans l’ordre de Dieu.

2. Quoi ! le croiriez-vous, que la croix et la mort de soi en son état et par les providences qui l’accompagnent, communiquent et donnent en substance en cette vie ce que la gloire étale dans l’autre vie ! C’est pourquoi une âme fidèle reçoit en chaque mort un goût de foi qui est vraiment amer au sens, mais qui est divin au cœur ; et à mesure que l’âme est plus fidèle, la croix et la mort aussi augmentent, et ainsi le goût divin devient plus grand. Si bien que tout ce que l’on en dit, et tout ce que l’on en peut dire n’est rien, étant comparés à l’expérience ; et les âmes qui se veulent contenter d’en entendre seulement parler (pour divinement que ce puisse être) ont bien par la pureté et l’effet de la grâce qui est dans l’expression un grand goût et une solide joie, mais en vérité ce n’est rien, étant comparé à l’expérience. Gustate & videte100, goûtez et voyez ; c’est-à-dire, expérimentez et vous comprendrez. Demeurez bien ferme au nom de Dieu au peu que vous en expérimentez, afin que ce peu vous dise incessamment au cœur : courage, mourez et vous goûterez.

[…]

Lettre à l’Auteur : paix & joie...

2. Depuis dix ou douze jours, M. N. a eu la goutte101. J’ai cru qu’il était de l’ordre de Dieu de ne le pas quitter et de lui rendre tous les petits services que je pourrais. J’y suis demeurée, mais avec un[e] telle paix et satisfaction que je n’en ai jamais expérimenté de même.

[...]

2.29 Réponse à la précédente : marque sûre de la vraie lumière.

...vous ne pouvez être plus certaine par aucune chose de la vérité de cette divine lumière en votre âme que par cette paix et joie à vous contenter de l’ordre de Dieu dans le service que vous rendez à M102. Remarquez donc que non seulement tout ce service est ordre de Dieu sur vous, mais encore tout ce que ce divin ordre opère en votre âme. Autrefois vous auriez désiré un million de choses, et auriez été chagrine en ce bas emploi : mais l’Esprit de Dieu vous employant par sa divine lumière en cela, vous y fait trouver Dieu qui vous met dans le repos, et qui vous y fera trouver une plénitude où vous trouverez toutes choses, quoique vos sens, et souvent votre raison, n’y trouvent rien que petitesse et bassesse; ce qui humilie beaucoup l’âme, et souvent même la peut faire descendre de sa lumière divine si elle n’est pas fort constante à se soutenir en cette fidélité.

2. C’est pourquoi soyez donc certaine que cette providence pour M. vous marque infailliblement l’ordre de Dieu pour votre emploi : et de plus voyant cet effet de grâce en vous par la joie et le repos, tâchez de vous soutenir afin d’être constante et fidèle, non seulement en cette rencontre, mais encore dans toutes les autres qui vous seront marquées par la même providence. Et vous verrez par votre expérience non seulement que la paix et le repos s’accroîtront toujours, mais encore que votre âme [156] deviendra de plus en plus lumineuse, non pas par des lumières particulières qui feront élancement en vous, mais bien par une pureté générale qui ennoblira et purifiera votre âme ; comme vous voyez qu’un cristal étant sali et plein de boue à mesure qu’on l’essuie on le clarifie et on lui donne son lustre : et cette pureté est beaucoup remarquée par le repos, la petitesse et l’abandon où se trouve l’âme dans les rencontres, qui lui arrivent. Au lieu que quand l’âme vit en elle-même et en ses désirs, elle est toujours agitée, et les choses ne se trouvent jamais comme il faut : tout au contraire elle en est toujours contrariée et par conséquent émue, ce qui la brouille et la rend ténébreuse ; ainsi elle ne saurait se trouver en bonne situation pour être en lumière et pour être comme elle voudrait. Ce qui met toujours en elle un certain mécontentement qui non seulement la rend non satisfaite de toutes choses qui lui arrivent, mais encore d’elle-même. Et de cette manière elle porte toujours toutes les créatures sur ses épaules, et soi-même aussi, pour en être crucifiée incessamment sans aucun fruit, mais plutôt tout lui causant un déplaisir continuel sans grâce : au lieu que l’âme s’ajustant à l’ordre divin en son état, trouve insensiblement tout le contraire, comme vous voyez et devez bien remarquer par ce qui se passe en votre âme.

[…]

2.30 On n’arrive à Dieu que par la mort.

3. ...car comme Dieu a dessein non seulement de purifier les sens, mais même l’esprit, il faut qu’il détruise la propre conduite de l’âme ; et pour cet effet il ajuste par sa Sagesse les occasions de mourir, afin de nous retirer de ce qu’il y a de plus délicat en nous ; comme est l’assurance de notre perfection, de notre salut, et ainsi de pouvoir trouver quelque appui en quelque effet divin en nous.

[…]

2.31 Aller à Dieu par ce qu’on a.

1. Je vous ai dit infinies fois et je vous le dis encore qu’il est de grande conséquence de faire attention à l’état présent que l’âme porte, supposé la bonne volonté, et d’aller par lui à Dieu sans en chercher d’autre ; faute de quoi l’on perd une infinité de temps à chercher ce que l’on ne trouvera jamais. Ce n’est proprement que cela que Dieu fait par Sa bonté en toutes Ses créatures aussi bien dans les pécheurs que dans les saints : dans les uns pour les convertir, dans les autres pour leur augmenter la sainteté. Il faut donc savoir que ce que nous avons de moment en moment, est ce qu’il nous faut pour nous rendre à Dieu selon tout ce qu’Il désire et selon tout l’usage saint que nous pouvons faire de tout nous-mêmes. Et les âmes qui ne sont pas encore parvenues à se calmer par l’usage présent de l’état qu’elles portent, et qui sont toujours en désir d’autres choses, sont bien loin de jamais trouver Dieu : au contraire elles ne peuvent trouver qu’elles-mêmes ou au plus qu’un bon usage de leurs actes propres et efforts de nature bien intentionnés.

[...]

Ce qu’il y a donc à faire, dans ce que vous me mandez, est de faire usage de l’état présent, vous laissant peu à peu pourrir et mourir et par là tomber dans la vraie paix et l’abandon de vous-même. Dieu étant le tout de Sa créature n’agit pas comme les hommes, qui ne peuvent aller plus loin que le dehors et l’extérieur : Il va jusque dans le fond de l’être et opères-en la substance comme sur l’extérieur ; Il Se sert de tout pour Ses ouvrages, et Il peut aussi bien opérer par une chose comme par l’autre, toutes choses étant en Sa main.

La pauvre créature qui ne sait presque jamais cette vérité à fond, ne peut vouloir être action de Dieu que ce qui va à la relever ou à l’annoblir ; mais ce qui est pour la renouveler par le fond et l’essence de son être, elle n’y connaît rien, à moins d’une révélation. Il faut donc savoir que Dieu opère Ses plus beaux ouvrages par la créature même, non en agissant, mais en défaillant ; et c’est opérer vraiment en Dieu. Comme nous voyons que chaque créature a un principe en soi pour la corruption par lequel elle défaut et périt pour changer en une autre ; de même Dieu S’écoule et S’insinue dans la pauvreté intérieure de Sa créature, afin que mourant par là à soi, elle se change en une autre.

Et voilà la cause pourquoi l’âme, quoiqu’elle [172] soit toujours en haleine pour expérimenter quelque chose de Dieu, pour l’ordinaire n’expérimente que sa corruption, qui se va toujours augmentant contre son gré ; et l’âme, ne comprenant et ne pouvant jamais comprendre ce procédé, va toujours se tourmentant et se peinant. Cependant supposé la fidélité, c’est l’opération de Dieu la plus sublime, Lequel caché dans l’être de Sa créature désireuse de Lui, concourt à sa corruption, à sa perte et à sa mort pour la faire vraiment mourir à soi, à son opération, à sa vie et à ses desseins, n’y comprenant rien à ses yeux et à ceux de Dieu selon son sentiment.

Je ne sais si vous me comprendrez. Je le voudrais, car qui peut comprendre par expérience ce point, a commencé à trouver Dieu, qui n’agira jamais d’une autre manière ; et s’Il agit autrement, c’est par Sa créature, et par conséquent opération créée et non de Dieu ; car agissant en Dieu, Il agira toujours par la pauvreté, la faiblesse et le rien de Sa créature.

[…]

2.34 Fidélité à la foi purifiante

1. Prenez courage ; travaillez sans vous rien pardonner et soyez cruelle sur vous-même. Si vous saviez le bonheur à quoi cette semence de foi prépare, vous n’épargneriez rien, mais plutôt vous vous exposeriez à tout. Travaillez au nom de Dieu à être fidèle à votre intérieur, mourant incessamment à tout ce que vous découvrez être impétuosité de nature, et à vous séparer de tout ce que vous pouvez soupçonner être la pâture de vos inclinations. Il y en a encore tant, quoique vous voyiez que les instincts se réveillent, que ce serait bien autre chose, si bien des choses étaient ôtées.

Votre âme voudrait se lever, marcher et [183] opérer selon le principe de vie qu’elle sent ; mais cela ne se fera qu’à mesure qu’elle se déchargera peu à peu de ce fardeau, dont elle sentira une certaine liberté, soulagement et vigueur. Mais ô Dieu ! Que la nature est forte et que ces inclinations sont fâcheuses par un million de faibles ! Mais courage ; ayez recours à la foi ; et pourvu que cette divine lumière prenne possession de votre âme, elle la purifiera peu à peu à vos dépens et la réveillera, lui insinuant un principe et un instinct de vie.

[...]

2.35 Purification de l’âme par la foi

1. Quand Dieu fait la miséricorde à une âme de la disposer pour Le chercher par [186] l’oraison commune et par les pratiques ordinaires de vertu et de fidélité, pour le plus souvent, si elle est constante à poursuivre Notre Seigneur, à désirer efficacement de Lui plaire et d’arriver à Son union par le moyen le plus prompt et le plus efficace, Dieu, tout plein de bonté, qui ne peut souffrir que les désirs d’une âme qu’Il chérit tant soient inutiles et sans effet, lui donne secrètement le don de foi par lequel elle peut arriver promptement et sûrement à l’union tant désirée.

Ce don est si grand et d’une miséricorde si infinie que cela ne se peut exprimer que par l’expérience des âmes qui en feront un fidèle usage, puisqu’il contient en soi et en son efficacité toute la voie de l’union et de la consommation de l’âme en Dieu par la venue véritable ou pour mieux dire, par la naissance de Jésus-Christ en toute elle-même. D’où vient que les âmes qui reçoivent ce don de foi et n’y sont pas fidèles, perdent tout et sont redevables à Dieu de tout ce qu’Il devait opérer en elle. Ceci est de grande conséquence et il le faut bien peser. Mais supposé qu’une âme soit fidèle à ce don, Il la conduit peu à peu par la main de degré en degré sans qu’elle doive avoir de peine et de crainte de se perdre, Le suivant avec fidélité et mourant à soi-même selon qu’Il le marque de temps en temps, d’état en état.

C’est donc ce don de foi, par laquelle une âme si heureuse doit faire son oraison, pratiquer les vertus et être fidèle à toutes choses. Et comme la foi est aussi infaillible que Dieu même, il faut avoir une confiance sans fin et à l’épreuve de tout, ne se mettant pas en peine, mais plutôt faisant usage avec fidélité de l’obscurité, [187] des croix et des renversements que l’âme trouve en le suivant.

[…]

14. Il faut remarquer que cette lumière de foi a pour un effet très spécial et qui lui est uniquement propre, de rectifier et rajuster le naturel [195] et d’y remettre l’ordre premier que le péché a détruit, le rectifiant selon qu’il a été créé de Dieu dans une droiture et simplicité admirable, et ne purifiant pas seulement le péché et les effets plus communs et plus connus du péché, mais pénétrant encore dans l’intime de l’être pour le remettre dans la pureté de sa création et selon qu’il est sorti des mains de Dieu, de telle manière que, par sa vertu pénétrante tant pour purifier que pour rétablir, elle va jusqu’au plus intime de tout l’être tant du corps que de l’esprit. Et c’est ce qui fait qu’aux âmes qui sont fidèles, elle est cruelle, rien ne pouvant échapper [à] sa vue pénétrante et l’efficacité de son opération, ce qui ne se peut effectuer que selon le degré de la fidélité de chaque âme. C’est un miracle d’en trouver qui soit pleinement fidèle pour se laisser soi-même et se confier entièrement à Dieu, d’autant que, plus cette lumière avance, plus elle fait perdre, peine et écrase. Ce qui est souvent cause que plusieurs âmes la voyant un peu, les unes en sont effrayées et ainsi l’abandonnent, les autres reçoivent un peu davantage, mais la peine qu’elle leur cause les étonne aussi ; et ainsi peu à peu elles en entendent, les unes plus, les autres moins, quelque nouvelle par la miséricorde du bon Dieu ; mais quand il faut être un peu touché de Sa main, on crie les hauts cris, croyant que tout est perdu, ne sachant pas et ne pouvant jamais apprendre, sinon par expérience, qu’elle ne fait du bien qu’en appauvrissant, qu’elle ne purifie qu’en salissant, qu’elle ne donne la vie qu’en tuant, et enfin qu’elle ne remet la créature, sa bien-aimée, dans la rectitude de la justice [196] originelle selon cette vie qu’en perdant sans ressource. C’est pourquoi le saint homme Job, plein de cette divine lumière, et admirablement fidèle à son opération, a dit d’elle ces admirables paroles : Mors et perditio audiverunt famam ejus103 : la mort et la perte totale de soi-même en ont entendu des nouvelles certaines.

[…]

2.36 Foi opérant dans les sécheresses.

8. Mais comme son action [l’activité du don de foi en l’âme] est un très long temps caché et obscur, l’âme ne ressentant que sa pauvreté, nudité et misère ; cela est cause que presque jamais (à moins d’avoir l’esprit naturel fort capable de se perdre à ses vues et à ses intérêts,) on ne se défait de ses propres craintes : ce qui fait recourir sans cesse à des assurances, en se soutenant par des activités perpétuelles et par quantité d’autres choses que l’âme fait pour s’assurer. Mais quand l’âme est assez heureuse d’être d’un bon naturel, c’est-à-dire constant, doux, peu imaginatif, non craintif, mais plutôt enclin à se perdre, et que de plus Dieu accompagne son don de foi en tel naturel d’une conduite expérimentée ; il est certain que par-là l’âme fait des démarches infinies, quoiqu’elle ne se sente pas aller ni qu’elle ne remarque pas [sic] ses accroissements. Qu’elle se soumette seulement et s’aveugle ; car faisant de cette manière elle ne sera retardée par rien, sinon par la longanimité, qui est inséparable de la fidélité à ce don : mais ce retardement sera heureux d’autant que c’est se retarder pour courir, ou plutôt c’est courir incessamment, en croyant [ne] rien faire.

[…]

Lettre à l’auteur.

(4). Je ne sais s’il suffit pour continuer mon application intérieure à Dieu présent en moi, que j’aie une vue sombre, sèche, insensible et confuse, comme un homme qui regarderait dans un abîme obscur et profond, ou qui envisagerait un nuage fort épais ; ou si je dois me faire une image d’un objet plus marqué comme de l’Humanité de Jésus-Christ, ou de quelque action de sa vie. Je sens plus d’attrait au premier qu’au second : mais comme je ne sais si cela ne vient point de premières impressions qu’on m’a données, je suis bien aise de savoir votre sentiment là-dessus ; et je suis résolu de le suivre avec une docilité la plus grande du monde. Je vous assure que Dieu me donne pour vous un respect et une soumission de Fils. Conservez-moi toujours, je vous en conjure, la bonté que vous m’avez témoigné ; et que mes faiblesses et mes misères ne vous rebutent point.

2.37 Nudité dans l’Oraison de foi.

1. Je commence donc par votre Oraison, et vous dis généralement que toute votre expérience selon que vous l’expliquez est très bien ; que vous devez être fidèle en cette manière. Vous aurez beaucoup de peine à poursuivre cette simplicité et nudité, votre esprit, votre raison et vos sens vous causant souvent de l’ennui dans leur peu de stabilité, et dans le vide intérieur que vous expérimenterez. Mais il n’importe que les sens en cette rencontre souffrent, et que la raison ne comprenne pas comment ce procédé conduit à Dieu, et fait trouver Dieu en simplifiant l’âme et purifiant l’inclination amoureuse de sa [207] volonté, afin qu’elle fasse plus purement et à l’insu son ouvrage en cherchant Dieu où il est. Cette vue simple que vous me dites qui vous occupe en l’Oraison et qui ne découvre Dieu que confusément, est très bien et très bonne. Ne vous violentez pas à la rendre plus aperçue en pénétrant ni Dieu ni quelque vérité plus fortement. Car un long temps elle doit être dans cette confusion générale pour réunir doucement et tranquillement les diverses opérations de votre âme.

[…]

9. Il est de grande conséquence pour votre âme que vous ne vous formiez pas par vous-même un objet ni une idée de sa présence. Il suffit en votre degré que vous ayez une vue de Dieu en général, confuse, et en quelque façon dans les ténèbres où votre âme tend, car ce sera là toujours son penchant, les pénétrant peu à peu et doucement jusqu’à ce qu’elle trouve son centre.

[…]

2.39 Purification. État de simplicité

2. Où il faut remarquer que durant le temps de la purification et jusqu’à ce qu’elle soit fort avancée, Dieu ne travaille spécialement notre âme que pour la faire : le reste qu’il opère et toutes les autres lumières qu’il nous donne, ne sont que comme en passant, et pour nous fortifier dans le travail si nécessaire de notre purification. C’est pourquoi l’on ne voit ordinairement que défauts, et l’on n’a d’expérience que de sa misère ; de manière qu’il paraît qu’au lieu d’avancer on recule, et au lieu de se purifier on se salit soi-même par des chutes sur chutes : ce qui jetterait souvent dans la découragement, tant par la vue de tant de misères que par le peu d’usage que l’on fait des miséricordes de Dieu, que l’on croit recevoir à tout moment.

3. Je dis que l’on croit ; d’autant que l’expérience de ses misères dans tout ce temps de purification n’est pas vue sûrement comme grâce spéciale et continuelle de Dieu : mais au milieu de ces ténèbres et de ces pauvretés on ne peut cependant qu’on ne le croie par un je-ne-sais-quoi qui gagne le cœur, et qui fait qu’au milieu des misères expérimentées, et du peu de fruit que l’on fait pour se corriger, on a incessamment un certain désir de Dieu, et de lui être fidèle, qui ne quitte presque pas l’âme. Il est vrai qu’il n’est pas consolant, mais affligeant ; à cause que l’âme est en cure, c’est-à-dire en état et en attente d’être guérie de ses misères, portant ainsi la peine de ses médecines : ce qui fait que ce désir au lieu de consoler inquiète, sollicitant toujours l’âme à aller et à voir toute autre chose qu’elle n’a, et à n’être nullement contente d’elle-même. Ce n’est pas le dessein de la grâce en ce degré : au contraire plus Dieu qui fait des miséricordes et plus l’âme y est fidèle, plus aussi paraît-il que l’âme est horrible, infidèle et peu constante à faire fruit des miséricordes de Dieu, et à les mettre en exécution. Tout le procédé de la grâce en ce degré est, pour faire en sorte d’éloigner l’âme d’elle-même, afin qu’elle se haïsse et qu’elle entende vraiment qu’elle n’est que misère, éloignement de Dieu et impureté qui doit être détruite pour y placer la pureté intérieure.

4. Ainsi vous ne devez pas vous étonner de ce que la grâce ne vous donne pas d’inclination pour vous-mêmes ni qu’elle ne vous fasse voir quelque pureté en vous : plus elle poursuivra cet effet est plus vous serait courageuse à travailler conformément et sur ses lumières ; plus sans vous en apercevoir d’ici à très longtemps, vous avancerez. Car avancer en ce degré est se détruire soi-même en ses inclinations propres, en son amour en l’estime de soi-même et en une infinité de dissemblances que la lumière divine prend plaisir de faire voir et faire toucher au doigt à l’âme, durant tout ce degré que vous passez et que vous avez à passer.

[…]

12. Où il faut remarquer que quantité d’âmes reçoivent beaucoup de grâces de Sa miséricorde et cependant ne portent aucun fruit, faute du vide de la volonté. Ils sont comme des oiseaux qui ont des ailes et le pouvoir de voler et de se guider en l’air avec plaisir, et qui cependant sont liés et arrêtés : ils font des efforts et voltigent incessamment, mais sans autre effet que de se bien lasser ; ils sont liés, ces pauvres oiseaux. Il en va de même d’une volonté pleine quelque chose, la plus grande et la plus belle qu’elle puisse être. Elle est attachée à ce morceau de terre souvent par quelque filet d’or, c’est-à-dire par quelque belle intention : l’âme se tuera à voltiger par un million de bons désirs, de [231] desseins merveilleux et de résolutions admirables ; et cependant après tout, elle demeurera là sans arriver à rien de ce qu’elle prétend, d’autant que la volonté est liée et n’est point en liberté de posséder ce que Dieu lui présente et d’en jouir. Et si cette pauvre âme venait à découvrir qu’il n’y a qu’à vider sa volonté et à aller à Dieu avec une volonté vraiment vide du créé, elle serait heureuse, d’autant qu’elle se peut également remplir que son vide est grand.

13. Ainsi, Madame, le secret pour aller vitement et hautement à Dieu n’est pas si grand qu’on se l’imagine : il n’y a qu’à vider sa volonté et Dieu la remplira. Mais le malheur est que personne ne le veut faire. Je vois presque toutes les personnes de piété en soin d’avoir des révélations et des lumières pour savoir où elles en sont. Elles n’ont qu’à se mesurer à cette aune et je m’assure qu’elles seront certifiées très assurément. Ainsi elles n’ont qu’à voir si elles n’aiment point leur volonté, leur propre jugement, l’estime d’elle-même, l’inclination pour quelque chose moindre que Dieu ; et elles verront bientôt où elles en sont. Au nom de Dieu, Madame, laissez votre volonté autant qu’il vous sera possible, vide de tout, et permettez à Dieu de grand cœur qu’Il la vide incessamment ; et vous trouverez que, sans vous apercevoir, vous deviendrez heureuse.

[…]

2.43 Dépendance du bon plaisir divin

1. Notre Seigneur se communique aux âmes en deux manières différentes selon ses desseins. La première est générale et ordinaire, étant en la manière de la créature, par laquelle il sanctifie plusieurs âmes très éminemment ; c’est en éclairant leurs puissances et les élevant selon ses desseins plus ou moins, afin de louer et de glorifier Dieu par leurs pratiques de vertu, selon les lumières et l’amour qu’elles ont. Elles sont fécondes en bons desseins, en ferveurs, en saintes inventions et pratiques qu’elles puisent à l’oraison, dans les lectures et dans les entretiens familiers qu’elles ont avec Dieu ; et souvent quand elles sont bien fidèles et qu’il les a bien purifiées, elles reçoivent des lumières passives de Dieu par ces pratiques.

2. Les secondes sont conduites d’une autre manière. Comme Dieu les veut approcher de lui, il les dispose à vivre de la foi et leur donne ensuite cette foi, qui est une lumière obscure dont l’effet est d’approcher l’âme de Dieu même en l’obscurcissant, la desséchant et la dénuant de tout ce qui peut être un milieu entre Dieu et l’âme, afin que la foi soit plus pure et qu’elle l’approche de plus en plus de Dieu, en lui donnant l’inclination de se former sur Jésus-Christ. Ce qui fait que l’âme a une inclination secrète dans le cœur et dans son plus intime centre de lui ressembler (sans que de très longtemps on entende ce secret) ; et qu’elle porte secrètement une impression des inclinations de Jésus-Christ. Celle donc qui a prédominé en Jésus-Christ, a été une dépendance totale du bon plaisir divin, pour être et pour faire de moment en moment ce que la divine Sagesse avait ordonné sur lui.

3. C’était ce principe qui était à l’origine de tous ses mystères, lesquels sont dans leur source et origine si naturels et si peu extraordinaires que c’est ce qui est digne d’admiration et comme le mystère du mystère ; ainsi qu’on le peut [249] voir dans tous les mystères de Jésus-Christ. La divine Sagesse a ordonné qu’il fût enfant, pauvre, abandonné de tout secours. Cela est arrivé comme naturellement ; d’autant qu’étant né une pauvre fille de la maison de David, elle est obligée, afin d’obéir à l’Empereur, d’aller à Bethléem. Le temps d’accoucher étant venu, il n’y a pas de logis à cause du grand monde et de sa pauvreté ; par conséquent il faut qu’elle accouche en une étable, et que tout le reste du divin mystère de son enfance s’exécute en cette pauvre étable. La même Sagesse permet que ce divin Enfant soit persécuté, qu’Hérode entre en jalousie et qu’ensuite il massacre les Innocents. Cette même Sagesse désire une vie inconnue et laborieuse de Jésus-Christ : sa sainte mère ayant une maison à Nazareth, il s’y retire ; et saint Joseph étant pauvre et de son métier charpentier, Jésus-Christ aussi est du même métier et demeure dans la soumission et le travail. Poursuivez ces autres mystères ; et vous y trouverez une suite de providences comme tout à fait naturelles ; j’entends où il ne paraît rien d’extraordinaire, mais tout se réduit à l’ordre commun de l’ordonnance divine : ce qui est le mystère de Jésus-Christ le plus grand. Dans ses miracles il a paru de l’extraordinaire comme en cachette et à la dérobée. [...]

[…]

2.45 Voie à la liberté divine

7. Je ne sais si je me trompe : mais il me semble que ma complaisance serait aussi parfaite pour le bon plaisir divin, en sachant qu’il m’aurait destiné pour être un moucheron que pour être un séraphin ; et que mon cœur l’aimerait autant, aimant son plaisir, et non le mien dans l’excellence de ce que je serais. Je crois qu’à moins qu’une âme ne se rende pliable à cette voie, elle ne peut jamais s’ajuster à la lumière de vérité, qui n’en fait pas d’autres et qui n’a jamais conduit aucune âme que par ce chemin. C’est pourquoi les âmes, ses chères fidèles sont toujours pleinement consolées, et abondamment [258] en repos et paisibles, et enfin infiniment contentes, quand elles sont un peu avancées dans ses routes petites et secrètes. Car secrètement elle goûte que bien que cette vérité soit si petite, si humiliante, terrassante, elle n’est pas moins que la vérité divine ; et qu’ainsi jamais Dieu ne se communique à demi ; mais qu’au contraire c’est toujours avec profusion infinie, emplissant largement toute la capacité de la créature quoiqu’elle ne le voie, ne le sente, et n’en puisse rien juger.

[…]

9. Que les hommes souvent sont trompés dans leurs desseins de piété et d’oraison ! Pour moi en voyant et approfondissant cette vérité, je ne m’étonne nullement que si peu trouvent le biais et la voie de l’oraison et de la perfection, si peu marchant par cette route. Tout le monde désire être toujours quelque chose, soit pour les créatures, soit pour Dieu ; et la lumière de Dieu conduit à tout le contraire et désire toute autre chose : et faute de s’ajuster à cela, toute la vie se passe en contrariétés à s’opposer et à ne jamais trouver. Qui non colligit mecum, dispergit104.

[…]

11. Ce moment qui est ordre de Dieu, est ce qui est au moment le plus naturellement, c’est-à-dire, qui nous vient ou à cause de notre état, ou par les créatures agissant comme elles voudront, [260] ou de la providence quelle qu’elle soit. Tout ce qui est donc en nous, hors de nous et sur nous, est le moment de l’ordre divin ; et cet heureux moment, qui au commencement vide, apetisse, et anéantit l’âme, et qui à la suite la remplit non en la manière de la créature, mais en la manière de Dieu. Car comme il agit en anéantissant, il ôte ce qui la limite et l’étrécit ; et ainsi la rend capable de l’infini ; comme une goutte d’eau est capable et devient participante de l’amplitude de l’océan, non en recevant la mer en elle, mais en se perdant dans la mer.

12. Pardonnez-moi si je vais jusque-là, mais il est difficile de parler du rien et de la misère et petitesse où la foi et la vérité conduisent une âme, sans dire un mot en passant du terme où elles vont et de la manière qu’elles tiennent. Les autres grâces qui sont admirées des âmes qui les ont, et des créatures qui les remarquent, rendent bien les âmes qui les ont, capables de Dieu, comme un vase est capable d’une liqueur, laquelle est limitée par la capacité du vase ; et c’est pour cet effet que les dons grands et admirables sont donnés à ces âmes, comme la présence de Dieu, les vertus et le reste qui accompagne le don d’oraison et d’union. Ce qui fait qu’elles sont admirées en terre et portent grand fruit par leur exemple. Mais les âmes que Dieu veut conduire par la foi, si elles sont fidèles, en les apetissant et humiliant, Il les fait sortir d’elles et par conséquent de leur capacité limitée ; mais aussi pour l’ordinaire, elles ne sont en cette vie pour le goût ni selon le goût d’aucune créature : c’est le repas de Dieu seul. [261]

13. Courage donc, cher Frère, laissez-vous conduire et ensevelir dans la pourriture et le rien de vous-même...

[…]

2.46 Chemin pour trouver Dieu

3. Ce que je vous dis pour ce qui est de l’intérieur des autres est très fréquent pour soi-même. Pour l’ordinaire une âme qui est en lumière divine, c’est-à-dire qui est assez heureuse d’avoir trouvé Dieu dans son fond où Il demeure sans jamais S’en séparer, jouit de Sa [263] lumière autant qu’elle est fidèle d’y demeurer et d’en jouir, mais non pas en sorte qu’elle puisse voir des objets en cette divine lumière et en jouir (ce qui est de nulle importance), sinon lorsque cette divine lumière est assez levée et que Dieu, soleil éternel, y est d’une manière qu’Il ne peut être sans objet, ce qui est beaucoup relevé. Car un très long temps, Dieu Se communique et Se lève en l’âme comme un soleil, et ce soleil est le Verbe divin que le Père Éternel va incessamment communiquant tout, de même comme incessamment Il l’engendre dans l’éternité. Or quand ce Verbe divin Dieu-homme est beaucoup communiqué, l’on voit en Lui, et c’est pour lors que les yeux sont ouverts et s’ouvrent incessamment de plus en plus. Car les âmes doivent savoir que Dieu, demeurant et résidant en elles, est une source infinie et aussi infiniment féconde, que le Père éternel dans la génération de Son Verbe est infini, car il est très vrai, et l’âme l’expérimente, que ce qui se fait en elle, est ce qui se fait en Dieu quand l’âme est devenu par Sa pure miséricorde capable de Dieu même ; car pour lors Dieu en l’âme ne sort de Lui-même, sans sortir cependant, que par Son Verbe et par le saint Esprit.

4. Et ce qui me ravit, si je m’entends, est que jamais on ne trouve cette source que par la mort de soi, par l’humiliation, par la pauvreté et par un million de providences semblables ; et qu’autant que Dieu veut Se faire trouver, autant Il abîme une âme dans l’humiliation et la mort. Il n’y a pas d’autre chemin et il n’y en aura jamais. Je le vois clairement et, par la miséricorde de Dieu, je le vois tous les jours de plus en plus. Si Dieu ne favorise pas tant l’âme que de la [264] crucifier, humilier et la tourmenter véritablement, c’est un signe que Sa bonté se contentera de lui donner de bonnes lumières et quelques touches d’amour, supposé sa fidélité à ce que Dieu lui donne. Mais quand l’heureux moyen de l’humiliation et de la mort lui est distribué, pour lors elle trouve la porte du conclave105.

5. Et en vérité, si je ne parlais à des personnes que je connais et que je ne me laisse aller à la divine Providence, j’aurais grande honte de moi-même. Mais je vois très clairement que le plus pauvre ignorant villageois ou la plus rustique femmelette peut trouver, par sa mort et en étant humilié, véritablement et réellement la sainte Trinité, autant que l’homme le plus docte et le plus saint. Tout est de la divine bonté qui fait mourir et humilie.

[…]

2.49 Paix intérieure. Oraison de foi

5. Ainsi une âme convaincue de sa misère et de ses passions en est humiliée en paix et en abandon et dans une grande confiance en Dieu, et non pas en sa force ni en son industrie, ne pouvant plus rien faire ni par acte et par effort ; mais par dépouillement de toutes ces mêmes [275] choses. Ce qui peut lui nuire dans cet état, c’est lors qu’il y a eu des occasions de se renoncer et d’anéantir sa raison, et qu’elle ne le fait pas, écoutant ce que les passions ou les sens voudraient dire pour se plaindre : au lieu de supporter par amour pour Dieu qui est dans son fond, avec grande patience et humilité ce qu’elle sent de contraires ; et quand elle y a commis quelque faute de retourner doucement, sans retour pourtant, de sa volonté vers Dieu qui est dans son fond, de s’en humilier et de s’abandonner, avec confiance en sa miséricorde.

6. Ceci ne se doit pas faire par des actes distincts, mais bien par son état simple du fond de la volonté qui est à Dieu qui en jouit. Plus cette âme sera fidèle à la mort selon les providences pour les sens et les facultés ; plus elle attirera Dieu en elle. Il fait plus de cas de la petitesse et de la conviction de son abjection, que de toutes les grandes choses qu’elle pourrait pratiquer.

[…]

2.51 Foi passive et son progrès.

1. Quand la foi est venue et qu’elle commence à se lever en l’âme, le procédé commence à changer, y ayant plus de repos, plus d’abandon et d’inclination à la perte : ce sont les nourritures de la foi. Longtemps la foi est fort cachée et l’âme agit et travaille par l’instinct qu’elle sent, qui l’excite à chercher à mourir et à se détruire ; à quoi il faut être fidèle quelque renversement que l’on expérimente. Mais quand cela [n’]est aucunement106 bien fait, la foi s’augmentant donne un calme à l’âme ; et elle commence d’être plus manifeste : ce qui oblige l’âme de se reposer davantage, c’est-à-dire, d’agir en plus grand repos, voyant que selon qu’elle est fidèle à mourir et à se laisser soi-même, la foi opère en elle.

2. Car il est certain que dès que la foi commence d’avoir le dessus sur l’opération des puissances, elle opère toujours sans manquer, non seulement l’âme étant en actuelle Oraison ou en récollection durant le jour ; mais encore par tout ce que la personne fait, et qui lui arrive de moment en moment : il n’y a rien qui lui échappe et où elle ne se trouve ; d’autant que c’est une véritable émanation de Dieu dont tout ce que l’on peut dire n’est rien en vérité de ce que c’est, étant un trésor infini.

3. L’âme donc qui commence à l’expérimenter et qui en est certifiée n’a qu’à mourir et à se rendre de plus en plus continuellement présente à son opération et à sa vertu ; et elle trouvera que mourant et se quittant par ce moyen, il se fera en elle un œuvre que Dieu seul peut opérer. De vouloir le comprendre c’est se tromper ; car cela ne se fera jamais ni dans son progrès ni dans sa perfection. On en peut dire quelque chose par la divine illumination, mais, que ce soit ce que l’on veut dire, cela ne se fera jamais.

[...]

2.53 La foi conduisant par les sécheresses

1. Pour la crainte que l’on peut avoir d’être inutile par les sécheresses et l’abandon où se trouvent les sens et les puissances dans le degré de la foi passive, il faut savoir que l’âme qui est certifiée du don de la foi passive, doit croire que la foi sort du visage de Dieu, qui est un Être actif et toujours produisant incessamment avec une activité infinie. Aussi la foi passive dans une âme est comme les rayons qui sortent du corps du soleil ; et elle y fait ce que le feu fait, qui est de brûler ce qui lui est propre, et qui peut l’approcher et recevoir l’influence du feu, comme le bois, la toile et le drap, qui se brûlent par l’approche du feu qui les consume : et si cela ne se faisait, le feu s’éteindrait aussitôt. De même la foi dont nous parlons est toujours active dans l’âme.

[…]

2.54 Foi dans les sécheresses des sens

1. Dieu a donné le don de la foi habituellement aux âmes en cette vie, afin que les âmes qui sont assez heureuses pour être éclairées de ce don, en puissent faire usage toutes les fois qu’elles le désirent. Où il est à remarquer que ce don de foi habituelle est donné et qu’il réside dans le fond de notre âme comme un beau soleil qui y luit incessamment, mais qui n’éclaire les puissances et les sens que selon que l’âme en fait usage par une fidélité libre107. Et ainsi l’esprit s’ajustant peu a peu à la clarté obscure de la foi, peut très souvent en faire usage, quoique les sens en soient souvent très éloignés par leurs sécheresses et distractions et par autre chose semblable. Je dis plus, comme cette lumière de foi est dans le fond de l’âme et qu’elle éclaire ainsi les puissances, et que dans ces puissances on peut distinguer deux parties, l’une plus spirituelle, qui approche de plus près du fond et qui est plus semblable au fond de l’âme à cause de sa spiritualité, l’autre qui regarde davantage les sens, et qui par conséquent s’y proportionne plus particulièrement à cause des espèces plus sensibles qu’elle en reçoit ; que les puissances selon ce plus spirituel peuvent assez ordinairement et même autant qu’elles le veulent, faire usage de la lumière de la foi habituelle dans le fond de l’âme pour croire, quoique les mêmes puissances au même temps aient en quelque façon le contraire, à cause de l’insensibilité et de l’obscurité des sens qui disent tout le contraire de ce que la foi dit insensiblement et imperceptiblement dans l’âme. Si bien que pour faire usage de ce don habituel de la foi éclairant toujours l’âme, si elle est fidèle, il ne faut point qu’elle fasse état de ce que les sens lui disent et lui représentent par leurs sécheresses, obscurités et insensibilités, ni même de ce que les puissances expérimentent par le commerce des sens (comme je viens de dire) ; mais seulement s’assurer et s’arrêter solidement à ce que la foi dit, en croyant dans le fond de la volonté uni imperceptiblement à l’entendement, qui croit et qui fait usage de sa lumière au-dessus de ses ténèbres et de ses insensibilités, pour croire stablement et habituellement par le don de foi qui lui est donné.

2. Et ainsi il est très certain qu’une âme qui est un peu en expérience de ceci, avec un conseil d’une personne expérimentée, peut très stablement faire usage de la foi en tout temps pour avoir par son moyen l’accès très habituel vers Dieu, et pour demeurer auprès de Dieu et converser avec Lui en foi et par la foi, nonobstant toutes les choses contraires que son esprit et ses sens lui peuvent faire expérimenter. De manière que cette âme voit bien que Dieu par la foi est un soleil toujours présent et toujours éclairant l’âme, dont elle peut faire incessamment usage, autant qu’elle est fidèle à outrepasser et à surpasser toutes choses pour, par sa fidélité, faire usage, en croyant, de cette lumière divine comme soleil éternel.

Et afin de faire entendre ceci plus clairement, posons cette vérité que Dieu en cette vie est dans le fond de notre âme, l’éclairant toujours par la foi, comme le soleil matériel est en ce monde attaché au firmament éclairant les parties de la terre ; et comme il est libre aux hommes de se servir du soleil quand ils le désirent et comme ils le désirent, sans avoir besoin de s’amuser à savoir s’il y est ou s’il sera, n’ayant besoin que d’ouvrir les yeux et de faire ce qu’il faut pour voir, qu’ainsi en cette situation spirituelle comme je la viens de dire, l’âme doit seulement par fidélité ouvrir les yeux à la foi pour croire au-dessus de ce sens et de tout ce qu’elle expérimente de contraire, et ainsi croire ; et par ce moyen elle pourra être sûre de pouvoir toujours voir et de pouvoir toujours et incessamment être en état de faire usage de sa foi.

[…]

2.63 Fidélité au divin néant en foi

... L’âme demeure quelque temps de cette manière à genoux, sans que son intérieur change de constitution, afin de ne rien brouiller par son activité propre en produisant quelque acte, mais laissant cependant à Dieu une entière liberté d’incliner l’âme et d’imprimer en elle ce qu’Il désirera ; et pour lors si elle sent le désir de faire un acte d’adoration, d’offrande ou autre, elle le peut ; mais à moins que Dieu ne le marque, elle doit demeurer dans sa constitution abandonnée et passive pour laisser Dieu faire tout en elle et pour faire tout en Lui. L’âme doit continuer ce calme et cette récollection par manière d’habitude intérieure sans changer pour le changement des actions, soit allant au chœur, à l’oraison ou aux autres actions qui remplissent le jour.

7. Il arrive assez ordinairement que l’âme ressent que plus elle tombe dans la simplicité et le calme, plus une certaine expérience de Dieu se manifeste ; tout de même que nous voyons qu’ayant laissé tomber quelque chose dans l’eau, on la laissera rasseoir et se calmer pour voir la chose plus facilement. Il en est ainsi de l’âme : elle voit qu’en toutes ces actions, oraisons et conversations, elle n’a qu’à se laisser calmer, et cette divine foi par son fonds d’habitude s’éclaircit et manifeste ainsi ce qu’il faut pour faire chaque action saintement et dans le point de sa grâce. Ceci est d’expérience ; et les âmes qui ne l’ont pas ne peuvent comprendre cette conduite, qui est au-dessus de la capacité humaine et même de la grâce ordinaire, qui ne peut découvrir que ce que l’âme fait par elle-même, aidée de la grâce. Je dis plus, que les âmes mêmes qui ont ce don, mais qui n’est pas encore assez avancé, sont assez en peine à le comprendre quoiqu’il soit toute l’inclination de leur cœur. Mais qu’elles aient courage et qu’elles meurent à elles-mêmes par toutes les peines, les ennuis et les incertitudes qu’elles expérimentent ; et ainsi peu à peu Dieu les laissera mourir et dénuer d’elles, et par là elles verront clair au milieu de leurs ténèbres.

8. En l’oraison vous ne devez pas prendre de sujet, ni vous mettre en la présence de Dieu par acte, mais par état et habitude, ainsi que j’ai déjà dit, et mourir par toutes les peines que vous ignorez, et recevoir en passiveté tout ce que Dieu vous donnera sans en faire de registre le gardant, et le laissant écouler aussi comme il plaira à Dieu, car Il doit être le maître et doit Se connaître et S’aimer en l’âme. …

[…]

Lettre à l’Auteur. Activité, etc.

6. Voilà tout ce que j’ai lumière de vous dire à présent. J’ajoute à ce que j’ai écrit que je vois bien que j’aurai encore grand besoin d’être aidée, et que si l’on me laissait, je reculerais bientôt ; quoique j’aie plus d’envie dans le fond de bien faire que jamais. Je m’aperçois bien que je ne suis encore guères avant en pleine mer et que la terre n’est pas loin, pour me servir de ces comparaisons. J’ai cru quelquefois en être loin ; mais j’y retournerais présentement sans m’en apercevoir d’abord, si Dieu n’avait pitié de moi. Je ne me perds pas assez selon toute l’étendue que Dieu demande de moi : insensiblement je veux être quelque chose, tout au moins à mes yeux. À l’Oraison je ne puis m’empêcher de vouloir dire quelque mot pour témoigner mon amour à Dieu, le désir que j’aie d’être fidèle, de le vouloir prier qu’il ne me laisse pas reculer ; enfin plusieurs petits mouvements de la volonté, qui quoique délicats ne laissent pas, ce me semble, de venir de mon activité propre et marquer que je veux toujours tenir à quelque chose, quand ce ne serait qu’à un filet : et cependant je ne souhaite que le néant, et il semblait par [382] mes lettres passées que j’en approchais davantage les autres années. Vous voyez que je suis encore beaucoup en moi-même ; et je n’y voudrais plus être. Je sais que ce n’est pas l’ouvrage d’un jour, et je ne m’ennuie pas : mais ce que je souhaite, est de ne me pas égarer.

[...]

2.69 Réponse à la précédente : Se laisser à Dieu. Vrai néant de l’âme.

6. Mais à la suite que l’âme est devenue en quelque façon une table rase et bien polie entre les mains de Dieu, ou bien si vous voulez une autre comparaison, une boule parfaitement ronde qui n’a nulle inclination d’un côté plus que de l’autre ; pour lors l’Esprit de Dieu commence à devenir le principe de tout en l’âme : et ainsi le néant commence à n’être pas seulement ce qui n’est rien, mais à être tout ce dont Dieu est le principe.

[...]

2.70 [Partie I] : Vie divine des sens.

L. LXX. Éclaircissements de quelques difficultés proposées à l’Auteur au sujet de la lettre précédente.108

5. Il faut remarquer ici une chose de grande conséquence, que ces images divines que les sens reçoivent pour leur donner la conformité de Jésus-Christ, ne sont en nulle manière visions ni choses qui paraissent extraordinaires. C’est une élévation de la capacité des sens par principe de grâce, par laquelle les sens voient comme ordinairement et naturellement tout ce qui touche les mystères de Jésus-Christ : et ainsi cela paraît fort ordinaire, quoiqu’il soit très extraordinaire...

[...]

[Partie III] : Mort de la mémoire.

2. La mort de la mémoire, dont vous voulez parler, est une rectification en pureté, par laquelle l’âme est purifiée d’un million de ressouvenirs et d’usages de son pouvoir et de sa capacité par elle-même. Et comme Dieu veut toujours attirer l’âme de plus en plus à soi pour la simplifier et pour l’unir ; aussi par providence lui retranche-t-il les ressouvenir et les soins de diverses choses non absolument nécessaires : et à mesure que l’âme se laisse conduire à Dieu ; et qu’elle est fidèle à cette simplicité et à son union, Dieu ne manque pas à lui fournir les choses selon le besoin.

[…]

II Correspondances (DM 3)

3.01 Abandon à l’ordre de Dieu

2. Votre disposition de paix et d’abandon à l’ordre de Dieu, prenant de moment en moment chaque chose comme elle est donnée de sa bonté, est vraiment une disposition, qui non seulement sanctifie l’âme, mais encore lui donne la paix et la joie en toutes choses. C’est une tromperie des gens du siècle, et presque de tout le monde, de croire pouvoir trouver du repos et du plaisir en quelque chose hors de cet ordre de Dieu : cela ne se peut jamais ; d’autant qu’il faut par nécessité, que tout plaisir véritable ait son origine et sa source en notre centre et de notre centre. Et il est certain qu’il n’y a que ce seul ordre divin, qui nous puisse faire participer au plaisir et à la correspondance de ce divin centre ; toutes les créatures et généralement toutes les choses, ne pouvant donner de plaisir, que parce qu’elles sont émané de Dieu. Cependant n’en faisant pas usage par ce divin ordre, le plaisir que nous y trouvons est si superficiel, que dans la vérité si on y réfléchit bien, il est plutôt un mécontentement qu’un plaisir ; d’autant qu’il ne peut contenter, et qu’il ne contente solidement, qu’autant qu’il y a d’union à Dieu par cela même, et par conséquent par l’ordre divin, qui nous y attache et nous y lie.

C’est ce qui cause cette inquiétude et cette vicissitude perpétuelle des gens du monde, qui plus ils ont, plus ils sont mécontents et inquiets ; et faute d’y réfléchir solidement, ils ne voient pas qu’ils n’ont de plaisir des choses [3] qu’autant qu’ils les désirent et non en leur possession.

[…]

3.04 Etats de simplicité.

1. Il faut observer soit dans les prières vocales ou les intercessions des saints, que de fois à autre selon quelques besoins particuliers, Dieu donne des mouvements de s’y adresser et de prier, et pour lors le faisant par ordre et mouvement divin, ce n’est point activité, ni se multiplier ; car tout ce qui se fait par le mouvement de la lumière divine, qui est la simplicité même, est tout simple. D’où vient que dans la suite, quand une âme a été beaucoup fidèle à se laisser dénuer et simplifier, et qu’ainsi Dieu la possède, quoiqu’elle devienne active comme ces grands Prédicateurs, par exemple un saint François Xavier ou autres, en s’appliquant à la multiplicité des œuvres de charité, elle est cependant très simple, n’y ayant que Dieu qui est le principe de cette activité et multiplicité. Quand on est obligé de prier Dieu pour les autres, soit pour les besoins de famille, ou que l’on se recommande à vos prières, il n’est pas besoin de se multiplier et [de se] former une idée, mais seulement de s’unir à Dieu pour cet effet, demeurant dans son état de simplicité109 ; et au moment il ne manque point de [10] faire de l’âme et par l’âme, la même chose, mais bien plus avantageusement, qu’elle n’aurait fait par son activité.

2. Il est aussi fort nécessaire d’être uniforme dans toute sa conduite, et de prendre la même manière dans les tentations de quelque nature qu’elles soient. Car si autrefois l’âme y résistait et y remédiait seulement et utilement par des actes contraires, et par des renonciations conformes à la tentation ; ici il ne faut que ce simple moyen sans moyen, demeurant simplement, et sans expérience de son union ni de l’opération de Dieu, unie et abandonnée au même Dieu qui la soutient, et la veut soutenir en cet état : tout ceci s’opérant en simplicité dans le fond de la volonté, qui n’y contribue que par une simple union et [par un] retour vers Dieu au fond de son âme ; ce qui dit toute chose à Dieu en secret sans que l’âme les spécifie.

3. La même chose doit être observée dans ses défauts et ses chutes qu’elle commet chaque jour : elle y doit remédier en retournant, sans retourner, et s’approchant en simplicité de Dieu, [qui est] la source de tous biens et de toute vertu ; et là elle trouvera non seulement la fin et le regret de sa faute, mais encore le remède et la purification ; remarquant assurément que ce procédé par fidélité à son état fera plus sans comparaison pour remédier à ses défauts, et pratiquer les vertus, que les actes formés des mêmes vertus n’opéraient dans les degrés passés.

[…]

3.05 Connaissance de soi. Voie du rien.

4. Mais de voir des âmes qui se perdent parfaitement de vue, sans plus penser à soi, ni se rechercher, étant perdues dans Dieu même ; ô que cela est miraculeux ! Car on ne saurait jamais croire ce qu’est Dieu à ces âmes qui s’oublient parfaitement et entièrement. Si je vous disais que c’est un vide entier, un non-savoir, un non-vouloir, et un non-goûter, cela vous surprendrait. Cependant cela est vrai : et cela est le gibet où la nature, c’est-à-dire les sens, et les puissances, et le fond de l’âme expirent cruellement et impitoyablement, souffrant un million de croix ; mais aussi c’est [là] où l’âme au-dessus de soi vit heureusement pour la gloire de Dieu, mais [où elle vit] malheureusement pour le goût et l’amour-propre. Ceci soit dit en passant pour vous faire comprendre que la petitesse, l’humiliation, et le reste sont ce qu’il faut, et ce qui conduit à la lumière de vérité ; et non ce qu’il y a de grand, ce qui agrandit, et ce qu’il y a d’assuré ; mais plutôt l’incertain en bonne manière, c’est-à-dire [ce] qui fait perdre l’âme et la fait s’abandonner à Dieu.

[…]

3.09 À qui parler, etc.

1. Je me suis bien aperçu que vous parlez à N. et que sans y penser vous lui insinuez votre lumière, qui n’est nullement son affaire. Dieu ne le désire pas dans cette lumière du centre et du moment ; mais bien dans la mort de lui-même, qui causera en lui une grande pureté par la mort et la rectitude de ses désirs en les calmant pour être et faire ce que Dieu veut qu’il soit et fasse, en esprit d’humilité et de vraie simplicité chrétienne, mais non mystique. Cependant comme vous êtes plein de cette lumière mystique, sans que vous vous en aperceviez, vous laissez écouler ces discours : car je sais bien que vous n’êtes pas en état de faire encore autrement ; et [que] vous ne pouvez discerner encore le caractère et la différence de la lumière centrale et mystique que vous avez, et celui de la lumière chrétienne humble et petite, etc. Car ce sont presque tous les mêmes termes : cependant il y a une distance telle que vous pourriez le faire arrêter là sans rien avancer.

[...]

3.14 Chagrin et sécheresses.

1. J’ai bien de la joie de vous savoir en meilleure santé. Prenez bien garde une autre fois à n’être pas si précipitée par ferveur et par dessein de perfection. Souvent le zèle, quoique bien intentionné, ne laisse pas de nous précipiter dans la nature : ainsi il faut beaucoup s’en précautionner, afin de faire usage des faiblesses non seulement corporelles, mais même spirituelles que nos infirmités nous causent. Ne vous étonnez donc pas, si la nature, étant oppressée des maladies et des accidents que les infirmités causent, a ses petits chagrins, ses mélancolies et ses sécheresses : ces choses portées avec humilité et avec mort de soi-même font très souvent plus mourir que les vertus les plus éclatantes. Tout ce qu’on doit faire est de ne pas s’y laisser aller par nature, mais plutôt de souffrir et mourir par ces choses ; et cette mort quoiqu’elle nous fasse paraître un éloignement des vertus, nous les donne cependant autant que l’âme est vraiment humiliée.

[…]

3.15 Expérience de ses misères

5. Ce que vous expérimentez du secours de Dieu par ma présence, me convainc de la lumière que Sa bonté m’a donnée pour votre intérieur : savoir qu’il recevra grande grâce et grande lumière actuelle par le secours d’autrui, et qu’assurément il vous est nécessaire110. J’espère que Sa bonté vous le continuera, et comme c’est Lui qui fait cette œuvre, qu’Il fera tout ce qu’il faut pour le continuer ; et je n’en doute nullement, car cette paix et ce découlement de grâce sont une conviction infaillible de l’actuelle grâce qu’il y a pour vous. Et quand telle grâce disparaît par éloignement, tâchez de remédier au chagrin et à l’ennui par le ressouvenir de ce que l’on vous a dit ; car l’un manquant, je me confie en Dieu que l’autre y suppléera abondamment.

[…]

9. Vous vous ressouvenez bien de ce que nous avons tant de fois dit étant ensemble, savoir que le bonheur de la vie présente consistait à y pouvoir trouver Jésus-Christ dans les providences crucifiantes de nos états. Je vous avoue que cette grande vérité paraît en mon esprit comme une aurore, qui en s’avançant peu à peu, ne change jamais, mais s’accroît toujours et devient un plein jour qui éclaire toute l’âme pour trouver en tout et partout son bonheur, aussi grand que les croix sont grandes. Je prie Notre Seigneur que cette grande vérité pénètre non seulement votre esprit, mais votre cœur. Cela supposé, une personne est plus riche et plus honorée que tous les rois du monde, et je vous tiens heureuse de ce que la Providence vous caresse comme elle fait. J’en ai ma part par les embarras des affaires où je suis, mais en vérité je n’y suis pas fidèle comme je devrais et selon la lumière que Dieu m’en donne. Je suis tout à vous sans réserve. Notre Seigneur a tellement lié mon âme à la vôtre, que ce qui vous touche me fait un contrecoup fort sensible111.

3.17 Faire usage de ses défauts.

1. ... Ne vous étonnez pas de vos défauts, mais plutôt servez-vous-en pour vous aider à creuser ce misérable soi-même, qui quoique très abject, étant vraiment humilié, et réduit au rien, doit être le trône de Sa Majesté. C’est tout le contraire des grandeurs du monde : elles n’étalent leur Majesté et leur pouvoir que dans les cœurs [45] suffisants et grands ; et Dieu ne donne son infinité et le comble de son amour que dans le rien, et dans la petitesse, qui font éclater la grandeur de Dieu en l’âme. On ne finirait jamais sur cet article, tant il est agréable et consolant ...

2. Vous me dites qu’après avoir reçu de si bonnes nouvelles de la part de Dieu touchant sa bonne volonté pour vous, vous devez être dans la suite toute sans défauts. Ne vous imaginez pas cela ; car sa divine Majesté ne prendra jamais ce procédé : il ne fait fructifier ses dons, ne les augmente et ne les multiplie en nous que par les peines, les souffrances et les petits ennuis que nous avons à nous supporter nous-mêmes, et à détruire nos défauts. C’est pourquoi ces mêmes défauts et ces vues de vos pauvretés, au lieu de rabaisser votre cœur, et de lui donner comme quelque incertitude des dons de Dieu sur votre âme, vous doivent plutôt animer et encourager, afin d’arriver au dessein de Dieu sur vous : car prenant cette route et ce procédé assurément ils ne vous nuiront pas ; mais plutôt ils contribueront à faire fructifier ces dons.

[…]

3.28 Dieu Se donnant à l’âme.

1. La disposition intérieure dont vous me parlez me plaît infiniment, car autant que vous tâcherez d’être petite et abandonnée et en confiance, autant vous entrerez dans la puissance divine. Et c’est pourquoi vous trouverez que la mort à soi donne le repos, car autant que nous mourions, autant Dieu S’approche et ainsi nous soutient et fait en nous ce qu’il faut. Prenez courage au nom de Dieu et travaillez à soutenir cette inclination à n’être rien et à n’avoir rien, car assurément elle mettra un merveilleux calme en vous, retranchant un million de petits soins naturels pour bien des accommodements peu nécessaires. Je ne vous en ai rien dit, car j’ai espéré du bon Dieu que Se donnant à vous, bien des choses vous tomberaient des mains. Et c’est là le bien des âmes auxquelles Dieu donne le don de la foi : car mourant peu à peu à elles-mêmes, et ainsi cette lumière s’augmentant en donnant Dieu, tout ce qui n’est pas Lui et dans Son ordre tombe des mains, non par des pratiques forcées, mais par le dedans et le fond de l’âme.

[…]

3.29 Faire régner Dieu

1. Il est de très grande conséquence d’être bien convaincu que les allées et les venues de Dieu en notre âme, ne sont pas et ne doivent pas être toujours uniformes et semblables. Il faut par la nécessité de notre imperfection qu’il s’y trouve des hauts et des bas, de la bonace et de la tempête, afin de nous apprendre à marcher également et de pas assuré par toutes ces diversités pour rencontrer notre centre et le terme où Dieu nous désire.

2. Quantité d’âmes qui désirent de faire régner Dieu sur elles et tendent à leur perfection, n’y arrivent jamais, faute de s’y bien prendre touchant la fidélité qu’elles doivent à Dieu dans les renversements et dans les croix qu’elles portent en Son éloignement, par leurs défauts et par leurs affaiblissements, même volontaires à ce qui leur paraît. Elles croient toujours que la perfection consiste en une certaine droiture et pureté intérieure qu’elles estiment blessée lorsqu’elles souffrent la peine de leurs impuretés et de leurs misères, et ainsi au lieu de marcher toujours par ce moyen, elles s’amusent à rajuster ce qu’elles croient ou tout à fait gâté ou du moins affaibli. Ce n’est point là le véritable procédé. Dieu Se sert bien de la fidélité et de la pureté de vertu, car Il est un Dieu de pureté, qui est jaloux de la nôtre, mais comme Son principal est de régner vraiment en souverain et en Dieu sur nous, Il est très souvent plus honoré par la perte que nous faisons de nous-mêmes en souffrant humblement et patiemment nos misères et en nous souffrant aussi agités d’elles, que par la pureté de vertu qui nous tient en calme, où souvent nous croyons être quelque chose par la faiblesse que nous avons à nous croire et à nous estimer toujours.

3. C’est pourquoi les âmes qui ne sont pas assez aguerries pour se supporter également avec patience et avec une charité tranquille dans l’expérience de leurs plus grandes misères, ne sont jamais guéries d’une secrète estime d’elles-mêmes, qu’elles expérimentent très bien quand, par providence, elles viennent à ressentir les mauvais goûts de leur nature, ou à tomber dans quelque faiblesse dont elles ne se jugeaient pas capables. Vous voyez ces âmes, plus élevées par certaines médiocres vertus et par beaucoup d’estime d’elles que par une véritable mort et une véritable connaissance d’elles-mêmes et de ce qu’elles sont en vérité, si écrasées et si terrassées de se voir faibles et pécheresses, que vous remarquerez qu’en un moment elles font un pays infini en leur esprit pour se brouiller et pour s’entortiller par orgueil et par propre subsistance, de manière qu’autant que l’expérience de leurs misères dure, elles sont tout étonnées et épouvantées de ce qu’elles voient et de ce qu’elles expérimentent, ne faisant aucune démarche vers Dieu, mais s’enfonçant au contraire beaucoup en elles-mêmes.

4. Tout le contraire de ceci arrive aux âmes vraiment éclairées de Dieu et par l’expérience d’elles-mêmes. Elles travaillent aussi bien de la main gauche que de la main droite. Et comme elles font régner Dieu sur elles-mêmes par l’oraison, par la bonace et par la vertu selon les occurrences de providence, aussi Le font-elles régner par leurs défauts et par l’expérience de leurs misères en travaillant à leur destruction. Et quoiqu’en ces rencontres112 elles soient humblement humiliées de ce qu’elles sentent et de ce qu’elles sont, elles ne laissent pas, sous le poids de cette expérience tranquillement et humblement soufferte, d’avoir de la joie dans la pointe de l’esprit de se voir ainsi humiliées sous le pouvoir divin, afin de n’être rien devant lui, et de laisser ainsi peu à peu détruire ce fond inépuisable de propre estime en croyant toujours d’être et de pouvoir quelque chose.

[…]

3.30 Oraison véritable. Foi divine

15. Il faut remarquer qu’il est de grande conséquence afin que Dieu prenne possession d’une âme, qu’elle cesse ses opérations propres, et ainsi qu’elle ne se porte pas par simple intention aux actions de vertu, de charité et de sainteté ; mais bien qu’elle y soit appliquée par la main de Dieu. Cet état d’anéantissement est bien long ; et Dieu prend plaisir durant tout ce temps de priver et d’ôter à l’âme tout ce à quoi elle pourrait s’appliquer, soit naturellement ou surnaturellement : il lui ôte ses œuvres de charité pour la mettre en solitude ; et lui dérobe les pratiques de vertu pour les lui donner plus substantiellement, et ainsi généralement tout le reste. Mais quand il semble bon à Dieu, il le lui rend l’une après l’autre, et l’y appliquent tout de nouveau : et comme Dieu en privant et en ôtant ses actions, devenait le principe des mouvements de l’âme ; aussi en redemandant et en donnant les mêmes actions il continue à en être le principe.

16. C’est pourquoi il faut vous tenir également en la main de Dieu, pour être comme il veut, et pour faire ce qu’il désire. Puisque donc votre âme depuis bien des années n’avait plus nul penchant, ni inclination pour des actions de charité envers le prochain, et que maintenant ce penchant et cette inclination reviennent, laissez-vous y aller doucement et suavement, comme un enfant conduit par la main de sa mère : laissez-vous à la providence divine qui vous présente ses actions de charité, et vous y tenez autant que la même providence vous marquera le vouloir de vous, n’y ajoutez ni n’y diminuez pas : mais seulement faite de jour en jour, et de moment en moment ce qui se présente, et quand la même providence ne vous présentera plus les occasions de pratiquer la charité, cesser de le vouloir et de vous y appliquer. [...]

18. D’où vient que le grand secret en cette vie n’est pas d’avoir ceci ou cela, quelque saint et éminent qu’il soit, mais bien que nous l’ayons et que nous opérions par l’opération de Dieu, sans nous arrêter à ce qu’Il fait ou à ce qu’Il ne fait pas, toutes ces choses n’étant que passagères ; mais pour l’autre, c’est ce qu’il peut y avoir de permanent et d’immobile dans la vie. D’où vient que les âmes qui ne sont pas suffisamment éclairées de la lumière divine pour faire cette distinction, s’arrêtent plus facilement et naturellement aux images de ce qu’elles ont ou de ce qu’elles n’ont pas, qu’à l’opération divine, et ainsi elles sont aussi mobiles que les moments sont vides et changeants, mais lorsqu’elles viennent à découvrir que l’opération divine est le solide et qu’il n’y a aucun moment qu’elle ne travaille dans notre âme, quoiqu’il nous arrive, elles s’y tiennent, bien que sans lumière et sans goût. Et ainsi elles établissent leur vie sur le solide et la pierre ferme : elles vont, elles viennent, elles travaillent, elles se reposent, elles font beaucoup, elles ne font rien ; et généralement elles font tout selon que la Providence le demande d’elles. ...

[…]

3.31 Lumière de foi

1. Il est très vrai qu’il faut qu’une âme ait un commencement de lumière divine pour découvrir Dieu dans ses providences en notre état et notre condition : mais aussi quand une âme est assez heureuse d’être enrichie de ce sacré trésor, elle voit et remarque Dieu et sa divine conduite en toutes choses ; non seulement aux grandes, mais même aux petites : ce qui commence de calmer beaucoup un cœur, et de l’incliner à se contenter de tout ce que Dieu ordonne d’elle, et de tout ce qui lui arrive de moment en moment ; car tous ces moments dans la suite, ne sont pas moins que Dieu à telle âme.

2. Où il faut savoir qu’avant que de pouvoir découvrir Dieu en ses providences en notre état, il faut que la lumière de foi soit déjà grande et même beaucoup avancée : car quand elle ne fait que commencer, son inclination est de solliciter l’âme à la pureté intérieure sur les commandements et sur les conseils.

L’âme ayant fait progrès par son moyen en cette pureté, insensiblement et comme sans savoir le comment, la foi et la lumière divine, qui n’est que la même chose, insinuent en l’âme une inclination pour la divine présence, laquelle l’âme va cherchant en elle et en son intérieur, par le moyen de la foi, qui donne à l’âme un million d’inventions, pour chercher Dieu, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre.

L’âme ayant fait beaucoup de progrès en cette divine présence par le moyen de cette divine lumière et ayant beaucoup trouvé Dieu en elle et l’ayant goûté souvent insensiblement, ce Dieu infiniment amoureux de Sa créature la mène plus avant. Pour cet effet, Il cache Sa présence que sa foi découvrait, et pour lors sa foi augmentant, Dieu substitue Sa Providence au lieu de Sa présence, où il y avait toujours quelque chose d’agréable et de perceptible ; et comme la foi lui faisait chercher et trouver la présence de Dieu en son intérieur comme en oubliant et en outrepassant tout dans un certain calme et oubli de toutes créatures, l’âme ayant été longtemps en cet exercice et y ayant beaucoup profité, pour lors la lumière divine substitue au lieu de Sa présence, Sa providence. Et ainsi quoique la Providence soit Sa présence, cependant cette présence en lumière de foi Le faisait chercher intérieurement pour L’y trouver ; et cette foi donnant Sa providence, non seulement fait trouver Dieu intérieurement et dans son plus profond fond, mais dans tout son extérieur : car tout ce qui est providence sur elle et en son état, est présence de Dieu véritable. Ainsi par ce degré de foi qui est bien plus avancé et plus grand, non seulement l’âme peut et doit trouver Dieu en son intérieur et en son fond, mais elle Le trouve en son extérieur et généralement en tout ce qui est ordre de Dieu sur elle, de manière que, dans le degré de présence, elle ne pouvait par sa lumière trouver Dieu qu’en se recueillant intérieurement ; mais quand la foi est assez accrue pour lui donner et pour lui communiquer Sa providence, elle trouve Dieu et Le goûte, non seulement en son intérieur, mais encore en son extérieur et généralement en tout ce qui lui arrive en son état.

[…]

10. Mais il est très vrai que quand l’âme est assez fidèle pour porter le poids de toutes ces menues rencontres de providence, et qu’elle est assez clairvoyante pour y découvrir beaucoup l’ordre divin, pour lors tout cela donne Dieu très hautement et très continûment ; ce que l’on remarque singulièrement par la pureté intérieure que telle petite rencontre cause. Tant il est vrai qu’elles vont toujours combattant directement et sans y manquer, tous nos faibles et tout ce qu’il y a à mourir en nous : c’est pourquoi elles sont plus fortes et nous sommes plus faibles à leur égard, qu’à l’égard des grandes, qui pour l’ordinaire ne sont dirigées de Dieu que pour la pratique de quelque vertu ; mais ces rencontres menues et ordinaires vont toujours et incessamment à notre mort, et mort très cruelle et très pénible.

11. Ceci ne paraîtrait pas vrai à une personne qui n’aurait pas la lumière divine au point dont nous parlons, mais plutôt paraîtrait être une chanson ; par la raison que les hommes du commun et même d’une lumière bien avancée, négligent ces rencontres ordinaires, les estimant comme inutiles dont il ne faut pas faire état, et qui même pourrait amuser en s’y arrêtant, n’y ayant à ce qu’ils pensent, rien de considérable dans nos états et conditions, que ce qui est considérable par sa conséquence objective, c’est-à-dire manifeste et sensible, sans regarder tout cela dans son principe divin, qui est la conduite et la providence de Dieu sur chaque âme en son état.

[…]

3.32. Se voir en Dieu.

1. Je vous assure, Madame, que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu, et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches, n’ayant fait nulle différence de votre présence et de votre absence, départ et éloignement. Les âmes unies de cette manière peuvent être et sont toujours ensemble autant qu’elles demeurent et qu’elles vivent dans l’unique nécessaire : là, elles se servent et se consolent aussi efficacement, pour le moins, que si elles étaient présentes, et la présence corporelle ne fait que suppléer au défaut de notre demeure et perte en Dieu. […]

2. C’est la misère présente du monde qui ne fait agir que par les sens et qui tient toute autre manière comme une chose chimérique et non réelle. D’être privé de ses amis et de toutes choses généralement dès que les sens ne les aperçoivent plus, cette manière des sens est l’origine de tant de croix pour les hommes et les rend si misérables dans la vie présente qu’on peut dire sûrement qu’une personne commence d’être malheureuse dès cette vie aussitôt qu’elle naît, et qu’elle ne finit son malheur qu’en mourant, supposé qu’elle soit sauvée. Mais au contraire les âmes qui sont assez heureuses de pouvoir trouver Dieu en soi dès cette vie, commencent leur bonheur dès aussitôt que cette lumière commence, et ce même bonheur va toujours augmentant autant qu’elle leur donne Dieu de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin elles soient en état de pouvoir voir et converser par ce moyen : car assurément l’âme, dans la suite, peut être si bien en Dieu qu’elle y trouve toutes choses et y jouit de tout. [...]

[…]

9. Car les âmes qui sont destinées à mourir de cette manière en foi, doivent tellement mourir à elles-mêmes que dans la suite elles ne voient pas un moment qu’elles doivent choisir pour être d’une manière ou d’une autre, pour être dans un lieu ou dans un autre, pour être d’une façon qu’elles pourraient désirer ou d’une autre. Mais plutôt elles demeureront toujours dans la main de Dieu pour tout et toutes choses leur seront égales. Et au contraire, quand l’âme y a quelque part, il n’en va pas de même. Car toutes choses déchoient autant de leur opération pour donner Dieu à [une] telle âme qu’elles sont dans Son choix et dans Sa volonté.

Oui, mais, me dira-t-on, c’est donc une étrange captivité de n’user et de ne pouvoir user en rien de sa propre volonté ! C’est là au contraire que commence la vraie liberté, et autant que nous sommes en la main de Dieu pour n’avoir que Son unique conduite, autant le cœur se trouve vraiment en liberté.

[…]

3.33. La mort à soi.

[...]

5. Je ne puis m’empêcher de vous dire un mot en passant de l’étonnement où j’ai été souvent de remarquer plusieurs personnes s’appliquant beaucoup, soit aux bonnes œuvres, soit à la solitude et à l’oraison, et que cependant je ne remarquais point du tout leur avancement et leurs démarches efficaces vers Dieu : au contraire souvent ces choses les approchaient davantage d’elles-mêmes en leur causant quelque estime, quelque distinction dans le monde, quelques hardiesse et liberté auprès de Dieu, et un million d’autres défauts où l’inclination naturelle prenait secrètement sa vie. Et quand, par providence, venant à découvrir ce secret et la cause de ce désordre, elles remarquaient que tout cela venait du manque de mort et d’usage de chaque chose pour mourir, insensiblement elles se sont aperçues que l’oraison et la solitude qu’elles n’ont pas quittées ont eu un autre effet dans leurs âmes, la mort en vraie humiliation étant la vie qui vivifie l’oraison, la solitude et la retraite. Et de cette manière elles ont fort bien jugé que cette mort devait être leur capital et qu’elles devaient se servir de l’oraison, de la retraite et de la solitude comme de moyens divins pour élever insensiblement l’âme à Dieu en la faisant sortir d’elle-même et de ses inclinations, remarquant très bien que cette mort a des yeux perçants pour pénétrer les moindres atomes des imperfections et pour faire échapper tous les pièges dans lesquels l’âme pourrait tomber sans ce moyen, quoique remplie et ornée de tous les autres moyens qui rencontrent tout leur bonheur en elle et par son moyen.

6. Cette mort donc se sert de tous ces moyens divins admirablement et il faut l’avoir expérimenté pour le bien savoir comme il est. Et lorsque cette mort de soi-même remarque par une raison éclairée qu’il se faut priver de ces divins moyens à cause des empêchements que notre état nous fournit et ainsi que l’ordre divin nous impose pour lors [cette mort] étant vraiment une Reine et une Souveraine en nous infiniment riche et abondante, elle supplée à tout et fait que l’oraison et la retraite ne pouvant se pratiquer se trouvent merveilleusement en la mort et par la mort de soi-même. De sorte que l’âme expérimente de jour à jour qu’en mourant fidèlement, non seulement elle trouve tout bien, mais encore [qu’]elle élève tous moyens divins et tous les exercices de piété de telle manière qu’il n’y a rien qui ne la fasse approcher de Dieu et qui ne fasse un effet en elle merveilleusement efficace pour sa pureté intérieure [effet] qui la rend non seulement agréable à Dieu, mais aussi beaucoup aimable aux créatures avec lesquelles elle est et avec lesquelles elle doit agir.

7. Cette vraie mort de soi par toutes les petites rencontres de son état est une vraie fonte où l’on prend toutes les figures, et en vérité je puis dire que par ce moyen divin de mort on peut faire plus en un jour que l’on en fait en plusieurs années. N’avez-vous jamais pris garde que ces ouvriers qui jettent en fonte ont bien plus tôt donné la figure à un crucifix ou à quelque autre image que ne font ceux qui les font par le moyen de la sculpture ? Il me semble que cette comparaison est fort juste pour exprimer la manière dont Dieu forme Jésus-Christ en nous par le moyen de la mort à soi-même. Ce moyen divin est vraiment une fonte par laquelle tout ce qui est en nous de raison propre, de propres jugements, d’inclinations naturelles, de passions, se fond et se liquéfie et étant ainsi ajusté par la solitude et par l’oraison, se forme en un Jésus-Christ. Ne mourez pas à vous-même [et] vous vous donnerez bien des coups inutiles et qui produiront peu : faites-le [mourir à soi-même]. Il est vrai que si c’est de la bonne manière, vous vous écraserez et un long temps vous serez embarrassée à cause d’une certaine confusion que cette mort cause. Mais prenez courage : cette confusion et ce mélange qui humilie cause désunion de notre cœur d’avec nous-mêmes, et ainsi fait et exécute vraiment cette fonte dont je vous parle, amollissant notre cœur et le rendant vraiment souple entre les mains de Dieu.

[...]

9. Où il faut remarquer qu’au degré où vous êtes, la présence de Dieu et par conséquent la paix et la tranquillité que vous y trouvez, ne vous est pas un moyen, mais bien la fin à laquelle vous tendez par la simple vue des sujets et des vérités dont vous vous devez nourrir, selon la lumière et la manière que Dieu vous donnera en l’oraison. Ainsi ce ne serait pas bien faire que tout d’un coup vous vous tinssiez à la fin, quittant vos moyens ; mais vous devez plutôt humblement vous nourrir et tendre à votre fin par l’exercice de ces mêmes moyens, ménagés et exercés doucement, selon la capacité actuelle que vous avez en l’oraison, tantôt plus perceptiblement tantôt moins.

10. Et quand vous avez ménagé doucement et de votre mieux ces moyens en l’oraison et qu’enfin vous vous voyez si pauvre que vous ne pouvez recouler vers Dieu par ces mêmes moyens, il ne faut pas laisser de le faire par leur privation, d’autant que la sécheresse pour lors vous y renvoie en vous faisant désirer Dieu. Et ainsi vous êtes en repos, en inclination et en désir vers Dieu, ménageant toujours les moyens, comme je vous le viens de dire, qui est proprement l’exercice de l’oraison en votre degré, qui vous fait insensiblement arriver à leur fin, qui est la présence de Dieu. Et sans ce ménagement d’oraison, on se tourmente souvent en cet exercice, sans avancer, croyant toujours que le plus grand et le plus beau sont le meilleurs ! Et cela n’est pas, n’y ayant de vrai et de moyen divin pour faire l’oraison que ce qu’il nous faut dans le degré où nous sommes, où la mort ménage tout merveilleusement bien, sans laquelle il est bien difficile d’aller tant à pas comptés comme il est besoin, spécialement pour les esprits impétueux qui voudraient tout faire sans moyens, et passer à la fin sans milieu, ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut beaucoup réussir dans la piété et dans l’oraison.

Lisez et relisez souvent cette lettre, elle vous pourra être utile un très long temps. Je suis à vous sans réserve. 1678 113.

3.40 Recevoir tout de Dieu avec complaisance.

L.XL. À un Ecclésiastique, qui quelque travail qu’il fît, ne croyait guère avancer vers la perfection. ...

Votre joie donc ne doit pas être d’avoir quelque chose de Dieu ni de faire quoi que ce soit pour sa gloire ; mais bien d’avoir une complaisance vraiment humble et amoureuse pour ses desseins éternels sur vous, et pour ce qu’il vous donne à chaque moment, qui est proprement ce que vous avez. Car il est certain que votre cœur désirant Dieu, et aussi de le servir, Dieu ne manque jamais à vous fournir à chaque moment ce qu’il vous faut et ce qui vous est le plus propre, pour l’aimer et vous perfectionner en son amour.

Ayez donc au nom de Dieu, autant que vous pourrez, une humble joie, satisfaction et complaisance pour recevoir et pour vous voir traiter de Dieu en la manière que vous l’êtes en chaque moment sans vous mettre en peine de le concevoir, sinon d’être comme vous le pouvez être et de faire ce qui se présente raisonnablement à faire à chaque moment.

2. ... Ressouvenez-vous de ce que St. François de Sales dit très saintement et lumineusement dans son Théotime114 de cette statue, laquelle quoique manquant de tout, ne voulait pas être autrement par complaisance à son ouvrier ; et par là elle avait toute sa perfection ; non en elle, mais dans l’inclination et le plaisir de son sculpteur.

3. Hélas que nous nous trompons au fait de la perfection ! Nous jugeons notre perfection être grande, parce qu’elle nous plaît ; cependant dans la vérité souvent elle est très petite dans l’agrément de Dieu, ce qui seul donne le degré de grandeur ou de petitesse. Le moyen donc, cher Frère, de charmer le cœur de Dieu est d’entrer sans mesure et sans bornes dans ses complaisances pour être dans ses inclinations, et de tâcher peu à peu paisiblement et amoureusement que votre cœur soit en la main de Dieu et non en la vôtre. ...

4. C’est un grand malheur que les hommes veulent toujours voir, savoir, et être les conducteurs de leur perfection. Ainsi c’est tout perdre. Et s’ils savaient faire ce que je vous viens de dire, en se laissant à la main de Dieu, sans savoir où ils iraient, sans savoir ce qu’ils auraient, et sans voir où les choses se devraient terminer, Dieu ferait toutes choses admirablement. Car il n’y a aucun moment de la vie où Dieu ne se communique surabondamment aux hommes pour sa gloire ; mais non toujours selon leur inclination et leur volonté. Je vous prie de prier Dieu pour moi, et de me croire tout à vous.

3.43 La Foi conduisant à la Sagesse.

6. Vous voyez donc par ceci, en abrégé, les démarches de Dieu, pour élever une âme en sagesse. Il l’aveugle d’abord, en lui donnant la foi ; cette foi travaille l’âme et la dispose par ses pressures115 pour y faire naître et trouver la sagesse  ; et le repos intérieur peu à peu s’y rencontre en calmant et en y abandonnant l’âme : et quand une fois elle s’est aperçue de son hôtesse et des richesses qu’elle renferme, pour lors il est de grande importance de beaucoup la laisser maîtresse dans le logis, afin que vraiment et avec magnificence, elle ordonne et règle toutes choses ; ce qui ne manquera jamais à une telle âme, pourvu qu’elle soit véritablement petite et humble ; d’autant que c’est à ces personnes qu’elle étale avec libéralité ses trésors.

7. Tout ce qui vous est arrivé, et que vous me décrivez dans la vôtre, est une expérience de ce que je vous viens de dire ; c’est pourquoi il vous est d’infinie conséquence de vous posséder en repos dans toutes les rencontres, quelque fâcheuses et turbulentes qu’elles puissent être. Pour cet effet, quand vous voyez venir quantité d’embarras qui vous pourraient brouiller, ou qui du moins pourraient agiter le fond de votre âme, possédez-vous en paix, et ne laissez point voltiger vos puissances [de l’âme] avec inquiétude, sous prétexte de remédier, ou d’ordonner quelque chose : calmez-vous, et aussitôt voyez raisonnablement ce qu’il faut faire, ou ce qui se peut faire, et le faites ; et pour lors abandonnez-vous à toutes les suites. Toutes les vues que vous avez eues, et que vous me marquez en la vôtre, sont des choses qui vous arriveront en un million de rencontres ; car Dieu qui veut établir sa conduite en nous, ne le fait qu’en semant un million de petites rencontres crucifiantes, afin que par là nous mourions à notre raison, à nos vues et à nos appuis, et qu’elle ainsi s’établisse en nous. C’est pourquoi soyez fidèle ; et vous verrez que de plus en plus votre âme se tranquillisera, et que votre imagination par conséquent ne se brouillera pas tant dans les rencontres, mais plutôt se calmera en paix, en se soumettant amoureusement. On vous garde votre lettre, afin qu’elle vous fasse ressouvenir de la situation, où votre âme a été dans cette rencontre : car il vous est nécessaire d’être fort fidèle à suivre continuellement ce même procédé ; et vous trouverez qu’étant fidèle, toutes choses s’ajusteront merveilleusement bien selon vos nécessités : car comme tout est admirablement bien dans la main de Dieu, il les [pluriel] distribue amoureusement de moment en moment aux âmes capables des traits116, et de l’opération de sa divine Sagesse.

8. Prenez donc courage et mourez : car jamais la divine Sagesse n’augmente dans une âme, et n’y répand avec plaisir ses richesses, qu’autant que la foi, qui l’accompagne toujours inséparablement, travaille et dispose l’âme pour ses grandeurs, et vous trouverez que proprement la Sagesse divine est une foi éclairée en goût et en amour divin[s].

3.52 Perdre son âme.

1. Vous devriez bien apprendre que la manière d’aller à Dieu est en s’anéantissant ; et plus Dieu paraît nous tenir dans un état rabaissé, et petit, plus l’âme peut par-là s’anéantir et se perdre. Je vois par votre dernière [lettre] que vous ne comprenez pas bien ce mot de perdre ; je vous prie une bonne fois de bien retenir que qui perd une chose en perd la vue et le domaine ; et généralement la chose est en nulle estime, aussitôt qu’elle est véritablement perdue, c’est-à-dire qu’on est sans espérance de la retrouver. Si votre âme se perd ou qu’elle soit perdue, il vous sera indifférent ce qu’elle devienne, qu’elle soit grande ou petite, que Dieu pense à elle ou non, et enfin qu’elle soit quelque chose ou non ; elle n’est plus à vous étant perdue, ainsi elle vous doit être indifférente.

2. Apprenez donc une bonne fois que vous ne trouverez jamais Dieu qu’ayant perdu votre âme, et par conséquent lorsque toutes choses vous deviendront de cette manière indifférentes, ayant autant de joie de n’être rien et de n’avoir rien, que si vous étiez la plus grande sainte du Paradis, et que si vous faisiez des miracles à tout bout de champ. ...

[…]

3.57 Multiplicité, Simplicité, Nudité

2. Ne vous étonnez donc pas si votre âme devient de plus en plus aveugle et faible pour se délivrer des distractions, c’est une marque qu’elle avance. Au commencement la douceur, la lumière et la facilité sont nécessaires, car comme les sens pour lors doivent faire la démarche vers Dieu pour quitter les créatures et l’impur, cela ne se peut que par un moyen proportionné à leur capacité, savoir sensible et matériel ; mais quand cela est en quelque manière effectué, pour lors Dieu, qui ne demande que notre perfection et qui, nous aimant infiniment, nous attire à Lui, donne à notre âme d’autres moyens. L’âme, ne sachant ce procédé, se tourmente et est fort étonnée, car la main qui donne ce présent se cache sous l’ombre des ténèbres, des distractions et des croix, si bien que l’âme devient fort peinée, croyant tout perdre, car elle perd sa sensibilité, sa paix et la possession de ses sens, qui tombent en distractions et dans la peine. Par là Dieu faisant évanouir et disparaître le sensible, insensiblement et en trompant amoureusement l’âme, Il la fait passer du sensible spirituel, de l’aperçu à l’inconnu et de l’assuré par le sensible au très assuré par la foi.

3. C’est là le procédé de la divine Majesté, qu’Il ne changera jamais jusqu’à la fin des siècles, conduisant les âmes, ses chères et bien-aimées épouses, toujours du visible à l’invisible, de la possession à ce que l’on ne possède pas, afin que peu à peu Il les attire à Lui, qui est l’invisible. ...

[…]

11. Quatrièmement. Quand donc vous vous mettez en oraison, que faut-il faire ? Faut-il prendre encore un sujet ? Non ; quoi donc ? Y aller par où l’on est, car comme Dieu est en tout lieu et que Son centre est partout, tout conduit à Dieu et tout chemin va à Lui, supposé que l’âme en ce degré de nudité vit en Sa présence soit dans la solitude ou dans l’action. Il faut donc aller à l’oraison par où l’on est, c’est-à-dire n’y porter que sa simple présence en abandon, souffrant l’état où l’on est, demeurant là humblement de cette manière ; et au cas que la nature se laissât accabler par le travail du chemin, par exemple qu’elle se laissât trop divaguer par les distractions, pour lors il faut par un simple ressouvenir ou regard amoureux en Dieu se réveiller et écarter de cette manière ses distractions, non directement les combattants de front, mais en les outrepassant, pour demeurer simplement et nuement en repos en Dieu.

[…]

14. Mais quoi ? Durant tout le jour, faut-il être toujours en cette simple présence, en repos et en abandon ? Comme je parle à une âme qui a cette vocation de Dieu, je lui dis qu’il le faut, et là elle trouvera plus de liberté d’esprit, plus de gaieté et sera sans comparaison plus infiniment plus sans embarras que si elle prenait quelque chose. Ce n’est pas de même des âmes qui se mettent et se tiennent en la présence de Dieu par pratiques, ce qui est bon passagèrement, car si elles voulaient l’avoir continuellement comme celle pour qui je parle, elles se sécheraient la tête et peut-être intéresseraient fort leur santé. Mais pour les âmes de ce degré, elles n’ont qu’à s’ajuster à Sa divine Majesté afin d’aller peu à peu et selon les degrés par lesquels Il les conduira. Car Il les mènera insensiblement et sans s’en apercevoir jusqu’au degré le plus pur de cette nudité, leur faisant pour cet effet expérimenter toutes les sécheresses, distractions, abandons, croix et pertes d’elles-mêmes qui sont nécessaires pour peu à peu les dépouiller et les rendre nues et simples, afin de les perdre dans Sa divine lumière.

[…]

3.58 Degrés pour arriver à la vie spirituelle

3. Il y a quatre degrés en la vie spirituelle, et par lesquels l’âme est conduite en cette vie.

Le premier est celui des bonnes lumières et des bons désirs de glorifier Dieu en foi, et de Le faire glorifier en autrui. Et l’oraison de cet état est de plusieurs sortes, car en ce degré il y en a plusieurs subalternes. La première est la méditation ; et quand l’âme y a été fidèle quelque temps, Dieu ordinairement lui départ la seconde, qui est l’oraison d’affection ; et ainsi Il la rend capable de plus de lumière et d’amour pour Lui, après plusieurs fidélités en ce degré qui purifie beaucoup l’âme, particulièrement des choses du dehors. [...]

Le second degré qui suit, et qui est comme une récompense de ce premier, est l’oraison passive en lumière, qui n’est autre chose qu’une quantité de lumières divines données de Dieu dans les puissances ; et leur effet particulier est de les purifier, en leur faisant voir la beauté de Dieu et la beauté de la vertu, leur donnant quantité de éclaircissements sur la voie d’aller à Dieu.

L’âme croit être à la fin de la journée quand elle est ici, parce qu’elle voit quantité de belles choses que l’esprit comprend [...] Et il est vrai que quantité de grands serviteurs et servantes de Dieu n’ont point passé cet état et sont en bénédiction devant Dieu. Mais ce qui arrive ensuite à quelques âmes fait bien voir qu’il y a encore des degrés à monter et que l’on n’est encore arrivé qu’au parvis du temple, que l’on ne s’est pas encore mortifié ou que même on n’a pas commencé à se mortifier, et que l’on a seulement un peu essuyé les balayures du parvis, mais que pour entrer au-dedans et dans l’intérieur du temple, il faut mourir. ...

5. Ce troisième degré est commencer à entrer dans l’intérieur du temple, je veux dire de Dieu même ; et pour cet effet Dieu lui soustrait ses lumières, ses goûts et les désirs de Lui. Avant ceci elle ne voyait dans ses passions et puissances que des immortifications et petites saillies ; mais à présent il lui semble que toutes ses passions sont vivantes, et la vie propre maligne de son âme commence à lui paraître ; elle ne sait ce que sont devenues ses lumières, elle se trouve plus malicieuse que jamais. Elle se débat et fait des efforts pour donner ordre à ce malheur, elle pense faire revenir ses lumières, mais en vain ; elle fait quantité d’actes d’amour, de résignation, de désaveu et autres, pensant s’en remplir et étouffer par-là la malice prodigieuse de soi-même, qui ne paraissait pas auparavant ; et plus elle va, bien loin d’y remédier, plus elle paraît. Au commencement elle travaillait à se mortifier, et les lumières qu’elle avait l’y sollicitaient ; mais à présent elle voit bien qu’il faut changer de batterie, et qu’il faut se faire mourir.

6. Car vous remarquerez que c’est une divine lumière obscure et inconnue, qui est donnée à l’âme dans le fond et non dans les puissances, qui fait évanouir votre première lumière qui était dans les puissances, et fait voir ainsi leur vie et malignité. Mais l’âme qui ne connaît pas la qualité et les effets de cette divine lumière, en est tout étonnée, d’autant que comme la première lumière des puissances faisait voir les ordures du dehors, ainsi que nous avons dit, celle-ci fait voir la vie et la saleté de la créature. Et quand une âme peut trouver quelque serviteur de Dieu qui voit cette lumière et qui la puisse découvrir, c’est une miséricorde, car il l’instruit de ce qu’elle a à faire pour la bien recevoir et lui enseigne ses effets. Car tout de même comme les effets de la première lumière étaient de remplir et de nettoyer, les effets de celle-ci sont de vider et de faire mourir. Quand donc on est instruit de ceci, on se tient passif et l’on souffre son opération, qui n’est pas sans beaucoup de peine, à cause du vide, de la mort et de l’anéantissement qu’elle opère en l’âme en laquelle elle est.

7. … elle voudrait continuellement aimer et ne comprend pas comment ; elle est sollicitée à une continuelle oraison et n’en saurait faire ; elle veut être toute pure, ne pouvant souffrir aucune ordure, et elle en est à ses yeux et en paraît toute pleine ; elle aime et désire infiniment la mort totale de soi-même, et cependant si elle faisait réflexion sur soi, elle la hait ; elle est toute pleine de Dieu, et en est (ce lui semble) toute fidèle ; elle a de fois à autre quelques éclairs de Dieu en cet état, qui semblent un merveilleux goût pour elle ; mais c’est peu souvent.

8. Que doit faire une personne en cet état ? Rien que de mourir passivement. Car cette divine lumière obscure lui fera voir et sentir les péchés de son âme, l’impureté de ses puissances, l’éloignement que le fond de son âme a de Dieu ; elle lui fera expérimenter jusqu’aux moindres défauts et sera pour elle une continuelle gêne et obscurité, jusqu’à ce qu’elle ait tout fait mourir en elle. Qu’elle ne combatte point tant, mais plutôt qu’elle se résolve à tout ; cette résolution n’est que le commencement ; il faut venir à l’effet.

Combien pensez-vous que cette mort est longue ? ... Mourez et mourez, mais passivement, sans savoir comment, car vous ne mourriez pas en cet état si vous le saviez. Il faut mourir à tout.

9. Après un long temps de mort, et que l’âme y a été bien fidèle, et y a bien souffert ce qui ne se peut dire, par la purification de son intérieur selon toutes ses parties, mais comme en bloc et en confusion, car la lumière y est générale ; Dieu lui ôte encore toute la dévotion qu’elle avait, soit vers Son humanité ou vers la sainte Vierge et les saints ; tout cela est tari dans son esprit ; elle ne peut plus s’y appliquer comme elle avait accoutumé et même plus elle va, plus ceci lui est ôté. Mais ce qui est bien plus, elle avait parfois recours à quelques prières, à quelques applications intérieures par actes ; mais présentement sans savoir comment, elle commence à avoir scrupule quand elle les fait, il lui paraît que ce n’est que pour se délivrer du tourment qui la presse ; et de plus elle y découvre tant d’impuretés qu’elle voit que c’est tout à fait par elle-même, et que ce n’est pas Dieu qui en est le principe ; et cela elle le sent. Elle se tourmente pour avoir dévotion aux saints, car elle en a scrupule autrement ; et cependant elle est peinée si elle le fait. Toute la conduite ordinaire la condamne : elle craint. Elle a de plus désir de faire quelques prières, émue par son besoin et cependant elle ne saurait. Que fera cette pauvre âme en cet état ? Car si elle consulte quelqu’un, si ce n’est quelque personne expérimentée, elle sera encore plus peinée que si elle ne prend personne. Elle se résout à être tout à fait perdue et à mourir à tout. Il faut tout perdre et ainsi se résoudre à tout quitter ; mais avant qu’elle soit vide en fond et totalement de tout ce qu’elle a de propre, ô qu’il y a de temps à passer, qu’il y a de croix a porter !

10. Si la divine Providence permet qu’elle trouve quelqu’un qui ait la vue propre à voir la divine lumière et qu’il la découvre en elle, il assure qu’elle est bien, qu’elle doit se laisser dépouiller et tout ôter et qu’elle n’a pas à se mettre en peine ; que plus Dieu la dénuera, plus elle sera heureuse. Au commencement elle ne comprend pas ce langage, quoique cela entre dans le cœur ; elle ne voit pas encore le mystère, savoir comment ce dénuement et cette simplicité que la lumière divine fait en elle, contient les saints et toutes leurs dévotions, les prières et tous les actes. Mais peu à peu par la soumission et la fidélité à l’oraison, elle apprend par expérience ce qu’au commencement elle ne goûtait que par son instinct intérieur, et par la mort d’elle-même, ne désirant et ne pouvant sans violence faire davantage ; et sa plus grande et longue mort lui fait de plus en plus expérimenter la vérité de ce procédé.

11. Mais Dieu qui est un Dieu d’amour, et qui ne Se contente pas d’avoir une vie telle quelle en la créature, principalement quelques-unes (car je ne crois pas que tout le monde soit appelé ici, je crois au contraire que c’est un don et un grand don), départ encore une grande faveur à l’âme. Car si ce que j’ai dit doit être nommé une faveur, ce que je vais dire doit être appelé un miracle de faveur, savoir les tentations et les peines tant intérieures qu’extérieures. Car il faut savoir que l’âme dont je parle, étant tellement en agrément de Dieu, Il ne permet pas qu’il lui arrive de petites croix, sans que ce soit une grande miséricorde : car c’est un surcroît de faveurs, qu’elle lui est donnée pour la porter ; et plus elle est grande, plus aussi est grande la faveur : comme l’or, plus il est mis dans le creuset, plus il est purifié ; et ce lui est en quelque façon multiplier Ses faveurs. Il en est de même de l’âme : plus elle est tourmentée et diversement même, plus les faveurs et miséricordes de Dieu vers elles sont grandes.

12. Il lui arrive donc souvent, au commencement, des doutes, si c’est sa grâce de marcher ainsi, si elle ne s’y est pas introduite, si on ne s’est pas trompé en lui conseillant ; et comme elle n’est pas impeccable, ses petites chutes lui sont une grande croix, aussi bien que la révolte de ses passions et la sensibilité où elle est, car elle se verra quelquefois plus vive qu’elle n’était au commencement. L’exemple des autres âmes lui est quelquefois une bonne croix, quand elles sont bien dans la vertu et qu’elle ne s’y voit pas, elle qui marche une autre voie ; elle en voit quelquefois de si calmes et cependant elle est si émue ; elle les voit si patientes et elle est si prompte ; toutes ces choses lui sont des croix et des morts étranges. Et ce qui pis est, elle voudrait y apporter quelque chose pour y remédier et elle sait qu’il ne le faut pas. Les mains lui démangent qu’elle ne travaille et n’ajuste tout ; et parfois y fait-elle quelque chose, mais sa peine est augmentée, car elle voit bien que c’est par elle-même ; et ainsi elle voit fort bien son amour-propre. Elle se résout donc de plus en plus à mourir et se laisser ainsi tuer toute vive et malgré elle.

13. Mais ce n’est pas tout, le diable s’en mêle, mettant quelquefois dans l’esprit et les sens de cette pauvre âme tant de vilenies et de pauvretés que cela est incroyable. Quoi ! Ne se pas remuer pour cela ! Ce serait une chose étrange, car il n’y va pas de moins que d’un péché mortel. Courage : mourez et ne vous remuez pour rien ; et vous verrez que ce n’est qu’une ombre ou une fumée qui paraît en vous, non plus que les autres tentations et vexations qu’il vous fera. Car il remplira quelquefois tout votre esprit de chagrin contre votre prochain, tout vous ennuiera, toutes les actions des autres vous déplairont, un million d’affaires extérieures vous accableront, avec un labyrinthe intérieur d’y donner ordre, et tout ensemble une nécessité d’y travailler sans délai et cependant une impossibilité de le faire ; tout cela, afin de mettre votre âme en soin, et ainsi de la désoccuper de cette manne sacrée qui l’occupe, dont il n’en peut avoir connaissance. Il fera parfois en quelques-uns des choses étranges à l’extérieur, des formes, des bruits, des tumultes et des peines ; et tout cela pour les multiplier afin de les faire déchoir de la simplicité et unité, dans laquelle il présume bien qu’ils sont.

14. En tout ceci, c’est une chose admirable si l’on en échappe et si l’on demeure ferme et constant dans sa mort et son anéantissement, mourant à tout, à salut, à perfection, à dévotion, à espérance, enfin à tout, pour vivre sans vie, voir sans voir, être tout n’étant rien, car ceci n’est point concevable, sinon à celui qui le goûte et qui en a expérience. Ainsi notre chère sœur, il ne faut pas montrer ceci, sinon à celui qui a la grâce pour cela et qui est appelé ici ; chacun a sa grâce ; et ces avis ruineraient une âme dont ce ne serait pas la grâce.

15. Je voudrais bien vous parler un peu de la vie qui suit cette mort ; car Dieu ne tue que pour donner la vie ; Il ne prive et ne dénue que pour remplir et même en surabondance ; Veni ut vitam habeant et abundantius habeant117. Comme cette mort est toute angoisse et peine, étant un état de purification et ainsi un état pénible, c’est le purgatoire de cette vie et principalement de celle qui va suivre après cette mort spirituelle. Car je crois que chaque état a le sien proportionné à son degré de perfection : c’est ce qu’expérimentait sainte Thérèse.

Mais comme ce n’est qu’une lettre, je finis ici ; cependant comme Notre Seigneur a uni nos âmes118 en Lui, où tout est commun. Quand Il vous aura fait la grâce de vous donner cette vie, je ne manquerai pas de vous dire mes petites lumières que Notre Seigneur me donnera. Adieu en Dieu.

3.59 Trois degrés du don de la foi.

1. Quand une âme est appelée à la voie de la foi et qu’elle en a reçu la certitude, elle doit mourir infiniment et incessamment à son esprit, et à ses appuis ; autrement son esprit lui est une source de peines et bien souvent la cause de son total retardement. La simplicité d’esprit et de cœur est donc le fonds où cette semence croît, et se fortifie peu à peu et fructifie. Faute de se simplifier, on ne fait que faire et défaire ; et enfin l’esprit et la nature [356] sont des sangsues qui consument les grâces qui viennent immédiatement de Dieu, et aussi toutes les lumières et instructions que sa bonté nous fait donner : ce qui est cause que l’un ni l’autre ne s’en fortifient, mais qu’ils sont toujours de plus en plus affamés. La simplicité d’esprit et de cœur remédie peu à peu à ce malheur, et fait faire usage de cette grâce, faisant avaler et consumer un million de croix, d’incertitudes, et de peines, qui sont inséparables de cette voie de foi ; je ne dis pas seulement en son commencement, mais encore durant toute la voie, qui dure autant que l’âme est en la terre.

2. Et pour être plus clair, et me faire mieux comprendre, il faut savoir que le don de foi a trois degrés. Le premier est actif, par lequel il fait faire usage à l’âme de ce qu’elle est, en simplicité ; et ainsi la rendant simplement active, il la fait insensiblement courir après Dieu, lui donnant un certain désir de Dieu, et une faim de le contenter : ce qui ne cesse en l’âme jusqu’à ce que la foi ait épuisé activement et simplement toute son activité et sa vertu ; dont l’âme s’aperçoit lorsqu’enfin elle voit bien qu’il lui faut rendre les armes, comme si elle disait : j’ai beau chercher, désirer, faire Oraison : je ne saurais trouver. Cependant sans perdre courage, insensiblement elle tombe dans le désespoir d’elle-même, étant convaincue peu à peu qu’elle n’y peut rien ; et ainsi elle se laisse là comme une chose inutile en paix et en abandon, affamée cependant de faire toujours son Oraison, et d’être en son silence, et de se précautionner par la solitude et la garde de son âme ; mais tout cela comme si cela ne valait rien, et comme inutilement.

3. Étant demeurée désespérée de soi-même un long temps, Dieu insensiblement, et presque sans qu’elle s’en aperçoive, la réveille ; et ainsi le second degré de la foi commence, qui n’est pas plus lumineux que l’autre, mais qui a pour effet en l’âme un certain repos et une paix qui insensiblement croît. Il ne faut pas penser que l’âme soit sans incertitudes, sans des peines de toutes sortes durant ce degré : au contraire comme l’âme y a moins de son actif, par conséquent aussi a-t-elle plus de frayeur de se perdre, mais Dieu opérant en l’âme par la foi, est impitoyable. Ce qui est cause qu’il faut qu’elle vive de la mort continuelle, qu’elle voie en se crevant les yeux, et qu’elle aime sans aucun goût. Cependant quand l’âme est fidèle, peu à peu la foi la conduit, et la mène où Dieu est ; In pace locus ejus119, la paix est sa demeure.

Mais, me direz-vous, ces âmes qui sont donc conduites par la foi dans ces deux degrés, sont-elles longtemps à marcher cette route ? Oui, elles y sont quelquefois quinze et vingt années, je dis, même les plus favorisées ; étant toujours cependant libre au bon Dieu d’accourcir et abréger ce temps, en augmentant les peines, et faisant par l’intensité ce que l’extension aurait fait.

4. Mais enfin quand par ces deux démarches la foi a heureusement mis l’âme en Dieu, elle lui en donne la jouissance (qui est le troisième degré). De vous dire le comment, cela n’est pas possible dans cette lettre ; il suffit de vous qu’elle le fait. Mais croyez-vous que ce soit plus lumineusement et plus sensiblement que dans les deux degrés précédents ? Non ; tout au contraire, comme l’âme est pour lors forte, elle est capable de goûter de la foi nue et sans voile : ce qui est cause qu’elle se donne à elle, et la conduit dans cet abîme divin de Dieu lui-même, non par lumière et goût, mais par elle-même ; et cela lui est une peine qui ne se peut exprimer. Elle a donc un paradis sans en jouir, et elle est possédant peu à peu toutes choses sans en avoir le domaine. Il faut par nécessité être en ce degré pour savoir l’état crucifiant où elle est.

[…]

3.60 Avis pour l’état de la foi nue

8. L’âme dans ce degré de simplicité où vous êtes, dois remédier à ses défauts et à ses infidélités, non par réflexion, mais par perte simple et directe ; non par actes, mais par état, en son inconnu, qui lui est Dieu en simplicité et unité. Ainsi il ne faut nullement s’amuser à rechercher ses infidélités ni à les voir ; on les perd sans les voir distinctement et l’on y remédie sans les savoir par le détail. Dieu commence d’être un feu dévorant pour telles âmes, lequel consume toutes choses sans les discerner ni distinguer, l’âme cessant seulement de les vouloir, non par acte, mais par une tacite et secrète complaisance.

C’est en quelque manière comme ferait une personne qui aurait plusieurs choses en sa main qui l’incommoderaient sans savoir bien ce que ce serait, et qui serait si proche d’un feu qu’elle n’aurait qu’à cesser de les retenir pour les faire tomber dans le feu. Elle n’aurait pas besoin de les jeter comme si elle en était éloignée, mais, étant si proche, elle n’aurait besoin d’autre action sinon de ne pas les retenir ; et aussitôt, étant tombées dans le feu, elles seraient consumées. Ainsi en est-il de tous les défauts d’une âme laquelle, par simplicité et par mort à elle-même, est si proche de Dieu qu’elle commence d’être en Lui. Dieu n’exige d’elle sinon qu’elle ne retienne pas volontairement ses défauts et infidélités ; et aussitôt ils tombent en Dieu. Ils y sont consumés un million de fois mieux qu’ils n’étaient autrefois (l’âme étant éloignée de Dieu) par les actes, les examens et les contritions formelles. Et plus l’âme mourant à elle-même se simplifie et enfin devient néant, plus aussi Dieu S’approche d’elle, jusqu’à ce qu’enfin L’ayant et Le possédant en son centre, elle ne soit plus. Pour lors et allant peu à peu là, la manière de remédier et consumer ses défauts et ses désunions, dissemblances et divisions, se simplifie et s’ajuste au degré d’approche et de jouissance de Dieu. […]

11. Plusieurs personnes qui n’ont pas l’expérience de ces choses les croient chimériques et impossibles ; ne pouvant comprendre ces manières d’agir, qui sont cependant en ces âmes infiniment plus réelles, solides et efficaces que les actes précédents, soit les actes formels distincts des plus éloignés de Dieu, soit aussi les actes simples de ceux qui approchent plus de Dieu. Car comme il est très vrai que l’âme peut être en Dieu et en son centre ; aussi a-t-elle une opération égale est conforme à cette constitution : et comme l’âme n’a pas de bornes en son accroissement en cette vie ; aussi l’autre n’en peut non plus avoir, allant toujours se simplifiant en devenant plus simple en l’unité divine ; laquelle se perfectionne incessamment, l’âme ne cessant de se perdre en unité, devenant toujours de plus en plus, plus simple, plus perdue et plus une.

Comme l’âme est là en unité ; aussi a-t-elle un opérer en l’unité, par lequel elle fait toutes soit l’oraison soit ses actions, remédie à ses défauts, s’applique aux mystères et aux Fêtes, prie pour ses nécessités, ou pour les nécessités d’autrui, et fait généralement tout ce qu’elle doit faire par l’ordre de Dieu : ce qui va toujours s’augmentant, plus elle est simplifiée. Car plus elle l’est, plus elle tombe en Dieu son origine et sa fin ; et plus elle y est, plus elle est encore simplifiée : et ainsi son mouvement, sans mouvement, vers sa perfection est un cercle sans fin d’unité en unité.

12. Les créatures qui n’ont pas expérimenté la force, l’étendue et l’efficacité de cette opération (d’autant qu’elles n’ont pas expérimenté Dieu en unité) ne peuvent jamais comprendre d’autre opérer que le distinct sensible et spirituel, par la raison qu’elles n’ont jamais goûté Dieu, ni peut-être entendu parler de Lui que par Ses effets et non en Lui-même et par Lui-même.

Mais aussitôt qu’elles en ont goûté, et qu’elles ont expérimenté que l’âme, étant créée pour Dieu, est capable d’en jouir, elles comprennent que par conséquent, étant capables de jouir de Lui, elles sont aussi propres pour agir par Son opérer, l’opérer suivant l’être. Mais comme il est fort difficile, à moins d’expérience, de comprendre comment notre âme est capable en son centre de jouir de l’unité divine, aussi est-il très difficile de comprendre comment cette âme, jouissant de cette unité, opère par elle et en elle, non une chose, mais toutes choses. Comme l’un est très véritable, l’autre l’est également ; mais il est plus difficile à comprendre à cause de notre mauvaise habitude d’opérer pour nous et par nous-mêmes ; et c’est la raison pourquoi plusieurs âmes ayant quelque jouissance de Dieu en déchoient incessamment ; d’autant que leur opérer n’est pas égal à leur être, ce qui doit toujours être, car selon que nous avons et jouissons de Dieu, aussi devons-nous opérer également par Lui et en Lui.

13. Et comme il est très vrai que jamais une âme n’arrive en Dieu véritablement que par son unité, et qu’en tombant en unité ; aussi faut-il nécessairement que peu à peu s’approchant de Dieu elle soit simplifiée : ce qui est la cause que jamais une âme qui n’est pas encore arrivée en Dieu, ne peut être sans son opération propre, ne commençant à la perdre que lors qu’elle commence de tomber dans l’unité divine.

Ce que l’on doit bien remarquer : car selon le degré que vous êtes éloignés de Dieu, aussi est votre opération. Si une âme est dans la méditation, son opération est fort distincte ; si elle arrive dans le degré de l’affection, elle se simplifie ; si l’âme se simplifie de plus en plus, aussi son opération le fait également : l’âme ne cessant jamais d’en avoir, quelque simple que son opération soit ; jusqu’à ce qu’elle tombe en l’unité, c’est-à-dire qu’elle trouve Dieu. Ainsi, soit pour l’oraison soit pour la confession et les autres pratiques qui doivent être son emploi, il y a toujours de l’action distincte. Car étant toujours en soi, elle ne peut être que multipliée ; ceci étant le propre de la créature : et ainsi elle perd toujours avec distinction selon le degré ou elle en est.

Il n’y a que Dieu qui soit et opère en unité, et qui est capable de mettre notre âme en unité et de la faire opérer en unité : car l’attirant hors d’elle par son unité, aussi la rend t-il capable de son opération en unité. Ce qui est une source infinie de mort et de séparation d’elle-même, par laquelle [elle] se perd sans cesse en Dieu, autant qu’elle a de moment pour opérer. C’est pour lors que chaque chose a une efficace merveilleuse, non seulement pour porter les croix ; mais encore pour se défaire de ses défauts, et de tout ce qui peut faire dissemblance, distinction et division en l’âme. C’est pour lors qu’elle se lasse peu, étant soulagée de son opération et soutenue par l’opérer divin : lequel étant toujours en repos, en l’unité et sans différence de temps (car l’âme commence d’être hors le temps ;) aussi soulage-t-il merveilleusement l’âme, faisant plus en un moment sans bruit, sans éclat, ni sans s’en apercevoir que l’âme n’ait en elle-même pu faire avec tous ses efforts, soulagé et fortifié même par la grâce.

[…]

23. Quelqu’un me pourrait dire que cela est trop relevé et qu’il ne faudrait ni parler ni écrire de ces choses-là. Pour moi je trouve tout le contraire et j’ai une très grande reconnaissance pour ceux qui en ont parlé, d’autant que cela rassure120. Et de plus il n’y a rien à craindre, car quoique cette grâce soit grande et le commencement d’une très grande, elle est plus facile infiniment que les commencements, je veux dire pour l’avoir et en jouir. Et il ne faut pas appréhender que telles choses si hautes causent de la vanité. C’est une tromperie de ceux qui ne sont pas expérimentés, et qui ont pris pour la vérité quelque idée d’une imagination faible puisée dans quelque livre, car si la vérité paraît, l’humilité, la mort à soi et le désir d’être inconnu vont de pas égal avec cette grâce : si cela n’est pas, c’est une idée et non la vérité.

[…]

Je ne saurais assez vous dire deux choses que je crois d’une conséquence infinie. La première, que l’âme qui est conduite par le don de foi en perte de Dieu, ne doit jamais s’arrêter sur le jugement qu’elle porte de soi, d’autant que, ne voyant et n’expérimentant que sa mort, sa perte et son néant, elle ne peut qu’être abattue et rabaissée par un tel jugement, ce qui lui peut nuire au cas que cela la porte à s’assurer par quelque chose de perceptible, quoique très secret. Car si l’âme est assez forte pour ne pas se mettre en peine du jugement que son esprit propre fait de son état par la pauvreté qu’elle porte et sur ce qu’elle expérimente de misères, tant intérieures qu’extérieures, ce jugement, au lieu de lui nuire, lui servira beaucoup, n’étant pas assez d’être perdue et dans le néant devant Dieu et les créatures qui remarquent peu de bien et de choses relevées en elle, mais encore en son propre jugement, ce qui est le meilleur, étant ce en quoi nous vivons le plus, par quoi nous subsistons davantage en nous-mêmes et ainsi qui empêche beaucoup et sans remède notre perte et anéantissement en Dieu.

27. Mais bien doit-elle absolument et inébranlablement s’arrêter au jugement que quelque personne beaucoup expérimentée en cette voie aura fait de sa vocation, de son état et du degré où elle en est.

Je dis absolument et inébranlablement pour marquer que bien que l’âme n’ait pas cette douce assurance que Dieu donne quelquefois de tel jugement, il faut subsister en nue foi au-dessus de toutes choses dans sa perte, guidée et soutenue, sans soutien, par telle assurance de jugement. Et à moins de cela, l’âme sera toujours accrochée à quelque chose en soi, y ayant une infinité de choses qui nous peuvent solliciter de mettre la main aux glaïeuls pour nous arrêter dans notre perte, comme ferait une personne laquelle roulerait dans un précipice, et par la peur s’agraferait et s’arrêterait à quelques branches ou glaïeuls pour s’assurer.

Cette assurance est donc le moyen ordinaire dont Dieu Se sert et qui, à moins d’un miracle, est absolument nécessaire ; autrement, il y aura toujours des vicissitudes dans l’âme. Car elle sera tantôt assurée, tantôt non, une fois très certaine et peu après très incertaine, et ainsi elle sera incessamment vacillante, et tout cela selon les dispositions différentes qu’elle expérimentera. Mais subsistant en soumission et par la soumission, comme tel jugement n’est pas en elle, l’assurance ne dépend pas d’elle, et ainsi elle est stable et permanente, au cas qu’il soit d’une personne beaucoup éclairé en cette oraison.

Je crois pour tout assuré que Dieu ne manquera jamais, au cas qu’une âme ait vocation pour cette grâce, de lui adresser quelque personne éclairée pour la certifier. Car il est de Sa divine Providence, infiniment amoureuse, de faire avantageusement réussir cette semence divine ; et comme Il sait que, sans cette divine Providence, ordinairement elle ne peut réussir, aussitôt qu’Il la donne, Il ordonne tel moyen, lequel est trouvé par telles âmes diversement, tantôt d’une manière tantôt d’une autre. Vous pouvez voir et remarquer cela en sainte Thérèse, en Taulère, en ce qu’en dit celui qui lui fut envoyé de Dieu121; et en un nombre très grand d’autres rencontres qui vous marquent cette vérité.

29. Mais je vous assure que comme ce don est un ordre de la Sagesse divine, il n’est pas si ordinaire qu’on le croit, car vous voyez tant d’âmes, qui se croient dans l’obscurité divine, et destinées pour ce néant ; et de celle-là il y en a très peu dans la vérité. Ce qui me le fait plus fortement croire est qu’il y a peu de Directeurs divinement éclairés, selon ce que j’en puis connaître : cependant personne n’hésite à déterminer que les âmes ont telle vocation et à leur conseiller de cesser leur opération pour donner lieu à celle de Dieu. Où il y a un péril infini, soit de la part de l’âme qui reçoit tel conseil sans être d’une personne d’expérience ; (car quoique telle âme obéisse, cependant telle obéissance ne lui donne pas ce don ; et ainsi au plus elle la met en état que ce qu’elle fait ne lui est que méritoire, jusqu’à ce qu’elle ait un meilleur conseil ;) soit pour celui qui donne précipitamment un tel conseil, qui n’est pas moins en danger ; car il doit répondre de l’inutilité de telle âme, laquelle pourrait travailler à sa perfection par ses propres actes et pourrait de plus rendre beaucoup de gloire à Dieu par les saintes occupations de ses puissances, par les saints désirs par les saintes dispositions intérieures, et le reste dont la créature est capable, y étant Dieu a arrêté de donner telle vocation à une âme, il a ordonné en sa même Sagesse et providence, la personne pour la certifier et lui aider. Ainsi il est d’égale conséquence de faire un usage très entier et fidèle des lumières et des certitudes que l’on reçoit, étant le canal par lesquelles Dieu fait couler la grâce qu’il faut pour faire fructifier et perfectionner telle semence. Et cela est si vrai que les certitudes qui ont été données de telle manière, subsistent jusqu’à la fin, et que les lumières saintement occupée pour Dieu et vers Dieu.

30. Comme je vous dis, je tiens pour tout certain qu’au même temps que qui viennent aussi de cette part, ont semence d’éternité pour telles personnes, où il se rencontre ordre de conduite de providence : si bien que si la providence ôtait du monde telle personne, ou que les lieux changeassent, qui ont été quelquefois des moyens de rencontre ; (car les rencontres de telles personnes sont pour l’ordinaire par providence inopinée et des rencontres fortuites ;) pour cela, les avis ne changent pas, mais subsistent permanemment pourvu que les âmes demeurent en la conduite divine. Vous voyez par là combien il faut faire usage de telle providence au cas que Dieu par sa bonté vous en ait gratifiée.

[...]

3.67 Commencement de la vie en Dieu.

11. Tout ceci, qui paraît, je m’assure, difficile à comprendre aux âmes qui ne sont point éclairées de la divine lumière, est cependant si facile que le soleil n’est pas plus clair ni facile à voir à nos yeux corporels que ceci est facile à voir aux âmes éclairées de la foi en ce degré d’avoir commencé à trouver Dieu. Que cette divine lumière de foi en commencement de sagesse éclaire l’âme d’une pauvre paysanne, elle la rendra capable de voir et d’entendre de telle manière ce divin mystère (si caché aux sages du monde, quoiqu’éclairés de la doctrine de l’école) qu’elle verra ces choses plus clairement que nos yeux ne voient les objets par le moyen de la clarté du soleil, qui nous est si naturelle et par laquelle nous voyons très facilement et agréablement.

Mais en vérité, c’est encore ici tout autre chose, non seulement par la beauté que la divine lumière découvre en Dieu, mais encore par la manière facile, aisée et naturelle, s’il faut ainsi parler, avec laquelle elle donne Dieu, et en Dieu toutes choses. Car la lumière du soleil est bien un moyen par lequel notre œil voit autant que sa capacité s’en sert, mais non en donnant la capacité même, et de plus elle n’a ni ne fait voir ce qu’il découvre par sa clarté, que hors de lui, dans l’objet que vous regardez. Mais pour ce qui est de la lumière essentielle, lumière de foi en commencement de sagesse, non seulement elle fait voir les choses en vérité, mais encore elle est elle-même la capacité même, nous la communiquant et nous la donnant : si bien que l’âme qui en est honorée, voit autant que sa lumière est forte et pure, et non autrement, sa lumière lui donnant et lui étant sa capacité, dans laquelle elle voit et jouit de ce que cette divine lumière, qui lui est Dieu, lui découvre volontairement, non en objets et objectivement, mais en Dieu, où toutes choses ont vie et font la vie.

[…]

13. C’est ce qui fait que cette manière d’être et de voir n’est jamais propre à notre vue ni à notre propre être, mais qu’elle est très facile quand nous perdons tout notre propre pour être vivifiés et éclairés par un principe vivifiant, qui est cette lumière de foi en sagesse divine. Et ceci est cause que l’âme qui commence à goûter et jouir de cette admirable lumière hors de soi, n’a pas de cesse que peu à peu elle n’en soit absolument sortie. C’est pourquoi afin de lui correspondre, elle tâche peu à peu et sans relâche de se simplifier et de se dénuer de tout ce qui lui est propre, soit en actes, intentions, pratiques et autres choses, afin de s’ajuster de son mieux à cette divine lumière, qui lui devient toutes choses en toutes les choses qui lui arrivent et qui lui sont vraiment Dieu, dans Lequel elle trouve tout par une correspondance qui lui donne la vie, et qui lui est vie : si bien que non seulement tout ce qu’elle a à souffrir et ce qui lui arrive lui est Dieu, et par conséquent vie et toutes choses en Dieu, mais tout ce qu’elle a à faire dans son état, soit petit ou grand, soit travail ou prières, tout lui est et devient Dieu d’une manière qui la vivifie admirablement. Si elle prie même vocalement, soit en disant les prières d’obligation comme les prêtres le saint Office, soit comme les séculiers [en disant] les prières de dévotion, sans s’appliquer à des intentions ou autres dispositions, toutes telles prières lui sont et deviennent vraiment Dieu. Tout de même quand elle est en oraison, elle est en Dieu, et Dieu lui devient son oraison même, quoique très souvent il ne lui paraisse que des obscurités et des distractions dans les sens.

Ce divin ouvrage se fait et est seulement dans le centre de l’âme ; parfois aussi il en peut rejaillir dans les puissances. Mais il faut être arrivé dans un degré d’une très éminente communication pour que ce qui rejaillit dans les puissances lui soit Dieu. À la suite, cela est, même ce qui en rejaillit dans les sens, mais il faut être encore plus avancé. C’est pourquoi dans le degré dont nous parlons, ce mystère et cette grâce ne se passent et ne s’opèrent que dans le centre de l’âme où est Dieu et où Il opère en Lui-même, car cette partie de l’âme a cette capacité d’être et de se perdre en Dieu sans qu’aucune créature y puisse entrer. C’est là où se font les grands ouvrages, et c’est là où l’âme a la capacité d’être et de devenir tout ce que Dieu veut. C’est là où elle cesse d’être elle-même, perdant son propre5, étant et vivant en Dieu, quoique son être ne se perde jamais réellement, mais bien par une désappropriation qui, la faisant tomber dans le Néant, la fait être en Dieu véritablement.

14. Ce que je viens de dire des prières est aussi véritable généralement des actions, et cela jusqu’à la moindre de celles qui sont de l’état et de la condition de cette heureuse créature tombée dans le Néant d’elle-même. Ce qui est cause que telles créatures sont et deviennent infiniment fidèles à la moindre action ou circonstance d’action que Dieu veut d’elles dans l’état où Dieu les a mises, sans s’amuser à voir et regarder telles actions en elles-mêmes pour en faire la distinction par leur excellence propre, telles actions en telles âmes ne prenant leur excellence que du principe d’où elles viennent.

Et comme ces âmes sortent d’elles-mêmes par la mort de leur propre, Dieu en devient vraiment le principe, et ainsi l’excellence et la grandeur, si bien que la moindre [action] leur est Dieu même. Un pauvre artisan travaillant à sa boutique et honoré de cette grâce a aussi bien Dieu, et chaque petite chose qu’il fait dans son travail lui est autant (ou davantage) Dieu que l’action la plus grande et la plus éminente d’un autre état, pourvu que le principe soit plus excellent, c’est-à-dire qu’il soit plus hors de soi-même et plus perdu en Dieu. Car c’est de ce principe, et du plus et du moins en ce principe, que la grandeur des actions des différentes personnes de ce degré de grâce et de lumière de foi essentielle, prend la différence et non des choses en elles-mêmes. Ce qui trompe quantité d’âmes, lesquelles ne sachant ce secret mesurent toutes choses selon la grandeur et la sainteté qu’elles ont en elles-mêmes, et ainsi ne travaillant pas à mourir à soi pour trouver ce divin principe, elles demeurent toujours à chercher d’autant plus avidement les choses que plus elles leur semblent grandes et saintes en elles-mêmes.

15. Ce fut de là que Dieu voulut tirer un saint homme sur la fin de sa vie, comme il est rapporté dans la vie des Pères, lequel étant consommé dans les austérités et grandes pratiques, et ne voyant que leur grandeur et leur sainteté, dans laquelle il avait vieilli, Dieu lui révéla un jour, qu’il allât dans une ville, qu’il lui nomma, et qu’il y trouverait trois pauvres filles lesquels étaient dans une sainteté sans comparaison plus excellente et plus relevée que la sienne, et qu’enfin elles étaient selon son cœur. Ce pauvre homme fut extrêmement touché ; et étant très pénétré du désir de plaire à Dieu, il crut aussitôt qu’il trouverait des personnes d’une austérité, d’une pénitence et d’une mortification infiniment au-dessus de la sienne : ce qui l’humilia et le réjouit au même temps ; l’humilia, voyant qu’il avait fait toute sa vie ce qu’il avait pu pour se faire souffrir pour Dieu, et que cependant il n’avait pu encore trouver le moyen de se faire souffrir et de se mortifier autant que Dieu désirait ; le réjoui, d’autant que ne sachant rien de plus saint ni de plus relevé que ce qu’il avait pratiqué jusque-là, il apprendrait de la bouche même de Dieu, puisque sa Majesté divine leur envoyait à l’école de se sainte fille. Il alla donc en grande hâte en cette ville : il demanda ou demeurer ces saintes filles : mais comme elles étaient fort inconnues, vivant à petit bruit et très inconnuement, il eut bien de la peine à les découvrir : enfin il les chercha tant, qu’il les trouva. Les ayant trouvés, il s’informa d’elles qu’elles étaient leurs exercices et leur façon de vivre. Elle lui dire tout simplement et sans façon, que tout leur pour leurs exercices elle priait Dieu une fois le jour, et ainsi se laissait à la volonté divine pour faire tout ce qu’elles avaient à faire par l’ordre de cette divine volonté. Que pour ce qui était des emplois de leur vie, Dieu les ayant fait naître pauvre, elle avait de quoi vivre sinon en le gagnant : et qu’ainsi l’ordre de Dieu étant qu’elles travaillassent pour vivre, elles filaient tout le jour afin de gagner à vivre ; et que de cette manière elles passaient leurs vies.

Ce saint homme après avoir entendu tout ce discours, fut fort étonné, ne trouvant nullement ce qu’il pensait et ne sachant pourquoi Dieu l’avait envoyé à des âmes si communes et si peu relevées, et comment ce que Dieu lui avait révélé se trouverait vrai, savoir, que ces trois filles étaient plus relevées et plus saintes que lui, et que vraiment elles étaient selon le cœur de Dieu. Le voilà fort embarrassé si sa révélation était vraie, n’en voyant nulle marque. Cependant il disait ; ç’a été vraiment et assurément notre Seigneur qui m’a parlé, comment comprendre ce mystère ? Il les interroge encore de plus ; et elles, sans y entendre finesse, lui répètent tout simplement et humblement ce qu’elles faisaient sans même qu’elles l’entendissent elles-mêmes, sinon que leur cœur était pleinement content, et dans le repos de leur centre ; d’autant qu’il y a plusieurs âmes simples lesquelles jouissent de ce trésor sans savoir son prix ; parce que cela ne leur est pas nécessaire, quand on n’est appelé à aider aux autres. Ce bon homme est encore plus embarrassé que la première fois : car, comme j’ai dit, c’est un mystère que Dieu doit donner avant qu’on le puisse comprendre. Enfin, Dieu lui fait voir, que ces pauvres filles étaient vraiment pleines de Dieu par la mort d’elles-mêmes, et qu’ainsi elles faisaient seulement ce que Dieu demande d’elles dans l’état où il les appelait, mourant véritablement à tout, ne vivant que par l’ordre de Dieu, qui leur était marqué par la divine providence de leur condition.

Étant éclairé de cela, il vit que vraiment le principe de leur vie et de leurs opérations était Dieu, perdues qu’elles étaient dans le bon plaisir divin, qui les voulait telles, et non autrement ; et de cette manière ayant perdu tout mouvement et tout désir dans l’ordre divin, et ce divin ordre leur étant devenu toutes choses. Ce saint homme étant éclairé de ce divin secret fut fort étonné, et il découvrit qu’il voyait la sainteté des choses, mais non Dieu en ces choses ; ce qui était cause que son cœur foisonnait en désirs, et qu’il n’avait pas plutôt fait une austérité ou une sainte pratique, qu’il était dans l’impatience d’en avoir une autre ; et que de cette manière son âme était infiniment multipliée dans les bonnes et saintes choses, la sainteté éminente devant cependant se trouver dans l’unité parfaite en repos véritable. Une lumière donne jour à une autre lumière ; et il remarqua (ce qu’il n’avait jamais vu) que son âme était extrêmement multipliée et agissante, et que celle de ces simples et pauvres filles étaient dans un calme et une unité admirable. Ce qu’il ne pouvait voir au commencement que comme fort commun (le regardant en soi-même,) ses yeux étant ouverts, il les voit si divins, qu’il ne s’en peut contenter, et il serait bien demeuré toute sa vie à admirer l’intérieur très petit, mais infiniment grand, de ces âmes divinement éclairées. Cette source divine l’enivra et le charma tellement, qu’enfin étant contraint de s’en retourner en sa solitude pour faire comme elles en son état, il les quitta en frappant sa poitrine. Hélas, disait-il, ma vie s’est passée parmi les saintes créatures ; et voilà qu’aujourd’hui j’ai trouvé Dieu, et le secret de le trouver de plus en plus jusqu’à ce que sa divine Majesté me fasse mourir corporellement ! J’ai présentement le moyen de le trouver, mourant à moi spirituellement. C’est donc vous, chère mort, qui serez le principe de mon bonheur, et qui serez l’emploi de ma vie. Je ferai ce que Dieu voudra de moi dans ma solitude ; mais sans attache ni empressement. Je ne le ferai pas comme au principal ; mais comme l’accessoire, qui sera une suite de la mort à moi-même, vivant plus de l’ordre de Dieu sur moi que je n’ai fait jusqu’ici : car j’ai toujours vécu de ces saintes choses, bien plus que de Dieu en ces saintes choses.

Ce saint homme charmé de ce bonheur, rentre tout de nouveau, comme l’on dit, dans le ventre de sa mère, se rendant vraiment simple, et se simplifiant peu à peu, afin que sortant insensiblement de soi, il trouvât Dieu, le vrai centre de son cœur, et la fin et le repos de tous ses désirs. Ce qu’il fit avec tant de plaisir, ou plutôt avec tant de cœur qu’il allait et voguait admirablement dans l’Océan de la Divinité tout d’une autre manière qu’il ne faisait par l’effort de ses bras ; comme l’on voit en jetant les yeux sur de petites nacelles qui sont conduites et animées par des avirons, et puis sur ces grands vaisseaux qui ont le vent en poupe et à leur aise ; que les unes font très peu de chemin et très difficilement, et les autres en font beaucoup sans presque aucun travail, et même sans y penser.

16. Ce saint homme n’a pas été le seul éclairé divinement et instruit de cette manière ; l’histoire nous en fait voir encore quantité d’autres : mais ceci peut suffire et servir pour faire voir la lumière et l’esprit qui n’est pas découvert dans de telles histoires, rien n’y étant décrit que le matériel, entendu diversement de diverses personnes selon la lumière et le degré où elles sont, et qui approchent plus ou moins de telle grâce.

Nous lisons dans les Chroniques de quelque ordre, d’un Religieux qui était fort simple et d’une inclination fort candide, que sans y penser et sans aucune réflexion, il faisait à tout moment des miracles ; tout ce qui le touchait en faisait autant : ce qui mit fort en peine son Supérieur, (mais non lui, car il n’y pensait et n’y réfléchissait pas,) d’autant que ce Supérieur remarquait bien que ce Religieux était fort simple, fort obéissant et fidèle à faire ce qui était de son obligation ; mais que pour le reste, il était dans un très grand repos, et sans rien d’extraordinaire ; de telle manière que ne paraissant que comme un homme du commun à ce Supérieur, celui-ci ne savait que juger de ce qui pouvait être la cause de telle grâce. Dans cette peine il va trouver ce Religieux, et lui commanda par la sainte obéissance de lui dire ce qu’il faisait pour être la cause de tels miracles continuels.

Il lui répondit tout simplement qu’il n’en savait rien non plus que lui ; mais que dans la vérité il ne s’y amusait pas ; que c’était à Dieu à faire ce qu’il voulait, et qu’il n’y prenait nulle part : que pour lui, il faisait en tout, autant qu’il avait de lumière, la divine volonté ; et que ce divin plaisir était tout son plaisir, et rien autre chose dans la terre : que c’était cela même qui était la cause pourquoi il était fait comme ses frères, et qu’il ne faisait rien autre chose qu’eux. Enfin ce Supérieur par la grâce de sa charge fut éclairé, et il vit clairement, que ce n’était pas en la grandeur ou en la différence des choses qu’il faisait, que consistait cette grâce de miracles continuels ; mais qu’assurément cette âme était perdue à elle-même, et par là perdue en Dieu, ne vivant et ne subsistant que par ce bon plaisir divin ; et qu’ainsi c’était ce fond et ce principe qui était la source de cette extraordinaire, et non un extraordinaire d’action et de souffrances : ce qui fut cause qu’il le confirma dans son même degré. Demeurez, lui dit-il, en Dieu tel que vous êtes : vous n’en savez rien ; il n’importe : et ne faites que ce qu’il vous fera faire : ce que vous reconnaîtrez par le mouvement paisible de votre âme qui s’accordera admirablement avec l’ordre de Dieu dans votre condition. Cet inconnu habitant en vous, et opérant ce que vous faites, est seul le principe de tous ces miracles. C’est assez : vivez sans réflexion ; car ces choses n’étant pas votre ouvrage, vous n’avez que faire d’y penser : c’est à Dieu qui les faits d’en avoir soin. Ce bon Religieux, sans autre réflexion, continua d’être, de souffrir et de faire ce que Dieu voulait de lui au moment, et par là Dieu était en lui et faisait par lui toutes ces merveilles.

17. En d’autres Dieu y est, y vit et y opère ; mais cela dans une obscurité et une incertitude assez ordinaire, sinon que ce Dieu caché, mais vivant en l’âme, en laisse sortir quelquefois certains éclairs qui marquent sa grandeur et sa divine présence. Ces éclairs ne sont pas pourtant l’essentiel de l’état, mais bien des choses qui suivent assurément tel état ; spécialement quand la providence ne donne pas des Directeurs assez éclairés par leurs propres expériences dans le sublime de cet état : car quand elle en donne, les incertitudes sont moindres122 et moins fréquentes, le don du directeur étant un très grand don, qui a la source de sa grâce dans le divin mystère de la vie soumise de Jésus-Christ à Nazareth : Et il leur était soumis123.

18. Ces personnes vivant et jouissant de Dieu en Dieu, de Dieu en toutes choses, et de toutes choses en Dieu, sont fort inconnues. Leurs exercices, comme j’ai dit, étant fort simples, et pour l’ordinaire n’étant que ce que Dieu demande d’elles dans leur état, Dieu s’en réserve la connaissance et le plaisir, et comme elles sont le plaisir de Dieu, Dieu est aussi leur seul plaisir, et elles ne trouvent guère de plaisir ni dans les choses créées, ni dans les plus saintes pratiques. Toute leur inclination est de n’être plus, ou le néant, afin que Dieu soit, vive, et ensuite agisse par elles, selon son éternel plaisir. Cela fait qu’elles sont très inconnues ; et à moins que Dieu ne s’en serve pour en certifier quelques autres, il les laisse dans leur néant, aussi bien à leur égard qu’à celui des autres.

Il n’en va pas de même des âmes saintes qui sont dans les puissances, et dont la sainteté et éclatante. Elles font plusieurs choses saintes, et belles qui touchent et animent le commun, et elles sont pour l’ordinaire en vénération : car le dessein de Dieu est qu’elles soient honorées dans l’Église, et qu’elles servent à l’y faire honorer par les autres : mais pour celles, qui vivent et qui habitent dans l’inconnu de Dieu, Dieu se les réserve pour lui, et l’éternité sera leur jour et leur règne. Et voilà la cause pourquoi une infinité de saints et de saintes dont la vie a été admirable et prodigieuse de cette manière (cachée,) seront dans le temps présent dans un oubli absolu, et qu’ils n’éclateront que dans l’éternité seule.

19. De plus (comme je vous ai dit, et comme il est vrai) ces âmes-là sont déjà ainsi dans le moment de l’éternité : car le moment de l’ordre de Dieu sur elles leur est Dieu, et ainsi leur éternité. C’est pourquoi très assurément, quand elles y sont beaucoup avancées, elles sont dans le moment éternel dès cette vie, et par conséquent elles sont du règne éternel, et non du présent, qui est dans une vicissitude continuelle ; au lieu que ces âmes, étant et vivant du moment et par le moment qui est Dieu, elles sont et font toujours la même chose, quoique par l’ordre de leur vocation il paraisse qu’elles en font et en souffrent tant et de si différentes. Enfin c’est ce moment qui réunit tout, et qui fait tout trouver sans le chercher. Ainsi ces âmes sont plus de l’éternité que du temps, bien qu’elles y vivent, étant toutes semblables aux autres, c’est-à-dire affables, communes et condescendantes avec les personnes avec lesquelles elles se trouvent, n’ayant rien de particulier qui les distingue, à cause que leur moment n’est pas de ce temps.

20. Que tout ceci ne vous étonne pas. Il suffit que vous mouriez comme vous pourrez à vous-même, que vous vous laissiez conduire à Dieu, souffrant tout ce qu’il lui plaira vous envoyer, en faisant fidèlement tout ce qui sera attaché à la condition où il vous a mise ; et vous verrez que toutes ces choses, sans savoir comment, viendront en votre âme, et qu’elle les trouvera en Dieu à mesure qu’elle mourra et sortira de soi. Il n’y a qu’à se laisser peu à peu dénuer, et ensuite vouloir bien être le jouet de la Sagesse divine, soutenant toutes ces choses en soi : et assurément votre vous-même se perdant, vous trouverez Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu.

21. Recevez toutes les divines lumières qui éclatent et émanent de cette source lesquelles seront pour vous faire voir ce qu’il y aura à corriger et rectifier en vous soit au-dehors au dedans ; et l’exécution de cela doit être pour la même manière susdite, c’est-à-dire, en perte de votre propre, et non par effort de vous-même.

Voilà sans y penser un long discours, sur l’état où Dieu vous appelle, et où vous ne serez pas sitôt arrivée. Allez, allez, à la bonheur ; et soyez forte et constante : car je crois que ce que je vous dis est très vrai, et que vous en verrez la vérité si vous êtes fidèle. Ne vous étonnez pas si vous trouvez ici plusieurs choses que vous ne compreniez pas ce entièrement. Ayiez patience : et peu à peu la lumière divine essentielle vous éclairera ; et par l’expérience en la mort de vous-même vous verrez et découvrirez ce que vous ne pouvez encore comprendre.

[…]

3.69. De la lumière de vérité et de ses effets. [Réponse].

Mon très cher frère.

C’est avec beaucoup de joie que je réponds à la vôtre, remarquant le progrès du don de Dieu, qui assurément est très grand, commençant de vous faire voir et de vous découvrir la lumière de vérité ou la lumière du centre, ce qui veut dire la même chose. Elle est dite lumière de vérité d’autant qu’elle découvre Dieu qui est la vérité même, et quand le manifestant, elle en fait jouir peu à peu. La lumière des puissances, quoique véritable et conduisant à la vérité, n’est pas appelée lumière de vérité, d’autant qu’elle ne donne jamais que le particulier et les moyens et non la fin.

Elle est appelée aussi lumière du centre, d’autant qu’elle peut seulement éclairer cette divine portion où Dieu réside et demeure, ne pouvant jamais éclairer les puissances, mais plutôt les faire défaillir par son étendue immense, qui tient toujours de la grandeur de Dieu, en quelque petits degré et commencement qu’elle soit. C’est pourquoi elle n’est jamais particulière, mais générale, elle n’est jamais multipliée, mais en unité, et les puissances ne pouvant avoir que du particulier ne peuvent donc la recevoir qu’en s’éclipsant et se perdant heureusement (comme les étoiles par la lumière du soleil) dans le centre, où peu à peu cette divine lumière les réduit, en s’augmentant et croissant.

Remarquez que je viens de dire qu’en quelque commencement qu’elle soit, elle est générale et totale, étant un éclat de la face de Dieu ; et cependant ce total va toujours augmentant, éclairant et développant peu à peu le centre de l’âme et la Vérité éternelle en ce centre, de la même manière que vous voyez que le soleil se levant peu à peu commence par son aurore. Cette aurore s’accroît insensiblement et se dilate, et ainsi le soleil se répand imperceptiblement sur toute la face de la terre, l’éclaire et il produit tous les beaux effets que nos yeux lui découvrent.

2. Il n’en va pas de même des puissances : car outre qu’elles ne font voir que la voie et le particulier, et ne peuvent jamais autrement, quelque élevées qu’elles soient par leurs lumières particulières, elles ont toujours tout successivement et en quelque manière trompeusement. Je dis successivement, faisant tantôt voir une chose tantôt l’autre dans une multiplicité qui n’a point de fin si la lumière du centre ne la finit ; et ainsi cette diversité de voir tantôt une chose tantôt l’autre, met en l’âme quelque confusion, d’où naissent les désirs qui accompagnent inséparablement et infailliblement toutes les lumières des puissances, qui n’ont la vérité qu’en désirs et non en aucune réalité ; plus ces lumières des puissances augmentent, plus les désirs s’accroissent ; et ainsi l’augmentation et la fin de telles lumières est l’accroissement des désirs. Ce qui est tout différent en la lumière du centre, d’autant qu’aussitôt qu’elle commence, elle fait naître le calme en l’âme, et son augmentation est l’accroissement du repos. De telle manière que l’on peut par là juger quand la lumière des puissances finit et que celle du centre et de vérité commence, d’autant qu’un certain repos et calme se saisit de l’âme, ce qui lui donne un certain assouvissement, qui ôte peu à peu, ou fait disparaître cette multiplicité anxieuse, cette faim et ces désirs de Dieu et des choses saintes. Quand l’âme s’entend en ce passage, elle ne se donne pas de peine, mais plutôt elle laisse peu à peu évanouir ses désirs et ses lumières multipliées et distinctes, pour donner lieu au calme et au repos qui commence, lequel s’accroissant insensiblement dénuera, simplifiera et perdra les puissances en cette lumière uniforme et nue, l’âme n’ayant pour toute activité et pour tout distinct qui l’assure, que le calme et le repos dans lequel elle se laisse aller, sans savoir ce qui s’y fait ou ce qui ne s’y fait pas.

Cette lumière, étant du centre, est la fin ; et ainsi elle a pour marque assurée et certaine le repos, la nudité et l’unité, en quoi et par quoi elle doit jouir de tout et avoir tout, selon les degrés de son accroissement, sans que l’âme ait besoin de s’assurer de rien de particulier ; d’autant que Dieu traiterait mal une âme qui est dans cette divine lumière, de ne la pas poursuivre incessamment pour la dénuer et la défaire du particulier par l’accroissement de la nudité en repos. Je vous dis ceci comme le plus général de cette lumière, afin de vous donner quelque connaissance encore plus ample de sa manière, pour lui être fidèle.

3. Remarquez aussi que je vous ai dit que la lumière des puissances était trompeuse : cela est vrai, et elle ne peut jamais faire autrement ; car elle montre toujours ce qu’elle n’a pas, et elle paraît incessamment ce qu’elle n’est pas. Car opérant en la manière de la créature, et ne donnant que les choses créées et en la manière créée, elles paraissent toujours beaucoup et font peu de choses : si bien que qui s’arrête à leur éclat, et qui juge par leur lumière, est toujours trompé ; d’autant qu’il croit toujours avoir plus qu’il n’a, jugeant par ce qu’il voit et goûte. Ce qui ne donne pas peu de peine aux âmes qui ont quelque semence de l’autre lumière ; car elles croient incessamment avoir trouvé l’affaire et le secret, et cependant ensuite elles trouvent que ce n’est rien. Cela vient de ce que les puissances ne peuvent jamais recevoir que des choses créées et en la manière créée ; et comme les créatures ne sont rien en vérité, aussi tout le procédé créé est toujours à rien.

Il en va tout autrement de la lumière du centre. On n’y voit rien, et on y voit tout ; on y a tout, et on n’y possède rien ; on n’y remarque rien, et on y jouit de tout : ainsi elle n’a rien d’extérieur et d’apparence qui trompe ; et il faut toujours juger en foi, c’est-à-dire dans l’inconnu et dans le caché, ce que l’on fait en s’assurant de son seul repos.

Quand j’ai dit que la lumière des puissances est trompeuse ; j’entends par comparaison à la lumière du centre, qui ne dit rien de manifeste, et cependant qui a tout : car pour elle en foi, elle est véritable, donnant et faisant voir de saints moyens pour aller à Dieu, qui remplissent et excitent les sens et les puissances en la manière créée pour aller courir après un bien dont on leur fait voir la beauté.

4. Comme votre âme quitte la lumière des puissances et la perd par la venue de cette belle aurore selon que je remarque en votre lettre, je ne vous parlerai pas davantage de cette lumière des puissances. C’est une clarté qui se doit éclipser peu à peu : et ainsi il suffit que vous soyez assuré qu’il n’y a nul danger, mais plutôt grande utilité de laisser perdre la vue des choses particulières, le sentiment de vos désirs et la multiplicité de vos découvertes pour aller à Dieu : il vous suffit que la lumière du centre soit commencée, pour vous assurer que vous n’avez plus de besoin de la voie pour marcher. Il vous suffit donc que votre âme tombe peu à peu dans le calme et dans la nudité, et par là peu à peu le terme et la fin se développera et se dévoilera en vous. Tout ce que vous avez à faire présentement, est de vous attendre à beaucoup mourir à vous-même, comme par le passé, par la lumière des puissances, vous avez beaucoup couru et désiré Dieu par une infinité de manières quoique toujours tendantes à un même but.

5. L’effet donc particulier de la lumière du centre en vous, et aussi l’effet général, est la mort et la perte de vous-même : tous les préceptes et tous les conseils sont réduits à cette exécution. Car comme la lumière du centre ou de vérité est toujours en unité et a toutes choses en un, aussi son effet en la créature n’est point multiplié, mais un : ce qui s’exécute vraiment par la mort et la sortie de soi, de ses inclinations et de son propre esprit, non par une pratique multipliée comme en la lumière des puissances, mais par cet unique, mourant à soi.

Dès que la lumière du centre commence, les yeux de l’âme commencent d’être ouverts pour voir et pour poursuivre Dieu, quoiqu’ils ne voient et n’aient rien ; et par là insensiblement Dieu élève l’âme en repos et en paix et Il la tire de la multiplicité des dispositions et de la diversité des passages qu’elle avait accoutumé d’avoir en manière d’objets, pour le poursuivre infatigablement, bien qu’en se reposant. Ce que vous remarquerez qui ne se peut jamais faire qu’autant que l’âme s’outrepasse soi-même et ses inclinations pour tomber peu à peu dans la mort de tout le connu, aperçu et goûté, l’âme courant après un certain inconnu qui l’attire infiniment plus, quoiqu’en secret et en silence, que ne faisaient tous les brillants particuliers. Ici les objets manquent, même Dieu comme objet.

6. L’âme ne peut avoir de cesse, d’autant que c’est Dieu qu’elle poursuit et par un moyen si général et si nu qu’elle n’a qu’à mourir peu à peu, et elle fait toujours ce qu’il faut. Elle n’attend rien de particulier en elle pour faire oraison, ou pour se disposer à quoi que ce soit. Elle doit être certaine que cette lumière du fond et du centre de l’âme ne s’éclipse non plus ni ne peut non plus s’éclipser, que Dieu peut quitter une âme. Les vicissitudes sont passées, les lumières des puissances finissant : ainsi l’âme ne doit rien attendre pour se mettre en oraison, ni ne doit rien avoir pour la continuer, mais elle doit supposer sa lumière toujours présente et mettre les yeux de son âme en elle. Et elle verra assurément, sans voir, et elle aura sans rien avoir de distinct, et Dieu travaillera et fera en elle ce qu’il lui faut sans apercevoir Son opération, car Son opération est une non-opération à notre mode, c’est-à-dire une opération en repos et une multitude de choses en unité. Cette divine lumière donc qui ne peut être expliquée ni déclarée que par telles choses d’expérience, et non par la qualité des choses qu’elle produit, va travaillant toujours incessamment, autant que l’âme se laisse mourir, non par effort qu’elle fasse, mais par la vertu efficace de cette simple lumière uniforme et divine.

Je dis non par effort qu’elle fasse, pour exclure tous les efforts particuliers par actes, aspirations, élévations et intentions : car elles ne sont plus de saison, et l’âme y doit mourir peu à peu pour se laisser écouler insensiblement dans l’opération divine, qui dans l’âme en cet état est toujours en acte pour élever l’âme, pour la purifier et pour la perfectionner selon le dessein éternel de Dieu. Cette cessation d’efforts consiste donc en la perte de ces choses, mais non en la cessation de la générosité avec laquelle l’âme doit poursuivre Dieu ; car elle est toute autre, non en agissant vers Dieu, mais en mourant et perdant son soin, ce qui consiste proprement à peu à peu ne faire plus les choses par soi-même et à ne les quitter par soi, mais à les faire et quitter par un principe divin qui est toujours présent à l’âme pour, par lui, faire et ne pas faire ce qu’il faut à chaque moment.

7. Si bien que cette lumière centrale quoiqu’elle ne demande du côté de l’âme que la mort seulement, elle demande cependant tout. Car comme elle donne tout, elle exige le tout, mais en sa manière : c’est-à-dire que, comme Dieu est notre premier principe et qu’Il a mis en nous Ses merveilles en nous faisant à Son image, et comme nous sommes déchus de cet état en réfléchissant sur nous et en voulant nous posséder et en nous possédant et ainsi en devenant le principe de nos volontés, de nos désirs, de nos pensées et de tout le reste, jusques où notre libre arbitre a pu aller, il faut par nécessité, afin que Dieu rentre tout de nouveau en possession de tout notre être et de tout nous-mêmes selon qu’Il nous a créés, que nous recommencions à nous laisser posséder par ce principe divin : lequel, reprenant tout de nouveau possession de tout nous-mêmes, fait un usage admirable de tout ce que nous sommes, non par une contrainte comme de mort, ainsi que beaucoup de personnes non expérimentées pourraient le croire, mais par une liberté si naturelle, mais divine, que vraiment expérimentant quelque chose de ceci, l’on voit qu’étant hors du principe divin, l’on était hors de son être naturel, mais que rentrant dans le gouvernement divin, l’on reprend son être véritable, sa véritable liberté et que mourant à soi pour être mû par ce principe divin, peu à peu chaque chose en nous reprend sa nouvelle vie.

8. L’âme donc ici n’a point de pratique particulière ; mais elle a seulement une attention générale pour ne rien faire par soi-même et ainsi, soit à l’oraison ou dans l’action, pourvu qu’elle soit fidèle en ceci, tout est en bon ordre, d’autant que Dieu ne manque jamais de Se communiquer à chaque moment, selon l’exigence et la nécessité de l’état où l’âme est.

Si elle est en oraison, elle n’a qu’à se laisser doucement entre les mains de Dieu, se contentant de ce qu’Il lui donne et se laissant peu à peu de cette manière écouler et perdre dans Son opération inconnue ; et ainsi elle fait tout ce qu’il faut. Je dis inconnue, d’autant que l’âme doit faire peu d’état de tout le connu en cette lumière du degré du centre, puisque tout le connu est expérimenté, quelque excellent qu’il soit, et toujours infiniment moindre que l’inconnu en Dieu ; d’autant que le connu est en la créature et l’inconnu en Dieu. Qu’elle passe donc doucement et en repos son oraison et elle verra à la suite et peu à peu que l’opération de cette divine lumière est infiniment plus efficace pour faire sortir l’âme de soi et la remettre en Dieu que n’ont été toutes lumières précédentes des puissances.

9. L’âme trouve aussi que c’est proprement par cette lumière et en cette lumière qu’elle commence à voir et à découvrir son Néant, et à avoir des instincts et des inclinations comme substantielles de sa bassesse et de sa petitesse, commençant à voir véritablement que toutes les lumières précédentes des puissances ont bien fait voir quelque chose de ses misères, mais en cachant toujours le fond de la propre corruption ; d’autant que ces lumières étaient données dans le propre de l’âme, et ainsi elle voyait toujours ce qu’il y avait de plus propre124 dans la créature. Mais celle du centre étant reçue hors de l’âme, c’est-à-dire dans le centre, et introduisant en Dieu, elle découvre la vérité telle qu’elle est. Si bien que plus cette lumière s’augmente, plus le centre de la propre corruption se fait voir, et plus le Néant de la créature se découvre, de telle manière que ces deux choses se correspondent et vont de pas égal. Ainsi à mesure que la lumière du centre augmente, la découverte du Néant de la créature se fait, ce qui ne peut jamais être que par cette divine lumière.

10. D’où vient que toutes les âmes qui ne sont pas assez heureuses d’y arriver en cette vie, ne peuvent jamais voir leur Néant, ni découvrir ce qu’elles sont dans la vérité et la réalité. Ce qu’elles ont au plus sont certaines lumières passagères qui ne peuvent pas plus pénétrer que l’extérieur en quelque façon ; mais pour aller dans le fin fond de l’être et porter leurs lumières jusque dans la fin de la misère humaine, la seule lumière centrale le peut. Et c’est pourquoi elle doit être appelée une lumière en quelque manière substantielle et une découverte comme substantielle de notre Néant. Et elle est conçue telle par l’âme en cette divine lumière, non seulement à cause qu’elle pénètre si profondément et véritablement comme j’ai dit ; mais encore d’autant que son effet est comme permanent, portant toujours avec soi une certaine vérité du Néant qui ne s’efface pas ; quoique ce fumier exhale ordinairement et très souvent de très mauvaises vapeurs, qui ne sont pas pour lors l’effet qu’elles faisaient dans la lumière des puissances. Car en ce temps-là elles salissaient et incommodaient l’âme peu ou beaucoup, selon l’attention et la fidélité que l’âme avait à résister ; mais ici elles font tout autrement. Car l’âme a une certaine force en cette divine lumière pour résister à ce mauvais air, non par actes, mais par état : si bien qu’elle ne cause que la connaissance plus ample de soi-même et une humiliation générale dans sa misère, qui porte l’âme, non à demeurer réfléchie sur ses sentiments ; mais à passer légèrement dans sa lumière et en Dieu, dans lequel elle voit par état, sans rien voir, et elle a sans rien avoir, (à ce qu’il lui semble et à ce qui lui paraît,) ces vues habituelles et cet état comme substantiel de sa propre misère.

11. N’avez-vous jamais pris garde qu’il soit impossible à une personne de voir son visage soi-même ? Il faut qu’elle le voie dans quelque glace. Or Dieu est le véritable miroir, dans lequel nous nous pouvons voir certainement et sans fausseté. Dans les miroirs l’on peut voir seulement les taches et les manquements ; mais en Dieu il en va tout autrement. D’autant qu’en Dieu est toute notre beauté originaire et primitive : car étant créés à son image, et de plus ayant reçu encore par l’Incarnation une beauté toute nouvelle ; (Veni ut vitam habeant, et abundantius habeant ;)125 Il est certain que toute notre beauté divine est dans sa source et dans son origine en Dieu. Ainsi nous voyant en la lumière et par la lumière du centre, nous voyons non seulement nos défauts, nos misères et notre Néant comme des taches actuelles que nous avons contractés, de la même manière que l’on voit cette tache dans un miroir : mais encore de surplus, et ce qui est surprenant, voyant en Dieu toute notre beauté originaire, par là nous découvrons la laideur et la difformité dans laquelle nous sommes : ainsi nous ne voyons pas seulement les misères et les taches actuelles ; mais encore tout ce qui nous empêche d’être dans la beauté parfaitement selon la vue de notre original.

12. C’est donc là vraiment que l’on commence de se connaître, et que l’esprit d’humilité commence à prendre des racines : c’est pourquoi je vous dirai seulement en passant, que telles âmes seules ont à la suite le bonheur de faire la découverte de Jésus-Christ par état. Les âmes des puissances, c’est-à-dire qui ont seulement la lumière dans les puissances, ont bien quelques lumières passagères de Jésus-Christ, de ses états et de ses mystères ; mais elles n’ont pas le droit de l’avoir par état : d’autant qu’elles ne peuvent être assez fortes pour porter le bras de Dieu et pour soutenir les mystères d’un Dieu-homme abject, pauvre, méprisé, crucifié ; ce qui ne se peut jamais faire qu’autant qu’elles entrent par la grâce du centre dans leur Néant, où la puissance de Dieu a droit d’opérer ces grandes merveilles : et comme nous venons de dire que les seules âmes de la lumière du centre ont droit d’entrer dans ce Néant ; aussi elles seules peuvent-elles devenir, et deviennent-elles capables de Jésus-Christ Dieu-homme en cette manière. Je brise là, pour ce qui est de Jésus-Christ, d’autant que vous en êtes encore très loin ; la lumière du fond ne faisant que commencer à vous établir en elle, en vous faisant sortir de vous, soit en l’oraison ou hors de l’oraison.

13. La lumière du centre étant une lumière toute particulière, elle a aussi ses effets toute d’une autre manière que celle des puissances, ce qui est cause que la constitution de l’âme change beaucoup. Dans le temps de la lumière des puissances, l’âme avait un soin comme inquiète et affamée du temps de l’oraison ; en ceci elle prend tout ce temps au moment que la Providence lui donne, mais avec un certain abandon qui ne lui souffre pas d’y être propriétaire. Elle fait, aussitôt que cette lumière commence à devenir un peu forte, que Dieu qui S’y donne est un moment éternel, et qu’ainsi elle n’a qu’à faire de moment en moment (sans tant de soin ni de réflexion soit sur le passé ou le futur, comme elle avait accoutumé en la lumière des puissances), ce qu’elle a à faire de moment en moment, s’assurant que la divine Providence soigne pour elle, et qu’elle n’a qu’à faire que de se laisser conduire, demeurant dans son fond de disposition. Et ainsi peu à peu elle trouvera que son action non seulement sera égale à son oraison, mais encore que ce sera si justement ce qu’il lui faut, soit pour sa pureté ou sa perfection et pour tout généralement, qu’elle remarquera dans la suite qu’il semble que Dieu n’ait qu’à penser à elle, toutes choses étant un moment de Dieu pour elle et une application de Sa providence pour lui faire faire tout et l’approprier à tout ce que Dieu veut. D’où vient qu’à la suite chaque moment lui est un moment heureux126, pourvu qu’elle n’y mélange point son opération, ses inclinations et ses desseins, mais qu’elle se tienne fidèlement au moment de la Providence, qui est toujours précieux et rempli de toute bénédiction, autant que l’accroissement de la lumière centrale se fait.

14. Je dis donc qu’à telles âmes le moment éternel est précieux, et qu’ainsi la Providence divine prend un spécial soin d’elles autant qu’elles se perdent et qu’elles perdent tout soin, toute précaution et généralement toute application, hors de faire de moment en moment ce que cette divine Providence demande d’elles par leur état et en chaque moment de leur vie. Ainsi vous voyez que leur action est comme une suite de leur oraison et que leur oraison est comme la disposition à la continuation de l’action sans multiplicité de dispositions, mais insensiblement en unité. Où vous remarquez ce que je vous ai dit, que la mort et la sortie de soi-même faisaient la disposition en unité pour cette lumière de vérité ; et qu’ainsi peu à peu l’âme se réunissant, ou plutôt étant réunie dans son centre par la mort de soi-même, et à la suite n’étant plus, Dieu y correspond par même manière en moment éternel.

15. Tout ceci n’est encore qu’un petit commencement de ce que Dieu fait en une âme où il met la lumière de vérité ; et pourvu qu’elle soit fidèle, Dieu le fera toujours, et ne se laissera jamais vaincre d’une âme. Je ne vous fais pas toutes ces petites applications particulières, soit sur votre oraison, ou sur votre action : vous le verrez suffisamment, et votre directeur vous y aidera aussi.

Mais sachez une chose, que selon ma pensée l’humiliation que vous savez, a servie infiniment pour faire la continuation de la grâce que Dieu vous destine : car souvent nos péchés et nos défauts dans de telles lumières font de tels passages en l’âme quand elle en est humiliée, que dix, quinze et vingt années de continuation d’oraison sans telles chutes et humiliations ne feraient pas ce qu’elles opèrent ; car souvent tel Néant par ces chutes peut être si vrai qu’il peut faire perdre et disparaître la créature de telle manière qu’il avance infiniment la lumière du centre. Prenez donc courage au nom de Dieu, et soyez fidèle dans votre vocation tant intérieure qu’extérieure, vous abandonnant à la providence, et vous ressouvenant bien qu’il n’y a que le Néant et la petitesse qui soient la disposition véritable pour la lumière du centre. Volucres coeli latet : mors et perditio audiverunt famam ejus127.

16. Comme je vous ai dit que cette perte dans laquelle la lumière du centre met la personne consiste à n’être plus le principe de ses opérations et de ce que l’on est, aussi faut-il prendre garde que cela soit général et que, sous prétexte de bonne intention, qui n’est plus de saison, l’on n’use pas mal de son corps. C’est pourquoi voyez à faire ce qu’il faut pour votre santé et pour conserver votre vie selon l’ordre de Dieu. Généralement prenez garde qu’il suffit à une âme du degré de lumière du centre de garder une seule chose, quelle qu’elle soit, dont Dieu ne soit pas le principe, et ainsi dans laquelle l’âme vive, pour l’arrêter toujours, sans qu’elle puisse faire autre chose que d’aller et de venir dans un même lieu, et ainsi sans avancer jamais. Et pour approfondir ceci, il faut savoir que Dieu est un abîme sans fond ; et qu’ainsi être arrêté par quelque chose qui nous empêche de nous perdre incessamment dans cet heureux abîme est nous arrêter et nous perdre. Quand je dis perdre, j’entends finir la grâce du centre qui est sans fin, mais non pas la perte du salut.

Vous trouverez par la suite de votre fidélité à cette lumière du centre, qu’elle vous appropriera pour toutes choses ; et que, bien qu’elle vous paraisse nue, pauvre, et [illisible], cependant à vous ajustera pour toutes choses et que vous trouverez en elle les lumières et les moyens pour réussir en tout où Dieu vous appliquera.

§§.


17. Je voudrais finir, mais il est vrai qu’au même temps je ne le puis. Il faut donc que je vous dise encore qu’il est à remarquer que la lumière du centre tirant l’âme, comme je vous ai dit, à la mort de soi, l’élève au-dessus de son procédé qui est toujours distinct et en images, pour lui en donner un tout nu sans image, sans distinction, et par une manière toute générale, lui faisant trouver peu à peu les choses en la manière de Dieu.

C’est pourquoi peu à peu elle perd la pratique des vertus, un certains soin et vigilance sur soi, et elle devient dégoûtée insensiblement de telles pratiques. Ce procédé donne de la peine un long temps. Mais l’âme amoureuse de son avancement, par la lumière secrète qu’elle a, qui lui fait outrepasser toutes choses, nonobstant sa peine poursuit et néglige telles pratiques, ayant dans son fond un je ne sais quoi que cette divine lumière lui donne secrètement, qui lui dit que ce n’est rien perdre que de perdre les vertus de cette manière, que c’est vraiment les semer en Dieu, et qu’un jour cette divine lumière ayant mis éminemment l’âme en Lui, pour lors elle les retrouvera, non comme choses distinctes, mais comme une même chose avec Dieu et en Dieu.

18. Quand l’âme est fort fidèle en ce point et que le sujet est capable et fort pour soutenir une forte perte, Dieu ne Se contente pas seulement d’effacer tel procédé de pratique des vertus de l’âme par cette divine lumière ; mais selon qu’Il la voit résolue, par providence, Il la laisse comme tomber dans des défauts, ce qui déracine encore bien autrement cet opérer propre des vertus, pour mettre un non opéré, et un non-être en cette divine lumière. Ceci est quelquefois très long, Dieu poursuivant cette mort profondément, comme l’on peut remarquer en la vie de quantité de saints et de saintes qui ont expérimenté ces passages très rigoureusement par des défauts et des péchés mêmes, qui ont été le gibet amoureux où ils sont morts et ont rendu la vie à Dieu, pour ne vivre plus ni pour les vertus ni pour eux, mais pour vivre en Dieu.

On ne saurait croire combien ce passage déracine de propre vie, en ôtant les propres actes et en supprimant une vie secrète hors de Dieu, que l’on ne voit qu’après que l’on est fort avancé dans cette mort.

19. Comme l’âme vit aussi beaucoup dans la pratique des sacrements, et que cette divine lumière du centre veut tout avoir parce qu’elle donne tout ; aussi prend telle possession de tel opérer non seulement en desséchant l’âme et en la dégoûtant de leur pratique ; mais encore l’on se trouve sans y penser tout sans désir de la confession : et peu à peu l’âme voit qu’elle remédie mieux à un million de défauts en les perdant en sa lumière et en les oubliant en Dieu qu’en s’inquiétant pour les rechercher et en multipliant si souvent ses confessions.

Du premier abord ce procédé fait peur à l’âme étant habituée à ne se purifier qu’en la manière des puissances, c’est-à-dire par l’usage actuel de la confession. Mais peu à peu elle s’y habitue par l’expérience qu’elle a que plus elle perd ces défauts et ses misères en Dieu nuement et sèchement, plus et plutôt sont-ils consumés non seulement quant à la coulpe, mais encore selon les images qui en demeureraient dans les puissances nonobstant les confessions multipliées ; cette divine lumière du centre étant comme un incendie très grand en l’âme, où tous les défauts et péchés sont consumés comme ferait une paille dans un grand feu. La fidélité de l’âme en ceci lui retranche beaucoup de vie, et lui en fait trouver une toute nouvelle en sa lumière, non seulement pour consumer ses péchés et défauts, comme je viens de dire ; mais pour peu à peu lui faire trouver l’usage de ce divin sacrement, non comme elle avait auparavant par elle-même, mais en Dieu, qui étant un Dieu d’ordre ne manque jamais de marquer quand il est temps et nécessaire de le mettre en usage dans les fautes d’importance. De cette manière-là divine lumière prend possession de beaucoup de vie qui était en l’âme pour l’usage de ce divin sacrement, et y met beaucoup de paix et de nudité.

20. Elle en fait autant pour le sacrement de l’eucharistie, à la réserve que c’est tout d’une autre manière. Car comme c’est un sacrement de vie et pour donner la vie, son opération n’est pas d’en ôter l’usage, mais bien d’en purifier l’exercice. C’est pourquoi peu à peu l’âme se sent dessécher ; et il semble qu’elle ne trouve plus les pâturages, les amours et les fruits qu’elle y trouvait : insensiblement tout se dénue, et l’âme est réduite après une longue suite de fidélités à la simple et nue pointe de son esprit ; pour recevoir ce divin sacrement, sans y remarquer en quelque façon nul usage intérieur, sinon qu’à mesure que l’âme se laisse peu à peu dépouillée d’un million de choses qu’elle avait par les puissances vers ce divin sacrement, elle est insensiblement réduite non seulement à la foi qu’elle avait en la point de son esprit, où elle remarque encore beaucoup d’activité de sa part ; mais bien à la foi centrale au fond d’elle-même, où peu à peu elle n’a plus part, ce centre n’étant pas à nous, mais à Dieu. Et ainsi par la lumière du centre et de vérité tout ce qui n’est pas vérité, c’est-à-dire dont Dieu n’est pas le principe, par cette lumière dans l’usage de ce divin sacrement se perd ; et Dieu prend la place, pour en faire en l’âme et par l’âme un usage magnifique, comme à la suite l’âme le trouve par expérience en sa divine lumière.

Tout le reste de l’usage de ce sacrement dont l’âme est le principe, est encore purifié en elle par cette lumière ; jusqu’à ce que tout ce qu’il y a de propre, pour les effets, et pour la manière de le recevoir, et généralement pour toutes les providences qui en peuvent priver, ou qui le peuvent donner plus souvent, soit rectifié, et que l’âme se trouve dans un calme, un abandon où généralement elle trouve tout cela en sa lumière : dans laquelle assurément à mesure qu’elle est dépouillée de son usage propre, elle le trouve tout autrement et d’une manière qui surpasse infiniment tout l’usage que nous pouvons faire par nous-mêmes. Il faut l’avoir expérimenté pour le savoir. Car de vous dire qu’il n’y a non plus de comparaison de recevoir le saint Sacrement de cette manière ou l’autre, qu’il y en a entre une goutte d’eau de la mer et toute la mer ; ce n’est rien dire : et cependant les âmes qui n’ont pas d’expérience de ceci, ne le pourront, je m’assure, jamais comprendre. Il n’y aura que l’usage de la lumière centrale, laquelle en dénuant et purifiant l’âme fera expérimenter telle chose.

21. La même lumière divine poursuit une âme et lui ôte peu à peu de reste de ses pratiques, dispositions et autres exercices, vers la sainte Vierge et les saints, et généralement tout ce qui pouvait faire multiplicité. L’âme devient d’abord surprise par tel procédé, voyant la sainteté des autres consister en telles pratiques ; et même plus elles augmentent en piété et sainteté, plus ces pratiques et les prières vocales et leurs dispositions intérieures deviennent ferventes. Toutes ces choses insensiblement s’évanouissent, et l’âme ne sait comment, poursuivant sa lumière du centre toutes ces choses s’oublient, demeurant dans un général qui la rassasie et lui ôte non seulement le pouvoir, mais l’inclination de se multiplier, et même de s’adresser à la sainte Vierge et aux saints, expérimentant insensiblement que plus elle oublie tout pour demeurer dans sa paix silencieuse, perdue et nue, plus un je ne sais quoi très intime est content en elle : et secrètement elle juge que, quoique qu’elle ne s’adresse pas aux saints par les puissances, elle ne laisse pas d’avoir dans son fond la solide dévotion pour eux. Cela vient même souvent à tel point de nudité et de dépouillement, que l’âme perd tout, à ce qu’il lui semble, et cela autant qu’elle doit retrouver la sainte Vierge, les saints et généralement toutes ses pratiques en sa lumière centrale, et ensuite en Dieu.

22. Tout ceci s’exécute par la lumière divine centrale avec une raison divine très éminente et que l’on trouve à la suite très générale et miséricordieuse, afin de dépouiller l’âme, la dénuer et la simplifier de telle manière que peu à peu cette divine lumière réduit l’âme en son unité, laissant en elle, pour toute disposition, une sérénité, un calme et une unité si paisible que l’âme est suffisamment convaincue qu’elle est en la main de Dieu, quoique hors d’elle et infiniment éloignée de sa multiplicité.

Il se passe beaucoup de temps en l’établissement de cette divine lumière faisant et opérant ce que je vous dis en l’âme : c’est pourquoi il faut avoir beaucoup de patience et de longanimité, pour suivre ses démarches et mettre nos pas sur ses pas.

Où il faut remarquer que la lumière divine centrale et lumière de vérité, quand elle a commencé à se donner, se donne du premier abord en général, pour rectifier l’âme propre, et pour peu à peu la tirer comme vous venez de voir, de ses sorties hors d’elle et par elle, afin de la réduire peu à peu en son unité propre. Ainsi ce commencement de communication de la lumière du centre se termine en une communication générale, nue, sereine et très simple, faisant cet unique effet susdit, de remettre l’âme en son unité, c’est-à-dire en l’unité de l’âme. Car ensuite que la lumière divine a effectué en l’âme cette unité et qu’elle a réduit tout en nudité et simplicité, il ne faut pas croire que la lumière divine s’arrête là, supposé la fidélité de l’âme et le dessein de Dieu. L’âme ne commence là qu’à être en état de poursuivre les grandes démarches de la lumière centrale dont la première démarche est de trouver l’unité de Dieu ; d’autant que l’âme étant réduite par la lumière divine en son unité, elle est en état d’être élevée par la lumière divine en l’unité de Dieu où elle commence à trouver toutes choses, comme vous verrez plus amplement.

23. Il faut remarquer en passant que durant cette démarche générale de la lumière du centre, l’âme ne doit pas prétendre de retrouver encore en elle tout ce qu’elle a perdu et ce qu’elle perd, comme il est dit ; il suffit qu’elle soit assurée qu’en sa nudité, en son calme et en sa perte, toutes choses sont, et elle sait tout : car il faut bien prendre garde à la suite à ne vouloir pas retrouver les choses autrement que chaque degré porte et les doit redonner.

Il faudrait ici poursuivre comment cette admirable lumière centrale, ayant mis l’âme en son unité, ne cesse pas sa course, mais plutôt la commence en quelque manière, pour donner et communiquer l’unité divine. Je dis « commence », d’autant que tout ce qui s’est donné et ce qui s’est fait jusqu’ici n’a été que pour rendre peu à peu l’âme capable de Dieu, et c’est en la communication de Son unité divine que commence ce grand et admirable don de Dieu même.

La lumière du centre a des démarches infinies jusqu’à ce qu’elle soit devenue à sa juste grandeur, et autant qu’éminemment qu’elle se peut donner en cette vie. Il ne faut pas s’imaginer ni croire qu’une âme qui est assez heureuse d’être arrivée à cette lumière éternelle, soit au comble de son bonheur : il ne fait que commencer. C’est pourquoi l’âme doit aussi commencer sa fidélité pour sortir vraiment de soi-même par son moyen.

24. Or ces démarches sont telles. Quand elle prend une âme, elle la fait peu à peu sortir d’elle-même en la tirant en l’unité divine. Car il faut remarquer que comme cette lumière du centre donne uniquement Dieu, aussi Le donne-t-elle selon qu’Il est, premièrement Un, avant que d’être conçu et entendu trine en Personnes. Et ainsi cette lumière éternelle, calmant et dénuant l’âme, la tire peu à peu et la réduit en son unité, la tirant des créatures, de soi-même et de toutes choses créées, et ainsi lui faisant tout trouver par cette unité divine et en cette unité divine. Ici cette unité divine se révèle et se manifeste en lumière éternelle et par cette divine révélation, qui n’est autre chose que l’écoulement de cette divine et éternelle lumière, et la manifestation de l’unité divine en sa manière, qui est proprement d’effacer tout le distinct, tout le multiplié en la créature et de dénuer tout en unité et par l’unité de Dieu. D’exprimer ce que c’est : c’est une pure révélation qui, à tout moment, se renouvelle en l’âme. De dire aussi comment toutes choses, comment toutes les perfections divines et comment les Personnes divines sont en cette unité : c’est pure révélation et ainsi qui ne peut bien s’exprimer. L’âme sortant peu à peu de soi par l’écoulement de cette divine lumière, qui donnant l’unité divine, donne un tel dénuement, une telle pureté, et fait sortir l’âme d’une telle distinction que cela peut être possédé, et l’âme en peut jouir, mais non l’exprimer : elle peut bien en jouir en lumière divine, mais non en l’âme. Là elle n’a rien de distinct et a cependant tout, là elle n’a rien de multiplié et a toutes choses : et ainsi elle a tout et elle n’a rien ; ce qui fait que peu à peu elle arrive à un souverain repos qui lui ôte tout désir, toute recherche, toute prétention. Car trouvant l’unité divine, par laquelle tout est et subsiste, aussi a-t-elle le comble de son désir, lequel se va augmentant plus son repos s’accroît. Une paix générale et profonde se saisit de tout elle-même, ce qui est son oraison et le tout de son âme, ne se mettant plus en souci de ce qu’elle a ou de ce qu’elle n’a pas. Tout tombe, s’abîme et se fond en cette paix, laquelle plus elle s’accroît, plus elle devient en unité et l’unité de Dieu.

25. Jusque là l’esprit ne pouvait s’accoiser ni se contenter sans voir et apercevoir quelque chose de distinct : ici la paix lui suffit et l’esprit s’apaise entièrement, ne cherchant et n’allant haut ni bas : car en cette unité l’âme a tout, et elle trouve tout, d’autant que tout y est. Toutes les lumières précédentes réveillent les instincts de l’âme, et c’est leur office ; et ainsi venant de Dieu, chacune fait son office pour réveiller chaque instinct et inclination de Dieu en l’âme, afin de les mettre en quête pour trouver Dieu en l’âme selon tels instincts, d’autant que chaque âme a en a de particuliers selon le dessein de Dieu ; comme nous voyons même que chaque créature déraisonnable en a de particulier ; un oiseau de proie celui de la chasse ; un autre celui de chanter ; et ainsi de divers instincts que Dieu leur a donné. Il en est de même pour la grâce. Dieu selon son dessein a donné divers dons qui se réveillent par les grâces que Dieu donne. Mais quand on est arrivé à la lumière éternelle ou du centre en ce degré, telle recherche empressée commence à cesser et à tomber dans le repos ; mais spécialement quand telle lumière est arrivée à point et au degré de donner l’unité divine et de perdre l’âme en cette unité. Pour lors cette unité divine déracine tellement tous désirs, toutes recherches et toute multiplicité que l’âme n’a pour tout en soi que paix et unité entière, laquelle s’accroît incessamment à mesure que cette unité s’écoule en l’âme où elle perd tout ce qui est d’elle, en cette unité, laquelle va déracinant tellement toutes choses et toute manière distincte et multipliée de créature qu’elle n’a et qu’elle ne trouve qu’unité et tout en unité.

26. Cette divine révélation est admirable et un très grand bonheur : c’est la base, l’être et le soutien de tout ; et plus cette révélation s’augmente, plus ce bonheur s’accroît pour lequel l’âme se sent admirablement créée. Ô solitude divine, aimable demeure, où Dieu est et sera dans toute l’éternité ! Solitude qui est un moment, un maintenant éternel, où Dieu prend ses plaisirs en lui-même ! De dire ce que vous êtes, vous êtes l’aimable centre de la créature destinée pour ce bonheur. Mais d’exprimer ce que vous êtes en vous-même ; vous êtes Dieu et le centre de tous les plaisirs divins. Ô Unité, d’expliquer comment vous êtes toutes choses, et avez toutes choses ; c’est une pure révélation qui se fait sans le pouvoir dire. Aussi l’âme n’a-t-elle pas son plaisir à l’exprimer ni à le dire, mais à en jouir. Mais que dis-je jouir ? Jamais on ne jouit de l’unité divine : elle nous perd heureusement en elle, et ainsi étant perdu en cette unité, Dieu jouit de tout ce qui est, attirant tout en cette unité, spécialement les âmes destinées pour cette grâce. Cette lumière centrale par cette unité fait faire oraison, fait agir, et généralement fait faire toutes choses en cette unité ; l’âme y trouvant toutes capacités, et hors de la ne trouvant rien. Si à parler, à écrire et le reste qu’elle peut faire, c’est en cette unité, ou elle trouve capacité pour tout ; cette unité étend son principe second pour faire toutes choses parfaitement, non en action, mais en repos et en nudité très grande selon le degré de sa jouissance.

C’est là où toutes les espèces créées se perdent, et où l’âme est élevée à contempler en nudité parfaite : ce qui ne se peut pas appeler proprement contempler ; puisque la toute action se perd en un jouir, sans mouvements, mais en unité en la manière de Dieu. Là l’âme est élevée au-dessus du temps et des sens ; là l’âme est mise en un agir, sans aucun mouvement, mais bien en l’unité, en un tout qui contient tout.

Enfin, c’est tout dire quand on dit qu’en vérité là Dieu révèle à telle âme son unité divine ; et qu’ainsi il faudrait dire ce que c’est, que d’exprimer ce premier degré de lumière du centre ou de lumière divine et éternelle, et qu’à mesure que Dieu révèle à telle âme son unité divine, il la fait passer et se perdre en cette même unité.

De dire que l’âme jouit là des merveilles de Dieu, c’est se tromper et ne pas exprimer les choses dans la vérité. Car à mesure de la révélation, se fait la perte et ainsi il vaut mieux dire (et cela est vrai) que c’est Dieu qui jouit de soi en son unité, où l’âme se perd heureusement par cette divine révélation.

27. Or cette révélation ne se fait pas, comme l’on comprend que se font ordinairement les révélations, par le dehors, par son de voix ou par intelligences divines ; nullement : mais bien par une révélation si intime que rien ne le peut être davantage ; d’autant que l’unité divine, étant et possédant le plus intime de nous-mêmes comme notre premier principe, et qui est la base et le soutien de tout, se fait entendre par le plus intime, et ainsi se révèle d’une manière surprenante par un silence admirable. C’est pourquoi l’âme qui sait par son centre le mystère n’y correspond qu’en paix et silence qui la font défaillir suavement à elle-même, comme nous voyons qu’une eau qui s’écoule en la mer, se mélange et se perd en la mer, sans plus se pouvoir retrouver.

28. Cette révélation de la Divine Essence, ou de l’unité divine dans l’âme, est très différente, ou toute différente, de celle qui se fait lors que cette Unité divine se sera écoulée selon son dessein en tel degré que les personnes divines sortiront de cette unité par la génération du Verbe en l’âme : pour lors l’âme en son unité entendant cette profonde parole, sortira (sans sortir) pour avoir le Verbe divin en elle. Ces deux révélations sont très différentes, selon que l’expérience fait voir : l’une est dans le silence et la perte ; l’autre est un parler admirable de Dieu en action vigoureuse par laquelle Dieu se connaît incessamment.

J’ai été un peu long, quoique très court pour cette divine lumière : mais voyant votre lettre si bonne et si pleine d’expérience, j’ai cru qu’il fallait vous répondre, et du moins vous récréér dans votre chère solitude. Je ne vous ai pas répondu mot à mot : je me contente de vous dire que toute votre lettre est dans l’expérience, et que vous n’avez qu’à poursuivre, et que faisant selon que vous faites, comme je crois, vous irez découvrant peu à peu les vérités que je vous écris. 1673.

3.70. Dieu tout en l’âme [Réponse]

1. J’ai reçu bien de la consolation à la lecture de la vôtre, j’aurais volontiers le désir de ne vous répondre rien, sinon de vous renvoyer votre lettre, et de vous dire que vous n’avez qu’à être fidèle à la continuation de tout ce que vous lui marquez. Car dans la vérité tout ce que vous m’y dites est bon, mais encore de très bonne expérience. Et je ne puis que vous donner plus au long ce que vous m’y dites en peu de mots.

2. Soyez donc au nom de Dieu fidèle, non à faire quelque chose, d’autant qu’il n’est plus temps, mais à ne rien faire par vous-même, et à mourir de cette manière incessamment, prenant tout de moment en moment et par le moment, qui sera toujours rempli de tout ce qu’il vous faudra, tant pour honorer Dieu et lui rendre vos devoirs, que pour bien faire ce que vous devez faire à chaque moment.

3. Où il faut remarquer un grand et important principe, savoir que comme Dieu est pour Lui-même et par Lui-même tout ce qu’il Lui faut pour Se béatifier Soi-même pleinement, sans avoir besoin que de Lui ; aussi est-Il tel pour la créature. Je dis pour la créature, d’autant qu’Il est son centre, sa perfection et son bonheur ; par sa créature, d’autant aussi que la créature sort de Dieu comme une émanation qui a toute Sa perfection, non seulement en Sa ressemblance et en Sa jouissance, mais encore en ce que la créature se laisse réfléchir vers son Créateur qui, en lui donnant l’être et tout ce qu’elle a de moment en moment et le lui communiquant, retire à Soi ces mêmes dons, c’est-à-dire toute Sa créature, comme vous voyez que le soleil se communiquant par ses rayons, les fait retourner vers lui par de douces vapeurs, d’autant que tout ce que Dieu fait, Il le fait pour Soi-même.

Et ainsi la créature mourant à soi et ne s’appropriant rien par sa propre opération, reçoit purement de moment en moment ce qu’elle est et pour quoi elle est et ce qu’elle doit opérer ; et par cette même opération divine par laquelle elle reçoit cela, elle reçoit aussi force et faculté pour retourner vers son principe. Ainsi une âme qui a peu à peu appris à mourir à elle-même en quittant son opération propre, se rend capable de l’opération divine, qui est de moment en moment ne manque jamais de lui donner tout ce qui il lui faut, mais en sorte que cette même opération sans se souiller dans la créature fait ce retour vers Dieu. De cette manière la créature n’ayant que ce moment, jouit de tous, et à tout ce qu’il lui faut, sans qu’elle ait besoin de rien : puisqu’il est très certain que Dieu ne se donne jamais à demi ; mais qu’il se donne pleinement à sa créature de moment en moment, pour lui-même. Jamais il ne regarde sa créature pour la créature, mais pour lui-même ; jamais il n’aime la créature pour elle, mais pour lui ; jamais il n’y soigne pour elle, mais pour lui : et ainsi étant appliqué à lui-même par un amour infini, il s’applique de cette même manière à sa créature. Et comme la créature ne le regarde que rarement de cette manière, aussi a-t-elle peine à trouver cette opération divine si continuelle, si pleine et si surcomblée comme dans la vérité elle est.

4. Mourons à nous-mêmes, et quittons notre propre opération, qui ne peut jamais être que pour nous ; et nous trouvons que tout ce que Dieu est pour lui-même et par lui-même, il l’est pour nous et par nous. Ainsi comme il est incessamment appliqué à lui-même, aussi l’est-il à nous pour se connaître et s’aimer par de ce que nous sommes. Sa divine providence, son soin et sa sagesse, et généralement toutes ses perfections divines sont appliquées à la créature non seulement pour lui donner tout ce qu’elle est de moment en moment dans une perfection admirable, mais encore afin que la créature qui est capable d’opérer, mourant à son opération propre, entre dans l’opération de tout ce que Dieu est, et s’approprie ainsi toutes les perfections divines : ce qui ne se peut jamais faire qu’en mourant à soi et en étant de moment en moment ce que Dieu l’a fait être pour lui et pour la gloire.

5. Car il faut remarquer que Dieu est se communiquant et se donnant de moment en moment à cette âme, ou pour mieux dire, que chaque moment est à telle âme DIEU128. Dieu se donnant à elle non seulement pour sa perfection et pour la remplir de lui selon sa capacité ; mais encore pour la rendre capable de toutes les choses pour lesquelles il l’approprie, faisant seulement de moment en moment ce que raisonnablement il faut pour ce qui se présente en ce moment. Ceci paraît extraordinaire et surprenant ; cependant il est très vrai et fort ordinaire à une âme qui sortant peu à peu de soi et de son opération, est entrée en l’opération divine. Et tout ceci n’est que bégayer de ce que sans peine une âme en sortant de soi et de son opération trouve ; rencontrant toute chose si à point en tout ce qui lui arrive soit de la part de Dieu ou des créatures, soi-même de soi. Car tout est un et devient un en ce moment divin, concentrant toute chose en son unité par chaque moment de telle créature. Pour lors les soins, l’amour et le reste de la créature y tombant des mains, elle a tout cela, car elle ne devient pas estropiée ; mais elle ne l’a plus par elle-même, mais bien par son principe divin.

6. Ce que l’âme a donc à faire est de ne rien faire par elle-même, mais bien de faire et de souffrir tout ce qui se présente de moment en moment ; et ainsi elle aura tout ce qu’il lui faut pour être pleinement contente et pour pleinement contenter Dieu dans ce moment et toujours ; d’autant que la plénitude un moment remplit l’autre ; et ainsi de moment en moment elle est et fait tout ce qu’il faut pour remplir ce que Dieu désire d’elle, sans chercher les choses, comme font les âmes qui vivent dans leur propre opération et de leur propre opération. Elles sont toujours en mouvement et en désir, elles souhaitent incessamment de glorifier Dieu, et jamais ne jouissent de rien : elles sont incessamment en haleine pour toutes choses et n’ont nullement ce qu’il leur faut. Cela est fort bon en son temps, d’autant que l’on va à Dieu par les bons désirs et par les saintes affections ; mais comme durant tout ce temps on vit et on marche en la terre, on ne peut jamais trouver le point d’éternité, qui consiste dans un plein repos et à se satisfaire pleinement du moment où l’on est. Ainsi quand on a fait un long usage de son soi-même par de saints désirs, Dieu en décharge, délivrant l’âme de son opération propre et lui faisant par ce moyen trouver son repos par chaque moment de sa vie, qui est très rempli de Dieu, étant un moment éternel qui remplit tout de Lui-même pour Lui-même selon la capacité du sujet. De cette manière il n’est pas besoin de se fatiguer de désirs et de soins de ce que l’on fera ou de ce que l’on ne fera pas, de ce qui arrivera et généralement de tout ce qui peut arriver : Dieu y soigne par Lui-même et pour Lui, et pour remplir Son dessein éternel ; et cela suffit.

7. Je sais bien que cela fait beaucoup mourir la créature, Dieu conduisant toujours toutes choses autrement que nous ne le désirerions et que nous ne le voudrions ; mais qu’importe ? Il suffit de mourir pour bien faire toutes choses, et nous verrons sans aucune faute qu’encore que vivant en nous-mêmes et du premier abord, les choses nous semblent nous perdre et renverser tout : à mesure que nous mourrons nous changerons de jugement et nous dirons que tout est admirablement bien fait. Je vous avoue que j’ai vu un million de fois ceci arriver comme je vous l’ai dit. Il me paraissait au commencement que ces choses qui arrivaient étaient tout contraires à ce qu’il fallait : mais mes sens et ma raison commençant à mourir, je trouvais par la foi qui s’emparait de mon centre et qui prenait la place de moi-même, que tout était admirablement bien, et même ce qu’il fallait absolument.

8. Cela souvent ne se voit qu’après un long temps ; d’autant que Dieu qui voit, et qui fait tout en moment d’éternité a ses desseins forts éloignés de nos moments : et ainsi il faut souvent qu’il se passe bien du temps pour découvrir le lieu et la place où il faut poser cette pierre travaillée par la main de ce divin architecte.

N’avez-vous jamais pris garde à ces architectes experts ? Ils ont leur ouvrage dans leur idée, qui leur est particulière ; et ils le distribuent seulement aux artisans, qui s’appliquent à travailler chacun une chose selon le modèle qu’on leur en donne, sans savoir l’effet que telle chose doit faire : mais lorsqu’on pose ses pièces particulières, où elles sont destinées, pour lors seulement on voit leur place et leur beauté en l’ouvrage selon l’idée du maître. Ainsi en est-il de Dieu quand il est le maître dans les âmes. Tant et tant de rencontres nous semblent hors d’œuvre et hors de ce qui nous serait à propos pour notre dessin intérieur et extérieur. Mais un peu de patience : mourez et mourez sans réserve et vous trouverez qu’il n’y a pas un moment qui ne soit un moment de la divine Sagesse et de la providence de Dieu, qui charme autant à la suite, que la mort a été rude quand ces choses se sont passées.

9. Durant le temps que l’âme est façonnée de Dieu pour ce moment éternel du dessein divin, elle souffre un million de combats et d’agonie qui font expirer toutes choses en elle : car non seulement les sens souffrent cette peine et cet étranglement, mais la raison, le bon sens et le salut même semble être en hasard ; et il faut que par un étrange combat tout tombe en l’homme sous ce marteau, afin qu’étant ciselé et ajusté au dessein éternel de Dieu, ils viennent dans la suite à trouver ce véritable repos dans la jouissance du dessein éternel sur lui. Pour lors il commence à goûter et à jouir d’une tranquillité qui ne peut être ébranlée ; d’autant qu’elle met en l’âme une si grande et si pure foi, que l’âme découvre par elle Dieu et son opération continuelle et qu’ainsi elle ne peut ensuite jamais tomber que dans le bon plaisir divin. Sa paix devient telle dans la suite qu’elle désirerait humblement toutes les créatures et Dieu même de la troubler : car ne vivant et ne subsistant que par la volonté divine et par son bon plaisir, les créatures et Dieu même peuvent-t-il faire quelque chose qui ne soit pas la volonté divine en telle âme ? Non cela ne se peut jamais : ainsi tout étant pour cette âme volonté divine, tout est admirable, tout est son centre et le comble de sa paix. Je dis pour cette âme qui tâche de mourir incessamment à elle-même et à son opération. Car les créatures font souvent des choses qui ne sont pas volontés divines : mais ces choses qui ne sont pas volontés divines en ceux qui les font mal, deviennent volonté divine dans les autres qui les souffrent et s’y ajustent par mort au moment.

10. Ainsi telles âmes ne s’amusent pas, ni même n’y pensent pas, à discerner si chaque chose qui arrive au moment, vient de Dieu immédiatement, ou de la créature, ou d’elles-mêmes : elles se laissent posséder au moment et c’est assez : ainsi chaque moment est leur paix et leur tout, n’ayant qu’à mourir en tout et de cette sorte chaque moment leur devient moment divin. Leur intérieur n’est figuré que de ce que Dieu veut, d’autant qu’elles se laissent emporter au moment ; et pour le dehors elles sont comme la providence les veut, pauvre ou riche, réussissant ou non, contentes ou non contentes. Toutes choses leur deviennent une même chose ; d’autant que par la mort elles sortent de toutes choses et ont ainsi toujours tout ce qu’il leur faut en chaque moment de leur vie. Un état et une disposition ne leur est pas plus chère et plus désirable que l’autre. Elles savent bien que les choses sont en elles-mêmes plus les unes que les autres ; ainsi la Communion est plus en soi que faire une autre chose : mais toutes choses considérées hors d’elles-mêmes et en ce moment du bon plaisir divin sur l’âme sont la même chose, et ainsi l’on ne désire pas plus l’une que l’autre [chose], ni d’être consolé que d’être attristé, ni d’être oublié de Dieu à ce qu’il paraît, que d’en être fort rempli d’une manière sensible, etc. On est plein de tout, étant possédé et possédant le moment comme moment éternel ; et ce moment est seulement ce que nous avons, et ce qui nous arrive, quel qu’il soit, mourant ou étant mort en pur abandon sans abandon.

11. Cet état commence dès le matin et se continuent tout le jour, et non seulement cela, mais toute la vie, dès que l’âme sort du distinct ne faisant plus de distinction d’un temps ni de l’autre. Là l’âme trouve tous les mystères, les vertus, l’oraison et généralement toutes choses. Là par ce moment elle est purifiée, étant emportée en Dieu par le moment de ce qu’elle souffre de ce qui lui arrive. Ainsi elle ne se purifie plus par plusieurs actes et pratiques, comme autrefois ; mais elle est purifiée par le moment, comme elle reçoit toutes les vertus, et tout ce dont elle a besoin par ce moment. En ce moment et par ce moment elle se purifie, et a les choses en manière d’éternité sans distinction ; c’est-à-dire que se laissant emporter à la simplicité et à la rapidité du moment, elle est purifiée de ses péchés et de ses rouilles, et vient à avoir les vertus comme si elle les avait toujours eues. La pureté donc qui arrive à l’âme par ce moment calme l’âme d’une autre manière que ne faisaient tous les autres moyens passés de se purifier ; les vertus y sont aussi d’une autre manière sans les posséder.

12. Et la raison de ce changement et de ce procédé est, que ce n’est plus l’âme qui se purifie, mais Dieu, qui le fait par sa divine opération en moment éternel et par ce moment, pourvu que l’âme s’y laisse, et l’emporte en Dieu ; ce qu’il fait assurément à tout moment pourvu qu’elle demeure en abandon, contente pleinement de ce qui lui arrive. Ce repos, ce vide, ce calme sont tout son soin sans soin, et là l’âme perd toute prévoyance ; car Dieu soigne pour elle. Autrefois elle était souvent altérée et troublée, même avec justice, de bien des choses qui lui arrivaient, lesquelles contrariaient sa perfection, ses desseins et même l’ordre de Dieu : mais ici où tout devient un, tout se remédie, tout s’ajuste, et tout est bien, aussitôt que chaque moment arrive. Car ou il est bien en soi, ou bien ce même moment remédie à ce qui manque. Ainsi quoiqu’il arrive, jamais il n’y a de moment de suite qui soit vide ; si l’un est vide (car nous sommes toujours hommes et ainsi toujours fautifs,) le second y remédie en se perdant par cela même dans le moment ; et par là la chose même est remédié. D’où vient que saint François de Sales éclairé divinement disait : si malheureusement j’avais commis un péché fort grief, je ne voudrais ensuite qu’un moment pour me calmer, me perdant par ce moment même ; et ainsi sortant de moi et de ma misère je n’écouterai je n’écouterai en Dieu, et porterait la suite de mon péché en moment de purification.

Tous les serviteurs de Dieu, comme un Taulère, un Henri Suso et quantité d’autres qui ont joui de Dieu, savent cela et parlent de ce procédé, et n’ont rien tant à cœur dans leurs écrits que de se laisser emporter en la jouissance de ce moment éternel. Il y a grand plaisir de les lire quand on est déjà beaucoup avancée en cette divine jouissance.

13. Les hommes qui ne savent pas ce que c’est que d’être agi divinement par le moment de Dieu croient les âmes qui expérimentent ceci inutiles et fainéantes. Ils se trompent : car il y a autant de comparaison entre l’activité et l’acte de telles âmes agit de Dieu (parce qu’elle n’agit plus par elle-même mourant à elle) et à l’activité qu’elles avaient auparavant par elle-même, (quoique très remuante et bouillante), qu’il y a entre l’opération d’une fourmi et l’opération d’un Dieu. C’est un Dieu qui agit par leur non opérer et qui est par leur non-être ; et cet agir est le moment de chaque moment : et ainsi jugez de la différence si vous le pouvez.

14. Mais enfin ces mêmes hommes n’étant pas plus que raisonnables disent : du moins ces âmes sont-elles violentées, étant au-dessus et hors de leur être et opérer naturel, qui n’est naturellement et suavement que dans le distinct et dans la propre action de la créature. Il se trompe encore aussi lourdement, conduits qu’ils sont par leur science purement raisonnable : car comme Dieu est le véritable centre de toute sa créature, il est aussi son lieu très naturel ; et ainsi la créature n’est dans son être vraiment naturel que lorsqu’elle la rend Dieu. Et comme l’opérer suit l’être, il est infaillible que si Dieu est le véritable centre et le lieu très naturel de l’homme, l’opération divine est aussi sa très naturelle opération. C’est ce qui est cause que vraiment les hommes ne trouvent leur vrai repos que lors qu’ils ont fait perte de leur activité propre, pour se revêtir de l’opération divine et pour être agi par elle.

15 Cessons tout ce discours pour répondre à quelque détail de votre lettre.

Vous dites très bien que votre âme et sans prévoyance ; et cela doit être : d’autant que ce qui cause cet état présent de votre âme, est un état de moment éternel effectué par la lumière du fond. Ce rayon divin est le principe direct de tout en l’âme : c’est pourquoi il n’y a qu’à le suivre fidèlement sans s’arrêter, mais vivant seulement du moment comme je viens de dire.

Ne vous rengagez pas à un autre directeur : laissez votre intérieur dans sa situation, perdu dans ce moment et par ce moment ; et pour l’extérieur consultez comme vous me dites selon l’occurrence. Votre intérieur doit être à Dieu, et pour mieux exprimer Dieu : mais pour votre extérieur et ce qui le concerne dans vos emplois, il appartient au prochain ; ainsi c’est aux créatures de le conduire et de le former selon la raison dont les créatures sont les organes. Et de cette manière tout ira bien, et chaque chose sera dans son ordre et dans sa justesse.

Je vous assure que je fais et que je ferai toujours tout ce qu’il me fera possible pour vous et pour ce qui vous touche. Je me recommande à vos saintes prières et je suis à vous sans réserve. Ce 23 avril 1674.

II Correspondances (DM 4)

4.02. Comment y correspondre

1. La personne dont il est question doit être tout à fait assurée de son Oraison et ne plus hésiter et douter. Tous ces doutes la retardent assurément beaucoup ; d’autant qu’elle ne se peut donner avec liberté à son Dieu selon toute l’étendue de son bon plaisir, et souvent même brouille ce qu’il fait avec plus de miséricorde.

2. Son Oraison donc consiste dans une simple quiétude et repos solitaire en la présence de Dieu, qui opère par ce moyen tout ce qu’il fait dans plusieurs autres âmes par les actes divers et multipliés, et par toutes les ferveurs plus violentes, et même ce qu’il a fait autrefois par ses amours, lumières, et diverses activités passées. Il faut pour correspondre à ce degré d’Oraison se contenter de ce simple repos et abandon de tout soi-même, et écoulement en Dieu soit pour l’Oraison, ou pour la préparation à la sainte Communion, et généralement pour la constitution intérieure de tout le jour.

3. Cette Oraison a des degrés infinis selon la fidélité et la pureté de l’âme ; et ce repos silencieux en la présence de Dieu est une inclination véritable de l’âme en Dieu et de Dieu à l’âme, qui fait par son approche tout ce que l’âme faisait par soi-même autrefois, étant plus éloignée de lui, afin de se pouvoir approcher et ôter tous les milieux qui l’en empêchaient, soit aussi par tous les motifs divers dont elle se servait pour pratiquer la vertu, s’animant activement et se reprenant aigrement quand elle y avait manqué. Présentement que le procédé est changé, l’âme pratique aussi fidèlement la vertu, non par tant de violence, mais en repos ; non par une multiplicité de motifs, mais par une unité de quiétude, laquelle en soi contient éminemment cette diversité, comme la lumière et la vertu du Soleil129 renferme[nt] toutes les fleurs et les fruits. Il en est de même des diverses lumières sur les mystères et les fêtes que la sainte Église nous propose tous les jours avec tant de plénitude de grâce, qui est renfermée sous ces figures extérieures. L’âme dans ce repos et dans cette simple adhérence à Dieu en jouit véritablement, les honore, les solemnise [solennise], et fait à leur égard plus amplement ce qu’il faut, et avec plus de fruit et de grâce que par ses activités passées. Souvent de cette quiétude amoureuse et simplicité nue découle[nt] lumière et amour, qui rend[ent] toute l’âme extrêmement active et infiniment industrieuse pour les honorer et se rendre à Jésus-Christ : mais très souvent elle ne les trouve et honore que dans leur source pour l’intérieur ; car pour l’extérieur, comme l’âme est plus à Dieu qu’au temps passé, aussi a-t-elle un extérieur plus posé, dévot et édifiant tout le monde.

4. Il arrive à l’âme ainsi établie dans ce degré d’Oraison trois dispositions particulières, ou plutôt l’âme se trouve en trois divers états. Le premier est un simple nu et tranquille état n’ayant désir ni volonté de se remuer pour quoi que ce soit, l’âme étant alors comme une personne à laquelle on donne un consommé qui contient en soi la substance de diverses viandes, quoique la vue ne les remarque pas. Pour lors il suffit de demeurer abandonnée et perdue [fém.] de cette manière sans vouloir discerner ce qui se fait.

(2.) Quelquefois il découle de cet état amour et lumière sur les puissances, ce qui découvre plusieurs vérités tant en Jésus-Christ qu’en divers autres sujets qui concernent la perfection de l’âme ; et pour lors il ne faut que voir et goûter ce que l’on fait goûter.

(3.) Tantôt l’âme est mise dans une nudité de l’un et de l’autre, c’est-à-dire dans une pure obscurité tant pour le sommet de l’esprit que pour les sens ; l’âme ne pouvant se servir pour lors que de la nue foi, et cela par la pointe et le sommet de l’esprit, car pour les sens ils sont tous dissipés et extravagués, ce qui cause grande peine et ennui. Ce que l’on doit faire alors est de se contenter que le sommet de l’esprit soit dans une très simple récollection, laissant les sens dans leur peine : mais quand cette peine est trop violente, il est de fois à autre à propos de tourner doucement et humblement cette portion suprême vers Dieu qui habite assurément dans cette obscurité quoique toute l’âme ne le puisse croire ; en cette manière l’âme fera une très sainte et fructueuse Oraison.

5. Il faut observer que ce degré d’Oraison est surnaturel, et qu’il n’en faut pas parler aux âmes, sinon lorsqu’on est fort certifié qu’elles ont disposition et vocation à tel état : autrement on les perdrait, et on les rendrait inutiles tant pour le commerce intérieur avec Dieu que pour la sainte pratique des vertus ; et qui plus est, on contribuerait à les remplir d’elles-mêmes, pensant les vider et simplifier.

[…]

4.05. Sécheresses

1. Comme il est de grande importance de ménager les croix et les sécheresses qui nous arrivent, vous devez tâcher de faire votre possible pour faire un saint usage de l’état où vous vous trouvez, et dont vous me parlez en la vôtre.

Ces sortes de sécheresses, de stupidités, d’insensibilités, et d’indifférences pour les choses de Dieu viennent souvent de divers principes, dont Dieu se sert indifféremment par la fidélité de l’âme. Qu’importe si le jardin est arrosé par la pluie du ciel ou par la main de l’ouvrier, pourvu que les fleurs et les fruits suivent. Dieu se sert également de toutes choses à l’égard des âmes fidèles, généreuses et courageuses à ne regarder et à ne prétendre que Dieu et leur perfection dans les états où elles se trouvent.

2. Ces choses viennent donc comme je dis de différents principes ; tantôt par un ordre spécial de Dieu pour nous mortifier et nous déprendre de nous-mêmes, en nous jetant de l’amertume sur toutes les bonnes choses que nous avons en pratique. Une autre fois elles viennent de certaines révolutions d’humeurs dans notre tempérament. Quelquefois enfin elles viennent de lassitude, et pour nous être un peu trop forcées, et n’avoir pas pris assez justement les démarches de l’ordre de Dieu.

[…]

4.06. Simplicité, abandon

C’est avec beaucoup de consolation que je vous réponds, désirant vous être utile pour votre intérieur si Dieu m’en fait la grâce. Je répondrai donc à vos difficultés.

1. Pour ce qui touche la première, ne vous étonnez pas de votre pauvreté, de vos sécheresses et de vos impuissances en l’oraison. Quand l’âme est assez heureuse d’avoir l’inclination pour n’être rien et pour le néant, cette tendance à n’être rien est une grande lumière et un grand amour ; et ainsi quoique souvent vous ne le conserviez pas, la sécheresse, la pauvreté et la puissance qui vous y inclinent et qui vous y conduisent vous sont une source de lumière et de grâce très féconde. Ne vous étonnez pas que ces sécheresses et ces manques de goûts et de lumière vous donnent de la peine ; elles le doivent faire si elles sont vraiment efficaces, pour vous faire tendre au néant en vous humiliant et en vous apetissant par le rien véritable. On ne conçoit que très rarement cette grande et importante vérité, et l’on croit toujours que d’aller à Dieu et le commerce avec Lui, est par lumières, par la facilité et par les dons aperçus. Cela est très vrai en plusieurs âmes, mais non en toutes, spécialement en celles où le désir est plus efficace de faire régner Dieu sur elles-mêmes à leurs dépens.

Le rien donc de soi-même est le moyen divin et accourci pour nous faire trouver promptement Dieu, supposé que le même néant et le même rien soit continué par les rencontres hors l’oraison, comme en l’oraison par les sécheresses, les pauvretés, et l’humiliation, en expérimentant l’éloignement de Dieu par le sentiment de ses ténèbres et de ses misères. Ainsi soyez fidèle en votre oraison sur ce principe et vous expérimenterez qu’autant que vous défaudrez130, et que vous mourrez vraiment par ce procédé de Dieu, autant vous trouverez que, bien que vous [25] n’ayez rien, vous ne laisserez pas d’avoir et de trouver tout ce que les lumières, les vérités et les goûts divins pourraient faire en l’oraison et même davantage et plus promptement.

[…]

[suivent des lettres dont je ne relève pas d’extraits, adressées à une correspondante - « Car pour l’ordinaire les âmes au degré où vous êtes sont ferventes et désireuses de leur perfection, quand les choses les touchent sensiblement et avec quelque goût ». (L.4.13) - ou à une mère religieuse. Bertot s’adapte aux moins avancés sur le chemin intérieur.

Il en sera de même chez Guyon et Fénelon. Enfin l’adaptation aux religieuses appelle à des références aux pratiques et « Si nous ne voyons dans cette vie cet heureux et admirable mystère de Jésus-Christ, nous le verrons dans l’éternité  […] Heureuse l’âme qui devient donc amoureuse de Jésus-Christ ! Car sans crainte, à peu de frais, et sans tant d’embarras, elle peut se purifier, ensuite elle peut par ce moyen mourir à soi et par là vivre et devenir capable des grandeurs divines.» (L.4.15).

Parfois rare épanchement de Bertot :]

4.17 Solitude. Mourir à soi.

1. Quoique le travail soit pour Dieu, cela n’empêche pas que l’âme ne trouve encore sa nourriture plus amplement et plus solidement dans l’Oraison et la solitude. Je vois cela dans mon expérience. Je vous avoue que je me suis nourri en nourrissant les autres : mais présentement ce pain ne pourrait pas être ma nourriture. Il faut une solitude nouvelle qui purifie encore davantage et qui par conséquent mette l’âme dans un degré de communication plus substantielle. C’est [ce] après quoi je cours et ce que mon âme désire sans désirs, afin que selon le degré qu’elle obtiendra en solitude et en silence elle soit et devienne capable d’un nouvel agir plus substantiel.

2. Je vois que ces deux choses ou ces deux états vont s’établir : le silence et la solitude pour donner lieu au Verbe divin de s’écouler et s’engendrer dans le centre de l’âme ; et après, l’agir selon la providence et l’occurrence, par lequel ce même Verbe engendré en l’âme, et qui est vraiment nourriture dans le silence de la solitude, s’écoule sur les autres. Mais comme il se trouve infinis degrés en cela, le degré d’agir est purifié et relevé par la solitude. D’où vient que je remarque que trois ou quatre mois de solitude rétabliront mon âme dans tout un autre degré de pureté que celui où je suis ; et que l’écoulement au prochain dans lequel je suis, quoiqu’aux autres il paraisse fort nourrissant, ne pourrait pas cependant nourrir mon âme. Il faut par nécessité qu’un autre degré plus substantiel s’écoule en une solitude nouvelle, afin de trouver une nourriture plus substantielle. Il me semble que je suis comme ces personnes du monde qui font leur fortune : ils haussent leur état et leur table selon le fonds qu’ils acquièrent de nouveau, jusqu’à ce qu’ils aient mis leur fonds suffisant pour établir une maison selon leur dessein : et pour lors l’agir et la solitude sont égaux, c’est-à-dire l’agir est solitude, et la solitude est agir.

3. Heureuse l’âme à laquelle Jésus-Christ est découvert ; car en vérité la solitude et l’agir peu à peu le reçoivent pour en jouir ! Prenez courage, travaillez fortement, et ne vous donnez point de relâche. Selon que vous me dites, renouvelez-vous incessamment, afin que peu à peu en mourant et en vous corrigeant la lumière s’insinue insensiblement en votre intérieur.

Heureuse l’âme dont Dieu prend le soin et la peine de la faire mourir à soi-même par les contrariétés, croix et peines du moment présent ! Sa mort est sa vie, et sa purification est sa lumière ; car il se fait par là en elle un fonds de silence tant intérieur qu’extérieur ; qui la rend capable d’entendre Dieu, de le voir et d’en jouir heureusement. Mais qu’il faut mourir ! Demandons-le incessamment afin que nous ne nous remplissions pas incessamment de nos propres inventions et de nous-mêmes.

4.18 Mort à soi.

1. Ce que je vous écrivis dernièrement, que vous dites être bien relevé, l’est assurément : mais cela a été par ouverture de cœur, vous parlant de ce qui se faisait. Ce n’est qu’un petit commencement de Jésus-Christ, et une effusion encore fort médiocre de son Esprit. Il est vrai que c’est l’explication comment cette communication se fait.

2. Nous trouvons dans la vie de plus plusieurs Saints et Saintes qu’ils parlent de cette communication et qu’ils la marquent ; mais très peu nous disent la manière : ce qui serait une grande consolation ; d’autant que par là on pourrait voir et découvrir quelque chose de la grâce si elle se donnait à nous. ...

[…]

4.25 Avantages des croix et de l’abandon.

4. Je vous dirai ce que je fais à chaque Messe tenant le corps et le sang de Jésus-Christ.

Il est très vrai que plus mon âme est éclairée, plus je découvre que le bonheur de la vie consiste dans l’abandon unique entre les mains de la divine Bonté, laquelle par sa divine Sagesse ordonne de tout. Si je vous pouvais exprimer ma lumière, combien une âme est relevée et enrichie par l’abandon à cette divine Sagesse quoi qu’elle ne voie souvent que sa pauvreté ! C’est une beauté dont l’éclat n’est pas moindre que Dieu même. C’est ce qui donne lustre aux Saints, à un chacun en sa manière : et heureuse l’âme qui ne sait être ni rien faire que s’abandonner amoureusement à sa divine conduite ; comprenant bien que c’est tout faire que de demeurer en repos, remise131, et se laisser entre les mains de Dieu, pour nous mettre et nous ajuster selon son dessein et son bon plaisir ! Et quoique nous ne nous agréions pas ni ne nous plaisions de ce que nous faisons, pourvu que nous soyons tranquilles [et] abandonnées, nous lui agréons ; et il suffit. Ô Dieu ! les Bienheureux n’ont des yeux [d’yeux] dans l’éternité que pour se complaire dans l’agrément de Dieu : ainsi une âme qui est comme il faut ne fait que s’abandonner, et de cette manière elle est contente, Dieu l’étant ; certaine qu’elle est que Dieu ne manque jamais de faire toute chose digne de ses yeux et capable de le contenter : mais le malheur est que nous ne sommes satisfaites par le nôtre [par notre agrément ?].

[...]

4.31 Le cœur vide possède Dieu.

1. Nous sommes toujours mécontents, parce que nous le voulons être ; et nous manquons ordinairement de toutes choses, parce que nous ne les voulons pas avoir. Que diriez-vous d’une personne laquelle dirait désirer le Soleil et jouir de l’agréable lumière du Soleil, et qui cependant se boucherait les yeux elle-même ? Ne diriez-vous pas qu’elle ne le veut pas, et qu’agir de la sorte, c’est ne le vouloir pas ? Dieu par son infinie bonté a une infinie joie de se donner et de se communiquer incessamment à nous ; et le Soleil ne se donne et ne se répand avec tant [avec autant] de profusion dans le monde que Dieu le fait dans les âmes : mais il est impossible que nous recevions ces profusions de Dieu qu’autant que nous nous vidons de nous-mêmes. N’est-ce pas donc nous boucher les yeux pour ne vouloir voir les grâces de Dieu, que de volontairement s’occuper d’une infinité de choses qui ne nous sont commises par l’ordre de Dieu, telles choses remplissant incessamment des pensées étrangères qui nous bouchent les yeux ? N’est-ce pas aussi ne pas vouloir recevoir ces profusions des grâces de Dieu, que de remplir notre affection de plusieurs choses créées, qui non seulement ne sont pas l’ordre de Dieu sur nous, mais qui sont par notre propre inclination naturelle ? Car comme Dieu se reçoit en la volonté vide d’affections créées ; ainsi c’est volontairement ne pas vouloir Dieu, que de remplir volontairement cette capacité, qui seule est capable de recevoir Dieu. Une âme donc laquelle volontairement s’occupe des créatures sans ordre de Dieu, et qui sciemment s’y affectionne et s’y attache volontairement, se bouche les yeux pour ne pas voir Dieu, et volontairement refuse et rebute les miséricordes de Dieu.

[…]

4.38 Les croix font courir à Dieu.

1. Prenez courage pour ce qui touche votre Communauté. Vous ne voyez pas le profit que vos pauvres paroles font, non plus que l’effet de votre désir pour leur perfection. Continuez à travailler généreusement. Je vous en dis autant pour votre Oraison. Faites état que vous ne devez faire autre chose que mourir : c’est pourquoi vivez en ténèbres, sécheresses et pauvretés intérieures. La seule lumière de la foi peut être la lumière de l’amour en cet état ; mais aussi l’amour est assurément fort qui fait vivre l’âme de cette manière, amour si caché, si inconnu, et cependant si puissant qu’il est seul capable de rassasier l’âme.

2. Mourez au nom de Dieu de cette manière de nue, obscure et incertaine foi amoureuse ; je dis foi incertaine, non qu’elle ne soit très assurée, mais d’autant que l’âme qui la croit [la foi] ne la voit pas. C’est vraiment un amour puisque l’âme aime ; mais si fortement qu’elle ne voudrait quitter cet exercice pour quoi que ce soit. Vivez donc de cette manière pauvre, inconnue et tout à fait abandonnée de secours humain et divin, au moins selon que la créature le juge.

3. Ne vous mettez non plus en peine des tentations en cette constitution intérieure : votre âme est à l’abri de leurs coups, quoiqu’elle sente bien leurs batteries132 Il suffit que votre fond soit paisible et abandonné pour tout et sans réserve. Ne craignez pas de me tromper. Dieu vous aime. Soyez-lui fidèle et soyez courageuse ; car je défie tout l’enfer et tout le monde d’opprimer une âme qui est à Notre-Seigneur. Vous verrez, Dieu aidant, Jésus-Christ régner et subjuguer toutes les créatures rebelles. Vous avez cru que vous et nous étions opprimés sans ressource. Courage ! le temps viendra que la vérité aura le dessus. Continuez à prier pour moi, je vous prie.

4.43 Aimer sans amour sensible.

1. Je vous écris aujourd’hui volontiers et avec grand plaisir ; et je vous dirai que selon ma pauvre lumière votre Oraison est bonne et très bien : suivez-la sans réflexion. Que votre intérieur soit fidèle et constant à s’occuper à tout ce que Dieu lui donne secrètement, quoiqu’il se voie très pauvre et indigent de toutes choses. Prenez de moment en moment ce que vous aurez, soit pour disposition à l’Oraison ou durant le jour ; et généralement en chaque occasion j’espère que la bonté divine ne manquera de vous fournir toutes choses selon votre besoin. Portez avec humilité et résignation amoureuse la peine de vous voir très privée intérieurement de tout ce que votre cœur désire, et que vous voyez bien que Jésus-Christ voudrait que votre âme possédât. Cette manière d’avoir sans posséder est excellente : car ici le désir intime du cœur supplée à l’effet sensible et aperçu ; et l’âme cependant ne laisse d’en être très humiliée, paraissant devant Dieu non seulement comme une pauvre des biens de Dieu, mais comme une imparfaite et très éloignée de son amour et de la pureté requise pour approcher de lui. Ceci souvent est très sensible et cause une purification admirable ; car c’est un creuset du pur amour sans amour. Qu’il est dur d’aimer sans amour et de jouir en ne possédant rien !

[…]

4.49 Abandon sans regard sur soi.

1. Ma très chère sœur, il faut en tout s’abandonner à la divine Providence et heureuse l’âme qui le laisse faire ! Il faut que je vous avoue que le saint abandon entre les mains de Dieu est le paradis de l’âme et que Dieu par ce moyen fait des merveilles en elle ; car autant qu’une âme se laisse soi-même et tout ce qui la touche en la Providence divine, autant Dieu y pourvoit admirablement. C’est là le trésor de la vie, la source d’une infinie paix et le nœud qui nous fait jouir de Dieu et nous applique Ses infinis trésors. Laissons-nous donc à la divine Providence et prenons de moment en moment tout ce qui nous arrive comme de Dieu ; car c’est véritablement Lui qui ordonne et fait tout dans une âme qui se confie et s’abandonne pleinement à Lui et ne se voit rien d’elle. Priez Notre Seigneur pour moi afin que ceci soit véritablement en moi, étant le comble du bonheur et qui conduit à la véritable lumière dans le centre de notre âme.

[…]

4.52 Solitude. Abandon absolu.

1. Les divers embarras et occupations m’ont ôté le moyen de vous écrire et à vous dire le vrai, il fait meilleur d’être en Dieu que hors de Dieu en travaillant pour les autres. La vie se passe insensiblement. Heureux qui est perdu sans ressource et sans se pouvoir retrouver, non pas même pour les choses les plus saintes ! Car Sa bonté y fournit et y donne remède. S’il y a quelque bonheur dans la vie, c’est de se perdre sans savoir où l’on est, non seulement dans la vaste solitude de l’intérieur, mais encore dans la solitude extérieure. Je laisse volontiers les âmes fortes agir et travailler aux bonnes affaires ; mais pour moi, la consolation serait d’être dans la solitude sans affaires ni soin aucuns ; Sa bonté y donne ordre avec un soin vraiment paternel, dont j’ai une reconnaissance très grande.

[…]

4.60 Sûreté de l’abandon.

Pour ce qui est de votre intérieur, laissez-vous aller haut et bas comme Dieu voudra. Tenez-vous seulement dans l’abandon sans abandon ; et quoique vous n’en ayez ni lumière ni goût, ne laissez pas de demeurer comme cela. Souffrez dans ce même abandon les choses qui vous arriveront, votre âme étant quelquefois comme un vaisseau dans la mer, qui de fois à autre est tout renversé, si bien que les gens même qui sont dedans sont tous en alarme et en désordre : et cela cependant n’empêche pas que le bateau ne demeure dans la mer. Ainsi quand l’âme sait s’abandonner, elle sait [comment] ne jamais quitter Dieu. Et comme les gens du bateau se troublent quelquefois, de même les habitants de notre âme, qui sont nos sens et les puissances [de l’âme], sont tous troublés à cause des grandes tempêtes : mais tout cela ne nous fait rien non plus qu’au bateau, [à] savoir que tout cela ne saurait empêcher qu’il ne demeure dans la mer. Et enfin plût à Dieu que comme les tempêtes et les grands orages souvent engloutissent et abîment les vaisseaux, de même Dieu veuille qu’étant fondées sur l’abandon les grandes tempêtes nous abîment et [nous] perdent dans la mer infinie qui est Dieu même ! Car il me semble, chère Sœur, que c’est là le chemin. Que les autres qui peuvent trouver d’autres voies pour arriver à la vie, y aillent.

4.67 J.-C. ne vit en l’âme que par la croix.

1. C’est un si grand bonheur à une âme que de connaître Jésus-Christ, que cela ne se peut exprimer : car il est le principe et la fin de tout bonheur, il béatifie véritablement une âme à laquelle il se découvre ; et quoique cela ne paraisse que peu, cependant il est tout certain que cela arrive de la sorte. Mais comme il a pris dans sa divine personne humanisée toutes les croix, souffrances, rebuts et le reste, qui ont été les chères compagnes de sa vie humainement divine, cela fait qu’il ne peut jamais vivre dans une âme que de la même sorte ; la vie qu’il a à mener dans les âmes n’étant nullement autre que celle qu’il a menée dans son Humanité. C’est pourquoi à mesure qu’il s’approche d’une personne, les croix croissent : mais c’est toute [tout] autre chose quand il ne se contente pas seulement de s’en approcher, mais encore qu’il entre en elle ; car pour lors les croix redoublent. Mais enfin, ce qui est admirable, quand il ne se contente pas d’être dans la créature, mais qu’il devient la créature133 ; pour lors la créature ne souffre pas seulement en elle des croix, mais elle devient tellement les croix mêmes, que les seules âmes qui l’ont expérimenté le savent.

2. Je vous dis tout ceci, chère Sœur, pour votre lumière et la mienne, afin que nous ne nous étonnions [pas] hors de mesure si les croix nous arrivent de tous côté ...

[…]


Onze dernières lettres de M. Bertot dans le même ordre à une même personne : 

4.71. Silence devant Dieu

1. Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille134, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé. Demeurez donc paisible, contente devant Dieu ou plutôt en Dieu dans un profond silence. Et pour lors vous entendrez ce Dieu parlant profondément et intimement au fond de votre âme.

2. Là Dieu ne parlera en vous que comme Il parle en Lui-même, et Il ne vous dira que ce qu’Il Se dit à Soi-même. Il Se dit : « Dieu » ; Dieu le Père en Se connaissant dit : « Dieu », et c’est la génération du Verbe ; le Père et le Fils, se disant une parole d’amour, en produisent l’Amour qui est Dieu, et c’est la production du Saint-Esprit. Dieu a proféré de toute éternité dans Soi-même : « Dieu, Dieu », et c’est ce Dieu que Dieu veut exprimer et imprimer en vous. Et comme je ne suis que l’écho de Dieu, je ne puis vous répéter autre chose, et dans le temps et dans l’éternité, que : Dieu.

4.72. Béatitude en cette vie

1. Je serais infidèle, ma fille, si je laissais passer cette occasion sans vous assurer que je me souviens autant de vous que vous le désirez et que je [le] dois en la présence de Dieu. Je n’ai pu penser à ces paroles de notre Évangile sans vous en faire part : « Montrez-nous votre Père et il nous suffit 135». En effet si la vision de Dieu suffit aux Bienheureux, pourquoi la vue que nous avons du même Dieu par la foi ne vous suffira-t-elle pas ? Celui-là n’est-il pas bien avare, à qui Dieu ne suffit pas ? Il suffit à Lui-même, puisqu’Il est Son trône, Son temple, Sa demeure, Sa gloire et Son tout ; Il suffit aux Anges, aux créatures… Pourquoi donc ne suffira-t-Il pas à un petit cœur comme le vôtre ?

2. Si vous n’êtes pas contente de Le voir par la foi, si vous désirez quelque chose davantage, vous l’avez en plénitude, puisque non seulement vous voyez Dieu par les yeux de la foi, mais vous Le goûtez par l’oraison dans la paix et dans le repos de votre cœur : vous L’aimez puisque vous désirez de L’aimer, et enfin vous Le possédez et Il vous possède, puisqu’Il est en vous et que vous êtes en Lui. Vous croyez en Dieu : croyez-moi aussi, parce que les paroles que je vous dis ne sont point de moi. Comme le Fils est dans Son Père et que le Père est dans Son Fils, ainsi Dieu est en vous, et vous en Lui. Qui vous empêche donc d’être heureuse au milieu même de toutes les misères du monde, et de commencer votre éternité dans le temps, puisque vous croyez en Dieu, puisque vous Le possédez et qu’Il vous possède ? Les saints dans le ciel, tous ravis de ce qu’ils voient et de ce qu’ils possèdent, s’écrient « Sanctus, sanctus, sanctus 136». Que pouvons-nous dire autre chose sur la terre, et ensuite demeurer en paix dans un profond silence ? C’est le paradis où je veux être avec vous sur la terre, en attendant que nous soyons entièrement consommés en Dieu dans le ciel.

3. Dieu et rien, aviez-vous jamais compris ces deux paroles ? Pour moi je n’y ai encore rien compris et encore moins pratiqué. Dieu : en faut-il davantage ? Rien : n’est-ce pas là notre tout, notre fonds, notre moyen, notre voie ? N’est-il pas vrai que c’est dans le silence, la solitude et le repos que l’on comprend ces deux grandes vérités ?

Il est venu une bonne âme aujourd’hui qui m’a supplié de lui dire seulement trois paroles pour toute sa vie, et qu’elle ne m’en demandera pas davantage. Ce procédé m’a surpris, et après avoir demeuré un peu paisible et en oraison, je lui ai dit qu’elle écoutât ce que j’allais dire sans le savoir moi-même. Je me suis mis à genoux pour lui dire : « Demeurez en silence, demeurez en solitude, demeurez en paix » ; et aussitôt nous nous sommes séparés sans rien dire davantage. Dieu veuille que ce soit pour l’éternité ! Je vous dis la même chose, et soyez comme l’écho de ma voix pour la répéter à Madame votre Sœur137 : solitude, silence, paix.

4. Il me vient ici une pensée, qu’il y a bien de la différence entre la voix du cœur et de la bouche : pour entendre celle-ci, il faut être proche et l’on peut entendre celle-là de loin. Plus la voix de la bouche est haute et élevée, plus on l’entend de loin. Il [en] est tout le contraire de la voix intérieure : plus elle est basse, plus on l’entend. Il faut s’approcher bien de l’autre ; pour l’intérieur, il faut se séparer, s’éloigner de soi-même, et entrer dans la profondeur du néant à l’infini. Remarquez cette belle parole que Dieu dit à l’âme : « Inclinez votre oreille 138». Les hommes disent : « Levez les oreilles, ouvrez-les », pour dire : écouter. Mais Dieu dit : « Penchez-les, baissez-les, inclinez-les », c’est-à-dire : approfondissez. Vous jugez combien nous nous entendrons quand je serai en solitude et vous aussi.

5. Je veux bien satisfaire à toutes vos obligations et payer ce que vous devez à Dieu : j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres. J’ai en moi un trésor caché : c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant. C’est là que tout est, c’est là que je trouve de quoi satisfaire à vos obligations. Ce trésor est caché. Car on croit que je suis quelque chose ! C’est qu’on ne me connaît pas. Ce fond est un trésor, car c’est toute ma richesse, c’est mon bien et mon héritage, c’est mon tout. Et s’il est dit que là où est le trésor, le cœur y est aussi, je vous assure que mon néant est mon trésor, car mon cœur y est et je l’aime tendrement. Il est inépuisable, car Dieu en peut tirer tout ce qu’Il veut. Voyez ce qu’Il a tiré du néant en la Création, et jugez ce qu’Il peut faire du nôtre en la sanctification.

Il faut laisser ce néant entre Ses mains : Il en fera tout ce qu’Il voudra. Si bien qu’en laissant ce néant à la volonté de Dieu, je donnerai tout pour vous. Et après cela ne me demandez plus rien. Je donne tout d’un seul coup, et je suis ravi de n’être et de n’avoir plus rien. Je vous soutiendrai que Dieu ne peut épuiser notre néant, comme Il ne peut épuiser Son tout.

4.73 Fidélité à demeurer en Dieu.

J’avais dessein de vous écrire bien des choses touchant l’état et la disposition où vous devez entrer, qui est une fermeté et une confiance inébranlable dans le vide de tout le créé, étant un soutien très pur et très simple en Dieu seul. Vous y entrez assez souvent, et même vous y demeurez assez longtemps ; mais une infinité de choses vous en font sortir : tantôt c’est un empressement pour les choses extérieures, tantôt un ennui de la nature, tantôt une recherche et un détour de l’abandon, quelquefois c’est une crainte. Je vous aurai spécifié cela plus au long ; mais la providence m’envoie du monde qui m’en empêche. Adieu en Dieu. Tout vôtre en lui seul et pour lui. Vous serez anathème si vous n’êtes toutes en lui uniquement, infiniment et éternellement.

4.74 Sur le même sujet.

Je vous écris ce mot pour vous dire de demeurer dans une profonde paix, reposant humblement en Dieu. Fuyez toute attention et application d’esprit, tous efforts de la volonté. Sachez que vous n’êtes rien, et que vous ne pouvez rien ; et ainsi, laissez faire Dieu seul. Il n’est point oisif où il est ; et quoiqu’il ne se laisse pas sentir, il ne laisse pas d’opérer en nous des choses infinies. Il y fait tout ce qu’il a jamais fait et ce qu’il fera dans toute l’éternité : il y engendre son Verbe et produit son Saint Esprit ; et je ne doute point qu’il ne produise en vous des participations de l’Esprit de Dieu. Demeurez donc tout abîmée et absorbée en Dieu, dans ses divines grandeurs et dans ces opérations intimes de Dieu, en vous reposant en lui par le fond, et non par contention d’esprit, ou par une application trop forte de la volonté. Soyez toute perdue et anéantie. Ne réfléchissez jamais où vous êtes, ce que vous faites, ni sur ce que vous entendrez.

2. Quand une fois on est abandonnée à Dieu, il ne faut plus penser à soi, car Dieu prend tout. Ô, que vous seriez heureuse si vous pouviez vous laisser de la sorte, et ne plus jamais penser à vous ! Servez un peu la divine Bonté comme s’il n’y avait ni paradis ni enfer. Dieu seul, Dieu seul encore une fois ; et puis rien de tout le reste. C’est là toute ma science, ma force et tout mon fonds. Ne faites rien ; laissez-vous, et j’aurai soin de vous. Dieu fera tout, laissez-le seulement faire ; il opérera divinement en vous, et vous ne pourriez opérer que fort humainement.

3. Soutenez-vous toujours très simple et très pure dans le point de votre grâce, sans vous en détourner jamais, quoiqu’il arrive. Le point de grâce ou Dieu vous veut, est un vide de toutes les créatures, qui vous ne doivent être plus rien, et à qui vous n’êtes plus. Tout est mort et anéanti pour vous, et vous devez être morte et anéantie pour toutes choses. Le vide doit être encore de vous-même ; car vous ne devez point penser à vous, c’est-à-dire, particulièrement à vos misères et à vos impuissances, à moins que ce ne soit en paix et en repos. Souvenez-vous que la vue de vos impuissances et faiblesses seules vous met au désespoir. Vous ne devez donc point voir ces choses, qu’en même temps vous ne regardiez Dieu, qui est votre force et votre tout. Oubliez donc toutes choses, et ce que vous êtes ; souvenez-vous uniquement de Dieu : et alors vous connaîtrez véritablement ce que vous êtes, et avec fruit.

4. Votre plus grand empêchement pour être tout à Dieu, est-ce trop de retour et de réflexion sur vous-même. À proportion que vous entrerez dans le vide, vous entrerez dans la conformité aux états de Jésus, sans que vous le connaissiez ; car la voie que Dieu veut tenir sur vous est très cachée : il l’ordonne de la sorte pour remédier à votre orgueil. Marchez donc dans ce vide avec paix, silence, repos et amour, sans vouloir ni chercher ni voir autre chose, que ce vide et ce repos en Dieu, autant que sa bonté vous l’accorderont.

5. Dans votre Oraison, travaillez toujours à deux choses ; la première, à vous désoccuper des créatures et de vous-même : ensuite tâchez de vous occuper de Dieu ou de Jésus au fond de vous-même, ou en lui-même. Que cette occupation soit douce sans violence, paisible sans inquiétude, simple et en amour ; un regard amoureux et tranquille de Dieu est tout ce que je vous demande. Que si Dieu par une conduite adorable ne vous accorde pas ce regard ; pacifiez-vous et demeurez en repos dans votre néant, vous contentant de n’avoir rien, de n’être rien, et de ce que Dieu seul est tout.

6. Voilà votre attrait, ne le perdez pas ; car il vous est facile d’en sortir, par une recherche et inquiétude qui vous est naturelle : toute autre vue, quoique sainte, est capable de vous embrouiller. Respectez tout ce qui conduit à Dieu, et demeurez dans le petit point où il vous met.

4.75. Perte de tout en Dieu.

1. Ne vous étonnez point de vos chutes passées, mais perdez-vous aux pieds de la divine Bonté avec toutes vos infidélités. Il faut que vous demeuriez toute perdue et abîmée en Dieu seul, pour ne plus rien voir, ni en vous ni en aucune chose, mais Dieu seul en toutes les créatures. De même que pendant un beau jour en plein midi on ne voit plus dans le ciel que le soleil, ainsi vous ne devez voir que le soleil de Justice et Sa présence en toutes choses. Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure, car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir, mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant : c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien, quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout. Sachez que Dieu est le repos essentiel et l’acte très pur en même temps et en toutes choses : au-dedans et au-dehors de Sa divine essence, Il agit toujours, et Se repose toujours. De même vous devez vous reposer sans cesse et agir néanmoins doucement et paisiblement, quoique fortement, pour tendre toujours à Dieu et au néant dans la simplicité et unité. Ce repos ne doit point interrompre cette action, ni l’action votre repos : c’est là dormir et veiller, agir et se reposer ; et c’est ce que Dieu demande de vous.

2. Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu : si vous y êtes attentive, vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une, c’est-à-dire dépouillée de toutes choses, simplement toute telle que vous êtes, seule sans idée, et ramassée dans l’unité d’une seule chose, d’une seule pensée, d’une seule affaire : une à un Dieu, une en Dieu, enfin un Dieu, et après cela plus rien, ni de vous, ni des créatures, mais Dieu seul, Dieu seul en qui tout doit être perdu et abîmé pour le temps et pour l’éternité. N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais. Qu’il en soit de même de tout ce qui n’est point Dieu seul.

Demeurons ainsi, j’y veux demeurer avec vous et je vais commencer aujourd’hui à la sainte messe. Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai139, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre. Et tous ensemble, n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son Unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu.

4.76 Sur le même sujet.

Jésus-Christ vous appelle à la solitude pour y parler à votre cœur des choses qui surpassent tous les sens : vous n’avez qu’à l’écouter. Conservez-vous bien dans un profond silence ; ne vous laissez toucher d’aucune chose, ni au dehors ni au-dedans de vous-même : mais vous tenant toujours dans un grand vide de tout, vous trouverez un profond abîme de Dieu, dans lequel vous vous perdrez sans vous relâcher, sans cesser et sans vous borner.

2. Dieu est infini ; et dès le moment que nous entrons en lui, nous devons nous y approfondir à chaque moment à l’infini, sans nous violenter pourtant : car tout s’opère en paix, en silence, en profondeur ; et par mort et anéantissement total de vous-même et de toutes choses, vous serez simple en Dieu, c’est-à-dire seule à seul. Pensez que la simplicité de Dieu leur rend solitaire en lui-même, et séparé de tout ce qui n’est point sa propre essence : il faut aussi que la simplicité vous sépare de tout ce qui n’est pas le fond intime et profond de vous-même, afin que ce fond touche Dieu, et qu’il ne soit qu’unité en Dieu au-delà de toutes les douceurs et sentiments, quoique cela soit bon.

3. Demeurez pour jamais paisible, tranquille et en silence en Dieu, n’écoutant plus vos raisonnements, ni vos retours, ni aucune créature. La paix extérieure et intérieure est votre attrait, votre grâce et votre perfection. Je crois que naturellement vous y êtes entièrement opposée ; mais Dieu fera un coup de sa miséricorde, si vous le laissez faire : car pour vous, vous ne devez rien faire, et toute votre disposition doit être une connaissance humble, paisible et amoureuse de votre incapacité et de votre misère, avec un abandon de tout vous-même à Dieu seul, qui peut tout et fera tout. Tâchez donc de mourir à toute inquiétude ; n’attendez rien de vous ni d’aucune créature : mais attendez tout de Dieu et en Dieu.

4.77 Recevoir les infirmités et la mort même en paix et abandon.

J’ai bien conçu la disposition ou vous êtes par votre infirmité : je vous dis qu’elle n’est pas à la mort, mais à la gloire de Dieu, qui veut s’établir en vous. Vous avez trop peu d’abandons à la providence et au bon plaisir de Dieu. Et, quand il serait vrai que vous dussiez mourir dans le moment que vous lirez cette lettre, faudrait-il vous ébranler et vous inquiéter ? Il suffirait de vous jeter simplement et amoureusement en Dieu, et y demeurer en paix et en repos jusqu’au moment de la mort. Hélas, que nous servent nos inquiétudes, nos désirs et nos recherches ! Après avoir bien couru, bien travaillé, n’en faut-il pas revenir au repos et à la paix, puisque c’est là où l’on trouve tout.

2. Je vous avoue que pour lors vous voudriez avoir fait pénitence, vous voudriez au moins avoir commencé : je vous assure que celui qui est en Dieu commence, avance, et se perfectionne. Quand on est là, on fait tout autant que Dieu veut et ordonne : et l’âme qui se tient fidèle en ce seul point ne désire point plus de perfection que Dieu ne lui en demande ; elle n’aspire point à davantage que ce que Dieu lui donne. Elle est aussi contente de son peu, et même de son rien, que du tout : elle demeure en paix partout, en repos au milieu de toutes choses ; ainsi elle se laisse conduire doucement et humblement à la Providence, elle se laisse mouvoir, agir, pâtir, vivre et mourir, sans jamais rien vouloir ni désirer que le bon plaisir de Dieu. Elle verrait tout renverser, elle verrait la mort et l’enfer même qu’elle ne s’étonnerait : car étant en Dieu pourquoi s’étonnerait-elle.

3. Vivez donc ou mourez, il ne vous importe pas. J’ai lu de Monsieur de Bernières, qu’un jour pensant mourir et voyant qu’il n’avait encore rien fait, il dit : j’aime mieux que la volonté de Dieu s’accomplisse, elle m’est plus chère que toute la perfection de ma vie. Entrez un peu dans ces sentiments ; et que vous ne vous découragerez plus de vos misères et faiblesses. Allons à Dieu à l’infini ; lui donnant tout, ne regardant que notre néant : après cela que les créatures disent et pensent ce qu’elles voudront.

4.78 Tout de Dieu, rien de la créature.

Il faut que je vous dise par écrit ce que je voudrais graver dans le plus profond de votre cœur. Mon Dieu ! Ne trouverons-nous pas une âme qui soit à vous autant que vous le voulez, en qui vous vous reposiez amoureusement, et qui se repose en vous absolument sans jamais sortir de vous ? Je voudrais vous dire des choses assez touchantes et profondes pour vous faire mourir à vous-même, et à tout le créé ; courage, amour et abandon. Si vous saviez la bonté et patience de Dieu, vous ne vous abattriez jamais ; mais vous seriez et vivriez toujours hors de vous-même. Je vois si clair le point où Dieu vous tire ; vous êtes tout sur le bord, il n’y a plus qu’à vous laisser entrer. Vous voilà sur le bord d’un abîme infini, d’une chose inexplicable : ne branlez pas ; mais laissez-vous là en Dieu, afin qu’il vous jette et vous précipite, et qu’il vous perde à jamais en cet abîme.

2. Si vous étiez dans un abîme extérieur, vous seriez perdue aux yeux des créatures ; et peut-être seriez-vous morte. Ceci n’est qu’une figure. Tombez donc au plus tôt ; Dieu le veut : laissez-vous tomber dans un abîme sans fond, sans lumière, sans bornes. Je dis sans fond, sans lumière ; car c’est un abîme de foi et d’amour, la foi est une nuit, l’amour est aveugle : un abîme sans bornes ; car c’est l’infini, c’est l’éternité, l’incompréhensibilité, c’est Dieu et le Rien. Le Néant n’est-il pas un abîme ? Ces deux abîmes s’appellent l’un l’autre. Dieu appelle et demande votre anéantissement, et votre néant appelle Dieu ; et plus Dieu est en vous, et plus il désire que vous ne soyez rien, et que vous n’ayez rien ; parce qu’il est, Celui qui est.

3. Il dit en vous, Ego sum 140 ; et ainsi vous êtes celle qui n’êtes pas. Dieu au milieu de vous prend plaisir à dire, Ego sum ; et vous qui ne savez pas encore que c’est le plaisir de Dieu, vous vous attristez de n’avoir rien, de ne sentir rien, de ne goûter rien. Ah, que vous êtes encore peu intelligente, que vous avez peu de foi ! Si Dieu est tout, vous n’êtes pas ; si vous n’êtes pas, vous ne pouvez rien avoir ; si vous ne pouvez rien avoir, de quoi vous plaignez-vous de n’avoir rien ? C’est que vous vous imaginez être quelque chose. Mais quelle folie ! Oseriez vous dire Ego sum, je suis ? Je crois que si vous prononciez cette parole, vous tomberiez écrasée de confusion ou d’un coup de la divine Justice.

Il n’y a que vous, ô mon Dieu, qui êtes ! Je reconnais que je ne suis rien : quand je ne dirai autre chose en toute ma vie, je dirais assez ; puis que je dirais tout ce que je puis dire et tout ce que je puis être.

4.79. Tendre à Dieu en Lui-même

Tendre à Dieu seul en lui-même, et à notre néant.

1. Dieu seul est, tout le reste n’est rien : quand sera-ce que vous direz ce mot avec esprit et vérité ? Mais que ne vous tenez-vous là en oraison devant Dieu, cœur à cœur, essence à essence, simple, une à un Dieu, que dis-je ! Dieu à Dieu ? Oui, Dieu en vous doit Se rejoindre, Se revoir, Se concentrer à Lui-même : Dieu en vous comme voie doit tendre à Dieu en Soi-même, comme à Dieu-centre. Deus, Deus meus dit le Prophète, Dieu en Lui-même, Dieu en moi-même : Dieu est pour lui, Dieu est pour moi. Concevez le reste ! Goûtez et voyez, aimez et connaissez. Et soyez là toute perdue, toute pénétrée, tout abîmée, toute ravie, toute transformée au-delà des ravissements et des transports, mais ravie en Dieu et de Dieu : qui potest capere capiat 141. Si vous ne comprenez pas l’infini, laissez-vous en comprendre ; si vous ne pouvez tout digérer, laissez-vous dévorer. Si le zèle de la maison de Dieu a dévoré un Prophète142, il faut que le zèle de Dieu même vous dévore. Soyez toute absorbée, toute engloutie, toute passée et toute changée en Dieu par l’oraison, la communion et l’amour143 : ne passez pas un seul jour sans oraison et sans amour.

2. Faut-il que nous soyons si lâches, si infidèles, si petits, si réservés et si renfermés en nous-mêmes et dans de petits riens ? C’est ainsi que j’appelle vos affaires et vos occupations et toutes les créatures. Hé, n’en sortirez-vous jamais une bonne fois ? Assurément que Dieu a de grandes choses à vous dire, puisqu’Il vous demande tant d’attention. Le voici 144 ! Oubliez votre peuple et la maison de votre Père : soyez-en aussi loin que le ciel l’est de la terre. Vous devez converser dans le ciel, et l’Apôtre a dit un beau mot 145: que nous n’avons pas ici de cité permanente. L’avez-vous jamais bien compris ? Nous n’avons point de demeure sur la terre : est-ce à dire que nous en sortirons pour aller au tombeau ? Non, ce n’est pas là toute la profondeur de l’Apôtre, mais il entend que pour nous, il n’y a point de demeure sur la terre, car nous n’y devons pas être un seul moment, mais tout en Dieu.

Écoutez ce que l’Église souhaite146 en ce temps : Sit nobis in te requies147. Elle ne demande pas d’autre repos ni d’autre demeure qu’en Dieu et qu’entre les bras de son Époux. Elle lui demande une nuit paisible et tranquille parce qu’il n’y a du repos que dans la foi et dans l’anéantissement : repos en la foi qui nous met en Dieu, repos dans notre néant, qui nous met hors de nous et de l’être créé.

3. Voulez-vous savoir pourquoi vous avez tant de peine à demeurer paisible ? C’est que vous sortez de l’obscurité de la foi, voulant voir, discerner et goûter quelque chose ; et c’est par là aussi que vous sortez de la profondeur de votre néant. Sachez que les choses ne pèsent point dans leur centre, mais y trouvent la paix et le repos. C’est que le centre d’une chose est sa fin. Or quand une chose est arrivée à sa fin, elle n’a plus rien à désirer ni à chercher. Elle ne saurait aller plus outre, car elle sortirait de sa fin. Disons encore que la fin d’une chose est le but où elle tend et pour laquelle elle est. Quand donc elle la possède, elle se repose. Enfin, la béatitude, la fin et le repos sont la même chose.

4. Dieu seul et le néant sont deux centres. C’est donc uniquement où nous devons tendre et où nous trouverons notre béatitude, repos et parfaite paix. Comment donc pouvoir demeurer un moment hors de Dieu ? Je sais bien que nos emplois nous en distraient souvent : c’est pourquoi je soupire tant après la solitude. Mais après tout, c’est notre infidélité qui nous distrait et, si nous avions du courage, rien ne nous pourrait séparer un moment de notre intimité et de notre unité. Savez-vous ce que j’entends par ce mot : intimité ? Je dis tout ce qu’il y a de plus un, car je ne crois pas que nous ne devons jamais nous borner ni nous arrêter à quoi que ce soit. C’est pourquoi, afin d’être plus infini, il faut toujours passer au-delà de toute vue, de tout sentiment et de tous dons, car l’âme qui s’arrête à quelque chose, quelque sainte et divine qu’elle puisse être, s’arrête toujours à quelque chose de créé et par conséquent borné et fini, au lieu que l’infini doit être notre fin.

5. Ah que pour aller au-delà de tout, il faut bien dire : rien, rien ! C’est à force de n’être rien que l’on trouve l’infini puisque l’on trouve Dieu : car je passe au-delà de tout ce que je pense, même de Dieu et de tout ce que les savants en ont dit. Au-delà de tout ce qui est concevable, alors je tombe dans une négation de tout le créé et de tout le créable [crédible]. Et où suis-je pour lors ? En Dieu. Mais je ne sens, je ne vois rien ? Si vous sentiez et conceviez quelque chose de Dieu, vous seriez dans le créé et non pas dans l’incréé, dans le fini et non pas dans l’infini.

6. Allons donc au-delà de tout, à force d’être néant et vide de tout ce qui n’est pas Dieu seul. Ne faisons pas même cas des pensées et des beaux sentiments que nous avons de Dieu, parce que tout cela n’est pas Dieu. Tout ce qui est en nous est moins que rien. Il y a bien de la différence entre ce qui est de Dieu et ce qui est Dieu en Dieu. Tout ce qui est en Dieu est Dieu, mais en nous ce qui est de Dieu n’est pas Dieu. Allons donc au-delà de tout ce qui est de Dieu en nous-mêmes, pour entrer en Dieu Lui-même.

4.80 Se contenter uniquement de Dieu seul en lui-même.

Dieu est : je ne leur regarde pas en nous ni dans le créé ; mais dans lui-même. C’est diminuer Dieu que de le regarder hors de nous-mêmes : c’est le magnifier que de le contempler au-delà de tout ce qui est, et de tout ce qui peut être. Je sais bien que Dieu est partout : mais afin que je sois en repos, c’est-à-dire où il veut, il faut que je le voie au-delà de tout le créé, et que je demeure en lui-même, Sit nobis in te reqies.

2. Pourquoi tant de pensées qui roulent les unes après les autres dans votre esprit, comme les flots et les vagues dans la mer ; puisqu’il ne faut qu’une pensée ? Cette pensée celle-ci : Dieu, Dieu. Pourquoi un cœur aussi petit que le vôtre est-il gros de tant de désirs ? Vous cherchez et vous écoutez tout ; et vous ne trouvez rien : c’est que vous n’allez pas au fond et au centre qui est Dieu. Sachez que votre appétit, qui est infini, ne peut être contenté que de Dieu : donc vous ne devez chercher d’autre milieu, d’autre moyen, d’autre fin que Dieu. Anéantissez donc toutes les vues de votre esprit, tous les inquiétudes et troubles de votre âme, tous les désirs de votre cœur, toutes les recherches de votre vie, toute l’activité de vos actions ; puisqu’il ne faut que Dieu. Ne me dites plus que vous êtes misérable ; par ce que vous ne devez vous laisser toucher que du bonheur de Dieu.

3. Contentons-nous donc de cette grande vérité, Dieu est. Les démons la connaissent et la sentent ; mais ils ne s’en contentent pas : c’est ce qui fait leur enfer. Les bienheureux connaissent que Dieu est et ils s’en contentent : c’est ce qui fait leur béatitude ; car les saints sont plus heureux de la béatitude de Dieu que de leur propre béatitude. Il ne faut avoir qu’un peu d’amour pour entendre cette vérité. Que les autres croissent en grâce, en sagesse et en vertu, pour moi je me contente de mon néant et de ce que Dieu est Dieu.

4.81. L’état d’anéantissement parfait en nudité entière

De l’état d’anéantissement parfait en nudité entière, où l’âme est et vit en Dieu, au-dessus de tout le sensible et perceptible.

1. Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure148 est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allant toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sensible et de perceptible de Dieu en elle. Au contraire elle reste et demeure dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nue, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond ; mais elle porte une disposition qui est très simple, et jouit d’une très grande tranquillité et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein.

2. Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune. D’où vient que quelques-uns appellent aussi cet état, état d’unité et de simplicité. Mais dans la dernière consommation de cet état, il ne paraît plus dans l’âme ni unité ni simplicité, tout cela étant comme perdu et anéanti. Et bien plus, elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même ; mais elle est et se trouve au-dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit dont je viens de parler, comme si elle était dans la nature et dans le vide. D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu ou en sa nature.

Elle n’est pourtant pas dans la nature ni dans le vide réel, mais elle est en Dieu qui la remplit tout de Lui-même, mais d’une manière très nue et très simple, et si simple que Sa présence ne lui est ni sensible ni perceptible, ne paraissant [260] rien dans tout son intérieur qu’une capacité très vaste et très étendue.

3. Dans cet état, l’âme se trouve tellement contente et satisfaite qu’elle ne souhaite et ne désire rien plus que ce qu’elle a, parce qu’ayant toujours Dieu et étant toute remplie et possédée de Lui dans son fond, quoique d’une manière très simple et très nue, cela la rend si contente qu’elle ne peut souhaiter rien davantage. L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondue, ainsi qu’une goutte de neige qui serait fondue dans la mer, de manière qu’elle se trouve devenue comme une même chose avec Dieu.

4. Dans cet état il n’y a plus ni sécheresses, ni aridités, ni goût, ni sentiment, ni suavité, ni lumière, ni ténèbres, et enfin ni consolation ni désolation, mais une disposition très simple et très égale.

Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu.

5. Cet état est appelé état d’anéantissement premièrement parce que toutes les lumières, vues, notions et sentiments distincts des puissances sont anéantis, cessés et comme évanouis, si bien que les puissances restent vides et nues, étant pour l’ordinaire sans aucune vue ni aucun objet distinct. Néanmoins l’imagination ne laisse pas de se trouver souvent dépeinte de quelques espèces qu’elle renvoie à ces autres puissances et qui les traversent de distractions ; mais ces distractions sont si déliées, qu’elles sont presque imperceptibles, et passent et repassent dans la moyenne région, comme des mouches qui passent devant nos yeux, sans qu’on les puisse empêcher de voler.

6. Secondement cet état est aussi appelé état d’anéantissement parce que toutes les opérations sensibles et perceptibles de Dieu sont cessées et comme évanouies. Et même cette paix et ce repos sensibles qui restaient en l’âme après toutes les autres opérations sensibles, tout cela, dis-je, est anéanti. L’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rien de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieu, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarement. D’où vient que la plupart des personnes qui sont dans cet état ne font plus guère d’oraison parce qu’elles ont toujours Dieu et sont toujours en Dieu, étant comme je viens de dire, toujours en même état, dans l’oraison comme [262] hors de l’oraison. Et comme elles sont pour l’ordinaire dans une grande nudité intérieure, cela fait qu’elles pourraient bien s’ennuyer dans l’oraison si le temps était trop long. Mais il faut surmonter toutes les difficultés et y donner un temps suffisant, lorsqu’on est en état de le faire.

7. Il est à remarquer encore que, bien que ces âmes se trouvent pour l’ordinaire dans une égale disposition intérieure, c’est-à-dire toujours égales dans leur fond et toujours dans cette disposition très nue et très simple, il se passe néanmoins de temps en temps de certaines vicissitudes et changements de dispositions en leurs sens, et même leurs puissances se trouvent quelquefois émues et agitées par quelque sujet de peine. Pendant ces vicissitudes et agitations, elles ne laissent pas de demeurer en paix en leur fond, ce qui se doit entendre d’une paix nue, simple et solide.

8. Enfin, en cet état, Dieu est la force, l’appui et le soutien de ces âmes dans ces occasions de souffrances, de peines et de contradictions qui leur arrivent, leur donnant la force et la grâce de les porter en paix et tranquillité, non en les appuyant et soutenant sensiblement comme dans l’état précédent, mais en leur donnant une force secrète et cachée pour soutenir ainsi en paix et tranquillité ces souffrances, peines et contradictions. Ce qui est une marque infaillible que ces âmes sont à Dieu, car si elles n’étaient que dans la nature, elles n’auraient pas cette force de souffrir. Cependant la nature ne laisse pas de ressentir quelquefois des peines et contradictions, et leurs puissances, surtout l’imagination, ne laisse pas comme je viens de dire de demeurer durant quelque temps dépeintes et agitées de ces peines. Mais Dieu les soutient par une vertu et une force secrète en nudité d’esprit et de foi, si bien qu’elles souffrent et supportent tout avec paix et tranquillité d’esprit. Car quoique leurs puissances et leurs sens soient dépeints de leurs sujets de peine et que cela les émeut et agite, néanmoins elles demeurent en paix dans leur fond sans fond et dans une paix sans paix, c’est-à-dire dans une paix qui n’est plus sensible, mais nue, simple et solide : c’est comme un certain calme, repos et tranquillité de toute l’âme.

9. Enfin l’état et la constitution ordinaires de ces âmes est de ne rien voir de distinct dans leurs puissances et de ne rien sentir dans leur intérieur de sensible de Dieu, ni de Ses divines perfections, opérations, écoulements, infusions, influences, goûts, suavités ni onctions, et de se trouver dans cette grande nudité d’esprit sans autre appui ni soutien que la foi nue. Mais quoiqu’elles ne voient rien de distinct, elles voient néanmoins toutes choses en Dieu et, quoiqu’elles ne sentent rien, qu’elles ne goûtent rien, qu’elles ne possèdent rien sensiblement de ces divins écoulements, néanmoins elles ont et possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmes.

10. Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté à la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’Il voudra pour le temps et pour l’éternité ; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirant jamais rien que ce que Dieu voudra, ni vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut, ni à perfection, ni à sainteté, ni à paradis, ni à enfer ; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle.

11. Enfin dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dans l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme par un premiers mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.

12. Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles ne manquent à rien de leurs obligations.








Un relevé de « sentences »

Centre où tout le particulier se perd en l’unité, où toutes ces lignes se perdent, non de nom seulement, mais d’effet, devenant ce point indivisible149

tout le bonheur d’une âme consiste en la communication de l’esprit intérieur que Dieu désire de lui communiquer

Soleil — se donne et se précipite dans la chambre — tire de la terre qui contribue et s’ajuste admirablement à son dessein et à son opération, une fleur

Source — donne ses eaux aussi abondamment et comme elle veut sans que l’opération de la créature y soit nécessaire

Repos — qui égale le calme et la Majesté paisible avec laquelle une source donne ses eaux pures.

Divine eau — devient ces choses, et ces choses mêmes sourdent et viennent d’elle admirablement. — n’a garde de se servir des aides extérieures, comme des idées, des raisonnements et d’autres choses — l’âme n’aura cette divine eau claire que selon que l’opération propre défaudra, et que l’opération divine prendra la place ; ce qui sera fort pénible. — eau cristalline — qu’elle apprend à la laisser couler seule toujours et sans cesse — moyen sans moyen !

Ces rivières coulent et marchent agréablement et avec plaisir, portant les bateaux et les autres choses selon leur capacité — si ensuite vous recherchiez leur être et leur opération pour les distinguer d’avec celui de l’Océan même de la Divinité, ce serait en vain

Tout ce qu’est notre âme est une semence divine de Dieu et de tout Lui-même

Toute l’âme est une terre qui produit — une multitude de merveilles en unité

Recevoir ces divins effets non comme quelque chose d’extérieur dans sa pensée et dans son affection, mais comme quelque chose, ou, pour mieux dire, comme un tout qu’elle est

Tous les degrés où l’opération humaine est requise ne sont que des fleurs ou des fruits en peinture : la seule eau du ciel fait les choses en vérité

Ne possédant rien, mais jouissant de leur rien dans lequel tout ce divin ouvrage se fait

Tout se perd en telles âmes : désirs de salut, de perfection, d’excellence dans les voies de Dieu, jalousie voyant les autres plus éminentes en sainteté ou faisant plus pour la gloire de Dieu, enfin, généralement tout ce qui marque quelque inclination pour être quelque chose

L’âme n’y est pas comme un bois ou une chose inanimée qui reçoit le mouvement d’un autre, mais vraiment, vitalement, raisonnablement et volontairement, elle y contribue

Dieu nous communique des espèces et des idées divines, soit selon l’entendement, soit aussi quelquefois conjointement avec la volonté

L’âme meurt à son opération propre, et par là elle est élevée à l’opération divine qui s’insinue si suavement et si doucement qu’en vérité l’on ne saurait rendre de comparaison plus juste pour exprimer l’opération en ce quatrième degré que de se servir de celle de l’eau de pluie, laquelle tombe et est donnée sans bruit, et qui fait et contient toutes choses

Il lui fait perdre tous ses soins, tous ses désirs, et généralement toutes choses, afin que Dieu devienne en elle toutes choses. — merveilleux calme en l’âme où Dieu fait des merveilles

Un nautonier, ayant pris le dessein de faire un long voyage, se sert d’abord de la rame pour aider à tirer le vaisseau du port ; mais ensuite qu’il est à la portée du vent, et que le vent se peut saisir des voiles, le vaisseau l’ayant en poupe, pour lors le travail des rames cesse et toute l’adresse du nautonier et du pilote consiste à ajuster leurs voiles

Elle s’éloigne tant d’elle-même, comme ce vaisseau s’éloigne du port, qu’elle devient en état d’être mue et conduit par le vent. — ce que l’on fait n’est proprement que s’ajuster au vent

Comme un homme qui, sans savoir le chemin de la mer, suivrait une rivière, insensiblement après bien le détour et détour il arriverait à la mer

Devenant beaucoup nue, l’âme cesse même ses simples abandons, ses vues simples et le reste qui était son ajustement à cette divine opération, toutes ces choses lui tombant des mains

Le remplissement admirable d’une âme contemplative. Toutes ces choses peu à peu s’effacent et elle perd toute voie et sentier, devenant fort ignorante, sèche et pauvre.

Si elle ne perdait ces choses, Dieu n’en deviendrait pas le principe et ainsi elle ne pourrait jamais arriver à la pureté nécessaire au centre

Cette divine lumière ou cette opération divine n’en fait perdre que l’impur ou les images grossières qui nous étaient appropriées, et par conséquent la nourriture de notre propre opération, par laquelle nous en étions toujours et en aurions toujours été le principe — ce qui arrive en hiver aux fleurs, aux feuilles

Jamais d’extases des sens, jamais de visions ; au contraire elles mènent une vie toujours pauvre, petite, abjecte, et inconnue, sinon à leurs semblables  - même chose — que la Sagesse incarnée a eu durant Sa vie.

Commence la foi nue. La soulage de sa propre opération.

Nudité consiste en la plus grande perte et en l’outrepassement généreux continuel et prompt de tout ce qui lui peut faire peine, doute, ou perte tant temporelle que spirituelle. Ici beaucoup gagner, c’est tout perdre.

Avoir tout, c’est — avoir tout perdu  - l’opération divine, qui est autant grande, avancée et réelle qu’elle est sèche, ne donnant rien, ténébreuse, ôtant toute lumière, inconnue, ne laissant aucune trace de soi.

Tout ce qu’elle rencontre de distinct en sa lumière nue et simple — sont en vérité comme des atomes dans les rayons du soleil. C’est pourquoi elle les outrepasse incessamment non par actes distincts depuis le matin jusqu’au soir

Demeure en Dieu en cette nudité de foi comme une éponge jetée en la mer

Lumière de la foi. Mais toute la difficulté est de s’en contenter et de s’y ajuster, à cause qu’elle ne peut jamais s’accommoder aux sens, aux puissances, ni à l’esprit.

Pourrait-il, en regardant la lumière du soleil en elle-même, y remarquer ces belles couleurs et tout le reste des admirables effets dont il est la cause ?

N’a plus besoin de chercher et par conséquent elle ne se doit donner aucun objet où elle tende — cherchera toujours, non comme une chose qu’elle n’a pas, mais bien qu’elle a et qu’elle peut encore avoir par une manière encore infiniment plus parfaite — la manière que l’on clarifie de l’eau ? On n’a qu’à la laisser reposer et aussitôt elle devient transparente.

Dieu ne met cette âme par miséricorde sur le bord de cet abîme que pour l’y perdre sans fin ni mesure ; autrement Il se contenterait de la laisser hors de Lui

N’a besoin de rien, ni pour se préparer ni pour se disposer. — Dieu la reprend par le centre. — ouvrir les fenêtres et le soleil se précipite — pour consumer une paille, de la mettre dans un grand brasier que de la vouloir rompre en morceaux

En Dieu où l’âme est. Pourquoi en sortir pour faire de pauvres et chétifs actes de ses puissances

Se laisser mouvoir en pleine liberté à ce Dieu qui est devenu le principe de sa vie et de ses mouvements - plénitude qu’elle ne connaît ni ne veut connaître.

Il se découvre en elle une capacité — de ce à quoi Dieu l’appelle, les uns à l’étude, les autres à la prédication, et ainsi un chacun selon sa vocation.

L’inclination pour les actions de charité commence et l’âme devient féconde pour le dehors, non en sortant, mais en demeurant en Dieu

Le changement de bien en mieux vient toujours de la mort de soi-même — il ne contredit à personne — dans une fleur, il y fait est produit une fleur : et ainsi généralement en tous les effets de sa magnificence. Mais pour ce qui touche l’homme et l’ayant créé à son image et à sa ressemblance, il n’y fait que lui-même, l’homme étant capable de Dieu même, non comme ce bassin d’eau qui représente au raccourci le soleil ; mais d’une manière bien plus admirable étant capable de toutes ses grandeurs

Vous voyez toutes choses, et tout n’est qu’un clin d’œil et moins qu’un clin d’œil. Cette manière centrale met beaucoup le calme, plutôt devient le calme même

Elle en découvre tant et tant qu’elle n’avait jamais découvertes et auxquelles elle n’avait jamais pensé. Ce qui met un grand fond d’humilité — elle n’aurait jamais eu ni pu avoir l’ample lumière pour découvrir l’amplitude de sa misère — comparaison familière. Une personne entre dans un lieu fort obscur avec un flambeau : ce flambeau a sa capacité d’éclairer et n’éclaire que ce qu’il peut. — ce soleil matériel venant en son beau jour, tout devient éclairé et rien n’est caché à nos yeux

Lumière du fond n’éclaire qu’en unité — La foi tire, perd et consume peu à peu la multiplicité et insensiblement cette foi conduit en Dieu, ce qui est proprement ce que l’on appelle la lumière du fond

L’âme dans la lumière du fond n’a pas d’actes par soi-même, et n’en fait pas par soi-même — il faut faire tous les actes extérieurs qu’il faut. Pour les intérieurs il faut s’y conduire selon le mouvement ou la nécessité ; cela étant, c’est Dieu qui les fait : et à la suite que la lumière se fait grande en l’âme, elle ne peut s’amuser aux discernements intérieurs ; l’extérieur seul demeurant et l’intérieur étant perdu. — Vous vous servez de la lumière du soleil pour faire tout ce que vous avez de besoin dans le monde sans penser à elle.

Quelque chose de la vie de l’âme dans son centre. RÉPONSE. L’âme n’y vit pas, c’est Dieu qui vit en elle — Qui en a et en veut avoir davantage, n’a rien sinon des expressions qu’il faut laisser perdre, autrement il expérimentera sa vie et non la vie de Dieu

Il est de grande importance de souffrir la pointe de ce dénuement de Dieu, des vertus et de tout le reste qui peut être un soutien véritable ;

Cela ne s’entend pas qu’elle demeure comme un tronc sans rien faire, mais bien qu’elle n’est plus le principe de ce qu’elle fait, soit intérieurement ou extérieurement, car par cette lumière du fond elle est tant et tant morte à soi en toutes manières que dans la vérité Dieu S’y est écoulé comme principe.

La seule disposition immédiate au surnaturel qui puisse exciter et toucher le cœur — l’humiliation parfaite

Cette salive est la sagesse et la boue est la misère de nous-mêmes

L’âme est si corrompue que si la foi faisait voir sa beauté dès le commencement — elle s’y attacherait et s’y arrêterait, elle ne sortirait jamais de soi-même

Mettez-moi un ver de terre sur la soie, ou sur l’or ou parmi les perles et pierres précieuses : il n’est pas dans son élément ni en sa place ; laissez-le en terre, il y trouvera sa vie et son plaisir. — vivre gai, content et satisfait dans l’intérieur et dans l’état où la divine Providence nous a mis

Dieu lui a fait la grâce de lui communiquer le don de foi pour non seulement ne pas être amoureuse de telles communications extraordinaires, mais encore pour du moins les laisser telles qu’elles sont sans les regarder

S’Il L’avait donné dans Sa grandeur et Majesté, Il n’aurait été que pour quelques-uns, mais L’ayant donné tel, tout le monde Le peut avoir et être divinisé par Son moyen, se faisant pauvre, petit, humble et souffrant

Destinés pour être enfant de Dieu — il nous faut contenter au grand regret et dégoût de Dieu, d’être valets ?

106 § ne pouvant se rassasier, non plus que Lui, de n’être rien et de ne rien dire afin que le Verbe divin soit toutes choses et qu’uniquement Il parle en elles.

Seconde manière — la lumière de la foi, laquelle commençant et se communiquant par le centre et l’unité de l’âme, s’augmente peu à peu et imperceptiblement, et sans violenter ni les sens, ni les puissances pour faire extase

Comme nous voyons que la lumière du soleil, sans faire de violence aux étoiles et sans les ôter de leur naturel,

La foi, au lieu d’occuper et de remplir l’entendement, le met en vide et dans une vaste et très pure lumière qui ne peut occuper ni être occupée de rien.

Une lumière sans fin et incompréhensible, qui fait voir toutes choses sans les voir et qui les fait posséder sans les avoir

À mesure que la pureté s’opère, la lumière s’accroît, et par cet accroissement la perte s’augmente

L’ajustement fidèle à la volonté divine, marquée par ses providences

Comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime.

Lisez et relisez souvent ceci ; car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous : — (1.) vous devez observer — (10.) Quand vous avez fait des fautes — oubliez-les

Les ouvriers qui doivent travailler à faire cette statue sont M. votre Mari, votre mère, vos enfants, votre ménage.

Quand les croix commencent à succéder, peu à peu, supprimant la nature et ce qu’il y a du naturel, elles donnent lieu au surnaturel ; et insensiblement à mesure qu’elles croissent en manière qu’elles accablent, elles deviennent l’instrument magnifique de l’opération divine

Notre intérieur est un vrai arbre de vie qui doit toujours croître

Cet amour est le feu qui doit consumer et nos imperfections et nous-mêmes — un petit feu devient un grand incendie en consumant et en changeant son sujet. — il s’y écoule par le moyen de la mort ; autrement il serait impossible que l’on ne pût jamais arriver à autre chose qu’à ce que les sens et l’esprit comprendraient

Ne jugez jamais de l’avancement ni de l’utilité de votre Oraison par ce que vous y faites, et que vous y recevez, ou y sentez ; ce serait un mauvais moyen : mais bien par la fidélité que vous avez à faire ce que Dieu veut ce que vous y fassiez — sortir de soi-même, qui est proprement le pur ouvrage de la vraie Oraison.

1. Elles ne jugent pas de leur intérieur par la grandeur et l’éminence de ce qu’elles font ni de ce qu’elles désirent ; mais seulement par l’ajustement de leur volonté à l’ordre divin 2. Ceci met un grand calme en l’âme, 3. Car quand nous serons purifiés et que Dieu seul sera purement en nous, ces vicissitudes et ces changements se perdront, n’y ayant plus qu’uniformité, ou pour mieux dire qu’une même chose en très pure simplicité.

Quelque morceau de bois qui flotte dans l’eau : il ne fait rien et il fait tout, car il se laisse aller au gré de l’eau qui le porte insensiblement jusqu’au plus profond de la mer

Ne vous attendez ni aux lumières ni aux goûts, elles vous traiteraient trop mal, et diminueraient votre grâce.

Ôtez votre vous-même, vous ôtez les objets et vous donnez de cette manière la paix à votre cœur, le réduisant en simplicité et unité en la vraie lumière

Des fleurs champêtres, mais labourées et plantées de la seule main de Dieu

Le néant n’est pas de n’avoir rien ou de ne tendre à rien ; mais de n’être rien — le vrai néant est d’avoir purement ce que Dieu nous fait avoir. — et ainsi le néant commence à n’être pas seulement ce qui n’est rien, mais à être tout ce dont Dieu est le principe.

L’intérieur est le rebut et l’éloignement de Dieu, et le brûlement que nous en sentons ; ce qui est une grande grâce, que pour l’ordinaire Dieu ne donne à l’âme qu’après qu’elle est bien purifiée et fortifiée par le feu extérieur, lequel en quelque degré qu’il soit, ne fait qu’échauffer, comparé au feu intérieur qui brûle et consume sans soulagement.

Si un pauvre petit berger était chéri d’un grand roi, aurait-il raison de ne pas se contenter

Ce que vous expérimentez du secours de Dieu par ma présence, me convainc de la lumière que Sa bonté m’a donnée pour votre intérieur

Un plein jour qui éclaire toute l’âme pour trouver en tout et partout son bonheur, aussi grand que les croix sont grandes

Votre âme cherche toujours à avoir quelque chose de positif qui la puisse certifier, et par la Bonté divine vous ne l’aurez pas

Ne vous pas forcer, vous voyant si nue, si simple et toujours en course ; car — le jardinier cultivant sa terre laisse au soleil de faire croître toutes choses

Il n’importe comme nous soyons, ni ce qu’on nous fait, et même ce que nous faisons ; pourvu que nous demeurions entre les bras

Dieu a mis tout ce que j’ai eu autrefois avec M. de Bernières avec vous autres

Les affaires sont un poison pour moi — ainsi ce repos n’est pas de toute mon âme, mais seulement de la pointe de la volonté

Il ne remplit pas, mais il vide ; il n’embellit pas, mais il défigure : et il fait tout cela, afin de jeter l’âme peu à peu dans le néant, et de lui ôter tout le moyen de s’arrêter à quoique ce soit, et même d’en avoir aucune idée.

Je vous assure, Madame, que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu, et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches — Les âmes unies de cette manière peuvent être et sont toujours ensemble autant qu’elles demeurent et qu’elles vivent dans l’unique nécessaire : là, elles se servent et se consolent

Ces ouvriers qui jettent en fonte ont bien plus tôt donné la figure à un crucifix ou à quelque autre image que ne font ceux qui les font par le moyen de la sculpture ?

Insensiblement et peu à peu sans extase, ni ravissement, sans visions, ni rien de particulier, elle trouve Dieu en tout, ou plutôt elle ne trouve que Dieu

Nous met en course par la foi de ces mêmes Mystères, afin de ne nous arrêter en rien de ce que nos sens et nos puissances y pourraient trouver.

Il l’aveugle d’abord, en lui donnant la foi ; cette foi travaille l’âme et la dispose par ses pressures pour y faire naître et trouver la sagesse

La quiétude et le repos est semblable à des ouvriers qui jettent en moules et qui font diverses figures de métal

Elle voit que l’âme étant un écoulement de Dieu, et étant aussi créée pour lui, les créatures comme créatures quelles qu’elles soient, ne peuvent point être son remplissement naturel ; mais bien Dieu dans ces créatures mêmes. C’est pourquoi l’âme sent une joie merveilleuse, et une situation qui lui semble si agréable, se trouvant remplie de Dieu par ses besoins

Là elle fait voir les choses sans réflexion ; et quoi qu’elle donne des images en diverses rencontres, c’est comme si elle n’en donnait pas, pour découvrir la beauté véritable de chaque chose — La lumière naturelle au contraire, quoique élevée au surnaturel par la grâce, ne fait jamais rien voir que par réflexion — C’est ce qui fait l’étonnement d’une âme qui commence d’être éclairée divinement : elle commence à voir par une manière inusitée,

Que vous secouriez les personnes que la Providence vous adresse, et cela par écoulement de votre intérieur sans réflexion humaine ; mais bien en abandon à la conduite divine

On ne doit jamais se dénuer par soi-même

Dès qu’il fit une réflexion humaine sur ses démarches, il commença à craindre, et ainsi il enfonça

Le dénuement ne consistant pas à ne rien avoir, et à ne rien faire, mais bien à suivre l’ordre de Dieu, qui vous conduit à n’avoir rien, et tantôt à avoir 

Le moyen du centre — notre lieu naturel ; d’où vient que l’on se trouve dans une gaieté et facilité pour s’entretenir dans toutes rencontres.

Il vous suffit de vivre bonnement dans la liberté de votre état

On peut en cette vie avoir une autre conversation avec ses amis que par les sens, et de cette manière leur être plus utile — Tout autre procédé dans la vie est dur et ennuyeux quand celui-ci est donné.

Cette divine lumière est si pure, qu’elle ne peut être aperçue, c’est plutôt un moyen par lequel on voit et on a — Vous voyez par la lumière du soleil les objets, mais elle-même, étant fort pure, est invisible, et vous ne la pouvez discerner qu’étant rempli d’atomes, si bien que ce sont les objets qu’elle fait voir et ce n’est pas elle-même qui proprement est vue.

Le grand dessein de Dieu est que plusieurs âmes arrivent dès cette vie à la jouissance de ce pourquoi elles sont créées

Retirez-vous donc, au nom de Dieu, de la croyance que vous n’avez rien qui vaille. Laissez votre âme se perdre dans le rien, selon le dessein éternel de Dieu sur vous.

Préludes des degrés infinis de nudité par lesquels l’âme est appropriée de Dieu pour Sa simple présence et très nue opération.

Il faut donc aller à l’oraison par où l’on est, c’est-à-dire n’y porter que sa simple présence en abandon

Ne point voir, c’est voir ; ne rien avoir, c’est tout avoir ; ne savoir où l’on est, c’est être en assurance et perdre tout, c’est trouver le tout

Oraisons passives en lumière — leur effet particulier est de les purifier, en leur faisant voir la beauté de Dieu

L’âme croit être à la fin de la journée quand elle est ici, parce qu’elle voit quantité de belles choses que l’esprit comprend

Ce troisième degré est commencer à entrer dans l’intérieur du temple, je veux dire de Dieu même ; et pour cet effet Dieu lui soustrait ses lumières, ses goûts et les désirs de Lui.

Des sangsues qui consument les grâces

Sont-elles longtemps à marcher cette route ? Oui, elles y sont quelquefois quinze et vingt années, je dis, même les plus favorisées. 

L’opération du soleil durant l’hiver ? — labourez et semez.

L’âme — tombe dans cet opérer en unité ;

S’abandonner, non formellement et en produisant un abandon, mais en se laissant en Dieu où l’on est, c’est-à-dire se laissant à la croix, à la peine, et généralement à tout ce qui lui arrive de moment en moment, et qui pour lors lui est et devient Dieu.

Jouir de Dieu sans moyen, par où Dieu peu à peu lui devient toutes choses

Faisant et souffrant seulement de moment en moment tout ce qu’elle a à faire et à souffrir, et que de cette manière Dieu est et vit en elle et par elle, cela vous surprendrait.

Leur inclination est de n’être plus, ou le néant, afin que Dieu soit, vive, et ensuite agisse par elles, selon son éternel plaisir. Cela fait qu’elles sont très inconnues

Le passage de cette lumière en l’autre que j’appelle la vérité, est rude et difficile, parce que l’âme ne sait où elle va, ni comme elle va

Il vous suffit donc que votre âme tombe peu à peu dans le calme et dans la nudité, et par là peu à peu le terme et la fin se développera et se dévoilera en vous.

Supposer sa lumière toujours présente et mettre les yeux de son âme en elle — exclure tous les efforts particuliers par actes, aspirations, élévations et intentions : car elles ne sont plus de saison — Cette cessation d’efforts consiste donc en la perte de ces choses, mais non en la cessation de la générosité avec laquelle l’âme doit poursuivre Dieu — que Dieu rentre tout de nouveau en possession de tout notre être et de tout nous-mêmes selon qu’Il nous a créés — L’âme donc ici n’a point de pratique particulière ; mais elle a seulement une attention générale pour ne rien faire par soi-même

Elle a tout et elle n’a rien ; ce qui fait que peu à peu elle arrive à un souverain repos qui lui ôte tout désir, toute recherche, toute prétention.

L’âme qui sait par son centre le Mystère n’y correspond qu’en paix et silence, qui la font défaillir suavement à elle-même, comme nous voyons qu’une eau qui s’écoule en la mer, se mélange et se perd en la mer, sans plus se pouvoir retrouver.

Notre Seigneur me donne discernement pour la conduite ; et il me semble que je pénètre le cœur de ceux qui me parlent, et que je ressens en moi leurs dispositions

Il suffit de mourir pour bien faire toutes choses

Tout est admirablement bien fait

Cet état commence dès le matin et se continuent tout le jour, et non seulement cela, mais toute la vie, dès que l’âme sort du distinct — elle est purifiée par le moment — ce n’est plus l’âme qui se purifie

La créature n’est dans son être vraiment naturel que lors qu’elle la rend Dieu. — l’opération divine est aussi sa très naturelle opération.

De la différence entre la voix du cœur et de la bouche : pour entendre celle-ci, il faut être proche — pour l’intérieur, il faut se séparer, s’éloigner de soi-même, et entrer dans la profondeur du néant à l’infini.

J’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres. J’ai en moi un trésor caché : c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant

Goûtez et voyez, aimez et connaissez. Et soyez là toute perdue, toute pénétrée, toute abîmée, toute ravie, toute transformée au-delà des ravissements et des transports — Si vous ne comprenez pas l’infini, laissez-vous-en comprendre

Ne passez pas un seul jour sans oraison et sans amour.

Ne faisons pas même cas des pensées et des beaux sentiments que nous avons de Dieu, parce que tout cela n’est pas Dieu. Tout ce qui est en nous est moins que rien.


2. Un poème ?

§ tout le bonheur d’une âme consiste en la communication de l’esprit intérieur que Dieu désire de lui communiquer

§ Tout ce qu’est notre âme est une semence divine de Dieu et de tout Lui-même — Cette eau — commence à faire germer — toute l’âme est une terre qui produit — une multitude de merveilles en unité

§ tout se perd en telles âmes : désirs de salut, de perfection, d’excellence dans les voies de Dieu, jalousie — tout ce qui marque quelque inclination pour être quelque chose — comme un homme qui, sans savoir le chemin de la mer, suivrait une rivière

§ nue, l’âme cesse même ses simples abandons, [152] ses vues simples et le reste qui était son ajustement à cette divine opération, toutes ces choses lui tombant des mains§ cette opération divine — n’en fait perdre que l’impur ou les images grossières qui nous étaient appropriées, et par conséquent la nourriture de notre propre opération — ce qui arrive en hiver aux fleurs, aux feuilles

§ cherchera — non comme une chose qu’elle n’a pas, mais bien qu’elle a et qu’elle peut encore avoir par une manière encore infiniment plus parfaite — la manière que l’on clarifie de l’eau ? On n’a qu’à la laisser reposer et aussitôt elle devient transparente.

§ Une personne entre dans un lieu fort obscur avec un flambeau : ce flambeau a sa capacité d’éclairer et n’éclaire que ce qu’il peut. — ce soleil matériel venant en son beau jour, tout devient éclairé et rien n’est caché à nos yeux

§ lumière du fond n’éclaire qu’en unité — La foi tire, perd et consume peu à peu la multiplicité

§ à la suite que la lumière se fait grande en l’âme, elle ne peut s’amuser aux discernements intérieurs

§ quelque chose de la vie de l’âme dans son centre. RÉPONSE. L’âme n’y vit pas, c’est Dieu qui vit en elle — Qui en a et en veut avoir davantage, n’a rien sinon des expressions qu’il faut laisser perdre, autrement il expérimentera sa vie et non la vie de Dieu

§ Dieu lui a fait la grâce de lui communiquer le don de foi pour — ne pas être amoureuse de telles communications

§ dans Sa grandeur et Majesté, Il n’aurait été que pour quelques-uns

§ la lumière de la foi, laquelle commençant et se communiquant par le centre et l’unité de l’âme, s’augmente peu à peu et imperceptiblement, et sans violenter ni les sens, [403] ni les puissances pour faire extase — comme nous voyons que la lumière du soleil, sans faire de violence aux étoiles et sans les ôter de leur naturel,

§ La foi, au lieu d’occuper et de remplir l’entendement, le met en vide et dans une vaste et très pure lumière qui ne peut occuper ni être occupée de rien.

§ comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime.

§ l’instrument magnifique de l’opération divine

§ l’ajustement — à l’ordre divin — Ceci met un grand calme en l’âme

§ Otez votre vous-même, vous ôtez les objets — en la vraie lumière

§ le vrai néant est d’avoir purement ce que Dieu nous fait avoir. — être tout ce dont Dieu est le principe.

§ ces ouvriers qui jettent en fonte ont bien plus tôt donné la figure — que ne font ceux — par le moyen de la sculpture

§ sans visions, ni rien de particulier, elle trouve Dieu en tout, ou plutôt elle ne trouve que Dieu

§ la quiétude et le repos est semblable à des ouvriers qui jettent en moules et qui font diverses figures de métal

§ les créatures — ne peuvent point être son remplissement naturel — remplie de Dieu par ses besoins

§ voir les choses sans réflexion ;

§ que vous secouriez les personnes que la Providence vous adresse — en abandon à la conduite divine

§ il vous suffit de vivre bonnement dans la liberté de votre état

§ On peut en cette vie avoir une autre conversation avec ses amis que par les sens, et de cette manière leur être plus utile

§ voyez par la lumière du soleil les objets, mais elle-même, étant fort pure, est invisible,

§ Le grand dessein de Dieu est que plusieurs âmes arrivent dès cette vie à la jouissance de ce pourquoi elles sont créées

§ aller à l’oraison par où l’on est, c’est-à-dire n’y porter que sa simple présence en abandon

§ cessation d’efforts consiste donc en la perte de ces choses, mais non en la cessation de la générosité avec laquelle l’âme doit poursuivre — point de pratique particulière ; mais elle a seulement une attention générale pour ne rien faire par soi-même

§ elle a tout et elle n’a rien ; ce qui fait que peu à peu elle arrive à un souverain repos

§ j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres. — c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant

§ Goûtez et voyez, aimez et connaissez


Diverses retraites [1662]

Avertissement pour la retraite.

[…]

Cet exercice est distribué en trois parties. La première partie est pour ce bien convaincre de la fin. Peu d’âmes y pensent sérieusement, l’on s’amuse à toute autre chose, négligeant absolument celle-ci ; et si l’on y pense, c’est si superficiellement que cela est déplorable aux âmes qui en savent l’importance ; les âmes mêmes Religieuses l’ignorent d’une telle manière, (3) que l’on juge fort bien, qu’une des premières raisons pour lesquelles elles font si peu de fruit de leur sainte vocation, et des exercices très saints qu’elles pratiquent tous les jours, est qu’elles ne s’appliquent pas sérieusement à s’en convaincre comme il faut, l’esprit et le cœur.

[…]

Trois dispositions intérieures dans lesquelles l’âme doit être pour faire fruit des exercices, non seulement de ceci, mais aussi des autres.

I.150 Humiliez-vous profondément devant sa divine Majesté, pour voir et connaître l’opposition infinie que vous avez à sa divine lumière, comme aussi l’indignité dans laquelle vous êtes de la recevoir : faites en sorte ayant approfondi ces vérités de vous mettre dans un véritable esprit d’humiliation devant Dieu, lui demandant du meilleur de votre cœur qu’il vous éclaire : car si sa bonté ne le faisait, vous demeureriez toujours insensible et aveugle, pour les vérités les plus fortes et les plus convaincantes. Après cet aveu, confiez-vous à sa divine Bonté, et tâchez en esprit de confiance d’espérer tout de lui, et même autant que vous saurez vraiment vous humilier, et comme vous anéantir devant sa grandeur le reconnaissant comme la source unique de toute lumière, et celui seul qui peut donner efficacité au travail, et à l’occupation que vous allez entreprendre pour sa gloire.

[…]

II. Débrouillez votre esprit, et désoccupez-le, autant qu’il vous sera possible, de toutes les affaires extérieures et embarras que vous aurez, pensant que Dieu veut que vous soyez seul avec lui seul ; […]

[...]

III. Il faut qu’une âme de bonne volonté, et qui veut recevoir beaucoup de grâce en la retraite, tant par les divines lumières que par les touches vraiment amoureuses, et efficace de Dieu soit fidèle à entrer dans une disposition intérieure d’abandon et de conformité aux ordres et aux volontés divines, pour tout ce que sa bonté infinie et souveraine voudra marquer à l’âme, et en la manière aussi qu’il le voudra, c’est-à-dire par une façon ou autre : il faut donc que son cœur dit à Dieu, mais en vérité, que voulez-vous que je fasse ! […]

[…]

[Première retraite]

Premier jour. Méditation. De la fin pour laquelle nous sommes créés.

Considérez la grandeur et l’excellence de votre fin, laquelle n’est pas moindre que Dieu même dans toute sa Majesté. Toutes ses infinies perfections doivent être l’anoblissement de votre âme, et Dieu a tellement créé l’homme pour lui, qu’il est son unique repos, sa joie, et sa béatitude véritable. C’est (2)151 donc le centre de tout ce que vous êtes et pouvez. Mais ô malheur ! Les oiseaux ne peuvent vivre que dans leur élément qui est l’air, les poissons que dans la mer ; et nous ayant une fin si relevée, nous ne voulons jamais y tendre, ni y penser.[…]

[…]

II. jour. Méditation. De la fin de votre rédemption.

Considérez I. Que Dieu vous créant, il vous a rendu capable de sa grandeur, […]

[…]

Considérez 2. Que Jésus-Christ votre Rédempteur ne s’est pas contenté de vous racheter ; mais encore vous a acquis par ses mérites des dons admirables qui méritent d’y réfléchir, tant pour en connaître la grandeur et l’excellence, que pour peser sérieusement l’obligation que vous avez d’en faire usage. […]

[…]

Considérez 3. Que Jésus-Christ votre Rédempteur par amour ne s’est pas contenté de vous racheter, et vous donner droit à ses mérites, et aux avantages de sa très sainte vie ; mais il a passé outre, il s’est donné lui-même, pour sanctifier et votre esprit et votre corps, relevant et l’un et l’autre à l’usage d’une éminente pureté, et sainteté quand l’âme est fidèle et (17) attentive à faire usage de ce don. […]

[…]

III. jour. Méditation. Du malheur des âmes qui s’éloignent de leur fin.

Considérez 1. Que les âmes qui ne tendent à leur fin et qui ne sont fidèles de se rendre à Dieu, selon leur obligation de créatures à leur Créateur et d’âmes rachetées à leur Libérateur et Rédempteur, vivent dans la terre sans soutien toujours errantes et vagabondes, ne sachant où donner de la tête [21] tantôt elles cherchent avec passion une chose, et tantôt l’autre, et comme en tout elles ne trouvent point de solidité, elles vivent d’une vie misérable et mécontente faute de chercher le véritable soutien, et la fin assurée de leurs mouvements et actions, qui ne peut être jamais que Dieu. […]

[…]

IV. Jour. Méditation. Pour concevoir le bonheur d’une âme, laquelle après être vraiment efficacement touchée de ces vérités, conçoit un désir de retourner à son Dieu.

Considérez 1. Que de la même manière qu’une âme vient de tous points misérable, et en un déplorable état par l’éloignement et l’oubli de Dieu en se convertissant par amour, et recherche vers soi, et (32) les créatures ; aussi est-elle de tous points bien-heureuse, satisfaite, et consolée quand elle se rend à son Dieu et à son aimable Sauveur, et cela par l’oubli des créatures, savoir de la vanité du monde, éloignement de l’amour-propre, et l’amour de ses propres intérêts et satisfactions sensuelles. Ces âmes sont donc bien heureuses : 1. D’autant qu’elles jouissent dès cette vie des fruits du saint Esprit, savoir la paix, la joie, et sont dans un banquet continuel.

[…]

Considérez 2. Qu’outre cette paix dont votre âme jouira, et que Jésus-Christ a promis aux âmes de ses fidèles, leur disant qu’il leur donnera sa Paix, elle possédera encore une joie admirable, se sentant bien être avec son Dieu. Qu’y a-t-il de plus capable de donner de la joie, que de se savoir être agréable à Dieu, et comme assuré en quelque manière de la béatitude ? Cette joie au saint Esprit est le caractère par lequel vous discernez les amis de Dieu, les autres n’en ont pas ; ou (38) s’ils en ont, elle n’est qu’apparente et superficielle ; et celle des serviteurs de Dieu est solide, intime et générale.

Outre cette joie que la présence de Dieu et la bonne conscience donne, l’âme en a encore d’autres très grandes ; comme de posséder une sérénité et clarté dans l’entendement, pour connaître Dieu et les divins Mystères. Une netteté dans la mémoire, qui la désembarrasse d’un million de ressouvenir fâcheux, soit des péchés ou des accidents journaliers ou de l’incertitude de la mort et de la vie éternelle ; car la mémoire se ressouvient avec très grande joie de Dieu, de ses bontés et de son amour envers l’âme.

La volonté a aussi une joie que (39) l’on peut expérimenter, mais non dire, se voyant délivrée de l’esclavage malheureux de soi-même, et des créatures […]

[…]

Considérez : 3. Que notre Seigneur exprimant le bonheur des âmes éclairées de sa connaissance, se sert pour l’ordinaire de la comparaison d’un Père de famille, qui fait un très somptueux banquet à des conviés, disant qu’il sert lui-même, et qu’il y donne de très rares mets. Cette comparaison de Jésus-Christ notre Seigneur (42) exprime admirablement la fête continuelle, et le banquet perpétuel des âmes qui détrompées de l’amour d’elle-même et des créatures, sont vraiment tournées amoureusement vers Dieu. […]

[…]

V. Jour. Méditation. De l’horreur et éloignement extrême qu’une âme doit avoir du péché pour arriver à sa fin.

Considérez I. Que le péché s’attaque à la grandeur et à la Majesté de Dieu, s’opposant à lui par une séparation entière et infiniment audacieuse. […]

[…]

Considérez 2. Qu’outre ce que dessus qui est suffisant d’attrister à l’infini une âme qui a commis des péchés. Le péché a en soi une laideur qui ne se peut non plus comprendre. Car comme il ruë152 notre âme, il met en nous une image horrible de la mort spirituelle […]

[…]

Considérez 3. Que le péché est si abominable et si méchant, que la seule foi nous en peut faire voir et découvrir la laideur […]

[…]

VI. Jour. Méditation. Combien le péché véniel est dommageable à l’âme, et de sa malignité.

VII. Jour. Méditation. Du grand mal que fait en nous la vie tiède et négligente.

VIII. jour. Voie illuminative.

[…]

3. Cet enfant prodigue menant une vie si misérable en est touché, et se ressouvenant, et de la maison de son Père, et de la nourriture qu’il y avait, fait résolution de se tirer de son malheur présent, conçoit un désir efficace de s’aller jeter aux pieds de son Père, et le solliciter par ses entrailles de Père, avouant sa faute devant le Ciel, et en sa présence, et il assure que de cette manière il le recevra. Il exécute, il quitte sa (94) misère, va à son Père, et lui dit tout ce que dessus. Cet aimable Père apercevant de loin venir son Fils, tout déchirait, misérables, et en pitoyable état, touchée de miséricorde et d’amour paternel, elle lui va au-devant, embrasse, se jette sur son col, et le reçoit.

[…]

IX. Jour. Méditation. Continuation de la vie illuminative.

Xe Jour. Méditation. Continuation.

Considérez 1. Qu’après que l’Enfant prodigue fut remis avec son Père, il lui donna plusieurs dons, aussi l’âme réunie à Jésus-Christ dans les trois manières susdites, comme à son Père, à sa véritable lumière, et à son unique vie, reçoit la participation de quantité de dons qu’il lui découvre dans sa sainte (120) humanité (trésor infini de ses grâces.)

[…]

La pauvreté.

1. Jésus a voulu naître de pauvres parents 2. Sur le fumier, et dans une pauvre étable 3. Gagner sa vie à la sueur de son visage 4. Durant toute sa vie n’avoir jamais rien de propre selon ces paroles , les renards ont des tanières et les oiseaux des nids ; mais le Fils de l’homme n’a où reposer son chef153. Enfin il a voulu mourir dans la dernière pauvreté. Ce modèle est admirable pour animer et instruire l’âme de la sainte pauvreté, et à mesure qu’elle en fait des actes et qu’elle y conforme ses inclinations, elle se dépouille des vieux habits et se revêt de nouveau.

Réfléchissez et voyez que vous conservez encore en vous les inclinations de grandeur, et que vous avez de la satisfaction d’être de naissance ; ou si vous êtes pauvre, que vous le cachez et en avez honte.

Voyez aussi combien vous avez d’inclination à posséder un million de petites choses, dont vous n’êtes pas éclairée, manquant à une infinité de pratiques sur cela. (128)

[…]

Conclusion de la retraite.

[…]

Ceci doit infiniment animer nos âmes à la pratique solide des lumières que contient ce petit exercice, afin que notre âme mérite par ce moyen l’heureuse union à Jésus-Christ son tout et sa vie ; et qu’elle commence à vivre et faire du temps l’Éternité ; ce qui donnera une joie, et une satiété qui ne peut être exprimées qu’aux âmes qui par expérience l’on goûté.

[Seconde retraite]

Avertissement.

Cet exercice est pour découvrir à une âme ses défauts et son désordre, afin de la convaincre fortement d’y donner ordre. Il est tout à fait nécessaire, car si l’âme ne vient jamais à être fortement convaincue et éclairée de ce premier pas [158] et démarche de son âme vers Dieu ; elle demeure toujours à la place où elle est, quelque travail qu’elle entreprenne.

C’est une chose pitoyable de voir quantité d’âmes, lesquelles faute de prendre le travail de leur salut de la bonne manière, se donnent beaucoup de peine sans aucun fruit : elles sont comme ces gens qui embellissent, et peignent des sépulcres qui enferment en soi des carcasses puantes et pourries, et souvent malheureuses.

Aussi plusieurs âmes, sans pénétrer fortement le malheur où elles sont, et la corruption de leur intérieur, s’amusent à certaines [159] belles pensées, pratiques suaves, et autres sortes de dévotions non pénibles, sans approfondir fortement la connaissance propre, de ce qu’elles sont en vérité devant Dieu, tâchant de connaître leurs désordres intérieurs, les emportements de leurs passions, et les dérèglements de leurs appétits, et par là y remédier véritablement, se mettre en état et en capacité de recevoir les dons et les grâces de Dieu, et de travailler à sa gloire.

Soyez donc fidèle au nom de Dieu, et à l’aide de ces vérités, approfondissez courageusement et fortement ce que votre âme est [160] en elle-même et devant Dieu, par vos défauts, et la corruption contractée, par une suite d’infidélités et de négligences dans votre état. […]

[…]

Premier jour. Méditation.

Considérez que très souvent les âmes faute de réfléchir assez sérieusement sur ce qu’elles doivent à Dieu, ce qu’elles sont en elles-mêmes, et ce qu’elles deviendront à la suite de leur vie, passent leurs jours dans de grands désordres, étant continuellement dans une confusion et un embarras intérieur qui [164] ne leur permet pas de goûter les grâces, les faveurs, et la suavité de l’esprit que Jésus-Christ leur est venu communiquer, se faisant homme pour leur amour, ce qui est cause que sa sainte vie, ses grâces et ses mérites leur sont très ordinairement inutiles et même inconnus.

[…]

9e jour. Méditation.

Considérez et pesez attentivement que Jésus-Christ lui-même, se donne au très Saint-Sacrement de l’autel, ne réservant rien qu’il ne communique à l’âme, soit de sa Divinité, soit de sa sacrée Humanité. Car il ne vient pas seulement à l’âme pour la visiter ; mais comme un don véritable, de telle manière qu’en ce donnant, il se désapproprie de tout ce qu’il est, [211] non seulement pour ce qui est de sa Divinité et Humanité ; mais pour tous les mérites, grâces et faveurs, qu’il a jamais méritées et obtenues pour les créatures, il en fait en ce temps l’âme vraiment propriétaire, si bien qu’elle peut dire que Jésus-Christ est par elle ; que sa divinité, savoir les trois Personnes Divines, ses attributs divins, enfin tout ce que Dieu est dans sa Majesté adorable, lui appartient. Car Jésus-Christ donne et communique à l’âme son droit de posséder et faire usage de Dieu ; il donne aussi sa sacrée humanité, de telle manière qu’elle se peut appliquer toute la vertu, l’efficace et la grâce de son sang précieux (trésor si adorable et aimable) soit pour détruire ce qu’il y a de désagréable [212] à Dieu en elle, soit pour sanctifier ce qui ne l’est pas, soit enfin pour diviniser son âme par une participation de sa divine vie, et de tous les dons, les grâces et les vertus qu’il a possédées.

[…]

Troisième retraite. Exercice de 10 jours pour exciter une âme à la conversion véritable de soi-même vers Dieu.

Premier jour. Méditation. Signasti super nos lumen vultus tui, Domine154 !

Considérez que l’homme dans sa création sortant des mains de Dieu est dans une beauté admirable ; car il a l’image très accomplie de sa divine Majesté, ses trois puissances, la mémoire, l’entendement, et la volonté, ayant grand rapport aux [241] trois divines personnes, et capacité de les recevoir en elles ; comme un miroir fort poli, pour représenter au naturel un visage. De plus, tout l’homme a en soi une capacité non moindre des divines perfections, soit de sagesse, bonté, force, etc. Cet ouvrage si beau et ce chef-d’œuvre des mains du Tout-Puissant a été créés uniquement en cette beauté si excellente et capacité si étendue, pour connaître et aimer son Dieu. […]

Continuation des retraites

[…]

Il est tout à fait à propos dans ces jours que l’on prendra pour se disposer, de s’entretenir et tâcher de faire compagnie à la très sainte Vierge, aux saints Apôtres et Disciples, se tenant respectueusement avec eux tous, et s’unissant par foi et amour à tous les dons et dispositions intérieures que Jésus-Christ leur gravait dans le cœur, et assurément toutes ces saintes âmes pleines d’amour et de charité, ne vous rebuteront pas, mais au contraire vous accueilleront d’une manière silencieuse et charitable, vous ouvrant leurs cœurs et vous donnant part très volontiers aux dons admirables qui leur sont communiqués [379] pour préparation de cette sainte Fête.

[...]

2e jour.

Jésus quittant la terre et entrant dans le sein de son Père, il y plaça par union et emporta avec soi, les âmes de la sainte Vierge et de saints Disciples : car il est certain que Jésus plaçant son humanité sacrée dans le sein du Père éternel, et entrant dans une jouissance admirable des Personnes divines et de la gloire de la Divinité, il disposa des grâces et des faveurs, pour que ses membres, je veux dire les âmes qui restaient dans la [390] terre, pussent par amour et foi, jouir des mêmes choses qu’il jouissait par gloire ; de telle manière que par la grâce de ce jour, leurs âmes furent si appropriées et ajustées pour la jouissance de Dieu, que lui seul faisait tout leur centre et leurs plaisirs à la suite, de telle manière qu’il leur fut communiqué une lumière et un amour si pur pour jouir de Dieu, qu’ils ne pouvaient être un moment sans cette vue et jouissance.

Les âmes qui seront fidèles à la dévotion, et à l’application à ce divin Mystère, peuvent espérer grande part à cette grâce ; car Jésus montant et plaçant son humanité dans le sein du Père, comme dans son centre et son lieu de repos, a communiqué grâce dès [391] ce moment, par ce divin Mystère, pour élever non seulement les âmes qui y furent présentes ; mais toutes les autres qui à la suite y participeraient par fidélité : d’où vient qu’il est très certain que les âmes qui sont fidèles, expérimentent que tout ce dont Jésus-Christ jouit en ce jour, est le centre d’elles-mêmes, si elles sont fidèles à en jouir et à en faire usage155.

Que les âmes sont malheureuses, lesquelles n’étant pas éclairées de ce trésor de miséricorde, s’occupent par pensée ou amour, de quelque chose moindre que Dieu dans toute sa grandeur et tout l’amour avec lequel le Père éternel a reçu en ce jour son Fils dans son sein comme une demeure véritable, non seulement [392] selon l’esprit ; mais selon les sens, non que notre corps monte dans le ciel ; mais certainement si nous étions fidèles, nos sens expérimenteraient aussi bien que notre esprit, que Dieu est le Dieu et le centre de tout nous-mêmes.

[…]

3jour.

Les saintes âmes étant ainsi élevées par amour et placées dans le sein du Père Eternel avec Jésus-Christ, il les renvoie dans la terre, sans cependant quitter le lieu où elles étaient et son aimable union ; car n’étant pas le temps de la gloire, mais de travailler et exécuter les volontés de Jésus-Christ, leur cœur et leurs esprits demeurent bien unis à sa personne ; mais à la charge que chacun irait dans le monde faire ce à quoi Dieu le destinait, c’est [396] pourquoi en ce moment Dieu distribua ses dons à chaque âme selon leurs capacités et leurs mérites, et de cette manière les appropria pour travailler à son œuvre, un chacun demeurant content avec humilité et soumission de la part qu’il lui donna en ses dons, lesquels opérèrent durant le reste de la vie de ces saintes âmes, les deux premiers dons merveilleux dont nous venons de parler, de telle manière qu’à la mesure qu’ils étaient fidèles à faire usage du don reçu, ils recevaient augmentation de grâce pour mourir aux créatures, et pour jouir avec plus de capacité de Dieu.

Ils s’en retournèrent donc de cette sainte Montagne, chacun avec son don et sa grâce de vocation [397] qui firent fructifier admirablement.

[…]

Premier jour.

Ce Mystère est la consommation et la plénitude de tous les Mystères de la vie de Jésus-Christ, de telle manière que généralement tous les autres Mystères vont formant et disposant une âme à la réception du sacré Esprit qui est donné en celui-ci156.

De plus, il est la source féconde dans laquelle les âmes doivent se désaltérer, de l’amour du monde, du péché et d’elles-mêmes [406] ; car l’Esprit que l’on y puise opère admirablement ces merveilles, l’amour divin s’y trouve aussi comme dans sa source ; car ce fut en ce bienheureux jour où la terre en fut remplie, et où il fut vrai de dire que l’amour divin n’était plus contre sa nature retenue dans ce lieu de misère, d’autant que ce feu divin qui y fut communiqué, changea généralement toutes choses en foi, ce qui est exprimé par ces paroles : Repleti sunt omnes Spiritu sancto, ils furent tous remplis du saint Esprit, comme feu invisible ; [...]  car ce feu divin infiniment actif opérait continuellement et n’a pas cessé de le faire durant toute leur vie : comme nous voyons dans la terre qu’aussitôt que le feu matériel a pris vie dans un sujet, il ne cesse jamais de s’accroître selon la capacité de son sujet, jusqu’à ce qu’il aie tout consommé ce même sujet en lui157. Aussi ce feu divin était si lumineux dans toutes ces saintes âmes, qu’il leur était un paradis dans la continuelle vue qu’ils avaient de Jésus-Christ par son moyen.

[...]

2jour. Dispositions dans lesquelles étaient les saintes âmes attendant la venue du saint Esprit dans le cénacle.

Afin donc que l’âme se puisse mettre en état de beaucoup participer aux dons et grâces que Dieu a communiqués en ce saint jour, il est nécessaire d’être fort fidèle aux [421] dispositions que notre Seigneur demande de cette sainte Compagnie, tâchant de s’unir à leurs Esprits et aux fidélités qu’elles y apportèrent. La première disposition fut une Retraite des créatures et un éloignement du monde, afin que leurs cœurs fussent dans une pureté grande, comme nous voyons, lorsqu’on désire qu’un miroir reçoive purement les rayons du soleil, l’on ôte toute les taches et empêchements. [...]


La seconde disposition dans laquelle étaient toutes ces saintes âmes est un profond silence à cause de la communication actuelle [423] des dons et des miséricordes de Dieu sur elles ; car elles savaient par l’expérience de ses dons, que Dieu ne parle en l’âme et n’y communique ses miséricordes qu’autant que l’âme est silencieuse.

Ce silence est de deux manières, l’une extérieure, l’autre intérieur. Le premier est une fidélité exacte à observer les moindres mouvements des passions, et à donner un règlement fort fidèle et exact au moindre mouvement des sens mal réglés, afin que par ce moyen l’âme intérieurement soit dans un calme pour recevoir avec respect les dons de Dieu. Le second est une observation fidèle, afin de ne dire pas aucune parole qui ne soit dans un bon règlement et de nécessité. [424] […]

La troisième disposition était une Oraison très continuelle dans laquelle ils recevaient les dons et les grâces de Dieu en abondance, et eux réciproquant se donnaient de plus en plus à sa divine Majesté, [426] ce qui causait une communication admirable et un renouvellement continuel de dons.

[…]

Enfin c’est un Soleil qui découvre agréablement et suavement un million de belles choses inconnues aux esprits enfermés dans le cachot de leur amour-propre et de leurs sensualités : et bienheureuse est une âme petite et humble, qui par retour amoureux vers ce divin Esprit, s’occupe durant ces saints jours avec fidélité, afin d’avoir part à cette miséricorde, laquelle est très certainement communiquée aussi bien que la grâce de tous les autres dons, aux âmes de bonne volonté et aux cœurs vraiment [439] sincères, qui entrent en vérité et de leur mieux dans telles dispositions.

[…]

8jour. Le Don de Science.

Ce don est une grâce par laquelle Dieu donne la capacité d’exprimer pour le bien des autres, ce que l’âme goûte de Dieu par les autres dons, et instruire de tout ce que Dieu communique par leur moyen ; car très souvent les âmes ont la connaissance et l’expérience des dons de Dieu en elles, sans le pouvoir [462] exprimer scientifiquement, et par ordre, ce que ce don fait admirablement ; mais il tient tout à fait du don gratuit et qui ne se donne que pour les autres, ou pour mieux dire pour exprimer aux autres les autres dons. Je ne m’y veux pas arrêter, il suffit de savoir qu’ordinairement les âmes qui sont appelées de Dieu pour aider aux autres, en ont participation, dont elles doivent faire grand usage avec profonde humilité, se ressouvenant que tel don ne sanctifie son sujet, qu’à la mesure qu’on s’en sert avec profonde connaissance de son néant, et par grande et pure charité vers les autres, de telle manière qu’il se faut infiniment prendre garde de la complaisance, suffisance et orgueil qui pourraient [463] naître par accident de la fluidité des discours de Dieu et de la perfection.

Mais il est à remarquer que quand tel don est dans une âme, elle ne se manifeste point par soi ; mais Dieu la découvre par lui-même donnant un goût à ses paroles, quoique toujours humbles et basses, et non enflées et élevées par des termes et expressions sublimes ; car la force des paroles du Don de Science est dans la pauvreté et petitesse de l’humble et pauvre Jésus-Christ, ce qui fait la différence de la science humaine, des écoles et du don de science ; car telle science scolastique est en élévation, et l’autre met son sujet en infini rabais.

[…]

9jour.

Considérez et pesez bien que Jésus présent à l’âme de saint Jean, le fit vraiment humble, lui imprimant un sentiment si profond de sa bassesse, qu’il se voyait continuellement comme un vrai rien : c’est pourquoi je dis en ce qu’il était aux personnes qui l’interrogeaient, il dit qu’il était une voix qui criait au désert, il ne dit pas qu’il était un homme criant dans les déserts : car il se serait dit être quelque [514] chose ; mais une voix laquelle n’est rien comme son expression le marque admirablement : c’est pourquoi il attira tellement les complaisances de Jésus-Christ, qu’il ne peut se rassasier d’en dire des merveilles, et cela par admiration de sa profonde humilité, jusque là qu’il dit de ce saint, qu’il est le plus grand des enfants des hommes, laquelle expressions du Sauveur dit assurément qu’il est le plus petit et humble de tous les hommes, selon cette vérité : celui qui sera le plus petit et humble, sera le plus grand devant Dieu.

[…]

Huitième retraite.

Avant-propos à la retraite des divins attributs.

[...] s’élevant au-dessus de soi, par la vue de ses divins attributs, elle est merveilleusement fortifiée et animée. Car elle conçoit ce que Dieu est en lui-même, non seulement [539] selon qu’elle le découvre dans la vue et considération de ses attributs ; mais encore tout ce qui lui est inconnu, et connu à lui seul, est pour elle, et plus à elle qu’elle-même. Si bien que très souvent, son pauvre cœur dans cette vue des divins attributs, se dit à lui-même, Dieu est pour moi, Dieu m’est Puissance infinie, Sagesse infinie, Beauté infinie, etc. Et non seulement pour ma sanctification propre ; mais encore pour m’en servir dans l’exécution de ses divines volontés : de cette manière elle n’est rien et est toute chose, elle ne peut rien, et peut tout, elle n’a rien, et possède toutes choses, non en soi [540], car elle n’est que misère, mais dans la plénitude de Dieu, où elle a son trésor et sa confiance véritable, appuyée sur une sainte et amoureuse foi,[...]

[…]

Voyez encore par cette même lumière, combien vous devez vivre dans une profonde connaissance de votre néant, étant toute de Dieu, et rien de vous, et de plus, combien vous devez estimer tout ce que vous êtes, comme émané de Dieu ; car en cette sorte vous êtes quelque chose de grand […] Voyez que tout votre être est actuellement dépendant de cet Être divin, n’y ayant pas un moment que vous puissiez dire, je suis à moi, sans être dans la crainte de ne pas tomber dans le néant158. Tâchez de bien envisager, et vous convaincre fortement, que tous les moments futurs de votre vie, que celui aussi où vous êtes présentement, est un actuel écoulement et don pur de la libéralité, qui émane de ce souverain Être ; car vous n’avez été rien de toute éternité, vous ne serez quelque chose dans toute l’Éternité, que par sa continuelle et libérale communication.

[…]

2jour. De l’Immensité divine.

I.

Considérez que Dieu par son Immensité vous est très intimement présent, vous remplissant de lui-même, si bien qu’il ne se peut jamais rien concevoir de plus intime à toute votre âme qu’il l’est en vérité, il pénètre votre entendement, et y [554] est comme lumière divine pour l’éclairer, afin que par lui vous le connaissiez, il est dans l’intime de votre volonté, et généralement, il est plus intime à toute votre âme infinie fois, que votre âme ne l’est à votre corps.

[…]

De plus, n’est-ce pas une infinie consolation à une âme, de savoir qu’elle a un objet en soi d’une infinie beauté ? Dans lequel sont toutes les merveilles du ciel et la terre, et qu’elle n’a pas affaire [sic] de sortir hors de soi, pour en jouir, étant dans le plus intime d’elle-même159.

[…]

Considérez et pesez bien, que Dieu dans toute sa grandeur et toute sa Majesté, est dans chaque âme, se connaissant et aimant, et jouissant de toutes ses infinies perfections pour sa béatitude, comme il l’est dans le ciel, afin d’associer chaque âme à ce bonheur 

[…]

De plus, remarquer que jamais Dieu ne donne cette foi qu’aux cœurs humbles et obéissants, de telle manière que qui se retire de l’humilité et de la vraie petitesse de l’obéissance, se bouche les yeux à la belle lumière [568] de foi, ce qui est un malheur extrême, se mettant dans l’impossibilité de découvrir Dieu et son opération

[…]

2. Une participation de lumières qui élève les âmes qui y correspondent fidèlement, par laquelle Dieu les associe et les unit à son Immortalité dès cette vie, les faisant plus vivre en son Immortalité, et de son Immortalité, que d’elles-mêmes, non pas que Dieu rende par là leur corps immortel ; mais par l’union qu’il leur communique à son Immortalité, il fait tellement négliger ce qui est du corps et de l’esprit, qu’elles ne prisent que Dieu et n’estiment que ce qu’il possède. Leur joie donc est qu’il soit immortel, et leur plaisir consiste à s’unir à son immortalité. Et par ce, elles sont immortelles dans la mortalité même : ce qui est en vérité et par expérience160 un paradis de délices, dont les âmes très souvent sont privées vivant [580] malheureusement de la mort, ou plutôt agonisant continuellement ; car ici est le solide et unique plaisir de la vie, dont Dieu jouit lui-même, et auquel il veut associer incessamment toutes les âmes, ne les ayant créées que pour cet effet.

[…]

Tâchez de vous élever à Dieu et vous unir fortement à lui, afin d’établir et d’affermir vos desseins et vos résolutions, que vous croyez souvent défaillir, par ce que Dieu vous manque et change en votre endroit ; mais cela est faux, tout le manquement ne venant que de vous : travaillez donc fortement à vous affermir et à remédier à cette mutabilité continuelle

[…]

Considérez que Dieu est un Être et une Majesté infinie selon tout ce qu’il est, ses perfections étant infinies en toute manière, soit selon ce qu’elles sont en elles, soit aussi selon leur opérer vers les créatures [587] de telle manière, que Dieu est en toute façon incompréhensible : c’est-à-dire surélevé au-dessus de la compréhension humaine et angélique, ce qui est meilleur et plus à propos d’adorer que de le vouloir comprendre

[…]

Toutes les fois que vous [589] approchez de Dieu, soit pour faire oraison, ou pour l’adorer dans le Saint Sacrement, ou vous mettant en sa sainte présence dans votre intérieur, prenez cette idée de l’incompréhensibilité de Dieu, et de son infinité, ce qui vous fera tenir dans un humble maintien intérieur, et en amour respectueux vers cette infinie Majesté.

[…]

Considérez que Dieu étant infini selon tout ce qu’il est, peut à l’infini opérer dans les âmes, n’y ayant rien qui lui puisse résister, pourvu que l’âme veuille, se soumettant amoureusement et humblement à son opération : ce qui est une consolation infinie ; car souvent l’on est rabaissé par la difficulté des choses, ou bien par la grandeur que l’on y envisage ; mais lorsqu’une âme est bien convaincue de l’infinité de chaque perfection en Dieu, elle ne peut douter de rien, et elle ne peut craindre rien, appuyée qu’elle est sur cette infinité.

[…]

afin que l’amour divin soit infiniment puissant, il faut que l’amour humain agonise et meure, et ainsi généralement de toutes choses ; car Dieu n’est infiniment puissant en une âme, et pour une âme, que lorsqu’elle lui livre tout son pouvoir, se réduisant au non pouvoir; mais quand cela est, qu’une âme est heureuse dans sa pauvreté, son indigence, et la connaissance très grande de sa misère ! Puisque véritablement elle peut faire usage en cet état, de tout le pouvoir divin

[…]

Neuvième retraite.

Ou solitude pour passer 10 jours, afin d’exciter l’âme à l’amour de Jésus-Christ.

Avertissement.

Cette retraite qui parle des qualités admirables et toutes pleines d’amour de Jésus-Christ, est très utile pour produire en nous un (676) grand et fort amour vers lui : ce qui nous est tout à fait nécessaire ; car notre cœur est d’une nature qu’il se gagne par l’amour, et cet amour s’engendre en l’âme, s’y enflamme, s’y accroît et s’y conserve par la connaissance des belles qualités de la chose que nous voulons aimer : tout amour ne se portant vers un objet, qu’à cause du bien que l’on y rencontre, et encore plus, quand les mêmes qualités ont du rapport à nous ; car un amour se gagne très facilement par un autre amour.

[…]

Premier Jour. Jésus-Christ Dieu homme. Méditation.

I.

Les pauvres hommes qui ne voient que ce que leur vue très grossière leur découvre, et leur sens trompeur leur manifeste, ne jugent pour l’ordinaire de Jésus-Christ, que comme d’un homme tel qu’ils le voient, sans s’élever par la foi au-dessus d’eux-mêmes, pour découvrir la divinité cachée sous le voile de son humanité, voyant la splendeur de sa [689] génération éternelle, quoi que dans le temps, découvrant la beauté de toutes ses grandeurs et infinies perfections toujours éclatantes dans le sein de son Père, quoique que cachées dans la faiblesse d’un pauvre homme, et voilées par l’obscurité d’une vie très basse, […]

[…]

III.

Considérez que non seulement l’humanité sacrée a été divinisée par l’union du Verbe divin, et par une même suite toutes les actions de ce même Dieu ont été divines ; mais encore ce qui est plus admirable, il a divinisé d’une très éminente manière toutes les choses qu’il a portées en son humanité sacrée, comme la pauvreté, le mépris, les souffrances, et généralement tout ce que ce Dieu-Homme a pris pour son partage : car étant pauvre, il a divinisé en lui généralement toute la pauvreté qui sera souffert dans le monde par union à lui et en son esprit ; je dis la même chose généralement touchant toutes les dispositions dans lesquelles il a été durant toute sa [699] vie : ce qui est d’une entre étendue admirable et d’une très grande consolation pour les âmes amoureuses de Jésus-Christ, d’autant qu’elles peuvent à tout moment jouir de sa sacrée présence d’une manière très relevée, pouvant avec très grande facilité souffrir quelque chose, ou être en quelque disposition de pauvreté ou de mépris ; car comme ces choses sont très ordinaires dans la vie, une âme qui sait ce secret, peut par disposition intérieure en faire usage, et ainsi avoir véritablement Jésus-Christ.

[…]

Prenez donc bien garde conformément à cette grande et importante vérité du christianisme, de ne regarder jamais aucune chose qui aie été en Jésus-Christ (soit de pauvreté, souffrance, mépris, etc.) que comme lui-même, c’est-à-dire infiniment digne de respect, d’honneur, et d’amour. Pour cet effet, rendez-vous fort fidèle à la moindre occasion, n’en laissant passer aucune, sans la cultiver, comme un don du Ciel, et un présent d’infinie conséquence. (702)

[…]

Ne vous amusez donc pas à des chimères, mettant la présence de Jésus-Christ où elle n’est pas ; et assurez-vous que si vous êtes fidèles à la pratique de toutes ces vérités qui ont fait l’occupation de tout ce jour, votre cœur concevra une très grande reconnaissance vers Jésus-Christ, [704] et un amour très fort de le posséder et d’en jouir, quoi qu’il vous en coûte.

[…]

Considérez que Jésus-Christ est la vie de toutes créatures ; car il en est le principe, toutes choses vivantes en lui, et toute la vie qu’elles ont [735] émanant de lui, d’une telle manière, que sans lui nous ne serions rien, et nous tomberions incessamment dans le rien […]

[...]

De plus, il n’y a rien qu’il ne fasse pour chaque créature en cette vue ; car tout le monde dans la beauté que nous le voyons, dans cette diversité d’ouvrages qu’il contient : toute cette variété de fleurs, de fruits, et généralement jusques au dernier brin d’herbe, est créé et conservé de Dieu, pour ses créatures, soit pour leur nécessité, [809] utilité, ou récréation ; parce qu’il est Père, et que ce sont ses Enfants161.

Enfin représentez-vous un Roi qui a un Fils unique, héritier de son royaume, très accompli en tout, les délices de son cœur, et le centre de tous ses soins et application. Voyez ce Père, depuis le matin jusqu’au soir, soigner et travailler, et généralement agir en tout, pour ce qui touche ce cher Enfant. Cette expression du soin d’un Père pour un Enfant si cher n’a rien d’égal à ce que Dieu a pour le moindre homme ; car il est appliqué par ce cœur de Père à tout moment à soigner à ses besoins, à sa conservation, à l’éloignement des choses qui lui peuvent nuire, et à travailler généralement à tout ce qui peut lui [810] être utile et nécessaire pour son bien et pour sa perfection.

Et qui verrait ceci en vérité et comme il est, en serait ravi : ce que l’on ne peut découvrir que par une lumière très grande ; mais afin de vous en donner quelque petite idée, voyez Jésus-Christ comme il travaillait pour chercher les âmes, les assister dans leurs besoins, et enfin généralement leur fournir avec une charité admirable tout ce dont ils avaient besoin pour leur salut ; car ce soin extérieur, cet accueil si favorable des pécheurs, ce désir si extrême qu’il avait de souffrir pour eux, cette patience infinie, quoique rebutée, est non seulement une marque ; mais un modèle de son soin et protection particulière sur chaque âme. [811].

[...]

De plus il n’y a pas de moyen dont il n’use, se servant de sa puissance, de sa justice et de son amour, trouvant un million de moyens selon les sujets, pour faire réussir ses miséricordes, ou pour mieux exprimer, pour faire miséricorde il y a non plus de desseins de miséricordes dont son cœur ne soit rempli ; car qui verrait ce cœur tout divin et miséricordieux, le trouverait tout rempli de pensées de miséricorde, d’une telle manière qu’il semble à une âme qui est assez heureuse d’en découvrir quelque chose par la lumière [821] de la grâce, que ce cœur ne pense, ne désire et n’est soucieux que d’exercer la miséricorde : Miserationes ejus super omnia opera ejus. Ses miséricordes surpassent à l’infini tous les autres beaux ouvrages. Quoniam tu Domine, suavis et mitis, et multae misericordiae. Vous êtes en vérité un Dieu d’une douceur, d’une suavité et d’une miséricorde admirable, dit le Prophète. Et comme le cœur divin de Jésus est infiniment, clairvoyant, infiniment puissant, bon, sage, amoureux, etc. Aussi se sert-il très avantageusement de toutes ces belles qualités pour assiéger un cœur, afin de lui faire désirer, et le disposer, pour le [lui] faire miséricorde.

[…]

qui le considère attentivement, est ravi d’étonnement en la vue des miséricordes de Dieu ; lequel guérit si bénignement nos plaies, et [828] remédie avec tant d’amour à nos péchés, quoique sans aucun mérite de notre part, mais en vue de sa seule miséricorde.

[…]


Conclusion des retraites

DEGRÉS D’ORAISON

Mais dans l’oraison de simplicité, la volonté commence à se taire et à n’être pas la première agissante. C’est l’entendement qui, par une simple vue plus surnaturelle qu’en l’autre degré, voit [35] de prime abord tant de beautés par ce simple regard, que la volonté est obligée et suavement contrainte de se rendre et de suivre sa vue. Si bien qu’en ce degré de simplicité, l’occupation de l’entendement est toute différente de l’autre162. Car au premier il discourt doucement et suavement, mais en celui-ci, sans aucun discours de sa part, dans le simple regard de Jésus-Christ ou d’une vérité éternelle, il y voit tant de choses que, sans se multiplier en considérations, il est rempli d’une multiplicité sans multiplicité, qui tient beaucoup de Dieu. Car comme il est dans sa multiplicité toute chose, aussi ce regard renferme en soi une multiplicité et une [36] multitude de tant de choses qu’il est très certain que pour exprimer ce regard, il faudrait quantité de paroles.

La volonté n’a pas de peine de suivre avec une pareille simplicité cet entendement ainsi simplement éclairé, et de cette manière ces deux puissances réunies en repos et en simplicité festinent163 agréablement et fort à l’aise. Car ici peu à peu Dieu commence à ôter les grandes fatigues que l’âme a prises dans les premiers degrés pour se purifier, acquérir les saintes vertus, et se conformer aux ordres sacrés.

[Définition de l’oraison de simplicité]

Pour définir en peu de paroles l’oraison de simplicité, ce n’est, selon ma pensée, autre chose qu’un regard simple et amoureux [37] de l’âme vers Dieu ou quelques vérités éternelles. Ce regard se fait depuis que l’âme y est introduite, sans adresse ni recherche comme dans les autres degrés d’oraison. Mais comme l’âme y est plus simplifiée et par conséquent plus proche de Dieu, aussi boit-elle plus facilement à la source de tout bien. Ce qui est cause que, quand l’âme est fidèle à ce degré d’oraison, il n’y a ni temps ni mesure à garder. C’est-à-dire qu’en tout temps l’âme est en facilité et en capacité de faire cette oraison, non qu’elle ne prenne ses heures particulières et réglées par son directeur, mais comme ce regard est si facile et attirant, elle le continue volontiers, spécialement [38] quand elle y est déjà un peu avancée et accoutumée.

[…]

[Effets de l’oraison de simplicité]

Pour les effets particuliers de cette oraison, j’en trouve trois essentiels :

1. Le premier est de rendre l’âme fort silencieuse et amoureuse de la solitude, selon la vocation et l’état où elle est. Car si la personne qui a ce don est d’une condition libre [43] et qu’elle puisse être solitaire, tout son plaisir est de se retirer pour être en repos et en silence, goûtant là admirablement la suavité de sa simple oraison.

[…]

[Comment l’âme agit dans l’oraison de simplicité]

Il est aussi à propos d’instruire l’âme qu’en cette oraison de simplicité elle y agit véritablement [50] pour la tirer d’une erreur assez ordinaire à plusieurs personnes qui disent qu’ils n’agissent point et qu’ils n’y font rien. C’est mal parlé et sans expérience, car dans la vérité l’âme y agit. Mais comme cette action est déjà beaucoup mêlée de l’opération de Dieu, on croit que ce simple regard et cet amour si paisible n’est point une action, ce qui donne de la peine aux personnes savantes à cause de cette mauvaise expression.

[…]

[Marques pour juger quand une âme doit passer de l’oraison de simplicité à l’oraison passive]

1. La première marque est lorsque l’âme, perdant l’effort et l’activité d’aimer, comme aussi la manière de s’occuper et de connaître les vérités, tombe insensiblement dans un certain vide de ces choses et peu à peu dans une impossibilité morale de s’en servir, ne pouvant opérer ni de la volonté, ni de l’entendement dans le [55] commerce avec Dieu, que par une manière simple, qui de prime abord est seconde en lumière et en amour. D’où vient que plusieurs personnes se trompent fort selon ma pensée, qui croient que c’est assez pour être dans la simplicité que de regarder un objet sans discourir, et même s’y mettent elles-mêmes. Ce simple regard, qui est oraison de simplicité n’est pas tel, car celui que l’on produit soi-même, sans lumière surnaturelle, n’a point la fécondité de l’autre. Ce qui est très aisé à connaître quand un directeur a de l’expérience.

[…]

De plus, pour [atteindre à] un dernier excès [92] qui fait expirer et mourir les sens, Dieu supprime la vue et le goût secret qui leur restait de quelques vertus, spécialement de l’obéissance, de l’humilité, de la patience, etc., de sorte qu’elles paraissent à leurs yeux toutes superbes, désobéissantes et impatientes, quoiqu’elles n’en fassent des actes que très rarement, qui sont suivis d’une humiliation prodigieuse pour elles et d’une satisfaction admirable pour Dieu. Ce qui leur cause donc cette vue, est un renouvellement de pure lumière qui commence à paraître et qui leur fait découvrir une pureté tout autre que celle dont elles jouissaient, ce qui les tourmente extrêmement pour [93] la délicatesse que ces âmes ont pour les choses qui regardent le péché ou la vertu.

Elles demeurent longtemps dans ce sépulcre, où elles ne font qu’être accablées et surchargées de toutes ces peines et de ces croix. Mais étant ainsi réduites à néant et dans la totale mort à elles-mêmes, Jésus-Christ, comme un beau soleil, vient amoureusement et miséricordieusement visiter le sépulcre de ce pauvre Lazare,

[…]

[L’entendement est revivifié]

Pour ce qui est des merveilles qu’elle découvre et qu’elle fait voir peu à peu à cet entendement, cela est comme incompréhensible. Pour lors il est élevé par son moyen à une très pure contemplation des grandeurs de Dieu, découvrant continuellement des merveilles dans cet océan et cet abîme. Jésus-Christ lui est manifesté d’une manière tout à fait particulière, et il trouve tant de sagesse et de richesses dans cet Homme-Dieu qu’il ne peut se rassasier par la contemplation de ces divins Mystères et des actions de Sa sainte vie. C’est ici que les divins trésors des Mystères de Jésus-Christ lui sont ouverts, et de jour en jour et à la mesure [113] que cette lumière croît, il y découvre encore de plus infinies et de plus admirables merveilles. Insensiblement les jours se passent fort agréablement dans ces vues contemplatives d’où naissent quantité de mouvements dans son cœur, comme de reconnaissance vers un Dieu si aimable de S’être incarné si avantageusement pour enrichir et pour sauver tous les hommes. Et souvent au milieu de cette lumière, il se dit à soi-même : « ô que si les hommes savaient et voyaient ce que je vois, ils auraient moyen d’être heureux dès cette vie, et d’assurer leur salut éternel ! 164»

Troisième et dernier degré d’union

chaque partie de l’âme est élevée par Son moyen à un opérer tout divin.

[...]

D’où vient que je ne conçois aucunement plusieurs âmes qui se disent en cet état et qui l’expriment incessamment par des pertes et des obscurités de cachot. Non, cela n’est point tel en ce degré. Car ou il est éclairci (comme [127] je viens de dire et que je vais poursuivre encore), ou bien il est dans une certaine sérénité et perte de soi-même, dans un abîme que l’âme expérimente fort bien être Dieu, ce qui l’assure et la calme dans toutes les vicissitudes qui peuvent arriver en ce degré.

[…]

ce rien forgé dans lequel quelques-uns se mettent est toujours avec quelque bandement sec et aride165 et jamais sans pensée de néant ou de Dieu. Mais le néant dans lequel l’âme tombe par l’opérer de Dieu est toujours dans une certaine plénitude. Ce n’est point l’âme qui le produit, mais Dieu qui l’opère. Cette manière est sans contrainte, sans violence, et l’âme s’y trouve plutôt qu’elle y a pensé. Car elle n’a aucune pensée de néant et elle est remplie du néant. Et sans penser à Dieu, elle jouit d’une plénitude en ce même néant — et pourvu que la personne que l’on consulte ait marché dans ces états, elle ne s’y peut pas tromper. [137]

[…]

[Pourquoi on ne dit rien des révélations]

[1.] La première que l’on peut demander : pourquoi, ayant traité selon mon peu de capacité de toutes les voies de l’oraison, je n’ai rien dit des visions, révélations et extases et que cependant quantité de personnes en font grand état dans ces états. Je réponds à cela que comme ces grâces extraordinaires ne sont que des choses passagères et non le solide de l’oraison et de l’opérer de Dieu, je crois qu’il est plus à propos et plus utile aux âmes de s’attacher à ce solide que de courir après ces grâces par quelque estime qu’elles en avaient - et que même, très souvent, elles empêchent l’âme et l’embrouillent dans cette voie.

[…]

[Comme on se doit servir du sujet dans l’oraison d’affection et les autres degrés]

[...]

Pour l’état passif, dans tous les trois degrés qu’il contient, c’est où est la difficulté et où plusieurs personnes manquent, faute d’entendre [147] les livres ou d’être aidées de directeurs d’expérience. Car elles croient qu’aussitôt qu’elles sont certifiées d’être dans l’état passif, il faut continuellement se perdre et s’abandonner à Dieu, soit qu’elles expérimentent l’opérer de Dieu qui remplit leurs âmes ou qu’elles ne l’expérimentent point. D’où vient que très souvent elles se présentent à l’oraison et ne jouissent pas de cet opérer et ainsi sont vides, ce qui cause un très grand mal.

Et selon ma pensée, je crois qu’il est de conséquence pour tout cet état de commencer toujours son oraison par quelque simple envisagement de quelques autorités, soit des grandeurs de Dieu, soit des états [148] de Jésus-Christ ou des autres vérités qui le concernent. Et l’âme ayant fait cette petite diligence de sa part (qui n’est pas une activité, car c’est ordre de Dieu), l’une de ces deux choses arrivera : ou Dieu l’éclairera passivement sur ce même sujet, ou bien Il lui découvrira quelque autre merveille, lui communiquant Son opérer selon Son bon plaisir. Ce qui arrivera de bien aux âmes qui en useront ainsi est qu’elles s’appuieront fortement contre l’illusion. Car il est certain que les vérités éternelles ont cette bénédiction qu’en les envisageant, elles approchent toujours de Dieu. De plus ces vérités ainsi prises pour sujet en cet état ne [149] peuvent jamais rendre l’âme active, mais au contraire l’affermissent encore dans l’oraison passive, d’autant que tout ce que l’opérer comme passif de sa part produit dans les âmes est très souvent détruit dans ces vérités.

Et je ne connais point166 certaines personnes qui craignent même d’envisager les images et de se servir d’autres dévotions approuvées de l’Église (toujours selon la manière dont il a été marqué) par crainte d’être actives. Mais qu’elles me croient, ce n’est point en cela que consiste l’activité en ce degré, mais bien à faire les choses par soi-même. L’âme qui prend ces petites aides par soumission et dépendance de l’esprit de Dieu, ne sort point [150] assurément de son état passif et, lorsqu’elle a pris son sujet, et que Dieu lui donne autre chose, qu’elle le laisse écouler, se rendant fidèle à ce que Dieu lui communique.

[…]

[On doit parler des degrés d’oraison avec méthode]

Vous me pourrez encore objecter que je traite toute cette voie d’oraison avec ordre et méthode, et que cependant plusieurs personnes que l’on estime comme gens d’oraison crient contre cette méthode, disant qu’il ne faut point du tout savoir ce que l’on fait et que ces gens méthodiques sont des philosophes et non des mystiques. Je réponds que cela n’est aucunement vrai [167] et ce sentiment même peut être très dommageable à cause que, sans l’ordre167, on ne peut discerner au vrai ce que c’est qu’un intérieur formé. Car quand il est véritable et de Dieu, il y a toujours de l’ordre, non pas toujours connu de la personne dirigée (comme sera une pauvre paysanne, ou quelque autre personne simple et ignorante), mais de la part d’un directeur expérimenté qui y trouvera toujours un ordre admirable selon le degré de vérité qu’il rencontrera en cette âme. La raison est que tout ce qui est de Dieu, généralement est très ordonné et très réglé et dans une économie admirable. Quoi ? Dieu sera si parfaitement ordonné et réglé [168] en tout ce qu’Il fait dans les choses du monde, soit pour les saisons ou pour la production, l’accroissement et la perfection de tout ce qu’il y a sur la terre. Voyez le moindre brin d’herbe et vous remarquerez que chaque partie s’y produit dans un très bel ordre : au commencement elle germe, peu à peu elle croît et la fleur insensiblement s’épanouit et se colore. Croyez-vous donc que Dieu soit réglé dans les choses naturelles, qui sont presque infiniment au-dessous des surnaturelles, et qu’en celles-ci Il ne le soit pas ? C’est une adresse de l’esprit humain, pour cacher sa suffisance et pour empêcher de mettre ordre à ce qui le peut faire mourir. [169]

[…]

Ne serait-il point utile de leur conseiller quelquefois l’oraison d’abandon et de simplicité en la présence de Dieu, pour demeurer sans rien faire et souffrir leur [179] stupidité et leur obscurité, sans toutes ces adresses qui semblent tenir beaucoup de l’industrie humaine ?

Je vous réponds que ce serait les perdre sans ressource et les rendre incapables des dons de Dieu.

Oui, mais elles honoreraient la divine Majesté par un humble aveu de leur incapacité.

C’est un bon acte, mais qui ne peut et ne doit suffire pour l’emploi d’une oraison en ces personnes. D’où vient que ceci n’étant pas bien conseillé et en son temps, est l’ouverture pour mener une vie très inutile et fainéante et est souvent dans la suite l’origine de grandes tentations [180]. Ainsi il faut bien remarquer que ce simple abandon, n’étant pas tel que je l’ai dit dans les degrés de l’oraison, n’est que passager et qu’ainsi il ne doit pas suffire à ces âmes.

[…]



MANIÈRES D’AGIR DANS LES MALADIES et à la mort pour chaque degré

[…]

Je finis par cette observation afin de consoler plusieurs âmes à qui Dieu fait la grâce de donner l’oraison et qui cependant, étant souvent sèches et arides, ont des [207] craintes de se voir à la mort en cet état : comme il est certain que cette disposition de sécheresse et d’aridité pendant la vie, par opérer divin renferme très éminemment tout ce que les goûts et les lumières peuvent donner, cela est encore bien plus assuré à la mort, où l’ordre de Dieu s’applique encore à l’âme plus spécialement pour la secourir dans sa plus grande nécessité, étant impossible que Dieu, qui est notre vrai Père, oublie un enfant qui a tâché de Le chercher à ses dépens durant sa vie, par la voie étroite et pénible de l’oraison.


Influences reçues puis exercées

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées168

[…]

3. Elle m’a dit quantité de fois, vous voilà en beau chemin, Dieu vous y conduise. Que voilà un beau chemin ! Que Dieu est bon ! Elle m’a dit que l’anéantissement est très long ordinairement, et que bien souvent on ne sait où on est ; et que l’on n’a pas moins pour cela, au contraire l’incertitude et les peines font bien avancer : enfin c’est une grande grâce que l’anéantissement. Les sécheresses sont dans les sens, et Dieu est dans le fond qui est immobile, et ne se retire pas. Et comme Dieu ne se retire pas du commun, que par le péché mortel ; aussi ne se retire-t-il pas quand il a donné le don, et les obscurités n’empêchent pas que Dieu n’y soit, et par conséquent que l’oraison n’y soit : Dieu par le don d’anéantissement se donne, mais peu à peu il croît en l’âme dans l’anéantissement. Elle m’a dit que nous en avons assez, que de l’assurance de la voie et du don, il ne faut point attendre de réponse, que tout est assez bien sans cela ; elle fait une estime de cet état. Il faut avoir une grande liberté et gaieté. Elle m’a dit plusieurs fois que l’amour-propre, la propre complaisance, et la vanité perdent tout. Par l’anéantissement Dieu vient dans l’âme, et y venant la fait mourir à elle-même. [410]

[…]

La vraie demeure de l’âme, c’est la maison du néant, où il n’y a rien. Il lui fut dit que la chambre du Roi était l’humilité, et que la fenêtre par où venait la lumière divine dans la chambre était la connaissance de soi-même. Nous avons parlé du pur amour, et que l’âme qui aime, a tout.

5. Pour dernière instance, elle m’a absolument assuré de mon état, et que je devais être tout passif et en quiétude.Le chemin de l’anéantissement est long si ce n’est par miracle : c’est un grand bonheur que d’être en chemin. Il faut mourir aux passions, aux sens et aux puissances, et que Dieu soit venant et régnant dans l’âme. Elle m’a dit derechef que l’anéantissement est un chemin fort étroit : l’entendement y doit être anéanti, et par conséquent compris et possédé de Dieu ; et peu à peu le divin rayon croît.

La voie active est large, d’autant que les sens ont leurs affaires ; mais ici il faut qu’ils endurent, et qu’ils soient beaucoup à l’étroit. Durant que Dieu est l’agent, il faut le laisser faire ; et quand il n’agit plus, il faut agir.

[…]

8. Il ne faut point parler de ceci, et laisser les actifs dans leurs activités, et suivre son anéantissement. Quand Dieu y conduit l’âme, il fait mourir les puissances, les passions et les sens, enfin tout, afin de régner absolument, et qu’il n’y est plus que la volonté de Dieu, car la volonté de Dieu est Dieu : tout doit se perdre en la Divinité. L’âme étant arrivée à l’anéantissement, Dieu lui soustrait la certitude, pour l’anéantir davantage.

9. Elle ne peut ni prier ni rien faire ni penser, sinon comme on lui fait faire [...]

[…]

Étant en compagnie, il faut parler afin de n’incommoder pas le prochain ; et que l’anéantissement ne laisse pas d’être. Que dans les grandes maladies il s’y trouve aussi, et même qu’il augmente. Que les personnes de cet état ne sont pas si austères, qu’elles gardent leur repos ; et que les trop grandes austérités atténuent.

10. L’âme ayant le don n’est point distraite pour [413] parler, pour agir ; quoique selon les sens elle le soit : car dans le fond elle a le don, et Dieu y opère toujours la purifiant : bien qu’il semble parfois qu’on ait commis quelques défauts, il ne faut que les laisser consumer à l’anéantissement. Cet état est un grand bonheur parce que Dieu y opère, et par conséquent entre en possession de l’âme, et de plus en plus la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il soit tout seul. C’est un tout pur amour, parce que l’âme s’y anéantit toute, afin que Dieu seul y opère, c’est une présence de Dieu toute continuelle ; d’autant que c’est un continuel opérer : et l’on doit bien dire Ego dormio, et cor meum vigilat169. Ô le grand état ! Elle m’a répété cela plusieurs fois : que la bonté de Dieu est grande !

[…]

c’est un bonheur inestimable : mais il ne faut pas vouloir y faire entrer les autres. Car comme c’est une opération de Dieu, si Dieu ne les y appelait, Il n’y opérerait pas, et par conséquent on serait inutile : pour l’âme qui y est appelée, plus elle est passive et en repos, plus son bonheur est grand. Quand je lui disais que je goûtais merveilleusement cet état : c’est un signe (dit-elle) que c’est votre voie

[…]

16. Quelques-uns qui lui parlent expérimentent que Jésus-Christ est tout vivant en elle, et qu’il y règne ; mais elle n’en connaît rien : de sorte que possédant tout, elle croit n’avoir rien.

[…]

17. Que les âmes sont malavisées de ne se pas contenter du pur don de la foi nue, qui donne Dieu à l’âme d’une manière insensible et invisible, et néanmoins très véritable, et très réelle. [417] Toutes les autres lumières, les consolations, les transports ne sont que pour consoler l’amour particulier de l’homme

[…]

L’amour divin quand il est parfait réduit l’âme à la nudité totale. L’âme anéantie ne demande rien ni pour soi ni pour le prochain, non pas même la conversion ; mais elle dit seulement : Seigneur que votre grâce fasse tel et tel effet, ne pouvant se mêler en façon du monde, mais laissant faire tout à Dieu qui est, et elle n’est plus.

20. La sœur Marie très souvent n’aperçoit pas même Dieu dans son fond, il se cache, et elle le laisse cacher, sans vouloir qu’il se manifeste plus clairement ; car elle ne peut choisir : toute sa capacité est de laisser faire Dieu.

[…]

Quand une âme s’aperçoit qu’elle est arrivée à Dieu, elle devient extrêmement humble : car les grands dons de Dieu humilient grandement ; et comme en cet état on le connaît beaucoup, on se connaît aussi beaucoup soi-même.

[…]

Nous n’avons plus parlé de Dieu dans le [423] fond ni d’anéantissement ; nous n’avons parlé que de Jésus-Christ : tout s’est si bien effacé de mon esprit, que lui y réside, y établissant sa réalité, et non pas encore ses états.

[…]

27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu ; et faire ainsi tout ce qu’il fallait que je fisse, en cette manière ; ma grâce étant toute dans le pur esprit. Il a bien fallu mourir pour entrer en cette manière d’agir purement, mes sens et mon esprit y répugnaient bien fort, et la grâce ne m’y a pas conduit tout d’un coup. J’ai bien connu que [424] c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire170. Elle m’a dit qu’il n’y a que la volonté de Dieu qui soit quelque chose ; il ne faut donc ni dans l’intérieur, ni dans l’extérieur, que la suivre, et n’y pas ajouter un iota.

[…]

ce grand don de l’amour du prochain comme il était en Jésus-Christ ; et qu’à mesure que Jésus-Christ croîtra dans mon âme, l’amour du prochain y croîtra aussi ; et que je pourrais davantage lui aider. Elle dit que c’est un très grand don, et plus grand que celui de ma solitude, durant laquelle Jésus-Christ était conçu en mon âme ; mais maintenant qu’il y est né : et ainsi que je dois laisser dilater mon cœur selon l’étendue du don ; et que loin d’empêcher mon intérieur, il le fera croître ; tout ainsi que Notre Seigneur à mesure qu’il croissait, à mesure aussi semblait-il croître en amour du prochain.

[…]

Pour aider aux autres, il faut discerner les voies de Dieu, et ses conduites sur eux en Dieu ; à moins de cela on s’y trompe bien, comme aussi dans le choix des vocations. Un jour elle voyait une fille fort accomplie en tout, et priant Notre Seigneur qu’il la prît pour lui, il lui dit : les hommes choisissent le bel extérieur, et moi la belle âme. Quelquefois il choisit pour lui une personne fort mal faite, et de peu d’esprit en apparence.

[…]

33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.

La première fois que nous vîmes la sœur Marie, nous lui dîmes que nous ne demandions que ses prières ; ce qu’elle approuva, de sorte que notre entretien ordinaire avec elle était de demeurer en silence et de dire quelque prière vocale quand elle en disait elle-même.

[…]


Jean de Bernières à Jacques Bertot

4 juillet 1645 L 1,19 Cinq ou six personnes de rare vertu.

M171. Ce mot vous apprendra que je suis chargé de toutes sortes de croix, mes affaires reculent plutôt que d’avancer, et m’ôtent le moyen d’aller trouver notre bon Dieu à la solitude172. Ce qui m’est une mortification extrême que mon âme porte, par la grâce de Notre Seigneur avec paix et abandon à Lui. Je goûte de toutes les privations les unes après les autres, et c’est là mon plaisir, puisque tel est l’ordre de Dieu sur moi. J’aurais grande consolation de vous écrire davantage à tous173, mais le loisir ne me le permet pas. Parmi tous mes soins, ma nature quelquefois souffre. Quelquefois aussi elle ne souffre point et entre dans la voie de l’esprit que Dieu recrée et fortifie par plusieurs consolations. Il ne faut pas que le lait manque aux petits enfants, autrement ils ne vivraient pas174.

Au reste j’ai trouvé cinq ou six personnes de rare vertu et attirées extraordinairement à l’oraison et à la solitude, qui désirent se retirer dans quelque ermitage pour y finir leur vie et être dans l’éloignement du monde, dans la pauvreté et l’abjection, et inconnues aux séculiers qu’elles ne voudraient point voir, mais être connues à Dieu seul175. Il y a longtemps que Notre Seigneur leur inspire cette manière de vie. J’aurais grand désir de les y servir au dehors, et favoriser leur solitude, puisque nous avons attrait à ce genre de vie qu’elles entreprennent, sans vouloir se multiplier, ni augmenter de nombre, même en cas de mort176. C’est un petit troupeau de victimes, qui s’immoleraient les unes après les autres à Dieu. Ce sont d’excellentes dispositions que les leurs, et leur plaisir serait de mourir dans les misères, la pauvreté et les abjections, sans être vues, ni visitées de personnes que de nous. Cherchez donc un lieu pour ce sujet, où elles puissent demeurer closes et couvertes, en lieu sain et auprès de pauvres gens177. Car le dessein est d’embrasser et de marcher dans les grandes voies et les états pauvres et abjects de Jésus178. Tous les esprits ne seraient pas capables de telles choses, mais ces personnes sont fortes en nature et en grâces. Faites donc ce dont je vous prie sur ce sujet, et surtout gardez le silence sans en parler à personne du monde.


1646 L 1,58 La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce.

[…]

Dieu est tout, et cela me suffit ; et toute réflexion vers moi semble intéresser la pureté. Donc je dois aimer Celui qui est toute perfection par essence. Je conçois que Dieu est si délicat et si jaloux qu’Il ne veut souffrir qu’une âme aime quoi que ce soit avec Lui. Et Il est très bien fondé en sa jalousie, car Il est l’uniquement aimable179. L’objet de mes oraisons le plus ordinaire, c’est l’essence divine en laquelle je me perds, sans vous pouvoir dire comment. Tout ce que je puis dire, c’est que cette oraison est un anéantissement et perte en Dieu180, qui met l’âme dans un état de grande pureté, d’une profonde paix et d’un amour fort pur. C’est peut-être l’idée d’un état qui est en moi plutôt que l’état même, mais il m’importe. J’ai désir de me perdre tout en Dieu, et auparavant je vois bien qu’il faut être tout perdu en Jésus par une heureuse transformation de toutes nos dispositions aux siennes, toutes pures et saintes. L’âme ne vit plus en cet état qu’en souffrant quand elle n’est pas dans l’abjection, la pauvreté, et les souffrances. Car tout éloignement de Jésus lui est amer, et l’association avec les divins états de sa vie voyagère181 lui est très douce. Je crains que je m’emporte à parler d’un état où je ne suis pas. Mais entre nous il n’y aura pas grand scandale. Au reste je deviens si amoureux de la perfection, que je ne puis quasi hanter182 ni parler qu’avec ceux qui y tendent. Que pensez-vous de tout ce narré ? Etc.

[Arfuyen] A son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme183.

Dieu seul, et rien plus.

Je n’ai manqué au commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’il perfectionne et qu’il achève son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie ou activité, pour la conserver et augmenter. C’est à celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voies de Dieu, moins il y a de choses à lui dire ; Dieu, qui la possède, est sa lumière et sa conduite, et il est jaloux quand quelque autre s’en mêle ; il faut donc le laisser opérer en toute liberté.

[…]

23 Août 1653 L 3,32 La vraie oraison c’est Dieu même en l’âme.

M184. Je répondrai à vos dernières, sans faire réflexion sur ce que vous a dit Monsieur N. Il ne faut pas s’amuser à regarder ce que nous sommes, mais ce que Dieu est. Si nous nous voyons, il faut que ce soit en Dieu, afin que nous demeurions perdus continuellement en Lui. C’est cette heureuse perte qui fait la félicité de nos âmes en cette vie et en l’autre, et sans laquelle il me semble que l’on ne peut vivre185.

Car la vie qui n’est pas de Dieu et en Dieu, est plutôt une image de la vie que la véritable vie186. Que l’âme soit en ténèbres ou en lumière, qu’elle ait des jouissances ou des souffrances, des consolations ou des désolations, il importe peu, pourvu que sa vie soit en Dieu, ou plutôt Dieu même187.

[…]

7. [Arfuyen] Au même, où il déclare…188.

Pour le présent, il me semble que Dieu est mon seul intérieur, et que tout ce qui n’est point lui, n’a aucune place dans le fond de mon âme, tout s’y trouvant abîmé et perdu. Cet abîmement, et cette perte, est l’état ordinaire de mon oraison, soit que mes puissances ou mes sens reçoivent des lumières ou des ténèbres, de la consolation ou désolation. Enfin je ne me puis mieux expliquer, sinon que Dieu est mon âme, ou mon âme est Dieu, pour ainsi parler, et ensuite ma vie et mon opération ; voilà en peu de mots ce que j’expérimente.

[…]

17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi

M189. Puisque cette personne est avec vous, prenez-y garde. Portez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement190 dont le seul appui est la pure foi séparée de toute autre lumière et vue191. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoi que d’une manière différente. C’est un grand trésor192 que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate193.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé194. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même, de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale195. Les travaux, les actions, les mortifications et les souffrances de la vie, nous préparent à entrer dans ce divin état, ou l’âme abîmée en Dieu n’est plus elle-même, et par conséquent n’agit plus et n’opère plus. C’est cet heureux néant dont plusieurs bonnes âmes ont la lumière et la connaissance, mais très peu la vérité et la réalité. Les prières des amis de Dieu aident extrêmement à obtenir cette faveur !

[…]

L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre.

[…]

Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme196, plus on découvre de paix d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire qui n’est que commencé. Cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même. Et ce néant ne décroît qu’à proportion que Dieu se retire. Il ne faut pas long discours aux âmes qui expérimentent ; il suffit de leur dire que Dieu est, et qu’il opère en vérité, et réalité dans leur centre197. Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts ! Vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, il nous continuera ses miséricordes pour nous établir dans la parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien.

11 Mars 1655 L 3,59 Ce Jour d’éternité est un jour de vérité

M198. Je vous dirai pour réponse à vos dernières, que les faveurs et les dons de la gloire se donnent toutes en un moment aux âmes qui entrent dans le Paradis, puisqu’elles voient ce que l’œil n’a jamais vu, ni les oreilles entendu, etc.199. Mais dans cette vie l’on ne reçoit les dons et les grâces que successivement, bien que l’on ait le bonheur d’entrer en Dieu et d’y faire son séjour. Dans cet abîme de la divinité, l’on se perd de plus en plus, et l’on y reçoit aussi plusieurs miséricordes les unes après les autres. Ce qui se passe à présent dans votre intérieur est, ce me semble réel, véritable et divin. Et le Jour de l’éternité qui y reluit donne lui-même des certitudes que ce n’est pas un faux jour. Mais un Jour qui, se donnant soi-même, donne aussi tous les saints qui sont le Paradis dans une si ineffable unité qu’elle est inexplicable.

Car c’est une unité de déification qui nous fait être une même chose avec Dieu et avec tous les esprits qui ont le bonheur d’être perdus en Lui200. Ce Jour d’éternité est un jour de vérité qui découvre dans son unité une multitude de vérités que l’âme voit d’une manière essentielle. […]

[…]

7 Octobre 1658 L 3,48 Quand Dieu se manifeste Lui-même et révèle, ô quelle perte ! Quel anéantissement dans une âme !

[...]

Toute la voie mystique est remplie de miséricordes qui passent au-delà de nos mérites, et qui sans doute seraient capables de nous contenter si Notre Seigneur ne nous faisait voir un peu en passant la vérité de la réalité du néant201. Quand elle touche le fond de notre intérieur seulement en passant, il nous demeure des intelligences et des certitudes que tout ce qui est moins que Dieu n’est rien, et que Dieu seul est notre tout202 ; et que pour y arriver il faut que Lui-même nous perde et nous anéantisse203. C’est pour lors qu’Il nous ouvre la porte du réel anéantissement dans lequel Dieu est seul et la créature n’est plus. Dieu vit et opère, et la créature ne vit et n’opère plus204. Nous avons souvent la lumière de cet heureux état205. [...]

Il y a des expressions de cette vérité qui en disent quelque chose, mais en vérité ce n’est rien. Par exemple : qu’une goutte d’eau s’abîme dans la mer206, et les étoiles se perdent dans l’éminente clarté du soleil207. […]

[…]

Mère Mectilde & Monsieur Bertot

De l’Hermitage du saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. […]

[…]

Monsieur Bertot à Madame Guyon avec les réponses de cette dernière.

Il reste à opérer un choix ? pb de doublons probables avec des relevés du tome I

Pour le moment on garde tout le texte et l’on passe à 21 lettres de Maur et 21 de Guyon afin de terminer ces relevés Bertot :

Les 21 de Maur « se placent plutôt au début de l’évolution de Madame Guyon et ouvrent donc cette section. » on saute

Les 21 de Guyon ne sont pas de Bertot on saute et on a terminé ces relevés consacrés à Bertot seul




Interprétation libre


Jacques Bertot prend la suite de Jean de la Croix. Certes ce dernier a plus de génie littéraire. Mais le carme du seizième siècle est enfermé dans un mode de vie fort éloigné de celui de nos contemporains, tandis que le confesseur du dix-septième siècle est en contact avec des femmes et des laïcs dans le monde, tous pèlerins de la voie du Cœur. Il l’est directement par son maître Jean de Bernières, laïc sans langue de bois, et par son expérience de direction d’hommes de la Cour chargés de lourdes responsabilités auprès du Roi (Beauvilliers) comme de fortes et volontaires femmes (Mectilde et Madame Guyon).

Rééditer Bertot c’est approcher nos besoins « modernes ». Sa large correspondance est un pont jeté entre clercs et laïcs (tandis que celle de Jean de la Croix a disparue car brûlée par des sœurs terrorisées). Si l’Espagne du Siècle d’Or sort du Moyen âge, la France du Grand Siècle aborde la vie bourgeoise208.

Pourquoi Bertot est-il resté méconnu ? Parce que son ouvrage essentiel Le Directeur mistique est édité en 1726 en Hollande sans nom d’auteur. Déjà le titre surprend, même s’il convient très exactement aux contenus. « Bertot » n’apparaît nulle part et nous avons peiné à restituer son œuvre rangée en bibliothèques dans la foule les Anonymes et publiée à des dates différentes (1662, 1682, 1726, 1744). Surtout l’auteur apparaît aux yeux d’un enquêteur comme le « chef des quiétistes »209. La pire des positions possible car le quiétisme effraie ce qui interdira durant trois siècles toute réhabilitation par les spirituels catholiques210. Enfin n’a-t-il pas été trop largement édité ? Plus de deux mille pages, certes moins que Madame Guyon mais plus que des figures mystiques essentielles antérieures.

J’ai reconstitué en 2000 211 le corpus212 en cours d’édition intégrale.

Les avis et conseils de Bertot dépassent frontières religieuses et croyances particulières (même si Jésus-Christ et les testaments sont seuls cités – culture d’époque - ils n’ouvrent pas sur des développements théologiques dont Bertot sait que là ne se situe pas son rôle). Comme ses maîtres Jean - l’Apôtre et le Grand carme - il sait qu’on ne sait rien ; se limiter intellectuellement facilite l’approche la plus abrupte exigée de tout directeur mystique authentique.

Dans cette fonction particulière soulignée par le titre anonyme, il serait le plus grand de son siècle – peut-être le dernier d’un christianisme vécu par beaucoup en profondeur et avec une certaine liberté d’expression dans la première moitié du siècle (ensuite la vis est reserrée en défense devant le nouveau monde qui s’ouvre hors des clercs qui disparaissent (le centième de la population française au dix-septième siècle devenant moins d’un millième aujourd’hui213).

Le domaine interdit toute théorie générale. Il est impossible de généraliser, on ne « sait » rien sur Dieu, etc. Mais il est possible de s’attacher aux vécus de pèlerins mystiques.

Je cite Jean de la Croix de même valeur mystique, Bernières en amont, Madame Guyon en aval.

Ce qui est remarquable chez ces trois mystiques qui se succèdent dans l’école du Cœur – Bernières, Bertot, Guyon - c’est leurs progressions personnelles dont nous avons les traces sauvées - cas exceptionnel grâce au soin qu’ils ont eu de conserver les lettres de maîtres à l’intention de disciples de la même voie (et grâce à une enquête de police sur le « chef des quiétistes » comme aux interrogatoires subis par Madame Guyon).

On relève les débuts « contraints » de Monsieur de Bernières et du premier Bertot (qui veillera à composer des Compléments aux Retraites), le côté introspectif et volontaire chez la jeune Guyon. Tous pèlerinent dans la plus grande simplicité atteignant l’achèvement mystique.

Il est bon de les lire chronologiquement (plutôt à l’envers en remontant le siècle). Relire ces Anciens est nécessaire car il faudra plusieurs siècles pour trouver la même liberté - ailleurs, chez Etty Hillesum, chez un pope orthodoxe, etc.

Résumons : tout pour « Dieu », rien pour les autorités humaines (dont une Église reconnue chez les anciens).

Le non-visible caché aux mystiques les rend faibles devant « ceux qui savent ». Donc ils ne ne peuvent que témoigner avec l’autorité d’une expérience trop personnelle pour être divulguée autrement que de cœur à cœur.

L’on peut tout traduire « à la moderne » chez Monsieur Bertot peu porté à la théologie, et remplacer « Dieu » par le « Énergie » dont on découvre depuis deux siècles et l’immensité et la dynamique ne trouble guère (traduire biochimiquement ? Rien ne s’y oppose, sous condition de ne pas croire en la pérennité des modèles du chantier propre à une époque).

Terminons sur quelques mots clefs chers à Bertot : Dieu (« le blanc de la cible », 68 occurrences), Âme (le regard vers la cible, 50 occurrences), eau (de mobile souplesse, 34), rien (28), être (27), lumière (27)...

Table des matières

3

Florilège établi par Dominique Tronc 3

Table des matières 4

Un Directeur mystique 5

De Caen… 7

à Montmartre 14

Une voie mystique. 20

Une influence oubliée 27

I Brefs Mémoires 29

Traité III. Profondeur des saints Évangiles 29

Traité IV.  États d’Oraison, représentés dans l’Évangile du Lazare 31

Traité V. Degrés de l’Oraison ; comparés aux eaux qui arrosent un jardin. 36

[Second degré] 36

[Troisième degré] 37

[Quatrième degré] 42

Traité VI. Voie de la perfection sous l’emblème d’un Nautonier 47

[Du second degré] 48

[De l’état du centre] 50

Traité VII. De l’oraison de foi sous la figure d’un petit oiseau 52

[Troisième degré] 54

Traité IX.  Opération de la Sainte Trinité dans les âmes 59

Traité X. Sur l’état du Centre & XI.  Avis. 60

PREMIÈRE DEMANDE. 60

SECONDE DEMANDE 62

QUATRIÈME DEMANDE. 64

CINQUIÈME DEMANDE. 64

SIXIÈME DEMANDE. 65

QUINZIÈME DEMANDE. 65

SEIZIÈME DEMANDE. 66

DIX-HUITIÈME DEMANDE. 66

XI. Avis sur l’état d’une âme qui commence à se perdre en Dieu par la foi nue. 68

Traité XII. Éclaircissements sur l’Oraison et la Vie intérieure 75

II Correspondances (DM 2) 86

2.01 Don du repos intérieur 86

2.03 Du dessein de tout quitter. 88

L. III. Que le dessein de tout quitter ne doit s’exécuter qu’avec ordre et dépendance de Dieu. 88

2.05 Comment juger de l’intérieur 88

2.06 Chemin pour trouver Dieu. 90

2.11 Édifier avant que de dénuer. 94

2.14 Trouver Dieu dans les croix de notre état. 95

2.18 Oraison dans les grands embarras 96

2.21 Fidélité dans les choses de notre état (Réponse) 97

2.25 Obscurités. Vraie dévotion. 97

2.26 Fidélité à se corriger dès le commencement. 98

2.28 Réponse à la précédente : joie solide dans l’ordre de Dieu. 99

Lettre à l’Auteur : paix & joie... 99

2.29 Réponse à la précédente : marque sûre de la vraie lumière. 100

2.30 On n’arrive à Dieu que par la mort. 101

2.31 Aller à Dieu par ce qu’on a. 101

2.34 Fidélité à la foi purifiante 103

2.35 Purification de l’âme par la foi 103

2.36 Foi opérant dans les sécheresses. 105

Lettre à l’auteur. 106

2.37 Nudité dans l’Oraison de foi. 106

2.39 Purification. État de simplicité 107

2.43 Dépendance du bon plaisir divin 109

2.45 Voie à la liberté divine 110

2.46 Chemin pour trouver Dieu 112

2.49 Paix intérieure. Oraison de foi 113

2.51 Foi passive et son progrès. 114

2.53 La foi conduisant par les sécheresses 115

2.54 Foi dans les sécheresses des sens 115

2.63 Fidélité au divin néant en foi 117

Lettre à l’Auteur. Activité, etc. 118

2.69 Réponse à la précédente : Se laisser à Dieu. Vrai néant de l’âme. 119

2.70 [Partie I] : Vie divine des sens. 119

L. LXX. Éclaircissements de quelques difficultés proposées à l’Auteur au sujet de la lettre précédente. 119

[Partie III] : Mort de la mémoire. 120

II Correspondances (DM 3) 121

3.01 Abandon à l’ordre de Dieu 121

3.04 Etats de simplicité. 121

3.05 Connaissance de soi. Voie du rien. 123

3.09 À qui parler, etc. 123

3.14 Chagrin et sécheresses. 124

3.15 Expérience de ses misères 124

3.17 Faire usage de ses défauts. 125

3.28 Dieu Se donnant à l’âme. 126

3.29 Faire régner Dieu 126

3.30 Oraison véritable. Foi divine 128

3.31 Lumière de foi 129

3.32. Se voir en Dieu. 131

3.33. La mort à soi. 133

3.40 Recevoir tout de Dieu avec complaisance. 135

L.XL. À un Ecclésiastique, qui quelque travail qu’il fît, ne croyait guère avancer vers la perfection. ... 135

3.43 La Foi conduisant à la Sagesse. 137

3.52 Perdre son âme. 138

3.57 Multiplicité, Simplicité, Nudité 139

3.58 Degrés pour arriver à la vie spirituelle 140

3.59 Trois degrés du don de la foi. 146

3.60 Avis pour l’état de la foi nue 147

3.67 Commencement de la vie en Dieu. 154

3.69. De la lumière de vérité et de ses effets. [Réponse]. 162

§§. 173

3.70. Dieu tout en l’âme [Réponse] 181

II Correspondances (DM 4) 189

4.02. Comment y correspondre 189

4.05. Sécheresses 191

4.06. Simplicité, abandon 191

4.17 Solitude. Mourir à soi. 193

4.18 Mort à soi. 194

4.25 Avantages des croix et de l’abandon. 194

4.31 Le cœur vide possède Dieu. 195

4.38 Les croix font courir à Dieu. 196

4.43 Aimer sans amour sensible. 197

4.49 Abandon sans regard sur soi. 198

4.52 Solitude. Abandon absolu. 198

4.60 Sûreté de l’abandon. 198

4.67 J.-C. ne vit en l’âme que par la croix. 199

Onze dernières lettres de M. Bertot dans le même ordre à une même personne :  200

4.71. Silence devant Dieu 200

4.72. Béatitude en cette vie 201

4.73 Fidélité à demeurer en Dieu. 203

4.74 Sur le même sujet. 203

4.75. Perte de tout en Dieu. 205

4.76 Sur le même sujet. 206

4.77 Recevoir les infirmités et la mort même en paix et abandon. 207

4.78 Tout de Dieu, rien de la créature. 208

4.79. Tendre à Dieu en Lui-même 209

Tendre à Dieu seul en lui-même, et à notre néant. 209

4.80 Se contenter uniquement de Dieu seul en lui-même. 212

4.81. L’état d’anéantissement parfait en nudité entière 214

De l’état d’anéantissement parfait en nudité entière, où l’âme est et vit en Dieu, au-dessus de tout le sensible et perceptible. 214

Un relevé de « sentences » 219

2. Un poème ? 231

Diverses retraites [1662] 234

Avertissement pour la retraite. 234

Trois dispositions intérieures dans lesquelles l’âme doit être pour faire fruit des exercices, non seulement de ceci, mais aussi des autres. 235

[Première retraite] 236

Premier jour. Méditation. De la fin pour laquelle nous sommes créés. 236

II. jour. Méditation. De la fin de votre rédemption. 236

III. jour. Méditation. Du malheur des âmes qui s’éloignent de leur fin. 236

IV. Jour. Méditation. Pour concevoir le bonheur d’une âme, laquelle après être vraiment efficacement touchée de ces vérités, conçoit un désir de retourner à son Dieu. 237

V. Jour. Méditation. De l’horreur et éloignement extrême qu’une âme doit avoir du péché pour arriver à sa fin. 238

VI. Jour. Méditation. Combien le péché véniel est dommageable à l’âme, et de sa malignité. 239

VII. Jour. Méditation. Du grand mal que fait en nous la vie tiède et négligente. 239

VIII. jour. Voie illuminative. 239

IX. Jour. Méditation. Continuation de la vie illuminative. 239

Xe Jour. Méditation. Continuation. 239

[Seconde retraite] 240

Avertissement. 240

Premier jour. Méditation. 241

9e jour. Méditation. 241

Troisième retraite. Exercice de 10 jours pour exciter une âme à la conversion véritable de soi-même vers Dieu. 242

Premier jour. Méditation. Signasti super nos lumen vultus tui, Domine ! 242

Continuation des retraites 243

2e jour. 243

3jour. 244

Premier jour. 245

2jour. Dispositions dans lesquelles étaient les saintes âmes attendant la venue du saint Esprit dans le cénacle. 246

Huitième retraite. 248

Avant-propos à la retraite des divins attributs. 248

Neuvième retraite. 252

Ou solitude pour passer 10 jours, afin d’exciter l’âme à l’amour de Jésus-Christ. 252

Avertissement. 252

Premier Jour. Jésus-Christ Dieu homme. Méditation. 252

Conclusion des retraites 256

DEGRÉS D’ORAISON 256

[Définition de l’oraison de simplicité] 257

[Effets de l’oraison de simplicité] 257

[Comment l’âme agit dans l’oraison de simplicité] 257

[Marques pour juger quand une âme doit passer de l’oraison de simplicité à l’oraison passive] 258

[L’entendement est revivifié] 259

Troisième et dernier degré d’union 260

[Pourquoi on ne dit rien des révélations] 260

[Comme on se doit servir du sujet dans l’oraison d’affection et les autres degrés] 261

[...] 261

[On doit parler des degrés d’oraison avec méthode] 262

MANIÈRES D’AGIR DANS LES MALADIES et à la mort pour chaque degré 263

Influences reçues puis exercées 265

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées 265

Jean de Bernières à Jacques Bertot 271

4 juillet 1645 L 1,19 Cinq ou six personnes de rare vertu. 271

1646 L 1,58 La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce. 273

[Arfuyen] A son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme. 274

23 Août 1653 L 3,32 La vraie oraison c’est Dieu même en l’âme. 275

7. [Arfuyen] Au même, où il déclare…. 276

17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi 276

L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre. 278

11 Mars 1655 L 3,59 Ce Jour d’éternité est un jour de vérité 279

7 Octobre 1658 L 3,48 Quand Dieu se manifeste Lui-même et révèle, ô quelle perte ! Quel anéantissement dans une âme ! 280

Mère Mectilde & Monsieur Bertot 283

De l’Hermitage du saint Sacrement, le 30 juillet 1645. 283

Monsieur Bertot à Madame Guyon avec les réponses de cette dernière. 284

Il reste à opérer un choix ? pb de doublons probables avec des relevés du tome I 284

Pour le moment on garde tout le texte et l’on passe à 21 lettres de Maur et 21 de Guyon afin de terminer ces relevés Bertot : 284

Les 21 de Maur « se placent plutôt au début de l’évolution de Madame Guyon et ouvrent donc cette section. » on saute 284

Les 21 de Guyon ne sont pas de Bertot on saute et on a terminé ces relevés consacrés à Bertot seul 284

Interprétation libre 285

Fin 294





Fin

Édition du 8 décembre 2023.

Garamond corps 10 gras (pour le texte courant), normal (pour les notes en corps 9)





1 Reprise condensée de « Jacques Bertot, Directeur mystique » (2005).

2Le Directeur Mistique, [sic] ou les Œuvres Spirentuelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières, & Directeur de Mad. Guion, avec un Recueil de Lettres Spirituelles tant de plusieurs Auteurs Anonimes, que du R. P. Maur de l’Enfant Jésus, Religieux Carme, et de Madame Guion, qui n’avoient point encore vu le jour. Divisé en quatre volumes. À Cologne Chez Jean de la Pierre, 1726. Cités DM I II III IV.

3Les exemplaires du Directeur mistique des bibliothèques européennes ont été relevées par Marjolaine Chevalier comme livres édités par Pierre Poiret (Bibliotheca dissidentium. vol. V, Baden-Baden, 1985). Sur le web « Google books » vient en aide précieuse.

4En fait natif de Caen. Il a pu se glisser une confusion avec le lieu de naissance de Marie des Vallées, inspiratrice au sein du même réseau spirituel. Par ailleurs un Bertout (Claude) fut chanoine de la cathédrale de Coutances.

5DM I, « Avertissement ». Les nombreuses coupures livrent les rares passages apportant quelque précision biographique, distribués sur quatre pages, [4] à [7].

6Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, BN, F. Fr. 11 911, f. 34-35 : « À Caen ce 17e d’avril 1699/Monseigneur, /Puisque vous voulez bien savoir la naissance et la famille de feu Mr Bertot, prêtre abbé de St Gildast de Ruye en Bretagne, il s’appelait… » (suite citée). Huet la reprend dans Les origines de la ville de Caen, 2éd., Rouen, 1706, 398-399.

7Les archives notariales relatives au couvent des ursulines de Caen livrent une « liasse à 24 pièces » relative aux ventes de parcelles de terres de la paroisse de Tracy à Louis et Philippe Berthot [sic], des années 1495 à 1601 : témoignage du don fait par Bertot - et unique exemple de pièces provenant d’une personne étrangère au couvent (Archives Départementales, Caen : « 19. Ursulines fondées par Bernières : 2H249, 2H250/1, 2H250/2, 4 vols imprimés non cotés. » La liasse appartient à la boite 2H249).

8 DM, page de titre.

9 Dix-huit lettres sont reprises dans Jean de Bernières, Le Chrétien intérieur, textes choisis suivis des Lettres à l’Ami intime, Arfuyen, 2009. Nous identifions Bertot grâce à quelques indices ténus par suite d’un nettoyage éditorial auquel n’échappèrent que quelques éléments fondus au fil du texte : prêtrise de Bertot, éloignement à Paris, envoi d’un écrit… Aucun manuscrit ne nous est parvenu. Un autre « ami intime » de Bernières fut son secrétaire Rocquelay (v . Correspondance de Bernières éditée par Eric de Reviers, Champion). Il est donc difficile d'attribuer précisément « l’Ami intime » à l’un ou à l’autre.

10 Lettre à l’Ami intime n° 5. Lettre 3.30 (1652).

11Œuvres spirituelles, II, « Voie unitive », lettre 61. Lettre à l’Ami intime n° 18. Bernières Correspondance I, Honoré Champion, en conclusion de « L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre », avec note de l’éditeur Eric de Reviers : « Cette lettre adressée « à l’ami intime » clôt le corpus des lettres. »

12Annales de ce monastère de Ste Ursule de Caen établi en 1624 le 26 février et on vint en cette maison le 13 juillet 1636 / Sous le gouvernement de la Rnde Mère Jourdaine de Bernières de Louvigny dite de Ste Ursule première supérieure de cette maison, en charge pour lors / tout ceci recueilli par la mère Madeleine de Ste Ursule de Bernières Louvigny sa nièce. En l’année 1714 qu’elle était zélatrice et secrétaire du chapitre. »

13 Annales…, op. cit., 156.

14Texte rédigé en 1714, preuve que cet épisode a laissé des traces !

15Annales…, 209 sq. La dernière phrase ne lève pas toute responsabilité de la part de Jourdaine.

16A. Launay, Lettres de Mgr Pallu, [Paris, 1904], t. I, 58 (nous modernisons l’orthographe). Mgr Pallu s’était embarqué longtemps auparavant avec le neveu du père de madame Guyon, Philippe de Chamesson-Foissy, dont la rencontre en 1661 avec cette dernière, encore toute jeune, fut importante (v. Vie par elle-même…, 1.4.6).

17Directeur Mistique, III, lettres 3.68 B (« lettre à l’auteur » non numérotée dans l’original), 3.69, 3.69 B, 3.70.

18Directeur Mistique, II, lettre 40, 234.

19Directeur Mistique, II, lettre 64, 349 ; on en trouvera l’écho chez Madame Guyon, Torrents, Chap. 3, 1 : « … ces grandes rivières qui vont à pas lents et graves… » contrastent avec le torrent impropre aux charges, mais qui les conduisent plus vite à terme.

20Fonds du Chesnay, dossier R5-8 relevant des archives du monastère de Dumfries, Écosse, pièce D 13.

21Catherine de Bar [Mectilde], Lettres inédites, monastère de Rouen, 1976, 183-184.

22Ibid., 192.

23Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, par M. l’Abbé Expilly, Paris, 1762. - L’église Saint Pierre de Montmartre, entre la place du Tertre et la Basilique du Sacré-Cœur ; l’abbaye a disparu.

24Dictionnaire…, op. cit. : la description date d’un siècle après Bertot, mais les grands bouleversements n’auront lieu qu’à la Révolution où le monastère disparaît - à l’exception de l’église Saint-Pierre où se trouverait la tombe de Bertot (à droite en entrant, près d’une colonne ancienne). Le lieu demeurera relativement isolé, avec ses moulins, dont celui de la « fine blute », jusqu’à l’époque des peintres impressionnistes et de Van Gogh.

25Expériences…, II, « 2. Traditions…, Une succession de bénédictines réformatrices, Une histoire mouvementée : Marie de Beauvilliers (1574-1657) et la réforme à Montmartre », 81 sq.

26Sur Madame de Beauvilliers voir la Mère de Blémur, Éloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoît, 1679, 143-184.

27Exercice divin, ou pratique de la conformité de notre volonté à celle de Dieu, par R[évérende] M[ère] M[arie] D[e] B[eauvilliers]. À Paris, chez Fiacre Dehors, 1631, chapitre X, 65. - L’Exercice divin est repris dans : Expériences…, II, 86-98, puis intégralement dans La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siècle, II, 95-114.

28De 1644 à 1669. Françoise-Renée de Lorraine, abbesse de Montmartre née le 10 janvier 1629, morte le 4 décembre 1682 ; fille de Charles de Lorraine, duc de Guise, de Joyeuse, pair de France… - Bertot était en relation avec deux membres de la famille de Guise, l’abbesse Françoise-Renée et l’altesse Marguerite.

29E. de Barthélemy, Introduction au Recueil des Chartes de l’abbaye royale de Montmartre, 1883, 22.

30Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, op.cit., reprise par ce dernier : « Il fut confesseur et Directeur des Ursulines, qui l’ayant envoyé à Paris pour leurs affaires, il y fut arrêté par Madame l’Abbesse de Montmartre et par Mademoiselle de Guise, touchées de son élévation dans les voyes de Dieu… »

31Suite de la Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, op.cit.

32Orcibal, note 1, op. cit. Voir aussi DS 1.1537-1538, article « Bertot » par Pourrat.

33Boislisle, t. XXX, 71.

34Addition 127 au Journal de Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413, citée par Orcibal ; du Chesnay mentionne la note de Saint Simon, Boislisle, t. XXI, p. 302 : « Dans ce petit troupeau était une disciple des premiers temps [la duchesse de Béthune], formée par M. Bertau qui tenait des assemblées à l’abbaye de Montmartre, où elle avait été instruite ».

35Bertot y avait fait donation : « la donation faite par Monsieur l’Abbé Bertot dont 3000 L[ivres] t[ournois] étaient destinées pour amortir 150 Lt de rente aux petits pauvres renfermés et aux nouvelles Catholiques, deubs [dûes] par cet hôpital, ce qui a été fait et la donation faite par Alexandre Girot, sieur de Bretheuil… » 11paquet à 2 liasses, Cane, Hôtel-Dieu, ms., Inventaire Saint Louis, 62-63 » Archives Eudistes, Fonds du Chesnay, Bernières.

36 [A.S.-S.], pièce manuscrite 2072 du fonds Fénelon, intitulée : Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon qui informe en l’an 1695 sur toutes les relations de Madame Guyon et indique la façon de s’y prendre en commençant par les témoins défavorables afin de pourvoir faire pression sur les autres… (Madame Guyon, Correspondance, Tome II Combats, 2004, pièce 504, Honoré Champion, 2005).

3711e paquet à 2 liasses, Cane, Hotel-Dieu, ms., Inventaire St Louis, 62-63 ; également, dans Gall. Christ. XIV, 963, succédant à Michel Ferrand décédé 24 décembre 1676 : « Jacobus Bertot occubuit penultima die Aprilis 1681 » (Arch. Eudistes, Fonds du Chesnay, Bernières).

38 « Jacques Bertot, mort à Montmartre à soixante ans le 27 avril 1683 [en fait 1681], désigna de son côté le duc de Beauvillier pour exécuteur testamentaire (cf. P. D. Huet, Les origines de la ville de Caen, 2éd., Rouen, 1706, 399) ». (Orcibal, note 15 à la lettre no. 44, p. 155 (Correspondance de Fénelon, tome II).

39[CG II], pièce 478, page 742, « Du P. Paulin d’Aumale ».

40DM, III, lettre 28, 94.

41Lettre 4.34. « Du centre de l’âme ».

42 Allusion probable au « vigneron mystique » Jean Aumont.

43 DM, tome III, 346 sq.

44 DM, Lettre 4.81 « L’état d’anéantissement parfait en nudité entière ».

45Le Directeur Mistique [sic] ou extrait des œuvres spirituelles de Mons. Bertot, tiré des Quatre volumes de ces mêmes œuvres…, Berlebourg, 1742.

46La vie par elle-même…, « Supplément à la Vie » qui reproduit le ms. de Lausanne TP 1155, complété par le ms. d’Oxford [Osup], 1007.

47Lettre 10 à M. de Klinckowström, 1764, Bibl. Cantonale de Lausanne, ms. TS 1019 A., ch.29.

48Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-1793) fut à Lausanne un pasteur adulé pour ses exhortations pleines de flamme. Voir infra section Dutoit.

49Jean-Philippe Dutoit, par A. Favre, (thèse), Genève, 1911, p. 115. La Théologie du Cœur est un recueil édité par Poiret et contenant divers traités dont le Breve Compendio de Gagliardi inspiré par I. Bellinzaga.

50Bremond, Histoire du sentiment religieux, Tome XI et index.

51DS art. « Bertot » ; Pourrat, La Spiritualité chrétienne, Lecoffre, 1947, tome IV, 183-195.

52Jésus est « le plus grand des mystiques » chrétiens ». Sa présence est intemporelle. En témoigne l’apôtre Paul, Épître aux Galates II, 20 « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi... (trad. TOB) ». Ce témoignage est repris par François d’Assise, par le franciscain Chysostome de Saint-Lô, Monsieur de Bernières, Monsieur Bertot, Madame Guyon, tous les « chrétiens intérieurs ».

53 Pagination d’origine du Directeur mistique, tome I, 1726.

54Jean, IV, 7 : « Une femme de Samarie y étant venu puiser de l’eau [au puits de Jacob], Jésus lui dit : Donnez-moi à boire. […] 16 Jésus lui dit : Allez appeler votre mari et revenez. 17 Je n’ai point de mari, dit la femme ; et Jésus lui dit : Vous avez raison de dire que vous n’avez point de mari ; 18, Car il est vrai que vous en avez eu cinq… » (trad. Amelote 1688)

55« J’avoue que je ne comprends pas l’état ressuscité et divinisé de certaines personnes qui restent cependant toute leur vie dans l’impuissance et dans la perte de tout, car ici l’âme reprend une véritable vie. Les actions d’un homme ressuscité sont des actions de vie, et si l’âme après la résurrection demeure sans vie, je dis qu’elle est morte ou ensevelie, mais non ressuscitée. Pour être ressuscitée, l’âme doit faire les mêmes actions qu’elle faisait autrefois avant toutes ses pertes, et sans nulle difficulté ; mais elle les fait en Dieu. Le Lazare après sa résurrection ne faisait-il pas toutes les fonctions de vie comme auparavant ? » Madame Guyon, Œuvres mystiques, Les Torrents, 2partie, I, p. 241.

56Belle interprétation mystique du Lazare mort et ressuscité en § 4 et § 5.

57se prendre : à agripper

58La « mort » mystique ; citons la dirigée de Bertot, Madame Guyon : « Il faut qu’elle [l’âme] soit ensevelie, qu’elle pourrisse et qu’elle soit réduite en cendres. Mais peut-être ne souffrira-t-elle plus, car les corps qui pourrissent ne souffrent plus. Oh ! il n’en est pas ainsi de l’âme. Elle souffre toujours et le sépulcre, la pourriture, le néant lui sont infiniment plus sensibles que la mort même. /5. Ce degré de mort est extrêmement long, et dure quelquefois les vingt et trente années, à moins que Dieu n’ait des desseins particuliers sur les âmes. Et comme j’ai dit que bien peu passaient les autres degrés, je dis que bien moins passent celui-ci. C’est ce qui a tant étonné de gens de voir des personnes très saintes avoir vécu comme les anges et mourir dans des peines terribles et quasi dans le désespoir de leur salut. On s’en étonne et on ne sait à quoi attribuer cela. C’est qu’elles mouraient dans ce degré de mort mystique et, comme Dieu voulait avancer leur course parce qu’elles étaient proches de leur fin, Il redoublait leur douleur, comme à Tauler. » (Madame Guyon Œuvres mystiques, Les Torrents, 1re partie, VII, p. 195).

59 Loin du « quiétisme » perçu comme une inaction ignorant l’in-action de la grâce divine. NDE.

60Madame Guyon : « … en l’âme comme un canal de distribution qui reçoit sans résistance toutes les grâces de son Dieu, mais qui les laisse en même temps recouler en Lui sans en rien retenir pour elle, ou bien qui ne sert que comme de canal pour donner un libre passage aux eaux de grâces, afin qu’elles cou­lent dans les jardins spirituels ». (Œuvres mystiques, Le Cantique, VII, p. 330).

61 Prov. 8 vs.1. Ch.9 vs.5. Esa. 55 vs. 1 (Poiret) — Isaïe, 55, 1 : O vous tous qui êtes assoiffés, venez vers les eaux, /même celui qui n’a pas d’argent, venez ! (TOB, Esaïe, p. 877).

62 « L’âme ne peut non plus ignorer pour qui Dieu la remplit de la sorte, parce qu’il penche son cœur du côté qu’Il veut qu’elle se communique, comme on met un tuyau dans un jardin pour faire arroser l’endroit que l’on veut arroser, et cet endroit-là seulement demeure arrosé. Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce, et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande. » Madame Guyon, Œuvres mystiques, Discours spirituel 2,64 p. 725.

63 belle description : § 25, § 27 à 29. NDE.

64« 3. O âmes qui sortez du sépulcre, vous sentez en vous un germe de vie qui vient peu à peu. Vous êtes tout étonnées qu’une force secrète s’empare de vous. Ces cendres se raniment. Vous vous trouvez dans un pays nouveau […] cette vie nouvelle n’est plus comme autrefois : c’est une vie en Dieu. C’est une vie parfaite. Elle ne vit plus, n’opère plus par elle-même ; mais Dieu vit, agit et opère. Et cela va s’augmentant peu à peu, en sorte qu’elle devient parfaite de la perfection de Dieu, riche de sa richesse ; elle aime de son amour. /4. L’âme sent bien que tout ce qu’elle avait eu autrefois, pour grand qu’il parût, avait été en sa possession. Mais à présent elle ne possède plus, mais elle est possédée. Et elle n’est plus et ne prend une nouvelle vie que pour la perdre en Dieu, ou plutôt elle ne vit que de la vie de Dieu, qui étant le principe de vie, cette âme ne peut manquer de rien. » Torrents 2partie Chapitre IX, § 3-4.

65 Matthieu, 11, 25 : Et vous avez révélé ces choses aux petits. P.

66 Psaume 75, 3.

67 « Si une pierre qu’on jette dans la mer trouvait une profondeur infinie, elle s’enfoncerait toujours plus par son propre poids, sans s’arrêter un seul instant et sans pouvoir être arrêtée. » Mme Guyon, Discours, 1.49.

68 Comme le « petit maître ».

69 Net et clair.

70 Communication mystique.

71 v. Torrents 2partie.

72 Ezéchiel 37, 7-10. (P.) - « 7 je prononçai l’oracle comme j’en avais reçu l’ordre ; il y eut un bruit pendant que je prononçais l’oracle et un mouvement se produisit : les ossements se rapprochèrent les uns des autres. 8 Je regardai : voici qu’il y avait sur eux des nerfs, de la chair croissait et il étendit de la peau par-dessus : mais il n’y avait pas de souffle en eux. 9 Il me dit : “Prononce un oracle sur le souffle, prononce un oracle, fils d’homme ; dis au souffle : Ainsi parle le Seigneur : Souffle ; viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront.” Je prononçai l’oracle comme j’en avais reçu l’ordre, le souffle entra en eux et ils vécurent ; ils se tinrent debout : c’était une immense armée. » TOB.

73 Genèse I verset 26.

74Demande provenant de Mme Guyon et il en est de même pour les suivantes. Ceci est avancé compte tenu de l’avis qui suit etappréciant le style de la jeune femme par le vécu rapporté dans sa Vie par elle-même et dans ses écrits de jeunesse conservés au sein du ms. 2057 des Archives de Saint-Sulpice (des extraits révélateurs dans Correspondance Tome III Chemins mystiques, Témoignages, pages 759-809). Et on voit mal le fidèle Poiret faire publier de tels échanges très personnels s’ils proviennent d’une autre dirigée. - Demandes absentes de [GC I) Directions spirituelles, Champion, 2003. A ajouter dans une édition future des Oeuvres de Guyon.

75 Job 28, vs. 22.

76Omission de demandes « secondaires » qui précèdent et qui suivent.

77 Points de suspension de la source.

78 (*) Comme ces Avis, quoique seulement donnés de bouche, semblent avoir du rapport à l’état dont on vient de parler, on a cru que le Lecteur serait bien aise de les trouver ici. (*) P.

79 Rédaction de Madame Guyon mise en italiques.  - Voir La Vie par elle-même, pp. 1056-1057, pour une chronologie de son vécu (« je croyais être perdue… il n’y avait plus qu’un juge rigoureux… ») avant et après janvier 1676 (date donnée au §10 infra). NDE.

80Suite du dialogue : Bertot conseille pour assurer une future suite de la filiation mystique.

81Articles inconnus.

82Tout la suite est d’intérêt profond pour un conseiller des âmes mais je coupe dru.

83 Nos italiques absentes de l'original. Il s’agit d’une demande voilée.

84 Mt 13, 31-32 ; Mc 4, 31-32 ; Lc 13, 19.

85 Luc, 14, 10 : Ami, montez plus haut.

86 Jésus-Christ édité en majuscules - ici en italiques - comme lors de toutes les occurrences suivantes. S’agit-il de bien délimiter les pouvoirs entre directeur mystique et grâce divine auprès de sa dirigée future « dame directrice » et surtout auprès des disciples de la génération qui va lire Le Directeur mistique à la suite de l’édition de 1726 ?

87En rêves.

88Pagination 1726.

89Bertot procède du général mystique au particulier de son correspondant. Il s’agit d’entretiens et ils sont tous différents, plus ou moins avancés, plus ou moins d’une vie pratique éloignée de la nôtre - d’où notre préférence pour le début des lettres.

90Sous-titre Poiret. Dorénavant ils seront omis.

91Inconnu.

92en votre lettre

93A cet effet

94« Ce néant dont il est parlé ici, ne doit pas être pris pour celui où l’âme se trouve lorsqu’elle passe en Dieu ; mais seulement pour la lumière du fond de corruption qui est en nous, qui nous anéantit et humilie profondément. Cette personne n’avait d’autre néant, que le repos en soi-même ou fainéantise. On lui conseille la pratique des solides vertus, le renoncement, la mort à soi-même, recevoir les croix de providence et en faire usage. » Note de Madame Guion. [P.]

95Comme souvent l’ouverture « dit tout » ; ensuite en fonction du destinataire Bertot précise et explique. Nous couperons souvent après le début de lettre.

96 Indice Guyon

97 Ici commence un « décalogue » de direction typique dans la lignée mystique où prend place Bertot. De même des séries numérotées furent adressées par le P. Chrysostome de Saint-Lô à Monsieur de Bernières et à Mère Mectilde… Il serait révélateur de lire en note ces séries antérieures… fort longues !

On se reportera au dossier éclairant les origines de la filiation : Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) du tiers Ordre Régulier de Saint François /Dossier de Sources et d’Oeuvres [ce dossier présente : les débuts du Tiers Ordre franciscain et Mussart, Antoine Le Clerc, Boudon, Chrysostome, Mère Mectilde. Cette dernière est éclairée et dirigée par Chrysostome… en trente points ! ]

98 v. Jean de la Croix et ses poèmes.

99indice Guyon.

100 Ps. 33. vs. 9. [verset 9 du Psaume 33 d’après la Vulgate : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus ; beatus vir qui sperat in eo.]

101 Monsieur Guyon.

102 son vieux mari.

103 Job 28, 22.

104 Luc 11 verset 23. Celui qui ne recueille pas avec moi, répand.

105 « Lieu de réunion fermé » avant sa spécialisation religieuse. (Rey).

106 Aucunement (suivant la 2e acception du Littré) peut signifier : « jusqu’à un certain point, avec une phrase affirmative. Cet emploi a vieilli (…) ».]

107Nous ne connaissons pas de tel texte se plaçant au niveau de l’expérience en affirmant à la fois la primauté du soleil divin et la liberté de l’âme. Justifie une longue citationj.

108 Six parties distinctes se présentant sous la forme de questions-réponses.

109 Sur la manière de prier.

110Transmission mystique.

111Ibid.

112Ancien sens de « combat singulier non prémédité ».

113 Petit traité adressé à la jeune veuve.

114 Ou Traité de l’Amour de Dieu, Liv. VI. Chap. II. [P.]

115 Littré : Pressure se disait dans l’ancienne langue pour gêne, oppression.137

116 Littré (14e acception) : Fig. Ce qui frappe, touche l’âme, le cœur.

117 Jean 10, vs. 10. Je suis venu afin que mes brebis aient la vie, et qu’elles l’aient plus abondante. [P.]

118 Bertot et Mectilde.

119 Ps. 75. vs. 3. [P.][Vulgate clémentine : Et factus est in pace locus ejus, et habitatio ejus in Sion.]

120 Assure de la réalité de la mystique et de ces états.

121« L’ami de Dieu » envoyé à Tauler pour le convertir, selon le récit de la « Vie du maître » v. Œuvres complètes, trad. Noël du Pseudo-Tauleriana, Tralin, 1911, tome I, pp. 96-227, Dialogue entre le Maître et le Laïc, « Comment le Laïc donne une marque de sa sainteté cachée, reproche au Maître d’être plongé encore dans la nuit de l’ignorance, d’avoir une âme incomplètement dégagée, et d’être encore du nombre des Pharisiens. / Après ce sermon, le laïc gagnant immédiatement son hôtellerie, se mit à écrire mot à mot le discours tel que le docteur l’avait prononcé… (pp.115 sv.) »

122 Voyez Prem. Vol. Eclairciss. I §12. [P.]

123 Luc 2. vs. 51. [P.]

124Peut-être profond. [P.]

125 Joh. 10 versets 10. Je suis venu afin que mes brebis ait la vie et qu’elle l’aient plus abondante.[P.]

126Cf. l’Abandon à la Providence Divine, ouvrage attribué à Caussade, en fait adapté de Madame Guyon.

127 Job 28. vs. 21. Elle est inconnue aux oiseaux du ciel : la mort et la perdition ont ouï le bruit de sa réputation. [P.]

128 Majuscules dans la source.

129S majuscule.

130Inconnu de Rey ou de Littré. Défaillir.

131Littré (« remis, e ») : voir notamment les 5e et 6e acceptions : Qui a recouvré la santé, les forces. /Rassuré, dont l’esprit a repris le calme.

132 Littré : querelles, batailles.

133Admirable, décidément.

134Jeanne-Marie Guyon.

135Jean 14, 8-9 (il : cela).

136Apoc., 4, 8.

137Il s’agit de la sœur de Madame Guyon, religieuse âgée.

138Ps. 44, 12 : « Écoutez, ma fille, ouvrez vos yeux et ayez l’oreille attentive… » (Sacy).

139Cf. Jean, 12, 32.

140 Exode 3 verset 14 Je suis celui qui suis.

141 Matthieu, 19, 12 : Qui pourra le comprendre, le comprenne. (Poiret).

142 Ps., 68, 10 : « Parce que c’est pour votre gloire que j’ai souffert tant d’opprobres, et que mon visage a été couvert de confusion. » (Sacy).

143 Jean de la Croix par Cyprien ? : Ouverture du premier couplet du Cantique que chante l’âme… [où Cantique éd. 1665 p.350 devient Couplets éd. 1959 p.956] : « … il lui semble que puis qu’elle est transformée en Dieu avec une si grande force, et si hautement désappropriée, et ornée de si grandes richesses… » (1665 p.351)

devenu :

« … il lui est avis, puisqu’elle est transformée en Dieu et possédée par lui avec tant de force et qu’elle reçoit pour arrhes de si grandes richesses… » (1959 p.958). « semble » devient avis ; ajout de « possédée par lui » : omission de « hautement désappropriée » ; arrhes ajouté puisque tout achèvement serait réservé au futur. Les modifications sont nombreuses sans avertissement et le lecteur croit lire l’admirable Cyprien (qui n’a pas encore tout oublié même si le jansénisme exerce déjà influence). [excursus incitant à remonter aux sources !]

144Ps., 44, 12 : « Écoutez ma fille […] ayez l’oreille attentive… » (Sacy).

145Hebr., 13, 14 : « Car nous n’avons pas ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir. » (Amelote).

146Dans le cantique : Christe qui lux es et dies. (Poiret).

147Que notre repos soit en vous [toi]. (Poiret).

148Admirable 81lettre qui conclut la contribution de Bertot aux volumes du Directeur mystique. Le choix numérique de 81 lettres n’est pas le fait du hasard : 81 = 3 x 3 x 3 x 3 (un tel intérêt numérique est universel, v. les 81 chapitres de La Voie et la Vertu). Dans le même esprit suivent pour ce quatrième et dernier tome du DM : 21 lettres de Maur de l’Enfant-Jésus (lettres que nous avons reproduites précédemment), équilibrées par 21 = 7 x 3 lettres nommément attribuées à Madame Guyon (la finale ou 22e étant une conclusion ajoutée), mais sans dates. Poiret a donc probablement limité son choix dans un ensemble plus vaste qui était à sa disposition (depuis disparu avec sa bibliothèque).

Cette lettre fut publiée sans attribution par J.-L. Goré, La notion d’indifférence chez Fénelon et ses sources, appendice « Sur l’anéantissement », p. 286 à 292, à partir de la pièce 6411 conservée aux A.S.-S. (4 feuillets d’une belle écriture inconnue de copiste, intitulée « Description du dernier état d’anéantissement de la vie intérieure » avec annotation de l’érudit Gosselin : « J’ignore de qui est ce fragment… ». Madame Guyon avait donc communiqué à Fénelon une copie de cette lettre de son maître. — L. Goré la rapproche des écrits de Bernières, tout en l’attribuant (sous réserve) à Fénelon. Cognet pensait à Madame Guyon, tout en notant une différence de style (Dict. Spir., art. « Guyon », col. 1330). Tout cela souligne le lien étroit qui unit Bernières, Bertot, Madame Guyon.

149 Relevés dans DM I II III

150Numérotation des pages omise que nous n’ajoutons pas, utilisant les numérotation des paragraphes.

151Notre nouvelle numérotation de page.

152La rüe est une plante dont la respiration est insupportable lorsqu’elle est brûlée ; elle fut respirée par Marie des Vallées lors de son procès à Rouen où on la supposeait sorcière...

153 Matthieu 8, 19-20.

154 Ps. IV, 7 « Vous avez élevé au-dessus de nous, comme un signal, la lumière de votre visage. »

155 Expérience mystique.

156Excursus : Lorsque je transcris ces retraites il m’est facile de surmonter les particularités d’époque et de croyances car Bertot se centre sur Jésus et non sur la fondation d’une religion exclusive (mais il y est immergé). L’exercice consiste à universaliser l’expérience mystique de « Jésus » c’est à dire l’identité divine atteinte que Bertot propose à tous, tout en s’étonnant du faible nombre de ceux qui prennent au sérieux promesse et conditions certes « terribles ». Oublions « - Christ » ou plutôt identifions à la promesse de partage total avec le divin. Alors l’unité est vécue, mais indicible et le silence convient.

Noter la force de l’appel du pasteur des religieuses et la paix promise dès ici-bas. Noter la croyance en la « communion des saints » et au recours possible auprès de ces figures. Réelles ou imaginaires, peu importe, puisqu’il s’agit d’incarnations efficaces de Jésus ou Vierge ou Avalokitesvara ou Energie, même vécu suggéré très diversement comme nos cultures dont dépendent nos langues.

157Image puissante.

158*

159*

160 Difficile à rendre compte dans un cadre dualiste.

161 On retrouve du bon Bertot !

162Rare distinction entre deux niveaux de l’entendement qui pourraient se nommer actif ou passif, par discours ou par simple regard, d’exercice ou de contemplation. Sa disparition suivra en temps utile.

163Festiner, « faire un festin » (1649) est sorti d’usage. (Dict. Rey).

164Le thème du bonheur est souvent négligé tandis que l’appétit des croix du XVIIe siècle dévot est souligné et cependant, en ne puisant seulement que dans les Discours de Mme Guyon : « Que Vous rendez un cœur heureux lorsque Vous Vous emparez de lui ! » D. 1,62. « Dieu qui met l’homme dans l’ordre et la disposition divine, dans la fin de sa création, le rend heureux et d’autant plus heureux qu’étant dans son Centre, il est par conséquent dans une parfaite paix. » D. 2,04. « Ce n’est pas le dessein de Dieu de faire souffrir l’âme : au contraire, Il ne prétend que de la rendre heureuse comme Il est Lui-même infiniment heureux, et comme elle l’est en effet lorsqu’elle est passée en Dieu. » D. 2,35. « Ce sont nos impuretés qui sont la matière de Son feu, mais lorsque toute l’impureté est détruite, Elle [la divine Justice] rend heureux son sujet. » D. 2,52.

165Critère qui s’applique aussi à la littérature contemporaine sur ce thème.

166Je ne veux entendre parler de…

167La succession.

168 Notre explication :

Ces Conseils… au titre repris ici, précédé de l’indication « ADDITION », figurent à la fin du tome II du Directeur mystique, On indique entre crochets les folios de cette édition. Les quatre tomes du Directeur mystique sont consacrés à l’édition de l’œuvre de Jacques Bertot, disciple de Jean de Bernières, à quelques très rares exceptions près : cette Addition, 21 lettres de Maur de l’Enfant-Jésus (qui fut en rapport direct avec Madame Guyon), 21 lettres de Madame Guyon (elles concluent le tome IV et dernier, afin de faire apparaître Madame Guyon comme succédant à Monsieur Bertot dans la voie mystique).

Ce qui souligne l’importance exceptionnelle de Marie des Vallées aux yeux des maîtres successifs du cercle mystique normand. Une longue note attachée au titre livre quelques indications sur la servante de Dieu, extraites d’un Recueil curieux d’un grand nombre d’actions édifiantes…, rédigé par un chanoine de Liège, imprimé en cette même ville en 1696.

La longue note de l’édition Poiret :

« C’était une pauvre fille païsane en Normandie, exercée au-dedans et au-dehors par de grandes croix. Voici ce qui en est rapporté dans un livre imprimé à Liège en 1696 chez Broncard in-quarto, et intitulé, Recueil curieux d’un grand nombre d’actions fort édifiantes des Saints et d’autres personnes distinguées, qui ont vécu dans ces deux derniers siècles par feu Monsieur Bertrand Moreau, chanoine de l’église collégiale de Sainte-Croix à Liège.

Charité de Marie des Valées native de Coutances dans la Basse-Normandie.

Cet exemple semblable au précédent, n’est que d’une pauvre fille ; mais que la vertu rendit fort célèbre. Et ce qu’il y a de plus remarquable, est que la peine qu’elle souffrit, dura bien plus longtemps que celle des personnes dont nous venons de parler. Il y avait dans le lieu de sa demeure des filles maléficiées, en qui on voyait des choses étranges que le démon opérait, tant dans leurs corps que dans leurs esprits. Cela faisait compassion aux bonnes gens ; mais c’est ce qui toucha particulièrement cette vertueuse fille, qui par un excès de charité demanda à [408] Dieu de porter la peine de ces misérables pour obtenir leur délivrance. Sa prière fut exaucée. Ces filles se trouvèrent tout à coup libres des vexations des démons : mais au moment qu’ils les quittèrent, ils s’emparèrent du corps de celle qui avait prié pour elles, et ils la possédèrent le reste de sa vie, qui fut assez longue. Elle reçut ces méchants hôtes avec une tranquillité parfaite ; et ce qui est admirable, elle ne s’en lassa point. Car pendant tout le long espace de temps qu’ils la possédèrent, elle ne pria jamais Dieu de l’en délivrer, mais de lui continuer sa grâce. Vous pouvez néanmoins vous imaginer les peines qu’elle souffrit de ces ennemis du genre humain, soit par leur sujétion continuelle, soit par les maux dont ils affligèrent son corps, soit par les ténèbres dont ils tâchaient d’offusquer sa raison. Mais parmi tous leurs efforts et leurs artifices, elle conserva inviolablement la paix de son cœur, une soumission parfaite aux ordres du Ciel, et même une union perpétuelle avec Dieu ; et par là elle triompha de l’Enfer et de toutes ses machines. Tant de grâces la rendirent si recommandables à ceux qui en connaissait le fonds, que plusieurs grands serviteurs de Dieu désirèrent la voir et lui parler ; et il n’y en eut point parmi eux qui n’en fut grandement édifié et consolé. Monsieur de Renti, cet homme si illustre en piété, fit un voyage de Paris en Normandie pour ce sujet. Et depuis ce temps-là, il eut une grande liaison de charité avec elle, comme elle en avait encore avec plusieurs autres, (à la marge il y a, Boudon archidiacre d’Évreux, qui l’avait aussi visitée,) qui convinrent tous qu’il n’y avait rien que de bon en son affaire, rien qui ne fût de Dieu. Voyez ledit livre page 167.

169Note dans l’édition Poiret : Je dors et mon cœur veille, Cant. 5, 2.

170Communication mystique.

171Cette lettre est adressée à l’« l’Ami intime ». En juillet Bernières est à Paris, à saint-Maur-des-Fossés où il voit le Père Jean-Chrysostome qui est de passage. Le Père du Chesnay mentionne une lettre de Bernières du 4 juillet adressée à Rocquelay. Cf. « Dossier du Chesnay, Bernières Trésorier de France à Caen (1631-1653) », Archives Eudistes. Cela semble étonnant vu le contexte de la lettre. De fait, Bernières parle de « cinq ou six personnes de rare vertu », à savoir Mère Mectilde et ses sœurs, comme si le destinataire ne les connaissait pas encore. Or Mectilde correspond depuis longtemps déjà avec Rocquelay. Elle connaît aussi Bertot à en lire la lettre du 30 juillet : « Notre bon Monsieur Bertot nous a quitté avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur, son absence. » Il ne semble donc pas être le destinataire de cette lettre. Cela ne peut pas être Dom Quinet qui connaît mère Mectilde, pour l’avoir aidé à se fixer à Barbery en 1643 avec ses sœurs malgré l’échec qui en a suivie et le transfert de la communauté à saint-Maur-des-Fossés. L’attribution par l’éditeur « À l’ami intime » reste une énigme. Bien que les lettres de mère Mectilde adressées à Rocquelay durant cet automne 1645 semblent bien confirmer qu’il est resté à Caen, loin de Bernières. On trouve dans une lettre de mère Mectilde à Rocquelay en automne 1645 : « Jésus soit le tout de nos cœurs pour jamais ! Monsieur, Je vous écris ces mots pour savoir si vous êtes de retour de vos missions et si notre Seigneur a béni votre travail. Comme il vous a donné grâce efficace pour tendre au sacré dénuement, vous êtes privé pour un temps de la présence de notre cher Ange [Bernières]. » ces missions dont il est question sont peut-être l’objet de cette lettre du 4 juillet : « Cherchez donc un lieu pour ce sujet, où elles puissent demeurer closes et couvertes, en lieu sain et auprès de pauvres gens. » Il est donc plus sage de penser avec le Père du Chesnay que le destinataire de cette lettre est l’abbé de Rocquelay.

172Cf. Chr Int IV, 1 : « La vie solitaire a tant de beautés et des attraits si charmants que, quand l’âme les a goûtés, elle y trouve son vrai Paradis. Je fus dire adieu à une personne de mes amis, qui s’en retournait chez soi dans son pays. Après l’avoir quitté, il me prit aussitôt un fort sentiment, qui fut tel : “Hélas, mon Dieu, quand m’en retournerai-je chez moi, c’est-à-dire chez vous, puisqu’il a plu à votre bonté me faire habiter une éternité dans vos Idées, avant que de me produire au-dehors de vous, et puisque vous m’avez créé en me considérant toujours au milieu de vous, et qu’enfin vous voulez être mon héritage et ma demeure pour jamais”. Votre chez-vous, mon âme, n’est pas vous-même, mais c’est Dieu même. »

173Le groupe des frères de l’Ermitage est déjà bien constitué. La lettre de mère Mectilde à Bernières du 30 juillet mentionne la présence de Mr Lambert et de Monsieur des Messiers.

174Cf. 1 Corinthiens 3, 2 : « C’est du lait que je vous ai donné à boire, non une nourriture solide ; vous ne pouviez encore la supporter. Mais vous ne le pouvez pas davantage maintenant. »

175Les « cinq ou six personnes de rare vertu, et attirées extraordinairement à l’oraison » sont Catherine/Mectilde de Bar et ses sœurs qui habitent à saint-Maur-des-Fossés. Cf. Dossier du Chesnay, « Bernières Trésorier de France à Caen (1631-1653) », Archives Eudistes.

176L’année suivante Mère Mectilde sera priée de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours de Caen, filiale de l’abbaye de Montivilliers.

177Bernières demande à « l’Ami intime » de bien vouloir faire le nécessaire pour prévoir un lieu de fondation pour mère Mectilde, non loin de l’Ermitage.

178Cf. Chr. Int. V, 10 : « Une âme en cet