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notes pour future intro

table de substitution expliquée

Dieu = grâce pour … = Nature, Souffle

Dieu = Maître

Jésus-Christ = Maître = « petit maître »

on laissera les notes de fin telles notre levée mais on signalera leur existence comme pouvant servir


observer l’inflexion religieuse qui nuit à la perception mystique par ex. dans Doctrine spirituelle… Mère Marie-Véronique infra (ce qui rend tout à coup le travail de correction pénible!)


page oubliée repère « µ »


!reprendre notre explication du bien-fondé de l’édition progressive par les sœurs (dans les Amitiés… 336-337) qui ainsi suivent un plan judicieux (d’où l’intérêt de cette compilation)


A l’écoute... est le meilleur ouvrage relevant Mectilde

J. LECLERCQ Moine de Clervaux belle intro

!excellent choix relevé par les diverses communautées (j’en ai sélectionnées en n fin ; le bon choix est établi pour aider en tous états donc à tous niveaux d’où un recueil « large » débordant le domaine que nous suggérons sous le terme ‘mystique’) [je n’ai jamais douté de la ‘valeur de ce que je fais si mal’ dont le choix, etc].


expliciter le recours à « Dieu » = l’élargissement à « l’Immensité » dont le cosmos visible est la partie visible à nos sens incluant le mens. Aujourd’hui nous avons la chance d’une vision élargie y compris en physique au-delà de l’espace-temps Kantien. En fait il ne s’agit pas de l’immensité qui n’est que manifestation (‘photographie instantanée de notre perception) où se crée dynamiquement tout, au-delà de tout champ, « vibration » est un bon terme associant support et dynamisme - le meilleur analogue pour notre cerveau – nous ne savons rien ou plutôt une bulle sphère dans l’immense.

Sur l’obéissance : pour ne pas obéir extérieurement aux hommes / ni intérieurement à sa raison ou soi-même > transmission puiqu’on l’accepte sans intervenir autrement que dans la quiétude etc difficile à décrire ; j’obéis au bon beau juste mais pièrre de touche pour authentifier ces ors ?




Un TOTUM de et sur MECTILDE


Présentation


Ce gros dossier ne peut être lu rapidement ni en entier. Il ne saurait être réduit ni même simplement « retaillé » sans perdre une grande partie de son intérêt. Des regards très variés et complémentaires convergent sur la mystique figure de Mectilde.

Ce Totum – il demeure incomplet - constitue l’« ouverture » vers d’innombrables manuscrits accumulés en plusieurs siècles par les copistes bénédictines des écrits de leur fondatrice. Nous sont proposées quelques études incontournables comprenant des textes intérieurs soigneusement choisis par des religieuses intérieures. Ces transmettrices demeurent méconnues. Le labeur de plusieurs siècles mérite reconnaissance et redécouverte.

Destinés à usage interne, les supports papier édités au sein d’un Ordre à l’avenir incertain deviennent rares. Il m’a semblé urgent d’en photographier un Essentiel – j’ai eu la chance d’être guidé par des archivistes de l’Ordre aujourd’hui disparues.

Transcrits à l’aide d’un bon outil en reconnaissance de caractères et corrigés a minima pour en assurer la lecture aisée, cela permet de proposer ces ouvrages convertis en présentations informatisées (fichiers doc, odt, pdf, epub) pour une découverte par de futurs inconnu(e)s 1. Quelques-uns en recherche d’intériorité seront comfortés et prêts à suivre l’exemple offert par des « aîné(e)s », s’ils y ont accès sans déplacement ni limitation géographique ou culturel.

C’est le devoir de transmettre les traces de toute Tradition authentique.

Je propose deux forts volumes (en format A4 proche des antiques in-folio, en corps Garamond petit mais lisible), après avoir réédité les principaux écrits mystiques de « l’autre » mystique de même mouvance : Madame Guyon, « Sœur dans le monde », et pour qui Mectilde était « une sainte ».

L’ancienne fut religieuse, la plus jeune demeura laïque ; changement d’époque. Ce sont les deux grandes mystiques qui ont atteint la fin du Grand Siècle.

Le fonds manuscrit protégé dans l’Ordre fondé par la Mère Mectilde est partiellement couvert dans ce Totum. Celle que ses proches appelaient également « notre Mère » - en compagnie de Fénelon « notre Père » - a été sauvé par des disciples dont le fidèle pasteur-imprimeur Poiret. Des milliers de textes de Mectilde recueillis, copiés et recopiés sur trois siècles par ses « filles » sont présentés en un « Fichier Central »2. Le Totum Mectilde repose sur une Base Mectilde.

C’est fort surprenant et unique - peut-on y voir un effet de grâce ?- que de disposer de deux immenses ensembles de textes intérieurs3.

Un travail comparatif devrait être entrepris : les deux femmes ont bien des points communs même si elles ont vécus fort distinctement, ce qui élargit encore le spectre des conditions et milieux rencontrés, des monastères aux Cours, des puissants aux prisons.

On relève l’approche intérieure commune qui leur a attiré des « ennuis » au sens ancien fort de prisons pour Guyon, de vieillesses sans repos pour les deux qui partagèrent le même souci de service à rendre, lavement des pieds de jeunes bénédictines ou de disciples et visiteurs étrangers. Même intensité exigeante – elle provient de leur origine intérieurement commune puisqu’elles sont rattachées à une filiation née du franciscain Chrysostome de Saint-Lô, passant par Monsieur de Bernières (son chapelain Bertot dirige la jeune Guyon).

Même dons d’écriture et de parole qui porte intérieurement. Contacts successifs avec deux épouses royales, donc expérience des Puissants. Les différences seraient les espaces où elles rayonnent : celui « interne » clôturé du monastère, celui « externe » - à peine plus libre - de la ville et de la Cour.


Revue par ouvrage


Ce dossier rassemble les imprimés dans l’Ordre d’Ame offerte …. à Rouen suivi de contributions en collection Mectildiana.


Mes préférences :


Partout : lettres de Mectilde à sortir de ce Totum.

Dans Ame offerte, ‘Comme un encens devant la face du Seigneur’ de dom Joël Letellier, une clé bibliographique.

Dans Ecrits Châteauvieux, l’Introduction de Louis Cognet & son choix dans le Bréviaire : certaines pièces sont admirables, d’autres sont faibles et suspectes [confirmation faite par l’archiviste Molette].

Dans Amitié, Introductions : de Molette très utile pour l’histoire des mss et sa confirmation de réécritures ; de Dupuis et Milcent [dont on peut omettre première lecture, aussi ne sont-elles pas corrigées soigneusement] – Lettres nombreuses mais moins intéressantes que le choix d’ Ecrits Chateauvieux opéré par Louis Cognet. [réécritures  suggérées par Molette]  - A la lecture il me semble que l’ouverture du Bréviaire aux ‘filles’ par Mectilde a du s’accompagner d’une refonte. Hypothèse à étendre sur d’autres mss. provenant de l’Ordre (?) d’où s’impose UN CHOIX mystique plutôt qu’une édition intégrale aveugle ...Sauf si le ms. Paris ou tel autre révèle une source pure ignorée ...Sauf si le recours direct aux mss. révèle une saisie avant manipulations 4. Etude de Mectilde à faire en partant du Fichier central, ce qui demanderait un temps considérable.

[...]

Itinéraire spirituel, Origines…, Entretiens familiers... ont été revus car ces oeuvres de sœurs « intérieures » remarquables ont été auparavant formatées livre pour réédition éventuelle.

Dans Pologne l’histoire douloureuse polonaise culmine par le récit des années de guerre.



Dimensionnements


1500 pages A4

6 853 000 car sans espaces

soit ~4500 car / page A4

page nbp date L


Avertissement 16

Ame offerte 16 84 98 L-

Ecrits Châteauvieux 98 50 65 L-

Amitié Châteauvieux 148 182 89 L

Documents historiques 330 151 79

Ecoute 481 88 88

Inédites 569 169 76 L

Itinéraire spirituel 738 68 97-

Origine des recueils de Conférences [M.-V. Andral] 806 7

Entretiens familiers [Sœur Castel] 813 32 84

Pologne 845 180 84 L

Rouen 1025 180 77 L-

Collection MECTILDIANA 1205 1

Les Amitiés Mystiques de Mère Mectilde 1205 155 17

Correspondance Bernières 1360 135 16 L

Fin 1495


Avertissement

Il s’agit de « sauver » l’universel mystique au moment où les Traditions qui l’accueillent au sein de chaque culture ancienne (chrétiennes, en terres d’Islam, bouddhistes… ) ne résistent pas aux bouleversements qui caractérisent notre siècle. Au moment où l’écriture laisse place au direct visuel, il faut transmettre l’intériorité vécu et suggérée par paroles recueillies de figures exemplaires.

Dans le cas particulier du dix-septième siècle et pour Mère Mectilde / Catherine de Bar, il y a urgence car l’Ordre qu’elle fonda ne recrute plus guère de nos jours des jeunes désirant devenir bénédictines. Les archives centrées sur elle5 sont très soigneusement stockées et classées à Rouen – aujourd’hui sous la houlette de sœur Marie-Hélène Rozec du couvent proche de Craon, avec laquelle j’ai exploré le fonds ; ayant eu la chance de rencontrer quinze ans auparavant lors de brefs séjours à Rouen ses prédécesseurs archivistes, je pouvais lui être utile et même guide. Mais ces dossiers connaîtront peut-être le sort des fonds de la bibliothèque jésuite de Chantilly : ces derniers sont préservés physiquement à Lyon, mais perdus quant à l’orientation spirituelle qu’ils transmettaient. Seuls des bibliothécaires d’antan pouvaient la suggérer aux visiteurs (dans mon cas, la transmission eut lieu par André Derville qui assura la bonne fin de l’édition du Dictionnaire de Spiritualité jusqu’à la dernière lettre Z)6.

J’ai constitué entre 2002 et 2017 une base photographique unique par sa taille (37 000 photographies de 74 000 pages choisies – quelques centièmes des archives – 39 Gigaoctets) et son organisation structurée (racine unique ouvrant sur 454 dossiers et sous-dossiers). Dom Joël Letellier, animateur de la collection « Mectildiana », ami sur une vingtaine d’années, m’a accueilli dans sa collection7.

Il s’agit aujourd’hui de mettre à la disposition des chercheurs spirituels le « double » informatisé de manuscrits choisis outre le présent fichier rassemblant les principaux ouvrages sur Mectilde publiés par ses soeurs. En recommandant sa première étude qui suit immédiatement cet Avertissement. digée par dom Joë, elle est le guide qui ouvre sur des travaux et sur leur esprit (rares aux deux sens du terme : difficiles d’accès, peut-être bientôt perdus ? Qui révèlent l’exceptionnelle profondeur de vie de leurs auteures).

Il s’agirait maintenant de l’exploiter : je n’ai qu’effleuré les contenus de ces manuscrits.


Tome premier

Ame offerte

= Catherine de Bar 1614-1698 Une âme offerte à Dieu en saint Benoît, Téqui, 1998

Quatrième de couverture :


En cette année 1998, aura lieu la célébration du troisième Centenaire de l'entrée dans la « vie» de Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Catherine de Bar (1614-1698).

A cette occasion, un ouvrage collectif voudrait montrer la place de la fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement dans ce XVIIe siècle si riche en spiritualité. Pour cela, les Bénédictines de Rouen ont puisé dans leurs archives.

Grâce à l'aide bénédictine fraternelle et compétente, ce livre illustre l'action de leur fondatrice à son époque, sa postérité, et son rayonnement spirituel jusqu'à nos jours.

En couverture : Plan Turgot de 1731.

Monastère construit par l'architecte Gabriel Gitard en 1658, rue Cassette, Paris (6e).

ISBN 2-7403-05542-7


Page titre :


Catherine de Bar 1614 – 1698 Mère Mectilde du Saint-Sacrement

Une âme offerte à Dieu en Saint Benoît

PIERRE TÉQUI, éditeur, 82, rue Bonaparte, 75006 PARIS

ISBN : 2-7403-0542-7

PRÉFACE

"De par sa nature, l'Eucharistie est au centre de la vie consacrée, personnelle et communautaire... L'adoration assidue et prolongée du Christ présent dans l'Eucharistie permet en quelque manière de revivre l'expérience de Pierre à la Transfiguration : "Il est heureux que nous soyons ici". Ces quelques phrases, tirées de l'Exhortation apostolique sur La vie consacrée (25 mars 1996, § 95), montrent ce que l'Eucharistie est pour toute vie chrétienne : "centre de vie"; elles soulignent aussi le bonheur tout particulier que peut causer l'adoration eucharistique prolongée. Mère Mectilde de Bar, dont nous allons fêter le tricentenaire de la mort (6 avril 1698) et à laquelle ce livre est consacré, l'ayant nettement perçu, a placé l'adoration perpétuelle de l'Eucharistie au centre de l'Institut des Bénédictines fondé par elle.

Dès l'origine, la vie monastique a voulu mettre en pratique le précepte de l'évangile "qu'il faut toujours prier sans jamais se lasser" (Lc 18,1); elle le fait par la récitation communautaire de la prière des Heures du jour et de la nuit, qui sont comme les piles du pont de la prière personnelle par lequel le moine tend vers l'autre rive où il trouve Dieu. Saint Benoît nous apprend que le fondement de la vie spirituelle du moine est la présence de Dieu dans toute sa vie ; sur cette base il dresse l'échelle de l'humilité par laquelle le moine va vers Dieu (Règle de saint Benoît, chap.7). Mère Mectilde a compris que l'Eucharistie, "centre de la vie chré-9-tienne", pourrait concrétiser cet idéal de la prière continuelle et cette foi en la présence incessante de Dieu dans la vie du moine. Elle a donc enrichi le charisme monastique qui, de son temps, prenait un nouvel élan, de toute la richesse de la présence du Seigneur Jésus dans l'Eucharistie. De là est né l'Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, qui persiste et porte ses fruits, après plus de trois siècles d'existence, en différents pays d'Europe.

Comme toute fondatrice, Mère Mectilde a connu des adversités, mais celles-ci n'ont eu d'autre effet que de l'enraciner dans sa vocation. L'Eucharistie n'est pas seulement le sacrement de la présence du Seigneur Jésus, mais aussi le sacrement de sa Passion rédemptrice. Celui ou celle qui se consacre à l'adoration du Saint-Sacrement s'unit aussi à sa Passion et à sa Mort. En ce XVIIe siècle, si riche, en France, d'auteurs spirituels, Mère Mectilde est parmi les plus grands. Elle parle le langage de son époque, qu'il faudra savoir traduire pour le faire passer en notre temps ; mais le message de Mère Mectilde reste actuel et, en ce sens, elle est une sainte pour notre époque ; nous avons en effet un besoin urgent de retrouver la richesse de l'adoration eucharistique.

Il est heureux que nous soyons ici, disait saint Pierre lors de la Transfiguration du Seigneur Jésus. La même chose vaut pour ceux et celles qui placent l'adoration du Christ, présent dans l'Eucharistie, au centre de leur vie chrétienne. Que le centenaire qu'on va célébrer donne un nouvel élan au charisme si riche de Mère Mectilde de Bar.

D. Vincent TRUIJEN osb abbé émérite de Clervaux, Luxembourg.


Comme un encens devant la face du Seigneur DOM JOEL LETELLIER

I - De la naissance à la mort, la même adhésion à Dieu par Jésus et Marie

1 - Du rêve de l'enfant à la vérité de Dieu

Il y a peu de temps, une maman me racontait que, se trouvant dans une église avec ses enfants, sa petite dernière lui demanda soudain : "Maman, tu as ton mouchoir ?". La maman de répondre intriguée "Mais oui, pourquoi, tu en as besoin ?" Et la petite, en montrant du doigt une grande croix où le Christ se trouvait là tout pantelant et plein de meurtrissures, lui répondit aussitôt : "Vite, il a mal, il saigne !" Parole d'enfant, parole vraie où par ces simples mots et une spontanéité tout enfantine, se révèle un coeur qui sait compatir et qui ne peut rester indifférent à la souffrance d'autrui.

Autre anecdote confiée par une autre maman plus récemment encore, qui vit bondir sur elle, à une heure bien matinale et alors qu'elle était encore couchée, son petit garçon de sept ans impatient 10 d'avoir enfin une réponse à sa question : "Dis, maman, comment je peux être sûr que Dieu pense à moi, maintenant et ici ?".

Combien de parents pourraient témoigner à leur tour de ces mots d'enfants qui décapent et qui obligent tout à la fois ? Tel encore ce père qui me confie avoir demandé à son jeune fils d'une dizaine d'années ce qu'il désirait pour son cadeau d'anniversaire et qui s'était entendu répondre tout simplement : "Oh, papa, si je pouvais avoir un calice pour célébrer la messe et faire comme Jésus !"

Loin de nous l'idée que ces enfants sont déjà de petits saints ; ils savent être aussi espiègles que leurs camarades mais, si nous pouvons sourire et nous amuser de cet imaginaire enfantin, nous devons également être attentifs à l'action mystérieuse de Dieu dans le coeur et l'âme des petits. A leur manière, ils nous enseignent peut-être plus simplement et plus immédiatement ce que, dans notre langage compliqué d'adultes, nous appelons transcendance et immanence de Dieu, relation au monde et présence à Dieu, prière et vie sacramentelle, oblation et sacrifice, adoration et réparation...

Catherine de Bar aussi a été une enfant et, dans un des manuscrits rédigés par l'une de celles qui la connaissaient le mieux1, nous apprenons que toute petite encore, elle s'était fabriqué un petit ostensoir, un "soleil" pour mieux se retirer avec Jésus et le prier dans le secret. Et devant cette "figure du Très Saint-Sacrement", ajoute la biographe, "elle allumait de petites bougies, et puis les soufflait, pour, de la fumée, faire une espèce d'encens". On voit là toute l'ingéniosité de cet enfant pour imiter au mieux ce qu'elle avait pu observer dans les cérémonies religieuses où ses

1. Manuscrit N 248, rédigé par Mère Marguerite de la Conception de l'Escale. Ce manuscrit, provenant du monastère de Toul où il se trouvait jusqu'à la Révolution, fut emporté avec les autres à Saint-Nicolas-de-Port où il y demeura jusqu'en 1904. Il se trouve actuellement aux archives du monastère de Bayeux.

parents avaient l'habitude de l'emmener. Sa grand-mère, quand elle découvrit cela, comprit qu'elle ne pourrait procurer à l'enfant plus de joie qu'en lui complétant sa petite panoplie de la parfaite adoratrice. "Cette bonne dame lui fit faire aussitôt un petit encensoir, lui donna de l'encens, et les autres petites choses nécessaires pour contenter sa dévotion..."

Étrange destinée que celle de cette petite fille de Lorraine née à Saint-Dié de parents fort chrétiens en ce dernier jour de l'année 1614, baptisée le jour même, insouciante encore de toutes les turpitudes de l'humaine condition comme de l'incomparable grâce baptismale qu'elle venait de recevoir.

Deux autres biographies de Catherine de Bar, toutes deux du XVIIe siècle dont l'une écrite par sa propre nièce' et l'autre par le Provincial des Frères Minimes', nous attestent qu'à un âge précoce, elle s'était résolue à se donner à Dieu pour toujours. Sa première communion, à l'âge de neuf ans, ce qui était tôt pour l'époque, lui apporta une grâce toute particulière. C'est de cette période que nous avons le témoignage de sa confiance ardente envers la Sainte Vierge Marie en des mots qu'il nous faut rapporter ici tant ils dépeignent la personnalité de l'enfant atteint dans sa sensibilité mais non dans sa foi. Sa maman était tombée gravement malade et même si elle ne partit vers le ciel que quelques années plus tard, la petite Catherine la voyant déjà proche de quitter ce monde lui déclara : "Je vous en prie, ma bonne maman, quand vous irez en Paradis après que vous aurez fait la révérence à

2. Le registre (les baptêmes de l'église de Sainte-Croix (aujourd'hui cathédrale) de Saint-Dié a été retrouvé sous les cendres en 1944.

3. Il s'agit de Mlle de Vienville, petite nièce de Catherine de Bar - soit Gertrude de Vienville, soit sans doute plus vraisemblablement sa soeur Catherine, filleule de Catherine de Bar - dont la biographie qu'elle a écrite de sa tante nous a été conservée par le manuscrit P 101 provenant de la rue Cassette à Paris. Il se trouve actuellement conservé aux archives du monastère de Rouen.

4. François Giry (1635-1688), Vie des Saints, art., La vénérable Mère Catherine des Religieuses de l'Adoration perpétuelle, t. 3, Paris, 1719, col. 217-256 ; ibid., t. 4, suppl., Paris, 1860, col. 220-249.

13 la Sainte Trinité, de lui demander pour moi la grâce que je sois religieuse. Après, vous vous tournerez vers la Très Sainte Vierge et la supplierez qu'elle me prenne sous sa protection et me serve de mère".

Comment ne pas rapprocher ces quelques paroles de celles qu'au soir de sa vie, en l'année 1698, il y a donc exactement trois cents ans, la même Catherine de Bar devenue Mère Mectilde du Saint-Sacrement prononçait à quelques jours de sa Pâque : "Il faut que je remette l'Institut entre les mains de la Sainte Mère de Dieu... Je me sens attirée et pressée d'aller à Dieu ; la seule douleur de mes chères filles me fait peine, mais il faut qu'elles s'y disposent, et dans peu... Je m'en vais à mon Dieu, je m'en vais à mon Père". Et le jour même de sa mort, le 6 avril, alors dimanche de Quasimodo, son confesseur, le Père Paulin, lui demande : "Ma Mère, que faites-vous ? A quoi pensez-vous ?" Et elle de lui répondre par ces deux mots sublimes : "j'adore et me soumets". Quelques instants plus tard, alors que les Soeurs se sont rassemblées autour d'elle pour le dernier souffle, elle a encore la force de se faire entendre du Père Paulin qui sollicitait d'elle une dernière parole pour ses filles qui l'entouraient : "Dites-leur, mon père, qu'elles me sont et me seront toujours présentes. Qu'elles se jettent à corps perdu dans les bras de la Sainte Vierge." Quelques instants après, Mère Mectilde s'éteint doucement. A quatre-vingt trois ans, elle vient de remettre son âme à Dieu par l'entremise de Marie.

C'est évidemment à dessein que le début et la fin de sa vie ont été ainsi juxtaposés : depuis son baptême - le jour même de sa naissance, ce qui est loin d'être sans importance lorsqu'on connaît la spiritualité de Mère Mectilde - et ses jeux d'enfant tout imprégnés de piété profonde jusqu'à son dernier souffle de vie, la continuité est frappante. D'une façon radicale, Catherine de Bar a appartenu à Dieu de tout son être - Ego Dei sum était sa devise d'annonciade qu'elle a certainement dû garder toute sa vie - et Marie a toujours été celle de qui elle a tout appris et de qui elle- même comme ses Soeurs doivent tout attendre. Souvenons-nous à ce sujet de ces quelques confidences qu'elle a pu livrer sur ses débuts dans la vie religieuse alors qu'elle était annonciade à Bruyères : "Un jour, me trouvant dans de grandes peines et n'ayant personne à qui ouvrir mon coeur, je m'adressai à la Sainte Mère de Dieu : "O Très Sainte Vierge, m'auriez-vous amenée ici pour me faire périr... vous voyez que je ne sais pas prier, ni faire oraison. Servez-moi donc s'il vous plaît, de mère et de maîtresse. Apprenez-moi tout ce qu'il faut que je sache." Et Mère Mectilde d'ajouter avec le recul du temps : "Je puis dire que c'est de la Très Sainte Vierge que j'ai appris tout ce que je sais. Elle a toujours été depuis ce temps, ma sainte maîtresse. J'étais toujours appliquée à elle, m'y adressant pour toutes choses."

Et l'on sait en quelles circonstances et en quels termes, le 22 août 1654, la Très Sainte Vierge Marie, selon la volonté si expresse de Mère Mectilde, est élue abbesse perpétuelle. Quant à sa dévotion eucharistique, il est trop évident qu'attirée dès sa tendre enfance par cette mystérieuse hostie rayonnante qui captivait déjà ses yeux et son coeur, elle n'allait jamais cesser d'être comme fascinée dans sa pensée, dans sa prière et dans son adoration par cette présence surnaturelle du Christ dans son Eucharistie et, disons le plus exactement, par le mystère de son Incarnation. Si la petite Catherine de Bar "jouait" à la parfaite adoratrice et si ses yeux aimaient à regarder les flammes des bougies et les volutes si attrayantes de la fumée, c'est parce que son intérêt se portait déjà bien davantage vers ce centre invisible et inaccessible où les yeux de sa foi discernaient celui que son coeur aimait par dessus tout. Dieu, mystérieusement, était à l'oeuvre dans cette âme d'enfant comme lui seul a le secret d'être présent dans les coeurs purs. Alors qu'elle regardait l'invisible, Dieu, par un regard tout intérieur et par sa présence agissante, travaillait déjà son âme et la prédisposait à recevoir ses dons. On ne se moque pas de la prière d'un enfant.

16

Cinq ou six ans après sa première communion dont on sait avec quelle ferveur elle la reçut, elle fut bouleversée par le récit qu'elle entendit des horreurs des guerres de religion et des actes sacrilèges qui avaient été commis en Allemagne, en cette année 1629, contre le Très Saint-Sacrement. Aussitôt elle eut l'immense désir de réparer ces actes atroces et de s'offrir comme "victime" pour compenser le mal qui avait été fait. Là encore, quelle continuité, de son enfance jusqu'à sa mort, dans cette offrande d'elle-même en union aussi intime que possible avec son Seigneur, dont elle sait très bien que lui seul a mérité pour tous, pour que de son oblation puisse surgir quelque compensation que Dieu, dans sa grande justice et miséricorde, pourrait prendre en considération. Rien cependant, dans cette perspective, d'un quelconque doloris-me mal placé mais un grand sens de la communion des saints fondé sur une perception très juste de la portée de l'Incarnation et de la valeur unique du sacrifice du Christ dans son exemplarité et dans son efficience. Là encore, on connaît, immortalisé par le pinceau de Philippe de Champaigne, la scène de l'Amende honorable où, en présence de Mère Mectilde et de ses Soeurs, la reine de France Anne d'Autriche, devant le Saint-Sacrement exposé, fait réparation au monastère de la rue Férou à Paris, le 12 mars 1654, demandant ainsi pardon à Dieu de tous les actes criminels qui ont pu offenser la Majesté Divine.

2 - Les tribulations d'une âme assoiffée de Dieu

De la naissance à la mort, d'une naissance à l'autre pourrait-on dire puisque la mort n'est autre que le dies natalis, le jour de la naissance au ciel, Catherine de Bar n'a cessé d'appartenir à Dieu avec cet immense désir qui a toujours habité son coeur : celui de ne faire qu'un avec Jésus-Hostie s'immolant en victime sainte, sans tache, donnant sa vie en rançon pour la multitude. Une telle continuité dans cette sequela Christi de la part d'un caractère entier, volontaire et fougueux est vraiment remarquable mais il ne faudrait pas s'imaginer, parce que le propos est identique à la fin comme au début, qu'il n'y a eu ni difficultés ni progression. A vrai dire d'ailleurs, il n'y aurait eu ni progrès ni même continuité s'il n'y avait pas eu d'embûches ni d'épreuves. Celles-ci ne manquèrent pas, et de toutes sortes.

Devenue en 1632 Soeur Saint-Jean-l'Evangéliste chez les annonciades de Bruyères, de Badonviller et de Commercy puis Soeur Catherine-Mectilde5 chez les Bénédictines de Rambervillers à partir de 1639 et enfin Soeur Mectilde du Saint-Sacrement à partir de son passage à Saint-Mihiel deux ans plus tard, Catherine de Bar continue d'avancer et de tenir bon sur le chemin si particulier que Dieu semble lui tracer au jour le jour. Au milieu des pires tribulations et de mille péripéties qui tinrent du véritable roman, en pleine guerre de Lorraine, à travers les dévastations de la soldatesque suédoise luthérienne et de toutes les atrocités dont elle est le témoin, craignant à juste titre le pire pour elle-même comme pour ses Soeurs, pour leur vie comme pour leur pureté et leur détermination religieuse, notre jeune moniale nous étonne par sa personnalité et son intrépidité. Elle se trouve pourtant confrontée à de lourdes épreuves intérieures. Qu'importe, avec ses Soeurs toujours chassées par les troupes et allant de refuge en refuge, obligées de se disperser en petits groupes de deux ou trois et livrées à la merci de tout un chacun, Mère Mectilde est consciente du travail intense de décapage que le Seigneur est en train d'accomplir



5. Il s'agit de Mechtilde de Hackeborn, célèbre mystique du XIVème siècle dont la vie et les oeuvres avaient été publiées en français au XVIIème siècle par Jacques Ferraige, à Paris, chez Michel Joly, 1623. Sainte Mechtilde de Hackeborn (1241-1299) est entrée au monastère (le Rodersdorf où sa soeur aînée Gertrude était déjà moniale. Celle-ci devait être élue abbesse à l'âge de 19 ans et pendant quarante années (1251-1291) gouverner la communauté qu'elle transféra pour des raisons pratiques à Helfta en 1258. C'est en 1261 qu'une enfant (le 5 ans du nom de Gertrude fut confiée à la responsabilité de Mechtilde. C'est sous sa direction que cette petite fille devint sainte Gertrude la grande (1256-1301).

Au sujet de Mère Mectilde du Saint-Sacrement, nous trouvons les deux orthographes : Mechtilde et Mectilde, cependant la découverte et la publication de sa signature - et nous possédons maintenant plus d'une dizaine (le signatures autographes - nous fait prendre en considération le fait qu'elle signe toujours : Mectilde.

18 en elle. Ce qu'on serait tenté d'appeler un mauvais début représente en réalité pour Mère Mectilde le creuset où la Providence divine a permis que soit forgée cette âme hors du commun.

Sans doute était-ce là chose nécessaire avant de connaître enfin la paix bénédictine au sein de la grande abbaye de Montmartre réformée et dirigée par Marie de Beauvilliers. Une paix bien relative toutefois car le séjour ne durera qu'à peine une année, du 25 août 1641 au 7 août 1642, une année féconde certes mais au cours de laquelle Mère Mectilde eut à s'affronter elle-même dans un épuisant combat spirituel, dans la nécessité où elle se trouve de crucifier ses désirs pour mieux se conformer à la volonté divine. Elle n'a encore que 28 ans d'âge et cependant elle a déjà passé dix années de vie religieuse sinon dans le cloître du moins à l'école de l'abandon à Dieu, cet abandon qu'il lui faudra encore davantage pratiquer dans les années suivantes.

En août 1642, avec ses Soeurs de Lorraine réfugiées dans la région de Paris, elle doit quitter Montmartre pour la Normandie où avaient trouvé refuge également d'autres moniales de la pauvre communauté dispersée de Lorraine. L'une d'entre elle se trouvait malade à la Sainte-Trinité de Caen et réclamait d'ailleurs la visite de Mère Mectilde. Le petit groupe de religieuses fut ainsi reçu par l'abbesse de l'abbaye de la Sainte-Trinité avant d'essayer de trouver un lieu pour reconstituer une communauté autonome puisque là était la mission que leur avait confiée Mère Bernardine, prieure de Rambervillers. Et c'est non loin de Caen, à Barbery, à proximité d'une abbaye cistercienne que Mère Bernardine et ses trois Soeurs dont Mère Mectilde purent s'installer. Ce fut de courte durée car dix mois après, il fallut de nouveau partir pour la région parisienne, à Saint-Maur-des-Fossés où une vaste maison leur avait été signalée comme pouvant enfin accueillir toute la communauté de Lorraine qui ne pouvait se regrouper en Normandie. Si le séjour à Barbery fut encore plus bref que celui de Montmartre, il eut comme on le sait les plus grandes incidences sur l'évolution spirituelle de Mère Mectilde par les rencontres providentielles qu'elle y fit et la direction qu'elle y reçut.

A Saint-Maur-des-Fossés où la communauté de Lorraine put effectivement se rassembler peu à peu, Mère Mectilde eut la grâce non seulement de connaître une certaine stabilité qui dura environ trois années mais aussi de recevoir là encore de bonnes et riches influences.

Elle fut déchirée à la pensée de devoir quitter ces lieux et surtout parce qu'on lui demandait de revenir dans la région de Caen, en tant que prieure cette fois pour relever un monastère qui s'en allait à la dérive et à qui il fallait redonner vie. Il s'agissait d'une ancienne fondation de Montivilliers près du Havre, implantée primitivement à Pont-l'Evêque et transférée en 1644 dans la ville de Caen. C'est là que Mère Mectilde dut se rendre pour trois ans non sans faire preuve, lorsqu'on le lui demanda, d'une obéissance crucifiante et, sur les lieux, d'un habile savoir-faire à l'efficacité pleine de tact et de discrétion. Elle gagna vite les plus récalcitrantes et, à son départ, elle fut beaucoup regrettée.

Il fallut de nouveau partir, c'était en août 1650, car on la rappelait à Rambervillers où le monastère redevenait florissant mais à peine était-elle arrivée dans sa Lorraine natale que la guerre de nouveau apporta ses ravages avec la Fronde et la lutte contre l'Espagne. Mère Mectilde dut encore s'exiler avec quatre autres moniales. Le petit groupe tenta de reprendre le chemin de Saint-Maur-des-Fossés en passant par Paris. Mais voilà que Paris aussi était en révolte et elles s'y trouvèrent bloquées. La Providence voulut qu'elles puissent se retrouver avec les six religieuses de Saint-Maur-des-Fossés qui avaient trouvé un lieu de refuge rue du Bac, au faubourg Saint-Germain. Là, dans cette ancienne maison de prostitution, le dénuement était complet, la pauvreté était extrême et Mère Mectilde tomba malade.

3 - Un sanctuaire habité par Dieu

C'est peut-être à ce moment là, à ce moment précis où tout semblait anéanti, qu'un concours de circonstances fit surgir de 20 part et d'autre des amis et bienfaiteurs, des relations et influences qui transformèrent en peu de temps ce couvent de fortune en un haut-lieu de prière et d'adoration. Non sans difficultés, tout alla cependant très vite et d'une façon vraiment inattendue. Désormais, les moniales seraient vouées à l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement en réparation de tous les sacrilèges et crimes commis pendant les guerres de religion et le monastère serait ainsi une vivante action de grâce pour la victoire sur l'impiété. Le 25 mars 1653, le jour de l'Annonciation, eut lieu la première exposition du Saint-Sacrement en ce premier emplacement. Huit mois après, les Soeurs purent trouver non loin de là, rue Férou, une maison plus acceptable et c'est le 12 mars 1654, date mémorable, que Dom Placide Roussel, prieur de l'Abbaye voisine de Saint-Germain-des-Prés, établit la clôture et exposa le Saint-Sacrement. Anne d'Autriche, la régente, se trouvait devant l'autel, la corde au cou et un flambeau à la main ; entourée de moniales, elle lut l'acte de réparation et c'est ce jour que débuta l'adoration perpétuelle. Bénédictines, Mère Mectilde et ses Soeurs le restaient mais elles devenaient officiellement réparatrices et victimes à la suite du Christ, unies à son sacrifice, pour racheter tous les méfaits commis.

Cinq mois plus tard, le 22 août 1654, Mère Mectilde, selon son plus grand désir, proclamait Marie abbesse et supérieure perpétuelle. Mère Mectilde, qui n'avait pas encore ses quarante ans, venait d'accomplir à la suite d'événements pourtant si imprévisibles ses voeux les plus chers qui ne l'avaient à vrai dire jamais quittée depuis sa tendre enfance. Mais que d'épreuves à surmonter, que de souffrances dans cette instabilité permanente depuis son entrée en religion ! Incontestablement, Mère Mectilde restera toujours marquée par cette première période de sa vie. Meurtrie par la guerre et les horreurs dont elle a été souvent le témoin, marquée aussi par les rencontres et influences diverses qui ont été déterminantes dans son orientation religieuse et son cheminement spirituel, elle connut alors des années décisives pour son évolution personnelle, humaine et spirituelle à la fois.

Il n'est pas besoin ici, me semble-t-il, de continuer à suivre Mère Mectilde et ses Soeurs dans l'évolution de leur communauté, transférée peu après rue Cassette où fut construit pour elles un authentique monastère. C'est dans ce lieu, c'est là qu'enfin Dieu put être loué et adoré pendant longtemps, c'est de là aussi que Mère Mectilde put rayonner pour de nouvelles fondations ou affiliations, c'est là encore que la Mère fondatrice se donna davantage à Dieu et à ses Soeurs dans un dévouement inlassable et une mort continuelle à elle-même pour que Dieu vive toujours plus en elle et dans ses moniales.

C'est enfin rue Cassette que Mère Mectilde, comme on l'a vu au début de ces lignes, se laissa prendre par le Seigneur venu la chercher. Entre son enfance et sa mort, certes, ce sont les mêmes dispositions mais que de souffrances et d'épreuves entre les deux pôles et quelle ascension dans l'anéantissement volontaire de ses propres vues pour qu'en elle le Christ soit maître ! Identité peut-être dans les propos et le désir d'adhésion mais purification intense qui peut nous faire entrevoir que malgré la continuité réelle, il s'est opéré un total renouvellement de l'être. Ne pourrait-on pas dire de Mère Mectilde qu'elle fut d'abord un sanctuaire fait pour Dieu et qu'elle devint le lieu où Dieu habitait ? Car tout accomplissement spirituel pourra toujours se traduire par les mots mêmes de saint Paul, éternellement neufs et vrais : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi."

Mère Mectilde n'est pas seulement "la grande dame en noir qui parle toujours de la mort", c'est aussi et surtout cette enfant choisie par Dieu et qui a choisi de devenir et de rester enfant du Père, enfant bien-aimée et crucifiée avec le Fils, sous le regard et la conduite de Marie et de l'Eglise, sa mère, pour que tous ressuscitent et vivent pour toujours de la vie même de Dieu. 22

Il - Un demi-siècle de recherches

1. Le retour aux sources

S'il est vrai que les moines du Moyen-Age sont célèbres pour les innombrables oeuvres profanes ou spirituelles héritées de l'Antiquité qu'ils ont, en rajeunissant leur support, transmises aux générations suivantes, on a peut-être moins conscience du rôle irremplaçable, plus modeste, il est vrai, mais tout aussi indispensable, des moines et des moniales copistes qui, au cours des siècles ultérieurs y compris ceux qui ont vu naître et se généraliser le procédé de l'imprimerie, ont transmis à leur tour l'héritage du passé. C'est qu'en effet, tout n'est jamais livré aux imprimeurs et encore moins commercialisé. Il reste des documents d'archives d'autant plus précieux qu'ils sont dispersés, souvent uniques, quelquefois inachevés. Leur auteur n'a pas jugé bon de les éditer ou bien ils ne le méritaient pas pour l'époque ou encore ils ne le pouvaient pas pour diverses raisons.

La correspondance, entre autres genres littéraires, échappe la plupart du temps à l'édition, car l'on n'a pas toujours conscience de la valeur de cette littérature particulière. Les lettres sont habituellement personnelles, il est vrai, mais précisément, c'est à cause de cela qu'elles constituent un véritable trésor et qu'elles sont souvent bien nécessaires pour reconstituer le tissu d'une époque ou d'une personnalité. Elles nous fournissent en général un aspect plus vivant, plus familier et plus concret que ne pourrait souligner aucun autre écrit parallèle et plus officiel. Il en va de même pour des entretiens familiers, des conférences ou des discours improvisés pris au vol par des "scribes" volontaires ou désignés, des sténographes qui transcrivent et qui, éventuellement, font approuver par l'auteur leur texte pour en garantir l'authenticité, qui enfin les transmettent à d'autres, lesquels à leur tour les recopient ou les classent dans les biens de famille.

C'est bien ce qui s'est produit - et de façon admirable - dans la famille monastique de Mère Mectilde, de son vivant déjà puis 23 après sa mort, de la part de celles notamment qui la connaissaient le mieux. Chaque monastère appartenant à l'Institut désirait avoir une copie des recueils ainsi constitués et transmis des dits et faits de la vénérable Mère fondatrice. Au gré des circonstances, durant les trois siècles qui nous séparent maintenant de sa mort, certains textes manuscrits autographes, un peu plus d'une centaine, sont arrivés jusqu'à nous, précieusement, gardés par le monastère de Rouen qui a hérité des documents de Paris et par celui de Varsovie. Certaines lettres autographes sont également conservées à Evreux. Toutes les autres archives, sont des copies, la plupart très fidèles et comparables entre elles ; certaines sont uniques et particulièrement fiables, d'autres sont sujettes à caution à cause de leur mauvaise transmission, de la volonté d'adaptation qui a parfois prévalu, au dix-neuvième siècle notamment, ce qui, du coup, fausse la perspective et supprime la confiance.

Sans compter ce qui se trouve dans plusieurs bibliothèques diocésaines et municipales, à la Bibliothèque Nationale ou à la Sorbonne, ce sont plus de 200 volumes manuscrits conservés uniquement dans les différents monastères des Bénédictines du Saint-Sacrement qui nous fournissent aujourd'hui une riche matière. Certains de ces volumes rassemblent entre autres la surprenante correspondance de Mère Mectilde qui comprend plus de trois mille lettres. Trop peu encore sont éditées de nos jours et cependant il y a là un trésor pour la spiritualité, la littérature et l'histoire tout court. Si deux mille lettres environ sont adressées à des religieuses, les autres - un millier - sont écrites à des personnalités du monde jusqu'aux reines de France, de Pologne et d'Angleterre. La part spirituelle y est toujours dominante car ce sont principalement des lettres de direction mais on y trouve tant d'éléments divers qu'elles dépassent ce cadre strict. Les manuscrits nous transmettent également environ trois cents conférences ou chapitres que Mère Mectilde a donnés à ses Soeurs assemblées en salle capitulaire. C'est là sans doute, ainsi que dans sa correspondance et dans quelques autres entretiens familiers qu'on a pu recueillir d'elle, plus encore peut-être que dans les documents 24 officiellement transmis, imprimés et souvent interpolés, qu'il faut aller chercher le "véritable esprit" de Mère Mectilde.

Le tout est considérable et l'éparpillement des sources manuscrites n'a pas facilité le travail parfois fastidieux mais combien nécessaire et exaltant auquel s'est livrée dans les années soixante de ce siècle finissant, une équipe de moniales des plus motivées, à l'esprit entreprenant et à la persévérance éprouvée. Sans le travail de cette première équipe, rien de valable dans la suite n'aurait pu être entrepris car il fallait d'abord réunir, inventorier, classer, transcrire, comparer et discerner avec un jugement sûr. L'essentiel était d'aller aux sources et aux vraies sources.

Cette première équipe, à partir de 1960, et principalement en 1964, se réunissait à Paris, et pour une quinzaine de jours chaque fois, au monastère de la rue Tournefort où se trouvaient déjà bon nombre d'archives. Un fichier central, actuellement à Rouen, fut constitué, donnant pour chaque manuscrit un numéro d'ordre et la mention de l'incipit et de l'explicit. Les sages conseils de Melle Vieillard, maître de recherche au CNRS, furent sur ce point comme sur tant d'autres hautement appréciés. Cette équipe internationale de sept moniales Bénédictines du Saint-Sacrement était constituée de Soeur Marie-Joseph Max, du monastère de Peppange au Luxembourg ; Soeur Marie-Catherine Castel, de Bayeux ; Soeur Marie-Véronique Andral, de Mas-Grenier, actuellement au monastère de Rouen ; Soeur Maria-Magdalena Monticelli, de Milan ; Soeur Marie-Béatrice Juan, de Paris, actuellement au Mas-Grenier ; Soeur Jeanne-d'Arc Lervack, de Dumfries en Ecosse, actuellement à Craon et Soeur Claire-Marie Grafeuille, de Paris.

C'est grâce à leur travail que fut élaboré, entre autres réalisations, un recueil de conférences et chapitres de Mère Mectilde où les pièces douteuses ont été évacuées pour ne retenir qu'un ensemble sûr qu'on appelle communément le corpus ou le "dossier de Bayeux", puisque c'est là que la frappe originale se trouve et que c'est ce monastère qui en assura la diffusion auprès de 25 chaque monastère de l'Institut. L'ensemble retenu regroupe 265 textes relatifs soit à la liturgie selon le déroulement du temporal ou du sanctoral, soit à la vie monastique proprement dite. Chaque document, qui peut comporter plusieurs pages, possède un numéro d'ordre ainsi que les références au manuscrit de provenance et celles du fichier central. Pour chaque texte, la commission a opté avec sagesse et discernement pour une division en paragraphes établis en fonction de la progression des idées et pour plus de clarté. Les paragraphes n'ont pas été numérotés mais je me permets de suggérer qu'ils le soient sur chaque exemplaire afin de faciliter les renvois à des textes relativement longs pour la plupart. On aurait ainsi le numéro d'ordre de la conférence dans le corpus de Bayeux suivi du numéro du paragraphe concerné. Cela pourrait beaucoup simplifier les recherches.

2. Les imprimés des XVIIe, XVIlle et XIXe siècles

Avant d'inventorier, même de façon rapide, les principales études qui ont contribué à mieux faire connaître la vie, la spiritualité et la doctrine de Mère Mectilde, depuis une cinquantaine d'années, il me faut signaler les quelques écrits de Mère Mectilde elle-même qui furent publiés de son vivant et qui nous sont donc parvenus à l'état imprimé. Il s'agit principalement du Cérémonial des religieuses6 (1668), du Propre des fêtes et offices de la Congrégation7 (1668), des Constitutions8 (1675), de l'Occupation intérieure pour les

6. Cérémonial des religieuses Bénédictines de l'Institut de l'adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement. le Partie. A Paris, chez Robert Ballard, seul imprimeur du Roy pour la musique, 1668.

7. Propre des fètes et offices de la Congrégation des religieuses Bénédictines de l'adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement, approuvé d'autorité apostolique. Cardinal de Vendôme, légat en France, à la Mère Mectilde, pouvoir de N.T.S. Père, le Pape Clément IX - 26 mai 1668.

8. Constitutions des religieuses Bénédictines de l'Institut de l'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement de l'Autel, à Paris. 20 juin 1675. La première rédaction est de 1666 et, après l'édition de 1675, il y a eu des retouches jusqu'en 1698.

26 âmes associées9 (1682), du Véritable esprit des religieuses adoratrices10 (1683), des Exercices spirituels11 (1686) et du Règlement des offices (1688). D'autres imprimés ont été édités au XVIIIe siècle, ainsi par exemple les Constitutions, à Varsovie en 1758, et un recueil contenant les Offices solennels de la Réparation et du Précieux Sang, les Actes de consécration et réparation et le Petit office, à Rouen en 1777.

Après la Révolution, certains monastères ont voulu éditer des textes encore laissés manuscrits ou rééditer des ouvrages propres à la vie monastique de l'Institut. Cependant, il faut être prudent pour les éditions de ce XIXe siècle car les écrits de Mère Mectilde ainsi repris ont été "arrangés" au goût de l'époque et selon les besoins. Il y a donc des suppressions, des ajouts, des retouches et des permutations. Ce fut principalement l'oeuvre des monastères d'Arras, de Saint-Louis-du-Temple, de Saint-Nicolas-de-Port et de Sainte-Geneviève de Paris. Les monastères qui avaient des élèves ont également composé des manuels de prières pour leurs pensionnaires. C'est ainsi que le Véritable Esprit a connu plusieurs rééditions depuis 1803 jusqu'en 1900, de même pour les Constitutions (Paris, 1817 ; Lyon 1851 et Arras, 1862), les Exercices spirituels (Paris, 1817 et Lille, 1841), le Propre des fêtes (1827), la Journée religieuse (Lille, 1833, 1841, 1859), les Heures du Saint-Sacrement (Lille, 1835 et 1841), le Règlement des offices (Lille, 1839, 1863) et le Cérémonial (Lille, 1840)12.

Pour ce qui concerne les éléments biographiques de Mère Mectilde, outre les manuscrits que nous possédons encore de nos jours, et qui ne sont pas encore publiés ou qui ne le sont que partiellement13, il faut signaler les plus anciennes éditions imprimées.

9. Occupation intérieure pour les âmes associées à l'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement de l'Autel, à Paris, chez la veuve Georges Josse, rue Saint-Jacques, à la couronne d'épines, 1682.

10. Véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Très Saint-Sacrement de l'Autel, à Paris, chez Christophe Journel, rue Saint-Jacques, au petit Saint-Jean, 1683. (10 ch.) ; nouvelles éditions à Paris, chez Edme Couterot, rue Saint-Jacques, au bon pasteur en 1684 (16 ch.) et 1690 (19 ch.). Au XIX' siècle : rééd. à Chartres, (An XI) 1803 ; Paris, 1817 ; Versailles, 1853, 1864 et Paris, 1900.

11. Exercices spirituels ou la pratique de la Règle de saint Benoît à l'usage des religieuses Bénédictines de l'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement de l'Autel, 10 juin 1686. Il s'agit d'une adaptation de l'ouvrage de Dom Claude Martin, le fils de Mère Marie de l'Incarnation.

12. Pour ne parler que du XIX' siècle, les traductions sont aussi nombreuses, ainsi par exemple : le Véritable Esprit est publié en allemand à Einsiedeln successivement en 1849,1853, 1856, 1859 et 1898 ; les Constitutions sont traduites en allemand à Bonn en 1867, en italien à Milan en 1888, en néerlandais à Utrecht en 1899, etc. Dans la suite de ce travail, nous n'avons indiqué les rééditions et traductions de ces différents ouvrages, au XXe siècle, qu'à titre occasionnel.

13. Nous pensons au manuscrit P 101 aujourd'hui à Rouen. Il s'agit de la biographie de Mère Mectilde, rédigée par sa nièce Gertrude ou Catherine de Vienville. La lettre d'approbation, signée du Chanoine Simon Gourdan, de l'abbaye de Saint-Victor est datée du 26 avril 1701.

Par ailleurs, le monastère de Tourcoing possède un texte de l'abbé Berrant, resté inédit, donnant une Vie abrégée de la vénérable Mère Catherine de Bar. Il y a aussi une biographie du XIXe siècle, restée inédite, celle écrite par Dom Firmin-Dunstan Collet (1824-1892), profès de Solesmes (1848). Il quitte son abbaye vers 1865 et devient secrétaire de Mgr Mermillod, évêque de Genève. Son manuscrit, écrit avant 1865, conservé pendant longtemps à l'abbaye de Pradines, se trouve maintenant à Rouen. Une copie manuscrite se trouve à Limon.

Il y a également, toujours à la fin du XIX' siècle, un autre moine de Solesmes, Dom Joseph Rabory (1843-1916), profès de Solesmes en 1871, envoyé à Marseille en 1873, puis à Ligugé en 1886, qui avait entrepris d'écrire une vie de Mère Mectilde. Il en a rassemblé les éléments dès 1893 mais en 1895, il confie à Dom Alphonse Pothier, le frère de Dons Joseph Pothier, que le travail n'avance que lentement. (Correspondance de Dom J. Rabory à Dom A. Pothier : lettres du 11 avril 1893, du 15 juillet et du 9 octobre 1995. Ces lettres sont conservées aux Archives de l'abbaye de Saint-Wandrille). Dom Joseph Rabory devient alors aumônier successivement à Tours, Marmoutier et SaintLouans. Après quoi, il doit se rendre dans un prieuré dépendant de Ligugé, à Cogullada en Espagne, où il meurt en 1916. Nous n'avons pas pu, jusqu'ici, trouver trace de son manuscrit ni de ses notes sinon d'un commentaire inédit du Véritable Esprit, conservé à Limon. Je tiens à remercier ici Soeur Marie Christine Gillier, Dom Louis Soltner et Dom Hugues Leroy, respectivement archivistes de Limon, Solesmes et Saint-Wandrille, pour les recherches entreprises à ce sujet. Mentionnons toutefois que parmi les nombreuses publications de Dom Joseph Rabory se trouvent notamment La vie de Louise de Bourbon, princesse de Condé, fondatrice du monastère du Temple, Solesmes, 1988 ; la Correspondance de la princesse Louise de Condé, Solesmes-Paris, 1889 ; l'introduction de l'Histoire d'un monastère. Les Bénédictines de Saint-Laure-nt de Bourges, Bourges, 1891 et Marie-Casimire Sobieska, reine de Pologne, clans la Revue du Monde Catholique, t. 105 (1891) p. 51-68 et 244-257.

Enfin, au début du XXe siècle, peu avant 1912, Henri Boissonnot a écrit une biographie de Mère Mectilde intitulée : Une âme mystique au XVIIC. Le manuscrit se trouve au monastère de Tourcoing. Nous devons par ailleurs au Chanoine Henri Boissonnot un très intéressant ouvrage intitulé La Lydwine de Touraine, Anne-Berthe de Béthune, abbesse de Beaumont-les-Tours, 1637-1689, Paris, Lecoffre, 1912. Dans ce livre de plus de 400 pages, l'auteur présente un grand nombre de lettres de Mère Mectilde adressée à Mère Anne de Béthune.

28 Nous avons tout d'abord une lettre circulaire14 de 1698, puis au XVIIIe siècle, une biographie éditée par Pierre-Hippolyte Helyot et Maximilien Bullot en 1718 15, celle du Provincial des Minimes François Giry publiée en 1719 16 et celle de l'abbé Arnaud-Bernard Duquesne, de 1775 en 474 pages 17. N'oublions pas la notice que le savant abbé de Senones Dom Augustin Calmet a consacrée à Mère Mectilde dans sa Bibliothèque lorraine, col. 651-653, de l'année 1751 18.

Au XIXe. siècle, signalons en premier lieu une biographie de Mère Mectilde éditée en allemand à Osnabrück par l'abbé B. F. Brust, alors vicaire à la cathédrale d'Osnabrück et en lien avec le monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement de cette ville. Cet ouvrage de 300 pages contient en outre un choix de prières de Mère Mectilde 19. Il nous faut surtout mentionner l'oeuvre entreprise par Monseigneur Ildefons Hervin, alors aumônier du monastère d'Arras avec la collaboration de l'abbé Marie Dourlens, qui nous a valu, en 1883, plus de 800 pages d'une biographie bien

14. Lettre circulaire du premier monastère des religieuses Bénédictines du Saint-Sacrement de Paris, le lerjuillet 1698. Soeur Marie-Anne du Saint-Sacrement, prieure. Paris, imprimerie de la V. d'Etienne Chardon, rue Galande, 1698.

15. Pierre Hippolyte Helyot et Maximilien Bullot, Histoire des Ordres monastiques, religieux et militaires et des congrégations séculières de l'un et l'autre sexe, Paris, Jean-Baptiste Coignard, rue Saint-Jacques, 1718, t. VI, p. 370-390 ; traduction italienne en 1737.

16. François Giry, Vie des Saints, art., La vénérable Mère Catherine des Religieuses de l'Adoration perpétuelle, t. 3, Paris, 1719, col. 217-256 ; ibid., t. 4, suppl., Paris, 1860, col. 220-249 ; traduction polonaise, à Varsovie en 1738.

17. Arnaud-Bernard d'Icard Duquesne, Vie de la Vénérable Mère Catherine de Bar, dite en religion Mechtilde du Saint-Sacrement, Nancy, chez Claude-Sigisbert Lamort, 1775.

18. Augustin Calmet, Bibliothèque lorraine ou histoire des hommes illustres qui ont fleuri en Lorraine, Nancy, 1751, col. 651-653. Cet ouvrage forme le tome IV de son Histoire de Lorraine dans l'édition de Nancy, 1745-1757, en 7 volumes.

19. B. F. Brust, Lebensgeschichte der ehrwürdigen Mutter C. Mechtilde, der Stifterin und ersten Oberin vom Orden der Ewigen Anbetung des Allerheiligsten Altarsakramentes. Nebst Anhang von Gebeten für die Mitglieder der Brudersche vom h. Altarsakramente, Osnabrück, 1856.

29 documentée20. Mgr Hervin, la même année, a résumé cette ample biographie en une Vie abrégée qui ne comporte plus que 432 pages21. Peu de temps après, Monseigneur Paolo Angelo Ballerini, originaire de Milan, nommé archevêque de cette ville en 1859, sans pouvoir cependant exercer sa charge pour des raisons diplomatiques et qui devint en 1867 patriarche latin d'Alexandrie, publia en 1886 une biographie de Mère Mectilde22 en s'inspirant de celle de Monseigneur Ildefons Hervin. Une deuxième édition revue et augmentée parut en 1895. Signalons en 1891-1892 une contribution importante de Dom Gerard van Caloen, de l'abbaye de Beuron, avant qu'il ne devienne abbé au Brésil, publiée dans la Revue Bénédictine sur les Bénédictines du Saint-Sacrement23. A cette même époque signalons aussi une Note sur le nom de "Catherine de Bar" par Léon Germain en 189224, également les pages d'Arthur Benoît dans sa contribution aux Mémoires de l'Académie Stanislas concernant Les Dames du Saint- Sacrement à Nancy, publiée en 1895 25 , ainsi que la biographie écrite par Christian Pfister, Catherine de Bar, sa vie et son oeuvre, publiée en 1986 2 6. L'année sui

20. Ildefons Hervin et Marie Dourlens, Vie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, Paris, Bray et Retaux, 1883 ; traductions allemandes en 1887 et 1899 et polonaise en 1943.

21. Ildefons Hervin et Marie Dourlens, Vie abrégée de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, Paris, Bray et Retaux, 1883.

22. Paolo Angelo Ballerini, La Madre Metilde del SS. Sacramento, Milano, 1886 ; 2e édition revue et augmentée, 1895. Voir ci-après les dernières lignes de la note 45.

23. Gerard van Caloen, Les Bénédictines du Saint-Sacrement, dans la Revue Bénédictine, 8 (1891) p. 242-254, 299- 308, 396-406 ; 9 (1892) p. 385-391, 433-441, 481-490.

24. Léon Germain, Note sur le nom de "Catherine de Bar", dans le Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 15 (1891-1892) p. 41-44. Cet article de Léon Germain est une mise au point qu'il a rédigée très utilement à la suite des remarques inexactes de Paul de Boureulle dans L'abbaye de Remiremont et Catherine de Lorraine, ibid. (1883- 1884) p. 33 (appendice B) et dans sa note Note sur le nom de "Catherine de Bar", ibid. 16 (1890-1891) p. 322-323.

25. Arthur Benoît, Les Dames du Saint-Sacrement à Nancy, dans les Mémoires de l'Académie Stanislas, 1895, p. 215- 248.

26. Christian Pfister, Catherine de Bar, sa vie et son oeuvre, dans le Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne (1896-1897) p. 215s. et dans Histoire de Nancy, 3 vol., 1902-1909, vol. 1, Nancy, 1909, p. 757-774.

30 vante, en 1897, l'Abbé J.- B.-Edmond L'Hote consacre une notice de plusieurs pages à Mère Mectilde dans sa Vie des Saints et autres pieux personnages 27.

3. La première moitié du XXe siècle et l'éveil de l'année 1953.

Abordons maintenant le XXe siècle. Les études concernant Mère Mectilde, rares dans la première moitié, ont pris un essor remarquable ces cinquante dernières années. En premier lieu, les études du début de ce siècle : un ouvrage des moniales de Rosheim, écrit par Mère Scholastique Parisot, prieure de Nancy, publié en 1922 28 suivi, l'année suivante et à propos de ce dernier livre, d'une étude de Dom Pie de Kerchove 29. Dans son ouvrage sur le monastère de Rouen, publié en 1923, l'Abbé Auguste Reneault, alors aumônier des Bénédictines, relate l'époque de la fondation d'un monastère à Rouen avec les voyages de Mère Mectilde dans cette ville30. En 1924, les Bénédictines de Paris, rue Tournefort, éditent une petite Notice abrégée sur la Révérende Mère Mectilde du Saint-Sacrement31. En 1932, Dom Paul Séjourné, de l'abbaye Sainte-Marie de Paris, écrit l'article consacré à Catherine de Bar dans le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie Ecclésiastiques32 et, de son côté le célèbre abbé Bremond, dans sa

27 J.-B.-Edmond L'Hote, Catherine de Bar, en religion, Soeur Mechtilde du Saint-Sacrement, dans son ouvrage La vie des saints, bienheureux, vénérables et autres pieux personnages du diocèse de Saint-Dié, t. 2, Saint-Dié, 1897, p. 403-417.

28 Anonyme (Mère Scholastique Parisot, prieure de Nancy), Catherine de Bar, Mère Mectilde, Publication bénédictine "Pax", Montauban, Prunet, 1922.

29 Pie de Kerchove, Mère Mectilde du Saint-Sacrement, dans la Revue Liturgique et Monastique, 8 (1922) Maredsous, p. 261-266.

30 Auguste Reneault, Le monastère de Bénédictines du Saint-Sacrement. Fondé à Rouen en 1663, Fécamp, 1924.

31 Anonyme, Notice abrégée sur la Révérende Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Paris, 1924. 32. Paul Séjourné, art. Bar (Catherine de), dans le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie Ecclésiastiques, t. VI, 1932, col. 534-538. Voir aussi : H. C. Wendlandt, art., Bar (Catherine de), dans le Lexicon für Theologie und Kirche, t. 1 (1930) col. 956 et Paulus Volk, art., Bar (Catherine de), ibid., t. 1 (19572) col. 1233. On pourra aussi consulter l'ouvrage intitulé :

31 non moins célèbre Histoire littéraire du sentiment religieux, en 1932, évoque à plusieurs reprises Mère Mectilde. Il regrette de ne pas en parler davantage et confesse qu'elle mériterait "une longue esquisse... Si je commence à parler d'elle, dit-il, je ne saurais plus m'arrêter..."33. En 1933, le monastère de Peppange au Grand Duché du Luxembourg publie un volume en langue allemande consacré à Mère Mectilde34. La même année, à Londres est publiée, semble-t-il, une biographie de Mère Mectilde écrite par M.A. Maxwell Stuart35. En 1935, le monastère de Ronco-Ghiffa en Italie eublie à son tour une biographie de Mère Mectilde de 132 pages . C'est de cette époque qu'il faut dater le savoureux petit livret d'une vingtaine de pages ; Cum hostia. La voie d'une grande mystique, écrite par une moniale d'origine vosgienne entrée au monastère de Rouen : Soeur Marie-Odile Wirtz37.

A partir de 1953 s'ouvre vraiment, pour les études mectildiennes, une nouvelle et grande période qui, j'espère, ne fait que commencer. Le départ est encore un peu timide dans les années cinquante. Les années soixante, on l'a vu, sont celles des recherches en profondeur qui n'apparaissent pas encore nécessairement en surface mais qui sont capitales pour la suite. Les trois dernières décennies nous ouvrent des dossiers pratiquement inconnus jusque là et des spécialistes attestent publiquement de la valeur littéraire, spirituelle et doctrinale de la vie et de l'oeuvre de

Histoire de Lorraine, par la Société Lorraine des Etudes Locales dans l'Enseignement Public, Nancy, éd. Berger Levrault, 1939, p. 426.

33. Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours, t. IV, p. 265-266 ; t. VI, p. 386 ; t. IX, p. 207-219, Paris, Bloud et Gay, 1932.

34. Anonyme, Im Dienste der hl. Hostie. Katharina von Bar, Mutter Mechtilde vom hist. Sakrament, Peppingen, Kloster der Ewigen Anbetung, 1933.

35. M.A. Maxwell Stuart, Life and work of R.M. Mechtilde of the Blessed Sacrament, London, 1933.

36. Anonyme, Madre Mechtilde del SS. Sacramento. Caterina de Bar, Ronco-Ghiffa, 1935.

37. Anonyme (Soeur Marie-Odile Wirtz), Cum Hostia. La voie d'une grande mystique : Mère Mectilde du Saint- Sacrement, pro-manuscripto, Rouen, sans date. Trad. néerlandaise à Rumbeke vers 1972.

32 Mère Mectilde en ce grand siècle de renouvellement intérieur que fut le XVIIe. Tout n'est cependant pas encore dit, et de très loin ! Nous n'en sommes pas aujourd'hui à un point d'arrivée mais plutôt à une étape qui constitue maintenant un nouveau point de départ, avec en perspective, une moisson abondante pour tous.

C'est le 25 mars 1653, en la fête de l'Annonciation, avons-nous rappelé précédemment, qu'eut lieu, avec l'assentiment de Dom Placide Roussel, Prieur de Saint-Germain-des-Prés, la première exposition du Saint-Sacrement dans la chapelle de l'abri de fortune de la rue du Bac. En 1953, les moniales bénédictines issues de ce germe prometteur se devaient de marquer par une publication collective le tricentenaire du début de cette Adoration perpétuelle à laquelle chacune avait voué sa vie. L'Institut comptait alors, selon les chiffres de 1950, un ensemble de 42 monastères regroupant 1600 moniales Bénédictines du Saint-Sacrement. L'ouvrage en question qui parut exactement en 1953 était intitulé Priez sans cesse. 300 ans de prière" et recueillait de nombreuses études signées entre autres de Dom Jules Fohl, moine de Clervaux appelé à Rome pour l'abbaye Saint-Jérôme, du Chanoine Georges-Abel Simon, oblat séculier de l'abbaye Saint-Wandrille, qui écrivit une riche biographie de Mère Mectilde, de Dom Gaston Charvin, moine de Ligugé, qui apporta une précieuse contribution de 120 pages sur l'histoire de l'Institut depuis les origines et de chacun des monastères en particulier, de Dom Jean Leclercq, moine de Clervaux, qui donna une très utile communication sur Notre Dame abbesse avec la documentation médiévale qu'on lui connaît, ainsi que d'autres auteurs tels que Dom Jean de Monléon, Dom Eloi Devaux et le R.P. Marie-Dominique Philippe o.p., qui apportèrent d'autres contributions spirituelles.

38. Collectif, Priez sans cesse. 300 ans de prière, Desclée de Brouwer, Paris, 1953.

Retenons tout particulièrement la biographie mentionnée ci-dessus du Chanoine Georges-Abel Simon car il y souligna l'influence qu'exercèrent sur Mère Mectilde le Père de la Réforme de Saint-Vanne que fut Dom Didier de la Cour ainsi que le courant spirituel issu du capucin Benoît de Canfeld. D'autres influences, plus directes celles-là, se sont exercées également sur Mère Mectilde : celle de la Réforme de Montmartre, avec l'abbesse Madame de Beauvilliers et surtout l'une des moniales réformées Soeur Charlotte Le Sergent ; celle de l'abbesse de l'abbaye de la Sainte-Trinité de Caen, Madame de Budos, et de son entourage, notamment l'abbé de Barbery, Dom Louis Quinet, et le grand mystique normand Jean de Bernières-Louvigny avec son "Hermitage", ce lieu de rencontres et d'influences spirituelles par excellence ; celle, enfin, de son confesseur et directeur d'alors, le Père Jean Chrysostome de Saint-Lô, religieux pénitent du Tiers-Ordre de Saint-François dont le rôle ne fut pas moins important. On y voit encore les relations avec la Réforme de Saint-Maur (le rôle de Dom Ignace Philibert a davantage été souligné par l'étude de Dom Gaston Charvin), avec la spiritualité de saint Jean Eudes, de saint Vincent de Paul et de Monsieur Olier, l'attrait eucharistique de l'époque avec l'expression d'un désir de réparation consécutif à tous les ravages de la guerre en même temps que suscité par une théologie spirituelle très marquée. Le Chanoine Georges-Abel Simon ne manque pas d'insister aussi sur le rôle joué par la Règle de saint Benoît elle-même ainsi que par un abbé prémontré, Dom Epiphane Louis, abbé d'Etival, qui rédigea spécialement pour Mère Mectilde et ses moniales plusieurs textes spirituels fondateurs39. On voit là, dans cette heureuse contribution, les lignes directrices grâce auxquelles les études ultérieures pour-

39. Epiphane Louis (Louys), La nature immolée par la grâce ou la pratique de la mort mystique, pour l'instruction et la conduite des Religieuses Bénédictines, consacrées à l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, et très utile à toutes les personnes dévotes à ce grand mystère. Première partie. A Paris, chez Georges Josse, rue Saint-Jacques, à la couronne d'épines, 1674 ; id., La vie sacrifiée et anéantie des novices qui prétendent s'offrir en qualité de Victimes du Fils de Dieu en la Congrégation des Religieuses Bénédictines de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Seconde partie. Même lieu et date. Après la mort de Dom Epiphane Louys (1614-1682), le prémontré Michel La Ronde ( 1718) qui fut, dès 1676, secrétaire

34 ront s'orienter en bénéficiant déjà d'indications bibliographiques précieuses.

En cette même année 1953 ont paru, pour la même raison, plusieurs notices ; signalons celle de Soeur Mary Joan, dans la Vie Spirituelle40 celle de Monseigneur Gilla Vincenzo Gremigni, dans Deus Absconditus, la revue du monastère de Ronco-Ghiffa41, ainsi que le numéro unique "Pax", publié par le monastère de Milan, contenant une biographie de Mère Mectilde et plusieurs contributions sur sa doctrine42. Revenons légèrement en arrière pour mentionner l'article qu'Henri Tribout de Morembert consacra à Mère Mectilde dans le Dictionnaire de Biographie Française43, en 1951, ainsi que les quelques pages de C. Berthelot du Chesnay sur Saint Jean Eudes et Mère Mectilde 44. En 1954, Monseigneur Gilla Vincenzo Gremigni fait paraître en Italie un petit livre qui met en relief et en parallèle Mère Mectilde de Bar et Mère Catherine Lavizzari, "deux flammes eucharistiques" comme l'indique le titre. La vénérable Catherine Lavizzari, formée à Arras, fut la fondatrice du monastère de Ronco di Ghiffa en 1906 45. Cet ouvrage a été réédité récemment.

du vicaire général des prémontrés réformés écrivit, dans la ligne de Dom Epiphane Louys, la Pratique de l'oraison de foi, ou de la contemplation divine par une simple vue intellectuelle..., ouvrage publié par les religieuses de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, à Paris en 1684. De plus, quatre ans plus tard, il regroupa et publia soixante lettres spirituelles de Dom Epiphane Louys : Lettres spirituelles du Révérend Père Epiphane Louis, Abbé régulier d'Etival. A Paris, chez Christophe Remy, rue Saint- Jacques, au grand Saint-Remy, 1688.

40. Soeur Mary-Joan (Soeur Jeanne d'Arc Lervack), Le tricentenaire de l'Institut de l'Adoration perpétuelle et la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, dans la Vie Spirituelle, 382 (1953) p. 301-302.

41. Gilla Vincenzo Gremigni, La benedettina dell'Eucaristia, dans Deus Absconditus (numéro spécial pour le tricentenaire de l'année 1953) p. 9-16.

42. Gerardo Fornaroli, Orazione e sacrificio in offerta continua ; Fausto Mezza, La divina abbadessa ; Alice De Micheli, La fondatrice M. Mectilde del SS. Sacramento, dans Pax (numéro unique pour le tricentenaire de la fondation de l'Institut), Milan, 1954.

43. Henri Tribout de Morembert, art. Bar (Catherine de), dans le Dictionnaire de Biographie Française, t. V, 1951, col. 111-113.

44. Charles Berthelot du Chesnay, Saint Jean Eudes et Mère Mectilde, dans Notre Vie, revue eudiste de spiritualité et d'information, juillet 1952 ; novembre 1954 ; janvier et mai 1955.

45. Gilla Vincenzo Gremigni M.S.C., Due flamme eucaristiche - Madre Mectilde de Bar -

35

En 1957, Dom Jean Leclerca publia une étude sur Saint-Germain et les Bénédictines de Paris46 traitant des relations entre la Congrégation de Saint-Maur et Mère Mectilde ; c'est principalement à partir des documents conservés aux Archives Nationales, et notamment la liasse L763, que l'érudit bénédictin de l'abbaye de Clervaux reconstitue la fondation du monastère de la rue Cassette en lien avec les moines bénédictins de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Comme cette étude a été reprise et augmentée par l'auteur dans un article ultérieur paru en 1976, nous en reprendrons les éléments plus loin.

L'année suivante, 1958, le célèbre bénédictin liturgiste de l'abbaye de Ligugé Dom Georges Lefèbvre faisait paraître en Italie, à Milan, une courte étude de haute qualité théologique sur les fondements doctrinaux de la spiritualité de Mère Mectilde et

Madre Caterina Lavizzari, lère éd. 1954 ; 2e éd. Milano, 1990. Il s'agit de Luigia Lavizzari (1867-1931) devenue en religion Mère Catherine de l'Enfant-Jésus. Elle même et ses vénérables parents ont donné lieu à diverses études. Voir les notes 109 et 125. La cause de sa béatification a été introduite au diocèse de Novare dès 1956 et à Rome en 1980. Le Père Antonio Ricciardi, o.f.m. conv. , postulateur, venant de décéder, c'est Madame Francesca Consolini sa collaboratrice qui a été récemment nommée postulatrice (cf. Deus Absconditus, 87/4 (1996) p.37 et 40-41). En 1995 a été édité l'important travail de la Positio super vita et virtutibus concernant la servante de Dieu Catherine de l'Enfant-Jésus (Luigia Lavizzari) 2 volumes, Congregatio pro causis sanctorum, P. N. 950, Rome, 1995. (Dots. ssa Francesca Consolini, collaboratrice; P. Antonio Ricciardi, o.f.m. conv., postulatore ; P. Yvon Beauclouin, O.M.I., Relatore). Dans le premier volume, se trouvent, entre autres documents, une biographie de Mère Mectilde, un historique de l'Institut, le récit de la fondation de Seregno (1880) et du transfert à Ronco di Ghiffa (1906). On y voit le grand rôle joué notamment par Mère Marie Thérèse Lamar (Marie Louise Françoise Lamar, 1887-1880) et par Mgr Paolo-Angelo Ballerini (cf. note 22 ci-dessus). Un ouvrage récent vient d'être publié sur ce dernier : Carlo Cattaneo, Mons. Paolo Angelo Ballerini, archivescovo di Milano e patriarca d'Alessandria d'Egitto, le tappe di una vita (1814-1897), Locarno-Milano, 1992.

46. Jean Leclercq, Saint-Germain et les Bénédictines de Paris, dans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 43 (1957) p. 223-230. Ce numéro spécial a paru aussi sous le titre Mémorial du XIV' centenaire de l'abbaye Saint- Germain-des-Prés, Paris, Vrin, 1959, p. 223-230.

36 de l'Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement47. Ses réflexions, riches en perspectives sur le mystère eucharistique et sur la portée du sacrifice du Christ, contribuent à l'approfondissement du sens de la doctrine de la réparation et à la bonne compréhension du mot de "victime". "Si on le prend dans son sens vrai, strict, c'est le synonyme de "Chrétien". C'est le mot le plus simple qui soit, le plus vrai et le plus profond pour exprimer ce qu'est un chrétien. Un chrétien, c'est celui qui entre en communion avec le mystère du Christ... Si nous le prenons dans sa vraie portée théologique, il exprime ce qu'est, au fond, toute vie chrétienne : être avec le Christ, uni à son Sacrifice, participer à son Sacrifice, Victime avec Lui". L'auteur montre bien ici que ce n'est pas l'aspect immolation qui est premier mais la consécration à Dieu, l'offrande de soi à Dieu, l'union totale à Dieu. Ce n'est donc pas l'aspect négatif mais bien au contraire l'aspect positif de croissance dans la vie du Christ mort et ressuscité qui fait agir le chrétien. "La mort au péché n'a d'autre raison que de nous ouvrir cette participation à la vie du Christ ressuscité".

Dom Georges Lefèbvre, compare ensuite la spiritualité réparatrice centrée sur la dévotion au Sacré-Coeur et celle centrée sur le dogme eucharistique. Il montre comment cette deuxième perspective est "beaucoup plus riche de vérité dogmatique" et ne comporte pas le risque de devenir "un peu anthropomorphique et trop purement psychologique... La vraie façon de consoler le Christ, c'est de travailler avec Lui à la Rédemption du monde, de travailler avec Lui au salut des âmes. Et c'est justement ce que nous faisons quand nous entrons en communion avec Lui dans son mystère rédempteur ; lorsque, en tant que nous sommes ses membres, nous vivons avec lui son Sacrifice rédempteur source de tout salut". Et très justement, l'auteur insiste sur la formule juste

47. Georges Lefèbvre, Fondamenti dottrinali di una spiritualità, dans Scuole asti grafiche pavoniane artigianelli, Milano, 1958, p. 3-13 ; repris dans Ora et Labora, 14/1 (1959) p. 18-28.

37 pour exprimer la vraie joie de l'Eglise : "Tout peut se résumer en une formule : il ne s'agit pas de s'offrir comme victime au Christ, ce qui théologiquement n'a pas de sens. Il s'agit de s'offrir comme victime au Père avec le Christ et dans le Christ. Cela a un sens théologique très profond et c'est là justement ce qui constitue la valeur profonde de la spiritualité réparatrice centrée sur le Signe du Sacrifice Rédempteur, comme celle des Bénédictines du Saint-Sacrement. Elles ne s'appuient pas sur une dévotion mais sur le dogme central de la vérité chrétienne... Leur spiritualité est au confluent des notions de péché, de rédemption et de Communion des Saints, et on ne peut la comprendre qu'à la lumière de ces grandes vérités".

Toujours en 1958 fut éditée, dans la Revue d'Ascétique et de Mystique, une série de textes importants appartenant à la correspondance de Mère Mectilde ; il s'agit des lettres de direction spirituelle qu'elle a adressées à la Comtesse de Rochefort (1614-1667) restée veuve avec quatre enfants, sept ans après son mariage, et désireuse de vivre une vie authentiquement abandonnée à Dieu malgré d'innombrables soucis. Son fils est devenu, juste avant sa mort, archevêque d'Auch. On peut dire que cette édition inaugure une longue série qui n'est pas près d'être terminée quarante ans après, car les textes de Mère Mectilde sont particulièrement abondants.

Ici, Raymond Darricau nous offre une sélection de quatorze lettres sur les cent-douze que Mère Mectilde a adressées à la Comtesse de Rochefort et qui se trouvent conservées à l'état de copies en plusieurs monastères dont celui de Tourcoing. Cependant, ce choix est déjà significatif et révèle la teneur de l'ensemble. De plus, Raymond Darricau, professeur à l'université de Bordeaux et grand connaisseur de l'histoire de la spiritualité, fait précéder la publication des lettres de Mère Mectilde d'une étude très bien documentée48.

48. Raymond Darricau, Une correspondance spirituelle au XVIII siècle, dans la Revue d'Ascétique et de Mystique, 132 (1957) p. 400-421 et Lettres inédites de la Mère Mectilde du Saint-Sacrement à Madame de Rochefort, ibid., 133 (1958) p. 72-94. Traduction polonaise en 1976.

38 Outre le fait qu'il nous rapporte les mots du Cardinal Eugène Pacelli49, futur pape Pie XII, alors qu'il présidait les fêtes eucharistiques en tant que légat à Lisieux en 1937, citant Mère Mectilde avec saint Jean Eudes, Jean de Bernières et Gaston de Renty comme de remarquables âmes eucharistiques issues du terroir normand, l'auteur nous entraîne à mieux percevoir et comprendre l'ampleur du renouveau eucharistique au XVIIe siècle. Il nous signale fort utilement comment, dès 1661, le Père Jacques de Machault, sj., historien des gloires du Saint-Sacrement, constatait avec joie l'apparition "d'un instinct nouveau, d'une ardeur secrète qui pousse les chrétiens à honorer le très Saint-Sacrement" et saluait l'oeuvre de Mère Mectilde comme une marque plus récente, mais aussi fort éclatante et des plus mémorables de ce mouvement céleste..."50. L'Institut des Bénédictines de l'adoration perpétuelle n'avait encore que neuf ans d'existence.

Raymond Darricau souligne à juste titre le grand rôle joué par la reine Anne d'Autriche ainsi que le concours et l'appui d'un saint prêtre, l'un des "plus remarquables du XVIIe", Monsieur Picoté, prêtre de la paroisse Saint-Sulpice, qui fut confesseur d'Olier et de Tronson. L'auteur rappelle ensuite, au sujet de Mère Mectilde, à quel point "le rayonnement de cette âme de feu attirait à elle les représentants les plus éminents de la société française. On trouve dans son entourage toutes les personnalités marquantes du monde religieux : les reines : Anne d'Autriche, Marie-Thérèse et Marie-Béatrice d'Este, la duchesse douairière d'Orléans, saint Jean Eudes, Marie des Vallées, Jean de Bernières,


49. Discours de S. Em. le Cardinal Pacelli, Légat pontifical pour le congrès eucharistique de Lisieux en 1937, dans l'Observatore Romano du 12-13 juillet 1937 et dans la Documentation Catholique, 38/852 (14 août 1937) col. 216- 242. Allusion à Mère Mectilde : col. 228.

50. Jacques de Machault, Le trésor des grands biens de la très sainte eucharistie, Paris, 1661.

le Père Chrysostome de Saint-Lô, Boudon archidiacre d'Evreux, Dom Louis Quinet, l'abbé d'Etival Epiphane Louys, l'abbé Roquelay, saint Vincent de Paul et Monsieur Olier ainsi qu'une foule d'autres. Cette influence dépassait les limites de la France : à Varsovie comme à Rome, on connaissait et on appréciait la prieure de la rue Cassette au point de désirer ardemment la venue de religieuses adoratrices façonnées à son image..."

Raymond Darricau fait ressortir le rôle très important des communautés de moniales contemplatives dans la France du XVIIe siècle comme autant "de centres de ralliements où tout ce que la nation comptait de notables venait puiser des énergies nouvelles et se préparer aux entreprises les plus audacieuses : le Canada, les missions d'Orient...", et tout particulièrement la communauté de Mère Mectilde car "dans cette recherche passionnée de Dieu, la fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement figurait avec honneur, et incarnait magistralement les grandes aspirations de la cité classique". Après quoi, l'auteur nous présente Madame de Rochefort et nous confie, à la suite de l'abbé Arnaud-Bernard Duquesne, "que cette dame fut une des plus intimes amies de Mère Mectilde et peut-être celle qu'on peut dire s'être élevée à la plus haute perfection sous sa conduite".

Toujours en 1958, mentionnons un article de Filippo Franceschi sur L'oeuvre de Mectilde de Bar, dans Ora et Labora, la revue du monastère de Milan51.

A partir de 1960, une bénédictine du Saint-Sacrement, Soeur Marie-Véronique Andral, entrée au Mas-Grenier puis qui a séjourné longtemps au monastère d'Erbalunga en Corse avant d'être envoyée à Rouen où elle se trouve actuellement, fournit ses premières publications. Nous lui devons beaucoup non seulement pour ses travaux publiés et ses conférences mais aussi pour tant d'autres études ébauchées, restées dans l'ombre, souvent même

51. Filippo Franceschi, L'opera di Mectilde de Bar, dans Ora et Labora, 13/1 (1958) p. 1317.

40 inédites en français mais publiées en italien ou en polonais... Il s'agit, en 1960, de son premier article présentant et commentant des textes inédits de Mère Mectilde Un avec Jésus-Christ.52 Le deuxième, de 1963, paru dans la revue Carmel et d'une grande actualité maintenant que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus vient d'être proclamée docteur de l'Eglise, est intitulé De la voie du Rien à la Petite Voie53.

Faisant suite à l'édition des lettres de Mère Mectilde à la Comtesse de Rochefort, la publication de celles adressées à la Comtesse de Châteauvieux a été entreprise par le monastère de la rue Tournefort à Paris, en 1965 54. La Comtesse de Châteauvieux et son mari furent de grands bienfaiteurs de l'Institut naissant. La relation que fit Mère Mectilde de la mort du Comte de Châteauvieux est édifiante. Après la sainte mort de son mari, Madame de Châteauvieux se retira comme religieuse, rue Cassette. C'est là qu'elle décéda en 1674. Si cette première édition des lettres à la Comtesse de Châteauvieux fut reprise ultérieurement à nouveaux frais en 1989, l'introduction qui en était donnée par Louis Cognet n'a, hélas, pas été reproduite sinon en 1977 dans une traduction italienne.

52. Anonyme (Marie-Véronique Andral), Un avec jésus-Christ. Textes inédits de la vénérable Mectilde du Saint- Sacrement, dans La Vie Spirituelle, 102 (1960) p. 365-378 ; trad. italienne : Unum corpus sumus. Dagli scritti di M. Mectilde del SS. Sacramento, clans Ora et Labora, 14 (1959) p. 21-30.

53. Marie-Véronique Andral, De la voie du Rien à la Petite Voie - Mectilde du Saint-Sacrement, dans Carmel, 2 (1963) p. 139-153 ; trad. italienne : Alle Ponti del "Mulla" nella spiritualità di Madre Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 70 (1979) p. 8-14, 33-35, 54-58 ; trad. polonaise en 1979.

54. Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Ecrits spirituels. A la Comtesse de Châteauvieux, rue Tournefort, Paris, 1965. Introduction de Louis Cognet. Trad. polonaise en 1970, italienne en 1977, néerlandaise en 1984 et allemande en 1985.

4. Les trois grandes éditions des années soixante-dix

A partir des années soixante-dix, les travaux édités s'intensi-41-fient. Les études deviennent plus nombreuses, mieux documentées mais surtout des textes de grande valeur restés cachés jusque là sortent au grand jour. En quatre ans, de 1973 à 1977, sont édités trois gros volumes publiés par le monastère de Rouen qui révèlent au public, y compris au public averti des spécialistes et des grands connaisseurs, que les écrits de Mère Mectilde sortent du commun et qu'il y a là une très riche matière historique, doctrinale et spirituelle. Dom Jean Leclercq lui-même, dès 1978, parlera de "lumières nouvelles" sur Mère Mectilde et son entourage. Ces trois ouvrages sont dus principalement à l'oeuvre des deux infatigables archivistes de Rouen dont on ne voit que rarement les signatures mais dont je dois révéler maintenant les noms : il s'agit de Soeur Jeanne d'Arc Paule Foucard et de Soeur Marie-Pascale Paule Boudeville.

Le premier volume paru en 1973 est intitulé Catherine de Bar, Documents historiques55. Il comporte l'édition, outre de manuscrits biographiques, d'un certain nombre d'autres sources, inédites jusque là, écrits spirituels ou canoniques, en particulier l'ébauche des constitutions par Mère Mectilde elle-même. Un grand nombre de documents annexes font de ce livre une mine des plus précieuses. L'ensemble est augmenté d'une préface très documentée de Pierre Marot, membre de l'Institut de France et spécialiste de l'histoire de la Lorraine, ainsi que du texte d'une conférence donnée par l'abbé Louis Cognet à l'Institut Catholique de Paris le 8 février 1958 et au monastère de Paris, rue Tournefort, le 15 mars 1958. Cette conférence est antérieure d'une quinzaine d'années à la parution de ce livre et trop peu connue avant celle-ci. Elle est de toute première qualité tant par l'autorité de celui

55. Catherine de Bar, Documents historiques, Rouen, 1973. Avec une préface de Pierre Marot et le texte d'une conférence que Louis Cognet avait prononcée à l'Institut Catholique de Paris, le 8 février 1958, et au monastère des Bénédictines de Paris, le 15 mars 1958 : la traduction italienne de cette conférence avait déjà été publiée dans Ora et Labora en 1958-1959. L'ensemble de l'ouvrage a été traduit en polonais en 1975, en néerlandais en 1981, en italien en 1989-1992 et en allemand en 1996. Voir la recension de R. Darricau, dans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 60/164 (1974) p. 164-165.

42 qui l'a prononcée que par la documentation avertie qu'il livre afin de déterminer les influences doctrinales et spirituelles que Mère Mectilde a pu recevoir au cours de ses différentes pérégrinations.

Dans la ligne du Chanoine Georges-Abel Simon, l'abbé Louis Cognet prolonge l'enquête en grand connaisseur de l'histoire de la spiritualité. On y trouve entre autres de bonnes réflexions sur les annonciades et leurs lectures, sur le milieu de Montmartre avec Madame de Beauvilliers, la Soeur Charlotte Le Sergent et l'influence du capucin Benoît de Canfeld, puis sur le milieu caennais avec l'abbesse de Caen, Madame de Budos et son entourage ; il nous montre Mère Mectilde entrer en relation avec l'abbé de Barbery, dom Louis Quinet, et recevoir les influences non plus seulement de Benoît de Canfeld mais aussi des rhéno-flamands tels que Ruysbroeck, Tauler, Suso, Harphius. Avec le trésorier de France et grand mystique Jean de Bernières-Louvigny, Mère Mectilde reçoit d'autres influences, celles du Père Condren et du Père de Saint-Jure ; en outre son confesseur était le Père Chrysostome de Saint-Lô, confesseur également de Bernières. Louis Cognet se montre impressionné par les relations et les écrits de Mère Mectilde. "Elle est, dit-il, en relations avec tout ce que la France compte de meilleur à cette époque. Sa correspondance est immense. Ce qui en reste est loin, je crois, d'avoir encore été tout inventorié et certainement on en retrouvera dans des endroits auxquels personne ne pense actuellement. Je suis rempli de stupéfaction en voyant l'intensité de la correspondance qu'elle a entretenue, et aussi de l'exceptionnelle qualité de ses lettres, car, chaque fois qu'il m'a été donné d'en voir une que je ne connaissais pas, je l'ai trouvée admirable... Elle a un style magnifique et l'élévation et la cohérence de sa pensée sont quelque chose d'extrêmement remarquable". Il souligne un peu plus loin ce "sens surnaturel le plus profond et le plus absolu", et, en même temps ce "solide bon sens le plus terre à terre. Elle avait, dit-il, le tempérament d'une grande fondatrice".

C'est à la page 31 de ce recueil qu'on peut trouver, enfin publiée, la lettre que Fénelon écrivit quelques jours après la mort de Mère Mectilde, à la Mère Anne, nouvelle prieure, à qui il confie : "Elle me disait, elle m'écrivait, qu'elle ne sentait pas la moindre révolte contre l'ordre de Dieu, pas le moindre murmure, que la seule vue de la Sainte volonté dans les états les plus renversants et les plus terribles, la calmait. "Je sens (m'écrivait-elle l'année passée) en moi une disposition si prompte à entrer dans tous les desseins de Dieu et agréer les états les plus anéantissants qu'aussitôt qu'il m'y met, je baise, je caresse ce précieux présent ; et pour les affaires temporelles qui paraissent nous jeter par terre, mon coeur éclate en bénédiction et est content d'être détruit et écrasé sous toutes ces opérations pourvu que Dieu soit glorifié et que ce soit de sa part que je sois blessée".

Le deuxième volume, aussi important, a été publié en 1976 et s'intitule : Catherine de Bar, Lettres inédites56. Cet ouvrage ne publie pas toutes les lettres inédites mais seulement celles qui ont été envoyées à la duchesse d'Orléans ainsi qu'à un grand nombre de religieuses ou de monastères. Cette correspondance est d'une densité spirituelle remarquable. Marguerite de Lorraine, duchesse d'Orléans (1613-1672) était une grande bienfaitrice et protectrice des Bénédictines. Elle aussi avait vécu les heures les plus douloureuses de la guerre de Lorraine, comme Mère Mectilde, et une grande intimité les unissait dès 1651 et surtout à partir des années 1660. Marguerite de Lorraine avait déclaré que "si sa santé qui était très faible" le lui avait permis, elle eût "préféré être soeur religieuse converse dans la maison du Saint-Sacrement". Mère Mectilde l'exhorte à la vie sainte, toute de prière et d'abandon en Dieu. L'ensemble du recueil est précédé d'une préface de Monseigneur Vilnet, alors évêque de Saint-Dié, et d'une introduction de Pierre Marot qui a égalemeni établi un important et très utile index.

56. Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen, 1976. Avec une préface de Mgr Jean Vilnet et une introduction de Pierre Marot. Traductions polonaise en 1977, italiennes en 1979, 1981, 1983 et allemandes en 1996 et 1997.

44 Le troisième volume, égal aux deux précédents, est sorti de presse en 1977 à l'occasion du tricentenaire de la fondation du monastère de Rouen, le 4 novembre 1677, alors situé rue des Arsins. Il s'intitule Catherine de Bar, Fondation de Rouen57. Il nous livre, comme son nom l'indique l'édition d'un manuscrit fidèle du XVIIe siècle appartenant au monastère de Rouen et relatant sa fondation. Le récit a été rédigé par Mère Monique des Anges, de Beauvais. Outre ce récit, sont publiées, dans ce même volume, 235 lettres de Mère Mectilde à des personnes diverses, principalement à des moniales mais aussi à Monsieur de Bernières ou, par exemple, à Monsieur Boudon ou à Monsieur de Montigny, frère du premier évêque du Canada.

L'ensemble est préfacé par Monseigneur André Pailler, archevêque de Rouen ; quelques pages, rédigées par Soeur Jeanne d'Arc Paule Foucard et Soeur Marie-Pascale Paule Boudeville, intitulées Quelques courants spirituels au XVII siècle qui ont influencé la pensée de Mère Mectilde du Saint-Sacrement, contiennent un bon résumé des influences reçues, notamment celles de la "mystique assez intellectualiste" des rhéno-flamands, de la Règle bénédictine, de la "mystique de l'union à la volonté de Dieu" avec Benoît de Canfeld, de Jean de Bernières-Louvigny, de saint Jean Eudes, de l'abbé de Laval-Montigny et surtout de Condren et de Bérulle, c'est à dire de la théologie de l'école française "foncièrement christocentrique, toute imprégnée de saint Paul et des Pères de l'Eglise". Les rédactrices ont eu le mot juste en faisant remarquer que "de ces apports divers, Mère Mectilde a fait une synthèse personnelle" mais n'a pas cherché à construire une doctrine. Elle a simplement cherché "à exprimer ce qu'elle contemplait dans sa vision intérieure". Comme pour le deuxième volume, celui-ci contient un index des plus utiles.

57. Catherine de Bar, Fondation de Rouen, Rouen, 1977. Avec une préface de Mgr André Pailler. Voir la recension de Dom Jacques Dubois, dans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 64/173 (1978) p. 293-294.

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Revenons un peu en arrière pour signaler quelques études qui se sont glissées entre ces gros volumes. Tout d'abord, une étude en 1973 de Soeur Marie de Jésus Béraux, de Rouen, sur Mère Mectilde et la Congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, publiée dans Les cahiers Vannistes, puis deux articles de Soeur Jeanne d'Arc Foucard en 1972 et 1977 dans le Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, l'un sur les écrits spirituels de Mère Mectilde, l'autre sur le monastère de Rambervillers au XVIIe siècle59. Signalons aussi, en néerlandais, une traduction du Véritable Esprit de Mère Mectilde publiée en 1975 par le monastère de Tegelen, aux Pays- Bas, avec une introduction du Père Piet Penning de Vries60.

La même année, Dom Yves Chaussy, de l'abbaye Sainte-Marie de Paris, publie un ouvrage de bonne envergure intitulé : Les bénédictines et la réforme catholique en France au XVII siècle61. On connaît l'érudition de l'auteur et ce livre pourrait, s'il en était besoin, en apporter le témoignage. En 400 pages, nous parcourons avec lui toutes les régions de France, à la fin du XVIe et au XVIIe siècle, dans une vaste enquête sur les monastères féminins en cette grande période de renouveau. Ce premier volume est complété par un autre de plus de cent pages où se trouvent les précieuses notes, une bibliographie abondante ainsi qu'un index fort utile, ce qui forme un ensemble de plus de 550 pages. Cette étude permet de mieux situer la vie et l'oeuvre de Catherine de Bar dans l'ensemble du déploiement monastique et spirituel du XVIIe. L'auteur consacre à celle-ci plus précisément les pages 371 et sui-

58. Marie de Jésus Béraux, Mère Mechtilde du Saint-Sacrement et la Congrégation de Saint-Vanne et de Saint- Hydulphe, dans Les Cahiers Vannistes, 4 (Année 1973) p. 108-114.

59. Jeanne d'Arc Foucard, Les écrits spirituels inconnus du XVIIème siècle : Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, dans le Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 76 (1972, p. 33-37 ; id., Le monastère des Bénédictines de Rambervillers au XVIIème siècle, dans ibid., 80 (1977) p. 103-111.

60. Mechtildis van het Heilig Sacrament Catherine de Bar, De ware geest, Tegelen, 1975. Traduction néerlandaise, apparat critique et notes du Père Piet Penning de Vries, sj.

61. Yves Chaussy, Les bénédictines et la reforme catholique en France au XVIIème siècle, Paris, Editions de la Source (2 vol.) 1975.

46 vantes mais nous la voyons nommée en plusieurs autres endroits de par ses voyages et les nombreuses relations qu'elle a eues avec les grandes figures spirituelles de son temps.

Cependant, la documentation de l'auteur sur Catherine de Bar et son Institut n'est pas aussi importante que celle qu'il a amassée en d'autres domaines. On trouvera dans cette vaste étude de nombreux renseignements concernant, bien sûr, la Mère de Blémurl62 (p. 13s.), la Réforme de Montmartre avec Marie de Beauvilliers (p. 210) et Charlotte le Sergent (p. 366, 374, 397s.) ainsi que l'histoire de l'abbaye de la Trinité de Caen avec Laurence de Budos qui reçut la crosse à 13 ans pour un abbatiat de cinquante années (p.198s.). Nous y trouvons d'amples informations sur les influences reçues, celles de Benoît de Canfeld, de "l'Ecole du Nord" et d'Harphius, de sainte Gertrude avec les relais des carmels et de Louis de Blois (p. 398), les influences des oratoriens ou des jésuites, le milieu mystique caennais de l'Hermitage avec Jean de Bernières (p. 199-204, 360, 373s.), etc. Toutes ces influences réelles ne doivent pas estomper les sources patristiques, principalement saint Augustin, saint Bernard, saint Bonaventure et le Pseudo-Denys (p. 398 et 411). D'autres indications nous sont données sur la réforme de Saint-Maur de Verdun (p. 246s.), sur la doctrine de "l'anéantissement" (p. 402) et bien évidemment sur le quiétisme (p. 402) et le jansénisme. Sur ce dernier point, Dom Yves Chaussy rappelle, à juste titre, la rectitude de pensée et d'action de Mère Mectilde et "son intransigeance doctrinale vis-à-vis du jansénisme naissant" tant à Caen qu'à Paris (p. 202, 372-373).

62. Signalons la notice que Dom Philibert Schmitz, directeur de la Revue Bénédictine et bibliothécaire de l'abbaye de Maredsous, avait écrite en 1937 sur la Mère de Blémur (en religion : Mère Saint-Benoît) dont l'histoire est liée bien évidemment à celle de Mère Mectilde puisque, entrée à l'âge de cinq ans à l'abbaye de la Sainte-Trinité de Caen, elle devint maîtresse des novices à l'âge de 20 ans, puis prieure peu avant le décès de Laurence de Budos (t1650). A partir de 1678, la Mère de Blémur quitta Caen pour rejoindre selon son désir Mère Mectilde qu'elle connaissait bien et dont le monastère la ravissait par son observance. Là, elle continua son oeuvre qui nous est si utile encore de nos jours et mourut dans ce même monastère de la rue Cassette le 24 mars 1696, deux ans avant Mère Mectilde : Philibert Schmitz, art. Blémur (Marie Jacqueline Bouette de), dans le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie Ecclésiastiques, t. 9, 1937, col. 185-186.

63. A juste titre, l'auteur nous renvoie sur ce point comme sur l'ensemble de ce milieu à Maurice Souriau, Le mysticisme en Normandie au XVII' siècle. Paris, 1923. A propos de Mectilde de Bar, voir plus spécialement les p. 132, 139 et 187.

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L'année suivante, en 1976, Dom Jean Leclercq nous donne un très bon article dans Studia Monastica : Une école de spiritualité datant du XVIIe siècle : les Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle64. Après nous avoir rappelé les influences spirituelles exercées sur Mère Mectilde à l'occasion de ses rencontres avec les représentants de l'Ecole abstraite de Canfeld puis "celle, toute centrée sur le Christ, de Bernières, de Saint-Jure et du Père Chrysostome de Saint-Lô", l'auteur souligne "l'influence décisive des mauristes" sur Mère Mectilde. Les moines de Saint-Germain-des-Prés, en effet, et principalement Dom Placide Roussel, Dom Bernard Audebert et surtout Dom Ignace Philibert, participent avec Mère Mectilde à la fondation de Paris et à l'élaboration des statuts. Les bénédictins de Saint-Maur ne furent pas étrangers à l'élection de Notre-Dame comme abbesse. Dom Leclercq précise qu'il s'agit ici de la "reprise d'un usage médiéval" car " les Bénédictines de la rue Cassette remettaient en vigueur une antique dévotion pratiquée dès le XIe siècle à Marcilly sous l'influence de Cluny"65.

D'une façon générale, précise-t-il, "les moines de Saint-Germain n'aidèrent pas seulement les Bénédictines de la rue Cassette dans le gouvernement de leur communauté. Ils exercèrent une influence directe et décisive sur l'orientation spirituelle de toute la congrégation des Bénédictines du Saint-Sacrement. Ils leur prêtaient leur plume et leur talent quand il le fallait : en 1696, Dom Mabillon rédigea, au nom de la prieure (Mère Mectilde), une longue et belle lettre circulaire sur la mort de Madame de Blémur". Dom Jean Leclercq fait remarquer que l'ouvrage que Mère Mectilde fait imprimer en 1686 pour sa com-

64. Jean Leclercq, Une école de spiritualité datant du XVII' siècle : les Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle, dans Studia Monastica, 18/2 (1976) p. 433-452 ; trad. italienne : Una scuola di spiritualità benedettina : le Benedettine dell'adorazione perpetua, dans Ora et Labora, 32 (1977) p. 55-75.

65. Sur ce thème particulier, on a déjà signalé plus haut la contribution que Dom Jean Leclercq avait déjà donnée en 1953 dans le collectif : Priez sans cesse, p. 175-177. Ici, l'auteur nous renvoie également à Michel Pigeon, Sainte Marie abbesse, dans Citeaux, 24 (1973) p. 68-69. Voir aussi la note 90.

48 munauté : Les exercices spirituels ou pratique de la Règle de saint Benoît à l'usage des Bénédictines de l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement est le décalque au féminin de La Pratique de la Règle de saint Benoît écrite par Dom Claude Martin, le fils de Mère Marie de l'Incarnation, comme on le sait. Et ce sont deux mauristes, Dom Brachet et Dom Claude Bretagne, qui permettent et approuvent l'impression de cet ouvrage de Mère Mectilde. L'auteur ajoute encore que "les autres monastères du Saint-Sacrement situés à Rouen, Caen, Châtillon, Dreux, Bayeux eurent aussi à bénéficier du ministère des moines de Saint-Germain. Quant aux maisons situées en Lorraine - celles de Rambervillers, Toul et Nancy - elles furent placées sous la juridiction spirituelle de la Congrégation de Saint-Vanne". Ce sont aussi "deux moines de Saint-Germain : Dom Guillaume Laparre et Dom Claude de Vic" qui se sont "occupés à Rome, en 1705, d'obtenir l'approbation définitive des Constitutions des Bénédictines du Saint-Sacrement".

Dom Jean Leclercq tente ensuite de dégager les traits dominants de la spiritualité de Mère Mectilde. Il souligne que c'est d'abord un christocentrisme authentique qui se situe "dans la tradition théologique et spirituelle la plus pure. Il s'explique, dit-il, par l'influence de Bérulle, de Condren, d'Olier - ces grands représentants de l'"Ecole française" du temps -, mais surtout de l'Ecriture Sainte et singulièrement de saint Paul, le tout étant intégré à une attitude intérieure générale façonnée par la liturgie". Et l'auteur, de souligner l'aspect pascal, eucharistique de cette spiritualité traditionnelle qui considère le baptême comme une grâce d'incorporation au Christ lequel s'offre pour nous dans son sacrifice eucharistique, pour nous qui, en participant de lui, "nous offrons avec lui et en lui". Nous sommes loin ici avec Mère Mectilde, remarque Dom Jean Leclercq "d'une piété sentimentale et individualiste... Sa doctrine est celle même de l'Eglise, exprimée à la manière de son temps et avec une constance remarquable".

Après quoi, l'auteur nous montre l'accord parfait qu'il y a entre l'esprit de Mère Mectilde et la Règle de saint Benoît puis il consacre la fin de son article à l'expansion de l'Institut en Pologne et s'interroge ensuite sur l'existence hypothétique du "bénédictinisme pur". Il termine par l'évocation de la dévotion de Mère Mectilde au Sacré-Coeur. Il précise qu'à cet égard, "il n'est pas sans intérêt d'observer que Mère Mectilde semble avoir réalisé sa synthèse en dehors du mouvement de dévotion au Sacré-Coeur... Sa doctrine est d'ailleurs formée avant la révélation de Paray à sainte Marguerite-Marie Alacoque en 1685." Là encore, Mère Mectilde se montre fidèle "à la tradition bénédictine'’66.

C'est en 1977 que, bien modestement mais de façon très utile et bénéfique, une moniale de Bayeux, Soeur Marie-Catherine Castel, archiviste de son monastère, eut l'ingénieuse idée, tout en gardant l'anonymat, de publier à la façon des apophtegmes des Pères du désert un petit recueil de sentences savoureuses de Mère Mectilde intitulé : La source commence à chanter`''. Précédé d'une introduction et complété par un petit lexique, ce recueil ne nous offre pas moins de deux cent cinquante perles mectildiennes classées de façon thématique. Ce recueil qui n'a pas été commercialisé en France a connu cependant une grande diffusion dans les monastères et il a été traduit et édité de façon attirante en polonais, en cette même année 1977 68, puis en italien par le monastère

66. L'auteur renvoie ici à l'ouvrage de Dom Ursmer Berlière, La dévotion au Sacré-Coeur dans l'Ordre de saint Benoît, (Coll. Pax, 10) Paris-Maredsous, 1923, p. 122-124, et au collectif Cor lesu, Rome, 1959, notamment son propre article : Le Sacré-Coeur dans la tradition bénédictine au iWoten-Age, t. 2, p. 1-28 et celui de Dom Cyprien Vagaggini, La dévotion au Sacré-Coeur chez sainte Mechtilde et sainte Gertrude, ibid. p. 2948. Sur ce même thème, voir également : L'amour du coeur de jésus contemplé avec les saints et les mystiques de l'Ordre de saint Benoît, textes recueillis et traduits par les moniales de Ste Croix de Poitiers (Coll. Pax, 26), Paris-Maredsous, 1927 ; textes de Mère Mectilde : p. 120-121 et 196-197.

67. Catherine de Bar, La source commence à chanter, éd. "Pro manuscripto", Bayeux, 1977.

68. Matka Mechtylda ocl Najgwietszego Sakramentu, irédlo zaczyna ;piewaé, Warszawa, 1977.

50 d'Alatri69, en allemand, quelques années plus tard, en 1985 70, ainsi qu'en néerlandais en 1997 71.

Toujours en 1977, une anthologie des Ecrits Spirituels de Mère Mectilde à Madame de Châteauvieux et Madame de Rochefort est présentée au public italien en une très belle édition : Il sapore di Dio 72. La traduction ainsi qu'une introduction sont l'oeuvre de Soeur Maria Ignazia Danieli, de Monteveglio. L'ensemble est précédé d'une préface de Divo Barsotti et du commentaire déjà signalé traduit en italien que Louis Cognet avait rédigé pour l'édition française de 1965.

En 1978, alors que Soeur Marie-Véronique Andral rédige l'article Mectilde du Saint-Sacrement pour le Dictionnaire de Spiritualité 73, Dom Giovanni Lunardi, de l'abbaye S. Giovanni de Parme, écrit l'article consacré à Mère Mectilde dans l'important Dizionario degli Istituti di perfezione 74 . Il avait déjà écrit la notice consacrée en 1974 aux "Bénédictines de l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement"75. Dom Giovanni Lunardi déclare à propos de Mère Mectilde "Quelques unes de ses pages, d'une extraordinaire densité, sur le pur amour et sur l'abandon à Dieu, doivent être mises parmi les plus belles de la littérature chrétienne". La

69. Catherine de Bar, La sorgente comincia a cantare, traduit par les bénédictines d'Matri, imprimé chez les cisterciens de Casamari.

70. Catherine de Bar, Die Quelle beginnt zu singen. Meditationsanregungen. JohannesVerlag Leutesdorf, 1985. 71 Catherine de Bar, De bron begint te zingen, Tegelen, 1997.

72. Catherine Mectilde de Bar, Il sapore di Dio. Scritti spirituali (1652-1675), Milano, Jaca Book, 1977. Trad. et intr. de Soeur Maria Ignazia Danieli, préface de Divo Barsotti, introduction de Louis Cognet.

73. Marie-Véronique Andral, art. Mectilde du Saint-Sacrement, dans le Dictionnaire de Spiritualité, t. 10, 1978, col. 885-888, Paris, Beauchesne, 1978.

74. Giovanni Lunardi, art. Mectilde del SS. Sacramento, dans le Dizionario degli Istituti di Perfezione, t. 5, 1978, col. 1265-1268.

75. id., art. Benedettine dell'Adorazione perpetua des SS. Sacramento, ibid., t. 1, 1974, col. 1255-1258 ; cf. aussi ibid., col. 1233.

51 même année 1978, un important volume italien, Non date tregua a Dio76, donne la traduction italienne d'un choix de 135 lettres que Mère Mectilde a envoyées à ses moniales. Dans ce volume est repris l'article que Dom Jean Leclercq avait publié dans Studia Monastica deux ans plus tôt : Une école de spiritualité bénédictine. Nous y trouvons également, outre une introduction de Divo Barsotti, une bonne étude d'André Rayez s.j., sur La spiritualité au temps de Mère Mectilde de Bar. Un important appendice a été écrit par Soeur Marie-Véronique Andral.

Cette même année, Dom Jean Leclercq, à la suite de toutes ces publications, principalement des trois gros volumes des bénédictines de Rouen, publie, toujours dans la revue de Monserrat Studia Monastica, un article qui porte le titre : Lumières nouvelles sur Catherine de Bar 77. Ces publications constituent, dit-il : "un événement dans l'histoire de la spiritualité et, spécialement, dans celle du monachisme. Cette insigne représentante de l'école bénédictine du XVIIe siècle n'était guère connue et, quand elle l'était, son image et sa doctrine étaient souvent obscurcies par des lieux-communs issus de la restauration romantique et de ses sous-produits, et non contrôlée. Les Bénédictines de Rouen, en collaboration avec J. Daoust, nous offrent maintenant le moyen de procéder à une vérification - qui est une découverte -, à la lumière de documents authentiques... On peut penser qu'une ou plusieurs thèses en histoire ou en théologie pourront, et devront, désormais être entreprises au sujet de sa conception de la mystique, de sa doctrine de l'eucharistie, de sa psychologie religieuse, et de la

76. Catherine Mectilde de Bar, Non date tregua a Dia. Lettere allé monache ( 1641-1697), Milano, Jaca Book, 1978. Intr. de Dom Jean Leclercq, d'André Rayez, sj. et de Divo Barsotti. Appendice de Soeur Marie-Véronique Andral. Voir la recension de Dom Adalbert de Vogüé, dans Collectanea Cisterciensia, 44/4 (1982) p. 326-329.

77. Jean Leclercq, Lumières nouvelles sur Catherine de Bar, dans Studia Monastica, 20/2 (1978) p. 397-407 ; trad. italienne, Luci nuove su Catherine de Bar, dans Ora et Labora, 34 (1979) p. 96-105.

52 façon, à la fois forte et aimable, dont elle s'acquitta de la direction spirituelle des laïques - surtout des princes et des nobles - et de moniales."

A propos du récit de la fondation de Rouen, Dom Jean Leclercq déclare : "Il est passionnant et il fait penser aux fondations de sainte Thérèse d'Avila". Puis il nous livre quelques bonnes réflexions, par exemple sur la pratique de la clôture de la part de Mère Mectilde comme sur sa personnalité et les sources de sa spiritualité. "Tout en gardant son identité, dit-il, la fondatrice sut tirer profit de tout ce qu'il y avait de ressources en ce grand mouvement spirituel auquel on a donné le nom d'Ecole française. C'est tout cela qui est à l'origine des quelque quarante-cinq maisons qui s'étendent maintenant de l'Ecosse à la Sicile, de la Normandie à la Pologne."

Au sujet du titre d'abbesse donné à Notre-Dame, Dom Jean Leclercq, qui avait déjà abordé ce sujet en 1953 et en 1976 78, n'hésite pas à parler "d'infraction à la Règle bénédictine" mais pour ajouter aussitôt que "la "Supérieure-Prieure" est certainement moins étrangère à la pensée de saint Benoît que "l'Abbé-Prélat..."

La suite de cet article est consacré à l'aspect théologique et au contexte historique de cette spiritualité, notamment à propos de la réparation, de la souffrance et de la propre expérience de Mère Mectilde. L'auteur reprend, en le citant, la pensée du Père C. Van Buijtenen, sj. 79, et souligne l'actualité du message de Mère Mectilde notamment à propos de l'adoration et spécialement de l'adoration eucharistique que les jeunes générations retrouvent spontanément aujourd'hui. L'adoration est aussi évoquée dans son lien avec la réparation, ne serait-ce qu'en Jésus-Christ où

78. Voir les notes 38, 65 et 90.

79. C. van Buijtenen, sj., Eucharistisch leven - Een kwestie van groei. De spiritualiteit van Catherine de Bar, dans Communio Internationaal Katholiek Tzjdschrift, 2 (1977) p. 387.

53 "réparation et adoration ne sont qu'une même activité". Or, continue Dom Jean Leclercq reprenant cette fois-ci les termes du Père G. Chapelle, sj., "l'Esprit fait que cette oeuvre continue dans l'Eglise, grâce à un processus ininterrompu de conversion. Il est légitime que des "vocations eucharistiques", elles-mêmes diverses et complémentaires, consacrent leur existence à cette adoration réparatrice, à une vie d'adoration de l'Eucharistie, qui prend tout le temps et se déploie dans l'espace eucharistique... Il s'agit comme Jésus et comme l'Eglise - d'attester qu'adoration de Dieu et réparation de l'homme, réparation de l'offense faite à Dieu et recréation de l'homme, sont liées dans l'Eucharistie. Cette adoration eucharistique a le sens même de la célébration."

Dom Jean Leclercq termine en souhaitant qu'une enquête minutieuse soit entreprise de tous les textes de Mère Mectilde en ce qui concerne, par exemple, l'Eucharistie ou bien encore la direction spirituelle ou tout autre point de doctrine ou de spiritualité, car en ces domaines comme en tant d'autres de nombreux aspects de son oeuvre pourraient être utilement "proposés à l'étude, et même à l'admiration, de lecteurs d'aujourd'hui, à cause de leur intérêt doctrinal, mais également en considération de leur actualité."

5. Années de saint Benoît et du congrès eucharistique : 1980-1981

En prévision de l'année 1980, qui fut celle du quinzième centenaire de la naissance du Patriarche des moines d'Occident, tous les monastères des Bénédictines du Saint-Sacrement participèrent à l'élaboration d'un volume regroupant l'ensemble des textes de Mère Mectilde en lien avec la Règle de saint Benoît. "L'équipe des Ecrits", précise la note préliminaire, "a rassemblé, classé, collationné tous ces passages, ne conservant que les meilleurs commentaires." Ce qui ressort de ce vaste florilège est que Mère Mectilde était vraiment imprégnée de l'esprit de saint Benoît, qu'elle l'avait vraiment compris, qu'elle avait "assimilé sa pensée,

54 y apportant cependant la note de son propre charisme". Le titre de cet ouvrage édité en 1979 par le monastère de Rouen est celui-ci : Catherine de Bar à l'écoute de saint Benoît 80. En 1982 il a été traduit en italien. Précisons que la quasi totalité des textes rassemblés ici sont inédits ce qui porte à cette date, avec les volumes précédents, à 535 le nombre de lettres éditées, soit le sixième seulement de la correspondance de Mère Mectilde. L'ensemble des textes présentés se trouve réparti en autant de chapitres de la Règle de saint Benoît, laquelle est donnée ici dans la traduction de Maredsous. Une table analytique permet une meilleure utilisation pratique de ce recueil.

Nous retrouvons ici encore avec bonheur Dom Jean Leclercq puisque c'est lui qui a rédigé l'introduction. "Ce qui confère à sa doctrine une valeur permanente et universelle, dit-il en parlant de Mère Mectilde, c'est l'intensité de l'expérience personnelle dont elle fait part. Elle est moniale, mais comme elle aimera le dire, la vie monastique authentique se doit d'être d'abord chrétienne. Comme un Dom Marmion et un Dom Delatte, elle se plaît à citer les textes où saint Paul dit l'essentiel sur notre participation au mystère pascal. Après cela, elle a le droit d'être "bénédictine", et elle l'est étonnamment. Elle se réfère sans cesse à la Règle de saint Benoît : ceci pourrait n'être qu'un procédé artificiel. Mais on la devine formée par toute la tradition monastique d'Occident, et par les sources mêmes auxquelles avait renvoyé saint Benoît". Non sans humour, Dom Jean Leclercq établit un parallèle : "Elle est aussi contemporaine d'un spirituel éminent... : Rancé, dont l'influence durable atteste qu'il était porteur d'un message de haute valeur, en dépit des traits de caractère personnels qui marquent son oeuvre. Mais heureusement, elle n'est pas comme lui,

80. Catherine de Bar, A l'écoute de saint Benoît, Rouen, 1979. Introduction de Dom Jean Leclercq et biographie de Catherine de Bar par l'abbé Joseph Daoust. Trad. italienne : Attesa di Dio. Reflessioni sella Regola di S. Benedetto, Milan, Jaca Book, 1982 ; trad. néerlandaise en 1980 et polonaise en 1983. Voir la recension de R. Darricau, dans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 66/177 (1980) p. 323-324.

une personne "convertie" : elle n'en a ni les complexes, ni les défoulements...".

L'ensemble de cette préface d'une douzaine de pages est à lire. L'auteur a le mérite d'être grand connaisseur de toute la tradition monastique et spirituelle et il situe la personnalité de Mère Mectilde à sa vraie place. Il ne cache pas sa surprise et sa joie de découvrir tant de trouvailles savoureuses et il nous les fait partager sans pour autant pouvoir nous livrer tous les passages qui ont fait vibrer son coeur à cause de la trop grande abondance. "Pour traiter de l'humilité, dit-il, Mectilde a trouvé un langage qui est de l'Evangile et qui anticipe sur celui de Thérèse de Lisieux. Le vocabulaire qu'elle préfère est celui de la petitesse et de toutes les variations auxquelles il se prête... Comment ne point penser à cette jeune moniale de Normandie, qui, près de notre époque, devait remettre en lumière la "petite voie" ? Ici comme chez Thérèse de Lisieux, tout n'est que "pure simplicité", simple abandon, oeuvre du Saint-Esprit qui "touche les âmes"... Et à propos de la prière, Dom Jean Leclercq se plaît à nous rappeler ce qu'avec beaucoup de bon sens recommandait Mère Mectilde : "Pour pratiquer l'oraison simple, laissez les diverses méthodes... Evitez une manière de faire oraison qui fasse mal à la tête..." ! Elle préfère donner le bon conseil de "faire un petit retour amoureux" et de faire en sorte que, fréquemment, "l'esprit jette une oeillade vers Dieu..."

Pour finir, Dom Jean Leclercq nous livre encore ces lignes : "Ce qui la distingue pourrait se caractériser en très peu de mots : une mystique de présence continuelle à Dieu grâce à la pauvreté de coeur. Non que ceci lui soit propre ; elle l'a en commun avec les plus grands parmi les témoins de la théologie spirituelle. Cependant, pour en parler, elle trouve un accent de foi intense qui rend son message à la fois utile à ses contemporains et valable pour nous."

Cette introduction est suivie d'une courte mais dense biographie de Mère Mectilde, due à la plume alerte de l'abbé Joseph 56 Daoust. Alors qu'il était professeur à l'université de Lille, l'abbé Joseph Daoust venait fréquemment chez les bénédictines de Rouen et, dès les années soixante-dix, il collabora avec les Soeurs archivistes de Rouen à la préparation des volumes que nous avons mentionnés plus haut. Depuis cette période, et principalement pour les deux livres que nous allons évoquer, il n'a cessé de participer à la redécouverte actuelle de la spiritualité de Mère Mectilde.

C'est effectivement la même année 1979 que l'abbé Joseph Daoust, en collaboration avec les Bénédictines du Saint-Sacrement de Rouen et avec Soeur Marie-Véronique Andral, nous livre une étude sur Catherine de Bars 81, sans autre prétention que d'en présenter la vie et la physionomie spirituelle, ainsi qu'une série de textes bien choisis et adroitement présentés. Deux conférences inédites ainsi que des prières nous sont présentées en fin de volume. Un chapitre est consacré aux sources de la spiritualité de Mère Mectilde, l'abbé Joseph Daoust s'inspirant ici des conférences et articles sur ce même sujet de Louis Cognet, de Dom Jean Leclercq et d'André Rayez, sj. Cet ouvrage est augmenté de plusieurs documents photographiques notamment en ce qui concerne le développement de l'Institut puisqu'une dizaine de monastères de l'Institut sont au moins représentés par une illustration.

Toujours en 1979, l'abbé Joseph Daoust rédige la notice sur Mère Mectilde dans le dictionnaire Catholicisme et l'année suivante, en 1980, il publie un autre livre : Le message eucharistique de

81. Joseph Daoust, Catherine de Bar. Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Paris, Téqui, 1979. Avec un choix de textes présentés par Soeur Marie-Véronique Andral. Traductions polonaise en 1980, néerlandaise en 1983 et allemande en 1996-1997. Voir la recension de R. Darricau, clans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 66/177 (1980) p. 323-324.

82. Joseph Daoust, art. Mectilde du Saint-Sacrement, dans Catholicisme, t. 8, 1979, col. 1040-1041.

58 Mère Mectilde du Saint-Sacrement 83 en prévision du congrès eucharistique de Lourdes en juillet 1981. Dans un avant-propos, l'auteur nous décrit ce grand siècle eucharistique que fut le XVIIe en indiquant les nombreux ouvrages des théologiens qui œuvrèrent en ce domaine. "Il n'est pas étonnant, dit-il, que, dans une telle atmosphère, dans un milieu fervent où la dévotion au Saint-Sacrement occupait la première place, Mère Mectilde, qu'animait dès l'enfance une ardente piété envers l'hostie, ait conçu l'idée d'une congrégation vouée à l'adoration perpétuelle. Par cette fondation, elle voulait attester sa foi en la Présence réelle, combattue par les calvinistes, et réparer les innombrables sacrilèges commis, non seulement par les réformés, mais aussi par les libertins et les sorciers qui foisonnaient alors et utilisaient les hosties pour leurs opérations magiques... Elle allait insérer son oeuvre dans le cadre bénédictin qui s'y prêtait d'autant mieux qu'elle donnait une orientation liturgique à sa piété envers l'Eucharistie... Toute son existence d'ailleurs, mais surtout à partir de 1653, date où elle créa son Institut, fut dominée par l'Eucharistie, cependant que son enseignement, écho à la fois fidèle et original de l'Ecole française, montre la richesse de sa doctrine, où elle sait établir un parfait équilibre entre le sacrifice et la présence réelle. Aujourd'hui encore, la vie exemplaire de Mère Mectilde et ses leçons spirituelles n'ont rien perdu de leur valeur et de leur actualité".

De nouveau, l'abbé Joseph Daoust nous donne une biographie de Mère Mectilde avant de nous présenter un choix de textes en grande partie inédits relatifs à l'Eucharistie. "Cette moniale, n'hésite-t-il pas à dire, compte parmi les auteurs spirituels les plus importants, sinon les plus célèbres du Grand Siècle des âmes, elle qui n'a cessé, dans ses conférences, ses entretiens familiers et ses quelque trois mille lettres, d'enseigner la doctrine de l'Eglise tou-

83. Joseph Daoust, Le message eucharistique de Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Paris, Téqui, 1980. Trad. italienne en 1983 et polonaise en 1997.

57 chant le sacrement de l'autel et d'en promouvoir de toutes ses forces la dévotion. Écho fidèle de la tradition, elle semble avoir commenté, trois cents ans à l'avance, la lettre que, le jeudi Saint de 1980, Jean-Paul II a adressée à tous les évêques sur le Mystère et le culte de l'Eucharistie".

En cette même année 1980, alors que le Père C. van Buijtenen publie84 au monastère de Tegelen un livre de prières pour chaque jour à partir des écrits de Mère Mectilde, ouvrage qui sera aussitôt traduit en allemand, Soeur Marie-Véronique Andral, de son côté, publie un article sur Mère Mectilde et la Règle de saint Benoît dans Deus absconditus 85 , la revue du monastère de Ronco-Ghiffa. Désormais, un certain nombre d'articles, notamment des traductions en italien, seront publiés dans cette revue. Il en va de même dans Ora et Labora, la revue du monastère de Milan. Parmi les autres publications de ce genre, mentionnons Sous la crosse de Notre-Dame 86, bulletin de liaison du monastère de Rouen dans lequel Soeur Jeanne d'Arc Foucard et Soeur Marie-Pascale Boudeville ont publié quelques études sur Mère Mectilde ainsi que sur les fondations. Le monastère Sainte-Trinité de Bayeux

84. Mechtildis van het Heilig Sacrament, Als God rnaar verheerlijkt wordt, Tegelen, 1980 ; traduction allemande: Wenn Gott nur verherrlicht wird, Tegelen, 1980. Signalons que la Fédération italienne de Ronco-Ghiffa avait fait paraître "pro manuscripto" l'année précédente un livre de prières à partir des textes de Mère Mectilde (litanies, neuvaine, offrande de la journée, etc.) sous le titre : Salga a te, Signore, la mia preghiera, Alatri, 1979.

85. Marie-Véronique Andral, In quest'anno 1980 : M. Mectilde ci mostra la Regola di san Benedetto, dans le vol. Deus Absconditus, suppl. aux le 3-4 (1980) p. 63-71, 71e année pour le ler centenaire de l'Institut du Saint- Sacrement en Italie. Monastère de RoncoGhiffa.

86. Mentionnons, à titre d'exemple, plusieurs numéros des années 1975-1977 comportant quelques indications sur les monastères de Pologne, les n.s 45 (1970) p. 9-11 et 97 (1984) p. 9-11 sur la fille de Pierre Corneille, Madeleine Corneille entrée au monastère de Rouen en 1717 sous le nom de Soeur Marie-Madeleine Angélique de la Miséricorde, les n' 111 à 115 (1988-1989) où Soeur Marie-Cécile Minin, comme nous le rappelons plus loin, nous livre quelques réflexions sur saint Jean Eudes et Mère Mectilde et les nos 133 (1993), 134 (1994) et 139 (1995) nous livrent quant à eux quelques réflexions de Soeur Marie-Bernadette Fontaine sur l'Humour chez Mère Mectilde (p. 2- 9) - article traduit

59 publie une Lettre aux amis87 trimestrielle où se trouvent un bon nombre d'éléments concernant Mère Mectilde, tout comme, aux Pays-Bas, le monastère de Tegelen avec la revue Eucharitie en Geestelijk Leven 88. Nous n'avons pas dépouillé systématiquement, pour ce présent travail, tous les articles de ces revues mais nous devons beaucoup à leur existence car elles assurent un lien entre les monastères et donnent la possibilité de traduire ou de creuser tel ou tel point particulier de la spiritualité de Mère Mectilde.

Signalons, précisément en cette même année 1980 et dans la même revue Deus absconditus, un certain nombre de contributions

en polonais en 1994 -, sur le Chemin de l'abandon avec Mère Mectilde (p. 2-9), ainsi que sur un rapprochement entre Mère Mectilde du Saint-Sacrement et la bienheureuse Elisabeth de la Trinité : "Maisons de Dieu" (p. 1-6).

87. Dans le n° 67 (1964) p. 3-7, nous avons le premier article d'une série de trois intitulée En quête d'un visage. A la page 5, nous trouvons des renseignements sur "l'équipe des écrits" qui se réunissait à Paris. Le deuxième article est en fait une conférence de Louis Cognet au monastère du Mas-Grenier. Elle n'a été publiée ici (en partie) que parce qu'elle avait été enregistrée. Cela nous est d'autant plus précieux : 71 (1965) p. 14. Le troisième volet donne encore quelques informations sur "l'équipe des écrits" : 74 (1966) p. 5-7. Signalons deux conférences de Michel Pigeon, l'une sur les Pèlerinages monastiques au cours du Grand Siècle : 80 (1967) p. 1-3 et l'autre sur La Mère de Blémur, une grande moniale du Grand Siècle : 193 (1996) p. 1-6. En 1980, nous est retracée la vie de Mère Marie-Mechtilde ( 1979), ancienne prieure de Bayeux : 129 (1980) p. 1-57 ; nous la voyons découvrir la Règle de saint Benoît et la doctrine spirituelle de Catherine de Bar en harmonisant les cieux messages : surtout les p. 38-44. Le numéro 167 (1989) p. 1-6 nous fournit, à l'occasion des obsèques de Soeur Genovefa Guenille, une biographie en même temps qu'un beau témoignage. Enfin, en 1973 et en 1997, nous sont donnés deux petits articles cherchant à faire ressortir les similitudes entre Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et Mère Mectilde : 101 (1973) p. 2-14 et 199 (1997) p. 5-8.

88. En 1978, cette revue a publié un article de C. van Buijtenen, sj., Wie is Moeder Mechtildis? (p. 21-32). Tout au long des années suivantes, ce même auteur a écrit ou traduit dans cette revue un grand nombré d'articles concernant Mère Mectilde. En 1979, nous trouvons un article de Soeur Maria-Scholastica Noy, de Valkenburg, Zwijgzame aanwezigheid (Présence silencieuse) ainsi que des études de l'abbé H. Spruijt. Beaucoup d'autres articles sont de Jan de Bots, sj., de Piet Penning de Vries, sj. ou des traductions d'études de Dom Bonifacio Baroffiô ou de l'abbé Joseph Daoust (notamment en 1997). Par ailleurs, signalons au cours de l'année 1980 un article de Soeur Joanna van Gennip, de Breda, "Hier, aujourd'hui et demain. Les Bénédictines du Saint-Sacrement", publié dans Monastieke Informatie,11 (1980) p. 123-134.

60 qui ont été données à l'occasion d'un congrès de spiritualité monastico-eucharistique. De nouveau une étude sur saint Benoît et Mère Mectilde par Soeur Marie Béraux89, une autre du Père Francesco Franzi90 sur Marie comme "unique et perpétuelle abbesse" de l'Institut, un ensemble de réflexions sur les rapports entre la Règle de saint Benoît et le mystère eucharistique, par Dom Amedeo Grab91 et Dom Pelagio Visentin92, une contribution de Dom Egidio Zaramella93 sur l'Institut du Saint-Sacrement comme fruit de la vie bénédictine, une autre du Père Giovanni Moioli94 sur le Véritable Esprit de Mère Mectilde et son actualité, une réflexion de Soeur Annamaria Cànopi sur l'anéantissement du Christ dans le mystère eucharistique95, enfin une dernière contribution, celle de Dom Vincent Truijen, longtemps abbé de Clervaux et à plusieurs reprises président de la réunion confédérale de l'Institut, sur L'oeuvre de M. Mectilde de Bar et la confédération des Bénédictines du Saint- Sacrement 96

89. Marie Béraux, San Benedetto da Norcia e Madre Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 71 (1980) Atti del convegno di spiritualità monastico-eucaristica, Ronco-Ghiffa, p. 48-53. Mère Marie de Jésus (fane Béraux), de Rouen, est l'actuelle Présidente de la Fédération Française de l'Institut.

90. Francesco-Maria Franzi, Maria SS.ma "unica e perpetua abbadessa" dell'Istituto delle Benedettine dell'Adorazione del SS. Sacramento, ibid., p. 132-144. Voir aussi la note 65.

91. Amedeo Grab, Mistero eucaristico e Regola di S. Benedetto, ibid. suppl. aux n°' 3-4 (1980) 71ème année, p. 51-62. L'auteur, moine bénédictin d'Einsiedeln, est devenu, en 1987, évêque de Lausanne.

92. Pelagio Visentin, Il valore dell'Ufficio divino nella vita di una comnnità benedettina finalizzata all'Eucaristia, ibid., 71 (1980) Atti..., p. 88-106.

93. Egidio Zaramella, Il valore della presenza benedettina nella storia e dell'Istituto metildiano, frutto dello stesso Ordine benedettine, ibid., p. 2247.

94. Giovanni Moioli, Il "Vero Spirito" di M. Mectilde de Bar : una proposta "spirituale", le sue motivazioni, la sua attualità, ibid., p. 107-131.

95. Annamaria Cànopi, L'annientamento di Cristo, perpetuato nel mistero eucaristico..., ibid., p. 60-69.

96. Vincent Truijen, L'opera di M. Mectilde de Bar e la Confederazione delle Benedettine del SS. Sacramento, ibid., suppl. aux nos 34 (1980) 71e année, p. 90-93. On me signale par ailleurs, pour la même année 1980, deux contributions en polonais de Soeur Imelda

61 En 1981 et 1982, Soeur Marie-Pascale Boudeville publie deux courts articles dans La Revue Lorraine sur Nancy au XVIIe siècle. Le siècle des Bénédictines97 et sur les Bénédictines de Rambervillers98 . Un troisième suivra un peu plus tard dans la même revue concernant Les Bénédictines pendant la Révolution à Toul 99 .

En 1983, nous retrouvons Dom Jean Leclercq avec une étude sur l'Eucharistie au centre des écrits de Mère Mectilde parue en italien dans Ora et Labora 100 . Nous avons également en 1983 un petit article intéressant au sujet des relations entre Mère Mectilde et saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Ce dernier a engagé sa propre soeur Jeanne à rencontrer à Paris Mère Mectilde, laquelle lui a conseillé d'entrer à Rambervillers, ce qu'elle a fait. Elle est devenue Soeur Marie Bernard. Il s'agit d'un article du Père Bernard Guitteny paru dans le Mensuel des Pères Montfortains101.

Rosinska de Varsovie, l'une sur "Mère Mectilde et les Bénédictines du Saint-Sacrement" et l'autre sur "le monastère de Varsovie". Signalons par la même occasion l'ouvrage de Soeur Irena Michaela Walicka sur l'histoire de l'Eglise et du monastère de Varsovie, publié en 1988.

97. Marie-Pascale Boudeville, A Nancy au XVII' siècle. Le siècle des Bénédictines, dans La Revue Lorraine, 40 (Juin 1981) p. 198-201.

98. Id., Les Bénédictines de Rambervillers, ibid., 47 ( Août 1982) p. 256-257.

99. Id., Les Bénédictines pendant la Révolution à Toul, dans La Revue Lorraine Populaire, 89 (Août 1989) p. 220- 221.

100. Jean Leclercq, L'Eucaristia al centro dagli scritti di Madre Mectilde de Bar, dans Ora et Labora, 38 (1983) p. 33-36. Egalement, cette même année : Piet Penning de Vries, Originalité della spiritualité delle monache benedettine dell'adorazione perpetua del SS. Sacramento, dans Deus Absconditus 74/2 (1983) p. 5-7. Signalons aussi, au milieu des travaux d'envergure de Mgr Inos Biffi, un ouvrage pour la jeunesse dans lequel une illustration et un paragraphe rappellent la spiritualité de Mère Mectilde. La traduction française est de la même année que celle de l'édition italienne : Inos Biffi, Le pain partagé. Histoire de l'Eucharistie, au chapitre 40, L'eucharistie et la sainteté chrétienne, éd. Fleurus, 1983.

101. Bernard Guitteny, Saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Voyage à Paris de Mère Mectilde, dans Mensuel Marial Montfortain, 7 (avril 1983) 4' année. Numéro spécial Montfort, p. 210-213. Voir sur ce sujet : "Una preziosa corrispondenza del sapore delle origine mectildiane. 7 lettere di San Luigi Maria Grignion de Montfort alla sorella Gioonne-Marie, Sr. Caterina di San Bernardo, monaca benedettina del SS. Sacramento a Rambervillers, dans Deus Absconditus, 81/1 (1990) p. 21-28.

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6. L'année 1984

L'année 1984 voit naître deux volumes substantiels bien que d'origine et de contenu très différents. Le premier s'intitule Entretiens familiers102. Quoique publié de façon anonyme par le monastère de Bayeux, il s'agit d'un travail de regroupement de textes "familiers" de Mère Mectilde qui est l'oeuvre de l'archiviste Soeur Marie-Catherine Castel. Un avant-propos très utile nous présente ce recueil. Citons seulement ces deux paragraphes : "Entretiens familiers ? De quoi s'agit-il ? D'un enseignement plus libre, agrémenté d'humour ou de propos plaisants, donné à la communauté de la rue Cassette au cours de récréations, ou à quelques Soeurs restées auprès de leur Mère après une lecture du matin, ou encore à une de ses filles qui, pour le mieux retenir et en faire profiter d'autres, l'a consigné par écrit. Il nous a semblé que ces textes pieusement recueillis par les premières moniales de l'Institut étaient toujours chargés d'une vie qu'il ne fallait pas laisser perdre. De plus, ils devaient nous faire pénétrer davantage dans l'intimité de notre Mère alors qu'elle achevait dans la souffrance une vie pleine d'expérience..."

"A l'exception du billet de 1685 mis en tête de ce recueil, c'est un peu en novissima verba que ses paroles ont été recueillies. Des textes dispersés entre 1687 et 1692. Puis très suivis, parfois jour après jour en 1694 et 1695, pendant la convalescence de graves maladies, puis à nouveau plus isolés en 1696 et 1697."

D'après Soeur Marie-Catherine Castel, il semble bien que Soeur Monique des Anges, la narratrice de l'histoire de la fondation de Rouen, ait pris au vol ces notes à moins que ce soit elle qui ait constitué déjà un premier recueil. Monique de Beauvais était entrée rue Cassette en 1667 puis, après avoir fait partie de l'équipe

102. Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Catherine de Bar, Entretiens familiers, Monastère des Bénédictines de Bayeux, 1984. (Avant-propos de Soeur Marie-Catherine Castel). Ce recueil a été traduit en italien par Soeur Annamaria Valli sous le titre Colloqui fanailiari, Alatri, 1988. Préface d'Antonio Quaquarelli. Trad. polonaise en 1990.

63 fondatrice de Rouen, revint rue Cassette, où elle fut élue prieure en 1713, jusqu'à sa mort en 1723.

Le deuxième volume de cette même année 1984, qui comporte plus de 450 pages s'intitule : Catherine de Bar. En Pologne avec les Bénédictines de France 103. Ce sont encore les deux Soeurs archivistes du monastère de Rouen, Soeur Jeanne d'Arc Foucard et Soeur Marie-Pascale Boudeville qui, de façon anonyme, ont ici réuni et présenté de très nombreux documents de première valeur sur le voyage des fondatrices et l'établissement du monastère de Varsovie. C'est d'ailleurs en vue du tricentenaire de cette fondation (1687-1987) que ce livre a été réalisé.

L'ouvrage est préfacé par Dom Jean Leclercq qui commence par ces lignes : "Voici un livre dans lequel abondent les faits et les idées", ce qui assurément n'était pas pour déplaire à l'érudit moine de Clervaux que l'on connaît. Cette préface nous présente et nous commente une lettre que Mère Mectilde envoya à ses

103. Catherine de Bar, En Pologne avec les Bénédictines de France, Paris, Téqui, 1984. Préface de Dom Jean Leclercq et introduction de Joseph Daoust, Une fondation bénédictine en Pologne au XVIIe siècle ; trad. néerlandaise en 1989. En ce qui concerne le monastère de Varsovie, signalons quelques ouvrages ou articles publiés en polonais par ce même monastère, notamment : X. R. Filochowski, Koicidi i klasztor WW. PP. Sakramentek w Warszawie (Eglise et monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement à Varsovie), Warszawa, w Drukarni Franciszka Czerwiriskiego, 1889 ; Anonyme, 1688.1938. Benedyktynki od nieustajacej adoracji w Warszawie (1688- 1938. Bénédictines de l'adoration perpétuelle à Varsovie) Histoire écrite par une des Soeurs du monastère et édité par le monastère de Varsovie en 1938 ; Wladislaw Szoldrski, Benedyktynki od nieustajacej adoracji w Warszawie. 1687-1960 (Bénédictines de l'adoration perpétuelle à Varsovie. 16871960) dans Nasza Preszle, 19 (1964) p. 125-148 ; Soeur Irena Michaela Walicka, Kosicioi i klasztor Sakramentek w Warszawie w fivietle nowo odruilezionych materialdw (Eglise et monastère des bénédictines du Saint-Sacrement à Varsovie à la lumière des documents récemment retrouvés), dans Kwartaknik architektury i urbanislyki, 23/3 (1978) p. 163-220 ; Soeur Imelda Rosinska, Benedyktynky od nieustajacej adoracji Naffivietszego Sakramtntu, dans Zakony benedvktvriskie w Polsce, 1980, p. 185-216. Signalons encore la thèse de doctorat soutenue par Soeur Irena Michaela Walicka en 1981 sur l'église et le monastère des Soeurs du Saint-Sacrement à Varsovie avec le monument de la victoire de Vienne, thèse éditée à Varsovie en 1988.

64 Soeurs de Pologne, le 23 août 1687. Il s'agit d'un "sommet à partir duquel tout le reste puisse être considéré : un texte clef, une page où se révèle à la fois l'intention de l'envoi de bénédictines en Pologne, les idées maîtresses qui animent la fondatrice et ses filles, les attitudes psychologiques et spirituelles qui s'ensuivent..." Ce qui nous vaut un beau commentaire de Dom Jean Leclercq sur la finalité apostolique de l'oeuvre de Mère Mectilde, sur les exigences de l'ascèse, sur l'empreinte paulinienne, sur la charité fraternelle et sur la grande âme de la fondatrice qui apparaît "vigoureuse, pleine d'énergie intérieure" niais aussi "très humaine. Elle possède une immense capacité de compassion, un intense besoin de consoler, mais aussi d'être consolée. C'est en partie à cette affectivité contrôlée, mais non réprimée, que nous devons de posséder tant de lettres nous informant de ce qu'elle pense et "ressent", comme de ce qu'elle fait. A telle de ses correspondantes, elle écrivit trois cent trente et une lettres en quinze mois, c'est à dire un peu plus d'une tous les deux jours". Cette énergie, ce dynamisme, Mère Mectilde savait les puiser à leur source, en demeurant unie à Dieu car c'était là le secret de sa vitalité : "vous tenir dans votre intérieur par un saint recueillement en la présence de Dieu."

L'abbé Joseph Daoust que nous retrouvons ici nous offre à son tour une quinzaine de pages pour nous situer historiquement la fondation en Pologne : "Pendant que, le 15 août 1683, Sobieski partait de Cracovie pour libérer Vienne, la reine Marie-Casimire s'était retirée dans la solitude où adonnée aux bonnes oeuvres, à la prière et à la pénitence, elle s'efforçait d'attirer les faveurs de Dieu sur les armées chrétiennes. C'est au cours de cette retraite qu'elle promit de fonder, à Varsovie même, un couvent de religieuses qui, par l'adoration de l'hostie, traduiraient, à travers les âges, sa reconnaissance pour la protection qu'elle espérait du Ciel." Or, le 12 septembre 1683, Sobieski remporta la victoire contre les Ottomans. La reine et son époux s'empressèrent de s'acquitter du voeu ainsi prononcé. Par différents intermédiaires, Mère Mectilde fut sollicitée et acquiesça à la demande mais 65 diverses raisons secondaires retardèrent l'envoi des moniales qui ne partirent par mer vers Varsovie qu'en 1687.

Parmi les documents publiés dans ce livre, nous trouvons bien sûr le si pittoresque récit du voyage de fondation comme l'histoire du monastère de Varsovie, de 1687 à 1962. Tous les documents présentés dans cet ouvrage sont augmentés d'un nombre considérable de notes complémentaires qui sont autant de mines de renseignements. On ne peut qu'admirer ici encore le travail des Soeurs archivistes de Rouen et de Pologne.

Le chapitre quatorzième relate ce qui fut à juste titre appelé "l'holocauste de Varsovie de 1944" 104. Cet épisode dramatique n'est certes pas contemporain de Mère Mectilde mais, par l'offrande volontaire que les Soeurs ont faite d'elles-mêmes dans le monastère qui se situait à 250 mètres du ghetto, nous retrouvons tellement la spiritualité de Mère Mectilde qu'il est difficile de ne pas y voir l'évidente filiation spirituelle qui, aujourd'hui encore, ne cesse de nous émouvoir. Le 31 août 1944, trente-quatre bénédictines sur quarante étaient ensevelies avec le Saint-Sacrement sous les décombres de leur église. Au milieu de tant et tant de victimes qui les entouraient, leur vie et leur mort devenaient un vibrant symbole pour la Pologne toute entière comme pour l'Institut lui-même.

Mère Mectilde en s'adressant à leurs devancières, en août 1687, ne leur avait-elle pas en quelque sorte prophétisé cet instant

104. Sur ce point, signalons l'ouvrage de Soeur Maria-Assumpta : Jadwiga Stabinska, Danina Kiwi. Z wojennych dziejéw klastoru siàstr sakramentek w Warszawie : Le tribut du sang. Histoire du monastère des bénédictines du Saint-Sacrement à Varsovie pendant la guerre 19391945, trad. française, Paris, éd. du Dialogue, 1977. Mentionnons aussi deux articles, l'un anonyme, de 1948 et l'autre de 1985 : Dokonana ofiara. Z przezvé SS. Sakramentek w Warwawie, Powstanie 1944 (Sacrifice consommé. Monastère de Varsovie pendant l'Insurrection de 1944), article écrit par une Soeur du monastère de Varsovie et publié par ce même monastère en 1948. Irena Michaela Walicka (Soeur Maria Michaela), Zniszczenie i odbudowa ka'sciola i klastoru Sakramentek w Warszawie (Destruction et reconstruction de l'église et du monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement à Varsovie), dans Kwartalnik Historyczny, 2 (1985) p. 251-265.

66 suprême ? "Allez, mes très chères enfants, allez chères victimes, allez les choisies du Ciel pour porter la gloire et l'amour du très Saint-Sacrement dans tout le royaume de Pologne... Vous ne vous souviendrez plus de vous-mêmes que pour vous regarder comme des victimes réellement et de fait, immolées à toute heure, à tout moment. Vous vivrez dans cet esprit de mort à tout le créé, pour vivre en Dieu et de Dieu en lui-même. C'est où je vous laisse et où je tire ma force pour vous sacrifier, espérant qu'il nous fera la très grande miséricorde de vous revoir dans l'éternité..."

La même année 1984 a vu paraître deux articles sur la réparation. Le premier en italien de Soeur Marie-Véronique Andral dans Ora et Labora 105 et le deuxième de Dom Jean Leclercq, Réparation et adoration dans la tradition monastique 106. Ce dernier article paru dans Studia Monastica a été traduit, la même année en allemand et en italien. Analysant depuis l'époque patristique le concept de réparation, en passant par le monachisme médiéval jusqu'à l'époque moderne, il était inévitable que l'auteur traite de la spiritualité victimale de Catherine de Bar. Une étude comme celle-ci, avec l'érudition et le discernement que l'on connaît à l'auteur, permet de mieux situer Mère Mectilde à la fois dans sa dépendance et dans son originalité. "En son dessein confluaient les tendances qui s'étaient fait jour jusque là vers l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement et vers le besoin de réparer tout ce qui se faisait de mal dans le monde... Mère Mectilde se fait l'écho de la tradition en montrant le sens que peuvent revêtir tant de peines corporelles et spirituelles. Quand l'occasion de souffrir se présente, sans qu'on l'ait cherchée, un chrétien pense à unir ses souffrances à celles que le Christ à endurées, comme saint Paul

105. Soeur Marie-Véronique Andral, La Riparazione. Ricerche su il "vero Spirito", dans Ora et Labora, 39 (1984) p. 163-175.

106. Jean Leclercq, Réparation et adoration dans la tradition monastique, dans Studia Monastica, 26 (1984) p. 13- 42 ; trad. italienne : Riparazione e adorazione nella tradizione monastica, dans Ora et Labora, 38/3-4 (1983) p. 103- 117 et 147-160 ; trad. allemande : Siihne und Anbetung in der monastischen Tradition, dans Erbe und Auftrag, 60 (1984) p. 169-195.

67 avait déclaré qu'il le faisait. L'ascèse et l'adoration sont donc considérées comme des moyens de participer à l'action réparatrice de Jésus. Pour Mère Mectilde, réparer équivaut expressément à restaurer la Gloire due à Dieu par les hommes, ce qui fut d'abord l'oeuvre du Christ. Réparer la gloire de Dieu de cette façon, c'est restaurer l'image de Dieu en l'homme. Ainsi l'ascèse et la vie de prière d'une Congrégation monastique sont-elles justifiées sur la base d'une doctrine hautement traditionnelle."

Dom Jean Leclercq rappelle que, dès le temps de saint Ignace de Loyola, s'était introduite la pratique, pour certains religieux, d'un quatrième voeu ; or "Catherine de Bar, dit-il, fut la première à demander, pour les membres de son Institut, la possibilité que ce quatrième voeu fut le voeu de victime. Sur ce point pratique, elle innovait. Mais la conception qu'elle avait de cet engagement se situait dans la ligne de Bérulle..." Ce fut Innocent XI, en 1676, qui approuva ce quatrième voeu en même temps que l'Institut dans sa bulle Militantis Ecclesiae : "Qu'elles émettent un quatrième voeu : celui de se tenir devant le Saint-Sacrement jour et nuit, à tour de rôle, et de prier avec cette intention; par ces prières continuelles, s'offrir comme victime en expiation, et réparer ainsi généreusement les sacrilèges, les impiétés et les autres péchés que commettent les impies et les hérétiques."

Cela dit, Catherine de Bar est bien consciente que cette réparation est l'oeuvre du Christ dont le travail de rédempteur ne cesse de s'accomplir dans l'Eglise et dans les âmes. "Il n'y a, dit Mère Mectilde, que Jésus-Christ qui puisse réparer sa gloire et celle de son Père."

Dom Jean Leclercq poursuit son enquête historique avec la spiritualité de Paray-le-Monial 107 et, bien sûr, avec sainte Thérèse de

107. Cf. D. Sadoux - P. Gervais, L'adoration eucharistique, dans Vie consacrée, 55 (1983) p. 86.

68 Lisieux dont il montre, en citant le Père André Combes, à quel point l'Acte d'offrande à l'amour miséricordieux du 9 juin 1895 constitue "l'une des révolutions les plus émouvantes et grandioses que l'Esprit-Saint ait déclenchées dans l'évolution spirituelle de l'humanité." Thérèse avait dit autrefois de l'offrande de victime à la justice de Dieu : "Je la trouvais grande et généreuse, mais j'étais loin de me sentir portée à le faire". Avec sainte Thérèse, de nouveau, c'est Dieu qui répare et c'est le pécheur qui est réparé 108.

La fin de l'article est consacrée à la vénérable Mère Catarina Lavizzari ( 1931) dont on a déjà parlé dans ces pages puisque c'est elle qui a fondé le monastère de Ronco-Ghiffa en Italie et qu'elle se situe dans la lignée spirituelle de Mère Mectilde 109. Dom Jean Leclercq fait remarquer que "l'intérêt qu'elle présente vient de ce qu'elle a réalisé une synthèse des données diverses reçues du passé ancien et récent. A l'intérieur de l'Institut fondé par Mère Mectilde, elle a formulé une spiritualité qui prolongeait la sienne, dans un vocabulaire qui est à la fois très traditionnel et conforme aux conceptions et aux formes de piété du pontificat de Pie XI... En de tels textes apparaissent à la fois la richesse d'une synthèse et les limites culturelles qui sont inévitables en toute expression d'une doctrine... Aujourd'hui, d'autres langages peuvent être appliqués aux même réalités... A chacun de nous il revient de faire un discernement entre la signification de tout langage et sa technicité et la validité de sa transfiguration au niveau du mystère chrétien..."

7. Ces dix dernières années

Les années suivantes, jusqu'en 1989, ne voient pas paraître

108. Cf. André Combes, Introduction à la spiritualité de Thérèse de l'Enfantjésus, Paris, 1948, p.138-143 et Note sur la signification historique de l'offrande Thérésienne à l'Amour miséricordieux, dans la Revue d'Ascétique et de Mystique, 45 (1949) p. 492-505.

109. Jean Leclercq, Motivi del messagio M. Caterina Lavizzari, dans Deus Absconditus, numéro spécial, 72/4 (1981) p. 33-45 ; voir aussi les notes 45 et 125.

69 d'études en langue française 110 sur Catherine de Bar mais un certain nombre, et de qualité en langue italienne. Signalons, entre autres, une thèse en faculté de théologie de Soeur Agnese Coluccini, de Grandate, en 1987 à Rome sur la présence de la Règle bénédictine dans les écrits de Mère Mectilde de Bar 111. Soeur Marie-Véronique Andral, avec sa grande connaissance de la spiritualité de Mère Mectilde, ne cesse d'être sollicitée pour des conférences et des contributions dont quelques-unes sont publiées en italien dans Ora et Labora112 ou Deus Absconditus113 et d'autres restent inédites. La revue du monastère de Milan a également publié une étude du Père Michel Fournier, eudiste, sur les rapports entre saint Jean Eudes et Catherine de Bar114 et une autre de Soeur Annamaria Valli sur la prière mariale chez Mère Mectilde115. Signalons en allemand, un recueil thématique de textes de Mère Mectilde avec une introduction de Soeur Johanna Domek, de Cologne116. En 1989, Soeur Veronika Krienen, de

110. A noter cependant Michel Pernot, L'apogée de la Réforme catholique, dans l'Encyclopédie illustrée de la Lorraine, dirigée par René Taveneaux, Presses universitaires de Nancy, 1988, p. 143 ; Albert Ronsin, Les Vosgiens célèbres, dans le Dictionnaire Biographique Illustré, Editions Gérard Louis, 1990, p. 31.

111. Agnese Coluccini, La presenza della "Regula Benedicti" negli scritti di Madre Mectilde de Bar, Istituto teologico per le monache Benedettine, Roma, Sant'Anselmo, 1987. Relatore : Prof. M. Battista Boggero, o.s.b. ; Conclatore : Prof. Innocenzo Gargano, o.s.b. Extrait sous le titre : M. Mectilde de Bar e la Santa Regola, dans Ora et Labora, 43 (1988) p. 32-40, 64-74, 129-133, 176-182.

112. Marie-Véronique Andral, Il volto di una madre, dans Ora et Labora, 43/4 (1988) p. 167-175, trad. polonaise en 1993 ; Dalla via del "nulla" alla "Piccola Via" (trad. de Carmel 2, 1963), ibid. 44/1 (1989) p. 4-18 ; trad. polonaise en 1979.

113. Marie-Véronique Andral, Maria SS.ma in Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 78/1 (1987) p. 3540.

114. Michel Fournier, Riflessioni per un confronto San Giovanni Eudes e M. Mectilde de Bar, dans Ora et Labora, 43/1 et 4 (1988).

115. Annamaria Valli, Attorno alla preghiera alla SS. Madre di Dio di M. Mectilde de Bar, ibid., 43/2 (1988) p. 83- 93.

116. Catherine de Bar, Du hast Menschen an meinen Weg gestellt (Münsterschwarzacher Kleinschnften, 34) Vier - Türme - Verlag, 1986. Avec une introduction de Soeur Johanna Domek et de Soeur Veronika Krienen, Zum dialogischen Reifen des Menschen, dans Erbe und Auftrag, 63/1987 p. 214-221.

70 Cologne, publie un article dans la revue de Beuron Erbe und Auftrag sur "La vie en présence de Dieu, chez Catherine de Bar"117. Parallèlement à l'article du Père Michel Fournier paru en Italie, Soeur Marie-Cécile Minin, de Rouen, dans la modeste revue de son monastère : "Sous la crosse de Notre-Darne", nous livre quelques réflexions sur La place de la Vierge Marie dans la vie du Père Eudes et de Mère Mectilde118. En ces mêmes années 1987-1988, nous retrouvons une enquête de Dom Amedeo Grab, sur la Règle de saint Benoît et l'eucharistie, notamment l'adoration du Saint-Sacrement 119.

Nous voulons surtout mentionner deux volumes parus en Italie, celui de Soeur Marie-Véronique Andral, Catherine de Bar. Un carisma nella tradizione ecclesiale e monastica, édité en 1989, et celui de Soeur Genovefa Guerville : Catherine Mectilde de Bar. Un stile di "lectio divina" nel secolo XVII, édité en 1989 121. Le premier volume a été traduit par Soeur Maria Messina. Une biographie y a été donnée par Soeur Stefania Beltrarne Quattrocchi avec une introduction de Soeur Annamaria Valli. Chacun de ces deux volumes est présenté par le Cardinal Carlo Maria Martini, Archevêque de Milan. Il s'agit ici de deux belles éditions dont on voudrait bien avoir l'équivalent en langue française.

Le premier volume nous fournit la traduction italienne de l'Itinéraire Spirituel de Mère Mectilde, tel que Soeur Marie-

117. Veronika Krienen, Vom Leben in der Gegenwart Cottes. Deutungen, Hindernisse und Mlfen nach Catherine de Bar, dans Erbe und Auftrag, 65 (1989) p. 3543.

118. Anonyme (Soeur Marie-Cécile Minin), La place de la Vierge Marie dans la vie du Père Eudes et de Mère Mectilde, dans Sous la crosse de Notre-Darne, 111 (1988) p. 7-10 ; 112 (1988) p. 10-13 ; 113 (1988) p. 13-15 ; 114 (1989) p. 9-12 ; 115 (1989) p. 10-11. Traduction italienne : "Ave Maria, filia Dei Patris" e "Ave, cor", da S. Jean Eudes a Al. Mectilde de Bar, dans Ora et Labora, 46/3 (1991) p. 124-130 et Il posto della vergine Maria nella vita di M. Mectilde de Bar e di S. Jean Eudes, ibid., 46/4 (1991) p. 164-174.

119. Amedeo Grab, Sulla Regola di san Benedetto. Rapporto Ira Eucaristia e Oralio benedettina, clans Deus Absconditus, 77/4 (1987) p. 23-27 ; 78/1 (1988) p. 9-15.

120. Marie-Véronique Andral, Catherine Mectilde de Bar, I, Un carisma nella tradizione ecclesiale e monastica, Roma, Città Nuova Eclitrice, 1988.

121. Genovefa Guerville, Catherine Mectilde de Bar, II, Un stile di "lectio divina" nel secolo XVII, Roma, Città Nuova Editrice, 1989. On trouvera une recension de ces deux ouvrages par Dom Giuseppe Anelli, de l'abbaye Saint-Pierre de Modène, dans la revue de l'abbaye Saint-Paul, Benedictina 39 (1992) p. 252-260.

Véronique Andral le publiera en 1990 122 avec les trois grandes étapes que l'auteur dégage dans le cheminement spirituel de Catherine de Bar : "vers la mort mystique et la résurrection ; les douze ans et le douzième degré d'humilité ; l'enfer du pur amour". Après quoi, Soeur Marie-Véronique Andral nous donne une présentation en même temps qu'un commentaire de la correspondance entre Mère Mectilde et sa dirigée, la Comtesse de Châteauvieux. Les citations sont données ici d'après le manuscrit de Tourcoing. Enfin, dans une troisième partie intitulée : "Mère Mectilde dans l'Eglise de son temps : la tradition bénédictine et l'Ecole française", nous sont donnés en alternance des textes de Soeur Marie-Véronique Andral et Dom Jean Leclercq. Tout d'abord, de Soeur Marie-Véronique Andral, une étude, toujours avec documents à l'appui, sur les liens entre Mère Mectilde et la Congrégation des saints Vanne et Hydulphe. Puis se trouve reproduit en italien, pour rappeler les liens entre Mère Mectilde et la Congrégation de Saint-Maur, l'article que Dom Jean Leclercq avait publié en 1957 sur Saint-Germain et les Bénédictines de Paris. Soeur Marie-Véronique Andral étudie ensuite successivement la dévotion au Saint-Sacrement dans le milieu monastique du XVIIe siècle, la manière dont Mère Mectilde vit et enseigne à vivre la Règle de saint Benoît, les traits dominants de la spiritualité de Mère Mectilde, l'influence de Bérulle sur Mère Mectilde, notamment à propos du thème de l'anéantissement. De nouveau un texte de Dom Jean Leclercq est repris sur le christocentrisme et la Règle de saint Benoît émanant de son article Une école de spiritualité publié en 1976.

Le deuxième volume comporte deux grandes parties. La première est la reprise partielle mais tout à fait substantielle de la

122. Voir plus loin la note 128.

72 thèse soutenue en 1986 par Soeur Genovefa Guerville à la Faculté de théologie de Trèves. Il s'agit d'un important travail de recherche sur Mère Mectilde et la Bible. Outre une utile bibliographie sur la question, nous trouvons de très nombreuses données sur le contexte historique de Catherine de Bar aux lendemains du Concile de Trente, sur la pratique de la lectio divina ou de l'exégèse à cette époque et dans le milieu monastique, sur les rapports entre la Bible et la Liturgie et tout particulièrement la liturgie propre des Bénédictines du Saint-Sacrement, enfin sur tout ce qui peut ressortir des écrits de Mère Mectilde en rapport avec l'Ecriture Sainte. Soeur Genovefa Guerville nous fournit quelques chiffres : plus de 1.800 emplois bibliques soit plus de 1.200 du Nouveau Testament et plus de 400 de l'Ancien avec un grand nombre de mots ou expressions empruntés au vocabulaire biblique. "Les passages les plus fréquemment cités sont Mt 18,3 : devenir petit enfant pour entrer dans le Royaume des Cieux (24 emplois). Catherine de Bar dit elle-même qu'il s'agit là "du conseil le plus fort de l'Evangile". Viennent ensuite Col 3,3 : "Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ" (23 emplois) et Mt 16,24 : "se renoncer, prendre sa croix et suivre le Seigneur" (19 emplois) ... Ces quelques indications donnent une première idée des préoccupations spirituelles de Catherine de Bar. Ce qui lui importe avant tout est une vie humble et cachée en Dieu. Il convient de changer de vie et de marcher à la suite du Seigneur..."

En conclusion de son travail, Soeur Genovefa Guerville nous livre ces quelques mots : "Non seulement Catherine de Bar a lu la Bible, mais elle la connaît parfaitement. La sachant en grande partie par coeur, elle la cite de mémoire. Citations et allusions bibliques coulent tout naturellement sous sa plume et donnent un coloris biblique à tout son style. Catherine de Bar ... y a cherché l'aliment de sa vie spirituelle, la substance dont elle a formé sa doctrine ... Elle se révèle vraie fille de saint Benoît puisque c'est ainsi que procéda le Fondateur du monachisme occidental lorsqu'il écrivit sa Règle... Sa doctrine est, à la fois, évangélique et bénédictine. Elle a interprété la Bible comme toute la tradition monastique l'a interprétée. Grâce à une lectio divina assidue, elle a été souvent à même de découvrir le "sens caché des Ecritures"...

Soeur Genovefa Guerville nous a donné ici un beau témoignage de recherche studieuse au service de la Parole. Rappelons que c'est en 1986 qu'elle a rédigé cette étude et que c'est en 1989 que le livre a été édité. Or, c'est le 29 mai 1989 que le Seigneur est venu la chercher. Soeur Genovefa se trouvait à Bayeux et venait de passer une heure d'adoration nocturne à l'église ; sur son bureau, ses travaux sur Mère Mectilde l'attendaient... Adoration et travail, à la recherche de la source originelle et du charisme fondateur, n'est-ce pas là le plus beau labeur pour une âme bénédictine ?

Ce n'est pas tout pour ce livre puisque c'est encore Soeur Genovefa Guerville qui nous introduit également dans la deuxième partie de l'ouvrage intitulée : Mère Mectilde parmi les "spirituels" de son temps ; conférences et chapitres aux moniales. Il s'agit d'un choix de vingt-cinq conférences effectivement prononcées par Mère Mectilde en salle capitulaire pour ses moniales. Nous y trouvons là un enseignement spirituel et monastique de première qualité. Soeur Genovefa Guerville a divisé l'ensemble de cette sélection en quatre "guides de lecture" qui aident à la compréhension des textes et qui, grâce aux excellentes introductions qui y sont données, nous font pénétrer avec pédagogie au coeur du message spirituel que Mère Mectilde a voulu communiquer à son entourage.

En 1989, est reprise en France, et toujours par les bénédictines de Rouen, la correspondance de Mère Mectilde adressée à la Comtesse de Châteauvieux. Il y avait bien eu déjà l'édition de 1965 mais il convenait maintenant de reprendre l'ensemble sur des bases nouvelles. Ce bel ouvrage de plus de trois cents pages intitulé : Une amitié spirituelle au grand siècle. Lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux est préfacé par Monseigneur

123. Collectif, Une amitié spirituelle au grand siècle. Lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux, Paris, Téqui, 1989. Préface de Mgr Charles Molette. Introduction du Père Michel Dupuy, p.s.s., et du Père Paul Milcent, eudiste. Trad. néerlandaise en 1997 et italienne en 1990-1991.

74 Charles Molette, alors président des Archiviste de ]'Eglise de France. C'est là que nous trouvons de bonnes réflexions concernant l'Amende honorable du 12 mars 1654 et sa représentation due à Philippe de Champaigne, toile qui se trouvait au monastère de la rue Cassette et qui se trouve actuellement au monastère du Mas-Grenier. L'auteur rappelle aussi dans cette préface ce que fut l'amitié providentielle de Marie de La Guesle, Comtesse de Châteauvieux, pour Mère Mectilde et la naissance de l'Institut. "La fondation de l'Institut des bénédictines du Saint-Sacrement n'est pas seulement le résultat d'un voeu royal. Cette fondation, en effet, a été rendue possible par l'amitié spirituelle, assez exceptionnelle, qui s'est développée entre Mectilde de Bar et Marie de La Guesle de Châteauvieux ; celle-ci, en effet, n'a pas seulement apporté aux origines de l'Institut une aide substantielle - matérielle et administrative -, elle est encore tellement entrée dans ce projet que, dès le lendemain de son veuvage, elle est allée rejoindre la communauté, alors établie rue Cassette, où elle est devenue "Soeur Victime du Saint-Sacrement..."

Monseigneur Charles Molette s'interroge ensuite sur la qualité du manuscrit qui nous transmet la correspondance entre Mère Mectilde et la Comtesse de Châteauvieux. Il en vient à "souligner l'importance de cette transmission vivante" non seulement pour ce qu'on a coutume d'appeler le Bréviaire de Madame de Châteauvieux mais aussi pour l'ensemble des autres copies de manuscrits : "A la Révolution, lors de la dispersion de 1792, chaque moniale est partie avec ses manuscrits sous le bras. Les textes de Mère Mectilde n'étaient pas pour elles des talismans ou des objets de musée, c'était bien la source de leur vie religieuse qu'elles devaient garder vivante en la faisant vivre de leur propre vie sur les routes ou les cachettes de leur exil, à moins que ce ne soit en prison." Après la Révolution, un certain nombre de manuscrits ont été regroupés à Paris, rue Tournefort, mais chaque monastère en possédait, notamment ceux d'Arras, de Dumfries, de Rouen, de Craon et de Bayeux.

75 Monseigneur Charles Molette nous rappelle justement qu'en octobre 1957, les prieures de l'Institut, réunies à Milan, décidèrent d'éditer les écrits de Mère Mectilde. Le travail, comme nous venons de le montrer au cours de ces pages, est largement entamé ; il est cependant loin d'être parvenu à son terme. "Peut-être, confie Monseigneur Charles Molette, le travail décidé en 1957 ne s'achèvera-t-il que lorsque, par delà les manuscrits dont elles ont entrepris courageusement la publication, les bénédictines du Saint-Sacrement auront pleinement retrouvé et fait découvrir, toute palpitante, la vie de Mère Mectilde et sa croissance spirituelle à travers les circonstances concrètes qui l'ont jalonnée ; car c'est ainsi que Dieu a voulu, d'étape en étape, faire progresser et s'épanouir leur fondatrice... que si, au-delà des documents et des témoignages, on essaye de scruter la vie même de Mère Mectilde, il semble déjà possible de pressentir son itinéraire spirituel, les épreuves à travers lesquelles elle a dû passer... Un tel itinéraire spirituel, un tel itinéraire de foi, n'illumine-t-il pas, de l'intérieur, la fondation de l'Institut ? Et cette considération n'inciterait-elle pas au moins à étudier l'éventualité d'un procès de béatification ? La renommée de sainteté de Mère Mectilde est patente et paisible. N'y aurait-il pas lieu d'aller plus loin ? Ne resterait-il pas à rendre encore davantage grâce à Dieu pour cette vie de Mère Mectilde qu'il a suscitée parmi nous ? ... car, tout au long de sa vie, d'étape en étape, elle a appris à se laisser conduire par Dieu pour accomplir sa volonté dans son Eglise !"

C'est, après cette préface, au tour d'un sulpicien spécialiste de l'Ecole Française, Michel Dupuy, de nous introduire dans ce Bréviaire adressé à Madame de Châteauvieux. Il nous montre à quel point "Mère Mectilde a compris qu'elle s'adresse à une femme exceptionnelle" et que le message hautement spirituel qu'elle lui délivre dans sa correspondance se doit d'être lu, médité et compris à la lumière de la théologie de l'époque. Les analyses du Père Michel Dupuy sont d'une densité remarquable et reprennent point par point tous les éléments majeurs que l'on trouve dans cette correspondance et qu'il met en relation avec les maîtres ou 76 les autres mystiques de l'Ecole française. Faute de pouvoir ici inventorier ces nombreux éléments riches de doctrine et de spiritualité, reprenons, en ce qui concerne l'Eucharistie ces quelques remarques de l'auteur : "Au total, Mère Mectilde ne nous paraît pas parler de la contemplation de l'Eucharistie, autant qu'on l'aimerait et autant qu'on s'y attendrait quand on sait la place que celle-ci tient dans la vie de ses filles. C'est que notre prieure ne sépare pas l'Eucharistie de ce qu'elle signifie, la communion à la vie divine. Alors son adoration et son amour vont, à travers l'Eucharistie, droit à la vie divine. C'est la meilleure manière de vivre l'Eucharistie. Bérulle, Jean Eudes, Condren, Olier sont les maîtres de ce qu'on a appelé l'Ecole Française et qu'il serait plus précis d'appeler l'Ecole Bérullienne. Tout en restant fidèle à saint Benoît, Mère Mectilde s'y apparente manifestement. L'adoration du Saint-Sacrement était d'ailleurs en honneur à l'oratoire bérullien".

C'est ensuite au Père Paul Milcent, eudiste, qu'il appartient de nous introduire dans La pensée spirituelle de Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Là encore, nous sommes en présence d'un spécialiste, cette fois-ci de saint Jean Eudes, nous livrant ses réflexions et ses commentaires à la lecture et à l'analyse des lettres de Mère Mectilde à Madame de Châteauvieux. "On y découvre, dit-il, une conception forte et cohérente de la sainteté chrétienne, intelligemment fidèle à la grande tradition bérullienne, avec quelques accents qui peuvent aujourd'hui nous paraître excessifs ou discutables. Cette doctrine n'a rien de froid, de théorique : elle est toute frémissante d'une très haute idée de Dieu ou pour mieux dire : d'une expérience pure et ardente de la recherche de Dieu, de la vie avec Dieu". Les points retenus par le Père Paul Milcent dans son analyse sont relatifs au baptême, à la "ténèbre lumineuse" de la foi, au désir d'anéantissement bien compris dont l'autre nom est : "pur amour", enfin au chemin de liberté que Mère Mectilde fait prendre à sa dirigée afin d'être "très flexible aux touches de l'Esprit de Jésus".

Reprenons la conclusion du Père Paul Milcent : "Tout l'édifice repose sur une forte doctrine du baptême, sacrement de l'entrée dans le Corps du Christ et dans la sainteté du Christ ; au centre de tout, la foi, une foi au-delà du sensible et du raisonnement, une foi qui nous dépouille de nos connaissances pour nous ouvrir à Celui qui est au-delà de tout ; et un amour également dépouillé, le "pur amour", dont l'expérience s'identifie à celle d'un "anéantissement" de nous même en communion avec le don total du Christ en Croix ; et cette voie s'épanouit en souple docilité à l'Esprit qui fait de nous des tout-petits et des êtres libres."

Pour l'année 1990, signalons tout d'abord une contribution en langue italienne de Soeur Annamaria Valli dans Benedictina traitant de la vocation monastique, des voeux et de la perfection chez Catherine de Bar. Dans le même temps, à Milan, se trouve réédité l'ouvrage signalé pour l'année 1954 de Monseigneur Gilla Vincenzo Gremigni sur Mère Mectilde de Bar et Mère Catherine 125 Lavizzari . A Cologne, les Bénédictines du Saint-Sacrement fêtent le centenaire de leur présence à Cologne-Raderberg. Un ouvrage d'histoire et de spiritualité est édité. On y trouve notamment quelques pages consacrées à la vie et à la spiritualité de Mère Mectilde, article de Soeur Veronika Krienen 126.

De son côté, Soeur Marie-Véronique Andral publie dans les Collectanea Cisterciensia une bonne enquête sur Saint Bernard et Mère Mectilde du Saint-Sacrement 127. Mère Mectilde nomme seulement douze fois saint Bernard mais lui emprunte souvent un certain nombre d'idées et d'expressions en ce qui concerne par

124. Annamaria Valli, Vocazione monastica, voti, perfezione in Catherine de Bar, dans Benedictina, 37/1 p. 49-86 ; 37/2 (1990) p. 363-382.

125. Voir notes 109 et 45.

126. Veronika Krienen, Catherine de Bar. Leben und Spiritualitdt, dans Wegspuren. Eine Hundertjâhrige Geschichte (1890-1990), Kôln, Lingen, 1990, p. 55-58.

127. Marie-Véronique Andral, Saint Bernard et Mère Mectilde du Saint-Sacrement, dans Collectanea Cisterciensia 52 (1990) p. 318-329 ; trad. italienne : San Bernardo e Madre Mectilde de Bar, dans Dra et Labora, 46/4 (1991) p. 157-165, 47/1 (1992) p. 16-22, trad. polonaise en 1991.

78 exemple l'obéissance, la grandeur de Dieu, la Vierge Marie, tout particulièrement au sujet de la Présentation au Temple. Une confluence aussi se retrouve bien évidemment autour du thème de l'image et de la ressemblance.

La même année 1990 voit paraître une autre étude de Soeur Marie-Véronique Andral sur l'Itinéraire spirituel 128 de Catherine de Bar. Ce beau travail sera revu et augmenté l'année suivante, réédité par les Bénédictines de Rouen et imprimé à Craon en 1992. Cette étude de plus de deux cents pages est présentée par son auteur comme étant "une esquisse seulement, "un essai" qui ‘’voudrait tracer quelques pistes en vue d'une recherche ultérieure plus approfondie. Nous nous sommes contentées", confie l'auteur avec les archivistes de Rouen, "de coudre ensemble des textes que nous versons au dossier. Trop et trop peu, car nous sommes en face de documents d'une richesse extraordinaire. Et nous n'avons pu tout explorer". En réalité même si, effectivement, la richesse des documents est grande et permettra de nombreuses études ultérieures plus approfondies, ce travail se situe nettement au-delà d'un simple florilège de textes. Des lignes de crête sont définies, des étapes sont délimitées, des orientations dévoilées. Les textes sont commentés et les réflexions de Soeur Marie-Véronique Andral nous aident à mieux comprendre l'évolution spirituelle intime de Mère Mectilde.

"Tout au long de notre recherche, nous annonce l'auteur dès l'introduction, a paru une route, vertigineuse certes, mais cohérente et fidèle à elle-même dans sa progression. Après l'enfance et la vie tourmentées qu'elle connut chez les annonciades, Mère

128. Marie-Véronique Andral, Catherine de Bar. Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Itinéraire spirituel, Rouen, Monastère des Bénédictines, 1990 ; 2e édition revue et amplifiée en 1992. Avec, pour cette 2e édition, une préface de Dom Vincent Truijen qui reproduit avec quelques légères modifications son étude publiée l'année précédente : Catherine de Bar. Mère Mechtilde du Saint-Sacrement. Itinéraire spirituel, dans la Feuille des oblats (Abbayes de Paris et de Clervaux) n° 2-3 (1991) p. 11-14. Version italienne de la première édition en 1988 (cf. notes 120 et 122) et traduction polonaise en 1991.

Mectilde semble commencer la première grande étape de sa vie lors de la Profession de vie bénédictine. Elle atteint son sommet lors de la retraite de 1661-1662. On pourrait l'intituler "Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu". "Vous êtes morts... mourrez donc", insiste saint Paul (col. 3, 3-5). C'est la seule route de la vie...

La deuxième étape commence aussitôt et dure douze ans. On pourrait dire que Mère Mectilde a gravi les douze degrés de l'humilité de la Règle de saint Benoît selon laquelle plus on s'abaisse, plus on s'élève. Ainsi, "terrassée" sous le poids de la divine justice, comme le publicain de l'Evangile et le moine de saint Benoît, elle parvient bientôt à l'amour parfait du Christ, sous la conduite de l'Esprit. Nous arrivons ainsi au sommet de l'union "substantielle" que d'autres nommeraient "mariage spirituel". Mais l'épouse doit être en tout semblable à son époux crucifié.

Voici la dernière étape, et c'est encore saint Paul qui parait bien l'illustrer : "Offrons notre personne comme une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu" (Rm 12,1) et "nous portons sans cesse la mise à mort de Jésus dans tout notre être afin que la vie de Jésus soit manifestée en nous" (2 Co. 4,10).

Ces trois étapes nous parlent de l'unique Mystère qui éclaire toute sa vie : cette route est la route pascale de Jésus-Christ où il entraîne son Eglise tout au long des siècles en se donnant à Elle dans son Corps livré et son Sang répandu pour la transformer en Lui-même et continuer, par Elle, le Mystère de la Rédemption. "J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir" (Lc 22,15)".

En 1992 et 1993, nous retrouvons Soeur Marie-Véronique Andral avec plusieurs articles soit en français soit en italien, tout d'abord, dans les Collectanea Cisterciensia, une étude intitulée Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Bénédictine de son temps 129 . Nous avons

129. Marie-Véronique Andral, Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Bénédictine de son temps, dans Collectanea Cisterciensia, 54/3 (1992) p. 250-268.

80 là de bonnes réflexions sur les "racines bénédictines de Mère Mectilde" notamment lorsqu'elle se trouvait à Rambervillers sous l'influence bienfaisante de la Congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe. Les trois piliers de la réforme vanniste étant le retour à la Règle de saint Benoît, le soin particulier apporté à l'étude et à la digne célébration de l'office divin. Ce fut ensuite l'influence de la Congrégation de Saint-Maur non seulement par l'abbaye réformée de Montmartre où Mère Mectilde séjourna une année mais aussi et surtout par les nombreux rapports qu'elle eut ensuite avec l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L'auteur nous présente encore ces liens au sujet du culte du Saint-Sacrement, de l'abbatiat de Notre Dame et de la mise en pratique de la Règle, lue à la lumière de l'Evangile et de l'Eucharistie. Pour Mère Mectilde, pourrait-on dire, il ne s'agit pas tant de "lois à établir" et à suivre que de "quelqu'un à contempler et à imiter". Soeur Marie-Véronique Andral nous livre ici de très bonnes pages sur le rôle et la fonction de supérieure d'après Mère Mectilde que l'on voit profondément pénétrée de l'esprit de service à l'exemple du Christ et dans la ligne de la vraie tradition ecclésiale : "Elle (la supérieure) doit considérer, comme dit un Père de l'Eglise, que le bonheur de sa charge consiste à servir ses Soeurs avec charité, et à s'assujettir avec humilité à ce qui regarde le bien et l'utilité de celles qui lui sont commises, et que si devant les hommes, comme dit le même Père de l'Eglise, elle est élevée au-dessus de ses Soeurs par le rang d'honneur que sa dignité lui donne, elle doit être devant Dieu prosternée et abaissée à leurs pieds... Elle ne traitera jamais ses Soeurs avec des paroles rudes ou méprisantes, mais toujours avec honnêteté, dans une gravité humble et modeste, jointe à une fermeté compatissante et une charité douce et patiente..."

A Milan, les Bénédictines éditent un livret : Creati per la gloria où se trouvent réunis quelques beaux textes de Mère Mectilde. Soeur Marie-Véronique Andral y fournit des éléments biographiques et un commentaire spirituel. Trois autres articles de

130. Maria Besana, Creati per la gloria. Brani antoligici dagli scritti di M. Caterina Mectilde de Bar, Milan, 1992. Trad. polonaise en 1993.

81 soeur Marie-Véronique Andral ont été publiés ces années là en italien. Le premier sur "la vie commune et la croissance spirituelle" d'après Mère Mectilde, paru dans Deus Absconditus 131 en 1993 ; un autre sur "le mystère de Marie" dans Ora et Labora132 et le troisième sur "la demeure de Dieu dans l'âme" dans la même revue de Milan133. De son côté, Soeur Annamaria Valli édite et commente quelques textes de Mère Mectilde sur la vie monastique dans la revue Benedictina134 et en Pologne Soeur Malgorzata Borkowska publie un ouvrage de plus de 200 pages sur Mère Mectilde contenant une biographie et la traduction d'une vingtaine de conférences.

En 1994, un beau petit livre paraît en langue française, Catherine de Bar, Adorer et Adhérer 136 présentant plus de deux cents petits extraits choisis des écrits de Mère Mectilde. Ces perles mectildiennes, bien agencées et déjà savoureuses en elles-mêmes, sont précédées d'un avant-propos de Soeur Jeanne d'Arc Foucard et d'une chronologie fort utile de la vie de Mère Mectilde et des événements qui lui sont associés établie par Soeur Marie-Pascale Boudeville. L'ensemble est préfacé par Mgr Joseph Duval, archevêque de Rouen, qui, en quelques lignes nous met en appétit : "Je suis frappé par le bon sens et la sûreté doctrinale de Catherine de Bar. Le style est de son temps, mais la pensée est d'une grande

131. Marie-Véronique Andral, Vie commune et croissance spirituelle, Session pour jeunes professes des deux fédérations italiennes, Castelmaclama, septembre 1992, paru clans Deus Absconditus, 84/1 (1993). Tract. polonaise en 1994.

132. Id., Il tnistero di Maria in Mectilde de Bar. M. Mectilde contempla Maria al centro del mislero divino della creazione, della redenzione, della salvezza, clans Ora et Labora, 47/4 (1992) p. 175-180 et ibid., 48/1 (1993) p. 44- 48.

133. Id., La dimora di Dio nell'anima. Rileggendo alcune conferenze di Madre Mectilde de Bar, clans Ora et Labora 48/3 (1993) p. 129-138 et 49/2 (1994) p. 67-75.

134. Annamaria Valli, All'inizio del camino monastico con Catherine Mectilde de Bar. Testi inediti e guida di lettura, clans Benedictina, 39 (1992) p. 385-419.

135. Malgorzata Borkowska, 0 prawo dia Boga. Spotkanie z Matha Mechtylda, Warszawskie Wydawnictwo Archidiecezjalne, 1992.

136. Catherine (le Bar, Adorer et adhérer, Paris, Cerf, 1994. Préface de Mgr Joseph Duval et avant-propos de Soeur Jeanne-d'Arc Foucard. Trad. polonaise en 1994.

82 actualité. Le lecteur qui voudra bien lire page après page ce recueil sera plongé au coeur d'une spiritualité authentique, valable pour des religieuses mais aussi pour tous ceux et celles qui vivent en dehors d'un cloître. Retenez cette maxime de Mère Mectilde : "la plus belle sentence que je puis vous donner, c'est de vous rendre conforme à Jésus-Christ, d'adhérer à Lui en toute rencontre et enfin de tendre à être faite une même chose avec Lui. Voilà le souverain bonheur d'une âme chrétienne". Je souhaite à tous les lecteurs de trouver ce bonheur".

Au cours de la même année 1994, Soeur Annamaria Cànopi publie un ouvrage sur le monachisme bénédictin féminin. Une dizaine de pages sont consacrées à Mère Mectilde. Dom Gregorio Penco y a donné une introduction'''. Dans la revue Deus Absconditus Dom Giorgio Bertolini écrit un article sur le "rapport entre le monastère et le monde à la lumière des écrits de Mère Mectilde de Bar" 138. De nouveau, nous retrouvons, dans Erbe und Auftrag, Soeur Veronika Krienen avec une étude sur l'eucharistie dans laquelle elle expose la spiritualité eucharistique de Mère Mectilde139. C'est également en 1994 que le monastère Sainte-Trinité de Bayeux édite, de façon modeste mais fort utilement, le Glossaire de Mère Catherine de Bar établi par Soeur Marie-Catherine Castel. On y trouve l'inventaire de tous les mots un peu techniques ou propres au langage du XVIIe siècle avec leur explication ou leur correspondance dans notre langue actuelle 140.

En 1995, une Biographie spirituelle de Catherine Mectilde de Bar est établie, dans un travail universitaire à la Faculté de Théologie

137. Annamaria Cànopi, Monachesimo benedettino femminile, (Orizzonti monastici, 7) Seregno, Abbazia S. Benedetto, 1994.

138. Giorgio Bertolini, Rapporto tra monastero e mondo alla lace degli scritti di Madre Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 85/1 (1994) p. 24-41.

139. Veronika Krienen, Eucharistisch leben, der Liebe Antwort geben, dans Erbe und Auftrag, 70 (1994) p. 453-460.

140. Marie-Catherine Castel, Glossaire de Mère Catherine de Bar, "pro manuscripto", Bayeux, Bénédictines du Saint- Sacrement, 1994.

de l'Italie du Nord, par Matteo Dal Santo 141, et une autre étude, dans un cadre similaire, sur la "vie commune (théologie et pratique) d'après Mectilde de Bar et à son époque", par Soeur Carlamaria Valli 142, de Grandate. En 1995 également a été élaborée à l'intention des jeunes moniales la charte de formation de la Fédération Française des Bénédictines de l'Institut, dans laquelle se reflète pour notre temps la spiritualité de Mère Mectilde 143. A Cologne, un recueil d'articles (avec traduction en allemand) concernant Catherine de Bar et les Bénédictines du Saint-Sacrement a été publié. L'ouvrage qui comporte une centaine de pages contient deux articles traduits de Dom Jean Leclercq, deux articles de Soeur Johanna Domek et quatre de Soeur Veronika Krienen. Toutes ces contributions ont déjà été publiées entre 1984 et 1994 144. L'année suivante a été édité le deuxième volume de cette même collection, toujours par le monastère de Cologne. On y trouve des textes de Louis Cognet et de Joseph Daoust, traduits en allemand, des extraits des Documents historiques, deux autres contributions de Soeur Johanna Domek et d'Emmanuel Jungclaussen 146. Dans un autre volume, le troisième de cette collection, a été éditée la traduction d'une partie des Documents historiques et des Lettres inédites 147 concernant le monastère de Toul 148.

141. Matteo Dal Santo, Biographie spirituelle de Catherine Mectilde de Bar, Faculté de Théologie de l'Italie du Nord. Section du séminaire de l'Archevêché de Milan (Prof. Dom Severino Pagani), année 1994-1995.

142. Carlamaria Valli, La vita comune. Linee teologice et realtà concreta della comunità di Benedettine dell'Adorazione perpetua. Mectilde de Bar nel suo tempo, Scuola di Teologia per le Benedettine Italiane (Storia del Monachesimo : Prof. Dom Gregorio Penco) Rome, année 1994-1995. Id., La comunità monastica in Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 87/3-4 (1996) p. 19-30, 23-28.

143 Bénédictines du Saint-Sacrement, Fédération Française, Charte de formation, 1995.

144. In deutsch veriffentlichte Artikel über Catherine de Bar und die monastische Tradition der Benediktinerinnen vom Heiligslen Sakrament (Recherchen, 1) Kôhl, 1995.

145. Documents h is lori ques, Rouen, 1973.

146. Das Leben der M. Mechtilde de Bar. Drei Texte zur Biographie, Zeitgeschichte und Geistesgeschichle (Rechercher, 2) Kôln, 1996.

147. Lettres inédites, Rouen, 1976.

148. Berichte und Briefe über die Gründung und Entwicklung des Klosters in Toul (Rechercher, 3) Kôln, 1996.

84 Signalons également, toujours en 1995, un article du Père Irénée Noye, sulpicien, comparant Monsieur Olier et Mère Mectilde sur "quelques points de dévotion au Saint-Sacrement". Cet article est paru en italien dans Ora et Labora 149 . Dans la même revue, Bonifacio Baroffio nous donne un assez long article sur l'eucharistie chez saint Benoît et Mère Mectilde en regard du nouveau catéchisme 150.

Toujours dans la même revue de Milan, mais en 1996, une très bonne contribution est apportée par une moniale polonaise du monastère de Varsovie, Soeur Maria-Blandina Michniewicz sur "l'anéantissement" 151. Nous trouvons là un texte majeur de Mère Mectilde sur ce point. Par ailleurs, la même année mais dans la revue Deus Absconditus, Soeur Maria-Pia Tei nous fournit quelques bonnes réflexions sur l'idéal bénédictin-mectildien vécu dans la vie concrète d'une moniale 152. Mentionnons, toujours en 1996, la notice consacrée à Catherine de Bar par Dom Philippe de Lignerolles, moine d'En-Calcat, et Jean-Pierre Meynard, dans leur recueil : Histoire de la spiritualité chrétienne. "Dans la vie et l'oeuvre de Mectilde, l'intuition centrale est le mystère pascal du Christ et de ses membres, en ses deux aspects inséparables de mort et de vie, selon les textes de saint Paul souvent cités et commentés, et cela à la lumière du Christ dans son "état eucharistique" "153. Plus importante est la biographie d'une centaine de pages que nous donne, en cette même année 1996, Soeur Giannina Rognoni dans un livre édité par l'abbaye Saint-Paul de Rome et dans la collec-

149. Irénée Noye, Qualche accento nella devozione al SS. Sacramento del XVII° s. in Francia, specialmente nell'Olier e Madre Mectilde, dans Ora et Labora, 50/3 (1995).

150. Bonifacio Baroffio, L'eucharistie chez saint Benoît et Mère Mectilde en regard du nouveau catéchisme, dans Ora et Labora, 50/1-3 (1995) p. 20-29, 70-80, 126-134.

151. Maria-Blandina Michniewicz, L'annientamento (commentaire du texte de Mère Mectilde n° 1108 ; mss. N 266 p. 404), dans Ora et Labora, 51/4 (1996) p. 200-213. Traduction du polonais, publié en 1995.

152. Maria-Pia Tei, L'ideale benedettino-mectildiano : il suo concreto dispiegarsi nella vita della monaca, dans Deus Absconditus, 87/4 (1996) p. 29-34.

153. Philippe de Lignerolles et Jean-Pierre Meynard, Histoire de la spiritualité chrétienne, Paris, les Editions de l'Atelier, 1996, p. 170-171.

84

85tion "Petite bibliothèque monastique". L'ouvrage est intitulé "Vie et charisme de Mère Mectilde du Saint-Sacrement" 154. Une autre biographie de Mère Mectilde, non plus en italien mais en polonais, se trouve insérée dans un ouvrage de Soeur Maria-Assumpta (Jadwiga Stabiriska) qui porte le titre "Le feu sur l'autel". Un deuxième volume où il sera davantage question de la spiritualité de Catherine de Bar est prévu en 1998 et portera le titre "Avec le Christ en Dieu"155.

Au cours de l'année 1997, mentionnons une petite biographie bien écrite, agréable à lire, de Mère Mectilde, cette "voyageuse de Dieu en une époque troublée" qui a su trouver "le secret de la stabilité intérieure", due à la plume d'une Soeur de l'Abbaye de Venière, Soeur Chantal Roosz, et insérée dans un collectif intitulé A l'image de saint Benoît156 . L'auteur y souligne "l'aspect étonnamment moderne de sa pensée" notamment en ce qui concerne l'importance qu'elle donne au baptême en lien avec l'Eucharistie. "Car Mère Mectilde insiste là dessus, c'est tout chrétien qui, par son baptême, est enfant du Père, "incarnation" du Fils, demeure de l'Esprit". C'est aussi "l'aspect profondément bénédictin de la spiritualité de Catherine de Bar" qui retient l'auteur. "Et cela à deux titres, précise Soeur Chantal, d'abord par l'importance donnée à la liturgie, vécue comme déploiement du mystère du Christ, dans le cycle annuel des fêtes, et donc comme possibilité offerte d'union à la vie même du Christ ; ensuite, par l'insistance sur l'obéissance, l'humilité, ce que Mectilde appelle dans le langage de son temps "l'anéantissement". On pourrait traduire : le renon-cernent à soi-même ou selon saint Benoît, à sa "volonté propre".

154. Giannina Rognoni, Vita e carisma di Madre Mectilde del SS. Sacramento (F'iccola biblioteca monastica, 5) Roma, Abbazia di San Paolo, 1996.

155. Jadwiga Stabi_ska (Soeur Maria-Assumpta), Ogied na oltarzu, Wydawnictwo Akademii Theologii Katolickiej, Warszawa, 1996. Le deuxième volume s'intitulera : Z Chlystusem w Bogu, même éditeur, 1998.

156. Chantal Roosz, Bienheureuse Catherine de Bar. Mère Mectilde du Saint-Sacrement, dans le Collectif (Soeur Agnès Schoch et les moniales bénédictines de Venière). A l'image de Saint Benoît, Paris, Cerf, 1997, p. 73-86.

8- Ici, elle est en parfaite consonance avec le patriarche des moines, et surtout avec le chapitre septième de la règle, le plus fondamental..."

En cette même année 1997, le monastère de Cologne a publié le quatrième volume de sa collection sous le titre : "Porter en soi la flamme sainte - Mère Mectilde de Bar". Il s'agit d'un choix de textes regroupés par thèmes, précédé d'un avant-propos de Soeur Johanna Domekbl. Alors que le premier volume présentant la biographie de Mère Mectilde se trouvait déjà épuisé et qu'il fallait le réimprimer, sortent à nouveau deux autres volumes d'une centaine de pages chacun. Le cinquième volume de la collection donne en traduction allemande des extraits des deux livres de Rouen Lettres inédites (1976) et Fondation de Rouen (1977) 158. Le sixième volume de la collection regroupe divers articles traduits ici en allemand, notamment de Dom Jean Leclercq, de Divo Barsotti et de l'abbé Joseph Daoust. Outre l'introduction de Soeur Johanna Domek, nous trouvons une autre contribution d'elle ainsi qu'un article inédit de Soeur Mirijam Schaeidt, de Trèves, sur la valeur de la spiritualité de Mère Mectilde pour nous, aujourd'hui 159.

En préparation du tricentenaire de la mort de Mère Mectilde, nous constatons les efforts déployés dans les différents pays pour publier textes et études, pour donner des traductions afin de rendre enfin abordables des contributions écrites en langue étrangère. Rappelons que c'est en cette année 1997 qu'ont été publiées aux Pays-Bas les traductions néerlandaises du livre publié à Rouen en 1989 avec la correspondance de Mère Mectilde à la Comtesse de Châteauvieux : Une amitié spirituelle au grand

157. Heiliges Feuer in sich tragen. M. Mechtilde de Bar. Eine Auswahl spiritueller Texte (Rechercher, 4) Kôln, 1997.

158. Geistliche Briefe an Ordensfrauen (Recherchen, 5) Kôln, 1997.

159. Verchiedene Texte zur Spiritualitât der M. Mechtilde de Bar (Rechercher, 6) Kôln, 1997. La contribution de Soeur Mirijam Schaeidt s'intitule exactement : Über die Bedeutung der Spiritualitât der M. Mechtilde de Bar fur mich. Môgliche Zugânge für junge Menschen von heute, p. 84-91.

87 siècle 160 et du recueil de Soeur Marie-Catherine Castel, La source commence à chanter 161.

D'autre part, en Italie, la revue de Ronco-Ghiffa Deus Absconditus a publié plusieurs articles sur Mère Mectilde, particulièrement celui de Soeur Carlamaria Valli, de Grandate, sur l'eucharistie pré et post-tridentine avec les incidences sur la spiritualité de Mère Mectilde 162, et celui d'Enrico Magnani, "Dans le monde des Patriarches" 163.

Deux derniers livres viennent de paraître en Italie tout récemment. Derniers en date mais non, certainement, les derniers sur la vie et la pensée de Mère Mectilde ! On ne peut qu'être heureux de voir enfin édité, à l'approche du tricentenaire de la mort de Mère Mectilde, même si ce n'est pas dans la langue originale de Catherine de Bar, un nombre important de Conférences prononcées en salle capitulaire pour sa communauté tout au cours de l'année liturgique. Quarante six conférences viennent de trouver place dans un volume de plus de quatre cents pages, préparé par les monastères d'Alatri, de Ronco-Ghiffa et de Milan et qui porte le titre Catherine Mectilde de Bar. L'anno Liturgico 164. On y trouve de nombreuses introductions bien fournies de Soeur Annamaria Valli, de Milan, et de Dom Giorgio Bertolini, cistercien de Chiaravalle, qui ont veillé à apporter pour chaque conférence de

160. Brieve van geestelijke begeleiding en vriendschap. Moeder Mechtildis van het Heilig Sacrament aan de gravin de Châteauvieux, Tegelen, 1997.

161. De bron begint te zingen. Gedachten van Moeder Mechtildis van het Heilig Sacrament, Catherine de Bar, Tegelen, 1997.

162. Carlamaria Valli, Le prassi eucaristica pre e post tridentina. I suoi riflessi nella spiritualità di Mectilde de Bar, dans Deus Absconditus, 88/2 (1997) p. 7-18.

163. Enrico Magnani, Nel secolo dei patriarchi; ibid., 88/4 (1997) p. 43-52. Dans la même revue, signalons : Benedettine dell'Adorazione Perpetua, Projetto di formazione, ibid., 88/1 (1997) p. 18-32 et Pregare con Madre Mectilde. Di fronce al Santissimo Sacramento, ibid., 88/3 (1997) p. 138.

164. Catherine Mectilde de Bar, L'anno Liturgico. Dall'Avvento a Pentecoste. Solennità del Signore e della Beata Vergine Maria. S. Michele e (esta di Tutti i Sancti, Milano, Edizioni Glossa, 1997. Introduction générale de Soeur Marie-Véronique Andral. Introductions particulières de Soeur Annamaria Valli et de Dom Giorgio Bertolini.

88 très intéressantes notes complémentaires. L'ensemble a reçu une introduction générale de Soeur Marie-Véronique Andral sur l'origine des Conférences de Mère Mectilde, son expérience, son enseignement et sur son charisme personnel. Souhaitons vivement pouvoir bénéficier d'un pareil ensemble en langue française sans trop attendre.

Enfin, du monastère d'Alatri, nous parvient le dernier volume en date à ce jour Catherine Mectilde de Bar. Quando la vita si fa dono 165 du Père Giuseppe Capone, prêtre diocésain d'Alatri qui fut très rapidement conquis par Catherine de Bar, la considérant à juste titre comme une "personnalité extraordinaire et une grande mystique du XVIIe siècle". Cette biographie de plus de trois cents pages est préfacée par Monseigneur Andrea Ruggiero dont on connaît la science et la flamme apostolique.

Juste avant de remettre ces pages à l'éditeur, me parviennent les premières épreuves d'un ouvrage qui doit paraître au début de l'année 1998, écrit par Monsieur Jean-Marie Voignier, sur Les Bénédictines de Châtillon-sur-loing. L'auteur, en retraçant l'historique de cette fondation, consacre évidemment de nombreuses pages à Mère Mectilde. D'abondantes pièces d'archives, jusque là inédites, provenant notamment de l'Hôtel de Ville de Châtillon et des Archives du Loiret, sont jointes au texte et fournissent au lecteur comme au chercheur des documents de première main et de grande valeur historique et spirituelle166.

8. Histoire et perspectives

Avec la parution de ces ouvrages, le tricentenaire de la mort de Catherine de Bar nous ouvre la perspective d'un approfondisse-

165. Giuseppe Capone, Catherine Mectilde de Bar. Quando la vita si fa dono, Alatri, Edizioni Tofani, 1997. Avant- propos de l'auteur. Préface de Mgr. Prof. Andrea Ruggiero.

166. Jean-Marie Voignier, Les Bénédictines de Châtillon-sur-Loing, Les monographies Gâtinaises, Le Pont-de-Pierre, 1998.

89ment de la vie et de la pensée de Mère Mectilde. Nous venons de mentionner un grand nombre d'études publiées et - j'en suis convaincu - la liste n'est pas exhaustive. Ce recensement peut permettre d'intégrer d'autres documents qui pourraient prendre place dans cette liste déjà longue.167 Je suis conscient aussi de n'avoir pu mentionner, et pour cause, toutes les recherches qui ont été menées à leur terme ou qui se trouvent encore à l'état d'ébauches et n'ont pas été livrées à l'édition. Elles demeurent dans les archives des différents monastères et sortiront de l'ombre peu à peu ou serviront d'humbles bases pour des études ultérieures. Un certain nombre de moniales de l'Institut, non citées jusqu'à présent, ont néanmoins travaillé ou travaillent encore sur

167. L'éditeur me permet (l'insérer ici, au moment de la correction (les dernières épreuves, une note additionnelle. Je voudrais signaler deux ouvrages anciens mais importants sur Délie de Cossé-Brissac qui entra au monastère de Rouen en 1815 et qui y reçut l'habit l'année suivante sous le nom de Soeur Marie de Saint-Louis de Gonzague. Elle devait devenir par la suite la fondatrice et première prieure de Craon. Dans ces deux ouvrages, il est souvent question de Mère Mectilde en tant que fondatrice de l'Institut. Il s'agit de Dom Louis Paquelin, moine de Solesmes, Vie et souvenirs de Madame de Cossé-Brissac, Paris-Bruxelles, 1876 et de Dom Matthieu J. Couturier, moine bénédictin de Ligugé, qui fut maître des Frères au sein de la communauté de Saint-Wandrille alors en exil en Belgique puis maître des novices à Chevetogne où il mourut en 1916. Il écrivit, en collaboration avec Soeur Marie de Jésus Bertron, Prieure du monastère de Craon, Madame de Cossé-Brissac, Paris, Téqui, 1914. Dans la même ligne, mais concernant Louise-Adélaïde de Bourbon Condé et sa postérité spirituelle, mentionnons le collectif, Les Bénédictines de la Rue Monsieur, Strabourg-Paris, 1950.

Signalons aussi un article du début du siècle écrit par Raphaël de Saint-Laurent, Les Bénédictines du Saint-Sacrement du XVIII' au XX' siècle, dans l'Eucharistie, 1/6 (16 septembre 1910) Paris, Bayard, p. 174-180. Ainsi qu'une contribution plus récente de Madame Huguette Rochotte, de Rambervillers, qui a souvent fourni de précieux renseignements aux Soeurs archivistes de Rouen, et qui s'intitule, A propos de Mère Mectilde, dans Au bord de la Mortagne, 25 (décembre 1990), p. 29-31 (Revue éditée par la section d’histoire locale du Canton de Rambervillers).

Signalons encore deux ouvrages récents concernant le monastère de Milan : Dom Giovanni Lunardi, Raccontiamo le tue meraviglie, Milano, 1992 et Alfredo Idelfonso Cardinal Schuster, Lettere aile Benedettine dell' Adorazione perpetua del SS. Sacramento di Milano.

Enfin, les Soeurs (le Rosheim viennent de publier un petit article sur l'histoire de l'Institut et de leur fondation intitulé Les Bénédictines de Rosheim, dans Les Amis des Monastères, 113 (janvier 1998) p. 29-32.

90 l'un ou l'autre aspect de la vie ou de la doctrine de Mère Mectilde. Qu'il me soit permis d'en nommer quelques unes, au risque d'en oublier. Je pense plus particulièrement à Soeur Emanuela Henri, de Bonn ; Soeur Paola Montrezza et Soeur Odilia Luda, de RoncoGhiffa ; Soeur Marie Stanislas Martin, de Cœn ; Soeur Caecilia Beltrame Quattrocchi, de Milan ; Soeur Maria Emonos, de Tegelen ; Soeur Geltrude Arioli, de Milan ; Soeur Emanuela Piazza, de Raguse ; Soeur Gabriela Cavaliere, d'Alatri ; Soeur Metildis Messina, de Tarquinia ; Soeur Scholastique Tulliez, de Bayeux ; Soeur Metilde Imperatori, de Monte Fiascone ; Soeur Christine Bremer, de Valkenburg ; Soeur Luciana Maria SegretoAmadei, d'Alatri ; Soeur Marie-Thérèse Zehnbauer, de Peppange ; Soeur Alessandra Fantin, de Ronco-Ghiffa ; Soeur Marie Bruno Chaballier, Soeur Marie Benoît de Maillard et Soeur Odile Bénédicte Bernard, de Craon ; Soeur Teresa Bussini et Soeur Carmelita Kendle, de Milan ; Soeur Mariarenata Quariglio et Soeur Maria Ester Stucchi, de Ronco-Ghiffa ; Soeur Gabriella La Mela, de Catane.

Je voudrais aussi mentionner le nom de Soeur Renée Cordeau, de Rouen qui a beaucoup oeuvré sur les Constitutions et Déclarations de chaque monastère, et rappeler également le nom déjà rencontré de Soeur Marie-Catherine Castel 168 , de Bayeux, qui a travaillé sur l'histoire de la Confédération en plus de ses recherches sur Mère Mectilde.

Nous ne devons pas oublier la dette de reconnaissance que nous avons tous envers Mère Elisabeth Renard qui fut la première présidente de la Fédération française de l'Institut jusqu'en 1968.

168. Qu'il me soit permis de la remercier tout particulièrement pour sa disponibilité et son aide précieuse malgré ses infirmités actuelles. De même, je voudrais dire ici ma reconnaissance envers le monastère de Rouen qui m'a toujours bien accueilli et où j'ai pu puiser tant d'abondantes informations. Je pense plus particulièrement à Mère Prieure et aux Soeurs archivistes bien connues, à Soeur Marie-Véronique Andral ainsi qu'à Soeur Marie-Véronique Ducroq qui m'a rendu de multiples services et qui a aimablement mis à ma disposition le dossier sur Mère Mectilde préparé pour la formation de ses novices. Ma reconnaissance va aussi envers le Frère Jacques Marcotte et le Frère Eric Lejosne, tous deux de Saint-Wandrille, qui m'ont aidé dans les recherches et dans la mise en forme de ce travail.

Sans son impulsion, les travaux de "l'équipe de Paris" n'auraient pas vu le jour. De même, nous devons beaucoup à Mère Marie de Jésus Béraux qui lui a succédé et qui, actuellement encore, ne cesse de se dévouer pour l'Institut et de favoriser les études entreprises. Nous lui devons notamment, avec le conseil de Dom René Joubert, abbé émérite de Sainte-Marie de Paris et assistant religieux pour la Fédération, l'ouverture toute récente de l'enquête diocésaine en vue de la cause de béatification de Mère Mectilde. Que les Mères Présidentes des différentes Fédérations ainsi que les Mères Prieures de chaque monastère trouvent ici aussi l'expression de notre gratitude pour les efforts qu'elles déploient afin que dans les communautés de l'Institut demeure toujours vivant l'esprit de Mère Mectilde au sein de la grande famille bénédictine.

L'année du tricentenaire du retour à Dieu de Mère Mectilde suscite un grand nombre d'activités diverses au sein des différents pays où se trouve représenté l'Institut. Des rencontres sont prévues, particulièrement à Paris et à Rouen, des groupes de réflexions et d'approfondissement de la spiritualité de la Mère Fondatrice intensifient leurs efforts en plusieurs monastères, des facultés et des chercheurs s'intéressent à la spiritualité du XVII' siècle et prennent occasion de cet anniversaire pour favoriser des colloques et susciter des débats. Plusieurs ouvrages et articles sont en préparation. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette éclosion. Il y a maintenant un certain nombre d'années que "la source a commencé à chanter" ; l'eau va maintenant jaillir d'autant plus puissamment qu'elle a été trop longtemps contenue. Les pièces d'archives, les documents authentiques restés inédits sont encore nombreux et recèlent un trésor historique, spirituel et doctrinal de première valeur.

Nous ne pouvons que souhaiter de voir, au-delà des nécessaires éditions fragmentaires, la préparation, même lointaine, d'une édition critique des oeuvres complètes, semblable à celle des œuvres 92 de sainte Jeanne de Chantal 169 ou de Bérulle 170. Il y a également place pour de nombreuses études à caractère monographique qui seront autant de bases préalables pour la réalisation de plus vastes synthèses. S'il y a une nécessaire approche scientifique des textes par des travaux de type universitaire à envisager, il doit y avoir aussi, surtout de la part des moniales de l'Institut, une approche plus cordiale, plus sapientielle, pourrait-on dire, tout aussi nécessaire car on ne peut lire un auteur spirituel qu'avec le même feu intérieur et le même climat d'adoration qui fut le sien. C'est donc à une lecture en profondeur et comme par connaturalité que, malgré l'obstacle inhérent au langage du temps, chaque moniale de l'Institut est particulièrement conviée. Ce peut être là le moyen providentiel d'un renouvellement personnel et d'un enrichissement ecclésial auxquels nul d'entre nous ne saurait se soustraire.

Sans pouvoir donner ici une liste exhaustive des travaux en cours, relevons seulement la préparation, en Italie, de la publication des Conférences de l'année liturgique concernant le sanctoral et également celle de la correspondance entre Mère Mectilde et Madame de Châteauvieux accompagnée d'un commentaire. En Allemagne, des recherches bibliographiques sont entreprises avec sérieux et compétence par Dom Marcel Albert, de l'abbaye de Gerleve, qui aboutiront, nous l'espérons fortement, à un corpus bibliographique mectildien qui serait pour tous les chercheurs un excellent moyen d'investigation 171. Enfin, en France, une biogra-

169. Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal (= sainte Jeanne de Chantal), Correspondance. Edition critique établie et annotée par Soeur Marie-Patricia Burns, archiviste de la Visitation d'Annecy, éd. du Cerf - Centre d'Etudes Franco-Italien des universités de Turin et de Savoie, 1986-1996. L'ensemble se compose de 6 volumes de près de mille pages chacun.

170. Pierre de Bérulle, Oeuvres complètes, sous la direction de Michel Dupuy, p.s.s. avec un grand nombre de collaborateurs, éd. du Cerf - Oratoire de France, en cours de publication : 8 volumes sur 14 ont été publiés entre 1995 et 1997.

171. Marcel Albert, Mectilde de Bar und die Benediktinerinnen vom Heiligen Sakrament. Bibliographie (en cours d'élaboration). L'auteur, avec beaucoup de gentillesse, m'a permis de prendre connaissance de son précieux travail dans son état actuel. Qu'il en soit très vivement remercié.

93phie de Catherine de Bar est actuellement en chantier sous la plume du Frère Yves Poutet appartenant à la Congrégation des Frères des Ecoles Chrétiennes 172. D'autres travaux, d'envergures diverses, sont en cours de réalisation ou encore à l'état de projet. Autant de pierres pour la construction de l'édifice.

Le présent ouvrage constitue l'une de ces modestes pierres qui trouve son assise sur les précédentes et sur laquelle à leur tour d'autres s'appuieront. On y trouvera l'édition de textes inédits tel le précieux manuscrit P. 101 rédigé par Mlle de Vienville et conservé à Rouen, relatant, dans sa partie finale publiée ici, les derniers moments de Mère Mectilde. Après sa mort, ce fut le priorat de Mère Anne Loyseau qui commença. En faisant appel à la correspondance conservée, on peut reconstituer l'histoire de celle qui allait ainsi succéder à Mère Mectilde et, à partir de ces sources, dégager la physionomie spirituelle de la nouvelle prieure. Par ailleurs, un certain nombre de lettres et de documents jusque là inédits ont été choisis et transcrits pour être également publiés dans ce volume préparé par nos deux archivistes de Rouen Soeur Jeanne d'Arc Foucard et Soeur Marie-Pascale Boudeville. Ce sont elles qui ont également reconstitué l'histoire de chaque monastère de l'Institut à l'époque de la Révolution française.

Nous retrouvons dans ce même volume Soeur Marie-Véronique Andral qui nous fournit ici grâce à tout son savoir et à sa longue familiarité avec la vie et l'oeuvre de Mère Mectilde une courte biographie de Catherine de Bar où, de nouveau, nous ne pouvons qu'admirer, à travers les méandres de l'existence et l'intense activité fondatrice de Mère Mectilde, une âme toute donnée à Dieu. Jusqu'à sa mort, le Seigneur a travaillé son âme par des purifications successives qui ont opéré en elle la transformation qu'elle souhaitait si ardemment depuis sa jeunesse : n'être plus qu'une hostie de louange et d'adoration, ne faisant qu'un avec Jésus-Christ.

172. L'abbé Joseph Daoust avait commencé, en vue du Tricentenaire, une biographie de Mère Mectilde. Un incendie qui se déclara dans son bureau détruisit son travail ainsi que toutes les sources manuscrites - heureusement en photocopies - qu'il avait pu rassembler. C'est alors le Frère Yves Poutet qui fut sollicité...

94 C'est aussi l'abbé Joseph Daoust qui nous livre quelques réflexions sur l'activité épistolaire de Mère Mectilde. Avec ses vastes connaissances en tous domaines et sa facilité de plume, que n'a-t-il pas écrit depuis son ouvrage sur Dom Martène publié aux Editions de Fontenelle en 1947 173. Nous lui devons bon nombre de contributions sur Mère Mectilde, comme nous l'avons vu, mais aussi beaucoup d'articles divers et de recensions d'ouvrages notamment dans Esprit et Vie 174. L'amitié qu'il voue aux Bénédictines de Rouen et les nombreux conseils et différents services qu'il n'a cessé de leur manifester depuis plus de trente ans attestent de sa disponibilité et de sa compétence.

Enfin, nous est donnée aussi dans ce volume une contribution de Monsieur Daniel-Odon Hurel sur les relations entre Mère Mectilde et les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur et tout spécialement l'abbaye de Saint-Germain-des-prés. Nous avons vu qu'un certain nombre d'éléments en ce domaine avaient déjà été fournis par Dom Jean Leclercq mais nul n'était mieux placé que Daniel-Odon Hurel, chargé de recherche au CNRS et actuellement chargé de cours à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, pour faire le point aujourd'hui sur cette question. Depuis sa thèse de doctorat, en 1991, sur le Voyage littéraire de deux Religieux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur 175 (Dom Edmond Martène et Dom Ursin Durand), Daniel-Odon Hurel a beaucoup travaillé les XVII' et XVIII' siècles mauristes et particulièrement la correspondance monastique. On lui doit déjà de nombreuses

173. Joseph Daoust, Dom Marlène, un géant de l'érudition bénédictine, (coll. Figures monastiques), Editions de Fontenelle, Saint-Wandrille, 1947.

174. Depuis 1968, Joseph Daoust rédige avec une continuité remarquable la rubrique Causeries sur les "Revues", dans Esprit et Vie. L'ami du clergé. De plus, il signe un certain nombre de recensions comme, par exemple, sur Catherine de Bar : Esprit et Vie, 84/6 (1974) p. 94 (Documents historiques) ; 86/49 (1976) p. 704 (lettres inédites) ; 88/1 (1978) p. 15 (Fondation de Rouen) ; 99/50 (1989) p. 335 (Lettres à Madame de Châteauvieux).

175. Daniel-Odon Hurel, Erudition mauriste et regard sur la vie religieuse en France, aux Pays-Bas et en Allemagne au début du XVIII siècle. Le Voyage littéraire de dom Edmond Marlène et de dom Ursin Durand (Paris, 1717 et 1724), Université de Tours, 1991, 4 vol.

95 contributions récentes comme par exemple176: Correspondance épistolaire et vie monastique chez les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, article publié dans les Recherches Augustiniennes.

Comme son épouse Nathalie est elle-même Diplômée de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et spécialiste de l'iconographie des manuscrits du Moyen-Age177, on peut augurer de l'excellente formation médiévale et classique que reçoivent et développeront leurs deux jeunes enfants, Armance-Marie et Ambroise, déjà familiers précoces des monastères voisins de Rouen et SaintWandrille. C'est à dessein que je les mentionne tous les deux comme représentants de la génération des chercheurs de demain car, après tout, que ce soit l'enfance d'hier à laquelle a appartenu la petite Catherine de Bar ou l'enfance d'aujourd'hui tout comme celle de demain, il s'agit toujours de grandir sous le regard de Dieu, de se laisser façonner par Lui, d'être attentif aux exemples des anciens pour, un jour, léguer aussi à la génération suivante ce qu'on a soi-même reçu.

176. Daniel-Odon Hurel, Une source pour l'histoire politique et culturelle de la France et de l'Europe occidentale au XVII' et au XVIII' siècle : la correspondance des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, dans la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 79/202 (1993) p. 139-144 ; Les Mauristes, éditeurs des Pères de l'Eglise au XVII` siècle, dans Les Pères de l'Eglise au XVIIème siècle, sous la direction d'Emmanuel Bury et de Bernard Meunier, Paris, Éd. du Cerf - IRHT, 1993, p. 117-134 ; Correspondance épistolaire et vie monastique chez les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur (XVII`-XVIII siècles), dans les Recherches Augustiniennes, 27 (1994) p. 187-212 ; Les Bénédictins de Saint-Maur et l'histoire au XVIIème siècle, dans Littératures classiques, 30 (1997) p. 33-50.

177. Nathalie Hurel-Genin prépare actuellement sa thèse de doctorat en histoire, option histoire de l'art à Paris X- Nanterre : Les Chroniques universelles en rouleau et en français des XV' et XVI' siècles : la place de leur miniature dans la production d'oeuvres historiques enluminées. On lui doit déjà plusieurs articles comme par exemple : La Chronique universelle d'Orléans : un manuscrit d'histoire enluminé, dans Histoire de l'Art-Varia, 19 (1992) p. 29-40 ; Les Chroniques universelles en rouleau (1457-1521) : une source pour l'iconographie religieuse, dans Revue d'Histoire de l'Eglise de France, 80/205 (1994) p. 303-314 ; A propos de quelques manuscrits enluminés de la bibliothèque des Dominicains d'Avignon (X111`-XV' siècles), dans les Cahiers de Fanjeaux, 31 (1996) p. 417.440.



[figurent ici un fascicule paginé 1 à 16 de photographies aux légendes non reproduites ici]


Mère Mectilde et les Mauristes DANIEL-ODON HUREL

97 Il n'est pas ici question d'étudier en profondeur les liens entretenus par la fondatrice des bénédictines du Saint Sacrement avec les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. La seule ambition de ces quelques pages est de réunir quelques éléments déjà connus, de manière à envisager le moyen d'étudier tant sur le plan factuel que sur le plan de la spiritualité cette synthèse profonde entre spiritualité française et tradition bénédictine qu'offrent la vie et l'oeuvre de Catherine de Bar. Nous nous attacherons exclusivement aux personnalités bénédictines qu'elle a pu rencontrer ce qui ne doit pas faire oublier les multiples influences et rencontres non bénédictines qui pour elle comme

1. Ces quelques pages doivent beaucoup aux publications récentes des bénédictines de Rouen : Mère Mectilde du Saint Sacrement à l'écoute de Saint Benoît, Rouen, 1979 ; Joseph Daoust, Catherine de Bar. Mère Mectilde du Saint Sacrement (1614-1698), Paris, Téqui, 1979 ; Joseph Daoust, Le message eucharistique de Mère Mectilde du Saint Sacrement, Paris, Téqui, 1981 ; Catherine de Bar (1614-1698), Documents Biographiques. Ecrits spirituels (1640-1670), Rouen, 1973 ; Catherine de Bar, Fondation de Rouen, Rouen, 1977 ; Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen, 1976 ; sr. Véronique Andral, Catherine de Bar, Mère Mectilde du Saint-Sacrement (1614-1698), Itinéraire spirituel, Rouen, 1992.

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pour d'autres religieuses de cette époque furent nombreuses et constituent sans doute une des caractéristiques majeures du renouveau monastique féminin des années 1590-1670. Avec l'essor des congrégations de Saint-Vanne et surtout de Saint-Maur, Mère Mectilde put plus facilement et plus profondément sans doute que Marie de Beauvilliers ancrer son Institut dans l'identité bénédictine, en bénéficiant en particulier des premiers résultats de l'effort des mauristes en faveur d'un retour aux sources patristiques et médiévales du monachisme.

L'itinéraire bénédictin de Mère Mectilde

Cet itinéraire fut à la fois géographique et spirituel. Les deux à la fois, car ce sont les difficultés politiques du moment qui occasionnèrent des rencontres, l'insertion dans des réseaux religieux bien connus de la réforme catholique française, mais aussi la constitution progressive de réseaux relationnels et spirituels propres.

La première rencontre avec la Règle de saint Benoît se fait, on le sait, à Rambervillers en 1638 2. Rambervillers était un monastère récent, fondé une dizaine d'années auparavant dans le sillage de la réforme de Saint-Vanne, elle-même mère de la Congrégation de Saint-Maur. La vocation bénédictine de Catherine de Bar est née non dans un monastère en mal de réforme mais au coeur du renouveau bénédictin lorrain. A Rambervillers, Catherine de Bar découvre aussi les liens forts qui peuvent unir bénédictins réformés et bénédictines. En effet, sa volonté de rejoindre la Règle semble avoir été appuyée par dom Antoine de l'Escale, alors visiteur de la congrégation de Saint-Vanne3. Encore dans les années 1650, ce même religieux ainsi que dom Arnould, abbé de Saint-

2. Joseph Daoust, Catherine de Bar, op. cit., p. 16.

3. Cf. lettres à Catherine de Bar, publiées dans Duquesne, Vie de la vénérable Mère Catherine de Bar, Nancy, 1775, p. 75-77, 232, 237-238.

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Airy de Verdun, servirent d'intermédiaires pour l'acheminement de lettres et paquets entre Mère Mectilde et Mère Benoîte de la Passion 4. D'autre part, Mère Marguerite de la Conception, moniale de Rambervillers et compagne de Mère Mectilde à Paris, entre 1651 et 1659, était une nièce de dom de l'Escale5. Enfin dom de l'Escale comme dom Placide Roussel, prieur mauriste de Saint-Germain-des-Prés, se montre volontiers très exigeant lors de l'examen des moyens financiers dont dispose Mère Mectilde pour sa fondation6. Malgré ces réserves, l'appui des supérieurs majeurs de Saint-Vanne ne sera pas inutile dans la demande officielle de changement d'Ordre de Mère Mectilde en 1658-1660 7. Cette première étape bénédictine s'achève avec les quelques mois passés à Saint-Mihiel, autre monastère vanniste, avant la venue, fin août 1641, à Paris, chez les bénédictines de Montmartre dirigées par Marie de Beauvilliers depuis 1598. Cette abbesse réformatrice bien connue, nourrie d'abord de la spiritualité du milieu Acarie (en l'absence de bénédictins réformés), bénéficia ensuite du renouveau bénédictin masculin (congrégation de Saint-Vanne et bénédictins anglais) sans pour autant négliger la spiritualité jésuite 8.

La Normandie constitue la seconde étape de cet approfondissement de la Règle bénédictine. C'est, sur le plan monastique, la rencontre capitale avec l'abbé cistercien de Barbery, Louis Quinet, lui-même au coeur d'un réseau spirituel normand marqué par l'Ecole française de spiritualité et qu'il conviendrait d'étudier de

4. Lettre de Mère Mectilde à M. Benoîte de la Passion, 27/II/1651, clans Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen, 1976, p. 133-135.

5. Catherine de Bar, Lettres inédites, op. cit., p. 135.

6. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 300-301, lettre de Rambervillers, le 16/111/1653.

7. Cf. le certificat du 15 janvier 1658, signé par dom Mathelin, abbé de Saint-Airy de Verdun et président de la Congrégation, dom Pierre des Crochets, prieur de Saint-Clément de Metz et dom Henry Hennezon, prieur de Saint-Evre de Toul, visiteur, dans Catherine de Bar, Lettres inédites, op. cit., p. 388-389.

8. Cf. Yves Chaussy, Les bénédictines et la réforme catholique en France au mi siècle, Paris, 1975, p.18-56 et 339-348.

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façon précise9. Avant de devenir abbé de Barbery, Louis Quinet avait été confesseur des cisterciennes de Maubuisson (de 1620 à 1624) puis prieur réformateur de Royaumont (1624-1638) à une époque où se tinrent dans son abbaye plusieurs réunions touchant la réforme de Cîteaux mais aussi l'essor de la jeune congrégation de Saint-Maur. Sa réforme de l'abbaye de Barbery fut difficile mais l'affiliation à l'étroite observance intervint vers 1641. Fort de sa réputation comme conseiller et supérieur réformateur, il se retrouve très vite en relations étroites avec le milieu spirituel de Caen (en particulier Jean de Bernières, trésorier de France et sa soeur Jourdaine, supérieure des ursulines). Devenu vicaire de l'Ordre cistercien pour la Normandie, il est consulté par l'abbesse de Verneuil en 1642, date à laquelle Mère Mectilde arrive à Barbery, s'installant dans une maison proche de l'abbaye. Dans cette maison, jusqu'en juin 1643, le petit groupe de religieuses eut comme directeur Louis Quinet et un cistercien venait quotidiennement leur célébrer la messe. Le projet de voir fonder une communauté de bénédictines aux pieds de l'abbaye, on le sait, fut un échec, en partie lié au retour à Paris de Mère Mectilde et à son installation à Saint-Maur-des-Fossés. Elle fut alors dirigée par un franciscain du Tiers-Ordre et provincial de France, le père Chrysostome de Saint-Lô.

Cette étape normande monastique n'était pas pour autant achevée. Fondé en 1639 à Pont-l'évêque, le couvent de NotreDame-du-Bon-Secours avait été transféré à Caen en 1644. Devant certaines difficultés liées en partie au rigorisme de la supérieure (réserves quant à l'accès à l'instruction et aux livres), Louis Quinet fait alors appel à Mère Mectilde. Il s'agit sans doute d'une étape décisive. Désormais, Mère Mectilde se voit confier une responsa-

9. Cf. G.-A. Simon, Dom Louis Quinet, abbé de Barbery (1595-1665), Caen, 1927.

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bilité de supérieure et donc de "direction spirituelle", et ce pendant trois ans, jusqu'en 1650, date à laquelle elle retourna pour quelques mois seulement dans son monastère de profession, Rambervillers10.

De cette seconde étape, il faut aussi retenir l'enseignement de Louis Quinet qui fut aussi conseiller de Dominique Georges, futur abbé réformateur du Val-Richer et conseiller de Rancé11. Nous avons au moins une trace imprimée de cet enseignement que Mère Mectilde reçut pendant son séjour à Barbery et dont elle dut s'inspirer directement lorsqu'elle fut prieure du Bon Secours. Il s'agit des Eclaircissemens ou conférences sur la Règle de Saint Benoist, en forme de dialogue, ouvrage publié à Caen en 1651 et dédié à Marie de la Fontaine, abbesse réformatrice de Préaux depuis 1633. Dans ce livre, dom Louis Quinet veut répondre aux difficultés d'une Religieuse bénédictine12. Les "questions" de la religieuse concernent tout d'abord la définition de l'esprit particulier de la Règle de saint Benoît, l'obligation des observances proposées et la question des dispenses. Le livre se poursuit par un commentaire chapitre par chapitre de la Règle dans lequel chaque question touchant des détails pratiques de la vie monastique sont remis dans une perspective contemplative et monastique. Son étude détaillée permettrait sans doute d'y voir une des sources de la doctrine spirituelle et monastique de Mère Mectilde.

La troisième étape de cet itinéraire bénédictin fut la rencontre avec les mauristes de Saint-Germain-des-Prés, quelques semaines après la fin de la Fronde, en décembre 1652. Cette rencontre semble avant tout "administrative" puisqu'il s'agissait d'abord d'obtenir les autorisations des supérieurs ecclésiastiques pour l'érection de ce nouveau monastère de bénédictines vouées à

10. Joseph Daoust, Catherine de Bar, op. cit., p. 20-21.

11. G.-A. Simon, op. cit., p. 51-53.

12. Louis Quinet, Eclaircissemens ou conférences sur la Règle de Saint Benoist, en forme de Dialogue. Pour répondre aux difficultés d'une Religieuse bénédictine. Avec un traité des Dispositions de piété, polir l'Exercice Journalier d'une âme religieuse, Caen, Poisson, 1651, in-8.

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l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement. Cette spécificité spirituelle, on peut légitimement penser que Mère Mectilde ne l'a pas ou peu puisé dans la tradition bénédictine, au contact des Vannistes ou de dom Louis Quinet, mais bien plutôt chez Bérulle et Olier. Cette dévotion centrale au Saint Sacrement fut sans doute largement entretenue par le prémontré Epiphane Louys, abbé d'Etival. Ce dernier que Mère Mectilde n'aurait rencontré qu'à partir de 1663 joua un rôle certain dans les fondations et agrégations de Toul, de Rambervillers et de Nancy et en tant que directeur spirituel.

Une fois l'autorisation acquise, se développèrent des relations étroites entre quelques mauristes de Saint-Germain et les bénédictines. Parmi les religieux concernés, citons les prieurs successifs de l'abbaye (supérieurs des moniales), dom Placide Roussel jusqu'en 1654, dom Bernard Audebert (jusqu'en 1660), dom Ignace Philibert (de 1660 à 1666), dom Antoine Espinasse (16661669), dom Victor Tixier (1669-1675), dom Benoît Brachet (16751678), dom Claude Boistard (1678-1684), dom Claude Bretagne (1684-1690) et dom Arnoul de Loo (1690-1696) mais aussi dom Claude Martin et dom Luc d'Achery lui-même, plus connu en tant que bibliothécaire de Saint-Germain et réorganisateur des études dans la Congrégation que comme directeur spirituel et conseiller pour la fondation de couvents.

Mère Mectilde et les Mauristes : le temps des fondations

Dès les premières années de la Congrégation de Saint-Maur, vers 1620, les supérieurs refusèrent de répondre aux sollicitations d'un certain nombre de monastères bénédictins féminins. Fontevrault, Montivilliers, Faremoutiers, la Trinité de Poitiers et

13. Cf. Jean-Marc Vaillant, Baroque ou classique. Epiphane Louys, mystique et homme d'action, abbé prémontré d'Etival, diplôme Ecole Pratique des Hautes études (Paris), 1996.

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la naissante congrégation des bénédictines du Calvaire en constituent les principaux exemples". Dans les années 1640-1650, ce sont les bénédictines de Montreuil-sur-mer, les ursulines de Paris puis les bénédictines de Jarcy (en 1652) qui se voient refuser la nomination de visiteurs mauristes. Ces refus sont aussi la preuve d'échanges informels. Ainsi malgré le refus officiel, dom Tarrisse vient en aide aux bénédictines de la Trinité de Poitiers. En 1651, Dorothée de Parabère, prieure de La Mothe-Saint-Heraye demande l'autorisation de rencontrer régulièrement le prieur de SaintMaixent pour la guider dans la mise en pratique des constitutions mauristes qu'elle désirait faire observer dans son monastère''. En 1653 encore, Marie de Beauvilliers consulte dom Brachet au sujet de l'abstinence de la viande'6. Ces quelques exemples montrent combien le recours aux mauristes sembla naturel à des moniales bénédictines dès lors que le renouveau bénédictin masculin était en marche.

Dans quels domaines les mauristes eurent-ils à intervenir? Qui furent ces religieux? Deux questions auxquelles je répondrai par quelques éléments et réflexions. Trois domaines d'intervention s'imposent : la fondation, la rédaction des constitutions et le conseil spirituel au sens large. Quelques religieux se détachent, tous appartenant au Régime de la Congrégation ou personnalités centrales du renouveau mauriste : Placide Roussel, Bernard Audebert, Ignace Philibert, Antoine Espinasse, Benoît Brachet, Claude Boistard, Antoine Durban, Claude Martin et Luc d'Achery.

Placide Roussel

Dom Placide Roussel, né à Nevers en 1603, fait profession dans

14. Daniel-Odon Hurel, "L'histoire de la Congrégation de Saint-Maur : quelques réflexions à propos d'un ouvrage récent", dans Studia monastica, t. 35, 1993, p. 449-462.

15. Edmond Martène, Histoire de la Congrégation de Saint-Maur, Ligugé, t. 3, p. 176.

16. Edmond Martène, op. cit., t. III, p. 253-254.

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la Congrégation de Saint-Vanne, à Verdun, le 22 mai 1620. Il meurt au Bec en 1680'7. Sa carrière reflète certains aspects difficiles des débuts de la réforme mauriste. Il s'agit donc d'un supérieur habitué aux problèmes juridiques et économiques qui touchent toute fondation religieuse. Il est d'abord prieur de La Charité-sur-Loire (1636-1642) puis visiteur mauriste des provinces de Chezal-Benoît (1642) et de Bourgogne (1645). En 1648, il est nommé prieur de Saint-Germain-des-Prés, charge qu'il assume jusqu'en 1654. De 1656 à 1659, il participe en compagnie de dom Ignace Philibert à la seconde tentative de réforme de Cluny, voulue par son abbé commendataire, Mazarin. Il sera ensuite abbé de Saint-Augustin de Limoges (1660-1663), prieur de Fécamp (16631669) et enfin prieur du Bec en 1669' . Étant prieur de Saint-Germain, il participa à la controverse sur l'auteur de l'Imitation de Jésus Christ en compagnie de dom Robert Quatremaire, les bénédictins refusant l'attribution de l'ouvrage à Thomas a Kempis° et considérant cet ouvrage comme un des fondements de la spiritualité bénédictine réformée.

Sa première réaction à l'égard de la fondation de la rue Férou (automne 1652) en tant que vicaire général de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et prieur, fut très mitigée. Un peu comme dom de l'Escale, dom Roussel exigeait des fondatrices une solide assise financière et matérielle pour ce nouveau couvent féminin".

17. Yves Chaussy, Matricula monachorum professorum Congregationis S. Mauri in Gallia Ordinis Sancti Patris Benedicti, Paris, 1959, n° 70.

18. Yves Chaussy, Les bénédictins de Saint-Maur. T. II : Répertoire biographique. Supplément à la Matricule, Paris, 1991, n° 70.

19. Ursmer Berlière, Nouveau Supplément à l'Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur, Maredsous, II, 1931, p. 170, 199 ; dom Berlière renvoie à une bibliographie complète.

20. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 92-94, 104.

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Bernard Audebert

Né en 1600, dom Audebert fit profession à Nouaillé le 11 novembre 1620. Il meurt à Saint-Germain-des-Prés le 29 août 167521. Dès 1628, il est prieur à Saint-Laumer de Blois, puis, jusqu'en 1633 à Saint-Melaine de Rennes. Cette même année il est nommé prieur à Sainte-Croix de Bordeaux. De 1636 à 1642 il est abbé de Saint-Sulpice de Bourges puis prieur de Saint-Denis de 1642 à 1648. Il devient alors assistant du supérieur général, charge qu'il occupe jusqu'en 1654, puis prieur de Saint-Germain (jusqu'en 1660) et enfin supérieur général jusqu'en 167222.

Ignace Philibert

Comme dom Roussel, Ignace, à 19 ans, fit profession à Saint-Vanne de Verdun le 13 avril 1621. Comme lui, sa première formation est donc la même que celle de dom de l'Escale'''. Supérieur de Saint-Martin-des-Champs à Paris en 1630, il appartient aussi à cette même génération de religieux concernés par la réforme de Cluny. De 1645 à 1651, il est abbé de Saint-Vincent du Mans, puis prieur de Saint-Denis jusqu'en 1657. Enfin, il est prieur de Saint-Germain-des-Prés de 1661 à 1666 et meurt en 1667. Comme dom Roussel, Ignace Philibert participa à la controverse sur l'Imitation de Jésus Christ et entretint avec dom Antoine de l'Escale une importante correspondance érudite et religieuse vers 1664-1666. Dom Philibert fut aussi un érudit. En effet, il rédigea vers 1630 une Histoire de la Sacrée Colombe bénédictine de l'abbaye de Remiremont24.

21. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 77 ; Ursmer Berlière, Nouveau Supplément, op. cit., t. I, 1908, p. 21-22. ; Léon Guillereau, Mémoires de dom Bernard Audebert, Paris, 1911.

22. Yves Chaussy, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cit., n°77.

23. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 85.

24. Ursmer Berlière, Nouveau Supplément, op. cit., t. II, p.146-147.

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Benoît Brachet

Né à Orléans, il fait profession à Saint-Faron de Meaux le 2 mai 1627, à 19 ans. Comme dom Philibert, il est prieur de SaintMartin-des-Champs à Paris (1636) puis prieur de Saint-Germain-des-Prés jusqu'en 1645. A cette date, il devient assistant du supérieur général, charge qu'il occupe de 1645 à 1651 puis de 1654 à 1663, de 1666 à 1672 et enfin de 1678 à 1684. Il devient alors supérieur général, charge qu'il conserve jusqu'à son décès, en 168725. Dom Brachet eut un rôle très important dans le développement de la Congrégation. On lui doit la fondation du prieuré mauriste de Bonne-Nouvelle d'Orléans26. On le retrouve aussi, comme dom Philibert et dom Roussel au coeur de la polémique autour de l'Imitation de jésus Christ. Il est alors en relations épistolaires avec dom de l'Escale, dans les années 166027

Audebert, Brachet et Philibert eurent un rôle capital dans l'élaboration de l'Institut. Dom Audebert, en tant que prieur de Saint-Germain, se voit sollicité par Mère Mectilde en août 1654 pour donner sa permission à la bénédiction d'une statue de la Sainte Vierge. Pour pouvoir faire cette cérémonie avec toute l'exactitude possible, elle demande en outre au prieur de lui prêter un pontifical'''. Quelques années plus tard, en 1659, il confirme que le nouveau monastère de la rue Cassette est bien situé dans le ressort de sa juridiction spirituelle29. Quant à Dom Philibert, on sait qu'il s'occupa activement de la rédaction des constitutions comme conseiller de Mère Mectilde30, rédaction à laquelle participèrent aussi Audebert et Brachet. Ses liens avec la fondatrice justifièrent

25. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 256 ; Yves Chaussy, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cit., n° 256..

26. Daniel-Odon Hurel, Les Mauristes à Orléans. Bonne-Nouvelle et l'essor de la bibliothèque publique au Mlle siècle, Orléans, 1995.

27. Ursmer Berlière, Nouveau Supplément, op. cit., t. I, p. 69-70.

28. Catherine de Bar, Documents biographiques, op. cit., p. 296-397.

29. Sr. Marie-Véronique Andral, "Mère Mectilde du Saint-Sacrement, bénédictine de son temps", dans Collectanea Cisterciensia, 54 (1992), p. 250-268 (ici p. 255).

30. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 214-220 et 238-239.

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qu'en 1666, déchargé de sa supériorité et en passe d'être nommé prieur en dehors de Paris, Mère Mectilde obtint du chapitre général qu'il demeurât, à Saint-Germain comme son confesseur, ce qu'il était déjà depuis plusieurs années31. Dom Ignace Philibert fut sans aucun doute pour Mère Mectilde bien plus qu'un simple supérieur ou conseiller, ce que confirme le soin qu'il apporta à la rédaction des constitutions.

Antoine Espinasse

Profès de Saint-Augustin de Limoges à 26 ans le 19 janvier 1626, il meurt à La Réole en 1676. Lorsqu'il et nommé prieur de Saint-Germain-des-Prés en 1666, il a déjà plusieurs années de supériorat local à son actif : La Réole de 1630 à 1636, Bordeaux (1636-1639), Toulouse (1639-1651). Il fut en outre visiteur de cette même province de Toulouse (1657-1660) et assistant du supérieur général de 1660 à 1666'2. Prieur de Saint-Germain-des-Prés, il termine, en accord avec l'abbé commendataire, le procès entre l'abbaye et l'archevêché de Paris : le 20 septembre 1668, l'abbaye renonce à son pouvoir juridictionnel sur le faubourg Saint-Germain". Néanmoins, lui et ses successeurs demeurent supérieurs des bénédictines, ce qui explique qu'il autorise Mère Mectilde à se rendre en Lorraine pour les affaires de la Congrégation (agrégation de Notre-Dame de Consolation à Nancy) le 10 décembre 1668, quelques mois après l'approbation du cardinal Louis de Vendôme .

31. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 238-239.

32. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 198 et Yves Chaussy, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cit., n° 198.

33. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 93.

34. Catherine de Bar, Documents historiques, op. cit., p. 263-264.

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Claude Boistard

Après avoir fait profession à Saint-Augustin de Limoges le 19 décembre 1640, dom Claude Boistard commença une longue carrière de supérieur local puis majeur : prieur de La Réole en 1654, de Bordeaux en 1657, de La Daurade de Toulouse en 1660 puis de 1669 à 1675 ; il fut visiteur de Toulouse en 1663 puis de France en 1675. Prieur de Saint-Germain-des-Prés en 1678 et 1681, il devint assistant du supérieur général en 1684 puis supérieur général de 1687 à 1705 avant de redevenir assistant jusqu'en 1708n. En tant que prieur, lui aussi fut sans doute supérieur des bénédictines. En tous cas, le 3 juillet 1680, il se rendit au monastère et "a fort contenté la Communauté. Il en a usé autant bien qu'il se pouvait."36

Antoine Durban

Profès de Saint-Rémi de Reims en 1646, dom Durban est surtout connu pour avoir été procureur général à Rome de 1672 à 1680. Il fut aussi assistant du supérieur général de 1690 à 1696, 3 puis prieur de Saint-Germain-des-Pres7 . Comme ses prédécesseurs, dom Durban était supérieur des religieuses. C'est ainsi que Mère Mectilde, le lendemain de son décès, témoigne de son désarroi dans une lettre à la prieure du monastère de rue Neuve Saint-Louis à Paris à propos de l'arrivé de la prieure de Nancy à Paris :

Je vous demande si d'abord vous pouvez les recevoir et loger deux ou trois jours, parce que notre bon père prieur est mort hier et que nous n'avons point de supérieur ; que le Seigneur Archevêque à qui

35. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 969 et du même, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cit., n° 969.

36. Catherine de Bar, Lettres inédites, op. cit., p. 344-345.

37. Yves Chaussy, Matricula, op. cit., n° 1203 et, du même, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cit., n° 1203.

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j'ai écrit trois ou quatre fois sans pouvoir tirer aucune réponse (sic) ; cela m'embarrasse beaucoup".

Luc d'Achery

Avec dom Luc d'Achery, nous sommes toujours à Saint-Germain-des-Prés. Pourtant sa présence est plus inattendue. En effet, le bibliothécaire du monastère, décédé en 1685, n'est pas un supérieur majeur ni local. Il est avant tout, depuis 1648, un des principaux organisateurs des études dans la Congrégation de Saint-Maur. Il est avec dom Grégoire Tarrisse et quelques autres celui qui donna aux études monastiques, patristiques et historiques l'impulsion essentielle du départ et qui contribua de façon décisive à définir les conditions, les directions et les finalités des recherches entreprises dans les monastères provinciaux et à Paris au fur et à mesure de l'essor de la Congrégation, entre 1648 et 1680". Pourtant, sa proximité avec le prieur de Saint-Germain-des-Prés et son autorité semblent l'avoir conduit à aider Mère Mectilde et surtout Isabelle-Angélique de Montmorency, duchesse de Châtillon et princesse de Mecklembourg dans les préparatifs à la fondation du monastère de Châtillon vers 1672-1677. D'après une quarantaine de lettres et différents papiers conservés à la Bibliothèque nationale de France (ms. fr. 17687, f. 117-265), il semble que la princesse de Mecklembourg, proche de la Mère de Blémur et connaissant les mauristes de Saint-Germain-des-Prés, recevait régulièrement de dom Luc d'Achery des conseils spirituels" au début des années 1670, lorsqu'elle était au Mecklembourg (1672-1673) puis à son retour en France, en parti-

38. Catherine de Bar, Lettres inédites, op. cit., p. 376.

39. Cf. J. Fohlen, "Dom Luc d'Achery et les débuts de l'érudition mauriste", dans Revue Mabillon, t. 55, 1965, p. 149-175 ; t. 56, 196, p. 1-30, 73-98 ; t. 57, 1967, p. 1741 et 56156.

40. Ainsi dans une lettre sans doute de la fin de l'année 1673, elle redit à dom Luc d'Ache!), "le dessein que j'ay de persévérer dans le désir d'estre à Dieu et de suivre vos conseils.", Paris, BNF, ms. fi. 17687, f. 215-216.

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culier à Châtillon, où, dès cette période, elle songe à fonder une communauté religieuse féminine. D'après cette correspondance, il semblerait que c'est dom Luc d'Achery lui-même qui lui aurait suggéré de faire appel aux bénédictines du Saint Sacrement. Dom Luc d'Achery se retrouve alors chargé, vers 1675, de dresser un contrat entre la princesse et Mère Mectilde pour la fondation. Il sert aussi d'intermédiaire entre les deux fondatrices et le prieur de Saint-Germain, supérieur des religieuses. Enfin, Mère Mectilde lui transmet des lettres de la princesse.

Six lettres de 1675 et de 1676, écrites par Mère Mectilde à dom Luc d'Achery permettent de préciser le rôle de ce religieux. Le 20 septembre 1675, elle lui envoie des lettres de madame de Mecklembourg :

Elle est sur le point de venir, vous vairez qu'elle persévère dans son zèle pour la fondation. Mais si Dieu vous retire de ce monde comme il a fait le très Révérend père Audebert, vostre bon amy, l'affaire demeurera imparfaite. Je l'ay remis entre les mains de vostre révérence pour la conduire auprès de Dieu et de la princesse comme vous le jugerez plus à propos, m'en remettant aux sentimens que le saint Esprit en donnera à vostre révérence.

Dans cette lettre, elle fait état des bonnes résolutions de la princesse quant à sa volonté de résider à Châtillon, "voulant servir Dieu en solitude et en adorant le très saint sacrement." Enfin, elle termine en se préoccupant de la santé de dom d'Achery41 :

Je le prie [le Seigneur] qu'il vous donne un peu plus de santé pour le servir encore en cette vie plusieurs années, bien que les saintes ardeurs de votre coeur vous donnent des ailes pour voler au ciel où vous estes desjà en esprit. Souffrez, mon très Révérend Père

41. Paris, BNF, ms. fr. 17687, f. 240-241. Sur le monastère de Chatillon : Jean-Marie Voignier, Les bénédictines de Chatillon-sur-Loing, Montargis, Les Monographies Gâtinaises, 1998.

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encore un peu de retardement pour augmenter votre mérite et ayder les âmes à se sauver. Il y a un provançal à Paris qui donne une essence admirable qui guérit bien des maux et fortifie la nature. Je supplie vostre Révérence agréer que je luy envoye. Sy elle ne vous fait point de bien, j'assure qu'elle ne vous fera point de mal. Cette une satisfaction que vous donnerez aux personnes qui vous honorent et qui vous estiment...

Dans une seconde lettre, le 3 septembre 1676, Mère Mectilde envoie comme exemple de contrat ceux du monastère de la rue Cassette, pour aider dom Luc d'Achery dans son travail de rédaction que celui-ci a accepté de faire sans doute à la place du prieur, dom Benoît Brachet42. Deux lettres, sans doute de l'année suivante, témoignent des difficultés que pose cette fondation, difficultés liées à la personnalité de la princesse et à la situation religieuse de Châtillon. Grâce au prieur de Saint-Germain et au père d'Achery, la princesse obtient les lettres patentes le 31 août 1677e. Le 28 août, sans doute de cette même année, Mère Mectilde remercie dom d'Achery pour son aide et lui demande "d'obtenir l'agrément de M. l'archevêque de Sens et les lettres patentes du Roy sans quoy nous ne pouvons faire aucune avance". Elle lui demande aussi de "m'envoyer une Bulle du jubilé que M. l'archevêque a fait distribuer pour les Religieuses et de me donner vos advis comme nous devons faire pour le gagner. Le reste à demain ou vendredi si je ne suis point trop importune."'"

Le rôle de dom Luc d'Achery ne s'arrête pas à cet épisode. Ce même manuscrit contient des "Remarques sur les Constitutions des Religieuses du Saint Sacrement"45, écrites de sa main et qui datent sans doute de l'année 1677, quelque temps après la publication qui concluait quelques années de réflexions faites par Mère

42. Paris, BNF, ms. fr. 17687, f. 242-243.

43. Cependant, le couvent ne fut béni qu'en 1688.

44. Paris, BNF, ms. fi-. 17687, f. 248-249.

45. Paris, BNF, ms. fi-. 17687, f. 264-267.

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Mectilde à la demande des religieuses, à partir du travail réalisé par dom Philibert46 . Ces remarques portent plus sur la forme que sur le contenu. Dom d'Achery trouve que certains termes sont trop excessifs. Selon le mauriste, par exemple, il y a exagération quand il est dit que cet Institut est au dessus de tous les instituts et ordres religieux ou encore quand il est dit que les religieuses de l'Adoration perpétuelle ont le privilège d'être unies à Jésus Christ. Achery remarque que tous les baptisés sont consacrés à Dieu comme des hosties et des victimes. Enfin, signale dom d'Achery : "Il paroist dans ces Constitutions une affectation ennuyeuse du mot Victime qui y est répété en divers endroits plus de cinquante fois". L'ensemble des ces remarques mériteraient d'être étudié de près car elles témoignent d'une spécificité de l'expression féminine de la spiritualité y compris à l'ombre des mauristes. Certains détails de la réécriture par Mère Mectilde de la Pratique de la Règle de Saint Benoît de dom Claude Martin confirment cette perspective.

Mère Mectilde et dom Claude Martin : la Pratique de la Règle de Saint Benoît

On le sait, dom Claude Martin fut un des supérieurs les plus importants de la Congrégation de Saint-Maure. Né en 1619, fils de Marie de l'Incarnation, il fait profession le 3 février 1642 à la Trinité de Vendôme. Jusqu'en 1669, dom Claude Martin occupe plusieurs fonctions de prieur. D'abord aux Blancs-Manteaux entre 1654 et 1657, période durant laquelle il connut peut-être Mère Mectilde, puis à Meulan, Compiègne, Angers et Rouen. A partir de 1669 et jusqu'en 1687, il ne quittera pas Paris et le régime de la Congrégation sauf entre 1675 et 1681 lorsqu'il est prieur de Saint-Denis. Il est assistant du supérieur général de 1669 à 1675 puis de

46.1 Daoust, Catherine de Bar, op. cit., p. 32.

47. Ives Chaussy, Matricula, op. cit., n° 1021 et, du même, Les bénédictins de Saint-Maur, op. cil., n° 1021.

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1681 à 1690. Pendant cette période, il s'affirme d'une part comme un homme de grande spiritualité et d'autre part, comme un grand supérieur, au centre des principales décisions en matière d'éditions patristiques. Ainsi par exemple, il prend une part active à l'édition mauriste de saint Augustin et organise les premières éditions des Pères grecs en proposant à dom Bernard de Montfaucon en particulier un programme de travail'''.

C'est donc essentiellement en tant qu'assistant du supérieur général que dom Claude Martin suivit les premiers pas de la congrégation des bénédictines du Saint Sacrement. On peut légitimement penser que Mère Mectilde lut les Méditations chrétiennes qu'il publia en 1669 mais aussi la Conduite pour la retraite du mois à l'usage des religieux de la Congrégation de Saint-Maur.'' Mais c'est un autre ouvrage qui doit retenir notre attention. Il s'agit de la Pratique de la Règle de S. Benoist, publiée une première fois en 1674. Il s'agit d'un commentaire pratique de la Règle bénédictine, une sorte de "morale bénédictine", appliquée spécifiquement aux mauristes puisque dom Martin prend soin d'éclairer certains points de la Règle par des extraits des Déclarations et des Constitutions mauristes'''. Dans une première partie, dom Claude Martin parle des "exercices communs" : l'importance des exercices réguliers, "comment il se faut lever et commencer la journée", "de Matines et de l'office divin", "du sacrement de confession", "de l'offrande du matin", "de l'Oraison ou Méditation", de la façon d'assister au chapitre, "du travail des mains", "de la retrai-

48. Cf. Troisième centenaire de l'édition mauriste de saint Augustin, Paris, 1991.

49. Cf. Daniel-Odon Hurel, Raymond Rogé (textes réunis par), Dom Bernard de Montfaucon, Actes du colloque de Carcassonne (octobre 1996), Saint-Wandrille, 1998. Sur dom Claude Martin, on lira aussi Guy-Marie Oury, Dom Claude Martin, le fils de Marie de l'Incarnation, Solesmes, 1984 et Edmond Martène, La vie du Vénérable dom Claude Martin, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, Tours, Masson, 1697.

50. Paris, De Bats, en 2 vol.

51. Paris, Billaine, 1670.

52. Pratique de la Règle de S. Benoist, quatrième édition, Paris De Bats, 1690.

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te et solitude", "de la lecture spirituelle", de la façon d'entendre la sainte messe, "de la sainte communion", de la messe conventuelle, de l'examen de conscience, du réfectoire, du nettoyage des cellules, du silence et de la manière de parler, de la conférence, de la façon de découvrir l'intérieur, de l'offrande du soir et enfin du repos de la nuit. L'ensemble de ces recommandations est écrit avec simplicité et efficacité, constituant une sorte de manuel quotidien du bénédictin. En cela, cette première partie à la fois spirituelle et pratique offrait un modèle et une source d'inspiration non négligeable pour Mère Mectilde et son jeune Institut.

La seconde partie du livre est plus spirituelle même si l'important pour dom Martin est de montrer les conséquences quotidiennes d'un comportement spirituel. Le supérieur évoque le péché, la crainte de Dieu, s'étend plus longuement sur la mortification (six chapitres sur la mortification des sens extérieurs, de la chair, de l'intérieur), aborde les tentations, la présence de Dieu, la dévotion continuelle à Jésus Christ, à la sainte Vierge et aux saints mais aussi les "consolations et les sécheresses". Dom Claude Martin se penche aussi sur les vertus spécifiquement monastiques : l'humilité, la douceur, la patience (y compris dans les maladies), la pauvreté et la chasteté religieuse, le voeu de stabilité, celui de la conversion des moeurs et celui de l'obéissance. Enfin, il termine son ouvrage par l'évocation, toujours dans une perspective pratique, de la "résignation à la volonté de Dieu", de la Foi, de l'Espérance, de la Confiance en Dieu, de l'Amour de Dieu et du prochain et enfin de la Persévérance.

En 1686, alors que dom Claude Martin est assistant du supérieur général depuis plusieurs années et qu'il suit avec attention la jeune congrégation, Mère Mectilde publie des Exercices spirituels ou Pratique de la Règle de S. Benoist à l'usage des religieuses bénédictines de l'Adoration perpétuelle du T S. Sacrement (à Paris, C. Remy). Cet ouvrage reçut l'approbation des supérieurs, c'est-à-dire, de dom Benoît Brachet, alors supérieur général, et de dom Claude Bretagne, prieur de Saint-Germain-des-Prés et supérieur des reli-

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gieuses en tant que grand vicaire de l'archevêque de Paris. Ce dernier fut d'ailleurs aussi un éminent auteur spirituel de la Congrégation au même titre que dom Martin, dom Rainssant", dom Joachim Le Comtat'A et dom Simon Bougis.'", tous quatre auteurs de Méditations ou de Conférences monastiques reconnus comme livres de base dans la Congrégation et donc que Mère Mectilde et ses religieuses durent lire.

Dans une lettre à ses bénédictines publiée au début de ces Exercices, Mère Mectilde confirme le lien qui unit les moniales aux mauristes. Ce livre, dit-elle, a été fait à l'origine "par nos Pères de la Congrégation de Saint-Maur, pour élever leurs religieux dans les principes d'une véritable et solide piété.". Elle poursuit en disant que "nous y trouvons tout ensemble un livre spirituel & un commentaire pratique de notre sainte Règle" :

Ce livre étant donc la Règle même réduite à la pratique, on peut dire de luy ce qu'il dit luy-même de cette règle sainte, que tout ce qui se trouve de parfait, de spirituel, & d'édifiant dans les autres livres, y est compris en abrégé & d'une manière éminente. Ainsi quand tous les autres livres nous manqueroient, nous trouverions toujours à nous consoler en celuy-cy, & il pourroit nous suffire pour nous conduire à la perfection de nôtre état.''

Mère Mectilde montre ici son souci de donner à ses religieuses nouvellement fondées une identité bénédictine intérieure et extérieure très forte et ce, le plus efficacement possible, sans pour

53. Méditations pour tous les jours de l'année tirées des évangiles qui se lisent à la messe, et pour les principales fêtes des saints, Paris, 1633, 1647 , 1679, 1683, 1699.

54. Joachim Le Comtat, Méditations pour la Retraite des dix jours pour les religieux, Rennes, 1662, in-8° ; Conférences ou Exhortations monastiques pour tous les jours de l'année, Paris, 1671, in-4°.

55. Méditations pour les Novices et les jeunes profès et pour toutes sortes de personnes qui sont encore dans la vie purgative, Paris, 1674.

56. Exercices spirituels ou Pratique, op cit., lettre, p. 3.

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autant ignorer la tradition monastique et bénédictine. Elle n'hésite pas à évoquer comme autre titre possible à cet ouvrage, la formule de "morale bénédictine."

Quelles sont les différences entre les deux versions de cet ouvrage ? Tout d'abord on constate une féminisation de la forme voire même du contenu (lorsqu'il s'agit par exemple d'évoquer la symbolique du voile blanc et des cheveux coupés) et une adaptation de certains rituels (prise d'habit par exemple) aux pratiques des constitutions des bénédictines. Autre exemple, le chapitre intitulé chez dom Martin "comment il faut dire et entendre la sainte messe", devient "comment il faut entendre la sainte messe" avec des conséquences évidentes sur le contenu même de ce type de chapitre. En second lieu, les références de dom Martin à la Règle bénédictine, citées en marge du texte sont supprimées dans la version publiée par Mère Mectilde.

Cependant, le plan général de l'ouvrage n'offre guère de différences importantes. On observe la même division en deux parties, l'une consacrée aux exercices communs et l'autre aux exercices particuliers. Par contre il n'est pas inutile de signaler quelques changements et ajouts liés à certaines spécificités de la vie monastique féminine d'une part et, d'autre part, aux pratiques propres aux bénédictines du Saint Sacrement. C'est ainsi que prend place dans la première partie, entre les chapitres intitulés "Comme il faut entendre la sainte Messe" et "De la sainte communion", un chapitre sur les "Dispositions avec lesquelles on doit faire la Réparation pendant l'Octave de l'Annonciation", spécificité liturgique et dévotionnelle :

la religieuse considérera donc attentivement qu'elle est chargée par toute la Communauté de faire à Dieu une amande honorable pour tous les manquemens qui peuvent se commettre, ou dans l'adoration perpétuelle, ou dans le divin service, ou dans les observances de la vie religieuse57.

57. Exercices ou Pratique, op. cit., p. 95. 116

Dans la seconde partie, le chapitre consacré au "Modèle des actes intérieurs de vertu" devient "Modèle d'actes de vertu à l'égard de l'Humilité". Mère Mectilde ajoute un acte de pénitence, garde le même nom pour les actes mais a réécrit les textes, plus longs et plus lyriques que dans la version mauriste. En voici un exemple révélateur qui rappelle les remarques de dom d'Achery sur les Constitutions, l'"acte d'oblation" d'abord dans sa version masculine puis dans sa version féminine :

Je me donne tout à vous, ô sainte humilité ; donnez-vous aussi toute à moy : Et vous, mon Dieu, faites que cette alliance ne se 58 rompe jamais.

O mon Dieu, je m'offre à vous toute entière, afin que vous m'humiliez selon toute l'étendue de vôtre volonté. Je me consacre & me dévoue à l'amour que vous avez pour l'humilité ; je m'abandonne à vôtre providence pour les emplois les plus vils & les plus bas, & pour toutes sortes d'humiliations.59

La fin de cette seconde partie offre deux chapitres supplémentaires chez Mère Mectilde : "Des dispositions dans lesquelles doit entrer celle qui fait la Réparation ordinaire" et "Des devoirs envers la sainte Vierge, comme première et perpétuelle Supérieure". Le livre se termine aussi par une "Oraison très-dévote pour renouveler les Voeux" et un "Modèle d'examen de conscience pour une Confession ordinaire."

Ce simple aperçu ne dispense pas d'une étude approfondie et comparée de ces deux textes. Cette étude permettrait sans doute de préciser le contenu et l'expression formelle de la spiritualité que Mère Mectilde voulut pour elle et pour ses filles. Cette ébauche de comparaison constitue seulement un témoignage supplémentaire des liens profonds qui unirent les deux congrégations bien au-delà de la mort de Mère Mectilde d'ailleurs. L'affaire

58. Pratique de la Règle de S. Benoist, op. cit., p. 189 (édition de 1690).

59. Exercices ou Pratique, op. cit., p. 186-187.

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de l'approbation des constitutions par Rome au début du XVIlle siècle montre une fois de plus une étroite collaboration entre les Mauristes de cette génération et les bénédictines.

Ils eurent la bonté de s'en charger et la poursuivirent avec des peines et des fatigues infinies. Tous deux furent trouver les deux éminences qui leur dirent que le Pape ne leur en avait pas parle.

L'affaire de l'approbation des constitutions par Rome (1702-1708)

Décédée en 1698, Mère Mectilde est encore au centre des préoccupations des religieuses parisiennes venues à Rome d'abord pour la fondation d'un monastère dans cette ville, fondation souhaitée par Marie-Casimireh'. C'est, semble-t-il à cette occasion qu'elles entreprirent d'obtenir du Saint-Siége l'approbation des constitutions. De son vivant, la fondatrice avait déjà subi un premier échec et avait revu plusieurs points des constitutions publiées en 1677, après avoir été en partie rédigées par dom Ignace Philibert. Il n'est pas question ici d'étudier tous les aspects de cette seconde tentative de 1702 mais de relever la place essentielle qu'y jouèrent deux mauristes, le procureur général à Rome et son compagnon. De 1702 à 1708 quelques religieuses du couvent de Saint-Louis de Paris séjournent à Rome. En mai 1703, elles adressent au pape les constitutions imprimées mais aussi un exemplaire des corrections manuscrites de Mère Mectilde, corrections non signées de la main de la fondatrice ni approuvées par les monastères de la congrégation. Le pape confie l'examen de ces deux versions à deux cardinaux. Dés lors, toutes leurs démarches seront prises en charge par dom Guillaume Laparre, procureur général de 1702 à 1711, et par dom Claude de Vic, son compagnon à Rome de 1703 à 1715. Ces deux religieux, nous raconte le Mémoire abrégé de ce qui s'est passé dans l'affaire del'approbation des Constitutions l , acceptèrent de "vouloir bien poursuivre cette affaire" :

A la demande du cardinal Gabrieli, en grande partie chargé de cette affaire par le pape, il fallut traduire en latin les constitutions déjà imprimées, les manuscrites n'étant pas recevables car non signées de Mère Mectilde :

La Reyne ne pensa plus qu'à les faire traduire ; elle choisit pour cet ouvrage le Père Procureur général des bénédictins et dom Claude, son compagnon, qui reçurent cette commission avec bonté. Ils travaillèrent infatigablement le jour et une partie de la nuit à cette traduction, en sorte qu'ils l'apportèrent à la Reyne le 19 novembre, n'ayant esté que vingt jours à la faire."

Malgré les lenteurs du Saint Siège, l'approbation est prévue pour le 15 juin 1704. Les religieuses ne peuvent accepter une approbation qui leur ôte une caractéristique majeure, voulue par leur fondatrice : l'office double majeur du Saint Sacrement les jeudis. Rome refusait d'accorder une spécificité dévotionnelle d'une telle importance. De nouveau, le procureur général reprend l'initiative en proposant de recourir à la Sacrée Congrégation des Rites. Ce recours imposait la rédaction de mémoires justifiant cette particularité liturgique et apportant tous les textes montrant qu'un tel office avait bien existé dans l'histoire des ordres monastiques. Les privilèges produits par les religieuses n'étant pas juridiquement parfaits, dom Laparre conseilla de ne pas les utiliser. Cette tentative auprès de la Congrégation des Rites fut un échec : les religieuses étant soumises au bréviaire, elles devaient s'en tenir au rite romain, sans privilège particulier.

60. Catherine de Bar. En Pologne avec les bénédictines de France, Paris, 1984, p. 245-259.

61. Bénédictines de Rouen, archives.

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62. Mémoire abrégé, p. 8.

63. Mémoire abrégé, p. 10.

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Cependant, jusqu'en 1708, elles tenteront d'obtenir ce privilège, par fidélité à la vocation spécifique de leur Institut et à la mémoire de Mère Mectilde. Les deux mauristes semblent l'avoir bien compris, preuve supplémentaire d'une connaissance mutuelle déjà ancienne. Dom Laparre revient ainsi plusieurs fois à la charge tandis que de Paris, des soeurs écrivent que la congrégation se contenterait d'une permission verbale de la part du pape. L'approbation des constitutions a donc lieu au début du mois d'août 1705 :

[après] avoir entendu la Sainte Messe, nous dîmes le Te Deum en actions de grâce, accompagnées de nos deux Révérends Pères bénédictins qui eurent d'autant plus de joye qu'ils avoient eu plus de part à cette oeuvre par leurs soins, leurs sollicitations, leurs peines et leurs fatigues. L'Institut leur en doit être à jamais obligé.`'

Le pape souhaitait, après Innocent XI et Innocent XII, donner une Bulle de confirmation de la congrégation. De nouveau, les moniales redemandent le privilège de l'office double. Le procureur général accepte de proposer de nouveau cet article. La bulle est obtenue le 20 septembre 1706 sans la mention de cet office. Les religieuses, à la veille de leur départ, proposent d'en parler directement au pape lors de leur dernière audience, ce que déconseille dom Laparre soulignant le risque de subir un "non" catégorique en pleine audience. Le 16 septembre 1708, lors de cette audience, les soeurs évoquent cette question mais sans mentionner le degré d'importance liturgique de l'office demandé (double ou semi double). Le pape leur accorde oralement l'office

du Saint Sacrement mais seulement semi double du rite du 65

dimanche .

Dans cette affaire comme dans bien d'autres sans doute, le rôle des mauristes de Saint-Germain-des-Prés et des

64. Mémoire abrégé, p. 35.

65. Mémoire abrégé, p. 42.

120 supérieurs majeurs fut central. Dom Laparre comprend les exigences spirituelles des religieuses qui le conduisent à multiplier des longues démarches. Cette compréhension des années 1705 s'explique par cette longue collaboration entre Mère Mectilde et les mauristes des années 1650 à 1700. En cela, ce dernier épisode appartient à ce que l'on peut appeler la période de fondation de la Congrégation, une période qui réunit aux côtés de Mère Mectilde toute une génération de religieux nés au coeur du renouveau bénédictin post-tridentin.

Conclusion

Ces quelques pages ne constituent que quelques jalons d'une histoire complexe. Les relations entre Mère Mectilde et les Mauristes concernent à la fois des problèmes institutionnels et spirituels. La situation géographique du monastère de la rue Férou puis de la rue Cassette dans la juridiction de Saint-Germain-des-Prés imposait des contacts fréquents. Mais ces contacts dépassèrent ce cadre juridique. La place dans ces échanges de dom Luc d'Achery ou même de dom Mabillon mais plus encore de dom Claude Martin montrent combien ces relations furent aussi spirituelles et amicales. Une étude approfondie de l'ensemble des textes de Mère Mectilde notamment en les rapprochant des grands textes spirituels des mauristes de cette époque permettrait de définir les éléments spécifiques d'une spiritualité bénédictine propre au XVIIe siècle.

D'autre part, il resterait à étudier les conséquences de telles relations sur les monastères provinciaux. Il faudrait pouvoir repérer avec précision quels furent les liens entre mauristes et bénédictines à Caen ou à Rouen mais aussi entre vannistes et bénédictines dans les monastères de Lorraine par exemple.

Enfin, du côté de l'historiographie de la congrégation de Saint-Maur, l'exemple de Mère Mectilde montre combien l'on a longtemps sous-estimé l'importance des relations entre bénédictins

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réformés et bénédictines au XVIe siècle. Erudition et spiritualité forment un tout chez les mauristes du XVIIe siècle. C'est ainsi que l'étude des relations entre Mère Mectilde et les bénédictins renforcent la dimension spirituelle de l'histoire de la dernière réforme bénédictine française de l'Ancien Régime.

Daniel-Odon HUREL CNRS-UPRESA 6064 (Université de Rouen)

Mère Mectilde du Saint Sacrement MÈRE VÉRONIQUE ANDRAL

Ce fut à Saint-Dié, petite ville assise sur les bords de la Meurthe, dans une riante vallée des Vosges que naquit Catherine de Bar, le 31 décembre 1614.

"Jean de Bar, son père, était issu d'une ancienne et noble famille, non moins illustre par sa piété que par ses alliances... La loyauté de son caractère... et sa capacité pour les affaires, lui avaient mérité la confiance et l'estime de ses concitoyens. La noblesse pouvant alors sans déroger se livrer à certaines branches du commerce, il avait usé de ce privilège et acquis des richesses. Esprit orné et poli, il aimait et cultivait les belles lettres. C'était un catholique ardent... Des enfants de son premier mariage, il lui restait entre autres une fille, quand il épousa Marguerite Guyon, dont il eut quatre filles et un fils. L'aînée des filles, Marguerite, était de trois ans plus âgée que Catherine, et son frère était le plus jeune de la famille. Marguerite épousa en 1626, le colonel Dominique L'Huillier de la maison forte du Spitzemberg qui soutint toujours le Duc de Lorraine durant la guerre de Trente Ans. Ils eurent deux filles et trois garçons.

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Madame de Bar, tenait par sa mère Marguerite de Padoux aux maisons les plus qualifiées de la province. Ses proches avaient rempli les principales dignités du chapitre noble de Saint-Dié et quelques-uns occupaient un rang distingué dans la magistrature. Elle avait été élevée à Remiremont (Vosges) par une de ses tantes qui était chanoinesse. L'esprit séculier de cette communauté... lui avait inspiré des goûts un peu mondains. Elle se plaisait dans les compagnies et dans les cercles où elle brillait par l'enjouement de sa conversation et l'aménité de ses manières... Cependant, elle avait une foi vive et une piété sincère. Elle avait un talent très particulier pour élever la jeunesse, et qui donna occasion à plusieurs grandes maisons de la solliciter et engager de recevoir chez elle de leurs enfants, ne trouvant rien de plus avantageux pour de jeunes personnes que d'être élevées auprès de Madame de Bar."

(Dom Collet, liasse I p. 2).

Notre petite Catherine est précoce : "La raison lui avait été avancée", dit Mademoiselle de Vienville (P. 101 p. 5), et elle ajoute : "La Mère Mectilde a dit plusieurs fois qu'elle avait eu la vocation religieuse à deux ans, et même auparavant, ce sont ses propres termes". Sa première expérience spirituelle est typique et vaut d'être relevée "elle comprit qu'elle appartenait à Dieu et se sentit portée à se donner entièrement à lui". De là son attrait extraordinaire pour la prière, l'Eucharistie, la pénitence, la charité, son désir véhément d'être religieuse qui ne la quittera plus. Sa devise d'Annonciade sera : Ego Dei Sum. A neuf ans, sa première communion est aussi une source de nouvelles grâces. Elle lutte contre son caractère trop passionné. Son zèle l'emporte pour corriger un jeune garçon qui proférait des blasphèmes, elle le roue de coups et ne le lâche pas jusqu'à ce qu'il ait promis de ne plus jurer. Ce dont elle se confessera plus tard, ayant trouvé un meilleur moyen de "venger l'honneur de Dieu". Elle reçoit une excellente formation, grâce à sa mère, et elle apprend à dessiner, à peindre, sculpter, broder, jouer des instruments, et aussi saigner, ce qui lui sera bien utile. Enfin, elle apprend les langues et le latin. Tout cela la passionne, mais... il lui semble y perdre le goût de Dieu et elle décide d'y renoncer. Sa mère meurt et son père cherche à la marier. Mais Catherine sait se défendre : elle convertit un gentilhomme qui avait pour elle "un penchant très vif" et voilà qu'il entre en religion. Un autre croit la conquérir à la pointe de l'épée. Il est tué à la guerre. Catherine est libre, et son père consent enfin à ce qu'elle entre chez les Annonciades de Bruyères (Vosges) le 4 novembre 1631. Elle a dix-sept ans... et dans quel contexte... Ces lignes de saint Pierre Fourier, écrites en 1631, nous en donnent quelque idée :

"Si vous saviez ce qu'est que d'être curé et d'avoir en une paroisse quelque deux ou trois cent personnes qui n'ont point de pain, point d'argent, point de beurre, point d'ouvrage pour travailler ; point de crédit, point de meubles pour vendre, point de parents ni d'amis, ni de voisins qui veuillent et puissent les aider, et, en quelques-uns point de santé ! Vous m'écririez : Gardez-vous bien, curé, d'abandonner ces deux pauvres villages, tenez bon durant ce mauvais temps, laissez maintenant tout le reste au monde si ce n'est pour aller aux autres villes et villages voisins de chez nous, avec une besace ou hotte sur vos épaules, demander des aumônes pour ces pauvres gens-là; faites-leur du potage tous les jours... consolez vos malades, vos affamés, vos demi-morts et ne vous mettez point en peine de celles qui, pour maintenant n'ont besoin de choses du monde". (Saint Pierre Fourier, Correspondance 1598-1640 T.3 Presses Universitaires de Nancy, 1988).

Catherine prend l'habit en janvier 1632 et se nomme désormais Soeur Saint-Jean-l'Evangéliste. Elle écrit sur la manche de sa robe : Ego Dei sum. Elle se lance dans le combat spirituel : jeûnes, veilles lui coûtent beaucoup à son âge et vu le contexte, cela se comprend. "Elle avait la parole prompte et la réplique incisive, elle se laissait aisément entraîner à une impétuosité de langage qui avait quelque chose d'altier"..."Encore un remède héroïque un caillou dans la bouche". Mais tout cela n'est rien une épidémie ravage la communauté - guerre, peste et famine vont de pair-en ce temps-là - elle est presque seule debout sans aucun secours,

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et se tourne vers Marie : "O ! très sainte Vierge, m'auriez-vous amenée ici pour me faire périr? Il ne fallait que me laisser dans le monde puisque je ne trouve pas ici les moyens de servir Dieu avec plus de sainteté et de pureté. Vous voyez que je ne sais à qui recourir pour m'apprendre mes devoirs, que je n'ai personne, que je ne sais ni prier, ni faire oraison. Servez-moi donc, s'il vous plaît, de Mère et de Maîtresse. Apprenez-moi tout ce qu'il faut que je sache". Marie vient à son secours, lui apprend à prier avec l'Ave Maria, et à méditer la Passion ; elle lui fit ainsi passer sa tentation. Plus tard, Mère Mectilde, parlant de cette grâce, affirmait : "C'est de la très sainte Vierge que j'ai appris tout ce que je sais". (2896)

Catherine se prépare avec ardeur à sa Profession, trop.

Elle tombe dans la "mélancolie" provoquée par un intense surmenage tout la fatigue, l'ennuie, l'irrite. "Quoi?" Faire toujours la même chose, toujours à la même heure, de la même manière, quelle servitude ! "Et Mère Angélique, sa supérieure, la réconforte ainsi : "Rassurez-vous, ma Soeur, vous ne serez pas si heureuse que de faire toujours la même chose !" Elle ne croyait pas si bien dire. Catherine fait sa Profession : journée du Ciel, "elle trouva sous le drap de mort le principe de la Vie", en prévision des croix à venir. C'était bien nécessaire puisque à vingt ans, elle est nommée vice-gérante d'une supérieure qui ne l'accepte pas. On devine sa richesse spirituelle et la communauté l'a en grande estime. Elle se trouve, très jeune, à la tête de sa communauté, et dans quelles circonstances : les remous de la guerre de Trente Ans allaient l'envelopper. Français et Suédois envahissent les Etats du duc de Lorraine. En mai 1635, l'avance des troupes de Gustave Adolphe la contraint à s'enfuir précipitamment avec ses religieuses. Bruyères est pillé, le monastère brûlé et Monsieur de Bar les accueille chez lui.

Elles trouvent ensuite un refuge à Badonviller (Meurthe-et-Moselle) qui paraît plus protégé que Saint-Dié, mais il n'en est rien, les soldats s'emparent de la ville.

Mère Saint-Jean est poursuivie par un officier, ancien prétendant, qui jure de l'enlever. Devant ses menaces, obligée de se vêtir en homme, elle doit se faire passer pour un valet de ferme, cachée dans une charrette sous des ballots de foin, elle échappe de justesse aux piques des soldats qui fouillent la charrette, tandis qu'elle invoque avec ferveur la Vierge Marie.

Enfin, arrivée à l'auberge pour un repos bien gagné, la voilà entreprise par la fille du lieu, charmée par ce valet qui ne se conduit pas comme les autres. Et soeur Saint Jean a toutes les peines du monde à s'en défaire.

Les Soeurs passent l'hiver à Épinal chez les Soeurs de Notre-Dame, fondées en 1618 par saint Pierre Fourier.

Au printemps 1636, elles sont à Commercy (Meuse) où la communauté se regroupe et ouvre un pensionnat, mais la ville est décimée par la peste, et Mère Saint-Jean, avec ses quatre filles survivantes, se retrouve en 1638 à Saint-Dié. Quelle joie de revoir son père qui avait été emprisonné à Obernay par les Suédois, en vue d'une forte rançon.

Mais, Mère Saint-Jean ne retrouve pas la paix, toujours poursuivie et environnée de mille dangers, elle se croit perdue et abandonnée de Dieu. Heureusement, bien conseillée par un Cordelier et son confesseur, elle se voit dans la nécessité de changer d'Ordre et de se retirer dans un monastère.

C'est alors qu'elle fait la connaissance des bénédictines de Rambervillers. La Mère Prieure, Bernardine de la Conception Gromaire en avait été la première novice.

Ce monastère, créé en 1629, était issu de la réforme de Dom Didier de la Cour, fondateur de la Congrégation de Saint-Vanneet-Saint-Hydulphe. Mère Saint-Jean est aussitôt conquise par la Règle de saint Benoît, et en accord par Mère Bernardine, elle entreprend les démarches pour se fixer à Rambervillers. Dom Antoine de l'Escale, alors visiteur de la Congrégation de Saint-Vanne, encourage cette translation, de même que les grands

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vicaires de Toul (Meurthe-et-Moselle). En revanche, les Cordeliers s'y opposent farouchement. Mère Saint-Jean en réfère à Rome, mais sa lettre n'arrive pas à destination. Partie remise jusqu'en 1660 où enfin Alexandre VII approuvera ce changement d'Ordre.

Mère Saint-Jean commence son noviciat le 2 juillet 1639 et se nomme désormais Soeur Catherine Mectilde. Elle a pour Maîtresse des novices une jeune veuve Elisabeth de Brem, Mère Benoîte de la Passion, dont le tombeau est toujours vénéré dans l'église de Rambervillers. La Mère de Blémur en a fait l'éloge, et nous pouvons ainsi apprécier la haute valeur spirituelle de celle qui fut la formatrice, l'amie et aussi un peu la disciple de Mère Mectilde.

Après un noviciat très fervent, elle fait Profession le 11 juillet 1640. Va-t-elle enfin trouver un peu de repos?

La Lorraine est ravagée par les combats et les pillages et traverse, en conséquence, une terrible famine. En septembre 1640, le siège de Rambervillers contraint les moniales à se disperser. Soeur Catherine et deux compagnes trouvent un asile provisoire à Saint-Mihiel (Meuse), où bientôt une partie de la communauté les rejoint ; mais leur situation demeure très précaire, lorsque, par l'intermédiaire d'un Lazariste en mission à Saint-Mihiel, les Soeurs sont mises en relation avec saint Vincent de Paul. Monsieur Guérin, Lazariste, s'empresse d'aller trouver Madame de Beauvilliers, abbesse de Montmartre pour lui demander d'accueillir quelques-unes des Soeurs. Elle s'y refuse énergiquement craignant que ces "étrangères "n'apportent quelque désordre dans sa communauté.

Mère Mectilde et ses compagnes vont en pèlerinage à Notre-Dame de Benoîte-Vaux (Meuse), demander le secours de la Reine du Ciel. Elles y passent la nuit du 1er au 2 août 1641 et... cette même nuit l'abbesse de Montmartre voit en songe la Vierge Marie qui lui reproche d'avoir refusé les Soeurs lorraines, les mettant en danger de se perdre. L'abbesse, épouvantée, convoque dès le matin son conseil et décide d'inviter deux Soeurs, dont Mère

Mectilde, la plus jeune professe. Les Soeurs réconfortées, et comblées de grâces durant leur nuit de prière, apprennent, à leur retour, cette heureuse nouvelle.

Les Soeurs vont trouver asile en différentes abbayes autour de Paris (Jouarre ; Saint-Cyr) et en Normandie.

Le 21 août 1641, Mère Mectilde et sa compagne partent pour Paris. Elles couchent chez Mademoiselle Legras, fondatrice des Soeurs de la charité, et le 25 elles arrivent à Montmartre qui était alors dans toute la ferveur de sa réforme. Mère Mectilde va profiter de ce séjour en approfondissant l'étude de la Règle sous l'égide de l'abbesse.

Elle lie amitié avec Charlotte Le Sergent qui fut un temps sa "directrice". Mais Mère Mectilde ne peut oublier ses Soeurs dans la peine. Au bout d'un an de séjour à l'abbaye de Montmartre, le 7 août 1642, Mère Bernardine l'appelle au chevet de Mère Angélique malade à l'abbaye de la Trinité de Caen.

Les monastères de Vignats et d'Almenesche, proches de Caen, acceptent de prendre les deux Soeurs en résidence à l'abbaye de Saint-Cyr, et dans l'espoir d'un regroupement en Normandie, on leur propose un "hospice" à Bretteville (Calvados). A grand peine, l'abbesse de Montmartre laisse partir Mère Mectilde.

Très bien accueillies par les abbesses normandes, Mère Mectilde constate que l'"hospice" n'est guère habitable. Un gentilhomme du pays, Monsieur de Torp, leur propose une maison à Barbery.

Mère Mectilde est mise en relation avec Dom Louis Quinet, abbé du monastère cistercien de Barbery et, par lui, avec le milieu spirituel de Caen groupé autour de Jean de Bernières-Louvigny, Trésorier général de France, et du baron de Renty. En Bernières, elle rencontrait l'une des personnalités religieuses les plus intéressantes du XVII' siècle. Excellent chrétien, considéré par tout son entourage comme un saint, pourvu de dons surnaturels très élevés, Bernières jouait le rôle d'un véritable directeur laïc et son

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influence s'étendait sur un milieu fort étendu. Il ne publia rien de son vivant, mais de ses lettres et de ses notes on tira après sa mort diverses publications d'une fidélité assez suspecte9. Leur étude est cependant indispensable pour bien comprendre la pensée de Mère Mectilde car Bernières représente le courant bérullien sous la forme assez particulière qu'il a prise à travers Condren. Entrée en relation avec Bernières vers la fin de 1642, Mère Mectilde demeura en correspondance suivie avec lui jusqu'à la mort de ce dernier, en 1659. * Il subsiste encore 137 lettres adressées à Bernières qui marquent une étape décisive dans la vie spirituelle de Mère Mectilde. Il sera un de ses meilleurs conseillers au moment de sa fondation.

Cependant, les amis parisiens de Mère Mectilde cherchaient à la ramener auprès d'eux. Dans cette intention, ils lui offrent, au début de 1643, un établissement vaste à Saint-Maur-des-Fossés. Songeant toujours à réunir la communauté de Rambervillers, la Mère accepta et s'y installa en août suivant. Peu après, pour se procurer des ressources, elle ouvrit un pensionnat où furent élevées notamment Marguerite Chopinel, fille de Mère Benoîte de la Passion et Marguerite de l'Escale, nièce du visiteur de la Congrégation de Saint-Vanne en Lorraine. A la fondation, Mère Mectilde connut une période de relative tranquillité. D'aristocratiques amitiés l'entouraient. En juin 1643, elle avait fait la connaissance d'un religieux du tiers Ordre régulier de saint François, le Père Jean Chrysostome de Saint-Lô. Ami et conseiller de Bernières, il fut son directeur jusqu'au jour où il mourut, le 26 mars 1646. Il la conduisit par des voies austères, mais dans le même sens que Bernières. Pour le Père Chrysostome, Mère Mectilde rédigea une relation autobiographique de son âme qui montre bien par quelles nuits douloureuses passait alors sa vie intérieure et qui en met en évidence le caractère profondément mystique. Le Père Chrysostome comprit parfaitement toute l'étendue de la grâce de Mère Mectilde. Il allait souvent la voir à Saint-Maur... Il a dit souvent qu'il trouvait "plus de spiritualité dans le petit réduit de Saint-Maur que dans toute la grande ville

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de Paris, et que, tout théologien qu'il était, Mère Mectilde lui avait appris des secrets qu'il ne trouvait point dans les livres" (Giry p.11). En août 1646, elle devint supérieure de la communauté. Pourtant elle n'avait point encore trouvé sa voie définitive.

A la fin de juin 1646, Mère Bernardine, profitant de la tranquillité qui régnait provisoirement en Lorraine, regagna Rambervillers après avoir confié à Mère Mectilde l'"hospice" de Saint-Maur. Mais voici qu'on réclame celle-ci à Caen.

En 1639, la marquise de Mouy avait fondé à Pont-l'Evêque (Calvados), le couvent de Notre-Dame de Bonsecours, avec quatre bénédictines réformées de l'abbaye de Montivilliers, près du Havre. Le lieu n'étant pas propice à la fondation, elle l'avait transféré à Caen, rue de Geôle, en 1644. La communauté se composait alors de huit religieuses, mais leur formation laissait beaucoup à désirer. Sur le conseil de Dom Quinet, Madame de Mouy fait appel à Mère Mectilde. En contrepartie, elle aiderait à la restauration du monastère de Rambervillers.

La Mère Bernardine donna son accord mais exigea que Mère Mectilde promette de ne jamais quitter son monastère de Profession. Celle-ci s'y engage par écrit le 23 mai 1647, et le 28 juin suivant elle arrive à Caen en qualité de prieure. Mère Mectilde devine qu'elle n'est pas agréée de tout le monde, et se demande quel parti prendre dans cette délicate mission. Elle reçoit cette réponse évangélique : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur".

Les quelques souvenirs recueillis dans la suite par les moniales de Caen nous campent un portrait vigoureux de Mère Mectilde supérieure et réformatrice, sachant mener son monde avec autant de fermeté que de douceur, gagnant les plus rebelles par son inépuisable bonté et son humilité à toute épreuve. Mère Mectilde demeure trois ans à Caen, son départ fut un déchirement pour la communauté.

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De ce fait, les moniales de Rambervillers heureuses de la posséder l'éliront Prieure, au début de 1650. La Mère les rejoint le 22 août pour prendre possession de sa charge. Mais la guerre se rallume en Lorraine, y ramenant les désordres et la misère pire que jamais.

Mère Mectilde écrit à Bernières : "C'est ici une étrange solitude...". Elle est dans le "tintamarre". Elle est perplexe ! Mais "je ne veux rien faire de ma volonté". Elle ne désire qu'oraison et solitude. Une abbaye en Alsace, comme sa soeur le lui avait proposé? Non, elle préfère porter la besace que la crosse ! Ce qu'il lui faut : un petit coin en Provence ou devers Lyon, pour n'être plus connue de personne.

Bernières lui répond avec beaucoup de sagesse : "...qu'il taille, qu'il brûle, qu'il tue, qu'il vous fasse mourir de faim, pourvu que vous mouriez toute sienne, à la bonne heure. Cependant, ma très chère Soeur, il se faut servir des moyens dont la Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes... mais je n'abandonnerais pas la pauvre communauté de Rambervillers... Ne vous tourmentez point pour votre oraison, faites-là comme vous pourrez et comme Dieu vous le permettra, et il suffit... Si vous étiez comme la Mère Benoîte, religieuse particulière, vous pourriez peut-être vous retirer en quelque coin ; mais il faut qu'un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement c'est un poltron... Dieu ne vous déniera pas ses grâces... soyez la victime de son bon plaisir et le laissez faire... Courage, ma chère Soeur".

Mais la guerre redouble et la communauté se disperse. Mère Mectilde part avec quatre des plus jeunes Soeurs le 1e mars 1651. Elles arrivent à Paris le 24 mars, en pleine Fronde. Mère Mectilde retrouve la paix de l'âme. Elles rejoignent leurs Soeurs réfugiées dans Paris, rue du Bac. Elles y vivent dans le plus complet dénuement, et Mère Mectilde tombe gravement malade.

Elle commençait à se rétablir lorsqu'elle reçut la visite, fin août 1651, de Marie de la Guesle, épouse de René de Vienne, comte de Châteauvieux. La comtesse était pieuse et charitable : entre elle et Mère Mectilde naquit une amitié profonde, qui ne devait jamais se démentir. Bien que la Mère se défendit de jouer au directeur spirituel, elle fut contrainte par les circonstances de prodiguer à sa noble amie nombre de conseils ou d'exhortations spirituelles, qui formèrent peu à peu une abondante correspondance.

Progressivement, elle fit de cette mondaine bien disposée une âme d'une intense vie intérieure. Comprenant la valeur des écrits de Mère Mectilde, la comtesse conserva soigneusement ceux qui lui étaient adressés. Plus tard, elle les classa par sujets et en fit copier l'essentiel dans un recueil qu'elle appelait son "bréviaire ».

Madame de Châteauvieux prit donc une place centrale dans le groupe des amies dévouées qui entouraient Mère Mectilde : toutes, naturellement, cherchaient un moyen de la retenir définitivement à Paris. Or, dans le milieu des catholiques fervents, une dévotion avait à cette époque pris une place prépondérante, un culte particulier à l'égard du Saint-Sacrement. Les causes en sont multiples, mais, le fait que la foi en la présence réelle fût un des points qui opposaient le plus nettement catholiques et calvinistes, y avait joué un rôle considérable. Dans le même esprit, ce culte se teintait d'une nuance toute spéciale de Réparation pour les sacrilèges commis contre l'Eucharistie par les calvinistes, et aussi par les sorciers qui en abusaient dans leurs opérations magiques. L'histoire précise de ce mouvement eucharistique au cours de la première moitié du XVII' siècle, est encore à faire, mais les manifestations en sont nombreuses à travers toute la France, provoquées peut-être dans une certaine mesure, à partir de 1631, par la Compagnie du Saint-Sacrement. En 1646, la vieille abbaye cistercienne de Port-Royal, transférée à Paris, avait repris la fondation tentée par Monseigneur Sébastien Zamet, évêque de Langres et s'était vouée à l'Adoration perpétuelle, montrant que la piété eucharistique pouvait parfaitement s'insérer dans le cadre d'une ancienne Règle monastique. Mais, depuis 1649 surtout, Port-Royal avait été enveloppé dans le conflit janséniste et se trouvait de ce chef, dans une situation assez fausse.

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Mère Mectilde était animée elle-même d'un ardent amour envers l'Eucharistie mais ne se doutait pas encore de sa vocation particulière.

Elle raconte elle-même, que la nuit de Pâques 1651, comme elle priait ardemment pour obtenir de Dieu la grâce de pouvoir se retirer à la Sainte-Baume, dans la solitude, ensevelie avec le Christ pour y mener une vie nouvelle, le Seigneur lui dit : "Renonce, adore et te soumets à mes desseins qui te sont inconnus présentement". Elle se prosterna et n'eût la permission de se relever qu'après avoir solennellement promis de ne rien faire "de sa propre volonté" et de se soumettre entièrement au dessein "inconnu du Seigneur". Mais elle le connut bien vite grâce au projet qui se fit jour dans son entourage, vers la fin de 1651, de fonder une congrégation de bénédictines vouées elles aussi à l'Adoration perpétuelle.

L'entreprise se heurta d'abord aux pires difficultés. Ce fut Madame de Châteauvieux qui arracha au Président Molé, après de multiples démarches, les autorisations nécessaires et le contrat fut signé le 14 août 1652. D'autres oppositions non moins vives vinrent du prieur de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Dom Placide Roussel. Elles furent surmontées grâce à l'inlassable dévouement de la Comtesse. Heureusement, la Reine elle-même qui avait fait un voeu en ce sens pour la cessation de la Fronde, s'intéressera à la fondation. C'est la raison pour laquelle l'Institut est déclaré fondation royale.

Entre temps, le 2' dimanche de Carême 1653, puis le 19 mars, Mère Mectilde reçoit du Seigneur cette assurance : "C'est mon oeuvre, je la ferai". Et la Mère lui répond : "Seigneur, si c'est votre oeuvre, donnez-moi donc le signe : que le Saint-Sacrement nous soit accordé, et vous, grand saint Joseph, employez-vous pour cela". Six jours après, la veille de Notre-Dame de mars, elle reçoit du Père prieur la permission d'exposer le Saint-Sacrement dans leur chapelle, ce qui était plus qu'on ne pouvait espérer, n'ayant ni maison en propriété, ni croix, ni clôture, et donc ne pouvant être fondées selon les règles. A dater de ce jour commença l'Adoration perpétuelle. Mère Mectilde, transportée de bonheur écrivait à la Comtesse : "Ma doublement vraie et unique fille, je viens vous dire bonjour dans un transport de joie très grande que je ressens dans le fond de mon âme au regard de la possession aimable du très Saint-Sacrement de l'autel. Oh ! que je me sens infiniment votre obligée de m'avoir donné tout ce que le paradis aime et adore et qui est l'objet béatifique des saints ! Oh ! que de mystères pleins d'étonnement !"

Enfin, la Mère et les filles purent quitter le logement assez misérable qui les abritait, rue du Bac, et en occuper un autre, rue Férou, (toujours en location), grâce à la libéralité d'une autre amie de Mère Mectilde, Madame de Rochefort (mère de l'évêque d'Auch) avec qui elle devait échanger une abondante correspondance spirituelle.

Le 12 mars 1654, après le transfert rue Férou, eut lieu la pose de la croix et la mise en clôture, signes de la fondation officielle. Au salut du Saint-Sacrement, où joua la musique du roi, Anne d'Autriche, elle-même, prononça l'Amende honorable, la corde au cou, devant une torche allumée. Il y a là, évidemment, un cérémonial marqué par le goût et les moeurs de l'époque. La communauté continuait l'Adoration dans un esprit qui était bien celui de la spiritualité française la plus classique : les nombreux textes laissés par Mère Mectilde le prouvent surabondamment. Désormais, elle allait jusqu'à la fin assumer les charges du supériorat, mais elle ne voulut jamais d'autre titre que celui de Prieure.

Le 22 août 1654, par un acte solennel, elle établissait la Vierge Marie Abbesse perpétuelle de la nouvelle congrégation. Dans un manuscrit (N. 249), il est écrit : "Ce fut dans ce temps qu'elle forma le dessein, qu'elle a exécuté depuis, de faire reconnaître dans son monastère, la sainte Vierge pour Supérieure; car elle mit tout son appui en la protection de cette Reine des grâces pour réussir en la conduite de son monastère, tant elle avait un bas sentiment d'elle-même, qu'elle croyait qu'il fallait des miracles pour lui acquérir ce

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don, et pour cela elle voulait référer tous les honneurs, même les extérieurs, à cette divine Abbesse, comme nous dirons en son lieu, parce que, disait-elle : comme cette Reine des cieux est Mère de ce Verbe Dieu anéanti sous les espèces de ce Sacrement, et que c'est de son sang virginal qu'à été formée cette chair divine que nous y adorons, il appartient à elle seule de porter le nom et la qualité de chef de la maison du Saint-Sacrement et d'y être seule reconnue.

Sa vie était fixée, mais les difficultés ne lui furent point épargnées pour autant, sans malgré tout la jeter dans les aventures dramatiques qu'elle avait connues jadis.

"La formation de ses filles fut pour elle un constant souci. Elle y travailla par ses exemples et son influence, par ses paroles et par ses écrits où s'exprime bien la manière dont elle envisageait son Institut. * Leur publication ferait de Mère Mectilde un des grands auteurs spirituels de notre XVII' siècle, digne de figurer aux côtés de Marie de l'Incarnation." (dit l'abbé Cognet, et il poursuit) : "Incontestablement elle a le don du style, de la formule heureuse et saisissante. Un certain archaïsme trahit l'époque de sa formation : il ne semble pas avoir gêné ses contemporains et il est pour nous aujourd'hui un charme de plus. On ne retrouve pas chez elle la poésie d'un Monsieur Olier, elle ne cherche pas la métaphore pittoresque. L'aspect très doctrinal de ses écrits la rapproche de Bérulle, de Condren ou de Bernières, mais elle est supérieure aux deux derniers par la netteté et la vigueur de sa rédaction... Elle est volontiers prolixe, et, vu le caractère occasionnel de ses écrits, les répétitions sont nombreuses, sans d'ailleurs être fatigantes".

La valeur de son message spirituel retient surtout notre attention : jailli de son expérience, il frappe par sa justesse et sa profondeur. Source de vie pour ses filles et pour l'Eglise...

Mère Mectilde se préoccupe d'assurer à ses religieuses les secours de prêtres de valeur. Parmi ceux qui fréquentèrent sa maison, on rencontre quelques noms fort remarquables. L'un de ceux qui y eut l'action la plus profonde fut sans doute le prémontré Dom Epiphane Louys (1614-1682), devenu en 1663, abbé de l'abbaye d'Etival (Vosges), non loin de Rambervillers. Au cours de nombreux séjours parisiens il prodigua aux filles de Mère Mectilde conseils et exhortations. Le meilleur s'en retrouve dans ses Conférences mystiques publiées en 1676, à la demande de la Mère et dans quelques autres ouvrages destinés également aux adoratrices, dont l'un des plus intéressants est sans contredit : La nature immolée par la grâce ou pratique de la mort mystique. (1674).

Mère Mectilde fut également en relation avec Dom Claude Martin, bénédictin de Saint-Germain-des-Prés, fils et biographe de la Vénérable Marie de l'Incarnation. Mère Mectilde écrivit les Exercices ou pratique de la Régie de Saint Benoist à l'usage des religieuses bénédictines de l'Adoration perpétuelle du Très saint Sacrement en s'inspirant de l'ouvrage de dom Claude Martin Pratique de la Règle de Saint Benoist.

Il est également probable qu'elle dut demander des services du même ordre au bouillant et pittoresque archidiacre d'Evreux, Henri Marie Boudon, disciple de Bernières.

Dans la Vie de Boudon par Pierre Collet (1762), on peut lire : "Il eut aussi d'admirables liaisons de grâce et de charité avec la Révérende Mère Catherine de Bar, surnommée Soeur Mectilde du Saint-Sacrement... Elle avait par ses qualités mêmes, trop de rapport avec M. Boudon pour ne le pas honorer autant qu'il méritait de l'être. Il y répondait toujours par le plus sincère et le plus respectueux dévouement, et lorsqu'il fût grand archidiacre d'Evreux, il ne vint guère à Paris sans voir et la Mère et les filles, afin de rendre à la communauté dans ses pieux entretiens ce qu'il croyait avoir appris de celle qui en était la supérieure". Boudon fait parfois allusion à Mère Mectilde dans ses oeuvres, en particu-

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lier dans sa Vie du Père Jean Chrysostome. Les archives diocésaines d'Evreux possédent encore une douzaine d'autographes de Mère Mectilde à Boudon.

On relève aussi parmi ses correspondants Simon Gourdan, chanoine régulier de Saint-Victor de Paris. Ce dernier est l'auteur d'une série d'élévations sur les psaumes : A Jésus au Saint-Sacrement qui ne fût sûrement pas ignorée de Mère Mectilde et de ses filles. Elle connaissait bien les livres de Monsieur Olier. Elle écrit à sa chère Comtesse de Châteauvieux : "Lisez Monsieur Olier, et vous en servez comme vous pourrez, en attendant que Notre-Seigneur fasse autre chose".

Elle recommandait aussi, la lecture du Père Saint-Jure : "De la connaissance et de l'amour de Jésus-Christ 'tout en avouant' ne point aimer tant de multiplicité".

N'oublions pas saint Jean Eudes, qu'elle connût à Caen et dont l'amitié, après des débuts orageux, lui demeura fidèle. La revue Notre Vie publia plusieurs articles sur leurs relations et leur correspondance. Autre ouvrage : Père Paul Milcent, Vie de saint Jean Eudes, Le Cerf, 1985.

Mère Mectilde a lu sans aucun doute le Royaume de Jésus ; on retrouve parmi ses oeuvres des copies d'actes ou de prières de saint Jean Eudes. Elle a fait un long commentaire de son acte de rénovation des voeux du Baptême. C'est sous son influence qu'elle fit célébrer dès 1660, parmi les Offices propres de sa congrégation la fête du Saint Coeur de Marie. La prière Ave Maria filia Dei patris demeura en usage parmi ses filles jusqu'à nos jours.

Pour établir sa fondation sur des bases solides, Mère Mectilde ne recula devant aucun effort. Elle put lui donner le substrat matériel qui lui manquait par l'achat, en janvier 1658, d'un vaste terrain, rue Cassette, où elle fit bâtir le monastère que ses religieuses devaient occuper jusqu'à la Révolution : elles purent s'y installer le 2 mars 1659. D'autre part, il lui incombait de donner à son oeuvre un statut légal. Le "bref", qu'elle avait obtenu en septembre 1660 en contenait une approbation explicite mais qui ne pouvait suffire. A plusieurs reprises, de nouvelles démarches furent faites à Rome pour lesquelles elle obtint l'appui de la reine Marie Thérèse. Elles mirent cependant de longues années à aboutir. C'est seulement, le 10 décembre 1676, que le pape Innocent XI par la Bulle Militantis Ecclesiae érigea en congrégation autonome les monastères fondés par Mère Mectilde et tous ceux qui y seraient rattachés. Pourvue de trois supérieurs majeurs, la nouvelle congrégation était déclarée exempte de la juridiction des Ordinaires et rattachée directement au Saint-Siège. Enfin, la pratique de l'Adoration perpétuelle y était explicitement approuvée. Un tel document donnait à la fondatrice tout ce qu'elle pouvait désirer en ce domaine.

Depuis longtemps, Mère Mectilde s'était occupée de donner à ses moniales adoratrices des Constitutions exactement adaptées à leur vocation. Se défiant d'elle-même, elle en avait demandé la rédaction à Dom Ignace Philibert, prieur de Saint-Germain-des-Prés, qui l'avait toujours soutenue. Ce dernier acheva son ouvrage vers la fin de 1666, peu avant sa mort. Mère Mectilde elle-même compléta l'oeuvre de Dom Philibert par un Cérémonial qui fut partiellement imprimé en 1668. Cependant les Constitutions de Dom Philibert ne semblaient pas répondre entièrement à l'esprit de la fondatrice et ne satisfaisaient pas les religieuses. Elles demandèrent donc à Mère Mectilde d'en donner la version définitive. Elle y travailla deux ans en collaboration avec le Père Epiphane Louys, ses lettres en font foi, et elle remit les nouvelles Constitutions à sa communauté le 20 juin 1675 Ces Constitutions furent mentionnées et approuvées dans la Bulle de 1676. Elles furent imprimées en 1677 et après sa mort elles furent approuvées par une Bulle extrêmement élogieuse de Clément XI en 1705. Ainsi Mère Mectilde avait donné à sa fondation une assise solide et durable.

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Cette fondation n'avait pas tardé à essaimer, mais chacun de ces monastères nouveaux avaient coûté à Mère Mectilde bien des peines, des fatigues, des contradictions. La deuxième maison fut celle de Toul (7 décembre 1664), qui souleva d'abord une opposition extraordinaire, et dans la suite un enthousiasme tel que Mère Mectilde écrivait : "Vous auriez plaisir d'entendre parler ces bonnes gens, ce ne sont plus que des louanges et bénédictions. Véritablement si cela continue, nous aurons plus de témoignages de bonté de tous ces peuples dans une heure que nous n'avons reçu de calomnies et de mépris depuis que nous sommes dans cette ville. Dieu en soit éternellement béni !". Toul devint une véritable pépinière de solides vocations que Mère Mectilde employa pour ses diverses fondations. Une telle fondation demandait vraiment un courage "lorrain".

Le 4 novembre 1677, ce fut la fondation de Rouen, bien chère à Mère Mectilde, mais qui n'alla pas toute seule non plus. Nous en avons la relation pittoresque par la Mère Monique des Anges de Beauvais, professe de la rue Cassette. Le manque de sérieux de certains épisodes fit censurer l'auteur, et * Mère Mectilde lui envoya un billet, qu'elle s'empressa de mettre en avant-propos de son oeuvre :

"Je veux bien, cher petit Ange, que l'on vous renvoie l'histoire que vous avez recueillie. Je suis fâchée des discours que l'on a fait, pour moi je ne vous ai pas désapprouvée, sachant bien que Sainte Thérèse a mis plusieurs petites choses dans ses fondations qui sont fort récréatives, et cela fait fort bien : ces sortes d'histoires ne doivent pas être fort sérieuses. Je n'ai pas encore vu la vôtre, n'ayant pas un moment de temps. Je serai bien aise d'y jeter les yeux, et en tout cas qu'on vous la renvoie. N'y ôtez rien, croyez-moi : il y a plus de bénédiction dans la simplicité et je l'aime mille fois plus que toutes les belles phrases. Demeurez dans cette simplicité, au nom de Dieu. La grâce est dans la simplicité et non dans la subtilité. Je n'ai que ce moment.

A Dieu, en Dieu. Priez-le, qu'il sanctifie nos croix." 30 septembre 1680.

En mai 1674, Mère Mectilde fait venir à Paris cinq religieuses du monastère de Toul en prévision d'une fondation souhaitée à Dreux. L'affaire n'ayant pu aboutir, Monseigneur François de Harlay, archevêque de Paris, conseille à Mère Mectilde de garder les Soeurs près d'elle et d'essayer une seconde fondation à Paris, les assurant de sa protection. Cinq autres religieuses de Toul ayant rejoint le premier groupe on put envisager un établissement stable. Après quelques maisons habitées en location, Mère Mectilde apprit que l'hôtel de Turenne situé dans le Marais était à vendre. Accompagnée de son amie, l'abbesse de Beaumont, (Anne de Béthune), elle en décida l'achat. La première cérémonie d'exposition du Saint-Sacrement, le 21 septembre 1685, fondait le monastère.

Le ler janvier 1688, ce fut la fondation à Varsovie en Pologne.

Voici encore un récit fort mouvementé qui mériterait toute une histoire et nous montre au vif les heurs et malheurs qui accompagnent la faveur ou la disgrâce des "grands", en l'occurrence la reine Casimire de Pologne. Nous la retrouverons dans l'histoire de l'approbation de nos Constitutions à Rome.

Que de labeurs et de soucis pour la Mère Fondatrice qui, de plus, ne pouvait suivre tout cela que de loin. Il ne lui fut pas possible d'aller en Pologne.

Depuis dix ans, la Princesse Isabelle de Mecklembourg cherchait à avoir des religieuses dans son fief de Châtillon-sur-Loing (Loiret), aujourd'hui Châtillon-Coligny. Cousine des Mères de Blémur, bénédictines de la Trinité de Caen, la princesse s'adresse à elles. Connaissant Mère Mectilde, la princesse fait les démarches nécessaires. Mère Mectilde envoie des Soeurs et le 21 octobre

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1688, c'est la bénédiction du nouveau monastère et la première Exposition du Saint-Sacrement.

L'année suivante celle du monastère de Dreux. En 1680, les bénédictines d'abord établies à Anet (Eure-et-Loir), demandèrent leur agrégation à notre Institut. Sur les conseils d'amis dévoués et avec l'autorisation du Duc de Vendôme, seigneur du lieu, elles s'installèrent à Dreux. On se heurta d'abord à l'opposition des autorités de la ville. A force de patience et d'efforts persévérants, l'Adoration perpétuelle était inaugurée le 23 février 1696. En octobre 1699, l'évêque de Chartres demanda et obtint l'envoi de huit autres religieuses venant des monastères de la rue Cassette et de Rouen.

Dans l'intervalle, Mère Mectilde avait la joie d'agréger à son Institut trois monastères bénédictins déjà constitués : en 1666, ce fut celui de Rambervillers, qui lui était particulièrement cher et dont elle n'avait jamais cessé de faire partie, étant toujours professe du monastère de Rambervillers.

En 1668, Notre-Dame de Consolation de Nancy, qui avait vu le mariage de Gaston d'Orléans avec Marguerite de Lorraine, fut aussi, grâce à cette dernière, rattaché à l'Institut. Mère Mectilde échangea avec elle une abondante correspondance. Il nous en reste une centaine de lettres, vrais petits chefs-d'oeuvre du genre.

Enfin, en 1685, ce fut Notre-Dame de Bon-Secours de Caen qui l'avait eue jadis pour prieure. Ainsi, à la mort de Mère Mectilde, sa congrégation comptait dix maisons, et le nombre devait s'en accroître considérablement par la suite, montrant combien était vivace l'impulsion donnée au départ. Chacun de ces monastères fut un foyer de vie spirituelle qui étendit l'influence de Mère Mectilde. Cette influence fut très considérable et elle mériterait d'être étudiée pour elle-même.

Comme il est normal à toutes les oeuvres voulues par Dieu, la fondation de Mère Mectilde se heurta à d'innombrables difficultés, et bien qu'elle s'abandonnât entièrement à la Providence sur ce point, elle dut à plusieurs reprises se défendre. Le détail des persécutions qu'elle eut à subir ne nous est pas entièrement connu, mais il est certain qu'elle fut victime de graves suspicions, allant parfois jusqu'à la calomnie. Elle se heurta semble-t-il, à l'hostilité du groupe janséniste qui avait espéré un temps l'attirer à lui. Au début de 1659, les Cordeliers à leur tour, contestèrent la légimité de son passage dans l'Ordre bénédictin, et elle dut entreprendre des démarches à Rome pour en obtenir confirmation. Finalement, elle obtint du pape Alexandre VII un "bref" très favorable en date du 20 septembre 1660, confirmé par des Lettres patentes royales du 26 juin 1662. Cependant la Mère Mectilde ne connut jamais vraiment la tranquillité : les humiliations, les souffrances et les épreuves ne lui firent jamais défaut.

Le monastère de Nancy fut ravagé par un incendie dans la nuit du 11 octobre 1697, et celui de Châtillon par la grêle. La fondation de Varsovie fut à deux doigts d'échouer. Un essai de réforme du monastère de Notre-Dame de Liesse lui fut un tourment quotidien, faisant de ses filles les jouets d'un réseau d'intrigues dont on peut deviner quelque chose dans les lettres à Anne de Béthune, abbesse de Beaumont-les-Tours.

Enfin, elle fut comblée d'humiliations de toutes sortes par un pénible procès où elle eut contre elle une de ses propres religieuses. Le procès fut heureusement gagné, mais Mère Mectilde n'en fut pas consolée pour autant de l'hostilité de sa malheureuse fille.

En 1694, elle écrivait : "Comme c'est l'ordinaire de la conduite de la divine Providence de me tenir sur la croix, que je veux de tout mon coeur toujours adorer et embrasser, à peine suis-je sortie

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de ma maladie qui m'a duré près de six mois, que je m'en trouve environnée d'un grand nombre (de croix), qui renouvelle quasi à toute heure mes sacrifices... Priez Notre-Seigneur qu'il se glorifie de tout ce qu'il lui plaît nous envoyer et à toutes les maisons de l'Institut qui sont dans la souffrance."

Elle compte pour rien ses épreuves personnelles et elle entraîne ses filles sur la route qu'elle suit elle-même : "Je vous prierai, très chère Mère, de faire comme je fais, c'est de ne se troubler de rien, de laisser parler et dire ce que l'on voudra... Mais retirez-vous, et vos chères filles, toutes en Dieu... Je m'en trouve bien. Ne me plaignez point, mes souffrances ne sont que des mouches, je compte cela pour rien. Priez seulement, et Notre-Seigneur apaisera la tempête quand il voudra. Ne me plaignez point, très chère, hélas, je ne souffre rien..Voyez que je ne souffre que des pailles... Ayez courage et patience, et à toute extrémité l'on n'en peut que mourir ! Mais il faut vivre et soutenir ce que le Seigneur voudra."

On voit combien son dynamisme et son intrépidité, guidés par l'Esprit-Saint, l'emportent et emportent ses correspondantes à travers la mort en toutes choses vers le saint abandon et la pureté de l'Amour divin. Son amour du très Saint-Sacrement éclate et le terme de "victime" résume de plus en plus l'essentiel de sa vocation : don total à Jésus dans l'Eucharistie pour participer à tous ses "états", lui être "associés" en sa qualité de victime "pour la gloire de Dieu et le salut du monde". Entrer dans son sacrifice avec ses dispositions, car c'est ainsi seulement que l'on peut réparer sa gloire offensée dans l'Eucharistie. Il est le seul et unique "réparateur" (Bérulle, Cochois, p.90).

L'adoration perpétuelle, signe et moyen de cette union continuelle à Jésus Eucharistie n'a de valeur que si toute notre vie tend à être une union à sa vie "eucharistique" d'adorateur du Père et d'intercesseur pour les hommes. Et sa propre vie nous envahira vraiment si nous sommes fidèles à mourir sans cesse à tout ce qui fait obstacle à cette vie en nous. Toute notre tendance doit être de "devenir des Jésus-Christ".

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Mère Mectilde épistolière ABBÉ JOSEPH DAOUST

"Ce sexe va plus loin que le nôtre dans le génie d'écrire", remarque La Bruyère à propos des femmes. C'est ce que démontre, par exemple, à la génération qui précéda Mère Mectilde, une autre fondatrice d'ordre religieux, sainte Jeanne de Chantal (1572-1641), qui créa, avec saint François de Sales, la Visitation Sainte-Marie. Grande épistolière, comme le sera sa petite-fille Madame de Sévigné (1626-1696), elle laisse 2 855 lettres, destinées parfois à des célébrités de son époque mais surtout à ses Visitandines, simples religieuses ou supérieures de couvents, à qui elle prodigue des avis pour le gouvernement de leurs monastères et, à l'occasion, des conseils de spiritualité. Mais on ne trouve guère chez elle de citations bibliques ou de références aux Pères et aux grands théologiens, sinon, bien sûr, à François de Sales, cofondateur de la Visitation.

Toute différente apparaît la correspondance de Mère Mectilde du Saint-Sacrement (1614-1698). La première lettre que nous conservons remonte au 6 novembre 1642. Datée de Barbery, elle

1. Le sixième et dernier tome de la correspondance de sainte Jeanne de Chantal a été édité au Cerf/CERF, Paris, 1996.

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est adressée à M. Rocquelay, secrétaire de Jean de Bernières (1602-1659), alors que la Mère séjourne auprès de divers monastères de Normandie d'août 1642 à juin 1643. * Sa dernière lettre, écrite le 18 février 1698, soit quelques semaines avant sa mort, est destinée à Mère Saint François de Paule (Françoise Charbonnier, 1642-1709), prieure du second monastère du Saint-Sacrement établi à Paris : Saint-Louis-au-Marais. En tout, de 1642 à 1698, Mère Mectilde aura envoyé plus de 3150 lettres.2

La bénédictine, on le voit, l'emporte sur la visitandine !

Avant d'ouvrir cette surabondante correspondance, disons quelques mots de la formation intellectuelle de la jeune Catherine de Bar, notre future épistolière.

L'instruction dont elle bénéficia forgea son style et lui permit d'écrire plus tard avec correction et rapidité. Sa famille, de bonne bourgeoisie et proche de la noblesse, a dû donner à la petite fille, douée d'excellentes qualités naturelles, une instruction qui en ferait une femme du monde accomplie. Ses parents l'ont vraisemblablement confiée à des précepteurs, faciles à trouver à Saint-Dié, où ne manquaient pas les intellectuels.' L'une de ses biographes, Mademoiselle de Vienville, petite-nièce de Mère Mectilde, mentionne chez sa tante, dès sa jeunesse, "une grande ouverture d'esprit et une pénétration des plus vives ; cela lui donnait une

2. Voici le détail des correspondants : lettres aux religieuses, 2000 ; à la comtesse de Châteauvieux, 280 ; à la comtesse de Rochefort, 130 ; à la duchesse d'Orléans, 112 ; à M. de Bernières, 137 ; à M. Boudon, 25 ; à Mme de Béthune, abbesse de Beaumont-lesTours, 331 ; lettres diverses, allant des reines de France, de Pologne, d'Angleterre, des évêques, abbesses et autres célébrités, aux plus humbles, demeurés anonymes, 165. On trouvera un choix de la correspondance de Mère Mectilde dans : Catherine de Bar, Lettres inédites, 428 pages, Bénédictines du Saint-Sacrement, Rouen, 1976, et dans Une amitié spirituelle au Grand Siècle, Lettres de Mère Mectilde à Marie de Châteauvieux, 336 pages, Paris, Téqui, 1989.

3. Existait-il encore à Saint-Dié la célèbre école de géographie, qui donna au Nouveau Monde le nom d'"Amériquen, grâce à la Cosmographiae introductio... insuper quatuor Americi Vespucii navigationes, due à Waedseemüller (1507).

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facilité merveilleuse pour apprendre tout ce qu'elle voulait". Ainsi peignait-elle au point de réaliser son autoportrait à l'aide d'un miroir. "Elle apprit à jouer des instruments", sans doute du clavecin, et à exécuter des ouvrages de dames. Et "son esprit n'était pas moins propre pour les belles sciences, les langues et le latin, etc" On aimerait savoir ce que désigne ce vague "etc ".

Quoi qu'il en soit, Catherine se refusa à devenir une "femme savante", estimant que de trop longues études pourraient la détourner de Dieu.

Elle se délectait toutefois à la lecture des romans. Écoutons encore Mademoiselle de Vienville ; alors que sa jeune tante les dévorait, Dieu "tourna à son profit les pièges du démon". En donnant un sens spirituel à cette lecture, elle en fit son sujet d'oraison, croyant que c'était de l'amour de Dieu qu'ils traitaient.'

Ici, la biographe se mue en une piètre hagiographe, soucieuse de "canoniser" Catherine dès sa plus tendre enfance. Retenons seulement que la jeune fille ne dédaignait nullement les romans qui, d'ailleurs, aident à former le style de leurs lecteurs. Mais de quelles oeuvres à la mode s'agit-il ? Peut-être de Sireine, un poème pastoral qu'Honoré d'Urfé (1568-1625) publia en 1604 ou, plus vraisemblablement, de la célèbre Astrée, qui valut au même auteur un prodigieux succès, si bien qu'il multiplia les aventures des amants dans les trois parties éditées de son vivant (1607,1610,1619), et auxquelles son secrétaire Baro en ajouta deux autres (1627-1628) avant d'achever ces mille péripéties par l'union des principaux héros, Céladon et Astrée. Partout on s'arrachait cet interminable roman, qui développa le goût des analyses délicates du sentiment. Catherine a pu connaître cet ouvrage, s'émouvant aux malheurs des deux jeunes gens, affinant aussi sa propre psychologie, tout en perfectionnant son style.

4. (Mlle de Vienville), La Vie de la Vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint-Sacrement, ms. P. 101, p. 11-12 pass.

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Cette solide formation intellectuelle se remarquera dans la volumineuse correspondance de Mère Mectilde, quoiqu'elle n'ait jamais fait allusion aux écrivains profanes de son époque. En revanche, d'après un sondage effectué par les moniales de Rouen' dans trois manuscrits contenant des lettres de leur Institutrice, elles ont relevé 254 citations de la Sainte Ecriture, qui prouvent sa profonde connaissance de la Bible, alors que les Pères de l'Eglise ne sont évoqués que 22 fois, les écrivains religieux 19 fois et les religieuses mystiques 16 fois. Quant aux auteurs spirituels contemporains, tels un Vincent de Paul, Condren, Guilloré ou Saint-Jure, ils n'obtiennent que la portion congrue avec 7 citations. L'Ecriture s'attribue donc la part du lion : quatre fois plus de références que tous les autres écrivains réunis, ce qui suppose une pratique journalière de la Bible, qu'utilisent d'ailleurs la liturgie de chaque messe et les heures de l'Office divin, l'Opus Dei.

On peut s'étonner de la rareté des références à saint Benoît, alors que Mère Mectilde ne cesse de s'affirmer bénédictine. Elle se rachète, pour ainsi dire, clans ses conférences, entretiens et autres écrits, puisqu'on en a tiré un véritable commentaire de la Règle du Patriarche'.

Si elle n'invoque guère les auteurs spirituels de son temps, la Mère témoigne par sa doctrine qu'elle représente au plus haut point l'idéal religieux de la Contre-Réforme, qui centre sa dévotion sur l'Eucharistie. A celle-ci, dont les calvinistes nient la présence réelle du Christ dans l'hostie, vont sans trêve ses hommages et ses adorations. Surtout, elle tente de réparer par d'incessantes mortifications, l'impiété et les sacrilèges des prétendus réformés.

5. Dans leur bulletin trimestriel « Sous la Crosse de Notre-Daine ", n' 143, juillet 1996, p.9.

6. Mère Mectilde (lu Saint-Sacrement : A l'écoute de Saint Benoît, 206 pages, Paris, Téqui, 1988.

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L'Eucharistie est vraiment au coeur de sa dévotion. Ajoutons-y le culte de la Vierge, attaquée aussi par les protestants, mais que notre religieuse considère comme sa mère du ciel depuis son enfance et qu'elle a choisie pour être l'unique abbesse de tous les monastères de sa jeune congrégation. Au christocentrisme, qui unit jésus à Marie, mais qui n'oublie pas la Trinité, joignons l'influence en filigrane du capucin Canfeld (1563-1610), dont Mère Mectilde à lu La Règle de perfection réduite au seul point de la volonté de Dieu, et l'influence très profonde de Jean de Bernières (1602-1659), qui sera le directeur de conscience de notre moniale, l'influence enfin du jésuite de Saint-Jure (1588-1657), auteur du livre De la connaissance et de l'amour de Jésus-Christ.

Si nous jetons maintenant un regard sur les lettres autographes, nous sommes frappés par leur graphie régulière, aisée, large, un peu inclinée, qui révèle une personne qui, de longue date, sait manier la plume.

Mais ce qui frappe surtout chez Mère Mectilde, c'est la qualité de sa correspondance, l'élévation et la cohérence de la pensée. Sauf dans les lettres à l'éternelle égrotante et angoissée qu'est la Duchesse d'Orléans, à qui elle demande au début de ses missives des nouvelles de sa santé, il n'est la plupart du temps question que de spiritualité. La Mère écrit sans trêve et sans rature, "à bride abattue", avec spontanéité. C'est une conversation dans un style enlevé, naturel, net et franc, une expression de grande dame, non seulement quand elle s'adresse aux nobles personnages mais aussi lorsqu'elle envoie un billet à de simples religieuses. La rapidité avec laquelle elle rédige lui fait préférer les propositions indépendantes aux nombreuses subordonnées, et elle ponctue souvent sa prose d'exclamations lyriques.

Prenons, par exemple, quelques phrases d'une lettre adressée à la duchesse d'Orléans pour le temps de l'Avent. "Voici, Madame, le temps du désir. L'Eglise en est toute remplie et elle le manifeste par les saints offices. Unissons-nous à elle et crions avec le Juste : Rorate coeli de super et nubes pluant justum... Oh ! quel bonheur

151

d'être sujets d'un roi qui donne sa vie pour ses sujets et qui les associe à sa gloire !"

Les lignes débutent par une proposition indépendante et continuent par deux indépendantes coordonnées. Deux autres indépendantes précèdent une citation d'Isaïe, reprise comme refrain dans une hymne traditionnelle de l'Avent. Suit une principale exclamative, accompagnée de deux relatives. C'est, pour terminer, une soi-te d'"élévation sur le mystère".

Mais l'épistolière sait bâtir parfois des phrases plus longues et assez bien charpentées, encore qu'elles ne puissent rivaliser avec les amples périodes oratoires d'un Bossuet.

Laissons de côté le vocabulaire de Mère Mectilde. Il est assez iche et évite les archaïsmes. Le lecteur d'aujourd'hui n'en sera nullement dérouté mais, au contraire, incité à prendre ces lettres comme un livre de chevet pour nourrir sa vie spirituelle. Joseph Daoust Professeur (h) à l'Université catholique de Lille.

V Lettres autographes de Mère MECTILDE

152

A Monsieur Henri-Marie Boudon 0 Le 2 septembre 1652

Monsieur mon très cher frère,

Puisque vous êtes sur le point de vous éloigner, possible pour plus longtemps que vous ne pensez, il faut que ie vous donne encore une fois de nos nouvelles, non dans toute l'estendüe que ie souhaiterais pour le peu de sûreté des lettres, mais seulement trois mots de l'affaire que vous scaves (sic). Je vous diray donc, mon très cher frère, que i'ay souffert l'assemblée1 pour contracter, sans y prononcer une seule parole pour la faire avancer. Il me semble que la divine providence me tient tousiours dans la disposition que vous scaves (sic), voir plus profondément sy ie l'osais dire. Je laisse tout à Dieu sans que ie fasse plus de résistance. Nonobstant mes indignités etc., et les paroles de beaucoup de personne (sic) qui condamne cette action et m'accuse d'une épouvantable superbe. Je dois tout soutenir dans un profond silence, me laissant anéantir comme il plaira à Notre Seigneur. Je vous remercie, mon très cher frère, des bons et saints advis que vous m'avez donné de la part de M. B (ernières)2. Je luy en suis très obligée et à vous aussy. Si Notre Seigneur donne bénédiction à cette affaire, ie vous le mandray. Sy je peux aprendre le lieu de votre demeure, ne soyez pas sy longtemps sans nous rescrire.

Ma chère mère de Montigny3 se porte bien mieux de son mal de teste. Mademoiselle de Manneville4 nous a escrit et mande la

0 Boudon : Henri-Marie, 1624-1702. archidiacre d'Evreux. Cf : Albert Garreau, Monsieur Henri-Marie Boudon et le secret de l'école française, les éditions du Cèdre, Paris, 1967. Pierre Coulombeau : Henri-Marie Boudon, un archidiacre d'Evreux au Grand siècle, Revue trimestrielle de l'ANDIC, 1988, n'45/46. [note de l’imprimé sur appel astérisque après ...Boudon].

1. L'assemblée des fondateurs et fondatrices pote• signer le contrat de fondation, d'abord au parloir (les religieuses devant Carré et Marreau, notaires au Châtelet de Paris le quatorzième jour d'août mil six cent cinquante deux. Cf : Documents Biographiques, Ecrits spirituels, Rouen. 1973, p.86.

2. Bernières Jean de Bernières-Louvigny. 1602-1659, Documents Historiques, p. 64. n 21

3. Mère de Montigny : Anne de Saint-Joseph NIontigny. Sueur de Monseigneur de LavalMontigny, premier évêque de Québec au Canada. Meurt en 1685 au monastère de Nancy dont elle était Prieure. Cf : Catherine de Ba-; Lettres inédites, Rouen, 1976, p 116. n- et lettres.

4.Melle (le Manneville : Nous trouvons mention des comtes de Nlanneville, gouverneurs de Dieppe, au XVII, siècle, Cf : Saint-Simon, Mémoires, T. VIL

155

[ Manuscrit non reconnu ! De même pour tous les autographes suivants]

consolation qu'elle a receu dans l'entretien que la providence vous a donner (sic) ensemble. C'est une fille qui cherche Dieu de bon coeur may (sic) ie crois avec un peut (sic) trop d'ardeur et d'empressement. Elle a besoin d'une bonne direction. Je prie Notre Seigneur qu'il soit sa lumière. J'aurais bien des choses à vous dire mais ie ne puis les exprimer par la présente, il se faut perdre pour se mieux retrouver en Dieu. Cet (sic) là mon très cher frère où ie vous vois, où ie vous trouve et où ie vous laisse, et où ie vous suis en son Saint amour pour jamais,

Votre très humble très

affectionnée Soeur et

obligée Servante en J. C.

Sr. du st Sacrement10


Mon très cher frère,

Mes très humble (sic) recommandations

s'il vous plait à Monsieur Burel.

Faites en sorte sy vous pouvez

qu'il offre à Notre Seigneur l'oeuvre que vous

scavez et qu'il le prie très instamment

que sy ce n'est point sa pure gloire,

qu'elle soit toute renversée. Je vous

assure que j'y ay moins vie que

jamais. Le bon plaisir de Dieu soit

parfaitement accomplit (sic) en nous.

(adresse)

A Monsieur

Monsieur Boudon

de présent A Rouen

158

Au Révérend Père Prieur [abbaye Saint-Germain-des-Prés]

abbaye Saint-Germain-des-Prés

Bénédictines du St Sacrement + Ce, mardy, midy.

Mon très Révérend Père,

Nous suplions humblement votre R (évéren) ce, nous donner la permission de faire bénir un des fours de cette sepmaine une grande image en relief 1 de la Mère de Dieu à laquelle nous avons toutes une dévotion, et une confiance toute particulière et croyons qu'elle sera la Mère et la protectrise (sic) de cette petite maison. Nous la regardons comme telle et comme notre Supérieure. Et nous la prierons qu'elle vous comble de ces plus saintes grâces et qu'elle nous rende digne d'estre en l'amour de son fils.

Mon Très Révérend Père Vostre très humble très

obéissante fille et servante Sr. du St Sacrement

(adresse) R. I.

Au très Révérend père.


Le très Révérend Père Prieur etc.

A St Germain

1. Statue de la Sainte Vierge, présidant au Choeur. Chaque communauté a une statue de Notre Dame Abbesse au Choeur et dans les principales pièces du monastère.

160

Au Révérend Père Prieur [abbaye Saint-Germain-des-Prés 24 aoust (1654)]

abbaye Saint-Germain-des-Prés

Bénédictines du St Sacrement + 24 aoust (1654)

Mon très Révérend Père,

Voicy l'acte que nous avons fait pour nous dédier à la sainte Mère de Dieu et cette petite Maison. Nous suplions votre R (évéren) ce y adjouter tout ce que le Saint Esprit vous inspirera pour le rendre plus saint et plus solemnel. Nous désirons beaucoup que se (sic) soit pour demain sy toutefois un Ecclésiastique que i'ay fait prier de nous prescher est en estat de le pouvoir faire. Nous aurions besoin d'un de vos pontifical pour faire la bénédiction on le rendra aussitost (sic). J'eusse bien désiré que votre Révérence l'ait fait mais comme cet (sic) un jour très solemnel, ie n'ay osé espérer cete (sic) consolation. Je vous suplie, mon très Révérend Père, prendre la peine de voir le dit acte auiourd'huy et que votre Bonté nous le renvoyer s'il vous plait. J'attendray les ordres et sentimens (sic) de votre Révérence les quels ie veux suivre de mesme coeur que ie dois estre avec tout respect en Notre Seigneur.

Mon très Révérend Père

Votre très humble très obéissante fille et servante en Jésus. Sr du St Sacrement

R.I.

(adresse)

Au très Révérend Père

Le très Révérend Père

Prieur etc.

160

Au Révérend Père Prieur [abbaye Saint-Germain-des-Prés 18 novembre 1658]

abbaye Saint-Germain-des-Prés

+

18 novembre 1658

Mon très Révérend Père,

Une de nos Soeurs estant depuis très longtemps, malade de pierre et de plusieurs autre (sic) incommodités, et ne pouvant rendre aucun service à cette Maison dans l'estat d'infirmité où elle est, et pour plusieurs considérations que le R (évérend) Père Dom Martin porteur des présente (sic) vous dira de vive voix, nous suplions très humblement V (ot) re bonté luy donner obédiance (sic) pour retourner dans n (ot) re monastère de Rambervillier avec une compagne pour de la, aller prendre les eaux et les bains de plombier (Plombières) qui ne sont qu'à 3 ou 4 lieue (sic) de Rambervillier. Il y a très longtemps qu'elle devait faire ce remède comme le plus souverain à ces maux que sy N (otre S (eigneur) n'a pas agréable de la guérir, sa compagne la laissera dans n (ot) re dite Maison de Rambervillier, et en ramenera une autre capable de nous servir ; et de nous soulager pour le choeur.

Ce bon Père instruira mieu (sic) v (ot) re Révérence que ie ne le puis par ces mot (sic) et espère qu'il nous obtiendra la grâce que ie vous demande avec autant d'instance que ie suis avec respect

Mon très Révérend Père Vostre très humble et

des Bénédictines du très obéissante fille

St Sacrement le 18 et servante en N.S.

septembre (sic) 1658 Sr du St Sacrement


Le nom de la Religieuse malade

est, Nicole de la Nativité, et

sa compagne est, Marie de Jésus1

toute (sic) deux professe (sic) de n (ot) re monastère

de Rambervillier en lorraine.

(adresse)

au très Révérend

Père

Révérend Père

Prieur, de St Germain

1 Soeur Marie de Jésus, Marguerite Chopinel, née le 28 octobre 1628. Professe le 21 août 1647 à Rambervillers. Vient à Paris en 1651. Maîtresse des Novices. Meurt en singulière vénération en 1687.

164

A la Reine de France [Anne d'Autriche 28 juillet 1664]

Anne d'Autriche

+ De V (ot) re monastère du très Saint Sacrement de Paris ce 28 juillet 1664

Madame,

Pour éviter de me rendre importune à vostre Majesté par la longueur de mes lettres, i'ay prié le Révérend Père Paul (in) 1 dese transporter à Fontaine-bleau pour vous très humblement suplier Madame, de vous souvenir que vostre bonté m'a fait l'honneur de m'assurer qu'elle prendrait la peine d'escrire à nostre Sainct Père pour obtenir l'érrection (sic) d'une Congrégation des Monastères de nostre Institut. Voicy, Madame, l'occasion de Monsieur le Légat 2 qui tiendra a faveur d'accorder à vostre Maiesté, la grâce qu'elle luy demandera pour nous, ou pour mieux dire, pour la gloire du très Sainct Sacrement de l'autel en la confirmation de l'adoration perpétuelle de ce divin Mistère (sic) que nous avons professées (sic). Comme il est exprimé au Mémoire cijoinct. Ce bon Père l'expliquera à Vostre Maiesté et l'assurera de nostre part que l'on continue de prier Dieu pour la conservation du Roy et de toute la famille royalle mais singulièrement pour la vostre Madame qui est si nécessaire à l'Église pour y soutenir les interrests (sic) de Jésus Christ qui est quasi abandonné de tout le monde. C'est pour sa gloire qu'il vous fait vivre et pour la consolation de tout le Royaume et particulièrement de celle qui est avec très profonds respects

Madame

de vostre Maiesté

La très indigne et la

très fidelle (sic) servante.

Sr M. du St Sacrement R.I.

1. Provincial des Pères Pénitents du Couvent de Nazareth, place royale, Paris. Cf : Catherine de Bar, Fondation de Rouen, Rouen, 1977, p 361, note 27 bis.

2. Louis, duc de Vendôme (1612-1669), cardinal en 1667. Légat du pape Clément XI, en France, en 1668.

166

Au Révérend Père Luc d'Achery abbaye Saint-Germain-des-Prés

+(1675)

Pour ne me point rendre trop importune à nostre très Révérend père supérieur, par la longueur de mes lettres, ie vous fais, mon très honoré frère en Notre Seigneur, un petit mémoire de nos affaires desquelles vous pourrés (sic) à la commodité du très R (évérend) p (ère) l'entretenir pour aprendre ses volontés et nous y conformer comme à celles de Dieu.

Premièrement Sur les propositions que Mad (ame) Mekelbourg 1 nous à faites depuis très longtemps et souvente fois renouvellées. J'en fis une emple (sic) déclaration au R (évérend) père Texier 2 qui me dit que ie devais voir la place qu'elle voulait donner et qu'il me donnerait obéissance pour faire ce voiage quand ie le iugerais à propos. J'ay laissé la chose en surseance pour voir sy cette dame persistait. Elle n'a pas manqué de m'escrire (sic) le lendemain que i'eus l'honneur de voir le très R (évérend) père Prieur et comme on me pressait fortemen (sic) de faire responce ie donne parole d'aller sy elle envoyait un carose comme elle me l'offrait croyant que mon supérieur l'aurait pour agréable. A vous dire la vérité, ie croyais que la chose se ferait avec agrément à cause que le R (évérend) p (ère) Texier m'avait dit qu'il y faillait (sic) aller pour remarquer sy ce qu'elle donnait devait estre accepté.

1. Mekelbourg — Princesse Isabelle de, veuve de l'amiral Coligny. Elle avait offert à Mère Mectilde de fonder un monastère sur ses terres de Châtillon-sur-Loing (actuellement Châtillon-Coligny-Loiret). contrat passé en août 1676. cf : Fondation de Rouen, Téqui, 1977, p 166. Les bénédictines de Châtillon sur Loing, J. M. Voignier, Les Monographies Gâtinaises, 1998.

2. R.P. Tixier (Victor), 1617-1703. (Mort à Rouen en l'abbaye Saint-Ouen). Prieur de Saint-Germain-des-Prés de 1669 à 1675.

J'ay cependant un très grand regret d'avoir fait cette responce mais ie suis preste d'y envoyer un expres. Sy, Nostre très R (évérend) p (ère) Prieur y à la moindre répugnance pouvant vous protester, mon très honoré frère, que ie ne veux que ses volontés. Et comme ie vous ay dis plus emplement (sic) mes sentimens (sic) et mes petits desseins dites les ie vous suplie (sic), à sa Révérence afin que tout ce fasse avec son aprobation (sic).

Touchant l'abbaye de l'Etrée 3, Ordre S (ain) t Bernard et aussy le monastère des Bernardines de Courville à 15 lieue (sic) d'icy, nous pouvons prendre l'Estrée sy le R (évérend) père le iuge à propos, ou prendre le monastère des Bernardines de Courville 4 sy elles se tranfère (sic) à l'abbaye de l'Estrée comme elles le propose (sic).-

Je n'ay en toutes ces occasion (sic) d'establissement que la veue (sic) d'avoir encore en France quelque (sic) maisons de nostre Institut pour le mieu soutenir parce que ie prevois que nos Maisons de Lorraine ne nous serviront quasi point à cause que ce n'est pas la mesme province et qu'il est assé (sic) difficile d'avoir dans la suitte (sic) une parfaite union.

Vous scavez qu'il peut naistre mil (sic) difficultés entre les provinces différentes, représenté (sic) tout cecy, ie vous suplie (sic) au très Révérend père Prieur et me marquez ces (sic) volontés afin que je les accomplissent, et me faite la grâce de vous souvenir de prier Dieu pour votre pauvre et indigne Soeur et servante en Jésus et sa très S (ain) te Mère.

Sr M. du St Sacrement

R.I.

3. Abbaye de l'Estrée, diocèse et arrondissement d'Evreux (Eure). Abbaye de cisterciens, colonisée par Pontigny en 1145. Cisterciennes en 1684, venues de Trèves, puis unies à l'évêché de Quebec.

4. Courville. Prieuré de Bernardines. Cotineau T 1.Col 903.

168

Je vous prie de présenter mes obéissants respects au Révérend père Prieur et de luy demander pour moy sa s (ain) te bénédiction.


169

Mère du S. Sacrement

28.Aoust

(adresse)

Au très Révérend père

Le très Révérend père dom

Luc etc.

A l'Abbaye S (ain) t Germain

+

[manuscrit]

170

A Mère de la Nativité 1 [au monastère Notre-Dame de Liesse 3 décembre 1680]

au monastère Notre-Dame de Liesse

Paris

+ 3 décembre 1680

Je suis très obligée à ma très chère Mère de S (aint) Augustin, des soins qu'elle prend de la santé de ma très chère de la Nativité. ie scay que sa santé n'est pas bonne cet (sic) pourquoy je vous suplie (sic) avec la permission de Madame, que n (ot) re chère M (ère) de la Nativité ne jeune point, qu'elle mange des oeufs et du potage ou bouillon gras, et sy, vous luy voyez d'autre besoin je suplie (sic) v (ot) re charité d'y pouvoir, je vous rendrez, très chère Mère, tout ce que vous y employerez et je vous en seray très sensiblement obligée. C'est v (ot) re fidèlle (sic) servante en N (otre) S (eigneur).

Sr M. du St Sacrement P. ind.

(adresse)

Pour

La chère Mère de la Nativité

adoratrice perpétuelle du très

St Sacrement de l'autel

présentement

A N (ot) re Dame de Liesse 2

1. Mère de la Nativité : Anne Bourban. Professe du Monastère de la rue Cassette, le 4 novembre 1663.

2. Notre-Dame de Liesse : Prieuré de Bénédictines fondé à Rethel. Transféré à Paris en 1636 puis supprimé en 1778. Après la mort de la Supérieure en 1680, Mère Saint-Alexis, les religieuses ont demandé l'aide de Mère Mectilde.

170

A Mère de la Nativité

au monastère Notre-Dame de Liesse

Paris

+ 3 décembre 1680

172

A une religieuse de l'Institut [ décembre 1685]

+

(décembre 1685)

Ne vous troublez point sur les veues (sic) que vous avez de faire des humiliations, prenez celles que la divine providence vous envoyera (sic). Elles seront tousiours (sic) meilleurs (sic) que celles qui viendront de vostre inventions. Souvent nous voulons faire par nous mesme et nous ne pouvons souffrir ce que Dieu fait par les événemens (sic) de sa providence. Tenez vous, chère E (nfant), bien attachée à la volonté divine. Voyez la tousiours en ce qui vous arrive et ne vous arrestez jamais sur les causes secondes qui sont les créatures dont Dieu se serre (sic) pour nous affliger. Ne cherchez rien hors de vostre néant, c'est votre fort que d'y demeurer, quand vous en sortez vous faites tousiours des rencontre (sic) qui vous brouille (sic) l'intérieure (sic). Sy l'on pouvait comprendre les grands biens qui sont renfermé (sic) dans le bien heureux rien sy inconnu, l'on n'en voudrait jamais sortir. Tout à lentour (sic) du néant, il y a mil (sic) monstres qui tache (sic) de nous engloutir. Cet (sic) pourquoy tachons d'y demeurer, ou du moins quand nous apercevons des misères qui nous viennent (illisible), replongeons nous dans ce rien pour nous mettre en assurance de cent mil tentations qui se présente (sic), tantost une créature, tantost un(e) parole, et puis les rencontre (sic) qui choc nostre esprit ou qui nous cause plusieurs infidélités, ce bien heureux rien nous préserve de bien des misères où nous tombons insensiblement et fréquamment (sic).

Gardez vous aussy de vous donner la liberté descouster (sic) les paroles qui sont à deux entende (sic) ou qui porte (sic) a des (illisible). Il n'est point permis à une âme qui communie de prester l'oreille a ces horreurs quoy que honnestement, le démon y est tousiours et fait de très méchants effect (sic). Fuyez l'ombre du pécher (sic) non par un esprit critique et scrupuleux mais par respect à Dieu qui n'ayme point que son épouse ce (sic) donne ses petites libertés. Séparez vous de toutes ses badineries trop libre (sic), mais tenez vous aux pieds de ce Dieu Enfant, de ce Verbe adorable qui s'est venu anantir (sic) pour nous aprendre (sic) l'usage du s (ain) t anéantissement, la très s (ain) te Vierge vous enseignera a le bien pratiquer sy vous tachez de la regarder dans son silence et sy divin recueillement.

Je vous suis bien obligée de la part que vous avez prise à mes croix. Je ne suis pas fachée d'estre humiliée, mais priez N (otre) S (eigneur) qu'il me pardonne toutes les fautes que i'ay fais dans l'Institut et surtout dans cette misérable charge de prieure, où mon trop de douceur, où pour mieux dire de sotte et imprudente bontés (sic) ; je puis estre cause de la liberté que l'on a prise de produire tant de fausetés (sic). Le gain de mon procès ne remply pas mon coeur de joye, il demeure sous les pieds du divin Maistre pour y estre tousiours froissé et anéanty en la manière qu'il luy plaira. Je n'ay qu'à souffrir et mourir. Il ne faut vivre en ce monde que pour cela, car rien de la terre n'est capable de nous donner de la joye, aussi n'en veux ie pas gouster. Mais réiouissons nous que n (ot) re fin aproche (sic), et que par la mort, la source du péché sera tarie en moy. Ne m'oubliez pas en vos s (ain) tes prières, je suis bien obligée à la charité de la chère m (ère) Prieure 1 et à toute la Communauté qui s'est tant intérressée (sic) pour moy, N Cotre) S (eigneur) la récompensera bien par sa miséricorde.

(sans signature et sans adresse).

1. Mère Bernardine de la Conception Gromaire. Prieure du 2' monastère de Paris, rue Neuve Saint-Louis. Puis Françoise Charbonnier, professe de Toul en 1666, Prieure de Paris de 1685 à sa mort en 1709.

Lettres inédites, Téqui 1976, p 227 n° 5.

Fondation de Rouen, Téqui, 1977, p 143.

[manuscrit]

178

A la Mère Prieure Radegonde de Beauvais 1 [à Varsovie Pologne 13° may 1688]

à Varsovie Pologne

... C'est un abisme de merveille (sic), où pour mieu (sic) dire ce sont des miracles, et qu'il faut publier pour la gloire du divin Maistre qui tient dans ses adorables mains le coeur royalle (sic) de la reine. Vous voyez beaucoup, mais vous vairez (sic) encore davantage. Ayez toute (sic) bon courage N (otre) S (eigneur) est avec vous et sa très s (ain) te Mère qui vous bény. Je suis en son amour toute à vous d'une tendresse inexplicable.

Sr. M. du St Sacrement P. indigne

(adresse) 13° may

Pour 1688

la Révérende Mère

Supérieure et la chère Com

munauté

Lettre contenant une mèche de cheveu de Mère Mectilde. Ne pouvant se rendre elle-même en Pologne, elle aurait envoyé une mèche de ses cheveux à la Communauté pour contenter leur désir de sa présence.

(Fin d'une lettre éditée en entier in Catherine de Bar. En Pologne avec les Bénédictines de France, 1984, p. 142.)

1 Mère Beauvais de Gentilly (Radegonde). Profession rue Cassette le 3 août 1669. Prieure à Varsovie de 1688 à 1691. Décédée à Paris le 12 novembre 1737.

180

A une religieuse de l'Institut [4 may 1691]

4 may 1691

Non, il ne faut point faire connaistre les productions de y (ot) re fond qu'à ceux ou celles qui ont la conduitte (sic) de y (ot) re intérieur et non à d'autre (sic) cela n'est pas dans le bon ordre, ni dans les règles de perfection.

3, Chose est l'attrait pour les pénitences,

Je vous advoue que v (ot) re zèle sur cela m'est un peu suspect ; ce n'est pas que je n'ayme les âmes pénitentes, elles me sont bien précieuse (sic) mais comme c'est v (ot) re attrait, il faut le régler et prendre toutes les croix de providence en esprit de pénitence et mil (sic) choses qui mortifie (sic) la nature et l'esprit humain. Il me semble que vous ne voulez pour pénitence que des macérations corporelles Et cependant ce ne sont pas les plus sanctifiante (sic) l'amour propre y prend bien souvent sa bonne part ; mais les autres pénitence (sic) sont plus cachée (sic) et plus agréable (sic) à N (otre) S (eigneur). Résolvé (sic) vous donc à les faire de la sorte et N (otre) S (eigneur) vous bénira. Mourant ainsi à vostre propre volonté et à y (ot) re esprit tandis que vous avez des supérieures sage (sic) et qui veulent Dieu, ne demandez point permission à v (ot) re Confesseur, la S (ain) te Règle vous lie à vos Supérieure (sic) pour moy j'en demeurerais à leurs sentimens (sic) avec humble soumision, la grâce y est renfermée.

La 4 chose est sy vous devez rester en repos de conscience.

Je dis devant Dieu que OUY, et qu'il est temps que vous sacrifiez tous vos retours et vos réflexions sur vostre vie passée et sur vous mesme, ne vous arrestez plus suivez v (ot) re course, le temps est bref. Nos amusemens (sic) sont grand (sic) soub prétexte de vertu. Passez donc vostre chemin sans retour. Allez où la grâce vous conduit, suivez N (otre) S (eigneur) qui vous apelle (sic) à sa suitte (sic), en vous quittant et vous outrepassant vous mesme pour trouver et posséder uniquement Jésus Christ.

Je puis vous protester en sa s (ain) te présence que je n'ay rien diminuez (sic) de la tendre affection qu'il m'a donnez (sic) pour vous et qu'elle durera iusques a (sic) l'éternité puis qu'elle (sic) est fondée en luy, par luy, et pour luy.

En foy de quoy, ie signe la présente protestation, le 4 may

1691.

Sr M. du St Sacrement

P. indigne

Dès que i'auray la permission, ie m'en iray chez vous certainement, ie ne puis plus différer.

(sans adresse — sans signature)

[manuscrit]

184

A une religieuse du monastère de Saint-Louis à Paris [Samedy 5 de l'an 1692]

+

Samedy 5 de l'an 1692

Vostre chère lettre, ma plus chère Mère, m'a donné une sensible consolation, voyant tousiours vostre bon coeur au milieu des abismes d'abjection où la divine providence ma (sic) plongée.

Je vous advoue que N (otre) S (eigneur) m'y a fait trouver la joye et la satisfaction qui n'est pas concevable mais N (otre) S (eigneur) connaissais (sic) ma faiblesse, j'avais besoin de son secour (sic), pour me soumettre à ses adorables conduittes (sic) qui n'estait (sic) pas bien agréable à l'esprit humain.

Je crain (sic) que je ne les chérisse pas assez et que N (otre) S (eigneur) les retire (sic). Cependant ie ne demande pas le retour de la médail (sic). Je connaist (sic) les merveilles de graces qui sont renfermée (sic) dans ses estats humiliez (sic). Il me semble que mon dégagement est plus grand et que je n'ay plus rien à craindre. J'ay tout perdu ce que l'amour propre chérissait le plus. Il reste encore à sacrifier la nature pour les grandes douleur (sic) que ma nature crain (sic). Il faut néantmoins espérer que lorsqu'il — N (otre) S (eigneur) — m'en donnera, il me fera la grâce de les souffrir par vos s (ain) tes prières qui m'ont attirés (sic) tant de bénédiction (sic). Continuez les ie vous suplie et pour ma pauvre Mère Ancienne, que je voudrais bien voir en paradis, elle souffre beaucoup et souffrira bien encore davantage.

Je vous prie, très chère Mère, pour vos affaires spirituelle (sic) et temporelles de vous adresser à la glorieuse s (ain) te Geneviet (sic) (Geneviève) ; elle vous secourera et nous aussy, et disposera le coeur de mad (ame) de Bois D (auphin)2.

Ne soyez point en peine de vos lettres, ma très chère Mère, ie vous assure que ie les brusle fort exattement (sic), mais puisque vous désirez que ie vous les renvoye, ie le feray ponctuellement ; ie respondray sic) à ce que vous voulez me consulter et vous renvoyeray (sic) vostre lettre fort fidéllement (sic) avec la responce (sic), si N (otre) S (eigneur) me donne la grâce et la capacité de la faire ; mais comptez tousiours que ie suis indigne de ses divines lumières, soyez bien persuadée, très chère Mère, que toute misérable que ie suis, ie suis très sincèrement toute à vous.

Je me tient (sic) preste à partir lors que l'on me l'ordonnera, l'on ma donnez (sic) quelque (sic) advis la desus (sic) sy ma pauvre bonne Mère estait en paradis, je vous assure que ie partirais avec plaisir mais i'ai une peine incroiable (sic) de quitter cette pauvre souffrance (sic) qui serait tout à fait troublée sy je l'abandonnais. Elle voudrait aller chez vous mais helas vous avez vostre poid (sic), il ne faut pas l'augmenter. S'il faut que ie quitte P (aris), je la mettray entre vos mains et vous serez sa bonne Mère, cela ne sera plustost qu'a Pasque (sic), car on troublerait la plus part (sic) de la communauté qui ne veut point que ie sorte. Je prie N (otre) S (eigneur) nous faire faire sa très adorable volonté.

J'aurais bien des choses à vous dire sur cette Maison, tout est à la veille d'un grand trouble, mais j'espère que N (otre) S (eigneur) y pourvoira, priez le bien qu'il nous préserve de division. Le démon fait son possible pour cela.

A Dieu, il faut que ie quitte ma lettre pour vous recommander notre pauvre Mère qui est bien mal auiourd'huy. Si elle était en paradis, il me semble que ie souffrirais toute choses (sic) plus à mon aise car ses peines sont mil (sic) fois plus grandes que les miennes, et pour peut (sic) qu'elle en sache des miennes cela la trouble et la fait mourir. Je vous la recommande et suis toute à vous.

(sans signature et sans adresse).

1. Ma pauvre Mère Ancienne : Mère Bernardine Gromaire avait reçu Mère Mectilde au monastère de Rambervillers dont elle était Prieure. C'est elle qui lui donna l'habit de saint-Benoît le 2 juillet 1639. Cf : Lettres inédites p. 218.

2. Mme de Bois Dauphin. Madeleine de Laval (1646-1729), maréchale de Bois Dauphin, fille de Guy, chevalier de Bois Dauphin, marquis de Laval et de Marie Séguier, veuve du marquis de Coislin. Saint-Simon, Mémoires, t. 2.

[manuscrit]

190

A Mère Saint-Placide du Monastère [de Saint-Louis à Paris 17 octobre 1693]

de Saint-Louis à Paris

+

17 octobre 1693

Vous direz tous les fours, avant toute chose un «Veni creator», trois fois «Monstrate esser»(sic) apres vous entreré (sic) en matière par les iujets (sic) que vous avez prist (sic) pour vostre retraitte.

Je vous conseil (sic) de vous y apliquer (sic) sur les choses qui sont de pratique et d'usage dans vostre estat et vostre profession, remarquez, très chère, en quoy vous estes plus assuiestie (sic) (assujettie) et les manquemens (sic) que vous y pouvez faire afin que nous pustion (sic) (puissions) régler, ce qui regarde v (o) tre conduite car tout consiste à bien faire ce que nous avons à faire et à nous sanctifier dans les employs que la providence et l'obéissance nous donne à faire.

Sur la chère vostre du 14 du courant, très chère Mère, ie voudrais bien que N (otre) S (eigneur) me fit la grâce de vous ayder à faire une bonne retraitte (sic) pour trouver N (otre) S (eigneur) en vous et demeurer avec luy dans toutes les occupassion (sic) de la journée. Je suis touchée de l'accablement où vous estes par des occupassion (sic) qui ne cesse (sic) point, et qui dévore (sic) v (ot) re temps et vos forces.

J'en ressens de la douleur ne croiant (sic) pas que vous y pussiez subsister sans quelque secour (sic) de grâce extraordinaire. Je prie N (otre) S (eigneur) vous la donner ; ie veux l'espérer de sa divine miséricorde, et vous, très chère, demandez la à la très Immaculée Mère de Dieu cet (sic) de sa pure bonté que vous devez l'espérer. Je m'attend (sic) bien qu'elle vous assistera, étant certaine qu'elle ne vous refusera.

Commencé (sic) v (o) tre retraitte en vous jetant à ses pieds, la supliant (sic) de vous y favoriser de sa protection et qu'elle vous y conduise, vous enseignant à demeurer ferme en Dieu pour faire et souffrir ce qu'il vous plaira.

Je voudrais que vous m'escriviez sy vous le pouvez tout cela sur quoy vous pourriez faire vostre retraitte utilement. Voyez, très chère, sy cette proposition vous estes (sic) agréable. Je considère que le plus important à n (o) tre perfection est de faire ce que Dieu veut, c'est où nous devons nous apliquer (sic) sérieusement et trouver Dieu dans tout, et le voir partout, en un mot il faudrait que nous vivions icy bas comme sy nous estions au Ciel comme dit S (ain) t Paul.

Ne vous effrayez point de vos faiblesse (sic), ny de vos promptitude (sic), ce sont des saillies qui doivent vous humilier et nons (sic) vous troubler, ny perdre vostre paix. Il faut estre à Dieu comme il veut que nous y soyons, dans tous les tracas qu'il donne. Sy nous ne voyons rien hors de sa divine volonté, nous ne serions jamais troublée, ny inquiétée, parce que n (ot) re perfection estant de faire sa très s (ain) te volonté, nous jouirions de sa s (ain) te présence dans nos tracas. Aprenons (sic) à estre à Dieu au desus (sic) de tout ce qui est, et qui n'est pas.

Voilà comme ie voudrais vivre, mais hélas i'en suis éloignée infiniment ; mais il faut que vous y aspiriez pour estre stable et invariablement à Dieu.

O, très chère, que vous seriez heureuse d'estre là, car vous feriez toute choses (sic) et souffrier (sic) tout sans aucune altération, vous seriez stabiliée en Dieu, ie suis en luy toute à vous n'en douttez jamais.

Sr M. du St Sacrement P. ind.

Samedi 17 octobre 1693.

(adresse)

Pour

La chère Mère de St Placide 1

En mains propre, rue Neuve

St Louis.

A Paris.

1 Mère Saint-Placide : Philbert Marguerite. Profession le 21 novembre 1669 à Toul. Fait partie du premier groupe de moniales venant de Toul, le 30 mai 1674. Est décédée le 3 mai 1730.

[manuscrit]

A la Révérende Mère François de Paule 0 [Monastère de Saint-Louis au Marais ler aoust 1695]

Monastère de Saint-Louis au Marais

ler aoust 1695

Comme nous n'avons pas trop de temps pour Pologne, il faut, s'il vous plait, Ma très R (évéren) de et chère Mère, que vous preniez la peine de nous amener la chère Mère du S (ain) t-Esprit 1 pour que nous ayons le temps avant son despart de luy dire plusieurs chose (sic) qu'il faut qu'elle soit instruite. Je crois que Monsieur vostre Supérieur vous donnera bien facilement permission la chose estant de conséquance (sic). J'attend (sic) des R (eligieu) ses de Rouen pour accompagner n (ot) re chère Mère du S (ain) t- Esprit. Elle (sic) ne tarderont point d'arriver ; et ainsi il faut avancer le plus que l'on pourra. Prenez vos mesures, ma très chère Mère pour avancer et prie Dieu pour moy qui suis de coeur en Jésus toute à vous.

Sr. M. du St Sacrement

P. ind.

Ce lundy 1 aoust 1695

(adresse)

a la Révérende Mère

A

La très Révérende Mère Prieure

des Rses du St Sacrement rüe

Neuve St Louis au Marais

A Paris

0 Françoise Charbonnier (1642-1709). Née à Saint-Mihiel, professe de Toul le 15 mai 1666. Prieure du monastère de Saint-Louis au Marais à Paris du 21 mars 1685 à sa mort.

1. Mère du Saint Esprit. Boutilly Agnès Françoise. Professe de Saint Louis au Marais. 10 février 1687. Retour en France en 1698. Cf : En Pologne avec les Bénédictines de France, Téqui 1984, p. 439.

[manuscrit]

198

A la Révérende Mère François de Paule Monastère de Saint-Louis au Marais [30 avril 1697]

30 avril 1697

Je viens vous dire, ma Révérende et plus chère Mère, que i'ay fais les offices tel qu'elle (sic), avec bien de la peine, car je suy (sic) trop vieille pour bien faire cela, mais s'en est fait pour le présent. Ces sortes de remuement (sic) ne sont pas agréable (sic), mais il a falu faire cela pour obéir. Je vous conjure de prier la sacrée Mère de Dieu les bénir. Je doute fort que vous obteniez ce que l'on vous propose. Autrefois le Roy y estait oposer (sic). Je crois bien que sy M (onsieur) l'archevesq (sic) 1 le veut demander comme il faut à sa Maiesté en luy représentant l'estat où vous estes, cela le deverait (sic) toucher. Je prie l'auguste Mère de Dieu de luy donner une bonne inspiration. Nos Mères de Dreux n'avance (sic) pas parce qu'il n'y a point de Maison qui veuille s'en charger ainsi que vous avez veu le mémoire. Il faut un secour (sic) de la divine providence efficasse (sic).

1 Monseigneur l'archevêque Louis Antoine de Noailles (1651-1729). Cardinal le 21 juin 1700 au titre de Sainte-Marie de la Minerve.

Je recommande à vos saintes prières le bon M (onsieu) r de Grainville 2 Ceste (sic) une perte pour nos Mère de Rouen et de Dreux 3. Dieu est le Maistre et le souverain de tout, il faut l'attendre et l'adorer.

Nous sommes assez doucement, ie n'osais espérer cette grâce car je suis bien sotte et bien incapable de bien faire. Je devint (sic) sy pauvrette et sy misérable que je ne scay comme l'on me peu (sic) souffrir. Je seray cependant bien aise de vous voir très chère Mère. Je ne scay sy M (onsieur) de Toul 4 est party, il ne poursuit point son procès. J'attend (sic) les momens (sic) du Seigneur pour tout ce qu'il luy plaira. Je le prie (de) vous bénir et toutes vos affaires. J'espère que la providence y pourvoira. Sy vous avez fait ce que vous proiestier (sic) pour contenter vos créanciers vous serez un peu de temps en repos en attendant que N (otre) S (eigneur) y pourvoye. J'espère toutiours qu'il le fera mais il faut une grande patience. Dite moy des nouvelles de vostre santé (?).

Nous allons repasser sur les Constitutions pour tacher de les pratiquer. Nous retranchons les ouvrages particuliers et les petis (sic) commerces pour trafiquer (?) de crainte que la s (ain) te pauvreté ne ce (sic) trouve embarrasée, Dieu nous fasse la grâce de

2. Mr de Grainville. Claude, prêtre, bienfaiteur dont nous retrouvons souvent la signature ainsi que celle de son frère Philippe, sur nos livres de compte. Cf : Fondation de

Rouen, Rouen, 1977 p 336, n° 81.

3. Dreux : monastère agrégé à notre Institut le 23 février 1696. Mais n'obtint ses lettres qu'en 1701. Cf : Fondation de Rouen, Téqui, 1977, p. 336, n 81.

4. Mr de Toul : Henry de Thyard de Bissy. 87e évêque de Toul (1692-1704) Cardinal le 29 mai 1715, meurt à Paris en 1737. Tellement apprécié de ses diocésains qu'il dut quitter Toul presque incognito. Cf : En Pologne avec les Bénédictines de France, Téqui, 1984.

199

nous retirer de tout cela pour le bien de toutes. Je puis vous dire quefay fait les offices dans l'amertume de mon coeur, mais il faut souffrir et abandonner tout.

(adresse) f

Pour

La Révérende Mère

Prieure des filles du très st Sacrement rue Neuve St Louis A Paris -

[manuscrit]

202

A la Révérende Mère François de Paule [Monastère de Saint-Louis au Marais Samedy 18 octobre 1697]

Monastère de Saint-Louis au Marais

+

Samedy 18 octobre 1697

Je viens vous dire, ma très chère R (évéren) de et plus chère Mère, que la R (évéren) de Mère Prieure de Nancy sera demain sur les 10 ou 11 heure dans Paris. Je vous demande sy d'abord vous pouvez les recevoir et loger 2 ou 3 fours, parce que notre bon père Prieur 1 mourut hier et que nous n'avons point de supérieur que le Seigneur Archevesque, a qui i'ay déjà escrit 3 ou 4 fois sans pouvoir tirer aucune responce (sic), cela m'ambarrasse (sic) beaucoup pour toutes les deffences (sic) qu'il a fait. Je crois que je pourais (sic) les recevoir mais je ne puis leur permettre de sortir pour leurs affaires. C'est un abisme de tirer une responce (sic) de Monseigneur. Je vous prie me dire sy vous pouvez les laisser sortir quand vous les aurez receu (sic). Sy vous ne le pouvez, il faut qu'elles vienne (sic) tout droit avec nous et qu'elles y demeure (sic) tant qu'il plaira à mon dit Seigneur leur permettre de sortir.

Je vous suplie me donner une responce (sic) positive et de me croire toute à vous.

Sr M. du St Sacrement P. Ind.

(adresse)

Pour

la Révérende Mère

Prieure des Filles du

Saint-Sacrement rue Neuve

St Louis

à Paris

1 Dom Antoine Durban, profès de Saint-Remi de Reims, 22 août 1646. Procureur général des mauristes à Rome (1672-1680). Particulièrement estimé de toutes les communautés du Faubourg Saint-Germain-des-Prés.

[manuscrit]


VI Mère Mectilde et Mère Anne ARCHIVISTES DE ROUEN

Le récit des derniers mois de Mère Mectilde est tiré du manuscrit appelé P. 101, terminé le 26 avril 1701, rédigé par la propre nièce de notre fondatrice Mademoiselle de Vienville, qui a vécu près d'elle au monastère de la rue Cassette et qui a rassemblé en plus de ses propres souvenirs, des Mémoires de la Comtesse de Chateauvieux, de la Comtesse de Rochefort, du Père Picoté et du Père Paulin. Excepté ce qui a été conservé dans ce manuscrit P.101, ces Mémoires n'existent plus dans les archives de nos monastères.

"Le jour des Rois de l'année 1698, Notre-Seigneur fit reproche pendant le salut à la Mère Mectilde du Saint-Sacrement de ce qu'elle n'était pas encore abandonnée totalement. Ces reproches la touchèrent vivement, et elle dit à Notre-Seigneur : "N'êtes-vous pas le maître souverain, je veux vos volontés et je m'y abandonne."

Mais pressée de nouveau par un sentiment intérieur qui lui faisait connaître que Notre-Seigneur n'était pas satisfait, elle lui fit un acte d'abandon dans toute l'étendue des lumières qui lui en avait donné, c'est-à-dire sans limites et sans restriction, et elle le fit malgré les répugnances de la nature qui en envisageait alors

205

toutes les suites, il lui vint en même temps clans l'esprit qu'elle deviendrait percluse entre les mains d'autrui ce qu'elle appréhendait le plus naturellement n'aimant point à dépendre des autres par l'état d'infirmité. Cependant, Notre-Seigneur voulut cette épreuve.

Le lendemain après la messe du couvent, elle dut encore faire la lecture dans la chambre commune et parla à ses filles avec tant de bonté qu'elles en furent comblées. Étant remontée à sa cellule, elle y fut attaquée d'apoplexie, ayant dit à Notre-Seigneur : "Est-ce ici la vie ou la mort", il ne lui fut rien répondu là-dessus, sinon abandonne toi ; ce qu'elle fit sans retour. On courut aux sacrements et en recevant la dernière onction, elle perdit la parole et la connaissance, mais non sa tranquillité. Une paix divine parut toujours sur son visage mourant, dans le moment qu'elle fut frappée, elle souffrit des douleurs inconcevables par tout le corps et encore plus dans la tête. Il lui semblait que tous ses os se disloquaient et que ses nerfs se rompaient. Elle fut quelque temps abandonnée à ses douleurs, son esprit en était occupé et elle en fut tirée sans savoir où elle était, soit au Ciel ou en terre. Étant comme passée en Dieu dans une grande paix et un parfait repos, elle eut bien voulu qu'il lui eût été permis de rester dans cet heureux état, mais à peine en eût-elle goûté la douceur qu'on l'obligea à en revenir sans savoir pourquoi, ni ce que l'on voulait faire d'elle, lui étant seulement dit intérieurement qu'elle eût à s'abandonner. Elle reçut alors la grâce d'un entier abandon et elle revint en effet, mais une partie d'elle-même resta dans ce bienheureux centre, se trouvant bien plus dégagée et séparée de tout le créé qu'auparavant, lorsque tout ceci se passait clans son âme, les médecins employèrent tous les secrets de leurs arts pour la faire revenir de cette extrémité.

Toute la communauté fit des voeux au ciel pour sa guérison, ayant été un temps considérable sans donner aucun signe de vie, d'ailleurs il était à craindre que tout au moins cet accident ne la rendit percluse selon l'état et la vue qu'elle en avait eu ; mais

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Notre-Seigneur s'étant contenté de son sacrifice ne permit pas qu'elle resta pour toujours en cet état. Sa santé se rétablit en peu de temps à la réserve d'une pesanteur de tête qui faisait appréhender une nouvelle rechute.

Le jour de la Purification (2 février), elle se trouva parfaitement guérie, mais sa vie n'a plus été qu'une langueur, vivant sur la terre d'une manière si dégagée qu'elle semblait n'y tenir plus à rien. Tout ce qui s'est passé depuis le temps dont nous parlons jusqu'à la fin de sa vie, nous fait juger que sans cette grâce du pur abandon qui lui fut donnée, il eût été presque impossible qu'une personne accablée sous le poids de l'âge et des infirmités continuelles eût pu soutenir comme elle a fait avec une douceur angélique un courage intrépide et une égalité d'âme que rien au monde n'a pu troubler. Toutes épreuves qu'elle a portées dans ses dernières années, pendant ses jours de douleurs, tout ce qu'elle entreprit tourna en croix pour elle et ces croix se succédant les unes aux autres par un secret de la Sainte providence ne la laissèrent pas un moment sans souffrance, mais loin de s'en plaindre, et même plus elles étaient dures et amères à la nature, plus son coeur se dilatait en désir de souffrir et c'est aussi dans ces rencontres qu'elle ne cessait de louer et bénir Dieu avec plus d'ardeur.

Dans ces années d'épreuves, l'on noircit sa réputation par des calomnies, on désapprouva sa conduite, on blâma sa trop grande confiance en Dieu, l'on trouva même à redire à son extrême bonté; ce qui avait été dans sa prospérité des sujets d'admiration, devint ensuite la matière de son humiliation, et chacun se crut en droit d'en parler à sa mode sans qu'elle ouvrit la bouche pour se justifier, quoi qu'il eût été facile de le faire.

Ce qui la touchait le plus vivement était de voir souffrir ses filles à son occasion, elle leur disait quelquefois avec sa douceur ordinaire : "Je suis le Jonas, il me faut jeter dans la mer et la tempête s'apaisera." Plus on abaissait cette digne Épouse de Jésus anéantie, plus elle s'humiliait elle-même, jamais sa vertu n'a paru plus consommée, il n'y paraissait plus aucun mouvement de nature.

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On ne voyait en elle, en toute rencontre que mort et anéantissement, Dieu même s'est souvent mis de la partie pour la crucifier, lui faisant porter des états de ténèbres, de sécheresse et d'une mort terrible dans l'intime de son âme, et même quelques années avant qu'il lui plût de consommer le sacrifice de la victime il l'affligea par une vue continuelle qui lui faisait croire qu'elle était réprouvée et perdue sans ressource.

Ces dispositions pénibles lui furent ôtées quelques mois avant sa mort, il ne lui resta plus que la vue de son néant et l'augmentation de ses infirmités corporelles qu'elle soutint dans sa paix et sa douceur ordinaire. Enfin après avoir reçu une infinité de grâces des plus extraordinaires, après avoir été plusieurs fois retirée comme par miracle des portes de la mort dans plusieurs maladies qui l'avaient mise hors d'espérance de guérison, il plût à Dieu lui faire connaître que l'heure de sa mort approchait.

Environ six semaines auparavant, elle commença à prévenir ses filles sur cette séparation afin de les disposer à se soumettre aux ordres de Dieu lorsque ce moment arriverait.

Le jour de sainte Mectilde de l'année 1698 (26 février), comme elle s'entretenait avec ses filles, une d'elle lui voulut baiser la main, elle lui dit : "Baisez, baisez cette pourriture qui sera bientôt la pâture des vers", et continuant à parler sur ce sujet elle leur dit avec ses manières agréables : "Vous voudriez bien voir votre mère élevée, exaltée, faire des prodiges et des miracles mais il n'en sera rien". Elle continua plus d'une heure à leur parler sur cette matière leur disant les choses du monde les plus touchantes. Elles sortirent toutes de cette conférence le coeur pénétré de douleur.

Pendant la Semaine Sainte, elle assista encore à tous les Offices. Le mardi de Pâques, étant allée à une chapelle dédiée à la sainte Mère de Dieu qui est dans le jardin, elle y resta depuis quatre heures jusqu'à cinq prosternée aux pieds de cette sainte Vierge. Une religieuse qui venait la chercher la voyant dans une si grande application fut quelque temps sans oser l'interrompre, mais enfin elle la pria de revenir, dans la crainte qu'elle ne fut

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incommodée si elle y restait plus longtemps. La Mère répondit qu'elle ne le pouvait pas parce qu'il fallait qu'elle remit l'Institut et toute la communauté entre les mains de la sainte Mère de Dieu. Il y a lieu de croire qu'elle reçut dans sa prière de nouvelles certitudes de sa mort, car au sortir de là, une religieuse ayant demandé à lui parler, elle en parut encore si occupée, qu'au lieu de répondre sur ce qu'elle désirait, elle ne lui parla que de sa mort et comme cette religieuse lui dit : "Pourquoi, ma Mère, me dites-vous des choses si affligeantes." Elle lui répondit : "Je me sens pressée intérieurement de vous disposer à faire ce sacrifice, afin que, quand le moment en sera venu, vous vous soumettiez à l'ordre de Dieu et qu'au lieu de vous amuser à vous attrister, vous vous adressiez à la sainte Mère de Dieu votre unique supérieure pour recevoir de ses mains celle qu'Il choisira pour présider en son Nom, sans envisager les suites." Elle lui donna encore plusieurs autres instructions sur ce sujet. Cette religieuse reprenant la parole lui dit : "Vous nous aviez donné quelque espérance que Notre Seigneur ne vous retirerait point de ce monde que vous ne fussiez quitte de vos affaires." Elle lui répondit : "Il n'y a plus rien à attendre de ce côté-là, je dois mourir dans l'amertume et dans l'anéantissement, tel est l'ordre de Dieu sur moi. je l'adore et je nie soumets. Cependant, je ne doute point que quand Dieu m'aura anéantie au point qu'il le veut, il ne relève son oeuvre, mais il ne faut pas quef en ai le plaisir. je dois mourir dans la douleur."

Un de ses amis étant venu ce même jour pour la voir, elle pria une religieuse d'y aller pour elle et de lui dire qu'elle n'était plus de ce monde, qu'elle lui disait adieu et se recommandait à ses prières.

Le lendemain, étant allée voir une vertueuse dame pensionnaire dans la maison, elle lui dit : "Je me sens pressée et attirée d'aller à Dieu. La seule douleur de mes pauvres filles m'arrête mais il faut qu'elles s'y préparent et dans peu."

La nuit du mercredi au jeudi dans la semaine de Pâques, elle se leva encore à son ordinaire, pour faire ses trois heures d'oraison

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et dire son bréviaire. Le matin, quoiqu'elle se trouva fort mal, elle ne laissa pas de dire son Office, mais elle ne put descendre au choeur pour assister à la messe du couvent et communier avec les Soeurs, parce qu'il lui prit un grand vomissement avec une grosse fièvre qui l'empêchèrent de participer à ce bonheur.

Sur les onze heures pendant la grand-messe, qu'elle pouvait entendre de sa cellule, elle voulut se mettre à genoux pendant l'élévation de la sainte Hostie mais il lui prit une si grande faiblesse qu'on fut obligé de lui administrer promptement les derniers sacrements qu'elle reçut avec une piété et dévotion tout à fait extraordinaire. Elle demanda pardon à la communauté avec une humilité profonde, elle dit elle-même le Confiteor. Étant assise sur sa paillasse, les mains jointes avec une paix et une tranquillité qui marquait l'union de son âme avec son Dieu, et on remarqua cette disposition jusqu'au dernier soupir. Elle répondit à toutes les prières avec une grande présence d'esprit.

Le vendredi, elle parut mieux.

Le samedi, une dame, bienfaitrice de la maison étant entrée pour la voir, elle lui dit "Quoi, ma Mère, vous voulez nous quitter." Elle lui répondit : "Oui, Madame" avec une voix ferme comme si elle n'eût point été malade, "je m'en vais à mon Dieu."

Le même jour, elle se trouva si mal qu'il ne resta aucune espérance. Son Confesseur à qui elle désira de parler, la confessa et la communia.

Le dimanche à minuit, elle reçut son Dieu en esprit de réparation de toutes les négligences commises en sa présence ; ce qu'elle fit avec une foi, un amour et un saint transport qui la tenait comme hors d'elle-même et transportée en ce Dieu d'amour qu'elle venait de recevoir. Elle fit encore à genoux son action de grâce qui dura une demi-heure. Depuis ce moment, elle empira toujours.

Vers les six heures, le Révérend Père Paulin ex-provincial des religieux pénitents, son Confesseur, lui ayant demandé à quoi elle pensait, elle lui répondit : "J'adore et je me soumets" ; ensuite il lui ordonna de bénir toute la communauté qui l'avait chargé de lui demander pardon pour elle et, de la prier, de les recommander à Notre Seigneur. Après les avoir bénies, elle dit : "Elles me sont toutes présentes, dites leur, mon Père, qu'elles se jettent à corps perdu entre les bras de la sainte Vierge, j'aurai bien des choses à leur dire mais je ne le puis." Le Père lui répondit : "Il suffit que Dieu le connaît."

Depuis ce moment jusqu'au dernier soupir, elle parut dans une très grande application à Dieu, baisant son crucifix, le serrant sur son coeur, jetant des regards amoureux sur l'image de la sainte Vierge qui était au pied de son lit et levant fréquemment les yeux au Ciel. Deux heures avant sa mort, elle se fit encore toucher le pouls pour savoir si l'heure approchait. Mais on lui dit qu'il était toujours en même état. Ses yeux étaient aussi doux qu'à son ordinaire. Elle les arrêtait quelquefois sur la communauté désolée qui était autour de son lit et ensuite elle les élevait à Dieu comme pour lui offrir leurs peines et demander les grâces dont elles avaient besoin pour faire leurs sacrifices en la manière la plus parfaite. Plusieurs ont ressenti intérieurement les effets de son pouvoir dans cette occasion. Sur les deux heures après midi, elle se leva assez ferme et s'assit sur son lit puis ayant appuyé sa tête sur son oreiller à peine y fut-elle, qu'elle rendit son âme à Dieu, mais si doucement qu'on ne pouvait croire qu'elle fût passée. Cette mort arriva le dimanche de Quasimodo, 6è d'avril 1698, âgée de quatre-vingt trois ans, trois mois et six jours. Si tôt qu'elle fut passée, toute la communauté alla se jeter aux pieds de la sainte Vierge pour lui demander du secours dans une si grande privation. Elle avait défendu qu'on l'ouvrit après sa mort et qu'on lui changea de vêtement, ce qui fut exécuté ; malgré les instantes prières de la seconde maison de Paris qui demandait son coeur.

On tint qu'elle a voulu cacher par là l'excès de ses austérités ; exercices dont les marques étaient sans doute demeurées imprimées sur son corps.

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Pendant le temps qu'il fût exposé au choeur, ce fut un concours infini de monde. L'église était toujours pleine, il fallait de temps en temps ouvrir la grille pour satisfaire le désir qu'on avait de la voir de plus près et contenter la dévotion du peuple qui la réclamait comme une bienheureuse. On ne cessait de faire passer des chapelets et toutes sortes de choses pour les faire toucher au corps de cette pieuse institutrice. On ne peut marquer plus de vénération que l'on en fit paraître pour sa vertu à laquelle on donnait mille louanges. Chacun témoignait des sentiments de compassion pour la communauté sur cette perte. En effet, l'affliction était si grande qu'il fallût que les révérends Pères Bénédictins chantâssent le premier service sur le corps et qu'ils fissent ensuite l'enterrement. Le second service fut chanté par les révérends Pères Cordeliers et le troisième par les révérends Pères Prémontrés. Le trentième fut chanté par les religieuses.

Trois jours après, on fit l'élection d'une Prieure, il parût que cette vertueuse défunte présida encore par son esprit en ce chapitre. La Mère Anne du Saint Sacrement (Loyseau), lui succéda contre toute apparence d'autant que plusieurs de la communauté ne se portaient pas à ce choix ; cependant de la première fois que l'on tira, elle fut élue.

Son gouvernement ne parut point différent de celui qui était auparavant et il semblait que notre vertueuse Mère avait fait passer son esprit en celle qui lui succéda comme autrefois Elie laissa le sien à Elisée.

On ne peut finir sans dire un mot des perfections tant du corps que de l'âme dont elle était redevable au Seigneur. Elles ont été proportionnées aux desseins de Dieu sur elle, et l'on trouvera peu de personnes plus accomplies et plus généralement estimées qu'elle l'a été des grands et des petits.

Les Reines de France et d'Angleterre traitaient avec elle aussi familièrement que si elle eût été de leur rang ; Monsieur de Lorraine, Madame la duchesse d'Orléans, Marguerite de Lorraine et un grand nombre d'autres princes et princesses

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l'honoraient de leur confiance et de leur amitié, ce qui fut depuis 1660 jusqu'en 1675 qu'elle reçût de plus grands applaudissements, car alors on ne parlait que du mérite et de la vertu de la Mère Mectilde du Saint Sacrement, chacun lui donnait des éloges, et sa réputation s'étendit dans les provinces les plus éloignées.

Une religieuse de l'Institut nommée la Mère Hostie lui dit un jour : "Je ne crois pas, ma Mère, qu'il y ait jamais eu une personne plus honorée et estimée que vous." Cette vénérable Mère, la regardant avec sa douceur ordinaire lui exprima les sentiments de son coeur par ses paroles : Hostie, Hostie, exinanite, exinanite usque ad fondamentum in ea. Autant vous me voyez exaltée, autant vous me verrez un jour abaissée, humiliée et méprisée. Cette religieuse lui répondit : "Cela est impossible et à Dieu ne plaise, que je voie jamais telle chose, elle lui confirma, et elle l'a encore assuré à d'autres avec tant de certitude que nous ne pouvons pas douter qu'elle n'en ait eu une "parfaite connaissance".

Elle avait été très belle en son temps et d'une taille avantageuse à voir la majesté de son port, de sa démarche, de ses manières aisées ; il n'y a personne qui ne l'eût prise pour quelque illustre princesse, tout était grand en cette vénérable mère. Une grâce naturelle accompagnait toutes ses actions, rien ne l'embarrassait.

Son regard quoique doux et modeste imprimait du respect, elle avait l'âme noble et grande, le coeur généreux et libéral, bienfaisant, tendre et compatissant. Elle avait une mémoire admirable et un très bon jugement, l'esprit vif et pénétrant, droit et solide, et en quelque manière universel, elle raisonnait sur toutes sortes de matières avec tant d'éloquence qu'il semblait qu'elle avait fait de chacune une étude particulière. C'est par ce moyen qu'elle se faisait toute à tous pour gagner tout le monde à Dieu, car après avoir entré en apparence dans les sentiments de différentes personnes qui la venaient voir, elle leur insinuait adroitement, mais avec tant de suavité, les grandes vérités dont elle était pénétrée que personne ne sortait de son entretien s'en en être touché et sans être excité à se convertir ou à mener une vie plus parfaite.

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Son amour pour Dieu étant proportionné à la sublimité et à l'étendue de ses connaissances, sa vie, selon le sentiment d'un de ses directeurs, a été une vie du plus pur amour qu'une créature puisse avoir sur la terre, il était sans mélange, d'aucun intérêt propre. Elle disait souvent qu'il ne fallait désirer de connaître Dieu que pour l'aimer d'une manière parfaite, elle l'enseignait encore mieux par son exemple. Elle ne voulait et ne cherchait en toute chose que la plus grande gloire de Dieu et l'accomplissement de son adorable volonté et de son bon plaisir. Elle ne vivait que pour l'amour, ses actions, ses maximes et ses sentiments ne respiraient qu'amour. Il ne faut pas s'étonner si ses paroles étaient toutes de feu qui embrasaient les coeurs. Le sujet de ses gémissements les plus ordinaires étaient sur ce que Dieu n'était point connu et qu'il n'était point aimé. Priez, priez, mes Soeurs, priez Dieu, disait-elle, avec un saint transport, qu'il se fasse connaître car si on le connaissait il serait impossible à la créature de ne le point aimer.

Ce qui suit a été écrit par elle à une personne qui était sous sa conduite :

"O que la force du pur amour est grande, il renverse tout, il détruit tout, et anéanti tout, cet amour à la puissance d'arracher les pécheurs de leur volupté, d'abaisser les trônes et de réduire au rien ce qu'il y a de plus superbe et d'élevé sur la terre. O Amour, que ta puissance est grande et que tu fais de merveilles dans le coeur que tu domines, tu fais des solitaires, tu fais des martyrs, tu fais des pauvres, tu fais des anéantis ; quand tu régnes, tu fais toute chose, tu ne laisses rien au lieu où tu fais ta résidence, tu triomphes de tout, et tu ne veux rien du tout et en tout que toi-même.

O Amour, puisque ton empire est si précieux, si glorieux et si puissant dis-nous ce que tu es, et d'où tu prends ton origine : Deus caritas est, etc. Tu es donc Dieu, oui je suis Dieu, dit le pur Amour, c'est pourquoi partout je dois régner souverainement, tout est à moi et rien ne doit être en tout que moi. O Amour pur et saint, je reconnais votre puissance, votre grandeur et votre suprême autorité, je vous crois celui qui est. Régnez donc, élevez-vous sur tout ce qui n'est pas vous et paraissez vous seul. Je mets ma liberté à vos pieds, vivez et régnez uniquement. O Amour, tirez-moi à la profonde solitude, au martyr, à la mort et au néant, faites en moi un effet de votre divine puissance, arrachez-moi de moi-même et me transformez en vous, pour me faire vivre uniquement de vous."

"Son assiduité devant le Saint-Sacrement était si grande qu'elle n'en sortait qu'autant que la nécessité ou les devoirs de sa charge lui obligeaient, mais les jours qu'Il était exposé elle quittait tout pour faire la cour à son roi et à son Dieu. Elle demeurait en sa présence les genoux nus contre terre dans une attention, un respect et une foi si vive que l'on ne pouvait la regarder sans en être animée. Si Dieu ne l'avait soutenue par une vertu divine dans les profanations faites contre cet auguste mystère, l'amour l'aurait fait expirer tant sa douleur était extrême. Dieu seul connaît la rigueur de ses pénitences dont elle affligeait son corps en ces occasions pour venger sur elle les outrages fait à son Dieu, elle engageait encore ses religieuses à augmenter leur austérité, pour cet effet elle faisait des réparations extraordinaires en une infinité de manières différentes que son zèle lui inspirait."

Écrivant un jour à une religieuse, elle lui dit : "Il y a bien de quoi nourrir les Victimes du Saint-Sacrement puisque leur viande est de concevoir de la douleur de voir tous les outrages et les mauvais traitements qu'on fait à leur divin Sauveur et de gémir dans l'amertume de leur coeur pour les péchés qui se commettent à tous moments."

"Redoublons, disait-elle nos sacrifices pour les pécheurs, mettons-nous entre Jésus-Christ et le péché afin qu'il nous foudroie de ses coups plutôt que de voir percer derechef le coeur adorable de notre Victime d'amour." Puis rapportant quelques circonstances des profanations qui se commettent, elle s'écriait : "O abîme effroyable, il faut se taire et mourir d'étonnement. Voilà où

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l'amour réduit mon divin Maître et mon Sauveur. Il y a ici de quoi confondre l'orgueil de l'esprit humain, car après avoir vu notre Dieu anéanti de telle sorte, pouvons-nous nous plaindre des humiliations que l'on pourra nous faire souffrir".

Quant à son oraison, on peut dire que Dieu l'avait élevée au dessus d'elle-même et en quelque façon au dessus des personnes d'oraison de son siècle. Il semblait que Dieu l'avait tellement remplie de l'esprit d'intelligence que tous les secrets de la vie intérieure lui étaient manifestés. Ses discours étaient comme une douce pluie qui tombait en abondance dans le coeur des personnes qui la venaient consulter, on l'écoutait comme un oracle par lequel Dieu se faisait entendre d'une manière particulière.

Mais, ce qu'il y a de plus admirable est sa profonde humilité, elle seule ignorait son mérite. Elle se trouvait si abjecte devant Dieu et devant les créatures qu'elle ne croyait pas qu'il y en pût avoir une plus indigne qu'elle. Les bas sentiments qu'elle avait d'elle-même faisaient qu'elle ne trouvait jamais de termes à son gré pour s'anéantir autant qu'elle le désirait. Sa pratique ordinaire était de suivre plutôt les lumières des autres que les siennes propres, elle déférait aux sentiments de la dernière et de la plus simple de la maison, et dans toutes les occasions ou les choses ne réussissaient pas, elle s'en attribuait toujours la faute. Elle a eu toute sa vie une extrême aversion pour les louanges, elle était si convaincue qu'elle n'était rien et qu'elle ne pouvait rien qu'elle semblait incapable d'avoir la moindre complaisance, ni pensée ou recherche de vanité. Elle était si pénétrée du fond de corruption qu'elle croyait être en elle, qu'elle se jugeait indigne des miséricordes divines et disait que si Dieu lui pardonnait ce serait la plus grande grâce qu'il ait jamais fait à aucune créature, parce qu'elle ne croyait pas qu'il y en eût une au inonde qui le méritât moins qu'elle. Elle avait appris de Notre Seigneur à être douce et humble de coeur et elle comprenait si bien cette leçon que jamais elle ne résistait aux personnes qui la contrariaient. Elle se rangeait toujours du parti de ceux qui la blâmaient et qui lui disaient des injures. C'était une colombe sans fiel, qui n'a jamais eu de ressentiment, jamais elle ne disait une parole de hauteur ou de promptitude. Si elle était obligée de reprendre ou de corriger les personnes qui étaient sous sa conduite, son air doux et affable et ses paroles pleines de bonté étaient les armes dont elle se servait pour gagner les coeurs qui lui étaient les plus opposés, et les humeurs difficiles avec lesquelles elle avait à traiter.

Elle s'était rendue, par voeu, esclave des créatures pour honorer l'état de Jésus qui s'est fait esclave pour nous. Ainsi, elle se livrait sans choix et sans exception, au milieu de ses affaires les plus embarrassantes et les plus affligeantes.

Si une Soeur, fusse la dernière de toutes, lui venait dire quelque sujet de peine, quelque léger qu'il fut, elle demeurait des heures entières à l'écouter et à la consoler avec autant de paix et de tranquillité que si elle n'eût eu que cela à faire. Il semblait que Dieu lui avait révélé le secret des consciences. Sa pénétration était si grande que ses filles appréhendaient de paraître devant elle lorsqu'elles avaient dans l'âme quelque chose qui leur donnait de la confusion. Il est arrivé plusieurs fois qu'elle leur a dit à l'oreille ce qu'elles voulaient lui cacher et que Dieu seul connaissait. Si celles qui allaient pour lui parler de leurs dispositions intérieures se trouvaient dans l'impuissance de le faire, soit par timidité ou pour d'autres raisons, elle les prévenait en même temps leur disant avec une extrême bonté : "Puisque vous ne pouvez me parler, écoutez moi seulement."

Ensuite, elle leur développait leurs peines et tout ce qui se passait en elles, avec tant d'évidence qu'il semblait qu'elle les lisait dans leurs âmes, leur faisant même remarquer les choses les plus intimes auxquelles elles n'avaient jusqu'alors fait aucune attention, appliquant ensuite par de salutaires avis et ses suaves remontrances le remède à leur maladie spirituelle. On pourrait en rapporter une infinité d'exemples sur cette matière et sur son zèle à établir, autant qu'il lui était possible, le règne de Jésus-Christ dans les âmes, non seulement de ses religieuses mais encore des per-

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sonnes du monde qui la consultaient, mais la matière est si vaste qu'elle conduirait trop loin. Elle avait un si grand talent pour toucher les coeurs et pour consoler les affligés que personne n'est jamais sorti d'auprès d'elle, sans que ses larmes de douleur ne fussent changées en larmes de consolation. Autant qu'elle était tendre dans toutes les peines et les souffrances de son prochain, autant était-elle dure et impitoyable sur les siennes propres, ne voulant jamais qu'on la plaignit quelque chose qu'elle put souffrir, et ne se plaignant jamais, pas même dans les plus violentes douleurs, comme de coliques néphrétiques, sciatique, et une infinité d'autres maux. Non seulement elle ne permettait pas à la nature de se soulager par aucune plainte dans ses longues et fréquentes maladies, mais elle était alors autant sur ses gardes pour l'empêcher de se satisfaire en aucune chose qu'en sa meilleure santé.

Un jour qu'elle parlait à une très vertueuse dame, elle lui dit : "Les opérations de la grâce dans les âmes sont si pures, et si délicates que les moindres petites satisfactions humaines sont capables d'en suspendre le cours." Elle en parlait alors par expérience, puisqu'elle en portait quelques fois de dures privations pour des choses très légères en apparence.

Elle avait une adresse merveilleuse pour cacher sa mortification, les prétextes ne lui manquaient jamais, il était impossible de savoir ce qu'elle aimait ou ce qu'elle n'aimait pas, tout était toujours trop bon, et trop bien pour elle. Une paillasse très simple est le lieu où elle a rendu son âme à Dieu, et où elle a souffert de longues et périlleuses maladies. Il ne lui fallait pas parler de matelas ni autres petites commodités, à l'entendre, toutes ces choses l'incommodaient, et il n'y avait pas moyen de l'obliger de s'en servir.

La force et la constance ont été deux fidèles compagnes qui ne l'ont jamais abandonnée dans les événements de la vie les plus difficiles à soutenir. On en vu plusieurs preuves : en voici une du commencement qu'elle fut établie à Paris.

Un grand serviteur de Dieu vint un jour (sans doute pour l'éprouver), lui dire au sujet de l'Institut à peu près ce que les Juifs dirent à Notre-Seigneur, qu'elle agissait par l'esprit du démon, que cette oeuvre était sa production, et qu'il n'y avait qu'un pur orgueil qui la faisait agir. Comme elle avait beaucoup d'estime pour ce bon religieux et un très grand mépris d'elle-même, elle répondit aussitôt : "Puisque vous croyez, mon Père, qu'un si mauvais génie me conduit, il n'est pas juste que cet oeuvre subsiste. A Dieu ne plaise que je l'approuve un seul moment", et, se faisant en même temps apporter une échelle, elle monta dessus pour ôter elle-même la croix qui était posée sur la porte de la clôture et elle l'eut fait assurément si, le Père étonné de sa fermeté, ne lui eut commandé de descendre, et de laisser ce signe sacré, ce qu'elle fit aussitôt sans qu'il parût en elle aucune émotion. Le Père en demeura si édifié qu'il ne cessait de donner des louanges à la vertu de cette vénérable Mère.

Sa charité envers le prochain n'avait point de bornes. Son grand coeur renfermait toute la terre ; il n'y avait point d'étranger chez elle, tous les misérables étaient ses chers amis. Elle eut bien voulu nourrir tous les pauvres, délivrer tous les prisonniers, racheter tous les captifs, consoler les affligés, et jamais personne ne s'est adressé à elle, dans le temps qu'elle a été en pouvoir, sans y trouver du secours dans leurs besoins.

Depuis qu'elle fût établie à la rue Cassette, plus de trente familles de pauvres honteux et des personnes de qualité ruinées ne vécurent pendant plusieurs années que des charités qu'elle leur faisait ou qu'elle leur procurait. Sa charité pour les malades a été si loin qu'elle en a guéri plusieurs en demandant à Dieu de souffrir les maux qu'ils avaient.

Elle a avoué elle-même que Dieu lui avait donné un amour inconcevable pour la perfection des âmes et surtout pour celles qui étaient peinées intérieurement ; qu'elle avait souffert ce qui ne se peut imaginer de corps et d'esprit pour leur soulagement, que souvent on la voyait à l'extrémité sans connaître son mal et sans

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que les remèdes humains puissent la soulager, parce que celui qui la crucifiait pouvait seul la guérir, et comme il l'avait choisie pour aider ces âmes souffrantes, il. lui faisait porter toutes les peines intérieures qu'on peut avoir en ce monde, qu'il y en avait même qu'elle n'avait expérimenté qu'environ une demi-heure seulement pour concevoir ce qu'il fallait faire pour les soulager dans ces rencontres. Nous pourrions prouver par une infinité d'exemples sa charité envers ces âmes. Lorsque ses grandes occupations ne lui permettaient pas de leur donner pendant le jour tout le temps qu'elles avaient besoin, ce qui arrivait souvent, elle passait une partie des nuits à les consoler, instruire et fortifier, mais cela secrétement, leur assignant des lieux où elle put leur parler en liberté sans être entendue de personne afin qu'on ne s'opposas point à l'exercice de sa charité.

Lettre de la Mère Mectilde du Saint-Sacrement à une de ces âmes peinées [P101]

"Mon enfant, Donnez-vous de garde de vous laisser aller à de trop grandes extrémités. Ne vous troublez pas. J'ai bien cru que vous auriez des combats et de rudes atteintes, mais Notre-Seigneur sera le Maître et avec sa grâce je vous aiderai et ne vous abandonnerai point si vous voulez être fidèle et tâchez de sortir de l'enfer du péché. Ne craignez point de me dire tout ce que vous voudrez, je vous promets un inviolable secret et ne vous tromperai point. Venez simplement et confidement, vos blessures sont mes blessures, vos péchés sont les miens, je gémirai pour vous comme pour moi-même. Vous savez que je suis votre Mère et votre sincère amie. Croyez que je vous aime tendrement, je vous cacherai dans mon coeur, je ferai prier Dieu pour vous, vos intérêts éternels seront les miens, et je dirai à Notre-Seigneur de tout mon coeur que je ne veux point aller en paradis sans vous. Espérez en sa divine miséricorde et aux mérites de sa mort et de son sang adorable. Il est de foi que si tôt que le pécheur se repent de tout son coeur d'avoir offensé Dieu, il le reçoit en grâce et lui pardonne ses

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péchés. Souffrez votre trouble et vos peines en pénitence, mais ouvrez votre coeur et ayez confiance, je suis toute à vous. Ne vous embarrassez pas, il suffit que vous connaissiez que vous êtes pécheresse et que vous voudriez de bon coeur souffrir toutes les peines imaginables et n'avoir jamais offensé un Dieu si bon qui est tout près de vous pardonner. Il veut laver vos péchés dans son sang. Retournez à lui comme à votre Père, il vous attend pour vous recevoir en son amour."

Il serait difficile de trouver une personne qui ait été plus pauvre et plus désintéressée et en même temps plus contente que cette admirable Mère.

Elle ne s'appropriait jamais rien de tout ce qu'on lui donnait, non pas même les choses les plus nécessaires. Tout ce qui était à son usage, l'était de même à toutes, et elle a dit bien des fois qu'elle serait bien fâchée d'avoir quelque chose pour petite quelle soit dont tout le monde ne fut en droit de s'en servir aussi bien qu'elle ; rien n'étant plus pauvre que sa chambre, son lit et ses meubles, etc.

Elle a toujours eu dès son bas âge une inclination singulière pour la pureté, il semblait que cette vertu lui fut propre et qu'elle fût née avec elle. Plus elle avançait en âge, plus elle se fortifiait en cette vertu toute angélique de sorte qu'elle n'eût jamais rien de considérable à confesser qui y fût contraire.

Elle a toujours été très exacte dans l'observance de ses voeux et aussi jusqu'aux plus petites pratiques de la Régle. Elle soupirait continuellement après la retraite. La solitude et le silence étaient ses vertus favorites, l'ardeur qu'elle avait de se trouver seule était comme un feu qui la dévorait ; elle n'avait rien tant à coeur que de se séparer des créatures pour s'unir plus étroitement à son Dieu ".

(Fin du récit du P 101).

***

Le 10 avril 1698, trois jours après le décès de notre vénérable fondatrice, les moniales du monastère de la rue Cassette, élisaient Mère Anne du Saint-Sacrement Loyseau comme prieure, pour succéder à Mère Mectilde du Saint-Sacrement.

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Mais qui était Mère Anne du Saint-Sacrement ?

La famille Loyseau était originaire de Nogent-le-Roi. Le grand'père d'Anne, Regnault Loyseau, s'installe à Paris comme avocat au Parlement et avocat ordinaire de Diane de Poitiers. Il eut trois fils et deux filles. Le père d'Anne, Charles Loyseau, naquit à Paris en 1564. Il fit une brillante carrière dans le barreau. Lieutenant particulier au bailliage de Sens en 1593, puis bailli du Dunois, en 1600. Il épouse à Châteaudun, Louise Tourtier, puis s'installe définitivement à Paris. Il est élu bâtonnier en 1620, meurt en 1627, et est enterré dans l'église des Saints-Côme-etDamien.

Anne est née le 23 octobre 1623, d'une famille considérable dans la robe et très distinguée par une solide piété, nous disent les vieilles chroniques. Dès sa prime jeunesse, elle aimait donner aux pauvres. A seize ans, elle demande à entrer au couvent, mais son Confesseur s'y oppose. Elle reste près de sa mère d'abord, puis dans la maison de son frère.

Deux de ses frères furent religieux, un troisième était Oratorien, et deux de ses soeurs étaient religieuses. L'une d'elles entre au Carmel après son veuvage et meurt supérieure de la maison de Poitiers.

Son frère marié était d'une piété exemplaire. Nous trouvons au "Livre de comptes, du monastère de la rue Cassette, le 27 mai 1658 : Messire Loyseau, conseiller du Roy en la Cour des Aydes de Paris : Fondation pour une basse messe le jeudi, à perpétuité."

Anne était une insigne "bienfaitrice". Son titre de "fondatrice", donne à sa belle-soeur et à sa nièce (jusqu'à son mariage), le droit d'entrer dans le monastère six fois par an, pour quelques jours de retraite.

Ayant trente-cinq ans environ, elle demande à être reçue au monastère de la rue Cassette où elle entre en 1660, prend l'Habit en octobre 1660 et, fait Profession le 31 janvier 1662.

Plusieurs lettres que Mère Mectilde lui adressa dès 1652, c'est-à-dire alors qu'elle était dans la petite maison, rue du Bac, vont nous permettre de tracer quelques traits de sa physionomie spirituelle et de ses responsabilités successives au monastère.

..."Depuis le jour de la Conception de Notre-Dame, à la sainte communion, vous n'êtes quasi point sortie de ma pensée, et je ne sais pourquoi la Providence m'assujettit à vous y souffrir, cela ne m'étant point ordinaire, et ma tendance intérieure serait de m'en séparer entièrement pour n'être occupée d'aucune créature. je ne puis cependant me défaire de vous, et je ressens même dans le fond de mon âme une liaison qui se fait avec la vôtre, par Jésus-Christ qui me presse de souhaiter votre sanctification et de demander à Dieu, de tout mon coeur, qu'il rompe vos liens et vos attaches, afin que vous lui puissiez rendre un sacrifice d'amour et de louange, selon ses adorables desseins.

Je me sens obligée, voire pressée intérieurement, d'avoir un soin très particulier de votre âme, et il me semble que ce qui m'engage à cela, c'est la connaissance que l'on me donne de l'état de perfection où la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous destine, pour laquelle j'ai tant de respect que je me voudrais consommer pour vous y servir. Et c'est aussi ce qui me donne la liberté de vous prier très instamment d'être fidèle et de suivre l'appel de Jésus-Christ, qui vous veut toute à lui sans réserve. Seriez-vous si misérable que de le négliger ? Le châtiment que vous mériteriez serait très grand et je ne saurais souffrir que vous soyiez si résistante. Ne perdons point le temps et que notre connaissance ne soit pas vaine, ni inutile à votre perfection.

Puisque vous me donnez la liberté de vous parler, ce sera désormais sans retour ; mais je vous conjure de garder à notre égard cette même liberté, sans vous gêner ni contraindre, et lorsque je vous serai à charge vous m'en devez avertir. Gardez-moi, ma très chère soeur, cette fidélité que je vous demande comme un témoignage de votre affection, afin que l'Esprit de

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Dieu ne soit point contraint. Je vous supplie aussi de nie dire si vous avez quelque chose qui vous soit plus pressant qu'à l'ordinaire, et si vous ne vous laissez pas un peu trop occuper et pénétrer de la peine et tristesse dont la personne que vous savez est pénétrée. Gardez-vous d'y excéder....

Si la très sainte Vierge eût aimé Jésus-Christ d'un amour purement naturel, elle n'aurait jamais souffert qu'il fût mort en Croix ; mais elle, qui savait la dignité et la sainteté de la souffrance, et la gloire que le Père éternel en retirait, consentit à sa mort par une profonde soumission aux volontés de Dieu. Voilà comment il faut que vous en usiez...

Soyez généreuse, ma très chère sœur, ne vous laissez point gagner à tant de considérations humaines. Soyons toute à Jésus-Christ. Priez pour moi, très chère, vous ferez une charité très grande, car mes besoins sont extrêmes et dignes de votre compassion et je vous en serai éternellement obligée. Je vous supplie d'offrir à Notre-Seigneur l'affaire que vous savez on espère en faire parler à la Reine, priez ardemment que la divine volonté se fasse en nous et qu'il m'anéantisse totalement."

Quelques mois plus tard, le 3 avril 1653, Mère Mectilde presse sa correspondante, encore très attachée à ses affections et devoirs de famille, de tout quitter pour servir le seul Seigneur Jésus-Christ :

... Notre Seigneur me donne une liaison étroite avec vous, et semble augmenter en mon âme les soins et les désirs de votre perfection. Je souffre avec peine le retardement d'icelle, parce que les moments de notre vie sont chers à Jésus-Christ. Mais l'heure n'est pas encore venue, il faut l'attendre, et cependant vous rendre attentive à sa divine voix, vous souvenant des paroles du prophète qui dit :"Si aujourd'hui vous entendez la voix du Seigneur, gardez-vous bien d'endurcir votre coeur."

Rendez-vous flexible aux touches (le son divin Esprit et vous laissez pénétrer de son amour. Vous, ma très chère Soeur, à qui Dieu a donné un coeur tout d'amour, pouvez-vous bien le divertir en d'autres objets que lui ? N'a-t-il pas assez (le charme pour vous contenter ? La Magdeleine ne voulut point s'arrêter avec les anges ; son amour la transportait vers celui qui était le Seigneur des anges. Plût à Dieu que vous en puissiez faire autant et que les créatures ne vous puissent plus arrêter, ni occuper

Cependant vous êtes chrétienne et obligée de vous revêtir de Jésus-Christ. Je vous supplie d'en avoir au moins le désir et de vous donner à lui pour cet effet. Il y a quelque chose en votre âme qui la tient en terre et qui l'empêche de prendre son vol à Dieu. Je le prie vous le faire connaître et vous donner la grâce de l'arracher et vous en séparer.

Je serai bien aise de vous voir quand la Providence vous en donnera le loisir. Je vous veux faire part (le la joie que nous avons de posséder le très Saint-Sacrement. On nous l'a donné sans que nous soyions établies ; je vous supplie le venir adorer et lui demander ma totale conversion. Je suis en son saint amour, de tout mon coeur, toute votre fidèle amie et très acquise servante".

Anne Loyseau est entrée au monastère (le la rue Cassette où elle prit l'habit en octobre 1660.

Étant donné la longue familiarité qu'elle entretenait déjà avec Mère Mectilde nous ne serons pas étonnés que celle-ci lui relate ses difficultés clans les fondations. Elle écrit de Toul le 24 septembre, puis en octobre 1664 :

"... Nous apprenons par notre propre expérience que le démon est bien animé contre notre Institut, nous en avons trouvé un, à notre arrivée, qui fait tout ce qu'il peut pour tout renverser ; je ne sais quelle gloire Notre Seigneur veut tirer (le cette entreprise.

... Nous attendons nos conclusions de Messieurs du Chapitre : après nous cherchons une maison pour y mettre la Croix et y dresser un autel au Seigneur.

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... Je ne sais d'où vient que notre bonne Comtesse (de Châteauvieux) est si mal satisfaite de cet établissement, sinon que Dieu lui fait faire pénitence de l'avoir voulu faire pour détruire celui de Rouen. Il faut bénir Dieu de tout !

... Nous ne chômons ni de persécutions, ni de contradictions, ni même d'abjections et cela en plusieurs manières, de sorte que nous n'avons pas toujours mangé du pain depuis notre départ de Paris, ayant fait très souvent et quasi toujours nos repas de fiel et d'amertume.

Je commence à voir que (dans) la souffrance et la douleur on enfante les monastères de l'Institut et non autrement. Mais la joie d'y voir adorer le Très Saint-Sacrement nous paiera bien nos peines et j'ose avancer qu'une seule Exposition essuiera bien tous nos déplaisirs, et ne crois pas être trompée. Prenons donc courage et bénissons Dieu en tout et partout ; n'ayons rien au coeur que son amour et en la bouche mille louanges : Quoniam bonus...

(Ps 105).

Puis de Toul encore le 28 décembre pour lui souhaiter une année de Paix.

"Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis."

"C'est très chère, cette précieuse paix que Jésus a apportée sur la terre au moment de sa naissance que je vous souhaite. Jésus est un fruit de paix, il l'envoie annoncer aux pasteurs et dans sa résurrection il l'apporte lui-même,"Pax vobis": c'est, ma très chère, par où je finis cette année puisque voici la dernière lettre que vous recevrez avant la prochaine ; finissez-là en paix et commencez-là de même : que la paix soit toujours dans votre coeur et qu'il ne soit jamais privé de cette bénite paix sans laquelle rien n'est agréable en cette vie, même pour les choses de Dieu.

Je prie ce divin et adorable enfant qu'il vous tienne dans sa paix, que vous n'ayez que des pensées de paix pour Dieu et pour les créatures, que des paroles de paix, que des oeuvres de paix. "Pax, Pax", en tout et partout dans la maison et dans les coeurs des filles du Saint-Sacrement. Hélàs, pourquoi ne fait-t-on pas l'impossible pour être toujours en paix puisqu'il n'y a rien de si doux, ni de plus aimable à Jésus et aux hommes ?

Paix au ciel de votre âme, paix en la terre de votre coeur, paix partout, je vous la désire pour étrennes et si je pouvais vous la mettre dans le coeur, je l'y graverais profondément comme un bien infini. Hors de la paix, c'est un enfer. Toutes les choses de la terre ne doivent pas vous ôter la paix, n'étant que des ombres et des figures qui passent. Dieu seul est tout le reste n'est qu'un pur néant qui sera avec le temps abîmé dans le rien et pourquoi donc nous en occuper ? Vivez, très chère, dans la vérité et ne vous repaissez pas de mensonges ; attachez-vous à Jésus le prince de la paix ; je crois qu'il en a fait quelque impression en moi en sa sainte naissance.

Priez-le qu'il me la conserve pour son pur amour et pour votre édification.

Le 21 avril 1666, Mère Mectilde reçoit l'agrégation du monastère de Rambervillers, si cher à son coeur. Le 21 avril, elle écrit à Mère Anne, pour lui faire part de sa joie :

Chère enfant,

"Nous travaillons ici efficacement à la gloire de notre auguste Mystère, et je vous puis dire que si j'étais sensible aux intérêts de Dieu, j'aurais de la joie de voir toutes les saintes dispositions où j'ai trouvé toutes nos Mères et Soeurs qui embrassent notre saint Institut avec zèle et amour. Je sais que vous y prenez part et que toute la communauté se réjouira quand elle apprendra que Notre Seigneur est honoré au Très Saint-Sacrement de l'autel par des âmes très saintes."

En 1677, nous retrouvons Mère Anne à Rouen. Mère Mectilde lui ayant confié l'organisation de cette fondation.

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...Où toutes les créatures manquent, Dieu suffit. Il y a peu de vrais amis en ce monde ; Notre Seigneur le permet parce qu'il veut être l'unique. Dieu soit béni de ce que vous avez pris possession de votre petite maison (rue des Arsins) le jour et peut-être l'heure que je présentais à la sainte Mère de Dieu pour la faire agréer à son divin Fils. Croyez qu'elle en fera son ouvrage ; vous serez bien récompensée des peines que vous y prenez. Faites, au nom de Dieu, tout ce qui sera pour le mieux sur les accomodements de l'église, sans avoir égard à la dépense. Nous ne devons avoir rien de plus à coeur que le temple et l'autel du Seigneur, et les ornements de son trône eucharistique ; c'est la principale affaire. Pourvu que ce qui regarde le Saint Sacrement soit bien, le reste ira comme il pourra. Faites en sorte qu'il y ait une petite tribune où l'on puisse l'adorer et avoir la consolation de l'envisager, qui est le plus doux plaisir qu'on puisse posséder sur la terre. Je prie Notre Seigneur de sanctifier et soutenir, par la force de sa grâce, l'oeuvre pour laquelle vous vous êtes si généreusement sacrifiée.

Le 18 août, nous apprenons qu'elle est Sous prieure. Mère Mectilde écrit à l'une des fondatrices :

"...Il y faut prendre les soulagements que vous avez besoin et dont la chère Mère Sous-Prieure aura grand soin, car sa charité n'est pas moins grande qu'elle ne l'était ici. Vous pouvez vous y confier. Je ne sais si les eaux de Forges (Seine-Maritime) vous seraient bonnes ; vous en pouvez consulter les médecins. Prenez courage ; j'espère que bientôt j'aurai la joie d'être avec vous."

En septembre 1677, Mère Mectilde remercie avec beaucoup de délicatesse Mère Anne, pour tout le soin qu'elle a pris dans la fondation du monastère de Rouen.

"Non, ma très chère Mère, ce n'est pas mon intention que vous reveniez à Paris avant que Notre Seigneur ait pris possession du temple que vous lui avez dressé. Mon dessein est que vous ayez la joie et la consolation de voir votre ouvrage couronné par la pré- sence du très Saint-Sacrement et qu'il vous comble de ses bénédictions. Je lui rends grâce de la paix et du repos intérieur qu'il vous donne : c'est le centuple de ce monde. Sa bonté ne veut pas que les soins et les travaux que vous avez eus en procurant sa gloire soient sans récompense, même dès cette vie."

En novembre alors que Mère Anne s'inquiète de la très grande pauvreté de la fondation de Rouen, Mère Mectilde au contraire s'en réjouit et dit : le 12 novembre, au chapitre à Rouen :

..."Je le disais ces jours passés à une de nos Soeurs qui a vu la maison de Paris dans son commencement, qu'elle eût à me dire si jamais elle avait manqué de quelque chose et si la Providence n'avait pas pourvu à tout ? Vous n'avez pas, je vous l'avoue, un revenu de soixante ou quatre-vingt mille livres de rentes. Mais, enfin, vous avez assez pour vivre honnêtement. Et vous autres, mes Soeurs qui êtes ici, pouvez-vous me dire que quelque chose vous ait manqué ? La Mère Sous-Prieure Loyseau, qui n'est pas trop crédule, à moins qu'elle ne voie elle ne croit pas, a été surprise sur ce sujet et toute en admiration ayant vu ce qui se passait. Là-dessus j'aurai bien des choses à dire, mais il n'est pas encore temps à présent de les déclarer, ce sera pour un de ces jours."

La narratrice du P.101 poursuit : "Elle voulut lui donner cette satisfaction quoique sa présence lui était fort nécessaire à Paris, étant celle sur laquelle elle pouvait s'assurer le plus ne quittant la maison qu'avec peine."

La Mère Anne du Saint-Sacrement étant de retour à Paris était toujours dans des inquiétudes au sujet de la Mère Mectilde connaissant mieux que nulle autre de quelle importance était sa conservation pour tout l'Ordre. On ne doit pas s'étonner, si après Dieu, elle n'avait rien plus à coeur et si elle lui donnait si souvent des marques de ses soins."

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Un peu plus tard, Mère Mectilde est très gravement malade et la rédactrice du P.101, écrit : "La Mère Anne étant avertie du danger où avait été cette vénérable Mère en demeura dans des inquiétudes qui lui ôtaient entièrement le repos. Voici ce que notre digne Mère lui répondit :

"Au nom de Dieu conservez-vous, toute votre occupation est de penser à ma santé et de négliger la vôtre, et ne savez vous pas que je ne puis vivre sans vous. Si vous aimez tant ma vie, aimez un peu plus la vôtre pour l'amour de Notre Seigneur, car ce n'est que pour lui que vous et moi voulons vivre, hors de là je voudrais mourir, parce que je ne puis vivre sans péché, et que le péché me tue, c'est ma grande et terrible croix en ce monde, toutes les autres ne sont que des ombres comparées à celle là."

En 1678, Mère Anne est à Paris, Mère Mectilde à Rouen. Mère Anne écrit :... sur le fait d'un bâtiment qu'elle était obligée d'entreprendre, et dont elle lui demandait la permission après lui avoir permis, elle ajoute :"je vous prie de considérer que nous ne bâtissons point pour nous, mais pour celles qui viendront dans la suite, remarquez encore que si je veux le commode et le solide, et l'utile, je ne prétends pas donner les mains, ni mon consentement à aucune vanité, ni embellissement curieux qui tirent hors de la simplicité religieuse. Je vous recommande pour de bonnes et justes raisons que la sainteté de votre Profession vous doit faire comprendre aussi bien que moi, réglez donc toutes choses modestement afin d'attirer les bénédictions du ciel, les faisant dans cet esprit, joint à celui d'une parfaite union, je ne doute de rien pour le spirituel et pour le temporel. Ne m'attendez point faite toujours travailler crainte de laisser la belle saison." puissiez conclure, il ne m'importe où il plaira au Seigneur de se loger, il y a longtemps que nous le prions de choisir lui-même le lieu de sa complaisance, "et la rédactrice du P.101 ajoute : "Cette bonne Mère qui était une personne fort entendue dans les affaires et qui d'ailleurs avait un grand zèle pour avancer cette oeuvre mis tout en usage pour y réussir."

En 1680, nous retrouvons Mère Anne à Rouen. Les Soeurs n'ont pas trouvé un lieu pour se loger convenablement. Le 16 janvier Mère Mectilde écrit à Mère Anne pour l'encourager :

"Je souffre de vous savoir dans la peine par la privation de mes lettres, et que je ne puis vous tirer de cette inquiétude, me trouvant chaque jour si surchargée qu'une chose m'en dérobe une autre ; j'ai cependant commencé de vous écrire, très chère fille, plus de cinq ou six fois, sans que j'ai pu achever, je me hâte en écrivant celle-ci, de crainte qu'il ne me survienne comme aux autres, quelque chose de pressant qui m'oblige de tout quitter. Je suis plus captive que jamais, mais tout cela n'empêche pas que je ne sois toute à vous et que je ne désire ardemment de vous donner quelque consolation ; mais, très chère, les solides ne peuvent venir que de Dieu seul, c'est lui qui peut réjouir le coeur et calmer l'esprit. Je vous conseille de vous y tenir bien attachée comme à votre divin centre. Vous êtes au lieu saint pour vous sanctifier, je vous conjure de vous y appliquer pour votre propre satisfaction après la gloire du divin Maître à qui vous vous devez entièrement. Travaillez de toutes vos forces pour remplir dignement la place que vous tenez dans l'Institut. Jamais la joie d'une âme n'est plus grande que lorsqu'elle est fidèle à la grâce qui la pousse incessamment à son devoir, la conscience en possède une tranquillité admirable.

On cherchait toujours une maison pour installer la communauté de Rouen, Mère Mectilde écrit à Mère Anne encore à Rouen pour aider en ces premiers temps difficiles : "Pourvu que vous Je ne sais, très chère, si Monsieur votre père, vous aura donné avis de la perte que vous avez faite de Madame votre Tante de

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Hautebruière, elle est retournée à son Dieu, je le prie nous faire la miséricorde que nous, y puissions retourner de même, c'est-à-dire avec une entière fidélité. Relevez votre courage donc, pour être uniquement toute à lui. Votre chère soeur Edith, attendant les ordres (le la divine Providence sur elle, elle est encore bien jeune pour se déterminer, il faut bien prier Dieu pour elle, elle en a grand besoin. Ne m'oubliez pas aussi en vos bonnes prières. Travaillez de tout votre coeur à acquérir la vraie humilité, la douceur et la simplicité dans l'obéissance, et surtout ne regardez jamais que Dieu en celles qui ont droit de vous commander. Je vous recommande la charité envers vos Soeurs, les honorant et les aimant en Jésus-Christ, ayant clans vos pratiques une sainte condescendance, fuyant néanmoins toujours les complaisances humaines qui vous attachent à la créature avec imperfection, point de respect humain, ni de vanité, c'est une pure folie, mais partout douceur et humilité, vous souvenant (les paroles de Notre-Seigneur : "Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de coeur."

Saluez de ma part toute la petite troupe des chères Victimes, je ne les oublie pas.

Du 16 (le l'an 1680.

De même le 29 avril 1680, car la situation est toujours difficile :

"... Un coeur moins rempli de foi et de soumission aux volontés divines se rebuterait facilement de tout, mais le vôtre, très chère Mère, est si bien façonné à ses adorables conduites que vous les regardez sans vous effrayer, attendant en paix les moments de sa Providence, qui sera toutes choses dans le temps, après qu'elle aura détruit mon orgueil et la propre vie que je pourrais bien prendre dans son oeuvre, si elle avançait selon ces mouvements de l'esprit humain.

Ne laissez pas, très chère Mère, d'entendre le prix du (château de Mathan), et si l'on n'y peut, l'on s'arrêtera à N., qui sera toujours notre petit réduit, car, en matière de cette affaire, nous ne faisons rien de moins que ce que nous voudrions. Il nous faut marcher comme l'on veut et non comme nous le souhaiterions. Allons donc à petit pas, puisque le Seigneur le veut ; j'espère qu'il nous conduira imperceptiblement dans ses volontés ; telles qu'elles soient je les accepte. A Dieu, très chère Mère, je m'en vais tâcher de faire la sainte Communion.

Je suis toute à vous en celui qui se donne par un amour infini à toutes ses créatures dans le divin Sacrement.

Nous découvrons dans le "Livre de comptes" : "A sa Profession elle donna à Mère Mectilde 3900 livres, mais elle ne voulu jamais, étant religieuse, être regardée comme bienfaitrice de la communauté". Elle avait un sens droit, un très juste discernement dans les affaires les plus difficiles, capable d'inspirer d'excellents conseils et cependant toujours prête par une humble défiance d'elle-même à écouter ceux des autres, mais soutenant courageusement, malgré les obstacles qui survenaient ce qu'elle avait cru devoir entreprendre pour le plus grand service de Dieu.

Ce que nous pouvons connaître de sa vie intérieure par quelques écrits de sa main, et par les lettres que lui adresse Mère Mectilde, porte à penser qu'elle ne connut guère de consolations sensibles, mais dit la chronique : "les croix, les sécheresses, les dégoûts, et cependant elle ne s'est jamais démentie un seul moment, toujours contente de Dieu, quelques traitements qu'il lui fit.

Elle a toujours rempli des charges importantes dans son monastère : cellerière en 1684 et dépositaire, sous-prieure en 1689. Elle remplit toutes ces charges avec tant de dévouement et de charité qu'elle fût unanimement choisie comme supérieure à la mort de la vénérée fondatrice. Mais elle devait elle-même mourir un an plus tard : le vendredi Saint 1699 à 75 ans, après trente huit ans de vie religieuse.

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A travers tous ces textes, nous voyons se dessiner le portrait d'une moniale douée de grandes capacités humaines, mais surtout d'une âme exceptionnelle.

VII La Dispersion lors de la Révolution ARCHIVISTES DE ROUEN

Les monastères fondés par Mère Mectilde à la veille de la Révolution.

"Le texte de la Constitution civile du clergé (juillet 1790) vise à une restructuration de l'Eglise et à une redéfinition du statut social de son personnel, évêques et prêtres, désormais élus par des assemblées du peuple.

Mais consciemment ou inconsciemment, le projet révolutionnaire allait plus loin : il touchait à la nature même de la foi et de l'Eglise. Il avait des implications théologiques et spirituelles qui nous apparaissent sans doute mieux avec le recul du temps et les leçons de l'histoire contemporaine.

Tout d'abord, ce que la Constitution civile (le l'Église met en question, au moins de manière implicite, c'est la nature sacramentelle de l'Église...."

L'immense majorité des évêques et une forte proportion de prêtres ont refusé de prêter le serment à la Constitution civile, et cela d'abord au nom de leur conscience.

Le 4 janvier 1791, l'évêque de Poitiers monte à la tribune de l'Assemblée et déclare : "J'ai 70 ans, j'en ai passé trente-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je pouvais faire. Accablé

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d'années, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse, je ne veux pas prêter serment. Je prendrai mon sort en esprit de pénitence". Même scénario dans les paroisses, citons ici le curé de Notre-Dame de Niort : "Il m'est absolument impossible de faire un serment qui est contraire à ma conscience ; car autant je suis attaché à la Nation, à la Loi et au Roi, autant et plus je le suis à mon Dieu, à ma religion, à ma foi et à mon peuple."

(Mgr C. Dagens, l'Église à l'épreuve de la Révolution. Paris, Téqui, 1989.)

En lisant la déposition d'évêques et de prêtres refusant de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé, on comprend à quels drames de conscience furent affrontées nos Soeurs en 1790-1791.

Rappel de quelques dates qui jalonnent ces années 1789-1801.

1789 - 2 novembre : aliénation des biens ecclésiastiques.

1790 - 13 février : suppression des voeux monastiques.

1792 - 25 avril : Bref du Pape Pie VI.

28 avril : interdiction de porter le costume religieux

et suppression de toutes les congrégations.

2 septembre : massacres dans toutes les prisons de Paris

et en province.

1794 - la grande Terreur.

27 juillet : chute de Robespierre, mais les arrestations et déporta-

tions se poursuivront longtemps.

1795 - 21 février : Décret de liberté des cultes et séparation

de l'Église et de l'État.

avril-juin : de nombreuses églises sont réouvertes.

juin-septembre : retour à l'hostilité contre l'Église.

1796 - le Directoire instable, oscille entre paix et répression.

mai : retour à la politique d'apaisement mais avec de

nombreuses dénonciations qui n'aboutissent qu'à la prison.

Les rigueurs sont variables selon les départements.

1797 - Brusque retour à la persécution avec déportation de prêtres

rentrés en 179G.

1798 - été-automne : dans la lassitude générale les mesures antire ligieuses s'atténuent, nombreux retours de prêtres

— mais on arrête et déporte, non plus à Cayenne (Guyane),

car les Anglais ont la maîtrise des mers — mais dans les forts

des îles d'Oléron et de Ré.

1799 — 17 août : le culte public peut réaparaître mais des prêtres

"trop" zélés sont poursuivis.

28 décembre : décrets d'apaisement religieux.

1800 — août : réouverture de l'église Saint-Sulpice à Paris.

septembre : rétablissement des Filles de la Charité.

Ce qui peut reprendre le plus rapidement c'est l'enseignement avec de grands dévouements - anciens religieux et religieuses laïcs. Mais ils doivent enseigner l'histoire de France et la morale selon les conceptions de la Révolution et faire disparaître tous les livres employés avant 1789. D'où nombre de fermeture d'écoles en représaille de la non observance de ces lois - écoles qui fermaient quelques mois ou se transportaient ailleurs. De ces années difficiles, il faut retenir le refus généralisé du calendrier révolutionnaire. Pour les chrétiens, le décadi ne pouvait remplacer le dimanche.

La dépravation des moeurs avait atteint des couches importantes de la société. "L'exemple" venant de haut.

La déchristianisation fut voulue et implacablement poursuivie tout au long de la Révolution et du Directoire.

En vue des événements qui s'annonçaient difficiles en France, des religieuses avaient demandé des instructions à Rome.

Pie VI, Jean Ange Braschi, (1717-29 mars 1799), élu Pape le 15 février 1775. Par un Bref, du 25 avril 1792, le Saint-Père proposait aux religieuses une ligne de conduite qu'elles appliqueront dans la mesure du possible. Nous verrons dans la suite de ce chapitre, que nos Soeurs y ont été fidèles, au moins dans l'esprit, là et quand cela n'a pas été possible d'être respecté à la lettre.

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Instruction donnée par notre Saint-Père le Pape Pie VI aux Religieuses de Kerlot en Bretagne, jointe à son Bref du 25 avril 1792, et qu'il a étendu aux autres religieuses.

Abrégé de l'Exposé des Religieuses.

Obligées de nous retirer dans nos familles, quelle conduite devons-nous tenir pour pratiquer les voeux de clôture, de pauvreté, le voeu d'obéissance surtout ?

Eloignées de leur digne abbesse, les religieuses de Kerlot pourraient être dans l'impossibilité d'entretenir avec elle des relations qui seraient cependant plus nécessaires que jamais pour leur conduite :

Réponse

Si par hasard, quelqu'une de ces religieuses ne trouvait plus (le monastère ou Communauté qui voulu la recevoir, et qu'elle fut obligée de se retirer dans quelque maison particulière, elle devra d'abord préférer celle de ses parents plus proches, pourvu toutefois qu'elle puisse, en y demeurant, mener une vie retirée, exemplaire et édifiante... N'ayant point de parents, ou qui ne soient pas honnêtes et catholiques zélés, les religieuses pourront choisir quelle qu'autre habitation particulière, en préférant celle où elles pourront demeurer plus en paix au milieu des séculiers.

Ne pouvant pas s'habiller en religieuses, elles choisiront l'habillement qui soit le plus modeste, chacune selon sa propre condition, mais au dessous de l'habillement séculier, elles porteront quelque petit scapulaire ou autre marque de l'habit religieux.

Pour ce qui regarde les voeux solennels, il n'y a pas de doute que quoique forcées de vivre parmi les séculiers, elles sont néanmoins obligées à les observer mais de la manière compatible avec le nouveau genre de vie qu'elles sont obligées de tenir... il est inutile de représenter à ces dignes religieuses qui ont donné des preuves si éclatantes de courage et de fermeté à maintenir leurs saints voeux au milieu de tant de dangers et de travaux :

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Que le voeu de chasteté perpétuelle pouvant s'observer en tout lieu et en tout état, elles ne peuvent en garder avec plus de sûreté la candeur, qu'en choisissant la retraite et l'éloignement des divertissements et du bruit du siècle.

A l'égard du voeu de Pauvreté, il suffit qu'elles ne se soucient point d'acquérir des biens temporels, ni employer leur revenu en dépenses vaines et superflues ; mais qu'elles vivent dans la sobriété et la frugalité convenables à leur nouvel état, et aux besoins de chacune, selon les circonstances où elles se trouveront.

Les religieuses ne pouvant obéir à leur ancienne supérieure, elles obéiront au Vicaire général capitulaire de Quimper, ou à celui qui en sa place en exercera la charge, ou à tout autre Ordinaire du lieu où elles se trouveront.

En dernier lieu à l'égard de la clôture étant arrachées violemment de leurs monastères, et obligées de vivre ailleurs, ce sont des raisons assez puissantes d'en être dispensées jusqu'au moment où cesseront les malheurs qui désolent aujourd'hui la France.

Cette instruction doit être la Règle de leur conduite, mais surtout elles tâcheront de conserver cette force d'esprit et de courage avec laquelle elles ont repoussé jusqu'à présent ceux qui s'efforcent de les séduire, et de les porter à prévariquer, et a ne pas observer leurs voeux. Car, avec cette force d'esprit et de courage, elles continueront à être les épouses heureuses de Jésus-Christ, qui leur à préparé le triomphe de leur constance dans le Royaume des cieux.

PARIS, rue Cassette

Le premier monastère fut fondé à Paris, rue Cassette par Mère Mectilde du Saint-Sacrement, le 25 mars 1653.

Quand parut le décret d'expulsion de tous les couvents, le 25 avril 1792, le monastère comptait vingt-cinq religieuses de choeur, dix Soeurs converses, deux novices et une postulante. Du

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fait des décès et du départ forcé des deux novices et de la postulante, la communauté n'avait plus que vingt-trois religieuses (le choeur et neuf Soeurs converses le jour de l'expulsion.

Leur monastère était mitoyen du couvent des Carmes (actuel Institut Catholique), par le mur de leur jardin. Aussi, le 2 septembre 1792, les religieuses étaient clans la douleur d'entendre les massacres qui se perpétraient à leur porte. Les révolutionnaires montés dans les cellules des Pères Carmes, vidées de leurs occupants, excitaient, des fenêtres, leurs camarades qui tuèrent tous les prisonniers dans le jardin. Nos Soeurs ne pouvaient pas ne pas entendre. Elles restèrent dans leur monastère jusqu'en octobre 1792 date à laquelle elles furent définitivement expulsées.

En 1800, les religieuses tentèrent de se regrouper. Mère Catherine Heu en réunit quelques-unes, rue Copeau, à Paris, mais cet essai ne put aboutir.

TOUL (Meurthe-et Moselle)

Fondé par Mère Mectilde, le 8 décembre 1664, ce prieuré fut toujours un modèle par sa ferveur et sa régularité. C'est là que Mère Mectilde prit les Soeurs dont elle eut besoin pour ses fondations et agrégations : Nancy - Paris - Saint-Louis-au-Marais Varsovie - Châtillon-sur-Loing.

Lorsque les décrets votés, le 13 février 1790, supprimant les voeux monastiques furent mis en application, la première opération projetée par les commissaires du district fut de faire voter les religieuses pour élire leur supérieure, étant bien entendu que celle qu'elles avaient mise antérieurement à leur tête, l'avait été par la contrainte !

Bien que déjà âgée, la Mère Prieure, Mère Saint-Benoît Bernard, fut élue par vingt voix (Soeurs de choeur et Soeurs converses unies), vingt voix sur vingt-et-une, la manquante était évidemment la sienne. La "procureuse", c'est-à-dire l'économe, fut, elle aussi réelue de la même manière. Elle se nommait Marie Aimée, Henriette Cachedenier de Vassimon ; c'est elle qui permit à la communauté de traverser l'orage sans de trop gros dommages et de relever son monastère.

Le 14 octobre 1792, les Soeurs sont forcées par la Révolution de sortir de leur monastère au nombre (le vingt Soeurs de choeur et trois Soeurs converses. La mère Prieure s'éteignait au bout de quatre mois. De pieuses demoiselles accueillirent les religieuses.

Après le décès de la mère Prieure, les Soeurs qui étaient réunies, élirent la Mère Marie Aimée de Vassimon comme Prieure. Un ancien récit la décrit : " comme la plus capable de gouverner dans des circonstances aussi difficiles... le Seigneur l'ayant pourvue de toutes les qualités nécessaires."

Alors qu'elles étaient encore unies chez leurs bienfaitrices, elles purent dresser un petit autel clans une alcôve, un prêtre venait y dire la messe, les confesser, les communier et y laisser le Saint-Sacrement, leur permettant d'assurer l'adoration perpétuelle. Mais cela ne dura pas.

La mère Prieure put loger ses Filles chez de bons catholiques, pas trop éloignées les unes des autres, elles parvinrent à garder un très bon contact, tant spirituel que temporel, toujours soumises à leur mère Prieure à qui elles remettaient le produit de leur travail, "partageant le même pain et le même potage" que leur portaient leurs infatigables Soeurs converses, se réunissant... quand c'était possible — on peut dire que la communauté ne fut jamais dissoute.

Au bout de six mois, le mère Prieure fut accusée et dût comparaître devant le tribunal du district ; mais elle mit tant de noblesse, d'énergie et de présence d'esprit dans sa défense que ses accusateurs furent confondus et durent la renvoyer chez elle. Mais en avril 1793, ils l'envoyèrent prendre, de nouveau, pour la mettre en prison. Toutes les Soeurs firent le voeu d'honorer spécialement la Nativité de la sainte Vierge et la mère Prieure fut remise en liber-

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té, contre toute attente, le jour de cette fête. Les Soeurs purent maintenir une certaine union entre elles et la mère Prieure, et assurer l'essentiel de leurs observances religieuses.

Après la sécularisation des biens ecclésiastiques, le couvent de nos Soeurs fut transformé en prison du district. En avril 1793, une trentaine de suspects furent emprisonnés dans la chapelle, à charge à eux de se nourrir et le 15 mars 1794, un second contingent de suspects les rejoignait.

Le club des Jacobins créé dès 1790 se réunit trois fois par semaine de quatre à sept heures du soir dans l'ancien séminaire du Saint-Esprit et dans notre couvent. Après la mort de Robespierre, 27 juillet 1794, le club se met en sommeil et se réunit pour la dernière fois le 5 avril 1795.

C'est en 1806 que les Soeurs se rassemblèrent ostensiblement. Des pensionnaires vinrent à elles et leur permirent de recevoir des sujets. Des moniales de Nancy et de Rambervillers se joignirent à elles.

La maison louée à Toul devint trop petite. Le couvent de Rambervillers encore debout n'avait plus d'église ; c'est alors que la Providence leur "offrit" le couvent qui avait été la propriété des religieuses de la Congrégation Notre-Dame fondée par saint Pierre Fourier. Le contrat d'achat date d'avril 1812. Les Soeurs purent prendre possession de leur nouveau monastère le 1er octobre 1812, vingt ans après leur expulsion de Toul. Ce fut un foyer de prière et d'adoration tout au long_du XIXe siècle, le plus florissant de notre Institut. Ce sont les lois spoliatrices de 1904 qui l'ont fait fermer. L'église est encore visible.

RAMBERVILLERS (Vosges)

Fondé en 1625 par Euphraise du Hautoy et Barbe de Hulce, alliées aux princes de Salm et à des grandes familles de Lorraine, moniales bénédictines de la Réforme de Lorraine des Saints Vanne-et- Hydulphe, il sera agrégé à l'Institut, le 28 avril 1666.

A l'aube de la Révolution, le couvent compte seize moniales de choeur et huit Soeurs converses. Par une délibération du Conseil général de la commune, en date du 23 février 1790, nous savons que malgré la suppression des Ordres réguliers, une exception est faite "pour les religieuses de l'Adoration perpétuelle qui menaient une vie édifiante, faisaient d'abondantes aumônes, donnaient l'instruction aux jeunes filles et secouraient les pauvres si efficacement qu'elles rendaient inutile l'établissement des Sœurs de la Charité venues depuis peu dans la ville."

Dans un texte manuscrit, daté du 22 janvier 1791, nous lisons : " le maire et les officiers municipaux de Rambervillers se sont présentés au couvent des Dames religieuses du Saint-Sacrement pour dresser un état de toutes les religieuses qui composent ce monastère et pour recevoir leurs déclarations, si elles entendent sortir de leur couvent, ou continuer de vivre en communauté. Ces Dames au nombre de vingt-quatre ont toutes déclaré aimer mieux mourir que de quitter la vie commune à laquelle elles sont engagées par leurs voeux." Cependant, l'inventaire de leurs biens est pratiqué du 31 janvier au 11 février 1791.

Dans la séance du 14 mai 1791, - acte des délibérations - "les Soeurs dénoncées le sont pour avoir refusé l'entrée du monastère à l'évêque constitutionnel Mandru qui voulait se faire ouvrir par la force."

Déjà, le 30 avril, ce même directoire avait vertement blâmé les bénédictines pour "leurs propos séditieux ! au sujet des prêtres réfractaires... dignes des temps d'ignorance et de barbarie... !"

Selon les archives de la ville, nous relevons que le maire qui était en juin 1791, le Sieur Roussel, est relevé de ses fonctions pour avoir refusé de participer aux assemblées élisant un évêque et un curé constitutionnels, "l'Assemblée Nationale, ayant outrepassé ses droits en décrétant la Constitution Civile du clergé...

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mais ses administrés ne l'entendant pas de cette oreille se plaignirent au département à Epinal et le Sieur Roussel fut ramené "en cérémonie" et prié de reprendre ses fonctions."

Quelques incidents marquèrent l'année 1791 : le refus par un prêtre réfractaire - Monsieur Poirot, aumônier du monastère - de se découvrir sur le passage du cortège de l'assemblée. Le refus des Soeurs du Saint-Sacrement de sonner les cloches lors de la réception de l'évêque constitutionnel Mandru.

Du 15 au 27 octobre 1792, on vend le mobilier qui est dans le couvent. En mars 1793, le 4, et en mai, les 21 et 22 nouvelle vente, cette fois : des orgues, des bancs et des stalles, enfin une partie de la sacristie. Le tout était très pauvre.

Le 8 novembre 1795, liquidation totale et suppression du monastère, au profit d'une habitante de la ville, la veuve Christine Vaillant, maman de la dernière novice du monastère de Rambervillers.

Tout ceci est conservé aux archives départementales des Vosges à Epinal et aux archives de la ville de Rambervillers.

En 1793, est décrété l'enlèvement des signes extérieurs du culte. Mais comme pour l'obligation du calendrier révolutionnaire qui supprimait le dimanche et imposait le décadi, la population ne mit que très peu d'efforts à suivre ces ordres et les choses traînèrent en longueur.

Une extrême pénurie de grains obligea le district à faire appel à des départements voisins, avec peu de résultàts d'ailleurs. Nos Soeurs eurent grandement à souffrir de cette disette.

Si la chute de Robespierre mit fin à la Terreur qui ne paraît pas avoir été très violente à Rambervillers, la passion antireligieuse de la Convention ne désarmait pas et l'an IV vit l'application stricte des lois de 1792-1795 qui poursuivaient les prêtres : douze dans le district - un seul fut arrêté à Rambervillers.

Chassées de leur couvent, quelques Soeurs, dont les plus jeunes, sont rentrées dans leurs familles. D'anciennes traditions rapportent qu'au début de notre siècle certaines familles possédaient encore des objets ayant appartenu au monastère et qu'elles les conservaient avec vénération.

L'église fut détruite au début du XIXe siècle. Les bâtiments du monastère ont été employés par la ville pour école. (Actuellement, la partie ancienne est classée). C'est pour cette raison que les moniales se joignirent à leurs Soeurs de Toul et de Nancy lorsqu'elles purent reprendre la vie commune.

L'une des survivantes vint se joindre, en mai 1823, à la communauté qui s'était regroupée à Paris dès 1802. Catherine Blaux, Mère sainte Thècle, apportait à la fondation l'esprit de son monastère de Profession. Sa notice nécrologique nous dit : "elle possédait les vertus de l'Institut dans le plus éminent degré : sa conduite était une preuve de ce qui se disait de la parfaite régularité de sa Maison qui paraissait n'avoir pas dégénéré depuis sa fondation."

Peut-on faire un plus bel éloge de la communauté qui fut la première formatrice de Mère Mectilde.

NANCY (Meurthe-et-Moselle)

L'abbaye Notre-Dame de Consolation de Nancy avait été fondée par Catherine, princesse de Lorraine, fille du duc Charles III, un des plus glorieux de l'histoire de Lorraine. Catherine l'avait donnée, en 1648, en héritage à sa nièce Marguerite de Lorraine. De grandes difficultés financières- ayant rendu la vie du monastère difficile, la duchesse Marguerite songea à Mère Mectilde pour relever ce couvent.

Les premières lettres patentes datent du 15 janvier 1669. La première Exposition du Saint-Sacrement du 13 avril 1669. Il est remarquable que les religieuses avaient une grande dévotion au

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Saint-Sacrement et à la sainte Vierge depuis trente-cinq ans, lorsque le monastère fut agrégé à l'Institut. On le vît bien lorsque l'une des cloches de l'église est tombée. Elle portait l'inscription "Loué soit le Très-Saint Sacrement".

A la veille de la Révolution, le monastère abritait vingt huit religieuses de choeur et neuf Soeurs converses.

Lorsque les Ordres religieux furent abrogés, les Soeurs demeurèrent encore quelque temps dans leur couvent mais la propriété en fut attribuée à la nation. Aussi, dès le 14 mars 1791, des portions des terres et des vignes furent vendues. Le 3 novembre 1793, on signifia aux moniales leur expulsion définitive. "Dom Claude Richard, directeur spirituel des Bénédictines du Saint-Sacrement en 1787, était né à Lérouville (Meuse) en 1741, Profès de l'abbaye de Moyenmoutier (Vosges). Incarcéré fin novembre 1793, transféré à Rochefort où il arrive début 1794, meurt le 9 août sur les "Deux Associés" après s'être dévoué comme infirmier auprès de ses compagnons de misère. On l'inhuma à l'île d'Aix. Il a été béatifié le 1" octobre 1995. Ce pieux enfant de saint Benoît était la douceur et la bonté personnifiées. Dans l'extrême pénurie d'infirmier où nous laissait la mort de presque tous ceux qui avaient ce titre, il s'offrit généreusement au plus fort de la contagion, pour remplir ce périlleux emploi, dont il s'acquittait avec beaucoup de succès et à la grande satisfaction des malades, parce qu'il avait le talent de s'insinuer dans les coeurs. Mais, trop faible pour résister à de pareilles fatigues, il fut emporté au bout de quelques semaines, après une agonie extrêmement douloureuse et malheureusement beaucoup plus longue qu'on avait lieu de la craindre pour un homme déjà âgé, et dont toutes les humeurs paraissaient douces et calmes."(Lettre aux Amis de Solesmes, 1995 — 4).

Deux Soeurs se sont réfugiées chez leurs neveux et leurs ont laissé la recette des macarons, recette qu'elles avaient inventée. Du monastère des Bénédictines, dont l'entrée principale était rue Saint-Dizier, il ne reste plus en souvenir que le nom d'une rue : rue des Soeurs Macarons.

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Le 3 novembre 1793, les meubles du monastère furent vendus à l'encan, les livres transportés dans la grande salle de l'Université, l'église fermée et convertie en grenier à foin.

En 1796, fut vendue la maison où étaient élevées les jeunes filles du pensionnat et, en juillet de la même année, c'est le verger, le jardin potager, des bâtiments secondaires et le choeur de l'église. Le département se réservait l'emplacement nécessaire au percement d'une rue, laquelle ne sera ouverte qu'en 1841/42 (actuelle : rue du Général Drouot).

Le 14 juillet 1797, ce qui restait de la nef de l'église fut vendu pour servir à des usages profanes.

Dans son Histoire de Nancy éditée en 1909, Christian Pfister écrit que l'on peut reconnaître au numéro 38 de la rue Saint-Nicolas, au fond d'une cour, quelques restes, de la maison des pensionnaires, reconnaissables à la haute toiture.

Le couvent totalement démembré ne put se relever après la Révolution. Quelques religieuses se joignirent à leurs Soeurs de Toul et d'autres à la réunion de Paris en 1812. Les trois communautés lorraines se reformèrent à Saint-Nicolas-de-Port.

En 1817, Monseigneur Menjaud, alors évêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine, inaugura l'Adoration perpétuelle. Le premier jour de l'année liturgique (1' dimanche de l'Avent), on exposa le Saint-Sacrement à la Cathédrale-Primatiale de Nancy, puis à tour de rôle, dans chacune des paroisses du diocèse, ainsi tout au long de l'année sans interruption. De la sorte, ce qui fut la pensée centrale de Mère Mectilde du Saint-Sacrement : l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement se trouvait réalisée, autrement, mais effectivement, bien que dans un contexte différent.

ROUEN (Seine-Maritime)

Les premières Lettres Patentes octroyées à Mère Mectilde par

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Monseigneur François de Harlay, datent de mars 1663. La fondation d'un monastère à Rouen était désirée par nombre d'habitants. Nous en avons une preuve par les inscriptions relevées sur un petit cahier "Registre des Associés aux Religieuses du Très-Saint-Sacrement", dès l'année 1683. La plupart des adorateurs sont des laïques tant hommes que femmes. La première année on relève déjà quatre cents inscriptions.

La première Exposition du Saint-Sacrement, rue des Arsins, eut lieu le 4 novembre 1677. C'est la date officielle de la fondation. Le 26 juin 1684, la communauté s'installe au Château de Mathan, rue Morand.

En exécution des décrets de février 1790, trois membres du district se présentèrent au monastère, rue Morand, le 12 août, à huit heures du matin.

Très bien reçus par la mère Prieure et la communauté qui, dans leur ensemble, étaient fort ignorantes des événements qui se déroulaient en France, ces Messieurs du district se montrèrent très bienveillants "ne cherchant qu'à faire le bonheur des religieuses", et même assez religieux pour commencer leur visite par la prière à l'église. Tout fut examiné avec la plus grande attention : les noms et les activités de chaque religieuse, les biens mobiliers et immobiliers, les titres furent mis sous scellés. Ensuite "ils visitèrent la maison de fond en comble, et se retirèrent dans la soirée en nous renouvelant leurs obligeantes protestations."

Malgré leur bienveillance, ces Messieurs firent lecture des ordres de l'Assemblée Nationale, interdisant les voeux solennels et chaque Soeur dût comparaître en particulier pour déclarer son intention de sortir ou de demeurer dans le monastère. Toutes déclarèrent qu'elles voulaient être fidèles à leurs voeux et à la vie commune et signèrent leur déposition.

Le même interrogatoire fut renouvelé le 3 janvier 1791, avec les mêmes réponses et... le même succès ! Elles furent toutes et toujours, fidèles à leurs engagements même aux jours les plus durs de la Révolution. Ni les menaces, ni l'exode forcé de leur monastère, ni la prison, n'ébranlèrent leur fermeté. Il fallut donc passer aux élections de la supérieure et de l'économe. Réélection sans surprise, car l'élection canonique ayant déjà été faite, celle-là seule comptait pour les Soeurs.

Le 4 mars, les commissaires du district se firent remettre les contrats des biens et même les fondations de messe. La nation se chargeait de l'entretien du chapelain = 7 écus, 32 livres. Les Soeurs de Choeur recevaient chacune une pension de 390 livres et la Révolution qui venait de proclamer l'égalité, n'accordait que 199 livres aux Soeurs converses... ! Promesses qui d'ailleurs ne furent jamais exécutées.

En conséquence de la Constitution civile du clergé imposée à l'Église de France, en juillet 1790, un très grand nombre de prêtres refusèrent de prêter le serment exigé. Seuls les prêtres "jureurs" eurent l'autorisation de poursuivre ouvertement leur ministère.

Les officiers municipaux vinrent donc signifier à la mère Prieure qu'elle n'avait plus le droit d'ouvrir sa chapelle au public. Sur son refus d'obtempérer, les officiers municipaux requirent un serrurier. Il condamna la porte de l'église par trois barres de fer à l'extérieur et quatre sur les battants de la porte. Qu'à cela ne tienne, les fidèles entraient... par la porte du couvent. Mais ces allées et venues ne purent passer inaperçues et le 18 février 1792, les municipaux vinrent de nouveau perquisitionner.

Puis les événements se précipitent : le' octobre, expulsion des religieux et déportation des prêtres insermentés. L'aumônier de la communauté, l'abbé Nicolas Cousin, émigre le 7 septembre avec son frère vers l'Angleterre. Fin novembre, les Soeurs reçoi-

vent l'ordre de "vider les lieux". Le mobilier fut transféré en divers dépôts : la bibliothèque, les tableaux, les ornements de la sacristie, en ce qui fut l'abbaye de Saint-Ouen. Revêtues d'habits séculiers, les Soeurs sont accueillies dans leur famille ou chez des amis de la communauté. Durant ce temps, l'abbé Cousin ne cessait de penser aux Soeurs dont il avait la charge spirituelle. Malgré les conseils de prudence, il n'y pût tenir et en juin 1793, en pleine Terreur, il rentrait à Rouen.

Sous des noms d'emprunt et des costumes fort divers, il visitait les Soeurs et leur apportait les secours spirituels dont elles avaient le plus grand besoin. Deux de ses amis, prêtres réfractaires comme lui, l'assistaient pour ne pas trop attirer l'attention sur une seule personne ; c'étaient l'abbé Samuel et l'abbé de Chavannes.

Le groupe réfugié chez Madame de Villequier avait la grâce de posséder le Saint-Sacrement dans une petite pièce retirée, à l'insu, ou presque, de leur charitable hôtesse, et par prudence pour toutes.

La Convention mène une lutte ouverte contre "tout manque de civisme" et envoie à Rouen, un représentant avec pleins pouvoirs : Siblot. Les perquisitions s'intensifient et, le 24 mars 1794, le premier groupe des Soeurs avec la mère Prieure est arrêté. Quinze jours plus tard, un autre groupe de sept Soeurs est arrêté. Mais le maire de Rouen rêve de mieux faire. Il décide "une battue, qui doit délivrer la ville de tous les scélérats". Il convoque tous les frères de la "Société populaire". Dès onze heures du soir la ville est cernée. Six cents hommes sont recrutés, divisés par groupes de dix. A deux heures du matin commence la grande battue. Les dernières religieuses encore libres sont arrêtées. Avec les nombreuses victimes de cette nuit tragique, elles furent incarcérées dans l'ancien couvent des Clarisses qui se révéla vite trop petit. Puis, toutes les religieuses furent tranférées dans l'ancien couvent Sainte-Marie. Elles allaient deux par deux ; en tête la mère Prieure des Carmélites avec une de ses Soeurs. Ce cortége encadré d'une double haie de soldats avait quelque chose de si impressionnant que "la foule ne put s'interdire de respect et de pitié" : 23 floréal = mai 1794.

La concierge de la prison nommée Françoise, tempérament de soldat et coeur d'or, semble bien n'avoir sollicité ce poste que pour venir en aide aux détenues. Nos annales nous livrent les vrais sentiments du coeur de Françoise : "Elle était touchée par l'union qui régnait entre les prisonnières et surtout par l'affection respectueuse des Bénédictines pour leur mère Prieure. Oui, je les aime ces braves filles, parce qu'elles sont comme de petits poussins avec leur Mère".

Elles étaient cinq cents, détenues dans le plus grand dénuement. Ce fut une vraie vie de ferveur et de charité entre toutes, note une des religieuses.

Les Soeurs avaient imaginé de creuser la poitrine d'une poupée de cire, une sorte de custode dans laquelle elles conservaient l'Eucharistie. Françoise était de connivence. Lorsque des visiteurs indésirables se présentaient, elle hurlait et accablait les religieuses des injures de son riche vocabulaire. C'est aussi grâce à elle qu'un prêtre venait célébrer la messe le dimanche dans une chambre haute de l'ancien couvent des Capucins situé en face de la prison. Un mouchoir attaché à la fenêtre signalait aux religieuses le temps de la messe. Il reste qu'elles ont beaucoup souffert de la faim car il fallait tout acheter, même l'eau, et elles n'avaient aucune ressource.

La mort de Robespierre, le 28 juillet 1794, ne paraît pas avoir libéré les prisonnières. Le 28 thermidor = 28 août, les prisonnières sont transférées avec Françoise, dans une autre prison. Mais les "ex-religieuses" doivent rester sur place sous la conduite d'une autre gardienne. Malgré la chute de Robespierre, le régime des prisons ne semble pas meilleur et la gardienne présente plusieurs pétitions pour... réclamer ses gages.

Enfin, le 27 septembre, un envoyé de la Convention — Sautereau — nomme une nouvelle municipalité. Le régime des

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prisons s'adoucit notablement. Les détenues sont autorisées à communiquer quatre heures chaque jour avec un ou deux parents agréés par le district. Elles sont alors trois cent soixante-quatre détenues à la prison Marie (le monastère de la Visitation Sainte-Marie ne devait être prévu ordinairement que pour une cinquantaine de religieuses environ...).

Le 18 janvier 1795, arrive l'arrêté du Conseil de Sureté générale portant "la mise en liberté de toutes les ex-religieuses détenues à Marie."

Quand aux prêtres, ils devront attendre le décret du 21 février 1795, pour que soit rétablie, en principe, la liberté du culte. Les églises sont rouvertes, les prêtres sortent de la clandestinité. Mais, dès le 28 août suivant, les églises sont à nouveau fermées et le culte redevient secret.

Le 23 janvier 1795, les religieuses sortent de prison mais elles n'ont ni logement, ni ressources. Leurs charitables hôtes des années précédentes, leur offre de nouveau asile.

L'abbé Cousin n'avait qu'un désir : reconstituer la communauté. A cet effet, un premier groupe, retourne rue Morand, face au monastère, avec la mère Prieure et douze moniales. Neuf autres vont rue de la Seille. La Mère Sous-prieure et cinq autres religieuses se retirent dans une maison particulière pour avoir plus de liberté pour rendre à la communauté les services nécessaires à sa survie.

Le couvent, rue Morand, avait été affecté à l'usage de filature et vendu comme bien national, le 21 janvier 1796.

Sans en rien dire à la communauté, Monsieur Cousin, cherchait où permettre à "ses filles" de reprendre une vie monastique. Le couvent des Pères Minimes, avait été acheté par un particulier en 1791 et avait servi en partie de dépot de grains et de denrées alimentaires. Les Minimes ne s'étant pas reconstitués, Monsieur Cousin pensa qu'"il ferait très bien l'affaire."

Madame de Radepont, fidèle bienfaitrice durant toutes ces heures tragiques, acheta le monastère en son nom. Plus tard, sa nièce, Madame de Roncherolles, le légua à la communauté.

Le monastère des Minimes adapté à sa nouvelle destination, les réparations urgentes achevées, Monsieur Cousin eut l'immense joie de réinstaller la communauté dans un couvent digne de ce nom, le 4 mai 1802.

Peu à peu la vie religieuse régulière reprit d'autant mieux que les Soeurs avaient tenu à l'essentiel avec ferveur en toute cette tempête. Les vocations se présentèrent mûries par ce temps d'épreuves. En quinze ans, vingt-huit religieuses firent Profession. La croix garde sa place de choix, source unique de grâces et de progrès, elle va venir de la part du Cardinal Cambacérès, archevêque de Rouen. Plein d'admiration pour l'abbé Nicolas Cousin et la ferveur des moniales, mais instruit par les malheurs de toutes ces années, il ne leur permettra de reprendre leur habit monastique qu'en 1816. Monsieur Cousin est mort le 29 janvier 1817.

Nos annales relèvent sobrement, mais en vérité, tout ce que la communauté a dû à son Directeur : "C'est au moment de son émigration que tout espoir semblait être perdu, et, qu'éloignées les unes des autres, nous étions restées unies par les coeurs ; nous reconnaissons que cette union des coeurs nous l'avons tenue après Dieu, à la sage conduite de notre respectable restaurateur."

PARIS - Saint-Louis-au Marais

Ce monastère a été fondé par un groupe de cinq religieuses venant du couvent lorrain de Toul. La première Adoration perpétuelle eut lieu le 21 septembre 1685, date officielle de la fondation. Après nombre de tractations les moniales s'intallèrent dans l'hôtel du Cardinal de Bouillon, rue Neuve Saint-Louis-au-Marais à Paris. Les Soeurs étaient fort pauvres comme l'atteste leur livre de comptes conservé aux Archives Nationales.

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En 1790, les religieuses sont au nombre de vingt-huit. La plus jeune Soeur est converse, elle a vingt-trois ans. Les commissaires de la République se présentent pour une première perquisition le 19 juin 1790. La simplicité de vie des religieuses, la pauvreté du mobilier, même à la sacristie, semblent les impressionner. Un procureur est nommé pour s'occuper de leurs affaires près de la municipalité de Paris. Les Soeurs ont-elles été interrogées comme en d'autres maisons religieuses ? Il semble qu'elles ne furent pas trop inquiétées.

Dès 1789, quand les premières mesures antireligieuses furent connues, la mère Prieure et la communauté s'empressèrent d'adresser une supplique à l'Assemblée Nationale. En présentant les raisons de la fondation de leur couvent, leur utilité pour l'éducation de la jeunesse, elles espéraient par là, parer au coup qui les menaçait. Cette supplique était signée par la mère Prieure, les dix-huit moniales de choeur et les huit soeurs Converses. Elle resta sans réponse.

Après le décret qui supprimait les voeux monastiques, les novices quittèrent le monastère, excepté la Soeur des Anges, que nous trouverons, fidèle, en toutes ces années terribles.

De 1789 à 1792, les religieuses purent vivre dans leur monastère, souvent menacées par des bandes hurlantes mais jamais personne ne put forcer les portes. Visiblement, le Seigneur et Notre-Dame les protégeaient.

Le 25 août 1792, les Soeurs reçurent l'ordre de quitter le monastère. Se partageant ce qui n'avait pas été spolié, elles se séparèrent, ce jour même, à midi, avec une extrême douleur.

Environ à cette date, les archives ne précisent pas, les religieuses unanimes firent le voeu de célébrer en grande solennité la fête du Très Saint Coeur-de-Marie, si Notre-Dame, notre Abbesse, leur obtenait de se réunir un jour.

En 1792, une des moniales réussit à racheter pour 50 écus, la Vierge du choeur, qui était mise en vente publique en même temps que tous les meubles du monastère. Cette Vierge était en bois doré datant de la fin du XVII' siècle. On peut légitimement penser que ce fut la statue de Notre-Dame Abbesse, qui présidait dans le choeur du monastère et que Mère Mectilde l'a connue.

Un groupe de Soeurs autour de la mère Prieure se réunit dans un logement que celles-ci pourront louer près de la prison de la Force, d'où elles entendront les trop célèbres massacres de septembre 1792. Elles se retirent alors par petits groupes dans leur famille. Une moniale reste à Versailles et soigne les malades dans un hôpital. Une autre passe en Angleterre. Les Soeurs converses travaillent dans des maisons particulières pour subsister.

La Prieure, mère Adelaïde Rosalie de la Présentation de Saint-Estève, meurt le 3 décembre 1792. La Mère Sainte-Marie et la Mère Mectilde, qui seront plus tard les piliers de la réunion, se réfugient loin de Paris près de madame de Grosbois qui les aidera si puissamment quand les Soeurs pourront reprendre la vie commune.

La chronique de cette époque nous brosse le tableau de la vie des Soeurs de 1792 à 1796. "La plus constante union régna parmi ces Soeurs dispersées. Elles eurent à souffrir toutes les privations qu'endurèrent les autres religieuses à cette époque désastreuse : les secours spirituels leur manquèrent longtemps... elles vécurent toutes au milieu du monde de la manière la plus édifiante, et les personnes qui les ont connues ont rendu témoignage qu'aucune n'a manqué à ses saints engagements".

En 1796, les temps devenus plus calmes, la Mère Mectilde et la Mère Sainte Marie revinrent à Paris. Elles purent trouver un modeste logement dans une maison où s'était déjà réfugiée la supérieure de la Visitation de Moulin, Madame de Damas, Mère Marie-Augustine.

En venant à Paris, Madame de Damas avait apporté le coeur de sainte Jeanne de Chantal. Nos deux religieuses obtinrent de faire une neuvaine devant cette précieuse relique en demandant à la sainte fondatrice de la Visitation de leur obtenir la grâce de reprendre leur vie monastique régulière.

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En 1802, les Soeurs projetèrent de se joindre à la communauté de Rouen de nouveau réunie. Mais l'abbé de Floirac, chargé des religieuses par le Cardinal de Belloi, leur conseilla de tenter de se regrouper, à Paris, comme leurs Soeurs de Rouen. La plupart des religieuses de Saint-Louis avaient pu vivre à Paris. Aussi vinrent-elles, avec enthousiasme, se rassembler dans un logement au n° 548, rue saint Anastase. A leur demande, Mère saint François d'Assise qui avait été la dernière Prieure du monastère de Dreux en 1792, accepta de reprendre la charge de Prieure.

Le 19 août 1802, on dressa l'acte de réunion. La Mère Saint François d'Assise fut élue selon nos Constitutions et le 21 août on procéda aux nominations.

Les religieuses, qui étaient en 1789 dix-neuf moniales de choeur et huit soeurs Converses, ne se trouvaient alors que six moniales. Quatre étaient décédées et six ne purent rejoindre la communauté pour des raisons diverses. Le 30 septembre, la mère Prieure et dix religieuses (moniales, novices et Soeurs données), s'installaient rue de la Perle.

Le le' octobre, deux moniales de Dreux et une Soeur donnée demandèrent d'être incorporées à la nouvelle communauté. Mère Saint François Xavier, moniale de la rue Cassette demanda son incorporation.

Ce même jour, elles reconnurent la sainte Vierge comme Abbesse, selon l'esprit de Mère Mectilde du Saint-Sacrement. De même d'un commun accord, elles reprirent l'observance, les veilles de nuit, l'Adoration perpétuelle en son entier sans craindre pour les santés altérées par ces années terribles. La communauté était reconstituée.

En 1809, les Soeurs achetèrent l'ancien couvent de Sainte-Aure, sur la montagne Sainte-Geneviève. A ce moment, elles étaient vingt-deux religieuses de choeur, neuf Soeurs converses et deux novices. De 1802 à 1809, un certain nombre de religieuses, soit de

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notre Institut (Cassette, Nancy), soit d'abbayes ou de couvents qui n'avaient pu se reconstituer, demandèrent à être agrégées. Dans certains cas cet essai fut un échec, mais nous voyons, en comparant les chiffres, qu'il y eut beaucoup de réussites. Ce qui montre la grande charité qui régnait dans la communauté.

Quant au couvent de Saint-Louis, ce qui avait été l'église fut incorporé au diocèse, ayant été peu détériorée pendant la Révolution. Une église fut bâtie sur l'emplacement du monastère, dédiée à saint Denis. Elle fut solennellement bénie par Monseigneur de Rohan Chabot, ancien Evêque de Mende, le jeudi 21 décembre 1809. En souvenir de plus de cent années de prière et de louange de nos Soeurs dans ce lieu, l'église se nomme actuellement Saint-Denys-du-Saint-Sacrement.

CAEN (Calvados)

Fondé, d'abord à Pont-l'Evêque puis à Caen par des moniales de Montivilliers, le 26 août 1639, ce prieuré bénédictin, eut Mère Mectilde pour Prieure de 1647 à 1650. Il s'agrégea à notre Institut, le 30 septembre 1685. Elles étaient vingt-huit religieuses.

Ce couvent qui fut aidé par des influences heureuses et puissantes, subit au cours du XVIIIe siècle de graves infortunes financières, c'est pourquoi, de 1732 à 1744, il leur fut interdit, comme à bien d'autres, de recevoir des novices. En 1790, les Soeurs étaient encore trente-quatre. Il semble que la ville de Caen était déjà passablement agitée dès 1788. On conseilla aux moniales de se préparer au pire et l'on avança la Profession de deux jeunes novices.

En 1789, une disette grave atteignit tous les habitants. Le 18 juillet, une foule vociférante envahit le château de Caen, tout proche du monastère. Il en fut de même le 11 août. Les Soeurs suivaient évidemment tous les événements et leurs amis leur conseillaient de prévoir toutes éventualités.

Les ordres religieux étant supprimés, dès mars 1792, la municipalité de Caen envoya des commissaires au couvent de Notre-

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Darne de Bon-Secours, le 9 juillet, pour procéder à l'inventaire des biens qui devenaient propriété nationale, et à un interrogatoire des religieuses pour les libérer de l'"oppression". Les réponses de chaque Soeur, consignées par les commissaires, montrent leur attachement indéfectible à leurs voeux, à la Règle de saint Benoît et à l'Adoration perpétuelle.

Aussi, le 17 août 1792, leur était-il signifié l'ordre d'expulsion "sous cinq jours". Le, 20 août, le curé, assermenté, de la paroisse voisine vint enlever tous les ornements de la sacristie, les vases sacrés, le ciboire et les hosties consacrées. Dans le plus grand déchirement, les moniales se dispersèrent dans leurs familles. Elles parvinrent à sauver la statue de Notre-Dame Abbesse et quelques reliquaires dispersés en ville. Une famille courageuse, qui cachait déjà un jeune prêtre, accueillit le mère Prieure et deux Soeurs. Ce jeune prêtre, l'abbé Dufour, essaya par deux fois de s'embarquer pour l'Angleterre, sans y réusbii. Comprenant que la volonté de Dieu était qu'il resta en France, il trouva une autre cachette et se dévoua sans compter aux fidèles et aux religieuses. Une très grande pauvreté fut le lot des Soeurs durant ces années. N'ayant pas d'argent et les vivres étant fort chères, les occasions de mortifications ne leur manquèrent pas.

Dès que la chose fut permise, la mère Prieure fit venir près d'elle d'autres Soeurs et elles purent, autant que possible, assister à la messe et recevoir les sacrements car il était prudent de participer au moins partiellement aux offices de paroisse quand il y en avait.

Dans leur maison de refuge, elles avaient confectionné une jolie bourse. Elles avaient déposé une hostie dans ce pauvre tabernacle qu'elles avaient attaché derrière un cadre. Là, elles assumaient leur tâche d'adoratrices de quatre heures du matin à vingtet-une heure.

En, 1795, elles purent louer une petite maison dont l'abbé Dufour et une amie des religieuses paya le loyer. Des amis de la communauté aidèrent aussi par des dons en nature et parfois en

argent. C'est ainsi que, dès cette date, la communauté en grande partie réunie, avait repris l'essentiel de sa vie religieuse. Première communauté monastique à assumer sa vie religieuse alors que la persécution sévissait encore fortement.

Bientôt, des vocations se présentèrent. Le vicaire général agissant au nom de l'évêque, encore en exil, les reçut et leur imposa un habit noir. Le port de l'habit monastique ne pourra se faire qu'en 1805.

L'abbé Dufour avait enfin trouvé un local, l'ancien couvent des Cordeliers, pas trop dévasté par les révolutionnaires. Douze ans après l'expulsion de leur monastère, les Soeurs pouvaient enfin discrétement reprendre une vie régulière. Le 18 février 1806, eut lieu la première Profession. Le monastère était sauvé et reprenait ouvertement sa tâche d'Eglise.

CHÂTILLON-SUR-LOING (Loiret), aujourd'hui Châtillon-Coligny

La première Exposition du Saint-Sacrement eut lieu le 21 octobre 1688, date officielle de la fondation de ce monastère.

Désiré par la princesse Isabelle de Meckelbourg, en réparation des fautes commises par les ancêtres protestants de son premier mari, Monsieur de Coligny, le couvent, ne fut jamais très important. L'effectif n'a jamais atteint la trentaine, on y avait prévu vingt-six cellules.

Lors de l'assemblée que les religieuses sont obligées de tenir le 12 mars 1789, pour procéder à l'élection d'un député à l'assemblée générale des Trois Etats au Bailliage de Montargis, la communauté se composait de quatorze Soeurs de choeur, de sept Soeurs converses et de quatre Soeurs de voeux "plus récents".

A la veille de la Révolution, à la suite de mauvaises récoltes et de l'incendie d'une partie du monastère, la mère Prieure fait appel à la générosité du Cardinal de Luynes, (diocèse de Sens),

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pour "le maintien d'une maison utile et nécessaire aux pauvres d'un pays, le plus pauvre qui fut jamais". Le registre des charges du monastère porte : dons aux pauvres 200 livres.

Du 16 au 22 juillet 1790, on procède à l'inventaire des biens du couvent. Les municipaux de Châtillon étaient assez modérés pour ne pas inventorier l'église et la sacristie, mais les biens sont nationalisés "pour aider au désendettement de l'Etat" ; en fait ils profitent surtout aux particuliers qui achetèrent ces biens, devenus nationaux, à partir du 28 décembre suivant. Le collège, qui avait été jugé impropre a une utilisation privée, fut acquis par la municipalité en septembre 1792 pour y tenir ses réunions.

La loi du 20 mars 1791 avait encore autorisé les religieux à vivre en commun, aussi la vente de leur maison est elle suspendue... jusqu'à la loi du 17 août 1792, qui décide d'expulser tous les religieux et religieuses, demeurant encore dans leurs couvents. De jeunes Soeurs cherchent refuge dans leur famille.

Le 18 septembre 1792, le registre des délibérations de l'administration municipale note que, les religieuses "consentent à sortir de leur maison". On nomme un commissaire, gardien des biens restés dans la maison. Mais quelques mois plus tard on s'inquiétera d'un certain nombre de disparitions.

La vie des Soeurs s'organise peu à peu. Certains actes passés devant notaire prouvent que les moniales n'entendent pas être prises de court. L'une d'elles loue une maison en face de l'église. Manifestement cette maison est bien trop grande pour une personne seule. Une autre religieuse va demeurer chez ses cousins. D'autres actes notariés prouvent l'entraide, sous la forme de logement et de nourriture, qui s'est établie fraternellement, mais avec certaines garanties par actes notariés, sages précautions en ces temps troublés.

En mars 1793, elles sollicitent leur "acte de civisme" près de la municipalité, acte leur permettant de toucher la pension, compensation de leurs biens spoliés, les aidant à survivre.

Si les autres religieuses ne se sont pas manifestées, il semble cependant qu'elles se soient cachées soit à Châtillon, soit dans la région.

Les Soeurs de Châtillon sont les seules religieuses des communautés de l'Institut à avoir fait cette demande d'un acte civil de civisme pour obtenir leur pension et donc d'avoir prêté un "serment". Ne nous en étonnons pas pour deux raisons : leur aumônier, Pierre, Antoine Hubert, à lui aussi, prêté le serment comme la plupart des prêtres de la région. De plus, la municipalité de Châtillon paraît bien avoir eu un esprit révolutionnaire très modéré qui n'a pas obligé les religieuses à une résistance obstinée.

Passée la période révolutionnaire on ne retrouve que douze religieuses groupées à Châtillon. Ce chiffre est-il officiel ou un nombre symbolique ? Mère Mectilde demandait que les communautés de son Institut comptent au moins douze Soeurs pour assurer l'Adoration perpétuelle.

Les registres de l'état civil enregistrent les décès peu à peu. En 1830, elles ne sont plus que quatre.

La dernière moniale de Châtillon, Marie Catherine Remi, Soeur Sainte-Mélanie, est décédée le 27 avril 1838, âgée de quatre-vingt huit ans et sept mois. Elle a entretenu une correspondance active avec la jeune fondation d'Arras. Il semble qu'elle aurait désiré se joindre à cette communauté, mais la mère Prieure Saint François de Sales, n'a pas jugé prudent d'accéder à son désir, étant le soutien de ses Soeurs. Alors, elle envoya à Arras tous les derniers souvenirs sauvés du désastre révolutionnaire : des livres, registres, et le souvenir le plus précieux : la petite statue de la Vierge.

Quatre religieuses ont assuré durant bien des années l'école des petites filles et il paraît bien que même aux heures tragiques la population n'ait jamais été vraiment hostile, et que les Soeurs ont toujours été respectées.

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Une étude très documentée doit paraître sur ce monastère en cette année 1998. Elle est due à un ami du monastère de Rouen, Monsieur Jean-Marie Voignier, à qui nous devons un très grand nombre d'archives, tant de Lorraine que de Paris, non encore publiées.

DREUX (Eure-et-Loir)

Nos Soeurs de Dreux, dont le couvent avait été originairement fondé à Anet (Eure-et-Loir), en 1640, puis transféré à Dreux, firent appel à Mère Mectilde dès 1680. L'Adoration perpétuelle est inaugurée, le 23 février 1696. Elles obtinrent leurs lettres patentes en 1701.

A la suppression du couvent en 1792, on note la présence de douze Soeurs de choeur et une Soeur converse qui mourut le 2 juin 1796.

Il semble que ce monastère ait toujours connu une très grande pauvreté. Les religieuses étaient originaires de Paris, ou de Dreux même et de la région.

La mère Prieure, Mère Saint François d'Assise (Nicole Tertre), baptisée à la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Paris, le 7 octobre 1729, était Prieure depuis seize ans quand elle se retira à Versailles. C'est à elle que les moniales du second monastère de Paris, Saint-Louis-au-Marais, feront appel lors de leur réunion en 1802. Elle sera leur Prieure jusqu'à sa mort en 1816.

Dès le 22 juin 1790, les envoyés du district font un premier inventaire des biens du couvent mais en laissent aux Soeurs la propriété.

Le 22 septembre 1791, la communauté est convoquée au Chapitre, par ces Messieurs du district qui emportent les archives. Ce sont toujours les rentes et les fermages qui sont convoités pour résoudre l'éternel endettement de l'Etat. Ce qui la plupart du temps, ne servit qu'à l'enrichissement des particuliers qui "achetèrent" ces biens devenus biens nationaux. La vente officielle des biens eut lieu à partir du 12 janvier 1793.

Deux religieuses rejoignirent leur supérieure à Versailles. Avec elle, elles feront partie de la réunion à Paris d'abord, rue de la Perle, où Mère Adelaïde la Tour mourra le 25 novembre 1802, puis Mère Marie Cautien Doyen de la Bussière, Soeur Térèse, toujours à la réunion de Paris, mais rue Vieille-du-Temple.

Notons encore trois moniales de Dreux :

Mère Rose Gohé, professe du 21 août 1764, sortie "le 14 septembre 1792, lors de la destruction de l'état religieux, retirée à Versailles près de sa supérieure, décédée avant la réunion" nous dit le Registre des professions.

Enfin, Soeur Michelle de Saint-Placide, baptisée le 11 septembre 1714, professe le 19 mai 1739, décédée le 25 décembre 1792, le registre note : " la même année de notre rentrée dans le monde dont elle a été si affectée, que nous sommes persuadées que ses jours en ont été abrégés".

La Mère Saint Ambroise, Angélique Leroux s'étant chargée de l'éducation des jeunes filles de la famille qui l'avait accueillie en 1792, ne put se joindre à ses Soeurs lors de la réunion de 1802. Lorsqu'elle fut libre, elle se retira à Montmirail où elle ouvrit un pensionnat qu'elle fit ensuite ériger en maison religieuse sous le titre de Dames de la Paix.

Cette communauté avait bénéficié de l'autorisation du gouvernement donnée à Madame du Chaulnois sous le nom de Dames de Saint-Benoît, en 1806. Cette approbation a servi à nombre de communautés qui se réorganisèrent en cette époque. Après la mort, de Mère Saint-Ambroise, en décembre 1833, l'évêque de Meaux unit les quelques religieuses qui restaient, à l'abbaye de Jouarre.

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La Mère Sainte-Marie, Marie Françoise Bigaux, sortit de France lors de la dispersion et rejoignit Dom Augustin de Lestrange, abbé de la Trappe, qui avait fondé, dans le Valais, le monastère de la Sainte-Volonté-de-Dieu, où elle entra l'une des premières. Avec ses Soeurs, elle dût fuir à travers toute l'Europe devant les armées de Napoléon. Elle mourut dans notre monastère (fondé par Varsovie), à Léopol, en Pologne, en janvier 1798 ; elle avait dix ans de Profession.

L'histoire du couvent des bénédictines du Saint-Sacrement à Dreux se termine là. Elles n'ont rien retrouvé d'une maison qui avait toujours été très pauvre. La supérieure devint Prieure de la réunion du petit groupe de Soeurs à Paris en 1802. Quatre autres moniales de Dreux rejoignirent en 1802 les Sœurs qui se regroupaient à Paris, rue de la Perle. Une sixième Soeur de Dreux vint se joindre à la Communauté qui se reconstituait à Rouen.

BAYEUX (Calvados)

Les Annales du monastère relatent très exactement les drames de cette période : "Dès le début des troubles révolutionnaires, le monastère subit de nombreuses vexations."

Nos Soeurs "voulant concilier à la fois ce qu'elles devaient à leurs saintes Constitutions et aux Lois d'Église et ce que l'Assemblée nationale exigeait impérieusement" acceptèrent unanimement de procéder à une nouvelle élection, mais elles réélirent la mère Prieure et la mère économe, le 27 avril 1791.

Elles s'attendaient à recevoir la pension assurée par les décrets de 1792, en compensation de leurs biens qui avaient été spoliés. La pension ne vint pas. Elles réclamèrent. L'officier municipal chargé de leurs affaires au lieu de les protéger, poussait à la suppression de leur maigre pension, se cachant derrière une prétendue "élection canonique"..."on devait y reconnaître la décision la plus décidée de désobéir à la loi". Le Directoire du département approuva le refus des pensions et autorisa le Directoire de Bayeux à refuser les mandats. Le 26 octobre suivant, les Soeurs adressent au Directoire du département une réclamation respectueuse.

Le 16 décembre 1791, on leur ordonne de procéder à une nouvelle élection sous trois jours. Le 1' février 1792, les religieuses adressent un 1-apport pour se justifier. Nouveau refus du Directoire du département et maintenance de refus de payer les pensions.

N'ayant aucune ressource ni pour elles, ni pour les enfants confiées à leurs soins, elles envoient un Mémoire à Cahier de Gerville, ministre de l'Intérieur. Elles avaient déjà écrit à son prédécesseur, mais le Directoire du département et celui de Bayeux, s'opposèrent formellement aux intentions du ministre, lequel se montrait plus bienveillant.

Dans ce Mémoire, les Soeurs "imploraient la commisération du ministre en faveur des petites pauvres confiées à leurs soins instruction, nourriture, logement et entretien, dont elles sont chargées par le titre de leur fondation"...Messieurs les administrateurs veulent forcer par la famine la communauté à abjurer sa Règle canonique ; "s'il le faut elles se condamneront plutôt à souffrir des horreurs de la faim — mais peuvent-elles y condamner quarante et quelque petites pauvres... dont elles sont l'unique ressource ? C'est pour elles surtout que la communauté demande protection et justice."

Cependant, des amis influents adressèrent un nouveau Mémoire au ministre en date du 20 février 1792, suppliant de faire cesser ce refus de leur traitement, refus injuste et cruel qui sous le vain prétexte d'un défaut de forme dans leur obéissance à la loi, les condamne à mourir de faim.

Le 5 mars suivant, le ministre renvoie le dossier au Directoire du département du Calvados demandant le motif du refus du versement des mandats, afin "d'en rendre compte au Roi"et le ministre ajoute : "si les religieuses ne se permettent aucune manoeuvre coupable contre l'ordre public et le respect dû à l'auto-

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rité des lois et des pouvoirs constitués, il serait peut-être injuste d'en user contre elles, d'une excessive rigueur en leur imposant des peines que la loi ne prononce pas... des mesures de cette nature ne font qu'accroître le fanatisme et le justifie en quelque sorte par une persécution arbitraire."

La lettre du ministre produisit son effet : "Le Directoire du département l'avait envoyée le 23 mars 1792 : Nous allons sur le champ délivrer aux Darnes bénédictines les mandats qui existent pour elles au secrétariat de notre district conformément à votre lettre du 27 de ce mois et à celle de Monsieur Cahier (le ministre).

Et l'administration écrivit en note "affaire terminée" Tit

Le 27 septembre 1792, les officiers municipaux mirent tout sous scellés, jusqu'à la clef du tabernacle et signifièrent aux religieuses d'avoir à évacuer leur monastère. C'est le let octobre 1792, qu'en larmes, elles quittèrent le couvent au nombre de vingt-huit. La mère Prieure put rester dans un logement à Bayeux avec sept de ses filles, d'autres Soeurs se réfugièrent dans leur famille pour y trouver quelques secours.

Grâce à une Soeur tourière, Marguerite, elles purent toujours conserver le contact entre elles. Elle leur préparait les repas et le leur portait à chacune en son refuge.

Elles purent ainsi conserver un minimum de vie commune mais sept d'entre elles furent emprisonnées et ne retrouvèrent la liberté qu'après la chute de Robespierre, en juillet 1794.

Le chapelain du monastère fut traqué. Il ne fut caché et sauvé que par le dévouement et la présence d'esprit d'une religieuse de la communauté, l'inoubliable Soeur Saint-Benoît et la Soeur tourière.

Quand le calme revint les religieuses ne possédaient absolument rien. Confiante en la Providence, la mère Prieure qui avait traversé toute cette période terrible réunit ses Soeurs autour d'elle dès 1804.

Le 6 octobre 1804, elles achetèrent la partie la plus petite et la plus pauvre du couvent des Cordeliers, qui avait été transformé en brasserie. Pour se procurer quelques ressources, ces pauvres Mères qui n'étaient que treize, ouvrirent une école pour de tout petits enfants. La communauté se reconstituant, élut Prieure, le 2 juillet 1805, Soeur Sainte Madeleine qui les avait si bien entourées et gardées depuis 1781 à travers cette période tragique de notre histoire. Elle mourut en 1809, après avoir eu la joie de recevoir une postulante. La vie monastique allait renaître.

Tous les éléments de cette histoire de nos monastères durant la période révolutionnaire sont conservés dans les archives du monastère de Rouen.

VARSOVIE en Pologne

Ce monastère n'a pas connu la Révolution française, mais l'extension de celle-ci dans l'Europe entière a eu des conséquences dramatiques.

Jusqu'à une date récente, la Pologne a souffert et nous aimons, ici, lui rendre hommage.

La fondation du monastère de Varsovie a été citée dans le récit de la biographie de Mère Mectilde, à la date du let janvier 1688. Ce sont des moniales des monastères de la rue Cassette et de Saint-Louis-au-Marais, les deux fondations parisiennes de Mère Mectilde, qui partirent en Pologne du 2 septembre au 14 octobre 1687.

Le voyage en mer qui dura six semaines fut une première épreuve qui devait en précéder bien d'autres. Deux jeunes filles polonaises demandèrent leur admission en qualité de Soeurs converses dès 1688. En 1692 et 1693, deux jeunes filles de très bonnes familles polonaises demandèrent aussi leur admission. Peu à peu, le monastère put s'implanter dans cette terre dont un pape assurait qu'elle était une terre de martyrs.

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L'histoire de nos trois monastères a déjà été publiée : En Pologne avec les Bénédictines de France, Téqui, Paris, 1984,

Nous aimerions rappeler ici ce que l'on a appelé "l'holocauste des moniales de Varsovie".

Le 30 avril 1944, alors que la guerre les environnait de toute part, les quarante-sept moniales, avec l'autorisation de la mère Prieure, offrirent leur vie pour la libération de leur pays et la liberté de l'Église.

Toutes... sauf une, a qui la mère Prieure refusa son accord... c'est elle qui après le désastre reconstruira le monastère détruit et en sera la Prieure en 1951.

Le 31 août, les Soeurs pressentent la catastrophe : l'une d'elles met son voile des grandes cérémonies en disant : "Quand on va chez son fiancé, il convient de s'habiller comme pour des noces." Vers quinze heures, les Soeurs qui se trouvaient dans le couloir... entendent un vrombissement d'avions... puis le bruit s'éloigna, mais aussitôt, un terrible ébranlement secoua la voûte du souterrain sous l'église. Un instant après celle-ci s'effondrait, écrasant dans ses décombres les trente-quatre bénédictines et le millier de civils ainsi que quatre prêtres.

Les religieuses qui étaient en un autre endroit furent épargnées, mais ne purent sortir des décombres que vers vingt-trois heures. En voyant les Soeurs survivantes groupées autour d'elle, la mère Prieure eut cette réflexion spontanée : "Nous avons le nombre suffisant pour recommencer l'Adoration perpétuelle". De fait selon les Constitutions, le chiffre de douze était obligatoire. Le récit des archives du monastère de Varsovie s'achève sur cet admirable cri d'espérance et de foi.

Le calvaire des Soeurs survivantes commençait : "les soldats allemands obligèrent les Soeurs et les civils à quitter les lieux"... La marche épuisante parmi une montagne de décombres, souvent brûlants, dura deux heures. Certaines Soeurs avaient eu les pieds brûlés lors de la chute de la toiture de l'église. Arrivées à cent kilo-

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mètres de Varsovie, elles purent se reposer et manger à leur faim. C'est alors que les rescapées de la terrible catastrophe prirent conscience que pour elles s'amorçait un nouveau départ ; elles constituaient le noyau d'une nouvelle communauté.

A vrai dire, en face de la réalité du moment, pareille perspective paraissait une gageure. Quelle foi héroïque cela n'exigeait-il pas ? D'autre part, c'eut été inconcevable que les bénédictines de l'Adoration perpétuelle, dans le halo du sacrifice de leurs Soeurs, disparaissent à jamais.

Dans les décombres du monastère on ne retrouva, intacte, que les lettres autographes de Mère Mectilde à la Communauté de Varsovie de 1688 à 1697.

Enfin, le 20 septembre, réfugiées à l'abbaye bénédictine de Staniaki, à vingt-cinq kilomètres de Cracovie, une jeune religieuse prononçait sa Profession perpétuelle et trois postulantes recevaient l'habit monastique.

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Les monastères actuels

FRANCE

Rouen, rue Morand, 1677 - rue Bourg l'Abbé, 1802 (Diocèse de Rouen).

Caen, Pont - l'Evêque, 1639 - Caen, 1643 - Institut, 1685 (Diocèse de

Bayeux).

Bayeux, 1648 - Institut, 1701 (Diocèse de Bayeux).

Tourcoing, Savy, 1814 - Arras, 1815 - Tourcoing, 1921 (Diocèse de

Lille).

Craon, 1828.(Diocèse de Laval).

Mas-Grenier, Toulouse, 1817 - Institut, 1836 - Mas-Grenier, 1921

(Diocèse de Toulouse).

Laval-Roquecezière, Notre-Dame d'Orient,1825 (Diocèse de Rodez).

Rosheim, 1862 (Diocèse de Strasbourg).

Ottmarsheim, 1916 (Diocèse de Strabourg).

Erbalunga, 1862 - Institut, 1953 (Diocèse d' Ajaccio).


GRAND DUCHE DE LUXEMBOURG

1875 - Bettembourg - Peppange 1883.- Consolatrice des Affligés (Diocèse du Luxembourg).


ALLEMAGNE

1252 - Vinnenberg -(Warendorf) - Nativité de la Vierge Marie

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1898 Institut.(Diocèse de Münster).

1854 - Trèves - (Trier-Kürenz) - monastère de Béthanie (Diocèse de Trèves).

1888 - Bonn-Endenich.- B.Vierge Marie Auxiliaire des Chrétiens. (Diocèse de Cologne).

1891 - Cologne - (Kôln-Raderberg) -Saint Coeur de Jésus (Diocèse de Cologne).

1891 - Hamicolt - (Dülmen-Rorup) - B. Vierge Immaculée (Diocèse de Münster).

1898 - Osnabrück - Bienheureuse Vierge Marie Immaculée (Diocèse cl' Osnabruck).

1899 - Neuss-Kreitz - Saint Coeur de Jésus (Diocèse de Cologne).

1978 - (1894) - Gênes - Castel Madama - Sainte-Trinité (Diocèse de Tivoli).

1984 - (700) - Monterchi - Saint-Benoît (Diocèse de Arezzo).


PAYS-BAS

1875 - Tegelen - Nazareth (Diocèse de Roermond).

1875 - Arnhem - Insula Dei (Diocèse (le Utrecht).

1922 - Baarle-Nassau - Manna absconditum (Diocèse (le Breda).

1942 - Valkenburg - Regina Pacis (Diocèse de Roermond).

1952 - Oss - Fons vitae (Diocèse de Den Bosch).

1981 - Someren (Diocèse de Breda).


ITALIE

1880 - Seregno -1906 - Ronco-Ghiffa - Sainte-Trinité (Diocèse de

Novara).

1892 - Milan - Saint-Benoît (Diocèse de Milan).

1910- (1334) - Catania - Saint-Benoît (Diocèse de Catane).

1913 - (1543) - Sortino - B Vierge Marie et Saint-Benoît (Diocèse de

Siracuse).

1920 - (1110) - Montefiascone (Diocèse de Montefiascone).

1922 - (1646) - Piédimonte-Matèse - Saint-Benoît (Diocèse de Alife

Cai).

1923 - (1500) - Tarquinia - Sainte Lucie (Diocèse de Tarquinia).

1924 - (1892) - Modica - Saint-Benoît (Diocèse de Noto).

1924 - (1588) - Ragusa-Ibla Saint-Joseph (Diocèse de Ragusa).

1926 - (1554) - Teano - Sainte-Catherine (Diocèse de Teano-Cal) .

1927 - (1150) - Alatri - Annonciation (Diocèse Anagni-Al).

1936 -(1821)- Lucca - Saint-Benoît et Sainte Scholastique (Diocèse de

Lucca).

1947 - Roma - Saint Joseph (Diocèse de Rome).

1949 -(1956) - Laveno-Monbello - L'Annonciation de la Bienheureuse

Vierge (Diocèse de Milan).

1954 - (1568) - Grandate - Saint-Sauveur (Diocèse de Como).

1965 - Gallarate - Saint-François (Diocèse de Milan).

1973 - Noto Saint-Benoît (Diocèse (le Noto).


BELGIQUE

1841 - Saint-Omer (France) - 1961 - Rumbeke - Saint-Joseph (Diocèse de Brugge).


POLOGNE

1688 - Varsovie - Warszawa (Diocèse de Varsovie).

1714 - Wroclaw - Léopol 1715 - Bardo 1946 - Wroclaw 1975 (Diocèse de Wroclaw).

1958 - Siedlce - Verbe Incarné (Diocèse de Siedlce).

Deux fondations en Amérique latine et en Afrique n'ont pu s'implanter en raison des difficultés gouvernementales.

273

Index des noms de personne [omis]


Index toponymique [omis]


Index thématique [omis]


TABLE DES MATIERES

Préface : Révérendissime Père Dom Vincent Truijen. g

1. Comme un encens devant la face du Seigneur :

Dom Joël Letellier 11

2. Mère Mectilde et les Mauristes :

Monsieur Daniel-Odon Hurel 97

3. Biographie de Mère Mectilde :

Mère Marie-Véronique Andral 123

4. Mère Mectilde épistolière :

Abbé Joseph Daoust. 147

5. Lettres autographes de Mère Mectilde 153

- A Monsieur Henri-Marie Boudon,

archidiacre d'Evreux, 2 septembre 1652. 155

- Au Révérend Père Prieur,

abbaye Saint-Germain-des-Prés. 158

- Au Révérend Père Prieur,

abbaye Saint-Germain-des-Prés, 24 aoust (1654) 160

- Au Révérend Père Prieur,

abbaye Saint-Germain-des-Prés, 18 novembre 1658. 162

- A la Reine de France, Anne d'Autriche,

28 juillet 1664 164

- Au Révérend Père dom Luc d'Achery,

abbaye Saint-Germain-des-Prés, 28 aoust (1675) 166

- A Mère de la Nativité (Anne Bourdan) au Monastère Notre-Dame de Liesse,

Paris, 3 décembre 1680. 170

- A une religieuse de l'Institut (décembre 1685). 172

301

- A la Mère Prieure, Radegonde de Beauvais, à Varsovie,

Pologne, 13 may 1688. 178

- A une religieuse de l'institut, 4 may 1691 180

- A une religieuse du Monastère Saint Louis à Paris,

samedy 5 de l'an 1692. 184

- A Mère Saint Placide du Monastère Saint-Louis

au Marais, 17 octobre 1693. 190

- A la Révérende Prieure Mère François de Paule,

Monastère Saint Louis au Marais, ter aoust 1695 196

- A la Révérende Prieure Mère François de Paule,

Monastère Saint Louis au Marais, 30 avril 1697. 198

- A la Révérende Prieure Mère François de Paule, Monastère Saint Louis au Marais,

samedy 18 octobre 1697. 202

6. Mère Mectilde et Mère Anne : Archivistes de Rouen. 205

7. La dispersion lors de la Révolution : Archivistes de Rouen. • 235

8. Les monastères actuels 271

9. Index des noms de personnes 275

10. Index toponymique 285

11. Index thématique 290

12. Table des matières 301

REMERCIEMENTS

Que l'Esprit Saint, qui nous l'espérons a guidé ces travaux, bénisse et récompense les artisans de cet ouvrage, spécialement nos amis lorrains.

ACHEVÉ D'IMPRIMER EN MARS 1998 SUR LES PRESSES DES ÉDITIONS TÉQUI 53150 SAINT-CÉNERÉ N° d'édition T53 1130 Dépôt légal : mars 1998

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Ecrits Châteauvieux

MERE MECHTILDE DU SAINT SACREMENT Ecrits Spirituels A la Comtesse de Châteauvieux

Introduction

par

M. l'abbé Louis COGNET

Bénédictines du Saint-Sacrement


Nihil obstat

Parisiis, die 25a Augusti 1965

Joannes, Can. THARY

Vice-officialis

Censor deputatus

Imprimatur

Parisiis, die 1+a Septembris 1965 J.HOTTOT, v.g.

INTRODUCTION [Louis Cognet]

Parmi les grandes figures chrétiennes de notre XVII° siècle français, la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement mérite une place toute particulière : en elle s'incarne cette spiritualité d'adoration qui marque si profondément notre clacissisme religieux. Malheureusement, elle est trop peu connue. Nous attendons encore le livre qui saura la faire revivre. Les écrits qu'elle nous a laissés sont nombreux et de la plus haute valeur, mais inédits en leur quasi-totalité. les quelques pages ici livrées au public sont donc particulièrement précieuses :elles permettent de saisir sa pensée en ses aspects essentiels et sous sa forme la meilleure. Mais il semble indispensable, auparavant, de consacrer quelques pages à esquisser ce que furent sa biographie et sa vie intérieure.


oOo

Celle qui devait être un jour la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement vit le jour en Lorraine, pays qui, pendant la première moitié du XVIIe siècle, fut épouvantablement dévasté par les guerres.Elle s'appelait Catherine de Bar et naquit à Saint-Dié le 31 Décembre 1614. Sa famille appartenait à la noblesse de robe. Elle y mena une enfance pieuse et y reçut une solide instruction.Bien que son père ait songé à la marier et qu'il fît tout pour la retenir dans le monde, elle se sentit très tôt appelée à la vie religieuse. Elle se heurta à de vives résistances familiales, mais réussit enfin à entrer en Novembre 1631 chez les Annonciades de Bruyères, où elle prit l'habit sous le nom de Soeur Saint-Jean l'E-vangéliste; elle y fit profession à une date incertaine, probablement vers le début de 1632.

Ses compagnes, la regardaient dès lors comme une religieuse exemplaire,et, après qu'elle eût occupé divers emplois importants elle fut établie prieure vers la fin de 1633. Malheureusement les remous de la guerre de Trente Ans allaient l'envelopper. Français et Suédois envahissaient les états du Duc de Lorraine. En Mai 1635, l'avance des troupes de Gustave-Adolphe la contraignit à s'enfuir précipitamment avec ses religieuses. Après diverses aventures, elle trouva refuge à Commercy, où elle regroupa sa communauté et ouvrit un pensionnat. Mais la ville fut peu après dévastée par la peste, et elle y perdit une quinzaine de ses filles. Accompagnée par les quelques survivantes, elle se retira d'abord à Saint-Dié, puis, vers le milieu de 1638, chez les Bénédictines de Rambervillers. Là elle découvrit la Règle de Saint Benoit, par laquelle elle fut immédiatement séduite.

N'ayant plus aucun espoir de rétablir son ancien monastère de Bruyères, elle songea à changer d'Ordre. Comme il était prévisible, elle se heurta à de grandes difficultés de la part de ses supérieurs. Elle finit pourtant par obtenir les autorisations nécessaires et, le 2 Juillet 1639, elle devint novice bénédictine sous le nom de Catherine de Sainte-Mechtilde. Elle y eut pour maîtresse des novices une jeune veuve devenue religieuse et de la plus haute valeur spirituelle, Soeur Benoîte, qui lui donna une formation très profonde,mais eut peut-être le tort d'encourager son goût déjà trop vif pour les mortifications corporelles.

Catherine de Sainte-Mechtilde fit profession le 11 Juillet 1640, mais elle ne devait point trouver la tranquillité à Rambervillers. Ravagée par les combats et les pillages, la Lorraine traversait alors une terrible famine. En Septembre 1640, la misère contraignit les moniales de Rambervillers à se disperser. La Soeur Catherine et deux de ses compagnes trouvèrent un asile provisoire à St. Nihiel, où bientôt une partie de la communauté les rejoignit. Mais leur situation demeurait très précaire. Prévoyant une imminente séparation, elles modifièrent leur nom de religion et se vouèrent chacune à un mystère. A cette occasion Soeur Catherine devint Mechtilde du Saint-Sacrement.

Dans l'intervalle, par l'intermédiaire d'un lazariste en mission à Saint-Mihiel, les Bénédictines avaient été mises en relation avec Saint Vincent de Paul. Ce dernier réussit à intéresser à leur sort l'Abbesse de Montmartre, la célèbre Marie de Beauvillier, qui consentit à recevoir deux religieuses lorraines et, mue par on ne sait quelle inspiration, demanda nommément la Mère Mechtilde. Celle-ci partit pour Paris avec une de ses compagnes le 21 Août 1641. Le 30 elle était reçue à bras ouverts par l'illustre réformatrice de Montmartre. Peu après elle se liait d'amitié avec l'historiographe de la Maison, Charlotte Le Sergent, religieuse de la plus haute valeur.

Les documents nous fournissent malheureusement peu de précisions sur ce passage à Montmartre où la Mère semble avoir connu de grandes peines intérieures. Cependant, il est intéressant de noter que Marie de Beauvillier avait été la dirigée du Capucin Benoit de Canfeld, et que très tôt elle avait lu sa Règle de Perfection. Elle avait même composé sous son influence un bref Exercice, qui en est directement inspiré, et qui fut imprimé en 1631: la Mère Mechtilde a pu le lire.Ce qu'elle rencontrait donc à Montmartre, c'était cette tradition spirituelle toute imprégnée de mysticisme rhéno-flamand à laquelle on a pu donner le nom d'École abstraite. Dans quelle mesure a-t-elle été marquée par cette mystique des essences Il est malaisé de le dire, mais elle en a certainement gardé quelque chose. Cependant d'autres rencontres, plus décisives encore, devaient faire évoluer sa spiritualité.

Quelle que fût la cordialité qui l'entourait à Montmartre, la Mère Mechtilde désirait reconstituer une communauté autonome. Diverses propositions en ce sens lui furent faites, qui l'attirèrent en Normandie. Avec deux de ses anciennes compagnes, elle quitta donc Paris le 7 Août 1642, séjourna dans quelques abbayes bénédictines de Caen et des alentours, puis tenta de s'établir dans une masure à Bretteville. Leur dénuement était si grand qu'elles n'y purent tenir. Heureusement, un gentilhomme de la région nommé M. de Torp vint à leur secours et les établit assez convenablement dans une maison qu'il possédait à Barbery.

A l'abbaye cistercienne de Barbery, elle trouva comme Abbé Dom Louis Quinet, religieux jeune encore et de grande piété, profondément imprégné des idées de l'Ecole abstraite. Vers 1630, il avait joué en ce sens un rôle important dans les incidents qui avaient agité l'Abbaye de Maubuisson, réformée jadis par la Mère Angélique Arnauld et demeurée étroitement liée à Port-Royal, d'où venait d' ailleurs l'Abbesse, Marie des Anges Suireau. Contre les vues trop strictement ascétiques de cette dernière, Dom Louis s'était fait le champion d'une spiritualité à caractère mysticisant.

Par Dom Louis Quinet et par M. de Torp, la Mère Mechtilde fut mise en relations avec le milieu spirituel de Caen, groupé autour de Jean de Bernières-Louvigny, Trésorier général de France, et du Baron Gaston de Renty. En Bernières, la Mère rencontrait l'une des personnalités religieuses les plus intéressantes du XVII° siècle. Très pieux, considéré par tout son entourage comme un saint pourvu de dons surnaturels très élevés, Bernières jouait le rôle d'un véritable directeur laïc et son influence atteignait un milieu fort étendu. Il ne publia rien de son vivant, mais, de ses lettres et de ses notes on tira après sa mort diverses publications d'une fidélité malheureusement assez suspecte. Leur étude est cependant indispensable pour bien comprendre la pensée de la Mère Mechtilde, qui du reste utilisa ultérieurement ces ouvrages.

A l'influence des Rhéno-Flamands, de Canfeld et de Sainte Catherine de Gènes, Bernières joint le courant bérullien sous la forme assez particulière qu'il a prise à travers Condren. Sa spiritualité est centrée essentiellement sur l'anéantissement, et il ne

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craint pas de reprendre sur ce point les formules les plus abruptes de Canfeld ou de Condren. Mais ce qui lui est plus particulier c’est l'emploi constant qu'il fait du mot "abjection" pour exprimer le néant de la condition humaine. Sa piété est à la fois théocentrique et christocentrique, mais l'Homme-Dieu lui apparaît d'abord comme le modèle même de l'anéantissement, et il aime à insister sur les états abjects auxquels Jésus s'est abaissé par amour pour nous. C'est à eux d'abord que nous devons adhérer par les souffrances et les croix, qui nous conduiront à ce que Bernières nomme la vie surhumaine. Mais nous ne pouvons y parvenir que par total abandon à Dieu dans l'indifférence et dans le pur amour, et à cet égard les formules de Bernières annoncent celles de Fénelon11.

Il y a là bien des idées qui feront leur chemin à travers la pensée de la Mère Mechtilde. Entrée en relations avec Bernières vers la fin de 1642, elle demeura en correspondance suivie avec lui jusqu'à la mort de ce dernier, en 1659. Il ne subsiste que peu de leurs lettres, mais il est possible que, parmi les ouvrages posthumes de Bernières, quelques fragments aient eu la Mère Mechtilde pour destinataire12.

Cependant, les amis parisiens de la Mère cherchaient à la ramener auprès d'eux. Dans cette intention, ils lui offrirent, au début de 1643, un établissement vaste et confortable à Saint-Maur des Fossés. Songeant toujours à réunir la communauté de Rambervillers, la Mère accepta et s'y installa en Août suivant. Peu après, pour se procurer des ressources, elle ouvrit un pensionnat qui bien-

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tôt se peupla d'élèves de la meilleure société. Dans l'ensemble, la fondation de Saint-Maur fut un succès et la Mère Mechtilde y connut une période de relative tranquillité. D'aristocratiques amitiés l'entouraient et la Reine Anne d'Autriche elle-même s'intéressait à elle.

En Juin 1643, elle avait fait la connaissance d'un religieux du tiers-ordre régulier franciscain, le Père Chrysostome de Saint-Lô, ami et conseiller de Bernières : il fut son directeur jusqu'au jour où il mourut, le 26 Mars 1646. Il la conduisit par des voies austères, mais dans le même sens que Bernières, qui fut d'ailleurs son principal conseiller après la disparition du religieux. Pour le Père Chrysostome, la Mère Mechtilde rédigea un mémoire autobiographique du plus haut intérêt, qui montre bien surtout par quelles nuits douloureuses passait alors sa vie intérieure, et qui en met en évidence le caractère profondément mystique. En Août 1646, elle devint supérieure de la communauté, dont elle avait jusqu'ici laissé la direction à une religieuse plus ancienne. Pourtant, elle n'avait point encore trouvé sa voie définitive.

Dès ce moment elle était l'objet de pressantes sollicitations pour qu'elle acceptît de venir comme prieure au monastère du Bon-Secours de Caen, qui avait un urgent besoin sinon de réforme, au moins d'une énergique régénération spirituelle. Après de longues hésitations, elle accepta sans enthousiasme, sur le conseil de Bernières, et arriva à Caen le 28 Juin 1647. Comme il était prévisible, elle se heurta d'abord à l'hostilité d'un certain nombre de religieuses, qu'elle finit cependant

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par gagner. Assez rapidement, le Bon-Secours devint un véritable foyer de vie spirituelle.

Dans l'intervalle, quelques religieuses avaient pu se réunir à Rambervillers, où elles vivaient en des conditions fort précaires. De leur côté, elles cherchaient aussi à ramener parmi elles la Mère Mechtilde. Dans cette intention, elles l'élirent prieure au début de 1650, et la Mère y arriva le 22 Août pour prendre possession de sa charge. Malheu-reusement, en même temps que les troubles de la Fronde dévastaient la France, la guerre se ralluma en Lorraine, y ramenant la misère. La Mère dut disperser une grande partie de sa communauté, et, le ler Mars 1651, elle repartait pour Paris avec quatre religieuses. Elle y rejoignit sa communauté de Saint-Maur, que la guerre civile avait contraintes à y chercher asile. Les Soeurs y vécurent quelque temps dans le plus complet dénuement, à tel point que la Mère Mechtilde y tomba gravement malade.

Elle commençait à se rétablir lorsqu'elle rencontra,vers la fin d'Août 1651, Marie de la Guesle, épouse de René de Vienne, Comte de Châteauvieux, La comtesse était pieuse et charitable : entre elle et la Mère naquit une amitié profonde, qui ne devait jamais se démentir. Bien que la Mère se défendit de jouer au directeur spirituel, elle fut contrainte par les circonstances de prodiguer à sa noble amie nombre de conseils ou d'exhortations spirituelles, qui formèrent peu à peu une abondante correspondance. Progressivement, elle fit de cette mondaine bien disposée une âme d'une intense vie intérieure. Comprenant la valeur des écrits de la Mère Mechtilde, la comtesse conserva soigneusement ceux qui lui étaient adressés. Plus tard, à une date difficile à préciser, elle les classa par sujets et en fit copier l'essentiel dans un recueil qu' elle appelait son Bréviaire. Ce recueil fut lui-même ultérieurement multiplié par de nombreuses copies, en général assez fidèles, quoiqu'elles suppriment le plus souvent ce que le texte comporte de trop personnel. Les textes ici présentés aujourd'hui au public sont extraits de ce bréviaire, auquel les circonstances de sa composition confèrent un intérêt tout particulier et une relative unité.

Mme de Chateauvieux prit donc une place centrale dans le groupe des amies dévouées qui entouraient la Mère Mechtilde: toutes, naturellement, cherchaient un moyen de retenir définitivement la Mère à Paris. Or, dans la milieu des catholiques fervents, une dévotion avait, à cette époque, pris une place prépondérante: la dévotion au Saint-Sacrement. Les causes en sont multiples, mais le fait que la foi en la présence réelle fût un des points qui opposait le plus nettement catholiques et calvinistes y avait joué un rôle considérable. Dans le même esprit, cette dévotion se teintait d'une nuance toute particulière de réparation pour les sacrilèges commis contre l'Eucharistie par les calvinistes et aussi par les sorciers qui en abusaient dans leurs opérations magiques.

L'histoire précise de ce mouvement eucharistique au cours de la première moitié du XVII° siècle est encore à faire mais les manifestations en sont nombreuses à travers toute la France, provoquées peut-être, dans une certaine mesure, à partir de 1631, par la célèbre compagnie du Saint-Sacrement. En 1646,1a vieille abbaye cistercienne de Port - Royal

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transférée à Paris, avait repris la fondation éphémère tentée par Mgr. Zamet et s'était vouée à l'adoration perpétuelle, montrant que la piété eucharistique pouvait parfaitement s'insérer dans le cadre d'une ancienne règle monastique. Mais, depuis 1649 surtout, Port-Poyal avait été enveloppé dans le conflit janséniste et se trouvait de ce chef dans une situation assez fausse.

La Mère Mechtilde était animée elle-même d'une ardente dévotion envers l'Eucharistie: elle était donc d'avance favorable au projet qui se fit jour dans son entourage, vers la fin de 1651, de fonder une congrégation de Bénédictines vouées elles aussi à l'adoration perpétuelle. L'entreprise se heurta d'abord à de grandes difficultés. Ce fut Mme de Châteauvieux qui arracha au président Mollé,après de multiples démarches, les autorisations nécessaires, et le contrat fut signé le 14 Août 1652 D'autres oppositions non moins vives vinrent des Bénédictins. Elles ne furent surmontées que péniblement, et grâce à l'inlassable dévouement de la comtesse. Heureusement la reine elle-même qui avait fait un voeu en ce sens pour la cessation de la Fronde, s'intéressa à la fondation. Enfin, peu à peu, les obstacles tombèrent.La Mère et ses filles purent quitter le logement assez misérable qui les abritait, rue du Bac, et en occuper un autre rue Férou, grâce à la libéralité d'une autre amie de la Mère Mechtilde, Mme de Rochefort, avec qui elle devait échanger également une abondante correspondance spirituelle, dont une partie a été récemment publiée.

L'installation officielle avait eu lieu le 25 Mars 1653, rue du Bac. Le 12 Mars

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1654, après le tranfert rue Férou, eut lieu une cérémonie solennelle. Au salut du Saint-Sacrement, où joua la musique du roi, Anne d' Autriche elle-même prononça l'amende honorable, la corde au cou, devant un poteau surmonté d'une torche allumée. Il y a là, évidemment, un cérémonial aujourd'hui un peu désuet, marqué par le goût et les moeurs de l'époque. Pourtant la nouvelle communauté n'en commençait pas moins l'adoration réparatrice dans un esprit qui était bien celui de la spiritualité française la plus classique : les nombreux textes laissés par la Mère Mechtilde le prouvent surabondamment.

Désormais,elle allait jusqu'à la fin assumer les charges du supériorat, mais elle ne voulut jamais d'autre titre que celui de prieure. Le 22 Août 1654,par un acte solennel, elle établissait la Vierge Marie Abbesse perpétuelle de la nouvelle congrégation. Sa vie était fixée, mais les difficultés ne lui furent pas épargnées pour autant, sans malgré tout la jeter dans les aventures dramatiques qu'elle avait connues jadis. Former ses religieuses, consolider, défendre et étendre sa fondation, tel devait être désormais l'essentiel de sa tâche.

La formation de ses filles fut pour elle un constant souci. Elle y travailla par ses exemples et son influence, par ses paroles et par ses écrits. Elle ne chercha pas à composer un ouvrage suivi, mais des notes communiquées au jour le jour à la communauté furent ultérieurement réunies et mises en ordre, peut-être par une autre main que la sienne. La Mère se décida finalement, en 1682, sur le conseil de son entourage, à les laisser publier sous le

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voile de l'anonymat. Elles formèrent le Véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Très Saint Sacrement, ouvrage à certains égards un peu disparate, mais où s'exprime bien la manière dont la Mère envisageait son Institut. Les premières pages, en particulier, mettent bien en évidence un des aspects les plus frappants de sa spiritualité : son insistance sur l'état de victime où doivent entrer les âmes qui se dévouent à l'Eucharistie.Les formules qu'elle emploie sur ce point rappellent singulièrement celles de Condren " Elles sont victimes de Jésus fait Sacrement pour, en s'immolant elles-mêmes, rendre un hommage infini, si cela était possible à l'être sacramentel de Jésus qu'il détruit tous les jours dans nos poitrines à la gloire de son Père."

On pourrait remarquer également un admirable chapitre sur les rapports entre l'Eucharistie et la vie de Jésus dans le sein de Marie, qui est rempli de formules bérulliennes et aussi de souvenirs de M. Olier, avec qui la Mère Mechtilde avait eu sans doute des rapports personnels. Ailleurs, des pages magnifiques sur l'abandon à Dieu évoquent de très près Bernières. Dans l'ensemble, ce petit livre est de la plus haute valeur. Il nous reste également d'autres papiers ou notes de conférences demeurés inédits et qui ne sont pas d'un moindre intérêt. Leur publication ferait de la Mère Mechtilde un des grands auteurs spirituels de notre XVII° siècle, digne de figurer aux côtés de Marie de l'Incarnation.13

Incontestablement elle a le don du style, de la formule heureuse et saisissante. Un certain archaïsme trahit l'époque de sa

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formation : il ne semble pas avoir gêné ses contemporains et il est pour nous aujourd'hui un charme de plus. On ne retrouve pas chez elle la poésie d'un M. Olier ; elle ne cherche pas la métaphore pittoresque. L'aspect très doctrinal de ses écrits la rapproche de Bérulle, de Condren ou de Bernières, mais elle est supérieure aux derniers par la netteté et la vigueur de sa rédaction ; en particulier le rythme précis et l'exact balancement de sa phrase dominent de loin le style assez informe de Bernières. Elle est volontiers prolixe, et, vu le caractère occasionnel de ses écrits, les répétitions sont nombreuses, sans d'ailleurs être fatigantes.

Cependant, jamais elle ne voulut être le directeur spirituel de sa communauté et elle se préoccupa d'assurer à ses religieuses les secours do prêtres de grande valeur. Parmi ceux qui fréquentèrent sa maison, on rencontre quelques noms fort remarquables. L'un de ceux qui y eut l'action la plus profonde fut sans doute le prémontré Dom Epiphane Louys (1614-1682), devenu en 1663 Abbé d'Etival, non loin de Rambervillers. Au cours de nombreux séjours parisiens, il prodigua aux filles de la Mère Mechtilde conseils et exhortations.Le meilleur s'en retrouve dans ses conférences mystiques publiées en 1676, à la demande de la Mère, et dans quelques autres ouvrages destinés également aux adoratrices, dont l'un des plus intéressants est sans contredit La nature immolée par la grâce ou pratique de la mort mystique (1674).

Dom Epiphane Louys est un défenseur décidé de l'oraison de simple regard,et il réagit sur ce point contre l'intellectualisme

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qui envahissait alors la piété. Il faut en rapprocher un autre prémontré, son disciple, ami et éditeur, Dom Michel la Ronde.C'est également sans doute pour les Bénédictines du Saint-Sacrement que ce dernier écrivit sa Pratique de l'oraison de foi (1684),plus tard vivement critiquée par Bossuet comme trop mystique.

La Mère rencontrait un esprit analogue dans l'un des jésuites, assez peu nombreux d'ailleurs, qui fréquentaient son monastère, le P. François Guilloré (1615-1684). Assez proche du P. Surin, inspiré par l'aveugle de Marseille, Malaval, qu'il vénérait profondément, Guilloré se fit l'apôtre d'un mysticisme qui lui valut les vives attaques de Nicole. Ce fut lui qui eut l'honneur d'approuver le Véritable Esprit de la Mère Mechtilde. Cette dernière fut également en relations avec Dom Claude Martin, bénédictin de Saint-Germain des Prés fils et biographe de la vénérable Marie de l' Incarnation ; elle fit même publier à l'usage de ses religieuses, sous le titre d'Exercices Spirituels (1686), sa Pratique de la règle de Saint Benoit. Il est également probable qu'elle dut demander des services du même ordre au bouillant et pittoresque archidiacre d'Evreux, Henri-Marie Boudon, disciple de Bernières. Des recherches plus approfondies permettraient sans doute d'ajouter d'autres noms à cette liste.

Dans le même ordre d'idées, il faudrait également étudier à travers ses écrits la lecture dont elle use pour elle-même ou qu'elle conseille à ses filles.Certes, ellepratiquait les grands auteurs de l'école bérullienne et les ouvrages de Bernières, mais elle n'ignorait

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ni Saint François de Sales, ni Sainte Thérèee, ni Saint Jean de la Croix.

Comme il est normal à toutes les oeuvres voulues par Dieu, la fondation de la Mère Mechtilde se heurta à d'innombrables difficultés, et, bien qu'elle s'abandonnât entièrement à la Providence sur ce point, elle dut à plusieurs reprises se défendre. Ie détail des persécutions qu'elle eut à subir ne nous est pas entièrement connu, mais il est certain qu'elle fut victime de graves suspicions, allant parfois jusqu'à la calomnie. Elle se heurta, semble-t-il, à l'hostilité du groupe janséniste, qui avait espéré un temps l'attirer à lui. Au début de 1659, les cordeliers, à leur tour, contestèrent la légitimité de son passage dans l'ordre bénédictin, et elle dut entreprendre des démarches à Rome pour en obtenir confirmation. Finalement, elle obtint du pape Alexandre VII un bref très favorable en date du 20 Septembre 1660, confirmé par des lettres patentes royales du 26 Juin 1662.

Cependant, la Mère Mechtilde ne connut jamais vraiment la tranquillité : les humiliations et les souffrances ne lui firent jamais défaut. Même ses dernières années furent assombries par un pénible procès, où elle eut contre elle une de ses propres religieuses. Elle fut également éprouvée par toute une suite de deuils qui lui furent très douloureux. Certains même vinrent l'atteindre en ses affections les plus chères. Telles furent en 1659 la mort de Bernières et, le 8 mars 1674, celle de Mme de Chateauvieux. Devenue veuve en 1662, la pieuse comtesse s'était retirée auprès de son amie vénérée et l'avait assistée en toutes ses entreprises : elle eut la consola-

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tion de mourir presque subitement entre ses bras, au sortir de la communion. En fait, ayant vécu jusqu'à un âge fort avancé, la Mère Mechtilde eut la douleur de voir partir avant elle à peu près tous ceux qu'elle avait plus aimés.

La Mère considéra toujours que ses souffrances éta:ent normales dans son état de victime dévouée au Saint-Sacrement. Jamais elle ne se laissa abattre par elles, ni entraver dans son action. Pour consolider sa fondation et l'établir sur des bases solides, elle ne recula devant aucun effort. Elle put lui donner le substrat matériel qui lui manquait par l'achat, en Janvier 1658, d'un vaste terrain rue Cassette, où elle fit bâtir le monastère que ses religieuses devaient occuper jusqu'à la Révolution : elles purent s'y installer en Mars 1659.

D'autre part, il lui incombait de donner à son oeuvre un statut légal. Le bref qu'elle avait obtenu en Septembre 166C en contenait déjà un approbation explicite,mais qui ne pouvait suffire. A plusieurs reprises de nouvelles démarcIles furent faites à Rome, pour lesquelles la Mère obtint l'appui de la Peine Marie- Thérèse. Elles mirent cependant de longues années à aboutir. C'est seulement le 10 Décembre 1676 que le pape Innocent XI par la bulle Militantis Ecclesiae, érigea en congrégation autonome les monastères fondés par la Mère Mechtile et tous ceux qui s'y seraient rattachés. Pourvu de trois supérieurs autonomes, la nouvelle congrégation était déclarée exempte de la juridiction des Ordinaires et rattachée directement au Saint-Siège. Enfin, la pratique de l'adoration perpétuelle

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y était explicitement approuvée. Un tel document donnait à la Mère tout ce qu'elle pouvait désirer en domaine.

Depuis longtemps déjà, elle s'était préoccupée de donner aux religieuses adoratrices des constitutions exactement adaptées à leur vocation. Se défiant d'elle-même, elle en avait demandé la rédaction à Dom Ignace Philibert, prieur de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, qui l'avait toujours soutenue. Ce dernier acheva son ouvrage vers la fin de 1666, peu avant sa mort.La Mère elle-même compléta l'oeuvre de Dom Philibert par un cérémonial qui fut partiellement imprimé en 1668. Cependant, les constitutions de Dom Philibert ne semblaient pas répondre entièrement à l'esprit de la fondation et ne satisfaisaient pas les religieuses. Elles demandèrent donc à la Mère Mechtilde d'en donner la version définitive. La Mère y travailla deux ans et remit les nouvelles constitutions à sa communauté le 20 Juin 1675.

Ces constitutions furent mentionnées et approuvées dans la bulle de 1676. Elles furent imprimées en 1677 et ultérieurement, après la mort de la Mère, elles furent approuvées par une bulle extrêmement élogieuse de Clément XI, en 1705. Dans sa rédaction, la Mère insiste particulièrement sur l'état de victime qui doit être celui des religieuses adoratrices. De toutes manières, la Mère avait réussi à donner ainsi à sa fondation une assise solide et durable.

Cette fondation n'avait pas tardé à essaimer, mais chacun de ces monastères nouveaux avait coûté à la Mère Mechtilde bien des fatigues, des souffrances et des humiliations. De 1663 à 1665, c'avait été la fondation de

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Toul, difficile et mouvementée. Puis, en 1676-1678, celle de Rouen; en 1684, un second monastère à Paris; en 1688,celle de Pologne, la plus lointaine, où naturellement la Mère ne put se rendre elle-même; la même année, elle fonda la communauté de Chatillon-Coligny; l'année suivante, celle de Dreux, qui ne put cependant s'installer définitivement qu'en 1695. Dans l' intervalle, elle avait eu la joie, rachetée parfois par bien des peines, d'agréger à son institut trois monastères bénédictins déjà constitués : en 1666, ce fut celui de Rambervillers, qui lui était particulièrement cher, puis, en 1668, celui de Notre-Dame de la Consolation à Nancy, enfin, en 1685,celui du Bon-Secours de Caen. Ainsi, au décès de la fondatrice, sa congrégation comptait dix maisons, et le nombre devait s'en accroître considérablement par la suite; montrant combien était vive l'impulsion donnée au départ.

Chacun de ces monastères fut un foyer de vie spirituelle qui étendit l'influence de la Mère Mechtilde. Cette influence fut très considérable, et elle mériterait d'être étudiée pour elle-même. Certes, la Mère aimait et comprenait les petites gens, mais ce sont, comme il est normal, les noms de ses relations les plus aristocratiques qui nous ont été conservés : outre ceux que nous avons notés déjà il faudrait mentionner celui de la duchesse d'Orléans, femme de Gaston d'Orléans et belle-soeur de Louis XIII : elle échangea avec elle une abondante correspondance et une centaine de lettres que lui adressa la Mère nous est parvenue. Sur le clergé et sur le monde pieux, son emprise ne fut pas moindre. A ceux nommés plus haut, il faudrait ajouter en particulier Saint Jean-Eudes, qu'elle connut à Caen et qui

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demeura en relations avec elle. C'est sans doute sous son influence qu'elle fit célébrer dès 1668, parmi les offices propres de sa congrégation, la fête du Coeur de Marie. Par l'intermédiaire du P. Eudes, elle connut Marie des Vallées, la mystique de Coutances,pour laquelle elle semble avoir eu grande estime.

Vers la fin de sa vie, elle connut Mme Guyon et Fénelon, qui après sa mort écrivit sur elle une lettre admirable. En revanche, Bossuet, peu favorable au mysticisme, semble avoir eu pour elle moins de sympathie. Il est évident que, dans une certaine mesure, la spiritualité doucement mystique de la Mère Mechtilde fut rendue quelque peu inactuelle par le moralisme et l'intellectualisme qui envahirent la piété chrétienne après 1680.

En dépit d'une santé fragile, elle bénéficia d'une longévité peu commune; mais ses dernières années furent particulièrement douloureuses, comme si elle allait vers la consommation de son holocauste. Ces souffrances de la Mère Mechtilde offrent un caractère assez particulier. A de certaines périodes, par exemple vers 1643, à Saint-Maur, il s'agit nettement de purifications passives. Mais elle dépassa assez vite ce stade et parvint relativement tôt aux plus hauts sommets de la vie unitive. Malheureusement, elle n'aimait guère à se raconter,et les rares confidences qui lui furent arrachées par les circonstances ne nous renseignent que d'une manière bien imparfaite sur l'intense richesse de son monde intérieur. Pourtant, il est certain que les états les plus élevés furent pour elle, en général, douloureux: c'est au Christ souffrant et mourant qu'elle fut continuellement unie, et jusqu'à la fin. De telles souffrances, en une âme de cette quali-

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té, revêtent sans aucun doute une valeur d'expiation. La Mère le comprit, mais sans jamais se poser à cet égard de problèmes métaphysiques ou théologiques. A ses yeux, le lien qui unit souffrance et rédemption est évident, mais elle ne cherche nullement à en préciser la nature : pour elle, la passion du Christ répond d'avance à toutes les interrogations sur ce point.

Dans une certaine mesure, elle est influencée par le juridisme de son époque et elle en emprunte le vocabulaire : l’homme est un coupable, un criminel justement condamné au dernier supplice, et les victimes expiatrices sont offertes à la colère d'un Dieu justement irrité, par une sorte de substitution. C' est dans ce même esprit qu'elle entoure l'adoration réparatrice de tout un appareil extérieur caractéristique : corde au cou, torche et poteau. Mais jamais elle n'a vu là une réalité ultime : toujours elle a su découvrir au-delà ce qui est la raison profonde de l' immense histoire du monde, l'amour. De toute son âme, elle a accepté paisiblement sa vocation de victime parce qu'elle aimait, et ses dernières années,si douloureuses, furent remplies d'une intense sérénité.

Dès les premiers mois de 1698, son état déclina sensiblement. Elle s'affaiblissait, mais se traînait encore aux exercices de communauté. Pendant la Semaine Sainte, elle assista à tous les offices, mais elle sentait venir sa fin et l'annonçait à son entourage. Le jeudi de pâques au matin, la fièvre la prit, accompagné de vomissements,et on dut lui donner les derniers sacrements. Après trois jours d'agonie, elle s'éteignit paisiblement le di-

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manche de Quasimodo, 6 Avril 1698. Un masque mortuaire en cire; qui nous a été conservé, nous permet de retrouver l'admirable noblesse de ses traits sur son lit de mort.

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Les pages qui suivent ne constituent pas la totalité du Bréviaire de Mme de Châteauvieux, où, du reste, les redites sont assez nombreuses; le volume contient même quelques textes qui ne sont pas de la Mère Mechtilde. La comparaison des divers manuscrits a permis de reconstituer autant qu'il est possible la rédaction originale; l'orthographe et la ponctuation ont été modernisés. Le Bréviaire présente déjà un certain ordre dans le regroupement des fragments : il a été ici amélioré et complété, et l'on n'a gardé que les morceaux les plus caractéristiques sur chaque sujet. Tel quel, ce volume offre une excellente synthèse de la pensée de la Mère Mechtilde à sa pleine maturité.

Ce que nous venons de dire permet de prévoir sans peine quels seront les thèmes principaux et quelles influences on y pourra déceler. On comprendra mieux également la valeur qu'il faut accorder aux termes et aux formules qui portent la marque de l'époque, par exemple en ce qui concerne l' anéantissement, le sacrifice, l'expiation. Cependant, fidèle en cela à l'Ecole française de spiritualité dont elle est sans contredit l'un des grands représentants, la Mère Mechtilde fonde sa doctrine sur le thème paulinien de l'incorporation au Christ et du Corps mystique, ce qui rejoint exactement nos préoccupations actuelles en ce domaine. On est frappé également de la richesse de sa doctrine eucharistique,

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où elle sait établir un juste équilibre entre le sacrifice et la présence réelle. Enfin, certaines pages sur le pur amour et sur l'abandon à Dieu comptent assurément parmi les plus belles que la littérature chrétienne nous ai léguées sur ces sujets. Tout ceci est dit avec un relief et une densité extraordinaires, sans nulle concession à la sentimentalité pieuse.

Puisse cette publication faire mieux connaître la vénérable Mère et révéler en elle à la fois une me exceptionnelle, une personnalité hors de pair et l'un de nos grands écrivains spirituels !

Louis Cognet

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Ces textes ont été établis d'après le manuscrit D 10 (XVII°s.) provenant de la rue Cassette, conservé à Dumfries.

Plusieurs autres manuscrits de la même époque ont été consultés :

D 12, provenant de la rue Cassette, conservé à Dumfries

N 257, N 260, N 264, N 265, N 266, N 268, provenant de Toul, conservés à Bayeux

Mg 2, conservé à Mas-Grenier

Cr C, conservé à Craon

( D 12, N 257, N 264 et Cr C sont de l'écriture de Mère Monique des Anges, de Beauvais)

Le manuscrit T 12 (copie XIX° s. d'un manuscrit plus ancien coté 251 que nous n'avons pu retrouver) conservé

à Tourcoing,a été également consulté.

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En tête de chaque pièce a été indiqué le N° du texte dont ce passage a été extrait

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LE BAPTEME ET LA GRÂCE CHRETIENNE

"Le baptême nous conforme à la mort et à la vie nouvelle de Jésus"


[pièce] 1947 Le baptême nous oblige à une haute perfection , qui est celle du Christianisme , tant parce qu'il nous conforme à la mort , et à la vie nouvelle de Jésus, et qu'il imprime dans nos limes son caractère et sa ressemblance en laquelle consiste toute notre grâce et perfection, que parce qu'il est l'entrée à la loi de la grâce, qui est une loi d'amour et de perfection, à la différence de la loi ancienne , qui était de crainte et de servitude. Car la loi a été donnée par Moise, et la grâce et la vérité ont été faites par Jésus Christ (Jo I, 17).

Enfin le baptême est une naissance spirituelle qui nous fait être les enfants de Dieu. Et comme c'est aux enfants à imiter leur père, nous sommes conviés par le Fils de Dieu d'être parfaits ainsi que notre Père céleste est parfait. Et voilà notre première obligation,qui est gravée si avant en nous avec le caractère, qu'elle ne se pourra jamais effacer.

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Le baptême oblige précisément à la perfection. Mais les autres états de l'Eglise, comme celui des Religieux, obligent plutôt aux moyens de la perfection qu'à la perfection même , car ils obligent à l'observance des voeux qui nous y frayent le chemin et nous donnent fa-

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cilité pour y parvenir; mais ils supposent l'obligation que nous y avons.

De plus, les Religieux se donnent à Dieu de leur volonté, mais par le baptême Dieu nous choisit de son autorité. Les premiers se font par leur profession, qui dépend de la liberté humaine; et les autres, par la régénération spirituelle, laquelle est indépendante de nous. Donc,votre première grâce, à laquelle vous devez fidélité, est celle du Christianisme, grâce de la loi évangélique et de Jésus Christ Notre Seigneur, qui est d'un état et d'un ordre relevé sur la grâce originelle d’Adam et sur celle des Anges, comme étant proportionnée à celui qui en est l'auteur et le sujet. Grâce que nous avons reçue au baptême, et qui nous oblige à la perfection de l'Evangile, et nous lie au Fils de Dieu par le caractère d'une servitude perpétuelle.

Et c'est le premier dessein que vous devez avoir, de ressusciter cette grâce, laquelle est en nous, mais souvent comme morte et sans action de vie, de la renouveler étant envieillie, et de la réveiller étant assoupie; d'allumer ce feu que Notre Seigneur est venu apporter en terre, qui s'éteint en nos coeurs, et de rappeler l'esprit primitif des premiers chrétiens de l'Eglise naissante, qui souvent demeure en nous comme captif et sans effet; de l'appliquer, de le mettre en usage, et de l'accroître et de le perfectionner; d'entrer en … la sainteté de l'Evangile de Jésus Christ, et de renouveler vers lui notre première servitude.

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1653 Dans le baptême vous regardez Jésus Christ non seulement comme votre Maitre, mais comme votre chef que vous devez suivre et imiter. Or, si Jésus Christ est votre chef, il faut nécessairement que vous soyez son membre et qu'il fasse en vous ce que la tête fait au corps humain.

Le chef influe vie au corps; et toute notre capacité de pensée, d'entendement et de volonté réside en notre chef. Or si vous ôtez le chef, vous ôtez la vie. De même si Jésus se retire de votre âme, elle perd sa vie de grâce; car Jésus Christ comme son chef influe vie et vertu en elle, et sans lui elle n'a aucune capacité. Elle relève de sa puissance comme les membres de votre corps relèvent de votre chef. De sorte que si votre main agit, c'est par l'ordre de votre esprit, c'est par le commandement du chef. De même si votre âme agit ce doit être que par obéissance à Jésus qui est son chef.

Elle le doit suivre, c'est-à-dire elle ne doit avoir point d'autre disposition que celle qu'il lui donne et y être tellement assujettie qu'elle ne se détourne jamais de son bon plaisir, et que jamais elle n'agisse par son propre esprit. Elle le doit suivre partout, à la croix et à la mort, comme lui étant très parfaitement soumise en toutes ses conduites et dispositions. Elle le doit imiter en sa patience, en sa charité, en son humilité, en ses souffrances, en sa fidélité, en son amour, en sa fermeté, en son innocence, en sa simplicité, en sa persévérance, bref en sa consommation.


Voilà le premier pas que vous faites pour entrer dans l'esprit et la grâce de votre baptême.


[pièce] 1946 Le baptême est un mystère plein de vérité dans lequel il se fait une consécration certaine des âmes à Dieu, qui se les dévoue par l'onction intérieure de la grâce et la présence de son Esprit. Et pour l'effet de ce mystère l'âme n'a rien qu'une puissance passive, laquelle ne contribue point à l'opération mais la reçoit comme l'établissement d'un nouvel être et la préparation à une nouvelle vie, ce qui fait que saint Paul nomme le baptême une rénovation intérieure, et Jésus Christ, en saint Jean, une naissance pure et spirituelle, que Dieu opère solitairement dans les personnes cu'il a destinées pour être ses enfants et les cohéritiers de son Fils unique.

Nous demeurons obligés par le baptême d'être à Dieu et de vivre pour Dieu, suivant les mouvements de la grâce qu'il nous a donnée, et qui ne manque pas, à l'ouverture de la raison , de solliciter notre coeur d'aller à lui. Et si pour lors la grâce est victorieuse de la convoitise et qu'elle ait son effet, qui est de nous unir à Dieu volontairement - auquel nous n'étions unis que passivement - ce que Dieu sans nous avait opéré en nous, nous l'opérons en lui et avec lui; ratifiant les promesses que la sainte Eglise avait faites en notre nom, protestant que nous voulons être à Dieu, vivre en Dieu et mourir pour Dieu, et nous consacrant et dévouant nous-mêmes à son service, par les mouvements de cette charité précieuse qui désunit l'âme de tout ce qui n'est point Dieu , et l'unit à Dieu par état.


996 Le baptême est une consécration de nos âmes faite par Jésus Christ à la Très Sainte Trinité. Et pour vivre selon votre obligation chrétienne, vous devez vivre selon la dignité que vous avez reçue au baptême. Or, de toute éternité Dieu vous a regardée et choisie pour être consacrée à lui par le baptême. Et dans le temps de votre naissance sur la terre, Jésus Christ en a fait la consécration. Vous savez ce que ce mot signifie, je ne l'explique point; mais seulement je vous dirai que votre âme et tout votre être étant référés à Dieu par votre baptême, vous n'êtes plus à vous et vous ne pouvez plus vivre pour vous. Votre âme est un temple dédié aux trois divines Personnes, et Jésus Christ en fait la dédicace et l'oint de l'onction sacrée de sa grâce au baptême.

Or comme les temples matériels ne servent plus à aucun usage profane, ains aux sacrifices et oblations saintes que l'on offre journellement à la Très Sainte Trinité, de même votre âme ne doit plus être profanée d'aucun petit péché, ni être souillée des créatures. Vous devez regarder votre âme comme un temple consacré; et en cette vue, la conserver pure et nette, puisqu'elle doit être le sacré reposoir de la divinité.

Elle est obligée de se séparer de tous les usages profanes qu'elle pourrait faire de ses facultés. Elle doit se contenir dans un recueillement continuel et dans une attention très respectueuse de la grandeur qu'elle contient en soi. Oh, si tous les chrétiens concevaient bien leur haute dignité, pourraient-ils jamais se ravaler à des impertinences, et des abominations, si je l'ose ainsi dire, que nous voyons tous les jours! O profanation épouvantable des temples vivants de la Très Sainte Trinité! Aucun respect de la divinité présente ne retient ces malheureux!

Quelle obligation avez-vous à la bonté de Dieu qui vous donne des sentiments contraires, et qui vous fait la très grande miséricorde de vous retirer de vos égarements pour vous appliquer à la dignité de votre âme, et à lui conserver autant qu'il vous sera possible la pureté qu'elle a reçue par le baptême ou tâcher de la recouvrer si par malheur vous l'avez perdue!

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Tenez donc votre âme comme une chose non seulement sacrée, mais consacrée: c'est-à-dire qui n'est plus à soi, qui est dédiée. Et tous les usages que vous faites de vous-même qui ne sont pas référés à Dieu, ce sont des usages profanes; vous déshonorez la divinité en vous, et profanez son saint temple. Concevez bien cette vérité, et désormais ne souffrez plus que votre âme ni ses facultés soient employées à l'usage des créatures, de vos sens, ni de votre amour-propre. Il faut que Dieu seul règne dans son temple et que, si vous servez les créatures, ce soit pour son pur amour. Que le temple de votre âme reçoive les continuels sacrifices, les immolations, les victimes présentées à Dieu en odeur de suavité.

Voilà à quoi votre âme doit servir, et non à une retraite de brigands, comme dit Notre Seigneur dans l'Evangile, ni un lieu de trafic, ni admettre rien indigne de sa grandeur, de crainte d'obliger sa Majesté de prendre encore les fouets pour les chasser, et vous priver, pour le peu de respect que vous lui portez, de sa sainte présence.

Il faut que vous conceviez encore les intentions de Jésus dans votre baptême. Ce que je viens de vous dire en contient une partie, car vous voyez que son dessein a été de vous référer toute à la gloire de son Père, de vous adopter pour son enfant, de vous associer avec Jésus Christ pour partager l'héritage éternel. Bref, de vous unir tellement à lui que votre vie ne soit qu'une suite de sa vie.

Voilà les desseins de Jésus dans votre baptême, et vous êtes obligée d'y entrer par amour et soumission et de n'en jamais sortir.

Si un enfant dans son baptême était capable de concevoir ce que Jésus fait en lui, comme il le consacre et comme il le dédie à la gloire de la Très Sainte Trinité, et que cet enfant s'unît aux intentions de Jésus Christ dans le baptême et qu'il consentit à tous ses desseins sans s'en détourner par le péché, il n'aurait pas besoin de renouveler ses intentions. Car le renouvellement n'est que pour suppléer à tant de ruptures d'intention, d'égarements dans les créatures et de retours vers nous-mêmes.

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Il est vrai que nous sommes très misérables par Adam notre premier père, mais nous avons un digne réparateur en Jésus Christ. Le baptême nous remet en grâce et nous fait enfants de Dieu, et frères de Jésus Christ selon l'Ecriture. Ce que nous avons à faire, c'est de bien concevoir notre obligation chrétienne et nous lier à la perfection d'icelle.

Il n' est pas besoin de tant d'intelligence pour être sainte, mais il faut une vraie foi et beaucoup d'amour. Nous voyons peu de 9 savants qui soient bien spirituels. Saint Paul ne voulait rien savoir que Jésus Christ et icelui crucifié. Vous savez assez vos obligations et la dignité de votre condition chrétienne, i1 faut vivre conformément à cette connaissance, et vous étudier à une grande fidélité et pureté de vie, car la grâce que vous avez reçue au baptême vous oblige à cela. Vivez comme Jésus Christ, car par le baptême vous êtes revêtue de lui.

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Ne pensez pas qu'à force de raisonner dans votre esprit vous puissiez bien concevoir Jésus Christ: il ne s'apprend point de la sorte. Une profonde humilité de coeur et une grande soumission d'esprit font plus que la science. La foi est la vraie lumière de 1' âme chrétienne. C'est un flambeau qui vous a été donné au baptême pour vous éclairer toute votre vie, et vous apprendre que la science et la doctrine de Jésus Christ s'apprennent dans les pratiques d'humilité, de simplicité, etc...

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Notre Seigneur dit dans l'Evangile: "Si vous pouvez croire, vous serez sauvés". Il ne dit pas : "Si vous pouvez voir", mais « Si vous pouvez croire", pour nous apprendre que notre voie dans le Christianisme est une voie de foi, et celui qui croit est capable de recevoir la grâce du baptême. Aussi dans les cérémonies du baptême l'on fait dire: "Credo" à nos parrains et marraines, en notre nom. Ils le disent pour nous et nous le disons en eux, car ils sont nos cautions. Et lorsque nous avons l'usage de la raison nous sommes obligés de confirmer et ratifier notre croyance par les actes de foi, à raison que nos parrains et marraines ne sont engagés pour nous que jusqu'à ce temps-là. [page]10

Renouvelons donc notre foi tous les jours pour suppléer à notre insuffisance et nos incapacités en cet état d'enfance. Prions Jésus Christ qu'il répare tous ces temps, et celui que nous consommons tous les jours dans une infinité d'oppositions à notre grâce chrétienne.

La foi est absolument nécessaire pour être chrétienne. Vous n'avez point d'obligation de comprendre la profondeur de nos saints Mystères, ni les grandeurs infinies de Dieu, ni les opérations intimes de Jésus Christ, mais vous êtes obligée de les croire et de vous y soumettre.

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Trois choses sont données dans le baptême en vertu des trois divines Personnes: 1° foi, 2° l'espérance, 3° la charité.

La foi est attribuée au Père, l'espérance au Fils, la charité au Saint Esprit. Avec ces trois dons qui vous sont infus au baptême, vous êtes capable d'entrer dans la plus haute sainteté et perfection. Qui est-ce qui a fait les saints? La foi, l'espérance et la charité.

La foi établit l'âme dans la connaissance de Dieu et de Jésus Christ et de ses saints Mystères, non par des raisonnements humains, mais par une simple croyance aux vérités qui nous sont révélées par l'Ecriture Sainte et par l'Eglise. Nous y soumettons notre jugement sans les vouloir éplucher, et par cette soumission nous les adorons et nous lions à la grâce qu'elles contiennent, notre esprit y étant totalement assujetti.

L'espérance nous fait demeurer fermes 11 dans la foi, et nous donne une pleine confiance en Dieu par Jésus Christ, nous tenant assurées par la vérité de ses saintes paroles. L'espérance nous dégage des choses terriennes et nous fait aspirer aux éternelles que nous attendons, dit saint Paul.

La charité nous unit à Dieu et nous fait être une même chose avec lui. Elle nous fait aimer les choses divines, nous lie à la Croix, nous sépare des créatures et de nous-mêmes, pour nous transformer en Jésus Christ.

Voyez donc si dans le baptême vous n'êtes pas revêtue de la vertu divine et des dons divins, sans l'usage desquels vous ne vous pouvez sauver. Si vous vous plaignez de votre faiblesse à combattre vos ennemis, voilà des armes que Jésus Christ vous donne dans le baptême, qui sont offensives et défensives: vous n'avez qu'à vous en servir. Voyez saint Pal ce qu'il a dit là-dessus.

Donc pour faire usage de la grâce de votre baptême, il faut faire usage de ces trois vertus que l'on nomme théologales à raison qu'elles ont Dieu immédiatement pour objet. Commencez dès ce moment à les bien pratiquer, et vous verrez qu'elles feront en vous de très bons effets.


[pièce] 2477 Ma chère Soeur, Plût à Notre Seigneur Jésus Christ m'avoir donné la grâce et la capacité de vous dire ce que sa lumière me fait connaître sur le saint baptême que vous avez reçu par Jésus Christ. Jamais, jamais vous ne sauriez savoir la dignité ni l'excellence de la grâce où le baptême vous a élevée. Ce n'est point la grâce de notre premier père, ce n'est point la grâce des Anges, ni des Séraphins, mais c'est la grâce très précieuse et toute divine de Jésus Christ.Si la grâce est le Saint Esprit, il faut donc que vous avouiez que le Saint Esprit est tout en vous par Jésus Christ, puisque votre baptême vous remplit toute de sa grâce, vous renouvelle toute en lui. O grâce, ô miséricorde incompréhensibles!

Dans votre baptême vous recevez deux vies en Jésus: sa vie de mort, et sa vie ressuscitée. Saint Paul dit: "Vous êtes morts et votre vie est cachée en Jésus". Vous recevez une vie de mort: c'est-à-dire une crucifixion dans vos sens, dans vos passions, dans vos volontés, dans vos désirs et dans vos inclinations: bref dans tout ce que vous êtes selon Adam. Votre baptême est une expression de la mort de Jésus en croix et de sa résurrection; il faut donc que vous y ayez rapport et union. Il faut mourir continuellement à vous-même et aux créatures: voilà le rapport à la croix. Et il faut que vous marchiez, comme dit saint Paul, "en nouveauté de vie", c 'est-à-dire qu'il faut que votre esprit soit séparé de la terre et de tout ce qui peut vous souiller, votre baptême étant un renouvellement. Aussi Jésus Christ a fait toutes choses nouvelles en vous, il vous donne un être tout nouveau, et une grâce toute nouvelle. Vivez donc d'un coeur et d'un esprit renouvelés, faites un changement de vie.

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Que faut-il faire pour vivre de la vie ressuscitée de Jésus? Il faut vivre d'une vie toute retirée des créatures et des sens; il faut n'avoir plus de prétentions au monde, ni 13 à toutes ses possessions ; il faut renoncer à l’amour et à l'estime des créatures. Bref, il faut avoir un éloignement de tout ce qui nous peut souiller, et n'avoir plus que Dieu dans le fond de nos coeurs.

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307 LA COMTESSE: Dans le renouvellemen de mon voeu de baptême je remarque qu’on se donne à Dieu, et vous me disiez l'autre jour qu'étant à Jésus Christ en tant de manières vous ne pouviez vous y donner derechef.

MERE MECHTILDE: Je crois vous avoir écrit qu'étant à Dieu nous sommes données et sacrifiées à lui par Jésus Christ, comme membres de son Corps mystique et parce que toutes choses apprtiennent à Dieu. Nous sommes donc nécessairement à lui, mais d'une manière ineffable, par le sacrifice de Jésus Christ, tant en la croix que sur l'autel. Car en la croix vous y avez été crucifiée mystiquement. Voyez saint Paul ce qu'il en dit. Et vous êtes morte avec lui. C'est pourquoi vous êtes obligée de vivre d'une vie de mort, toutes dégagée et séparée de la vie de vos sens, car "Votre vie est cachée en Jésus Christ", comme dit l' Apôtre. Donc si votre vie est cachée en Jésus, rien ne doit paraître en vous que Jésus Christ. Vous devez être une vive expression de ses vertus, de ses dispositions et de sa sainteté. Tout ce qui, en vous, est de vous, doit être anéanti afin que Jésus seul y paraisse. En un mot, vous devez mener une vie crucifiée puisque vous l'êtes avec Jésus Christ.

Quant au sacrifice de l’autel, vous savez comme c'est un mémorial de celui de la croix et une continuation de ce très adorable sacrifice. Il y a cela de différent qu'il n'est plus sanglant, mais efficace, et opère des effets puissants sur les âmes qui s'y appliquent et qui demeurent dans la grâce qu'il nous communique.

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Je crois que je vous disais cette nuit passée pourquoi je ne pouvais plus dire: "Mon Dieu, je me donne à vous". Si je suis donnée à Dieu par Jésus Christ, la donation n'est-elle pas parfaite? Suis-je moins obligée d'être à Dieu? Puisque Jésus Christ m'y sacrifie continuellement, je ne m'en puis dédire. Cette donation est-elle pas plus que suffisante? Il faut se laisser sacrifier et y acquiescer amoureusement, continuant par une disposition de soumission et de respect, cette vie ou cet acte de sacrifice.

Et comme vous n'étiez pas sur le Calvaire pour consentir à votre crucifiement, Notre Seigneur veut que vous consentiez à celui de l'autel pour accomplir ce qui manquait à sa Passion, de sorte que, comme son membre, vous êtes offerte au Père avec Jésus Christ et par Jésus Christ, et le prêtre vous tient mystiquement entre ses mains, et vous êtes en l'hostie en cette manière.

O dignité de l’état chrétien d'être faite une même chose avec Jésus Christ, d'être crucifiée avec lui, et d'être tous les jours immolée sur l'autel avec lui! O adorable impuissance où la grâce chrétienne nous met d'être séparées de Jésus, mais qui nous fait une même chose avec lui! Puisque nous faisons partie de son corps, nous sommes donc partie de lui-même. 15

Dans le renouvellement de votre baptême vous ne faites point un acte nouveau de vous donner à Dieu, mais c'est que vous renouvelez la donation et le sacrifice que Jésus Christ a fait à la Très Sainte Trinité. Et c' est ce qu'on désire vous faire concevoir, afin que vous connaissiez que tous vos actes et sacrifices ne sont que des suites de ceux que Jésus Christ a faits pour vous. Donc renouvelez votre baptême pour vous renouveler dans le sacrifice que Notre Seigneur y a fait de vous. Vous ne pouvez faire un sacrifice de vous-même à Dieu plus saintement que celui que Jésus Christ en cs, fait à son Père. Il le faut continuer et ne vous en retirer jamais, mais vivre actuellement dans cet esprit d'hostie, non par votre choix , mais parce que Jésus Christ vous y assujettit par son sacrifice. Et faisant de la sorte vous êtes victime, non de votre volonté, mais de celle de Jésus Christ.

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3146 Ma chère fille, Vous serez demain14 en l'état que Notre Seigneur aura agréable de vous mettre. Je suis d'avis que vous vous abandonniez très entièrement et sincèrement à sa miséricorde et à la conduite de son divin Esprit, sans faire choix ni élection dans votre esprit d'aucune disposition particulière, sinon celle qui ne vous doit jamais quitter, qui est de vous rendre à Dieu. Confiez-vous en su bonté. Je vous assure qu'il fera son ouvrage et se glorifiera en vous, après qu'il y aura détruit et anéanti tout ce qui s'oppose à la sainteté qu'il y veut établir. S'il vous laisse en cette précieuse action en état de mort, soyez contente qu'il vous prive de la vie que vous avez toujours menée dans vous-même et dans vos sens.

Il faut que la journée de demain soit la journée de votre véritable et réel sacrifice; que vous soyez faite avec Jésus la victime de son Père; que vous vous laissiez lier par les saints voeux et promesses de votre baptême; que vous vous laissiez mener et conduire par l'esprit pur et saint de Jésus dans le sentier de la pure mortification et abnégation de vous-même, dans ce sentier étroit dont l'Evangile nous dit qu'il conduit à la vie.

Il faut vous laisser égorger: e'est-à-dire qu'il faut donner un consentement de mort à tout ce qui est contraire à Dieu en vous, et souffrir que les ressorts de la très sage et adorable Providence, par ses secrets événements, vous fassent mourir à vous-même, à vos appuis, aux secrètes recherches de votre amour-propre. Il faut être consommée par le feu du pur et divin amour de Jésus.

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Faites peu de retours sur vos dispositions propres, mais donnez-vous beaucoup à Jésus pour être revêtue de son Esprit et de ses saintes dispositions. Priez-le très humblement et ardemment qu'il fusse lui-même cette action en vous, qu'il soit votre vertu,votre force et votre grâce, pour la faire comme il la désire; et qu'il vous fasse la miséricorde de prendre un nouvel empire et souveraineté sur vous. Que ce soit dès ce moment que vous vous rendiez toute à lui, avec regret d' c:voir consommé vos années passées avec tant d'ignorance et d'impureté.

La. plus importante disposition que vous devez avoir, et que Dieu ne vous dénie pas, c'est le néant. Retirez-vous dans votre néant en la présence de la Très Sainte Trinité, et dans

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une humiliation profonde dans laquelle vous devez entrer. Abandonnez-vous à ses saintes opérations en votre âme, et croyez qu'elle fera en vous un effet de rénovation, bien que vous ne vous en aperceviez point; et il est bon que vos sens n'y aient point de part, au moins volontairement.

Vivez en esprit de mort puisque vous êtes victime. Gardez-vous bien de chercher la vie dans vos sens et dans vous-même. Il faut être anéantie en soi pour vivre en Jésus. Demeurez en paix et en tranquillité d'esprit. N'oubliez pas le respect que vous devez avoir en sa divine présence, aux mouvements de sa grâce et à ses ordres, et la soumission d'esprit pour vous y assujettir et les accomplir, quoiqu'il vous en coûte.

2404 O ingratitude du coeur humain! O aveuglernent de notre esprit qui, étant si rempli de ses propres intérêts, ne s'en peut séparer pour faire place à ceux de Jésus Christ.

J'avoue que c'est un bonheur que d'être dans l'innocence: mais qui vous peut assurer que vous la possédez? Et si vous 1.a possédez, êtes-vous assurée d'y persévérer? Oh! que le salut d'une âme est incertain quand elle s'appuie sur sa vie ou sur ses dispositions, ou sur je ne sais quelle habitude intérieure qui ne produit ni bien ni mal! Faites comparaison de ces âmes-là au bonheur d'une âme qui tend à Dieu, qui le cherche et qui l'aime. La différence en est quasi infinie. Celle-là qui vit lchement ne reçoit jamais les communications divines, elle ne goûte point Dieu, elle ne le connaît point, elle ne le glorifie point, elle est comme morte, ou pour mieux dire: dans une langueur qui tend à la mort. Et il faut bien peu à ces âmes-là pour les faire tomber dans le péché mortel.

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Laissons les preuves de cette vérité pour l'entrevue ( je serais trop longue), pour vous dire que je suis pressée intérieurement de vous reprendre de votre lâcheté et de votre fainéantise au regard de Dieu. Voyez par votre disposition - du moins par ce que vous m'exprimez dans votre lettre - combien vous êtes remplie de vos intérêts, l'impureté de votre fond à se réfléchir sur vous-même, vous faisant dire que vous ne demandez pas davantage que d'être assurée de votre salut. Oh, que vous êtes infidèle après les promesses que vous avez faites à Jésus Christ, et que vous avez renouvelées avec tant d'ardeur! ...

Où est cette profession que vous avez faite au baptême, de Jésus Christ, de vivre de sa vie et d'être animée de son esprit? Voyez comme vous imitez votre chef, et si vous êtes comme lui revêtue des intérêts de la gloire de son Père. Jamais le Fils de Dieu n' a agi pour lui en tant qu'homme. La gloire de son divin Père était son motif éternel et actuel, en toutes ses dispositions et en toutes ses opérations.Et vous vous contentez dans l'assurance d'être sauvée, voulant laisser le reste sans vous travailler davantage ! Voilà une pensée de tentation qui part de votre fond impur, et d'une crainte secrète de votre orgueil d'être un jour dépouillée de vous-même et revêtue de Jésus Christ. Vous appréhendez de vous perdre et de vous donner en proie à l'esprit et à la grâce de Jésus. 19

"Celui qui aime sa vie le perdra et celui qui la hait en ce monde, il la conservera pour la vie éternelle". C'est Jésus Christ qui vous dit cette vérité, en saint Jean. Voulez-vous être assurée de votre salut? Dépouillez-vous des intérêts mêmes de votre salut et, vous abandonnant dans la conduite de Dieu, marchez dans le dénuement, ne cherchant autre intérêt que de contenter Dieu.

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C'est un grand secret de la vie intérieure de connaitre sa voie et d'y marcher fidèlement. La voie d'un autre n'est point la vôtre, c'est pourquoi ne réglez pas l'ouvrage de votre sanctification: il faut que chacun suive ce que Dieu veut de lui. Concevez bien ce point et vous vivrez plus en repos et serez plus fidèle.

Vous dites pour appuyer votre proposition oue Dieu étant glorieux essentiellement en lui-même, il n'a pas besoin de gloire accidentelle. Il est vrai que, avant la création du monde, Dieu était autant glorieux en lui-même qu'il est présentement. Mais il a plu à sa sagesse créer l'univers et se produire dans les créatures pour manifester sa grandeur et ses divines perfections, et en même temps nous obliger à les adorer. Il prend sa complaisance dans son ouvrage, il s'en glorifie, et il nous assujettit à le glorifier aussi selon qu'il est à notre possible.

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O présomption du coeur humain qui dit: "Pourquoi nous donner tant de peine lorsque nous croyons être en grâce, et que Jésus Christ ayant tout réparé pour nos péchés, il ne nous reste que le repos sans nous tourmenter davantage?"

"Dieu vous a créé sans vous, mais il ne vous sauvera pas sans vous", dit un Père de l'Eglise. Jésus Christ a réparé toute la gloire que le péché avait ôté à son Père et vous a mérité la grâce de coopérerà votre salut. Vous n'avez rien quine coûte son sang, mais il veut que vous trvailliez avec lui à vous anéantir, à vous assujettir et à vous rendre de son parti; vous le devez par mille sortes de droits et d'obligations.


JESUS CHRIST


"C'est JESUS CHRIST même que je voudrais produire dans votre coeur"


674 J'ai bien envie de vous parler de Jésus Christ, de vous faire connaître Jésus Christ, et de vous voir toute remplie d'amour et d'estime de Jésus Christ… Soyons toutes à lui, ne vivons que pour lui, ne respirons que lui, ne pensons qu'à lui, ne désirons que lui.

Je vous avoue que je prends un singulier plaisir de vous parler de Jésus Christ.... Le sacré nom de Jésus Christ est si suave et si doux, qu'il y a des délices de le prononcer. O Jésus Christ, Jésus Christ, Jésus Christ, soyez en nous et nous remplissez toute de vous-même. Une âme qui a Jésus Christ n'a plus besoin d'autre chose. Si vous me demandez qui peut avoir Jésus Christ, je vous dirai que tous les chrétiens l'ont reçu au baptême. Vous l'avez en vous mais il ne se manifeste pas toujours. C'est la foi qui vous le découvre, et quelquefois il se communique si particulièrement à l’âme, qu' elle l'expérimente d'une admirable manière. Jésus Christ est la vie de votre vie, il est l'esprit de votre esprit et l'âme de votre âme. Si Jésus Christ n'était en vous, vous ne seriez rien de ce que vous êtes.

Adorez donc Jésus Christ comme votre vie , votre âme , et votre esprit, c'est-à-dire voyez plus Jésus Christ en vous que vous ne vous 25 voyez vous-même. Nous ne devons plus rien voir que par les yeux de Jésus, rien désirer que par ses désirs, rien aimer que par son amour. Enfin être, comme dit saint Paul, ce digne imitateur de Jésus Christ, toute revêtue de Jésus Christ.

[pièce] 530 Je désire que cette nouvelle année en laquelle vous allez entrer soit une année de mort et de vie: de mort dans vos sens et dans votre propre esprit; de vie dans lu grâce et dans Jésus. Que vous n'ayez plus de vie en vous que pour la perdre et consommer en Dieu, portant en vous les paroles de l'Apôtre: "Vous êtes morts et votre vie est cachée en Jésus Christ dans Dieu".

Oh! quel bonheur de vivre en Dieu.… Quelle grace d'être actuellement en Dieu, vivre de sa vie et être faite une même chose avec lui par l'étroite union dans laquelle il nous attire! Avoir Dieu en soi et être dans Dieu même; se reposer en lui et opérer par lui. En un mot être par grâce et par amour ce qu'il est par nature. Faudra-t-il que le monde, les créatures et vous-même, vous privent d'un si suprême bonheur, voire d'un bien infini, dont l'excellence est incompréhensible?

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"Là où je suis, dit Jésus, mon serviteur y sera aussi". Soyez fidèle servante d'un si bon Maître, n'ayez point de regret de vous abandonner toute à lui. Renouvelez-vous à son service, mais d'une bien autre manière que du passé. Hélas, vous vous êtes souvent donnée à lui, mais votre sacrifice, votre oblation n'était pas entière. Vous étiez trop engagée dans vous-même, dons les créatures et dans vos intérêts. Vous n'étiez pas libre pour offrir à Dieu uniquement la victime; vous la sacrifiiez d'une main, et la retiriez de l'autre. Et quand vous la condapiez à la mort d'une sorte, vous lui donniez vie en une infinité de manières d'une autre. Voilà comme vous vous êtes moquée de Dieu.

Il est vrai que vous étiez du passé dans les ténèbres. Mais à présent que Dieu vous éclaire de sa lumière, serez-vous aussi infidèle que du passé? Aurez-vous toujours vos intérêts devant les yeux, les craintes humaines, et la satisfaction de vos sens et de votre propre esprit? Non, je condamne avec Jésus Christ tout cela à la mort ; il faut nécessairement commencer une nouvelle vie.

Et si vous me demandez de quelle vie vous devez vivre désormais, je vous réponds que ce n'est pas de la vie des bonnes âmes ni des anges, ni même de la vie des saints, mais de la vie pure et sainte de Jésus. Vos années doivent être une suite des années de Jésus, et par conséquent votre vie une suite de sa vie. Il faut, comme vous enseigne saint Paul, accomplir en vous ce qui manque à la Passion de Jésus. Qu'est-ce à dire, sinon que comme membre de son corps vous soyez anéantie, crucifiée, morte et ressuscitée avec lui. Que toutes vos opérations soient donc les opérations de Jésus en vous, que vous les opériez par son esprit, par ses dispositions et pour ses mêmes intentions. Il ne faut plus rien voir en vous que Jésus: que vos pensées soient des pensées de Jésus, vos paroles des paroles de Jésus, vos oeuvres des oeuvres de Jésus, et avec Jésus. Entrez en esprit et par désir dans ses dispositions saintes pour agir comme lui. C'est dans son esprit que vous devez communier… 27

2054 Les désirs que j'ai de voir votre âme toute unie Jésus Christ me font prendre la liberté de vous dire mes petites pensées et vous enseigner derechef, par sa lumière et par son esprit, la nécessité que vous avez de connaître Jésus Christ et de vivre de sa vie. Il y longtemps que je vous souhaite toute à lui, et que je le prie vous y attirer.

Il me semble que je conçois quelque chose, selon ma pauvre capacité, des désirs adorables de Jésus vers les âmes, et les très grandes bénédictions qu'il veut départir à la vôtre si elle se rend fidèle. Oh! que la créature est misérable de refuser tant de miséricorde! … Oh! que c'est un grand secret dans la vie intérieure de bien suivre le trait de la sainte conduite de Jésus Christ! Plût à Dieu que je vous puisse dire ce que j'ai appris sur ce sujet, et de quelle manière nous devons demeurer en Jésus Christ et vivre de lui

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Jésus Christ contient en soi la vraie et unique vie. Car hors de lui il n'y a que mort. O vie sainte et divine quand sera-ce que nous vivrons de t.a vie?… Nonobstant mes impuretés, la grâce chrétienne m'oblige d'y aspirer par une très profonde humilité, et il m'est permis de désirer Jésus Christ comme la vie de ma vie. Vous avez la même obligation, c'est pourquoi unissons-nous ensemble pour le désirer, le chercher et le posséder.

Commençons par une haute estime de Jésus Christ. Je ne prétends point vous exprimer ses grandeurs, je les rabaisserais et les profanerais d'une étrange manière. Il faut nous servir de la foi pour croire avec humble respect ce 28 que nous ne sommes pas capable de comprendre.

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Un des points 1es plus importants dans la vie intérieure, c'est d'estimer Dieu d'une estime digne de lui-même, qu'il soit en notre esprit et en notre coeur par-dessus toutes choses. Cette estime attire l'amour, et l'amour fait la sainte union. Mais quelque grand que soit l'amour, ne sortez jamais du respect, souvenez-vous toujours qu'il est le Tout, et que vous êtes le néant. Et quel rapport y a-t-il de l'un à l'autre: la sainteté et le péché? Ne vous oubliez donc jamais de votre devoir, quelque haute grâce que vous receviez de Notre Seigneur. J'aime beaucoup de voir dans une âme le respect et l'amour. Il faut qu'ils marchent d'un pas égal. Ne vous oubliez jamais: c'est une redite, mais elle est nécessaire pour vous en faire mieux concevoir l'importance.15

Cette estime et ce respect de Dieu vous tiennent en votre devoir et vous font conmniquer avec Dieu d'une manière qui fait honorer sa grandeur. Et dans cette disposition vous rendez hommage à l'incompréhensibilité divine, vous vous abaissez et avouez votre insuffisance. Et cette pensée de Dieu incompréhensible borne toutes les curiosités de l'esprit et l'assujettit à une simple et très respectueuse croyance de ce que Dieu est, sans vouloir le comprendre, puisque cela ne se peut. Il n'y a que Dieu seul qui se puisse comprendre lui-même, et cette vérité nous doit donner de la joie. Dieu est si saint et si divin et si ineffable qu'il n'est et ne peut être connu essentiellement que de lui-même. O quelle consolation à une âme qui aime Dieu de voir qu'il est incompréhensible!16 29

Voyez comme une âme est, dans les pures et saintes pratiques de la vie intérieure, toute revêtue de la divinité : c'est par l'étroite union et transformation d'amour qu'elle a avec Dieu; laquelle étant par la force de ce divin amour faite une même chose avec lui, elle est toute remplie de ses saintes et divines qualités.17

Elle est sainte par une participation de la sainteté divine; elle est bonne par une émanation de la bonté divine; elle est juste par la justice divine, douce par la douceur divine, charitable par la charité divine, patiente et débonnaire par la patience divine, etc… Toutes les grâces et vertus qui éclatent en elle sont des effets opérés par les divins attributs; de sorte qu'une âme dans cet état se voit toute revêtue des perfections divines. Elle se sent forte par la force de Jésus, immuable par son immutabilité divine, et ainsi du reste. Ce qui fait qu'elle ne s'approprie aucun de ces dons. Elle voit tout en Dieu et de Dieu, et rien du tout en elle ni d'elle que le péché18; et c'est ce qui la tient si parfaitement unie à Dieu sans sortir de son néant. Elle voit sa dépendance, et comme toutes grâces et miséricordes sont en lui.

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Cette connaissance soutient notre impuissance et nous oblige par deux raisons de demeurer unies à Jésus Christ19. La première, par amour que nous devons à Jésus Christ, le connaissant notre unique principe et la fin de toutes choses; bref pour le respect de lui-même, car il est seul digne d'un éternel amour. La seconde réfléchit sur nos propres intérêts, qui est la nécessité que nous avons de Jésus Christ, mais un besoin si grand que nous ne pouvons opérer une seule bonne action sans son concours. A tous moments il faut recevoir ses miséricordes, ou nous périssons.

Notre dépendance est si étroite que nous n'avons de vie qu'en lui. C'est la vie de notre vie et l'âme de notre âme. Enfin il nous est tout , et sans lui nous n'avons rien du tout. Jésus est donc notre divine suffisance, nous n'avons rien qu'en lui. Si cela est une vérité de l'Ecriture , demeurons-y assujetties, et souffrons que notre propre expérience nous fasse ressentir Je besoin actuel que nous avons de Jésus.

En cette vue et connaissance nous devons nous tenir très étroitement unies à Jésus Christ, nous ne devons rien faire que par Jésus Christ, recevoir toutes choses dans son ordre, et être continuellement tendantes à Jésus Christ.

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Ce n'est pas assez de connaître par la foi et par la splendeur des perfections divines Jésus Christ dans le sein de son Père comme son Verbe éternel, par lequel il a tout fait et par lequel il nous sanctifie, mais il le faut connaître dans sa vie voyagère sur la terre pour nous y conformer. Notre âme doit être unie à l'âme de Jésus Christ, et toutes nos actions doivent avoir rapport aux siennes.Voilà notre obligation, car il faut être Jésus Christ en toutes choses. C'est pourquoi il faut faire ce qu'il nous dit dans l'Evangile: "Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, porte sa croix et me suive". Nous ne pouvons donc suivre Jésus Christ qu'en portant notre croix, et en renonçant à nous-mêmes. En un autre endroit il dit: "Celui qui ne quitte son père, sa mère, ses frères, ses soeurs, sa femme ,son mari et tout ce qu'il possède, n'est pas digne de moi": il n'est pas digne d'être son 31 disciple.20

On ne peut suivre Jésus Christ que par le dépouillement de toutes choses. Il faut tellement perdre toutes choses qu'il se faut perdre soi-même21 . Une âme qui fait quelque réserve ne peut trouver ni goûter parfaitement Jésus Christ. Il dit à son Apôtre: "Suivez-moi", et ce grand avare quitte tout à cette divine parole. Hélas, combien de fois sommes-nous pressées intérieurement de tout quitter, de retirer nos affections de la terre pour suivre Jésus Christ dans sa vie pauvre et souffrante. Mais nos attaches sont si fortes qu'il faut que la Sagesse divine nous envoie des renversements, des pertes et des accidents de diverses manières, pour emporter de force ce que nous ne voulons point donner par amour.

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Ce n'est pas sans raison que les âmes bien éclairées appellent les afflictions de la terre des visites de Notre Seigneur et des effets de son saint amour. Si vous pouviez pénétrer l'amour que Jésus Christ porte aux âmes, et le désir infini qu'il a de les sanctifier, vous prendriez grand plaisir aux afflictions, aux croix et aux souffrances, puisque, dans la vérité de Dieu même, ce sont les inventions dont son amour se sert pour attirer ses élus et les obliger, par la presse de leur douleur, de se retourner vers lui en se séparant des créatures.

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Il faut donc connaître Jésus Christ dans la vie de souffrance dans laquelle il nous a mérité la grâce que vous avez reçue au baptême, et que vous recevez actuellement. C'est par Jésus crucifié que vous êtes ce que vous êtes. Soyez par désir unie étroitement à lui; ne fai- 32 tes rien sans lui et faites tout par lui. Lorsque vous avez à souffrir quelque chose, désirez que la grâce de ses souffrances fasse un usage de la vôtre digne de lui. Dans les humiliations, souhaitez que son humilité sainte sanctifie vos abjections. Ayez rapport à Jésus Christ en tout ce que vous faites, dites, pensez. Désirez que tout soit uni à Jésus, et tire sa vertu et sa perfection de lui.

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Ayez une dévotion que j'ai vu longtemps pratiquer par quelque âme, de vous exposer souvent en esprit à Jésus, pour recevoir en vous sa grâce et sa vertu. Je sais combien cette vertu est efficace, mais il faut de la patience et de la persévérance. Je puis dire en vérité que l’âme qui y est fidèle reçoit ce que je ne puis exprimer, et je vous prie d'en faire l'expérience. Je voudrais que vous preniez un quart d'heure dans votre journée, selon votre loisir, pour vous exposer à Jésus Christ selon vos besoins. Quelquefois pour invoquer sur vos faiblesses la puissance de Jésus Christ. D'autres fois, dans le sentiment de vos impuretés et du fond malin oui est en vous, vous exposer à sa sainteté, vous y abandonnant pour recevoir en vous ses effets, et ainsi du reste. Dans vos pratiques ordinaires, vous donner à sa grâce et à son esprit. Dans vos actions, désirer que Jésus Christ les fasse en vous et n'en faire jamais aucune que par sa direction et par obéissance à sa conduite.

Si vous concevez bien ce que je veux dire et si vous y êtes fidèle, vous verrez les bons effets que cela produira en votre âme, et comme insensiblement vous vous trouverez remplie de Jésus Christ. Vous serez toujours en sa sainte présence et toujours occupée de lui. Vous ver-33rez toutes choses en lui et vous serez à tous moments et dans tous les événements liée à son ordre et à son bon plaisir. Vous rendrez une actuelle obéissance à Jésus Christ; et par ces moyens vous vous trouverez actuellement unie à lui, et toutes vos paroles auront l'odeur de Jésus Christ, et vos actions en seront plus épurées. Et ce qui vous doit donner plus de consolation, c'est que tout votre être ainsi rempli de Jésus Christ donnera gloire à Dieu en l'union de son Fils. Et la plus petite de vos actions en cet esprit est glorieuse à Dieu, et méritoire en votre âme. Vous sortez, sans quasi y penser, de vous-même et suivez Jésus Christ.

Plût à Dieu que toutes les âmes chrétiennes voulussent expérimenter ce que je dis. Je sais qu'il y a un peu de peine à en prendre les habitudes. Mais pour peu qu'on s'y applique, l'on en tire de merveilleux profits. Les âmes qui en ont fait usage peuvent confirmer les vérités que je dis.


2531 Ayez toujours devant vos yeux votre divin exemplaire Jésus Christ, lequel s'est rendu obéissant jusqu'à la mort de la Croix. Que toute votre vie soit une actuelle obéissance à Dieu, c'est votre voie, du moins c'est la disposition où la grce vous a mise, et à laquelle vous devez une fidélité inviolable. Lorsque vous vous tirez de cette soumission, vous vous mettez en danger de beaucoup de misères. C’est ce qui vous soutient dans votre état de ténèbres et d'impuissance.

Notre Seigneur dans l’Evangile voulant opérer ses merveilles n'a rien demandé de notre part que la foi. « Crois-tu que je te puisse guérir ? » De même aujourd’hui voulant opérer en vous les mersveilles de sa grâce et de son amour, il demande la même chose. Il veut que vous soyez en foi, et que vous vous confiiez en sa bonté et en sa puissance. Autrement vous vous rendriez indigne de son opération. Croyez donc nonobstant l'impureté de votre fond, croyez en la vertu et bonté de Jésus Christ, lequel peut dans un moment vous purifier. Et sans doute il le fera après qu'il vous aura établie dans la solide connaissance de votre néant. Cet état vous est absolument nécessaire, et je vous prie d'y être toute abandonnée aux desseins de Jésus Christ.

Ne vous réfléchissez pas tant, marchez en confiance. Celui qui vous soutient ne vous laissera pas périr. Ne vous mettez en peine de rien; pourvu que vous soyez uniquement à Dieu, il suffit. Mais pour y être comme il faut, vous devez vivre dans une actuelle dépendance de son amour et de sa conduite.


2476 Plût à Dieu que vous puissiez pénétrer l'extrême et effroyable malheur que c'est de pécher. O péché, péché, que tu nous fais de tort! Hélas, qui pourra réparer tes ruines? Jésus Christ seul en a le pouvoir, le vouloir et la capacité, et il l'a fait d'une manière adorable par son sang et par sa mort. C'est Jésus Christ qui m’a rachetée et qui me remet en la possession de mes droits. Il rachète tous les moments de ma vie , car après la commission d'un péché nous méritons non seulement la mort spirituelle, mais aussi la corporelle, et si Dieu faisait justice il nous anéantirait sans ressource. 35

Je dois donc à Jésus Christ tous les moments de ma vie, toutes les opérations des puissances de mon âme, tout mon temps, tout mon travail, toute ma capacité, toutes mes pensées, bref l'usage de mes sens et de toutes mes facultés. Et autant d'opérations que je fais pour moi ou pour les créatures, c'est autant de larcins que je fais du sang du Fils de Dieu22. Tout est à lui, nous sommes rachetés de ce prix inestimable, et nous n'avons pas droit d'user ni de disposer des moments de notre vie que pour son amour et pour sa gloire...

Oh! bienheureuse l'âme qui se conserve dans l'innocence et qui n'est point sujette de ressentir en elle les aiguillons du péché ! Je vous avoue que je suis touchée, et je le suis doublement lorsque je vois le caractère de la divinité effacé. O Jésus, divin Réparateur, réparez cette image adorable per votre toute-puissance, votre grâce et votre vertu. Je l'espère de votre pure miséricorde.

Si une âme connaissait le malheur et l’abomination d'un péché, elle en aurait une telle horreur Que, quelque méchante qu'elle soit, elle ne pourrait se résoudre à le commettre. Il faut avouer que nos aveuglements sont grands et dignes de compassion.

2826 Toute la perfection du Christianisme consiste à un regard actuel à Jésus Christ, et une adhérence ou soumission continuelle à son bon plaisir. Ces deux points contiennent tout, et la fidèle pratique d'iceux vous conduira au plus suprême degré de perfection. Bienheureuse l'âme qui les observe.

Le premier consiste à voir Jésus Christ en toutes choses, dans tous les événements et dans toutes nos opérations; de sorte que cette vue divine nous ôte la vue des créatures, de nous-mêmes et de nos intérêts, pour ne rien voir que Jésus Christ. En un mot, c'est avoir une présence actuelle de Dieu.

Le second consiste à être soumise actuellement à sa sainte volonté, à être tellement assujettie à son bon plaisir, que nous n'ayons plus aucun retour, au moins volontaire, qui nous puisse retirer de cette respectueuse obéissance.

Si vous voulez vous étendre sur ces deux points, vous connaîtrez clairement que si vous en voulez faire usage, vous serez toute environnée de Jésus et toute remplie de son amour.

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Ayez Jésus Christ imprimé et gravé dans le centre de votre âme. Ayez-le dans toutes les facultés de votre esprit. Que votre coeur ne puisse penser ni respirer que Jésus Christ. Que toute votre application soit à Jésus Christ. Que toute votre tendance soit de lui plaire. Attachez toute votre fortune et tout votre bonheur à connaitre et à aimer Jésus Christ. Que votre âme en soit toute amoureuse. Qu'aucune chose de la terre , pour grande qu'elle paraisse, ne prévale plus en vous contre l'union actuelle que vous devez avoir avec Jésus Christ. Que le Ciel, la terre et l'enfer ne vous en puissent jamais séparer.

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O Jésus, tout puissant et tout amour, opérez en nous ces deux effets de miséricorde, da nous attirer par votre toute-puissance et de nous transformer en vous par votre amour. 37 O amour, ô divin amour, que ne brûlez-vous, que ne consommez-vous en nous tout ce qui vous est contraire, et qui s'oppose à la sainteté de vos opérations. O vie qui n'est point animée d'amour, comment te peut-on appeler vie? Tu es une mort affreuse et très horrible. O pur et saint amour de Jésus Christ, ne permettez point qu’un seul moment de ma vie se consomme sans amour; faites-moi mourir… plutôt que de n'aimer point Jésus Christ.


1819 Qu'y a-t-il au Ciel et en la terre de plus précieux que Jésus Christ? Et c'est Jésus Christ même que je voudrais produire dans votre coeur et en arracher tout le reste. Oh! qu'il fait bon n'avoir rien que lui et être pauvre de tout le reste: n'avoir plus d'affection pour les créatures, plus de tendance aux honneurs de la terre, plus de part au monde et à tout ce qu'il contient. O sainte et sacrée pauvreté!

Donnez-vous à l'esprit et à la grâce de Jésus Christ pauvre, afin que sa sainte pauvreté vous donne la force de souffrir que son Amour vous appauvrisse. Plût à Dieu que nous soyons pauvres de la pauvreté de Jésus Christ! Oh! si une fois son amour entre en nous,il nous dépouillera de toutes les créatures et de nous-mêmes. Nous n' avons qu'à le laisser faire, il fera des merveilles si nous ne l'empêchons point.


LES MYSTERES DU VERBE INCARNE

'Dés irez que tout ce qui s'est passé en LUI

se passe spirituellement en VOUS'

INCARNATION

1652 J'eus hier beaucoup de pensées de vous écrire, et même cette nuit en attendant l'heure de l'Incarnation adorable du Verbe. Mais deux choses m'ont divertie de ces pensées.

La première c'est que Notre Seigneur Jésus Christ est un grand Maître, très adorable en ses divines leçons. C'est lui qui a instruit saint Paul dans le désert soixante-dix années qu'il y a vécu solitaire sans aucune conversation humaine. C'est lui qui a enseigné Marie Egyptienne et une infinité d'autres qui s'étaient volontairement pour son pur amour séparés des créatures. Et je voyais que ces grands saints s'étaient sanctifiés par la solitude, parle silence, par l'anéantissement et par la mort profonde d'eux-mêmes, vivant comme des morts dans l'oubli de tout le monde.

Oh! que cette vie me parait sainte! Je la respecte en vous. Non qu'elle y soit établie, ni que vous viviez de la sorte, mais dans lu vue que Jésus est votre divin Maître, qu'il peut vous rendre savante dans tous ses saints mystères par lui-même. Et je le priais de vous faire ces leçons adorables de son divin amour. 41

Et comme je porte grand respect aux opérations secrètes de la grâce en votre âme, je les révérais en silence cette nuit, adorant cette Incarnation adorable du Verbe en vous, en une certaine manière, et je désirais que votre âme soit toute fondue et toute liquéfiée en l'amour de ses anéantissements.

Oh' que ce mystère est adorable! Qu'il est grand! Et qu'il est saint et divin! Notre esprit n'est pas digne de le comprendre. Mais il nous faut unir et lier à la grâce qu'il nous confère, désirant qu'il ait son effet en nous selon les desseins de Jésus Christ. Et nous tenir aux pieds de la très Sainte Vierge notre Maîtresse, pour participer à ce prodigieux mystère d'un Dieu anéanti dans ses entrailles virginales. Imitez son humilité et sa soumission. Consentez que Dieu soit en vous en toutes les manières qu'il lui plaira, et dites aujourd'hui trois fois en esprit d'amour, de révérence et d' abandon: "Verbum caro factum est.. ‘"et trois fois: « Ecce ancilla Domini... », adorant les abaissements du Verbe fait chair et l'humilité de 1a très Sainte Vierge. Ne sortez point de cette disposition. Soyez toujours abaissée devant la grandeur de Dieu, consentant à son bon plaisir.


NATIVITE

2238 Ma très chère fille, Ne pouvant dormir à cause du redoublement de ma toux vous voulez bien que je passe un quart d'heure de temps en esprit avec vous pour vous dire quelques petites pensées sur les dispositions où votre âme doit être pour recevoir en elle Jésus naissant...

La première est un vide des créatures en vous-même. "Il n'y a point de lieu en l'hôtellerie", en saint Luc, pour loger Jésus. Les créatures avaient tout occupé les places; et les intérêts de notre amour-propre ont été préférés à la réception de Jésus et de sa sainte Mère dans la petite ville de Bethléem. Si vous désirez, non enfant ,que Jésus vienne naître en vous, faites-lui place dans votre coeur. Videz-le de toutes les créatures et de vos propres intérêts. L'étable de Bethléem se trouva désoccupée et Dieu y logea comme dans son palais et y fit son entrée au monde.

La seconde disposition, c'est la foi. Jésus naît au milieu de la nuit, dans les ténèbres, sans autre lumière que celle de sa divinité. Dégagez-vous de vos sens et demeurez en foi si vous voulez recevoir la grâce de ce mys-43tère. Il faut être en ténèbres au regard de vos sens et de votre propre esprit si vous voulez recevoir la lumière divine, et Jésus naîtra spirituellement en vous.

La troisième c'est le silence. Jésus fait son entrée DU monde dans un temps de paix, à une heure qui tient toutes les créatures en silence, pour nous apprendre qu'il est le roi de paix, qu'il aime le silence et que c'est dans le calme de toutes nos passions, de nos sens, et de nos puissances qu'il fait ses profondes communications à l'âme; que c'est dans le recueillement et dans la solitude intérieure où il fait entendre sa divine voix. Oh! qu'heureuse est l’âme qui ordonne si bien toutes choses en elle que son adorable Seigneur y fait le lieu de sa naissance.

Or il y trois sortes de silence que nous devons tâcher selon notre capacité de pratiquer:

1° Le silence de nos passions, qui se fait par une fidèle et actuelle abnégation de nous-même, en sorte que nos passions étant mortifiées, elles ne font plus de bruit.

2° Le silence de nos sens qui voudraient toujours voir et sentir ce qui se passe: ils font du bruit et troublent le repos d'une âme qui doit être en profonde attention vers Dieu. C'est pourquoi il les faut tenir en silence sans les écouter ni nous ranger de leur parti.

Le troisième silence est (celui) des puissances de notre âme, qui doivent être anéanties. Votre entendement doit être en silence, ne lui permettant pas tant de raisonnements superflus ni tant de productions inutiles qui ne procèdent que d'une recherche de vous-même. Il doit demeurer en silence, regardant Dieu avec respect. La mémoire doit être en silence, ne recevant volontairement aucune image ni souvenir des créatures, demeurant simplifiée en la présence de Dieu. Et la volonté doit être en silence, sans désir, sans inclination, sans ardeur, sans contrainte, sans affection et sans aucune attache qu'à Dieu seul.

En un mot la meilleure et la plus sainte dispoition et celle pour laquelle mon âme a le plus d'attrait, c'est la profonde mort en nous-mêmes, que nous appelons le véritable anéantissement. C'est cette sainte disposition qui a tiré le Verbe du sein de son divin Père pour le faire incarner dans le coeur virginal de Marie. Dieu a regardé l'humilité de sa servante. Dieu a regardé les bassesses et le néant dans lequel la très Sainte Vierge était plongée. Rien n'est plus capable d'attirer Dieu en nous que de nous anéantir au-dessous de toutes choses. Une âmé dans son néant est ravissante aux yeux de Dieu, et l'on peut dire qu'il est tellement épris d'amour pour elle qu'il s'oublie de sa grandeur: s'abaissant à elle, il l'élève jusqu'à Dieu.

Oh! qu'il faut bien que l'orgueil soit un abîme d'une effroyable malice,de nous aveugler à ce point de ne pouvoir discerner la beauté et la sainteté de l'anéantissement. Jusqu'à quand serons-nous environnés de ténèbres, pour ne point voir que notre bonheur et notre félicité consistent à n'être rien en nous ni dans les créatures? Jésus vient naître 'au monde dans une pauvreté suprême de toutes les créatures, 45 pour nous apprendre combien nous en devons être séparées si nous voulons avoir l'honneur de le voir naître et régner en nous.

1389 Réjouissons-nous de la naissance de notre Roi. Rendons hommage à sa souveraineté, soumettons-nous à ses divins pouvoirs. Que toute notre gloire soit d'être anéanties afin que lui seul règne parfaitement. Que notre vie soit cachée en lui et que nous soyons actuellement dépendantes de lui. Enfin que nous vivions de sa vie, que nous soyons animées de son amour et qu'il soit uniquement vivant en nous.

2540 Adorez avec une haute estime les bassesses de Jésus Enfant , les impuissances de ce Dieu fort, dont l'Ecriture Sainte en Isaïe fait mention, qui doit régner d'un règne qui n'aura point de fin.

Voyons un peu en quelle manière ce Prince de paix vient établir son règne, étaler sa puissance sur toutes les âmes et tenir les états de sa souveraineté. Il naît dans une étable, dans la pauvreté suprême de toutes choses, pour nous apprendre que le plus puissant moyen d'établir en nous une profonde paix - qui est le trône de ce Roi pacifique - c'est la pauvreté véritable de toutes choses: pauvreté des grandeurs, pauvreté des honneurs, pauvreté des plaisirs, pauvreté des biens de la terre, pauvreté des consolations, pauvreté de l'affection des créatures, pauvreté de désirs, pauvreté d'inclination, pauvreté dans nos sens, pauvreté de pensées, pauvreté de volonté, en un mot pauvreté de toutes choses. Car une âme dépouillée et dénuée de tout est en parfaite et profonde paix, et rien au Ciel ni en la terre ne lui peut ravir cette précieuse paix. Elle jouit de Dieu qui se repose en elle comme en son lit de délices, et l'enfer avec toute sa furie ne la saurait troubler.

O secret trop peu connu et très mal pratiqué! De combien nous privons-nous de grâces et de bénédictions divines pour être trop remplies de ces malheureuses possessions qui n'enrichissent l'âme que d'impureté et de corruption étrange. Notre adorable. Roi établit sa puissance dans les opprobres, dans les croix. C'est là qu'il est magnifique et c'est ce qui le rend aujourd'hui comme un objet d'étonnement à nos esprits.

Un Dieu se fait enfant et se réduit dans les infirmités de notre chair. "Il a porté nos langueurs et s'est chargé de nos douleurs" dit le Prophète. Il est puissant dans nos faiblesses et il commence à régner dans l'anéantis-sement.0h, qu'il ya de prodiges renfermés dans un Dieu Enfant! Il vient régner dans votre coeur d'une manière qui ne se comprend point. Il s'anéantit pour captiver les âmes et il fait en nous et pour nous ce que nous devrions faire si le péché ne nous avait détruit la grâce de l'accomplir. Il vient réparer la gloire de son Père et triompher de nos rébellions, mais par une voie bien contraire aux senset à l'esprit humain. Il fait tout le contraire de ce que nous faisons actuellement.

Nous vivons pour nous-mêmes, et il vit pour la gloire de son Père et vit de sa vie divine. Nos tendances actuelles sont des éléva-47tions de nous-mêmes dans nous et dans les créatures, une démangeaison effroyable d'être dans l'estime et l'affection des créatures, dans l'applaudissement, dans l'honneur et dans l'approbation. Jésus vient être l'opprobre des hommes et le rebut du peuple, se comparant à un ver. 0 mon enfant, notre vanité et notre ambition pourront-elles encore avoir place dans nos coeurs?

1389 Sur cette qualité d'enfant que vous désirez en vous, je vous donne pour modèle de votre enfance Jésus Enfant. Formez-vous autant qu'il vous sera possible sur ce divin modèle et que votre âme se remplisse de ses saintes dispositions.

Soyez pure de sa pureté, soyez douce et humble de sa douceur et de son humilité. Soyez simple. comme il est simple, soyez petite comme il est petit. En un mot soyez anéantie comme lui. Soyez soumise à la conduite de son Esprit comme il est soumis à son divin Père.

Et le même Jésus nous dit que si nous ne sommes faits comme de petits enfants nous n'entrerons point au Royaume des Cieux. Il faut assujettir notre esprit aux paroles adorables de notre divin Maître. Priez-le qu'il fasse une émanation de sa grâce d'enfance en votre âme, et qu'il y fasse renaître la pureté et l'innocence que le péché a détruit. Qu'elle imprime en vous un effet de sa souplesse divine aux volontés de son Père. Que vous soyez si soumise au bon plaisir de Dieu que vos délices soient de faire, par rapport à Jésus, sa sainte volonté. Que tout votre soin soit de vous reposer avec Jésus sur le sein virginal de Marie.

Les enfants aiment leurs semblables; si vous &tes enfant en petitesse, c'est-à-dire humilité et abaissement d'esprit, et en innocence et simplicité, vous serez aimée de l'Enfant Jésus.

Trouvez-vous en sa sainte compagnie aux pieds de sa très Sainte Mère dans l'étable; et comme elle a puissance de donner Jésus au monde, priez-la humblement qu'elle le donne à votre âme et qu'elle donne votre âme à Jésus. C'est par son ministère que nous entrons dans la sainteté de la vie intérieure. Car comme Jésus nous donne à son Père, de même Marie nous donne à Jésus."Personne ne peut venir à mon Père que par moi", dit Notre Seigneur dans l' Evangile. Et personne ne peut aller à Jésus si sa très Sainte Mère ne l'y conduit. Renouvelez vos dévotions, vos hommages et vos respects à l'endroit de cette adorable Vierge, et si vous ne pouvez former des dévotions particulières pour l'honorer, demeurez en disposition d'être tout ce que vous devez être en son endroit.

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Ne soyez plus cet enfant qui s'amuse à des badineries23. Quittez toutes sottises qui amusent votre esprit. Allez au solide, remplissez-vous de ce qui est saint, nourrissez-en votre âme sans la rassasier de tant de vanités. Vous avez besoin d'une générosité de grâce qui vous élève à Dieu; vous êtes assez touchée, mais Jésus n'est pas le plus fort en vous. Je remarque que les créatures vous gagnent encore et remportent sur vous les triomphes qui appartiennent au seul Jésus Christ.

Il y a trois choses qui jettent mon esprit dans un abîme d'étonnement: 49 La première, c’est que le temps et les moments de nos vies nous étant donnés pour négocier le bonheur d'une douce éternité, c'est la moindre de nos pensées. Et sans nous réfléchir sur la brièveté de nos jours, nous ne pensons point à la sortie de cette vie où il faudra rendre compte de la moindre de nos vanités ; Que fera une âme dans ce rencontre, qui a consommé sa vie dans les créatures? O épouvantable malheur!

La seconde chose qui cause mon étonnement, c'est que nous vivons, nous respirons, nous nous mouvons et agissons en Dieu et dans Dieu, et cependant nous ne sommes point remplies de se présence et nous vivons le plupart du temps comme s'il n'y avait point de Dieu, sans respect, sans amour et sans crainte de sa majesté présente.

La troisième, c'est qu'ayant Jésus Christ réellement et les trois divines personnes en lui au très Saint Sacrement, nous soyons si peu touchées de l'abîme de son divin amour qu'il nous communique dans son étendue et sans réserve… Qu'une âme pénétrée de ces vérités souffre de douleur de voir son divin Maître si peu connu et quasi point aimé!

Quand sera-ce , mon enfant, que nous en serons touchées, et qu'entrant dans les intérêts de sa gloire, nous nous offrirons pour victimes dans le désir de réparer sa gloire dans ses créatures? 50

EPIPHANIE

120 Ce mystère adorable de l'Epiphanie doit opérer de grands effets de grâce dans nos âmes.

Le premier vous doit faire adorer avec les Mages Jésus Christ comme Roi. C'est aujourd'hui qu'il commence de régner, qu'il est reconnu Roi et qu'on lui rend les horinages dignes de la royauté. C'est en ce jour que la première adoration et le premier honneur public ont été rendus à Jésus. Le premier hommage au nom de tout le monde lui a été fait et les prémices de la gentilité lui ont été consacrées.

Entrez dans les intérêts de Jésus votre divin Roi et vous réjouissez de voir qu'il établit son règne, qu'il se manifeste et, qu'il attire à lui les âmes les plus éloignées. La grâce qu'il a faite aux Nages est très grade, mais celle qu'il nous présente aujourd'hui ne l'est pas moins. Il vous a appelée d'un pays très lointain qui est la région du péché. Il veut que vous lui soyez fidèle comme ces saints Mages, sortant comme ils ont fait de leur terre pour se venir sacrifier à Jésus. Ils quittent tout pour chercher leur Roi et s'assujettir à son empire.

Faites de même aujourd'hui. Sortez de la terre de vous-même, de votre propre maison et du lieu de votre connaissance. Quittez vos intérêts comme ils ont fait et venez trouver Jésus en Bethléem. Suivez l'inspiration qui est l'étoile. Sortez des vieilles habitudes de vos sens et de votre propre esprit , abandonnez-vous à la conduite de Dieu.

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Si les Mages ne se fussent assujetti et (n'eussent) anéanti les vues humaines, ils n'eussent jamais trouvé Jésus. Ils marchent par la foi et la confiance. C'est ce que vous devez faire. Ils suivent une étoile: voyez quelle est l'étoile que vous devez suivre, et vous rendez fidèle.Ils viennent dans un pays étranger. C'est dans la grâce,laquelle n'est point à nous, ains très éloignée de nous, puisque pour la posséder il faut sortir de nous-mêmes.

Ils apportent l'or, la myrrhe et l'encens. C'est ce que vous devez porter l'or d'un amour épuré, la myrrhe d'une mortification généreuse de tout ce- qui , en vous, déplaît à Dieu, et l'encens d'une fervente et très simple oraison. L'encens vous élève à Dieu, la myrrhe vous détache des créatures et vous en sépare, et l'or et l'amour vous unissent très étroitement à Dieu. Voilà-les trois effets que l'or, la myrrhe et l'encens doivent opérer en vous. C'est ce que vous devez porter à Jésus.

L'encens le confesse et reconnaît Dieu, la myrrhe le croit homme, et l'or le tient roi. Que Jésus vous soit donc Dieu, homme et roi. Dieu, en vous donnant l’être, vous le conservant, vivifiant. Homme, en vous montrant les sentiers d'anéantissement et de croix qu'il est venu établir sur la terre pour nous faciliter le passage qui doit nous réunir à lui. Roi, en nous assujettissant à sa souveraineté, à ses pouvoirs, à son amour et à son autorité.

Et pour conclusion, imitez les Mages qui, après avoir trouvé et adoré Jésus, s'en retournèrent par une autre voie. Voilà ce que vous avez à faire: retourner par une autre voie. Oh! que cela dit et comprend de choses! Il y en a bien peu qui retournent par une autre voie. Nous avons une malheureuse pente qui nous fait toujours marcher dans les créatures et dans nous-mêmes. Il faut prendre un autre sentier secret et éloigné d'Hérode qui signifie l'orgueil. Et quel est ce sentier? C'est la pure foi, par laquelle l'orgueil et la vanité trouvent leur ruine et sont trompées dans leurs prétentions.Elle nous fait sortir des sens, quittant nos intérêts et nos satisfactions- pour le respect et les intérêts de Dieu même. Les Mages quittent Jésus pour aller produire Jésus rt il faut nous quitter nous-même pour glorifier Jésus, le publier et le faire connaître. Mais pour réussir, il faut marcher par une autre voie qui est cette précieuse foi. Je vous la souhaite, mon enfant, et la grâce d'y être fidèle. 53


JESUS CHRIST au DESERT et dans sa PASSION

1225 Je ne vous ai point fait réponse,croyant, comme je venais de communier, que vous aimiez mieux me savoir appliquée à celui qui m'honorait de sa présence qu'à la créature, puisque les moments les plus proches de la Communion, soit devant, soit après,sont les plus précieux de notre vie, et ceux auxquels nous devons une attention, une fidélité, un respect tout particuliers. Oh! qu'ils contiennent de grâce et de sainteté! Je crois que vous le savez par expérience.

Je vous invite, ma fille,à solenniser avec moi la fête des victoires de Jésus notre divin Maître. Il a triomphé pour nous du diable, du monde et de nous-mêmes, qui sont nos plus cruels ennemis. Unissons-nous à sa vertu divine et nous rendons à lui, afin qu'il triomphe en nous,qu'il terrasse nos ennemis et surtout l'orgueil de la vie, comme le plus malin.

Nous avons sujet de nous réjouir de voir Jésus victorieux du démon. Mais désirons qu'il le soit aussi de tout ce qu'il trouve en nous qui s'oppose à la sainteté de son règne. Retirons-nous avec lui dans le désert pour y être tentées, pour y être délaissées , pour y avoir faim, pour y être en ténèbres, pour y être en pénitence, pour y être en pauvreté suprême, bref pour y souffrir toutes sortes de mésaises, de privations et de douleurs e t pour n'avoir pas où reposer son chef. Aimons les dépouillements et tout ce qui nous fait entrer en partage des états purs et saints de Jésus Christ. Il faut que nous en soyons toutes revêtues. Saint Paul nous le recommande.

N'aimez que Jésus Christ, ne désirez que Jésus Christ, n'estimez rien que Jésus Christ, ne possédez rien que Jésus Christ, ne goûtez rien que Jésus Christ, ne vous rassasiez de rien que de Jésus Christ, n'espérez rien que Jésus Christ, ne voulez rien que Jésus Christ,ne cherchez rien que Jésus Christ, ne prétendez rien que Jésus Christ, ne vous plaisez en rien qu'en Jésus Christ, ne vous reposez qu'en lui et prenez votre satisfaction d'être toute remplie de lui et consommée de lui.

Voilà la disposition que je vous souhaite, ma fille, comme le plus riche trésor dont votre âme puisse être gratifiée. O Jésus Christ, Jésus Christ, Jésus Christ, qu'il fait bon vous posséder! Qu'est-ce que les créatures comparées à vous? Hélas, je puis dire en vérité que ce n'est que corruption, misère et péché, amertume et affliction d'esprit.Ne nous y amusons point, n'y consommons point, ni notre grâce, ni notre temps.

1008 Mon enfant, Je n'oserais suivre mes pensées, d'autant qu'elles m'embarqueraient à un long discours. Je dois laisser agir en vous le Saint-Esprit. Tout ce que je 55 vous recommande, c'est le silence et la récollection d'esprit, adorant en foi - c'est-à-dire sans le comprendre - la sainteté de ce mystère, et de vous abandonner à la grâce qu'il contient, demeurant dans un profond respect de ce que Dieu y opère.

Ayez une disposition en fond d'adorer tout ce que notre adorable Seigneur a fait et souffert en sa Passion. Désirez que tout ce qui s'est passé en lui, se passe spirituellement en vous, puisque vous devez être semblable à lui. Adhérez à tous les desseins de Jésus en croix pour vous et vous abandonnez en esprit de sacrifice continuel pour rendre hommage à sa sainteté, à sa puissance et à son amour.

Aimez de souffrir quelque peine de corps ou d'esprit pour honorer les souffrances de l'âme sainte de Jésus. Et pour adorer son humanité sainte, vous direz demain et après, trente-trois fois: "Adoramus te Christe et be-nedicimus tibi, quia per crucem tuam redemisti mundum, qui pansus es pro nobis".

Adorez aussi les trois heures d'agonie au jardin et les trois heures d'agonie en croix, et pour cet effet vous dire'z trois fois Pater prosternée.


RÉSURRECTION

279 Mon enfant, Communiez demain si vous le pouvez et que Jésus mort entre en vous comme dans son sépulcre. Donnez-lui le pouvoir de vous remplir de la sainteté de sa mort et désirez d'avoir part à la grâce de sa Résurrection. Puisque comme membre de son corps vous avez été crucifiée avec lui, il faut ressusciter avec lui. Ce sont les paroles de l'Apôtre. Il faut commencer une nouvelle vie, une vie qui ne soit plus de la terre, une vie qui soit toute séparée des sens, toute purifiée et élevée à Dieu.

Saint Paul dit: "Si nous sommes ressuscités, cherchons les choses d'en haut". Une âme ressuscitée ne saurait plus prendre de plaisir aux choses de la terre. Les créatures lui sont croix et tout ce que le monde a de plus délicieux lui est un enfer.

Voulez-vous savoir si vous êtes ressuscitée mystiquement? Voyez si vous en portez les marques et si votre âme est revêtue des douaires des bienheureux dont l'humanité de notre divin Seigneur a été revêtue au moment de sa Résurrection. 57

1. Elle a été rendue impassible, car "Jésus ressuscitant des morts ne meurt plus", dit l'Apôtre, et ensuite il ne peut plus souffrir. Qualité que vous devez spirituellement imiter par un forte résolution, faite par sa grâce, de ne mourir jamais plus par le péché; de n'adhérer plus à vos passions, à vos sens ni à la tentation.

2. Il a reçu l'agilité, par laquelle il se pouvait transporter en un moment d'un lieu en un autre éloigné. Et vous devez être agile spirituellement par unu prompte obéissance et correspondance à tous les mouvements de la grâce, disant avec Samuel: "Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute".

3. na reçu la subtilité par laquelle il pénétrait les choses matérielles, comme lorsqu'il s'est levé du sépulcre sans lever la pierre. Et vous devez être spirituellement subtile à vous séparer et éloigner de toute l'adhérence à vos volontés, à votre propre esprit, aux choses basses et périssables ou à tout ce qui n'est pas Dieu, ou qui ne tend pas à lui; passant tellement par les choses temporelles que vous soyez toujours aspirante les éternelles, disant avec David : "Qu'ai-je dans le Ciel, et qu'ai-je voulu sur la terre, sinon vous, mon Dieu?"

4. Le quatrième douaire du corps glorieux de Jésus, c 'est qu'il a été revêtu de clarté et de splendeur qui eût obscurci celle du soleil. Mais elle n'a pas été visible aux yeux encore mortels des Apôtres, soit par la condition de cette lumière de gloire, soit par le dessein de Jésus, afin qu'il pût encore converser et traiter avec eux. Vous devez être claire et resplendissante spirituellement par la pure intention à Dieu, qui est l' oeil de notre âme, selon la parole de Notre Seigneur qui dit: "Si ton oeil est simple tout ton corps sera lumineux"; qui nous fait regarder Dieu purement en toutes nos actions. C'est aussi la lumière de la foi vive et de l'oraison, par laquelle Dieu éclaire nos ténèbres et nous découvre ses divins conseils et nous inspire ses voies.

Je ne pensais pas, mon enfant, vous dire ces choses. Je m'étais réservée à vous les dire de vive voix sans vous l'écrire. J'aurais beaucoup d'autres pensées sur la cérémonie que l'Eglise fait aujourd'hui; mais je craindrais de trop multiplier votre esprit.C'est pourquoi je me contenterai de vous dire que vous portiez un grand respect à tout ce que l'Eglise fait, et vous abandonnez à l'Esprit de Jésus qui la dirige et qui la conduit, désirant que la grâce de toutes ces cérémonies et les saints mystères qu'elles représentent soient infus dans votre âme et qu'elle soit revêtue de leurs saints effets.

Enfin, voici un jour tout nouveau. Jésus Christ fait toutes choses nouvelles. Priez-le humblement qu'il renouvelle toutes choses en vous et que vous commenciez à vivre d'une nouvelle vie.


L' EUCHARISTIE SACRIFICE ET PRESENCE

"Allez à Dieu avec confiance et amour Ne vous en privez pas par crainte"


1697 Mon désir serait de vous voir communier souvent, et si Monsieur votre Confesseur vous permettait de recevoir cette grâce demain, je vous conseillerais de la posséder. Vous ne pouvez vous trop donner à Jésus Christ, ni vous trop rendre aux desseins qu'il a de vous posséder par cet adorable Sacrement. Vous avez besoin d'abîmer votre faiblesse dans sa force divine, et de désirer d'être toute remplie de lui.

"Comme je vis pour mon Père, dit Jésus Christ, aussi tous ceux qui me reçoivent vivent pour moi". 0 bienheureuse vie de vivre pour Jésus Christ et de Jésus Christ, être nourrie et sustentée de lui-même! C'est pour cela qu'il est dans l'hostie et qu'il y sera jusqu'à la consommation du monde. Et son désir serait d'être actuellement reçu,afin qu'il opérât continuellement les effets de son amour et de sa miséricorde, qu'il vive en nous et que nous vivions en lui. En un mot que nous soyons transformées en son amour, étant toutes réabiraées dans la divinité et faites une même chose avec Jésus Christ. Il me semble qu'une âme qui communie souvent reçoit beaucoup plus de force, de grâce et de bénédictions que celles qui s'en retirent.

Allons à Dieu avec humilité et con63fiance. Il est bon d'une bonté infinie. Il sait notre impuissance et notre incapacité, il y suppléera par sa Luffisance divine. Oh! quand serons-nous toutes à Jésus, que nos coeurs ne respireront que son amour, que nous vivrons de sa vie et serons imprimées de ses sentiments. Donnons-nous au désir éternel qu'il a de nous posséder pour cela. Que cette vie est douloureuse et insupportable sans l'amour de Jésus et sans être en croix pour lui!

530 Que votre principal motif à la sainte communion soit de vous rendre à Jésus, de lui donner la liberté en vous d'y faire tout ce qui sera de son bon plaisir, sans vous envisager vous-même ni l'intérêt de votre propre perfection. Vous avez tant vécu et communié pour vous en votre vie passée, vivez et communiez désormais uniquement pour Jésus, pour son plaisir, pour ses desseins et pour ses intentions.

Communiez pour adhérer au dessein et au désir qu'il a de vous voir toute à lui, de voir régner son amour en vous, de vous unir à lui et de vous faire une même chose avec lui.

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Après la sainte communion demeurez en silence, en foi, en respect et en amour au-dessus de vos sens. Ne vous étonnez point de ne rien sentir, de ne pouvoir rien dire, de ne pouvoir penser beaucoup de belles choses. Vous ne communiez pas pour trouver vie dans vous-même mais pour y trouver la mort. Donc laissez-vous dans la mort, afin que Dieu vous donne vie par lui-même. Demeurez dans un acquiescement amoureux 64 pour tout ce que Dieu fait en vous et qu'il veut de vous, et continuant votre cher abandon dans votre sacrifice, vous ferez ce que Dieu veut et ne serez point opposée à son opération… Ce n'est pas assez de porter cette disposition à la Communion, de l'avoir même après la Communion; il faut qu'elle continue toujours en vous et que vous soyez toujours dans l'état d'abandon.

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Ce n'est pas assez de savoir ce que vous devez faire à la sainte Communion. Il faut tâcher de posséder la grâce de communier souvent. Et supposé que vous persévériez dans votre état présent, c'est tentation de vous en retirer, sous prétexte de vous voir peu disposée à cette réception. Allez à Dieu avec confiance et amour, ne vous en privez pas par crainte. Hélas, quelle témérité en nous de penser nous pouvoir préparer à la Communion! Il n'y a que Dieu seul qui nous y peut disposer par ses grâces et par ses miséricordes. Donc vous n'avez rien et ne pouvez rien si Dieu ne vous le donne. Exposez-vous à lui pour recevoir ce qu'il vous veut donner, et priez Jésus de se recevoir lui-même en vous et de s'y glorifier, puisque vous êtes incapable de le pouvoir bien faire. Que son amour supplée à tout. Et dans cette disposition simple, communiez souvent.

307 LA COMTESSE: Lequel est le mieux quand on fait dire des Messes: d'avoir des intentions particulières et les dire au prêtre, ou de n'en avoir point d'autres que celles de l'Eglise et de joindre son intention à celle du Sacrifice?

65 MERE MECHTILDE: L'intention du Sacrifice et de l'Eglise est très sainte, vous les pouvez honorer et respecter,y unissant les vôtres. Mais cela est permis d'avoir quelquefois des intentions particulières et de les exprimer au prêtre. Vous pouvez aussi les offrir vous-même selon vos intentions secrètes et particulières, ou pour les besoins de votre âme, ou pour les morts, ou pour les nécessités de quelque affaire, ou de votre prochain. Comme aussi pour les purs intérêts de Dieu, demandant l'établissement de son règne en vous, la grâce de le connaître, ou de vous séparer de tout ce qui n'est point lui. Ou pour honorer quelque Saint à qui vous avez recours, ou en action de grâce de quelque miséricorde, etc..Vous pouvez faire de même à la sainte Communion.

Mais remarquez toujours que le saint Sacrifice de la sainte Messe vous sacrifie avec Jésus Christ, qu'il faut que vous soyez hostie et que vous ayez un désir de vous rendre aux desseins de Jésus; que vous entriez dans cet esprit de victime, toute immolée à la gloire du Père, du Fils et du Saint Esprit.

A la Communion, votre sacrifice est encore plus entier, car vous y consentez par effet, logeant en vous les trois divines Personnes pour prendre puissance et autorité en vous et vous assujettir à leur divin empire, vous abandonnant sans réserve à Jésus Christ.

3022 Demeurez dans l'état de victime que Jésus porte au Très Saint Sacrement, désirant être immolée à son amour. 167 Je vous supplie, ma très chère, d'être toute à Jésus Christ, comme Jésus Christ est tout à vous dans l'hostie. Soyons en vérité ce que nous lui avons promis d'être et que nous renouvelâmes hier en sa sainte présence. Oh! que les créatures sont fades et insipides à une âme qui a goûté Dieu.Séparez-vous de tout ce qui vous peut tant soit peu détourner de son pur amour et demeurez dans cet esprit d'hostie, puisqu'en vérité vous êtes hostie avec Jésus Christ. Vous faites partie de lui-même. Perdez-vous toute en lui et soyez très fidèle à voir, à recevoir toutes choses dans l'ordre de son amour. Contentez-vous de sa très sainte volonté et le priez qu'il me regarde en miséricorde et qu'il opère ma conversion.

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Soyons tout de nouveau à Jésus avec un nouvel amour et une nouvelle fidélité, car nous sommes à lui d'une manière qui nous est en une certaine façon nouvelle. C'est pourquoi nous devons être toutes renouvelées en lui et par lui dans le Très Saint Sacrement, et commencer de mener une vie qui ait quelque rapport à sa vie divine, cachée et anéantie dans le Très Saint Sacrement.

Vos misères et vos éloignements ne me rebutent point. Dieu ne fera pas son oeuvre à demi. Mais commençons à nous bien anéantir, marchant dans les secrets sentiers de la foi où l'esprit humain perd la vie. Plût à Dieu être digne de vous y servir!

Cet esprit de foi et de mort est le véritable esprit de saint Benoît, et si Notre Seigneur me donne la grâce d'exprimer c e que sa lumière m'en découvre, vous verrez que ce n'est 67 pas sans mystère qu'il choisit des Religieuses de saint Benoît pour être ses victimes dans son très Saint Sacrement, puisque la grâce de cet Ordre y a tant de rapport. Mais le grand malheur est qu'il n'est pas connu et que les âmes même qui l'ont professé ne l'entendent pas.

Prions Notre Seigneur qu'il réveille cette grâce et cet esprit en nous. Je vous comprends du nombre, car nous ne pouvons plus être séparées dlesprit,et possible ne le serons-nous pas toujours de corps. Dieu sait le temps, demeurons en paix.

DIEU PRESENT EN NOUS

"Soyez attentive à Dieu présent avec amour et respect"


DIEU PRESENT EN NOUS

88 Tu auteum in sancto habitas laus Israel

Ce matin je me suis trouvée à mon réveil disant ces sacrées paroles du prophète: "O Seigneur , vous habitez dans la sainteté et toutes les créatures vous louent". Si la Providence m'eût donné du temps cette matinée, je vous aurais entretenue de ce qui se passe en mon fond au regard de la fête que nous célébrons aujourd’hui [la Toussaint] et mon désir était de vous appliquer à la sainteté de Jésus Christ.

Plût à Dieu que vous puissiez comprendre ce que je voudrais pouvoir dire de cette sainteté infiniment adorable! Respectez ce que vous ne pouvez comprendre, et sachez que la fête d'aujourd'hui est la fête de la sainteté de Jésus, laquelle émane ses effets dans tous les saints. Ce sont les paroles de l'Eglise à la sainte Messe: "Vous êtes seul saint". Oui, en vérité, Dieu seul est saint et nul n'est saint que par participation à sa sainteté divine.

Adorezdonc en votre communion, aujourd'hui, les émanations de la sainteté divine dans tous les saints, et dites souvent avec 1 'Eglise: ":Tu solus sanctus ", Vous seul êtes saint. O mon Dieu, je me réjouis de votre divi71ne sainteté et que tous les saints sont des effets d'icelle. Exposez-vous à la sainteté divine pour y avoir quelque part.Mais souvenez-vous qu'elle opère une pureté admirable dans les âmes, car il faut pour être sainte porter la destruction de toutes les impuretés qui sont en nous.

Or Notre Seigneur vous fait porter dans votre état présent des effets de sa sainteté divine, mais vous ne les connaissez pas, Sachez donc qu'il habite dans sa sainteté.Dieu est en vous retiré dans lui-même, il demeure dans sa sainteté. Adorez-l'y et ne réfléchissez que le moins que vous pourrez sur vos misères.

La sainteté est la plus sévère et rigoureuse et la plus abstraite entre toutes les perfections divines, et il n'y a rien en Dieu qui soit tant à Dieu, et bi éloigné de ce qui n'est pas Dieu, que sa sainteté. Aimer sa sainteté, c'est l'aimer très purement pour lui-même, sans aucun intérêt et sans aucun regard vers soi. Et les moindres perfections en Dieu - s'il se peut dire quelque chose de plus grand ou de moindre en lui - sont celles qui nous regardent, comme sa miséricorde, car il n'en a point affaire pour lui.

Moïse, qui était homme mortel et regardait Dieu par rapport aux créatures, magnifie la miséricorde de Dieu et s'écrie: "Misericors, clemens, patiens et multae nisericordiae. Mais les séraphins qui sont esprit pur, dégagés et tout consommés en Dieu, célèbrent sa sainteté et chantent: "Sanctus, Sanctus, Sanctus". Et c'est l'avantage de la nouvelle loi établie par Jésus de regarder Dieu non par nos intérêts, mais par ceux de sa grandeur et de sa gloire.

C'est l'obligation que nous avons d'honorer et célébrer sa sainteté avec les Sérarhins, de l'aimer non seulement comme bon et miséricordieux à notre égard, mais aussi comme saint, et pour lui-même.

Jésus en son agonie aporté proprement la justice de Dieu, mais au délaissement de la croix, il a porté sa sainteté. C'est pourquoi, afin d'exprimer la rigueur de son délaissement et le profond abîme auquel cette divine sainteté l'a réduit, après avoir dit: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé,je crierai de jour et de nuit et vous ne m'exaucerez point; il ajoute: "Tu autem in sancto habitas, laus Israel", quant à vous, vous demeurerez et habiterez en votre sainteté. C'est-à-dire que Dieu au regard de son Fils en croix s'est retiré dans la plus haute solitude et gus éloignée retraite de sa sainteté, et qu'il l'a entièrement délaissé en ses souffrances.

Dieu est si saint, si incompréhensible et si profond que ncus pouvons dire en vérité qu'il est un Dieu caché: Deus absconditus; mais caché si profondément qu'il est au delà de tout ce que notre esprit pèut penser. Il est un Dieu caché à nos sens, il est un Dieu caché à notre entendement, bref il est "Deus absconditus" en une infinité de manières. Et si nous l'adorons caché sous les espèces sacramentelles, combien devons-nous l'adorer dans l'abîme de lui-même, ou plutôt dans son incompréhensibilité, et renfermé dans sa sainteté divine.

Oh! si vous connaissiez la dignité et l'excellence d'un Dieu caché,vous prendriez un singulier plaisir dans la retraite que Dieu fait en lui-même dedans vous. Mais ce qui vous eupê73che de vivre de cette vérité qui néanmoins est de foi, c'est lorsqu'il n'épand point les douceurs et suavités de ses grâces dans votre âme: vous croyez que Dieu s'est retiré de vous. Oh! que notre aveuglement est grand et que notre présomption est épouvantable! Pourquoi voulez-vous que Dieu s'abaisse jusqu'à contenter vos sens? Il faut que vous appreniez à trouver Dieu dans lui-même, et à prendre votre complaisance dans le plaisir qu'il trouve d'habiter dans sa sainteté.

Toutes les retraites que Dieu fait en lui-même sont saintes et adorables, et vous y devez avoir amour et union. Lorsque vous trouvez dans votre fond que Dieu s'y rend inaccessible, il faut que vous demeuriez cachée dans votre néant; et, vous abaissant de la sorte, la grandeur divine jettera ses sacrés regards sur vous, et prendra ses délices de vous voir anéantie par hommage à la retraite qu'il a, en vous, dans lui-même.

C'est une témérité à l'âme de vouloir comprendre quelque chose de Dieu, Ce n'est pas à de petits avortons tels que noue sommes de pénétrer dans l'neffabilité divine. il faut faire comme les séraphins, voiler nos faces, et crier avec un profond respect et amour: "Sanctus, Sanctus, Sanctus", Oh!que Dieu est saint. Oh! que Dieu est grand. Oh!que Dieu est immense. Oh! que Dieu est puissant. Oh!que Deu est inaccessible et incompréhensible. J'ai une joie très profonde et très grande dans mon âme de voir que Dieu ne peut être compris que de lui-même; qu'il faut nous perdre et nous abîmer en lui et non point éplucher ses qualités divines. Et il me semble que nous connaissons Dieu d'une manière bien plus pure lorsque nous n'en con- naissons rien du tout par notre intelligence, ains seulement par la lumière de la foi.

Notre manière de concevoir Dieu ravale ses grandeurs, mais l'usage de la foi pure nous élève à lui et nous le fait trouver dans le centre de notre âne, où il fait sa demeure, et nous fait dire avec Jacob : "Vraiment Dieu est ici et je n'en savais rien". Oui, Dieu habite en nous, "et habitavit in nobis", et vous ne le savez point. Il se repose dans lui-même dans le suprême de votre esprit, où il a établi sa demeure comme autrefois sur la sainte Sion, et en ce lieu il repose comme dans un trône de paix, comme dit David: "Et factu, est in pace locus ejus".

Oh !bienheureuse l'âme qui est introduite dans cette région de paix et oui ne la trouble point par l'impureté et le tintamarre des créatures.et de ses sens. C'est dans cette solitude profonde où l'âme apprend l'admirable leçon: "Soyez saints parce que je suis saint". Dieu veut que vous .soyez sainte, c'est de sa divine bouche qu'il vous le commande‘ O sacré et divin commandement! O commandement adoralle ! Puisque Dieu vous ordonne d'être sainte, cela est de foi qu'il vous en donnera la gre.ce.

Mais que faut-il faire, selon notre petite capacité? Il faut tendre à vous vider de vous-même le plus que vous pourrez, et marcher en la présence de Dieu. Ce seul point bien fidèlement pratiqué est capable de vous faire habiter dans la sainteté qui est Dieu même . Il n'y a rien de si puissant pour bien régler une âme que l'actuelle présence de Dieu. Elle vivifie, elle purifie, et elle sanctifie.C'est pourquoi Dieu dit à Abraham: "Ambula coran me, es75to perfectus". Marche en ma présence et sois parfait.

Croyez que Dieu vous dit ces mêmes paroles, recevez-les par l'obéissance comme de sa divine bouche, et ouvrez votre coeur pour être remplie de la vertu de foi, afin que par 1' usage pur que vous en ferez vous y puissiez persévérer. Je vous y souhaite le comble de toutes les bénédictions et la grâce de persévérance, ou plutôt consommante en l'amour de Jésus [expression elliptique signifiant: "l’amour de Jésus"].

421 La présence de Dieu sans se gêner se fait par un simple regard de Dieu en foi. L'âme le croit très simplement, sans en produire beaucoup d'actes. Elle s'en souvient le plus actuellement qu'elle peut , et lorsqu'elle s'en trouve distraite, le seul souvenir de Dieu cru en nous remet l'âme en sa sainte présence, sans effort de son propre esprit. Si son esprit est trop égaré, elle peut faire quelque acte très simple, c'est-à-dire sans beaucoup de multiplicité, afin que l'âme soit moins embarrassée et moins remplie des créatures et par conséquent plus capable de recevoir Dieu en elle et ses saintes opérations.

2549 Soyez donc attentive à Dieu présent avec amour et respect. Ne vous oubliez jamais de ces trois points qui ne doivent point être l'un sans l'autre. Car si vous êtes attentive sans amour et respect, les paroles de Jésus Christ ne feront point en vous les effets qu'elles y doivent faire. Si vous êtes sans attention, vous n'entendez pas sa voix. Si vous

76 êtes sans amour, votre opérer est sans vie et sans âme. Donc que l'amour et le respect se tiennent liés inséparablement à l'attention. C'est pour cela que je vous ai tant de fois recommandé l'attention amoureuse à Dieu présent. Souvenez-vous de Dieu avec amour et respect.

1379 Vous êtes en peine comme on peut être et subsister en la présence de Dieu dans une simple vue de foi... J’espère qu'un jour, si vous êtes fidèle, vous connaîtrez parfaitement cette vérité: que Dieu étant en vous, vous n'avez besoin que de respect, d'amour, d'attention et de soumission en sa divine présence; de respect à sa grandeur souveraine, d'amour à sa bonté, à sa sainteté, d'attention à ses divines volontés et au mouvement de son divin Esprit , de soumission pour les accomplir avec agrément et perfection.

Votre regard doit être actuel vers Dieu, mais très simple et amoureux. Et lorsqu'il vous donne quelque mouvement de lui renouveler vos sacrifices ou de faire eueloue acte de révérence, d'amour, d'abandon, etc, vous les produirez fort simplement, vous contentant, lorsque vous n'êtes point tout-à-fait dissipée, d'en ressentir en votre âme la disposition, vous laissant à Dieu dans les sentiments qu'il vous imprime. Mais lorsque vous n'êtes point dans l'oraison particulière ni â la sainte Messe, ni occupée d'affaires importantes, vous pouvez donner quelque petite liberté à votre esprit de se réfléchir sur quelque effet particulier de la miséricorde de Dieu sur vous, ou vous occuper de quelque vérité chrétienne, ou sur les choses dont on vous a instruite. Et si vous voyez qu'il 77 s'emporte trop loin dans des digressions inutiles, retirez-le doucement en vous remettant simplement en Dieu, sans efforts mais suavement et hunblenent , vous abaissant devant son incompréhensible grandeur. Calmez votre esprit par un simple acte de révérence et demeurez en silence quelque temps, voire jusqu'à ce que l' esprit de Dieu vous meuve à parler. Vous ferez la même chose dans les égarements de votre esprit dans le temps de votre oraison. En vos actions il suffira de temps en temps d'élever votre esprit à Dieu présent , et de faire , avec un esprit dégagé de vous-même, ce que vous faites ou que vous devez faire.

Ce ne seront point vos sens qui vous établiront dans la réelle et véritable présence de Dieu, ce sera la foi purement et fervement pratiquée. Il faut souvent se renouveler en cette divine présence par une croyance simple et amoureuse, pour vous habituer dans cet exercice. Il y a un peu de peine pour ceux qui commencent , mais les bénédictions qui accompagnent le progrès donnent une grande force à l’âme.24

Travaillez un peu à vos dépens, vous en avez assez fait de passé aux dépens de Dieu, de sa pure gloire, et de ses intérêts.Vous n'en êtes pas encore persuadée, mais vous le serez un jour et en aurez regret .

1014 Entrez donc dans les usages de la foi. Or possible me demanderez-vous: "Qu est-ce que la foi?" afin que vous la puissiez mieux exercer, et que votre esprit puisse subsister dans ses pratiques. La foi est un don de Dieu, lequel vous avez reçu au baptême, non pour le laisser anéantir, comme vous faites et quasi tous les chrétiens, mais pour en faire usage. La foi est une ferme et sincère croyance de Dieu et des vérités qu'il a révélées à son Eglise25.

On appelle la foi une lumière ténébreuse. Pourquoi? Parce qu'elle n'est pas vue mais crue. Ainsi c'est une simple croyance qui assure l'esprit et le fait subsister dans les vérités qu'on lui fait entendre, sans voir ni sentir, et sans aucun autre appui que cette simple foi, qui vous dénue de toutes images, de tous raisonnements, et qui vous tient dans la vérité essentiellement.

884 Ma très chère fille, J'avais bien le désir de vous écrire ce matin sur l’Evangile, mais la Providence nous a donné la sainte Messe fort matin. C'est ce qui a rompu mon dessein, mais qui m'a remplie d'un désir très intime de voir votre âme établie dans la grâce de la Transfiguration. Et je me suis trouvés très appliquée à prier pour elle à la sainte Communion. Si vous êtes fidèle, vous connaîtrez quelque chose des merveilles qui sont en Dieu et qu'il fait goûter à ses élus.

J'ai toujours dans l'esprit de vous exhorter26 à avoir une haute estime de Dieu, de ne rien préférer à son amour, et de vous référer toute à lui. Pesez bien l'importance de ce que je vous dis, et l'obligation que vous avez de vous y rendre fidèle.

Ce sera, ma très chère fille, par l’usage de la foi. Il faut que quelque jour je vous parle de son excellence et de ses effets, et que vous soyez convaincue de la nécessité que vous avez de la pratiquer. C'est par elle que votre âme s'élève à Dieu. C'est par elle qu'elle le connaît. C'est par elle qu'elle se rend soumise aux desseins adorables et secrets que Dieu a sur elle. C'est par la foi que vous êtes en actuelle jouissance de Dieu présent. C'est par la foi que vous sortez des créatures pour entrer en Jésus. Bref c'est par la foi que vous êtes unie et transformée en Jésus. O sainte foi, que tu as de grâce et de puissance! et que de saints et divins effets tu produis dans une ame qui agit et opère par ta lumière et par ta vertu.

Si vous voulez être transfigurée, il faut aller à la montagne de la pure oraison. C'est par icelle que l’âme est vraiment transfigurée, qu'elle est toute dépouillée d' elle-même et revêtue de Dieu. On monte à Dieu sur la montagne pour y trouver Dieu par le sentier de l' oraison et de la mortification, et lorsque l’âme arrive au sommet d' icelle, elle y trouve Jésus Christ transfiguré parlant de l'excès de son amour en ses divines souffrances, et entend cette voix adorable: "C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai pris mes plaisirs, écoutez-le.

Sur cette montagne, l’âme est très attentive à Dieu; elle écoute le Verbe divin revêtu de notre chair qui parle à son coeur et qui l'instruit de son amour et de ses mystères. Oh! que de merveilles, que de prodiges, que de grâces dont l'âme est remplie par ce parler divin. C'est sur la montagne que Dieu fait entendre sa voix, c'est sur la montagne que Dieu se manifeste, c'est sur la montagne qu'il parle de sa Croix. 80

Laissons-nous conduire sur cette montagne bienheureuse! Quittons le fatras des sens et des créatures, élevons-nous par la foi et écoutons la divine leçon de notre adorable Maître. Il nous parle de l'excès de sa Passion, pour nous apprendre que la gloire et la félicité de Jésus était de souffrir pour nous, et de nous témoigner son amour.

Portons un très grand respect et amour aux paroles saintes de Jésus, désirons qu'elles soient opérantes dans le fond de nos coeurs, et qu'elles impriment en nous un puissant amour de sa Croix, puisque les marques de la transfiguration d'une âme c'est l'union à Jésus Christ en Croix, c'est d'aimer et de parler de la Croix et d'y être consommée.

Soyez transfigurée en cette manière, et ne prenez point de plus intime satisfaction que de souffrir pour Jésus Christ et avec Jésus Christ.


[pièce] 9 Aimez Dieu, ma très chère fille, aimez Dieu pour l'amour de lui-même. Ce peuple de l’Evangile d'aujourd'hui [IVè dimanche de Carême] aime Jésus et le poursuit pour le faire Roi parce qu'il les a repus et rassasiés de pain et de poisson. Oh! qu'il y a peu d'âmes qui aiment Dieu pour l'amour de lui-même, et qui le fassent régner dans leur coeur! Tant que nous ressentons les doux effets de ses grâces, que nous avons la lumière et le goût, nous le suivons et l'adorons comme notre Dieu et notre Roi. Mais s'il nous prive de ses douceurs et qu'il nous nette dans le renversement, nous ne le connaissons plus. 81

Jésus est toujours Dieu, plein de grandeur, plein d'amour et de sainteté. Il est le même dans les privations, dans les impuissances que vous expérimentez tous les jours. Il faut donc que vous l'aimiez et l'adoriez de même coeur , que la foi vous élève au-dessus de vos sens, que vous connaissiez par elle comme vous devez vivre dégagée de vous-même et des appuis de vous-même et de votre amour-propre.

Elevez-vous en simplicité à Dieu, qui vous est actuellement et réellement présent. Dépouillez-vous de toutes vos lumières, de tous vos goûts, de toutes formes, de toutes images et espèces. Dieu est un pur esprit: il veut être adoré de vous en esprit, dénué de tous fantômes [toutes représentations sensibles].

La foi vous enseigne que tout ce qui tombe sous les sens et dans la compréhension humaine n'est point Dieu. Non, non, ma très chère fille, tout ce que vous ressentez, tout ce que vous goûtez, tout ce que vous voyez n'est point Dieu. Ce peut bien être quelque effet de ses grâces, mais ce n'est pas Dieu source de grâce.

Et pour le trouver dans sa pureté divine, il faut que vous vous éleviez au-dessus de tout ce que vous sentez; et que, par une simple ignorance de toutes choses, vous demeuriez en foi dans Dieu, c'est-à-dire: le croyant ce qu'il est, vous demeurerez dans un abîme de respect en sa sainte présence, sans former d'autre discours. Vous vous laisserez à la puissance divine pour être la victime de son amour. Vous demeurerez en cette posture, immobile, ne permettant pas à votre esprit de se réfléchir, vous négligeant vous-même pour vous laisser toute à Dieu et remplie de lui. Et si la tentation vous attaque , vous la négligerez de même, étant comme insensible à tous vos intérêts, car il faut que vous vous perdiez vous-même si vous voulez jouir de votre Dieu. "Celui qui perd son âme la gardera pour la vie éternelle".

1147a Je prends une heure de mon temps d'après Matines pour vous dire deux mots sur votre lettre d'hier, en laquelle vous me demandez trois choses.

La première est que vous désirez être instruite pour agir par la foi, et voir toutes choses dans l'ordre de Dieu, et qu'il a vu et connu toutes choses de toute éternité. Vous demandez ce que vous savez déjà. La foi nous apprend que Dieu est Dieu, qu'il voit tout, qu'il sait tout, qu'il peut tout, qu'il pénètre tout et que rien ne peut être caché à ses yeux divins; qu'il a de toute éternité disposé et ordonné les voies de notre sanctification; qu'un cheveu ne tombe point de nos têtes sans son ordre; que le bien et le mal, l'affliction et la joie , le repos, la peine, etc., sont dans sa main; que sa très sage et très aimable Providence dispose de tout suavement et saintement, pour le bien des âmes qui s'abandonnent à Dieu et qui vivent de foi.

Or quels sont les usages de foi? C'est de croire à ces vérités que je vous viens de dire27 et à toutes les autres qui sont en Dieu, bien que vous ne les connaissiez point. Comme par exemple: On me contrarie. Je reçois cette contradiction de la main de Dieu sans permettre à mon esprit de tant raisonner, et je me résigne à sa 84 très sainte volonté en patience, croyant que Dieu me l'envoie pour sa gloire et mon salut. Je crois que Dieu me voit. Je crois qu'il est plein d'amour et de miséricorde pour mon âme. Je crois qu'il ne fait rien qui ne soit juste et saint. Et dans les occasions, vous en pouvez faire des actes, comme de dire: "Mon Dieu, je crois que vous m'aimez d'un amour infini, puisque vous êtes mort pour moi. Je crois que vous aurez soin de tous mes besoins, et que votre grâce me conduira à vous- Je trois en votre sainte Providence et qu'un cheveu de ma tête ne tombe point sans votre ordre. Et par conséquent, je crois que vous voyez la moindre de mes pensées et qu'il n'y a rien de casuel [pour Dieu, rien n’est imprévu] en vous, que tout ce que vous m'envoyez est bon, et que vous ne me permettrez jamais rien qui ne soit à votre gloire et au bien de vos élus, nonobstant que je ne le comprenne point. Je crois, ,mon Dieu, je crois en vous, et en vos saints mystères, et en toutes les vérités saintes que vous avez révélées à votre Eglise"… D'autres fois vous pourrez dire: "Je travaille, mon Dieu, parce que vous le voulez; le péché m'ayant réduite à cette peine, je la souffre pour votre amour en esprit de pénitence". Vous pouvez boire, manger, dormir, et le reste, en cette disposition, faisant toujours ce que Dieu veut, évitant le péché, parce qu'il le hait.

Les usages de la foi, c'est de croire en Dieu et en ses divines paroles, et de travailler dans la vertu de cette croyance. Je n'en sais point d'autre méthode. Plusieurs livres en décrivent de belles pratiques, entre autres le Père de Saint Jure dans le livre qu'il a fait: "De la connaissance de l'amour de Notre Seigneur". Je n'aime point tant de multiplicités. Nais quand l'esprit en a besoin on s'en peut servir. Ces 85 dignes auteurs les ont écrites à ce sujet, donc vous vous en pouvez servir.

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La seconde chose que vous demandez est comme il faut tout recevoir en esprit de pénitence. C'est, ma chère fille, que nous sommes pécheresses, et en cette qualité, comme je vous l'ai montré nombre de fois, nous ne sommes dignes d'aucune grâce ni bonheur. Ainsi nous devons souffrir nos misères en esprit de pénitence, c'est-à-dire que j'en fais ma pénitence, puisque mes péchés le méritent, et obligent Dieu de me laisser dans mon abjection. Exemple: on me dit une injure. Je la souffre en esprit de pénitence, c'est-à-dire avec une pensée ou sentiment que j'ai péché, et qu'en qualité de criminelle [pécheresse] je le mérite, et ainsi je la souffre en me confondant. Nous vous avons dit et écrit ces choses: vous les pouvez repasser en votre esprit à votre loisir.

La troisième est sur le consentement de la partie supérieure dans les fautes ou imperfections que l'on commet…


2922 Il est à propos que vous sachiez comme votre volonté est la maîtresse, et que c'est elle qui fait en vous le péché ou la vertu. Car si la volonté n'adhère à la tentation, la tentation ne vous saurait nuire, fût-elle aussi maligne que tout l'enfer. Et cette vérité calme votre âme au milieu des orages et des troubles de la vie.


966 Ma très chère fille, je demeurai hier dans ma petite solitude où il a bien plu à Notre Seigneur me faire ressentir les effets de sa très grande miséricorde. Ce ne fut point sans penser à vous, et je remarque que vous êtes trop peu appliquée à une vérité, et qu'il vous reste en fond une secrète habitude de savoir; et imperceptiblement elle se produit par saillies de votre amour-propre.

Vous dites que votre impuissance est si grande que vous ne pouvez pas même nous rendre cotmpte. Et moi je vous dis que dans vos impuissances et dans vos ténèbres je vous trouve éclairée; et votre état dans cette disposition est bien plus solide; votre amour-propre y a bien moins de part.

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Vous vous brouillez beaucoup dans la vie intérieure, et pour vouloir être trop éclairée vous n'y voyez goutte. Votre esprit est insatiable : il dévore tout. Et connaissant qu'il est sujet à la gourmandise spirituelle, il est bon de le tenir quelquefois à jeun, et le porter à se contenter de ses ténèbres, de ses misères et pauvretés.

Vous dites que le désir que vous avez de recevoir de l'instruction n'est que pour trouver mieux Dieu. Et moi je dis que la plupart de vos désirs ne sont que production de votre amour-propre qui, comme je vous ai déjà dit, a une pente très grande de chercher pour se rassasier. Hé, mon enfant, si vous cherchez Dieu en esprit et vérité, la foi vous le fait-elle pas posséder? Avez-vous point appris qu'il y a un Dieu digne de votre amour? Non, non, il ne faut point tant de choses pour la vie intérieu86re, il ne faut que croire, et s'abandonner en amour; c'est-à-dire croire en Dieu et s'abandonner toute à son amour. Vous cherchez trop, vous trouverez moins. La foi ne consiste pas à beaucoup connaître, mais à croire et à se soumettre aux vérités qu'elle nous oblige de croire.

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Il y a bien longtemps que je vous exhorte à devenir simple d'esprit, à vous contenter du bon plaisir de Dieu en toutes choses, et surtout à vous désoccuper de vous-même. Je vous trouve trop vivante pour vous, et vous y êtes trop réfléchie. Combien de fois vous ai-je reprise de ce défaut? C'est une grande infidélité en la pure vie de grâce, parce que d'autant plus que vous êtes dans vos intérêts même spirituels, vous êtes moins élevée et unie à Dieu. Car il faut être plus à Dieu qu'à soi-même et avoir plus de zèle de son règne et de sa gloire en nous que de tout le reste.

Je vous recommande d'être très fidèle dans vos ténèbres et délaissements. Trouvez bon que Dieu fasse son oeuvre et ne regardez pas si la partie inférieure en est contente. Demeurez fixe, c'est-à-dire ferme dans votre cher abandon, même sans le voir ni ressentir dans vos sens. C'est votre volonté qui l'accomplit comme dame et maîtresse de votre âme. Vous avez la liberté, vous en pouvez user en la captivant à la sacrée conduite de Jésus, que vous ne connaissez qu'au milieu de vos ténèbres.Votre esprit se brouille pour vouloir trop bien faire. Simplifiez-vous et demeurez en paix. Vous saurez quelque jour ce que vous ignorez présentement. Ayez patience.

L'ORAISON

"Rassasiez - vous de Dieu et vous verrez que le reste est insipide"


2646 Repassant en mon esprit devant Notre Seigneur les diverses dispositions de votre âme pour les offrir à sa majesté, j'ai été touchée en la vue de cette espèce de lâcheté que vous commencez à ressentir, laquelle vous nommez assoupissement; et moi je l'appelle lâcheté intérieure aussi bien q’extérieure, puisqu'elle provient d'une disposition qui marque que votre âme n'est point animée du respect qu'elle doit à Dieu.

Oh! que je plains l'aveuglement des âmes qui ne connaissent point Dieu, qui se lassent et s'ennuient en sa sainte présence, qui ne sont point touchées de révérence de sa gran-deur:"Pleni sunt coeli et terra majestatis gloriae tuae", le Ciel et la terre sont remplis de la majesté de sa gloire, et nous n'y pensons point! Nous ne nous rendons point à cette adorable plénitude pour y avoir part.

Et ce qui me touche davantage, c'est qu'au temps le plus précieux de note vie, qui est celui de l'oraison, nous souffrons que notre âme demeure sans attention, sans respect, sans vigilance et sans amour vers une majesté si adorable. Hélas! si nous étions devant un monarque de laterre, quelle serait notre disposition! Et pour un Dieu d'une grandeur, d'une sainteté et majesté infinie, nous n'avons pas le courage d'attendre en sa divine présence une heure avec respect. Si nous savions quelle est l'importance de la perte que nous faisons par notre faute, nous la pleurerions avec des larmes de sang! Mais nous sommes dans les ténèbres, nos sens nous jettent dans l'aveuglement, et notre foi est comme anéantie. Que ferons-nous dans l'éternité si une heure d'oraison nous ennuie!

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Réveillons nos esprits par la foi qui nous fait connaître l'estime que nous devons avoir de Dieu et nous abîmons devant sa grandeur. Les séraphins dans le Ciel et tous les bienheureux sont si remplis de ce respect amoureux que les premiers voilent leur face, ne pouvant soutenir sa grandeur; et les autres s'anéantissent dans son essence divine pour lui rendre des hommages plus respectueux. Pourquoi faisons-nous moins sur la terre que ces esprits célestes dans le Ciel? Est-ce pas le même Dieu? Est-ce pas la même divinité? Et puisque nous l'avons aussi véritablement présent en nous qu'il l'est aux bienheureux dans le Ciel, au trône de sa gloire , pourquoi ne lui rendons-nous pas nos devoirs comme toute la milice céleste lui rend dans le Ciel?

Je sais bien aue le tracas de la vie présente nous rend incapables de crier actuellement avec la cour céleste:"Sanctus, Sanctus, Sanctus" sans relâche et sans interruption.Mais du moins, le temps qui est donné pour l'oraison particulière, soyons devant Dieu avec l'amour et le respect des séraphins, qui crient-dans un profond silence: "Sanctus..."; et soyons, dis-je, dans un abaissement profond devant la majesté de Dieu. Et si nous ne voyons point sa grandeur des yeux du corps, voyons-la bien plus purement et plus réellement des yeux de l'esprit par une simple croyance de foi.


2613 Qu'est-ce que l'oraison? C'est une élévation de l'esprit à Dieu et une tendance à l'union divine, ou même une possession de cette divine union pour les plus avancés.Et nous ne devons point avoir d'autre fin que celle-là, parlant en général. Mais les âmes ont en particulier différentes dispositions. Vous en devez avoir trois qui pourtant ne vous multiplieront point:

La première est la foi, par laquelle vous croyez et adorez Dieu dans la vérité de lui-même, laquelle foi vous fait tenir en respect devant sa grandeur.

La seconde est une exposition de vous-même à la puissance divine, vous dépouillant de tous vos intérêts et de toutes les productions et recherches de votre amour-propre.

La troisième est une humble soumission à toutes les conduites de Dieu sur votre âme, un abandon à son bon plaisir et un acquiescement amoureux à ses desseins.

Avec ces trois dispositions vous fe-ez une oraison très excellente.28

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Pourquoi allons-nous à l'oraison ? C'est sans doute pour rendre nos devoirs à Dieu, d'adoration,de sacrifice et d'amour. Bref c'est 94 avec dessein de nous rendre tout à Jésus Christ. C'est dans le désir que nous avons d'être revêtues de son Esprit, et d'être faites une même chose avec lui. Or pour parvenir à la fin de l'oraison, il faut que l'âme souffre de très grands et rudes sacrifices. Il faut qu'elle souffre qu'on la dépouille de ses habitudes et qu'on la désapproprie de tant d'appuis. En un mot il faut qu'elle soit renversée et toute renouvelée. Et c'est le sujet pourquoi tant d'âmes souffrent en l'oraison, tantôt des sécheresses, d'autres fois des dégoûts, des ténèbres, et mille autres peines que nous y ressentons, et qui nous apprennent que dans ces misères Dieu détruit notre amour-propre et établit secrètement son règne. Mais il faut que l'âme s'abandonne à la souffrance, et se résigne humblement entre les mains de Notre Seigneur pour être la victime de son bon plaisir.

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Je vous ai dit autrefois que nous devons faire sur la terre ce que les bienheureux font au Ciel. Ils regardent Dieu en pure contemplation et sont consommés en son amour. Nous devons avoir une actuelle vue de Dieu en foi, et tendre toujours à son amour. Or le parfait amour ne consiste pas à être touchée dans les sens, mais il consiste à une totale conformité. Etant perfectionnée, c'est elle qui fait l'actuelle union d'amour avec Dieu, comme les bienheureux, union que nous pouvons conserver même dans les actions et le tracas de nos obligations,en faisant toutes choses par amour et soumission à Dieu.

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Il y a bien de la différence de la méditation et de l'oraison. La méditation est une étude sainte, en laquelle on apprend les mystères et les vérités chrétiennes; et l'oraison les savoure, les goûte et se remplit de la grâce qu'ils contiennent. La première regarde et considère la beauté de Dieu ou ses grandeurs; l'autre l'adore, l'aime et s'unit à lui. La première est multipliée par beaucoup de considérations, de matières et de discours; l'autre est plus pure, plus simplifiée et plus unissante à Dieu. En la première, l'esprit humain a de quoi s'occuper: la lumière, les goûts,les raisonnements nourrissent l'entendement et souvent notre amour-propre. En l'autre, nous sommes immolées et nos opérations sont anéanties, ou du moins plus épurées et simplifiées. En celle-là nous nous appuyons sur notre travail; et en celle-ci nous recevons l'opération divine, très simplement exposées, en esprit d'abandon et d'un amoureux acquiescement. En la première, c'est l' entendement qui agit. En la seconde , c 'est Dieu oui conduit. Et si une âme a tant soit peu de courage pour persévérer en l'oraison, quoique remplie de toutes sortes de misères, je suis assurée que Notre Seigneur lui aidera, et qu'il l'introduira en la sainte union. Mais il faut de la constance, car le démon et la- nature sont ennemis de l’oraison,et font leur possible pour en détourner l'âme.Soyez persévérante,ma fille , vous n'y souffrirez pas toujours de si rudes combats. Mais il y en a encore à passer. Ayez du coeur: c'est pour les intérêts de votre divin Maître Jésus Christ, et pour l'établissement de son règne en vous. Je le supplie vous soutenir et nous unir parfaitement à lui pour jamais.

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894 C'est un grand secret pour faire un grand progrès dans l'oraison de savoir bien garder le silence en la présence de Notre-Seigneur. C'est par le silence qu'on s'anéantit devant cette adorable majesté, et c'est dans le profond silence que Dieu se fait entendre d'une manière admirable...

Je trouve bon que vous travailliez au silence selon votre capacité présente, en attendant que je vous en écrive davantage… Commençons donc à travailler utilement, comme vous dites. Ne nous amusons plus qu'aux choses éternelles. Et quel moyen d'aimer ce qui périt? Retirons-nous et nous substantons des choses vraiment solides. Je veux que votre nourriture soit Dieu même, et que le reste ne vous soit agréable que pour lui et par lui. Goûtez la suavité divine, rassasiez-vous de Dieu et vous verrez que le reste est insipide.


1324 Je prie Notre Seigneur qu'il me rende digne de vous dire comme l'on peut prier pour le prochain: 1° vocalement, 2° mentalement, 3° en pur esprit.

La première c'est de dire des prières comme le chapelet; le Veni Creator,etc, à leur intention.

La seconde est de prier en pensée et en paroles intérieures, comme par des offrandes, des sacrifices et des jaculations que l'on fait vers la majesté de Dieu à leur intention.

La troisième se fait en pur esprit, toute remise et absorbée en Dieu; ou quelque fois par une oeillade amoureuse, ou simple élévation à Jésus Christ; ou un simple souvenir des misères qu'on nous a recommandées; ou en simple foi, se contentant que le bon plaisir de Dieu soit accompli en tout le monde, et particulièrement sur le sujet pour lequel on vous fait prier.

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Si vous me demandez quelle est la meilleure sorte de prière des trois que je vous propose, je vous répondrai qu'elles sont bonnes toutes trois. Mais la troisième est plus pure, qui distrait moins l'âme, et qui la retient plus intimement dans son union. Ce qui est plus dégagé d'images, de représentations et d'espèces est plus convenable à une âme d'oraison.

Mais après tout, il faut prier comme Dieu nous fait prier. Et il faut que votre âme soit si dégagée de son opération et de son action qu'elle soit indifférente à toutes celles que Dieu la voudra employer. De sorte que quand Dieu ou l'obéissance vous fera prier vocalement, vous prierez avec liberté d'esprit Car pourvu que vous fassiez ce que Dieu veut, vous devez être contente. Je dis ceci en passant pour vous faire voir que nous ne devons point avoir d'attache à nos pratiques intérieures, et que nous devons être toujours prêtes pour tout ce que Dieu veut...

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Deux motifs nous obligent à prier: Dieu et le prochain.

Pourquoi Dieu nous oblige-t-il de prier? Parce qu'il prend plaisir de nous donner, afin comme il dit dans l'Evangile, " que 98 notre joie soit pleine". Il ordonna même à disciples de lui demander.

Que faut-il demander à Dieu? La sanctification de son saint nom, l'avènement ou établissement de son règne, et l’accomplissement de sa très sainte volonté. Vous pouvez demander tout ce qui regarde sa gloire.

Pour le prochain, vous pouvez prier pour sa conversion, sa sanctification, et pour demander les grâces et les vertus nécessaires à son salut, mais toujours par relation à la pure gloire de Dieu.

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Quand faut-il prier ? C'est lorsque l'esprit de Dieu nous presse, lorsque l'obéissance nous le commande, ou que notre prochain et nos obligations nous portent à cela. Quelquefois l'âme se sent pressée de faire des prières particulières pour les intérêts de Dieu, d'autres fois pour le prochain. Elle doit prier comme on la fait prier, se simplifiant et priant par obéissance, et par amour de la gloire de Dieu; quelquefois par charité et par compassion des afflictions d'autrui.

Comment faut-il prier? Il faut prier avec amour et confiance, nais aussi avec une profonde soumission et avec respect des conduites de Dieu sur toutes choses, et particulièrement sur les âmes, prenant un singulier plaisir que la divine volonté s'accomplisse en toutes manières au Ciel, en la terre, aux enfers, et partout.

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Comment est-.--ce que vous satisferez aux obligations que vous avez de prier pour l'Eglise , pour les morts, pour les pécheurs, bref pour beaucoup de choses que l'on vous recommande actuellement?

Je vous ai dit autrefois que comme chrétienne vous êtes membre de Jésus Christ et que vous faites partie de son Corps mystique qui est l'Eglise. Vous ne pouvez vous en séparer qu'en renonçant à Jésus Christ et à votre baptême. Vous voilà donc éternellement liée à l'Eglise. Et dans cette union vous entrez nécessairement dans toutes ses intentions, bien que vous n'y soyez pas actuellement appliquée , et c'est une impuissance d'être autrement . Donc, ma fille,vous priez avec l'Eglise, pour l'Eglise et pour ses intentions… Ne soyez donc point en scrupule. Si vous ne priez point distinctement, vous priez comme Dieu veut, cela vous suffit.

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Votre unique désir et affection doit être que Dieu soit glorifié dans toutes les créatures, qu'il y règne, et qu'il y accomplisse ses desseins.

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Ne priez donc plus que pour les intérêts de Dieu en vous et en votre prochain. Et quand il arrive quelque accident sur la terre, cela ne vous doit pas troubler ni surprendre, mais vous devez incontinent en ces fâcheux événements, tant à votre égard qu'aux autres,adorer les secrets jugements de Dieu, et les ressorts de sa sagesse et de sa science éternelle que vous ne pouvez comprendre. Et sans vous troubler ni inquiéter, vous devez souffrir que Dieu fasse ce qu'il lui plaira, en vous et en votre 100 prochain, ne faisant autre chose que de vous complaire dans son oeuvre, quoiqu'elle répugne à vos sens. Et quand Dieu voudrait renverser tout l'univers,vous devriez être ferme et constante, n'estimant rien digne d'être que Dieu; et par conséquent n'estimant rien tout le reste, il ne faut point s'affliger si Dieu l'anéantit.

Apprenez donc à prier en foi, sans raisonner dans votre esprit. Qu'est-ce que prier en foi? C'est prier en silence, se contentant d'exposer ses besoins à Notre Seigneur, ou ceux de son prochain, et demeurer dans une ferme confiance en sa bonté qu'il y donnera les remèdes nécessaires : bref, que sa charité éternelle y pourvoira. Remettant de la sorte toutes choses amoureusement entre les mains de Dieu, il en prendra soin infailliblement et nous donnera, et à notre prochain, ce qui nous est nécessaire.

Une âme qui marche dans la voie où Dieu vous a fait l'honneur do vous appeler, ne doit plus avoir de choix ni de volonté pour elle ni pour son prochain, et toute sa complaisance doit être de voir le bon plaisir de Dieu accompli.


421 Quand vous communiez pour votre prochain, il ne faut pas vous gêner à dresser votre intention. Notre Seigneur sait bien que vous avez dessein de prier pour cette personne. Vous n'avez qu'à lui exposer l'affection et le désir que vous avez de le prier pour elle et l'offrir à Notre Seigneur selon votre capacité, sans vous peiner à lui expliquer toutes vos intentions.


844 La première chose que vous devez faire dans votre oraison, c'est un acte de foi qui vous fait croire Dieu. Le second, qui vous oblige de l'adorer; le troisième, de vous abîmer dans votre néant ,vous estimant très indigne de converser avec Dieu,et d'être un moment en sa sainte présence. Tenez-vous dans la bassesse, ne vous élevant point par témérité.

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Vous trouvez bien des heures et du temps pour les créatures; il est bien juste que vous en trouviez pour Dieu, et que durant l'emploi de celui que vous lui devez donner vous soyez inaccessible, si ce n'est à l'obéissance de votre mari, ou aux affaires qui ne peuvent être remises. Soyez très fidèle en ce point.


L 'HOMME ET SON NEANT

"Il faut vous réduire en pauvreté d'esprit"


421 Le découragement procède d'un fond d'orgueil, parce que si l'âme n'avait des appuis secrets en elle-même, elle ne se découragerait jamais. La confiance qu'elle a en ses forces l'abat quand elle ne les trouve pas suffisantes pour arriver au point où elle désire.

L'âme est toujours sujette au découragement jusqu'à ce qu'elle ait connu en fond l'abîme de sa misère, son néant et son impuissance, et comme elle relève de la force et vertu de Jésus Christ; qu'elle voie par sa propre expérience comme elle dépend actuellement de sa grâce. Et lorsque l'âme a connu cette vérité, elle demeure ferme dans son néant, ne s'étonnant point de ses impuissances, mais se laissant à la puissance de Jésus Christ. Elle attend son secours avec humilité et confiance, sachant bien qu'elle ne peut rien sans lui. Et la foi et sa propre expérience lui faisant voir cette vérité, elle demeure ferme sans s'ébranler au milieu des tentations, s'abandonnant sans réserve toute à Jésus Christ.


312 Je trouve bon que la seconde demi-heure de votre oraison, vous permettiez 106 à votre esprit de s'occuper des vérités qu'on vous enseigne.Mais donnez-vous de garde de l'activité actuelle de votre esprit, lequel étant tellement produisant, s'occupera beaucoup plus par soi-même que par la pure lumière de Dieu. C'est pourouoi il vous faut défier, et observer fort tranquillement s'il ne s'empresse point dans ses pensées, dans ses vues et considérations.

L'Esprit de Dieu est pacifique, et c'est la marque de son Esprit quand il nous fait agir en paix. Notre Seigneur visitant ses disciples leur dit: "Pax vobis". C'est le premier effet de la présence de Dieu véritable en rame: la paix s'établit et le calme se fait même ressentir dans ce fond d'esprit.

Il y a bien de la différence entre nos productions et celles de la grâce. Celles qui partent de nous sont toujours impures et ne peuvent s'élever vers Dieu, n'ayant que notre intérêt pour objet. C'est pourquoi ce sont lumières et opérations qui sont produites de nous-mêmes. Elles n'ont point de force ni de vigueur pour se tenir élevées vers Dieu; et si l'âne y fait quelque petit effort, elle se retourne bien-tôt vers elle-même, et ne se remplit point de Dieu, ni ne se vide point par conséquent d'elle-même.

Les opérations de la grâce sont d'une autre manière: elles sortent de Dieu et retournent à Dieu. Elles élèvent l'âme, la dégageant d'elle-même et des choses de la terre, la rendant capable de recevoir Dieu, c'est-à-dire son règne; et l'âme étant fidèle à la grâce opérante, elle fait en peu de temps un progrès admirable, se rendant capable des miséricordes de Dieu.

Quand vous vous trouvez en impuissance et dans les ténèbres, ne pensez pas que votre temps soit perdu. Dieu vous fait porter ces dispositions pour vous apprendre petit à petit à mourir. L'esprit humain ayant accoutumé d'agir, souffre des agonies quand il se trouve en sécheresse et en privation. Et l'aveuglement dans lequel nous sommes au regard des choses saintes, nous fait penser que nous ne sommes pas bien avec Dieu. Et insensiblement l'âme s'empresse pour se tirer de sa peine et de sa captivité, pour se donner la satisfaction de ressentir autre chose.

C'est une grande infidélité à l'âme en cet état de travailler pour en sortir; il faut se laisser anéantir. Cette disposition arrive par deux causes. La première peut venir de Dieu qui nous éprouve, pour dénuer l'âme de ses propres appuis. La seconde, par châtiment de nos fautes. Et toutes deux sont utiles à notre âme. C'est pourquoi elle en doit faire un saint usage.

Le premier, d'agrément de la conduite de Dieu sur elle, trouvant bon qu'il en dispose comme il lui plaît. "Bene omnia fecit". Le second, de soumission à sa justice. Et en tous les deux l'âme doit toujours demeurer anéantie, attendant en patience le bon plaisir de Dieu.

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Qu'est-ce qu'une âme morte ou anéantie? C'est une âme sans désir, sans affection, sans choix, sans élection, sans souhaits, sans inclinations, sans vouloir, sans passions. Elle est faite en cet état d'anéantissement une pure capacité de Dieu. Que fait cette âme ainsi anéantie? Elle est revêtue de Jésus Christ, 108 elle est remplie de Jésus Christ. C'est Jésus Christ qui l'anime, c'est Jésus Christ qui agit en elle, qui pense pour elle, qui désire pour elle et qui aime pour elle , qui choisit pour elle, qui souhaite pour elle. Le grand Apôtre le savait d'expérience quand il disait: "Vivo ego, jan non ego, vivit vero in me Christus".

Si vous aviez goûté un moment le bienheureux état d'anéantissement, vous trouveriez que la vie intérieure est bien facile, toute la peine qui s'y fait ressentir ne procédant que de la résistance que nous faisons à la mort de nous-même. Je vous souhaite cet esprit pour régler vos actions et pour rendre à Dieu la gloire que vous lui devez. Vous savez ce que je vous en dis il y a peu de jours, et dans l'entretien, et par écrit.



2087 Ne vous étonnez point de voir tant de misère et de corruption en vous. Après que vous aurez bien compris par expérience ce que vous êtes, et ce que vous seriez si la grâce ne vous soutenait, il faudra vous désoccuper de vous-même et commencer à vous séparer de tout ce que vous êtes pour demeurer très étroitement unie à Dieu. Mais il faut que vous goûtiez encore bien du temps le fond de votre propre misère. Il faut que vous soyez bien persuadée de la vérité de votre néant d'être.

Vous connaissez votre néant d'être par la présence de Dieu, de laquelle je vous parlai hier; laquelle fait voir Dieu opérant en toutes choses et toutes choses subsistant en lui. La lumière de la foi vous fait voir qu'il n'y a que lui qui soit en vérité. Il le dit à la grande Sainte Catherine de Sienne en ces mêmes termes, lorsqu'on le le priait amoureusement de lui dire qui il était. "Je suis, dit-il, celui qui suis et tu es celle gui n'est point". Oh! la sainte vérité prononcée de la bouche de Jésus! Ecoutez-la et en faites votre profit. Voilà donc le néant d'être.

Or le néant de péché est bien plus malin. Le premier n'est point opposé à Dieu, mais le dernier le détruit autant qu'il est à sa puissance. Et sa malignité est si grande qu'il est impuissant et incapable d'avoir aucun être dans le bien ou la vertu. Le premier néant regarde l'être moral, et le néant de péché regarde l'être de grâce et le détruit. O néant maudit et abominable! Le premier nous tient dans la vue du non-être. Il est simple et c'est une vérité qui ne nous confond pas, en une certaine manière; mais le néant de péché nous humilie et nous confond éternellement.

Lorsque la créature sort de son néant pour opérer le péché, elle tombe dans un double néant, qui la rend infiniment plus incapable du bien que le simple néant, lequel n'est point résistant à Dieu. Et c'est un grand sujet d'humiliation à l'âme de se voir capable par sa malice d'un désordre si grand.


2984 Votre lettre d'aujourd'hui me donne grand sujet de bénir Dieu de voir les connaissance qu'il vous donne sur votre fond de misère et de néant. Tenez cette lumière pour une très haute grâce; car elle vous est infiniment plus utile que de faire des miracles et que d'être remplie d'extases et de révélations…

Non, non, mon enfant, vous n'opérez pas plus impurement que du passé, mais vous avez bien plus d'intelligence, vous connaissez un peu mieux l'abime de votre corruption, et votre impuissance de pouvoir rien faire digne de Jésus. Demeurez dans cet état tant qu'il plaira à Notre Seigneur vous y tenir et goûtez l'impureté de votre fond… Rendez-vous savante en la connaissance de vous-même par votre propre expérience. Soyez sage à vos dépens, c’est-à-dire soyez humble par la destruction de votre orgueil.

Oh! que votre aveuglement était grand lorsque la vanité secrète et l'estime de vous-même vous persuadait de faire un recueil de votre vie pour la mettre en admiration. Sans doute vos pensées sont autres maintenant, et vos sentiments ont bien changé de face. Que diriez-vous si l'on vous priait d'écrire votre vie? O mon enfant, il faut que vous confessiez que jusqu'à présent vos lumières ont été bien ténébreuses, et lorsque vous vous croyiez bien juste, vous étiez devant Dieu bien criminelle [sens donné précédemment].

Je vous compare au Pharisien de l'Evangile qui avait tant d'estime pour ses oeuvres que pour en publier l'excellence il blâmait le pauvre Publicain, disant qu'il n'était pas comme lui. Hélas! mon enfant, combien avez-vous pensé et peut-être cru en votre coeur que vous faisiez mieux que telle et telle? combien vous êtes-vous préférée à votre prochain?


1191 C'est un très grand défaut dans la vie intérieure et particulièrement dans la voie d'anéantissement, d'entrer par désir ou affection dans une disposition où Dieu ne vous appelle pas, de vouloir faire de bonnes oeuvres à quoi Dieu ne vous applique pas. Et sous prétexte que vous voyez les oeuvres extérieures de piété bonnes et saintes,votre amour-propre voudrait tout embrasser, sans discerner si Dieu veut cela de vous ou non. Et le plus souvent, dans cette façon d'agir, vous faites de bonnes actions par le choix et l'inclination de votre esprit, sans ordre ni mouvement de grâce. D'où vient qu'après de très longues pratiques de ces oeuvres de piété, vous n'en êtes pas plus morte à vous-même, ni plus parfaite. Il les faut donc faire par la direction de l'Esprit de Dieu.

Secondement, il se faut bien garder de se remplir de toutes les bonnes choses que vous voyez pratiquées, parce que, ce que Dieu demande d'une âme, il ne le demande pas de toutes. Les unes, il les applique à la charité et au service du prochain, les autres, à consoler les affligés… d'autres, à la pénitence et à l'austérité,etc...Et c'est en quoi paraît d'une manière du tout admirable la puissance et la sagesse éternelle de Dieu, qui a donné à chacun selon son bon plaisir pour la sanctification de ses élus, sans qu'aucune des voies se ressemble. "O profondeur de la sapience et science de Dicu, qui pourra comprendre la sublimité et sainteté de vos voies?"(St Paul)

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Dans la diversité des voies de Dieu, nous en trouvons qui sont dédiées à honorer la vie cachée et anéantie de Jésus Christ… Il me semble, selon la connaissance qu'il a plu à Notre Seigneur me donner sur votre âme, que vous êtes du nombre de celles-ci, et que vous y devez une fidélité inviolable.

Il faut vous plaire dans la voie où Dieu vous a mise. Ce n'est pas vous qui l'avez choisie, mais la Sagesse éternelle 1'a choisie pour vous, et vous oblige de vous y appliquer, sans vous gêner que vous ne faites rien de grand ni d'excellent pour la gloire de Notre Seigneur. La foi vous apprend que la plus grande et la plus digne gloire que vous lui pouvez donner, c'est d'être parfaitement soumise à son bon plaisir, c'est d'être la captive de son amour..., parce que lorsque vous êtes de la sorte, il se glorifie parfaitement en vous.

En cet état, vous lui donnez plus de gloire que si vous bâtissiez mille hôpitaux et que si vous faisiez beaucoup d'autres bonnes oeuvres , dans lesquelles votre amour-propre prendrait vie dans votre bonne action.

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Soyez donc désormais en repos quand vous voyez votre prochain qui fait les bonnes oeuvres que vous ne faites pas. Ne sortez point de votre voie pour entrer dans une voie étrangère et qui ne vous est point propre. Et ce qui vous doit consoler et mettre en repos, c'est l'union que vous avez comme chrétienne à l'Eglise. Et comme vous faites un corps avec tous les chrétiens, qui sont les membres de Jésus Christ, toutes le bonnes oeuvres qu'un bon chrétien fait, vous y avez part; et vous y contribuez en une certaine façon, à raison que vous êtes unie à ce membre, comme faisant un même corps. Et dans cette sainte liaison, vous êtes charitable, humble et patiente, avec votre prochain.

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Je ne sais si vous avez bien compris ce que je vous veux dire touchant les bonnes ac112tions qui sont faites par autrui. Je vous dis que, conne vous priez avec tous les chrétiens à cause de l'union, vous travaillez aussi avec eux. Tous les premiers chrétiens n'avaient qu'une volonté comme ils n'avaient qu'une foi, une loi et un baptême, ainsi que vous le remarquez aux Actes des Apôtres. Tous les chrétiens n'ont qu'une volonté en Jésus Christ, et tous ont un désir de le glorifier. Du moins ils ne peuvent prendre d'autre intention dans leurs oeuvres, ou elles ne seraient pas opérées chrétiennement. Demeurant donc dans l'intention de l'Eglise votre bonne Mère, vous honorez Dieu dans toutes les bonnes oeuvres qui se font par ses enfants, à raison, comme je vous ai déjà dit, que vous ne faites qu'un corps.

Voici la disposition que vous devez porter en fond pour y avoir part: Premièrement, consentir à toutes les bonnes oeuvres qui se pratiquent dans toute l'Eglise. 2° Etre bien aise que Dieu soit glorifié en plusieurs manières selon son bon plaisir. Et quand vous voyez faire une bonne action, offrez-la à Dieu par une simple élévation, vous réjouissant intérieurement de voir des âmes qui font l'oeuvre de Dieu que vous n'êtes pas digne de faire.

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Vous ne devez plus dire: "Je voudrais ceci ou cela", car la divine volonté doit tellement agir en vous qu'elle soit toute-puissante dans votre âme, sans permettre à votre amour-propre de souhaiter, ou s'inquiéter de ne faire pas tant de bien que beaucoup d'autres. Si Dieu ne veut point ces oeuvres-là de vous, pourquoi les voulez-vous faire? C'est un reste de la malignité que nous avons reçue d'Adam,de vouloir toujours être et faire quelque chose qui nous 114 paraisse, pour y prendre une secrète satisfaction. Nous ne pouvons mordre dans l'anéantissement. La pensée d'icelui nous tourmente, et cependant c'est notre salut.

Dieu vous veut dans cet état: est-ce à vous d'en vouloir un autre? La volonté de Dieu est-elle pas plus sainte que tout le reste? Et ce que Dieu a choisi pour vous, vous est-il pas plus salutaire que tous les biens et bonnes actions que vous pourriez opérer? O ma fille, serions-nous si téméraires que de donner des lois à Dieu? Pour moi, je vous avoue que j'ai tant de respect pour son bon plaisir, que j'aime mieux relever de terre des fétus par son ordre que de convertir tout l'univers par l'ardeur de ma volonté.

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Aimons ce divin bon plaisir; prenons nos félicités d'y être attachées. Les bienheureux n'ont point d'autre bonheur, et cette complaisance qu'ils ont dans l'accomplissement des volontés divines compose leur béatitude. Aussi voyez-vous sur la terre de certaines âmes qui, étant toutes mortes à elles-mêmes, jouissent d'une félicité anticipée. Car ayant perdu leur volonté propre dans la divine,elles sont toujours dans la satisfaction entière, ne voyant rien sur la terre hors du bon plaisir de Dieu. O ma fille, quand serons-nous dans cette bienheureuse mort qui donnera vie au bon plaisir de Dieu en nous? Il faut bien travailler à l'abnégation de nous-mêmes. Il faut bien détruite nos propres satisfactions...

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N'estimez pas votre voie meilleure et plus élevée que celle des autres. Soyez fortv retenue sur ce point; d'autant que vous ne voyez pas le degré de grâce d'un chacun, et qu'il appartient pa d'en juger...

Laissez donc toutes les âmes faire ce qu'elles font et si elles se fourvoient vous n'en répondrez point. Soyez fidèle dans la vôtre et gardez-vous bien de vous occuper de celle-ci ou de celle-là. Demeurez séparée des créatures. Ne condamnez point ce que vous ne pouvez comprendre. Et d'autant que vous trouvez quelquefois des âmes dont les voies et leur façon d'agir choquent vos sens et même souvent votre raison, gardez-vous de les juger ni désapprouver. Dieu ne vous a point donné d'ordre ni d'autorité pour les condamner; laissez-les à son jugement, et ne vous souillez pas par jugements téméraires. Si c'étaient des âmes qui soient sous votre direction, il y aurait quelque chose de plus à vous dire. Mais comme ce n'est qu'en passant et dans les rencontres de certaines personnes dévotes, il en faut retirer votre esprit qui va un peu bien vite sur ce sujet.

Soyez donc fort circonspecte, decrainte que vous ne rejetiez ce que Dieu reçoit, et désapprouviez ce qu'il approuve… Il faut respecter la grâce de Jésus Christ dans les âmes et les diversités d'un chacun. Car il en est au regard de Notre Seigneur comme au regard d'un roi qui a tous ses officiers. Sa cour est composée de différentes personnes, et chacune a diversité d'emplois; et celle que le roi destine pour être actuellement en sa chambre et jouir de sa présence ne doit point s'amuser à la cuisine. Il faut que chacun fasse sa charge et son office, autrement ce ne serait que confusion.


3117 Ma très chère soeur,Vous n'avez rien que vous n'ayez reçu, et si vous l'avez reçu, de quoi vous glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez pas reçu? dit l'Apôtre.

Votre âme est sortie de Dieu, la foi vous l'enseigne; elle n'est donc point de vous ni à vous. Elle vous est prêtée pour mériter l’éternité,et partant vous êtes obligée de retourner à Dieu comme à la source d'où vous êtes sortie, et de vous rendre parfaitement à lui par Jésus Christ, qui est venu sur la terre pour être notre voie par laquelle nous allons à son Père.

Or votre âme avec toutes les excellences dont on vous la représente - ornée de ses trois puissances, par lesquelles elle a rapport aux trois divines Personnes - est pourtant créée de rien. Et c'est dans cette vérité que l'âme établit l'origine de son néant, duquel elle ne doit jamais sortir.

Le Fils de Dieu, Notre Seigneur Jésus Christ, nous dit en saint Jean, chapitre 12, que si le grain de forment tombant en terre n'y est premièrement pourri, il demeurera tout seul , mais s'il meurt, il. portera beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui la hait en ce monde la gardera pour la vie éternelle.

Oh! que ces divines paroles contiennent de mystère. Rendons-nous à Jésus Christ pour en porter les effets et recevoir la grâce qu'elles doivent opérer en nous. C'est Jésus Christ qui parle, nous le devons écouter avec attention et respect.

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1391 Je vois sur ce que vous m'écrivez que vous travaillez toujours pour voir et pour connaître. Vous avez une curiosité secrète qui vous fera bien de la peine, car il faut être sourde, aveugle et muette, et je vous en vois bien éloignée. Il n'en est pas de la vie intérieure comme des choses extérieures que l'on voit, que l'on touche,et que l'on goûte et comprend. La vie de l'esprit lui est toute contraire: la foi est sa lumière et sa sûreté. Donc il faut apprendre à vivre de cette vie et négliger vos sens, plus que vous n'avez fait du passé.

Vous ne vous appliquez pas assez aux usages de la foi, vous n'y avancez pas parce que vous voulez qu'elle vous soit sensible, et votre esprit ne peut mourir à l'inclination qu'il a de tout voir et savoir. Quand il ne jouit pas de sa prétention, il croit qu'il ne fait rien, il se rebute et se décourage.

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Vous dites que vous ne comprenez pas ce que c'est que votre âme; vous n'avez pas la capacité de la comprendre, non plus que de comprendre Dieu. Vous ne pouvez connaître l'un et l'autre que par la foi et par leur opération. Vous voyez bien que vous avez une âme puisque vous ressentez l'opération de ses facultés. Ne voyez-vous pas que vous avez une mémoire, un entendement et une volonté? Vous vous souvenez, vous entendez et comprenez, et vous aimez. Voyez donc que vous avez une âme puisque ses puissances sont opérantes. Penseriez-vous voir votre âme en quelque figure? Ne savez-vous pas qu'elle est faite à la semblance de Dieu? Qu'elle est pur esprit, ainsi, qu'elle n'est point palpable; de même Dieu n'est pas palpable : il n'est ni vu ni senti. 118

Vous me demanderez: "Pourquoi dit-on quelquefois: "Je voyais Dieu qui faisait telle chose?" C'est à cause de son opération qui se fait quelquefois voir et sentir à l'âme. Ainsi elle dit qu'elle a vu Dieu qui l'attirait, qui la soutenait; et c'est un effet de sa grâce, opérant en nous quelquefois sensiblement pour fortifier et encourager l'âme. D'autres fois il opère secrètement.

Il faut que vous compreniez que le voir de l'âme est en foi. C'est la lumière de la foi qui lui fait voir. Et cette vue n'est qu'une croyance simple qui la tient dans cette vérité. Les sens grossiers n'y ont point de part. Les intérieurs y participent quelquefois, lorsqu'ils sont bien purifiés. De même vous comprenez que vous avez une âme, à cause qu'elle opère et que vous ressentez souvent ses différentes opérations.

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Vous pensez que la grâce d'oraison et toute la sainteté de la vie intérieure s'acquièrent à force de travail d'esprit, de raisonnement, de lumière, de science.Et vous croyez tellement cela que, quand la lumière ou la connaissance vous manquent, vous n'estimez plus rien ce qui se passe en vous. C'est là votre pierre d'achoppement et celle de votre grand retardement.

Vous ai-je pas tant dit autrefois que vous n'aviez que de l'esprit et point de coeur pour Jésus Christ? Vous avez une pente et une inclination naturelle de savoir, et c'est ce qui a mis en désordre nos premiers parents. Vous voulez connaître, vous voulez comprendre, et vous ne voulez pas vous soumettre à l'aveugle à la conduite de Jésus Christ votre divin Maître. Vous dites bien de bouche que vous le voulez; mais votre esprit n'y est point assujetti. Et tout son mal vient de ce que vous l'entretenez dans sa pente à voir et connaître. Et lorsque vous ne comprenez point votre disposition, vous travaillez pour en discerner quelque chose, ou vous aspirez à voir ce que l'on vous enseignera là-dessus.

L'affection que vous avez eue toute votre vie d'être instruite vous a beaucoup nui et vous nuira encore plus si vous n'y prenez garde, car votre capacité s'applique toute à comprendre et il n'y a rien pour l'amour. Votre esprit épuise votre coeur. Je suis pénétrée de ce défaut en vous et ne le puis souffrir davantage.

Il faut vous réduire en pauvreté d'esprit, puisque votre voie de grâce vous y oblige. Il faut que je sois impitoyable à votre amour-propre; et cette connaissance que Dieu me donne sur votre âme, ma très chère fille, est une très grande miséricorde pour vous. Je vous assure de sa part que c'est là votre retardement et ce qui s'oppose le plus en vous à la sainteté de son règne et de son pur amour. Vous n'êtes point pauvre d'esprit, puisque votre fond intérieur est tout plein de désirs: vous prenez un chemin à n'arriver jamais où vous désirez. Lorsque vous aurez appris à demeurer dans le néant et que vous vous en contenterez, vous verrez bien plus d'abondance et d'une manière bien plus épurée.

"Depuis que je me suis mise à rien

J'ai trouvé que rien ne me manque" [St Jean de la Croix]

Ce sont les paroles d'un grand saint, qui l'avait bien expérimenté.

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Vous vous trompez, ma chère fille, la vie intérieure n'est pas dans les lumières, mais dans le pur abandon à la conduite et à l'Esprit de Jésus.

Il est bon de voir ce que Dieu nous montre, comme notre propre misère, notre néant, notre impuissance, pour nous tenir dans l'humiliation, et nous convaincre que nous ne sommes rien et ne pouvons rien que par sa grâce. Ces connaissances-là sont bonnes parce qu'elles nous sont données de Dieu. Mais celles qui sont recherchées par l'activité, la force et la diligence de notre esprit sont bien sèches devant Dieu, parce qu'elles n'ont pas l'onction de sa grâce.

L'unique moyen pour faire un grand progrès dans la vie spirituelle c'est de connaître devant Dieu notre néant, notre indigence et notre incapacité. En cette vue et dans cette croyance que nous avons tant de fois expérimentée, il faut s'abandonner à Dieu, se confiant en sa miséricorde, pour être conduite selon qu'il lui plaira: soit en lumière, soit en ténèbres; et puis simplifier son esprit sans lui pernettre de tant voir et raisonner.

Il faut vous contenter de ce que Dieu vous donne, sans chercher de le posséder d'une autre façon. Ce n'est point à force de bras que la grâce et l'amour divin s'acquièrent, c'est à force de s'humilier devant Dieu, d'avouer son indignité, et de se contenter de toute pauvreté; et basseté(1). Il faut vous contenter de n'êre rien, et

"Vous serez d'autant plus

Que vous voudrez être moins"(1)

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La vie de grâce n'est pas comme la vie du siècle. Il faut s'avancer et se produire dans le monde pour y paraître et y être quelque chose selon la vanité; mais dans la vie intérieure, on y avance en reculant. C'est-à-dire: vous y faites fortune en n'y voulant rien être, et vous paraissez d'autant plus aux yeux de Dieu que moins vous avez d'éclat et d'apparence aux vôtres et à ceux des créatures.

"Pour être quelque chose en tout

Il ne faut rien être du tout"(1) [(1) St Jean de la Croix]

Les richesses de la vie de grace,c'est la suprême, pauvreté. Vous êtes bien loin de la posséder, car au lieu de vous dépouiller vous vous revêtez, sous prétexte de bien mieux faire. Quand le soleil est trop grand, il éblouit; quand vous avez trop de lumière, elle vous offusque. Votre esprit naturel est ravi de ne demeurer point à jeun; et lorsqu'il n'a ni lumière ni sentiment, il crie miséricorde, il vous trouble et vous tire de la paix. Il faut, ma très chère fille, le mettre en pénitence: nous en sommes dans le temps. Et il ne faut point avoir de pitié de ses cris. Ce sont ses intérêts qui le font crier. Il faut fermer les oreilles à nes plaintes, et vous contenter dans vo-ire ignorance, votre impuissance et pauvreté.

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Jusqu'ici vous n'avez pas cherché Dieu purement, mais vous vous êtes recherchée vous-122même. Votre tendance secrète, et souvent manifeste, n'a été que de contenter et satisfaire votre esprit qui a toujours été partagé le premier; et pourvu qu'il fût en repos vous croyiez avoir fait beaucoup. Apprenez maintenant une leçon contraire, qui est de contenter Dieu, vous abandonnant à sa conduite, en foi et simplicité, sans l'éplucher, vous résignant humblement à ses saintes volontés, attendant en patience sa grâce et sa lumière, sans que l'activité naturelle de votre esprit la prévienne, pour la dévorer et se satisfaire soi-même.

Voilà une grande leçon que je vous ai faite contre mon dessein, car je ne pensais pas vous rien dire, et cependant je vous ai dit la plus pressante vérité qui regarde votre état intérieur; et me suis trouvée si remplie, si assurée de la vérité que je vous ai dite que je n'en puis nullement douter. Pensez-y, ma très chère fille, voilà vos liens intérieurs qui sont bien plus malins que vous ne pensez. Priez Notre Seigneur au'il les rompe et qu'il vous fasse la grâce d'être comme un petit enfant, tout soumis et siciplifié à sa sainte conduite.

Il y a longtemps que je vous prêche ces qualités, tachez de vous en remplir et renoncez à tous désirs de savoir, de connaître, de sentir.

"Ut jumentum factus sum" , dit David: j'ai été fait comme la jument et ai demeuré avec vous. Demeurez à Dieu comme une pauvre bête incapable de quoi que ce soit, sinon d'être ce qu'il lui plaira; ignorant tout et ne sachant rien que sa très sainte volonté, à laquelle vou serez abandonnée et soumise sans la connaître. Et vous verrez que sa grâce, son amour et son 123 esprit règneront en vous.


2984 Mon enfant, Apprenez une leçon que je vous donne aujourd'hui, ne l'oubliez pas. La voici en deux mots:

"Vous serez d'autant plus

que vous voudrez être moins.

Ne soyez rien du tout

et vous serez tout en plénitude".

Retenez bien cette petite leçon, elle est courte, mais elle est efficace. Et pour en venir aux effets, aimez de n'être rien en tout ce que vous faites. Soyez bien aise que Notre Seigneur vous fasse la grâce de vous tirer des ténèbres de votre ignorance et qu'il vous fasse voir et sentir la dépendance actuelle où vous êtes de sa bonté, et comme sans son secours très particulier vous ne pouvez rien faire. Cette vérité est importante et fondamentale de notre édifice spirituel.

La pente naturelle que nous avons à l’élévation, c est-à-dire à notre propre excellence, et à la vanité, oblige Notre Seigneur de nous tenir longtemps et quelquefois toute notre vie dans la connaissance et dans les sentiments de notre bassesse. Et bien que nous ressentions par une expérience trop palpable l'abîme de notre misérable corruption, et que notre conscience nous reproche à tous moments nos impuretés et nos infidélités, nous sommes si attachées à l'estime de nous-mêmes que nous ne pouvons souffrir qu'on nous condamne ou méprise. Nous ne pouvons soutenir les rebuts que nous méritons. 124

Nous sommes assez convaincues que nous ne faisons rien qui vaille; cependant nous souffrons et avons un bien-aise secret en nous lors qu'on approuve ce que nous faisons.Nous sommes abominables devant Dieu et souvent nous le disons en nous-mêmes; et dans les rencontres où il faut être un peu méprisée, cela nous fait mourir.

C'est une chose bien rare de voir des âmes qui vivent en vérité. Nous vivons tous, mais hélas! la plupart mènent une vie de mensonge, et l'on se nourrit de vanité. On prend l'ombre pour le corps, et de l'accessoire nous faisons le principal. Déplorons notre aveuglement, et voyons comme jusqu'à présent vous et moi nous avons vécu dans les ténèbres et dans le mensonge. L'âme qui n'est pas dans la connaissance d'elle-même n'est point dans la vérité. Pour vivre dans la vérité, il faut vivre dans l'humilité , ou pour mieux dire dans le néant… O bienheureuse perte, ô perte salutaire! Que ne sommes-nous, mon enfant, perdues de cette sorte, où l'on ne se retrouve plus qu'en Dieu! Oh! si vous connaissiez ce souverain bonheur vous voudriez souffrir mille morts pour le posséder. Oh! s'il m'était permis de parler, ou plutôt si Dieu m'en donnait la capacité, je vous dirais que vous ne savez pas encore, mais que vous expérimenterez quelque jour ci vous êtes bien fidèle à Dieu.

57 Ayant considéré votre lettre du matin, le contenu d'icelle m'a touchée. J'ai quelque compassion de vous, ma très chère fille, mais les grâces que Notre Seigneur vous présente en vous faisant entrer dans l'état que vous 125 savez ne permettent pas à la tendresse de mon coeur pour le vôtre - bien qu'elle soit très grande - de retenir un moment la puissante main de Dieu qui travaille à vous anéantir. Et je crois avoir en cette occasion autant de courage que cette bonne et généreuse mère qui tenait les membres de son enfant lorsque les tyrans les coupaient pour l'obliger de renoncer à la foi de Jésus Christ.

J'avoue que le martyre que l'on souffrait anciennement était cruel; mais il n'était pas de longue durée. La vue de la récompense les animait. Mais le martyre de la vie intérieure est sans relâche: il ne finit qu'à la mort. Et il faut avoir une constance invincible pour ne se point décourager et pour ne point perdre coeur dans les attaques de tant de violentes tentations qui nous viennent assaillir, soit de la part du démon, soit de notre part, soit de Dieu même pour éprouver l'âme. Il faut de la fermeté, il faut de la patience; et pour mieux remporter la victoire il se faut anéantir. C'est une guerre où il se faut perdre soi-même pour gagner...

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Je veux bien, dans vos misères, que vous vous sépariez de la coulpe, c'est-à-dire haïr on vous vos faiblesses, malignités, et ce qui déshonore Dieu. Mais il ne vous est pas permis de vous séparer de la peine et de l'humiliation. Voilà comme il faut faire: je tombe dans une infidélité ; en môme temps la nature voudrait s'en contrister, et je ressens en moi quelque petite amertume dans le coeur, oui tendrait à me voir délivrée de cette malignité. Nous pouvons être touchées en ces rencontres, de Dieu et de nous-même. Pour moi, j'ai reconnu par expérience que la plupart des gémissements de no-126tre âme ne sont produits que de la source de notre amour-propre. Et nous avons une tendance insatiable à nous délivrer de la croix et de l'humiliation. C'est à quoi nous devons un peu nous appliquer. Car il n'y a rien qui confonde plus une âme que ses fréquentes chutes, car il faut de nécessité qu'elle avoue ses faiblesses et qu'elle a besoin d'un secours plus puissant que celui que notre orgueil et notre propre suffisance pensaient trouver en nous. Il faut donc nécessairement expérimenter le peu que nous son-mes de nous-même, une défiance de nous, et une tendance à nous séparer continuellement de nous-même .

Concevez donc le bonheur qui est renfermé dans vos faiblesses. Voyez si , en une certaine manière, vos misères ne sont pas aimables. Elles vous sont si utiles que, sans les sentiments que vous avez d'icelles, vous ne pourriez jamais posséder solidement la sainte connaissance de vous-même.

Vous devez donc haïr vos infidélités parce qu’elles déshonorent Dieu, mais non pas vous en troubler ni inquiéter. haïssez la coulpe , mais aimez chèrement la peine. Soyez marrie d'être contraire à Dieu, mais soyez bien aise que cela vous confonde et vous fasse connaître votre fond malin. Je veux bicn que vous gémissiez sous le poids de cette chair de péché avec saint Paul, mais je désire que vous entriez dans sa très profonde humilité. Car les misères qu'il ressentait le jetaient dans un abaissement si extrême qu'il se disait un petit avorton et indigne du nom d'Apôtre. Ne dit-il pas qu'il se glorifie dans ses infirmités? Quelles sont les infirmités de saint Paul? Ce sont les aiguillons des péchés qu'il portait et ressentait continuel-127lement en lui-même. Et lorsqu'il en demandait la délivrance, il a appris que, par toutes ces misères, son âme se perfectionnait.

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Ma très chère fille, Ne vous troublez point, votre état est bon; mais n'y soyez pas si réfléchie. Soyez plus abandonnée et plus dans la confiance en Dieu.Votre perfection est l'ouvrage de Jésus Christ. Soyez assurée qu'il la couronnera de ses bénédictions. Mais il faut que vous demeuriez ferme, souffrant la destruction que son amour fait en vous de tout ce qui est opposé à son règne. Je plains votre âme qui se tourmente dans ses ténèbres et dans ses ignorances. Et pour ne comprendre point le chemin où Notre Seigneur l'attire pour se la rendre toute à lui, elle se travaille et se peine très inutilement. Devenez petite enfant, plus soumise que jamais et plus simplifiée dans vos pensées. On vous assure que votre voie est bonne et sainte, marchez en confiance.


1474 Ma très chère fille, Je suis demeurée toute cette journée dans un soin très particulier de votre personne... Je vous avais présente en mon esprit, dans la crainte que votre âme ne soit dans quelque disposition qui vous pourrait crucifier et jeter dans la tentation. Néanmoins je m'en suis entièrement reposée sur la bonté de Notre Seigneur qui ne permettra pas que vous soyez tentée par-dessus vos forces.

Confiez-vous en sa miséricorde pardessus vos répugnances et la malignité de votre fond qui vous retire autant qu'il peut de votre 128 cher abandon. Ne quittez point , ne cédez point , que pour vous abîmer dans le néant profond. C 'est votre asile; mais vous ne l'avez point encore bien remarqué...Vous ne pouvez encore pénétrer comme vous pouvez vivre en mourant et mourir en vivant.

Oh! qu'il y en a peu de ceux-là à qui Jésus parlait dans l'Ecriture Sainte: "Veux-tu être parfait? donne tes biens aux pauvres, renonce à toi -même, prends ta croix et me suis". L'on en trouve encore qui donnent leurs biens aux pauvres, mais l'on n'en trouve quasi point qui suivent Jésus Christ. Heureuse l'âme qui connaît son appel et qui le suit avec fidélité.

Que craignez-vous? de vous perdre, ou les créatures? Hélas, ne l'appréhendez point, car cette perte est le commencement de votre bonheur éternel. C'est en nous quittant nous-même que nous trouvons Lieu, et que noue recevons la grâce de le suivre. N'ayez plus de regret de tout perdre, puisque c'est l'unique moyen de posséder Jésus. Prenez garde que les créatures ne vous entraînent et ne vous dérobent à vous-même. Ne vous empressez jamais pour aucune chose humaine et gardez-vous bien de rien préférer à Jésus Christ.

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Oh! que c'est un grand secret de se savoir bien abandonner dans un profond silence devant Notre Seigneur! Demeurez-y paisible en la partie supérieure de votre âme, et trouvez bon qu'il vous purifie comme il lui plaira. Gardez-vous bien de vouloir donner des lois à Dieu touchant votre conduite. Les états humiliants sont les plus saints et les plus utiles. Si nous étions éclairées de la pure lumière de la foi, 129 nous ne voudrions jamais sortir de l'état d'impuissance et d'abaissement.

Oh! qu'il et bon que vous soyez réduite dans votre néant sans vous en apercevoir comme dit le prophète. L'âme quj est anéantie est faite une pure capacité de Jésus Christ, elle ne lui est plus opposée. Oh! quand sera-ce, ma fille , que je vous verrai dans cet anéantissement? Hélas, pour lors,vous verrez toutes choses d'une autre lumière, car vos sens ne vous tromperont plus. Laissez-vous y conduire en secret et comme en cachette de vous-même, afin d'éviter les empêchements que vous y pourriez apporter. La main de Dieu a une puissance infinie pour vous y introduire, mais n'y résistez pas. Consentez à tous les dépouillements que la Sagesse éternelle fera en vous, soit pour les opérations de votre âme, soit pour les créatures que vous possédez encore, auxquelles vous pouvez avoir des attaches secrètes.Exposez-vous toute dénuée à la force du divin amour, et vous expérimenterez sa puissance.Notre Seigneur cherche des âmes vides pour les remplir de lui-même, et il n'en trouve point. Nous sommes si chiches au regard de Dieu. Quand vous lui donnez un petit moment de votre vie, ou que vous souffrez un quart d'heure de peine, il vous semble qu'il vous en redoit beaucoup. Vous n'avez pas assez de reconnaissance de ce que Notre Seigneur a fait pour vous, ni de l'amour qu'il vous porte.

Vous avez encore cela de mauvais d'être trop humaine, de vou loir trop accommoder la grâce avec la prudence de la chair. Vous rabaissez votre trait [vous visez trop bas] et quelquefois vous l'anéantissez par vue ou pour des craintes humaines. Vous ne simplifiez pas assez votre esprit, et vous 130 ne vous abandonnez pas assez à la conduite divine. Vous vous égarez dans les créatures. Vous n'êtes pas fidèle dans les événements à les voir dans l'ordre de Dieu et dans la dispensation divine… C'est l'exercice que vous devez pratiquer actuellement et tenir doucement votre esprit en bride, de peur que comme un cheval indompté il ne s'échappe.

Humiliez-vous donc de bonne sorte. Agréez en esprit d'humilité toutes les pauvretés et misères que la Providence vous fait ressentir. Les privations, les ténèbres et les impuissances, tout est bon, puisque c'est Dieu, la Sagesse éternelle, qui les donne. Demeurez seulement constamment abandonnée, et ne vous mettez point en peine pour le reste, Dieu pourvoira à tous vos besoins: votre sanctification est son ouvrage.

2258 Ma chère fille, Ne vous rebutez point sur cet état de mort totale de soi-même. Ce n'est point l'oeuvre de la créature, mais l'oeuvre de la main toute-puissante de Dieu qui y fait entrer l’âme à mesure qu'elle se dépouille, et qu'elle se désapproprie de tout ce qui occupe et qui remplit son fond. C’est l'état pur et saint que vous avez voué au baptême. C'est celui qui nous fait cesser d'être ce que nous sommes pour faire être et vivre Jésus Christ en nous.

Cette mort paraît cruelle et très rigoureuse à la nature et aux sens; mais elle est très savoureuse à l'esprit. Et une âme qui a tant soit peu d'estime, d'amour et de respect pour Dieu, sacrifie de bon coeur sa vie et son être à sa granler, par un intime désir de le voir vivre et régner en nous et s'y glorifier selon son bon plaisir.

Plus je vous connais, plus je suis confirmée à votre appel à cette pure voie. Ce n'est pas qu'il faille que vous y soyez introduite tout présentement; mais vous devez toujours conserver le désir d'y arriver, et y tendre selon votre grâce et votre capacité. Et pour nous voir éloignées des dispositions de Jésus Christ, nous ne devons Pas laisser d'y aspirer, et y faire tout ce que la Providence de notre bon Dieu a mis à notre puissance, abandonnant tout le reste à sa miséricorde et à son amour.

L'éloignement où vous vous trouvez présentement de ce bienheureux état procède d'une lumière plus grande qui vous manifeste vos misères et vos indignités. Vous ne devez point connaître votre progrès en cette voie; mais vous y devez marcher dans l'aveuglement, vous soumettant à la conduite que Dieu vous a donnée, sans permettre à votre esprit de se réfléchir pour voir son avancement… Je sais bien que vous êtes encore éloignée de cet état; mais la patience et la grâce amènent toutes choses, et Notre Seigneur vous y fera entrer par une voie que vous ne pensez pas. Tenez-vous toujours bien abandonnée. Ne sortez point de l'état de sacrifice où il vous tient. Laissez--vous conduire par son divin Esprit.

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Je suis très consolée de votre confiance en Dieu, et de la paix et quiétude que vous possédez en la vue de votre éloignement et de tant d'obstacles que vous rencontrez en cette pure voie. Celui qui, de toute éternité, vous 132 a fait l'honneur et la grâce de vous destiner à cette perfection, sera votre force et votre vertu pour y entrer. Ne vous découragez jamais. Continuez à vous sacrifier, puisque vous vous y sentez pressée, dans la vue de vos oppositions et de vos croix.

Voici le temps de fidélité; il faut être constante par la constance et fermeté de Jésus Christ… Adorez la main précieuse et adorable qui vous crucifie, et vous donnez bien de garde de rien envisager dans la conduite des créatures. Voyez tous les événements dans celle de Dieu et vous y soumettez avec respect. Il faut que son oeuvre soit accomplie.

Vous ne serez jamais vraie chrétienne si vous n'êtes en croix, et si vous n'y consommez votre vie comme votre divin maître Jésus Christ. Que craignez-vous, mon enfant? un peu de honte et de confusion de la part des créatures? Et vous ne craignez point le mépris que vous faites de Dieu et de sa grâce? Pour une vanité nous nous mettons en danger de perdre une bienheureuse éternité. Hélas! si les créatures nous pouvaient sanctifier, il faudrait les considérer; mais elles nous font périr et sont actuellement opposées à notre sainteté… Quittons-les de bon coeur, ne les préférons plus à l'amour de Jésus Christ. Nous ne pouvons servir à deux maîtres, à Dieu et à nous-mêmes. Il faut nécessairement quitter l'un pour l'autre. Est-il pas juste de quitter tout pour Jésus? Celui qui ne renonce pas à soi-même n'est pas digne d'être son disciple.

Mon Dieu, ma fille, que j’ai de désir de vous voir parfaitement soumise à la conduite de Dieu et toute remplie de son divin Esprit; que vous soyez bien généreuse dans vos croix, que les craintes et considérations humaines ne vous fassent point désister de la sainte résolution que vous avez faite d'être toute à Dieu.

L ‘AMOUR ET LA CROIX

"Ne vous attristez de rien en ce monde que d'être contraire à Dieu"


1712 Nous sommes créés pour aimer. Aimons donc Notre Seigneur Jésus Christ sans relâche. Aimons toujours, ne vivons et ne respirons qu'en la pureté du divin amour. Tout ce que vous faites, faites-le en amour. Que votre tendance soit l'amour, afin que par amour vous puissiez être parfaitement unie et transformée en Jésus. C'est le pur amour qui doit faire cette sainte transformation. Donc il faut que voua commenciez de vivre du pur amour, c'est-à-dire purement pour Dieu sans plus de retours sur vos intérêts. Perdez-vous, oubliez-vous de vous-même pour vous remplir de Dieu seul.


1014 Le pur amour est Dieu même "Deus caritas est. Dieu est charité, et celui qui demeure en charité demeure en Dieu". Oui, ce sont les paroles de saint Jean, desquelles vous ne pouvez douter.

Une âme en charité, c'est une âme en amour. C'est une âme toute remplie de Dieu, toute occupée de Dieu, toute zélée des intérêts de la gloire de Dieu; qui ne peut plus rien faire ni souffrir que pour lui seul; qui ne se regarde plus soi-même ni les créatures; et en ses opérations, elle n'a plus aucune tendance ni dé-138sir que de contenter Dieu. Elle ne regarde plus si elle en aura récompense, si elle en sera plus parfaite, si son oeuvre est méritoire, si elle aura plus de grâce ou de repos en son esprit. Son seul et unique motif est de contenter Dieu, sans envisager les intérêts de notre amour-propre.

L'âme opère tellement pour l'amour et respect de Dieu seul, qu'elle ne peut envisager que son bon plaisir. Elle ne regarde pas si elle est contente, car elle n'opère point pour elle, ains pour son seul uniquement adorable Jésus Christ. Toutes sortes de souffrances et de peines lui sont agréables, pourvu que son divin Maître soit satisfait. Enfin Dieu, Dieu tout seul, sans mélange de nos intérêts ni des créatures.

Le pur amour ne sait ce que c'est que d’être intéressé, que de se regarder soi-même. Il ne saurait souffrir la moindre souillure de vanité ni des créatures. Il fait tout pour Dieu. Il rend tout à Dieu, sans s'approprier jamais aucune chose. Sa tendance est de faire régner Dieu, de le glorifier en tout, sans se mettre en peine de soi-même.

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Le pur amour est beau et tout rempli de charmes, mais nous sommes encore trop impures pour le posséder; il ne pourrait demeurer un moment chez nous. Il fait sa retraite dans les âmes tout anéanties, etjusqu'à ce que vous le soyez, souffrez en patience de vous voir en cette dure et cruelle privation. Il faut que vous connaissiez que vous n'êtes pas digne de le posséder; et pour vous en rendre digne, il faut que vous soyez dans l'abîme de l'humiliation. Car tant que la superbe règnera en vous, le pur amour n'y pourra demeurer.

Laissez-vous donc détruire, humilier et consommer dans le centre de votre néant, et après vous verrez le pur amour se reposer en vous comme en son lit de repos. Mais sachez que le pur amour ne saurait souffrir la moindre impureté, le moindre intérêt, vanité et complaisance. Il est aimable en sa possession; il est bien rigoureux en son opération. C'est un monarque si puissant qu'il réduit tout sous son empire, et ne laisse point une âme en repos qu'il n'ait fait un total renversement. Il est sans pitié et sans miséricorde: il brise tout, il détruit tout. Il passe encore plus outre, car il consomme tout. Il ne peut souffrir la moindre résistance. Il a des armes très puissantes, et il en vient jusqu'à faire des martyrs. Enfin c'est un grand conquérant. Il veut assujettir les âmes à Jésus Christ, les arrachant de la tyrannie où le péché les a tenues si longtemps.

Les âmes qui souhaitent le règne du pur amour souhaitent en même temps, sans qu'elles y pensent, une guerre épouvantable qui les doit réduire au néant. Il y en a beaucoup qui désirent le pur amour, mais il n'y en a quasi point qui veuillent soutenir ses assauts, ses foudres, ses ruines et ses renversements. Qui parle du pur amour sans le connaître en ses effets, croit que ce n'est que plaisir et douceur. Mais une âme qui le possède connaît très bien, par son expérience, qu'il n'y a point de trève avec lui. Il faut que tout lui cède, et qu'il égorge tout ce qui a vie en nous pour nous donner vie en lui.

Le pur amour n'est jamais sans 140 souffrance: la croix, la douleur , le mépris, sont son aliment. C'est de quoi il se nourrit dans les âmes. Et si vous voulez le retenir chez vous, il faut que vous ayez de quoi l'entretenir. Faites provision de croix et de souffrances, autrement vous ne le tiendrez pas longtemps. La croix entretient le pur amour, et le pur amour soutient la croix, ils semblent inséparables, et lorsque l'âme ne ressent point sa croix, elle souffre de ne pas souffrir.

Oh! que nous sommes encore bien éloignées d'avoir en nous le pur amour! Cependant nous avons quelque sujet de nous consoler, car il a dejà envoyé ses fourriers marquer ses logis. Je suis certaine qu'il y veut loger. Mais il faut qu'Il le fasse nettoyer et mettre en ordre. Et c'est ce qu'il fait en vous présentement. Laissez-vous donc purifier. Et si vous me dites que vous ne voyez point cela, je vous réponds que vos yeux sont trop impurs pour le voir, et que Dieu veut de vous, non les sens, mais la foi pure. C'est pourquoi vous la devez exercer.

Il y a longtemps que je vous prêchc cette leçon. Mais votre esprit est tellement accoutumé au raisonnement, à voir et à sentir, ce mot de foi lui est si nouveau, qu'il ne s'y peut assujettir. Cependant c'est votre voie, et si vous n'y marchez vous ne goûterez pas Dieu et ne l'adorerez jamais en esprit et vérité.


3057 Ma chère fille, Vous êtes bien, souffrez tout ce que Dieu vous envoie: les ténèbres, les ignorances, et vos impuissances. Tout est bon puisque Dieu le donne: il en fera lui-même les usages en vous qu'il prétend. Quand je dis que vous vous abandonniez, j'encends vous dire: demeurez dans votre misère et impuissance, et attendez en confiance que Notre Seigneur vous en délivre. Il faut bien autrement souffrir: vous ne faites que de commencer. Ne vous découragez point, je vous assure que Notre Seigneur sera votre force et qu'il ne vous abandonnera point.

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Notre Seigneur ordonna à ses disciples après son Ascension de se retirer, de se reposer et d'attendre qu'ils soient revêtus de son Saint Esprit. Faites de même, je vous prie, et vous laissez entièrement à Notre Seigneur, et vous confiez en sa bonté.Votre état présent ne sera pas d'une longue durée ; après la douleur vient la joie. Ne désirez rien, ne cherchez rien, n'aimez rien que le bon plaisir de Dieu en toutes choses, vous contentant de tous états, de toutes dispositions, bref de tout ce que la divine Providence vous fera ressentir. Soyez la victime dévorée et consommée , et prenez plaisir d'être dans les ténèbres, impuissances, captivité: tout cela est bon et fait de bons effets si vous continuez d'être abandonnée. Vous ne voyez pas ce que Dieu opère en vous. Vous sentez votre douleur et le gémissement de votre nature, mais vous ne voyez pas que Dieu la purifie en détruisant ses satisfactions. 0h! si votre âme avait assez de courage pour se laisser en proie au pur amour, qu'il ferait de glorieux effets ! Mais parce qu'il faut souffrir et qu'il ruine notre amour-propre pour établir son divin empire, cela nous retire de notre abandon, et nous prive d'une possession si sainte.

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Tout le bonheur et félicité de l'âme est d'aimer Dieu, et c'est l'ouvrage des bienheureux dans la gloire. Pourquoi ne commencerons-nous pas dès ce monde-ci, puisque nous pouvons aimer, et que Dieu nous le commande?29 Aimons comme Dieu le désire et comme il veut être aimé de nous. Or pour l'aimer comme il faut, c'est l'aimer en toutes manières, c'est trouver bon tout ce qu'il fait, c'est approuver et consentir à tous ses desseins secrets et manifestes sur nous, c'est soumettre toutes nos volontés aux siennes, c'est ne rien préférer à son amour, c'est le regarder en toutes choses, c'est recevoir immédiatement tout de sa sainte main, c'est agréer nos pertes, nos humiliations et nos croix,bref c'est être faite, par ce même amour, une même chose avec lui, par une perte totale de nous-mêmes.30

Mon Dieu, qu'une âme est heureuse qui se peut plonger dans l'amour du bon plaisir de son Dieu sans retour! Oh, que la corruption que nous avons contractée par le péché est abominable, puisqu'elle nous a rendue.s si malignes que tout ce que la grâce veut faire , nous le détruisons. Vraiment il nous est bien permis de gémir avec saint Paul et de dire ces mêmes paroles: "Qui nous délivrera de ce corps de péché?" Que la vie est douloureuse à une âme pénétrée de cette vérité, et qui sent son poids! Mais quoi? il faut vivre et mourir tout ensemble. Il faut souffrir nos impuretés en la vue de la sainteté divine et adorable de Jésus. Il faut mourir à la mort même et vivre par soumission au bon plaisir de Dieu.

Nous ne devons plus rien être à nous-mêmes, et pourvu que Dieu soit content, il suffit. Vous le contentez quand vous demeurez en sa sainte présence, portant un esprit de victime qui accepte la vie et la mort sans autre choix 143 que la volonté divine. C'est là où on vous ordonne de demeurer. Ne réfléchissez pas beaucoup sur votre état présent; ayez patience, Dieu fera son oeuvre.


2556 Puisqu'il a plu à la Providence divine vous ménager une croix, montrez en cette occasion - qui est une, des plus sensibles qui vous puisse arriver - que vous êtes chrétienne et que votre volonté est toute anéantie dans l'amour et dans le bon plaisir de Jésus. C'est sa main adorable qui vous présente la croix. Je vous supplie de la recevoir dignement comme une âme revêtue des sentiments et de l'amour de Jésus Christ doit faire: avec respect et soumission, révérant la conduite de Dieu sur ses créatures. Prenez garde que votre esprit ne s'échappe dans cette occasion où Dieu veut faire épreuve de votre fidélité.


2536 Ma très chère fille, Puisque la divine Providence vous fournit des sujets de sacrifice, je vous ordonne de vous y rendre très fidèle et de vous souvenir que c'est une grâce dans la vie intérieure d'en rencontrer les occasions, afin de témoigner votre amour et votre fidélité à Notre Seigneur; et sa sagesse vous les envoie pour cet effet. Je vous exhorte d'en faire usage, et de vous exposer souvent à la sainteté de Jésus pour détruire en vous l'impureté des créatures et de vos sens.

Le peu de solidité que je remarque en vous me donne souvent des sollicitudes très grandes au regard de votre perfection; et il me semble 144 que je suis comme obligée de vous tenir par la main et de vous pousser toujours, tant j'ai de crainte de vous voir retourner en arrière; et que faute d'un peu de courage et de fidélité vous soyez assez malheureuse pour demeurer dans la privation d'un bonheur infini, vous rendant incapable de goûter la suavité divine qui se trouve en Dieu et que l'âme fidèle a l'honneur d' expérimenter. Faudrait-il que le néant de toutes choses créées vous privât de cette grâce? C'est ce que je ne puis souffrir en vous.

Puisque Notre Seigneur vous fait la miséricorde de vous appeler au banquet de son divin amour, ne refusez point une faveur si signalée. Conservez au milieu de vos tracas un désir actuel de Dieu, une faim de le posséder et de vous unir parfaitement à lui. Que les croix et les afflictions de la vie présente ne vous en retirent pas, puisqu'elles sont des moyens de vous sacrifier plus purement à Dieu. Dites de bon coeur, prosternée devant la majesté de Dieu, les paroles de Jésus en croix: "Mon Père, je recommande et remets mon esprit entre vos mains".

Par ces paroles vous sacrifiez au Père éternel avec Jésus tout ce que vous êtes: non seulement votre esprit, mais toutes vos productions, toutes vos croix et tout ce que vous pouvez être. Ayez cette intention de vous remettre toute en Dieu et de demeurer purement abandonnée entre ses mains, et tâchez de faire ce sacrifice avec esprit et avec l'intention de vous laisser toute à Dieu par Jésus Christ.

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901 Je suis ravie d'aise de vous voir produire cet acte héroïque qui vous fait dire que je fasse ce que Dieu me fera faire, que vous le voulez respecter et demeurer dans votre douleur, puisque la Croix est votre partage! Pesez bien ce que vous dites: oui, la croix est votre partage en qualité d'enfant de Dieu ou de chrétienne. Si vous le voulez mieux entendre, ç'a été le partage de Jésus Christ qui l'a reçue de la main de son Père. Voudriez-vous n'y avoir point de part? Je réponds pour vous et dis que vous choisirez toujours la croix par preciput [ancien dérivé de praecipue], la lumière de la foi vous ayant fait connaître son excellence. Il faudrait que Jésus Christ votre divin Maître ne l'eût point tant exaltée pour mépriser la dignité qu'il a mise en elle. Notre sanctification y est attachée, car il est impossible d'être sainte sans être en croix. La pureté de vie est en la croix, toutes les vertus sont en la croix; la profonde humilité est en la croix, le sacré anéantissement est en la croix, la mort est en la croix, et la vie même s'y rencontre31.

O croix précieuse, ô croix très adorable , qui mortifie, qui vivifie et qui sanctifie! Croix puissante qui a la grâce de faire des saints, de convertir les pécheurs, bref de consommer les âmes en l'amour sacré de Jésus Christ. Qui serait l'âme qui voudrait être sans croix, connaissant son excellence? Il faut qu'une âme qui ne veut point la croix renonce à son salut, car il n'y en a point qu'en la croix.

Ce nom de croix est si aimable aux âmes de grâce, qu'elles le portent gravé dans leur coeur, et si on les faisait vivre sans croix, elles seraient terriblement crucifiées de n'être point en croix. Suivons ces grandes âmes, quoi que de loin, mais selon nos forces et la capacité que Jésus met en nous. Si vous n'avez point un si grand amour pour la Croix, du moins n'en ayez point de rebut; puisque c'est le trésor que Notre Seigneur a possédé sur la terre et qu'il a laissé pour héritage à ses élus32. Ce serait renoncer à notre bonheur éternel si nous en quittions notre part.

C'est donc en la croix que je vous chéris et que je vous embrasse en l'amour d'icelle, vous y serrant avec Jésus Christ, et vous y sacrifiant pour y être toute unie et consommée. C'est où je vous quitte sans me séparer de vous.


1819 Ma chère fille ,Je vous vois dans un esprit d 'accablement , et je prie beaucoup Notre Seigneur qu'il vous soutienne. Certainement vous avez besoin de secours d'en haut pour souffrir ce que Dieu, les créatures - et vous-même - vous font souffrir.

Il est question d'une grande fidélité pour se laisser toute abandonnée à la conduite divine, et quoique votre coeur tâche de se rendre à Dieu généreusement, votre pauvre nature en souffre douleur et voit très bien que petit à petit on la conduit à la mort. C'est pourquoi sa peine est grande. Il ne faut point l'accabler tout à fait. Vous êtes obligée de lui donner quel que petit soulagement, non pour lui donner vie, ains pour lui donner la force de souffrir de plus rudes et sensibles croix. Il la faut un peu fortifier pour la faire plus longtemps mourir. C'est ainsi que les saints en ont usé. Vous devez les imiter et vous offrir comme eux à tous les moments de votre vie pour être immolée et consommée pour Jésus Christ et avec Jésus Christ. Si Dieu nous fait vivre, il faut être bien plus collées à la croix et plus dans l'imitation de sa mort en croix. Ayons un grand courage, nous ne faisons que de commencer. Il faut aller bien plus avant, il faut trouver la mort; nous en sommes encore bien éloignées, car nous prenons encore vie en toutes choses.

Je vous désire si sainte et si purement à Dieu, que si je vous pouvais obtenir l'amour des plus purs séraphins je donnerais mille vies, si Dieu m'en avait donné autant. Pourvu que je vous voie bien à Dieu, il me suffit. L'amour que j'ai pour votre âme n'est pas pour les grandeurs de la terre que j'estime avec saint Paul boue et ordure. Je vous aime pour l'éternité bienheureuse que Dieu vous prépare par sa miséricorde. C 'est pourquoi je ne puis vous souhaiter que ce qui vous rendra digne de le posséder.


1815 Je vous trouve dans une mer de douleur et de larmes! Qu'avez-vous qui vous transperce si douloureusement le coeur? La nature l'emporte-t-elle pas par-dessus la grâce? Si vous souffrez en qualité de victime, la victime ne dit mot: elle est menée au supplice sans se plaindre, nonobstant qu'elle soit chargée des crimes de celui pour qui elle est faite victime, comme vous le voyez dans la figure de l'ancienne loi, et que vous voyez bien plus naïvement [manifestement] en la personne de Notre Seigneur Jésus Christ qui a été pour les péchés de tout le monde immolé à la justice de son Père. Vous vous êtes offerte, il est vrai: mais que votre sacrifice n'ait point d'autre vue que la gloire du Père éternel et de Jésus Christ son Fils. Auriez-vous bien assez de courage pour lui immoler votre cher Isaac? Vous le présentez d'une main, et vous le retenez de l'autre.

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Commencez d'ouvrir un peu les yeux de votre esprit que la lumière de la foi a éclairé, et voyez votre fille comme votre unique Isaac dans la main adorable de Notre Seigneur. Elle est sous sa divine protection, et ce divin Seigneur l'aime d'un amour infini; non comme les pères et les mères du monde aiment leurs enfants, pour les avancer dans la fortune du siècle, pour les faire grands sur la terre, et les combler des misères de la vie que notre vanité et notre aveuglement nous font appeler délices et bonheur. Jésus Christ nous aime d'un amour trop saint pour nous aimer de la sorte. Il nous aime pour nous donner part à sa gloire. Il nous aime pour l'Eternité et pour nous faire goûter la vérité divine. Il nous aime pour nous unir à lui et nous faire par sa grâce une même chose avec lui. Et nous ne voulons point respecter son amour. Pourquoi? Parce qu'il n'est pas un amour satisfaisant l'impureté de notre amour-propre, qui se plonge dans la vanité de cette vie comme dans une félicité éternelle. Il se rassasie dans tous les objets humains. Il n'estime rien que ce qui contente la nature et qui satisfait notre esprit. La lumière de vérité ne luit point à nos yeux: la vanité, le mensonge sont le flambeau qui nous guide et qui insensiblement nous conduit au péché.33

Mais parce que l'amour de Jésus Christ crucifie nos sens, nous ne le pouvons estimer ni souffrir et ainsi nous préférons la créature et le plaisir du péché à la pureté et sainteté de l'amour de Jésus Christ. Jugez, ma fille, si nous ne sommes pas bien aveuglées. Soyez désormais plus avisée: chérissez la part que votre chère fille doit avoir à l'amour de Notre Seigneur Jésus Christ. Elle n'est point créée pour la terre; elle appartient à Jésus Christ et il la veut rendre un digne objet de sa complaisance éternelle. Et pour cet effet il la comble de ses grâces en l'attachant à sa croix, où il faut que vous l'aidiez à s'y sanctifier.

Aimez votre enfant comme Jésus Christ l'aime; aimez-la pour la béatitude éternelle, aimez-la dans la sainteté où Dieu la veut faire entrer. Ayez plus de désir que Dieu soit glorifié dans son âme par sa fidélité que de la voir délivrée de ce qui la crucifie.

J'ai beaucoup de choses à vous écrire mais voici la sainte Messe. Je vous écrirai après si Notre Seigneur m'en donne la grâce. Cependant vous pouvez communier si la Providence vous en donne les moyens, offrant votre croix à Notre Seigneur pour recevoir la grâce qui vous est nécessaire pour la porter. Et comme vous voyez qu'il n'y a point de remède humain,ayez recours au divin, qui est Notre Seigneur Jésus Christ, pour qu'il tire sa gloire de cette rude croix...

Je prie Dieu qu'il bénisse la mère et l'enfant. Prenez courage, il en fera sa gloire. Il ne fait rien sans dessein, il est adorable dans ses conduites. Portez-y respect et soumission. Adieu.


1248 Ma très chère, Je ne vous fais point de réponse particulière, vous avez trop de douleur dans la grande affliction qu'il a plu à Notre Seigneur vous donner aujourd'hui, de laquelle je suis touchée avec vous, sachant la perte que la famille fait selon le monde. Mais quoi? tout est à Dieu. Il est le maître de tout et il use de ses créatures en la manière qu'il lui plaît. Nous y devons porter respect et nous y soumettre. C'est ce que vous devez faire, mon enfant, rendant à Dieu les créatures qu'il vous a prêtées pour un temps, sans vous en rendre propriétaire.

Voilà un accident qui vous aura surpris, d'autant qu'il semblait que vous voulussiez prendre espérance de vie. Une âme se surprend de ce dont elle ne s'attend pas; mais une âme qui ne possède rien et qui laisse toutes les créatures en Dieu ne s'étonne point quand il en dispose.

Adorez la croix que Notre Seigneur vous présente par cette mort… et vous y soumettez. Consentez humblement et amoureusement aux desseins de Dieu, et vous souvenez que vous vous êtes offerte en victime pour lui. Adorez donc les conseils de Dieu et ses jugements sur cette âme, et apprenez à vous rendre à Dieu à tous les moments de votre vie pour n'être point sur-prise à l'heure de votre mort.

En voulant vous instruire de l'usage que vous devez faire de votre affliction, je m'en sens toute touchée, et entre en partage avec vous de vos douleurs. Nais c'est dans les occasions qu'il faut être fidèle. Et vous demandez comment il faut être abandonnée à Dieu? En voici un excellent sujet qui, en vous soumettant, vous crucifie et toute votre famille. De la croix, 151 laquelle vous tombe encore sur ies bras, disons avec le saint Apôtre: "Salve, crux pretiosa". Il ne faut point reculer ni se trop attendrir naturellement, mais soutenir la croix avec fermeté, constance et fidélité. Adieu, ma chère fille , je vous donne à la vertu de Jésus Christ pour soutenir votre affliction.


1894 La part que je prends à votre affliction est si grande que depuis que j 'en ai reçu les nouvelles je ne m'en suis pas séparée un moment, vous offrant sans cesse à Notre Seigneur pour lui demander la grâce, pour vous et pour votre famille, de souffrir saintement la croix qu'il vous impose. Je la vois grande dans le monde, mais pourtant toute adorable dans la main de Jésus Christ, quine fait rien que par un ordre très particulier de sa divine sagesse. Et vous devez la regarder de cet oeil, et y porter respect.

C'est ici où vous pouvez faire usage de la foi au-dessus de vos lumières et de votre raisonnement, pour vous soumettre dans cette humble croyance que le procédé de Dieu et de son bon plaisir est bon, et que vous préférez ses divines volontés à toutes les félicités et grandeurs de la terre. Soyons dégagées de tout le reste, n'estimant rien digne de notre amour que Jésus Christ. Vous lui avez promis cette fidélité dans votre baptême; et dans les occasions, vous la devez mettre en effet, montrant que vous êtes chrétienne. A quoi bon avoir d'excellents sentiments de la croix et de la souffrance, et dans les rencontres n'avoir pas le courage de rien souffrir? Après que nous avons fait à Dieu mille protestations de fidélité, il reçoit nos bonnes volontés et ne manque point de nous éprouver dans les occasions; et si nous sommes si misérables que de négliger notre grâce, nous en méritons la privation. Voici un rencontre qui demande de vous des actes héroïques, et qui sont capables de vous sanctifier :

1. Un abandon total au bon plaisir de Dieu.

2. Un si grand respect pour l'accomplissement de ses divines volontés que vous les préfériez à tous vos intérêts.

3. N'être point trop naturelle, ne vous laissant point trop occuper l'esprit de mille raisonnements humains.

4. Souffrir en la personne de vos amis que les desseins de Dieu s'accomplissent selon ses divins plaisirs.

5. Une confiance en Dieu q ui vous rende inébranlable, estimant toutes les choses créées un néant, croyant que Notre Seigneur versera quelque grâce pour la sanctification de la famille, pour soutenir cette affliction

6. Ne regrettez point les fortunes de la terre qui semblent se diminuer par cette mort. Aimez vos enfants dans le degré de grandeur où la divine Providence les amis, sans rien désirer de plus pour eux que la grâce de Jésus Christ.

7. Considérez la puissance d'un Dieu qui anéantit toutes choses quand il lui plaît, sans que personne lui puisse résister. Soumettez-vous à sa souveraineté sans y trouver à redire. Dieu est le maître absolu de ses ouvrages: il les fait et défait selon son plaisir.

8. Demeurez en paix au milieu de la guerre, et souffrez l'accomplissement des ordres de Dieu.

Voilà ce que vous pouvez faire si Notre Seigneur ne vous donne d'autres lumières. Je serai bien aise à votre loisir de savoir vos dispositions en ce rencontre. Cependant fortifiez-vous par la grâce de Jésus Christ. Il vous en reste encore bien d'autres à souffrir. Mais c'est gloire à une âme chrétienne d'être immolée et consommée sur la croix de son très adorable Jésus. Il ne faut point vous décourager, il sera votre force et votre vertu.

Donnez-moi quand vous le pourrez un mot de vos nouvelles. Adieu, je vous assure que je suis avec vous à la croix, et possible que j'y prends trop de part. Je vois en cela que je vous aime sensiblement et plus que je ne le puis exprimer.


2985 Votre lettre de ce matin m'a consolée et édifiée tout ensemble, et me donne matière d'adorer l'abîme des divines miséricordes en votre endroit, et me fait espérer beaucoup de grâces pour la suite de votre vie.

Cà, mon enfant, portons généreusement notre croix. Témoignons à Jésus Christ que c'est de bon coeur… que nous voulons consommer nos vies dans l'amour de ses divines volontés. Je ne vous condamne point pour avoir témoigné de la douleur au dehors… la charité demandait ces sentiments de votre bon coeur, imitant l'Apôtre qui pleurait avec ceux qui étaient affligés. Il est juste de témoigner votre douleur.., mais gardez-vous de vous attendrir tout de bon et de vous jeter dans des sentiments trop naturels...

Il faut que tout soit sacrifié à Jésus Christ : votre mari, vos enfants et vos amis. Vous ne devez point en être propriétaire, ni leur désirer, sous prétexte d'affection, ce qui pourrait causer la perte de leur âme. Aimez plus vos amis pour l'éternité que pour la vie présente, laquelle est bien brève et bien parsemée d'épines et de douleurs. Vous avez bien sujet d'en remarquer tous les jours les misères et les vanités pour vous en faire avoir horreur et vous obliger de procurer à vos enfants une meilleure fortune que celle que le monde leur veut faire espérer.

Tout passe, il n'y a rien de permanent que Dieu. Tout le reste ne se peut posséder qu'un moment, et encore durant ce peu de temps que l'on en jouit, on se met en grand danger de perdre les trésors inestimables de la grâce. Il y en a trop qui sont aveugles sur ce point. Ne le soyez point, ma fille. Notre Seigneur vous ayant ouvert les yeux, ne vous trompez point volontairement. Passons de la terre au Ciel. Il ne vous est plus permis d'y prendre part; votre grâce et votre profession de chrétienne vous en séparent. Ce serait une espèce de sacrilège de vous y relier. Notre Seigneur a déjà rompu une partie de vos chaînes, qui sont les gros liens du péché. Je le prie qu'il achève de tout briser, afin qu'étant libre vous puissiez avec le saint prophète sacrifier un sacrifice d'amour et de louange, dont la durée soit à l'éternité.

Oui, oui, mon enfant, les créatures vous sont bien nuisibles. Vous êtes encore enfant et bien faible; mais courage, attendez votre délivrance et supportez le poids de votre misère avec confiance et humilité. Je me doutais bien que les intérêts de famille vous attaqueraient et que l'établissement de sa fortune vous toucherait; mais elle est à Dieu et Dieu l'élèvera jusqu'au point qu'il lui plaira. Vous lui devez beaucoup abandonner et voir dans la lumière de la vérité que toutes ces grandeurs ne sont que des néants tous remplis d'extrêmes misères.

La croix est salutaire aux élus. C'est l'héritage des enfants de Dieu. Soyez heureuse d'y avoir part et que celle-ci vous serve de disposition à une plus grande. Je ne crois pas qu'il vous laisse longtemps sans vous en appliquer de nouvelles. Ne vous en effrayez pas, je vous prie.


2986 Votre lettre d'hier me consola bien fort. Je prie Notre Seigneur qu'il vous continue ses grâces, et vous donne la force d' être parfaitement soumise à son bon plaisir. Il vous prépare sans doute à quelque visite particulière. Soyez fidèle, ne craignez rien. Soyez à Dieu par-dessus toutes choses et laissez toutes choses à Dieu; ne vous en remplissez point. Ne vous gênez point en la vue des choses futures, mais reposez-vous doucement entre les bras de la divine Providence. Tout ce que Dieu fera sera très bien fait. Entrez dans l'estime de ses conduites sur vous et y portez une amoureuse soumission d'esprit. Je voudrais que nous puissions être toujours en regard de complaisance et d'amour vers Dieu, et que nous n'ayons plus de respir que pour prendre vie actuellement en lui. Mon Dieu, que j'ai de désir de nous voir toutes séparées du monde et des créatures !Combien sommes-nous plongées dans nous-mêmes et dans les intérêts humains! Je prie Notre Seigneur qu'il vous en délivre.


2152 Il faut être à Dieu comme il veut et non comme vous pensez. Laissez-vous conduire. Respectez les événements, quoiqu'ils 156 vous mortifient. Adorez les secrets jugements de Dieu en toutes choses et ses adorables desseins. Soyez toute abandonnée à son divin vouloir, et si sa Providence vous prive de venir, demeurez en paix. Voyez tout cela dans la conduite amoureuse de Dieu qui vous purifie, qui vous dépouille, en un mot qui vous désapproprie de l'attache secrète que vous pouvez avoir, sous prétexte de votre perfection.

Toute la sainteté consiste à être victime du bon plaisir de Dieu et je vous prie d'y être toute sacrifiée. Ne vous mettez en peine de rien que d'être très fidèle. La Providence qui est votre bonne mère ménagera le reste, et vous donnera ce qui sera nécessaire à votre sanctification. Ne vous attristez de rien en ce monde que d'être contraire à Dieu. Et encore faut-il régler cette douleur, crainte de notre amour-propre. Confiez-vous en Dieu et vous reposez entre les bras de son amoureuse bonté, sans vous troubler d'aucune chose.

LA VIE CHRETIENNE

"Pourvu que vous fassiez la volonté de Dieu vous devez être contente"


674 L 'Evangile nous dit aujourd'hui [XVIIe dim. après la Pentecôte] en deux mots en quoi consiste toute la sainteté chrétienne. C'est une leçon admirable, écoutez-la, je vous prie: La Loi dit: "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit." Pesez bien ces choses et vous verrez combien vous êtes obligée de donner à Dieu jusqu'à la plus petite de vos actions. S'il faut l'aimer, par l'obligation de ses commandements, de toutes les capacités de votre âme, jugez si vous ne lui devez pas toutes vos pensées, tous les mouvements et même tous les respirs de votre coeur.

La Loi dit: "de toute ton âme, de toutes tes forces". Si vous considérez bien l'importance de ces paroles, par obligation de commandement vous vous devez toute à Dieu. Et par surcroît saint Paul vous dit: "Vous n'êtes plus à vous, vous êtes rachetée d'un grand prix". Vous trouverez dans une infinité d'endroits de l’Ecriture Sainte l'impuissance où vous êtes de disposer de vous-même, ,noire seulement d'une de vos pensées, si vous ne voulez, la dérober à Jésus Christ. Mais de droit vous ne le pouvez. Vous êtes achetée: qui achète l'arbre achète le fruit, donc vous n'êtes point à vous. Pesez bien cette vérité, répétez souvent ces paroles: Je 160 ne suis point à moi, je suis à Jésus Christ. Il m'a rachetée par amour, je suis donc nécessairement esclave de son amour. O digne esclavage!

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Après que vous aurez compris cette vérité, et que l'Esprit de Notre Seigneur aura fait impression sur votre âme, vous connaîtrez par une expérience de grâce que vous appartenez toute et sans aucune réserve à Jésus Christ; que c'est une nécessité absolue qu'il faut que vous soyez toute à lui; que vous ne pouvez plus vous en dédire.

Etant convaincue de cette vérité que vous devez croire comme article de foi, voyez ensuite combien vous êtes obligée de vous rendre à lui. C'est consentir à tour:, les droits, les pouvoirs et autorités qu'il a sur vous, et demeurer en lui. C'est ne sortir jamais de sa sainte présence, et faire toutes choses par son esprit. Autant qu'il vous est possible, de n'avoir jamais dans votre idée d'autre objet que lui. Bref que sa pure gloire vous fasse agir en toutes choses, jusqu'à la moindre de vos actions. Ne pensez pas qu'il y ait rien de petit au regard de Dieu: tout est grand, tout est saint, son amour sanctifie toutes choses.

Soyez donc très ponctuelle dans les plus petites choses. Tout se fait pour un grand Dieu. Il faut donc que tout soit fait avec esprit, c'est-à-dire avec attention à Dieu, et dans un simple désir de le glorifier et contenter en toutes choses. Il ne faut plus écouter la nature ni l'esprit humain qui se plaint de son esclavage. Que cet esclavage vous rendra libre un jour, après que vous aurez tout assujetti à Jésus: vos sentiments, votre raisonnement, vos retours, vos intérêts, vos passions, et votre amour-propre. Pour lors vous posséderez une liberté intérieure si sainte, que vous vous étonnerez comment vous avez pu appréhender de vous rendre captive d'un Dieu si plein de bonté et d amour.

Celui qui quitte ce qu'il a pour suivre Jésus Christ, il lui rend le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre. Oh! quelle récompense. Il rend le centuple en ce monde. Oui, ma très chère fille, la liberté que vous aimez tant, et que votre amour-propre craint de sacrifier , vous sera rendue doublement. C est-à-dire que vous serez plus libre, et que plus rien ne vous captivera. Les créatures n'auront plus d'empire sur vous, toutes choses seront au-dessous de vous et rien ne vous pourra plus troubler.

N'est-ce donc pas un grand bonheur de perdre en Jésus notre liberté, de lui en faire volontairement un sacrifice, puisqu'il nous la rendra toute sainte. Captivez-vous donc pour Jésus jusqu'aux plus petites choses. Il veut que vous ayez cette fidélité, et puis il vous élèvera à de plus grandes. "Celui qui ne fait point estime des petites choses tombera bientôt dans de grands désordres".

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L'amour-propre souille bien plus les grandes actions que les petites. La complaisance et la vanité secrète ruinent tout. Mais dans les petites choses, tout y est petit, vous en êtes humiliée; elles n'éclatent point et vous n'en recevez pas la vaine louange des créatures.

L'amour-propre ne se plaît pas aux petites choses. La malheureuse inclination de propre excellence que le péché a mise en nous, nous fait toujours aspirer à des choses hautes; et nous voyons peu d'âmes qui n'aspirent à de grandes choses sous prétexte de la gloire de leur Maître. Ne vous trompez ps, ma très chère fille, suivez la vraie lumière et les leçons que Jésus Christ vous donne par lui-même. Si vous voulez être grande dans la grâce et dans les dons de Dieu, soyez si petite et si abjecte à vous-même et aux créatures, que vous ne puissiez plus vous trouver. Faites votre demeure dans le néant, ne soyez rien en aucune chose, et vous serez toute en Jésus Christ.

Ne regardez pas les petites choses par la vue de votre esprit humain.34 Voyez-les dans l'ordre que Jésus Christ a établi sur vous, auquel il vous assujettit par les pressants mouvements que sa grâce imprime en vous. Vous y devez une ponctuelle obéissance sans regarder la petitesse de l'action. C'est assez que c’est Dieu qui vous le commande. Il faut obéir à l'aveugle, sans retours ni sans réfléchir sur votre action. Et s'il ne veut de vous que de petites choses, en devez-vous pas être contente? Est-ce à vous de donner des lois à Dieu?...

Amez donc la fidélité en petites choses, et vous y tenez sujette. Vous pouvez plus glorifier Dieu en relevant une paille par soumission à Dieu que de faire cinquante disciplines, ou autres plus grandes austérités, de votre propre esprit. Et si Dieu se contente de ces petites choses, il les faut faire purement et avec la même perfection, le même amour et la même fidélité que si vous convertissiez tout le monde. Votre petite action a Dieu pour fin et pour objet, comme la plus grande. Donc il la 163 faut faire saintement parce qu’il faut honorer Dieu et tout faire pour son amour et par la direction de son esprit.

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Quand vos actions sont faites de cette sorte elles sont glorieuses à Dieu. Comment connaîtrez-vous que votre action est faite de la sorte? Vous le remarquerez lorsque, faisant vos actions, vous n'aurez point d'autre motif que de contenter Dieu. Vous demeurerez en sa sainte présence, sinon ressentie, du moins crue, c 'est-à-dire en foi; et vous vous laisserez à lui par un pur abandon, pour faire cette action comme il lui plajra.

Or il n'est pas besoin en toutes vos opérations. d'avoir ces trois points distincts dans votre pensée. La simple application de votre esprit à Dieu, par un simple et amoureux désir, vous met en possession des trois; et votre fond intérieur les contient en foi, et cela suffit. Faites donc toutes choses avec la perfection que vous pouvez, imitant Notre Seigneur qui a fait toutes choses saintement et parfaitement, qui a fait toutes choses selon qu'il l'a jugé plus à sa gloire...

Si vous avez à écrire, écrivez ayant Dieu présent en foi, et avec tranquillité, sans empressement. Ne voyez que Dieu et son plaisir dans ce que vous faites; et bien que ce soient actions humaines, vous les rendez divines par le motif divin qui vous anime. Dans vos autres travaux, faites de même, et gardez-vous d'être propriétaire de votre oeuvre; ne vous y complaisez point et ne vous y attachez point. Quittez facilement toutes choses au moindre signe ou mouvement de l'ordre de Dieu. Faites ce que vous 164 faites avec grande liberté. Rendez-vous toutes sortes de travaux indifférents: pourvu que ce soit Dieu, il vous doit suffire. Or ce sera toujours Dieu, quand vous n'envisagerez pas les créatures ni vos intérêts.


1712 Si une fois vous vous pouvez bien laisser à Dieu, vous saurez bien ce que c'est d'opérer en esprit d'oraison. Oh! que vous serez savante! Mais en attendant que vous ayez reçu cette grâce de notre divin Maitre, je vous dirai, selon la lumière qu'il me donne, ce que c'est que d'être en actuelle oraison.

Une âme qui demeure en actuelle attention à Dieu présent est en état d'oraison. Et opérer en cet esprit, c'est être plus en Dieu qu'en action. Vous vous prêtez bien à l'action, mais vous ne vous y donnez pas.

Trois choses concourent à bien faire votre action en esprit d'oraison. La première est l'attention à Dieu. La seconde son amour et respect, la faisant purement pour lui et par soumission à sa sainte volonté. La troisième est le dégagement d'esprit, ne vous rendant point propriétaire de votre action, n'y ayant point d'attache, étant prête à tout moment de vous en séparer et la quitter, sj l'ordre do Dieu et l'obéissance vous manifestent autre chose.

Après que votre action est faite, il n'y faut point réfléchir. Si vous y avez commis de l'infidélité il faut s'en humilier, vous connaissant n'être capable d'autre chose. Il faut porter vos misères en patience et faire toujours ce que vous êtes obligée de faire selon votre grâce et votre condition. Quand vous avez un moment de temps libre, vous le devez employer à recueillir votre esprit. Car c'est dans cette sainte solitude qu'il puise les forces de la grâce pour être fidèle dans les occasions.


2531 Dieu ne demande quelquefois qu'un petit acte de fidélité pour nous faire de grandes saintes. Vous devez etre toujours dans une sainte et amoureuse attention vers Dieu pour vous rendre à lui en toutes manières, aussi bien dans les actions naturelles comme dans les autres, puisque vous ne devez pas vivre un moment hors de Dieu. Et puisque tout doit avoir vie en lui, pourquoi voulez-vous qu'une partie de vos actions soient sans cette divine vie que vous tirez du pur amour de Dieu? Pourquoi, dis-je, ne sera-t-elle pas animée de son divin Esprit? 35Si vous pouviez concevoir la perte que vous faites quand vous agissez purement humainement, vous en seriez inconsolable. N'est-ce pas un grand défaut à une âme qui peut donner gloire à Dieu, et qui cependant l'en prive pour céder à son raisonnement, qui lui veut persuader que les petites actions de la vie ne sont que bagatelles, et qu'elles n'ont pas besoin d'être dirigées.


307 Les affaires qui sont de votre obligation ne doivent point être négligées. Si elles pressent, vous les pouvez préférer à vos oraisons. Et si vous y savez bien conserver, en les faisant, l'esprit intérieur qui vous doit accompagner en toutes vos opérations, vous trouverez (lie vous agirez en vos affaires en esprit d'oraison. Vous y conserverez la présence d'esprit pour les faire comme vous devez. Et observant les autres leçons que je vous ai déjà données en pareille rencontre, vous ferez ce qui se doit faire dans le temps mais toujours par obéissanceà l'ordre de Dieu qui vous y applique, sans perdre Dieu présent.

Que si les affaires ne pressent point et que vous n'ayez pas d'attrait ni de fac:7.1ité pour y travailler, vous les pouvez remettre à une autre fois. Mais gardez-vous de lâcheté! Néanmoins, vous pouvez différer et vous occuper à la lecture ou à l'oraison en attendant que Notre Seigneur vous donne capacité pour les expédier. Mais remarquez bien que si elles pressent , il faut tout quitter et s'abandonner. Tout est pour Dieu: aussi bien votre opération que votre oraison, et ce serait tromperie de vouloir prier quand Dieu veut que l'on agisse. Il faut être tout-à-fait dans un total abandon de nous-mêmes à la conduite du bon plaisir de Dieu.

Les actions qui dépendent de votre choix, il faut tacher de les rapporter toutes à Dieu, et bien qu'elles soient à votre liberté, il ne les faut jamais faire néanmoins que par obéissanceà Jésus Christ qui vous l'inspire. Si l'action est bonne en soi, il la faut envisager dans l'ordre de Dieu. Si elle est mauvaise elle doit être rejetée. Si L'action est bonne en soi mais que notre amour-propre la corrompe, il faut purifier l'intention par un regard pur et simple vers Dieu pour la diriger à la pure gloire de son nom.

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353 Dieu soit béni des grâces qu'il vous a données d'arrêter votre promptitude dans les occupations où sa sainte Providence vous a engagée. Liez-vous à ses effets et servez votre cher époux comme la personne de Jésus Christ, si vous le voyiez sur terre. Vous ferez en cela ce que saint Paul vous conseille, et en rendant vos devoirs à la créature selon vos obligations,vous honorerez Dieu par vos intentions.

Gardez-vous d'un petit empressement secret qui vous domine, lequel vous cause des ténèbres, et quelquefois un peu d'inquiétude. Voyez toutes choses dans l'ordre de Dieu, et recevez tout de sa sainte main. C'est lui qui fait malade votre mari, et c'est lui qui vous assujettit à le servir. Appliquez-y votre temps et votre capacité par obéissance à Notre Seigneur qui veut cela de vous et qui vous y oblige. Servez-le avec amour et avec respect: c'est votre maître en une certaine manière...

Dans la vue de ses douleurs, ne soyez point si humaine… Vous êtes chrétienne, i1 faut agir actuellement selon la grâce chrétienne... Ayez compassion de la douleur qu'il porte, mais chrétiennement, voyant la main de Dieu qui la lui applique. Respectez les desseins de Dieu sur son âme et sur son corps, et l'offrez à Notre Seigneur en victime; car c'est une partie de vous-même par le Sacrement quj vous a unis. Vous êtes obligée de référer à Dieu tous les droits que vous y avez, dans le désir de le voir tout à Jésus Christ, et qu'il le sanctifie par ses souffrances.

Il ne faut point aimer d'un amour de chair et de sang, mais il faut aimer d'un amour 168 pur et dégagé, qui n'a que Dieu pour son principal motif. Jamais la créature ne le doit emporter, car vous ne servez la créature que par hommage et obéissance à Dieu. Elevez donc votre esprit à Dieu qui vous est présent et qui est plus en vous que vous n'êtes à vous-mêmc, et faites en sa sainte présence et par le motif de son pur amour tout ce que vous avez à faire36.

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Donnez--voue librement aux affaires et à la servitude quand Dieu veut cela de vous. Soyez contente en toutes les dispositions où Dieu vous mettra, tant pour l'intérieur que pour l'extérieur. Ne vous occupez pas par votre propre esprit, mais laissez-vous occuper par la Providence qui ne manquera pas de vous visiter par les événements. Soyez-y fidèle sans gêne ni sans empressement. Contentez-vous de la divine volonté, que vous devez accomplir en toutes choses. Il ne vous faut que l'attention sur vous-même, ou plutôt l'attention à Dieu, et son saint Esprit vous fera de bonnes leçons.


307 LA COMTESSE: Comment connaît-on quand on agit par esprit de la grâce ou par celui de la nature? A quoi connaît-on cette différence?

MERE MECHT1LDE: La grâce dirige notre esprit à la pure gloire de Dieu, et la nature le réfléchit sur les créatures et sur ses intérêts.37 Pour reconnaître en nous le mouvement de la grâce, il faut être en silence et dans le calme de ses passions. Autrement, l'on ne discerne pas l'Esprit de Dieu et au lieu de l'un nous prenons souvent l'autre.

Il faut se défier beaucoup de soi-même en ce discernement. Et pour se tirer du piège de notre nature, il faut conserver votre âme dans une actuelle indifférence à tous emplois, à toutes dispositions et à toutes élections ou inclinations, tenant votre esprit vide de tous désirs, afin que vous soyez en état de recevoir l'impression de l'Esprit de Dieu en vous. Et lorsque vous l'avez reçu, pour opérer il est bon de vous élever simplement à Dieu qui vous est présent pour, par ce simple regard, lui diriger et sacrifier vos actions.

A mesure que vous vous viderez de vous-même, de vos lumières et de l'attache à vos opérations, vous serez plus capable de reconnaître le mouvement de la grâce en vous. Il y en a un excellent chapitre dans le livre de l'Imitation de Jésus, mais j 'estime qu'il se peut dire encore quelque chose de plus particulier que ce qu'il en dit...

Je crois que vous ne pouvez encore comprendre ce que je dirais sur ce sujet. Il faut attendre en humilité et patience que la grâce de Jésus Christ vous purifie entièrement. Et cependant, agissez autant qu'il vous sera possible par l'Esprit de Dieu, c 'est-à-dire cherchez toujours sa gloire et l'accomplissement de ses divines volontés, renonçant à toutes les recherches de votre amour-propre, les tendresses de la nature, les créatures, bref vos intérêts, de quelque sorte qu'ils vous paraissent. Séparez-vous de tout cela pour ne regarder que Dieu seul.38

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LA COMTESSE: Est-ce pas le degré d'amour qui donne le mérite à l'action? 170

MERE MECHTILDE: Oui, plus il y a d'amour, plus il y a de grâce. Or je n'entends pas parler de l'amour qui frappe les sens; je veux dire que plus il y a de pureté dans votre fond, c'est-à-dire une intention plus épurée et qui tend à faire uniquement pour l'amour et par l'amour de Dieu, il y a plus de grâce, et par conséquent plus de mérite. C'est pourquoi la très sainte Mère de Dieu étant sur la terre méritait plus par un tour de fuseau que les saints par des pénitences et austérités étranges, parce qu'elle avait plus de pureté d'amour que tous les Anges et tous les saints ensemble. Donc, si vous relevez une paille avec plus de pureté d 'amour qu'une autre n'en a prenant la discipline, votre mérite est plus grand.


2531 Prenez bien garde de ne vous rendre pas propriétaire de votre temps et de vos actions. Il faut que vous soyez toujours en état de quitter de bon coeur ce que vous avez résolu de faire, pour faire ce que Dieu vous fera faire dans les événements39. Pourvu que vous fassiez la volonté de Dieu, vous devez être contente. Et lorsque vous trouvez on vous de petits chagrins, empressements, etc. , c'est un signe qu'il y a des attaches secrètes à votre action, eue votre amour-propre y domine et y prend part. Et dès lors vous connaissez par cette inquiétude que vous n’êtes plus entièrement délaissée au bon plaisir de Dieu, puisque vous êtes attachée à votre inclination, et que vous prenez vie en vous-même.

Je veux bien que vous projetiez en vous de faire telle et telle chose. Mais il faut que ce projet ne soit fait que par l'esprit d'obéissance qui vous lie à vos obligations, et dans une adhérence au bon plaisir de Dieu, prétendant en cela faire sa sainte volonté.

Mais quand vous voyez que sa Providence renverse vos projets et vous fournit d'autres choses , abandonnez-vous, soumettez-vous, et laissez votre dessein pour vous plaire dans l'ordre de Dieu. En ces rencontres, soyez très fidèle en ce point. Autrement vous demeurerez toujours remplie de vous-même, et votre âme ne possèdera pas la vraie et sainte liberté qui la dégage entièrement d'elle-même… Car s'attachant à son action propre, elle préfère son choix à la volonté de Dieu, elle se jette insensiblement dans les ténèbres, perd le calme et la présence de Dieu.


674 Disons un petit mot des services qu'on vous rend, et que vous vous rendez à vous-même.

Premièrement vous ne devez point vous approprier aucun service de ceux qu'on vous rend: c'est à Jésus Christ qu'on les rend en votre personne. Et supposé que ceux qui vous servent n'aient pas ces sentiments, vous ne devez pas pour cela vous approprier ce qui n'est pas à vous; et vous devez suppléer au peu de lumière et de grâce de vos gens, en référant à Dieu tous les services que vous recevez d'eux.

Soyez très fidèle en ce point, afin que Dieu soit en toutes choses, et que la créature ne soit pas l'idole de la créature. Car pour l'ordinaire les domestiques n'ont que des vues humaines dans les services qu'ils rendent. 172 Vous êtes chrétienne, c'est pourquoi vous êtes obligée à cette fidélité; et dans cette disposition, recevez humblement tous les services qu'on vous rend, saine ou malade.

Cette petite pratique de fidélité rend l'esprit très libre et fait que l'on souffre avec humilité les services que l'on reçoit. Car souvenez-vous bien que ce n'est pas à vous, ni pour vous, mais à Jésus Christ en vous.

Quant aux services que vous vous rendez à vous-même, vous devez avoir le mime sentiment, qui est de les rendre à Jésus en vous; car Jésus Christ est plus vous que vous n'êtes vous-même. Vous pouvez aussi vous les appliquer comme à un pauvre de Jésus Christ. Car bien que vous ne mendiez pas votre pain… êtez-vous pas pauvre et vraiment pauvre, puisque vous n'avez rien par vous-même? 40Vous êtes mendiante tous les jours, donc vous êtes en vérité pauvre en toutes manières: pauvre de vertu, pauvre de grâce, pauvre de perfection, pauvre de bien, enfin pauvre en toutes choses. Est-ce pas Dieu qui vous donne tout; et lui demandez-vous pas du pain tous les jours? Oui, vous êtes pauvre dans l'abondance des choses du Ciel et de la terre. Rien n'est à vous, pas seulement une pensée. Et tous les biens de fortune, dans un moment vous peuvent être ôtés comme à Job, et vous réduire sur un fumier, couverte de pourriture. Oh! quand Dieu veut faire des renversements, il en trouve d'étranges moyens!

Vous êtes donc pauvre, et vous devez vivre pauvre dans un total dégagement de toutes choses: et dans cet esprit, servez-vous comme vous feriez un pauvre. Appliquez à votre corps la charité que vous rendriez à autrui, comme la rendant à Jésus Christ en vous, et pour avoir plus de capacité de le servir. Il ne faut pas tout dénier au corps, car il faut qu'il serve votre âme; c'est pourquoi il le faut faire subsister, non par amour et tendresse de nature, mais pour être plus capable de glorifier Dieu. Soulagez-le donc par charité, mais ne le flattez point par trop d'humanité. Donnez-lui sans scrupule les choses nécessaires, et toujours par un motif divin, ayant Dieu et sa gloire pour objet.

Etant en santé, servez-vous vous-même autant que vous pouvez et que la prudence vous le permettra, vous estimant indigne qu'un Membre de Jésus Christ soit employé à vous servir. Mais étant indisposée, recevez tous les services nécessaires en la manière ci-dessus.


421 Il est bon de donner l'aumône aux pauvres des rues quand vous en avez le mouvement. Gardez-vous toujours en vos oeuvres pies de la complaisance, l'ostentation, la vanité et la corruption qui s'y peut mêler. Opérez purement en la vue de Dieu, et donnez l'aumône comme à Jésus Christ même, lui rendant les biens que vous tenez par emprunt de lui.


2549 Il est malaisé de beaucoup parler sans pécher! Pesez bien cette vérité tirée de l'Ecriture Sainte, et la mettez en pratique. Parlez sans scrupule des choses nécessaires et de vos obligations, et dans les rencontres où la charité demande vos paroles; mais n'en dites que le moins que vous pourrez de superflues. 174

Tâchez que toutes vos paroles honorent Dieu, comme les paroles de Jésus Christ honoraient son divin Père. Ayez toujours le désir de produire par icelles Jésus Christ, de le faire connaître et de le faire aimer des âmes avec qui vous serez obligée de converser et de communiquer. Preneu bien garde, dans la multitude des paroles, de blesser votre prochain. C'est une chose bien délicate et où l'on tombe insensiblement, même souvent, par complaisance.

Ne parlez jamais des défauts d'autrui. Et lorsque dans les compagnies l'on en dit quelque chose, observez prudemment le silence ou, si vous pouvez, détournez adroitement le discours, afin d'éviter quelque péché que l'on peut facilement commettre en pareilles occasions.

Ne contestez jamais contre personne quand il n'y ira que de votre propre intérêt. Cédez en tout ce qui vous sera possible, sans pourtant excéder la discrétion, et l'autorité que vous devez conserver pour régler vos domestiques, non en maîtresse sévère, mais en chrétienne remplie de la charité de Jésus Christ qui, étant le Maître et Seigneur de tous, se rend le moindre et serviteur de tous. Mêlez l'huile avec le vin, comme le bon Samaritain de l'Evangile. Ayez de la gravité et de l'affabilité tout ensemble; mais surtout voyez toujours votre force, votre grâce et votre capacité en Jésus Christ.


307 LA COMTESSE: Les pécheurs, du moins ceux qui me paraissent tels, je ne puis...

MERE MECHTILDE: Le pécheur, par son péché, se désunit d'avec Jésus Christ. Mais soyez circonspecte à juger. Ne vous souillez point par les péchés d'autrui. Ceux que nous croyons quelquefois plongés dans le péché sont peut-être déjà touchés de Dieu et tout convertis.

Je ne puis souffrir qu'une âme qui fait profession d'aimer Jésus Christ s'occupe à se réfléchir sur son prochain. Il faut que son esprit observe en ce point un très rigoureux silence. "Ne jugez point, vous ne serez point jugés", dit Notre Seigneur. Estimez votre prochain comme Dieu l'estime. N'élevez point les créatures, et ne les rabaissez point. Gardez une prudence et une très grande discrétion fondée sur la charité , car c'est la marque de l'Esprit de Dieu dans une âme. Car si la prudence manque, elle est sans conduite. "Soyez, dit Jésus, simples comme des colombes et prudents comme des serpents". En matière qui concerne votre prochain, il faut être fort retenue de parler. Je vous laisse à juger des effets qui leur seraient préjudiciables.

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LA COMTESSE: Je crois être bien criminelle sur l'amitié de mon prochain...

MERE MECHTILDE: La charité ou l'amour du prochain marche du même pas que 1 'amour de Dieu: saint Jean vous l'assure. Je ne vois pas encore cet amour établi en vous. Vous êtes trop intéressée pour vous-même, trop peu désirante du règne de Dieu dans tous les coeurs, trop chiche pour les âmes. Vous les envisagez comme détachées de Jésus Christ, ne vous souvenant pas qu'elles sont ses membres, qui composent son Corps mystique41. Il y a bien à travailler en vous 176 sur ce sujet. Mais à mesure que Dieu s'établira en vous, l'amour du prochain y germera et produira ses fruits.


421 A la confession, il faut s'accuser humblement, sincèrement et succinctement, écouter avec respect ce que Dieu vous dit par votre confesseur, recevoir la pénitence et se mettre en état de recevoir l'absolution qui n'est autre chose que la vertu du sang de Jésus Christ qui nous est appliquée; lequel répare en votre âme les désordres du péché et vous réunit avec Dieu, vous rendant digne de ses grâces.

Jésus Christ a satisfait pour vous en plénitude, mais il veut que vous fassiez quelque petite chose de votre part, comme un petit tribut que vous payez à sa justice, vous reconnaissant redevable à sa miséricorde. Et votre pénitence doit être toujours unie à celle que Jésus Christ a faite pour vous, soit en sa sainte vie, soit en sa mort; mais singulièrement au Jardin des Olives, où il se présenta devant la face de son Père chargé de nos péchés et où il produisit un acte si saint et si parfait de contrition qu'il nous a mérité la grâce d'y participer. Il a porté les rebuts de son Père comme un pécheur, sans toutefois avoir ni pouvoir jamais pécher. En sa divine personne, le péché a été condamné.42

Mettez-vous aux pieds du prêtre comme Jésus se prosterna devant son Père et, en la vue de sa sainte et profonde humilité et confession, confessez-vous. Et après avoir fait ce que dessus, retirez-vous en silence et en respect de la grâce que vous avez reçue par Jésus. Voyez comme il s'abandonne à la mort pour vous donner la vie, et comme son précieux sang vous lave et vous réconcilie avec son Père.

Estimez beaucoup le sacrement de Pénitence, il est très important; et gardez-vous de vous y souiller au lieu de vous y purifier. Accusez-vous toujours en la vue de Dieu, comme si c'était immédiatement à lui-même. Après la confession, ne vous amusez pas à vous entretenir inutilement avec votre confesseur, voire de choses bonnes, si la nécessité n'y est grande. Retirez-vous et demeurez en récollection, afin que la grâce de ce sacrement fasse son effet en. vous et que l'horreur du péché s'empare de votre âme, afin que vous le puissiez détester et en ressentir en vous un éloignement non recherché dans vos sens, mais reçu dans le fond de votre esprit.

oOo

Il faut désirer d'avoir une douleur de ses péchés en les confessant. Elle n'a pas besoin d'être sensible, il suffit qu'elle soit dans la raison, et vous la connaîtrez lorsque vous trouverez dans votre fond intérieur un éloignement du péché, ne le voulant commettre pour quoi que ce soit; et ce, uniquement parce qu'il déplaît à Dieu. Il suffit que vous en portiez la disposition dans le fond de votre âme.

o0o

Assistez au service de votre paroisse le plus souvent que vous pourrez. Il le faut préférer aux autres dévotions, si ce n'est quelquefois que la Providence oblige à quelqu'autre chose. Vous êtes obligée de donner cet exemple et cette édification. Assistez donc à votre paroisse. Pour les sermons , vous pouvez aller quelquefois où vous croirez qu'il y aura plus de grâce; mais gardez-vous de vous tromper; car si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu vous nourrira et substantera partout. Gardez-vous de la curiosité et de la satisfaction de vos sens.


894 Vous dites que c'est pour me faire faire pénitence que Dieu vous a donnée à moi. Oh! que cette pénitence me sera douce et agréable s'il me fait la grâce de vous rendre à lui, et s'il me donne la consolation de vous voir fidèle. Oui, je le dis devant Dieu et ses anges, que votre âme m'est plus précieuse que tout ce que votre entendement peut comprendre. Elle m'est infiniment plus chère que cent millions de vies; et parce qu'elle m'est intime et chère plus que tout ce que je vous dis, jugez quelle joie je recevrais de la voir toute réunie à Jésus Christ et combien je lui voudrais -procurer de grâces et de bénédictions, si je le pouvais. Mais hélas! je n'ai que de bons désirs, vous savez mon extrême impuissance.

o0o

Je vous assure que la présence ne nous unit pas davantage. Le coeur et l'esprit est indissolublement lié par Jésus Christ. Ni la vie, ni la mort, ni le glaive, ni l'enfer, ni les persécutions, ni la hauteur, ni la profondeur, ni les anges, ni aucune créature ne nous séparera de la charité et de l'union que nous avons en Jésus Christ et par Jésus Christ.


Catherine de Bar Fondatrice des Bénédictines du Saint Sacrement 1614-1698

Fondation de Rouen Bénédictines du Saint Sacrement ROUEN 1977


Amitié

= Une amitié spirituelle au grand siècle, lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux, Tequi, 1989


Quatrième


Le jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, 14 octobre 1651, la comtesse de Châteauvieux se rendait rue du Bon Amy pour «faire la charité aux petites religieuses de Lorraine... assise près de Mère Mectilde, cette Dame ne manqua pas selon sa manière ordinaire de poser force questions sur la vie parfaite... La Mère Mectilde du Saint-Sacrement qui avait toujours gardé le silence fut engagée de le rompre pour lui dire quelques paroles qui furent si substantielles et si pleines d'onction que la dite comtesse s'en trouvant pleinement satisfaite, s'écria : Ha ! ma bonne Mère, vous avez trouvé en peu de mots ce que mon âme cherche depuis si longtemps... »

(Bibliographie de Mère Mectilde

par Mademoiselle de Vienville, p. 101)

« Depuis la connaissance qu'elle (Mère Mectilde) eût de Madame la comtesse de Châteauvieux à qui ces lettres s'adressent et qu'elle lui eût découvert quelque chose de cette excellente voie de pure foi, cette dame en demeura si avide qu'elle ne cessait de la solliciter par ses lettres ou par ses visites de l'en instruire plus à fond ; c'est comme cela qu'elle tira beaucoup d'elle ; et elle s'est rendue fort soigneuse de les recueillir ».

(Mémoires, p. 316, N. 249)


TEQUI

82 rue Bonaparte - 75006 Paris

ISBN : 2-85244-932-3


REMERCIEMENTS

Cette édition d'une partie de la correspondance de Mère Mectilde du Saint-Sacrement de Bar adressée à Marie de La Guesle, comtesse de Châteauvieux doit beaucoup à de nombreux amis du monastère de Rouen — moines, moniales, frères et soeurs en saint Benoît, archivistes responsables d'archives diocésaines ou départementales, bibliothécaires, photographes, prêtres et laïques, tous ont accepté de mettre leur compétence et leurs patientes recherches au service de l'oeuvre entreprise.

Que le Seigneur Jésus-Christ, que chante Mère Mectilde tout au long de ces pages leur soit notre gratitude.

En notre monastère de l'Immaculée Conception de Rouen 6 avril 1989 Jour anniversaire du « natale » de Mère Mectilde

[portrait]

MERE MECTILDE DU SAINT-SACREMENT

1614 — 1698

Fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement

PRÉFACE de Mgr Charles Molette

Durant les troubles de la Fronde, Anne d'Autriché, « outrée d'une douleur mortelle sur la révolte de la plus considérable partie du royaume contre le roi son fils [...] forma alors la résolution de s'appliquer efficacement à apaiser la colère de Dieu par beaucoup de prières et de voeux ; elle en fit elle-même, et en fit faire en son nom par plusieurs personnes de piété en qui elle se confiait »1. Parmi les voeux qu'elle est ainsi amenée à assumer, il est un acte proprement religieux d'un caractère très précis : il s'agit, devait-elle écrire, de « rendre honneur au très saint sacrement de l'autel, en réparation des sacrilèges qui ont été commis durant ces malheureuses guerres. Et comme on a trouvé que cela ne se pouvait mieux faire qu'en établissant une maison de religieuses dont le principal soin consisterait à le louer et adorer incessamment et à prier jour et nuit pour la paix du Royaume et pour la conservation du Roy, j'ai jeté les yeux sur la Mère Mectilde du Saint-Sacrement »2,

1. Ce témoignage (de 1702, semble-t-il), que contient (p. 423) le manuscrit, p. 101, conservé au monastère de Rouen, semble devoir être attribué à Elisabeth-Catherine de Vienville (1660-1747), petite-nièce et filleule de Mère Mectilde, qui mourut au monastère de la rue Cassette (Note de l'archiviste du monastère de Rouen). On sait, par ailleurs, qu'Élisabeth-Catherine « se serait retirée, après la mort de sa mère [survenue en 1685, cf. Lettres inédites, p. 383, n. 2] au monastère de Rambervillers » (Lettres inédites, p. 117, n. 17).

2. Lettres inédites, p. 147.

9

[Tableau de la première amende honorable attribué à Philippe de Champaigne].

8

Du voeu de la reine Anne d'Autriche provient donc la fondation des bénédictines du Saint-Sacrement de « soeur Mectilde du Saint-Sacrement, prieure » du monastère3. Cette fondation a été rendue possible par l'aide substantielle de Marie de La Guesle de Châteauvieux qui au lendemain de son veuvage rejoindra la communauté où elle deviendra « soeur Victime du Saint-Sacrement, dite au monde Marie de La Guesle »3. La transformation de cette femme du monde en moniale nous vaut le manuscrit dont l'édition, que présentent aujourd'hui les moniales de Rouen, est précédée de deux précieuses introductions qui nous initient à l'intelligence du texte, celle du père Michel Dupuy, sulpicien, et l'autre, du père Paul Milcent, eudiste, tous deux spécialistes de l'Ecole française de spiritualité.

Le voeu de la reine

Alors que les troubles politiques se doublaient de désordres spirituels et doctrinaux, voire de sacrilèges, un sulpicien, Charles Picoté, songeait, sans être au courant des projets et démarches de Mère Mectilde de Bar, à l'institution d'une fondation religieuse vouée à l'adoration réparatrice. Cette idée qu'il avait devint la matière du voeu qu'il fit pour répondre à la demande d'Anne d'Autriche que lui transmettait la comtesse de Brienne, la reine s'engageant à exécuter le voeu qu'il accomplirait.

Si Picoté n'avait alors « qu'une vue générale de faire honorer le très saint sacrement sans déterminer de quel ordre seraient ces religieuses », il avait du moins une conviction : la réalisation de ce voeu était, en effet, susceptible d'apporter « le véritable et spécifique remède au mal que l'on voulait guérir, étant certain que la guerre ne déplaît pas tant à Dieu par les injustices qui se commettent contre les particuliers43 dont on ravage les biens, que par tous les crimes et sacrilèges que les gens de guerre commettent, soit dans les églises dont la plupart sont détruites, et les profanations commises contre le très saint sacrement que l'on a vu souvent fouler aux pieds et mettre dans la mangeoire des chevaux ; mais, quand la guerre ne ferait point d'autre mal que de faire cesser le saint sacrifice de la messe et le service divin, il ne serait déjà que trop grand, puisque ce serait priver Dieu de la seule gloire infinie qu'il reçoit en terre. [il L'interruption des sacrés mystères est le plus terrible de tous les châtiments [...] la cessation du sacrifice est le plus grand de tous les maux : son culte continuel est le plus grand des biens et la plus excellente manière d'honorer Dieu. [...] L'on ne pourrait mieux le reconnaître et l'honorer que par l'établissement d'un institut qui s'engage par voeu à l'adoration perpétuelle jour et nuit, et être par union à Jésus-Christ des victimes consacrées à sa gloire pour la réparer et prier pour la conversion des pécheurs »4.

Cette conviction, qui était largement partagée dans les milieux spirituels de la capitale, revêtait parfois d'ailleurs une expression quasi dramatique. Ainsi peut-on se rappeler les visions répétées qu'en 1652 précisément eut à Paris une femme reconnue comme mystique, Jeanne de Matel, la fondatrice de l'ordre du Verbe incarné et du Saint-Sacrement. « Le jour de la Visitation, 2 juillet 1652, elle se disposait à entrer dans les joies de cette fête [lorsque] la Sainte Vierge lui apparaît, quittant Paris et emportant avec elle son divin Fils. Elle se jette, à cette vue, la face contre terre. [...] Ah ! ma Reine ! Ah ! mon auguste, où emportez-vous l'Enfant du saint Amour, l'Amour même, mon Jésus, mon Dieu ?... Si vous quittez Paris, nous sommes perdus ! Je vous arrêterai avec lui par mes larmes. Il ne les méprisait pas lorsqu'il était mortel. Avec leurs larmes, la veuve de Naïm, la soeur de Lazare, lui ont fait ressusciter les morts. [...] Je ne cesserai de vous prier tous deux, que vous ne me donniez la paix et que je ne voie notre roi et les siens de retour à Paris ! »5. Et, dans son entourage, c'est à la prière et au rayonnement de la Mère de Matel qu'on attribua la fin de la Fronde.

Quant à Mère Mectilde, à défaut de visions, elle n'eut, semble-t-il, que des motions intérieures lui dictant d'étape en étape sa voie, à laquelle elle s'efforçait, dans la « pure foi », d'être fidèle. Ainsi, alors qu'elle songeait à se faire recluse dans la situation misérable à laquelle elle se trouvait acculée, elle

3. Ces signatures apparaissent ainsi à la dernière page du « Registre contenant l'estat abrégé des affaires temporelles de ce premier monastère des religieuses bénédictines de l'Adoration perpétuelle du très sainct et très auguste sacrement de l'autel »

4. P. 101, pp. 425-426.

5. R.M. Saint-Pierre de Jésus, Vie de la révérende Mère Jeanne Chézard de Matel, (Archives nationales, LL. 1710). Fribourg (Suisse), 1910, p. 461.

10 tombe gravement malade ; et elle est même à toute extrémité, à peu près de la fin de juillet jusqu'à la mi-novembre 1651. Dans cette situation, c'est avec un total abandon à la volonté divine qu'elle accepte de faire ce que le Seigneur lui demandera. Ainsi revenue de la mort à la vie 6 et s'étant rendue disponible à réaliser ce que Dieu lui montrera, Mectilde de Bar se trouve orientée par trois événements qui marquent pour elle le printemps de 1652.

Etant en visite chez une dame de Charité du quartier, la marquise Anne de Bauves, « elle vit un tableau [...] où était représentée une cérémonie païenne de prêtres et de prêtresses autour d'un autel, en posture d'adoration, le flambeau à la main. Ce qui lui donna occasion [...] de dire à la marquise que ces infidèles qu'on voyait si pénétrés de respect autour de leur idole seraient la condamnation des chrétiens qui en ont si peu dans les églises devant le saint sacrement ». Et la marquise de lui proposer une aide financière « si elle voulait l'accepter pour une fondation envers le saint sacrement dans sa chapelle »7. Dès lors, Anne de Bauves fait partie des quelques « personnes de piété, lesquelles, touchées d'un grand sentiment de faire adorer continuellement le très saint sacrement de l'autel », s'emploient à réunir les fonds nécessaires pour « donner commencement à cette piété » et bientôt « acheter une maison pour établir un monastère aux fins que dessus »8.

Mais avant d'en arriver à cette réalisation, il y a encore quelques mois. A peu près à l'époque où Mectilde de Bar remarquait le tableau qui était chez Anne de Bauves, une autre suggestion — intérieure — frappe Mectilde de Bar : « Un jour à la sainte communion, note-t-elle, je compris la dignité et la sainteté de cette adoration perpétuelle »9.

Cependant, c'est un autre élément qui est décisif, alors qu'elle reste bien réticente pour entreprendre l'oeuvre en vue de laquelle elle est sollicitée : elle ne peut, en effet, que se soumettre à « l'autorité d'un évêque qui, en me confessant, me commanda de n'y point résister »10.

6. Cf. Lettre de Mère Mectilde à Jean de Bernières, 25 novembre 1651.

7. Récit de l'abbé Pierre Berrant, P. 108 bis, p. 64.

8. Mectilde de Bar à Bernières, 2 janvier 1653 (Lettres inédites, p. 357).

9. Mectilde de Bar à Benoîte de la Passion, 28• janvier 1652 (Ibid., p. 143).

10. Mectilde de Bar à Bernières, 2 janvier 1653 (Fondation de Rouen, p. 357).

Le président Molé vers qui elle se tourne donc afin de lui demander « des lettres patentes pour une nouvelle maison de religieuses qu'elle souhaitait établir à Paris [...] lui répondit [...] qu'il fallait pour cela qu'elle eût un contrat de fondation dans les formes et une permission du supérieur ecclésiastique »11.

Pour cette fondation elle demande l'accord de ses soeurs : neuf le lui donnent sans réserve par une lettre du 2 août 1652 12. Et le contrat de fondation est signé le 14 août 1652.

Quand et comment Charles Picoté eut-il vent de ces projets et démarches qui correspondaient si précisément au voeu qu'il avait accompli au nom de la reine ? Sans doute est-ce par l'une ou l'autre des Dames de Charité dévouées à Mère Mec-tilde et soucieuses de faire aboutir le projet qu'elles avaient fait leur. C'est peu après l'entrée du roi et de la reine dans Paris en octobre 1652 que Picoté « fut informé à fond, de la fin, des motifs et du projet de l'établissement proposé entre les Dames dont nous avons parlé et de la Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Il y trouva tant de rapport entre ce que la lumière de Dieu lui en avait fait concevoir en son oraison qu'il résolut d'y faire appliquer le voeu qu'il avait fait et dont il vint ensuite faire la proposition à la Mère Mectilde du Saint-Sacrement pour connaître par lui-même ce qui regardait cette oeuvre. La vénérable Mère déclara aux pieuses dames fondatrices ce que ce bon prêtre lui avait dit, et s'en déclarer à elles de savoir si elles approuvaient que leur fondation y fût appliquée »13.

Dès lors, il restait à Picoté à saisir une occasion favorable pour obtenir une audience de la reine. Celle-ci put avoir lieu le 8 décembre, la reine ayant anticipé la démarche qu'elle avait projeté de faire au Val-de-Grâce". La reine s'enquit des circonstances de son voeu, des motifs qui l'avaient ainsi poussé, des sentiments qu'il avait eus dans son oraison, et qui seraient ces religieuses qu'elle établirait dans un monastère « où l'on ferait l'adoration perpétuelle du très saint sacrement, jour et nuit ». Après qu'elle eût « satisfait à sa pieuse curiosité, il lui fit entendre qu'en appliquant son voeu au dessein de la Mère Mec-tilde, elle s'acquitterait de son obligation devant Dieu sans faire

11. P. 108 bis, p. 66.

12. Lettres inédites, p. 142.

13. P. 101, pp. 426-427.

14. P. 101, p.427.

14 nulle dépense, et qu'il avait [la] parole des dames fondatrices qu'elles y consentaient volontiers ». Bien que la reine eût naguère rejeté le projet en question, « elle ratifia ce voeu qu'elle regardait comme le sien propre et promit de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour le faire réussir »15. Et sachant l'opposition de l'abbé de Saint-Germain, c'est elle-même qui lui écrit aussitôt afin de lui demander d'accorder « les permissions nécessaires pour cet établissement »16.

En attendant que puisse être construit un véritable monastère (ce qui se fera rue Cassette dans les années suivantes), on trouve à louer rue Férou une maison appartenant à la comtesse Catherine de Rochefort ; le bail est signé le mercredi 4 novembre 1653 17. Les travaux sont entrepris rapidement ; et Mère Mectilde espère que « ce sera pour Noël ou pour les Rois que nous serons en parfaite clôture »18.

Et c'est ainsi que le 12 mars 1654 est inaugurée officiellement l'adoration perpétuelle. Dans la chapelle exiguë installée dans la maison de la rue Férou, Anne d'Autriche est présente, ayant à ses côtés Mectilde du Saint-Sacrement, prieure, et les premières moniales ; derrière la reine, Marie de Châteauvieux, la fondatrice, et Anne de Bauves (ou Catherine de Rochefort, chez qui se déroule la cérémonie). La reine et les moniales tiennent un cierge à la main et ont la corde au cou.

La scène est immortalisée par un tableau attribué à Philippe de Champaigne. Mais il existe aujourd'hui deux tableaux : l'un au monastère du Mas-Grenier, l'autre au monastère de Rouen ; ces deux tableaux sont inversés de droite à gauche, comme il arrive lorsqu'une gravure est réalisée ; et précisément la gravure existe et se trouve à l'abbaye de Limon. Le tableau conservé au monastère du Mas-Grenier provient des moniales de la communauté de la rue Cassette qui, après la Révolution, ont fini, au moins la plupart d'entre elles, par arriver rue Tournefort ; la dispersion du monastère de la rue Tournefort, en 1973, a fait aboutir le tableau au monastère récemment (1922) fondé au Mas-Grenier. A Rouen, monastère fondé en

15. P. 101, pp. 427-428.

16. Lettre que la reine remit à M. Picoté pour la remettre à M. l'abbé de Saint-Germain, Monsieur de Metz, 12 décembre 1652 (Lettres inédites, p. 147).

17. Cf. Lettre de Mère Mectilde à la comtesse de Rochefort, 6 novembre 1653.

18. Mère Mectilde à M. de Roquelay, secrétaire de Bernières, 25 novembre 1653.

15 1677, aucun document jusqu'ici retrouvé ne permet de préciser l'origine du tableau actuellement accroché près de l'entrée de l'église priorale, au bas de la nef latérale. Quant à la gravure conservée à Limon, son origine semble jusqu'ici n'avoir pas été précisée 19.

La gravure conservée à Limon (plusieurs exemplaires viennent d'en être remis au monastère de Rouen) est conforme au tableau du Mas-Grenier : les traits, l'expression des visages, la posture des personnages correspondent à ce que l'on sait ; le cadre est sobre : la naissance de voûtes basses, sur le mur latéral qui limite l'espace, correspond à la disposition qu'on peut aujourd'hui encore retrouver dans la cave de la maison de la rue Férou. Dans le tableau de Rouen, en inversant la disposition des lieux, l'artiste, afin de traduire la grandeur de la cérémonie, a donné à la scène un cadre plus vaste en substituant à la proximité du mur latéral une certaine profondeur que ne pouvait avoir la chapelle de la rue Férou et une perspective de voûtes au-dessus et au-delà de la reine, ainsi que par une distorsion de l'autel de telle sorte que l'ostensoir présente sa monstrance au spectateur plutôt qu'aux adoratrices qu'on voit de profil.

Dans cette exaltation de la fondation royale, il y a bien le signe de l'importance attachée à l'oeuvre de l'adoration réparatrice qui était ainsi inaugurée. Ce n'est pas seulement un beau marbre votif admirablement sculpté qui témoigne de ce voeu royal, pas plus que ce n'est un tableau votif évoquant la scène. Non, ce qui témoigne de ce voeu, c'est l'institut qui en est sorti et qui perpétue ce qu'il rappelle ; c'est l'adoration réparatrice perpétuelle que cet institut prolonge depuis plus de trois siècles.

Et l'on ne saurait ici passer sous silence une page de l'histoire de cet institut qui s'inscrit en lettres de feu et de sang au

19. Erigée en abbaye en 1932, la communauté de Limon, bien qu'elle ait cessé de faire partie de l'institut des bénédictines du Saint-Sacrement, a gardé encore quelques souvenirs de son appartenance à l'institut, notamment quelques documents concernant le monastère de Varsovie ; car la communauté actuellement établie à Limon, fut fondée en 1816 à Saint-Louis-du-Temple par la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé qui, exilée par la Révolution, avait fait profession dans le monastère de Varsovie fondé en 1687. De Saint-Louis-du-Temple, ce monastère parisien fut transféré au milieu du XIX' siècle, rue Monsieur, puis à Limon au lendemain de la seconde guerre mondiale. (Priez sans cesse, p. 105), dom Pitra est allé à Varsovie d'où il a rapporté un certain nombre de documents, par exemple les lettres de Mère Mectilde qui y étaient conservées. Ces lettres de Varsovie ont été remises au monastère de la rue Tournefort.

16 coeur des drames de notre XXe siècle. C'est en exécution d'un voeu formulé par la reine Marie-Casimire que le monastère de Varsovie avait été fondé en 1687 comme un ex-voto de la victoire remportée à Vienne par le roi Jean III Sobieski, victoire qui avait délivré la chrétienté du péril turc.

Or, en 1944, c'est de la conjonction des deux totalitarismes d'Etat contemporains que ce monastère de Varsovie a été martyr. En 1943, c'était à 250 m du monastère le soulèvement du ghetto de Varsovie. En août 1944, sous les yeux impassibles des armées russes campées en face, sur la rive droite de la Vistule, le soulèvement de Varsovie entraîna une impitoyable répression allemande. Le 6 août, la communauté des bénédictines du Saint-Sacrement, dont le monastère domine la rive gauche de la Vistule, descendit dans les caves où peu à peu se trouve réfugié un millier de personnes traquées, blessées, etc. Sur les quarante-sept moniales, il y en eut au moins dix-sept qui vinrent demander à la prieure — qui se sentit dépassée par cet élan dans lequel elle discernait une inspiration divine — la permission de faire l'offrande de leur vie pour la survie de la Pologne catholique, pour l'Eglise et pour la paix. Le 31 août vers 15 heures, un bombardement atteint l'église : la coupole s'effondre, écrasant les trente-quatre bénédictines qui entouraient le tabernacle (dont toutes celles qui avaient fait le voeu de victime), des centaines de réfugiés (il n'y eut qu'une vingtaine de survivants) et quatre prêtres ; le feu se déclare dans les décombres dont la masse et les flammes empêchent de dégager les victimes ensevelies vivantes. Au milieu des cris et de l'épouvante, s'élève des ruines le chant : « Adoremus in aeternum Sanctissimum sacramentum » dont les accents se font d'heure en heure de plus en plus faibles, jusqu'au troisième jour où s'installe le silence...

De la fondation issue d'un voeu royal dans les troubles de la Fronde et solennisée le 12 mars 1654 dans un petit oratoire du quartier Saint-Sulpice, .. jusqu'à l'oblation volontaire accomplie le 31 août 1944 dans un autre monastère royal, à l'heure où l'homme contemporain est écrasé jusqu'à la dégradation et l'anéantissement par les totalitarismes d'Etat, il y a la permanence de l'adoration réparatrice de l'institut des bénédictines du Saint-Sacrement présente à chaque époque aux drames de son temps.

Une amitié spirituelle au grand siècle

La fondation de l'institut des bénédictines du Saint-Sacrement n'est pas seulement le résultat d'un voeu royal. Cette fondation, en effet, a été rendue possible par l'amitié spirituelle, assez exceptionnelle, qui s'est développée entre Mectilde de Bar et Marie de La Guesle de Châteauvieux ; celle-ci, en effet, n'a pas seulement apporté aux origines de l'institut une aide substantielle — matérielle et administrative —, elle est encore tellement entrée dans ce projet que, dès le lendemain de son veuvage, elle est allée rejoindre la communauté, alors établie rue Cassette, où elle est devenue « Soeur Victime du Saint-Sacrement, dite au monde Marie de La Guesle ».

S'il peut être utile de rappeler succinctement le départ des liens qui ont uni Mère Mectilde et la comtesse de Châteauvieux, il ne saurait être question ici de reprendre la présentation de la vie de Mectilde de Bar qu'a faite Pierre Marot dans la préface qu'il a donnée aux Documents historiques concernant la fondatrice (on disait l'institutrice, laissant le vocable de fondatrice à la comtesse de Châteauvieux) de la congrégation des bénédictines de l'Adoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement. Dans ce volume, publié par le monastère de Rouen en 1973, il a évoqué les notices, les biographies ou les études antérieurement parues. En sa « qualité de Lorrain », il a « tenu à rappeler l'importance de la tradition lorraine dans l'oeuvre de Mectilde qui, chassée par l'invasion des troupes de Louis XIII, mais protégée par l'apôtre français de la charité, Vincent de Paul, fit fructifier ses vertus à Paris et enrichit le patrimoine spirituel de la France ».

C'est d'ailleurs cet aspect que devait retenir en 1979, puis en 1981, Joseph Daoust dans les riches petits volumes qu'il a préparés avec les moniales de Rouen et dans lesquels il a pris soin d'évoquer la vie mouvementée de Mère Mectilde, tout en mettant en lumière, par quelques extraits choisis — voire inédits le maître spirituel que fut et que reste Mère Mectilde, dont le rayonnement en définitive est très grand, et son « message eucharistique ».

Le regretté Louis Cognet, dans l'introduction qu'il a donnée en 1965 à quelques extraits des Ecrits spirituels de Mère Mectilde du Saint-Sacrement adressés à la comtesse de Châteauvieux, a voulu situer la personnalité spirituelle de Mère Mectilde dans les courants religieux du XVIIe siècle : 18 « religieuse exemplaire » chez les annonciades de Bruyères (16311638 : prieure en 1633), puis chez les bénédictines de Rambervillers (1639), à Montmartre (1641-1642), en Normandie (1642-1643). Lors de ce dernier séjour, Mère Mectilde avait pénétré dans le milieu de la Compagnie du Saint-Sacrement ; et, entrée en relation avec Jean de Bernières en 1642, elle devait rester en relation épistolaire avec lui jusqu'en 1659, date de sa mort. Revenue à Paris en 1643, Mère Mectilde s'installait avec des religieuses réfugiées à Saint-Maur-des-Fossés où elle ouvrait un pensionnat qui, en assurant des ressources à sa communauté, l'introduisait dans la haute société parisienne. Devenue supérieure en 1646, vite elle est aussi demandée à Caen (1647) ; et au bout de son triennat elle est élue (1650) prieure à Rambervillers, monastère dont elle continuera toujours à faire partie. Mais la guerre en Lorraine la ramène, avec quatre religieuses — « les plus jeunes, comme celles qui étaient le plus en danger dans un temps si malheureux »20, — en mars 1651, vers la communauté de Saint-Maur, alors réfugiée à Paris dans le faubourg Saint-Germain, par suite des troubles de la Fronde : c'est dans une maison de la rue du Bac, qui se nommait Le Bon Amy, qu'elles arrivent « la veille de Notre-Dame de mars », donc le 24 mars 1651 21.

Mère Mectilde et ses sept « petites soeurs de Lorraine » connurent alors « le plus complet dénuement », comme le rappelle ci-dessous le père Michel Dupuy. A cette situation aiguë au point de vue matériel, il faut ajouter que Mère Mectilde tomba gravement malade au mois de juillet. Telle était la situation matérielle de la communauté et son état de santé, lorsqu'elle reçut la visite de deux dames de Charité du quartier au mois d'août : Charlotte de Ligny, présidente de Herse, était parente de Jean-Jacques Olier, le curé de Saint-Sulpice, et elle était accompagnée de la comtesse de Châteauvieux qui n'était « pas de la même paroisse » : son hôtel (qu'elle tenait de sa famille à elle) était situé à un petit quart d'heure de distance, dans la rue Saint-André-des-Arts (au coin de la rue de l'Eperon).

Née Marie de La Guesle un demi-siècle plus tôt, elle était devenue comtesse de Châteauvieux le 8 juin 1625, en l'église Saint-André-des-Arts. De son union avec René de Château-

20. Documents historiques, p. 69.

21. Documents historiques, p. 70.

vieux étaient nés deux enfants : l'aîné, un garçon mort en bas âge, et une fille, Françoise, qui avait épousé le 25 septembre 1649 Charles de la Vieuville. C'est donc deux ans après le mariage de sa fille que la comtesse de Châteauvieux était entrée en relation avec Mère Mectilde, gravement malade.

Venue ainsi au Bon Amy pour une visite de charité qui avait été très brève, Marie de La Guesle Châteauvieux revient quelques jours plus tard pour « parler de discours spirituels dont elle était extrêmement curieuse »22 ; et bientôt elle ouvrait son âme à Mère Mectilde qui l'initia à la vie spirituelle. Dès lors, les Châteauvieux allaient s'employer à aider le plus efficacement possible celle qui allait devenir la fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, puisque c'est au sortir de cette grave maladie que Mère Mectilde renonce à son désir de vie recluse pour se donner à toute tâche que Dieu voudrait attendre d'elle. Telle est donc l'exigence de « pure foi » dont elle livrera l'expérience à Marie de La Guesle Châteauvieux.

En tout cas, dans le désarroi matériel et moral de l'heure, Mère Mectilde est bientôt sollicitée à « entreprendre de faire quelque chose considérable pour honorer le saint sacrement »23.

Assurément de divers côtés se faisait jour le besoin de répondre « aux profanations multiples de l'Eucharistie, suscitées par l'appât du lucre comme par la haine des protestants, nombreux parmi les mercenaires des diverses armées »24. Nous avons déjà noté combien ce besoin était largement ressenti dans les milieux spirituels de la capitale.

Mais, au fur et à mesure que Mère Mectilde s'avance dans le projet d'une fondation en vue d'honorer le saint sacrement, au fur et à mesure aussi il apparaît que les embûches vont se développer.

Au point de vue matériel, songer à établir ainsi une nouvelle communauté de moniales, et dans le faubourg Saint-Germain, n'est-ce pas une gageure ? Si nobles et si généreuses soient les intentions des donatrices, de la prieure et des religieuses groupées autour d'elle, comment une telle communauté pourrait-elle survivre, alors que dans le seul faubourg Saint-

22. Documents historiques, p. 81.

23. Ibid., p. 84.

24. Dom Yves Chaussy, Les Bénédictines et la Réforme catholique en France au XVIP siècle, Paris, 1975, p. 373.

Germain six communautés ont dû quitter leur monastère, « la plupart [s'étant] retirées chez leurs parents »25 ? L'abbé de Saint-Germain-des-Prés ne pouvait être favorable à accorder sa permission de supérieur ecclésiastique.

Au point de vue spirituel même, une difficulté surgissait. La dévotion envers l'Eucharistie ne semblait-elle pas ternie par l'usage qu'en faisaient les jansénistes ? Car la communauté de Port-Royal s'était en 1646 vouée à l'adoration perpétuelle26. Or, précisément Port-Royal entreprenait de rassembler les moniales réfugiées à Paris et dont la situation était précaire ; et, qui plus est, dans ce programme, « Messieurs du Port-Royal la voulurent mettre pour directrice dans une maison de filles de ce même Ordre du Port-Royal, qu'ils voulaient établir à la porte Saint-Marceau »27 ; et ils lui offraient « six cents écus de pension pour cela, outre sa nourriture » ; mais ils lui imposaient des conditions d'inféodation que sa conscience ne pouvait accepter. Elle préfère ne rien leur devoir qui soit une aliénation. Et le 5 mars 1652, à l'heure où prend corps son projet, elle écrit au secrétaire de Bernières : « Je suis bien aise qu'il [Bernières] travaille à la ruine du jansénisme. Notre Seigneur m'a fait la grâce d'y travailler aussi selon ma petite portée et m'a donné la consolation d'en retirer quelques esprits qui y étaient fort embarrassés ; et la divine Providence s'est voulu servir de nous très indigne pour mettre ces âmes-là dans la liberté d'esprit, et Notre Seigneur leur fait de très grandes grâces depuis qu'elles ont quitté leurs opinions. Voilà en quoi la Providence m'a employée depuis ma grande maladie qui fut au mois d'août »28.

Cet abandon à la Providence au milieu des épreuves qui l'atteignent, cette fidélité spirituelle et doctrinale aux prises avec des sollicitations subtiles qui auraient pu insensiblement la faire, dévier de la pure rectitude, en l'amenant à céder à quelque tentation de sa volonté propre. voilà ce dont elle faisait l'expérience journalière dans la « foi pure », dans un dépouillement d'elle-même sans cesse renouvelé. par « amour pur ».

Cette attitude intérieure, cette marche en avant spirituelle était l'âme du projet qu'elle mûrissait dans un dépouillement total. C'était aussi de la sorte qu'elle initiait à la vie intérieure Marie de La Guesle Châteauvieux qui partageait, au jour le jour, les soucis de cette fondation dont nous avons rappelé quelques-unes des étapes jusqu'à la cérémonie du 12 mars 1654 dans la petite chapelle de la rue Férou.

Il est encore un aspect qui va prendre sa place, une fois la fondation bien établie. Mère Mectilde qui, durant toute la préparation de sa fondation, avait toujours cherché à s'effacer au seul bénéfice de la volonté de Dieu, va faire de même dans l'exercice de sa charge : en refusant l'établissement d'un abbatiat qu'elle laisse à la Vierge Marie le 22 août 1654. Quant à elle, elle veut employer son priorat à la formation de ses filles, à la consolidation et à l'extension de sa fondation selon le bon plaisir de Dieu. Marie de La Guesle Châteauvieux est témoin de cette exigence intérieure que Mère Mectilde lui monnaye dans les billets de circonstance qu'elle est amenée à lui adresser.

Ainsi entraînée dans les voies spirituelles, la comtesse de Châteauvieux, dès le lendemain de la mort de son mari (6 novembre 1662) se retire, pour jusqu'à sa mort (8 mars 1674) dans le monastère qu'elle a fait bâtir rue Cassette — donc toujours dans le même quartier de Paris — et où les bénédictines du Saint-Sacrement s'étaient installées le 21 mars 1659 29.

Les exhortations spirituelles que Mère Mectilde adressa à celle qui devenait soeur Victime du Saint-Sacrement s'inscrivent dans le souci que la fondatrice avait de la formation spirituelle de sa communauté. C'est bien ce souci qu'elle faisait partager à celle qui, après avoir soutenu sa fondation et étant ainsi entrée dans l'intimité de son dessein religieux, avait pris place dans la communauté.

La dilatation spirituelle de Marie de La Guesle Châteauvieux l'avait incitée à rassembler « à son usage personnel » des lettres ou des conférences de Mère Mectilde portant sur les différentes fêtes liturgiques, d'où le nom de Bréviaire donné en-

25. Documents historiques. p. 88.

26. Louis Cognet. Introduction à Mère Ifectilde du Saint-Sacrement. Ecrits spirituels à la comtesse de Châteaurieux. pp. IX-X.

27. Documents historiques, p. 82.

28. Mère Mectilde à M. de Rocquelay. 5 mars 1652.

29. En 1954, lors de la restauration des immeubles du 10, 12, 14 rue Cassette, on retrouva dans une cave le cercueil du comte de Châteauvieux, identifié grâce à la plaque de cuivre qu'il portait (Cf. Documents historiques, p. 76, n. 1 ; et rapports présentés à la Société historique du 6e arrondissement de Paris les 19 janvier et 9 mars 1956).



[Page]21

[en fait 22; de même par la suite car les nos figurent en bas de pages]

suite à ce manuscrit qui semble s'être grossi encore rue Cassette. Mère Mectilde en a revu elle-même la copie et a permis que celles de ses filles qui le désireraient le reproduisent à leur usage ».

C'est ainsi qu'il existe un certain nombre de copies du Bréviaire de feu Madame la comtesse de Châteauvieux.

La présente édition

La transformation de cette femme du monde en moniale nous vaut donc le manuscrit dont l'édition, que présentent aujourd'hui les moniales de Rouen, est précédée de deux introductions fort précieuses.

Dans une introduction historique, le père Michel Dupuy, sulpicien, spécialiste de la spiritualité du XVIIe siècle, situe le bréviaire adressé par Mère Mectilde à Marie de La Guesle Châteauvieux dans le contexte spirituel de l'Ecole française : cette étude précise nous aide ainsi à mieux pénétrer la richesse de ce texte nourrissant.

Le père Paul Milcent, eudiste, spécialiste de saint Jean Eudes, apporte un éclairage perspicace sur la pensée spirituelle de Mère Mectilde, dont il met en lumière la lucidité dans le discernement et la solidité dans la formation spirituelle qu'elle donne.

L'un et l'autre nous la rendent quasiment contemporaine, et comme proche de nous, susceptible de nous aider dans les exigences de discernement qui s'imposent à notre temps comme au XVIIe siècle. En faisant pénétrer dans l'intelligence du texte, ces deux introductions nous permettent de découvrir l'inspiration de Mère Mectilde. Dès qu'on a pénétré au-delà de l'écorce, la rigueur de l'expression de Mère Mectilde, la sûreté de sa direction spirituelle, la fécondité de sa fondation apparaissent même très actuelles.

Mais que représente ce manuscrit ?

Force est tout d'abord de reconnaître que ce n'est pas le texte original44. Il y a d'ailleurs là une manière de procéder qu'il faut bien, dès lors qu'elle devient systématique, avoir l'honnêteté de dénoncer. Que, dans certains cas extrêmes, le respect des personnes puisse amener à certaines destructions, voire même « doive » requérir la mise au feu (le texte d'une confes-

30. Documents historiques, p. 76.

sion effectuée, par exemple), c'est bien évident. Mais pourquoi, les originaux étant recopiés, détruire systématiquement l'original ? Chacun sait que même « revues sur l'original », les copies sont privées du jaillissement du texte primitif.

On se rappelle comment les manuscrits de sainte Thérèse de Lisieux (une autre « victime d'amour ») avaient été manipulés, dans un but d'édification sans doute, pour être livrés à l'édition. Si les documents initiaux avaient été grattés, surchargés, etc., du moins n'avaient-ils pas été détruits. Et, lorsqu'il en est ainsi, il est généralement possible aujourd'hui de pouvoir arriver à une lecture correcte et à restituer le texte original, ne serait-ce qu'en recourant à la lampe de Wood, mais — bien sûr à condition de pouvoir recourir à l'original.

Il ne s'agit pas du tout de soupçonner les copistes de quelque manipulation du texte. Mais il est tout de même permis de se demander ce qu'on a fait des manuscrits originaux de Mère Mectilde, pourquoi ils furent — semble-t-il — détruits et comment ont été faites les copies réputées officielles. Et, dans le cas présent, la question peut être posée d'autant plus librement qu'il existe une certaine présomption favorable à la qualité des copies : s'il est vrai, selon la tradition orale, que Mère Mectilde a revu elle-même la première copie, celle effectuée par Marie de La Guesle Châteauvieux, et qu'elle en a autorisé la reproduction à celles de ses filles qui le souhaitaient, c'est sans doute qu'elle n'a pas trouvé que sa pensée fût réellement déformée.

Il reste cependant que ce vade-mecum à l'usage de soeur Victime du Saint-Sacrement, dite au monde Marie de La Guesle, nous prive d'un contact direct avec le jaillissement de la pensée de Mère Mectilde. Nous ne pouvons que le regretter ; et même pour plusieurs raisons.

Tout d'abord, il faut bien reconnaître que les circonstances concrètes qui ont suggéré une pensée, même de portée générale, ne sont pas de soi indifférentes pour retrouver le sens qu'y donne l'auteur et la portée de son propos. Qu'il soit permis de prendre un exemple tout proche de nous : rappeler les droits inaliénables de toute personne humaine à l'heure précise où, à quelques pas de là, la Gestapo embarquait les Juifs pour une destination inconnue, prier explicitement dans la Semaine sainte 1943 pour ceux qu'on extermine à 250 mètres du monastère, ainsi que l'a fait le monastère de Varsovie à l'heure de l'anéantissement du ghetto voisin, était-ce si insignifiant que 24 cela ? La vertu cardinale de force et la vertu théologale de charité ne sont-elles pas concrètement impliquées ?

Il y a même plus encore. Il y a une conception des écrits spirituels dont il faut bien dire qu'on ne saurait pas prendre son parti ; car, si l'on y songe, le résultat, c'est qu'on en arrive à voiler la sainteté personnelle du maître spirituel, à la réalité de laquelle on substituerait en quelque sorte sa propre vénération. Sans doute ne saurait-on oublier la réflexion si pénétrante de saint Jean de la Croix à propos des fondateurs : « Dieu, en donnant à ces chefs de famille les prémices de son Esprit, leur a confié des trésors et des grandeurs en rapport avec la succession plus ou moins grande d'enfants qui devaient embrasser leur doctrine et leur esprit »31. Et cependant ce qui fait leur sainteté personnelle à chacun et à chacune, ce ne sont pas directement les grâces ministérielles ou les charismes dont ils ont été dotés pour servir leurs frères, c'est leur correspondance personnelle à la grâce jusque dans la pratique héroïque des vertus : c'est leur réponse héroïque à leur vocation propre par le progrès spirituel de leur vie d'étape en étape jusqu'à la consommation finale ; en d'autres termes, pour reprendre l'expression de saint Paul : « Nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette image allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur qui est Esprit »32. Les questions qu'on peut légitimement se poser sont donc du genre de celles-ci : par quelles étapes purificatrices concrètes le serviteur de Dieu, la servante de Dieu, que nous vénérons, sont-ils passés ? Comment Dieu les a-t-il progressivement configurés à son Fils ?, etc. En un mot, quel fut, pour chacun et pour chacune, son « itinéraire de foi », selon l'expression que reprend inlassablement Jean Paul II à propos de la Vierge Marie, dans l'encyclique Redemptoris Mater ? D'ailleurs, si Dieu a voulu que, prenant une nature humaine, son Fils entrât dans le temps des hommes et de la création, et qu'il eût à « grandir en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes »33 et que, « tout Fils qu'il était, il eût à apprendre de ce qu'il souffrit, l'obéissance »34,

31. La Vive flamme d'amour, str. 2, 2.

32. 2 Co 3, 18.

33. Lc 2, 52.

34. Hb 5, 8.

comment des êtres humains, si exceptionnels fussent-ils, pourraient-ils faire l'économie de cette croissance spirituelle ?

Même s'ils atteignent à chaque étape de leur vie la perfection correspondante, leur perfection même ne croît-elle pas au fur et à mesure qu'ils avancent dans leur vie humaine et spirituelle ? Un exigeant discernement spirituel mettant en lumière l'héroïque progrès spirituel des maîtres spirituels et des fondateurs, tout au long du cheminement rigoureusement historique de leur vie d'hommes et de femmes parmi les hommes et les femmes de leur temps, tel est bien le meilleur ressort pour approcher la vérité de leur personnalité, telle que Dieu — se soumettant au temps des hommes — a voulu qu'elle se développât concrètement dans le temps.

Ces réflexions ayant été faites45, et qu'il fallait sans doute faire étant donné le caractère du manuscrit qui fait l'objet de la présente édition, il reste encore à évoquer cette édition.

Recopiées donc d'âge en âge, les copies du Bréviaire de Madame de Châteauvieux, comme toutes les copies des documents provenant des origines ou les concernant, se sont donc transmises dans les communautés. Et il nous faut maintenant souligner l'importance de cette transmission vivante. Car, à la Révolution, lors de la dispersion de 1792, chaque moniale est partie avec ses manuscrits sous le bras. Les textes de Mère Mectilde n'étaient pas pour elles des talismans ou des objets de musée, c'était bien la source de leur vie religieuse qu'elles devaient garder vivante en la faisant vivre de leur propre vie sur les routes ou les cachettes de leur exil, à moins que ce ne soit en prison.

Après la Révolution, les deux monastères parisiens, celui de la rue Cassette — en grande partie — et celui de Saint-Louis-au-Marais, se réunirent, après quelques péripéties, rue Tournefort, où l'on rassembla les manuscrits sauvés : quelques autographes, quelques copies des XVII' et XVIII' siècles « revues sur l'original ». Ces copies sont de la main de Mère Monique des Anges, de Beauvais (1653-1723) : membre du groupe des fondatrices du monastère de Rouen, cette religieuse devait revenir au monastère de la rue Cassette dont elle devint prieure en 1713 35.

35. « Elle resta -près de vingt ans au monastère de la rue Cassette avant d'en être élue prieure. Dans ce laps de temps, il lui fut aisé de reviser ses propres copies sur les originaux qui devaient encore exister, puisqu'elle les mentionne. C'est pourquoi les manuscrits copiés par Mère Monique des Anges de Beauvais sont estimés dans l'Institut comme méritant toute confiance » (Note de l'archiviste du monastère de Rouen). Sur Monique des Anges, cf. Fondation de Rouen; p. 43, n. 31 ; et Lettre inédites, .392.

De même a-t-on agi ailleurs. C'est ainsi que d'autres copies du XVIIe siècle sont actuellement conservées à Rouen, certaines venant de Rouen, d'autres venant de Paris ; d'autres à Bayeux, certaines d'entre elles provenant de divers monastères de Lorraine. D'autres sont conservées à Craon, des copies du XVIIe siècle provenant de Rouen ; à Caen aussi ; et, pour diverses raisons, à la Bibliothèque nationale ou aux Archives de la ville de Sens.

Ce qui revient à dire que, sauf ces dernières exceptions, explicables sinon justifiables, ces diverses copies étaient utilisées conformément à leur raison d'être : dans les divers monastères, en effet, ces copies servaient à nourrir la vie spirituelle des moniales selon l'esprit de leur fondation, tel qu'elles se le transmettaient d'âge en âge. C'était un bien de famille utilisé pour rendre gloire à Dieu des grâces de la fondation et pour la nourriture spirituelle des moniales de l'institut.

C'est dans cet esprit que le monastère d'Arras, première fondation nouvelle de l'institut en France après la Révolution, a reçu en 1823 un certain nombre de manuscrits provenant principalement de la rue Cassette. Et comment s'est fait cette transmission ? Parce que Mère Catherine de Jésus Heu, qui provenait du monastère de la rue Cassette où elle avait fait profession en 1775, et qui en avait conservé quelque héritage, estimait avoir une responsabilité vis-à-vis de la mémoire de la fondation, et donc de l'esprit de l'institut. Elle apporta donc « à Arras des meubles qui avaient servi à la vénérable fondatrice de l'Adoration perpétuelle, son portrait authentique, et plusieurs de ses ouvrages les plus importants, restés manuscrits. Elle était elle-même une richesse précieuse pour la maison qu'elle adoptait. Elle avait connu des religieuses qui avaient vécu avec la vénérable Mère Mectilde du Saint-Sacrement ; elle connaissait donc parfaitement et l'histoire et les usages primitifs de l'Institut. La Mère Saint-François de Sales [Bernierre, professe du monastère de Rouen en 1808 et fondatrice du monastère d'Arras en 1815] trouva dans ses souvenirs, aussi bien que dans les meubles et dans les écrits qu'elle s'empressa de lui confier, des secours précieux pour établir dans son monastère une régularité qui s'étendît aux moindres détails, et pour répondre aux mille questions qui lui arrivaient de toutes les maisons du Saint-Sacrement et leur fournir à toutes les éléments dont elles avaient besoin pour se régulariser elles-mêmes »36. Il y eut véritablement là une tradition vivante, une transmission palpitante de fidélité. Et ce monastère d'Arras eut même une fécondité assez exceptionnelle tout au long du XIXe siècle, non seulement par le nombre de ses vocations, mais aussi par ses filiales : une fondation à Saint-Omer (en 1841) laquelle essaime à son tour en Allemagne, puis une fondation à Dumfries en Ecosse (en 1884) et une à Milan (en 1892).

Le 24 novembre 1904, en vertu de la loi de Séparation, les religieuses sont expulsées de France ; celles d'Arras partent chercher refuge dans leurs fondations à l'étranger ; sept vont à Milan et cinquante-cinq à Dumfries, qui ne comptait alors que vingt-cinq moniales. Et c'est ainsi que les précieux manuscrits de la maison mère de la rue Cassette sont exilés à Dumfries avec la majeure partie de la communauté d'Arras.

Mais lorsqu'en 1919, les soeurs françaises, libres de regagner leur patrie, reviennent à Tourcoing, elles laissent à Dumfries, dans la communauté des soeurs écossaises, les religieuses françaises les plus âgées avec un certain nombre de manuscrits des origines. Or, parmi ces manuscrits, il y avait la copie faite au XVIIe siècle au monastère de la rue Cassette, qui porte l'inscription « Bréviaire de feu madame la comtesse de Chasteauvieux, original de notre Mère institutrice, qui donne à cette dame beaucoup d'instructions selon son attrait et ses dispositions, transcrites sur l'original ». Tel est donc le manuscrit édité aujourd'hui.

Pourquoi donc, en définitive, ce manuscrit si important par son ancienneté est-il à Dumfries ? Héritage de la rue Cassette transmis à Arras par Mère Catherine de Jésus Heu, il était assez naturel que, plutôt que de le laisser séquestrer, les religieuses chassées de France prissent avec elles, pour continuer d'en nourrir leur vie spirituelle, les manuscrits des origines. C'était d'autant plus naturel que c'était à la communauté d'Arras qu'incombait de conserver vivante la mémoire de l'Institut.

36. Vie de Mère de Saint-François de Sales Bernierre, professe de Rouen en 1808 et fondatrice du monastère d'Arras en 1815, pp. 781-782 (manuscrit conservé au monastère de Tourcoing) [actuellement à Rouen].

28 Lorsque les Françaises ont pu revenir sur le sol de la patrie, à qui incombait-il de conserver vivante la mémoire de la communauté ? Tourcoing, communauté qui ressuscitait celle d'Arras après quinze années d'exil, ou bien Dumfries, fille d'Arras ? Est-ce la délicatesse à l'égard des soeurs françaises les plus âgées restées sur le sol étranger qui fit laisser à Dumfries quelques-uns des anciens manuscrits qui avaient nourri leur jeunesse monastique ? Pour respectables qu'elles soient, ces raisons sentimentales ne sont pas toujours les meilleures conseillères...

Mais, étant donné qu'en octobre 1957, les prieures de l'Institut, réunies à Milan, ont décidé d'éditer les écrits de Mère Mectilde46, c'est au service de cette édition destinée à conserver vivante la mémoire de l'Institut que désormais tous les manuscrits doivent être mis. Une telle édition ne saurait être l'édition desséchée du témoignage mort d'un passé révolu ; il faut même préciser que l'édition ne saurait être vivante que dans la mesure où elle est nourrie de fidélité vivante.

Bien évidemment, si un monastère quittait la fédération, du même coup il renoncerait inévitablement à cette fidélité vivante et se disqualifierait lui-même pour le service de cette mémoire vivante de l'Institut, puisqu'il y aurait renoncé.

A l'occasion de cette édition du Bréviaire de madame de Châteauvieux, il faut donc se réjouir de la détermination de l'Institut des bénédictines du Saint-Sacrement. Il faut les remercier de permettre à un plus grand nombre de pouvoir bénéficier de ces textes substantiels. Par leur détermination à entreprendre une édition des textes de Mère Mectilde, ces moniales témoignent de leur volonté de « servata tradere vivo », selon la devise des Archives de l'Eglise de France. Il faut donc féliciter les bénédictines du Saint-Sacrement de leur entreprise.

Qu'il soit permis de prolonger ces pages par une réflexion encore.

Peut-être le travail décidé en 1957 ne s'achèvera-t-il que lorsque, par-delà les manuscrits dont elles ont entrepris courageusement la publication, les bénédictines du Saint-Sacrement auront pleinement retrouvé et fait découvrir, toute palpitante, la vie de Mère Mectilde et sa croissance spirituelle à travers les circonstances concrètes qui l'ont jalonnée ; car c'est ainsi que Dieu a voulu, d'étape en étape, faire progresser et s'épanouir leur fondatrice sur nos chemins d'hommes. 28 [29 !]

Que si, au-delà des documents et des témoignages, on essaye de scruter la vie même de Mère Mectilde, il semble déjà possible de pressentir son itinéraire spirituel, les épreuves à travers lesquelles elle a dû passer. Que l'on songe par exemple à ces mois de juillet à novembre 1651 ; car c'est bien à travers des épreuves de santé, qui l'ont menée jusqu'à la dernière extrémité, qu'elle a acquis cette disponibilité totale à Dieu, qui fut la condition de la fondation de l'Institut. Que l'on songe encore que c'est aussi à travers une épreuve de santé particulièrement dure dont elle fit une retraite de six semaines, du 21 novembre 1661 au 6 janvier 1662, qu'elle mûrit ses pensées sur l'Institut, épreuve d'où sont sortis les dix-neuf chapitres de l'ouvrage Le Véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Saint-Sacrement.

Un tel itinéraire spirituel, un tel itinéraire de foi, n'illumine-t-il pas, de l'intérieur, la fondation de l'institut ? Et cette considération n'inciterait-elle pas au moins à étudier l'éventualité d'un procès de béatification ? La renommée de sainteté de Mère Mectilde est patente et paisible. N'y aurait-il pas lieu d'aller plus loin ?

Ne resterait-il pas à rendre encore davantage grâce à Dieu pour cette vie de Mère Mectilde qu'il a suscitée parmi nous ?... car, tout au long de sa vie, d'étape en étape, elle a appris à se laisser conduire par Dieu pour accomplir sa volonté dans son Eglise

Ne serait-ce pas aussi renouveler dans leur vocation toutes les moniales qui se nourrissent de l'esprit de Mère Mec-tilde ?... car, par l'adoration réparatrice, l'Institut aide l'Eglise à prendre mieux conscience de son identité propre et à se renouveler dans son mystère sacramentel !

Ne serait-ce pas. bien au-delà de l'Institut et bien au-delà même de l'Eglise. rendre un service au monde d'aujourd'hui comme à celui d'hier ?... car aujourd'hui comme hier. il importe de dénoncer et réfuter « la gnose au nom menteur », pour reprendre l'expression de saint Paul 37 qui a inspiré saint Irénée 38. Qui pourrait dire qu'il n'est pas important d'exorciser ce

37. 1 Tm 6. 20

38. C'est le titre du traité que nous appelons couramment l'Adversus haereses.

terrorisme intellectuel, ce conformisme dégradant qui, célébrant de nouveaux savoirs, de nouveaux pouvoirs, de nouveaux mythes, de nouvelles convoitises, invente à chaque âge des « cérémonies païennes de prêtres et de prêtresses autour d'un autel, en posture d'adoration, le flambeau à la main » ?

Le voeu qu'accomplissait la reine Anne d'Autriche, à genoux, la corde au cou, le cierge à la main, en établissant ainsi 11 rue Férou à Paris, le 12 mars 1654, les bénédictines du Saint-Sacrement, aurait-il vraiment perdu de sa brûlante actualité ?

Mgr Charles MOLETTE Président des Archivistes de l'Eglise de France

LE BREVIAIRE ADRESSE A MADAME DE CHATEAUVIEUX

Introduction de Michel Dupuy

I. MARIE DE CHATEAUVIEUX

Le lecteur connaît déjà Mère Mectilde. Il faut lui présenter madame de Chateauvieux, pour autant que nos sources permettent de la connaître.

En 1651 la guerre civile sévit dans la région parisienne. Les religieuses lorraines de Mère Mectilde ont fui une fois de plus et se sont réfugiées aux portes de Paris, au faubourg Saint-Germain. Elles n'ont trouvé qu'un logement de fortune, rue du Bac, où elles ont demeuré deux mois sans pain et sans couvertures, vivant seulement de pois. Mère Mectilde est malade. Mais Jean-Jacques Olier, encore curé de Saint-Sulpice, a suscité dans le quartier un véritable élan de charité. Une de ses parentes y visite les pauvres. Le dernier dimanche d'août, elle entraîne avec elle quelques amies, dont une certaine Marie de La Guesle, comtesse de Chateauvieux. Elles s'arrêtent chez les « petites religieuses de Lorraine », un instant seulement, car elles ont d'autres visites à leur programme.

Le 14 septembre, Marie de Guesle, « extrêmement curieuse de discours spirituels » y revient accompagnée d'une amie, engage la conversation avec la prieure, pose des questions sur la vie parfaite, déclare sa difficulté à méditer et à 31 mettre en pratique ce qu'elle a lu à ce sujet dans les livres spirituels. Mère Mectilde garda d'abord le silence, puis « dit quelques paroles qui furent si substantielles et si pleine d'onction » que sa visiteuse en fut « pleinement satisfaite » et avoua :

[MAN. 365] « Vous avez trouvé en peu de mots ce que mon âme cherche depuis si longtemps ». Dès lors, elle va multiplier les visites.

D'où vient-elle ? Nous connaissons les noms de ses ancêtres. Elle est fille de Jean de La Guesle et de Marie Béraux, nièce de François de La Guesle, archevêque de Tours mort en 1614, petite fille de Jean de La Guesle, président à mortier au Parlement de Paris, arrière-petite fille de François de La Guesle, gouverneur du comté d'Auvergne... Nous possédons son arbre généalogique, mais nous ignorons la date de sa naissance. Elle avait épousé en 1625 René de Vienne, comte de Chateauvieux et de Confolant, héritier d'une des plus illustres familles de Bourgogne et de Franche-Comté. Ils avaient eu une fille, mariée depuis peu (1649) et un fils, Henri, mort en bas âge. Ils habitaient l'hôtel de la Guesle, qu'on appela l'hôtel de Châteauvieux ; il était situé dans le quartier Saint-Germain à côté de l'église Saint-André-des-Arts. René de Châteauvieux était aussi un chrétien convaincu et généreux. Une de ses cousines, sous le coup d'un deuil douloureux, se retira quelque temps chez les « petites religieuses », une fois qu'elles furent installées de manière moins précaire, et fournit ainsi à la comtesse une occasion de plus de s'y rendre.

Les Mémoires rapportent que Mère Mectilde et Marie de Chateauvieux étaient de caractère fort différent. Autant la première était maîtresse d'elle-même, autant la seconde était impétueuse, active, sensible et plus portée à aider les hôpitaux que des contemplatives. Ce n'est donc pas l'âme soeur qu'elle trouvait en la prieure, mais au contraire une femme supérieure qui n'hésitait pas à la contredire. On aimerait savoir davantage comment la comtesse fut séduite et progressivement transformée. Malheureusement nous n'avons conservé d'elle aucune lettre.

Quelques traits cependant n'ont pas été oubliés. Ainsi lors d'une visite, la comtesse avait avancé une pensée que Mère Mectilde n'approuvait pas. Elle le lui dit avec une énergique franchise : « Je veux que vous sachiez que, toute comtesse que vous êtes et quelque pouvoir que vous ayez de m'assister en la grande nécessité où je me trouve réduite avec mes soeurs, si vous passez outre, je ne ferai pas plus d'état de vous que de 32 cela » ; elle lui montrait un fêtu sous ses pieds ; « Je ne considère votre personne qu'autant que je sais que Dieu veut se ser- [MAN. 268]vir de vous pour faire quelque chose de grand pour votre sanctification ». Cette fermeté audacieuse, loin de froisser Madame de Chateauvieux, la conquit.

Celle-ci avait confié sa conscience au curé de SaintAndré-des-Arts et se faisait scrupule d'avoir avec Mère Mectilde une intimité croissante qui devenait une direction spirituelle. Pourtant le prêtre lui disait n'y voir aucun inconvénient.

La Providence voulut que la comtesse le rencontrât un jour en visite à Mère Mectilde. Il saisit l'occasion de confier ouvertement à celle-ci sa dirigée, allant jusqu'à dire : « Je vous la [MAN. 371] donne ». Elle en fut rassurée.

Si les Mémoires sont discrets sur la vie spirituelle de la comtesse, ils montrent bien à quel point elle prit à coeur la cause des bénédictines du Saint-Sacrement.

Elle s'employa à les aider de ses ressources et à leur trouver des bienfaiteurs et bienfaitrices, de manière à leur permettre de se loger plus convenablement et d'obtenir d'abord de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés qui avait juridiction sur le faubourg, la permission de s'y établir, et ensuite du garde des sceaux les lettres patentes royales autorisant la fondation.

Ce n'était pas une mince affaire. Trop de bienfaiteurs assortissaient leurs legs de clauses inacceptables sur lesquelles il fallait laborieusement négocier. Elle devait aussi gagner les familles, souvent moins généreuses et peu enclines à voir l'héritage qu'elles escomptaient entamé par un legs aux religieuses. De plus, dans la société du temps, la femme n'avait pas pleine capacité civile. L'accord du mari était requis et se faisait parfois attendre.

Une somme suffisante étant réunie, c'est à l'opposition de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés et de son vicaire qu'on se heurta. Il apparut qu'on ne la désarmerait pas et qu'ils ne cèderaient qu'à la Reine elle-même, dont il fallait donc gagner la faveur. Heureusement elle s'y prêta et apporta son concours avec beaucoup de foi.

Les lettres patentes n'étaient pas obtenues pour autant du garde des sceaux. Les couvents étaient déjà nombreux, trop nombreux pour les ressources disponibles, estimait-il. Il fallut encore convaincre et faire intervenir les personnalités avec lesquelles les Chateauvieux avaient des relations. 33

Que de démarches furent encore nécessaires pour trouver une demeure d'abord — la maison de Madame de Rochefort, rue Férou, en servit quelque temps —, puis un terrain où bâtir un monastère : celui de la rue Cassette, près de l'église Saint-Sulpice fit l'affaire. Madame de Chateauvieux poursuivit inlassablement ces interminables tractations : il fallut près de trois ans avant que la communauté pût seulement s'établir rue Férou et encore quatre pour qu'elle vînt rue Cassette.

Madame de Chateauvieux voulut donner mieux encore que ses ressources, son temps et sa peine, elle voulut se donner elle-même et prendre l'habit de l'ordre, comme fondatrice, ce qui ne signifiait cependant pas qu'elle quittât son mari. Celui-ci donna son assentiment. Mais Mère Mectilde voulut éprouver plus longuement une femme aussi vive que généreuse, et ce ne fut qu'en 1662 qu'eut lieu cette prise d'habit, vêture symbolique apparemment puisque la fondatrice devait laisser le vêtement religieux pour retourner habiter en son hôtel. Elle s'engageait ainsi toutefois à ne pas se remarier si son époux décédait avant elle et elle serait à nouveau revêtue de l'habit sur son lit de mort.

Mais la Providence donna à ce premier engagement plus de réalité qu'on n'y pensait : trois mois après, le 6 novembre 1662, René de Chateauvieux était rappelé à Dieu.

Le couple était très uni et la comtesse fut bouleversée. Néanmoins elle était libre. Dès le lendemain elle entra au monastère où son époux fut enterré. Trois jours après, elle prononça ses voeux « de victime et d'obéissance à notre Révérende [MEM. 205] Mère, auxquels elle ajouta celui de chasteté perpétuelle ». Elle prit le nom de soeur Victime du Saint-Sacrement.

Qu'une prieure aussi avisée que Mère Mectilde se soit prêtée à un tel engagement peut surprendre et montre la confiance qu'elle mettait en la comtesse. Car les fondatrices gardaient des droits et, en voulant indiscrètement imposer leurs vues alors qu'elles n'avaient aucune expérience de la vie religieuse, constituaient trop souvent pour les prieures ou supérieures une source de difficultés. La patience de François de Sales fut plus d'une fois mise à rude épreuve par quelques fondatrices des Visitations. Mère Mectilde le savait ; elle avait fait l'expérience des prétentions de bienfaitrices envers lesquelles la reconnaissance oblige à des ménagements. Cependant elle accepta l'entrée de Madame de Chateauvieux au monastère. Elle lui confia la tenue du registre des contrats. Nous y constatons que soeur Victime en 1663 changea les avances considérables qu'avec son mari elle avait consenties en donations pures et simples. Ce geste, observent les Mémoires, est l'équivalent du voeu de pauvreté qu'elle n'avait pas prononcé en novembre 1662.

Soeur Victime du Saint-Sacrement se plia à la règle commune. Les questions qu'elle posa à Mère Mectilde — conservées à la fin du Bréviaire — montrent qu'elle assimilait parfaitement ses enseignements.

Elle eut le 7 juillet 1669 la douleur de perdre sa fille, son dernier enfant, qui lui laissait néanmoins des petits-enfants.

Elle-même désirait mourir, « pour éviter l'infidélité que je contracte actuellement », disait-elle. Elle envisageait comme une grâce de « mourir subitement sans être malade » ; ainsi « je ne serais point occupée de moi-même, de mes maux, ni des créatures ». Tous les quinze jours elle se confessait et tous les jours elle communiait. Elle avait fait récemment une « revue » au père Guilloré. Un mercredi, comme d'habitude, elle se confessa. Le lendemain, comme d'habitude encore, elle eut un entretien avec la prieure, sur les paroles du Christ : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur », au terme duquel elle se trouva mal, eut à peine le temps de répéter « Jésus, Marie » et rejoignit le Seigneur. C'était en 1674.

A quel moment Mère Mectilde adressa-t-elle à Madame de Chateauvieux les textes constituant ce Bréviaire ?