Madame Guyon XII Discours Chrétiens et spirituels





Madame GUYON





Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure





Présentés par

Murielle et Dominique Tronc



Opus « Madame Guyon »


Quinze ouvrages




Madame Guyon Oeuvres mystiques choisies


I Vie par elle-même I & II. – Témoignages de jeunesse.
II Explication choisies des Écritures.

III Oeuvres mystiques (Opuscules spirituels choisis).

IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis Directrice de Fénelon.

V Correspondance II. Autres directions - Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.

VI Les Justifications. Clés 1 à 44.

VII Les Justifications. Clés 45 à 67 - Pères de l’Église.

VIII Vie par elle-même III. – Prisons – Compléments – pièces de procès.

IX Correspondance III. Du procès d’Issy aux prisons.
X Correspondance IV. Chemins mystiques.
XI Années d’épreuves Emprisonnements et interrogatoires – Décennie à Blois.
XII Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure.


Éléments biographiques, Témoignages, Etudes.
Indexes et Tables.

Avertissement

Ces opuscules expriment l’enseignement vivant de Madame Guyon distribué au sein du cercle des disciples « cis » proches. Ils sont souvent plus révélateurs que des textes qui s’adressaient à un cercle élargi tels ceux du Moyen court ou des Torrents.

Les 156 opuscules rassemblés par les membres du cercle de Blois furent édités par le disciple « trans » Poiret sous le titre peu révélateur de Discours chrétiens et spirituels […] afin d’éviter toute récrimination d’un contributeur qui s’estimerait oublié1.

Ces écrits expriment une forte autorité, paisible et sans illusion, comparable aux dernières pages de la Vie.



Introduction.

Des Discours ?

Ce volume reprend les opuscules rassemblés et publiés au XVIIIe siècle par l’éditeur et pasteur Pierre Poiret sous le titre de Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure…[1716], comportant 140 pièces, ainsi que ce qui apparaît comme une conclusion (sous forme de Discours complémentaires) attachée au quatrième volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme [1718] comportant 16 pièces 2. La description détaillée d’une partie de ces sources est donnée à la fin de ce volume. L’édition eut lieu en Hollande 3 où vivait Poiret. Ce pasteur et éditeur découvrit, s’intéressa et rechercha l’œuvre de Madame Guyon dès 1704 où il publia pour la première fois une partie de ses Torrents. 4.

Ces opuscules expriment l’enseignement vivant de Mme Guyon (1648-1717) distribué dans le cercle de ses disciples proches. Ils sont souvent plus révélateurs que des textes qui s’adressent à un cercle élargi tels que le Moyen court 5 ou les Torrents. Sans recourir à de larges développements lyriques, ils décrivent l’expérience intérieure à partir de laquelle madame Guyon établit son autorité. Ils furent appréciés des spirituels de l’époque, mais ne furent jamais réédités depuis le XVIIIe siècle, en partie parce que le choix d’un titre aussi banal rendait mal compte de leur contenu. Ces textes distribués au sein de bibliothèques privées sont devenus des plus rares et ne furent longtemps accessibles que dans quelques bibliothèques 6.

Il s’agit de textes de direction écrits dans des conditions très diverses mais qui s’adressent toujours à un aspirant à la vie intérieure, assez souvent sous la forme d’une lettre. Dans ce dernier cas, Poiret en a retiré les aspects personnels afin de voiler l’identité d’un destinataire encore vivant ou très récemment disparu. Ceci explique l’absence de plan général : il ne s’agit pas de « chapitres » d’une œuvre construite.

On sera cependant attentif à un regroupement selon des « zones » successives traversées par les itinérants intérieurs auxquels s’adressent ces Discours. Nous les reprenons en suivant le plan de Poiret disciple apprécié de Mme Guyon. Ses regroupements renforcent notre perception de répétitions, mais celles-ci s’avèrent peu gênantes : telles des facettes multiples à travers lesquelles se perçoit une même lumière profonde, des textes similaires quant à leur objet tiennent compte de la variété des besoins personnels comme de la diversité des chemins possibles 7.

La majorité de ces écrits furent rassemblés à la fin de la vie de Mme Guyon, période paisible où, sortie de prison mais sous surveillance après la condamnation du quiétisme, elle a pu faire venir près d’elle quelques disciples et correspondre avec beaucoup d’autres. Très certainement avec son accord, 140 de ces 156 textes furent édités en 1716, un an avant sa mort en 1717. Elle n’a probablement pas eu le temps de revoir à Blois les manuscrits aujourd’hui disparus utilisés par Poiret à Rijnsburg près d’Amsterdam 8. Les 16 textes édités en 1718 à la fin des volumes rassemblent une fraction de sa correspondance apparaissent par contre comme un supplément rassemblé post-mortem sans le contrôle de leur auteur.

En général tous ces écrits expriment une très forte autorité, toutefois paisible et sans illusion, comparable à celle des dernières pages autobiographiques écrites en 1709. Un dialogue permanent avec l’Ancien et le Nouveau Testament supplée à l’absence de théories théologiques. Ce dialogue est distinct des Explications très abondantes de 1684 9 et nous paraît constituer un approfondissement d’une interprétation toute mystique. Ces deux indices nous font attribuer une majorité des Discours aux dernières années et les rendent ainsi très précieux. Toutefois certains sont plus anciens, telles des lettres adressées à Fénelon, mais dès 1689 la maturité intérieure était assez grande chez cette femme de 41 ans pour justifier leur publication en 1716.

Ces écrits sont rassemblés dans la perspective d’une disparition prochaine de leur auteur comme de son cercle d’amis français et étrangers, afin de fournir à une nouvelle génération de disciples les traces écrites d’une direction spirituelle qui fut vivante. Rappelons que le duc de Chevreuse est mort en 1712 et Fénelon en janvier 1714. L’éditeur et disciple Poiret va disparaître en 1719. C’est ici toute une génération qui s’efface pour être remplacée par des disciples français, écossais, hollandais et suisses.

Poiret et ses amis ont donc édité un témoignage sobre et sûr, rempli d’admirables descriptions d’états. Il traduit le courant qui relie à plus d’un siècle d’écart Jean de Bernières à Jean-Pierre de Caussade et d’autres par l’intermédiaire de monsieur Bertot et de madame Guyon.

Une adaptation est nécessaire pour surmonter son étrangeté. On a en effet l’impression de toucher une autre rive, de voyager au cœur d’un continent inconnu plutôt que de cerner sa cartographie, ce qui serait le travail de géographes supposant des connaissances indirectes, par exemple théologiques. Il faut accepter les précisions apportées par l’exploratrice d’une terre nouvelle :

Car on doit plus croire à un seul qui dit, sans intention de mentir, qu’il a vu ou compris quelque chose, qu’on ne doit faire à mille autres qui le nient pour cela seul qu’ils ne l’ont pu voir ou comprendre : ainsi qu’en la découverte des antipodes on a plutôt cru au rapport de quelques matelots qui ont fait le tour de la terre qu’à des milliers de philosophes qui n’ont pas cru qu’elle fut ronde 10.

Ecrits souvent à l’intention d’un interlocuteur défini et personnellement connu, ils témoignent d’une expérience acquise « sur le terrain » et situé au-delà des frontières connues par l’ensemble des membres des structures religieuses, qui se plient nécessairement à des règles majoritaires de prudence, respectent des critères d’accord avec des développements théologiques, recherchent l’absence d’ambiguïté.

Mme Guyon est peu théoricienne, mais s’appuie solidement sur les traditions de l’Ecriture et des mystiques chrétiens. Elle y était remarquablement préparée par ses Explications (1684), commentaires des deux testaments bibliques, et par ses Justifications (1694), choix de textes d’auteurs mystiques qu’elle avait dû fournir à Bossuet pendant la querelle du quiétisme. Ces deux ensembles vastes témoignent d’une grande culture.

Toute impression d’étrangeté s’atténue lorsque l’on tient compte de textes mystiques antérieurs au XVIIe siècle qui courent parallèlement aux explicitations théologiques et se situent profondément au cœur du christianisme. Aussi, en notes aux Discours, nous citerons deux femmes : Hadewijch II, béguine du XIIIe siècle inspiratrice du grand Ruysbroeck, et Catherine de Gênes, veuve de la fin du XVe siècle dont les dits recueillis par ses proches furent très lus et admirés par les contemporains de madame Guyon. Elles abordent des sujets théologiquement sensibles parfois plus vigoureusement que ne se le permet Mme Guyon 11 !

Une certaine patience est requise du lecteur dans les ouvertures ou fermetures diffuses et dévotes probablement arrangées par l’éditeur de certains Discours. On tiendra aussi compte d’une progression intérieure, puisque nous suivons l’ordre « ascendant » adopté par ce dernier. Enfin la présente édition intégrale contient quelques pièces faibles dont l’origine pose un problème non résolu. 12.

Ces textes ont généralement une profondeur comparable à ceux qui nous sont parvenus de Ruysbroeck ou de Jean de la Croix, ce dernier très bien connu de Mme Guyon 13. Mais les témoignages de ces deux maîtres de la mystique furent retravaillés pour le premier et partiellement détruits pour le second. Et leur éloignement par le temps et par leurs états consacrés les vouant à des modes de vie particuliers est grand. Pour ces raisons, ce que nous lisons ici des écrits intimes de Mme Guyon se révèle unique et proche.

La finesse psychologique de la contemporaine de Racine permet de Démonter tous les pièges de l’amour propre. Certes les descriptions des effets de l’amour divin qui conduisent à la désappropriation prennent parfois un caractère rigoureux et abrupt. Il n’est toutefois « terrible 14 » que si l’on oublie l’aide de la grâce divine et la libération affirmée mais indescriptible.





Une vie courageuse.

La belle indépendance de Mme Guyon vis-à-vis des autorités de son temps fut rendue possible par le contact direct avec une réalité intime donnée par la grâce divine. Ceci entraîna de sa part une certaine indifférence vis-à-vis de la théologie provenant d’un handicap culturel féminin propre à son temps 15.

Cette certitude intérieure permet de comprendre sa tentative « naïve » d’influencer Bossuet, puis sa résistance opiniâtre lors des assauts de l’évêque de Meaux mis en face d’une expérience intérieure qui lui échappe. Cette autorité issue de l’expérience seule continue d’ailleurs de poser le problème sérieux de Madame Guyon par rapport à la pratique religieuse, surtout si l’on tient compte d’affirmations abruptes et incontournables portant sur la transmission, sur son rôle dans la direction intérieure, etc.

C’est par la condamnation de son disciple Fénelon que le Pape mit un terme à la querelle du « quiétisme ». Puis des Protestants l’admirèrent et la publièrent d’abord en Hollande, ensuite en Suisse. Tous ces faits rendirent difficile jusqu’à nos jours la reconnaissance de cette grande mystique dans le monde catholique qui constituait cependant son milieu naturel et auquel elle demeura fidèle. D’un autre côté elle demeura toujours « une dévote » aux yeux des esprits sceptiques du Siècle des Lumières luttant contre l’influence des Eglises. Sa propre influence resta souterraine et par là suspecte aux uns comme aux autres : il fallut attendre 1907 pour voir authentifiée sa correspondance de la direction de Fénelon ! Puis Henri Delacroix dès 1908, le philosophe Bergson, les historiens Henri Bremond et Louis Cognet la réhabilitèrent avant que l’on ne la réédite partiellement 16.

Mme Guyon eut une vie plongée « dans l’ordinaire » quotidien, ce qui nous la rend très proche. Née en 1648 et mariée à Montargis à l’âge de seize ans, elle devint veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont survivront trois enfants jusqu’à l’âge adulte. Elle a déjà traversée une grande partie du chemin intérieur lorsqu’elle pense (avec ses conseillers religieux) qu’elle devait alors contribuer à l’évangélisation.

Aussi voyagea-t-elle cinq ans durant, à Thonon en Savoie, près de Turin en Piémont pendant presque une année, à Grenoble. Le succès rencontré dans cette entreprise suscita jalousies et oppositions ; mais son action féconde fut reconnue. Le Moyen court… en témoigne 17. Ainsi c’est une femme d’expérience qui revint en France et arriva à trente-huit ans à Paris, l’année précédant la condamnation de Molinos et de « quiétistes 18 » dont post-mortem le grand spirituel français Jean de Bernières auquel elle se rattache par le franciscain Archange Enguerrand, la supérieure bénédictine Geneviève Granger enfin et surtout par le confesseur du couvent de Montmartre Jacques Bertot.

Elle fut emprisonnée un peu moins d’une année puis délivrée sur l’intervention de Mme de Maintenon tentée momentanément par la vie mystique. Elle entreprit alors un apostolat à la Fondation des Demoiselles de Saint-Cyr que dirigeait alors sa cousine Mme de la Maisonfort et s’attacha de nombreux disciples, dont Fénelon et les ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvillier sont les figures connues. Ils lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans.

Tombant en défaveur, elle tenta en vain de se réfugier dans l’isolement et le silence ; lorsqu’il s’avéra qu’elle était l’âme de la résistance à la normalisation anti-quiétiste, elle fut emprisonnée une seconde fois à quarante-huit ans, pour sept années et demie dont cinq en isolement à la Bastille. Elle en sortit à cinquante-cinq ans, sur un brancard.

Il lui restait encore quatorze années à vivre : elle les consacra à former des disciples catholiques et protestants, les ouvrant à la vie intérieure, ce dont témoignent les textes présentés ici et une correspondance qui devint européenne. Elle mourut en 1717, âgée de soixante-neuf ans.

Au nom de sa liberté intérieure, elle évita toute sa vie de se laisser embrigader par les autorités ecclésiastiques masculines : elle vécut une vie d’épouse et de mère de famille, géra sa fortune, refusa de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques de Gex malgré les pressions de l’évêque in-partibus de Genève, voyagea, connut la Cour et ses mondanités, puis la prison. Mais elle resta toujours centrée sur sa vérité profonde comme en témoigne cette confidence au Duc de Chevreuse :

J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens - je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la sainte Eglise. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur 19.

Sa vie témoigne d’une incessante lutte pour garder cette voie personnelle inébranlable au milieu de la vie ordinaire et publique. Son témoignage peut conforter ceux qui sont exposés au doute sur l’existence même d’une Réalité intime, cause première et premier moteur, plus profonde et plus centrale que notre nature consciente et inconsciente, en amont des religions qui tentent d’en donner l’écho. En effet « l’hypothèse » divine n’est plus avancée de nos jours par les historiens qui s’efforcent de cerner le champ mystique. Ils recourent à des modèles d’explications psychologiques ou empruntés aux « sciences sociales » et tentent parallèlement d’accéder à une compréhension profonde par l’analyse du travail d’Ecriture. Inversement Bergson voyait dans le témoignage de Mme Guyon un invariant mystique, une preuve par universalité qui ne dépend pas du temps et des croyances religieuses.

Une mystique très pure, dégagée d’une gangue dévotionnelle, est exposée ici avec précision et finesse - et dans notre langue - ce qui facilite l’approche à travers les mots, quelque peu analogue au mode de perception poétique. Nous en soulignons maintenant quelques aspects.



Quelques thèmes.

Ils sont suggérés suivant une séquence analogue à « l’histoire » sous-tendant le texte des Torrents : la prière est indispensable sur le chemin qui, surmontant des obstacles par de précieuses qualités au travers d’une purification allant jusqu’à la nuit vécue dans la foi, trouve son terme apostolique en Dieu, permettant la communication.

On sera conscient de la durée très grande - plusieurs dizaines d’années - de la trajectoire ainsi mise en œuvre. Parfois des prises de conscience peuvent surgir brusquement : ainsi à dix-neuf ans, ne connaissant que la méditation et la prière vocale et cherchant vainement une voie intérieure satisfaisante, fit-elle la connaissance du franciscain Enguerrand qui lui répondit : « C’est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans 20. », réponse dont l’efficacité la fit entrer brusquement dans la vie mystique. Puis cette évolution spirituelle se poursuivit sur toute la durée d’une longue vie. Afin d’en porter témoignage, celle-ci écrivit les opuscules des Discours et des rédactions successives de sa Vie par elle-même, mêlant intimement les événements de la vie concrète aux événements intérieurs incluant des résonances psychologiques propres à sa nature, tentant aussi d’en tirer des leçons dont elle pensait qu’un tiers pouvait tirer avantage. Ces trois composantes - vie extérieure, vie intérieure, enseignement - forment une tresse complexe parfois délicate à démêler.

Mais chez beaucoup de spirituels l’évolution reste inachevée. Ceci explique une confusion dans les termes mystiques utilisés par des observateurs qui superposent certains états à d’autres états analogues mais plus avancés d’un ou quelques tours, selon une comparaison imagée où le chemin est assimilé à une spirale ascendante plutôt qu’à une progression linéaire :

Ce ne sont donc point les mêmes degrés que l’on repasse, ce qui serait aussi difficile que de rentrer dans le ventre de sa mère, mais de nouveaux degrés, qui paraissent les mêmes…21.

Le parcours intérieur va au-delà des phénomènes propres aux débuts de la vie mystique, qui sont liés à la faiblesse de notre nature et qui sont rejetés ou du moins mis à leur place secondaire par l’ensemble des auteurs mystiques 22. Il dépasse la « voie de lumières 23 » pour aboutir parfois, après purification comportant éventuellement une nuit, à la foi nue, l’anéantissement en Dieu et parfois la vie apostolique.

Tout commence par la prière, « ce concours vital …pour adhérer à Dieu 24. » Mais comment le mettre en œuvre ?

Madame Guyon décrit une voie médiane qui ne fait pas appel à l’effort méditatif d’exercices spirituels (elle ne rejette cependant pas le recours à des moyens tels qu’une lecture introduisant doucement au recueillement) ; à l’opposé elle rejette une recherche « quiétiste » qui se satisferait d’un vide ponctuel obtenu par abstraction d’esprit. Car les exercices peuvent être utiles au commencement mais risquent ensuite d’enfermer le pratiquant dans leurs procédés ; et la recherche du vide peut conduire à une fausse paix de l’esprit, danger contre lequel Ruysbroeck mettait en garde :

On rencontre d’autres hommes qui... au moyen d’une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d’affranchissement d’images, croient avoir découvert une manière d’être sans mode et s’y sont fixés sans l’amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu ... Ils sont élevés à un état de non-savoir et d’absence de modes auxquels ils s’attachent ; et ils prennent cet être sans modes pour Dieu 25. »

Ces deux extrêmes des exercices prolongés ou de l’abstraction volontaire d’esprit ont en commun de privilégier l’effort. Ils risquent donc en pratique de ne plus reconnaître la primauté voire l’existence même du don de la grâce ! Au contraire, dans la voie d’amour :

On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire; mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit à laisser tomber toutes les pensées ; non par effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes 26

Madame Guyon privilégie sur l’esprit le cœur, mais aussi la volonté au sens propre que leur prêtait son siècle :

L’esprit se lasse de penser, et le cœur ne se lasse jamais d’aimer. … il est impossible que l’action de l’esprit puisse durer continuellement : c’est de plus une action sèche, qui n’est bonne qu’autant qu’elle en procure une autre, qui est celle de la volonté. Concluons qu’il est plus utile pour nous, plus glorieux à Dieu, et même uniquement nécessaire, d’aller par la voie de la volonté 27

Dans l’état contemplatif ainsi établi peuvent se présenter phénomènes mystiques ou psychologiques, souvent sous la forme de représentations, d’images : au mieux, elles sont la coloration dépendant d’un contexte religieux ou culturel sous laquelle transparaît un travail profond de la grâce ; au pire, elles sont des illusions. Dans tous les cas, il faut s’en détourner :

Cette contemplation doit être nue et simple, parce qu’elle doit être pure. Tout ce qui la détermine, la termine et l’empêche … ne donne jamais la chose telle qu’elle est en soi, mais en image grossière, qui ne peut ressembler au simple et immense Tout. 28.

Ainsi, tandis que les illusions sont ainsi dénoncées conformément aux nombreuses mises en garde de Jean de la Croix, Mme Guyon se situe dans la tradition spirituelle qui remonte par Benoît de Canfield aux Rhéno-flamands :

L’élévation d’esprit qui se fait par ignorance, n’est autre chose que d’être mu immédiatement par l’ardeur d’amour, sans aucun miroir, ou aide des créatures, sans l’entremise d’aucune pensée précédente, et sans aucun mouvement présent d’entendement, afin que la seule affection puisse toucher, et que la connaissance spéculative ne puisse rien connaître en cet exercice d’esprit 29. »

Elle ajoute des descriptions précises, même si elles sont lyriques, du vécu intérieur, à un tel résumé « théorique » dense et sait définir clairement les termes mystiques correspondant aux divers états de prière ou oraison, tels qu’ils sont en usage à la fin du siècle, toujours par référence à l’expérience, distinguant comme on le verra en la lisant : oraison de simple regard, contemplation, oraison simple, oraison de foi, foi simple sans bornes ni mesures 30.

La Vie de Madame Guyon décrit une évolution qui naît au cœur de l’individu et le transforme sur la longue durée. Cette expérience est dite mystique parce qu’elle est intérieure et cachée mais elle ne se traduit par aucun refus des engagements dans la vie concrète visible et libère une énergie active considérable. On distingue, sans en faire système, trois étapes ou mieux grandes périodes :

En premier lieu, la découverte de l’intériorité permet une pacification progressive. Cette découverte s’accompagne d’événements intérieurs variés selon les tempéraments et l’environnement, brefs instants ou états pouvant durer des jours. Leur caractère extra ordinaire a toujours attiré une attention exagérée au détriment de la vie profonde. Manifestations secondaires souvent liées aux faiblesses d’une nature rencontrée par la grâce, elles sont cependant utiles pour confirmer le commençant dans sa voie. Elles élargissent sa vision en relativisant l’importance accordée à soi-même par une ouverture à la beauté du monde et des êtres. Mme Guyon souligne la manifestation divine qui détruit - suavement en ce début - les obstacles :

Dieu commence par combler l’âme de grâces : ce ne sont que lumières et ardeurs : on monte incessamment de grâce en grâce, de vertus en vertus, de faveurs en faveurs. 31.

Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme ; et ce regard le consume et détruit ses impuretés … Car il faut concevoir, que toutes les opérations de Dieu en lui-même et hors de lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. … Plus il purifie par ce regard, plus il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné. 32

En second lieu suivent des années de « désappropriation », terme qui s’avère d’un emploi fréquent dans les Discours. Il se substitue souvent à celui de « purification » terme beaucoup plus courant dans la littérature spirituelle mais ambigu aux yeux de Mme Guyon. Elle l’emploie souvent mais dans un sens moins large, parce qu’il risque de laisser croire que nous serions à terme un ‘nous-mêmes’ moins ses défauts ! Tandis que la désappropriation porte sur l’être même :

On s’élève au-dessus de soi en se quittant soi-même par un désespoir absolu de trouver aucun bien en soi. On n’y en cherche plus; on trouve en Dieu tout ce qui nous manque ; ainsi on s’élève au-dessus de soi par un amour de Dieu très épuré. 33.

Ce ‘soi-même’ ne subsiste pas mais seulement des capacités et aussi des infirmités 34.

En troisième lieu la structure individuelle est mise au service de ce qui vient prendre la place centrale au cœur et la dirige, comme l’exprime l’apôtre Paul :

Cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie. Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi. 35

C’est la naissance à une vie nouvelle à partir de laquelle pourra éventuellement s’exercer une transmission. Avant de toucher à cette « vie apostolique » et à la communication  qu’elle permet, elle est vécue par la mystique accomplie…

 …sans que l’âme fasse autre chose que se reposer, sans savoir comme cela se fait, elle s’élève insensiblement au-dessus d’elle-même, et par un renoncement parfait, elle se quitte peu à peu à force de s’élever au-dessus d’elle-même, comme un aigle qui quittant la terre, s’élève si haut qu’il la perd de vue. 36.

Je ne suis ni saint, ni orné, etc., dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu, mais Dieu est tout cela pour moi. … Comme Il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, Il m’absorbe et me perd en Lui, où Il ne me laisse rien de propre, ni propre justice, ni propre vertu. 37.

On peut trouver des descriptions plus fines 38 ou plus imagées 39 que celle de la division tripartite que nous venons de rappeler. Ainsi selon la succession suivante : (1) attirance en soi où demeure la voie de l’intériorité et sa source 40, (2) laisser faire Dieu plutôt que de s’efforcer à quelque exercice ou ascèse 41, (3) chasser l’amour-propre en ne se recourbant jamais sur soi 42, (4) accepter la purification nécessaire 43 parce qu’on ne peut concilier attachement et amour ; on est obligé de suivre Jésus-Christ par la voie de la foi nue 44 et non des lumières, (5) l’Amour pur rend heureux dans le sans limite 45, (6) vient la nuit ou du moins quelques touches nocturnes qui touchent l’être même et non plus seulement ses vêtements 46, (7) puis un état intermédiaire où l’on est perdu à soi mais où le divin demeure encore caché 47, (8) enfin une recréation divine ; alors suivant Paul « ce n’est plus nous qui agissons 48. »

Mais toute division en étapes présente le danger de substituer un chemin à la diversité permise dans la traversée des zones évoquées précédemment ou dans l’ascension selon la belle comparaison de la montagne qui ouvre les Discours 49.

On rencontrera plusieurs obstacles dans le chemin dont on vient d’évoquer trois ou huit étapes :

Le principal d’entre eux est celui de la volonté propre qui empêche le divin d’être notre principe. En effet l’exercice de la volonté propre conduit souvent à une fausse ascèse à propos de laquelle Mme Guyon n’hésite pas à évoquer les sépulcres blanchis de l’Evangile :

Il y avait alors un certain ordre d’architecture aux tombeaux qui les faisaient paraître très beaux par dehors, quoiqu’ils ne renfermassent que des ossements de morts. … On met toute la perfection dans un certain arrangement extérieur, dans une certaine composition, durant que nous laissons vivre nos passions. Par les passions je n’entends pas seulement la colère et la sensualité grossière, mais la cupidité de l’esprit et tout ce qui nous fait vivre à nous-mêmes…50.

Ensuite le doute auquel tente de remédier le recours à la loi ou aux raisonnements :

Nous parlâmes d’abord des tentations contre la foi, des doutes sur l’éternité et sur l’immortalité de l’âme … Le plus court, le plus assuré, et le plus avantageux est, de n’admettre dans l’esprit nulles raisons mais de vouloir déterminément servir Dieu, et l’aimer indépendamment de tous les événements.51.

Ces obstacles peuvent arrêter l’évolution intérieure :

Etant dans un fort recueillement, il me fut montré deux personnes : l’une qui était toujours exposée aux rayons divins et qui recevait incessamment les influences de la grâce ; et l’autre qui mettant continuellement de nouveaux obstacles, quoique subtils et légers, à la pénétration du Soleil, était cause que le Soleil ne faisait autre chose par son opération, que de dissiper les obstacles. 52

Ils seront surmontés à l’aide des qualités de simplicité et d’humilité, analogue au creux de la pierre, sur lesquelles revient toujours Mme Guyon :

En quoi consiste la simplicité ? C’est dans l’unité : si nous n’avons qu’un regard unique, un amour unique, nous sommes simples. 53.

Il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu s’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide … L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité, que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible. 54.

Finalement se manifestent la pure charité et le pur amour. Ils  absorbent la foi et l’espérance :

La pure charité est si pure, si droite, si grande, si élevée, qu’elle ne peut envisager autre chose que Dieu en Lui-même et pour Lui-même. Elle ne peut se tourner ni à droite ni à gauche, ni se recourber sur nulle choses créées quelque élevées qu’elles soient. … [La foi et l’espérance] sont absorbées dans elle, qui les renferme et les comprend sans les détruire : comme nous voyons la lumière du soleil, lorsqu’il est dans son plein jour, absorber tellement celle des autres astres, qu’on ne les peut plus discerner, quoiqu’ils subsistent réellement. 55.

La volonté embrasse l’amour et se transforme en lui et la foi fait la même chose de la vérité : en sorte que quoique cela paraisse deux actes différents, tout se réduit en unité. 56.

Tout va vers un anéantissement en Dieu que décrit inlassablement Mme Guyon :

L’âme n’éprouvant plus de vicissitudes, n’a plus rien qui la trouble, elle est toujours reposée de toute action, n’en ayant plus d’autre que celle que Dieu lui donne et étant même dans une heureuse impuissance de se soustraire à son domaine, elle est toujours parfaitement tranquille et paisible.57.

Elle sait qu’elle vit et c’est tout, et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première : et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie.58.

Cet anéantissement n’est pas à confondre avec le néant mais ouvre tout au contraire sur une communication en silence. Aucune dépendance humaine ni matérielle ni psychologique ne doit prend place ici : la grâce seule agit, « utilisant » un canal humain. Madame Guyon découvrit ce lien de cœur à cœur assez tardivement, à l’âge de 44 ans 59, remplissant alors en soumission à l’action divine ou passiveté 60 la fonction de directeur mystique. Elle l’appelle « vie apostolique », se référant à la description imagée des Apôtres compris par tous leurs auditeurs après la descente de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte : leur parole « entendue » simultanément en diverses langues incluait ce qui passait de cœur à cœur pendant leurs discours et qui peut aussi bien être transmis en silence.

Il s’agit d’un état spécifique de vide même si Mme Guyon perçoit le passage de la grâce par son canal, en l’absence de toute volonté propre et sans intentionnalité 61. Cette « prière » de caractère surprenant et rare a fait l’objet de sarcasmes, puis a été sujet de curiosité et d’étude 62. En réalité elle a toujours été connue chez les chrétiens orthodoxes, par exemple chez Seraphim de Sarov. On en trouve aussi des indices chez les Pères du désert 63, peut-être dans le Carmel, et chez Monsieur Olier 64. Mais à cause de la clôture des communautés, les catholiques en parlent peu ou l’ignorent. Le témoignage de Mme Guyon est donc particulièrement précieux.

La transmission de la grâce divine se situe bien loin de toute intention qui serait un exercice subtil de la volonté propre, mais dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures 65. Elle vibre alors de la plénitude divine dans la pleine liberté et la « communication » est ressentie par tous dans un état de paix ou parfait repos. L’on note ainsi l’association très étroite du vide à la plénitude 66 :

Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut … Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde … Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce ; et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande.67

Cette transmission ne dépend que de Dieu seul et s’effectue le plus parfaitement en silence. Elle suppose un accord au niveau du recueillement des personnes qui est souvent favorisé par une proximité physique tandis que le transmetteur est affranchi de toute inclination naturelle :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur … Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher. 68

On trouve de nombreux textes parallèles décrivant les modalités de la transmission dans la Vie par elle-même 69 et dans les Explications des deux Testaments :

Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes … dans une si grande unité, qu’ils se trouvent perdus en Dieu … l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point. … Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce. 70

Fénelon fut un des bénéficiaires les plus connus comme en témoigne le début de la lettre de décembre 1689, suivi d’un bel exposé de la transmission cœur à cœur et de la passiveté requise de l’âme exposée au regard divin, que l’on trouvera au Discours 2.25 :

Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon cœur de s’écouler dans le vôtre. 

Mme Guyon écrira également à Fénelon un peu plus tard, en avril 1690 :

Je n’aime que Dieu seul et je vous aime en Lui plus que personne du monde, non d’une manière distincte de Dieu, mais du même amour dont je l’aime, et dont Il s’aime en moi … j’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon cœur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin. … Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné… 71

A cette confiance Fénelon répond :

« Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? Ou bien serais-je à l'avenir sans guide ? Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer ... Je puis me trouver dans l'embarras ou de reculer sur la voie que vous m'avez ouverte, ou de m'y égarer faute d'expérience et de soutien. Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en Lui comme je m'y perds.72.

C’est à cette mission que Mme Guyon a consacré les dernières années de sa vie : elle réunissait à Blois quelques disciples qui formèrent par la suite des cercles guyonniens dont on peut relever trace sur plus d’un siècle.

Ainsi chez Mme Guyon la prière ouvrit le chemin et surmonta les obstacles au travers d’une longue purification qui dura sept années dont cinq de nuit profonde. Puis l’anéantissement en Dieu n’empêcha pas la « Dame directrice » d’être singulièrement résistante à l’adversité et fort active dans son état apostolique malgré toutes les contraintes 73 . Cette activité eut enfin une influence attestée sur plus d’un siècle, visible en France chez J.-P. de Caussade et à l’étranger chez des Ecossais, des Hollandais et des Suisses.



Le texte

Les Discours présentent l’ensemble des opuscules très divers qui circulait dans le milieu des disciples au début du XVIIIe siècle. Certains sont de petits essais assez amples tandis que d’autres sont des lettres dont on a ôté un paragraphe final jugé trop personnel. Quelques extraits de la préface du premier volume édité par Pierre Poiret des Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure… nous éclairent sur le traitement que ce pasteur protestant, cartésien reconnu devenu grand éditeur de textes spirituels, a pu faire subir à ses sources. Elles nous sont parvenues assez fidèlement comme l’indiquent les rares Discours dont on possède une source manuscrite 74. Disciple attentif, respectueux et apprécié de Mme Guyon, Poiret explicite ainsi la genèse, le choix et le classement :

Le titre de ce livre ne veut pas dire que ce soient des Discours prononcés de vive voix : ils ont seulement été écrits, soit à la réquisition de quelques âmes pieuses, soit de la simple inclination où l’auteur s’est pu trouver de fois à autres à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier. Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C’était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre (…) Pour l’ordre des matières, on a fait précéder celles qui regardent le plus les personnes commençantes, et fait suivre le reste à mesure de ce qui se découvre et qui s’expérimente dans le progrès de la vie de l’esprit. Ceux qui aiment en toutes choses des partitions générales, en pourront aisément remarquer trois ou quatre dans le corps de l’ouvrage, s’ils veulent observer, (I.) que dans les treize premiers de ces Discours Spirituels il s’y agit principalement des vérités qui concernent le général, les principes et les commencements des voies intérieures : (II.) Que depuis de Discours XIV jusqu’au XXXVIII, on y trouve des matières convenables à ceux qui sont déjà entrés considérablement dans ces voies de l’esprit. (III.) ces matières-là sont suivies de plusieurs autres qui regardent des âmes encore plus avancées dans la perfection Chrétienne : c’est depuis le Discours XXXIX jusqu’au LXII ; et celui-ci contient comme une espèce de récapitulation de toute cette troisième partie, ou au moins du principal. (IV.) Tout le reste, depuis le Discours LXIII jusqu’à la fin, regarde en gros la constitution soit bonne soit mauvaise, présente ou bien future, du général des Chrétiens aussi bien que de ceux ou qui les ont conduits, ou que Dieu veut leur susciter encore avant la fin du monde selon ses promesses. On ne s’est pas avisé de marquer cette Partition dans le corps de l’ouvrage, mais on la verra dans la table qui suit […] Ce n’était ici, comme on l’a déjà dit, que des pièces séparées, écrites sans relation ni vue des unes sur les autres : il y en a même plusieurs où il s’agit de diverses matières, et qui appartiennent à des états différents. Pour placer celles-ci […] on s’est réglé sur celle des matières qui y régnait le plus…75.

Nous n’avons pas jugé utile de bouleverser l’ordre que Poiret adopte car il reflète très probablement la vision qu’en avait le cercle proche de Mme Guyon ou elle-même, comme nous l’avons déjà signalé 76.

S’ajoutent enfin les 16 Discours en conclusion du quatrième volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure… Au-delà de sa nature de complément post-mortem, ce petit ensemble semble constituer un condensé élémentaire et abordable mais complet de la voie mystique, à l’usage probable des disciples de Blois puis des cercles qui leur succédèrent. L’activité d’un tel cercle à Morges près de Lausanne, auquel appartenait Dutoit, second éditeur de l’œuvre, est attestée jusqu’en 1838 77.

La présente édition intégrale contient quelques pièces « faibles » dont l’origine pose des problèmes non résolus à nos yeux. Quinze discours ont été reportés en fin de volume dans un « bas à sable » 78. Par contre on n’a pas opéré de sélection au sein des discours figurant en texte principal malgré des remaniements apparents en début ou fin de pièces.

On trouvera à la fin de ce volume, la table des titres de l’ensemble de ces opuscules. Ils incluent, pour chacun de ceux que nous avons retenus (imprimés en caractères gras) comme particulièrement significatifs – au nombre de quatre-vingt 79 soit un peu plus de la moitié de l’ensemble -, un précis de leur contenu, reprenant dans la mesure du possible des expressions mêmes de Mme Guyon. Le lecteur soucieux d’étudier ou de méditer un thème particulier y trouvera un instrument facilitant leur consultation. Nous avons ici privilégié la synthèse par rapport à l’analyse qui reposerait sur un index étendu du vocabulaire. Le chercheur spécialisé pourra recourir à celui très abondant établi consciencieusement par Poiret. Mais la liste de ses entrées montre le caractère peu technique d’un vocabulaire qui ne prend sa pleine signification que par des associations contextuelles de plusieurs termes autour d’un thème faisant l’objet d’un ou plusieurs paragraphes, voire d’un Discours entier 80.

Un sondage des sources sur le vaste ensemble de l’œuvre n’a pas conduit à de nombreux doubles 81. Dans le choix de quatre-vingt Discours jugés particulièrement significatifs, onze Discours sont des lettres adressées à Fénelon et deux sont des lettres adressées à Bossuet, dont une est reprise dans la Vie 82. Discours en général brefs ce qui limite le volume de ces contributions. Les lettres adressées en 1689 à Fénelon sont toutes différentes : il n’y a pas de doublon ou de lettre scindée entre Discours. A notre surprise, aucune des nombreuses lettres adressées au Duc de Chevreuse ou à d’autres correspondants, tels que la « petite duchesse » de Mortemart, n’est reprise (cependant certains Discours pour lesquels nous n’avons pas trouvé de source parallèle sont visiblement des lettres). On peut penser que les disciples ont été sensibles au caractère illustre de Fénelon, « notre père » ; ou à la forme plus achevée par leur auteur des lettres adressées à Bossuet.

Les très abondantes et assez précoces Explications bibliques de 1683-1684 ne comportent pas les développements propres à certains Discours. Ces derniers, souvent très denses, correspondent probablement à un retour tardif et approfondi de l’auteur sur l’Ecriture.

Nous ne possédons aucun manuscrit couvrant l’ensemble des Discours contrairement au cas de la Vie. Il est donc intéressant de comparer précisément le texte repris des rares manuscrits de lettres parallèles au texte édité par Poiret qui est en générale la seule base possible pour notre édition : nous donnons à cet effet en notes les variantes même mineures que nous avons relevées. Elles ne portent que sur des corrections de style.

L’orthographe et la ponctuation sont modernisées. Nous nous limitons à un seul niveau de soulignement indiqué par des italiques (également utilisées pour les citations bibliques ce qui n’induit guère de doutes). Poiret utilisait des italiques et des petites capitales, mais madame Guyon ne soulignait rien, négligeait de nombreuses majuscules et utilisait de nombreuses abréviations. Si l’on en juge par les nombreux autographes de la Correspondance, elle écrivait par exemple ns pour Notre Seigneur et n’introduisait ponctuation et découpage en paragraphes que très exceptionnellement ! Aussi, à la suite de Poiret, nous avons privilégié le sens. Nous avons délibérément pris le parti de revoir librement ponctuation et découpage du texte en paragraphes de façon à le rendre clair tout en gardant le rythme original et si possible la respiration poétique. Parfois nous - ou Poiret - ajoutons entre crochets un ou quelques mots nécessaires à la compréhension d’un texte peu soucieux de correction grammaticale. Enfin des majuscules sont nécessaires pour éclairer les dialogues fréquents mettant en relation l’homme et Dieu ou Jésus-Christ.

Par fidélité au texte, nous avons laissé inchangées les incorrections de style : elles sont dues en partie au manque d’éducation des filles dans leur jeunesse 83, mais surtout au fait que Mme Guyon ne revenait jamais en arrière pour corriger. Son unique souci était de se laisser conduire à livrer spontanément le seul nécessaire à son correspondant ou lecteur. Au sujet de cette Ecriture sans repentir, on a abusé de l’expression « Ecriture automatique ». Elle s’applique mal ici : il ne s’agit pas chez Mme Guyon de trouver une source d’inspiration poétique dans l’inconscient comme ont tentés nos surréalistes mais seulement de laisser toute la place à l’action de la grâce, en évitant des reprises qui supposent un travail intellectuel de retour sur soi pour améliorer toute expression écrite. Ceci pourrait prêter au reproche d’illusion ou d’ « enthousiasme » si une analyse précise ne révélait chez elle une mystique sobre et très en recul sur les manifestations mystiques sensibles ou sur le prophétisme de son temps84 tel celui des.

Nous reproduisons toutes les notes de Poiret, tenant ainsi compte de la compréhension du sens spirituel par un disciple cher à Mme Guyon et dont l’intelligence fut appréciée par des contemporains (comme en témoignait Leibniz).

Il est utile de compléter certaines références à des textes spirituels par quelques extraits ; ceci est particulièrement important pour Catherine de Gênes très appréciée de Madame Guyon et de Poiret qui signale les passages où cette dernière se réfère à cette grande mystique du Pur Amour. Avec Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson, Catherine de Gênes fait en effet partie des trois auteurs les plus cités dans les Justifications qui furent rédigées au moment le plus crucial de la « querelle » quiétiste. Enfin nous avons parfois cité une autre femme, Hadewijch II, connue directement par Ruysbroeck et qui aurait influencée Catherine de Gênes 85. D’autres textes parallèles alourdiraient cette édition.

Il est utile pour mieux comprendre le dialogue permanent entre Mme Guyon et l’Ecriture Sainte, de « doubler » fréquemment la traduction ou l’adaptation figurant dans le texte principal. Nous accompagnons alors par une citation en note, la référence du verset indiqué par le pasteur Poiret, parfois en faisant appel à plusieurs sources qui s’éclairent mutuellement. Les manuscrits et autographes de Mme Guyon ne comportent jamais de références précises et bien rarement une indication de l’origine testamentaire : elle rédigeait de mémoire.

Nous étudions en fin de volume les problèmes de références bibliques, de sources et des traductions que nous utilisons en complément, de l’usage de la Bible par madame Guyon et / ou son éditeur Poiret. Enfin voici en note les abbréviations utilisées dans les notes des Discours 86 .

§§



Le volume livre la totalité de 156 « Discours » attribués à la plume de Madame Guyon. Il prend la suite de plusieurs choix édités antérieurements87. Ces reprises furent multiples pour permettre d’apprécier certaines des plus belles pages oubliées d’une « Dame directrice » parvenue à l’achèvement mystique.

Mais certaines pièces sont médiocres, voire débiles. Elles entachent l’ensemble que l’on attribue avec certitude pour sa plus grande part à la plume de madame Guyon (ou peut-être issues de conversations avec quelques proches, ce qui expliquerait le titre de Discours donné aux pièces ainsi que des faiblesses ou de déformations). Pièces qui furent parfois malicieusement citées - minoritaires en nombre et en volume (moins du quart de l’ensemble).

Que faire ? Les indices qui permettraient de les éliminer avec sûreté du corpus guyonnien manquent. Des pièces pauvres proviendraient de transcriptions effectuées par des dévots aux mémoires défaillantes ou à la pensée un peu courte, appartenant à des cercles « quiétistes » auxquels ne participait pas le premier éditeur Pierre Poiret, pasteur protestant qui ne pouvait voyager en France.

Certains passages, parfois inclus au fil d’un discours par ailleurs honorable, contredisent l’esprit œcuménique de madame Guyon. Ils reflètent l’esprit intolérant de certains piétistes avec un parfum propre au début du XVIIIe siècle. D’autres développements rapportent au moins défectueusement les envols mystiques d’une vieille dame (parfois bavarde, elle ne livre cependant jamais de témoignages trop personnels ou ne se réclame de visions - contrairement à certains inspirés ou « enthousiastes »).

Poiret est un disciple respectueux qui retient toutes ses sources - qu’il soit long ou bref - en donnant à chacune le même niveau et titre de « Discours ». Probablement était-il délicat d’éliminer certaines des sources qui lui furent communiquées par des disciples en invoquant pour seule autorité son jugement; les omettre pouvait être perçu comme un abus de pouvoir de la part d’un disciple étranger, un trans ! On sait que le même Poiret ne put éviter une grave dissension dans les cercles guyoniens à l’occasion de la publication, jugée inopportune par Ramsay, de la Vie par elle-même. Il lui fallait donc « ratisser large » sans refuser une pièce chère au coeur de tel ou telle disciple.

Legs le plus précieux de la « Dame directrice », nous avons décidé de livrer l’ensemble sans le disjoindre, donc « complet en l’état ». Outil de travail utile aux érudits. J’adopte une numérotation couvrant en trois parties les 156 pièces livrées par Poiret88.

Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la Vie Intérieure tirés la pluspart de la Ste Ecriture.

Vincenti. A Cologne Chez Jean de la Pierre, 1716.







Préface sur cet ouvrage [Pierre Poiret]

Sommaire89

§ I.

Ceux qui savent le mieux juger de l'excellence des choses, la font ordinairement consister en ce qu'elles ont de plus intérieur et de plus [4] spirituel. Jésus-Christ et ses Apôtres en ont usé de la sorte. Pour nous inculquer la sublimité de la nature divine, et l'excellence du culte que nous lui devons, le Sauveur dit que Dieu est ESPRIT, et qu'il veut un culte qui soit véritablement DANS L’ESPRIT. S. Paul prend à cœur en divers endroits de ses Epîtres de nous faire comprendre que le solide de tout ce qu'il nous annonce, revient à l'union de notre esprit avec l'Esprit de Dieu ; que les vraies bénédictions de Dieu sont les spirituelles ; que le vrai et digne caractère du chrétien est que sa vie soit cachée en Dieu avec Jésus-Christ ; et S. Pierre dit en termes exprès que ce qui est excellent et de grand prix devant Dieu est l'homme caché dans le cœur, ou l'homme intérieur, accompagné de ses qualités les plus essentielles, l'incorruptibilité, la douceur, et la paix de l'esprit90.

On a publié depuis peu en plusieurs petits volumes91 l'ANCIEN et92 le NOUVEAU TESTAMENT avec des Explications et Réflexions qui regardent la vie intérieure, dont l'auteur paraît avoir eu pour but de faire connaître l'excellence de la [5] parole de Dieu par cet endroit-là, je veux dire, par la considération de l'INTERIEUR et du spirituel. A la vérité, il y a peu de commentateurs des divines Ecritures qui ne l'aient aussi fait quelquefois à l'occasion de plusieurs passages qui vont là tout manifestement ; mais je ne sache encore personne que l'auteur dont je parle93 qui ait fait voir comment tout ce qu'il y a dans la parole de Dieu, l'historique et le prophétique, le cérémoniel et le moral, tout soit esprit et vie94, ainsi que Jésus-Christ l’a dit de ses paroles ; et comment tout revient à l'amour divin, selon l'assertion du même Sauveur. Ce que saint Augustin a dit en général, que lorsque l'Ecriture est claire, elle marque clairement l'Amour de Dieu ; et que lorsqu'elle est obscure, elle le marque obscurément ; cet auteur l’a fait voir en détail sur toutes les matières de ces divins livres-là, en nous découvrant dans les sujets même les plus obscurs, des traces évidentes et du divin Amour, et des voies et moyens essentiels qui contribuent à son acquisition et à sa perfection.

Cependant il semble que cet ouvrage-là, quelque complet qu'il soit, avait encore besoin de quelque autre chose pour nous [6] donner toute la satisfaction qu'on pourrait souhaiter sur plus d'un sujet de son contenu. Chacun sait qu'en matière de commentaires ou d'explications sur la Bible, il n'est ni requis ni possible que l'on y expose à fond et un peu largement, je ne dis pas tout le texte de la sainte Ecriture, mais pas même quantité de passages et de sujets qui d'ailleurs mériteraient des expositions plus amples et plus approfondies. De sorte qu'après tout il ne se peut qu'il ne reste toujours plusieurs endroits à expliquer plus particulièrement, et plusieurs matières qui auraient bien besoin d'être traitées encore plus à fond qu'un commentaire général ne pouvait le souffrir. Or c'est à quoi le livre que voici vient manifestement suppléer par le choix et de plusieurs passages de l'Ecriture, et de plusieurs sujets dont elle fait mention, desquels on présente ici des expositions beaucoup plus détaillées, et en même temps toujours revenantes à l'affaire que la parole de Dieu nous recommande comme le but de tout, je veux dire à la vie intérieure, qui est la même chose que l'amour de Dieu et tout ce qui en dépend.

§ II.

Le titre de ce livre ne veut pas dire que ce soit des discours prononcés de vive voix : ils ont été seulement écrits, soit à la réquisition de quelques âmes pieuses, soit de la simple inclination où l'auteur s'est pu trouver de fois à autre à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier. Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C'était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre95. Nous y avons mis les titres que l'on va voir ensemble dans la table qui suit immédiatement ; et pour l'ordre des matières, on a fait précéder celles qui regardent le plus les personnes commençantes, et fait suivre le reste à mesure de ce qui se découvre et qui s'expérimente dans le progrès de la vie de l'esprit. Ceux qui aiment en toutes choses des partitions générales, en pourront aisément remarquer trois ou quatre dans le corps de l'ouvrage, s'ils veulent observer, (1.) que dans les treize premiers de ces Discours spirituels il s'y agit principalement des vérités qui concernent le général, les principes et les commencements des voies intérieures ; (2.) que depuis le discours XIV jusqu'au XXXVIII, on y trouve des matières convenables à ceux qui sont déjà entrés considérablement dans ces voies de l'esprit ; (3.) ces matières-là sont suivies de [5] plusieurs autres qui regardent des âmes encore plus avancées dans la perfection chrétienne : c'est depuis le discours XXXIX jusqu'au LXII ; et celui-ci contient comme une espèce de récapitulation de toute cette troisième partie, ou au moins du principal. (4.) Tout le reste, depuis le discours LXIII jusqu'à la fin96, regarde en gros la constitution soit bonne soit mauvaise, présente ou bien future, du général des chrétiens, aussi bien que de ceux qui les ont conduits, ou que Dieu veut leur susciter encore avant la fin du monde selon ses promesses97.

On ne s'est pas avisé de marquer cette partition dans le corps de l'ouvrage ; mais on la verra dans la Table qui suit, dans laquelle au reste pour ce qui est de l'arrangement des matières, on doit pas s'attendre à un ordre aussi suivi que celui des traités que l'on compose sur des sujets dont on se fait un dessin régulier auparavant. Ce n'était ici, comme on l'a déjà dit, que des pièces séparées, écrites sans relation ni vue des unes sur les autres : il y en a même plusieurs où il s'agit de diverses matières, et qui appartiennent à des états différents. Pour placer celles-ci dans l'un dans l'autre des rangs où leurs sujets pouvaient se rapporter, on s'est réglé sur celle des matières qui y [9] régnait le plus, ou qui y était le plus considérée. D'autres peut-être les auraient arrangées de quelque autre façon ; mais comme cela est de bien peu d'importance, on espère que les lecteurs usant d'indulgence pour l'ordre où nous les avons disposées de notre mieux, n'occuperont leur attention que de la substance des choses mêmes, qui assurément méritent toute l'application de leur esprit, et principalement de leur cœur.

§ III.

S’ils le font comme il faut avec sincérité et avec humilité, on ne saurait douter que leur cœur n’y ressente vivement l’impression du doigt de Dieu, et que leur esprit n'en doive être fortement frappé de sa divine et brillante lumière. Car Dieu ne manque pas de se faire sentir au cœur de tous ceux qui se rendent à lui en toute simplicité ; il leur ouvre les yeux ; et il leur donne part à l’Esprit de vérité, qu'il refuse et qu'il cache à ceux qui ont des dispositions contraires. Ses déclarations sont trop expresses là-dessus pour en pouvoir douter : Jésus-Christ est ravi de joie de ce que son Père ne révèle ses secrets qu'à ceux qui sont simples et petits98 comme des enfants, et qu'il les cache [10] aux fiers et orgueilleux savants qui font tant les entendus. Il nous assure encore que si quelqu'un veut véritablement faire la volonté de son Père, il connaîtra la vérité de la doctrine qu’il annonce de sa part99. Son apôtre saint Paul nous dit aussi que pour connaître les choses qui viennent de Dieu, il faut avoir un autre esprit que l'esprit de ce monde100; qu'il faut être gratifié de celui de Dieu ; que l'homme naturel ne saurait rien comprendre dans les choses spirituelles, qui dans son opinion ne passeront que pour des folies et pour des rêveries.

S. Jude déclare nettement101 que tout ce que cette sorte de gens connaissent dans les choses divines (dont il s'agit en ce lieu-là) sont des connaissances à la manière de bêtes sans intelligence, et qui ne leur servent qu'à se corrompre de plus en plus ; et que pour ce qu’ils ne comprennent pas, ils le couvrent de blâmes et d'opprobres. S. Pierre et S. Paul n'en disent pas moins102 des docteurs mercenaires ; par où l'on ne doit pas entendre ceux qui mettent en usage les égards aux châtiments ou aux récompenses pour animer la faiblesse des hommes à leurs devoirs envers Dieu, mais ceux qui le font de telle sorte, [11] que de vouloir borner là tout le monde, et d’oser rejeter d'entre les motifs de la vraie et solide piété le noble et pur amour de celui qui mérite d'être aimé et obéi pour l'amour de lui-même, traitant d’extravagants ou d'atrabilaires les écrivains mystiques les plus solides qui font si grand cas de cette charité désintéressée que notre auteur éclairé recommande tant.

Tous ces cœurs mercenaires, qui ne connaissent rien de plus excellent que leur propre intérêt, sont de vrais aveugles dans les choses spirituelles : le serviteur (et à plus forte raison le mercenaire) ne connaît pas, dit Jésus-Christ, ce que fait son Seigneur103 ; et en effet, leur aveuglement est si extrême que de leur ôter à eux-mêmes l’usage du sens commun et de la réflexion sur leur propre conduite envers de simples hommes. Ils auraient honte de dire à leurs semblables que l'amitié qu'ils leur témoignent n’a pour motif que le propre intérêt ; ils rougiraient de soutenir que l'amour conjugal, que l'amour filial, doit être intéressé, uniquement fondé sur l'utilité et le profit qu'on espère d'en retirer ; que personne ne mérite d'être aimé pour les bonnes qualités qu'il a, mais seulement à cause des avantages qui nous regardent [12] nous-mêmes, et que ce serait tendre directement à la ruine du véritable amour que d'en proposer d'autres principes. Et cependant on ne se fait point de honte ni de scrupule de soutenir ces étranges maximes à l'égard de l’Être le plus digne et le plus aimable, du Père de nos esprits, et de celui qui daigne de s’offrir à devenir le sacré et divin Epoux de nos âmes ! On ne s'aperçoit pas, tant on est aveuglé, que de la sorte on le traite en étranger ; qu’on le dégrade de la dignité et qualité d'être la fin souveraine de toutes choses, pour s'arroger à soi-même cette suprême prérogative et ne considérer Dieu que comme un simple entre-deux, un simple moyen d'atteindre à cette fin dernière, qui sera devenue NOUS-MÊMES par un renversement de tout ordre naturel et de toute la substance de la Loi de Dieu, de laquelle il faudra désormais donner à chacun cette belle paraphrase : Tu t’aimeras toi-même de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de toute ta pensée ; et tu aimeras Dieu et ton prochain autant que tu y seras porté par le motif de tout propre intérêt.

Il est bien vrai, comme le fait sonner fort haut le parti mercenaire, que toute créature recherche son bien par un instinct [13] qu'elle a reçu de celui qui l'a créée ; et que du côté de Dieu, elle ne saurait rien faire pour le profit et la félicité essentielle de son Créateur. Mais le même Créateur qui a donné à toutes choses l’instinct de se conserver, ne s'est pas arrêté là : il est allé plus avant, et leur a donné de plus un second instinct, de répandre hors d’elles en faveur des autres tout ce qu'elles ont reçu de lui, jusqu'à s'en épuiser elles-mêmes : c'est là l’inclination ineffaçable et la voie constante de toute la nature, des choses inanimées, des plantes, des animaux, dont on voit tous les jours des effets et des preuves que les plus mercenaires ne sauraient ne point voir.

Mais encore, que ne doit-ce pas être des créatures intelligentes, qui outre ces deux instincts naturels, ont reçu de leur Père, de Dieu, dis-je, le Père des esprits, un troisième et noble instinct qui est tout surnaturel, à savoir une étincelle de son Esprit divin, les prémices de l'Esprit, de l'Esprit Saint, de l'Esprit de liberté, qui n'envisage et qui ne cherche que sa divine origine, et dont tous les soupirs, passant au-delà de tout ce qui est créé, ne vont uniquement qu’à son unique Tout par un continuel Mon Père, mon Père ! Non que ce noble esprit, n’envisageant que Dieu, ait la pensée de lui procurer par là [14] quelque avantage ou d'ajouter quelque chose à sa perfection et à sa félicité essentielle (inconvénient qu'objectent les mercenaires, qui ignorent tout autre motif que la bassesse du leur) ; mais connaissant que la bonté de Dieu veut bien de pure générosité se faire un plaisir de se donner et se communiquer tout à la créature, de se trouver en elle, d'y trouver son Fils, et d'y prendre ses délices avec lui et avec elle comme avec une de ses épouses ; elle aurait honte, cette créature douée de l'esprit libre, de refuser ce sujet de plaisir à l'incomparable générosité et libéralité de cet Être adorable. Les mercenaires les moins indociles qui voudront bien s'étudier à se défaire du motif de leur propre intérêt pour apprendre à agir par ce noble motif, bien loin que de la sorte ils souffrent perte de leur récompense (comme ils le craignent mercenairement), trouveront au contraire qu’ils auront seulement changé le fini en infini, et que d’esclaves ou de serviteurs qu'ils étaient, ils seront devenus vraiment libres et maîtres de toutes choses ; qu'ils se verront devenus fils et filles, et même Epouses bien-aimées du Dieu vivant, qui nous a tous créés et rachetés pour cette même fin.

Mais quoi ! Des vérités si solides, [15] justifiées par l'expérience de tous les plus grands saints, sont si fort au-dessus de la portée de ceux qui se laissent animer par l'esprit mercenaire, que vous feriez plutôt comprendre les démonstrations de l'algèbre les plus abstraites au plus grossier de tous les paysans, que vous ne feriez comprendre des solidités si relevées et si pures à des âmes propriétaires, qui ne connaissent rien que leur propre intérêt.

Ce n'est pas aussi pour ces gens-là qu'on recommande ici la sublime doctrine du pur Amour de Dieu et ce qui en dépend. Tout ce qu'on prétend d’eux, c’est de les prier de laisser là ce qu'il n'entendent pas, de n’en juger ni pour ni contre, et de se contenter de la bonne et louable fonction d'exhorter les pécheurs à s'abstenir du vice et à pratiquer la vertu et la piété par des motifs tirés de la crainte des châtiments de Dieu et des récompenses de sa bonté, sans en venir pourtant à l'exclusion, et encore moins à la condamnation et à la dérision des plus nobles motifs que Dieu fait proposer aux âmes qui, par sa grâce, ont des dispositions à devenir par là les plus tendres objets de ses délices, ne trouvant plus en elle que son Fils bien-aimé.

§ IV.

C'est une chose étrange, qu'on se soit [16] voulu aviser depuis quelque temps de se soulever comme on a fait contre la doctrine de quelques auteurs intérieurs touchant le pur Amour, la contemplation pure, l'oraison continuelle, la patience à soutenir en paix les épreuves et les privations des grâces sensibles, le pur et désintéressé abandon de soi-même entre les mains de Dieu, l'état d'union et de perfection où il est bien possible par la grâce de Dieu d'atteindre en cette vie, etc., sans qu'on se soit aperçu que ces choses-là non seulement sont le sujet et le grand but104 de toute la parole de Dieu, mais que même les écrivains spirituels les plus connus et les plus universellement approuvés sont tout remplis de ces vérités-là. Ce seul mot de Jésus-Christ, qui abrège l'Ecriture : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de toute ta pensée, en dit et en signifie plus que tout ce que toutes les langues en pourraient jamais dire de plus sublime et de plus dilaté.

Un auteur que tous les chrétiens, quelque divisés et quelque corrompus qu'ils soient, ne peuvent s'empêcher de lire et d’admirer depuis deux ou trois siècles, l'auteur du divin livre de [17] l'Imitation de Jésus-Christ, ou Thomas à Kempis, qui parle dans son livre aux personnes de toutes sortes d'états, aux pécheurs non convertis, aux convertis, au commençants, aux avancés, à ceux qui approchent le plus de la perfection chrétienne, fait tellement étonner les uns par la frayeur des jugements de Dieu, et animer les autres par la considération des récompenses divines, qu’il n'insiste pas pourtant ni moins fort ni moins souvent à recommander à ceux à qui il convient le PUR AMOUR DE DIEU sans aucun intérêt ni retour sur soi-même, aussi bien que le pur abandon à sa divine volonté. Je deviendrais trop long s'il me fallait rapporter ici toutes ses paroles sur ce sujet ou seulement une partie un peu considérable : on se contentera de marquer à la marge quelques-uns des endroits où il fait mention de ce sujet105.

Ceux qui ont quelque connaissance des auteurs spirituels les plus respectés et approuvés, savent que de toutes les matières, ce sont celles-là qu’ils prennent le plus à cœur et qu’ils ont traitées avec d'autant plus de soin qu’ils en connaissaient l'importance par leur propre expérience ; et tels ont été entre autres les [18] célèbres Taulére, Jean de la Croix, S. François de Sales, Angèle de Foligni, et surtout la grande et incomparable Ste Catherine de Gênes : à quoi je ne puis que je n'ajoute, pour la pratique des mêmes choses, et pour ce qui regarde l'état de la perfection, l'exemple insigne de ce célèbre solitaire, en qui tout ce qu'il y a de plus divin et de plus sublime dans les voies de l'Esprit, s'est trouvé ratifié avec une plénitude et une fermeté qui donnent de l'étonnement. Je parle du saint homme Grégoire Lopez, dont M. Arnaud d’Andilly a traduit et publié la vie admirable, et qui en parle ainsi dans la préface de sa traduction : Ce grand serviteur de Dieu était non seulement dans une PRESENCE CONTINUELLE de Dieu, mais dans un CONTINUEL ACTE D’AMOUR, sans que rien de tout ce qu'il y a au monde fût capable de l'en divertir (…) tellement que, lorsqu'il recevait la sainte communion, et même a l’heure de sa mort, il ne pouvait s'accuser d'aucun péché, sa conscience ne lui reprochant poinr d'en avoir commis. (C'était aussi l’état de Ste Catherine de Gênes)106. Et ainsi cet homme tout divin «  avant que de communier, (dit le saint prêtre107 son historien, qui [19] avait demeuré dix-huit ans avec lui), se mettant à genoux devant celui qui devait lui donner la communion, il lui disait seulement après s’être frappé la poitrine : « Par la miséricorde de Dieu, je ne me souviens point de l'avoir offensé. Donnez-moi, s'il vous plaît, le très Saint Sacrement ». La même chose se passait lorsqu'il se confessait à moi, (dit le même historien :) car après s'être frappé la poitrine il me disait : Par la miséricorde de Dieu, je ne sais de quoi me confesser. Donnez-moi, s'il vous plaît, le très Saint Sacrement. Et à l’heure de sa mort108, comme le même père lui eût dit de chercher même dans les années précédentes quelque péché pour avoir sujet de lui donner l'absolution, il lui répondit que par la miséricorde de Dieu, sa conscience lui reprochait aucun péché.

Je me persuade que cela doit s'entendre au même sens que le disait de soi Ste Catherine de Gênes, à savoir que depuis le temps de sa conversion, le pur Amour de Dieu avait si pleinement et si parfaitement possédé le fond de son cœur et toutes ses puissances que rien de contraire n’y avait point eu entrée ; ce qui apparemment avait eu lieu dans la personne de Grégoire Lopez dès sa tendre jeunesse, comme le fait assez comprendre [20] celui qui a écrit sa merveilleuse Vie. Quoi qu'il en soit, ces sortes de grands exemples doivent au moins convaincre tous ceux qui ont du respect et de la déférence pour ces saintes âmes, que les grandes choses que les écrivains spirituels disent touchant les voies de Dieu, les états avancés de l'intérieur, et les expériences que l'on y fait, ne sont point des choses imaginaires, et encore moins des effets soit d'un esprit d'orgueil ou d'un esprit d'erreur ; mais que ce sont des réalités les plus fondées de toutes, et même des participations et des prémices très réelles des biens immenses de la vie éternelle.

Voici ce qu'en dit le divin Jean de la Croix109 Ce sont des grâces par lesquelles les âmes qui les possèdent, deviennent véritablement des Dieux par la participation qui leur a été faite de la nature divine. Ce qui a fait dire à S. Pierre110 : Que la plénitude de la grâce et de la paix vous soit donnée par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ notre Seigneur ; selon que sa divine puissance nous a enrichis de toutes les grâces qui regardent la vie et la piété en nous découvrant celui qui nous a appelés par la communication de sa gloire et de sa vertu, par où il nous a donné des choses très [21] grandes et très précieuses qu'il nous avait promises pour nous rendre par elles participant de la nature divine ; comme en effet (poursuit-il) nous avons vu que l'âme participe avec la Sainte Trinité dans l'union dont nous avons parlé : car bien que cela ne se fasse en pleine perfection que dans la vie future, on en obtient néanmoins dès cette vie des prémices et des avant-goûts non médiocres dans l'état des parfaits, au sens que nous l'avons expliqué, quoique la chose soit tout à fait ineffable. Puis il ajoute : Ô âmes, qui êtes créées pour de si sublimes dons, que faites-vous, hélas, et à quoi appliquez-vous vos soins ? Ô aveuglement déplorable des enfants d'Adam, qui tout environnés de tant de lumière, ne voient pas cependant ces choses si divines ! Ô surdité étrange des hommes qui n'entendent pas de si puissantes voix ! 

Les expériences des mêmes choses qu'avait ce grand mystique, allaient jusqu'à un tel point que de lui faire dire qu’il n'y avait plus entre Dieu et lui qu'une petite toile mitoyenne (la vie dans ce corps mortel), laquelle il priait Dieu de rompre si c'était sa volonté, pour jouir sans plus de milieu de ce qu'il lui communiquait déjà d'une manière si vive et toute familière à ce petit entre-deux près111 : Achevez, s'il vous plaît, [22] votre ouvrage, lui dit-il ; rompez la toile de cette douce rencontre ! Et ce saint homme était si plein, pour ainsi dire, de toutes ces merveilles que souhaitant d'en remplir tout le monde, il se disait à lui-même dans l'effusion de son cœur : Ô mon âme, publiez ces choses divines par toute la terre ; et donnez-en la connaissance au monde ! Mais, hélas, la considération de l’indisposition qu'il y rencontrait partout, lui fit bientôt ajouter tristement : Mais non, ne lui en parlez point : il ne sait ce que c'est de ces choses si divines, et ne peut ni les entende ni le sentir ; et quoi que vous puissiez lui dire, il ne vous écoutera pas. Ô mon Dieu et ma vie, ceux-là vous verront et vous sentiront bien qui, se dégageant de tout ce qui est bas et grossier, se disposeront à être spirituels pour recevoir vos divines impressions, le subtil et le sublime ne pouvant s'accorder qu’avec ce qui est de même nature. Mais, ô homme de Dieu, n'est-il pas à espérer que le Seigneur en suscitera enfin de pareils sur la terre selon ses saintes promesses, et qu'alors il sera de saison de publier par tout le monde les merveilleuses opérations de la droite du Très-Haut ? Oui, Seigneur, on l'espère, et cela d'autant plus qu'on voit que votre divine libéralité ne discontinue point à nous communiquer [23] encore les plus précieuses de vos saintes vérités, quelque indigne que le monde en soit.

Quiconque a des yeux pour voir, s'apercevra sans peine qu'elles sont répandues à pleines mains dans les excellents Discours spirituels que l'on rend ici publics en faveur des âmes humbles, simples, enfantines, qui voudront se retirer de tout ce qui n'est pas leur Dieu et leur Père bien-aimé, pour se rendre à lui seul, duquel il leur sera facile de reconnaître la voix par quelque organe qu'il lui plaise de parler à leur cœur ; et on ne saurait douter que toute âme qui voudra se rendre attentive à lui en lisant cet ouvrage, ne se trouve obligée de dire à ce sujet avec Jésus-Christ : Je vous rends grâces, ô Père, Créateur du ciel et la terre, de ce qu'ayant caché ces choses aux sages et aux entendus, vous les avez révélées aux simples et aux petits. Ainsi soit-il, ô Père ! Car tel a été votre bon plaisir. Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel, que votre Règne arrive bientôt, et que pour confondre vos adversaires et l’ennemi, votre louange la plus parfaite soit établie par la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle de votre divine sagesse ! Amen !112, 113.





Discours Spirituels Tome I

Sur divers sujets tirés de l’Ecriture et qui regardent la vie intérieure

*1.01114 De deux sortes d’écrivains des choses mystiques ou intérieures.

1. Il me semble que les personnes qui écrivent des choses intérieures, devraient attendre pour écrire que leurs âmes fussent assez avancées pour être dans la lumière divine. Alors elles verraient la lumière dans la lumière même : [elles verraient], - comme une personne qui est sur une montagne élevée, voit les divers chemins qui y conduisent, - le commencement, le progrès [2]115 et la fin où tous les chemins doivent aboutir pour arriver à cette montagne ; on voit avec plaisir que ces chemins si éloignés se rapprochent peu à peu et enfin se joignent en un seul et unique point, comme des lignes fort éloignées se rejoignent dans un point central, se rapprochent insensiblement. On voit aussi [alors], avec douleur, une infinité d’âmes arrêtées, les unes pour ne vouloir point quitter l’entrée de leur chemin, d’autres pour ne vouloir pas franchir certaines barrières qui traversent de temps en temps leur chemin ; que la plupart retournent sur leurs pas faute de courage, et enfin que d’autres, plus courageuses, franchissant tous les obstacles, arrivent au terme tant désiré. On voit avec quelle bonté Dieu leur tend la main et les invite à passer outre, mais que l’Ennemi, les hommes pleins de leur propre esprit, l’amour-propre et le peu de courage les arrêtent presque tous en chemin. Ils aiment mieux suivre les hommes que Dieu, quoiqu’il soit écrit : Malheur à l’homme qui se confie à l’homme116.

2. Ceux qui sont seulement dans le chemin, ne connaissent que le chemin où ils marchent et n’enseignent que celui-là ; comme ils sont bien loin du but, ils condamnent sans miséricorde toutes les autres voies, ne voyant rien de meilleur que la leur. Ils écrivent avec impétuosité sur une voie où ils ne sont qu’à peine, veulent porter tout le monde à y marcher ; et comme ils n’ont point franchi le premier obstacle qu’ils ont trouvé, ils se persuadent qu’on ne peut aller plus loin sans s’égarer. Ils l’écrivent de la sorte ; et comme ces personnes ont souvent de l’autorité, ils entraînent une foule de [3] monde après eux qui croiraient être perdus s’ils outrepassaient la première barrière.

3. Ils s’échauffent même dans la dispute et assurent qu’il n’y a point d’autre voie, qu’il est impossible d’aller plus loin, et brouillent et arrêtent les âmes de bonne volonté qui sont invitées à passer outre. Ceux [au contraire] qui ont franchi les barrières, les invitent de toutes leurs forces, voyant avec douleur qu’ils perdent des biens et des trésors immenses pour ne pas vouloir avancer. Quelques-uns se hasardent et s’en trouvent bien, mais combien de bêtes féroces ne rencontrent-ils pas ? Ces bêtes ne peuvent leur nuire s’ils s’abandonnent à Dieu et s’ils ne craignent rien ; au contraire, ces bêtes les appréhendent. Plus ils avancent, plus ils voient le bonheur d’avoir suivi avec courage leur route, et enfin lorsqu’ils sont arrivés à la montagne, ils s’exhalent en louanges de Dieu et en reconnaissance. Ils entrent dans une humiliation profonde à la vue de leurs misères et des bontés de Dieu, qui leur a donné un secours si puissant. Ils avouent qu’ils se sont rendus mille fois indignes des bontés de Dieu, qu’ils ont tâché plusieurs fois de retourner en arrière, mais que les amoureuses invitations de leur Bien-aimé les en ont empêchés. Lorsqu’ils voient tant de personnes arrêtées en chemin, ils en sont affligés ; ils les invitent de toutes leurs forces de passer outre, de ne rien craindre ; ils écrivent pour les rassurer.

4. Mais on tâche d’étouffer leur voix, et on entortille ces pauvres âmes de quantité de filets qui les retiennent et les empêchent d’avancer un pas, de sorte qu’elles passent toute leur vie à aller et venir dans les avenues du chemin. On [4] leur crie : « Où allez-vous ? Les autres chemins sont bordés de précipices, vous n’y trouverez point de guide, il faudra marcher la nuit et porter le poids du jour ; au lieu qu’ici vous avez des retraites sûres qui vous mettent à couvert du soleil ; et vous ne marchez point de nuit. »

Les autres répondent : « Il est vrai que notre chemin est bordé de précipices, que nous ne nous arrêtons point pour les ténèbres qui nous environnent, que le Soleil de Justice nous fait sentir quelquefois ses rayons ardents et brûlants. Mais nous ne manquons pas de guide : ceux qui sont arrivés au terme nous instruisent. Et nous avons plus que cela : notre Pasteur fidèle nous conduit avec sa houlette ; il nous mène avec une grande droiture et simplicité en sorte que nous ne détournons ni à droite ni à gauche. Et c’est pour nous un grand avantage que notre chemin soit bordé de précipices : cela nous fait toujours marcher droit et nous empêche de gauchir, au lieu que votre chemin est fait en zigzag, comme on dépeint le Méandre117, en sorte que vous ne suivez point le sentier uni. Nous marchons la nuit sans nous reposer et nous arrêter, afin de trouver le repos immuable ; mais outre l’étoile admirable de la foi qui nous conduit sûrement, notre divin Pasteur nous montre une colonne de feu pendant la nuit118, qui n’est autre que son pur Amour, qui fait que, sans nous intéresser pour nous-mêmes, nous courons sans regarder nos pas, nous courons sûrement sans nous méprendre en suivant notre étoile et ne regardant que la colonne.

Mais lorsque la crainte et l’amour-propre nous fait baisser la vue sur nous-mêmes, perdre [5] notre étoile et ne plus envisager la colonne, nous péririons alors sans doute par notre faute, si notre divin Pasteur, toujours attentif à ses brebis et plein de compassion de leur faiblesse, ne nous donnait promptement des coups de houlette pour nous redresser. Alors voyant clairement quelle est notre misère et sa bonté, nous nous haïssons de plus en plus, et notre amour en devient plus pur et plus fort119. Ainsi notre plus grand avantage est de marcher la nuit, car les lumières de la nuit la plus obscure sont mille fois plus sûres que celles du jour dont vous vous vantez et sur lequel vous vous appuyez, car ce sont vos pas qui vous conduisent. Le grand jour n’empêche pas que vous ne vous égariez ; mais notre abandon, la nuit de la foi et le pur amour ont une sûreté infaillible. Si nous nous appuyions sur nos démarches, nous nous égarerions comme vous.

- Il est vrai que vous avez une retraite contre la chaleur piquante : c’est votre vous-même ?

- Nous n’en avons ni n’en voulons point ; au contraire, nous nous exposons aux rayons divins du Soleil de Justice, afin qu’il nous pénètre, nous fonde, nous purifie, nous raréfie et nous change en soi. Nous sommes bien éloignés de l’éviter puisque tout notre désir est d’en être consumés.  

- Mais aussi, dites-vous, vous n’avez plus cette beauté éclatante d’autrefois. 

- Ô que notre beauté a bien changé de nature ! Notre divin Soleil nous a un peu brunis, à la vérité : decoloravit me Sol120 ; mais la beauté de la fille du Roi vient du dedans121, et la vôtre n’est que superficielle. La nôtre est affermie, et notre divin Soleil, en nous parant de sa propre beauté, a rendu notre beauté immuable. » [6]

Ce sont là les disputes de ceux qui, n’ayant jamais passé la voie des commençants, détournent autant qu’ils peuvent les autres de suivre les routes de l’Amour pur et de la foi nue.

6.122 Comme il y a bien plus de commençants que de profitants, aussi, bien plus de gens ont écrit des commencements des voies de Dieu. Tous disent que la crainte est le commencement de la Sagesse ; on reste dans ce commencement, on n’entre pas dans la Sagesse, où, comme dit saint Jean, le parfait amour bannit la crainte123. Il y a donc plus d’écrits, et plus diversifiés, des commençants que des profitants ; mais il y en a plus des profitants que de ceux qui sont arrivés au terme.

Je ne sais si les écrits de ces profitants ne sont point plus dangereux et moins utiles que ceux des commençants. Ceux des commençants seraient bons si on les donnait pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pour une introduction dans la voie de l’Esprit. Le danger qu’ils ont, est lorsqu’on en veut faire la conduite de toute la vie. Les profitants, ayant goûté les prémices de l’intérieur chrétien et n’étant pas encore dégagés des formes et des espèces, font un mélange de ce qu’ils nomment commencement avec ce qu’ils croient être la fin, faute d’expérience ; et se méprenant beaucoup, ils veulent retenir les âmes dans cet état mélangé, ce qui leur nuit infiniment, les arrêtant dans la sphère lumineuse, distincte, pleine de goûts et de sentiments qui flatte beaucoup l’amour-propre, et nuit infiniment aux âmes. Ce qui est de plus déplorable, c’est que ces personnes, se disant spirituelles, font la plus rude guerre aux parfaits mystiques, parlant avec [7] une assurance entière de leurs expériences, et condamnant tout ce qu’ils n’ont pas éprouvé [comme autant] de choses impossibles et forgées par la seule imagination. Comme les degrés de ces profitants sont différents, leurs écrits le sont aussi, et ce sont eux qui s’accordent le moins entre eux et avec les autres.

7. Pour les parfaits mystiques, qui sont ceux que je compare à ceux qui sont arrivés sur la montagne, ils s’accordent très bien entre eux. Etant dans la lumière de Vérité, ils y voient les mêmes choses, ils assurent tous et affirment la bonté de la voie de [la] foi et du pur Amour. Il n’y a point de contestations dans leurs pensées ni dans leurs sentiments (quoique leurs expressions soient diverses124), parce qu’il n’y en a point dans leurs expériences. Dans tous les temps, dans tous les siècles, dans tous les pays, les mystiques parfaits ont écrit les mêmes choses, et c’est une grande consolation de voir que l’Esprit de Dieu est simple et un dans sa multiplicité. Arrêtons-nous à ces grands Maîtres qui ont éprouvé de tout, au Docteur des Gentils, le grand S.Paul, et plus que tout cela à notre divin Maître, qui nous a enseigné la pauvreté d’esprit, le renoncement à nous-mêmes, la mort au vieil homme, l’enfance spirituelle, la régénération en renaissant de nouveau, la foi au-dessus de toute vue (Thomas, tu as cru parce que tu as vu, etc.), l’amour parfait, l’union, l’unité avec lui en son Père, qui est la consommation de tout125. Enfin, l’âme expérimentée qui pénètre l’esprit de l’Evangile, y découvre tout. Dieu nous donne cet esprit ! Amen, Jésus !



*1.02 De la simplicité de l'intérieur, et sa conformité à l'Ecriture Sainte.

§ 1.

Je crois que la difficulté d'entendre les mystiques a fait paraître leur science comme barbare, et a empêché bien des gens d'entrer dans le chemin de l'intérieur. La peine qu'on a eue de les entendre vient de deux causes ; des termes dont ils se sont servis ; et de l'imagination qu'on s'en est formée.

Les termes extraordinaires, et même exagérants, dont quelques-uns se sont servis, viennent de ne pas posséder assez leur matière. Cette matière étant encore au-dessus d'eux, ils ne le l'ont [9] atteint que de bas en haut : c'est ce qui fait qu'ils ont cherché des termes extraordinaires pour se faire entendre ; ils se sont comme guindés126 en haut avec quelques instruments. Mais ceux des mystiques qui ont eu leur matière au-dessous d'eux, ou du moins de niveau, ne se sont pas servi de termes ni extraordinaires ni exagérants. Il en est comme de ceux qui voient un espace d'une étendue au-dessus d'eux ; ils ne peuvent rien discerner qu'en gros et obscurément, et ils rapportent aussi obscurément ce qu'ils ont vu : au lieu que les autres se servent de termes naturels et plus intelligibles. Peut-être Dieu l'a-t-il permis de la sorte pour cacher ses mystères aux yeux profanes, comme on couvrait autrefois d'un rideau les saints mystères lors de la consécration, soit pour les dérober aux yeux des profanes, soit pour les rendre plus respectables. C'est une science secrète et cachée.

Ce qui est déplorable, c'est qu'on blasphème les choses saintes, qu'on n'entend point faute de pureté de cœur et d'être illuminé par la foi. Ces personnes font contre les mystiques ce que faisaient autrefois les païens contre les chrétiens. Il les accusait de mille choses fausses pour les rendre odieux. De quoi n'accusait-on pas les premiers chrétiens, ces saints de l'Antiquité si admirable, et dont la vie était si pure ? On se servait de mille calomnies et contre leurs personnes et contre nos saints mystères, afin de les rendre abominables, et d'attirer sur eux la haine d'un peuple insensé et aveugle. Entre ces païens, les uns qui blâmaient les chrétiens, le faisaient de bonne foi ; parce qu'ignorant la vérité, ils croyaient les mensonges qu'on [10] débitait contre eux. D'autres, dont le cœur était corrompu et malin, les blâmaient par pure malice, et souvent agissaient contre la vérité connue, et s'endurcissaient même contre les témoignages de leur innocence ; plus ils paraissaient innocents incontestablement, plus leur haine se tournait en rage. Pour la multitude, qui n'est que comme l'écho des magistrats, des grands et des docteurs, ils haïssent et blâment non ce qu'ils connaissent, mais ce que les autres blâment. C'est ainsi qu'on a traité les mystiques dans ces derniers siècles : la passion, l'intérêt, la vengeance, l'ignorance et la malice, ont été les bêtes féroces auxquelles ils ont été livrés. Il faudrait respecter ce qui est respectable ; et loin de mépriser ce qu'on entend pas, il faut du moins en laisser à Dieu le jugement.

Pour revenir à ce que j'ai avancé d'abord, je dis que l'obscurité des termes a rendu la théologie mystique de peu d'usage ; que cette obscurité ne vient que d'être surpassé par sa matière et par son objet ; ou peut-être, comme j'ai dit, parce qu'on a cru devoir tenir cette science cachée sous ces termes aux personnes qui n'en étaient pas capables, pendant que les mystiques entre eux s'entendaient fort bien. C'est comme les termes de la médecine et de la pharmacie, qui sont assurément très barbares à qui ne les entend pas. On se sert de termes fort extraordinaires et emphatiques pour nommer les choses les plus simples. Les médecins ont cru par ces noms barbares rendre leur science plus vénérable : les mystiques, pour obéir à Jésus-Christ, qui dit127 de ne pas jeter les choses saintes aux chiens, se sont servis de termes un [11] peu extraordinaires, les uns à dessein, et les autres parce qu'ils n'en trouvaient point d'autres. Ceux dont ils se servaient leur paraissaient tout naturels selon leurs idées. Ceux qui voient leur matière au-dessous d'eux, la voient tout naturellement. Représentez-vous une personne qui voit de loin un feu sur une montagne ; s'il n'avait jamais vu de feu, il serait dans une surprise extrême. Celui qui se chauffe chaque jour n'est point étonné et dit naturellement : « c'est du feu » ; au lieu que celui qui n'en a jamais vu que de loin, emploierait beaucoup de termes pour se faire entendre sans qu'on le comprit.

Jésus-Christ a parlé de toutes les voies mystiques en des termes si naturels, que ceux qui les lisent ne croient pas que ce soit de cela qu'il parle. Cependant nous voyons qu'il n’y a rien dont Jésus-Christ n’ait parlé sans se servir de termes obscurs. Il se servait des paraboles : mais ces paraboles étaient simples, claires, des choses les plus communes, pour donner l'intelligence des plus grands mystères. Nous y voyons d'abord la pénitence prêchée ; et c'est le premier pas. Ensuite Jésus-Christ dans les huit Béatitudes nous fait voir les choses parfaites comme par degrés. Il met à la tête de toutes128 la pauvreté d'esprit, comme la plus sublime. On sait que celui qui est pauvre, n’est réputé tel que parce qu'il ne possède rien en propre ; et que s'il possédait quelque chose, il ne serait pas pauvre. Ce pauvre attend sa subsistance d'autrui. Le pauvre d'esprit, dépouillé de tout ce qu'il a de propre, attend sa subsistance spirituelle de la bonté de Dieu, vide [qu'il est] de tout ; ce qu'on appelle désapproprié. Il est en état [12] d'être illustré de la lumière céleste, qui nous est communiquée par la foi, et qui est si pure, qu'elle ne se mêle point avec les lumières de notre raisonnement : ainsi Jésus-Christ dit tout naturellement : Bienheureux sont les pauvres d'esprit ; car le Royaume des cieux est à eux. Ils le possèdent déjà par leur pauvreté, qui est une entière désappropriation : il ne dit pas, ils le posséderons ; mais ils le possèdent ; puisque sitôt qu'on est quitte des propriétés, c'est-à-dire de ce qu'on possède, quel qu'il soit, par la pauvreté d'esprit, Dieu vient en l'âme pour la perdre en lui ; et c'est le Royaume des cieux. Le mot de perte épouvante ; il est cependant tout naturel. On s'en sert également pour différentes choses : par exemple celui qui a possédé de grands biens, qui ne possède plus rien, à qui on a tout enlevé, ne dit-on pas, il a tout perdu ; c'est donc une perte. Celui qui aime excessivement, on dit qu'il est perdu d'amour. Celui qui en voyageant sur mer, fait naufrage, s'il n'a perdu que ses marchandises, on dit il a tout perdu, il est réduit à la plus extrême pauvreté ; mais s'il s'est noyé lui-même, on dit, il s'est perdu dans la mer. La première perte s'étend sur toutes possessions quelles qu'elles soient ; et la dernière c'est de nous être perdu dans la mer. Pour être pauvre d'esprit, il faut perdre toutes nos richesses spirituelles en tant que nous appartenant, et être détaché de tout.

Mais pourquoi Dieu appauvrit-il ? Pourquoi ôte-t'il les biens qu'il a donnés ? Pour se donner lui-même à nous, et pour nous posséder comme son royaume. Il en est comme d'une pauvre villageoise qu'un grand Roi voudrait épouser : il lui ôte toute ses vieilles robes, il la [13] fait dépouiller, purifier. Si cette villageoise grossière voulait garder les habits qu'elle portait alors, sans s'en laisser dépouiller, elle se rendrait indigne des bontés du Roi. Après qu'on l'a ainsi dépouillée, il faut la nettoyer et purifier des mauvaises odeurs qu'elle avait contractées dans son premier état : ensuite il faut ôter sa grossièreté, la polir ; lui apprendre les manières d'agir avec un grand Roi, la souplesse infinie à toutes ses volontés sans qu'il en ose paraître aucune des siennes, une reconnaissance infinie des bontés du Roi ; et pour conserver la reconnaissance que sa bonté mérite, il faut qu'elle n’oublie jamais sa bassesse à quelque degré d'élévation qu'on la mette, qu'elle ne prenne rien pour elle, qu'elle confesse hardiment que toute gloire, tout honneur appartient à son Roi, quelle est une simple villageoise. Si le roi lui ôte les ornements qu'il lui a donnés, elle laisse faire, sachant que n'étant rien elle ne doit rien prétendre. Elle l’aime si véritablement, qu'elle ne songe qu'à le satisfaire ; elle ne pense pas à ce qu'elle deviendra : s'il la remet dans son état bas et ravalé, elle est contente.

Jésus-Christ nous apprend les moyens d'arriver à cette pauvreté spirituelle que les mystiques appellent désappropriation, en nous disant129 : Renoncez-vous vous-mêmes, portez votre Croix, et me suivez. C'est là toute la voie mystique ; se renoncer sans cesse et sans relâche ; souffrir toutes les croix extérieures et intérieures qui nous arrivent ; et suivre Jésus-Christ, marcher par les chemins qu'il a passé, ne s'en détourner ni à droite ni à gauche. Mais comme l'homme s'aime soi-même, qu'il s'attache à tout ce qu'il rencontre ; [14] que s'il perd une chose, il s'attache plus fortement à celle qu'il rencontrera, il s'attache aussi aux biens spirituels lorsqu'il perd les autres ; et il s'y attache même plus fortement avec plus d'orgueil, se les appropriant davantage que les autres. Il faut donc se renoncer en tous ces biens spirituels pour entrer dans la pauvreté d'esprit. Tout ceci a une enchaînure autant naturelle que divine. Voilà donc le renoncement continuel en toutes choses sans exception, et la pauvreté spirituelle, qui est la désappropriation.

Ensuite Jésus-Christ après le renoncement de tout ce qui est hors de nous et en nous, propose une souffrance ; non une souffrance de choix, mais de porter toutes les croix et les adversités que la Providence nous envoie, et cela130 tous les jours ; non une croix anticipée, mais la croix du moment présent, comme il dit ailleurs131, à chaque jour suffit son mal. Si l'on savait faire usage des croix du moment présent, on serait heureux. Il n'y a que celles-là dont nous puissions faire usage. Les autres sont passées, ou incertaine, ne sachant pas si elles viendront jusqu'à nous. Ce sont donc les présentes dont nous devons faire usage, puisque ce sont celles qui sont en notre disposition. Il y en a, comme dit saint François de Sales, qui s'imaginent qu'ils iraient combattre un monstre en Afrique, lorsqu'ils ne sauraient souffrir une mouche. Et je dis que bien des gens négligent les croix journalières qui se rencontrent dans tous les moments, sans vouloir les souffrir, et qui grossissant dans leur imagination leur force et leur courage, se persuadent qu'ils porteraient de plus grandes afflictions que celles des plus grands [15] saints, et même le martyre : ils sont amusés par là, rempli d'orgueil et de présomption ; pour un bien qui ne subsiste que dans l'imagination, et qu’ils n'auront jamais, ils laissent perdre les biens dont ils pourraient profiter chaque moment, semblables à ceux qui sur l'idée d'une succession imaginaire qu’ils n'auront jamais, laissent perdre tout leur patrimoine.

Jésus-Christ nous dit encore, de le suivre, de pratiquer les maximes évangéliques, le suivre dans la pauvreté, les mépris, les ignominies, les douleurs, les peines corporelles et spirituelles, le suivant en tout pas à pas, et passant par où il a passé.

De plus, il nous apprend à quitter notre volonté propre pour faire celle de Dieu132 : Je ne suis point venu pour faire ma volonté ; mais celles de mon Père. Il est écrit au commencement du livre : je viens pour faire votre volonté. Il nous apprend à ne chercher que la gloire de Dieu, et non la nôtre133 : Je ne cherche point ma gloire ; mais celle de celui qui m'a envoyé.

Il nous instruit de l'abandon intérieur et extérieur134 : Ne soyez pas en souci du lendemain. Celui qui nourrit les oiseaux, qui habille si magnifiquement les lis des champs, ne vous manquera pas. Il reproche sans cesse le défaut de foi, si contraire à l'abandon. Il ne veut point qu'on craigne ; il veut qu'on s'appuie sur celui qui ne peut nous manquer. Ne dit-il pas à ses disciples135 : Lorsque je vous ai envoyé sans besace, sans argent, quelque chose vous a-t-il manqué ? Rien, Seigneur. Sa bonté était si grande, qu'il instruisait ses disciples grossiers en leur faisant faire [16] l'expérience des choses. Il les envoyait à l'aveugle, dépourvus de tout, sans qu'ils y fissent attention ; et dès qu'ils étaient de retour, il leur faisait remarquer comme il avait pourvu à tous leurs besoins, que rien ne leur avait manqué, parce qu'ils s'étaient abandonnés à sa conduite. Il les instruit de136 chercher uniquement le règne de Dieu et sa justice, que tout leur serait donné comme par surcroît ; c'est-à-dire, de procurer le règne de Dieu en nous comme l'unique nécessaire, par la perte de tout le reste ; et la justice de Dieu, c'est-à-dire, qu'il se fasse justice en nous et en toutes les créatures, nous ôtant tous les obstacles qui s'opposent à son règne, restituant les usurpations que nous avons faites : c'est encore ici la désappropriation.

Ensuite il nous apprend à nous abandonner dans les afflictions, les persécutions137 : Lorsqu'on vous mènera devant les juges, ne songez point à ce que vous devez répondre, et ne vous en embarrassez point ; car il vous sera donné des raisons et des réponses auxquelles vos ennemis ne pourront résister ni contredire. Voilà donc encore l'abandon marqué dans les choses les plus extrêmes : car il n'y va pas moins que de la vie de se méprendre dans ses réponses devant les juges.

Voulons-nous des exemples d'abandon dans la prière de silence et de retraite138 ? Lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre cabinet. Ne faites pas comme les païens, qui croient que la multitude des paroles les fera exaucer ; mais vous, parlez peu : car votre Père céleste connaît vos besoins avant que vous les lui demandiez. Nous verrons dans la suite ce que saint Paul dit là-dessus. [17]

Pour l'oraison : Jésus-Christ nous exhorte139 à toujours prier : il nous en donne l'exemple, lui qui passait les nuits sur la montagne à faire la prière de Dieu. Il nous fait demander140 son règne, et le parfait accomplissement de sa volonté comme dans le ciel : il veut que nous demandions ce pain qui passe toute substance, qui n'est autre que lui-même, qui comme Verbe est la vie de nos âmes. Quant à cette prière toute spirituelle et toute intérieure, ne l'a-t-il pas enseignée à la Samaritaine lorsqu'il lui dit141, d'adorer le Père en esprit et en vérité. Dieu étant pur esprit, il veut que l'hommage et l'adoration soit proportionnée à ce qu'il est.

Après ces maximes d'abandon et de foi qu’il tâche de nous imprimer, il nous fait comprendre que la meilleure pénitence est celle de l'amour ; que142 plusieurs péchés ont été pardonnés à Madeleine, parce qu'elle a beaucoup aimé. Ne nous fait-il pas voir en sainte Marthe combien l'empressement pour les meilleures choses est nuisible143 ? Marthe, Marthe, vous vous empressez de beaucoup de choses ; Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée. Quel était cette meilleure part ? L'amour et le silence aux pieds de Jésus-Christ pour écouter ses paroles. Quels étaient les empressements de Marthe ? C'était pour nourrir Jésus-Christ. N’a-t-il pas dit144, qu'il est la résurrection et la vie même ; et que qui croit en lui ne mourra point ?

Mais revenons à la suite : ne nous dit-il point145, de haïr notre âme pour son amour ? Quelle est cette haine de notre propre âme, [18] sinon la propriété et le moi, qu'il faut haïr en nous, laissant Dieu disposer de notre âme comme il lui plaira, la gouvernant selon sa volonté, qu'il en dispose si absolument que je ne m'informe pas de ce qu'il en fait ? Après m'avoir enseigné qu'il faut146 tout perdre, pour conserver mon âme, qui est le premier degré de la perte, il m'enseigne que je dois même perdre mon âme pour lui147 : Quiconque, dit-il, veut bien la perdre pour moi, la sauve ; et qui croit la sauver, la perdra. Y a-t-il rien de plus positif ? Si je perds tout ce que j'appelle ma propre âme, mon moi, toute propriété, je sauverai mon âme; mais si je m'appuie sur mes œuvres, croyant me mieux sauver moi-même, je me perdrai. Notre Seigneur nous fait voir en beaucoup d'endroits par des paraboles et autrement, le peu de fond que nous devons faire sur nos œuvres : mais il nous apprend encore qu'il faut perdre, comme j’ai dit, ce que l'âme a de propre, le moi, etc. ; et la perdre ensuite en Dieu par l'amour et la foi, où l'on trouve un véritable salut : c'est pourquoi l'Ecriture dit148 : Tous ceux qui sont en vous sont comme des personnes ravies de joie.

Mais pour ne pas quitter l'Évangile, voyons-y les états les plus sublimes des mystiques. C'est dans le sermon et dans la prière de Jésus-Christ après la Cène. Jésus-Christ, dans cette prière, parle d'union, d'unité, de consommation en un149 : Mon Père, qu'ils soient un comme vous et moi sommes un : qu'ils soient tous consommés en unité. Voilà la perte en Dieu. Mon père, je veux que ceux-ci soient où je suis. Consommé en un s'appelle [19] unité, mêmeté, transformation ; comme on verra en S. Paul.

Pour les communications plus intérieures : Saint Jean sur la poitrine de Jésus-Christ ne participait-il pas à ces communications et à l'écoulement du Verbe en lui150 ? Et lorsque la Sainte Vierge approcha de sainte Élisabeth, il se fit une double communication, de Jésus-Christ avec saint Jean, et de la Sainte Vierge à sainte Élisabeth, qui lui donna une pleine connaissance de ce qu'elle était. Jésus-Christ même ne comparait-il pas ce même écoulement du Verbe dans l'âme151 à la sève qui monte en la vigne ? Et comme la sève s'insinue dans tout l'arbre, sans qu’on voie comme cela se fait ; de même cette vie du Verbe se glisse en nous insensiblement par l'évacuation des humeurs impures, par le retranchement du bois superflu. Il devient la vie de notre vie ; s'étendant et se répandant dans toute l'âme.

Ne nous montre-t-il pas l'état passif ? La vigne se laisse travailler et tailler comme il plaît au Père, qui est le vigneron. Jésus-Christ est cette vigne en qui nous sommes entés ; en sorte que nous ne devons plus avoir rien de propre, mais vivre de sa vie. Vivez en moi, comme je vis en mon Père. Saint Paul dit, que152 nous sommes entés en Jésus-Christ, ce qui a rapport à ce que Jésus-Christ dit de la vigne et du vigneron. Tout arbre qui ne porte point de fruit en Jésus-Christ, sera arraché : cela marque toutes les âmes et les œuvres propriétaires : elles ne portent point de fruit en Jésus-Christ ; il n'y a que celles dont Jésus-Christ est le principe, lorsque nous sommes entés en lui, c'est-à-dire tellement [20] unis à lui, que nous ne le faisons qu'une totalité d'arbre : car quoiqu'un arbre ait bien des branches, elles portent toutes le nom de l'arbre ; le fruit est réputé être de l'arbre et venir de lui : on ne fait point de distinction des branches pour attribuer le fruit à l'une ou à l'autre153 : Demeurez en moi, et moi en vous : et comme la branche de la vigne ne peut porter de fruit par elle-même, mais il faut qu'elle demeure attachée au cep; ainsi vous n'en pouvez point porter si vous ne demeurez attachés à moi. Il n'y a point une union plus étroite que celle d'une branche entée au cep, duquel elle reçoit sa vie, sa vigueur, et qui est le principe des fruits qu'elle porte.

Jésus-Christ nous recommande le pur amour lorsqu'il nous dit154 : Vous aimerez le Seigneur de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit ; qui est la perfection de l'amour. On peut aimer de tout soi-même ; mais hors de soi [ou sans se considérer] S. Paul appelle cet amour pur155, charité ; et S. Jean dit aussi la même chose. Il y aurait bien à dire pour prouver le pur amour. Il suffit de dire que pour être pur il doit être sans propriété ni rapport à soi, qu'il faut aimer Dieu de tout ce que nous sommes, et de toutes nos forces et puissances ; en sorte que nous l'aimions de toute l'étendue et la perfection de l'amour.

L'amour se démontre par un accomplissement entier et sans réserve de toutes les volontés de Dieu, quelques rigoureuses qu'elles paraissent à la nature. Que produit cet amour et cet accomplissement de la volonté de Dieu ? Jésus-Christ nous le dit156 : Si quelqu'un fait ma [21] volonté, mon père l'aimera, nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui ; et ailleurs, nous souperons avec lui.

L'Ecriture ne dit-elle pas, que157 Jésus-Christ est notre Pâque ? Cette Pâque ou passage, avait été dans l'ancienne loi comme une figure de ce passage ici par la manducation de l'agneau et par la manière dont on le devait manger. L'empressement que Jésus-Christ marquait158 pour manger la Pâque avec ses disciples, était bien plus le désir de leur désappropriation pour les faire passer par lui en son Père, les y cacher et perdre ; c'est pourquoi il fit cette prière159 : Père, je désire qu'ils soient où je suis, cachés et perdus en vous. La manducation de la Sainte Eucharistie était comme l'expression de la formation de Jésus-Christ, comme il fut dit à saint Augustin160 : Vous ne me changerez pas sans vous ; mais je vous changerai en moi. Qui mettrait tous les passages qui expriment l'intérieur, on serait étonné de ne l'avoir pas remarqué répandu partout ; on verrait sa folie, d'avoir traité une telle réalité de chimère et de chose forgée à plaisir.

L'Ancien Testament dit161 : Passez en moi ; vous tous qui me désirez avec ardeur. Voilà donc la perte ou le passage de l'âme en Dieu. Or comme Dieu ne souffre rien d'impur sans le rejeter nécessairement à cause de sa nature de Dieu, il faut conclure qu'il faut être purifié radicalement pour passer en Dieu.

Cette purification radicale s'appelle désappropriation entière ; parce que la pureté radicale est la propriété, l'amour-propre, l'esprit propre, [22] le propre jugement, la propre volonté. C'est ce qu'il faut qu'il soit purifié : car il est certain qu'une chose fixée dans sa forme propre, ne peut jamais être informée d'une autre qu'on ne la fonde, c'est-à-dire qu'on ne lui ôte sa fixation, afin qu'elle puisse prendre la nouvelle forme qu'on lui veut donner. Un corps opaque ne peut devenir transparent qu'en changeant sa forme première.

Le caillou, par exemple, à force de feu, est changé en cristal : ainsi l'amour sacré, comme un feu dévorant et véhément, purifie notre esprit par le moyen de la foi, et le fait changer de nature. Or ce caillou étant devenu d'opaque diaphane et transparent, reçoit les purs rayons de la lumière en soi, et est rendu tout lumineux ; ce qui n'aurait pas été s'il était resté dans sa nature de pierre. Notre esprit changeant sa propriété, sa qualité dure, fixe, bornée, rétrécie, est illustré de la lumière divine, il est imprimé de la vérité ; non en manière d'éclairs brillants et lumineux, ce qui ne convient point à l'esprit purgé, mais à celui qu'on veut purifier. Ces éclairs étant des lumières momentanées, ne sont point du ressort de l'esprit purgé, qui se trouve imprimé d'une lumière simple, pur, générale, nue. Tout ce qui ne termine pas la lumière, ne lui donne point de brillant ; mais une clarté simple, pure, générale, indistincte en elle-même, quoiqu'elle serve à [connaître et] distinguer les objets tels qu'ils [23] sont, sans méprise. Une lumière éclatante fait briller les objets, même la boue ; mais la lumière simple la fait voir ce qu'elle est, c'est-à-dire boue. C'est ce qui termine la lumière qui lui donne ce brillant par une certaine réflexion. Notre Seigneur voyant la nécessité de dépouiller notre esprit de toute restriction, afin qu'il soit imprimé de la vérité, recommande la pauvreté d'esprit, qui ne retenant rien et étant nue dans la nudité même, ne bornant point la lumière, ne lui cause point de faux brillants. C'est le Saint Esprit qui étant lumière et chaleur, opère ces choses. C'est pourquoi il est dit : Passez en moi, vous qui me désirez avec ardeur. Quand l'amour est assez ardent pour détruire toutes les propriétés, l'âme passe en Dieu.

On me demandera quelle séparation on peut faire en une chose spirituelle ? C'est la séparer du matériel : or on ne peut nier que les fantômes, espèces, imaginations, ne soient des choses matérielles. Il faut aussi que l'esprit soit séparé de tout ce qui le multiplie et le divise (pour ainsi parler) en plusieurs objets. Car la pureté de l'esprit consiste dans la simplicité et unité, comme dit Jésus-Christ162 : Si votre œil, qui signifie l'Esprit, est simple, tout votre corps sera lumineux. Il faut qu'il soit séparé de tout ce qu'il y a d'opposé à Dieu, qui est, l'élévement et l'amour de la propre excellence. Il faut que le Saint Esprit sépare et purifie ces choses.

Cet Esprit Saint parut aux apôtres comme un163 grand vent, et comme un feu, qui sont deux différentes purifications. Le vent sépare la paille du grain ; et le feu dissout, consume, détruit, dévore ce sujet : le vent augmente son ardeur. [24]

C'est par le feu de l'amour sacré que la volonté est séparée de ce qu'elle a de propre. Or il faut que la volonté devienne si souple et pliable, qu'elle puisse recevoir l'impression de la volonté divine. Tant que nous restons attachés à notre volonté propre, nous avons une opposition entière à être impressionnés de la volonté de Dieu. C'est ce qu'il y a de propre en notre volonté qui doit être séparé d'elle, afin qu'elle passe en Dieu, sa dernière fin.

Il est certain que par l'entière désappropriation nous devenons le royaume de Dieu, et que nous sommes alors mûs et régis par lui. Les actions d’un sujet passif ne lui sont pas attribuées, mais à son agent. Les actions que Dieu opère par l’âme purifiée ne doivent point être attribuées à l'homme, mais à Dieu. Or est-il que toutes les actions qui ne sont point de la chair ni de la propre volonté de l'homme, sont opérés par la volonté de Dieu.

Afin que cette volonté divine soit le principe de nos mouvements, il faut que tout ce qui est de la volonté propre de l'homme soit détruit, et que la volonté, purifiée par la charité, s'écoule en Dieu par la même charité. Alors la volonté de Dieu est le principe de notre vouloir, comme le Saint Esprit est le principe de l'esprit purifié.

Que la volonté puisse passer dans sa fin dès cette vie, le Pater y est formel ; puisque nous devons faire la volonté de Dieu sur terre comme au ciel. Aucun bienheureux ne conserve rien de propre ; car il cesserait d'être au ciel où il n'entre que des êtres purifiés et parfaitement uniformes : ils sont tous plongés en ce Dieu immense comme dans une mer d'amour et de lumière : [25] on peut être de même en cette vie, quoique moins parfaitement qu'au ciel. Il y a eu en cette vie des saints plus parfaits qu’au ciel, comme la sacrée Vierge et d'autres encore. On peut avoir une plus grande étendue d'amour que quelques bienheureux : mais on n'est pas dans toute la perfection de l'amour ; puisqu'il peut toujours augmenter et s'accroître tant que nous vivons, et qu'au ciel il a trouvé le point fixe et invariable de sa perfection.

Que dès cette vie on puisse être uni et transformé en Dieu, c'est de quoi l'Ecriture est pleine de preuves, comme j'espère de le faire voir par S. Paul. Mais de plus, il est aisé de comprendre que tout effet n'a de perfection qu'autant qu'il approche de sa cause, et que tout principe imprime dans les sujets émanés de lui une tendance à être réuni au Tout. Tout centre imprime la même tendance à ses sujets sortis de lui. La pierre tend en bas, le feu en haut, et tend par son activité vers sa sphère. Les fleuves courent avec rapidité dans l'océan, où toutes les eaux se renferment comme dans le centre dont elles partent. Notre corps sortie de la terre, tend à la terre ; et deviendrait terrestre et animal si l'esprit ne le rectifiait : après sa mort ne retourne-t-il pas à la terre dont il est sorti, selon ce que dit l'Ecriture164 : Tu es poudre, et tu retourneras en poudre ? L'esprit est sorti de Dieu ; il est une participation de lui-même : nous sommes créés à son image, qui est son Verbe, qui a été imprimé dans toute notre âme. Cette âme a donc tendance infinie de retourner à sa fin, de s'y plonger, et de s'y perdre ; et elle le ferait sans doute si elle n'était pas arrêtée par des obstacles. [26]

Toutes choses ayant été produites de Dieu et tirées du néant, notre premier centre est le néant, où nous devons rentrer avant que de passer dans notre centre éminent, qui est Dieu. C'est cette humilité entière, cette vacuité de ce que nous sommes appropriés, ce vide de nous-mêmes, qui nous remet dans notre place, qui est le néant ; c'est où nous sommes bien, et en repos, comme le ver dans la terre. Et lorsque nous sommes réduits à ce néant, dont parle le Roi prophète165, J'ai été réduit à néant, c'est alors qu'il arrive ce que dit la Sainte Vierge166 : Quia respexit humilitatem ancillae suae : Il a regardé la bassesse de sa servante. Et ce regard de Dieu sur l'âme ainsi reposée dans son néant, et dégagés des obstacles qui l'empêchaient d'être unis à son Principe (qui l'attire à lui), la fait passer en lui après l'avoir entièrement purifiée ; comme le soleil après avoir attiré à soi une vapeur la purifie au point qu'elle se joint à son rayon et fait corps avec lui. Notre âme attirée de Dieu passe [ainsi] en lui, et devient, selon saint Paul167, un même esprit avec Dieu.

§ 2.

[27] Vous voyez que tout ce chemin est SIMPLE : tout ce qui est dans la nature nous prêche l’INTÉRIEUR. Lorsque les yeux sont illuminés, ils le voient répandu partout, car l’intérieur n’est autre qu’une participation de cet Esprit vivant et vivifiant qui anime toute chose. Rien n’est plus simple que l’intérieur, et si l’on comprenait bien que c’est le propre état de l’âme convertie et tournée vers Dieu, ensuite attirée et purifiée par son amour, on ne s’en ferait pas des chimères. On s’en fait des monstres, pour avoir le plaisir de les combattre, au lieu de comprendre que c’est le propre état de l’âme, la fin de sa création, son lieu de repos. Elle est partout ailleurs dans un état violent ; et là elle trouve une paix parfaite, parce [28] qu’arrivant à son centre et ensuite l’ayant trouvé, elle est hors des agitations de ceux qui y tendent. Elle discerne que son néant, d’un côté, par rapport à ce qu’elle a de propre, est son centre, et que Dieu est le centre de toute l’âme et tout son bonheur.

On m’objectera que les mystiques parlent pourtant de certaines purifications si douloureuses, et de tant de moyens différents et inouïs168 dont Dieu se sert pour purifier l’âme, ce qui est bien éloigné de ce repos heureux dont je parle. A cela je dis que les purifications ne viennent que des impuretés qui sont en nous, de nos attaches et de nos résistances, car Dieu, comme dit l’Ecriture, est un feu dévorant169 : il faut que sa Justice consume et détruise tous les obstacles qui nous empêchent d’être unis à lui. Si elle ne le fait en cette vie, elle le fera en l’autre. La Justice ne fait point souffrir par elle-même. Elle est béatifiante et non crucifiante, puisqu’il est certain que, sans changer de situation, elle béatifie le sujet auquel elle a fait souffrir d’extrêmes douleurs. C’est donc l’impureté qui est en nous qui nous fait souffrir et non pas la Justice, de même que le soleil blesse les yeux malades et réjouit ceux qui se portent bien. Il est vrai que la Justice ne saurait souffrir aucune impureté, qu’elle ne l’attaque vivement pour tâcher de la détruire. Elle est surtout attachée à la propriété, qui est la source des usurpations et la mère de toute impureté. S’il y avait une âme assez simple, souple et fidèle pour la laisser agir, elle ne souffrirait rien, ou presque rien. Mais l’attachement que nous avons pour nous-mêmes, est incroyable. L’amour-propre, [29] l’amour de la propre excellence (péché de Lucifer) est si difficile à détruire que Dieu livre quelquefois à des tentations basses pour guérir cet orgueil, puisqu’il y a bien livré saint Paul, qui le raconte lui-même de lui-même170. Plus on est attaché, plus on souffre. Plus on laisse faire la Justice sans résistance, plus tôt on est délivré de ses peines, car qui a pu résister à Dieu et vivre en paix171 ? Les personnes qui se laissent volontiers dépouiller de tout ce qu’elles ont de propre, souffrent beaucoup moins.

Ce dépouillement est celui du vieil homme. Ce que prétend la divine Justice est de nous faire de nouvelles créatures en Jésus-Christ, afin que tout ce qui est de l’ancien soit passé, que tout soit rendu nouveau172. Cette purification se fait par la connaissance expérimentale de ce que nous sommes, qui nous rend si petits, si rien, que nous sommes comme réduits au néant : Si quelqu’un se croit être quelque chose, n’étant rien, il se trompe173. Quand on parle d’anéantissement, on n’entend jamais un anéantissement physique, car rien ne se détruit dans la nature : quand une chose a été, elle reste et ne change que de forme. Notre corps change de forme lorsque la pourriture l’a réuni à la terre.

Notre esprit est changé lorsque la simplicité l’a rendu si pur et si délié qu’il est en état de se rejoindre à son Tout, comme une petite étincelle qui se perd dans un grand feu174. On remarque tous les jours qu’un petit feu ne saurait subsister auprès d’un grand : il s’amortit et il ne reprend sa vigueur que lorsqu’on l’en éloigne. Si ce petit feu a de la flamme, vous la voyez se courber avec une [30] extrême activité et tout d’un coup s’élancer de ce côté pour s’y réunir. Si ce ne sont que des charbons, ils s’éteignent insensiblement, comme si ce grand feu avait une vertu secrète pour attirer ce qui reste de lumineux et d’ardent dans ce petit feu, afin de se le réunir. C’est ainsi que l’Esprit Saint en use. Il attire à soi ce qu’il y a dans notre âme de lumière et d’ardeur, amortissant en nous ce qui nous est propre et nous faisant passer en lui. C’est ce que dit Jésus-Christ à Nicodème175 : Ce qui est de la chair, est chair ; ce qui est né de l’Esprit, est esprit. […] On entend sa voix, mais on ne sait d’où il vient, ni où il va : il en est de même de tout homme qui est né de l’Esprit.

Lorsque le feu se réunit à un autre feu, il ne reste plus qu’un charbon éteint : le feu paraît mort et anéanti. Il vit cependant bien mieux dans ce plus grand feu qui l’a attiré, et si le feu était immortel et éternel, cette petite portion de feu deviendrait immortelle et éternelle par cette union à son tout. Notre âme, perdant ce qu’elle a de grossier, se réunit en manière de lumière et de feu à ce Tout lumineux et ardent, qui est le Saint-Esprit : elle est séparée de ce qu’elle a de grossier et de propre, comme le feu l’est de la matière qui le retenait lorsqu’il passe dans un feu qui lui est beaucoup supérieur. Le Saint-Esprit sépare notre esprit du grossier de ce que nous avons de propre. Il le fait d’une manière si secrète que l’on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, mais enfin il l’attire, le perd et le mélange avec son Tout. Il reçoit cette petite étincelle dans cette mer immense de lumière et d’ardeur. L’esprit passe dans la Vérité immense, qui est la seule lumière ; et la volonté dans l’Amour, [31] qui est son lieu propre, de sorte que cet amour borné et limité, à force de se tourner comme la flamme vers ce Tout immense, se détache insensiblement de ce qui l’arrêtait et se rejoint à son principe, qui est ce Dieu tout amour176.

On voit par là que nous ne serons jamais réunis à ce Tout lumineux et ardent que nous ne perdions ce que nous avons de propre, qui nous retient attachés à nous-mêmes. Cela est naturel et facile ; il n’y a rien là d’étrange ni de barbare. Lorsque Jésus-Christ parle de la simplicité, ne dit-il pas : Si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux177 ? C’est-à-dire, si votre esprit est purifié par le Saint-Esprit, vos actions seront pures ; vos pensées et tout votre extérieur sera purifié par cette simplicité.

Après avoir parlé de la purification et de l’entière désappropriation, il faut voir ce que Jésus-Christ dit à Nicodème sur la nouvelle vie : Si vous ne renaissez de nouveau, vous ne pouvez entrer au Royaume du Ciel, et tout ce que contient cet admirable Évangile où il dit des choses si profondes. Il fait voir que ce qui est né de l’Esprit, est esprit, et ce qui est né de la chair, est chair. Nous sortons de la circonférence de la chair et du monde par la désappropriation, et le Saint-Esprit devenant principe de nos œuvres : elles sont nées de l’Esprit178. De plus, par la régénération ou la nouvelle vie, nous sommes faits spirituels, de charnels que nous étions, et cette opération est du Saint-Esprit qui purifie absolument l’esprit. Lorsqu’il est purifié, l’Esprit Saint nous anime, et Jésus-Christ devient notre vie179, comme saint Jean dit que ceux qui sont [32] les enfants de Dieu sont ceux qui ne sont point nés de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de la volonté de Dieu180. Saint Pierre ne nous exhorte-t-il pas à devenir enfants et à nous nourrir du lait spirituel, comme des enfants nouvellement nés181 par cette nouvelle naissance dont Jésus-Christ parle à Nicodème et à ses disciples : Si vous ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez point au Royaume des Cieux : il est pour ceux qui leur ressemblent ? 182. Jésus-Christ ne se dit-il pas voie, par laquelle nous devons marcher ; vérité, qui doit nous éclairer ; et vie, qui nous doit animer et vivifier183 ? Ailleurs : Je suis le principe qui parle même à vous184 ? C’est comme s’il disait : « Si vous écoutiez mes paroles et que vous les gardiez, je deviendrais moi-même le principe de toutes vos actions et de vos paroles, je parlerais par vous, et je me ferais entendre en vous ; et ensuite, je parlerais par vous aux autres ». Ce qui regarde la vie apostolique185.

Nous disons que le Verbe s’incarne mystiquement en l’âme lorsqu’elle est régénérée. Cette demeure du Verbe dans l’âme et cette union d’unité, (dont Jésus-Christ parle), ne di[sen]t-elle[s] pas toutes ces choses ? Nous viendrons en lui186, etc. Nous verrons ci-dessous ce qu’en dit saint Paul.

L’âme devenue nouvelle créature en Jésus-Christ, passée avec lui en Dieu et transformée en son image187, participe au-dedans au commerce ineffable de la Sainte Trinité. Et comme Dieu est un et multiplié, plus cette âme est [33] une au-dedans, plus elle est multipliée au-dehors pour le bien de ses frères188, s’oubliant de toute elle-même pour leur avantage, et cela par rapport à la gloire de Dieu. J’entends [en] ce qui regarde les choses spirituelles, et non les besoins naturels de la vie. Elle imite la vie apostolique de Jésus-Christ après avoir pratiqué sa vie cachée ; elle est toute employée à procurer leur salut. Alors Dieu devient le principe unique des paroles de cette âme. On ne peut rien faire par soi-même, mais un autre Esprit se sert de la plume et de la langue de ces personnes. Et si cet Esprit ne les anime pas, ils restent dans une pure ignorance. Et lorsqu’on leur parle de ce qu’ils ont écrit, et qu’on veut leur en faire rendre raison, ils sont souvent étonnés qu’ils n’y entendent rien à moins que cet Esprit directeur ne le leur remette dans l’esprit. On fait des hymnes à la louange de Dieu : l’esprit et le cœur sont employés par lui sans savoir comment cela se fait. C’est ce que Jésus-Christ disait à Nicodème : L’esprit souffle où il veut ; on ne sait ni d’où il vient ni où il va189. Son souffle et son impulsion met[tent] tout en mouvement ; s’il se retire, tout reste comme une montre Démontée, qui ne peut aller que par son ressort. J’ai tant écrit sur tout cela que ceci suffit.

Quand Jésus-Christ parle de cette union à Dieu, il parle en même temps de l’unité entre tous ses membres : Père, qu’ils soient comme nous sommes un190. Si les esprits étaient purifiés et désappropriés en pareil degré, il y aurait entre eux une union d’unité admirable. Il est aisé de comprendre que tous les esprits, étant émanés de Dieu, auraient un égal instinct de [34] réunion à leur principe s’ils étaient entièrement dégagés des obstacles qui empêchent cette union. Mais comme les obstacles sont grands dans la plupart, plus les obstacles à la réunion sont grands, plus ils impriment la division ; et plus ces obstacles sont ôtés, plus les esprits ont de liaison. Lorsqu’ils sont dégagés selon leur degré, ils tendent ensemble selon le même degré à leur réunion, mais lorsqu’ils sont parfaitement purifiés, ils se perdent dans l’Unité et deviennent un dans cette perte, avec un rapport et une unité qu’on aurait peine à comprendre. Comme il y a, dit Jésus-Christ, plusieurs demeures dans la maison de mon Père191, il y a différents degrés des esprits purifiés. Les uns le sont éminemment et avec une étendue admirable car, quoiqu’au Ciel tous les esprits soient entièrement purifiés et désappropriés, la perfection et l’étendue n’en est pas pareille. L’entière désappropriation fait que tous les bienheureux sont unis, mais ceux qui sont en pareil degré sont bien plus un, ayant entre eux un rapport entier. Sur la terre, même les esprits purgés éprouvent cette liaison ; et plus Dieu les destine à une même perfection, plus il les rend uniformes. Saint Paul, parlant aux Corinthiens, leur dit : Je suis avec vous en esprit au milieu de vous par la puissance de Dieu192.

Pour revenir à ce que Jésus-Christ dit à Nicodème, après les choses admirables qui sont rapportées dans l’Evangile, il lui fait voir que ce sont là des choses toutes communes et de la terre. Que serait-ce donc, dit Jésus-Christ, si je vous parlais des choses du Ciel193 ? Il y a donc des choses plus élevées qu’il a tues, comme il le [35] dit à la Cène à ses disciples, après leur avoir enseigné les mystères admirables de l’union et de l’unité, qu’il aurait bien d’autres choses à leur dire, mais qu’ils n’étaient pas capables de les porter. Lors, ajoute-t-il, que l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité194 ; vous expérimenterez alors ce que vous ne faites qu’écouter : en ce temps-là vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous195.

Saint Paul parle aussi des états des plus consommés des mystiques. Et s’il ne se sert point de termes extraordinaires, c’est qu’il en parle en grand maître qui, possédant sa matière, la tourne comme il lui plaît. Car il ne faut pas croire que tous ces grands mots qui sont si durs à entendre, viennent d’un état plus avancé : au contraire, ils viennent ou d’un défaut d’expression, ou d’une expérience trop bornée et qui n’a pas eu toute son étendue, ou à dessein et pour cacher les mystères de Dieu, comme il est dit ci-dessus.

Voyons comme parle saint Paul de la perte en Dieu. Nous sommes morts et notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu196, ce qui revient aux paroles de Jésus-Christ : Mon Père, qu’ils soient un comme Vous et Moi sommes un. Vous êtes morts, c’est-à-dire renoncés. Dans un autre endroit, il dit : Tandis que nous vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort pour Jésus, afin que la vie de Jésus se manifeste dans notre chair mortelle. La mort opère en nous, et la vie en vous autres197. Ensuite : Si nous sommes morts avec Jésus-Christ, nous ressusciterons avec lui198, c’est-à-dire, si nous sommes morts par le renoncement et la [36] pauvreté d’esprit, nous ressusciterons avec Jésus-Christ de la résurrection spirituelle et mystique pour n’être plus à nous-mêmes, mais à celui qui nous a rachetés d’un grand prix, qui est mort et ressuscité pour nous199. Nous ne sommes plus à nous-mêmes sitôt que nous sommes désappropriés, que nous avons perdu notre propre âme en Dieu. Nous sommes transformés en l’image de Dieu200 c’est-à-dire transformés en Jésus-Christ, qui est l’image du Père, de sorte, dit-il ailleurs, que je ne vis plus, moi, mais Jésus-Christ vit seul en moi201. Je lui ai cédé par une entière désappropriation la place que je tenais en moi et que j’avais usurpée.

Lorsque les mystiques parlent de l’incarnation mystique, c’est la même chose dont parle saint Paul par le terme de formation de Jésus-Christ en nous202, qu’il appelle aussi révélation de Jésus-Christ203, non une révélation en lumière, mais une connaissance expérimentale du même Jésus-Christ. Il est dit ailleurs : A qui Jésus-Christ a-t-il été révélé ou manifesté204 ? Ce n’est pas une révélation de quelque prérogative particulière, ou de quelque autre chose lumineuse ou sensible, mais de Lui-même, suprême vérité, lorsqu’Il est formé en notre âme tel qu’Il est en justice et sainteté. Car saint Paul faisait une grande différence de l’apparition de Jésus-Christ lors de sa conversion et de cette formation et révélation de Jésus-Christ, qu’il exprime encore par ces paroles : Lorsque Jésus-Christ, qui est notre vie, viendra à paraître205 ; et encore de cette autre [parole] où Jésus-Christ lui-même dit qu’il est [37] la résurrection et la vie206 et [celle où] saint Paul [dit] qu’il ne vit plus, c’est-à-dire en lui-même, le moi étant détruit, mais que Jésus-Christ vit en lui, comme principe vivant et vivifiant.

Pour ce qui est de l’état de mort et de sépulture, saint Paul ne dit-il pas qu’il faut que nous soyons ensevelis avec Jésus Christ207, c’est-à-dire tellement dérobés aux yeux des autres et de nous-mêmes qu’on ne voie ni n’aperçoive plus rien de nous et que nous ne nous voyions plus nous-mêmes ?

Le même Apôtre ne parle-t-il pas de la motion du Saint-Esprit dans la prière, lorsqu’il dit : Nous ne savons pas ce qu’il faut demander, ni le demander comme il faut208 ? Ce qui est conforme à ce que dit Jésus-Christ : Votre Père céleste sait vos besoins avant que vous les lui demandiez209. Saint Paul ajoute : Mais le Saint-Esprit le demande pour nous avec des gémissements ineffables, car l’esprit connaît ce que l’esprit désire, et demande pour les Saints ce qui est bon, ce qui est parfait. Il n’y a rien de bon et de parfait que ce que l’Esprit désire. Il dit encore que l’Esprit prie en nous, que celui qui adhère à Dieu devient un même esprit avec lui210. [Et encore, fort expressément, que les enfants de Dieu sont mûs et agis par l’Esprit de Dieu211.]

Lorsqu’il parle de la foi, avec quelle énergie ne le fait-il pas ? Il fait même voir que la foi fut imputée à justice à Abraham, parce qu’il crut contre toute espérance212 au-dessus de tous les témoignages contraires, ce que nous appelons foi nue et qui a rapport à ce que dit Jésus-Christ : [38] Thomas, tu as cru parce que tu as vu, heureux ceux qui croiront et ne verront pas213 ! Nous appelons foi lumineuse celle qui est fondée sur les témoignages [ou marques extérieures], foi nue celle qui étant destituée de toute sorte de témoignages, s’élève au-dessus de tous les témoignages pour croire au-dessus de ces mêmes témoignages la Vérité en elle-même, et non dans ses effets discernés et connus.

L’oraison passive n’est-elle pas cette adhérence continuelle à Dieu qui nous fait être un même esprit avec Lui214 ? Car il ne faut pas croire que l’oraison passive soit une oraison destituée de vie, comme ce qu’on exerce sur un mort ; mais c’est une adhérence libre, un concours vital, qui laisse faire librement à l’agent ce qu’il lui plaît sans vouloir mettre aucun obstacle à ce qu’il fait et même le regarder, demeurant mort à l’action propre, quoique plein de vie, pour adhérer à Dieu et le laisser faire ce qu’il lui plaît.

Lorsque saint Paul parle des voies secrètes et cachées par lesquelles Dieu conduit les âmes, ne dit-il pas : O altitudo215, etc. Dans un autre endroit, il dit : Nous prêchons la sagesse entre les parfaits : la sagesse de Dieu cachée et renfermée dans un mystère que Dieu nous a révélé par son Esprit, parce que l’esprit pénètre tout, et même ce qu’il y a en Dieu de plus profond et caché216 ? Et Jésus-Christ dans un transport d’esprit dit : Père, je vous rends grâces, de ce que vous avez caché vos secrets aux sages et prudents et les avez révélés aux petits. Oui, mon Père, parce que vous l’avez ainsi voulu217, que les sages et les [39] savants ne présument jamais pénétrer cette science qu’en devenant petits. Jésus-Christ a préféré les enfants et cette simplicité enfantine à tout autre état.

Quand il s’agit d’être destitué de toute force propre pour entrer dans la force du Seigneur, outre ce que dit ailleurs l’Ecriture : L’homme ne sera jamais fort de sa propre force ; j’entrerai dans la puissance du Seigneur218, saint Paul ne dit-il pas : C’est dans ma faiblesse que je trouve ma force219 ?

Outre l’état d’épreuves que nous voyons dans l’Ancien Testament en Job, Tobie, David, les Prophètes, etc., saint Paul ne fait-il pas le dénombrement de celles qu’il a éprouvées en toute manière220? David ne dit-il pas que Dieu a éprouvé son cœur221 ? N’est-il pas dit que Dieu est un feu dévorant et consumant222 ?

S’il s’agit de gloire, saint Paul ne se glorifie que dans la croix de Jésus-Christ223 mais pour la charité ou l’Amour pur, que ne dit-il pas ? Outre David, qui fait voir qu’il n’a rien à désirer au ciel ni en terre que Dieu224, Paul, après Moïse225, veut bien être anathème pour ses frères226. Quoique ce ne soit qu’une charité dérivante, que ne voudrait-il pas faire pour le souverain bien lui-même ? Mais quelle estime de la charité fait celui qui dit : Quand je livrerais mon corps aux flammes, quand je parlerais le langage des Anges, quand je donnerais tout mon bien aux pauvres etc., si je n’ai la charité, je ne suis rien227. Celui qui parle de la sorte, [40] reconnaissait la Charité infiniment au-dessus de tout cela. Il prétend que sans la charité les plus grandes œuvres sont comme un airain résonnant, qui éclatent au-dehors, font du bruit, mais sont vides au-dedans, étant destituées de la charité qui donne la vie et la valeur à tout le reste. Je sais que le motif de la récompense est utile, et même nécessaire pour les commençants, que c’est souvent le plus fort motif de la conversion, mais il ne faut pas en rester là. C’est la porte : qui voudrait toujours rester à la porte parce qu’on y a passé, paraîtrait extravagant. Car le même Jésus-Christ qui nous a assuré qu’il est la porte par où il faut passer, nous apprend en même temps qu’il est la voie qu’il faut suivre après être entré par la porte. Il entrera, dit Jésus-Christ, et sortira par moi228 : passage qui veut aussi marquer qu’on entre par Jésus-Christ en son Père et qu’on sort par lui dans la vie apostolique, et que c’est le même Jésus-Christ qui nous ayant fait passer en son Père, devient le principe de ce que fait l’homme qui est apostolique, non par choix propre, mais par état, comme dit saint Paul, par la vocation et l’appel de Dieu229, sur quoi Jésus-Christ dit à ses Apôtres : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et tirés du monde230.

Que ne dit pas saint Paul de cette paix au-dessus de tout sentiment231 qui est la même que Jésus-Christ donne à ses Apôtres lorsqu’il leur dit : Je vous donne ma paix, je ne vous la donne pas comme le monde la donne232. Jésus-Christ dit : L’Esprit consolateur demeurera en vous233. Si l’Esprit consolateur demeure en nous, qui [41] peut nous affliger ? Nous ne nous affligeons pour l’ordinaire que pour notre propre intérêt, mais lorsque le Saint-Esprit a détruit le notre propre, le moi, et qu’il habite en nous, notre joie est alors pleine et parfaite, parce que cette joie n’est pas en nous pour nous, mais en Dieu pour Dieu. C’est ce que disait la sainte Vierge : Et exultavit spiritus meus in Deo salutari meo234. Saint Paul nous dit de nous réjouir sans cesse dans le Seigneur235, et Jésus-Christ nous assure que rien ne nous ravira notre joie236.

Pour ce qui est de la stabilité dans la charité ou Amour pur, nous sommes assurés que les puissances, les principautés, les tourments, la mort même ne nous sépareront pas de la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ237. C’est l’assurance que Jésus-Christ donna lorsqu’il dit : Nul ne vous ravira votre joie : cette joie qui vient du pur amour, qui, comme dit S. Jean, bannit toute crainte238 : parce que nous ne craignons que par rapport à nous et que le parfait amour bannissant tout rapport à soi, en bannit toute crainte. Rien n’égale la dignité de l’amour ; c’est pourquoi il est écrit : Quand un homme donnerait tout ce qu’il possède pour l’amour, il compterait tout cela pour rien239 au prix de l’amour. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si l’amour nous dépouille de tout pour nous posséder pleinement. Il est encore dit dans les Cantiques que la multitude de grandes eaux ne saurait éteindre la charité240. Et pourquoi ne peut-elle s’éteindre ? C’est que celui qui demeure en charité demeure en Dieu : [42] car Dieu est charité241. Dieu, dit l’Apôtre, nous fortifie dans l’homme intérieur par son Esprit ; Jésus-Christ habite par la foi dans nos cœurs. Nous sommes enracinés et fondés dans la charité, afin que nous soyons comblés de toute la plénitude de Dieu ; celui qui par sa puissance agit en nous avec efficace, fait infiniment plus que tout ce que nous demandons et pensons242. Il n’est point parlé ici d’un état passager, mais d’un état affermi (manet, habitat), ce qui se rapporte aux paroles de Jésus-Christ : Nous ferons notre DEMEURE en lui243. Ce n’est donc plus une chose momentanée, mais un état réel. Si celui qui demeure en charité demeure en Dieu, si celui qui adhère à Dieu devient un même esprit avec Lui, si on passe en Dieu, si on est transformé en Lui, qui peut condamner ou censurer ce qu’en disent les mystiques ?

Il y a tant d’autres passages dans le Nouveau Testament, et un si grand nombre dans l’Ancien, que si on voulait les citer, on en ferait un volume. Ceci suffit pour faire remarquer que LA VIE INTÉRIEURE n’est pas une chimère puisqu’elle est fondée en Jésus-Christ et par lui, soutenue par saint Paul et par une infinité de saints ; et aussi, [cela suffit] pour en faire voir la simplicité, (qui est la première chose que je me suis proposée), et [pour faire remarquer244] que les termes extraordinaires ne viennent que parce que nous ne savons pas nous exprimer. Un homme intérieur doit être un Évangile vivant, mais il est caché aux sages et savants et n’est connu que des petits, ses semblables.

Si ceux qui, comme dit saint Jude, blasphèment les choses saintes245 voulaient travailler à en faire l’expérience, ils verraient qu’on leur [43] en dit trop peu. Nul ne demeure en même situation : il faut avancer, ou reculer. Si celui qui n’avance pas recule, celui qui, après une parfaite conversion, ne recule point et tend toujours à sa fin y doit enfin arriver. Si l’on pensait avec David que tout notre bien est d’adhérer à Dieu246, qu’on le cherchât sans cesse, cherchant toujours Sa face247 et adhérant sans cesse à lui par le renoncement continuel, ils en éprouveraient plus qu’on ne peut leur en exprimer. Rien n’est plus simple que ce qu’on déduit ici : c’est pourtant là toute l’économie de l’intérieur.

Esprit Saint, répandez-Vous en nos cœurs, délivrez-nous par votre vérité des erreurs et du mensonge, et faites éprouver à ceux qui combattent vos voies que votre joug est doux et votre fardeau léger248 ! Qu’ils adorent ce qu’ils ont méprisé, qu’ils méprisent ce qu’ils ont adoré, et que ce soit en Vous que nous agissions, puisque c’est en Vous que nous sommes. Amen, Jésus !

*1.03 Lecture, matière, usage des livres intérieurs.

[44] J’avoue que je n’ai aucun talent pour élever ni aider les âmes par la voie de la méditation, quoique j’aie tâché de la faire plusieurs années mais avec peu de succès, Dieu ensuite m’ayant attirée tout d’un coup au silence intérieur249. J’ai même éprouvé en autrui la méditation trop longtemps continuée, peu fructueuse. Lorsque les vérités qu’on médite ont fait l’effet que Dieu en prétend, l’âme se dessèche peu à peu et ne trouvant plus rien dans la méditation, elle a besoin de changer de route. Je crois que si les âmes accompagnaient une méditation courte d’un recueillement intérieur, regardant Dieu en elles, elles avanceraient bien plus vite et acquerraient bientôt un état plus parfait.

Si au lieu de faire de longues lectures, elles lisaient sans précipitation, laissant la lecture sitôt qu’elles se sentent touchées, et la reprenant [45] lorsque la touche est passée, la lecture leur serait un grand profit, et peut-être que cette manière leur servirait beaucoup plus qu’une méditation raisonnée250. Mais il semble qu’on ne lise les livres spirituels que pour étudier et en savoir discourir. Cette précipitation de lecture fait qu’ils profitent à peu, et nuisent à beaucoup. Car comme les livres intérieurs sont faits plus pour recueillir que pour instruire, quoiqu’ils fassent l’un et l’autre, et plutôt pour se faire goûter que pour se faire examiner, ceux qui les lisent ou par curiosité ou par étude, ou pour les examiner, n’en tirent aucun fruit, la précipitation faisant perdre l’onction, qui est le propre caractère de ces livres. Ou on les a à dégoût, ou on regarde ce qui y est dit comme des raisonnements outrés, comme un fanatisme251 qu’on prend plaisir à censurer ; et souvent on se fait une loi de les combattre ouvertement, de les déconseiller comme quelque chose de dangereux. Je m’assure que toute personne qui les lira avec humilité en la manière que j’ai dit et avec un véritable dessein d’en profiter, y trouvera une vie secrète, une onction cachée, et un amour de Dieu qu’il n’avait pas éprouvé auparavant.

J’avoue donc que je n’ai aucun talent pour écrire et parler des voies de la méditation. Peut- être est-ce par la raison que j’ai dite. Peut-être est-ce aussi que, comme il y a une multitude d’auteurs qui ont écrit là-dessus et que je n’ai point écrit ni par choix ni d’une manière préméditée, - le252 besoin de l’intérieur étant plus grand que jamais, cet intérieur étant ignoré et même combattu par des gens qui n’en ont aucune expérience - Dieu a voulu que, toute ignorante que je suis, j’écrivisse sur ces matières. [46] Je l’ai fait comme il est venu. Dieu, peut-être, a permis que je n’aie aucun autre talent, et que toute idée du reste me fût ôtée, parce qu’il ne voulait que cela de moi.

C’est à nous à faire simplement ce que Dieu nous fait faire, sans nous mêler de ce qu’Il ne nous demande pas. Quiconque outrepasse le don du Seigneur ou suit des raisons politiques en écrivant, écrit certainement par son propre esprit et, sortant de l’ordre de Dieu, il ne fait aucun fruit ; et ce qu’on lit, quoique bien raisonné, étant destitué d’esprit et de vie, ne peut que contenter l’esprit et non toucher le cœur. C’est cette fidélité à suivre l’Esprit de Dieu et à ne s’y point mêler soi-même sous quelque prétexte que ce puisse être, qui est seule capable de porter [par ce qu’on écrit] l’esprit de grâce et d’amour, pourvu qu’il soit lu avec la même simplicité et fidélité qu’il a été écrit. Mais comme il y a peu de personnes assez fidèles pour écrire en lumière divine, quoiqu’en ténèbres, il y a aussi peu de personnes assez fidèles pour lire en la manière que je dis. Il y a encore une raison de cette [fructueuse] manière de lire : c’est que les livres intérieurs écrits par l’Esprit de Dieu étant la manne cachée, et cette manne ayant tous les goûts, il arrive de là que chacun les entend selon son goût et sa portée et qu’il en tire infailliblement le profit qu’il doit en tirer.

Au lieu que, les lisant ou par curiosité ou par quelque motif imparfait que ce soit, on les lit souvent à sa ruine : on s’attribue des états, on veut voir et sonder si on est comme il est écrit, on se croit dans un état avancé lorsqu’on n’est que dans le commencement, on fait pour ainsi dire un pot-pourri de tous les états ; on varie [47] autant pour les pensées que pour le désir qu’on a de voir des sentiments différents. Restant ainsi perplexe, sans savoir que s’appliquer, on va à tâtons, ne faisant que faire et défaire ; et voulant suivre non une chose générale mais spécifique, et qui était très propre pour la personne à laquelle elle a été écrite, on n’entre jamais dans ce que Dieu veut de nous ; ou bien on a trop de défiance de sa voie ou trop de présomption. Et c’est en ce sens que la lettre tue et que l’esprit vivifie253.

Ces sortes d’écrits ont plus de rapport qu’aucuns à l’Ecriture sainte : plus on les lit simplement, plus l’âme y trouve cette nourriture foncière qui est l’esprit qui vivifie et non la lettre qui tue. Il faut remarquer qu’outre le propre caractère des livres intérieurs, à l’exclusion des autres, qui est d’entrer par le dedans, par l’intime de l’âme, touchant le même endroit dont ils parlent, en sorte qu’ils semblent passer tout droit au cœur sans l’entremise des sens, et que celui qui les lit semble tirer l’onction de son propre fond et non de la lecture - ce qu’il lit étant si propre à son âme qu’il paraît que la lecture ne fait que remuer ce qu’il avait déjà - outre, dis-je, ce caractère des livres intérieurs et écrits par la motion de l’Esprit Saint, ils ont encore celui-ci que la personne qui les lit simplement ne les entend que selon sa portée : les mêmes choses qu’il entendait d’une façon dans un temps moins avancé, il les entend d’une toute autre manière dans un état plus avancé, et toujours selon son besoin présent. Ce privilège qui semble n’être réservé que pour l’Ecriture sainte, s’étend aussi sur les livres intérieurs qui sont [48] écrits par son Esprit et qui ne sont pas un fruit de l’étude ; de sorte que d’autant plus que les livres intérieurs sont écrits par le mouvement de l’Esprit de Dieu, d’autant plus ont-ils une nourriture cachée. Ce que n’ont pas les autres qui sont les fruits de l’étude : quoiqu’ils semblent dire la même chose, ils sont secs et sans vie, destitués de cet humide radical254 qui entretient la vie de l’âme. Or ces lectures quelque avancées qu’elles soient, ne nuiront point à une âme simple et peuvent lui servir beaucoup. Ces gens qui abusent de ces lectures sont des gens pleins d’orgueil qui abusent aussi de l’Ecriture, ce que l’Apôtre appelle blasphémer contre les choses saintes255.

Il y a dans les livres intérieurs les maximes générales et les spécifiques, ou les routes et les sentiers particuliers par lesquels Dieu conduit. Il y a le renoncement, la mort à soi-même, les épreuves, les humiliations, la foi simple et nue, l’Amour pur, l’abandonnement de tout soi-même entre les mains de Dieu, la candeur, l’innocence, mourir au vieil homme pour se vêtir de nouveau, se quitter soi-même, (ce moi ennemi de Jésus-Christ). Se laisser mener à Dieu à l’aveugle, préférer Son ordre divin sur nous et Sa volonté à toute dévotion particulière - un amour souverain qui nous porte à vouloir Dieu pour Dieu et non pour nous, à préférer Sa gloire et Son bon plaisir à tout intérêt nôtre, quel qu’il soit, en temps et en éternité. Et bien d’autres maximes, voies, sentiers, conseils généraux. Il y a outre cela, dans ce général, un moyen spécifique que Dieu a choisi pour chacun de nous ; et ce moyen est tellement spécifique pour [49] nous, (quoiqu’il ait rapport aux autres dans le général,) que qui voudrait s’en écarter pour suivre celui qui est spécifique pour un autre, se méprendrait assurément et prendrait le change256.

Il faut donc suivre Dieu à chaque pas dans l’état et la condition où Il nous met, et Le suivre selon les conseils qui nous sont donnés ou au-dehors, par quelque personne expérimentée, ou au-dedans, par le mouvement de la grâce ; mais cet ordre divin se déclare assez pour chacun de nous par tous les moments et les événements de la vie.

Cependant au lieu de faire usage du moment divin et de la conduite générale pour tous avec ce qui nous est spécifique pour nous-mêmes, nous voulons suivre les avis spécifiques pour d’autres, et nous nous brouillons incessamment, voulant agir selon la vue présente puisée dans une lecture qui regardait le spécifique d’un autre. Et ainsi on n’entre jamais dans une véritable paix.

Mais, dira-t-on, je crains de me trop avancer, de quitter trop tôt la méditation. Si vous pouvez méditer, faites-le ; si la méditation vous profite, ne la quittez pas. Mais ne troublez point le repos des autres par vos inquiétudes, ni votre propre repos par vos fréquents retours. Si celui qui ne peut méditer ne pouvait prier, il serait fort à plaindre et serait bien éloigné de pouvoir obéir à Jésus-Christ, qui ne dit pas : méditez toujours, - il en connaissait trop l’impossibilité, - mais priez toujours257.

Or on peut donc prier sans méditer, et même sans rien savoir. Et cette prière est la prière du cœur, la prière ineffable, dont la plus parfaite est un fruit de l’amour, et la moins parfaite le sentiment de nos besoins. O que l’indigence est [50] éloquente ! On n’a point besoin de maître qui enseigne à un pauvre ce qu’il faut demander et la manière de le demander. La méditation est une bonne chose, mais ce n’est point une prière. Saint Paul, qui après Jésus-Christ nous dit de prier sans cesse258, ne nous dit point de méditer sans cesse. Mais, dira-t-on, il faut s’inculquer les vérités : cela se fait aussi par la lecture des vérités solides lues comme j’ai dit au commencement. Cependant, je voudrais prendre outre cela un temps pour prier et pour répandre mon âme en la présence de Dieu. Ainsi, on peut contenter tout le monde : lire les grandes vérités de la religion, si respectables d’elles-mêmes, avec cette application de repos et de cessation pour s’en laisser pénétrer, et prier dans le temps destiné pour prier. Or de toutes les prières, celle de foi est la plus glorieuse à Dieu et la plus utile à l’homme, selon le témoignage de Jésus-Christ même, qui assure que tout ce qu’on demandera avec foi, on l’obtiendra259.

Pour ce qui est de certains sentiers de mort et de purification, il est sûr que tous les saints y ont passé, que tous se sont plaints de leurs peines. Les gens du monde n’éprouvent ni peines intérieures ni tentation, parce qu’ils se laissent aller avec une licence effrénée à tout ce que le Démon et la nature corrompue leur inspirent ; bien loin d’en avoir de la peine, ils n’y font pas même attention. Il n’en est pas ainsi des âmes intérieures qui, toujours attentives à ce que Dieu veut d’elles, tâchent de le suivre pas à pas. Elles sentent vivement les obstacles du Démon et de la nature corrompue : elles comprennent qu’il faut mourir à celle-ci et que, pour le faire [51] efficacement, il faut renoncer à tous ses désirs et à toutes ses cupidités, n’en admettant aucune et pour ce qui regarde le Démon, prier et s’abandonner à Dieu afin qu’il nous en délivre.

Mais comme la nature corrompue est plus maligne que le Diable, il faut remarquer que plus on travaille à la dompter par le dehors, plus elle s’enfonce au-dedans ; plus on dompte la chair, plus elle tourne sa malignité du côté de l’esprit. Ainsi ce travail purement extérieur n’étant pas suffisant, quoiqu’il soit presque le seul que nous puissions pratiquer : Dieu, voyant l’usage que nous faisons de la bonne volonté qu’il a mise en nous, vient lui-même combattre cette nature corrompue dans tous ses retranchements. On sent alors que le travail qu’on faisait avec tant de peine et de plaisir tout ensemble, (parce que cette nature maligne se plaisait dans son travail,) on sent, dis-je, que ce travail tombe des mains. Et l’âme ne peut plus faire autre chose, désespérant de toutes ses œuvres de justice, que de se tourner vers son Dieu avec un acquiescement amoureux, et lui dire : Faites donc vous-même cette œuvre, puisque nul autre ne la peut faire ; je sens que je n’y puis rien. Alors le Maître met la main à l’œuvre ; mais combien de coups de marteau, combien de peines et de souffrances ! Or la nature est si maligne que plus on la met à l’étroit, plus elle augmente sa malice, en sorte qu’il semble qu’elle devienne tous les jours plus mauvaise. Le Démon se joint souvent à elle, et la rend toute diabolique260. Dieu la détruirait en un instant si l’âme pouvait porter une opération si forte, mais elle se défend de toutes ses forces, elle regarde comme mal son plus grand bien, de sorte que ce fort et [52] puissant Dieu est comme obligé de ménager la force de l’âme jusqu’à ce qu’Il chasse tout à fait [cette nature maligne].

Lorsqu’elle est plus proche de sa défaite, plus elle augmente en malignité, de sorte que très souvent on retournerait en arrière si Dieu n’assistait l’âme. Plusieurs le font cependant. C’est pourquoi Jésus-Christ dit que celui qui ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n’est pas propre pour le royaume de Dieu261 : il veut quitter la conduite de Dieu pour entrer dans sa propre conduite. Non assurément, ô Amour, ces âmes ne sont pas propres pour Votre royaume : Vous ne régnerez jamais parfaitement en elles, puisqu’elles ne Vous laissent pas user de Votre domaine et de Votre souveraineté pour les mettre haut et bas, et en faire ce qu’il Vous plaît en temps et éternité. La défense que l’Ange fit à Loth et à sa famille de ne point regarder derrière soi dans l’embrasement de Sodome262 est bien mystérieuse. La femme, comme faible et curieuse, se retourna et fut changée en statue de sel. Que notre fausse sagesse (dont le sel est la figure) nous est préjudiciable ! Que celui qui sait obéir à Dieu et s’y abandonner est heureux !

Or touchant les moyens de mort, je dis qu’entre les généraux, il y en a de spécifiques qui ne se peuvent diversifier dans les expressions autant que Dieu les diversifie en effet selon l’état, le tempérament et la force de chacun : car la même chose qui ferait mourir l’un ferait vivre l’autre, ce qui est un antidote pour l’un serait un poison pour l’autre et ce qui paraît souvent poison est un antidote merveilleux. Il faut donc que Dieu fournisse à chacun [53] les moyens de mort que Lui-même a choisis. Ce que nous pouvons faire de notre part, est de nous abandonner à Sa conduite, de Le laisser faire, d’acquiescer amoureusement à ce qu’Il ordonne, quelque peine qu’on puisse souffrir, ne point vouloir choisir le moyen, ni être comme un autre, mais comme il plaît à Dieu que nous soyons. Mais, qui est-ce qui a la fidélité de se laisser en la main de Dieu sans se mêler de soi ?

Si je savais, dira-t-on, que ce fût mon bien, je m’y laisserais. - Quoi ? Est-ce à vous de juger de ce qui est votre bien ? C’est à Dieu. - Mais, je n’aperçois plus cette conduite amoureuse de Dieu comme je la voyais au commencement ! - Si vous la voyiez toujours, vous ne mourriez point. - Mais je me persuade alors que c’est moi qui me conduis, je crains de m’égarer ! - Tenez toujours Dieu, pour ainsi dire, par la main, et vous ne vous égarerez pas. Cette main est une soumission totale, un abandon entier, un renoncement à tout intérêt, un amour souverain, une sainte haine de nous-mêmes. Nous ne nous égarerons pas par cette voie. Quand nous nous égarerions, il n’y aurait de perte que pour nous : Dieu serait toujours ce qu’Il est. J’avoue qu’il faut un grand courage, un grand abandon, un entier renoncement de soi-même. C’est aussi à quoi nous sommes exhortés.

On ne veut point s’en fier à Dieu et Le suivre par la voie qu’Il nous a choisie. Tous les conseils généraux font du bien, mais les spécifiques ne nous en feront qu’autant qu’ils seront conformes à la conduite que Dieu tient sur nous. Il faut les lire avec simplicité de cœur, en s’abandonnant totalement à Dieu afin qu’Il fasse en nous et de nous ce qu’il Lui plaira, sans [54] vouloir nous en mêler et y prendre part. Si l’on en usait de la sorte, quel fruit ne tirerait-on pas des livres intérieurs ! Ils seraient esprit et vie pour nous. Je prie Dieu de nous éclairer de Sa véritable lumière. Amen, Jésus !

J’ai oublié de dire que selon les desseins de Dieu sur les âmes, Il leur fournit des moyens conformes, soit en les laissant aller dans des lieux où elles trouvent une conduite conforme à ce que Dieu demande d’elles, soit en faisant rencontrer ou venir exprès des personnes qui leur apprennent la voie pure et droite de l’intérieur. Malheur à ceux qui n’en profitent pas ! Car Dieu ne manque jamais de son côté. Mais l’homme est si amoureux de ses raisonnements et de ses idées qu’il ne peut point suivre Dieu un temps considérable : ce ne sont que variations. Car comme nos pensées sont comme les flots de la mer qui se battent et se choquent les uns les autres, il ne peut y avoir de solidité. Et c’est un dommage irréparable que des personnes qui d’ailleurs ont d’excellentes qualités et que Dieu a appelées par tous les soins de Sa providence, demeurent arrêtées faute de mourir à elles-mêmes et à leurs faux raisonnements, et [parce] qu’elles ne veulent point se laisser conduire à Dieu.

*1.04. Que l’intérieur fait peu d’éclat.

[55] D’où vient que saint Pierre a fait tant de miracles, et qu’il n’est point parlé de ceux de saint Jean ? C’est que le premier devait établir l’extérieur de l’Eglise, et qu’il était nécessaire de contrebalancer, par des prodiges, l’humiliation et la mort infâme de celui qui l’était venu établir. De plus, la loi évangélique étant si opposée aux sentiments et aux inclinations de l’homme charnel, il fallait que les miracles emportassent sur leur volonté ce que la volonté charnelle les dissuadait d’entreprendre. Il fallait que, parmi les Juifs, les merveilles extraordinaires des Apôtres les portassent à quitter une Loi établie par les grands prodiges de Moïse. La bassesse apparente du Législateur des chrétiens devait être levée par des prodiges si incontestables qu’ils en fussent assez frappés pour voir la vérité d’une religion appuyée de cette sorte, qui en détruisait néanmoins une établie de Dieu même par des prodiges inouïs. Il semblait que la mort de Jésus-Christ eût détruit les grandes merveilles qu’il avait faites, qu’elle eût ôté l’efficacité de ses paroles de vie éternelle. Mais voyant ensuite que ses paroles étaient appuyées avec une force invincible par de pauvres pêcheurs ignorants sans aucun talent, et ses miracles relevés par d’autres plus grands encore faits par ces mêmes pêcheurs, cela gagnait les uns et portait les autres à consulter les Ecritures où ils trouvaient les propres caractères du Messie.

2. Saint Jean, quoique disciple bien-aimé du Sauveur, ne paraît point avoir fait des œuvres extérieurement si merveilleuses. Tout son bien, tant [56] que Jésus-Christ a vécu, a été de se reposer sur son sein. Il semblait n’être appliqué qu’à l’intérieur : aussi ses écrits sont-ils tous brûlants de charité, et son Evangile a été justement nommé l’Evangile spirituel263. Enfin il paraît que les autres étaient appliqués à une vie plus ambulante, et lui à une vie plus retirée. Jésus-Christ lui confia sa mère, avec laquelle il continua les communications intérieures qu’il avait eues avec Jésus-Christ.

3. Je conclus que, comme Pierre était la pierre fondamentale de l’Eglise, saint Jean était le fondement de l’intérieur. Il a rapporté ce qu’il y avait de plus divin, de plus intérieur, de plus profond dans les paroles de Jésus-Christ, que les autres avaient omis. Il est rapporté dans son Evangile qu’il précéda Pierre au sépulcre, parce qu’il avait précédé Pierre dans l’intérieur de l’Eglise ; mais il n’entra qu’après lui, parce qu’il fallait que l’extérieur de l’Eglise fût fondé et établi pendant plusieurs siècles avant que l’intérieur fût répandu dans cette même Eglise. L’intérieur s’est caché dans les déserts ; quelques particuliers y ont participé, mais il n’a point été répandu partout comme il le sera ensuite. Aussi Jésus, parlant à saint Pierre de saint Jean, lui dit : Si je veux qu’il reste jusqu’à ce que je vienne, qu’en as-tu à faire ?264 Ce qui voulait dire : « Si je veux que cet Esprit intérieur que j’ai répandu, demeure caché en lui et dans quelques particuliers jusqu’à ce que, par mon second avènement, je le répande partout, que t’importe ? ». Aussi ce renouvellement se doit faire un jour. Et pour saint Jean, Jésus-Christ faisait [57] comprendre à Pierre que [Jean] étant mort à lui-même et passé en Jésus-Christ par la transformation, il ne se devait faire en lui aucun changement, n’étant plus sujet à la variation perpétuelle des personnes [qui sont] encore en elles-mêmes.

4. Je conclus que les personnes intérieures font peu de miracles, si ce n’est des intérieurs, Dieu leur faisant mener une vie cachée parce qu’il les réserve pour lui : il les cache, comme dit l’Ecriture, dans le secret de sa face. Depuis le temps des Apôtres, toutes ou presque toutes les personnes qui ont fait des miracles éclatants, ont été conduites par les voies extraordinaires, et tout se suit en ces âmes : elles sont pour imiter la vie éclatante de Jésus-Christ. Les autres imitent la vie cachée et souffrante. C’est ainsi que chacun porte les états de Jésus-Christ : les uns, le commencement de la vie jusqu’à trente ans et la fin de cette même vie ignominieuse et souffrante, les grandes croix extérieures et intérieures, mais des croix abjectes, au lieu que les croix des autres sont glorieuses.

5. Il y en a de plus qui sont appelés, les uns à imiter la vie simple et enfantine de Jésus-Christ, les autres à la vie purement solitaire et cachée. Mais tous sont appelés à sortir d’eux-mêmes et à mourir véritablement à tout. Les uns sont appelés à de grandes épreuves intérieures, et extérieurement à une vie toute simple et commune ; d’autres ont un don singulier d’aider au prochain. Les uns et les autres excellent dans la pureté de leur amour : leur propre caractère est la charité, qui les perd en leur Etre original, d’où dérive la charité pour le prochain, [58] comme on voit en Moïse et en saint Paul. Que Dieu nous consomme tous en charité ! Amen, Jésus !

1.05. De l’avènement du Royaume de Dieu par l'intérieur.

Sur ces paroles265 : Et cet Evangile du Royaume sera prêché dans toute la terre pour servir de témoignage à toutes les nations, et c’est alors que la fin doit arriver […] Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point266.

1. Quel est l'Évangile du royaume ? C'est L'INTÉRIEUR : on n’en peut pas douter après que Jésus-Christ l'a déclaré lui-même267 lorsqu'étant interrogé : où était le royaume de Dieu, il répondit : le Royaume de Dieu n’est ni ici, ni là ; mais le Royaume de Dieu est AU-DEDANS DE VOUS. C'est donc cet Évangile intérieur qui doit être prêché par toute la terre [59] avant le second avènement du Fils de Dieu. De dire comment et par qui il sera prêché, c'est ce qu'on ignore ; mais il le fera infailliblement, et plutôt qu'on ne le pense.

Le Royaume de Dieu est certainement en celui qui cédant à Dieu tous les droits qu'il a sur soi-même, le laisse commander en souverain : car c'est le domaine que Jésus-Christ s'est acquis, que de régner sur toute l’âme, ainsi qu'il le dit à Pilate lorsqu'il lui demanda s'il était Roi268 : C'est pour cela que je suis venu en ce monde. O divin Jésus, régnez, régnez ; c'est ce que je désire passionnément. Mais il ne règne en nous qu’à proportion que nous nous démettons de tout droit sur nous, de tout intérêt pour nous, de toute propre volonté, pour n'en avoir point d'autre que la sienne ; de notre propre esprit, afin qu'il fasse glisser le sien en la place ; enfin de notre propre vie, afin qu'il soit notre résurrection et notre vie. Or il est certain que ce n'est que par le moyen de l'intérieur que Jésus-Christ règne de la sorte. Régnez donc par l'intérieur.

2. Comment cela se fera-t-il ? C'est que dans le temps que Jésus-Christ parle de son règne, il dit qu'il est269 venu enseigner LA VÉRITÉ. C'est par le moyen de la vérité qu'il doit régner. C'est par l'application à l'intérieur que l'âme toute tournée au-dedans est instruite de la vérité. Elle comprend le Tout de Dieu et son rien ; que tout rien qu’elle est, elle est un néant rebelle ; qu'elle a usurpé par son ignorance et par sa malice le règne de Dieu, voulant toujours faire sa propre volonté, et suivant en tout sa propre raison ; que par là Jésus-Christ n'était point obéi ; et que par conséquent il n’était pas Roi en elle, un Roi [60] n’étant Roi qu’autant qu'on lui est soumis ; qu'il faut donc se soumettre et se résigner sans cesse, afin que notre volonté cède la place à la sienne, sans quoi nous restons usurpateurs, et il n'est jamais Roi.

C'est l'amour qui assujettit notre volonté à Dieu, comme c'est la foi qui lui soumet absolument notre esprit. C'est donc cette foi don de Dieu, et cet amour pur qui font régner Dieu en nous. C'est la vérité qui lui prépare son royaume, et qui détruit les obstacles qui empêchent de régner. C'est elle qui éclairant l'âme de ses usurpations, la porte à tout restituer à Dieu. Jésus-Christ vient donc y régner ; et comme, selon que dit saint Paul270, il remettra le royaume à son Père, il règne dans l'âme particulière, puis il remet son royaume à son Père perdant avec lui l'âme en Dieu.

3. Dans le général de l'Eglise, lorsque l'Évangile du royaume sera prêché partout, et que Jésus-Christ aura vraiment régné en tous les cœurs, la fin du monde arrivera : il sera Roi sur la terre ; il ne l’a point encore été ; et puis il remettra son royaume à son Père pour toute l’éternité.

Un Roi non seulement commande en souverain, mais il fait faire à ses sujets pour sa gloire tout ce qu’il lui plaît. N’expose-t-il pas sans cesse leur vie pour cette même gloire ? Il leur prend tel parti qu’il lui plaît de leur bien ; il ne laisse souvent à un pauvre manœuvre qu'une très petite partie de ce qu'il gagne pour se nourrir ; il faut combattre au moindre signal, obéir sans hésitation, sans retardement, et y laisser la vie. Les hommes sont menés à [61] la boucherie ; ils y vont avec joie et tout cela pour la gloire de leur Roi et pour maintenir son royaume. Voilà comme nous devons être pour notre divin Roi : obéir à tout sans résistance, et même sans répugnance, nous laisser enlever nos biens, et lui sacrifier toutes choses, même notre propre vie.

4. Jésus-Christ a régné en quelques cœurs, mais son règne n'a pas été universel ; il faut qu'il le soit, pour accomplir cet autre parole de l'Ecriture271 : Asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que j'ai réduit vos ennemis à être comme l'escabeau de vos pieds. Ce qui ne s'entend pas d'une destruction générale, mais d'un assujettissement universel à l'empire de Jésus-Christ. Dieu détruira sans doute ceux qui ne voudront pas se soumettre ; mais il assujettira tellement les autres, qu'il en fera son marchepied ; et comme le marchepied sert de base au trône royal, ce sera cet assujettissement de toutes les volontés et de tous les esprits qui servira comme de base au trône de notre divin Roi Jésus.

C'est alors qu'il triomphera et que272 le jugement apparaîtra en victoire273. Car le jugement se fera dans l'âme particulière par la restitution totale des usurpations, ensuite par la soumission du propre esprit et de la propre volonté ; ce jugement si juste, qui fait que l'âme ne se regarde plus elle-même ni aucun intérêt, qu'elle aime la justice, qui la dépouille également de tout, ce jugement dis-je tourne en victoire pour Jésus-Christ, qui ayant détruit tous ses ennemis dans l'âme (qui sont aussi les ennemis de l’âme même) il triomphe en conquérant, il use de sa victoire, il ne cède point sa gloire à un autre, comme [62] il dit lui-même274 : Je ne céderai point ma gloire à un autre ; mais il est maître souverain de celui qui n'a plus d'autre gloire que la sienne, abhorrant plus que la mort toute gloire propre.

5. Ce qu'il fait dans l'âme particulière et vraiment intérieure, il le fera dans l'Eglise universelle, qui sera alors dans tout le monde : il triomphera, et son jugement retournera en victoire. Les hommes et tous les Anges et tous les saints en connaîtront l'équité. Ils le béniront pour cette double victoire qu’il a remporté et sur eux et sur leurs ennemis.

Il est donc constant que le royaume intérieur s'étendra partout, qu'il sera prêché partout. Il ne l’a point [encore] été de cette sorte. Les hommes ont regardé cet unique nécessaire comme l'accessoire ; et l'on connaîtra alors que c'était l'unique nécessaire, dont tout le reste dépendait. Car c'est saper le vice dans son fondement que de s'y prendre par l'intérieur, puisque la racine de tout vice est l'amour-propre et la propriété, qui ne se détruisent que par l'intérieur. Ce sont les plus opiniâtres ennemis de Jésus-Christ.

6. Lorsque nous cédons à Jésus-Christ les droits que nous avons sur nous-mêmes, il en est victorieux : lui seul le peut être car nous ne pouvons jamais les détruire : il n'y a que lui qui le puisse faire. O mon divin Roi, régnez en moi et dans tous les cœurs. Venez nous arracher cette propriété qui nous est si funeste, et qui est néanmoins si fort attachée à nous, qu'il semble qu'elle soit comme identifiée à la nature de l'homme. C'est pourquoi Jésus-Christ nous ordonne de nous275 renoncer nous-mêmes, et à [63] ce que nous avons de propre, c'est-à-dire cette propriété. Il la faut renoncer sans cesse car elle produit sans cesse dans notre fonds une infinité de fruits de sa malignité. Si Jésus-Christ ne la détruisait en nous, nous n'en viendrions jamais à bout.

7. Comment fait Jésus-Christ pour la chasser de chez nous ? Il ne fait rien d'autre que de glisser peu à peu la vie sa vie de Verbe en nous : car comme la propriété et la vie du Verbe ne peuvent subsister ensemble, il faut qu'à mesure que la vie du Verbe s'insinue en nous, la propriété se retirent : mais [d'abord] elle s'enfonce toujours plus, jusqu'à ce que la vie du Verbe à force de s'insinuer gagne tous ses retranchements. C'est alors qu'étant obligée de lui céder la place, Jésus-Christ devient la vie de notre âme, et que nous pouvons dire276 : Je ne vis pas moi ; mais Jésus-Christ vit en moi.

8. C'est donc ainsi que Jésus-Christ est ROI, et277 c'est pour cela qu'il est né et qu'il est venu en ce monde. Et aussi voulut-il qu’on mis à l'inscription de sa croix qu'il était le ROI DES JUIFS. O mon divin maître, comment vous dites-vous Roi de ces mêmes Juifs qui vous ont fait mourir ? C'est que278 mon Royaume n'est pas de ce monde. Les Juifs ont cru que je devais régner temporellement ; ils n'ont point cru ni compris que c'était sur les cœurs que je voulais régner, et sur les cœurs de ces Juifs qui ne sont point circoncis selon la chair, mais dont le cœur est circoncis : car279 le vrai Juif est celui qui l’est selon l'esprit. Or ce dont le cœur et l'esprit sont circoncis par une entière [64] désappropriation, ce sont ceux-là en qui je règne pleinement, et pour lesquelles je suis venu. Les Juifs étaient si persuadés que le règne de Jésus-Christ était temporel, que ces apôtres lui demandèrent le temps qu'il viendrait280 rétablir le royaume d'Israël. Il leur dit que pour les temps et les moments, ils étaient dans la puissance de son Père. Ils ne comprenaient point alors qu'il parlait du règne intérieur, où l'âme peut bien se préparer en se tournant intérieurement au-dedans de soi par une adhérence continuelle à Dieu : mais pour le faire régner absolument en nous par une entière désappropriation, il n’y a que Dieu qui le puisse faire par sa toute-puissance.

9. Lorsque Jésus-Christ nous ordonne de demander dans le Pater que son règne arrive, il veut qu'on demande ensuite que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. C'est comme s'il nous faisait dire : afin que vous régniez, ô Dieu, il faut que nous soyons si parfaitement désappropriés, que n'ayant plus de volonté nous ne fassions que votre volonté et jamais la nôtre ; et cela avec la perfection que les bienheureux la font dans le ciel. Ils la font avec d'autant plus de perfection qu'ils sont plus désappropriés. Que le règne de Jésus-Christ doive venir, c'est ce qui ne peut être révoqué en doute et ce règne se fera par la perte de notre volonté en celle de Dieu lorsqu'on aura prêché l'Évangile du royaume. L'Évangile a été prêché par toute la terre mais l'Évangile du royaume n’a été reçu que dans très peu de cœur ; mais lorsqu'on connaîtra ce que c'est de laisser Jésus-Christ être Roi par une entière désappropriation, on tâchera d'entrer dans ce royaume. Ce sera alors que281 [65] le Dragon sera enchaîné. Le Dragon n'est autre que l'amour-propre.

10. Saint Paul dit282, que s'il y a eu une si grande miséricorde au temps que les Juifs ont été rejetés du royaume, combien plus la miséricorde sera-t-elle plus abondante lorsqu'ils y seront admis. Ceci s'entend non seulement de la conversion des Juifs, qui arrivera sans doute ; mais de plus, de l'entrée du peuple de Dieu dans le royaume intérieur, dans ce royaume283 qui est paix et joie au S. Esprit, et que Dieu a voulu exprimer dès le commencement du monde par le repos du septième jour. C'est à quoi les Juifs étaient appelés et c'est la véritable terre promise.

Mais au lieu d'entrer dans l'esprit et la volonté de Dieu, et de comprendre que Dieu parlait de l'intérieur, ils avaient tout tourné en cérémonies légales sans penser que Dieu ne leur avait accordé une infinité de cérémonies qu'à cause de la dureté de leur cœur. C'est pourquoi il est dit en David284 : J'ai juré dans ma colère qu'ils n'entreront point dans mon repos. Et pourquoi jurez-vous cela, ô mon Dieu ? C'est parce qu'ils ne m'ont pas écouté, que leur cœur s'est endurci ; ils n'ont pas entendu cette voix intérieure par laquelle je les appelais à jouir de mon repos ; ils ont suivi le chemin de leur propre volonté ; ils ne m'ont pas obéi ; loin d'adorer mes ordres ils ont murmuré contre ma conduite. J'ai donc juré qu'ils n'entreraient point dans mon repos : aussi285 parce que ce peuple m’honorait des lèvres et que leur cœur était loin de moi, c'est pourquoi ce peuple ne sera [66] plus mon peuple286 : J'appellerai mon peuple un autre peuple qui n'était point mon peuple, et il fera ma volonté ; c'est à cela qu'on connaîtra mon peuple ; car287 les enfants de la Sagesse sont une nation qui n'est qu'obéissance et qu'amour. Ces enfants de la Sagesse sont les âmes intérieures. La Sagesse s'assied à notre porte, afin de rentrer lorsqu'on lui ouvrira. Ouvrons la porte de notre cœur à la Sagesse qui est le Verbe, il entrera et détruira lui-même nos ennemis. Venez Seigneur Jésus ! Oui je viendrai288, je viendrai pour être Roi et régner dans les cœurs.

11. Il est encore dit que ce royaume sera prêché pour servir de témoignages À TOUTES LES NATIONS : [cela nous regarde, aussi bien que tous les autres peuples différents du peuple des juifs :] de sorte que si nous avions bien voulu laisser régner Dieu en nous, il aurait été notre Roi et nous aurait délivré de tous nos ennemis. C'est donc notre faute si nous nous perdons. Je puis dire, que comme les Juifs se sont trompés en croyant que Jésus-Christ devait régner temporellement, nous nous trompons de même en ne voulant et ne connaissant qu’un régime extérieur faute de connaître et de comprendre ce règne de Dieu EN NOUS, qui nous aurait procuré le repos du Seigneur. Nous le cherchons toujours au dehors, comme les Juifs ; et ne trouvant pas ce repos promis, parce que nous le ne cherchons pas où il est, nous le cherchons toujours en multipliant incessamment nos recherches et nos pratiques, et ne le trouvons pas en tout cela ; parce que nous ne rentrons pas dans les tabernacles du dedans, dont [67] David dit289 : Seigneur que vos tabernacles sont désirables : mon cœur brûle du désir d'entrer dans votre maison. Il n'entendait pas par là seulement le tabernacle où était l’arche d’alliance mais ce tabernacle intérieur, ce repos du cœur dans le règne de Jésus-Christ : c'était ce règne, qu'il envisageait de loin, qu'il désirait avec tant de passion. Je dis donc que pour ne pas entrer dans le sanctuaire de notre intérieur, nous entassons pratique sur pratique, multiplicité sur multiplicité, de sorte que nous méritons ce reproche d’Isaïe290 : Ils se sont égarés dans la multiplicité de leurs voies et n'ont jamais dit : demeurons en repos. On se surcharge de pratiques et de prières vocales, on s'en dessèche l'esprit, qui revient de là si fatigué qu'il n'est plus propre à rien. On s'amuse à creuser des citernes rompues qui ne peuvent retenir les eaux291, au lieu d'aller à cette source d'eau vive, Jésus-Christ, qui en nous désaltérant guérirait nos maladies et nos langueurs. Or ce tumulte et cette multiplicité dégénérant en lassitude, on va chercher les amusements du siècle. Il arrive encore pis, après avoir cherché Dieu au dehors avec fatigue sans le trouver, on abandonne tout, on vient même à douter de la vérité. Cette vérité bannie, l'illusion et le mensonge prennent la place, qui font régner ses ennemis au lieu de lui ; car comme la vérité prépare le royaume à Jésus-Christ, le mensonge y fait régner son adversaire.

12. Ce royaume, décrit sous le nom du royaume des cieux, est semblable, dit Jésus-Christ292, à un homme qui ayant découvert un trésor [68] dans un champ, vend tout ce qu'il a pour acheter ce champ. Si nous connaissions le trésor admirable de l'intérieur et du règne de Dieu en nous, nous vendrions par un renoncement parfait et une désappropriation entière tout ce que nous possédons soit au dehors soit au-dedans pour l'acquérir. Il faut que notre divin Roi règne aux dépens de tout le reste, et nous pouvons dire que nous sommes Rois lorsque Jésus-Christ règne en nous ; car jusqu'alors nous sommes tyrannisées par nos passions et par la cupidité de l'amour-propre et le désir d'être quelque chose. Cet amour de la propre excellence enraciné en nous, et la propriété, tout cela étant assujetti à Jésus-Christ, ne nous domine plus ; et c'est en ce sens qu'il est dit : servir Dieu, c'est régner.

13. Il est ajouté [dans le texte de l'Évangile,] que c'est alors que la fin doit arriver. Il est certain que pour le général du monde la fin arrivera après ce règne universel de Jésus-Christ sur les âmes ; et pour le particulier, lorsque Jésus-Christ régnera en nous de la sorte on peut dire que c'est la consommation de tout état et celle de l'âme en Dieu. Il n'est plus alors question d'états ni de degrés, mais d'un moment éternel toujours le même. Ceci est confirmé parce que dit saint Paul293 : lorsque le Père aura assujetti toutes choses à Jésus-Christ, il remettra lui-même son royaume à son Père. Car il est certain que dans le monde général tout sera assujetti à Jésus-Christ par la puissance du Père ; et lorsque toutes les nations et les Juifs verront celui qu'ils ont percé294, ce sera la fin du monde. Il me semble que je vois le Fils d'un grand roi [69] qui va conquérir un royaume avec toutes les forces de son Père : il revient victorieux, mais il remet à son Père ce même royaume qu'il a conquis par les forces qui lui a communiquées. C'est ainsi que Jésus-Christ en usera dans ce royaume temporel. Car comme Verbe, il ne reçoit rien son Père qu'il ne lui rende, recoulant sans cesse dans ce principe dont il dérive : de même il rendra comme homme-Dieu l'empire et la puissance que son Père lui aura donné. Il en fait de même dans nos âmes : lorsque la puissance du Père a vaincue toutes nos résistances, et qu'il a assujetti toutes choses et nous-mêmes au Fils, que notre intérieur est devenu un royaume paisible où il commande en souverain, il remet tout à son Père, perdant l'âme avec lui en Dieu, où elle demeure cachée avec Jésus-Christ, ainsi que le dit saint Paul295 : Vous êtes morts, c'est-à-dire dépouillés de toute vie propre ; et votre vie, (qui est Jésus-Christ, comme il dit ailleurs [qu'il est] notre résurrection et notre vie,) demeure cachée en Dieu, perdue dans cet être originel où elle demeure. Car saint Paul ne dit pas, qu'elle s'y cache pour en sortir et s’y cacher de nouveau, mais qu'elle y demeure cachée, ce qui marque une certaine stabilité que j’ai nommée plus haut moment éternel.

14. Jésus-Christ pour fondement des principes avancés ici, dit296 : En vérité, pour marquer l'assurance de cette doctrine et sa vérité essentielle ; puis il ajoute : Le ciel et la terre passeront mais mes paroles ne passeront point. Comment entendez-vous cela, ô mon divin maître ? Les Évangile, et tout ce qui subsiste, [70] ne sera-t-il pas détruit avec tout le reste ? Mais cette même destruction est une certitude de la vérité de ses paroles. D'ailleurs, tous les Bienheureux ne seront tels que pour avoir gardé les paroles de Jésus-Christ ; et il n’y en entrera pas un qui [selon ses paroles,] ne soient parfaitement déapproprié, et en qui Jésus-Christ ne règne absolument. Ce que notre résistance a empêchée, le purgatoire l’achèvera297, les flammes de la justice le détruiront. C'est pourquoi il est écrit298 parlant de Jésus-Christ : Votre royaume est un royaume de justice. Non, divin Jésus, vous ne régnez que par la justice que vous faites rendre à votre Père en nous dépouillant de toutes nos usurpations pour les lui restituer ; et votre règne est la même justice, puisque vous tenez celui dans lequel vous régnez dans une désappropriation entière et dans un anéantissement total. La première fois que vous ouvrez la bouche pour parler au peuple, vous leur dites299 : Bienheureux les pauvres d'esprit. Et l'Évangéliste remarque que ce furent vos premières paroles de votre premier sermon après être sorti du désert, où vous aviez souffert l'insolente tentation du Prince de ce monde que vous étiez venus subjuguer. Vous nous instruisez par là, qu'il fallait souffrir dans le désert de la foi l'attaque de nos ennemis avant que vous puissiez régner absolument en nous par la pauvreté d'esprit et par l'entière désappropriation. C'est aux pauvres d'esprit que vous dites qu'appartient le royaume des cieux. Vous ne dites pas, ils auront en l'autre vie le royaume des cieux ; vous en parlez comme au présent : le royaume des cieux est [71] à eux. C'est avoir le royaume des cieux que de vous avoir pour Roi, ô divin Jésus. Régnez donc en nous par la perte de tout le reste, vous ne pouvez régner autrement. Les damnés sont les sujets rebelles, qui n’ont point voulu se soumettre à l'empire de Jésus-Christ : le crime et le feu les domineront. Mais les hommes faibles et propriétaires, quoique non rebelles, seront purifiés dans le purgatoire de tous les obstacles au règne de Jésus-Christ. Venez, seigneur Jésus ! Je viens bientôt.

15. On dit, il est vrai, que l'Antéchrist300 doit venir auparavant. Hélas, il n'est que trop venu ! Il est répandu dans toute la terre. Tous ceux qui s'opposent au règne de Jésus-Christ sont des antéchrists. Si saint Jean dit que ceux (I Jean 4, 3) qui nient Jésus-Christ sont des Antéchrists, combien y en a-t-il dans le siècle où nous sommes ? Combien de Sociniens301, de mauvais chrétiens, qui portent sur leur personne le signe de la bête302, son nom etc. ? Ce sont des antéchrists. Ce sont les serviteurs de la bête. Elle domine toutes les nations, elle commande sur la mer et sur la terre ; elle est couronnée car elle se fait obéir en souveraine. Mais elle est pleine de noms de blasphèmes303. Tout ceux qui jurent, qui nient Jésus-Christ, qui ne leur révèrent pas, qui s'opposent à son règne, sont des blasphémateurs. Ceux dont le dérèglement est dans leurs actions, portent son nom imprimé sur toutes les parties de leur corps ; leurs paroles sont pleines d'arrogance. Hélas ! Il n'est que trop vrai que l'Antéchrist est venu. Venez, seigneur Jésus, le [72] détruire. Emitte spiritum tuum, et creabuntur, et renovabis faciem terrae304.

16. Il y a bien de bonnes et vertueuses personnes qui persuadées, comme il est vrai, qu'il doit y avoir un renouvellement dans l'univers, croient que cela se doit faire par quelque chose de bien éclatant et sont en attente de grands événements extraordinaires ; ce qui les empêchent d'entrer dans les desseins de Dieu, et de se laisser mouvoir à son Esprit. Cela les arrête dans la voie, et les empêche d'arriver à leur fin. Ce renouvellement se fera comme le dit l'Ecriture305 : Dieu enverra son esprit, et elles seront créées de nouveau ; et ce sera alors que toute la terre sera renouvelée. Dieu enverra cet esprit intérieur dans les cœurs, qui en se glissant dans ces mêmes cœurs, nous rendra de nouvelles créatures en Jésus-Christ par la destruction du vieil homme. L'homme nouveau deviendra non seulement notre vêtement, comme dit saint Paul306 ; mais aussi notre vie. Ce sera donc par l'esprit intérieur, Esprit Saint, Esprit du Verbe, que nous serons créés de nouveau. Car qu'est-ce d'être créé de nouveau, sinon d'être fait une nouvelle créature en Jésus-Christ ?

17. Le Diable s’est opposé et s’oppose de toutes ses forces à ce que l’esprit intérieur ne se répande sur la terre. Il se sert également à ce sujet des impies, des vertueux non éclairés, des savants, pour s’opposer à l’esprit intérieur, et au renouvellement qui doit arriver par l’intérieur. C’est une chose étonnante, qu’on laisse en repos les plus grands criminels, que les plus grands vices [73] n’épouvantent pas, qu’on fasse des livres abominables, sans qu’on s’en mette en peine. Mais sitôt qu’il paraît quelque livre intérieur, toute la terre est remuée, les gens les plus contraires s’unissent en ce point, de le combattre. C’est que toute la terre a un pressentiment que c’est par l’intérieur que Ninive sera renversée. Aussi malgré les obstacles et les persécutions, l'intérieur se développe plus que jamais ; et si la crainte et l'amour-propre empêchent presque tout le monde d’y entrer, Dieu ne laisse pas de l'insinuer en quantité d'âmes : celles qui sont de bonne volonté et qui ont un désir sincère d'être à Dieu sans réserve, le goûtent ; et Dieu le donne pour récompenser les travaux de la pénitence en ceux qui n'y mettent point d'obstacles. Il y en a que Dieu y introduit d'abord. Or comme le règne de Jésus-Christ dans l'âme ne s'établit que par l'intérieur et par la destruction du vieil homme, il ne s'établira que par là dans toute la terre, et renovabis faciem terrae307. Ceci est aisé à concevoir. Car comme la réforme générale ne se peut faire que par celle des particuliers, ce sera cet esprit intérieur qui, en se répandant en chacun de nous, fera ce renouvellement général.

18. Il y en a plusieurs qui, persuadés du relâchement que les successions du temps amènent, - et que plus l'eau s'éloigne de sa source, plus elle se corrompt, - ont voulu réformer, et se sont trompés ; ils sont sortis de l'unité, et ont fait autant de monstres qu'ils ont fait d’erreurs différentes, parce qu'ils ont divisé la robe de Jésus-Christ. Ils ont fait ce que firent les soldats à sa mort : encore respectèrent-ils cette robe sans couture tissue du haut en bas, ce qui figure très [74] bien l'unité des chrétiens, car Jésus-Christ est venu réunir ce qui était dispersé308 ; et on disperse ce qu'il est venu réunir. C'est ce qui lui a fait dire : Celui qui ne sème pas avec moi, répand309. Quelques personnes zélées pour l'unité ont cru qu'il était facile de réunir extérieurement ce grand corps divisé en tant de parties ; ils y ont travaillé avec bien de la peine sans beaucoup de fruit, faute de bien concevoir que cette union ne se peut faire que par le dedans. L'union de l'âme avec Dieu (qui ne s'opère que par l'oraison), l'intérieur chrétien, la charité réuni[ssen]t toutes choses : car cette charité unissante, qui réunit l'âme à son principe, réunit de même entre eux qui sont remplis de cette charité unissante. Si nous étions tous véritablement intérieurs, nous serions parfaitement unis de cette union d'unité que Jésus-Christ demanda à son Père pour tous les chrétiens lorsqu'il dit310 : Mon Père, qu'ils soient un, comme vous et moi sommes un. Je dis donc que si nous nous appliquions véritablement à l'intérieur, nous serions tous parfaitement unis. Il n'y aurait plus de différence, comme dit saint Paul, entre l'esclave et le libre, entre le Juif et le Gentil, parce que tous seraient un en Jésus-Christ311. Cette union des âmes à Jésus-Christ ferait nécessairement l'union de ces âmes entre elles.

19. Le moyen donc d’être réunis, et de voir renouveler la face de la terre, est de travailler solidement à réformer notre INTÉRIEUR par le dépouillement du vieil homme et la désappropriation entière, ce qui se fait par l'oraison assidue et par l’exercice de la présence de Dieu. Et ceci n'est [75] point contraire aux emplois qui sont d'ordre de Dieu et qui ne sont point criminels par eux-mêmes. Ce qui fait que si peu de personnes se sont adonnées à l'intérieur, c'est qu'on s'est faussement persuadé qu'il fallait quitter toutes sortes d'emplois pour s’adonner à l'intérieur. Il n'y a aucun emploi qui y soit contraire. Saint Jean-Baptiste conseillait à chacun de se perfectionner en son état. Il n'y a guère eu d’homme plus intérieur que David ; cependant y avait-il homme plus occupé ? Lorsqu'il pécha, il n'était point sorti à la tête de ses troupes comme à l'ordinaire : c'est ce que remarque très bien l'Ecriture ; mais il était resté dans sa maison, où s'étant promené sur sa terrasse, il conçut le péché et l'enfanta. L'on dit que tous les grands emplois du Maréchal de Boucicaut ne l'empêchaient pas de faire plusieurs heures d'oraison. Saint Louis, saint Élzéar, tant de grands seigneurs de nos temps ont su allier l’intérieur avec les plus grands emplois. Il n'est donc pas nécessaire d'abandonner ses emplois ni le monde pour être intérieur ; mais il faut tâcher de répandre l'intérieur dans le monde. Il faut être séparé du monde corrompu par un détachement universel ; et c'est ce qui donne l'intérieur. Combien y en a-t-il de portés à l'amour du monde dans les cloîtres, et qui même y sont plus attachés que les personnes qui vivent au milieu du monde ? Ils n'en connaissent pas toute la laideur ; ils s’en sont fait une fausse, mais belle idée, dont ils se remplissent toujours plus, parce qu'ils n'en voient pas tous les désagréments.

20. Celui qui est intérieur et qui tâche d’avoir DIEU présent en soi, porte cette présence de Dieu partout ; et attaché uniquement à ce grand [76] objet, tout le reste lui paraît si petit, si fade qu'il n'en a que du dégoût. Cette présence de Dieu fait remplir les devoirs de l’état d'un chacun avec perfection, parce que l'âme étant bien ordonnée au-dedans et dans une continuelle adhérence à Dieu, Dieu lui fait faire tout bien, et très bien. La flexibilité de l'esprit et de la volonté fait que Dieu l'incline et le remue comme il lui plaît.

21. Salomon connaissait bien cela lorsqu'il disait à Dieu312 : Seigneur, donnez-moi un cœur docile pour gouverner votre peuple, ce peuple innombrable. Et comment demandez-vous, ô Salomon, un cœur docile pour gouverner et commander ? Que ne demandez-vous plutôt un cœur ferme et constant ? - C'est qu'en demandant un cœur docile, je demande que Dieu conduise ce peuple en moi et par moi. Lorsque mon cœur sera docile, je ne serai que comme un faible instrument qu'il maniera à son gré et qu'il conduira sans résistance.

Si tous les magistrats étaient intérieurs, l’injustice serait bannie de dessus la terre. Les rois intérieurs conduiraient leur peuple dans la paix et dans l’équité, tous les sujets leur obéiraient comme à Dieu ; les Grands n’opprimeraient pas les petits et ne les mépriseraient pas ; les petits respecteraient les Grands ; les pères élèveraient leurs enfants dans cet esprit, et ces enfants en étant pleins, le transmettraient à d’autres, et seraient respectés et honorés ; les mariages seraient heureux par l'union des cœurs et des esprits, [il y aurait] au lieu de l'amour sensuel, un amour pur, une chasteté conjugale.

22. Travaillons donc à devenir intérieurs, [77] procurons à nos frères cet esprit autant qu'il nous sera possible ; et nous verrons renouveler la face de la terre ; Jésus-Christ régnant dans tous les cœurs, sera universellement reconnu pour roi. Il ne peut régner que par l'entière désappropriation : nous ne sommes désappropriés que par l'INTÉRIEUR, qui nous mettant dans la vérité, nous éclaire de nos usurpations et nous porte à restituer tout à Dieu, et à laisser Jésus-Christ régner en nous en souverain, commandant ce qu'il lui plaît, et se faisant obéir un cœur qui ne lui résiste plus. C'est ce que Dieu prétend dans ce dernier âge de l’Eglise ; car on trouvera qu'il sera arrivé à l'Eglise universelle ce qui arrive à l'âme particulière, où tant d'états par lesquels Dieu la conduit, aboutissent à l'entière désappropriation et au règne absolu de Jésus-Christ en l'âme. Aussi dans l'universel, tout se terminera par là, et par le règne entier de Jésus-Christ ; après quoi il remettra le Royaume à son père. Venez, ô Esprit Saint, feu sacré, consumer tous les cœurs dans le pur amour ! Emitte Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terrae313 ! Amen, Jesus !

1.06. Différence des deux généalogies de Jésus-Christ, et ce qu'elles marquent.

[78] 1. Il n'y a pas la moindre chose314 dans l'Ecriture Sainte qui ne soit pour notre instruction. On est quelquefois en peine de ce que les Évangiles de la génération temporelle de Jésus-Christ sont si différents en saint Matthieu et en saint Luc. Ils diffèrent et dans les noms et dans la manière et l'ordre des patriarches. L'un descend depuis Abraham jusqu'à Jésus-Christ ; et l'autre monte de Jésus-Christ jusqu'à Dieu. Cela est admirablement mystérieux. Premièrement, il ne faut pas simplement regarder dans la différence des noms, que les familles et les personnes avaient divers noms ; mais il y faut voir quelque chose de plus spirituel, que nous ferons voir dans peu. L'Évangile de saint Matthieu marque, comme j'ai dit, les patriarches depuis Abraham jusqu'à Jésus-Christ. Abraham était le père des croyants, et celui à qui la promesse fut faite du Messie ; avant Abraham il n'en est point fait mention dans l'Ecriture. Ce fut par sa foi et son admirable obéissance qu'il mérita d'être choisi de Dieu pour être le père de son peuple, et que Jésus-Christ viendrait de sa race. (Quand je parle de mériter une si grande grâce, je sais que proprement cela est impossible : mais Dieu ayant déterminé de toute éternité d'envoyer son Fils sur la terre racheter l'homme qu'il devait créer, il choisit Abraham auquel il donna des grâces conformes à ce grand dessein ; mais l'homme étant libre, il est certain que la fidélité d'Abraham concourut au dessein de Dieu, et il fut par là père du Messie.) Saint Matthieu raconte la génération de Jésus-Christ selon la chair. Dieu fut si fidèle dans sa promesse, que les infidélités et les crimes de ses descendants n'ont point empêché Jésus-Christ de naître de sa race, semen ejus. [79]

2. Mais après que Jésus-Christ est venu sur la terre pour racheter le genre humain, il a changé non seulement l'ordre des lois et des sacrifices pour en substituer d'autres ; mais de plus, il est venu nous apprendre sa vérité, et nous enseigner une route différente pour rentrer dans notre origine dont nous étions déchus par le péché d'Adam. Ses exemples, ses maximes, ses souffrances, sa mort, ont été les moyens qu'il a employés pour cela. Tout l'Ancien Testament s'est terminé en lui, et tout est venu en descendant et par successions pour venir jusqu'à lui. Notre chute était profonde, et nous nous éloignions de plus en plus de Dieu par le péché actuel joint à l'originel. Et quoique Dieu eut séparé son peuple du reste des nations pour en faire un peuple fidèle et tout à lui, au milieu duquel il devait naître ; ce peuple s'était si fort corrompu, qu’à la réserve de quelques saints et du culte extérieur qu'ils gardaient encore, tout était dans une dépravation générale. Jésus-Christ est venu comme nous ramasser du centre de la corruption où l'orgueil de l'homme l'avait plongé : car l'orgueil de l'homme loin de l'élever, comme il s'imagine, l'abîme dans une abjecte et honteuse corruption ; au lieu que l'humilité en nous abaissant dans notre néant, nous fait arriver jusqu'à Dieu. Comme donc l'homme s'était perdu par l'orgueil, Jésus-Christ est venu dans les plus profonds abaissements et les plus extrêmes humiliations, les mépris, les croix et la mort honteuse qu’il a soufferte, pour nous faire retourner à Dieu. L'orgueil de l'homme l'avait enfoncé dans un abîme de boue, et l'anéantissement de Jésus-Christ l'élève jusqu'à Dieu. Nous ne pouvons aller à Dieu que par l'anéantissement, [80] la croix, le mépris, l'humiliation, la mort continuelle de nous-mêmes : c'est par le désir de n'être rien et par l'anéantissement le plus profond qu'on retourne à son origine. Et c'est pour faire voir qu'après la venue de Jésus-Christ il faut prendre une route contraire à celle qu'on a suivie, que par une providence particulière la généalogie de saint Luc s’est trouvé si différente de celle de saint Matthieu soit [pour] l'ordre, soit pour les noms des Patriarches : [cette gradation qui de la vie de Jésus-Christ remonte jusqu'à Dieu, marque qu'après] qu'Adam est tombé et qu'il a entraîné tous les hommes dans sa chute, Jésus-Christ par son humiliation à relever tous les hommes de cette même chute, et leur apprend le chemin de remonter à Dieu, leur origine. Lorsqu'une balance est chargée, l'autre côté s'élève : notre anéantissement en nous abîmant dans la connaissance de nous-mêmes nous fait sortir de nous et nous unit à Dieu.

3. Saint Luc fait par gradation, en montant, ce que saint Matthieu a fait par succession, en descendant : ainsi il conduit la généalogie de Jésus-Christ jusqu'à Dieu, en remontant toujours. Ce qui me paraît extrêmement mystérieux. L'homme est sorti de Dieu par son péché et s'en est toujours plus éloigné ; et l'homme par Jésus-Christ s'éloigne de soi-même pour remonter à Dieu par le même Jésus-Christ. Ceci a été figuré longtemps auparavant par l'échelle de Jacob. Comprenons donc que pour arriver à Dieu par Jésus-Christ, il faut entrer dans un profond anéantissement, se quitter soi-même pour retrouver ce qu'on a perdu et retourner à notre origine. Amen, Jésus !

1.07 Que le rétablissement de l'image de Dieu en l'homme, est le but de tout.

1. Dieu créa l'homme à son image et ressemblance315. La plus grande grâce que Dieu fît alors en le créant ne fut pas de le tirer du néant ; mais de lui imprimer l'image de son Fils. Comme Dieu aime nécessairement ce Fils, l'objet de toutes ses complaisances, il ne pouvait qu'il n'aimât son image dans le sujet sur lequel elle était imprimée.

Le Démon jaloux de l'avantage que l'homme avait sur lui par l'application de Dieu en l'homme, employa ses ruses pour gâter et biffer autant qu'il était possible cette image adorable. Il y réussit en faisant consentir Adam au péché par le moyen de sa femme. Quelque défigurée que fut cette image, Dieu ne pouvant cesser de l'aimer dans tous les lieux où elle était empreinte, eut pitié de l'homme, qui s'était laissé séduire par le serpent ; et démêlant au travers [82] de ces ombres criminelles que son venin y avait répandu, les caractères ineffaçables de l'image de son Fils, il se résolut, non pour l'homme simplement, mais pour l'amour de ce même Fils, de ramasser les débris épars de cette image, et de la rétablir : ce qu'elle ne pouvait jamais faire par elle-même, ainsi qu'il est dit en Job316 : L'image empreinte se rétablira-t-elle ?

2. Dieu donc envoya son Fils sur la terre pour se réimprimer lui-même de nouveau dans cet homme. Il y avait de grands obstacles. Le premier est, qu'il fallait détruire l'image du Démon, ce que l'apôtre appelle le vieil homme. Tous les saints patriarches, et Adam même, qui ont été sauvés dans l'ancienne loi, ne l'ont pu être que par la destruction de ce vieil homme, et par le moyen des mérites futurs de Jésus-Christ. Ils étaient cependant comme des pierres d'attente, pour ainsi parler, polies et entièrement quittes de l'impression du Démon et du vieil homme ; mais il fallait que Jésus-Christ se réimprima tout de nouveau, et y contretirât tous ces mêmes traits, ce que saint Paul appelle l'homme nouveau, et que le seul Jésus-Christ pouvait faire.

Le second, et le plus grand obstacle qu'il y ait à la réparation de l'image du Fils de Dieu en nous, est notre liberté, qui nous faire retenir malgré les bontés du Créateur et du Rédempteur l'image de son ennemi, sans la vouloir laisser détruire. Comme les dons de Dieu sont sans repentir, il a laissé à l'homme sa liberté, qui, après l'image du Verbe faisait sa principale qualité d'homme. Cet homme pervers ne voulant pas remettre [83] sa liberté entre les mains du Fils, afin qu'il le rendit véritablement libre, (ainsi qu'il le dit lui-même317 : Si le Fils vous met en liberté vous serez véritablement libres) s'en est servi contre Dieu même, [pour se dégrader et se captiver :]. Car il faut savoir, que l'ordre en gâtant et biffant par son péché l'image du Fils, perdit son heureuse liberté, et l'assujettit en quelque manière au Démon : en sorte pourtant, que les péchés que l'homme commet, il les commet [encore] librement et volontairement ; mais son jugement ayant été renversé par sa désobéissance, il a cherché sa liberté dans les plaisirs et dans les péchés, qui n'ont servi qu'à le captiver davantage.

3. Ceux qui sentant le poids de leur esclavage ont eu recours à Dieu, avant même la venue de Jésus-Christ, ont trouvé en eux une capacité et une liberté de faire le bien : parce que le poids de leur iniquité leur devenant insupportable, ils ont crié à Dieu, qui les a tirés de l'esclavage, et leur a rendu en faveur de son Fils la liberté de faire le bien et de retourner à lui de tout leur cœur.

Il y a une belle figure de cela dans le livre des Juges, où il est dit318, que sitôt que le peuple Hébreu se détournait de Dieu, il les laissait assujettir par leurs ennemis ; mais dès qu'ils avaient recours à lui de tout leur cœur, il leur envoyait un libérateur, qui les délivrait du joug que leurs ennemis leur avaient imposé, jusques là même qu'il leur assujettissait les mêmes ennemis qui les avaient dominés.

4. Tout le secret donc de la création de l'homme et de la rédemption de Jésus-Christ n'a [84] été que pour établir et réparer l'image du Verbe, que le Démon s'était efforcé d'effacer. C'est aussi l’essentiel de la religion chrétienne, de laisser Jésus-Christ réparer en nous cette image dans sa première beauté, et lui donner même un nouveau lustre.

Or comme le Démon s'est servi de la révolte et de la désobéissance d'Adam pour imprimer en lui ses malheureux caractères, et couvrir ainsi l'image du Fils de Dieu ; le plus sûr moyen afin que le Fils la rétablisse en nous, est de lui donner notre liberté et notre volonté : c'est là la voie la plus courte. Ce que nous pouvons faire de notre côté avec la grâce, est de nous renoncer nous-mêmes en toutes choses ; afin que notre volonté devenant souple et pliable, elle ne s'oppose point au dessein du Créateur et du Rédempteur.

5. C'est donc là l'essentiel de la religion chrétienne. Tout le reste pourra passer pour l'accessoire ne soit que ce fussent des moyens bons et efficaces pour en venir là. Donnons-nous tous les mouvements que nous voudrons, notre salut dépend de la réparation de l'image du Fils de Dieu en nous ; et ainsi, tous les moyens qui peuvent le plus donner lieu à cette réparation, sont les meilleurs.

Comme le péché de l'homme n'est venu que pour avoir voulu usurper ce qui était à Dieu, les moyens les plus efficaces qui arrachent à la créature ses usurpations pour restituer tout à Dieu, sont incontestablement les meilleurs. Ces moyens sont l'esprit intérieur et l'oraison ; le renoncement continuel à nos vues, à nos idées, à nos préjugés, ce que Jésus-Christ appelle la pauvreté d'esprit ; le renoncement à notre propre [85] volonté, qui est proprement le siège de notre liberté. Le recueillement intérieur, l'occupation de la présence de Dieu, l'abnégation continuelle de nous-mêmes, la résignation et l'abandon parfait entre les mains de Dieu, sont certainement ce qui lui donne plus de lieu de rétablir en nous son image ; de sorte que plus nous nous livrons à lui franchement et librement, plutôt il fait cela dans nous, et avec un très grand agrément.

6. Si cet ouvrage ne se fait pas en cette vie, combien de feux dans l'autre, tant pour ôter les restes de l'image du Démon, que pour réparer pleinement et entièrement celle de Jésus-Christ ? Ceux qui n'auront pas voulu perdre l'image du Démon, seront éternellement avec les Démons, et [seront] leurs esclaves ; parce que c'est là, à proprement parler, porter le caractère de la bête. Comme rien ne plaît tant à Dieu que de voir une âme souple et pliable, qui laisse opérer Jésus-Christ en elle, et qui reçoit l'homme nouveau en la place du vieil homme ; aussi rien n'allume tant sa fureur que ce mépris et ce rejet de l'image de Jésus-Christ, pour conserver celle du Démon. Ce seront là les causes si justes de l'éternelle damnation, et ce sera la source des feux du purgatoire pour ceux qui ne l'auront pas laissé rétablir pleinement.

C'est donc là où git la perfection du christianisme et du chrétien ; et c'est ainsi, qu'au lieu des feux malheureux que le Démon nous avait procurés, l'âme qui laisse rétablir l'image de Jésus-Christ en elle, est remplie des feux de la plus pure charité.

Ce qui fait les divers sentiments des hommes, et qu'ils ne sont pas unis en charité, c'est l'opposition [86] qu'ils ont foncièrement à laisser détruire le vieil homme, ce qui leur donne une qualité dure, opaque, et impénétrable à cette pure charité, qui s'appelle propriété, et qui les divise non seulement entre eux, mais aussi d'avec Dieu. Toutes les âmes en qui image de Jésus-Christ serait réparée, auraient entre elles une union plus étroite que celle de l'âme avec le corps.

Ce qui fait que Dieu aime si fort l'âme dès qu'elle est en grâce, c'est que cette première grâce commence à laisser voir certains vestiges de l'image du Fils de Dieu, quoique cela soit encore bien brouillé et mélangé avec l'amour de nous-mêmes et la propriété, qui est le vieil homme : mais à mesure que cette image se développe, l'amour de Dieu pour l'homme augmente de plus en plus ; parce qu'il ne peut point ne pas aimer l'image de son Fils en quelque lieu qu'elle se trouve. Mais pour ceux en qui elle est entièrement rétablie, ce sont là les objets de sa complaisance, et c'est alors qu'il dit à une telle âme319 : C'est ici mon Fils bien-aimé, en qui je me plais uniquement.

Toutes les croix et les renversements qui arrivent aux bonnes âmes ne sont que pour détruire l'image du Démon, burinée dans le vieil homme. L'amour de Dieu est si grand pour l'image de son Fils, qu'ils mettent tout en usage pour la réparer ; et pour détruire les obstacles qui empêchent cet ouvrage, il se sert également des tentations de toute espèce, et de toutes sortes d'adversités, du Démon même. Ces obstacles sont enracinés dans la propriété, où est gravée l'image du Démon. Or plus il y a de propriété, plus les obstacles sont forts ; et plus cela est ainsi, [87] plus il faut un travail long et douloureux pour en venir à bout.

C'est donc là l'économie de la création et de la rédemption comme j'ai dit c'est l'essentiel de la religion. Tout ce que Jésus-Christ nous enseigne par ses exemples et par sa doctrine et pour en venir là, sans quoi l'homme nouveau ne sera point rétabli en nous. Les sacrements et tout ce que la sainte Eglise nous ordonne, sont des moyens pour faciliter la destruction du vieil homme en nous, et y faire revivre l'homme nouveau.

Une âme en qui le vieil homme est détruit est assurément très agréable à Dieu, et l'objet de ses complaisances ; parce que Dieu ne voit plus en cet homme que l'image de son Fils. Il serait impossible à la charité immense de Dieu de ne s'unir pas et de ne perdre pas en lui cette image renouvelée. C'est à quoi tend toute la voie mystique ; et les expressions diverses dont on se sert pour se faire entendre, ne sont que la même chose : dépouillement, renoncement, pauvreté d'esprit, perte, mort, anéantissement, résurrection, etc. Tout cela n'est que la destruction du vieil homme et de l'image du Démon, et la réparation de l'homme nouveau en nous. Comme je crois avoir déjà écrit320 sur cette matière, je n'en dirai pas davantage.

J'ajouterai seulement, que ce qui fait la plus grande indignation de Dieu contre les réprouvés, est de ce qu'ils n'ont pas voulu laisser rétablir l'image de Dieu en eux. Dieu321 veut certainement que tous les hommes soient sauvés, [88] c'est pourquoi il les a tous appelés à être conforme à l'image de son Fils ; mais il ne peut sauver que ceux en qui l'image de ce Fils est réparée. Il nous donne tous les moyens pour cela ; et nous nous servons de notre malheureuse liberté pour y mettre obstacle. Ô quelle perte ! O quel compte à rendre ! Ô quel châtiment ne nous ont-ils pas du ! Ô mon Dieu, établissez votre image, puisque l'homme ne le peut faire de lui-même ! Qu'il détruise et laisse détruire les obstacles qui sont en lui, et qu'il vous donne lieu de la réparer ! Amen, Jésus !

1.08. De la pénitence, et qu'il y en a de plusieurs sortes.

Sur ces paroles : Faites pénitence car le royaume de Dieu est proche. Matth. 3,2.

Quoique j'ai peu écrit322 de la pénitence extérieure, je ne laisse pas de l'estimer infiniment, et d'être persuadé qu'elle est absolument nécessaire. J'en ai écrit selon l'occurrence des choses, et selon que les matières se sont présentées : mais comme je ne me suis point porté par moi-même à écrire, et que je n'ai fait que suivre le mouvement qui m'était [89] donné, je l'ai suivi sans choix, comme la plume ne choisit pas ce qu'elle écrit, mais suit simplement ce que la personne qui la remue lui fait tracer sur le papier. Ce n'est pas proprement les matières de la pénitence qu’on m’a fait écrire, prenant, comme on fait aujourd'hui, la pénitence pour certaines austérités. Tant de gens de bien en ont écrit, que Notre Seigneur ne m'a pas employée à le faire. Quoiqu'il n'y ait guère de personnes qui en fassent plus, et de plus fortes, que les âmes intérieures, elles en écrivent peu ; car elles ne regardent pas cela comme le principal, mais comme l'accessoire. Elles n'y demeurent pas attachées ; elles ne se fixent pas là, de peur d'empêcher le Saint Esprit d'agir en elles. Elles font les austérités que le Saint Esprit leur inspire, en la manière et autant qu'il leur inspire. Les personnes que Dieu appelle à l'intérieur, ont besoin plutôt d'être retenues dans les austérités, que d'y être poussées ; car leur pénitence est entière, et la mortification de sens si générale, qu'elles ne se donnent aucun relâche, et ne se permettent pas les satisfactions les plus légères et les plus innocentes ; ce que ne font pas les personnes qui se bornent à certaines austérités. Car les âmes intérieures ne se contentent pas de se mortifier simplement, mais elles désirent de mourir universellement à toutes choses, afin que Jésus-Christ vive seul en elles.

J'ai renfermé la pénitence sous le terme de renoncement : car Jésus-Christ a dit323 : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple. La première partie du renoncement étant la mortification, il est impossible [90] d'arriver au royaume de Dieu et d'en approcher que par le renoncement, ni d'être renoncé qu'on ne soit mortifié. Le premier renoncement est de renoncer non seulement à tous les plaisirs licites ; mais même aux plus innocents et permis, où est compris la mortification des sens, des goûts, de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'odorat. On mortifiait les sens en deux manières, la première en leur refusant tout ce qu'ils souhaitent ; la seconde en leur donnant ce à quoi ils répugnent. Le vrai mortifié ne se contente pas du jeûne et de retrancher sa nourriture, mais il accompagne ce jeûne de manger les choses pour lesquelles on a le plus de répugnance, jusqu'à ce que tout ce qui se mange soit rendue tellement indifférent, qu'on puisse pratiquer sans peine ce conseil de Jésus-Christ324 : Mangez ce qui sera mis devant vous. Ce n'est pas assez pour une âme intérieure de se priver des plaisirs innocents, si elle l'afflige son corps en mille manières que les plus austères n'imaginent pas, ainsi que le récit qu'ils en font eux-mêmes ou que d'autres font pour eux donne assez à connaître. Il est donc impossible d'être intérieur, qui est, d'avoir le royaume de Dieu en soi, qu'on n'ait passé par cette pénitence ou renoncement. La raison en est claire : c'est qu'on ne peut arriver à Jésus-Christ et le suivre sans se renoncer et porter sa croix. On a vu jusqu'à quel point le renoncement est poussé. Or comme il est impossible de passer d'un lieu à un autre sans passer premièrement par le chemin qui va de ce lieu à l'autre, il est impossible d'entrer dans les renoncements plus avancés qu'on n'ait passé par ceux-là. Je n'ai encore jamais trouvé [91] de personnes vraiment intérieures immortifiées ; j'en ai bien connu à qui la parfaite mortification avais rendu tout indifférent, ne trouvant de goût à rien. Mais il est certain que toute personne qui se dit intérieure et qui n'a pas passé par une forte mortification, se trompe soi-même, et trompe les autres, et n'a d'intérieur que dans son idée. Lorsque j'ai parlé du renoncement, (ainsi que je laisse fait en tant d'endroits) j'ai toujours sous-entendu la parfaite mortification des sens qui est le premier renoncement. Celui qui n'a jamais passé par la porte de la pénitence, loin de se dire intérieur doit appréhender cette sentence de Jésus-Christ325 : Si vous ne vous convertissez, et ne faites pénitence, vous périrez tous.

La pénitence doit être précédée de la conversion, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs. Car comme le péché et un détour de Dieu pour se tourner vers la créature, et ensuite s'éloigner plus de Dieu ; la conversion et une aversion ou un détour de la créature pour se tourner vers Dieu, et s'en approcher de plus en plus en s'éloignant de plus en plus de toutes les créatures et de nous-mêmes, lequel nous-mêmes, est de toutes les créatures la plus nuisible. Cette aversion ou ce renoncement de nous-mêmes, et ce qui tient plus au cœur aux personnes intérieures, persuadées qu'elles sont, qu'en renonçant à elles-mêmes elles renoncent à tout le reste.

Or ce qui commence ce renoncement et la privation de tout plaisir est d'affliger sa chair, comme faisait saint Paul326 ; mais ce n'est que le premier pas : car il faut porter327 toute votre vie [92] en nos corps et en nos âmes la mortification de Jésus-Christ ; il faut achever ce qui manque à la passion de Jésus-Christ328 par toutes sortes d'afflictions ; non de choix, mais de providence, portant tous les jours de notre croix329 avec Jésus-Christ, la prenant tel qu'elle nous est donnée, quelque peu sans qu'elle soit ; soit de la part de Dieu, qui appesantit sa main sur vous ; soit de la part des créatures, par toutes sortes de contradictions, d'afflictions, de persécutions ; soit de nos maladies, ou même de nos défauts. Voilà la véritable pénitence, qui loin d'enfler le cœur, nous rend toujours plus humbles, plus petits, plus anéantis.

Et elle produit cette pénitence d'amour, qui fait que quand on souffrirait des tourments intolérables, on croirait toujours de n'avoir rien souffert ; parce que l'amour est un si grand prix, que celui qui le possède compte tout le reste pour rien. Rien ne coûte pour l'amour ; et quand330 on donnerait tout ce qu'on est pour lui, on croirait n'avoir rien donné ; quand on aurait souffert mille martyres, si cela était possible, on ne les compterait pas pour quelque chose en égard à l'amour. Ainsi il ne faut pas s'étonner si les personnes intérieures et s'étend pas sur les austérités, soit celles qu'elles ont pratiquée, soit celles des autres, non plus que sur leurs autres souffrances : cela ne leur paraît rien en comparaison de l'amour ; c'est comme une goutte d'eau comparée à l'océan. C'est donc L'AMOUR qui est le fort des mystiques ; c'est lui qui est leur force et leur vie ; il mérite seul leur attention. Divin-Amour, faites-nous faire cette pénitence, sans laquelle [93] les autres, selon saint Paul331, ne sont rien, et ne sont qu'une timbale résonnante. O, donnant le prix à l'amour ; nous quitterons tout et nous-mêmes pour ce même Amour !

1.09. De la différence des ministères de saint Jean et de Jésus-Christ.

Sur ces paroles : Entre tous ceux qui sont nés de femmes il n'y en a point de plus grand que Jean Baptiste ; toutefois le plus petit au Royaume de Dieu est plus grand que lui. Matth. 11,11.

Il faut regarder Saint Jean en deux manières : comme un grand saint particulier ; et comme précurseur de Jésus-Christ et figure de la pénitence, sous laquelle nous enfermons le renoncement et tout ce qui conduit à Jésus-Christ.

Comme figure de la pénitence, et un homme accomplissant toute œuvre de justice, personne ne l'a poussé plus loin que lui : c'est pourquoi [94] Jésus-Christ lui dit332 : C'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions justice ; purifiant extérieurement les âmes, (ce qui est signifié par le baptême de l'eau, qui lave les taches plus grossières ;) et moi je dois les purifier radicalement et foncièrement. Ce que nous pouvons faire avec la grâce par la pénitence est d'amortir les sentiments et les passions.

Mais il faut arriver à Jésus-Christ, afin qu'ils détruisent toute propriété. C'est pour cela que saint Jean envoya ses disciples à Jésus-Christ, et qu'il dit333 : Voilà l'Agneau de Dieu, et celui qui ôte les péchés du monde. C'est comme s'il disait : je puis bien procurer une purification superficielle ; mais je ne puis purifier cette propriété, si fort mélangée avec l'homme, et comme identifiée avec lui. Il n'y a que Jésus, Agneau sans tache, qui puisse le faire, en nous faisant mourir au vieil homme pour trouver une nouvelle renaissance en lui. Car l'homme nouveau ne peut s'incarner, pour ainsi dire, en nous, que toute propriété, exprimée par le vieil homme, ne soit détruite.

Or c'était comme figure de la pénitence, et précurseur de Jésus-Christ, qu'il est dit de saint Jean, que le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. C'est lui qui introduit, pour ainsi dire, Jésus-Christ dans les âmes, comme l'aiguille introduit la soie dans l'ouvrage ; mais cette soie n’y peut entrer si l'aiguille qui lui a ouvert le passage, ne se retire elle-même. C'est pourquoi saint Jean dit334 : Il faut qu'il croisse, et que je diminue : car à mesure que Jésus-Christ vient lui-même dans un cœur, il s'en rend tellement le maître, qu'il [95] faut que tout ce qui est de propres œuvres de la créature diminue peu à peu ; en sorte qu'elle ne peut plus rien faire d'elle-même, mais il faut qu'elle le laisse faire comme il lui plaît, et ne fasse plus rien que par sa motion. Elle ne peut donc plus faire ce qu'elle faisait, tout son soin étant de laisser Jésus-Christ régner en elle : après quoi, il remet son Royaume à son père, perdant l'âme avec lui en Dieu. C'est en ce sens, comme j'ai dit, que les plus petits dans le royaume de Dieu sont plus grands que saint Jean, selon ce qu'il figurait.

Jésus-Christ dit, les plus petits : car plus l'âme est simple et petite, plus le règne de Dieu est grand en elle et plus elle s'enfonce en Dieu. Jésus-Christ dit en un autre endroit335, que le Royaume de Dieu était et pour ceux qui leur ressemblaient. Plus Dieu règne en nous, plus nous avons de part à son Royaume ; non une part propriétaire, mais une introduction plus profonde et plus étendue : car à mesure que nous devenons plus petits, Dieu règne plus absolument en nous. Ô grandeur, ô sagesse, ô sainteté ! Vous pouvez être agréables au Seigneur pour vos œuvres de justice ; mais il ne règne que par la petitesse et le rien. C'est pourquoi l'Eglise dans la distribution des Évangiles de la messe a mis cet Évangile des petits à la fête de saint Michel, pour marquer que lui, qui est un des premiers Anges, doit nous apprendre qu'on est d'autant plus grand dans le royaume de Dieu qu'on est plus petit : [j'entends] être petit devant Dieu par un entier anéantissement qui nous dérobe tellement à nous-mêmes, et à notre propre vue, que nous ne puissions plus nous apercevoir ; comme il y [96] a des choses si petites, qu'on ne les peut discerner qu'à la faveur de quelque verre : ce verre est la divine lumière, qui nous montrant à nous-mêmes nous fait voir si défectueux et si peu de chose, que nous sommes contraints de nous mépriser nous-mêmes. Alors nous sommes petits à nos propres yeux : cette petitesse nous rend si fort petits devant les hommes, qu'ils méprisent ces petits et n'en font aucun cas. De sorte que cette triple petitesse nous enfonce de plus en plus dans le néant, qui établit le règne de Dieu en nous.

Si nous regardons saint Jean comme un saint particulier, nous remarquerons qu'il a été infiniment grand par son anéantissement et le mépris qu'il fait de lui-même par les trois fois qu'il répète336 : Je ne suis : ce mot exprime la plus entière désappropriation. O je ne suis, que vous renfermez un grand sens ! Je ne suis rien devant Dieu, car je suis tellement anéanti, que je suis comme si je n’étais rien. Je ne trouve rien en moi de moi. Le moi est tellement disparu, que si vous me demandez, ô hommes, de mes nouvelles, je n’ai qu’une chose à vous répondre, Je ne suis : je n'ai plus aucune possession de moi-même ; le Verbe y règne seul sans moi. Je ne suis. Mais dites qui vous êtes ? Je n'ai d’être, de vie, ni de subsistance qu’en Jésus. Voilà ce qui me regarde personnellement, et je ne puis dire que ces paroles, Je ne suis. Mais qui êtes-vous encore comme un précurseur et comme faisant les œuvres que vous faites ? Je suis une voie337, qui ne sert qu'à pousser la parole, comme j'ai été une aiguille pour introduire la soie. Je suis une voix qui [97] pousse la parole : c'est à ma faveur que la parole, qui n'est autre que le Verbe, s'exprime et s'imprime dans les cœurs. La voix n'est rien ; elle ne laisse aucune trace : mais la parole vivante et vivifiante, qui est le Verbe, s'insinue dans l'âme, s'y exprime, et devient sa vie, sa lumière et son salut. Ne vous arrêtez donc pas à moi : vous feriez ce que dit Jésus-Christ338 ; vous vous réjouiriez quelque temps à ma lumière, parce que je suis une lampe ardente et luisante.

Les premiers états de lumière et de consolation sont fort agréables ; on s'y arrête ; on s'y réjouit pour quelque temps à leur lumière ; mais tout cela n'est rien. C'est Jésus-Christ, c'est l'Agneau qui est339 la véritable lumière qui éclaire tout homme venant au monde, c'est-à-dire régénéré par Jésus-Christ, en qui il naît par la destruction du vieil homme. C'est lui, qui est la vérité, et par conséquent la lumière même. Aussi David parlant de Jésus-Christ, dit340 : nous avons vu la lumière dans votre lumière. Voir Jésus-Christ, c'est voir la lumière dans la lumière même ; puisqu'il est la lumière du Père, et la splendeur des saints. Ô divin Jésus-Christ, que nous n'ayons plus d'autre lumière que la vôtre ! Anéantissez toutes les lumières de notre esprit et de notre propre raison, qui s'oppose à votre pure lumière de vérité. Que votre splendeur divine mette nos faibles lumières en ténèbres : car toutes ces lumières de notre esprit ne nous font voir que de faux jours, qui nous conduirait insensiblement dans le précipice si votre pure lumière ne venait nous éclairer, et en nous montrant nos égarements ne nous empêchait de [98] tomber dans le précipice. Venez divine lumière ! Venez, Seigneur Jésus ! Amen !

On peut encore expliquer [les mots de ce passage,] ceux qui sont nés de femmes, de ceux qui avec une bonne volonté aidée de la grâce font des œuvres de justice. De toutes ces œuvres les plus grandes et les plus sublimes sont celles que pratiquait Saint-Jean comme figure de la pénitence et précurseur du Messie. Saint Jean l'évangéliste fait trois différences341 : ceux, dit-il, qui sont nés de la chair ; qui font les œuvres purement humaines, qu'il faut détruire par la pénitence : ceux qui sont nés de la volonté de l'homme ; qui font les œuvres de justice faite avec la grâce : et ceux qui sont nés de la volonté de Dieu ; ce sont les œuvres que Dieu fait faire par une âme anéantie, et qu'il opère en elle, dont il est entièrement le principe, l'âme n'y ayant point d'autre part que de suivre Dieu et se laisser mouvoir à lui comme un simple instrument vivant et animé, qui peut toujours résister à Dieu et mériter punition, comme il peut être fidèle se laissant mouvoir librement. Et comme il s'est donné librement et volontairement à Dieu, les œuvres que Dieu lui fait faire, quoiqu'il ne connaisse pas alors qu'il y ait aucune part, sont souvent des œuvres libres et volontaires, à cause de la donation irrévocable qu'on a faite à Dieu de sa volonté. Or notre volonté passée en Dieu, ayant perdu son propre, a acquis une liberté et une étendue infinie en Dieu, et est remuée par son même mouvement ; comme un fleuve perdu dans la mer acquiert une étendue que rien ne resserre, et étant passé dans la mer, n'ayant plus son mouvement propre, il contracte celui de la mer. [99]

1.10. Pourquoi Jésus-Christ est venu ; et comment on doit le reconnaître.

Sur ces paroles : Il a été circoncis, et appelé Jésus. Luc 2, 21. Et sur celles de saint Paul : Au nom de Jésus tout genoux fléchit au ciel, sur terre et aux enfers. Philippe 2, 10.

Jésus-Christ voulut par sa circoncision terminer l'ancienne loi en l'accomplissant, comme il le dit lui-même342 : Je ne suis point venu détruire la loi, mais l'accomplir. Comment ces paroles s'accordent elle avec ce que dit saint Paul343 : la loi nous a servi comme d'un précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ ; Tout le vieux est passé, tout est rendu nouveau ? Ceci s'accorde très bien. Jésus-Christ est venu accomplir la loi dans sa chair ; et en accomplissant cette loi, il l'a perfectionnée : de sorte que la circoncision de la chair a été accomplie par lui et terminée en lui. Voilà ce qui est vieil est passé : tout [100] a été rendu nouveau par Jésus-Christ, qui nous a appris une circoncision spirituelle infiniment plus parfaite que l'autre.

Il nous a appris à circoncire et retrancher nos passions, [circoncision] très bien figurée par cette circoncision dans la chair. Les Juifs accoutumés à une purification légale et à une circoncision charnelle, faisait consister en cela l'essence de la loi. Ils ne connaissaient pas même le retranchement de leur convoitise, qui est le retranchement le plus grossier, si ce n'est les Patriarches et les Prophètes choisis de Dieu comme un argument de la nouvelle Loi. Les Juifs ignoraient donc le retranchement de leur convoitise : mais ils étaient bien éloignés d'imaginer cette circoncision si suréminente, ignorée même des chrétiens344 : Renoncez-vous vous-même, portez votre croix, et me suivez ; marchez après moi dans ces routes, inconnues jusqu'à présent. Il est vrai que je suis venu accomplir la loi en ma chair ; mais je suis venu établir une nouvelle loi toute spirituelle, et une nouvelle circoncision.

Il m'est imposé un nom qui marque ce que je suis venu faire au monde ; et lorsque je prends le nom de Jésus, qui signifie SAUVEUR, je scelle cette qualité de mon sang : je commence à le répandre pour les hommes ; je viens les sauver et les instruire par mes paroles et par mes exemples. Lorsque je dis, Renoncez à l'affection des richesses, je me fais pauvre moi-même, afin que mes exemples soutiennent mes paroles. Quand je dis, qu'on renonce à tout ce qu'on possède ; je ne possède rien. Si je prêche cette maxime si pure, et en même temps si [101] dure à la nature, Renoncez-vous vous-mêmes, ce qui vous compose, votre propre esprit, votre propre volonté ; j'assure que345 je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de Celui qui m'a envoyé. Si je dis, de haïr mon âme346 ; je me suis abandonné à mon Père, lui remettant entre les mains cette même âme que j'ai reçue de lui. Je n'ai jamais usé un moment de ma liberté, toujours assujetti aux ordres de mon Père. N'ai-je pas enseigné la foi au-dessus de tout sentiment, et la charité parfaite ?

L'homme grossier ne regarde que l'écorce des mystères, et n'en pénètre jamais l'esprit. Il les entend raconter comme une histoire, qui ne contient que ce qu'elle démontre : aussi n’en est-il jamais bien touché ; parce que ce qui émeut les sentiments, n'a qu'une touche momentanée ; et quand les sens ont reçu une certaine impression, ils n'en reçoivent plus guères des mêmes choses. C'est ce qui fait que ce qu'ils ont désiré avec passion leur devient ensuite insipide. Il n'en est pas de même des choses purement spirituelles. La possession en découvre la beauté : ce qu'il y a de profond dans le mystère a une délicatesse infinie, qui se glisse dans toute l'âme. Cette pénétration ne se fait point par la raison ; mais par la foi, qui pénètre la moelle du cèdre, et ce qu'il y a de plus profond dans les mystères : on y découvre une économie admirable de la sagesse de Dieu. L'homme charnel doute de tout ; parce qu'il ne peut rien pénétrer par les sentiments ; mais l'homme spirituel ne doute point ; parce qu'il a été affermi dans la vérité par le moyen de la foi, et que cette même foi sans s'arrêter à l'écorce, pénètre ce qu'il y a de plus [102] caché. La foi en l'affermissant l'âme, lui ôte les doutes et les hésitations qui l'ont battue si longtemps. Elle s'affermit comme le chêne par les vents de la tentation, lorsque les arbres peu enracinés et chargé des feuilles sont renversés.

Saint Paul dit347 : que tous fléchissent le genoux au nom sacré de Jésus, au ciel, en terre, et aux enfers. Ce mot fléchir le genou, ne signifie pas simplement un abaissement corporel ; mais un profond anéantissement dans lequel entrent les bienheureux et le reste des hommes. Les bienheureux dégagés des faiblesses de l'humanité et de tout amour d'eux-mêmes, et affermis dans la vérité, reconnaissent que tout leur bonheur vient de leur SAUVEUR. Ils sont bien éloignés de l'attribuer à leurs propres œuvres ; ils connaissent trop bien ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ; et quoique ces mêmes œuvres lorsqu'elles ont été accompagnées de justice, soient un fruit de la grâce de ce même Sauveur, ils reconnaissent qu'ils doivent tout au prix de son sang ; et que ces mêmes œuvres qui sont le fruit de la grâce, ont été si fort mélangé de l'amour-propre et du propre intérêt, qu'ils ont encore eu besoin d'un SAUVEUR, pour ces mêmes œuvres de justice. C'est ce qui les tient dans un profond anéantissement et une reconnaissance toute d'amour. Oui, divin Sauveur, disent-ils dans leur silence plein de respect, nous vous devons toutes nos œuvres, et le rachat de ce qu'il y avait de défectueux dans ces mêmes œuvres, qui était notre propre.

O si nous étions pénétrés de la lumière de vérité, comme les bienheureux, nous penserions et dirions la même chose ! Et bien loin [103] de nous attribuer aucune œuvre bonne et juste, nous reconnaîtrions clairement que nous n'avons fait que gâter l'offre du Seigneur, que nous ne sommes propres qu'à mettre des obstacles à tout le bien qu'il veut faire, et à commettre tout mal. Ce sentiment doit faire fléchir le genou au nom de Jésus à tout homme vivant sur la terre. Oui, nous devons nous anéantir puissamment devant celui auquel nous devons non seulement348 le vouloir et le faire : mais la purification du mélange monstrueux que nous avons fait de notre propriété avec sa grâce.

Nous vous devons tout, ô divin Sauveur ! Et nous devons entrer dans un extrême abaissement à la vue de notre misère, et dans une complaisance infinie d'avoir un tel Sauveur. Ô Amour ! Je dois aimer ma misère qui me donne un tel Sauveur : mais comme c'est par ces mêmes misères que vous portez la qualité de Sauveur, vous devez en avoir compassion. Elles ne vont sont point opposées ; au contraire, elle vous en fait Sauveur. De quoi vous aurez servi cette qualité, s'il n'était point d'iniquité ni de misère ? O Félix culpa ! chante l'Eglise éclairée de la lumière du Saint Esprit. O mes chères misères ! Si je pouvais vous détacher du péché, je vous estimerais plus que toutes les vertus. C'est par vous que je trouve un SAUVEUR. Vous ne m'affligerez plus mais je vous offrirai à lui afin qu'il exerce sur vous le Nom qui lui est imposé aujourd'hui. Ô que je comprends bien votre utilité, pourvu que vous soyez exemptes de malice ! Eh, que vous avez raison, ô Paul, de vous glorifier349 dans vos faiblesses, puisque ce sont elles qui vous font trouver ce puissant Sauveur ! [104] O vous, qui croyez vous sauver par vous-même, et qui regardez votre SAUVEUR comme presque inutile, qui dites que vous opérez votre salut ; je doute que vous ne trouviez pas quelque mécompte !

Pour moi, qui suis dépourvu de tout autre bien que de mon Sauveur, je trouve en lui tout ce qui me manque ; et je suis ravie que tout me manque, pour avoir ce puissant Sauveur. Il sait bien que je n'attends rien de moi, mais de lui seul : et ne trouvant en moi que des sujets de honte et d'aversion, je trouve en lui toute ma gloire et de quoi combler mon amour. Exercez donc sur moi cette qualité de SAUVEUR : vous ne pouvez trouver un sujet plus propre pour cela par l'extrême profondeur de ma misère.

Vous me dites, ô Amour, ma qualité de Sauveur n'a pu me dispenser de payer à la justice de mon Père ce qui lui était dû pour l'iniquité des hommes. On veut profiter du prix de mon sang ; mais on ne veut point satisfaire à la justice de mon Père. Je n'exerce absolument ma qualité de Sauveur que sur ceux qui veulent bien, comme moi, satisfaire à sa justice. J'en ai porté ce qu'il y avait de plus rigoureux. Elle est pleine de douceur à qui la fait connaître. J'ai bu l'amertume et la lie du calice. Que vous rendrai-je350, ô mon Sauveur, pourtant de bien ? Je prendrai cette coupe salutaire de votre main. Oui, je veux vous voir avec vous le calice que votre Père vous a fait voir le premier : lorsque vous dites, Père, s'il est possible que ce calice passe outre, vous vouliez me le transmettre et à tous ceux qui voulaient participer au salut que vous leur méritiez. Lorsque vous donnâtes [105] ce calice à la Cène, vous dites, buvez en tous ; parce que tous doivent participer à vos souffrances comme à l'effusion de votre sang. Oui, mon Jésus, je veux de tout mon cœur satisfaire à la justice. Il y a longtemps que je lui suis dévoué. C'est en vous que j'ai trouvé ce dévouement, comme c'est en vous que je trouve de quoi lui satisfaire. Je m'abandonne à toutes ses rigueurs. Toutes ces pointes se sont émoussées sur vous : elle n'a plus rien que d'aimable. Je m'y livre donc par vous et en vous, en temps et en éternité. Amen, Jésus !

Il reste à voir qu'on fléchit le genou dans les enfers au nom de Jésus. Tous les Patriarches et Prophètes qui y étaient renfermés, n’attendaient leur délivrance que de ce SAUVEUR pour lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Toutes les œuvres de justice qu'ils avaient exercées d'une manière si admirable ne pouvaient leur ouvrir le ciel. Il leur fallait ce Sauveur. O qu'ils furent et joyeux et anéantis tout ensemble, lorsque ce Sauveur fut né, et qu'on lui imposa ce nom adorable ! Ils étaient également transportés d'amour, d'étonnement et de joie dans un profond mépris d'eux-mêmes, et dans une sainte impatience de voir ce désiré des Nations. Ô divin Sauveur ! L'amour que vous aviez pour la justice et pour les hommes, vous a fait prolonger votre vie ; mais on peut croire que le désir de ces saints Patriarches vous la fit abréger.

Il y a encore les âmes du purgatoire, qui sont dans une espèce d'enfer, et qui éclairées de la vérité attendent tout du Sauveur, qui exerce encore sa miséricorde sur elles à travers d'une exacte justice. Que tous adorent, bénissent et louent [106] votre nom adorable, ô divin Sauveur ! Amen, Jésus !

*1.11. Des voix secrètes de l'Esprit de Dieu sur les âmes.

Sur ces paroles : O profondeurs des richesses de la science et de la sapience de Dieu ! Que ces voies sont difficiles à connaître ! Etc. Romain 11, 33.

O homme aveugle, qui t'imagines pénétrer les secrets de Dieu, et qui veut poser des bornes à son pouvoir ; qui croit qu'il doit régler sa conduite selon ton petit raisonnement, écoute ces paroles de saint Paul, toi qui blasphèmes contre les choses saintes parce que tu ne les comprends pas, qui condamnes d'erreur ce qui est au-dessus de ta portée : ne vois-tu pas que l'erreur est dans ton esprit, et non dans les voies de Dieu ? Plus les voies de Dieu sont spirituelles, plus elles sont cachées, et par conséquent au-dessus de ta pénétration. Dieu par une sagesse incomparable diversifie les voies de l'esprit, afin que l'homme n'aille pas s'imaginer qu'il y ait des [107] règles sûres dans la conduite de Dieu, et qu'elles doivent être de telle et telle sorte. Dieu veut qu'on respecte sa conduite, et que l'ignorance de ses voies porte à nous abandonner totalement à lui.

Quoique la conduite de Dieu soit si cachée à l'esprit humain, il y a une règle invariable, qui est l'ÉVANGILE, et dans cet Évangile les maximes les plus pures de la perfection chrétienne, comme sont, le renoncement à soi-même ; porter sa croix, et suivre Jésus-Christ ; préférer la gloire de Dieu à tout le reste, la pauvreté d'esprit, l'amour de la souffrance, se réjouir dans la persécution, préférer la pauvreté aux richesses. Tout cela sont des règles générales. Faire la volonté de Dieu sur terre comme au ciel, abhorrer son âme, c'est-à-dire, le moi, adorer le Père en esprit et en vérité, chercher le règne de Dieu et sa justice avant toutes choses, ne se point mettre en souci du lendemain ; ce qui marque l'oubli de soi et l'abandon total ; devenir comme des enfants par la simplicité, la candeur, l'innocence, et la facilité à se laisser conduire ; avoir une foi véritable et qui ne change point.

Ce sont là des maximes générales, dont tous conviennent dans la théorie, mais nul dans la pratique. Comment préfère-t-on l'honneur de Dieu à tout le reste si on se préfère même à Dieu, lorsque nous voulons tout rapporter à nous ? Comment nous renoncerons-nous nous-mêmes, si nous nous aimons, si nous sommes uniquement occupés de nous pour le dehors et pour le dedans ? Qui dit une chose renoncée dit une chose à laquelle on ne prend plus de part, dont on ne se mêle plus, et à laquelle on ne veut [108] pas même penser. Il est clair que par le renoncement il faut bannir le mien et le moi.

Ceci posé, je dis qu'outre ces maximes généralement reçues pour vrai, quoique non pratiquées, il y a des voies et des moyens de renoncements qui ne sont connus que de Dieu et de ceux qui les éprouvent. Ces moyens sont différents selon les personnes ; ce qui afflige les uns, ne ferait pas le même effet aux autres. Ils sont aussi fort cachés, car Dieu a des conduites tout à fait inconnues pour ses élus : c'est pourquoi il défend si fort le jugement téméraire. Mais il ne se contente pas de cacher sa conduite aux autres hommes, il la cache même à celui qu'il conduit : il l'environne de ténèbres, il démonte sa raison, il la mène où elle ne croyait jamais devoir aller, comme il fut dit à Pierre351 : Quand vous étiez jeunes, vous alliez où vous vouliez ; lorsque vous serez devenu vieux, un autre vous ceindra, et vous mènera où vous ne voudriez pas aller.

Et pourquoi fait-il cela, ce Dieu puissant et fort ? C'est pour nous faire renoncer à nous-mêmes, à tout intérêt quel qu'il soit, et rendre notre abandon plus parfait, n'étant fondé sur rien qui nous regarde, mais sur le bon plaisir de Dieu, auquel on se livre sans réserve. Plus la route est obscure, plus elle exerce l'abandon ; plus la foi est dénuée de témoignages, plus elle est pure et parfaite. Porter notre croix est de même nature. Si vous choisissions nos croix, elle ne serait pas croix ; parce que le propre choix, et la propre volonté qui est la mère du propre choix, adouciraient toutes choses. C'est donc Dieu lui-même qui nous choisit nos croix, et qui les dispense d'une manière si propre à chacun nous, [109] que lorsqu'on commence à la faveur de cette même croix d'être éclairé de la vraie lumière, on convient que celle-là seule était capable de nous faire souffrir et mourir à nous-mêmes. Cela est si vrai, que les personnes non éclairées disent dans leur peine : tout autre croix que celle que je souffre, ne me paraîtrait rien. On trouve tout ce qu'on souffre excessif et le plus difficile à porter : de plus, Dieu envoie pour l'ordinaire celles auxquelles on s'attendait le moins, si je les avais prévues, elles me seraient moins pénibles. Ce qui fait voir, que ce que nous prévoyions et choisissions, n'est pas ce qui opère le renoncement à nous-mêmes.

Lorsque Jésus-Christ nous ordonne de le suivre, ce n'est pas seulement en pratiquant certaines maximes évangéliques, mais en passant par où il a passé, par les mépris, les opprobres, les douleurs, l'obéissance la plus parfaite aux volontés de Dieu son Père, et la résignation la plus pure. Toutes ces maximes sont donc essentiellement les maximes chrétiennes, non seulement crues, mais pratiquées en marchant sous la conduite de notre capitaine, qui nous mènera où il lui plaira sans nous dire où il nous mène : et plus ces maximes s'enfoncent dans l'intérieur plus elles deviennent cachées.

L'âme épouvantée de l'adresse de Dieu à trouver des moyens de la faire souffrir et se renoncer, dit : que vos voies sont investigables ? Il n'y a ni trace ni vestige de ce que vous faites éprouver à l'âme ; elle ne trouve personne qui lui soit entièrement semblable, et qui puisse la consoler et l'instruire dans la voie qu'on lui fait tenir. Elle n'en saurait rien dire elle-même, parce qu'il n'y a aucun vestige ni trace qu'elle [110] puisse remarquer pour les exprimer. Tout est donc obscur et caché dans les voies singulières de Dieu ; quoique les maximes en soient déclarées clairement

8. Il y a partout des traces des voies les plus intérieures de Dieu sur les âmes : on les a découvert[es] dans tous les temps, mais comme de loin ; dans tous les pays, dans presque tous les écrits des saints, des savants, des philosophes même ; mais tout cela d'une manière très enveloppée : peu en ont écrit clairement et ceux qui l’ont fait, l'ont fait en peu de paroles. L'esprit intérieur et de désintéressement est donc répandu partout, dans les choses naturelles, même dans les fables. C'est cet Esprit universel répandu partout, quoique d'une manière presque imperceptible, que les yeux illuminés découvrent très bien. La culture des plantes, leur accroissement auquel l'homme ne peut rien contribuer, tout change ; on voit des mutations continuelles : les arbres se couvrent de verdure, puis paraissent comme morts. Mais je laisse cette discussion qui n'est pas mon sujet. Je dirai seulement avec David352 : Toute la terre est remplie du Seigneur, son Esprit est répandu sur toute la terre.

9. Cet Esprit intérieur est l'Esprit universel, comme l’air, ou comme le sel, qui est répandu partout, mais qu'on ne découvre néanmoins qu'en tirant la quintessence des choses. Il n'y a rien dont on ne tire du sel, il n'y a rien non plus dans toute la nature dont on ne puisse tirer cet Esprit intérieur lorsqu'il est une fois découvert à l'âme. Celui qui a trouvé le secret de tirer les sels, en tire de tout. Celui qui est possédé de [111] l'Esprit intérieur, de l'Esprit Saint, le trouve répandu en toutes choses. Ô altitudo ! [ô profondeur !]

10. Il est certain que cet Esprit intérieur et universel est un Esprit vivant et vivifiant ; c'est l'Esprit du Verbe par qui tout a été fait, et sans lequel rien n'a été fait. C'est cet Esprit, principe de tout, qui, circulant, pour ainsi parler, dans notre âme par mille opérations secrètes et cachées, tantôt purifiantes, tantôt dilatantes, anoblissantes, douloureuses et affligeantes par une certaine acrimonie que la nature, qui aime ce qui la flatte, a peine à souffrir, et qui est cependant si nécessaire, que c'est elle qui fait sa pénétration, comme il est écrit353 qu'il atteint de l'un à l'autre bout, et qu'il pénètre ce qu'il y a de plus caché.

11. Comme le sel pénètre les corps et les empêche de se corrompre, cet Esprit pénètre toute l'âme et empêche sa corruption. Lorsque cet Esprit a tout pénétré, il retourne à son principe, et ayant séparé de l'âme ce qu'il y avait de matériel et de grossier, il l'entraîne avec lui, l'ayant subtilisée, et la perd dans sa dernière fin, qui n'est autre que ce principe dont il part. Il faut que les choses terrestres et grossières soient subtilisées pour devenir sel ; il faut de même que l'homme soit entièrement séparé de soi, qui est la matière, pour devenir esprit ; et cet homme, ainsi séparé et subtilisé retourne à son principe. Le feu fait la séparation du sel d'avec les métaux et les plantes : c'est le feu de l'amour divin qui nous sépare de ce que nous avons de grossier.

12. Dieu est esprit : il veut des adorateurs [112] en esprit ; il est vérité, il veut qu'on l’adore en vérité354. Tout ce qui est pur esprit est aussi vérité, de sorte qu’adorer en esprit, c'est proprement s'unir à la suprême Vérité. Il est écrit355 que la vérité est sortie de la terre. Comment en est-elle sortie ? C'est par cette séparation mystique que l'amour sacré fait de ce qui est grossier et matériel. La vérité est sortie et est remontée à son principe, qui est esprit et vie ; ce qui rend l'homme spirituel, vivant en Dieu.

C'est donc cet Esprit vivant et vivifiant qui est envoyé dans nos cœurs356 ; mais il n'y peut rester quand séparant l'esprit des matières grossières ; et comme nous ne voulons pas souffrir cette opération, cela fait qu'il n'y séjourne pas.

13. Qui pourrait comprendre comme le feu fait cette séparation, et comme tout circule avant que de se subtiliser ? L'Esprit Saint fait son opération d'une manière si secrète que les yeux n’en découvrent rien. C'est cet Esprit vivifiant qui donne le prix et la valeur à tout ; mais il n'opère que par la division et la séparation.

C'est donc une nécessité que de souffrir cette division et séparation pour, de matériel, devenir spirituel, et c'est le moyen dont Dieu se sert pour cela, qui est infiniment caché et secret.

14. Ce sont ces voies de la sagesse que l'homme ne peut jamais découvrir. Il n'y a point de trace, si ce n'est le caput mortuum dont on a tiré l'esprit. C'est ce qu'il faut qu'il se passe en nous. C'est la parole vivante et vivifiante et opérante qui fait toutes ces choses. Saint Paul dit357 que la lettre tue quand on ne s'arrête qu'à l’écorce ; mais l'Esprit, caché sous cette lettre, donne [113] la vie. Cette séparation ou division s'appelle mort, renoncement, anéantissement, division, séparation, réunion des esprits séparés de la matière et transformés, changés, purifiés. Si ce corps matériel dont on tire le sel était vivant, que ne souffrirait-il pas dans cette opération si terrible ? On aurait beau lui dire : on va vous donner une qualité infiniment plus noble que celle que vous avez. Ce bien futur ne serait qu'en idée, et n'adoucirait guère son mal présent. Il ne peut être content de son sort que lorsque l'opération est faite, et qu'on ne trouve plus que l'œuvre morte. Ô Amour, c'est ainsi que vous usez dans notre âme ! Vous avez créé Adam avec un esprit pur et dégagé de la matière ; mais Adam ayant répandu l'esprit pur, et l'ayant incorporé avec l'œuvre morte, c'est à l'Esprit Saint à faire cette séparation. Ô Dieu, envoyez votre Esprit et nous serons créés de nouveau358. Amen, Jésus !

*1.12. Économie de la parole intérieure, et de ses effets.

[114] Sur ces paroles : L'homme ne vit pas seulement de pain ; mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Matth. 4, 4.

Jésus-Christ entend par le pain toutes les choses nécessaires à la vie et qui sont hors de nous et nous environnent, celles qui servent à la subsistance de notre corps. Ce n'est point de cela que l'homme doit vivre ; c'est ce qui compose l'homme charnel qui semble ne vivre non seulement que par ces choses, mais pour ces choses. L'homme spirituel, au contraire, en use comme n'en usant point359 : il en use par pure nécessité dans l'ordre et la volonté de Dieu. Je dis dans l'ordre, car Dieu, qui a ordonné ces choses pour la subsistance de l'homme, pouvait bien le faire vivre sans tous ces assujettissements ; mais dès qu'il a voulu, pour humilier l'homme, que sa vie naturelle fût assujettie à la nourriture et au sommeil, il doit en user sobrement, en respectant l'ordre de Dieu, qui a voulu l'assujettir à ces choses.

Jésus-Christ pouvait s'en dispenser ; il s'est néanmoins assujetti à la loi commune des hommes, pour leur apprendre également et la modération en satisfaisant au besoin de la nature, et en même temps détruire l'orgueil excessif des jeûneurs immodérés, qui mettent toute la perfection [115] à détruire la nature, ne lui donnant pas ses besoins nécessaires, et qui veulent se mettre au-dessus du commun des chrétiens vertueux par cette abstinence excessive des mêmes choses que Dieu a établies, voulant (pour ainsi dire) combattre l'ordre divin, et se mettre au-dessus. Ils semblent ne connaître que cette seule perfection ; et pourvu qu'ils passent pour grands jeûneurs, le reste ne leur paraît pas nécessaire. Leur âme demeure vide de Dieu, et pleine de l'amour d'eux-mêmes et de leur propre excellence, se préférant à tous comme les pharisiens, que Jésus-Christ avait en abomination. Jésus-Christ est donc venu détruire ces renversements de l'ordre divin que l'orgueil des pharisiens avait établi. D'autres tombent dans d'autres extrémités, qui sont des débauches outrées ; et abusant de leur tempérament, ils le détruisent par l'excès du boire et du manger, plus extravagants que les bêtes brutes, qui ne mangent que ce dont elles ont besoin. Ce n'est point pour ces personnes que j'écris : ils sont bien éloignés d'entendre les paroles de la vérité.

Je dis donc que l'homme ne vit pas seulement de pain matériel, quel qu'il soit, quoiqu'il en ait besoin pour soutenir son corps ; mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Il n'est pas dit simplement de toute parole sortie de bouche de Dieu, ce qui s'entendrait simplement des paroles de la sainte Ecriture ou en elle-même ou expliquée par les hommes ; mais de cette Parole qui sort de la bouche de Dieu, qui en sort incessamment de toute éternité. C'est le Verbe-Dieu, qui est cette Parole puissante et opérant dans le fond du cœur. C'est cette Parole qui doit être la vie de nos âmes, qui [116] s'insinue par le centre sans bruit de parole, et qui les anime et les vivifie. Ô Parole incréée, c'est vous seule qui avez le pouvoir de donner la vie, de la conserver, et de la redonner de nouveau. C'est vous qui vous êtes faite dans le temps une parole abrégée, pour vous insinuer non seulement comme Verbe, du dedans au dehors, mais même du dehors au dedans, par vos maximes et par vos exemples.

Cette vie intérieure du Verbe, et cette nourriture substantielle, s'insinue et se distribue dans toute l'âme aussi réellement comme la nourriture s'insinue dans toutes les parties du corps, selon la distribution qui en est faite par la Sagesse. L'Esprit du Verbe entre au commencement par le dehors, et ensuite gagne le cœur ; mais lorsque le cœur est parfaitement gagné, il s'insinue sans l'entremise des sens et des puissances. Cette Parole divine devient une parole muette, une parole tout esprit, qui s'insinue insensiblement partout, et qui étant esprit et vie360, devient l'esprit de notre esprit et la vie de notre vie. C'est cette voix que les seules brebis de l'Agneau sans tache entendent, et que les autres ignorent : je dis les brebis de l'Agneau, qui de Pasteur s'est fait agneau pour sauver ses brebis, ainsi qu'il le dit lui-même : Je suis ce bon Pasteur : les brebis entendent ma voix ; mes brebis me connaissent, et je donne ma vie pour elles361.

C'est donc ce Pasteur admirable qui s'insinue d'une voix muette par un silence profond (quoique d'ailleurs elle soit plus intelligible qu'une voix de tonnerre) : aussi l'Évangile dit-il362 qu'on ne l'entendra point crier dans les places publiques. Cette voix admirable ne s'entend que [117] dans le calme : elle donne une paix profonde à l'âme ; et en s'insinuant ainsi dans la paix et dans le silence, elle y produit tout bien. C'est elle qui produit l'amour pur, la foi nue, et l'abandon parfait. Ceux qui sont agités de l'amour du monde et du trouble des passions ne peuvent l'entendre : il faut que tout soit calme pour cela. Elle est paix et joie au Saint-Esprit. Elle échappe à ceux qui se multiplient sans cesse dans leur voie, et qui ne demeurent point en repos, qui croyant beaucoup glorifier Dieu par cette multiplicité et par ce tumulte du dehors, prennent le change. Dieu, comme dit l'Ecriture363, habite dans l'âme tranquille. Que ceux qui ont commencé à goûter cette paix du dedans, qui est le signal que le Verbe veut parler à l'âme dans le silence, se tiennent heureux, et qu'ils soient fort fidèles à ne point mêler leur activité à cette parole ineffable, sous quelque prétexte que ce soit. Cette Parole est si délicate que l'homme accoutumé à agir par les sentiments en fait peu de cas. Il estime plus un travail aperçu que cette manne cachée ; il éteint peu à peu par son activité cet Esprit simple et insinuant du Verbe. Saint Paul nous avertit de364 ne pas éteindre l'Esprit, c'est-à-dire de le laisser s'insinuer sans obstacle.

Ce simple repos, soit à l'oraison, soit durant le jour, sans donner ni lumière ni connaissance, donne toute connaissance ; car il est vérité, parole, esprit et vie alarme µ. Si on disait à une personne ignorante que le pain qu'elle mange et qu'elle sent descendre dans l'estomac, porte sa substance ensemble au cerveau et à toutes les parties du corps, elle aurait peine à le croire : cela est pourtant certain. Il en est de même de cette [118] Parole muette : elle remédie [de telle sorte] à nos maux, sert de nourriture à notre âme, guérit nos langueurs, apporte tous biens et toute vertu avec elle, nous fait mourir au vieil homme et vivre au nouveau, nous rajeunit comme l'aigle, qu'on aurait de la peine à le comprendre. Cependant cela paraît réellement dans les effets. Cette Parole est le règne de Dieu en nous : elle est comme365 le grain de moutarde, et peu de chose dans les commencements, mais devient grande dans la suite. Cultivons cette Parole par une attention continuelle, par un silence profond ; et sans autre chose nous aurons tout. C'est elle qui nous fait remplir nos devoirs, qui nous instruit, qui fait perdre peu à peu notre vouloir propre pour ne vouloir que la volonté de Dieu, qui nous fait renoncer à nous-mêmes, porter notre croix, suivre Jésus-Christ avec joie, qui donne un mépris effectif des richesses et de tout ce qui n'est point Dieu. C'est elle qui nous fait préférer Dieu à notre propre âme. C'est elle qui donne cette juste médiocrité qui fait qu'on n'excède jamais dans le manger, ni dans le trop ni dans le trop peu. C'est elle qui rend l'âme simple, petite, enfantine ; qui lui fait mépriser la vaine opinion des hommes, la garantit de l'hypocrisie, du mensonge, de la vanité, de l'erreur et de l'ambition, lui donnant une vraie connaissance du tout de Dieu et du rien de tout le reste ; qui lui fait comme à saint Paul366, regarder toutes choses comme de la boue au prix d'appartenir à Jésus-Christ.

C'est cette Parole-Dieu qui s'est faite homme pour faire l'homme-Dieu. Car toute l'ambition de l'Ange et de l'homme était de devenir [119] semblable à Dieu ; et comme cela ne pouvait jamais être, puisque cette pensée est le comble de l'impiété, elle s'est faite homme afin que l'homme pût être semblable à Dieu sans crime. Ô Parole, Parole infiniment éloquente et diserte dans votre silence profond, quand sera-ce qu'on vous écoutera ? Donnez à nos cœurs des oreilles proportionnées à la subtilité de vos paroles.

Quelques-uns ont cru que cette divine Parole se faisait entendre au fond de l'âme par parole articulée. Ce n'est point cela. Toute parole articulée est médiate et par le ministère des anges ; et lorsqu'on les appelle substantielles, c'est à cause de leur efficacité, parce qu'elles donnent dans le moment ce qu'elles sonnent, comme soyez en paix : l'âme éprouve alors une grande paix. Mais quoique ces paroles soient efficaces, elles sont pourtant momentanées, et cette paix peut encore se perdre, puisque cette même parole a été réitérée à plusieurs saints diverses fois. Ce n'est point de celles-là dont je parle. Cette Parole vivante et vivifiante qui s'insinue par toute l'âme, qui est le Verbe, se fait entendre, comme dit le livre de l'Imitation367, sans bruit de paroles. Les autres sont reçues dans les puissances, et celle-ci dans son centre. Lorsqu'elle communique sa vie à l'esprit, cela s'appelle foi nue, parce que, comme cette parole est pure, nue, simple et généralement générale sans rien de distinct ni déterminé, elle donne cette qualité à la foi, qui réside dans l'esprit : c'est ce qui la fait appeler foi simple, nue, générale, parce qu'elle est pure, sans distinction, comme l'Esprit du Verbe qui s'insinue en elle : de sorte que cette parole vivifiante imprime en [120] toute l’âme son propre caractère, et met la raison et l'esprit en silence de tout action propre. Elle fait le même dans la volonté, qu'elle remplit d'un amour nu, surpassant tous sentiments, interdit le langage du cœur, éteint ses désirs pour substituer les siens en la place, fait perdre en la volonté tout l'usage de son propre pour se perdre en celle de Dieu, où cette parole pleine de silence la conduit insensiblement et sans le sû de l'âme.

Car tant que cette divine Parole conduit l'âme, on ne s'aperçoit pas de son effet parce que sa pureté la rend insensible. On ne peut s'apercevoir de quelle manière la sève monte dans un arbre, et s'insinue dans toutes ses parties. On ne s'aperçoit point aussi de cette Parole vivante sinon par une force secrète, par un amortissement des sentiments, par une perte de son propre esprit et de sa propre volonté. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit368 : Je suis la vraie vigne, et mon père est le vigneron : celui qui ne porte point de fruit en moi sera retranché ? C'est cette sève divine qui s'insinue et qui fait porter du fruit, mais du fruit qui tire toute sa bonté et sa fraîcheur de cette sève admirable.

L'opération vivifiante de la Parole est simple, et s'insinue comme à l'écart et à l'insu [non seulement] de l'âme, mais aussi de l'amour-propre et du Démon, parce que l'amour-propre est un larron, vole tout ce qu'il aperçoit ; et le Démon le peut contrefaire ; mais dans cette route cachée, cela n'arrive pas. Souvent cette opération vivifiante se retire si fort au-dedans que l'âme en paraît toute desséchée. C'est comme une espèce d'hiver pour l'âme : ses fruits et [121] ses feuilles tombent ; mais dans ce temps la racine s'étend et se fortifie, parce que la sève est comme toute ramassée en elle. C'est dans cet hiver de l'âme qu'elle s'enracine dans la parfaite humilité, qui est la haine de soi-même, le mépris d'une beauté qui dure peu et qui est si fragile.

Lorsque l'âme a fait diverses fois cette expérience, et qu'elle voit ses feuilles renaître et mourir, elle ne fait cas que du principe vivifiant qui est en elle, qui ne la quitte jamais quoique il se retire (pour ainsi dire) dans ses racines, qui est son centre : elle n'estime que ce qu'il est inconnuement, et non ce qui paraît en elle : car l'Amour, Parole incréée, Verbe-Dieu, se fait un jeu de l'orner et de la dépouiller, de l'embellir et de la rendre laide. Il y a des temps qu'elle fait le plaisir de la vue, comme les arbres au printemps ; d'autres, qu'elle fait horreur, comme ces mêmes arbres l'hiver. Tout est glacé au-dehors : la sève du dedans est pourtant toujours la même, et il n'y a que le péché qui la tue.

C'est donc la l'économie de la Parole centrale, de s'insinuer partout, et de faire dans toutes les parties de l'âme un ouvrage conforme à ce qu'elle est. Elle est pure, simple, nue, uniforme en tout ; elle donne ces mêmes qualités à l'âme, et la retire insensiblement de toute multiplicité au-dehors, pour la renfermer dans cet unique, qui ne souffre plus ni distinction ni différence, comme il ne souffre plus de partage.

Remarquez que c'est cette parole vivifiante qui fait toutes ces choses sans la participation de l'homme, lequel est tout passif, et dont tout le soin est de ne mettre point d'obstacle à l'ouvrage [122] merveilleux de cette Parole, mais de la laisser s'insinuer en toutes les parties de notre âme par le don irrévocable que nous lui en faisons, nous abandonnant totalement à son opération vivifiante et crucifiante tout ensemble. Car cette Parole est vie en tout nous-mêmes et en tout le dehors, donnant vie aux croix, peines et humiliations qui nous environnent. Nous sommes taillés, incisés par son amour ; nous pleurons comme la vigne, mais c'est sans perdre notre sève, car la vigne ne jette qu'une eau inutile. Qui verrait la vigne, un bois si sec, rendre tant d'eau, croirait que cela la ferait mourir. Point du tout : c'est la sève elle-même qui lui fait jeter ses humeurs superflues, pour s'insinuer plus abondamment. De même la Parole vivante rejette dehors tout ce qui n'est point d'elle et qui n'est point elle-même, comme des obstacles qui l'empêchent de nous vivifier entièrement. Laissons-la donc faire ; laissons le divin vigneron nous labourer, tailler et faire toutes les façons qu'il juge nécessaires. Laissons-lui couper l'ancien bois, qui est le vieil homme, afin que le nouveau croisse. Les tentations, les sécheresses, amertumes du cœur, croix, contradictions, injures, mépris, pertes de biens, pertes d'honneur, sont les façons qui nous feront fructifier en Jésus-Christ. Qu'il nous en fasse la grâce ! Amen, Jésus !

*1.13. Trois moyens de purification et de mort.

1. Entre plusieurs moyens dont Dieu se sert pour faire mourir les âmes à elles-mêmes il y en a trois : la faim et soif, la douleur, et l'amour. On meurt donc par la faim et la soif, on meurt par la douleur, et enfin on meurt par l'amour.

2. L'âme qui a goûté des amabilités divines et qui s’en voit privée, souffre une faim de Dieu qui passe tout ce qui s'en peut dire : car comme Dieu est infini, il donne une faim proportionnée à ce qu'il est. Cette fin cause un vide presque immense dans l'âme, mais un vide qui n'est point paisible, comme dans l'anéantissement : c'est un vide douloureux, qui sent son besoin et qui voudrait être rempli. Il ne l'est pas cependant, si ce n'est bien tard : l'âme se consume de langueur et d'amertume ; à mesure que sa faim croît, son vide augmente, et par conséquent le désir de la possession de son divin objet. Dans le commencement, la douleur de la [124] faim est plus vive ; ensuite, à mesure que les forces diminuent, cette faim se change en longueur et en défaillance ; et enfin elle cause la mort, comme on voit qu’arrive dans la faim naturelle, où d'abord un feu dévorant met les hommes presque au désespoir, ce feu dévorant se tourne en langueur, et ensuite en défaillance de mort.

3. Il y a encore une autre faim, qui est celle de la Justice ; et celle-ci arrive plus tard, et est moins douloureuse et plus paisible, quoiqu'elle ne soit pas moins étendue et moins profonde : c'est un désir que la Justice s’exerce en nous et en toutes les créatures ; c'est une justice de restitution de gloire et honneur pour Dieu. On désire infiniment que Dieu se fasse justice à lui-même de tous les larcins qu'on lui a faits. Cette âme, loin de craindre le vide [comme dans la faim précédente], le désire infiniment, afin de se voir dépouillée de toutes ses usurpations. Elle sait que tout bien appartient à Dieu : ceux dont elle se voit revêtue lui sont un supplice ; et si elle les pouvait voir en elle, pour elle et rapportant à elle, ce lui serait un enfer. Plus Dieu la dépouille de ses dons et de ses faveurs, plus elle est satisfaite. Elle aime la divine Justice d'un amour très fort et très sincère, parce qu'elle lui ôte ses larcins ; elle désire que Dieu ne cherche que son seul honneur et sa seule gloire en elle et dans toutes les créatures, sans penser à son sort. Son sort est la gloire et la volonté de Dieu, elle n’en connaît point d'autre, tout le reste lui serait un enfer.

4. Il y a aussi la soif : David disait369 qu'il avait une soif ardente du Dieu vivant. Cette soif [125] est égale à la faim et fait le même effet dans l'âme : c'est une ardeur vive et insupportable. C'est pourquoi le même David qui avait éprouvé cette soif du Dieu vivant, voulant décrire un chemin affreux, qui est celui du désert de l'âme, l'appelle370 désert sans chemin et sans eau. Et nous voyons les étranges emportements des Israélites lorsqu'ils manquaient d'eau, ce qui n'était qu'une figure de la soif dont je parle.

5. Un autre moyen de mort, c'est la souffrance. Sous ce terme, qui a une extrême étendue, sont comprises des peines intérieures et extérieures, la croix, les mépris, les contradictions, les maladies et toutes les douleurs corporelles, la pauvreté et les délaissements, sécheresses, dépouillement, mort continuelle à toutes nos vies, un renoncement absolu, les absences de Dieu, l'expérience de nos faiblesses, les incertitudes cruelles, la perte de tout nous-mêmes en Dieu d'une manière inconnue, l'obscurité, les privations de tous les plaisirs, même les plus innocents et les plus permis, et l'assemblage de toutes les peines.

Les sens sont ceux qu'on amortit les premiers par une privation générale des satisfactions et en leur donnant ce qu'ils abhorrent ; et c'est là le travail de la créature dans la vie active. Dieu y aide beaucoup l'âme, surtout quand elle entre dans le passif : il lui inspire mille sortes de mortifications auxquelles on ne penserait jamais ; il ne les lui laisse que jusqu'à ce que la nature n'est plus de répugnance à les faire, et que l'esprit ait pris le dessus. Il les change, les fait laisser et reprendre, afin qu'on ne s'attache à rien. Ensuite, il met l'âme dans un travail bien plus [126] profond, qui est la mortification des puissances ; ce qui se fait par un renoncement continuel du propre esprit et de la propre volonté, laissant même tomber de la mémoire tous les ressouvenirs inutiles, toutes pensées et affections quelles qu'elles soient.

6. Quand Dieu est content du travail de l'âme, et qu'elle a épuisé [ici] toute son activité, pour petite qu'elle soit, Dieu y met la main lui-même, et se sert aussi des créatures pour le faire. Au commencement de cette foi passive, Dieu amortit les désirs de l'âme par un goût continuel de sa présence qui remplissant les vides avec surabondance, ni lui laisse rien à désirer. Mais comme l'amour-propre se trouve partout, et que la propriété se trouve dans tout ce que l'âme reçoit et possède en soi et dans sa propre capacité, Dieu se sert du contraire pour détruire foncièrement ce qu'il n'avait détruit que passagèrement et superficiellement. La différence de ces deux opérations est semblable à ce qu’éprouverait une personne qui premièrement n'aurait point d’appétit, parce qu'elle a mangé sa suffisance et même au-delà, et puis qu'après ce repas étant longtemps sans manger, elle éprouvât de nouveau la faim. Ou bien il en est comme d'une personne à qui on ôterait seulement l'appétit pour un temps après l'avoir rassasiée, mais à laquelle ensuite on ôte également et l'appétit et le besoin de manger, sans qu'il lui soit nécessaire de prendre nourriture pour réparer ses forces et se délivrer de la faim, parce que ses besoins lui sont ôtés.

Dieu donc commence par détruire les puissances par les contraires, afin que leur mort soit durable : ce n'est plus par ce coup paisible de la volonté, mais par une [127] contradiction de tous ses vouloirs, soit au-dehors par les créatures, soit au-dedans par Dieu même. Il suffit qu'un désir s'élève dans le cœur pour que le contraire lui soit donné. L'esprit, loin de jouir de ce recueillement qui le réunissait à sa volonté, est dans un égarement effroyable, une divagation continuelle, une agitation de pensées, un trouble, une privation de Dieu apparente et de tous sentiers perceptibles, une facilité à se laisser émouvoir. La promptitude, la vivacité, des fautes inopinées, tout cela renverse l'âme de fond en comble, et fait, pour ainsi dire, tourner tout le vaisseau : on en voit le fond qui avait été jusqu'alors caché dans les eaux. Tout se découvre : l'âme se croit plus imparfaite que jamais, quoiqu'en vérité cela ne soit pas ; mais on voit le fond du vaisseau, et la bourbe qui s'y était attachée. Dieu fait voir à l'âme le fond immense de sa corruption, qu'il ne montre que pour le nettoyer.

7. Mais l'œuvre de Dieu ne paraît point à l'âme : elle ne voit que sa misère et sa pauvreté, elle combat tant qu'elle peut contre Dieu, croyant remédier elle-même à son mal ; ce qui ne se peut : elles augmentent plutôt. C'est l'ouvrage du Seigneur ; il n'appartient qu'à lui de créer de nouveau ; car ceci est une purgation qui fait sortir toutes les ordures, et Dieu purifie l'âme radicalement, et lui seul le peut faire. La résistance de l'âme rend la purification et plus longue et plus forte, parce que plus on met d'obstacles à la pénétration du feu, plus il est longtemps à consumer. Car il en est du feu de la charité comme du feu matériel. Mouillez sans cesse le bois, le feu ne le pénètre pas : il s'éteint plutôt, à moins que faisant un feu bien plus [128] grand, la grandeur du feu et le long temps fassent l'effet qu’il aurait fait en fort peu de temps sans les obstacles qu'il a trouvés. Dieu en use de même à l'égard de notre âme ; les purifications sont d'autant plus longues, plus dures, plus fortes, qu'il y a plus d'obstacles à vaincre en nous.

La purification se mesure non seulement à la grandeur des obstacles, qui sont nos difformités et nos attaches, même à des choses qui nous paraissent bonnes, utiles et souvent nécessaires, faute de lumière ; mais aussi selon le degré de perfection auquel Dieu nous destine : car quoique Dieu veuille sincèrement le salut de tous, et qu'il soit mort pour nous le mériter, il ne veut pas une égale perfection de tous, comme l'orfèvre qui emploie l’or à divers ouvrages, donne une purification plus forte à celui qu'il doit employer pour des ouvrages exquis, ce qu'il ne fait pas pour des ouvrages plus grossiers. Or les purifications sont longues pour l’or très fin : on le met plus de fois dans le creuset, on lui donne le feu plus ardent. Ainsi l'âme est donc purifiée non seulement selon son impureté et les obstacles qui sont en elle, mais conformément au dessein de Dieu et au degré de perfection qu'il lui destine. L'âme souffre au-dedans des tourments d'autant plus grands par les privations et obstacles, que son amour commence d'être plus épuré.

8. Lorsque Dieu a des desseins sur une âme, il joint les croix extérieures aux intérieures ; il semble que toutes les créatures sans savoir pourquoi s'élèvent contre une telle personne ; on cherche toutes sortes d'inventions pour la persécuter : cette âme affligée, qui a de si bas [129] sentiments d'elle-même, croit alors que toutes les créatures prennent le parti de leur Créateur ; et loin de leur en vouloir du mal, elle les regarde comme les exécuteurs de la Justice de Dieu, qui la remplit une confusion qu'on ne peut exprimer. Toutes ces choses jointes ensemble causent la mort, et cette mort est d'autant plus profonde que Dieu emploie plus de moyens pour l'exécuter. Heureuse vie qui est produite [ensuite] par une telle mort ! Cette vie sera d'autant plus abondante que la mort aura été plus profonde. Une mort légère ne produit qu'une vie légère ; et c'est plutôt une ombre de vie qu'une vie véritable. Mais que les hommes sont rares qui veulent bien seulement souffrir une légère mort ! Pour conserver la vie propre, on perd une vie divine et durable, et un bonheur ineffable. Ce qui n'empêche pas qu'après la vie nouvelle, Dieu n'envoie quantité de croix extérieures pour rendre plus conforme à Jésus-Christ : car après avoir porté les croix par conformité avec Jésus-Christ, après avoir porté la croix de Jésus-Christ, on porte le même Jésus-Christ dans son état crucifié et glorieux au milieu des opprobres extérieurs. Mais il n'est pas question de cela ici.

9. Il y a un troisième moyen de mort, c'est l'amour, qui, comme un feu caché et très dévorant, consume peu à peu la vigueur de l'âme, la dessèche et la fait mourir. C'est l'amour seul qui purifie l'âme au-dedans. Le feu de l'amour est plus intense, et fait une purification plus parfaite que toutes les autres ; et c'est la dernière. Dieu donne à cette âme un amour si pur, si net, si droit, si dégagé de tout, qu'elle ne vit que d'amour et par l'amour. Cet amour lui est [130] toute chose. Il est d'abord très gratifiant, ensuite il devient crucifiant, purifiant radicalement et détruisant absolument la créature ; car il veut rester seul ; il ne souffre ni obstacles ni compagnons ; il ne veut rien que lui-même. C'est l'amour qui emploie la divine Justice pour lui préparer la voie, il est impitoyablement jaloux. Une âme dans laquelle il habite, ne saurait souffrir que lui ; elle se hait elle-même ; elle abhorre toute autre gloire que la sienne.

10. Cet amour est si pur, si net, si droit, si désintéressé, qu'il ne pense à nul intérêt soit temporel soit éternel ; et il n'a que le seul égard à son objet, sans penser à son sujet. Ce sujet demeure tellement en la main de l'amour qu'il en dispose comme de son propre bien, sans qu'on lui en demande compte : qu'il en fasse en temps et en éternité ce qu'il lui plaît. La seule gloire du sujet est d'être employé uniquement en temps et en éternité au bon plaisir de l'amour, c'est de ne jamais sortir de sa main, c'est d'aimer ses décrets justes éternels, soit qu’ils crucifient ou vivifient, soit qu'ils perdent ou qu'ils sauvent. Dans l'amour, tout intérêt est pour l'amour même ; la perte est salut dans l'amour. Son feu a fait une dissolution si parfaite de tout ce qui lui était contraire, et a tellement perdu en lui son sujet, qu'il n'a plus d'autre mouvement que le sien : il frappe avec lui sur soi-même ; c'est comme une eau écoulée dans la mer, qui a les mêmes vagues que la mer, son flux et reflux ; si la mer se jouant de cette eau la jette contre un rocher, tout est de la mer et avec la mer.

Ô divin Amour, qu'une âme est heureuse lorsqu'elle est assez disparue pour n'avoir plus que vous, ne voir que vous, n'agir que par vous et en vous, [131] sans elle ni pour elle ! Ô temps, ô éternité, tu es à l'amour pour l'amour ; le reste n'est rien et moins que rien. C'est à toi, Amour, qu'il appartient de consumer les âmes, tes amantes : tu rejettes dehors le superflu, et cela rend l'extérieur moins composé ; mais, rejette toujours tout de la sorte sans rien épargner. Madeleine, cette parfaite amante, va les cheveux épars comme une folle chez les Pharisiens ; elle rompt, perd, dissipe un parfum de grand prix ; on la reconnaît partout par son caractère, au pied de la croix, lorsqu'elle cherche Jésus, qu'elle le demande à lui-même déguisé en jardinier, qu'elle lui dit qu'elle l’emportera. Mais, Madeleine, comment votre cœur ne discerna-t-il [pas] d'abord le cœur de Jésus ? C'est qu'il l'avait changé, ce cœur, en exprimant toute sa substance en faveur des hommes. Elle le reconnut à la voix, et aussitôt elle va sans égard ni considération lui embrasser les pieds. Ce sont là les effets de l'amour au-dehors. Qui peut décrire ceux qu'il opère au-dedans ? Ils sont gravés en caractères de feu dans le fond de l'âme, mais ils sont inexplicables. Dieu nous les fasse éprouver, si c'est pour sa gloire ! Amen, Jésus !

*1.14 De trois voies imperceptibles de l’intérieur.

Sur les paroles de Salomon, Prov. 30 v. 19.371.

Il est dit dans l’Ecriture trois choses qui sont excellentes au sujet de l’Intérieur. Il ne peut être mieux comparé qu’à la voie du serpent dans la pierre, à celle d’un vaisseau sur la mer, mais, comme dit Job un vaisseau chargé de pommes372, et à la voie de l’aigle en l’air373. Il ne reste aucun vestige de ces trois sortes de voies.

La première est des personnes déjà avancées, mais qui sont encore loin de la perfection. Quoique le serpent laisse peu de vestiges du lieu où il a été sous la pierre, on ne laisse pas d’apercevoir un sentier limoneux et luisant. Ce sont les premières âmes, en qui il reste quelques traces de certaines lumières, goûts, sentiments ; ces traces sont même presque imperceptibles. Ce qui se discerne le mieux, c’est la vieille peau du serpent qui reste sous la pierre. Cette peau marque que cette personne a travaillé à mortifier ses sens et ses passions d’une telle manière qu’elle en est dépouillée et revêtue de nouveaux sentiments et des vertus opposées à ses passions dominantes.

Le vaisseau laisse bien moins de traces sur les ondes que le serpent sous la pierre ; néanmoins on voit quelque temps comme un sillon sur les flots, qui est la trace qui ne dure guère. Si pourtant ce vaisseau était chargé de marchandises de garde, ces marchandises seraient une marque et une assurance des lieux où il a voyagé ; mais n’étant chargé que de pommes, que l’eau [133] de la mer corrompt, on est obligé à mesure qu’elles pourrissent de les jeter dans la mer, de sorte que le vaisseau arrivant vide, il ne reste ni trace de son passage, ni vestige de ses marchandises. C’est la figure du parfait dénuement de l’âme ; il ne reste point de trace de son marcher qui puisse servir d’appui et d’assurance qu’il ait tenu la route de ces vastes mers et qu’il ait passé ce chemin ; il ne paraît rien de sa charge, qui s’est corrompue peu à peu, et c’est cette corruption qui a obligé le divin pilote de jeter la marchandise dans la mer ; enfin cette corruption devient si grande qu’on est obligé de décharger le vaisseau de tout ce qu’il portait. Il est vrai que la misère que l’âme éprouve, est quelque chose de triste pour elle. Mais elle éprouve en même temps une chose à laquelle elle ne faisait pas d’abord attention : c’est que plus elle devient misérable, plus elle devient légère, elle se trouve peu à peu dégagée du poids d’elle-même ; enfin plus sa misère augmente, plus elle devient vide. L’âme ne se trouve plus chargée ni embarrassée ; au contraire, elle éprouve un certain vide qui lui a donné de l’étendue et de la largeur. Le vaisseau vide se trouve en état d’être rempli des plus exquises marchandises. Notre âme vide est propre à tout ce que Dieu veut en faire. Heureux vaisseau ! Tu te croyais méprisable et tout honteux de ta charge, tu en rougissais dans le secret ; c’est néanmoins cette charge pleine de pourriture qui t’a vidé de tout ce qui t’appartenait et de ce qu’il y avait de plus fort et plus intime dans l’amour de toi-même. Le fond de cale a été vidé, c’est-à-dire que tu es délivré de la propriété qui te corrompait profondément : ainsi tu es entièrement vide, net [134] et balayé de ta pourriture. On a cherché dans les endroits les plus reculés s’il ne restait point quelque pourriture, pour la jeter dans la mer. Te voilà parvenu à une nudité entière !

La troisième est la trace de l’aigle dans l’air. Quel est l’œil assez perçant pour en découvrir les vestiges ? Qui peut discerner les voies d’une âme qui se perd dans les airs de la divinité ? Nuls yeux, si ce n’est ceux de l’aigle même. Mais que voit cette aigle ? Ce qui est devant elle374, et nullement ce qu’elle a laissé. Il n’y a point de sentier, point de trace dans son chemin ; cependant elle ne s’égare jamais. Où loge-t-elle, cette aigle fortunée ? Où se repose-t-elle après son vol ? Sur les rochers : elle fait son nid sur les roches rompues, comme dit un autre endroit de l’Ecriture, dans les trous de la pierre375. Quelle est cette pierre vive et vivante, sinon Jésus-Christ ? Elle se repose en lui. Ceux qui considèrent cette aigle merveilleuse et qui ne voient que des roches rompues, une espèce de débris de cette pierre vive, croient qu’il n’y a rien de bon dans l’aigle, qu’elle n’habite point la pierre vive, puisqu’elle fait son séjour dans les roches rompues. Cependant c’est en Jésus-Christ qu’elle est à couvert, c’est dans son cœur, c’est dans ses plaies, qui sont comme les trous de la pierre, c’est Lui-même qui la porte et la cache avec lui dans le sein de Son Père.

Dites-nous encore, Aigle merveilleux, d’où vient que les roches où vous habitez sont si rompues ? C’est qu’elles me cachent mieux à l’oiseleur. Ces ruptures sont les croix, les confusions, les calomnies, certaines misères [135] propres à ma condition : cela me met à couvert de l’oiseleur. Et quel est cet oiseleur qui vous tend des filets ? C’est le Diable, et encore plus moi-même. L’amour-propre et la propriété sont les filets qui peuvent me perdre et me tirer de mon fort et de mon lieu de sûreté. C’est pourquoi loin de faire mon nid, comme les autres, dans les pierres polies, je cherche les roches rompues où je suis à couvert de la présomption, de l’appui en la beauté de ma demeure, de l’assurance dans la force d’un grand rocher escarpé et inaccessible. Je suis là sans défense, et c’est ce qui fait ma sûreté. De là je regarde ma proie, je tâche de l’attraper, non pour m’en nourrir, mais pour en faire un sacrifice à celui dont je suis l’oiseau favori. Quelle est cette proie que vous envisagez, aigle admirable ? Ce sont les âmes des petits que je tâche de prendre pour les présenter à mon Souverain. Mais hélas ! que j’en trouve peu de propres à Lui être offertes ! Il s’en préparera, Il s’en fera. Mais qu’il t’en a déjà coûté, et qu’il t’en coûtera ! N’importe pourvu qu’Il règne, et que je Lui fournisse une nourriture convenable. Amen, Jésus !

Il y a un autre endroit de l'Ecriture qui dit376, que l'aigle excite les aiglons à voler ; elle le leur apprend elle-même, elle s'abaisse pour les instruire ; elle voltige sur eux, étendant ses ailes et se balançant en l'air afin de leur donner l'envie de voler et de la suivre, puis s'élevant peu à peu insensiblement à mesure qu'ils se fortifient. Si quelqu'un des aiglons et trop petit, elle le prend, elle s'en charge. Mais avant de leur apprendre à voler ainsi, elle les nourrit dans le repos de leur nid. Ils sont là sans soin [136] ni souci de ce qui les concerne ; ils attendent que leur mère leur apporte leur nourriture dans le temps ordonné. C'est ainsi que cette Aigle mystérieuse, qui n'est autre que la Sainte Humanité de Jésus-Christ, nous a appris de demeurer en repos et dans le sein de la Providence, qui est le nid de notre âme, attendant d'elle sans empressement ce qu'elle voudra bien nous donner, et dans le temps qu'elle veut nous le donner. Ces petits aiglons ne pensent pas à voler sans ailes ; ils ne volent point d'eux-mêmes : mais attendent que leur mère les y excite. On dit qu'elle les porte sur son dos pour éprouver s'ils peuvent regarder fixement le soleil. Oui, c'est à cela que cet Aigle admirable reconnaît ses enfants, lorsqu'ils ne se détournent pas de la lumière ; leurs yeux demeurant fixés sur ce bel astre ne se détournent d'aucun côté. O quand sera-ce, ô mon divin Maître, que mes enfants portés sur les ailes de votre Providence ne pourront plus se regarder eux-mêmes, mais vous seul ? Quand sera-ce que ne tournant point leurs yeux vers la terre que pour y découvrir quelque proie, c'est-à-dire quelques âmes pour vous les gagner, ils ne sortiront plus des airs sacrés, qui ne sont autres que vous-même ? Que je crains bien qu'après les avoir porté par le soin de votre providence, qu'après les avoir éprouvé sur ce regard fixe (qui n'est autre que votre pur amour,) les trouvant incapables de soutenir votre pure lumière et vos rayons pénétrants, que je crains, dis-je, que vous ne les précipitiez pour toujours sur la terre d'eux-mêmes et de leur propre conduite, où se croyant plus assurés que dans les airs, ils y demeureront contents, sans pouvoir jamais reprendre leur [137] effort ! Ainsi au lieu de devenir des aigles, à quoi ils étaient appelés, ils seront transformés en des animaux amphibies, qui nageant quelques moments dans les eaux, retournent ensuite sur la terre où ils font leur séjour. Préservez-les de cela, Seigneur, et faites entendre à ceux qui sont appelés à un si grand avantage, et que je connais fort bien, que sans écouter leur raison, sans égard à leur sûreté, il se laissent porter par leur mère, qui les conduira au pur amour, qui est ce feu sacré, cette lumière unique qu'ils doivent seul envisager, qui les conduira à vous-même.

Source de lumière et d'ardeur,

Pénétrez le fond de leur âme ;

Et que votre céleste flamme

Vienne leur consumer le cœur !

Que tirerons-nous de cette métaphore pour la conclusion, sinon, qu'il faut commencer par une vive et forte mortification des sens ; combattre les passions les plus enracinées, par la pratique des vertus qui leur sont le plus contraires ; quitter la vieille peau quant à ce qui est extérieur, pour nous revêtir de la nouvelle peau, qui est l'homme nouveau en Jésus-Christ ? Le vaisseau chargé de pommes représente une purification plus foncière, que l'homme ne peut opérer par lui-même ; ce qui se fait par l'expérience de ses propres misères, par les tentations, les peines, les croix, les renversements, qui nous vidant peu à peu de nous-mêmes, nous vide en même temps de la corruption la plus foncière. Ce qui nous rend propre non seulement à être vêtus de Jésus-Christ ; mais à être vivifiés par lui ; étant morts à tout, et vides de tout, il devient lui-même notre résurrection et notre vie. C'est [138] alors que l'âme revivifiée en Jésus-Christ devient comme cette aigle dont il a été parlé, qui n'habite plus d'autre séjour que le sein de la Divinité.

On peut voir par ce peu de mots les routes par lesquelles il faut passer. Celui qui ne remplit pas le premier degré n'aura pas de part au second ; et celui qui ne remplit pas le second, qui est d'une étendue presque immense, n'aura pas de part au troisième, qui est infini dans l'infinité même.

*1.15. Des voies et degrés de la FOI, jusqu'au pur Amour.

Sur ces paroles : Thomas, tu as cru parce que tu as vu. Bien heureux sont ceux qui croient et ne voient pas ! Jean 20, 29.

Jésus-Christ nous donne en ce peu de paroles une leçon bien utile, et nous fait voir les qualités que doit avoir LA FOI pour être pure, et porter véritablement le nom de foi : c'est qu'elle doit être sans aucune évidence. [139] Il y a un état de lumière et de manifestation, comme sont non seulement les extases, visions, etc., mais encore certaines vues, connaissances, certitudes, que quelques-uns ont appelé foi lumineuse. Je ne sais si cela se peut proprement appeler foi. J'appellerai plutôt cela, une voie de certitude, de goût, de lumière et d'assurance. Ces personnes croient ce qu'elles voient, et non ce qui est ; car tous ces témoignages sont fautifs et sujets à méprise. Ces personnes s'appuient sur certaines vues, connaissances objectives, auquelles elles demeurent attachées, et souvent prennent le change, le renoncement au propre esprit étant bien éloigné d'eux. Le Démon les voyant si fort attachées aux manifestations, à l'apparence, se transforme en ange de lumière377, et les trompe en cent façons : elles croient néanmoins voir la vérité, quoiqu'ils en soient infiniment éloignés ; et quand ils auraient des illustrations vraies, cela n'est pas le mérite de la foi, car Thomas voyait et touchait réellement les plaies de Jésus-Christ ; mais parce qu'il voulait une manifestation, Jésus le reprend de son incrédulité.

On me demandera : qu'est-ce donc que la [pure] FOI ? C'est une foi au-dessus de tout témoignage, de toute manifestation, la foi étant entièrement opposée à la manifestation. Plus la foi est au-dessus de tout témoignage de manifestation, plus elle est pure. Cette foi si pure s'appelle nue, car elle est entièrement dénuée de toute certitude. La foi est d'autant plus certaine en elle-même qu'elle est plus obscure en son sujet. C'est donc cette foi nue, pure, ténébreuse dont le juste doit vivre. Justus fide vivit378. [140] Toute lumière distincte et particulière n'est point la foi.

Je n'entends point parler ici de la foi commune à tous les chrétiens, qui est une foi objective, quoique l'objet qu'elle embrasse soit au-dessus de la raison, et que par conséquent ce qui est au-dessus de la raison soit une espèce de ténèbre pour l'esprit, qui ne peut atteindre la totalité de son objet qu’en se surpassant lui-même et en s'aveuglant, car plus l'objet est grand, immense, infini, plus il est éloigné de le comprendre. Il faut donc même que pour la foi, vertu théologale, qui est la foi commune des chrétiens, l'esprit obscurcisse les lumières de son entendement ; et que cette foi impérieuse domine sa raison, sans quoi on irait d’égarement en d'égarement, d’erreur en erreur. Mais il y a une manifestation pour cette foi, qui est la Sainte Ecriture, et les dogmes ou mystères qui lui sont proposés.

Ce n'est pas d'elle dont je veux parler, mais du don de la foi qui fait l'intérieur chrétien379, de cette oraison de foi, de cet esprit de foi si peu connu, et dont Jésus-Christ a parlé à saint Thomas lorsqu'il a dit : Bienheureux ceux qui croiront, et ne verront pas. Car il est certain que pour la foi générale des chrétiens, l'incrédulité de saint Thomas a été plus utile à l'Eglise qu'une foi aveugle n’aurait été pour établir la croyance d'un aussi grand mystère qu’est celui de la Résurrection, puisque saint Thomas, en touchant les plaies du Sauveur, nous a donné une plus grande certitude de ce mystère que tous les autres apôtres. De plus, il a fait voir que le corps de Jésus-Christ était un corps réel, et le même qui avait souffert sur la croix ; et que comme il a ressuscité en sa propre chair, [141] nous ressusciterons dans la nôtre. Il est certain que tous les mystères, les dogmes, les Ecritures, non seulement ont une certitude en eux-mêmes, qui est le fondement et l'appui de notre foi ; mais ces mêmes choses ont des objets distincts et divers. Il n'en est pas de même du don de la foi qui fait toute la route de l'intérieur.

Dans le commencement, cette foi est accompagnée de lumière, parce qu'elle n'est pas encore purifiée : elle prend l'âme dans son égarement, le lui montre dans toute son horreur et dans toute son étendue, la porte à se tourner vers Dieu, à implorer son assistance, parce que cette foi lui imprime dans le fond du cœur qu’il n'y a que Dieu qui la puisse aider dans l'état déplorable où elle se trouve. Elle se sent portée à retourner vers lui de tout son cœur, et à quitter les amusements du siècle. Cette foi lui apprend en même temps qu’elle a au-dedans de soi le médecin qui la peut guérir ; que c'est où elle doit le chercher ; que non seulement il la guérira de ses vieilles plaies, mais qu'il la préservera des nouvelles. Mais afin de lui rendre cette recherche plus facile, elle lui fait goûter dans son fond une certaine consolation qui la dédommage des fausses douceurs du siècle [qu’elle a quittées ;] ; elle l’éclaire même de ses devoirs et de tout ce qu'elle doit faire, tant pour réparer des péchés passés que pour se rendre agréable à Dieu. C'est alors que les larmes de la pénitence et les austérités ont un grand goût ; c'est alors que l'âme se voudrait mettre en pièces pour satisfaire à Dieu. Elle est affamée des croix et des souffrances, supposé sa fidélité à correspondre à la lumière de la foi, car plus on lui est fidèle, plus elle est fidèle elle-même à [142] découvrir jusqu'aux moindres défauts ; mais néanmoins défauts extérieurs et grossiers car, quelque lumineux que paraît ce degré, il ne pénètre point ni les propriétés, ni les usurpations, ni les plis et replis de l'amour-propre : au contraire, l'âme se repose avec tous ses défauts dans un travail purement extérieur.

Ce travail la satisfait beaucoup, car outre le soutien intérieur que les goûts et les sentiments lui donnent, elle voit son ouvrage fort en détail, et la correction de ses défauts superficiels ; de sorte qu'elle ne peut s'imaginer qu'elle doit aller plus outre, et elle se contente de ce degré, disant avec Job : Je mourrai dans mon petit nid380. La plupart meurent dans ce degré faute de fidélité et de courage ; et cependant ceux qui meurent en ce degré, passent pour saints et font l'admiration des personnes qui n'ont pas une lumière plus profonde.

Ce degré, que je n'explique qu’en gros pour raccourcir, en comprend beaucoup d'autres. Car au commencement tout se passe en douleur et amertume pour le souvenir des péchés et le désir de satisfaire à Dieu. Les austérités néanmoins sont modérées ; mais à mesure que la lumière croit et que le sentiment de l'amour augmente (je dis le sentiment de l'amour car c'est alors ce qui conduit, et il n'est pas question ici de l'Amour pur, qui n'est que dans la foi nue), ce sentiment d'amour excite quantité d'affections tendres et passionnées qui semblent sortir d'une fournaise ardente ; cependant ce n'est point encore l'amour réel, quoique ce soit l'amour d'espérance. Les austérités augmentent et la confiance est entière : on possède un trésor dont on se [143] croit assuré, et qu'on se persuade ne devoir jamais perdre. On croit pouvoir tout entreprendre. On fait même des choses miraculeuses, et rien ne paraît impossible.

On sent un commencement de pureté d'amour, qui fait comprendre que tous ces dons si éminents ne sont rien. On aspire à la possession de Dieu même. Ce sont ceux qui sont appelés à plus qui sentent ce premier désintéressement, et de mille un [sic] ne passe pas ce degré, faute de fidélité et de courage. Tout se passe en douceur et suavité. S'il y a des sécheresses et des tentations, elles sont courtes et rares ; cependant on regarde cela comme des peines intolérables et des souffrances extraordinaires. Vous voyez que jusqu'ici la foi est pleine de lumière ; c'est une foi savoureuse ; tout dans l'âme lui rend témoignage. Qui ne la suivrait pas dans ce pays uni, semé de roses sans presque d'épines ? Mais qu'arrive-t-il ?

C’est que, lorsque la foi a conduit un temps considérable l’âme de cette sorte, et que Dieu a de grands desseins sur elle, il la fait entrer dans la foi passive. Plusieurs donnent le nom de passif au degré de foi dont je viens de parler, parce que l'opération de l’âme est si douce, si aidée et si soutenue qu'elle ne s'aperçoit pas de son opérer, quoiqu'il y en ait un très réel. Ces lampes sont de feux et de flammes, mais ce sont des lampes faciles à éteindre. Lors donc que Dieu veut faire, comme j'ai dit, avancer une âme, il lui ôte ces soutiens et ces douceurs de la foi pour la mettre dans la foi réelle. Alors l'âme perd peu à peu cet état si doux et si suave : ses roses tombent, il ne reste que les épines. Cette oraison si douce lui devient insipide, et ensuite [144] insupportable ; tout se dessèche et s'amortit peu à peu, comme l'hiver vient amortir les fleurs.

Au commencement, l'âme instruite par la foi de préférer Dieu à ses dons, lui fait un sacrifice de ces mêmes dons : « C'est vous seul, ô mon Dieu, Amour pur et divin, que je veux, que je cherche, auquel je tends : ce n'est point vos dons que je désire. Je sens que vous avez créé l’âme d'une noblesse si grande qu'elle n'a point de repos qu'elle n’outrepasse tout pour se joindre à vous. Je commence à comprendre que l’amour a une délicatesse que je n'avais point connue jusqu'alors. Ces lumières et ces sentiments que je trouvais si admirables, et que je trouve à présent si grossiers, ne font plus le bonheur de ma vie comme autrefois : j'aspire et je tends à un je ne sais quoi que je ne comprends pas encore, et qui peut seul me satisfaire. Je comprends même, à la faveur de la foi qui me conduit, que toutes ces choses si belles en apparence, ne sont point vous. Vous m'appelez à l'écart, et à une solitude entière. - Mais que dites-vous, âme fortunée ? Vous vivez dans une séparation continuelle de toutes les créatures, vous avez retranché à vos sens et à vos passions tout ce qui pouvait les amuser et les faire vivre : vous êtes donc entièrement solitaire. - Non, dit cette âme, je ne me sais comme cela se fait, mais je ne me trouve plus seule : je sens que je suis appelée à cette admirable solitude que Dieu a en lui-même de toute éternité. Je comprends par un goût secret que je ne puis y arriver sans passer381 des déserts affreux, des routes sans chemin, sans sentier, sans eau et sans aucune nourriture. [145] Lorsque j'aurai passé ces déserts affreux, ô Foi, tu me conduiras en Dieu même. - Tu te trompes, dit la Foi : je te conduirai bien dans ces sentiers affreux d'une manière secrète, il ne te sera pas permis de me voir ; mais je ne puis te conduire en Dieu : il faut te quitter toi-même pour y arriver ; car c'est peu de quitter toutes choses si tu ne te quittes toi-même. Tu aspires à cette solitude de Dieu en lui-même : il n'y peut rien entrer que lui-même. Il faut donc que tu te quittes pour y arriver. Le premier pas est le renoncement. Dans le chemin que tu vas faire, il ne s'agit plus de confiance, mais de l'abandonnement de tout toi-même. Commençons donc ce voyage. »

L'âme se sent peut à peu abandonnée de tous ces premiers soutiens ; elle marche néanmoins avec une lumière semblable au crépuscule : plus elle avance, moins elle voit ; et ce qui est de triste, c'est qu'en perdant la lumière et les soutiens, elle perd aussi son sentier : elle veut retourner en arrière pour reprendre sa première route, mais elle trouve son chemin bouché de pierres carrées ; il faut qu'elle fasse de son mieux. Qu'est devenue cette douce fontaine, cette eau claire et jaillissante ? Tout est desséché. Ce dessèchement vient peu à peu, et à mesure que le jour se passe et que la nuit approche. Mais que ce temps est long et pénible ! [Ici on se trouve dans] l'impuissance de faire le bien qu'on faisait auparavant : les austérités deviennent presque impossibles. La nuit avance toujours, et le désespoir de l'âme avance [aussi,], ne trouvant plus son premier chemin ni cette foi amoureuse qui l’avait conduite jusqu'alors.

C'est ici qu'il faut qu'elle s'abandonne [146] entièrement à Dieu sans soutien, et sans raison de s'abandonner. C'est alors qu'elle entre dans le désert aride et obscur de la foi. C'est à présent que la foi s'exerce réellement, croyant au milieu de mille raisons de douter. La foi ne fut jamais plus lumineuse qu'elle l’est alors ; mais la faiblesse de la créature est si grande qu'elle en est aveuglée, et ne peut discerner sa lumière. Cette lumière est même âpre et dure à cette âme faible, comme le soleil est insupportable aux yeux malades. Elle est donc appelée alors foi obscure, parce que l'âme marche à tâtons, sans savoir où elle va : tout lui paraît abîme et précipice ; elle croit se perdre. C'est alors qu'elle entre dans le parfait abandon et dans une entière obscurité à son égard : elle se perd à elle-même pour suivre cet inconnu qui la mène, et qu'elle ne croit pas qu'il la mène. Cette route est néanmoins très certaine, quoiqu'elle croit s'y perdre, parce qu'elle s'abandonne à Dieu au-dessus de tout sentiment, et même de tout intérêt. La foi, comme la vérité, est toute nue : c'est ce qui fait sa pureté ; mais c'est ce qui fait aussi qu'elle ne peut ni la connaître ni l'atteindre.

Si les tentations se mettent la partie, comme c'est l'ordinaire, elle entre dans des désolations affreuses. Elle a au-dedans d'elle un instinct aussi sûr qu'il est caché, qu'il faut tout sacrifier à Dieu, qu'il mérite tout ; et que n'étant rien, nous ne devons point nous embarrasser de nous-mêmes. Mais ce fond, qui dit cela, parle si bas et si rarement que l’âme n'en souffre pas moins. C'est ce je ne sais quoi de caché qui l'empêche de se désespérer et de retourner en arrière.

[147] Les croix fondent de toutes parts382 : les hommes qui l'ont estimée, la méprisent, et se joignent aux Démons pour la tourmenter et pour faire retourner en arrière cette faible créature, destituée de son soutien et de sa nourriture. Ce tourment est presque intolérable ; et la nature abandonnée à elle-même semble plus mauvaise et plus ennemie de nous-mêmes que le Démon. Lorsqu'on travaille à remédier d'un côté, on va encore plus de l'autre ; enfin l'âme est comme contrainte d'abandonner le travail, et de demeurer en repos dans sa douleur la plus amère, mais ce repos est plus douloureux que la douleur même.

Elle commence à se connaître, à se haïr, à avoir horreur d'elle-même. Hélas ! Qu'elle était bien éloignée de se connaître dans le temps de son abondance ! Elle se quitte insensiblement. C'est cette foi douloureuse et obscure qui l’éclaire, et qui lui imprime si avant la vérité de son néant, de sa faiblesse et de sa misère, que quand les hommes et les Démons se joindraient ensemble pour lui donner de la vanité, ils n’en pourraient venir à bout. Elle comprend si clairement le tout de Dieu et le néant de la créature, qu'elle ne voudrait parler d'autre chose. Ce n'est point une lumière illustrante, mais une expérience foncière, et qui est si fort enracinée dans l'âme que rien ne l'en peut effacer. Cette expérience a pris la place de l'orgueil en l'âme, elle l’en a chassé absolument. Ce n'est pas une humilité-vertu, qui s'abaisse au milieu des faveurs, mais une réelle expérience de ce qu'on est, qui fait désespérer absolument de tout soi-même pour s'abandonner à Dieu, qui étant tout, mérite tout. [148]

C'est cette foi sombre et nue qui produit le pur amour, car à mesure que l'âme se hait et désespère de soi, elle aime Dieu en Dieu par rapport à lui-même, sans retour sur ce néant qu'elle abhorre : elle connaît que Dieu étant tout et méritant tout, on doit non seulement lui sacrifier tout, mais soi-même. L'âme demeure donc sacrifiée, et tous ses intérêts, au pur amour et à la seule gloire de Dieu en lui-même et pour lui-même.

C'est alors que l’âme croit contre toute apparence, qu'elle croit sans voir, comme Jésus-Christ le demandait de saint Thomas, qu'il crût sans voir.

O foi vraiment digne de Dieu ! C'est toi seule qui fais naître le pur amour dans notre âme, et c'est où tu la conduis immanquablement. Mais lorsqu'elle conduit l'âme au pur amour, elle se perd avec cette âme dans le pur amour, et le pur amour la perd en Dieu, car Dieu est charité383. Donnez-nous, Seigneur, cet esprit de foi, et nous dites souvent au fond du cœur : Heureux ceux qui croient, et ne voient pas ! Car l'esprit de l'homme préfère toujours sa raison faillible, flottante et pleine d'erreur, à cette foi admirable et parfaitement sûre en elle-même. Ne préférez pas vos sens trompeurs à la vérité, perdez-vous à votre propre conduite et à vos idées ; perdez-vous vous-même, et toutes vos idées, dans l'abîme sans fond de la Vérité divine ; et vous marcherez sûrement au travers des hésitations et des doutes. Mais, direz-vous, si je savais que Dieu me conduisît ? Si vous le saviez, vous ne seriez plus conduite par la foi, mais par la certitude. Remarquez que la foi est toujours certaine en elle-même, quoiqu'elle ne soit pas telle en nous à cause de notre hésitation et faiblesse. Croyons sans voir ; et nous aimerons Dieu comme il veut être aimé. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen, Jésus !

J'ai déjà tant écrit de ces matières, de cette voie, de ce qui la suit, que ce petit crayon suffit pour en renouveler l'idée.

*1.16. Obscurité de la lumière de la foi et de la vérité.

Sur ces paroles : La lumière luit dans les ténèbres ; et les ténèbres ne l'ont point comprise. Jean 1, 5.

Comment ceci se doit-il entendre ? C'est que plus la foi est obscure, plus la lumière est profonde et abondante ; plus la lumière est grande, plus elle est ténèbre à notre égard ; et ces ténèbres ne viennent que de notre faiblesse ; parce qu'elles excèdent de beaucoup notre capacité, et que la surpassant elles semblent nous [150] aveugler. On n’a rien en cette vie que par cette foi ténébreuse, qu'on appelle aussi foi nue, parce qu'elle est dénuée de toutes formes et de toute espèce, de tout terme et de toute borne qui pourraient la faire discerner. Comme c'est son excessive lumière et son étendue qui la rend et obscure et incompréhensible aux yeux de la raison, ainsi plus on est en ténèbres, plus on est bien ; plus ce qu'on possède est éloigné des sens et la raison, plus tout va bien pour nous. Mais comme l'homme grossier n'agit que par les sentiments, et l'homme raisonnable par la raison, c'est ce qui fait que les uns et les autres sont privés de cette admirable lumière. Celui qui la possède ne la comprend pas ; car loin de se laisser comprendre, elle comprend elle-même celui qui la possède, et elle l’investit de telle sorte, qu'elle ne lui laisse rien voir de ce qu'elle est.

Elle est douloureuse à cause de notre impureté ; non qu'elle puisse causer aucune douleur par elle-même ; mais le cœur impur ni les yeux malades ne la peuvent supporter. Lorsque le cœur, c'est-à-dire la volonté, est purifié de toute attache, pour petite qu'elle soit ; lorsque les yeux de l'esprit sont guéris, (c'est-à-dire, le raisonnement, la compréhension bornée et rétrécie ;) alors cette lumière ténébreuse et douloureuse devient claire, douce, sauve, insinuante, bienfaisante, perfectionnant son sujet. Non que la créature la puisse [alors] discerner en soi ; mais en sortant de soi-même on la goûte non sensiblement, on la voit non en distinction, mais en vérité.

C'est elle qui éclaire tout homme venant au monde384, c'est-à-dire régénéré en Jésus-Christ. [151] C'est elle qui le met en vérité, étant elle-même vérité, et d'autant plus vérité (s'il m'est permis de parler ainsi) qu'elle est plus simple, plus nue, plus une, plus générale, plus séparée des sentiments, des connaissances spéculatives, plus indistincte en elle-même, plus étendue et sans bornes ni limites ; et c'est ce qui fait également et son incompréhensibilité et sa pureté. Ceux qui veulent voir et comprendre tournent le dos à cette divine lumière ; ils y mettent un obstacle presque invincible : ils veulent en avoir des idées et des images, et cela lui est manifestement opposé. Pour comprendre une chose, il faut qu'elle soit renfermée dans notre compréhension, et par conséquent plus petite qu'elle ; il faut qu'elle ait une forme pour entrer dans nos idées ; il faut qu'elle ait quelque chose de palpable pour satisfaire à nos sens. La lumière de la foi n'a rien de tout cela, excédant tout raisonnement : l'homme ne peut l'atteindre ni la comprendre par là. Ce qui est matériel peut être à la portée du raisonnement de l'homme, et non ce qui est immatériel. Cette divine lumière, incompréhensible en elle-même, éclaire l'âme de telle sorte que cette âme en ne connaissant rien, sait tout sans l'avoir jamais appris : son discernement sur la vérité est très juste, parce qu'elle voit sans voir les choses, non par la fausse lumière de la raison, mais par la vérité même.

Tous les hommes s'opposent à la vérité parce qu'ils aiment le mensonge. Ils veulent voir, sentir et connaître ; et ils n'atteindront jamais par là à la vérité. Les sciences qui leur paraissent les plus sûres, parce qu'ils les démontrent, disent-ils, ne sont que des choses matérielles, qui les enfonçant toujours plus dans la [152] matière, les éloignent davantage de cette pure et simple lumière, et les tiennent dans le faux en les tenant dans le sensible, le perceptible et le matériel. On me dira que ces choses que j'appelle matérielles, satisfont l'homme parce qu'elles sont à sa portée. Ce n'est point la satisfaction de l'homme que nous cherchons, comme satisfaction propre ; mais son bonheur immense hors de lui et sa vraie et solide félicité, qu'il ne peut trouver que dans la vérité et non dans le mensonge et l'illusion.

L'homme né pour la vérité se fait des vérités du mensonge même : il se séduit agréablement par là ; mais il n'approche point de la vérité. C'est ce désir de trouver la vérité où elle n'est pas, qui a fait les schismes, les hérésies, les idolâtries même, mais tout était mensonge habillé en vérité. C'est ce qui fait encore aujourd'hui toutes les disputes et les contestations, chacun croyant avoir la vérité de son côté. Cependant elle ne se trouve que dans cette lumière ténébreuse, incompréhensible à l'esprit humain : elle ne se trouve que dans le centre de notre âme cette vérité, lorsque la lumière ténébreuse de la foi nous a conduit en Dieu même. Ainsi on peut dire en tous sens, que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point comprise.

À qui se manifeste donc cette admirable lumière ? Écoutez l'Ecriture385 : La lumière s'est levée sur ceux qui reposaient dans les ténèbres ; et ceux qui reposaient dans la région de l'ombre de la mort ont vu une grande lumière. Ceux qui se reposent dans les ténèbres de la foi nue, qui savent s'en contenter, qui souffrent avec plaisir [153] d'être privés de tout ce qui peut satisfaire leur sens et leur raison, qui après s'être longtemps affligés de ne point voir, sentir ni connaître, trouvent leur repos dans leurs ténèbres, ceux-là aperçoivent enfin que cette admirable lumière se lève en eux comme une belle aurore qui sort du sein de la nuit. Elle ne fait néanmoins que se lever pour cela : mais pour ceux qui sont couchés dans les ténèbres de l'ombre de la mort, ô pour ceux-là, ils voient une grande lumière. Ce sont ceux qui ayant voulu se renoncer et mourir à eux-mêmes selon toute l'étendue des desseins de Dieu sur eux, ont passé par mille morts selon la nature que selon la grâce ; qui sont couchés comme dans un sépulcre où ils se reposent dans la volonté de Dieu, et dans la privation de toutes choses, et dans leur néant : ce sont ceux-là, dis-je, qui ont vu une grande lumière. Quelle est cette lumière ? Sinon Jésus-Christ, engendré dans l'âme du juste, ce que saint Paul appelle386, la révélation ou manifestation de Jésus-Christ.

Il faut remarquer que l'Evangéliste ne dit pas à ceux qui sont entièrement morts, mais à ceux qui sont couchés dans la région de l'ombre de la mort. L'âme se sentant privée de toute vie se croit véritablement morte ; mais elle n'est que dans les ténèbres de l'ombre de la mort. C'est une ombre de mort, qui paraît plus obscure que la mort même : car l'on pourrait toujours plus obscure que le corps qui la produit. C'est donc l'ombre de la mort. Mais comme l'ombre n'est causée que par la lumière, et qu'où il n'y a pas lumière il n'y a pas d'ombre ; de même cette ombre de mort ne paraît que parce que [154] Jésus-Christ, lumière éternelle, s'est levé dans l'âme. Et de même qu'à mesure que le soleil s'avance et que son midi approche, plus l'ombre diminue ; aussi plus Jésus-Christ croît dans une âme, plus l'ombre diminue, et la lumière de vérité augmente jusqu'au jour parfait, qui est le midi de la gloire. Mais ainsi que nous n'avons eu la mort qu'en ombre, nous n'avons en cette vie la lumière de vérité, ni la lumière Jésus-Christ, qu'en ombre. Mais comme l'ombre du Roi manifeste que le Roi est là aussi, cette ombre de Jésus-Christ et de la vérité marque que Jésus-Christ est venu pour être la vie et la lumière de l'âme.

Il faut donc que l'obscurité commence, continue et achève la voie. C'est au commencement, d'épaisses ténèbres comme celle du minuit : ensuite, à mesure du dénuement et de la mort, ces ténèbres s'éclaircissent peut à peu jusqu'au jour commencé, où il n'est plus question de ténèbres, mais d'ombres, qui cachent à l'âme et aux autres ce qui est dans son centre : tout est couvert d'ombre, jusqu'au jour parfait ou l'ombre cesse entièrement.

Les vérités découvertes sont certaines ; mais ce n'est qu'en ombre. Jésus-Christ est réellement manifesté, et les opérations de la très Sainte Trinité, mais en ombre. C'est pourquoi lorsque le Verbe s'incarna dans le sein de la Sainte vierge, l'ange dit à Marie387 : Le Saint Esprit vous couvrira de son ombre, et ce qui naîtra de vous sera saint. Quoique la Sainte Vierge ait eu Jésus-Christ en elle d'une manière bien différente de celle de toutes les autres créatures, l'ayant eu par l'incarnation réelle et mystique en même [155] temps, les autres ne l'ayant que mystiquement ; elle l'a eu cependant par l'ombre du Saint Esprit, comme dit l'Ange. Ainsi en cette vie, tout se passe en ombre. Toute personne d'expérience m'entendra.

Or la foi obscure est comme les ténèbres, jusqu'à ce qu'elle devienne peu à peu en ombre. Cette ombre couvre davantage au commencement : elle diminue ensuite ; jusqu'à ce que tout ombre soit passée, que tout voile soit levé.

Ceci veut encore dire qu'il paraît quelquefois des éclairés brillants de lumière au milieu des ténèbres ; mais que Jésus-Christ, lumière éternelle, ne se lève que sur ceux qui ont été couchés dans les ténèbres de l'ombre de la mort ; il s’y lève pour être leur résurrection et leur vie, afin qu'ils ne vivent plus en eux-mêmes, et qu’ils puissent dire avec saint Paul388 : Je vis ; non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi.

Il y a encore un passage qui dit389 : La nuit est mon illumination dans mes délices: ce qui confirme que toute véritable lumière est renfermée dans l'obscurité et la nudité. L'âme arrivée dans sa fin trouve que cette obscurité, qui lui étaient au commencement si pénible, devient à la fin ses délices ; parce qu'elle l'a conduit en son principe original, qui seul peut contenter l'âme. C'est ce que dit le bienheureux Jean de la Croix390 : A l'obscur ; mais sans nul danger : car plus Dieu nous conduit par une voie obscure, plus il vous dérobe à notre propre vue qui empoisonne tout ce qu'elle regarde, ainsi qu'on le dit du basilic. Ces ténèbres nous cachent du Démon, qui ne voyant pas ce que Dieu opère en nous dans cette obscurité, ne peut s'y introduire : il [156] vole tout ce qu'il aperçoit, il est comme un oiseau de proie attentif à regarder ce qu'il peut emporter. Cette sombre nuit nous tient à couvert, et l'empêche de découvrir ce qui se passe dans le fond de l’âme. Il n’y a donc nul danger par cette voie quoique pleine de doutes et d’hésitations qui l'environnent à cause de son obscurité, comme une personne qui marche la nuit tâtonne, hésite où elle mettra le pied, parce qu'elle n'aperçoit pas un guide sûr et fidèle qui la conduit et la soutient dans le secret. L'Ecriture dite encore que391 le Seigneur a pris les ténèbres pour sa cachette, c'est-à-dire qu'il se cache dans cette obscurité ténébreuse de la foi ; quoique l'âme n'aperçoive que ces ténèbres, c’est là néanmoins qu'elle trouve son Dieu ; elle le possède dans sa cachette ténébreuse à couvert de l'insulte des Démons et des hommes.

1.17 Effets de la Foi et de l’Humiliation.

Sur ces paroles de David : J’ai cru ; c’est pourquoi j’ai parlé : j’ai été humilié jusques dans l’excès ; j’ai dit dans mon transport, Tout homme est menteur. Ps. 115, 10,11.

[157] J’ai cru ; c’est pourquoi j’ai parlé. Ces paroles de David semblent contraires à celles qui furent dites à saint Arsène : fuyez, taisez-vous, et vous reposez ; et à cet autre : reposez-vous dans un lieu solitaire ; et vous élevez au-dessus de vous-même392. La même foi qui nous fait parler, nous fait taire. Il y a deux temps où la foi fait parler : dans les commencements, où cette même foi semble s’exhaler en paroles d’amour, de confiance et mille actes ; et à la fin, la foi, à force d’avoir parlé pour exprimer ce qu’elle sent et n’ayant plus de paroles, est comme obligée de se taire et d’entrer dans un silence d’admiration qui est comme un épuisement de parole, en sorte que la bouche se tait d’abord, mais c’est pour laisser parler le cœur, qui a son langage aussi bien que la bouche.

Plus la foi augmente, plus l’un et l’autre se taisent, jusqu’à ce que la foi soit tellement accrue qu’elle n’ait plus d’autre parole que le silence, qui parle très éloquemment dans un repos parfait.

Au commencement ce repos est très doux et suave, et l’âme le goûte fort bien. Dans la suite il devient plus profond et plus insensible, et se simplifie tellement que l’âme ne le discerne que par un non-trouble. Dans le temps qu’il est le plus goûté, il n’est pas si stable, et il s’altère facilement ; mais lorsqu’il devient enfoncé, il est plus ferme et il y a peu de choses qui le puissent altérer.

C’est alors que l’âme s’assied dans son repos, ce qui marque un repos plus ferme, plus établi, que se reposer simplement. Que produit [158] ce repos central et affermi ? C’est que sans que l’âme fasse autre chose que se reposer, sans savoir comme cela se fait, elle s’élève insensiblement au-dessus d’elle-même, et par un renoncement parfait, elle se quitte peu à peu à force de s’élever au-dessus d’elle-même, comme un aigle, qui quittant la terre, s’élève si haut, qu’il la perd de vue. C’est ainsi que l’âme à force de s’élever au-dessus de soi, se perd aussi de vue ; et lorsqu’elle ne s’aperçoit plus, c’est alors qu’elle entre dans les airs sacrés de la Divinité. C’est où son repos devient invariable, n’étant plus en soi, ni en rien qui la regarde, mais en Dieu, centre de tout repos. C’est là qu’elle entre dans ce Sabbat éternel que Dieu possède de toute éternité en lui-même.

Tant que notre repos dépend de quelque chose de créé, quelque grand qu’il paraisse et quelque sublime que puisse être l’objet créé, il est sujet à la variation. Mais lorsqu’il passe en Dieu, il devient immuable comme Dieu parce qu’il ne dépend d’aucune chose créée. Je n’en excepte aucune, quelle qu’elle puisse être.

Or toute la voie s’opère par la foi. Dieu a juré aux Israélites qu’ils n’entreraient point dans son repos, parce qu’ils l’avaient tenté dans le désert par leur incrédulité393 et que ce sacré repos est plus de la nouvelle loi que de l’ancienne. Je dis donc que c’est la foi qui nous introduit dans le repos. Mais pour nous faire entrer dans celui de Dieu même par l’élévation au-dessus de nous-mêmes, il n’y a que le pur amour qui le puisse faire. Dieu est charité394 : Il est un feu consumant395 qui consume et détruit tous les obstacles qui empêchent l’âme de sortir de soi [159] pour se perdre en Lui. Son trône est de feu396, ses esprits sont des flammes de feu tant pour s’enfoncer de plus en plus en Dieu que pour suivre ses ordres.

La foi fait donc parler et se taire, mais si elle se tait longtemps, elle parle dans sa fin : Credidi, propter quod locutus sum. Mais avant que de poursuivre les paroles de la foi dans sa fin, voyons ce que dit le Roi-Prophète : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Ego autem humiliatus sum nimis : mais j’ai été humilié jusque dans l’excès. Vous avez été humilié jusque dans l’excès avant que de dire vos dernières paroles et après avoir dit les premières ! La route de l’humiliation est donc celle qui nous fait élever au-dessus de nous-mêmes. Nul n’est monté que celui qui était auparavant descendu. Ne nous trompons point : ce n’est pas en montant qu’on s’élève au-dessus de soi, mais en entrant dans la plus profonde humiliation. Il faut être abaissé jusqu’au fond de la terre, y être caché et enseveli avec Jésus-Christ, pour ressusciter avec lui. Car si le grain de froment étant en terre non seulement n’y demeure caché, mais s’il ne pourrit, il demeure seul et n’apporte point de fruit397. Ainsi il faut que l’humiliation, l’abjection, et la pourriture, qui n’est autre que l’expérience de nos misères, nous fasse porter du fruit digne de Dieu398. Aussi David ne dit-il pas qu’il a été un peu humilié, mais qu’il l’a été dans l’excès : c’est cette extrême humiliation qui a été la source de son bonheur car la mesure du bonheur est celle de l’humiliation.

[160] Qu’est-il dit de Jésus-Christ ? qu’il s’est anéanti lui-même399. L’anéantissement est la consommation de l’humiliation. C’est pourquoi Dieu lui a donné un Nom au-dessus de tout nom. Il ne pouvait pas comme nous, être humilié par l’expérience réelle de la misère, mais il a pris la forme de serviteur ; comme qui dirait, Il a pris la forme de la misère, Il a porté le péché de son peuple, Il s’est revêtu de nos langueurs400; et comme nous ne sommes que misère depuis la tête jusqu’aux pieds, Il a été couvert de plaies depuis la tête jusqu’aux pieds, se revêtant de nos misères pour nous en délivrer. Il nous a délivré du péché, et non pas de l’humiliation du péché. Il a pris la forme de la misère, mais nous sommes réellement misérables ; et cette misère est comme le fumier qui sert à faire pourrir le froment, et le faire fructifier.

Ce n’est donc pas par une élévation sublime qu’on arrive au repos de Dieu, mais par une profonde humiliation. Nul n’est monté que celui qui était premièrement descendu401 dit saint Paul, parlant du Fils de Dieu, car il n’y a que Lui qui puisse descendre. Quelque humiliés, quelque misérables que nous soyons, nous restons en notre place : c’est notre propre misère. Mais si nous montons par cette descente, c’est que Dieu, qui se plaît à regarder les choses basses402, nous attire par Ses regards, lorsque notre pourriture et notre anéantissement nous ont rendus comme une vapeur que ce divin Soleil attire pour la purifier et Se l’unir. Mais il est à remarquer que Dieu s’éloigne des choses hautes et ne regarde [161] que les basses ; par conséquent il n’attire que les basses et c’est ainsi que l’homme est élevé au-dessus de soi.

Car il est impossible de toute impossibilité que l’homme s’élève au-dessus de lui-même autrement que par ce regard de Dieu qui l’attire hors de lui pour Se l’unir et le changer en Soi, c’est-à-dire le transformer en Sa pure et nue lumière. Car il ne faut pas croire que lorsque saint Paul dit : Nous sommes transformés de clarté en clarté403, il entende parler de lumière objective et distincte, mais bien de celle dont je parle : comme lorsque le soleil attire les vapeurs de la terre, plus il les tire hors de la moyenne région de l’air où sa chaleur les avait fait remonter, plus elles deviennent pures, claires et lumineuses jusqu’à ce qu’il les ait assez purifiées pour les faire passer en lui ; cette approche les fait passer de clarté en clarté jusqu’à ce qu’elles soient faites semblables aux rayons. Il en est ainsi de nos âmes : lorsque le Soleil de justice les regarde dans leur humiliation, Il les purifie et les fait passer de clarté en clarté en Lui-même. Et c’est là qu’a lieu ce qui reste à dire [ou à parler de la foi : Credidi, propter quod locutus sum.

Pour moi, j’ai dit dans mon transport : Tout homme est menteur. Quel est ce transport, ô David, qui vous fait dire que tout homme est menteur ? C’est et ce sera ma dernière parole : à mesure que Dieu par Sa chaleur vivante et vivifiante qui est Son amour, me transporte hors de moi comme une petite vapeur droite de fumée et qu’Il me transforme en clarté, Il m’apprend alors que tout homme est menteur ; parce qu’Il me met dans la vérité et que cette vérité me fait comprendre [162] que l’homme n’est qu’erreur, illusion, mensonge : qu’il n’y a que deux choses subsistantes, le Tout et le Rien. La connaissance de cette vérité que Dieu ne donne réellement que par le passage de l’âme en Lui, lui fait voir tout le reste comme des fantômes, des ombres et des vapeurs, qui n’ont rien de réel que leur impureté, leur légèreté et leur inconstance. J’ai cru ; c’est pourquoi j’ai parlé. Et que direz-vous ? Je dirai la vérité du tout de Dieu, et la fausseté de tout le reste.

C’est en cet état que l’âme est portée à parler et à écrire après un long et profond silence, pour dire la vérité : que la grandeur, la gloire et la louange appartiennent au Seigneur, et l’empire aux siècles des siècles. Je pousserai une bonne parole : Eructabit cor meum404, etc. pour dire : Rendez au Seigneur la gloire qui lui est due405, restituez vos usurpations, soyez nus devant Lui, sacrifiez-vous à Son honneur en sortant de vous-même et de tout propre intérêt, quittez les attributions que vous vous faites, qui sont des larcins, quittez-vous vous-même par hommage à ce grand Tout, ne faites non plus de cas de tous vos intérêts, que d’une fourmi, mourez, renoncez-vous, ne soyez rien ; que Dieu soit tout en vous pour vous, en Lui et pour Lui. Néant, néant, demeure néant ! O Tout, ô Tout, demeurez Tout. Amen, Jésus. [163]

*1.18. Comment on doit chercher et trouver Jésus-Christ intérieurement.

Sur ces paroles : Les Mages ayant suivi l’étoile qui les conduisit en Bethléem, ils trouvèrent l'Enfant et Marie sa mère : et s’étant prosternés en terre, ils l'adorèrent et lui offrirent de l’or, de la myrrhe et de l’encens. Et ils furent avertis en songe de s'en retourner par un autre chemin. Matth. 2, 11-12.

L’étoile qui conduit les Mages après les avoir fait sortir de leur pays, nous représente parfaitement bien la foi lumineuse et savoureuse. C'est elle qui éclaire l'âme d'abord par un petit rayon de sa lumière, et qui lui fait comprendre qu'il y a autre chose que la possession de soi-même accompagnée d'une certaine sagesse naturelle, car ces Mages étaient les sages de ce temps-là. Dès qu'ils ont appris que [164] le lieu qu'ils habitent n'est rien, et qu'il y a quelque chose de plus qu'ils ne connaissent que par cette lumière, qui paraît à l'esprit comme une petite étoile, frappés de la nouveauté de ce qu'ils découvrent, ils prennent la résolution de sortir de leur demeure et de suivre cette lumière, qu’ils prennent pour leur guide sûre et fidèle. Ils se mettent donc en chemin, et la suivent avec tant de fidélité qu'ils ne s'en éloignent jamais soit pour la vouloir précéder, soit pour ne la pas laisser trop avancer. C'est ainsi qu'on en doit user pour se servir efficacement de la lumière que Dieu donne. Il ne faut point précéder cette lumière par un faux zèle, car elle serait rendue inutile. C'est pourquoi il est écrit406 : C'est en vain que vous vous levez devant le jour.

2. Deux sortes de personnes s'égarent facilement : les premières sont celles qui, faute de courage, ne veulent point quitter leurs premières manières d'agir, et ainsi perdent peu à peu cette divine lumière qui s'était levée sur elles ; les autres, par un zèle indiscret voulant la précéder au lieu de la suivre, se précipitent d'eux-mêmes dans des états plus avancés que ne le porte la disposition de leur âme ; et comme ils ne sont pas appelés de Dieu à un état plus avancé pour le temps présent, parce qu'ils ont voulu passer d'un endroit à l'autre sans suivre le chemin qui y conduit, ils demeurent toute leur vie dans une obscurité infructueuse, qui ne leur fera jamais trouver le divin Enfant pour être la vie de leurs âmes.

Mais ceux qui suivent cette admirable étoile de la foi savoureuse et lumineuse, découvrent enfin à la faveur de sa lumière le Verbe fait [165] Enfant. C'est alors que la vue et la connaissance des Mystères de Jésus-Christ sont d'un grand goût : non par le raisonnement, mais par une foi amoureuse, qui les embrasse sans distinction et les goûte sans examen. L'oraison devient très facile, et cette route est très délicieuse : on fait beaucoup de chemin sans s'en apercevoir. La solitude est nécessaire dans cet état : le trouble du monde, se charger d’affaires et d’emplois que Dieu ne demande pas, font disparaître cette étoile.

Il y a encore un écueil terrible : c'est que l'âme éclairée de cette nouvelle lumière qui lui fait tant de plaisir, au lieu de la suivre dans le secret (se contentant d'en parler avec ceux qui la connaissent, parce qu'ils l’ont suivie et qu'elle leur a fait trouver l'objet de leurs désirs), elle va en parler à ceux qui ne la connaissent pas, qui la brouillent, lui en donnent de la défiance et la lui font perdre à la fin. Lorsqu'on a cette belle et agréable lumière, on est si charmé qu'on en parle à plusieurs sous prétexte de consulter ; et l'on ne voit pas que c'est l'amour-propre qui porte à se répandre. On se croit au sommet de la perfection, quoiqu'en vérité on ne fasse que de commencer.

5. Il y a deux voies dans cette lumière savoureuse : l'une qui n'est qu'une certaine présence intime, un goût savoureux de la Divinité sans distinction ni espèce ; et c'est là proprement la foi, plus savoureuse que lumineuse : c'est le chemin le plus court et le plus sûr. Il y a une autre route plus lumineuse que savoureuse : la lumière surpasse l’ardeur ; et c'est celle des visions, révélations, extases, ravissements etc. car c'est en ce temps que ces choses arrivent ; et ce [166] sont ces mêmes choses qui, étant données pour avancer, arrêtent certainement l'âme si elle s'y amuse, et lui font un dommage irréparable. Je dis que l'amour des belles choses, l'envie de les faire connaître aux autres sous prétexte de s'assurer dans sa voie, font perdre l’étoile. Il faut un seul guide, et garder le silence à tout le reste.

6. Ceux qui sont conduits par l'extraordinaire, comme extases, etc., perdent leur trésor à force de le découvrir ; et souvent par l’attache qu'ils ont à ces choses, l’Ange des ténèbres se transforme en Ange de lumière, et les ballote toute leur vie, surtout s'il rencontre des directeurs qui fassent cas de ces choses. Les âmes dont la foi est plus savoureuse que lumineuse, ont quelque chose de plus intime : c'est un chemin raccourci, qui n'a point le long circuit de visions, etc. Cependant ces personnes perdent souvent leur étoile pour vouloir trop consulter et trop s'assurer, comme firent les Mages, qui la perdirent en Jérusalem.

7. On se persuade presque toujours que le Roi de gloire veut des choses élevées et magnifiques. Les Mages étaient dans cet abus : c'est pourquoi ils le cherchèrent en Jérusalem, qui était la magnifique capitale de l'empire des Juifs où leur roi devait naturellement être né. Qu’on se trompe ! Il ne cherche point les lieux magnifiques, ni le tumulte du monde, ni les choses élevées, comme on s'imagine : il choisit au contraire les choses basses et petites, la pauvreté et la retraite. Que fîtes-vous, ô saints rois, d'aller en Jérusalem ? C'est que vous aviez encore le goût du grand et du magnifique. Vous suscitez une sanglante persécution [167] à celui que vous cherchez. Nous faisons tout de même : pour trop se découvrir et consulter, non seulement on perd son étoile, mais on suscite une terrible persécution contre ce divin Enfant, qui ne naît dans notre âme que pour y être roi. Si les Mages eussent suivi simplement leur étoile, sans entrer dans le tumulte de la ville, elle les aurait conduits tout droit. Les pasteurs peuvent nous enseigner en général que Jésus-Christ naît en Bethléem, ils nous instruisent des saintes Ecritures, de ce qu'il faut faire pour aller à Jésus-Christ ; mais lorsque Jésus-Christ envoie lui-même son étoile, il n'y a qu'à la suivre.

8. Les Mages reconnurent leur méprise : ils quittèrent promptement Jérusalem ; et ils n'en furent pas plutôt dehors qu’ils revirent leur charmante étoile, qui les conduisit droit en Bethléem. Alors elle leur devint inutile : ils entrèrent dans une pauvre étable ; ils virent ce Roi, Enfant et Dieu, couché sur du foin entre deux animaux dans cette pauvre étable ouverte de toutes parts. Ils comprirent alors ce qu'ils n'avaient jamais imaginé, que le Roi de gloire, le Dieu tout-puissant, n'avait que du mépris pour le faste, la vanité et l’éclatant ; qu'il était venu par son exemple enseigner que la richesse est dans la pauvreté, la force dans la faiblesse, la grandeur dans la bassesse ; que la pompe et l’éclat étai[en]t pour les rois de la terre, qui, n'ayant rien de recommandable par eux-mêmes, se font admirer et craindre par la pompe qui les environne. Mais ce petit Roi se fait aimer par tout ce qu'il a d'abject, parce qu'il ne s'insinue pas par le faste extérieur, mais par son humilité ; qu'il ne s'arrête pas au-dehors, mais s'insinue [168] par le dedans.

C'est alors qu'ils passèrent de la foi lumineuse dans la foi nue, car perdant tout les témoignages en trouvant un enfant qui en était absolument dépourvu, ils adorent au-dessus de tout témoignage. Et, se prosternant, c'est-à-dire entrant dans un profond anéantissement par la perte de la certitude et des témoignages, ils adoraient ce qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient pas comprendre. L'Ecriture dit qu'ils se prosternèrent, qui est la manière la plus profonde dont on puisse adorer. Ils ne songèrent qu'à s'anéantir devant celui qui leur imprimait au-dedans d'autant plus sa grandeur qu’il en paraissait plus dépourvu. Ils l'adorent en esprit et en vérité, dans un silence profond, qui dit tout sans rien exprimer.

9. C'est là le progrès de la foi, qui de lumineuse devenant obscure, met l'âme dans un profond silence. Jusqu'alors, quelques faveurs qu'on eût reçues, ce profond silence était ignoré ; mais il se trouve infus dans leurs cœurs sitôt qu'ils perdent tous les témoignages. Nous voyons peu à peu dans ce mystère le progrès de la foi : ce silence mêlé d'admiration les jetait dans un profond anéantissement et dans une extinction de toute parole, pour entrer dans ce silence ineffable, qui dit tout en se taisant. On entend point dans l’étable le murmure confus des voix, tout y est muet ; et le Verbe, s'insinuant dans leurs cœurs, leur apprend un autre langage que celui de la parole.

10. Ô divin Verbe, lorsque vous vous insinuez dans une âme, vous lui apprenez votre propre langage, qui n'a point d'articulation comme il n'a point de succession. Il est toujours le même, toujours un et unique sans multiplication, [169] toujours présent, toujours éloquent sans bruit de discours. Ô Parole toujours expressive et efficace, qui exprimez ce que vous dites, et qui ne parlez que par votre opération ! Votre qualité de Verbe vous donne d'en user de la sorte ; il faut un langage proportionné au vôtre. Vous êtes l'image vivante de votre Père, et votre génération éternelle est une parole éternelle : ainsi votre parole dans l'âme est l'expression de tout vous-même, ce qui la rend muette, interdite et immobile. Vous la mettez dans un saint loisir afin qu'elle ne vous empêche pas par son activité de vous exprimer en elle. Le mouvement propre vous est contraire, et vous voulez que l'âme n’en ait aucun que celui que vous lui donnez. Toute agitation empêche votre opération délicate : toute vie propre empêche votre vie de s'insinuer en nous. Vous nous dénuez de tout, afin que nous n'ayons point d'autre impression que de vous-même. Toute vue empêche votre manifestation. Que nous n'ayons donc plus de vie que la vôtre, plus de paroles que la vôtre, plus de mouvement que le vôtre, plus de vue, plus de connaissance que vous-même ; plus d'amour, de goût, d'intérêt que le vôtre ! C'était ce que le Verbe imprimait dans les cœurs des Mages, et qu'il imprime de même dans tous ceux qui entrent dans la foi nue et qui veulent bien se laisser détruire afin qu'il règne seul en eux.

11. Après cette adoration profonde, l'Ecriture dite qu’ils ouvrirent leurs trésors et qu’ils offrirent des présents : c'est ce que l'on doit faire lorsqu'on est arrivé ici. Quels sont nos trésors ? C'est notre liberté, notre volonté, notre nous-mêmes, que nous avons reçu de Dieu non pour en [170] abuser, mais pour les lui mettre entre les mains. C'est le don irrévocable que nous devons lui faire. Dieu ne manque point de le recevoir ; et cette acceptation est le plus grand avantage que l'âme puisse recevoir.

1). Les mages présentèrent au saint Enfant de la myrrhe, ce qui fit voir qu'ils comprirent que, pour appartenir à ce divin Roi, il faut vivre dans une mortification et un renoncement continuels : si nous donnons notre moi, nous devons le renoncer si absolument que nous n'y pensions plus. Il n'est pas seulement question d'ici des mortifications extérieures : elles ont été faites auparavant dans toute l'étendue des desseins de Dieu, de la lumière présente et des forces corporelles. Mais c'est ici une mortification, ou mort intérieure, sans relâche, de toutes lumières, goûts, sentiments, de toute vie propre, de toute volonté, choix, raisonnement, [une mort] de croix extérieures et intérieures, et des amertumes les plus fortes. C'est ce qu'on appelle renoncement continuel, ne se pardonnant rien. Ensuite Dieu dépouille et dénue l'âme de tout ce qui n'est point lui-même, quelque grand et relevé qu'il puisse être, de tout ce qu'elle croit posséder même dans le bien, en tant que ce bien est regardé comme à elle ou d’elle. Toute pratique de choix, en un mot tout ce qui appartient à l'esprit et qui semble l'orner, et tout ce qui appartient la volonté, comme désirs, choix, penchant et répugnance : c'est l'offrande de la myrrhe.

2). Les Mages offrirent encore de l’or, qui marque l'amour le plus épuré, et c'est par ce renoncement et cette mort qu'on parvient au pur et parfait amour. Car l'âme ayant renoncé tout [171] son propre, elle a perdu tout amour intéressé, tout propre intérêt dans son amour : alors le pur amour lui est infus, mais un amour si net et si droit qu'il ne se recourbe pas sur lui-même un instant. Jusqu'alors on avait bien connu l'amour d'espérance, la confiance, même l'abandon ; mais on n’avait compris que comme de loin la pure délicatesse de l'amour sacré. C'est alors qu'on connaît comment Dieu veut être aimé, et comment il mérite de l’être à nos dépens, sans vue ni retour sur notre intérêt, mais [que nous soyons] livrés totalement au divin Amour sans soin ni souci de ce qui nous concerne. Lorsque cet amour est parvenu ici, il ne varie plus, parce que la connaissance de ce que Dieu mérite, et la volonté unie à Dieu, n’ont plus d'autre amour que l'amour de Dieu en lui-même et pour lui-même. C'est cet amour qui compose les couronnes d'or407 de ces Vieillards de l'Apocalypse qui les posent toutes aux pieds de l'Agneau. Cet amour est exempt de toute crainte408, parce qu'il est exempt de tout intérêt, et qu'on ne craint que pour ce qu'on possède en propre. Il y aurait beaucoup de choses à dire de cet amour pur, net, droit, nu, élevé au-dessus de tout et de nous-mêmes ; mais cela suffit.

3). Il y a encore un troisième présent qui est l’encens. Cet encens est cette prière pure, simple, qui vient de l'encens fondu. C'est l'amour sacré qui le fond et dissout, et le consume. Cet encens donne une odeur admirable, qui va jusqu'au trône de l'Agneau très bien représenté par les coupes d'or pleines de parfums409 que les vieillards tenaient devant le trône de l'Agneau où étaient les prières des saints. Ce sont alors les [172] louanges véritables : c'est ici que le seul honneur et la seule gloire de Dieu habite[nt] ès les siècles des siècles. Je dis donc que la prière de ce degré est comme une fonte de l'âme, qui l'anéantit de plus en plus, et l’enfonce davantage en Dieu.

12. L'Ecriture nous assure que les Mages eurent ordre de retourner par un autre chemin. Ils sont venus à Jésus-Christ par la voie de la lumière, ils sont venus pleins d’eux-mêmes avec une bonne volonté, ils sont arrivés à Jésus-Christ, où ils ont tout perdu : il faut qu'ils s’en retournent par la foi nue et obscure, non pour retourner en eux-mêmes, mais pour se perdre en Dieu de plus en plus. C'est par ce chemin qu'ils entrent dans la vie apostolique par état, où l'on n’entre véritablement qu'après s'être quitté soi-même, être perdu en Dieu, et avoir la mission du Saint- Esprit. Cette voie est bien différente de celle où on a marché pour arriver à Jésus-Christ. Il n'est plus ici question d'étoile, mais de se laisser conduire aveuglément par une motion secrète, d'autant plus pure et plus assurée qu'elle est plus imperceptible.

Je prie ce divin Roi de nous attirer à lui de telle sorte que rien ne nous empêche d’y arriver, et qu'il nous cache avec lui dans le sein de son Père, d’où, ne sortant, comme lui, que pour le salut de nos frères, nous nous y employions comme lui aux dépens de notre propre vie, et le tout pour sa seule gloire, sans autre vue ni intérêt. Amen, Jésus ! [173]

1.19 Comment on doit porter les croix pour être intérieur.

Toutes les personnes que Dieu appelle à l’état passif reçoivent avec facilité les lumières et les goûts en manière passive, et il leur serait souvent difficile de faire autrement. Mais lorsque les croix viennent abondamment, soit intérieurement de la part de Dieu ou même de nos défauts, soit par la persécution et la contradiction des hommes, on se multiplie : soit par résignation, offrande, soumission, soit pour remédier activement à ses défauts, soit pour s’en purifier soi-même, s’humilier, s’anéantir, soit par d’autres moyens que la nature fine et adroite nous fournit sous de bons prétextes, mais qui ne servent néanmoins qu’à diminuer la croix, ou nous l’ôter tout à fait. Si nous sommes exercés intérieurement ou par sécheresses et distractions, nous tâchons, avec effort, quelquefois léger, de nous procurer quelque goût sensible. S’il vient certains petits troubles qui causent certains malaises dont on ignore la cause et qui sont très souvent des peines purifiantes, [174] lorsqu’elles ne sont pas causées par quelque chose d’extérieur ou par nos réflexions, nous travaillons adroitement à nous pacifier par mille moyens.

Lorsque nous éprouvons le poids de Dieu, qu’Il nous paraît irrité contre nous, qu’Il semble s’en éloigner tout à fait selon nos idées, nous nous mettons en mille postures différentes pour nous décharger de ce poids, nous essayons ou par nos pratiques ou par des moyens plus cachés de Le rappeler : ce qui s’appelle recevoir activement la croix.

Pour recevoir passivement cette croix, la plus pesante de toutes, et quasi la plus ordinaire, il faut se laisser écraser et dévorer à la peine, sans aucun mouvement de sa part, laissant tomber sur soi la grêle et l’orage sans sortir de sa place, et sans la vouloir divertir. J’ai connu une personne qui se tenait, (lorsqu’elle le pouvait sans incommoder le prochain,) tout le jour cachée dans un coin, se laissant dévorer à la peine et donnant par là toute liberté à Dieu d’exercer sur elle sa justice410. Ces sortes de peines durent quelquefois plusieurs jours et détruisent les forces extérieures et intérieures, mais il les faut porter dans toute leur étendue et jusqu’à la fin, sans changer de manière d’agir. C’est porter le poids du jour et l’appesantissement de la main de Dieu, qui est de toute la vie spirituelle la peine la plus forte, la plus intense, la plus profonde, car c’est une peine immédiate ; et la justice de Dieu est alors appliquée par elle-même sur son sujet pour le purifier et le détruire.

C’est le passage le plus douloureux, qui revient souvent et qui dure longtemps. L’âme est très souvent tentée de se remuer, de faire des [175] actes d’humilité, d’abandon ou de prière, pour en être délivrée ; on fait des examens pour voir ce qui a pu donner lieu à cela, et comme on se retire par là de cet état passif, qui est la manière de porter le poids de Dieu, cette infidélité fait retirer l’application de la justice sur nous, qui suspend pour un temps son opération purifiante. On croit alors avoir beaucoup gagné, quoiqu’en effet on ait beaucoup perdu. Cela augmente le désir d’agir ; et plus on agit, plus on empêche la purification. Il faut donc se laisser dévorer à la peine dans toute l’étendue des desseins de Dieu, demeurer passif, mort, anéanti sous la puissante main de Dieu, comme saint Pierre le conseille411.

La seconde croix intérieure sont les sécheresses, les distractions, privations de la présence de Dieu, une amertume du cœur au lieu de cette occupation amoureuse de la volonté si pleine de douceur. Une divagation importune au lieu de ce recueillement aisé, [et] au lieu de souffrir, comme dit le Sage, les suspensions et les retardements des consolations, porter en paix notre douleur, afin que notre vie croisse et se renouvelle412. Par la purification, notre vie se renouvelle en Jésus-Christ. Et comme tout ce qui arrache notre propre vie s’appelle mort, tout ce qui sépare s’appelle purification ; or rien ne nous sépare tant de nous-mêmes que ces privations de ce qui faisait toutes les douceurs de la vie spirituelle. L’esprit étant séparé des lumières qui le nourrissaient agréablement, et la volonté de cet amour savoureux qui faisait sa nourriture, ils meurent insensiblement. Il faut, non travailler à nous rappeler les lumières et les consolations, mais porter cet état passivement, comme [176] une personne qu’un chirurgien incise le porte sans rien faire de sa part que de porter avec patience le mal qu’il lui fait souffrir. Mais on ne peut porter cet état sans faire ce qu’on peut pour s’en délivrer.

Notez que je ne parle ici que pour une personne qui est dans l’état passif et accoutumée à porter passivement les consolations et les lumières célestes, car pour les états inférieurs à celui-ci et [pour une personne] qui est encore dans l’actif, quoique déjà un peu simplifié, il faut agir activement pour faire revenir cette divine lumière et cette douce correspondance de notre cœur ; et ceci plus ou moins activement, [selon] que notre état intérieur est plus ou moins actif. Quand l’oraison tient encore un peu de la considération, il faut nous rappeler par quelque considération. Quand elle est plus simple et que ce n’est qu’un simple envisagement d’une vérité, un simple regard de cette vérité réveille l’attention. Lorsque l’oraison est d’affection plus multipliée, ainsi que je l’ai écrit en tant d’endroits, une simple aspiration comme « Mon Dieu, mon tout, etc. » [nous] rappelle. Quand l’affection est plus simple, un simple retour au-dedans suffit. Mais lorsque l’oraison a été passive, il faut rester passivement dans les sécheresses, divagations, les portant en renoncement et mort, non en cherchant à s’en délivrer, mais en les soutenant simplement.

Or il faut remarquer de plus que cet état que je suppose être pour l’oraison, doit persévérer de même manière durant le jour. Ceci souvent se souffre alternativement, tantôt lumière, goût passif, tantôt ténèbres, privations passives, distractions passives, jusqu’à ce que l’âme soit entrée dans la privation [177] totale, où tous ces efforts sont rendus inutiles.

Jusqu’alors elle s’accommode ou à la lumière ou à la peine, selon son état, tâchant de correspondre à l’un ou à l’autre ; mais dans la privation totale elle ne peut s’ajuster à rien, tout lui étant ôté, et tout discernement d’actif et de passif. Ce n’est plus ni une activité, ni une passiveté de correspondance, mais de mort, en sorte qu’on fait tout ce qu’on peut pour entretenir sa vie jusqu’à ce qu’elle soit ôtée, ainsi que je l’ai écrit en tant d’endroits.

Pour ce qui regarde les défauts, misères, pauvretés, c’est ce qui est le plus difficile à porter passivement, à cause de l’amour de la propre excellence, qui ne saurait souffrir de se voir imparfait et de sentir sa misère.

Il faut remédier aux défauts selon l’état de l’âme, activement dans l’actif, passivement dans le passif, se laissant dévorer à la peine qu’ils nous causent, sans vouloir y remédier par une humilité vertueuse, ou active, comme dans les premiers degrés, où l’âme dit à Dieu : « Voilà ce dont je suis capable ; voilà la production de mon mauvais fond. Je voudrais me cacher jusqu’au centre de la terre pour ne pas paraître devant vous, ô pureté infinie ! avec cette impureté ; lavez-moi d’hysope, et je deviendrai blanc comme la neige. Seigneur, punissez vous-même mes péchés et les purifiez en même temps ; je suis content d’éprouver ce que je suis, et que vous me laissiez longtemps sentir la puanteur du bourbier où je me suis laissé tomber ». Voilà faire un usage vertueux de nos défauts et de nos chutes. Mais dans l’état passif il ne faut pas faire cela, mais porter avec fermeté un certain brûlement intérieur que [178] le défaut cause, une secrète agitation du dedans très difficile à porter, une douleur sourde, mais profonde, qui est l’application de la justice de Dieu sur l’âme, qui la purifie réellement.

Pourquoi est-il de conséquence de porter ses défauts et ses misères passivement dans l’état passif ? C’est que lorsque nous voulons nous purifier nous-mêmes, nous nous dérobons à la justice et à son application, qui est une purification foncière, au lieu que celle que nous faisons n’est que superficielle. Et pourquoi nous y dérobons-nous ? C’est que toute action et mouvement propre en cet état nous dérobe à l’action et à l’opération de Dieu, comme une toile qui voudrait toujours se remuer empêcherait un peintre d’y tirer un portrait.

Il faut savoir que la nature se met en mille pièces pour remédier à son défaut, dans la peine terrible qu’elle a de supporter l’application de la justice, par l’amour de la propre excellence qui veut toujours voir et sentir qu’on s’est purifié. Parce que souvent cette purification de la justice nous paraît un défaut, parce qu’elle trouble un peu ce fond et l’agite, ôtant le calme superficiel, comme une eau qu’on veut purifier ou un métal qui bout dans le feu. La justice fait le même effet. Mais si l’on ôte le métal de dessus le feu lorsqu’il bout, il ne se purifie pas. Toute chose qu’on veut séparer, fait une certaine fermentation et bouillonnement causée par l’impureté. Il faut laisser la justice purifier et séparer elle-même.

Mais pourquoi faut-il rester immobile ? C’est qu’il ne s’agit de rien moins que de réparer en nous l’image de Dieu que le péché a si fort défigurée. Il faut être immobile afin que ce beau Soleil se peigne lui-même dans notre âme, comme [179] le Soleil se peint sur la surface d’une eau claire et tranquille et non sur celle qui est troublée. Demeurons donc passifs, aussi bien dans les peines purifiantes, dans nos défauts, comme nous y avons resté dans les lumières et consolations, jusqu’à ce que nous les portions en mort, qui est un état bien plus terrible et bien plus séparé. Mais comme je ne traite ici que de ce qui regarde l’état passif, et que j’ai tant écrit ailleurs des autres états, je me contente de ce que j’en ai dit.

Il y a encore les différentes croix des pertes de biens, maladies, contradictions, persécutions, calomnies et mille sortes d’adversités, que nous devons porter selon le degré où nous sommes, activement au commencement, puis vertueusement, en faisant usage par résignation, soumission à la volonté de Dieu en union des souffrances de Jésus-Christ. Mais dans l’état passif et de mort, il faut les recevoir passivement et en mort, sans donner à la nature cette pâture de voir et de sentir l’usage qu’elle fait des croix. Elle demeure alors abandonnée aux diverses douleurs qui la travaillent sans se remuer et agir, sans examiner si sa résignation est entière, comme un sujet demeure sous son agent qui le travaille et le traite comme il lui plaît, sans qu’il se remue ni pour l’empêcher d’agir, ni pour lui témoigner qu’il trouve bon ce qu’il fait. Laisser faire pouvant l’empêcher, dit tout cela sans rien dire413

Il s’ensuit de là de ne point chercher la justification personnelle des calomnies qu’on fait contre nous, ne point repousser l’injure par l’injure, ne se point venger des torts, mais se laisser en la main de Dieu et de toute créature pour l’amour de Dieu : se laisser à Dieu, qui se [180] sert de tous ces instruments pour nous faire souffrir.

« Mais si je ne me défends pas, si je ne fais pas voir mon innocence, je passerai toujours pour coupable, je ferai tort à la piété. » Ce sont là des prétextes de la nature pour ne pas mourir à soi-même. Si la patience n’édifie pas, les disputes et les justifications le feront-elles ? Jésus-Christ a souffert, et a laissé tout le reste à son Père. 

Ce qu’il y a de plus difficile, c’est que dans ce temps d’épreuves, de calomnies, de contradictions des hommes, tout paraît brouillé, à cause des différents moyens et calomnies qu’on emploie pour faire souffrir. Dieu paraît souvent être de la partie. Vous êtes exposé à tout ce que peut la malice des hommes jointe à l’autorité, sans conseil ni défense ; on est quelquefois perplexe414, pour avoir perdu l’équilibre. Il faut porter tout cela. Les défauts que vous commettez dans ces temps, vous enfoncent jusqu’au centre de la terre, et vous font encore plus mépriser des hommes. Ces défauts ne viennent que parce qu’on a voulu agir en quelque sorte ; mais il faut porter tout cela, et souffrir de Dieu, des hommes et de nous-mêmes.

« Mais il faut répondre à mille questions que j’ignore, et où l’on ne travaille qu’à me surprendre - N’importe415 : demeurez passif, ou mort, selon votre état, et tout ira bien. »

« Mais mon esprit est obscurci, je me sens troublé, que ferai-je ? Que dirai-je ? Dieu parait fâché contre moi - Demeurez passif ou mort - Mais ce sont des choses où il faut remédier ? - Plus vous y travaillez, plus vous vous troublez - Mais il faut que je fasse des sacrifices de tout cela ? - Il n’est pas question pour vous de faire des sacrifices, mais de demeurer [181] en sacrifice ; c’est le Grand-Prêtre qui sacrifie, demeurez sous le couteau comme une victime - Mais ne faut-il pas que j’offre mes peines à Dieu, que je lui proteste que je souffre tout cela pour son amour, que mes péchés en ont bien mérité d’autres, ou bien que je suis indigne de ces croix ? - Qu’est-il nécessaire de dire toutes ces choses ? Dieu ne voit-Il pas tout cela ? Ne connaît-Il pas mieux que vous la disposition de votre cœur ? Tout cela sont des faux-fuyants de la nature pour ne point mourir ; si elle perd la vie d’un côté, elle tâche de la retrouver de l’autre et se sert pour cela de prétextes spécieux. Il faut donc rester passif, quoi qu’il arrive. »

Il y a les maladies et les douleurs violentes où il faut souffrir de même, prenant ce qu’on vous donne comme on vous le donne, essuyant non seulement la douleur de la maladie, mais les incommodités de cette maladie. La nature et l’amour-propre disent quelquefois : « ce n’est pas la maladie qui me fait de la peine, mais celle que je donne aux autres », la nature couvrant ainsi son impatience du voile de charité. L’homme patient donne bien moins de peine qu’un autre : se passant de mille choses et songeant peu à lui, il n’incommode guère ordinairement dans la maladie. La nature exagère les maux, et d’un autre côté elle est bien aise qu’on remarque sa patience. C’est une chose incroyable que les replis de ce serpent de la nature corrompue et du vieil homme qui, lorsqu’il ne peut mordre, donne des coups de sa queue.

Il y a deux choses dans les maladies, surtout dans les douleurs violentes : l’impatience et une certaine plainte, comme mon Dieu ! que la douleur tire de notre faiblesse. L’impatience doit [182] toujours être bannie de la maladie ; mais pour la plainte dont je parle, elle est utile à couvrir notre patience aux yeux des hommes et à ceux de la nature. Ces plaintes sont plus simples, sentent plus l’enfant que l’homme fort ; ce ne sont point des plaintes éclatantes, mais sourdes, ainsi que Job les décrit : Ma chair est-elle de l’airain416 ? L’airain est insensible, et cependant résonne fort haut, lorsqu’on le frappe. La chair est sensible, mais les coups font un bruit sourd qui ne résonne pas. Il faut être simple, passif, et petit dans les maladies et dans toutes les croix imaginables, les portant selon le degré où on est, les laissant tailler à la Providence.

L’amour-propre se cache dans tout ce qui est bon et excellent, il se cache ordinairement dans les croix de propre choix, qui nous donnent un grand relief417 dans notre esprit et dans celui des autres. Il se cache moins dans les croix de Providence ; il ne laisse pas de le faire si nous n’y prenons garde, surtout dans celles qui paraissent croix aux yeux des hommes, comme maladies, perte de biens, etc. Il se cache aussi, mais beaucoup moins, dans les persécutions et calomnies, surtout si nous avons des amis qui nous plaignent et qui prennent part à notre douleur. Mais lorsque nous sommes calomniés de tous, que nos amis même nous accusent d’imprudence, que Dieu appesantit sa main, que tout est brouillé au-dedans, les actes et les appuis interdits, qu’on aperçoit qu’on a été même infidèle à la manière de porter la croix, qu’une petite échappée vous ôte à vos yeux et à ceux des autres tout le mérite des croix, qu’on croit même [183] que ces croix, par un mauvais usage, nous ont rendus plus criminels, - car le moindre défaut dans la croix fait voir cela à l’âme, et ne lui laisse aucune ressource pour se soutenir ni pour s’appuyer - c’est alors que la nature est au désespoir de n’y rien prendre. Elle voudrait se mettre en mille pièces pour trouver quelque chose dont elle puisse se repaître ; mais en prenant tout en mort, et même les défauts qu’on y commet, elle ne trouve rien pour elle, elle crève418 de dépit, fait des échappées, porte l’âme à se multiplier en actes aperçus, afin que du moins elle attrape quelque chose ! Car rien n’est si excellent que la croix, elle veut remarquer cette excellence dans la pratique des vertus distinctes et connues ! Si l’âme était passive, elle n’y prendrait rien. Et c’est ce qu’il y a de plus difficile, surtout à y persévérer longtemps ; et c’est l’écueil de la plupart des bonnes âmes sous bon prétexte.

Je ne crois pas que, hors Jésus-Christ, personne ait jamais porté sa croix dans une parfaite pureté. Quelques saints en ont approché. Mais quand toutes les croix sont jointes ensemble, que ce ne sont point des croix glorieuses, mais humiliantes et confusibles419, de longue durée, cela est très difficile. Il y en a peu qui ne fassent des fautes. Il ne s’en faut point décourager puisque ces fautes mêmes sont une des meilleures parties de la croix, et une invention de la Sagesse, qui le permet pour cacher à l’âme et aux autres ce que la croix opère dans le fond de l’âme. O mon Sauveur ! faites-nous la grâce de porter la croix, non selon nos idées, mais en la manière qui vous est la plus glorieuse et plus conforme à Jésus-Christ ! Amen, Jésus ! [184]

1.20. De la manière de bien souffrir ; ou du bon usage des croix.

Sur ces paroles de David : quid retribuam domino ? Calicem salutaris accipiam. Que rendrai-je au seigneur ? Je prendrai le calice du salut. Ps. 115, 12,13.

Oui Seigneur420, vous m'avez comblé de mille biens en toutes manières, ma reconnaissance est entière dans le fond de mon cœur : mais que peut faire un néant comme moi pour vous en donner des preuves ? Je vous dois tout, et je n'ai rien qui ne soit à vous, même la reconnaissance que vous m'inspirez. Mais le Roi prophète m'enseigne un moyen de reconnaître vos bontés, qui est, de prendre de votre main le calice de salut.

Quel est ce calice, sinon toutes les croix, les amertumes, les douleurs, les mépris, les confusions, les dépouillements, les privations intérieures et extérieures, vos absences, les [185] agonies, les morts continuelles, la perte de ces mêmes biens dont je veux vous marquer ma reconnaissance ? Il est certain, ô Amour, que vos bienfaits sont comme un argument de ce qu'on doit souffrir : plus vous faites de grâces, plus vous accablez de croix : il semble que vous ne combliez de faveurs que pour nous combler d'amertume.

C'est ainsi que Dieu tempère toutes choses, sitôt qu'une âme est favorisée de Dieu, et qui lui donne les prémices de son pur amour, elle sent au fond du cœur un goût secret pour la croix, elle discerne avec une délicatesse infinie qu'il y a un goût dans la croix infiniment plus piquant que toutes les douceurs : elle sent un attrait et un penchant très grand pour la croix ; elle en est comme affamée ; et plus les faveurs sont grandes, plus ce goût augmente, en sorte qu'on en est tout languissant. Que ne souffrirait-on point alors ? Les plus grandes austérités qu'on pratique ne paraissent rien, et ne peuvent satisfaire cette faim insatiable de souffrance. Le martyre alors coûterait peu.

Mais ces souffrances, soutenues de tant de consolations, ne sont rien en comparaison de celles qui viennent ensuite. Dieu change ses douceurs en amertume : il fuit, et augmente les croix en fuyant. Alors ces croix tant défigurées devient insupportable : on les souffre si faiblement, qu'on croit de les souffrir pas, et en être surchargé ; et lorsqu'on croit tout perdu, c'est alors qu'une petite lumière au milieu de la nuit rend la vie et le courage. C'est ce mélange continuel d'amertume, de douleurs, et d'une petite lumière à propos, qui fait comprendre qu'on ne doit s'attendre qu'à souffrir en [186] cette vie, qui soutient pour un temps l'âme suspendue sur les flots mutinés, jusqu'à ce qu'un coup de vent l'abîme dans l'océan sacré pour n'en plus sortir : c'est là qu'elle meurt et expire véritablement.

On se persuade peut-être il n'y a plus rien à souffrir alors. C'est tout le contraire : c'est alors les grandes croix. Mais quoique l'âme les souffre sans soutien perceptible, et qu'au contraire tout soit perdu pour elle, étant perdue elle-même dans ce grand Tout, où elle ne se voit plus ; il ne laisse pas d'y avoir un fond de stabilité qui fait porter les plus grandes croix sans varier, et l'âme demeure à sa place quoique sans rien d'aperçu. On ne s'aperçoit pas alors qu’on porte la croix ni avec dégoût, ni avec résignation, ni aussi avec répugnance ; mais comme un enfant, qui en jouant porte un fardeau plus pesant que lui. Comme l'âme n'a plus de volonté ni à résigner, ni à soumettre, ni à conformer, elle ne peut apercevoir l'usage qu'elle en fait comme autrefois, où la volonté paraissait se soumettre tout d'un coup : mais ici, l'âme n'en trouve point pour en faire usage, ce qui l’étonne beaucoup dans le commencement, et qui lui persuade qu'elle n'a plus ni la résignation ni l'abandon d'autrefois. Mais cela n'est pas : Dieu lui ayant ravi son propre, elle ne trouve plus rien qui lui appartienne dont elle puisse faire usage : ainsi elle demeure morte, crucifiée, et comme on la fait être.

Comme tous les traits de la vie de Jésus-Christ doivent être exprimés (quoique bien imparfaitement) dans l'âme du Chrétien, et que nous voyons qu'il est dit de lui421 : proposito sibi [187] gaudio, sustinuit crucem422 : il semble qu'avant que l'âme soit perdue en Dieu, il lui soit comme proposé les grandes croix, et celui qui les propose les fait accepter avec joie. Il est écrit, dit cette âme, que je ferai votre volonté423 ; je trouve cela écrit, gravé, imprimé dans le fond de mon âme ; ainsi donc, faites de moi ce qu'il vous plaira. Ensuite l'âme trouve que toute la nature est unie à la croix. Elle ne laisse pas de l'accepter de son mieux, sans goût, sans soutien ; elle dit424 : Non ma volonté, mais la vôtre ; et ceci dans les grandes croix. Ensuite elle ne peut plus rien dire, elle demeure sans répugnance forte, et sans acceptation, comme ce qui n'est plus.

On me dira, que Jésus-Christ, source de modèle de toute perfection, a eu des répugnances naturelles, et une résignation marquée peu de temps avant sa mort. À cela je réponds, que Jésus-Christ a voulu apprendre à tous les chrétiens l'usage qu'on doit faire des grandes croix. Secondement, cette répugnance et résignation apparente était tout à fait nécessaire à l'Eglise, pour lui faire connaître qu'il y avait deux natures en Jésus-Christ, et par conséquent deux volontés, l'une divine et l'autre humaine. Il était Dieu et homme tout ensemble. D'ailleurs il était alors question de l'extension de la passion sur tous ses membres. Il voyait clairement le peu d’hommes qui profiteraient de sa mort. Il aurait voulu étendre sur tous efficacement et le prix de son sens et la participation de son calice, où tous les prédestinés doivent boire pour avoir part à sa gloire. Jésus-Christ [188] ne souffrant pas pour lui, mais pour les hommes, renfermait en lui la volonté de ses enfants, et faisait pour eux cette acceptation ; afin que, comme dit saint Paul425, tous ayant péché en un seul, tous fussent rachetés et sanctifiés en un seul.

Mais comme la liberté de l'homme lui laisse toujours le pouvoir de pécher, Jésus-Christ ayant renfermé en sa mort le salut de tous, a laissé à tous la liberté d'en profiter. Il a mérité pour tous, et obtenu [pour eux] les grâces nécessaires au salut ; mais comme il a créé l'homme libre, (qui est ce qui fait essentiellement la qualité de l'homme,) il s’est contenté de lui mériter et de lui donner en même temps tous les moyens de salut. Le feu et l'eau sont entre tes mains, c'est à toi de choisir426. Il nous a donc donné tous les moyens d'obtenir le salut qu'il nous a mérité : mais comme ce moyen est la croix, on le rejette, on ne veut rien souffrir, on se laisse emporter aux passions et au sens, et on rejette tout moyen de salut. Une des raisons de la résignation formée de Jésus-Christ, était, comme j'ai dit, qu’étant notre modèle, il devait nous l’apprendre, et aussi, parce qu'il portait nos langueurs, et qu'il souffrait pour nous.

En quelque état de mort et de perte que soit une âme, lorsqu'elle doit souffrir pour autrui elle en a des vues anticipées, et Dieu lui demande son consentement, quoiqu'il ne le lui demande plus pour ses souffrances propres : et c’est là souvent le sujet d’une résignation formée, quoique l'âme n'en forme plus pour elle-même. Il semble que cette résignation renferme [189] la volonté de celui pour lequel on souffre, qui en profite souvent sans le connaître. La Sainte vierge, sans comparaison, renfermait la volonté de toute la nature humaine dans le consentement qu'elle donna à l'incarnation du Verbe. L'Ambassadeur céleste lui exprime en peu de paroles le sujet de son ambassade : elle ne dit que ces mots427 : Qu'il me soit fait selon votre parole ; et cette parole eut son effet. Jésus-Christ s'incarna aussitôt en elle pour sauver tous les hommes, dont la volonté se trouva alors renfermée dans le consentement de la Sainte vierge. Le Saint Esprit épousa en elle cette nature humaine, préparant le sein de Marie pour recevoir le Verbe, dont il forma le corps du pur sang de la sainte Vierge ; pour tout le reste, la sainte Vierge ne souffrant point personnellement pour les hommes, mais bien en son Fils, et par son Fils : nous ne voyons pas d'autre acte de résignation : elle demeure muette au pied de la croix ; elle y était debout comme une prêtresse qui assistait au grand sacrifice que le Père faisait son Fils, et que le Fils faisait de lui-même ; et quoique son cœur fut percé de la plus vive douleur, cette douleur fut toujours muette.

C'est donc la l'économie de la sagesse dans l'usage de notre volonté, qu'elle fait toujours se résigner, jusqu'à ce qu'ayant perdu cette volonté dans celle de Dieu, elle ne trouve plus cette volonté pour la soumettre. Notre volonté, à parler physiquement, est toujours en nous ; mais mystiquement, à force de la résigner et de la soumettre, elle devient si conforme [à celle de Dieu,] et ensuite si uniforme, qu'elle s'écoule et s'abîme dans la volonté de Dieu, à laquelle [190] elle s’est si fort conformée, que Dieu voyant cette conformité entière, il la débarrasse de sa propriété et l'abîme en lui-même.

Pour revenir à ce que j'ai avancé, je dis que la plus grande marque de reconnaissance pour les bontés de Dieu, est de prendre le calice de salut, qui est la croix ; et (ajoute David,) d'invoquer le nom de Dieu, de le louer et le bénir également pour ses grâces d'amertume comme on le bénit dans les consolations ; et même encore plus.

Oui mon Dieu, vous m'êtes toujours adorable : les coups de votre main ne sont que des coups de grâce, qui font mourir dans nous le vieil homme pour nous faire revivre dans l'homme nouveau. O bienheureuse croix, qui avez été sanctifiée par mon Sauveur ! Vous n'avez plus de dureté ; il l'a toute épuisée ; vous rendez pour nous vos rameaux flexibles ; portez-nous à celui qui est mort entre vos bras. Amen, Jésus !

*1.21. Qu'il faut souffrir le retardement des consolations divines.

Sur ces paroles du Sage : Attendez le Seigneur, souffrez les suspensions et les retardements des consolations ; demeurez uni à lui, [191] afin que votre vie croisse et se renouvelle. (Ecclésiastique, 2,3).

1. Ce conseil est extrêmement nécessaire pour ceux qui veulent être à Dieu véritablement ; mais il est très difficile dans son exécution, car les hommes désirent naturellement la consolation. Ils en cherchent avec empressement dans les créatures ; mais, comme souvent ils n'en trouvent point, cela leur sert comme d'un coup de houlette pour les faire retourner à Dieu.

2. Il y a des personnes qui éprouvent de grandes consolations après leur conversion. Dieu, qui connaît le cœur de l'homme, voit bien qu'ils ne persévèreraient pas sans ce témoignage de sa bonté : il leur en donne beaucoup, et les retient par là dans son service. Mais ils s'attachent si fort à ces douceurs-là que, s'ils manquent d’un jour d'être consolés, ils s'affligent démesurément : ils se plaignent à notre Seigneur, ils se croient les plus malheureux du monde. Dieu, qui est plein de compassion, prend pitié de leur faiblesse : il les console dans leur douleur, et leur donne abondamment ces faveurs qu'ils désirent. Ils se croient alors au faîte de la perfection, et certains directeurs non expérimentés le croient de même : cependant il s'en faut de beaucoup qu'ils ne soient tels qu'ils s'imaginent.

3. Mais lorsque Dieu voit une âme déterminée à être à lui sans réserve, il la traite bien d'une autre manière : il lui fait trouver sa consolation dans l'amertume de la croix, soit extérieure soit intérieure ; tout ce tourne en croix et en désolation. Ce sont là les vrais amis de Dieu, et ceux qui sont le plus conformes à Jésus-Christ. [192] C'est à ces personnes que l'Ecriture parle lorsqu'elle leur dit de souffrir en paix les suspensions et les retardements des consolations, parce que Dieu prend plaisir de les éprouver par de longues et ennuyeuses sécheresses. Il ne retire pas ses grâces : il les suspend, comme Jésus-Christ suspendit à la croix la consolation que la Divinité devait verser sur l'humanité.

4. Cette suspension leur est d'autant plus pénible que toutes leurs croix sont sans mélange de consolations et leurs sécheresses sans aucune goutte d’eau. Néanmoins Dieu, qui se cache si fort, leur donne un goût secret pour la croix : ils y trouvent une délicatesse qui n'est point dans les douceurs. Il faut donc porter avec soi et avec courage la suspension et le retardement des consolations : c'est un détroit des plus importants de la vie spirituelle.

5. Il faut attendre le Seigneur428, et ne [se] lasser jamais d'attendre. Mais, ce dira-t-on, s'il n'y avait que d'attendre Dieu, cela ne me serait pas difficile. Mon imagination fourmille de mille pensées qui ne viennent pas dans un autre temps, et m'accablent par leur multitude. Il faut souffrir cela, et c'est une suite nécessaire de votre état sec et pénible. Attendez, souffrez en patience selon cet autre passage de l'Ecriture429 : J'ai attendu le Seigneur avec une grande patience ; il s'est enfin abaissé à moi.

Dieu ne manque pas d'en user de la sorte après qu'il a éprouvé et épuré l'âme : car cet état est très humiliant, surtout si les croix extérieures s’y joignent, ce qui ne manque guère, non plus que les tentations, l’ennui, l'envie de tout quitter et de retourner en arrière. Mais quand on [193] a souffert cet état, qui est préférable à tout autre, Dieu s'abaisse à nous, d'où vient que David dit : Dieu s’est enfin abaissé à moi. C'est que cet état humiliant beaucoup l'âme, et la faisant entrer dans son néant, se croyant si misérable et si peu de chose, Dieu s'abaisse d'autant plus vers elle qu'elle s'anéantit davantage.

6. Si on savait le bien qui revient à l'âme de cet état de pauvreté et de sécheresse, on le préférerait à tout autre. Mais Dieu ne permet pas que l'âme le connaisse qu'elle ne soit beaucoup avancée, car430 elle ne mourrait pas à elle-même. Quelque chose qu'on lui dise sur cela, elle croit avoir perdu le temps qu'elle a employé à faire l'oraison si elle n'a rien et que l'on ne lui donne quelque chose. Le vide n’accommode personne. Mais il faut attendre le Seigneur, et demeurer en paix dans sa douleur, la souffrir comme on souffre un mal de tête, faire une oraison de patience quand on ne peut la faire autrement. Cette oraison de patience est extrêmement utile pour faire comprendre à l'âme l'inutilité de ses efforts, qu'elle ne peut rien par elle-même, qu'il faut qu'elle attende le Seigneur, sans lequel elle ne peut rien ; que donc elle demeure unie à lui.

7. Mais comment demeurerais-je unie à lui si je ne l'aperçois pas, et s'il paraît qu'il m'a entièrement abandonnée ? Demeurez unie à sa volonté, qui veut que vous soyez de la sorte : préférez cette divine volonté à toutes les consolations et assurances possibles ; car Dieu ne vous envoie ces afflictions spirituelles qu'afin que demeurant [194] en paix dans votre douleur, votre vie croisse et se renouvelle. Mais comment, direz-vous, ma vie peut-elle croître dans une mort continuelle ? Vous apercevez-vous comment un enfant croît ? Point du tout. Il croît insensiblement et [de] malade en santé : ainsi votre vie croît insensiblement, comme un arbre pendant l'hiver.

8. Il est ajouté : afin que votre vie se renouvelle. Hélas ! Je ne sens point que la vie se renouvelle ! Je deviens de jour en jour plus misérable, ma mort augmente chaque jour ! - C'est cette misère, cette mort, cette perte de tous les appuis, qui vous donnera une nouvelle vie. Tout ce que vous souffrez sert à faire mourir le vieil homme ; il le faut poursuivre jusqu'à la mort ; il n'y a que Dieu qui le puisse faire. Et431 si vous mourrez avec Jésus-Christ, vous ressusciterez avec lui. A mesure que le vieil homme se détruit, le nouveau prend sa place432. On renaît, pour ainsi dire, de nouveau. Alors toutes choses sont rendues nouvelles433. Ainsi que dit saint Paul : tout est rendu nouveau. C'est un pays différent de celui où l'on a marché. Pour la privation de lumière, vous avez la lumière de Vérité, non pour vous satisfaire ni en être propriétaire, mais pour vous en servir au besoin. L'âme conserve une très grande délicatesse, qui l’a dégoûtée de tout sensible, distinct et aperçu, de tout amour d'elle-même, pour la faire passer avec Jésus-Christ, sa lumière et sa vie, en Dieu. Amen, Jésus !

1.22. Caractères singuliers des voies de Dieu.

Sur quelques paroles de saint François-Xavier434.

C'est assez Seigneur ! Et ensuite : Encore plus ! Ce sont les paroles de saint François-Xavier. Lorsque le seigneur comble Xavier de consolations, qu'il le favorise de ses grâces les plus abondantes, qu’il lui donne des témoignages sensibles de son amour, ce saint dit : C'est assez seigneur ! C'est assez, et plus que je ne mérite. Ce n'est point ses douceurs et ses consolations que je cherche ; c'est vous-même, c'est votre gloire, c'est pour vos seuls intérêts que je soupire : mon amour serait bien faible et bien indigne de vous, si je m'arrêtais à ces bagatelles. Je dis bagatelles, quoique j'en sois surcomblé, et que je m'en trouve tout à fait indigne. La moindre de vos faveurs est trop pour ce que je vaux : mais c'est trop peu pour l'amour que vous m'avez inspiré, et pour ce que vous méritez. Attirez par ces dons et ces grâces sensibles ceux qui ne vous connaissent pas encore, et qui ne vous aiment pas autant que je désire vous aimer. Répandez-les sur une infinité de peuples qui viendront à vous : ne les prodiguez pas sur votre serviteur, qui préfère la pauvreté et la nudité à tout le reste : ainsi, Satis est [196].

Mais lorsque Dieu le voulut rendre conforme à son Fils, après s'être assuré de son cœur par un déluge de grâce ; il lui retire sa consolation, l'accable de croix de toutes manières, [comme] la lassitude, la faim, la nudité ; il l'emploie au salut du prochain et il ne lui laisse rien pour lui-même : plus de consolations il lui a donné, plus il lui donne d'amertume. Xavier dit-il alors : Seigneur, c'est assez de croix intérieures et extérieures ? Point du tout. Il dit : Encore plus de croix, d'amertume, de délaissement ! Encore plus ! Peut-être, au Xavier, quand serez-vous rassasiés est comblée ? Encore plus ! Il n'y a plus à désirer pour vous que le martyre ; c'est ce qui doit couronner vos travaux. Je suis indigne, dit Xavier, du martyre ; c'est un morceau trop friand et trop glorieux pour moi. Encore plus !

Eh quoi Xavier, y a-t-il quelque chose de plus que le martyre ? Oui, c'est de mourir dans une ville déserte, abandonnée de Dieu et des hommes, manquant de toutes les choses nécessaires à la vie et pour la nourriture, et pour être à l'abri des injures des temps, mourir sous un arbre dans une île inhabitée : après avoir souffert tout ce qui se peut dire, souffrir la grossièreté des mariniers qui le haïssaient, et qui n'avaient rien à lui donner : un seul lui apporte quelques amandes, dont il ne pouvait faire nul usage à cause de l'extrémité où il était. Vous êtes, ô Xavier, plus que martyr, sans en avoir la gloire. Ô qu'une telle mort est désirable, et qu'elle renferme de grandes choses pour celui qui a le goût un peu affiné ! Ne serais-je pas blâmé si je dis que je trouve cet état préférable au martyre ? Ô qu'il est digne de notre grand Dieu, et du pauvre [197] Jésus ! Il ne vous restait un désir, ô Xavier, que vous n'aviez que pour glorifier Dieu, et pour étendre l'empire de Jésus-Christ, pour le faire connaître aux peuples innombrables de la Chine. Mais, qui le croirait, que mourir à ces désirs, et plus glorieux à Dieu que l'effet du désir même ?

O Dieu, que vos voies sont différentes de celles des hommes, et que ces mêmes hommes sont éloignés de les comprendre ! Vous vous glorifiez dans le renversement et la destruction. Vous préférez dans votre serviteur la mort à des désirs si grands, à des conversions apparemment nombreuses. L'anéantissement et la mort à tout dans un si grand saint vous rendent une gloire digne de vous. Vous enlevez du monde ceux qui sont les plus capables de soutenir le bien ! Vous enfermez dans les cachots ceux à qui vous aviez donné les paroles de vie, et qui faisaient des conversions si nombreuses ! O sagesse, qui paraît imprudente à l'homme charnel, et qui est plus sage que toute sagesse ! Vous vous faites des instruments ; vous êtes des siècles à les faire ; et lorsqu'ils sont le plus en état de vous enlever des cœurs, vous les ôtez ! C'est ainsi que vous avez fait à la source de la vie ; vous l'enlevez à trente-trois ans, vous l'avez prêté, lui qui avait les paroles de la vie éternelle, puisqu'il était votre Verbe. Ô indépendance de tous moyens, vous n'avez besoin d'aucun ! Vous vous glissez par vous-mêmes dans les cœurs. Vous vous servez peu de temps de grands hommes ; vous les enlevez, et vous vous servez de ce qui est le plus faible pour confondre les choses fortes435 et pour vous servir d'instrument ; afin [198] que la force dont soit point attribué à l'homme, mais à vous Seigneur, dont la gloire et la puissance dureront les siècles des siècles. Amen, Jésus !

1.23. De l'aveuglement originel ; et de sa guérison.

Sur ces paroles de saint Jean et de Jésus-Christ : Jésus-Christ prit de la boue et en frotta les yeux de l'aveugle né. Et il lui dit : Allez au lavoir de Siloe. Jean 9 6,7.

Nous sommes tous des aveugles-nés. Nous avons apporté cet aveuglement en naissant ; nous le tirons d’Adam, qui voulut être semblable à Dieu : Si vous mangez ce fruit, lui dit le Démon, vous serez comme Dieu, discernant le bien et le mal436. La parfaite innocence ne discerne ni le mal, ni le bien : elle ignore le premier, et elle ne voit point le bien en soi. Mais il arriva à Adam tout le contraire de ce que le Démon lui avait dit : il ne discerna plus la vérité, il prit le mal pour le bien, et le bien pour le mal. C'est donc cet aveuglement que nous apportons en naissant que Jésus-Christ est venu guérir, lui qui est la lumière du monde. Il a renversé la propre excellence et [199] l'orgueil par l'état pauvre et ravalé qu'il a voulu embrasser : mais il nous a appris surtout dans la guérison de l'aveugle-né, quelle est notre maladie, et le moyen de la guérir.

Notre aveuglement est venu de vouloir être semblable au très haut. Jésus-Christ guérit cet aveuglement par la boue, qu'il applique sur les yeux malades. C'est donc cette boue qui les éclaire. De quoi cette boue et elle composée ? De la terre dont nous sommes formés, et de la salive de Jésus-Christ, qui représente la Sagesse. C'est par une économie admirable de la Sagesse que nous sommes éclairés : mais il n'y a que la boue qui le puisse faire. Il faut que cette Sagesse détrempe, pour ainsi dire, la terre dont nous sommes formés, et qu'elle en fasse une boue salutaire.

O mystère, mystère de la Sagesse toute-puissante de Dieu ! C'est cette boue qui doit guérir l'orgueil qui nous aveugle. Mais cette boue n'est que passagère ; elle ne doit pas être toujours appliquée sur les yeux de l'aveugle ; il faut qu'il aille au lavoir de Siloe. Les eaux du lavoir de Siloe étaient des eaux calmes et tranquilles. Il faut que pour être éclairé par la boue nous joignons le calme et la tranquillité du dedans à la confusion et à l'humiliation du dehors ; et c'est la boue et l'eau de Siloe, qui éclairent et qui purifient. [200]



*1.24. Des renoncements de plusieurs sortes exigés de Jésus-Christ.

Sur ces paroles : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, n'est pas digne d'être mon disciple, dit Jésus-Christ. Luc 14, 33.

Presque tous les hommes ont pris cela matériellement, et ont cru, qu'il suffisait de quitter les biens temporels, les honneurs, les dignités : mais tout cela étant hors de nous, et nous pouvant être ôté par les puissances et par les accidents, ne sont pas proprement des choses que nous possédons ; puisque nous ne possédons point ce qui est hors de nous. Il y a encore la beauté, la réputation, etc. Tout cela peut nous être enlevé, et ne fait par conséquent que la moindre partie du renoncement, et du plus grossier. Il y a de plus les dons de Dieu, et les vertus, pris en la manière de la créature. Je mets au rang des dons de Dieu les grâces gratifiées, les visions, révélations, extases, ravissements, paroles intérieures, don de prophétie ; et au rang des vertus, toutes celles que [201] nous avons tâché d'acquérir par la force active aidée de la grâce. Ce sont proprement ces choses que nous possédons, que nous regardons comme notre bien propre ; et qui sont d'autant plus à nous, que nous les possédons au-dedans, que nulle créature ne nous les peut ôter si nous ne voulons.

Or je dis, que ce sont ces choses que nous devons renoncer en ce qu'elles ont qui nous appartient, et que nous regardons comme notre propre. Il n'y a que Dieu qui puisse nous enlever ces biens. Il le fait, et nous en ôte la propriété. C'est où gît le parfait renoncement, étant ce à quoi nous tenons le plus. Il faut nous laisser dépouiller de toutes ces choses, afin que Dieu reprenne ce qui est à lui : nous les retrouverons en lui sans rien de propre pour nous : et nous ne pouvons être vrais disciples de Jésus-Christ sans ce renoncement, j'entends de ces disciples dont il parle lorsqu'il dit437 : Nous viendrons à lui, nous ferons notre demeure en lui. Et ailleurs438 : Je souperai avec lui. Le souper est la persévérance finale, qui conduit à la gloire éternelle pourvu que nous renoncions même à ce que nous avons de propre et d'intérêt particulier dans les biens de la gloire.

Il y a encore le renoncement du propre esprit et du raisonnement, pour l'assujettir à la foi. Il y a encore le renoncement de notre liberté, qu'il faut donner à Dieu comme à notre roi, afin qu'il ne nous en laisse plus faire usage ; mais qu'il en dispose en souverain : c'est ce qui nous fait demander, adveniat regnum tuum, [votre Royaume vienne.] C'est là le grand renoncement dès qu'il est accompagné [202] de celui de la volonté propre, laquelle il faut quitter si absolument, qu'il ne nous en reste plus d'usage. C'est pour cela que Jésus-Christ, outre la demande qu'il nous fait faire au Pater, Fiat voluntas etc. [votre volonté soit faite,] a dit ces paroles : Si quelqu'un fait ma volonté, mon Père l'aimera ; nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui. Cette faveur la plus grande de toutes ne peut s'obtenir que par la perte de toute volonté. C'est ce renoncement qui est le plus parfait ; et qui faisant écouler la volonté de l'homme en celle de Dieu, où Dieu la change en la sienne, fait aussi passer et perdre l'âme en Dieu, ce qui est la consommation de tous les biens dans leur fin ; où l'âme perdue dans cette même fin trouve toutes les vertus dans leur principe, où elles ne sont plus sujettes au changement et à la corruption, comme elles sont sujettes lorsqu'elles sont en nous-mêmes et que nous les possédons propriétairement.

En Dieu, toutes les vertus attribuées à Dieu sont Dieu, faisant en Dieu un tout indivisible : mais lorsqu'elles sont reçues dans la créature, elle deviennent un don créé, que la malignité de la créature peut corrompre. De plus, il y a des vertus qui sont incompatibles ensemble tant qu'elles sont dans la créature : en Dieu elles y sont toutes sans incompatibilité et sans confusion. C'est donc par leur perte en manière créée, qu'on les retrouve dans leur source et dans toute leur pureté : l'âme en jouit en Dieu ; non en se les appropriant, mais en les laissant où elles doivent être avec une extrême complaisance, les trouvant pour s'en servir lorsqu'elle en a besoin. [203]

Pour faire comprendre la différence des vertus prises en Dieu même, ou de celles qui sont reçues dans la créature, et qu'elle possède propriétairement, je me servirai de la comparaison de la pluie. Vers le ciel et dans la nuée la pluie est pure et nette ; mais elle ne tombe pas plutôt sur la poussière, qu'elle en fait de la boue. Tous les dons et toutes les vertus en Dieu, sont toutes pures : mais elles ne sont pas plus tôt tombées en nous, que la propriété les gâte et les salit ; de sorte qu'il n'y a que le feu de la divine justice qui les puisse purifier. Ce feu agissant sur cette boue, en tire, comme par un alambic, l'eau pure des dons de Dieu et des vertus, et les fait retourner au lieu dont elles sont parties ; et c'est où l'âme en jouit en manière divine.

*1.25. Que Dieu se trouve par le délaissement et la désappropriation.

Taulère demandait au mendiant où il avait trouvé Dieu ; qui lui répondit : où je me suis quitté moi-même. Ô les admirables [204] paroles ! On se plaint qu'il y a longtemps qu'on cherche Dieu sans le pouvoir trouver, quoique notre Seigneur nous ait assuré que qui cherche, trouve439. C’est que nous voulons trouver Dieu sans nous quitter nous-mêmes. Dieu ne se donne qu'à celui qui se renonce soi-même. Les amateurs d'eux-mêmes disent que c'est une chimère et une imagination qui nous porte à croire qu'on peut trouver Dieu et le posséder en cette vie. Ils assurent qu'on n'en jouira que dans la gloire. Ils nient tout ce qu’ils n'ont pas éprouvé. Et comment l’éprouveraient-ils, eux qui se conservent avec tant de soin, eux qui s'aiment plus que Dieu, et qui avouent qu'ils n'aiment Dieu que par rapport à eux et aux biens qu'ils en attendent ? Qu’ils se renoncent eux-mêmes, qu’ils laissent leur propre intérêt et tout ce qui a rapport au moi, qu'ils se résignent en temps et en éternité : alors ils trouveront Dieu, et ils avoueront qu'ils ont trouvé là où ils se sont quittés eux-mêmes, et non en tous leurs autres exercices, quelque sublimes qu'ils leur paraissent.

Si on savait le bonheur de l'entière désappropriation, qui est se quitter soi-même et tous les apanages du moi, on serait dans un empressement de se défaire de soi-même ; on ne voudrait plus avoir d'autre intérêt que celui de Dieu ni d'autre gloire que la sienne ; on ne ferait non plus de cas de soi que d’un ver de terre : quand on nous écraserait, qu'on nous foulerait aux pieds, quand on nous ferait toutes sortes de mauvais traitements, on ne s'en affligerait pas, ne prenant non plus d'intérêt pour soi-même qu'on en prend pour un ver qu'un [205] jardinier écrase ou fend avec sa bêche. Mais nous prenons un intérêt infini pour nous-mêmes ; et c'est la cause des haines, des querelles, des meurtres, empoisonnements, etc., ce qui fait voir que la propriété est la source de tous les crimes, comme l'entière désappropriation en est l'extinction.

On regarde la désappropriation comme une œuvre de surérogation440 ; et c'est ce qui est le plus nécessaire, et même le seul nécessaire. Quittez-vous, vous quittez tous les vices, et vous trouvez Dieu qui est la source de toutes les vertus. On passe sa vie, je dis les meilleurs, à combattre les vices sans en pouvoir entièrement déraciner un seul, et ainsi, sans acquérir la vertu contraire (car la destruction entière d’un vice donne la vertu contraire au vice détruit : par exemple, une personne en qui l'orgueil serait parfaitement détruit, aurait une parfaite humilité). Quittez-vous, renoncez-vous, mourez à vous-même ; et par là vous trouverez tout, non en vous, mais en Dieu, où les vertus sont toutes parfaites. Si vous êtes morts, comme dit saint Paul441, votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu.

Le mort laisse faire de lui tout ce qu'on veut : si on le met dans un trône élevé, il ne le sent pas ; si on le jette dans la boue, de même ; si on l'enterre, ou que les bêtes le dévorent, il n'y pense pas ; si on lui dit des injures ou des louanges, il ne l'écoute pas : c'est ainsi que doit être le mort et le renoncé ; car se renoncer soi-même, se quitter, et mourir à soi est la même chose. Pour être parfaitement renoncé, il faut mourir tous les moments de la vie, [206] souffrant à chaque instant tout ce qui se présente à souffrir, soit de la contradiction des hommes, de leur naturels divers et opposés, soit ce que nos imprudences, nos faiblesses, nos misères nous font souffrir ; et cela continuellement et sans relâche. Il faut renoncer absolument à soi-même par une résignation parfaite entre les mains de Dieu, sans nous mettre en peine de ce qu'il fera de nous en temps et en éternité ; le laisser faire en nous sa sainte volonté et nous traiter à son plaisir, songeant que nous ne sommes plus à nous-mêmes, mais à lui442. Ainsi, plus Dieu nous est rigoureux, plus les hommes nous méprisent et nous maltraitent, plus nos misères nous accablent, plus la pauvreté et les maladies nous affligent, plus aussi devons-nous être contents, parce que cela nous fait plus promptement abandonner ce moi-même, que je dois haïr infiniment et à proportion de ce que je dois aimer Dieu. Si on nous disait que sitôt que nous quitterons une maison où nous sommes renfermés, nous aurons un empire, quelle joie de voir détruire cette maison ! Et ne bénirions-nous pas tous les coups de marteau qu'on donnerait pour la démolir ? Nous serions ravis qu'on la dépouille de tous ses ornements pour la voir réduite en cendres.

Dieu aime l'homme d'un amour proportionné à ce qu'il est; il ne veut point nous faire souffrir : lorsqu'il nous afflige, qu'il paraît nous rebuter, s'éloigner toujours plus de nous, c'est pour nous porter à nous haïr et nous quitter nous-mêmes ; car il est impossible que Dieu habite avec la propriété, source de tout maux. Plus nous avons de propriété, plus nous sommes mauvais. Notre malice diminue à proportion que notre propriété se détruit : c'est pourquoi il est écrit que Dieu ne demeurera jamais dans une âme maligne et assujettie au péché443. Celui qui est sous la propriété est assujetti au péché, puisqu’elle est la mère et la source du péché. Si Adam n'avait pas voulu être semblable à Dieu, qui est la plus forte propriété, il n'aurait point été propriétaire ni ses enfants, et le péché ne serait point venu habiter en nous. Toutes nos usurpations sont les fruits de la propriété. Quittons-nous, et nous quitterons toutes les usurpations en quittant tout intérêt pour nous-mêmes.

On nous apprend que la conversion est un détour de la créature et un retour vers Dieu. Or de toutes les créatures, la plus dangereuse c'est nous-mêmes : quittons ce nous-mêmes, et toutes les autres créatures ne nous pourront nuire. Pour nous convertir comme il faut, il faut nous détourner absolument de nous, pour nous approcher de Dieu. À mesure que nous nous renonçons, nous approchons plus de Dieu, jusqu'à ce que nous étant quittés nous-mêmes, nous le trouvions absolument. La conversion qui n'est que superficielle, est peu de chose, et de peu de durée. Il faut chercher Dieu de tout le cœur, et où le chercher ? Dans son royaume. Où est son royaume ? Il nous l'apprend lui-même : Le royaume de Dieu est au-dedans de vous444. Il faut nous séparer de tout ce qui est hors de nous ; et enfin, après nous être fort enfoncés en nous par un fort recueillement, il faut nous outrepasser nous-mêmes par un renoncement parfait ; alors nous passons en lui, nous ne cherchons plus son royaume en nous, mais nous sommes [208] transportés en lui par l'entière désappropriation et la charité parfaite, qui est l'amour pur. L'amour nous chasse insensiblement de nous-mêmes, et nous perd en notre fin dernière. À mesure que la propriété diminue, la charité, ce feu dévorant et consumant, croît en nous ; et son accroissement détruit insensiblement la propriété, comme le feu croît à mesure qu'il détruit les obstacles qui l'empêchent de s'étendre. Or comme la propriété le tient resserré, il faut qu'il la détruise pour s'étendre : il faut que notre nous-même cède la place à Dieu, et alors, nous trouvons Dieu dans le même endroit où nous nous sommes quittés nous-mêmes. Heureux celui qui suit la route du renoncement, car il trouvera la vérité, et il sera éclairé de sa lumière.

Ce chemin est long. Celui qui ne veut qu’essuyer le dehors du vase, paraît parfait à ses yeux en peu de temps et à ceux d'autrui ; mais celui qui veut bien perdre sa propriété et être purifié radicalement, est bien éloigné de paraître parfait : ce n'est pas où il tend, mais à être entièrement détruit afin que Dieu règne seul en lui. Lorsqu'on abat une maison pour en bâtir une nouvelle, on fait bien de la poussière, bien du fracas ; mais lorsqu'on ne fait que reblanchir une maison, cela est bientôt fait. On a beau blanchir une vieille masure, elle est toujours vieille. On a beau orner le vieil homme, c'est toujours le vieil homme : il faut qu'il soit détruit, afin que l'homme nouveau prenne la place. Tout ceci ne se peut opérer que par un véritable intérieur qui soit passif sous la main de Dieu. Nous nous aimons trop pour nous détruire : il faut que Dieu le fasse lui-même. Il le fait et par lui-même, et par les créatures qu’il emploie, qui [209] avec bien des coups de marteau détruisent l'édifice. Nos misères, nos défauts, nos faiblesses, sont la poussière qu'il faut essuyer. Ne nous amusons pas à reblanchir notre vieille maison : elle menace ruine, et peut nous écraser dans sa chute ; mais laissons-nous détruire par le divin Architecte, qui en fera une nouvelle qui ne sera point construite par la main des hommes445. Si nous agissons autrement, nous méritons le reproche que Jésus-Christ faisait aux Juifs, les appelant des sépulcres blanchis446. Laissons-nous dépouiller du vieil homme pour nous revêtir du nouveau.

Il y a deux degrés de dépouillement, de mort et de renoncement. Les uns se dépouillent du vieil homme et se revêtent du nouveau, mais ce n'est que comme d’un vêtement : ils changent d'habits, quittant les manières du monde et du vieil Adam pécheur. Ce n'est pas assez que cela ; il faut mourir entièrement au vieil homme, afin que Jésus-Christ soit notre résurrection et notre vie. Il faut renoncer si absolument à nous-mêmes, nous quitter si entièrement, que nous puissions dire avec saint Paul : Je ne vis plus, moi ; mais Jésus-Christ vit en moi447. Il faut avoir dit efficacement auparavant : A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu’en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ448. Il s'est anéanti soi-même ; il faut nous anéantir.

Ce mot d'anéantissement ne signifie autre chose que l'entière destruction du vieil homme par la désappropriation. Tout âme désappropriée est régénérée, et est faite nouvelle créature en Jésus-Christ. Alors le même Jésus-Christ étant [210] (pour ainsi dire) formé en nous, comme dit saint Paul449, il nous entraîne avec lui dans l'unité, nous faisant recouler en notre principe, où nous demeurons cachés avec Jésus-Christ en Dieu450. Tout ceci ne se fait que par le délaissement de nous-mêmes. Ce n'est pas assez de nous quitter, il faut nous oublier comme ce qui n'a jamais été ; il faut être si fort étranger à nous-mêmes que nous ignorions si nous avons été. Mais qui est-ce qui arrive là ? Je le vois de loin. Dieu nous fasse la grâce d'y arriver tous ! Amen, Jésus !

*1.26. Le vrai et le faux dénuement

1. Comme je ne doute point que Dieu ne vous appelle dans la suite à aider les âmes, je suis bien aise de vous précautionner sur deux inconvénients, ou plutôt deux écueils, qui arrivent en la vie spirituelle.

Il y a des âmes si fort attachées à leurs pratiques qu'elles ne veulent jamais les quitter lorsque [211] Dieu veut agir en elles, ce qui fait qu'elles restent toujours en elles-mêmes, qu'elles n'avancent point dans la vie de Dieu, et qu'elles sont les mêmes au bout de trente ans qu'elles étaient au commencement, suivant toujours leur route et leur méthode particulière. D'autres au contraire, ayant ouï estimer l'état de dénuement, s'y mettent d’elles-mêmes et s'y précipitent avant que d'avoir passé par une bonne mortification et une pratique solide de toutes les vertus chrétiennes, ces personnes ignorant même les principaux mystères de notre religion, et ne s'étant jamais appliquées à les pénétrer profondément.

Les uns et les autres se méprennent beaucoup : les premiers, par trop d'arrêt à leur pratique ; et les seconds, pour avoir quitté sans vocation ces mêmes pratiques.

2. Il faut, pour éviter ces écueils, que les premiers se laissent dénuer lorsque Dieu le leur demande ; et que les seconds comprennent qu'il ne se faut jamais dénuer par soi-même. Il faut essayer de monter de vertu en vertu, tantôt, au commencement, [en manière] active, ensuite plus simple, puis passive. Celui qui n'a jamais rien acquis, comment peut-il perdre et être dénué ?

Le dénuement n'est pas, comme j'ai dit, l'ouvrage de l'homme, mais celui de Dieu. Quand Dieu voit une âme fidèle à le chercher de tout son cœur dans les commencements (ainsi que j'ai dit) par des pratiques plus multipliées, ensuite par une voie plus simple, mais pleine d'affection et d'amour, éprouvant au fond de son âme une certaine tendance amoureuse, mais simple, vers son Dieu, Dieu lui envoie alors [212] des grâces qu'elle reçoit passivement. Elle ne peut plus faire les actes qu'elle faisait autrefois : l'amour lui ferme la bouche. Elle sentirait bien que si elle en voulait faire, elle se ferait violence, qu'elle se distrairait, qu'elle empêcherait l'opération de Dieu ; elle éprouverait en voulant se multiplier, qu'elle perdrait insensiblement cet amour simple, doux et tranquille. Elle se nuirait infiniment, et perdrait par là peu à peu le don de la foi, qui commence à lui être donné en cet état non pour agir, mais pour suivre Dieu pas à pas, et se laisser conduire où il la veut mener. Ce degré s'appelle celui de foi savoureuse, qui précède la foi nue ou l'état de dénuement.

3. Il est aisé de voir par le peu que je viens de dire, que l'âme ne doit point se dénuer par elle-même, mais suivre Dieu, et s’en rapporter aux personnes d'expérience lorsque l'on en a quelques-unes : on ne peut se méprendre par cette conduite.

Dieu ayant conduit l'âme quelque temps par cette foi savoureuse, il l'invite amoureusement à lui faire une remise et un abandon total de tout ce qu'elle est, à lui faire un don irrévocable de sa liberté : alors il prend possession de cette âme, il la vide, il la dénue de tout ce qui n'est point lui, de tout ce qui paraît bon et grand à ses yeux, de tous les appuis qu'elle avait dans les dons créés, etc. Il ne la vide pas cependant pour la laisser vide, mais pour la remplir de lui-même. Il ne la vide de bonnes et saintes pratiques que pour la vider en même temps de son amour-propre, de l'attache qu'elle avait à ces choses et des appropriations qu'elle s'était faite des dons de Dieu, de l'appui qu'elle avait pris dans les [213] pratiques des vertus, d'un certain mérite qu'elle croyait avoir acquis, d'une certaine enflure secrète qu'elle ne connaissait pas. Dieu sape tout jusqu'au fondement ; et afin de lui faire sentir que c'est lui qui est son Sauveur, et qu'elle n'avait rien qui ne lui appartînt, il reprend ce qui est sien. Alors l'âme, sans aucun effort ni sans qu'elle sache comment, se trouve privée de tous ces biens qu'elle possédait propriétairement, sans qu'elle puisse s'en donner aucun par tous ses efforts. Elle comprend alors qu'elle n'est que misère et pauvreté, que Dieu ne lui a fait aucun tort, qu'il la fait que reprendre ce qui était à lui, et qu'elle est restée dans la nudité, la faiblesse, l'impuissance et l'appauvrissement de tout bien.

4. Avant que l'âme puisse comprendre cela et en faire usage, combien de peines, combien de douleurs ? Elle fait tous ses efforts pour retenir ses biens, qui lui sont enlevés comme malgré elle. Elle ne cesse de combattre et de se défendre que par l’impuissance où elle se trouve de le pouvoir faire. Que de pleurs ! Que de gémissements ! Une âme est heureuse en cet état si elle trouve quelqu'un qui la porte à se laisser entre les mains de Dieu afin qu'il se fasse justice à lui-même. Car c'est alors que Dieu fait comme le jugement que l'âme : il lui ôte tout sans miséricorde, il lui fait voir jusqu'au fond de ses propriétés et de ses larcins. Alors l'âme, toute confuse, entre contre elle-même dans le parti de Dieu, et veut bien qu'il se fasse justice à soi-même : elle comprend que tous les riches meubles dont elle était ornée, n'étaient que451 des rapines. Alors elle se contente d’être dépouillée de tout, et demeure [214] tranquille dans son néant comme le lieu qui lui appartient. Et c'est alors qu'étant comme Dieu la veut, il vient en elle en magnificence, non pour la satisfaire elle-même, mais pour se contenter. Elle demeure comme à l'écart, honteuse d'avoir cru posséder quelque bien et pouvoir quelque chose ; elle laisse Dieu agir en Dieu, elle n'y prétend rien, son néant est tout ce qu'il lui faut. Et c'est le dessein de Dieu d'agir en maître dans une âme lorsqu'il la dépouille des biens qu’il lui avait donnés. Cet état est très long, et on lui donne divers noms : dépouillement, mort, anéantissement.

5. Le dépouillement commence l'état, parce que Dieu dépouille l’âme peu à peu, et parce qu'elle ne pourrait porter d'abord un dénuement trop fort. Ce qu'on appelle dépouillement, est seulement des choses qui sont ou comme étrangères à l'âme ou comme hors d’elle dans les sens et les puissances, enfin tout ce qui n'est pas essentiel pour elle, comme les dons, grâces, faveurs, vertus comprises et pratiquées avec facilité.

Ensuite on la prive de quantité de vies qu'elle avait en toutes choses, et cette privation s'appelle mort, au commencement plus légère, et ensuite plus profonde, en sorte que Dieu ne laisse pas à l'âme un respir propre, ni rien qu’elle puisse faire par elle-même, et en quoi elle était vivante. Une personne qui n'a plus de biens, ne laisse pas de vivre encore, et elle peut avoir une santé fort robuste ; mais quand on la prive des aliments nécessaires à sa santé, elle s'affaiblit peu à peu, et elle tombe dans une langueur mortelle ; ensuite la privation des choses les plus nécessaires à la vie lui cause la mort. Ainsi il y a une très grande différence [215] entre le dépouillement et la mort puisque le dépouillement ne nous ôte que ce qui est au-dehors et superficiel ; mais la mort non seulement nous arrache ce qui est de plus foncier, mais elle sépare et divise tout : non seulement toutes les inclinations, toutes les attaches, mais jusqu'à la moindre tendance à avoir et à posséder ce que l'on a perdu. Ce n'est pas assez : elle divise l'âme d'elle-même, ne lui laissant rien où elle puisse s'appuyer, ni la moindre chose en quoi se repaître. Elle fait plus : elle semble diviser l’âme d'avec son Dieu, ce qui pourtant n'est point en vérité (car l'âme n'en fut jamais plus proche qu’en cet état de mort), mais il n'y a rien pour elle qu'elle puisse voir et connaître, puisque si elle pouvait en discerner quelque chose, elle ne mourrait pas. Comme Marthe dit au Seigneur452 : Si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. Il faut donc qu’il ne reste à l'âme aucune vie, quelque petite qu'elle soit, afin que Jésus-Christ devienne sa résurrection et sa vie.

Tant que l'âme vit encore, elle sent douloureusement sa mort ; mais lorsqu'elle est morte, elle ne sent plus rien. Il lui reste néanmoins des yeux pour voir l'état où elle se trouve et celui dont elle est déchue, qui était sa vie ; mais il ne lui en reste point pour pleurer son état : à force d'avoir répandu des larmes dans tout le temps de la mort, il ne lui en reste plus à répandre. Elle devient dure et insensible, il semble qu'elle ait perdu tout être et toute subsistance, et c'est ce qu'on appelle anéantissement.

6. Vous voyez, par tout ce que je viens de dire, de quelle conséquence il est de ne se point [216] dénuer par soi-même. [Le faire par soi-même] n'est pas proprement un dénuement, puisque qui n'a rien possédé, n’a rien à perdre : c'est plutôt un état de stupidité et de fainéantise, où l'on se met soi-même, parce qu'il est plus facile à cause de la paresse naturelle, et parce que la nature craint toujours de se combattre, de se vaincre et de se surmonter. On n’aime point aller contre ses propres sentiments : la violence qu'il se faut faire n'accommode guère ; on aime une perfection aisée, qui en porte le nom sans en avoir l'effet. D'ailleurs, l'amour de la propre excellence fait qu'on se jette volontiers dans les états que tous les auteurs mystiques relèvent si fort.

7. Mais que ces personnes considèrent à quel prix on les acquiert, et ce qu'il coûte à ceux à qui Dieu les donne. Combien de croix, de douleurs et d'amertumes ? Ceux qui se mettent là par eux-mêmes, s'y trouvent bien : rien ne les combat ni les traverse. Comme ce n'est point Dieu qui les conduit, mais bien leur caprice, ils n'ont ni les douceurs de la grâce, ni ses amertumes. Ces gens-là se croient fort bien, ils sont très contents d'eux-mêmes ; ils sont enflés d'un état qu'ils regardent comme sublime, quoiqu'ils ne soient pas encore au premier alphabet de la vie spirituelle ; ils méprisent même ceux qui tâchent de trouver Dieu par les bonnes pratiques, et qui le cherchent de tout leur cœur. Ils s'érigent en censeurs de tout le monde : ils n’estiment qu’eux et ce qui vient d’eux. Au lieu que les personnes appelées de Dieu au dénuement n’ont d’yeux que pour se regarder de travers : ils ont un mépris infini pour toutes leurs œuvres ; quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils souffrent, ils [217] ne sont jamais contents d'eux-mêmes ; quand ils souffriraient les plus grands tourments, il croirait encore n'avoir rien souffert ; ils ne croient mériter que des châtiments ; ils estiment les autres bien meilleurs qu’eux ; ils se voient si bas et si petits qu’ils ont honte d'eux-mêmes. Les autres au contraire, en se nourrissant d’une vaine idée d'état sublime, ne croient pas que Dieu ait assez de récompense pour eux, quoiqu'il y ait bien à craindre pour leur salut. Cette différence, ce me semble, dans le peu que j'en ai dit, est assez pour vous guider et ne pas vous laisser méprendre. Vous avez déjà tant d'autres lumières qu'il vous sera aisé de ne vous pas tromper. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses grâces et de son amour.

*1.27. Le dénuement d'images, ou d'idées, renferme la réalité d'elles toutes.

On parle453 avec étonnement des images qui se sont trouvées représentées sur les [218] reliques du corps454 du Bienheureux Jean de la Croix quelque temps après sa mort, ce qu'on n'a jamais ouï dire d'aucun saint. Il est à remarquer que tous les écrits du bienheureux Jean de la Croix sont une doctrine mystique très profonde, qui fait voir que l'âme doit être dégagée de tout ce qui est sensible et matériel, de toutes images, même les plus sublimes, comme visions, révélations, etc., pour s'élever au-dessus de tout cela par la foi pure, nue, et dégagée d’espèces, ce qu’il appelle Nuit obscure, qu'il décrit parfaitement bien. Dieu a voulu faire voir que le détachement et l'outrepassement de toutes ces choses par la foi n’ôtait point à l'âme leur réalité ; mais seulement ce qu'elles ont de grossier et de matériel, en tant qu'elles sont à l'âme un obstacle qui l'empêche d’arriver en Dieu, notre principe et notre dernière fin. Car ces choses tenant l'âme fixée en elle-même, et embarrassée par leur multiplicité, elle ne peut voler à lui si elle n'en est séparée ; parce que Dieu est esprit, et qu'il veut des adorateurs en esprit. Dieu donc a permis que le corps du bienheureux Jean de la Croix fut imprimé au dehors de ces mêmes images, pour convaincre tous ceux qui en furent témoins et qui en ont ouï le récit, que l'impression des mêmes images sans images reste en réalité dans l'âme.

Par exemple : une personne ne se peut faire d'images de Jésus-Christ crucifié, ni enfant, etc., parce que le propre de la foi est de dérober [à l'âme] toutes espèces, images, distinction, multiplicité, pour la porter à agir avec Dieu purement et d'une manière proportionnée à ce qu'il est, (avec toutes les différence pourtant [219] qu'on y doit mettre ;) cela n'empêche pas que l'âme ne porte réellement les états de Jésus-Christ ; mais c'est sans images. C'est non seulement un goût et une inclination pour tout ce qui est des états de Jésus-Christ ; mais une réalité si grande, qu'on est incessamment crucifié dehors et dedans, portant au dehors, comme dit saint Paul455, les marques de Jésus-Christ ; et au-dedans, la participation de son calice : et ce qui est autant surprenant qu'il est certain, c'est qu'une telle âme sans savoir comment cela se fait est beaucoup plus éclairée de Jésus-Christ, que ceux qui passent leur vie à raisonner sur Jésus-Christ, qui ont des visions et s’en font des images.

Les inclinations de Jésus-Christ sont imprimées profondément en cette âme, comme l'amour de la pauvreté, des souffrances, une simplicité enfantine. Quand une telle âme n'aurait jamais été instruite en détail des pures maximes de l'Évangile, elle serait imprimée en son fond comme un cachet sur la cire. C'est ce que voulait dire l'Epoux à son Epouse dans les Cantiques456 : Mets moi comme un cachet sur ton cœur et sur ton bras ; sur ton cœur, par les mêmes inclinations que j'ai eues. Je n'ai point cherché ma propre gloire, mais celle de mon Père qui m'a envoyé : aussi une telle âme abhorre sa propre gloire plus que la mort, elle ne veut que la gloire de Dieu même à ses propres dépens. Elle apprend dans ces sacrées ténèbres457 ce que c'est que l'entière désappropriation, signifié par la pauvreté spirituelle, et le renoncement [220] à soi-même, haïr sa propre âme. L'amour pur, produit par la haine de soi-même, est infus en l'âme. L'enfance sainte de Jésus-Christ, y est de même et dehors et dedans, l'âme étant d'autant plus simple au dehors qu'elle est davantage au-dedans. Et il ne faut pas croire que cette simplicité enfantine empêche la souffrance de Jésus-Christ : nullement ; mais cette croix est portée en enfant : on n’en fait pas un grand cas en l'exprimant ; on n’en parle plus avec emphase ; mais elle est regardée comme rien de celui qui souffre, à cause de l'impression des souffrances réelles de Jésus-Christ : non en comparant les nôtres aux siennes par réflexion, mais cela est réellement imprimé dans l'âme. Il est certain que ce qu'on appelle de grandes croix, sont pour l'âme régénérée ; mais elle n'y pense pas, elle n'y fait presque point d'attention. L'impression de Jésus-Christ en elle est telle et si profonde, qu'elle ne laisse nulle place à toute autre impression : mais remarquez que ceci est sans pensée ni images.

L'Epoux dit encore à l'Epouse (dans le passage que l'on vient d'alléguer du Cantique,) de le mettre comme un cachet sur son bras ; car les impressions de Jésus-Christ par dedans passent sur les actions du dehors.

Dieu voulant donner à connaître que la voie de la foi, dont le bienheureux Jean de la Croix a tant écrit, donnait en réalité ce que les autres ont en image, permit qu'après sa mort ces mêmes images ou espèces, dont il avait été si fort dégagé lui-même, et dont il avait enseigné le détachement, fussent vues imprimées après sa mort dans toutes les parties de son corps, pour un témoignage de la bonté de la voie qu'il avait [221] enseignée lui-même, fermant par là la bouche à ceux qui s'imaginent, que pour être imprimé de Jésus-Christ et pour l'exprimer au dehors, il faille raisonner beaucoup, et étudier ces matières. Ils sont comme un peintre qui fait dans son imagination le portrait d'un grand personnage dont il a ouï parler ; ce qui a très peu de rapport et de ressemblance à lui : au lieu que la voie de la foi fait le même effet que si ce grand personnage formait lui-même son effigie dans la cire, tous les traits y seraient représentés au naturel. Je sais que tant que l'opération dure, on n'y discerne rien, mais lorsque l'ouvrage est accompli, on le voit très ressemblant, et c'est un portrait achevé. Il en est de même de la sainte Vierge et des saints : perdant les images et pensées d'eux, on éprouve une union très étroite, un goût d'inclination sans espèce, et surtout, pour ceux avec qui on a plus de conformité. De dire comment cela est, quoique sans images, c'est ce qui ne se peut ; mais on ignore pas le saint auquel on est uni de la sorte. Une simple pensée de la Vierge ou de ce saint soit comme étant au ciel, soit comme étant sur terre, réveille cela. Mais il faut être fort avancé pour que cela soit de la sorte ; car dans tout le temps de la voie on n'éprouve rien de semblable ; parce que l'âme serait arrêtée par ces choses : au lieu que l'âme arrivée en Dieu, trouve en lui sans multiplicité ce qu'elle a perdu pour le trouver seul et à l'écart : elle est en lui avec ceux qui sont passés en lui ; c'est où tout se trouve en unité. On éprouve en cet état, que la vue d'un tableau de Jésus-Christ fait l'effet du vif ; c'est-à-dire, que c'est comme toucher une corde qui est dans le plus [222] intime de l'âme, et cette corde répond, mais en manière très pure et réelle.

O si on voulait bien ne pas agir selon ses idées, ou selon celle des personnes sans expérience et qui ne sont jamais sortis de la sphère de leur propre raisonnement, quel progrès ne ferait-on pas ? Goûtez ; et vous verrez458. Si vous voulez voir avant de goûter, c'est-à-dire avant l'expérience, vous n'aurez jamais rien, et vous perdrez des biens infinis. Des gens qui n'ont jamais été en un endroit, vous assurent qu'il n'y a point de trésor en cet endroit : une multitude d'autres qui y ont été, vous assurent qu'il y en a un inépuisable, et qu'ils y ont puisé des trésors immenses ; on vous invite d'y venir et d'en faire l'expérience : vous ne voulez pas faire un pas pour cela, et vous aimez mieux mourir de faim que de vous enrichir ! On ne veut point vous tromper : Goûtez ; et vous verrez : entrez dans la proposition qui vous est faite, suivez le chemin qu'on vous montre ; et vous trouverez le ce trésor caché, qui est la perte Evangélique. Je prie Dieu de tout mon cœur de nous éclairer de ses lumières. Emitte Spiritum tuum, et creabuntur, et renovabis faciem terrae !459

Je ne pourrais encore dire comment dans cet état en Dieu on discerne les âmes et leur degré, leur fidélité ou infidélité, non par une vue objective, mais par ce goût intime, où Dieu, soulage l'âme, la remue et l'incline vers cette âme, où l'en divise et sépare. Cette inclination pour l'âme à laquelle Dieu unit, est [223] plus ou moins aperçue selon que l'âme est plus ou moins avancée. Car lorsque l'âme est perdue en Dieu avec nous, ce n'est plus un penchant ; mais un goût simple. Lorsque Dieu a beaucoup de desseins sur une âme, et qu'il veut l'avancer, il donne à celle dont il se sert pour l'attirer à lui un plus fort penchant et une tendance plus marquée, avec un instinct de se répandre en cette âme, ou plutôt d’y répandre ce que Dieu donne pour elle.

Il y a des gens à qui la communication des esprits paraît quelque chose de fort extraordinaire, cependant rien n'est plus naturel à ceux qui sont devenus esprit par la grâce de Jésus-Christ. De dire comment Dieu se fait entendre des bienheureux en manière du Verbe, et comment les pures intelligences s’entendent entre elles, c'est ce qui ne se peut ? Si deux Anges étaient à cent mille lieues l'un de l'autre, ils s'entendraient bien en un clin d'œil ; et si les esprits sur terre étaient purifiés, ils se communiqueraient de même, quoique moins parfaitement. Ce n'est point la distance des lieux qui interrompt cette communication, mais la fidélité, l'inapplication, et surtout la propriété, qui l'empêche tout à fait. Que Dieu nous purifie par son amour, et nous en rende tellement épris en lui, que nous puissions faire une expérience de ces choses plus forte que tout ce qu'on en peut dire. [224]

1.28. Rareté des Imitateurs de Jésus-Christ nu.

Jésus-Christ n'a pour tout ornement sur sa croix que sa nudité et son sang : en vain voudrait-on lui trouver un vêtement de gloire ; on ne lui en verra qu'un d'ignominie. On ne trouvera non plus en ses Epouses les plus conformes nul vêtement orné ; c'est la nudité, la souffrance et l'opprobre qui sont leur parure. Celles qui ne sont que fiancées ont des ornements d'une merveilleuse variété.

Cela se fait par théorie : on la trouve belle ; mais nul ne veut entrer dans la pratique. Sitôt que Dieu nous veut ôter notre manteau, au lieu de lui céder notre robe nous retenons ce manteau de toutes nos forces, et nous ne voulons pas qu'on nous ôte rien. Je désespère de trouver des âmes conformes à Jésus-Christ, puisque celles qu’il choisit particulièrement pour cela, ne le peuvent souffrir. S'il fallait quitter notre peau, que serait-ce ? Il nous ménage. Nous voulons bien le suivre nu, disons-nous ; dès qu'il nous ôte un bouton, nous crions. Ô si la lumière nous était donnée, nous verrions bien les fausses idées que nous avons prises, et que les voies de Dieu ne sont pas nos voies ! Mais de quoi me servirait de parler ? La voix des petits lions est étouffée, ils ne peuvent plus se faire entendre : celle du lion de Juda l'est aussi. [225]

*1.29. Touchant l'obscurité des plus grandes opérations de Dieu.

Sur ces paroles : « Je vous salue, pleine de grâce. Le Saint-Esprit vous couvrira de son ombre ; ce qui naîtra de vous sera très saint. Il possédera le trône de David son père. » - Et Marie dit : « Qu'il me soit fait selon votre parole. » (Luc I, 28, 32, 35, 38).

1. Il est question ici de la plus glorieuse ambassade qui fut jamais pour réconcilier le ciel avec la terre. Il est question du plus grand et du plus étonnant mystère qui fut jamais. Un Dieu venir épouser la nature humaine, la prendre pauvre, misérable, toute défigurée, se charger de ses dettes et épouser sa laideur, toutes ses difformités, prendre ses pauvretés et lui communiquer ses richesses, se vêtir de se laideur pour la rendre belle de sa propre beauté. Ce prodige de charité d'un Dieu s'exécute avec des paroles simples. L'ambassadeur céleste salue Marie pleine de grâce, et lui apprend le choix que le Père éternel a fait d’elle pour la rendre mère de ce Fils qu'il engendre de toute éternité. La Vierge [226] demande simplement comment un si grand mystère doit s'accomplir ? Est-ce parmi les tonnerres, les éclats, les brillants, les prodiges qui étonnent toute la nature et ne laissent douter à qui que ce soit de la vérité de ce mystère admirable? Nullement. Le Saint-Esprit vous couvrira de son ombre. Ce qui marque que tout ce qu'il y a de plus grand en cette vie est couvert et enveloppé d’ombres et de ténèbres. Dans l'ancienne Loi, Dieu couvrait le Tabernacle de nuées, et c'était la marque de sa présence. Il est écrit que Dieu a choisi les ténèbres pour sa cachette : il habite dans la nuée460.

Tout ce qu'il y a donc de plus grand n'est pas ce qui brille, mais il se passe dans l'obscurité. Ce ne sont point les visions, révélations, [les dons] brillants et le reste, qui nous donnent Dieu, mais les ténèbres sacrées de la foi, que Dieu opère lui-même. Cela se fait d'une manière si cachée que l’œil humain n’en découvre rien. La foi lumineuse cause les brillants ; mais elle ne donne pas Dieu. Il n'y a que la foi obscure, pure et nue, qui le communique. Ce qui brille aux yeux des hommes, est ce dont ils font cas ; mais que c'est bien peu de chose au prix des sacrées ténèbres de la foi !

Ceux qui ont des lumières et illustrations se croient les plus favorisés de Dieu ; et les hommes non éclairés en jugent ainsi. Ceux au contraire qui sont conduits par une voie obscure, se croient les plus misérables ; et les hommes en jugent de même. Cependant c'est tout le contraire. Convainquons-nous une bonne fois que Dieu habite dans la nuée et se communique dans les ténèbres. C'est pourquoi il a [227] voulu s'incarner, naître et ressusciter dans la nuit. Il a voulu mourir en plein jour afin que sa croix, sa honte et son ignominie fussent connues de tous ; mais le ciel ne laissa pas de se couvrir de ténèbres, le soleil éteignit tous ses brillants pour ne pas éclairer un si effroyable parricide, et en même temps pour couvrir la mort de cet homme-Dieu. Ce qu'il y a de plus grand est couvert de ténèbres ; pendant que le dehors est défiguré par les croix, le dedans est plein de Dieu, mais en ténèbres. Les croix et les amertumes de toutes manières augmentent les ténèbres de l'âme et la cachent à ses yeux et à ceux des autres. Mais quoique l'âme soit environnée de ténèbres, elle éprouve, lorsque Dieu la montre à elle-même, une grandeur, une étendue, une largeur immense quoiqu'en ténèbres. Tout ne se passe ici qu’en ombres : ce sont ombres divines qui environnent toute l'âme.

Et que produit cette ombre ? L'incarnation mystique, comme l'ombre du Saint-Esprit produisit en Marie l'incarnation réelle du Verbe. C'est dans cette ombre que nous sommes revêtus de Jésus-Christ. C'est dans cette ombre que nous sommes faits de nouvelles créatures en Jésus-Christ. C'est dans cette ombre que Jésus-Christ s'incarne mystiquement en l'âme pour être sa vie après avoir évacué la vie d’Adam. C'est dans cette ombre que la Sainte Trinité habite en l'âme. C'est dans cette ombre que nous sommes transformés en Jésus-Christ, qui est l'image du Père, selon que l'explique saint Paul461. C'est en cette ombre que, la vie propre étant évacuée, nous ne vivons plus nous, mais Jésus-Christ vit en nous : enfin la résurrection [227] mystique se fait dans cette ombre. Soyons contents de nos ténèbres et ne cherchons pas la lumière : L'Ange de ténèbres se transfigure en Ange de lumière462. Mais il n'a point d'accès dans cette ombre : l'âme y est à couvert de ses ruses et de ses artifices ; la nature n’y trouve ni appui ni nourriture : c'est ce qui la fait mourir à tout et à soi-même.

2. Qu'est-ce que la Sainte Vierge répondit à l’Ange ? Qu'il me qu'il me soit fait selon votre parole. Dans la Création, un Fiat fit toutes choses ; et dans la Rédemption, un seul Fiat a tout son effet. Le Fiat de Dieu était un Fiat d’autorité, et le Fiat de Marie marque une soumission parfaite au vouloir divin. L'âme dans ces sacrées ténèbres contracte une souplesse infinie, et est tellement dépouillée de toute volonté propre qu'elle n'a plus d'autre volonté que celle de Dieu : il se fait en cette âme un Fiat continuel, car elle est toujours soumise et prête à tout, ne refuse rien, obéit à tout ce que Dieu veut. Ce Fiat est comme dans l’essence de l'âme ; il ne se prononce plus, mais il est réel. L'âme, par la démission de son franc arbitre entre les mains de Dieu, a prononcé le Fiat de tout elle-même. Elle demeure dans son acquiescement sans le rétracter, comme Marie se contenta de ce Fiat qu'elle ne rétracta jamais : elle en accepta toutes les suites, et resta dans ce profond anéantissement où elle était lorsque le Saint-Esprit la couvrit de son nombre ; son néant augmenta toujours dans son étendue, et sa plénitude [229] de Dieu à proportion. Car ces ombres produisent l’anéantissement et l’augmentent sans cesse, aussi bien que le vide, afin que la plénitude de Dieu devienne plus abondante. Car cette plénitude est proportionnée au vide qui se fait en nous.

3. Il y a encore une chose à remarquer dans les paroles de l'Ange, pour faire voir qu'il ne faut pas s'arrêter au son des paroles intérieures et articulées, ni les prendre à la lettre. Ceux qui les auraient pris de cette manière, n'auraient point douté que Jésus-Christ n’eut dû rétablir le royaume d'Israël, et être longtemps assis sur le trône de David ; et n'en voyant pas l'effet, ils auraient regardé ces paroles comme une tromperie. Il faut voir de quelle manière la Sainte Vierge les reçoit : dans une mort entière et un anéantissement parfait. Elle laisse à Dieu le soin de l'interprétation. Elle croit d’une foi aveugle ce qu'on lui dit, laissant tout en la main de Dieu. C'est comme doivent faire les personne qui ont des paroles intérieures : elles veulent voir l'effet entier de ces paroles selon la lettre, et se trompent beaucoup, au lieu de laisser tout entre les mains de Dieu. De plus, il ne faut pas travailler à leur exécution, comme font la plupart des personnes qui en ont, ce qui fait qu'elles prennent le change. Il faut laisser à Dieu l'exécution de toutes choses : il fera réussir ce qu'il a voulu exprimer, selon sa volonté, quoique dans un sens très caché. C'est là qu'il n'y a point de tromperie ni de méprises. Les paroles intérieures prises ainsi ne nuisent point : le Démon ne se mêle point de les contrefaire, parce qu'il voit qu'il y perdrait ses peines, à cause que l'âme, ne s'y arrêtant point, reste dans la volonté de Dieu ; au lieu que, lorsqu'on s'y arrête, le Démon se joue de ces personnes, leur fournit de quoi s'exercer, se tromper et [230] tromper les autres. Ceci est d'une extrême conséquence. Je prie Dieu d'éclairer ceux qui s'y arrêtent, et qu’ils suivent l'exemple de la Sainte Vierge. Amen, Jésus !

*1.30 Avantages de la bassesse et du rien.

Sur ces paroles : quia respexit humilitatem ancillæ suæ : car il a regardé la bassesse de sa servante. Luc 1, 48.

Dieu le Père regarde Marie, et ce regard produit le Verbe dans son sein. Ce Dieu qui regarde les choses basses, comme dit l’Ecriture463, ayant vu Marie la plus anéantie des pures créatures, Il la regarde avec complaisance dans cet état bas et ravalé, et ce regard de complaisance et d’amour produit l’incarnation réelle du Verbe en elle. La disposition la plus propre à l’Incarnation mystique est donc l’anéantissement. Dieu regarde avec complaisance une âme anéantie, et ce regard produit l’incarnation mystique, ou comme dit Saint Paul, la formation de Jésus-Christ en nous464. C’est pourquoi l’Ecriture dit encore : Toute colline sera abaissée, et toute vallée sera remplie465. Dieu prend plaisir d’abattre ce qui est élevé, de quelque élévation que ce puisse être, soit dans la nature, soit dans [231] la grâce, mais Il remplit de Lui-même ce qui est humble, ravalé et vide.

Toute voie qui nous déprend de nous-mêmes, qui nous vide de notre plénitude, soit selon la nature, soit selon la grâce, est donc la meilleure et la plus agréable à Dieu. Ce qui nous anéantit devant Dieu, devant les hommes, et à nos propres yeux, est la plus sûre voie, quoique non pas la plus agréable à l’homme, qui veut toujours subsister en quelque chose, soit en soi, ou dans les autres, d’une manière ou d’une autre. S’il renonce à la nature, soit par la pénitence, soit d’une autre manière, c’est pour mieux subsister dans la grâce. Nul ne veut n’être rien, rien, rien, et cependant c’est sur le rien que Dieu fait les plus grandes choses, parce qu’il en a toute la gloire. Le rien ne dérobe rien, ne s’attribue rien, n’usurpe rien, ne prétend rien ; il ne croit rien mériter. Le rien n’attend rien de soi, n’en espère rien. Le rien reste dans son rien, non pour être quelque chose, mais pour rester dans le rien. C’est ici où le seul honneur et la seule gloire de Dieu habite.

*1.31 Vicissitude d’élévation et d’abaissement.

Sur ces paroles : Vous m’avez élevé jusqu’au nues ; puis vous m’avez brisé tout [232] entier. Job 30, 22. Et ces autres : Il s’assiera solitaire, et s’élèvera au-dessu de soi. Lam. de Jer. 3, 28.

Dieu commence par combler l’âme de grâces : ce ne sont que lumières et ardeurs, on monte incessamment de grâce en grâce, de vertus en vertus, de faveurs en faveurs. Ce sont tous les jours de nouvelles élévations et de nouvelles lumières. Mais lorsque l’âme a monté jusqu’à une certaine période, qui est bien exprimée par les nues - car cette élévation n’est point au ciel, puisque nul n’y est monté que celui qui est premièrement descendu466 -, lors donc qu’elle est élevée jusqu’aux nues, l’obscurité se présente, et la lumière disparaît.

Or il est à remarquer, que plus l’âme a été élevée, plus sa chute est profonde : l’une se mesure par l’autre. Lors donc qu’elle a rencontré l’obscurité de la nuée, son élévation est arrêtée : ascendit et descendit467. Les uns descendent insensiblement. Mais il y en a que Dieu semble précipiter du haut en bas et briser tout entier comme Job, dont les disgrâces furent si précipitées qu’il n’y avait aucun intervalle entre l’une et l’autre de sorte que ces personnes peuvent dire avec le Prophète : « Il n’y a pas une partie saine en moi, tout mon corps n’est qu’une plaie, mes os sont brisés et fracassés de ma chute, je ne puis me relever ni faire un pas468»

Que dois-je donc faire en cet état? Demeurer dans l’état déplorable où je suis, jusqu’à ce qu’une main secourable m’en retire. Toute ma force m’a abandonnée. Au commencement de [233] ma chute, j’ai fait des efforts pour me relever ; mais voyant que cela m’était impossible, et que mes efforts ne servaient qu’à m’affaiblir davantage, je suis resté en paix dans ma douleur, attendant avec grande patience ; et le Seigneur s’est enfin rabaissé jusqu’à moi469.

Il y a cette différence entre le pécheur et le juste que Dieu exerce par des tentations, des peines, des expériences de sa misère : que le premier, quoique pécheur, retournant à Dieu de tout son cœur, est exaucé ; Dieu lui pardonne tous ses péchés et l’en délivre en même temps. Mais le juste exercé éprouve que plus il prie et se donne à Dieu du fond de son cœur, plus ses maux croissent. Saint Paul dit à cet affligé pour sa consolation : J’ai prié trois fois et il m’a été dit : ma grâce te suffit470. Si cet affligé entendait cette même parole, il ne serait point affligé, mais quoique Dieu l’ait dite à saint Paul et qu’il ait porté saint Paul à l’écrire pour notre consolation, il ne la dit point à l’âme. Ses maux croissent chaque jour, ses plaies semblent devenir des ulcères incurables ; ce sont des plaies qui ne sont point bandées, où la pourriture se met, parce qu’on n’y apporte point de remède ; elles ne sont point pansées, Celui qui seul le peut faire en détourne les yeux. Que faire donc en cet état ? Si je pense remonter au lieu d’où je suis descendu, une main puissante me précipite plus fortement : je tombe de précipice en précipice, d’abîme en abîme, un abîme en attire un autre.

Que fera donc ce juste affligé ? Il fera ce que dit le prophète : il s’assiéra solitaire, il s’élèvera au-dessus de soi : sedebit solitarius et elevabit [234] super se471. C’est-à-dire qu’il se reposera dans la douleur et s’y assiéra par un abandon de tout lui-même entre les mains de Dieu. On peut bien dire qu’il est solitaire, puisqu’il est privé au-dehors et en apparence des divines vertus, qui étaient ses fidèles compagnes : il est privé de tout bien apparent, séparé de tout. Et enfin il devient tellement solitaire qu’il se sépare de soi-même. Il s’élève aussi de soi en bien des manières, ne se laissant point aller à la réflexion, à l’agitation, au trouble.

On s’élève au-dessus de soi, abandonnant tous ses propres intérêts pour entrer dans ceux de Dieu, ne voulant plus que Sa gloire et l’intérêt de Sa divine justice. On s’élève au-dessus de soi en se quittant soi-même par un désespoir absolu de trouver aucun bien en soi. On n’y en cherche plus, on trouve en Dieu tout ce qui nous manque : ainsi on s’élève au-dessus de soi par un amour de Dieu très épuré et par une sainte haine de soi-même. On s’élève au-dessus de soi en se perdant en Dieu, après s’être quitté soi-même. Ainsi on peut dire que nul n’est monté, que celui qui est auparavant descendu. Au lieu de cette première montée jusqu’aux nues, on monte en Dieu même et, de même qu’on était descendu à proportion de ce qu’on était monté, on monte ici à proportion de ce qu’on était descendu.

Ne croyez pas, mes chers enfants, que vous puissiez atteindre Dieu par l’élévation, mais bien par les plus extrêmes abaissements. Le Fils de Dieu s’est anéanti soi-même, prenant la forme de serviteur472, Il a passé par les plus extrêmes souffrances, par les plus étranges opprobres et ignominies, [235] pour nous apprendre la route que nous devons tenir pour arriver à Lui. Il s’est anéanti pour venir à nous. Il n’y a que le plus profond anéantissement qui puisse nous faire retourner à Lui. Ne nous flattons point, ne nous flattons point : toute autre route nous égare, tout autre sentier nous abuse. Ne tendons qu’à n’être rien et par la tendance à être anéanti, nous tendrons véritablement à Dieu. Dieu résiste aux superbes473. Elevez-vous tant qu’il vous plaira, Dieu sera infiniment élevé au-dessus de vous. Mais si vous êtes bien petits, bien simples, bien anéantis, bien rien, Il se précipitera, pour ainsi dire, en vous : plus vous serez abaissés, plus tôt vous Le trouverez. Laissez-vous entraîner à la pente rapide de l’humiliation, c’est où vous trouverez Dieu. Pour vous élever au-dessus de vous-mêmes, il faut vous abaisser en-dessous de tout. Vous trouverez certainement Dieu où vous vous serez quittés vous-mêmes.

Que ce langage est barbare aux amateurs d’eux-mêmes ! Qu’il est peu entendu, et peu goûté ! Mais qu’il est naturel, doux et suave à ceux qui aiment Dieu comme Il veut être aimé, et comme Il mérite de l’être ! Je ne dis pas autant qu’Il le mérite ; car il faudrait être Dieu pour L’aimer de la sorte. Mais L’aimer de Son amour même : d’un Amour pur, net, droit, dégagé de tout propre intérêt, de tout retour sur soi et de rapport à soi. C’est où je vous désire, mes enfants. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen, Jésus !

1.32. Dieu glorifié par Jésus-Christ. Paix à la bonne volonté de l'homme.

Sur ces paroles : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux ; et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Luc 2,14.

À la naissance de Jésus-Christ les Anges annoncent la gloire du Dieu très haut. Il est certain que Dieu, tout Dieu qu'il est, ne pouvait avoir une plus grande gloire que l’extrême abaissement où le Verbe Jésus-Christ, s'était réduit se faisant homme. Mais, ô divin Verbe, votre Père n’était-il pas autant glorifié en vous lorsque vous étiez dans son sein ; et cette génération éternelle n'est-elle pas la plus grande gloire de Dieu en Dieu ? Oui ; mais cette gloire était égale entre lui et moi. Il ne commandait qu'à des hommes et à des Anges, créature si infiniment disproportionnées à leur Créateur ; mais après que je me suis fait homme, un Dieu a obéi à un Dieu, et lui a été assujetti, un Dieu est fait homme petit, pauvre et [237] souffrant, un Dieu est abaissé jusqu'à l'excès devant un auquel il était égal en toutes choses. C'est une économie de la Sagesse d'autant plus admirable, qu'elle est plus incompréhensible. C'est cet abaissement d'un Dieu fait homme, qui a élevé l'homme jusqu'à Dieu. S'il a fallu l'abaissement d'un Dieu pour rendre une gloire infinie à Dieu, il faut que l'homme s'abaisse au-dessous du néant pour ne le point déshonorer, et pour lui rendre l'hommage qui lui est dû selon notre portée.

Or c'est cette gloire admirable que Dieu possède en lui-même de toute éternité, et qu'il trouve uniquement dans le Verbe fait chair, qui donne la paix aux âmes de bonne volonté. Qui sont ces âmes de bonne volonté ? Ce sont celles qui n'ont point d'autre volonté que celle de Dieu, étant certain qu'il n'y a point d'autre volonté qui soit bonne que celle-là. Ce sont les âmes qui ont perdu leur propre. Et comment ont-elles la paix ? C'est que rien ne cause tant de paix à une âme que la destruction de la propre volonté. Dès qu’il n’y a plus de propre volonté, il n'y a plus de propre intérêt : ainsi le seul intérêt de Dieu seul, sa gloire infinie, son bonheur, son bon plaisir, devient l’unique intérêt de l'homme qui a perdu son propre dans la volonté de Dieu, et son âme même par un écoulement mystique dans son Etre original.

C'est donc là l'homme de bonne volonté et à qui Jésus-Christ en venant sur la terre a apporté la paix. Si l'homme dit qu'il est homme de bonne volonté, et qu'il ait encore quelque intérêt propre, quel qu'il soit, il se trompe ; car il possède encore sa volonté. Et comme il n'y a que la volonté de Dieu qui soit bonne, tant [238] que la nôtre subsiste elle est dépravée, et l'est plus ou moins qu'elle est plus éloignée de celle de Dieu. Elle commence à participer en quelque manière à celle de Dieu quand elle commence à se résigner et à se soumettre : elle devient meilleure lorsqu'elle lui devient conforme et uniforme ; et elle est rendue parfaite et bonne lorsqu'elle s'est écoulée avec tout son propre dans la volonté divine et souveraine, en sorte que la volonté de Dieu semble subsister seule dans cette âme. C'est cette volonté réelle et substantielle dont je parle ; et non de cette volonté animale, qui est plutôt un instinct qu'une volonté.

Ce sont ces personnes qui sont vraiment pacifiques. Elles ont la paix avec Dieu et en elles-mêmes, ou plutôt, par la destruction du moi leur paix est en Dieu ; elle l’ont autant qu'il est en elles avec le prochain. Mais comme les volontés des hommes sont diverses, il ne dépend pas de soi de l'avoir avec des gens si opposés.

Pour ceux qui sont dans leur Etre original, où qui en approchent de près, leur paix et leur union est entière : plus ils approchent de leur fin, plus leur union croit, jusqu'à ce qu'étant perdu dans cette fin ils ne font plus qu'une seule et même chose. Il n'y a plus de propriété, il ne peut y avoir de division, mais mêmeté [et unité,] comme l'océan est un contenu de gouttes d'eau qui font un tout immense.

C'est ce qui faisait dire à Jésus-Christ474 : On connaîtra que vous êtes les disciples si vous ne vous aimez les uns les autres ; et au disciple bien-aimé475 : Mes petits-enfants, aimez-vous les uns les autres, de cette charité unissante qui exclut [239] toute propriété. Plusieurs âmes bien désappropriées, seraient dans une union admirable, comme dans le ciel. C'est pourquoi Jésus-Christ, après avoir ordonné de s'aimer les uns les autres, fait cette admirable prière476 : Mon père, qu'ils soient un comme nous, et que tout soit consommé dans l'unité.

C'est à quoi cette charité, qui est le fruit d'une entière désappropriation, nous conduit tous. Remarquer que saint Jean dit477 : Mes petits enfants. Être enfant, et petits-enfants, c'est la plus grande disposition à l'humilité. Les enfants s'aiment, et n’ont rien de propre. Gloire donc au plus haut des cieux ; paix aux hommes de bonne volonté ! Amen, Jésus !

*1.33. Jésus-Christ libérateur de la mort et de l'enfer intérieurement.

Sur ces paroles : Ô mort je serais ta mort ; ô enfer, je serais ta morsure. Osée 13,14.

Comment l'Ecriture parlant de Jésus-Christ dit-elle ces paroles, et comment doivent-elles être entendu ? Jésus-Christ a été la mort de la mort même, lorsqu'après avoir resté trois jours dans son sein, il tire une nouvelle [240] vie de la mort même. Comme la mort arrache nécessairement la vie pour être appelée mort ; on peut dire très véritablement que la vie, qui est sortie de la mort, est la mort de la mort : car la mort perd sa qualité de mort par la vie nouvelle que Jésus-Christ a reprise dans son sein ; comme la vie perd sa qualité de vie lorsqu'elle se trouve absorbée par la mort, et qu’elle n’est et ne peut plus être vivante que par la résurrection. Il en est de même en nous : lorsque nous sommes assez heureux pour nous livrer à une mort entière ; cette mort nous ôte peu à peu notre vie prise en Adam, l'éteint, et nous en sépare.

Or comme il n'y a que Dieu qui nous puisse faire mourir à nous-mêmes, et par des moyens entièrement opposés à nos idées de mort ; il vient être la mort de la mort en deux manières, et en deux temps différents.

La première est, lorsque nous travaillons à nous mortifier nous-mêmes par des règles que nous nous imposons, et par certaines pratiques, qui ne peuvent avoir plus de valeur que la source dont elles partent, qui est la volonté de l'homme. Or comme cette mortification est formée par notre propre esprit, et qu'elle est effectuée par notre propre volonté, loin de faire mourir l'un et l'autre, elle leur sert de nourriture, augmentent leur vie, et met par là un très grand obstacle à la destruction du vieil homme ; quoique l'homme qui la pratique s'imagine tout le contraire. Que fait Jésus-Christ ? Il vient être la mort de cette mort ou mortification : il détruit ces mortifications de choix, pour nous faire entrer dans la volonté de Dieu, qui nous mortifie à sa mode, et nous fait mourir efficacement à [241] la vie d'Adam, que nous ne pouvons jamais détruire d'une autre sorte qu'en laissant opérer alors la destruction du vieil homme. Pour cela il faut donc nous abandonner absolument à sa conduite.

Nous appelons cet abandon perte, parce que nous nous perdons à notre propre conduite pour entrer dans la conduite de Jésus-Christ, qui est si différente de la nôtre, que nous en perdons même les traces, comme nous n’en avions jamais conçu les idées. Tout ce qui surpasse l'esprit de l'homme, le déroute et l'étourdit : il ne peut y atteindre par aucun raisonnement. Il n'y a que la foi qui en découvre quelque chose. Elle fait, qu'il s'abandonne d'une manière cachée à cette conduite adorable, qu'il ne peut ni ne veut pénétrer ; et de cette sorte il meurt peu à peu par tout ce que la providence permet lui arriver.

Lorsqu'il est dans l'entier abandon, dans la nudité [et mort] totale de toutes vues et opérations propres, perdu sans réserve à toute propre conduite ; Jésus-Christ vient en la seconde manière être la mort de la mort. C'est que cette âme étant arrivée à une mort entière, sans espérance de revivre jamais, couchée pour ainsi dire, dans son sépulcre, Jésus-Christ vient être la mort de la mort, lui rendant une nouvelle vie en lui.

Vous remarquerez que Jésus-Christ doit être et doit faire tout cela, et que nous ne devons pas être si hardis que de mettre une main grossière à son ouvrage. C'est pourtant ce que l'on fait chaque jour. On se reprend ; on croit mieux faire que Dieu ; on ne s'abandonne point à lui ; on veut voir où il conduit ; et il veut que [242] sa conduite soit cachée à l'esprit humain. Il fait semblant de nous égarer de toute route, de tout sentier, pour éprouver notre fidélité et si nous ne prendrons point intérêt pour nous-mêmes ; il nous mène par des précipices où nous semblons rouler, parce que nous ne voyons pas sa main cachée autant que secourable, qui empêche que nous ne nous blessions, comme il est dit dans l'Ecriture478, qu'il met sa main sous nous, afin que notre pied ne se blesse point contre la pierre.

Comment notre pied peut-il se blesser contre la pierre ? C'est lorsque nous détournant de la conduite de Dieu, nous nous attachons aux choses de la terre. Ce qui est d'autant plus facile, que dans le chemin de la mort il n'y a que des douleurs sans consolation, que la révolte des passions ; on a peur ; et l'on se tire de la conduite de Jésus-Christ pour se conduire soi-même ; il retire sa main, et alors on tombe, on se brise. En effet, on n'arrive jamais alors à la mort de soi-même, et Jésus-Christ ne devient pas notre vie. Nous passons notre vie à faire et défaire ce que nous avons fait. L'homme est si amoureux de sa propre opération, qu’il ne voit comme bon que ce qu'il fait ; quoique ce ne soit que comme une toile d'araignée auprès des ouvrages admirables de la divine Sagesse.

Rien ne blesse plus le cœur de Dieu que de voir que lorsqu'il a donné à l'âme un avant-goût de l'abandon et les prémices de cette lumière, elle veut néanmoins rentrer dans sa propre conduite. C'est alors que Jésus-Christ dit : Ô enfer, je suis ta morsure ; puisque tu veux me faire servir à tes desseins. Ce terme à la lettre [243] s'entend de Jésus-Christ, lorsqu'il descendit au limbes. Il s'entend aussi de la conduite de Jésus-Christ sur l'âme, qu'il prend plaisir à conduire comme son Créateur et Rédempteur, et que lui seul peut conduire efficacement. Lorsque cette âme se retire de la conduite de Jésus-Christ sous bon prétexte, elle entre dans une espèce d'enfer, dont Jésus-Christ la retire ; sans quoi, elle y resterait toujours.

Ce qui est étonnant, c'est que l’âme conduite par Jésus-Christ trouve une profonde paix dans les précipices ; mais que dans sa conduite propre, dans ses réflexions, quand bien même elle ferait les plus grandes œuvres, elle n'a point cette paix que Jésus-Christ promit à ses apôtres ; mais plutôt une certaine agitation profonde et cachée, qu'elle tâche d'étourdir par d'autres œuvres, et par une plus forte activité. Je prie Dieu de faire entendre à ceux pour qui j'écris cela ce que je veux dire.

1.34 le principe du Dragon est l'élévation ; celui de l'Agneau, l'anéantissement.

Le Dragon prend souvent479 les cornes de l'Agneau : on ne le connaît qu'à la voix. [244] le Dragon dit480 : Je serais semblable au Très-haut); l'Agneau dit481 : Je ne cherche point ma propre gloire ; mais celle de celui qui m'a envoyé.

Le Dragon dit482 : J'établirai mon trône dans le ciel ; l'Agneau, [par saint Paul483] qu'il s'est anéanti soi-même, prenant la forme de serviteur.

Le Dragon : Je dominerai par tout ; l'Agneau, qu'il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.

Le Dragon : Je suis le Prince, si tu veux m'adorer je te donnerai ce que tu vois484 ; l'Agneau : Je suis un ver, non un homme ; mais l'opprobre des hommes, et le mépris du peuple485.

Celui486 qui s'estime quelque chose n'étant rien, celui qui aspire d'être quelque chose, tient le langage du Dragon, quand même il paraîtrait avoir les corps de l'Agneau. Celui qui demeure dans son néant, qui ne veut et ne prétend rien pour soi, parle comme l'Agneau. Celui qui n'a point d'autre contentement que le contentement de Dieu en lui-même et pour lui-même, est de l'Agneau ; celui qui aime sa misère, et qui glorifie Dieu par sa propre destruction, est de l'Agneau.

On en voit qui quittent facilement les grandeurs de la terre ; mais c'est pour être grands devant Dieu ; pour être spirituels : c'est pour établir plus finement l'amour-propre, comme ce philosophe qui foulait aux pieds la vanité par un excès de vanité. D'autres plus simples, veulent être saint, et pense glorifier Dieu par leur sainteté. Les enfants de l'Agneau font hommage à la sainteté de Dieu, et chantent, [245] Tu solus sanctus487 ; Non nobis Domine, non nobis : [vous seul êtes saint : non à nous, seigneur, non à nous ; mais à vous la gloire.]488. Les premiers montent de vertu en vertu. Les enfants de l'Agneau descendent jusques dans l'abîme de leur néant : ils savent que nul n'est monté que celui qui était auparavant descendu489. Qui est-ce qui est descendu ? L'Agneau, qui est descendu du ciel en terre. Les créatures ne peuvent descendre : elles sont sorties de la terre. Disons donc premièrement, Gloria in excelcis Deo490 ! Et nous pourrons dire ensuite, Paix aux hommes de bonne volonté.

Oui, les hommes de bonne volonté ont toujours la paix. Qu'est-ce qui rend nos volontés bonnes ? C'est lorsque n'étant plus en nous par nulle propriété, elles sont passées en Dieu. Or c'est une suite nécessaire, que lorsque nous chantons efficacement, Gloria in excelcis Deo, ne voulant rien que la seule gloire de Dieu, sans nous regarder nous-mêmes, nos volontés, comme dit David491, sont devenus merveilleuses. Ces âmes ont certainement une paix ferme, exempt de tout trouble. Qui est-ce qui trouble, qui est triste, qui rétrécit le cœur ? C'est la volonté ; c'est lorsque nous voulons ce que nous n'avons pas, même dans le bien-être ; ou que nous ne voulons pas ce que nous avons, même nos défauts.

Pour que notre volonté soit bonne, il faut que tout cela soit banni, et que nous venions à perdre notre volonté dans celle de l'Agneau, qui venant sur terre a dit pour lui et pour tous ses enfants492 : Il est écrit, à la tête du livre, que [246] je serais votre volonté. C'est le principe de tout, que l'assujettissement à la volonté de Dieu. Qu'est-il dit ensuite ? Les victimes ne vous sont plus agréables, ces œuvres propriétaires ; mais vous m'avez donné un corps pour être la victime de votre justice. J’ai dis : me voici, et ceux que vous avez donnés. Je les instruirai à faire votre volonté sur terre, comme elle est faite au ciel ; et je les rendrai en moi victimes de votre justice. C'est ainsi que se fera le sacrifice du matin et du soir ; du matin, par la perte de toutes leurs volontés avec la mienne en vous ; du soir par la souffrance tant intérieure qu'extérieure que je leur enverrai, par une entière destruction de tout eux-mêmes : car le sacrifice n'est pas parfait lorsque la victime n'est pas entièrement détruite. C'est seulement ce sacrifice qui peut être perpétuel ; ainsi qu'il est parlé tant de fois dans l'Ecriture du sacrifice perpétuel. Tous les autres, soit de l'ancien ou du nouveau Testament, ont eu des intervalles ; mais celui-là n'en peut avoir en Jésus-Christ. C'est cet Pâque et passage de notre volonté en lui, qu'il désirait493 si fort de manger avec ses disciples : c'est ce qu'il désire de tous.

Lorsque l'âme est arrivée au sacrifice perpétuel par la perte et l'entière destruction de tout elle-même, elle trouve le sabbat éternel, dont l'autre sabbat n’est que la figure. Car croyons-nous que Dieu se contente de la cessation d’un ouvrage extérieur ? C'est la cessation de toutes nos œuvres qu'il veut, afin d'entrer dans son domaine sur nous, notre propre action étant un obstacle à la sienne. Il faut entrer dans ce sabbat éternel, par la cessation de toutes [247] nos œuvres, et la destruction de tout ce que nous sommes.

1.35. L'orgueil est le caractère du Démon et des siens ; l'humilité, celui de Jésus-Christ.

Sur ces paroles : Il est le père des enfants d'orgueil. Job 41,25.

Si le Démon est le père des enfants d'orgueil, et si Jésus-Christ est le père de ceux qui sont petits et humbles de cœur, il est aisé de voir à qui nous appartenons. Ce qui donne le plus de prise au Démon c’est l'orgueil et la superbe. Le Démon est continent, il souffre, il jeûne ; mais il ne saurait être humble ; il ne peut aimer Dieu ; parce que l'amour est la fille et la mère de l'humilité. Toutes les personnes superbes sont certainement possédées de l'Esprit malin ; mais la superbe qui fait le plus ressembler au Démon, et qui lui donne plus de prise sur nous, est la superbe spirituelle.

Le Démon n'a pas l'orgueil fade de la plupart des hommes ; mais cette superbe d'esprit qui a voulu s'égaler à Dieu. C'est la source de la vaine gloire et des usurpations ; car tout le [248] soin de ce père des enfants d'orgueil est, de l'inspirer aux hommes. L'ambition, l'avarice, etc., sont les causes pour lesquelles on s’unit à ce père malheureux : c'est l'élèvement qui nous perd, et qui lui donne tant de pouvoir sur les hommes.

C'est pourquoi Jésus-Christ, père des simples et des petits, est venu dans l'humilité, la pauvreté et la bassesse, pour détruire ce père des enfants d'orgueil, et apprendre à ses petits enfants les caractères qu'ils doivent avoir pour lui appartenir. Or pour porter le caractère de ses enfants, l'humilité, la petitesse, la simplicité est nécessaire : c'est ce qui distingue les enfants de Dieu d'avec ceux du Démon. Si nous voulons que le Démon n'ait point de prise sur nous, demeurons en notre place ; et nous ne le craindrons pas ; mais pour peu que nous nous en retirions, et que nous voulions être quelque chose, il prend sur nous un pouvoir tyrannique, il nous assujettit, il nous fait faire ce qu'il lui plaît, il nous retire du domaine de Jésus-Christ ; et c'est ce qu'il essaie d'abord.

La puissance du Démon et très étendue : mais il ne peut rien sur l'âme humble et petite ; parce qu'il ne peut avoir aucun pouvoir sur l'homme assujetti à Jésus-Christ. C'est nous qui lui donnons tout le pouvoir qu'il a sur nous. Il y a des malheureux sur lesquels il a un entier pouvoir parce qu'ils se sont donnés entièrement et volontairement à lui. Ce ne sont pas de ceux-là dont je veux parler, ni des possédés, dont il peut assujettir le corps sans nuire à l'âme ; mais des pécheurs, et surtout des superbes, qui deviennent souvent le jouet du Démon pendant que les hommes les admirent. Évitons toutes [249] hauteur, toute ambition ; et le Démon n'aura aucune prise sur nous : lorsque nous serons véritablement assujettis à Jésus-Christ par un profond anéantissement, nous ne craindrons pas cet adversaire.

Ô Jésus, lumière de mon cœur et sources de ma vie ! Rendez-moi si petit, si rien, que le Démon ne m’aperçoive même pas. C'est l'avantage qu'il y a de marcher par le petit sentier de la foi. Sa petitesse fait que l’ennemi n’en fait pas de compte ; il est si obscur qui ne le discerne point. Il discerne ce qui brille et ce qui est élevé ; il ne remarque pas ce qui est insensible, impalpable, ce qui ne laisse point de trace ; A l'obscur ; mais hors de danger, dit le bienheureux Jean de la Croix. Ô aimable petitesse, avec toi je ne crains rien ! Heureux néant, en toi je suis à couvert de toute attaque ! Je suis en sûreté, je t'ai choisi pour ma demeure : haec requies mea494, c'est mon lieu de repos, ma consolation. Ô obscurité, tu es ma lumière ! O nuit, tu es mon guide et mon flambeau ! Ô petitesse, ô faiblesse, vous êtes ma force ! C'est vous qui me garantissez de l'élévation, et m'empêchez d'appartenir au père des enfants d'orgueil, et vous me faites appartenir au petit et humble Jésus !

Jésus a témoigné toute sa vie une extrême opposition pour la superbe. Dans le temps qu'il reçoit les pécheurs avec bonté, son zèle est toujours allumé contre les Pharisiens, qui gagnaient tout le monde par un extérieur affecté : dans le temps qu'il dit495, Bienheureux sont les pauvres d'esprit, il dit496 : Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ; qui nettoyez le dehors du [250] plat ou de la coupe tandis que le dedans est plein de rapines. Malheur à vous, qui imposez aux autres un fardeau que vous ne voulez pas toucher du doigt ; qui dites497 à votre frère : venez, que je vous ôte le fétu que vous avez dans l'œil, tandis que vous avez une poutre dans le vôtre, ôtez premièrement cette poutre, et puis vous ôterez le fétu de l'œil de votre frère. Quelle est cette poutre sinon l'orgueil ? Quel est le fétu sinon les défauts extérieurs ?

Entrons dans les vues de Jésus-Christ, marchons par le renoncement et les croix de chaque jour que sa main nous prépare, et nous serons à couvert de cette épouvantable vae [malheur] qui remplit l'âme de terreur. Soyons aussi petits, que nous parvenions jusqu'à la qualité de ses enfants. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen, Jésus !

*1.36 Perte de tout pour passer en Dieu et y trouver tout.

[251] Vous désirez que je vous explique quelle est cette perte dont je parle en tant d’endroits. Il y en a deux : la première conduit nécessairement à la seconde, et la seconde est une suite de la première et en dépend si absolument qu’elle ne peut arriver en cette vie sans elle. Il y a plusieurs degrés dans la première perte, où il faut nécessairement passer pour se perdre en Dieu, qui est la seconde.

L’ordre de la première commence par un détachement général de tout ce qui est hors de nous, sans rien excepter. Et c’est le premier pas qui est connu de tout le monde, et dont tous conviennent. Peu le pratiquent néanmoins, et ceux qui le pratiquent passent pour des saints et se croient souvent eux-mêmes au sommet de la perfection. Plût à Dieu qu’il y en eût bien de cette sorte ! Par les choses hors de nous, j’entends les biens, les honneurs temporels, la faveur des amis, la magnificence, le faste, la réputation même d’homme vertueux, enfin tout ce qui n’est pas nous-mêmes. Une autre perte est quand non seulement on est détaché de ces choses en les possédant, mais lorsqu’on en est dépouillé réellement : on connaît alors le détachement par le plus ou moins de peine qu’on a dans leur perte réelle, car celui qui y tient beaucoup, en souffre beaucoup. Celui qui y [252] tient peu, en souffre peu, mais celui qui en est parfaitement détaché, n’en souffre rien du tout : c’est un gant qu’on lui ôte au lieu qu’on arrache la peau aux premiers.

Comme nous sommes composés de corps et d’esprit, de partie supérieure et d’inférieure, il y a aussi des pertes conformes à ces choses. La perte de la beauté, de la santé, mille choses qui défigurent la première et qui dérangent l’autre. Il y a des femmes si attachées à leur beauté, à leurs grâces extérieures, qu’elles aimeraient autant perdre la vie que la beauté. Il y a des personnes qui paraissent en être détachées, mais qui en souffrent infiniment lorsque quelque accident la leur enlève ; d’autres qui l’ayant regardée comme un obstacle et un sujet de tentation, la perdent non seulement sans peine, lorsque Dieu la leur ôte, mais aussi avec joie. Par rapport à la beauté, on entend aussi les attaches aux parures, à l’ornement, être bien mise. On entre en chagrin lorsqu’on ne se croit pas si bien à son avantage qu’on le désire. Mais celui qui ne tient point à la beauté, ne tient point à ces choses, et s’en met fort peu en peine. Ce détachement empêche les dépenses excessives, et met en état d’assister les pauvres. Il y a des personnes qui ont une négligence affectée, qui, sous un habit de serge, couvrent une vanité bien plus raffinée que cette vanité extérieure : ce ne sont pas ces personnes qui entreront dans la voie de la perte, et je ne parle pas pour elles. Une troisième perte est pour la santé, et même pour la vie. On remarque que les personnes dévotes ont plus d’inquiétude, de précaution, d’attention sur leur santé que les autres, et qu’ils craignent plus la mort. Il faut être détaché [253] de tout cela. Ce détachement s’appelle mort et perte, l’âme se laissant entre les mains de Dieu pour toutes ces choses. Il y a aussi, pour ce qui regarde le corps, la privation des aises, des commodités, des plaisirs que les hommes appellent permis ; une mort entière sur tout cela et sans relâche. Il faut aussi mortifier tous les sens, le goût, la vue, etc.

Il y a le détachement de tout ce qui appartient à l’esprit, qui fait le quatrième ; et de celui-là il y en a de deux sortes. Le premier est le détachement des vaines sciences, vaines occupations, faux raisonnements, mille curiosités, raisonnements inutiles ; être détaché de tout ce qui orne l’esprit et le fait briller, être content que Dieu fasse perdre toutes choses, être méprisé des beaux esprits du siècle, dont toutes les conversations les plus spirituelles sont de vrais riens. La seconde chose est d’être détaché des lumières sublimes, des hautes connaissances, de tout ce qui brille et satisfait l’esprit humain, lumière, visions, illustrations, etc. pour entrer dans la pauvreté d’esprit : ce qui s’appelle perte, dépouillement, nudité ; et c’est la foi qui sape ces choses, et les fait perdre à l’âme. Elle perd jusqu’à la facilité d’appliquer son esprit à Dieu ; il faut qu’elle meure, et qu’elle laisse la foi opérer dans son esprit, ce qui produit la suprême vérité, qui étant simple, pure et générale, est sans nul brillant. Mais il faut parler à présent de la perte de ces choses, sans en venir encore à ce que cette perte opère. Au lieu de ces lumières qui consolaient l’esprit, l’âme est accablée par des distractions de fantômes importuns ; et cette perte compte plus à l’âme que les précédentes.

On perd aussi tout souvenir, même de [254] bonnes choses, ce qui afflige beaucoup l’âme et qui s’appelle perte de la mémoire. Mais celle des puissances qui coûte le plus à perdre, c’est la volonté. Dieu retire de l’âme ses goûts, ses sentiments qui faisaient ses délices ; l’oraison, qui lui était si douce et si facile qu’elle était continuelle, en sorte qu’il lui semblait qu’elle ne pouvait ne la point faire, lui est ôtée quant à l’aperçu, mais non quant à la réalité ; l’ennui, la peine, le dégoût ont pris la place de la joie, du goût et de la facilité. Il en est de même à la sainte communion, où l’âme éprouvait un goût divin, en sorte qu’elle aurait discerné une hostie consacrée d’une qui ne l’était pas. Ses désirs fervents s’amortissent peu à peu. Enfin l’âme se trouve dans une nudité étonnante.

Pourquoi Dieu en use-t-il de la sorte ? C’est afin de dérober aux ennemis de l’âme la connaissance de ce qu’Il fait en elle. Ces ennemis sont l’amour-propre et le diable. Le premier vole ce qui est à Dieu, se nourrit d’usurpations, et s’approprie ce qui est à Dieu. Le diable mêle ses fausses lumières et ses goûts contrefaits, afin de tromper l’âme et c’est pourquoi Dieu en use de la sorte. Comme Il veut se rendre paisible possesseur de notre âme, Il l’assiège de toutes parts, afin qu’il ne lui reste aucuns faux-fuyants par où elle puisse s’échapper. Il fait les choses à petit bruit, semblable à ceux qui attachent le mineur à une place : ils le font le plus secrètement qu’ils peuvent, de peur que l’ennemi ne fasse une contre-mine et qu’il n’évente et ne découvre le travail du mineur ; on fait diversion par un grand bruit qui se fait dans un autre endroit, pour attirer en cet endroit toute l’attention [255] des assiégés. Dieu en use de même ; il permet les distractions, une foule d’imaginations, un tumulte au lieu de cette paix si goûtée. Alors toute l’attention de l’âme se tourne là par la peine et l’angoisse qu’elle a du tumulte de son imagination. C’est dans ce temps que Dieu ruine insensiblement tout ce qui s’oppose à sa conquête. On ne l’aperçoit que lorsqu’Il est entré dans la place, comme un conquérant victorieux. Le diable et l’amour-propre ne s’apercevant de rien, ne se mêlent point en cet ouvrage : c’est pourquoi Dieu nous conduit par cette voie de la perte et de toutes nos opérations et des siennes aperçues, pour se rendre maître absolu de notre âme.

Ensuite de cela, Dieu attaque la forteresse, qui est comme le centre de la place. Cette forteresse est la propriété. Il ôte tous les retranchements. L’âme ne peut plus faire le bien qu’elle faisait ; non seulement cela, mais il lui semble qu’elle est pétrie de tout mal, tant elle est attaquée par les tentations de toute espèce. Sa désolation passe tout ce qu’on en peut dire, l’affliction la pénètre jusqu’aux os ; elle se dit à elle-même : Lucifer, d’où es-tu tombé498 ? Tu étais d’une beauté si admirable, et tu paraissais tel à tes yeux et à ceux d’autrui ! Elle se défend tant qu’elle peut ; elle tâche de retrouver ce qu’elle a perdu ; mais tout cela inutilement, jusqu’à ce que voyant son impuissance et la force dont elle est poursuivie, elle s’abandonne totalement et sans réserve à Dieu son vainqueur. Que fera-t-elle ? Elle n’a plus d’armes ni offensives ni défensives, plus de munition de guerre et de bouche, elle tâche de composer et de [256] conserver ce qu’elle peut ; mais ce Dieu fort et puissant ne veut faire aucune composition, Il ne veut rien laisser, Il veut qu’on se rende à discrétion ; il faut bien en venir là. Enfin on se remet à Sa discrétion, faisant entendre à ce Victorieux qu’on espère tout de Sa générosité ; Il n’écoute point, Il fait dépouiller cette pauvre âme toute nue, Il ne lui laisse pas un cheveu dont elle puisse disposer, Il n’est pas content des blessures qu’elle a reçues en se défendant, Il ne fait point bander ses plaies, Il la met dans un cachot ténébreux, où on lui fait entendre qu’elle doit finir ses jours. Elle s’afflige d’abord extraordinairement d’être nue, couverte de plaies qui saignent encore, auxquelles on ne met point d’appareil. « Je vois bien, dit-elle, qu’après avoir tout perdu, il faut que je me perde aussi moi-même, et je n’attends plus que la mort ».

Elle demeure enfin en paix dans sa douleur la plus amère, par impuissance de faire autrement. La source de ses larmes est tarie. Elle n’a plus de force de crier ; elle a dit comme Job : « Je suis perdue, tout espoir m’est ôté499 ; il faut donc que je reste comme les morts éternels. Celui en qui je mettais toute ma confiance, m’a abandonnée. Je ne m’étais point soucié de la perte de ma beauté, de mon bien, et de tout le reste que j’ai perdu. Je trouvais en lui un ami fidèle, un refuge assuré ; mais c’est cet ami fidèle, ce Dieu auquel j’ai tout sacrifié, et pour lequel j’ai tout perdu, qui se déclare contre moi : ô douleur qui passe toute douleur ! mais ma douleur est venue à tel excès que je ne la sens plus. Si on me demande ce que je veux, je ne désire plus rien. J’ai perdu celui en qui [257] tous mes désirs sont renfermés. Je ne trouve ni esprit, ni mémoire, ni volonté. Il ne me reste qu’un seul et unique désir, qui est, que celui qui a commencé, achève de me briser, qu’il ne m’épargne pas, c’est l’unique consolation que je puis prétendre500, qu’il achève de me détruire sans m’épargner. Hélas, que n’eussé-je pas fait pour lui s’il l’eût exigé de moi ! Lorsqu’Il a attaqué la place où j’étais réfugiée, Il s’est servi des armes de mes ennemis, Il a pris leur livrée ; je ne pouvais pas Le reconnaître ; je Lui aurais tout cédé d’abord, je me serais rendue. O qu’il me fait payer chèrement la résistance que j’ai faite ! Je croyais combattre ses ennemis et les miens, et je combattais ses soldats. »

« Mais, divin Amour, pourquoi m’avez-vous fait ces choses ? - C’est à cause de ta propriété : tu m’avais volé tous les biens que Je t’avais prêtés ; tu te les étais appropriés - Mais ne Vous les ai-je pas rendus ? - Tu t’appropriais encore le don que tu m’en faisais, et tu t’en estimais davantage ; tu croyais que Je te devais beaucoup, parce que tu me laissais prendre ce qui M’appartenait. Il faut que tu rendes jusqu’au dernier denier, et que cette propriété soit entièrement détruite, qu’il n’en reste plus rien, car elle volera tant qu’elle subsistera ».

L’âme voit alors que l’Amour a raison, elle ne demande plus rien, elle n’espère plus rien, elle demeure muette et morte à tout, abandonnée à toutes les rigueurs que l’Amour voudra exercer sur elle : elle les trouve justes et équitables. Elle voit bien qu’elle a eu tort de se plaindre, et que l’Amour fait tout justement. Elle vient jusqu’au point de vouloir bien qu’il [258] se venge sur elle de tout ce qui lui a déplu. Elle commence à entrer dans les intérêts de Dieu contre elle-même, elle aime et bénit cette justice, qui en lui ôtant tout, a restitué à Dieu ses usurpations. Elle tourne toute son indignation contre elle-même, et c’est le dernier degré de cette perte. Alors l’amour, comme un feu dévorant, vient dissoudre tout ce qui reste de consistant en cette âme, et qui lui est propre. Alors arrive la dernière perte, mais perte heureuse et fortunée, où l’âme dépouillée de tout, fondue, (s’il est permis de parler ainsi,) s’écoule et se perd avec Jésus-Christ en Dieu501.

C’est en Dieu qu’elle retrouve tout ce qu’elle a perdu, non pour en jouir propriétairement, mais pour le voir en Dieu et pour Dieu avec une complaisance infinie. Les biens temporels, et tout ce dont on a parlé, qui sont des biens hors de nous, ne sont point rendus ; mais il est donné une aisance à l’âme pour se passer de ce qu’elle n’a pas, et Dieu ne manque pas au nécessaire.

Pour les puissances, leur perte a fait leur gain, Dieu leur donnant ce qui leur est nécessaire dans le moment présent, et non par anticipation. Par exemple, cette personne qui se croit une bête, toute lumière de son esprit propre étant éteinte, trouve dans l’occasion que l’esprit lui fournit de tout ce qu’il lui faut, mais s’il fallait fonder son esprit par anticipation, elle n’y trouverait rien du tout. Mille choses lui paraissent impossibles, qu’elle fait parfaitement bien dans l’occasion. La mémoire lui fournit à point nommé ce dont on a besoin, et non plus tôt, car si on voulait chercher quelque chose, on ne le trouverait pas ; mais dans le besoin il est remis tout [259] d’un coup, ce qui fait que l’esprit est dans un grand repos, ne cherchant point ce qu’il n’a pas, et recevant de moment à autre ce qui lui est donné. Et elle est surprise qu’elle trouve mille choses divines et admirables qu’elle ne croit pas avoir. Elle ne les a point à la vérité en elle pour en jouir, mais en Dieu pour Dieu, qui lui fournit dans le besoin ce qui lui est nécessaire, même pour les choses extérieures qui regardent les conversations non recherchées, mais celles qui viennent par providence. La mémoire fournit à point nommé les choses nécessaires, les passages de l’Ecriture etc. quoiqu’on s’en croie entièrement vide.

Pour la volonté, Dieu ne lui en rend jamais l’usage. Mais Sa sainte volonté supplée à tout dans l’âme ; c’est pourquoi cette âme ne retrouve plus ni choix, ni désirs, ni volonté. Tout cela s’est écoulé en Dieu. L’âme trouve en elle une souplesse presque infinie, ne trouvant aucun usage de sa volonté, mais Dieu lui faisant faire et souffrir tout ce qu’il Lui plaît et comme il Lui plaît, sans répugnance de sa part.

Or comme la volonté est la souveraine des puissances, c’est par elle que Dieu perd les autres en lui. Il se sert d’elle d’abord pour tout réunir dans le centre, et c’est elle qui produit le fort recueillement.

C’est ce qui fait que ceux qui vont par le recueillement et par le simple goût de la volonté, prennent le plus court chemin. Les autres puissances peuvent bien attirer la volonté pour des moments et la distraire, mais non l’entraîner avec elles : c’est elle qui a ce pouvoir, et qui les perd en Dieu par une heureuse extase d’autant plus réelle qu’elle s’aperçoit moins dans502 [260] l’extérieur, auquel il n’arrive aucun changement, ni rien d’aperçu, cette extase se faisant par un écoulement simple et mystique en Dieu, d’autant plus admirable qu’il est plus simple et plus naturel.

C’est elle [encore, la volonté] qui fait écouler tout dans le centre, et le centre même en Dieu. Or comme les choses tendent naturellement à leur centre, et qu’elles ne font d’effort pour y arriver qu’afin de détruire les obstacles qui les retiennent hors de leur centre, de là vient que la volonté ne pouvant se perdre en Dieu sans obstacles qu’après les pertes susdites, elle s’y perd alors sans effort, et comme naturellement. Or comme toutes les puissances réunies se trouvent dans ce centre où la volonté les a entraînées en s’y écoulant et où elles se sont perdues peu à peu, et que ce centre est Dieu et la vie de la volonté, c’est alors véritablement que l’âme est et vit en Dieu comme en son lieu propre, ainsi que l’exprime saint Paul : C’est en Dieu que nous agissons, que nous nous remuons, que nous vivons, et que nous sommes503.

C’est là que l’âme est peu à peu transformée en son divin objet504 parce que l’âme n’ayant plus d’usage de sa propre volonté, cette volonté passée en Dieu, Dieu la change en la Sienne.

C’est cette perte qui nous ayant fait mourir au vieil homme, nous donne l’homme nouveau. On peut dire alors : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi505. J’ai tant écrit de ces choses, que cela suffit.

L’homme animal ne comprend point les choses de l’esprit ; l’homme spirituel juge de tout506. L’homme est tellement enveloppé dans les sentiments, [261] qu’il ne peut ni agir ni juger que par ces mêmes sentiments. Ce qu’il ne sent pas ou extérieurement ou intérieurement, lui paraît une chimère. Il veut juger de tout par des idées bornées, il veut soumettre tout à ces mêmes idées et ne s’élevant jamais au-dessus de lui-même par le désembarrassement de tout ce qui tombe sous les sens, il ne peut point comprendre les choses de l’esprit.

Il n’en est pas ainsi de l’homme spirituel, qui dégagé de tous préjugés, de toutes idées, de tous fantômes, imaginations, et de tous sentiments, s’élève au-dessus de lui-même pour contempler les beautés éternelles. Alors il juge des choses comme Dieu en juge : il commence à comprendre ce que Dieu est et ce qu’il mérite, qu’Il est Tout, que tout le reste n’est rien, que le Tout mérite tout et que le rien ne mérite rien. Il entre dans les intérêts de ce Tout, il compte le rien pour rien. Ce Tout doit tout exiger de ce rien, parce qu’il lui doit toutes choses. Et la plus grande de ses dettes est qu’il l’a rendu capable de L’adorer, glorifier, et aimer : Il doit donc employer tout ce qu’il est à ces trois fonctions. Il faut que le rien soit prêt à rendre au Tout, tout ce qu’il a reçu de Lui. Le Tout a droit de disposer du néant pour le temps et l’éternité ; le néant doit se compter pour rien, n’étant rien. Que Dieu se glorifie en lui ou par justice ou par miséricorde, tout lui doit être égal. Il n’y a qu’une justice, c’est ce que Dieu fait, et tout ce qu’Il fait est juste. Il n’y a ni ne doit [y] avoir qu’une seule gloire : c’est celle de Dieu ; il ne doit par conséquent [y] avoir qu’un amour, qui est celui de Dieu en Lui-même et pour Lui-même. Voilà ce que connaît l’homme spirituel. [262]

Cette connaissance que l’homme spirituel a puisée dans la vérité éternelle, fait qu’il juge de tout, et de l’aveuglement des amateurs d’eux-mêmes qui se rapportent toutes choses et Dieu même - eux qui devraient s’immoler sans cesse à ce seul et souverain Être. Les hommes spirituels ayant le goût très délicat, très purifié, très subtilisé, jugent des choses par ce même goût. J’entends des choses spirituelles et intérieures, car il ne faut pas s’imaginer que l’esprit purifié doive juger de toutes les choses temporelles : c’est de celles là qu’il faut juger par la droite raison. Mais le discernement des esprits s’étend sur toutes choses spirituelles, et sur l’esprit même. Il est vrai que pour le conseil qu’on leur demande, même en choses temporelles, ils ont une assistance plus particulière de Dieu, qui fait qu’ils rencontrent507 assez bien ; il ne faut pas les croire infaillibles pour cela. Ces choses matérielles ne sont guère de leur ressort, ils s’en dispensent autant qu’ils peuvent, mais leur fort est sur les choses de l’esprit : ils ont un goût très délicat pour la vérité qui leur fait discerner la fausseté du premier coup d’œil. La contrariété que fournit le faux raisonnement les blesse jusqu’au fond du cœur, mais à moins qu’ils n’aient mouvement de combattre cette fausseté, ils demeurent dans leur silence.

Ils voient avec douleur que des hommes choisis et dont Dieu ferait ses délices, demeurent arrêtés et ne répondent pas aux desseins de Dieu, par la fixation de leur pensée. Quelque pratique que l’on propose à l’homme, il y entre volontiers parce que cela est de sa compétence, qu’il y a de quoi exercer son action, et qu’il voit son travail devant soi ; tout ce qui est objectif [263] lui plaît assez parce qu’il a de quoi exercer son raisonnement, de quoi comparer, de quoi choisir. Il n’en est pas de même des vérités abstraites et purement spirituelles parce qu’il faut que l’homme s’élève au-dessus de soi, sorte de soi par une mort et un renoncement continuel général et sans exception. Il ne trouve rien là qui lui puisse servir de pâture, qu’il puisse comparer, qu’il puisse choisir. C’est une longue mort, c’est un retranchement de toutes les vies de l’esprit et du cœur desquelles l’homme fait ses délices, et qui font d’autant plus ses délices qu’étant éloignées de la région de la sensualité, il ne voit rien de plus innocent que de s’y livrer, parce qu’il n’en connaît pas le dommage, qui devient si grand que Dieu le livre quelquefois aux passions basses et honteuses pour guérir l’esprit. Celui qui ne marche pas par le renoncement et la mort de l’esprit ne deviendra jamais spirituel et ne sortira point de sa propre sphère pour passer en Dieu.

Amour pur, feu sacré, purifie, prépare, dissous cette fixation, fonds, détruis, afin que cette âme changeant de nature, d’usage, de pensée, soit propre à passer en Toi ! Fais cette fonte merveilleuse qui la perde, la change, la transforme en Toi. Ton seul divin amour le peut faire. Tu le feras sans doute, si ton sujet te laisse agir dans toute ta force et selon toute l’étendue de ta pureté. Qu’ils sont rares les sujets qui se laissent à Toi sans réserve, qu’ils sont rares ! Quand est-ce que Tu forgeras des cœurs dignes de toi ? C’est où tendent tous mes soupirs, et les gémissements de mon cœur ne te sont point cachés. Jésu infanti laus, honor et gloria ! [264]

*1.37 Fuite, silence et repos en Dieu.

Sur ces paroles qui furent dites à saint Arsène : fuge, tace, quiesce : fuyez, taisez-vous et soyez en repos508.

Il faut remarquer qu’on doit fuir toutes les créatures, non tant par la séparation extérieure, qui n’est pas toujours en notre pouvoir, que par la division du cœur. Cela ne se peut faire que par un retour sincère et véritable vers Dieu : en s’approchant continuellement de Lui, on s’éloigne insensiblement des créatures, c’est pourquoi la conversion est un retour à Dieu et un détour de la créature. La perfection consiste à être uni étroitement à Dieu et entièrement séparé des créatures.

L’exercice de la présence de Dieu est le [265] plus assuré moyen d’y parvenir, joint à la retraite intérieure : rentrer souvent en soi-même, où Dieu habite, lier avec lui une conversation de cœur. La conversation de cœur doit être conforme à l’opération de Dieu dans notre âme ; elle doit être simple comme Dieu est simple. L’acte de la créature vers Dieu doit être simple, comme l’action de Dieu sur la créature est très simple. Cet acte doit être un écoulement de notre âme en Dieu, comme le Verbe s’écoule, (pour ainsi parler,) dans notre âme ; et cela s’opère peu à peu, par retours fréquents de la volonté vers Dieu, ensuite par une simple tendance de cette même volonté vers son divin Objet. Cette tendance se simplifie chaque jour, et enfin devient unité. Parce qu’à mesure que la créature se convertit à son Dieu, ce Dieu de bonté demeure tourné vers Sa créature, laquelle tendant continuellement à Lui et Lui la gratifiant continuellement des infusions divines, Il la dispose à recevoir passivement ces mêmes infusions. Par la réception desquelles elle est peu à peu disposée à l’union divine, ce qui n’est pas plutôt fait que Dieu S’unit à cette âme. Et en S’unissant, Il s’écoule en elle par sa vertu secrète et divine, et la fait passer en Lui - pourvu toutefois qu’après avoir fui et quitté toutes les créatures, elle se quitte aussi elle-même, perdant toute propriété, toute dissemblance, tout ce qui est d’elle et à elle, pour passer en Dieu - où tout ce qui est de la créature se trouve anéanti moralement en ce qu’elle a de propriétaire et passe en Dieu très véritablement, où elle perd toute dissemblance, et par là est une même chose avec son Dieu509, étant entrée dans son [266] être original, où l’être particulier de cette créature se perd et confond comme une goutte d’eau se perd dans la mer et se change en elle.

Ce serait peu de quitter toutes les créatures et aller dans les déserts, si on ne se quittait pas soi-même. Se porter dans la retraite, ce n’est point fuir ; être séparé de soi-même au milieu même du monde, c’est fuir. C’est pourquoi Notre Seigneur ne nous a pas dit de fuir absolument dans les déserts, mais bien de nous renoncer nous-mêmes510, cette renonciation faisant une âme parfaitement solitaire puisque se quittant soi-même, Dieu habite seul en elle, et elle participe à la solitude éternelle de Dieu avant la création du monde. Non que cela empêche qu’elle ne s’applique aux choses et aux personnes auxquelles Dieu l’applique, mais cela se fait en Dieu même, qui la meut de ce côté-là et l’applique à qui il Lui plaît - ce qui n’interrompt point sa solitude, non plus que celle de Dieu n’est point interrompue par son application continuelle sur les enfants des hommes. Cela (cette interruption de solitude avec Dieu) est511 entièrement impossible à une âme ainsi perdue dans son Être original, où elle n’a plus de possession de soi-même, parce que Dieu n’est plus distinct d’elle, à cause du parfait mélange qu’il y a entre Dieu et cette créature512.

Elle ne peut donc, par nul effort, ni prier, ni s’appliquer pour aucune personne, quelque proche et chère qu’elle lui soit, que Dieu ne l’y applique. Mais elle ne [267] peut non plus se distraire de l’application où Dieu la met pour certaines personnes, ni ne point faire ce que Dieu veut qu’elle fasse. Parce qu’ayant fait une démission de tout elle-même entre les mains de Dieu, Dieu par l’acceptation qu’Il en a faite s’est emparé de sa liberté, en sorte qu’autant qu’elle était autrefois captive, quoique avec tous les droits de sa liberté, elle est à présent libre par la perte de toute liberté, tant qu’elle suit aveuglément le Maître qui la gouverne. Et elle cesse d’être libre sitôt qu’elle pense user d’elle-même en quelque chose, car alors sortant de son état naturel, elle entre dans un état violent513.

Pour me faire mieux entendre, il faut savoir que lorsque l’âme est passée en Dieu par la perte de toute volonté propre et de toute propriété, Dieu devient son propre bien, et la volonté de Dieu sa parfaite liberté. De manière que tant qu’elle subsiste en Dieu et qu’elle fait aveuglément et sans retour ce qu’Il lui fait faire, elle est dans un état tout naturel. Rien n’est sensible, ni distinct, ni aperçu. Elle vit continuellement sans retour et fait continuellement la volonté de Dieu sans penser qu’elle la fasse, comme une personne respire continuellement l’air qui lui est propre et naturel, sans penser qu’elle respire. Ou, si vous voulez, comme un poisson qui vit dans la mer parce que c’est son élément, et qui suit le mouvement de cette mer d’une manière toute naturelle ; mais on ne le tire pas plutôt de l’eau qu’il entre dans un état violent. De même l’âme perdue en Dieu n’entre pas plutôt en possession d’elle-même pour se conduire par le sens et la raison, sous quelque prétexte que ce puisse être, qu’elle entre dans un état violent. Elle n’est pas alors dans cet état [268] d’aisance qui lui est tout naturel, si bien que ne pouvant vivre longtemps de cette sorte, il faut qu’elle retourne dans son premier état simple, qui est devenu son état naturel.

Ceci supposé, une âme fort perdue en Dieu et établie dans cet état de perte, d’impuissance de se posséder soi-même et d’user de sa liberté, est [dans] la plus sûre marque de l’anéantissement. Et l’anéantissement est vraiment fuir de soi-même après avoir fui de tout le reste puisque effectivement l’homme anéanti s’est véritablement quitté soi-même pour passer à sa dernière fin.

La seconde parole qui fut dite à saint Arsène, c’est Tace : tenez-vous dans le silence. Il y a le silence extérieur de la bouche ; il y a le silence intérieur du cœur. Il faut commencer par se taire de bouche, se taisant à toutes les créatures et de toutes les créatures, afin que le cœur parle, suivant ce beau passage de saint Augustin, que contre ma coutume, je dirai en latin, pour ne le savoir d’une autre façon : silentium est oris otium, propter cordis negotium : ideo enim otiatur homo exterior, ut liberius negotietur interior ; et ideo clauditur oris ostium, ut plenius impleatur cordis officium514. Il faut donc se taire de la bouche pour laisser parler le cœur. Et quel est le langage du cœur ? C’est une effusion de lui-même par l’amour dans l’objet aimé : c’est ce qui s’appelle répandre son cœur en la présence de Dieu515. C’est le silence de la parole qui opère ce parler du cœur, qui n’est autre qu’une tendance ou saillie tranquille de ce même cœur vers son Dieu.

Mais il y a encore le silence du cœur, qui retranche même au cœur ce langage expressif, cet écoulement actif, quoique tranquille, cette tendance qui est un acte simple du cœur, pour mettre ce même cœur dans un parfait silence. Et c’est là la pure passivité, où le cœur ne fait que recevoir ce qui lui est donné, sans faire d’actes quelques simples qu’ils soient, j’entends, actes d’opération ; car il y a toujours un acte de vie par lequel il reçoit vitalement et avec agrément ce qui lui est donné sans rien apporter de son côté ni pour se préparer, ni pour le recevoir, ni pour le conserver. Mais de même que le poisson vit dans l’eau sans rien retenir de cet élément, qui est la source de sa vie, le laissant entrer en lui et sortir de lui comme il lui plaît, de même l’âme arrivée à la parfaite passivité, non seulement pour l’oraison, mais aussi pour l’action, laisse Dieu opérer comme il Lui plaît, sans en rien retenir. Et de même que le poisson se noie, lorsqu’il ne peut rendre l’eau qu’il reçoit, de même l’âme qui retient quelque chose des opérations de Dieu, en est quelquefois noyée et submergée de telle sorte qu’on a vu des saints tomber dans des extases, et d’autres mourir de la violence de l’opération de la grâce. Mais les âmes anéanties reçoivent les communications continuelles de Dieu sans altération, parce qu’elles ne retiennent rien, et qu’étant parfaitement passives, elles516 leur sont naturelles, comme l’air que l’on respire aisément est naturel. Mais quoique l’air soit absolument nécessaire à la vie, un air violemment poussé dans une personne la ferait aussi bien mourir qu’un air supprimé. [270]

Je dis donc que le silence de la bouche est le premier. Qu’il opère une oraison de recueillement, de foi lumineuse et savoureuse dans laquelle le cœur se répand devant Dieu. Mais le silence du cœur suppose la parfaite passivité, qui exclut du cœur la plus simple action procédant de ce même cœur, quoiqu’elle n’exclut pas l’action de Dieu dans le cœur, au contraire, qu’elle y donne un plein lieu. Elle n’ôte pas non plus l’action de ce même cœur mû et agi par Dieu, ce qui au contraire est un état très parfait et le fruit de l’anéantissement. Mais elle exclut toute action propre au cœur et dont il est le principe, quoique accompagné de la grâce, quelque simple et petite que soit cette propre action. Ces paroles ont bien de la convenance avec celles de Jérémie : il s’assiéra, se taira, et s’élèvera au-dessus de soi517. La cessation de nos propres opérations nous porte à nous taire de bouche et de cœur. La fuite de toutes les créatures et de nous-mêmes nous élève au-dessus de nous-mêmes pour nous perdre en Dieu.

Le quiesce, qui est la dernière parole qui fut dite à saint Arsène, est un repos en Dieu, repos commencé en cette vie et qui se consomme dans l’éternité. C’est comme s’il lui avait été dit : En fuyant et vous taisant, vous parviendrez au parfait repos qui ne se trouve qu’en Dieu même, qui étant notre premier principe est aussi notre dernière fin. L’âme perdue en Dieu et établie en Lui trouve partout et en tout son repos, parce qu’elle est possédée de Dieu sans interruption. C’est le sabbat éternel où l’âme n’éprouvant plus de vicissitudes, n’a plus rien qui la trouble : elle est toujours reposée de [271] toute action, n’en ayant plus d’autre que celle que Dieu lui donne ; et étant même dans une heureuse impuissance de se soustraire à son domaine, elle est toujours parfaitement tranquille et paisible. Mais cet état, surtout lorsqu’il est fort avancé, est tellement naturel à l’âme, qu’elle ne peut plus rien distinguer. Elle518 ne connaît point faire la volonté de Dieu en la faisant, car faire continuellement la volonté de Dieu est un état qui lui est tout naturel.

Mais elle la connaît, lorsqu’il lui paraît qu’elle ne la fait point et qu’elle suit la raison ou le train ordinaire des choses. Parce qu’alors elle est mise dans un état violent, qui lui fait comprendre qu’en suivant en cette occasion la loi de la raison elle s’écarte de la loi de la volonté sur elle, qui est sa loi particulière, loi d’amour, qui est gravée dans le fond de son cœur - du cœur de l’homme abîmé et perdu dans son Dieu. A moins que l’homme [qui est ainsi] en Dieu, ne sorte de cet état (qui lui est tout naturel) soit par la réflexion, soit pour suivre des conseils extérieurs, soit pour faire dans l’ordre naturel ou raisonnable quelque chose que Dieu ne veut pas, ou pour ne pas faire ce que Dieu veut, à moins de cela, dis-je, il est dans un état simple, pur, qui semble tout naturel, et dans un repos parfait, étant dans l’ordre et la disposition divine, qui fait tout le repos du temps et de l’éternité. Et aussi [il est] dans sa fin.

Mais comme il arrive souvent qu’à cause de la faiblesse de la créature et des différentes choses que Dieu exige d’elle, elle sorte en quelque [272] façon519 (sans sortir cependant) de cette disposition divine, où il faut qu’elle rentre tout-à-l’heure520, sans quoi elle ne pourrait vivre, à cause de l’extrême violence qu’elle ressent, on peut bien dire, que quelque sublime que soit le repos de cette vie, ce n’est qu’un repos commencé, qui ne se consommera que dans l’éternité, où n’ayant à faire à nulles créatures qui ne soient parfaitement anéanties, il n’y a nulle raison de rien craindre, d’hésiter, et par conséquent d’altérer ce repos pour peu que ce soit.

*1.38 De la Prière parfaite, ou de la contemplation pure.

Sur ces paroles : Priez sans cesse, dit Jésus-Christ, et saint Paul : Priez sans intermission521.

Lorsque Notre Seigneur nous commande de prier sans cesse, il n’a pas voulu nous commander une chose impossible, non plus que saint Paul nous le conseillait. Il faut voir quelle sorte de prière peut être continuelle.

La prière vocale, quoique bonne selon la manière dont elle est faite, ne peut être continuelle : mille choses l’interrompent ; et c’est une chose connue de tout le monde qu’il est impossible que la prière vocale soit sans interruption. Quelques personnes peu éclairées sur la véritable prière, ont dit que Jésus-Christ parlait à l’Eglise en général et non à une personne particulière, et qu’ainsi la distribution des offices fait que toute l’Église ensemble fait une prière continuelle. Qui ne voit que Jésus-Christ et saint Paul ne parlaient point de la distribution des heures canoniales, puisqu’il n’en a été question que longtemps après, et que d’ailleurs ce qui se passerait dans l’Église générale se doit passer dans l’Église particulière, c’est-à-dire dans [274] l’âme ? D’ailleurs le même Jésus-Christ, qui nous commande de prier sans cesse, nous ordonne aussi de parler peu dans nos prières, parce que notre Père céleste connaît nos besoins, et qu’Il sait ce que nous devons Lui demander avant que nous le Lui demandions522. L’Ecriture dit qu’il exauce la préparation du cœur du pauvre523, de celui qui ne sait rien demander et qui ne connaît pas même ses besoins. Saint Paul ne dit-il pas : L’Esprit nous aide dans nos faiblesses ; parce que nous ne savons ce que nous devons demander, ni le demander comme il faut524. D’ailleurs Jésus-Christ veut que nous adorions le Père en esprit et vérité, qu’il est esprit, et qu’il lui faut des adorateurs en esprit525. Le chant est plutôt des Cantiques de louange ou des relations de ce que Dieu a fait en faveur des Juifs, qu’une prière perpétuelle. Il y a d’excellentes prières dans les Ps.s, mais ces prières ne sont pas continuelles.

La méditation ne peut être non plus une prière perpétuelle. Outre la difficulté de toujours méditer, c’est que la méditation dans toutes ses parties n’est pas une prière ; et que d’ailleurs tout ce qui se passe dans l’esprit d’une manière raisonnée ne peut pas être perpétuel, à cause de la faiblesse de l’esprit de l’homme et de sa volonté et légèreté.

Les oraisons qu’on appelle jaculatoires, quoique les plus excellentes, parce qu’elles viennent du souvenir de Dieu, et d’affection, ne peuvent pas non plus être continuelles.

Toutes ces prières, pourvu qu’on ne s’en surcharge pas, sont très bonnes, pour introduire [275] dans la prière sans intermission, comme les anciens sacrifices étaient une disposition au sacrifice perpétuel.

Il reste à faire voir qu’il y a une prière qui se peut faire en tout temps et en tous lieux, que rien ne peut interrompre que le péché et l’infidélité. Cette prière est une tendance perpétuelle du cœur vers Dieu, laquelle vient de l’amour. Cet amour attire la présence de Dieu en nous, et on éprouve souvent que cette prière se fait en nous sans nous. Elle se fait dans l’esprit par la foi.

Cette prière de Foi est simple, pure, générale, indistincte ; et comme rien ne la termine à cause de sa vastitude et de son étendue, aussi rien ne l’interrompt ni ne la finit. La prière de la volonté qui se fait par tout le penchant du cœur vers son souverain objet, ne peut non plus être interrompue, parce que le cœur ne se lasse point d’aimer, comme il est écrit que l’œil ne se lasse point de voir526, et le cœur de comprendre.

Cette vue simple, pure, générale, indistincte, ne lasse jamais ; ni l’Amour pur, simple et nu. Plus l’amour est grossier, plus il se lasse, car ce qui est sensible ne peut être de durée. Parce que plus les choses sont grossières et matérielles, plus elles sont sujettes au changement. Plus au contraire elles sont simples et pures, plus elles sont invariables. Il y a dans les choses simples une continuité sans effort, qui est si naturelle que la continuité en fait toute l’aisance, au lieu que les choses matérielles tiraillent et s’affaiblissent par leur continuité. Les choses spirituelles, plus elles sont simples, plus elles sont de durée.

Toutes les créatures gémissent527 et sont dans [276] un état violent jusqu’à ce que leur changement arrive, c’est à dire qu’elles soient délivrées des obstacles qui les empêchent de retourner à leur principe, ou de retourner à leur centre, suivant leur nature. Une muraille composée de pierres liées ensemble et qui font une continuité, ne peut subsister toujours de la même manière à moins qu’on n’y travaille souvent : le temps détruit les plus grands et superbes édifices. Mais lorsque les pierres sont détachées de cette continuité qui les retenait avec violence, elles retombent dans leur centre, elles y subsistent sans effort, elles y restent sans soin de personne, elles ne s’usent ni se fatiguent. Il en est ainsi de notre esprit : la foi le retire de la multiplicité et de l’état violent pour le réduire à l’unité ou à l’état simple, qui est son centre. Il est sorti pur et simple des mains de Dieu ; c’est où il doit retourner pour retrouver son principe, son centre, sa fin, le lieu dont il est sorti, où il tend sans cesse.

Cette tendance est la prière propre à l’esprit, qui se fait sans interruption parce que Dieu étant Esprit, et notre esprit [étant] émané du Sien, il a une tendance à se rejoindre à son tout. Et lorsqu’il est arrivé à son centre, qui est Dieu, il n’a plus de tendance, parce qu’il a trouvé le lieu de son repos, où il demeure tranquille et paisible, sans se donner d’autre mouvement que celui que lui donne son centre même, où il est parvenu. Il faut penser de la volonté comme de l’esprit.

Le centre de l’esprit est la foi, qui le purge pour le faire passer en Dieu, son plus profond centre. Le centre de la volonté est l’amour, qui la purifie assez pour la faire passer en Dieu, où elle [277] perd toutes les agitations d’un feu éloigné de sa sphère et toutes les tendances de celui qui approche de son centre, pour se reposer dans ce même centre, où il est arrivé.

Or il faut raisonner de l’oraison, de son commencement, de son progrès et de sa perfection selon ce que nous avons dit de l’esprit et de la volonté : car la prière intérieure est un assemblage de ces deux puissances, et un composé de foi et d’amour.

Plus l’esprit et la volonté sont éloignés de leur centre, plus la foi est multipliée en différents objets, et plus l’amour a d’agitations et d’élans marqués. Mais à mesure que l’esprit et la volonté approchent de leur centre, ce qui est multiplié se simplifie, et enfin se réunit, et devient esprit purgé dans une entière simplicité. Les élancements de la volonté se perdent de même ; elle devient peu à peu tranquille et reposée, jusqu’à ce qu’elle arrive à son centre, où toute agitation et la tendance même cessent par un entier repos. Au commencement l’agitation est plus forte ; ensuite elle devient une tendance, qui se simplifie chaque jour, et qui devient peu à peu plus imperceptible, jusqu’à ce que l’âme étant parvenue à son centre, ait atteint un parfait repos.

De sorte qu’il est aisé de remarquer, que ceux qui croient que le multiplié et le distinct dans l’esprit, et le véhément dans l’amour, sont le plus parfait, se trompent beaucoup. Tout le distinct lumineux, et l’amour ardent et impétueux, ne viennent que de leur défaut et de l’éloignement de leur centre, dont l’un est Dieu-vérité pour l’esprit, et Dieu-charité pour la volonté. C’est pourtant ce dont on fait [278] le plus de cas aujourd’hui : on étale à nos yeux, comme quelque chose de bien grand ces brillants, ces ardeurs, ces véhémences, cette multitude d’objets, visions etc., quoique cela soit en vérité très faible et très petit au prix de la révélation de Jésus-Christ, que l’âme trouve dans son centre (lorsqu’elle y est arrivée) sans images, formes, ni espèces. Cet amour agité et de tendance est bien différent de cet amour reposé dans son centre.

On commence donc par l’agitation, qui s’apaise et tombe insensiblement dans une certaine tendance, qui est bien plus parfaite. Et cette tendance nous conduit dans le centre, où elle se perd elle-même avec nous. Il n’est pas surprenant que l’homme ne fasse cas que de ce qui est de sa portée, de ce qu’il peut distinguer et nommer.

Aussi ce qu’on écrit dans les Vies des saints est la moindre partie de ce qu’ils sont. Ceux qui ont écrit les vies des saints n’ont pu écrire que les choses extérieures et qui tombent sous les sens. Ceux des saints qui ont écrit leur propre vie, quoi qu’ils aient écrit des choses plus intérieures et des dispositions qui paraissent très parfaites, n’ont pu écrire que l’aperçu et les choses nominables. Mais lorsque l’amour et la foi ont atteint à peu près la perfection qu’elles doivent avoir en cette vie, ils ne peuvent plus rien dire d’eux-mêmes, puisque la tendance, qui était la seule chose exprimable, est tombée dans le centre, où l’âme étant toute anéantie à elle-même, ne pense rien de soi, ne voit rien de soi, se perd elle-même avec son amour et sa foi dans son être original, où elle ne voit rien que Dieu sans rien discerner en Lui, comme une personne [279] tombée dans la mer ne voit plus que la même mer, sans rien discerner de cette mer, ni couleur, ni odeur etc. Il en est ainsi de l’âme perdue en Dieu : elle ne peut plus rien dire de ses dispositions présentes, elle peut parler du passé, et écrire dans le général ce qu’on lui fait écrire de la vie intérieure ; mais lorsqu’on lui demande sa disposition, elle est interdite et étonnée, n’en connaissant aucune et [ne] sachant ce qu’on lui veut dire, non plus qu’un petit enfant ignorant.

C’est en parlant de cette prière, qui devient un état de prière, et par conséquent sans interruption, que saint Antoine, ce premier homme connu des déserts, a dit que la prière de celui qui prie, n’est pas parfaite, lorsqu’il connaît qu’il prie528. Il ne faut pas douter que ces Pères des déserts fussent des gens très intérieurs, très éclairés, et très parfaits. On ne nous écrit que de leur abstinence, qui est la moindre partie d’eux-mêmes. De ces grands solitaires il y en avait de plus intérieurs les uns que les autres. Je crois que ces derniers, sans rien affecter, mangeaient simplement ce que la Providence leur fournissait. Comment celui qui ne discernait plus sa prière, aurait-il été dans cette attention perpétuelle pour le boire et le manger ? Ils étaient par la nécessité de leur état dans une abstinence perpétuelle et générale de toutes choses, sans toutes ces attentions entièrement opposées à l’état d’un homme qui ne discerne ni sa prière ni lui-même. Mais chacun écrit selon sa disposition particulière, et non celle du saint, [280] relevant beaucoup ce qu’on estime, et passant légèrement ou taisant tout à fait ce qu’on n’estime pas, parce qu’on ne le connaît pas.

Qu’auraient-ils fait ces grands hommes dans les déserts sans l’oraison, les Paul ermites529, qui n’avaient ni livres, ni ouvrage, ni amusement, et qui étaient si accoutumés à prier que saint Antoine530 dit, que son corps priait même après sa mort ? C’est l’oraison qui fit persévérer saint Antoine plusieurs années dans un sépulcre, et vingt années dans un château ruiné où il était seul. C’est l’oraison qui a dérobé tant de grands hommes à la connaissance des autres hommes, car je ne doute pas qu’il n’en soit bien mort d’inconnus à toute la terre. Dieu nous en a montré un exemple en saint Paul l’ermite, qu’il a manifesté à saint Antoine, pour marquer qu’il y en avait d’inconnus à toute la terre qui ne seraient connus que dans l’éternité. C’était donc cette prière continuelle, dont j’ai parlé, qui était leur nourriture et leur occupation perpétuelle. Comme Dieu a fait voir en Paul qu’il pouvait y avoir un grand nombre de ses serviteurs inconnus, il a fait aussi comprendre par ce peu de paroles de saint Antoine quelle était la prière de ces grands hommes. L’oraison n’est pas parfaite de celui qui connaît qu’il prie. O oraison, qui faisiez qu’Antoine531 craignait le retour du soleil, combien étiez-vous pure, simple et facile dans votre continuité !

On sait bien que tous n’étaient pas également parfaits ; mais ceux qui aspiraient à le devenir, faisaient leur principale étude de l’oraison. [281] Qu’auraient-ils fait sans elle dans ces déserts inhabités ? Elle était toute leur ressource, leur compagne fidèle, c’est elle qui combattait leurs ennemis. Aussi les hommes bien éclairés ne voulaient pas qu’on fut solitaire, séparé de tous, qu’on ne fut avancé en l’oraison, de crainte des embûches du Démon.

O mon Seigneur Jésus-Christ, vous qui me commandez de prier sans cesse, donnez-moi la grâce de le faire, accordez-moi cette même faveur pour ceux que vous m’avez donnés. C’est vous, ô divin Verbe, qui êtes en nous cette prière perpétuelle et sans interruption. C’est vous, ô divin Agneau, qui êtes la lampe qui éclaire tout le ciel de notre âme. Que nous n’ayons jamais d’autre prière que la vôtre, d’autre lumière que la vôtre, d’autre amour que le vôtre !

J’ai fait cette nuit un songe admirable. Il me semblait que m’étant cachée dans le coin d’un lit pour prier, on m’a appris comme les Anges contemplent. C’est quelque chose de si vaste et de si grand, que je ne le puis exprimer. J’ai compris que les Anges ne pensent point532, et dans tout ce temps il n’a pas été admis une pensée. L’âme élevée au-dessus de tout ce qui est possible n’admet ni vue distincte ni objet, mais elle est abîmée dans ce Dieu surressentiel. C’est quelque chose qui surpasse toute intelligence. J’ai compris la nécessité de n’admettre aucune pensée quelle qu’elle soit, ni bonne ni mauvaise, et comment il faut être dégagé de toute espèce pour une pure oraison. Il y avait longtemps que je l’avais compris, mais non pas de cette manière. [282]

Ce que nous pouvons et devons faire de notre part est de nous défaire de toutes pensées, de tout raisonnement, de toutes espèces, n’en admettant aucune volontairement, non seulement en priant, mais durant le jour, les laissant tomber dès qu’elles paraissent, sans les admettre, et nous aurons cette Contemplation suressentielle, qui ne peut être donnée qu’à l’esprit purgé.

Cette purification de l’esprit s’appelle mort. Or, comme la mort, ou la mortification de la volonté, consiste non seulement à n’admettre aucune volonté, quelle qu’elle soit, pour ne vouloir que la volonté de Dieu mais aussi tout désir, tout penchant, toute inclination, en sorte que cette âme n’aime plus par choix, mais que Dieu la lie à qui il Lui plaît, et comme il Lui plaît : aussi la purification de l’esprit consiste à n’admettre ni raisonnement, ni pensée, ni espèce - afin que l’esprit nu et dégagé soit imprimé de ce qu’il plaît à Dieu, ou plutôt qu’il demeure dans cette immense vacuité. Si l’homme pouvait être dans ce dégagement absolu de toute idée, pensée, espèce, raison, ressouvenir, et y persévérer comme il persévère dans l’extinction de tout désir, il serait parfait en Dieu, quoique Dieu le couvrit au-dehors de certains défauts apparents pour le dérober à la connaissance des hommes, comme Son Sanctuaire et le tabernacle de ses complaisances. Mais on retombe à la manière de penser, et on ne reste pas fidèle, parce que l’homme veut agir en la manière de l’homme, et non en celle de Dieu.

Cette mort de l’esprit est bien plus longue, plus dure, plus difficile que toute autre mort. [283] Mais si l’homme voulait travailler de bonne heure et avec une fidélité exacte et perpétuelle à se défaire de tous ses embarras de l’esprit, cet esprit se purgerait, et il adorerait véritablement en esprit purgé le pur et sublime Esprit. Si mes enfants prenaient un nouveau courage, et qu’ils voulussent bien sans discontinuation travailler à ne laisser entrer chez eux volontairement aucune des choses que j’ai dites, ils entreraient dans un pays nouveau, ils se délivreraient des fantômes et de mille croix que l’imagination fournit. Commençons, je vous conjure, à travailler avec courage. Dieu nous aidera lui-même dans notre travail, et accomplira enfin en nous toutes nos œuvres533. O mon Dieu ! Est-ce par les défauts apparents que j’ai portés depuis quelques jours, par cette suite d’humiliations, et surtout dans le temps que je croyais que Vous m’aviez rejetée et que je ne me trouvais plus la même, est-ce, dis-je par ces contraires que vous prépariez mon âme à une si haute intelligence ? Vous me faites comprendre, ô Amour, Esprit saint, que par cette voie de mort on prévient ou évite toutes hérésies, toutes disputes, toutes dissensions, tout ce qui excite les passions, tout entêtement, pour entrer dans la nue et pure Vérité ? O Dieu, faites comprendre ceci, et encore plus le pratiquer, à ceux que vous avez choisis, et pour lesquels vous m’intéressez si fort !

Il est dit que Jésus allait la nuit sur la montagne pour faire la prière de Dieu534. Qu’est-ce que la prière de Dieu ? Contempler et aimer. Dieu Se contemplant Soi-même, produit par Sa [284] fécondité divine une Image vivante de tout Lui-même, si conforme et si égale à Lui, qu’il ne peut y avoir de différence. Il a une complaisance infinie dans cette Image vivante de tout Lui-même ; et cette image vivante, qui est Son Verbe, a aussi une complaisance autant infinie qu’elle est réciproque dans le Père qui L’engendre sans cesse. Cette complaisance réciproque produit un Amour infini et égal au Père et au Fils. Une complaisance infinie ne peut produire qu’un amour infini. C’est donc la contemplation et l’amour qui est la prière de Dieu.

C’est celle qu’Il faisait sur la montagne la nuit, et c’est celle que nous devons faire, comme Jésus-Christ n’a rien fait que nous ne devions tâcher d’imiter, autant que notre faiblesse et la bassesse de ce que nous sommes nous le peut permettre. Examinons les circonstances de cette prière.

Premièrement, Jésus-Christ se retire à l’écart, pour nous apprendre que nous devons nous séparer de toutes les créatures, de pensée et d’affection. L’affection produit ordinairement la pensée. Si nous nous aimons beaucoup nous-mêmes, les pensées et les retours sur nous-mêmes nous distrairont souvent, l’amour, la haine, les désirs des richesses ou honneurs, des sciences, de l’esprit etc. Il faut donc nous séparer de toutes ces choses. Il faut encore se retirer sur la montagne, nous outrepassant nous-mêmes, nous oubliant, pour ne nous laisser occuper que de cet Etre simple et immuable : là, vides de tout ce qui n’est pas Lui, nous serons en état de recevoir Son image, qui est Son Verbe en nous. Car partout où il n’y a que Dieu par la séparation de nous-mêmes et de tout le [285] créé, Dieu y produit son Verbe, et S’y aime Soi-même ; de sorte que cette âme ainsi séparée, participe au commerce ineffable de la très sainte Trinité. Il faut de plus que pour imiter Jésus-Christ, notre retraite sur la montagne se fasse de nuit, pour nous apprendre que quelque haute que soit la contemplation en cette vie, c’est toujours une nuit à l’égard de l’éternité ; et aussi pour nous enseigner que la contemplation véritable se doit faire dans la nuit de la foi.

C’est cette admirable obscurité que saint Denis appelle brouillard caligineux535, et qui était figuré par la nuée qui était sur le Tabernacle sitôt que la présence de Dieu remplissait le Tabernacle. O nuit, plus admirable que le plus beau jour! O obscurité, plus lumineuse que la lumière même ! Tu parais obscure à la faiblesse de notre esprit, quoique tu sois la même lumière. L’homme ne peut se contenter de toi, parce qu’il ne te connaît pas : cependant cette foi ténébreuse est si absolument nécessaire que sans elle on ne parviendra jamais en cette vie à la parfaite contemplation.

Cette contemplation doit être nue et simple parce qu’elle doit être pure. Tout ce qui la détermine, la termine et l’empêche, parce que Dieu étant un être pur et simple, on ne peut contempler ce qu’Il est que selon ce qu’Il est. Or il n’y a que la foi obscure et nue qui puisse nous donner cette contemplation pure et générale, qui n’ayant aucun objet formel, ne peut avoir aucune distinction ; et c’est la source de l’Amour pur. Car comme la contemplation n’a nul objet que ce Tout immense, où n’y ayant rien de distinct, elle ne peut rien discerner, elle [286] n’a aussi qu’un amour simple, qui ne peut admettre aucun objet ni aucune distinction, ni par conséquent aucun retour sur soi. Toute lumière particulière est comme une réverbération, qui ne donne jamais la chose telle qu’elle est en soi, mais en image grossière, qui ne peut ressembler au simple et immense Tout. 

Comme donc la prière de Dieu, ou la contemplation, n’est qu’un seul acte qui est contempler et aimer, l’âme absorbée dans ces ténèbres divines ne voit rien, ne connaît rien, tout lui paraît amour, elle ne croit faire autre chose qu’aimer. Et comme son amour est nu, proportionnellement à sa foi, elle ne discerne point son amour ni sa connaissance que par une chose, qui est l’amour surpassant et toute chose et soi-même.

Dès que l’amour n’a plus de retour sur soi, il est censé pur, quoiqu’il ne soit pas tout parfait. Lorsque l’amour ne veut rien pour soi, qu’il n’a que l’honneur, la gloire et le seul intérêt de Dieu, sans aucun rapport à soi, quel qu’il puisse être, il est censé plus parfait, car la perfection de l’amour consiste dans la ressemblance qu’il a avec celui de Dieu. Dieu comme Dieu, souverain principe et dernière fin, ne peut aimer que Lui ; et ce qu’il Lui plaît d’aimer, il faut nécessairement qu’Il l’aime par rapport à Lui ; et c’est ce que lui donne la qualité de Dieu. Il n’en est pas de même des êtres créés et émanés de ce Tout ; ils ne doivent aimer que ce Tout, et référer tout au Tout. S’ils aiment par rapport à eux, ils usurpent la qualité de Dieu, ils anticipent sur ses droits, ils contrarient ce qu’ils sont, qui est d’être créatures. De sorte que d’aimer Dieu par rapport à soi, loin d’être [287] un bien, est un défaut. Dieu en nous donnant cette émanation de lui-même, nous a donné cette qualité d’amour contemplant, et de pouvoir L’aimer comme il S’aime, sans retour ni rapport qu’à Lui-même.

Cette contemplation, qui n’admet rien, ne fait rien perdre à Dieu de ce qu’Il est ; car elle n’admet ni pensée, ni figure, ni rien de nominable, qui ne se pourrait trouver en Dieu et qui nous ferait nous forger de Lui quelque chose qui n’est pas. C’est pourquoi la foi obscure et nue est la parfaite contemplation de Dieu en Lui tel qu’Il est, laquelle ne Lui attribuant rien, ne Lui ôte rien. L’amour nu suit nécessairement la contemplation nue. Or cet amour est appelé nu et pur parce qu’il n’admet que Dieu sans rapport à soi-même, et que le moindre rapport à quelque bien que ce puisse être qui n’est pas Dieu même, empêcherait sa pureté, parce qu’il l’éloignerait de sa fin, qui est Dieu seul en lui et pour lui.

C’est cette contemplation parfaite et cet Amour pur qui fait la félicité des Anges et des saints dans le ciel, d’où tout propre intérêt, quel qu’il soit, est banni, et c’est aussi la félicité de cette vie, quoique d’une manière bien moins parfaite. Ce qui fait nos peines et nos souffrances intérieures, si nous l’examinons bien, ne vient que du rapport à nous-mêmes, de quelque beau prétexte que nous voulions nous couvrir. Prions avec Jésus-Christ sur la montagne. Prions comme lui ; contemplons, aimons, nous ferons la prière de Dieu. O divin Jésus ! Je m’unis à cette prière que vous faisiez la nuit à l’écart sur la montagne, à cette prière de Dieu ; faites que nous n’en fassions jamais d’autre ! [288]

Quoique cet amour ne regarde que Dieu-même, il influe ou il coule sur le prochain de ce même amour en Dieu ce que Dieu même veut et a voulu de toute éternité536. Or cela se fait ainsi. L’Amour pur ayant ôté tout amour particulier de la créature et toute inclination naturelle, Dieu lui influe, comme en Jésus-Christ, un amour si grand pour les hommes, pour le rachat desquels il a donné sa vie. Dieu, dis-je, influe dans l’âme un amour si grand que c’est comme celui de Jésus-Christ, avec toute la disproportion néanmoins qu’on y doit mettre, en sorte que cette personne donnerait mille vies pour le salut de ses frères. Et comme ce cœur tout en Dieu, tout pénétré de son amour, ne se donne aucun mouvement par soi-même, Dieu incline ce même cœur pour prier ou s’intéresser pour qui Il lui plaît, plus ou moins fortement, selon Ses desseins éternels sur ces âmes, de sorte que cela n’est point au choix de l’homme, mais de la volonté de Dieu. Il donne particulièrement certaines âmes, dont on ne pourrait pas se décharger quand on le voudrait. La chair, le sang, les proches, les amis ne sont point considérés. Dieu fait cela comme il Lui plaît, et pour qui il Lui plaît. Nous voyons un exemple de cela en saint Paul537 qui pensant aller d’un autre côté, fut envoyé dans la Macédoine. Ce qui s’est fait plus sensiblement en cet Apôtre pour nous être un témoignage, se fait plus intimement dans les âmes dont je parle. Cela se fait aussi très purement, sans images ni espèces.

Je ne puis mieux, ce me semble, expliquer cette contemplation amoureuse dont j’ai [289] parlé, que par ces paroles de saint Jean : J’ai vu la nouvelle Jérusalem descendant du ciel, etc. Il dit qu’il n’y a là ni clameurs, ni douleurs, qu’il n’y a point d’autre lumière que l’Agneau, qui en est la lampe538. Il est certain que dans l’amour unissant et contemplant, qui est cette Jérusalem céleste descendue dans l’âme pure, il n’y a rien de nominable. Les cris de douleurs, même des péchés, en sont bannis parce qu’ils les supposent effacés par la pénitence, et que ce séjour n’est point fait pour ceux qui les pleurent encore. Comme les anciens pénitents demeuraient à la porte de l’Église, que ces personnes restent à la porte de ce Sanctuaire et ne présument pas d’y entrer. Il n’y a là nulle douleur, parce qu’aucune n’y peut être admise. Si Dieu en inflige quelques-unes, comme à Jésus-Christ, tout le Sanctuaire en est environné, mais elle n’entre pas ; on porte pour autrui des peines, mais elles ne pénètrent pas ce saint lieu. Il n’y peut avoir là aucune lumière particulière, il n’y a point d’autre lumière que l’Agneau lui-même. Comment éclaire-t-il ce lieu ? Le dehors est éclairé par ses exemples, et par ses paroles, et le dedans est illuminé par l’impression de tout Lui-même. Il ne faut donc point prétendre là d’autre lumière que ce divin Agneau ; ceux qui en veulent d’autres n’y seront point admis.

O céleste Jérusalem ! séjour de paix, quand descendrez-vous sur la terre universelle ? Vous descendez dans quelques cœurs, qui vous béniront à jamais ; mais qu’ils sont rares, ces cœurs ! parce que nul ne veut mourir parfaitement à soi-même, et qu’on résiste à vos bontés ! Donnez-nous des cœurs nouveaux ! Amen, Jésus ! [290]

*1.39. Le vrai don de Dieu.

Sur ces paroles : Si tu savais le don de Dieu. Jean 4, 10.

Qu'est-ce que le don de Dieu ? C'est un don digne de sa magnificence : c'est son Verbe. Il nous en a donné l'esprit dès le moment de notre création. Il s'est incarné, rendant par là ce don visible et palpable. Il s'est donné à la Cène, pour être avec nous jusqu'à la consommation des siècles. On ne peut plus ni le voir ni le toucher comme homme, on ne peut le recevoir sans cesse corporellement. Il s'est voulu donner d'une manière permanente étant en nous Esprit et vie539. C'est cette vie du Verbe que nous pouvons toujours posséder : il ne demande qu'à se communiquer pourvu que nous le laissions entièrement être esprit et vie en nous.

L'esprit et la vie est ce qui est le principe de toute action vitale. On dit également lorsqu'une personne meurt, qu'elle a perdu la vie et qu'elle a rendu l'esprit. Jésus-Christ comme Esprit vivifiant540 doit être la vie des hommes. [291] or comme l'homme ne fait les actions d'un homme vivant que par ce qu'il est animé d'un esprit vivifiant, de même nous ne saurions faire des actions vivantes spirituellement autant que le Verbe est le principe de tout nous manque. Tout ainsi que l'âme commando corps, et qu'elle lui fait faire ce qu'il lui plaît sans qu'il lui résiste en rien ; il faut de même que le Verbe nous fasse agir sans résistance, et qu'il exerce son domaine absolu sur nous.

C'est pour cela qu'il fait cent sortes d'opérations jusqu'à ce qu'il nous anime si parfaitement que l'âme fait le corps. Ô si nous savions le don de Dieu, et que nous puissions comprendre ce que c'est que d'être animés et vivifiés par l'Esprit du Verbe, nous nous livrerions entièrement à lui, et nous ne voudrions pas disposer de nous en la moindre chose.

Ce don est si grand, si admirable, que Dieu, tout Dieu qu'il est, ne peut nous rien donner de plus. Il a épuisé en nous le donnant tous dons possibles : car tous ces dons sont renfermés en lui. Si l'on comprenait la beauté de la vie de l'esprit, et ce que c'est que de profiter de ce don, de vivre par son Esprit, toutes les plus grandes actions nous paraîtraient de la boue en comparaison de se laisser animer par cet esprit et d’en vivre. Ô que ceux qui commencent à goûter de ce don ont besoin d'un saint loisir pour le laisser prendre possession de tout eux-mêmes, surtout dans les commencements. Aussi Jésus-Christ l’explique-t-il541 en peu de mots à la Samaritaine : si tu avais reçu ce don, dit-il, tu n'aurais plus soif ; parce que tu serais désaltéré et revivifié par [292] lui : si tu l'avais connu, tu m'aurais demandé à boire ; faisant voir, que comme le breuvage se glisse et s'écoule en nous, aussi cet Esprit vivifiant se glisse en notre âme pour l'animer.

Il ne se contente pas en nous vivifiant de nous ôter toutes sortes d'altération ; il fait rejaillir de nos entrailles un fleuve d'eau vive. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que celui qui a donné lieu à cet Esprit, et qui l'a reçu avec surabondance, ne le garde pas en soi pour en être propriétaire, mais le laisse jaillir et monter à sa source, tout comme on voit ces bassins jeter par des tuyaux l'eau à la même hauteur que leur source, et recevoir dans leur sein l'eau qu'ils ont fait remonter en haut. C'est ce que fait l'Esprit du Verbe en nous : il faut que n'étant propriétaire de rien, nous lui rendons ce qu’il nous donne, et méritons par là d’en recevoir incessamment. Ce don, qui est sorti de Dieu, veut que tout retourne à Dieu. Il est encore en nous un fleuve d'eau vive542 pour abreuver nos frères de ces eaux divines.

Il apprend ensuite à cette femme l'usage qu'elle doit faire de ce don, qui est d'adorer le père en esprit et en vérité543. Ce don est pur esprit vivant et vivifiant ; lui seul nous peut faire adorer en esprit le Père, qui étant pur Esprit, veut une adoration proportionnée à ce qu'il est. Quoique les autres manières d'adorer soient bonnes et saintes, elles ne conviennent pas si proprement à Dieu, et non pas ainsi rapport à ce qu'il est : comme Esprit, il lui faut une adoration d'esprit ; et c'est cette adoration que le Verbe fait en nous, comme le prouve saint Paul lorsqu'il dit, que l'Esprit prie en nous544. L'esprit [293] ne prie en nous que selon ce qu'il est, c'est-à-dire d'une manière purement spirituelle.

Il est ajouté [dans les paroles de Jésus-Christ à la Samaritaine, que Dieu doit être adoré] en vérité. On ne peut adorer en esprit qu'on n’adore en vérité ; parce que l'Esprit du Verbe est vérité, et aussi parce que tout autre manière de l'adorer tient de la créature, et est souvent guidé par le propre intérêt, et enfin, sortant de nous, ne peut avoir plus de vérité que nous, qui ne sommes que mensonges et qu’erreur. Nous nous trompons dans nos idées et dans les conceptions que nous avons de Dieu ; et l'adoration conforme à nos idées ne peut jamais être proportionnée à ce qu'il est. Convenons qu'il n'y a que l'adoration en esprit et en vérité qui soit digne de Dieu.

On peut faire extérieurement ce qui est de l'état et de la vocation d'un chacun, et toutes les actions ordonnées, sans sortir de cette adoration d'esprit et de vérité.

Le Verbe étant le principe de toutes nos adorations et lui ayant remis tous les droits que nous avons sur nous-mêmes, tout ce qui se fait par ce principe vient de sa source, et est esprit et vie : et comme la vie donne la faculté d'agir et de se mouvoir, saint Paul dit, que c'est en lui que nous vivons, que nous agissons et que nous sommes545. L'homme par un amour propre, qui est comme identifiée dans sa nature, n’aime et ne fait cas que de ce qu'il fait ; une vie renonçée ne lui plaît pas, il veut voir son travail devant soi, et ne se laisse point posséder, mouvoir et agir par le Verbe. Ce travail, qui est tout au plus une toile d'araignée546, lui plaît plus que [294] tous les ouvrages de la Sagesse, quelque merveilleux qu'ils soient ; parce qu'il n'en est pas le principe. Le travail de la créature, quoique pénible et de peu de valeur, lui plaît beaucoup davantage ; parce qu'il part du moi, et que l'on distingue l'action du moi, parce qu'elle est toute au-dehors : mais l'ouvrage de la Sagesse est tout intérieur, et n'a rien qui se produise au-dehors. C'est une œuvre secrète et cachée. Les métaux les moins précieux sont presque sur la surface de la terre ; elle ne les cache point à la vue des hommes : mais l’or, ce précieux métal, est caché dans le fond de ses entrailles. Il en est ainsi des œuvres de la Sagesse et de ce don de Dieu. Il est si profondément caché dans le centre de notre âme, que les yeux n'en découvrent rien : c'est ce qui fait et son prix et sa sûreté ; il est caché à l'avarice et à l'ambition des hommes, les voleurs ne peuvent l’enlever; c'est le trésor de l'Évangile que ce don, trésor que la teigne ni la rouille ne peuvent endommager547. Tout ce que nous recevons en nous, tout ce que nous sentons et connaissons, est sujet à la corruption ; mais ce don est d'autant plus incorruptible, qu'il est plus impalpable et plus éloigné de la matière.

Donnez-nous ce don, Seigneur, que vous avez caché aux grands et aux savants548, et révélé aux petits. Mais apprenons, que nous ne pouvons avoir ce don que par la perte de tout le reste. Celui qui l’a une fois trouvé, vend tout ce qu'il a pour s'en rendre possesseur549 ; il ne fait cas que de ce don, tout le reste lui paraît de la boue ; et quoiqu'il ne paraisse au-dehors qu'une [295] terre aride et desséchée, il renferme ce qu'il y a de plus grand. Amen, Jésus.

*1.40 La vraie simplicité et ses avantages.

Sur ces paroles : soyez simples comme des colombes, et prudents comme des serpents. Matth. 10, 16.

En quoi consiste la simplicité ? C’est dans l’unité : si nous n’avons qu’un regard unique, un amour unique, nous sommes simples. Celui qui n’a que Dieu pour objet, qui ne voit que Lui, qui n’aime que Lui, est véritablement simple. Celui au contraire qui se regarde soi-même ou quelque chose de créé, qui s’aime soi-même, qui a beaucoup de rapport à soi, qui cherche son propre intérêt en temps et en éternité, qui suit son amour propre, sa cupidité, en est infiniment loin.

Notre Seigneur a dit : Si votre œil est [296] simple, tout votre corps sera lumineux550, car la simplicité renferme la droite intention, nulle intention ne pouvant passer pour droite, si ce n’est celle d’un homme qui ne regardant que Dieu seul, ne se recourbe jamais ni sur soi ni sur aucune créature par amour propre et par le propre intérêt. Aussi est-il écrit : quand je serais simple, je ne le saurais pas moi-même551. On connaît plus facilement les autres vertus ; mais celui qui est simple, ne connaît ni la simplicité, ni les autres vertus qu’il possède, parce que la simplicité ne souffrant aucun retour sur soi, ne laisse discerner aucune vertu, comme elle ne pense à aucun mal ; ainsi la simplicité est l’ignorance du bien et du mal. Dieu a dit de son fidèle serviteur Job, qu’il était un homme simple et droit, éloigné de tout mal552. Aussi cette simplicité qui rend le corps lumineux, suppose que tout l’homme, par ce simple regard, est perfectionné et exempt de toute malice, car, comme dit Jésus-Christ, c’est du cœur que sort tout ce qu’il y a de mauvais553.

Le cœur n’est corrompu que par la multitude des pensées qui le remuent. Lorsque le regard est unique en Dieu, l’amour est rendu pur et unique. Alors le cœur ne pense et ne conçoit aucun mal et comme il n’est attaché à aucune créature ni à lui-même, il n’est point ému par les passions, ni incliné d’aucun côté. Sa droiture l’empêche de tourner ni à droite ni à gauche. Aussi est-il dit dans le Cantique : Ma sœur, mon Épouse, vous m’avez blessé par un de vos yeux et par un de vos cheveux554. Les cheveux représentent les pensées qui étant réunies dans un seul [297] et même objet, sont le regard fixe en ce même objet et causent la pureté de l’amour.

Dieu avait créé l’homme dans cette pureté et dans cette ignorance du bien et du mal, quoiqu’il fut dans la consommation de tout bien, qui est l’innocence et la parfaite droiture ; il l’ignorait cependant, par l’impuissance où il était de se regarder soi-même. Il savait tout bien être en Dieu : cela lui suffisait. Il ne voyait que ce grand objet, il n’aimait que lui, il ne connaissait aucun mal, ne connaissant que Dieu, source de tout bien. Cette ignorance de tout mal l’aurait mis dans l’impuissance de le commettre, et nous aussi, si Adam n’avait pas désobéi. Son premier péché, et la source du second, fut le retour sur lui-même et de d’être retiré de ce regard simple et unique en Dieu. Le Démon prit Eve par son faible : Si vous mangez de ce fruit, vous serez semblables à Dieu, discernant le bien et le mal555. Il n’y a que Dieu certainement qui puisse discerner le bien et le mal. Les hommes appellent le bien mal, et le mal bien et c’est le fruit du renversement de l’homme et de sa chute. Vous serez semblables au Très-haut : c’est faire voir qu’on est ce qu’on est et ce qu’on peut devenir. Quoi ! tu es un être subsistant, et tu t’ignores toi-même ! [ce] qui est pourtant cette grande qualité de l’Épouse des Cantiques : Si vous vous ignorez, ô la plus belle des femmes556. C’est votre ignorance qui fait [298] votre beauté. O Eve, cette même ignorance aurait conservé la vôtre ! Vous êtes : voilà la première réflexion. Mais vous êtes dissemblable au Très haut en ce que vous êtes créature : voilà la seconde. Mais vous pouvez lui devenir semblable : voilà la troisième, et qui est le comble de l’amour de soi-même et de sa propre excellence. Non seulement vous serez semblable au Très-haut, mais vous discernerez le bien et le mal.

Cette simplicité tenait Adam et Eve ignorants de tout bien en eux, ne pouvant voir que Dieu en Lui-même et tout bien dans son origine ; l’ignorance du mal les empêchait de le discerner et de le commettre, mais après la désobéissance d’Adam et qu’il eût mangé du fruit défendu, il se vit, et se vit nu557. Il vit un mal et un sujet de honte dans sa nudité. La première réflexion, sur soi ; la seconde, sur son état ; la troisième, de comparaison du créé à l’incréé, produisirent l’amour de la propre excellence, source de tout péché ; et de là s’ensuit la désobéissance. Car comme, par le regard direct, l’amour est toujours direct, aussi la volonté, qui suit l’amour, demeure toujours soumise, obéissante et assujettie à l’amour ; elle s’écoule et passe dans ce même amour. Il n’en est pas ainsi lorsqu’elle est dépravée, et elle ne devient dépravée que par l’amour-propre, qui la rend indocile et inflexible.

C’est donc la perte de la simplicité qui est la source de tous les maux, comme cette même simplicité est la source de tout bien, puisque, comme nous l’avons vu, la simplicité de l’esprit produit le pur amour. Soyons simples et nous ignorerons tout mal. Comme Adam n’a [299] perdu son innocence qu’en perdant sa simplicité, nous ne pouvons retrouver l’innocence que par la simplicité. Ce qui fait la corruption du monde est que s’étant éloigné de la simplicité par laquelle on rentre dans la vérité, il entre dans l’erreur et dans le mensonge. La multiplicité des idées cause l’erreur de l’esprit parce qu’adhérant à ces mêmes pensées qui se combattent et détruisent les unes les autres, on devient perplexe et incertain, et l’on tombe dans l’erreur, cette multiplicité faisant celle des vouloirs. On se porte au mensonge, séduit qu’on est par la fausseté de l’esprit : ce que l’esprit embrasse fortement, la volonté s’y attache avec fermeté et inflexibilité et par conséquent perd sa souplesse.

La démission d’esprit fait la soumission de la volonté. C’est pourquoi Jésus-Christ a dit : Renoncez-vous vous-mêmes558, c’est-à-dire quittez l’entêtement de votre propre esprit et la fixation de votre volonté, quittez tout et vous trouverez tout ; mais surtout, soyez pauvres d’esprit et vous posséderez le Royaume de Dieu. Devenez simples et petits comme des enfants559, sans quoi vous n’y entrerez point.

Soyez aussi prudents comme des serpents. Ce second article semble contredire le précédent car le Démon prit la figure du serpent pour tenter l’homme. Le serpent est plein de détours, de finesses, de replis, de mensonges : ce n’est pas cela que Jésus-Christ veut que nous imitions puisque c’est ce qui est cause de notre perte. Ce que Dieu demande de nous, c’est que nous quittions, comme fait le serpent, notre vieille peau, c’est-à-dire le vieil-homme pour nous [300] revêtir du nouveau, que nous exposions tout notre corps pour conserver notre tête. Jésus-Christ est le chef de l’homme560, comme dit saint Paul. Perdons tout pour gagner Jésus-Christ. Mais comme j’ai écrit ailleurs et de la prudence et de la simplicité, je ne le répète pas ici.

Ce que je désire, mes enfants, est que vous soyez simples à l’oraison, sans multiplicité de discours, afin que Dieu, qui verse Son esprit sur le simple, soit Lui-même votre prière : simples de pensée, - les laissant tomber et ne les admettant point - simples d’esprit - n’ayant qu’un seul regard en Dieu. Cette oraison de simple regard s’appelle quelquefois contemplation lorsqu’elle a un objet ; oraison simple lorsqu’elle perd peu à peu cet objet distinct pour se perdre dans cet objet unique, qui renferme tous objets distincts sans les laisser voir à l’âme. Et lorsque cette oraison de simple regard est plus avancée, nous l’appelons oraison de foi, qui se perd dans ce qu’elle ne peut discerner ni comprendre, ne voulant ni le discernement, ni la compréhension, sachant trop bien que ce qui se discerne et comprend, est moindre que nous et que Dieu étant un Etre infini, ne peut s’atteindre que par la foi simple qui n’a ni bornes ni mesures. Plus une chose est simple, plus elle a d’étendue. Et cette simplicité se perd dans le Tout immense où elle demeure mélangée, parce que n’ayant ni qualité, ni rien de subsistant en soi, ni terminaison, ni couleur, elle prend cette forme sans forme de l’immensité.

Mais pour en venir à bout, quittons notre forme propre, c’est-à-dire notre manière de concevoir, de voir et d’entendre. C’est ce qui dépend [301] de nous avec la grâce, comme l’explique le précepte du renoncement et comme disaient saint Jean561 : Rendez droite la voie, aplanissez les montagnes etc. et David562 : ouvrez-vous portes éternelles et le roi de gloire y entrera. Ce sont notre esprit et notre volonté qui sont les portes éternelles, parce que Dieu nous a créés pour le connaître et l’aimer éternellement. Ouvrons la porte de notre esprit par cette simplicité qui cause une démission parfaite ; ouvrons notre volonté par cette simplicité, qui ne lui laissant rien de propre, la fait écouler dans son principe. Notre amour deviendra simple et pur, il n’aura que Dieu pour objet et pour fin.

Il nous reste la simplicité des actions qui dérive des principes établis. Celui qui ne connaît plus la duplicité, ignore la tromperie et l’hypocrisie, il paraît ce qu’il est. Or les personnes ainsi simplifiées, n’ont qu’une action simple. Elles ne sont multipliées ni dans leurs dévotions, ni dans leurs pratiques. Comme la simplicité conduit à l’unité, leur action est toujours la même, quoique diversifiée par tous les emplois de la vie.

Ainsi la simplicité nous rapproche de la création et de la ressemblance de Dieu car Dieu est simple et multiplié sans sortir de Son unité : nous sommes simples et uns, lorsque nous sommes arrivés à ce point unique où nous conduit la simplicité. Toutes les œuvres diverses de notre état et condition ne nous multiplient point. Nous n’avons que ce moment divin, qui est un moment éternel, toujours moment présent et toujours éternité parce que ce point est indivisible. L’œil simple ne regarde que le moment [302] présent, il ne regarde ni le passé ni l’avenir. L’amour simple n’a qu’un objet, sans rapport à soi, sans regard sur soi. Simplicité de vue, simplicité d’amour, simplicité d’action. C’est ce qui nous rend semblables à Dieu par la complaisance qu’Il prend en nous par Jésus-Christ notre Seigneur.

*1.41 Avantages de la simplicité

Sur ces paroles : Avec le simple, [ô Dieu], vous serez simple ; avec le juste, vous serez juste ; avec le méchant vous serez [comme] méchant563,564.

O avantage de la simplicité ! Celui qui agit avec un cœur droit et simple, qui ne pense point à mal, Dieu ne l’examine point avec rigueur. Il agit simplement avec lui, passant par dessus les petits défauts que sa simplicité lui fait commettre. Dieu aime même ce cœur simple et enfantin qui ne se détourne pas du mal, parce qu’il ignore même tout mal. Son soin n’est pas de combattre les vices et les passions : il les ignore, les ayant surpassés de très loin, et il vit dans un état d’innocence qui l’éloigne de [303] tout le reste. Dieu prend le simple dans sa simplicité, agit simplement avec lui : c’est pourquoi il est écrit que les yeux du Seigneur sont attachés sur le simple. Ce regard de Dieu sur l’âme simple marque que c’est dans cette âme que Dieu engendre son Verbe. Il est dit ailleurs ses yeux565 et son cœur566 pour faire voir que le Saint Esprit y est aussi produit et que Dieu aime singulièrement l’âme simple. Il est encore écrit : Si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux567 pour montrer que c’est ce simple regard de l’âme vers son Dieu et de Dieu sur l’âme qui fait la parfaite pureté.

Le simple a une intention toujours pure et droite, il n’envisage que son divin objet, sans se recourber sur soi-même, (les retours sur soi, de quelque prétexte qu’on se serve, étant entièrement contraires à la simplicité, qui n’en peut admettre aucun). C’est pourquoi l’Époux dit à l’Épouse : Vous m’avez blessé par un de vos yeux568, parce que ce regard simple et unique de l’Épouse attire un regard de complaisance et d’amour de l’Époux sur elle.

Quiconque est simple, qu’il vienne à moi569 ! c’est celui-là que je reçois des bras de mon amour, je ne le rejetterai point. Celui qui marche simplement, marche confidemment570, sans crainte et sans défiance, ces deux choses étant entièrement contraires à la simplicité. On ne craint, on ne se défie, que parce qu’on se regarde soi-même. L’âme simple est incapable de ce retour : son œil épuré est toujours simple et droit. Dieu ne loue ses amis dans l’Ecriture [304] sainte que de leur droiture et de leur simplicité. C’est donc le chemin qu’il faut suivre pour être agréable à Dieu et pour marcher en assurance.

Dieu dit : avec le juste, je serai juste, c’est à dire : avec celui qui s’appuie sur sa justice, Dieu se fera sentir si juste que tout ce qui nous a paru justice et vertu, paraîtra devant ses yeux divins comme des linges souillés. Celui qui se fonde sur sa pureté se trouvera si sale devant cette pureté infinie qu’il en sera rempli de frayeur et de confusion. Il dit qu’il examinera nos justices571 : il les épluchera, les considérera de si près qu’il les fera voir pleines d’injustices, d’usurpations, de rapines. Il fera connaître que nous avons été notre objet à nous-mêmes, que dans cette justice apparente nous avons été notre fin. Il fera voir dans cette fausse justice mille détours que nous n’avons jamais connus nous-mêmes. C’est pourquoi Job dit : Quand mes mains, qui sont mes œuvres, me paraîtraient aussi blanches que la neige, vous me les feriez voir toutes sales572 et je ne pourrais me soutenir devant vous.

Celui qui est juste connaît qu’il fait des œuvres de justice, mais celui qui est simple ignore toutes choses. C’est pourquoi Job dit : Quand je serais simple, je ne le saurais pas moi-même573. Quand je serais parvenu à cette bienheureuse simplicité, je ne le saurais pas, parce que je m’ignore moi-même et que c’est le propre de la simplicité enfantine de nous tenir dans l’ignorance de ce que nous sommes. C’est la source de l’abandon et du pur amour. Celui qui ne se voit point s’abandonne à son guide, celui qui ne se regarde point, ne s’aime point. Comme [305] il n’a d’yeux que pour son objet unique, il n’a aussi d’amour que pour lui. O homme ! qui que vous soyez, examinez le juste tant qu’il vous plaira puisque même Dieu l’examinera avec rigueur, mais n’examinez pas le simple. Dieu le garde dans le secret de Sa face : il le protège par tous les soins de Sa providence. Lorsque Jésus-Christ caresse les enfants, il ne fait voir que de l’indignation contre les faux justes.

Dieu ajoute qu’il sera méchant avec les méchants, en faisant voir par Sa divine lumière leur malice beaucoup plus étendue qu’ils ne le croyaient eux-mêmes. Il fera voir en eux les profondeurs de Satan, mille tours et retours dans leur méchanceté, une noirceur affreuse souvent couverte du voile de l’hypocrisie. Il est vrai que la manière dont leur conscience sera épluchée ferait paraître Dieu méchant, si la propre malice de l’homme découvert ne rendait Dieu victorieux dans ses jugements574, faisant voir l’équité de sa justice et comment la grâce n’a pas manqué aux plus méchants, non plus que les moyens de salut. O Dieu ! soyez toujours victorieux dans vos jugements ! Ce sera alors que les hommes qui ont osé se rendre les juges de Dieu même, qui ont posé des bornes à la conduite, qui lui ont attribué une réprobation gratuite, seront confondus dans la malignité de leurs pensées et dans leurs intentions perverses ; leur orgueil sera confondu.

Le simple ne peut avoir d’orgueil, car il ne veut rien pour soi. Il ne s’attribue rien : Dieu seul est son amour, sa foi, sa justice. Il ne regarde que Lui. Le simple à force de se renoncer s’est enfin quitté soi-même et s’est tellement [306] éloigné de soi qu’il est comme étranger à lui-même. Il ne s’intéresse plus pour soi, le moi est absolument mis en oubli. Mais comment parvenir là ? C’est en se renonçant incessamment, n’admettant aucune pensée pour soi, aucun retour volontaire, les laissant tous tomber dès leur naissance, ce qui est très aisé ; au lieu que lorsque la réflexion est jointe à la pensée, il est difficile d’empêcher qu’elle ne gagne tout. Renoncez absolument et entièrement le moi. Qui est ce qui fait la matière de nos réflexions ? le moi ; la crainte de perdre et ne pas acquérir ? le moi. Dieu ne saurait rien perdre ni rien acquérir : Son immobilité parfaite, Son immensité, Sa suprême félicité, Son éternité, Ses perfections infinies ne sauraient avoir d’altération. C’est donc le moi que je pleure, c’est pour lui que je m’inquiète et que je m’afflige, c’est lui qui cause tous mes mésaises, toutes mes réflexions et tous mes retours ; c’est lui qui me dérobe à la parfaite simplicité, au pur amour, enfin à Dieu même ; c’est lui qui me rend misérable, lorsque je ne travaille qu’à le rendre heureux. O Dieu, rendez-nous simples par le renoncement perpétuel de nous-mêmes ! Faites-nous porter notre croix, et marcher à votre suite ! Amen, Jésus !

1.42. L'amour et la présence de Dieu chasse de l'âme les dominateurs étrangers.

[307]. Sur ces paroles : Seigneur, des maîtres étrangers nous en possédaient sans vous ; et qu'étant en vous nous ne nous souvenions que de vous. Isaïe 26,13.

Quels sont575 ces maîtres étrangers qui nous ont possédés et dominés ; et quand avons-nous été sans Dieu ? Les maîtres étrangers sont l'amour-propre, la propriété, les passions, et le Démon. Comment sont-ils étrangers, puisqu'à la réserve du Démon, ils sont en nous, ils y habitent comme dans leur propre maison ? C'est que Dieu en nous créant, nous avait assujetti toutes ces choses ; mais l'homme par son péché, de ses esclaves il en a fait ses maîtres. Dieu avait créé l'homme innocent et dans une admirable subordination à Sa sainte volonté ; il était exempt d'amour-propre et de propriété ; ses passions étaient ses esclaves, et le Démon n’aurait eu nulle prise sur lui. Mais sitôt que par sa désobéissance il eut retiré sa volonté de cette subordination admirable qu'elle avait à celle de Dieu, ses esclaves devinrent ses maîtres ; le Démon qui l’avait trompé devint son tyran ; il fut accompagné de l'amour-propre et de la propriété, qui sont les fruits de la domination du Démon.

Adam avait été créé avec un amour droit et pur dont Dieu était l'unique et le souverain objet. Le Démon y fit entrer l'amour de soi-même, le désir de son propre bien, qu'on préfère [308] au bien souverain, assujettissant même ce bien souverain (qui ne doit avoir de rapport qu'à lui-même) à notre propre bien en tant qu'il est notre bien. Ainsi on a renversé l'ordre et de principe et de fin dernière, que Dieu avait établi dans le cœur de l'homme. Il l’avait créé juste et droit, exempt des usurpations de la propriété ; et le Démon y a établi cette propriété après avoir essayé en vain de la fait rentrer dans le ciel. Ce sont là ces maîtres étrangers, qui nous ont possédés nous assujettissant sous leur tyrannie.

Mais comment nous ont-ils possédés sans Dieu, puisque Dieu étant un Etre infini, il n'y a point de lieu qu'il ne remplisse de sa présence, ni qui puisse se dérober à sa lumière ? C'est que quoique Dieu soit présent partout par son immensité, il n'était point présent à l'esprit de l'homme, qui l’avait mis en oubli ; ni à son cœur, privé d'amour. Il faut donc que la présence de Dieu et son amour nous retire de cette domination étrangère, pour nous conduire en Dieu même.

Mais comme les passions nous ont dominé longtemps, il faut les combattre avec force pour nous en faciliter la domination. Comme elles ont ouvert les portes des sens, par où elles se sont répandues au-dehors ; il est maintenant besoin d'une forte mortification des sens, et qu'on ne leur donne aucun relâche. C'est cette vie [des passions échappées par les sens] que le Démon a glissé en Adam comme un venin mortel qui s'est répandu dans toutes ses parties après en avoir chassé la vie du Verbe, c'est dis-je cette vie empoisonnée qu'il faut détruire par une mort continuelle à toutes choses. Ce qui paraît difficile à la nature corrompue est très facile par le secours [309] de la présence de Dieu et de l'amour. La présence de Dieu nous dégage peu à peu de ces ennemis qui nous ont dominés sans lui ; et l'amour rend tout aisé : c'est lui qui rétablit peu à peu la volonté dans l'ordre de sa création ; c'est lui enfin qui par la perte des appropriations et de l'amour de nous-mêmes, qu'il détruit absolument, nous fait passer, écouler et perdre en Dieu.

Et c'est alors que nous disons après l'Ecriture : Faites qu'étant en vous, nous ne nous souvenions que de vous ; que puisque par votre amour vous nous avez séparé de tout le reste, nous demeurions toujours en vous, et que nous ne soyons jamais absents de vous. Vous êtes présent partout, et cependant nous nous éloignons de vous par le péché et par l'amour de nous-mêmes. C'est parce que nous vous avons oublié que nous sommes tombés dans toutes sortes de maux : faites, ô Dieu, que votre divine présence répare les désordres que votre absence avait causés ; que nous ne la perdions plus, à présent que nous sommes en vous. Dans l'état d'innocence Adam était en vous ; il a écouté un autre amour que le vôtre, il a perdu votre divine présence, et il est tombé dans tous les maux : c'est pourquoi vous lui dites : Adam ubi es ?576 Qu'est-tu devenu ? Tu n'es plus en la place où je t'avais mis ; je ne te le trouve plus ; je ne te connais plus.

Ne nous dit que jamais, ô mon Dieu, ces cruelles paroles ; mais dites à mon cœur : Demeurez en mon amour577 ; car votre dire est faire. Dites-moi, ou plutôt dites-nous, ô Amour, qui savez pour qui je m'intéresse ; vous êtes en moi comme je suis en mon Père578 ; ce sera une assurance que nous ne serons jamais divisés. O [310] vous, qui rassemblez ceux qui sont dispersés, qui les unissez et les rendez un, faites cette réunion en vous-même, afin que rien ne nous sépare de vous, être de tous les êtres, et leur dernière fin !

*1.43 Contemplations de plusieurs sortes ; et quelle est la meilleure.

Il y a deux sortes de simples regards, l’un bon et l’autre dangereux. Le dangereux est de s’abstraire de toutes sortes d’objets sans en avoir aucun, et cela activement, en sorte que, quoique l’âme ne soit point intérieure ou très peu, étant encore dans l’activité, elle s’abstrait à la manière des Philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle de la vérité. Ceux qui se sont abstraits de la sorte ont eu à la vérité quelque connaissance d’un Souverain Etre supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n’est point là un état d’oraison.

Il y a un autre simple regard, qui envisage [311] Dieu tel qu’Il est, s’abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n’est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu.

Le meilleur de tous les états est de recueillir au dedans l’esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d’elle les puissances et semble se les réunir. C’est une contemplation amoureuse qui n’envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l’aime d’autant plus que l’esprit s’abîme dans une foi implicite, non par effort, ni par contention d’esprit, mais par amour. On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire, mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par effort ou raisonnement : mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes. Alors l’âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l’âme dans un silence goûté.

Par cette voie, l’âme trouve en peu [de temps] son centre, ce qui n’arrive pas par la simple abstraction de l’esprit : car quoique l’âme y ait une certaine paix qui vient de l’abstraction des objets multipliés, cette paix n’est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté. De plus, l’homme faisant lui-même par effort cette abstraction, il en est le principe et par conséquence l’agent, en sorte que Dieu n’est ni principe de son oraison, ni son moteur. Il n’en est pas ainsi de celle qui se fait par le recueillement [312] intérieur où la volonté commande et attire les autres puissances. L’amour sacré s’emparant de la volonté de l’homme, devient son principe, son moteur, son agent. L’âme devient passive par ce moyen et la volonté perdant peu à peu toute force active, sent qu’une autre volonté, qui est celle de Dieu, prend insensiblement la place de la sienne, de sorte qu’enfin elle n’en trouve plus. Ses désirs aussi s’amortissent insensiblement jusqu’à ce qu’ils s’écoulent avec la volonté en Dieu. Ne nous trompons point, on ne se perd en Dieu que par la volonté ; et c’est cet écoulement de la volonté en Dieu, l’esprit étant simplifié par la foi et ne retenant nul objet ni pensée volontaire, qui fait cette extase permanente qui est le passage de la volonté en Dieu.

C’est l’abstraction de la volonté qui est l’essentiel car n’étant plus retenue par rien, elle retourne en son principe, entraînant avec elle l’esprit, dont elle est supérieure. Toute autre voie, quelque sublime qu’elle paraisse, arrête l’âme, et ne la perd jamais dans son principe originel. Adam aurait eu beau considérer le fruit défendu : si sa volonté n’avait point consenti à le manger, il serait resté innocent et nous aussi. Il faut que comme le péché d’Adam est entré en lui et en nous par sa volonté, l’homme Adam soit détruit en nous par l’écoulement de cette même volonté en Dieu : alors le nouvel Adam prend la place du vieil homme et nous communique sa vie et son esprit. Ce trépas et mort mystique ne se fait qu’en perdant peu à peu la propre volonté. Toute la propriété est renfermée en elle. Quand la volonté perd ses propriétés par la charité, l’esprit perd aussi les siennes. Si par impossible, l’esprit était désapproprié sans que [313] la volonté le fut, la volonté lui communiquerait plutôt sa propriété qu’il ne lui communiquerait sa désappropriation.

Il faut donc aller par cette voie, c’est le chemin le plus court et le plus facile. Si la purification est si forte et si longue, c’est que nous conservons des volontés sous de bons prétextes. Marchons donc par la foi pour l’esprit, une foi générale et implicite, qui le dénue peu à peu. Le dénuement est mille fois plus excellent que l’abstraction. Il est permanent et durable, c’est la pauvreté d’esprit. Au lieu qu’il faut renouveler l’abstraction toutes les fois qu’on fait oraison, se servir par conséquent de ses propres efforts, n’être jamais parfaitement passif et assujetti à Dieu, quelque suspension ou abstraction que nous puissions donner à notre esprit. Ceci est d’une extrême conséquence pour ne pas prendre le change et pour entrer dans la pure et nue lumière de la foi et dans la mort entière de la volonté. Persévérons par cette voie, et nous arriverons en Dieu même. L’Ecriture ne dit pas : voyez et vous goûterez ; mais bien : goûtez, et voyez579. Car il est certain que les lumières qui viennent par le goût de la volonté, qui est comme la bouche de l’âme et seule capable de goûter les choses divines, sont la véritable lumière. Cela est si vrai que les âmes à qui Dieu communique les plus assurées lumières, n’ont rien dans l’esprit, et elles éprouvent qu’il ne leur passe rien ou presque rien par la tête, ce qui les étonne beaucoup dans les commencements. Mourons, perdons toute propriété, marchons par la volonté580, nous en expérimenterons plus qu’on ne peut nous en dire, [314] et nous avancerons bien davantage. C’est par là qu’on a une véritable humilité : c’est par la perte de la volonté qu’on tombe dans le néant, et par conséquent en Dieu.

*1.44 La pente du cœur, et l’attrait de Dieu par l’union représentée dans les créatures.Opposition de la part de l’homme.

Il y a dans la pente des rivières pour se perdre dans la mer non seulement le penchant naturel à toutes les choses fluides qui suivent nécessairement ce qui est en penchant et ne peuvent rester sur un penchant, comme les corps solides, sans s’écouler, il y a de plus l’attrait de l’eau même où une eau plus profonde et plus considérable en attire une moindre : c’est une Démonstration qui se fait chaque jour. Mettez de l’eau sur une assiette, d’un côté une quantité plus abondante, et de l’autre quelques gouttes - ces gouttes, quoiqu’il n’y ait aucune pente à l’assiette étant dans un parfait niveau - ces gouttes, dis-je, tâchent de se joindre à cette plus grande quantité d’eau, et lorsqu’elles en sont plus proches, elles semblent s’y élancer avec promptitude et sans toucher au petit espace qui reste de l’assiette.

Dieu a donné à notre cœur ces deux qualités : il a une pente naturelle vers Dieu, mais il a de plus cet attrait de Dieu qui l’attire à soi par une certaine sympathie inexprimable, si on peut se servir de ce terme. De sorte que l’attrait de Dieu d’un côté et la pente naturelle de notre [315] cœur vers Lui feraient que nous nous perdrions bien vite dans notre dernière fin, si nous n’en étions empêchés par les obstacles de nos impuretés. Mettez quelque poussière entre les deux eaux qui sont sur l’assiette, l’attrait de l’eau est arrêté : aussi l’imperfection de l’amour empêche et le penchant du cœur et l’attrait de Dieu pour perdre ce cœur en Lui. Quand je parle de cœur, j’entends la volonté qui est le cœur de l’âme. Il n’y a qu’un amour parfaitement épuré qui ôte cette sale poussière et tous les entre-deux qui empêchent la parfaite réunion de l’amant et de l’aimé. Le plus petit obstacle empêche cette réunion. Il faut que l’amour soit extrêmement pur et droit pour que se fasse cette réunion de la partie au tout. Un seul cheveu empêche l’aimant d’attirer le fer et le fer de se rendre à l’aimant. Nous voyons un feu qui est presque éteint se rallumer tout d’un coup à l’approche d’un autre feu, et la flamme semble se détacher d’elle-même et sauter sur la mèche demi éteinte ; cette mèche demi éteinte n’a aucune action de sa part qu’un reste de chaleur qui attire la flamme, la flamme semble tout faire, et il paraît en cela quelque chose de différent de l’eau : c’est pourtant le même effet de sympathie. C’est la figure de l’amour sacré, qui se précipite dans le cœur de l’homme pour l’attirer à soi.

Toutes les créatures, animées et inanimées, portent le caractère de l’amour sacré et le figurent ; il n’y a que le cœur de l’homme ingrat qui s’y oppose. Le rocher même dans sa concavité reçoit la voix et repère les paroles de la voix ; et notre cœur, qui est fait pour recevoir l’expression de la parole du Verbe incarné, ne la [316] rend point parce qu’il ne la reçoit point. Celui qui est assez heureux pour recevoir le Verbe en soi, est comme un écho qui rend cette parole pour le bien des autres, non entièrement (ce qui ne se peut, cette parole étant infinie) mais seulement en partie. L’écho ne rend la parole et ne la reçoit que dans les concavités du rocher : nous ne pouvons recevoir la parole ni la rendre que notre cœur ne soit entièrement vide de tout, et surtout de nous-mêmes, de notre propre vouloir.

*1.45 l'Amour pur, et l'amour d'espérance.

Sur ces paroles : Quand je parlerais le langage des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis rien […]. Quand je livrerais mon corps aux flammes […], je ne serais que comme un airain qui résonne. I Corinthiens 13,1, etc.

Nous voyons par ces paroles de saint Paul, que c'est la charité qui doit être le principe de toutes nos actions, et que c’est elle qui leur donne le prix. La charité ne regarde que Dieu. Il y en a qui donnent ce nom à l'aumône : ils se trompent bien lourdement ; puisque l'Apôtre dit encore, quand je donnerais [317] tout mon bien aux pauvres, si je n'ai la charité je ne suis rien.

Cette charité est un amour pur et souverain qui n'a que Dieu pour objet ; qui l’aime si fort pour lui-même, qu'elle n'admet aucun détour de Dieu pour se recourber vers la créature par aucun propre intérêt. Celui qui aime Dieu pour la récompense, est bien éloigné de cet amour parfait, quoique son amour ne laisse pas de mériter la récompense qui est son but. L'amour pour la récompense est digne de la récompense lorsqu'il est mélangé d'un amour pour Dieu objectif, mais il est indigne de Dieu, et ne peut passer pour charité. Ces admirables vertus théologale, qui renferme toutes les autres, qui les suppose, qu'il est comment, ne peut envisager que Dieu en lui-même et pour lui-même, sans relation sur soi.

L’autre amour, quoique bon, n'est point la charité, et en est infiniment éloignée. J'appelle cet amour un amour d'espérance ; puisque l'espérance, vertu théologale, pour être bonne et méritoire, doit être accompagnée de quelque amour ; mais ce n'est pas l'amour parfait, il s'en faut bien. La charité parfaite suppose toujours l'espérance ; car où cette vertu ne serait point, la charité ne serait point ; puisqu'elle renferme absolument l'espérance. L'espérance peut être outrepassée par la charité, et c'est le point de sa perfection : mais elle ne peut pas en être exclue. C'est comme un fleuve perdu dans la mer, qui est sa fin : il n'est point exclu de la mer, puisqu'il y est réellement renfermé ; mais bien changé de nature pour en prendre une plus parfaite : il fait parti de la mer ; il ne lui donne pas sa qualité ; au contraire, [318] il contracte celle de la mer, le plus renfermant le moins sans l'exclure. Je dis donc que lorsque l'espérance a atteint son point de perfection, elle est transformée en charité ; mais elle y est aussi renfermée. Or l'amour d'espérance est bien accompagné de charité mais il ne peut la renfermer ; comme ce fleuve peut bien se perdre dans la mer qui est sa fin, et que sa nature est si tendre, [sans pourtant la renfermer, bien qu'il commence à y participer.]. Et comme nous voyons un fleuve tout proche de la mer recevoir dans son sein une petite partie des eaux de la mer, qui semble l'inviter à se perdre en elle ; de même l'espérance dans sa consommation et proche de sa fin, reçoit bien plus d'écoulement de la charité, et cet écoulement de la charité est comme une invitation de se perdre en elle. Alors l'amour d'espérance change de nom, son être n'est point anéanti : mais il est absorbé et perdu par la pure charité ; et où il trouve sa perte, c'est où il trouve sa perfection.

Je dis donc que l'amour de Dieu pour la récompense est un amour d'espérance, une espérance amoureuse, mais ce n'est point la pure charité ; qu'elle en est encore fort éloignée, puisque le propre caractère de la charité est de n'envisager que Dieu en lui-même et pour lui-même ; si elle regarde quelque autre chose, elle perd sa nature de pure charité, et devient un amour d'espérance, qui souvent dégénèrent en amour-propre. Et si j'osais, je dirais que l'amour d'espérance dans son imperfection, et non dans sa fin, est un amour-propre spiritualisé ; comme l'amour d'espérance dans sa consommation est un commencement [319] d'amour pur. Et de même que le commencement de l'amour d'espérance est bien près de l'amour-propre, et tient encore de sa nature : aussi l'amour d'espérance dans sa consommation tient beaucoup de l'Amour pur, et s'en approche si fort qu'il passe en ce pur et chaste amour, qui ne peut rien voir que Dieu en lui-même pour lui-même, sans relation ni rapport à nous-mêmes.

Si le propre caractère de la pure charité est de n'avoir qu'un seul et unique objet, qui est Dieu et sa seule gloire, sans rapport à nous, ni relation vers nous, ces rapports et relations étant absolument exclus de la pure charité ; il est aisé de conclure que quelque amour qui ait rapport à nous, relation à nous, et quelque étendue que nous puissions lui donner, ce n'est pas la pure charité. Il peut avoir quelque bonté en soi, qui mérite la récompense ; mais il ne peut mériter Dieu même, qui étant charité581, ne se donne qu'à la charité.

C'est ici la pierre de touche de la charité. Quiconque aime quelque chose avec Dieu, ou même pour Dieu en tant qu'il y a du rapport à soi, quiconque l’aime pour son éternité de biens, pour la gloire du ciel et le bonheur qu'il y doit avoir, rend la charité servante du propre bonheur, et par conséquent ne la possède pas. Elle est une Reine absolue, qui ne souffre ni concurrent, ni partage. Sa noblesse est si grande qu'elle outrepasse tout ; elle monte au-dessus de tout pour atteindre son objet unique. Comme elle est un feu pur, elle traverse tout avec une légèreté infinie, elle dédaigne et méprise tout ce qui n'est point Dieu. C'est une [320] maîtresse impérieuse, qui veut commander absolument, et qui ne peut souffrir aucune sujétion. Celui qui la veut assujettir à quelque intérêt sien, et la veut mettre en servitude, la perd, elle s'enfuit de lui ; elle lui laisse souvent par bonté quelques-uns de ses dons ; mais pour elle, elle vole en son principe, et n’en peut être détachée. Celui en qui elle subsiste est aussi dans son principe, et perd absolument tout propre intérêt, et n'en admet aucun ; s’il en admettait le moins du monde, il cesserait d'être possédé d'elle.

Tout amour bon qui n'est pas la pure charité, est donc un amour d'espérance. Toute espérance qui n'est pas accompagnée d'amour, est un amour-propre.

L'amour pur est de si grand prix, que quand je donnerais tout ce que je possède et tout ce que je suis, tout cela ne serait rien [au prix de lui] tant sa dignité est grande : elle renferme tout bien et exclut tout mal. Quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai la charité je ne suis rien. Quoi ? Le martyre même, et le martyre le plus rigoureux, n'est rien sans la charité ? La charité et l'amour pur est donc au-dessus du martyre si ce martyre n’est produit par cette pure charité, et n'en est accompagné ; le martyre lui peut donner un accroissement dans sa fin, mais il ne peut rien ajouter à sa nature. Elle fait elle-même toute la perfection de son sujet, elle peut croître dans ses effets, elle se découvre dans ses fruits ; mais elle est toujours la même, elle donne à tout le prix et la valeur, et elle n'en reçoit d’aucune chose. Saint Paul fait une énumération de toutes les plus grandes œuvres que le monde estime si fort, et dit, [321] qu'elles ne sont rien sans la charité ; et l'expression dont il se sert est admirable. Il dit que ce ne sont que comme un airain qui résonne. L'airain résonne beaucoup, il fait un grand bruit dès qu'on le frappe. Les œuvres des personnes destituées de charité font plus de bruit que les autres ; c'est un son fort éclatant, à cause du vide qui est dans l'airain. La vraie charité fait peu de bruit ; elle est vide de tout ce qui n'est pas Dieu, mais infiniment pleine de Dieu. La charité couvre ses œuvres du silence ; parce que celui qui possède cette divine charité ne faisant aucun cas de tout le reste, ne le compte pas, n'y pense pas : il n'y a point de voix résonnante dans la pure charité, mais des souffrances sourdes et muettes.

Saint Paul explique ensuite tout au long les traits de cette même charité : elle est patiente, bénigne, elle ne cherche point son propre intérêt ; or celui qui cherche la récompense, cherche son propre intérêt, donc il n'a pas la pure charité. Elle souffre tout ce qu'on lui fait ; elle croit tout ; foi nue, simple, implicite. Il ajoute ensuite : la charité ne déchet jamais. O charité vraiment pure et incorruptible, comment pourriez-vous déchoir, puisque tout déchet vient de corruption ? Non, vous êtes toujours la même, toujours immuable, toujours toute-puissante. Consumez nos cœurs en vous. Amen, Jésus.

Je ne parle jusqu'ici que de la charité objective, et non de la charité dérivante de ce seul et unique objet, laquelle est l'amour du prochain. Si je dois préférer la gloire de Dieu à mon propre bonheur, je la dois préférer au bonheur de tous les hommes ; or si je préfère la gloire de Dieu au bonheur de tous les hommes, je n'aime donc [322] mon prochain que pour Dieu, et pour la gloire que Dieu en retire : c'est donc un amour dérivé et secondaire, comme l'amour que j'ai pour moi dois être un amour dérivé et secondaire ; aussi dans le second commandement de la charité, lorsque Jésus-Christ a parlé du premier commandement, il dit582 ; Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Cet amour du prochain suit l'amour que nous avons pour nous-mêmes. Si nous nous aimons par rapport à nous, nous aimons notre prochain par rapport à nous ou à lui : c'est un amour mélangé, qui est souvent un amour naturel ou de compassion : mais lorsque nous aimons le prochain d'une charité dérivante, nous l'aimons uniquement pour Dieu, comme nous ne nous aimons nous-mêmes que par rapport à Dieu, en sorte que nous ne voulons que sa gloire sans rapport à nous. C'est cette gloire que nous aimons et en nous, et en nos frères : et plus les personnes que nous aimons en Dieu approchent de notre état, plus nous les aimons.

Or cet amour est exempt de sensibilité, et on ne sait quel nom lui donner. C'est une conformité d'amour pour Dieu, qui fait une union parfaite, que rien ne peut altérer ni détruire que nos infidélités.

L'âme infidèle en se retirant de la charité, se retirent de cette âme à laquelle elle était unie en charité. Si elle venait à perdre la charité, elle s'en séparerait tout à fait : mais si elle est fidèle, plus elle avance plus cela devient union et unité. Il y a un amour unitif entre les prochains, qui fait, que tous ces cœurs brûlants d’un même feu (qui est la charité,) et [323] n'ayant qu'une seule et même flamme, sont rendus un sans distinction ni partage, semblables à plusieurs gouttes d'eau qui ne font qu'une seule rivière, et concourent ensemble à sa rapidité pour se perdre [en la mer : c'est ainsi que ces cœurs unis vont se perdre en Dieu, où ils] deviennent un tout indivisible. C'est là l'amour d'unité, qui émane de la charité parfaite, et qui en fait partie sans division. Il serait plus difficile que ces âmes unies en charité fussent divisées entre elles, que [de faire que] l'âme fut divisée d'elle-même : car c'est un tout aussi indivisible que Dieu même.

1.46 Qu’aimer et regarder Dieu purement, est le but de tout, et l’Évangile éternel.

Le pur amour est l’Évangile éternel583. Dieu de toute éternité S’est aimé infiniment, c’est-à-dire autant qu’Il est aimable, renfermant toutes les perfections possibles ; et cet amour est Dieu comme Lui, car il fallait un amour infini pour un bien infini. [324] Il n’y a que Dieu qui Se puisse aimer de la sorte infiniment par un tout égal à Lui, différent de Lui, et qui est pourtant Lui-même. Et ce tout infini, aimant un tout infini, s’appelle le Saint Esprit, Esprit d’amour et de vérité, car cet amour, infini et Dieu, montre un Dieu totalement et infiniment parfait. C’est donc cet amour unique, immense, infini, cet Amour-Dieu, qui est éternel, qui a été de toute éternité, et qui sera éternellement dans les siècles des siècles et au-delà.

Dieu ayant voulu créer des êtres intelligents, leur a donné une capacité de L’aimer uniquement dans la totalité de ce qu’Il est et non infiniment, étant des êtres fort bornés et limités. Mais [ces êtres] ne Le pouvant aimer infiniment dans la totalité de Son infinité et de tout ce qu’Il est parce qu’il faudrait être Dieu pour L’aimer de la sorte, Il leur a donné dans leur petite capacité un pouvoir de l’aimer de tout ce qu’ils sont comme leur objet unique et infiniment parfait. Ils l’aiment dans la totalité de ce qu’Il est, selon leur petite totalité : tout ce qu’ils sont est employé en cet amour d’un Tout qui les surpassant infiniment, les abîme dans Sa totalité, leur communiquant une petite goutte de cet Amour-Dieu dont Il s’aime, s’il est permis de se servir de cette expression. Cet amour est pur, droit, net, sans retour, sans rapport à eux, sans détour, toujours appliqué à cet Être suprême, sans distraction ni partage, ne voyant que Lui, et voyant tout en Lui.

Dieu a créé ensuite les hommes à qui Il a donné de l’intelligence et un cœur ou une volonté capable de L’aimer, selon ce qu’ils sont, et dans la totalité de ce qu’ils sont. Cet amour était [325] gravé et buriné dans le cœur de l’homme, dans son essence, dans sa volonté. Dieu ne l’écrivit point dans le Décalogue, parce qu’Il avait été écrit dans le cœur de l’homme avant le Décalogue ainsi que Moïse le dit aux Juifs : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de toute votre âme, de toutes vos forces, de toute votre puissance584 ; et c’est la loi du cœur. Si Adam n’avait point péché, son amour ne se serait point retiré de son Dieu ; son regard et son amour auraient été directs. Mais il se retira de ce regard pour considérer le fruit défendu. La convoitise et l’orgueil renversèrent cet ordre admirable de la charité que Dieu avait établi en lui. La convoitise changea cet amour épuré en concupiscence et l’orgueil changea ce regard direct en amour-propre, en retour sur soi, rapport à soi, ambition, et le reste, qui sont les apanages du regard propre : son orgueil monta au point de vouloir être semblable à Dieu, d’usurper ce qui était à Lui. Il cessa de L’aimer dès lors, parce qu’il ne pouvait plus retrouver ni son regard direct, ni son Amour pur et désintéressé.

Il se vit nu, il s’intéressa pour soi, il fuyait la présence de Dieu. Dieu le cherche avec bonté, Il lui demande où il est, « Adam, ubi es585 ? » C’est comme si Dieu lui avait dit : « Je cherche Adam dans Adam même. Qu’est devenu cet homme que J’avais créé à Mon image, qui ne pouvait regarder que Moi, comme Je ne puis regarder que Moi-même et par ce regard immense et infini produire mon Verbe, qui est Mon image, égale à Moi en toutes choses, et Dieu comme Moi ? » Voulant créer des images raccourcies de ce que Je suis, Je t’avais donné une [326] âme capable de ne regarder que Moi, sans te distraire et recourber sur toi-même. Tu te serais vu en Moi sans cesser de Me voir, et sans te détourner de Moi. Je t’avais rendu capable de M’aimer, non autant que Je le mérite, mais dans la totalité et l’étendue de tout ce que tu es, sans division, partage, distraction, rapport à toi, retour vers toi ; mais d’un Amour pur, nu, net, droit, rapportant à Moi seul. Ton péché t’a retiré de là, et t’a rendu incapable de rentrer, sans un Sauveur, dans ce premier état. »

L’économie de la création et sa fin, aussi bien que de la rédemption, est donc de nous rendre capables de ce regard et de cet amour direct, sans retour et rapport à nous-mêmes, sans nous regarder en quoi que ce soit, sans nul intérêt nôtre, mais pour la seule gloire et le seul intérêt de Dieu seul. Jésus-Christ est venu au monde pour nous en montrer l’exemple et nous l’enseigner. Je ne cherche point, dit-il, ma propre gloire586; Il est écrit à la tête du livre de ma génération temporelle que je ferai votre volonté587. Il nous répète ce premier commandement de la charité et nous assure que toute la loi est renfermée en ce précepte de charité et les Prophètes588 parce que tous ces grands hommes ont obéi sans se regarder eux-mêmes et qu’ils ont tous enseigné Jésus-Christ, réparateur de la gloire de Son Père et de la charité parfaite.

L’amour parfait enferme une charité immense pour nos frères, mais c’est une charité dérivante de l’Amour pur et non une charité objective, Dieu étant l’unique objet de l’Amour pur. [327]

Jésus-Christ dit que quiconque parlera contre le Fils, il lui sera remis : mais qui blasphème contre le Saint Esprit, il ne lui sera remis ni en ce monde ni en l’autre589. On pourrait dire, sur ceci, en passant, qu’il y a donc des péchés qui se remettent en l’autre siècle par l’expiation qui est le Purgatoire, mais cela ne fait rien à mon sujet. Je dis seulement sur ce passage que le blasphème contre le Saint Esprit est nier la vérité de l’Amour pur, de sa motion divine etc. Le Saint Esprit est descendu sur les Apôtres pour les confirmer dans cet Amour pur et désintéressé, Il leur a appris à chercher la gloire de Dieu et Son règne aux dépens de tout le reste. Qu’ont-ils ménagé590 ? Et n’ont-ils pas donné leur vie pour Dieu ? Il est dit dans les Cantiques que l’amour est d’une si grande dignité que quand l’homme donnerait tout ce qu’il a pour l’amour, il le compterait pour rien591. Il est dit encore que les plus grandes eaux ne sauraient éteindre la charité car elle consume et absorbe tout. C’est le règne de Dieu, c’est le trésor évangélique caché dans l’intime de nous-mêmes, et qui ne se développe qu’à mesure que nous perdons la propriété. C’est pour la guérir que Jésus-Christ nous a enseigné la pauvreté spirituelle, la haine de nous ; et saint Paul, le dépouillement du vieil homme pour être revêtu du nouveau, la régénération. C’est de cette charité que parle saint Paul, lorsqu’il dit : Quand je livrerais mon corps aux flammes etc., si je n’ai la charité, je ne suis rien592.

Nous sommes donc appelés à rentrer dans l’ordre de la Création, qui est l’Amour pur : c’est le dessein de la Rédemption, c’est ce que [328] nous devons faire éternellement que d’aimer Dieu purement. Il faut aimer gratuitement Celui qui nous a aimés d’une charité gratuite. Cependant, ce ne sera jamais gratuitement que nous L’aimerons, quand nous L’aimerions de l’amour le plus désintéressé, puisque nous Lui devons toutes choses. Aimons-Le du moins autant qu’il est en nous d’un Amour pur, droit, net, désintéressé, qui nous fasse oublier toutes choses et nous-mêmes. O Amour, vous êtes au-dessus de toutes lois, vous les renfermez toutes, vous les commandez, vous les observez seul toutes ! O divin Amour, vous êtes avant toutes choses, et vous subsisterez après la consommation de toutes choses ! Qui peut donc s’opposer à Vous et Vous être contraires, sinon ces âmes adultères dont il est parlé dans l’Ecriture593, qui se sont éloignées de Vous en Vous quittant pour des objets trompeurs, qui partagent leur cœur, qui Vous l’ôtent tout entier, ces amateurs d’eux-mêmes qui s’idolâtrent et qui s’aiment plus que Vous ? On adore ce qu’on aime, et on aime ce qu’on adore en vérité. Celui qui ne Vous aime pas uniquement et purement est un adultère. O divin Amour, vous êtes la source de tout bien ; et celui que vous ne possédez pas possède tous les maux, quoiqu’il s’imagine le contraire ! [329]


O lux beatissima,

Reple cordis intima

Tuorum fidelium !

Sine tuo Numine
Nihil est in homine,
Nihil est innoxium594.
§
Soleil de splendeurs immortelles,
Qui faites les jours bienheureux,
Remplissez de vos divins feux
Le fond du cœur de vos fidèles !
Vous nous faites ce que nous sommes,
Notre mérite est votre don,
Sans vous on ne voit rien de bon
Ni d’innocent parmi les hommes.

1.47. Force et jalousie de l'Amour contre toute propriété.

Sur ces paroles : L'amour est fort comme la mort, et sa jalousie est dure comme l'enfer. Cantique 8,6.

Quelle est la force de l'amour sacré ? C'est qu'il enlève le cœur de son amant avec une puissance absolue. Il se montre d'abord avec tous ses charmes ; qui pourrait ne se pas rendre ? Lorsqu'il s'est insinué dans le [330] cœur qu'il a gagné absolument par sa douceur charmante, il use de sa force toute-puissante. Il sait trop bien, ce divin amour, qu'avec quelque rigueur qu'il traite son amant, il est pris trop fortement pour vouloir s'en dédire. Il lui fait comprendre qu'il est fort comme la mort. La force de la mort consiste en ce que rien ne peut lui résister ni lui échapper, et en ce qu'elle sépare impitoyablement de toutes choses celui qu'elle enlève, sans lui rien laisser du tout. L'amour divin est tout de même, à la réserve que l'homme libre et méchant lui résiste par sa malice. Mais ce n'est pas des pervers dont je parle ; c'est de ceux qui ont été assez heureux pour connaître la dignité de l'amour et l'avantage qu'il y a de lui être assujetti.

Lorsqu'il a une fois gagné le cœur, rien ne lui résiste : il est si clairvoyant que rien ne lui échappe ; il pénètre partout, il connaît les plis et replis du cœur, on ne peut tromper, il ôte tout impitoyablement à ses amants, il ne leur laisse rien, il cherche dans tous les endroits pour voir si l'on ne fait point quelque réserve. Après leur avoir ôté tous les appuis extérieurs, tous les objets de leur complaisance, il leur ôte ce qui leur paraît le plus nécessaire et dont ils croyaient ne pouvoir se passer. Il a un couteau de division qui divise et sépare tout. Mais hélas, que ce serait peu s'il se contentait d'enlever ce qui est extérieur, et qu'il laissât le dedans ! Non ; Il ôte encore avec plus de rigueur ce qui fait le bien-être et la consolation de l'homme intérieur, toute joie, toute assurance, tout bien propre à l'âme qu'elle a tâchée d'acquérir par la perte de tout le reste.

L'amour n'est pas encore content, il voit [331] que son amant semble se contenter de la perte de toutes choses, et qu'il se dit à lui-même : il est vrai que j'ai beaucoup souffert en perdant tous mes biens extérieurs et intérieurs, mais j'ai le contentement qu'ils m'ont été enlevés par la main de l'Amour ; je lui en ai fait le sacrifice ; il méritait plus que tout cela. Est-ce perdre quelque chose que de la perdre pour posséder l'amour ? Je ne me plains que de mes résistances, et ensuite des répugnances, qui ont allongé mon supplice et retardé mon bonheur. Hélas ! Quel mal ai-je commis ? Et comment ai-je été si aveugle que de refuser quelque chose à mon Amour ? J'avais mille choses sans réserve que je croyais dérober à ses yeux divins : quel était mon aveuglement ? Présentement que je n'ai plus rien, je posséderai l'Amour sans division ni partage.

L'Amour paraît content de l'amour ; mais il découvre mille choses que l'amant ne vois pas lui-même, il les lui ravit encore.

-Divin amour, je suis pauvre, nu, vide de tout, viens afin que je te possède.

-De quoi servirait ta pauvreté ? En me possédant, dit l'Amour, tu deviendras plus riche595 que tu n'as jamais été. Comment me posséderais-tu ? Je suis immense et tu as des bornes si étroites ? Peux-tu mettre toutes les eaux de l'océan dans un petit vase ? Tu en viendrais plutôt à bout.

-Amour, que faut-il donc faire ?

-Il faut passer en moi, ainsi qu'il est écrit596 : Passez en moi, vous tous qui me désirez avec ardeur.

-O Amour, tôt, tôt, faites-moi passer en vous. [332]

-Et comment passerait tu en moi ? Tu conserves toute ta consistance. Il faut perdre tout cela, changer de forme, et n’être plus ce que tu es. Il faut bien d'autres épreuves : tu n'as pas passé par le feu : et ne sais-tu pas que la jalousie de l'amour est dure comme l'enfer ? C'est ma jalousie qui fait que je veux être seul dans ton cœur.

-Oh, Amour, n'y êtes-vous pas seul ? Je n'aime que vous, et je ne puis rien aimer que vous.

-Ce n'est pas assez, tu habites encore chez toi, il faut que je t'en chasse et t'en bannisse pour jamais.

-Hélas ! Je te perdrai donc, Amour ! Si je me quitte que deviendrais-je ?

-Il faut qu'il ne reste plus rien de toi-même. Ce n'est pas assez d'avoir tout perdu, si tu ne te perds toi-même. Je suis un amour jaloux, et jaloux de mon amour même.

-Que deviendrais-je donc ? Je te mettrai entre les mains de ma Justice, qui te fera voir jusqu'où va ma jalousie ; elle est dure, et plus dure que l'enfer. Non seulement on est privé et séparé de tout dans l'enfer, mais on y souffre des maux énormes. Il faut que tu apprennes à souffrir ; que mon feu te pénètre jusqu'à la moelle, jusqu'aux parties les plus secrètes de ton âme.

-O Amour que me dites-vous ? Quel cruel opération ? Qui peut la supporter ? Mais sans doute vous serez avec moi pour me consoler : je verrai votre aimable visage ; il n'y a rien que je ne serais prêt à souffrir dans votre compagnie.

-Tu te trompes : je ne serai point auprès de toi ; tu ne me verras plus ; je fuirai.

-O Amour, je ne puis supporter ce tourment sans pouvoir et sans que vous deveniez ma consolation. [333] .

-C'est encore ce que je veux arracher que ce désir de la possession pour toi : Il ne faut plus que tu subsistes en quoi que ce soit ; ainsi, plus de consolation, plus de possession pour toi.

Alors la justice s'empare de l'amant, le brûle, le noircit, l’illumine, le fond, le dissout. Ô l'admirable dissolvant que l'Amour sacré ! Ô Amour, vous m'aviez donné une beauté sans pareille ; je cachais de m’embellir davantage pour vous plaire ; encore je me persuadais que vous ajouteriez de nouvelles beautés à celle que vous m'aviez données : mais vous avez fait tout le contraire ; vous avez changé ma beauté en laideur, et je ne suis plus reconnaissable. Vos amis branlent la tête en me voyant, et disent : Est-ce là cet amant si cher et si beau dont on nous avait fait tant le récit ? Il ne reste aucune trace de sa beauté ; il est fait comme un lépreux, et nous ne le voyons qu'avec horreur. C'est moi-même, leur répond cet amant affligé ; comment ne vous ferais-je pas horreur, puisque je m'en fais à moi-même ? Mais de grâce Ne me considérez pas par ma couleur brune ; car c'est mon soleil597, qui est l'amour, qui m’a noirci comme vous voyez. Ne me considérez plus ; mais regardez-le lui-même, vous verrez que toute la beauté est en lui.

Il est devenu jaloux de la beauté qu'il avait mise en moi, parce qu'on ne considérait dans ma beauté. Avec elle, je vous aurais plu ; et vous vous seriez amusés à moi. À présent que je suis un objet d'horreur et de mépris, vous détournerez votre vue de moi pour ne vous attacher qu'à lui. Considérez-le donc en lui-même, et vous y trouverez tous les trésors de la sagesse et [334] de la beauté. Vous ne me verrez plus ni beau ni laid ; car lorsque vous me chercherez, je ne serai plus en être. O mort, dit l'amour, je serai ta mort. O enfer je serai ta morsure598. Achève donc, enfer, de me dévorer. Je suis enfermé dans ton sein affreux ; des flammes me consument peu à peu, et cependant je subsiste encore ! Redouble ton feu, divine justice, afin de me dissoudre tout à fait ; achève ton opération ; puisque toi seul la peux faire. Qu'ayant perdu toute consistance, je m'écoule, m'abîme et me perde en toi ! C'est là où je me retrouverai changée et transformée en ton divin amour. Que je serai beau dans ta beauté !

-Amour, tu ris de ce discours. Y a-t-il encore quelque chose à faire que je ne devine pas ?

-Comment veux-tu, dit l'amour, te retrouver en moi, pauvre goutte d'eau, qui croit se démêler encore dans cette mer immense de flamme ! Tu en seras une si petite partie, que tu seras entièrement imperceptible. D'ailleurs je t'avertis, que si, (ce qui est presque impossible mais qui peut cependant arriver,) tu venais à te démêler, à te reconnaître, à te voir toi-même, tu serais dans le moment rejeté de mon sein ; je te vomirais, et tu serais une goutte exposée seule au soleil, qui serait en un moment desséchée. Où te trouveras-tu alors?

J'étais tout effrayé des discours si étranges, et toutefois si sublime de l'Amour. Je n'osais dire une seule parole ; mais je voyais bien que sa jalousie plus dure que l'enfer ne voulais me laisser aucune subsistance propre. Désespérée, et confuse, je [lui] dis : Amour, fais ce que tu voudras ; je ne veux ni me mêler de moi ni y [335] penser ; je consens que ce moi sois si fort anéanti, qu'on ne puisse pas même discerner qu'il ait jamais été.

L'Amour fut content ; mais il ne m'en fit pas meilleur accueil. Il s'enfuit ; et je compris que tant que je l'apercevrais lui-même, je ne serai pas détruite, puisque cette vue ferait que je serai quelque chose, et quelque chose distincte de lui.

L'Amour demeure seul, il consume par sa chaleur pleine d'activité ce qui restait de cette petite goutte. C'est alors qu'on peut dire avec l'épouse599 : La multitude des grandes eaux ne peuvent éteindre la charité, puisqu'elle est réunie à sa source. C'est alors qu'on peut dire avec l'Apôtre600 : Qui nous séparera de la charité ? Ce qui n'est qu'uni, se peut séparer ; mais ce qui est perdu dans l'indivisible, et qui ne subsiste plus en soi, ne saurait être divisé.

C'est toi, ô jalousie de l'amour sacré, qui fait ces choses ! Mais ce que notre amour-propre empêche d'exécuter en cette vie, quel feu dans l'autre faudra-t-il pour l'achever ! Emploie maintenant ta force, ô Amour, et exerce ta jalousie ! Amen, Jésus !



*1.48 De l’amour intéressé, et du désintéressé.

[336] Il est dit en divers endroits [de plusieurs livres spirituels] qu’il faut sacrifier à Dieu Dieu même. Comment cela se doit-il entendre ? C’est qu’il faut sacrifier le goût de Dieu, et le désir de faire quelque chose pour Lui, à Sa volonté. Par exemple je désire de faire oraison, d’aller à l’Église, de faire telle ou telle œuvre : je dois sacrifier ces choses aux devoirs de mon état et m’en priver pour suivre une volonté connue dans l’état et la condition où Dieu m’a mis. Ainsi, c’est quitter l’envie que j’ai de servir Dieu pour faire sa volonté dans l’ordre où sa Providence m’a mis. C’est préférer nos devoirs à toute dévotion particulière.

Il y a des personnes qui disent qu’il faut sacrifier même l’amour de Dieu. Cela ne peut jamais être pris en un certain sens, comme serait de sacrifier l’amour de Dieu pour Le haïr, ou pour quelque satisfaction propre. On doit sacrifier dans son amour tout intérêt propre, soit pour le temps ou pour l’éternité, tout goût, tout sentiment d’amour, tout ce qui nous le fait discerner en nous, à l’amour même. Il faut préférer l’amour mourant à l’amour vivant ; l’amour souffrant au jouissant en cette vie, tout ce qui a rapport à nous, quel qu’il soit, à l’Amour pur et nu, dépouillé de récompense.

Ce sacrifice de l’amour, tel que je le décris, [337] est la plus forte preuve de l’amour, mais d’un amour essentiel, qui aime Dieu au dessus de soi, comme Dieu veut qu’on L’aime, et comme Il mérite d’être aimé, c’est-à-dire en Dieu, et non d’un amour mercenaire ou rapportant à soi. C’est aimer l’Être souverain d’un amour souverain, qui est le seul amour digne de Lui. Quiconque ne L’aime pas de la sorte, ne connaît ni Dieu, ni la perfection de l’amour. Sacrifier tout intérêt dans l’amour par un amour suréminent n’est pas vouloir haïr Dieu, puisque l’amour parfait est plus éloigné de la haine de Dieu que le ciel de l’enfer. C’est la quintessence de l’amour, c’est cette charité que Dieu a pour soi-même, qui ne peut rien aimer que par rapport à soi. Il n’y a que Dieu qui Se puisse aimer souverainement, et c’est le privilège de la qualité de Dieu. Cet amour est le comble de l’humilité, de l’entière désappropriation.

O homme, qui que tu sois, qui te rends toi-même la fin de ton amour en aimant Dieu par rapport à toi, tu anticipes sur les droits de la Divinité. Tu aimes Dieu pour ton intérêt ; et ton intérêt devenant la fin de ton amour, c’est un amour servile, qui n’a rien de la noblesse de la charité, laquelle fait tout céder à l’amour, tout notre intérêt601, tout nous-mêmes, et c’est alors qu’on aime Dieu comme Dieu S’aime. C’est L’aimer par Son amour même, que L’aimer de la sorte en réalité et non en idée ; c’est être arrivé dans sa fin, c’est demeurer en charité : Or celui qui demeure en charité, demeure en Dieu ; car Dieu est charité602. C’est cet amour invariable [338] qui a trouvé son terme, quoiqu’il puisse toujours croître en sa fin même qui est infinie. Il est moralement invariable, mais non physiquement, puisque l’on peut toujours décroître en son amour, et même en déchoir, à parler en rigueur, comme on y peut croître jusqu’à ce qu’on soit arrivé au point fixe de l’éternité, où l’amour ne peut croître ni déchoir.

Quand l’amour est parfaitement désintéressé, il ne déchoit guère ; et c’est une chose si rare, que je doute qu’il y en ait des exemples. L’Ange est déchu dans le moment de sa liberté : c’est que son amour cessa d’être pur. Il se préféra à Dieu, son amour devint intéressé, l’ambition et l’orgueil s’emparèrent de son esprit car, comme l’amour désintéressé et l’absolue préférence de Dieu à nous est le comble de l’humilité, vouloir se préférer à Dieu est le comble de l’orgueil. C’est ce qui fit la révolte de Lucifer et que saint Michel lui dit : Qui est comme Dieu ? C’est le défaut de notre amour qui est cause ou de notre révolte, ou de nos résistances : de notre révolte, lorsque l’amour est entièrement banni de notre cœur ; et de nos résistances, lorsque notre amour est intéressé ; et ces résistances sont plus ou moins fortes, [selon] qu’il y a plus ou moins d’intérêt dans notre amour. Le parfait amour donne une souplesse si grande à notre volonté qu’elle est mue par l’amour comme il plaît à l’amour, en sorte que cette facilité de se laisser remuer par son agent est si grande que notre volonté ne se discerne plus. Il en est comme d’une roue fortement agitée, qui ne laisse discerner aucune de ses parties et ne laisse voir qu’un continu qui tourne avec [339] une vitesse incroyable : de même notre volonté remuée par l’amour ne se discerne plus, et c’est la perfection de la volonté que d’être de la sorte.

Car [au reste], lorsqu’on dit que la volonté est perdue, cela ne s’entend point d’une autre manière, sinon qu’elle a perdu son mouvement propre pour être mue par un vouloir infiniment supérieur et qui l’emporte dans un tourbillon immense et infini avec une rapidité presque infinie. L’âme ainsi perdue par la volonté dans l’amour n’a plus de répugnance, de choix, de désir, (car ces choses viennent d’une détermination, après avoir comparé une chose dans son esprit ;) et Dieu qui entraîne rapidement la volonté ne lui laisse rien à délibérer, rejeter ou choisir : ainsi tout désir et toute répugnance lui sont ôtées. Elle ne discerne plus rien en soi ni hors de soi ; tout ce qui lui arrive est la même chose pour elle ; prospérité, adversité, peines, croix, mort, vie, désolation, abandon, calomnie, tout cela ne tombe plus sous sa répugnance, parce qu’il ne tombe plus sous son discernement.

On dira que si l’amour entraîne la volonté avec tant de rapidité, l’âme ne mérite donc rien. Ce n’est pas le mérite qu’elle cherche. Cependant elle mérite beaucoup plus, n’étant arrivée là qu’après un renoncement et une mort continuelle à toutes choses, qu’après avoir fait à Dieu un don irrévocable de cette même volonté pour en disposer comme il lui plaira. Par le renoncement continuel et la mort à toutes choses, l’âme a contracté une certaine souplesse qui l’a rendue propre à être mue de la sorte, ayant perdu toute consistance en elle-même, [340] toute raideur, fixation et rétrécissement. C’est le comble de la perfection de la volonté.

On lit cela, on croit le comprendre. Néanmoins les personnes qui croient le comprendre le mieux, à moins d’expérience, cherchent toujours soit en eux-mêmes soit en autrui une perfection particulière, distincte, marquée, extérieure, matérielle, et non la perfection de la volonté dans sa souplesse et son amour, parce que cette sorte de perfection ne tombe point sous les sens et ne peut être discernée par aucun des sens ni par notre jugement propre. On peut dire de ces personnes ce que dit saint Paul : Qui accusera les élus de Dieu ? c’est Dieu même qui les justifie603. Aussi peut-on dire que ces personnes vivent inconnues sur la terre. Il n’y a que ceux qui leur ressemblent qui les connaissent, ou ceux qui du moins sont assez dociles pour croire au-dessus des sens et pour éprouver dans leur fond la vérité, après avoir détruit avec la grâce toute propre suffisance et tout propre raisonnement. Les Pharisiens ne reconnurent point Jésus-Christ lorsqu’Il vivait sur la terre : leur orgueil, leur fausse sagesse, leur propre raison Le dérobèrent toujours à leur connaissance. Les petits Le connurent. Il en est ainsi de ces serviteurs de choix : ils sont entièrement inconnus aux grands et aux sages du monde, ou à ceux qui cherchent une perfection purement extérieure et distincte, selon leur idée de perfection.

Mourons entièrement à nous-mêmes, et nous les connaîtrons par expérience ; mais tant que nous resterons fixés dans nos propres limites, nous ne les connaîtrons pas et nous nous [341] en éloignerons de plus en plus. O Seigneur, détruisez toute hauteur, toute fixation, toute fausse sagesse, et nous rendez conformes à Votre divine volonté ! Amen, Jésus !

*1.49 Divers effets de l’amour.

Sur ces paroles de saint Augustin : Pondus meum amor meus. Mon poids est mon amour604.

C’est ici toute l’économie de la voie du pur amour. L’amour est un poids qui enfonce continuellement dans le Tout immense.

Au commencement cet amour est plus sensible parce qu’étant plus éloigné du centre qui est Dieu, il fait, pour atteindre la pente centrale, certains efforts qui sont comme des élans et ces élans rendent lumière et chaleur sensibles, qui est ce qu’on estime le plus lorsqu’on n’a pas une lumière plus profonde. Ces personnes paraissent toutes éclatantes de lumière, et toutes brûlantes d’ardeur ; plusieurs néanmoins meurent sans avoir atteint la pente de la montagne, ou plutôt, le commencement de la vallée. Il ne faut [342] pas croire que pour trouver Dieu il faille monter. Il est partout, Il environne tout, et Il se donne volontiers à celui à qui la plus profonde humilité a fait trouver la pente, car il faut être persuadé que nous ne trouvons Dieu Lui-même que dans le plus profond anéantissement.

C’est ce plus profond anéantissement qui, étant notre lieu propre, nous fait trouver infailliblement notre centre éminent et invariable qui est Dieu. Car comme Dieu, par sa toute-puissance, a tiré toutes choses du néant lorsqu’Il nous a créés, c’est dans ce même néant qu’Il nous prend pour nous faire de nouvelles créatures. Emittes Spiritum, etc.605 C’est cet Esprit saint, cet Amour-Dieu qui nous fait cette nouvelle création, lorsqu’Il nous a réduits à néant et qu’Il nous a fait rentrer par Sa lumière de vérité dans l’état bas et ravalé d’où nous étions tirés par notre orgueil. Il faut donc savoir en cela l’économie de la Sagesse. L’âme ayant passé ces élans d’amour dont nous avons parlé, ce même amour actif et par secousse est premièrement ralenti et devient plus tempéré ; ensuite l’âme ne le sent plus que comme un poids qui l’entraîne insensiblement en bas. C’est un poids qui enfonce peu à peu l’âme en son rien, et qui est comme tout naturel, jusqu’à ce que par cette pente insensible et ce poids d’amour, l’âme tombe dans le plus profond de la vallée, qui est son néant. Ceci se fait tout naturellement, sans effort, et d’une manière presque imperceptible, jusqu’à ce que l’âme étant éloignée de toute hauteur, retombe dans cette profonde humilité [343] qui la réduit à néant, c’est-à-dire dans son rien. Alors ce poids d’amour la faisant outrepasser elle-même, elle trouve Dieu en manière de centre plus profond ; et par cette même pente d’amour qui entraîne tout avec soi, volonté, esprit et tous leurs apanages, elle tombe en Lui où elle se perd et s’abîme toujours de plus en plus par ce même poids de l’amour606. Or comme Dieu est immense et infini, ce poids l’enfonce toujours plus en Dieu.

Elle est alors faite une nouvelle créature : tout ce qui est de l’ancienne est passé et tout est rendu nouveau, parce que le vieil homme ne peut entrer en Dieu. Il faut mourir absolument à ce vieil homme pour être changé en l’homme nouveau, pour être fait une nouvelle créature en Jésus-Christ, et être transformé en son image. Si une pierre qu’on jette dans la mer trouvait une profondeur infinie, elle s’enfoncerait toujours plus par son propre poids, sans s’arrêter un seul instant et sans pouvoir être arrêtée : plus la pierre serait pesante, plus elle enfoncerait , au lieu qu’une chose légère nagerait sur la surface de l’eau. Il en est de même de l’amour : lorsqu’il est faible et léger, il reste pour ainsi dire sur la surface, il se voit, se discerne fort bien ; mais lorsque son poids est grand, il s’enfonce, s’abîme et se perd dans cette mer d’amour qui est Dieu même. Deus charitas est607. Or cette pente ou ce poids d’amour humilie toujours plus l’âme en l’enfonçant en Dieu. Ne nous trompons pas, nous ne pouvons arriver en Dieu que nous ne soyons faits une nouvelle [344] créature en Jésus-Christ, et nous ne pouvons être faits une nouvelle créature en Jésus-Christ que tout ce qui est de l’ancienne ne soit passé. Pour peu que nous soyons encore assujettis au vieil homme, l’homme nouveau ne sera point en nous. Il ne s’établit que sur les débris d’Adam pécheur, car, comme dit saint Paul, pour être fait une nouvelle créature en Jésus-Christ, il faut que tout ce qui est de l’ancienne soit passé, que tout soit rendu nouveau608. Il n’y a que l’amour sacré qui puisse faire cette division du vieil homme. C’est l’amour qui, comme un admirable dissolvant, [dissout et] change le fer de notre nous-mêmes en or pur de la charité.

Plus il y a de charité dans une âme, plus il y a d’humilité - de cette humilité profonde qui, causée par la réelle expérience de ce que nous sommes, fait que, quand nous le voudrions, nous ne pourrions nous attribuer aucun bien. Car l’esprit d’amour est aussi un esprit de vérité. En sorte que l’amour fait ces deux fonctions, qui n’en sont qu’une, qui est de nous mettre en vérité sitôt que nous sommes en charité, car l’amour est vérité. Plus l’amour devient fort, pur, étendu, plus il nous fait approfondir notre bassesse. C’est comme une balance : plus vous la chargez, plus elle s’abaisse et plus elle s’abaisse d’un côté, plus elle s’élève de l’autre. Plus le poids de l’amour est grand, plus elle s’abaisse au-dessous de tout et plus l’autre côté de la balance s’élève vers cet amour-vérité qui fait connaître ce que Dieu est et ce qu’Il mérite. Tout s’élève pour rendre gloire à Dieu et pour L’aimer au-dessus de tout, à mesure que nous sommes plus rabaissés.

O Néant ! tu n’es rien et cependant tu portes [345] tout le poids de l’amour ! Cet amour t’anéantit toujours plus par son poids et nous fait voir Dieu d’autant plus grand et plus élevé que nous sommes plus petits et plus rien. C’est ce poids d’amour qui, à force de nous enfoncer en Dieu, nous dérobe aux yeux de toutes les créatures et de nous-mêmes. Ah ! quand serons-nous si bien perdus que nous ne nous retrouvions jamais ! O homme, si tu savais combien ta bassesse est lumineuse ! Tu ne peux être éclairé que par elle, car c’est où la vérité habite ; et où la vérité habite, la charité y habite aussi comme compagne inséparable. O Dieu, donnez-nous cet Esprit-Amour et Vérité dont le poids, en nous anéantissant toujours plus, nous enfonce davantage en Vous ! Amen, Jésus !

1.50. L'abaissement et l'élévation sont des effets éternels de l'amour parfait.

[346]. Sur ces mêmes paroles de saint Augustin : Pondus meum Amor meus. Monpoids est mon amour.

Le poids fait deux effets tout contraires : à mesure que la balance s'abaisse [d'un côté] plus profondément, l'autre côté s'élève plus fortement. Il en est ainsi de notre âme : plus l'amour, qui est son poids, l'enfonce dans l'abîme du néant, plus elle se trouve d'un autre côté élevé dans l'Etre original : elle se trouve élevée dans cette mer immense de la Divinité d'autant plus que plus elle est abaissée dans l'abîme du néant. Les humiliations, les croix, les persécutions, les calomnies, augmente ce poids d'amour, qui anéantit l'âme ; et ce sont comme autant d'autre poids ajoutés à ce premier poids d'amour qui l'enfonce presque à l’infini dans le néant, et qui d'un autre côté l’élèvent infiniment au-dessus d'elle-même et de tout le créé pour la perdre davantage en Dieu.

L'élévation et la perte en Dieu se mesure à ce poids du profond néant : Nul ne comptait, que celui qui est premièrement descendu609. Ô divin Verbe, vous avez fait cette démarche infinie que nul n'a pu faire comme vous. Vous étiez Dieu lorsque vous vous êtes anéanti vous-même610 ; et ce néant a été d'autant plus profond, que votre grandeur était immense, infiniment élevée ; enfin, vous étiez Dieu, et vous vous [347] êtes précipité du haut faîte de la Divinité jusqu'à notre néant ; et d'un autre côté, plus vous vous s'est anéanti vous-même, plus vous avez été élevé à une immensité de grandeur inexprimable : c'est pourquoi votre Père611 vous a donné un nom au-dessus de tout nom, c'est-à-dire, une gloire au-dessus de toute gloire, et où nulle gloire ne pouvait atteindre. Je sais que vous ne pouviez quitter votre gloire, étant Dieu ; et que vous avez possédé ce que vous possédiez de toute éternité, mais ayant avili cette gloire jusqu'à la bassesse de l'humanité, vous avez élevé en votre personne divine et humaine cette humanité à une gloire inexplicable et supérieure à tout, à laquelle nul ne peut atteindre que d'infiniment loin.

Mais qui a fait cette chute précipitée est inconcevable, d'un Dieu dans le sein d'une vierge ? C'est ce même poids d'amour, ô Jésus, qui vous ayons anéanti infiniment par rapport à ce que vous étiez, vous a relevé et rehaussé infiniment.

Il n'en est pas ainsi de nous, qui ne sommes par nous-mêmes que des néants, que vous avez élevé et anobli par une bonté infinie. De ces néants il y en a des rebelles, qui vous résistent, et que vous domptez dans votre colère n'ayant pu les soumettre par amour. Il y en a des superbes, qui s'élèvent eux-mêmes se croyant quelque chose lorsqu'en vérité ils ne sont rien : vous les précipiterez comme d'autres Lucifers dans l'abîme, où votre fureur les écrasera de son poids, et dont ils ne se retireront jamais, parce qu'ils ont méprisé le poids de l'amour. Mais il y a des néants soumis, que j'ose appeler des néants d'amour, que l'amour plonge, enfonce, abîme de plus en plus par son poids dans la plus [348] extrême bassesse. Ce sont ceux qui (pour ainsi parler) étant rabaissés au-dessus d'eux-mêmes et de tout le créé, sont élevés par le contrepoids de ce même amour jusqu'en Dieu même, où ils sont cachés612, abîmés et perdus avec Jésus-Christ, qui leur a mérité cette grâce par son abaissement : et plus l'anéantissement est profond, plus l'élévation est grande. L'âme éprouve ces deux contrepoids, l'un qui l'abaisse de plus en plus, et l'autre qui l'élève toujours davantage, jusqu'à ce que perdue en Dieu elle ait outrepassé les limites d'elle-même et de tout le créé.

Il ne faut pas croire que l'âme arrivée en Dieu n’éprouve plus ces deux contrepoids de l'amour élevant et anéantissant : c'est tout le contraire. C'est alors que ce sacré poids ne trouve plus d'obstacles ni à rabaisser l'âme ni à la rehausser ; parce qu'il a détruit lui-même les terribles obstacles qu'elle avait à l'abaissement, et par conséquent il n'y en a plus à son élévation ; car tant qu'il reste quelque obstacle à notre anéantissement, il y en a à notre élévation.

Il faut remarquer que l'homme par le malheureux commerce d’Eve et du serpent, que l'Ecriture appelle613 fornication, a fait glisser en sa nature ce venin empoisonné du diable, qui est l'orgueil, la superbe et l'amour de la propre excellence, qui sont614 les profondeurs de Satan, comme parle l'Ecriture. L'homme par ce venin d'orgueil qui l'a tiré du serpent est tellement enclin à la superbe, qu'il a une répugnance infinie à l'abaissement. C'est pourquoi Jésus-Christ est venu sur terre dans l'humiliation et [349] dans toutes les qualités opposées à l'orgueil : il nous a rendu capable par son sang et par son exemple de connaître la nécessité de l'abaissement, non seulement de le connaître, mais de le désirer. Tout le soin de Jésus-Christ est donc de se conformer les âmes par son abaissement prodigieux, et de les arracher au Démon, qui se fourre partout, mais qui ne saurait supporter l'abaissement. Le Diable peut faire des miracles, comme les magiciens de pharaon ; mais il ne peut s'humilier. Lorsque l'amour vient dans un cœur il le revêt des inclinations de Jésus-Christ, qui sont l'amour de la croix, de l'humiliation, et du mépris : il lui donne une pente secrète pour n'être rien ; mais la nature corrompue, appuyée de l'amour-propre et du diable, met à cela de continuelles obstacles, jusqu'à ce que l'humble et pauvre Jésus surmonte en nous tous ces obstacles en détruisant l'empire de Satan. Alors l'âme éprouve qu'il se développe en elle une certaine pente à n'être rien, qui devient toujours plus forte et plus rapide ; elle ne trouve presque plus rien qui l'arrête. Mais comme le penchant de tout l'homme est l'orgueil, cette âme s'abaisserait lentement et se relèverait souvent sans le poids de l'amour, qui l’enfonce dans un certain néant profond et ténébreux ; et alors, par un contraire effet, elle éprouve en même temps, qu'une autre partie d'elle-même est élevée dans un tout ténébreux, qui devient tous les jours d'autant plus vaste et étendu, que la pente à n'être rien est plus forte. C'est comme deux infinis qui tirent un tout fini, mais qui se divisent en deux parts sans cesser d'être uni d'une certaine manière qui les rend indivisibles ; l'un abaisse, et l'autre élève à un point, que l'âme [350] ainsi abaissée et rehaussée se perd en Dieu, et est transformée en ce même Dieu d'une manière ineffable, mais néanmoins proportionnée à sa qualité de créature. Nul n'est donc monté, et ne montera jamais, que celui qui est premièrement descendu par ce poids d'amour.

C'est le dessein et l'économie de l'Incarnation du Fils de Dieu, de nous rendre capable de porter ce poids d'amour dans ces deux effets si contraires en apparence, et néanmoins si nécessairement attachés l'un à l'autre, que l'un ne peut être sans l'autre. Aucun ne montera qu'il ne soit premièrement descendu. Qu'on mette la perfection à tout ce qu'on voudra, c’est là son point essentiel : c'est pour en venir ici qu'on souffre tant de peines, d'épreuves et d'humiliations. Dieu emploie tout pour nous y réduire, jusqu'aux défauts et aux péchés mêmes. L'orgueil et la propre excellence sont tellement enracinés dans le cœur de l'homme, qu'il faut un feu étrange pour les détruire : ce feu sont les peines de toute espèce et ce poids d'amour.

O Amour, ma chère vie, soyez un poids immense d'amour ou de justice ; d'amour, pour ceux qui vous reçoivent et se laissent détruire et anéantir ; de justice, pour les superbes et ceux qui ne vous reçoivent pas. Ô Amour, je souffre en cette vie ; je languis ; je ne trouve personne pour correspondre à mon cœur, ou, ceux qui y correspondent sont si rares qu'on les compte facilement ! Ô Amour, je suis étrangère sur la terre ! Tu m'as réduite au néant, et je suis un objet de mépris. Je suis un enfant simple qui ne connaît plus que l'amour, parce que mon Amour me fait participante de son enfance, qui est l'état le plus abject de sa vie. Il me fait enfant [351] pour vivre avec des hommes ; les bêtes me conviendraient davantage, car je ne puis me contraindre. Certains hommes présument être saints, lorsque l'amour-propre les domine et qu'ils sont ennemis de la croix. Que faire avec ces sortes de saints, en qui je vois les profondeurs de Satan ? Ayez pitié, Amour, ayez pitié d'un enfant faible et languissant en qui vous avez caché votre divine sagesse, si opposée à cette sagesse humaine qui vous a été si fort en horreur, que vous avez remercié votre Père de leur avoir caché ses secrets. Oserais-je dire que les profondeurs du cœur de l'homme égalent et même surpassent les profondeurs de Satan ? Mais que dis-je ? Ce sont ces mêmes profondeurs étendues et repliées. Ce cœur de l'homme est plein de plis et replis ; il se cache à lui-même sa laideur ; il ne regarde que le pli sans penser à ce qu'il renferme, et sans le vouloir connaître. L'orgueil lui en fait paraître la superficie assez belle, parce qu'il appelle la laideur beauté ; mais le reste est plein de détours, d'amour-propre, de finesse. Enfin, le dehors paraît être à Dieu, et le fond est au Démon. Délivrez, Seigneur, vos enfants de cet ancien serpent qui s’est glissé partout : détruisez-le par l'anéantissement de vos petits enfants, que vous avez choisis vous-même par votre enfance. Vous êtes, Jésus, le destructeur de ces profondeurs de Satan par vos profonds abaissements. Triomphez, commandez, régnez, ô Jésus mon Amour et ma vie. Amen, Jésus ! [352]

*1.51. L’obéissance parfaite, fruit de l’amour.

Sur ces paroles de l’Ecclésiastique 3, 1 : C’est une nation qui n’est qu’obéissance et amour.

1. L’obéissance suit toujours l’amour : plus l’amour est pur, plus l’obéissance est parfaite. Dès que l’amour vient dans un cœur, il apporte avec soi un désir de se soumettre à tout. A mesure que l’amour augmente, on se résigne davantage ; enfin on s’abandonne à cette divine volonté, on la suit sans résistance, et même enfin sans répugnance : au moindre signal, Dieu est obéi. On obéit même à toute créature pour l’amour de lui615, et cela avec une facilité et une promptitude admirables. L’amour devient si pur que l’âme ne trouve plus de volonté : elle trouve que la volonté de l’Aimé a passé dans celle de l’amante, en sorte que c’est la volonté de l’Aimé qui lui sert de volonté à elle-même, ou plutôt la volonté de l’amante s’est écoulée et perdue en [353] celle de l’Aimé. Ce sont là les caractères du véritable amour.

2. Je ne comprends pas certaines personnes qui se vantent d’aimer beaucoup, et qui conservent néanmoins toutes leurs volontés. Cet amour m’est inconnu. Je connais des personnes qui apportent des raisons sur tout ce qu’on leur dit, qui commencent par contrarier le commandement : si on ne leur cède pas, ils obéissent en murmurant. Saint Pierre dit que nous devons avoir une obéissance d’amour, parce que c’est l’amour qui rend obéissant. Dieu aime ceux qui lui obéissent de la sorte : il fait son plaisir de leur commander sans cesse. Ils entendent sa voix secrète, ils obéissent au moindre signal. Dieu aime ces personnes. Plus il exerce leur obéissance, plus il leur donne des preuves de son amour, et c’est de cette sorte qu’il désire des témoignages du nôtre. Au contraire, il ne commande rien à ceux qui obéissent avec chagrin, de peur d’augmenter leur infidélité et leur désobéissance en multipliant ses commandements.

3. Samuel dit à Saül que c’était comme le péché d’enchantement que de répugner, et comme celui d’idolâtrie que de ne vouloir pas se soumettre616. Il est vrai que l’homme est comme enchanté par l’amour de lui-même et par l’attache à sa propre volonté. L’un produit nécessairement l’autre. Il idolâtre ses propres pensées, ses propres vouloirs : c’est pourquoi il dispute et ne veut pas se soumettre, il répugne à tout ce qu’il n’a pas voulu le premier. Il se sert même, comme Saül, du prétexte de la piété pour couvrir le dérèglement de sa propre volonté : C’est pour sacrifier au Seigneur que nous avons réservé ces choses617. [354] Il fait voir que la multitude a fait de même : Le peuple a réservé ce qu’il y avait de meilleur dans les troupeaux pour en faire des sacrifices. Dieu se soucie bien de ces sacrifices faits par la propre volonté ! Et l’obéissance, dit Samuel, ne vaut-elle pas mieux que le sacrifice ? Obéir n’est-il pas plus agréable à Dieu que de lui offrir la graisse des moutons ? C’est-à-dire ce qu’il y a de plus parfait et de plus exquis dans les sacrifices offerts par la propre volonté ? N’est-il pas dit de Jésus-Christ, notre divin modèle, en qui toute la perfection était renfermée : Il a été fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix618 ?

4. La perfection de l’obéissance consiste en ce qu’elle soit continuelle et sans interruptions, et sans bornes ni mesures, obéissant dans les choses les plus fâcheuses et qui répugnent à la nature comme dans les plus agréables : ne se lasser jamais d’obéir. Il faut de plus que l’obéissance que l’on rend à Dieu, soit sans discernement d’une chose ou d’une autre : elle doit s’étendre en toute manière et en autant de différentes choses qu’il plaît à Dieu de nous commander. Celui qui par l’amour a perdu sa volonté dans celle de son Dieu, ne se donne pas un mouvement propre, mais est mû et plié par la volonté de Dieu, qui l’absorbe, comme une goutte d’eau dans la mer ne peut plus avoir de mouvement propre, mais seulement celui que lui donnent les immenses eaux, en sorte qu’elle est comme disparue, quoiqu’elle subsiste réellement.

L’âme qui est de la sorte, obéit dans l’amour et par l’amour. Elle obéit si naturellement qu’elle ne songe plus à obéir, comme la goutte d’eau ne songe plus à se donner du mouvement : cela serait inutile, étant [355] emportée par l’unité des eaux et leur continuité. Mais si quelqu’un pouvait la puiser et la séparer, ce ne serait plus la même chose : la désunion et la rupture de la continuité la rendrait une misérable gouttelette d’eau comme auparavant ; et si elle voulait se mouvoir, la faiblesse l’en empêcherait, et elle se dessècherait peu à peu et périrait enfin. Il en est ainsi de notre âme unie à Dieu que de la mer même, et lorsqu’elle est désunie de son Dieu, elle devient comme la petite gouttelette. Obéissons donc sans répugnance, et d’une obéissance d’amour, et nous ferons comme Dieu veut !

*1.52. De la paix de Dieu.

Sur ces paroles : Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jean 14, 27.

1. Les personnes du monde croient avoir la paix en se donnant toutes les satisfactions possibles : ils contentent tous leurs désirs ; ils tâchent d'assouvir toutes leurs passions ; ils ont des richesses immenses ; ils sont comblés d'honneurs ; on les appelle les heureux du siècle. Le dehors de ces personnes attire la jalousie des [356] autres, mais si on les examine de près, si on leur demande à eux-mêmes leurs dispositions, ils avoueront qu'ils n'ont point de paix, et que par conséquent ils ne sont pas contents. Ils désirent encore : plus ils sont comblés de biens, plus ils en souhaitent ; ils sont toujours agités, les plaisirs dont ils sont comblés les soûlent, les dégoûtent sans les satisfaire.

2. D'où vient cela ? C'est qu'ils n'ont pas la paix en ces choses, et qu’ils ne la peuvent avoir. Et d'où vient qu'ils ne peuvent avoir la paix en ces choses ? C'est que leur cœur n'étant pas fait pour elles, et étant incomparablement plus grand, il reste un vide dans ce cœur ; et ce vide est si grand qu'il ne s'aperçoit pas de tout ce qu'ils y mettent pour le remplir. Comme le vide est presque immense, ils ne sentent que la peine du vide sans sentir sa plénitude. C'est ce qui les rend agités et inconstants : ils cherchent toujours de nouveaux plaisirs, ils les désirent avec ardeur, ils en jouissent, sans y trouver ce qu'ils s'étaient promis, ils en restent dégoûtés ; et comme ils éprouvent toujours le même vide, ils passent toute leur vie à chercher ce qu'ils ne peuvent trouver, qui est : la paix, qui peut seule remplir leur vie ; et comme elle n'est point en ces choses, ils ne l'ont jamais.

3. Voyons d'une autre côté une personne à qui tout manque, qui ignore tous les plaisirs, pauvre, persécutée des hommes, privée même de sa liberté, de tout ceux qu'elle aime selon Dieu et qu'elle doit aimer, méprisée, décriée, etc. On la regarde comme la plus malheureuse du monde, son état fait horreur ; cependant on est surpris de ne remarquer au-dehors ni agitation ni impatience. Approchez-vous de cette personne, [357] demandez-lui ce qu'elle désire ; elle, qui aurait tant de choses à désirer, vous répondra qu'elle est parfaitement contente et qu'elle ne désire rien. Quoi ! Tout vous manque au-dehors, et vous ne désirez rien ! Non, je ne désire rien parce que je ne trouve point de vide en moi. La privation de toutes les choses qui me manquent, ne me fait point de peine, parce qu'elle ne me cause point de vide. La paix que je goûte au-dedans remplit tout le vide de mon cœur avec surabondance. Cette paix vient de ce qu'un Objet infiniment plus vaste que lui, le possède. La privation de tout ne m'ôte rien, comme la possession de toutes ces mêmes choses ne me donne rien : au contraire, si cette possession m'ôtait cette paix que je goûte dans la privation, je serai inquiète comme vous, parce que je serais vide comme vous. Tout ce que vous possédez, dont vous faites tant de cas, serait pour moi comme un brin de paille, qui ne peut ni me nourrir ni m'appuyer. Je suis contente et satisfaite, parce que j'ai la paix.

4. Je n'ai pas simplement la paix parce que je suis privée de tous les biens que le monde estime, mais c'est l'extinction de tous les désirs qui cause ma paix. Le pauvre qui désire des richesses, n'a point de paix : sa cupidité le dévore, il est altéré et affamé de tout ce qu'il n'a pas. Je n'ai de faim ni de soif que de la justice : plus Dieu m'appauvrit et me rend misérable, plus il satisfait ma faim et ma soif, parce qu'il se rend justice à lui-même, en m’ôtant tout ce qui ne m'appartient pas. Il me fait aussi justice en ne laissant que ce qui est à moi. Peut-être croyez-vous que j'abonde des biens intérieurs ? Vous vous trompez, et j'en suis encore plus pauvre que des extérieurs. [358] O si cela est, comment pouvez-vous rester en paix ? Cette privation, non plus que l'autre, n'altère point ma paix, parce que je ne puis désirer ce que je n'ai pas, et que je veux tout ce que j'ai : misère, pauvreté, etc. L'extinction de tous désirs me rend heureuse au milieu de tous les déplaisirs apparents, parce que, comme je l'ai dit, je n'ai ni faim ni soif que de la justice, et je trouve par cet état la justice dont je suis affamée.

5. Aussi Jésus-Christ a-t-il dit : Bienheureux sont les pauvres d'esprit ; car le Royaume de Dieu est à eux619. Jésus-Christ ne dit pas simplement : Bienheureux sont les pauvres ; mais, Bienheureux sont les pauvres d'esprit, parce que celui qui n'a pas de biens et qui en désire, n'est pas pauvre d'esprit : il est riche en désirs ; mais celui qui ne désire point ce qu'il n'a pas, est le vrai pauvre d'esprit, en qui Dieu règne ; il a véritablement le Royaume de Dieu, puisque Dieu règne en son âme, qu'il y a placé son trône et l'a prise pour le lieu de sa demeure.

Celui qui ne désire plus, n'a plus de volonté. Et, puisque Jésus-Christ a dit620 : Si quelqu'un fait ma volonté, nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui, et qu'il est constant que celui qui ne désire plus parce qu'il n'a plus de volonté propre, fait la volonté de Dieu, il s'ensuit qu'il devient sa demeure, son royaume, et ainsi que le vrai pauvre d'esprit jouit par conséquent d'une véritable paix, non en lui, mais hors de lui, en Dieu, où la paix devient invariable et inaltérable. Tant que notre paix est en nous-mêmes, quoiqu'elle soit le don de Dieu, elle peut toujours se perdre, et elle s'altère souvent ; mais lorsqu'elle est retournée à sa [359] source, et qu'elle est recoulée avec nous en Dieu, elle devient inaltérable.

6. Il faut expliquer, avec la grâce de Dieu, les différentes sortes de paix. Nous avons vu que le monde ne peut donner la paix : ainsi nous ne parlerons plus de celle que le monde donne. Sitôt qu'une âme est véritablement retournée à Dieu par une conversion entière, elle commence à trouver en elle un commencement de paix, que le péché lui avait ravie, et c'est la plus grande marque de la réconciliation de l'âme avec Dieu que cette paix qu'elle goûte au-dedans. Ensuite sa conversion se perfectionnant, sa paix augmente : elle commence à goûter au-dedans d'elle-même un je ne sais quoi qu'elle ne goûtait pas auparavant, ce qui la porte à se détourner absolument du monde pour se tourner de ce côté-là. Elle rentre en elle-même, elle s'y enfonce pour jouir davantage de cette paix. Plus elle en jouit en son fond, plus sa paix augmente, bien différente de la paix que donne le monde, dont la possession lasse et fatigue et dégoûte. Par conséquent, l'âme ne voudrait faire autre chose que de goûter cette paix qui la charme. « O paix, s'écrie-t-elle, c'est en toi qu'est renfermé tout mon bien, c'est toi qui me donnes Dieu ». Vous vous trompez, ô âme, c'est Dieu qui vous donne cette paix, et non la paix qui vous donne Dieu. Dieu, étant un Dieu de paix, ne saurait venir dans une âme sans apporter la paix. Si l'âme est alors fidèle et attentive, elle remarquera qu'au travers de cette paix, qui est alors très suave, elle éprouve une certaine présence de Dieu dans elle, qui l'occupe sans cesse et qui la comble d'une joie intime. C'est là le premier don que Dieu fait de sa paix. [360]

7. L'âme éprouve dans cette première paix une grande facilité à se résigner, un goût de la croix, une volonté souple et pliable, qui ne se roidit plus contre les événements. Alors Dieu lui fait un don de paix plus grand, quoiqu'il ne paraisse pas tel à l'âme : il ôte de la paix ce qu'il y a d'onctueux et de goûté, parce que cette paix, étant reçue dans la capacité de la créature, était encore bornée et limitée, elle s'altérait souvent ; d'ailleurs l'âme s'y attachait et s'arrêtait insensiblement. Ce n'est plus maintenant cette paix douce et suave, mais une paix sèche et desséchant toute l'âme, parce qu'alors Dieu la prive peu à peu des biens intérieurs afin de lui donner une paix invariable. Tant que l'opération de la perte des biens intérieurs dure, l'âme ne goûte plus la paix savoureuse, comme j'ai dit, mais une paix sèche, qu'elle ne peut exprimer que par un non-trouble. Si alors elle résiste à Dieu et qu'elle ne se laisse pas dénuer, appauvrir et perdre selon l'étendue des desseins de Dieu, elle perd cette paix sèche, et entre dans le trouble et l'agitation car qui a pu résister à Dieu et vivre en paix621 ? Ces troubles durent autant que sa résistance ; et si la résistance dure toute la vie, le trouble dure toute la vie.

Les personnes qui ne sont pas en lumière divine, prennent ces troubles pour de grandes épreuves, le disent de même, et en font des états merveilleux, qu'ils nomment croix intérieures. Ce sont véritablement les plus grandes, puisqu'elles ôtent la paix ; mais ils ne la perdent que par leur résistance car, dans quelque croix intérieure ou extérieure que l'âme soit plongée, quelques misères, pauvretés et faiblesses qu'elle [361] puisse éprouver, cet paix sèche lui demeure : ainsi qu'il est exprimé en Isaïe622 : J'ai trouvé ma paix dans ma douleur la plus amère. La raison en est, qu'elle ne reprend pour cela ni sa volonté ni la possession d'elle-même, qu'elle ne fait plus d'usage de l'une ni de l'autre, ni par conséquent de ses désirs, qui [seuls] peuvent lui ôter la paix. Elle trouve, sans savoir comment, que sa volonté se perd chaque jour et que ses désirs s'amortissent toujours plus ; car l'un suit nécessairement l'autre. Cela lui fait penser quelquefois qu'elle est dans l'endurcissement ; mais elle n'entre pas pour cela dans le trouble.

8. On m'objectera que Jésus-Christ dit cependant623 : J'ai l'âme troublée. Jésus-Christ ne souffrait pas pour lui, mais pour les autres : ainsi les peines et les troubles étaient infligés de Dieu sur son humanité, et ces troubles, qui étaient passagers, il les accepta lui-même volontairement pour porter nos langueurs et nos faiblesses. En quelque état de consommation que puisse être une âme, lorsque qu'elle est pour aider aux autres et qu'elle souffre pour eux, Dieu lui inflige des peines et des troubles passagers, conformes à l'état de l'âme pour qui on souffre ; mais ce trouble est court et ne cause point d'inquiétude comme celui qui est causé par [sa propre] infidélité. Ceci est d'une extrême conséquence, et bien à remarquer. Que celui qui est troublé, au lieu de regarder son trouble comme un état purifiant et de grande souffrance, examine plutôt ce que Dieu a pu exiger de lui et qu’il lui ait refusé, ce qu'il a quelquefois éprouvé [et senti] que Dieu [362] demandait de lui, quel dépouillement Dieu en a voulu, auquel cependant il a résisté. Alors, qu'il se sacrifie à Dieu tout de nouveau, et il retrouvera la paix qu'il avait perdue. Ceci est une règle [et une marque] infaillible de fidélité ou d'infidélité.

9. Lorsque Dieu a éprouvé, épuré, ballotté une âme autant qu'il lui a plu, qu'il l'a rendue souple à tous ses vouloirs, il perd peu à peu sa volonté et tout elle-même en lui, comme il a été dit tant de fois. C'est alors qu'elle trouve cette paix parfaite, invariable, inaltérable, non en elle (où elle ne serait jamais de cette sorte), mais en Dieu même, où elle est dans toute sa perfection, où elle est Dieu, car en Dieu tout ce qui est de lui est lui-même.

Or cette paix est bien différente de la première dont nous avons parlé : elle n'a point cette douceur et ce goût sensible de la première ; elle n'a point la sécheresse de la seconde. Elle n'a pas non plus cette altération qui se trouve dans la première : quoique plus douce et plus sensible, elle ne varie pas de même. Elle n'a pas aussi une certaine langueur, pénible quoique non troublante, comme dans la seconde : cette âme a une certaine fermeté, une impuissance de trouver aucune volonté, et par conséquent de rien désirer. Quelque renversement qui arrive au-dehors, rien ne pénètre jusqu'à elle ; elle ne se repose, ni ne s'appuie, ni ne se réjouit point en cette paix comme au commencement, car elle n'en jouit pas, n'étant point en elle, mais en Dieu.

10. Il faut savoir, que la paix qui est en nous, quoique très savoureuse, a quelque chose de rétréci, parce que notre nous-même borne ce [363] qu'il renferme, et c'est même son peu d'étendue qui rend cette paix si sensible. Mais en Dieu, comme rien ne la borne, elle a une étendue immense, et ne se distingue que par sa fermeté et son invariabilité. Cette paix se peut appeler la Paix-Dieu, puisqu'elle n'est point en l'âme même, mais en Dieu, en qui cette âme est perdue. Elle est immobile avec Dieu ; et comme elle ne dépend de rien de créé, quelque grand et sublime qu'il soit, rien de créé ne la peut altérer. Si l'âme était rejetée de Dieu comme un autre Lucifer, elle tomberait dans un trouble d'enfer d'autant plus pénible qu'elle aurait éprouvé en quelque sorte l'immobilité divine et cette paix imperturbable. Nous ne pouvons avoir cette paix que nous ne soyons passés en Dieu par la perte de tout le reste. Dieu nous la donne pour sa gloire. Amen, Jésus !

*1.53 Du repos en Dieu.

Sur ces paroles : Le septième jour, le Seigneur se reposa de toutes ses œuvres. Gen. 2, 2.

[364] Dieu de toute éternité avait eu un repos parfait en Lui-même. Ce repos, qui vient de l’assemblage de toutes perfections, et perfections infinies, auxquelles rien ne manque, qui ne peuvent croître ni diminuer, n’ayant point d’autres bornes que l’infinité même, est un point fixe dans Son immensité éternelle, surcomblé de tous les plaisirs invariables qu’Il trouve dans la contemplation de Sa beauté et dans la complaisance de cette même beauté si grande, si étendue, si fort au-dessus de toute compréhension, que l’intelligence de tous les Anges et de tous les saints n’en peuvent comprendre qu’une petite partie624.

Ce Dieu de beauté, qui Se connaît Soi-même infiniment et qui ne peut être parfaitement connu que de Soi, S’aime aussi infiniment  et Il ne peut être aimé comme et autant qu’Il le mérite que de Soi-même.

Si Dieu ne peut être connu, même dans l’autre vie, qu’imparfaitement et non dans toute l’étendue de ce qu’Il est parce qu’il faudrait être Dieu comme Lui pour Le connaître de la sorte, Il ne peut non plus être aimé dans l’étendue de ce qu’Il est par des créatures bornées et limitées, quelques grandes et parfaites qu’elles puissent être. Il n’y a donc que Dieu qui Se connaisse et qui S’aime Soi-même dans toute l’étendue de la perfection de ce qu’Il est ; et cette connaissance et cet amour Lui donnent un repos immense et infini que rien ne peut altérer ni diminuer. [365]

Pour ce qui est de nous, nous pouvons encore moins connaître Dieu en cette vie que dans l’autre : nous ne Le connaissons ici que par la foi, qui est une lumière d’autant plus obscure qu’elle est plus étendue, parce que rien ne la borne. Elle croit Dieu, ce qu’Il est dans sa totalité ; et ce que la connaissance ne peut atteindre, la foi l’embrasse sans distinction de ce qu’Il est.

Représentez-vous par manière de comparaison trois différentes personnes : l’une qui, ayant ouï parler de la mer sans avoir jamais rien vu qui en approche, croit ce qu’on lui en dit sans rien examiner ; une autre qui, ayant vu un petit amas d’eaux, croit avoir vu toute la mer et l’assure de la sorte ; et une autre enfin qui, vivant dans la mer, en connaît des beautés et des richesses que les premiers ne voient ni n’imaginent pas . Mais cependant cet habitant de la mer n’en peut voir qu’une très petite partie, surtout si la mer est infinie.

Les bienheureux sont comme ce dernier. Le second marque ceux qui vont par la voie des lumières distinctes. Et ceux qui marchent par la foi croient, comme le premier, la totalité de ce qu’est la mer sans s’en former d’idée, ni rien imaginer , et leur foi est d’autant plus pure et plus étendue qu’ils ne s’en forment aucune espèce. Croire Dieu dans la totalité de ce qu’Il est, sans rien se figurer ou imaginer, perdre toute idée et distinction pour se perdre dans cette foi, qui est d’autant plus pure qu’elle est plus obscure et plus dégagée de témoignages et de tout ce qui est distinct et spécifique, approche plus que toute autre chose de la vérité. [366]

Les bienheureux sont si ravis de ce qu’ils voient de Dieu qu’ils sont hors d’eux-mêmes en cette mer immense de beauté, quoiqu’ils ne puissent découvrir que la moindre partie de sa totalité, (chacun selon ce qu’ils sont,) qu’ils s’y abîment et s’y perdent sans cesse.

La meilleure manière de connaître Dieu en cette vie et la seule sûre est de croire dans sa totalité ce qu’Il est et de s’abîmer dans cette foi ténébreuse et générale car, comme elle n’attribue rien à Dieu en distinction et qu’elle le croit ce qu’Il est, elle ne Lui ôte rien non plus : elle est par là à couvert de toute méprise. 

Il n’en est pas de même de ces autres âmes dont j’ai parlé qui, prenant un petit amas d’eaux pour la mer elle-même, sont la figure des âmes conduites par les lumières, les visions, les révélations etc. Ce que Dieu leur manifeste de Lui-même est si peu de chose qu’on oserait quasi dire que, si elles croient de Dieu ce qu’elles voient ou s’imaginent de voir, elles sont dans l’erreur et sont comme la mère de Samson qui croyait avoir vu Dieu, quoique ce ne fut qu’un Ange. Toutes ces visions, quand elles seraient vraies, ne sont que quelques manifestations par le moyen des bons Anges, et ce n’est nullement Dieu.

Il faut expliquer quelle est la nature de l’amour que nous devons avoir pour ce Dieu si infiniment aimable et si infiniment digne d’être aimé. Pour aimer Dieu comme Il mérite de l’être, il faudrait être Dieu . Mais il y a un amour qui n’est pas indigne de Lui, quoiqu’il n’ait pas une étendue infinie : c’est un amour répondant à la foi, qui aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est, et avec toute la pureté dont une créature [367] bornée et limitée est capable. C’est d’aimer Dieu du même amour dont Il S’aime Soi-même, quoique non pas autant qu’Il S’aime, ce qui est impossible. Dieu S’aime tellement pour Lui-même qu’Il ne peut aimer que par rapport à Lui ce qu’il aime hors de Lui et qu’il n’aime en Lui que Lui-même. Il ne serait pas Dieu s’il pouvait S’aimer d’une autre manière.

Pour aimer Dieu comme Il le mérite, et non autant qu’Il le mérite (ce qui est impossible), il faut L’aimer d’un Amour pur, net, droit, qui ne regarde que Lui-même : il faut que cet amour surpasse toutes choses et soi-même, sans qu’il lui soit permis d’avoir d’autre regard ni retour sur aucun objet que sur Dieu même en Lui-même, pour lui-même. Toute autre vue ou motif est indigne de Dieu et n’est pas le pur amour, qui est seul proportionné, sans proportion, à ce que Dieu est. Il aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est : il aime, comme dit saint Denis, le beau pour le beau625. L’âme se plonge et s’abîme dans cet amour qui la surpasse infiniment. Lorsqu’elle est plongée dans cette mer d’amour, elle ne voit qu’amour, elle est bien éloignée de se voir ni de se regarder soi-même ni quelque avantage rapportant à soi, quel qu’il soit. Elle ne voit qu’amour : elle se promène, pour ainsi dire, dans l’amour sans voir autre chose quelle qu’elle soit, comme les enfants dans la fournaise ne voyaient que flammes, quoiqu’ils n’en sentissent pas l’ardeur. L’âme est donc abîmée dans l’amour, sans rien distinguer ni discerner dans l’amour que l’amour même, ni motif, ni raison d’aimer : l’amour tient lieu de tout cela. C’est ainsi qu’on aime Dieu dans le ciel, sans [368] retour ni raison d’aimer. L’amour est la seule raison d’aimer, l’amour est la récompense de l’amour. Et comme la foi ne discerne rien en Dieu et croit ce qu’Il est dans Sa totalité, l’amour ne discerne rien, mais il aime Dieu dans Sa totalité. Il aime Dieu tellement pour Lui-même et si fort au-dessus et hors de soi que, dans cet amour, tout autre motif que Dieu même lui serait un enfer.

Les âmes de lumière distincte ont aussi des distinctions et des motifs en leur amour, mais comme je ne parle de cela que par accident, je n’en dirai pas davantage.

Les âmes ainsi bien ordonnées dans leur amour et dans leur foi, goûtent sans goût un repos très grand, qui est une participation de ce repos que Dieu goûte en Lui-même car comme leur amour n’est pas en elles, ni rapportant à elles, leur repos est de même invariable, parce qu’il n’est ni en elles, ni rapportant à elles.

Il est dit, que Dieu se reposa le septième jour de toute œuvre qu’il avait faite, c’est-à-dire, qu’ayant créé tout ce qu’Il voulait créer, Il cessa la création. Car la puissance de Dieu étant sans bornes, Il ne peut se fatiguer ni se lasser. De plus la création de ce grand Univers et de tout ce qu’il contient, ne Lui coûta qu’un Fiat : l’homme, le plus parfait de tous ses ouvrages, fut créé d’un peu de boue, et un souffle l’anima. D’où vient donc que l’Ecriture parle de ce repos du septième jour que la suite de tous les âges ont imité, soit dans l’ancien soit dans le nouveau Testament ? C’est pour nous faire connaître qu’il y a un repos de toute œuvre, auquel repos Dieu nous invite. Ce repos est une cessation de toute œuvre comme j’espère le faire voir, et il tend au repos du [369] Seigneur qui est invariable, dans la cessation générale et universelle de toutes choses par un état tout passif et tout anéanti. Si cela n’était pas, Dieu n’aurait pas dit : J’ai juré dans ma colère qu’ils n’entreront point dans mon repos626 puisque, pour ce qui est du repos ou sabbat Judaïque, il est certain que les Israélites observaient très rigoureusement ce sabbat.

Jésus-Christ dit, lorsqu’il justifiait ses disciples d’avoir rompu des épis au jour du sabbat627, qu’il était lui-même le Seigneur du sabbat628. Car les Juifs avaient pris les paroles de garder le sabbat d’une manière toute grossière, matérielle et extérieure, au lieu que Dieu ne faisait observer si rigoureusement le sabbat que pour nous instruire de quelques autres sortes de sabbat où nous sommes invités.

Le premier sabbat est de cesser toutes les œuvres d’iniquité pour embrasser les voies de la justice, ce que les Juifs n’entendaient pas lorsqu’ils reprenaient Jésus-Christ de faire des guérisons le jour du sabbat. Il leur dit : Est-il permis de faire du bien ou du mal ? Et leur fit voir que lorsqu’ils le blâment du bien qu’il faisait le jour du sabbat, ils ne faisaient point de scrupule de retirer un bœuf ou un âne de la fosse où il était tombé.

Il leur enseigne ailleurs un autre sabbat, qui est de cesser toute convoitise et avarice629, et c’est le second sabbat. Car ce n’est pas assez de s’abstenir de commettre le péché, si on ne cesse toute convoitise, toute avarice - comme ce n’est pas assez de se priver des biens extérieurs, si on en conserve l’amour et l’affection. [370]

La cessation de l’affection de toutes choses de la terre, de tout ce qui regarde ce qui est hors de nous comme  biens, honneurs, grandeurs, dignités, renommée, etc. c’est le troisième sabbat.

Le quatrième est de cesser par la pauvreté d’esprit tout raisonnement, de faire cesser toute lumière propre, tout ce qui appartient à l’esprit, pour l’assujettir à la foi. Et ce sabbat est bien plus parfait que tous ceux qui l’ont précédé.

Il faut aussi cesser toutes sortes d’affections hors de nous, en nous et rapportant à nous, tout amour-propre, toute propre volonté, tous désirs, enfin tout ce qui appartient à la volonté, afin de la soumettre à Dieu par l’amour, et que ce même amour la perde en soi. C’est le cinquième sabbat, plus parfait que les autres. L’âme y goûte déjà un très grand repos et tel qu’on aurait peine à l’exprimer.

Le sixième repos ou sabbat, qui est le plus proche du sabbat du Seigneur et en comparaison duquel les autres peuvent passer pour des jours de travail, c’est l’entière désappropriation, qui fait tomber, pour ainsi dire, l’âme dans le repos du néant. Elle est là, non dans un repos goûté et aperçu comme auparavant, mais dans un repos de mort et de néant, qui est un repos plus grand que tous les autres quoiqu’il ne soit pas aperçu ni goûté comme les autres. Mais avant que de parler du septième Repos, il faut dire comment, ainsi que dans les autres sabbats, il y a ici, et surtout vers la fin, diverses cessations d’œuvres.

L’âme commence à sortir par la simplicité de la multiplicité de voies et d’actions pour devenir simple et reposée, car auparavant [371] l’âme était si fort multipliée en toutes choses qu’on pouvait dire d’elle ce que dit le Prophète : Ils se sont fatigués dans la multiplicité de leurs voies, sans dire jamais ; demeurons en repos630.

L’âme ainsi simplifiée se ramasse pour ainsi dire et se réunit dans tous les endroits où elle était éparse et dispersée. Elle cesse son action vive, multipliée et turbulente pour donner lieu au repos ou sabbat qu’elle commence à goûter.

Ensuite elle devient passive, recevant les pures lumières de l’Esprit de Dieu sans y rien ajouter, faisant cesser les lumières du propre esprit. Puis la lumière de Dieu qui devient plus abondante, fait cesser nos propres limites, les mettant en obscurité, comme la lumière du soleil fait disparaître celle des étoiles. Et c’est alors que la foi pure et nue, que la lumière de vérité s’empare de l’esprit, le fait défaillir et mourir à toute lumière et action propre pour recevoir passivement la vérité telle qu’elle est en elle-même et non en image. La volonté est ensuite privée de toute action propre, d’amour, d’affections, de toute action quelle qu’elle soit, pour recevoir purement l’action de Dieu, soit qu’Il la purifie ou qu’Il la vivifie. Et c’est l’amour qui fait toutes ces choses, pour être lui-même l’action de la volonté.

Ainsi l’âme privée de toutes ses plus nobles fonctions, laissant la place au fort et puissant Dieu, entre dans le repos du néant où tout le propre est ôté, propre vie, propre action. L’âme étant ainsi rentrée dans ce repos du néant dont Dieu l’avait tirée, c’est alors que Dieu [372] la crée de nouveau par une nouvelle régénération, la faisant une nouvelle créature en lui. Il la tire du chaos, sépare l’humide du sec, c’est-à-dire qu’Il sépare ce qui est pur, simple, fluide, de ce qui est matériel et grossier. C’est alors que l’esprit de Dieu se promène sur les eaux pour les rendre fécondes en Jésus-Christ. Il crée un nouveau ciel de nouvelle lumière, non pour être propre à la créature631. C’est-à-dire qu’Il lui communique l’esprit de vérité, dont elle est investie et remplie - cet esprit d’amour, qui est lumière et ardeur, qui est le grand luminaire qui éclaire le nouveau ciel de l’âme.

Ensuite de quoi, l’âme entre dans le sabbat éternel, dans ce repos de Dieu en lui-même, qui n’est plus un repos goûté, ni un repos comme celui du néant, ni un repos en soi, mais le repos du Seigneur, promis dès le commencement et dont notre Seigneur parle lorsqu’il dit : bon et fidèle serviteur, entrez dans le repos ou la joie de votre Seigneur632 car c’est la même chose633.

C’est ce repos qui n’étant plus en nous ni pour nous mais en Dieu pour Dieu même, ne varie plus. Il n’y a point d’état permanent en cette vie tant que nous sommes à nous-mêmes, car tout ce qui est en nous est sujet au changement. Mais lorsque nous sommes vides de tout et que nous avons transporté tout en Dieu parce que nous nous y sommes perdus nous-mêmes, le repos trouve alors en Dieu cette permanence que l’on ne peut jamais trouver en soi-même ni en aucune créature.

Dieu nous fasse la grâce de bien connaître, comprendre et pratiquer les sabbats, pour être [373] introduits dans le Sabbat éternel où est le parfait repos634. Amen, Jésus !

*1.54. Bassesse et simplicité choisie de Dieu.

Sur ces paroles : Dieu a choisi les choses basses pour détruire les choses hautes ; il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes. I Corinthiens 1,27. C'est pourquoi il est écrit : toute hauteur sera détruite ; toute colline abaissée. Luc 3,5.

Rien n'est si opposé à la Majesté de Dieu que de voir un néant élevé : c'est pourquoi dans tous les temps Dieu prend plaisir à abaisser jusqu'au centre de la terre ce qui paraissait le plus élevé. Salomon, dont la sagesse était admirée et recherchée de toute la terre, est devenu le plus fou des hommes. Dieu permet des chutes en David son serviteur, afin que la force ne soit pas attribuée à l'homme, mais à Dieu635. S'il y a quelque grand serviteur de Dieu qui semble faire de grands biens, et qui soit comme l'attente des nations, il l'enlève du monde par la mort ou par quelque autre voie. Il semble, ô Dieu, que vous ne montriez les grands hommes à la terre que pour faire voir un échantillon de [374] votre toute-puissance. Dieu fait voir en cela son indépendance. Il se servira d'une petite femmelette plutôt que de ces grands hommes, afin que la force et la puissance ne soit pas attribuée à l'homme mais à Dieu.

Nous voyons dans le particulier qui semble que Dieu après avoir pris plaisir à orner une âme de ses grâces et de ses faveurs, après l'avoir rendu parfait en apparence, la dépouille de tous les biens qu'il lui avait donné ; non seulement afin qu'elle ne s'élevât pas pour ses faveurs, mais aussi afin qu'elle reconnaisse que cela appartenait à Dieu : car nous n'avons en partage que la misère ; et lorsque Dieu nous abîme dans notre néant, il ne fait que reprendre ce qui était à lui. Tout le soin de Dieu dans une âme lorsqu'elle s'est donné à lui sans réserve, est de la rabaisser, de la détruire jusqu'à la poussière par les peines, par les tentations, par l'expérience de ses faiblesses. Saint Paul ne dit-il pas636 : Afin que je ne m'élevasse pas pour mes grandes révélations, il m'a donné un ange de Satan, qui me souflette ? Et encore : C'est dans ma faiblesse que je trouve ma force. Ne cherchons point à être forts en Dieu ; mais que Dieu soit fort en nous au milieu de nos faiblesses, misères et pauvretés.

Dieu a mis, comme dit saint Paul637 son trésor dans des vases de terre, afin que la force ne soit pas attribuée à l'homme, mais à lui. Dieu prend plaisir à se servir d'instruments très méprisables : il les couvre même aux yeux des hommes, afin qu'on reçoive le pur lait de la parole sans s'amuser au canal par où elle passe ; et on remarque fort bien que les ouvrages des simples et idiots, même des femmes, ont beaucoup plus d'onction [375] que ceux des hommes ; parce qu'ils ne sont point mélangés de la science humaine, mais produit par le pur Esprit de Dieu. Ce n'est pas que les gens savants ne puissent devenir assez petits, ne pas avoir égard à leur science, et se laisser tellement à l'Esprit de Dieu qu'ils se rendent ignorants, (pour ainsi dire,) afin de ne rien mélanger avec la pure lumière du Saint Esprit ; mais cela est très rare ; et je crois qu’un tel savant ferait de très grands biens, étant devenu si petit et si humble, si dénué de toutes sortes d'espèces.

Mais où sont ces hommes devenus enfant ? Jésus-Christ n'a choisi que de pauvres pêcheurs, afin de les instruire par son Esprit, et qu’ils le reçussent et le répandissent sans mélange. On ne ne saurait croire combien le propre esprit et le raisonnement mettent obstacle à l'Esprit de Dieu si on ne le soumet sans cesse à la foi, et si on ne le sacrifie sans cesse à Dieu. Il y a de tels gens, qui sacrifierait plutôt leur vie que leur opinion. Aimons notre faiblesse ; que toute hauteur soit détruite, afin que celui qui règne absolument sur les petits, règne en nous et par nous ! Amen, Jésus !

1.55 Le néant de l’homme devant le Tout de Dieu.

Sur ces paroles : Quiconque s’exalte sera humilié ; et qui s’humilie sera exalté. Matth. 23, 12.

L’homme ne comprend point sa véritable gloire. Il la met où elle n’est pas et ne la met pas où elle est. Il se fait une élévation chimérique qui ne subsiste que dans son imagination. Lorsqu’il s’enfle en son cœur et qu’il le fait paraître dans ses paroles, il se rend méprisable à Dieu et aux hommes, qui le flattent souvent de paroles lorsqu’ils le détestent dans leur cœur. Toute gloire humaine est méprisable, soit qu’elle soit dans notre idée ou dans la vaine opinion des hommes. Toute vaine gloire vient d’ignorance : lorsque nous nous enflons, c’est que nous nous ignorons nous-mêmes. Ceux qui nous louent, ou le font pour nous flatter et nous disent le contraire de ce qu’ils pensent ou, s’ils nous estiment en effet c’est qu’ils ne nous connaissent pas. Dieu seul mérite toute gloire et tout honneur aux siècles des siècles.

La vraie gloire pour l’homme est de se bien connaître soi-même pour n’être point trompé dans ce qui le regarde et c’est la véritable gloire. Un homme qui se dit et se croit très savant, est un ignorant s’il ne se connaît pas lui-même. De quoi me peut servir de connaître les choses [377] passées et qui ne reviendront jamais ? En quoi me peut-il être utile de connaître ce qui est hors de moi et ne pas connaître ce qui est en moi ? De connaître ce qui regarde autrui et jamais ce qui me regarde ? Je dois donc apprendre à me connaître.

Comment puis-je apprendre à me connaître ? Il y a plusieurs manières. La principale est de connaître Dieu, ce qu’il mérite, ce qu’il est ; et alors nous nous trouverons si petits, si rien, que nous aurons honte de nous-mêmes. C’est nous connaître par comparaison. C’est pourquoi saint Augustin disait : Que je vous connaisse et que je me connaisse ! Pour nous connaître il faut connaître Dieu et pour connaître Dieu il faut nous connaître. Nous nous connaissons lorsque nous restons en notre place qui est le néant, où nous serions encore si Dieu ne nous en avait tirés. Le vrai néant consiste à rester en notre place au-dessous de tout. Il ne faut pas croire que pour s’anéantir il faille faire un effort. Il n’y a qu’à rester en notre place, le moindre élèvement nous en tire. Toute la pente d’une âme bien ordonnée est de rester dans son néant : Quia respexit humilitatem ancillae tuae. Car il a regarde la bassesse de sa servante638. Il est dit de Jésus-Christ qu’il s’est anéanti soi-même prenant la forme de serviteur639. Le plus grand anéantissement qui a jamais été est celui du Fils de Dieu, lorsqu’il s’est revêtu de la nature humaine. Il nous a montré par là que notre place est le néant. Humilions-nous tant que nous voudrons, nous serons toujours au-dessus de ce que nous sommes car en vérité nous ne sommes rien.

Or ceci ne se sait ni par considération, ni [378] par raisonnement, comparaison, illustration, mais par une réelle expérience de ce que nous sommes. La foi commence l’ouvrage car sans avoir ni distinction, ni espèce, ni idée formelle, elle imprime la vérité au fond de l’âme. Cette vérité a deux principaux objets en elle-même640, c’est le tout de Dieu et le rien de la créature. Ceci n’est point tracé dans notre mémoire ni dans notre imagination comme le sont les objets, mais il est imprimé et buriné pour ainsi dire dans l’essence de notre âme, en sorte que cela devient comme notre propre âme, le tout de Dieu et le rien de la créature. Comme ceci ne fait point d’espèce641 en nous, mais que cette vérité est simple et nue, nous ne l’avons point par idée ni par pensée, mais cela est comme essentiel à l’âme qui est régénérée dans la vérité comme elle y a été créée. Cette vérité est plus certaine à l’âme qu’elle n’est certaine qu’elle est, car elle douterait plutôt de son existence que de la vérité.

Cette foi ou vérité, imprimée sans forme ni espèce dans le centre de l’âme, fait qu’elle n’aime que Dieu, qu’elle ne fait cas que de lui, qu’elle se méprise autant que le rien est méprisable ; enfin elle demeure en sa place, et en vient même jusqu’à ce point, que de ne plus se mépriser ni se haïr. Car il faut être quelque chose pour être un objet et un objet de haine et de mépris. Or le rien n’étant rien n’est objet ni haïssable ni méprisable, mais c’est une chose oubliée, à laquelle on ne pense plus, pour laquelle on ne s’intéresse plus.

Il y a un Objet immense, si on peut appeler Objet ce qui n’en peut être [un] à cause de sa totale [379] simplicité et pureté. Mais on s’exprime comme on peut. Car un objet a en soi quelque chose de limité auquel l’esprit peut s’attacher, mais la vastitude immense de ce grand Tout ne peut être proprement un objet réel à l’esprit. Il [ce Tout] peut le perdre et l’abîmer dans sa totalité, et non lui être un objet dans la totale vérité de ce qu’Il est. Mais pour se faire entendre, il faut s’exprimer en quelque manière. C’est donc cet Objet immense infiniment parfait, qui mérite toute l’attention de l’âme, sans attention aperçue pourtant parce qu’elle n’a rien de distinct [à percevoir]. Toute la totalité de l’âme dans sa petite capacité est appliquée à la totalité de ce Tout, sans distinction ni discernement.

Et comment est-elle appliquée à la totalité de ce Tout, puisqu’elle n’est rien ? Cette application de la totalité de l’âme au Tout de Dieu s’appelle union - mais union d’esprit à esprit, qui n’ayant rien de matériel n’a rien de distinguible. Cet esprit ou âme spirituelle, étant une participation de la Divinité, s’y écoule - pour ainsi dire se perd et retourne en son origine pour être faite une même chose642 dans sa petite totalité avec ce Tout immense. Cette union s’appelle essentielle parce qu’elle n’est ni en partie, ni momentanée, mais du tout au Tout, par perte et mélange de cette petite goutte émanée de l’Esprit divin dans la totalité du Tout immense, où elle disparaît comme une goutte d’eau ou de vin disparaît dans la mer.

C’est alors que nous disons que l’âme est anéantie : lorsqu’elle ne se connaît plus ni pour s’aimer ni pour se haïr. Mais comme on ne vient là que par degrés, la foi nous y conduit insensiblement. [380] Elle commence à nous attacher à Dieu et cet attachement simple à ce souverain Objet nous détache insensiblement de tout le reste. Cet attachement devenant plus fort et plus continuel, devient une adhérence à Dieu, comme l’exprime le Roi-Prophète : il m’est bon d’adhérer à Dieu643, etc. Cette adhérence devient toujours plus intime et plus serrée : plus on se serre et colle à Dieu, plus on s’éloigne nécessairement de tout le reste et de soi-même, plus on s’éloigne de tout, plus on s’attache à Dieu. Or il est impossible de s’attacher à Dieu sans l’aimer et sans l’aimer purement, car la foi nous en donne une connaissance nue et simple qui attire un amour simple, nu, et par conséquent pur.

On ne peut avoir une connaissance de Dieu plus parfaite en cette vie que cette connaissance simple et nue que la foi nous donne. Car toutes les lumières de la raison, même celles des visions, révélations, extases etc. ne nous en peuvent donner qu’une faible idée, souvent très fausse. Au lieu que la foi simple et nue, croyant la totalité de ce que Dieu est, ne se trompe point : elle le croit ce qu’il est et ne s’en forme point d’idée. L’amour suit la foi. Cet amour ne s’attache en Dieu à aucune de ses perfections particulières mais à la totalité de ce qu’il est. C’est ainsi que cette foi simple se perd dans la vérité simple qui est Dieu et s’éloigne de tout mensonge, comme cet Amour pur et simple se perd dans la totalité de ce même amour qui est Dieu. Deus charitas est644.

L’âme en adhérant à Dieu, comme j’ai dit, s’éloigne de soi. Plus son attachement d’estime et d’amour l’unit à Dieu, plus elle se méprise [381] et se hait soi-même ne trouvant que Dieu seul digne de son amour. Or comme l’amour de nous-mêmes qu’on appelle amour-propre est entièrement opposé à l’amour de Dieu, plus elle aime Dieu, plus elle hait ce qui compose le moi. Elle le méprise jusqu’à ce que l’amour et la foi ayant perdu l’âme en Dieu, elle ne voit plus le moi pour le mépriser ou haïr mais elle l’oublie totalement. L’oubli est un mépris plus grand que le mépris même, et la haine de nous-mêmes est encore quelque chose qui se perd dans l’oubli entier.

C’est par ces degrés que l’âme descend à sa place, qui est le néant et c’est par cette descente qu’elle passe en Dieu, qui est la plus grande gloire pour l’âme qu’elle puisse avoir. Cette humilité du néant n’est pas d’action ni de parole, mais réelle et essentielle. Celui qui paraît se mépriser soi-même et dire des paroles d’humilité s’élève par cela même, mais celui qui se méprise assez pour s’oublier ne dit guère des paroles d’humilité. Quelquefois une louange lui réveille la haine de soi-même, comme une corde qu’on touche et qui résonne, mais ce n’est que par surprise et comme un subit réveil. On racontera, lorsqu’il est utile pour autrui ou lorsque Dieu y porte, les miséricordes du Seigneur - et cela parce qu’on n’y prend rien, s’estimant moins que rien.

La profonde expérience qu’on a de ses propres misères éloigne bien de l’orgueil, car la meilleure connaissance de nous-mêmes est la réelle expérience de ce que nous sommes et c’est elle qui nous fait tomber dans le mépris et la haine de nous-mêmes, ensuite dans le rien et l’oubli entier de nous-mêmes. C’est pour en venir là que [382] Dieu permet les peines, les tentations, toutes sortes d’afflictions, la haine, les persécutions des hommes, le dépouillement, le renoncement et le reste.

L’amour n’est pas parfait jusqu’à ce qu’on en soit là, car étant encore renfermé dans la créature, il est borné en elle, il a des rapports et des retours sur nous-mêmes. Mais lorsqu’il est retourné à sa sphère, par la perte de l’âme en cette mer d’amour, il devient pur, net , nu, droit. Il ne se recourbe plus sur ce qui ne paraît plus, sur ce qui est perdu et oublié. Une chose est perdue quelque temps avant que d’être oubliée : on se souvient de temps en temps de sa perte, ensuite on l’oublie entièrement. L’amour n’a plus de retours : lorsqu’il est de la sorte perdu dans sa source, il a atteint le degré de perfection où Dieu le veut et l’homme celui de bassesse où Dieu le demande, ce qui n’empêche pas, ni le même amour de croître dans cette fin où il est arrivé, ni l’anéantissement d’approfondir toujours de plus en plus. Ainsi celui qui s’est humilié a été exalté, comme celui qui s’était élevé, se cherchant en tout et son bien être, a été humilié et réduit dans son néant.

Comprenons une bonne fois que nous ne trouverons de véritable élévation que dans cette humilité réelle et que lorsque nous nous élevons, nous méritons que Dieu nous abaisse par quelque chute, que la vraie science est dans l’humiliation, ainsi que dit le Roi-Prophète : Vous m’avez humilié pour m’apprendre vos justifications645 et ailleurs : J’ai été abaissé jusque dans l’excès et c’est alors que j’ai dit dans un saint [383] transport « tout homme est menteur646 ». C’est comme s’il disait : Tout homme qui se croit quelque chose n’étant rien, est le même mensonge puisqu’il est plein de vanité, ainsi qu’il est écrit : Tout homme vivant est un abîme de vanité647. Tout homme qui vit encore en soi et pour soi, de quelque prétexte qu’il se couvre, est un abîme profond et impénétrable de vanité. Un tel homme, quoiqu’il se dise véritable est essentiellement menteur, car le mensonge ne consiste pas simplement dans les paroles mais dans les actions et les fausses idées. Or celui qui se croit être quelque chose n’étant rien, est dans le mensonge et l’erreur, celui qui s’estime, [est] tout de même.

La vérité se trouve uniquement dans l’anéantissement tel que je le décris. Nous nous croyons alors ce que nous sommes, c’est-à-dire rien. Nous ne nous offensons et ne nous blessons de rien. Nous souffrons en paix les injures et les contradictions des hommes, leurs mépris, leurs calomnies, leurs persécutions. Tout est égal : le rien ne craint rien et ne se blesse de rien. On ne craint que pour soi et quand on aime bien Dieu, on est ravi qu’on nous venge de ses ennemis et des nôtres. Or notre plus grand ennemi ayant été notre nous-mêmes, nous sommes ravis qu’on nous venge de lui et qu’on lui donne le double du mal qu’il nous a fait : O Babylone! Babylone qui te rendra le mal que tu m’as fait ? celui qui te détruira, sera béni du Seigneur648. Combien de temps m’as-tu retenu captif ? Que ne m’as-tu pas fait souffrir lorsque tu m’as dominé ? Qui te rendra le mal que tu m’as fait ? Ainsi, que ceux qui seront employés à te détruire soient bénis du Seigneur. Amen, Jésus !

1.56 Que la gloire et la louange n’appartiennent qu’à Dieu.

Sur ces paroles : Non nobis Domine, non nobis, sed Nomini tuo da gloriam. C’est-à-dire : Ne nous donnez point de gloire Seigneur, ne nous en donnez point, donnez seulement gloire à votre Nom649.

O mon Dieu ! Qu’il n’y ait plus que votre seule gloire ! Quand dirons-nous avec vérité ce que disait Jésus-Christ : Je ne cherche point ma propre gloire650 mais celle de celui qui m’a envoyé651 ? O ! qu’un seul retour sur soi est un crime, Amour, digne de Ta colère ! Un regard dérobé, une pensée précipitée et involontaire, une légère complaisance plutôt avortée qu’elle n’est conçue, est un sujet d’une douleur pleine de confusion. Sitôt que l’âme peut l’apercevoir, elle s’écrie : « O Amour juste et vengeur, que ne Te venges-tu pleinement ? » Venge non seulement les usurpations, non seulement la convoitise, mais le moindre coup d’œil sur [385] les biens qui n’appartiennent qu’à Dieu. Que j’ai d’horreur, quand je vois attribuer quelque chose à la créature et s’attacher à cette créature et dire comme les nouveaux Chrétiens d’autrefois : Je suis à Paul - et moi, à Apollos652 ! Ne soyons qu’à Jésus-Christ, ne regardons les créatures que comme de vils instruments dont Il se sert pour ses plus grands ouvrages, et qu’Il peut ensuite jeter au feu, ou les mettre en réserve pour les garder comme Il lui plaît.

La seule gloire de l’instrument est d’être souple et pliable sous la main de celui qui l’emploie, sans lui faire de résistance. S’il résistait, il ferait faire de faux traits à la main qui l’emploie. Alors le divin Ouvrier le briserait dans sa fureur et cette fureur serait une véritable justice. Il se sert de différents instruments, les uns ne servent qu’à ébaucher l’ouvrage, d’autres à lui donner certaines formes, d’autres à faire des traits plus délicats. Et lorsque l’ouvrage est presque achevé, cet admirable Sculpteur se sert d’autres instruments pour lui donner sa perfection. Tant que le monde durera et qu’il y aura des hommes, Dieu fera écrire selon le temps, pour perfectionner toutes choses. Il viendra après nous des personnes dont Dieu se servira pour perfectionner son ouvrage, dont les lumières paraîtront nouvelles à cause de leur profondeur. La main de Dieu n’est point abrégée653, sa puissance est égale à ce qu’il est. Et quand on écrirait toute l’éternité, ce ne serait, comme a dit quelque saint, qu’une petite gouttelette de ce qu’on pourrait dire de lui.

D’attribuer quelque bien à une créature, parce que Dieu s’en sert, c’est la même folie que [386] d’attribuer à un petit ver la perfection de la plus belle statue. C’est une étrange habitude que l’homme a contractée, que d’attribuer à soi-même ou aux autres ce qui n’est dû qu’à Dieu. Il est si fort accoutumé à penser grossièrement et matériellement, qu’il ne s’élève point au souverain Moteur et Modérateur de toutes choses, et s’il le fait ce n’est que secondairement. Il jette d’abord la vue sur l’instrument pour l’admirer. Il regarde Dieu ensuite pour l’en bénir - et ce sont les meilleurs qui en usent de la sorte. Mais si nous étions accoutumés à ne regarder que Dieu en toutes choses, nous ne jetterions jamais l’œil sur l’instrument. Nous le trouverions digne de mépris et nous admirerions cette main savante, qui avec des choses si viles fait des chef-d’œuvres si admirables. Si cet instrument pouvait parler et qu’il se vit estimer en quelque sorte, il s’écrierait : Non nobis, domine, etc.

Il y a des personnes qui s’attachent même si fort aux instruments, qu’elles semblent ne voir Dieu que par rapport à eux au lieu de ne regarder l’instrument qu’en Dieu. Il y en a d’autres qui, pour s’être bien trouvés d’une chose, y veulent rester sans passer outre. Ils s’attachent à ce premier instrument d’ébauche, semblables à un ignorant qui voudrait que, parce que le statuaire s’est servi d’un instrument pour ébaucher un ouvrage, il se servit du même instrument pour l’achever, ne pouvant souffrir qu’il en emploie d’autre, ne croyant pas qu’il puisse rien faire de mieux que l’ébauche qu’il a faite.

« O ignorant ! répondrait l’habile Ouvrier654, cette ébauche te paraît admirable, parce que tu ne sais pas et Ma capacité et Mon pouvoir ; et que n’étant accoutumé qu’à des ouvrages grossiers, tu admires [387] celui-ci, quoique ce ne soit qu’une ébauche de Ma main. Je Me servirai de nouveaux instruments, et Je rendrai par ces autres instruments Mon ouvrage plus exquis. Si ta compréhension était plus développée, tu trouverais tous les jours de nouvelles beautés en ce que Je ferai par de nouveaux instruments, jusqu’à ce que J’ai mis la dernière main à Mon ouvrage. Et cet ouvrage, l’admiration des siècles à venir, ne sera encore rien auprès de ce que Je pourrais faire. Mais cette œuvre est parfaite, proportionnellement à l’homme, et non à ce que Je puis. Une œuvre parfaite, selon Moi, serait Dieu, comme Moi.

« La perfection de toutes Mes œuvres est d’engendrer Mon Verbe et spirer Mon Saint Esprit, et ces œuvres sont Moi-même, égales à Moi et parfaites comme Moi. Mais pour les œuvres hors de Moi, Je les mettrai dans une perfection telle qu’une créature finie et bornée la peut porter, et non autrement. Néanmoins ce que tu admires aujourd’hui n’est rien au prix de ce que Je ferai dire ci-après. Ne sois pas plus jaloux de Mon instrument qu’il ne le doit être lui-même de lui-même. Car s’il était assez malheureux pour vouloir être préféré aux autres, sinon en tant qu’il croit utile pour Ma gloire ce que J’ai fait par lui, Je l’aurais en horreur, Je lui ôterais la vie. »

« - Quelle est cette vie, Seigneur, dans vos œuvres ?

« - C’est la persuasion655, l’onction et l’esprit vivifiant. C’est un vrai éclaircissement de la vérité qui ne peut être démentie que par l’aveuglement, le mensonge et l’entêtement. Ma parole est opérante selon que le degré et l’état de l’âme l’exige[nt]. »

Ce qui a été si utile [388] dans le commencement, ne l’est plus dans un état avancé, ne l’est plus dans un état de plus grande perfection. Dieu même change nos goûts de telle sorte qu’en avançant nous ne trouvons plus dans les premiers moyens ce que nous y trouvions auparavant. Une nouvelle lumière qui s’élève sur notre âme nous fait faire un discernement plus juste. Ceux qui disent qu’ils sont autrement et qu’ils trouvent toujours les mêmes goûts et les mêmes lumières dans les premiers moyens, qu’ils soient assurés qu’ils sont arrêtés à ces premiers moyens et qu’ils se sont fixés là, semblables à ceux qui, pour avoir trouvé une bonne hôtellerie, ne veulent pas continuer leur chemin.

Ceci, que Dieu se sert d’instruments différents, est si vrai que ceux que Dieu emploie pour nous donner la connaissance des premiers moyens n’écrivent que sur cela, n’ayant pas de lumière pour les états suivants - ou s’ils l’ont, ils n’ont point la faculté de l’exprimer. Le service que Dieu a prétendu de cet instrument est borné à cette ébauche. Au contraire, ceux dont Dieu se sert pour les états avancés et pour conduire l’âme à la perfection n’ont point ou presque point de talent pour écrire pour les commençants - s’ils le font pour la nécessité, c’est en courant rapidement.

Dieu, par une sagesse admirable, a ainsi distribué ses grâces et ses talents, afin que ce service mutuel des uns et des autres nous unisse dans notre divin Moteur, afin qu’étant utiles les uns aux autres et admirant cette variété, nous ne nous attachions qu’au Principe de qui tout dérive, et que nous ne regardions que Lui dans la variété de ses opérations. O si nous étions accoutumés à voir Dieu en toutes [389] choses et toutes choses en Dieu, nous changerions bien de langage ! Je trouve que c’est un grand mal que de louer la créature : celui qui la loue, pèche et celui qui entend la louange sans horreur déplaît beaucoup à Dieu.

« O Amour656 ! Quand vous rendra-t-on justice ? Quand reprendrez-vous vos droits ? Quand nous délivrerez-vous des usurpations ?

- L’âme anéantie, étant exempte de ces crimes657 l’est aussi des usurpations et en même temps de Ma colère. Celui qui se délecte en la louange est déjà condamné.

O mon Seigneur ! Quand est-ce qu’on vous rendra la gloire de toutes choses ?

- Ce sera lorsque l’homme aura perdu toute propriété.

Et quand aura-t-il perdu toute propriété ?

- Ce sera lorsque Mon pur Amour régnera dans leur cœur.

Quand sera-ce que l’amour régnera dans leur cœur ?

- Ce sera lorsqu’ils se seront quittés eux-mêmes.

Quand se seront-ils quittés eux-mêmes ?

- Quand ayant renoncé à leur propre gloire, ils n’auront plus d’autre gloire que la Mienne. Ce sera lorsque après s’être parfaitement renoncés, ils auront perdu leur propre âme. »

Et comment perdre notre propre âme ? C’est lorsque la vie du Verbe se glissant en nous, il en bannira toute propre vie pour être lui-même notre vie et notre amour. Alors nous ne vivrons plus, mais Jésus-Christ vivra en nous.

O gloire de Dieu, qui dois faire notre félicité éternelle, pourquoi ne fais-tu pas notre bonheur temporel ? Nous ne traitons pas Dieu [390] en Dieu, nous traitons Dieu comme s’il était homme et que nous fussions des dieux. Non nobis Domine, etc. O, jamais de gloire ni d’honneur que pour lui ! Il mérite tout, Il nous a créés pour le glorifier et nous usurpons ses droits, nous cherchons la gloire et notre vanité n’a point de bornes ! O Amour ! Dissipez tous vos ennemis et vous dissiperez les superbes. Ce sont eux qui vous sont opposés et non pas les pécheurs, qui sont faibles et plient lorsque l’orgueil ne les domine pas. Mais l’orgueil résiste à Dieu, c’est pourquoi Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles658. Dieu résiste en Dieu à celui qui résiste en homme, comme le ver tâche de résister et se fait écraser : s’il s’enfonçait dans la terre, il serait à l’abri de tout. Demeurons dans la terre de notre néant, et nous chanterons avec le Roi-prophète : Non nobis Domine, non nobis ; sed Nomini tuo da gloriam. Amen, Jésus !

1.57. Gloire, empire, force et puissance à Dieu seul.

[391] Sur ces paroles : A Dieu seul soit la gloire, empire, la force et la puissance dans tous les siècles des siècles. Amen ! Jude 25.

C'est659 à vous seul, ô Dieu, qu’il faut rendre gloire de toutes choses : vous méritez seul cette loi ; et celui qui l'usurpe est digne de l'enfer.

L'homme, qui n'est qu'un néant, ambitionne tellement la gloire, que la vie ne lui est rien comparaison ; et s'il pouvait ôter à Dieu sa gloire pour se l'approprier, il le ferait. C'est pourquoi la propriété est si dangereuse et si opposée à Dieu, qu'il n'y a rien qu'il n'emploie pour la détruire.

O gloire de mon Dieu, je ne désire que vous, mais pour lui seul ! O néant, que tu es heureux, et infiniment heureux ! Dieu ne lui dérobe point cette gloire. Tous les hommes qui tâchent d'en usurper quelque chose, sont des voleurs. Il n'y a que le néant qui ne dérobe et n'usurpe rien en Dieu. Soyez glorifié dans tous les siècles, dans tous les temps, et par toutes les créatures. Que ne puis-je être immolé à votre gloire ! Ô faites, faites de moi ce qu'il vous plaira en temps et en éternité ! Pourvu que vous soyez glorifié, il ne m'importe.

Il est vrai, ô mon Dieu, que vous m'avez donné un grand amour pour les frères ; mais il n'en sont point l'objet quoi qu'ils en soient le sujet. C'est vous, c'est votre seule gloire que je désire en eux ; et quoique je donnasse pour [392] eux mille vies si je les avais, et même quelque chose de plus, ce n'est point par rapport à eux, mais à vous seul, dont je passionne la gloire. Vous ne pouvez regarder que vous-même dans leur salut. Vous êtes l'unique objet pour lequel vous regardez tous les autres : et quoique vous aimiez les hommes avec une charité infinie, vous ne pouvez regarder que vous-même ; et vous ne seriez pas Dieu si cela était autrement.

O principe de toutes choses, vous en êtes nécessairement la fin. Vous avez répondu dans l'homme certains caractères de la divinité, vous l'avez créé à votre image, et vous avez un plaisir infini, (s'il est permis de parler ainsi d'un Dieu qui ne peut souffrir aucune passion,) vous avez dis-je un désir infini que ces divins caractères répandus dans l'homme, que cette image de la divinité, ne soit point profanée : c'est pourquoi vous avez tout fait pour le sauver ; et vous aimez ceux, comme vous, s'emploient au salut de leurs frères. Vous avez donné à l'homme tout ce que vous pouviez lui donner lui donnant ces caractères ; car c'est en faveur de ces caractères que vous lui avez donné un Sauveur, pour rétablir ces divins caractères défigurés et presque effacés par le péché ; vous le comblez de grâces pour les conserver. C'est pourquoi l'homme qui les efface autant qu'il est en lui, mérite des châtiments incroyables. Il porte avec lui dans l'enfer même ces caractères, qu'il a biffés, mais qu'il n'a pu ôter ; parce qu'ils sont ineffaçables.

On est étonné de voir la conduite de Dieu sur les zones dans lesquelles il est glorifié ; les souffrances, les humiliations tant intérieures qu'extérieures [393] qu'il leur fait porter. Il en use de la sorte que parce qu'il est nécessairement jaloux de sa propre gloire. L'orgueil de l'homme étant l'ennemi capital de cette même gloire, Dieu emploie tous les moyens possibles pour détruire en nous cet orgueil, jusques aux chutes et aux péchés mêmes, témoin l'exemple de David et de saint Pierre, etc. Il ôte à l'âme tous les endroits par où elle pourrait se glorifier, même dans le bien et la vertu : car c'est où se cache le mieux la propre gloire. Il la cache si bien [la vertu de l'âme] et aux yeux des hommes et à ses propres yeux, que très souvent on ne voit que la laideur, et non de la beauté. L'âme que Dieu désapproprie est bien éloigné de lui dérober alors sa gloire ; car elle se voit si laide, qu'elle se fait horreur : et lorsque Dieu s'est servi de tout moyen pour la désapproprier, il la cache si fort à elle-même, qu'elle ne se voit plus ; il lui imprime au fond de l'âme un tel amour de la gloire de son Dieu, une telle haine d'elle-même en ce qu'elle voit en elle lui être propre, qu'elle voudrait être consumée pour la gloire de Dieu.

Mais comme ce désir, quelque excellent qu'il soit, s'il était sensible et aperçu serait encore un bien qui paraît très propre à l'âme, et qui la glorifierait, quoique d'une manière cachée ; ce désir sensible et aperçu se perd, et l'âme demeure morte et anéanti, en sorte qu'elle n'ose plus prendre part à rien. Dieu se glorifie en elle et par elle comme il lui plaît, quand et autant qu'il lui plaît : mais cette âme ne doit prendre part à rien ; car la moindre part qu'elle prendrait, attirerait une nouvelle purification.

Cet état, de ne prendre part à rien, qui est [394] celui du pur néant et le simple instrument uni et agi par l'Esprit de Dieu, est dans sa bassesse le plus parfait, et bien autre que celui des plus grandes choses, que le monde, et même de grands serviteurs de Dieu, admire et étale avec pompe devant nos yeux. Les états d'épreuves, de peines, de dépouillement, de nudité, d'abjection, de misères, de croix de toute manière, ne sont que pour en venir là.

O gloire, gloire de mon Dieu, qui est-ce qui vous aime ? Qui est-ce qui vous recherche ? Je n'en sais rien. La source du peu de foi et du peu d'amour vient de ce qu'on recherche sa propre gloire et celle qui nous vient de la part des hommes, comme le Fils de Dieu le dit lui-même660 : Comment pourriez-vous croire, vous qui recherchez la gloire les uns des autres. Ne chercher que la seule gloire et le seul honneur de Dieu, est la preuve d'une grande foi et d'un grand amour.

C'est aussi à Dieu qu’est dû l'empire. Ô mon Seigneur, qu'il y a peu de cœurs en qui vous régnez absolument ! Vous ne régnez parfaitement qu’en ceux qui n'ont plus de gloire que la vôtre ; plus d'honneur, que le vôtre ; plus d'intérêt, que le vôtre ; plus de volonté, que la vôtre. Régnez absolument en nous ; mais vous ne pouvez y régner que Dieu le Père n’ait détruit vos ennemis, et ne les ait rendu comme l'escabeau de vos pieds. Qui sont ces ennemis ? L'amour-propre, le propre intérêt, la propre gloire, la propre volonté ; quand ceux-là sont détruits, le diable, le monde et la chair le sont aussi.

C'est à vous qu'appartient aussi la force : c'est [395] pourquoi vous terrassez tout force propre, ainsi que vous le dites661 dans vos Ecritures ; et en un autre endroit662 : l'homme ne sera jamais fort de sa propre force. Dieu prend plaisir à nous affaiblir par hommage à sa force. Paul, qui étaient éclairé de la lumière de la vérité, s'écrie663 : Pour moi, je ne me glorifie que de mes faiblesses. O mes chères faiblesses, que je vous aime, et que vous m'êtes délicieuses ! Je ne puis honorer que par vous la force de mon Dieu. C'est véritablement dans ma faiblesse que je trouve ma force ; car plus je suis faible et anéanti en moi, plus la force est en mon Dieu. C'est en vous, mon Dieu, que toute ma force est renfermée. Ô force propre, tu n'es que faiblesse. Ô faiblesse, faiblesse ! Par l'hommage que tu rends à la force de mon Dieu sa force se transporte en toi, et il devient ta force et ton soutien, non en toi pour en jouir ; mais en lui, pour sa seule gloire.

O gloire, ô force, ô puissance, lorsque vous êtes en mon Dieu, vous êtes dans le lieu qui vous appartient. Ô faiblesse, ô misère, ô pauvreté, ô bassesse, ô rien, ô néant, lorsque vous êtes en moi, vous êtes dans votre propre lieu. Vous êtes les richesses, des délices ; vous êtes pures et sans tâche de toute usurpation ; vous rendez mon âme vierge, et de ces vierges qui suive l'Agneau quelque part qu'il aille664. Car tout mon bien, mon trésor et tout moi-même étant en lui, il m'entraîne nécessairement avec lui. Je n'ai point de demeure hors de lui ; ma pauvreté m'a dépouillée de toute habitation en m'ôtant tout le reste. Je ne [396] puis ni marcher ni me soutenir hors de lui ; sa force m'a enlevé tout la mienne, et ne me laisse que ma faiblesse. Je ne puis vivre sans lui ; puisque l'amour me ravit ma propre vie pour ne me laisser que la sienne. Je n'ai point de subsistance hors de lui, le néant n'en ayant point que celle que Dieu possède en lui et pour lui. Le néant étant vide de tout, séparé de tout, dépouillé de tout, suit nécessairement ce tout qui possède tout.

Il y a encore la puissance du Seigneur. L'Ecriture me dit665, d'entrer dans la puissance du Seigneur, et la divine Marie m'apprend le moyen d'y entrer. Deposuit potentes de fede, et exaltavit humiles666 [il a renversé les grands de leur trône ; et il a élevé les simples.] Il faut que toute puissance soit renversée. O homme, qui te croit quelque chose n'étant rien, il faut que tu sois renversé ; toi qui t'attribue tant de puissance, soit dans le bien, soit dans le mal, tu seras renversé. Ô mon impuissance, que je vous sait gré ! Vous êtes cause que toute la puissance étant retournée en Dieu, je suis entré par mon impuissance dans la puissance du Seigneur : et c'est de cette sorte que ce qui est bas est exalté, et que nous entrons dans la puissance du Seigneur. Si je n'ai ni force, ni puissance, j'entre dans celui qui est Tout-puissant par une perte entière de moi-même. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen, Jésus ! [397]

*1.58. Que toute sainteté est à Dieu.

Sur ces paroles : La sainteté est à celui qui est. (Exode 28, 36)

Il est certain qu'il n'y a que Dieu seul de saint, et que tout le reste n'est que mensonge, erreur, misère et péché.

Dieu nous apprend par ce passage à ne nous point attribuer, ni aux autres, aucune sainteté. C'est usurper sur ses droits ; et si la sainteté appartient seulement à Celui qui est, - qui est le Nom qu’il a toujours pris, ayant dit à Moïse qui lui demandait son nom : Ego sum qui sum667, - nous devons croire que, comme Dieu est infiniment jaloux de son être et que quiconque voudrait se l’attribuer, attirerait toute sa colère, de même est-il jaloux de sa sainteté, et qui voudrait s’attribuer quelque sainteté, ou aux autres, attirerait toute son indignation. Nous devons dire aussi que si la sainteté est à celui qui est, celui qui n'est rien ne peut être réputé saint ; et chercher de la sainteté dans le néant, c'est une [398] tromperie manifeste. Ne cherchons donc la sainteté qu’en Dieu seul. C'est uniquement où nous la trouverons, et jamais ailleurs.

On m'objectera qu'il y a quantité de saints dans l'ancienne et dans la nouvelle Loi. Je soutiens qu'ils ne sont point saints en eux et par eux, mais que Dieu leur ayant donné quelque écoulement de sa sainteté, c'est cette sainteté de Dieu que nous honorons dans les saints : aussi David ne dit-il pas que les saints sont admirables, mais que Dieu est admirable en ses saints668, et d'autant plus admirable en eux qu’ils sont plus abjects et faibles en eux-mêmes. C'est pourquoi saint Paul dit669 que nous portons ce trésor dans des vases d'argile, c'est-à-dire cet écoulement de la sainteté de Dieu, afin que la force n'en soit pas attribuée à l'homme, mais à Dieu ; c'est comme si saint Paul disait : afin que la sainteté ne soit pas attribuée à l'homme mais à Dieu. Un petit rayon qui sort du soleil n'est point le soleil. Jésus-Christ ne dit pas en priant pour ses disciples : « Père, qu'ils soient saints comme nous », mais bien : qu'ils soient un670 avec nous, par cette participation du rayon divin. Il dit au contraire : Je me suis sanctifié moi-même pour eux671. C'est comme s'il disait : « Père saint, et seul saint, connaissant que la sainteté vous appartient, et ne peut appartenir à d'autres, je me suis sanctifié moi-même pour eux, ayant sanctifié l'homme en moi, et m’étant sanctifié pour lui, afin qu'il participe à ma sainteté ; qu’il ne cherche point la sainteté en lui, mais en moi que vous avez sanctifié comme votre Verbe saint, que vous avez, dis-je, sanctifié comme vous en vous et hors de vous. »

On me dira qu'il est écrit : Soyez saints, parce que je suis saint672. C'est-à-dire : regardez-moi comme un Dieu si saint que vous n’approchiez de moi avec aucune impureté. Or comme avant la venue de Jésus-Christ, la pureté n'était qu'extérieure, à la réserve de quelques justes choisis, aussi toute la purification était extérieure, et c'est ce qui faisait qu'on se purifiait sans cesse, lavant jusqu'aux habits : certaines taches aux habits étaient une impureté légale ; tout consistait en cérémonie et en ablution, la purification était rapportante aux victimes qu'on offrait. Mais depuis l'Incarnation du Verbe, ces anciennes victimes ayant cessé et ces sacrifices n'ayant plus de valeur, il en est comme l'exprime David parlant en la personne de Jésus-Christ : Les holocaustes ne vous sont plus agréables : c'est pourquoi je dis, me voici673, c'est moi qui viens vous offrir une victime digne de vous ; je dis : « Me voici », pour détruire des sacrifices qui n'avaient de valeur que celle qu'ils empruntaient de mon sacrifice futur. Me voici donc, et il est écrit à la tête du livre que je ferai votre volonté : c'est ce sacrifice d’expiation que je viens enseigner après que je l'aurai sanctifié moi-même.

Jésus-Christ étant donc venu s'immoler pour nos péchés, et nous enseigner non une purification légale, mais une purification sincère du cœur, il nous en a appris tous les moyens, qui sont de faire toujours sans cesse la volonté de Dieu par le dépouillement de la nôtre : il nous enseigne la pauvreté d'esprit, la haine de nous-mêmes, le mépris des richesses et des honneurs du monde, mais surtout de haïr notre [400] âme en tout ce qu'elle a de propre et comme nous appartenant, afin que n'ayant rien en elle pour nous, nous la sacrifiions tout entière à Dieu ; que nous ne nous voulions plus nous-mêmes pour nous sanctifier, mais que Dieu soit seul saint en nous, et Jésus-Christ, qui s'est sanctifié lui-même pour nous.

Cette haine de notre propre âme nous apprend à la renoncer et quitter, afin que Dieu saint demeure seul saint en elle, sans qu'elle s'en attribue la moindre chose. C'est à présent une purification foncière que Dieu veut, et un renoncement entier.

Lorsque le sacrifice, et la purification légale, a changé, la manière de prier a aussi changé, car tout cela se rapporte. Le sacrifice est purement intérieur, et de notre volonté ; la purification est toute intérieure par le renoncement à nous-mêmes ; et l'adoration est en esprit et en vérité674.

Or comme les juifs ne faisait cas que d'une purification légale, les Pharisiens, les plus zélés d’entre eux, ne faisaient cas que d'un extérieur affecté, comme Jésus-Christ le leur reproche lorsqu'il leur dit qu'ils se contentent d'essuyer le dehors de la coupe pendant que le dedans est plein de rapines675. Qui sont ces rapines, sinon ces usurpations de la sainteté de Dieu, voulant passer pour les saints et les merveilleux de la terre.

On ne fait encore cas à présent que de cette sainteté pharisaïque. Or comme cette purification extérieure enfermait l'impureté au-dedans, la purification du dedans semble négliger les dehors, quoique véritablement ce dehors [401] qui paraît défectueux aux fausses idées, soit même plus pur que cette pureté affectée. Dieu vide la sentine de notre cœur ; il ne paraît au-dehors que la faiblesse. Dans le temps que Jésus-Christ rejette les Pharisiens, il fait venir des enfants, les caresse, les embrasse malgré leurs petits défauts ; parce que Dieu étant infiniment jaloux de sa sainteté, il a en horreur toutes les usurpations.

Et pour marquer combien Dieu est jaloux de sa sainteté, et combien on est éloigné, même dans le Ciel, de se croire saint, l'Ecriture dit676, que les vingt-quatre vieillards se prosternent devant le trône de l'Agneau, et que les séraphins crient sans cesse : Sanctus, Sanctus, Sanctus677.

O Dieu, soyez saint en vous-même ; je ne connais point d'autre sainteté que la vôtre. Dieu saint et immortel, Dieu saint et fort, que toute gloire, toute puissance vous soit rendue és siècles des siècles ! Aussi est-il écrit : Rendez gloire à la sainteté de Dieu678. Il n'est honoré que des humbles679, car les humbles sont bien éloignés de lui vouloir usurper sa sainteté. C'est encore pour cela qu'il est écrit : Dieu tire une louange parfaite de la bouche des enfants, et de ceux qui sont à la mamelle680 ; parce qu'ils ne s'attribuent aucun bien, et qu'un enfant vit dans son innocence sans penser s’il est innocent.

C'est donc Dieu qui est seul saint, et notre Seigneur Jésus-Christ qui s'est sanctifié pour nous. Laissons-lui la gloire de toute sainteté. Demeurons dans notre néant et notre bassesse : c'est notre place, il n'y a que [402] celle-là qui soit exempte de toute usurpation. Donnons-nous à la sainteté de Jésus-Christ, afin qu'il se sanctifie en nous et pour nous. Notre néant nous doit suffire. Si la sainteté est à Celui qui est, combien celui qui n'est rien en est-il éloigné ? O tu solus sanctus, tu solus Dominus, tu solus altissimus Jesu Christe681 ! Dieu saint, Dieu fort et immortel, je te consacre mon hommage.

*1.59. De la désappropriation de la sainteté.

Sur ces paroles : Je me sanctifie moi-même pour eux. Jean 17, 19.

Jésus-Christ sachant la conséquence de laisser à Dieu la gloire de toutes choses, afin que les Apôtres ne prétendissent pas à une sainteté propriétaire, dit devant eux, peu de moments avant sa mort : Je me sanctifie moi-même pour eux, afin que cette parole leur restant imprimée dans l'esprit, ils ne pensent pas à s'approprier la sainteté, qui n'est dûe qu'à mon Dieu. Il leur enseigne par là à le laisser être toutes choses en eux, surtout, à être saints pour eux et en eux, parce que Dieu est aussi jaloux de sa Sainteté que son Etre. C'est ce qui lui a fait dire dans les saintes Ecritures682 : La sainteté est à celui qui est, mettant et son essence et sa sainteté ensemble, comme s'il disait : « Il est aussi essentiel à ma nature d'être saint que d'exister ». Les Apôtres profitèrent si bien de cette leçon qu'ils se défendirent jusqu'à la mort de toute sorte d'attribution. Lorsque saint Pierre faisait des miracles, il les faisait au nom de Jésus683. Nous ne faisons pas cela de nous-mêmes, disait-il, mais au nom de Jésus que le Père a sanctifié. Il a sanctifié l'homme en Jésus-Christ par l'union hypostatique : il l’a sanctifié non seulement pour lui-même, mais encore pour nous, qui ne voulons point de sainteté qui nous soit propre, mais qu'il soit seul saint en nous. Saint Paul disait aussi : Nous sommes des hommes comme vous684 ; et en un autre endroit685 : Avez-vous été baptisé au nom de Paul ? N'est-ce pas au nom de Jésus-Christ ? Je rends grâce à Dieu de n'avoir baptisé personne.

Dieu a la bonté de vouloir bien que nous soyons un en lui ; mais il se réserve sa sainteté, comme son existence. Dieu étant le seul et souverain Etre, qui existe par soi-même, et dont tous les autres êtres dérivent ; si, par impossible, Dieu venait à être détruit, il faudrait nécessairement que tous les autres êtres fussent détruits et absolument anéantis. Or Dieu est celui qui est, tout le reste n'étant rien, et, comme dit l'Ecriture686 : Retirez votre main, elles tomberont dans le néant ; et ensuite : avancez votre main, (qui est votre toute-puissance) et elles seront [404] créées de nouveau. Je dis donc que la sainteté étant à Celui qui est, Dieu est aussi jaloux de sa sainteté que de son existence. La moindre attribution que nous nous ferions de la sainteté de Dieu, détruirait en nous dans un instant toute la justice et toute la sainteté de Dieu qui serait en nous.

Le moyen le plus efficace, et j'ose dire le seul efficace, que Dieu soit saint en nous, c'est de le laisser maître absolu de toutes nos œuvres, de tous nos mouvements, de tout nous-mêmes, demeurant dans l'anéantissement et dans le vide dont nous avons parlé. Car Dieu étant un être immense et infini, qui n'occupe aucun lieu parce qu'il remplit toutes choses, tout est renfermé en lui, et tout est rempli de lui, ainsi qu'il est écrit687 : Toute la terre est remplie de la Majesté de Dieu. Mais il ne remplit que les vides ; plus nous sommes vides de nous-mêmes et de toutes les créatures, plus nous sommes pleins de Dieu. Or si l'immensité de Dieu remplit tout, lui saint doit remplir tous nos vides, car il est aussi vrai qu'il est saint, comme il est vrai qu'il est. Rendons-lui donc la gloire de toute sainteté. Nous n'avons qu'une chose à faire, qui est de nous vider autant qu'il est en nous : alors la majesté, la sainteté, et la puissance de Dieu font tout le reste.

Il faut savoir par une comparaison, quoique grossière, comment Dieu nous vide de nous-mêmes. Imaginez-vous un verre plein de liqueur : mettez quelque chose dedans, la liqueur se répand ; et plus vous mettez de choses dans le verre, plus cette liqueur se répand, et diminue par conséquent. Aussi à mesure que [405] Dieu vient dans une âme, il la vide de cette liqueur empoisonnée d'elle-même, jusqu'à ce que Dieu nous ait chassés de nous, et ait pris la place de notre moi. Cette opération ne se fait que peu à peu ; mais Dieu remplit la place du vide qu’il fait. Cependant comme nous sommes libres, et qu’une liqueur ne l’est pas, nous nous opposons à Dieu, et nous mettons des obstacles à son œuvre en nous. Enfin, pour vouloir conserver notre liqueur, nous empêchons Dieu de prendre une entière possession de nous-mêmes, de détruire le vieil homme Adam, qui est cette liqueur funeste, et que l'homme nouveau ne prenne sa place. Mais lorsque l'âme, par un abandon entier, laisse faire à Dieu en elle ce qu'il lui plaît, il la vide, ainsi que je l'ai dit, d'elle-même, et prend sa place. Or Dieu étant pleinement dans une âme, il exerce en elle tout ce qu'il est, sa puissance, sa justice, etc., et par conséquent sa sainteté. Alors Dieu étant tout Dieu en elle, il est aussi saint en elle ; et ceci ne s'opère que par le vide : plus le vide est profond, plus Dieu est éminemment dans une âme. Dieu proportionne le don qu'il fait de lui-même au vide et à l'anéantissement : Quia respexit humilitatem ancilae suae688, et ce fut ce profond vide qui attira le Verbe dans le sein de Marie. Tous ceux qui pensent être à Dieu autrement que par un profond anéantissement, se trompent et se méprennent beaucoup. Ils verront un jour ce qui est dit, que toutes leurs œuvres de justice sont comme des linges souillés689.

On dira que Dieu pourrait anéantir l'âme tout d'un coup. Dieu peut tout ce qu'il veut ; [406] mais pour l'ordinaire il s'accommode à l'âme, et se mesure à sa faiblesse. L'âme est comme fixée par la propriété : il faut que le feu de l'Amour sacré fonde cette place, ou ce métal, et le dispose à s'évacuer insensiblement. O divin Amour, fondez nos glaces, anéantissez-nous afin que Dieu règne !

Il me semble que les personnes vertueuses, mais propriétaires, sont comme une masse de métal, fort poli et ornée par dehors, mais c'est une masse pleine ; au lieu que les personnes enfoncées dans leur néant sont comme une certaine statue dont on parle dans l'histoire, fort grossière par dehors, dont le dedans était un ouvrage exquis et tout admirable. Aussi David dit que toute la beauté de la fille du Roi vient du dedans690. « O mon Dieu, s'écrie cette fille du Roi, vous êtes ma beauté ; je n'en ai point d'autre que la vôtre ; toute beauté m’est à dégoût ; il n'y a que la vôtre qui fait ma gloire. En quoi avez-vous mis votre beauté, le plus beau des enfants des hommes, lorsque vous étiez sur terre ? - Je l'ai mise dans mes souffrances, les opprobres, mes ignominies. J'étais au-dehors comme un lépreux, tant parce que j'étais couvert de vos péchés, que par les plaies que j'avais reçues. Il n'y avait rien de sain en moi ; mais vous avez été sauvés par mes meurtrissures ; plus j'étais défiguré au-dehors, plus j'étais beau par le dedans ; toute ma Divinité était comme renfermée en moi, et cachée sous la multitude des plaies. Si tu veux que je me glorifie en toi, je te glorifie, comme mon Apôtre, qu’en ma croix et dans mes opprobres : alors plus tu seras défigurée comme moi au-dehors, plus tu seras [407] belle au-dedans, de ma beauté. Ce n'est ni ta beauté extérieure ni tes ornements qui peuvent me plaire, mais ma beauté en toi : c'est cette beauté qui me glorifie. Plus tu seras belle de la sorte, plus mes yeux et mon cœur sont attachés sur toi. »

Qui sont les yeux de Dieu ? C'est son Verbe. Quel est son cœur ? C'est son Esprit Saint. C'est donc alors que le Verbe s'incarne mystiquement en l'âme : c'est alors que cette charité parfaite, qui est Dieu (Deus charitas est691), est imprimée dans l'âme, ou plutôt, qu'elle est transformée en charité ; ce qui ne paraît au-dehors que par les croix, les opprobres, et les ignominies. C'est là la belle robe variée de toutes couleurs dont parle David692. La confusion fait l’écarlate, les opprobres, croix, etc., font une variété d'ornements qui plaît infiniment au Roi. Ne cherchons point une parure extérieure ; mais la gloire de notre Roi : gardons-lui les fruits ou pommes vieilles et nouvelles693, la gloire de toutes les œuvres qu’il a fait par nous, et qu'il fera en nous. Amen, Jésus !

*1.60 Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu.

[408] Vous me demandez la différence de ceux qui sont saints en eux-mêmes et de ceux en qui Dieu seul est saint. Quoique j’aie expliqué diverses fois cette différence, je vous en dirai quelques mots. Les premiers sentent et connaissent leur sainteté, elle leur sert d’appui et d’assurance. Leurs œuvres leur paraissent des œuvres de justice, dont ils attendent des récompenses et des couronnes. Leur sainteté est connue parce qu’elle est en relief et qu’étant fort au-dehors, elle paraît aux yeux de tous et attire l’estime des hommes. Cette sainteté n’est pas exempte de la rouille de la propriété, il s’en faut de beaucoup. Ces saints ont une gloire et un intérêt particulier : ils sont représentés dans le Bienheureux Jean de la Croix par la figure qui est à main droite de la montagne694 dans son livre, où il met la sûreté comme un de leurs principaux caractères, de manière qu’ils sortent de ce monde appuyés de leurs mérites. Je ne sais s’il n’y a point quelque flamme purifiante pour eux. Je le laisse au jugement de Dieu, n’osant dire ce que j’en pense.

Ceux en qui Dieu est saint, ne sont pas des pierres ou médailles de relief, mais des pierres gravées profondément, comme celle des cachets. C’est Dieu qui S’imprime profondément en eux, qui est leur véritable sainteté. Il ne paraît au dehors de ceux-là qu’une concavité. On n’en peut discerner la beauté qu’en les imprimant sur la cire, c’est-à-dire qu’on ne les connaît qu’à leur souplesse et à la perte de toute leur [409] propriété et de tous les apanages de la volonté propre, au lieu que les premiers ont des volontés fortes et puissantes et un jugement raide. Ceux en qui Dieu est saint n’ont aucun appui en eux-mêmes parce qu’ils n’ont aucune consistance propre : ils n’ont d’appui qu’en Dieu seul. Quand ils feraient toutes les œuvres de justice qu’on fait tous les saints, ils ne les regarderaient pas comme telles. Leur espérance n’est point en ces choses, mais en leur Sauveur, qu’ils portent comme il est dit dans le Cantique des Cantiques, sur leur cœur et sur leur bras comme un cachet695. Parce que leur amour, leur volonté, tout eux-mêmes ne sont imprimés que de Jésus-Christ, non plus que leurs œuvres, représentées par leurs bras. Ils ne s’appuient en rien de cela. Ils ne croient pas avoir jamais rien fait pour Dieu, ni qui soit digne de Lui, parce qu’ils sont imprimés de Lui, de ce qu’Il est, de ce qu’Il mérite. Leurs œuvres leur paraissent des souillures en comparaison de la pureté de Dieu. Ils n’ont point de relief comme les premiers, mais une profonde concavité, qui est leur néant.

Or il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu S’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide : c’est une profondeur qui ne paraît qu’aux yeux de Celui qui fait ces concavités par l’impression de tout Lui-même. Car Dieu prépare l’âme par le vide pour y graver Ses caractères et, y venant Lui-même, Il augmente ce vide presqu’à l’infini, proportionnellement [410] à ce qu’Il veut faire. L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible.

Il me semble que les premiers saints dont j’ai parlé sont comme des images de relief, mais les personnes dont je parle ici sont comme ceux en qui Dieu même S’imprime profondément. Dieu est tout leur relief. Si Dieu Se retirait, il n’y aurait plus qu’un vide, mais Dieu ne Se retirant pas, ce vide - qui ne paraît que comme une profonde vacuité - est imprimé de Dieu même. Dieu est tellement saint en ces âmes qu’elles n’ont plus aucune gloire qui leur soit propre, mais le seul honneur et la seule gloire de Dieu habitent sur cette montagne, ou plutôt dans cette profonde concavité qui est leur néant. Comme ils n’ont ni forme ni vertu qui leur soit propre, ils n’ont point un amour intéressé. Leur amour est pur, sans retour sur soi et sans rapport à soi. Celui qui s’imprime en eux ne peut imprimer que ce qu’Il est et non une figure étrangère. Il est Vérité et Charité. La Vérité fait qu’ils ne peuvent voir aucun bien qui leur appartienne ni qui soit à eux : ils ne voient que par les yeux de Dieu, devant qui tout n’est qu’un néant. Ils ne peuvent avoir que l’Amour que Dieu leur imprime, qui est l’Amour de Dieu en Lui-même pour Lui-même, Amour dégagé de tout autre objet que Dieu, d’autre intérêt que celui de Dieu. Enfin Dieu vit en ces âmes vides de tout le reste, Il y agit et opère comme Il lui plaît. Il a là toute aisance, toutes les dimensions comme dit saint Paul696 : la hauteur, l’étendue [411] et la profondeur de Dieu. Ils sont particulièrement dévoués à l’honneur et à la gloire de Dieu. Les premiers combattent pour eux-mêmes contre leurs ennemis, ceux-ci ne combattent que pour Dieu, sans espérer autre récompense que le bien de Le servir pour Son souverain mérite.

Vous me dites : mais puisque tous deux seront au ciel, qu’importe qu’ils soient saints pour eux ou que Dieu soit saint en eux ? O qu’importe ! Cela se peut-il entendre ? Il n’y a rien de nécessaire et qui puisse importer que Dieu : tout le reste n’est rien et moins que rien ! Dieu a promis des récompenses à la vertu, Il les donne. Mais il y a plus de différence entre celui en qui Dieu est saint et celui qui est saint en soi, qu’entre le ciel et la terre. O qu’importe, direz-vous ? Mais il importe à la gloire de Dieu le Père de trouver des âmes en qui Il Se glorifie pleinement et qui n’envisagent que Lui dans la gloire qu’ils Lui rendent ! Il importe au Fils d’exercer Sa qualité de Sauveur sur des cœurs qui veulent Lui devoir toutes choses ! Il importe au Saint-Esprit que Sa sainteté Lui soit rendue, qu’elle retourne à sa source aussi pure qu’elle en est partie !

Il me semble que je vois cette sainteté de Dieu comme un fleuve immense qui se divise en divers petits rameaux. Les uns pour n’avoir pas assez de pente, séjournent sur la terre, ils y contractent certain mélange qui représente bien la propriété. Les autres au contraire, mais en petit nombre, ayant la pente de leur anéantissement, retournent à leur Source avec une vitesse incroyable et rendent l’eau presque aussi pure qu’ils l’ont reçue, ils n’en retiennent pas une goutte, ils trouvent l’eau incomparablement mieux dans la Source qu’en eux-mêmes. O qu’ils [412] sont éloignés de l’usurpation, de l’assurance, de la vaine complaisance, de la propriété ! Cette eau recoule si rapidement qu’on ne s’aperçoit pas qu’elle ait passé par ces lieux. Cependant elle y coule sans cesse car rien ne l’arrête, elle a rejoint cette branche à son lit. Il ne paraît pas même que le fleuve ait eu un passage par cet endroit. O gloire de Dieu, gloire de Dieu ! Il n’y a que vous de nécessaire, tout le reste est accessoire et par conséquent n’est rien. O seul, seul intérêt de Dieu seul ! C’est vous qui devez attirer notre attention, tout le reste n’est rien et moins que rien. Il en faudra toujours venir là pour être au Ciel. Eh, qu’on sera alors étonné de voir que ce néant, que cette caverne profonde faisait les délices de Dieu et qu’Il avait choisi, comme dit l’Ecriture, ces ténèbres pour Sa cachette697 ! O Amour, faites-vous des cœurs qui n’aient plus d’autre gloire que la Vôtre, d’autre intérêt que le Vôtre, d’autre sainteté que la Vôtre, qui comprennent que la sainteté est à Celui qui est698, qui chantent avec l’Eglise : Tu solus sanctus !

Mais l’homme est si enivré de l’amour de lui-même, il a une passion si forte pour sa propre excellence que tout ce qui n’est pas lui ou pour lui, lui paraît une folie. Il a en horreur la doctrine de la désappropriation enseignée par Jésus-Christ : plus il s’aime soi-même, plus il la combat avec chaleur. Cette doctrine ne sera jamais combattue que par les amateurs d’eux-mêmes qui, comme des hiboux, ne sauraient supporter la lumière de la Vérité. Ils se plaisent dans les ténèbres de leur propriété. La Vérité leur est insupportable, leurs yeux malades de l’amour-propre [413] ne sauraient La souffrir. O divine lumière, toute douce et suave pour celui qui, selon le précepte de Jésus-Christ699, s’est renoncé soi-même jusqu’au point de se haïr ! Celui qui est parvenu à cette sainte haine de soi-même, vous regarde avec plaisir sans baisser la paupière sur son propre intérêt. Divin Verbe qui êtes la lumière du monde, éclairez les hommes de Votre Vérité ! Qu’ils L’adorent et L’aiment puisqu’Elle seule mérite tout notre amour ! Amen, Jésus !

*1.61 De la mauvaise et de la bonne indifférence.

Il y a deux sortes d’indifférences, l’une bonne, l’autre mauvaise ; l’une qui vient d’amour-propre, l’autre qui vient de l’amour de Dieu.

La première est plutôt une certaine indolence naturelle qu’une indifférence. C’est une habitude de ne rien aimer ou de l’aimer par rapport à nous, quoique nous ne démêlions pas toujours en nous [414] cet amour recourbé sur nous-mêmes, parce que ou l’on réfléchit trop ou cette habitude de n’aimer que nous est presque tournée en nature. Ces personnes sont rudes, dures, roides, ont peine à plier, ont peu de docilité, quoiqu’elles s’imaginent d’en avoir. Elles ont cependant certain manège pour faire réussir les choses qui leur plaisent, ou parce qu’elles leur paraissent leur être avantageuses ou parce qu’elles sont conformes et à leurs idées et à leurs désirs. Et quoique leur fond d’indolence leur persuade le contraire de ce qu’elles veulent, elles veulent pourtant plus fortement et avec plus d’âpreté que celles qui paraissent plus vives. Elles se cachent à elles-mêmes cette disposition. Elles la croient juste et raisonnable en se cachant à elles-mêmes et aux autres qu’elles sont ainsi. Elles sont peu éclairées de leurs défauts, surtout des essentiels, et si on leur en fait connaître quelques-uns, elles mettent tout en usage pour se justifier : leur justification est dure et âpre, comme leur tempérament. Elles voient très bien les moindres défauts des autres, surtout s’ils ne sont pas prévenus d’affection. Car elles ont des oppositions et des sympathies et elles voient dans les autres les défauts, selon qu’elles sont impressionnées de l’une ou de l’autre de ces passions, excusant les uns, diminuant leurs défauts, et se grossissant ceux des autres. Ces personnes aiment le particulier, ont peu de société avec ceux qui ne leur plaisent pas. Quoique ces personnes aient une indolence naturelle, elles sont ardentes pour ce qu’elles veulent et elles le veulent fortement, croyant avoir raison : elles sont peu ployables.

L’oraison de ces personnes, si elles en ont, est selon leur tempérament une oraison stupide qui n’a rien de vivant et d’animé : c’est plutôt [415] une continuation d’indolence qu’une prière, un amour du repos et de la fainéantise qu’une véritable oraison. Aussi ne voit-on pas qu’elles fassent grand progrès : après plusieurs années elles sont toujours les mêmes et l’amour d’elles-mêmes augmente par cette sorte d’oraison, loin de diminuer. Il est plus facile de tirer un grand pécheur de ses désordres que de changer ces personnes. La raison de cela est qu’un grand pécheur connaît bien qu’il est pécheur et lorsqu’il se convertit, il le fait de tout son cœur. Ceux-ci au contraire ont une certaine sécurité, ils ne voient rien à corriger en eux, ils se sont tellement familiarisés avec leur amour-propre et leur indolence, qu’ils vivent fort en repos ensemble. L’âme en qui Dieu opère pour corriger les défauts, a une certaine agitation foncière, parce que l’âme ne peut trouver de repos que dans la perfection de Son Amour divin auquel elle tend sans cesse. Elle a des sécheresses à la vérité, mais elles sont souvent précédées et suivies d’un fort recueillement et ce n’est pas toujours la même chose . Au lieu que les personnes indolentes seront un grand nombre d’années dans les mêmes dispositions. C’est un vide infructueux car c’est un vide de Dieu, qui ne vient que par la plénitude d’elles-mêmes ; et c’est ce vide ou oisiveté indolente contre laquelle tous les mystiques ont écrit dans le commencement pour en précautionner700.

Lorsqu’on trouve de ces personnes, il les faut tenir longtemps dans les bonnes activités, si contraires à leur tempérament. Elles paraissent plus propres à l’oraison simple que les personnes vives et actives, et c’est tout le contraire. Quand une personne active et vive se simplifie [416] peu à peu, on voit bien que c’est une bonne simplicité, qui va contre le naturel et qui travaille à le détruire, mais les indolents prennent pour simplicité et silence ce qui favorise leur tempérament. Leur oraison simple est précisément leur naturel qui n’ayant rien de surnaturel les tient enfoncés dans leur tempérament, dont ils ne sortent jamais sans méthode – ce [cette sortie ] qui ne pourrait se faire que par une grande docilité et se mettre entre les mains d’une personne éclairée, [ce] qui serait ce qui est dit dans l’Ecriture : vous avez remué mon lit dans ma maladie701, c’est-à-dire vous avez remué ce repos d’indolence dans lequel je vivais dans la maladie de mon amour-propre. Car il faut exciter ces personnes autant qu’on prend soin d’amortir les autres.

Il faut remarquer que quelque indolentes que soient ces personnes, elles sont plus excitées et plus vives que les autres dans les choses qu’elles souhaitent. Elles paraissent sages, tempérées au-dehors, et cette fausse sagesse, qui ne vient que de tempérament, les soutient encore. Cet état est d’autant plus dangereux que n’y voyant pas des péchés considérables, il tient l’âme dans l’assoupissement sur tout le reste d’où s’ensuit que ne se corrigeant point, ils sont toutes leur vie amateurs d’eux-mêmes et indifférents pour toute autre chose. C’est là l’indifférence que j’ai appelée mauvaise.

Il y a une autre indifférence qui vient de la perfection de l’amour, parce que l’âme est tenue par l’Amour dans un parfait équilibre, n’ayant plus de volonté propre, l’Amour l’ayant fait passer en Dieu. Je parle des opérations de la Volonté et non de la volonté humaine, qui ne se [417] perd point quant à son essence et qui fait partie de la qualité d’homme. Mais ici toutes les opérations de la volonté sont tellement détruites par la mort à toutes choses et passées en Dieu que c’est Dieu qui veut et qui opère et désire en cette âme, en sorte que si on l’écrasait, il ne pourrait sortir d’elle qu’Amour et Volonté de Dieu, sans le moindre désir ni vouloir pour elle-même, parce que tout cela a été anéanti en elle et pour elle et passé en Dieu. Je parle des désirs de la volonté et non des appétits animaux. Car, au reste, cette personne, comme un enfant, a des dégoûts de certaines viandes et l’estomac en appète702 d’autres, ce qui ne vient point d’immortification car ces personnes ont travaillé à une mortification sans relâche qui a éteint le goût et l’appétit. Ce sont des choses contraires au tempérament naturel. Mais pour ce qui s’appelle choix délibéré de la volonté, il leur est impossible d’en trouver parce que l’Amour sacré a dévoré toutes ces choses.

Ces âmes sont indifférentes et d’une indifférence absolue pour tout ce qui a rapport à elles en tant que rapportant à elles, biens, honneurs, santé, beauté, persécutions, calomnies, maladies, infirmités, pour être d’une façon ou d’une autre dans un lieu ou un autre. Il n’y a point de lieux pour ces âmes, tous les lieux sont leur pays natal parce que Dieu est partout. Tous les états intérieurs leur sont égaux : sécheresse, abondance, facilité, impuissance, force ou faiblesse. Elles ne font plus même ce discernement parce que n’ayant ni retour ni rapport à elles, tout leur est égal et tout est également bien reçu de l’Amour qui dispose de cette âme comme il Lui plaît.

[418] La mort et la vie lui sont égales et si elle ne portait pas ses frères dans son sein, la vie ne lui serait jamais ennuyeuse. Mais elle dit quelquefois à Dieu : « Ai-je porté ce peuple dans mon sein que vous m’affligez pour lui ? Je vois que ce peuple n’entre point parfaitement dans Votre conduite, qu’il est indocile, fixé en lui-même, qu’il n’avance point selon Vos desseins, et c’est ce qui me tue703 ». Il ne faut pas croire que cette peine vienne du propre choix de l’âme ni de quelque désir particulier, mais de Dieu même qui, l’ayant chargée du poids qu’elle n’a ni voulu ni désiré, lui inflige des peines proportionnées à Ses desseins sur les âmes. Mais lorsque ces mêmes âmes par une longue suite d’infidélités ont mérité d’être rejetées de Dieu, Il en décharge cette âme. Ce rejet des âmes n’est pas pour le salut, mais pour le don de l’oraison de Foi et de l’Amour pur. Dieu jure dans Sa colère que ces âmes n’entreront point dans Son repos éternel, comme Il l’avait promis704.

Il y a une figure et une réalité en Moïse de la manière dont Dieu charge l’homme apostolique du soin de ses frères. Premièrement Moïse était sur la montagne, conduisant comme par commission et obéissance les brebis de son beau-père. Il vit un buisson ardent, qui brûlait sans se consumer705 : ce buisson hérissé d’épines marque ce qu’il y a à souffrir dans la vie apostolique par état. Cette ardeur qui ne consume point marque ce feu de l’Amour pur qui fait qu’on aide à ses frères sans intérêt. On n’est point consumé parce qu’on a été consumé [419] pour soi-même dans le même Amour avant que d’être employé pour aider aux autres. Dieu commande à Moïse de se déchausser, ce qui marque que le vrai Apôtre doit être dégagé de toute affection singulière pour se laisser incliner selon ce que Dieu veut. La verge que Moïse tenait en la main signifie l’extrême droiture qu’on doit avoir dans la conduite des âmes, et que Dieu donne en effet. Lorsque la verge est jetée par terre elle se change en serpent, ce qui marque que les âmes ne sont rejetées de Dieu et de son Apôtre choisi que pour leur défaut de droiture, certaines ruses à se cacher et à se replier en soi-même, enfin l’amour-propre - qui est ce rusé serpent qui a séduit l’homme dès le commencement. Moïse le reprend ensuite, pour marquer que Jésus-Christ, dont Moïse était la figure, rendrait par Sa mort la droiture à l’homme. Car Dieu avait créé l’homme dans une droiture parfaite, mais le Diable par ses ruses l’ayant rendu semblable à lui, Jésus-Christ est venu sur la terre lui rendre sa première droiture. C’est ce qu’Il fait encore aujourd’hui par Ses ministres qu’Il choisit pour l’état apostolique. Ensuite, Il les charge, comme Moïse, de ces âmes, mais après avoir assuré Moïse qu’Il est celui qui est706 pour lui faire comprendre qu’Il ne le choisissait que comme un simple instrument et non comme principe d’aucun bien qu’il put faire. C’est ainsi que Dieu choisit ceux à qui Il confie son peuple.

Pour revenir à l’indifférence, je dis que Dieu, ayant consommé l’âme dans Son Amour, la met dans une indifférence sans égale et dans un équilibre perpétuel sans pouvoir pencher d’aucun [420] côté. C’est cet équilibre qui fait que Dieu penche et incline l’âme comme Il Lui plaît, cela n’étant point du choix de l’âme, qui demeure morte à tout choix et à tout penchant propre. Mais pour que Dieu incline l’âme, il faut que le pur Amour ait détruit en elle toute inclination particulière, tout amour de soi, enfin tout son soi-même. L’âme étant de la sorte est dans une indifférence parfaite, il ne faut pas craindre qu’elle excède dans cette indifférence, qui est réglée par l’Amour même et qui est un effet de la plus pure Charité. L’âme en cet état vit contente sans contentement, elle vit comme hors d’elle et dans une grande séparation de tout et d’elle-même. Il lui semble qu’elle soit étrangère à elle-même, qu’elle soit comme une machine qu’on remue par ressorts, tant elle est séparée de ce qu’on lui fait faire, ne prenant rien à rien, ne s’attribuant rien, ne pouvant rien. Il faut que son Moteur la remue comme il Lui plaît et quand il Lui plaît, lui étant absolument impossible de rien faire par soi-même. A-t-elle fait ce que Dieu veut ? elle reste dans une ignorance entière, sans se souvenir de rien, sans y prendre part, elle agit sans agir, sans empressement, sans envie que Dieu Se serve d’elle ou d’un autre pour ses frères, prête à les remettre en d’autres mains au moindre signal et à le faire avec joie. Enfin, l’âme venue ici ne se possède plus et est devenue un enfant.

Pasteur-Enfant, qui conduisez Israël707, faites-Vous des cœurs capables de Vous aimer purement ! Détruisez les amateurs d’eux-mêmes, les faux Sages, et faites-Vous des petits enfants ! Amen, Jésus ! [421]

*1.62 De la Foi pure et passive, et de ses effets.

La foi passive, autant que je le puis comprendre, est une lumière obscure par laquelle nous croyons sans aucune évidence et certitude et sans vouloir en avoir, car qui dit croire dit ignorer, j’entends : ignorer quant à la connaissance expérimentale et non quant à la certitude de la foi. Tout ce qui est aperçu, sensible et connu n’est pas la Foi mais au contraire lui est opposé, la Foi n’étant que pour les choses que nous ne voyons ni ne connaissons.

La Foi produit l’abandon, et l’abandon nourrit et augmente la Foi, et je crois qu’il n’y a de véritable abandon que par cette voie. Car s’imaginerait-on être bien abandonné à un [422] conducteur qui nous ferait connaître à tous moments les endroits par lesquels il nous ferait passer ? Le vrai abandonné ne veut rien savoir, rien connaître, il ne veut pas même être assuré ni de sa voie ni de son salut, il s’abandonne sans vue ni raison, faisant sa voie de n’avoir point de voie. Plus il se croit perdu, plus il est content, plus tout est désespéré, plus il est fort. Et s’il pouvait vouloir quelque chose, ce serait de n’avoir jamais d’assurance et de vivre dans une incertitude continuelle, et même dans le désespoir de soi-même pour ainsi dire, afin de mieux faire connaître à Dieu son abandon et la force de son amour dont la pureté exclut tout intérêt. Que dis-je? Il ne se soucie pas même que Dieu regarde son abandon, il lui suffit d’être abandonné. Il ne veut que faire la Volonté de Dieu sans certitude même qu’il La fasse, content même d’être trompé et de prendre le change si c’était l’ordre de Dieu, ce qui pourtant ne sera jamais car celui qui se confie en Dieu ne peut être trompé. La Foi l’assure, sans assurance qui puisse soutenir, que Dieu ne permettra pas qu’il s’égare et que quand Il le permettrait, il en tirerait Sa gloire. Il ne se fait une voie ni d’une chose ni d’une autre. Mais que fait-il donc ? Il suit pas à pas la Providence qui fait toute sa conduite.

L’Ecriture dit, parlant de Jésus-Christ, qu’il était hier et qu’il est aujourd’hui708. C’est là la vie de la Foi : prendre les temps, les heures et les moments comme ils sont marqués par la Providence, et ne faire choix ni élection de quoi que ce soit. Car les providences journalières nous sont au commencement des marques de la Volonté de [423] Dieu, à la suite elles nous donnent Dieu, et enfin elles nous sont Dieu même. Ainsi une âme abandonnée à la Providence vit en Foi et de Foi, ainsi qu’il est écrit : le juste vit de la foi709. Aussi ne veut-elle rien savoir, rien connaître, elle ne s’appuie que sur l’infaillible qui est le moment présent que la Providence de Dieu lui donne710.

Il me semble, selon la lumière qui m’en est donnée, que les voies toutes fleuries de dons, de lumières, de certitudes, de paroles intérieures etc., sont des voies saintes et des voies de saints. Mais ce n’est pas la voie des petits, parfaits imitateurs de l’anéantissement de Jésus-Christ. Car qui dit lumière ne dit pas obscurité. Qui dit certitude ne dit pas abandon. Qui dit connaissance ne dit pas Foi. Qui dit paroles intérieures, visions, extases etc. ne dit pas ne rien voir, ne rien savoir, ni être conduit par la Providence journalière. Il est aisé de s’abandonner dans l’assurance, mais la Foi ne fait connaître sa force que dans le désespoir, espérant711 comme Abraham contre l’espérance même. Et je crois que lorsque Dieu veut conduire une âme purement à Lui, Il la conduit par là, car pour se perdre il faut ne tenir à rien. Une personne qui serait suspendue en l’air au dessus de la mer, quand ce ne serait qu’avec un fil, ne se noierait pas si le fil ne se rompait. Mais si une main secourable coupait le fil, elle se perdrait dans la mer, s’y enfoncerait, et si cette mer n’avait point de fond elle s’abîmerait toujours de plus en plus. Je ne comprends pas que l’on puisse se dire perdu en Dieu tant que l’on a quelqu’un de Ses dons distincts et aperçus. [424] On est bien absorbé dans Ses dons et comme enivré de Ses faveurs, mais nullement perdu en Lui - car pour se perdre en Dieu, il faut perdre tout appui quel qu’il soit.

Aussi est-ce la conduite de Dieu que nous pouvons voir pas à pas. Dieu ôte à l’âme tout appui extérieur pour la perdre dans l’intérieur. Ensuite il lui ôte la pratique des bonnes choses extérieures pour la perdre davantage. Puis il lui ôte l’usage des vertus pour l’arracher à elle-même. Il lui fait enfin éprouver les plus extrêmes faiblesses et misères qui sont des coups de grâce, et par là Il la perd en Lui. Au commencement de l’expérience des misères, l’âme se perd dans l’abandon, dans la confiance et le sacrifice. Mais comme [ce sacrifice], cet abandon etc. sont encore comme des Fils subtils, Dieu lui ôte tout abandon aperçu, tout espoir de salut connu, en sorte qu’elle est contrainte comme malgré elle de se perdre. Mais où se perdre ? Encore si c’était en Dieu aperçu, elle serait trop heureuse. C’est dans l’abîme où elle ne voit rien ni ne connaît rien. Et après enfin elle tombe en Dieu, non pour jouir de Dieu pour elle, mais elle pour Dieu et Dieu pour Lui-même. Après quoi elle ne doit pas regarder si elle est en Dieu : ce serait un retour propriétaire qui la retirerait, qui la salirait. Que faire donc ? Il faut demeurer dans sa perte sans rien vouloir ni connaître, sans rien désirer, ni perte, ni abandon, ni foi, ni amour, ni martyre, ni souffrance, ni sacrifice, je dis plus : ni Dieu pour soi, ni être ou n’être pas, mais vivre en enfant sans aucun souci, pas même d’accomplir la volonté de Dieu d’une manière distinguée ou aperçue - ce que nous ne devons [425] plus même rechercher -, mais nous laisser conduire par cette même Volonté qui Se fera accomplir par nous sans que nous nous en mêlions. Car vouloir savoir la Volonté de Dieu pour La suivre, c’est encore faire, pouvoir et vouloir. C’est vertu, c’est opérer. Mais se laisser conduire par cette même Volonté où Elle veut nous conduire avec les soins de Sa Providence, c’est La porter passivement. Et je crois qu’il n’y a point de vraie passivité de conduite que celle de se laisser mouvoir au gré de la Providence ; autrement c’est action, c’est pratique de vertu, c’est faire, mais ce n’est pas pâtir. L’âme peut bien croire qu’elle fait la Volonté de Dieu, mais elle ne peut jamais dire « je suis faite Volonté de Dieu » que dans cet état. Car l’âme est vraiment faite Volonté de Dieu lorsqu’elle ne fait plus chose au monde par elle-même, qu’elle se laisse purement conduire par la main de l’Amour veillant à elle et pour elle, sans voir cette main qui la conduit, et qu’elle n’a nulle propriété que celle de se laisser agir et mouvoir dans cette même Volonté. Et je crois que c’est pour cette raison que Dieu ôte à l’âme la pratique de toutes les vertus, après qu’il lui a imprimé les mêmes vertus, non comme vertus pratiquées mais comme un état propre à l’âme. Et ces mêmes vertus dans la suite sont un écoulement de Jésus-Christ, non comme autrefois mais pour nous rendre semblables à Lui dans Sa vie. Ce qui fait que l’on ne peut plus pratiquer les vertus, quelles qu’elles soient, par soin ni élection, mais par Providence et à mesure que la Providence en fournit les occasions, ce qui se fait comme naturellement. [426]

Et cela paraît tant en ce qui regarde l’occasion de Providence qui fournit la pratique, qu’en la pratique même. Comme dans la vie de Jésus-Christ toute la conduite de Son Père sur Lui paraissait être des choses arrivées comme naturellement et Il s’y laissait [mener] de même. Il nous arrive par exemple des renversements, souvent par notre imprudence, par notre faute : cela paraît naturel, on les porte aussi naturellement et sans réflexion. Vous rencontrez par hasard, ce semble, un objet digne d’exercer la charité : ce qui paraît de hasard est une providence admirable. Et l’âme qui a le goût de la Foi et de la Providence, ne peut plus pratiquer la vertu d’une autre manière, elle ne peut plus rechercher les pauvres, elle ne peut plus se crucifier elle-même, elle voit clairement qu’elle n’en pourrait venir à bout. Il n’y a que la Providence qui nous puisse ménager des croix propres à nous faire souffrir et mourir. Jésus-Christ ne Se crucifia pas, Il Se laissa crucifier à Son Père : l’âme établie dans la Foi n’en peut user d’une autre manière et la Providence lui en fournit de si divines et de si admirables qu’elle voit qu’elles lui sont appropriées selon son besoin et que toute l’industrie des créatures ne peut parvenir là. Il n’y a donc rien à faire que de se laisser conduire de moment en moment par la Providence, sans vouloir rien savoir et connaître de l’avenir. Laissons-nous conduire en enfants, et abandonnons à Dieu toutes nos entreprises sans vouloir avoir aucune assurance du succès. Car lorsque l’âme est bien abandonnée, Dieu fait des miracles de Providence, mais lorsque l’on veut des certitudes, on est souvent trompé.

Quittons donc l’assuré et l’aperçu pour être [427] très assuré par la Foi. Allons sans hésiter et sans voir où nous allons. Si Dieu permet que nous nous égarions, c’est assurément parce que nous avons hésité et que nous avons voulu voir où nous allions. Il faut aller ici comme le navire sur les eaux : il n’a point de trace devant lui et il n’en laisse point après lui. Il ne faut ni rien voir avant que de marcher ni rien retenir du lieu où nous avons marché pour nous en faire une voie. La Providence nous fera tous les jours une nouvelle voie, à la vérité inconnue mais très sûre. Nous ne saurions mieux marquer à Dieu notre foi et notre abandon qu’en ne voulant pas même nous assurer de Sa Volonté, oubliant tout le passé pour nous laisser à l’avenir conduire en enfants de Providence : le salut vient d’en haut, ne songeons plus à l’assurer et il sera très assuré, non en nous, mais en Dieu. Je crois qu’une âme [qui serait] fidèle ne pourrait plus rien perdre. Car ne possédant rien et ayant déjà tout perdu, que pourrait-elle perdre ? Son salut n’est ni en elle, ni à elle, ni en aucun bien, mais en Dieu à qui elle se laisse sans soin ni souci d’elle-même.

Il faut suivre aveuglément la conduite de la Foi dans les providences. Par exemple, dans les crucifiantes, les croix viennent en foule par le moyen des créatures, qui le font contre toute raison. On ne voit en leurs manières d’agir que passion, qu’aveuglement, et cependant la foi fait voir et goûter Dieu là-dedans. De sorte que ce qui paraît si peu raisonnable aux yeux charnels, paraît aux âmes de foi, si divin et une conduite si sage et si admirable de la Providence qu’elles en sont charmées712. Elles voient non les créatures qui leur font les croix mais Dieu [428] dans les créatures. De sorte qu’elles sont fort éloignées d’avoir de la peine contre elles, ni de les taxer de mauvaise conduite, puisqu’elles ne les regardent que comme des instruments dont Dieu Se sert pour les crucifier, tout cela par un goût caché et profond, sans goût à ce qu’il paraît, au milieu des plus épaisses ténèbres, sans vue et sans lumière distincte, mais par une disposition foncière où cela se passe très réellement, non en vue et connaissance mais en réalité.

Il y a des âmes par exemple, à qui Dieu fait connaître d’une manière distincte, par paroles prévenantes, qu’Il veut qu’elles souffrent telles et telles croix pour Son amour ou pour la conversion de telles âmes ou bien aussi pour Lui être conformes et Il leur fait même remarquer alors les endroits dans lesquels elles Lui sont conformées. Elles savent encore que leurs souffrances plaisent à Dieu, qu’elles Le glorifient (il faut comprendre que je ne parle pas ici des âmes perdues en Dieu, mortes et ressuscitées, à qui les mêmes choses ne font plus de dommage, sortant d’un principe divin et étant véritablement mortes par l’obscurité et la perte de tout : je parle des âmes vivantes et en voie). Si elles ont quelque abjection ou anéantissement, Dieu leur fait connaître combien cet état Lui est plus glorieux et leur est plus utile que tous les autres. Tout cela est grand et saint, je l’avoue, mais ce n’est point la voie de la Foi.

La Foi reçoit également toutes les croix, petites et grandes, sans en être prévenue, sans vue ni motifs, sans savoir les desseins de Dieu ni comme elle souffre, sans vouloir même le savoir ni connaître si ses souffrances sont agréables à Dieu ou non, s’Il en tirera Sa gloire ou [429] non. Il lui suffit qu’elles lui viennent pour qu’elle les souffre avec la même égalité. L’âme ne se met pas en peine si ce sont ses imprudences et ses sottises même qui les lui causent. A tout cela elle demeure également contente, sa foi l’élevant au-dessus de toute connaissance et au dessus de tout désir de savoir si Dieu en est glorifié et la nature de la gloire qu’Il en tire. Elle le Lui laisse savoir pour elle : elle souffre, et c’est assez. On lui ôte les croix, puis on les lui rend : tout cela est dans la conduite de la Providence sur laquelle elle n’a aucune vue distincte. C’est assez et c’est trop pour elle de savoir que tout se fait par la Providence, sans vouloir pénétrer les desseins de Dieu. Lorsque les choses sont passées, elle est ravie de voir, sans voir autrement qu’en soi, comment la sage Providence a conduit toutes choses. Elle s’écrie alors : Bene omnia fecit 713.

L’anéantissement ne peut point être véritable tant que l’âme voit et connaît qu’on l’anéantit, que son état est glorieux à Dieu et qu’il lui est utile à elle-même, parce que tout cela sont des soutiens qui la font être et subsister en quelque chose. On s’anéantit bien par ces voies si on prend l’anéantissement en manière active, qui est plutôt une élévation qu’un anéantissement, mais on n’est pas pour cela anéanti. Pour être anéanti il ne faut aucun soutien ni appui, ni même voir son néant, mais bien l’expérimenter (parce que l’on est en vérité pécheur, méchant, indigne de Dieu) et cela par une expérience si réelle et foncière de la malignité qui est en nous que de tous côtés on ne voie que néant et péché. Néant à l’égard [430] de Dieu, ne sentant qu’impuissance à tout bien et entraînement à tout mal : on croit avoir perdu son Dieu, L’avoir perdu par notre faute et pour toujours. Néant de toutes vertus, de tous dons, de la confiance et de la foi même, de toute assurance, de tout abandon, de toute paix, de toute pratique, de toute sainteté, de toutes bonnes œuvres, de toutes créatures et de soi-même. Puis après toutes ces pertes on entre encore dans le désespoir de soi-même, sans espérance d’être jamais regardé de Dieu que comme une personne qui ne mérite que Sa disgrâce et qui L’a perdu par sa faute, car si elle croyait que ce fut un éloignement, une feinte, une épreuve, elle ne serait pas anéantie.

Lorsque Dieu met beaucoup de Soi dans une âme et qu’Il la veut beaucoup avancer, Il permet que le Directeur doute d’elle. Elle ne trouve auprès de lui qu’une plus forte certitude de sa perte. Et c’est une conduite de Dieu autant rare qu’elle est terrible à porter, car s’Il assurait cette âme consumée d’amour sans qu’elle se connaisse ni se croie, elle se croirait en bonne voie ; et comme il ne lui importerait pas à quel prix elle pût obtenir ce qu’elle aime [sciemment et sûrement,] en secret elle serait contente. Mais tout lui est ôté, il ne lui reste que le rayon ténébreux de la Foi qui lui fait apercevoir que Dieu est toujours Dieu et qu’Il n’est pas moins glorifié dans sa perte que dans son salut. Ainsi elle demeure en paix sans paix, résignée sans résignation, sans vouloir cependant nulle grâce pour elle qui s’en reconnaît trop indigne. Tout ce qu’elle désire est de ne plus pécher ou faire de fautes. Mais plus elle le désire, moins elle y réussit à ce qu’elle croit ; [431] encore le veut-elle si faiblement qu’elle doute souvent si elle voudrait bien ne point pécher ou faillir. Sa faiblesse lui paraît un péché tout volontaire.

Cependant la foi relève quelquefois son courage abattu. Elle espère par le désespoir même. Mais que croit-elle ? Qu’espère-t-elle ? Elle ne le sait pas. Tout ce qu’elle éprouve est qu’elle est enfoncée dans un abîme de boue et de corruption dont elle ne peut même vouloir sortir d’une volonté absolue, ne trouvant plus de volonté. Enfin, elle entre en complaisance de se voir ainsi perdue, et la haine qu’elle a pour elle-même devient si forte qu’elle ne peut se vouloir aucun bien ni aucun avantage, elle veut bien que Dieu la punisse et ne revienne jamais à elle. Cet état l’éloigne fort d’elle-même.

Cet état dure quelquefois bien des années et exerce beaucoup la foi, car l’âme n’a point d’envie de chercher aucun appui ni au ciel ni sur la terre ni dans aucune créature : elle se cache et se repose dans sa boue comme dans un lieu qui lui est propre, n’en pouvant espérer d’autre. Elle se console quelquefois dans la pensée que si elle ne peut aimer Celui qu’elle croit seul aimable, du moins d’autres L’aiment. Elle demeure plongée dans sa misère et abîmée dans son néant, espérant qu’il se trouvera quelque âme moins ingrate que la sienne qui paiera son Dieu d’un amoureux retour.

O état le plus difficile de tous à porter, que tu es grand ! Que tu es ineffable ! Que tu es glorieux à mon Dieu ! C’est toi qui arraches tout à la créature et qui la dépouilles de ses usurpations pour rendre à mon Dieu la justice qu’elle [432] lui doit ! Tout autre état que celui-là est un état de mensonge et l’on ne se connaît véritablement que dans la plus extrême nudité. On se croit toujours quelque chose, on usurpe et on s’attribue au travers même de la plus grande humilité le bien que Dieu fait en nous. C’est l’état de la parfaite désappropriation qui fait passer l’âme en Dieu. Job, ce patient éclairé dit : je suis sorti nu du ventre de ma mère, c’est-à-dire de mon néant, et j’y rentrerai nu714.

Dans le fort de ce néant, Dieu commence à reparaître peu à peu, mais toujours en lumières confuses et peu distinctes. C’est plutôt une nuée ténébreuse qui cache Dieu qu’une vue de Dieu. Mais que dis-je ? C’est Dieu Lui-même, caché et environné de ténèbres715. N’est-il pas dit qu’Il a choisi les ténèbres pour Sa cachette716 ? Cependant la foi est alors si certaine que c’est Lui qu’il ne lui en reste aucun doute. Il l’attire et la renouvelle. Change-t-Il pour cela de conduite sur elle ? Non : Il la remet dans une paix si grande, si universelle, si étendue qu’elle est incompréhensible à qui ne l’a pas éprouvée. Mais que voit-elle ? Rien, un très long temps, et elle ne veut rien voir, non par volonté et par choix mais par état d’anéantissement. L’âme est éclairée sans distinction. Ce qu’elle connaît est cru pour ainsi dire sans être vu. Elle trouve qu’elle n’ignore rien et que rien ne lui manque pour sa conduite, et elle ne sait comme cela se fait. Elle sent bien sans sentir qu’il y a un Maître chez elle qui Se fait bien obéir, qui commande en Souverain, qui lui fait faire toutes Ses volontés - mais sans parole, sans distinction, [433] sans connaissance, comme naturellement et par entraînement. Elle est comme un fou et un égaré qui ne sait où il va, comme un aveugle qui sent bien qu’on le mène, mais qui ne sait pas où on le mène et qui ne veut pas même le savoir. Il n’y a pour une telle âme rien d’évident ni d’assuré et cependant rien de douteux.

O Amour ! Qui faites ces choses, vous savez que Vous les faites et Vous savez pourquoi Vous les faites ! O le grand plaisir que d’être ainsi abandonné, aveuglé, perdu et noyé ! O Amour ! sous Votre conduite on aime mieux s’égarer et ne pas voir que de s’assurer en voyant ! O foi ! que vous renfermez de pureté et de biens et que vous rendez un cœur heureux lorsque vous vous emparez de lui ! La foi est si pure et si nue que lorsque l’on entend parler de ces choses, quoiqu’on les possède, l’âme ne peut s’en faire d’application à moins que Dieu ne les lui applique par Lui-même. Il lui semble qu’elle dort et que c’est un songe. Mais lorsque Dieu veut qu’elle en parle ou écrive, les choses lui paraissent très réelles dans ce moment, je dis dans ce moment, car hors de là il ne lui reste aucune idée, non plus qu’à ceux qui n’ont jamais rien vu ni rien su. Lorsqu’elle écrit un mot, elle ne sait pas pour l’ordinaire celui qui doit suivre, et elle oublie aussitôt ce qui est écrit. Elle écrit ce que l’Amour veut, et autant qu’Il veut. Hors de là elle demeure à sec, sans pouvoir rien ajouter d’elle-même. O Foi ! Qui Vous connaît est charmé de Vous et ne peut plus trouver de goût aux choses les plus admirables de la vie spirituelle ! Ce qui ravit les autres d’admiration ne peut toucher une âme qui Vous possède. Les communications les plus extraordinaires en lumières médiates [434] paraissent des ombres et des impuretés auprès de Vous. La grâce des grâces la plus grande et la plus signalée, c’est de posséder Dieu en soi, c’est le posséder Lui-même pour Lui-même tout entier et non en partie : c’est Le posséder comme les Bienheureux, à la réserve de la vision béatifique. Dieu est vu en l’autre vie, mais Dieu est cru en celle-ci.

Il y a deux voies passives très différentes l’une de l’autre pour les moyens, la pureté et la fin. La première voie est toute en lumières, dons, touches aperçues, connaissances, pureté possédée, et tout ce qui se peut dire, connaître, exprimer et distinguer. L’autre voie passive est en foi, où l’âme va sans connaissance, sans lumière, même souvent sans goût, abandonnée à la Providence divine, portée pour ainsi dire sur les bras sans voir le chemin par où elle va ni le sentier qu’elle suit dans l’obscurité de la foi. Cette dernière voie est la voie des enfants, qui se laissent porter sans savoir où ils vont comme un enfant qui se laisse porter à [par] sa mère sans autre soin que de la regarder, et même très souvent sans la regarder, se reposant et dormant sur elle. Demandez à cet enfant où il a été et par quel chemin ? Il vous dira qu’il a été où sa mère l’a porté sans s’être informé du chemin, et qu’il n’a que faire de le savoir.

O abandon ! Que vous êtes pur, vous pouvez seul donner un repos assuré et une parfaite pureté à l’âme. Tous les dons remplissent mais la Foi nue ne tient point de place, au contraire Elle vide et donne lieu à Dieu d’être tout en l’âme. Toute autre voie cause propriété, vue, distinction et appui, mais cette voie est pure, [435] simple et droite, quoique dépouillée de tout soutien et affreuse717 à la nature.

Je crois qu’il y aurait bien des âmes qui marcheraient par cette voie si les Directeurs leur faisaient outrepasser tous les dons auxquels elles s’arrêtent sous prétexte de connaître s’ils sont de Dieu. Qu’est-il nécessaire de connaître ce qu’il faut perdre ? Et si l’âme s’efforce de les outrepasser sans les examiner, elle ne les perdrait que pour elle-même et comme lui étant appropriés, mais elle les retrouverait en Dieu d’une toute autre manière. Il est d’une extrême conséquence que les âmes soient instruites non à connaître et distinguer les dons gratuits mais à les outrepasser. Dieu ne laissera pas de faire par impression ce qu’Il aurait fait par l’autre voie. Je ne saurais dire ce que je conçois de la pureté de la Foi nue et comment Elle fait marcher non par nos pas, mais par les démarches de Dieu, appuyée sur Lui-même. La voie de Jésus, Marie et Joseph était celle-là : il n’y avait rien d’extraordinaire, mais tout était en Foi, ils se parlaient sans paroles en Foi nue. O que cela me paraît grand ! Les âmes chargées de dons ne laissent pas d’aller en Purgatoire, quoiqu’elles paraissent posséder Dieu d’une manière éminente. Il n’y a que la Foi nue en degré éminent qui est sagesse éternelle, qui ne laisse point de tache ni de propriété. Il ne peut y avoir de pureté d’enfance que par cette voie, qui est véritablement la voie de mort et d’anéantissement. Tout ce qui se sent et distingue n’est point Dieu : Il est trop pur. C’est bien quelque chose de Lui, les visions les plus admirables ne sont rien moins que Lui. Ce sont des figures et des images mais non pas Lui, et les [436] images s’imprimant dans nos esprits, elles empêchent de Le contempler en Lui-même - et la figure occupe la place de la Vérité. Dieu n’a point de figure : il faut laisser tous ces portraits pour courir à l’Original par la perte et l’oubli de tout. Et la nature ne trouvant plus de nourriture est obligée d’expirer.

Il y a divers degrés de mort et d’inaction qui paraissent les mêmes quant à leurs expressions, mais