Madame Guyon IIIB








Madame GUYON

Oeuvres mystiques

II (1703-1717)






Série « Madame Guyon »

I Vie par elle-même I & II. – Témoignages de jeunesse.
II Explication choisies des Écritures.

IIIA Oeuvres mystiques I (1683-1694)

IIB Oeuvres mystiques II (1703-1717)

IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis Directrice de Fénelon.

V Correspondance II. Autres directions - Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.

VI Les Justifications. Clés 1 à 44.

VII Les Justifications. Clés 45 à 67 - Pères de l’Église.

VIII Vie par elle-même III. – Prisons – Compléments – pièces de procès.

IX Correspondance III. Du procès d’Issy aux prisons.
X Correspondance IV. Chemins mystiques.
XI Années d’épreuves Emprisonnements et interrogatoires – Décennie à Blois.
XII Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure.
XIII Éléments biographiques, Témoignages, Etudes.

Indexes et Tables.


§


Madame Guyon Oeuvres mystiques choisies




Ce volume contient :


OEUVRES MYSTIQUES IIIB




Oeuvres rédigées par Madame Guyon


Poésies et cantiques spirituels


L’âme amante de son Dieu ... emblèmes…


Les effets différents de l’amour sacré et profane




Ecrits dont on a perdu la filiation guyonienne


Manière courte et facile


L’abandon à la Providence divine







Voici une collecte représentative des Poésies et Cantiques spirituels en quatre volumes édités en 1722 ( 328 +332 +326+ 371=1357 réduit à < 200 pages).



POÉSIES ET CANTIQUES SPIRITUELS

Poésies et Cantiques spirituels/ Sur divers sujets qui regardent/ La Vie intérieure/ ou l’esprit du vrai christianisme/ par Madame J.M.B. de la Mothe Guion/ Divisés en quatre volumes/ Vincenti/ A Cologne/ Chez Jean de la Pierre 1722.

Présentation1

La préface de Poiret souligne le côté « chanson » plutôt que de « poèmes » qu’on ne doit donc comparer avec les plus grands poètes : Surin au dix-septième et bien d’autres depuis. Et la poésie en ce début du siècle des Lumières subit une éclipse (que l’on songe aux vers de Voltaire qui ailleurs écrivait si bien !).

L’intérêt est donc tout autre : percevoir ce qui animait intérieurement Jeanne-Marie Guyon, car si la « dame directrice » expose ailleurs les éléments d’une vie éprouvée durement, elle ne se livre jamais quant au vécu mystique intime — peut-être parfois indirectement par ses notes aux textes choisis d’autres mystiques dans les Justifications.

Mais on peut apprécier les conseils de « plongée » que la dame directrice suggère en « chansons », par exemple en « IX. Écouter Dieu en silence ». La pauvreté des rimes est évidente - Madame Guyon privilégiant le « dit » spirituel bien plus que sa forme expressive versifiée. Mais la prose n’était pas possible en petite société d’une école du Cœur qui se veut non contraignante mais plaisante.

La genèse des cantiques prend place dans le cadre étroit des années vécues à Blois  des veillées à remplir avec quelques compagnons dont certains – leurs noms ne nous sont pas parvenus - étaient probalement simples. Chansons donc sur les airs connus de l’époque, qui nous sont indiqués au début de chaque « Cantique » . Passages inspirés  en débuts moins ensuite car il faut multiplier les couplets. Le dernier est souvent le meilleur, on termine en beauté !

Le volume de toute cette production est imposant, on dépasse le millier de pages imprimées en quatre volumes assemblés par Poiret, repris sans modification par Dutoit. J’ai limité mon choix au dixième sans hésiter à tronquer. Le critère de choix est mystique et non poétique. En note ce qui pourrait être développé2.

Sources disponibles sur Google Books

Voici les liens-sources3 d’éditions relevées sur GoogleBooks des quatre tomes et d’un cinquième livrant les textes associés aux Emblèmes (noter aussi ceux qui figuraient en fin du dernier tome de Poiret, ici séparé du quatrième tome en un tome à part augmenté d’autres Emblèmes aux textes moins intéressants : Poiret semble avoir meilleur goût que Dutoit qui dépend d’un affaiblissement du goût de disciples tardifs. Et de même pour les figures : gravures plus claires et fines dans Poiret — j’ai la chance de disposer de cette rare édition…

Présentation des Poèmes4

Les poèmes de Mme Guyon, le plus souvent des cantiques, représentent le huitième de son œuvre écrite, soit cinq volumes. S’ajoutent quelques manuscrits rédigés en prison. Il ne s’agit pas de la partie la plus remarquable de l’œuvre et nous n’en donnerons donc ici qu’un très bref aperçu. Mais au cas où le goût littéraire changeant se rapprocherait quelque jour de ce qui fut fort goûté au XVIIIe siècle, indépendamment de la bibliographie donnée en fin de volume, en voici les sources :

[1717] L’âme amante de son Dieu, représentée dans les emblèmes de Hermanus Hugo sur ses « Pieux désirs », et dans ceux d’Othon Vaenius sur l’amour divin, avec des figures nouvelles accompagnées de vers qui en font l’application aux dispositions les plus essentielles de la Vie intérieure, à Cologne [Amsterdam], J. de la Pierre, 1717. XXVIII-188p. et pl. gravées. — Réédition « par Madame J.M.B de la Mothe-Guyon, nouvelle édition considérablement augmentée », 1790.

[1722] Poésies et Cantiques spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme, par Madame J.M.B. de la Mothe-Guyon, divisés en quatre volumes, à Cologne [Amsterdam], Chez Jean de la Pierre, 1722 — Réédition, 1790.

Quelques poésies figurent en annexe à la Vie par elle-même (p. 1036-1042, éd. Paris, Champion, 2001) ainsi que dans la correspondance échangée avec Fénelon (p. 565-585, éd. 2003 ; les poèmes seraient d’elle ?).

Des traductions-adaptations existent, dont celle écrite par le poète anglais William Cowper (1731-1800). Plus récemment un choix notable a été proposé par M.-L. Gondal : Le Moyen court et autres récits, une simplicité subversive, « III. Le Chant de l’âme », Grenoble, Millon, 1995.

Enfin des sources manuscrites demeurent inexploitées aux Archives Saint-Sulpice : il s’agit des folios 77 à 83 et 89 du ms. 2176, « Livre des lettres du marquis de Fénelon », ainsi que de cinq sections du ms. 2057, « Divers écrits de Madame Guyon ».

La poésie de Mme Guyon ne cherchait aucunement un achèvement littéraire. Mais elle illustre de manière concentrée et directe l’intensité et la profondeur de l’expérience vécue. Rappelons brièvement les circonstances de leur composition : Mme Guyon fut enfermée en prison pendant plus de sept ans5, dont près de cinq années d’isolement dans l’un des quatre étages de l’une des huit tours de la Bastille6. C’est dans ce sombre lieu que furent composées des poésies dont subsistent deux manuscrits, des petits cahiers d’une écriture microscopique, dont l’un est autographe7. Elle partageait très probablement ses poèmes, d’inspiration psalmique, avec ses « filles » de compagnie qui restèrent fidèles, d’où une grande simplicité et répétitivité dans les formes. Dans les dossiers La Reynie conservés à la B.N.F., on a conservé des traces matérielles de cette période : les cheveux qui servirent à une crèche faite à la Bastille. Ces traces traduisent une dévotion où le thème de l’Enfance de Jésus tient une large place, qui apparaît bien dans ses compositions rythmées.

On la questionna aussi au sujet de ses écrits en vers, lors du neuvième interrogatoire qui eut lieu au donjon de Vincennes le 4 avril 1696 :

[…] Si elle n’a pas écrit et composé en vers.

À dit qu’oui, et qu’elle aime extrêmement la poésie, qu’elle a composé un petit livre d’emblèmes qui est manuscrit, où il y a des images à chaque feuille, et qu’elle a aussi composé l’opéra dont elle vient de parler, et quelques autres pièces.

Si elle a appris les règles qu’il faut savoir pour composer et pour écrire en vers français.

Et dit que non, et que c’est par cette raison qu’elle y fait beaucoup de fautes, mais qu’elle écrit avec autant de facilité en vers qu’en prose et qu’elle faisait quarante et quarante-cinq de ces emblèmes en une seule matinée. […]

Un niveau du donjon avait été aménagé par ordre royal pour ces interrogatoires dont on espérait beaucoup. Elle fut enfermée ensuite dans un « couvent » à Vaugirard, spécialement constitué pour cet effet. Car l’affaire quiétiste fut l’objet des soins du puissant Roi, signataire des lettres de cachet, et surtout de son épouse, Mme de Maintenon, qui manipulait les évêques. Les interrogatoires se déroulèrent en deux temps : aux neuf interrogatoires par La Reynie, homme sévère, mais juste, dont nous venons de donner un extrait, succéderont vingt interrogatoires par son terrible successeur d’Argenson8. Les écrits de prison sont souvent des cantiques : quand on est réduit à n’utiliser que quelques rares feuilles de papier avec des moyens de fortune, que peut-on fixer, sinon des formes brèves ? Elle écrira par ailleurs deux lettres avec une encre de fortune puis avec son sang9 !


Relevé des pièces retenues

Voici la liste des pièces retenues  (souvent partiellement reproduites) :


Tome I : choix  de 37 Cantiques : sur 196 : numéros 8 9 10 23 25 31 32 35 37 45 46 48 50 58 60 66 75 80 108 110 113 117 118 121 122 123 127 142 145 150 155 156 164 170 171 181 182


Tome II : choix  de 27 Cantiques sur 243 : n° 4 9 14 54 58 61 70 73 74 80 129-130 132 154 170 171 180 188 195 196 197 202 218 235 242


Tome III : choix  de 24 Cantiques sur 209 : n° 33 40 54 68 71 117 159 161 164 169 174 175 180 182 186 187 191 193


Madame Gondal, Le Moyen Court et autres récits, Millon 1995, présente « le chant de l’âme » en 33 poèmes.

Tome I : n° 6 9 16 50 62 71 72 138 150 169 173 174 185 190

Tome II 26 127 137 188 221 223

Tome III 46 57 157 164

Tome IV 4 44 61 IV 15 26 39 66 80 81 —


Grande diversité des choix ! sur les tomes I, II, III, seulement quatre pièces en communs : I : 9 50 - II : 188 - III : 164).



Un premier choix : « Amour et liberté chantés par madame Guyon ».

Ces cantiques10 traduisent une alternance entre paix et oppression. Les deux premiers extraits traduisent la félicité qu’elle arrive encore à trouver au début de son emprisonnement parce qu’elle peut trouver refuge en Dieu :

Cantique V 11 :

[…] Je n’ai nulle espérance en moi, mais Vous êtes mon salut

Je suis calomniée, Vous êtes mon défenseur

Je suis dans l’opprobre et Vous êtes ma gloire,

(237 v°) Je suis dans les ténèbres, Vous êtes ma lumière […]

Cantique VI 12

Que mon cœur est content auprès de ce que j’aime !

Et que je suis heureux dans mon malheur extrême !

Puisque tous mes travaux me donnent plus de lieu

De m’unir et jouir en secret de mon Dieu.

Je Le possède seul dans un profond silence

Je me nourris de foi, d’amour et d’espérance […]

Mais de nombreux poèmes suivront qui montrent moins de certitude lorsque l’épreuve devient très lourde. Ils laissent transparaître l’angoisse de la prisonnière qui se sent abandonnée. Isolée dans la Bastille, ses amis la croiront morte en 1700. On rejoint l’atmosphère oppressante rendue par l’extraordinaire « récit des prisons ». Le premier extrait qui suit est raisonnablement confiant, et fut donc imprimé. Les suivants, se prêtant moins à une attente forcément hagiographique de disciples, ne semblent pas l’avoir été :

[f° 300v°] 13

Pour labourer un champ on fait beaucoup d’effort :

Il faut avec le fer ouvrir, tourner la terre.

Plus le fer passe, plus on attend son rapport.

On y jette le blé et puis on le resserre :

C’est ainsi que l’Amour agit sur notre cœur.

La croix et la douleur Lui sert de labourage. 14 […]

On voit que l’expression est moins mièvre que dans les précédents poèmes, car elle perd toute espérance humaine. Mais jamais elle ne tombe dans l’absence d’espérance, car elle garde toujours à l’esprit que cette épreuve a un sens spirituel profond :

[f° 299]

L’espérance me nourrissait

Dedans ma plus tendre jeunesse

Et l’Amour qui me conduisait

Était plein de délicatesse.

Mais sitôt que la foi brillant dans mon esprit

Me fit apercevoir mille traits de l’enfance15,

Je voulus quitter l’espérance

Et suivre l’Amour pur dans une sombre nuit.

L’espérance sera ta fidèle compagne,

Dit l’Amour : quitte du lait la douceur

Et viens avec moi parcourir la campagne.

Il faut, il faut changer ton cœur :

Je te ferai courir à bord des précipices

[…]

[f° 297]

Je vois de tous côtés grand nombre d’ennemis :

Chacun me presse et m’environne,

Ils croient me rendre soumis,

La mort et l’enfer me talonne [nt].

Malgré tant de dangers je n’appréhende rien :

Qu’on me frappe, qu’on m’environne,

Ce qu’on fait contre moi me paraîtrait un bien

Si ce divin Amour me servait de soutien.

[…]

Parfois pourtant la lassitude la prend et elle soupire après la mort :

[f° 288v°]

Que mon exil est long, ô mon divin Époux,

J’attends la fin de ma carrière

Et Votre divine lumière

Devant de désirer un bien si doux.

Je suis pèlerine sur terre

Dedans une terre étrangère

Dont j’abhorre les habitants,

car on ne Vous y connaît guère […]

Mais elle n’ose désirer la mort :

[f° 281v°]

Je vois de loin la mort qui semble m’approcher.

Je n’ose en témoigner de joie :

J’appréhende de Vous fâcher.

Hélas ! faites que je Vous voie !

[…]

Elle ne sortit de sa prison qu’en 1703, très faible, en litière. On se méfiait encore d’elle et elle fut assignée à résidence chez son fils près de Blois. Heureusement, vers 1705, elle put s’établir discrètement dans une maison acquise près du château de Blois où des disciples français (les « cis ») et étrangers (les « trans ») lui rendaient visite : le jeune marquis de Fénelon (qui deviendra un temps ambassadeur en Hollande avant de mourir au combat au milieu du siècle), des Écossais comme le « chevalier » Ramsay, lord Deskford, des membres de la famille des Forbes… Elle entretenait une abondante correspondance européenne.

L’atmosphère de ce cercle spirituel de Blois était très informelle et on s’y distrayait innocemment. C’est pendant cette seconde époque, beaucoup plus paisible, que madame Guyon composa des cantilènes que l’on chantait sur des airs profanes connus : ce « détournement » devait beaucoup amuser tous ces amis et prouve l’humour qui régnait parmi eux ; on est très loin d’une atmosphère compassée ou d’une retraite dans un couvent ! Ces chansons, à la forme plus ou moins achevée, devaient être bienvenues lors des longues veillées d’hiver bien rudes : celui de 1709, célèbre, vit la Loire gelée et le pont emporté par les glaces… La préface de l’éditeur des quatre volumes de Poésies et Cantiques nous décrit la façon dont furent créés ces chansons spirituelles :

… dans des moments d’un recueillement plus marqué, elle prenait le premier papier qui se trouvait sous sa main, et y écrivait ces Cantiques sur toutes sortes d’airs qui lui venaient en pensée, ou qui lui étaient suggérés par ses Amis, aussi aisément qu’elle écrivait ou dictait des lettres ; et la cadence et les rimes s’y trouvaient […] et souvent ils y découvraient les dispositions de leurs âmes, chacun selon son état et degré [Vol. 1, Préface, V]

Le même éditeur ajoute :

On verra à la fin du quatrième volume une Table alphabétique de tous ces poèmes : à quoi l’on a ajouté en faveur de ceux qui aiment le chant, une autre Table des airs… avec la désignation de ceux auxquels chaque air se rapporte… [Vol. 1, Préface, XI]

En effet à chaque poème est attribué un air profane connu de tous et que signalent les pièces manuscrites. Ceci nous a permis de retrouver certains poèmes imprimés, pour constater que l’ordre des strophes est modifié, et parfois des strophes ajoutées : l’éditeur a eu visiblement à mettre en ordre des sources de fortune (« elle prenait le premier papier… ») et a cru bon d’arranger légèrement le style… Cela autoriserait l’édition éventuelle de quatrains choisis pour leur force d’expression, sans se soucier d’en faire une édition complète qui serait fort ennuyeuse. On s’aperçoit en particulier que les débuts sont fréquemment meilleurs que les suites : ces dernières ne sont pas exemptes de répétitions, prix payé pour assurer une longueur propice, comme c’est le cas pour certains hymnes de louange du missel.

Le but de Mme Guyon était, dans la première période sombre de composition, de maintenir un certain courage très nécessaire pour elle-même et ses compagnes dans les prisons. À Blois, ces chansons lui permettaient de ramener ses disciples à une certaine ferveur, sans tension ni sévérité, dans la détente et la simplicité, en évitant monotonie et ennui : s’exprimant en pleine spontanéité, elle décrivait en formules heureuses la joie et la liberté d’une âme parvenue au sommet d’une vie mystique qu’elle désirait faire partager à ses amis.

La familiarité tenait une grande place dans les rapports entre la « dame directrice » et ses « disciples » : ils se désignaient entre eux comme les enfants de « notre mère » (comme aussi de « notre père » : Fénelon). On voit Mme Guyon inviter sans formalité « le boiteux », neveu de l’archevêque :

… Et vous serez dans la maison du petit Maître tant que vous le voudrez et pourrez. Si les bons Écossais viennent, vous pourrez découcher et descendre dans le bas, car je fais de vous comme des choux de mon jardin. À Dieu sans amen, mon enfant le boiteux16.

Les « enfants » se livraient à des « jeux » pendant que « leur mère » restait en oraison. Les cantiques ou chansons poursuivaient donc deux buts : fournir des thèmes qui inclinent vers l’oraison, exprimer ce qui est vécu dans l’oraison. L’intérêt des poèmes réside dans leur contenu qui reflète sa longue expérience, beaucoup plus que dans la forme peu achevée, puisqu’il faut inventer chaque jour autour de thèmes récurrents : un lecteur sévère dirait qu’il s’agit plutôt de prose rimée. Mais Mme Guyon arrive en général à maintenir un rythme : nous entendons beaucoup de décasyllabes, parfois des rythmes impairs à cinq ou sept pieds, parfois des alexandrins. Mais l’intérêt évident de ces vers est leur profondeur mystique.

§

Des thèmes essentiels se dégagent : Dieu seul donne et demande un amour pur qui assure la paix et la liberté, quelles que soient les contraintes extérieures.

Dieu seul est le point de départ ou source commune à tous les mystiques, qu’ils soient quiétistes ou non. L’amour pur en est immédiatement la conséquence puisque tout retour sur nous-mêmes revient à détourner notre regard de la vision vers Dieu.  Mme Guyon compare souvent l’être humain à un miroir ou à un héliotrope qui se tourne toujours vers le soleil de Dieu. Elle utilisait d’ailleurs souvent un cachet portant cette image qui, par son dynamisme (la rotation de la plante), rappelle très bien notre nature de vivant.


O bien réel ! tu fais toute ma joie :

Je te trouve en mon Dieu, non pas en moi ;

Ce qu’Il donne, aussitôt je Lui renvoie :

Un cœur loyal ne retient rien pour soi.

[…]

… Dieu seul se possédant Soi-même,

Infiniment tranquille et bienheureux,

Doit faire le bonheur du cœur qui L’aime.

Ou bien il est lâche, et non amoureux !17

[…]

Nous arrêtons les dons de Dieu

Quand nous les voulons pour nous-mêmes.

Ils ne sont bien que dans leur lieu :

Leur lieu, c’est l’Essence suprême.

Tout en sort, tout doit aboutir

En Lui, comme il en doit sortir.18

[…]

Nous voulons conserver mille choses pour Dieu,

Lorsque Il en veut le sacrifice :

C’est la matière d’un grand feu ;

Et ce feu vient de Sa Justice.

[…]

Ah ! Ne nous flattons point : c’est vouloir posséder

Que de se posséder soi-même ;

C’est un prétexte pour tromper,

Dire que c’est pour Dieu qu’on s’aime.19

Dieu est la seule réalité, et nous-mêmes, à vrai dire, ne sommes rien devant Lui. Ce vertige de la mystique est heureusement contredit par l’expérience d’être aimé.

[…]

Voulez-vous savoir qui je suis ?

Rien. Et Dieu toute chose.

Je ne veux, ne fais ni ne puis.

Dieu, mon unique Cause,

Demeure en Soi, moi dans le rien.

Dieu vit, Dieu seul opère.

Dieu saint est le souverain bien ;

Moi, la même misère. 20

Tout panthéisme est évité par la reconnaissance d’une circulation dynamique qui ramène à sa Cause : on est loin d’une vision statique. Mme Guyon est marquée par l’influence de Denys, qui reprend un schéma d’émanation où le rôle premier est celui de la grâce divine qui nous in-forme :

Je m’imagine voir l’immense tourbillon

Entraînant ce qui se dissipe,

Comme par circulation

Le ramenant à son Principe.

Laissons-nous entraîner à sa rapidité ;

Nous n’appréhenderont plus l’orage :

Il nous conduit dans l’immensité ;

Rien ne s’oppose à son passage.21

L’amour pur est le thème central, parallèle à la nudité puisqu’il faut se donner totalement à Dieu :

Ah, qu’heureuse est la destinée

De celui qui n’a plus de moi !

Et que l’âme est infortunée,

Lorsqu’elle habite encore en soi ! 22

[…]

Divine Vérité qui faites mon bonheur,

Que vous causez au cœur de paix et de largeur !

On ne vous goûte bien que dans la solitude :

C’est là qu’on apprend tout sans secours de l’étude.

[…][162]

On se donne cent fois, on se reprend de même,

On ne se laisse point mouvoir au Dieu Suprême :

S’Il vient pour nous conduire, on veut voir Son chemin ;

On cherche à s’assurer s’Il nous tient par la main. 23

Le mystique n’a plus de volonté propre, il est mû totalement par la grâce. Apparaît un thème qu’elle a vécu très profondément, celui de l’enfant dans les bras de Dieu, et parallèlement à celui, peu usité chez elle, du « fou » de Dieu :

L’âme ainsi qu’un fleuve s’écoule

Par la volonté dans l’Amour :

Dieu la meut ainsi qu’une boule ;

Elle obéit sans nul détour. 24

[…]

Je ne possède plus de moi,

Toujours étrangère à moi-même :

Je vis sans connaître de loi,

Suivant toujours la loi suprême ;

Tout ainsi qu’un petit enfant

Remué par un bras puissant.

[…]

Principe de mon mouvement,

Souverain Auteur de mon être,

Tu me conduis rapidement,

Après T’être rendu le maître :

Je Te suis comme un pauvre fou,

Le plus souvent sans savoir où. 25

[…]

Je ne puis rien prévoir

Je ne sais Qui me mène ;

Je n’ai plus aucun pouvoir,

Et je n’en ai point de peine :

Ma route est incertaine ;

Je ne puis rien vouloir. 26

Elle appelle ses disciples à une vie mystique très épurée et très sobre : il n’y a plus d’états, plus de manifestation extraordinaire, car l’union à Dieu est totale :

D’abord, Il attire, unit et concentre

Les puissances rejointes en un point.

Quand Dieu possède entièrement le centre,

Les sens reçoivent, ne dissipent point.

Amour en soi peu à peu nous transforme.

Les puissances trouvent la vérité.

Même les sens changent aussi de forme,

Et tout se retrouve dans l’unité. 27

L’étincelle de l’âme est engloutie dans le feu divin :

Plus notre amour est pur et se concentre,

Moins il parait d’étincelle au-dehors :

Quand la charité devient notre centre,

On ne remarque plus aucuns transports.

L’obstacle au feu cause les étincelles :

Sans quoi, il brûlerait tranquillement :

Quand les âmes sont souples et fidèles,

On ne voit à leur feu nul mouvement.

Le pur amour est une flamme droite,

Qui sans se recourber tend à son Dieu.28

[…]

J’aime mon Dieu cent fois plus que moi-même ;

Et cependant je ne sens point d’amour !

L’homme perdu dans l’Essence Suprême

Ne connaît plus ni ténèbres ni jour. 29

Là, l’être humain est comblé et madame Guyon choisit l’amplitude de l’alexandrin pour l’exprimer :

Dedans l’obscurité j’ai trouvé la lumière ;

Mon néant est comblé de la Source première.

Je ne manque de rien, et sans rien posséder,

J’ai cent fois plus de bien ; car sans rien demander,

Il prévient mes besoins ; à Lui je m’abandonne.

Ce qui me vient de Lui, sans cesse je Lui donne ;

Et dégagé par là de tous soins superflus,

Je Le contemple seul, et je ne me vois plus. 30

Une fois la perte du moi accomplie, elle chante son bonheur :

On trouve en se perdant, ce Dieu puissant, immense,

Qui fait participer à Son immensité

Le cœur trouve une libre aisance,

Qui vient de sa simplicité.31

[…]

Dans cette étrange obscurité

Que mon âme est contente!

J'y pénètre la vérité

Par delà mon attente.

La vérité c'est mon néant,

Et que Dieu seul est juste et grand 32

Le rythme devient celui d’une chanson remplie de paix et de liberté au terme de cette longue vie si remplie d’épreuves et d’amour de Dieu :

Que je suis contente,

N'étant bonne à rien!

Je vis sans attente

En moi de nul bien,

Mais mon Sauveur

Est seul tout mon bonheur.

[…]

Que je suis bien

Quand je suis dans le rien !

[…]

Dieu Se voit sans cesse

Dans cet heureux rien :

Là, de ses richesses,

On n'usurpe rien.

Tout est pour Lui :

Sagesse, force, appui.

L'esprit se promène

Dans Son vaste sein,

Sa grâce l'entraîne

Selon Son dessein :

Car pour le rien,

Il n'est ni mal ni bien. 33

Et enfin elle affirme :

La perte la plus extrême

N'est pas trop grande à mon gré.

Je suis défait de moi-même

Et je vis en liberté.

Enfin j'ai tout ce que j'aime,

Et j'aime tout ce que j'ai. 34.



Poésies spirituelles

Préface [de Pierre Poiret]35

[…]

Elle composait ces Poèmes avec une faci [V] lité admirable sans aucune réflexion. Ceux qui ont eu l’honneur de la connaître et de la voir fort particulièrement, entre autres des Seigneurs d’outre-mer et plusieurs personnes de distinction et de haute naissance, ont déclaré avoir vu et admiré la manière surprenante avec laquelle elle les écrivait. Toute sa méthode était, surtout depuis le thème (a) qu’elle était plus accoutumée à l’opération de Dieu, qui lui a tant fait écrire, que dans des moments d’un recueillement plus marqué, elle prenait le premier papier qui se trouvait sous sa main, et y écrivait ces Cantiques sur toutes sortes d’airs qui lui venaient en pensée, ou qui lui étaient sugérés par ses Amis, aussi aisément qu’elle écrivait ou dictait des lettres ; et la cadence et les rimes s’y trouvaient.

Elle écrivait même quelquefois sur son lit malade cinq ou six Cantiques par jour sur des airs différons, qu’elle distribuait dans le moment aux Amis qui la venaient voir, et qu’elle engageait à chanter avec elle : et souvent ils y découvraient les dispositions de leurs âmes, chacun selon son état et degré. Ce qu’on admirait davantage, c’est qu’elle les écrivait [VI]

(a) Voyez la Vie de l’Auteur Part. II. Chap. 21.

avec la même facilité dans ces thèmes de ses maladies, qui étaient fréquentes et violentes, et au milieu des souffrances, des désolations et des peines intérieures et extérieures, qui devaient naturellement assoiblir la force de l’imagination, et faire languir toutes les puissances de l’esprit humain. Ce lui était une gêne insupportable de faire la moindre réflexion, soit en écrivant ou dictant en prose, soit en composant ses ouvrages de poésie.

[…]



TOME I

VI. Dieu, le centre de l’âme.

AIR : Ami, ne passons pas Créteil ; ou, Je ne me soucie plus de rien.


PLus notre centre est éminent,

Et plus on a d’empressement ;

On désire l’atteindre :

Et c’est un horrible tourment

De ne le pouvoir joindre.


Notre cœur n’a point de repos

S’il ne se perd dans le Très-haut :

C’est son centre et sa vie :

Ailleurs il éprouve un cahos,

Qui tient l’âme asservie.


Dieu, comme le centre infini,

Sitôt que le cœur est uni,

Rend la course paisible ;

En nous séparant du fini,

Nous perd dans l’impassible.


La course augmente chaque jour,

On se repose en son amour :

Plus la course est rapide,

Et moins a-t-elle de détour ;

Plus on trouve le vide.


Et c’est dans cette vastité,

Et cette pure immensité,

Que l’on tombe sans cette,

Sans troubler la tranquillité :

Jamais on ne s’empresse.


Si le cœur a du mouvement

Pour arriver plus promptement

10

Jusqu’à son divin centre,

Il court bien plus rapidement

Aussitôt qu’il y rentre.


Sa course est sans émotion ;

Elle est sans agitation,

Tranquille et reposée :

On ne trouve plus d’action ;

L’âme est en Dieu passée.


C’est la rapidité du Tout

Qui nous entraîne jusqu’au bout ;

Et sa course est immense :

Pour en venir bientôt à bout

Cessons la résistance.


12

VIII. Les dons de Dieu doivent retourner à lui.

AIR : Léandre ; ou, Dirai-je mon Confiteor.

[…]

Ne fixons point du Tout-puissant

Par notre amour propre la grâce ;

Renvoyons dans le même instant

Ce qu’il donne ; quoiqu’il en fasse,

14

Soyons contents de notre sort,

Soit pour la vie ou pour la mort.

IX. Écouter Dieu en silence.

AIR : L’éclat de vos vertus et celui de vos grâces.

[…]

Votre parler en un doux calme

Sans discours même sans saveur.

[…]

Cette muette voix veut une âme muette ;

Que tout se taise en nous pour la laisser agir :

C’est là l’âme que Dieu souhaite

Pour s’y tracer avec plaisir.


Mais notre activité s’opposant à ce calme,

Arrête en même thème l’action de mon Dieu :

C’est la passiveté de l’âme,

Et la paix qui lui donne lieu.


Mais notre esprit déçu d’une fausse apparence,

Veut toujours se mouvoir pour l’attirer à soi :

Il perd par sa vaine prudence

Ce qu’il eût acquis par la foi.

15

Sitôt qu’il ne sent pas l’opérer de la grâce,

Persuadé qu’il est qu’il faut toujours sentir,

Remuant cette belle glace,

Il ne fait rien que la ternir.


L’âme tranquille, ainsi qu’une glace très-pure,

Reçois facilement l’image du Seigneur :

L’empressement de la nature

L’empêche de se peindre au cœur.


On cherche incessamment, on veut de l’assurance ;

Et l’on détruit par là le parfait abandon :

Au lieu que par la patience

On a le Donneur et le don.

[…]

X. Servir Dieu avec joie et liberté de cœur.

AIR : La jeune Iris. ou, Les folies d’Espagne.

[…]

16

En servant Dieu l’amour pur se contente ;

Il est au centre de tous les plaisirs :

L’âme n’a plus la tristesse inconstante ;

Le pur amour enlève les désirs.


Dieu, dont la bonté surpasse l’idée

Que notre esprit oserait s’en former,

Veut la paix ; il nous l’a recommandée ;

Pourquoi tant craindre, et tant nous alarmer ?


Pourquoi veut-il que le cœur soit au large ?

Il est immense et le cœur si petit.

Il nous a tous tirés de l’esclavage,

Pour nous rendre libres par Jésus-Christ.

XXIII. La vraie pauvreté d’esprit.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


ON parle bien souvent d’être pauvre d’esprit ;

Et c’est ce qu’on ne connaît guère :

Lorsque Jésus nous en instruit,

Il montre son vrai caractère.


L’obscur soi produit le parfait dénuement ;

Elle dérobe nos pensées,

Ne nous laissant pas seulement

La possession de nos idées.


Le vrai pauvre d’esprit n’admet nulle raison,

Toujours s’éloignant de soi-même ;

Il devient pauvre tout de bon,

Puisqu’il se perd jusqu’à l’extrême.


En se perdant de goût, de vue, et sentiment,

Sa pauvreté devient entière :

Ce n’est plus qu’un vil excrément,

Qu’on bannit de dessus la terre.


Qui ne possède rien, et se veut posséder,

Quand il se dit pauvre est très-riche :

Mais qui de soi se peut vider

Rend à la pauvreté justice.


Je dis que c’est trop peu, que de ne rien avoir :

La pauvreté spirituelle

Exclut jusqu’au moindre vouloir ;

Et c’est la pauvreté réelle.


Nous voulons conserver mille choses pour Dieu

Lorsqu’il en veut le sacrifice :

C’est la matière d’un grand feu ;

Et ce feu vient de sa Justice.


Saül voulut garder l’élite des troupeaux ;

C’est pour Dieu que je les destine,

Dit-il au Prêtre du Très-haut :

Ainsi l’amour propre raffine.


Savoir bien obéir, c’est savoir bien donner :

A-t-il besoin de quelque cl ; ose.

Ce Dieu qui doit tout dominer,

Et qui de tous biens est la cause ?


Ah ! ne nous flattons point ; c’est vouloir posséder

Que de se posséder soi-même ;

C’est un prétexte pour tromper,

Dire que c’est pour Dieu qu’on s’aime.


Se quitter, se haïr ; c’est obéir à Dieu ;

C’est l’agréable sacrifice

Qu’il exige de notre feu ;

C’est à lui qu’il se rend propice.


La pauvreté d’esprit consiste assurément

À ne faire aucune réserve,

Se délaisser sincèrement,

Ne faire au moi jamais de trêve.


Ni volonté, ni choix, ni goût, ni sentiment,

Ni nul bien que l’on puisse dire,

C’est où gît le vrai dénuement ;

Et c’est plus que je n’ose écrire.


XXV. Portrait de l’Enfance chrétienne.

AIR : Ami ne passons pas Créteil ; ou, Le Berger Tirsis est rêveur.


Vous m’avez demandé longtemps

Le portrait d’un petit Enfant ;

Je m’en vais vous le faire :

Il est simple, il est dépendant,

Pauvre et dans la misère.


Son âme ne lui paraît rien ;

Il est dans le Souverain Bien,

Dans une mer profonde ;

Dieu lui sert d’appui, de soutien

Sa Majesté l’inonde.


Il est transporté loin de soi,

Ne connais le mien ni le moi ;

Une docte ignorance

Le conduit, sans savoir pourquoi,

À la petite Enfance.

Il est dedans l’immensité ;

Il subsiste dans l’unité

Dans une paix profonde ;


ll est mis dans la vérité

Comme étant seul au monde.

Il ne pénètre point le mal ;

Il vit dans un esprit égal,

Sans, penser à lui-même ;

Rien n’est pour lui doux ni fatal ;

Il ne sait pas s’il aime.


XXXI. Dieu veut un cœur vide.

AIR : On ne vit plus en nos forêts ; ou, Dirai-je mon Confiteor.


OU trouver ce vide parfait

Qui ne peut être en la Nature ?

Celui qui le remplit, le fait,

Lorsqu’il s’unit une âme pure :

Sans ce vide il n’est point de lieu

Chez nous pour loger notre Dieu.


C’est peu de se vider de tout,

Si l’on n’est vide de soi-même :

Le pur amour en vient à bout

Par le néant le plus extrême :

Plus notre néant est profond,

Plus Dieu possède notre fond.


Mais, hélas ! on veut tout avoir :

Et si nous perdons quelque chose,

On croit qu’il est de son devoir

D’en chercher promptement la cause ;

Loin de demeurer dans le rien,

On veut posséder quelque bien.


Cependant pour posséder Dieu

Il faut un vide presque immense,

Pour proportionner le lieu

Où le TOUT fait sa résidence

Notre cœur déjà si petit,

Loin de le vider, on l’emplit.


XXXII. Bonheur de l’anéantissement.

AIR : Songes agréables.


QUE je suis contente,

N’étant bonne à rien !

Je vis sans attente

En moi de nul bien :

Mais mon Sauveur

Est seul tout mon bonheur.


Plus je suis petite,

Plus mon cœur est grand ;

Suivant la conduite

D’un Dieu fait enfant :

Que je suis bien,

Quand je suis dans le rien !


Le rien est immense,

Ainsi que le Tout ; .

Mais sans évidence ;

Il n’a point de bout :

De ce néant

Dieu fait son instrument.


Nulle résistance

Au vouloir divin ;

N’ayant de puissance

Que dedans sa main :

Heureux néant !

Dieu te rend agissant.


Tu peux toujours faire

Tout ce qui lui plaît :

Mais pour lui déplaire,

Tu ne peux jamais

Car sans vouloir

Il n’est point de pouvoir.


Dieu se voit sans cesse

Dans cet heureux rien :

Là de ses richesses

On n’usurpe rien :

Tout est pour lui,

Sagesse, force, appui.


L’esprit se promette

Dans son vaste sein ;

Sa grâce l’entraîne

Selon son dessein :

Car pour le rien,

Il n’est ni mal ni bien.


Dieu seul en lui-même

Y prend son plaisir ;

Le vouloir suprême

Devient son désir :

Ah ! Qui n’est rien

Ne peut ni mal ni bien.


XXXV. Se plaire dans son néant.

AIR : Ah, mon mal ne vient que d’aimer ; ou, On dit qu’amour est si charmant.


IL n’est que Dieu seul qui soit grand,

Qu’il me fait aimer mon néant !

Mon cœur à rien plus ne prétend ;

À Dieu je m’abandonne.

Qu’il me fait aimer mon néant !

Il ne trompe personne.


Sitôt que je suis dans mon rien,

Ah Dieu ! que je m’y trouve bien !

C’est là qu’il brise mon lien,

M’affranchit, me console.

Ah Dieu ! que je m’y trouve bien !

Le rien est mon école.


J’apprends ce que je dois à Dieu :

Ah ! que je suis bien en ce lieu !

Je me rafraîchis dans le feu,

Comme la Salamandre.

Ah ! que je suis bien en ce lieu

J’habite dans ma cendre.


Lorsque je ne veux rien pour moi,

Ah ! je n’ôte rien à mon Roi :

Il voit mon amour et ma foi

Dans ce lieu de bassesse.

Ah ! je n’ôte rien à mon Roi ;

Pour lui je m’intéresse.


Évitons ce qui paraît grand :

Ah ! Dieu se plaît en mon néant :

J’y resterai donc constamment ;

Il aime ma bassesse.

Ah ! Dieu se plaît en mon néant,

Et dans ma petitesse.


XXXVII. L’homme doit recouler en Dieu dont il est sorti.

AIR : Léandre, ou Dirai-je mon Confiteor


Les hommes savent à présent

Que tout circule en la Nature.

La sève de son tronc montant,

Revêt les arbres de verdure ;

Pendant l’hiver elle revient

Au même tronc qui la retient.


Un fleuve sortant de la mer

Retourne à la mer tout de même.

L’air retourne et rentre dans l’air.

Le feu d’une vitesse extrême

Tâche à rejoindre l’élément

Qui cause son empressement.


Le Soleil pour suivre son cours

Semble s’éloigner de son centre ;

Et cependant les mêmes jours

Par une autre route il y rentre,

faisant sa course tous les ans

D’un printemps à l’autre printemps.


L’homme sortant des mains de Dieu

Fut composé d’un peu de boue ;

Il doit retourner en son lieu,

Son thème suit le tour d’une roue,

De l’enfance montant toujours

Descend, vieillit, finit son cours.


S’il naît un enfant aujourd’hui,

On y voit mourir bien des hommes.

L’un mort, un autre au lieu de lui

Renaît et revient où nous sommes :

Ce n’est qu’un circuit de souffrir

De voir naître et de voir mourir.


Circulons-donc mon cher enfant,

Ne retenons rien en nous-mêmes :

Les thèmes passés, le thème présent

Nous apprennent les lois suprêmes :

Nous sommes sortis de l’Amour,

Rentrons-y sans aucun détour.

[…]


XLV. Suivre le moment divin.

AIR : Ami, ne passons pas Créteil ; ou, Le berger Tirsis est rêveur.


SI nous suivions fidèlement

En tout thème le divin moment,

Notre cœur toujours libre

Serait sans nul empressement

Dans un doux équilibre.


C’est ce moment qui rend heureux,

Empêchant de tourner les yeux

Sur Celui qui doit suivre

On ne voit ni doux ni fâcheux ;

Ce moment nous fait vivre.


Rien n’assure pour l’avenir ;

Ce moment nous peut voir finir :

II faut en faire usage,

En tâchant à Dieu de s’unir :

On y trouve le large.


Ce qui ne dépend pas de moi,

Je n’en dois nul compte à mon Roi :

Mais ce qui se présente,

Si je sais le prendre avec soi,

Rends mon âme constante.


Qui ne s’attache qu’au moment,

Ne change pas incessamment :

Le passé l’on délaisse ;

faisant usage du présent,

On vit fort à son aise.


C’est ce moment qui donne Dieu,

Sans nous faire changer de lieu :

Occupé de lui-même,

On ne met point de bois au feu ;

Il brûle quand on aime.

[…]


XLVI. Extase de la Volonté.

AIR : Mon cher troupeau ; ou, Réveillez-vous.


[…]

Sa pauvreté fait sa richesse :

Ne possédant plus rien en soi,

Elle a la divine Sagesse,

Qui, prend la place de son moi.


La volonté qui se résigne,

À force de se résigner

Sent que par une grâce insigne

Elle n’en peut plus disposer.


Se trouvant lors toute interdite

De ne pouvoir plus rien vouloir,

Elle laisse à Dieu sa conduite,

Sans rien découvrir ni savoir.


La volonté n’a plus de forme ;

On ne trouve choix ni désir :

C’est alors qu’amour la transforme,

La gouvernant à son plaisir.


Une certaine indifférence

La tient toujours également,

Sans pouvoir pencher la balance,

Ni lui donner un mouvement.


Toujours un parfait équilibre

Lui donne cette égalité,

Qui la rend parfaitement libre

Dedans cette simple unité.


C’est la plus excellente extase

Que celle de la volonté :

On n’en discerne aucune trace ;

Dieu la consume en charité.


Cette extase est perpétuelle,

Et non pour de certains moments :

La volonté toujours fidèle

En Dieu reste éternellement.


C’est un écoulement intime,

Non un transport momentané,

Qu’ordinairement on estime ;

Cet état est faible et borné.


Il ne vient que de la faiblesse,

L’homme ne pouvant supporter

Cette pure délicatesse

De Dieu qui le veut absorber.


Mais la volonté toute pure,

Sans changement, sans nul essor

Laissant de bien loin la nature,

En Dieu trouve un très heureux port.


L’âme ainsi qu’un fleuve s’écoule

Par la volonté dans l’amour :

Dieu la meut ainsi qu’une boule ;

Elle obéit sans nul détour.

XLVIII. Foi sans assurance.

AIR : Mon cher troupeau.


POURcontempler l’essence nue,

Il faut la nue et pure soi :

Lorsqu’en Dieu l’âme est parvenue,

Il ne reste plus rien du moi.


Si je me faisais quelque forme,

Si je me figure un objet ;

Je rends mon Dieu semblable à l’homme

Et me trompe dans mon sujet.


Si c’est Jésus que je contemple

D’un œil simple autant qu’épuré,

Si je me forme à son exemple ;

Mon état est très assuré.


Sans me former aucune image,

Avec lui me perdant en Dieu,

Je le trouve sans nul partage,

Sans différence, thèmes, ni lieu.

[…]


L. Sûreté de la lumière de la pure foi.

AIR : Ah ! que l’amour paraît charmant !


LA lumière est sans nul brillant

Quand elle est sans empêchement ;

Elle est plus pure cependant,

Car rien ne la termine.

Quand elle est sans empêchement,

Rien ne nous illumine.


Il en est ainsi de la foi :

Ah ! sans l’éprouver qui le croit !

Plus elle est pure, moins on voit :

Alors rien n’illumine.

Ah ! sans l’éprouver qui te croit,

Ô science divine !


Plus ce sentier est ténébreux,

Ah ! plus il est avantageux.

S’il ne brille pas à nos yeux

Il fait naître le doute :

Ah ! plus y est avantageux,

Et plus on le redoute.


Tout ce qui fait réflexion,

Cause réverbération,

Et donne certaine action

À la pure lumière :

C’est pourquoi la réflexion

Est moins pure et plus claire.


Une lumière qui s’étend,

Nous paraît sans aucun brillant

[…]


LVIII. L’amour parfait ne se recourbe point sur soi.

AIR : Ces prés, ces bois ; ou, Les folies d’Espagne.


L’AMOUR, parfait veut une flamme pure

Qui ne se courbe ni retourne sur soi ;

Tous ces retours font voir que la nature

S’aime, et ne veut se livrer à son Roi.

[…]

Sitôt qu’Amour nous met à la coupelle

Ah ! que notre or parait de bas aloi !

Tendres pour nous, pour lui trop infidèles

Nous démentons nos discours, notre foi.

[…]


LX. Unique loi de l’amour.

AIR : Celui qui m’a soumise : ou, Je ne veux de Tirsis.


Amour grand, juste et saint, pur, simple, indépendant,

Qui ne regarde que toi-même ;

Et qui te formant un amant,

Veux que ce soit pour toi qu’il t’aime.


Tu ne demandes point qu’on suive tant de lois ;

Tout se trouve dans l’amour même :

Il n’est pour nous ni bien ni choix,

Qu’en suivant le Vouloir Suprême.


Cet amour libre et pur n’enseigne qu’une loi,

Mais loi sans aucune contrainte ;

De marcher dans l’aveugle foi,

Et bannir pour jamais la crainte.

[…]


LXVI. Pureté d’amour requise pour être unie à Dieu.

AIR : Celui qui m’a soumise.


JE ne puis exprimer la pureté d’amour

Que Dieu veut au cœur d’une amante

Un amour droit, et sans détour ;

Une charité patiente.


Sitôt qu’on pense à soi, l’on se sent rejeter

Avec une puissance extrême :

Dieu ne saurait se contenter,

Si l’âme ne sort d’elle-même.


Tout amour hors de soi devient digne de Dieu ;

Sa pureté devient extrême,

Quand demeurant fixe en son lieu

Il ne rentre plus en soi-même.


Cet amour souverain veut nous changer en soi :

Il faut donc que son feu sépare

Le pur esprit d’avec le moi ;

Et c’est l’ouvrage le plus rare.


Si notre esprit n’est pur, il ne peut approcher

De Dieu son unique principe :

Quelque tour qu’on puisse chercher,

Sans amour nul n’y participe.

[…]


LXXV. Indifférence du pur amour. Fidélité à écouter les instruments de Dieu.

AIR : L’éclat de vos vertus et celui de vos grâces.


Vous m’apprenez, Seigneur, cette auguste science,

Vous la faites goûter et voir en tout son jour ;

Que la parfaite Indifférence

Est l’effet du plus pur amour.


Quand notre volonté se trouve en Dieu perdue,

On n’a plus de désir, de choix, ni de penchant

Si ce n’est que Dieu la remue :

Tout le reste est indifférent.


Il meut comme il lui plaît ; il incline notre âme

Pour prier, pour aimer, et se charger d’autrui :

C’est l’effet d’une pure flamme,

Qui part et dérive de lui.


Cet amour est sans choix, il est sans complaisance ;

[…]


LXXX. Nul mérite de l’homme devant Dieu.

AIR : Les folies d’Espagne ; ou, La jeune Iris.

[…]

Qu’il ne reste de moi, aucune trace,

Et que je sois comme ce qui n’est plus :

Ce doit être l’œuvre de votre grâce ;

Mon travail pour le faire est superflu.


C’est en vos mains que je remets mon âme,

Faites-en selon votre volonté ;

Allumez en moi cette douce flamme,

Qui, ne se nourrit que de vérité.


La vérité doit me changer de forme,

Et me remettre en mon premier néant :

Elle doit détruire en moi le vieil-homme

Me rendant petite ainsi qu’un enfant.

[…]


CX. Bonheur de l’anéantissement.

AIR : Aimable jeunesse ; ou, Songes agréables.


Adorable Maître,

Mon souverain bien !

Tu changes mon être :

Je ne suis plus rien.

Ah ! mes amours

Possédez — moi toujours.


Que jamais mon âme

Ne sorte de toi ;

Que jamais ma flamme

Ne penche vers moi :

Ah ! tout mon bien

Consiste à n’être rien.


Mon unique cause,

Étre indépendant,

Qui veut quelque chose

N’est pas ton amant :

Ah ! tout le bien

Consiste à n’être rien.


Grand Dieu, je te donne

Mes petits enfants ;

Et je t’abandonne

Leur âme et leurs sens :

Ah ! mon Vainqueur

Garde toujours leur cœur.


Daigne les instruire

De tes volontés ;

Et qu’ils ne soupirent

Que pour tes beautés :

Ah mon Époux !

Qu’ils soient un avec nous.


Soutiens leur faiblesse,

Guéris leur langueur ;

Et que ta Sagesse

Gouverne leur cœur :

Ô mon Époux !

Qu’ils soient un avec nous.


Ah ! sais qu’ils t’adorent

Dans la vérité ;

Que ton seu dévore

Leur propriété :

Ah ! le seul bien

Est, de n’être plus rien.


Daigne leur apprendre,

Que le pur amour

Ne se peut comprendre

Dans ce bas séjour, ,

Que par le rien,

Qui nous donne ce bien.


Grand Dieu, que je t’aime,

Mon unique espoir :

Le bonheur suprême

Est, en ton vouloir.

Ô pur amour !

Tu m’apprends mon devoir.


Tu m’instruis sans celte ;

Et je connais bien,

Que notre sagesse

Gît à n’être rien :

Ah mon Vainqueur !

Tu t’exprimes au cœur.


Science secrète,

Amour souverain,

Parole muette,

Tu t’exprimes bien :

Ah ! tu dis tout

En ne nous disant rien.


Quoique sans parole,

L’amour est disert :

L’excellente école,

Aimable désert !

O mon — Amour !

En ton sein je me perds.


Chacun m’inquiète,

Ne comprenant pas

Que l’amour parfaite

Est pleine d’appas :

Je veux aimer

Par delà le trépas.


O. mort savoureuse ,

Quand on aime bien !

Tu n’es plus affreuse

Pour qui ne veut rien.

Ah mon amour !

Viens briser mon lien.


Ton vouloir suprême

Vaut mieux cependant :

Cette mort que j’aime

Seroit mon tourment

Sans ton vouloir

Ô mon unique espoir.


Ma mort et ma vie

Sont dedans ta main :

Je n’ai plus d’envie :

Amour souverain,

Règle mon sort

Pour la vie ou la mort.


CXIII. Heureux naufrage qui mène au port.

AIR : Profitons des plaisirs, Bergère.


JE disais dans mon abondance ;

Rien ne me saurait ébranler ;

Oui, mon Dieu, la souffrance,

Loin de me désoler,

Hausse mon espérance,

Et doit me consoler.


Mais j’ai bien changé de langage,

Sitôt que j’ai changé de sort :

Cachant votre visage,

Je reste dans la mort ;

Et n’ai pas le courage

De faire aucun effort.


On s’embarque pour un voyage :

Le vaisseau poussé par le vent,

Réjouit l’équipage

Par son avancement ;

Mais, hélas ! le naufrage

Le perd en un moment.


Quand le Saint Esprit nous anime,

Quel plaisir, quel contentement !

On se croit à la cime

Bien au-dessus du vent :

Un moment nous abîme

Au-dessous du néant.


On ne voit rien que sa faiblesse,

Notre cœur se trouve abattu ;

Ce n’est plus que tristesse.

Que devient la vertu ?

Car dans cette détresse

On croit être perdu.


Les flots, les vagues sur la tête,

Sans que nous puissions l’empêcher :

Au fort de la tempête

On cherche à s’attacher ;

On nage, ou l’on s’arrête ;

On-voudroit s’accrocher.


Hélas ! nous perdons l’espérance,

Perdant nos sorces, nos appuis :

Notre corps en balance,

Nos esprits interdits :

D’autres ont l’évidence

Que nous sommes péris.


Cependant ce même naufrage

Nous a ramenés sur le port :

On retrouve l’usage

Des sens ; et notre sort

Est un heureux partage,

On vit après la mort.


Sans la mort il n’est point de vie ;

Nous ne vivons que par la mort :

Et c’est une solie

De bénir notre sort

Quand l’âme est asservie : »

Le moi n’a point de port.


C’est le portrait de notre vie :

Battus de mille et mille flots

Dessous la tyrannie

De nos propres défauts,

Notre âme est affranchie

Par la main du Très-haut.


Qu’on a besoin de sa misère !

Sans elle notre aveuglement

Nous rendrait téméraires

Dieu dans son jugement

Réduiroit en poussiere

Cet indigne excrément.


Mon cher Maître prit de la boue

Pour éclairer l’aveugle-né :

C’est ainsi qu’il se joue

D’un orgueil obstiné :

Qui s’estime et se loue

Est déjà condamné.


Dieu créa l’homme de la terre ;

Il veut qu’il y penche toujours :

Par la-boue il l’éclaire :

À la fin de ses jours

Il rentre en la poussiere ;

Il y finit son cours.


CXVII. État de l’enfance chrétienne où l’âme se complaît en son néant pour adorer le Tout de Dieu.

AIR : Celui qui m’a sounise ; ou, Je ne veux de Tirsis


[…]

L’homme aime en tout tems l’éclatant et le beau ;

La foi lui paraît trop obscure :

Il veut le grand et le nouveau,

Pour faire vivre la nature.


S’il quitte les plaisirs, les honneurs et les biens,

Il veut des biens pour récompense ;

Et s’il n’avait les dons divins,

Dure serait sa pénitence.


Il tâche d’être saint, et se donner un nom

Au-dessus des grands de la terre ;

Et cette noble ambition

Ne lui paroit pas téméraire.


Mais pour nous, nous vivons cachés aux yeux de tous,

Et souvent cachés à nous-mêmes :

[…]


C XVIII. L’âme perdue dans l’amour. Comment arriver à cet état heureux.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


[…]

Aimons, aimons, aimons, laissons tout à la foi ;

Et nous vivrons comme les Anges :

L’amour est leur unique emploi ;

Il est leur bonheur, leurs louanges.


Contentons-nous d’aimer, sans plue penser à nous ;

Perdons-nous dans le Tout immense :

Sans discerner l’amer du doux,

Entrons dans l’immuable Essence.

[…]


CXXI. S’abandonner quoiqu’avec faiblesse au milieu de ses miseres.

AIR : Mon cher troupeau.


UN seul retour de complaisance

Mérite les peines d’Enfer :

Car l’amour propre est la science

Que nous tenons de Lucifer.


Il saut vivre sans assurance ;

Ensuite mourir sans appui,

Dans une entière défiance

De tout ce qu’on sent aujourd’hui.


On s’abandonne avec audace,

Espérant le faire toujours :

Dans l’occasion on est de glace,

Oubliant sa foi, ses amours.


Prens pitié de notre faiblesse ;

Je me sacrifie à présent :

Car sitôt que la mort nous presse

On perd courage en ce moment.


Celui qui fonde son courage

Lorsque la mort est loin de lui,

N’a que la crainte pour partage :

Alors rien ne lui sert d’appui.


Daigne soutenir ma misère,

Amour ; je serai toujours bien :

C’est en toi que mon âme espere ;

Du reste elle n’attend plus rien.


Ah ! soutiens ma foi chancelante,

Mon abandon est aux abois ;

Et fais que contre mon attente

J’entende encor ta douce voix.

Rends, rends le doux calme à mon âme

Dans cette extrême affliction :

Divin Amour, que je réclame,

Je ne vois rien que fiction.


Je trouve mon âme alarmée,

Et mon esprit tout abattu :

Je te remets ma destinée ;

Mais c’est sans force et sans vertu.


Celui qui vit dans l’abondance,

Dans l’abondance meurt

Celui qui vit sans assurance,

Meurt sans soutien et sans appui.


Ô foi, qui me fus si fidelle,

Tu m’abandonnes à présent !

Je sens qu’une perte éternelle

Si proche, est un rude tourment.


Malgré mon cœur je m’abandonne ;

Et d’un esprit plein de terreur,

À toi de nouveau je me donne,

Et m’en remets à mon Sauveur.


Plus de cœur et moins de faiblesse

M’aurait rendu présomptueux :

Il faut connaître sa bassesse,

Se sentir tremblant et douteux.


Qui s’abandonne en assurance,

Pur Amour, ne te donne rien :

La misère est une science

Qui nous fait perdre tout soutien.


Se sentir trembler, et tout craindre,

Le craindre même avec raison

Lorsque l’on ne saunroit rien feindre,

Est une terrible leçon.


Leçon qu’on a peine à comprendre,

Qui doit coûter infiniment

Quand l’Amour nous la fait apprendre

Et soutenir à nos dépens.


Cher Amour, si tu m’abandonnes

A l’instant que je dois mourir,

Et que la justice m’étonne ;

C’en est fait, je m’en vais périr.


Ah ! Justice, que je réclame,

Mon cœur est nud devant tes yeux ;

(a) Tu peux seul juger de ma flamme :

L’amour pur me peut rendre heureux.


Jésus m’apprend ce qu’on doit faire

Dans ces moments trop incertains :

Après l’abandon de son Père,

Il remit son âme en ses mains.


CXXII. Nature et effets d’un abandon véritable et entier à Dieu.

AIR : L’éclat de vos vertus.


[…]

On se croit malheureux en se perdant soi-même :

C’est la perte de tout qui cause tous nos biens ;

Car lorsque la perte est extrême,

Elle brise tous nos liens.


On trouve en se perdant ce Dieu puissant, immense ;

Qui sait participer à son immensité

Le cœur trouve une libre aisance,

Qui vient de sa simplicité.


CXXIII. Se perdre de vue en demeurant passif à l’opération de Dieu.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


PERCÉ depuis longtemps des traits de votre amour ;

Je ne sens pourtant pas ma flamme :

Hélas ! quand viendra-t-il ce jour,

Que je ne verrai plus mon âme ?


Je la vois quelquefois : et c’est un grand tourment ;

Cachez-la si bien, mon Principe,

Dans l’abîme de son néant,

« Qu’a rien elle ne participe.


Cachez-la de mes yeux, et de ceux des humains ;

Qu’elle reste si bien perdue,

Sans sortir jamais de vos mains ;

Qu’elle soit toujours inconnue.


Je ne me saurais voir sans devenir impur ;

Toujours quelque propre recherche :

Que ce regard me serait dur !

Ah ! que votre bonté l’empêche !


Comme le basilic tue avec ses regards ;

Ainsi notre regard nous tue ;

Amour, perce-moi de tes dards ;

Et que je me perde de vue.


Abîmé dans ton sein, je ne verrai que toi ;

Que tout le reste disparoisse !

L’amour pur a fait cette loi :

Pour aimer il faut que tout cesse.


Mais nous voulons agir ; et par notre action

Nous empêchons souvent la sienne :

C’est une étrange illusion ;

Et la source de notre peine.


Recevons l’opérer de Dieu passivement,

N’ayant jamais la hardiesse

De mêler le nôtre rampant

À ce qu’opère la Sagesse.


Demeurons-donc passif à tout ce que Dieu fait ;

Ah ! laissons-le agir en notre âme :

Tout ce qu’il fait seul est parfait ;

Lui seul épure notre flamme.


Dans mon obscurité, dit-on, je ne puis voir

Ce que Dieu dans mon âme opère :

C’est ce qu’il ne saut pas savoir ;

La patience est nécessaire.


Aimons, aimons, croyons, demeurons par amour

Dans un respectueux silence !

Et Dieu nous'sera voir un jour

Le fruit de notre patience.



CXXII. Nuit effroyable de l’esprit.

AIR : Hélas Brunette.


JE suis dans une région

Tout à fait inconnue ;

Le brouillard emplit ma maison,

Rien ne perce la nue :

Le jour ne s’y montre jamais,

Je ne vois point ce que je saii.


Dans cette étrange obscurité

Que mon âme est contente !

J’y pénétre la vérité

Par de-là mon attente.

La vérité c’est mon néant,

Et que Dieu seul est juste et grand.


Je ne vois que sa sainteté ;

Sa grandeur m’environne :

Content dedans ma pauvreté

Que sa justice est bonne

De me dérober à mes yeux,

Et du regard des curieux !


Car l’abîme de mon néant

Est un espace immense ;

Je ne vois de beau ni de grand

Que la Toute-puissance :

Lorsqu’elle m’enlève mon bien,

Elle ne me dérobe rien.

[…]



CXLII. L’amour fixe le cœur.

AIR : Celui qui m’a soumise ; ou, Je ne veux de Tirsis.


SITÔT que votre amour s’empara de mon cœur,

Ce cœur perdit toute autre pente :

Vous seul fûtes son protecteur,

Comme vous fûtes son attente.


Tout lui parut indigne et de vous et de lui :

Se séparant de toutes choses,

Il vous prit pour son seul appui,

Être puissant, Cause des causes.


Il connut qu’hors de vous tout n’est que vanité ;

Qu’abus, que néant, que mensonge

Vous seul êtes la vérité ;

Le reste passe comme un songe.


Lors se livrant à vous par un franc abandon,

Il quitta tout soin de lui-même,

Pour en faire à jamais le don

À votre puissance suprême.


Vous avez disposé depuis de mon vouloir ;

Je n’en trouve plus dans mon âme :

Je suis sans force et sans pouvoir ;

Mais non sans votre pure flamme.


Ce pur et chaste amour dédommage de tout ;

Qu’il soit rigoureux, oupaisible ;

Qu’il flatte, ou qu’il nous pousse à bout ;

Qu’il soit doux, ou bien insensible.


Il meut l’âme et le cœur par un secret penchant,

Et l’incline sans violence :

Ô, que cet amour est touchant !

Qu’il fixe bien notre inconstance !


Le cœur est agité sans ce sacré repos

Que le pur amour nous inspire :

Ce ne sont que des bas des hauts ;

Il rit et soudain il soupire.


L’amour pur fixe en Dieu notre agitation ;

Il arrête le cœur volage,

Donne une sainte émotion

Pour le suivre avec grand courage.


Cet amour sans ardeur est vigoureux et fort ;

Il outrepasse toute chose,

Ne craint le tourment ni la mort ;

Dans sa douleur il se repose.


Tout lui paraît égal de la main de l’amour ;

Les peines sont sa récompense

Sans jamais faire de retour,

L’arnour incline la balance.


CXLV. Désert de la foi et de l’amour.

AIR : Charmante Gabrielle.


[…]

Dans cet espace immense

De l’Océan divin

Je fais ma résidence

Dans l’amour souverain :

Là rien ne me surcharge.

Tout est mon lieu,

Ayant trouvé le large

Dedans mon Dieu.


Que je hais la prudence

Qui regarde de loin !

La sainte Providence

Pourvoit à mon besoin :

L’oubli de soi fait vivre

Le pur amour

C’est lui qui nous fait suivre

Dieu sans détour.


Aimons la petitesse,

Ne soyons jamais grands ;

Car la vraie Sagesse

Ici, c’est d’être enfants :

N’aimons tous qu’innocence,

Simplicité,

La simple dépendance,

La charité.

[…]


CXLVIII. Sur le même sujet. [L’amour inébranlable dans les souffrances et la prison]

AIR : Un tendre engagement.


[…]

Entouré d’ennemis que faut-il que je fasse ?

Je n’espére qu’en votre grâce :

Elle seule adoucit mes maux.

Que votre volonté sur moi se satisfasse,

M’accablant de plus de travaux.


J’avais peine autrefois, voyant que l’innocence,

Malgré sa ferme confiance,

Enduroit la nuit et le jour :

Mais depuis j’ai connu que le poids de souffrance

Se mesure au poids de l’amour.


L’Amour pur et parfait va plus loin qu’on ne pense :

On ne sait pas lorsqu’il commence

Tout ce qu’il doit coûter un jour.

Mon cœur eût ignoré le prix de la souffrance,

S’il n’eût goûté le pur Amour.


CXLIX. Sur le même sujet.

AIR : Vous l’avez bien voulu.


GRAND Dieu pour ton plaisir

Je suis dans une cage :

[…]

Je chante tout le jour ;

Seigneur, c’est pour te plaire :

Mon extrême misère

Augmente mon amour :

N’ayant point d’autre affaire,

Je chante tout le jour.

[…]

L’esclave de mon Dieu

Trouve par tout l’Immense ;

Une certaine aisance

Le rend libre en tous lieux ;

Il est dans l’abondance

L’esclave de mon Dieu.

[…]


CL. Sur le même sujet.

AIR : Charmante solitude.


CHARMANTE solitude,

Cachot, aimable tour,

Où sans inquiétude

Je passe tout le jour !

Est-il tourment trop rude

Pour mon fidèle amour ?


Les maux sont mes délices,

Les douleurs mes plaisirs ;

Les plus affreux supplices

Le but de mes désirs

Et tous mes exercices

L’amour et les soupirs.


Je ne crains point la peine,

Quoique sans nul soutien,

Étant assez certaine

Que ce mal est mon bien :

La Beauté Souveraine

Veut l’amour souverain.


Je souffre, et ma souffrance

Cause tout mon bonheur :

Par sa douce présence

Dieu consomme mon cœur :

Il est ma patience,

Ma force, et ma douceur.


CLV. Ne vivre que de la volonté de Dieu.

AIR : Celui qui m’a soutnise.


JE ne veux, mon Seigneur, rien que ta volonté ;

Je ne connais rien autre chore :

Par un esset de ta bonté

Toujours en ton sein je repose.


Ce vouloir souverain sait agir sur un cœur

Qui ne fait plus de résistance ;

Il est le principe et moteur

Qui le tient sous sa dépendance.


Tout consiste pour nous à ne plus rien vouloir

Cette volonté prend la place,

Ne nous laissant d’autre pouvoir,

Qu’une obéissance efficace.

[…]


CLVI. Suivre Dieu sans savoir où.

AIR : On ne vit plus dans nos forêts.


Hélas ! cher Époux de mon cœur,

Que détires-tu que je fasse ?

Amour, tu connais ma langueur :

Ah ! qu’elle serait ma disgrâce,

Si tu voulais changer mon sort !

Donne-moi bien plutôt la mort.


Quelque chose dans le secret

Délire la sin de ma vie,

Si je n’adorois ton décret :

La loi où je suis asservie,

Me ferait mourir mille fois

Si j’osois enfreindre tes loix.


[…]

Tu sais que je n’ai plus d’esprit ;

Et mon âme est toute éperdue :

Je demeure comme interdit

Dans l’accablement qui me tue :

J’adore ton divin pouvoir,

Et me soumets à ton vouloir.


[…]

Je ne possède plus de moi,

Toujours étrangère à moi-même :

Je vis sans connaître de loi,

Suivant toujours la loi suprême ;

Tout ainsi qu’un petit enfant

Remué par un bras puissant.


Mais de quoi sert tout ce discours ?

Ma peine est-elle soulagée ?

Comme un fleuve qui suit son cours,

Sans que sa route soit changée,

Se précipite dans la mer,

Et de doux redevient amer.


[…]

Principe de mon mouvement,

Souverain Auteur de mon être,

Tu me conduis rapidement,

Après t’être rendu le maître :

Je te suis comme un pauvre fou,

Le plus souvent sans savoir où.

[…]


CLXIV. Unité des Bienheureux et des parfaits avec Dieu et entre eux.

AIR : Celui qui m’a soumise : ou, Je ne veux de Tirsis.


PUISQUE notre âme est faite à l’image de Dieu,

Elle porte ce caractère ;

Et Dieu se l’unit sans milieu,

Quand l’amour seul est son salaire.


Lorsqu’on ne veut plus rien, qu’on est anéanti,

On retourne à son origine :

Là notre vouloir englouti

Passe en la volonté divine.


C’eit ce vaste Océan de qui l’immensité

Renserme en lui toutes les âmes

Plus grande est leur conformité,

Plus, amour pur, tu les enflammes.


Elles ne sont en Dieu qu’un par la charité,

Qui les rend d’autant plus conformes,

Que toi, Suprême Vérité,

En les éclairant les transformes.


Lorsque ces âmes sont dans le même degré,

Elles sont en Dieu si perdues

Que tout l’humain et le créé

Semble disparu de leurs vues.


Submergés dans l’amour, l’amour se plaît en eux,

Cette charité mutuelle

De Dieu dans tous les Bienheureux

De toutes ces âmes entre elles.


On peut avoir ce bien mâme dès ici-bas :

Ces âmes entre elles unies,

Marchant toutes d’un même pas,

Toutes ont mêmes simpathies.


Venez, ô pur amour ! consumer tous les cœurs

D’ardeurs pures et mutuelles ;

faites-en des adorateurs

Dignes des Beautés éternelles !



CLXX. Dieu se plaît dans le néant et la solitude du cœur.

AIR : La jeune Iris.


Qui le croirait, ô Seigneur de mon âme ;

Que vous fussiez dans ce faible néant !

Il ne paraît nul signe de sa flamme :

Tout est caché comme en un Sacrement.


Vous vous plaisez dans des lieux solitaires,

Qui sont éloignés du monde et du bruit :

Vous vous y retiriez étant sur terre ;

Et c’est où vous, habitez aujourd’hui.


C’est un désert, lorsque notre âme est vide

De tout ce qui n’est pas son Créateur :

Il paraît louvent un séjour aride :

Mon Dieu s’y plaît : c’est assez pour mon cœur.


L’homme créé pour son Divin Principe,

Ne devroit s’arrêter en nul sujet ;

Indigne de Dieu s’il ne participe

À cet auguste et souverain Objet.

[…]


CLXXI. L’amour de Dieu dans une âme anéantie ; et l’éloignement des hommes du même amour.

AIR : hélas Brunette !


JE suis devant vous un néant

Sans choix, sans subsistance ;

À qui tout est indifférent,

Sinon la dépendance

De votre sainte volonté,

Et l’amour de la vérité.


Mais cet amour n’est pas en moi ;

Il subsiste en vous-même :

Je ne connais que par la foi

Que c’est vous seul que j’aime ;

Et que je n’existe qu’en vous,

Objet de mes vœux les plus doux.


Le Tout occupe tout le rien ;

Et ce Dieu tout immense,

Qui seul possède tout mon bien

Par sa sainte présence,

Ne laisse de vacuité

Où n’existe sa vérité.


. C’est cette chaste vérité

Simple, nue et très-pure,

Qui dans sa généralité

Fait voir en la Nature

Par tout les traits de sa grandeur :

Tout y concourt à son honneur.


L’homme ingrat seul ne comprend pas ;

Que ce pouvoir sans borne,

Qui se démontre à chaque pas ;

Et qui nous environne,

Fait voir que ce Dieu Tout-puissant

Veut notre amour, et notre encens.


Tout fait obéir à sa voix ;

Tout suit l’ordre immuable :

Les animaux sournis aux loix

D’un Dieu très-équitable,

Ne sortent pas un seul instant

Du vouloir de ce Dieu puissant.


Le Soleil poursuivant son cours,

Remplissant sa carrière,

Nous fait revoir les mêmes jours

L’éclat de sa lumière :

Les siècles passés, les suivans

Suivent sa route tous les ans.


Le printems ne manque jamais,

Ni l’été, ni l’automne ;

Étalans selon nos souhaits

Les biens que Dieu leur donne :

L’homme seul ingrat et voleur

Ne rend pas tout bien au Seigneur.


Les oiseaux, qui dès le matin

Annoncent la lumière,

Le louent selon son dessein ;

Chacun en leur manière,

Faisant retentir dans les bois

Sa grandeur par leur douce voix.


Mais l’homme sans penser à Dieu,

S’occupant de lui-même,

Sans suivre l’ordre ni le lieu,

Où son pouvoir suprême

Par l’amour l’avait destiné,

Dans son vouloir est obstiné.

[…]


CLXXXI. Route de la foi.

AIR : Votre empire est trop sévère.


[…]

Nous n’avons que la foi nue,

Pour nous servir de flambeau :

Quand notre esprit se dénue,

Il entre en pays nouveau ;

Il va suivant la justice,

Qui le met en vérité ;

Sur le bord du précipice

Il se voit en liberté.


Ce désert n’a point de route,

On fait souvent de faux pas :

Sitôt que notre esprit doute,

Il entre dans l’embarras ;

Lorsque le cœur est fidèle,

Il court sans penser à soi,

Trouvant la route très-belle

De l’amour et de la foi.

[…]


CLXXXII. École de l’amour.

AIR : Songes agréables.


ON veut que je dise ;

Et je ne sais rien :

Malgré ma franchise


J’ignore tout bien.

Ô mon Époux !

Vous seul parlez en nous.

[…]


TOME II

IV. Dieu seul aimable.

AIR : Les Dieux comptent nos jours, nous devons les en croire.


DIEU mérite lui seul nos vœux et nos louanges ;

C’est usurper ses droits que vouloir être aimé ;

On veut de tous du moins être estimé :

Mon Dieu sait bien comme on se venge.


Vous seul êtes puissant, juste, saint, immuable ;

Nous voulons occuper votre place en autrui :

C’est ce que sait l’homme rempli de lui.

Ingrat, dis moi, qu’as-tu d’aimable !


Toi, sépulcre blanchi, ne couvrant qu’un squelette,

Chez qui la pourriture a détruit tous les traits.

Mon Dieu possède seul tous les attraits,

Ingrat, qu’est-ce que tu souhaites !


IX. Ou Dieu, ou Soi-même.

AIR : Les Dieux comptent nos jours, nous devons les en croire.


JE te livre en ce jour à mon cher petit Maître

Tu le verras bientôt armé contre le moi ;

Il ne veut plus qu’on te trouve chez toi :

Choisis, car tu ne dois plus être.


Tu recevois jadis des douceurs, des louanges ;

Mais avant qu’il soit peu tout va s’évanouir :

S’il sait du bien, il sait aussi punir

L’ingrat sur lequel il se venge.


Si tu veux être à lui, va, quitte toi toi-même ;

Il ne saurait souffrir un partage, un milieu :

Il faut quitter ou toi-même, ou ton Dieu :

Choisis, ce sont les deux extrêmes.


XIV. La puissance est à Dieu seul.

AIR : On ne vit plus plus nos sorêts, ou : Que ces bergers vivent contens.

ADieu seul la gloire et l’honneur

L’empire, la force et puissance

Nous lui devons tout notre cœur

Une parfaite obéissance,

Comme au seul et souverain Bien ;

Car notre partage est le rien.


Vivez, régnez, mon cher Époux,

Etendez par tout votre empire :

Qu’on n’adore et n’aime que vous,

Que pour vous notre cœur soupire,

Vivez et régnez, mon Seigneur,

Dans notre âme et dans notre cœur.


La force se renferme en vous ;

Tout le reste n’est que faiblesse

L’empire n’est dû qu’à l’Époux :

Notre âme devient larronnesse,

Quand elle prétend autre bien

Que vivre et mourir en son rien.


La puissance est au seul Seigneur

Et je bénis mon impuissance :

Car bien loin d’être usurpateur,

Je me plais dans mon indigence ;

Et je n’aspire à d’autre bien,

Que de n’être et ne vouloir rien.


Dieu seul est grand, saint et parfait ;

Et l’homme n’est rien que misère :

Il est à celui qui l’a fait ;

Mais par un désir téméraire,

Il sort bien souvent de son rien,

Afin d’usurper quelque bien.


LIV. L’Hirondelle, emblême de l’âme aimante.

AIR : La bergère Nanette.


Que j’aime l’hirondelle,

Qui m’apprend mon devoir !

Je dois faire comme elle,

Si j’en ai le pouvoir :

On ne lui voit jamais faire

Dessus la terre

Qu’un moment de séjour ;

Elle vole toujours.


Lorsqu’elle se repose,

C’elt au milieu de l’air ;

Sans manger autre chose,

Que ce qu’on voit voler :

Car enfin sa nourriture

Et sa pâture

Ne croit point dans nos champs.

Elle vient au printemps.


L’été elle y séjourne,

Abhorrant les frimats ;

Quand le Soleil retourne,

Elle va sur ses pas.

Nous devons faire de même

Fuir à l’extrême

De faire un long séjour

Ailleurs que dans l’amour.


Que notre nourriture

Soit de faire oraison ; fuyons de la nature

Le dangereux poison :

Faisons comme l’hirondelle,

Toujours fidèle,

À suivre du Soleil

Son regard sans pareil.


Si quelquefois la terre

La reçoit sur son dos,

C’est lorsqu’elle veut faire

Un nid à ses oiseaux :

Si ce n’était sa couvée,

Haut-élevée,

Elle ne voudrait pas

Sur terre faire un pas.


Quittons-en la demeure,

C’est un mortel séjour, ,

Pour aller à toute heure

Nous guinder dans l’amour :

Quittons le froid et sa glace ;

Et que la grâce

Nous mène à chaque instant

Vers le Soleil levant.


LVIII. Attraits et communications de l’Amour.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


Mon Dieu, comme l’aiman, lorsqu’il touche le cœur

Lui donne une vertu secrete ;

Et quelque chose de moteur

Qui meut les cœurs et les arrête.


Il attire en secret un grand nombre de cœurs

Avec une force incroyable ;

En fait des vrais adorateurs,

Et leur montre le seul aimable.


Il est vrai que longtemps le terrestre élément

Leur fait une cruelle guerre ;

Mais le cœur touché de l’aiman

Détruit à la fin cette terre.


Quand l’esprit dégagé s’unit avec son Dieu,

Il ne souffre plus de mélange ;

Il est séparé par le feu,

Et devient pur ainsi qu’un Ange.


Lorsque le cœur est pur, il entend l’autre cœur

Dans un mystérieux silence ;

Il lui communique une ardeur

Pleine de paix sans véhémence.


Quand on est pénétré de ce premier aiman,

Notre âme devient toute pure ;

Le corps ne fait plus de tourment,

Tout séparé de la nature.


Ainsi que le Soleil par sa vive clarté

Pénètre le corps diaphane ;

De même en nous l’amour sacré

Pénètre et bannit le profane.


Il faut donc pour un thème souffrir et soutenir

Le poids de notre corps fragile ;

Dieu peut de notre âme bannir

Ce qui n’est ni pur ni tranquille.


Le cœur simple et tranquille épure enfin le corps

Et le réduit dans l’innocence :

Ce que ne peuvent nos efforts,

Se fait par la toute puissance.


Deux esprits épurés, deux cœurs sans mouvemens ,

En se pénétrant s’illuminent ;

Dégagés de tous sentiments

(a)36 Rien de créé ne les termine.


Mais jusqu’à ce moment il faut se supporter, ,

Il faut ressentir sa misère :

Soyez simple pour écouter

La voix d’un Époux et d’un Père.


L’imparfait se perdra dans un sacré repos,

Vous ne sentirez que la grâce :

L’amour pur par ses doux pavos

Effacera toute autre trace.

(a) Ou Les biens créés ne les terminent.


Vous ne trouverez plus que Dieu dans votre cœur,

Toute l’humanité bannie ;

Et sur vous l’esprit séducteur

N’étendra plus sa tyrannie.


Votre cœur trop étroit ne saurait recevoir

Ce que l’amour lui communique ;

Mais un jour le divin pouvoir

Vous le rendra béatifique.


Allez-donc simplement sans crainte et sans détour

Dans l’entier oubli de vous-même :

Dieu vous donnant le pur amour.

Vous sera sentir qu’il vous aime.



LXI. L’Amour sans crainte, mais non sans humilité.

AIR : On ne vit plus dans nos forêts.


JE ne connais plus que l’amour,

Je ne puis marcher par la crainte ;

Dès que j’habitai son séjour

De lui mon âme fut atteinte :

Si vous voulez quelqu’autre bien,

Cherchez-le et ne m’en dites rien.


Vous dites marcher sûrement ;

Je n’entre point dans votre affaire,

Contente d’aimer purement

Je n’y connais point de mystère :

Tout ce que je sais c’est l’amour,

L’amour pur, l’amour sans retour.


« Craignez et tremblez de terreur,

« Vous qui n’êtes rien que poussiere ;

« Il faut qu’une sainte frayeur,

« Bien loin d’être si téméraire ,

,, Vous occupe éternellement

“De votre dernier jugement.


J’aime, et ne puis appréhender,

Amour, que de ne pas te plaire :

Je n’ai plus rien à demander,

L’amour me tient lieu de salaire :

L’amour fait mon contentement,

L’amour fait aussi mon tourment.


“Ne voyez-vous point votre erreur,

« Qui d’un orgueil opiniâtre

Vous fait mépriser la terreur,

‘Vous rend pire qu’un idolâtre ?

‘Ah ! quittez votre entêtement,.

‘Et vous marcherez sûrement.


Je ne méprise aucunement

La crainte chaste et salutaire ;

Mais je ne puis faire autrement

Que de t’aimer, et laisser faire,

Divin Amour, ce que tu veux,

Ton vouloir nous rend bienheureux.


Ô vous qui voulez me troubler,

Vous n’y gagnerez que des peines :

Mon cœur ne saurait plus trembler,

Toutes vos paroles sont vaines :

le ne cesserai point d’aimer ;

Sur moi tâchez de vous calmer.


Tous vos soins ne peuvent avoir

Qu’une inquiétude frivole ;

Si vous saviez votre devoir,

Plus d’effet et moins de parole

Fixeroit votre empressement

Et vous rendrait parfait amant.


Si vous connoissiez comme moi

Notre pouvoir, notre misère,

Marchant dans un esprit de foi

Vous apprendriez ce mystère

L’humilité vient de l’amour,

C’est lui qui lui donne le jour.


Afin de pouvoir s’abaisser

Il faudrait être quelque chose :

L’amour ne laisse pas penser

Que du bien nous soyons la cause ;

Il nous retient dans notre rien,

Sans trouver en nous de soutien.


Il nous tient si petits, si bas,

Comme étant notre propre place

Sans lui je ne puis faire un pas

Qu’il ne m’en fasse voir l’audace,

M’abîmant jusqu’au plus profond

De l’horreur de mon mauvais fond.


Je ne puis rien faire qu’aimer

L’amour est mon centre et ma vie :

Bien que l’on puisse me blâmer,

Et que chacun me porte envie,

Mon refuge est entre ses bras,

Il ne les retirera pas.


Je me confie entièrement

À son adorable conduite ;

Son feu sera mon élément

Jusqu’au thèmes qu’il m’aura détruite :

Lors n’ayant rien en moi de moi,

On n’y verra plus que mon Roi.


Conserve qui voudra son moi,

Je n’en ferai jamais de compte :

Je me repose sur la foi ;

Et si son amour me surmonte

Il contentera tous mes vœux,

M’anéantissant dans ses feux.


Amour puissant, amour vainqueur ;

Disposez toujours de ma vie ;

Soyez le maître de mon cœur,

Puisque je vous suis asservie :

Car je ne pense nuit et jour

Qu’à vous témoigner mon amour.


LXX. Obscure nuit de la foi.

AIR : Mon cher troupeau.


Qui peut se regarder encore,

Est bien loin de ton pur amour :

O Verbe que mon cœur adore,

Deviens ma lumière et mon jour.


Lorsque ta lumière nous guide,

Elle sait abhorrer le moi :

D’un pas hardi et non timide,

On suit le chemin de la foi.


On ne veut plus de connaissance ;

On marche dans l’obscure nuit :

On ne veut plus d’autre science,

Qu’être pauvre avec sus-Christ :


L’homme qui s’aime trop soi-même,

Regarde s’il met bien ses pas :

Celui qui t’aime pour toi-me,

En marchant n’y regarde pas.


Il te regarde et te contemple

Sans vouloir plus penser à soi :

Au-dehors il suit ton exemple ;

Au-dedans l’amoureuse loi :


Je jure pour toute ma vie

De ne plus marcher autrement

Si ma déroute en est suivie,

Je m’immole à ton châtiment.


Si tu voulais me faire grâce,

C’est un pur don de ta bonté :

Je veux que tu te satisfasses

Au temps et dans l’éternité.


LXXIII. L’Amour impitoyable contre le moi.

AIR : La bergère Nanette.


[…]

L’amour impitoyable

Ne se contente pas

D’un amour raisonnable ;

Il veut un vrai trépas :

Il veut que son feu divise,

Brûle et détruise

Tout ce qui n’est point lui,

Arrachant tout appui.


Oui, mon Dieu vous appelle

À la destruction :

Si vous êtes fidèle,

Ce Seigneur de Sion

Vous choisira pour lui-même.

Lorsqu’il nous aime

Il ne pardonne rien :

Et c’est là notre bien.


Jamais il ne pardonne

À qui vit sous sa loi ;

Et lorsqu’on s’abandonne

Il montre qu’il est Roi :

Il sait commander en maître,

Détruis notre être,

Le transformant en soi

Par l’amour et la foi.


Vous serez ses délices,

Quand vous ne serez plus ;

Le feu de la justice

Lors sera superflu.

La Justice ne tourmente,

Dans son amante,

Que le mien et le moi,

Qui se perd par la foi.


LXXIV. Perte de tout dans le néant.

AIR : Mon cher troupeau.


Souverain Maître de mon âme,

Auteur de ma félicité

Grand Dieu que sans fin je réclame,

Enseigne-moi ta vérité.


Tu m’apprends que le Tout immense

Veut opérer sur le néant ;

Et que la parfaite science,

Est de te servir en enfant.


Nul soin ni souci de soi-même

Ne doit remplir l’homme de bien :

Ô, Dieu, le cœur qui vraiment t’aime

T’adore et réside dans son rien.


Il ne peut penser qu’à ta gloire ;

Tout le reste est indifférent :

Sans en occuper sa mémoire,

Il reste simple en son néant.


Ô divin Amour que j’adore,

Que ton feu consume mon cœur

Si je puis désirer encore,

Ce n’est que pour ton seul honneur :


Ma volonté toute perdue

Ne trouve en soi aucun penchant ;

Et plus ton amour la dénue,

Plus tout devient indifférent.


Eh, quelle est cette indifférence !

Je n’en connais rien, mon Seigneur :

Je ne veux, désire et ne pense ;

Car tout se perd avec mon cœur.



XXX. Oraison de Contemplation.

AIR : Toute la nuit j’ai la puce à l’oreille.


Vous m’enseignez, ô mon Souverain Maître

À purement vous aimer et connaître

Par le moyen de la simple oraison,

Qui doit bannir notre propre raison.


Dès le matin, sitôt que je m’éveille,

Je vous contemple, ô Beauté sans pareille,

Et je sens bien que possédant mon cœur

Vous l’animez d’une nouvelle ardeur.


Le soir aussi, quand le Soleil se couche,

Dieu de nouveau par ses attraits me touche ;

M’éveillant même au milieu de la nuit,

Pour m’enseigner en secret et sans bruit.


Quand on est pris de la Beauté Suprême,

Plus on connaît, plus on la goûte et l’aime ;

Le cœur rempli ne trouve plus de lieu

Pour contenir autre chose que Dieu.

CXXIX. Perte de l’âme par l’amour.

(D’un Ami de l’Auteur.)

AIR : Les folies d’Espagne.


Ô pur amour achève de détruire

Ce qu’à tes yeux il reste encore de moi :

Divin vouloir, daigne seul me conduire,

Je m’abandonne à son obscure foi.


En quelque état que cet ordre me mette

Les yeux fermés, pleinement j’y consens :

C’est pour lui seul que mon âme fut faite,

C’est à lui seul que j’offre mon encens.


Je ne suis plus désormais à moi-même,

Dieu me possède, et je ne sens que lui ;

L’Éternel en mon cœur vit et s’aime,

Il en arrache et bannit tout appui.


CXXX. Sur le même sujet.

(Réponse.)

AIR : Les folies d’Espagne.


Vous vous croyez sans soutien, sans défense ;

Vous êtes loin du parfait dénuement :

Que vous avez d’appuis et d’assurance !

N’avez-vous plus ni goût, ni sentiment ?


Celui qui sent et voit encore qu’il aime ;

qu’il elt loin de ce terrible rien

Où l’on n’ose se regarder soi-même,

Tant on se voit éloigné de tout bien.


Mais suivons Dieu, ne cherchons point de route,

Contentons-nous de marcher sur ses pas :

S’il veut de nous une entière déroute,

Il le fera ; nous ne le saurons pas.


Amour, amour, si l’on croyait te suivre

On marcherait sans cesse et sûrement :

Mais lorsqu’Amour à l’ennemi nous livre,

Si l’on se perd, c’est éternellement.


Du moins on croit qu’il en va de la sorte,

On ne connaît plus ni sentier ni lieu ;

Et cependant l’âme alors se transporte

Bien loin de soi, s’abîmant en son Dieu.


CXXXII. Abandon de l’Amour pur à la volonté de Dieu.

AIR : Taisez-vous ma musette.


Victime de mon Maître,

Je me livre à ses coups.

Il fallait plutôt disparaître,

Afin d’éviter son courroux ?


Je n’ai plus de prudence,

Je ne discerne rien :

L’abandon à la Providence

Sera désormais mon soutien.


Je sens bien que ma perte

Est sans aucun retour :

L’enfer avec sa bouche ouverte

Ne peut détourner mon amour.


Que si mon Dieu m’abîme

Dans le fond des enfers,

Si mon âme paraît sans crime

Je serai libre dans mes fers.


[…]


Que le monde est à charge !

À qui n’aime que Dieu !

Et que notre cœur est au large

Lorsqu’il n’a plus ni temps , ni lieu !

Lors son lieu c’est Dieu même,

Son temps l’éternité :

Son bien est sa misère extrême ;

Sa faiblesse est sa fermeté.


Volonté toute aimable,

Je n’estime que toi :

Tu seras toujours adorable,

Fais ce que tu voudras de moi.


Le bien ne m’intéresse,

La douleur ne m’abat ;

Je n’ai ni plaisir ni tristesse,

Ni tranquillité ni combat.


‘Dis-moi, qui tu peux être,

« Qui parle ainsi de toi :

‘N’es-tu rien ? Serais-tu peut-être

Un monstre qui remplit d’effroi ?


Je suis un peu de boue,

Un fantôme mouvant, ,

Un fétu dont le vent se joue,

Une ombre fausse, un pur néant.


CLIV. Routes par lesquelles Dieu mène une âme à la vie Apostolique37.

AIR : Mon cher troupeau.


Vous, dont la Majesté Suprême

Veut bien s’abaisser jusqu’à nous,

Qui commandez que l’on vous aime,

Est-il un précepte plus doux !


Essence pure, indivisible,

Vous abaissez votre grandeur ;

Et par une grâce indicible,

Vous nous logez dans votre cœur.


Sans égard à notre misère,

Vous voulez à nous vous unir :

Nous méritons votre colère ;

Vous récompensez, sans punir


Quand je vois ma bassesse étrange,

Je n’oserais, ô, mon Sauveur,

Chanter l’hymne à votre louange

Faire des vers à votre honneur.


Quoique je sois si peu fidèle,

Malgré mes insignes forfaits,

Je sens que votre amour m’appelle

À publier vos grands bienfaits.


Souvent je me trouve animée,

Par quelque chose de bien doux,

À dire que je fus aimée

Lorsque j’étais bien loin de vous.


Vous me eomblâtes de vos grâces,

Vous me prîtes pour votre enfant,

Lorsque j’étais toute de glace.

Que ce souvenir est touchant !


Vous me prîtes par ma main droite,

Pour me tirer du fond des eaux :

D’une main douce autant qu’adroite

Vous me guérites de mes maux.


Vous me portiez sur vos épaules,

Ô trop admirable Pasteur ;

Et m’instruisant par vos paroles,

Vous sçutes bien gagner mon cœur.


§§§


Après la grâce ainsi reçue,

Dieu me conduisit au désert ;

Il me dépouille et me dénue :

Je ne sais plus si je le sers.


Je l’aimai bien plus que moi-même,

Malgré l’apparente rigueur

Que de sa Justice suprême

Il faisait jaillir sur mon cœur.


Après une longue souffrance,

Il eût de moi quelque pitié ;

Il me fit goûter sa présence,

Et me prit en son amitié.


Depuis cette heureuse journée

Mes travaux sont évanouis

Il ne m’a point abandonnée ;

Mon cœur lui fut toujours soumis.


Alors il me prit en lui-même ;

Je n’éprouvai plus de douceurs :

Je compris que l’Être Suprême

Devoit faire aimer ses rigueurs.


Je ne songeai plus qu’à lui plaire,

Sans me mettre en peine de moi ;

Et ne voulus d’autre salaire

Pour mes maux que l’avoir pour Roi.



Je goûtai lors la paix profonde ;

Je me trouvai sans nuls désirs,

Comme si j’étais seule au monde ;

La douleur faisait mes plaisirs.


Je n’eus plus ni plaisir ni peine ;

Je me reposais dans son soin :

Alors sa bonté souveraine

Voulut bien changer mon destin.


Je veux, dit-il, que pour tes frères

Tu serves d’otage en ce jour,

Sans espérer d’autre salaire

Que leur inspirer mon amour.


Je restai toute abandonnée

Je dis : vous le voulez, Seigneur ;

Comme victime fortunée,

Pour eux j’immole tout mon cœur.


C’est là la fin de toute chose,

Que s’immoler pour le prochain :

Le pur amour en est la cause ;

Et je me livre en votre main.


Je pensais que votre Justice,

Ne m’immolerait que pour moi :

Veut-elle un autre sacrifice,

De mon, amour et de ma foi ?


Elle veut donc que je m’immole,

Non plus pour moi ; mais pour autrui :

Je l’accepte et je me console ;

L’amour deviendra mon appui.


Sans l’amour que pourrai-je faire !

Je ne suis qu’un faible néant :

Il faut souffrir ; il faut me taire,

Et me laisser comme un enfant.



CLXX. Ne regarder que Dieu, et non soi-même :

AIR : Les folies d’Espagne.


Que nous avons besoin de patience,

Non pour autrui, mais pour nous supporter !

Que c’est une merveilleuse science

De savoir de Dieu seul nous contenter !


Ne retournons jamais dessus nous-mêmes,

S’il vient des retours, il faut les souffrir :

Le seul objet qu’on adore, et qu’on aime,

Dois occuper le cœur, le souvenir.


Pour notre bien Dieu se cache à notre âme,

Il laisse les sens comme vagabonds :

Mais en secret, il allume la flamme

Dont pour jamais il veut que nous brûlions.


Je vous connais par une expérience

Que Dieu seul peut verser en notre cœur,

Une secrète et simple intelligence,

Qui ne peut être sujette à l’erreur.


Confiez-vous à la Bonté Suprême,

Sans vous inquiéter de votre état :

Vouloir encor se gouverner soi-même,

Sur l’abandon c’est faire un attentat.


Souvent l’esprit distrait le cœur tranquille,

Marque que l’Esprit Saint est au-dedans ;

La sécheresse est souvent fort utile ;

Mais l’amour-propre est-il jamais content ?


Il veut sentir et voir ce qui s’opère,

Afin de prendre sa part au butin :

Mais Dieu qui veut nous traiter en bon Père,

Dérobe tout à cet œil si malin.


Consolons-nous si nous ne voyons goutte,

Si nous ne discernons point notre amour :

Moins on connaît, plus en secret on goûte ;

Tout dépend de marcher sans nul détour.


Mes chers enfants, lorsque je dis que j’aime,

Ce n’est point moi, ni par mon propre amour :

Dieu dans mon cœur vous accepte lui-même,

Je ne fais qu’adhérer sans nul retour.


Depuis longtemps toute amour est bannie,

Je ne suis plus maîtresse de mon cœur :

Dieu tient mon cœur et mon âme ravie ;

Il en est le principe et le moteur.


Si je suis simple, et qu’on s’en scandalise

Laissez-moi là, regardez le Très-haut :

J’agis avec une extrême sranchise,

Je ne suis pas exempte de défaut.


Dieu seul est saint, sage, juste, immuable ;

Je n’ai que les faiblesses d’un enfant :

Mes faiblesses me sont très-agréables ;

Elles rehaussent ce Dieu tout-puissant.


Oui, sa grandeur éclate en ma bassesse,

Sa vérité paraît en mon néant ;

Mon enfance rehausse sa sagesse,

Mes défauts font voir qu’il est saint et grand.


CLXXI. L’Amour pur, dégagé et secret.

AIR : On n’aime plus dans nos forêts.


TU sais, Seigneur, la vérité,

Si j’ose dire que je t’aime :

Car la divine charité,

Me transportant hors de moi-même,

M’a si bien transformée en toi,

Que je n’ai d’amour ni de moi.


S’il est en mon cœur un amour,

C’est le seul amour dont Dieu s’aime :

Je n’ai plus d’être ni de jour,

Tout est dans son Être Suprême :

Son tout est lumière et ardeur

Et son seul vouloir est mon cœur.


Qui n’a plus ni cœur ni vouloir,

N’a plus en soi de propre flamme :

Car Dieu, par son divin pouvoir,

Ayant en soi transformé l’âme,

S’aime en elle d’une façon

Qui surpasse toute leçon.


Il l’enseigne dans le secret,

Sans lui laisser de connaissance ;

Il est éloquent et discret :

Cette savoureuse science

Ne s’apprend que dans l’unité,

Par la divine charité.


Savoir tout et ne savoir rien,

Est donc mon unique partage :

Adhérant au Souverain Bien,

Toute peine m’est avantage :

Si mon corps a quelque douleur,

Elle n’entre pas dans mon cœur.


Ce cœur demeure indifférent,

Abîmé dans l’Être Suprême ;

Il n’a ni crainte ni tourment :

Tout se perd en celui qui s’aime

Chez moi avec tant de secret,

Que j’ignore ce qu’il y sait.


CLXXX. Abandon sans nul retour sur soi.

AIR : La bergère Nanette.


À Toi je m’abandonne,

Mon souverain Seigneur,

Et de plus je te donne

Et mon âme et mon cœur

Ta divine providence,

Dès mon enfance,

M’a toujours assisté

Avec fidélité.


Je suis dans la vieillesse,

Et dans l’infirmité ;

N’as-tu plus de tendresse

M’aurais-tu rejeté

Envisage ma misère,

Mon divin Père ;

Ne m’abandonne pas

Si proche du trépas.


Ainsi qu’un pauvre aveugle,

Je vais sans savoir où ;

Comme le bœuf je meugle,

Quand il est sous le joug :

Toi qui connais toutes choses,

Cause des causes,

Fais que ta volonté

Règle ma liberté.


Comme la sentinelle

Je t’attends nuit et jour ;

Incessamment je veille,

T’expliquant mon amour ;

Tu me rebutes sans cesse

Et la tristesse

S’empare de mon cœur,

Ainsi que la douleur.


Jadis de l’allégresse

Je goûtais le transport ;

À présent la détresse

Me conduit à la mort :

Je veux ton vouloir suprême ;

Et si je t’aime,

Ce souverain vouloir

Dois régler mon devoir.


“C’est penser à toi-même

« Que de te plaindre ainsi.

“S’il est vrai que tu m’aimes ,

,, D’où vient donc ce souci ?

L’abandon sans défiance

« Est la science

‘Qui doit faire toujours

‘Oublier les retours.


‘Être aimant en peinture,

‘C’est de penser à soi ;

‘Et c’est une imposture

‘De m’appeler son Roi :

‘Quand je règne sur une âme,

‘Que je la calme

‘Ou la trouble, à l’instant

‘Son cœur sera content.


‘Qu’il est peu sur la terre

De fidèles amours ;

‘La paix comme la guerre

Satisfera toujours

Le cœur pur, tendre et fidèle :

‘Jamais cruelle

‘Il ne voit ma rigueur,

‘L’acceptant de bon cœur’.


Je connais, mon cher Maître,

Et sens quel est mon tort :

Je suis et je veux être

À toi jusqu’à la mort :

Ordonne dans ta Justice.

De mon supplice ;

Je recevrai tes coups,

Sans craindre ton courroux.


Que je serais à plaindre,

Si dans mes derniers jours

Il me fallait contraindre

Mon cœur et mes amours l

Qu’on m’estime, ou qu’on me blâme ;

Jamais mon âme

N’ordonnera de soi :

Je suis tout à mon Roi.


CLXXXVIII. Sur le même sujet [État d’enfance spirituelle accompagné de croix].

AIR : Je ne veux de Tirsis.


J’éprouve dans mon fond une division ;

Je suis étrangère à moi-même :

Le dedans est sans action ;

Le dehors est pauvre à l’extrême.


Je trouve que j’agis et parle par ressort ;

C’est une chose inexplicable :

Je ne saurais faire d’effort ;

Et mon cœur est invariable.


On parle, je l’entends ; et je ne conçois pas

Bien souvent ce qu’on me veut dire :

Je parle, et ne m’exprime pas,

Si mon doux amour ne m’inspire.


Chacun sait bande à part ; et je ne connais rien,

Quoique rempli de connaissance

On est soutenu sans soutien,

Ignorant et plein de science.


Mon âme est dans les Cieux, et mon corps sur la croix,

Je m’en trouve toute interdite :

L’un bien haut, l’autre par son poids,

Me rend chaque jour plus petite.


Si je pouvais, Amour, vivre ainsi qu’un enfant,

Je me trouverais bien au large :

Plus mon Maître en moi paraît grand,

Et plus j’aime le badinage.


Hélas ! de toutes parts je ne vois que des grands,

Que quelque homme prudent et sage :

Je ne voudrais que des enfants ;

Tout me remet dans l’esclavage.


Je ne m’arrête à rien ; tout est outrepassé :

Je ne me connais plus moi-même ;

Car l’homme toujours compassé

Me dérobe de ce que j’aime.


Il me faut des égards, on veut de la raison ;

Je suis un enfant à la chaîne :

Prenez de moi compassion,

Et me tirez de cette gêne.


Laissez couler mes jours dans un sacré repos :

Que tout le parler m’importune !

Qu’une prison bien à propos

Comblerait ma bonne fortune !


Être seul enfermé dedans d’obscurs cachots,

Serait un lieu plein de délices :

On serait hors de ces chaos :

Tout redouble ici mes supplices.


Vous le pouvez, Seigneur, m’affranchir à l’instant

Vous êtes maître de ma vie :

Comment peut vivre un pauvre enfant,

Accablé sous la tyrannie.


CXCV. Indifférence à aider aux âmes.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


JE suis, je le sais bien, un instrument usé,

Qui ne peut plus rendre service :

Plusieurs l’ont déjà refusé ;

Je trouve qu’ils lui sont justice.


Dieu se sert quand il veut, comme, autant qu’il lui plaît,

D’un instrument qu’il se prépare ;

Et s’en sert selon les sujets :

Il les unit ou les sépare.


Comme on ne peut vouloir qu’il se serve de nous,

On n’est point surpris qu’on nous laisse :

Tous deux sont également doux

Au cœur qui vraiment se délaisse.


Il ne faut donc jamais se gêner un moment :

Qui sert à l’un peut nuire à l’autre :

Il faut en user librement,

Et chercher ailleurs un Apôtre.


Ne nous attachons donc qu’à Dieu, seule vérité ;

Abandonnons la créature :

Mais saisons-le avec équité,

Suivant Dieu, non pas la nature.


CXCVI. Indifférence à tout sous la conduite de Dieu.

AIR : La bergère Nanette.


[…]

Quelquefois on me jette

Comme instrument usé :

Là rien ne m’inquiète,

Et sans être abusé

Je demeure en ma place :

On me fait grâce

De se servir de moi

Pour le plus vil emploi.

[…]

Tout à coup on m’arrête,

On me jette à l’écart ;

Je suis dans la disette,

À rien je ne prends part :

Je suis comme une œuvre morte,

Si l’on m’emporte

Hors de mon logement,

Je n’ai nul mouvement.


Enfin laissant tout faire,

Je ne prends part à rien :

Je sens bien ma misère ;

Et c’est là le seul bien

Que j’aie pour mon partage :

Mon héritage

Est la mort, le néant. ;

Dieu seul est juste et grand.


CXCVII. Plaintes sur le peu de correspondance des bons mêmes.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


JE ne puis rien gagner sur l’esprit prévenu ;

Il suit ce qu’il a dans la tête ;

Loin de devenir pauvre et nu,

Pour se soutenir, il s’apprête.


De raisons sur raisons il charge son esprit ;

La foi n’est plus sa sûre guide :

Son esprit devient interdit,

Et son cœur sec et tout aride.


Revenez, mes enfants, revenez à l’amour ;

Et que le froid amant raisonne :

Je ne forme pas un retour ;

Je n’ai d’intérêt pour personne.


Mais Dieu vous a choisis pour vous conduire en foi

Et pour vous remplir de lui-même :

Il voulait être votre Roi,

Vous enseigner l’amour suprême.


Il ne reste chez vous nul lieu pour le loger ;

Il veut pour l’amour un grand vide :

Il faut de tout se dégager ;

Sinon, l’on est lâche et timide.


On ne m’écoute plus ; mon discours est sans fruit :

Vous n’en tenez plus aucun compte.

Tout ce qu’on dit déplaît et nuit ;

Il ne me reste que la honte.


O mon souverain Bien, enlève notre cœur,

Pour le ranger sous ton Empire :

Tous suivent l’esprit séducteur ;

Nul ne veut se laisser instruire.


Ils ne connoissent rien, idolâtres du moi,

Que ce que le moi leur inspire :

C’est là leur véritable Roi ;

Et lui seul sait bien les conduire.


Je ne puis plus souffrir ces grands renversements

Seigneur, ôte-moi de la vie :

Je n’ai vécu que trop longtemps,

Pour voir la vérité bannie.


O mon souverain Bien, ne m’exauces-tu plus ?

Suis-je rejetté pour mes frères ?

Mes soupirs sont-ils superflus ?

Adresse-les à d’autres pères.


Je ne m’en mêle plus ; mon esprit dégagé

Les laissera vivre à leur mode :

Hélas ! que le siècle est changé !

Le pur amour est incommode.


Ils se sont fait un plan de certaines vertus ;

Mais l’on est trop propriétaire :

Ce qu’ils sont ne me touche plus ;

Et j’en secouerai la poussière.



CCII. Douleur de ne voir pas Dieu aimé, et qu’on n’enseigne pas bien à l’aimer.

AIR : Hélas ! Brunette, mes amours.


Que je porte au fond de mon cœur

Une douleur profonde !

Vous n’êtes point aimé, Seigneur,

Presque dans tout le monde.

Mon divin Maître ; mon amour,

Vous serez-vous aimer un jour ?


Les enfants demandent du pain,

Et nul ne leur en donne :

Ils sont près de mourir de faim,

Ils ne trouvent personne :

Mon divin Maître, mon amour,

Donnez-leur en donc quelque jour.


Ah ! si l’on voulait vous aimer,

Sans autre nourriture,

L’amour qui peut seul nous calmer,

Servirait de pâture :

Mais. on n’aime point mon Sauveur ;

C’est ce qui me perce le cœur.


On ne parle jamais d’amour,

Mais bien de la colère

On veut éloigner chaque jour

La tendresse de père.

On ne rend pas parfait amant

Ne parlant que de châtiment.


Notre cœur est fait pour aimer

Beaucoup plus que pour craindre

Cherchant le doux, il fuit l’amer

Et ne peut se contraindre :

Faites donc parler, mon Époux,

Du bonheur d’être tout à vous.


On ne met point à l’hameçon

Du chicotin sauvage :

On n’y prendrait pas un poisson,

L’appas prend davantage :

En ne parlant que de rigueur

On n’attrapera pas un cœur.


CCXVIII. Comment profiter des instruments dont Dieu se sert pour le bien des âmes.

AIR : Taisez-vous ma musette.

[…]

Dieu se sert de l’argile,

II en fait un tuyau ;

On sait que le vase est fragile ;

En boit-on moins pour cela l’eau.

[…]


CCXXXV. Rareté des vrais enfants de Dieu.

AIR : On ne vit plus dans nos forêts.


JE ne vois plus de vrais enfants :

Tous sont faux, chacun se déguise ;

Trop sages, ou trop inconstants,

Un chacun veut vivre à sa guise :

Un petit nombre cependant

Travaille à devenir enfant.


Ô mon cher et divin Époux,

Accorde-moi du moins la grâce,

Avant les abandonner tous,

Que quelqu’un d’entre'eux satisfasse

Les empressements innocents

Que j’ai pour te voir des enfants.


Je m’aperçois de jour en jour,

Qu’on se recherche plus soi-même ;

Qu’on s’éloigne de ton amour ;

Et que c’est vraiment soi qu’on aime :

Un petit nombre cependant

Travaille à devenir enfant.


Ils suivent l’inclination

Dans les conseils qu’ils te demandent,

Croyant, ô Seigneur de Sion,

Te tromper ; et s’ils appréhendent ;

Ce n’est que pour leurs intérêts

Pour ta seule gloire jamais.


On se déguise en cent façons ;

On examine ta parole,

On veut te faire des leçons :

Que leur espérance est frivole !

Un petit nombre cependant

Travaille à devenir enfant.


Tu les feras tromper, Seigneur ,

Puisqu’ils désirent qu’on les trompe ;

Tu seconderas leur erreur :

Si tu veux qu’avec eux je rompe,

Je le ferai dès à présent ;

Mais garde pour toi ton enfant.


Ô quelle aveugle et sotte erreur !

Quitter cette sourre premiere,

Suivant l’égarement du cœur ;

Fermer les yeux à la lumière :

On veut toujours être flatté ;

Je ne vois que la vérité.


Ô vous, qui mettez des coussins,

Pour appui d’un peuple rebelle ;

Qui le flattez en ses desseins ;

Qui, d’une amitié mutuelle,

Cherchez votre propre intérêt,

Et n’aimez que ce qui vous plaît.


Je viens, dit le Dieu tout-puissant,

Et j’arracherai cette vigne ;

Je chercherai quelqu’autre plant

Plus reconnaissant, moins indigne :

Je me donnerai des enfants,

Simples, et purs, obéissants.


Ah ! Seigneur, qu’est-ce que je vois,

Cette belle vigne au pillage !

J’en suis presque transi d’effroi :

Elle est comme un terroir sauvage ;

Ses raisins en sont détachés,

Et tous ses pampres arrachés.


Quel est ton orgueil cependant,

Vieux pampre, tu te dis sa vigne,

Quoique sous le pied du passant ?

Ô que ta folie est insigne,

De ne voir pas que le Seigneur.

T’a rendue un objet d’horreur !


C’est où le hibou sait son nid ;

Tu sers aux renards de tanières ;

Là le serpent à petit bruit

Se glisse et cache entre tes pierres ;

Tes murs dans leurs renversements

Servent d’asile aux chats-huants.


Confuse, et dedans la douleur,

Pour une chose si funeste,

Je pleure aux pieds de mon Seigneur :

Je m’en vais rassembler le reste,

M’a-t-il dit, et de ce débris

Il me sortira d’autres fils.


Ne pleurez plus à l’avenir

Le débris d’une vigne ingrate ;

Bientôt je viendrai le bénir :

Il faut que mon courroux éclate

Avant ce rétablissement,

Qui doit venir incessamment.


CCXLII. L’amour-propre sera détruit.

AIR : Les folies d’Espagne.


J’ai fait autrefois un étrange songe,

Qui me parut être la vérité :

je n’y vis point les lignes du mensonge,

Ni d’autres songes la vanité.


Je vis un serpent sans queue et sans tête

Qu’on portais ainsi qu’en procession ;

Une foule, comme en un jour de fête,

Le suivait avec admiration..


Je dis alors, d’où vient que tout le monde

Suit à l’envi ce monstre qui sait peur ?

D’où vient cette extravagance profonde ?

Ont-ils perdu l’esprit avec le cœur ?


Lors on me dit : ce serpent admirable,

Qui paraît sans tête et sans mouvement,

Nous fait à tous une plaie incurable,

Et plus de mal que les autres serpents.


Nous admirons et suivons ce prodige :

Sa puissance surpasse le pouvoir

De ces anciens serpents dont le prestige

De leurs maîtres désignait le vouloir.


Couvert d’un dais avec magnificence,

Je le voyais conduire en divers lieux ;

Où les peuples redoutant sa puissance,

Se soumettaient à lui comme à des Dieux.


Me retournant j’aperçus mon cher Maître,

Que l’on portait abandonné de tous :

Nous étions une douzaine peut-être

Qui le suivions d’un cœur triste et jaloux.


Je lui dis : Hélas, Auteur de la vie,

On suit celui qui donne à tous la mort ;

La nation sous ses loix asservie,

Le suit avec joie et sans nul effort :


On ne veut point vivre sous ton Empire ;

On s’assujettit à ton ennemi !

Et ce qui me paraît encor le pire,

On tâche, hélas, d’augmenter son crédit !


On te délaisse ô Monarque Suprême !

C’est là ce qui m’afflige au dernier point :

Je vois ce mal comme un malheur extrême ;

D’y remédier inutile est le soin.


J’ai bien connu mon songe véritable ;

Cela ne paraît que trop à présent :

Ce petit nombre d’amis qu’on accable,

sait voir le grand crédit de ce serpent :


Ô pur amour un chacun te méprise !

C’est l’amour-propre qui règne aujourd’hui ;

Cet amour-propre que chacun déguise

Du nom de réforme, et de bel esprit.


Hélas ! Seigneur, gardes-tu ta vengeance

Pour tes enfants, ou pour tes serviteurs !

Pour les pécheurs quelle est ta patience !

Tu laisses vivre en paix ces séducteurs.


Sitôt que tes enfants font quelques fautes,

Tu les punis avec sévérité ;

Tu les jettes, de ton sein tu les ôtes,

Pour châtier la moindre impureté.


« Je punis mes enfants ; car je les aime :

« Pour les autres, j’attends à les punir ;

« Je veux voir s’ils rentreront en eux-mêmes,

« Gardant le châtiment pour l’avenir.


,, Adore, adore en secret ma Sagesse ;

“Et me bénit, loin de t’en affliger :

“Bientôt, bientôt elle sera maîtresse,

“Bientôt on verra l’Univers changer”.


Tu dis toujours, mon cher Maître, de même

Bientôt, bientôt ; je ne vois rien venir :

Ah ! ma fille, ton audace est extrême,

“Sans ton amour je saurais t’en punir.

“Demeure en paix, j’aurai soin de ma gloire

“On verra bientôt dans tout l’Univers

“Mon jugement triompher en victoire,

“Mon nom loué dans mille endroits divers.

TOME III

XXXIII. L’abandon fait le bonheur de l’âme.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


UN cœur abandonné se trouve trop heureux ;

Rien ne l’étonne ou l’embarrasse :

Ne voulant que ce que Dieu veut,

Partout il se trouve à sa place.


Il est toujours content, ne s’afflige de rien,

Si Dieu ne l’afflige lui-même :

Ce que Dieu fait est tout son bien ;

Son bonheur est en ce qu’il aime.


O divin abandon, délices de mon cœur,

Tu sais le bonheur de la vie :

Malgré la plus vive douleur,

L’abandon à tout remédie.


Persécuté de tous il se trouve content :

La pauvreté, la maladie

Ne le trouble pas un instant ;

Il se rit de la calomnie.


Quoiqu’on l’accuse à tort, il vit tranquillement ;

Ne songeant point à se défendre :

Il est toujours également

Abandonné, fidèle et tendre.


Qu’on l’accable de maux, qu’on le mette en prison,

Qu’on le traite comme un infâme ;

Il a recours à l’abandon,

Et trouve la paix de son âme.


Qu’on lance contre lui tous les traits des méchans

Trempés dans le ciel de, l’envie ;

Ses amours sont toujours constants

Son bien est d’y perdre la vie.


L’abandon et l’amour ne se quittent jamais ;

Ils vont tous deux de compagnie :

Ils n’ont que le même intérêt :

Tous deux tiennent l’âme ravie.


Qui sait s’abandonner, sait aussi bien aimer ;

Lorsqu’on aime, l’on s’abandonne :

Ô Dieu, peut-on vous estimer,

Et craindre encor pour sa personne !


C’est la marque d’amour, mettre son intérêt

Aux mains de la personne aimée :

Dieu sera donc ce qu’il lui plaît ;

À tout je suis abandonnée.


Pouvoir penser à soi après s’être donné,

Est la marque qu’on n’aime guère :

Le véritable abandonné

De soi ne se fait nulle affaire.


Il ne saurait penser qu’à l’intérêt de Dieu,

Il ne se connaît plus soi-même :

Il ne discerne plus son feu ;

Il est perdu dans ce qu’il aime.


Lorsqu’on est bien perdu, l’on ne se trouve plus

Dieu vit en l’âme, et l’environne :

Poussé de son flux et reflux, Aux flots d’amour on s’abandonne.


Ne me demandez pas qui m’a conduit ici ;

Tâchez vous-même de l’apprendre :

Vivez d’abandon sans souci ;

Et Dieu vous le fera comprendre.



XL. Amour pur pour Dieu et pour le prochain.

AIR : La jeune Iris.


L’âme qui se perd en celui qu’elle aime,

À sûrement l’amour sans intérêt :

N’en prenant plus aucun pour elle-même,

Elle prononce avec Dieu ses arrêts.


Toujours de son parti contre elle-même

Toujours soumise à son divin vouloir,

Elle adore en tout le Pouvoir Suprême

En quelque façon qu’il se fasse voir.


Le pur amour n’a d’yeux que pour se plaire

En ce sublime et souverain Objet ;

Il ne voit rien qui peut le satisfaire,

Son cœur ne s’arrêtant en nul sujet.


Dieu seul est grand, saint, adorable, immense ;

Tout le reste est trop indigne de lui :

Il est pour Dieu dans l’humble dépendance ;

Surpassant tout, Dieu seul est son appui.


Tout rempli d’un orgueil plein de noblesse,

Rien moins que Dieu ne peut le contenter :

Son goût a pris tant de délicatesse,

Qu’il ose tout le reste mépriser.


Qui peut aimer encor la créature,

Si ce n’est Dieu qui le veut, qui le sait,

Séduit qu’il est par l’ombre et l’imposture,

Ne peut avoir aucun désir parfait.


Dieu fait des unions simples et pures,

Qui sont en lui en parfaite unité,

Et qui n’ayant plus rien de la nature,

Ont pour lien la parfaite charité.


On s’aime en Dieu d’une certaine sorte,

Que l’absence, bien loin de désunir,

Rends l’union et l’amitié plus forte,

Toute simple, exempte de souvenir.


Car ce n’est rien que la pensée inspire ;

Ces âmes sont un en leur Créateur :

Ce que l’un veut, cet autre le désire ;

Car Dieu du même vouloir est l’auteur.



LIV. Heureux néant.

AIR nouveau.


LA paix et la solitude

sont le plaisir de mon cœur :

Que je hais l’inquiétude,

La vivacité, l’ardeur !

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


On veut être quelque chose

Dans le monde, ou près de Dieu ;

Mais le cœur qui se repose,

Dans le rien trouve son lieu.,

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


On s’intrigue, on se tourmente,

Sans se reposer jamais ;

Ce qui rend rame inconslante,

Et lui dérobe sa paix.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


On nourrit sa propre vie

Dans le soin, empressement ;

Et l’on perd bientôt l’envie

D’aimer son Dieu purement.

le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


L’âme qui rien ne désire,

Ne saurait faire de choix :

L’agir lui devient martyre,

Et le repos est son poids.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


Tout ainsi qu’une girouette,

Son pivot sans mouvement,

Se meut comme on le souhaite

Par le moindre coup de vent.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


Ainsi l’âme reposée

Sur les bras de son Amant,

Par lui se trouve poussée,

Sans aucun retardement.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


Ce repos plein de sagesse

En Dieu toujours agissant,

N’inspire que petitesse

C’est lui qui nous rend enfants.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


Le mépris ou la louange

N’ont nul pouvoir sur son cœur,

Qu’on le prenne pour un Ange,

Ou pour l’esprit séducteur.

O le grand bien.,

De n’être, et ne vouloir rien !


Ô rien, qu’on ne peut atteindre

Sans mourir à tout moment,

On ne saurait te contraindre

Par caresse ou par tourment.

Ô le grand bien,

De n’être, et ne vouloir rien !


C’est en Dieu qu’on te possède ;

Dieu s’écoule en notre rien :

De tous les maux le remède,

De tous biens le plus grand bien.

O Rien heureux,

De toi je suis amoureux !



LXVIII. Routes adorables au divin Amour.

AIR : Ce n’est point par effort qu’on aime : ou, J’entends partout le bruit des armes.


CE n’est point par effort qu’on aime

L’Amour est jaloux de ses droits ;

Il ne dépend que de lui-même,

On ne l’obtient que par son choix :

Tout reconnaît sa loi suprême,

Lui seul ne connaît point de loix.


C’est lui qui rend l’âme parfaite :

Lorsqu’il commande en souverain,

Il met en nous ce qu’il souhaite

Et nous protège de sa main :

Il commence par la défaite

De ce qui nous reste d’humain.


Après il change de manière ;

Il nous arrache tout appui ;

Il cache sa grâce première,

Et nous fait courir après lui :

Étant au bout de la carrière,

Il laisse celui qui le suit.


On sent alors que l’on s’égare,

On ne sait à qui recourir ;

Et plus notre âme se prépare,

Plus elle s’efforce à courir :

Par une conduite assez rare

Elle n’en peut rien obtenir.


Il faut enfin qu’elle abandonne

Son marcher pour un doux repos ;

Lorsqu’elle ne voit plus personne,

L’Amour revient sort à propos ;

Mais nouvelle forme il lui donne,

Lui tenant de nouveaux propos.


,, Il faut à présent que tu meures”,

Lui dit-il, d’un air de courroux :

,, Depuis le thème que tu demeures

,, Dans ce repos tranquille et doux,

,, Tu n’as pas changé de demeure ;

,, Et tu crois joindre ton Époux » !


J’ai couru de toute ma force,

Espérant de l’atteindre un jour :

Son amour me servait d’amorce ;

Mais il rebutoit mon amour :

Il faisait avec moi divorce,

Lorsque plus je faisais ma cour.


,, Je veux à présent que tu cesses

,, De courir et de me chercher :

,, Tu n’as qu’une fausse tendresse,

,, Tu ne sais pas encor marcher :

,, Ne songe plus à mes caresses,

,, Pour toi je deviendrai rocher ».


O Qu’il m’a bien tenu parole !

Ma douleur, mon gémissement

N’ont été que plainte frivole,

Sans que son œil un seul moment

D’un de ses regards me console ;

Il se moque de mon tourment.


Ne vois-tu pas, pauvre abusée,

Que tu conserves ton vouloir ?

Tu voudrais être regardée ;

Et l’Amour, ne te veut pas voir :

Tu veux régler ta destinée ;

Ah, c’est usurper son pouvoir.


Demeure-donc anéantie

Sous la main puissante d’Amour,

Ne sois jamais assez hardie

D’espérer de voir un retour,

Sois morte, simple assujettie ;

C’est par là qu’on lui fait sa cour.

LXXI. Veiller à Dieu de cœur pendant la nuit.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


LE sommeil s’est enfin éloigné de mes yeux ;

Et je n’en sens aucune peine :

Mon cœur n’en est que plus heureux ;

Il est libre, et rien ne le gêne.


Il peut là sans témoin s’unir arec son Dieu :

Ce silence de la Nature

Sert et lui donne plus de lieu

Pour exhaler sa flamme pure.


Interrompu le jour en cent mille façons,

On est en proie aux créatures :

Il faut suivre leurs passions,

Être témoin de leurs murmures.


La nuit dans le secret, on contemple sans bruit

Cette Beauté simple éternelle :

Là nul n’interrompt ni ne nuit ;

C’est là qu’amour se renouvelle.


[…]


Vous le chantiez David : (a)38 La nuit est ma clarté

Dedans mes plus grandes délices.

À qui sait cette vérité,

Les jours deviennent des supplices.


Aimons, aimons, aimons, et laissons le sommeil

Pour qui n’aime rien que soi-même

On craint l’approche du Soleil

Quand véritablement on aime.



CXVII. État d’une âme anéantie.

R É P O N S E [à un ami]

AIR : Les folies d’Espagne.


Celui qui peut se dépeindre soi-même,

S’il encor loin d’avoir perdu son cœur :

Le mien n’est plus, et s’il est vrai qu’il aime

C’est de l’amour même de son Vainqueur.


En lui perdu, je ne vois plus de trace,

Il n’est pour moi de sommet escarpé :

Je vais toujours sans savoir où je passe,

Et suis bien haut sans que j’aie grimpé.


Je ne vois plus, Seigneur, des précipices

Depuis qu’Amour en m’abîmant en vous,

Me dit ; Suis-moi, il faut que tu périsses

Sans espérer un regard de l’Époux.


Lors je lui dis : Que veux-tu que je fasse ?

Détruis, abîme, arrache-moi de moi :

Je veux, Amour, que tu te satisfasses ;

Je ne connais plus ni règle ni loi.


En me montrant un sentier tu te caches ;

En te suivant je m’égare toujours :

Tu me conduis sans vouloir que je sache

D’aucun chemin réglé suivre le cours.


C’est peu, dit-il, que n’avoir plus de vie,

Et de quitter pour moi ce toi si cher :.

Je veux si loin porter ma jalousie,

Qu’en me perdant tu n’oses me chercher.


Je veux de plus, qu’ignorant si je t’aime

Tu n’oses pas songer à le savoir :

Il faut qu’en toi je m’aime seul moi-même,

M’y contemplant sans te le laisser voir.


Depuis ce temps je me trouve sans vie,

Je ne vois plus en moi de propre amour

Dieu tient mon âme en soi-même ravie,

Sans me laisser sur moi faire un retour.


Je ne connais ni la mort ni la vie ;

Dieu vit en moi, et je vis en mon Dieu

Pour tous plaisirs mon âme est assoupie ;

Il n’est pour moi ni loi, ni temps, ni lieu.


Sans rien savoir, il n’est rien que j’ignore ;

Sans rien avoir, je ne manque de rien ;

Sans rien aimer, nul tourment je n’abhorre ;

En voulant tout, je ne veux aucun bien.


Plus que la mer mon cœur se trouve immense ;

Rien d’ici bas ne le saurait borner :

Dieu verse en lui sa divine science ;

Ferme et constant qui pourrait l’ébranler !



CLIX. L’amour vigoureux aime la Justice et ses rigueurs.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


[…]

Je disais quelquefois : Amour, les jeunes cœurs

Semblent vous plaire davantage :

Vous leur réservez les douceurs,

Et pour le vieil amant la charge.


Après quelques momens j’ai connu ton secret

J’ai vu que la pure caresse

C’est de traiter comme il te plaît

L’homme soumis à ta Sagesse.


La Justice est pour lui ; la douceur pour tous ceux

Qui ne sont pas sous ton empire :

S’ils ne goûtaient le savoureux,

Ils suivraient ce qui les attire.


Pour le fidèle amant, il adore tes coups :

Il t’aime si sort pour toi-même

Que de ta main tout paraît doux

À son cœur ; car vraiment il t’aime.


Amour, disais-je un jour, vois quels maux tu me fais ;

N’as-tu point pitié de mes peines ?

Sont-ce les biens que tu promets,

Que les rigueurs plus inhumaines ?

[…]



CLXI. L’amour purifiant le cœur.

AIR : Les folies d’Espagne.


[…]

Si nous souffrons c’est notre résistance ;

L’amour pur est doux, il est bienfaisant :

Mais il veut une entière obéissance,

Sans écouter la raison ni les sens.


CLXIV. L’amour est à soi-même sa récompense. Que le règne de Jésus-Christ s’étendra.

AIR : Les folies d’Espagne.

L’AMOUR ne veut point d’autre récompense

Que l’amour même ; il sait seul son bonheur

Ah ! que pour lui la plus rude souffrance,

Est un grand bien qui satisfait le cœur !


Qui veut avec l’amour quelque autre chose,

Ne connut jamais ce que vaut l’amour :

Je veux qu’en tout temps de moi tu disposes,

Divin Amour, sans faire aucun retour.


Si je me regardais encore moi-même

En t’aimant, je me reconnais menteur :

Je suis si fort à cet Amour suprême,

Que je n’aperçois plus en moi de cœur.


Tout est passé dans l’Amour immuable ;

Si je subsiste, ah ! je n’en connais rien ;

Il me paraît uniquement aimable,

Le Tout Immense et le Souverain Bien.


Divin Amour, je m’immole à ta gloire ;

Chacun en te cherchant ne veut que soi :

Quand te verrai-je une entière victoire ?

Quand seras-tu le véritable Roi ?


Tu me promis autrefois que ton Régne

S’étendrait bientôt en tout l’Univers :

Je vois au contraire qu’on te dédaigne,

Qu’on a de toi des sentiments divers.


Détruis, détruit ces amateurs d’eux-mêmes ;

Ce sont eux qui triomphent à présent

Je ne vois point, ô Majesté Suprême ,

Qu’aucun t’aime que les petits Ensans.


Rends-nous petits, simples, qu’en innocence

Nous vivions en proclamant tes grandeurs :

Tu n’es loué, Seigneur, que par l’Enfance ;

Et des enfants tu possèdes les cœurs.


Que les Grands leur sont une horrible guerre ;

Ils voudraient bien les faire tous périr :

Ils les extermineront sur la terre,

Si tu ne viens, Amour, les secourir.


,, Je les rassemblerai, mais pour ma gloire,

« Ouoiqu'épandus en mille endroits divers :

,, N’étant qu’un cœur, j’ai sur eux la victoire ;

“Mon Esprit remplira tout l’Univers.


,, Oui ma promesse est toujours infaillible ;

,, Les hommes en ignorent le moment :

Sitôt que je veux tout m’étant possible,

« Qui peut se plaindre du retardement ?


,, Mille ans ne sont qu’un jour en ma présence :

Les siècles devant moi sont un instant :

« Attends, attends-moi donc en patience ;

,, Tout s’accomplit dans l’éternel moment.


L’homme empressé voudrait que ma promesse

« S’accomplit aussitôt que j’ai promis ;

,, Mais il est des loix selon ma Sagesse

Qu’on ne connaît que quand on est soumis.


« Je promis pour Abraham l’héritage

Qu’il ne posséda qu’en ses descendants :

» Lorsque je sais de mes dons le partage,

‘On me doit croire, et non régler les temps.


« Il te suffit de savoir que mon Règne

‘S’avance, lorsqu’on s’y veut opposer :

C’est ce qu’il faut à présent qu’on enseigne ;

‘L’attendre en paix, sur moi se reposer.



CLXIX. Entière dépendance de l’Esprit divin.

AIR : Quoi, vous m’abandonnez Silvie !


JE ne sais comme tout se passe

Mais je sens un esprit fort au-dessus du mien,

Qui l’élève souvent, et souvent le terrasse ;

Il se tait quelquefois, d’autre il parle assez bien.


Souvent je ne suis qu’une bête ;

Et je connais alors que cet Esprit divin

Anime plus le cœur, que l’esprit ou la tête :

Comme tout vient de lui, je n’en suis pas plus vain.


Sans lui je ne suis qu’une souche.

S’il n’anime en secret mon cœur, mon sentiment ;

Je ne suis point touché si sa main ne me touche :

Que je serais sans lui lâche et perfide amant !


Puisque je lui dois toute chose,

Comment pourrai-je donc me prévaloir de rien ?

Je le vois dans mon cœur comme l’unique cause

De tout ce que je pense, ou dis, ou fais de bien.


Seigneur, qui règle ainsi mon âme,

Et dont la volonté fait ma peine ou mon bien,

Que mon cœur est heureux de brûler de ta flamme ;

Et qu’il se trouve riche en ne possédant rien !


De tout ce qu’on voit dans le monde,

Rien ne demeurera que l’amoureuse loi,

Que grava dans nos cœurs ta Sagesse prosonde,

Puisqu’on perd même aux Cieux l’espérance et la foi.


Divin Amour qui me commande,

Gouverne-moi toujours, ne me quitte jamais :

Toi seul est le trésor que mon âme demande,

Et le but souverain où tendent mes souhaits.


Si tu me guides en ma vie,

Si tu me suis toujours par tout en tous les lieux ;

En Dieu par ton moyen mon âme étant ravie,

Passerait avec toi d’ici-bas jusqu’aux Cieux.



CLXXIV. Communications de Dieu à l’âme amante et des âmes pures à d’autres39.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


DIEU tout saint et tout pur est communicatif,

Il veut se verser dans nos âmes :

Si notre cœur était passif,

Nous goûterions ses douces flammes.


Il a, ce Dieu d’amour, bien plus d’empressement

De nous communiquer son être,

Que nous n’avons de sentiment

Des bontés de ce divin Maître.


Nous créant il a mis au milieu de nos cœurs,

Une capacité passive,

Propre à recevoir ses saveurs

Avec une grâce unitive.


Sitôt que notre cœur est vide entièrement,

Il s’y communique lui-même ;

Et le fait très abondamment :

Son amour pour nous est extrême.


Il est grand, riche, saint, immense, glorieux ;

Il se donne avec abondance :

Quand notre cœur est amoureux,

Il est aussi sans résistance.


Alors ce Dieu d’amour s’y verse tout entier ;

Non content des grâces insignes

Il donne de communiquer

À d’autres lorsqu’ils en sont dignes.


L’âme éprouvant en soi le don, le donateur,

Sent un penchant de se répandre ;

Il semble que ce pauvre cœur

Pour tout donner veuille se rendre.


Elle ne pense point à retenir les dons ;

Les partageant à tous ses frères

Elle trouve Dieu dans son fond,

Qui lui verse amour et lumière.


Il le faut avouer, la céleste onction

Est si simple, calme et paisible,

Qu’elle n’a pas d’émotion,

Qui la rende trop perceptible.


Celui qui la reçoit, croit ne rien recevoir

Lorsqu’elle est si pure et tranquille :

Car il ne peut l’apercevoir,

Mais il se trouve plus docile.


On la connaît bien mieux par ses divers effets :

Elle rend nos vouloirs pliables,

Nous donne des désirs parfaits,

Enfin nous perd dans l’immuable.


Quand nous sommes perdus dans la dernière fin,

Nul vouloir ne paraît en l’homme ;

Il n’est ni penchant ni dessein ;

L’amour pur en lui nous transforme.


C’est alors que l’amour se répand tout entier,

Qu’il ravit et transporte l’âme :

On ne trouve plus de sentier ;

Tout est devenu pure flamme.

(a)40 Le commencement est l’attrait, la motion :

Tout doit continuer de même ;

Jusqu’à ce que par l’union

Dieu nous change en l’Être Suprême.

CLXXV. Union en Dieu avec une âme choisie.

AIR : Profitons des plaisirs, bergère.


DIEU maître de nos destinées

Vous a mené jusques chez moi,

Âme prédestinée

Pour l’amour et la foi !

Ne soyez point bornée,

Laissez agir mon Roi.


Il veut que votre cœur sans cesse

Reçoive son Esprit du mien,

Et que la petitesse

Soit votre seul soutien,

Le néant, la faiblesse

L’amour pur et le rien.


Si nos cœurs sont unis ensemble,

Ainsi que Dieu me l’a fait voir,

Il faut qu’ils se ressemblent

N’ayant plus qu’un vouloir :

Lors nous serons le temple

Bâti par son pouvoir.


Il doit détruire notre ouvrage,

Afin de mieux le rebâtir.

On croit que c’est dommage

En le voyant périr :

Mais c’est notre avantage,

Nous devons l’en bénir.


Je vois quantité de matières

Pour rétablir son bâtiment ;

Les chrétiens sont les pierres,

L’amour est l’ornement,

Et nos humbles prières

Serviront de ciment.



CLXXX. L’âme Apostolique sans espérance ni crainte.

AIR : L’éclat de vos vertus.


MON Dieu ne me permet d’espérer ni de craindre ;

Mon sort et mon esprit sont si forts en sa main,

Que je ne serais pas à plaindre,

Quand je devrais mourir demain.


Ah ! si je ne vois rien flattant mon espérance,

Je ne puis, mon Seigneur, rien craindre cependant :

Que mon Dieu penche la balance ;

Mon cœur sera toujours content.


Accablé de ses maux il est dans l’équilibre ;

L’amour, le seul amour, en fait le contrepoids :

Il est si parfaitement libre,

Qu’il ne saurait faire aucun choix.


Je suis aux mains de Dieu pour la mort ou la vie ;

C’est à lui de régler dans son vouloir mon sort :

Je ne trouve chez moi d’envie

Soit pour la vie ou pour la mort.


Si j’aime mes enfants, je ne sens point d’attache

Qui puisse m’obliger de désirer le jour :

La mort qui jamais ne me fâche,

N’ôte rien d’un fidèle amour.


Je les porte avec moi dans le sein de mon Père,

En mourant je ne veux pas les abandonner ;

Et Dieu m’en ayant fait la mère,

C’est à moi de les lui donner.



CLXXXII. Correspondre à Dieu par la petitesse.

AIR : On n’aime plus dans nos forêts.


Ô Dieu que j’aime uniquement,

Souverain Auteur de ma flamme !

Si tu m’unis ce cher enfant,

Ah ! rends le propre pour mon âme :

Qu’il n’ait plus d’autre volonté

Que de se perdre en ta bonté.


Je trouve quelquefois son cœur ;

Une douce correspondance

L’unit à nous, ô mon Seigneur !

Et d’autrefois sa résistance

L’empêche de se perdre en toi ;

Il conserve encore son moi.


On ne comprend point, mon Époux !

Où doit aller la petitesse :

Il faut que tout périsse en nous,

Pour y recevoir ta Sagesse ;

Car tu bâtis sur nos débris :

Ton ouvrage n’a point de prix.


Mais on veut toujours travailler ;

Chacun veut être quelque chose :

Le Maître voudrait nous tailler ;

De tout on veut être la cause.

Nous ne résistons au Seigneur,

Que pour posséder notre cœur.


Il faut pourtant le lui donner,

Et vouloir bien qu’il en dispose ;

Nous devons tout abandonner

À ce Dieu notre unique cause,

Nous soumettant à son pouvoir,

Perdre à jamais notre vouloir.


Mais nous ne serons jamais rien,

Que par l’Amour, la petitesse

Hors là ne cherchons aucun bien,

Aimons jusqu’à notre bassesse ;

Afin que Dieu soit saint en nous,

Qu’il soit grand, juste autant que doux.



CLXXXVI. Ne point s’attacher à l’instrument de Dieu ; mais à Dieu qui y est tout.

AIR : Les folies d’Espagne.


[…]

Si Dieu t’unit à quelque âme fidèle,

Pour te perdre promptement en son cœur ;

Elle n’a garde de prendre pour elle

Ce qui n’est dû qu’à Dieu son Créateur.


Si tu lui témoignes de la tendresse ;

Renvoyant tout à ce sublime Objet

Elle s’enfonce dans sa petitesse ;

Pour Dieu le grand ; et pour elle l’abject.


Elle ne voit que Dieu seul en son âme ;

Ce qu’on lui dit, ne saurait la toucher :

Elle s’élance en Dieu comme la flamme,

Où rien d’humain ne saurait l’approcher.


Dieu vit, agit, dispose tout en elle ;

Sans s’ébranler elle reste en son rien :

Son cœur vers son Amour toujours fidèle

Ne saurait s’attribuer aucun bien.


Néant heureux, il demeure en sa place ;

Rien ne peut plus l’atteindre et l’ébranler ;

Néant d’amour, de vérité, de grâce ;

D’autant plus rien qu’il ne peut s’élever !

[…]


CLXXXVII. Croix de la vie Apostolique.

AIR : Les folies d’Espagne.


JE suis à vous dès ma plus tendre enfance :

Vous m’avez conduit comme par la main :

Je vous suivais, et mon obéissance

Attirait encor le secours divin.


Je ne cherchais dès lors que votre gloire :

Elle fit seule en tout temps mon bonheur.

M’avez-vous donc banni de la mémoire,

Et votre amour n’est-il plus dans mon cœur ?


Vous rendîtes ma parole efficace, 1

Elle pénétrait l’intime du cœur ;

Elle ne trouve à présent plus de place :

On lui ferme la porte avec rigueur.


J’admire, ô Dieu ! sans le pouvoir comprendre,

Combien l’homme a de peine à se quitter :

De son esprit il ne peut se déprendre ;

C’est ce qui l’oblige à te rebuter.


Le Démon lui donne certaine idée

Sans la combattre il s’y laisse entraîner,

Et lorsque son âme en est possédée,

il ne veut que s’en laisser dominer.


O pur amour, ô divine Sagesse !

Vous atteignez de l’un à l’autre bout :

Convertissez cette force en faiblesse ;

Et que ce rien rende gloire à son Tout.


Hélas ! que je souffre dans ma vieillesse

De ne point trouver de ces cœurs soumis

Tous enivrés de leur fausse sagesse

Me regardent comme leurs ennemis.


Souvent mon âme est pleine d’amertume ;

Vous êtes seul témoin de ma douleur

Cette douleur toutefois me consume ;

Le mal est moins à mon corps qu’à mon cœur.

CXCI. Se sacrifier pour le prochain.

AIR : Rochers, vous êtes sourds.


JE veux bien, mon Seigneur, pour eux être anathème

Frappe, n’épargne pas, je me livre à tes coups :

Fais tomber sur moi seul le poids de ton courroux ;

Tout me fera plaisir, pourvu que leur cœur t’aime.


Mais il faut pour t’aimer renoncer à soi-même ;

Il faut, sans soin de soi, s’abandonner au sort,

Et même se livrer au néant, à la mort :

L’homme à se renoncer souffre une peine extrême.


Il veut à tout moment sentir ce qui se passe,

Regarder son chemin, craint de s’abandonner ;

Ignorant ton pouvoir, il tâche à le borner ;

Et se mêler de soi par un excès d’audace.


Ô, qu’on en trouve peu qui se laissent conduire !

Mesurant chaque état sur la propre raison,

Ils s’éloignent toujours du parfait abandon,

Et méprisent la voix qui voudrait les instruire.


Reçois, ô mon Seigneur, cet humble sacrifice

Que je sais chaque jour en faveur de leur soi :

Quoiqu’indigne je m’offre, ô mon Dieu, reçois-moi ;

Je veux bien tout souffrir, si tu leur es propice.


Je souffre chaque jour de mortelles atteintes,

Indigne de t’aimer, indigne de souffrir :

Oubliant mes forfaits, daigne te souvenir

Que ce n’est point pour moi que je te fais ces plaintes.


Laisse-moi, je le veux ; comble-les de ta grâce ;

Sauve-les, je consens à mon sort rigoureux ;

S’ils t’aiment, je ne puis me croire malheureux :

Ma requête, Seigneur, est humble et sans audace.


Chacun me blâmerait s’il voyait ma misère,

M’accuserait d’orgueil de parler pour autrui :

Qu’il laisse ses enfants et qu’il parle pour lui ;

Quoique manquant de tout je ne le saurais faire.


J’appartiens à mon Dieu, je veux ce qu’il ordonne ;

Je n’ai plus rien à voir sur mon propre intérêt :

Depuis longtemps je veux et sais ce qu’il lui plaît ;

Pour autrui m’oubliant, à tout je m’abandonne.



CXCIII ; Souffrances d’une âme Apostolique pour ses enfants spirituels.

AIR : Je ne veux de Tirsis.


TORRENT impétueux arrête ici ton cours,

Suspends tes ondes mutinées

Pour écouter le long discours

De mes terribles destinées.


Hélas ! j’étais à Dieu dès mes plus jeunes ans,

J’ai vécu sous son doux empire ;

Sans écouter mes sentiments

J’aimais le plus cruel martyre :


Consumée en l’amour, je ne m'attendais pas

Qu’il fallut souffrir pour mon frère

Un mal plus dur que le trépas :

Est-ce à ce prix que je suis mère !


Faut-il enfin mourir de ces terribles coups ?

S’il ne m’en coûtait que la vie,

Vous savez, mon divin Époux,

Que mon âme en serait ravie.


Je connais sûrement qu’on s’éloigne de vous,

S’éloignant de ce cœur fidèle

Que vous donnez pour rendez-vous

À ceux que votre amour appelle.


Mon cœur est déchiré de cent mille façons ;

Sans cesse il reçoit des blessures :

Si l’on ne reçoit vos leçons,

Il souffre cent mille tortures,


Et c’est-à-dire là le tourment dont je me plains ici,

Torrens, rochers, antre sauvage ,

Vous qui partagez mon souci,

Et qui comprenez mon langage,


Les murmures secrets que j’entends près de moi,

Me sont des marques très certaines,

Que vous avez bien plus de soi

Que ces chers auteurs de mes peines.


Touchés de mes ennuis, touchés de mes douleurs,

Je vois en ces secrets murmures,

Que plus plus sensibles que leurs cœurs

Vous déplorez mes aventures.


Lorsqu’ils ont de la foi, que mon cœur amoureux

Est satisfait de son partage !

Ce sort qui m’est si douloureux,

Est alors ce qui me soulage.


Venez, ô pure foi, venez, ô pur amour,

Vaincre ces cœurs trop invincibles :

Hélas ! donnez-leur un beau jour ;

Puisque vos nuits leur sont pénibles.


Mais que dis-je un beau jour ! il n’est que dans la nuit,

Ce jour pour qui le cœur soupire :

On le découvre à petit bruit,

En se rangeant sous votre empire.


C’est un jour sans brillant, qu’on ne remarque pas

Sans un cœur soumis et fidèle :

Quand le distinct ne paraît pas,

On suit cette amour éternelle.


Apprenez-leur, Seigneur, quelle est la vérité ;

Que la foi régit leur conduite :

Mais l’esprit plein de vanité

A bientôt leur âme séduite.

Vous pouvez les guider : ne permettez jamais

Que leur esprit ainsi s’égare :

Ils s’imaginent de faux traits

Dans votre ouvrage le plus rare.


C’est à vous de guérir ce dangereux poison,

Qui flatte et pénètre leur âme :

Ils rebutent la guérison,

Lorsqu’elle vient par une femme,


Pourquoi choisissez-vous un si vil instrument ?

Qu’il est abject dans leur mémoire !

« C’est que m’aimant uniquement,

« Je ne puis vouloir que ma gloire.


« Je te rabaisserai plus encor à leurs yeux,

« Pour rendre leur foi bien plus pure

« Car rien ne m’est plus précieux

, Que ce qui détruit la nature."


Il faut marcher sans voir, croire au-dessus de soi,

« Espérer contre l’espérance ;

Et préférer l’obscure foi

,, A ce qu’on appelle évidence”.


Marchez donc, mes enfants, ne vous arrêtez plus ;

Sans vous servir d’aucun langage :

Tous les discours sont superflus,

Quand mon cœur me rend témoignage.


Trop fidèle témoin, il dit la vérité

Quand l’homme s’ignore soi-même :

Il m’ôte la tranquillité

En me tourmentant à l’extrême.


Quand par humilité je crois qu’on a raison,

Et que me condamnant moi-même

Je fais voir ma soumission ;

Il montre son pouvoir suprême.

Ah ! je n’ai plus de paix qu’en suivant ce qu’il dit :

« Non ce n’est point toi qui t’abuses ».

Alors mon cœur est interdit :

Quand je me condamne, il m’excuse.


Il ne saurait souffrir de me voir vaciller :

Il faut que je le laisse faire ;

Que je croie sans hésiter,

Et sans regarder ma misère.


Nous nous trompons toujours, croyant tromper autrui :

Notre cœur sensible et volage

Nous dérobe un certain repli,

Qui fait tout le mauvais ménage.


Nous demeurons fixés dans notre sentiment :

Alors notre âme desséchée

Vers Dieu n’a plus de mouvement ;

Par là sa course est empêchée.


Rentrons, mes chers Enfans, sous nos premières loix :

Là nous vivions sans assurance ;

Nous n’avions ni vouloir ni choix ;

Nous avions une pure aisance :


Là rien ne retenait notre cœur amoureux,

Étendu même en sa faiblesse :

Il se trouvait content, heureux

Dans sa plus extrême bassesse.


Rentrons en ce climat oà nous trouverons Dieu ;

Ne donnons rien à la nature :

Nous le trouverons sans milieu,

Et bénirons notre aventure.



TOME IV

POÉSIES ET

CANTIQUES SPIRITUELS SUR DIVERS SUJETS

QUI REGARDENT LA VIE INTÉRIEURE, OU

L’ESPRIT DU VRAI CHRISTIANISME. PAR MADAME J. M. B. de la MOTHE-GUYON.

Divisés en quatre Volumes.

TOME IV. À PARIS Chez les LIBRAIRES ASSOCIÉS.

M D C C. XC.



142

VIII. Dieu aime à épurer et à s’unir par la croix les âmes de choix. Abandon invariable de ces âmes.

UN abîme profond, un néant douloureux,

L’esprit abandonné, le cœur bien amoureux,

Ténèbres, nudités, peines, incertitudes,

Croix, douleurs, déplaisirs, les tourments les plus rudes,

Mépris, confusion, inévitables coups,

Vous réunissez seuls l’Épouse à son Époux.

Qui le croirait, Seigneur, que toutes vos caresses

Ne partent pas d’amour ; mais bien de nos faiblesses !

Vous aimez un cœur pur et plein de fermeté,

Qui ne s’attache à rien qu’à votre Vérité ;

Que vous puissiez traiter selon votre Justice,

Qui reçoive de vous comme un bien le supplice ;

Qui ne veut rien pour soi que votre volonté,

Aimant à ses dépens vos loix, votre équité ;

Qui vit avec plaisir dans un rude martyre ;

Qui délire de voir en tous lieux votre Empire ;

Qui marche aveuglément dedans l’obscure foi ;

Qui prend le pur amour pour son unique loi ;

Qui ne cherche en vos dons, Seigneur, nulle assurance ;

Qui montre son amour dans sa persévérance.

Vous choisissez pour vous avec plaisir ces cœurs ;

Et les rendez pourtant le but de vos rigueurs !

Les douceurs sont pour ceux qui s’aimant trop soi-même,

Ne comprennent jamais comme il faut qu’on vous aime,

Ce que vous méritez, ayant droit d’exiger

Qu’on méprise pour vous la peine et le danger.

143

Âme, qui vous croyez infiniment heureuse

Pour certains sentiments d’une onction savoureuse :

Qui croyez votre amour aussi fort que brillant,

Et qui comme le jonc pliez au moindre vent ;

Vous avez du mépris pour une âme affligée ;

Vous croyez que pour vous l’Amour l’a négligée,

Et qu’un vice caché l’empêche d’obtenir

Ces consolations qui font votre plaisir.

Que vous connaissez mal la conduite divine !

Vous donnant la douceur, il entoure d’épine

Ce cœur qu’il a choisi pour être tout à lui ;

Lorsqu’on le croit sans force, il se rend son appui ;

Il épure ce cœur par toutes ces épreuves ;

[…]

146

X. Dieu seul désirable et aimable. L’adorer en esprit et en vérité.

[…]

Sur le puits de Jacob, Jésus lassé de peine

Promit de cette eau vive à la Samaritaine,

Qui lui fit adorer d’esprit en vérité

147

De ce Dieu, pur esprit, l’excellente beauté :

D’un hommage suprême il veut qu’on l’honore ;

Et c’est en pure foi qu’il faut qu’on l’adore.

Ce culte qui convient seul avec sa grandeur,

Est produit par l’amour et vient de notre cœur ;

Mais ce cœur plein d’amour il faut qu’il nous le donne,

Qu’il lui fasse accomplir ce que lui-même ordonne.

[…]

148

XI. Cantique d’amour et de louange d’une âme arrivée à la nouvelle vie en Dieu par les voies sûres des croix intérieures et extérieures.

[…]

152

Je vous cherchais en moi ; je vous trouve en vous-même :

Je sais bien à présent comme il faut qu’on vous aime.

Je voulais la vertu, les biens, la sainteté ;

Je ne dois rien vouloir que votre vérité.

C’est elle qui m’apprend qu’enfermant toute chose

Je dois laisser tous biens dans leur première Cause ;

Et que c’est usurper ce qui vous appartient,

Que de m’approprier le moindre de vos biens.

J’ai connu ce secret ; et mon âme ravie

Oublia tous ses maux dans sa nouvelle vie :

Mon cœur renouvelé se trouva tout changé

Il fut sous vos vouloirs à cet instant rangé

Perdant tout intérêt, il se livra sans feinte :

[…]

154

XII. Voies adorables de l’Amour divin pour réduire l’âme dans le néant et la perdre en Dieu.

[…]

Ce respect si profond qu’on doit au Dieu suprême,

M’empêchait de me plaindre à d’autres qu’à lui-même.

Je lui disais souvent : O mon divin Époux,

Vous m’avez rejetée ; et ces moments si doux

Que je goûtais jadis dès ma plus tendre enfance,

Que sont-ils devenus ? Quoi donc votre présence

Sera-t-elle interdite à jamais à mon cœur !

N’aurez-vous plus pour moi qu’une extrême rigueur ?

Je regrettai cent fois le temps de ma jeunesse ;

Et je ne voyais pas la divine Sagesse,

Qui pour me faire aimer mon Dieu plus purement,

Et pour me rendre un jour bien plus parfait amant,

Avoit sçû m’enlever cette saveur céleste,

Pour me rendre à lui seul, en perdant tout le reste.

[…]

Enfin je me remis aux mains de la Justice ;

Et de tout mon bonheur je fis le sacrifice,

Trouvant plus de douceur que je n’avais pensé,

Dans cet amour si nu et non récompensé.

Je compris aussitôt ce que mon Dieu mérite

Et qu’il faut être nu, pour marcher à sa suite :

[…]

160

XIV. Vie heureuse d’une âme abandonnée et perdue en Dieu.

Divine Vérité qui faites mon bonheur,

Que vous causez au cœur de paix et de largeur !

On ne vous goûte bien que dans la solitude :

C’est là qu’on apprend tout sans secours de l’étude.

Vous renfermez en vous le véritable Bien :

On le trouve chez vous demeurant dans son rien.

Auguste vérité, favorable lumière,

C’est vous qui conduisez dans la source première.

Là le cœur à l’écart de tant de vains objets,

De soucis, de pensers, d’inutiles projets,

Vit seul avec son Dieu, dans une paix prosonde,

Dans l’éternel oubli de ce qu’on sait au monde :

L’amour seul et la foi règlent ses mois, son jour ;

Tout commence et finit dans l’immuable amour :

Il est de cent façons, sans prendre aucune forme ;

C’est lui qui nos vouloirs dans son vouloir transforme :

Souvent il paraît grand, quoiqu’il soit bien petit,

Moins il parait, et plus il transforme l’esprit.


Céleste motion, adorable principe,

Union d’unité dont le cœur participe !

Brouillard plein de lumière, abîme de grandeur

Où s’enfonce l’esprit, la volonté, le cœur !

Vous engloutissez tout, et perdez si bien l’âme,

Qu’elle ne connaît plus son être ni sa flamme :

Vous vivez seule en nous, céleste Vérité ;

Vous éclairez le cœur sans montrer de clarté.

161

Vous vous manifestez dans les nuits les plus sombres :

Ce que vous enseignez est environné d’ombres ; En vous accommodant à nos débiles yeux,

Dans ce jour tempéré l’on pénètre les Cieux.


Doux séjour de la paix, ô rien, ô vastitude !

O. Dieu qui nous conduit dans cette solitude

Que tu possédais seul dans ton éternité,

Toujours heureux chez toi de ta félicité !

Tu créas les humains pour entrer en partage,

Par un excès d’amour, de ce grand avantage.

Il ne faut que t’aimer, s’abandonner à toi,

Te suivre à chaque instant dans une aveugle foi,

Être simple, enfantin, sans souci de soi-même ;

Et l’on parvient enfin à ce bonheur suprême.

Admirable désert où l’âme vit en Dieu !

Elle avance toujours, mais sans changer de lieu.

C’est où tu me conduis, Suressence adorable,

Dans ce sacré désert, à l’état immuable.

[…]

167

XVI . Vie nouvelle et divine d’une âme anéantie et transformée en Dieu.

169

[…]

Il sait bien qu’il n’est rien, son Dieu seul est puissant ;

Il ne regarde plus son extrême faiblesse,

Il ne saurait non plus penser à sa bassesse ;

Dieu seul est tout pour lui ; peut-il manquer de rien ?

Il ne veut rien pour soi ; l’amour est tout son bien,

Sans chercher dans l’amour même son avantage ;

Il porte les douleurs ; et c’est là son Partage :

Souffrir pour ce qu’il aime est son unique bien ;

[…]

Il sait qu’il vous faut tout, il vous veut tout donner ;

Que vous méritez tout ; qu’il ne peut mériter :

Il rencontre en vous seul la source du mérite ;

Connaissant qu’il n’est rien, quittant tout il se quitte.

Si je possédais tout, ô Seigneur tout-puissant !

Je vous le donnerais dedans le même instant :

Mais ne possédant rien, je vous donne à vous-même.

Ce don est digne seul de l’Essence Suprême :

[…]

173

XVIII. Extension du règne de Jésus — Christ. Voie abrégée pour aller à Dieu par le renoncement.

[…]

174

Rochers inhabités, monts qui percez la nue,

Ah ! venez recevoir cette vérité nue

Venez pour adorer d’esprit en vérité

Ce Seigneur pur Esprit, et ce Dieu charité :

Que si vous habitez dans des pays stériles,

Que vos cœurs par l’amour soient rendus plus fertiles.

Cet Esprit pur et sain voudrait s’insinuer :

Ne lui résistez pas ; laissez-vous dénuer.

Livrez-vous à ses soins, à son amour fidèle ;

Il vous enseignera cette route nouvelle :

Mais, que dis-je ? Elle est plus ancienne que les Cieux.

C’est cet amour sacré, que je montre à vos yeux ;

Cet amour dont mon Dieu jouissait en lui-même,

Qu’il vient vous partager par une grâce extrême.

[…]

189

XXIV. Souffrances et gémissement d’une âme Apostolique pour le peu de correspondance de ses enfants spirituels.

191

[…]

J’ai servi quelque temps à façonner les autres ;

Je recevais leurs coups pour les rendre tout vôtres :

Je ne suis à présent qu’un objet de mépris,

Un vase sans honneur, un diamant sans prix ;

Et la confusion qui couvre mon visage,

Me rend même odieuse au fol ainsi qu’au sage.

Je n’ose plus parler ; et mes discours sont vains ;

On en a du dégoût : tout me tombe des mains.

Ah ! daigne me cacher dans quelque solitude,

Que je porte en secret cette peine si rude :

Des maux que je ressens, je ne puis me cacher ;

Et j’indispose ceux que je devrais toucher.

Inutile souci, fatale inquiétude,

Laissez à mon esprit un peu de quiétude ;

Laissez-moi respirer sous les coups du Seigneur,

Et ne travaillez plus à déchirer mon cœur

M’étiez-vous réservés au temps de ma vieillesse ?

Ma douleur est l’effet, grand Dieu, de ta Sagesse :

S’adore des ressorts que je ne comprends pas ;

Et je veux bien souffrir jusques à mon trépas.

192

Si je crains mon tourment ; en même temps je l’aime,

Et son effet me plaît dedans sa cause même :

Je ne puis perdre, hélas ! ce qui peut le causer ;

Ô toi, toi qui l’as fait, daigne l’autoriser.


Je croyais du bonheur où j’ai trouvé ma peine :

Je voulais t’acquérir, ô Bonté souveraine,

Ce grand nombre de cœurs que tu m’avais commis :

Sont-ce là tes enfants ? Sont-ce mes ennemis ?

Je ne discerne rien ; je n’en suis pas capable :

Tout repousse mon cœur ; et c’est ce qui m’accable ;

Et cet accablement m’ôte la liberté

De pouvoir démêler, grand Dieu, ta vérité.

Rien n’entre dans les cœurs ; et je sens que tes flèches

Retournent contre moi, sans faire aucune brèche ;

Ne trouvant point d’Âme à ce torrent d’amour,

Il remonte à sa source et s’enfle chaque jour.


Hélas ! hélas ! Seigneur, où me vois-je réduite !

J’adore en pâtissant cette sage conduite :

Pourquoi résiste-t-on à tes charmants appas ?

Ah ! c’est que tu choisis un instrument trop bas.

On veut de la grandeur ; le fier orgueil des hommes

Ne saurait s’abaisser en ce siècle où nous sommes :

On veut de l’éclatant ; et la fausse vertu

Plaît bien plus à nos yeux qu’un esprit pauvre et nu :

De ces renversements, Seigneur, ôte les causes ;

On verra dans l’instant renaître toutes choses.


Psal. 103. v. 3 o.

Envoyez votre esprit et ils seront créés de nouveau, et vous renouvellerez toute la face de la terre.


[…]

Manque la Sixième section… Emblèmes ! Pages 254 à 290 de l’édition Poiret 1722.

Elle a dû être remplacée par « âme amante » aux figures moins fines.


[…]

Manque la Sixième section… Emblèmes ! Pages 254 à 290 de l’édition Poiret 1722.

Elle a dû être remplacée par « âme amante » aux figures moins fines.





L’ÂME AMANTE DE SON DIEU REPRÉSENTÉE DANS LES EMBLÈMES DE HERMANNUS HUGO, ET DANS CEUX D’OTHON VENIUS SUR L’AMOUR DIVIN

Avec des figures nouvelles, accompagnées de Vers qui en sont l’application aux dispositions les plus essentielles de la Vie intérieure.

PAR MADAME DE LA MOTHE-GUYON.

Nouvelle Édition, considérablement augmentée.

À PARIS, Chez les LIBRAIRES ASSOCIÉS.


Avertissement

Je livre un choix d’Emblèmes illustrant des poèmes de Madame Guyon, textes accompagnés d’images.

Suite à une vision défectueuse, Madame Guyon écrivait peu à la fin de sa vie. Elle dictait son courrier (pour exemple vers ~1712 par l’intermédiaire de son secrétaire Ramsay). Ses « écrits », à visée plutôt éducative que poétique, sont très nombreux : les pièces ont été notées par divers disciples français « cis » ou étrangers « trans » de sensibilités diverses (v. la citation en fin de cet Avertissement).

Les pièces ne purent être triées : ni par elle — Madame Guyon disparue en juin 1717 n’a pu préparer l’édition de 1722 — ni par ses fervents disciples. Le « trans » éditeur Pierre Poiret ne put et probablement ne voulut pas trier ce qu’il reçut des disciples « cis » (Poiret avait été échaudé par la controverse née de son édition de la Vie par elle-même  et n’a pas éliminé certains Discours spirituels qui ne reflètent pas « notre mère » et nuisent à leur ensemble).

La « nouvelle édition [d’Emblèmes seuls] considérablement augmentée » de 1790 accentue encore la distorsion propre à certaines pièces, car le Pasteur suisse Dutoit peut être rangé comme un disciple inconditionnel trop heureux de reprendre tout ce qui provenait d’un cercle de Blois disparu devenu référence.

Pour ces raisons il s’en est suivi un quasi mépris d’érudits modernes pour une production annoncée comme « poétique » ; elle fut toutefois appréciée au dix-huitième siècle, par exemple traduite par le poète Cooper. Mais le siècle des Lumières n’est pas trop poète…

L’appréciation — après un tri nécessaire — est entièrement justifiée si l’on s’intéresse à l’expression très précise de la vie mystique — la pratique sobre et profonde de l’amour pur, ce qui restreint tout cercle d’admirateurs. Je n’hésite pas à placer un choix en conclusion de ce tome qui rassemble les principales œuvres mystiques  de Madame Guyon : Moyen Court, Torrents., etc.

Une lecture des quatre tomes de Poésies assemblées par Poiret (le dernier seul comporte des Emblèmes), puis d’un cinquième tome assemblé par Dutoit, un travail initialement entrepris par seul souci de complétude en préparant le corpus guyonnien, s’est transformée en admiration de ce qui touche au « blanc de cible » mystique.

Une extrême simplicité chantante rend la pureté exigeante d’une expérience parvenue à terme. Il suffit de lire ces pièces comme simples témoignages d’une auteure qui faisait fi de tout métier poétique, mais non du souci d’assister des pèlerins sur les « sentiers de l’amour divin » (Constantin de Barbanson).

On est face à une parole spontanée. Mais elle est suscitée et dictée pour transcription à la suite de demandes de disciples. Tout se passe au sein d’un cercle dévot de catholiques et de protestants réunis ensemble autour de ~1715. Le phénomène est proto œcuménique !  

Il nous est rapporté ainsi dans un « Supplément à la Vie » (dont la source en est principalement le « manuscrit de Lausanne  TP 1155 ») :

« Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre [catholique, un proche de l’évêque de Blois Mgr Berthier, ami de Fénelon], cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient [43] et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état. Que de miracles ne se sont pas passés dans ces moments, qui ne seront connus que dans l’éternité ! ils étaient en quelque sorte les prémisses du protestantisme pour la doctrine intérieure. C’est en leur faveur que Madame Guyon composa plusieurs cantiques accommodés à leur état d’alors. Milord Forbes a même dit à des personnes respectables, de qui on le tient, que si on chantait dans ces temps-là quelque nouvel air, et qu’on lui demandât un cantique sur cet air, elle en dictait un sur-le-champ toujours assorti à l’état de ceux pour qui il était. »41





I. Les emblèmes de Hermannus Hugo sur ses pieux désirs

qui représentent les Dispositions les plus essentielles DE L’INTÉRIEUR. CHRÉTIEN,

exposés EN VERS LIBRES.


[saut de page]


PSAUME XLVIII. V. 4,5.

Ma bouche publiera la sagesse, et la méditation de mon cœur annoncera la prudence. Je tiendrai l’oreille attentive aux PARABOLES, et je chanterai sur la harpe mes ÉNIGMES.


[saut de page]


PROLOGUE



IL est ici trois sortes de soupirs :

Les premiers font l’effet d’une douleur profonde,

D’avoir tant offensé le Créateur du monde :

Le cœur est accablé de cruels déplaisirs ;

Pour satisfaire à la Justice,

On s’impose certain supplice,

On travaille à se corriger ;

C’est le premier moyen pour nous faire changer :

Celui dont la bonté pour nous est sans égale,

Paraît afin de consoler ce cœur,

Lorsqu’en cessant d’être pécheur,

Il s’anéantit, se ravale :

Dieu qui se plaît dans notre humilité,

Remplis le cœur de charité :

Ce sont d’autres soupirs, qui viennent d’une flamme

Bien plus pure, et déjà notre âme

Ne peut soupirer que d’amour.

Ces soupirs vont vers Dieu, et même sans détour ;

Car les premiers soupirs recourbés sur nous-mêmes,

Semblaient ne regarder que nous :

On craignait de mon Dieu jusques aux moindres coups :

La peine et la douleur qui nous semblaient extrêmes,

N’envisageaient que le propre intérêt,

On craignait le divin arrêt :

Les soupirs de l’âme amoureuse

Montent droit au Seigneur : Oui, je veux bien périr,

Si ma perte t’est glorieuse,

Dit-elle, ô Dieu ! fais-moi bientôt mourir.

Cet amour cependant est mêlé de douleur.

On est peiné de son offense,

On en désire la vengeance,

On veut même que Dieu n’épargne pas le cœur

Punis, punis, mon adorable Maître,

Ce cœur ingrat autant que traître

Il vient après, certain soupir d’amour :

Que ce soupir est délectable !

Car l’âme ne sent plus de douleur qui l’accable ;

Elle habite un autre séjour :

On ne fait plus que languir sur la terre,

On voudrait passer en son Dieu

L’activité de ce beau feu

Est pour remonter à sa sphère.

Peu à peu les soupirs s’éteignent ;

On ne saurait plus soupirer,

On ne saurait plus désirer ;

Il semble que ces jeux si charmants se contraignent.

Non, non, ils sont passés dans la tranquillité

D’un feu qu’aucun sujet ne retient en ce monde :

Ils traversent la terre et l’onde,

Pour se perdre dans l’unité.


LIVRE PREMIER.

I. Mon âme vous a désiré pendant la nuit.

DE deux sortes de nuits où l’on cherche l’Époux,

L’une commence la carrière :

À la saveur de sa lumière

On quitte le péché qui paraissait trop doux.


L’âme voit bien alors qu’elle marche en ténèbres

Et cet effet d’un petit jour

Rends les conversions célèbres :

Cette faible clarté vient pourtant de l’amour.


Il est une autre nuit ; mais nuit toute divine ;

Il ne paraît ni lampe ni flambeau ;

C’est l’Amour le plus pur qui lui-même illumine,

Et nous donne un état nouveau.


Ô ténébreuse foi ! vous êtes préférable

À ce qu’on appelle clarté :

Vous nous faites jouir de ce Tout immuable

Qui donne la félicité.

V. Souvenez-vous, je vous prie, que vous m’avez fait comme un ouvrage d’argile, et que dans peu de temps vous me réduirez en poudre.

TU m’as, ô mon Seigneur ! formé d’un peu de cendre,

Et j’y vais bientôt retourner :

Bien loin de m’élever, je dois toujours descendre ;

Aux mépris, aux douleurs je veux m’abandonner.


Ô mon unique espoir dans ma longue misère ;

En me formant à ta façon

Imprime-moi cette leçon,

Que je ne suis rien que poussière !


Pourrais-je m’emporter à quelque élèvement

Connaissant bien mon origine ?

Si je m’abîme en mon néant,

Je rentrerai dans l’Essence divine.


Mon esprit simple et pur émane de mon Dieu ;

Mon corps est sorti de la terre :

Que chacun retourne en son lieu,

Le corps en poudre, et l’âme dans sa sphère.


Ô souverain Amour, transporte mon esprit,

Et l’abîme dans son principe !

Fais aussi que. mon corps en poudre étant réduit,

Au bonheur de l’esprit un jour il participe !

VII. Pourquoi me cachez-vous votre visage, et pourquoi me croyez-vous votre ennemi ?

L’ÂME.

AH ! ne me cache plus ton aimable visage !

Je ne puis supporter ce cruel châtiment :

C’est me punir bien davantage

Que me livrer au plus rude tourment.


Amour saint et sacré, n’as-tu pas d’autres peines ?

Livre-moi plutôt à tes jeux :

Exerce sur mon corps les plus terribles gênes ;

Mais ne dérobe point tes charmes à mes yeux.


Hélas ! divin Amour, je suis allez punie,

Laisse-moi te voir un moment ;

Sinon, je vais perdre la vie,

Prends pitié de moi, cher Amant !


NOTRE SEIGNEUR.

Ne vois-tu pas, trop indiscrète Amante,

Que tu ne peux encor me voir ?

Ton cœur est-il sans désir et sans pente ?

Est-il soumis à mon vouloir ?


Ne m’importune plus, et souffre mon absence

Pour te punir de ton erreur

Et de ta folle résistance :

Pour me voir, il te faut mieux épurer le cœur :


Il faut t’abandonner toi-même,

Me laisser faire à mon plaisir.

Si tu m’aimais comme je veux qu’on m’aime,

Tu n’oserais former un seul désir.




LIVRE II

XVII. Daignez, Seigneur, régler mes voies de telle sorte, que je garde la justice de vos ordonnances.

DANS ce terrible labyrinthe,

Si rempli de tours et détours,

Je marche, cher Époux, sans crainte,

Sur la foi de votre secours.


Je regarde de loin tomber au précipice

Les plus hardis et le plus clair voyant :

Je vais sans voir et tout mon artifice

Est de m’abandonner aux soins de mon Amant.


Cet aveugle est un grand exemple

De l’abandon et de la foi ;

Lorsque de loin je le contemple

Je me sens ravir hors de moi.

Il suit son petit chien et marche en assurance

Sans broncher ni faire un faux pas.

Je suis guidé par votre Providence

Et je pourrais ne m’abandonner pas ?


Celui qui compte sur sa force

Sur son adresse et son agilité

Son orgueil lui servant d’amorce

Est aussitôt précipité.

Qui peut dans un si grand danger


Encor se fier à soi-même ;

Ah, que son audace est extrême !

Vous m’apprîtes à me ranger

Sous les soins de la Providence

Et cette admirable science

Ne me laissa plus rien à ménager.


Cette vie est un labyrinthe ;

Si l’on veut marcher sûrement.

Que notre soi soit aveugle et sans feinte

Notre amour pur, et sans déguisement.

LIVRE III.

XLV. Fuyez, ô, mon Bien-aimé ! et soyez semblable à un chevreuil, et à un fan de cerf, en vous retirant sur les montagnes des aromates.

QUE vous m’avez appris une haute leçon,

Ô trop charmant Docteur, que mon âme est contente

Je n’aime plus à ma façon

J’entre dans les devoirs d’une parfaite Amante.

Je vous voulais pour moi, mais je vous veux pour vous :

fuyez, fuyez, mon cher Époux,

fuyez, et faites des conquêtes ;

Je ne serai plus de requêtes

Que pour vos intérêts, que pour le pur amour ;

Allez, courez toute la terre,

Faites partout un long séjour

En parcourant l’un et l’autre hémisphère,

Gagnez cent mille cœurs : mon esprit satisfait

N’aura plus pour moi de souhait.

Que j’étais faible, hélas ! croyant ma flamme pure,

Tout était mélangé d’ordure,

J’étais, en vous aimant, de mon amour la fin ;

Peut-on aimer ainsi le Seigneur Souverain ?


Je vous aime d’une autre sorte :

Et, quoique sans empressement,

Mon amour est cent fois plus forte ;

Elle est pure, elle est simple et sans déguisement.


Ô mon céleste Époux ! remportez la victoire.

Sur tous les cœurs dans ce grand univers ;

Je ne pense qu’à votre gloire :

Et quand je souffrirais mille tourments divers.


Mon cœur, mon triste cœur, ne fera plus de plainte,

Il vous aime à présent sans feinte :

Il n’est plus de division :

J’ai trouvé le secret de l’entière union.


ÊTRE parfait, indivisible, immense,

Remplissant tout sans occuper de lieu,

Celui qui pleure votre absence

Ignore que vous êtes DIEU.


L’Amour pénètre et soutient Univers.

AMOUR, qui par vos traits pénétrez l’Univers,

Qui par le même effet soutenez votre ouvrage,

Tout vous montre, ô grand Dieu ! tout vous rend témoignage,

Chaque objet vous produit par cent endroits divers.


(a) Certes l’homme ici bas n’a pas droit de se plaindre

Que vous vous cachez trop à ses faibles regards ;

Vous avec su partout si vivement vous peindre,

Que l’œil qui veut s’ouvrir, vous voit de toutes parts.


Mais de votre grandeur la marque la plus belle ;

Et qui ne dépend point du rapport de nos yeux,

C’est que quand on vous cherche avec un cœur fidèle,

On vous trouve en soi-même encor mieux qu’en tous lieux.


(a) Ces vers sont tirés de M. de Brebeuf, avec un peu de changement.



II. Les emblèmes d’Othon Vaenius sur l’amour divin

qui représentent les Dispositions les plus essentielles,

DE L’INTÉRIEUR CHRÉTIEN.


PROLOGUE.

ON représente ici l’entretien tout charmant

De l’Amante et de son Amant ;

Là leurs mutuelles caresses :

Que de douceurs, que de tendresses !


Je vois d’autre côté des peines, des douleurs,

Des dangers affranchis, des tristesses, des pleurs ;

On y voit des combats, l’abîme, le naufrage,

Les vents, la tempête et l’orage.


Mais où se réduiront tant de tourments divers ?

Dans un contentement qui surpasse mes vers.

L’Époux paraît jaloux de sa très chaste Épouse ;

Elle est pour son Époux d’elle-même jalouse :

Elle porte son joug, qui lui semble bien doux

Venant de la main de l’Époux :

Et la fatale inquiétude

Ne trouble point sa solitude

Seul à seul avec Dieu, que d’innocents plaisirs !

Que de langueurs, que de soupirs !

Tout se termine enfin à l’union parfaite,

Qui vient de l’entière défaite

Des sens, de la raison, et de la volonté ;

Tout est réduit en unité.


Divine Charité, tu fis ce grand ouvrage ;

C’est de toi, c’est de toi, que l’âme a l’avantage

De plaire à son céleste Époux,

Et de goûter un bien si doux.


§


Ô Verbe fait Enfant, ô Parole muette

Ô Seigneur Souverain de la terre et des cieux,

Devenez aujourd’hui, par grâce, l’interprète

De cette immensité qui se cache à nos yeux.


Je ne vois qu’un Enfant, et c’est le Dieu suprême ;

Outrepassons les sens, l’Esprit, et la raison :

Découvrons au travers d’une faiblesse extrême

Le Dominateur de Sion.


Vous cachez vos brillants, vous couvrez vos grandeurs.

Sous les plus faibles apparences

Afin de gagner tous les coeurs :

Surmontez-donc leurs résistances :


§


Divin Enfant, qui méritez

Que tout le monde vous adore,

Faut-il qu’après tant de bontés

Aucun ici ne vous implore ?


On vit dans l’éternel oubli

De vos saveurs et de vous-même

Je souffre de voir qu’aujourd’hui

Personne presque ne vous aime.


On veut passer pour généreux

Dans la plus noire ingratitude :

Enfant, les délices des cieux

Qu’il m’est affligeant, qu’il m’est rude

De ne pouvoir trouver de cœur

Qui soit pénétré de vos flammes,

Et dont vous soyez possesseur

Pénétrant le fond de nos âmes.


Enfant si charmant et si doux,

Ah ! rangez tout sous votre empire,

Puisque mon cœur est tout à vous

Accordez-lui ce qu’il désire.


§


Les eaux de Siloë si calmes et tranquilles,

Par un affreux malheur,

Se glacèrent un jour, et ses lavoirs utiles

En rochers transparents changèrent leur liqueur.


L’absence du soleil fit d’un cristal liquide

Une glace, solide :

Le séjour de la paix était rempli d’horreur.

Mais ce divin Soleil par un retour aimable,

faisant ressentir sa chaleur,

Rendit à mon esprit un calme délectable

Et la paix à mon cœur.


IV. L’Amour est droit.

L’AMOUR sonde le cœur humain,

Il veut une volonté pure,

Et reconnais à la droiture

Si l’Amour qu’on lui porte est Amour Souverain.


Pour peu qu’il penche vers la terre,

Pour peu qu’il s’éloigne de lui,

Qu’il cherche en soi-même un appui,

Il ne peut point passer pour un Amant sincère.


Quand le cœur aime purement,

Vers le divin Objet il tend incessamment :

Le reste lui paraît comme l’éclat du verre,

Aussi frêle que décevant.


Il est vrai que du cœur l’amour seul est le poids ;

Tel est l’amour tel est le choix.

Donne, donne, à mon cœur, grand Dieu, la rectitude ;

Il sera sans penchant et sans inquiétude ;

N’envisageant que ta bonté

Son unique penchant sera ta Vérité.


Sur le même sujet.

L’Amour pur et parfait est une flamme droite,

Qui ne penche d’aucun côté ;

Cet Amour a ce qu’il souhaite

Ne voulant, mon Seigneur, que votre volonté.


Cet Amour tout divin n’a qu’un objet aimable,

Dieu seul est sa force et son poids ;

Tout ce qui n’est pas Dieu lui paraît détestable,

Il est fixe en son premier choix.


Pur, net, et dégagé de l’humaine nature,

Il tend sans cesse à ce sublime objet,

Sans se courber vers soi, ni vers la créature :

Ce qui n’est pas son Dieu lui semble trop abject.


Il s’élève en son sein au-dessus de soi-même,

D’un vol rapide il traverse les cieux ;

C’est d’un amour jaloux qu’il aime

Cet objet noble et glorieux.


Il ne saurait souffrir ni penchant ni partage,

Cruel, impitoyable, il dépouille de tout.

Comprends, ou crois du moins, ce sublime langage ;

Éprouve-le : le pur Amour peut tout.

V. L’Amour est éternel.

QU’ON est heureux en vous aimant,

Puisqu’on aime éternellement.

Tout ce qui n’est pas vous, et qu’on voit dans le monde,

Est plus inconstant que n’est l’onde.


Les plaisirs d’ici-bas n’ont qu’un fard décevant,

Les honneurs et les biens passent comme le vent :

Vous demeurez toujours, vous êtes immuable,

Tout ce sue vous donnez est charmant et durable :

Et lorsqu’un jeune cœur se livre à votre amour

Vous payez ses soupirs par un heureux retour.


Cet amour est exempt de faiblesse et de crainte,

Il est sincère, il est sans feinte :

Lorsque vous enflammez, vous ressentez les feux ;

Quand vous liez mon cœur, je vous tiens dans mes nœuds.


Ce réciproque amour est constant et fidèle

Sa chaîne est éternelle :

Tl est grand, i1 est saint, il est victorieux,

Et de plus il est sûr d’être toujours heureux.

Sur le même sujet.

Cent fois je vous jurais un amour éternel,

Divin Époux, qui ravissez mon âme :

Vous me dites : c’est moi qui le puis rendre tel,

Et te faire brûler d’une immortelle flamme.


Je le sais, mon Seigneur, répondis-je à l’instant ;

Je ne compte que sur vous-même ;

Rendez mon cœur toujours constant,

Et m’apprenez comme on vous aime.


L’Amour en ce moment vint, s’approcha de moi,

Faisant un cercle indivisible ;

Ce cercle est l’Amour pur, et la plus sombre foi,

Qui ne peut rien admettre de sensible.


Cependant, cher Amour, j’aperçois dans vos yeux

Un je ne sais quoi qui m’enchante ;

Un langage délicieux

Enlève en un instant le cœur de votre amante.


Vous lui tenez la main et par de doux souris

Vous flattez ses cuisantes peines :,

Vous apaisez tous ses soucis ;

Et ses larmes loin d’être vaines

Lui causent des biens infinis.

VI. L’Amour de Dieu est le Soleil de l’Âme.

QUE vos raisons, cher Époux de mon cœur,

Éclairent, pénètrent mon âme :

Soyez mon unique vainqueur,

Que je brûle à jamais de votre douce flamme !


Que mon cœur est charmé de vos divins attraits !

Que je le trouve heureux d’être sous votre empire !

C’est un délicieux martyre

Que d’être blessé de vos traits.


Plus vous blessez, plus on vous aime ;

J’adore même la rigueur

Qui fait que m’ôtant à moi-même,

Vous ne me laissez rien de doux ni de flatteur.

Plus de moi ! rien que vous ! que tout objet s’efface !

Je me sens élever par une noble audace :

Tout ce qui n’est pas vous est indigne de moi.

En vous seul mon espoir se fonde ;

Content de vous avoir pour Roi,

Avec mépris je vois tout le reste du monde.

VIII. L’Amour instruit.

[…]

Enseignez-moi, mon adorable Maître,

Mon cœur écoute, il est tout préparé ;

Votre leçon doit me faire renaître :

Ah ! serai-je bientôt de ce MOI séparé ?


Et nuit et jour j’ai l’oreille attentive

À ce qu’il vous plaira, Seigneur, de m’enseigner :

Il faut que votre main dans notre cœur écrive

Ce qu’il ne doit pas ignorer.


La loi d’Amour n’a point d’autre salaire

Que l’Amour même ; il renferme tout bien :

Celui qui veut retourner en arrière,

N’a point l’Amour pour docteur, pour soutien.


C’est trop peu que ma loi soit écrite en ton livre,

Il faut que je la grave au milieu de ton cœur.

Divin Amour à vous seul je me livre,

Agissez comme Maître et comme Créateur.


Donnez-moi cet Amour que vous daignez m’apprendre :

L’expérience est au-dessus de tout.

Hélas ! que puis-je, moi, qui ne suis rien que cendre ?

Le moindre contretemps sans vous me pousse à bout.

X. L’Amour est pur.

[…]

L’Amour, ainsi qu’une glace très-pure,

Représente l’objet tel qu’il est à nos yeux,

De ce que nous aimons empruntant la figure ;

Quand on n’y voit que Dieu, que le cœur est heureux !

Mais de l’Amour sacré la glace merveilleuse

Se ternit d’un moindre respir,

Un détour de l’âme amoureuse

Dérobe cet objet qui faisait son plaisir.


Ah ! faites que mon cœur comme une belle glace

Vous dépeigne sans fin, Objet rare et charmant !

Ce doit être l’unique grâce

Que peut vous demander un véritable amant.


Sur le même sujet.

Ce miroir représente encore,

Que quand le cœur est enflammé

De ce beau feu qui le dévore,

Un autre cœur est allumé

De cette flamme pénétrante ;

Car la réverbération

D’un cœur déjà dans l’union

Doit embraser le cœur d’une autre amante.

XI. Dans l’Unité se trouve le parfait.

L’Amour sacré ne souffre aucun partage,

Il est simple, il est Vérité ;

Lui seul à l’avantage

De tout réduire à l’unité.


En Dieu toutes choses sont une,

Il n’est rien hors de lui que la division,

Que troubles, qu’infortunes ;

Le calme et le bonheur ne sont qu’en l’Union.


Jésus la demanda pour les siens à son Père

C’est ce calme divin qu’il donne à ses amis.

Admirable Unité, L’UNIQUE NÉCESSAIRE !

C’est toi qui rends en Dieu tous les cœurs affermis ;

C’est toi qui rends douces les peines,

Qui rend légers les plus rudes travaux :

Tu romps de tes captifs les chaînes,

Et tu leur fais trouver du plaisir dans leurs maux.

Sur le même sujet.

La fin de l’Amour pur est l’union intime,

Où cet Amour conduit par des chemins rompus :

La croix et le mépris, non la gloire et l’estime,

Est le chemin sacré ; tout autre est superflu.

XV. C’est de deux volontés le concours unanime.

QUE nous aurions de force et de puissance,

Si loin de partager sans succès nos désirs,

Une sincère obéissance

Faisait nos innocents plaisirs !


Quand on vit sous la dépendance

De la Suprême volonté,

On trouve une prompte assistance

Dans le soin que prend sa Bonté.


Le plus pesant fardeau devient charge légère

Assuré d’un pareil secours ;

Loin de traîner ses jours

Dans la triste misère,

On trouve même au milieu des tourments

De doux contentements.


L’amour-parfait ne compte pas pour peine

Ce qu’il fait pour son Roi ;

Et sa volonté Souveraine

En tous temps est sa loi :

Rien ne le fatigue ou le gêne,

Tout cède à cet Amour, et tout cède à sa Foi.

Sur le même sujet.

Quand notre volonté veut tout ce que Dieu veut,

L’homme faible est surpris de sentir ce qu’il peut :

Plus il est faible en soi, plus il trouve en Dieu même,

Soumis à son vouloir, une force suprême.

Rien ne lui coûte plus ; la peine et les tourments

Dans le vouloir divin sont des contentements.

Ce qui fait ma douleur, ce qui fait mes traverses

C’est de trouver en moi des volontés diverses.

Ce qui fait tous les maux c’est la division :

La paix et le bonheur sont en cette union.


Ordonne de mon sort, ô Volonté suprême !

Et je serai toujours pour toi contre moi-même.

Les plus rudes tourments ne m’étonneront pas,

Si ton divin vouloir règle et conduit mes pas :

Et des chemins jonchés de ronces et d’épines

Seront à mon Amour sentiers, routes divines.

XVI. C’est en haut qu’il regarde.

[…]

L’Héliotrope suit sans cesse son Soleil ;

Mon cœur suit son Dieu tout de même :

Son Amour pur et sans pareil

Me transforme en celui que j’aime.


Non, je ne saurais plus divertir ma pensée

De ce Dieu. si parfait, si grand,

De ce qui n’est point lui je suis débarrassée :

C’est lui qui fait mon mouvement.


Être immense et puissant, adorable Lumière

Source d’Amour, de vérité,

En éclairant mon cœur tu fermes ma paupière

À ce qui n’est que vanité.

XVII. Il s’accroît sans inclure.

LORSQUE le cœur comme une glace pure

Reçoit l’impression de ce divin Soleil,

Son feu croît sans mesure ;

Et ce feu sans pareil.

Est plein d’une douceur charmante

Qui brûle en paix sans causer de douleur :

L’âme est gaie et contente

Bien qu’au milieu de sa plus grande ardeur.


Divin Amour, ô que ta douce flamme,

Consume ainsi mon âme !

N’épargne point mon cœur :

Réduis le tout en cendre,

Est-il rien de plus tendre

Que ta sainte rigueur ?


Tu viens me nettoyer de ce qui t’est contraire,

Tu m’embellis, tu me combles de paix,

Tu me mets en état de pouvoir désormais

parfaitement te plaire :

Ô bonheur infini de l’Amour Souverain !

Fais donc que dans mon cœur tes feux croissent sans fin.


Sur le même sujet.

Lorsque le cœur est pur comme une belle glace,

Et que sans cesse il s’expose à son Dieu,

Il brûle et sent croître son feu,

Son Amour devient efficace.


S’exposer devant Dieu, marcher en sa présence

Par la pure et simple oraison,

Se laisser à sa motion,

Joindre l’amour à la persévérance ;

On sentira bientôt tout le cœur s’allumer :

Le feu qui vient du ciel est une flamme pure.

Mon cœur, laissons-nous enflammer,

Ne donnons rien à la nature,

Nous saurons le grand art d’aimer.

XXIV. Il rend très libéral.

Qu’il est doux de donner quand on reçoit sans cesse !

Plus je donne, et plus on me presse

De recevoir des dons nouveaux.

Que vos richesses sont immenses,

Amour divin, puisqu’à des dons si beaux.,

Vous y joignez même des récompenses.;

Vous payez de vos dons, Seigneur, les intérêts,

Vous couronnez vos biens couronnant mon mérite :

Si je vous sers, si je vous plais

Si, de mes devoirs je m’acquitte,

N’est-ce pas de vous seul que je tiens vos bienfaits ?


Cependant, ô Bonté Suprême !

Comme si c’était à moi-même

Que vous dussiez quelque retour ;

Vous me comblez d’une faveur immense ;

Je suis hors de moi quand je pense.

An grand excès de votre Amout.

Sur le même sujet.

L’Amour rend libéral, et le cœur généreux

N’ose rien posséder : tout est à ce qu’il aime ;

Pour soulager un malheureux, —

Il voudrait se donner soi-même.


Si je fais quelque bien je prends de vos trésors,

Divin Amour, ô source intarissable,

Pour les âmes et pour les corps !

Le cœur bien amoureux me paraît incapable

De s’approprier aucun bien ;

Sa richesse est de ne posséder rien.


L’Amour est son trésor, son bonheur, sa richesse :

Il trouve en lui sa force et sa sagesse.

Lorsque privé de tout il ne possède rien,

Il connaît que l’Amour est son unique Bien.

XXVI. Rien ne pèse à celui qui aime.

QUAND on aime son Dieu d’un amour véritable,

Les plus rudes travaux nous paraissent légers.

Que le joug du Seigneur est un joug délectable !

Pour lui plaire, on ne craint ni tourments ni dangers.


L’Amour parfait ne peut craindre la peine ;

Qui la craint, aime faiblement :

Qui craint le joug, qui redoute la chaîne,

N’est pas un véritable Amant.

Souffrir pour ce qu’on aime

Est un plaisir charmant,

Quand l’Amour est extrême.


Amour, Amour ta divine rigueur

N’a rien que de bon, que d’aimable :

Qu’il est vrai qu’un bon cœur

La trouve préférable

À toute autre douceur !

Travaux doux et plaisants

Délicieuse charge

Mettant mon âme au large,

Que tu plais à mon cœur quoique contraire aux sens !

Ah ! fais que mon martyre

Ne finisse jamais, Amour, que je n’expire !

XXVII. Le seul Amour est source de tous biens.

DANS l’union d’Amour on trouve tous les biens ;

Elle communique la vie :

C’est dans ses doux liens,

Où l’âme est asservie,

Que ces heureux Amans,

Goûtent mille contentements.


De toutes les vertus l’Amour pur les couronne ;

Loin d’être chargés de ce poids,

Ils se trouvent chargés des faveurs qu’il leur donne

Et soulagés tout à la fois.


O. divin assemblage !

Ô bonheur sans pareil !

Cher et doux esclavage,

Agréable appareil !


Quoiqu’il paraisse ici des croix et des souffrances ;

Tout est rempli de paix, de plaisirs innocents :

Ne nous arrêtons pas aux seules apparences,

Mais pénétrons jusqu’au-dedans.


Voyez que cette âme est contente !

On aperçoit aisément dans ses yeux,

Que toute son attente

Est déjà dans les Cieux ;

Qu’elle ne voit que de vraies délices

Dans ce que les mondains appellent des supplices ;


Amour, Amour donne-moi ces faveurs,

Je préfère la croix à toutes les douceurs.


Sur le même sujet.

L’Amour aux cœurs unis rend toute chose aimable ;

Cette union est source de tout bien :

Jamais aucun fardeau n’accable

Quand l’Amour en est le soutien.


Les peines sont faveurs, la douleur récompense

Lorsqu’on a le goût affiné ;

On trouve un vrai bonheur dans l’humble patience

Quand on est bien abandonné.


Comme au soin de l’Amour on remet sa conduite

Rien ne cause plus d’embarras.

Si par toi, cher Amour, j’allais être détruite,

Mon cœur n’en soupirerait pas.


Un soupir échappé rendrait-il infidèle

Un si pur et parfait Amant ?

La justice ne fut jamais, jamais cruelle :

On soupire d’amour et de contentement.

XXXIX. La Paix et l’Amour vont ensemble.

LE calme et la tranquillité

Accompagnent toujours l’Amour pur et sincère ;

La douce paix est nécessaire

Pour discerner en nous la sainte Charité :

Le trouble, le chagrin, jamais ne l’accompagne

Dans la ville ou dans la campagne : -

Dans les plaisirs ou bien dans la douleur

L’égalité fait son bonheur :

La paix la suit, la paix fait ses délices

Au milieu même des supplices.


Vous l’aviez bien promis, ô, mon divin Époux

Cette paix qui ne peut procéder que de vous ;

Cette paix qui tout bien surpasse,

Que produit en nous votre grâce,

Que le monde ne peut donner,

Paix que même il ignore :

Ô, mon grand Dieu, que j’aime et que j’adore,

Je veux de tout mon cœur à vous m’abandonner.

Que votre paix soit ma richesse,

Mon asile et ma forteresse

Elle possède un cœur quand vous le remplissez.


ELLE EST ; VOUS ÊTES :

Taisons-nous, c’est assez.

Goûte la paix, mon cœur ; langues soyez muettes ;

Et ne parlons jamais

De cette heureuse Paix !

XXX. L’Espoir nourrit une Âme-amante.

L’ESPÉRANCE sert d’aliment

Au véritable Amant

Dans les travaux que l’on endure :

La charité pure,

La sincère foi

Sont la sainte loi

Qui règle la vie.

L’âme en Dieu ravie

Ne trouve plus rien

Que l’unique Bien.

Lui seul la contente

Et fait son plaisir ;

Une paix touchante

Comble son désir.


Heureuse Espérance

Que rien ne déçoit !

Puisque par avance

Ici l’on reçoit,

Dans la ferme attente

Du bonheur promis

Une âme constante,

Un esprit soumis,

Un amour fervent


Une foi non feinte,

Un contentement

Pur et sans atteinte.

Avec grand courage

Ce cœur généreux

Voit fondre l’orage :

Les flots écumeux

Font voir le naufrage

Peint devant les yeux.

Le cœur inflexible

N’en est point touché

Il n’est plus sensible,

Son œil est bouché

Pour toute autre chose

Que pour son Seigneur

L’âme se repose

Dans son sacré cœur.


Admirable Amante

Que tu vis contente

Malgré les dangers !

Tes maux sont légers,

Ton bien est immense,

Ton cœur sans souci.

Qui fait tout ceci ?

C’est ton Espérance.

XXXII. L’Amour redresse toutes choses.

QUELQUES défauts qu’ait eus notre conduite,

L’Amour fait tout redresser et régler :

Jamais rien ne peut égaler,

Le bien d’une âme pure et par l’Amour instruite.


Le mensonge et l’erreur n’accompagnent jamais

Un cœur que la Charité guide :

La droiture et la paix,

L’Humilité solide,

Empêchent les détours, fruits de la vanité ;

La candeur, la sincérité,

La bonne foi, la joie et l’innocence,

Sont la saine science

Que l’Amour pur enseigne à ses Amans :

,, Si vous n’êtes, dit-il, ainsi que des enfants,

« Vous ne sauriez me plaire :

« Ils savent me louer, m’aimer, me satisfaire,

« Je me plais dans leur cœur,

« Et je sais leur bonheur.

« Ce n’est point aux sages du monde

« Que je révèle mes secrets :

« C’est des petits Enfants l’humilité profonde

« Qui pénètre mes saints décrets.


Que la petitesse est aimable !

Qu’elle a de douceurs et d’attraits !

Que la finesse est haïssable !

On ne voit que détours, labyrinthes, filets.


Celui qui trompe mieux, passe pour le plus sage ;

Qui sait sur son prochain prendre plus d’avantage

Passe pour être adroit, plein d’esprit, très heureux :

Qui sont les plus contents, ou des enfants ou d’eu

XXXIV. Tout doit rentrer dans sa première source.

QUE votre libéralité,

Amour, est magnifique et grande !

Sa noble et belle qualité

Est de vouloir qu’on vous demande.

Mais lorsque vous donnez, vous voulez un retour

Permettez-moi ce mot, divin Amour,

C’est qu’un peu d’intérêt, ce semble vous anime ;

Vous donnez les vertus, vous en voulez les fruits :

Mais vous pourrait-on bien les refuser sans crime ;

Puisque par votre Amour vous les avez produits ?


La vertu sans l’Amour est un arbre stérile ;

L’Amour rend tout fertile :

Tout feu qu’il est, il diffère en ce point

De celui qu’on voit dans le monde

Dont la chaleur bien loin d’être féconde

Détruit, consume tout, et ne reproduit point.

Le feu sacré dans notre cœur

Donne naissance

À la bonne semence,

La fait croître et mûrir par sa céleste ardeur.


Ô feu divin, qui produit toute chose,

Toi, qui donnes à tout une juste valeur,

Tu n’est pas moins la fin que l’admirable cause

Del'éternel bonheur.

Quelle espérance,

Quelle abondance,

Quelle douceur

Chastes délices

Heureux supplices,

O. saint Amour !

Quel sera l’éternel séjour ?

XXXV. Il est ferme et constant

AMOUR, auprès de toi, les plus rudes tourments

Passent pour des contentements

Les tortures, les feux, éprouvent ma constance :

Soutenu de ton bras puissant,

Cette unique assistance,

Ce bonheur infini de te voir si présent,

M’ôtent le sentiment des plus affreuses peines ;

Les bourreaux armés de leurs gênes

Ont beaucoup plus que moi d’horreur,

De mon excessive douleur.


Amour, source de mes délices,

Ne m’abandonne pas au milieu des supplices :

Si tu m’abandonnais, hélas !

Amour, que ne craindrais-je pas ?

Soutenu de ta main puissante,

Qu’il est aisé que l’âme soit constante !


Ah ! je serais bientôt accablé de frayeur ;

O que je serais faible et que j’aurais de peur ;

Si tu m’abandonnais un moment à moi-même !

Lorsque tu me soutiens par ta grâce Suprême,

Je ne me connais plus, je suis victorieux

De ces ennemis furieux

Si je succombe en apparence,

C’est pour faire éclater à leurs yeux ta puissance.

XXXVI. L’Amour édifie et construit.

Oque l’Amour divin est un bon Architecte !

Il bâtit dans nos cœurs un aimable séjour,

Consacré pour l’Amour.

C’est là qu’on le sert, qu’on l’aime et le respecte.


C’est dans le fond du cœur que Dieu fait sa demeure,

Il bâtit, il la sonde, il l’orne, il l’embellit,

Il y vient à toute heure,

Il taille, il retranche, il polit.


Il n’épargne ni soin ni peine :

Ô que l’homme est heureux lorsque d’un œil de foi,

Il contemple en repos la Bonté souveraine,

Qu’il meurt parfaitement pour vivre au divin Roi !

Ranimé par le même il voit jaillir dans soi

L’eau vive, et découverte à la Samaritaine.


Oui, l’homme intérieur,

Trouve alors dans son cœur

Cette vive fontaine :

C’est là qu’en vérité

Il adore le Père ;

Et déjà son Esprit, mis dans l’Éternité

Ne tiens plus à la terre.


Faites donc, ô mon Dieu ! de mon cœur votre temple :

Alors, malgré tout orage et tout bruit,

J’aurai le calme de la nuit,

et rien n’empêchera que je ne vous contemple.

Sur le même sujet.

Détruirez, cher Amour, mon ancienne maison ;

Soyez le fondement d’un nouvel édifice :

Que ce soit un lieu d’oraison,

Où l’on offre du cœur l’éternel sacrifice.


Vous ne l’élevez point sur le sable mouvant ;

Mais sur la roche vive :

Quand le débordement arrive,

Il ne pourra jamais l’ébranler un instant.

Ce qu’on fait sans l’Amour c’est bâtir sur l’arène,

Où le moindre débord entraîne

Ce superficiel, et léger bâtiment.


Nos œuvres, nos vertus sans l’Amour sont de paille,

Qui n’ont en soi nulle valeur :

Heureux ceux avec qui le pur Amour travaille

Leurs œuvres, leurs vertus sont dignes du Seigneur.

XXXVIII. Avec l’Amour on est en assurance.

QUE je me ris de votre effort !

Je n’appréhende point la mort,

Près de mon Bien-aimé je suis en assurance :

Vous ne sauriez me mettre en défiance :

Approchez, approchez vos chaînes et vos fers,

Je n’ai que du mépris pour vos tourments divers.


Lorsque l’Amour divin s’empare de notre âme,

Et qu’il lui fait sentir sa savoureuse flamme,

Qui consume chez nous toute propriété,

Dégagé de ce MOI l’on vit en liberté,

Les chaînes, les prisons, ne sauraient faire craindre :

Le glaive ne peut nous atteindre.


Pourrais-je m’effrayer de l’horreur du trépas ?

La mort a pour mon cœur mille secrets appas :

Elle peut bien m’ôter une fragile vie ;

D’un souverain bonheur cette perte est suivie,

Puisque je dois tomber très infailliblement

Entre les bras de mon Amant.

Ah ! craint-on de voir ce qu’on aime ?

Quoi qu’il coûte, l’Amour extrême

Trouve tout prix trop bas

Pour jouir à jamais de ses divins appas.


Lorsque la Charité de notre cœur s’empare,

La faim, la nudité, rien ne nous en sépare,

La mort, même l’enfer, la persécution,

Ne sauraient empêcher cette sainte union.

Sur le même sujet.

Je vois de tous côtés grand nombre d’ennemis

Qui me pressent et m’environnent :

Ils croient me rendre soumis,

La mort et l’enfer me talonnent.


Malgré tant de dangers, je n’appréhende rien ;

Qu’on me frappe, qu’on m’emprisonne :

Ce qu’on fait contre moi me paraîtrait un bien,

Si le divin Amour me servait de soutien.

C’est à lui que je m’abandonne

Entre ses bras je n’appréhende rien.


J’y goûte une paix profonde,

Que j’oserais défier tout le monde.

Je repose en son sein, et ma tranquillité

Ne viens que de la charité.


Qui me peut séparer de cet Objet aimable ?

La mort ou la captivité

Ne peuvent rien contre la vérité :

Elle est à tout inébranlable.

XXXIX. Il étanche la soif du cœur.

DÉLICES de l’esprit, vous êtes préférables

Aux faux plaisirs des sens ;

Ils ne sont qu’apparents,

Vous êtes véritables ;

Vous avez le solide, ils sont tous décevants.


Divine vérité, que tout le monde ignore,

Vous remplissez mon cœur d’une céleste ardeur :

Source de tous mes biens, cher Époux que j’adore,

Vos salutaires eaux coulent dedans mon cœur.


Que ce fleuve sacré rejaillisse en mon âme ;

Que ces saillantes eaux de la Divinité

Eteignent pour jamais en moi toute autre flamme

Que celle de l’Amour de votre vérité.


Cette eau toute céleste a l’insigne avantage

D’éteindre dans nos cœurs toutes sortes de feux ;

Mais celui de l’Amour en brûle davantage,

L’eau le rend plus ardent, plus pur, plus lumineux.


Donnez-moi de cette eau qui conserve la vie ;

Mais que son effet soit de me causer la mort :

Les liens de ce corps me tenant asservie

M’empêchent de vous joindre et de prendre l’essor.


Mon âme est encor plus que mon corps, prisonnière :

Vous pouvez, mon Seigneur, rompre seul ses liens.

Ah ! faites retourner mon corps en la poussière,

Donnez à mon esprit les véritables biens !

XL. Qui veut aimer n’est plus libre à sa mode.

QUE j’aime votre joug, qu’il est doux et suave !

Que je le craignais vainement !

Je suis libre, loin d’être esclave,

Quand je le porte en vous aimant.


Que mon âme est heureuse, étant votre captive !

J’ai trouvé là ma liberté.

Faites donc, Amour, que je vive

Dans l’humble dépendance à votre volonté.


Heureux joug qui bien loin de captiver mon âme,

Cause un vaste délicieux,

Que tu t’accordes bien avec la douce flamme

Que je garde en mon cœur comme un don précieux !


Le monde qui ne voit que l’apparente charge

Dont à ses yeux je suis comme accablé,

Me croit très-malheureux : mais mon cœur est au large ;

Loin d’être esclave, il est de délices comblé.


Non, le monde ne comprend guère,

Malgré tant de travaux le bonheur du dedans ;

N’estimant que ce qui prospère,

Les honneurs, les plaisirs, ce qui flatte les sens.


Les enfants de Dieu ont bien plus de sagesse,

N’estimant rien, ne goûtant que la croix :

Ah ! que leur goût a de délicatesse,

De savoir faire un si bon choix !


Je vous cède, mondains, les honneurs, les délices ;

J’aime tous mes travaux, ma chaîne, ma prison :

Quand même il me faudrait souffrir tous les supplices,

Je trouverais encor que j’ai grande raison :

Disons sans artifice,

Que qui connaît l’Amour et sa juste valeur,

Et qui fait lui rendre justice,

Approuvera le penchant de mon cœur.

Sur le même sujet.

Qui peut se plaindre de ta charge,

Amour, et de ton joug, ne l’a jamais porté.

D’un si doux esclavage, ah ! s’il craint qu’on le charge,

Il est captif de la cupidité.

En captivant le cœur tu le mets plus au large ;

Tu lui donnes la liberté.


[…]

XLI. L’Unique Amour brille entre les vertus.

AMOUR, divin Amour, qui comprend en toi-même

De toutes les vertus l’excellence suprême,

Source de la justice et soutien de la foi,

Tout ce que l’on espère est renfermé chez toi.


Sans toi la pénitence est une hypocrisie,

La prudence et la force une pure manie ;

Sans toi, divin Amour, croix, martyres, tourments,

Seraient de vains amusements.


[…]

XLII. L’Amour surmonte tout.

QUI peut résister à l’Amour ?

Lui qui surmonte tout, dont la force invincible

Malgré forts et remparts, perce, rompt et fait jour,

Atteins ce qui paraît le plus inaccessible.


Dieu cède à notre forte ardeur,

II suspend son courroux, s’apaise et rend les armes

Lorsqu’il découvre au fond de notre cœur

Que l’Amour est la source de nos larmes.


Amour, puissant Amour et vainqueur Souverain,

Que tes coups sont charmants ! que j’aime tes blessures !

Tire, entame, détruis, n’épargne pas mon sein,

Fais, fais couler mon sang par cent mille ouvertures.

Ne laisse rien qui ne soit tout divin,

Ôte l’impureté, nettoie les ordures,

Bannis ce qui reste d’humain,

Tu veux pour tes enfants des âmes toutes pures.


Tu ne détruis un cœur que pour le rendre fort :

Lorsqu’il n’est plus à soi, Dieu le meut et l’anime ;

Il vient à bout de tout sans faire aucun effort ;

Cette figure nous exprime

Comme l’Amour divin conduit l’arc et le bras

De cette Amante fortunée ;

Vois comme dextrement et sans nul embarras

Elle tire, sa flèche à vaincre destinée :

Elle perce du premier coup

Cette épaisse et sorte cuirasse :

Non, il n’est rien dont on ne vienne à bout

Aidé d’Amour, car sa force surpasse

De l’enfer le plus rude effort,

Enfin l’Amour est plus fort que la mort.

XLIII. Agité, il devient plus ferme.

[…]

Ce chêne que je vois battu de la tempête,

Ne fais que s’affermir : son orgueilleuse tête

Parais braver les vents impétueux,

Se roidissant dans sa racine

Lorsque ces thèmes injurieux

Semblent le menacer d’une prompte ruine.


Il en est ainsi de mon cœur ;

Lorsque chacun lui fait la guerre,

Qu’il entend gronder le tonnerre,

Il s’affermit contre la peur.


Regardant sans pâlir où tombera l’orage,

Il soutient tout avec courage ;

Il n’est point abattu, non plus qu’audacieux,

Fier du secours des cieux.

XLIV. Le véritable Amour ne fait point de mesure.

L’AMOUR de Dieu doit être sans mesure

On ne manque jamais

Dans ses divins excès :

Plus il est violent, et plus sa force dure.


Lorsque l’qn aime bien, on ne veut plus de règle,

La simple Charité

Jointe à la Vérité

Prends l’essor comme une aigle :

Laissant tout ce qui n’est pas Dieu,

On ne veut rien de tout ce qui fait un milieu.


Ah ! lorsque l’Amour est extrême,

L’on meurt à tout aussi bien qu’à soi-même,

Et l’on trouve la vie en cette heureuse mort.

Mourons donc toujours de la sorte !

Plus notre Charité sera sincère et forte,

Et plus prompt sera son effort.


Amour, en brisant tout, romps le fil de ma vie,

Qu’heureux sera mon sort,

Lorsque par son attrait l’Amour puissant et fort

Me l’aura sans pitié ravie.

Amour, Amour plus rien de limité,

Abîme-moi dedans ta charité.

[…]

Rompons, divin Époux, la règle et le boisseau ;

Laissons les thèmes à l’aventure ;

L’Amour donne un plaisir nouveau.

Disons et redisons, rien ne paraît si beau,

La règle de l’Amour est d’aimer sans mesure.

[…]

XLV. Les vents font qu’il s’accroît.

PLUS je suis accablé d’ennuis et de traverses,

Plus je sens dans mon cœur croître les sacrés feux :

Tant d’horribles tourments, tant de peines diverses, .

Bien loin de m’affliger, comblent enfin mes vœux.


Que ton souffle divin Esprit tout adorable,

Qui paraît au-dehors agiter notre cœur,

Nous cause par dedans un calme délectable !

Cette agitation augmente notre ardeur.


S’il est vrai qu’en l’Amour si charmante est la peine,

Quels seront dans les cieux ces torrens de plaisirs,

Dont la main de l’Amour puissante et souveraine

Par de divins excès doit remplir nos désirs !


Amour, divin Amour, qu’en secret je réclame,

Que tes feux me sont chers ! j’adore tes rigueurs.

Ah ! si je pouvais voir un jour ta sainte flamme,

En m’anéantissant, brûler les autres cœurs !


Croissez, brûlez sans fin, sans jamais vous éteindre :

Augmenter vos tourments, c’est croître vos bienfaits.

L’âpreté de vos feux ne saurait faire craindre ;

Plus on est consumé, plus on trouve de paix.


O feu qui détruis tout ! viens et détruis ma vie,

Unis-moi, je te prie, à mon Souverain Bien !

Mais je ne puis avoir ce sort digne d’envie,

Que je ne sois par toi réduit à n’être rien.

XLVIII. Au cœur touché d’Amour tout peut servir de voie.

LORSQUE l’on suit l’Amour nul danger ne fait craindre, ,

On se fait passage par tout ;

Lorsqu’on voit tout perdu, qu’on est le plus à plaindre,

Des plus affreux sentiers, l’âme trouve le bout.


Cette Amante sans peur sait traverser la presse

Des flots grondants de la mer en courroux,

Sans vaisseau, sans mâts : son adresse

Viens de son abandon au soin de son Époux.


Ces terribles écueils ne lui sont point de peine,

Elle dédaigne de les voir :

Ce qui fait son repos c’est qu’elle est très-certaine

De sa bonté, de son pouvoir :


Moins nous pensons à nous, et plus sa Providence

Nous accompagne pas-à-pas :

Augmentons notre constance,

Son soin ne nous manquera pas.

[…]

Sur le même sujet.

Il me faut donc passer cette mer orageuse ;

Dois-je m’abandonner à la merci des flots ?

Ah ! que je suis peu conrageuse,

Moi qui n’aimais que le repos.


Il me faut donc franchir abîme, précipice,

Être ainsi le jouet, Amour, de ta justice :

Est-ce là les grands biens que tu me promettais ?

Veux-tu me voir périr ? je suis presque aux abois :


Amour, tu ris de mon naufrage :

Je sens lever les flots, j’entends gronder l’orage,

La mer en s’entr’ouvrant ne me laisse rien voir,

Qu’un abîme profond où je suis prête à choir.


Traites-tu donc ainsi ton amante si chère ?

Périssons, j’y consens, je veux te satisfaire ;

Et sans plus écouter mes pleurs injurieux

Amour ; je vais périr, et périr à tes yeux.

XLIX. L’Amour est un vrai sel à l’âme.

LE sel est de tout temps symbole de sagesse ;

La charité sale nos actions,

Donnant à nos affections

Et l’incorruption, et la délicatesse.


La sagesse et l’amour s’accordent bien ensemble,

Celle-ci le conduit droit au Bien Souverain,

Et détourne le cœur humain

De ces appas trompeurs que l’univers rassemble.


L’Amour, comme un feu pur, mont droit à sa sphère

Il ne trouve rien ici-bas

Où l’on puisse tourner ses pas ;

Tout est empoisonné : s’il veut se satisfaire,

Il rencontre la mort,

Mais s’il prend son effort,

I1 outrepasse toute chose,

Il ne s’arrête à rien, il va jusqu’à son Dieu ;

Cet admirable feu

Remontant à sa cause,

Trouve dans lui sans nul défaut

Sa pureté, sa force et son repos.


Là sagesse est un sel, dont la force est extrême,

Sans lui tout est insipide et rampant :.

Qui n’a le sel d’amour s’il veut dire qu’il aime,

Son dire est fade, et ce n’est que du vent.

Trompé par sa propre raison,

L’amer lui parois doux, et la douceur poison.


La sagesse et l’amour sont sel de notre âme,

Ils la rendent d’un goût exquis ;

Si tous les biens nous sont acquis

Si nous savons brûler de la divine flamme.

L. Il chasse toute crainte.

L’AMOUR parfait bannit toute sorte de crainte :

À ses véritables Amans,

Il inspire des sentiments

Où la peur ne saurait donner aucune atteinte.


Il est sûr que la peur naît de la défiance :

Lors que l’on est rempli de foi

On ne craint rien pour soi ;

L’Amour pur est suivi de foi, de constance.


L’Amour est élevé, fonde le vrai courage,

Et répands ses saveurs

Richement aux grands cœurs ;

La force est leur partage.


Son cœur est généreux, son âme, une âme grande,

Point de timidité,

La libéralité

Est ce qu’il recommande.


Amour, divin Amour, donne-moi la largesse ;

Puisqu’un cœur étendu

S’est de-tout thèmes rendu

Ennemi de toute bassesse.

LII. La conscience en est témoin.

[…]


Je sens certain je ne sais quoi

Me porter presque malgré moi

À préférer l’utile au délectable :

Mes sentiments tournent vers l’équitable.


Sans regarder mes intérêts,

Je me soumets, Seigneur, à tous tes saints décrets,

Je veux bien pour ton Nom vivre dans la souffrance,

Te prouver mon Amour par mon obéissance.


Nous avons au-dedans un souverain Moteur,

Qui ne nous laisse point surprendre ;

Et cet éclairé Diredeur

Ne nous permets jamais de nous méprendre.


LIII. Il abhore l’orgueil.

POUR être à Dieu, l’humilité profonde

Est le plus sùr moyen :

Dieu veut qu’on ne soit rien,

Et la superbe plaît et règne dans le monde.


JÉSUS-CHRIST le premier a choisi la bassesse,

Le mépris sut sa passion,

La pauvreté l’objet de son affection,

Ce fut là sa doctrine et sa haute sagesse.


L’orgueil seul lui déplaît, le bannit de notre âme ;

La superbe lui fait horreur,

Il se plaît dans un cœur,

Quand il est humble et pur, sa Charité l’enflamme.


Il le mène et l’enseigne, il l’échauffe etl'éclaire,

Il ne l’abandonne damais,

Le comble de mille bienfaits,

enfin l’humble et petit fait l’aimer et lui plaire.

[…]

L’orgueil croît avec nous, et nous suit au tombeau,

Il augmente même avec l’âge :

Toujours quelque sujet nouveau

Lui donne sur nous l’avantage.


Hélas ! divin Amour, arrêtes-en le cours :

Toi seul as pouvoir de le faire ;

Sinon, il me suivra toujours

Il est à mes désirs contraire :

Je vois l’humilité pleine de doux appas !

Je l’aime, je la veux, et ne la trouve pas.

LIV. Il a soin d’inculquer ses loix.

DIEU par une bonté qui n’eut jamais d’exemple

Me vient chercher dans l’erreur et m’instruit,

M’ouvre les yeux, m’enseigne à petit bruit,

Ordonnant qu’en secret je l’aime et le contemple.


De sa divine loi il me montre le livre,

C’est là l’objet, me dit-il, de ta foi :

Écoute-là, laisse tout, et suis-moi ;

Pratique ces conseils, et tu pourras me suivre

Renonce à tous plaisirs, embrasse la vertu,

Que ton cœur par les maux ne soit pas abattu,

Meurs à toi-même afin de pouvoir mieux revivre.


Ne te lasse jamais d’admirer et de voir

L’excès de Mon Amour, et quel est mon pouvoir,

Regarde mes bienfaits, écoute mes paroles,

Banni loin de ton cœur tant de desseins frivoles,

Ne pense qu’à me plaire ; et ton cœur généreux

Trouvera que c’est moi, qui puis le rendre heureux.


Privé de tous les biens il aura l’abondance :

Lorsque plus de malheurs accableront tes sens,

Qu’en de rudes travaux tu vois couler tes ans,

Tu goûteras alors ce que peut ma clémence.


Je calme ton esprit, je sape ta douleur,

J’adoucis tes ennuis, et je charme ton cœur,

Contre tes ennemis je suis seul ta défense :

Rien ne peut échapper à mon extrême Amour,

Ne songe qu’à m’aimer, qu’à me faire la cour ;

Et puis, demeure en paix, sûr de ma Providence.



LVI. L’Amour réunit les semblables.

L’Amour divin nous comble de faveurs.

Que ses caresses sont aimables !

Mais, afin de jouir de ces biens délectables,

Il nous faut lui donner nos cœurs ;


Et les donner de telle sorte,

Qu’on ne s’en réserve plus rien ;

Lorsque son Amour nous transporte

Il nous donne son cœur, et rends-le notre lien.


Il paye en un moment nos ennuis, nos traverses,

Il nous porte en son sein, il fait tarir nos pleurs ;

Il nous fait oublier tant de peines diverses,

Par les épanchements de ses saintes douceurs.


O nion Epoux divin ! Que j’aime et que j’adore,

Soiez mon unique soutien :

Je n’aime rien que vous, et je désire encore

Vous aimer davantage, ô mon Souverain Bien !

Que je sois toute à vous, et non pas à moi-même,

Que je ne vous quitte jamais :

Le but où tendent mes souhaits

Est de m’unir à vous par un Amour extrême.

Sur le même sujet.

L’Amour sacré rend égaux les amans ;

Et les unit d’une chaîne éternelle :

Lorsque je vois leurs saints embrassements

Je comprends bien leur amour mutuel.


Quoi, vous vous abaissez, mon Souverain Seigneur,

Jusqu’à vous égaler votre pauvre servante !

Cette bonté ravit mon cœur :

Qu’elle est forte, qu’elle est touchante !


Vous m’aimez le premier

D’une Amour pure et gratuite ;

Faites que mon retour, cher Époux, soit entier,

Et que pour être à vous, moi-même je me quitte.


Je vous aime pour vous, ô Souverain Auteur

De ma chaste et pudique flamme ;

Sans m’occuper de mon bonheur,

Je vous abandonne mon âme.

LIX. C’est le but de l’Amour, de deux n’en faire qu’un.

C’EST là la fin de toute chose,

C’est le but de tous nos désirs :

Admirable métamorphose !

Comble des innocents plaisirs !

Unité que le Fils demandais à son Père

Pour ses Disciples bien-aimés !

Chaste lieu ! Adorable mystère !

Doux espoir des Prédestinés !


Qui pourrait espérer un si grand avantage

Si vous ne nous l’aviez promis ?

C’est le sublime et l’excellent partage

Que vous donnez à vos amis.


Qui pourrait le penser, encor moins le prétendre ?

Le Tout veut bien s’unir avec que le néant ;

Le Seigneur Souverain avec un peu de cendre,

Une goutte à son Océan.


Pour nous conduire aux cieux,

Il en voulut descendre :

Abandonnant sa gloire, il nous rend glorieux :

Je me perds ; et ne puis comprendre

Seigneur, l’excès de votre Amour.

Permettez-moi de vous le dire

Je suis un malheureux, même indigne du jour,

Vous partagez pourtant avec moi votre Empire.


Vous faites encor plus ; vous vous donnez à moi,

Et votre Amour extrême,

Vous fait me changer en vous-même ;

Votre bonté m’étonne et me remplit d’effroi,

Vous oubliez ce que vous êtes,

Mais je ne puis oublier qui je suis :

Je révère ce que vous faites,

Heureux ceux qui vous sont unis !

Sur le même sujet.

La fin d’un chaste Amour est l’entière Unité ;

L’Amante et son Amant sont une même chose.

C’est plus, une métamorphose

Transforme en son Amant l’Amante en vérité.


Il ne faut plus ici de carquois ni de flèches :

L’Amour a quitté son bandeau ;

Et par un miracle nouveau

Entre dans le cœur sans y faire de brèches.


Regardons le chemin par où l’âme a passé :

Que de rochers, de précipices,

Que d’agitations, de travaux, de supplices !

Mais enfin dans l’Amour son cœur est trépassé.

Ô digne et bienheureux trépas !

O. mort toute délicieuse

Pour cette belle âme amoureuse,

Qui ne vous désirerait pas ?


Le trépas est l’heureux passage

Qui met cette Amante en partage

De tous les droits de son Époux :

Vous faites plus, Amour, la transformant en vous.

LX. C’est de la Loi la consommation.

Qui pourrait exprimer le bonheur admirable

Que goûte un cœur qu’Amour conduit ici !

Il a trouvé le repos perdurable,

Exempt d’ennui, de crainte et de souci :

Tout est calme, tout est tranquille :

On ne veut rien que Dieu, qu’on aime uniquement.

Il est le ferme appui, comme le sûr asile,

On trouve tout en lui, le vrai contentement,

L’invariable paix dont parle l’Évangile

Qui surpasse tout sentiment,

Qui rend le précepte facile,

Le sentier des vertus droit, uni, tout charmant.


Lorsque de ces Vertus on a fait son étude,

On trouve dans la Charité

Cette admirable plénitude

Qui nos esprits met dans la vérité :

Sa lumière aisément dissipe tout nuage

Que produit une vaine erreur :

L’Amour sacré donne ici l’avantage

De goûter à longs traits la céleste douceur.


Si déjà l’on éprouve une si douce vie,

Que doit être l’éternité ?

De quelles voluptés sera-t-elle remplie ?

Bien, qui n’est jamais limité !

L’âme alors en son Dieu ravie,

Possède l’immortalité.


Sur le même sujet.

Le pur Amour est donc la fin de toutes lois ;

Il les renferme en soi, bien loin de les exclure :

L’âme au-dessus de la nature

N’a plus ni volonté ni choix.


Depuis longtemps sa volonté perdue

Dans la charité pure et nue

Ne lui laissait nul usage de soi ;

L’Amour alors était sa loi.


Mais depuis que l’Amour en lui l’a transformée

Il a changé sa destinée ;

Elle obéit et commande à son tour :

Son vouloir dans l’Amour est un vouloir suprême ;

Ne la regardez plus, cette Amante, en soi-même,

N’envisagez que son Amour.


Ne nous amusons point au-dehors, à l’écorce ;

Ce serait une vaine amorce :

Mais pénétrons jusqu’au-dedans

Et ne distinguons plus ces trop heureux Amans.


Ici toute activité cesse ;

Ce n’est ni douleur ni caresse :

On est en un parfait repos :

Tout se termine enfin au Sabbat du Très-haut.



ÉPILOGUE

Toi, délices de l’âme pure,

Amour, qui pénètre le cœur

Ayant surmonté la nature

Par ta pure et ta chaste ardeur ;


Lumière simple, inaccessible

Souverain Donneur de tout bien,

Toi qui rends le cœur inflexible

En l’abîmant dedans son rien.


Enfant qui gouverne le monde ;

À qui je consacre ces vers ;

Par une grâce sans seconde

Répands-les dans cet univers.


Que tous viennent à te connaître,

Mais encor bien plus à t’aimer

Comme seul Auteur de tout être ;

Fais-leur L’AMOUR PUR estimer.


Ah ! fais qu’ils t’aiment sans partage ;

D’un amour désintéressé ;

Fais-leur entendre mon langage,

Amour, oui, tu m’as exaucé.


Je sens leur cœur qui se remue,

Et qui se présente à tes traits ;

Que ta vérité pure et nue

Les frappes selon mes souhaits :


Je n’en ai plus que pour ta gloire,

Je ne désire rien pour moi :

Daigne remporter la victoire,

Divin Enfant, deviens leur Roi :


frappe-les quand je les amuse ;

Et que leur divertissement

Soit de se livrer sans excuse

À ton petit bras tout-puissant.


Tu sais bien pour qui je t’implore,

Rien ne saurait t’être caché.

Ô Toi ! que j’aime et que j’adore

De tout, rends leur cœur détaché.


Qu’ils te recherchent pour toi-même

Sans penser à leur intérêt ;

Se livrant au vouloir Suprême

Qu’ils ne s’en retirent jamais.


Fixe de l’homme l’inconstance,

Apprens-lui tes sentiers secrets ;

Qu’il connaisse ta sapience,

Et se livre à tes saints décrets.


Enfin, sois l’âme de leur âme ;

Donne telle grâce à mon chant

Qu’il produise en eux cette flamme

Qui vient de toi, Divin Enfant.


Si ton Épouse fut fidèle,

Si son cœur n’espère qu’en toi

Si son amour est éternel,

Favorise en cela sa foi.


Elle a chanté son aventure

En tous chants, en toutes façons,

Cette Charité sans mesure

Qui surpasse tous autres dons.


Elle dépeint là tes caresses

Et mille chastes voluptés,

Tant de mutuelles tendresses

De qui les sens sont enchantés.


Ne croyez pas, peuples fidèles,

Que ce ne soit que des chansons ;

Dessous ces figures nouvelles

Il est d’excellentes leçons.


Recevez par le divin Maître

De ma main ces petits présents :

Pour récompense, veuillez être

De simples et petits enfants.



Les effets différens de l’amour sacré et profane [reprise de l’édition Poiret, 1722]

Représentés dans plusieurs Emblèmes,

Exposés en Vers Libres.

XXII. Il a tendu son arc, et m’a mis comme en but à ses flèches. Lament. 3. v. 12.

MON cœur et comme un blanc où vous tirez sans cesse

Des traits qui sont tout enflammés :

Je sens augmenter ma faiblesse ;

Épargnez-moi si vous m’aimez.


Je me repens de mes paroles ;

Doux Amour, augmentez vos coups ;

Ah ! que mes craintes sont frivoles !

Peut-on appréhender les traits de son Époux ?


Frappez, frappez, mon adorable Maître ;

Que désormais mon cœur soit le but de vos coups :

Blessez-le, et qu’il soit tout à vous ;

Faites-vous aimer et connaître.


Ah ! vous m’avez percé le cœur,

Que vos flèches sont pénétrantes !

Traitez-vous donc ainsi, trop aimable Vainqueur,

Ceux qui sont tout à vous, vos fidèles amantes ?

XXV. Ôtez la rouille, et il se formera un vase très-pur. Prov. 25. v. 4.

HÉLAS ! mon cœur esl plein de rouille ;

Que cause ma propriété :

Si j’ai de vos dons, je les souille ;

Mettez-le, mon Seigneur, dans votre vérité.


Ah ! faites-le passer sous la meule avec l’eau ;

N’épargnez point les coups, mais lavez son ordure ;

Non, ce n’est pas assez, formez-en, un nouveau,

Qui n’ait plus rien de l’humaine nature.


Vous avez un moyen qui me paraît plus court ;

Mettez-le dans votre fournaise,

Daignez le consumer du feu de votre amour ;

Il fera plus d’effet que la plus forte braise.


Mes yeux fourniront assez d’eau

Pour laver mon cœur infidèle

Mais, ô divin Amour ! sans ce sacré fourneau ;

Il pourra contracter des souillures nouvelles.

XXIX. Je vous conjure de ne point réveiller la Bien-aimée. Cant. 3. v. 5.

NON, non ; je ne crains plus le monde et son effort ;

Le Démon ne me saurait nuire !

Je n’appréhende point ni l’enfer ni la mort,

Les tortures ni le martyre.


Je vis en assurance, en repos je sommeille ;

Car l’amour fait ma fermeté

Quand je dors, pour moi son soin veille ;

En lui gît ma sécurité.


Je n’ai plus de souci, je n’appréhende rien ;

Ma paix est douce et sans seconde :

Je ne connais ni mal ni bien,

Et vis comme étant seule au monde.


Je ne vois que l’Amour, je ne connais que lui ;

Je suis à tout comme étrangère :

Il est ma force et mon appui ;

Il fait d’un poids affreux une charge légère.

XXXIV. Union d’Amour.

UNISSEZ, unissez, ô mon céleste Époux

Nos deux cœurs d’une telle sorte,

Qu’on ne voie plus rien que vous ;

Donnez la braise la plus forte.


Tournez-les mille fois dedans votre fourneau ;

Battez le mien sur votre enclume ;

Réduisez-le à néant : qu’alors il sera beau !

Si votre feu s’éteint, faites qu’il se rallume.


Un cœur pareil au vôtre, et qu’ils n’en fassent qu’un :

C’est le bonheur auquel j’aspire.

Consumez tous les cœurs en un

Par un délicieux martyre.


Qui se plaint de vos feux, ne les connut jamais :

Pour moi, j’y trouve mes délices.

Est-il de véritable paix

Pour qui n’éprouve pas ces aimables supplices ?

XLIV. Qu’ils soient consommés en l’unité. Jean 17. v. 23.

LA fin de l’Amour pur est l’union intime,

Où cet Amour conduit par des chemins rompus.

La croix et le mépris, non la gloire etl’estime,

Est le chemin sacré, tout autre est superflu.


DIEU SEUL : un seu ! Amour réunit toutes choses ,

Ce point unique est le Souverain Bien.

L’Amour nous fait passer en notre unique Cause,

Où Dieu, notre principe, est moteur et soutien.


Admirable union de Dieu, de l’âme amante !

Il s’en fait à la fin un mélange divin.

L’âme sans rien avoir est ferme, elle, est contente,

L’Amant la transformant en son Bien souverain.


Elle ne paraît plus, cette Amante chérie,

DIEU SEUL opère en elle : et dans son unité

Elle est si fort anéantie,

Qu’on nc discerne plus que l’Amour vérité.

CONCLUSION.

QUEL fruit tirer de tout ceci,

Sinon qu’il faut être à Dieu sans partage ?

Nous aurons un double avantage,

Qui nous était inconnu jusqu’ici.


C’est qu’en aimant un Dieu, comme il est notre centre,

On trouve en lui le plus parfait repos :

Avec le pur amour, aucun autre amour n’entre,

Ce qui rend l’amour sans défaut.


Le cœur est reposé dans cet être Suprême,

Dans cet Objet rare et charmant,

Qui sans sortir hors de soi-même

Gouverne tout parfaitement.


Il attire le cœur par un charme invisible,

Pourtant si puissant et si fort,

Que quoiqu’il ne soit pas sensible,

Il est bien plus fort que la mort.


Soumettons-nous à son Empire,

Malgré le ravage des sens :

On souffre d’abord un martyre

Qu’Amour récompense en son temps.

FIN.




Quelques Emblèmes illustrés





Emblème IV. Son orgueil sera humilié. Osée 7. vs.10.

Rien n’est plus odieux au souverain Amour

Que la superbe de la vie :

L’Amante et fon Amant combattent tour à tour

Afin de la voir asservie.


On ne peut plaire à Dieu dedans l’élèvement ;

L’humilité l’attire dans notre âme :

Demeurons dans l’abaissement

Si nous voulons sentir sa douce flamme.


Il s’éloigne de la hauteur ;

Il s’écoule dans la vallée :

La souplesse et le rien, l’attirent dans le cœur ;

Car il se plaît dans l’âme ravalée.

Gant, vol. 4.


Il la comble de biens, cet adorable Époux

Sans cesse anéantissons-nous :

Son pur amour deviendra le partage

De ce profond abaissement

Nous entendrons son sublime langage,

Qu’on n’entend jamais autrement,







Emblème XII. Le peu de jours qui me restent finiront bientôt. Job 10. vs. 20. — Vous en avez marqué les bornes, et je ne les puis passer. Ch. 14. vs. 5.


Souviens-toi, mon divin Amour,

Que mes jours passent comme l’ombre

Dedans cette demeure sombre :

Tu peux me montrer un beau jour.


Ta présence est source de la lumière ;

Ton absence me met dans une sombre nuit :

Fais-moi la grâce toute entière

Brûle mon cœur, éclairant mon esprit.


Jamais la mort ne me fera de peine

Si l’Amour brise mon lien :

Car plus mon heure est incertaine,

Plus je me laisse à mon Souverain Bien.


Mon cher Époux, pardonne-moi, pardonne ;

Mes jours, tu le sais, ne sont rien :

C’est à toi que je m’abandonne

Dans ma faiblesse, ah ! deviens mon soutien.


Quoique mes ans paraissent courts,

Tu peux les employer, cher Époux, à ta gloire :

Quand je serai dans la demeure noire

Mon cœur te bénira.

Source de cette image 42

Emblème XVII. Daignez, Seigneur, régler mes voies de telle sorte, que je garde la justice de vos ordonnances.


DANS ce terrible labyrinthe,

Si rempli de tours et détours,

Je marche, cher Époux, sans crainte,

Sur la foi de votre secours.


Je regarde de loin tomber au précipice

Les plus hardis et le plus clair voyant :

Je vais sans voir et tout mon artifice

Est de m’abandonner aux soins de mon Amant.


Cet aveugle est un grand exemple

De l’abandon et de la foi ;

Lorsque de loin je le contemple

Je me fens ravir hors de moi.

Il suit son petit chien et marche en assurance

Sans broncher ni faire un faux pas.

Je fuis guidé par votre Providence

Et je pourrais ne m’abandonner pas ?


Celui qui compte sur sa force

Sur son adresse et son agilité

Son orgueil lui servant d’amorce

Est aussitôt précipité.


Qui peut dans un si grand danger

Encore se fier à soi-même ;

Ah, que son audace est extrême !

Vous m’apprîtes à me ranger

Sous les soins de la Providence

Et cette admirable science

Ne me laissa plus rien à ménager.


Cette vie est un labyrinthe ;

Si l’on veut marcher sûrement.

Que notre foi soit aveugle et sans feinte

Notre amour pur, et sans déguisement.













Emblème XXIV. Comme l’or dans la fournaise Sag. 3. vs. 6.

Mettez mon cœur en ce fourneau,

Et lui faites changer de forme :

Que ce feu sacré le transforme,

Ou bien m’en donnez un nouveau.


Ah, que je désire ardemment

De voir mon cœur sur cette braise !

Amour, mets-le donc promptement

Dans le milieu de ta fournaise.


Accorde-moi cette faveur ;

Tes brasiers feront mes délices :

J’y trouverai de la fraîcheur ;

Je me plairai dans les supplices.


Forme mon cœur à ta façon ;

Et le rend pur, tendre et fidèle :

Fais qu’il soit à toi tout de bon,

Que son amour soit éternel.


Détruis-le au plutôt, cher Amant,

Que j’aime de ton amour même :

Tu possèdes, Seigneur, la puissance suprême,

N’y mets point de retardement.





Emblème XLIV. Qu’ils soient consommés en l’unité. Jean 17. vs. 2,3.

La fin de l’Amour pur est l’union intime,

Où cet Amour conduit par des chemins rompus

La croix et le mépris, non la gloire et l’estime,

Est le chemin sacré, tout autre est superflu.

DIEU SEUL : un seul Amour réunit toutes choses :

Ce point unique est le Souverain Bien.

L’Amour nous fait passer en notre unique Cause,

Où Dieu, notre principe, est moteur et soutien.

Admirable union de Dieu, de l’âme amante

Il s’en fait à la fin un mélange divin.

L’âme sans rien avoir est ferme ; elle est contente

L’Amour la transformant en son Bien Souverain.

Elle ne paraît plus, cette Amante chérie

DIEU SEUL opère en elle : et dans son unité

Elle est si fort anéantie,

Qu’on ne discerne plus que l’Amour-vérité.




Je fais figurer ici une Manière courte et facile inspirée du Moyen Court de Madame Guyon, tel qu’il fut édité au siècle dernier par Olphe-Galliard dont les multiples notes de ce dernier attestent de l’influence toute guyonienne. Ce texte court est suivi de L’Abandon à la providence divine, tel qu’il vient d’être récemment réédité par D. Salin.


MANIÈRE COURTE ET FACILE

      1. Pour faire l'oraison en foi et de simple présence de Dieu par Monseigneur Bossuet, évêque de Meaux 43. /1

I. Il faut s'accoutumer à nourrir son âme d'un simple et amoureux regard en Dieu et en Jésus Christ notre Seigneur ; et, pour cet effet, il faut la séparer doucement du raisonnement, du discours et de la multitude d'affections, pour la tenir en simplicité, respect et attention, et l'approcher ainsi de plus en plus de Dieu, son unique et souverain bien, son premier principe et sa dernière fin /2.

II. La perfection de cette vie consiste en l'union avec notre souverain bien et tant plus la simplicité est grande, l'union est aussi plus parfaite. C'est pourquoi la grâce sollicite intérieurement ceux qui veulent être parfaits à se simplifier, pour être enfin rendus capables de la jouissance de l'un nécessaire, c'est-à-dire de l'unité éternelle ; disons donc souvent du fond du coeur : O unum necessarium, unum volo, unum quaero, unum desidero, unum mihi est necessarium, Deus meus et omnia. O un nécessaire ! c'est vous seul que je veux, que je cherche et que je désire ! Vous êtes mon un nécessaire, ô mon Dieu et mon tout !

III. La méditation est fort bonne en son temps, et fort utile au commencement de la vie spirituelle, mais il ne faut pas s'y arrêter, puisque l'âme, par sa fidélité à se mortifier et à se recueillir, reçoit pour l'ordinaire une oraison plus pure et plus intime, que l'on peut nommer de simplicité, qui consiste dans une simple vue, regard ou attention amoureuse en

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soi/3 vers quelque objet divin, soit Dieu en lui-même/4 ou quelqu'une de ses perfections, soit Jésus Christ ou quelqu'un de ses mystères ou quelques autres vérités chrétiennes. L'âme, quittant donc le raisonnement, se sert d'une douce contemplation qui la tient paisible, attentive et susceptible des opérations et impressions divines que le Saint-Esprit lui communique : elle fait peu et reçoit beaucoup ; son travail est doux et néanmoins plus fructueux ; et, comme elle approche de plus près de la source de toute lumière, de toute grâce et de toute vertu, on lui en élargit aussi davantage/5.

IV. La pratique de cette oraison doit commencer dès le réveil, en faisant un acte de foi de la présence de Dieu, qui est partout, et de Jésus Christ, les regards duquel, quand nous serions abîmés au centre de la terre, ne nous quittent point. Cet acte est produit ou d'une manière sensible et ordinaire, comme qui dirait intérieurement : je crois que mon Dieu est présent, ou c'est un simple souvenir de foi, qui se passe d'une façon plus pure et spirituelle de Dieu présent.

V. Ensuite, il ne faut pas se multiplier à produire plusieurs autres actes ou dispositions différentes, mais demeurer simplement attentif à cette présence de Dieu/6, exposé à ses divins regards, continuant ainsi cette dévote attention ou exposition, tant que notre Seigneur nous en fera la grâce, sans s'empresser à faire d'autres choses que ce qui nous arrive, puisque cette oraison est une oraison avec Dieu seul, et une union qui dispose l'âme à la passivité ; c'est-à-dire que Dieu devient le seul maître de son intérieur et qu'il y opère plus particulièrement qu'à l'ordinaire : tant moins la créature travaille, tant plus Dieu opère puissamment ; et puisque l'opération de Dieu est un repos, l'âme lui devient donc en quelque manière/7 semblable en cette oraison et y reçoit aussi des effets merveilleux ; et, comme les rayons du soleil font croître, fleurir et fructifier les plantes, ainsi l'âme qui

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est attentive et exposée en tranquillité aux rayons du divin soleil de justice en reçoit mieux les divines influences, qui l'enrichissent de toute sorte de vertus/8.

VI. La continuation de cette attention en foi lui servira pour remercier Dieu des grâces reçues pendant la nuit et en toute sa vie, d'offrande de soi-même et de toutes ses actions, de direction d'intention et autres, etc./9.

VII. L'âme s'imaginera de perdre beaucoup par l'omission de tous ses actes, mais l'expérience lui fera connaître qu'au contraire elle y gagne beaucoup, puisque plus la connaissance qu'elle aura de Dieu sera plus grande, son coeur sera aussi plus pur, ses intentions plus droites, son aversion pour le péché plus forte, son recueillement, sa mortification et son humilité plus continuelles/10.

VIII. Cela n'empêchera pas qu'elle ne produise quelques actes de vertus, intérieurs ou extérieurs, quand elle s'y sentira portée par le mouvement de la grâce ; mais le fond et l'ordinaire de son intérieur doit être son attention susdite en foi/11 ou l'union avec Dieu, qui la tiendra abandonnée entre ses mains et livrée à son amour, pour faire en elle toutes ses volontés/12.

IX. Le temps de l'oraison venu, il faut le commencer en grand respect/13 par le simple souvenir de Dieu, invoquant son Esprit et s'unissant intimement à Jésus Christ/14, puis la continuer en cette même façon ; comme aussi les prières vocales/15, le chant du choeur, la sainte messe, dite ou entendue, et même l'examen de conscience/16, puisque cette même lumière de la foi qui nous tient attentifs à Dieu nous fera découvrir nos moindres imperfections et en concevoir un grand déplaisir et regret. Il faut aussi aller au repas avec le même esprit de simplicité, qui tiendra plus attentif à Dieu qu'au manger et qui laissera la liberté d'entendre mieux la lecture qui s'y fait. Cette pratique ne

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nous attache à rien qu'à tenir notre âme détachée de toutes imperfections et attachée seulement à Dieu et unie intimement à Lui, en quoi consiste tout notre bien.

X. Il faut se recréer dans la même disposition pour donner au corps et à l'esprit quelques soulagements sans se dissiper par de nouvelles curieuses, des ris immodérés ni aucune parole indiscrète, etc., mais se conserver pur et libre dans l'intérieur, sans gêner les autres, s'unissant à Dieu fréquemment par des retours simples et amoureux, se souvenant qu'on est en sa présence et qu'il ne veut pas qu'on se sépare en aucun temps de lui et de sa sainte volonté ; c'est la règle la plus ordinaire de cet état de simplicité ; c'est la disposition souveraine de l'âme qu'il faut faire la volonté de Dieu en toutes choses/17. Voir tout venir de Dieu et aller de tout à Dieu, c'est ce qui soutient et fortifie l'âme en toutes sortes d'événements et d'occupations, et ce qui nous maintient même en possession de la simplicité. Suivez donc toujours la volonté de Dieu à l'exemple de Jésus Christ et uni à lui comme à notre chef, c'est un excellent moyen d'augmenter cette manière d'oraison, pour tendre par elle à la plus solide vertu et à la plus parfaite sainteté/18.

XI. On doit se comporter de la même façon et avec le même esprit et se conserver dans cette simple et intime union avec Dieu dans toutes ses actions et sa conduite, au parloir, à la cellule, au souper, à la récréation ; sur quoi il faut ajouter que, dans tous les entretiens, on doit tâcher d'édifier le prochain en profitant de toutes les occasions de s'entreporter à la piété, à l'amour de Dieu, à la pratique de bonnes oeuvres, pour être la bonne odeur de Jésus Christ : « Si quelqu'un parle, dit saint Pierre, que ce soit de paroles de Dieu » et comme si Dieu même parlait par lui. Il suffit pour cela de se donner simplement à

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son Esprit : il vous dictera, en toutes rencontres, tout ce qui convient sans affectation. Enfin, on finira la journée avec cette sainte présence, l'examen, la prière du soir, le coucher et on s'endormira avec cette attention amoureuse, entrecoupant son repos de quelques paroles ferventes et pleines d'onction, quand on se réveille pendant la nuit, comme autant de traits et de cris du coeur vers Dieu. Par exemple : Mon Dieu, soyez moi toutes choses ; je ne veux que vous pour le temps et pour l'éternité ; Seigneur qui est semblable à Vous ? Mon Seigneur et mon Dieu et rien plus !

XII. Il faut remarquer que cette vraie simplicité/19 nous fait vivre dans une continuelle mort et dans un parfait détachement, parce qu'elle nous fait aller à Dieu avec une parfaite droiture et sans nous arrêter en aucune créature ; mais ce n'est pas par spéculation qu'on obtient cette grâce de simplicité/20, c'est par une grande pureté de coeur et par la vraie mortification et mépris de soi-même ; et quiconque fuit de souffrir et de s'humilier et de mourir à soi n'y aura jamais d'entrée ; et c'est aussi d'où vient qu'il y en a si peu qui s'avancent, parce que presque personne ne se veut quitter soi-même, faute de quoi on fait des pertes immenses et on se prive des biens incompréhensibles. O heureuses sont les âmes fidèles qui n'épargnent rien pour être pleinement à Dieu ! Heureuses les personnes religieuses qui pratiquent fidèlement toutes leurs observances selon leur institut ! Cette fidélité les fait mourir constamment à elles-mêmes, à leur propre jugement, à leur propre volonté, inclinations et répugnances naturelles et les dispose ainsi d'une manière admirable, mais inconnue, à cette excellente sorte d'oraison ; car qu'y a-t-il de plus caché qu'un religieux et une religieuse qui ne suit en tout que ses observances et les exercices communs de la religion, n'y ayant en cela rien d'extraordinaire, et qui néanmoins consiste dans une mort totale et continuelle/21 : par cette voie le Royaume de

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Dieu s'établit en nous et tout le reste nous est donné libéralement.

XIII. Il ne faut pas négliger la lecture des livres spirituels/22, mais il faut lire en simplicité et en esprit d'oraison, et non pas par une recherche curieuse : on appelle lire de cette façon, quand on laisse imprimer dans son âme les lumières et les sentiments que la lecture nous découvre et que cette impression se fait plutôt par la présence de Dieu que par notre industrie.

XIV. Il faut, au reste, être prévenu de deux ou trois maximes ; la première, qu'une personne dévote sans oraison est un corps sans âme ; la seconde, qu'on ne peut avoir d'oraison solide et vraie sans mortification, sans recueillement et sans humilité ; la troisième, qu'il faut de la persévérance pour ne se rebuter jamais dans les difficultés qui s'y rencontrent.

XV. Il ne faut pas oublier qu'un des plus grands secrets de la vie spirituelle est que le Saint-Esprit nous y conduit non seulement par les lumières, douceurs, consolations, tendresses et facilités, mais encore par les obscurités, aveuglements, insensibilités, chagrins, angoisses, révolte des passions et des humeurs/23 ; je dis bien plus, que cette voie crucifiée est nécessaire, qu'elle est bonne, qu'elle est la meilleure, la plus assurée, et qu'elle nous fait arriver beaucoup plus tôt à la perfection ; l'âme éclairée estime chèrement la conduite de Dieu qui permet qu'elle soit exercée des créatures et accablée de tentations et de délaissements, et elle comprend fort bien que ce sont des faveurs plutôt que des disgrâces, aimant mieux mourir dans les croix sur le Calvaire que de vivre dans les douceurs sur le Thabor/24. L'expérience lui fera connaître avec le temps la vérité de ces belles paroles : « Et nox illuminatio mea in deliciis meis »/25 et « Mea nox obscurum non habet, sed omnia in luce clarescunt »/26. Après la purgation

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de l'âme dans le purgatoire des souffrances, où il faut nécessairement passer, viendra l'illumination, le repos, la joie, par l'union intime avec Dieu, qui lui rendra ce monde, tout exil qu'il est, comme un petit paradis. La meilleure oraison est celle où l'on s'abandonne le plus aux sentiments et aux dispositions que Dieu même met dans l'âme/27, et où l'on s'étudie avec plus de simplicité, d'humilité et de fidélité à se conformer à sa volonté et aux exemples de Jésus Christ/28.

Grand Dieu/29, qui, par un assemblage merveilleux de circonstances très particulières, avez ménagé de toute éternité la composition de ce petit ouvrage, ne permettez pas que certains esprits, dont les uns se rangent parmi les savants, les autres parmi les spirituels, puissent jamais être accusés à votre redoutable tribunal d'avoir contribué en aucune sorte à vous fermer l'entrée de je ne sais combien de coeurs, parce que vous vouliez y entrer d'une façon dont la seule simplicité les choquait et par une porte qui, tout ouverte qu'elle est par les saints depuis les premiers siècles de l'Église, ne leur était peut-être pas assez connue : faites plutôt que, devenant tous aussi petits que des enfants, comme Jésus Christ l'ordonne, nous puissions entrer une fois par cette petite porte, afin de pouvoir ensuite la montrer aux autres plus sûrement et plus efficacement. Ainsi soit-il.

NOTES

1. Jacques LE BRUN, Les Opuscules spirituels de Bossuet, op. cit., p. 51-55, publie le texte intégral d'une copie de ce même document, conservée à la Visitation de Nancy, dans un manuscrit intitulé : OEuvres de Bossuet, t. 3. Il étudie les variantes d'après le texte imprimé et réédité ici ; selon lui, on peut attribuer ces variantes à la pluralité des copies ou bien à l'initiative du copiste auquel nous devons le texte publié par Caussade. L'Année sainte de la Visitation, t. 10 (1870), pp. 43-ssq. reproduit cette même version. Sur l'attribution à Bossuet et sur l'auteur présumé, voir notre introduction, pp. 32-33. Désormais, dans ces notes, nous prendrons le sigle OSB pour désigner le travail précité de Jacques Le Brun.

2. Ce paragraphe résume le principe fondamental de la spiritualité guyonnienne ; cf. Moyen court et très facile pour faire oraison, X, p. 25 ; nous citerons désormais Le Recueil de divers traités de théologie mystique, Jean de La Pierre, Cologne, 1699 ; « Cette vie des sens émeut et irrite la passion, loin de l'éteindre ; les austérités peuvent bien affaiblir le corps, mais jamais émousser la pointe des sens, ni leur vigueur (...) Une seule chose le peut faire qui est que l'âme par le moyen du recueillement se tourne au-dedans d'elle pour s'occuper de Dieu qui y est présent. Si elle tourne toute sa force et sa vigueur au-dedans, elle laisse les sens sans vigueur et, plus elle avance et s'approche de Dieu, plus elle se sépare d'elle-même ». Le but de l'oraison, selon Mme Guyon, c'est d'apprendre aux âmes « à jouir de leur fin » qui est Dieu (III, p. 10).

3. Le manuscrit de la Visitation porte « foi » au lieu de « soi » (même si le caractère n'est pas très net dans l'imprimé) ; les deux sens sont possibles.

4. Le manuscrit de la Visitation écrit simplement « Dieu » (OSB, p. 55, note 2).

5. Moyen court et très facile de faire oraison, XII, p. 31 : « Ce n'est point le défaut de lumière qui fait que l'on ne distingue plus les étoiles, mais l'excès de lumière. Il en est de même ici : la créature ne distingue plus son opération, parce qu'une lumière forte et générale absorbe toutes les petites lumières distinctes et les fait entièrement défaillir à cause que son excès les surpasse toutes. » Le mot élargir signifie donner largement.

6. Mme Guyon s'en explique ainsi : « ... que, sitôt qu'elle se met en présence de Dieu avec foi et qu'elle se recueille, qu'elle demeure un peu de cette sorte dans un silence respectueux ; que si, dès le commence-

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ment, en faisant son acte de foi, elle se sent un petit goût de la présence de Dieu, qu'elle demeure là sans se mettre en peine d'aucun sujet ni de passer outre » (IV, p. 14).

7. Jacques Le Brun fait remarquer (OSB, p. 55) que le « en quelque manière » atténue l'affirmation de la ressemblance avec Dieu, peut-être par référence à la condamnation d'Eckhart par la bulle In Agro dominico (voir Joseph DE GUIBERT, Documenta ecclesiastica christianae perfectionis studium spectantia, op. cit., p. 163, n° 285).

8. Mme Guyon parle de « la vertu » au singulier (IX, p. 23) : « C'est le moyen court et assuré d'acquérir la vertu, parce que, Dieu étant le principe de toute vertu, c'est posséder toute vertu que de posséder Dieu, et, plus on s'approche de cette possession, plus on a la vertu en degré éminent. »

9. Il n'est pas question de « demande ». Ainsi pour Mme Guyon ; elle veut que l'on s'en remette à Dieu : « ... il faut seconder les desseins de Dieu, qui est de dépouiller l'âme de ses propres opérations, pour substituer les siennes en leur place. Laissez-le donc faire et ne vous liez à rien par vous-mêmes, quelque bon qu'il vous paraisse » (XVII, p. 43).

10. Nous retrouvons ici le principe fondamental du « pur amour ».

11. Voir ci-dessus, la note 3 sur le chapitre III : ici l'imprimé a lu nettement « foi ».

12. La pratique de l'abandon selon Mme Guyon met en oeuvre une confiance totale en Dieu. On y reconnaît certaines formules que Caussade reprendra à son compte dans ses Lettres spirituelles et qu'on retrouve dans L'Abandon à la Providence divine. Ainsi ce passage du Moyen : « Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu, renoncer à toutes considérations particulières, quelque bonnes qu'elles paraissent, sitôt qu'on les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité ; être indifférents à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l'âme, pour les biens temporels et éternels, laisser le passé dans l'oubli, l'avenir à la Providence et donner le présent à Dieu, nous contenter du moment actuel qui nous ajuste avec l'ordre éternel de Dieu en nous » (vi, p. 28).

13. « ... en grand respect » ne se lit pas dans le manuscrit de la Visitation (OSB, p. 53). A propos du commencement de l'oraison, voir ce qui est écrit à la note 6.

14. Au chapitre VIII du Moyen court et très facile pour faire oraison, intitulé « Des mystères », Mme Guyon s'inspire de Bérulle en écrivant ceci : « Jésus Christ, à qui l'on s'abandonne et que l'on suit comme Voie, que l'on écoute comme Vérité et qui nous anime comme Vie (Jn 14, 6), s'imprime lui-même en l'âme, lui fait porter tous ses états. Porter les états de Jésus Christ, c'est quelque chose de bien plus grand que de considérer seulement les états de Jésus Christ » (p. 21).

15. Mme Guyon ne condamne pas les prières vocales, mais en règle l'usage en fonction de l'attrait intérieur : « L'âme n'est guère plutôt appelée au silence intérieur qu'elle ne doit pas se charger de prières vocales, mais en dire peu et, lorsqu'elle les dit, si elle y trouve quelque difficulté et qu'elle se sente attirée au silence, qu'elle demeure et qu'elle

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ne se fasse point d'effort, à moins que les prières ne fussent d'obligation » (XVI, p. 43).

16. A propos de l'examen de conscience, Mme Guyon écrit : « Sitôt que l'on est dans cette manière d'oraison, Dieu ne manque pas de reprendre l'âme de toutes les fautes qu'elle fait. Elle n'a pas plutôt commis un défaut qu'elle sent un brûlement qui le lui reproche ; c'est alors un examen que Dieu fait, qui ne laisse rien échapper, et l'âme n'a qu'à se tourner simplement vers Dieu, souffrant la peine et correction qu'il lui fait » (XV, p. 39).

17. Mme Guyon n'insiste pas sur la soumission à la volonté de Dieu (voir II, p. 10, à propos du Pater). Elle parle plutôt avec saint Paul de la vie de Dieu dans l'âme : « ... il est certain qu'elle y agit plus noblement et avec plus d'étendue qu'elle ne fit jamais jusqu'à ce degré, puisqu'elle est mue de Dieu et qu'elle agit par son Esprit » (XXI, p. 50).

18. C'est le thème du chapitre XXI : « Que l'on agit plus fortement et plus noblement par cette oraison que par toute autre » (p. 79).

19. Notre copie omet une phrase que conserve le manuscrit de la Visitation, cette erreur pouvant venir de ce que le copiste a été trompé par la répétition des premiers mots : « Il faut remarquer que cette simplicité n'empêche pas qu'on ne produise des actes ni de s'appliquer à quelque pratique que ce soit, pourvu que cela se fasse brièvement, comme de prononcer intérieurement quelques paroles de l'Écriture, ou d'autres que le Saint-Esprit dictera, ou bien de s'adresser à la Sainte Vierge, au bon ange et aux saints, chantant même quelques saints cantiques ou versets de psaumes ; mais surtout il faut être soigneux de mourir à toutes les affections déréglées, se détacher des créatures, se retirer de toutes inutilités et amusements, ne s'appliquer aux choses extérieures que par nécessité, par charité et par obéissance, selon que la divine Providence l'ordonne » (OSB, p. 55).

20. La « simplicité » dont il est question est décrite par Mme Guyon comme une conversion vers l'intérieur. Elle s'obtient surtout par la mortification des yeux et de l'ouïe : « Si elle [l'âme] tourne toute sa vigueur et sa force au-dedans... », voir la suite note 2.

21. Pour Mme Guyon, l'amour de la croix est inséparable de l'abandon et de l'union à Dieu : « La croix donne Dieu et Dieu donne la croix : l'abandon et la croix vont de compagnie » (VII, p. 26).

22. Mme Guyon ne décrit pas autrement la méthode qu'elle préconise pour la lecture spirituelle : « La manière de lire en ce degré est que, dès que l'on sent un petit recueillement, il faut cesser et demeurer en repos, lisant peu et ne continuant pas, sitôt que l'on se sent attiré au-dedans » (vV p. 15).

23. S'inspirant du Cantique des cantiques, Mme Guyon loue sur un ton lyrique les « sécheresses » : « Comme Dieu n'a point d'autre désir que de se donner à l'âme amoureuse qui le veut chercher, il se cache souvent pour réveiller sa paresse et l'obliger à le chercher avec amour et fidélité. Mais avec quelle bonté récompense-t-il la fidélité de sa bien-aimée ! » (VII, p. 15).

24. Mme Guyon : « Soyez content de tout ce que Dieu vous fera souf-

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frir ; si vous l'aimez purement, vous ne le chercherez pas moins en cette vie sur le calvaire que sur le Thabor, puisque c'est le lieu où il fait paraître le plus d'amour » (VII, 19).

25. Ps 138, 11.

26. Texte non identifié.

27. Jacques Le Brun fait remarquer (OSB, pp. 56 et 105) que cette phrase n'est pas à sa place dans l'imprimé ; elle ne se lit pas dans le manuscrit de la Visitation.

28. Cette dernière phrase est également ignorée du manuscrit de la Visitation. On la trouve dans une lettre de Bossuet à Mme Cornuau (OSB, p. 105).

29. Ibid., p. 56 : « Le second paragraphe est une prière indépendante de l'opuscule, et fait allusion aux savants et aux spirituels qui risquent d'être choqués par l'oraison de simplicité : l'auteur de cette prière est plus vraisemblablement l'éditeur de l'opuscule que son auteur » (voir aussi p. 64).







L'ABANDON À LA PROVIDENCE DIVINE


1.Thèmes à développer :


Texte guyonien ; de style certes différent ! Mais d’expérience de la Transmission dont seule Guyon peut témoigner à l’époque. Voir les relevés en notes de fin. Certainement pas de Caussade trop étriqué pour cela. Guyon revu.Car en fait tous les écrits normatifs de Guyon sont antérieurs à la Bastille. L’abandon serait alors le meilleur texte de tous, du moins le plus mature. Réécrit par ? Fénelon ? Plutôt dicté à ? car la Dame directrice ne pouvait plus voir et dictait ses lettres…

Jean-Pierre de Caussade devient une figure de plus en plus mythique et le grand mystique s’efface devant ses inspiratrices : Madame Guyon ou une disciple de cette dernière qui aurait rédigé seule l’Abandon. Peu importe, si tel est le cas il faut ajouter à notre confrérie mystique une géniale figure cachée…



2.Texte de l’éditeur de L’Abandon :

Mme Guyon et J.-P. de Caussade


MICHEL OLPHE-GALLIARD, S.J.

LA THÉOLOGIE MYSTIQUE EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE /Le Père de Caussade

BEAUCHESNE PARIS 1984


CHAPITRE SIXIÈME LE PÈRE DE CAUSSADE ET MADAME GUYON


Nous avons rencontré Madame Guyon à propos des rapports du Père de Caussade avec Fénelon, son compatriote et, dans une certaine mesure, son guide /1.

Nous voudrions compléter ici ce que nous disions de l'influence que l'auteur du Moyen court avait pu exercer sur la conception de l'« oraison du coeur» présentée dans le petit traité du jésuite en fonction de son estime pour l'expérience mystique de la dévote « amie » de l'Archevêque de Cambrai.

En reprenant aujourd'hui l'article que nous avons publié dans le Bulletin de Littérature ecclésiastique /2, il va sans dire que nous n'avons rencontré aucune contestation touchant notre opinion relative à l'auteur du Traité de l'Abandon à la Providence divine /3. Nous pensons que sa présence dans ce volume est d'autant plus justifiée que cet opuscule réédité par nous a reçu le meilleur accueil de nombreux et fervents lecteurs.

1. Chap. III, p. 101 s.

2. Nous reprenons ici les pages 27-56 de notre article du BLE 1981 en modifiant la numérotation et parfois le contenu des notes.

3. Publié dans la collection Christus, DDB, 1966.

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LE MANUSCRIT DE MONLEAN

Rappelons tout d'abord que le Père de Caussade, lorsqu'il arrivait à Nancy, en 1730, aimait à s'entretenir avec la Mère Françoise-Ignace de Bassompierre ( 1734), éminente Visitandine qui avait été Supérieure du Monastère de Meaux de 1718 à 1724. C'est dans la ville épiscopale de Bossuet qu'elle avait recueilli un certain nombre d'opuscules spirituels dont plusieurs étaient attribués à tort ou à raison au Prélat /4. Les Visitandines conservaient le souvenir vénéré des rapports très suivis que celui-ci avait entretenus avec le Monastère au cours de son épiscopat à Meaux.

Le respect puisé ainsi pour Bossuet auprès de la Religieuse qu'il dirigeait contrebalançait quelque peu l'affectueuse admiration que Caussade cultivait pour son compatriote méridional Fénelon, auquel s'étaient ralliés, nous l'avons dit, de nombreux Jésuites français contemporains de la célèbre querelle qui avait opposé les deux Prélats à la fin du XVIIe siècle /5.

Lors de son retour à Nancy, dans son monastère d'origine, la Mère de Bassompierre avait enrichi les archives du couvent grâce aux copies manuscrites dont la transcription était devenue sa spécialité. C'est parmi ces copies que Caussade a pu trouver l'opuscule que la critique restitue aujourd'hui à Madame Guyon, ou plutôt à quelque familier de sa doctrine spirituellei. Il est donc vraisemblable que parmi ces pièces originaires de Meaux, où Madame Guyon avait séjourné chez les Visitandines de janvier à juillet 16956, se soient glissés quelques textes de sa composition. Elle y

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avait laissé le souvenir d’une conduite exemplaire : qu’y aurait-il d’étonnant si les archives du Monastère avaient conservé des notes spirituelles émanant d’elle ?

Le travail confié à la Soeur Marie-Anne-Thérèse de Rosen par la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg, sa nièce devenue sa Supérieure en 1737, consistait précisément à rassembler des recueils de lettres et des pièces édifiantes destinées à circuler parmi les Soeurs de Nancy, mais aussi à être communiquées à d’autres communautés. C’est pourquoi deux exemplaires en plus de celui que nous avons reproduit, sont parvenus jusqu’à nous /7.

Le rôle de la copiste se laisse deviner à travers les deux courts « avertissements » qui précèdent le texte du Tra(ité. L’un, intitulé Avis /8, met en garde le lecteur contre une fausse interprétation de la doctrine développée dans ce petit livre. On rappelle que les lettres ainsi groupées étaient adressées à une personne qui n’était plus parmi les « commençants » et qui, par conséquent, se trouvait à même de suppléer par elle-même à certains sous-entendus tels que la nécessité de la direction spirituelle, la permanence du libre arbitre dans l’exercice de l’abandon à Dieu le plus total et l’éventualité toujours actuelle d’un recul ou d’une chute dans le péché, toutes choses qui excluaient l’illusion d’un état irrévocable ici-bas de perfection. On souligne que le chapitre I est « mal énoncé » si l’on applique à l’Incarnation ce qui n’est vrai que d’un moment du temps fugitif comme les autres ce qui le rend aussi banal que n’importe lequel, et qui détruit sa singularité. Et l’on conclut : « Il faut donc se précautionner sur l’abus que pourraient faire certains esprits qui courraient après une perfection illusoire de repos, inactive de leur part, dormant dans un

4. Voir J. LE BRUN, Les Opuscules Spirituels de Bossuet, Nancy, 1970.

5. Voir Henk HILLENAAR, Fénelon et les Jésuites, La Haye, 1967, surtout chap. II : «Jésuites féneloniens et Jésuites bossuétistes. »

6. Voir Françoise MALLET-JORIS, Madame Guyon, Flammarion, 1978, p. 200, 320, 326.

7. Tous deux sont actuellement conservés au Centre culturel des Fontaines à Chantilly. L’un (SJ) vient de Metz, l’autre (SG) du Premier Monastère de Paris. Cf. notre Introduction à l’édition de 1966.

8. Cet Avis n’a pas été reproduit dans l’édition de 1966.

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abandon à Dieu si total qu’elles attendraient tout de Lui de moment en moment sans prendre le moyen de leur part pour assurer leur salut et travailler à l’acquisition des vertus pratiques. »

À la suite de cet Avis qui pourrait être de la Soeur de Rosen, vient un Avant-Propos /9, peut-être rédigé par la Mère de Rottembourg, qui se montre beaucoup moins réticent sur la diffusion d’une spiritualité qu’il propose aussi bien aux « pécheurs » qu’aux « justes » : « Ce petit ouvrage, est-il dit, ne contient autre chose que des lettres écrites par un ecclésiastique à une Supérieure de communauté religieuse. » Nous apprenons ainsi que « de ces lettres on a cru devoir supprimer quelque chose pour abréger ». N’avons-nous pas ici l’aveu d’un certain remaniement de textes dû à la copiste et qui peut couvrir un libre arrangement dont le Père de Caussade n’est nullement responsable ?

L’AVIS DE DEUX RÉVISEURS

Toujours est-il que nous possédons l’avis de deux réviseurs qui se sont posé la question de savoir si cet opuscule était bien l’oeuvre de l’auteur des Instructions Spirituelles dont ils admiraient et le fond et la forme /10.

L’un d’entre eux ne nous a pas renseigné sur son identité, mais l’examen qu’il nous a laissé suppose un travail très consciencieux et d’autant plus indécis sur l’attribution du Traité à son confrère toulousain. Il a formulé ses critiques sur un document qui a été recopié par une plume féminine en tête de la copie reliée d’un

9. Page 23.

10. Sur le conseil des Réviseurs romains, Caussade s’était fait aider par le P. Paul-Gabriel Antoine (1678-1743), ancien professeur à l’Université de Pont-à-Mousson (DS t. I, cc. 723-724). Cf. J. LE BRUN, le Père Paul-Gabriel Antoine, théologien et auteur spirituel dans L’Université de Pont-à-Mousson et les problèmes de son temps.

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exemplaire que nous avons sous les yeux. Il donne en surcharge et à l’encre rouge un texte corrigé provenant d’un autre manuscrit /11.

Page 1 de ces Remarques il se demande : «D’abord est-il du Père de Caussade et doit-il emprunter une légitime autorité au nom de l’habile auteur des États d’oraison /12. Nous n’avons pour garant que la petite Note qui suit le titre de l’ouvrage et hâtons-nous d’ajouter que rien dans le corps de l’écrit ne nous a paru confirmer cette preuve. Mais dans quel état nous est-il parvenu ? L’Avant-Propos nous apprend qu’originairement c’était des lettres écrites à une Supérieure de Religieuses et qu’on a jointes ensemble en se débarrassant de quelques longueurs. Mais qui a réuni ces lettres, qui les a divisées par chapitres, qui a tracé l’ordre de ces chapitres entre eux ? Sur quoi ont porté ces retranchements et qu’avons-nous pour en juger à la disparition des endroits retranchés ? À moins que ces lettres primitives ne se retrouvent quelque jour, personne ne le saura jamais. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la bonne et digne Religieuse qui prêta sa plume pour confectionner l’ancien manuscrit, bien que la tenue et le corps de son écriture atteste une éducation distinguée, n’avait pourtant aucune idée des exigences grammaticales et manquait même le plus souvent du plus vulgaire bon sens. Cependant, avec de l’attention, à quelques lacunes près, ses bévues et ses méprises ne sont pas irrémédiables. Très souvent elle se trompe suivant un système suivi. Il est vrai que l’instant d’après survient une grave erreur qui dépasse toutes les lois connues de la distraction et de l’ignorance. Enfin, on peut s’y retrouver et ne pas arriver très loin de l’état où était l’original qu’elle copiait. Reste

11. Ce manuscrit est conservé dans les archives de la Province s.j. de Toulouse. Ms T p. 1.

12. Il s’agit de l’ouvrage publié à Perpignan sous le titre : Instructions Spirituelles en forme de Dialogues sur les divers états d’oraison suivant la doctrine de M. Bossuet.

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toujours à savoir si, dans cet état, le Père de Caussade aurait avoué cet écrit comme sien. »

Le censeur procède ensuite à un examen approfondi de la doctrine contenue dans notre traité. Nous y reviendrons.

Plus longuement encore le Père Louis Hilaire (1798-1867) s’emploie à cet examen. Il est probablement le premier à qui la Mère de Vaux ait demandé un avis touchant la publication du manuscrit que le Couvent de Monléan à Montmirail conservait précieusement. Ancien Supérieur du Séminaire de Blois (1849-1852), le Père Hilaire était entré prêtre dans la Compagnie de Jésus. Il avait été aumônier du couvent des Religieuses de Nazareth avant de frapper à la porte du noviciat.

Il se trouvait à Amiens lorsqu’il reçut en 1853 la transcription qu’il laisse, après sa mort, à la Résidence d’Amiens. Ce manuscrit est aujourd’hui conservé par les Archives s.j. de Toulouse /13. Le texte du Traité est précédé d’une Note de la main du Père Hilaire dont on doit apprécier la sincérité /14. «Cet écrit, nous l’avons analysé, examiné phrase par phrase avec une attention consciencieuse et impartiale. On trouvera le résultat de notre examen à la fin de ce volume-ci. Ces pages nous ont coûté beaucoup de travail et nous n’y avons épargné ni le temps ni les soins. La conclusion est donc chose bien arrêtée pour nous et si nous avons un reproche à nous faire à l’égard de cette conclusion c’est, en l’exprimant, d’avoir cru devoir garder une modération peut-être excessive. »

Et ledit Examen se termine par ces mots : « Cet Examen a été commencé il y a bien des années, interrompu fort souvent et repris sous différentes formes. Je le termine tel qu’il est aujourd’hui. À Angers, le 18 novembre 1862. L. Hilaire s.j. /15.» C’était un an après que le Père

13. Ms. À relié comme le ms. T.

14. Avertissement Préliminaire du Réviseur. Le P.H. s.j.

15. P. 39 de l’Examen relié à la suite du manuscrit.

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Ramière ait fait paraître l’édition qui devait connaître un grand succès jusque dans la première moitié du xxe siècle /16

Cet Examen « consciencieux et impartial d’un manuscrit de Monléan roulant sur des matières ascétiques» ne compte pas moins de 59 pages, d’une encre et d’une écriture qui ne sont pas les mêmes que celles de l’Avertissement Préliminaire que nous venons de citer.

Le Père Hilaire dénonce dans la composition de l’ouvrage une double inspiration : celle qu’il ne refuse pas d’attribuer au Père de Caussade et celle qui lui fait penser à un écrivain « gnostique » usant du nom et de l’autorité du jésuite pour faire passer un enseignement dangereux et condamnable, inspiré par l’illuminisme le plus insidieux44.

La révision du Père Hilaire se compose de deux parties : l’Examen «consciencieux et impartial» qui analyse chapitre par chapitre le contenu de la doctrine et la marche de l’enseignement tendant à accréditer des états mystiques de pure foi et de pur amour, au détriment de la pratique des «vertus communes» demandées par l’Évangile.

La seconde partie est un résumé général dans lequel le réviseur fait la synthèse des critiques relevées au fil de sa lecture dans la première partie.

Sans nous obliger à suivre le détail de son développement, nous voudrions, à notre tour, tenter de caractériser le double courant qui traverse les pages du petit traité, confronter les avis rédigés par les deux censeurs et proposer notre opinion sur les sources responsables de chacun de ces courants.

LE TITRE ET LE CHAPITRE I

Le titre tout d’abord attire l’attention du Père Hilaire et mérite sa pleine approbation : Traité où l’on

16/. Voir DS, t. II, cc. 355-357.

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découvre la science de la perfection du salut. Il le préfère à celui qui lui a été substitué « en deux éditions différentes de longs extraits que l’on a imprimés de ce manuscrit ». L’allusion vise les deux éditions du Père Ramière, celle de 1861 /17 et l’édition abrégée qui a suivi en 1862 /18, toutes deux portaient le titre : L’Abandon à la Providence divine. Ce titre, en effet, n’envisage qu’un élément d’une spiritualité à la fois « très simple et très complexe », précise le Père Hilaire en soulignant que la pratique de l’abandon n’en constitue qu’une forme. Le Père Ramière aurait pu se défendre en rappelant que l’abandon est au centre du traité et qu’il l’a publié en le divisant en deux parties : I : la vertu de l’abandon ; II : l’état d’abandon. Il est donc vrai que le titre répond à la pensée de l’éditeur, sans trahir cependant celle de l’auteur bien qu’en en présentant qu’un seul aspect.

Le premier chapitre provoque les remarques sévères de nos deux censeurs. Constatons tout d’abord que le texte de ce chapitre repose sur celui d’une lettre adressée à la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg : nous l’avons publiée dans le tome II des Lettres Spirituelles (Lettre 123) /19. Ce texte apparaît fortement remanié dans l’opuscule qui nous occupe. La version primitive nous a été transmise par L’Année Sainte de la Visitation /20. La lettre était adressée à la Religieuse lorsqu’elle était Maîtresse des Novices et initiait ses jeunes Soeurs à la spiritualité salésienne dont elle était profondément pénétrée elle-même. Le Père de Caussade offre donc à sa dirigée l’exemple de la Vierge Marie et

17. L’Abandon à la Providence divine comme le moyen le plus facile de sanctification. Ouvrage inédit du R.P. Jean-Pierre de Caussade de la Compagnie de Jésus, revu et mis en ordre par le P. H. Ramière de la même Compagnie, avec approbation de Mgr l’Évêque du Puy, Le Puy, Marchasson, Lyon, Périsse, 1861.

18. Deuxième édition corrigée, Le Puy, Marchasson, Lyon, 1862.

19. P. 132-134.

20. Année Sainte, t. VI, pp. 160-161.

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l’invite à donner aux événements qui s’écoulent dans le temps la figure d’une ombre sous laquelle se manifeste la volonté de Dieu dans le moment présent. Le Père Hilaire se déclare particulièrement choqué de ce que l’Incarnation du Verbe de Dieu se voit ainsi confondue avec les événements vulgaires de la vie quotidienne et son indignation en tirera des conséquences sur lesquelles il nous faudra revenir.

Le texte reproduit dans le petit traité porte les traces évidentes d’une main qui n’est pas celle du jésuite.

C’est ainsi que les deux censeurs ont été frappés par certains propos imprudents à l’égard des directeurs de conscience, ce dont le Père de Caussade n’aurait pas été responsable sans désavouer le ministère auquel il s’était consacré lui-même durant la plus grande partie de sa vie.

Il écrivait à la Religieuse : « Dieu vous a parlé, ma Révérende Mère, comme il parlait à nos Pères lorsqu’il n’y avait pas de méthode. » Le texte du traité porte : « Lorsqu’il n’y avait ni directeurs /21 ni méthode », laissant déjà entendre que l’utilité d’un directeur n’est que relative à une époque.

Ce sont surtout les dernières déclarations de ce chapitre qui ont provoqué la réaction sévère des réviseurs : « Si cela était, les prêtres ne seraient guère nécessaires que pour les sacrements. On se passerait d’eux pour tout le reste que l’on trouverait dans sa main à tous moments. Les âmes simples qui ne se donnent point de relâche pour consulter sur les moyens d’aller à Dieu, seraient délivrées des pesants et dangereux fardeaux que ceux d’entre eux qui se plaisent à les maîtriser, leur imposent sans nécessité /22. »

Le Père Ramière, lui aussi gêné par cette imprudente déclaration, a omis de transcrire ces lignes dans son

21. Op. cit., p. 25.

22. Op. cit., p. 28.

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édition de 1861. Le censeur anonyme note simplement : « Ces endroits conviennent bien peu aux personnes religieuses /23. » Quant au Père Hilaire, il croit pouvoir imaginer qu’un « sectaire », négligeant l’action rédemptrice du Christ et de l’Église, nourrit le projet d’affranchir les âmes de toute inquiétude sur leur conduite et sur leur salut en réduisant au total abandon à Dieu la voie du salut et de la perfection, et pour autant d’établir « que les directeurs des âmes sont à peu près plus nuisibles qu’utiles » /24.

Il convient de rappeler ici que d’autres passages de ce livre corrigent ce qu’a de simpliste une pareille affirmation.

Parlant des âmes parvenues à l’état d’abandon, c’est peut-être le vrai Caussade qui dira : « Au reste, ces âmes ont moins besoin de directeurs que les autres, car on n’arrive là que par le moyen de très grands et excellents directeurs et ce n’est guère que par providence, quand la mort éloigne ceux que l’on a, ce qui fait que l’on vient à en manquer ; alors même on est toujours disposé à se laisser conduire, on attend seulement en paix le moment de la Providence sans qu’on y pense. /24 bis» Ces lignes font penser aux conseils analogues que Caussade donnait à ses dirigées lorsqu’il s’en est trouvé éloigné par suite des circonstances. Qu’on relise dans ses Lettres Spirituelles celles qu’il écrivait pour consoler certaines d’entre elles de son absence, celle-ci par exemple :

« J’avoue qu’un guide visible est une grâce de Dieu et un grand soutien quand il est tel qu’il faut. Mais quand la divine Providence ne le donne pas ou nous l’enlève, si on savait dire alors de tout son coeur : "Mon Dieu, je n’ai plus que vous !" ce qu’on obtiendrait par là vaudrait mieux que tout ce qu’on peut avoir par le canal des

23. Remarques, p. 17.

24. Résumé général, p. 30 à la fin du manuscrit A.

24 bis. Abandon, p. 38.

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directeurs et je vous assure que souvent Dieu ne vous ôte tout appui extérieur que pour avoir seul toute votre confiance /25. »

Lorsqu’il vivait à Nancy, Caussade écrivait à une Toulousaine qui gémissait de son absence : « Deux choses m’ont consolé sur votre peine : c’est une suite de votre grand chagrin sur l’éloignement que j’ai toujours regardé par rapport à vous comme une épreuve de Dieu si salutaire pour votre salut que cela seul vous a plus servi que n’aurait fait ma présence /26. »

Ces textes qui sont sûrement de Caussade ont une résonnance que n’a pas la conclusion du chapitre I de l’opuscule.

Qu’eût pensé Madame Guyon d’une pareille méfiance vis-à-vis des directeurs spirituels ? Certes, elle ne leur ménage pas ses conseils : Bossuet et Dom Le Masson en étaient assez agacés /27. Elle sait les mettre en face de leurs responsabilités : « Quel compte ne leur faudra-t-il pas rendre de ces âmes, écrit-elle dans les Torrents /28. S’ils n’ont pas de lumière pour les conduire, que ne les laissent-ils pas aller à d’autres maîtres plus avancés ? Ils devraient avoir assez de charité pour le leur conseiller eux-mêmes. » Dans le chapitre XXIII du Moyen court /29 elle s’adresse aux « Pasteurs et Prédicateurs » avec ce ton persuasif qu’elle sait employer pour transmettre ses propres idées et c’est un plaidoyer pour la vie intérieure, pour l’oraison du coeur dont elle déplore la méconnaissance. On ne peut lui reprocher de minimiser l’importance de la direction, mais sans doute lui fait-on grief d’orienter d’une façon trop exclusive vers la plus haute contemplation. Les conseils

25. Lettres Spirituelles, t. I, p. 72 : à la Soeur Marie-Thérèse de Vioménil.

26. Ibid., p. 80, cf. p. 100, 174.

27. Cf. Jacques MARTIN, Le Louis XIV des Chartreux, dom Innocent Le Masson, Paris, Téqui, 1974, p. 125.

28. Dans les Opuscules Spirituels, MD CCXC, p. 141.

29. Ibid., p. 65 ss. Dans le Recueil de divers Traités de Théologie mystique, Cologne, 1699, p. 70 ss.

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de sagesse qu’elle prodigue à ceux qui ont la confiance d’âmes appelées à suivre « la voie passive en foi » mettent en évidence la nécessité de cette direction. À aucune de ces âmes Madame Guyon ne suggère l’idée de s’en passer. Elle confie au directeur, face aux épreuves des états mystiques les plus élevés, un rôle de discernement que lui seul peut remplir : « Il faut remarquer que dans la voie de lumière et d’amour passif, il y a des sécheresses, aridités, peines, ennuis, mais le tout n’est ni de la langueur, ni de la qualité de celles que j’ai décrites dans la voie de foi nue. C’est pourquoi il faut prendre garde de s’y méprendre. C’est au directeur de juger de tout. Heureuse l’âme qui en a trouvé un expérimenté /30. »

Il ne semble donc pas que Madame Guyon soit responsable d’un rejet catégorique de toute direction spirituelle : « Une âme, affirme-t-elle, ne doit jamais se conduire elle-même ni craindre d’avoir un directeur trop éclairé. C’est se vouloir tromper soi-même que d’en vouloir chercher un autre... Ce que je conclus de cela c’est qu’il faut toujours choisir le directeur le plus spirituel et Dieu vous accordera, ô vous qui n’aspirez rien de surnaturel (= miraculeux) par cet homme qui lui est si cher, ce qu’il ne vous accorderait pas à vous-même /31. » Dom Le Masson lui reprochait d’attacher trop d’importance à l’avis du directeur /32.

Ne rejetons donc pas les torts sur d’autres que sur l’auteur des expressions malheureuses que nous venons de relever à la suite de nos deux réviseurs. Des textes du Père de Caussade interprétés avec trop de simplicité ont pu donner lieu à cette falsification dangereuse. Il écrivait, en effet, à la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg alors Supérieure : « Quand on a appris à demeurer en paix dans son intérieur, Dieu tient cette divine école où il enseigne tout sans le bruit de paroles

30. Torrents, p. 241.

31. Ibid., p. 141.

32. Cf. J. MARTIN, op. cit., p. 126-127.

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aux âmes attentives, paisibles et dociles, en sorte que les directeurs n’ont autre chose à dire à ces âmes bienheureuses sinon : "Soyez attentives à ma voix ; ou plutôt à suivre fidèlement l’impression intérieure de l’Esprit de Dieu" /33 »

À propos d’un voeu que projetait de faire la Mère Marie-Anne-Sophie, le Père lui fixe les conditions dans lesquelles ce voeu pourrait être définitif : un violent attrait, une longue expérience pacifiante « le consentement exprès d’un directeur sage et éclairé » /34.

La Supérieure des Visitandines était une âme contemplative parvenue à un haut degré d’union à Dieu. Le jésuite ne la dispensait pas de recourir dans ses décisions les plus personnelles à la sagesse d’un directeur. Mais ce qu’il disait de son rôle dans le cours ordinaire de la vie intérieure justifie assez ce qu’il écrivait à la Mère Louise-Françoise de Rosen à propos de la Soeur Marie-Anne-Thérèse qui était la copiste, mais non l’auteur du texte dont nous nous occupons : « Voici quatre mots pour votre chère Soeur, car je remarque qu’à l’égard de toutes les deux, Dieu laisse peu à faire aux directeurs. D’où je conclus en passant que vous devez l’une et l’autre, les consulter rarement. Le contraire serait une espèce d’infidélité au grand Maître intérieur qui veut presque seul vous conduire l’une et l’autre /35 »

La nuance de ce « presque seul » a échappé à la plume du responsable de notre texte lorsque, complétant la lettre qui constitue le chapitre I du Traité de l’Abandon, elle a simplement conclu que les directeurs seraient inutiles si tous les chrétiens pratiquaient la spiritualité de l’abandon /36.

33. Lettres Spirituelles, t. II, p. 157.

34. Ibid., p. 162.

35. Ibid., t. I, p. 319.

36. Abandon, p. 28.

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UN « DÉISME MYSTIQUE »

Le Traité de l’Abandon offre au lecteur une opinion particulièrement discutable. Le Père Hilaire le déplore d’autant plus que le chapitre I commande, selon lui, la spiritualité tout entière du petit livre. La place de l’Incarnation dans l’histoire du salut, le rôle du Rédempteur et la fonction médiatrice du Fils de Dieu y sont supposés, mais quasi systématiquement passés sous silence /37. Le Père Ramière, de son côté, a vivement ressenti cette insuffisance tout en rappelant que les lettres, si lettres il y a, s’adressent à une personne pleinement avertie par ailleurs. Il n’a pas manqué cependant d’y suppléer dans son Introduction : «Nous aurions aimé, écrit-il, que Notre-Seigneur Jésus-Christ y occupât une place un peu plus prééminente. Le Père Caussade (sic) n’a garde sans doute d’oublier le divin Modèle. Il nous le présente à plusieurs reprises comme le type parfait de l’abandon qu’il nous prêche... Mais nous aurions désiré quelque chose de plus. Cette action divine, dont il parle en termes magnifiques, nous aurions aimé qu’il nous la montrât telle qu’elle est en réalité dans l’ordre actuel où rien ne se fait que par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ /38. »

À qui faut-il imputer pareille carence ? À Madame Guyon peut-être, mais sûrement à la tendance quiétiste de la personne qui a fait passer sous le nom du Père de Caussade les opinions qu’elle empruntait à ses propres convictions.

Les adversaires de Madame Guyon n’ont pas manqué de dénoncer dans ses écrits l’insuffisance, sinon

/37. On sait que Bossuet voulait faire avouer à Madame Guyon qu’elle ne croyait pas à l’Incarnation. Elle se refusa toujours à pareil aveu et les Visitandines de Meaux attestèrent formellement qu’elle y croyait. Cf. F. MALLET-JORIS, op. cit., p. 324-325.

/38. Avant-propos de l’éditeur, p. XXV sv. (éd. 1861).

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l’absence de références à la médiation de Jésus-Christ. Dom Le Masson, bien que se tenant lui-même en garde contre l’abus de l’imagination dans la pratique de l’oraison, n’en reconnaissait pas moins l’application à la contemplation des mystères évangéliques. S’adressant à des âmes avancées dans les voies mystiques et critiquant surtout l’enseignement de Malaval, dont la Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation a connu un certain succès avant d’être mise à l’index en 1688 /39, il écrivait en 1698 : « Qu’elles se rappellent le souvenir de quelques pieuses méditations sur la vie de Jésus-Christ, que nous devons regarder par tout état et en tout état comme la Voie, la Vérité et la Vie ».

Bossuet, peu auparavant, en 1697, s’en prenait à Madame Guyon elle-même lorsqu’il déplorait sa conception d’une oraison fixée sur l’essence divine au détriment de la distinction des personnes de la Sainte Trinité, et, en conséquence, au préjudice de la place centrale occupée par Jésus-Christ dans les relations de l’humanité avec Dieu.

Il citait en particulier, un passage des Torrents dans lequel Madame Guyon affirme « qu’une âme, sans avoir pensé à aucun état de Jésus-Christ depuis les dix et vingt ans trouve que toute la force en est imprimée en elle par état quoique l’âme dans toute sa voie n’ait point de vue distincte de Jésus-Christ » /41. «L’on m’objecte que par cette voie l’on ne s’imprime pas les mystères. C’est tout le contraire : ils sont donnés en réalité à l’âme. Jésus-Christ à qui l’on s’abandonne et que l’on suit comme voie, que l’on écoute comme vérité et que nous aimons comme vie (Jn 14, 6), s’imprimant Lui-même en l’âme, lui fait porter tous ses états. Porter les états de Jésus-Christ, c’est quelque chose de bien plus grand que de

39. Cf. DS, t. X, c. 152.

40. J. MARTIN, op. cit., p. 167.

41. Partie I, chap. 9, n. 20. Cf. BOSSUET, Instruction, Livre II, § V, p. 43, 2° éd., 1697.

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considérer seulement les états de Jésus-Christ (Ga 6, 17), mais il ne dit pas qu’il raisonnait dessus /42. »

Sur quoi Bossuet n’a pas de peine à rétorquer : « Il ne s’agit pas de porter sur son corps, avec cet Apôtre, la mort et les blessures de Jésus, mais de s’y unir par un acte explicite comme faisait sans cesse et dans toutes ses épîtres le même saint Paul jusqu’à dire qu’il ne savait rien que Jésus-Christ, non pas Le voyant en Dieu par des vues confuses et générales, mais distinctement et expressément comme crucifié : Jesum et hunc crucifixum /43. »

Il est bien certain que la copie de Soeur de Rosen, dans la mesure où elle mérite les reproches de ses censeurs, tombe bien sous le coup de la condamnation dont on accable au XVII° siècle les quiétistes.

Le Père Hilaire, s’inspirant peut-être d’un mot de Bossuet, résume sa pensée sur l’opuscule en qualifiant sa doctrine de « déisme mystique» /44. Bossuet avait écrit à propos de Malaval et de sa doctrine de l’« acte confus et universel sans pensée quelconque qui soit distincte » : «Tout cela ne souffre point de distinction de Personnes, par conséquent point de Jésus-Christ, et ainsi, comme d’autres l’ont remarqué, un vrai adorateur de Dieu devrait suivre les notions les plus approchantes de celles des mahométans et des Juifs, ou si l’on veut, des déistes, autrement il sera dégradé de la haute contemplation ; il tomberait dans ce qu’on appelle multiplicité » /45.

Le Père Hilaire, de son côté, voit dans le premier chapitre du petit traité, une simplification qui ne fera que s’affirmer davantage dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage : « Cette affectation de l’auteur, écrit-il, ne faire qu’un bloc des hommes de la loi de nature, de la Loi mosaïque et de la loi de grâce et à

42. Moyen court, § VIII, p. 25 (éd. 1790), p. 21-22 (éd. 1699).

43. Instruction, Livre II, § V, p. 43.

44. Examen, p. 8.

45. Instruction, II, § XI, p. 49.

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ranger le plus grand événement divin de tous les siècles parmi les ombres du moment présent, tout cela, je le répète, ne fait que trop annoncer une des théories les plus chères de la gnose » /46.

Le Père Hilaire, nous le savons, n’est guère porté à l’indulgence pour un texte qui, à ses yeux, ne peut pas être du Père de Caussade. Son jugement demande, semble-t-il, à être révisé. Le censeur anonyme, lui, n’a pas été choqué comme l’a été le Père Hilaire, par la présentation au chapitre I de la visite de l’Archange à Marie comme d’un événement s’inscrivant dans la trame du temps à l’instar de tous les autres incidents de l’histoire des hommes. La transcendance de l’Incarnation et la permanence de ses effets n’y sont nullement confondues pour autant avec les ombres fugitives des moments qui passent, ne laissant que des traces fragiles. Certes, il est permis de regretter que le petit livre, tel qu’il est, ne fasse pas plus souvent allusion au rôle de Jésus-Christ à l’origine des temps nouveaux, à sa médiation comme cause de notre filiation adoptive, ou qu’il faille attendre le chapitre XI pour que soit explicitée sa part à la sanctification des baptisés :

« Voulez-vous vivre évangéliquement, lisons-nous /47, vivez en plein et pur abandon à l’action de Dieu. Jésus-Christ en est la source : Il était hier, Il est encore aujourd’hui pour continuer encore sa vie et non la recommencer. Ce qu’Il a fait est fait, ce qu’il reste à faire se fait à tout moment. »

Le censeur anonyme résume comme suit la christologie du traité : « Le Fils est dans son Église dont Il est la Tête, vit dans chacun de ses membres, souffre, combat, triomphe, s’anéantit et renaît sans cesse en eux, y développant la vie jusqu’à la plénitude marquée de perfection ou jusqu’à la mesure de résistance arrêtée pour les âmes qui se perdent, et tout cela par des voies

46. Examen, p. 8.

47. Abandon, p. 138.

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admirables dont Lui seul connaît l’enchaînement et l’ensemble /48. »

L’idée principale de ce chapitre I avait déjà été contestée nous l’avons vu, probablement par la Soeur Marie-Thérèse de Rosen dans l’Avis dont elle fait précéder la copie écrite de sa main. Il faut cependant se rappeler que ce texte est de la plume du Père de Caussade. Nous en avons pour garant la notice consacrée à la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg dans l’Année Sainte de la Visitation. Sans doute cette lettre a-t-elle été retouchée, alourdie de telle façon qu’il est facile d’y reconnaître le style de l’auteur responsable de l’ensemble du document, mais l’idée ne nous semble pas moins acceptable lorsqu’elle souligne le contraste qui caractérise la mission temporelle de l’Archange par rapport à l’action éternelle de l’Esprit-Saint révélée par l’Incarnation du Verbe :

« Retirez-vous, Archange, lisons-nous dans l’Année Sainte /49, vous êtes une ombre. Votre moment vole et vous emporte. Marie vous passe et outrepasse, mais l’Esprit Saint qui la pénètre sous le sensible de votre mission, ne l’abandonne jamais. /50. » Le lyrisme de ces formules ne nous semble pas faire bon marché, comme le pense le Père Hilaire, de la transcendance du mystère dont les effets se perpétuent grâce à l’action de l’Esprit Saint.

Il n’en est pas moins vrai que bien des pages de ce livre qui nous parlent de Jésus-Christ sont un peu déroutantes /51. L’écrivain, quel qu’il soit, ne néglige-t-il pas certains principes fondamentaux du christianisme pour verser dans ce « déisme mystique » dont on l’accuse ? /52

48. Ms T, p. 11.

49. Lettres Spirituelles, t. H, p. 153 (= Année sainte, t. 6, p. 160 s.).

50. Cf. Abandon, p. 26.

51. Voir, par exemple, Abandon, p. 85.

52. Le Père Hilaire écrit : « De quel Jésus-Christ veut-il parler ? Est-ce de celui qui s’est fait homme dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie ? Mais ce Jésus ne vit et n’opère pas depuis l’origine du monde. On le voit, suivant l’auteur, l’homme patriarcal et le chrétien baptisé ne sont pas soumis à une communication différente avec Dieu » (Examen, p. 27).

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PURE FOI ET PUR AMOUR

Le chapitre V intitulé : De l’état de pure foi mérite une admiration que le Père Hilaire ne dissimule pas bien qu’il hésite à l’étendre de façon égale à toutes les pages de ce chapitre.

Après avoir remarqué l’excellent à-propos du titre, il constate que le texte passe de l’état d’abandon qui faisait l’objet du chapitre précédent à l’« état de pure foi » qui, uni au « pur amour », constitue un « état double » comme la nuée du désert lumineuse et obscure à la fois.

Il poursuit : « En toute cette nouvelle matière avec un rare bonheur dans l’expression et aussi quelques pages suspectes semées çà et là, je ne vois, comme en d’autres endroits, de longues tirades à reprendre dans ce remarquable chapitre dont je n’ose néanmoins garantir toutes les tendances /53. »

En effet, tandis que dans maints autres passages l’auteur réserve l’état d’abandon à des âmes très avancées, nous le voyons ici se faire l’apôtre d’une perfection accessible à toutes les âmes sans exception. «Ne désolons, ne rebutons, n’éloignons personne de l’éminente perfection. Jésus y appelle tout le monde puisqu’il exige de tous qu’ils soient soumis à la volonté de son Père et qu’ils servent à former son Corps mystique dont les membres ne peuvent l’appeler leur Chef avec vérité qu’autant que leur volonté se trouve parfaitement d’accord avec la sienne. Répétons sans cesse à toutes les âmes que l’invitation de ce doux et aimable Sauveur n’exige rien d’elles ni de difficile ni d’extraordinaire. Ce n’est point leur industrie qu’il demande, Il ne

53/. Examen, p. 16.

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souhaite que leur bonne volonté unie à Lui pour les conduire, diriger et favoriser à proportion de leur union /54. »

Comment devons-nous comprendre cette « industrie » opposée à la « bonne volonté » ? La « bonne volonté » ne doit-elle pas se manifester par des actes qui seront chacun à leur manière une « industrie » nécessaire au témoignage de la bonne volonté ?

Et plus loin est-ce bien le style épistolaire du Père de Caussade qui célèbre en termes exaltés la beauté d’un « coeur pur » ?

« O bonne volonté ! ô coeur pur ! que Jésus a bien su vous mettre à votre place quand Il vous a rangé parmi les béatitudes ! Quel bonheur plus grand que de posséder Dieu tandis qu’il nous possède réciproquement. État délicieux et plein de charme : on y dort paisiblement sur le sein de la Providence, on y joue innocemment avec la