Auteurs et textes mystiques






























































ETUDESMYSTIQUES III

DOMINIQUE TRONC





Table

Vies de Madame Guyon

Madame Guyon mystique

Madame Guyon en treize tomes

















DT Etudes 3 Madame Guyon.odt

TABLE DES MATIERES



Table des matières

DT Etudes 3 Madame Guyon.odt 4

. 13

VIES DE MADAME GUYON 13

*************************** 13

. 13

52.LES ANNÉES D’ÉPREUVES DE MADAME GUYON EMPRISONNEMENTS ET INTERROGATOIRES SOUS LE ROI TRES CHRETIEN [2009] 15

(68) D Tronc Guyon, Années d'épreuves de Mme Guyon. (Champion 2009).doc 15

Introduction 15

Présentation du contenu de l’ouvrage 15

Années d’épreuves et stratégie inquisitoriale. 18

La source profonde d’une incompréhension 19

L’ouverture d’un conflit 20

La Combe et le procès des mœurs 22

Que répondre à ses interrogateurs ? 22

La chasse 23

Cinq périodes de prison et trente-huit interrogatoires. 24

Table 25

53.JEANNE-MARIE GUYON LA VIE PAR ELLE-MEME ET AUTRES ECRITS BIOGRAPHIQUES [2001] 29

(69) Madame Guyon La Vie par elle-même. D Tronc (Champion 2001).doc 29

(70) Madame Guyon Vie Bibliographie.doc 29

Remerciements 7 29

INTRODUCTION 9 29

Les événements d’une vie 9 29

Aperçu biographique 10 30

La formation mystique 20 35

La voie intérieure 42

L’influence proche et lointaine 45

[Notre lecteur peut être aidé par le Tableau II : Carte des lieux visités] 46

Tableau III : Les influences exercées 47

L’étrangeté d’un texte précurseur 48

L’édition 50

Le contenu 50

Les rédactions successives 51

Le manuscrit d’Oxford  53

Le manuscrit de Saint-Brieuc  54

Le manuscrit de Chantilly / Sèvres 55

Manuscrits complémentaires 55

Manuscrits de la Vie 55

Autres manuscrits autobiographiques 56

Les manuscrits des Suppléments 56

Les éditions 57

Les deux éditions du XVIIIe siècle  57

Les rééditions modernes et traductions 59

Nos principes d’édition 59

Vie par elle-même : I – II - III 60

Prisons, récit autobiographique. 61

Blois, témoignages en suppléments à la Vie 61

Lettres et poèmes en suppléments à la Vie 61

Avertissement 61

[édition de la Vie] 103 à …1042 63

Chronologies 1051 63

La vie et l’œuvre en quelques dates 63

Biographie chronologique 63

Résumé et table de correspondance 74

Bibliographie 90

1. Textes de Madame Guyon. 90

2. Etudes. 95

2.1. Etudes sur Madame Guyon. 95

2.2 Etudes de sa filiation spirituelle et de son environnement. 95

Table 96

MADAME GUYON Biographie et Amis 99

[81b] Guyon_bio&amis […].docx 99

Divers projets relatifs à Mme Guyon depuis 2020 101

OPUS Guyon décrit et disponible sur GoogleBooks 101

[81c] OPUS Guyon description & accès.odt 101

. 103

MADAME GUYON MYSTIQUE 103

***************************** 103

. 103

EXTRAITS par Elisabeth 105

(71) Mme Guyon extraits (Elisabeth Toulouse 2016).pdf 105

56.MADAME GUYON Moyen Court et très facile de faire Oraison 107

(72) Moyen Court.pdf 107

(72) Moyen Court.docx 107

57.MADAME GUYON ECRITS SUR LA VIE INTERIEURE [15 Discours] 109

(73) Madame Guyon Ecrits sur la vie intérieure D & M Tronc (Arfuyen 2005).doc 109

58.DE LA VIE INTÉRIEURE DISCOURS CHRETIENS ET SPIRITUELS SUR DIVERS SUJETS QUI REGARDENT LA VIE INTERIEURE [80 Discours][2000] 115

(74) Madame Guyon De la vie intérieure [80] Discours. D Tronc (Phénix-Procure 2004).doc 115

INTRODUCTION 115

Une vie courageuse. 115

Quelques thèmes mystiques. 119

Les textes proposés et leurs sources 125

59.DISCOURS SUR LA VIE INTERIEURE [100 Discours][2016] 131

(75) Madame Guyon Discours tome I.pdf 131

(76) Madame Guyon Discours tome II.pdf 131

Introduction 131

Une vie courageuse 131

Quelques thèmes mystiques 135

Les textes proposés et leurs sources 141

Citations bibliques 145

60.ŒUVRES MYSTIQUES [Un choix][2008] 149

(77) Guyon Oeuvres mystiques _Champion 2008_.pdf 149

(77) Guyon OE MYSTIQUES avril 07 (imprimé corrigé).doc 149

Présentation générale 149

Avant-propos 149

Amitiés spirituelles. 151

Madame Guyon. 154

L’œuvre. 156

Disciples et cercles spirituels. 158

Oraison méditée et mortification. 159

La « voie passive en foi » (1er degré : amour et intériorité). 160

La « voie passive en foi » (2e & 3e degrés : dépouillement, mort). 161

L’état apostolique (4e degré, vie nouvelle divine) 163

Moyen Court 167

Présentation 167

Les Ordonnances. 167

Les sources et notre édition. 168

Les Torrents 169

Présentation 169

La genèse 169

Les sources et la diffusion de l’œuvre. Leçon choisie. 170

Foi nue et tableau des voies. 172

Explications 173

La genèse des Explications de l’Écriture sainte. 173

L’approche allégorique. 175

Justifications 177

Présentation 177

Lettres 179

Présentation : quatre séries de directions spirituelles 179

Discours spirituels 183

Introduction 183

Quelques thèmes directeurs. 184

Le chemin mystique. 186

Le texte 189

Poèmes 190

Présentation 190

Amour et liberté chantés par madame Guyon. 192

Eléments bibliographiques 198

Corpus guyonnien 198

Études guyonniennes 200

Index des thèmes 200

Table 203

61.LETTRES DE DIRECTION PUBLIEES AU SIECLE DES LUMIERES [95 lettres] 207

(78) Madame Guyon 95 Lettres de direction, un florilège.docx 207

Présentation 207

Table 209

62.MADAME GUYON CORRESPONDANCE I DIRECTIONS SPIRITUELLES [2003] 211

(79) Madame Guyon Correspondance I Directions Spirituelles D Tronc (Champion 2003).doc 211

Table des matières  211

Quatrième de couverture 211

INTRODUCTION GENERALE 211

La Correspondance de Madame Guyon. 211

Brève chronologie de la vie et de l’œuvre. 213

I 1648-1681 Jeunesse et vie provinciale. 213

II 1681-1686 Voyages et apostolat. 214

III 1686-1696 Vie publique et combats.   214

IV 1696-1703 Enfermements. 214

V 1703-1717 Retraite et apostolat à Blois. 215

Description des sources utilisées. 215

Avertissement. 220

221

MADAME GUYON CORRESPONDANCE I DIRECTIONS SPIRITUELLES 223

Cinq séries de lettres. 223

Direction spirituelle et transmission mystique. 224

Madame Guyon dirigée,  1671-1681. 227

L’influence du P. Maur de l’Enfant-Jésus. 228

Monsieur Bertot, directeur mystique. 230

Madame Guyon succède à ses directeurs. 231

La direction de Fénelon à partir de fin 1688 233

Une rencontre improbable. 233

Une relation mystique. 233

Etat documentaire et chronologie. 236

La direction du marquis de Fénelon après 1703. 238

Un jeune mousquetaire. 238

Autres directions et relations après 1703 239

I. Poiret & Homfelt 239

II. Metternich 240

III. Les Ecossais 241

IV. Les Suisses. 244

Annexes et tables. 245

Glossaire (vocabulaire classique). 245

Glossaire (thèmes spirituels).  247

63.MADAME GUYON CORRESPONDANCE II ANNEES DE COMBAT [2004] 253

(80) Madame Guyon Correspondance II Années de Combat D Tronc (Champion 2004).odt 253

Introduction 253

Contenu et plan de l’ouvrage. 253

Madame Guyon et le « Quiétisme ». 253

Son séjour à Paris. 253

Le « Quiétisme » historique. 256

Le « Quiétisme » mystique. 257

Un récit de la « querelle ». 258

Annexes et tables. 259

Index biographique. 259

Notices. 259

Affaire Cateau Barbe  260

Correspondance éditée par Levesque. 260

Divers écrits de Madame Guyon (ms. 2057). 261

Fénelon : Explication des Maximes des Saints (1697) : 263

Laurent de la Résurrection et son œuvre. 264

Liste d’abréviations et de surnoms : 264

Manuscrits : descriptions complémentaires. 266

Relations et autres pièces biographiques. 267

Soumissions et attestations vues par Levesque.  267

64.MADAME GUYON CORRESPONDANCE III CHEMINS MYSTIQUES [2005] 271

(81) Madame Guyon Correspondance III Chemins mystiques D Tronc (Champion 2005).doc 271

(81) Correspondance III février 04 envoyé à Slatkine.doc 271

(81) Madame Guyon Correspondance III add.table générale des lettres.doc 271

Introduction 271

Rappel des sources et organisation du volume. 273

62.63.64.TABLE GENERALE de la correspondance des Tomes I à III 275

(81) Madame Guyon Correspondance III add. table générale des lettres.doc 275

65.MADAME GUYON EXPLICATIONS DE LA BIBLE [2004] 333

(82) EXPLIC imprimées fin déc 04 (LaProcure).doc 333

(82) EXPLIC imprimées fin déc 04.pdf 333

Introduction 333

Un triptyque spirituel 334

La genèse des Explications de l’Ecriture sainte 334

Explications de la vie intérieure 335

Sources 337

Notre édition 337

66.EXPLICATIONS DE L’ÉCRITURE SAINTE 339

(83) Madame Guyon Explic_Ecriture_2014.docx 339

(83) Madame GUYON Explications de l'Ecriture 16mars14 (Epub & Imprimé) PRET.doc 339

(83) Madame GUYON Explications de l'Ecriture 17mars14 (Kindle) PRET.doc 339

Présentation 339

Table 344

67.EXPLICATIONS DU NOUVEAU TESTAMENT 345

(84) Madame GUYON Explications du Nouveau Testament 27 juillet 14 A5-revuEmmanuel.docx 345

(84) Madame GUYON Explications du Nouveau Testament 17mars14 (Epub & Imprimé) PRET.doc 345

Présentation 345

Table 350

69.LES « JUSTIFICATIONS », UN FLORILEGE MYSTIQUE ASSEMBLE PAR JEANNE-MARIE GUYON & FRANÇOIS de FENELON [2017] 351

(85) I Justifications clés 1-44 (20 nov19 Digest).odt [et] .pdf 351

(86) II justifications clés 45sv (21 nov19 Digest).odt [et] .pdf 351

Introduction 351

Revue des « Autorités » 351

Sources 352

Le Florilège mystique né d’un procès 353

Contexte historique 354

L’intérêt déborde largement celui d’un procès 357

Thèmes mystiques 359

Extraits de commentaires 359

Note éditoriale 362

MADAME GUYON EN TREIZE TOMES [reprises] 365

******************************** 365

La Vie par elle-même I & II 365

(87) 1.Vie I II témoignages+.odt 365

La Vie par elle-même III 365

(88)…… 365

LES ANNÉES D’ÉPREUVES Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi très Chrétien 365

(89)……. 365

Explications de l’Ecriture Sainte 366

(90)…... 366

Correspondance I Madame Guyon dirigée puis directrice de Fénelon 366

(91)…... 366

Correspondance II Autres directions et lettres avant 1694 366

(92)…... 366

Correspondance III Combats de 1694 à 1698 366

(93)…... 366

Correspondance IV Voies mystiques 366

(94)…... 366

Oeuvres mystiques [réduites] 366

(95)…... 366

156 Discours, édition intégrale [2020] 366

(96)…... 366

Avertissement 367

Introduction. 5 368

Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la Vie Intérieure tirés la pluspart de la Ste Ecriture. 33 368

Préface sur cet ouvrage [Pierre Poiret] 33 368

Discours Spirituels Tome I 45 368

Discours, Tome second 375 369

Lettres, tome quatrième : Quelques discours chrétiens et spirituels 655 371

Lettre de Monsieur Bertot 728 372

Les 156 Discours publiés au XVIIIe siècle avec les résumés relatifs au contenu de ce volume 733 372

Sources des Discours 755 372

Sources bibliques. 757 372

Justifications I 372

(97)…... 372

Justifications II 372

(98)…... 372

Témoignages, compléments, tables, hors édition 372

(99)…... 372

fin 372





.



VIES DE MADAME GUYON

***************************

.









52.LES ANNÉES D’ÉPREUVES DE MADAME GUYON EMPRISONNEMENTS ET INTERROGATOIRES SOUS LE ROI TRES CHRETIEN [2009]

(68) D Tronc Guyon, Années d'épreuves de Mme Guyon. (Champion 2009).doc



Les années d’épreuve de Madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, Documents biographiques rassemblés et présentés chronologiquement par D. Tronc. Etude par Arlette Lebigre. Paris, Honoré Champion, coll. « Pièces d’Archives », 2009, 488 p. [mise en ordre chronologique de pièces de procès incluant les interrogatoires et des témoignages issus de la Vie et de la Correspondance ; ce dossier est précédé d’une synthèse et s’achève sur des témoignages concernant la ‘décennie silencieuse’ vécue à Blois après les prisons.]

Introduction

Présentation du contenu de l’ouvrage

Lors de la célèbre « querelle du quiétisme » qui se déroula durant la dernière décennie du Grand Siècle, Mme Guyon (1647-1717) anima le cercle spirituel auquel appartint Fénelon ainsi que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier. Le caractère illustre de ces membres d’un cercle dévot assez large, ainsi que l’opposition calculée de Mme de Maintenon, devenue l’épouse du roi - son confesseur Fénelon donnera un avis défavorable à la publication de cette union - exacerbèrent les dures attaques des pouvoirs royal et ecclésiastique représenté par Bossuet étroitement associés. Il fallait en finir par une condamnation nette qui mette un terme à une affaire devenue publique entre les deux prélats les plus illustres de l’Église de France.

Une procédure judiciaire fut engagée contre la forte tête du cercle. L’enquête porta sur l’accusation d’avoir fondé une secte secrète, une « petite Église » selon l’expression malheureuse de lettres saisies - le protestantisme est encore actif - et sur le fait « criminel » de s’être cachée dans Paris avant la saisie policière du 27 décembre 1695 qui ouvre une longue période de prisons. Le choix d’un tel motif invoqué par le pouvoir est expliqué dans la contribution « Justice et raison d'état. Les vicissitudes d'une enquête » qui achève l’Introduction. Madame Arlette Lebigre y situe le cadre où le lieutenant général de police de Paris La Reynie exerça avec compétence et humanité des interrogatoires qui nous sont parvenus et sont ici publiés dans leur majorité pour la première fois.

Jeanne-Marie de la Mothe-Guyon subira trente-huit interrogatoires (à trois reprises, par l’official Chéron, par La Reynie, par d’Argenson), et elle fut enfermée en cinq lieux différents. Fait exceptionnel, neuf interrogatoires par La Reynie ont été très soigneusement enregistrés devant greffier : on souhaitait clore la « querelle » d’une manière analogue à ce qui était advenu dix ans auparavant à Rome où Miguel de Molinos avait été convaincu de faute morale et condamné, puis avait décoré une vaste cérémonie publique avant de disparaître à jamais. Il fallait donc avoir tous les éléments à charge bien en main.

Aux pièces témoignant du bon fonctionnement de la police du Grand Roi1 - parfois à ses hésitations face à une défense opiniâtre - et aux procès verbaux d’interrogatoires que nous venons d’évoquer, s’ajoutent des confrontations avec un confesseur imposé ou avec l’archevêque de Paris qui se déplacera jusque dans la prison - par obéissance totale à la volonté royale - relatées par l’intéressée dans une correspondance, qui se maintint au début de sa « descente en enfer », et dans ses témoignages autobiographiques postérieurs à la sortie de la Bastille, dont se détache le récit de prison.

Pièces d’archives et témoignages constituent un ensemble cohérent que les historiens récents n’ont pas pris en défaut. Leur caractère abrupt annonce déjà des récits de survivants d’internements policiers au XXe siècle. Les interrogatoires de Mme Guyon, même mis en forme par un greffier, fascinent par leur intensité. Ils mettent en évidence la capacité de défense de l’accusée face à la préparation soigneuse des questions qui s’appuyaient sur les réponses de familiers lors d’interrogatoires préparatoires. Des lettres rédigées « à chaud » par la prisonnière témoignent d’une perversité des juges renforcée par l’intrication entre pouvoirs civils et religieux. Plus tard, le récit de prison décrira sans fard l’accablement auquel presque tous succombaient : elle surmonta le sien et vivra par la suite une retraite active.

Si l’on considère la période parisienne qui succède aux années de jeunesse et de voyages et qui couvre les années 1686 à 1703, on note avec surprise que la durée passée dans l’ombre des prisons approche celle vécue en pleine lumière publique. La liste qui termine notre récit (elle précède la contribution « Justice et raison d' État. Les vicissitudes d'une enquête ») ne situe pas moins de cinq périodes d’enfermements successifs, trois sous juridiction religieuse et deux sous juridiction civile, dont la seule célèbre, plus longue que toutes les autres cumulées, dans la Bastille. Les témoignages portent ainsi sur les deux types de contraintes qui s’entremêlent sous l’Ancien Régime.

A cette contribution en vue de mieux connaître les conditions carcérales au Grand Siècle, nous associons un apport biographique qui couvre la seconde partie de la vie de Mme Guyon : cette période demeure en effet méconnue. Nous défrichons ici un terrain vierge en tentant d’établir une chronologie sûre, autour de laquelle les témoignages peuvent prendre place et s’éclairer mutuellement, telles des formes cristallines convenablement exposées autour du fil qui les a vues naître. Car l’immense littérature accumulée depuis trois siècles autour de la célèbre querelle ne comporte que de très rares études directement consacrées à Mme Guyon : et celles-ci s’attachent aux influences exercées par l’animatrice du cercle quiétiste, c’est-à-dire sur ses périodes de liberté2.

Aucune étude n’a été menée sur la période obscure qui couvre la plus grande partie du présent ouvrage. Ce dossier chronologique prend naturellement la suite du célèbre Crépuscule des mystiques de Louis Cognet dont Mme Guyon constituait discrètement le sujet central3. Cette biographie voilée l’abandonna au moment où elle échappe au contrôle de Bossuet en sortant du couvent des Visitandines de Meaux, pour consacrer ses dernières pages à un Fénelon quelque peu oublié dans le corps de l’ouvrage. Les « Nouvelles aventures » de Mme Guyon, titre donné par l’abbé au dernier récit qui lui était consacré dans le Crépuscule, occupait la première moitié de l’année 1695.

On verra comment les aventures tournèrent rapidement au drame.

Les quatre premières sections de notre ouvrage couvrent les années 1686 à 1695. La « vie publique », seule période de liberté, certes la plus longue, fut largement couverte par des témoignages de chroniqueurs contemporains et attira ainsi l’attention des historiens disposant ainsi de nombreuses sources. Aussi nous n’en rappelons que quelques jalons. Les deux brèves détentions qui l’encadrent, en 1688 puis en 1695, retiennent plus particulièrement notre attention, ce qui est conforme à notre souci de cerner avant tout les conditions carcérales : nous nous attachons alors exclusivement au vécu concret de la prisonnière, tandis que le Crépuscule des mystiques traitait des événements publics par la mise en scène du chœur dramatique des acteurs de la querelle.

Dans les quatre sections suivantes, certains des acteurs précédents resurgissent, qu’il s’agisse du grand Bossuet ou de l’obscur confesseur  Pirot. Chronologiquement, ces sections prennent le relais du Crépuscule, couvrant une période continue de détentions qui s’étend sur plus de sept années en trois lieux successifs, de décembre 1695 à mai 1703.

Cette période est nocturne au sens le plus concret : les quarante-deux mètres carrés de la deuxième chambre de la tour du Trésor de la Bastille n’étaient éclairés que par d’étroites embrasures à travers de murs fort épais. Elle l’est aussi au sens figuré : les conditions de vie sont mal connues ; les sources disponibles se limitent aux neuf premiers interrogatoires sur trente-quatre4 vécus par la prisonnière, à de brèves pièces administratives, aux lettres de la prisonnière en début de détention, enfin au récit postérieur couvrant les « années muettes » où Fénelon et ses amis ont même craint sa mort ; confié aux proches après la sortie de la Bastille, son manuscrit du terrible récit de prison ne fut mis en valeur que récemment5.

Les détentions eurent lieu successivement en trois lieux : le donjon de Vincennes, lieu des interrogatoires par La Reynie ; l’étrange « couvent » de Vaugirard ; la prison royale de la Bastille. Les sections qui leur sont consacrées forment le cœur de l’ouvrage.

Enfin une neuvième et dernière section, comme le dernier jour paisible d’une longue semaine de travail (au sens fort), sort du cadre oppressant des enfermements pour évoquer une retraite où, lavée de toute accusation mais non d’obligation à résidence, l’ex-prisonnière reprend sa direction spirituelle auprès de disciples « cis » (français) et « trans » (européens) : longue période qui va de 1703 à la mort en juin 1717, sur laquelle les renseignements sont très rares, car les témoins sont devenus discrets. Nous quittons alors l’enquête policière en rassemblant les rares pièces qui cernent la fin de la vie d’une survivante des prisons.

§

La structure qui sous-tend les événements, les témoignages et les pièces de justice, souligne en premier lieu des espaces vécus - souvent à l’étroit - et ponctue en second lieu le déroulement du temps. Ceci constitue deux échelles qui se superposent pour situer les événements. En témoigne la table des matières :

1°. Les titres de premier niveau des neuf chapitres qui suivent l’introduction synthétique précisent généralement des lieux :

1. Paris (21 juillet 1686 - 29 janvier 1688)

2. Internement à la Visitation de la rue Saint-Antoine (29 janvier 1688 – 13 ? septembre 1688).

3. Vie publique (13 ? septembre 1688 – 12 janvier 1695).

4. La Visitation de Meaux sous la férule de Bossuet (13 janvier 1695 – 8 ? juillet 1695).

5. Échapper au Grand Roi ? (8 ? juillet 1695 – 27 décembre 1695)

6. Le donjon de Vincennes et ses interrogatoires (30 décembre 1695 – 16 octobre 1696).

7. Le « couvent » de Vaugirard (16 octobre 1696 – 3 juin 1698)

8. L’isolement à la Bastille (3 juin 1698 – 24 mai 1703).

9. La retraite et l’apostolat à Blois (24 mai 1703 – 9 juin 1717).

Ces neuf chapitres sont de longueurs très inégales. Nous disposons d’une densité documentaire extrêmement variable selon les années. Nous voulons couvrir en détail les périodes « à l’ombre » négligées jusqu’ici, en ne donnant par contre que quelques repères pour les périodes « publiques » bien connues. Il nous a cependant paru souhaitable de mettre au même niveau de chapitres des rappels très courts mais portant parfois sur des périodes longues sans histoire personnelle et les développements larges mais concentrés dans la durée, tels les procès verbaux d’interrogatoires ou les témoignages de l’accusée.

Quelques titres de second niveau servent à distinguer entre des sources au sein des « longues heures » lorsqu’elles sont très chargées d’événements. En effet la distribution est fort inégale entre l’année 1696, la plus chargée, qui couvre près du tiers du volume de ce livre parce qu’elle inclut des interrogatoires soigneusement transcrits, et l’année 1701 fort vide - ses amis craignent qu’elle ne soit morte - qui couvre moins du centième du volume. Terminons sur l’usage des titres : ceux de troisième niveau distinguent souvent entre les sources documentaires. Ceux de quatrième et dernier niveau marquent les sujets traités ou les pièces telles que des lettres d’une même source.

2°. Mais les titres de second niveau marquent le plus souvent la dimension temporelle selon les « heures d’une horloge ». Ils délimitent précisément le déroulement par années, en dix-huit années ou « longues heures », couvrant de 1686 à 1703, puis en trois périodes dont les termes sont : 1706, 1714, 1717.

Une telle « horloge » souligne notre ignorance des événements vécus au cours des dix-huit dernières années (1699-1717), comparée à l’abondance des témoignages sur la période antérieure de « vie publique », des premiers enfermements et interrogatoires. Tout se passe à l’inverse de ce que l’on constate habituellement chez les figures célèbres à propos desquelles les informations s’accumulent exponentiellement en fin de leur parcours de par leur reconnaissance progressive.

L’échec de Mme Guyon est, semble-t-il, total. A sa mort, sa reconnaissance est limitée à quelques disciples intimes. En collaboration avec le pasteur Poiret et son groupe piétiste, ils assureront le sauvetage de l’œuvre. Celle-ci poursuivra une carrière souterraine malgré la condamnation du quiétisme : elle sera en effet appréciée hors des frontières catholiques, en milieu piétiste.

Le rapport est inversé entre mystique et pratique religieuse au profit de l’expérience vécue, seule référence pour affirmer un « intérieur » inaccessible aux autorités religieuses : ce qui n’est pas sans poser de graves problèmes de conscience à l’intéressée. Partagée entre l’intime vécu irrécusable et l’importance qu’elle attache à sa pratique religieuse catholique, elle subit de plein fouet les chantages exercés par refus de la confession et de la communion6.

§

La forme du présent volume - dossier de témoignages plutôt que récit biographique rédigé - est bien adaptée à l’intensité des épreuves qui suivent les « aventures » de la vie publique de Mme Guyon. Plutôt qu’une paraphrase des sources, il vaut mieux laisser toute la place à des témoignages bruts mais fort vivants. Nous proposons « un recueil de textes d’époque, rangés dans un ordre aussi rigoureusement chronologique que possible, reliés par une brève narration7 », centré sur les interrogatoires (augmentés de notes par La Reynie traduisant des réactions réfléchies), et sur des affrontements avec les confesseurs imposés. Les pièces sont souvent transcrites ici pour la première fois, accompagnées de témoignages de l’intéressée prélevés dans sa Correspondance8 et dans le Récit autobiographique des prisons9. Car La vie par elle-même telle qu’elle fut éditée au début du XVIIIe siècle, n’est pas utilisable ici. Elle s’arrête en effet à la fin de l’année 1695 qui voit l’arrestation et le début des prisons :

Je ne parlerai point ici de cette longue persécution, qui a fait tant de bruit, par une suite de dix années de prisons de toutes espèces, et d'un exil à peu près aussi long, et qui n'est pas encore fini, par les traverses, les calomnies et toutes sortes de souffrances telles qu'on les peut imaginer. Il y a des faits trop odieux, de la part de diverses personnes, que la charité me fait couvrir, et c'est en ce sens que la charité couvre la multitude des iniquités10, d’autres [ceux] qui ayant été séduits par des personnes mal intentionnées et qui me sont respectables par leur piété et par d'autres raisons, quoiqu'ils aient marqué un zèle trop amer pour des choses dont ils n'avaient pas une véritable connaissance. Je me tais, des uns par respect, et des autres par charité.11.

Constituer une tresse associant archives judiciaires, lettres et récit des prisons, tout en suivant la succession chronologique le plus rigoureusement possible, donne un relief saisissant à l’ « épreuve obscure ». Ce relief nous avait d’ailleurs échappé jusqu’à l’assemblage de ce volume limité aux faits.

L’approche d’une réécriture à fin biographique trahirait la sève intérieure des pièces et en affadirait le sel. Les passages significatifs du point de vue des événements extérieurs ne sont pas sans résonance intérieure chez celle qui les subit, « digressions » dont nous ne rendons pas compte ici : le lecteur se reportera aux textes de Correspondance II Combats et de la Vie qui soulignent une belle disponibilité à la grâce divine.

Années d’épreuves et stratégie inquisitoriale.

Une analyse des sources profondes du conflit et un survol de la chasse faite à la « dame directrice » par les pouvoirs civil et religieux conjoints sous l'autorité nominale du Grand Roi, - en réalité sous celle de Mme de Maintenon son épouse morganatique, - répondent à des questions qui seront soulevées par l’exposé chronologique. Cette recherche des causes profondes de l’épreuve et d’une cohérence dans le déroulement des faits suppose d’avancer quelques hypothèses. Nous n’exercerons cette liberté que dans cette seule section.

La source profonde d’une incompréhension

Nous abordons d’emblée le point délicat souvent occulté qui explique les doutes de critiques jusqu’à nos jours les mieux disposés vis-à-vis d’une femme qu’ils reconnaissent par ailleurs comme innocente et injustement maltraitée. Il s’agit de la transmission de la grâce de cœur à cœur, qu’elle affirme et dont elle souligne les conditions.

Il est possible de ne pas prendre parti en suggérant quelque illusion ou même un déséquilibre mental12. Mais cet évitement revient à placer au second plan ce qui sous-tend toute l’activité de direction de Mme Guyon et surtout ce qui explique un attachement inexplicable de certains « disciples ». Nous nous bornerons donc à donner son point de vue : pour elle, la grâce existe et sa transmission de personne à personne est un fait expérimental.

Elle découvrit que la prière silencieuse possède une efficience indépendante des pratiques religieuses, ce dont les clercs qui en sont plus directement responsables ne sont pas toujours conscients, et ce qu’on ne lui avait pas appris. Les pratiques ne sont qu’incitatrices : elles préparent et appellent à une prière profonde. Mais la grâce se charge parfois de la susciter inopinément en se manifestant directement.

Une telle prière profonde s'accompagna exceptionnellement chez Jeanne-Marie Guyon d’une communication de cœur à cœur. Cela lui arriva très inopinément et non sans contrecoup somatique après une longue évolution intérieure. Elle avait déjà trente-quatre ans lorsqu’une telle découverte sauvage eut lieu à Thonon en 1682 dans ses rapports avec son confesseur, le père La Combe. Elle résulta de la rencontre entre deux âmes avancées dans les voies intérieures.

Une telle communication est extrêmement rare, car elle suppose une pureté parfaite du cœur, l'absence de toute intentionnalité et de retour sur soi, l'action spontanée de la grâce qui passe par le canal d’une personne sans aucun mérite de sa part. Elle est attestée au sein de traditions spirituelles chrétiennes, chez les Pères du désert puis au sein de l’église orthodoxe. Elle est au cœur de traditions soufies et orientales qui ne relèvent pas de la médiation christique. Elle n’est décrite dans le monde catholique qu’exceptionnellement et par allusions. Elle nous paraît aujourd’hui peu croyable.

Ce fait inexpliqué de nature purement expérimentale suggère pourquoi Mme Guyon a exercé une attraction, incompréhensible pour Saint-Simon, sur des personnalités et dans des cercles spirituels variés ; rien ne l’y aidait, ni une sainteté évidente, ni son époque que l’on a pu qualifier d’« anti-mystique ». Résidant un temps à Grenoble à son retour d'Italie, juste avant son retour à Paris, de nombreux laïques et religieux, en particulier des moines et des chartreuses, venaient la voir. Ils distribuèrent son premier texte édité par un laïque ami et enthousiaste, un « moyen court » incitant à l’oraison sans étape intermédiaire. Ce rayonnement constaté l'encouragea à poursuivre une tâche d'apostolat, et cette fois dans la plus grande ville du royaume.

On pratiquait l’art de l'écriture d'une façon beaucoup plus intense que dans les époques précédentes, plus particulièrement dans le milieu noble de la Cour dont c’était l’une des seules occupations admises (avec l’exercice militaire) : aussi Mme Guyon distribuait-elle une large correspondance et des textes courts de direction, en particulier par l’intermédiaire du duc de Chevreuse au début de la période parisienne. Affirmant n’écrire que sous l’inspiration de la grâce, elle évitait toute reprise après coup ou repentir13.

Car les relations entre Mme Guyon et les membres de son cercle, ayant eu l’expérience intime que nous venons d’évoquer, généralement des laïques vivant hors de toute clôture, étaient d’une simplicité toute moderne. Sans précaution, elle livrait et affirmait une autorité soutenue par la communication de cœur à coeur constatée par ses proches. Ceci est particulièrement apparent dans sa correspondance avec Fénelon, où les différences de caractère et de formation intellectuelle, les défauts mêmes propres à chacun sont dépassés par cette expérience ineffable.

Mais l’usage d’un complément écrit portant sur l’intime cordial est risqué. Il génère une grande perplexité chez ceux qui, n'ayant aucune expérience de cet ordre, ne peuvent rationnellement admettre une autorité fondée sur un « sixième sens », même si par ailleurs ils admettent une communication possible par la prière avec Dieu et l’efficacité d’une présentation devant Dieu par autrui, ce qui constitue l’« activité » première des membres d’ordres contemplatifs.

Le sujet délicat de direction intime qui provoquerait une « affection particulière » apparaît en filigrane au cours du huitième interrogatoire par la Reynie, avec l’accusation de secte.



En pratique, tout ceci dégénéra à l’époque en un sujet de conversation à la Cour et d'amusement pour les courtisans, qui par ailleurs admettaient mal la prédominance du parti dévot et sa caricature austère offerte par les pratiques imposées par Mme de Maintenon et partagées par Louis XIV vieillissant.

A cette époque, la liberté de conscience était impensable sauf dans des cercles intellectuels étroits obligés en général à la dissimulation14. Pour la majorité il était obligatoire d’avoir un confesseur, d’obéir à l’Église et aux hommes seuls capables d’une pensée théologique - au sens étroit technique que ce terme prit au XVe siècle. L’idée qu’on puisse être dirigé directement par l’Esprit Saint sans l’intermédiaire des clercs posait problème. Comme on doit tout dire à un confesseur reconnu comme représentant du Christ, et qu’il est impossible de mentir pour une mystique, la seule solution est de convaincre l’interlocuteur, donc de s’exposer.

L’ouverture d’un conflit

A l’opposé de l’attraction sur des proches ou sur des visiteurs, l’influence inexpliquée provoqua donc l'opposition de tous ceux qui se sentaient dépossédés de leurs fonctions d'intermédiaires entre la communauté des hommes et Dieu.

En premier lieu, le général des Chartreux, dom Le Masson, réagit violemment, n’acceptant pas l’influence exercée par le Moyen court dans les chartreuses proches de Grenoble15. Non sans l’excuse d’une naïveté toute monacale, il sera à l'origine de graves accusations reprises à l'époque des interrogatoires16. Puis le demi-frère de Mme Guyon qui appartenait au même ordre des barnabites que le père La Combe, par jalousie envers ce dernier et pour défendre des intérêts familiaux, suscita un premier internement assez court, prodrome de ce qui suivit bien des années plus tard (certains acteurs reprendront alors du service).

Enfin, et plus profondément, la problématique communication intérieure fut probablement la pierre d’achoppement principale pour Bossuet : son incompréhension se manifeste après que sa dirigée ait eu l’imprudence de lui communiquer, sous le sceau du secret, le texte autobiographique où elle décrit son vécu intime, dans l’espoir quelque peu naïf de le « convertir ». Sans expérience mystique personnelle, Bossuet pouvait bien admettre les rêveries de la sœur Cornuau qui reflète l’imaginaire religieux du temps17, car elles sont déconnectées de la vie réelle et ne posent donc pas problème ; mais l’affirmation d’une expérience intérieure peu ordinaire, qui attire son protégé Fénelon, s’oppose à sa volonté, ce qu’il identifie à un refus d’obéissance.

La Combe arrêté dès 1688, Molinos condamné en Italie depuis 1687 : on ne peut qu'être surpris par le long sursis que constitue la période de « vie publique » de Mme Guyon, soit de 1688 à 1695. En fait, Mme de Maintenon, attirée par le rayonnement de sa cadette de dix années, fut influencée au point d’accepter sa présence au sein de l’institution des jeunes filles de Saint-Cyr. Mais tout se détériora. Il est possible que l’aînée ait été frustrée mystiquement ; c’est l’hypothèse exprimée par un texte émanant du cercle guyonnien de Lausanne au siècle suivant. En tout cas elle se mit à redouter les effets de la pratique de l’oraison au sein de la communauté, ou du moins ce qu’on en rapportait malicieusement. Elle reprit alors en main sa fondation (à la fin de sa vie, elle pensera pouvoir la diriger spirituellement). Cette dégradation des rapports entre les deux femmes se précipita après que son confesseur Fénelon eut choisi de demeurer au sein du cercle des disciples proches de la cadette.

L’influence sur les ducs et les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, comme la conquête de Fénelon, paraissaient très inexplicables à beaucoup, dont Saint-Simon, l’ami des ducs. Certes, sur le plan théorique, une transaction théologique put être mise en place, comme le démontrent l’issue des entretiens d'Issy. Mais les Justifications établies par les textes de la tradition mystique chrétienne, les explications fournies par le subtil Fénelon, qui bientôt allait joindre à l’analyse psychologique l’approche cartésienne d’un « Dieu infini18 », ne suffirent pas à dissiper un malentendu tournant en antagonisme.

Mme Guyon sentit alors qu'elle devenait pour ses amis la cause d'une catastrophe très probable et toute proche, à l'image de celle qui avait eu lieu en Italie près de dix ans auparavant. Elle se crut obligée de se livrer à un examen sur place par Bossuet et proposa, pour sa mise à disposition, d’aller résider au couvent de la Visitation de Meaux, son diocèse. Cette mise à disposition vira vite au cauchemar.

Rien ne pouvait être réglé par voie d'autorité dans un domaine où s'oppose à l'autorité humaine la conscience d'une autorité supérieure divine à laquelle il faut toujours obéir en premier et avec rectitude. Bossuet perdit toute patience devant une femme qui, inexplicablement pour lui, transgressait la loi immémoriale de soumission d’une femme et d’une laïque devant l'autorité religieuse ; fait aggravant : celui-ci n’était pas seulement un confesseur, mais l’un des prélats influents du Royaume19.

Bossuet fut tiraillé entre, d’une part, une honnêteté foncière malgré des faiblesses épisodiques, - à laquelle Mme Guyon fut un temps sensible au point d’alimenter l’espoir déraisonnable de conversion à la vie mystique, - et d’autre part la crainte des puissants. Il savait que le véritable pouvoir était de nature politique et que dans cet ordre la fin justifie les moyens. Mme de Maintenon, maîtresse des jeux, l’exerçait avec art : on vit donc Bossuet perdre son sang-froid au sein du couvent de la Visitation, dans des colères qui trahissaient son impuissance profonde, et plus tard le faible archevêque de Paris, M. de Noailles20, s’abaisser à manier l’arme d’une fausse lettre au sein de la prison de la Bastille, si dévastatrice était la crainte de déplaire à Mme de Maintenon et donc d’être barré sur le chemin des honneurs21.

Mme Guyon, quant à elle, n'était pas prête à un subterfuge quel qu'il soit, et même au comportement souple de l’omission par silence : elle était marquée peut-être par la littérature de l’époque de la Fronde, lue avidement dans sa jeunesse, qui faisait passer les principes avant les accommodements : handicap certain à l’époque resserrée par l’absolutisme de la fin du siècle. La connivence des sœurs de la communauté visitandine rendit la vie du couvent probablement incontrôlable et cet affrontement sans issue se termina par un départ d’abord autorisé à contrecœur, puis bientôt représenté comme une fuite.

Mme Guyon tenta ensuite d'échapper au Grand roi en se terrant, espérant contre toute probabilité se faire oublier. Mais les puissants aiment pousser leur avantage jusqu'au bout, surtout lorsqu’il est sans risque de l’exercer. L’attente d’un Deus ex machina qui prendrait la forme d’un événement imprévu favorable, fut vaine. Le jeu du chat et de la souris couvrit cependant le second semestre 1695. Finalement repérée par la police et saisie les derniers jours de décembre, elle devenait une « matière » à modeler, meneuse dont il fallait obtenir la déconsidération complète pour l’emporter sans discussion dans une querelle du quiétisme aux prolongements théologiques problématiques. Cela avait bien été fait pour Molinos accusé lors de son procès (et lavé aujourd’hui) de toutes les turpitudes. Dans tout procès d'Inquisition, la déviation théologique est censée découler d'une déviation morale et le policier qui n’est pas bon théologien doit exercer son talent ailleurs : elle fut donc attaquée sur le plan des mœurs.

La Combe et le procès des mœurs

Dans le cas présent, on avait saisi des lettres qui semblaient assez bien s'accorder au bruit qui courait d'une relation trop étroite entre Mme Guyon et son confesseur, le père de la Combe, que nous orthographierons dorénavant La Combe. Nous en reproduisons des extraits substantiels au début du chapitre 6, section intitulée « Des lettres compromettantes », juste avant les interrogatoires par La Reynie où elles tiennent un rôle important22. Écrivant surtout en latin ou en italien, celui-ci ne parvint jamais à dominer notre langue : ses lettres décrivant leur lien spirituel dans un style hyperbolique qui s'accorde peut-être avec un lyrisme transalpin mais sûrement pas avec l’esprit clair mais sans humour d’un la Reynie. Fait beaucoup plus grave, il relatait l'éclosion d'un cercle spirituel de quiétistes parallèle au cercle parisien en termes ambigus. Car un cercle mystique s’était développé autour de lui au sein même de la prison royale de Lourdes, avec la participation du confesseur en titre du lieu, le sieur de Lasherous !

Ce qui démontre la force morale de son animateur, qui n’était pas un médiocre23. Loin d'être un personnage naïf et illuminé, il est considéré comme l'inspirateur de Mme Guyon par l’interrogateur habile La Reynie. Il sera invoqué comme un martyr dans des cercles guyonniens au XVIIIe siècle. Ses écrits sont raisonnables - à l’exception de la correspondance saisie où visiblement il accumule les bourdes qui feront le supplice de la prévenue lors de ses interrogatoires.

Que répondre à ses interrogateurs ?

Brutalement résumé, on leur avait expliqué qu’elle dirigeait une secte et qu’elle avait couché avec son confesseur : le médiocre M. de Junca « ne savait rien sinon qu’il me croyait une hérétique outrée et une infâme » (Vie, 4.6). La Reynie24, interrogateur intelligent et droit, fait un résumé plus équilibré du cas : cette femme croit être divinement inspirée, elle écrit des livres et elle dirige des gens, quel orgueil ! alors même que tout ce qu’elle fait est contre le bon sens : quitter sa famille et son bien pour partir sur les routes !

Elle suscite sa pitié ; il ne trouve pas grand chose d’intéressant chez elle mais il obéit au Roi. On trouve beaucoup de logique chez lui ; elle a du mal à y échapper et en désespoir de cause demandera qu’on interroge le confesseur. Elle voyageait avec ce dernier dans des conditions qui pouvaient être équivoques25 et ne pouvaient qu’alimenter les soupçons de relations plus intimes. Plus généralement les expressions de « petite Église » et d’« enfants du Petit Maître » que l’on trouve dans les lettres saisies s’avèreront catastrophiques car, outre celui de l’existence d’une secte, elles suggèrent un communautarisme contraire à la pratique des clercs dans le monde catholique comme à l’autorité royale qui en est le modèle, mais proche des pratiques de certaines assemblées protestantes.

Les septième et huitième interrogatoires par la Reynie sont particulièrement éclairants et importants, car le Roi est le « protecteur de la vraie et seule Église catholique26 », ce qu’elle reconnaît elle-même. Sur l’épître concernant saint Michel, elle ne sait trop que répondre : «  des gens ont fait cela pour se divertir sans aucun dessein27 ».

La chasse

La chasse va être menée en onze étapes qui illustrent de manière exemplaire et parfois presque comique l’alliance entre la justice civile et la hiérarchie religieuse. Cette réunion « du sabre et du goupillon » est par exemple illustrée par l’épisode du transfert en secret ordonné de très haut, de Vincennes à Vaugirard, assuré incognito par le tandem policier et confesseur28. Les deux sources d’autorité civile et religieuse, sous la direction affirmée du Grand Roi, - en pratique de celle de son épouse, - vont se repasser la responsabilité de faire plier une prisonnière récalcitrante et n’y parviendront pas.

On commença par « chauffer » la prévenue par un interrogatoire qui eut lieu le dernier jour de l'année 1695, donc très peu de temps après la saisie. Ce changement de situation brusque, de la liberté, même confinée, à la maison de Popaincourt où s’était réfugiée en dernier lieu Mme Guyon pour échapper à la police royale, à l’internement dans la tour de Vincennes, pouvait en effet induire une faiblesse momentanée chez la prévenue.

On prépara ensuite ses interrogatoires futurs grâce aux réponses données par les personnages assez secondaires arrêtés en même temps qu’elle : le prêtre Cousturier et sa cousine, la demoiselle Pescherard. En même temps, on confirma l’origine des livres et des pièces écrites qui avaient été saisies. Ces prises matérielles se seraient avérées anecdotiques, compte tenu de précautions prises par Mme Guyon et fort regrettées par l’interrogateur La Reynie, s’il n’y avait eu la saisie des lettres malencontreuses de La Combe et Lasherous, dont la dernière arriva à la maison de Popaincourt après les arrestations. Ces lettres seront les éléments principaux qui inspireront l’enquête. Cette première phase de préparation dura presque trois semaines (elle prit place entre le 31 décembre 1695 et le 19 janvier suivant).

Suivit le « coup de massue » délivré sous la forme de cinq interrogatoires concentrés sur treize jours (du deuxième, le 19 janvier, au sixième, le 1er février). Tout tournait autour de l'existence possible d'une secte qui serait à réprimer dans le royaume de France avant qu'il ne soit trop tard, celle d’une « petite Église » quiétiste en phase d’incubation appelée encore « des enfants du petit maître ». La charge d'atteinte aux mœurs était abandonnée pour l’instant par La Reynie, homme droit ; elle sera reprise plus tard par l’archevêque de Paris armé de la célèbre lettre forgée supposée écrite par La Combe. L'accusée se défendit bien et des échos de cette résistance sans faille majeure parviendront à la Cour : « On dit qu'elle se défend avec beaucoup d'esprit et de fermeté », rapporte le chroniqueur Dangeau.

Les enquêteurs étaient maintenant perplexes devant le statu quo, ce que traduit le va-et-vient des pièces à charge entre l'autorité civile, c’est-à-dire La Reynie, dirigée par le ministre Pontchartrain, et l'autorité religieuse, représentée par l'archevêque de Paris Noailles qui mettra bientôt la main à la tâche. Ces deux autorités, entièrement soumises au Roi et à son épouse, collaboreront étroitement. Pour l’instant, en l'absence de nouveaux éléments à introduire dans la procédure, on laissa La Reynie, qui de toute façon était le mieux préparé et le meilleur connaisseur de l'accusée, terminer son travail. Cette période de flottement aura duré exactement deux mois, du 1er février au 1er avril.

Le deuxième assaut fut donné sous la forme de trois interrogatoires menés en quatre jours (du 1er avril au 4 avril). Pour bien comprendre l’impact d’un tel interrogatoire, il faut s’imaginer le lieu et son déroulement. Un étage entier de la tour de Vincennes a été spécialement aménagé pour elle. Mme Guyon est en présence de La Reynie, lieutenant général de police de Paris, ainsi que du greffier chargé d'établir des actes les plus officiels possibles pour leur utilisation éventuelle. Elle doit se confronter activement durant presque une journée avec un homme connu pour sa compétence. Il lui faut répondre à des questions préparées soigneusement si l’on en juge par les traces écrites qui nous sont parvenues : les comptes-rendus des interrogatoires préliminaires de personnages secondaires comportent des soulignements de passages importants de leurs déclarations, parfois des notes sur les questions à poser. L’accusée sortit épuisée de ce second assaut. En témoignent ses deux lettres écrites avec du sang en l’absence d’encre (elles se placent entre le 5 et le 12 avril) : geste de défi ou marque de désespoir ?

En tout cas le résultat ne fut pas atteint, qui consistait à obtenir une preuve, signée, de la culpabilité de l'accusée. On abandonna alors la pression policière pour y substituer une pression plus subtile, exercée cette fois par voie religieuse. Le docteur de la Sorbonne Pirot, lui fut imposé comme confesseur : il avait bien connu l'accusée en exerçant ses talents sur elle des années auparavant lors du premier enfermement à Saint-Antoine, et il va appliquer toute la pression possible, ce dont témoignent sa longue lettre et son mémoire.

L'accusée, acculée, appelle au secours : elle s’adresse au seul ecclésiastique qui méritait confiance. Au-dessus de tout soupçon, M. Tronson, le directeur de Saint-Sulpice qui avait participé aux entretiens d’Issy, avait une réputation de grande honnêteté. Malade et âgé, il intervient pourtant par un échange assez fourni de lettres, puis sous sa direction, une Soumission est préparée au début du mois d’août 1696 par Fénelon (dans sa jeunesse, celui-ci fut dirigé par Tronson au séminaire de Saint-Sulpice). Signée à la fin du mois par Mme Guyon, cette Soumission va-t-elle enfin permettre sa sortie de prison ?

Fausse sortie. Car le soi-disant « couvent » de Vaugirard où elle est secrètement menée, dûment escortée par le policier Desgrez en compagnie du confesseur imposé, s’avère une autre prison, et, circonstance aggravante, une prison inconnue de tous, où tout peut donc arriver. « Monsieur le curé » responsable de la direction locale est tout à la fois le confesseur et de Mme Guyon et des trois religieuses bretonnes affectées à la garde ! Ses insinuations sont infirmées par le récit qu'elle en fera plus tardivement, mais surtout par la correspondance qu'elle put maintenir avec la duchesse de Mortemart. Nous présentons des extraits de lettres qui montrent l'intensité du vécu carcéral. Elle échapperait, peut-être, à un empoisonnement. Va-t-elle disparaître à jamais ?

En fait, le « dossier Guyon » est repris en haut lieu, car l'on ne désespère pas d'arriver à prouver une culpabilité, au moins formellement. De nombreux interrogatoires seront pratiqués ultérieurement par le terrible d'Argenson ; au total elle subira trente-huit interrogatoires, outre des confrontations. Malheureusement, nous ne connaissons aucune pièce officielle sous forme d'enregistrement par un greffier, mais seulement le témoignage du « récit de prison » qu’elle rédigea après sa sortie en 1707 sur la demande de ses proches.

Menaces et usage successif de deux dénonciatrices, ou « moutons », ne mènent à rien sinon à la conversion de la seconde au contact de la prisonnière. Le fonds de l'abîme est atteint et l’accusée est entrée maintenant en dépression. Son récit se situe ici très loin de l’hagiographie, aux confins d’une mort attendue comme une délivrance, décrivant entre autre le suicide tenté par un condamné voisin. Ce texte n’a été publié que récemment, car nous sommes devenus bons lecteurs de tels témoignages extrêmes depuis l’impact des récits d’incarcérés dans les régimes totalitaires.

Enfin un dernier essai de prise en main a lieu en 1700 au moment même où, - parce que ? - l'Assemblée des évêques, dirigée par un Bossuet qui va bientôt disparaître, lève toute accusation morale. Apparemment, on ne tira alors rien de Famille, la fidèle servante au surnom qui avait été un temps ambigu aux yeux du premier inquisiteur. Elle fut confrontée peut-être à Rouxel, un prêtre du diocèse de Besançon où un cercle hétérodoxe - quiétiste ? - venait tout juste d’être démantelé à Dijon29.

Monsieur de Paris eut-il « de très grands remords de me laisser mourir en prison » ? Devenue inoffensive sur le plan de la politique religieuse après la condamnation du quiétisme par le bref papal de 1699, tandis que Mme de Maintenon, l’amie devenue la plus grande ennemie, intervenait dans la politique religieuse royale et plus étroitement la communauté religieuse fondée par ses soins à Saint-Cyr, Mme Guyon quitta la Bastille en 1703, sur un brancard, pour vivre en résidence surveillée chez son fils.

Plus tard elle achètera une maison située tout à côté du château royal de Blois, et elle terminera son travail de « dame directrice » auprès d'un cercle de disciples d’une nouvelle génération, élargi à l'Europe entière et mélangeant protestants et catholiques, particularité très en avance sur son temps. Nous pouvons aujourd’hui tirer bénéfice de la lecture de ses profonds écrits, forgés dans la douleur, restés jusqu’à tout récemment méconnus30.

Cinq périodes de prison et trente-huit interrogatoires.

La « période parisienne » débute le 21 juillet 1686, date de l’arrivée à Paris au cloître Notre-Dame. Une première détention, bref aperçu de celles qui se succéderont six années plus tard, est suivie d’une longue « période publique ». Cette période active court de l’automne 1688 (rencontre avec Fénelon) à la fin de 1694 (« entretiens » d’Issy). Lui succède l’« épreuve obscure » qui s’achève le 24 mars 1703, date de la sortie de la Bastille sur un brancard pour se rendre en résidence surveillée chez un fils près d’Orléans. Les détentions sont ponctuées par trente-huit (ou trente-neuf) interrogatoires auxquels s’ajoutent de nombreuses entrevues orageuses. Cinq détentions d’une durée totale de presque huit années et demi se succèdent dont voici brièvement rappelés les dates et lieux de détention, la durée et le nombre d’interrogatoires, les officiants :

1/ Du 29 janvier 1688 au 13 septembre 1688 à la Visitation Saint-Antoine : sept mois et demi ; quatre interrogatoires (peut-être neuf ou dix 31) par Chéron l’Official, accompagné de Pirot.

2/ Du 13 janvier 1695 au 9 juillet 1695 à la Visitation de Meaux : près de six mois durant lesquels « elle y fut considérée comme prisonnière » (Cm, p. 329). Sept (?) entrevues souvent orageuses avec Bossuet, évêque de Meaux32.

3/ Du 26 décembre 1695 au 6 octobre 1696, un peu moins de dix mois et demi au donjon de Vincennes dont un niveau avait été spécialement aménagé. Neuf ou dix interrogatoires (31.12.1695 au 4.04.1696) sont assurés par La Reynie « de six, sept et huit heures quelquefois » ; leurs soigneux procès verbaux nous sont parvenus. Leur succèdent des entrevues orageuses avec de nouveau Pirot : « Il n’y a rien de plus violent que ce qu’il me fit… »33.

4/ Du 7 octobre 1696 au 3 juin 1698, vingt mois à Vaugirard, dans un « couvent » formé pour l’occasion avec la contribution de trois sœurs bretonnes.

5/ Du 4 juin 1698 au 24 mars 1703 à la Bastille : quatre années et près de neuf mois, dont une longue période d’isolement (en 1700 ses amis la supposent morte) n’auront pas raison de la santé psychique de la prisonnière. Fin 1698, durant « trois mois » ont lieu vingt interrogatoires par le terrible d’Argenson : elle tient bon. Enfin quelques interrogatoires ont lieu en 1700 (« d’Argenson est de retour »).

Le tableau suivant résume la structure du volume en reprenant les deux échelles de lieux et par années sous leurs titres de chapitres (premier niveau) et de sections (deuxième niveau) tels qu’ils figurent dans la table des matières. Les périodes d’enfermements sont soulignées par l’emploi d’italiques.

[….]



Table

LES ANNÉES D’ÉPREUVES DE MADAME GUYON 1

Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi très Chrétien 1

Documents biographiques rassemblés et présentés chronologiquement par Dominique Tronc 1

Justice et raison d'État. Les vicissitudes d'une enquête par Arlette Lebigre. 1


Remerciements 3

Introduction 4

Présentation du contenu de l’ouvrage 4

Années d’épreuves et stratégie inquisitoriale. 8

La source profonde d’une incompréhension 8

L’ouverture d’un conflit 10

La Combe et le procès des mœurs 12

Que répondre à ses interrogateurs ? 12

La chasse 13

Cinq périodes de prison et trente-huit interrogatoires. 15


Justice et raison d’État. Les vicissitudes d'une enquête 18


Chapitre 1. Libre à Paris (21 juillet 1686 - 29 janvier 1688) 21

1686 : Installation à Paris et intrigues familiales 21

1687 : Condamnation de Molinos et arrestation du P. La Combe 22


Chapitre 2. La Visitation de la rue Saint-Antoine (29 janvier 1688 – 13 ? septembre 1688) 24

1688 : Le premier internement 24

La réclusion 24

Des pressions pour marier sa fille 28

Lettres contrefaites 29

Interventions de Mme de la Maisonfort auprès de Mme de Maintenon et délivrance 31


Chapitre 3. La période de vie publique (13 ? septembre 1688 - 12 janvier 1695) 36

1689 : Rétablissement, événements familiaux 36

1690 : Une retraite paisible 36

1691 : Premières inquiétudes 36

1692 : Bossuet mis en action 37

1693 : St Cyr interdit, examens 37

1694 : crise et entretiens d’Issy 38


Chapitre 4. La Visitation de Meaux sous la férule de Bossuet (13 janvier 1695 – 8 ? juillet 1695) 40

Brève chronologie des événements publics. 40

Un internement volontaire 40

Affrontements 41

Sortie, témoignages des religieuses 47


Chapitre 5. Échapper au Grand Roi ? (8 ? juillet 1695 – 27 décembre 1695) 51

Brève chonologie des événements publics 51

Échapper au Grand Roi ? 51


Chapitre 6. Le donjon de Vincennes et ses interrogatoires (30 décembre 1695 – 16 octobre 1696) 56

La séquence des pièces 56

Des lettres compromettantes 58

Première lettre du P. La Combe et du Sieur de Lasherous, 10 octobre 59

Deuxième lettre du P. La Combe et du Sieur de Lasherous, 11 novembre 60

Lettre du P. La Combe du 7 décembre, saisie tardivement 60

Lettre de Jeannette du 7 décembre ( ?) 62

Mémoire sur le quiétisme 62

Capture, enquêtes et premier interrogatoire 67

La cache et la saisie 67

Déroulement des interrogatoires selon Mme Guyon 68

Échanges entre La Reynie et Pontchartrain 70

Une enquête bien organisée 72


Premier interrogatoire de Mme Guyon, le 31 décembre 1695 73

Rapports de la Reynie et interrogatoires des proches 77

La Reynie sur ces interrogatoires 77

Premier interrogatoire de Paul Couturier, le 3 janvier (extraits) 78

Deuxième interrogatoire de Paul Couturier, le 9 janvier 79

Troisième interrogatoire de Paul Couturier, le 12 janvier 80

Quatrième interrogatoire de Paul Couturier, le 17 janvier 81

Observations notées par La Reynie 84

Premier interrogatoire de la demoiselle Pecherard, du 9 janvier 85

Deuxième interrogatoire de la demoiselle Pecherard, du 12 janvier 86

1696 : Des interrogatoires répétés 87


Second interrogatoire de Mme Guyon, le 19 janvier 1696 87

Résumé, suggestions et notes de La Reynie 91


Troisième interrogatoire de Mme Guyon, le 23 janvier 1696 95


Quatrième interrogatoire de Mme Guyon, le 26 janvier 1696 99

Lettre d’envoi 104


Cinquième interrogatoire de Mme Guyon, le 28 janvier 1696 105


Sixième interrogatoire de Mme Guyon, le 1er février 1696 110

Lettres pathétiques 114

Un répit accordé par des enquêteurs perplexes 115


Septième interrogatoire de Mme Guyon, le 1er avril 1696 118


Huitième interrogatoire de Mme Guyon, le 2 avril 1696 123


Neuvième interrogatoire de Mme Guyon, le 4 avril 1696 127


Témoignage de la répondante et dixième interrogatoire 133

Deux lettres écrites avec du sang (entre le 5 et le 12 avril 1696) 134

Je vous supplie… 134

Je prends la liberté… 135

Derniers échanges avec La Reynie 135

Les pressions du confesseur 137

Le récit de la prisonnière 137

Lettre et mémoire du confesseur Pirot 141

Soins policiers à Vincennes 145

Le secours de Monsieur Tronson et la soumission 146

Requêtes auprès de l’Archevêque et sortie 149


Chapitre 7. Le « Couvent » de Vaugirard (16 octobre 1696 - 3 juin 1698) 151

Le « récit des prisons » et des lettres 151

4.2 Vaugirard 151

La version de M. le curé selon La Reynie 155

1697 : le joug de M. le Curé 156

4.3 Les preuves absentes 159

Lettres de l’année 1697 à la petite duchesse de Mortemart 164

Lettres de janvier à mars 164

Lettres d’avril à juin 169

Lettres de juillet à septembre 177

Lettres d’octobre à décembre 183

1698 : L’Explication des maximes des saints et la lettre forgée attribuée à La Combe 188

Vie, 4.4 : La lettre de M. le Curé 188

Vie, 4.5 : La fausse lettre de La Combe 193

Dernières lettres à la petite duchesse 198

Lettres de janvier à mars 198

Dernières lettres d’avril et de mai 199


Chapitre 8. La Bastille (4 ou 5 juin 1698 - 24 mai 1703) 205

Reprise en haut lieu du dossier Guyon 205

Lettres policières afférentes au transfert à la Bastille. 209

Suite du récit des prisons. 210

Seule à la Bastille 210

Le « mouton » 212

Un grand vide 214

1699 : L’abîme 215

Traces policières 215

Suite du récit par la prisonnière 215

Un nouveau « mouton » 217

1700 : l’année du non-lieu de l’Assemblée du clergé 218

Le suicide d’un prisonnier 218

D’Argenson est de retour 219

Le fond de l’abîme 221

M. d’Argenson encore 221

Pièces policières de l’année 1700 223

1701 : l’année vide 224

1702 : l’espoir 225

Délivrance 225

1703 : la délivrance 226

Pièces policières de levée d’écrou 226


Chapitre 9. La retraite (24 mars 1703- 9 juin 1717) 228


1703 à 1706 : Résidence surveillée chez son fils 228


1707 à 1717 : Décennie silencieuse à Blois 228

Témoignages de tiers 229

5.2 Le « Supplément à la Vie » 229

5.3 « Histoire des dernières années » 232

Extraits de lettres de l’abbé de la Bletterie 233

Dernières correspondances 235

Un dialogue avec Fénelon en 1710 235

Contre les « Inspirés », lettre à l’abbé de Wattenville, le 8 juin 1715. 238

Les « choux de son jardin », lettre au marquis de Fénelon. 240

« Plus je vois de gens sages, plus j’ai envie d’être folle », 6 août 1716. 240

« Moi qui suis petite avec vous. » 241

« Sortir de vous-même et vous écouler en Dieu », 1717. 241


Annexes 242

Fénelon et les raisons d’une rupture 242

La Bastille 243

Le procès des mœurs 243

Lettre du cardinal Le Camus à l’évêque de Chartres 250

Lettre du P. La Combe à l’évêque de Tarbes 251

Rapport de M. d'Argenson sur le père La Combe. 253

Sources 254

Index 255

Illustrations 257 



53.JEANNE-MARIE GUYON LA VIE PAR ELLE-MEME ET AUTRES ECRITS BIOGRAPHIQUES [2001]

(69) Madame Guyon La Vie par elle-même. D Tronc (Champion 2001).doc

(70) Madame Guyon Vie Bibliographie.doc



Madame Guyon, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Edition critique avec introduction et notes par D. Tronc, Etude littéraire par Andrée Villard, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2001, 1163 p. [Les 3 volumes de la Vie connus depuis leur publication au XVIIIe siècle et repris sous les titres « 1. Jeunesse, 2. Voyages, 3. Paris », sont suivis de : « 4. Prisons, 5. Compléments biographiques » ; l’édition rétablit l’ordre du ms. d’Oxford et inclut des additions provenant du ms. ‘de jeunesse’ de St-Brieuc.]

Remerciements 7

Monsieur Jacques Le Brun et Monsieur Philippe Sellier ont éclairés mes premiers pas dans la voie de l’édition critique et ils m’ont constamment encouragé au cours de ce travail. Celui-ci est redevable des publications de Marie-Louise Gondal. Elle a facilité l’accès à Madame Guyon à de nombreux lecteurs et nous devons beaucoup à sa découverte du manuscrit de Saint-Brieuc et à sa première mise en valeur de celui de Chantilly. On ne saurait dire tout ce qu’on apporté en leur temps Louis Cognet, Jean Orcibal et Jean Bruno. Madame Bruno m’a confié de précieuses notes de son mari.

Je remercie les responsables de la Bodleian Library, des Bibliothèques Cantonale de Lausanne et Municipale de Saint-Brieuc qui ont efficacement assuré l’accès aux sources manuscrites.

Les précieux conseils du P. André Derville, de la compagnie de Jésus, m’ont facilité l’accès aux précurseurs de Madame Guyon. J’exprime ma profonde reconnaissance au P. Irénée Noye, sulpicien, de m’avoir accueilli depuis plusieurs années à la bibliothèque des Archives de Saint-Sulpice : sa bienveillance et sa profonde compréhension ont guidé mon exploration du fonds Guyon mis en ordre par ses soins. Le P. Racapé, eudiste, a précisé des rapports familiaux complexes  et les généalogies de certains membres du « petit troupeau ». Ainsi, par leur intermédiaire, trois ordres religieux qui furent les moins hostiles à Madame Guyon dès son époque34 continuent une tradition d’ouverture et d’accueil.

Je remercie Mademoiselle Andrée Villard d’avoir eu la patience de relire le texte complet et d’y avoir apporté de si judicieuses corrections. Plus particulièrement elle a amélioré considérablement la ponctuation, facilitant la lecture tout en respectant le flux inspiré même lorsqu’il malmène la syntaxe. Suite naturelle de cette collaboration, elle a réalisé la première approche littéraire du texte : Madame Guyon prend ainsi une place raisonnée d’écrivain dans la collection Sources Classiques.

De très proches lectrices ont suggéré de nombreuses améliorations à la présentation d’ensemble et m’ont invité à préciser des intuitions. Ces maîtres et ces amis ont ainsi permis l’achèvement d’un travail passionnant dans des conditions favorables et paisibles.

INTRODUCTION 9

Les événements d’une vie 9

La Vie écrite par elle-même nous révèle Madame Guyon, mystique célèbre mais méconnue, par un texte qui jaillit, brut, sans se plier aux conventions ni aux raffinements de l’écriture. Témoignage authentique et unique parce qu’il est porté par une expérience menée à son terme. Texte difficile car son foisonnement n’a pas été refaçonné ni travaillé par un “auteur” qui se serait soucié de l’être.

Le texte connu jusqu’à maintenant était celui édité par Poiret, un pasteur protestant du début du XVIIIe siècle. Il en avait facilité la lecture par une “toilette” portant sur le style et l’avait rendu conforme aux retenues de l’époque au prix d’une censure. Il n’incluait pas le témoignage très dur des prisons. L’édition que nous livrons ici est la première fondée sur les manuscrits.  Elle livre non une œuvre achevée mais un document conforme au souhait de Madame Guyon qui interdit au lecteur de considérer sa Vie comme l’œuvre d’un écrivain. En effet elle obéit, sans se permettre aucun repentir, à l’injonction de vérité d’un directeur qui lui a refusé toute réticence.

« Puisque vous souhaitez de moi que je vous écrive une vie aussi misérable35 et aussi extraordinaire. » : Misérable par la succession des traverses, épreuves et humiliations, et extraordinaire par la variété des événements accumulés au cours d’une longue existence et par l’expérience intérieure.

Aperçu biographique 10

Née en 1648 et mariée à Montargis à l’âge de seize ans, elle devint veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont il survivra trois enfants jusqu’à l’âge adulte. On sait que le veuvage a pu apporter la liberté à des femmes de caractère au Grand Siècle36. Jeanne-Marie Guyon pensait (et d’autres le pensaient avec elle) qu’elle devait contribuer à l’évangélisation ; elle voyagea cinq ans durant, surtout hors de France, non sans toutefois connaître des périodes de tranquillité37, à Thonon en Savoie, à Grenoble, ainsi que près de Turin en Piémont pendant presque une année. Le succès rencontré dans cette entreprise suscita jalousies et oppositions ; mais son action féconde fut reconnue. Le Moyen court et très facile de faire oraison publié à Grenoble38 en témoigne.

C’est une femme d’expérience qui arriva à trente-huit ans à Paris - l’année qui précède la condamnation de Molinos et de quiétistes39. Elle fut emprisonnée peu après ce retour mais fut reconnue et délivrée par Mme de Maintenon, cette autre veuve, de dix ans son aînée, devenue l’épouse secrète du Grand Roi. Madame Guyon entreprit alors un apostolat à la fondation des demoiselles de Saint-Cyr et s’attacha de prestigieux disciples – les couples des Chevreuse et Beauvillier, Fénelon – qui lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans. Puis elle tomba en défaveur, le cycle des épreuves suivit le combat des deux veuves et la défaite prévisible de notre auteur. Elle tenta de se réfugier dans l’isolement et le silence - en vain. Elle fut emprisonnée de nouveau à quarante-huit ans pour sept années et demie dont cinq en isolement à la Bastille40.

Bossuet mort, elle en sortit à cinquante-cinq ans - sur un brancard. La dernière partie de sa vie n’est en rien négligeable : elle forma des disciples, catholiques et protestants mélangés, à Blois, en les ouvrant à la vie intérieure, ce dont témoigne sa correspondance qui devint européenne. Elle mourut à soixante-neuf ans.

Le résumé des événements extérieurs et des réactions qu’ils entraînent telles qu’ils sont rapportés par la Vie brosse un portrait vivant de Madame Guyon41:

La petite fille est confiée à quatre ans aux bons soins de religieuses. Eveillée et appréciée, elle sait comment éviter le simulacre de martyre joué par ces dernières, en leur déclarant : « Il ne m'est pas permis de mourir sans la permission de mon père ! » Livrée à elle-même lorsqu’elle retourne dans sa famille, elle va « dans la rue avec d'autres enfants jouer à des jeux qui n'avaient rien de conforme à sa naissance. » Sa demi-sœur religieuse du côté de son père, « si habile qu’il n’y avait guère de prédicateurs qui composât mieux des sermons qu’elle » - et qui savait le latin - l’éveille à la vie de l’esprit. Mais la jalousie de l’autre demi-sœur religieuse et les réprimandes de confesseurs assombrissent cette adolescence. Ces derniers ne savent d’ailleurs pas la délivrer des difficultés liées à l’adolescence, ce qui lui donnera la compassion des pécheurs.

Elle est mariée à seize ans : « mon mari avait vingt et deux ans de plus que moi, je voyais bien qu'il n'y avait pas d'apparence de changer … outrée de douleur, il n'y avait que six mois que j'étais mariée, je pris un couteau, étant seule, pour me couper la langue … J'eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre qui était de pleurer … L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche … Je m'en plaignais quelquefois à la Mère Granger42 qui me disait : “Comment les contenteriez-vous, puisque depuis plus de vingt ans je fais ce que je peux pour cela sans en pouvoir venir à bout” ? » Après « douze ans et quatre mois de mariage » son mari meurt avec courage : « Il me donna des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens… » 

Suit une période d’épreuves intérieures autant qu’extérieures : « Il m'était alors tellement indifférent d'être condamnée de tout le monde et des plus grands saints, que je n'en avais nulle peine … Mes maladies me devinrent des temps de plus grande impuissance et désolation … je me vis réduite à sortir au fort de l'hiver avec mes enfants et la nourrice de ma fille. »

A trente-deux ans elle se libère et part « pour Genève … je donnai dès Paris …tout l'argent que j'avais … Je n'avais ni cassette fermant à clef, ni bourse. » A Gex « l’on me proposa l'engagement et la supériorité » Elle témoigne à la supérieure des Nouvelles Catholiques :  « certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas ». « Dépouillée de tout, sans assurance et sans aucuns papiers, sans peine et sans aucun souci de l'avenir », elle compose à Thonon les Torrents : « Cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire … je passais quelquefois les jours sans qu'il me fût possible de prononcer une parole …Tout ce que j'avais écrit autrefois …fut condamné au feu par l'amour examinateur. » Elle découvre « une autre manière de converser » en union avec le P. La Combe : « j’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait … Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence. » Suivent des séjours fructueux en Piémont puis à Grenoble.

A trent-huit ans elle revient à Paris, au moment où le quiétiste Molinos est condamné à Rome. Des jalousies entre religieux « firent entendre à Sa Majesté que le père La Combe était ami de Molinos … [le roi] ordonna … [qu"il] ne sortirait point de son couvent … ils résolurent de cacher cet ordre au père…» qui est finalement arrêté. Quant à elle, « l’on me signifia que l'on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir; que je serais prisonnière, enfermée seule dans une chambre … au mois de juillet dans une chambre surchauffée. » On veut en fait marier sa fille au neveu de l’archevêque de Paris. Elle se défend vigoureusement lorsqu’on lui reproche de prendre Dieu à témoin : « Je lui dis que rien au monde n'était capable de m'empêcher de recourir à Dieu. »

Libérée, elle quitte le couvent-prison de la Visitation pour habiter « une petite maison éloignée du monde. » Elle est active auprès d’un cercle de disciples et à Saint-Cyr où « Madame de Maintenon me marquait alors beaucoup de bontés ; et pendant trois ou quatre années que cela a duré j'en ai reçu toute sorte de marques d'estime et de confiance. » Le duc de Chevreuse lui amène Bossuet, auquel on communique la Vie « qu’il trouva si bonne qu'il lui écrivit qu'il y trouvait une onction qu'il ne trouvait point ailleurs, qu'il avait été trois jours en la lisant sans perdre la présence de Dieu. »

Cela ne dure pas. Elle a quarante-sept ans lorsque commence la seconde période d’enfermements. Elle se rend tout d’abord d’elle-même au couvent de Sainte-Marie de Meaux où elle conquiert l’estime de la mère Picard et des religieuses tandis qu’elle est fort menacée par Bossuet, soumis lui-même aux pressions de Mme de Maintenon. Puis après s’être cachée quelque mois, elle est arrêtée et enfermée par lettre de cachet à Vincennes.

Ici prend fin le récit de la Vie proprement dite, auquel succède celui des Prisons (la quatrième partie de notre édition) : « après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, [M. de La Reynie] jeta les lettres et les papiers sur la table … Il fit un dixième interrogatoire où il me demanda permission de rire. » Elle est transférée dans un couvent-prison à Vaugirard constitué spécialment pour elle : « on me mit dans une chambre percée à jour et prête à tomber … [la gardienne] venait m'insulter, me dire des injures, me mettre le poing contre le menton, afin que je me

misse en colère.» Il est probable qu’on ait voulu se débarrasser d’elle à l’aide de vin empoisonné43, « M. le Curé me dit, un jour, un mot qui me parut effroyable …qui était qu'on ne me mettait pas en justice parce qu'il n'y avait pas de quoi me faire mourir … défendant, s'il me prenait quelque mal subit comme apoplexie ou autre de cette nature, de me faire venir un prêtre. » Après un chantage exercé sur tous ses proches - sans succès - elle est embastillée.

On bascule de la contrainte à la terreur. L’archevêque de Paris présente une lettre forgée et attribuée au Père La Combe : « [Mr le Curé] s'approchant me dit tout bas : On vous perdra». On la sépare de ses filles de compagnie qui seront maltraitées : “il y en a encore une dans la peine [le tourment] depuis dix ans pour avoir dit l'histoire du vin empoisonné devant le juge. L’autre dont l'esprit était plus faible le perdit par l'excès et la longueur de tant de souffrances, sans que dans sa folie on pût jamais tirer un mot d'elle contre moi44 … elle vit présentement paisible et servant Dieu de tout son cœur.” On les remplace par « une demoiselle qui, étant de condition et sans biens, espérait faire fortune, comme on lui avait promis, si elle pouvait trouver quelque chose contre moi. » La prisonnière se trouvant défaillante, le confesseur qui lui est imposé, « me dit : Je n'ai de pouvoir de vous confesser qu'en cas que vous alliez mourir tout à l'heure.» Les pressions continuent : « M. d'Argenson vint m'interroger. Il était si prévenu et avait tant de fureur que je n'avais jamais rien vu de pareil. » Elle subit « plus de vingt interrogatoires, chacun de plusieurs heures. » Un prisonnier tente le suicide ? « Il n'y a que l'amour de Dieu, l'abandon à sa volonté …sans quoi les duretés qu'on y éprouve sans consolation jettent dans le désespoir … Quelquefois, en descendant, on me montrait une porte, et l'on me disait que c'était là qu'on donnait la question. D'autres fois on me montrait un cachot, je disais que je le trouvais fort joli … ma vie me quittait. Je tâchai de gagner mon lit pour mourir dedans … J'aurais toujours caché mon mal, si l'extrême maigreur, jointe à l'impuissance de me soutenir sur mes jambes, ne l'eût découvert. On envoya quérir le médecin qui était un très honnête homme. L’apothicaire me donna un opiat empoisonné …Je le montrai au médecin qui me dit à l'oreille de n'en point prendre, que c'était du poison.»

Elle est libérée à cinquante-quatre ans et là s’arrêtent les récits autobiographiques. Le Supplément à la vie décrit les dernières années actives à Blois où elle forme des disciples français et étrangers : « elle vivait avec ces anglais comme une mère avec ses enfants. …ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence et lui en demandait son avis, elle leur répondait : Oui mes enfants, comme vous voulez. …Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle. » Elle meurt en paix à soixante-neuf ans.

On est loin d’un texte édifiant à tendance hagiographique. Ce témoignage nous plonge dans des résistances et des tourments bien peu quiétistes. Ce premier niveau, celui de la vie concrète des événements et réactions extérieures, fascine par son spectre si large. Elle passe des honneurs à la Cour, à la honte des interrogatoires policiers. La timidité et le respect des conventions avant et au début de son mariage laissent place à une volonté de fer et à un esprit de liberté qui affronte de face la coalition des structures civiles et religieuses de son époque, avec une intelligence dont témoignent amis et ennemis. Finalement, après la tempête, demeure une vision paisible et ample qui associe respect de la tradition et liberté des opinions45. Notre Biographie chronologique propose une approche attentive de cette existence.

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Un second niveau de lecture révèle une expérience mystique sous-jacente à la vie dite ordinaire, développée de l’intérieur du cœur pour être vécue. Cette expérience justifie à ses yeux l’entreprise d’écriture qui expose le vécu intérieur parallèlement à celui des événements. Ce deuxième volet constitutif du texte de la Vie est résumé dans notre section suivante consacrée à sa formation mystique.

Nous ne rappellerons pas en effet ce qui a été si bien dit de l’auteur sur son combat féministe avant l’heure46 et sur sa pratique du véritable christianisme47, car notre souci est de pallier une lacune pour nous la plus profonde : l’absence d’une approche documentée se proposant de décrire son expérience intérieure puis son apostolat. La Vie nous éclaire sur son évolution :

Elle commence par une éducation sévère dont témoignent le songe de l’enfer (dont sa raison doutait), un simulacre de martyre par les religieuses ( !), la lecture de la Bible. Heureusement l’influence de Madame de Charost  - « je voyais sur son visage quelque chose qui me marquait une fort grande présence de Dieu » - le passage du neveu missionnaire, ami de Madame de Charost et de la Mère Granger  - « Ils avaient un même langage intérieur » - qui lui promet d’offrir son martyre (qui eut lieu) pour qu’elle découvre la vertu d’oraison, attirent l’adolescente vers le mystère caché.

Elle n’a pas dix-huit ans lorsqu’elle rencontre « le bon franciscain » Enguerrand : « je ne laissai pas … de lui dire … mes difficultés sur l'oraison. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans … Vous me donnâtes en un moment par votre grâce et par votre seule bonté ce que je n'aurais pu me donner moi-même par tous mes efforts … l'oraison qui me fut communiquée … est bien au-dessus des extases, et des ravissements, des visions».

Suit un travail de purification. Elle voit Monsieur Bertot, mais ne peut communiquer son état : « ma disposition du dedans était trop simple pour en pouvoir dire quelque chose. »  La sécheresse vient : « Vous commençâtes, à vous retirer de moi … Je m'en plaignis à la Mère Granger …je lui dis que je ne vous aimais plus … elle me dit en me regardant : Quoi ! vous n'aimez plus Dieu ? Ce mot me fut plus pénétrant qu'une flèche ardente. ». La Mère Granger, soutien de toujours,  meurt : « M. Bertot, quoiqu'à cent lieues …eut connaissance de sa mort et de sa béatitude ; …comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : Je l'ai toujours aimée en Dieu.»

On trouve ensuite des descriptions précises de la nuit, de sa délivrance, enfin de la vie apostolique.

Quels sont les grands axes qui guident cette vie intime ? On perçoit au niveau le plus profond de la Vie, un fait plus extraordinaire que tous les événements extérieurs, celui de l’obéissance humble ou acquiescement au moindre souffle de la grâce reçue. Elle en fit sa règle de conduite et par là elle fut souvent incomprise. On sait le danger de passer pour « inspirée » lorsqu’on ne peut justifier ses positions ni leur souplesse par les calculs du raisonnement. Le risque est de tomber dans l’illusion ou le fanatisme. Mais la lucidité et la robustesse dans des situations qui écrasent de moins solides (le confesseur et ami La Combe qui sombrera dans la folie ainsi qu’une de ses fidèles « filles » qui, elle, sera libérée et se rétablira), l’évolution vers toujours plus d’ouverture et de douceur à la fin de sa vie, écartent ces soupçons en ce qui concerne Madame Guyon.  Toutefois, à l’époque des tempêtes, elle résistait avec une étonnante ténacité, et c’est ce qui excitait ses opposants.

Très remarquable aussi est la fidélité à son Eglise qui la rejette et au « petit maître » Jésus-Christ. Madame Guyon diffère ici de nombreux hétérodoxes qui se sont élevés contre les pratiques de leur temps, telle Antoinette Bourignon, qui nous paraît constituer en quelque sorte le ‘négatif’ de notre auteur48. On ne trouve jamais le rejet des sacrements ni d’une médiation par Jésus-Christ : il est le maître et l’exemple à imiter dans la vie, ce qui lui paraît certes préférable à des pratiques d’oraison imaginative. On peut ici évoquer l’influence franciscaine propre au milieu issu du P. Chrysostome de Saint-Lô du tiers-ordre régulier.

Mais la pierre d’achoppement pour beaucoup de lecteurs qui lui sont par ailleurs favorables est son activité de direction spirituelle fondée sur la vie mystique et non sur des moyens tel que l’ascèse. Dans l’état « apostolique », affirme-t-elle, la grâce se communique en silence de cœur à cœur. Le cercle des intimes autour d’elle a éprouvé ce flux. Cette expérience les rendra fidèles toute leur vie – ainsi Fénelon qui par ailleurs n’éprouvait pas d’affinité de tempérament avec Madame Guyon mais sera convaincu par cette transmission d’origine divine.

Madame Guyon : “Il me semble que Dieu dispose votre âme par la mienne et il opère tout ce qu'il veut. O que Dieu vous veut souple! … Je suis donc sacrifiée de tout mon coeur pour votre propre utilité à toutes les volontés de Dieu.49.” - Fénelon : “Je reçois ce que vous me mandez non avec une paix aperçue qui n'est point de mon état, mais avec une entière non-résistance. Mon coeur est ouvert à tout et n'est surpris de rien, tant les choses lui paraissent faciles à Dieu qui n'a qu'à vouloir50.”

En même temps le refus de tout rattachement à un ordre religieux51 rend cette affirmation irrecevable par des clercs – dont d’ailleurs la plupart n’imaginent pas l’existence d’une telle « communion des saints » dès ici-bas. Ce « christianisme intérieur » de Madame Guyon et de ses successeurs, comme de toute la lignée dont elle est issue, remontant à Bernières et Chrysostome de Saint-Lô, met ainsi en cause les médiations ecclésiastiques52. Ce cercle vécut de façon radicale et irréductible l’opposition entre des clercs qui assument extérieurement le rôle de direction spirituelle sans avoir une expérience mystique et des laïcs qui se réfèrent à cette dernière comme étant la source de leur « sentiment religieux ». Le groupe affirmait le primat de l’expérience intérieure personnelle face à la hiérarchie ecclésiale et ne céda jamais. Deux siècles plus tard Bremond entreprendra la défense53 de l’auteur de la Vie, puis Bergson la découvrira à la suite de sa lecture de ce texte54, lui donnant dorénavant la première place55.

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Les deux niveaux de lecture, biographique et mystique, obligent le lecteur à surmonter quelques difficultés venant de leur présence conjointe dans le flux textuel. En effet ce flux tente de rendre compte de la fusion des aspects cachés ou mystiques avec le vécu concret dans ses manifestations au sein de la vie la plus prosaïque : c’est l’originalité de la Vie si on la compare aux témoignages qui la précèdent. Ainsi les événements rapportés sont subordonnés à la description des états propres au cheminement intérieur ; ces états font l’objet de descriptions précises couvrant souvent plusieurs paragraphes consécutifs, interrompant le fil biographique et obligeant le lecteur à changer souvent de registre passant du prosaïque autobiographique au lyrisme reconnaissant l’œuvre divine ! Ceci a limité la résonance de cette Vie aux lecteurs sensibles à une certaine musique intérieure.

Certains privilégient les seuls aspects autobiographiques en sautant ces développements jugés ‘lyriques’56. D’autres voudraient en extraire les seuls aspects de l’intériorité en passant rapidement sur les détails balzaciens de la vie familiale ou sordides du séjour en prison57. Mais il est bien difficile de rapporter des visions ou de décrire des états car Madame Guyon est une mystique très sobre et très secrète quant à ce qui touche au plus profond : elle admet de se livrer psychologiquement avec abondance et retours tant qu’il s’agit d’elle-même – c'est-à-dire en vrai rien à ses yeux – mais non d’étaler sur la place publique ce qui demeure la propriété du divin – le Tout58.

L’on pourrait composer ainsi deux Vies – allant contre le but de l’auteur qui se subordonne au dessein de la grâce, suivant le modèle augustinien. Son cheminement intérieur est lui-même consciemment perçu comme un cas particulier illustrant les grandes étapes de l’approfondissement mystique commun à tous les explorateurs - ce qui justifie un troisième niveau, celui de développements généralistes (ce troisième volet constitutif du texte de la Vie est résumé dans notre section suivante).

En résumé, dans ce texte nous trouvons tout à la fois la description d’une vie prosaïque, les résonances personnelles d’une vie intérieure mystique et l’exposé des lois régissant cette vie intérieure59.

Une dernière difficulté peut provenir de l’étalement des rédactions sur un quart de siècle. En même temps cet étalement nous permet de suivre, fascinés, la transformation d’une personnalité sur la durée d’une existence qui s’approfondit intérieurement de la jeunesse quelque peu enthousiaste à la sobriété de la période de Blois. L’exposé des premiers chapitres, comme ce sera ensuite le cas des Confessions de Rousseau, s’étend sur l’enfance dont l’importance pour la formation de la personnalité est pleinement reconnue, peut-être ici pour la première fois. Ce point justifie les pages que notre auteur consacre à « l’éducation des filles.» L’accent mis sur les aspects sociaux et une profonde observation psychologique ne manquent pas d’originalité au point de monopoliser l’attention de la majorité des lecteurs modernes.

On voit se modifier une conscience : de la perception du monde et de la soumission d’une petite jeune fille à l’action et à la liberté absolue, y compris sur le plan confessionnel, de la vieille dame de Blois.

La formation mystique 20

La période de formation a été très négligée jusqu’ici parce que les sources (à l’exception de la source indirecte constituée par le Directeur Mystique de Monsieur Bertot préparé pour l’édition par Madame Guyon en hommage à son maître) sont rares, y compris dans la Vie. Nous allons la décrire en détail car elle éclaire par des faits et par des liens personnels la situation centrale de Madame Guyon en continuité avec l’histoire de la mystique de son siècle. Eclairage qui fut empêché jusqu’ici par les décès prématurés de Bremond puis de Cognet.

La relation de personne à personne est fondatrice et précède les influences sociales, culturelles, religieuses60. Il est insuffisant de chercher les influences par les textes seuls. Les écrits sont des témoignages exemplaires validant un chemin mystique. Les textes sacrés sont nécessaires dans les voies spirituelles : le fidèle imprégné transforme en vie ce qu’ils enseignent. Mais les uns et les autres sont peu efficaces dans une voie purement mystique.

Et les mystiques spontanés sont rares61. De même que l’humain naît de sa relation avec la mère, puis épanouit ses facultés par élargissement de ses relations affectives au cercle des personnes en commençant par les proches, de même les contacts humains directs sont à l’origine de la vie dite intérieure ou spirituelle ou mystique62. Les textes sont des appels à la vie intérieure, mais il est nécessaire de rencontrer des « aînés » qui ont l’expérience des difficultés du chemin. De cette conjonction naissent des chaînes interpersonnelles dont les traces visibles sont les « écoles » spirituelles63. L’expérience est transmise d’individu à individu et a préséance sur les théories, les croyances ou les hiérarchies ecclésiastiques qui sont efficaces pour rassembler des individus autour de structures, mais les transforment peu.

Madame Guyon a eu la chance d’être soutenue très jeune par une « famille » spirituelle constituée de personnes réelles (mais oubliées par la suite) qui maintenaient des liens d’amitié entre elles. Ces liens humains assurant la continuité entre des figures qui nous sont moins cachées comme celle de Bernières ou de Renty au début du siècle et celle de notre auteur ou de Fénelon à sa fin, peuvent être redécouverts par une recherche historique précise64. Cette influence personnelle ne consiste pas seulement en conseils verbaux ou épistolaires mais en communion cœur à cœur, même dans l’éloignement. Le directeur de Madame Guyon, J. Bertot témoigne ainsi de ce lien :

« Je vous assure Madame que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches, n’ayant fait nulle différence de votre présence et de votre absence, départ et éloignement. Les âmes unies de cette manière peuvent être et sont toujours ensemble. C’est la misère présente du monde, qui ne sait agir que par les sens et qui tient toute autre manière comme une chose chimérique et non réelle, d’être privé de ses amis et de toutes choses généralement dès que les sens ne les aperçoivent plus.65

Il évoque également une transmission de la grâce dont il est le canal et qui va au-delà de l’union de prière ou du rayonnement des saints:

« Je veux bien satisfaire à toute vos obligations et payer ce que vous devez à Dieu : j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres ; j’ai en moi un trésor caché, c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant, . après cela ne me demandez plus rien. Je donne tout d’un seul coup, et je suis ravi de n’être et de n’avoir plus rien. Je vous soutiendrai que Dieu ne peut épuiser notre néant, comme il ne peut épuiser son tout. 66

De même lorsqu’elle revient à Paris, en 1686, à trente-huit ans, veuve depuis dix années, demeurée indépendante à l’égard de toute structure religieuse, Madame Guyon exerce et affirme à son tour une autorité spirituelle incluant une transmission de la grâce. Le lecteur en trouvera de nombreuses descriptions. C’est la raison profonde qui lui attache à vie des disciples dont le plus illustre est Fénelon. Mais son ascendant apparaît étrange et surtout peu fondé pour ceux qui ne reconnaissent pas une telle possibilité cependant suggérée par les notions de prière et de communion des saints67. Cela lui attire rapidement de redoutables épreuves, puis la fera suspecter pendant trois siècles.

Loin d’être une « enthousiaste » exaltée et isolée, elle s’inscrit dans une filiation spirituelle reconnue mais peu étudiée68. Celle-ci commence avec Jean-Chrysostome de Saint-Lô, s’illustre par la figure de Jean de Bernières, s’étend au cercle de l’Ermitage dont fait partie un discret Jacques Bertot dont nous allons découvrir le rôle qui franchit les clôtures religieuses, et sera déterminant auprès de la jeune veuve.

Les points communs à ce milieu mystique sont outre l’usage d’un même vocabulaire69 qualifiant les étapes mystiques (volonté propre, union, foi nue, état stable, cœur…), la sobriété, l’insistance sur le rôle premier de la grâce, sur l’amour divin dont la rigueur peut seule purifier de la volonté propre, sur l’union dans la vastitude de la foi nue, sur l’état stable permettant la transmission de cœur à cœur70. C’est cette communication silencieuse qui est essentielle et caractérise l’école, tandis que les écrits apparaîssent comme moyens accessoires organisant le rapport de personne à personne. Ce caractère second explique l’insouciance à les revoir ou à en contrôler l’édition ce qui n’ira pas sans provoquer des complications et rendre quelque peu ardu leur lecture. Ceci explique aussi que des correspondances, résidus de ces rapports, présentent un intérêt souvent plus grand que les textes généralistes qui en sont issus, plus éloignés de l’essentiel personnel71.

La transmission est affirmée chez Bertot dans les citations précédentes, et reconnue chez la Mère Granger dans l’Eloge que nous citerons. Telle une flamme qui permet d’allumer d’autres flammes, elle permet la formation rigoureuse de Madame Guyon puis sous-tendra son autorité pendant la seconde période, « apostolique », de sa vie.


(Légende faisant face au tableau I à regrouper en une page)



Le Tableau I : La formation reçue rassemble les influences importantes dans la formation spirituelle de Madame Guyon. Prédomine le noyau de l’école mystique normande, puis parisienne, autour de la chaîne de transmission Jean-Chrysostome – Jean de Bernières – Jacques Bertot – Madame Guyon. Les mystiques importants pour Bertot et pour Madame Guyon sont juxtaposées horizontalement selon le critère d’affinité, et verticalement selon les dépendances. Tous ne sont pas cités, tels Renty, ami de Bernières, Jean Eudes, connu de Bertot, etc. Les dates données dans la colonne de gauche par « générations » de 25 ans correspondent approximativement aux pics d’activité des membres situés sur une même rangée. La présentation en damier nous paraît préférable aux graphes utilisés habituellement parce qu’il est plus contraignant. Des choix difficiles sont rendus nécessaires par la juxtaposition de ses cases. Une présentation complémentaire synchronique s’imposerait pour rendre compte des recouvrements qui seuls rendent possibles les influences ! Certains arbitrages difficiles sont arbitraires : ainsi Marie des Vallées devrait prendre place au niveau de Bernières en ce qui concerne la date à laquelle s’est exercée son influence.

[Tableau I : La formation reçue (Filiation)]

[Tableau omis]



Tout se déroule dans la vie de notre auteur en suivant une lente progression aidée par des contacts humains, ce qui n’exclut pas des prises de conscience soudaines qui suivent un état intérieur, et peuvent alors contribuer à une meilleure stabilité ; mais ils ne sont pas essentiels72. Il est remarquable de voir la sobriété de la voie suivie : pas d’extases ni de vision (ou du moins elle ne nous en livre rien), seulement des rêves qui traduisent le travail de gestation en cours. Pas de possession, peu de traces millénaristes ou prophétiques73. Dans le cas particulier de Jeanne Guyon, la maturation spirituelle se fit en plusieurs étapes correspondant à des rencontres providentielles :

D’abord la jeune enfant fut élevée à la façon du temps, c'est-à-dire confiée au hasard des domestiques ou des religieuses. Elle eut la chance d’épanouir ses dons naturels et surtout d’ouvrir son affectivité à sa demi-sœur Marie-Cécile, religieuse ursuline du côté paternel. (On se reportera au Tableau IV: La famille et les proches précédant la Biographie chronologique, en fin de volume).

Ensuite, à dix-neuf ans, déjà mariée, elle rencontra la duchesse de Charost74 chez son père car celle-ci séjourna en exil chez M. de La Motte et deviendra à Paris « le centre du groupe mystique fidèle aux idées que M. Bertot avait enseignées à l’abbaye de Montmartre et aux Nouvelles Catholiques75 ». La vue de son visage baigné de la présence divine éveilla chez Madame Guyon le désir spirituel. Elle se lança dans les prières vocales, sans succès. Cependant la quête a reçu son impulsion :

Je voyais sur son visage quelque chose qui marquait une fort grande présence de Dieu … Je tâchais à force de tête et de pensées de me donner une présence de Dieu continuelle ; mais je me donnais bien de la peine, et je n'avançais guère.76

Dans un troisième temps, ce fut un ami franciscain de son père et de Madame de Charost, Archange Enguerrand, qui l’introduisit à la vie intérieure lors d’une rencontre qui constitua pour la jeune femme une révélation car il lui dit :

« Vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez …[Ces paroles] furent pour moi un coup de flèche, qui percèrent mon coeur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde77»

Elle décrit ensuite l’élan initial donné pour le vrai cheminement mystique. Il commence par la découverte savoureuse, première période de facilité et de lumière : « Je jouais souvent avec mon mari au piquet … j'étais alors plus attirée intérieurement que si j'eusse été à l'église … L’oraison se nourrissait et augmentait de ce que l'on m'ôtait de temps pour la faire. J'aimais sans motif ni raison d'aimer; car rien ne se passait dans ma tête. » Des confesseurs parisiens sont étonnés de sa pureté de conscience.

Ce franciscain ne put la diriger à la suite d’un vœu, et craignant peut-être d’introduire une composante affective trop humaine dans ses rapports avec une femme78. Mais il lui fit rencontrer la Mère Granger79, supérieure du couvent des Ursulines de Montargis, qui la prit en charge, soutenant la jeune épouse dans l’adversité80, aiguillant aussi son désir spirituel81. Par ailleurs connue de la duchesse de Charost82, Geneviève Granger était une belle figure de religieuse :

« … après sa mort ses amis ayant demandé quelque chose à garder pour l’amour d’elle, on fut contraint de les refuser, son trésor ne renfermait que deux choses, un pauvre crucifix et un chapelet. … aux pauvres gens qui venaient au tour du monastère, elle avait des respects . prenait plus de plaisir à converser avec eux qu’avec les grands du monde, elle ne pouvait souffrir qu’une religieuse parlât de sa naissance . elle se regardait comme une cloche qui avertit les autres d’aller à Dieu . avait en horreur sa propre excellence, disant qu’il n’y avait rien qui éloignât davantage les âmes de la perfection que l’estime secrète . voulait que l’on fit des actions ordinaires d’une façon surnaturelle … Elle avait reçu de Dieu une lumière surnaturelle pour connaître l’intérieur de ses filles . [qui] n’avaient point la peine de lui déclarer leur état . Approchant d’elle leurs nuages étaient dissipés .[La Mère] demandait à Dieu de faire son ouvrage lui-même dans les âmes afin . qu’elle n’y eut point de part83. »

Madame Guyon la voyait très souvent : elle a bénéficié de sa présence jusqu’à sa mort, en 1674, qui la laissa terriblement seule. Heureusement elle avait présenté Madame Guyon à son directeur Monsieur Bertot84. Madame Guyon décrit ainsi la première rencontre avec son futur père spirituel :

« Il était venu pour la M(ère) Granger. Elle souhaitait fort que je le visse … mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là … Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait impossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois85. »

Cette tempête frappa l'imagination des Montargois et est attestés par l'un d'eux, Gilles de Montmeslier :

« Le 21e jour de septembre 1671, jour de la St Matthieu, depuis minuit du matin jusqu"à six heures du jour, il se leva un grand vent, et si furieux qu'il s'est trouvé universel ; lequel vent a abattu une grande partie des arbres qui étaient à la campagne, quantité de cheminées dans cette ville, comme deux aux Bénédictines.86

Ainsi nous pouvons dater précisément la nuit où souffle le vent de l’Esprit ! Il semble que Monsieur Bertot ait assumé, après la douceur de la Mère Granger, le rôle de la rigueur. La première partie de la Vie rédigée tôt, probablement vers 1683, soit avant l’accomplissement de la pleine vie apostolique, expose une direction sans faiblesse, allant jusqu’à une apparente incompréhension. Madame Guyon reconnaîtra plus tard le rôle de Jacques Bertot, en comprenant qu’il n’était dur que pour la dépouiller de tout. Elle reprendra alors ses thèmes à tel point que l’on ne peut distinguer parfois le style de l’une et de l’autre et que l’on a cru à une réécriture de sa part.

Bertol fut le lien entre le cercle normand animé par Bernières et le cercle parisien dont Madame Guyon prendra la direction à son retour d’Italie. Il naquit à Coutances le 29 juillet 1622 et mourut à Paris le 28 avril 1681. L’essentiel de sa vie est résumé longtemps après sa mort dans l’Avertissement placé en tête de ses œuvres rassemblées par Madame Guyon et éditées sous le titre à première vue surprenant mais significatif de “Directeur mistique (sic)87 :

« Monsieur Bertot . natif de Coutances . grand ami de . Jean de Bernières . s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de religieuses .[à diriger] plusieurs personnes . engagées dans des charges importantes tant à la cour qu’à la guerre . Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des religieuses bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort . [au] commencement de mars 1681, après une longue maladie de langueur … [Il fut] enterré dans l’église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes . ont toujours conservé un si grand respect . [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières. »

Donc deux localisations géographiques successives, à Caen puis à Paris ; la direction de religieuses dans divers couvents a pu le rendre itinérant comme ce fut le cas du P. Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Bernières et d’autres familiers de Bertot.

Pendant vingt ans, J. Bertot est devenu l’ami de Jean de Bernières. De 1655 à 1675 il fut prêtre séculier et confesseur du monastère des ursulines de Caen, proche de l’Ermitage de Jean, où vivait sa sœur Jourdaine ainsi que Michelle Mangon, cette dernière figure discrète mais importante :

« (63) La supérieure des Ursulines était Michèle Mangon et le supérieur Jacques Bertot, l’un des amis intimes du fondateur de l’Ermitage [Jean de Bernières], puisqu’il était l’un de ses commensaux avec M. Roquelay et François de Laval ; il [Jacques Bertot] exerçait les fonctions de supérieur depuis la mort de M. Rocher de Bernesq, vicaire générale de Bayeux, survenue en 1655. . (83) Jacques Bertot donna sa démission de supérieur en 1675 et fut remplacé par M. de Launay-Hue, le 15 avril . (175-176) ami et confident de Bernières .ils étaient en parfaite communion d’idées88. »

Bertot fut en relation avec Marie des Vallées89, et l’appréciait :

« Elle me disait que la Miséricorde (en note : c'est-à-dire l’amour-propre chargé des richesses spirituelles de la Miséricorde) allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargée de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler90. »

Nous citons ce passage parce que Madame Guyon reprendra dans les mêmes termes cette image dans ses Torrents, substituant le navire (de la grâce) au marcher (humain)91.

Bertot fut également lié à l’aventure de l’apostolat au Canada92 illustrée par Marie de l’Incarnation. Madame Guyon s’adressera au fils de cette dernière avant sa décision de partir à Gex. Son rayonnement allait ainsi bien au-delà du monastère de Caen, ce dont témoigne aussi Catherine de Bar93 qui écrit à la Mère Benoite de la Passion, prieure de Rambervillers, le 31 août 1659 :

« C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privé de la vie de Jésus-Christ . (184) il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal .s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le moi confidemment. »

Elles attendaient sa venue avec impatience car il pouvait leur communiquer son état spirituel : la Mère Dorothée (Heurelle) sous-prieure, le 3 septembre 1659 puis le 8 août 1660, en témoigne dans les extraits de correspondance suivants :

« (190) [Monsieur Bertot] voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme » … « (192) M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection . je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur. »

Dans la dernière partie de sa vie, J. Bertot fut actif comme confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre, proche du pèlerinage à St Denis94 fréquenté par l’aristocratie. Le rayonnement de Bertot, qualifié de “conférencier très apprécié de l'aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert”95, débordait donc sur un cercle laïc, celui-là même où l’on retrouvera les proches de Madame Guyon. Jean Orcibal nous dit : 

« Chevreuse dut-il à Fénelon la connaissance de Mme Guyon? Bien qu'il paraisse l'admettre, Saint-Simon fournit un fort argument à la thèse contraire96. Après avoir indiqué que les conférences de Bertot à Montmartre étaient suivies par Mme de Charost et par le duc de Noailles, il ajoute en effet : « MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentaient aussi cette école. Mme Guyon fit la connaissance de ces deux derniers par Fénelon .Ces deux ducs et leurs femmes depuis longtemps initiés aux rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon97. »

Saint-Simon, ami des ducs, ennemi de la dame qui les séduisait d’une façon pour lui incompréhensible, souligne, le 10 janvier 1694, les relations qui avaient liées Bertot et Madame Guyon ; la continuité assurée par cette dernière est également attestée :

« Elle ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut (sic), qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école.98 »

Madame Guyon assuma la direction du cercle, mais seulement quelques années après la mort précoce de Bertot, lorsqu’elle revint de ses voyages en Savoie et Piémont. Les papiers de celui-ci suivirent pendant ce temps un chemin décrit par J. Orcibal, avant de contribuer au Directeur Mystique :

« Jacques Bertot …désigna de son côté le duc de Beauvillier pour exécuteur testamentaire . Et Paulin d'Aumale, religieux du Tiers-Ordre de Saint-François et dépositaire des papiers de Bertot, ne fit la connaissance de Mme Guyon que lorsqu'il eut à les remettre à la duchesse de Charost.99 »

La vie de Bertot fut celle d’un prêtre dévoué à la tâche spirituelle. Il fut le lien vivant entre d’une part le groupe Normand, constitué autour de l’Ermitage de Jean de Bernières et du monastère de Jourdaine, et d’autre part le groupe de Paris, constitué autour du monastère de Montmartre. A ce dernier se rattache le cercle qui deviendra celui de Madame Guyon lorsqu’elle assurera la succession de ce directeur spirituel. Cet homme remarquable et si central pour les spirituels de son époque ne laissa échapper que de très rares confidences personnelles, disséminées dans ses lettres. Ses lectures nous donnent la perspective dans laquelle il se situe, qui sera confirmée par sa dirigée100 :

« Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres. Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Tauler, le Chrétien Intérieur et une infinité d'autres. »101 « Le livre de la Volonté de Dieu [Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir. »102 

Jean de la Croix n’était pas encore largement reconnu mais on note l’influence de la mystique du Nord : Canfield précéda Bertot comme confesseur auprès des religieuses de Montmartre. Le rôle de Bertot comme directeur mystique ne se conciliait pas toujours aisément avec les voyages et des affaires temporelles dont il fut chargé103 :

« Me voilà à la veille de faire un voyage en Normandie. »104 . « Les affaires sont un poison pour moi et une mort continuelle qui ne fait nul bien à mon âme, sinon que la mort, de quelque part qu’elle vienne, y donne toujours un repos. Mais je n’expérimente pas que cela soit ma vocation; et ainsi ce repos n’est pas de toute mon âme, mais seulement de la pointe de la volonté. »105

En outre, on n’oubliera pas le rôle de Maur de l’Enfant-Jésus auprès de Madame Guyon, limité néanmoins probablement à une correspondance106, probablement entamée par celle-ci lorsqu’elle se sentit mal comprise. Ce dernier échappe à l’influence du groupe de l’Ermitage en tant que carme et disciple du grand spirituel Jean de Saint-Samson. Madame Guyon, ne pouvant citer Bernières mis à l’index post-mortem, fera un large usage de Jean dans ses Justifications. Il apporte ainsi une ouverture complémentaire à la tradition propre à notre auteur.

Enfin la rencontre du P. La Combe apporte une ouverture sur une filiation savoyarde par la mère Bon et sur des influences italiennes dont témoigneront le séjour chez l’évêque Ripa à Verceil.

Ainsi souffle l’Esprit aidé par la providence : une toile de relations croisées se tisse, dont nous venons d’indiquer quelques fils. On voit comment Madame Guyon n’est pas isolée mais se place à la confluence des principaux courants mystiques du siècle. Qui a tant reçu doit à son tour donner. Mais avant de décrire l’autre versant, le versant « apostolique » de la vie de Madame Guyon, donnons quelques repères sur le chemin parcouru avant d’être enseigné.

La voie intérieure

Formation, épreuves, apostolat : peut-on approcher ce qui justifie un tel travail et permet de surmonter de telles traverses ? L’auteur a fort bien exprimé la voie suivie et son vécu dans les Torrents, dans d’autres textes brefs tels que le Moyen Court, dans les pages souvent admirables rassemblés par les éditeurs du XVIIIe siècle sous le titre décevant de Discours spirituels - sans oublier de très nombreuses lettres ni certaines des Explications des deux Testaments.

Nous évoquons le travail apostolique sous forme de dialogues entre directeurs et dirigés. Ce sont des indices de la filiation dans laquelle s’inscrit notre auteur, tirés des correspondances de Bertot à Madame Guyon puis de cette dernière à ses disciples:

1/ Pour la formation de sa dirigée, Bertot ne recule pas au début devant un décalogue, que nous abrégeons :

« Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières. / Lisez et relisez souvent ceci; car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous. (.) Sur ce que vous me dites en votre dernière lettre, / 1.Si le bon Dieu vous donne des lumières. vous pouvez vous y appliquer par simple vue, / 2. Continuez votre oraison quoique obscure et insipide. Dieu n’est pas selon nos lumières et ne peut tomber sous nos sens. / 3. Conservez doucement ce je ne sais quoi. / 4. Quand vous êtes tombée dans quelque infidélité, ne vous arrêtez pas à la discerner. / 5. Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes ni mesures, / 6. Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire, est de les quitter. / 7. Soyez fort silencieuse, / 8. Ce que vous me dites est très vrai que vous êtes bien éloignée du but. / 9. Perdez autant que vous pourrez toutes les réflexions en vous abandonnant à Dieu. / 10. Quand vous avez fait des fautes et que vous y avez remédié. ne vous mettez point en peine si vous les oubliez.107 ».

Directeur prudent, il donne quelques judicieux conseils :

« Ayez, je vous prie, grande application à l’usage que vous faites des écrits, n’en prêtant pas facilement ; car ils pourraient faire du mal, à moins que la vocation surnaturelle ne soit fort discernée . Il faut édifier et purifier leurs âmes avant que de les dénuer108. »

Puis l’échange est incarné et concret, comme le suivant, où l’on note tout à la fois l’aide de la Mère Granger, la durée de l’oraison, peut-être la prescience de Bertot d’une mort prochaine et des besoins futurs de sa dirigée :

« (153) Lettre [de Madame Guyon] : Depuis dix ou douze jours M. N [Guyon] a eu la goutte. J’ai cru qu’il était de l’ordre de Dieu de ne le pas quitter et de lui rendre tous les petits services que je pourrais. J’y suis demeurée, mais avec une telle paix et satisfaction que je n’en ai expérimenté de même. . La bonne Mère [Granger] m’aide infiniment.

Lettre 29 [réponse de Bertot] : Vous avez très bien fait de m’écrire, et vous pouvez être sûre Madame que j’ai une (155) joie extrême .vous ne pouvez être plus certaine par aucune chose de la vérité de cette divine lumière en votre âme que par cette paix et joie à vous contenter de l’ordre de Dieu dans le service que vous rendez à Monsieur. Remarquez .tout ce que ce divin ordre opère en votre âme. Autrefois vous auriez désiré un million de choses et auriez été chagriné en ce bas emploi .Vous faites bien d’être fidèle aux quatre heures d’oraison que vous faites: mais quand la providence vous en dérobera, pour lors laissez-vous heureusement surprendre .Vous ne m’avez jamais mieux exprimé votre intérieur, ni mieux dit ce qui s’y passe; soyez-en certaine : c’est pourquoi je renvoie votre lettre avec celle-ci, afin que gardant l’une et l’autre, elles vous servent, d’autant que cela vous sera utile pour toute votre vie. »109

Après la découverte des débuts, se situe un chemin silencieux qui passe par la purification des sens, longuement décrite dans la Vie :

L’anéantissement des puissances qui accompagne où l’âme docile « se trouve peu à peu vide de toute volonté propre110 », ne se produit jamais par l’exercice de notre volonté. Dieu est un « amour rigoureux qui purifie par un feu secret. Que les autres attribuent leurs victoires à leur fidélité, pour moi je ne les attribuerai qu'à votre soin paternel; j'ai trop éprouvé ma faiblesse.111 » Toute infidélité cause un feu dévorant et la peine de l’exil du fond112. Mais revient une « union d'unité …heureuse perte … goutte d'eau jetée dans la mer113 », « vastitude » où l’on connaît que « tous les états des visions, révélations, assurances, sont plutôt des obstacles …parce que l'âme accoutumée aux soutiens a de la peine à les perdre … toute intelligence est donnée sans autre vue que la foi nue.114 »

Ainsi qu’une longue nuit de sept années :

Dans cette solitude vient la nuit : « Le poids de la colère de Dieu m'était continuel. Je me couchais sur un tapis …et je criais de toutes mes forces, lorsque je ne pouvais être entendue, dans le sentiment où j'étais du péché et dans la pente que je croyais avoir pour le commettre : Damnez-moi, et que je ne pèche pas … M. Bertot m'abandonna. » Il l’ignore consciemment ou non, veut la « remettre dans les considérations … Sans ce procédé, j'aurais toujours subsisté dans quelque chose … J'entrai dans une secrète complaisance de ne voir en moi aucun bien sur quoi m'appuyer. » 115

Bertot l’encourage dans cette épreuve :

« Vous avez cru autrefois avoir des merveilles et vous n’aviez rien: et à présent que vous croyez n’avoir rien et être toute corruption et pauvreté, vous pouvez être tout si vous en faites (173) usage, concourant avec Dieu, qui y agit en Dieu, vous laissant doucement pourrir et mourir et vous dénuer, et par là tomber dans le calme et l’abandon.116 »

Madame Guyon encouragera de même un disciple :

« Il [Dieu] ne peut venir lui-même que dans un vide proportionné à la communication qu’il veut faire de lui-même. … Ne croyez pas que votre voyage vous ai moins servi que les autres parce que vous y avez eu moins de goût sensible, c’est le contraire. Dieu voulant vous ôter le sensible a commencé ici. »117

L’encouragement - joint à une grande rigueur dont se plaint Madame Guyon au début de la rédaction de sa Vie - est nécessaire pour arriver à bon port :

Enfin “ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines… Je me trouvais étonnée de cette nouvelle liberté … Ce que je possédais était si simple, si immense … la paix-Dieu … Vous me traitâtes comme votre serviteur Job …une autre volonté avait pris la place … toute divine, qui lui était cependant si propre et si naturelle qu'elle se trouvait infiniment plus libre dans cette volonté qu'elle ne l'avait été dans la sienne propre … Ces dispositions, que je décris comme dans un temps passé afin de ne rien confondre, ont toujours subsisté et se sont même toujours plus affermies et perfectionnées jusqu'à l'heure présente.”118 

Madame Guyon témoignera sur la communication directe de cœur à cœur en de très nombreux passages qui font écho à son directeur:

« Depuis que vous êtes parti je suis restée dans une plénitude pour vous… Ouvrez-moi donc tout votre cœur et demeurez uni à moi de plus en plus. … Je sens que Dieu vous veut avancer et vous faire gagner le temps que vous avez été sans vous laisser posséder de lui. … / Je rouvre [cette lettre] pour vous dire que vous m’êtes donné avec une force et une impétuosité qui ne m’est pas ordinaire et que j’éprouve pour très peu. Je suis obligée de vous recevoir comme un enfant très cher dont on me fait être la véritable mère119.

L’état apostolique est décrit par Bertot dans la dernière lettre du dernier volume du Directeur Mistique :

« .l’esprit est devenu comme un ciel serein. / Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances; tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, .elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même; mais elle est et se trouve au dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit .D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu, ou en sa nature120. »

Description à laquelle fait écho, en plusieurs passages de la Vie, sa dirigée :

A la fin du chemin « cette âme n'a aucune douceur ni saveur spirituelle : cela n'est plus de saison, elle demeure telle qu'elle est, dans son rien pour elle-même, et c'est sa place, et dans le tout pour Dieu … Elle ne connaît plus ses vertus comme vertus, mais elle les a toutes en Dieu comme de Dieu, sans retour ni rapport à elle-même …celles qui sont encore en elles-mêmes ne doivent point mesurer la liberté de ces âmes, ni les comparer avec leur agir rétréci, quoique très vertueux et propre pour elles … Il y a deux sortes d'âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser à elles, et d'autres que Dieu invite à se donner à lui par un oubli si entier d'elles-mêmes qu'il leur reproche les moindres retours. Ces âmes sont comme de petits enfants. » L’état fixe n’exclut pas des soucis. Mais il permet « cette communication [qui] est Dieu même, qui se communique à tous les bienheureux en flux et reflux personnel. » Toutefois « pour la communication en silence, ceux qui sont en état de la recevoir ne sont pas pour cela en état de la communiquer. Il y a un grand chemin à faire auparavant. »

Plus tard Madame Guyon écrit :

« Vous me demandez, mes chers enfants, ma disposition. Je n’en ai qu’une extérieure qui est simplicité, enfance, une certaine candeur etc. Et pour le dedans, c’est une goutelette d’eau perdue et abîmée dans la mer, qui ne se discerne plus; elle ne voit que la mer : non seulement elle en est environnée, mais absorbée. Dans cette immensité divine, elle ne se voit plus; mais elle discerne en Dieu les objets sans les discerner autrement que par le goût du coeur. … Voilà mon état depuis plus de trente ans, quoique dans ces dernières années tout soit plus approfondi… »

Et elle poursuit, toujours concrète pour suggérer quelque remède aux obstacles :

Tous les désirs et les inquiétudes viennent d’une volonté qui n’est pas parfaitement satisfaite : c’est pourquoi il est besoin, dans le commencement, de marcher par un résignation continuelle de tout vouloir, de tout désir, de tout penchant entre les mains de Dieu, même pour les choses les plus parfaites, afin de ne vouloir uniquement pour nous que ce que Dieu veut et a voulu de toute éternité. L’âme qui s’accoutume à se soumettre incessamment, trouve que peu à peu sa volonté disparaît pour toutes choses, sans exception; et que la volonté de Dieu prend la place de la nôtre. Tout ceci ne s’opère que par la charité, qui réside dans la volonté, et qui entraîne avec elle cette volonté en Dieu; parce que “Dieu est charité” et que “celui qui demeure en charité demeure en Dieu”. / L’âme perdue en Dieu ne trouve plus que rien lui puisse servir d’entre-deux, parce qu’elle est abîmée et changée en son Etre original. Lorsqu’elle tend à cet Etre original, elle craint tout ce qui sert d’entre-deux; parce que ce sont des obstacles et empêchements d’arriver à sa fin; mais lorsqu’elle y est arrivée, qu’elle y est perdue et transformée, rien ne sert d’empêchement. L’écriture est rendue nouvelle. Jésus-Christ est l’exemple de cela. / Si je pouvais faire comprendre comme Dieu démêle en moi tous les états des âmes, même de celles qui ont paru les plus parfaites, on en serait surpris. Cela ne me donne nulle dignité ni avantage sur les autres, et je suis bien éloignée de m’estimer plus, puisque je suis un vil néant: mais la lumière de vérité est si pure et si subtile, que rien ne lui échappe; et les états des saintes âmes lui paraissent clairs comme le jour…121

Dans la richesse de cette direction spirituelle reçue puis donnée122, nous ne pouvons que suggérer quelques thèmes : incarnation dans la vie, pas de fuite dans l’extase ou l’imaginaire, épuration de la volonté propre, transmission dans l'état aspostolique.

En premier lieu, Madame Guyon n’abandonne pas la vie mais au contraire l’incarne dans ses dimensions très humaines. En cela, elle suit le modèle chrétien du Verbe incarné : Dieu ne peut se manifester en dehors du concret123, aussi se révèle-t-il dans ce monde par Jésus toujours pris pour modèle par Madame Guyon, comme le fit François d’Assise124. Jésus est présent, non par quelque représentation affective dissociée du réel (risque de certaines méthodes d’oraisons) mais par une conformité des enfants au Petit Maître, dans la vie, les yeux ouverts (cette spiritualité se retrouve bien entendu ailleurs, dans la mystique sobre de Bertot comme dans celle de Bernières ou d’Eudes). Petit est un mot qui s’oppose à la grandeur acquise par la volonté propre ; la liberté des enfants  est un antidote à l’aliénation  vis-à-vis du maître ; on ne peut donc pas réduire le vocabulaire guyonien à quelque enfantillage prêtant au ridicule.

Elle ne cherche donc pas un oubli dans une extase transcendante, mais l’incarnation de Dieu en soi-même125. Très loin d’être une fuite dans l’imaginaire. L’expérience de la réalité divine vivifie l’humain dont les potentialités se réalisent, mais au service du Divin, même si extérieurement cela s’accompagne d’échec social, politique ou personnel.

Bien au-delà d’une simple libération psychologique par rapport au moi imaginaire, donnée par une psychanalyse réussie, le « je » devient libre sans renforcement de l’ego (généralement considéré comme salutaire), et sans trouble apparent.

Nulle culpabilité chez elle, mais une épuration nécessaire permettant de sortir, nue, de la bulle de la volonté propre.

La séparation entre Dieu et elle a disparu. La grâce devient première. Madame Guyon n’accomplit rien d’elle-même : elle reçoit. Elle se plie souplement aux manifestations de la grâce, comme à l’écoute d’une brise légère – assumant le risque de passer pour une inspirée126. « C"est ici que commence cet état permanent …Un centre …se met à vivre …une source jaillissante. Il s"est produit comme un déplacement du point de gravité dans l"être, ou même une inversion. Les puissances : intelligence, mémoire, volonté active, de premières qu"elles étaient, sont devenues secondes ; Et c"est l"activité du fond qui est première…127 »

Elle affirme - comme tous les membres de l’école mais de manière moins voilée - la réalité d’une transmission directe de cœur à cœur qui lui est donnée dans l’état apostolique. Désappropriée d’elle-même, elle ne pratique aucune fausse humilité, n’étant finalement rien d’autre à ses yeux qu’un canal de la grâce destinée à autrui – mais vivant dans la mesure où ce flux la traverse128.

Comme le décrit en vrai poète un de ses lecteurs récents :

« …contrairement au "moi" propriétaire, à ce qui est privé, à ce que l"on possède, à l"enclos intime, au refermé et au secret, l"intérieur que nous ouvre madame Guyon est un passage : il n"enferme pas, ne limite pas, ne clôt personne – ne détermine pas un contenu, ne délimite pas un champ personnel – mais ouvre, s"ouvre, s"atteint par renoncement, se gagne par lâcher prise, nous emporte et porte ailleurs qu"en soi. Au bout d"un chemin de nudité …l"intérieur est comme le lieu – non du moi, non du mien – mais d"un passage, d"une brèche par où nous saisit un souffle étranger : à l"intérieur de nous, au plus profond de nous est une voie grande ouverte. Au fond, nous sommes, pour ainsi dire, troués, à jour, à ciel ouvert – comme les toitures des cabanes à la fête juive de Soukkot129. »

L’influence proche et lointaine

Quand Madame Guyon se retrouva soudain seule après la mort de son mari en juillet 1678 et de son directeur en avril 1681, elle assuma les charges qui lui incombaient. Matériellement elle mit rapidement en ordre les affaires de famille et révéla en l’occurrence son esprit de décision et une intelligence pratique. Mais pour succéder à son maître disparu trop tôt, le processus de maturation fut plus lent : elle découvrit seule, dans ses rapports avec le P. La Combe puis avec d’autres, la vie apostolique et ses étranges effets. C’est l’exposé de ces expériences qui constitue l’apport de son texte original si on le compare à celui des autres autobiographies mystiques qui décrivent les événements et les états dans le rapport avec le divin, mais non le vécu de la relation interpersonnelle sous l’influence de la grâce divine (telle est la limitation des admirables Relations et Correspondance canadienne de Marie de l’Incarnation). Elle assumera le risque majeur d’être totalement incomprise puisqu’il s’agit là d’un accomplissement rare et très mal connu de la tradition catholique. La vie apostolique commence, elle va transmettre ce qu’elle a reçu, selon des modalités qu’elle décrit très précisément dans la Vie :

« M. Bertot … était mort quatre mois avant mon départ. J'eus quelque signe de sa mort ; je fus la seule à qui il s'adressa : il m'a semblé qu'il me fit part de son esprit pour aider ses enfants … Je savais bien que je n'avais que peu d'esprit, mais qu'en Dieu mon esprit avait pris une qualité qu'il n'eut jamais auparavant. » Il lui faut devenir « souple comme une feuille … Dieu me faisait sentir et payer avec une extrême rigueur toutes mes résistances. » Elle en décrit les effets : « Tous ceux qui sont mes véritables enfants ont d'abord tendance à demeurer en silence auprès de moi, et j'ai même l'instinct de leur communiquer en silence ce que Dieu me donne pour eux. Dans ce silence, je découvre leurs besoins et leurs manquements. » Elle connaît la différence entre des « âmes de passage et ses enfants ». Pour ces derniers, elle pouvait éprouver « un mal violent à l'endroit du coeur, qui était cependant spirituel …il me faisait crier de toutes mes forces, et me réduisait au lit. » Tous l’appellent mère sans savoir pourquoi : « je sentais l'état des âmes qui m'approchaient et celui des personnes qui m'étaient données, quelque éloignées qu'elles fussent. »

Elle comprend « qu‘il ne m'appelait point, comme l'on avait cru, à une propagation de l'extérieur de l'Eglise, qui consiste à gagner les hérétiques, mais à la propagation de son Esprit, qui n'est autre que l'esprit intérieur. »  A cela ne se mêle « aucun amour naturel, mais une charité infinie … mon état est devenu simple, et invariable … rien ne subsiste en moi ni bien ni mal. Le bien est en Dieu … Je n'ai ni confiance ni défiance, enfin rien, rien. … Il est riche, je suis très pauvre, et je ne manque de rien … Les pensées ne font que passer, rien n'arrête. Je ne puis rien dire de commande. Ce que j'ai dit ou écrit est passé, je ne m'en souviens plus … Si on disait quelque chose à mon avantage, je serais surprise, ne trouvant rien en moi … Il me donne un air libre, et me fait entretenir les gens, non selon mes dispositions, mais selon ce qu'ils sont, me donnant même de l'esprit naturel avec ceux qui en ont, et cela d'un air si libre qu'ils en sont contents. »

[Notre lecteur peut être aidé par le Tableau II : Carte des lieux visités]

[omission du tableau et du début du texte suivant :]

[.]

qui couvre une région composite, essentiellement continentale, selon une diagonale allant de Paris à Gênes, en passant par la Bourgogne et la Savoie. Il ne semble pas que notre auteur ait connu de régions maritimes (sinon brièvement la côte méditerranéenne) telle que la Normandie, lieu d’origine de son école. Les villes sont soulignées lorsqu’elles correspondent à des lieux de séjours de Madame Guyon. Par contre Marseille, où elle demeure une semaine, ou Lyon, ne constituent que des étapes de voyage.

On note pour cette période de voyages, deux concentrations géographiques des lieux de séjour : d’abord en Savoie, à Gex et Thonon près du lac et de la ville de Genève, ainsi qu’à Grenoble, ensuite en Piémont, dans un triangle proche de Turin, correspondant à la modeste extension de l’évêché de Verceil, où Madame Guyon a passé près d’une année. Ces deux régions sont finalement peu étendues, et ces séjours qui apparaissent assez stables infirment l’image de gyrovague parfois suggérée lorsque l’on emploie le terme pérégrinations.

Notre auteur traverse des frontières politiques en se situant à la fois sur la France et sur la Savoie-Piémont, et des limites géographiques en franchissant les Alpes dont les lacs, les montagnes et les vallées encaissées où la fluidité de l’eau joue avec le relief et la dureté rocheuse ont inspiré de belles comparaisons avec le courant de la grâce qui surmonte les difficultées rencontrées : les Torrents rédigés à Thonon est l’oeuvre la plus attachante de notre auteur. Au total la variété des cadres de vie est large pour l’époque, si l’on ajoute la vallée de Loire qui ouvre et ferme l’existence de notre auteur, la Cour et les prisons.

[pages 45 à 47 omises dont une carte des lieux visités]

[.]

Certains membres furent fidèles jusqu’à leur mort soit sur près de trente ans en moyenne. Cela est très remarquable si l’on considère la longue « disparition du monde des vivants » de notre auteur - cinq années passées au secret à la Bastille – ce qui dans un cas ordinaire devrait distendre les relations.

Cette « disparition » n’a pas de carte ni de lieux autres que celle des prisons. Madame Guyon en sortit en 1703 sur un brancard, mais fut obligée de rester dans les environs de Blois en résidence surveillée, sous la responsabilité de son fils. Enfin elle put s’établir, grâce à l’appui de l’évêque local, ami de Fénelon, dans une maison achetée dans la ville même. Elle reprit alors une activité dont l’œuvre autobiographique ne rend pas compte. Cette dernière période a été fort peu étudiée car l’influence sur les contemporains était mince : une vieille femme qui fut célèbre à la cour, terminait ses jours dans une maison modeste située au pied de l’ancien château royal.

Elle reçoit, durant ces années paisibles, des visiteurs français (assurant le lien avec Fénelon qui réside à Cambrai) et étrangers (assurant le lien avec Poiret qui réside près d’Amsterdam ; d’autres dont des Ecossais, des Allemands et des Suisses de Lausanne). Elle reprend la rédaction de la troisième partie de la Vie et du récit séparé des captivités, tous deux achevés en décembre 1709. Il lui reste encore sept années et demi à vivre, qu’elle consacre à la formation de disciples cis (français catholiques) et trans (étrangers protestants), voyageurs d’une semaine ou correspondants lointains. Il nous a paru nécessaire d’ajouter aux textes autobiographiques des extraits du Supplément à la Vie, rédigé dans ce milieu témoin des dernières années : il fixe par quelques traits précis le dernier visage, paisible à la fin de la traversée, tout près de l’autre rive130.

Cette transmission de la grâce auprès des disciples visiteurs, sa correspondance abondante, puis l’œuvre imprimée par les soins du bon Poiret donnent naissance à des cercles guyoniens en milieux protestants suisse, hollandais, anglais et américain, où cette influence a été reconnue jusqu’à nos jours.

Tableau III : Les influences exercées

[.]

Le cercle de Lausanne est le mieux cerné par son caractère guyonien pur et sa continuité dont témoigne discrètement l’origine géographique d’auteurs défenseurs de Madame Guyon : en premier lieu Dutoit, le second et dernier éditeur à la fin du siècle, ensuite Benjamin Constant et des érudits qui oeuvrent à contre-courant du bossuétisme ambiant131. Dutoit (1721-1793) outre la réédition de l’œuvre de Madame Guyon, publie la Correspondance secrète avec Fénelon. Par Chavannes nous avons des informations précises sur la vie de Dutoit qui est un personnage notable de la vie en Suisse de la fin du siècle, ainsi que celle d’autres guyoniens. Masson authentifie la Correspondance secrète. Favre s’intéresse au cercle qui a influé le mouvement du réveil de Vinet.

En Suisse nous savons que Rousseau a lu la Vie et ses Confessions proposent le même aspect de nudité dévoilée face à sa conscience que celle de la Vie face au divin. Mais peut-on dire que « la conscience infaillible du vicaire savoyard est bien une voix divine132 » ?

En Allemagne, l’influence fut profonde sur les piétistes par la « Bible de Berlebourg », sur Marsay et Haug, ce dernier qui nomme inquiétistes ceux qui confisquent aux autres le silence, chemin principal du salut…133  Elle s’exerça sur des auteurs pré-romantiques qui s’opposent au durcissement ascétique (en fait totalement absent dans l’environnement proche de Madame Guyon), tel Moritz ou Edelmann. Moritz fut un familier du jeune Goethe par ailleurs relié à Fleischbein qui lui envoie la Vie. D’autres écrivains sont plus favorables, tel Jean-Paul :

« Seules les femmes aiment, que ce soit Dieu ou vous, hélas. La Guyon, Sainte Thérèse …aimaient Dieu comme aucun homme ne l"a aimé (sauf peut-être Fénelon). L"homme ne traite pas beaucoup mieux la divinité que la beauté » ; « …pourquoi existe et à quoi sert le nouveau mysticisme de l"art, sinon à pallier l"absence du mysticisme du cœur ? 134»

Par Tersteegen135, disciple de Poiret de grand rayonnement, elle atteindra Kierkegaard. Schopenhauer en jugera ainsi :

« Il faut lire surtout la vie de Madame Guyon, qui devrait plaire à toutes les personnes nobles qui désirent apprendre à connaître et apprécier la beauté et la grandeur de son âme, tout en étant tolérant face à sa superstition. …on ne peut apprécier que ce qui nous est dans une certaine mesure analogue.136 »

Dans les pays de langue anglaise, John Wesley constitue le vecteur principal de l’influence écrite par sa bibliothèque des auteurs spirituels. Il deviendra - trop tardivement pour que cela ait une influence profonde sur le Méthodisme - un disciple. Plus tard, un Thomas Upham aura une grande influence dans les mouvements de réveil américain137.

La descendance mystique de Madame Guyon, sa succession et la destinée de ces cercles n’ont pas été étudiés à ce jour ; on note que l’influence guyonnienne atteint la Suède138 et des cercles moscovites maçons, mais ouverts à des membres du clergé ! On traduit ainsi en russe Madame Guyon et Pierre Poiret139.

En France, l’influence est par nécessité plus cachée. Elle est fondamentale bien sûr chez son disciple Fénelon, et par ce canal sur tout le XVIIIe siècle. Secondairement elle déborde vers les cercles maçons par l’intermédiaire de Ramsay140, maçon. Mais surtout elle inclut une partie de l’œuvre de l’écrivain jésuite mystique, J. P. de Caussade : la main de Madame Guyon est impliquée dans l’Abandon à la Providence divine, même si le texte a pu être retravaillé pour lui donner un très beau style classique141.

Enfin plus récemment, outre Bergson et Du Bos déjà cités, les grandes œuvres de Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux (1916-1933) qui se serait intitulée Histoire de la Mystique si l’époque l’avait permis, et de Delacroix, Grands Mystiques Chrétiens (1938), sont directement ou indirectement consacrées à la mystique de notre auteur. Delacroix consacre près de la moitié de son volume à Madame Guyon, Bremond y eut consacré le douzième volume du Sentiment religieux sans son attaque cérébrale 142.

L’étrangeté d’un texte précurseur

Le pouvoir de cette autobiographie, qui nous l’espérons va captiver son lecteur après un effort initial, lui vient des conditions qui présidèrent à son écriture : sont bannies de la relation toute reconstruction délibérée, le récit s’efforce de transcrire au plus près les aveux de la remémoration. Les touches subtiles dans la notation des sentiments ne ressortissent pas à un art concerté et nous sommes loin des analyses de soi complaisantes : ainsi du réel quotidien et de l’expérience spirituelle, la Vie devient-elle un révélateur unique.

Souvent l’effort requis consiste à se laisser porter et baigner par un flux textuel continu – ce dont nous avons acquis aujourd’hui une certaine capacité par la lecture de Proust ou de Joyce. En effet la main est mûe par la grâce, l’auteur est conscient d’être son instrument, l’acceptant au point de refuser tout repentir et donc toute relecture. Il s’agit pour Madame Guyon de ne pas interférer et ainsi de ne pas rompre l’état mystique d’où sourd ce flux.

Mais le mystère est là : pourquoi cette vie, rapportée avec talent littéraire, cette autoanalyse qui préfigure notre psychologie des profondeurs et qui contient d’admirables développements mystiques a-t-elle été occultée pendant trois siècles même si elle exerça une influence sur Rousseau ou sur des romantiques allemands ? Nous trouvons plusieurs raisons à cette confidentialité :

Madame Guyon fut condamnée par l’Eglise, et sacrifiée pour en sauver d’autres : Fénelon, dont la noble figure inspire le siècle suivant, mais auquel il faudrait reconnaître l’état compromettant de disciple, et Bossuet, adopté même par les laïques hors Eglise comme une « figure » du siècle, auquel il faudrait attribuer un comportement bas. Elle ne fut pas réhabilitée par les partisans des lumières parce que trop chrétienne - une « dévote » - et de plus mystique.

Plus profondément, elle était en avance sur son époque par son œcuménisme allant jusqu’à l’indifférence - non pas à l’égard des sacrements et du Maître Jésus, mais à l’égard des appartenances religieuses. On sait qu’elle n’approuvait pas le prosélytisme de Fénelon à l’égard du pasteur Poiret, ni peut-être la conversion au catholicisme du chevalier Ramsay (et sûrement pas ses tendances théosophiques). A Blois, elle a accueilli ensembles protestants et catholiques.

Une raison matérielle la met plus précisément en cause : elle écrit et répand malgré elle, parce qu’elle s’adresse à une communauté déjà distendue dans l’espace143, ce qui auparavant restait caché dans des communautés protégées (et contrôlées) par la clôture des couvents : l’intercession par la prière, le rôle secondaire de l’écrit et des mots devant la communication silencieuse de cœur à coeur. Ces aspects de la vie intérieure étaient connus de tout temps et l’on en trouve des témoignages précis depuis les Pères du désert, mais en termes généraux objectifs, sans la précision descriptive subjective de la contemporaine de Racine.

Ce qui est nouveau par rapport à Augustin, Thérèse144 et Marie de l’Incarnation145, est lié au développement de la conscience individuelle occidentale à la fin du Grand Siècle. La montée des exigences de la raison - Madame Guyon connaît la philosophie de Descartes - s’accompagne d’interprétations et d’auto-analyses psychologiques. Racine est apprécié et Madame Guyon connaît pour le moins Esther et Athalie, pièces écrites pour les demoiselles de Saint-Cyr.

L’instant est unique où se trouvent simultanément en équilibre la description psychologique de l’humain et celle des manifestations divines : la Vie leur attribue une importance égale par souci de réalisme et d’unité, voulant témoigner des deux réalités et les faire dialoguer. Cet équilibre disparaît dans des autobiographies plus récentes fermées sur l’introspection individuelle : les modèles établis par Rousseau, Maine de Biran et Amiel, malgré leur sensibilité et leurs aspirations ne rendent pas compte d’un toucher divin, d’ailleurs mis en doute146.

Nous pouvons lire aujourd’hui un tel (long) texte comme témoignage d’une extraordinaire résistance à l’adversité, mais sans durcissement de la volonté propre. Comme affirmant une réalité peu croyable pour notre époque de conquêtes extérieures mais d’inquiétude devant le vide à exorciser lorsque ‘la rive à atteindre’ échappe aux analyses de type psychologique. On y trouve associé la description d’une vie très humaine, assumant et décrivant les difficultés de la sexualité, de la maternité, de la gestion des biens de la fortune. Loin de la « vie parfaite » aux yeux des clercs, Madame Guyon vit la mystique au sein de la mondanité, ce qui est finalement rare147.

La Vie rapporte l’histoire des échecs successifs d’une lutte pour s’affranchir de contraintes familiales, sociales et finalement politiques. Ces échecs forment la trame des événements. En revanche, l’ouverture progressive qui mène de la petite fille réprimée de tous côtés à une résistante opiniâtre puis à la ‘mère’ est le récit d’un épanouissement intérieur dans l’adversité, dans une suite de rebonds face à l’oppression des proches, aux maladies, aux enfermements. Leur accumulation a pu faire croire à une vision déformée par quelque tendance au délire de la persécution, mais la lecture des interrogatoires à Vincennes comme de la correspondance, dont celle des témoins, confirme l’objectivité du récit.

Dans l’adversité, son modèle est Jésus-Christ. Sa Passion présente l’Image certes inimitable de l’échec apparent : obscurité, année(s) d’activité intense et de pérégrinations suivi de la condamnation par les deux pouvoirs, torture, exécution infâme. Madame Guyon aimait aussi François d’Assise, mort usé, entraîné par le mouvement humain qu’il provoqua et soumis aux organisateurs de ce succès, mais consumé d’amour divin. Mais elle ne souffrait que pour atteindre la vie en Dieu : elle vivra intérieurement la résurrection du Christ.

Elle eut la passion de Dieu et la passion de répandre la grâce, même au sein de la Cour : erreur de jugement qu’elle paya au prix fort et qu’elle abandonna pour vivre plus cachée. S’est-elle abusée ? Mais comment une illusion fondamentale donnerait-elle une telle constance et une telle vitalité face aux épreuves ? Nous sommes face à un récit d’explorateur qui affirme ce qu’il voit et nous appelle à explorer ces terres inconnues. Les mystiques se réfèrent à une réalité qu’ils disent expérimenter au point d’en tirer toute leur réalité : « Je ne suis rien que ce qui m’est donné par la grâce divine, je n’ai rien en propre, je ne décide pas et ne veux pas même penser à l’avance à ce que j’écris ». L’attraction immédiate provoquée par le reflet de la grâce en action sur les compagnons échappe à la scrutation. Mais les textes résonnent obscurément, provoquent, attirent. Elle en est bien consciente :

Je crois qu’il faut lire de suite la Vie parce que vous verrez une suite de conduite en Dieu qui ne se dément point, vous verrez qu’il conduit aux enfers et qu’il en retire . Il n’est pas nécessaire qu’une lecture, pour nous procurer grâce, soit conforme à notre état présent, il suffit que Dieu veuille s’en servir pour cela et qu’elle ne soit pas contraire au dessein qu’il a sur nous. C’est cette divine parole qui comme une semence germe et fructifie en un cœur préparé … Nourrissez vous donc de la bonne nourriture que Dieu vous présente148…”

La Vie est un récit des souffrances endurées pour que la présence divine en l’homme devienne la plus constante possible. C’est le prix à payer dans toute histoire d’amour - entre rien et Dieu :

« Je laisse aussi cette Vie que vous m’avez défendu de brûler. … [en séparant] le vil du précieux, il y aura peu de choses plus utiles, car outre les lumières de bien des choses, il y a des expériences bien singulières. Enfin mon très cher fils et mon véritable Père, je vous fait l’héritier universel de ce que Dieu m’a confié149… »

L’édition

Ce dernier volet de l’introduction regroupe, après une brève revue du contenu, des sections donnant l’histoire des rédactions successives de la Vie sous le titre Les rédactions successives, une description des sources sous le titre manuscrits et éditions, enfin nos principes d’édition.

Le contenu

Le corpus de Textes regroupe l’ensemble des écrits autobiographiques complété par quelques témoignages directs.

La plus grande partie est constituée par la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, pour la première fois établie sur les deux manuscrits connus. Le texte a diffusé de façon semi-clandestine durant trois siècles par suite de la suspicion envers la mystique ; il n’en reste pas moins surprenant qu’un tel retour aux sources n’ait jamais été entrepris.

La Vie fut imprimée deux fois au XVIII° siècle, sous une forme retouchée dans son style et censurée compte tenu du caractère très récent et controversé des événements rapportés. Elle couvre la jeunesse à Montargis, les voyages en Savoie et Piémont, la période parisienne. Nous reprenons cette division tripartite même si elle est absente des deux manuscrits qui se présentent sous la forme de textes continus sans titres ni même de paragraphes. Nous reprenons la division par chapitres, devenue traditionnelle. Leurs titres destinés à faciliter le repérage des contenus sont nôtres.

Les prisons, récit autobiographique couvrant la seconde période de captivité soit sept ans et demi d’incarcération, et rédigé en même temps que la fin de la Vie, peut aujourd’hui lui être rattaché. Les embastillés s’engageaient à ne rien révéler des circonstances vécues en ce lieu ce qui explique que ce texte ait été réservé alors aux seuls proches. De plus les descriptions des moments où Madame Guyon touche « à son fond » ne devaient guère être appréciés de lecteurs plus éloignés, habitués des récits hagiographiques.

L’auteur vécut sept années et demie actives après les deux dernières rédactions autobiographiques (de la fin de la Vie et des prisons). Nous donnons pour la première fois, sous le titre Blois, témoignages en suppléments de la Vie, une édition de cette relation par des témoins directs. Elle nous est parvenue en deux manuscrits concordants. Elle est très précieuse pour éclairer le terme du cheminement mystique de Madame Guyon, pour connaître le cercle des disciples et sa vision de la ‘querelle’.

L’ensemble se termine par les Lettres et poèmes retenus par le premier éditeur pour figurer à la suite de la Vie. Nous ajoutons deux poèmes non retouchés et un texte court de Madame Guyon de nature biographique.

La tentation a été grande d’étendre par trop l’apparat150 accompagnant les Textes, compte tenu qu’un tel ensemble de noms et de lieux réunis autour de Madame Guyon se présente ici pour la première fois. Réalisant que des notes étendues rompait le fil de la lecture de Madame Guyon, nous avons limité leur extension, renvoyant le lecteur à des Index, s’il le désire. Les biographies qui forment le plus grand nombre des entrées sont toujours rédigées en favorisant les traits individuels révélateurs de l’intime des personnes. Le lecteur érudit sera indulgent sur les rappels qui lui paraîtront par trop évidents.

Nous avons puisé assez largement dans la correspondance. Elle forme l’autre volet biographique aussi important que celui que nous présentons dans ce volume, parfois plus spontané et qui le confirme. Elle est issue de quelques témoins, de son directeur Bertot, de Maur de l’Enfant-Jésus, de dirigés dont l’illustre Fénelon, mais le plus souvent d’elle-même151.

Les Textes sont suivis des Variantes (du manuscrit B et de l’édition Poiret pour la Vie, du manuscrit Osup pour Blois, témoignages…) ; d’un Résumé des textes nécessaire pour retrouver un événement historique (ou intérieur, ce qui est aussi important aux yeux de l’auteur) comme pour établir une correspondance avec l’édition traditionnelle de Poiret ; d’une Biographie chronologique nécessaire compte tenu de l’imprécision des dates et de retours en arrière dans la Vie ; d’une Bibliographie en plusieurs sections couvrant un choix d’ouvrages de et sur Madame Guyon, sur son école, sur la célèbre ‘querelle’et ses acteurs, sur la vie spirituelle au grand siècle et ses sources ; enfin des Index complémentaires à l’apparat des notes de bas de pages et général.

Les rédactions successives

La rédaction de la Vie fut préparée par un passé d’écriture. Madame Guyon a témoigné de son expérience durant toute sa vie : cela commence par ses cahiers de retraites152, où elle ne se contente pas de consigner des événements intérieurs mais où elle s’efforce de les comprendre, tournant et retournant autour d’eux. Ce désir de saisir est très contraire à l’abandon153 et conduit à une maladresse par répétition ou excès dans l’expression. Mais ces premiers essais fascinent par l’exercice visible d’une volonté tenace ! Cette volonté de saisie conduira à forer très profond à travers des couches psychologiques ; le travail sur l’écriture mènera à la belle expression lyrique de nombreux passages de la Vie. Le ms. de Saint-Brieuc antérieur à celui d’Oxford (nos deux sources que nous décrivons en détail ci-après) témoigne du lent progrès de l’écrivain. La célèbre « écriture inspirée », à l’écoute des mouvements intérieurs dans leur subtilité, n’est donc pas apparue d’un coup. L’auteur, conscient, détruisit la plus grande part de ses essais154. L’apprentissage s’est fait en de nombreuses étapes, sur une très longue durée, dans des lieux les plus divers, libre ou en prison. Toutefois le succès de certains passages à dire l’ineffable apparaît « raisonnablement  impossible ».

Elle commence à la demande de son directeur François La Combe. « Une première version écrite … probablement à Thonon ou Turin, est perdue. La majeure partie du texte actuel a été rédigée chez les visitandines en 1688; elle y fit deux additions importantes vers la fin de 1688 et vers la fin de 1709 » écrivait L. Cognet en 1967155. Cette version perdue serait-elle proche du manuscrit de Saint-Brieuc (B) découvert depuis par M.-L. Gondal ? Mais celui-ci est une version longue qui se caractérise par ses ajouts, ce qui ne correspond pas à la « première version » dont les omissions « ont paru trop considérables » d’après l’ouverture de la Vie. Il faut donc envisager une première version succincte disparue ; et peut-être, à l’autre bout de la chaîne, des révisions postérieures à la dernière date attestée de 1709 : « Le récit de la Vie a été écrit, puis repris au moins à trois reprises, en 1682 à Thonon, en 1688 à la Visitation et au sortir de la Visitation, en 1709, à Blois, et probablement plus tard encore, la Vie ayant été remise à Poiret, selon le Dr Keith, par ordre de Madame Guyon elle-même dans les derniers temps de son existence156. »

Nous proposons une rédaction comportant de nombreuses reprises – il s’agit d’un processus presque continu : (1) Première version courte perdue, (2) long ms. de Saint-Brieuc (B), antérieur ou plus probablement parallèle au ms. d’Oxford (O), daté lui-même de mai 1682 puis (3) de novembre 1682157 ; (4) suite de (O) réalisée en prison et datée du 21 août 1688158, (5) suite de (O) réalisée en liberté et datée du 20 septembre 159, (6) suite datée de la fin 1688160, (7) partie rédigée à la Bastille en 1698 ou même après161, (8) et terminée en liberté en décembre 1709162, parallèlement au récit des prisons du Ms. de Chantilly (C), (9) probablement revue ensuite, au moment où la décision de publication est prise par l’auteur.

Si nous ne tenons pas compte des reprises au sein d’une même année, on relève quatre stades importants correspondant à 1682, 1688, 1698, 1709. Les rédactions sont espacées de 6 puis 10 puis 11 ans. Elles reflètent les contrastes dans les conditions extérieures (lieux divers, liberté ou emprisonnement) ainsi que l’effet d’une maturation intérieure (sur près de trente ans).

L’ensemble n’a pas été très profondément revu et remanié en vue d’une publication163. L’éditeur Poiret s’est borné à modifier l’ordre de paragraphes, à exercer une censure, à « améliorer » le style164.

On peut regretter l’état d’un texte restitué qui comporte des répétitions, mais qui permet un gain en spontanéité et en honnêteté dans l’exposition par l’auteur de ses problèmes, et ceci sur tous les registres, incluant celui de la sexualité.

Ceci demande au lecteur un effort : il aborde successivement des couches successives rédigées sur une longue durée et il doit surmonter l’absence d’une révision littéraire générale ; s’ajoute à cela l’effort lié à la présence de domaines différents. Madame Guyon entrelace volontairement les descriptions et explications des circonstances extérieures prosaïques, et les descriptions et explications par développement de points jugés critiques de la vie mystique. Le lecteur sera récompensé de l’effort en touchant tous les niveaux constitutifs d’une grande mystique, c'est-à-dire d’une personne humaine complète, dont les inhibitions psychologiques sont progressivement surmontées et lucidement exposés – cas unique à notre connaissance165.

Nous décrivons dans les sections suivantes les manuscrits utilisés d’Oxford (O), de Saint-Brieuc (B), de Chantilly/ Sèvres (C), des Archives Saint-Sulpice (S), de Lausanne (L) parallèle au supplément d’Oxford (Osup) ainsi que l’édition de Poiret (P) reprise fidèlement par Dutoit (D) et par une copie manuscrite166. Il existe enfin d’assez nombreuses traductions167.

L’étude des manuscrits de Saint-Brieuc et de Chantilly/ Sèvres, respectivement découvert et exploité par Madame Gondal168, a renouvelé l’approche de Madame Guyon qui n’avait guère évoluée depuis presque trois siècles169.

Le manuscrit d’Oxford 

Il comporte 388 pages. 

1/ Une première partie commence par un passage170 de 11 lignes, ‘Lors que je parle ici d’un état fixe et permanent . mistères qu’ils n’entendent pas’, précédant l’ouverture du récit de la Vie, ‘Puisque vous souhaitez de moi.’ Paginée 1 à 299 elle se termine par ‘.la faiblesse d’un enfant etc. fin jusqu’en 1688 toute entière’. Soit la fin de (2.10.16).

L’écriture d’une première main (m1) est ronde, assez petite mais très lisible. C’est celle de Durand de la Pialière171. La copie très nette comporte des passages lourdement raturés ou barrés en croix et des additions le plus souvent d’une autre main (m2) claire, petite, penchée dont on a un addendum de 150 mots environ, p. 8, et de nombreux exemples (les plus remarquables : p. 1 à 3, 6 et 7, 13, 21, 27, 77, 98, 126, 152, 292, 230) ; une troisième main (m3) claire, grosse et arrondie apparaît rarement (p. 81, 194). Aucune correction ou addition n’apparaît de la main de Madame Guyon, mais un contrôle est attesté par l’annotation portée en marge de la page 144, “N[otre] M[ère] m’a ordonné d’abréger ce passage.

La rédaction est faite en plusieurs étapes car nous trouvons p. 164 : ‘ce que j’ai marqué était déjà écrit en mai 1682’ ; p. 151 : ‘ceci est écrit pour la première fois jusqu’ici et finit en novembre 1682’  ; et p. 299 : ‘fin jusqu’en 1688 toute entière’.

Enfin une addition intéressante de (m2) p. 230 : ‘Looke the original and add’ nous indique qu’il s’agit d’une copie (l’original étant perdu ; s’agissait-il d’un manuscrit proche d’Oxford ou de Saint-Brieuc ?).

2/ une deuxième partie plus courte mais beaucoup plus complexe commence à ‘En sortant de Sainte-Marie’, début de (3.11.1)172. Paginée de 1 à 89 elle se termine par ‘.impureté (mots biffés) décembre 1709’, soit la fin de (3.21.3).

Elle comporte plusieurs écritures, toutes différentes de la première partie, sauf (m2) dont on retrouve une correction p. 10. Elle commence par une écriture assez désordonnée avec des corrections et des ajouts d’une même main (m4) constituant les pages 1 à 14. Les pages 15 à 18 sont de l’écriture penchée et cassée, bien caractérisée, de la main (m5) de Du Puy173. La page 18 se termine par sept lignes de la main de Madame Guyon soit environ 50 mots d’une grosse écriture assez malhabile : on sait qu’elle avait des problèmes de vue à la fin de sa vie. Les pages 19 à 42 sont d’une nouvelle main (m6), 43 à 78 d’une écriture assez proche mais plus nette et sans taches, probablement d’une main différente (m7). Après une rupture de sens, on retrouve, pages 79 à 89, une dernière section accolée, de la main (m5) de Du Puy. On trouve enfin des annotations brèves de trois autres mains.

L’ensemble de cette seconde partie a été relue par Du Puy dont on trouve des ajouts de 5 mots p. 20 et de 8 mots p. 23 ainsi qu’un attaché de 7 lignes ou 70 mots environ p. 75.

Surtout il comporte, outre les sept lignes p. 18 de la main de Madame Guyon qui ont été signalées lors de la description précédente, plusieurs attachés autographes par la même Madame Guyon : p. 20 de 50 mots environ, p. 39 de 50 mots environ, p. 79 de 13 lignes ou 60 mots environ.

L’attaché autographe de la page 39 est écrit sur une enveloppe dont le dos porte une adresse partiellement lisible, ce qui permet de proposer l’adresse suivante de Madame Guyon à Blois : ‘[ma]dame / [Gu]yon la douairière/ [rue N]icolas / [B]lois’.

3/ Immédiatement après le texte de la Vie, après la page 89, on trouve : ‘Pour Mr R-y [Ramsay] / Qu’on prie de la renvoyer s’il lui plaît à MrK.[eith] après qu’on s’en sera servi.’

Puis commence une dernière section sous la forme d’une table des matières, d’une nouvelle main (m8), commençant par le titre : ‘Court indice de la Vie de Me Guyon écrite par ordre du P. la C(ombe) son Directeur.’ / La première partie fut copiée sur l’original par Mr de Piallier (le gros) et revue et corrigée par l’Autheur elle-même.’ Cet indice est un excellent résumé, sobre et précis, couvrant les deux parties précédentes, que nous ne reproduisons pas sinon par ces quelques articulations :

‘Page 1. L’introduction adressée à son Directeur. / (.) / page 151. Sa vie fut écrite pour la première fois jusqu’ici et finit en novembre 1682 / (.) / page 299. La fin de la première partie jusqu’en 1688 tout entier./ L’Indice de la deuxième partie. / page 1. En sortant de Ste Marie elle entra dans la communauté de Mme de Miramion. / (.) / page 89. Citation de Thaulère Inst. ch.11.’

En résumé on retient l’authentification de l’ensemble et sa révision par Madame Guyon. Le manuscrit a circulé de Ramsay, secrétaire de Madame Guyon, à M. Keith, écossais qui l’a communiqué ensuite à Poiret pour l’édition. Ce dernier l’a renvoyé, ce qui explique sa présence à Oxford. Un point particulier intéressant est l’adresse (non confirmée) à Blois.

Le manuscrit de Saint-Brieuc 

Ce manuscrit (B) est conservé à la Bibliothèque Municipale de Saint-Brieuc sous le numéro 115 et comporte cinq volumes paginés couvrant la Vie jusqu’en 1688 (soit Vie 3.10.16 correspondant à la fin de la première partie du manuscrit O de l’écriture de La Pialière. Ensuite commence le récit « En sortant de Sainte-Marie… »). Il s’avère assez proche du manuscrit d’Oxford dont il permet de rétablir de nombreux passage raturés. Il comporte des ajouts précieux portant sur des épisodes intimes de jeunesse, celui de l’attachement au janséniste (que nous n’avons pu identifier174), des éclaircissements : « j"ai oublié de dire que…» etc.

Madame Gondal qui l’a découvert en a donné une description à laquelle nous renvoyons175. Ce manuscrit est composé de 5 volumes, respectivement de 508, 595, 501, 490 et 365 pages, dont elle fait l’analyse et propose des pistes : « Dans le premier volume, une lacune de 33 pages est signalée par un papillon qui avertit un copiste : « il manque ici un cayer qu'on peut reprendre dans un autre manuscrit in-4° ». La dénomination de « cahier » s'applique donc bien au manuscrit-référence et non aux volumes présentés … La provenance de ce manuscrit n'a pas été expliquée. Un petit papier, glissé dans un volume, portait le mot « Comtesse. ». Doit-il orienter vers la Comtesse de Vaux ? On sait que son mari possédait des propriétés en Bretagne. Mais l'indice paraît bien fragile.» Elle donne une information précieuse sur l’origine du fonds de Saint-Brieuc176.

Nous confirmons la conclusion de sa discussion de B : « …la narration se présente comme plus archaïque en B. … Il semble donc que la copie B corresponde à un premier état du récit, tel qu'il se trouvait écrit en 1688, au moment où Madame Guyon allait rencontrer et consulter Fénelon, et tel qu'il demeura sans doute assez longtemps, puisque Fénelon n'avait pas positivement encouragé la poursuite de cette autobiographie et que la suite, le récit du conflit parisien, dut être reprise après la libération de la Bastille. Le ms. B me paraît donc devoir entrer désormais dans la lecture de la Vie de Madame Guyon. »

Ceci nous a décidé à introduire plus de trois siècles après les événements, dans le texte principal, ses ajouts les plus considérables qui mettent en valeur l’humanité de Madame Guyon (les notes de fin donnant les ajouts mineurs et toutes les variantes).

Le manuscrit de Chantilly / Sèvres

Madame Gondal l’a édité sous le titre Récits de captivité177 , en le faisant précéder d’une intéressante préface qui analyse  cette Relation de Madame Guyon et montre son originalité et sa portée178. Précédemment conservé à la bibliothèque des Fontaines de Chantilly, le manuscrit relié est actuellement déposé aux archives Jésuites situées à Vanves, dans la section dépendant de la Bibliothèque de Sèvres, sous la nouvelle cote AR2/48. C'est un in-8° de 119 pages179, daté de « décembre 1709. » Madame Gondal nous indique qu’il était connu du Père Brunet, bibliothécaire des Fontaines et que, portant le cachet : « Ecole Sainte-Geneviève - B.D.J. », il pourrait provenir de la bibliothèque des Jésuites de Jersey. « Rédigé à la première personne, adressé à un destinataire particulier et privilégié, désigné par la seule initiale « M[onsieur] » et rédigé en réponse à sa demande, le récit, après quelques préambules, débute en 1695180. » Notre édition suit le manuscrit (mais le divise en huit chapitres à l’image de ce qui fut fait pour la Vie) et donne sa pagination assez rapprochée, ce qui facilite les renvois (nous ne disposons pas de paragraphes numérotés par Poiret !).

Manuscrits complémentaires

Manuscrits de la Vie

Il s’agit de trois sources secondaires qui apparaîssent en variantes de fin pour la troisième partie de la Vie, dénotés respectivement Lettre du 25 juillet, S1, S2. La dernière de ces sources confirme le passage relatif à Fénelon pour lequel nous avons pris B comme leçon181. Il avait été retiré de l’exemplaire de la Vie communiqué aux examinateurs d’Issy182. Plus précisément :

- La Lettre du 25 juillet 1694 est un autographe numéroté f°1 à f°6, incluse dans A.S.-S. pièce 7308, éditée par LEVESQUE, lettre 1083, avec de légères modifications et un commentaire183.

- S1 désigne une pièce du recueil manuscrit A.S.-S. no. 2057 (‘Divers écrits de Mme Guyon’), f° 270r°-271v°, commençant par ‘Le soir de la Pentecôte.’. L’écriture est inconnue et différente du f° 269 (lettre transcrite par La Pialière) et des f° 272 seq. (poèmes transcrits par Dupuy). S1 est antérieur à O corrigé et est reproduit en Vie 3.7.8-12.

- S2 appartient au même recueil, f°314r° à 318v°, numéroté 739 à 747, commençant par ‘Quelques.’ jusqu’à ‘.peine des âmes pour les en délivrer’. S2 reproduit Vie 3.9.10 avec quelques rares variantes. Suit l’autographe d’un poème commençant par ‘Que mon cœur est content auprès de ce que j’aime’(nous en reproduisons des extraits en fin des Textes) ; enfin après deux lignes blanches figure le texte autobiographique relatif à Fénelon : ‘Il me fut une fois donné à connaître que N[otre] S[eigneur] m’avait donné ML.’ Ce texte est absent de O, auquel manque les feuillets correspondants, mais présent dans B, que nous donnons dans le texte principal, précédé de ‘[B S’ et suivi de ‘B S]’, à la suite de ‘.délivrer’ (Vie 3.10.1).

Autres manuscrits autobiographiques

1/ Sources de deux cantiques que nous ajoutons dans la dernière partie à ceux édités à la suite de la Vie par Poiret :

- Un cantique est intercalé entre les passages que l’on retrouve dans la Vie, référencés S1 et S2 et décrits précédemment, p. 740 du recueil A.S.S. pièce 2055. En marge de ce cantique figure un autographe de Madame Guyon (alors que le texte lui-même est une copie) : « ce sont des vers fais (sic) dans ma prison » (souligné deux fois).

- Le second cantique reproduit correspond aux folios 236r° à 239r° du même recueil, appartenant à un fascicule de très petit format adapté à la cache en prison et écrit très serré, contenant de très beaux poèmes qui ont échappés à l’éditeur-correcteur Poiret.

2/ Extrait du Discours n°11 reproduit p. 133 du tome V de la Correspondance éditée par Dutoit et intitulé « Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite », éclairant l’état apostolique.

3/ Correspondance autographe du fonds A.S.–S. Guyon que nous utilisons comme sources parallèles dans les passages les plus vifs de la Vie et des prisons.

Les manuscrits des Suppléments

Nous avons surtout utilisé deux manuscrits proches l’un de l’autre et intitulés Supplément à la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même. L’un est déposé à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne sous la référence TP1155, l’autre est joint au manuscrit de la Vie d’Oxford sous la référence Add.24. Leur analyse184 démontre que ce dernier dépend de Lausanne (L) que nous avons donc pris pour leçon, en relevant toutefois les variantes du supplément d’Oxford (Osup).

Le manuscrit de Lausanne (L) comporte 63 pages numérotées, d’une écriture large (m1), corrigée par additions interlignes et annotée de références principalement bibliques par une autre main (m2). Page 41, (m1) fait référence à l’édition Dutoit de 1767 comportant un cinquième volume constitué par la ‘correspondance secrète’ avec Fénelon, venant en ajout de l’édition originale de Poiret. Ceci situe donc la rédaction du manuscrit avant même ses corrections à une date tardive. Il rend compte de ce qui était connu des milieux suisses illustré par le pasteur Dutoit à Lausanne et allemand illustré par le baron de Fleischbein au château de Pyrmont (m2?). Malgré ce caractère tardif, la précision concernant certains détails de l’environnement de Blois et propres à la vie antérieure de Madame Guyon montre que le rédacteur s’appuie sur une source intermédiaire (issue d’un écossais ou de Pétronille d’Eischweiler, épouse de Fleischbein ; elle visita Blois).

Nous complétons ce Supplément reproduit intégralement par quelques extraits de l’Histoire des dernières années…, manuscrit voisin du même fonds suisse, référencé TP1154. Il s’agit de la traduction elle-même très partielle d’un recueil de Fleischbein185 qui donne quelques informations complémentaires concernant les opinions de Madame Guyon dans ses dernières années.

Les éditions

Les deux éditions du XVIIIe siècle 

1/ Edition originale par le pasteur Pierre Poiret (P) :

La vie de Madame J. M. B . de la Mothe Guyon, écrite par elle-même, Vincenti, A Cologne [en fait : Amsterdam], chez Jean de la Pierre, 1720, in 8°, 3 volumes. «L’édition porte la date de 1720, mais le biographe précise que cet ouvrage, dont la préface assez longue fut le dernier écrit auquel travaillait Poiret quand le prit la maladie dont il mourut, parut seulement quelques mois après sa mort (mai 1719). La coutume permettait d’ailleurs de donner la date de l’année suivante aux livres publiés dans la seconde moitié de l’année 186. »

Le volume I paginé I-XLVIII, 1-296, comporte187 : (p.II) un frontispice gravé du portrait de Madame Jeanne Marie Bouviers de la Mothe Guyon, avec la légende : “Aetat : 44. Née le 13e avril 1648, décédée le 9e juin 1727”, (p.III) la page de titre donnée plus haut La vie. chez Jean de la Pierre, 1720, (p.V-XXXV) Préface (de P.Poiret), Extrait d’une lettre sur quelques circonstances de la mort de Mad. Guyon, Catalogue des écrits de Madame Guyon, Jeanne Marie Bouvières de la Mothe Guyon, anagramme (en 7 vers), La vie de Madame J.M.B. de la Mothe Guyon écrite par elle-même, première partie, «Justicias Domini cantabo in aeternum», (p. XLI-XLVIII) Table des chapitres de cette première partie, (p.1-296) La vie de Madame Guyon écrite par elle-même. Première partie, depuis sa naissance jusqu’à sa sortie de France suivie du texte de la Vie, première partie. Le volume II paginé I-XII, 1-274, comporte : (p. I-XII) la table des chapitres suivi (p.1-274) du texte de la vie, deuxième partie. Le volume III paginé I-XII, 1-298, comporte : (p. I-XII) la table des chapitres suivi (p.1-245) du texte de la vie, troisième partie, suivi par (p. 246-264) Addition de quelques lettres (deux de Mme Guyon au P. la Combe, trois du P. la Combe à Mme Guyon, deux d’une fille de Mme Guyon), (p. 265-272) (Quatre) cantiques, (p. 273-298) Table des matières principales., (trois pages non numérotées) Errata.

La préface de Poiret éclaire certaines des conditions dans lesquelles il constitua son édition :

“…on a cru durant un assez long temps avoir éteint et supprimé entièrement ce qui regardait les écrits et les faits de Madame Guion … Mais Dieu … s’est servi pour les faire revivre et pour en répandre partour la connaissance, des mêmes personnes qui avaient cru les éteindre, et des mêmes moyens dont ils s’étaient servi pour cet effet. Car outre quelques uns de ses papiers qu’ils communiquèrent à des particuliers, les [xv] ouvrages qu’ils publièrent eux-mêmes à l’encontre ayant passé dans les pays étrangers, portèrent la curiosité de plusieurs, mêmes entre des personnes de considération à vouloir un peu pénétrer le fond d’une affaire qui avait fait depuis peu un si grand bruit. … Quelques Seigneurs d’Allemagne et d’Angleterre et d’ailleurs, non contents d’une simple lecture, ayant ouï que cette Dame depuis la mort de son plus grand adversaire avait été délivré de sa dure captivité, et reléguée quelque part, où pourtant il n’était pas impossible de la visiter, résolurent de tenter s’ils y pourraient réussir. Ils eurent la satisfaction de la trouver, et de lui parler à souhait. Elle leur fit confidence de l’histoire de sa vie écrite et revue par elle-même, et que son intention était qu’on en fit part au public lorsque Dieu l’aurait retirée du monde : elle remit même son manuscrit à un Milord d’entr’eux qui s’en retournait [xvi] en Angleterre et qui le possède encore à présent.

Cependant comme Dieu en a retiré l’Auteur il y a déjà quelque temps188c’est pour ne pas retarder davantage l’exécution de sa volonté, que voici la publication de cette même Vie sur une copie tirée et revue avec soin sur son manuscrit original … On ne pouvait différer davantage la publication de cet ouvrage sans faire tort et à ceux qui peuvent en profiter salutairement…

Puis Poiret développe longuement le contenu spirituel :

“…le but, la voie, et la méthode de l’Auteur en tous ses ouvrages, n’est pas de disputer, d’opposer opinions à opinions, sentiments à sentiments, parti à parti ; mais de proposer et d’avancer dans le cœur de chacun le Royaume intérieur de Dieu, l’adoration en esprit et en vérité que le Père demande, en un mot l’Amour pur … Voilà ses propres paroles bien remarquables dans le Chapitre X de la troisième partie de sa Vie : « Dieu me fit comprendre, qu"il ne m"appelait point, comme l"on avait cru, à une propagation de l"extérieur de l"église, qui consiste à gagner les hérétiques : mais à la propagation de son esprit, qui [xxxiii] n"est autre que l"esprit intérieur. » Quand celui-ci est bien rétabli, on revient facilement à l’unité pour tout ce qui regarde le reste…”

Mme Gondal analyse ainsi les passages que nous venons de lire :

« Ces lignes renferment une double attestation : La première est que Madame Guyon a revu le texte de sa Vie et que cette version fut remise directement à un Anglais connu de Poiret qui la détient au moment où est écrite la préface. La seconde attestation de l'éditeur concerne le texte publié … Il indique … qu'il existe un « manuscrit original » (autographe ou non) et une (ou plusieurs) copie revue par Madame Guyon, dont la garante est celle qui se trouve en Angleterre.  Un flou demeure. Un passage de correspondance échangée entre deux amis de Madame Guyon, le Dr Keith et Lord Deskford, permet-il de réduire ce flou ? Entre septembre 1717 et novembre 1718, Keith, médecin londonien en relation avec les amis hollandais de Madame Guyon, écrit à Lord Deskford, en se faisant l'écho d'une querelle autour de la publication de la Vie189. »

Le récit de cette édition rendue difficile par un désaccord des disciples est raconté à partir des correspondances par M. Chevallier de manière complète et vivante190 :

« …éclate dans le courant de l"été 1717 une crise concernant la publication de son autobiographie. Quelques copies de ce texte circulaient : il y en avait une en Ecosse, une autre avait été envoyée à Poiret, dûment révisée par Madame Guyon elle-même191, et il se considérait comme engagé à la faire paraître dès qu"elle serait morte. Or Ramsay, croyant avoir la même tâche, s"opposa à l"intervention de Poiret. Dans une lettre du 7 août, après avoir raconté les derniers instants de Jeanne Guyon, il ajoute :

« J"ai eu ses ordres d"écrire ce que je say de sa vie ; mais en vérité ses écrits et ses souffrances sont si parlantes que je ne trouve presque rien à dire… Je prie Dieu que le V[énérable] P[oiret] ne tombe point dans ces enthousiasmes outrés où il est tombé en écrivant la vie de Mlle B[ourignon]… 

« …conflit qui surprend et afflige tous ceux qui l’ont appris. …En janvier 1718, Otto Homfeld est plein d’espoir… :

« [Ramsay] semble non seulement revenir de son opposition …mais aussi il promet de nouveau de travailler à un supplément ou à une continuation… » [mais la controverse continue, Ramsay gardant son attitude hostile192] « …les Anglo-saxons ont pris le parti du « vénérable Poiret ». …sa dernière maladie le saisit au moment où il achevait de rédiger la préface de la Vie… qui parut enfin dans la seconde moitié de l’année 1719. »

Nous avons la chance que l’œuvre d’éditeur de Poiret ainsi couronnée par la publication de la Vie ait laissé finalement la parole à Madame Guyon plutôt qu’à Ramsay193

2/ Rééditions par le pasteur Dutoit (D) :

In 8°, en 3 volumes très fidèles au texte de Poiret :

2.1/ Exemplaire de Chantilly194 : Le volume I paginé 1-32, I-XLVII, 1-317, comporte (p.1-32) Discours sur la vie et les écrits de Madame Guyon, (p. I : page de titre imitée de P) La vie de Madame J. M. B. de la Mothe Guyon, écrite par elle-même, Vincenti, A Cologne chez Jean de la Pierre, 1720, (p. III-XXXV) Préface ( reproduite de P.Poiret), (p. XXXVI) Extrait d’une lettre sur quelques circonstances de la mort de Mad. Guyon, (p. XXXVIII) Anagramme de Jeanne Marie Bouvières de la Mothe Guyon, (p.XXXIX : page de titre) La vie .première partie, (p.XLI-XLVII) Table des chapitres, (p.1-317) texte de la Vie première partie, (un feuillet non paginé) corrections. Le volume II est paginé I-XI, I-X, 1-296 pages. Le volume III est paginé I-X, 1-324 et comporte outre le texte de la vie troisième partie, (p.266-286) Addition de quelques lettres. et (p.287-296) des Cantiques de Madame Guyon.

2.2/ Exemplaire de la collection particulière de Jean Bruno : Le volume I paginé I-XLVII, 1-317, comporte (p. I) La Vie de Madame J. M. B. de la Mothe-Guyon, écrite par elle-même, qui contient toutes les expériences de la vie intérieure, depuis ses commencements jusqu’à la plus haute consommation, avec toutes les directions relatives. Nouvelle édition, Tome I. A Paris, chez les Libraires Associés (en fait : Lausanne), 1790, puis reprend la séquence de l’exemplaire de Chantilly soit Préface (reproduite de P. Poiret) etc. .corrections, (un feuillet non paginé) Catalogue de tous les ouvrages de Madame J.M.B. de la Mothe-Guyon, nouvelle édition. se terminant par l’Anagramme donné en début du texte de la vie. Les volumes II et III sont semblables à l’exemplaire de Chantilly sauf par l’ajout d’un feuillet d’errata du 3eme volume de la vie se terminant par un Avis au relieur.

Les différences portent donc sur l’absence du discours de Dutoit (p. 1-32 de Chantilly) puis sur le titre (p. I), le Catalogue, enfin sur le feuillet d’errata.

Les rééditions modernes et traductions

Il n’existe pas d’édition critique ; les éditions Poiret P et Dutoit D restent préférables.

1/ Madame guyon, la vie par elle-même, la fontaine de pierre 1973, en 2 fascicules ronéotypés : I-XVIII comportent une préface ‘alchimique’ d’E. Perrot, une chronologie, un tableau généalogique ; 1-434 reproduit le texte de la Vie selon P.

2/ La vie de Madame Guyon écrite par elle-même, édition préparée par B. Sahler, introduction de J. Tourniac, Dervy-livres, Paris, 1983, 1-637. Le texte modernisé est très fautif et l’introduction n’est pas sûre : elle insiste sur une vision apocalyptique prêtée à Madame Guyon, évoque des liens infondés avec des théosophes. toutefois justifiés en ce qui concerne Caussade, Laurent de la Résurrection, l’influence sur les Quakers. Cette réédition imprimée se réfère à la réédition ronéotypée précédente mais ignore D.

3/ La vie de Madame Guyon écrite par elle-même, extraits choisis et commentés par Jean Bruno, Vol. I : 1648-1681 pub. dans Les Cahiers de la Tour Saint-Jacques, Paris, éd. Roudil, VI, 1962 (référencée BRUNO, La vie… dans notre édition) est un travail d’une toute autre qualité. Les pages I-XXVI contiennent “L’expérience mystique de madame Guyon”, essai de J. Bruno, Bibliographie sommaire, Essai de chronologie, les pages 1-144 contiennent des extraits couvrant la vie jusqu’à sa seconde partie, chapitre 4. Ils reprennent P donnant en note un choix d’addition issues du ms. O. Ce travail n’a malheureusement pas pu être mené à terme. Certaines notes sont le précieux condensé d’investigations approfondies particulièrement précieuses pour préciser la formation intérieure de notre auteur.

4/ Le catalogue de la British Library fournit de nombreuses entrées sous Guyon : outre des références qui recoupent celles données par P. A. Ward ci-après, on relève An extract of the life of Madam Guyon, by John Wesley, pp. 230. R.Hawes : London, 1776 [cote 4863 cc. 15].

5/ “Madame Guyon in America : an annotated bibliography” by P. A. Ward in Bull. of Bibliography, vol. 52, No. 2, June 1995, 107-111, fournit 13 entrées en section A. Editions of the Autobiography, p. 108. Deux d’entre elles correspondent au texte complet. Le même auteur, dans “Le Quiétisme aux Etats-Unis, contribution à Madame Guyon”, Rencontres… Millon 1997, pp.131-143, cite une de ces deux entrées : Autobiography of Madame Guyon, translated in full by Thomas Taylor Allen, pub. in 1897 at London (Kegan Paul and Co.) [British Library cote 4864 dd. 20] and at St Louis (B. Herder). Again pub. in 1980 by Keats pub., evangelical institution. » L’autre entrée est : Autobiography of Madame Guyon, by Ed. Jones, New York (Bible House) 1880 repr. 1886 and Philadelphia 1880 up to 1905 by McCalla and Chicago 1917 .actuellement rééditée par Moody press »195.

6/ Schrader, Rencontres… pp. 83-129, cite deux traductions allemandes : chez Walther en 1727 puis chez Sander en 1826.

Nos principes d’édition

Le corpus retenu comporte six parties. Les trois premières, considérables, furent partiellement accessibles depuis la première édition de La Vie de Madame Guyon écrite par elle-même qui suivit de peu la mort de l’auteur, (nous intitulons ces trois parties, Vie par elle-même : I Jeunesse - Vie par elle-même : II Voyages - Vie par elle-même : III Paris). Les deux parties suivantes restèrent méconnues jusqu’à notre époque (nous les intitulons, Prisons, récit autobiographique - Blois, témoignages). Enfin le complément des Lettres et poèmes est placé en dernier afin de ne pas rompre le fil du récit. Nous décrivons notre établissement du texte puis en Avertissement les présentations adoptées, incluant celles de l’apparat critique :

Vie par elle-même : I – II - III

Nous établissons cette première édition critique de la Vie proprement dite en prenant pour leçon le manuscrit Rawlinson D525, Oxford Bodleian Library, dénoté ms. d’Oxford ou O. Le passage relatif à Fénelon, qui avait été retiré de l’exemplaire de la Vie communiqué aux examinateurs d’Issy, a été conservé aux Archives Saint-Sulpice196. Il est rétabli dans le texte, précédé de ‘[B S’ et terminé par ‘B S]’197.

Nous introduisons dans le texte principal les principales variantes du manuscrit 115 de la Bibliothèque Municipale de Saint-Brieuc, dénoté ms. de Saint-Brieuc ou B. Cela est possible car elles constituent le plus souvent des additions toutefois connues de Poiret qui eut accès à une copie très proche de B.

Nous avons décidé : (i) de rétablir la leçon de O sous sa forme primitive, rétablissant des passages biffés ou même lourdement raturés et s’écartant parfois de l’ordre retenu par Poiret198 qui est indiqué sur le manuscrit par des traits ajoutés, des rappels etc., (ii) d’éditer les ajouts de B livrant souvent ce qui est de nature très confidentielle à un confesseur ami de toute confiance.

Une telle décision va parfois contre la volonté de discrétion de Madame Guyon, comme le prouve la présence de quelques ajouts autographes indiquant qu’elle a parcouru O sous une forme proche de l’édition préfacée par Poiret puis réalisée par ses associés. Nous justifions cette indiscrétion par des différences historiques d’appréciation des confidences portant sur la vie privée et par le relief que prend la transformation assurée par la grâce lorsque toute autocensure est évitée : Madame Guyon veut témoigner combien la grâce divine est indifférente à tout mérite préalable.

Ceci impose un alourdissement éditorial dans la mesure où il faut rendre visible divers états du texte et la diversité de ses sources lorsque les variantes s’avèrent significatives. On double alors les variantes (données en fin de volume suivant les règles érudites) mais ces dernières sont alors réduites au signalement de leur début et à leur fin, ce qui évite de reproduire deux fois un même texte.

Techniquement, nous avons résolu les problèmes de sources et d’états du texte comme suit :

Tout emprunt à B est introduit par ‘/’ et terminé par ‘//’ (dans le cas d’une autre source que B, on ajoute en outre un sigle distinctif, par exemple ‘/S’ pour les Archives Saint-Sulpice) .

Deux cas se présentent : si les additions sont absentes de notre leçon O, elles sont données en italiques afin de souligner leur origine étrangère ; si les passages de B s’avèrent être des lignes par ailleurs lourdement raturées de O qu’ils permettent ainsi de rétablir199, nous conservons le corps romain retenu pour notre leçon O. Le lecteur est ainsi informé à vue et simplement d’une situation complexe.

Nous allégeons la présentation en ne signalant pas systématiquement les recours à B (ils sont par ailleurs toujours indiqués en variantes de fin).

Les variantes en fin de volume rendent compte de plusieurs sources : (i) les variantes et additions mineures de B et d’autres manuscrits, (ii) les variantes de l’édition posthume Poiret ou P, qui fut l’unique source accessible durant trois siècles. Ces variantes de P, même significatives ou longues, sont alors systématiquement reportées en fin de volume. Elles représentent parfois un complément par rapport aux manuscrits200. S’il nous semble présenter un intérêt particulier, nous attirons alors l’attention du lecteur par de (rares) notes en bas de page renvoyant à la fin du volume.

Des sources secondaires apparaîssent en variantes de fin pour la troisième partie de la Vie sous les références Lettre du 25 juillet [1694], S1, S2. Elles ont été décrites précédemment. 

Nous facilitons la lecture par une orthographe modernisée et par l’attention portée à la ponctuation. Elle est omise dans O, rare mais judicieuse dans B, par contre trop abondante chez Poiret, selon l’habitude des éditions du temps souvent destinées à être lues à voix haute.

Nous nous appuyons sur les références scripturaires (propres à la Vulgate) données par le pasteur Poiret.

Le lecteur dispose, à la suite du corpus, d’un outil détaillé de consultation sous forme d’un résumé analytique201 qui facilite la recherche d’événements, de personnes et de lieux et sert de table de correspondance entre notre édition et celle de Poiret reproduite par la suite.

Prisons, récit autobiographique.

Le texte de la Vie ne serait pas complet s’il n’était suivi de la description de la longue période passée dans les prisons de Vaugirard, Vincennes et la Bastille. Elle a été rédigée par l’auteur en 1709 et réservée au cercle des disciples intimes, conformément à l’engagement pris par les prisonniers de la Bastille de ne jamais divulguer les événements vécus pendant leur internement. Le secret fut bien gardé puisque le manuscrit de Chantilly/ Sèvres n’a été découvert, puis publié que récemment202. Nous divisons ce texte continu dans le manuscrit en huit chapitres.

La Conclusion constituant le dernier chapitre de la troisième partie de la Vie a été laissée à sa place, avant le récit des prisons afin de respecter l’unité stylistique. Sa reprise à la fin du ms. de Chantilly/ Sèvres apparaît dans les variantes.

Blois, témoignages en suppléments à la Vie

On trouvera ici, à la suite d’un passage autobiographique portant sur l’état intérieur de son auteur, des témoignages qui furent rédigés après la mort de Madame Guyon par des disciples, en réponse à des demandes d’information sur notre mère. Parfois naïfs, souvent hagiographiques, ils sont irremplaçables par les traits révélateurs fournis sur la Dame Directrice203 et renseignent sur son activité apostolique menée après sa libération de la Bastille auprès de ses disciples qu’elle nommait cis (français) et trans (étrangers).

Lettres et poèmes en suppléments à la Vie

Ces textes figurent à la fin des éditions du XVIII° siècle, très certainement par la volonté de l’auteur en ce qui concerne les lettres. Elles apportent un témoignage intéressant sur la dureté des traitements de personnes moins considérables et sur la fidélité de celles et ceux qui la connaissaient le plus intimement. Les poèmes furent très connus et appréciés au XVIII° siècle ; ils pâtissent d’une « relecture » par l’éditeur, outre le fait qu’ils constituaient plutôt des chansons de veillées selon les airs connus retrouvés dans l’édition d’ensemble des poèmes en 3 volumes et indiqués en notes.Nous ajoutons deux cantiques non retouchés.

Avertissement

Les principes d’édition ont décrit les solutions jugée pertinentes pour la présentation du texte de cette première édition critique, compte tenu des sources et de leurs états successifs. Nous visons une reconstitution la plus précise possible alliée à la lisibilité.

Tout emprunt à une source autre que notre leçon constituée par le manuscrit d’Oxford est introduit par un trait transversal ‘/’ et terminé par un double trait ‘//’. Il est édité en corps italique ou romain selon qu’il est inconnu de O ou qu’il est présent sous une forme identique ou voisine rendue volontairement illisible.

Nous avons unifié outre l’orthographe des noms communs, celui des noms propres, qui varie beaucoup dans les manuscrits et avons fait, le choix (délicat) de rétablir toujours les noms complets et cela sans introduire de crochets, afin de faciliter la lecture. Ainsi de nombreuses initiales sont-elles transcrites en entier : J.C. devient Jésus-Christ, le p.m. devient le petit Maître, G. devient Granger, le P L C devient le Père La Combe… Le risque d’erreur d’attribution est heureusement réduit, et nous l’indiquons en note en cas de doute.

Le texte manuscrit se présentait sous la forme la plus compacte : nous avons gardé le découpage de la Vie en chapitres, selon Poiret, le premier éditeur. Outre son usage qui s’est imposé pendant trois siècles, il se révèle excellent204. Nous avons ajouté nos chapitres ou divisions complémentaires pour les autres textes.

Entre crochets, figurent les numéros des paragraphes de la première édition (chiffres suivis d’un point) - permettant de retrouver une citation établie avant la nôtre - ainsi que la pagination (chiffres seuls) des sources manuscrites que nous avons utilisées - notre travail étant le premier réalisé d’après ces sources205. Ces paginations sont en effet le seul moyen de se reporter aux sources manuscrites qui ne comportent ni chapitres, ni paragraphes, ni titres. Le manuscrit O comporte ainsi deux parties paginées de [1] à [299] puis de [1] à [89], le manuscrit B comporte 5 parties paginées de [1.1] à [5.365].

Les renvois à des passages de la Vie sont localisés à l’aide d’une séquence : partie, chapitre, paragraphe. Elle est indiquée (entre parenthèses) après la pagination de ce volume : par exemple p. 000 (1.27.8) renvoie à la page 000, première partie de la Vie, chapitre 27, § [8.] de Poiret. Nous introduisons des paragraphes pour aérer de très longs développements.

Nos notes constituant l’apparat critique en bas de page sont tributaires principalement de travaux de URBAIN & LEVESQUE (éditeurs de la Correspondance de BOSSUET), Jean BRUNO (éditeur d’extraits de la Vie), Jean ORCIBAL (un des éditeurs de la Correspondance de Fénelon), Marie-Louise GONDAL (éditeur des Récits de captivité) et d’autres moins proches de notre sujet tel BOISLISLE (éditeur de Saint-Simon) Nous avons condensé ces notes - certaines d’entre elles, telles les études fascinantes de Jean ORCIBAL couvrent une page entière.

Une note en bas de page, courte parce qu’elle ne veut pas distraire le lecteur du texte complexe de Madame Guyon, s’avère insuffisante si l’on veut se former la silhouette ou l’image d’un personnage ou d’un lieu jouant quelque rôle dans sa Vie. Nous renvoyons alors à des Index des noms ou de lieux donnant une brève biographie ou une description colorée mieux adaptée à cet effet. Un Index général donne par ailleurs les numéros de pages où apparaîssent (une ou plusieurs fois) des mots-clefs du texte jugés significatifs (de personnes, de lieux, notionnels).

Nous avons conservé une certaine extension à des notes citant des textes parallèles aux descriptions de la Vie éclairant la vie intérieure. Il s’agit le plus souvent d’extraits d’auteurs influents ou aimés de Madame Guyon ou bien de sa propre correspondance, qui s’avère souvent plus vigoureuse que le passage correspondant de la Vie. Un bref Index des principales notes permet de les situer dans la Vie. On ne peut toutefois accéder à une grande précision dans le domaine de l’évolution intérieure. Les correspondances non datées de Bertot et de Maur, souvent de Madame Guyon elle-même, rend délicat le choix de la position d’une note jugée par ailleurs utile à la définition d’un état.

Les variantes de fin de volume suivent les règles utilisée dans l’édition des Œuvres de Fénelon par J. Le Brun. Permettant une reconstitution précise elles n’assurent cependant pas une transparence immédiate, surtout pour des variantes longues. Aussi leur ajout dans le texte apparaît-il justifié. Les variantes de fin constituent toutefois un ensemble qui demeure complet. Elles situent tout ajout par son début et sa fin - ce qui constitue un doublage heureusement très limité. Elles donnent alors, s’il y a lieu, les variantes propres à ces ajouts eux-mêmes, ceci en particulier pour des sources secondaires (v. notre description précédente des sources de la troisième partie de la Vie).

Un Glossaire est indispensable au lecteur moderne – et pourra s’avérer précieux dans le cas d’une traduction. Son établissement nous a permis de découvrir de nombreux faux-amis, compte tenu de l’évolution de la langue. Tout synonyme proposé en note y renvoit implicitement.

[édition de la Vie] 103 à …1042

Chronologies 1051

La vie et l’œuvre en quelques dates

1648 : naissance.

1664 : mariage.

1674 : décès de sa mère spirituelle Geneviève Granger suivie d’une nuit profonde.

1676 : cinquième enfant ; décès de son mari.

1680 : délivrance intérieure.

1681 : décès de son directeur mystique Monsieur Bertot suivi du départ hors de France.

1682 : communications intérieures avec le Père La Combe, à Thonon. Première rédaction de la Vie commandée par ce dernier ; les Torrents.

1684 : Activités apostoliques à Turin et Grenoble. Le Moyen Court ; Explications de l’Ancien et du Nouveau Testament.

1686 : retour à Paris.

1688 : courte période de captivité. Suite de la rédaction de la Vie. Sa sortie au bout de 8 mois est suivie de son activité à la cour et à Saint-Cyr. Correspondances avec Fénelon, le duc de Chevreuse, la duchesse de Mortemart.

1694 : Perte de la faveur de Madame de Maintenon ; Les Justifications ; Examens d’Issy.

1696 : début de la longue période des prisons. Reprise de la rédaction de la Vie.

1703 : sortie de la Bastille.

1705 : achat d’une maison à Blois.

1709 : Fin de la rédaction de la Vie et du récit des prisons. Activité apostolique et Correspondances avec les disciples français et étrangers.

1717 : décès.

Biographie chronologique

Cette chronologie constitue un canevas se prêtant à une lecture suivie. Il veut permettre le repérage précis des événements tels qu’ils sont racontés dans la Vie. Seuls les événements personnels sont rapportés. Insérer des événements d’une portée plus générale, tels que les étapes du procès fait aux quiétistes, pour lesquelles on se reportera à nos bibliographies206, eût grossie démesurément l’outil. Nous avons dû faire des hypothèses dans un tel travail, en particulier pour la partie couvrant la période des voyages. La documentation reste à ce jour lacunaire pour l’enfance, pour les années 1690 à 1692, 1704 à 1717207.

13 avril 1648 à Montargis : naissance à 8 mois (1.2.1208). Le 24 mai, baptême ; évanouissements (1.2.3-4).

1650 : On me mit à deux ans et demi aux Ursulines, où je restais quelque temps (2.2.5).

1651 : La Duchesse de Montbazon vint aux Bénédictines . J’avais alors quatre ans, j’étais continuellement malade . j’aimais . d’être habillée en religieuse ; rêve de l’enfer (2.2.6). Dans sa famille l’éducation est laissée aux domestiques ; préférence de la mère pour le frère ; elle joue dans la rue (2.2.8, 12-13209).

1655 : J’avais alors près de sept ans. Il y avait là [aux Ursulines] deux de mes sœurs religieuses (1.3.1).

1656 : Chute dans un cloaque profond (1.3.4) ; Sa sœur paternelle l’instruisit si bien qu’elle intéresse Henriette de France veuve de Charles Ier, de passage en exil (1.3.2).

1657 : Jalousie de sa sœur maternelle, mauvais traitements, culpabilité vis-à-vis de sa sœur paternelle dont l’accès lui est interdit ; vomissement de sang ; double langueur de corps et d’esprit (1.3.6).

1658 : Elle passe très peu de temps chez mon père (1.3.6-7) et séjourne chez les Sœurs de St Dominique : une fille … avait de l’esprit et deux fois mon âge . [elle] me fit faire un péché ; petite vérole volante ; persécutions des grandes pensionnaires (1.3.7-8 Var B210).

1659 : Après avoir été environ huit mois dans cette maison . ma mère me prit auprès d’elle . elle m’aimait un peu plus, parce qu’elle me trouvait à son gré (1.4.1).

13 avril 1659 (jour anniversaire de ses onze ans) aux Ursulines, entre les mains de ma très chère sœur . communion à Pâques . l’on me laissa jusqu’à la Pentecôte (1.4.4). - Il se présenta quantité de partis . j’aimais fort la lecture (1.4-5). Rencontre de M. Chamesson-Foissy, missionnaire à la Cochinchine … Tout ce que je voyais écris dans la vie de Madame de Chantal me charmait . je n’avais pas encore douze ans, je prenais néanmoins la discipline (1.4.4-8).

1660 : Je ne pensais plus qu’à me faire religieuse et j’allais très souvent à la Visitation (1.4.9) ; elle sert son père malade (1.5.1) ; fièvre double-tierce de quatre mois (1.5.5).

1661 : Un gentilhomme vertueux fit entendre à son père que je ne le désagréerais pas … j’avais alors treize ans et demi . si grande et . l’esprit si avancée que je surpassais beaucoup mon âge (1.5.6).

1662 : Ce jeune gentilhomme . disait tous les jours l’Office, je le disais avec lui (1.5.7 VarB). Je péchai deux fois avec une fille (1.5.9-10  VarB).

1663 : à Paris, chez son frère ; un jeune homme passionné se tenait toute la nuit à me conter des extravagances, et quoi qu’il fut nu en chemise . je ne croyais pas . qu’il y eut du mal d’être cause que d’autres vous offensassent (1.6.1  VarB).

1664 : à Montargis, le 28 janvier, elle est fiancée à Jacques Guyon, héritier d’une grosse fortune. Elle n’a pas encore 16 ans, il a 38 ans et la voit deux jours avant le mariage (1.6.3). Le 18 février, signature du contrat de mariage. Celui-ci est célébré quelques jours plus tard. Désillusions : leur manière de vivre était très différente . c’était changer du blanc au noir. Opposition de sa belle-mère, mari lointain (malgré sa passion), timidité, solitude (1.6.5 VarB, 1.6.6).

Le 17 mars, mort de sa demi-sœur paternelle Marie de Ste Cécile qui l’instruisit si bien ; retour à Dieu ; mari malade.

1665 : Le 21 janvier, naissance de son premier enfant, Armand-Jacques ( il vivra jusqu’en 1720); Jacques Guyon part à Paris chez la duchesse de Longueville en vue de régler ses difficultés financières. Je n’avais qu’à peine 19 ans (en fait 17 ans !) ; faiblesse, abcès, maux de tête ; pertes financières dont sa belle-mère est inconsolable (1.7.2 ; 1.7.6)

1666 : à Paris : Mme de Longueville . me témoigna beaucoup de joie de me voir. Mon mari fut fort content de cela car dans le fond il m’aimait beaucoup (1.7.8). Grave maladie : L’on m’apporta le saint Viatique à minuit . Il n’y avait que moi à qui la mort était indifférente (1.7.10).

1667 : Retour à Montargis au printemps, sa mère meurt en juillet. Elle rencontre Madame de Charost211 : Je voyais sur son visage quelque chose qui me marquait une fort grande présence de Dieu . Elle, me voyant si multipliée, me disait souvent quelque chose, mais il n’était pas temps (1.8.2).

Deuxième passage du missionnaire : Il aurait bien voulu me donner une autre méthode d’oraison . Je crois que ses prières furent plus efficaces (1.8.3-4). Enfin Dieu permit qu’un bon religieux fort intérieur de l’ordre de Saint-François [Archange Enguerrand] passa : « C’est Madame que vous cherchez au dehors ce que vous avez au-dedans » (1.8.5-10). Entrée dans l’oraison de foi savoureuse (1.9), bien au-dessus des extases . état très épuré, très ferme et très solide (1.10.1). Descriptions212 de ces états (1.19.1-10)

1668 : Le 8 janvier 1668 naissance d’Armand-Claude (meurt en 1670) ; austérités et mortifications excessives  (épisode du crachat).

Plaie amoureuse à la date de la Madeleine, en juillet ; le père fit trois sermons admirables .je ne pouvais presque entendre les paroles . mon Dieu . votre parole faisait une impression sur mon cœur directement ; fête de Notre Dame de la Portioncule dans le couvent où était ce bon père . trait de pur amour. ; description de ces états (1.10.2-7, 9-12) et de la purification, un purgatoire amoureux et tout ensemble rigoureux (1.11).

Epreuves. Ce bon père [Enguerrand] . me donna la connaissance de . Geneviève Granger, qui était une des plus grandes servantes de Dieu de son temps tandis que confesseur et famille s’élèvent contre elle (1.12). Il se faisait en moi sans bruit de paroles une prière continuelle . j’allais quelquefois voir la mère Granger . lorsqu’on savait que j’y avait été, c’était des querelles qui ne finissaient point (1.13.2-3). Suivent des sécheresses et des infidélités qui n’empêchent pas l’expérience continuelle de la présence divine (1.13.4-7) au prix d’un feu dévorant qui ne cessait pas que le défaut ne fut purifié … [et d’un] exil de mon fond (1.13.10).

Episode du cadeau de nuit à Saint-Cloud ; rencontre d’un inconnu au pont Notre-Dame (1.13.12). Passion : je ne pouvais haïr ce qu’il y avait en moi qui la faisait naître ; voyage en Touraine ; la mère Granger . me remit et m'encouragea (1.14.5).

1669 : Le 2 juin, baptême de Marie-Anne (meurt en 1672) ; Voyage à Paris.

1670 : Voyage à Orléans et en Touraine avec son mari. Pèlerinage aux Ardilliers à Saumur. A son retour, en septembre, ses trois enfants contractent la variole. Le 4 octobre elle contracte la variole, son fils cadet meurt le 20 octobre213 ; elle-même et son fils aîné restent défigurés (1.15.3 ss.), ce qui n’empêche pas la passion d’un gentilhomme et ses artifices habiles (1.15.10, Var B).

Tracasseries et révolte du fils : Il me disait : « ma grand-mère dit que vous avez été plus menteuse que moi. » Mari indifférent et lointain : je tremblais quelquefois lorsque je l’approchais. Belle-mère rude : j’étais si timide que je ne lui savais parler et mon silence la fâchait. (1.17.8-9 ; Var B).

1671 : En juin ou juillet première rencontre avec le P. la Combe envoyé par son demi-frère paternel Dominique de la Mothe : je lui dis des choses qui lui ouvrirent la voie de l’intérieur .j’étais bien éloignée de prévoir que je dusse jamais aller à un lieu où il serait (1.18.1-2).

Oraison continuelle : Tout ce qu’il y avait, c’est que je sentais un grand repos et grand goût de la présence de Dieu, qui me paraissait si intime qu’il était plus en moi que moi-même (1.18.2-8). Epreuve intérieure. Je commençai à éprouver que la vertu me devint . d’un poids insupportable, non que je ne l’aimasse extrêmement mais c’est que je me trouvais impuissante de la pratiquer. Chasteté par protection visible et sensible et grâce à un amortissement entier de la vivacité du sentiment (1.18.8 Var B & P ajout214).

Le 21 septembre 1671, rencontre avec M. Bertot aux Bénédictines215 par l’intermédiaire de la mère Granger, puis à Paris (1.19.1-2).

1672 : En mai-juin, mort de son père et de sa fille216 : Je me résolus, après avoir vu M. Bertot . d’aller passer les dix jours de l’Ascension à la Pentecôte dans une abbaye à quatre lieues de Paris . Le séjour est interrompu par la mort pressentie de son père ; sa fille morte, il ne lui reste plus qu’un fils : malade à la mort, Dieu le rendit aux prières de la mère Granger (1.19.3-9). La veille de la Madeleine . la mère Granger m’envoya un petit contrat : mariage spirituel le 22 juillet (1.19.10-11).

1673 : En juillet, pèlerinage à Alise Sainte Reine près de Semur-en-Auxois217. Le jour de l’Assomption : O si M. Bertot savait ce que je souffre ! Il lui écrit ce même jour (1.19.13). Conversion d’une dame : elle me dit « votre silence .me parlait jusque dans le fond de l’âme » (1.20.2).

1674 : Le 31 mai, naissance de son quatrième enfant, Jean-Baptiste-Denys (qui vivra jusqu’en 1752)218. Nouveau pèlerinage à Ste Reine et à St Edme de Bourgogne au tombeau de St Edmont de Cantorbéry à Pontigny.

Le 5 octobre, mort de la mère Granger : M. Bertot quoiqu’à cent lieues . eut connaissance de sa mort et béatitude … comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : « Je l’ai toujours aimée en Dieu » et ne parla plus depuis (1.20.6-7).

Le 25 novembre, elle assiste au mariage de son frère Jacques à Orléans. Monsieur Bertot lui envoie un précepteur pour son fils et elle apprend le latin sous sa direction. Opposition de son frère vis-à-vis d’elle-même et de son mari, engagement du frère vis-à-vis du frère du roi pour deux cent mille livres ramené à . cent cinquante livres par son intervention (1.20.8-10).

Je commençais à vous perdre . quant au sentiment perceptible, car il ne s’agissait depuis longtemps ni du sensible ni du distinct ; description de la voie de mort et de foi (1.21.2-5).

1675 : Inclination pour un ecclésiastique janséniste : cette liaison dura deux ans et demi (1.21.1, 6-9).

Nuit intérieure : Je croyais être perdue . M. Bertot ne me donna plus de secours . il n’y avait plus qu’un juge rigoureux . Je ne pouvais plus aller voir les pauvres . [ni] rester un moment à l’église . promptitudes extérieures . sentiment de tous les péchés (1.21.9-12).

1676 : Le 21 mars, naissance de Jeanne-Marie, son cinquième enfant219. Le 21 juillet, mort de son mari après trois semaines de souffrances, la veille de la Madeleine ; certitude de son salut et songe de la mère Granger (1.22.1-7). Elle reste veuve avec des revenus considérables de plus de 70.000 livres annuelles. Belle-mère intéressée ; règlement de procès (1.22.8-11). 

Description de la nuit mystique qui durera sept années et surtout cinq ans sans un instant de consolation (1.23).

1677 : Voyage à Paris pour faire retraite. M. Bertot l’ignore et cela me faisait encore plus croire que j’étais déchue de ma grâce ; mais il lui attache un ecclésiastique et je lui servais beaucoup pour son intérieur ; réciproquement il lui fut d’une très grande utilité (1.24.1-3 et Var B) .

Cabale janséniste et persécutions de ce Monsieur avec lequel j’avais rompu. Nuit, une expérience de misère et un sentiment inconcevable de ma bassesse (1.24.5-8). Description (1.25).

1678 : Elle achète une maison contigüe à celle de sa belle-mère et devient indépendante220

1679 : Elle se trouve mise en rapport fortuitement avec le P. la Combe, devenu en 1678 supérieur d’une maison Barnabite à Thonon. Epreuves extérieures parallèles à celles de la nuit intérieure : abandon de tous, accusations contre l’ecclésiastique maintenu par Bertot : il me fallut boire la double confusion qui me venait de lui et de moi (1.26).

1680 :

Rupture avec l’ex-belle-mère : je me vis réduite à sortir au fort de l’hiver avec mes enfants et la nourrice de ma fille, sans savoir que devenir (1.26).

Retour sur les épreuves et sur la nuit à son stade final : une folie si étrange de mon imagination qu’elle ne me donnait aucun repos … plus aucun espoir de sortir jamais d’un état si pénible … Mon froid me parut un froid de mort (1.27.1 à 6). Elle écrit au P. La Combe. Genève me venait dans l’esprit, aussi elle craint l’apostasie. Songe de la mère Bon encore vivante à ce moment là, mais qu’elle ne connaissait pas, dont elle fut extrêmement consolée. Elle écrit de nouveau au P. la Combe (1.27.7-8).

En juillet : Ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée : liberté, béatitude, netteté de l’esprit, pureté du cœur. Comme je fus longtemps à la campagne et que le bas âge de mes enfants ne requérait pas trop mon application . je donnai lieu à l’amour de me consûmer … dans un entière paix (1.28).

A Paris, je parlai moi-même à M. de Genève … je fus voir la supérieure des Nouvelles Catholiques … J’allai consulter le père Claude Martin, fils de la mère de l’Incarnation du Canada ; M. Bertot me dit que mon dessein était de Dieu ; lettres du P. la Combe (1.29.3 à 11).

1681 :

Peine de quitter ses petits enfants de 4 et 6 ans (1.29.1). Amitiés de sa belle-mère et d’une fille au moment de leur séparation ! (1.30.1-2). L’année que je partis . l’hiver de devant fut un des plus longs et des plus rudes . C’était en 1680221. Hésitations envers les Nouvelles Catholiques (1.30.5). En mars, mort de Jacques Bertot.

Voyage : Elle quitte Montargis pour Paris où elle confie à Denis Huguet, conseiller au Parlement et cousin de son mari, le soin de gérer les biens de ses enfants, se réservant pour elle et pour sa fille 15 000 livres de rente ; puis elle part secrètement avec sa fille : je partis après la Visitation de la Vierge. A Corbeil elle voit Enguerrand qui la prévient contre les Nouvelles Catholiques. Nous arrivâmes à Annecy la veille de la Madeleine 1681 (2.1.1, 6, 9).

Arrivée à Gex le lendemain de la Madeleine 22 juillet où nous ne trouvâmes que les quatre murailles. Angoisses pour sa fille (2.1.10). Le P. la Combe vient la voir. Description de la communication intérieure (2.2.1-5)

En septembre elle mène à Thonon sa fille qu’elle confie aux Ursulines222 et rencontre un ermite qui a des visions prémonitoires (2.2.6-8, 9 Var B).

De retour à Gex elle est critiquée en France en particulier par son frère le P. La Mothe mais soutenue par M. de Genève qui lui donne le P. La Combe comme directeur (2.3.1-6). Maladie, indifférence des sœurs, guérison par le P. la Combe, abandon à la volonté divine (2.3.7-11)

A Thonon en Décembre elle fait une retraite de douze jours sous la conduite du P. la Combe puis rentre à Gex par Genève. Grave chute de cheval suivie de visions (hallucinations ?) attribuées au démon (2.4.9 à 2.5.3). Sa famille tente de la faire revenir à Paris.

1682 : 

Le 3 février, elle abandonne la tutelle de ses enfants à sa belle-mère. Le 11 février, retraite aux Ursulines de Thonon223. Description de son état de joie dans une largeur immense ; tout est nu et net ; l’âme par la mort à elle-même passe en son divin objet (2.4.1-9). Le 3 mars elle renonce à ses biens personnels en échange d’une pension. Ses proches ne font plus d’instances pour son retour mais demandent un procuration : Je me défis donc de mon bien . chose dont je n’ai jamais eu ni repentir ni chagrin.

M. de Genève est circonvenu : sachant qu’elle refuserait l’on me proposa l’engagement et la supériorité  [des Nouvelles Catholiques] ; le P. la Combe qui refuse de faire pression est décrié ; prémonition d’un prêtre âgé (2.6). Lettres interceptées ; calomnies mettant en cause ses rapports avec le P. la Combe (2.7.1-3).

Description de son état nu et perdu, songe des deux gouttes d’eau, l’une claire, l’autre pleine de petites fibres, images des voies de la foi et de lumières ; confirmation de sa maternité spirituelle vis-à-vis du P. le Combe et de bien d’autres (2.7.5 à 11).

Description de l’âme bien abandonnée, inébranlable, passive : ce qui fait la perfection d’un état fait toujours l’imperfection et le commencement de l’état qui suit … la conduite de la providence suivie à l’aveugle fait toute sa voie et sa vie . elle voit bien que lors qu’elle préfère le vertueux au défectueux elle commet une faute . Jusqu’à ce qu’on en soit là, l’on est peu propre pour le prochain (2.8.1 à 14).

Pendant le Carême elle est atteinte d’un abcès à la tête, sa fille est malade et mal éduquée, mais elle demeure en paix ; elle décrit son état fixe et ferme (2.9.10-13). Après Pâques, elle s’entretient avec le versatile M. de Genève (2.7.13). En mai, la variole de sa fille est guérie par le P. la Combe. En juillet sa sœur vient de Sens avec une bonne fille (2.9.1-9).

Elle fait retraite avec le P. la Combe, et écrit les Torrents224. Sitôt que le P. La Combe fut arrivé [de retour de Rome]225. je le priai de me permettre une retraite . je me laissai dévorer à l’amour . fort mouvement d’écrire (2.11.1-5).

Elle est plongée dans la foi nue (2.11.6-8). Direction d’une fille et de religieuses (2.12.1-5).

Du 14 septembre 1682 au 3 mai 1683, la « grande maladie226 » : A Noël abcès et fièvre jusqu’à la rêverie ; état de petite enfance et pouvoir sur les âmes (2.12.6 et Var B, 2.12.7). Union avec le P. la Combe, tourments lorsqu’il résistait à Dieu (2.13.1 Var B). Appréciations de Paris, estime à Gex ; Fin de rédaction de la Vie en novembre 1682227.

1683 :

Pendant le carême, le P. La Combe porte une partie de sa maladie puis est remis en état de prêcher (2.13.4). Figure de la femme de l’Apocalypse, vision du dragon. Elle est guérie par le P. la Combe : mon cœur, reprenant un peu de vie, revint. (2.14.1-5). Fin des fièvres. Ce fut dans cette maladie . que vous m’aprîtes qu’il y avait une autre manière de converser avec les créatures qui sont tout à vous, que la parole (2.13.5-12).

Etablissement d’un hôpital (2.14.5). Opposition de M. de Genève. Elle vit le début de l’été dans une petite maison éloignée du lac : Je pris ma fille avec moi .j’achetai quelques chaises de paille avec de la vaisselle de faïence, de terre et de bois. Jamais je n’ai goûté un pareil contentement (2.14.7 (15.1)

Bref aller-retour à Lausanne en traversant le lac228 (2.14.8).

A l’automne elle se rend à Turin chez la Marquise de Prunai Souffrance liée au P. la Combe (2.15) et à la purification de la fille qui l’accompagne ; comment porter la purification des âmes ; consommation dans l’unité (2.16 et 20.8 Var B). Conversions de religieux (2.17.1-5).

1684 :

Le 2 avril, départ de Turin avec le P. La Combe. Elle s’arrête à Grenoble et reprend son apostolat qui s’étend à de nombreuses communautés : elle se heurte au général des Chartreux Le Masson dont les écrits lui feront par la suite un grand tort (2.17.6-9). Etat apostolique (2.18.1 à 8). Description de l’état du pécheur (2.19.1 à 11). Elle dirige des frères et des sœurs de monastères (2.20).

Elle rédige des Explications de l’Ecriture sainte : il me fallait cesser et reprendre comme vous le vouliez … la main ne pouvait presque suivre l’esprit … J’écrivis le Cantique des cantiques en un jour et demi. Guérison d’un bon frère copiste (2.21). Communications en silence (2.22.4-7).

1685 :

Le 7 mars, publication du Moyen court, à l’initiative d’un conseiller au Parlement, Giraud.

L’évêque de Grenoble, Etienne le Camus229, fait prier Mme Guyon de quitter Grenoble. Elle laisse sa fille aux Ursulines. A Marseille, elle est appréciée de Malaval mais supporte une cabale janséniste (2.23.2-6).

Après un voyage difficile sur mer (tempête) et sur terre (mauvais accueil des Génois bombardés peu de temps auparavant230 ; voleurs) elle arrive à Gênes le 18 avril (2.23.7-10). 

Le 20 avril, le P. la Combe l’accueille fraîchement à Verceil L’évêque V.A. Ripa est plus chaleureux (2.24.1-9). Le 24 avril à Turin, elle est chez son amie la marquise de Prunai (2.25.3).

Elle écrit le 3 juin à J. d’Arenthon, évêque de Genève, qui lui refusera de s’installer dans son diocèse231. Le 16 juillet, Molinos est arrêté à Rome.

1686 :

Publication par V. A. Ripa de l’ Oratione del cuore facilitata232.

Départ pour Turin. Le P. La Combe, nommé à Paris, l’accompagne ; ils croisent le P. La Mothe à Chambéry. Elle est malade quinze jours à Grenoble ;  tout nous annonçait croix. Passage par Lyon et Dijon, rencontre de Claude Quillot qui sera condamné comme quiétiste (2.25.5-7).

Paris Cloître Notre-Dame : J’arrivai à Paris la veille de la Madeleine 1686, justement cinq ans après mon départ ; intéressement du P. la Mothe et opposition de barnabites jaloux contre le P. La Combe applaudi pour ses sermons (3.1.3). Piège pour insinuer des attaches criminelles entre elle et le Père, qu’elle déjoue, refusant d’aller à Montargis accompagné de ce dernier. Calomnies sur le voyage de Turin à Paris (3.1.4-6. Enfermée dans ma chambre à genoux . je me trouvais lié de nouveau avec Jésus-Christ crucifié ; tentative de la brouiller avec le tuteur de ses enfants (3.1.7).

J’allai à la campagne chez Mme la duchesse de Charost. il me fut donné un fort instinct de me communiquer à eux en silence. on fut obligée de me délacer (3.1.9).

Manoeuvres d’un couple contre le Père, calomnie sur un supposé comportement scandaleux à Marseille entre ce dernier et Madame Guyon, accusations de Molinosisme ; le P. la Mothe s’associe au Provincial et à l’Official (3.1.10-15). Il incite tantôt le P. La Combe tantôt Madame Guyon à s’enfuir; lui-même et l’Official attaquent M. Bureau à l’aide de fausses lettres ; sa famille est prévenue contre elle mais le tuteur rencontre l’Archevêque de Paris (3.2).

1687 : 

Le 27 août, décret du Saint-Office contre Molinos. Condamnation confirmée le 20 novembre par le Bref « Coelestis Pastor. » ils firent entendre à Sa Majesté que le P. la Combe était ami de Molinos . sur le témoignage de l’écrivain [faussaire] et de sa femme, qu’il avait fait des crimes. Il est interdit de sortie de son couvent mais on le lui cache et sa sortie pour une urgence permet de le faire passer pour rebelle. (3.3.1-2). On lui fait remettre des papiers qui aurait permis sa défense : on les supprima (3.3.4).

Le 3 octobre on le vint enlever pour le mettre aux Pères de la Doctrine Chrétienne. Durant ce temps, les ennemis faisaient faussetés sur faussetés . pour le mettre à la Bastille . sans le juger on l’a enfermé dans une forteresse (3.3.5). Le P. la Mothe prit plus de soin que jamais de me porter à m’enfuir . l’on contrefit mon écriture . ce fut sur cette lettre supposée . que l’on donna ordre de m’emprisonner le 29 janvier 1688 (3.3.6-12)

Elle reçoit une attestation en faveur du Père mais très malade elle se la laisse enlever par le P. la Mothe (3.4.1-4). Après une entrevue-piège avec l’Official on fit entendre que j’avais déclaré beaucoup de choses . ils se servirent de cela pour exiler tous les gens qui ne leur plaisaient pas . on m’apporta une lettre de cachet pour me rendre à la Visitation du faubourg Saint-Antoine (3.4.5-6).

1688 :

Le 29 janvier, enfermée seule dans une chambre . l’on m’arracha ma fille . l’on eut la dureté de défendre que l’on me dit nulle nouvelle d’elle .pour la vouloir marier par force (3.5.1). Son confesseur effrayé ainsi que ses amis l’abandonnent. Elle est tourmentée par une gardienne et interrogée (3.5.3-15). Sa fille est entre les mains de la cousine du cavalier à qui l’on la voulait donner, de la famille intéressée de l’Archevêque de Paris, Harlay.

Elle ne peut parler à personne de sa famille ni même au tuteur ; la communauté prit pour moi une très grande affection ; à l’extérieur les calomnies redoublent ; chantage pour marier sa fille (3.6). La supérieure . leur représenta que la chambre où j’étais était petite seulement ouverte d’un côté où le soleil donne tout le jour et au mois de juillet . on la fermait avec un bâton en travers, comme l’on met les chiens au chenil ; lettres contrefaites ; tentative de trouver des faux témoins ; maladie (3.7.1 et Var B ; 3.7.3-4).

Mme de Miramion et une abbesse parente de Mme de Maintenon prennent sa défense : le roi . ordonna à Mgr l’Archevêque de me mettre en liberté ce qui . ne le fâcha pas peu. (3.8.10). Elle continue la rédaction de sa Vie chez Mme de Miramion ; elle serait sortie le 13 septembre233.

Quelques jours après ma sortie, je fus à B[eynes] .ayant ouï parler de M. [l’abbé de Fénelon], je fus tout à coup occupée de lui avec une extrême force et douceur … je souffris huit jours entiers, après quoi je me trouvai unie à lui sans obstacles’ (3.9.9-10). La place particulière occupée par Fénelon234 (3.10.1-2).

1689 :

Elle est malade avec un abcès à l’œil  trois mois chez les dames de Mme de Miramion qui découvre les calomnies du P. la Mothe (3.11.1-2).

Le 16 août, Fénelon est nommé précepteur du duc de Bourgogne. Le 25 août Armand-Jacques, fils aîné, est blessé à Valcourt. Le 26 août sa fille Jeanne-Marie épouse Louis-Nicolas Fouquet, comte de Vaux, frère cadet de la duchesse de Béthune : Ma fille fut mariée chez Madame de Miramion et je fus obligée, à cause de son extrême jeunesse, d’aller rester quelques temps avec elle. J’y restai deux ans et demi (3.11.3).

Le 29 novembre mise à l’index du Moyen court.

1690 & 1691 :

Ayant quitté ma fille, je pris une petite maison éloignée du monde … j’avais continué d’aller à Saint-Cyr . [Mme de Maintenon] me marquait beaucoup de bontés . [ce qui dura] pendant trois ou quatre années (3.11.5).

Rencontres avec M. Boileau et M. Nicole (3.11.6-8). Maladie, c’était un poison fort violent qu’on m’avait donné ; elle prend les eaux à Bourbon [l’Archambaud] (3.11.9 Var P) 235.

1692 & 1693 :

Histoire étrange d’une fille possédée (3.12.3-5)

La dévote de M. Boileau la décrie et entraîne ce dernier qui persuade l’évêque de Chartres ; Mme de Maintenon tint bon quelque temps . Elle se rendit . aux instances réitérées de Mgr l’évêque de Chartres (3.12.6 à 10). Le 2 mai, Mme de Maintenon prie Mme Guyon de ne plus venir à St Cyr (3.12).

Quelques personnes de mes amies jugèrent à propos que je visse Mgr l’évêque de Meaux [Bossuet] qu’elle rencontre le 1er août chez le duc de Chevreuse en sa présence. Elle lui remet tous ses écrits : il lut tout avec attention, il fit de grands extraits et se mit en état . d’écouter mes explications (3.13.1-4). Durant l’été, Mme Guyon fait examiner ses écrits par Pierre Nicole, Boileau ‘de l’Archevêché’236 et Bossuet.

1694 :

Le 30 janvier, entretien rue Cassette avec Bossuet : Ce n’était plus le même homme. Il avait apporté . un mémoire contenant plus de vingt articles (3.13.5-11) … prétendait qu’il n’y a que quatre ou cinq personnes dans tout le monde qui aient ces manières d’oraison . il y en a plus de cent mille dans le monde (3.14.3 à 13).

Changement d’attitude de Bossuet : le 4 mars, lettre défavorable ; Jugement définitif condamnant la doctrine du pur amour et de l’état passif. Le 2 avril, Mme de Maintenon est nommée supérieure de Saint-Cyr.

Le 10 juin elle tente d’échapper par la retraite. Lettre à Mme de Maintenon demandant de justifier ses mœurs. Mort de M. Fouquet237 qui se manifeste à elle ; elle prie ses amis de me regarder comme une chose oubliée (3.15). On cherche les examinateurs : M. de Meaux, Mgr de Châlons et M. Tronson. Elle leur adresse une lettre ainsi que des ouvrages et les Justifications (3.16). De juillet à septembre, entretiens d’Issy.

Le 16 octobre, mandement de l’Archevêque de Paris Harlay condamnant le Moyen Court et le Commentaire des Cantiques. Pendant cette période. elle institue l’ordre des Associés de l’Enfant Jésus, plaisante les Christofflets et recommande les Michelins238. Elle est obligée de communiquer sa Vie aux examinateurs ; le duc de Chevreuse est écarté des entretiens d’Issy par Bossuet (3.17.1-2).

1695 :

Le 13 janvier elle est à Sainte Marie de Meaux : Je partis … dans le plus affreux hiver . j’en eus une maladie de six semaines de fièvre continue (3.18.1). Libelles, fausse lettre de M. de Grenoble et réponses qui la justifient du P. Richebrac et du cardinal Le Camus. Stratagème des fausses confessions (3.18.4-8).

Le 4 février, Fénelon est nommé Archevêque de Cambrai par Louis XIV.

Le 10 mars, signature par Bossuet, Tronson, Noailles et Fénelon des 34 articles d’Issy (publiés dans 3 instructions pastorales des 16 avril, 25 avril, 21 novembre), assortis d’une condamnation des écrits de Mme Guyon comme d’un opuscule du P. la Combe.

Le 12 avril, lettre du P de Richebrac. Ce même jour, puis les 14 et 15 avril, visites de Bossuet. Le jour de l’Annonciation il me dit qu’il voulait que je signasse que je ne croyais pas au Verbe incarné . Je lui dis que je savais mourir mais je ne savais point signer de faussetés (3.18.9-11). Je lui montrai ma soumission . il la prit . et me dit qu’il ne me donnerait rien, que je n’étais pas au bout … les bonnes filles qui voyaient une partie des violences, n’en pouvaient revenir (3.19.1-4).

Le 2 juillet, Bossuet lui remet une attestation d’orthodoxie. Attestation de la mère Picard et d’autres sœurs (juillet 1695). Le 9, Fénelon est sacré à St Cyr par Bossuet assisté par les évèques de Châlons et d’Amiens. Il quittera Paris le 31 pour arriver à Cambrai le 4 août.

Le 9 juillet comme il y avait six mois que j’étais à Meaux, où je ne m’étais engagée d’y rester que trois . deux dames vinrent donc me quérir … Il débita que j’avais sauté les murailles du couvent . je pris la résolution de ne point quitter Paris . Je restai de cette manière environ cinq à six mois (3.19.6-9).

Le 10 juillet, Godet-Desmarais va à Saint-Cyr où il se fait remettre les écrits de Mme Guyon et de Fénelon. Mme de la Maisonfort résiste et reçoit le 6 septembre une lettre de reproches de Mme de Maintenon.

Le 6 août, mort de Harlay. Madame Guyon se réfugie au Faubourg St Antoine puis près de St Germain l’Auxerrois. Fénelon vient à Paris. Le 14 (?), entretien avec Mme de Maintenon sur Mme Guyon. Le 21, ordonnance de Godet-Desmarets contre le quiétisme.

Le 30 novembre, Mme Guyon achète une petite maison à Popincourt. Retour de Fénelon à Cambrai le 11 décembre.

Elle est arrêtée le 27 décembre et après trois jours en séquestre chez Desgrez . on me mena à Vincennes (3.19.9).

1696 :

Je ne parlerai point de cette longue persécution.239 (3.20).

31 décembre au 5 avril : Enfin après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, il [M. de la Reynie] jeta les lettres et les papiers sur la table et dit « .Voilà assez tourmenté une personne pour si peu de choses » (C 10) 240. Pirot lui succède : il n’y a rien de plus violent que ce qu’il me fit … il voulut repasser . les interrogatoires . [d’] il y avait huit ou neuf ans (C 13-14) Je demandai un confesseur pour mourir en chrétienne . le P. Archange Enguerrand . on me fit un crime de cette demande (C 15-16).

Le 9 juin, « Mgr de Cambrai, M le duc de Chevreuse et M. le duc de Beauvilliers sont venu voir M.Tronson . ce n’a pas été sans parler de Mme Guyon » (Orcibal). Fénelon compose un projet de soumission, échanges de visites à Issy de Beauvilliers, Chevreuse etc.

Vers la fin du temps que je passai à Vincennes, l’on me proposa de voir M. le Curé de Saint-Sulpice [la Chétardie] . se jetant à genoux sitôt qu’il fut entré . Ce début et cette affectation me firent une certaine impression de crainte … je le [M. Tronson] suppliai de me dresser une soumission qu’elle signe ; on lui en apporte une autre sans quoi on ne me donnerait pas les sacrements (C 17-18, 22-27).

Le 28 Août, M. Tronson reçoit la duchesse de Charost puis les jours suivants le P. le Valois, M. de la Chétardie avant et après sa visite à Vincennes à Mme Guyon, et finalement Fénelon. Parallèlement il rend compte à l’Archevêque de Paris Noailles et louvoie… Ce dernier obtient enfin de Mme Guyon une soumission.

Le 24 septembre, Mme de Maintenon écrit à Noailles : J’ai vu notre ami [Fénelon]. Nous avons bien disputé, mais fort doucement. rien ne l’entame sur son amie.

Le 7 octobre, Noailles ordonne le transfert de Mme Guyon dans une maison de Vaugirard voisine de la maison de La Reynie et dépendant de la communauté des soeurs de St Thomas de Villeneuve : on aurait bien voulu me laisser à Vincennes . mais on n’osait pas . l’on fit en un moment une communauté [de deux ou trois sœurs de Basse-Bretagne] . M. le Curé m’avait proposé avant d’être mise à l’Hôpital Général . mais ils n’osèrent à cause de ma famille (C 30-31). Le 16 octobre, on me mit dans une chambre . je pensai me rompre une jambe au travers du plancher . on avait encore bouché une petite fenêtre qui donnait de l’air . Cette fille qui me gardait . venait m’insulter, me mettre le poing contre le menton. Récit des tourments (C 34-57).

1697 :

Le 27 janvier, parution des Maximes des Saints de Fénelon ; Bossuet répondra le 25 février par l’Instruction sur les états d’Oraison, suivie le 26 juin de sa Relation sur le quiétisme. Fénelon répliquera par sa Réponse du 26 juillet.

Pendant ce temps on exerce sur Madame Guyon des méthodes brutales incluant une tentative d’empoisonnement (C 58-61) : Je perdis presque la vue dans ce temps-là (C 63). La servante de la soeur qui la garde épouvantée de voir tout ce que l’on me faisait . ne put s’empêcher de le dire à son confesseur qui lui rend service autant qu’il le peut (C 80).

La Chétardie rencontre à son retour de Vaugirard le duc de Chevreuse à la porte d’Issy. Le 12 février, Mme de Maintenon écrivit à Noailles : du moins Beauvilliers devra condamner Mme Guyon sans restriction. Ce qu’il fera, suivant le conseil de Tronson241.

Le 1er août, Fénelon reçoit l’ordre du roi de se retirer dans son diocèse.

1698 :

Après avoir été environ vingt mois dans cette maison, je reçus une grande lettre de M. le Curé qu’elle reproduit ; pressions exercées sur ses gardiennes (C 80 à 106).

Le 20 mars, Bossuet transmet des lettres du P. La Combe à Rome. Le 26 avril, transfert du P. La Combe de Lourdes à Vincennes.

Le 14 mai, visite de M. de Paris qui lui montre une (fausse) lettre attribuée au P. La Combe et la menace en présence de M. le Curé (C 107 à 123).

Le 4 juin transfert à la Bastille ; Visite de Degrez, gêné (C 125-128) : Je fus donc mise seule à la Bastille dans une chambre nue . mais cela ne dura pas, car on me donna une demoiselle qui . espérait faire fortune . si elle pouvait trouver quelque chose contre moi (C 130-131) ; humidité du lieu . très grande maladie . On croyait que j’allais mourir (C 132-133).

M. d’Argenson vint m’interroger. Il . avait tant de fureur que je n’avais jamais rien vu de pareil . plus de vingt interrogatoires, chacun de plusieurs heures ; on l’interroge sur ses rapports avec le P. la Combe, Fénelon. cet interrogatoire . dura près de trois mois (C 135-143). On place près d’elle une pauvre femme qui meurt se croyant damnée (C 144-152).

1699 :

On place près d’elle une jeune filleule à laquelle M. du Junca promet mariage ; elle reste 3 ans puis meurt quinze jours après son départ, étique ; … elle soutenait la vérité avec un courage qui n’était pas d’une personne de son âge (C 155 à 168). Suicide (raté) d’un prisonnier voisin : il arrive souvent de ces choses (C 169-171).

Le 12 mars, Bref Cum Alias condamnant en termes nuancés les Explications sur les Maximes des Saints.

1700 :

M.d’Argenson . revint au bout de deux ans … je souffris trente cinq ou quarante jours que dura cet interrogatoire des déchirements d’entrailles que je ne puis exprimer . sans manger ni dormir.  Dernier interrogatoire après l’Assemblée du Clergé de juillet 1700, présidée par Bossuet ; déclaration officielle qui marque le terme de l’affaire du ‘quiétisme’ (C 171-180).

1701 :

En mai, on songe à la libérer, aucun délit réel ne justifiant son incarcération. Bossuet s’y oppose . selon le témoignage de Mme de Maintenon. Pendant ce temps je crus que les choses n’étant fondées que sur le mensonge, on me ferait peut-être mourir, cette pensée me donna tant de joie. (C 179).

1702 :

M. d’Argenson me dit : . « Vous voulez goûter de la Conciergerie, vous en goûterez » et autres menaces ; on veut l’empoisonner mais le médecin me dit à l’oreille de n’en point prendre (C 183-185). Deux songes : le P. la Combe livide ; le feu dans l’eau (C 186). Je fus plus d’un an seule . mal aux yeux . je ne pouvais ni lire ni travailler . très délaissée au dedans je me contentais sans contentement de la volonté de Dieu. (C 187).

1703 :

En janvier ses enfants sont autorisés à la voir. Sept ou huit mois de maladie (C 189). M. de Paris eut de très grands remords ; M.de Blois (Berthier, ami de Fénelon) intervient ; opposition de son fils ; Berthier réécrit à M. de Pontchartrain et reçut un nouvel ordre . de me laisser aller à une maison que j’avais louée de concert avec le prélat (C 193-194).

Le 24 mars, elle part en litière avec son fils Armand-Jacques pour le château de Diziers à St Martin de Suèvres. J’y demeurai trois ans (C 194). Le 9 septembre, permission de six mois renouvelée puis rendue définitive.

1704 : Le 12 avril, mort de Bossuet

1705 : Mme Guyon passe trois mois à Forges, près de Suèvres puis M. de Blois fit agréer que j’irais demeurer à la ville (C 194) ; elle se fixe à Blois, dans une petite maison qu’elle a achetée près de l’église Saint-Nicolas242.

1706, 1707 & 1708 : Aucun événement notable durant ces années : la vie publique est terminée. Madame Guyon se consacre discrètement à la formation de disciples.

1709 : En décembre, fin de la rédaction de la Vie et du récit des prisons.

1710 : Témoignage des liens avec Fénelon (lettre à deux colonnes comportant les réponses de Madame Guyon).

1711 : Aucun événement notable.

1712 : Le 18 février, mort du grand dauphin. Le 5 novembre, mort du duc de Chevreuse.

1713 : Arrivée à Blois de Ramsay. Le 8 septembre, Bulle « Unigenitus ».

1714 : Le 31 janvier, mort du duc de Beauvilliers. Correspondance avec Gabriel-Jacques, marquis de Fénelon ainsi qu’avec de nombreux disciples étrangers (voir notre introduction).

1715 : Le 6 janvier, mort de Fénelon. Le 29 juin, mort du P. la Combe.

1716 : Abondante correspondance avec des disciples « cis » et « trans ».

1717 : En mars, elle tombe gravement malade mais survit trois mois avec à son chevet le marquis de Fénelon, Ramsay, trois amis écossais.

En juin, elle rédige son testament où elle affirme son orthodoxie. Elle meurt le 9 juin et est enterrée dans le cloître des Récollets à Blois243.

Résumé et table de correspondance

Ce résumé analytique facilite la recherche d’événements, de personnes et de lieux. On a donc privilégié les faits précis ou les dits saillants. Il sert aussi de table de correspondance entre les éditions imprimées au XVIII° siècle par Poiret puis par Dutoit (qui ont été les seules moyens d’accès pendant trois siècles), et l’édition critique présente qui suit la leçon du ms. d’Oxford (O) tout en incluant les ajouts longs des ms. de Saint-Brieuc (B) et de Chantilly/Lyon (C). Nous utilisons de préférence des expressions proches ou extraites du texte même de la Vie et indique le découpage en paragraphes numérotés de l’édition Poiret (lorsque cela s’avère possible ; sinon il donne l’origine du passage manuscrit et son résumé entre parenthèses). En italiques figurent les / ajouts de B / ainsi que des indications facilitant la recherche de sections déplacées. Les titres de chapitres sont de notre fait : la table courte limitée à de tels titres synthétiques fait ressortir les intentions profondes de l’auteur.


1. LA VIE PAR ELLE-MEME : JEUNESSE


1.1 FAIRE COMPRENDRE LA BONTE DE DIEU : 1. Ecriture par obéissance et sous la condition du secret, en exemple de ce que Dieu détruit pour édifier. 2. La Sagesse ignorée des savants se révèle dans la perdition et mort à soi-même. 3. Les justes propriétaires sont rejetés, les pécheurs reconnaissants sont accueillis. 4. Amour et foi tiennent lieu de justice. 5. Dieu renverse et détruit la justice humaine pour établir la sienne, mais son législateur meurt sur un gibet ! 6. Il se sert des choses faibles pour confondre les fortes.

1.2  NAISSANCE PERILLEUSE ET COUVENTS : 1. Naissance périlleuse avant terme, le 13 avril 1648. 2. ‘Vous vouliez que je ne fusse redevable qu'à vous-même de vous avoir connu et aimé’. 3. Cette alternance entre vie et mort était un présage du combat à venir. 4. Un abcès provoquait ‘ces apparentes morts’ ou évanouissements. 5. Aux Ursulines, à deux ans et demi ; éducation négligée / avec les valets /. 6. A quatre ans aux Bénédictines, appréciée de Madame de Montbazon, elle aimait être habillée en religieuse. Songe de l’enfer dont elle doutait, simulacre de martyre par les religieuses, évité par une intelligente objection : ‘Il ne m'est pas permis de mourir sans la permission de mon père !’ 7. Jalousie de grandes filles, maladies qui provoquent son retour à la maison. 8. Elle est alors laissée à la charge de domestiques. Sections 1.2.9 à1. 2.11 absentes en cet endroit de O et de B , mais présentes par la suite dans O en 1.4.3 12. Toujours éloignée de sa mère, elle allait ‘dans la rue avec d'autres enfants jouer à des jeux qui n'avaient rien de conforme à ma naissance’. Son père la mène alors aux Ursulines.

1.3  SES DEUX SŒURS RELIGIEUSES : 1. Elle a près de sept ans lorsqu’elle est confiée à sa demi-sœur religieuse du côté de son père, ‘si habile qu’il n’y avait guère de prédicateurs qui composât mieux des sermons qu’elle’ / et qui savait le latin /. ‘Cette bonne fille employait tout son temps à m'instruire.’ 2. Elle a ‘près de huit ans’ quand l’ancienne reine d’Angleterre l’apprécie  et voudrait l’attacher à sa fille : son père s’y oppose. 3. Elle perd sa première innocence mais l’effet bénéfique de sa demi-sœur perdure. 4. dévotion enfantine ; elle est sauvée d’une chute dans un cloaque. 5. Elle a neuf ans et est souvent malade. 6. Jalousie de sa demi-sœur religieuse du côté maternel. Mauvais traitements et coups. Elle a dix ans lorsque son père la retire. 7. Bref passage chez les Dominicaines. / Désordres sous l’influence d’une fille qui ‘avait de l’esprit et deux fois mon âge.’ / 8. Maladie de trois semaines ; elle lit la Bible ‘du matin jusqu’au soir’.

1.4  VOCATION RELIGIEUSE : 1. Après huit mois elle retourne chez sa mère, qui préfère son frère. Ce dernier la maltraite. 2. ‘Je fermais toutes les avenues de mon coeur pour n'entendre point votre voix secrète qui m'appelait’. 3. (Déplacé par Poiret) 1.2.9. Les mères dévotes contraignent leurs filles contre nature et les dégoûtent de toute religion …ou les abandonnent ; une bonne mère ‘les traite en soeurs et non pas en esclaves’1.2.10. Eviter les injustes préférences d’où naîssent les désunions. 1.2.11. On ne songerait plus à mettre des enfants en Religion par force. 3fin. Les rigueurs l’aigrissent. 4. Aux Ursulines pour préparer et faire avec ferveur sa communion à onze ans sous sa demi-sœur paternelle. 5. ‘Fort grande pour son âge’, sa mère la produit, nombreux partis ; elle n’a pas douze ans. / un confesseur lui prend ‘avec hardiesse le menton’, elle cache un péché, culpabilité à sa communion qu’elle croit être sacrilège /. 6. Le regret d’avoir manqué la visite d’un missionnaire, M. de Chamesson-Foissi, la convertit. 7. ‘Je devins si changée que je n'étais pas reconnaissable’. (Développement spirituel) ‘une âme bien anéantie ne peut plus trouver chez elle de colère’. 8. ‘Je lus en ce temps les Oeuvres de saint Francois de Sales et la Vie de Madame de Chantal’. Elle prend la discipline et imite les ascèses de sa lecture. Elle n’a pas encore douze ans. 9. Elle veut être religieuse. Son confesseur ‘ne me voulut pas absoudre disant que j'allais à la Visitation seule et par des rues détournées … je crus avoir fait un crime épouvantable’.

1.5  AMOURS ET DELAISSEMENT DE L’ORAISON : 1. Infirmière de son père malade ; ‘Mon coeur se nourrissait insensiblement de votre amour. Je m'unissais à tout le bien qui se faisait au monde’. 2. Elle est très attachée à sa cousine qui la traite avec douceur. 3. Sa mère était charitable et vertueuse, ‘il ne lui manquait qu'un directeur qui la fit entrer dans l'intérieur’. 4. Sa mère lui faisait trop confiance en la laissant à elle-même. 5. Facilité à pardonner les offenses. Fièvre de quatre mois. 6. Rencontre d’un ‘jeune gentilhomme très sage’ mais sa présomption provoque son opposition et elle renvoie ses lettres : il tombe malade. Elle a treize ans et demi. 7. Elle abandonne l’oraison, ‘mon confesseur, qui était très facile et qui n'était pas homme d'oraison, y consentit pour ma perte’. 8. ‘Il faudrait apprendre aux enfants la nécessité de l'oraison’. ‘L'expérience instruit mieux que le raisonnement. 9. / ‘Je trouvai deux personnes différentes qui m’apprirent des péchés que j’avais ignoré jusqu’alors’ /. L’ordre de O diffère de P qui suit de près B : P disposait donc d’une copie proche de B ; P et O censurent tous deux B, jugé trop intime et compromettant, mais dans des ordres différents. Nous suivons l’ordre O car celui de B, lui-même peu satisfaisant, ne justifie pas de contaminer notre édition ; et renvoyer le lecteur de O aux variantes B puis à une annexe B1-B5  est très incommodant. 12. Réprimandes. 13. Cela lui a donné la compassion des pécheurs. ‘Le diable a faussement persuadé aux docteurs et sages du siècle qu'il faut être parfaitement converti pour faire oraison’, on persécute les âmes d’oraison. 14. ‘J'étais quelquefois à l'église à pleurer et à prier la Sainte Vierge d'obtenir ma conversion, / ‘ce qui est de plus étrange est que je faisais violence à la nature, et à mon tempérament pour faire le mal, cependant je ne pouvais m’empêcher de le faire.’/ ‘J'étais fort charitable, j'aimais les pauvres.’ 11. ‘J'aimais si éperdument la lecture que j'y employais le jour et la nuit’. 10. ‘Vous vous retiriez peu à peu d'un coeur qui vous quittait’ / ‘Je péchai deux fois avec une fille par des immodesties croyant qu’il n’y avait pas de péché énormes que ceux qui se faisaient avec des hommes’; elle est tiraillée entre l’estime de soi-même et les appels divins /; ‘hélas que cette funeste expérience… retour au § 13 ci-dessus.

1.6  MARIAGE ET DESILLUSION : 1. ‘Les affaires étant finies, nous nous en retournâmes.’ / Elle apprend la philosophie morale avec un pauvre gentilhomme qui devient follement amoureux / 2. ‘Les grands biens de cette personne joint à ce qu’il était gentilhomme, portèrent mon père malgré toutes ses répugnances et celles de ma mère, à m'accorder … sans m'en parler, la veille de St François de Sales, le 28 janvier 1664’. 3. Suivi du mariage, courant sa seizième année, avec un mari âgé. ‘Ma belle-mère, qui était veuve depuis très longtemps, ne songeait qu'à ménager, au lieu que chez mon père l'on y vivait d'une manière extrêmement noble’. 4. Désillusion, querelles : ‘si je parlais bien, ils disaient que c'était pour leur faire leçon’. 5. Son mari est soumis à une belle-mère difficile qui la déprécie en public 6. Les filles et serviteurs se sentant tout permis, l’insultent et ils ont ordre de l’espionner. Son mari est pourtant amoureux et elle ne refuse pas ses caresses. 7. Poursuivie par un ‘homme de considération’, ‘mon mari connut mon innocence et la fausseté de ce que ma belle-mère lui voulait imprimer’. 8. Retour à Dieu. Après une confession générale, elle quitte les romans ! 9. Persécutions : ‘Un jour, outrée de douleur, il n'y avait que six mois que j'étais mariée, je pris un couteau étant seule pour me couper la langue’. 10. Mari goutteux. Quelques mois de relâche à la campagne sans la belle-mère. 11. ‘J'ai vu dans la suite que cette conduite m'était absolument nécessaire pour me faire mourir à mon naturel vain et hautain’.

1.7  PREMIER ENFANT - CHAGRINS DOMESTIQUES : 1. ‘J'avais soin d'aller voir les pauvres, je faisais ce que je pouvais pour vaincre mon humeur, et surtout en des choses qui faisaient crever mon orgueil, je faisais beaucoup d'aumônes, j'étais exacte à mon oraison.’ 2. Premier enfant à dix-neuf ans. 3. Petites vanités. 4. Pertes financières. 5. Excuses sur ce qu’elle dit de sa belle-mère et de son mari. 6. ‘Nous continuions à perdre de toutes manières…’ 7. Lectures de l’Imitation et de François de Sales ; sentiments de vanités et jalousie des autres femmes. 8. Elle rejoint son mari, qui lui témoigne de l’affection, chez Madame de Longueville, qui l’apprécie. 9. On l’applaudit ‘à cause de ce misérable extérieur’ ; elle divertit son mari mélancolique. 10. Maladie dont elle faillit mourir par excès de saignées. Elle édifie son confesseur, un ami de François de Sales. Son mari est inconsolable et tombe malade à son tour, puis reprend son tempérament vif lorsque tout danger est écarté.

1.8  RENCONTRES - EVEIL INTERIEUR : 1. Sa mère meurt ‘comme un ange’. Elle s’occupe beaucoup des pauvres, les assistant dans leurs maladies. On lui reproche l’inégalité financière dont elle est victime au bénéfice de son frère. Grossesse. 2. Influence de Madame de Charost  : ‘Je voyais sur son visage quelque chose qui me marquait une fort grande présence de Dieu’. 3. Passage du neveu missionnaire, ami de Madame de Charost et de la Mère Granger : ‘Ils avaient un même langage intérieur’. Il lui promet d’offrir son martyre - qui eût lieu - pour qu’elle découvre la vertu d’oraison. Elle n’a pas encore dix-huit ans. 4. ‘Vous me donnâtes en un moment par votre grâce et par votre seule bonté ce que je n'aurais pu me donner moi-même par tous mes efforts’. 5. Elle trouve son père ‘si changé, la langue si épaisse que je craignis fort pour lui’. Il lui fait rencontrer le ‘bon religieux fort intérieur de l'ordre de Saint François’ [Archange Enguerrand]. 6. ‘Je ne laissai pas de lui parler, et de lui dire en peu de mots mes difficultés sur l'oraison. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez.’ 7. ‘Elles furent pour moi un coup de flèche, qui percèrent mon cœur.’ 8. ‘Je ne dormis point de toute cette nuit parce que votre amour était …comme un feu dévorant.’ 9. Le bon religieux hésite devant cette jeune femme de dix-neuf ans puis est inspiré de la conduire. 10. Oraisons faciles où ‘toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à l'amour d'aimer avec plus d'étendue, sans motifs, ni raisons d'aimer’.

1.9  L’ORAISON AU-DESSUS DES EXTASES : 1. ‘L'oraison qui me fut communiquée …est bien au-dessus des extases, et des ravissements, des visions, etc., parce que toutes ces grâces sont bien moins pures.’ 2-3. Les visions ‘empêchent de courir au seul inconnu.’ 4-5. L’extase est une ‘sensualité spirituelle’ ; les paroles intérieures distinctes sont ‘sujettes à l’illusion.’ 6. La parole de Dieu immédiate ‘qui n'a aucun son ni articulation …a une efficace admirable.’ 7. ‘Les révélations de l'avenir sont aussi fort dangereuses … nous ne comprenons pas ce qu'elles signifient … [elles] empêchent de vivre dans l'abandon total à la divine providence.’ 8. ‘La révélation de Jésus-Christ … il s'exprime lui-même en nous.’ 9. ‘Les ravissements … un défaut dans la créature.’ 10. ‘Le véritable ravissement et l'extase parfaite s'opèrent par l'anéantissement total, où l'âme perdant toute propriété, passe en Dieu sans effort et sans violence comme dans le lieu qui lui est propre et naturel.’ 11. Elle est mise ‘dans un état très épuré, très ferme et très solide’ où Dieu prend possession de sa volonté.

1.10  AUSTERITES, AMOUR DIVIN, UNION EN CHARITE : 1. En relation épistolaire avec le bon père religieux. Austérités excessives, elle se déchire de ronces et d’orties à n’en pouvoir dormir. 2-3. Episodes du crachat et du pus, sans complaisance : ‘Sitôt que le coeur ne répugnait plus …je n'y songeais plus depuis, car je ne faisais rien de moi-même.’ 4. ‘En moins d'un an mes sens furent assujettis.’ 5. Plaie amoureuse à la Madeleine 1668 où les trois sermons du bon père ‘me faisaient d'abord impression sur le coeur, et m'absorbaient si fort en Dieu, que je ne pouvais ni ouvrir les yeux, ni entendre.’ 6. ‘Je ne pouvais plus voir les saints ni la Sainte Vierge hors de Dieu.’ 7. Prières vocales impossibles. Ce qu’elle écrit au bon père est repris dans un de ses sermons. 8. Désir de solitude où prend place une ‘infusion autant divine que continuelle.’ 9. Anéantissement des puissances où l’âme docile ‘se trouve peu à peu vide de toute volonté propre’, ce qui ne se produit jamais par l’exercice de notre volonté. 10. ‘La foi s'empare si fort de l'entendement, qu'elle le fait défaillir à tout raisonnement.’ 11. Comparaison de la lumière solaire qui révèle l’ensemble aux petites lumières distinctes mais trompeuses. 12. La mémoire est ‘absorbée par l'espérance; et enfin tout se perd peu à peu dans la pure charité’, ‘cette réunion qui se fait alors s'appelle unité, union centrale.’

1.11  PURIFICATION

1. Nécessité de la mortification non par de grandes austérités mais en refusant sans relâche les satisfactions. 2. Il faut ensuite entrer ‘dans un travail plus utile, qui est la mortification du propre esprit et de la propre volonté’. 3. La providence la conduit, ôte tout regard sur elle-même, ‘appliquée à mon unique objet, qui n'avait plus d'objet pour moi distinct, mais une généralité et vastitude entière. J'étais comme plongée dans un fleuve de paix.’ 4. Elle ne peut se retourner sur elle-même pour préparer une confession. ‘Je demeurais là si pleine d'amour, que je ne pouvais même penser à mes péchés pour en avoir de la douleur.’ 5. Dieu est amour rigoureux qui purifie par un feu secret. 6. ‘Vous m'appreniez qu'il ne fallait point faire de pénitences ni se confesser que vous ne fussiez satisfait vous-même.’ 7-8. ‘Ce feu de la justice exacte est le même que celui du purgatoire.’ Rien ne paraît de sa purification.

1.13 DIEU PRESENT, DIEU ABSENT.

1. Instinct d’immolation. 2. Impuissance des prières distinctes. Silence profond et paix, / ‘enfoncement en Dieu que je sentais présent’ ; l’estime de soi dans les commencements, les sécheresses dûes aux infidélités ; divers états de l’âme, ‘l’âme donnée à l’oraison ne sent rien qu’un fort grand vide et nudité …jugeant par ce qu’elle sent elle quitte l’oraison pour l’action à son grand dommage’ / 3. ‘J'allais quelquefois voir la Mère Granger, et elle m'aidait’, ‘Mon divertissement était d'aller voir quelques pauvres malades.’ 4. L’oraison lui devient pénible. ‘Pour me soulager et faire diversion, je m'emplissais tout le corps d'orties.’ 5. ‘C'était la douceur de cet amour après mes chutes qui faisait mon plus véritable tourment… O mon Dieu, est-il possible que vous soyez ainsi mon pis-aller’. 6. Confesseurs parisiens étonnés de sa pureté de conscience. ‘Que les autres attribuent leurs victoires à leur fidélité, pour moi je ne les attribuerai qu'à votre soin paternel; j'ai trop éprouvé ma faiblesse.’ 7. ‘Je fus occasion de péché, car je savais l'extrême passion que certaines personnes avaient pour moi et je souffrais qu'ils me la témoignassent.’ 8. Parole médiate et parole substantielle qui cause onction de grâce, d’âme à âme, comme de Marie à Elisabeth. 9. Toute infidélité cause un feu dévorant, un exil du fond. 10. Une infidélité au cours d’un ‘cadeau de nuit à Saint Cloud’ la sépare trois mois de sa Source. 11. Elle ne peut étouffer le martyre du dedans. 12. Rencontre du crocheteur : ‘Dieu veut bien autre chose de vous’.

1.14  INFIDELITES - SOUTIEN DE LA MERE GRANGER

1. Voyage à Orléans et en Touraine. ‘Je vis bien la folie des hommes qui se laissent prendre à une vaine beauté’. 2. Confesseurs trop complaisants. / Première apparition du vieil homme passionné /. 3. Effroi en carosse sur un chemin miné. 4. Mauvais confesseur qui tente de la culpabiliser et de la brouiller avec son mari. 5. La Mère Granger l’encourage. ‘La vanité me tirait au-dehors, et l'amour au-dedans.’ 6. ‘Que mon coeur est reconnaissant, qu'il a de joie de vous devoir tout.’ 7. ‘L’on voudrait être consumée et punie.’

1.15  LA VARIOLE

1. En rentrant au logis elle trouve son fils aîné défiguré par la variole. La mère Granger la pousse à partir mais sa belle-mère s’y oppose. 2. Elle en informe la Mère Granger et demeure en abandon et sacrifice 3. ‘Le jour de saint François (d’Assise) le quatrième d’octobre de l'année 1670, âgée de vingt et deux ans et quelques mois, étant allée à la messe, je me trouvai si mal…’ Sa belle-mère s’oppose au chirurgien. 4. Résignation. 5. Un habile chirurgien intervient. 6. Le mal se porte aux yeux. 7. ‘De me réjouir de la liberté intérieure que je recevais par là …l'on m'en fit un crime.’ 8. Mort de son cadet. 9. Son aîné est défiguré. 10. Elle s’expose à la vue de tous. / Le vieux gentilhomme reste amoureux d’elle, il lui écrit une lettre à double sens, spirituelle, se lie avec son mari, utilise un habile subterfuge l’obligeant à lire ses lettres passionnées ; son mari prête moins d’attention à la femme défigurée et plus aux critiques. /

1.16  HUMILIATIONS DOMESTIQUES

1. Une fille épiait ‘tous les jours que je communiais.’ 2-3. ‘J'eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre … qui était de pleurer, de sorte que cela me rendait la fable.’ ‘L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche.’ 4. Son père lui reproche de se laisser faire puis se rend à ses raisons. 5. On dit du mal de son père. ‘Sitôt qu'on se déclarait de mes amis, l’on n'était plus le bienvenu.’ 6. Elle réconcilie sa belle-mère et son mari, quoi qu’il lui en coûte. 7. ‘Mon mari regardait à sa montre si j'étais plus d'une demi-heure à prier.’

1.17  PEINES ET CONFIANCE EN LA MERE GRANGER

1. ‘Nous allâmes à la campagne, où je fis bien des fautes, me laissant trop aller à mon attrait intérieur’. 2. ‘J'étais étonnée d'éprouver que je ne pouvais rien désirer ni rien craindre. Tout était mon lieu propre, partout je trouvais mon centre, parce que partout je trouvais Dieu.’ 3. ‘Je me levais dès quatre heures, et restais sur mon lit. On croyait que je dormais.’ 4. La providence lui facilite ses sorties pour assister à la messe et communier. 5. Providences pour écrire à la Mère Granger. 6. L’extrême confiance envers elle provoque des colères ; ‘ceux qui me suivaient avaient ordre de dire par tout où j’allais, s'ils y avaient manqué, ils en étaient châtiés ou renvoyés’. 7. ‘Je m'en plaignais quelquefois à la mère Granger, qui me disait : « Comment les contenteriez-vous, puisque depuis plus de vingt ans je fais ce que je peux pour cela sans en pouvoir venir à bout? »’ 8. On inspire à son fils le mépris à son égard. ‘Il me disait : « Ma grand-mère dit que vous avez été plus menteuse que moi. »’ 9. Son mari ‘n'avait que du rebut pour tout ce qui venait de moi. Je tremblais quelquefois lorsque je l'approchais…’

1.18 LE P. LA COMBE - PROMPTITUDES ET CHARITE

1. Rencontre du P. La Combe après ‘huit ou neuf mois que j'avais eu la petite vérole’. ‘Dieu lui fit tant de grâces par ce misérable canal qu'il m'a avoué depuis qu'il s'en alla changé en un autre homme.’ 2. Oraison continuelle, alternances du goût de la présence et de la peine de l’absence. 3-5. Croix désirées mais sensibles ! 6. Promptitudes. 7. Grandes charités / pour les pauvres et malades. / 8. La vertu lui devient pesante / ‘dès la seconde année de mon mariage, Dieu éloigna … mon cœur de tous les plaisirs sensuels.’ /

1.19 M. BERTOT - MORT DE SON PERE

1. Elle rencontre M. Bertot par l’intermédiaire de la Mère Granger, le lendemain des ‘effroyables vents de la St Matthieu’[le 21 septembre 1671]. 2. Elle va à Paris, quittant son père malade et sa fille ‘unique autant aimée qu'elle était aimable.’ Elle voit M. Bertot mais ne peut commuiquer facilement avec lui : ‘Ma disposition du dedans était trop simple pour en pouvoir dire quelque chose.’ 3. ‘Dix jours de l'Ascension à la Pentecôte dans une abbaye à quatre lieues de Paris.’ 4. ‘Vive impression que mon père était mort.’ 5. ‘Si j'avais une volonté, il me paraissait qu'elle était avec la vôtre comme deux luths bien d'accord.’ 6-7. Averti par lettre, elle part immédiatement en carrosse. 8-9. Son père est déjà enterré et sa fille meurt. 10. Contrat de mariage spirituel dressé par la Mère Granger, la veille de la Madeleine. 11. ‘Il me semble que vous fîtes alors de moi votre temple vivant.’ 12. ‘Depuis ce temps les croix ne me furent pas épargnées.’ 13. ‘Le jour de l'Assomption de la Vierge de la même année 1672’, en grande détresse elle pense à M. Bertot qui lui écrit ce même jour. 14. Soutiens et destructions divines.

1.20 UN SILENCE EFFICACE, PELERINAGE, MORT DE LA MERE GRANGER, HABILETE EN AFFAIRES

1. La femme du gouverneur de Montargis est touchée de Dieu. 2. Une dame en ‘parlait scientifiquement’ mais “votre silence avait quelque chose qui me parlait jusque dans le fond de l'âme et je ne pouvais goûter ce qu'elle me disait.” Grandes épreuves de cette même femme dans lesquelles ‘Dieu lui donnait par mon moyen tout ce qui lui était nécessaire.’ 3. Petit voyage. Péril en carrosse. 4. Pèlerinage à Sainte-Reine, passage à Saint-Edmé, second fils, mort de la Mère Granger. 7. ‘M. Bertot, quoiqu'à cent lieues …eut connaissance de sa mort et de sa béatitude et aussi un autre religieux. Elle mourut en léthargie, et comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : « Je l'ai toujours aimée en Dieu ».’ Heureuse grossesse. 8. Mariage et hostilité de son frère. Elle parle trop de son état intérieur. 9. Son frère manifeste son hostilité en méprisant son fils. 10. La légèreté du même frère risque de ruiner son mari. Elle va trouver les juges : tout se règle au mieux.

1.21 LES EPREUVES DE L’AMOUR JANSENISTE

1. Liaison avec un ecclésiastique janséniste qu’elle pense gagner à la vérité. 2. Elle perd tout sentiment perceptible de Dieu. 3. Elle ‘ne se trouve rempli que d'un amour tout opposé à son Dieu.’ 4. Les fêtes sont l’occasion de sécheresses car la grâce est plus abondante et opère alors selon cette voie de foi. 5. ‘Tout notre bonheur spirituel, temporel et éternel, consiste à nous abandonner à Dieu.’ 6. ‘Mon coeur était pris . Ce qui me faisait moins défier est qu'il était très honnête … Je sentais mon inclination croître chaque jour.’ 8. ‘Il tomba bien malade … je sentais en moi que l'envie de le perdre … Il guérit cependant et nous fûmes plus unis et plus divisés que jamais.’ 9. ‘Je voulais rompre et il renouait, il m'écrivait et je lui répondais.’ ‘Je croyais être perdue … M. Bertot ne me donna plus de secours.’ 10-11. ‘Le ciel était fermé’ ; ‘il n’y avait plus qu’un juge rigoureux.’ 12. M. Bertot ‘me défendit toutes sortes de pénitences.’ 13. ‘Il me semblait …que l'enfer s'allait ouvrir pour m'engloutir.’

1.22  MORT DE SON MARI

1. ‘Comme mon mari approchait de sa fin, son mal devint sans relâche …l'on ne faisait que l'aigrir.’ Sa belle-mère ne garde plus de mesure à son égard. 2. Saisissement de cinq heures. / La manière dont Dieu se servit pour toucher un religieux. / 3. Ermitages dans la campagne, elle plante des croix. 4. Grosse de sa fille. / Dans mes maladies …je faisais une retraite particulière. / 5-7. Après ‘douze ans et quatre mois dans les croix du mariage’ son mari meurt avec grand courage ‘le matin du 21 juillet 1676’. ‘Il me donna des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens dont je dépends à présent.’ ; ‘A quelques années de là, la Mère Granger m'apparut en songe, et me dit : « Soyez assurée que Notre Seigneur pour l'amour qu'il vous porte a délivré votre mari du purgatoire le jour de la Madeleine ».’ 8-9. Elle ne peut exprimer de peine. Elle lui fait un enterrement magnifique. / J’ai oublié de dire qu’après la mort de mon père j’eus bien à souffrir …des différents entre frère et mari. / 10. Elle règle avec succès un ensemble de procès. 11. On lui conseille de se séparer de sa belle-mère et de la mauvaise fille, ce qu’elle ne fait pas.

1.23 LA NUIT DE LA COLERE DE DIEU

1. ‘Je vais décrire de suite les peines par où j'ai passé pendant sept années’. 2-3. ‘Vous commençâtes, à vous retirer de moi … Je m'en plaignis à la Mère Granger … je lui dis que je ne vous aimais plus … elle me dit en me regardant : « Quoi! vous n'aimez plus Dieu? » Ce mot me fut plus pénétrant qu'une flèche ardente.’ 4. ‘Je ne connaissais pas alors ce que c'était que la perte de notre propre force pour entrer dans la force de Dieu.’ 5-6. Vers l’état de mort. 7. ‘Il ne me restait plus rien de vous … que la douleur de votre perte, qui me paraissait réelle. Je perdis encore cette douleur pour entrer dans le froid de la mort. Il ne me restait qu'une assurance de ma perte.’ 8. Promptitudes, réveil des appétits. 9. ‘Le poids de la colère de Dieu m'était continuel. Je me couchais sur un tapis … et je criais de toutes mes forces lorsque je ne pouvais être entendue, dans le sentiment où j'étais du péché, et dans la pente que je croyais avoir pour le commettre : « Damnez-moi, et que je ne pèche pas ».’ 10. ‘M. Bertot m'abandonna.’ 11. Elle accouche quand même de sa fille [née après la mort de son mari]. 12-14. Description de la nuit portée ‘sept années, et surtout cinq ans, sans un instant de consolation.’

1.24 AIDE DU PRECEPTEUR, VENGEANCE DU JANSENISTE

1. Patience vis-à-vis d’une fille alcoolique. 2. A Paris, en deux mois elle parle deux fois brièvement à M. Bertot. Il lui trouve un prêtre précepteur pour son fils. 3. Il veut la ‘remettre dans les considérations’. Episode de la lettre qui lui avait autrefois été adressée. ‘Sans ce procédé, j'aurais toujours subsisté dans quelque chose.’ Persécutions de l’ecclésiastique janséniste. Elle est utile intérieurement au prêtre précepteur. /Récit des persécutions du janséniste et de ses amis. Il s’allie à la belle-mère et tente de la discréditer par une supposée liaison avec le précepteur. / 5. Le janséniste prêche publiquement contre elle comme d’une ‘personne qui après avoir été l'exemple d'une ville en était devenue le scandale.’ 6-7. Sa réputation se perd. 8. M. Bertot refuse qu’elle se défasse de l’ecclésiastique. ‘Je ne croyais pas qu'il y eût au monde une personne plus mauvaise que moi.’

1.25  TOUJOURS LA NUIT

1. Le sensible lui est définitivement ôté pour ‘cette personne’ comme pour toute autre. 2. Impuissante pour toute œuvre. Elle est recherchée par plusieurs. ‘Je n'osais pas désirer de jouir de vous, ô mon Dieu, mais je désirais seulement de ne pas vous offenser.’ 3. ‘Je ne pouvais ne vouloir pas mourir.’ 4. ‘Tout me paraissait plein de défauts : mes charités, mes aumônes, mes prières, mes pénitences…’ 5. ‘J'entrai dans une secrète complaisance de ne voir en moi aucun bien sur quoi m'appuyer.’ 6. ‘J'avais de la joie de ce que ce corps de péché allait bientôt être pourri et détruit.’ 7. ‘Je ne mangeais pas en quatre jours ce qu'il me faut en un seul repas médiocre.’ 8. ‘Je voyais ma peine comme péché.’ ‘Ce qui me consolait …était que vous n'en étiez pas moins grand, mon Dieu.’ 9. ‘Vous purifiâtes …le mal réel par un mal apparent.’

1.26 EPREUVES ET DESOLATION

1. Elle est abandonnée du ‘premier religieux’ [Enguerrand] : ‘Il m'était alors tellement indifférent d'être condamnée de tout le monde et des plus grands saints, que je n'en avais nulle peine.’ 2. ‘Mes maladies me devinrent des temps de plus grande impuissance et désolation.’ 3. On accuse faussement le précepteur ‘de sorte qu’il me fallut boire la double confusion qui me venait de lui et de moi.’ 4. ‘Enfin je me vis réduite à sortir au fort de l'hiver avec mes enfants et la nourrice de ma fille.’ 5. Elle essaye sans succès de s’entendre avec sa belle-mère. 6. Elle n’est pas maître de choisir ses domestiques. 7. Explication avec témoin. 8. Retournement : ‘Ce monsieur lui-même fut accusé des mêmes choses dont il m'avait accusée et d'autres bien plus fortes.’

1.27 LA FIN DE LA NUIT - LE PERE LA COMBE

1. Avant la mort de son mari elle avait eu l’intention de s’expliquer à un homme de mérite mais cela provoqua un reproche intérieur intense : ‘Vous avez été, ô mon Dieu, mon fidèle conducteur, même dans mes misères.’ 2. L’âme ‘se trouve au sortir de sa boue … revêtue de toutes les inclinations de Jésus-Christ.’ 3. ‘Elle a aussi pour le prochain une charité immense.’ ‘J’oubliais presque toutes les menues choses … j’allais en un jour plus de dix fois au jardin pour y voir quelque chose pour le rapporter à mon mari et je l’oubliai … je ne comprenais ni entendais plus les nouvelles qui se disaient devant moi.’ 4. ‘Une des choses qui m'a fait le plus de peine dans les sept ans dont j'ai parlé, surtout les cinq dernières, c'était une folie si étrange de mon imagination qu'elle ne me donnait aucun repos.’ 5. ‘Il me semblait, ô mon Dieu, que j'étais pour jamais effacée de votre coeur et de celui de toutes les créatures.’ 6. Elle écrit au P. La Combe qu’elle est ‘déchue de la grâce de mon Dieu’, ‘Il me répondit …que mon état était de grâce.’ 7. ‘Genève me venait dans l'esprit … Je me disais à moi-même : « Quoi! pour comble d'abandon, irai-je jusqu'à ces excès d'impiété que de quitter la foi par une apostasie? ». Elle se sent unie au P. La Combe ; elle rêve de la mère Bon [qu’elle identifiera plus tard]. 8. ‘Huit ou dix jours avant la Madeleine de l'an 1680’ elle écrit au P. La Combe qui célèbre la messe pour elle : ‘il lui fut dit par trois fois avec beaucoup d'impétuosité : “Vous demeurerez dans un même lieu”.’

1.28 LA PAIX-DIEU

1. ‘Ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines… Je me trouvais étonnée de cette nouvelle liberté … Ce que je possédais était si simple, si immense … la paix-Dieu.’ 2. ‘J'étais bien éloignée alors de m'élever.’ 3. ‘Toute facilité pour le bien me fut rendue bien plus grande qu'auparavant.’ 4. ‘Plus j'avançais, plus la liberté devenait grande … J'étais étonnée de la netteté de mon esprit, et de la pureté de mon cœur.’ 5. ‘…trouvant partout dans une immensité et vastitude très grande celui que je ne possédais plus, mais qui m'avait abîmée en lui.’ 6. ‘En perdant Dieu en moi, je le trouvai en lui dans l'immuable pour ne le plus perdre.’ 7. ‘Quel bonheur ne goûtais-je pas dans ma petite solitude.’ 8. ‘Vous me traitâtes comme votre serviteur Job’ … ‘une autre volonté avait pris la place … volonté toute divine, qui lui était cependant si propre et si naturelle qu'elle se trouvait infiniment plus libre dans cette volonté qu'elle ne l'avait été dans la sienne propre.’ 9. ‘Ces dispositions, que je décris comme dans un temps passé afin de ne rien confondre, ont toujours subsisté et se sont même toujours plus affermies et perfectionnées jusqu'à l'heure présente.’ 10. ‘Union d'unité …heureuse perte … goutte d'eau jetée dans la mer.’

1.29  GENEVE ?

1. Un confesseur de rencontre lui déclare : ‘Je me sens un fort mouvement intérieur de vous dire que vous fassiez ce que Notre Seigneur vous a fait connaître qu'il voulait.’ 2. Songe de la croix qui vient à sa rencontre. 3. Rencontre de M. de Genève de passage à Paris. 4. Il lui parle des Nouvelles Catholiques de Gex. 5. Elle voit la Supérieure de Paris … Comme c'est une grande servante de Dieu, cela me confirma.’ Elle consulte dom Claude Martin, le fils de la Mère de l'Incarnation du Canada.’ 6. M. Bertot ‘me dit que mon dessein était de Dieu et qu'il y avait déjà quelque temps que Dieu lui avait fait connaître qu'il voulait quelque chose de moi.’ 7. Rêve d’un animal : ‘Je trouvai qu'il avait empli mes doigts comme d'aiguilles…’ 8. ‘L’on s'étonnera sans doute que, faisant si peu de cas de tout l'extraordinaire, je rapporte des songes…’ 9. Rêve qui annonce des opprobres d’une religieuse des Bénédictines. 10. Encouragements de nombreuses personnes dont Claude Martin. 11. ‘Je mettais ordre peu à peu, sans empressement, ne voulant pas faire la moindre chose ni pour faire différer l'affaire, ni pour l'avancer, ni pour la faire réussir. La Providence était ma seule conduite.’

1.30  REGRETS A SON DEPART, HESITATIONS

1. Sa belle-mère est transformée : ‘vous lui ouvrîtes les yeux et vous changeâtes sa rigueur en tendresse.’ / [Dans le passé] sa mère voulut avantager son frère ce qui lui occasionna des croix de son mari et de sa belle-mère. / 2. De même la fille ‘qui jusqu'alors avait été mon fléau.’ 3-4. Madame Guyon porte le purgatoire d’un prêtre et d’une religieuse. 5. ‘L'année que je partis pour m'en aller … en 1680. La nécessité devint extrême … les charités secrètes étaient plus fortes. J'avais des filles en métier et de petits garçons. Tout cela fût cause que ma sortie fût bien plus blâmée.’ Elle soigne un pauvre soldat. 6. ‘Ce qui me faisait encore plus de peine [de partir] était la tendresse que j'avais pour mes enfants.’ 7. ‘Je ne désire point que ma prison finisse… j'ose dire avec mon Apôtre : Je ne vis plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi.’ 8-9. ‘Cet institut [des Nouvelles Catholiques] était opposé à mon esprit et à mon cœur.’ Hésitations. 10-11. Rencontre incognito avec la sœur Garnier. 12. ‘Elle me dit que je ne devais point me lier avec elle et que ce n'était pas votre dessein.’ 13. ‘M. Bertot … était mort quatre mois avant mon départ … il m'a semblé qu'il me fit part de son esprit pour aider ses enfants.’ 14. Elle fait préparer un contrat par crainte d’une ruse de la nature qui ne veut point se détacher.



LA VIE PAR ELLE-MEME : II VOYAGES



2.1  LE VOYAGE DE MELUN A GEX

1. Elle ne signe pas le contrat d’engagement. 2. Elle a la grâce de mettre ses affaires ‘en un très grand ordre’; ‘ce fut en ce temps qu'il me fut donné d'écrire par l'esprit intérieur.’ 3-4. ‘Je menai avec moi ma fille et deux filles … Nous partîmes sur l'eau quoique j'eusse pris la diligence pour moi afin que, si l'on me cherchait, on ne me trouvât pas. Je fus l'attendre à Melun. … ma fille, sans savoir ce qu'elle faisait, ne pouvait s'empêcher de faire des croix.’ 5. Une religieuse ‘vit mon coeur entouré d'un si grand nombre d'épines qu'il en était tout couvert.’ 6. ‘A Corbeil …je vis le Père dont Dieu s'était servi le premier pour m'attirer si fortement à son amour …il crut que je ne pourrais pas m'accoutumer avec les Nouvelles Catholiques’.(Déplacement P :) 8. Voyage en diligence à partir de Melun. ‘La gaîté extérieure que j'avais, même au milieu des plus grands périls, les rassurait.’ 7. ‘Je donnai dès Paris … tout l'argent que j'avais … Je n'avais ni cassette fermant à clef, ni bourse.’ 9. ‘Nous arrivâmes à Annecy la veille de la Madeleine 1681; et le jour de la Madeleine, M. de Genève nous dit la messe au tombeau de saint François de Sales.’ 10. Le lendemain soir elle arrive à Gex où elle ne trouve que quatre murs. ‘Je voyais ma fille fondre et maigrir.’

2.2  COMMUNICATION & PRESAGES

1. ‘Sitôt que je vis le père La Combe, je fus surprise de sentir une grâce intérieure que je peux appeler communication.’ 2. Elle craint la voie de lumières de ce dernier. 3-5. Deux nuits, ‘avec un fort écoulement de grâce, ces paroles [me furent] mises dans l'esprit : Il est écrit de moi que je ferai votre volonté. / Tu es Pierre et sur cette pierre j'établirai mon Église. / 6-8. Rencontre d’un ermite qui voit des épreuves à venir pour elle et le père qui ‘fut dépouillé de ses habits et revêtu de l'habit blanc et du manteau rouge’ ; ‘nous abreuvions des peuples innombrables.’ 9. Elle éprouve de grandes angoisses pour sa fille.

2.3  ETAT APOSTOLIQUE - A THONON

1. ‘Le père La Mothe …me mandait …que ma belle-mère, en qui je me fiais pour le bien de mes enfants et pour le cadet, était devenue en enfance, et que j'en étais cause : cela était cependant très faux … je commençais alors à porter les peines en manière divine, …l'âme pouvais …sans nul sentiment être en même temps et très heureuse et très douloureuse.’ 2. Critiques, lettre de son cadet. 3. Problèmes de sommeil et de nourriture. 4. ‘Ceux qui me voyaient disaient que j'avais un esprit prodigieux. Je savais bien que je n'avais que peu d'esprit, mais qu'en Dieu mon esprit avait pris une qualité qu'il n'eut jamais auparavant.’ 5-6. Visite de M. de Genève qui lui ouvre son cœur. Il lui donne le père La Combe pour directeur. 7. Maladie, négligence des sœurs. Elle est guérie par le père. A Thonon chez les Ursulines. 8. Vœux perpétuels. 9-10. Etat d’enfance. 11. ‘J'ai été quelques années que je n'avais que comme un demi-sommeil.’

2.4 ETAT DE VASTITUDE

1-2. Description de son état de ‘vastitude’. 3. ‘Ma tête se sentait comme élevée avec violence.’ 4. Vol de l’esprit. 5. ‘Dieu peu à peu la perd en soi, et lui communique ses qualités, la tirant de ce qu'elle a de propre.’ 6. ‘Tout entre-deux se perdit.’ 7. Abîmée pendant trois jours, ‘la joie c’est qu'il paraît à l'âme qu'elle ne lui sera plus ôtée.’ 8. ‘L'âme connaît alors que tous les états des visions, révélations, assurances, sont plutôt des obstacles … parce que l'âme accoutumée aux soutiens a de la peine à les perdre … Alors toute intelligence est donnée sans autre vue que la foi nue.’ 9. Elle retourne à Gex. Chute de cheval. 10. On l’estime à Paris, dont Mlle de Lamoignon.

2.5  COMBATS

1. Elle se défait de son bien, signant tout ce que veut sa famille. 2-3. Elle sait que les croix viennent de Jésus-Christ. Manifestations démoniaques. 4. Elle empêche la liaison d’une très belle fille avec un ecclésiastique. 5-6. Celui-ci médit sur elle et gagne une religieuse. 7-8. Heureuse veille de trois jours ; M. de Genève lui envoie un Enfant Jésus distribuant des croix. 9. ‘Je vis la nuit en songe …le Père La Combe attaché à une grande croix.’ 10. L’ecclésiastique gagne la fille et la supérieure.

2.6  REFUS DU SUPERIORAT, DEPART DU P. LA COMBE

1. L’ecclésiastique fait entendre à M. de Genève ‘qu'il fallait, pour m'assurer à cette maison, m'obliger d'y donner le peu de fonds que je m'étais réservé, et de m'y engager en me faisant supérieure.’ 2. Le même intercepte le courrier. 3. ‘L’on me proposa l'engagement et la supériorité’, ‘Je lui [la supérieure] témoignai encore que certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas.’ 4. Elle s’oppose à ce que la supérieure s’engage à obéir au père La Combe. 5-6. ‘Le principal caractère du père La Combe est la simplicité et la droiture’. On lui tend des pièges. L’ecclésiastique envoie à Rome sans succès huit propositions litigieuses tirées d’un sermon du père. 7-8. On oppose le père à M. de Genève qui lui demande de faire pression sur elle. Dans sa droiture le père refuse. 9. Les sœurs la poursuivent. 10. L’ecclésiastique et un de ses ami décrient le père. Celui-ci part en Italie. 11. Vision prémonitoire alarmante d’un prêtre.

2.7  PERSECUTIONS. LES DEUX GOUTTES D’EAU

1. Persécution. Vingt-deux lettres interceptées. Relations entre le P. La Motte et M. de Genève. 2. Comment se disculper de maltraiter une personne qui a donné tout son bien. 3. Inventions sur ses relations avec le père La Combe. 4. Dans un couvent, très au repos avec sa fille. 5. Etat simple nu et perdu. 6-7. Il lui faut devenir ‘souple comme une feuille’. 8. ‘L’on s'abandonne à des hommes qui ne sont rien … et si l'on parle d'une âme qui s'abandonne toute à son Dieu … on dit hautement : « Cette personne est trompée avec son abandon ».’ 9. ‘En songe deux voies … sous la figure de deux gouttes d'eau. L'une me paraissait d'une clarté, d'une beauté et netteté sans pareille, l'autre me paraissait avoir aussi de la clarté, mais elle était toute pleine de petites fibres ou filets de bourbe.’ 10. Voie de foi et voie de lumières. Un songe lui fait connaître que le père La Combe lui a été donné pour passer à la voie de foi. 11. ‘Ma difficulté c’était de le dire à ce père.’ Elle lui déclare qu’elle est sa mère de grâce et il en est intérieurement confirmé. 12. L’ecclésiastique tourmente la belle fille, qui demeure ferme. 13. ‘Après Pâques de l'année 1682, M. de Genève vint à Thonon.’ Il convient de la sainteté du père.

2.8  ENSEIGNEMENT

1. ‘Mon âme était ainsi que je l'ai dit, dans un abandon entier et dans un très grand contentement au milieu de si fortes tempêtes.’ 2. ‘Cette âme n'a aucune douceur ni saveur spirituelle : cela n'est plus de saison, elle demeure telle qu'elle est, dans son rien pour elle-même et c'est sa place; et dans le tout pour Dieu.’ ‘Ce que j’ai marqué était déjà écrit en mai 1682.’ 3. ‘l'âme demeure inébranlable, immobile, portant sans mouvement la peine que lui cause sa faute, sans action pour simple qu'elle soit.’ 4. ‘Ses plus grandes fautes sont ses réflexions, qui lui sont alors très dommageables, voulant se regarder sous prétexte même de dire son état … La vue propre est comme celle du basilic qui tue.’ 5. ‘Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité’. 6. ‘L’âme est inébranlable pour laisser aller et venir la grâce’; ‘Rien ne remplit un certain vide qui n'est plus pénible.’ 7. ‘Se laisser perdre, sans avoir pitié d'elle-même, sans regarder à rien ni s'appuyer sur rien.’ 8. ‘Elle a tout ce qu'il lui faut, quoique tout lui manque.’ 9. ‘Bien loin de l'orgueil, ne se pouvant attribuer que le néant et le péché ; et elles sont si unes en Dieu qu'elles ne voient plus que lui.’ 10. ‘Elle ne connaît plus ses vertus comme vertus, mais elle les a toutes en Dieu comme de Dieu, sans retour ni rapport à elle-même.’ 11-12. ‘Il nous fait entrer dans la liberté de ses enfants adoptés.’ 13. ‘La conduite de la providence suivie à l'aveugle fait toute sa voie et sa vie, se faisant tout à tous, son coeur devenant tous les jours plus vaste pour porter le prochain.’ 14. ‘C'est où commence la vie apostolique. …Dieu les dépouille, les affaiblit, les dénue tant et tant que, leur ôtant tout appui et tout espoir, elles sont obligées de se perdre en lui. Elles n'ont rien de grand qui paraisse.’

2.9  L’ETAT FIXE N’EXCLUT PAS DES SOUCIS

1-4. Les orages s’amoncellent. Calomnies. 5. Le Père est estimé à Rome. Souci pour sa fille. 6. ‘Ma soeur vint me trouver avec cette bonne fille au mois de juillet 1682.’ 7. La porte étroite : l’humilité importe plus que les lumières ! 8. Retour du Père, sa nuit : ‘La première chose qu'il me dit, ce fut que toutes ses lumières étaient tromperies.’ 9. ‘M. de Genève écrivit au Père La Mothe pour l'engager à me faire retourner. Le père La Mothe me le manda. Je me voyais dépouillée de tout, sans assurance et sans aucuns papiers, sans peine et sans aucun souci de l'avenir.’ 10. ‘Le premier carême que je passai aux Ursulines’ : mal des yeux, enflure à la tête, fille à la mort. 11. Soucis pour l’éducation de sa fille. 12. L’état fixe n’exclut pas des soucis, comme d’un or purifié qu’il faut nettoyer en surface. 13. Peine donnée de Dieu.

2.10  LA DIRECTION DES AMES

1-2. Suite de l’exposé des soucis pour sa fille. 3. Souffrances pour les âmes, fermeté pour des défauts subtils. 4. ‘Avec les âmes de grâce … je ne puis souffrir les conversations longues et fréquentes … notre penchant corrompant tout.’ 5-6. ‘Une âme qui se laisse conduire par la providence dans tous les moments trouve que sans y penser elle fait tout bien.’ 7. ‘Ardeur pour le martyre… Tout cela est très excellent, mais celui qui se contente du moment divin, quoique exempt de tous ces désirs, est infiniment plus content et glorifie Dieu davantage.’ 8-9. Instinct foncier de retourner au centre. 10. ‘S’amusant à tous les objets créés fait diversion, et ôte l'attention de l'âme, en sorte qu'elle ne sent cette vertu attirante du centre.’ / Fin de l’an 1682 add.marg. /

2.11  LES TORRENTS. UNION AU P. LA COMBE.

1. Le père La Combe de retour à Rome est mis dans la voie de foi nue, ce qui le fait douter. Les lumières sont véritables mais l’interprétation qu’on leur donne est douteuse. 2. ‘J’éprouvais le soin que vous preniez de toutes mes affaires’. Episode du ballot retrouvé. 3. M. de Genève la persécute en sous-main. ‘Il écrivit même contre moi aux ursulines …le supérieur de la maison …et la supérieure, aussi bien que la communauté, se trouvèrent si indignés de cela, qu'ils ne purent s'empêcher de le témoigner à lui-même, qui s'excusait toujours …sur un « je ne l’entendais pas de cette sorte ».’ 4. Retraite avec le Père. ‘Ce fut là où je sentis la qualité de mère.’ 5. ‘Cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire; cependant j'écrivis un traité entier de toute la voie intérieure sous la comparaison des rivières et des fleuves.’ 6. ‘Dieu me faisait sentir et payer avec une extrême rigueur toutes ses résistances’ ; ‘je passais quelquefois les jours sans qu'il me fût possible de prononcer une parole’ ; ‘ Tout ce que j'avais écrit autrefois … fut condamné au feu par l'amour examinateur.’ 7. Union avec le père La Combe. ‘Il me fallait dire toutes mes pensées, il me semblait que par là je rentrais dans l’occupation de moi-même.’ 8. ‘Je lui disais avec beaucoup de fidélité tout ce que Dieu me donnait à connaître qu'il désirait de lui, et ce fut là l'endroit fort à passer.’

2.12  POUVOIR SUR LES AMES

1. Obéissance au Père. 2-3. Elle a puissance d’ôter les démons qui tourmentent la fille que sa sœur avait amené et de la guérir. 4. ‘Lorsque cette vertu n'était pas reçue dans le sujet faute de correspondance, je la sentais suspendue dans sa source, et cela me faisait une espèce de peine.’ 5. Elle reprend une sœur méprisante de la tentation d’une compagne. Cette sœur, à son tour, entre dans un terrible état. 6. Maladie de septembre à mai. Fièvre, abcès à l’œil. Etat de petit enfant. 7. Elle éprouve en même temps un pouvoir sur les âmes.

2.13  LA COMMUNICATION INTERIEURE

1. Epreuve : ‘Il fallait, à quelque extrémité que je pusse être, que j'écoutasse leurs différends.’ 2-3. ‘Le père me défendit de me réjouir de mourir.’ 4. Echange de maladie. 5. ‘Vous m'apprîtes qu'il y avait une autre manière de converser.’ Union avec le Père. ‘J’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait.’ ‘Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence.’ 6-7. ‘Cette communication est Dieu même, qui se communique à tous les bienheureux en flux et reflux personnel.’ 8. ‘Tous ceux qui sont mes véritables enfants ont d'abord tendance à demeurer en silence auprès de moi, et j'ai même l'instinct de leur communiquer en silence ce que Dieu me donne pour eux. Dans ce silence je découvre leurs besoins et leurs manquements.’ 9. ‘il ne m'a point éclairée par des illustrations et connaissances, mais en me faisant expérimenter les choses.’ 10-12. ‘O communications admirables que celles qui se passèrent entre Marie et Saint Jean !’ ‘Quelquefois Notre Seigneur me faisait comme arrêter court au milieu de mes occupations, et j’éprouvais qu’il se faisait un écoulement de grâce.’

2.14 AUX PORTES DE LA MORT

1-3. ‘Vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse … [J’ai] confiance que, malgré la tempête et l'orage, tout ce que vous m'avez fait dire ou écrire sera conservé.’ 4. ‘J'aperçus, non sous aucune figure, le dragon … la mort s'approchait toujours de mon cœur … [le Père] dit à la mort de ne passer pas outre.’ 5. Etablissement d’un hôpital. 6. ‘La supérieure eut de fortes croix à mon occasion …après y avoir été deux ans et demi ou environ, elles furent plus en repos.’ 7. Le Père la quitte pour aller chez M. de Verceil. Elle sort des Ursulines et trouve une petite maison : ‘Jamais je n'ai goûté un pareil contentement.’ 8. Voyage périlleux à Lausanne.

2.15  EN PIEMONT

1. Heureuse dans sa petite maison. 2. ‘La marquise de Prunai, soeur du premier secrétaire d'état de Son Altesse Royale …Lorsqu'elle sut que j'avais été obligée de quitter les Ursulines …elle obtint une lettre de cachet pour obliger le père La Combe d'aller à Turin …et de me mener avec lui.’ 3. ‘Il fut conclu que j'irais à Turin et que le Père La Combe m'y conduirait et de là irait à Verceil. Je pris encore un religieux de mérite.’ Calomnies répandues par le P. La Mothe. 4. ‘Le père La Combe se rendit à Verceil, et je restai à Turin chez la Marquise de Prunai’ (5 déplacé) 6. M. de Verceil ‘désirait extrêmement de m'avoir. C'était madame sa soeur, religieuse de la Visitation de Turin, qui est fort de mes amies, qui lui avait écrit de moi … mais un certain honneur, un respect humain me retenait.’ 7. Le Père est encore intérieurement divisé, source de souffrance. 5. Invitation de l’évêque d’Aoste, au début de son séjour à Turin. 8. Le Père est ébloui par une pénitente en lumières. Lettre. 9. Il pense qu’elle est orgueilleuse. Essayant d’accepter ce reproche elle défaille, il est ‘éclairé dans ce moment du peu de pouvoir que j'avais en ces choses.’

2.16  DOULEURS ET REVES, LE MONT LIBAN

1. Souffrances pour purifier la fille qui l’accompagne. 2. Effets physiques : ‘Elle me prit le bras. La violence de la douleur fut si excessive …je me mordis.’ 3. ‘Songe … de plusieurs animaux qui sortaient de son corps.’ 4. ‘Elle entra extérieurement dans un état qui aurait pû passer pour folie.’ 5. Depuis ce temps elle connaît les âmes par le fond. 6. M. de Genève la poursuit de ses lettres adressées à la Cour de Piémont. 7. Rêve du mont Liban et des deux lits. 8. Etat immobile de bonheur inaltérable.

2.17  COMMUNICATION CONSCIENTE

1. Elle convertit un religieux, 2. sait qu’il abandonnera. 3. Elle sent un an plus tard son abandon. ‘Infidèles, je sentais qu'ils m'étaient ôtés et qu'ils ne m'étaient plus rien, ceux que Notre Seigneur ne m'ôtait pas et qui étaient chancelants ou infidèles pour un temps, il me faisait souffrir pour eux.’ 4. Conversion d’un violent. 5. Rêve des oiseaux. Le plus beau n’est pas encore venu. 6. Le Père lui ordonne de retourner à Paris. 7. Elle demeure un temps à Grenoble. Etat apostolique : ‘Il venait du monde de tous côtés, de loin et de près.’ Le père retourne à Verceil. 9. Suite de l’état apostolique.

2.18  COMMUNICATION ET MATERNITE SPIRITUELLE

1. Différence entre de simples âmes de passage et ses enfants. Pour ces derniers elle pouvait éprouver ‘un mal violent à l'endroit du coeur, qui était cependant spirituel … il me faisait crier de toutes mes forces, et me réduisait au lit.’ 2. ‘Deux heures de cette souffrance me changeaient plus que plusieurs jours de fièvre.’ 3. Mauvais religieux. 4. De saintes filles et femmes de pauvre condition sont en butte aux persécutions de mauvais religieux. 5-6. Bons religieux du même ordre. 7. Tous l’appellent ‘mère’ sans savoir pourquoi. 8. Notre Seigneur donne toujours ce qu’il faut pour nourrir les âmes. 9. Maternité spirituelle.

2.19  COMMUNICATION, SEPARATION DU PECHEUR

1. Direction d’une fille qui, éloignée, éprouve de l’aversion. 2. ‘O ma mère, que j'ai bien senti ce que Dieu est en vous !’ 3. Ses démons sont chassés. 4. ‘Plus elle me cachait les choses, plus Notre Seigneur me les faisait connaître et plus il la rejetait de mon fond.’ 5. Ce n’est pas Dieu qui rejette le pécheur mais lui-même. 6. ‘Il cesse d'être pécheur sitôt qu'il cesse de vouloir l'être.’ 7. ‘La mort fixe pour toujours la disposition de l'âme.’ 8. ‘Sa peine du dam et du sens tout ensemble ne vient que de son impureté et dissemblance.’ 9. ‘Il les purifie non seulement de l'effet du péché, mais de la cause.’ 10. ‘Cette fille fut rejetée de mon fond. La cause était subsistante en elle et non dans ma volonté.’ 11. En Piémont, rêve d’une dame : ‘Ils étaient tous enfants et petits … portant sur leurs habits les marques de leur candeur et innocence. Elle crut que je venais là pour me charger des enfants de l'hôpital.’

2.20  COMMUNICATIONS EFFICACES

1. Un bon frère reçoit la grâce par son intermédiaire. 2. ‘Il lui était donné de communiquer avec moi en silence.’ 3. ‘O hiérarchie admirable, qui commence dès cette vie pour continuer dans toute l'éternité.’ 4. ‘Pour la communication en silence, ceux qui sont en état de la recevoir ne sont pas pour cela en état de la communiquer. Il y a un grand chemin à faire auparavant.’ 5. Des compagnons sont convertis. 6. Transformation d’un novice. 7. Finalement le Père maître et le supérieur sont convaincus. 8-9. Autres enfants spirituels. 10. Une sœur est délivrée de sa peine.

2.21  EXPLICATIONS, CANTIQUE, MOYEN COURT

1-2. Elle lit et écrit des Explications de l’Ecriture sainte. 3. ‘Vous me faisiez écrire avec tant de pureté, qu'il me fallait cesser et reprendre comme vous le vouliez.’ 4-5. ‘Il me semble, ô mon Dieu, que vous faites de vos plus chers amis comme la mer fait de ses vagues.’ 6. ‘Tout est pour Dieu, sans retour ni relation à elles-mêmes.’ 7. Jalousies. 8. ‘L'écrivain ne pouvait, quelque diligence qu'il fit, copier en cinq jours ce que j'écrivais en une nuit.’ 9. ‘J'écrivis le Cantique des Cantiques en un jour et demi’. 10. Moyen court et facile de faire oraison édité par un ami conseiller du Parlement. 11. Elle guérit le bon frère quêteur, son copiste. 12. Le démon maltraite ses amies.

2.22  COMMUNICATIONS ET SOUFFRANCE POUR LE P. LA COMBE

1. Rêve prémonitoire d’une fille. 2. Crucifige. 3. ‘J'avais la même union et la même communication avec le père La Combe quoiqu'il fût si éloigné … Souvent la plénitude trop grande m'ôtait la liberté d'écrire.’ 4. ‘Avant que d'écrire sur le livre des Rois de tout ce qui regarde David, je fus mise dans une si étroite union avec ce saint patriarche…’ 5. Conversation : ‘Cet amour pur ne souffrait aucune superfluité ni amusement.’ ‘Il y en avait d'autres, comme j'ai dit, auxquelles je ne pouvais me communiquer qu'en silence, mais silence autant ineffable qu'efficace.’ 6. Communications. ‘Saint Augustin …se plaint qu'il en faut revenir aux paroles à cause de notre faiblesse.’ 7. ‘Ce qui m'a le plus fait souffrir a été le père La Combe.’ 8. / ‘Je souffrais à l’occasion de la fille qui était auprès de moi. Ce qu’elle me faisait souffrir égalait le tourment du purgatoire’ / 9. ‘La créature du monde peut-être de laquelle vous avez voulu une plus grande dépendance.’

2.23  MARSEILLE, GENES, ALEXANDRIE

1. ‘L’aumônier de Monsieur de Grenoble me persuada d'aller passer quelque temps à Marseille pour laisser apaiser la tempête.’ 2. ‘Le câble cassa tout à coup et le bateau alla donner contre une roche.’ 3. ‘Les soixante et douze disciples de Monsieur de Saint-Cyran … allèrent trouver M. de Marseille … Il envoya quérir M. de Malaval.’ 4. ‘En huit jours que je fus à Marseille, j'y vis bien de bonnes âmes.’ 5. ‘Elle allait de confesseurs à confesseurs dire la même chose afin de les animer contre moi. Le feu était allumé de toutes parts.’ 6. ‘Partait le lendemain une petite chaloupe qui allait en un jour à Gênes.’ 7. ‘Nous fûmes onze jours en chemin … Nous ne pûmes débarquer à Savone : il fallut aller jusqu'à Gênes.’ 8. ‘Insultes des habitants, à cause du chagrin qu'ils avaient contre les Français pour les dégâts des bombes.’ 9-10. Voyage périlleux, les voleurs ‘me saluèrent fort honnêtement’. 11. Alexandrie. Histoire de la logeuse effrayée par son fils.

2.24  SEJOUR A VERCEIL

1. ‘A Verceil le soir du vendredi saint. … Le père La Combe ne pouvait s'empêcher de me marquer sa mortification.’ 2. L’évêque ‘ne laissa pas d'être fort satisfait de la conversation … La seconde visite acheva de le gagner entièrement.’ 3. Il loue une maison pour fonder une communauté. 4. Maladie. 5. L’évêque vient souvent la visiter. 6. ‘Le Père La Combe était son théologal et son confesseur 7. ‘Les barnabites de Paris, ou plutôt le Père de La Mothe, s'avisa de le vouloir tirer de là pour le faire aller prêcher à Paris.’ 8. Maladie. L’établissement de la congrégation n’a pas lieu. 9. ‘Ce fut là que j'écrivis l'Apocalypse.’ 10. Etat d’enfance. Elle écrit à la duchesse de Charost.

2.25  TURIN, GRENOBLE

1. Elle retourne en France. 2. Le Père La Mothe laisse courir de faux bruits. 3. Elle passe douze jours chez son amie la Marquise de Prunai Etablissement d’un hôpital. 4. Elle avait établi un hôpital près de Grenoble. / ‘[Le père] venait lorsque je suffoquais d’une oppression de poitrine, et il me commandait de guérir, et je guérissais’ /. 5. Elle revient avec la prémonition de croix à venir. 6. Elle croise le Père La Mothe à Chambéry, ‘priant tous les jours avec des instances affectées le père La Combe de ne me point laisser, et de m'accompagner jusqu'à Paris.’ 7. Elle retrouve ses amies à Grenoble.



3. LA VIE PAR ELLE-MEME : PARIS



3.1  INTRIGUES A PARIS

1. Mauvais desseins du père La Mothe. 2. Union parfaite avec le père La Combe. 3. ‘J'arrivai à Paris la veille de Sainte-Madeleine 1686, justement cinq ans après mon départ.’ Le Père La Mothe ‘me voulut loger à sa manière afin de se rendre maître absolu de ma conduite.’ Il médit d’elle auprès de sa logeuse. Il est jaloux du succès des sermons du Père La Combe. Ses calomnies. 5. ‘J'avais donné une petite somme en dépôt au père La Combe avec la permission de ses supérieurs, que je destinais pour faire une fille religieuse.’ 6. ‘Ils envoyèrent à confesse au père La Combe un homme et une femme qui sont unis pour faire impunément toutes sortes de malice.’ 7. ‘Ces paroles me furent imprimées : il a été mis au rang des malfaiteurs.’ On tente de la brouiller avec le tuteur de ses enfants. 8. Même le Père La Combe se rend compte des foudres à venir. 9. ‘J'allai à la campagne chez Madame la duchesse de Charost …on fut obligé de me délacer … / Tout ce que je pus faire fut de me mettre sur le lit et me laisser consûmer de cette plénitude / 10. Le Père La Combe est circonvenu par une femme. 11. Son mari fabrique des libelles ‘auxquels ils attachaient les propositions de Molinos’ et on les montre à l’Archevêque. 12. Calomnie sur le séjour à Marseille mais le Père La Combe n’avait jamais été là-bas ! 13-14. Le Père La Mothe et le Provincial complotent avec l’Official. Intrigue de la femme. Le Père La Combe est dupe. 15. Une fille avertit Madame Guyon sur sa réelle nature.

3.2  INTRIGUES, SUITE

1. Le Père est détrompé. Calomnie sur une grossesse supposée. Changement de stratégie : on met en cause le Moyen facile de faire oraison. 2. ‘Le père La Mothe me vint trouver, disant qu'il y avait à l'archevêché des mémoires effroyables…’ Elle découvre l’alliance ennemie. 3. Le Père La Combe par obéissance manque une occasion de se disculper. 4. Visite de M. l’abbé Gaumont et de M. Bureau. Ce dernier est attaqué, ‘l’on fit travailler l'écrivain … Mme de Miramion, amie de M. Bureau, en vérifia elle-même la fausseté.’ 5. Le Père La Mothe suggère au Père La Combe de ‘se retirer, pour par là le faire passer pour coupable.’ 6. Même tentative auprès d’elle : ‘leur dessein était de rendre le père La Combe criminel par ma fuite.’ 7. Même tentative sur la sœur du tuteur : elle a un soupçon ? le Père La Mothe ajoute : ‘Il faut absolument la faire fuir et c'est le sentiment de Monseigneur l'archevêque.’ 8. ‘Le lendemain le tuteur de mes enfants, ayant pris l'heure de Monseigneur l'archevêque, y alla. Il y trouva le père La Mothe qui y était allé pour le prévenir…’ Le mensonge est ainsi dévoilé.

3.3  ARRESTATION DU PERE LA COMBE

1. ‘Ils firent entendre à Sa Majesté que le père La Combe était ami de Molinos …[S.M.] ordonna …que le père La Combe ne sortirait point de son couvent …Ils concertèrent de … le faire paraître réfractaire aux ordres … ils résolurent de cacher cet ordre au père La Combe.’ 2. Tromperies pour faire sortir le Père La Combe et établir des procès-verbaux. 3. Naïveté du Père toujours soucieux d’obéissance. 4. Le Père La Mothe obtient les précieuses attestations de la doctrine du Père La Combe et les fait disparaitre. 5. Le Père est arrêté le 3 octobre 1687. 6. Pressions du Père La Mothe et ‘il y eut même de mes amis assez faibles pour me conseiller de feindre de prendre sa direction.’ 7. Tous ceux qui ne la connaissent pas crient contre elle. 8. ‘Je ne faisais pas un pas, me laissant à mon Dieu.’ 9. Activité de l’écrivain Gautier. 10. Elle trouve des témoins qui connaissent la femme du faussaire ce qui peut démontrer l’innocence du Père La Combe mais le Père La Mothe, supérieur des barnabites, ‘voulait bien se mêler de livrer son religieux, mais non pas de le défendre.’ 11. ‘Un second Joseph vendu par ses frères.’ 12. ‘Ce fut sur cette lettre supposée, que l’on fit voir à Sa Majesté, que l'on donna ordre de m'emprisonner.’

3.4  INFAMIE DU P. LA MOTHE

1. Maladie. 2. Le Père La Mothe extorque une pièce qui pouvait sauver le Père La Combe. 3. Puis ‘il ne garda plus de mesures à m'insulter.’ 4. Accusations et abandon par tous. 5. ‘L’on me fit entendre qu'il fallait que je parlasse à M. le théologal. C’était un piège … deux jours après on fit entendre que j'avais …accusé bien des personnes, et ils se servirent de cela pour exiler tous les gens qui ne leur plaisaient pas …C'est ce qui m'a été le plus douloureux.’ 6. ‘On m'apporta une lettre de cachet pour me rendre à la Visitation du faubourg Saint-Antoine.’

3.5  PREMIERE RECLUSION

1. ‘Le 29 Janvier 1688 …il me fallut aller à la Visitation. Sitôt que j'y fus, l’on me signifia que l'on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir; que je serais prisonnière, enfermée seule dans une chambre. … l’on se servait de ma détention pour la vouloir marier par force à des gens qui qui étaient sa perte.’ 2. ‘C'est une maison où la foi est très pure et où Dieu est très bien servi; c'est pourquoi l’on ne pouvait m'y voir de bon oeil me croyant hérétique…’ 3. Son confesseur la renie par peur. 4. Elle souffre par la fille geôlière. 5. Une infidélité : ‘je voulus m’observer.’ 6. Songe d’une pluie de feu d’or. 7. Interrogatoire sur le Père La Combe par l’official et un docteur de Sorbonne. 8. Protestation écrite. 9. Interrogatoire sur le Moyen court. 10. Interrogatoire sur une lettre contrefaite à propos de supposées assemblées. 11. ‘« Vous voyez bien, Madame, qu'après une lettre comme celle-là, il y avait bien de quoi vous mettre en prison. » Je lui répondis : « Oui, Monsieur, si je l'avais écrite. »’ ‘L’on fut deux mois après la dernière interrogation sans me dire un mot, à exercer toujours la même rigueur envers moi, cette soeur me traitant plus mal que jamais.’ 12. Aucune illusion sur le but poursuivi de la faire paraître coupable à tout prix. 13. Visite mal intentionnée de l’Official seul. 14. ‘Il dressa un procès-verbal.’ / Lettre pour M. L’official, Lettre à M. L’archevêque / 15. ‘L’on me fit savoir que mon affaire allait bien et que j'allais sortir à Pâques.’

3.6  PRESSIONS POUR MARIER SA FILLE

1. ‘Jusqu'alors j'avais été dans un contentement et une joie de souffrir et d'être captive inexplicable.’ 2-3. Elle entre dans l’amertume. 4. ‘Jésus-Christ et les saints se crevaient-ils les yeux pour ne pas voir leurs persécuteurs? Ils les voyaient : mais ils voyaient en même temps qu'ils n'auraient eu aucun pouvoir s'il ne leur avait été donné d'en haut.’ 5. ‘L’on ne laissait pas de pousser continuellement ma fille de consentir à un mariage qui aurait été sa perte.’ 6. ‘Le père La Mothe sut que l'on disait du bien de moi dans cette maison, il alla se persuader que l'on ne pouvait dire du bien de moi sans dire du mal de lui.’ 7. ‘J'étais continuellement battue entre l'espérance et le désespoir.’ 8. ‘L’on me vint annoncer tout à coup que le père La Mothe avait obtenu que l'on me mît dans une maison dont il est le maître.’ 9. On prie ‘un père jésuite de sa connaissance de parler au père de La Chaise. Ce bon père le fit, mais il trouva le père de La Chaise fort prévenu.’ Lettre au P. de la Chaise. 10. Elle a un effet contraire. ‘Le père de La Chaise parla de moi … Monseigneur l'archevêque assura que j'étais fort criminelle …un mois avant ce temps M. l'official me vint trouver avec le docteur, et me proposa en présence de la mère supérieure, que si je voulais consentir au mariage de ma fille, je sortirais de prison avant huit jours.’

3.7   LETTRES CONTREFAITES

1. On l’enferme au mois de juillet dans une chambre surchauffée - malgré la mère supérieure. 2. On l’accuse de ‘choses horribles’ mais elle ne peut avoir de précision ! ‘Je lui répondis que Dieu était le témoin de tout. Il me dit que, dans ces sortes d'affaires, prendre Dieu à témoin était un crime. Je lui dis que rien au monde n'était capable de m'empêcher de recourir à Dieu.’ 3. Le tuteur intervient auprès de l’Archevêque qui l’accuse sans preuve. 4. ‘Ce fut donc ces effroyables lettres contrefaites que l'on fit voir au père de La Chaise, pour lesquelles l’on me renferma.’ 5. Témoignage de commandants favorables au Père La Combe. On le fait transférer de prison. 6. Faux témoignage demandé à une personne d’honneur. Madame de Maisonfort de Saint-Cyr parle pour elle à Madame de Maintenon, mais le roi est prévenu. 7. Maladie. 8-10. Martyrs du Saint-Esprit. 11-12. Ils renouvelleront la face de la terre.

3.8  COMMUNICATIONS ET MARTYRE

1. Ils voulaient tirer des rétractations pour se couvrir. 2. ‘Comment voulez-vous, dit-il, que nous la croyions innocente, moi qui sais que le père La Mothe, son propre frère, …a été obligé de porter des mémoires effroyables.’ 3. ‘Quoique le père La Combe soit en prison, nous ne laissons pas de nous communiquer en Dieu d'une manière admirable.’ 4. ‘J’éprouve deux états à présent tout ensemble : je porte Jésus-Christ crucifié et enfant.’ ‘Fait ce 21 d'août 1688, âgée de quarante ans ; de ma prison.’ 5. ‘Je sentais l'état des âmes qui m'approchaient et celui des personnes qui m'étaient données, quelque éloignées qu'elles fussent.’ 6. ‘Le 21 d'août 1688. L’on croyait que j'allais sortir de prison et tout semblait disposé pour cela …Le 22e, je fus mise à mon réveil dans un état d'agonie.’ Indifférence entière. 7. L’épouse obtient tout de l’époux. 8. ‘M. L’official vint avec le docteur, le tuteur de mes enfants et le père La Mothe pour me parler du mariage de ma fille. / ‘L’on me dit que si je voulais y donner les mains, que l’on me donnerait ma liberté dans huit jours’ / 9. ‘Ma cousine voulut parler en ma faveur à Mme de Maintenon, mais elle la trouva si prévenue contre moi par la calomnie…’

3.9  DELIVRANCE.

1-2. ‘M. l'official vint le mercredi premier d'octobre 1688’. Il essaye de lui faire reconnaître des mémoires sans en définir le contenu. 3. ‘Il fallut passer par là, malgré toutes mes raisons, pour éviter leur violence et me tirer de leurs mains.’ 4. Lettre de Falconi mis en cause à Rome. 6. Copie des papiers donnés à M. l'official, le 8 février 1688. 7. ‘Comme l'on vit que les religieuses disaient beaucoup de bien de moi, et témoignaient m'estimer, mes ennemis et quelques-uns de leurs amis leur vinrent dire que ce qu'elles avaient de l'estime pour moi faisait un grand tort à leur maison, que l'on disait que je les avais toutes corrompues et faites quiétistes.’ 8. Délivrance. 9. ‘Ensuite j'allai voir Mme de Miramion.’ / Lettre à Madame de Maintenon. / ‘J'allai à Saint-Cyr la saluer : elle me reçut parfaitement bien et d'une manière singulière.’ Elle réside chez Madame de Miramion. ‘Si Dieu le veut, j'écrirai un jour la suite d'une vie qui n'est pas encore finie. Ce 20 septembre 1688. 10. ‘Quelques jours après ma sortie, je fus à Beynes chez Madame de Charost . ayant ouï parler de M. l'abbé de Fénelon, je fus tout à coup occupée de lui avec une extrême force et douceur…’

3.10  FENELON - ETAT APOSTOLIQUE

1. / B S Elle regarde Fénelon comme son fils : ‘Ce fut vers la St François du mois d’octobre 1688 …il faut qu’il soit anéanti et étrangement rapetissé. Dieu travaillera surtout à détruire sa propre sagesse …dès 1680 que Dieu me le fit voir en songe … Quelque union que j’aie eue pour le père La Combe j’avoue que celle que j’aie pour M. L. est encore tout d’une autre nature. / 2. ‘Il ne m'appelait point, comme l'on avait cru, à une propagation de l'extérieur de l'Eglise, qui consiste à gagner les hérétiques, mais à la propagation de son Esprit, qui n'est autre que l'esprit intérieur.’ 3-4. Douleurs spirituelles : ‘L'une causée par leur infidélité actuelle, l'autre qui est pour les purifier et les faire avancer.’ 5-6. La justice divine. 7. Plénitude. 8. ‘Rejaillissement d'un fond comblé et toujours plein pour toutes les âmes qui ont besoin.’ 9. ‘Si les âmes qui sont conduites par ces personnes pouvaient pénétrer au travers de cet extérieur si faible la profondeur de leur grâce, elles les regarderaient avec trop de respect, et ne mourraient point à l'appui que leur ferait une telle conduite.’ 10. Ces personnes sont des ‘paradoxes.’ 11. ‘L'âme de cet état s'ignore soi-même.’ 12. ‘Toutes les plus grandes croix viennent de cet état apostolique …l’enfer et tous les hommes se remuent pour empêcher le bien qui se fait dans les âmes. 13. ‘Saints qu'en lui et pour lui : ils sont saints à sa mode, et non à celle des hommes.’ 14. ‘Aucun amour naturel, mais une charité infinie.’ 15. Ames de foi. 16. ‘Le resserrement de la personne à qui on parle qui fait la répugnance à dire.’ ‘etc. jusqu’en fin 1688.’ / les § en fin de B commençant par : ‘Je me suis oubliée de dire…’ sont replaçés dans leurs contextes /

3.11  DANS LA SOLITUDE – FREQUENTATION DE SAINT-CYR

1. Chez Madame de Miramion, qui lui montra les lettres du Père La Mothe. 2. Mal à l’œil ; il faut savoir se plaindre. 3. Elle reste deux ans et demi avec sa fille mariée. Elle voudrait se retirer chez les bénédictines de Montargis ce qui fut presque fait. 4. Ses conversations avec Fénelon. 5. ‘Ayant quitté ma fille, je pris une petite maison éloignée du monde.’ A Saint-Cyr, Madame de Maintenon ‘me marquait alors beaucoup de bontés; et pendant trois ou quatre années que cela a duré j'en ai reçu toute sorte de marques d'estime et de confiance.’ Puis refroidissement. 6. Entretien avec M. Nicole. 7. Puis avec M . Boileau. 8. Elle rédige une Explication du Moyen court. 9. Les eaux à Bourbon-l’Archambaud. 10. Nicole rédige un livre contre elle sept ou huit mois après leur entretien. Dom F. Lamy le réfute.

3.12  DEFAVEUR

1-2. Sa défaveur à Saint-Cyr ‘fait quelque bruit.’ Elle tâche de disparaître à l’attention publique sans succès. 3-5. Histoire de la fille amoureuse qui s’est donnée au démon ; M. Fouquet la mène à M. Robert grand pénitencier. Morts suspectes de ce dernier et du Père Breton. 6. M. Boileau devient un zélé persécuteur sous l’influence d’une dévote. 7. On l’accuse d’avoir plagié Mlle de Vigneron, ce qui s’avère faux. 8-9. Suite de l’histoire de la dévote. 10. Un cercle autour de M. Boileau cherche à la déconsidérer aux yeux de Madame de Maintenon qui ‘tint bon quelque temps’.

3.13  BOSSUET

1. ‘Quelques personnes de mes amis jugèrent à propos que je visse Mgr l'évêque de Meaux.’ 2. Le duc de Chevreuse lui amène Bossuet, qui dit avoir apprécié certains écrits. Mais ses discours ‘l’épouvantent.’ On lui communique la Vie ‘qu’il trouva si bonne qu'il lui écrivit qu'il y trouvait une onction qu'il ne trouvait point ailleurs, qu'il avait été trois jours en la lisant sans perdre la présence de Dieu.’ 3. Histoire de la religieuse mourante. Crédulité de Bossuet ? 4. Communication des Explications des Ecritures comme de la Vie, sous le sceau du secret. 5. ‘Commencement de l'année 1694.’ Conférence qui devait rester secrète. ‘Ce n’était plus le même homme … J'en fus malade plusieurs jours.’ 6. Revue des difficultées qui furent soulevées : impossibilité d’actes discursifs, de désirer son propre bonheur… 7. ‘Pour désirer pour soi, il faut vouloir pour soi. Or tout le soin de Dieu étant d'abîmer la volonté de la créature dans la sienne, il absorbe aussi tout désir connu dans l'amour de sa divine volonté.’ 8. Faim distincte du désir. 9. Disparition de la pente sensible ou même aperçue par ‘repos en Dieu même.’ Comparaison de l’eau qui n’a aucune qualité particulière. 10. ‘Les âmes ne sont propres qu'à peu de choses tant qu'elles conservent leur consistance propre.’ Discussion sur ses livres. 11. ‘Je crois encore que ce qui fait que l'âme ne peut plus rien désirer, c'est que Dieu remplit sa capacité.’

3.14 LES ECLAIRCISSEMENTS EXIGES

3. ‘Il me parla de la femme de l'Apocalypse.’ 4. ‘Pour l’écoulement de grâces, c’était une autre difficulté.’ 5.Le manque d’expérience de Bossuet. ‘Il avait été frappé des choses extraordinaires … mais cette voie de foi simple … c’était un jargon.’ 6. Sur ‘l’absence de grâce’. 7. Difficulté sur l’état Apostolique. 8. ‘La première fois que j'écrivis ma vie, elle était très courte … L’on me la fit brûler, et l’on me commanda absolument de ne rien omettre, et d'écrire sans retour.’ 9. ‘Lier et délier’. 10. Retour sur les actes distincts. 11. ‘Se laisser mouvoir sans résistance. Qui n'admet pas ces actes secondaires, détruit toutes les opérations de la grâce comme premier principe et fait que Dieu n’est que secondaire, et ne fait qu'accompagner notre action.’ 12. ‘Que je fisse des demandes ? mais que pouvais-je demander ?’ ; ‘Il y a deux sortes d'âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser à elles, et d'autres que Dieu invite à se donner à lui par un oubli si entier d'elles-mêmes, qu'il leur reproche les moindres retours. Ces âmes sont comme de petits enfants.’ 13. ‘M. de Meaux prétendait qu'il n'y a que quatre ou cinq personnes dans tout le monde qui aient ces manières d'oraison et qui soient dans cette difficulté de faire des actes. Il y en a plus de cent mille dans le monde.’

3.15  MORT DE M. FOUQUET

1. ‘La vivacité de M. de Meaux, et les termes durs qu'il employait quelquefois, m'avaient persuadée qu'il me regardait comme une personne trompée et dans l'illusion … Il était prêt de me donner un certificat.’ 2. ‘M. Fouquet fut le seul à qui je confiai le lieu de ma retraite.’ Elle écrit une lettre à Mme de Maintenon qui refuse une enquête sur les mœurs, voulant se placer sur le terrain doctrinal. 3-4. ‘M. Fouquet, qui était tombé dans une maladie de langueur, mourut dans ce temps-là.’ Elle se réjouit de son bonheur dont elle reçoit assurance. 5. ‘L’on craignait qu'on ne reconnût mon innocence.’ 6. ‘Je ne puis point avouer avoir eu des pensées que je n'eus jamais.’ 7. ‘Il y avait plus de quarante jours que j'avais la fièvre continue.’

3.16  JUSTIFICATIONS

1. ‘Je commençais à m'apercevoir qu'on en voulait à d'autres qu'à moi dans la persécution que l'on me suscitait. 2. ‘Comme [Mme de Maintenon] avait contribué à me tirer d'oppression quelques années auparavant, elle croyait devoir s'employer à m'accabler.’ 3. ‘Je mandai que j'étais toujours prête de rendre raison de ma foi.’ 4. Quels examinateurs ? M. de Paris l’aurait bien tiré d’affaire. 5. Trois examinateurs : ‘Il y a lieu de croire qu'il [Bossuet] promit tout ce que [Mme de Maintenon] souhaitait’; ‘Mgr l'évêque de Châlons, qui avait de la douceur et de la piété’; M. Tronson. 6. Lettre à ces examinateurs. 7. Rédaction des Justifications.

3.17  ENTRETIENS D’ISSY

1. ‘Je m'aperçus bientôt du changement de M. de Meaux.’ 2. Bossuet refuse la présence du duc de Chevreuse : ‘Il voulait faire une condamnation d'éclat.’ 3. La supposition impossible ou sacrifice de l’éternité : 4. ‘Une personne qui tombe dans l'eau fait d'abord tous ses efforts pour se sauver et ne cesse son effort que lorsque sa faiblesse le rend inutile. Alors elle se sacrifie à une mort qui lui paraît inévitable.’ 5. ‘Elle lui fait donc un sacrifice de tout ce qu'elle est, afin qu'il fasse d'elle et en elle tout ce qu'il lui plaira.’ 6. ‘En cet état l'âme est si affligée et si tourmentée de l'expérience de ses misères et de la crainte, sans sentiment, d'offenser Dieu, qu'elle est ravie de mourir quoique sa perte lui paraisse certaine, afin de sortir de cet état, et de n'être plus au hasard d'offenser Dieu.’ 7. ‘L’âme se voie dans la volonté de tous les maux et dans l’impuissance de les commettre.’ 8. Réponse à la difficulté de M. de Meaux touchant le sacrifice de la pureté. 9. Bossuet se fixe dans ses idées. 10. Il l’accuse de présomption. 11. ‘On s'assembla chez M. de Meaux…’ 12. ‘M. de Meaux, après s'être longtemps fait attendre, arriva sur le soir’ et chasse le duc de Chevreuse. 13. Il ‘tâchait d'obscurcir et rendre galimatias tout ce que je disais.’ 14. Il produit malignement une lettre. 15. ‘Cette conférence ne fut d'aucune utilité pour le fond des choses. Elle mit seulement M. de Meaux à portée de dire à Mme de Maintenon qu'il avait fait l'examen projeté.’ 16. ‘M. de Meaux dans la chaleur de sa prévention m'injuriait sans vouloir m'entendre.’ 17. M. Tronson est plus équitable.

3.18 A SAINTE-MARIE DE MEAUX

1. Elle se rend à Sainte-Marie de Meaux en janvier 1695. Voyage mouvementé dans la neige, suivi de six semaines de fièvres. 2. A l’accusation d’hypocrisie, elle répond : ‘Je suis assurément une mauvaise hypocrite et j'en ai mal appris le métier, puisque j'y ai si mal réussi.’ Cherchant à ne plaire qu’à Dieu, ‘je compris alors que c'était la manière dont Jésus-Christ avait souffert.’ 3. Elle est estimée de la mère Picard et des religieuses. 4. On fait courir une lettre attribuée à M. de Grenoble. Réponse du père de Richebrac. 5. M. de Grenoble indigné. Copie de deux de ses lettres. 6. Bossuet ‘se récria sur la noirceur de cette calomnie. Il avait de bons moments, qui étaient ensuite détruits par les personnes qui le poussaient contre moi et par son propre intérêt.’ 7. Fable d’un curé. 8. ‘A confesse à tous les curés et confesseurs de Paris, une méchante femme prit le nom d'une de mes filles. C’était celui de Manon autrement (appelée) Famille.’ 9. Scènes de colère par l’impuissant Bossuet. 10. Témoignage de la mère Picard et de ses filles. 11. Bossuet à la mère Picard : ‘Je ne vois en elle, tout comme vous, que du bien, mais ses ennemis me tourmentent et veulent trouver du mal en elle.’

3.19  UN SURPRENANT CHANTAGE

1. Promesse d’un certificat. 2. Le chantage : ‘Il renferma le tout dans son portefeuille et me dit qu'il ne me donnerait rien … il s'enfuit. Les religieuses furent épouvantées d'un tour pareil.’ 3-4. ‘Les bonnes filles qui voyaient une partie des violences et des emportements de M. de Meaux, n'en pouvaient revenir.’ 5. ‘Enfin après avoir été six mois à Meaux, il me donna de lui-même un certificat.’ 6. Il lui donne congé. 7. Bossuet change car Madame de Maintenon ‘est peu contente de l’attestation.’ 8. Copie de la première attestation. 9. ‘Il débita que j'avais sauté les murailles du couvent pour m'enfuir. Outre que je saute fort mal, c'est que toutes les religieuses étaient témoins du contraire.’ 10. ‘Je pris la résolution de ne point quitter Paris …de me dérober généralement à la vue de tout le monde. Je restai de cette manière environ cinq ou six mois. Je passais les jours seule, à lire, à prier Dieu, à travailler. Mais sur la fin de l'année mille six cent quatre vingt quinze je fus arrêtée …et conduite à Vincennes.’

3.20  POURQUOI M’AVEZ-VOUS ABANDONNEE ?

1. ‘Je ne parlerai point ici de cette longue persécution qui a fait tant de bruit par une suite de dix années de prisons de toutes espèces, et d'un exil à peu près aussi long, et qui n'est pas encore fini.’ 2. ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée?’ ‘Ce fut dans ce temps que je fus portée à me mettre du parti de Dieu contre moi-même, et à faire toutes les austérités dont je pus m'aviser.’ 3. Elle a défendu l’oraison. 4. Elle justifie certaines relations qui paraissent secondaires. 5. Paix au début. 6. Infidélité de ‘préméditer un jour des réponses.’ 7. Les choses sont portées ‘à de plus grandes extrémités.’ Elle désespère.

3.21  DERNIERES PAGES DE LA VIE, L’ETAT SIMPLE ET INVARIABLE

1. Maladies. ‘Mon état est devenu simple, et invariable. Le fond de cet état est un anéantissement profond ne trouvant rien en soi de nominable. Tout ce que je sais c'est que Dieu est infiniment saint, juste, bon, heureux … rien ne subsiste en moi ni bien ni mal. Le bien est en Dieu. Je n'ai pour mon partage que le rien.’ 2. ‘Pauvreté et nudité est mon partage. Je n'ai ni confiance ni défiance, enfin Rien, Rien.’ 4. ‘Il est riche, je suis très pauvre … Je ne manque de rien, je ne sens de besoin sur rien. La mort, la vie, tout est égal. L’éternité, le temps, tout est éternité, … Dieu est amour et l'amour est Dieu’ ; ‘Les pensées ne font que passer, rien n'arrête. … Ce que j'ai dit ou écrit est passé, je ne m'en souviens plus.’ 5. ‘C'est un fanal vide, on peut y allumer un flambeau.’ 3. ‘Si on disait quelque chose à mon avantage, je serais surprise, ne trouvant rien en moi.’ ‘Il me donne un air libre, et me fait entretenir les gens, non selon mes dispositions, mais selon ce qu'ils sont, me donnant même de l'esprit naturel avec ceux qui en ont, et cela d'un air si libre qu'ils en sont contents.’ Décembre 1709. Annexe sur l’état fixe et permanent.



4. LES PRISONS, RECIT AUTOBIOGRAPHIQUE



Envoi.

4.1  VINCENNES

Alternative : ‘ou d'aller dans un couvent du diocèse de Meaux sous la conduite et la direction de ce prélat [Bossuet], ou d'être poussée à tout ce que l'autorité et la violence me pouvaient faite envisager de plus affreux.’ Arrestation à Noël 1695 par Desgrez. A Vincennes, interrogatoire par l’honnête La Reynie sur des lettres saisies du Père La Combe, sur Famille, sur l’expression malheureuse La petite Eglise vous salue, illustre persécutée’. ‘Après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, il jeta les lettres et les papiers sur la table … Il fit un dixième interrogatoire où il me demanda permission de rire.’ Etat degrande paix ; une infidélité : préparer des réponses. ‘Je faisais des cantiques.’ Succèd le violent et aigri Pirot : ‘Les tourments que cet homme me faisait par ses ruses et par ses artifices, me faisaient tomber malade toutes les fois qu'il venait.’; ‘Je demandai un confesseur pour mourir en chrétienne. L’on me demanda qui je souhaitais ; je nommai le P. Archange Enguerrand, récollet d'un grand mérite, ou bien un jésuite.’ Ce qui ne lui fut pas accordé. Elle eut le curé de Saint-Sulpice [La Chétardie]. Ses manœuvres.

4.2 VAUGIRARD

Le 16 octobre 1696, Desgrez me vint prendre à Vincennes pour me mener à Vaugirard … On me mit dans une chambre percée à jour et prête à tomber … [Une fille] venait m'insulter, me dire des injures, me mettre le poing contre le menton, afin que je me misse en colère.’ Elle est tourmentée ainsi que les filles à son service par le curé. Oppression et songes.

4.3  LES PREUVES ABSENTES

Dix mois à Vincennes entre les mains de M. de La Reynie’. On tente de se débarrasser d’elle à l’aide d’un vin empoisonné. ‘M. le Curé me dit, un jour, un mot qui me parut effroyable …qui était qu'on ne me mettait pas en justice parce qu'il n'y avait pas de quoi me faire mourir’ ‘…leur défendant, s'il me prenait quelque mal subit comme apoplexie ou autre de cette nature, de me faire venir un prêtre.’ Lettre à M. de Paris de décembre 1697. Un confesseur lui rend service.

4.4  LE CONFESSEUR ACCUSE

Très longue lettre du curé : reproches, insinuations etc. Il interroge la sœur qui la garde et une paysanne qui témoigne avoir vu le faussaire chez lui.

4.5  LA FAUSSE LETTRE

Visite de M. de Paris avec une lettre forgée du Père La Combe. ‘S'approchant [le Curé] me dit tout bas : «On vous perdra.»’ Reproches de l’archevêque. Texte de la lettre. On la sépare de ses filles que l’on maltraitera. ‘Il y en a encore une dans la peine depuis dix ans pour avoir dit l'histoire du vin empoisonné devant le juge. [L’]autre dont l'esprit était plus faible le perdit par l'excès et la longueur de tant de souffrances, sans que dans sa folie on pût jamais tirer un mot d'elle contre moi. …elle vit présentement paisible et servant Dieu de tout son coeur. On me mena donc seule à la Bastille.’

4.6 LA BASTILLE

Le 4 juin 1698. ‘on me donna une demoiselle qui, étant de condition et sans biens, espérait faire fortune, comme on lui avait promis, si elle pouvait trouver quelque chose contre moi.’ Humidité du lieu, défaillance de 24 heures. Le ‘P. Martineau me dit : “Je n'ai de pouvoir de vous confesser qu'en cas que vous alliez mourir tout à l'heure.” … M. d’Argenson vint m'interroger. Il était si prévenu et avait tant de fureur que je n'avais jamais rien vu de pareil. … plus de vingt interrogatoires, chacun de plusieurs heures. … Après cet interrogatoire si long qu'il dura près de trois mois, et qu'on (n'] en a jamais tant fait aux plus grands criminels, on prit deux ans, apparemment pour s'informer partout.’ Elle s’occupe d’une pauvre femme qui se croit damnée et que l’on saigne à mort espérant tirer un témoignage chargeant Madame Guyon. Dureté du confesseur.

4.7  L’ABIME

J’avais donc auprès de moi la filleule de M. du Junca, avec la promesse qu'il lui avait faite de l'épouser.’ Elle la convertit : ‘Elle comptait demeurer auprès de moi tant que j'aurais vécu, mais après qu'elle y [fut resté] trois ans, dans une même chambre, il fallut qu'elle s'en allât. Elle mourut quinze jours après. … Je restai seule un an et demi. J'eus un an la fièvre, sans en rien dire.’ Tentative de suicide d’un prisonnier : ‘Il n'y a que l'amour de Dieu, l'abandon à sa volonté …sans quoi les duretés qu'on y éprouve sans consolation jettent dans le désespoir.’ Déposition contre elle de Davant, un prêtre. ‘Quelquefois, en descendant, on me montrait une porte, et l'on me disait que c'était là qu'on donnait la question. D'autres fois on me montrait un cachot, je disais que je le trouvais fort joli.’ ‘Ma vie me quittait. Je tâchai de gagner mon lit pour mourir dedans.’ ‘J'avais toujours caché mon mal, si l'extrême maigreur, jointe à l'impuissance de me soutenir sur mes jambes, ne l'eût découvert. On envoya quérir le médecin qui était un très honnête homme. L’apothicaire me donna un opiat empoisonné. …Je le montrai au médecin qui me dit à l'oreille de n'en point prendre, que c'était du poison.’ ‘Je fus plus d'un an seule, car la petite demoiselle dont j'ai parlé étant morte, je priai qu'on ne m'en donnât plus, et je pris prétexte qu'elles mouraient.’

4.8  LA DELIVRANCE

M. de Paris eut de très grands remords de me laisser mourir en prison.’ ‘Il est certain qu'on me laissait aller chez mon fils sans condition lorsque ma sortie eut été accordée. Dès qu'il fut arrivé, il me dit qu'il ne me recevrait chez lui qu'à [certaines] conditions qu'il voulait qu'on lui donnât par écrit.’ ‘Ils écrivirent une lettre à M. de Pontchartrain - capable de me faire remettre à la Bastille si, pour s'informer de la vérité des faits qu'elle contenait, ce ministre ne l'eût renvoyée à M. l'évêque de Blois.’



5. TEXTES SECONDAIRES



5.1  TEXTES AUTOBIOGRAPHIQUES PARALLELES

Discours n°11 (Correspondance tome V) : Douleurs intérieures et abandon - tout s'écoule sans cesse sans laisser aucune impression. ‘L’âme dans son rien ne peut rien . Il n'y a que l'Etre créateur qui la rende propre à tout ce qu'il lui plaît.’

5.2  BLOIS TEMOIGNAGES EN SUPPLEMENTS A LA VIE

‘Nous remonterons aux causes des changements de Mme de Maintenon à l’égard de Madame Guyon … et nous répondrons aux calomnies de la Beaumelle. Nous rassemblerons ensuite les faits détachés et épars que nous avons recueilli de sa vie privée durant son séjour à Blois et enfin nous éclaircirons une difficulté que ses ennemis ont élevé contre une prophétie qu’elle fit en 1689 dans une lettre à Fénelon.’

5.3  SEPT LETTRES EDITEES AVEC LA VIE

Lettre 1 de Mme Guyon au Père La Combe, 1683 : épreuves à venir

Lettre 2 de Mme Guyon au Père La Combe, 1683 : union paisible ;tempête à venir ; la femme enceinte face au dragon.

Lettre 3 du P. La Combe à Madame Guyon, 1683 : prédiction de l’anéantissement extérieur qui atteindra celle-ci, accompagnant son anéantissement intérieur.

Lettre 4 du P. La Combe à Madame Guyon sur son état douloureux.

Lettre 5 du P. La Combe à Madame Guyon, 1693 : son état d'impuissance.

Lettre 6 d'une fille retenue en prison à son frère : elle partage la croix de Madame Guyon à laquelle elle demeure unie.

Lettre 7 de la même sur son abandon à Dieu.

5.4 QUATRE CANTIQUES EDITES AVEC LA VIE

Grand Dieu, pour ton plaisir / Je suis dans une cage.

Charmante solitude, / Cachot, aimable tour

On me tient en prison, ô mon cher petit Maître

Si c'est un crime que d'aimer…

5.5 DEUX CANTIQUES REDIGES EN PRISON

O Dieu Père fils et Saint Esprit je suis orpheline…

Que mon cœur est content auprès de ce que j'aime!

Bibliographie

Afin de faciliter la découverte de Madame Guyon après lecture de sa Vie, nous en donnons une bibliographie complète. Il existe par ailleurs quelques belles études qui rendent compte de son courage devant l’adversité, mais l’océan des textes issus de « l’affaire quiétiste » ne contribue guère à mieux la connaître. L’affrontement entre Bossuet et Fénelon domine en effet la scène et le rôle de Madame Guyon est occulté par des auteurs qui pensent pouvoir ainsi préserver Fénelon244.

1. Textes de Madame Guyon couvre l’ensemble de l’œuvre. Une description analytique allant au-delà de titres d’ouvrages rassemblant des écrits divers245 est donnée ici pour la première fois. Cette œuvre n’est considérable que parce qu’elle fut presque entièrement préservée246. Elle est unique par son spectre large présentant, outre un témoignage de vie (les écrits de ce volume et la Correspondance247), une méditation sur la tradition chrétienne (les Explications des deux Testaments et les Justifications qui est une belle anthologie mystique) et un enseignement mystique (les Torrents, les Discours et Opuscules). Nos diverses sous-sections couvrent la suite chronologique des éditions : des manuscrits furent l’objet de quelques rares éditions du XVIIe siècle, avant que Poiret ne réalise au début du siècle suivant une publication quasi-complète des œuvres248. Rééditée par Dutoit à la fin du même siècle, il fallut attendre 1978 pour des rééditions récentes.

2. Etudes  se limitent à un choix de quelques ouvrages récents portant sur : 2.1 Etudes sur Madame Guyon ; 2.2 Etudes de sa filiation spirituelle et de son environnement. De la masse accumulée depuis trois siècles, faussée par les échos de la « crise quiétiste » puis plus récemment de la « crise moderniste », nous retenons les retours aux sources, excluant d’une part les études générales sur la « querelle », d’autre part des interprétations ingénieuses et par là célèbres mais souvent cavalières ou arbitraires, d’essayistes, psychologues, etc. Le nombre d’études se réduit alors considérablement. Enfin nous donnons en 2.3 Autres ouvrages cités les références de travaux cités dans ce volume.

1. Textes de Madame Guyon.

1.1. Sources manuscrites.

NOYE (Irénée), Etat documentaire des manuscrits des œuvres et des lettres de Madame Guyon dans Rencontres autour de la Vie et l’œuvre de Madame Guyon, Millon, 1997, p. 51-61. (Cet article résume le dernier état connu de l’œuvre manuscrite préparé à l’occasion des rencontres organisées à Thonon les 12,13 et 14 septembre 1996).

1.2. Editions du XVIIe siècle.

Au XVIIe siècle paraissent le Moyen court, la Règle des associés et le Cantique. Madame Guyon sera interrogée sur le Moyen court et sur le Cantique tandis que Bossuet exploitera la Vie manuscrite :

[1685, 1686, 1690, 1699] Moyen court et très facile pour l’oraison que tous peuvent pratiquer très aisément…, Grenoble, J. Petit, 1685. In-12, X-84 p. [B.N.F., D.18290(2)] ; 2e édition à Lyon chez A. Briasson, 1686. In-12, X-186p [B.N.F., D.37255] et Paris chez A. Warin. ; 3e éd. Paris et Rouen, 1690 ; inclu dans : Recueil de divers traitez de théologie mystique qui entrent dans la célèbre dispute du Quiétisme qui s’agite présentement en France…, Cologne, [Poiret], 1699.

[1685, 1690] Règle des associez à l’enfance de Jésus, modèle de perfection pour tous les estats, tirée de la sainte Ecriture et des Pères…, Lyon, A. Briasson, 1685. In-12, 144 p., frontisp. [B.N.F., D.18425] ; 1690 ; 2e éd., Ibid. In-12.

[1688] Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mistique et la vraie représentation des états intérieurs, Lyon, A. Briasson, 1688. In-8°, pièces limin. et 209 p. [B.N.F., A.6920]


1.3. Edition Poiret (début du XVIIIe siècle).

La grande édition en 39 volumes (dont 20 vol. pour les seules Explications) du pasteur Pierre Poiret et de ses proches à Rijnsburg près d’Amsterdam sauve l’ensemble de l’œuvre au début du XVIIIe siècle :

[1713] Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure. Divisé en Huit Tomes. On expose dans la préface les conjectures que l’on a touchant l’auteur de cet ouvrage. Vincenti. A Cologne, chez Jean de la Pierre, 1713. In-8°. [A.S.-S & B.N.F., A.22812]. Description des huit tomes A.S.-S. no.1-8 :

1 : Frontispice gravé avec pour devise : « Je mettrai ma loi dans leur intérieur et l’écrirai sur leur cœur », « Préface générale » p. I-XXX, « Courte préface de l’auteur » p. 1-10, « Division de l’ouvrage en huit tomes » p. 11-12. – Le Saint Evangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, Tome I du Nouv. Testament. 1713 (Saint Matthieu Ch. 1 à 17), p. 1-371.

2 : Suite du Saint Evangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu avec. Tome II du Nouv. Testament. 1713 (Saint Matthieu Ch. 18 à 28), p. 375-708. Table p.709-726. Errata p.727.

3 : Les ss. Evangiles de Jesus Christ selon S. Marc et S. Luc avec. Tome III. 1713. Saint Marc p. 3-124. Saint Luc p. 125-456. Table p. 457-478. Errata p. 479.

4 : Le Saint Evangile de Jésus-Christ selon Saint Jean avec. Tome IV. 1713. Saint Jean p. 3-539. Table p. 540-562. Errata p. 563.

5 : Les Actes des Apôtres et les Epitres de Saint Paul aux Romains aux Corinthiens & aux Galates avec. Tome V. 1713. Actes p. 3-71. Romains p. 72-232. Corinthiens I p. 233-325. Corinthiens II p. 326-436. Galates p. 437-488.

6 : Les Epitres de Saint Paul aux Ephesiens, Philippiens, Colossiens, Thessaloniciens, à Timothée, à Tite, et aux Hebreux avec. Tome VI. 1713. Ephesiens p. 489-580. Philippiens p. 581-631. Colossiens p. 632-662. Thessaloniciens I p. 663-675. Thess. II p. 675-676. Timothée I p. 677-695. Tim. II p. 696-701. Tite p. 702. Hebreux p. 703-918. Table p. 919-955. « Fautes » p. 956.

7 : Les Epitres canoniques de S. Jaques [sic], S. Pierre, S. Jean et de S. Jude avec. Tome VII. 1713. Jaques p. 3-91. Pierre I p. 92-179. Pierre II p. 179-228. Jean I p. 228-332. Jean II p. 333-338. Jean III p. 339-345. Jude p. 345-376. Table p. 377-398. Errata p. 399. « Avertissement [sur une faute] » p. 400.

8 : L’Apocalypse de S.Jean Apôtre avec. Tome VIII. 1713. Apocalypse p. 3-409. Conclusion [générale] p.409-412 « achevé le 23 de Septembre 1683 [1682 corrigé à la main sur l’ex. A.S.-S.] ». Table p. 413-442. Errata p. 443. « Additions et redressemens… » p. 659-664.

[1714-1715] Les livres de l’Ancien Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, divisés en douze tomes comme il se voit à la fin de la Preface. Vincenti. A Cologne [Amsterdam] chez Jean de la Pierre, 12 tomes249, 1715 [A.S.-S. & B.N.F., A.22813]. Description des 12 tomes A.S.-S. no.1-12 :

1 : Frontispice gravé – « Avertissement » p. 5. « Préface générale » p. 32. « Division de l’ouvrage sur le vieux testament en douze tomes et le contenu de chacun d’entre eux » p. 53. « Indice des passages du V. et du N. Testament qui se trouvent expliqués hors de leurs propres lieux ou cités avec quelques remarques considérables » p. 55-63. La Genèse et l’Exode avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, Tome I du Vieux Test. Vincenti. A Cologne chez Jean de la Pierre, 1714. La Genèse p. 1-225. L’Exode p. 226-356.

2 : Le Levitique, les Nombres et le Deutéronome avec. Tome II. 1714. Levitique p. 369-416. Nombres p. 417-498. Deutéronome p. 499-589. « Table des matières principales du I et II Tome ou du Pentateuque » p. 590-623. Errata p. 624.

3 : Les livres de Josué, des Juges et de Ruth avec. Tome III. 1714. Josué p. 3-48. Juges p. 49-201. Ruth p. 202-248. « Table des matières principales sur ce IIIe tome » p. 249-264. Errata p. 264.

4 : Le premier livre des Rois avec. Tome IV. 1714. Premier livre des Rois p. 3-306. Table p. 307-326. Errata p. 327.

5 : Les II. III. & IVme livres des Rois avec. Tome V. 1714. Second livre p. 323-527. Troisième livre p. 528-633. Quatrième livre p. 634-745. Table p. 746-769. Errata p. 770.

6 : Les Paralipomènes, Esdras, Nehemie, Tobie, Judit & Esther avec. Tome VI. 1714. Premier livre des Paralipomènes p. 3-21. Esdras livre premier p. 22-37, « Néhémie autrement le second livre d’Esdras » p. 38-68. Tobie p. 69-125. Judith p. 126-173. Esther p. 174-219. Table p. 220-235. Errata p. 236.

7 : Le livre de Job avec. Tome VII. 1714. « Préface sur Job » p. 3-7. Job p. 8-288. Table p. 289-307. Errata p. 308.

8 : Première partie des Psaumes de David depuis le I jusqu’au LXXV avec. Tome VIII. 1714. « Première partie des Psaumes. » p. 3-384.

9 : Seconde partie des Psaumes de David depuis le LXXVI jusqu’à la fin avec. Tome IX. 1714. « Seconde partie des Psaumes. » p. 387-678. Table p. 679-705. « Fautes à corriger au Tome VIII. au Tome IX » p. 706.

10 : Les Proverbes, L’Ecclesiaste, Le Cantique des cantiques, la Sagesse & l’Ecclésiastique avec. Tome X. 1714. Les Proverbes p. 3-87. L’Ecclésiaste p. 88-113. « Le Cantique des cantiques, Préface » p. 114-126. « Dédicace de l’Auteur [poème] p. 127-128. « Extrait du Privilège du roi et approbations » p. 127-128 [sic, répétition]. Le Cantique p. 129-247. La Sagesse p. 248-296. L’Ecclésiastique p. 297-344. Table p. 345-359. Fautes p. 360.

11 : Les Prophètes Isaie, Jérémie & Baruc, Ezéchiel, & Daniel avec. Tome XI. 1714. Isaie p. 3-155. Jérémie p. 156-189. Lamentations de Jérémie p. 189-214. Baruc p. 215-221. Ezéchiel p. 222-300. Daniel p. 301-375. Errata p.376.

12 : Les petits prophètes Osée, Joël, Amos, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie, Le Ier et IIe Livres des Macchabées avec. Tome XII. 1714. Osée p. 387-412. Joël p. 413-416. Amos p. 417-421. Jonas p. 422-440. Michée p. 441-459. Nahum p. 460-461. Habacuc p. 462-480. Sophonie p. 481-492. Aggée p. 493-496. Zacharie p. 497-547. Malachie p. 548-563. Macchabées I p. 564-608. Macchabées II p. 609-629. Table p. 630-655. Errata p. 656.



[1716]  Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, tirés la pluspart de la Sainte Écriture, Vincenti, A Cologne [Amsterdam], Chez Jean de la Pierre, 1716250. [B.N.F., D. 37251/2]. Description des deux tomes in-8° édités sans nom d’auteur :

1 : Tome I : Préface p. 3-23. « Table des Discours… divisés en quatre parties » p. 24-28. Discours [au nombre de 70] p. 1-470. « Table des matières principales » p. 471-488. Trois pages non numérotées donnant la table des passages de l’Écriture et les errata.

2 : Tome II : Six pages d’avis et table. « Lettre sur l’Instruction suivante » p. (3-(14 [sic, parenthèse ouvrante]. « Instruction chrétienne d’une Mère à sa Fille » p. (15-(63 [sic]. « Discours » [au même nombre de 70 que précédemment] p. 1-402. « Table des matières principales du IIe tome » p. 402-423. Une page d’errata



[1717] L’âme amante de son Dieu, représentée dans les emblèmes de Hermannus Hugo sur ses “Pieux désirs”, et dans ceux d’Othon Vaenius sur l’amour divin, avec des figures nouvelles accompagnées de vers…, Cologne, J. de La Pierre, 1717. In-8°, XXVIII-188p. et pl. gravées. [B.N.F., Z.17 458].



[1717-1718] Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme, Cologne [Amsterdam], J. de La Pierre, 4 tomes, 1717-1718. [B.N.F., D-19455] :

Le quatrième volume comporte, outre trois parties de lettres de Madame Guyon, une « Quatrième partie contenant quelques [16] discours chrétiens et spirituels » p. 402-509, suivi d’une « Lettre d’une païsane, sur l’anéantissement du Moi de l’âme et le pur amour » p. 510-522, enfin de la « Table des matières principales ». Nous décrivons plus en détail la réédition très fidèle de 1767.



[1712, 1720] Les Opuscules spirituels de Mme J.-M. B. de La Mothe Guion, Cologne [Amsterdam], J. de La Pierre, 1712. In-12°, titre gravé [B.N.F., D.37259] ; Les Opuscules spirituels de Madame J. M. B. de la Mothe Guyon, Nouvelle édition corrigée et augmentée, A Cologne [Amsterdam] Chez Jean de la Pierre, 1720. [2 vol. in-8° B.N.F., D.17787. In-8°, 560 p. & B.N.F., D.37260. In-12, X-534 p., le titre manque et l’imprimatur est daté de Lyon, 1686]. Description de cette édition de 1720 :

Frontispice gravé. Page de titre : Les Opuscules…. Page : « Prov. XXIII. v. 26. Mon fils, donne moi ton Cœur… ». Préface générale [de P.Poiret] p. 5)-56)[sic]. Table. Errata. Catalogue. Page : « Justitias Domini in aeternum cantabo ». Moien Court et très facile de faire oraison… p. 1-78. Lettre du serviteur de Dieu …Jean Falconi… p. 79-93. Remarques touchant la Mère de Chantal et avis … donné par S. François de Sales… p. 93-100. Table du Moien Court p. 101-106. Courte apologie pour le Moien court… p. 107-128. Les Torrens spirituels…et table p. 129-276. Page : « Les Opuscules … seconde partie… ». Traité de la purification de l’âme après la mort ou du Purgatoire p. 279-314. Petit abrégé de la Voie et de la réunion de l’âme à Dieu p. 315-348. Règle des Associés à l’Enfance de Jésus… p. 349-404. Page : « Instruction chrétienne pour les jeunes gens ». Lettre… et Instruction chrétienne d’une mère à sa fille p. 407-442. Page : « Brève instruction … du P. François la Combe et ses Maximes spirituelles ». Page : Approbation & permission ». Lettre d’un serviteur de Dieu contenant une brève instruction pour tendre fermement à la perfection chrétienne p. 443-522. Maximes spirituelles p. 523-534. « Table [alphabétique] des matières principales… » p. 535-559. Page : « Justitias Domini in Aeternum cantabo » p. 560.



[1720] La Vie de Mme J.-M. B. de La Mothe Guion, écrite par elle-même, Cologne [Amsterdam], J. de La Pierre, 1720, 3 vol. in-12, portrait. Voir nos descriptions en tête de ce volume.

[1720] Les Justifications de Mme J.-M. B. de La Mothe-Guion, écrites par elle-même… avec un examen de la IXe et Xe conférence de Cassien, touchant l’état fixe d’oraison continuelle, par feu M. de Fénelon, Cologne [Amsterdam], J. de La Pierre, 1720. [3 tomes en 1 vol. in-8° B.N.F., D.37253 et 6 vol. in-8° Rés. D.37254]. Nous décrivons plus en détail la réédition très fidèle de 1790.

[1722] Poésies et Cantiques spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme, par Madame J.M.B. de la Mothe-Guyon, divisés en quatre volumes. Vincenti, à Cologne [Amsterdam] Chez Jean de la Pierre, 1722 [4 tomes en 2 vol. in-8° B.N.F., Ye 25431-25432] Description des 4 tomes251 :

1 : « Préface » p. I-XII. « Catalogue des écrits de Madame Guyon [édités par Poiret]. Table des Cantiques de ce Ier volume » p. XVII-XXIV, Cantiques I à CXCVI p. 1-328.

2 : « Table des cantiques et errata ». Cantiques I à CCXLIII p.1-332.

3 : « Table des cantiques et errata ». Cantiques I à CCIX p.1-326.

4 : « Table des cantiques, poèmes héroiques et en vers libres etc. ». Cantiques I à LXXXIV p. 1-101. Le Cantique des cantiques p. 102-127. Poèmes héroïques p. 128-204. Poèmes en vers libres p. 205-231. Pensées chrétiennes… p. 232-253. Les effets différents de l’Amour …en emblèmes p. 254-289. Conclusion. Table des airs. Table des matières. Errata p. 371.



1.2.3. On ajoutera à ces œuvres de Madame Guyon les quatre volumes qu’elle a préparés à la fin de sa vie comme « tombeau » de son maître J. Bertot. Ils contiennent une grande partie de la correspondance passive de Madame Guyon outre 21 lettres qui lui sont nommément attribuées (ces dernières se retrouvent aussi dans les Lettres) :

[1726] Le directeur Mistique [sic] ou les Oeuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guyon., Poiret, 4 vol., (de 453, 430, 526, 368 pages), 1726. [A.S.-S. & B.N.F.]. Description252 :

1. Volume I composé de 12 traités : 1. Conduite de Dieu sur les âmes p. 1. 2. De l’état du repos sacré p. 18. 3. Profondeur des S.Evangiles p. 30. 4. Etats d’oraison, représentés dans l’Evangile du Lazare p. 39. 5. Degrés de l’Oraison, comparés aux eaux qui arrosent un jardin p. 50. 6. Voie de la perfection sous l’emblème d’un nautonnier p. 117. 7. L’Oiseau ou De l’Oraison de Foi, sous la figure d’un petit Oiseau p. 178. 8. Les croix, inséparables du don de l’Oraison p. 251.  9. Opérations de la Ste Trinité dans les âmes p. 260. 10. Sur l’état du Centre p. 266. 11. Sur l’état du Centre suite « Mr Bertot m’a dit. » p. 284. 12. Eclaircissements sur l’Oraison et la Vie intérieure. p. 292-453.

2. Vol. II composé de lettres de Bertot et d’une addition : p.1-* Lettres 1 à 70, p.*-430. « Addition: conseils d’une grande servante. Marie des Valées. »

3. Vol. III, composé de lettres de Bertot : p.1-* Lettres 1 à 70, « additions 1 à 4 » p. *-526.

4.Vol. IV, composé de lettres de Bertot, Maur de l’Enfant-Jésus et Madame Guyon : p.1 Lettres 1 à 81, p.265 Lettres 1 à 21 de P. Maur, p.310-368 Lettres 1 à 21 de Madame Guyon.

1.4. Réédition Dutoit (fin du XVIIIe siècle).

L’édition par Poiret et son cercle d’amis devient introuvable. Elle est rééditée à la fin du XVIIIe siècle par le pasteur suisse Dutoit très fidèlement (le plus souvent les paginations sont respectées alors même que le format est différent !) en 40 volumes (aux 39 volumes de l’édition antérieure s’ajoute en effet un dernier volume de lettres comportant « la correspondance secrète » avec Fénelon). Nous décrivons certains titres qui présentent des variations :

[1767-1768] : Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, ou l’esprit du vrai christianisme. Nouvelle éd. enrichie de la correspondance secrète de Mr. de Fénelon avec l’auteur. Londres [Lyon], 1767-1768, 5 vol. Cette dernière édition est très fidèle à Poiret mais plus complète compte tenu du caractère moins brûlant des événements :

1 : Tome I, « Avertissement sur cette seconde édition » [par Dutoit] p. I-XVIII. « Avertissement qui était à la tête de l’Edition de Hollande, sous le nom de Cologne » [par Poiret] p.XIX-XXVIII. Table des lettres [classées en trois parties par thèmes spirituels allant de : « (1) Règles et avis généraux », à : « (20) Dieu seul »] p. XXIX-XLIII. Lettres I à CCXL p. 1-694.

2 : Tome II, Lettres I à CC p.1-614, Table [lettres classées en trois parties] p. 615-623.

3 : Tome III, Table [lettres classées en trois parties] p. III-IX. Lettres I à CLVI p. 1-694.

4 : Tome IV, « Préface sur ce quatrième volume » p. III-VIII. Table [lettres classées en trois parties] p. IX-XVI. Lettres I à CXVI p. 1-403.

5 : Tome V, « Anecdotes et réflexions » [par Dutoit] I-CLX. Première partie contenant quelques Discours chrétiens et spirituels p. 1-188 [eux-mêmes introduits par la note : « Ces discours dans l’édition de Hollande faisaient la clôture du quatrième volume… » puis suivis de la lettre de la simple paysanne précédant les lettres adressées à Fénelon. On trouve ensuite la] Correspondance de l’auteur avec Fénelon p. 189-559. Table p. 560-567. « Table [alphabétique] des matières » p. 568-627. « Indice [précieux] des noms de quelques-uns de ceux à qui les lettres … sont adressées » p. 628-630.



[1790]  Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, tirés la plupart de la Sainte Écriture. Par Madame J. M. B. de la Mothe-Guion. Nouvelle édition corrigée et augmentée [?], A Paris [Lyon], Chez les Libraires Associés, 1790.



[1790]  Justifications de la Doctrine de Madame de la Mothe-Guyon, pleinement éclaircie, démontrée et autorisée par les Sts Peres Grecs, Latins et Auteurs cannonisés [sic] ou approuvés ; écrites par elle-même. Avec un examen de la neuvième et dixième Conférences de Cassien sur l’état fixe de l’oraison continuelle, par Mr de Fénelon, archevêque de Cambray, A Paris [Lyon] chez les Libraires Associés, MDCCXC. Cette édition de Dutoit reprend celle de Poiret. Elle comporte 3 tomes253 soit :

1 : Tome I : Préface [par Dutoit] I-XVI. Justifications : chap. I-XXXVII p. 1-432.

2 : Tome II : Justifications : chap. XXXVIII-L p. 1-379.

3 : Tome III : « Table des articles du IIIe tome » deux p. Justifications : chap. LI-LXVII. p. 1-256. Conclusion p. 257-265. Page : « Non nobis, Domine, non nobis … Deo Soli ». Recueil de quelques autorités des S. Pères de l’Eglise grecque : art. I-XVIII p. 267-328. Examen … de Cassien touchant l’état fixe… p. 331-368. Table des matières principales des trois volumes… p. 369-432.



[1790]  L’Ame amante de son Dieu, représentée dans les emblèmes de Hermannus Hugo, et dans ceux d’Othon Vaenius sur l’amour divin, avec des figures nouvelles accompagnées de vers… par Madame J.M.B de la Mothe-Guyon, nouvelle édition considérablement augmentée, à Paris, Chez les Libraires Associés, MDCCXC.

Préface p. 1-16. Les Emblèmes …exposés en vers libres p. 1-176 [et nombreuses p. correspondant aux emblèmes gravés]. Table p. 177-186.

1.5. Rééditions récentes :

[1978] Les Opuscules spirituels…, J. M. Guyon, avec une Introduction par J. Orcibal de 36 pages non numérotées, G. Olms, 1978 suivie du fac-similé de l’édition de Poiret, Les Opuscules spirituels de Madame J. M. B. de la Mothe Guyon, Nouvelle édition corrigée et augmentée, A Cologne Chez Jean de la Pierre, 1720, v. le contenu détaillé ci-dessus.

[1982] Madame Guyon et Fénelon, la correspondance secrète, édition préparée par B. Sahler254, Paris, Dervy-livres, 1982, 335 p.

[1983] La Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, édition préparée par B. Sahler255, Dervy-livres, 1983, 637 p.

[1990] Madame Guyon : la passion de croire, choix de textes par M.-L. Gondal256, 1990. 

[1992] Récits de Captivité, édité par M.-L. Gondal, Grenoble, Jérôme Millon, Coll. « Atopia », 1992, 182 p. 

[1992] Torrents et Commentaire au Cantique, édités par C. Morali257, Grenoble, Jérôme Millon, Coll. « Atopia », 1992.

[1995] Le Moyen court et autres récits, une simplicité subversive, textes édités par M.-L. Gondal, (ce volume contient : Introduction, I. Le Moyen court et sa défense (Moyen court, Courte apologie et extraits des Justifications), II. Le travail de l’Intérieur (Règle des Associés, Petit abrégé), III. Le Chant de l’âme, (un choix de poésies). Grenoble, Jérôme Millon, Coll. « Atopia », 1995, 298 p.

[1998] Le Purgatoire, édité par M.-L. Gondal, Grenoble, Jérôme Millon, Coll. « Atopia », 1998, 109 p.

[2000] De la Vie intérieure, Quatre-vingt Discours Chrétiens et Spirituels…, édités par D. Tronc, Phénix, Coll. « La Procure », 2000, 482 p.

2. Etudes.

2.1. Etudes sur Madame Guyon.

[1958] COGNET (Louis), Crépuscule des Mystiques, Paris, Desclée, 1958 [ancien mais non dépassé]

[1967] COGNET (Louis), article Guyon dans le Dictionnaire de Spiritualité, tome 6, 1967, colonnes 1306-1336.

[1989] GONDAL (Marie-Louise), Madame Guyon (1648-1717), un nouveau visage, Paris, Beauchesne, 1989 [ouvrage d’ensemble sur Madame Guyon, fondé sur L’Acte mystique, thèse soutenue en 1985].

[1997] Madame Guyon, Rencontres autour de la Vie et l’œuvre de Madame Guyon, Grenoble, Millon, 1997. [Précieuses contributions de spécialistes pour la première fois rassemblés autour de Madame Guyon]

[1974-1978] ORCIBAL (Jean), Le Cardinal Le Camus témoin au procès de Madame Guyon (1974) p. 799-818 ; Madame Guyon devant ses juges (1975) p. 819-834 ; Introduction à Jeanne Marie Bouvier de la Mothe-Guyon : les Opuscules spirituels (1978) p. 899-910, dans Etudes d’Histoire et de Littérature Religieuse, Paris, Klincksieck, 1997.

2.2 Etudes de sa filiation spirituelle et de son environnement.

Une étude d’ensemble de la filiation n’existe pas. Nous trouvons des études sur Bernières, Renty, Marie des Vallées etc. puis sur Fénelon et Poiret, sur Caussade, sur des piétistes et Dutoit,  mais sans qu’une attention particulière soit prêtée aux liens qui les unissent et qui passent par des figures intermédiaires peu reconnues (dont certaines sont étudiées en Introduction et figurent sur les Tableaux I et II).

Les principales sources publiées sur cette filiation au sein de « l’école des mystiques normands » sont les suivantes : P. Pourrat, art. Bertot (1937) dans DS, tome I col. 1537-1538, et du même auteur, La Spiritualité Chrétienne, tome IV Les temps modernes, Lecoffre (1940, publié en 1947), p. 183 ; R. Heurtevent, L’œuvre spirituelle de Jean de Bernières, (1938) p. 63 ; I. Noye, article Enfance de Jésus, DS vol. 4 col. 676 (1959) ; J. Le Brun , article France dans DS vol. 5 col. 948 (1962). Il faut y adjoindre les dossiers de C. Charles Berthelot du Chesnay aux Archives Eudistes ainsi que les notes rassemblées par J. Bruno, Vie.

Choix de quelques études classées chronologiquement (2.3. Ouvrages cités fournit une bibliographie plus étendue) :

[1865] CHAVANNES (Jules), Jean-Philippe Dutoit, Lausanne, 1865 [couvre l’environnement guyonnien de Dutoit] ; à compléter par FAVRE (André), Jean-Philippe Dutoit, Genève, 1911.

[1913] SOURIAU (Maurice), Deux mystiques normands au XVII° siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913.

[1966] COGNET (Louis), La Spiritualité Moderne, I. L’essor : 1500-1650, Paris, Aubier, 1966.

[1983 & 1997] FENELON, Œuvres I & II, Paris, Gallimard (Bibl. de la Pléiade), éd. présentée, établie et annotée par J. Le Brun, 1983 & 1997 [V. les Notices].

[1985] CHEVALLIER (Marjolaine), Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, vol. V, 1985 ; éditée par André Séguenny, Baden-Baden, Koerner [bibliographie commentée des nombreuses œuvres éditées par Pierre Poiret - dont celles de Madame Guyon]

[1994] CHEVALLIER (Marjolaine), Pierre Poiret 1646-1719, Du protestantisme à la mystique, Labor et Fides, 1994, p. 1-295 [Biographie reconstituant le cadre où s’est exercé l’activité d’éditeur de Poiret et de ses associés qui permet de cerner les influences guyonniennes en Europe p. 17-152, suivie d’une étude de la pensée p. 153-280].

[1997] ORCIBAL (Jean), Etudes d’Histoire et de Littérature Religieuse, Paris, Klincksieck, 1997







Table



JEANNE MARIE GUYON : LA VIE PAR ELLE MEME ET AUTRES ECRITS BIOGRAPHIQUES 1


INTRODUCTION 2


Remerciements 3

Les événements d’une vie 4

Aperçu biographique 4

La formation mystique 14

Tableau I : La formation reçue (Filiation) 21

La voie intérieure 30

L’influence proche et lointaine 37

Tableau II : Carte des lieux visités 40

Tableau III : Les influences exercées 44

L’étrangeté d’un texte précurseur 47


L’écriture (par Andrée Villard) 52

La belle plume de Madame Guyon 52

L’exercice de l’autobiographie 59

Le duel avec les mots 65


L’édition 72

Le contenu 72

Les rédactions successives 74

Le manuscrit d’Oxford 77

Le manuscrit de Saint-Brieuc 80

Le manuscrit de Chantilly / Sèvres 81

Manuscrits complémentaires 82

Les éditions 84

Nos principes d’édition 90

Avertissement 95


TEXTES 97


1. La Vie par elle-même : Jeunesse 103

1.1 FAIRE COMPRENDRE LA BONTE DE DIEU 103

1.2 NAISSANCE PERILLEUSE ET COUVENTS 109

1.3 SES DEUX SŒURS RELIGIEUSES 114

1.4 VOCATION RELIGIEUSE ? 122

1.5 AMOURS ET DELAISSEMENT DE L’ORAISON 133

1.6 MARIAGE ET DESILLUSION 145

1.7 PREMIER ENFANT - TRAVERSES DOMESTIQUES 158

1.8 RENCONTRE ET EVEIL INTERIEUR 168

1.9 L’ORAISON AU-DESSUS DES EXTASES 177

1.10 AUSTERITES, AMOUR DIVIN, UNION EN CHARITE 181

1.11 PURIFICATION 189

1.12 EPREUVES DOMESTIQUES 195

1.13 DIEU PRESENT, DIEU ABSENT. 205

1.14 INFIDELITES ET SOUTIEN DE LA MERE GRANGER 220

1.15 LA VARIOLE 225

1.16 HUMILIATIONS DOMESTIQUES 235

1.17 PEINES ET CONFIANCE EN LA MERE GRANGER 240

1.18 LE P. LA COMBE - PROMPTITUDES ET CHARITE 246

1.19 M. BERTOT - MORT DE SON PERE 253

1.20 UN SILENCE EFFICACE, PELERINAGE, MORT DE LA MERE GRANGER, HABILETE EN AFFAIRES 263

1.21 LES EPREUVES DE L'AMOUR JANSENISTE 271

1.22 MORT DE SON MARI 282

1.23 LA NUIT DE LA COLERE DE DIEU 294

1.24 AIDE DU PRECEPTEUR, VENGEANCE DU JANSENISTE 301

1.25 TOUJOURS LA NUIT 313

1.26 EPREUVES ET DESOLATION 318

1.27 LA FIN DE LA NUIT - LE PERE LA COMBE 321

1.28 LA PAIX-DIEU 328

1.29 GENEVE ? 334

1.30 REGRETS A SON DEPART, HESITATIONS 341


2. La Vie par elle-même : Voyages 352

2.1 LE VOYAGE DE MELUN A GEX 352

2.2 COMMUNICATION ET PRESAGES 357

2.3 ETAT APOSTOLIQUE - A THONON 365

2.4 ETAT DE VASTITUDE 374

2.5 COMBATS 381

2.6 REFUS DU SUPERIORAT, DEPART DU P. LA COMBE 388

2.7 PERSECUTIONS. LES DEUX GOUTTES D’EAU 395

2.8 ENSEIGNEMENT 404

2.9 L’ETAT FIXE N’EXCLUT PAS DES SOUCIS 414

2.10 LA DIRECTION DES AMES 425

2.11 LES TORRENTS. UNION AU P. LA COMBE. 432

2.12 POUVOIR SUR LES AMES 439

2.13 LA COMMUNICATION INTERIEURE 446

2.14 AUX PORTES DE LA MORT 456

2.15 EN PIEMONT 464

2.16 DOULEURS ET REVES, LE MONT LIBAN 472

2.17 COMMUNICATION CONSCIENTE 479

2.18 COMMUNICATION ET MATERNITE 486

2.19 COMMUNICATION, SEPARATION DU PECHEUR 492

2.20 COMMUNICATIONS EFFICACES 500

2.21 EXPLICATIONS, CANTIQUE, MOYEN COURT 507

2.22 COMMUNICATIONS ET SOUFFRANCE POUR LE P. LA COMBE 514

2.23 MARSEILLE, GêNES, ALEXANDRIE 523

2.24 SEJOUR A VERCEIL 534

2.25 TURIN, GRENOBLE 542


3. La Vie par elle-même : Paris 548

3.1 INTRIGUES A PARIS 548

3.2 INTRIGUES, SUITE 560

3.3 ARRESTATION DU PERE LA COMBE 567

3.4 INFAMIE DU P. LA MOTHE 575

3.5 PREMIERE RECLUSION 579

3.6 PRESSIONS POUR MARIER SA FILLE 591

3.7 LETTRES CONTREFAITES 599

3.8 COMMUNICATIONS ET MARTYRE 606

3.9 DELIVRANCE. 613

3.10 FENELON - ETAT APOSTOLIQUE 623

3.11 DANS LA SOLITUDE - FREQUENTATION DE SAINT-CYR 638

3.12 DEFAVEUR 646

3.13 BOSSUET 655

3.14 LES ECLAIRCISSEMENTS EXIGES 664

3.15 MORT DE M. FOUQUET 672

3.16 LES JUSTIFICATIONS 679

3.17 ENTRETIENS D’ISSY 689

3.18 A SAINTE-MARIE DE MEAUX 701

3.19 UN CHANTAGE SURPRENANT 711

3.20 POURQUOI M’AVEZ-VOUS ABANDONNEE ? 719

3.21 DERNIERES PAGES DE LA VIE, L'ETAT SIMPLE ET INVARIABLE 723


4. Les prisons, récit autobiographique 729

4.1 VINCENNES 729

4.2 VAUGIRARD 748

4.3 LES PREUVES ABSENTES 761

4.5 LA FAUSSE LETTRE 784

4.6 LA BASTILLE 795

4.7 L’ABIME 808

4.8 LA DELIVRANCE 821


5. Compléments biographiques 825

5.1 TEXTE AUTOBIOGRAPHIQUE PARALLELE 825

5.2 SUPPLEMENT A LA VIE 826

5.3 HISTOIRE DES DERNIERES ANNEES 852

5.4 SEPT LETTRES EDITEES AVEC LA VIE 854

5.5 QUATRE CANTIQUES EDITES AVEC LA VIE 864

5.6 DEUX CANTIQUES REDIGES EN PRISON 870

Variantes 874


ANNEXES ET TABLE 1001


La famille et les proches 1002

Chronologies 1007

Résumé et table de correspondance 1026

Bibliographies 1050

Oeuvres de Madame Guyon 1051

Etudes sur Madame Guyon : 1059

Etudes de la filiation et de l’environnement 1060

Index des Sources 1061

Glossaire 1066

Index général 1072

Index des noms de personnes 1079

Index de lieux et de thèmes 1091

Table générale 1097




MADAME GUYON Biographie et Amis

Fichier non numéroté quie l’on trouve après le numéro (81)

[81b] Guyon_bio&amis […].docx



En projet !

Le familier d’internet depuis son enfance - maintenant devenu adulte né au début du siècle - pratique plus rarement la lecture suivie d’un ouvrage imprimé. Il n’en a guère plus le temps compte tenu des connaissances nécessaires pour s’inscrire et se maintenir dans le monde évolutif qui nous entoure.

Comment ne pas perdre le précieux temps sur les seuls outils qui permettent d’accéder aux sciences et à ses techniques, d’apprécier des cultures sans frontières mais d’apparences encore étranges, d’être sensible aux arts passés comme aux nouveaux, d’unifier la diversité des sagesses ? Comment ne pas nuire à l’appréciation et à la contemplation que ces outils facilitent ?

On est passé de la lecture traditionnelle d’un corpus fixe, primordial, voire « sacré », à celui d’un canon d’œuvres de valeurs reconnues, et enfin tout récemment à un océan des textes, des sources et de témoignages de toutes origines accessibles électroniquement. Nous nous adaptons en présentant ici Jeanne-Marie Guyon sous la forme d’un dossier qui se présente comme rédigé « par elle-même » (la médiation est cachée mais demeure forte dans le choix des pièces retenues). Il s’agit d’un florilège structuré258.

En tant que « source secondaire », nous prenons place au sein du ruban des notes circonstancielles de bas de pages (les références sont reportées en fin d’ouvrage). Car par manque de temps et de capacité il ne s’agit pas de composer en associant harmonieusement explicitations et citations de l’auteure.

Le modèle du dossier proposé s’inspire d’une lecture de jeunesse, celle de la biographie et de l’histoire d’œuvres de musiciens tels qu’elles furent « résumées 259 » et replacées dans leur temps propre par Jean et Brigitte Massin i.

J’ai « écouté » le corpus guyonnien pour le redécouvrir en le comprenant un peu mieux lu de l’intérieur. Le dossier proposé suit l’ordre chronologique. Il est repris dans chacune des trois parties d’une division classique : biographie, œuvre, influence. En voici le plan :

I « Vie par elle-même » : l’enfance et la jeune mariée mystique, la découverte du monde, la parisienne proche de la Cour, les prisons, l’apostolat à Blois ;

II Traditions et transmissions : le socle des grandes Traditions, transmettre la Grâce divine, la Dame directrice ;

III Des disciples : le Cercle de Paris, le Cercle de Blois, disciples « Cis » et « Trans ».

Outils : chronologie, œuvres, liste des Amis et des neutres ou adversaires.

Table des matières

MADAME GUYON 1

Présentation 2

Vie par elle-même 6

Enfance et jeune mariée mystique 6

La découverte du monde 43

Parisienne proche de la Cour 82

Les débuts parisiens 82

La rencontre avec Fénelon 89

Les prisons 91

Retour sur le premier internement 91

La Visitation de Meaux sous la férule de Bossuet 91

Le Donjon de Vincennes et ses interrogatoires 91

Le « couvent » de Vaugirard 91

La Bastille 91

L’apostolat à Blois 92

Traditions et transmissions 93

Le socle des grandes Traditions chrétiennes 93

Transmettre la Grâce divine 93

La Dame directrice 93

Des disciples 93

Le Cercle de Paris 93

Le Cercle de Blois 93

Cis et Trans 93

Outils 93

A Chronologie 93

B Œuvres 93

C Liste des Amis, des neutres et adversaires 93

D Bibliographie 93

Divers projets relatifs à Mme Guyon depuis 2020

224. Poésies (Gooble books)

225 AT NT (Google books)

226. Opuscules (Google books)

227. Opus décrit et accès GoogleBks

Il s’agit d’une reprise de la bibliographie de Madame Guyon et d’un tri fort utile des Oeuvres de Guyon disponibles en ligne sous GoogleBooks (car il y a de très nombreux doubles inutiles)



 d’où le titrage :



OPUS Guyon décrit et disponible sur GoogleBooks

[81c] OPUS Guyon description & accès.odt







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MADAME GUYON MYSTIQUE

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EXTRAITS par Elisabeth



(71) Mme Guyon extraits (Elisabeth Toulouse 2016).pdf



« brindilles » par thèmes : « Aller de l’avant », « Peu importe ce que nous sommes », « peu importe nos défauts », « ne pas suivre les sentiments ni la sagesse humaine », « Les autres », « Oraison », « Lectures », « Amour-propre », etc.







56.MADAME GUYON Moyen Court et très facile de faire Oraison

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(72) Moyen Court.docx





+cm GUYON 1 Moyen Court

[Premier volume d’une collection « //+CM & cm » de mise à disposition du corpus guyonien]

Moyen Court 22455974.pdf

« Que tous peuvent pratiquer très aisément et arriver par là dans peu de temps à une haute perfection.

« On ne pensait point de donner au public ce petit ouvrage qu'on avait conçu dans une grande simplicité. Il avait été écrit pour quelques particuliers qui désiraient d'aimer Dieu de tout leur cœur. Mais comme quantité de personnes en demandaient des copies, à cause de l'utilité que la lecture de ce petit traité leur avait apportée, ils ont souhaité de le faire imprimer pour leur propre satisfaction, sans autre vue que celle-là.

« On l'a laissé dans sa simplicité naturelle. On n'y condamne la conduite de personne. [.] On prie seulement les uns et les autres de ne point s'arrêter à l'écorce, mais de pénétrer le dessein de la personne qui l'a fait, qui n'est autre que de porter tout le monde à aimer Dieu et à Le servir avec plus d'agrément et de succès, le pouvant faire d'une manière simple et aisée, propre aux petits qui ne sont pas capables des choses extraordinaires ni de celles qui sont étudiées, mais qui veulent bien tout de bon se donner à Dieu.

« On prie ceux qui le liront de le lire sans prévention, et ils découvriront sous des expressions si communes une onction cachée, qui les portera à la recherche d'un bonheur qu'ils doivent tous espérer de posséder.

« On se sert du mot de facilité, disant que la perfection est aisée, parce qu'il est facile de trouver Dieu, le cherchant au-dedans de nous. »



57.MADAME GUYON ECRITS SUR LA VIE INTERIEURE [15 Discours]

(73) Madame Guyon Ecrits sur la vie intérieure D & M Tronc (Arfuyen 2005).doc



Madame Guyon, Ecrits sur la vie intérieure, présentation par Dominique et Murielle Tronc, Paris, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2005, 195 p. [15 Discours]

Préface

il y avait en elle [madame Guyon] cette note de réalité qui ne trompe pas, et qui distingue du premier coup et à coup sûr le récit d'un voyageur qui a parcouru le pays dont il parle et la reconstitution de ce même pays par un auteur qui n'y est pas allé. (Bergson) 260.

Contemporaine de Racine, madame Guyon fut l’une des très grandes mystiques du XVIIe siècle français. Pourtant elle nous est proche, car elle resta toute sa vie une laïque plongée dans les difficultés de l’ordinaire quotidien et elle garda toujours une entière liberté intérieure, résistant aux pressions pour n’obéir qu’à son élan intime, issu d’une expérience trop profonde pour être comprise du pouvoir clérical. Restée indépendante vis-à-vis des structures religieuses, elle affirma une autorité spirituelle auprès de disciples dont le plus célèbre est Fénelon. Bien qu’elle soit devenue suspecte après les condamnations du « Quiétisme », son influence spirituelle s’exerça au sein d’un groupe important d’amis mystiques qui lui restèrent fidèles malgré le danger, tant était grand son rayonnement.

Après sa mort, ses écrits se transmirent principalement hors de France. Admirée chez les protestants, elle ne fut réhabilitée qu’au siècle dernier au sein du catholicisme. Malgré une fidélité à son Eglise conservée jusqu’à sa mort, elle resta suspecte : il fallut attendre 1907 pour voir authentifiée sa correspondance de la direction de Fénelon ! Puis Henri Delacroix dès 1908, le philosophe Bergson, les historiens Henri Bremond et Louis Cognet la réhabilitèrent avant que l’on ne la réédite partiellement. Sa grandeur et son œuvre restent pourtant méconnus 261.

Sa vie fut mouvementée. Née en 1648 à Montargis d’une famille de riches bourgeois, mariée à seize ans, elle devint veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont survivront trois enfants. Elle entra dans la vie intérieure dès dix-huit ans grâce à la Mère Granger, supérieure du couvent des bénédictines de sa ville natale, auprès de qui elle se réfugiait souvent, tant elle était malheureuse dans sa belle-famille. Elle fut présentée par cette religieuse à monsieur Bertot (1620-1681), prêtre et profond mystique, qui devint son père spirituel.

Après la mort de son mari, elle pensait (avec ses conseillers religieux) qu’elle devait contribuer à faire connaître la vie intérieure. On lui proposa d’être supérieure des « Nouvelles Catholiques » à Gex, mais elle refusa. Elle voyagea cinq ans durant en Savoie, à Thonon où elle composa les Torrents, en Piémont dont elle connut les milieux piétistes. À cette époque elle découvrit qu'elle pouvait être en union spirituelle avec d'autres personnes et leur transmettre la grâce en silence de cœur à cœur. De retour à Grenoble, elle reçut de très nombreux visiteurs : clercs, religieuses chartreuses, à l'intention desquelles elle composa son Moyen court et ses Explications de la Bible.

C'est une femme d'expérience qui arriva à trente-huit ans à Paris. Elle reprit la direction du cercle spirituel créé par monsieur Bertot. Comme elle se rattachait au milieu quiétiste par ce dernier, elle fut emprisonnée après la condamnation de Molinos. Délivrée sur l'intervention de Madame de Maintenon qui fut tentée par la vie mystique, elle entreprit un apostolat à la Fondation des Demoiselles de Saint-Cyr et s’attacha de nombreux disciples, dont Fénelon, les ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvillier sont les figures connues. Ils lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans.

Tombée en défaveur, madame Guyon tenta en vain de se réfugier dans l’isolement et le silence. Elle fut soumise à la colère des pouvoirs qui à l'époque entendaient contrôler la conscience intime de tous : cette femme, laïque de surcroît, qui osait prétendre n'obéir qu'à l'impulsion de la grâce divine et la répandre autour d'elle, devait être soumise. Emprisonnée une seconde fois à quarante-huit ans pendant sept années et demi, dont cinq en isolement, elle fut l'objet d'accusation de mauvaises mœurs et de pressions violentes de la part du pouvoir judiciaire royal et de l'évêque Bossuet très soumis à madame de Maintenon.

Enfin lavée de tout soupçon, elle sortit de la Bastille à cinquante-cinq ans - sur un brancard. Il lui restait cependant un peu plus de treize années à vivre : elle les consacra à former des disciples catholiques et protestants, les ouvrant à la vie intérieure dans une discrétion totale, ce dont témoignent les textes présentés ici et une correspondance qui devint européenne. Elle mourut en 1717.

§

Les oeuvres accessibles au public d’aujourd'hui ne représentent que l'expérience des années de jeunesse de madame Guyon, acquise avant sa trente-septième année. Or elle vécut soixante-neuf ans et s’abstint de composer des traités dans sa pleine maturité. Elle comprit, à l’expérience, tant sont divers les secrets sentiers de l’amour divin 262, qu’il faut adapter la guidance mystique à chacun, par des conseils particuliers, ou tout au plus par de brefs opuscules répondant à une difficulté particulière communément ressentie.

Les disciples, dont certains visitaient la vieille dame de Blois, ont rassemblé ces opuscules et des lettres qui circulaient entre eux. Cet ensemble de pièces de dimensions variables (d’une à vingt-cinq pages) constituent le cœur de l’œuvre guyonnienne, traduisant la pleine maturité mystique. Pour un regard privilégiant la valeur du contenu spirituel utilisable aujourd’hui, cet ensemble se révèle plus profond que la Vie par elle-même, ou les œuvres de jeunesse, telles que la première partie des Torrents, le Moyen court, les volumineuses Explications de la Bible. Mais le trésor est resté caché, enfoui sous un long titre qui révèle mal sa valeur : Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui concernent la vie intérieure. Il fut publié en 1716, du vivant de leur auteur, en deux volumes contenant chacun soixante-dix pièces 263, rapidement dispersés dans les bibliothèques privées de disciples français et surtout étrangers, suisses, hollandais, anglais ou écossais. Ce corpus est donc pratiquement inconnu du public.

Nous proposons un choix de pièces disposées selon un ordre ascendant du point de vue de l’approfondissement mystique, très proche de celui du premier éditeur, Pierre Poiret, disciple aimé de madame Guyon. Les aspects de l’expérience mystique sont abordés sous différents angles. Une même réalité se manifeste progressivement, celle de la vie nouvelle et divine, en Dieu où sont données une véritable liberté et l’efficience mystique. A la fin d’une vie, le sentier mystique, sortant « d’une forêt sauvage et âpre et forte », débouche dans la lumière.

§

Madame Guyon rechercha Dieu très jeune et pratiquait méditations et prières vocales comme l'enseigne traditionnellement le clergé catholique. Mais cherchant une voie intérieure satisfaisante, elle s'adressa au « bon franciscain » Enguerrand qui répondit à ses questions par une phrase lapidaire : « C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. » Par ces mots, il la fit entrer brusquement dans l'intériorité qui allait remplir toute sa vie.

Malgré une existence compliquée par de nombreuses épreuves, elle resta attachée à sa vérité intérieure sans faiblir, comme en témoigne cette confidence au duc de Chevreuse:

« J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens - je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d’un attachement inviolable à la sainte Eglise. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur 264. »

A la fin de sa vie, dans les Discours dont nous donnons un choix, elle évoque pour ses « enfants » en Dieu les grands thèmes de la mystique de façon très simple, épurée par une longue expérience, dégagée de toute gangue dévotionnelle, mais avec grande précision et finesse.

Tout commence par la prière pour adhérer à Dieu. Mais comment la pratiquer ? Madame Guyon ne fait pas appel à l’effort méditatif des exercices spirituels. Car les exercices peuvent être utiles au commencement mais risquent d’enfermer le pratiquant dans leurs procédés. Elle rejette aussi la recherche d’un vide ponctuel obtenu par abstraction d’esprit. Exercices prolongés ou abstraction volontaire d’esprit ont en commun de privilégier l’effort. Ils risquent donc en pratique de ne plus reconnaître la primauté voire l’existence même du don de la grâce ! La seule chose est d’appeler la grâce et de se mettre en état de disponibilité totale pour l'accueillir : elle tombera alors obligatoirement car Dieu ne peut résister à cet appel.

Madame Guyon se situe donc dans la tradition spirituelle qui remonte par Benoît de Canfield aux Rhéno-flamands :

« L’élévation d’esprit qui se fait par ignorance, n’est autre chose que d’être mu immédiatement par l’ardeur d’amour, sans aucun miroir, ou aide des créatures, sans l’entremise d’aucune pensée précédente, et sans aucun mouvement présent d’entendement, afin que la seule affection puisse toucher, et que la connaissance spéculative ne puisse rien connaître en cet exercice d’esprit 265. »

La béguine Hadewijch disait brièvement :

« Quoi que trouve l’esprit,

Dieu demeure incirconscrit

Dans l’amour nu,

Sans paroles ni raison 266. »

Madame Guyon rend compte du vécu intérieur par des descriptions précises. En premier lieu, la découverte de l’intériorité permet une pacification progressive. Cette découverte s’accompagne d’événements intérieurs variés selon les tempéraments et l’environnement, brefs instants ou états pouvant durer des jours. Ces débuts remplissent la mystique d'ivresses merveilleuses ou de révélations : ils constituent la « voie des lumières » et la plupart des mystiques se contentent de cela. Il faut pourtant dépasser cette étape qui ne donne que des « miettes » de Dieu et non Dieu lui-même.

Suivent en second lieu des années de désappropriation, terme préférable à celui de « purification », courant dans la littérature spirituelle, mais ambigu, parce qu’il risque de laisser croire que nous serions à terme un « nous-mêmes » moins nos défauts !  Subsistent seulement des capacités et aussi des infirmités.

« Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme ; et ce regard le consume et détruit ses impuretés … Car il faut concevoir, que toutes les opérations de Dieu en lui-même et hors de lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. … Plus il purifie par ce regard, plus il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné 267. »

En troisième lieu la structure individuelle est mise au service de ce qui vient prendre la place centrale au cœur et la dirige, comme l’exprime l’apôtre Paul si souvent cité par Madame Guyon :

« Cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie. Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi 268. »

C’est la naissance à une vie nouvelle :

« Je ne suis ni saint, ni orné, etc., dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu, mais Dieu est tout cela pour moi. … comme Il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, Il m’absorbe et me perd en Lui, où Il ne me laisse rien de propre, ni propre justice, ni propre vertu 269. »

On peut trouver chez madame Guyon des descriptions plus fines que celle de la division tripartite que nous venons d’évoquer : attirance en soi où demeure la voie de l’intériorité et sa source, laisser faire Dieu plutôt que de s’efforcer à quelque exercice ou ascèse, chasser l’amour-propre en ne se recourbant jamais sur soi, accepter la purification nécessaire parce qu’on ne peut concilier attachement et amour, suivre Jésus-Christ par la voie de la foi nue 270 et non des lumières, vivre dans l’Amour pur rend qui heureux dans le sans-limite, subir la nuit ou du moins quelques touches nocturnes qui touchent l’être même et non plus seulement ses vêtements, puis un état intermédiaire où l’on est perdu à soi mais où le divin demeure encore caché 271, enfin une recréation divine ; alors suivant Paul, ce n’est plus nous qui agissons 272. Mais toute division en étapes présente le danger de substituer un chemin à la diversité des expériences personnelles durant l’ascension de la montagne, selon la belle comparaison qui ouvre ce recueil.

Le principal obstacle est celui de la volonté propre qui empêche le divin d’être notre principe : il est surmonté à l’aide des qualités de simplicité et d’humilité, analogue au creux de la pierre :

« Il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu s’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide … L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité, que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible 273. »

Finalement l’âme est anéantie en Dieu, ce qu’affirme madame Guyon :

« Elle sait qu’elle vit et c’est tout, et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première : et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie 274.

Une âme peut être perdue en Dieu uniquement pour elle-même, mais Madame Guyon reçut le don de transmettre la grâce à ceux qui l’approchaient. Ce charisme bien connu en Orient ou dans le soufisme, est affirmé par les orthodoxes, mais est peu mentionnée dans le catholicisme, probablement à cause de la clôture des communautés qui empêche la communication de cette expérience. Madame Guyon s'est exprimée ouvertement sur ce sujet dans sa correspondance avec ses intimes, et ses affirmations nous sont précieuses à cause de leur rareté dans notre milieu occidental.

Elle avait ressenti l'action du divin par l’intermédiaire d'une personne, Jacques Bertot ou Geneviève Granger. Elle la reconnut chez elle-même avec émerveillement à quarante-quatre ans. Se référant à la descente de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte, elle appelle cette efficience « vie apostolique », car, de même que la parole était entendue simultanément en plusieurs langues, de même une personne peut transmettre l’Esprit Saint à chacun selon ses besoins.

Madame Guyon se percevait comme un canal qui donne passage à la grâce, en l'absence de toute volonté propre, sans intentionnalité personnelle. Cette transmission a lieu dans la passiveté 275 totale, dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures276. Elle vibre alors de la plénitude divine dans la pleine liberté et la « communication » est ressentie par tous dans un état de paix ou parfait repos. L’on note ainsi, très loin du « vide » ou d’un « vertige du néant » synonyme de paralysie, l’association très étroite du vide à la plénitude :

« Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut … Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde … Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce 277. »

Cette transmission ne dépend que de Dieu seul et s’effectue le plus parfaitement en silence. Elle suppose un accord au niveau du recueillement des personnes qui est souvent favorisé par une proximité physique tandis que le transmetteur est affranchi de toute inclination naturelle  :

« Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu … fait pencher le cœur vers une personne … Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher 278. »

Fénelon, fut un des bénéficiaires les plus connus comme en témoigne le début de la lettre du 1er décembre 1689, suivi d’un bel exposé de la transmission cœur à cœur et de la passiveté requise de l’âme exposée au regard divin, devenue le court Discours 2.25 :

« Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon coeur de s’écouler dans le vôtre. … »

A cette confiance Fénelon répondait :

« Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? …Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer . Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en Lui comme je m'y perds 279…» 

C’est à cette mission que Mme Guyon a consacré les dernières années de sa vie : elle réunissait à Blois quelques disciples qui formèrent par la suite des cercles guyonniens dont on peut relever la trace sur plus d’un siècle.



Ecrits sur la vie intérieure 1

Préface 2

Ecrits sur la vie intérieure 8

De deux sortes d’Écrivains des choses mystiques ou intérieures [1.01]. 8

Economie de la vie intérieure [3.02]. 11

Variété et uniformité des opérations de Dieu dans les âmes [2.25]. 14

Contemplations de plusieurs sortes et quelle est la meilleure [1.43]. 16

Divers effets de l’amour [1.49]. 18

Du repos en Dieu [1.53]. 20

Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu [1.60] 23

Différence de la foi obscure à la Foi nue [2.15]. 26

Pureté d’Acte et de Connaissance des âmes pures [2.42]. 26

État d’une âme passée en Dieu [2.61]. 28

Du Mariage spirituel [2.62]. 29

Voies et Opérations de Dieu et de Sa grâce sur les âmes de choix [2.64]. 31

État Apostolique. Appel à enseigner [2.65]. 34

Vie et fonctions de Dieu dans une âme [2.66]. 37

Des Communications spirituelles et divines [2.67]. 38

Communication de cœurs et d’esprits [2.68]. 41

Conclusion de toutes les voies de Dieu [2.69]. 41

De la différence qu’il y a entre la Contemplation et la Foi nue [3.03]. 43

Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite [3.11]. 47

Note sur le présent texte & orientation bibliographique 49







58.DE LA VIE INTÉRIEURE DISCOURS CHRETIENS ET SPIRITUELS SUR DIVERS SUJETS QUI REGARDENT LA VIE INTERIEURE [80 Discours][2000]

(74) Madame Guyon De la vie intérieure [80] Discours. D Tronc (Phénix-Procure 2004).doc



Présentés par Dominique et Murielle TRONC

Madame Guyon, De la Vie intérieure, Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, présentés et annotés par D. Tronc, Paris, Phénix Editions - La Procure Librairie, Collection « La Procure », 2000, réédition 2004, 482 pages [Tirages limités épuisés ; sur ce choix de 80 Discours (156 pièces furent éditées au XVIIIe siècle) 15 ont été repris en 2005 : Madame Guyon, Ecrits sur la vie intérieure, pp. 23-193 ; puis 50 en 2008 : Madame Guyon, Oeuvres mystiques, « Discours spirituels », pp. 531-762.

INTRODUCTION

Madame Guyon (1648-1717) fut l'une des grandes figures mystiques du XVIIe siècle français. Les opuscules rassemblés dans ce volume expriment l’enseignement qu'elle donna à la fin de sa vie, où, durant quatorze années, elle ouvrit à l'intériorité ses nombreux visiteurs, indifférente à ce qu'ils fussent catholiques ou protestants, tout en écrivant aux étrangers qui ne pouvaient lui rendre visite.

Une vie courageuse.

Elle resta laïque, vivant l'intériorité au milieu de l'ordinaire quotidien, ce qui nous la rend proche. Sa vie fut mouvementée : après avoir mené une vie d’épouse et de mère de famille, géré sa fortune (qu'elle donna à ses enfants), voyagé, pratiqué la Cour et ses mondanités, elle connut les prisons avant une fin de vie paisible.

Née en 1648, mariée à Montargis à l’âge de seize ans, elle fut veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses (trois enfants atteindront l’âge adulte). Elle était déjà avancée sur le chemin intérieur lorsque ses conseillers religieux l'encouragèrent à lutter contre le protestantisme genevois : aussi voyagea-t-elle cinq ans durant, à Thonon en Savoie, près de Turin en Piémont pendant presque une année, et à Grenoble. Elle refusa de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques à Gex (malgré les pressions de l’évêque in partibus de Genève). C'est à cette époque qu'elle écrivit le Moyen court280 pour donner une méthode simple d'entrer dans l'intériorité : ce fut un succès de librairie avec plusieurs éditions qui entrèrent même dans des Chartreuses ! Son rayonnement mystique attira bientôt de nombreux visiteurs, moines et laïcs, ce qui suscita jalousies et oppositions, notamment du clergé. On commença à lui reprocher ce qu'on lui opposera toujours : comment une simple femme, laïque de surcroît, peut-elle s'arroger le droit d'être une directrice spirituelle ?

C’est une femme d’expérience qui revint à Paris en 1686, à trente-huit ans, et malheureusement pour elle, un an avant la condamnation de Molinos et des « quiétistes » auxquels on l'associa sans y regarder de plus près281. De fait, son confesseur M. Bertot, prêtre et confesseur des bénédictines de Montmartre282, avait été formé spirituellement par M. de Bernières et son cercle mystique normand ; or Bernières fit partie du lot des auteurs suspects et fut condamné post-mortem bien qu'il ait été lu sans poser problème par tous les spirituels de France. Dans un temps où la liberté de conscience était un concept inconnu et le pouvoir royal tout-puissant, Madame Guyon fut emprisonnée un peu moins d’une année.

Délivrée sur l’intervention de Madame de Maintenon tentée momentanément par la vie mystique, elle rentra à la Fondation des Demoiselles de Saint-Cyr que dirigeait alors sa cousine Madame de la Maisonfort. Elle s’attacha de nombreux disciples à la Cour, dont Fénelon, les ducs et duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers sont les figures les plus connues. Résistant aux pressions, ils lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans. Car les pouvoirs politique et religieux jugeant dangereuse l'indépendance de ce mouvement mystique, Mme Guyon retomba en défaveur. Elle tenta en vain de se réfugier dans l’isolement et le silence, mais fut emprisonnée une seconde fois à quarante-huit ans.

Le problème était double : Madame Guyon vivait une expérience qui se situe au-delà des frontières connues des confesseurs, or ceux-ci se plient nécessairement à des règles de prudence, respectent des critères théologiques, recherchent un langage exempt d’ambiguïté. A l'époque le concept de liberté de conscience n'existait pas et tout le monde devait avoir un confesseur : il était exclu qu'une femme, laïque de surcroît, ait une quelconque autonomie intérieure. Les clercs voulurent donc contrôler son oraison, s'assurer qu'elle était conforme et surtout exempte de la passivité reprochée aux « quiétistes ». Or Madame Guyon n'était pas théoricienne : elle proclamait son christianisme, mais engloutie dans le divin, elle s'intéressait peu à la théologie283, la réservant aux clercs plus compétents qu'elle.

Le scandale suprême arriva parce qu'elle affirmait avoir découvert la possibilité de transmettre directement la grâce de cœur à cœur sans paroles : ce charisme, qu'elle appelait « vie apostolique », était même le fondement de sa relation avec ses dirigés. Les lettres où elle en parlait auraient dû demeurer secrètes, mais portées sur la place publique, elles provoquèrent des moqueries. Pour les clercs comme pour la plupart des gens, c'était affirmer l'inconcevable. On voit bien que cette transmission directe rendait secondaires les sacrements et le rôle des prêtres. En 1694, Madame Guyon tenta naïvement de convaincre Bossuet, puis résista opiniâtrement à la violence de ses assauts.

Ce refus de renier son expérience personnelle et sa relation très exceptionnelle avec ses disciple284 heurtèrent les membres des structures religieuses qui la croisèrent (Bossuet, l’archevêque de Paris, puis un confesseur imposé, enfin monsieur Tronson). Même ceux qui lui étaient plutôt favorables demeuraient perplexes, puisqu'ils s'en remettaient au jugement des structures collectives. Un ecclésiastique éclairé et modéré comme M. Tronson, confesseur de Fénelon et directeur de Saint-Sulpice, auquel eut recours Mme Guyon en prison, fut agacé par son autorité et la surnomma la « Dame directrice »285 ! La gêne perdure à l'heure actuelle dans les milieux catholiques.

En réalité, elle s’appuyait très solidement sur les traditions de l’Écriture et ses écrits témoignent d’une culture exceptionnelle. En 1684, elle avait rédigé ses Explications (1684) qui sont d'amples commentaires des deux Testaments286. Dans les Discours, on la verra se référer beaucoup à Jean et Paul, les plus intérieurs des apôtres. C'est grâce à son expérience que le sens de l’Écriture lui apparaît : elle l'éclaire par d'abondantes explications de texte.

Elle s'est aussi nourrie des mystiques chrétiens. En 1694, pendant la « querelle du quiétisme », elle avait dû préparer pour sa défense des Justifications (1694) où, avec Fénelon, elle avait opéré un remarquable choix d’auteurs mystiques du temps passé pour prouver que leurs affirmations n'étaient pas nouvelles dans l'histoire du christianisme : de siècle en siècle, leurs récits identiques corroboraient leur propre expérience. On verra que les notes de Poiret citent abondamment Catherine de Gênes, veuve de la fin du XVe siècle, dont le recueil de dits demeurait lu et admiré. Nous avons ajouté Hadewijch II, béguine du XIIIe siècle, inspiratrice de Ruusbroec. Ces deux femmes abordèrent elles aussi des sujets théologiquement sensibles - et parfois plus vigoureusement que ne se le permit Madame Guyon287.

La profondeur de Madame Guyon n'est pas due à ses lectures, mais à la chance qu'elle a eue de côtoyer de grands spirituels de son époque. Loin d'être une autodidacte solitaire, elle est l'héritière d'un courant spirituel franciscain plein de vitalité qui était né avec l'arrivée en Normandie du franciscain Chrysostome de Saint-Lô (1595-1646) ; sous sa direction, le laïc Jean de Bernières (1602-1659)288 fonda l'Ermitage de Caen, lieu de spiritualité intense au sein duquel fut formé à son tour le prêtre Jacques Bertot289, très profond mystique qui fut le confesseur de l'abbaye de Montmartre où se pressaient nombre d'amoureux de la vie intérieure. Le milieu spirituel de l'époque était foisonnant : les Mémoires de Saint-Simon racontent que l'oraison était un passionnant sujet de conversation à la Cour ! Monsieur Bertot fut le confesseur de Madame Guyon et c'est à elle qu'il transmit ses dirigés laïcs. Dans cette chaîne de transmission spirituelle qui dura plus d'un siècle, elle fut donc un maillon essentiel.

La belle certitude de Madame Guyon vis-à-vis des autorités de son temps était portée par le contact intime avec la réalité de la grâce divine. Loin de se sentir hétérodoxe, elle était même persuadée que les mystiques incarnent le vrai christianisme et tenta d'en convaincre ses interlocuteurs souvent bien rétifs comme Bossuet. Le conflit avec les clercs l'a déchirée, car il lui était impossible de se concevoir autre que chrétienne. En témoigne ce vœu d'inspiration toute franciscaine dont elle fit confidence au duc de Chevreuse :

J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens - je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la sainte Église. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur290.

Pourtant les représentants de la foi doutaient d'elle. Elle dut se résoudre à affirmer son expérience personnelle indescriptible tant l'évidence était forte, mais ce fut pour elle un tourment sans fond. Elle fut maintenue en prison pour sept années et demie, dont cinq en isolement à la Bastille pour en sortir en 1703, à cinquante-cinq ans, sur un brancard291. Heureusement le pouvoir toléra qu'elle se retire à Blois. Il lui restait encore quatorze années à vivre : elle mourra en 1717 à soixante-neuf ans.

Dans cette retraite paisible au milieu de ses amis, n'ayant plus à lutter, Madame Guyon consacra ses dernières années à sa mission apostolique, s'employant à communiquer la vie mystique à ses amis et visiteurs de tous horizons. Sa correspondance devint européenne292. Singulièrement résistante à l’adversité, la vieille dame resta donc fort active malgré les contraintes imposées par le pouvoir : les visites se faisaient avec discrétion et l'on ne confiait le courrier qu'à des gens sûrs. Ces visiteurs français généralement catholiques se nommaient entre eux les cis tandis que les étrangers écossais et suisses, généralement protestants, étaient les trans. Animés d’une même recherche intérieure, ces visiteurs oubliaient sur place leurs différences, tout en respectant les règles confessionnelles de l'époque :

Elle vivait avec ces Anglais293 comme une mère avec ses enfants. On sait que cette nation est accoutumée à ne connaître ni gêne ni contrainte, mais à se livrer à ses mouvements et à ses saillies. Souvent ils se disputaient, se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder294 ; elle ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence, et lui en demandaient son avis, elle leur répondait : oui, mes enfants, comme vous voulez. Alors ils s’amusaient de leurs jeux, et cette grande sainte restait pendant ce temps-là abîmée et perdue en Dieu. Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre, cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient [43] et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état295.

La condamnation de Fénelon par le Pape soumis à la pression politique de Louis XIV mit un terme à la « querelle du quiétisme » : Fénelon s'inclina, mais continua lui aussi à recevoir des disciples dans son évêché de Cambrai.

En France, la peur se répandit au sein des institutions religieuses : plus question d’éditer un texte « quiétiste ». L'expérience mystique fut traquée. A la mort de Madame Guyon en 1717, les disciples qu'elle avait formés continuèrent à se réunir dans des cercles discrets et on perd la trace de réunions de prière devenues secrètes. Pourtant une résurgence atteste que le courant guyonien circulait souterrainement : en 1740 paraît L’Abandon à la Providence divine (1740) attribué par prudence au jésuite J.-P. de Caussade (1675-1751) ; en fait, on reconnaît aujourd’hui une « main guyonienne » dans ce beau texte où de nombreux passages sont visiblement inspirés par les Discours Chrétiens et spirituels (par ex. le chap. II) 296.

Ce fut à l'étranger, chez les protestants, que l'on respecta Madame Guyon. Ses opuscules circulèrent dans les cercles spirituels en Hollande autour du pasteur Poiret influent sur Tersteegen et d’autres, en Suisse près de Lausanne avec Monod et Wattenville, à Londres avec le Dr. James Keith, enfin en Écosse près d’Aberdeen autour de Lord Deskford et Lord Forbes297. En Allemagne, le pasteur mystique Gerhard Tersteegen (1697-1769) traduisit en partie Madame Guyon298, qui se trouve donc avoir influencé le piétisme. En Suisse, l’activité du cercle de Morges près de Lausanne, auquel appartenait Dutoit299, second éditeur de l’œuvre, est attestée jusqu’en 1838. A l'heure actuelle, de nombreuses versions plus ou moins fidèles en anglais ont été produites par les protestants américains, et Madame Guyon reste appréciée par des Quakers.

Cette notoriété à l'étranger et la condamnation du quiétisme rendirent difficile une reconnaissance de Madame Guyon dans le monde catholique alors qu'il constituait son milieu naturel et qu'elle lui était demeurée fidèle. Par la suite, en France, elle demeura toujours « une dévote » aux yeux des esprits sceptiques du Siècle des Lumières hostiles à l’influence des Églises. Son influence resta souterraine et suspecte aux uns comme aux autres : il fallut attendre 1907 pour authentifier sa correspondance de direction avec Fénelon300. Henri Delacroix dès 1908, le philosophe Bergson, les historiens Henri Bremond puis Louis Cognet la réhabilitèrent301.

Quelques thèmes mystiques.

Les écrits que nous allons lire furent rassemblés à la fin de cette longue vie. Madame Guyon et son éditeur Pierre Poiret étaient tous deux conscients de leur disparition prochaine comme de celle de leurs amis. Le duc de Chevreuse meurt en 1712 et Fénelon en janvier 1714. Madame Guyon disparaîtra en juin 1717 et Poiret en 1719. Toute une génération s’effaçait, remplacée par des disciples français, écossais, hollandais et suisses. Il importait de sauvegarder les traces écrites d’une direction exceptionnellement profonde : Poiret et ses amis302 les ont rassemblées et éditées entre 1716 et 1718.

Plus intimes que les traités composés auparavant pour un public élargi303, ils décrivent les différents aspects de l’expérience intérieure. Ils furent appréciés à l’époque, mais ne furent pas pour autant réédités. Restés au sein de bibliothèques privées, ils devinrent très rares304 et furent oubliés jusqu’au début de notre siècle.

Écrits dans des conditions très diverses, ils s’adressent toujours à un aspirant à la vie intérieure : ce sont souvent des lettres dont on retirait les aspects personnels afin de voiler l’identité d’un destinataire vivant ou récemment disparu. Il ne s’agit donc pas de « chapitres » d’une œuvre construite, mais du choix des pièces qui ont été jugées les plus utiles au sein des cercles spirituels. Telles des facettes multiples à travers lesquelles se perçoit une même lumière profonde, ils sont similaires quant à leur sujet, mais répondent à la variété des besoins personnels. Ils traduisent la grande diversité des chemins possibles. Ils répondent souvent aux problèmes d'un interlocuteur défini et personnellement connu.

Comme les dernières pages autobiographiques de La Vie par elle-même rédigées tardivement en 1709, ces écrits de maturité expriment une paix souveraine, une autorité paisible et sans illusion, une clarté due à la profondeur d'une longue vie intérieure qui a tout simplifié. Avec la clarté de ceux qui sont parvenus au sommet de la vie intérieure, Madame Guyon explique à ses correspondants les fondements d'une vie mystique très pure. Elle le fait avec précision et finesse, - et dans notre langue, - ce qui nous facilite une compréhension intuitive entre les mots quelque peu analogue au mode de lecture poétique.

Pour elle, les âmes sont semblables à des torrents qui se précipitent vers le divin : sous l'impulsion de la grâce, la prière ouvre un chemin dont le cours surmonte des obstacles par une purification qui, de saut en saut jusqu’à la nuit vécue dans la foi, trouve son terme dans l'océan divin. On sera conscient de la durée très longue - chez elle, plusieurs dizaines d’années - de ce vécu mystique. Le chemin est une spirale ascendante plutôt qu’une progression linéaire :

Ce ne sont donc point les mêmes degrés que l’on repasse, ce qui serait aussi difficile que de rentrer dans le ventre de sa mère, mais de nouveaux degrés, qui paraissent les mêmes […]305.

Aussi bien dans les Discours que dans La Vie par elle-même ou la Correspondance, Madame Guyon mêle les événements de la vie concrète et psychologique qui ont lieu en même temps que les expériences intérieures. Toutes ces composantes forment ainsi une tresse qui ne dissocie jamais vie intérieure de la vie tout court, même dans ses aspects prosaïques. Si cette expérience est appelée « mystique » parce qu’elle est intérieure et cachée, elle ne se traduit par aucun refus des engagements de la vie concrète visible (mariage, enfants.). On n'est pas retiré de la vie commune, mais c'est toute la vie qui est orientée vers le divin, dévorée par lui.

Tout commence par la prière, « ce concours vital […] pour adhérer à Dieu et le laisser faire ce qui Lui plaît306. » Parfois seul le silence répond : Madame Guyon elle-même pria en vain quelques années. Mais elle eut la chance, à dix-neuf ans, de rencontrer le franciscain Archange Enguerrand, qui répondit à ses questions angoissées sur l'intériorité : « C’est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans307 », parole dont l'efficacité ouvrit instantanément son cœur à la grâce.

Madame Guyon tient pour évident que l'amour divin finit par répondre quand la demande est forte. Elle décrit une voie médiane entre deux écueils : elle ne fait pas appel à l’effort méditatif d’exercices spirituels bien que l'on puisse avoir recours à une lecture pour s'introduire doucement au recueillement ; à l’opposé, elle rejette tout vide obtenu par abstraction d’esprit et qui ne conduit qu'à une fausse paix, danger contre lequel Ruusbroec (1293-1381) mettait déjà en garde :

On rencontre d’autres hommes qui [.] au moyen d’une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d’affranchissement d’images, croient avoir découvert une manière d’être sans mode et s’y sont fixés sans l’amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu [.] Ils sont élevés à un état de non-savoir et d’absence de modes auxquels ils s’attachent ; et ils prennent cet être sans modes pour Dieu308.

Ces deux extrêmes ont en commun de privilégier l’effort, donc de centrer le méditant sur lui-même : en plus de l'enflure du moi, il risque de ne pas reconnaître le don de la grâce quand il survient ! Au contraire, Madame Guyon préconise de lâcher tout ce que l'on est pour plonger dans l'amour qui se révèle au centre de l'âme :

On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire; mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit à laisser tomber toutes les pensées ; non par effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes309

Elle privilégie l'élan du cœur, non l’intellect. Elle conseille de faire appel à la volonté mystique, qui est l'orientation amoureuse de tout l'être vers Dieu :

L’esprit se lasse de penser, et le cœur ne se lasse jamais d’aimer. […] il est impossible que l’action de l’esprit puisse durer continuellement : c’est de plus une action sèche, qui n’est bonne qu’autant qu’elle en procure une autre, qui est celle de la volonté. Concluons qu’il est plus utile pour nous, plus glorieux à Dieu, et même uniquement nécessaire, d’aller par la voie de la volonté310

La volonté est le levier grâce auquel on peut tout dépasser : ainsi les phénomènes propres aux débuts de la vie mystique et liés à la faiblesse de notre nature sont rejetés ou du moins mis à une place secondaire comme chez l’ensemble des auteurs mystiques311. Mme Guyon met aussi en garde contre la « voie des lumières »312 où s'attardent un si grand nombre : ces images, ces compréhensions, si fascinantes et attachantes soient-elles, ne sauraient rendre la réalité de Dieu. Au mieux, elles sont colorées d'humanité même si elles laissent transparaître le travail profond de la grâce ; au pire, ce sont des illusions. Dans tous les cas, il faut passer outre. La règle générale est qu'il ne faut pas stagner en se satisfaisant d'une expérience particulière, car elle ne peut être que limitée : il faut aller vers le sans-limite par la foi nue et l’anéantissement en Dieu :

Cette contemplation doit être nue et simple, parce qu’elle doit être pure. Tout ce qui la détermine, la termine et l’empêche […] ne donne jamais la chose telle qu’elle est en soi, mais en image grossière, qui ne peut ressembler au simple et immense Tout 313.

Madame Guyon partage ainsi la radicalité d'un Benoît de Canfield (1562-1611) :

L’élévation d’esprit qui se fait par ignorance, n’est autre chose que d’être mû immédiatement par l’ardeur d’amour, sans aucun miroir, ou aide des créatures, sans l’entremise d’aucune pensée précédente, et sans aucun mouvement présent d’entendement, afin que la seule affection puisse toucher, et que la connaissance spéculative ne puisse rien connaître en cet exercice d’esprit 314

Ou de la béguine Hadewijch :

Dieu demeure incirconscrit

Dans l’amour nu,

Sans paroles ni raison315.

Madame Guyon décrit une évolution qui naît au cœur de l’individu et le transforme sur la longue durée. Elle en donne des descriptions précises, même si elles sont parfois lyriques. Elle sait définir clairement les termes mystiques correspondant aux divers états de prière ou oraison, tels qu’ils sont en usage à la fin du siècle. Elle distingue, classiquement, mais en se référant toujours à l’expérience : oraison de simple regard, contemplation, oraison simple, oraison de foi, foi simple sans bornes ni mesures316.

Bien entendu, toute division en étapes présente le danger de substituer un chemin théorique à la diversité des expériences dans l’ascension de la « montagne » selon la belle comparaison qui ouvre les Discours317. Mais on peut, sans en faire un système, parler de trois grandes périodes : la première est la découverte de l’intériorité qui permet au mystique de tomber amoureux de la Réalité divine qui se manifeste à lui et de la préférer à toute autre chose en une pacification progressive. Elle s’accompagne d’événements intérieurs variés selon les tempéraments et l’environnement, en de brefs instants ou dans des états qui durent des jours : leur caractère merveilleux a toujours attiré une attention exagérée et on y assimile toute la mystique au détriment d'une vie encore plus profonde. Ces manifestations secondaires sont cependant utiles pour confirmer le commençant dans sa voie. Elles élargissent sa vision en relativisant l’importance accordée à soi-même, elles ouvrent à la beauté de Dieu, du monde et des êtres. Mais la grâce commence tout de suite à détruire les obstacles qui s'opposent à elle, même si elle reste suave en ce début :

Dieu commence par combler l’âme de grâces : ce ne sont que lumières et ardeurs : on monte incessamment de grâce en grâce, de vertus en vertus, de faveurs en faveurs318.

Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme ; et ce regard le consume et détruit ses impuretés […] Car il faut concevoir, que toutes les opérations de Dieu en lui-même et hors de lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. […] Plus il purifie par ce regard, plus il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné319

Arrivent alors des années de « désappropriation » : ce terme s’avère d’un emploi fréquent dans les Discours et se substitue souvent à celui de « purification », terme beaucoup plus courant dans la littérature spirituelle, mais ambigu aux yeux de Mme Guyon. Elle l’emploie, mais dans un sens moins large, parce qu’il risque de laisser croire que nous serions à terme un ‘nous-mêmes’ parfait sans ses défauts. Il ne s'agit pas d'une recherche de la perfection, car l'humanité demeure avec ses capacités et ses défauts naturels320. La désappropriation porte sur l’être même :

On s’élève au-dessus de soi en se quittant soi-même par un désespoir absolu de ne trouver aucun bien en soi. On n’y en cherche plus ; on trouve en Dieu tout ce qui nous manque ; ainsi on s’élève au-dessus de soi par un amour de Dieu très épuré321.

Le divin peut alors prendre la place centrale au cœur et irriguer tout l'être humain, comme l’exprime l’apôtre Paul :

Cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie. Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi 322

C’est la naissance à une vie nouvelle. Il ne s'agit pas de « divinisation » ou d'être placé au-dessus de l'humain. Au contraire, l'être entier s'incline devant le divin qui l'habite :

 … sans que l’âme fasse autre chose que se reposer, sans savoir comme cela se fait, elle s’élève insensiblement au-dessus d’elle-même, et par un renoncement parfait, elle se quitte peu à peu à force de s’élever au-dessus d’elle-même, comme un aigle qui quittant la terre, s’élève si haut qu’il la perd de vue 323.

Je ne suis ni saint, ni orné, etc., dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu, mais Dieu est tout cela pour moi. […] Comme Il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, Il m’absorbe et me perd en Lui, où Il ne me laisse rien de propre, ni propre justice ni propre vertu 324.

On rencontre plusieurs obstacles sur le chemin, dont le principal est la volonté propre qui empêche le divin d’être notre principe. En effet son exercice conduit souvent à une fausse ascèse dont Mme Guyon n’hésite pas à comparer les adeptes aux sépulcres blanchis de l’Évangile (Mt. 23, 27) :

Il y avait alors un certain ordre d’architecture aux tombeaux qui les faisaient paraître très beaux par dehors, quoiqu’ils ne renfermassent que des ossements de morts. […] On met toute la perfection dans un certain arrangement extérieur, dans une certaine composition, durant que nous laissons vivre nos passions. Par les passions je n’entends pas seulement la colère et la sensualité grossière, mais la cupidité de l’esprit et tout ce qui nous fait vivre à nous-mêmes…325.

Le doute est un autre obstacle, auquel tente de remédier le recours à la loi ou aux raisonnements :

Nous parlâmes d’abord des tentations contre la foi, des doutes sur l’éternité et sur l’immortalité de l’âme […] Le plus court, le plus assuré, et le plus avantageux est de n’admettre dans l’esprit nulles raisons mais de vouloir déterminément servir Dieu, et l’aimer indépendamment de tous les événements 326.

Ces obstacles peuvent arrêter l’évolution intérieure :

Étant dans un fort recueillement, il me fut montré deux personnes : l’une qui était toujours exposée aux rayons divins et qui recevait incessamment les influences de la grâce ; et l’autre qui mettant continuellement de nouveaux obstacles, quoique subtils et légers, à la pénétration du Soleil, était cause que le Soleil ne faisait autre chose par son opération, que de dissiper les obstacles327

Ceux-ci seront surmontés grâce à la simplicité et l’humilité, sur lesquelles revient toujours Madame Guyon, comparant l'âme à une pierre creusée par le sculpteur divin :

En quoi consiste la simplicité ? C’est dans l’unité : si nous n’avons qu’un regard unique, un amour unique, nous sommes simples328.

Il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu s’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide […] L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au-dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité, que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible329.

Finalement ne se manifestent plus que la pure charité et le pur amour qui absorbent la foi et l’espérance dans l'unité finale :

La pure charité est si pure, si droite, si grande, si élevée, qu’elle ne peut envisager autre chose que Dieu en Lui-même et pour Lui-même. Elle ne peut se tourner ni à droite ni à gauche, ni se recourber sur nulles choses créées quelques élevées qu’elles soient. […] [La foi et l’espérance] sont absorbées dans elle, qui les renferme et les comprend sans les détruire : comme nous voyons la lumière du soleil, lorsqu’il est dans son plein jour, absorber tellement celle des autres astres qu’on ne les peut plus discerner, quoiqu’ils subsistent réellement330.

La volonté embrasse l’amour et se transforme en lui et la foi fait la même chose de la vérité : en sorte que, quoique cela paraisse deux actes différents, tout se réduit en unité331.

Tout va vers un anéantissement en Dieu décrit inlassablement :

L’âme n’éprouvant plus de vicissitudes, n’a plus rien qui la trouble, elle est toujours reposée de toute action, n’en ayant plus d’autre que celle que Dieu lui donne et étant même dans une heureuse impuissance de se soustraire à son domaine, elle est toujours parfaitement tranquille et paisible332.

Elle sait qu’elle vit et c’est tout, et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première : et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie333.

Chez Madame Guyon, cette vie en Dieu déboucha sur un charisme rare dont elle prit conscience à sa grande surprise à l’âge de quarante-quatre ans334 : par elle, la grâce pouvait se communiquer directement de cœur à cœur en silence, utilisant l'être humain comme canal vers un autre être humain. La fonction de directeur mystique atteint alors son plus haut degré : elle consiste à transmettre la grâce. C'était d'une grande hardiesse de l'affirmer puisqu'il s'agit d'un équivalent des sacrements. Mais là encore, c'était pour elle un fait d'expérience. Elle appela « vie apostolique » l'état où le mystique a la possibilité de transmettre, se référant aux apôtres transmettant la Parole divine après la descente en eux de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte. Dans cet état spécifique, l'être humain est vidé de toute volonté propre et de toute intentionnalité335, soumis à l’action divine en toute passiveté 336 afin de laisser librement passer le courant de la grâce vers la personne concernée.

Cette « prière » au caractère surprenant et rare a fait l’objet de doutes et de sarcasmes chez les ecclésiastiques de son époque. Notre époque en fait maintenant un sujet de curiosité et d’étude337. En réalité, c'est oublier qu'elle a toujours été connue dans le monde entier. On la trouve dans le christianisme : les chrétiens orthodoxes ne l'ont pas oubliée (Seraphim de Sarov en est un exemple). On en trouve aussi des indices chez les Pères du désert338, chez Monsieur Olier339, mais à cause de la clôture des communautés, les catholiques en parlent peu, l’ignorent souvent ou s'effraient d'en parler. Le témoignage de Madame Guyon est donc particulièrement précieux.

Il ne faut pas confondre deux niveaux de transmission : la plupart du temps, les gens qui approchent un mystique avancé ressentent la paix et l'amour qu'il diffuse, mais cette expérience est éphémère et ne continue pas à distance. Au contraire, la grâce passant par l'intermédiaire de Madame Guyon mettait le dirigé dans l'état mystique dont il avait besoin pour progresser, puis poursuivait son œuvre hors de sa présence, mais par l'efficacité de sa prière. Celle-ci percevait l'état de son dirigé à distance, partageait ses souffrances et les portait avec lui.

La transmission de la grâce divine se situe ainsi bien loin de toute intention, - qui serait un exercice subtil de la volonté propre, -, mais dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures340. Ainsi sont associés vide humain et plénitude du divin qui se répand en pleine liberté341. Plusieurs dirigés peuvent ressentir ensemble cette « communication » qui les met dans la paix :

Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut […] Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde […] Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce ; et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande342

L'initiative de cette transmission provient de Dieu seul. Elle suppose l'acquiescement et le recueillement des personnes :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur […] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher343

On trouve de nombreux textes parallèles décrivant les modalités de la transmission dans la Vie par elle-même344 et dans les Explications des deux Testaments :

[…] les personnes intérieures, en quelque lieu qu'elles se rencontrent, se trouvent unies d'une liaison de cœur si forte et si intime qu'elles éprouvent que les unions de la nature et des parents les plus proches n'égalent pas celle-là. C'est une union si pure, si simple et si nette qu'il ne s'y mêle rien de l'humain et l'on est aussi unis étant loin que près. [.]

Mais entre tous, Dieu unit plus particulièrement ceux qui sont dans le même degré d'oraison. Leur union est si pure que c'est inconcevable. Ils se parlent plus du cœur que de la bouche, et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes de cette sorte dans une si grande unité qu’elles se trouvent perdues en Dieu jusqu'à ne pouvoir plus se distinguer, ce qu'Il fait pour Sa gloire et pour les faire travailler de concert au salut des âmes […] Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce345 [.]

La relation de Madame Guyon avec ses dirigés ne se limitait donc pas à des conseils : c'est la transmission de la grâce qui en était le fondement. Fénelon (1651-1715) est le plus connu de ceux qui en ont bénéficié, comme Madame Guyon le lui écrit 346 :

Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon cœur de s’écouler dans le vôtre […] Votre âme m’est toujours présente en Dieu d’une manière nue, pure et générale, sans bornes ni aucun objet.

Fénelon en était bien conscient :

Je suis de plus en plus uni à vous, madame, en Notre Seigneur, et j'aimerais mieux mille fois être anéanti que de retarder un seul instant le cours des grâces par le canal que Dieu a choisi347.

Je ne saurais penser à vous que cette pensée ne m'enfonce davantage dans cet inconnu de Dieu, où je veux me perdre à jamais348.

Il fut son disciple préféré, au point qu'un jour où elle se sentait gravement malade, elle souhaita qu'il hérite de sa fonction. Voici un extrait de cette lettre-testament :

Je n’aime que Dieu seul et je vous aime en Lui plus que personne du monde, non d’une manière distincte de Dieu, mais du même amour dont je l’aime, et dont Il s’aime en moi […] j’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon cœur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin. […] Je vous laisse l’Esprit directeur que Dieu m’a donné […] Je vous fais l'héritier universel de ce que Dieu m'a confié349

Étant en union profonde avec elle, Fénelon assuma en effet la même fonction de transmission envers ses visiteurs. Il s'en émerveillait :

Je sens un très grand goût à me taire et à causer avec Ma. Il me semble que son âme entre dans la mienne et que nous ne sommes tous deux qu'un avec vous en Dieu […] quoique vous soyez loin de nous 350.

C'est cette relation profonde et intense que vivaient les disciples auprès de Madame Guyon à Blois. Il en est largement parlé dans les Discours, et c'est là un des intérêts de ce grand texte.

Les textes proposés et leurs sources

Nous livrons ici des opuscules rassemblés et publiés au XVIIIe siècle pour la première fois par le pasteur Pierre Poiret351 sous le titre de Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure en deux volumes comportant chacun soixante-dix pièces352. Seize autres « Discours » furent ajoutés à la fin du dernier volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme353.

Figure ici un choix de pièces privilégiant l’intériorité mystique. Il est difficile de définir des critères qui soient ‘scientifiques’. Nous laissons de côté les pièces d’une rigueur datée ou d’une étroitesse que l’on ne rencontre jamais dans l’œuvre vaste de Madame Guyon ou même visiblement rédigées par d’autres. Une bibliographie de cette œuvre vaste limitée aux éditions établies depuis le début du siècle figure en fin de volume. Notre choix représente les deux tiers des 156 ‘Discours’ de tailles très variables assemblés par Poiret.

Cent quarante furent édités en 1716, peu avant la mort de madame Guyon en juin 1717, suivis de seize probablement imprimés au début de l’an 1718. Elle n’a pas eu le temps de les revoir,  car l’éditeur Poiret habitait loin de Blois, à Rijnsburg près d’Amsterdam354. Contrairement au cas de la Vie par elle-même, nous ne possédons aucun manuscrit couvrant l’ensemble des Discours : ils ont disparu, probablement lors de la dispersion de la bibliothèque de Poiret en 1748. Heureusement de rares ‘Discours’ sont des lettres dont les manuscrits nous sont parvenus par une autre voie : ils nous permettent de vérifier la grande fidélité assurée par le premier éditeur. Nous indiquerons alors en notes les variantes : on constatera qu'elles ne sont que mineures et ne portent que sur des corrections de style. Nous pouvons donc faire confiance au travail de Poiret, en général la seule base disponible.

Pasteur protestant, cartésien reconnu et responsable compétent d’une bonne centaine d’ouvrages, Pierre Poiret était devenu l'éditeur et le premier diffuseur de textes mystiques en Europe protestante355. Il fut un disciple attentif, respectueux et apprécié de madame Guyon. La préface du premier volume, qu'il rédigea lui-même, nous éclaire sur le traitement qu'il a donné à ses sources356. Voici comment il explicite la genèse, le choix et le classement des Discours :

Le titre de ce livre ne veut pas dire que ce soient des Discours prononcés de vive voix : ils ont seulement été écrits, soit à la réquisition de quelques âmes pieuses, soit de la simple inclination où l’auteur s’est pu trouver de fois à autres à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier. Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C’était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre […]

Pour l’ordre des matières, on a fait précéder celles qui regardent le plus les personnes commençantes, et fait suivre le reste à mesure de ce qui se découvre et qui s’expérimente dans le progrès de la vie de l’esprit. Ceux qui aiment en toutes choses des partitions générales, en pourront aisément remarquer trois ou quatre dans le corps de l’ouvrage, s’ils veulent observer, (I.) que dans les treize premiers de ces Discours Spirituels il s’y agit principalement des vérités qui concernent le général, les principes et les commencements des voies intérieures : (II.) Que depuis le Discours XIV jusqu’au XXXVIII, on y trouve des matières convenables à ceux qui sont déjà entrés considérablement dans ces voies de l’esprit. (III.) Ces matières-là sont suivies de plusieurs autres qui regardent des âmes encore plus avancées dans la perfection Chrétienne : c’est depuis le Discours XXXIX jusqu’au LXII ; et celui-ci contient comme une espèce de récapitulation de toute cette troisième partie, ou au moins du principal. (IV.) Tout le reste, depuis le Discours LXIII jusqu’à la fin, regarde en gros la constitution soit bonne soit mauvaise, présente ou bien future, du général des Chrétiens aussi bien que de ceux ou qui les ont conduits, ou que Dieu veut leur susciter encore avant la fin du monde selon ses promesses. On ne s’est pas avisé de marquer cette Partition dans le corps de l’ouvrage, mais on la verra dans la table qui suit […] Ce n’était ici, comme on l’a déjà dit, que des pièces séparées, écrites sans relation ni vue des unes sur les autres : il y en a même plusieurs où il s’agit de diverses matières, et qui appartiennent à des états différents. Pour placer celles-ci […] on s’est réglé sur celle des matières qui y régnait le plus…357.

Aux cent quarante pièces ainsi présentées s'ajoutent les seize Discours qui concluent le quatrième volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure… Ils constituent un supplément assemblé après la mort de madame Guyon. Au-delà d'un complément post-mortem, ce petit ensemble constitue un condensé élémentaire, mais complet de la voie mystique, à l’usage probable des disciples de Blois puis des cercles qui leur succédèrent.

Les Discours témoignent donc de l’ensemble des opuscules divers qui circulaient dans le milieu guyonien au début du XVIIIe siècle. Certains constituent des essais assez amples tandis que d’autres sont des lettres dont on a ôté le début et/ou la fin jugés trop personnels. Nous n’avons pas jugé utile de bouleverser l’ordre adopté par Poiret : se faisant l'écho des cercles proches de Madame Guyon sinon d’elle-même358, il respecte leur vision d'une progression mystique par « zones » traversées successivement.

Nous n’avons pas opéré de coupure au sein même des Discours. Certaines ouvertures ou conclusions trop diffuses demandent une certaine patience au lecteur : peut-être ont-elles été ajoutées par des dévots bien intentionnés.

Par contre, nous avons décidé de ne pas donner d'édition intégrale imprimée : elle aurait contenu des pièces dont l’origine nous pose un problème insoluble. Des pièces faibles se retrouvent à côté de développements profonds : intervention d’un disciple obtus et/ou interpolation probable de pièces étrangères ? Les indices textuels qui permettraient de les éliminer avec sûreté du corpus manquent, mais on sent bien à la lecture qu'il ne peut s'agir de « la simple inclination où l'auteur s'est pu trouver de fois à autre à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier » ! Certains passages au ton eschatologique sont d'évidence étrangers à l'amour universel vécu par Madame Guyon : leur intolérance, leurs invectives, leurs condamnations peu charitables inspirées du prophète Isaïe sont probablement l'écho de certaines minorités piétistes. D'autres ont été rédigés par des lecteurs de Mme Guyon : ils en reprennent les expressions, mais leur prose au style catastrophique n'aboutit qu'à un pastiche naïf et ridicule. Certaines pièces sont devenues illisibles à notre époque : que faire devant tel développement malvenu sur les juifs ? 

Les cercles auprès desquels Poiret se procura des copies étaient très divers : « Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C'était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre », avait-il prévenu dans sa préface. Les transcriptions étaient assurées par des dévots qui n'étaient pas tous remarquables : ils ont de toute évidence ajouté leur petite contribution personnelle, leurs contre-sens et souvent des épanchements sentimentaux que nous ne supportons plus.

Poiret, en éditeur scrupuleux et disciple très respectueux, a retenu toutes les sources qui lui étaient parvenues, quelles que soient leurs dimensions, et sans faire intervenir son jugement, donnant à toutes le titre de « Discours ». Il préféra sans doute ne fâcher personne : il était délicat d’éliminer au nom de sa seule autorité d’éditeur certaines des copies communiquées par des disciples par ailleurs généralement ami(e)s. Omettre des documents uniques pouvait être perçu comme abus de pouvoir provenant d’un disciple trans 359 ! Il a donc décidé de ‘ratisser large’.

Il faut rappeler aussi des conditions de parution. Le groupe que dirigeait Poiret durant ses dernières années était forcément surmené : entre 1712 et 1722, ils assurèrent l'édition des 39 volumes de l’œuvre de madame Guyon ! L'énorme, mais nécessaire travail de collection de manuscrits a été plus ou moins bien contrôlé par Poiret, maître d’œuvre à la santé mauvaise qui mourut dès 1719.

Notre but n'est pas de faire une édition intégrale répondant aux exigences universitaires, mais de faire partager au lecteur les plus beaux textes mystiques360, d'en sauvegarder les témoignages les plus profonds. Nous avons donc décidé d'éliminer de la version imprimée les textes manifestement faibles : il aurait été dommage de dégoûter le lecteur en nous obstinant à garder des textes dont l'auteur n'est pas sûr et dont la médiocrité aurait ‘plombé’ l'ensemble.

Nous conservons la numérotation d’ensemble de Poiret 361. Ainsi le lecteur rencontrant des « trous » dans la séquence des Discours imprimés sur papier sera toujours averti de nos choix.

Le chercheur spécialisé pourra recourir à l'index très abondant établi consciencieusement par Poiret. Mais la liste de ses entrées montre le caractère peu technique d’un vocabulaire qui ne prend sa pleine signification que par des associations contextuelles de plusieurs termes autour d’un thème faisant l’objet d’un ou plusieurs paragraphes, voire d’un Discours entier362.

Nous respectons le plan d’édition suivi par celui qui fut un disciple apprécié. Ses regroupements tiennent compte des quelques « étapes » traversées généralement par les pèlerins intérieurs suivant une progression globalement ascendante.

Un sondage des sources sur le vaste ensemble de l’œuvre n’a pas conduit à de nombreux doubles. Onze Discours sont des lettres adressées à Fénelon et deux sont des lettres à Bossuet, dont une est reprise dans la Vie : ces textes sont brefs363. Les lettres adressées en 1689 à Fénelon sont toutes différentes : il n’y a pas de doublon ou de lettre scindée au sein de Discours. Aucune des nombreuses lettres adressées au duc de Chevreuse ou à d’autres correspondants, tels que la « petite duchesse » de Mortemart, n’est reprise, mais certains Discours pour lesquels nous n’avons pas trouvé de source parallèle sont visiblement des lettres. Nous pensons que les disciples ont été sensibles au caractère illustre de Fénelon, « notre père », ou à la forme très achevée de lettres adressées à Bossuet.

Notre souci a été de rendre le texte compréhensible au lecteur moderne : l’orthographe et la ponctuation ont été modernisées. Poiret utilisait des italiques et des petites capitales : nous avons simplifié364 en nous limitant à un seul niveau de soulignement indiqué par des italiques (également utilisées pour les citations bibliques, mais cela n’induit guère de doutes). En réalité, madame Guyon ne soulignait rien, négligeait les majuscules et utilisait de nombreuses abréviations : si l’on en juge par les nombreux autographes de la Correspondance, elle écrivait, par exemple, ns pour Notre Seigneur365. Elle n’introduisait ponctuation et paragraphes que très exceptionnellement. Nous avons imité Poiret en revoyant le découpage des paragraphes de façon à rendre le texte clair tout en en gardant le rythme original et si possible la respiration poétique. Parfois nous ajoutons entre crochets un ou quelques mots nécessaires à la compréhension. Madame Guyon ne mettait pas de majuscules : nous en avons donc mis très peu.

Les incorrections de style sont d'origine : elles sont dues en partie au manque d’éducation des filles366, à une grammaire non encore fixée, mais surtout au fait que l’auteure ne revenait jamais en arrière pour corriger. Son unique désir était de laisser conduire sa plume par la grâce afin de ne pas s'interposer entre Dieu et son correspondant. On a supposé une « écriture automatique ». Il ne s’agit pas chez madame Guyon de trouver une source d’inspiration poétique dans l’inconscient comme le pratiquaient nos surréalistes, mais de laisser toute la place à l’Esprit divin : des reprises afin d’améliorer l’expression écrite auraient été l’œuvre de l'intellect et un retour sur soi367. Madame Guyon ne pratiquait même aucun repentir : tout ce qui arrêtait la fluidité et l'élan était évité.

Nous avons supprimé du texte principal les explications entre parenthèses : elles seraient de la main de Poiret, l’utilisation des parenthèses étant très exceptionnelle chez Mme Guyon si l’on en juge par ses autographes. En réalité, elles n'apportent pas grand-chose et affaiblissent le texte par leur prudence : nous avons préféré les mettre en notes et le lecteur pourra les oublier.

Par contre, nous reproduisons certaines notes de Poiret, en particulier les passages de Catherine de Gênes que Mme Guyon cite souvent, car elle l'aimait beaucoup : avec Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson, la Dame du Pur Amour fut l'un des trois auteurs les plus cités dans les Justifications rédigées au moment le plus crucial de la « querelle ». Nous complétons certaines références par des citations. Nous signalons en note368 les abréviations utilisées. Enfin nous avons parfois opéré des rapprochements avec la béguine Hadewijch II, appréciée de Ruusbroec (qui a à son tour influencé Catherine de Gênes369). Donner d’autres textes en parallèle alourdirait l’édition.

On ne retrouvera pas les trop abondantes Explications bibliques de 1683-1684, mais un dialogue très dense avec l'Écriture, dont elle accumule les citations pour justifier son propos. Grâce à sa longue expérience, elle en comprend le sens et fait de véritables explications de texte : elle éclaire les paroles de Jésus en montrant qu'elles se rapportent à la vie intérieure et ne peuvent être comprises que grâce à celle-ci.

De nos jours où le contact avec l’Écriture est devenu plus rare, il est utile, pour mieux comprendre le dialogue permanent entre madame Guyon et les textes sacrés, de « doubler » fréquemment la traduction ou l'adaptation qu’elle en propose. Nous accompagnons alors d’une citation en note la référence du verset indiqué par le pasteur Poiret (suivant l’ancienne Vulgate), parfois en faisant appel à plusieurs sources qui s’éclairent mutuellement370. Les manuscrits et autographes de Mme Guyon ne comportent jamais de références précises et bien rarement une indication de l’origine testamentaire : elle citait de mémoire et tout le monde connaissait la Bible par cœur.

Redécouverte à l'époque moderne, Madame Guyon parle beaucoup au lecteur qui cherche l'intériorité. Sa vie témoigne d’une incessante lutte pour garder cette voie personnelle inébranlable au milieu de la vie. Notre époque met en doute l’existence même d’une Réalité intime plus profonde et plus centrale que notre nature consciente et inconsciente, en amont des religions qui tentent d’en donner l’écho. Des modèles d’explications psychologiques ou empruntées aux sciences sociales revendiquent une compréhension profonde en analysant ces textes comme un travail d’écriture : voulant réduire ces textes à du connu, à savoir l'inspiration poétique, ils sont loin d'en appréhender le mystère. Inversement, Bergson ne mit pas en doute le témoignage autobiographique de madame Guyon et y vit les preuves d’une expérience du divin : existerait un invariant mystique qui ne dépend pas du temps et qui précède les religions.

Les textes de Madame Guyon ont souvent une profondeur comparable à ceux de Ruusbroec ou de Jean de la Croix371. Les témoignages de ces deux anciens maîtres mystiques ont été retravaillés pour le premier, et partiellement détruits pour le second ; leur éloignement par le temps et par leurs modes de vie particuliers est grand. Au contraire, ce que nous lirons ici se révèle unique et proche de nous. L'on appréciera la finesse de la contemporaine de Racine qui lui permet de démonter les pièges de l’amour propre. Certes les descriptions des effets de l’amour divin qui conduisent à la désappropriation prennent ici un caractère rigoureux, voire abrupt. Il n’est toutefois « terrible » que si l’on oublie l’aide de la grâce divine qui ne peut manquer à l’appel.

On touchera ici à une autre rive, mais à condition de perdre de vue celle d’où l’on vient. On voyagera au cœur d’un continent inconnu que nous décrit une grande exploratrice. Faisons confiance au témoignage vécu. Comme le dit Descartes :

Car on doit plus croire à un seul qui dit, sans intention de mentir, qu’il a vu ou compris quelque chose, qu’on ne doit faire à mille autres qui le nient pour cela seul qu’ils ne l’ont pu voir ou comprendre : ainsi qu’en la découverte des antipodes on a plutôt cru au rapport de quelques matelots qui ont fait le tour de la terre qu’à des milliers de philosophes qui n’ont pas cru qu’elle fût ronde372.



59.DISCOURS SUR LA VIE INTERIEURE [100 Discours][2016]

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Tome I / Madame Guyon / Présentés par Murielle et Dominique Tronc

Tome II / Madame Guyon / Présentés par Murielle et Dominique Tronc

Centre Saint-Jean-de-la-Croix Collection «Sources mystiques» 2016

Introduction

Madame Guyon (1648-1717) fut l’une des grandes figures mystiques du xviie siècle français. Les opuscules rassemblés dans ce volume expriment l’enseignement qu’elle donna à la fin de sa vie, où, durant quatorze années, elle ouvrit à l’intériorité ses nombreux visiteurs, indifférente à ce qu’ils fussent catholiques ou protestants, tout en écrivant aux étrangers qui ne pouvaient lui rendre visite.

Une vie courageuse

Elle resta laïque, vivant l’intériorité au milieu de l’ordinaire quotidien, ce qui nous la rend proche. Sa vie fut mouvementée : après avoir mené une vie d’épouse et de mère de famille, géré sa fortune (qu’elle donna à ses enfants), voyagé, pratiqué la cour et ses mondanités, elle connut les prisons avant une fin de vie paisible.

Née en 1648, mariée à Montargis à l’âge de seize ans, elle fut veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses (trois enfants atteindront l’âge adulte). Elle était déjà avancée sur le chemin intérieur lorsque ses conseillers religieux l’encouragèrent à lutter contre le protestantisme genevois ; aussi voyagea-t-elle cinq ans durant à Thonon en Savoie, près de Turin en Piémont pendant presque une année, et à Grenoble. Elle refusa de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques à Gex (malgré les pressions de l’évêque in partibus de Genève). C’est à cette époque qu’elle écrivit le Moyen court 3, qui donne une méthode simple pour entrer dans l’intériorité : ce fut un succès de librairie avec plusieurs éditions qui entrèrent même dans des chartreuses ! Son rayonnement mystique attira bientôt de nombreux visiteurs, moines et laïcs, ce qui suscita jalousies et oppositions, notamment du clergé. On commença à lui reprocher ce qu’on lui reprochera toujours : comment une simple femme, laïque de surcroît, peutelle s’arroger le droit d’être une directrice spirituelle ?

C’est une femme d’expérience qui revint à Paris en 1686, à trente-huit ans, et malheureusement pour elle, un an avant la condamnation de Molinos et des « quiétistes » auxquels on l’associa sans y regarder de plus près 4. De fait, son confesseur M. Bertot, prêtre et confesseur des bénédictines de Montmartre 5, avait été formé spirituellement par M. de Bernières et son cercle mystique normand ; or Bernières fit partie du lot des auteurs suspects et fut condamné postmortem, bien qu’il ait été lu sans poser problème par tous les spirituels de France. Dans un temps où la liberté de conscience était un concept inconnu et le pouvoir royal tout-puissant, Madame Guyon fut emprisonnée un peu moins d’une année.

Délivrée sur l’intervention de Madame de Maintenon tentée momentanément par la vie mystique, elle rentra à la Fondation

3.  Moyen court et très facile pour l’oraison que tous peuvent pratiquer très aisément… Grenoble, 1685 ; Lyon, 1686 ; Paris et Rouen, 1690 ; Cologne, 1699. Indépendamment de ce constat d’un succès éditorial, les récits de la Vie par elle-même sur son rayonnement apostolique sont confirmés par les enquêtes faites au moment de son procès (voir J. Orcibal, « Le Cardinal Le Camus, témoin au procès de Madame Guyon », dans Études d’histoire et de littérature religieuse, Klincksieck, 1997).

4. Ce que recouvre le terme quiétiste se révèle flottant et les positions intenables incriminées ne se retrouvent pas dans les écrits condamnés. Pour une appréciation plus précise, voir les articles – en fait des monographies profondément méditées – parus dans le Dictionnaire de spiritualité (art. « Quiétisme » : en Italie et en Espagne par E. Pacho, et en France par J. Le Brun).

5. Dominique Tronc, « Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon », XVIIe siècle, PUF, n°1-2003, p. 95-116. Madame Guyon avait reçu auparavant les influences directes du franciscain Archange Enguerrand et de la supérieure bénédictine Geneviève Granger.

des Demoiselles de Saint-Cyr que dirigeait alors sa cousine Madame de la Maisonfort. Elle s’attacha de nombreux disciples à la cour, dont Fénelon, les ducs et duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers sont les figures les plus connues. Résistant aux pressions, ils lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans. Car les pouvoirs politique et religieux jugeant dangereuse l’indépendance de ce mouvement mystique, Madame Guyon retomba en défaveur. Elle tenta en vain de se réfugier dans l’isolement et le silence, mais fut emprisonnée une seconde fois à quarante-huit ans.

Le problème était double : Madame Guyon vivait une expérience qui se situe au-delà des frontières connues des confesseurs, or ceux-ci se plient nécessairement à des règles de prudence, respectent des critères théologiques, recherchent un langage exempt d’ambiguïté. À l’époque, le concept de liberté de conscience n’existait pas et tout le monde devait avoir un confesseur : il était exclu qu’une femme, laïque de surcroît, ait une quelconque autonomie intérieure. Les clercs voulurent donc contrôler son oraison, s’assurer qu’elle était conforme et surtout exempte de la passivité reprochée aux « quiétistes ». Or Madame Guyon n’était pas théoricienne : elle proclamait son christianisme, mais engloutie dans le divin, elle s’intéressait peu à la théologie 6, la réservant aux clercs plus compétents qu’elle.

Le scandale suprême arriva parce qu’elle affirmait avoir découvert la possibilité de transmettre directement la grâce de cœur à cœur sans paroles : ce charisme, qu’elle appelait « vie apostolique », était même le fondement de sa relation avec ses dirigés. Les lettres où elle en parlait auraient dû demeurer secrètes, mais portées sur la place publique, elles provoquèrent des moqueries. Pour les clercs comme pour la plupart des gens, c’était affirmer l’inconcevable. On voit bien que cette transmission directe rendait secondaires les sacrements et le rôle des prêtres. En

6. Cette indifférence vis-à-vis de la théologie ne provenait pas d’un manque d’instruction : elle connaissait le latin (v. Discours 1.37), qu’elle avait sans doute appris de sa demi-sœur religieuse puis du précepteur de son fils.

1694, Madame Guyon tenta naïvement de convaincre Bossuet, puis résista opiniâtrement à la violence de ses assauts.

Ce refus de renier son expérience personnelle et sa relation très exceptionnelle avec ses disciple 7 heurtèrent les membres des structures religieuses qui la croisèrent (Bossuet, l’archevêque de Paris, puis un confesseur imposé, enfin monsieur Tronson). Même ceux qui lui étaient plutôt favorables demeuraient perplexes, puisqu’ils s’en remettaient au jugement des structures collectives. Un ecclésiastique éclairé et modéré comme M.  Tronson, confesseur de Fénelon et directeur de Saint-Sulpice, auquel eut recours Madame Guyon en prison, fut agacé par son autorité et la surnomma la « Dame Directrice 8 » ! La gêne perdure à l’heure actuelle dans les milieux catholiques.

En réalité, elle s’appuyait très solidement sur les traditions de l’Écriture et ses écrits témoignent d’une culture exceptionnelle. En 1684, elle avait rédigé ses Explications (1684), qui sont d’amples commentaires des deux Testaments 9. Dans les Discours, on la verra se référer beaucoup à Jean et Paul, les plus intérieurs des apôtres. C’est grâce à son expérience que le sens de l’Écriture lui apparaît : elle l’éclaire par d’abondantes explications de textes.

Elle s’est aussi nourrie des mystiques chrétiens. En 1694, pendant la « querelle du quiétisme », elle avait dû préparer pour sa défense des Justifications (1694) où, avec Fénelon, elle avait opéré un remarquable choix d’auteurs mystiques du temps passé pour prouver que leurs affirmations n’étaient pas nouvelles

7. Il ne s’agit pas de prôner l’isolement, car l’aide personnelle et directe des aînés est indispensable (cf. le rôle assuré chez les Pères du désert par « l’Ancien » associé au nouveau solitaire). L’organisation propre aux structures ne peut se substituer à cette fraternité.

8. « La Dame Directrice est toujours renfermée dans une communauté où on ne lui laisse avoir aucune communication avec les personnes de dehors. On ne sait point encore ce qu’elle deviendra dans la suite. Quoiqu’il y ait beaucoup d’accusations contre elle on n’en trouve aucune qui soit assez prouvée pour faire voir en justice. » (Tronson au R. P. Général des chartreux, le 9 août 1697, arch. Saint-Sulpice, ms. 34.)

9. Ils couvrent 20 des 39 volumes des Œuvres complètes éditées par Poiret (devenues 40 volumes chez Dutoit par ajout de la correspondance avec Fénelon).

dans l’histoire du christianisme : de siècle en siècle, leurs récits identiques corroboraient leur propre expérience. On verra que les notes de Poiret citent abondamment Catherine de Gênes, veuve de la fin du xve siècle, dont le recueil de dits demeurait lu et admiré. Nous avons ajouté Hadewijch II, béguine du xiiie siècle, inspiratrice de Ruusbroec. Ces deux femmes abordèrent elles aussi des sujets théologiquement sensibles — et parfois plus vigoureusement que ne se le permit Madame Guyon 10.

La profondeur de Madame Guyon n’est pas due à ses lectures, mais à la chance qu’elle a eue de côtoyer de grands spirituels de son époque. Loin d’être une autodidacte solitaire, elle est l’héritière d’un courant spirituel franciscain plein de vitalité qui était né avec l’arrivée en Normandie du franciscain Chrysostome de Saint-Lô (1595-1646) ; sous sa direction, le laïc Jean de Bernières (1602-1659) 11 fonda l’Ermitage de Caen, lieu de spiritualité intense au sein duquel fut formé à son tour le prêtre Jacques Bertot 12, très profond mystique qui fut le confesseur de l’abbaye de Montmartre, où se pressaient nombre d’amoureux de la vie intérieure. Le milieu spirituel de l’époque était foisonnant : les Mémoires de Saint-Simon racontent que l’oraison était un passionnant sujet de conversation à la cour ! Monsieur Bertot fut le confesseur de Madame Guyon et c’est à elle qu’il transmit ses dirigés laïcs. Dans cette chaîne de transmission spirituelle qui dura plus d’un siècle, elle fut donc un maillon essentiel.

La belle certitude de Madame Guyon vis-à-vis des autorités de son temps était portée par le contact intime avec la réalité de la grâce divine. Loin de se sentir hétérodoxe, elle était même persuadée que les mystiques incarnent le vrai christianisme et

10. Par ex. : « Dans la déité, nulle apparence de personne… » (Hadewijch d’Anvers, trad. par Fr. J.-B. P[orion], Seuil, 1954, p. 155.)

11. Jean de Bernières, Le Chrétien intérieur, choix de textes, Arfuyen, 2009 ; Œuvres Mystiques I, L’Intérieur chrétien suivi du Chrétien intérieur et des Pensées, coll. « Sources mystiques », éditions du Carmel, Toulouse, 2011 ; Rencontres autour de Jean de Bernières, Parole et Silence, 2013.

12. Jacques Bertot, directeur mystique, coll. « Sources mystiques », éditions du Carmel, Toulouse, 2005.

tenta d’en convaincre ses interlocuteurs souvent bien rétifs comme Bossuet. Le conflit avec les clercs l’a déchirée, car il lui était impossible de se concevoir autrement que chrétienne. En témoigne ce vœu d’inspiration toute franciscaine dont elle fit confidence au duc de Chevreuse :

J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens — je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la sainte Église. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ, plus intérieur qu’extérieur 13.

Pourtant les représentants de la foi doutaient d’elle. Elle dut se résoudre à affirmer son expérience personnelle indescriptible tant l’évidence était forte, mais ce fut pour elle un tourment sans fond. Elle fut maintenue en prison pour sept années et demie, dont cinq en isolement à la Bastille, pour en sortir en 1703, à cinquante-cinq ans, sur un brancard 14. Heureusement le pouvoir toléra qu’elle se retire à Blois. Il lui restait encore quatorze années à vivre : elle mourra en 1717 à soixante-neuf ans.

Dans cette retraite paisible au milieu de ses amis, n’ayant plus à lutter, Madame Guyon consacra ses dernières années à sa mission apostolique, s’employant à communiquer la vie mystique à ses amis et visiteurs de tous horizons. Sa correspondance devint européenne 15. Singulièrement résistante à l’adversité, la vieille

13. Lettre au duc de Chevreuse du 11 septembre 1694.

14. Les Années d’épreuve de Madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, documents biographiques rassemblés et présentés chronologiquement par Dominique Tronc. Honoré Champion, coll. « Pièces d’archives », 2009.

15. Publiée intégralement chez Champion en trois volumes (v. en fin du présent volume Madame Guyon, Bibliographie 2000-2009). Le dernier volume est d’un intérêt mystique comparable à celui des Discours.

dame resta donc fort active malgré les contraintes imposées par le pouvoir : les visites se faisaient avec discrétion et l’on ne confiait le courrier qu’à des gens sûrs. Ces visiteurs français, généralement catholiques, se nommaient entre eux les « Cis » tandis que les étrangers écossais et suisses, généralement protestants, étaient les « Trans ». Animés d’une même recherche intérieure, ces visiteurs oubliaient sur place leurs différences, tout en respectant les règles confessionnelles de l’époque:

Elle vivait avec ces Anglais 16 comme une mère avec ses enfants. On sait que cette nation est accoutumée à ne connaître ni gêne ni contrainte, mais à se livrer à ses mouvements et à ses saillies. Souvent ils se disputaient, se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder 17 ; elle ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence et lui en demandaient son avis, elle leur répondait : « Oui, mes enfants, comme vous voulez. » Alors ils s’amusaient de leurs jeux, et cette grande sainte restait pendant ce temps-là abîmée et perdue en Dieu. Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre, cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état 18.

16.  Des disciples écossais visitaient « notre mère », traversant la Hollande (rencontrant Pierre Poiret, près d’Amsterdam), passant par Cambrai (rencontrant « notre père » Fénelon).

17. Les luttes en cours entre l’Angleterre et l’Écosse devaient susciter des discussions entre eux sur ce qu’il convenait de faire.

18. « Supplément à la vie de Madame Guyon écrite par elle-même », ms. de Lausanne TP1155, fos 42-43, édité en section 5.2, p. 1006 de notre édition de Jeanne-Marie Guyon, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Champion, coll. « Sources classiques », 2001, 2014. Description d’une « plongée »

La condamnation de Fénelon par le Pape soumis à la pression politique de Louis XIV mit un terme à la « querelle du quiétisme » : Fénelon s’inclina, mais continua lui aussi à recevoir des disciples dans son évêché de Cambrai.

En France, la peur se répandit au sein des institutions religieuses : plus question d’éditer un texte « quiétiste ». L’expé rience mystique fut traquée. À la mort de Madame Guyon en 1717, les disciples qu’elle avait formés continuèrent à se réunir dans des cercles discrets et on perd la trace de réunions de prière devenues secrètes. Pourtant une résurgence atteste que le courant guyonien circulait souterrainement : en 1740 paraît L’Abandon à la Providence divine (1740) attribué par prudence au jésuite J.-P. de Caussade (1675-1751) ; en fait, on reconnaît aujourd’hui une « main guyonienne » dans ce beau texte où de nombreux passages sont visiblement inspirés par les Discours chrétiens et spirituels (par ex. le chap. II) 19.

Ce fut à l’étranger, chez les protestants, que l’on respecta Madame Guyon. Ses opuscules circulèrent dans les cercles spirituels en Hollande autour du pasteur Poiret, influant sur Tersteegen et d’autres, en Suisse près de Lausanne avec Monod et Wattenville, à Londres avec le docteur James Keith, enfin en Écosse près d’Aberdeen autour de Lord Deskford et Lord Forbes 20. En Allemagne, le pasteur mystique Gerhard Tersteegen (1697-1769) traduisit en partie Madame Guyon 21, qui se trouve donc avoir influencé le piétisme. En Suisse, l’activité du cercle de

dans l’intériorité, auprès d’elle, qui s’effectue spontanément, sans nulle suggestion orale ou rappel de sa part.

19. Nombreuses éditions par les jésuites H. Ramières (dès le milieu du xixe siècle), M. Olphe-Galliard (1987), J. Gagey (2001), D. Salin (2005, avec une intéressante introduction), sans compter des traductions dans le monde protestant.

20.  S’ajoutent des « itinérants » dont le marquis de Fénelon, le baron de Metternich, le chevalier Ramsay. Voir : Madame Guyon, Correspondance, I, Directions spirituelles, Honoré Champion, 2003, notices et « Jean de Bernières, sources et influences…, III. Rivières cachées » in Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659), 2013.

21. Gerhard Tersteegen, Traités spirituels, introduits, traduits et commentés par Michel Cornuz, Labor et Fides, 2005.

Morges près de Lausanne, auquel appartenait Dutoit 22, second éditeur de l’œuvre, est attestée jusqu’en 1838. À l’heure actuelle, de nombreuses versions plus ou moins fidèles en anglais ont été produites par les protestants américains, et Madame Guyon reste appréciée par certains Quakers.

Cette notoriété à l’étranger et la condamnation du quiétisme rendirent difficile une reconnaissance de Madame Guyon dans le monde catholique, alors qu’il constituait son milieu naturel et qu’elle lui était demeurée fidèle. Par la suite, en France, elle demeura toujours « une dévote » aux yeux des esprits sceptiques du siècle des Lumières, hostiles à l’influence des Églises. Son influence resta souterraine et suspecte aux uns comme aux autres : il fallut attendre 1907 pour authentifier sa correspondance de direction avec Fénelon 23. Henri Delacroix dès 1908, le philosophe Bergson, les historiens Henri Bremond puis Louis Cognet la réhabilitèrent 24.

Quelques thèmes mystiques

Les écrits que nous allons lire furent rassemblés à la fin de cette longue vie. Madame Guyon et son éditeur Pierre Poiret étaient tous deux conscients de leur disparition prochaine comme de celle de leurs amis. Le duc de Chevreuse meurt en 1712 et Fénelon en janvier 1714. Madame Guyon disparaîtra en juin 1717 et Poiret en 1719. Toute une génération s’effaçait, remplacée par des disciples français, écossais, hollandais et suisses. Il importait de sauvegarder les traces écrites d’une direction exceptionnellement

22. Voir J. Chavannes, J.-Ph. Dutoit, sa vie, son caractère et ses doctrines, Lausanne, 1865, ouvrage toujours utile car proche des sources d’époque.

23. M. Masson, Fénelon et Mme Guyon. Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907. Affirmer que Fénelon était son disciple fait encore scandale.

24. Voir L. Cognet, Le Crépuscule des mystiques, Desclée, 1958.

profonde : Poiret et ses amis 25 les ont rassemblées et éditées entre 1716 et 1718.

Plus intimes que les traités composés auparavant pour un public élargi 26, ils décrivent les différents aspects de l’expérience intérieure. Ils furent appréciés à l’époque, mais ne furent pas pour autant réédités. Restés au sein de bibliothèques privées, ils devinrent très rares 27 et furent oubliés jusqu’au début de notre siècle.

Écrits dans des conditions très diverses, ils s’adressent toujours à un aspirant à la vie intérieure : ce sont souvent des lettres dont on retirait les aspects personnels afin de voiler l’identité d’un destinataire vivant ou récemment disparu. Il ne s’agit donc pas de « chapitres » d’une œuvre construite, mais du choix des pièces qui ont été jugées les plus utiles au sein des cercles spirituels. Telles des facettes multiples à travers lesquelles se perçoit une même lumière profonde, ils sont similaires quant au sujet, mais répondent à la variété des besoins personnels. Ils traduisent la grande diversité des chemins possibles. Ils répondent souvent aux problèmes d’un interlocuteur défini et personnellement connu.

Comme les dernières pages autobiographiques de La Vie par elle-même, rédigées tardivement en 1709, ces écrits de maturité expriment une paix souveraine, une autorité paisible et sans

25.  Les deux frères Homfeld, Jan-Luc Wettstein « marchand libraire à Amsterdam », le couple van Ewijck, Israel Norräus (arrivé après la mort de Poiret), vivaient en association près ou dans le village de Rijnsburg (où avait résidé Spinoza en 1660). Voir : M. Chevallier, Pierre Poiret 1646-1719, Labor et Fides, 1994, p. 116 sqq.

26. On connaît surtout le Moyen court et les Torrents, œuvres écrites pour être largement diffusées. Voir : Madame Guyon, Œuvres mystiques, Honoré Champion, 2008, où l’on trouvera, outre ces deux titres, un choix effectué sur la totalité de l’œuvre.

27. Le sort des bibliothèques privées non transmises à des fonds publics ou religieux est catastrophique : c’est ainsi que les pensées minoritaires ou condamnées tombent en oubli malgré leur valeur intrinsèque. Celle de l’éditeur Poiret a été dispersée peu après la disparition de son cercle et de précieux manuscrits furent perdus. Ses éditions sont elles-mêmes devenus très rares pour la même raison (les volumes rescapés sont répertoriés pour l’Europe par sa biographe : M. Chevallier, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, t. V, Koerner, Baden-Baden, 1985).

illusion, une clarté due à la profondeur d’une longue vie intérieure qui a tout simplifié. Avec la clarté de ceux qui sont parvenus au sommet de la vie intérieure, Madame Guyon explique à ses correspondants les fondements d’une vie mystique très pure. Elle le fait avec précision et finesse — et dans notre langue —, ce qui nous facilite une compréhension intuitive entre les mots, quelque peu analogue au mode de lecture poétique.

Pour elle, les âmes sont semblables à des torrents qui se précipitent vers le divin : sous l’impulsion de la grâce, la prière ouvre un chemin dont le cours surmonte des obstacles par une purification qui, de saut en saut jusqu’à la nuit vécue dans la foi, trouve son terme dans l’océan divin. On sera conscient de la durée très longue — chez elle, plusieurs dizaines d’années — de ce vécu mystique. Le chemin est une spirale ascendante plutôt qu’une progression linéaire :

Ce ne sont donc point les mêmes degrés que l’on repasse, ce qui serait aussi difficile que de rentrer dans le ventre de sa mère, mais de nouveaux degrés, qui paraissent les mêmes 28.

Aussi bien dans les Discours que dans La Vie par elle-même ou la Correspondance, Madame Guyon mêle aux expériences intérieures les événements de la vie concrète et psychologique qui ont lieu dans le même temps. Toutes ces composantes forment ainsi une tresse qui ne dissocie jamais la vie intérieure de la vie tout court, même dans ses aspects prosaïques. Si cette expérience est appelée « mystique » parce qu’elle est intérieure et cachée, elle ne se traduit par aucun refus des engagements de la vie concrète visible (mariage, enfants.). On n’est pas retiré de la vie commune, mais c’est toute la vie qui est orientée vers le divin, dévorée par lui.

Tout commence par la prière, « ce concours vital […] pour adhérer à Dieu et le laisser faire ce qui lui plaît 29 ». Parfois seul le silence répond : Madame Guyon elle-même pria en vain quelques

28. D.1.62 [438] [pour le Discours CXII de la page 438 du tome I de l’édition originale]. Dans notre édition nous reportons la pagination de l’édition originale à défaut de numéros de paragraphes. 29. D.1.02, § 2 [38].

années. Mais elle eut la chance, à dix-neuf ans, de rencontrer le franciscain Archange Enguerrand, qui répondit à ses questions angoissées sur l’intériorité : « C’est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans 30 », parole dont l’efficacité ouvrit instantanément son cœur à la grâce.

Madame Guyon tient pour évident que l’amour divin finit par répondre quand la demande est forte. Elle décrit une voie médiane entre deux écueils : elle ne fait pas appel à l’effort méditatif d’exercices spirituels, bien que l’on puisse avoir recours à une lecture pour s’introduire doucement au recueillement ; à l’opposé, elle rejette tout vide obtenu par abstraction d’esprit et qui ne conduit qu’à une fausse paix, danger contre lequel Ruusbroec (1293-1381) mettait déjà en garde :

On rencontre d’autres hommes qui [.] au moyen d’une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d’affranchissement d’images, croient avoir découvert une manière d’être sans mode et s’y sont fixés sans l’amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu. [.] Ils sont élevés à un état de nonsavoir et d’absence de modes auxquels ils s’attachent ; et ils prennent cet être sans modes pour Dieu 31.

Ces deux extrêmes ont en commun de privilégier l’effort, donc de centrer le méditant sur lui-même : en plus de l’enflure du moi, il risque de ne pas reconnaître le don de la grâce quand il survient ! Au contraire, Madame Guyon préconise de lâcher tout ce que l’on est pour plonger dans l’amour qui se révèle au centre de l’âme :

On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire; mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit

30. Jeanne-Marie Guyon, La Vie par elle-même…, op.cit., première partie, chap. viii, § 5 à 10 [Vie 1.8.5-10]. Enguerrand faisait allusion aux Confessions de saint Augustin, X, 27 : « Vous étiez au-dedans de moi ; mais, hélas ! j’étais moimême au-dehors de moi-même » (traduction Arnauld d’Andilly). 31. Œuvres de Ruysbroeck l’admirable, Trad. de Wisques, t. I, Vromant, 1921. Le Livre des sept clôtures, chap. xiv, p. 180. Sur le « vide » mystique, on se reportera à l’étude de L. Silburn, « Le vide, le rien, l’abîme », dans coll. Hermès, Le Vide, Expérience spirituelle en Occident et en Orient, 1969.

à laisser tomber toutes les pensées ; non par effort ou raison- nement, mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes 32.

Elle privilégie l’élan du cœur, non l’intellect. Elle conseille de faire appel à la volonté mystique, qui est l’orientation amoureuse de tout l’être vers Dieu :

L’esprit se lasse de penser, et le cœur ne se lasse jamais d’aimer. […] Il est impossible que l’action de l’esprit puisse durer continuellement ; c’est de plus une action sèche, qui n’est bonne qu’autant qu’elle en procure une autre, qui est celle de la volonté. Concluons qu’il est plus utile pour nous, plus glorieux à Dieu, et même uniquement nécessaire, d’aller par la voie de la volonté 33.

La volonté est le levier grâce auquel on peut tout dépasser : ainsi les phénomènes propres aux débuts de la vie mystique et liés à la faiblesse de notre nature sont rejetés ou du moins mis à une place secondaire, comme chez l’ensemble des auteurs mystiques 34. Madame Guyon met aussi en garde contre la « voie des lumières 35 » où s’attarde un si grand nombre : ces images, ces compréhensions, si fascinantes et attachantes soient-elles, ne sauraient rendre la réalité de Dieu. Au mieux, elles sont colorées d’humanité même si elles laissent transparaître le travail profond de la grâce ; au pire, ce sont des illusions. Dans tous les cas, il faut passer outre. La règle générale est qu’il ne faut pas stagner en se satisfaisant d’une expérience particulière, car elle ne peut être que limitée : il faut aller vers le sans-limite, par la foi nue et l’anéantissement en Dieu :

Cette contemplation doit être nue et simple, parce qu’elle doit être pure. Tout ce qui la détermine, la termine et l’empêche […], ne donne jamais la chose telle qu’elle est en soi,

32. D.1.43, [311].

33. D.2.05, [47]. Elle mêle aussi ces termes en D.1.44 : « Quand je parle de cœur, j’entends la volonté qui est le cœur de l’âme. »

34. En particulier chez Jean de la Croix. Voir Guyon, Vie, 1.9.

35. D.1.53, D.1.55, D.1.62, D.2.16, D.2.19 ; voir aussi le début des Torrents. Elle retira de cette voie le P. La Combe (Guyon, Vie 2.15 et 2.22).

mais en image grossière, qui ne peut ressembler au simple et immense Tout 36.

Madame Guyon partage ainsi la radicalité d’un Benoît de Canfield (1562-1611) :

L’élévation d’esprit qui se fait par ignorance, n’est autre chose que d’être mû immédiatement par l’ardeur d’amour, sans aucun miroir ou aide des créatures, sans l’entremise d’aucune pensée précédente, et sans aucun mouvement présent d’entendement, afin que la seule affection puisse toucher, et que la connaissance spéculative ne puisse rien connaître en cet exercice d’esprit 37.

Ou de la béguine Hadewijch :

Dieu demeure incirconscrit

Dans l’amour nu,

Sans paroles ni raison 38.

Madame Guyon décrit une évolution qui naît au cœur de l’individu et le transforme sur la longue durée. Elle en donne des descriptions précises, même si elles sont parfois lyriques. Elle sait définir clairement les termes mystiques correspondant aux divers états de prière ou oraison, tels qu’ils sont en usage à la fin du siècle. Elle distingue, classiquement mais en se référant toujours à l’expérience : oraison de simple regard, contemplation, oraison simple, oraison de foi, foi simple sans bornes ni mesures 39.

Bien entendu, toute division en étapes présente le danger de substituer un chemin théorique à la diversité des expériences dans l’ascension de la « montagne », selon la belle comparaison qui ouvre les Discours 40. Mais on peut, sans en faire un système, parler de trois grandes périodes : la première est la découverte de l’intériorité qui permet au mystique de tomber amoureux de

36. D.1.38.

37. Benoît de Canfield, La Règle de Perfection, Jean Orcibal, PUF, 1982, partie III, p. 344. 38. Hadewijch, op.cit., p. 164. 39. D.1.40, [300]. 40. D.1.01.

la Réalité divine qui se manifeste à lui et de la préférer à toute autre chose, en une pacification progressive. Elle s’accompagne d’événements intérieurs variés selon les tempéraments et l’environnement, en de brefs instants ou dans des états qui durent des jours : leur caractère merveilleux a toujours attiré une attention exagérée et on a tendance à y assimiler toute la mystique au détriment d’une vie encore plus profonde. Ces manifestations secondaires sont cependant utiles pour confirmer le commençant dans sa voie. Elles élargissent sa vision en relativisant l’importance accordée à soi-même, elles ouvrent à la beauté de Dieu, du monde et des êtres. Mais la grâce commence tout de suite à détruire les obstacles qui s’opposent à elle, même si elle reste suave en ce début :

Dieu commence par combler l’âme de grâces : ce ne sont que lumières et ardeurs ; on monte incessamment de grâce en grâce, de vertus en vertus, de faveurs en faveurs 41.

Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme ; et ce regard le consume et détruit ses impuretés. […] Car il faut concevoir que toutes les opérations de Dieu en lui-même et hors de lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. […] Plus il purifie par ce regard, plus il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné 42.

Arrivent alors des années de « désappropriation » : ce terme s’avère d’un emploi fréquent dans les Discours et se substitue souvent à celui de « purification », terme beaucoup plus courant dans la littérature spirituelle, mais ambigu aux yeux de Madame Guyon. Elle l’emploie, mais dans un sens moins large, parce qu’il risque de laisser croire que nous serions à terme un être parfait, sans ses défauts. Il ne s’agit pas d’une recherche de la perfection, car l’humanité demeure avec ses capacités et ses défauts naturels 43. La désappropriation porte sur l’être même :

41. D.1.31, [232]. 42. D.2.25, [161]. 43. D.3.11

On s’élève au-dessus de soi en se quittant soi-même par un désespoir absolu de ne trouver aucun bien en soi. On n’y en cherche plus ; on trouve en Dieu tout ce qui nous manque ; ainsi on s’élève au-dessus de soi par un amour de Dieu très épuré 44.

Le divin peut alors prendre la place centrale au cœur et irriguer tout l’être humain, comme l’exprime l’apôtre Paul :

Cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie. Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi 45.

C’est la naissance à une vie nouvelle. Il ne s’agit pas de « divinisation » ou d’être placé au-dessus de l’humain. Au contraire, l’être entier s’incline devant le divin qui l’habite : Sans que l’âme fasse autre chose que se reposer, sans savoir comme cela se fait, elle s’élève insensiblement au-dessus d’ellemême, et par un renoncement parfait, elle se quitte peu à peu à force de s’élever au-dessus d’elle-même, comme un aigle qui, quittant la terre, s’élève si haut qu’il la perd de vue 46.

« Je ne suis ni saint, ni orné, etc., dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu, mais Dieu est tout cela pour moi. […] Comme il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, il m’absorbe et me perd en lui, où il ne me laisse rien de propre, ni propre justice ni propre vertu 47.

» On rencontre plusieurs obstacles sur le chemin, dont le principal est la « volonté propre » qui empêche le divin d’être notre principe. En effet son exercice conduit souvent à une fausse ascèse dont Madame Guyon n’hésite pas à comparer les adeptes aux sépulcres blanchis de l’Évangile (Mt 23, 27) :

44. D.1.31, [234]. (V. aussi D.2.36 sur la mort, la pourriture et la comparaison avec le caillou fait miroir.) 45. D.2.66. 46. D.1.17. 47. D.2.69.

Il y avait alors un certain ordre d’architecture aux tombeaux qui les faisaient paraître très beaux par dehors, quoiqu’ils ne renfermassent que des ossements de morts. […] On met toute la perfection dans un certain arrangement extérieur, dans une certaine composition, durant que nous laissons vivre nos passions. Par les passions je n’entends pas seulement la colère et la sensualité grossière, mais la cupidité de l’esprit et tout ce qui nous fait vivre à nous-mêmes 48.

Le doute est un autre obstacle, auquel tente de remédier le recours à la loi ou aux raisonnements :

Nous parlâmes d’abord des tentations contre la foi, des doutes sur l’éternité et sur l’immortalité de l’âme. […] Le plus court, le plus assuré et le plus avantageux est de n’admettre dans l’esprit nulles raisons mais de vouloir déterminément servir Dieu, et l’aimer indépendamment de tous les événements 49.

Ces obstacles peuvent arrêter l’évolution intérieure :

Étant dans un fort recueillement, il me fut montré deux personnes : l’une qui était toujours exposée aux rayons divins et qui recevait incessamment les influences de la grâce ; et l’autre qui, mettant continuellement de nouveaux obstacles, quoique subtils et légers, à la pénétration du Soleil, était cause que le Soleil ne faisait autre chose par son opération, que de dissiper les obstacles 50.

Ceux-ci seront surmontés grâce à la simplicité et à l’humilité, sur lesquelles revient toujours Madame Guyon, comparant l’âme à une pierre creusée par le sculpteur divin :

En quoi consiste la simplicité ? C’est dans l’unité : si nous n’avons qu’un regard unique, un amour unique, nous sommes simples 51.

Il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue.

48. D.2.10. 49. D.2.21. 50. D.2.54.

51. D.1.40 (v. aussi D.2.59, D.1.55, D.2.28).

Afin que Dieu s’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide. […] L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au-dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité, que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible 52.

Finalement ne se manifestent plus que la pure charité et le pur amour qui absorbent la foi et l’espérance dans l’unité finale :

La pure charité est si pure, si droite, si grande, si élevée, qu’elle ne peut envisager autre chose que Dieu en lui-même et pour lui-même. Elle ne peut se tourner ni à droite ni à gauche, ni se recourber sur nulles choses créées, quelque élevées qu’elles soient. […] [La foi et l’espérance] sont absorbées dans elle, qui les renferme et les comprend sans les détruire : comme nous voyons la lumière du soleil, lorsqu’il est dans son plein jour, absorber tellement celle des autres astres qu’on ne les peut plus discerner, quoiqu’ils subsistent réellement 53.

La volonté embrasse l’amour et se transforme en lui et la foi fait la même chose de la vérité ; en sorte que, quoique cela paraisse deux actes différents, tout se réduit en unité 54.

Tout va vers un anéantissement en Dieu décrit inlassablement :

L’âme, n’éprouvant plus de vicissitudes, n’a plus rien qui la trouble, elle est toujours reposée de toute action, n’en ayant plus d’autre que celle que Dieu lui donne et étant même dans une heureuse impuissance de se soustraire à son domaine, elle est toujours parfaitement tranquille et paisible 55.

52. D.1.60. Madame Guyon utilisait pour sa correspondance plusieurs cachets à cire dont certains gravés de motifs spirituels : Jésus, cœurs accolés irradiants, soleil et héliotrope.

53. D.2.49. 54. D.2.51. 55. D.1.37.

Elle sait qu’elle vit et c’est tout, et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première ; et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie 56.

Chez Madame Guyon, cette vie en Dieu déboucha sur un charisme rare dont elle prit conscience à sa grande surprise à l’âge de quarante-quatre ans 57 : par elle, la grâce pouvait se communiquer directement de cœur à cœur en silence, utilisant l’être humain comme canal vers un autre être humain. La fonction de directeur mystique atteint alors son plus haut degré : elle consiste à transmettre la grâce. C’était d’une grande hardiesse de l’affirmer puisqu’il s’agit d’un équivalent des sacrements. Mais là encore, c’était pour elle un fait d’expérience. Elle appela « vie apostolique » l’état où le mystique a la possibilité de transmettre, se référant aux apôtres transmettant la Parole divine après la descente en eux de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte. Dans cet état spécifique, l’être humain est vidé de toute volonté propre et de toute intentionnalité 58, soumis à l’action divine en toute « passiveté 59 », afin de laisser librement passer le courant de la grâce vers la personne concernée.

Cette « prière » au caractère surprenant et rare a fait l’objet de doutes et de sarcasmes chez les ecclésiastiques de son époque. Notre époque en fait maintenant un sujet de curiosité et d’étude 60. En réalité, c’est oublier qu’elle a toujours été connue dans le monde entier. On la trouve dans le christianisme : les chrétiens orthodoxes ne l’ont pas oubliée (Seraphim de Sarov en est un exemple). On en trouve aussi des indices chez les Pères du

56. D.2.66.

57. En 1682, voir Guyon, Vie 2.11 et chapitres suivants.

58. On trouve de nombreux témoignages de la prise de conscience de cette transmission et de ses modalités dans la seconde partie de la Vie.

59. Voir D.1.19, D.2.14, D.2.64. 60. J. Bruno, « Madame Guyon et la communication intérieure en silence », Le Maître spirituel, Hermès 4, 1967, p. 204. Ce volume est consacré aux multiples exemples de transmission de la grâce dans le monde entier.

désert 61, chez Monsieur Olier 62, mais à cause de la clôture des communautés, les catholiques en parlent peu, l’ignorent souvent ou s’effraient d’en parler. Le témoignage de Madame Guyon est donc particulièrement précieux.

Il ne faut pas confondre deux niveaux de transmission : la plupart du temps, les gens qui approchent un mystique avancé ressentent la paix et l’amour qu’il diffuse, mais cette expérience est éphémère et ne continue pas à distance. Au contraire, la grâce passant par l’intermédiaire de Madame Guyon mettait le dirigé dans l’état mystique dont il avait besoin pour progresser, puis poursuivait son œuvre hors de sa présence, mais par l’efficacité de sa prière. Celle-ci percevait l’état de son dirigé à distance, partageait ses souffrances et les portait avec lui.

La transmission de la grâce divine se situe ainsi bien loin de toute intention — qui serait un exercice subtil de la volonté propre —, mais dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures 63. Ainsi sont associés vide humain et plénitude du divin qui se répand en pleine liberté 64. Plusieurs dirigés peuvent ressentir ensemble cette « communication » qui les met dans la paix :

Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors il la fait agir comme il veut. […] Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde. […] Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce ; et cela à propor

61. Barsanuphe et Jean de Gaza, Correspondance, Solesmes, 1972, p. 19, 73, 104. 62. J. Bruno, « La Transmission spirituelle chez un mystique chrétien du xviie siècle : Jean-Jacques Olier », Le Maître spirituel, op. cit., p. 190. 63. D.2.61. 64. On est très loin du « vide » ou du « vertige du néant » que croient y voir certains auteurs contemporains.

tion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande 65.

L’initiative de cette transmission provient de Dieu seul. Elle suppose l’acquiescement et le recueillement des personnes :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur. […] Cela ne dépend point de notre volonté ; mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher 66.

On trouve de nombreux textes parallèles décrivant les modalités de la transmission dans La Vie par elle-même 67 et dans les Explications des deux Testaments :

Les personnes intérieures, en quelque lieu qu’elles se rencontrent, se trouvent unies d’une liaison de cœur si forte et si intime qu’elles éprouvent que les unions de la nature et des parents les plus proches n’égalent pas celle-là. C’est une union si pure, si simple et si nette qu’il ne s’y mêle rien de l’humain et l’on est aussi unis étant loin que près. [.]

Mais entre tous, Dieu unit plus particulièrement ceux qui sont dans le même degré d’oraison. Leur union est si pure que c’est inconcevable. Ils se parlent plus du cœur que de la bouche, et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes de cette sorte dans une si grande unité qu’elles se trouvent perdues en Dieu jusqu’à ne pouvoir plus se distinguer, ce qu’il fait

65. D.2.64.

66. D.2.68 (v. aussi D.2.67).

67. Guyon, Vie, 2.11, 2.13, 2.17 à 2.20, 2.22, 3.8, 3.10.

pour sa gloire et pour les faire travailler de concert au salut des âmes. […] Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce 68.

La relation de Madame Guyon avec ses dirigés ne se limitait donc pas à des conseils : c’est la transmission de la grâce qui en était le fondement. Fénelon (1651-1715) est le plus connu de ceux qui en ont bénéficié, comme Madame Guyon le lui écrit 69 :

Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon cœur de s’écouler dans le vôtre. […] Votre âme m’est toujours présente en Dieu d’une manière nue, pure et générale, sans bornes ni aucun objet.

Fénelon en était bien conscient :

Je suis de plus en plus uni à vous, madame, en Notre Seigneur, et j’aimerais mieux mille fois être anéanti que de retarder un seul instant le cours des grâces par le canal que Dieu a choisi 70. Je ne saurais penser à vous que cette pensée ne m’enfonce davantage dans cet inconnu de Dieu, où je veux me perdre à jamais 71.

Il fut son disciple préféré, au point qu’un jour où elle se sentait gravement malade, elle souhaita qu’il hérite de sa fonction. Voici un extrait de cette lettre-testament :

Je n’aime que Dieu seul et je vous aime en lui plus que personne du monde, non d’une manière distincte de Dieu, mais du

68. Le Saint Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, avec des explications qui regardent la vie intérieure, t. I, « Du Nouveau Testament », chap. XVIII, sur le verset : Car en quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m’y trouve au milieu d’elles (Mt 18, 19). 69. Début de la lettre du 1er décembre 1689, Madame Guyon, Correspondance, t. I, H. Champion, 2003. Le Discours 2.25 reprend la suite de cette lettre avec son bel exposé de la transmission cœur à cœur et de la « passiveté » de l’âme exposée au regard divin. 70. Ibid., Lettre 188 de Fénelon, 31 août 1689. 71. Ibid., Lettre 195 de Fénelon, 10 octobre 1689.

même amour dont je l’aime, et dont il s’aime en moi. […] J’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon cœur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin. […] Je vous laisse l’Esprit directeur que Dieu m’a donné. […] Je vous fais l’héritier universel de ce que Dieu m’a confié 72.

Étant en union profonde avec elle, Fénelon assuma en effet la même fonction de transmission envers ses visiteurs. Il s’en émerveillait :

Je sens un très grand goût à me taire et à causer avec Ma. Il me semble que son âme entre dans la mienne et que nous ne sommes tous deux qu’un avec vous en Dieu […] quoique vous soyez loin de nous 73.

C’est cette relation profonde et intense que vivaient les disciples auprès de Madame Guyon à Blois. Il en est largement parlé dans les Discours, et c’est là un des intérêts de ce grand texte.

Les textes proposés et leurs sources

Nous livrons ici des opuscules rassemblés et publiés au xviiie siècle pour la première fois par le pasteur Pierre Poiret 74 sous le titre de Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure… en deux volumes comportant chacun soixante-dix pièces 75. Seize autres Discours furent ajoutés à la fin

72. Ibid., Lettre 248 à Fénelon, écrite entre le 1er et le 11 avril 1690. En fait, Fénelon mourra avant elle en 1715.

73. Ibid., Fénelon, Lettre 266, du 25 mai 1690. L’identité de « Ma » demeure inconnue.

74. Sur la vie, les travaux, les amis et l’influence de cet éditeur disciple de Madame Guyon, on lira l’évocation très vivante offerte par M. Chevallier, Pierre Poiret, 1646-1719, Du protestantisme à la mystique, Labor et Fides, 1994. Des contemporains, dont Leibniz, apprécièrent son intelligence sinon sa souplesse.

75. Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, tirés la plupart de la Sainte Écriture, Vincenti, à Cologne [en fait à Amsterdam], Chez Jean de la Pierre, 1716 [par Pierre Poiret, deux tomes édités sans le nom de Madame Guyon]. Tome I : « Préface », 3-23 ; « Table des Discours… divisés en quatre parties », 24-28 ; « Discours » [au nombre de 70 : 1.01 à 1.70 dans notre édition], 1-470 ; « Table des matières principales », 471-488, trois pages non numérotées

du dernier volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme… 76.

Figure ici un choix de pièces privilégiant l’intériorité mystique. Il est difficile de définir des critères qui soient « scientifiques ». Nous laissons de côté les pièces d’une rigueur datée ou d’une étroitesse que l’on ne rencontre jamais dans l’œuvre vaste de Madame Guyon ou même visiblement rédigées par d’autres. Une bibliographie de cette œuvre vaste, limitée aux éditions établies depuis le début du siècle figure en fin du tome II. Notre choix représente les deux tiers des 156 Discours de tailles très variables assemblés par Poiret.

Cent quarante d’entre eux furent édités en 1716, peu avant la mort de Madame Guyon en juin 1717, suivis de seize probablement imprimés au début de l’an 1718. Elle n’a pas eu le temps de les revoir, car l’éditeur Poiret habitait loin de Blois, à Rijnsburg près d’Amsterdam 77. Contrairement au cas de la Vie

donnant la table des passages de l’Écriture et l’errata. Tome II : six pages d’Avis et Table, « Lettre sur l’instruction suivante », 3-14 ; « Instruction chrétienne d’une mère à sa fille », 15-63 ; « Discours » [au nombre de 70 comme précédemment : 2.01 à 2.70 dans notre édition], 1-402 ; « Table des matières principales du IIe tome », 402-423 ; page d’errata. L’ensemble fut réédité très fidèlement, au point de respecter les paginations, par le pasteur Jean-Philippe Dutoit, cette fois avec indication du nom d’auteur : Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, tirés la plupart de la Sainte Écriture, par Madame J. M. B. de la MotheGuion. Nouvelle édition corrigée et augmentée, à Paris [en fait à Lyon], chez les Libraires associés, 1790.

76.  Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme, Cologne [en fait Amsterdam], J. de La Pierre, quatre tomes, 1717-1718. [Le quatrième tome comporte, après trois parties reproduisant des lettres de Madame Guyon, une « Quatrième partie contenant quelques discours chrétiens et spirituels », 402-509.] Lettres chrétiennes et spirituelles, nouvelle édition enrichie de la correspondance secrète de M. de Fénelon avec l’auteur, Londres [en fait Lyon], cinq tomes, 1767-1768. (Les discours se trouvent au début du cinquième tome, précédant la correspondance avec Fénelon absente de l’édition Poiret : 3.01 à 3.16.)

77. Ce fut par contre le cas pour La Vie par elle-même, dont la phase finale de rédaction en 1709 laissa tout le temps nécessaire à des révisions modestes. Le manuscrit de la Vie, renvoyé en Écosse, fut préservé (ms. d’Oxford) : on y retrouve des traces de l’intervention de Madame Guyon.

par elle-même, nous ne possédons aucun manuscrit couvrant l’ensemble des Discours : ils ont disparu, probablement lors de la dispersion de la bibliothèque de Poiret en 1748. Heureusement, de rares Discours sont des lettres dont les manuscrits nous sont parvenus par une autre voie : ils nous permettent de vérifier la grande fidélité assurée par le premier éditeur. Nous indiquerons alors en notes les variantes : on constatera qu’elles ne sont que mineures et ne portent que sur des corrections de style. Nous pouvons donc faire confiance au travail de Poiret, en général la seule base disponible.

Pasteur protestant, cartésien reconnu et responsable compétent d’une bonne centaine d’ouvrages, Pierre Poiret était devenu l’éditeur et le premier diffuseur de textes mystiques dans l’Europe protestante 78. Il fut un disciple attentif, respectueux et apprécié de Madame Guyon. La préface du premier volume, qu’il rédigea lui-même, nous éclaire sur le traitement qu’il a donné à ses sources 79. Voici comment il explicite la genèse, le choix et le classement des Discours :

Le titre de ce livre ne veut pas dire que ce soient des Discours prononcés de vive voix : ils ont seulement été écrits, soit à la réquisition de quelques âmes pieuses, soit de la simple inclination où l’auteur s’est pu trouver de fois à autres à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier. Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C’était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre. […]

Pour l’ordre des matières, on a fait précéder celles qui regardent le plus les personnes commençantes, et fait suivre le reste à mesure de ce qui se découvre et qui s’expérimente dans le progrès de la vie de l’esprit. Ceux qui aiment en toutes choses des partitions générales, en pourront aisément remarquer trois ou quatre dans le corps de l’ouvrage, s’ils veulent observer

78. Son rôle caché a été sous-estimé : v. Pierre Poiret, Écrits sur la théologie mystique, 1700, introduction et notes par M. Chevallier, Grenoble, 2005.

79. Poiret a parfois disposé de plusieurs sources, d’après son annotation au D.2.19 : « Il y a des copies où tout ce qui est entre ces deux crochets ne se trouve point. »

1. que dans les treize premiers de ces Discours spirituels il s’y agit principalement des vérités qui concernent le général, les principes et les commencements des voies intérieures ; 2. que depuis le Discours XIV jusqu’au XXXVIII, on y trouve des matières convenables à ceux qui sont déjà entrés considérablement dans ces voies de l’esprit ; 3. ces matières-là sont suivies de plusieurs autres qui regardent des âmes encore plus avancées dans la perfection chrétienne : c’est depuis le Discours XXXIX jusqu’au LXII ; et celui-ci contient comme une espèce de récapitulation de toute cette troisième partie, ou au moins du principal ; 4. tout le reste, depuis le Discours LXIII jusqu’à la fin, regarde en gros la constitution soit bonne soit mauvaise, présente ou bien future, du général des chrétiens aussi bien que de ceux ou qui les ont conduits, ou que Dieu veut leur susciter encore avant la fin du monde selon ses promesses. On ne s’est pas avisé de marquer cette partition dans le corps de l’ouvrage, mais on la verra dans la table qui suit. […] Ce n’était ici, comme on l’a déjà dit, que des pièces séparées, écrites sans relation ni vue des unes sur les autres : il y en a même plusieurs où il s’agit de diverses matières, et qui appartiennent à des états différents. Pour placer celles-ci […] on s’est réglé sur celle des matières qui y régnait le plus 80…

Aux cent quarante pièces ainsi présentées s’ajoutent les seize Discours qui concluent le quatrième volume des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure… Ils constituent un supplément assemblé après la mort de Madame Guyon. Au-delà d’un complément postmortem, ce petit ensemble constitue un condensé élémentaire, mais complet, de la voie mystique, à l’usage probable des disciples de Blois puis des cercles qui leur succédèrent.

Les Discours témoignent donc de l’ensemble des opuscules divers qui circulaient dans le milieu guyonien au début du xviiie siècle. Certains constituent des essais assez amples tandis que d’autres sont des lettres dont on a ôté le début et/ou la fin, jugés

80. (Poiret 1716) Préface, § II, p. 6 à 9.

trop personnels. Nous n’avons pas trouvé utile de bouleverser l’ordre adopté par Poiret : se faisant l’écho des cercles proches de Madame Guyon sinon d’elle-même, il respecte leur vision d’une progression mystique par « zones » traversées successivement 81.

Nous n’avons pas opéré de coupure au sein même des Discours. Certaines ouvertures ou conclusions trop diffuses demandent une certaine patience au lecteur : peut-être ont-elles été ajoutées par des dévots bien intentionnés.

Par contre, nous avons décidé de ne pas donner d’édition intégrale imprimée : elle aurait contenu des pièces dont l’origine nous pose un problème insoluble. Des pièces faibles se retrouvent à côté de développements profonds : intervention d’un disciple obtus et/ou interpolation probable de pièces étrangères ? Les indices textuels qui permettraient de les éliminer avec sûreté du corpus manquent, mais on sent bien à la lecture qu’il ne peut s’agir de « la simple inclination où l’auteur s’est pu trouver de fois à autre à se décharger de la plénitude de son cœur sur le papier » ! Certains passages au ton eschatologique sont d’évidence étrangers à l’amour universel vécu par Madame Guyon : leur intolérance, leurs invectives, leurs condamnations peu charitables inspirées du prophète Isaïe sont probablement l’écho de certaines minorités piétistes. D’autres ont été rédigés par des lecteurs de Madame Guyon : ils en reprennent les expressions, mais leur prose au style catastrophique n’aboutit qu’à un pastiche naïf et ridicule. Certaines pièces sont devenues illisibles à notre époque : que faire devant tel développement malvenu sur les Juifs ?

Les cercles auprès desquels Poiret se procura des copies étaient très divers : « Ils nous sont venus en main de divers endroits et par divers moyens. C’était des pièces séparées, sans titre ni sans ordre », avait-il prévenu dans sa préface. Les transcriptions étaient

81. De même le découpage qu’il introduisit pour souligner les alternatives et cheminements décrits dans les Torrents nous a paru très justifié (ce découpage a été préservé par Orcibal dans l’édition des Opuscules spirituels, comme nous l’avons fait aussi dans notre édition : Madame Guyon, Œuvres mystiques, Honoré Champion, 2008).

assurées par des dévots qui n’étaient pas tous remarquables : ils ont de toute évidence ajouté leur petite contribution personnelle, leurs contresens et souvent des épanchements sentimentaux que nous ne supportons plus.

Poiret, en éditeur scrupuleux et disciple très respectueux, a retenu toutes les sources qui lui étaient parvenues, quelles que soient leurs dimensions, et sans faire intervenir son jugement, donnant à toutes le titre de Discours. Il préféra sans doute ne fâcher personne : il était délicat d’éliminer au nom de sa seule autorité d’éditeur certaines des copies communiquées par des disciples par ailleurs généralement ami(e)s. Omettre des documents uniques pouvait être perçu comme abus de pouvoir provenant d’un disciple « trans 82 » ! Il a donc décidé de « ratisser large » 83.

Il faut rappeler aussi des conditions de parution. Le groupe que dirigeait Poiret durant ses dernières années était forcément surmené : entre 1712 et 1722, ils assurèrent l’édition des 39 volumes de l’œuvre de Madame Guyon ! L’énorme, mais nécessaire travail de collection de manuscrits a été plus ou moins bien contrôlé par Poiret, maître d’œuvre à la santé mauvaise qui mourut dès 1719.

Notre but n’est pas de faire une édition intégrale répondant aux exigences universitaires, mais de faire partager au lecteur les plus beaux textes mystiques 84, d’en sauvegarder les témoignages les plus profonds. Nous avons donc décidé d’éliminer de la version imprimée les textes manifestement faibles : il aurait été

82. Rappelons que par « trans », Madame Guyon et ses disciples désignaient les disciples étrangers, par opposition avec les cis, les français.

83. On sait qu’il ne put éviter une grave dissension dans les cercles à l’occasion de la publication, jugée inopportune par Ramsay, de la Vie par elle-même.

84. Ces Cent Discours chrétiens et spirituels complètent nos ouvrages précédents : en 2001, un choix de 80 Discours a paru en tirage limité chez Phenix-La Procure ; ce premier travail, devenu introuvable, demande des corrections ; un choix limité à 15 Discours parut chez Arfuyen en 2005 comme brève introduction à Madame Guyon sous le titre Écrits sur la vie intérieure ; enfin 49 Discours trouvent place dans le choix établi sur l’ensemble de l’œuvre paru chez Honoré Champion : Madame Guyon, Œuvres mystiques, op. cit., section « Discours spirituels ».

dommage de dégoûter le lecteur en nous obstinant à garder des textes dont l’auteur n’est pas sûr et dont la médiocrité aurait « plombé » l’ensemble.

Nous conservons la numérotation d’ensemble de Poiret 85. Ainsi le lecteur rencontrant des « trous » dans la séquence des Discours imprimés sur papier sera toujours averti de nos choix.

Le chercheur spécialisé pourra recourir à l’index très abondant établi consciencieusement par Poiret. Mais la liste de ses entrées montre le caractère peu technique d’un vocabulaire qui ne prend sa pleine signification que par des associations contextuelles de plusieurs termes autour d’un thème faisant l’objet d’un ou plusieurs paragraphes, voire d’un Discours entier 86.

Un sondage des sources sur le vaste ensemble de l’œuvre n’a pas permis d’identifier de nombreux doublons. Onze Discours sont des lettres adressées à Fénelon et deux sont des lettres à Bossuet, dont une est reprise dans la Vie : ces textes sont brefs 87. Les lettres adressées en 1689 à Fénelon sont toutes différentes : il n’y a pas de doublon ou de lettre scindée au sein de Discours. Aucune des nombreuses lettres adressées au duc de Chevreuse ou à d’autres correspondants, tels que la « petite duchesse » de Mortemart, n’est reprise, mais certains Discours pour lesquels nous n’avons

85. Les 156 pièces furent numérotés de 1 à 70 au premier tome publié par Poiret (ici 1.01 à 1.70), puis à nouveau de 1 à 70 pour son second tome (ici 2.01 à 2.70) ; s’y ajoutent les discours complémentaires au dernier volume de Lettres publié plus tardivement (ici 3.01 à 3.16).

86. Vingt-huit entrées particulièrement abondantes de cet index nous livrent les thèmes spirituels des Discours : Abandon, Âme, Amour, Amour pur, Amour-propre, Apostolique, Charité, Cœur, Communication, Connaissance, Dieu, État, Foi, Lumière, Mort, Mortification, Opération, Oraison, Paix, Perte, Présence, Repos, Simple et simplicité, Transformation, Vérité, Vide, Voie, Volonté…

87. Liste de lettres reprises dans les Discours : D.2.14 = lettre adressé à Fénelon à la mi-novembre 1689 ; 2.16 = 23 novembre 1689 ; 2.17 = novembre ; 2.25 = 1er décembre ; 2.35 = 2 décembre ; 2.37 = 25 octobre ; 2.42 = novembre ; 2.44 = novembre ; 2.45 = mars ; 2.48 = novembre ; 2.59 = janvier 1689. – Les lettres à Bossuet existent en copies aux Archives Saint-Sulpice : 2.53 = ms. 2057 fos 16-21 et Vie 3.13.6-10, 3.14.1 = vers le 10 février 1694 ; 2.65 = ms. 2057 fos 22-31. – L’ensemble est édité dans Madame Guyon, Correspondance…, I, II, III, Honoré Champion, 2003-2005.

pas trouvé de source parallèle sont visiblement des lettres. Nous pensons que les disciples ont été sensibles au caractère illustre de Fénelon, « notre père », ou à la forme très achevée de lettres adressées à Bossuet.

Notre souci a été de rendre le texte compréhensible au lecteur moderne : l’orthographe et la ponctuation ont été modernisées. Poiret utilisait des italiques et des petites capitales : nous avons simplifié 88 en nous limitant à un seul niveau de soulignement indiqué par des italiques (également utilisées pour les citations bibliques, mais cela ne devrait pas prêter à confusion). En réalité, Madame Guyon ne soulignait rien, négligeait les majuscules et utilisait de nombreuses abréviations : si l’on en juge par les nombreux autographes de la Correspondance, elle écrivait, par exemple, « n s » pour Notre Seigneur 89. Elle n’introduisait ponctuation et paragraphes que très exceptionnellement. Nous avons imité Poiret en revoyant le découpage des paragraphes de façon à rendre le texte clair tout en en gardant le rythme original et si possible la respiration poétique. Parfois nous ajoutons entre crochets un ou quelques mots nécessaires à la compréhension. Madame Guyon ne mettait pas de majuscules ; nous en avons donc mis très peu.

Les incorrections de style sont d’origine : elles sont dues en partie au manque d’éducation des filles 90, à une grammaire non encore fixée, mais surtout au fait que l’auteure ne revenait jamais en arrière pour se corriger. Son unique désir était de laisser conduire sa plume par la grâce afin de ne pas s’interposer entre Dieu et son correspondant. On a supposé une « écriture automatique ». Il ne s’agit pas chez Madame Guyon de trouver

88. À partir de D1.15, v. note 293.

89. De même les disciples utilisaient « n. m. » pour « notre mère » – tout comme le firent et le font encore les bénédictines de l’Ordre fondé par Mectilde, la « mère du Saint Sacrement » (1614-1698). Cette dernière est à la source d’un des trois rameaux issus du cercle mystique normand (avec le Canada et la branche « quiétiste » passant par Bertot et Guyon). Elle est aussi une amie considérée comme « sainte » par Madame Guyon.

90. Exception faite de Port-Royal (ex. : Jacqueline, la sœur de Pascal).

une source d’inspiration poétique dans l’inconscient comme le pratiquaient nos surréalistes, mais de laisser toute la place à l’Esprit divin : des reprises afin d’améliorer l’expression écrite auraient été l’œuvre de l’intellect et un retour sur soi 91. Madame Guyon ne pratiquait même aucun repentir : tout ce qui arrêtait la fluidité et l’élan était évité.

Nous avons supprimé du texte principal les explications entre parenthèses : elles seraient de la main de Poiret, l’utilisation des parenthèses étant très exceptionnelle chez Madame Guyon si l’on en juge par ses autographes. En réalité, elles n’apportent pas grand-chose et affaiblissent le texte par leur prudence : nous avons préféré les mettre en note, et le lecteur pourra les oublier.

Par contre, nous reproduisons certaines notes de Poiret, en particulier les passages de Catherine de Gênes que Madame Guyon cite souvent, car elle l’aimait beaucoup : avec Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson, la Dame du pur amour fut l’un des trois auteurs les plus cités dans les Justifications rédigées au moment le plus crucial de la « querelle ». Nous complétons certaines références par des citations. Enfin nous avons parfois opéré des rapprochements avec la béguine Hadewijch II, appréciée de Ruusbroec (qui a à son tour influencé Catherine de Gênes 92). Donner d’autres textes en parallèle alourdirait l’édition.

On ne retrouvera pas les trop abondantes Explications bibliques de 1683-1684, mais un dialogue très dense avec l’Écriture, dont elle accumule les citations pour justifier son propos. Grâce à sa longue expérience, elle en comprend le sens et fait de véritables explications de texte : elle éclaire les paroles de Jésus en montrant qu’elles se rapportent à la vie intérieure et ne peuvent être comprises que grâce à celle-ci.

91. De même Fénelon ne reprenait pas ce qu’il avait écrit sur un même thème : il improvisait de nouveau (ce qui conduit à des difficultés pour les éditions critiques à la recherche d’une « première source »).

92. Sur le problème des sources de Catherine de Gênes, voir J.-B. P[orion] dans Hadewijch d’Anvers…, op. cit., 1954, p. 184-185.

De nos jours où le contact avec l’Écriture est devenu plus rare, il est utile, pour mieux comprendre le dialogue permanent entre Madame Guyon et les textes sacrés, de « doubler » fréquemment la traduction ou l’adaptation qu’elle en propose. Nous accompagnons alors d’une citation en note la référence du verset indiqué par le pasteur Poiret (suivant l’ancienne Vulgate), parfois en faisant appel à plusieurs sources qui s’éclairent mutuellement. Les manuscrits et autographes de Madame Guyon ne comportent jamais de références précises et bien rarement une indication de l’origine testamentaire : elle citait de mémoire et tout le monde connaissait la Bible par cœur.

Redécouverte à l’époque moderne, Madame Guyon parle beaucoup au lecteur qui cherche l’intériorité. Sa vie témoigne d’une incessante lutte pour garder cette voie personnelle inébranlable au milieu de la vie. Notre époque met en doute l’existence même d’une Réalité intime plus profonde et plus centrale que notre nature consciente et inconsciente, en amont des religions qui tentent d’en donner l’écho. Des modèles d’explications psychologiques ou empruntées aux sciences sociales revendiquent une compréhension profonde en analysant ces textes comme un travail d’écriture : voulant réduire ces textes à du connu, à savoir l’inspiration poétique, ils sont loin d’en appréhender le mystère. Inversement, Bergson ne mit pas en doute le témoignage autobiographique de Madame Guyon et y vit les preuves d’une expérience du divin : existerait un invariant mystique qui ne dépend pas du temps et qui précède les religions.

Les textes de Madame Guyon ont souvent une profondeur comparable à ceux de Ruusbroec ou de Jean de la Croix 93. Les

93. Voir D.1.60 (Poiret, 1716, tome I, Discours LX). Baruzi est de cet avis dans son Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, 1931, p. 440 : « Plus encore que Fénelon qui, parlant de notre adhésion à Dieu, nous demande d’outrepasser “tout autre objet distinct” et ne consent pas à faire de la foi elle-même une obscurité que ne soutiendrait pas l’évidence de l’autorité, Madame Guyon voudrait aller au-delà de toute donnée distincte ; elle songe à une immersion ; elle

témoignages de ces deux anciens maîtres mystiques ont été retravaillés pour le premier, et partiellement détruits pour le second ; leur éloignement par le temps et par leurs modes de vie particuliers est grand. Au contraire, ce que nous lirons ici se révèle unique et proche de nous. L’on appréciera la finesse de la contemporaine de Racine, qui lui permet de démonter les pièges de l’amour-propre. Certes, les descriptions des effets de l’amour divin qui conduisent à la désappropriation prennent ici un caractère rigoureux, voire abrupt. Il n’est toutefois « terrible » que si l’on oublie l’aide de la grâce divine, qui ne peut manquer à l’appel.

On touchera ici à une autre rive, mais à condition de perdre de vue celle d’où l’on vient. On voyagera au cœur d’un continent inconnu que nous décrit une grande exploratrice. Faisons confiance au témoignage vécu. Comme le dit Descartes :

Car on doit plus croire à un seul qui dit, sans intention de mentir, qu’il a vu ou compris quelque chose, qu’on ne doit faire à mille autres qui le nient pour cela seul qu’ils ne l’ont pu voir ou comprendre : ainsi qu’en la découverte des antipodes on a plutôt cru au rapport de quelques matelots qui ont fait le tour de la terre qu’à des milliers de philosophes qui n’ont pas cru qu’elle fût ronde 94.

trouve “partout, dans une immensité et vastitude très grande, celui” qu’elle ne possédait plus mais qui l’avait “abîmée en lui”. Et telle est la seule “extase” qu’elle juge “parfaite”, extase qui ne “s’opère que par la foi nue, la mort à toutes choses créées, même aux dons de Dieu”, lesquels “étant des créatures, empêchent l’âme de tomber dans le seul incréé”. » 94. Lettre à Clerselier.

Citations bibliques

Références

Nous reproduisons les références bibliques de Poiret, qui suivent l’ancienne Vulgate, en adoptant les abréviations modernes de la Bible de Jérusalem : I Co : 1re Épître aux Corinthiens (Paul) I P : 1re Épître de Pierre I R : 1er livre des Rois I S : 1er livre de Samuel I Th : 1re Épître aux Thessaloniciens (Paul) 1 Tm : 1re Épître à Timothée (Paul) II Co : 2e Épître aux Corinthiens (Paul) Ac : Actes des Apôtres Ap : Apocalypse Col : Épître aux Colossiens (Paul) Ct : Cantique des Cantiques Dn : Daniel (Prophète) Dt : Deutéronome Ep : Épître aux Éphésiens (Paul) Rm : Épître aux Romains (Paul) Is : Esaïe Ex : Exode Ez : Ézéchiel (Prophète) Ga : Épître aux Galates (Paul) Gn : Genèse He : Épître aux Hébreux (Paul) Jb : Job Jn : Évangile de Jean Jr : Jérémie Lc : Évangile de Luc Lm : Lamentations Lt Jr : Lettre de Jérémie Mt : Évangile de Matthieu Mc : Évangile de Marc Os : Osée Ph : Épître aux Philippiens (Paul) Pr : Proverbes (de Salomon) Ps : Psaumes (de David) Qo : Qohéleth Sg : Sagesse

Notre choix d’adopter ces abréviations dont l’audience est large et facilitent le recours à une Bible moderne, ne conduit… nulle part si l’on ne tient pas compte des différences entre les références de la Vulgate (basée sur la Septante) et celles de toutes les versions récentes (recourant à l’hébreu). Voici des « passerelles » qui permettent au lecteur novice que nous sommes tous de recourir à une traduction « ancienne » à partir de références modernes :

Vulgate Bibles modernes

I & II Rois I & II Samuel I

II & IV Rois I & II Rois

I & II Paralipomènes I & II Chroniques

Ecclésiaste, abrégé Eccl. Qohélet ou Ecclésiaste, abrégé Qo

Ecclésiastique, abrégé Eccli. Siracide ou Ecclésiastique, abrégé Si

Lettre de Jérémie Baruch, chap. 6

Il peut exister des variantes au niveau inférieur de la numérotation des versets, que nous signalons en note en donnant alors les deux références BJ et Vulgate.

Sources

Pour le Nouveau Testament, Madame Guyon et Poiret utilisent l’édition catholique de Louvain sous sa forme revue par Amelote. Ils apportent cependant des corrections, le plus souvent légères, mais il y a de notables exceptions affectant des citations jugées essentielles ! On sait que la version de Louvain eut de nombreuses variantes dans ses éditions successives. Nous n’avons pas retrouvé la version utilisée par Poiret pour l’Ancien Testament.

Les traductions que nous avons utilisées

Nous avons eu recours à la version adaptée par Poiret dans son édition des Explications bibliques de Madame Guyon (Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure… À Cologne [Amsterdam], chez Jean de la Pierre, huit tomes, 1713, et Les Livres de l’Ancien Testament avec des explications…, douze tomes, 1715), ainsi qu’à la belle traduction dite de Lemaître de Sacy, qui se révèle assez proche de Poiret et a été lue par Madame Guyon. Elle éclaire souvent le sens adopté dans son commentaire, aussi nous la citons parfois en parallèle à la version Amelote. La forme est assez proche de l’édition dite de Mons. Nous avons parfois utilisé des versets du Commentaire au Cantique composé par Madame Guyon.

Quelques statistiques

Portant sur 409 citations bibliques issues des 80 Discours édités en 2001, elles soulignent un équilibre très remarquable entre les Épîtres (31 %), principalement de Paul, les Évangiles (28 %), principalement de Jean et de Matthieu, et l’Ancien Testament (38 %), principalement des Psaumes, du Cantique, de Job, soit une répartition par tiers. On note que presque rien n’est cité de l’Apocalypse (1 %) ce qui contredit un supposé millénarisme guyonien. L’éventail des citations est très large, ce qui souligne une grande culture ; toutefois 21 citations distinctes, reproduites 3 à 8 fois chacune, représentent 19 % de l’ensemble.

Autres abréviations utilisées :

Amelote : Nouveau Testament de Louvain repris par le jésuite Amelote Comm. au Cantique : Le Cantique des cantiques de Salomon interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, par Madame Guyon Dict. Rey : Dictionnaire historique de la langue française, par Alain Rey Grande Dame du pur amour : La Grande Dame du pur amour, sainte Catherine de Gênes (1447-1510), traduction et notes de P. Debongnies, numéro des Études carmélitaines réédité chez Desclée de Brouwer, 1960 Guyon, Vie : La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2001 Hadewijch : Hadewijch d’Anvers, traduite par Fr. J.-B. P[orion], Écrits mystiques des béguines, Seuil, 1954 Masson : M. Masson, Fénelon et Madame Guyon, Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907 Moyen court: Moyen court et très facile de faire oraison que tous peuvent pratiquer très aisément, par Madame Guyon PO : Patrologie orientale Poiret, Explic. : traductions bibliques de Poiret dans les Explications Sacy : La Bible, traduction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy, établie par P. Sellier, Laffont, 1990 Torrents : Les Torrents spirituels, par Madame Guyon



Table


TOME I


Préface, par l’archimandrite Placide Deseille . 7

Introduction, par Dominique Tronc .13


Discours .

1.01. De deux sortes d’écrivains des choses mystiques ou intérieures .53

1.02. De la simplicité de l’intérieur, 59 et sa conformité à l’Écriture Sainte

1.03. Lecture, matière, usage des livres intérieurs 91

1.04. Que l’intérieur fait peu d’éclat .101

1.11. Des voies secrètes de l’Esprit de Dieu sur les âmes .105

1.12. Économie de la parole intérieure, et de ses effets .113

1.13. Trois moyens de purification et de mort.121

1.14. De trois voies imperceptibles de l’intérieur 129

1.15. Des voies et degrés de la foi, jusqu’au pur amour 135

1.16. Obscurité de la lumière de la foi et de la vérité 145

1.18. Comment on doit chercher et trouver Jésus-Christ intérieurement 151

1.21. Qu’il faut souffrir le retardement des consolations divines 159

1.24. Des renoncements de plusieurs sortes exigés de Jésus-Christ 163

1.25. Que Dieu se trouve par le délaissement et la désappropriation .167

1.26. Le vrai et le faux dénuement 173

1.27. Le dénuement d’images ou d’idées renferme la réalité d’elles toutes. .179 1.29. Touchant l’obscurité des plus grandes opérations de Dieu .185

1.30. Avantages de la bassesse et du rien .189

1.31. Vicissitude d’élévation et d’abaissement .191

1.33. Jésus-Christ libérateur de la mort et de l’enfer intérieurement .195 1.36. Perte de tout pour passer en Dieu et y trouver tout 199 1.37. Fuite, silence et repos en Dieu .211

1.38. De la prière parfaite, ou de la contemplation pure .219

1.39. Le vrai don de Dieu .233

1.40. La vraie simplicité et ses avantages .237

1.41. Avantages de la simplicité 243

1.43. Contemplations de plusieurs sortes ; et quelle est la meilleure 247 1.44. La pente du cœur et l’attrait de Dieu par l’union représentée dans les créatures. Opposition de la part de l’homme. .251

1.45. L’amour pur et l’amour d’espérance .253

1.48. De l’amour intéressé et du désintéressé 259

1.49. Divers effets de l’amour .265

1.51. L’obéissance parfaite, fruit de l’amour 269

1.52. De la paix de Dieu 273

1.53. Du repos en Dieu 279

1.54. Bassesse et simplicité choisie de Dieu .287

1.58. Que toute sainteté est à Dieu .291

1.59. De la désappropriation de la sainteté .297

1.60. Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu 303 1.61. De la mauvaise et de la bonne indifférence 309

1.62. De la foi pure et passive, et de ses effets .317

1.63. Prédicateurs de la paix intérieure .333

1.68. Qualités des vrais envoyés de Dieu 337


TOME II


2.01. Abrégé des principes et de la voie chrétienne et intérieure .7 2.04. La volonté de Dieu est la voie et l’essence de la perfection. 11

2.05. Voie du cœur préférable à celle de l’esprit 25

2.06. Sur les exercices et pratiques et sur l’oraison .29

2.07. De la prière ou de l’oraison en général, et des moyens qui y contribuent .35

2.08. De la vraie et libre oraison et de ses avantages 45

2.09. De l’oraison d’affection et de silence 51

2.10. De la mortification 53

2.11. Des croix, et comment les porter salutairement .61

2.14. Trois états de foi 67

2.15. Différence de la foi obscure à la foi nue .73

2.16. De la conduite de la foi .75

2.17. De la foi et de ses effets 81

2.19. Épreuves et purifications de diverses sortes 85

2.20. De la sécheresse spirituelle et de ses effets 99

2.21. Des tentations et mortifications de l’esprit .101

2.24. Motions et opérations purifiantes de Dieu : fidélité qu’on leur doit. .105

2.25. Variété et uniformité des opérations de Dieu dans les âmes .111 2.26. Diverses conduites de Dieu et de sa lumière sur l’âme 117

2.27. Ne se reprendre dans l’abandon de Dieu 121

2.28. De l’humilité .123

2.31. Deux obstacles à l’avancement spirituel de plusieurs 129

2.32. La sagesse humaine et la divine sont incompatibles 133

2.33. Contre la propriété 137

2.35. Diverses opérations préparatoires pour réunir l’âme à son principe .139 2.37. Des plus pures opérations de Dieu et de leurs effets 143 2.38. De deux sortes d’anéantissements 145

2.39. Comment Dieu conduit la liberté qui se rend à lui 147

2.40. De la paix de Dieu et de ses effets 151

2.42. Pureté d’acte et de connaissance des âmes pures 153 2.43. Ce que c’est que voir les choses en vérité 157

2.44. Opérations illuminatives de Dieu : ce qu’elles exigent de l’âme .159

2.45. Deux opérations de Dieu dans la volonté : la souplesse et l’onction 163

2.46. Si on peut être dispensé de faire la volonté de Dieu 167

2.48. Du pur amour, ou de la parfaite charité .173

2.49. Du pur amour, ou de la pure charité 177

2.51. Le pur amour et la simple vérité font tout. 183

2.52. Sur le sacrifice absolu et l’indifférence du salut .189

2.53. L’âme en pure charité n’est plus à sa propre disposition, mais à celle de Dieu. 201

2.54. Opération de l’amour de Dieu sur les âmes .207

2.55. Soumission et immutabilité de l’âme unie .209

2.56. De la fermeté intérieure .211

2.57. Enfance et dépouillement nécessaires pour la charité .213

2.58. Simplicité enfantine et oubli de soi en tout sous la conduite de Dieu.217 2.59. De l’état de la parfaite simplicité219

2.61. État d’une âme passée en Dieu 223

2.62. Du mariage spirituel 227

2.64. Voies et opérations de Dieu et de sa grâce sur les âmes de choix .231

2.65. État apostolique. Appel à enseigner. .237

2.66. Vie et fonctions de Dieu dans une âme 245

2.67. Des communications spirituelles et divines 249

2.68. Communication de cœurs et d’esprits .255

2.69. Conclusion de toutes les voies de Dieu 257


3.01. Courte idée de la voie intérieure 265

3.02. Économie de la vie intérieure.271

3.03. De la différence qu’il y a entre la contemplation et la foi nue .279

3.06. L’intérieur rebuté et recherché .287

3.09. Union éternelle avec Dieu .289

3.11. Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite .291 3.15. Dispositions pour la maladie et la mort .297

Bibliographie (2000-2009) 305


60.ŒUVRES MYSTIQUES [Un choix][2008]

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(77) Guyon OE MYSTIQUES avril 07 (imprimé corrigé).doc



Madame Guyon, Oeuvres mystiques, éd. critique avec introductions par D. Tronc, Etude par le P. Max Huot de Longchamp, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2008, 796 p. [Un « compagnon » sous forme d’un volume maniable. Il reprend des œuvres brèves connues – Moyen Court, Torrents, Petit Abrégé, une partie du Cantique. Sa seconde moitié ouvre à la partie encore méconnue datant de la pleine maturité mystique : notes apportées aux Justifications, choix de Lettres et de Discours…]

4e de couverture :

Ce volume d’Œuvres mystiques présente un choix couvrant pour la première fois l’ensemble de l’œuvre de Madame Guyon (à l’exception de l’autobiographie). Il couronne la série des précédents volumes publiés chez Honoré Champion (Vie par elle-même et Correspondance en trois tomes). Il inclut, outre l’essentiel de ce qui fit la réputation de Madame Guyon, des écrits jamais reproduits depuis trois siècles qui traduisent la pleine maturité mystique atteinte dans la seconde moitié de sa vie.

Aucun auteur n’a une telle connaissance de la Bible en son entier et des meilleurs auteurs mystiques, une telle compréhension théorique du chemin spirituel, une si profonde analyse de l’âme humaine pendant son chemin vers Dieu. L’œuvre est remarquable par une connaissance approfondie des trois appuis nécessaires à toute direction mystique.

En premier lieu s’affirme celle de la Tradition, ici chrétienne mais dont la valeur est universelle. En témoignent d’amples Explications de l’Écriture dont une partie relative au Cantique, ainsi que l’anthologie mystique des Justifications. En second lieu l’approche du « système » est présentée de façon vivante dans le Moyen court, dans les plus amples Torrents et dans son Abrégé. Elle est complétée par les réflexions très profondes jointes aux textes des Justifications. En dernier lieu, l’aspect pratique est couvert par un choix de Lettres et d’opuscules assemblés sous le nom de Discours spirituels, chef-d’œuvre de Madame Guyon car, arrivée à la fin de sa vie, elle n’éprouve plus le besoin de se justifier mais affirme l’évidence du vécu mystique avec l’autorité tranquille qui découle d’une longue expérience.

Présentation générale

Avant-propos

Au XVIIe siècle, les autorités religieuses sont inquiètes : l’image d’un monde sans limites, dépourvu de centre, autonome dans ses mouvements depuis Galilée et pouvant inclure des vides depuis Pascal, prend la place de la représentation hiérarchique si bien illustrée par Dante. Les rôles fondateurs de l’expérience physique et de la raison qui l’analyse, s’imposent devant celui des autorités. L’examen critique des Écritures est entrepris.

Sans jamais faiblir, Madame Guyon (1648-1717) s’appuie sur un vécu mystique personnel qui déborde les systèmes traditionnels organisés : persuadée que seule une expérience intérieure peut enraciner la foi, elle croit devoir prendre le risque de l’expliciter. En cette entreprise, elle allie à sa certitude une grande finesse psychologique.

Elle subira l’éclipse promise à qui heurte de front des autorités religieuses et disparaîtra de la scène publique. Mais en même temps, loin de rejeter une foi dont l’Église rendait compte médiocrement, elle maintient que ce qui sous-tend des représentations et des croyances conserve toute sa valeur, mais à un niveau plus profond. Elle s’appuie pour cela sur une connaissance remarquable des textes des Écritures et des mystiques chrétiens.

Ne serait-elle plus pour nous qu’une figure anachronique dans une époque de transition ? Notre époque heureusement délivrée des vieilles querelles peut aujourd’hui reconnaître la valeur de son témoignage et la réhabiliter : elle fut pour Baruzi la meilleure interprète de Jean de la Croix (avec Fénelon), et, pour Bergson, le témoin mystique à l’état brut. Si les croyances disparaissent, nos contemporains continuent à chercher la Source au-delà du corps et du psychisme, dont on sait aujourd’hui combien les échos sont multiples et non limités à une Église (Jean Grenier a pu proposer un rapprochement entre des écrits quiétistes et ceux des pères du système taoïste). Ce volume d’Œuvres mystiques devrait permettre de confirmer ce que certains d’entre nous n’osent quelquefois pas même reconnaître : on peut y retrouver un vécu commun dans des descriptions toujours sobres, souvent d’une précision chirurgicale, à la fois intimes et universelles. Elles suggèrent l’Invariable, cette profondeur voilée par des fluctuations et des métamorphoses superficielles qui sont en fait de nature culturelle.

« L’hypothèse » divine n’est plus avancée de nos jours par les historiens qui s’efforcent de cerner le champ mystique : ils recourent à des modèles d’explications psychologiques ou empruntés aux sciences sociales et tentent parallèlement d’accéder à une compréhension profonde par l’analyse du travail d’écriture. Inversement Bergson voyait dans le témoignage de Mme Guyon un invariant mystique pré-existant aux religions, une preuve par universalité qui ne dépend pas du temps et des croyances religieuses. Ce témoignage peut conforter ceux qui sont exposés au doute sur l’existence d’une Réalité intime, cause première et premier moteur, plus profonde et plus centrale que notre nature consciente et inconsciente, en amont des religions qui tentent d’en donner l’écho. Une mystique très pure est exposée avec précision et finesse, dans notre langue, ce qui facilite une approche, à travers les mots, quelque peu analogue au mode de perception poétique. La figure est exemplaire par sa souplesse à la grâce. Elle est accessible : cette laïque, cette femme mariée et mère de famille partage la variété des conditions humaines, depuis les dîners intimes avec la femme du Roi jusqu’aux épreuves des interrogatoires et des prisons.

Un choix opéré sur l’œuvre suit l’ordre presque chronologique. Sa nouveauté tient à ce qu’il équilibre les œuvres écrites dans l’élan de la jeunesse avant trente-sept ans, par des écrits qui reflètent toute la profondeur atteinte dans la maturité par une mystique qui vécut soixante-neuf ans.

Les premiers écrits, composés avant la querelle du quiétisme, furent largement critiqués et on en connaît au moins les titres : Moyen court, Torrents, Commentaire au Cantique… Les derniers écrits sont restés méconnus : publiés après la mort de leur auteur sous des titres moins évocateurs, ils furent rapidement dispersés au sein des discrets cercles européens où se regroupaient les disciples ; il s’agit des Justifications, de Lettres, des Discours spirituels.

Pour le Moyen court et les Torrents, notre édition critique tient compte de nombreuses variantes : elles  forment un réseau complexe, même si l’on ne retient que celles qui affectent le sens profond. Nous y joignons les repérages des extraits figurant dans l’Ordonnance de M. de Chartres, Paul Godet des Marais : au moment du procès de Mme Guyon, il fut en effet le seul prélat à prendre la peine de citer des passages - souvent des assemblages - jugés condamnables373.

Notre édition inclut aussi, pour la première fois, toutes les précisions apportées dix années plus tard puisque, dans ses Justifications, Mme Guyon commenta son propre choix d’extraits du Moyen Court et du Commentaire au Cantique. Ces compléments datant de sa pleine maturité éclairent des points fondamentaux de la vie mystique, et ceux-là mêmes qui furent les plus âprement discutés. Passés presque inaperçus de par leur caractère de notes adjointes au sein d’une vaste anthologie mystique, ils présentent un grand intérêt.

Tous les aspects du corpus sont représentés dans ce volume (à l’exception des écrits biographiques déjà présentés dans cette même collection « Sources classiques ») : Moyen court, Torrents, Abrégé de la voie sont reproduits dans leur intégralité ; le Commentaire au Cantique est limité à sa seconde moitié ; quelques exemples suggèrent l’esprit qui anima les très vastes Commentaires apportés aux autres textes de la Bible ; les Justifications livrent des notes profondes que Mme Guyon rattache aux auteurs figurant dans cette anthologie, principalement à Jean de la Croix ; un choix substantiel des textes rassemblés par les disciples sous le titre de Discours spirituels représente lœuvre de la maturité et forme le sommet trop souvent méconnu du corpus ; quelques Lettres soulignent la grandeur de sa direction spirituelle374 ; de brefs extraits de Cantiques nous émeuvent lorsque l’on connaît les dures conditions de leur genèse.

Notre introduction privilégie les aspects historiques. Puis l’étude du Père Max Huot de Longchamp  précise le sens théologique de termes utilisés dans le domaine mystique chrétien et esquisse un parallèle avec Ruusbroec, Thérèse, Jean de la Croix… Établir en profondeur l’affinité qui existe entre les grands mystiques nous a semblé utile pour démontrer la permanence d’une expérience commune vécue dans des circonstances diverses. La fin du Grand Siècle s’avère d’ailleurs en ce domaine trop pauvre pour que l’on s’y cantonne.

Les présentations attachées aux sections viennent compléter ces deux ouvertures : en particulier celle qui ouvre les Discours spirituels suggère quelques traits propres à la voie de l’intériorité, outre des éclaircissements sur les circonstances entourant chaque écrit et sur les sources utilisées dans cette édition critique. Une bibliographie axée sur les publications de l’œuvre pallie la contrainte que pose la contraction en un seul volume de l’ensemble des Œuvres Mystiques. Notre choix et nos présentations privilégient les écrits sur la vie intérieure. D’autres aspects ont heureusement été bien couverts avant nous : introspection psychologique remontant à l’enfance, conseils d’éducation, émergence de thèmes propres à la moitié féminine du genre humain. Nous avons tenté de rassembler les textes qui traduisent clairement la maîtrise expérimentale d’une voie certes cachée, mais réelle et très concrète.

Amitiés spirituelles.

Le terme « quiétiste » fut employé largement et péjorativement par ceux qui craignaient les dangers d’un abandon excessif à la grâce, après que Molinos eût été condamné à la prison à perpétuité à Rome en 1687. Les spirituels visés se qualifiaient simplement de « mystiques » et même, chez Fénelon, de « mystiques modernes375 ». Ils font en réalité partie de la grande tradition issue de Jean de la Croix, comme le souligna Jean Baruzi :

C'est parce que la pensée de Jean de la Croix nous est arrivée mutilée et déformée que l'intuition fondamentale n'y est pas aisément discer­nable. Cette intuition, qu'on le veuille on non, est ressaisie de façon aiguë à travers la tradition mystique catholique, par Fénelon et Mme Guyon…376

Ces derniers ne voulaient à aucun prix être considérés comme extérieurs à la foi catholique : Fénelon a passé des années à vouloir convaincre Bossuet que la mystique moderne est l’essence même du christianisme vécu. Ils ne sont pas des « météores » arrivés subitement, des « nouveaux mystiques » comme les brocarde Bossuet. Mme Guyon n’est qu’un maillon au sein d’un réseau d’amitiés mystiques dont la longue histoire couvre deux siècles377.

L’inspiration d’origine est franciscaine : le Tiers Ordre Régulier se propagea jusqu’à Gênes et eut en charge l’hôpital auquel fut lié Catherine de Gênes (1447-1510), dont l’influence sera très grande chez Mme Guyon (seule l’influence des carmes Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson est comparable). A la fin des guerres de religion, arrivèrent en France deux moines franciscains du Tiers Ordre qui établirent le monastère de Picpus.

Puis Jean-Chrysostome de Saint Lô (1594-1646) devint Provincial de la région de Normandie-Bretagne fondée en 1640 et anima un vaste cercle mystique378. L’un de ceux qu’il dirigeait et accueillait dans l’Ermitage379 qu’il fit bâtir, était un laïc, M. de Bernières (1601-1659).

Bernières, sensible à l’amitié, mais indifférent aux hiérarchies sociales, payait de sa personne lorsque maladie et misère étaient en cause. De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc, grand seigneur qui passa des armes et des sciences à l’exercice de la charité, il contribua à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires :

Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital [.] porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice [.] Il lui faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de lui380.

Il fut aussi « le directeur des directeurs de conscience », conseillait aussi bien des laïcs que des clercs, parlant avec humour de cet « hôpital » un peu particulier qui accueillait amis et hôtes de passage :

Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des pauvres spirituels [.] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes381.

Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir ; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison382.

Bernières était bien conscient de n’être que l’intendant de Dieu :

Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion [.] Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par ordre de Dieu, et notre bon Père [Chrysostome de Saint-Lô] ne l’a pas fait bâtir par hasard ; la grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait383.

Son influence s’étendit au Canada par l’intermédiaire de l’ursuline Marie de l’Incarnation (1599-1672). Une de ses proches, la Mère Mectilde du Saint-Sacrement (1614-1698) fonda les bénédictines de l’Adoration perpétuelle du très Saint Sacrement, qui se répandit jusqu’en Pologne.

Le meilleur ami et disciple de Bernières fut le prêtre Jacques Bertot (1622-1671), auquel il adressa quatorze lettres remarquables par leur ton et leur profondeur384. Nous trouvons un résumé de sa vie, rédigé longtemps après sa mort, dans l’Avertissement placé en tête de ses œuvres rassemblées par Mme Guyon sous le titre Le directeur mystique385 :

Monsieur Bertot [.] grand ami de [.] Jean de Bernières [.] s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses [.et] plusieurs personnes [.] engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre [.] Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort […Il fut] enterré dans l’Église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes [.] ont toujours conservé un si grand respect [.qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.

Bertot vécut caché mais actif à Caen, où Jourdaine, sœur du vénéré Jean de Bernières et prestigieuse supérieure du couvent, lui vouait une confiance et une obéissance absolue. Il fut en relation avec la mystique Marie des Vallées386.

Dans la dernière partie de sa vie, Bertot fut nommé confesseur à la célèbre et vénérable abbaye bénédictine de Montmartre, fondée en 1133, dont le rôle était central après sa réforme mouvementée au début du siècle avec l’aide de Benoît de Canfield : sa présence y fut très appréciée, en particulier par Madame de Guise, abbesse de 1644 à 1669. Son rayonnement déborda les murs du couvent dans un cercle dévot laïc, dont, à sa mort, il laissa la direction à sa fille spirituelle, Mme Guyon. Nous en avons un témoignage dans un compte-rendu de police de 1695 adressé à Mme de Maintenon qui s’inquiètait de l’existence d’un cercle mystique trop indépendant du pouvoir royal :

Il y a plus de vingt ans que l'on voit à la tête de ce parti M. Bertau [Bertot] directeur de feu madame de Montmartre [la supérieure du célèbre couvent] […] Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait, de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller, à six heures du matin, en tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. […] Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée…387

L’œuvre de Bertot est plus épurée, plus dense, moins lyrique que celle de son illustre dirigée. Il n’a livré sur lui-même que de très rares confidences qui trahissent une vie intérieure très profonde :

En vérité il [Notre Seigneur] me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. […] mon âme est comme un instrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime.388

Tous ces spirituels (une trentaine, dont Chrysostome, Bernières et Bertot en filiation directe) ne furent donc pas des génies individuels ou des solitaires : ils se rencontraient, s’encourageaient, séjournaient à l’Ermitage, entretenaient des correspondances, priaient les uns pour les autres. On voit bien au travers de leurs lettres que ces relations personnelles se voulaient discrètes par rapport aux autorités religieuses et qu’ils avaient des difficultés avec les confesseurs sans expérience mystique. Chacun s’inclinait devant l’autorité du père spirituel qui l’avait initié à l’oraison. Bernières s’y réfère même par-delà la mort puisqu’il témoigne ainsi de son directeur, le père Jean-Chrysostome, dans une lettre à Catherine de Bar (la mère du Saint-Sacrement tant appréciée de Mme Guyon et Fénelon389) :

…ce me serait grande consolation que [.] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père [.] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père [.] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu390 ?

Nous sommes bien au-delà d’un lien littéraire où lire une œuvre suffit pour recevoir l’influence de l’écrivain. Ces mystiques sont connaisseurs des rhéno-flamands (corpus taulérien et Ruusbroec), de Jean de la Croix, des « dits » rapportés par le confesseur de Catherine de Gênes, des « dictées » de l’aveugle Jean de Saint-Samson. Mais ce qui est fondamental dans ce mouvement, c’est qu’ils reconnaissent recevoir l’influence de la grâce par la présence même d’une personne plus avancée qu’eux dans le cheminement vers Dieu. Lorsque Bertot parle de l’union spirituelle qu’il éprouve avec ses amis et disciples, il affirme les porter dans ses prières et les amèner à l’union avec lui dans le même état spirituel :

Si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre ; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul.391

On touche là la nature profonde du lien entre Madame Guyon et Fénelon.

Ces mystiques ne sont donc jamais seuls : ils sont reliés au passé par toute une chaîne d’influences et d’expériences transmises de personne à personne depuis les deux moines franciscains, en passant par Chrysostome, Bernières, Bertot dont Mme Guyon hérite. Et ils sont soutenus par leur groupe d’amis, génération après génération : ces amis ont la même expérience intérieure, exprimée avec le même vocabulaire, au point qu’on a accusé Mme Guyon de plagier M. Bertot392. Dans ces groupes, on trouve aussi bien des laïcs que des clercs, des femmes que des hommes. L’autorité n’est due qu’à l’expérience intérieure, ce qui explique la méfiance des autorités ecclésiastiques et politiques à leur égard. Chacun vit dans la situation sociale où le sort l’a mis, et ils n’éprouvent pas le besoin de créer une structure particulière : leur lien est tout intérieur, beaucoup plus fort que toute règle.

Madame Guyon.

Madame Guyon fut donc la dirigée la plus illustre de M. Bertot. Elle affirma une belle indépendance vis-à-vis des autorités de son temps parce qu’elle était persuadée que son contact direct avec une réalité intime donnée par la grâce divine était semblable à l’expérience des mystiques chrétiens de tous les temps. Cette certitude intérieure explique sa tentative « naïve » d’influencer Bossuet, puis sa résistance opiniâtre lors des interrogatoires de l’évêque de Meaux, enfin l’incompréhension de ce dernier face à une femme qui invoque presque exclusivement une expérience qui lui échappe.

Elle fit des années de prison et c’est par la condamnation de son ami Fénelon que le pape mit un terme à la querelle du quiétisme. Mais des protestants l’admirèrent et la publièrent, d’abord en Hollande, puis en Suisse. Tous ces faits rendirent difficile jusqu’à nos jours sa reconnaissance dans le monde catholique, qui constituait cependant son milieu naturel et auquel elle demeura fidèle. Inversement, aux yeux des esprits sceptiques du Siècle des Lumières en lutte contre l’influence des Églises, elle demeura toujours une dévote. Son influence resta donc souterraine et par là suspecte aux uns comme aux autres : il fallut attendre 1907 pour voir authentifiée sa correspondance de la direction de Fénelon. Puis Henri Delacroix dès 1908, Jean Baruzi en 1931, reconnurent le sérieux et la justesse de ses vues avant que l’on ne la réédite partiellement393:

Plus encore que Fénelon qui […] ne consent pas à faire de la foi elle-même une obscurité que ne soutiendrait pas l'évidence de l'autorité, Mme Guyon voudrait aller au delà de toute donnée distincte […elle] estime qu'elle retrouve en tout cela la doctrine de saint Jean de la Croix. Elle allègue des textes solidement choisis et oppose avec rigueur « la voie de lumière distincte » et « la voie de la foi ». Elle sait « qu'il est de très grande conséquence d'empêcher les âmes de s'arrêter aux visions et aux extases ; parce que cela les arrête presque toute leur vie. » 394.

Il fallut attendre 1958 pour que Louis Cognet consacre à Mme Guyon la moitié d’un fort volume dont le titre, Crépuscule des mystiques, Bossuet Fénelon, omet encore son nom395. En 1962 Jean Bruno entreprit une première édition critique d’extraits de la Vie, suivie des contributions de Jean Orcibal à partir de 1974, et de madame Gondal à partir de 1989396.

Le fait que Mme Guyon ait vécu plongée « dans l’ordinaire » quotidien est un des éléments qui nous la rendent très proche. Au nom de sa liberté intérieure, elle refusa de se laisser embrigader par les autorités ecclésiastiques masculines : en particulier de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques de Gex malgré les pressions de l’évêque in-partibus de Genève. Elle vécut une vie d’épouse et de mère de famille, géra sa fortune, voyagea, connut la Cour et ses mondanités, puis les prisons. Mais elle resta toujours centrée sur sa vérité profonde comme en témoigne cette confidence au duc de Chevreuse :

J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens - je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d’un attachement inviolable à la sainte Église. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur397. »

Sa vie témoigne d’une incessante lutte pour garder cette voie personnelle inébranlable au milieu de la vie ordinaire et publique. Elle s’articule selon cinq périodes : jeunesse et vie provinciale, voyages en Savoie et Piémont, période parisienne de notoriété et de combats, enfermement, retraite à Blois :

Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe naît en 1648 à Montargis, à l’est d’Orléans : c’est l’année des traités de Westphalie, la fin de la guerre de Trente ans, mais le début de la Fronde. La petite fille est placée dans des couvents - deux demi-sœurs sont religieuses - avant d’être donnée à seize ans en mariage à Jacques Guyon, riche et âgé.

Trois ans plus tard, cherchant la vie intérieure, la jeune femme fréquente des disciples et des amis de Bernières. Elle rencontre le « bon franciscain » Archange Enguerrand398 qui l’ouvre à la vie mystique. La supérieure du couvent local des bénédictines, Geneviève Granger399, figure remarquable, la soutient pendant ses difficultés familiales, puis une nuit intérieure400 : elle la voit chaque jour et lui communique paix et soulagement de toutes ses angoisses. La mère Granger l’envoie à M. Bertot probablement pour qu’elle soit formée plus rigoureusement : elle le rencontre le 21 septembre 1671. Malgré quelques incompréhensions dont fait état sa Vie401, elle engage avec lui une relation très profonde, à laquelle fait écho une correspondance remarquable par l’intensité mystique des deux correspondants :

Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure, car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir […] il ne faut plus vous arrêter à rien quoique il faille que vous soyez en repos partout. [.] Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu ; si vous y êtes attentive, vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une [.] N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais402.

Un cinquième enfant naît après la mort de son mari, dont trois atteindront l’âge adulte. Elle a vingt-huit ans. Quatre années plus tard, sa nuit mystique prend fin après sept années, mais Bertot meurt l’année suivante.

En 1681, âgée de trente-trois ans, elle prend conseil auprès de spirituels, en particulier auprès de dom Martin, le fils de Marie de l’Incarnation du Canada403, et part à Gex, près de Genève, s’occuper des Nouvelles Catholiques, c’est-à-dire de jeunes protestantes que l’on convertissait au catholiscisme. Le caractère ambigu de cet apostolat lui fait refuser un supériorat. Elle vit quelques années dans le duché de Savoie-Piémont (Thonon, Turin, Verceil) et en Dauphiné (Grenoble), exerçant à l’état laïque, avec grand succès, une activité apostolique. C’est lors de son séjour à Thonon qu’elle fait l’expérience de communications intérieures avec son confesseur, le père Lacombe. Elle rédige le début de son autobiographie et les Torrents, où elle compare le chemin mystique à un torrent, à l’image de la Dranse qui se jette à Thonon dans le lac Léman.

Elle séjourne près d’un an près de Turin, auprès de l’évêque Ripa qui était lié au cardinal quiétiste Petrucci (1636-1701). A Grenoble, où elle rédige les Explications de l’Ancien et du Nouveau Testament et où son Moyen court est publié avec succès404, son apostolat auprès de religieuses chartreuses provoque le « Louis XIV des chartreux », dom Le Masson405, qui s’inquiète de son influence et fait enlever le Moyen court des couvents.

C’est une femme d’expérience qui revient en France et arrive à trente-huit ans à Paris, en 1686, l’année précédant la condamnation de Molinos et de supposés quiétistes406, dont, post-mortem, Jean de Bernières. Elle connaît une captivité de huit mois à la suite de complexes intrigues religieuses et familiales. Sa libération est suivie de ses relations à la Cour et à Saint-Cyr où sa cousine de la Maisonfort est maîtresse, grâce à la faveur de Madame de Maintenon.

Elle reprend une place centrale au sein du cercle créé par son directeur Bertot et rencontre Fénelon en 1688. Ses correspondances, avec Fénelon, avec le duc de Chevreuse, avec la duchesse de Mortemart, témoignent de sa profondeur spirituelle . De graves épreuves vont suivre la perte de la faveur de la femme du Roi, rendue publique dès 1694.

Elle prépare alors des Justifications, en collaboration étroite avec Fénelon. Les examens doctrinaux aboutissent à la signature par Bossuet, Tronson, Noailles, Fénelon, des 34 articles d’Issy, et à la condamnation de ses écrits. Elle est arrêtée le 27 décembre 1695 sans qu’une justification soit nécessaire, car l’arbitraire du système de lettre de cachet est total.

A l’âge de quarante-sept ans, débute une succession d’enfermements qui durera près de huit années, dont plus de quatre en isolement : en 1700, ses amis la croient morte. Elle est interrogée à Vincennes neuf fois, près d’une journée entière chaque fois, dans un niveau du donjon spécialement aménagé par ordre du roi, puis enfermée à Vaugirard dans un « couvent » spécialement créé à cet effet comportant trois gardiennes religieuses bretonnes qui la maltraitent ; enfin, à partir du 4 juin 1698, elle est mise à la Bastille, où les maladies et vingt interrogatoires nouveaux épuiseront sa robuste nature. Mais on ne pourra jamais lui extorquer de dépositions compromettantes ou qui contredisent son expérience.

Elle sort de la Bastille le 24 mars 1703, âgée de cinquante-cinq ans, sur un brancard, lavée de toutes les fausses accusations, pour se rendre avec son fils Armand-Jacques au château de Diziers, près de Blois. Elle achète une maison à Blois dont l’évêque Berthier est ami de Fénelon, et en 1709, ayant retrouvé des forces, elle rédige la fin de La vie par elle-même et l’extraordinaire Récit des prisons.

Son activité apostolique reprend auprès de disciples français : des gens très simples, mais aussi les ducs et duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, Fénelon dont la fidélité est indéfectible et qui maintient un contact épistolier par le marquis son petit-neveu, etc. Elle a aussi des correspondants étrangers (allemands, suisses, hollandais, écossais), qui lisent ses ouvrages publiés par Poiret et son cercle à Amsterdam. Quelques-uns peuvent venir la voir et d’autres entretiennent une abondante Correspondance dont il nous reste les plus belles lettres de direction. Elle meurt paisiblement le 9 juin 1717, âgée de soixante-neuf ans407.

L’œuvre.

Le génie propre de Mme Guyon n’est pas tant une expérience mystique qu’elle a en commun avec Bertot et quelques autres, mais d’avoir su l’écrire et surtout l’analyser remarquablement sans la dissocier de la vie concrète.

L’intérêt se trouve renforcé par une excellente préservation du corpus. Ceci est dû à l’édition entreprise du vivant de Mme Guyon et à la sauvegarde des nombreux manuscrits rassemblés à l’époque de la querelle du quiétisme par les évêques-juges des rencontres d’Issy et, parallèlement, par les disciples. On possède l’essentiel de ses écrits, pratiquement sans retouches affectant le sens profond, ce qui est tout à fait exceptionnel. Nous sont également parvenues les minutes des interrogatoires menés avec grand soin. A l’inverse, on a perdu la plus grande partie de l’œuvre de Jean de la Croix408, Bernières a été retouché, etc.

Les écrits les plus connus, soit la première partie des Torrents qui précède le Moyen court, le Cantique […] interprété…, les deux premières parties de la Vie…, les Explications des Écritures, sont tous composés avant la fin de l’année 1685, soit avant l’âge de trente-sept ans. Délivrée d’une longue purification spirituelle et avec l’énergie que donne la jeunesse, elle y manifeste spontanéité et lyrisme.

Elle déclare avoir entrepris d’écrire sous l’impulsion divine à laquelle elle ne pouvait résister et n’écrit jamais que pressée par la grâce. Elle pratique une écriture sans repentir. Il ne s’agit pas d’un procédé à la recherche de l’inspiration, telle que l’écriture automatique des surréalistes. La rédaction est liée à un état contemplatif où la justesse d’un texte et ses multiples implications apparaissent d’autant mieux que l’auteur ne tente aucune capture volontaire. Elle dit à Dieu :

Vous me faisiez écrire avec tant de pureté, qu’il me fallait cesser et reprendre comme Vous le vouliez. [.] j’avais la tête si libre qu’elle était dans un vide entier. J’étais si dégagée de ce que j’écrivais, qu’il m’était comme étranger. Il me prit une réflexion : j’en fus punie, mon écriture tarit aussitôt, et je restai comme une bête jusqu’à ce que je fusse éclairée là-dessus409

Il s’ensuit une décision volontaire de ne pas interférer, car les repentirs et tout travail d’amélioration stylistique risquent de déformer une expression spontanée dépendante de la grâce divine, ce que l’on vérifie sur les autographes où les ratures, très rares, signalent une modification affectant la suite à donner au cours d’une rédaction rapide (ponctuation et paragraphes absents), mais jamais un repentir après relecture. Mme Guyon témoigne par ailleurs de l’abondance de son inspiration, car si l’agilité intellectuelle et physique peut être ralentie par un état contemplatif, l’énergie vitale d’une femme de trente-six ans lui permettait de transcrire rapidement une dictée intérieure :

Je continuais toujours d’écrire, et avec une vitesse inconcevable, car la main ne pouvait presque suivre l’Esprit qui dictait et, durant un si long ouvrage, je ne changeai point de conduite, ni me servis d’aucun livre410.

Dix années plus tard, au moment le plus intense de la querelle, le dossier des Justifications constitue un tissu des auteurs mystiques chrétiens accompagné de précieuses remarques de sa main, que nous reprenons ici avec les œuvres de jeunesse.

Enfin, après sa sortie de la Bastille, elle accepta de revoir ses écrits à l’occasion de leur édition par le pasteur Pierre Poiret, esprit original méconnu et grand transmetteur d’œuvres mystiques, devenu un disciple411. Elle s’abstint toutefois de composer de nouveaux traités : elle avait compris, par l’expérience acquise auprès de ses dirigé(e)s, qu’il faut adapter la guidance de chacun par des conseils particuliers ou tout au plus par de brefs opuscules répondant à une difficulté particulière communément ressentie. Ses disciples rassemblèrent des opuscules et des lettres qui circulaient entre eux. Cet ensemble de pièces de dimensions variables (entre une et vingt-cinq pages) constituent le cœur de l’œuvre guyonnienne, et traduisent la pleine maturité mystique, trésor resté caché, enfoui sous le titre de Discours chrétiens et spirituels… qui révèle mal sa valeur.

Sa Correspondance fournit des séries de directions, dont la plus célèbre est celle avec Fénelon, qu’elle entraîna sur les divins sentiers. Il est très rare d’avoir des dialogues avec les dirigés : on ne possède habituellement que les écrits d’un seul correspondant. Plus largement, dans la durée, ses lettres nous donnent accès à toutes les étapes de la vie mystique, de la jeune femme dirigée par Bertot avant 1681 et par Maur de l’Enfant-Jésus, à la « dame directrice ».

Des textes, parfois secondaires à nos yeux tels que les cantiques et poèmes, furent fidèlement publiés, dont se détache l’immense commentaire biblique formant vingt des trente-neuf volumes assemblés et édités à Amsterdam, travail accompli fidèlement par Poiret. Il doit être complété par le fond manuscrit, car des textes essentiels demeurèrent hors d’atteinte de ce dernier : écrits de jeunesse, Récit des prisons, une grande partie de la Correspondance.

Le corpus guyonnien couvre donc les trois domaines qui fondent une autorité spirituelle, ce qui est, soulignons-le de nouveau, très exceptionnel :

(1) Les témoignages biographiques et spirituels sont d’une grande franchise et acuité psychologique. Ils rassemblent en une tresse unique : les événements, le vécu intérieur, enfin le « système » spirituel (tandis que la Vida de Thérèse, souvent citée comme modèle, sépare ces fils selon deux grandes parties, biographie, événements intérieurs).

(2) Un enseignement structuré et imagé tout à la fois est fourni. En témoigna à l’époque le Moyen court qui atteignit un large public avant sa condamnation. Sa simplicité, qui n’est pas synonyme de facilité, vient de l’affranchissement de tout moyen préalable : acquis théologiques et dogmatiques, méthodes de prières et exercices, sélections sociales ou culturelles sont écartés ; tous les hommes sont appelés à l’expérience intérieure par la médiation du « petit maître » Jésus-enfant. Les Torrents restèrent par contre manuscrits jusqu’en 1704, car cette oeuvre pouvait faire peur aux hommes de métier dont la médiation est mise en question412 : la liberté sauvage de l’âme emportée par le torrent de grâce est préférable aux canaux faits de mains humaines.

(3) Un recours à la Tradition conduit aux Explications de l’Ancien et du Nouveau Testament interprétés spirituellement, et dix ans plus tard aux Justifications, une remarquable anthologie de textes mystiques rassemblés autour de mots-clefs. L’édifice bâti à partir des sources traditionnelles est solide car double : connaissance de l’Écriture autant que des mystiques, ses interprètes.

Au-delà des textes attribués en toute certitude, le problème de l’influence plus ou moins immédiate sur L’Abandon à la Providence divine, très beau traité spirituel et l’un des best-sellers de la littérature spirituelle, autrefois attribué à Jean-Pierre de Caussade, reste posé. Le plus récent de ses éditeurs l’attribue « à une plume anonyme, disciple de madame Guyon ».413.

Disciples et cercles spirituels.

Dans les dernières années de sa vie, Mme Guyon réunissait à Blois des disciples, qui se voyaient aussi entre eux, indépendamment. Les disciples voyageaient beaucoup entre Blois (la maison de « notre mère »), Paris, Cambrai (l’archevêché de « notre père » Fénelon), Rijnsburg près d’Amsterdam (la maison de Poiret et de proches), Aberdeen au nord d’Edinburgh (les résidences proches des Garden, de lord Deskford, des Forbes). A cette « route » principale, reliant les bords de la Loire à la Hollande et de là par mer en trois jours à la lointaine Écosse, s’adjoint un chemin secondaire vers Lausanne, lieu de séjour important à l’époque pour prendre les eaux (et une certaine liberté) dans une Suisse encore très sauvage : loin du pouvoir royal français, ils pouvaient se réunir pour faire oraison sans attirer l’attention de personne.

Mais à cette époque, les voyages étaient longs et difficiles et l’enseignement passait par les lettres : comme elles mettaient des jours sinon des mois à parvenir à leur destinataire, on les conservait soigneusement et on les relisait avec ferveur ; elles servaient de petits traités d’oraison pour tout un groupe et circulaient entre disciples. C’est ainsi que des séries de lettres furent adressées à Fénelon, au marquis de Fénelon, petit-neveu de l’archevêque, au baron de Metternich, diplomate de la cour de Prusse, à Poiret et à son cercle, à des Écossais, etc.

Après la mort de Mme Guyon, on constate l’influence diffuse de ses écrits sur des milieux divers. L’Abandon à la Providence divine constitue une résurgence de la spiritualité de l’école en milieu catholique, avec toute la précaution rendue nécessaire après l’affaire du quiétisme. Dans une tout autre direction, ses écrits circulent chez les Quakers, chez Wesley et les méthodistes414. Ils atteindront la Suède, probablement par l’intermédiaire des grandes familles écossaises qui avaient pied des deux côtés de la mer du Nord, telle que celle des Forbes ; les Etat-Unis où la première Bible éditée in-folio reprend des commentaires guyonniens et où s’installent quakers et méthodistes ; la Russie où des œuvres sont traduites par un pope au tout début du XIXe siècle.

En Suisse, le pasteur Jean-Philippe Dutoit fut influencé par Fleischbein et réédital’œuvre de madame Guyon. Objet en 1769 d’une visite de la police de Berne, le procès-verbal de saisie de ses livres se limite, outre la Bible et l’Imitation, à quatre auteurs : Bernières, Bertot, Mme Guyon, Poiret415. Le cercle guyonnien suisse continue jusqu’au début du XIXe siècle à Lausanne, où Rosalie de Constant meurt de manière édifiante en 1837 ; elle était cousine du chevalier de Langalerie. Ce dernier, converti par Dutoit, était au centre d’un cercle spirituel probablement en voie de desséchement puisqu’on en perd la trace ensuite. Il est intéressant de noter que Sainte-Beuve fut accueilli à Lausanne la même année par Olivier et Vinet pour les conférences qui conduiront au Port-Royal : Vinet était un protestant animateur du Réveil, mouvement qui avait des contacts guyonniens.

Ce grand courant mystique auquel fut attaché le sobriquet de quiétisme, dura donc deux siècles. Jean Baruzi avait bien senti l’intérêt d’une telle école où se mêlaient religieux et laïcs, et proposait déjà d’entreprendre l’étude des cercles guyonniens du XVIIe et du XVIIIe siècles :

Une étude historique concernant Poiret, Dutoit, le comte de Fleischbein, […] les ermi­tages tels que ceux qui furent créés par Poiret à Rheinsburg [Rijnsburg] en 1688 ou, par Fleischbein, à Hayn, devrait s'appliquer à démêler ce qui, par-delà l'influence de Mme Guyon, rejoint saint Jean de la Croix lui-même…416.

Malheureusement, la querelle du quiétisme a engendré le rejet de ces mystiques par l’Église catholique. Après eux, la peur de l’hérésie sera telle qu’il leur deviendra difficile de témoigner en son sein, et l’on constate la rareté d’expressions écrites publiées alors qu’elles demeurent assez nombreuses sous forme manuscrite. 

Ceci conduisit Louis Cognet à publier son Crépuscule des mystiques (1958) dont le titre, certes évocateur, risque malheureusement de laisser croire que « la mystique » serait l’expression d’une époque révolue. Les aspects théoriques du quiétisme ont été traités par Paul Dudon dans sa préface au Gnostique de Fénelon (1930), par Louis Cognet, par Jacques Le Brun dans son édition du premier volume des Œuvres de Fénelon (Pléiade, 1983), dans l’article « quiétisme » (Pacho, Le Brun) du Dictionnaire de Spiritualité, vaste monographie couvrant Espagne, Italie et France. Toutes controverses éteintes, l’heure est venue de redécouvrir Mme Guyon et sa descendance spirituelle.

Nous attirons maintenant l’attention sur quelques aspects de l’expérience vécue au cours du long pèlerinage mystique : Mme Guyon les a soulignés dans le Moyen court, son seul texte normatif publié au XVIIe siècle, dans l’ample exposé des Torrents, enfin dans sa Correspondance. Mais comment entrer dans cette dépendance vécue où la grâce seule travaille ?

Oraison méditée et mortification.

Pour les débutants, Mme Guyon suggère de pratiquer l’oraison en s’appuyant sur une lecture :

Après s'être mis en la présence de Dieu par un acte de foi vive, il faut lire quelque chose de substantiel et s'arrêter doucement dessus non avec raisonnement mais seulement pour fixer l'esprit, observant que l'exercice principal doit être la présence de Dieu, et que le sujet doit être plutôt pour fixer l'esprit que pour l'exercer au raisonnement417.

Elle regrette qu’on n’enseigne pas l’oraison, car

…le Royaume de Dieu est au-dedans. […] Les curés devraient apprendre à faire oraison à leurs paroissiens, comme ils leur apprennent le catéchisme. Ils leur apprennent la fin pour laquelle ils ont été créés et ils ne leur apprennent pas à jouir de leur fin418.

Elle reconnaît la nécessité de la mortification :

La mortification doit toujours accompagner l'oraison selon les forces, l'état d'un chacun et l'obéissance. Mais je dis que l'on ne doit pas faire son exercice principal de la mortification ni se fixer à telles et telles austérités, mais suivre seulement l'attrait intérieur et s'occuper de la présence de Dieu sans penser en particulier à la mortification. Dieu en fait faire de toutes sortes419.

Comme l’on n’est pas toujours orienté vers Dieu, elle reconnaît la nécessité de parfois « faire des actes » :

Si je suis tourné vers Dieu et que je veuille faire un acte, je me détourne de Dieu et je me tourne plus ou moins vers les choses créées, selon que mon acte est plus ou moins fort. Si je suis tourné vers la créature, il faut que je fasse un acte pour me détourner de cette créature et me tourner vers Dieu. […] Jusqu'à ce que je sois parfaitement converti, j'ai besoin d'actes pour me tourner vers Dieu420.

Il ne s’agit donc pas de « rêver sur son balai », comme telle pensionnaire de Saint-Cyr ! Une comparaison éclaire le passage de l’acte « volontaire » à la coopération naturelle au travail de la grâce :

Lorsque le vaisseau est au port, les mariniers ont peine à l'arracher de là pour le mettre en pleine mer. Mais ensuite ils le tournent aisément du côté qu'ils veulent aller. Lorsque l'âme est encore dans le péché et dans les créatures, il faut, avec bien des efforts, la tirer de là : il faut défaire les cordages qui la tiennent liée. Puis ramant par le moyen des actes forts et vigoureux, tâcher de l'attirer au-dedans, l'éloignant peu à peu de son propre port…

Lorsque le vaisseau est tourné de la sorte […] plus il s'éloigne de la terre, moins il faut d'effort pour l'attirer. Enfin, on commence à voguer très doucement et le vaisseau s'éloigne si fort qu'il faut quitter la rame, rendue inutile. Que fait alors le pilote ? Il se contente d'étendre les voiles et de tenir le gouvernail.

Étendre les voiles, c'est faire l'oraison de simple exposition devant Dieu, pour être mû par son Esprit. Tenir le gouvernail, c'est empêcher notre coeur de s'égarer du droit chemin, le ramenant doucement et le conduisant selon le mouvement de l'Esprit de Dieu qui s'empare peu à peu de ce cœur, comme le vent vient peu à peu enfler les voiles et pousser le vaisseau421.

Ses détracteurs l’ont attaquée en utilisant le mot quiétisme qui sous-entend l’idée de repos statique : on ne fait plus rien, on ne pratique plus les prières, ni même les vertus puisque Dieu fera tout à notre place. Il est vrai que les termes de passiveté (et non passivité) et de repos en Dieu demeurent ambigus, lorsque Mme Guyon écrit à propos des états ultimes :

Cette âme ne se met pas en peine de chercher ni de rien faire. Elle demeure comme elle est et cela suffit. Mais que fait-elle ? Rien, rien et toujours rien. Elle fait tout ce qu’on lui fait faire422.

La majorité des écrivains spirituels contemporains de Mme Guyon, dont Bossuet, se méprennent et s’opposent à l’inaction, en la prenant dans son sens moderne d’oisiveté et non comme un état où se vit l’action de la grâce divine au cœur de l’être (in-action). Ainsi dom Le Masson, l’actif général des Chartreux, adversaire de la « dame directrice », déclare qu’il ne faut pas laisser

… l’âme dans la malheureuse oisiveté d’inaction que les Quiétistes se sont formée, sous le prétexte de cette passiveté423.

Madame Guyon leur répond :

…cette action de l'âme est une action pleine de repos. Lorsqu'elle agit par elle-même, elle agit avec effort. C'est pourquoi elle distingue mieux alors son action. Mais lorsque elle agit par dépendance de l'esprit de la grâce, son action est si libre, si aisée, si naturelle qu'il semble qu'elle n'agisse pas. […] Tous les mouvements que nous faisons par notre propre esprit empêchent cet admirable Peintre de travailler et font faire de faux traits. Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que lorsque Il nous meut424.

La « voie passive en foi » (1er degré : amour et intériorité).

La « voie passive en foi » est la voie toute simple dans la mesure où il n’y a pas de technique : la grâce divine va répondre à celui qui l’appelle et le chemin commence :

Tout ce qu'il y a de plus grand dans la religion est ce qu'il y a de plus aisé. […] De même dans les choses naturelles. Voulez-vous aller à la mer ? Embarquez-vous sur une rivière et, insensiblement et sans effort, vous y arriverez425.

Se produisent alors toutes sortes d’expériences : compréhension profonde, amour, paix… et surtout le mystique s’absorbe de plus en plus dans le courant de grâce.

…l'opération de Dieu, devenant plus abondante, absorbe celle de la créature, comme l'on voit que le soleil, à mesure qu'il s'élève, absorbe peu à peu toute la lumière des étoiles […] La créature ne distingue plus son opération, parce qu'une lumière forte et générale absorbe toutes ses petites lumières distinctes et les fait entièrement défaillir, à cause que son excès les surpasse toutes. De sorte que ceux qui accusent cette oraison d'oisiveté se trompent beaucoup. Et c'est faute d'expérience qu'ils le disent de la sorte426.

Mme Guyon et Fénelon appellent le lecteur à se référer à l’expérience et à faire confiance aux spirituels expérimentés ; leurs ennuis sont venus de ce qu’ils avaient affaire à des clercs qui, se situant à un autre niveau, réclamaient des actions qui conviennent aux débutants. En effet, pour ceux qui sont arrivés au-delà des gestes cultuels, des prières formulées, de la pratique volontaire de vertus, l’effort quel qu’il soit n’a plus de sens. Mme Guyon fit son possible pour obéir à Bossuet, qui lui ordonnait de faire des prières et demander son salut, mais elle en était devenue incapable. Fénelon dit bien dans son Gnostique que les mystiques font partie de l’Église et prient en commun avec tous, mais que leur expérience se situe au-delà de celle de la majorité des chrétiens.

Mme Guyon insiste dans sa défense de l’oraison passive :

Quelques personnes, entendant parler du silence dans l'oraison, se sont faussement persuadées que l'âme y demeure stupide, morte et sans action. Non, assurément, elle agit plus noblement et plus fortement. Elle est mue et agie par l'Esprit de Dieu. […] L'on ne dit pas qu'il ne faut point agir, mais qu'il faut agir par dépendance du mouvement de la grâce427.

Elle affirme avec force que :

…tout l'exercice de l'oraison discursive ou même de la contemplation active, regardée comme une fin et non comme une disposition à la passive, sont des exercices vivants par lesquels nous ne pouvons voir Dieu, c'est-à-dire être unis à Lui428.

La passiveté a été définie par Fénelon dans son Mémoire sur l’état passif comme

…un état d’amour si purifié qu’il n’admet plus que la conformité à la chose aimée, en sorte que l’âme ne s’occupe plus volontiers ni du goût qu’elle peut y trouver ni de la peine qu’elle en souffrirait si elle cessait d’aimer, ni de la récompense attachée à l’amour ni de son amour même, mais uniquement de son bien-aimé429.

A la limite, l’âme est tellement amoureuse de Dieu qu’elle devient indifférente à son salut. Si par une « très fausse supposition », Dieu voulait la damner sans la priver de son amour, l’âme préférerait être damnée plutôt que perdre son amour : cette célèbre supposition impossible qui scandalisa Bossuet, était acceptée depuis Clément d’Alexandrie jusqu’à François de Sales.

« L’école » de l’amour pur est donc radicale. L’âme se considère comme un néant. Toute appropriation personnelle doit disparaître pour laisser place à Dieu seul. Le chemin serait aisé si on laissait agir la grâce. Mais en fait l’âme se croit propriétaire d’elle-même, de ses états mystiques et de Dieu même.

La « voie passive en foi » (2e & 3e degrés : dépouillement, mort).

Après la découverte de l’intériorité et des prémices où sont données la paix et parfois la jouissance d’un reflet de la présence divine, l’homme sera purifié jusqu’à être consumé par le feu divin. Le chapitre XXIV du Moyen court, traitant du « moyen le plus sûr pour arriver à l'union divine », résume cette longue période qui couvre les deux premières des trois voies traditionnelles, soit la purification et l’illumination (avant l’union) :

…Il faut que sa Sagesse, accompagnée de la divine Justice, comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de propriété, de terrestre, de charnel et d'actif. […] L'homme aime si fort sa propriété, et il craint tant sa destruction que, si Dieu ne le faisait lui-même et d'autorité, l'homme n'y consentirait jamais. L'on me répondra à cela que Dieu n'ôte jamais à l'homme sa liberté […] je dis qu'il suffit d'un consentement passif […] parce que s'étant donné à Dieu dès le commencement, pour qu'Il fasse de lui et en lui tout ce qu'Il voudrait, il [l’homme] fît alors un consentement actif et implicite à tout ce que Dieu ferait. Mais lorsque Dieu détruit, brûle, purifie, l'âme ne voit pas que cela lui soit avantageux430.

Mme Guyon continue en décrivant la face lumineuse de cette période, l’action divine dans l’âme :

Dieu, donc, purifie tellement cette âme de toutes opérations propres, distinctes, aperçues et multipliées, qui font une dissemblance très grande, qu'enfin Il se la rend peu à peu conforme et enfin uniforme, relevant la capacité passive de la créature, l'élargissant et l'ennoblissant, d'une manière cachée et inconnue - c'est pourquoi on l'appelle « mystique ». Mais il faut qu'à toutes ces opérations l'âme ne travaille que passivement431.

La grâce opère à l’envers des tendances naturelles d’accroissement propriétaire, par un « creusement » de l’être humain :

Ceux en qui Dieu est saint, ne sont pas des pierres ou médailles de relief, mais des pierres gravées profondément, comme celle des cachets. C’est Dieu qui S’imprime profondément en eux, qui est leur véritable sainteté. Il ne paraît au-dehors de ceux-là qu’une concavité. On n’en peut discerner la beauté qu’en les imprimant sur la cire, c’est-à-dire qu’on ne les connaît qu’à leur souplesse et à la perte de toute leur propriété et de tous les apanages de la volonté propre, au lieu que les premiers ont des volontés fortes et puissantes et un jugement raide432.

Sans le savoir, Mme Guyon se situe dans la tradition du chartreux Hugues de Balma (~1300), auteur d’une Théologie mystique des trois voies (qu’elle n’aura pas lue) :

Parce qu'il [le mystique] ne s'attribue pas en effet les choses qu'il possède, mais les fait toutes tourner à la louange du dispensateur de toutes choses, il creuse en soi une concavité en luttant contre soi-même avec plus de vérité. Par elle, l'abondante pluie des grâces divines, franchissant monts et collines, s'introduit dans les endroits moins élevés, de telle sorte que plus grande aura été la concavité de l'humilité, plus elle sera capable de recevoir une grâce plus abondante433.

Ce « creusement » est en quelque sorte céder à l’opération de Dieu : la passiveté succède peu à peu à l’action. Alors naît une liberté nouvelle, car la « mort » subie par le pèlerin spirituel est un passage et non un terme.

Dans la Correspondance de la fin de sa vie, Mme Guyon redira la même chose  en termes encore plus simples :

…Il vous faut maintenant un tel oubli de vous-même que vous ne songiez pas même volontairement si vous êtes d’une manière ou d’une autre. Il faut faire le saut de la perte totale, qui consiste à se laisser à Dieu pour le temps et l’éternité en sorte que tout ce qui nous touche ne nous regarde plus434.

C’est l’époque où :

la foi nue dépouille l’âme et la vide de tout ce qu’elle avait reçu dans la foi savoureuse, et la défigure si fort […] C’est pourquoi elle perd peu à peu l’amour d’elle-même et les propriétés, perdant les choses qui la rendaient propriétaire ; et en perdant tout de cette sorte, elle s’anéantit peu à peu et Dieu prend la place et remplit son vide et son néant, de sorte que, perdant tout, on trouve tout435.

Car cet anéantissement de soi n’a pas pour but de laisser la place au néant436. Mme Guyon demande en une prose magnifique que l’âme laisse la place à l’Amour absolu :

…mais ce que Dieu demande le plus de vous est l’étendue du cœur, la largeur, l’oubli de vous, la désoccupation de vous-même, la perte de tous vos intérêts d’âme, de corps, de temps, d’éternité : vous devez vous jeter dans les bras de l’amour … Allons, le temps est court. Enfonçons-nous dans cette mer d’amour éternel … Quand sera-ce que nous ne saurons plus si nous allons et comme nous allons, n’ayant plus de marcher [sic], mais nous laissant emporter par ce tourbillon infini qui nous fera faire plus de chemin en un moment que nous n’en ferions par nos pas en mille années437 ?

L’âme est ressuscitée : la vie divine n’est pas une mort, mais la vie même :

…l’âme reprend une véritable vie […] Pour être ressuscitée, l’âme doit faire les mêmes actions qu’elle faisait autrefois avant toutes ses pertes, et sans nulle difficulté ; mais elle les fait en Dieu438.

Elle a perdu le créé pour l’incréé,le rien pour le tout…439

Cet état n’est plus un « état », car il est naturel pour ainsi dire : les « inclinations de Jésus-Christ » sont là, se font en elle « si aisément qu’il semble qu’elles lui soient devenues naturelles440. »

Quelle différence de cette âme à une personne toute dans l’humain ? La différence est que c’est Dieu qui la fait agir sans qu’elle le sache et auparavant c’était la nature qui agissait441.

Mme Guyon eut le tort d’affirmer une liberté totale qui, mal comprise, pose problème aux autorités établies, qui se plient nécessairement à des règles de prudence. En réalité, les contraintes habituelles n’ont plus place parce que seule compte l’impulsion donnée par le divin :

La liberté dont je parle n'est pas de cette nature : elle a facilité pour toutes les choses qui sont dans l'ordre de Dieu et de son état…442

La liberté est absolue parce que l’on est détaché de tout et parce qu’il n’y a plus que Dieu, au terme d’une voie ardue, dans un dépouillement absolu. Ces textes ne décrivent l’expérience que de quelques personnes.

L’état apostolique (4e degré, vie nouvelle divine)

A l’intention de celui qui est arrivé là, Mme Guyon témoigne en décembre 1709 :

Dans ces derniers temps, je ne puis parler que peu ou point de mes dispositions : c’est que mon état est devenu simple et invariable. […] Le fond de cet état est un anéantissement profond, ne trouvant rien en moi de nominable. Tout ce que je sais, c'est que Dieu est infiniment saint, juste, bon, heureux […] rien ne subsiste en moi, ni bien ni mal. Le bien est en Dieu, je n'ai pour partage que le rien. […] Tout est perdu dans l'immense, et je ne puis ni vouloir, ni penser. […] Décembre 1709 443.

Sa prière s’est totalement transformée :

Il semble que je vous porte partout sitôt que je suis seule en paix, et il se fait en moi une prière continuelle qui est comme un état inséparable de mon fond, lequel est fixe et invariable quoique la disposition varie444.

Un tel état d’union est commun aux mystiques accomplis. Marie de l’Incarnation partageait cet état, elle qui écrivait dans sa Relation de 1654, âgée alors de cinquante-cinq ans :

Il ne se peut dire la paix et la grande tranquillité que l’âme possède, se voyant entièrement libre de ses liens et rétablie en tout ce qu’elle avait perdu […] comme ayant eu diverses affaires depuis que je suis en Canada […] L’on prenait souvent mon procédé comme provenant de mon naturel […] l’on ne voyait pas que, mon esprit étant possédé de cet Esprit des maximes du Fils de Dieu, j’agissais par ce principe […] Dans les susdits emplois, mon esprit était toujours lié à cet Esprit qui me possédait445.

Cette plénitude de la vie mystique n’est pas vécue comme une expérience personnelle et solitaire : à cet état ultime et permanent, est associée, chez Mme Guyon, la possibilité de transmettre la grâce de personne à personne et c’est pourquoi elle l’appelle « état apostolique » en référence aux apôtres qui reçurent le Saint-Esprit à la Pentecôte et pouvaient Le transmettre. La grâce utilise alors un canal humain pour passer. Mme Guyon a découvert cette expérience assez tardivement, à l’âge de quarante-quatre ans en 1682. Il s’agit d’un état spécifique de vide, même si Mme Guyon perçoit le passage de la grâce par son canal, en l’absence de toute volonté propre et sans intentionnalité446. Cette « prière » de caractère surprenant et rare a fait l’objet d’incrédulité et de sarcasmes, en particulier de la part de Bossuet. A l’époque moderne, elle est parfois sujet de curiosité et d’étude pour des érudits modernes447. En réalité, elle a toujours été connue dans le monde entier à toutes époques. On la trouve chez les orthodoxes, par exemple chez Séraphim de Sarov. On en trouve aussi des indices chez les Pères du désert448, peut-être dans le Carmel, et chez Monsieur Olier449. Mais compte tenu de l’existence de communautés fermées chez les catholiques, on en parle peu. La possibilité d’être un canal de grâce pour autrui est déjà évoquée par Bertot, mais Mme Guyon l’a explorée et a osé en parler et la décrire. Son témoignage est donc particulièrement précieux.

Elle a pris conscience que la grâce pouvait l’utiliser comme « un canal de communication » sans que sa volonté propre intervienne, ce dernier point étant absolument nécessaire. Ces communications se passaient pendant des oraisons silencieuses en commun, mais étaient vécues aussi à distance :

Ceux que Dieu unit à sa paternité divine, ont un don de se communiquer intérieurement à leurs enfants de grâce, et Dieu s’en sert comme d’un canal de communication. Ils ont encore une autre qualité, qui leur coûte cher et qui est de souffrir pour leurs enfants, de porter leurs faiblesses et leurs langueurs ; et les enfants éprouvent de leur côté qu’ils ont auprès de leur père ou mère de grâce une onction toute particulière ; c’est pourquoi ils éprouvent qu’il leur est communiqué quelque chose par le fond qu’ils ne reçoivent de nulle autre part450.

La transmission de la grâce divine se situe bien loin de toute intention qui serait un exercice subtil de la volonté propre, mais dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures451 :

Si son propre salut ne la touche pas alors, celui des autres ne le fait pas non plus ; cependant, elle y est employée et elle y travaille par providence, mais sans soin ni souci, sans y penser, sans s’en occuper, sans se soucier du succès : tout périrait et renverserait qu’elle n’en serait point touchée. Tout lui est Dieu, et Dieu est tout : la gloire de Dieu se trouve autant dans la destruction que dans l’édification. On ne sait plus alors ce que c’est que parents, amis, biens, enfants, intérêt, [604] honneur, santé, vie, salut, gloire, éternité : tout cela ne subsiste plus pour une telle âme ; Dieu est toutes ces choses en Lui et pour Lui452.

Mais il y a l’association très étroite du vide à la plénitude, tandis que cette « communication » est ressentie par tous dans un état de paix ou parfait repos :

Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut […] Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde […] Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce; et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande453

Cette transmission ne dépend que de Dieu seul et s’effectue le plus parfaitement en silence. Elle suppose un accord au niveau du recueillement des personnes qui est souvent favorisé par une proximité physique tandis que le transmetteur est affranchi de toute inclination naturelle  :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur […] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsque on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher454.

On trouve de nombreux textes parallèles décrivant les modalités de la transmission dans la Vie par elle-même455 et dans les Explications des deux Testaments :

Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes […] dans une si grande unité, qu’ils se trouvent perdus en Dieu […] l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point. […] Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce456. »

Les Lettres parlent sans cesse de cette expérience commune aux amis de Mme Guyon. Tentant de la décrire, elle écrit au duc de Chevreuse :

Ce n’est point une conversation de paroles successives, mais une communication d’onction, de lumière et d’amour. Le fer frotté d’aimant attire comme l’aimant même. Une âme désappropriée, dénuée et simple et pleine de Dieu, attire les autres âmes à Lui…457

Cette expérience bouleversante, Fénelon l’a ressentie à sa grande surprise, et c’est ce qui explique sa fidélité absolue à Mme Guyon malgré les pressions extérieures (mais après avoir exploré les compromis possibles). Fénelon avait des préventions contre une femme laïque et de tempérament si différent du sien, mais il savait par expérience qu’en sa présence et dans le silence, il recevait une communication spirituelle. C’est la raison pour laquelle il ne l’a jamais reniée et l’a aidée autant qu’il l’a pu, au grand étonnement de leurs juges, navrés de cet attachement incompréhensible. Dans ses lettres, il la reconnaît explicitement comme « canal » de grâce pour lui :

Je suis de plus en plus uni à vous, madame, en Notre Seigneur, et j’aimerais mieux mille fois être anéanti que de retarder un seul instant le cours des grâces par le canal que Dieu a choisi. 458

Celle-ci affirme son lien intérieur avec Fénelon, qu’elle considère comme son fils spirituel le plus proche.

Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon cœur de s’écouler dans le vôtre. …459

Elle lui écrit au début avril 1690 :

…j’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon coeur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin460.

A cette confiance, Fénelon répond combien il a besoin de s’appuyer sur elle :

Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? ou bien serais-je à l’avenir sans guide ? Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer. C’est à vous à savoir et à me dire simplement les vues que Dieu vous donne pour moi sur cela. [.] Je puis me trouver dans l'embarras ou reculer sur la voie que vous m'avez ouverte […] Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui […] je vous perds en Lui comme je m'y perds461

Fénelon était son disciple le plus cher, et un jour où elle était malade et croyait mourir, elle lui écrivit pour lui léguer la direction de leur groupe spirituel :

Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné462

Cette succession n’eut jamais lieu, car Fénelon mourut avant elle.

De nombreuses personnes bénéficièrent de ce don de grâce. Nobles ou gens simples, c’est cette expérience profonde qui attirait les gens venus à Blois les dernières années de sa vie comme l’avaient été les religieuses chartreuses dès 1685 : en sa présence, l’expérience mystique était si prégnante que les amis qui la connurent ne pouvaient la renier, même pour obéir à l’Église, dont ils reconnaissaient pourtant faire intimement partie. Le seul témoignage qui nous soit parvenu, décrit, sur un ton peut-être trop hagiographique, comment ses amis plongeaient dans l’intériorité spontanément auprès d’elle, sans nulle suggestion orale ou rappel de sa part :

Elle vivait avec ces Anglais [des Écossais] comme une mère avec ses enfants. […] Souvent ils se disputaient [à propos de politique : le premier soulèvement écossais des jacobites eut lieu en 1715], se brouillaient  ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder ; elle ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence, et lui en demandaient son avis, elle leur répondait : « Oui, mes enfants, comme vous voulez ». Alors ils s’amusaient de leurs jeux, et cette grande sainte restait pendant ce temps-là abîmée et perdue en Dieu. Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

On y voit aussi une amusante façon de vivre l’œcuménisme tout en respectant les interdits cultuels de l’époque :

Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre, cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances [de purification] assorties à leur état463.

Un tel vécu montre que l’expérience mystique se situe en amont des religions et des clivages créés par des structures religieuses. Baruzi et Bergson pensaient que l’expérience mystique est universelle et a-dogmatique : elle témoigne qu’il existe un au-delà du corps et du psychisme. Dans ses découvertes textuelles, Bremond appelait à retrouver les « traces d’un fond ineffable qui se répète à l’identique à toutes époques, depuis l’homme des cavernes ». Le lecteur doit surmonter l’éventuelle étrangeté de ce témoignage avant de se laisser saisir par la véracité et la précision de l’explorateur d’une terre inconnue. Ces textes véridiques, car destinés à des amis définis et très personnellement connus, témoignent d’une expérience acquise « sur le terrain » et située au-delà des frontières connues de la psychologie ou de la religion traditionnelle.

Moyen Court

Présentation

Ce bref manuel, qui enseigne à tous de façon accessible la pratique de l’oraison, fut écrit en Savoie-Piémont peu après les Torrents, dont il constitue en quelque sorte une simplification. Il fut imprimé à Grenoble en mars 1685, et rencontra un succès certain464 : les capucins en auraient pris quinze cents exemplaires et il pénétra chez les chartreuses, ce qui provoqua une mémorable intervention de leur Général, dom Le Masson, qui jugea son autorité mise en cause. Les rééditions accompagnées d’approbations chaleureuses furent nombreuses, en particulier à Paris et à Rouen, les deux premières villes du royaume.

Mais le petit ouvrage, dénoncé en 1687 par l’évêque de Genève in partibus, dans sa Lettre pastorale contre le quiétisme rédigée à la suite de la condamnation de Molinos, fut mis à l’index en 1688. En 1690, Jean-Jacques Boileau465 à qui Nicole, puis Fénelon avaient adressé Mme Guyon à la fin de l’hiver, sollicita une Courte apologie (qui resta inédite jusqu’en 1712). Cela n’empêcha pas quelques années plus tard sa diffusion à Saint-Cyr, à l’époque où Mme de Maintenon semblait touchée par la grâce. Puis les autorités contestèrent les écrits de Mme Guyon : les exemplaires du Moyen court furent finalement recherchés et confisqués en 1693, lors de la visite canonique à Saint-Cyr de l’évêque de Chartres, Godet des Marais.

Les Ordonnances.

Finalement, l’affrontement entre les membres du cercle « quiétiste » animé par madame Guyon et les autorités civiles et religieuses devint public et fit l’objet d’Ordonnances successives : celles-ci forment la base canonique dont il faut partir pour déterminer la teneur des critiques de fond. Les principales Ordonnances se succèdent d’octobre 1694 à fin novembre 1695. Partir du corpus des textes épiscopaux permet de relever les principales objections dogmatiques. S’y adjoindra par la suite une immense littérature secondaire de controverses et de libelles, jusqu’au Bref romain de 1699. De cette confusion se détachent par leur valeur les figures de Bossuet et de Nicole d’une part, de Fénelon et de dom Claude Martin d’autre part.

Comme le Moyen court concentrait le feu des critiques, le déroulement des Ordonnances466 nous paraît mériter un exposé bref mais précis des objections anti-quiétistes du magistère catholique467, en nous limitant au tout début d’une « querelle du quiétisme » rapidement confuse.

L’archevêque de Paris, Harlay, mécontent d’avoir été mis à l’écart des premières conversations d’Issy, prend les devants dès le 16 octobre 1694. Il censure trois livres : l’Analysis orationis Mentalis du P. Lacombe, le Moyen court et Le Cantique. Son texte est court. Il condamne « l'idée chimérique. de faire parvenir les âmes à la perfection. jusqu'à rendre ridiculement la contemplation commune à tout le monde même aux enfants de quatre ans », ce qui « donne atteinte à des vérités essentielles de la Religion . Par l’extinction de la liberté dans les contemplatifs, en qui elle ne reconnaît qu’un consentement passif aux mouvements que Dieu produit en eux. Par la persuasion illusoire qu’elle établit d’un affranchissement de toute règle et de tout moyen, de tout exercice de piété, etc. et d’un bonheur qu’elle suppose dans l’oubli des péchés. Par l’assurance imaginaire qu’elle insinue qu’on possède Dieu dès cette vie en lui-même et sans aucun milieu, qu’on l’y connaît sans espèces même intellectuelles.» Enfin il achève par ce qui apparaît comme le plus condamnable : « les auteurs y déclarent . une fécondité qui met par état dans la vie apostolique ». La censure publiée est « lue dans toutes les communautés » le dimanche 24 octobre.

Puis, à la suite des « entretiens d’Issy » et de la rédaction finale du compromis en 34 articles, contresigné le 16 avril 1695 par Mme Guyon (elle fait toutefois précéder sa signature d’une formule restrictive), Bossuet ouvre le feu, et publie son Ordonnance « sur les état d’oraison » : elle est datée du 16 avril et publiée le 1er mai. Il cite, à la fin d’une introduction combative, le Guide de Molinos, La pratique de Malaval, Le Moyen court, la Règle des associés à l’Enfant-Jésus, Le Cantique, l’Orationis. Après un rappel des condamnations romaines de 1687, il se réfère à la « judicieuse » ordonnance du 16 octobre où « plusieurs propositions . sont proscrites » par Harlay. Il résume clairement mais sans nuances cinq « erreurs » quiétistes : « ils excluent de la haute contemplation l’humanité sainte de Notre Seigneur Jésus-Christ », ils avancent « une fausse générosité et une espèce de désintéressement » ; le « troisième moyen de connaître ces faux docteurs » est de relever leur suppression de « tous les actes » ; leur « quatrième marque » est de s’opposer à la mortification ; enfin il leur est reproché de ne « louer communément que les oraisons extraordinaires » ! Ce texte de combat est suivi de l’impression des 34 Articles sur les états d’oraison d’Issy, dont on pouvait attendre une édition irénique puisqu’il s’agissait d’un « accord » conclu entre les parties, plus particulièrement entre Bossuet et Fénelon.

En même temps, Noailles, l’évêque de Châlons qui participa aussi aux entretiens d’Issy et succédera bientôt à Harlay comme archevêque de Paris, publie chez l’imprimeur Seneuze à Châlons, en seize pages denses, son Ordonnance « Contre les erreurs du quiétisme, portant condamnation de quatre livres » : il s’agit de l’Analysis, du Moyen court, de la Règle des Associés, du Cantique. Noailles s’oppose aux conceptions quiétistes de l’indifférence, de l’abandon, du repos, de l’anéantissement ; il fait l’effort de les définir, puis reproduit les 34 Articles d’Issy. Datée du 12 avril, jour où madame Guyon subissait la visite tempétueuse de Bossuet au couvent de Meaux, l’Ordonnance aurait été publiée vers le 15 mai.

Jusqu’ici on a condamné, mais sans citations méthodiques ! L’évêque de Chartres Godet des Marais porte à cinq le nombre des ouvrages condamnés : l’Analysis, le Moyen court, la Règle des associés, Le Cantique, et surtout un manuscrit, Les Torrens, dont des exemplaires avaient été saisis par lui-même à Saint-Cyr au mois d’août. Il apporte une contribution nouvelle en publiant 63 extraits jugés condamnables468. Le grand intérêt de cette quatrième Ordonnance vient donc de la présence des extraits qui ont particulièrement soulevé l’opposition ecclésiastique. Ils sont réalisés selon l’habitude du temps, par collage de segments de texte, sans indiquer les coupures pratiquées (il s’agit parfois de larges sauts), rarement innocentes. Le manuscrit utilisé s’avère très proche de « G » sinon lui-même.

Les quatre Ordonnances portent donc sur huit textes : Guide, Pratique, Analysis, Moyen court, Règle des associés, Cantique, Torrents. Quatre auteurs sont concernés, tandis que quatre textes sont de la main de madame Guyon, et sont les seuls cités. Nous avons relevé en notes à nos éditions les 63 extraits jugés condamnables.

Un travail en profondeur permettant de mieux cerner les condamnations des évêques devrait tenir compte de l’analyse de nombreux écrits postérieurs, dont la masse croît exponentiellement avec le temps. S’en détachent deux écrits officiels provenant du nouvel archevêque de Paris : Noailles, qui a succédé à Harlay, douze jours après la mort subite de ce dernier le 6 août 1695, publie en effet, en 1697, contre les Maximes des Saints de Fénelon, l’Instruction pastorale sur la perfection chrétienne et sur la vie intérieure. Contre les illusions des faux mystiques469. Puis, en 1699, le même Noailles publie son Mandement reproduisant la condamnation par Innocent XII de 23 propositions extraites de l’Explication des Maximes.

Les sources et notre édition.

Le Moyen court a été publié en sept années différentes entre 1685 et 1720 :

(1) 1685, J. Petit , Grenoble, que nous citons « G ».

(2) 1686, A. Briasson, Lyon, « L » ; A. Warin, Paris.

(3) 1690, Paris et Rouen, « R ».

(4) 1699, Cologne [Amsterdam], par Poiret, « 1699 ».

(5) 1704, par Poiret, « 1704 ».

(6) 1712, par Poiret, « 1712 ».

(7) 1720, par Poiret, « 1720 », réédité à l’identique par Dutoit en 1790.

La première édition critique réalisée par M.-L. Gondal en 1995 (J. Millon, Grenoble), reprise à l’identique en 2001 (Mercure de France, Paris), donne le « premier jet » (1) 1685, ainsi que les variantes de « L » et de « R ».

Nous avons choisi de donner le « dernier état » (7) 1720. Nos variantes proviennent surtout de « G », car les éditions de Poiret reprennent probablement celle de Rouen (deuxième ville du Royaume dont le port est en relation avec la Hollande) et demeurent identiques entre elles (à la différence du cas complexe des Torrents).

Nous adjoignons au Moyen court des extraits de la Courte Apologie (que nous omettons par ailleurs) et surtout nous adjoignons au Moyen court puis au Torrents les éclaircissements que Mme Guyon apporta à ces œuvres « de jeunesse » : rédigés en 1694, ils furent publiés dans les Justifications sous forme de notes attachées à des extraits des œuvres. Nous avons déjà évoqué la grande valeur spirituelle de ces précisions, ce qui justifie de les présenter ici avec un minimum de coupures, même au prix de quelques notes longues. Dans ce dernier cas, peu fréquent, nous en résumons brièvement l’objet en note et les reportons en appendices qui figurent en fin de l’œuvre concernée : séparées par dix années, les oeuvres de jeunesse « dialoguent » avec les réflexions qu’elles suscitent dans la pleine maturité. La série des éclaircissements ne pourrait d’ailleurs pas être éditée séparément.

Nous ajoutons également les repérages et les variantes des soixante-trois passages relevés dans l’unique Ordonnance dont le rédacteur s’est donné la peine de citer avec méthode l’auteur incriminé. Ceci constitue un élément central appartenant au « dossier » du procès. Dans cette sélection, peut-être l’œuvre d’un clerc au service de Godet des Marais, les points de friction sont soulignés et des gauchissements sont perceptibles : ils constituent des résumés « orientés ».

Comme indiqué précédemment dans l’Avertissement commun aux œuvres, nous modernisons l’orthographe, la ponctuation, et reprenons le découpage des paragraphes.

Les Torrents

Présentation

La genèse

Dans sa Vie par elle-même, Mme Guyon décrit les circonstances et le caractère spontané de la première écriture de son œuvre la plus connue470 :

Dans cette retraite, il me vint un si fort mouvement d'écrire que je ne pouvais y résister. La violence que je me faisais pour ne le point faire me faisait malade et m'ôtait la parole. Je fus fort surprise de me trouver de cette sorte, car jamais cela ne m'était arrivé. Ce n'est pas que j'eusse rien de particulier à écrire, je n'avais chose au monde ni pas même une idée de quoi que ce soit. C'était un simple instinct, avec une plénitude que je ne pouvais supporter. J'étais comme ces mères trop pleines de lait, qui souffrent beaucoup. Je dis au Père La Combe après beaucoup de résistance la disposition où je me trouvais, il me dit qu'il avait eu de son côté un fort mouvement de me commander d'écrire, mais qu'à cause que j'étais si languissante qu’il n'avait osé me l'ordonner. Je lui dis que ma langueur ne venait que de ma résistance, que je croyais qu'aussitôt que j'écrirais, cela se passerait. Il me demanda : « Mais que voulez-vous écrire ? » Je lui dis : « Je n'en sais rien, je ne veux rien, et je n'ai nulle idée, et je croirais même faire une grande infidélité de m'en donner une, ni de penser un moment à ce que je pourrais écrire. » Il m'ordonna de le faire. En prenant la plume, je ne savais pas le premier mot de ce que je voulais écrire. Je me mis à écrire sans savoir comment, et je trouvais que cela venait avec une impétuosité étrange. Ce qui me surprenait le plus était que cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire ; cependant j'écrivis un traité entier de toute la voie intérieure sous la comparaison des rivières et des fleuves. Quoiqu'il soit assez long et que la comparaison y soit soutenue jusqu'au bout, je n'ai jamais formé une pensée ni n'ai jamais pris garde où j'en étais restée et, malgré des interruptions continuelles, je n'ai jamais rien relu que sur la fin, où je relus une ligne ou deux à cause d'un mot coupé que j'avais laissé ; encore crus-je avoir fait une infidélité. Je ne savais avant d'écrire ce que j'allais écrire ; était-il écrit, je n'y pensais plus. J'aurais fait une infidélité de retenir quelque pensée pour la mettre, et Notre Seigneur me fit la grâce que cela n'arriva pas. A mesure que j'écrivais, je me sentais soulagée et je me portais mieux.

Le premier jet date de l’été 1682 : c’est donc une œuvre de relative jeunesse puisque Mme Guyon a vécue tout juste la moitié de son existence. Elle y compare le chemin spirituel à un torrent, mais il manquait des précisions sur sa fin : le lac ou la mer où se mêle l’eau du torrent parvenu au terme de sa course.

Insatisfaite du dernier chapitre de sa première écriture, qui précédait une Conclusion […] à son confesseur, elle ajouta donc une « seconde partie », où elle précise cet achèvement, ceci à une date indéterminée, précédant toutefois 1695 471. Après sa sortie de prison en 1703, elle révisa et compléta le texte, corrigeant « un grand nombre de formules peu heureuses472 ». Cette seconde partie des Torrents a été souvent négligée parce qu’elle abandonne la comparaison avec le cours d’eau qui fait le charme de la première ; mais, ajoutée après coup, elle couvre l’essentiel de la vie mystique.

Orcibal fait le récit suivant relatif à l’histoire manuscrite :

Mme Guyon ne chercha jamais à publier les Torrents, mais, après son retour à Paris en 1686, elle montra l'écrit à la duchesse de Charost qui "en fit un grand état" et à un con­fesseur, le P. du troisième Ordre Paulin d'Au­male, "sans lui permettre cependant d'en prendre de copie". Le religieux le "trouva fort spirituel", bien qu'il y eût "des choses qu'il n'approuvait pas". Le duc de Chevreuse en eut communication et, le 12 mai 1693, Mme Guyon lui permettait même d'en "faire lire le commencement" à J. J. Boileau qui avait déjà examiné son Moyen Court. Les 23 et 24 août 1693, elle plaçait beaucoup plus de confiance dans le jugement qu'en ferait Bossuet, ajoutant : "S'il y a quelque chose de trop fort dans les Torrents, je l'expliquerai et, si je me suis trompée dans ce que j'ai écrit, je suis ravie d'être redressée". Hélas ! Dès le 30 septembre 1693 Bossuet disait "avoir vu un écrit des Torrents, fort mauvais". Mais il ne devait s'agir que d'une copie sans autorité, puisque le ler septembre 1694 on demanda au P. Paulin d'Aumale l'attestation que c'était "le même écrit que je me souviens d'avoir lu autre­fois mot à mot et qui m'avait été prêté par Mme Guyon". Le 6 décembre 1694, Bossuet et Noailles posèrent à celle-ci huit questions sur des expressions des Torrents et M. Tronson compléta le 12 l'interrogatoire : elle donna des réponses satisfaisantes, mais incomplètes. Une fois à Meaux, elle déclara solennellement à Bossuet les 15 avril et 1er juillet 1695 : "Quant aux manuscrits qu'on répand sous mon nom, notamment celui qu'on nomme Torrens . je n'en puis avouer aucun à cause des altérations qu'on a faites dans les copies". Aussi l'ouvrage ne fut-il pas mentionné dans les Instructions pastorales de Bossuet et de Noailles d'avril 1695.

Jusqu’ici demeure l’espoir d’une compréhension ou du moins d’un accommodement par transaction entre d’une part Mme Guyon, la duchesse de Charost, aînée du groupe fondé par Bertot, le duc de Chevreuse devenu confident, et d’autre part Paulin d’Aumale, Bossuet et Noailles, enfin Tronson agissant peut-être comme modérateur. Mais, après le traitement de choc par Bossuet auquel fut soumise Mme Guyon lors de son séjour volontaire à la Visitation de Meaux :

Tout changea après que Mme Guyon se fut enfuie de Meaux et, le 21 novembre 1695, l'évêque de Chartres Godet-Desmarais publia un mandement où il dénonçait une soixantaine de propositions de Mme Guyon, dont près de vingt, et les plus accablantes, étaient tirées d'un manuscrit des Torrents communiqué par Bos­suet. L'accusée protesta avec indignation dans une lettre du 27 au duc de Chevreuse: "Ceux qui ont transcrit . l'écrit des Torrens . avec une fin malicieuse" ont "ajouté des endroits et tron­qué d'autres qui le rendent tout à fait différent de lui-même". 473.

On trouvera dans les 63 propositions dont nous repérons les collages au fil du texte des Torrents des gauchissements qui justifient les protestations de madame Guyon.

Les sources et la diffusion de l’œuvre. Leçon choisie.

Quatre manuscrits des Torrents sont actuel­lement connus:

- le ms. (R) des Archives générales O. P. , Rome, Sainte - Sabine, XIV, 461a, envoyé sans doute par Bossuet en 1698 avec l' attes­tation du P. Paulin d' Aumale ;

- le ms. (G) des Archives de Saint - Sulpice 2056 muni du même certificat. La table (dres­sée par un sulpicien en 1700 - 1703) précise : "Cette copie a été faite sur celle de M. l'évêque de Chartres qui a fait transcrire la sienne sur celle de M. l'évêque de Meaux, lequel assure que la sienne est fidèle. Elle diffère du manus­crit suivant qui nous a été envoyé d' Autun" (p. 241).

- Nous désignons par (A) cette autre pièce du même ms. 2056.

- Enfin le ms. 169 de la B. M. de Sens (S) a ap­partenu à l'archevêque Languet de Gergy dont le nom est bien connu des historiens de Fénelon et de Mme Guyon.

Les mss. A et S ne portent pas le certificat du P. Paulin, mais R, G et S semblent remonter à un archétype commun474.

Mme Guyon protestera contre l’utilisation de copies peu sûres (ou tronquées) des Torrents et veillera sur son œuvre de jeunesse475. Il faut attendre 1699 pour voir la première édition hollandaise de Pierre Poiret incluant la première partie des Torrents. L’ « Avertissement », qui ne serait pas de Poiret, soulève clairement les points les plus difficiles à admettre par ses détracteurs « anti-mystiques » - et aussi par de nombreux observateurs « neutres » :

Ceux qui les ont vus [les manuscrits cités auparavant] et qui prétendent la convaincre de quiétisme, disent qu'elle fait remarquer trois sortes de choses extraordinaires en elle : la première qui regarde les communications intérieures en silence, laquelle elle dit être très aisée à justifier par le grand nombre de personnes de mérite et de probité, qui en ont fait l'expérience. Pour les choses à venir, c'est une matière sur laquelle elle ne désire pas trop qu'on fasse attention [.] Au regard des communications, on lui fait dire que Dieu lui donne une abondance de grâce [.] on n'a qu'à s'asseoir en silence auprès d'elle, et l'on y reçoit la grâce [.] mais puisque l'évêque de Meaux et les autres prélats de son parti, toléraient Madame Guyon, qu'ils l'admettaient à la communion, et qu'ils ne se sont déchaînés contre elle que depuis qu'ils ont été animés contre l'archevêque de Cambrai, il y a bien plus d'apparence que c'est elle qui est victime de cet archevêque. L'amitié que ce prélat lui avait témoignée lui est devenue funeste.476.

Il faut attendre 1712 pour que Poiret puisse donner le texte complet augmenté d'après « deux manuscrits qu'on croit être du nombre des meilleurs », assez proches de celui d’Autun. Pour Orcibal :

Cette fois il s'agit d'un texte ré­visé et complété par l'addition de mots, de lignes et même de pages qui expliquent les pas­sages délicats et font disparaître les expressions choquantes. Est-ce à dire que l'édition précé­dente renfermait une "quantité prodigieuse de fautes" (Préface, pp. 24 sq.) ? Ce serait bien in­vraisemblable. Il ne serait pas moins injuste d'attribuer les nouvelles leçons à Poiret lui-­même (qui ne se prive d'ailleurs pas de dé­velopper dans des notes ses idées personnel­les). Il s'agit bien plutôt d'une seconde édition composée par Mme Guyon après la libération (1703) qu'elle finit par obtenir après avoir pas­sé six ans à Vincennes et à la Bastille : le Dr James Keith [de Londres] aura alors servi d'intermé­diaire477.

Le texte de Torrents fut assez largement diffusé puis subit une longue éclipse. Sa reconnaissance récente est due à quelques rééditions modernes, les éditions anciennes étant devenues très rares. Les informations qui accompagnent ces mises à disposition par Jean Orcibal, puis Marinette Bruno, sont complétées par Claude Morali qui présente cette histoire et décrit les manuscrits actuellement localisés : Rome, Sens, et deux à Paris478.

Nous prenons comme leçon la dernière édition sortie de presse l’année qui suivit la mort de Poiret, grâce aux soins des membres de son cercle spirituel de Rijnsburg479. Trois années se sont écoulées depuis la mort de Mme Guyon. Cette édition suit très probablement la volonté de « notre mère » dont Poiret devint, à la fin de sa vie, un disciple aimé480 : elle aurait revu une copie que l’on peut considérer comme le dernier état de l’œuvre. Trois années seulement séparent son décès en juin 1717, de cette édition de 1720, qui peut ainsi être assimilée à une « dernière édition du vivant de l’auteur » si l’on tient compte de l’intimité qui unissait les membres du cercle ainsi que d’un délai d’impression compréhensible à la suite des deux décès. On note que Mme Guyon révisa la Vie publiée la même année par l’équipe Poiret : nous disposons dans ce dernier cas de traces manuscrites, dont un autographe attaché au ms. d’Oxford utilisé par Poiret481.

En tout état de cause l’édition de 1720 diffère très peu de l’édition de 1712, qui apporte par contre d’assez longs ajouts aux manuscrits qui nous sont parvenus, Poiret disposant en 1712 selon Orcibal d’un « meilleur manuscrit, probablement mis au point par madame Guyon elle-même. » La comparaison avec le ms. « A » d’Autun fournit de nombreuses corrections portant sur des contresens évidents et améliore beaucoup la précision du message.

Nous pensons ainsi respecter la volonté de la « Dame directrice » en nous conformant à la règle d’édition de la dernière forme revue. Ne faut-il pas en effet accorder le bénéfice d’une révision du texte à celle à qui l’on reproche trop souvent une écriture sans repentir ? Car il ne s’agit pas ici d’un poème dont on devrait privilégier le premier élan, mais de la description précise et exacte du cheminement le long d’une voie mystique parcourue en de nombreuses années.

Ajouter toutes les variantes des manuscrits et des éditions antérieures aurait conduit à un fourmillement voilant complètement les adjonctions à la signification de l’oeuvre482. Aussi ne donnons-nous que celles qui affectent le sens profond, mais en retenant toutefois certaines des modifications spirituellement fines des variantes du ms. des archives Saint-Sulpice « A » d’Autun, celles de l’édition de 1704, et celles de l’édition de 1712.

Foi nue et tableau des voies.

Tout le chemin est résumé par l’image du torrent sauvage : cette dynamique qui bouscule toute la personne conduit à un engloutissement dans le flot de la grâce décrit sur le mode subjectif dans la Vie par elle-même :

[1.8.10.] Rien ne m'était plus facile alors que de faire oraison : les heures ne me duraient que des moments et je ne pouvais ne la point faire : l'amour ne me laissait pas un moment de repos. […] rien ne se passait de mon oraison dans la tête, mais c'était une oraison de jouissance et de possession dans la volonté, où le goût de Dieu était si grand, si pur et si simple qu'il attirait et absorbait les deux autres puissances de l'âme dans un profond recueillement, sans acte ni discours. J'avais cependant quelquefois la liberté de dire quelques mots d'amour à mon Bien-aimé ; mais ensuite tout me fut ôté. C'était une oraison de foi savoureuse qui excluait toute distinction, car je n'avais aucune vue ni de Jésus-Christ, ni des attributs divins : tout était absorbé dans une foi savoureuse, où toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à l'amour d'aimer avec plus d'étendue, sans motifs ni raisons d'aimer. Cette souveraine des puissances, la volonté, engloutissait les deux autres puissances […] c'est que la lumière générale, pareille à celle du soleil, absorbe toutes lumières distinctes, et les met en obscurité à notre égard, parce que l'excès de sa lumière les surpasse toutes.

L’Abrégé reprend une description comparable, mais exprimée cette fois sur le mode objectif :

[§II, 1] Les personnes qui sont conduites par cette voie sont celles qui éprouvent la science savoureuse, quoique conduites par un abandon aveugle. Elles ne vont jamais par les lumières de l'esprit comme les premières qui reçoivent des lumières distinctes pour leur conduite et qui, voyant les routes par où elles sont conduites, ne marchent jamais par les routes impénétrables de la volonté cachée, ce qui n'est que pour les dernières. Les premières marchent sur les témoignages que leurs lumières leur donnent, aidées de leur raison, et elles font bien ; mais les secondes, destinées à suivre aveuglément une conduite inconnue qui leur paraît toute naturelle, quoique elles semblent aller à tâtons, vont cependant plus sûrement que les premières, qui peuvent se tromper dans les lumières de leur esprit.

La voie mystique est ainsi présentée dans LES TORRENTS Spirituels et dans le PETIT ABRÉGÉ de la voie et de la réunion de l’âme à Dieu que nous livrons à sa suite. Nous suggérons dans le tableau qui suit des correspondances entre des chapitres ou des paragraphes repérées dans ces deux œuvres, tout en étant conscient du risque de substituer à la diversité des vécus un chemin qui serait la norme !

La division traditionnelle en « trois voies » est rappelée dans la dernière colonne du tableau en l’appliquant à la seule vie mystique profonde. Le modèle des trois voies prête en effet à confusion, car certains y incluent parfois ce qui précède la vie proprement mystique, alors que la purgation suit l’appel divin : la vie mystique commence par un des états de passiveté où Dieu illumine l’homme par in-action sans que ce dernier y soit pour quelque chose.

Les Torrents expose amplement la voie passive en foi, préférée à la voie passive de lumière qui correspond à une « mystique » des phénomènes trop souvent privilégiée. Les deux voies ne se succèdent pas - du moins généralement -, sinon dans l’exposé : le Petit Abrégé, probablement rédigé postérieurement à la seconde partie des Torrents, évite toute digression et toute ambiguïté, en ne s’attachant qu’à la voie passive en foi sans lumière distincte. C’est celle à laquelle appelle Mme Guyon.



TABLEAU DES VOIES

[omis]

Explications

Les écrits « normatifs » du Moyen court, des Torrents, de l’Abrégé, s’appuient sur un second volet méconnu de l’œuvre de madame Guyon. Il s’agit des Explications qui portent sur les livres retenus par la Vulgate de l’Église catholique et s’avèrent très amples483, ainsi que des Justifications qui présentent, outre un choix opéré sur le corpus des auteurs mystiques, des explications en notes à ces derniers (les explications qui se réfèrent directement au extraits du Moyen court et du Cantique qui ouvrent chaque chapitre ou clé ont déjà été présentés parallèlement aux textes de ces derniers).

Le choix proposé dans la section présente d’Explications donne une très faible partie de celles concernant les textes sacrés des deux Testaments (en privilégiant le Cantique seul texte de l’ensemble qui, ayant fait l’objet d’une première publication en 1688, bénéficiera d’annotations par son auteur en 1694). La section suivante, intitulée Justifications, décrira avec quelques détails cette vaste anthologie mystique et livrera un choix d’explications par madame Guyon des auteurs cités (outre celles déjà reproduites en notes au Moyen court et au Cantique).

La genèse des Explications de l’Écriture sainte.

Le récit de la Vie, seul témoignage aujourd’hui disponible sur la période grenobloise, relate les circonstances de leur composition. Dans cette autobiographie, Mme Guyon décrit l’élan qu’elle a ressenti d’écrire ces Explications et elle affirme avoir obéi à une injonction intérieure divine484. Mais elle n’a pas écrit pour elle-même : elle évoque le « grand nombre de personnes que Notre Seigneur »  lui faisait aider à cette époque485, dont « trois religieux fameux […] un grand nombre de religieuses… »486. Nous supposons donc qu’elle fut amenée à relire l’Écriture à la suite de questions qui lui furent posées par ces religieux et ces religieuses qui se nourrissaient de la parole de Dieu et en cherchaient le sens intérieur :

Vous ne vous contentâtes pas de me faire parler, mon Dieu […] Il y avait du temps que je ne lisais plus […] Sitôt que je commençai de lire l’Écriture Sainte, il me fut donné d’écrire le passage que je lisais et aussitôt tout de suite, il m’en était donné l’explication…487.

La part la plus considérable du travail d’écriture eut lieu à Grenoble entre avril 1684 et mars 1685, après un séjour à Thonon et un premier voyage à Turin, mais avant le second voyage à Verceil, près de Turin, qui fut suivi du retour définitif à Paris en juillet 1686. Elle avait toutefois rédigé certaines parties auparavant, dont l’interprétation du Cantique publiée en 1685488 et celle de l’Apocalypse489.

Les circonstances de la composition de ses Explications sont décrites dans la Vie, qui insiste sur leur flux spontané qui provient de Dieu seul et non de l’être humain. Il ne s’agit pas de rechercher l’apport de notre inconscient, comme dans l’écriture  automatique  des surréalistes : cette rédaction rapide et sans repentir est liée à un état contemplatif où l’auteur sert de canal au divin. La justesse d’un texte et ses multiples implications apparaissent d’autant mieux que l’auteur ne tente aucune capture volontaire :

…je voyais que j’écrivais des choses que je n’avais jamais sues […] je ne me souvenais de quoi que ce soit de ce que j’avais écrit, et il ne m’en restait ni espèces ni images 490.

De cette sorte, Notre Seigneur me fit expliquer toute la Sainte Écriture. Je n’avais aucun livre que la Bible, et ne me suis servie que de celui-là, sans jamais rien chercher